La nature de la conscience humaine
La nature de la conscience humaine
LA CONSCIENCE
La
conscience
consiste
dans
la
faculté
qui
me
permet
de
prendre
connaissance
de
mes
actes,
et
en
particulier
de
l'activité
de
mon
esprit.
Elle
se
définirait
donc
comme
une
forme
de
connaissance.
C'est
ce
que
semble
confirmer
l'étymologie:
"cum
sciens"
signifie
"avec
connaissance,
accompagné
de
savoir".
De
même,
les
expressions
"perdre
conscience"
ou
"perdre
connaissance",
que
l'on
emploie
indifféremment,
témoignent
d'une
proximité
entre
conscience
et
connaissance.
Toutefois,
dans
quelle
mesure
la
conscience
de
soi
est-‐elle
une
connaissance
de
soi?
La
possibilité
d'une
telle
connaissance
supposerait
une
stabilité,
une
permanence
de
mon
être.
Or,
je
fais
l'expérience
d'un
changement
continuel
en
moi-‐même.
A
chaque
instant,
j'ai
affaire
à
une
pensée
différente.
La
conscience
est
aussi
bien
le
moyen
d'éprouver
que
je
ne
demeure
pas
absolument
le
même.
Autrement
dit,
il
y
a
une
altérité
au
cœur
même
du
sujet:
"Je
est
un
autre"
(Rimbaud).
Cette
altérité,
cette
altération
n'est-‐elle
pas
de
nature
à
compromettre
la
connaissance
que
je
peux
avoir
de
moi-‐même?
Que
signifie
"moi-‐même"?
Est-‐on
jamais
soi
même?
Cela
supposerait
une
coïncidence
à
soi
qui
n'est
peut-‐être
jamais
donnée.
Du
seul
fait
que
j'ai
conscience
de
moi-‐
même,
est-‐ce
que
ce
"moi-‐même"
ne
s'en
trouve
pas
modifié?
Dès
lors,
puis-‐je
me
connaître?
Suis-‐je
ce
que
j'ai
conscience
d'être?
1) L’EXPERIENCE DE LA CONSCIENCE
1.1) Le vrai moi est intérieur
Que
suis-‐je?
Qu'est-‐ce
qui
fait
mon
identité?
On
pourra
être
tenté
de
répondre
que
c'est
mon
apparence
physique,
en
particulier
mon
visage.
Cela
est
personnel.
Seulement,
mes
traits
changent
avec
le
temps,
au
point
qu'un
ami
perdu
de
vue
aura
du
mal
à
me
reconnaître
après
une
longue
absence.
"Celui
qui
aime
quelqu'un
à
cause
de
sa
beauté,
l'aime-‐t-‐il?
Non;
car
la
petite
vérole,
qui
tuera
la
beauté
sans
tuer
la
personne,
fera
qu'il
ne
l'aimera
plus"
(Pascal,
Pensées,
323
Br.).
La
"personne"
ne
se
réduit
donc
pas
à
l'apparence
physique.
Si
l'on
m'aime
pour
ma
beauté,
on
ne
m'aime
pas,
moi.
Qu'est-‐ce
donc
que
ce
moi?
Mon
code
génétique?
Les
scientifiques
nous
disent
qu'il
est
unique.
Pourtant,
deux
frères
jumeaux
possèdent
une
identité
qui
interdit
de
les
confondre.
Il
consisterait
plutôt
en
quelque
chose
d'intérieur
-‐
ce
qu'on
appelle
la
personnalité.
Certes,
mon
caractère
peut
changer
lui
aussi.
Mais
on
pourrait
supposer
l'existence
d'un
noyau
stable,
que
l'on
pourra
appeler
le
moi.
Si
j'ai
conscience
d'une
identité,
il
faut
donc
en
chercher
l'origine
dans
la
conscience
plutôt
que
dans
le
corps.
Plutôt
dans
ce
"je",
sujet
de
pensée
et
d'action,
qui
commande
au
corps.
Moi
seul
puis
donc
savoir
qui
je
suis.
En
effet,
ce
que
je
donne
à
voir
à
mon
entourage,
cela
est-‐il
vraiment
moi
?
Est-‐ce
que
ce
ne
sont
pas
seulement
des
apparences
trompeuses
?
Il
se
peut
que
je
porte
un
masque.
Balzac
a
parlé
de
la
"comédie
humaine".
Un
empereur
romain
avait
eu
pour
dernier
mot:
"comedia
finita
est".
On
trouvera
chez
Sartre
cette
idée
que
chacun,
en
société,
joue
un
rôle
qu'il
prend
plus
ou
moins
au
sérieux,
auquel
il
s'identifie
plus
ou
moins
bien.
Par
conséquent,
ma
véritable
personnalité,
pourra-‐t-‐on
penser,
s'identifie
avec
la
partie
la
plus
intime,
la
plus
cachée
de
moi-‐même,
celle
que
moi
seul
puis
connaître:
l'intériorité
de
ma
conscience.
Le
vrai
moi
est
caché.
Le
domaine
de
la
conscience
est
celui
de
l'intériorité,
une
intériorité
inaccessible
et
impénétrable
pour
l'autre.
Ma
subjectivité
est
comme
une
forteresse
où
je
peux
me
réfugier
et
trouver
la
paix
si
l'on
m'agresse.
Personne
ne
peut
venir
y
troubler
la
paix
que
je
décide
d'y
faire
régner.
Pressé
de
questions,
si
je
décide
de
garder
le
silence,
personne
ne
pourra
violer
cette
intimité.
L'intériorité
de
la
conscience
est
un
refuge.
On
peut
bien
m'obliger
à
faire
ce
que
je
réprouve,
on
ne
peut
pas
contraindre
mes
pensées.
L'esclave
peut
ainsi
rêver
qu'il
est
libre.
La
contrepartie,
c'est
que
"mon
jardin
secret
est
une
prison"
(Gaston
Berger,
Du
prochain
au
semblable:
esquisse
d'une
phénoménologie
de
la
solitude).
En
effet,
ma
subjectivité
m'isole
de
façon
irrémédiable.
Elle
est
à
l'origine
d'une
solitude
essentielle,
c'est-‐à-‐dire
non
pas
due
au
hasard
des
circonstances,
et
à
laquelle
des
circonstances
plus
favorables
pourront
mettre
un
terme,
mais
une
solitude
irréductible
parce
qu'elle
tient
à
la
nature
même
de
l'homme.
Tout
homme
est
nécessairement
un
étranger
pour
les
autres.
Lévinas,
dans
Totalité
et
infini,
en
attribue
la
cause
à
cette
"absence
de
patrie
commune
qui
fait
de
l'autre
l'Etranger".
Nous
n'avons
pas
de
"patrie
commune",
précisément
parce
que
nous
sommes
deux
consciences
de
soi.
