Introduction
Ma chère enfant, ne crains rien, nous ne sommes pas
venues ici pour te nuire ou te porter préjudice,
mais plutôt pour te consoler. Nous avons pris ton désarroi
en pitié, et voulons te retirer de cette ignorance ;
elle t’aveugle à tel point que tu rejettes
ce que tu sais en toute certitude pour te rallier
à une opinion que tu ne crois pas, que tu ne connais
et ne fondes que sur l’accumulation
des préjugés d’autrui.
Christine de Pizan, La Cité des dames, 1405
La chose féministe précède le mot qui n’a, lui, que
150 ans d’existence. Dès la fin du xive siècle, Christine
de Pizan s’autorise une parole interdite aux femmes
sur la chose publique. La question des femmes est très
présente sous l’Ancien Régime. Le philosophe carté-
sien François Poullain de la Barre (1647-1725) utilise
même le mot « égalité ». La controverse des sexes*
traverse donc plusieurs siècles et laisse des traces
littéraires majeures : la querelle des femmes. Mais dans
des sociétés fortement hiérarchisées et soumises à
des pouvoirs religieux et séculiers très forts, l’hori-
zon de possibles changements est limité. L’accès des
femmes privilégiées à l’éducation, au savoir, à la créa-
tion est certes possible. Certaines s’impliquent dans
les conflits, la diplomatie, soutiennent les arts et les
lettres, créent des salons, exercent une influence poli-
tique qui deviendra d’ailleurs, plus tard, un argument
contre la citoyenneté des femmes.
La Révolution française fait rupture. Au nom de la
liberté, de l’égalité, des droits naturels dont devraient
jouir tous les individus, des changements considé-
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rables sont envisageables. Mais les femmes sont-elles
des individus ? Le pouvoir va rester entre les mains
des hommes, et la soumission des femmes s’aggra-
ver à partir de 1804 avec le Code civil napoléonien.
Ce code organise l’infériorité juridique de la femme,
sous la tutelle de son père puis de son époux. Avec
un statut comparable à celui des fous ou des enfants,
la femme mariée est mineure, ne peut toucher son
propre salaire, ou travailler sans autorisation mari-
tale, demander un passeport ou garder sa nationa-
lité en cas de mariage à un étranger. Le modèle de la
famille bourgeoise s’impose, avec l’idéal de la femme
au foyer, pieuse et dévouée aux siens. Épouse, mère,
ménagère : telle est la vie des femmes normales. Le
droit, les mentalités traditionnelles, la morale reli-
gieuse se rejoignent pour donner aux hommes le pou-
voir à tous les niveaux, de la vie quotidienne à la vie
politique, sans oublier le pouvoir économique.
Un tel verrouillage du pouvoir rend les luttes pour
l’émancipation féminine très difficiles. Elles sont
combattues et dissuadées par de multiples moyens :
répression, censure, ironie mordante des caricatu-
ristes qui, tel Daumier, se régalent avec le sujet tout
au long du xixe siècle.
Au début du xxe siècle, indéniablement, la condi-
tion des femmes s’améliore, en France comme dans
d’autres pays occidentaux, entraînée par un mouve-
ment plus général de démocratisation et de progrès
sociaux. Le féminisme est même à la mode : il est de
bon ton de se dire féministe, même lorsqu’on défend
des idées conservatrices… Le féminisme passe ainsi
par une alternance de phases de visibilité et d’invisibi-
lité, tantôt cruellement moqué, tantôt mieux compris.
Les féministes ? Toutes des mal baisées, sec-
taires, bourgeoises, moches, politiquement correctes,
gauchistes, anti-hommes, dépassées, bas-bleus*,
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ringardes, hommasses, ridicules, excessives, hysté-
riques, puritaines… Des viragos – femmes viriles –
qui veulent « imiter » les hommes ou défendent au
contraire la supériorité de leur sexe. Comment expli-
quer une image aussi négative alors que la reconnais-
sance des droits des femmes bénéficie, elle, d’une
image très positive ? La plupart des droits acquis ne
sont plus contestés. Le principe de l’égalité des sexes
est ainsi devenu, en France, une valeur constitution-
nelle en 1946.
