La Capture
« Le domaine de la Capture est sans doute le moins facile à
comprendre. D’après nos études, il semble que les films, les
documentaires, les photographies ancrent les créatures dans notre
réalité, les empêchant d’utiliser leurs capacités surnaturelles. »
Monsieur Pendulum
Knight – Codex 5 – La Forge et l’Art
Spoiler alert : Certaines parties de ce qui est écrit ici sont le fruit de mon
imagination ou de l’interprétation que je fais du codex « La Forge et l’Art ». Je
conseille cette lecture à des joueurs expérimentés, notamment face aux créatures du
Masque et de la Chair. (Les capacités du patron du Codex 2, Enquête à Clearwater
sont une large source d’inspiration.).
15 Avril 2038, 15h, quelque part à l’Ouest de la Chine.
L’air de la plaine frémit au-dessus du sable et des cailloux qui
s’étendaient à l’infini de toutes parts. Mon IA répondit à ce signal par la
libération massive de stimulants dans mes veines. Je fus tiré sans
ménagement d’un état léthargique dans lequel je baignais depuis trois
semaines, à demi enterré dans ce sol aride.
Sa voix me parla directement dans mon esprit :
— Tu es prêt ?
Je lui répondis par la pensée :
— Et le café et les croissants ? … Non c’est bon ne dis rien, je l’ai en
visuel, plus que quelques secondes à attendre. Laisse-moi faire
les derniers réglages.
De l’extérieur, rien ne me différenciait de l’environnement dans
lequel je m’étais fondu grâce à ces semaines de planques. Seul l’objectif
de mon appareil photographique me reliait au monde extérieur.
A cet instant, j’avais dans mes mains le nec plus ultra de ce que
produisaient les laboratoires du Knight. J’ajustait à la main la
luminosité, la sensibilité et la vitesse d’obturation pour obtenir le
résultat parfait. Mon œil s’immergea complètement dans le moment à
venir, le doigt posé sur le déclencheur.
La texture de la réalité se troubla, il y’eut d’abord un bref instant
où je vis un petit cercle d’un violet très profond apparaître, puis l’air se
fendit à sa verticale sur trois mètres de haut.
La faille de ténèbres s’ouvrit, révélant ce qui semblait être la
membrane d’un organe. Dedans se dressait une humanoïde à l’aspect
athlétique.
Un long frisson parcourut mon échine, elle était face à moi. Si elle
se rendait compte de ma présence, il ne lui faudrait qu’un battement
pour m’éliminer.
Son regard coula sur moi, elle ne m’avait pas vu. Je me retins de
soupirer de soulagement alors qu’elle posa un pied sur le sol
poussiéreux, son visage observant à droite et à gauche, prudente, puis
elle sortit entièrement. La porte se referma, un anneau de viande chuta
au sol, comme une pièce excédentaire inutile.
— C’est dans la boîte, exactement ce que je voulais. Envoie le
fichier, dis-je à William.
Deux secondes plus tard, mon IA me confirma l’émission
accomplie.
La créature foula la poussière d’une allure impériale. Elle
ressemblait à une femme haute de trois mètres, drapée dans cape qui
ne cachait rien de sa nudité. Une déesse.
C’était la première fois qu’un chevalier du Knight pouvait se
payer le luxe de l’étudier d’aussi prêt. La première chose qui frappait
l’observateur était sa tête. Au lieu d’un visage de femme, ce qui aurait
été la continuité logique du reste du corps, la Chimère affichait un
masque blanc d’une matière nommée « la porcelaine vivante » par la
section Cyclope. Seules ses lèvres et son nez avaient la peau apparente,
sorte de frontière entre l’expression des deux Aspects de l’Anathème
qui se disputaient – ou partageaient - ce corps.
Elle marcha, je vis ses muscles puissants glisser sous sa peau
parfaite. Un sentiment de densité extrême se dégageait de son corps,
comme si sa chair défiait les lois de la physique. J’avais le sentiment
d’être en présence d’un astre massif que rien ne pourrait faire dévier
de sa trajectoire.
Une voix distincte de celle de William résonna dans ma tête, un
phrasé chantant à l’italienne :
— Dire qu’elle a démoli un avant-poste antiatomique à coups de
poings. Ça fout les chocottes pas vraies ?
C’était Raphaëlle, une autre personnalité de mon IA.
— Tu essaies de me rassurer là ? rétorquais-je, acide. Je me
serais bien passé de cette mission, alors n’en rajoute pas…
Elle ignora ma remarque :
— On raconte que sa force égale celle d’un Béhémoth et que la
dernière fois que le Knight l’a affronté elle a joué aux quilles
avec des vectors.
Je sentis la peur gonfler en moi. Je vous avais déjà dit que j’étais
un vrai trouillard ? Mon truc à moi c’est de rester derrière, de prendre
mes photos et de partir fissa pendant que les gros bras comme
Sagramor et Bohort fassent leur office. La créature que j’avais en ligne
de mire était un cauchemar pour Chevalier de la Table Ronde, à cet
instant précis j’hésitais à plier bagage sans demander mon reste. Sauf
que ça ferait échouer toute la mission et mettrait des dizaines de vies
en danger, sans parler de l’enjeu
— Mais ferme-là bon sang ! s’agaça une troisième voix à l’accent
japonais.
