Abbé Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut.
Analyse linéaire 17
Épisode avec Monsieur de G… M…
Introduction :
(Biographie et œuvre) voir texte 16 (Extrait - situation) : alors que Manon et des Grieux
vivaient à Chaillot afin de ne pas être reconnus à Paris, la maison est incendié et, comme leur argent
était caché dans une caisse, ils sont ruinés. Le frère de Manon, appelé « Lescaut » ou « Monsieur.
Lescaut », les reconnaît à Paris lors d’une sortie à laquelle Manon n’a pas su renoncer, et il suggère à
DG que sa sœur pourrait se prostituer pour entretenir le ménage. Il introduit des Grieux dans le monde
du jeu, pour que celui-ci puisse gagner de l’argent en trichant. DG en gagne beaucoup mais ils se font
voler par leur domestique. Le frère recommande à Manon de céder aux avances d’un vieillard riche
pour en obtenir de l’argent. Elle le fait, tout en ayant promis à des Grieux d’être fidèle. Lescaut alors
l’idée de faire passer des Grieux pour « le petit frère orphelin de Manon » afin que celui-ci puisse
continuer à vivre auprès de sa bien-aimée.
L’extrait étudié est donc un jeu de dupes car Monsieur de Gay … M… Rencontre pour la
première fois des Grieux, amant de Manon, qu’il croit être son frère destiné à rentrer en religion. Ils
vont le voler avant de s’enfuir et des Grieux qualifie lui-même après coup leur action de « friponnerie
» (Page 83, Pauline, 83) « problématique ». Comment l’auteur raconte-t-il une scène très amusante ou
les deux amants se joue D’un vieillard libidineux ?
Plan du texte :
1) La présentation du prétendu frère (l. 1 à 6 « modèle »)
2) Le Vieux libidineux ridiculiser (l. 6 à 17 « souper »)
3) L’aveuglement du barbon (l. 17 à la fin)
Premier mouvement : la présentation du prétendu frère :
Narration rétrospective, imparfait/passé simple, narrateur interne (des Grieux), point de vue
interne (des Grieux).
Ligne 1-2 : le pronom personnel il qui ouvre l’extrait renvoie à Lescaut. Il se conduit comme un
grand frère avec DG : par les gestes « prendre par la main » + discours indirect → donne un ordre + CC
manière «me conduisant » (participe présent avec DG en COD). Infantilisation : rappelle à des Grieux,
censé l’ignorer, combien saluer un homme en société est important. « Lorsque Manon eut serré
l’argent ». Le complément circonstanciel de temps est essentiel ici car c’est une précaution au cas où
la scène tournerait mal : l’argent est en lieu sûr.
Lignes 2-3 : la façon dont des Grieux salue est gauche, exagérée : il joue son rôle en montrant
une application maladroite, comme le montre le superlatif « des plus profondes ».
Lignes 3- 6 : discours direct de Lescaut (non ponctué selon les usages modernes : dans un récit
du 18e, il arrive que le discours rapporté soit ainsi sans marque typographique claire). Ce discours
prend à témoin le vieillard. Il explique la gaucherie de des Grieux « enfant fort neuf » et provincial, «
éloigné […] d’avoir les airs de Paris ») [Savoir la cour, avoir l’air de Paris : les règles en vigueur, un demi-
siècle plutôt chez La Bruyère sont toujours observées] : Lescaut montre au vieillard comment
interpréter la révérence de des Grieux, des sortes de sous-titres. Cela est très comique, car les deux
hommes sont du même rang social. Et des Grieux connaît bien mieux les usages du monde que Lescaut.
La deuxième partie de la phrase (après le mais adversatif) est habile, rusée, car elle donne de façon
détournée un argument pour garder DG auprès de lui : l’aider à connaître les usages Ce dernier va
progresser dans le monde s’il a un bon exemple ! L’emploi du pronom personnel « nous » qui inclut
Manon permet aussi de persuader ce vieil homme, sensible aux charmes de Manon et qui cherche à
la combler.
Ligne 5-6 : la suite du discours direct, s’adresse à des Grieux : il lui annonce au futur, comme si
ce dernier l’ignorait, qu’il allait séjourner chez Monsieur de G… M… et le place en position inférieure
avec la formule : « Vous aurez l’honneur de… ».
Le conseil final est complétement ironique et crée une complicité entre les personnages et le
lecteur, à l’insu de celui qui est dupé. Antiphrase « un si bon modèle », car on peut rêver meilleur
modèle pour un jeune homme qu’un vieillard libidineux qui achète les services d’une jeune femme !
Mais l’aveuglement de M. G… sur lui-même l’empêche de déceler l’ironie.
CCl : c’est Lescaut qui se charge de présenter des Grieux à M. de G… Il se comporte comme une
sorte de metteur en scène. Nous sommes les complices de ce jeu de dupes.