De
ce
fait,
chacun
est
intérieur
à
lui-‐même.
Entre
deux
intériorités,
il
n'y
a
pas
de
lieu
commun,
pas
d'espace
commun.
Entre
autrui
et
moi,
il
y
a
une
distance.
Cette
distance
est
absolue
car
elle
est
la
distance
qui
sépare
deux
sujets.
Entre
deux
objets,
la
séparation
n'est
que
relative,
la
distance
est
seulement
spatiale,
mesurable.
Même
entre
deux
objets
aussi
éloignés
qu'on
voudra,
la
distance
est
relative.
Entre
la
Terre
et
une
galaxie
lointaine,
la
distance
est
considérable
mais
finie,
limitée.
Entre
autrui
et
moi,
la
distance
est
infinie,
absolue,
incommensurable
-‐
impossible
à
mesurer.
La
relation
entre
les
hommes
est
donc
à
penser
d'abord
sur
le
mode
de
la
séparation.
Toute
communion
(ne
faire
qu'un)
est
impossible.
Le
domaine
de
la
subjectivité
est
ce
qu'il
y
a
de
plus
caché,
de
plus
intime.
Autrui
en
est
exclu.
De
même,
il
est
impossible
d'éprouver
ce
que
l'autre
éprouve,
de
son
propre
point
de
vue,
au
point
de
coïncider
avec
ses
émotions.
S'il
donne
les
signes
de
la
souffrance,
on
peut
deviner
ce
qu'il
éprouve,
mais
il
est
impossible
de
ressentir
ce
qu'il
ressent.
Si
c'est
un
ami
qui
souffre,
j'en
éprouverai
de
la
pitié,
il
me
fera
de
la
peine,
mais
ce
n'est
pas
là
ce
que
lui
ressent.
Il
m'est
impossible
de
souffrir
sa
douleur.
S'il
m'est
cher,
je
souffrirai
peut-‐être
autant
que
lui,
mais
jamais
de
la
même
façon.
Dans
ce
genre
de
situation,
ne
sachant
pas
quoi
dire,
on
lâche
parfois
un
maladroit
"je
comprends"
qui
constitue
nécessairement
un
mensonge.
Seul
dans
la
souffrance,
je
le
suis
aussi
dans
le
plaisir.
Dans
Une
vie,
de
Maupassant,
Jeanne
découvre
avec
inquiétude
que
son
mari
lui
semble
un
étranger:
"Elle
sentait
entre
elle
et
lui
comme
un
voile,
un
obstacle,
s'apercevant
pour
la
première
fois
que
deux
personnes
ne
se
pénètrent
jamais
jusqu'au
fond
de
l'âme,
jusqu'au
fond
des
pensées,
qu'elles
marchent
côte
à
côte,
enlacées
parfois,
mais
non
mêlées,
et
que
l'être
moral
de
chacun
de
nous
reste
éternellement
seul
par
la
vie".
Il
n'y
a
donc
bien
que
le
sujet
pour
se
connaître
lui-‐même.
d'un
raisonnement,
mais
le
fruit
d'une
expérience
intérieure,
faite
sur
soi-‐même.
Dans
le
Discours
de
la
méthode,
Descartes
avait
d'abord
employé
la
formule,
célèbre
mais
ambiguë:
"Je
pense
donc
je
suis".
Cette
formule,
que
Descartes
a
abandonnée
dans
ses
ouvrages
postérieurs,
peut
en
effet
suggérer
l'idée
fausse
que
le
"je
pense"
est
la
conclusion
d'un
raisonnement,
plus
précisément
d'un
syllogisme
dont
une
prémisse
est
implicite.
Si
l'on
rétablit
la
prémisse
manquante,
on
obtient:
Or je pense
Donc j'existe
Mais
un
tel
raisonnement
soulève
une
objection.
Si
la
science
dans
sa
totalité
est
suspecte,
comme
Descartes
a
décidé
de
le
penser,
pourquoi
accorder
du
crédit
à
un
tel
raisonnement?
Pourquoi
ce
privilège?
C'est
qu'il
ne
s'agit
pas
d'un
raisonnement.
Nul
besoin
de
logique:
il
suffit
d'éprouver,
de
sentir,
de
prendre
conscience
que
je
pense,
pour
m'assurer,
ipso
facto,
de
mon
existence.
Il
ne
s'agit
pas
d'un
raisonnement,
mais
d'une
intuition.
L'intuition
est,
selon
l'étymologie,
une
sorte
de
vision,
une
vision
immédiate
de
l'esprit.
Immédiate,
c'est-‐à-‐dire
sans
étapes,
directe,
instantanée.
Par
l'intuition,
la
vérité
se
dévoile
comme
en
un
éclair.
L'intuition
est
à
distinguer
du
raisonnement,
qui
est
discursif,
qui
procède
par
étapes,
selon
un
enchaînement,
une
succession,
et
non
immédiatement.
Descartes
parle
(Discours
de
la
méthode,
II)
des
"longues
chaînes
de
raisons"
qui
constituent
les
démonstrations
mathématiques.
Mais
cette
opération
intellectuelle
en
quoi
consiste
le
cogito
n'est
pas
discursive.
Est
discursif
ce
qui
se
déploie
dans
un
discours,
qui
prend
donc
du
temps
pour
être
effectué.
Tout
raisonnement
est
discursif
puisqu'il
consiste
en
une
série
de
propositions.
Le
mot
de
"discours",
sous
la
plume
de
Montaigne,
a
encore
le
sens
de
raisonnement.
Le
cogito
n'est
pas
discursif
mais
intuitif,
c'est
pourquoi
il
est
permis
de
parler
à
son
sujet
non
seulement
de
certitude,
mais
d'évidence,
car
il
est
d'usage
de
réserver
ce
dernier
terme
pour
désigner
une
certitude
de
nature
intuitive.
Or
l'intuition
est
une
connaissance
absolue,
non
relative
ou
partielle.
Bergson
distingue
deux
sortes
de
connaissances.
L'une
qui
s'effectue
du
dehors.
Elle
est
nécessairement
relative
au
point
de
vue
que
j'ai
de
l'objet.
L'idéal
serait
de
pouvoir
coïncider
avec
l'objet,
de
le
connaître
de
l'intérieur.
Par
exemple,
l'observation
de
photos
d'une
ville,
aussi
nombreuses
soient-‐elles,
n'égaleront
jamais
l'intuition
que
j'aurai
de
l'atmosphère
de
cette
ville
si
je
me
promène
dans
ses
rues.
De
même,
s'il
s'agit
de
décrire
un
personnage,
je
pourrai
multiplier
les
remarques
psychologiques
sur
son
caractère.