C’était Naomi, ma préférée, la plus réservée de toutes. La plus
bienveillante aussi. Elle me parla d’un ton chaleureux :
— Ton cliché était parfait, le plan se déroule comme convenu.
Regarde, la Chimère a toute son attention portée vers le
convoi. Elle ignore complètement notre présence.
Je me sentis instantanément mieux, elle fit dézoomer mon viseur
– ce n’était pas très prudent pour l’esprit d’observer longuement ce
genre de monstre – et mon champ de vision s’ouvrit sur cette plaine
désertique, avec en son centre cet avatar de la mort. Elle s’était
accroupie à la manière d’un prédateur, tournée en direction du convoi.
Je vis ses oreilles se tendre vers là-bas, toute son attention focalisée sur
son audition surhumaine. Inconsciemment je ralentis ma respiration
par crainte qu’elle ne m’entende.
Je ne crois pas qu’elle m’entendit. D’ailleurs je sentis l’effet des
drogues que William m’injecta pour ralentir mes pulsations cardiaques.
Il me dit :
— Je te plonge en demi-sommeil le temps que le convoi arrive.
Cela minimisera le risque qu’elle nous repère également si
l’envie lui prend de prêter attention à son environnement
proche.
— Merci Will’.
Mes pensées se mirent à flotter, je voyais toujours la Chimère à
une trentaine de mètres de moi, mais je n’éprouvais plus la moindre
appréhension, encore un bénéfice de la chimie qui coulait dans mes
veines. Ainsi détendu, je ne vis pas le temps passer tandis que mon
esprit se préparait à la tâche future.
J’en vins à penser à ce qui m’avait amené ici.
C’était il y’a deux mois, le nom de la Chimère était sur toutes les
lèvres, la section Kraken venait de se prendre une taule mémorable.
Deux chevaliers étaient repartis sur le bouclier. On ne parlait plus que
de ça : la puissance, la résistance et la perfidie de la Chair couplée à la
ruse, la précision et l’évanescence du Masque. Elle était virtuellement
invincible.
Arthur m’avait convoqué peu après dans son bureau, je me suis
retrouvé seul avec lui et son armure, Excalibur. Je n’en menais pas large
devant la masse de métal qui brillait de mille feux. Il m’expliqua qu’il
avait eu vent de mes talents de photographe et de la réussite que cela
apportait aux coteries que j’accompagnais. Ensuite il me parla de la
Chimère. Lui-même semblait affecté par les ravages qu’elle apportait
dans nos rangs : « C’est un piège insoluble pour nos Chevaliers. Elle
m’oblige à recourir à des tactiques non conventionnelles. C’est la raison
de votre présence ici. »
Je me souviens m’être liquéfié intérieurement. Je n’étais pas un
cinglé avide d’une mort douloureuse au nom d’une quête de gloire
éternelle, je n’avais que deux passions : la photo - de jolis minois si
possible – et les cafés moka. Me faire massacrer par le truc le plus
brutal du moment ne rentrait pas du tout dans cette case.
Il enchaîna, comme si je venais de dire « Mais oui, allons faire le
boulot à la place de Sagramore, j’avais justement le temps entre deux
expositions à l’Arche de Chicago ! » :
« L’orgueil, la vanité. C’est son seul défaut, l’unique maillon faible
dans sa cuirasse. Il nous faut un piège à sa hauteur : parfait. Il n’y aura
que trois personnes au courant de ce plan : Atal Patil, vous et moi.
Personne d’autre ne devra se douter de ce qui se trame vraiment, car si
la Chimère discerne la moindre esquisse du traquenard que nous lui
tendons ou saisit une rumeur qui circule… ce sera une catastrophe. »
Il me convia à regarder la carte qui s’affichait en trois dimensions
au centre de la table ronde :
« Le plan sera le suivant : nous organiserons dans le plus grand
secret un convoi de l’Arche de Calcutta à Chongqing. Il transportera des
œuvres inestimables destinées à lutter contre le désespoir, lui-même
causé par les récents agissements de la Chimère en Chine – cela est
important, elle viendra d’autant plus facilement qu’elle se sentira
concernée. On se servira de la section Korrigan pour faire filtrer aux
bons informateurs quelques détails de l’opération, de manière à ce que
l’information remonte jusqu’aux oreilles de la Chimère par le biais des
cultes du Masque.
La seconde étape concerne le choix du trajet. L’itinéraire passera
par le cœur du Xinjiang (Il montra un point en plein milieu de l’Asie,
des photos apparurent, montrant une région de déserts et de
montagnes.), cette région reculée de la Chine est la route la plus longue
mais aussi la plus sûre pour joindre Chongqing : c’est loin des
territoires de la Chair et bien moins risqué que d’employer des vectors
pour défier les ouragans carnés qui sévissent entre l’Himalaya et le
golfe du Bengale. Surtout elle se frottera les mains en se rendant
compte que le désert par lequel passe la route est le lieu idéal pour un
embuscade. Il n’y a aucune base du No-Dachi ou du Knight à proximité,
et l’endroit est dénué de relief. Elle pourra entendre nos vectors
suffisamment tôt pour ouvrir une faille pour s’échapper. Elle sera en
confiance. »
Arthur prit une grande respiration, le poids qui reposait sur ses
épaules devait être énorme pour un seul homme.
« Mais tout cela ne serait pas suffisant pour garantir la venue de
la Chimère. Il lui faut une friandise dont elle ne pourra pas se passer. Et
pour ce genre de monstre, rien n’est aussi délectable que l’innocence
d’un enfant. (La voix d’Arthur s’emplit d’un profond dégoût à ces mots.)