Les connotations du mot sont globalement en
France assez péjoratives. Tout le monde connaît la for-
mule : « Je ne suis pas féministe mais »… S’identifier
comme féministe est un acte lourd de conséquences.
Le féminisme n’est-il pas généralement considéré
comme dépassé ? Inutile ? Nocif ? Belliqueux ? Exces-
sif ? On reproche aux féministes d’allumer la guerre
des sexes comme on accuse les syndicalistes d’entre-
tenir la lutte des classes… Le Mouvement de libéra-
tion des femmes (MLF), créé deux ans après Mai 68,
est pour beaucoup dans cette réputation sulfureuse.
Il faut faire la part du mythe et de la réalité au sujet
des brûleuses de soutiens-gorge et autres « amazones
casquées et bottées ». Il faut surtout montrer la com-
plexité d’un mouvement aux contours incertains,
comparable à une nébuleuse, et pour lequel le pluriel
est souhaitable. Il y a des féminismes de diverses ten-
dances prônant des avancées mesurées ou au contraire
des changements révolutionnaires. Ils s’attachent à
des causes multiples, qui ne sont pas réductibles au
droit de vote, à la contraception et l’avortement libres
et gratuits ou encore à la parité. Les arguments des
féministes sont souvent classés selon deux grandes
orientations philosophiques : universaliste* et dif-
férentialiste*. L’une met l’accent sur l’indifférence
à la différence, l’autre valorise au contraire la diffé-
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rence. L’une et l’autre sont fortement critiquées par
les adversaires du féminisme : la première est accusée
de vouloir abolir la différence des sexes ; la deuxième
l’accentuerait en proclamant la supériorité de la
féminité. Qu’est-ce au juste que cette « différence » ?
N’est-elle pas plutôt une hiérarchie, qui crée à propos
de tout dans la société une « valence différentielle des
sexes », comme l’avançait l’anthropologue Françoise
Héritier ? L’extraordinaire développement des études
sur le genre* permet d’approfondir la réflexion sur la
construction dans le temps et l’espace de la différence
des sexes et ces recherches aujourd’hui menées dans
toutes les disciplines académiques ne peuvent que
renforcer la cause du féminisme.
La « différence » n’est-elle pas une manière com-
mode de justifier l’infériorité des salaires féminins et
les corvées des « reines du foyer » ? Le féminisme,
est-ce « simplement » l’égalité ? Il peut en effet n’être
que cela : de la mixité des professions à la lutte contre
les discriminations. Mais il peut être davantage : une
force de subversion des fondements mêmes du système
patriarcal*. Certes, la mise en œuvre de l’égalité est en
soi un ferment de subversion, mais est-ce suffisant ?
On retrouve alors la différence, naturelle ou sociale,
c’est selon : un point de vue, une expérience de fem-
me(s) qui veulent autre chose que l’alignement sur
la norme masculine dite universelle. Pour l’écrivaine
anglaise Virginia Woolf, l’espoir vient de ce qu’elle
appelle la société informelle des marginales (Trois
Guinées, 1938). Pour la théoricienne féministe Teresa
de Lauretis, professeure en histoire de la conscience
aux États-Unis, c’est une position de sujet excentrique
– par rapport à la norme de l’hétérosexualité comme
institution (Feminist Studies, vol. 16, n° 1, 1990). On
se doute que ce potentiel critique des femmes varie
selon les très nombreux facteurs qui influencent leur
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position. Selon les moments, on donnera un rôle pré-
éminent à leur culture religieuse, à leur orientation
sexuelle, à leur classe sociale, à leur niveau d’études,
à leur origine, leur nationalité… Ce n’est pas simple
car de nombreuses divergences opposent les fémi-
nistes, qu’il s’agisse du diagnostic, de l’analyse, des
éléments de langage, de la méthode, des objectifs, des
alliances, de la tactique, de la stratégie…
On débat aujourd’hui comme hier de la représen-
tativité des féministes lorsqu’elles se veulent porte-
parole des femmes. Ce problème de sociologie du
mouvement est bien présent dans les idées reçues. La
place des hommes dans le processus de libération est
aussi un enjeu important et clivant. L’évolution intel-
lectuelle récente, avec le passage des femmes au genre,
soit les catégories créées par le principe même de la
bicatégorisation des sexes et des genres, interpelle le
féminisme. Quel est le sujet politique du féminisme ?