Il
faudrait
les
multiplier
à
l'infini
pour
atteindre
une
connaissance
équivalente
à
celle
que
j'aurais
si
je
pouvais
coïncider,
sympathiser
avec
lui.
Or
il
y
a
un
objet
que
je
peux
connaître
de
l'intérieur;
c'est
le
moi.
b) Conscience ou pensée
Descartes
établit
l'équivalence
de
la
conscience
avec
la
pensée:
les
actes
intellectuels
"ne
peuvent
être
sans
pensée,
ou
perception,
ou
conscience
et
connaissance"
(Méditations,
deuxième
réponse
aux
troisièmes
objections).
Qu'est-‐ce
que
Descartes
entend
par
"penser"?
Les
actes
intellectuels,
dit-‐il,
ne
peuvent
s'effectuer
sans
pensée.
Les
actes
intellectuels,
c'est
tout
ce
qui
se
passe
dans
l'esprit,
toutes
les
opérations
des
facultés
de
l'âme,
à
savoir:
raisonner,
comprendre,
vouloir,
imaginer
(rêver),
mais
aussi
sentir,
c'est-‐à-‐dire
entendre,
voir
etc...
Ce
que
désigne
la
pensée,
chez
Descartes,
c'est
l'ensemble
de
ces
actes.
Chacun
d'eux
est
une
pensée.
Descartes
nous
dit
que
tout
acte
intellectuel,
donc
toute
pensée,
est
nécessairement
accompagné
de
conscience.
Toute
pensée
est
nécessairement
consciente
d'elle-‐même.
Il
n'y
a
pas
de
pensées
inconscientes.
Que
signifie
donc
la
pensée
pour
Descartes?
Elle
est
synonyme
d'acte
intellectuel.
La
pensée
désigne
toute
activité
de
l'esprit.
Or,
la
pensée,
en
ce
sens,
implique
la
conscience:
elle
est
toujours
accompagnée
de
conscience.
"Par
le
nom
de
pensée,
je
comprends
tout
ce
qui
est
en
nous
de
sorte
que
nous
en
sommes
immédiatement
conscients"
(Méditations,
2ème
réponse,
définition
I,
p.
285;
cf.
aussi
Principes
de
la
philosophie,
I,
9).La
pensée
se
définit
par
la
conscience.
La
pensée
et
la
conscience
s'impliquent
si
bien
l'une
l'autre,
qu'elles
s'identifient.
"Pensée",
chez
Descartes,
est
synonyme
de
conscience.
Quand
il
écrit:
je
pense
que
je
me
promène,
cela
signifie:
j'ai
conscience
de
me
promener.
Tout
acte
intellectuel
enveloppe
la
conscience
de
cet
acte,
toute
pensée
est
consciente
d'elle-‐même,
toute
pensée
est
nécessairement
pensée.
Pour
Descartes,
une
pensée
inconsciente,
c'est
impensable!
En
effet,
la
conscience
est
l'essence
de
l'âme.
L'âme
se
définit
par
la
pensée.
La
pensée,
de
toutes
les
propriétés
de
l'âme,
est
celle
qu'on
ne
peut
lui
ôter.
La
mise
en
œuvre
du
doute
l'a
montré:
je
peux
bien
m'imaginer
sans
corps,
sans
perception
du
monde
extérieur,
mais
pas
sans
pensée.
2) DIFFICULTES DE L’INTROSPECTION
Grâce
à
la
conscience,
l'homme
dispose
d'une
faculté
qui
lui
permet
d'avoir
connaissance
de
toute
son
activité
intellectuelle.
Il
s'agit,
selon
Descartes,
d'une
sorte
de
connaissance,
qui
concerne
la
vie
psychologique
du
sujet
lui-‐même.
Rien
ne
semble
devoir
lui
échapper,
puisque
son
domaine
coïncide
avec
celui
de
l'esprit.
L'âme,
selon
Descartes,
est
transparente
à
elle-‐même,
puisque
toute
activité
psychique
est
consciente.
Ainsi,
il
ne
devrait
demeurer
aucune
zone
d'ombre.
Par
conséquent,
le
sujet
doit
pouvoir
se
connaître
lui-‐même.
Descartes
va
même
jusqu'à
dire
que
l'âme
est
facile
à
connaître.
Si
la
conscience
est
bien
une
sorte
de
"connaissance
intérieure",
selon
la
traduction
des
éditeurs
de
Descartes,
il
doit
être
possible
de
se
livrer
à
un
psychologie
à
la
première
personne,
ou
à
ce
qu'on
appelle
introspection,
à
savoir:
la
connaissance
de
soi
par
soi,
l'exploration
de
"l'espace
du
dedans"
(H.
Michaux).
Mais
s'agit-‐il
d'une
véritable
connaissance?
Chacun
fait
l'expérience
de
la
difficulté
de
se
connaître
soi-‐même.
On
observe
souvent
que
les
autres
se
trompent
sur
leur
propre
compte:
un
tel,
a
une
mauvaise
image
de
lui-‐même
alors
que
ses
qualités
devraient
lui
donner
confiance,
un
autre
à
l'inverse
s'estime
plus
que
ses
capacités
ne
devraient
l'y
autoriser.
Ce
que
je
suis
et
ce
que
je
crois
être
d'après
les
informations
livrées
par
ma
conscience
coïncident-‐ils
forcément?
Trois critiques:
1)
l'introspection
va
limiter
ma
connaissance
à
ce
qui
est
conscient
(s'il
y
a
un
inconscient,
il
restera
nécessairement
inconnu);
2)
L'introspection
est
une
méthode
subjective,
que
l'on
peut
soupçonner
de
n'être
pas
sincère:
le
problème,
c'est
que
l'observateur
n'est
pas
neutre,
car
il
est
aussi
l'objet
de
l'observation.
Leibniz
propose
cet
exemple
(Nouveaux
essais
sur
l'entendement
humain).
Lorsque
j'entends
une
vague
s'écraser
contre
un
rocher,
ce
dont
j'ai
conscience,
c'est
un
bruit
unique,
un
bruit
sourd,
un
grondement.
Or,
ce
bruit
est
en
réalité
composé
de
la
multitude
des
petits
bruits
provoqués
par
l'infinité
des
gouttes
d'eau
qui
composent
la
vague.
Cette
infinité
de
petits
bruits,
je
l'entends,
car
si
je
ne
les
entendais
pas,
leur
somme
ne
pourrait
pas
produire
ce
grondement
qui
est
celui
de
la
vague
(une
infinité
de
petits
riens
ne
peut
faire
un
bruit).
Je
les
entends
donc,
mais
sans
pouvoir
les
distinguer,
sans
en
avoir
conscience,
sans
m'en
apercevoir.
Il
y
a
donc
des
perceptions
qui
ne
sont
pas
conscientes.