Et quand il s’agit de la fille d’un Immortel, cela devient irrésistible. Ici
aussi, il faudra agir avec subtilité. Rien n’indiquera qu’elle prendra ce
convoi ; mais l’oreille attentive entendra parler de son absence prévue
pour la période de voyage du convoi. Comme par coïncidence... Et une
autre rumeur dira que son père souhaite la voir prendre un rôle
d’ambassadeur des intérêts familiaux, ce qui est tout à fait crédible
quand on connaît le tempérament d’Atal Patil. Il clame à qui veut
l’entendre qu’il veut confronter ses héritiers à la réalité des affaires dès
le plus jeune âge. »
Je ne pus m’empêcher d’avoir un pincement aux lèvres : est-ce
qu’il réalisait la responsabilité qui échouait sur ma personne ? Je ne
suis qu’un photographe, courageux, certes, parfois même un peu barré,
mais la vie de la fille d’un Immortel, merci du cadeau ! Je tentais de le
faire changer d’avis :
« Le risque est énorme tout de même. La Chimère ne pensera-t-
elle pas que c’est trop beau pour être vrai ?
— Vous sous-estimez son orgueil et son appétit, Chevalier.
Parfois le gâteau est trop beau pour que l’œil puisse s’en
détourner.
Je hochais la tête, une boule naissait dans ma gorge.
— Et moi, dans tout ça ? »
J’avais en tête une longue liste d’explications à lui exposer, car
mes talents en photographie semblaient figer les créatures et voler
leurs « pouvoirs » ne fonctionnaient pas d’un simple « clic » sur
l’appareil. Il fallait ensuite développer les photos et les mettre en
présence de nos adversaires. Je ne voyais pas comment nous allions
procéder en plein désert. J’avais bon espoir de le convaincre que la
section Tarasque était une bien meilleure alternative.
Il avait joint ses deux mains dans une posture sereine et
convaincue quand il entreprit de me répondre.
Sans m’en rendre compte, trois heures étaient passées. Nous
étions en début d’après-midi quand la voix de William me tira de ma
rêverie.
Le convoi approche, réveille-toi.
Je remerciais mon fidèle compagnon.
Sur mon écran, la Chimère était toujours là, elle changea soudain
d’attitude, élargit ses épaules et ancra ses pieds dans le sol, le regard
tendu devant elle.
Elle vient d’avoir un contact visuel avec le convoi, supposais-je.
Affirmatif, le véhicule de tête vient d’émettre un message d’alerte
aux autres blindés, me confirma William.
Ils ne se doutent de rien, pensais-je avec un brin de culpabilité.
Désolé petite, si j’échoue tu vas passer un sale quart-d ’heure.
Ne t’occupe pas de leur sort, tu dois garder toute ta concentration
intacte pour prendre les meilleurs clichés, intervint Naomi, tout va bien
se passer, on a répété tous les scénarios des dizaines de fois.
Je sentis les nanomachines de mon armure s’activer afin de
placer dans mes mains un nouvel appareil. Mon module de visée
s’adapta à ce petit boîtier au toucher intemporel. Le métal était froid
sous ma peau, ses lignes anguleuses accrochaient la pulpe de mes
doigts. Il s’agissait d’un Nikon F ayant appartenu à un reporter qui avait
couvert la guerre du Vietnam. Tout était d’origine, sauf la pellicule :
Gauvain avait conçu une version capable de supporter l’Anathème.
Je me connectai au viseur de l’appareil, mon champ de vision se
rétrécit à un rectangle dans lequel quatre coins et un cercle au centre
m’assistaient pour la prise de vue.
J’ajustai la bague de zoom sur la silhouette de la Chimère et me
focalisa tout entier sur elle, à la recherche de l’instant parfait.
Tandis que le véhicule de tête du convoi avançait à vitesse
prudente afin de constater la menace potentielle, la Chimère adopta
une posture supérieure, certaine de sa domination.
Soudain tout s’accéléra. Mon cœur se mit à battre plus vite quand
je vis sa cape frémir sous l’effet d’une énergie inconnue.
Préparez-vous, dis-je à mon IA.
La Chimère se mit à scintiller, son corps alternant entre sa
version « de Chair et de Masque » et une version vaporeuse, faite
d’ombre entrelacées.
J’appuyais sur le déclencheur.
Un « Clic » discret se fit entendre. Il était à peine audible à
travers la couche de sable et de poussière qui me recouvrait. N’importe
qui d’autre aurait ignoré ce son, pas la Chimère.
Elle acheva sa téléportation en tournant son visage à demi
recouvert par la porcelaine vivante dans ma direction. Je captai un
regard mauvais à mon encontre avant qu’elle ne disparaisse pour
réapparaître cinquante mètres plus loin. Elle s’était retournée vers moi
et se préparait déjà à « sauter » de nouveau, mais dans ma direction. Je
vis ma vie défiler devant moi. J’étais foutu.
Je me relevai aussitôt, ma couverture était fichue. William
s’exclama dans mon oreille :
— Qu’est-ce que tu fais ? Attends que je …
— On est grillés ! Je vais me faire tuer si je reste là ! Anime les
dopplegängers !