Les femmes ? Ou l’humanité en tant que collectivité
marquée par le genre ?
Les mobilisations qui seront évoquées dépassent
toujours le cadre du féminisme (associations et per-
sonnalités se revendiquant féministes et reconnues
comme telles). Elles recoupent ce qui est parfois
appelé mouvement des femmes ou associations de
femmes. Entre « féminin » et « féministe », la conti-
guïté est grande, surtout dans les moments où il est
plus difficile de se dire féministe. Et puis le féminisme
interagit avec des institutions et avec des partenaires,
associations, collectifs, partis, syndicats ; ses mili-
tant·es sont souvent investi·es dans plusieurs com-
bats. Il n’en demeure pas moins que le féminisme
revendique en général son autonomie d’action et
de pensée. On peut donc avec la sociologue Laure
Bereni le situer au cœur d’un « espace de la cause
des femmes »* à géométrie variable selon le contexte
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et la nature de la mobilisation. Ainsi pour la parité
qu’elle étudie, Laure Bereni privilégie l’étude des
interactions entre le pôle autonome et trois champs
cruciaux : les partis, l’État, les milieux académiques.
On peut, selon les cas, prendre en compte des pôles
religieux, syndical, médiatique, culturel, sanitaire,
entrepreneurial…
Il y a enfin des contextes spécifiques à chaque
« vague » féministe. Convention internationale dans
l’écriture de l’histoire du féminisme, cette métaphore
de la vague, qui désigne un cycle de mobilisation
militante, montre que le mouvement (ses idées, ses
objectifs, ses pratiques militantes) a connu plusieurs
transformations majeures et s’est toujours montré
assez perméable à son environnement. On distingue
dans les pays occidentaux une première vague, de
la fin du xixe siècle au milieu du xxe, une deuxième
pour les années 1960-1980, une troisième, qui est en
cours. Ce découpage peut être discuté : la notion de
troisième vague ne fait pas l’unanimité et repose sou-
vent sur une caricature de la précédente ; la deuxième
vague a ignoré ce qui la précédait, imaginant être la
première. De plus, une vague peut être recouverte
par une autre sans disparaître pour autant : il existe
aujourd’hui encore des associations issues de la pre-
mière vague. La néophilie est telle de nos jours que
des journalistes parlent déjà d’une quatrième vague à
propos de groupes créés dans les années 2010.
Vagues
L’image est utilisée depuis longtemps et vient des
États-Unis. Elle est devenue une sorte de convention
internationale dans l’écriture de l’histoire du féminisme
depuis les années 1980. L’existence d’une « deuxième
vague » est pour la première fois évoquée en 1968, dans
un article de Marsha Weinman Lear du New York Times
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Magazine, pour décrire la remobilisation des associa-
tions de femmes dans les années 1960 aux États-Unis, en
Grande-Bretagne et en Allemagne. La troisième vague
apparaît toujours sous la plume d’une États-unienne,
Rebecca Walter, en 1992 dans un article, « Becoming the
Third Wave ». Une vague désigne un cycle de mobili-
sation militante qui a des objectifs, des méthodes, des
manières de penser spécifiques. Elle peut s’étaler sur
plusieurs décennies et concerner plusieurs générations.