Leibniz
sépare
ce
qui
était
identifié
par
Descartes.
Toute
perception
n'est
pas
aperçue.
Descartes
a
eu
tort
d'assimiler
les
actes
sensoriels
aux
actes
intellectuels,
définis
comme
nécessairement
conscients.
Ce
que
Leibniz
révèle
au
sujet
de
la
perception
ne
peut-‐il
être
étendu
à
d'autres
actes?
Un
cartésien
dira
que
l'on
ne
peut
parler
sans
en
avoir
conscience.
Pourtant,
ne
peut-‐on
pas
parler
sans
penser
à
ce
que
l'on
dit
?
Il
est
des
situations
où
la
parole
tient
plutôt
du
réflexe
social
("bonjour,
ça
va?").
Et
les
structures
du
langage,
elles,
sont
inconscientes
(Freud,
Chomsky).
Selon
Freud,
les
rêves,
les
lapsus,
apparemment
insignifiants,
ont
pourtant
un
sens
qui
m'est
caché.
Et
le
symbolisme
qui
apparaît
dans
le
rêve
est
lui-‐même
inconscient.
"Le
psychique
en
toi
ne
coïncide
pas
avec
ce
dont
tu
es
conscient;
ce
sont
deux
choses
différentes,
que
quelque
chose
se
passe
dans
ton
âme,
et
que
tu
en
sois
par
ailleurs
informé"
(Freud,
l'Inquiétante
étrangeté).
C'est
peut-‐être
même
la
plus
grande
partie
du
moi
qui
est
cachée.
Parfois,
un
souvenir
qu'on
croyait
effacer
de
la
mémoire,
resurgit.
Ne
serait-‐ce
pas
le
signe
que
le
moi
conscient
n'est
que
la
partie
émergée
du
moi?
Comment,
dans
ces
conditions,
affirmer
qu'il
est
possible
de
se
connaître
soi-‐même
de
façon
complète
et
achevée?
Un
autre
obstacle
à
cette
entreprise
de
connaissance
de
soi
par
soi
tient
à
la
nature
de
la
conscience
elle-‐même.
Leibniz
met
en
lumière
une
limité
extérieure
à
la
conscience,
il
découvre
l'existence
d'un
domaine
où
la
conscience
ne
peut
pénétrer.
Mais
il
se
pourrait
que
le
sujet
soit
impuissant
à
connaître,
même
ce
qui
pourtant
est
donné
à
sa
conscience,
que
même
ce
qui
est
conscient
soit
doit
dénaturé
par
la
conscience,
altéré
donc
méconnu.
connaissance
de
soi.
C'est
ce
que
révèle
l'analyse
des
récits
autobiographiques.
Toute
une
littérature
est
dominée
par
le
souci
de
l'introspection
et
de
la
sincérité.
Cette
tradition
naît
avec
Montaigne.
Au
début
des
Essais,
l'avis
au
lecteur
prévient,
dès
les
premiers
mots:
«Ceci
est
un
livre
de
bonne
foi».
Plus
loin,
l'auteur
exprime
sa
volonté
de
«se
peindre
(...)
tout
nu»,
sans
masque.
Elle
est
continuée
par
Rousseau
qui
déclare,
dans
les
Confessions:
«Je
veux
montrer
à
mes
semblables
un
homme
dans
toute
la
vérité
de
la
nature».
Dans
l'exercice
littéraire
de
la
connaissance
de
soi
par
soi
s'annonce
un
souci
de
sincérité.
Mais
ce
qui
est
visé
n'est
pas
la
connaissance
de
soi.
Ce
qui
explique
l'échec
constaté
par
Rousseau,
plus
tard,
dans
les
Rêveries:
«Parfois
j'ai
caché
le
côté
difforme
en
me
peignant
de
profil»
(4ème
promenade).
En
réalité,
l'enjeu
est
tout
autre.
Ce
genre
littéraire,
qui
prétend
avoir
pour
but
la
connaissance
de
soi,
ne
prend
en
réalité
son
sens
que
si
on
le
met
en
relation
avec
un
certain
type
de
conduite
religieuse.
Cet
exercice
ne
fait
que
répéter
un
comportement
religieux:
celui
de
la
confession.
A
cet
égard,
le
titre
du
livre
de
Rousseau
en
dit
plus
qu'il
ne
voudrait.
Le
but
de
la
confession
ou
de
l'aveu
n'est
pas
la
connaissance
de
soi,
mais
la
libération
à
l'égard
du
mal
que
l'on
a
commis,
la
délivrance
du
remords,
une
sorte
d'exorcisme.
Il
est
clair
que
c'est
là
le
véritable
enjeu
des
Confessions
de
Rousseau:
se
persuader
qu'il
n'est
pas
méchant.
Il
y
a
une
fonction
cathartique
de
la
confession,
illustrée
par
Crime
et
châtiment
de
Dostoïewsky.
«Catharsis»,
en
grec,
désigne
la
purification.
Le
but
de
la
confession,
c'est
de
purifier
l'âme,
de
la
laver.
Grâce
à
la
confession
s'opère
une
prise
de
distance
par
rapport
à
soi.
On
se
libère
de
ce
que
l'on
était
pour
ne
plus
l'être.
La
confession
littéraire
fait
jouer
à
l'art
le
rôle
rédempteur
de
la
confession
religieuse.
Dans
un
tel
exercice,
se
connaître
n'est
qu'un
prétexte.
Non
seulement
la
confession
a
un
autre
but
que
la
sincère
connaissance
de
soi-‐même,
mais
toute
prétention
à
la
sincérité
est
suspecte.
Prétendre
être
sincère,
prétendre
décrire
ce
que
l'on
est,
c'est
même
selon
Sartre
le
comble
de
la
mauvaise
foi
(l'Etre
et
le
néant,
I,
II).
Une
telle
accusation
est
paradoxale.
Cette
mauvaise
foi
consiste
en
ceci
que
prétendre
dire
ce
que
je
suis,
c'est
vouloir
ignorer
en
quoi
consistent
la
conscience
et
l'existence
humaine.
Exemple
1:
prendre
conscience
que
l'on
est
amoureux,
c'est
déjà
ne
plus
l'être
de
la
même
façon
(on
cesse
de
se
contenter
de
vivre
son
amour).
Ex.
2:
avoir
conscience
d'être
heureux
produit
une
modification
de
ce
sentiment,
susceptible
de
le
mettre
en
danger.
Je
cesse
en
effet
de
vivre
mon
bonheur
pour
le
penser.
Si
je
cesse
de
le
vivre,
le
suis-‐je
encore?
On
se
gâche
facilement
un
plaisir
quand
on
perçoit
froidement
sa
situation
au
lieu
de
la
vivre,
d'y
être
pleinement
engagé
(ex.:
dans
une
fête).