Deuxième mouvement : le vieux libidineux ridiculisé
Ligne 6-9 : M. de G… M… est ridiculisé par la périphrase « vieil amant ». Il y a une opposition
entre l’adjectif et le nom. Ridiculisé aussi par sa réaction : il est content de voir celui qui est, sans qu’il
le sache l’amant de Manon. Il se prend au jeu puisqu’il joue un rôle paternel auprès de celui qui est un
rival en train de le duper : geste affectueux (« il me donna deux ou trois petits coups sur la joue ») ;
compliment sur son physique (épithète mélioratif, « joli garçon ». Il s’en serait sans doute méfié s’il
n’avait pas été le frère de Manon. Il lui donne également des conseils rapportés discours indirect « il
fallait être sur mes gardes » = tournure impersonnelle à valeur impérative : Là encore, c’est comique,
étant donné que c’est le vieillard qui n’est pas assez sur les siennes de gardes ! Ils se malin, mais il est
berné. De même, l’allusion à la débauche des jeunes hommes est très drôle de la part d’un vieillard qui
s’y livre sans scrupule, en utilisant son argent comme moyen de séduction. Ce trait le rend d’ailleurs
antipathique aux yeux du lecteur, comme de Renoncour. Chacun rit de bon cœur à ses dépens.
Ligne 9-10 : c’est Lescaut qui répond pour DG en en faisant l’éloge de ce dernier (« sage ») et
en le présentant comme un homme tout entier tourné vers la religion (subordonnée circonstancielle
construite avec un corrélatif, « si sage … que ») + négation restrictive « je ne parlais que de » +
expression de la totalité « tout mon plaisir »). Rappelons justement que des Grieux devait faire une
carrière ecclésiastique et s’en est détourné pour vivre auprès de Manon (complicité toujours avec le
lecteur et Renoncour qui connaissent cette information, ce que le vieillard ignore). Donne au vieillard
une fausse clé d’interprétation.
Ligne 10. 11 : le vieillard formule au discours direct un constat qui le ridiculise, car il remarque
quelque chose qui d’éminemment juste (ressemblance familiale) ce qui montre sa crédulité et la force
des mots trompeurs de Lescaut, excellent comédien. Le complément circonstanciel de manière au
gérondif continue à ridiculiser son attitude paternaliste.
Ligne 11 13 : la réponse de des Grieux est à double sens (« nos chairs se touchent de bien
proche »). Le vieillard entend la ressemblance familiale, DG la relation amoureuse. Double énonciation
(principe du théâtre comique) + complément circonstanciel de manière « air niais » : DG joue bien son
rôle. Le lecteur, Lescaut, Manon, Renoncour comprennent le double sens. Nous sommes donc
complices des trompeurs. [Nous pouvons avoir en tête un tableau du siècle précédent de Georges de
La Tour, Le Tricheur dans lequel un personnage est floué au jeu par une prostituée et des complices
tout en étant exclu de la scène par des jeux de regard des autres protagonistes.] Il y a chez des Grieux
un plaisir de dire, sans dire, en prenant des risques : tournure emphatique « c’est que nos deux chairs
etc. ». « J’aime ma sœur Manon, comme un autre moi-même. » : des Grieux se replace en amant de
Manon ; dans le même temps, le barbon entend l’aveu d’un amour fraternel.
Ligne 13-14 : la question du vieillard est comique : double sens d’entendre : l’ouïe ou la
compréhension. Or, c’est M. de G… M… qui ne comprend rien ici, et exprime de l’admiration pour son
rival : il a de l’esprit (phrase déclarative + terme positif). Il formule même un regret inadapté quand on
connaît les origines réelles des Grieux. Notons le désignateur « cet enfant-là » (déictique et nom
infantilisants) qui montre une fois de plus que la façon dont Lescaut a traité DG au début de l’extrait a
joué son rôle de diversion sur l’esprit du vieillard.
Ligne 14-15 : des Grieux s’adresse à nouveau au vieillard au discours direct pour faire son
propre éloge (euphémisme avec comparatif de supériorité, « de plus sots que moi »). Or, justement
tout l’esprit de des Grieux est ici employé à se moquer d’un homme qui est sûr d’en avoir plus que lui.
Ligne 15-16 : la réplique de Monsieur de G… M… « admirable pour un enfant de province » est
doublement condescendante par l’âge (enfant) et son lieu d’origine (province) [toujours regardée de
haut depuis Paris]. La réplique au discours direct et achève de ridiculiser le vieillard.
Ligne 16 17. La dernière phrase résume la suite du dîner ; cela permet de maintenir le rythme
du récit et de ne pas lasser le lecteur : dans le rythme du récit, on appelle cela un sommaire).
CCL : le vieil amant a donc été assez naïf pour se laisser duper Rudy par celui envers qui il
adopte une attitude à la fois paternaliste et condescendante parce qu’il ignore sa véritable identité.
La scène est très théâtrale et utilise ses ressorts constants de la comédie. Le stratagème a pleinement
réussi !
Troisième partie : l’aveuglement du vieillard :
Ligne 17 18 : Manon intervient pour la première fois dans l’extrait. Les termes « badine » et
« gâté » rappellent que le risque accentue le plaisir. Le complément circonstanciel de cause par ses
éclats de rire et le complément circonstanciel de temps plusieurs fois rappellent à quel point cette scène
est comique y compris pour les personnages ! Manon ici joue le rôle du spectateur qui exprime
spontanément son amusement. C’est comme s’il la réaction du lecteur était redoublée à l’intérieur
même de l’œuvre. On retrouve le comique de répétition.