Il s’exécuta, je sentis les nanomachines de mon armure s’activer,
le cœur en énergie alpha se mit à vibrer sourdement sous l’effort. Des
formes de ma taille et ayant mon apparence se détachèrent de moi,
s’éloignant de ma position pour s’écarter. Ma propre armure se mit en
mouvement malgré moi, marchant comme si j’étais l’un des doubles.
Nous devenions tous les quatre indiscernables les uns des autres. On
s’éloigna d’une cinquantaine de mètres chacun.
Cela fit hésiter la Chimère qui apparut au milieu de nous. Elle
sourit et demanda d’une voix curieuse en nous regardant tour à tour :
— Qui es-tu ?
J’eu comme un coup à l’estomac quand elle posa ses yeux sur
moi. Elle ne savait pas dans laquelle j’étais, mais elle semblait trouver
cela très amusant, comme si l’énigme allait être facile à résoudre.
Nous répondîmes d’une même voix :
— Alejandro Benítez. Je viens de voler ton âme.
Ça c’était Naomi qui avait pris le relai, j’avais bafouillé au
moment de parler. Heureusement qu’elle veillait au grain !
Nous tenions dans nos mains le même appareil photographique.
Liant le geste à la parole, nous sortîmes la pellicule du boîtier pour la
placer dans un emplacement à l’arrière de nos armures. Un
ronronnement retentit, et de chacun de nos dos sortit un gros cylindre.
Le bruit caractéristique d’une imprimante en train de projeter de
l’encre se fit entendre.
La Chimère m’insulta alors d’une manière très vulgaire, insistant
sur mes parents et me promettant d’utiliser de manières odieuses mes
outils de travail sur ma personne puis de me faire passer à
l’immortalité en m’empaillant. A sa réaction je compris qu’elle avait eu
vent de ma réputation de photographe à la renommée internationale.
Elle avait bon goût de toute évidence, sans me vanter, il n’y a pas un
Immortel qui ne possède un tirage de mes clichés.
Ensuite elle se mit à clignoter deux courtes secondes, disparu et
apparut l’instant d’après devant Raphaëlle. D’une main rageuse elle fit
voler en éclat l’amas de nanomachines animée par l’IA, laquelle s’effaça
en mimant un salut militaire teinté d’ironie. Elle ne s’arrête jamais. Je
soupirai intérieurement, j’avais eu une chance sur quatre d’y passer sur
ce coup-ci. Avec un doppelgänger en moins mes chances de survies
venaient de se réduire significativement.
Hélas, je n’avais pas le temps de m’apitoyer, William me rappela
à l’ordre : parle-lui, déstabilise-la ! Il est marrant lui, je n’ai rien du
bagou crâneur des cinglés de la Kraken, j’ai une vie en dehors des
missions moi ! Des fans à satisfaire et un pèlerinage des meilleurs
night-clubs des Arches à terminer !
— Alejandro, bouge-toi ou je prends le contrôle du micro…
— C’est bon, je m’y colle, pas besoin de monter sur tes grands
chevaux !
Nos trois apparences restantes relayèrent ma voix :
— Raté. Tu sais ce qui se produit quand je révèle au grand jour
les agissements des monstres dans ton genre ? dis-je en
tapotant sur le module de développement. Dans quelques
secondes tu seras impotent comme un nouveau-né et tu te
feras tirer par les vectors qui sont en chemin pour te faire la
peau. A ta place je m’enfuirai maintenant.
Pas mal. La fin de la tirade était de Raphäelle, elle n’avait pas
tellement apprécié d’être la première à y passer.
La Chimère cria de rage, dévisageant chacun de mes doubles
sans pouvoir y lire au travers et déterminer le vrai « moi ». Un vent de
panique souffla sur ses traits, elle regarda dans le ciel, cherchant la
confirmation de ce que j’annonçais.
Je savourais l’effet de mes mots, il était crucial pour le plan
qu’elle perde ses moyens, elle en perdrait toute capacité de jugement.
Arthur me l’avait clairement dit : « Tu dois faire entrer en conflit ses
deux aspects, la Chair et le Masque. Une part de lui voudra à tout prix
assurer sa supériorité et déjouer notre piège. Une autre partie de lui
voudra s’enfuir au moindre danger. Une part de lui voudra tout démolir
tandis que l’autre voudra tout comprendre. Il ne faut pas qu’il puisse
réfléchir sereinement. »
William m’indiqua : 34% avant la fin de l’impression.
Soudain, la Chimère changea d’attitude, elle cessa d’hurler. Un
regard perçant s’alluma dans ses pupilles :
— Attends, tu as utilisé un modèle argentique. Il n’y a donc
qu’une pellicule originale. En définitive il me suffit de tous
vous détruire jusqu’à tomber sur le vrai, n’est-ce pas ? Et
ensuite, tout redeviendra comme avant…
Je frémis, on m’avait prévenu, elle cogite vite. William réagit
aussitôt, je l’entendis émettre un message convenu en direction du
convoi.
Pendant ce temps, la Chimère portait son regard sur moi. Je fus
saisi d’une peur sourde.
Elle se mit à clignoter dans une alternance de « Chimère »,
« Ombre de la Chimère », « Chimère », « Ombre… ».
Je serrai les dents, je mourrais d’envie de déclencher mon
module de saut pour m’éloigner le plus loin possible.
William me signala : 77% avant la fin de l’impression.