Ex.
3
:
avoir
conscience
que
l'on
a
commis
une
faute,
c'est
déjà
être
en
voie
de
la
dépasser,
c'est
déjà
s'en
repentir.
L'avouer,
c'est
une
façon
de
s'en
libérer.
La
faute
dont
j'ai
conscience
perd
de
son
poids
car
elle
n'est
plus
vécue,
elle
devient
un
objet
de
conscience,
voire
un
objet
de
connaissance,
d'analyse.
La
conscience
fait
de
la
faute
un
objet,
quelque
chose
qui
existe
désormais
comme
séparé,
détaché
de
moi,
que
je
peux
analyser
froidement.
Ex.
4
:
cf.
Montaigne,
Essais,
I,
20
(p.
152):
le
danger
est
toujours
plus
effrayant
vu
de
loin.
La
méditation
sur
le
danger
est
angoissante;
une
fois
dans
l'action,
on
s'aperçoit
qu'il
n'était
pas
si
terrible.
Le
danger
comme
objet
de
conscience
et
le
danger
vécu,
auquel
on
n'a
pas
le
temps
de
penser
parce
que
l'on
est
davantage
concentré
sur
les
gestes
à
accomplir,
n'est
pas
le
même.
La
conscience
grossit
le
danger.
L'appréhension
est
toujours
pour
beaucoup
dans
la
douleur.
Etre
conscient
de
soi,
c'est
donc
ne
pas
être,
qui
implique
demeurer,
mais
exister,
être
en
devenir,
être
toujours
déjà
autre
que
soi.
A
chaque
instant,
je
ne
suis
déjà
plus
ce
que
j'ai
conscience
d'être,
puisque
la
conscience
suffit
à
modifier
ce
qui
est
à
connaître,
à
la
manière
dont
un
instrument
d'optique
modifie
et
déforme
l'objet
à
observer.
S'attribuer
telle
ou
telle
qualité,
tel
prédicat,
c'est
prétendre
coïncider
avec
ce
prédicat.
Or
l'homme
n'est
pas
ce
qu'il
est.
Cette
qualité,
du
fait
même
que
j'en
prends
conscience,
du
fait
que
je
la
reconnais
comme
mienne,
je
ne
la
possède
plus
telle
quelle.
La
sincérité
consiste
à
vouloir
se
définir,
alors
qu'un
homme
est
toujours
au-‐delà
de
toute
définition.
C'est
une
tentative
pour
se
faire
être,
pour
se
décrire
sur
le
mode
des
choses,
se
présenter
comme
doué
de
déterminations
closes
sur
elles-‐mêmes,
définitives
et
inchangeables.
Une
tentative
pour
s'identifier
à
des
qualités:
Je
suis
président,
je
suis
modeste.
Il
ne
s'agit
pourtant
pas
de
qualités
stables,
acquises
une
fois
pour
toutes.
On
ne
peut
pas
dire
je
suis
président,
comme
on
dit:
le
mur
est
blanc.
L'homme
et
la
chose
ne
sont
pas
de
la
même
façon.
Le
mur
n'a
pas
à
assumer
sa
blancheur,
il
n'en
est
pas
responsable.
En
revanche,
j'ai
à
continuer
de
mériter
mon
titre,
à
m'en
montrer
digne.
La
sincérité
cache
en
réalité
une
tentative
pour
nier
sa
propre
liberté.
Le
but
de
cette
conduite,
c'est
de
se
masquer
à
soi-‐même
que
l'on
est
libre
et
responsable
(ces
deux
notions
vont
ensemble:
on
ne
peut
être
responsable
que
de
ce
que
l'on
a
fait
librement).
S'attribuer
un
mérite
comme
s'il
s'agissait
d'une
qualité
constitutive
de
mon
être,
c'est
rassurant,
cela
donne
à
penser
qu'il
est
inséparable
de
moi,
que
ce
qui
est
acquis
l'est
une
fois
pour
toutes.
De
même,
se
représenter
ses
propres
défauts
comme
des
qualités
qui
adhèrent
à
sa
personne,
cela
peut
fournir
une
sorte
d'alibi.
Par
exemple,
il
y
a
une
façon
de
reconnaître
que
l'on
est
malchanceux
qui
vise
à
excuser
ses
propres
échecs,
en
les
attribuant
à
un
tempérament
auquel
on
ne
peut
rien.
S'avouer
paresseux,
cela
peut
servir
d'alibi,
permettre
d'excuser
sa
conduite
tout
en
niant
sa
propre
responsabilité.
La
conscience,
semble-‐t-‐il,
modifie,
altère
son
objet.
Ainsi,
vivre
en
ayant
conscience
de
vivre
n'est
plus
la
même
chose
que
vivre
simplement.
Vivre,
avec
en
plus
la
conscience
de
vivre,
c'est
ce
que
les
philosophes
existentialistes
appellent,
à
partir
de
Kierkegaard,
existence.
Le
terme
d'existence,
auparavant,
est
un
synonyme
d'être
(Descartes
ne
les
distingue
pas:
«je
suis,
j'existe»;
titre
de
la
troisième
Méditation:
"De
Dieu;
qu'il
existe").
L'existentialisme
les
distingue
parce
qu'il
donne
un
sens
précis
et
inhabituel
au
verbe
«exister».
L'existence
n'est
distinguée
de
l'être
qu'à
partir
du
moment
où
l'on
analyse
la
conscience
comme
pouvoir
de
mise
à
distance
de
soi.
La
conscience
trouble,
modifie
son
objet
(à
la
façon
dont
parfois,
gêné
par
le
regard
d'autrui,
on
modifie
son
comportement).
Exister,
c'est
autre
chose
que
se
contenter
d'être
ou
de
vivre.
La
réflexion
trouble
l'action.
Le
geste
effectué
de
façon
réflexe,
automatique,
n'est
pas
accompli
de
la
même
manière
si
l'on
pense
à
ce
que
l'on
fait.
On
est
plus
maladroit
quand
un
automatisme
n'est
pas
encore
acquis.
La
Genèse,
dans
la
Bible,
peut
être
interprétée
comme
l'allégorie,
le
récit
symbolique
de
l'accession
de
l'homme
à
la
conscience
de
soi,
du
passage
pour
l'homme
d'une
vie
simplement
biologique,
animale,
à
une
existence
humaine.
Elle
décrit
sous
forme
d'images
le
passage
de
l'animalité
à
l'humanité.
La
vie
d'Adam
au
jardin
d'Eden
décrit
une
belle
harmonie
avec
la
nature.
«Paradeisos»,
en
grec,
désigne
un
jardin
d'animaux.
Adam
est
un
animal
parmi
les
autres.