Ligne 18-21 : enhardi par ses réussites, des Grieu pousse le vice jusqu’à critiquer M. de G… M…
sans qu’il s’en rende compte. L’auteur met en scène l’aveuglement d’un vieillard qui ne se connaît pas
lui-même pour reconnaître son sort avenir dans ce que DG raconte. Ce passage est au discours indirect
(c’est le sens des paroles plus que les paroles elle-même qui sont importantes). Il « lui raconta sa propre
histoire = celle de M. de G… M… (Un barbon épris d’une jeune femme qui le moque de lui → argument
de bien des comédies de Molière. Ex. L’École des Femmes). Il s’agit d’une prolepse ou anticipation
puisque le lecteur apprend que les choses vont mal tourner pour le vieillard). À noter qu’on retrouve
dans le mot « sort » l’idée de destin deux termes que Grieux utilise souvent.
Le lecteur, Lescaut et Manon sont des spectateurs qui ressentent de la peur. Peur du
dévoilement du stratagème et que la situation tourne mal pour eux. Il y a donc une forme de plaisir
romanesque pour eux. On note une opposition : je faisais son portrait vs son amour-propre l’empêchait
de se reconnaître. Cela montre le manque de lucidité du vieillard sur lui-même, ce qui le rend plus
manipulable. Le terme, négatif ici, « amour-propre » le maintient dans l’ignorance. On retrouve le
même aveuglement que l.8-9. Le vieillard sous-entendait que seuls les jeunes couraient le risque de la
débauche à Paris !
Le tour de force de des Grieux est évidemment d’amener M. G… M… à rire de lui-même, sans
qu’il s’en aperçoive (subordonnée circonstancielle de conséquence avec corrélatif : «si… qu’il »). avec
un compliment que DG s’adresse à lui-même « si adroitement » (adverbe mélioratif). On sait
maintenant que des Grieux peut manipuler. L’a-t-il fait aussi avec Renoncour (pour l’attendrir) ?
L’habilité du narrateur secondaire (=DG) nous fait penser qu’il a pu utiliser cette habileté dans la
narration également à l’encontre du narrateur cadre.
Ligne 21 22 : la dernière phrase rappelle la situation d’énonciation première : tout ce récit
enchâssé est adressé à Renoncour) qui le relate au le lecteur. Pronom personnel vous : Renoncour +
lecteurs. « Vous verrez » : futur. La longueur de cette scène (verbe pronominal : je me suis étendu.) sera
justifiée a posteriori dans le récit : Ce n’est pas sans raison : euphémisme. Les trois derniers mots
résument toute la scène, en insistant une dernière fois sur son aspect comique (ridicule = qui prête à
rire) et sur son caractère théâtral (scène). [En effet, cette scène aura des conséquences désastreuses
et générera des rebondissements rocambolesques. On retrouve le plaisir romanesque puisque quand
le barbon s’apercevra de la supercherie, il fera enfermer des Grieux à la prison de Saint-Lazare et Manon
à l’hôpital de la Salpêtrière (le premier extrait où le narrateur rencontre Manon pour la première fois
se situe justement après la sortie de l’hôpital). La position sociale inférieure de Manon permet de
l’envoyer à l’hôpital, puis de la déporter en Louisiane ; contrairement à des Grieux, fils de Famille, que
l’on se contente d’emprisonner avec un régime plus doux.
Conclusion :
Ainsi, cette scène comique est très plaisante (le jeu d’acteur de des Grieux lui donne un aspect
théâtral et s’apparente à une scène de comédie, presque de vaudeville = comédie, légère organisée
autour de l’adultère avec ici un comique de situation). Cette scène est plaisante aussi bien pour les
protagonistes que pour que pour le lecteur et Renoncour et marque une pause dans le flot de malheurs
qui affectent les protagonistes même si elle est de courte durée. On rit de bon cœur car la personne
dupée incarne la corruption morale d’une bonne société ou seules les apparences comptent. C’est le
même constat que La Bruyère faisait un demi-siècle siècle plus tôt). Cette scène montre aussi que les
personnages en marge sont réduits à manipuler pour s’en sortir et cela met en lumière les talents
d’acteur et de manipulateurs qu’on découvre ici chez les Grieux. Dans le même temps cela peut porter
le discrédit sur le récit qu’il fait à Renoncour, et ce dernier au lecteur.
(Ouverture 1) : l’amour-propre est dénoncé également dans le portrait que La Bruyère fait de Giton
dans Les Caractères. Giton se croit talentueux et spirituel, mais ceux qui l’entourent ne sont là que
pour son argent.
Questions :
Repérer toutes les marques de l’infantilisation de des Grieux
Relever tous les mots qui montrent que cette scène est plaisante et comique
Repérer les différentes paroles rapportées
[Link]
Le Tricheur à l’as de carreau, Georges de La Tour
vers 1636 Musée de Louvre