Tout à coup un trait lumineux jaillit en provenance du convoi. Il
avait la couleur rougeoyante caractéristique du fusil Longbow modifié
de Kannan, un Chevalier en armure Ranger de la section Kraken avec
lequel j’avais fait quelques missions. Un type pas très bavard mais qui
ne rechignait pas à fêter chaque retour à Camelot.
Le rayon vint frapper l’air juste devant moi, là où aurait dû se
téléporter l’entité hybride pour me tuer. Je cherchais des yeux la
Chimère, elle avait dû se déporter en urgence pour éviter le tir. Bon
dieu, quelle vitesse de réaction ! C’était proprement inhumain ! Mon
radar m’indiqua qu’elle se trouvait à vingt mètres derrière moi. Nous
fîmes volte-face tandis que le Kannan me cria :
« Je te couvre, viens ! »
Comme si nous ne l’avions pas entendu, nous ne bougeâmes pas.
Enfin presque pas. Un de mes pieds avait bougé, soulevant un peu de
poussière. Naomi cria à mon intention d’une voix effarée :
« Non ! »
La Chimère rugit de plaisir en démasquant notre jeu. Elle ne prit
même pas la peine d’user de sa téléportation, elle fondit droit sur moi
tandis que je me mis à courir de toutes mes forces vers le convoi. Un
nouveau tir visa la Chimère, qui se protégea du tir en interposant son
bras droit, lequel fondit jusqu’au coude sous la décharge. La porcelaine
se crispa sous la douleur infligée, mais elle semblait s’en moquer, elle
prit son élan et tomba droit sur moi.
Sur Molière en fait, il disparut sous la frappe colossale de la
Chimère, déclamant dans notre canal audio : « La mort est une maladie
de l’imagina… ».
Je lui adressais un remerciement par la pensée : son jeu d’acteur
était parfait, il avait mimé l’infime hésitation du pied qui prenait appui
pour reculer, trahissant le comportement qu’aurait eu un humain caché
dans son armure, tandis que moi et Naomi étions restés stoïques.
William s’exclama : impression terminée. Je déploie le cadre.
Je sentis un bras mécanique s’activer dans mon dos, et à côté de
moi se planta dans le sol un trépied qui soutenait une photographie
grand format de 3 mètres de côté.
Il était temps. La Chimère était justement en train de se fondre
dans les ombres pour en finir. Elle s’arrêta pile au moment où elle
pensait disparaître. C’était comme si les fumerolles qui émanaient
d’elle étaient aspirées en direction de la photographie. Elle releva la
tête, la stupéfaction se lisait sur son masque. Ce n’était pas tous les
jours qu’elle perdait ses moyens.
Elle posa ses yeux sur le tirage qu’il y’avait à côté de moi, une
reproduction de grandeur nature d’elle-même saisie précisément au
moment où elle se téléportait vers le convoi. La vue de profil mettait en
valeur sa posture assurée, les épaules en arrière, le regard empreint de
la satisfaction de ceux qui flairent la victoire à venir. Sa main droite
traçait un signe cabalistique tandis que des volutes de fumée noire
s’enroulaient tout autour. J’étais plutôt fier de mon coup d’œil, j’avais
saisi le moment précis où sa texture corporelle se métamorphosait en
ombres. Tout y était, c’était un beau cliché. C’était amusant, d’une
certaine manière cette prise de vue ôtait tout secret à cette capacité
surnaturelle propre à la Chimère. C’était avec cette faculté à disparaître
et réapparaître qu’elle semait la mort dans nos rangs. En regardant
l’image on avait le sentiment que l’intime était dévoilé, qu’il n’y avait
plus de mystère dans cette faculté si dangereuse.
Elle nous dévisagea avec une intention meurtrière qui rendit mes
jambes flageolantes. Elle n’était pas contente du tout.
Je parlais dans l’intercom’ :
— C’est le moment ! Magnez-vous !
— Pigé, dit la première voix, laconique.
— La cavalerie arrive ! entonna la seconde, nettement plus
enthousiaste.
Deux silhouettes émergèrent de l’arrière du convoi, l’une d’entre
elles avançait vers moi à la vitesse d’une voiture de course, tandis que
l’autre s’éleva dans les airs, sa taille grandissant à vue d’œil, et ce n’était
pas qu’une question de perspective.
Une camarade en armure Warrior s’interposa entre moi et la
Chimère, déviant avec son bouclier une salve de lames d’os projetées
par le moignon de bras de la Chimère. Au milieu de la carapace de
plaques de titanes je devinais l’écusson en forme de lion de la
chevaleresse Miranda, une ancienne des forces spéciales britanniques.
J’étais surpris, je ne pensais pas la voir aussi vite de retour après son
mariage. Visiblement elle était en pleine forme. Elle s’exclama :
— C’était moins une, recule pendant qu’on en finit !
J’opinais du chef, rassuré de passer la main à une spécialiste. Son
intervention ne fut pas du goût de notre adversaire qui lui délivra une
série de frappes sur son pavois qui finirent par l’envoyer bouler une
centaine de mètres plus loin.
Heureusement l’armure Barbarian vint en renfort, elle atterrit
droit sur la Chimère. J’identifia la porteuse de cette armure comme
étant la célèbre Sénéchale Lee à la tête de la coterie chargée
officiellement de la sécurité du convoi et officieusement d’éliminer la
Chimère une fois que je l’aurais privée de ses talents. Je ne la
connaissais que de réputation, une tête bien faite et un esprit dédié à la
cause du Knight. Le genre incorruptible et infaillible.