Il
mène
une
vie
naturelle,
innocente
(l'innocence
est
à
la
fois
ignorance
et
béatitude).
Puis
il
goûte
le
fruit
de
l'arbre
de
la
connaissance:
c'est
le
passage
à
la
conscience,
qui
rompt
cette
harmonie
originelle.
Apparaît
alors
la
honte
(«ils
virent
qu'ils
étaient
nus»).
La
honte,
ou
la
pudeur,
supposent
la
conscience
de
soi,
la
faculté
de
se
représenter
soi-‐même,
et
la
conscience
du
regard
d'autrui.
Elle
est
accompagnée
de
la
conscience
d'une
discordance
entre
mon
être
et
mon
paraître.
Des
conduites
telles
que
la
honte
n'apparaissent
pas
chez
l'animal,
dont
on
peut
donc
supposer
qu'il
est
dépourvu
de
conscience
de
soi.
L'homme,
lui,
n'est
pas
«collé»
à
sa
vie,
mais
capable
d'en
prendre
conscience,
de
la
mettre
à
distance.
Il
se
détache
de
la
vie,
il
ne
fait
plus
un
avec
elle.
Ainsi,
il
s'élève
au-‐dessus
d'elle.
Mais
aussi,
il
acquiert
la
conscience
de
la
mort.
La
conscience
de
la
vie
est
indissociablement
conscience
de
la
mort.
L'homme
est
capable
de
nier
la
vie,
il
est
capable
de
concevoir
le
contraire
de
la
vie.
Il
vivra
désormais
dans
l'inquiétude
de
la
mort.
D'où
toute
conscience,
selon
une
expression
de
Hegel,
est
«conscience
malheureuse»:
elle
est
conscience
de
la
mort,
rupture
avec
le
paradis
originel
de
l'innocence,
de
l'absence
de
recul
par
rapport
à
soi
de
l'animal
immergé
dans
le
cycle
vital,
en
harmonie,
en
fusion
avec
la
nature,
ses
besoins
et
leur
satisfaction.
De
même,
l'enfant
est
d'abord
innocent
et
insouciant.
Il
n'a
pas
honte
sous
le
regard
d'autrui.
Puis
se
développe
la
conscience
de
soi.
Apparaît
alors
l'inquiétude
du
dehors,
la
découverte
que
l'on
a
un
dehors
et
le
souci
de
savoir
ce
qu'autrui
en
pense.
C'est
pourquoi
l'enfance
est
souvent
présentée,
par
exemple
dans
l'œuvre
de
Proust,
comme
un
paradis
perdu.
La
conscience
de
soi
introduit
donc
une
rupture,
une
séparation,
une
distance
d'avec
soi-‐même
(qui
rend
possible
par
exemple
l'ironie
sur
soi-‐même:
rire
de
soi
suppose
la
capacité
de
prendre
du
recul,
de
se
distinguer
de
soi;
en
ce
sens,
rire
est
bien
le
propre
de
l'homme).
La
conscience
implique
une
division
à
l'intérieur
de
soi-‐même,
une
séparation
entre
soi
comme
sujet
et
soi
comme
objet
de
conscience.
Elle
implique
une
modification.
A
mesure
que
je
prends
conscience
de
ce
que
je
suis,
je
ne
le
suis
déjà
plus,
précisément
parce
que
j'en
prends
conscience.
La conscience suscite donc une altération incessante. L'homme est donc toujours en devenir.
L'homme
est
à
distance
de
soi-‐même,
en
avant
de
soi-‐même,
là-‐bas,
dans
l'avenir
(voir
l'Homme
qui
marche,
de
Giacometti:
penché
en
avant,
dans
un
perpétuel
déséquilibre).
L'homme
est
toujours
en
route,
en
chemin
vers
soi,
toujours
inachevé.
On
ne
peut
pas
réduire
l'homme
à
ce
qu'il
est
actuellement,
en
un
instant
donné.
La
conscience
opère
une
modification,
une
mise
à
distance,
une
transformation
progressive
et
incessante.
C'est
parce
qu'un
homme
est
conscient
qu'il
devient
au
lieu
d'être.
L'homme
n'est
pas:
il
devient,
ou
il
existe.
Il
existe,
dit
Heidegger.
Exister,
selon
l'étymologie,
c'est
sortir
de...
La
conscience
est
la
puissance
de
nier
et
de
mettre
à
distance
le
réel,
l'être,
de
le
dépasser
pour
s'en
libérer.
Le
pour-‐soi
est
capable
de
nier
ce
qu'il
est
de
le
rejeter
dans
le
passé
pour
ne
l'être
plus.
La
conscience
est
perpétuel
dépassement
de
soi.
Elle
se
dépasse
vers
des
fins.
Etre
en
projet,
c'est
refuser
comme
provisoires
et
partielles
toutes
les
définitions
que
les
autres
pourraient
être
tentés
de
m'attribuer.
En
dernière
analyse,
aucune
définition
ne
convient
jamais
à
un
homme.
L'homme
échappe
à
toute
définition.
Il
n'est
pas
un
pot
à
confiture
sur
lequel
on
peut
coller
des
étiquettes.
Il
doit
exister
d'abord
pour
pouvoir
ensuite
être
qualifié.
Il
n'y
a
aucune
définition
qui
pourrait
lui
être
attribuée
a
priori,
avant
sa
naissance
(impossible
de
le
définir
d'avance
par
l'hérédité,
par
exemple).
Tout
jugement
de
la
forme
«
tu
es
ceci...»
est
toujours
perçu
comme
réducteur.
L'individu
est
toujours
déjà
au-‐delà
d'un
tel
jugement.
Toute
définition
que
l'on
prétendra
m'attribuer
peut
être
infirmée
par
la
suite
de
mes
actes.
Dès
lors
que
j'en
prends
conscience,
je
la
dépasse.
Du
coup,
la
notion
de
"personnalité",
si
l'on
entend
par
là
un
ensemble
de
qualités
constantes,
apparaît
problématique.
De
même
que
l'idée
d'un
"vrai
moi"
qui
serait
caché.
Y
aurait-‐il
un
vrai
et
un
faux
moi?
Et
pourquoi
l'un
serait-‐il
donc
plus
"vrai"
que
l'autre?
L'homme
est
en
devenir
perpétuel
du
fait
même
qu'il
prend
conscience
de
lui-‐même.
Comment
alors
pourrait-‐il
espérer
se
connaître?
3) L’IDENTITE PERSONNELLE
La
possibilité
d'une
connaissance
de
soi
semble
compromise,
pour
les
raisons
qui
précèdent.
Je
change
sans
cesse.
Cependant,
je
ne
suis
pas
rien.
Il
est
vrai
que
je
fais
l'expérience
en
moi
d'un
changement
continu.