Les idées reçues prennent des formes spécifiques
à chaque vague mais pour l’essentiel, elles résistent
au temps qui passe, d’où leur force redoutable. En
1900 comme un siècle plus tard, le féminisme est vu
comme un mouvement de bourgeoises, laides, névro-
sées, violentes, etc. Déconstruire les idées reçues est
une démarche intellectuelle intéressante et nécessaire :
on peut en faire l’histoire, en évaluer l’impact, et sur-
tout, faire la part de l’exagération, de l’invention, de
la caricature. Ces idées reçues sont-elles fausses ? En
totalité ou en partie seulement ? Sont-elles antifémi-
nistes ? Leur crédibilité repose parfois sur la parcelle de
vérité qu’elles contiennent. Les informations qu’elles
véhiculent – plus ou moins vérifiées, car les connais-
sances sur le féminisme sont en général très approxi-
matives – seront, selon le contexte, positives, neutres
ou négatives. Des jugements de valeur sont sans cesse
mobilisés selon les idées préconçues qui circulent sur
toute une kyrielle de choses : la lutte des classes, la
violence, la gauche, le racisme, l’écologie, la beauté, le
naturel, les États-Unis, la prostitution, la religion, etc.
Cet ouvrage a surtout pour ambition de rectifier
des erreurs, de déconstruire des préjugés et de mon-
trer les féminismes dans leur diversité, au plus près de
leur réalité. Il est vital pour les féministes de défaire
les idées reçues qui desservent leur cause. L’histoire
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de l’opposition à l’émancipation des femmes est aussi
intéressante que celle de leur émancipation. Elle est
tissée de dits et de non-dits, de signifiants surexposés
et de pensées inavouables. Il est en effet question,
avec le féminisme, de sexe et donc d’imaginaire, de
tabous, de peurs. Le féminisme soulevant de multiples
questions, toutes ne sont pas également susceptibles
de se transformer en idées reçues. Il ne faut d’ail-
leurs pas attendre de ce livre un catalogue complet
de ces préjugés. L’approche historique est privilégiée,
à travers un exposé chronologique qui implique des
choix thématiques. Et puis la subjectivité de l’autrice
se glisse inévitablement dans la sélection des sujets
à explorer et dans leur traitement. L’accent est mis
sur le féminisme comme mouvement social plus que
comme production intellectuelle, alors que dans de
nombreux ouvrages des dernières années, il est traité
– et même réduit – à un corpus discursif. Ce dépla-
cement du regard est voulu. Une autre limite, assu-
mée, de cet ouvrage est de traiter des féminismes en
France, le choix du cadre national n’étant pertinent
qu’à condition de prendre en compte les transferts
culturels, l’impact du nationalisme et de la xéno-
phobie, l’hétérogénéité de la population et l’impor-
tance de l’internationalisme dans la culture féministe
d’hier, du transnational dans les luttes d’aujourd’hui,
marquées par la mondialisation. Il ne s’agit pas de
défendre ici l’idée qu’il y aurait une exception française,
même si forcément des traits particuliers se dessinent,
mais de poser des limites au champ à étudier, déjà
vaste, et renvoyant à une masse considérable d’ar-
chives et d’ouvrages anciens et récents, sans oublier
les sources audiovisuelles et la très vaste documenta-
tion qu’offrent Internet et les médias.
Le féminisme est aujourd’hui un enjeu structurant
du débat public en France, et dans le monde entier.
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Dans tous les pays, il s’agit d’un indice du dévelop
pement démocratique et du bien-être social. On n’a pas
fini de citer le propos si pertinent de Charles Fourier,
penseur d’un socialisme utopique et protoféministe :
« Les progrès sociaux s’opèrent en raison des progrès
des femmes vers la liberté et les décadences d’ordre
social en raison du décroissement de la liberté des
femmes » (Théorie des quatre mouvements, 1808). Loin
d’être un enjeu secondaire, le genre est central pour
l’analyse des sociétés contemporaines, qu’il s’agisse
de leur organisation politique, des rapports sociaux
qui s’y jouent, des cultures qui s’y développent. C’est
pourquoi les idées reçues sur le féminisme, qui sont
la principale force de transformation consciente dans
ce domaine, doivent être inlassablement détricotées.
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