Elle lui tomba dessus alors qu’elle tentait de se téléporter - pas
facile de se départir des bonnes vieilles habitudes - et le même
phénomène se reproduisit : ses ombres semblèrent aspirées en
direction de la photographie qui se tenait à côté de moi. L’impact entre
la Sénéchale en armure et la créature fut brutal. Son masque de
porcelaine vola en éclat, des fragments de peaux arrachés pendaient le
long de son torse, dévoilant ses côtes, mais elle était toujours debout.
Elles engagèrent un corps à corps brutal, rendant coup pour
coup, des os craquèrent, la Chimère beugla, furieuse, tandis que la
Chevaleresse finit par prendre l’avantage à l’aide d’une prise vicieuse,
elle la maintenait au sol en indiquant à son comparse :
— Barbarian à Kannan, je lui dégage la tête, vise bien !
— Je charge le tir, donne-moi deux secondes, répondit l’autre qui
avait posé son Longbow sur le dos du camion de tête, s’en
servant comme d’un trépied.
Je soupirais de soulagement, on allait enfin en finir. Je pensais
déjà à ma permission illimitée, à tous ces Mokka que j’allais m’enfiler
dans ce petit rooftop avec vue sur la Tamise…
Hélas, la Chimère n’était pas de cet avis.
Elle fit un truc que je n’avais pas prévu, ni Arthur. Elle tourna sa
tête vers celui de Lee et lui souffla des mots incompréhensibles. Toute
lumière quitta le visage de la Sénéchale, c’était comme si le haut de son
armure s’était réfugié dans les ténèbres. J’espérais qu’on n’en viendrait
pas à cette extrémité, je craignais par-dessus-tout les conséquences
d’un tel pouvoir. William fut plus rapide que moi, un boîtier apparut
dans mes mains et se déclencha à la vitesse de l’éclair.
J’espérais qu’on était allé assez vite car pendant ce temps-là
Barbarian desserra sa prise, permettant à la Chimère de se dégager et
d’éviter in-extremis le rayon brûlant tiré par la Ranger.
Je dis à William :
— Combien de temps avant qu’elle sèche ?
— Trois minutes.
Elle se releva et dans la foulée plongea sa main valide dans ses
viscères d’où elle en ressortit une boule de la taille d’un ballon de
football. D’un geste précis, elle le lança vers le convoi. Dès que le
projectile toucha le sol il se transforma en une immense flore de Chair
qui se mit à fracasser le véhicule de tête, puis à lancer de longs bras en
direction des camions suivants. L’armure Ranger avait reculé et
Kannan ouvrit un feu nourri pour repousser le danger loin de
l’héritière Patil.
Pendant ce temps, Miranda était revenue de son home-run, elle
avait troqué son bouclier hors d’usage pour un marteau dont la tête
était parcourue d’arc électriques grésillant. Sa charge provoqua un
murmure d’excitation de la Chimère qui ressemblait maintenant à une
déesse de la mort vêtue de sa cape déchirée et arborant la couche de
porcelaine craquelé comme un masque funèbre. Elle évita une frappe,
puis la suivante et d’un geste élégant donna un ordre à la Barbarian qui
s’était relevée.
L’horreur s’invita sur le champ de bataille avec une brutalité que
seule la réalité du terrain peut offrir.
Je criai :
— Garde ! Elle est possédée !
Je garderais toute ma vie le regret de ne pas l’avoir prévenue
plus tôt. L’armure géante attrapa Miranda d’une prise ferme, de l’autre
lui assena une série de coups de poings d’une brutalité sans nom.
J’assistai impuissant à la scène, criant dans l’intercom. Cela sembla faire
effet un moment, la Sénéchale Lee cessa de frapper, elle tressauta,
comme en prise à une lutte intérieure.
La Chimère me lança une œillade malsaine en faisant « Non » de
la tête. Elle accrut son emprise sur la Chevaleresse en se mettant à
rayonner de ténèbres, puis elle lui professa ensuite une série d’ordres
dans une langue incompréhensible.
D’un geste sec la Goliathe arracha la masse et s’en servit pour la
retourner à pleine puissance sur Aurore. Les plaques de matériaux
composites cédèrent sous l’impact, du sang jaillit de toutes parts.
J’aperçu le regard choqué de ma camarade à travers son heaume fendu.
Le pire était à venir, la Barbarian empoigna les deux bras de l’armure et
se mit à tirer dessus.
Je ne vis pas la suite, William se mit à flouter ce secteur de mon
champ de vision tout en filtrant le son extérieur. Il m’injecta une dose
de drogues de combat ce qui me fit perdre toute empathie.
Il me dit ensuite :
— Une communication entrante, je te branche dessus.
Le son était grésillant :
— Ici Vector Alpha, nous approchons avec les colis, retenez là
encore quelques secondes.
Cette nouvelle me donna du baume au cœur, je répondis :
— Enfin ! Bougez-vous, ici c’est l’enfer.
La Chimère devait avoir des antennes, elle eut un regard dans le
lointain, plein Sud. J’eu le sentiment qu’elle entendait déjà les vectors
en approche, son ouïe était incroyable. Elle me désigna du doigt en
murmurant à l’attention de la Barbarian, puis se tourna vers le cadavre
mutilé de l’armure Warrior où elle cracha une bile infâme qui vint
coloniser la chair. Je vis deux piliers s’élever pour former un cercle de
la taille de la Chimère.