Mais
chacun
a
aussi
bien
le
sentiment
d'une
identité
personnelle.
Chacun
a
conscience,
malgré
ce
changement,
de
rester
cependant
le
même
d'un
bout
à
l'autre
de
sa
vie.
Cet
enfant
que
j'étais,
certes,
je
ne
le
suis
plus,
mais
c'était
bien,
tout
de
même,
moi.
Que
faut-‐il
donc
entendre
par
ce
mot
:
moi
?
Qu'est-‐ce
que
le
moi
?
Comment
expliquer
ce
sentiment
de
l'identité
personnelle
?
Pour
expliquer
la
conscience
de
cette
identité,
on
pourra
supposer
que
quelque
chose,
de
l'âme,
reste
identique.
Quelque
chose,
en
moi,
dans
mon
esprit,
ne
change
pas.
Ce
fond
stable
de
ma
personnalité,
c'est
ce
que
l'on
pourra
appeler
le
moi.
Il
serait
ce
qui
n'est
pas
affecté
par
les
changements.
Il
resterait
toujours
comme
un
noyau
stable,
qui
assurerait
une
certaine
permanence
à
ma
personnalité.
Que
penser
d'une
telle
hypothèse
?
Je
ne
puis
jamais
me
saisir
moi-‐même
sans
une
perception,
et
je
ne
puis
rien
observer
que
la
perception.
Quand
mes
perceptions
se
trouvent
interrompues,
comme
par
un
profond
sommeil,
aussi
longtemps
que
cet
état
dure,
je
n'ai
pas
le
sentiment
de
moi-‐même,
et
l'on
peut
vraiment
dire
que
je
n'existe
pas
;
et
si
toutes
mes
perceptions
étaient
supprimées
par
la
mort,
si
je
ne
pouvais
plus
ni
penser,
ni
sentir,
ni
voir,
ni
aimer,
ni
haïr,
après
la
dissolution
de
mon
corps,
je
serais
entièrement
annihilé,
et
je
ne
conçois
pas
ce
qu'on
demande
de
plus
pour
faire
de
moi
une
parfaite
non-‐entité.
Si
quelqu'un,
réfléchissant
à
cela
sérieusement
et
sans
préjugé,
pense
avoir
une
notion
différente
de
lui-‐même,
j'avoue
qu'il
m'est
impossible
de
raisonner
plus
longtemps
avec
lui.(...)
Peut-‐être
perçoit-‐il
quelque
chose
de
simple
et
de
continuellement
existant
qu'il
appelle
lui-‐même,
quoique
je
sois
certain
qu'il
n'y
a
pas
en
moi
un
tel
principe.
David
HUME,
Traité
de
la
nature
humaine,
I,
IV,
6.
L'hypothèse
de
l'identité,
pour
Hume,
n'est
qu'une
illusion.
Le
moi
n'est
qu'une
chimère
inventée
par
les
métaphysiciens,
dont
rien
ne
permet
de
confirmer
la
réalité.
En
effet,
quand
je
pratique
l'introspection,
à
la
manière
de
Descartes,
qu'est-‐ce
que
je
trouve
en
moi
?
Je
fais
l'expérience
d'un
ensemble
d'états
psychologiques,
d'actes
intellectuels,
un
flux
de
contenus
de
conscience,
une
série
de
perceptions.
Toujours
une
perception
particulière,
bien
déterminée
:
la
perception
de
ceci
ou
de
cela,
la
conscience
de
quelque
chose,
mais
jamais
la
conscience
elle-‐même.
J'éprouve
une
continuité
de
pensées,
de
sentiments
qui
se
succèdent.
Ce
que
j'éprouve
là,
c'est
une
pure
multiplicité.
L'introspection
ne
me
permet
pas
de
dire
ce
que
je
suis,
ne
me
permet
pas
de
découvrir
un
élément
stable
qui
serait
moi.
Au
contraire,
sous
le
regard
de
l'introspection,
le
"
moi
"
se
dissout
en
une
multiplicité.
"
Du
dedans,
l'homme
n'est
rien
:
il
coule
comme
un
fromage"
(Sartre).
L'introspection
se
perd
nécessairement
dans
l'indéterminé,
l'indéfini,
l'inachevé.
Exemple
:
le
Journal
d'Amiel.
Jour
après
jour,
Amiel
note
tout,
absolument
tout
ce
qu'il
peut
observer
en
lui-‐même.
Ce
projet
impossible
restera
inachevé
après
20
ou
30
volumes.
Amiel
ne
décrit
pas
seulement
chaque
événement
extérieur,
mais
le
rapporte
avec
l'écho
qu'il
a
rencontré
dans
s
conscience
(je
pense
;
je
pense
que
je
pense
etc.).
Un
tel
projet
est
nécessairement
inachevable.
Laissée
à
elle-‐même,
la
"
vie
intérieure
"est
une
prolifération
indéfinie.
La
question
est
:
d'où
vient
alors
l'unité
?
Comment
ces
états
sont-‐ils
liés
ensemble,
qu'est-‐ce
qui
autorise
à
dire
qu'ils
constituent
une
seule
personnalité
?
D'où
vient
l'unité
qui
fait
mon
identité
personnelle,
qui
fait
que
je
peux
dire
Je
?
Hypothèse
:
quelque
chose,
en
moi,
reste
identique.
Sous
cette
multiplicité
se
cache
un
élément
stable.
Le
moi
serait
le
support
de
toutes
les
modifications
de
la
conscience.
Ce
moi
serait
une
substance.
La
substance
:
ce
qui
subsiste,
ce
qui
reste
identique
malgré
les
changements.
Mais,
constate
Hume,
l'introspection
ne
me
permet
en
aucun
cas
de
découvrir
une
telle
réalité.
Il
est
impossible
de
faire
l'expérience
du
moi.
Il
en
conclut,
à
la
fin,
que
le
moi
n'existe
pas.
Il
s'agit
d'une
hypothèse.
Le
moi,
par
définition,
serait
caché
sous
ce
qui
apparaît.
Lui-‐même
n'apparaît
pas.
Il
est
effectivement
impossible
d'en
faire
l'expérience.
Et
il
faut
bien
reconnaître
que
ce
moi
a
quelque
chose
de
mystérieux.
C'est
une
hypothèse
métaphysique
que
rien
ne
permet
de
démontrer.
Le
moi,
ou
ce
que
Descartes
appelle
l'âme,
est
censée
assurer
la
continuité
de
mon
identité
à
travers
le
temps.
Si
je
reste
le
même
en
des
moments
différents,
c'est
que
malgré
les
changements
qui
m'ont
affecté,
j'ai
conservé
le
même
moi.
Ce
moi
reste
inchangé
pendant
le
sommeil,
de
sorte
que
je
conserve
mon
identité
à
mon
réveil.
Il
pourrait
même
(Descartes
ne
l'affirme
pas,
mais
il
pense
que
c'est
possible)
que
ce
moi
survive
à
la
mort
du
corps.
Hume
considère
tout
cela
comme
de
la
pure
imagination.
Je
ne
suis
rien
de
plus
qu'un
ensemble
de
perceptions,
ou
de
pensées,
puisque
je
ne
peux
rien
découvrir
de
plus
en
moi-‐même.
Par
conséquent,
lorsque
je
cesse
de
penser
ou
de
percevoir,
je
ne
suis
plus
rien.
Et
lorsque
je
cesserai
de
percevoir
de
façon
définitive,
rien
ne
survivra,
puisque
je
me
réduisais
à
ces
sensations.
Pour
Hume,
je
ne
suis
rien
de
plus
qu'une
somme
de
perceptions.
Je
suis
cette
multiplicité.
L'identité
ou
l'unité
sont
un
mythe.
Le
moi
est
un
mot
vide.
certaine
unité
de
mon
passé
à
mon
présent.
Certes,
on
doit
renoncer
à
l'idée
d'identité
si,
par
ce
mot,
on
entend
une
absence
de
changement.
L'identité:
deux
sens.
Le
premier,
c'est
le
contraire
du
changement.
C'est
un
sens
mathématique,
l'idée
d'une
égalité.
Certes,
je
change.
Mais
cela
n'exclut
pas
que
je
possède
une
identité.
Avoir
une
identité,
c'est
être
soi,
sans
rester
forcément
identique.
L'identité
en
ce
sens
n'exclut
pas
le
changement.
On
pourrait
comparer
l'identité
personnelle
au
style
d'un
artiste:
il
évolue,
cela
est
souhaitable;
mais
malgré
cette
évolution,
il
reste
reconnaissable
pour
qui
le
connaît
bien.
En
quoi
consiste
donc
cette
identité?
Elle
résulte
de
l'effort
par
lequel,
progressivement,
je
la
construis.
Si
nous
étions
ainsi
que
le
dit
Hume,
qu'est-‐ce
que
cela
donnerait
?
Nous
ne
pourrions
vivre
qu'une
série
de
sensations
sans
unité.
Oliver
Sacks,
dans
l'Homme
qui
prenait
sa
femme
pour
un
chapeau,
cite
un
cas
assez
effroyable
d'amnésie,
qui
donne
une
idée
de
ce
nous
serions
si
Hume
avait
raison.
Un
de
ses
patients
est
atteint
du
syndrome
de
Korsakov,
qui
se
traduit
par
une
amnésie
rétrograde.
Dans
l'amnésie
telle
qu'on
la
connaît
habituellement,
le
sujet
a
oublié
ce
qui
est
antérieur
à
une
certaine
date,
tandis
qu'il
se
souvient
de
ce
qui
est
arrivé
depuis.
Dans
le
cas
cité
par
Sacks,
le
malade
se
souvient
du
passé
d'avant
le
déclenchement
de
sa
maladie,
mais
oublie
tout
le
présent
au
fur
et
à
mesure
qu'il
le
vit.
Il
se
croit
encore
en
1945.
Et
son
médecin,
à
chaque
visite,
doit
à
nouveau
se
présenter.
Son
existence
n'est
plus
qu'une
succession
décousue
d'instants
sans
unité.
Beaucoup
de
maladies
mentales
se
caractérisent
par
une
"dislocation"
du
moi.
C'est
ainsi
qu'on
a
d'abord
défini
la
schizophrénie
(schizein,
en
grec:
fendre,
scinder).
Les
formes
de
maladies
mentales
les
plus
graves,
les
psychoses,
sont
communément
définies
par
des
troubles
de
l'identité,
ou
par
l'effondrement
de
la
personnalité.
La
normalité,
entendons
par
là
la
santé,
suppose
une
unité.
Accordons
à
Hume
qu'il
faut
sans
doute
renoncer
à
l'idée
d'un
"moi"
qui
serait
déjà
constitué
dès
la
naissance.
Je
n'ai
pas
une
identité
d'emblée.
L'enfant
n'apprend
pas
à
dire
Je
immédiatement.
La
conquête
de
sa
propre
identité
suppose
un
travail
de
synthèse
par
lequel
on
reprend
à
son
compte
et
l'on
intègre
les
diverses
données
de
mon
existence.
Mon
identité,
je
l'élabore
progressivement,
par
une
sorte
de
discours
sur
moi-‐
même,
une
histoire
cohérente
de
moi
dans
laquelle
j'essaie
d'intégrer
mes
actes,
mon
passé,
ce
que
j'ai
pu
éprouver.
Parfois,
je
me
surprends
moi-‐même,
j'agis
d'une
façon
qui
ne
correspond
pas
à
l'idée
que
je
m'étais
faite
de
moi.
Il
y
alors
discordance,
et
il
me
faut
la
dissiper.
C'est
vital,
car
en
l'absence
d'unité,
ce
qui
guette,
c'est
la
folie.
Cette
élaboration
de
mon
identité
est
parfois
laborieuse,
on
traverse
parfois
des
crises
d'identité.
Pour
parvenir
à
un
récit
sur
soi
cohérent,
il
est
même
parfois
nécessaire
d'oublier
une
partie
de
son
passé.
Les
conduites
de
mauvaise
foi
pourraient
ainsi
s'expliquer
par
la
nécessité
qu'il
y
a
à
se
fabriquer
une
identité.
4) CONCLUSION
La
conscience
de
soi
n'est
pas
une
connaissance.
En
effet,
ce
n'est
pas
parce
que
j'ai
conscience
de
moi-‐même
que,
pour
autant,
je
me
connais.
Ce
n'est
pas
parce
que
j'ai
conscience
de
mes
pensées
que
je
suis
capable
de
les
définir.
En
outre,
l'idée
d'un
"moi"
qui
resterait
identique
malgré
les
changements
semble
devoir
être
abandonnée,
faute
de
fondement
dans
l'expérience.
La
conscience
de
soi
n'est
pas
une
connaissance:
elle
est
plutôt
le
moyen
par
lequel
je
me
donne,
je
me
construis
une
identité.
En
tant
que
connaissance,
elle
ne
peut
donc
être
qu'en
retard,
en
décalage
perpétuel
par
rapport
à
mon
effort
sans
cesse
repris
pour
donner
un
sens
cohérent
à
mon
existence.
De
plus,
pour
que
l'image
que
je
me
forme
de
moi-‐même
soit
cohérente,
il
est
parfois
nécessaire
que
je
refoule
certains
aspects
de
mon
passé
qui
seraient
en
désaccord
avec
cette
image
que
j'ai
de
moi-‐même.