— Elle prépare une faille ! Criais-je.
Hélas je n’avais pas le temps de m’en occuper, William fit
clignoter subitement en rouge mon écran oculaire :
— La Barbarian vient vers nous, manœuvre d’évitement ?
— Affirmatif.
Je sentis les rétrofusées logées dans mes bottes s’allumer, la
seconde suivante j’effectuais un looping qui m’emportait loin en
arrière, me plaçant hors de portée de la chevaleresse possédée pour
quelques instants.
Je tentais de la joindre par la radio :
— Alejandro à Lee Hu-Mah, est-ce que vous me recevez ?
N’avancez plus, la Chimère tente de prendre le contrôle de
votre esprit, résistez !
Mon appel resta lettre morte, heureusement William n’avait pas
chômé pendant que l’armure gigantesque avançait sur moi d’un pas
pesant. Je vis des faux-êtres sortir de moi, tous plus vrais que nature.
Cela plongea la Barbarian dans une certaine perplexité, il lui
fallut quelques secondes pour se décider à attaquer. Un manège tenant
de la corrida démarra, mes faux-êtres jouaient avec la Barbarian en
l’invectivant afin de la détourner de moi. On s’amusa un peu, Raphaëlle
se prit pour une toréador, Molière joua à chat et Naomi courut de
manière erratique et imprévisible. Cela dura un temps, puis à un
moment le titan en Goliath décida que cela n’avait que trop duré, il
entreprit de frapper à coup de grands moulinets tout autour de lui.
Bientôt il n’y eut plus que moi qui pouvait se déplacer assez vite pour
lui résister.
Je tentais une nouvelle fois de contacter la propriétaire aux
commandes :
— Lee ! Qu’est-ce que tu fous ? C’est moi, Alejandro ! On a bu des
tonnes de coups ensemble, putain réveille-toi !
William m’indiqua :
— Son IA ne répond plus également.
Elle gagnait du terrain, ses jambes immenses me coupaient la
route, j’avais le souffle court, les trois semaines de planque n’avaient
pas amélioré mon cardio légendaire. Je sentais la fin approcher, je
n’avais plus de jus, je passais à droite d’une frappe verticale de son bras
gigantesque, évitait l’autre, et soudain je me retrouvais à ses pieds. Je
voyais déjà le moment où j’allais servir à inscrire le plus beau pénalty
du Knight.
Naomi cria dans ma tête : la pellicule ! Saute et colle la devant son
optique !
Elle prit le contrôle de mon module de saut, c’est vraiment en
train de devenir une fâcheuse habitude de mon IA, je vais devoir
convoquer un conseil de famille si on survit à tout ça !
Je m’envolai à nouveau, mon estomac fit de nouveau les
montagnes russes pendant que l’armure de Lee défilait du bas vers le
haut sur mon afficheur. On fit une embardée à droite, puis à gauche
pour éviter les mains du géant. Inutile de préciser que Naomi ne jugea
pas nécessaire de me prévenir, on a le commandant de bord qu’on
mérite je présume...
J’arrivais au niveau de la tête du titan, William mit en
surbrillance la caméra de la Chevaleresse. J’avais toujours en main le
polaroïd SX-70, j’attrapai le film en priant pour qu’on y voie quelque
chose et je le plaçais devant l’optique qui reliait Lee au monde
extérieur.
— J’espère qu’elle n’est pas floue, dis-je à William.
Je savais pertinemment que je n’aurais pas eu le temps de
prendre ce cliché, en fait je remerciais encore une fois intérieurement
mon IA pour sa présence d’esprit.
Je vis le visage de Lee se figer à travers sa visière devant la
photographie de 7 centimètres de côté.
Le temps se suspendit, la magie du polaroïd. Je l’imaginais en
train de guetter le développement de nouvelles couleurs sur le petit
film, la forme de la Chimère et de son armure se découper de plus en
plus finement, à chaque secondes d’infimes détails faisaient leur
apparition.
Je n’aurais jamais cru que quelque chose d’aussi petit suffise
pour dompter quelque chose d’aussi grand.
William en profita pour me glisser :
— Après celle-là tu m’en dois bien une non ? Alors, c’est oui ?
Je cédais, cela faisait des mois qu’il voulait faire une exposition
en son nom. Je n’étais pas contre, vraiment, mais vous verriez ce qu’il
qualifie de « photo d’art » … je me demande vraiment auprès de qui il a
pu apprendre ça, certainement pas moi en tout cas !
La lumière revint à l’intérieur de la Barbarian. Il se passa
quelques secondes de flou où Lee reprit ses esprits, mon IA et la sienne
communicants à toute vitesse les informations relatives à
l’affrontement.
On se tourna vers la Chimère qui achevait son office cruel.
William avait complètement oblitéré les restes de la chevaleresse
défunte au sol et floutait la porte de Chair qui se dressait dans la plaine,
m’épargnant les détails macabres.
Lee hurla en voyant cela. Elle s’avança pour en découdre avec la
Chimère quand cette dernière lui dit :
— Je ne pensais pas que tu prendrais tant de plaisir à l’ouvrage.
La Sénéchale balaya cette allégation d’un geste :
— Je ne sais pas de quoi tu parles, mais tu vas payer pour ce que
tu lui as fait !
La déesse remua son doigt en dénégation :
— Faux, c’est toi qui as fait ça.
Je m’interposais, conscient d’où pouvait mener cette
conversation :
— Ne l’écoute pas, on doit la détruire avant qu’elle ne s’enfuie !
Mais Lee ralentit sa course malgré mon avertissement.
La Chimère enchaîna :
— Demande à ton armure l’enregistrement des dernières
minutes, tu verras… et puis tes mains parlent d’elles même.
Je vis la Sénéchale pousser un cri d’horreur absolue quand ses
yeux allèrent de ses paumes à l’armure écartelée : des restes de
nanomachine et de chair maculaient ses griffes de bras.
La Chimère lui adressa :
— Tu as dépassé mes attentes, il n’y a pas à dire, tu feras une
merveilleuse recrue pour mon empire.
Lee s’effondra, l’esprit brisé. J’ai appris en rentrant à Camelot
qu’elle était l’une des témoins de mariage de Miranda.
La Chimère plongea de nouveau sa main dans son propre corps,
elle fouilla dans ses tripes pour en sortir une bille noire parcourue de
veines violacées. C’était la clé pour ouvrir le portail. Je me mis à courir
vers elle, je ne sais pas ce que j’espérais mais je ne pouvais pas la
laisser s’enfuir, pas après tout ça. Nul doute qu’elle reviendrait plus
forte la prochaine fois, et rien ne disait que les clichés que j’avais pris
d’elle marcheraient encore.
Elle ricana en me voyant venir :
— Que comptes-tu faire petit imbécile ?
Je vis qu’elle suspendit son geste alors qu’elle s’apprêtait à faire
fusionner la clé et la porte. J’avais attiré son attention.
Je dégainai mon dernier appareil, un vieil Argus C3 de collection.
Elle s’esclaffa :
— Encore une photo ? Tu n’auras jamais le temps de …
Je l’ignorai, j'accélérai droit sur elle. En réponse elle arma son
bras pour me frapper en retour, nous savions tous les deux que je ne
survivrai pas à ça.
J’arrivai presque à son contact quand j'appuyais sur le
déclencheur de l’appareil, lequel déclencha la mise à feu du flash.
L’ampoule à magnésium réhaussé de phosphore libéra un éclair blanc
surpuissant ce qui figea la Chimère dans un océan de lumière.
Elle gesticula, aveuglée, j’avais brûlé ses yeux. Sous le choc elle
avait fait tomber la bille de ténèbres par terre. Paniquée, elle se mit à la
chercher du bout des doigts. Quand elle la trouva enfin, c’était trop tard
pour elle. Les vectors étaient là. Elle suivit à l’audition leur arrivée,
inclinant sa tête pour que ses oreilles écoutent au mieux.
Vous vous souvenez du premier cliché que j’ai pris quand elle
venait de sortir de la faille ?
Huit photos de la taille d’un écran de cinéma se posèrent à l’aide
de rétrofusées tout autour de nous.
Gauvain avait sacrément bien travaillé, le rendu était grandiose.
Les images avaient été prises à de très courts intervalles, elles avaient
capturé l’apparition de la faille, puis l’instant où la Chimère achevait de
glisser la clé dedans, son passage au travers et enfin la fermeture de la
porte.
Mais quelque chose clochait. Je fronçais les sourcils et dit à
William :
— Attends. Mais ce n’est pas ce qui était prévu, il s’est planté ! Ce
n’est pas dans l’ordre !
J’avais donné comme instruction que l’on dispose les
photographies dans l’ordre de capture, à la manière d’un document
décrivant les étapes de l’apparition de la Chimère du début à la fin. Or
un rapide coup d’œil me fit comprendre que les images étaient placées
dans une séquence absurde.
Tout se mit à tourner autour de moi, je paniquais :
— Ça ne va pas marcher…
Naomi m’interrompit d’une voix calme :
— Au contraire, c’est parfait. Observe.
Avec horreur, la Chimère – dont une nouvelle paire d’yeux venait
de repousser juste au-dessus de ceux brûlés - vit la bille noire lui
fondre entre ses doigts, formant des petits ruisseaux qui vinrent
serpenter jusqu’aux imprimés. Le liquide s’insinua dedans et vint ne
faire plus qu’un avec, ajoutant çà et là des ombres.
La déesse de Chair et de Masque regarda tour à tour les images,
elle semblait désemparée, ses gestes devinrent désorganisés, elle fit
une série de mouvement abscons, traça des gestes sur la porte de
viscères qu’elle avait érigée, puis la traversa avant de plonger sa main
dans ses entrailles et d’en sortir un mucus de la même couleur que la
bille qui venait de se liquéfier.
Naomi me dit :
— C’est habile de la part de Gauvain, c’est comme si on avait
interverti les étapes de la conception de la faille. Elle est
complètement désorientée.
Une main me tira fermement en arrière, Kannan était à côté de
moi, il dit :
— Il est temps d’en finir.
Son arme se mit à scintiller, je vis les câbles d’alimentation qui
reliait son noyau au Longbow se saturer d’électricité, provoquant une
hausse temporaire du champ magnétique autour de nous. Je poussai un
soupir de soulagement quand le rayon dévastateur vint toucher la
silhouette de la Chimère qui s’effondra, vaincue.
— Hé William ?
— Oui ?
— Rappelle-moi de ne plus jamais accepter de rendez-vous avec
Arthur.
Grégoire