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Rites politiques et pouvoir en France

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Sciences de la société

Le pouvoir entre rite et regard. Rites politiques et organisation


sociale dans la France de l 'Ancien Régime
Pascal Lardellier

Citer ce document / Cite this document :

Lardellier Pascal. Le pouvoir entre rite et regard. Rites politiques et organisation sociale dans la France de l 'Ancien Régime.
In: Sciences de la société, n°39, 1996. Pouvoir et dynamique des organisations (2). Vers un renouvellement des approches ?
pp. 21-36;

doi : [Link]

[Link]

Fichier pdf généré le 08/12/2021


Abstract
Power between Rite and Regard. Political Rites and Social Organization in the France of the "Ancien
Régime"
Political rites and symbols help powers and institutions to organize, and to appear better, more
beautiful and mightier than they are. The study of the history of political rites helps one to understand
that these rites give order, harmony and strength to the "social body". But political institutions also
expect from their rites that they banish anomie and help them accede to an ideal dimension. The fact of
being-looked-at is important for power. The looking at institutions, during the process of their rites,
triggers a kind of fascination. Respect and allegiance are then impulsed to the social group by the
"alchemy" of the rites performed.

Résumé
L'histoire des institutions prouve que les rites politiques jouent un rôle fondamental dans le processus
d'organisation du corps social. Ces rites légitiment les acteurs du pouvoir, dynamisent les institutions
en les qualifiant à leur creuset performatif. Cette opérativité rituelle peut être vérifiée par une analyse
historique. Quand le pouvoir se met en scène, plusieurs thématiques sont récurrentes : le recours
systématique à un double-idéal ; la volonté délibérée de maîtriser, via le rite, toute forme d'entropie
sociale ; l'importance accordée aux regards dans le rite, regards du Pouvoir, et sur le Pouvoir incarné.
Ils suscitent une forme de fascination et, derrière l'admiration, en appellent à la reconnaissance, à
l'obéissance et à la légitimité.

Resumen
El poder entre rito y mirada. Ritos politicos y organización social en la Francia del Antiguo Régimen
Muestra la historia de las instituciones que los ritos politicos desempenan un papel fundamental en el
proceso de organización del cuerpo social. Dichos ritos legitiman a los actores del poder, dinamizan
las instituciones a través de su crisol performativo. Esta operatividad ritual puede ser comprobada por
un analisis historico. Cuando el poder se pone en escena, reaparecen varias tematicas : el hecho de
acudir a un doble ideal ; la voluntad deliberada de dominar, gracias al rito, cualquier forma de entropia
social ; la importancia de las miradas en el rito, miradas del poder y sobre el poderencarnado. Suscitan
una especie de fascinación y, mas alla de la admiración, sugieren el reconocimiento, la obediencia, la
legitimidad.
SCIENCES DE LA SOCIÉTÉ 11° 39 - Octobre 1996

LE POUVOIR ENTRE RITE ET REGARD

Rites politiques et organisation sociale


dans la France de l'Ancien Régime

Pascal LARDELLIER*

Au soir d'Iéna, Hegel s'extasiait d'avoir vu Napoléon Bonaparte défiler

du
impérieusement
d'une
pouvoir.
homme
présence
faire
laissant
magique,
monde
éprouver
aporie,
surtout
d'apparence
Qu'importe
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Dans
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fut
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maître
l'aveu
qu'un
à lui
du
sa

A travers des approches et des méthodologies relevant de l'histoire, de la


science politique, de la sociologie, mais aussi de la psychanalyse, il sera plus
précisément question du pouvoir tel qu'il se donne à voir durant les rites
politiques. L'opérativité prêtée au rite en tant que vecteur dynamique
d'organisation sociale est ici au centre de la problématique. Le rôle du
regard sur le pouvoir-mis-en-scène occupera aussi une place importante
dans l'analyse, tout comme ce double-idéal récurrent qui se superpose aux
acteurs du rite, et tend à maîtriser, voire à évincer l'anomie. Le thème
d'étude est historique, mais certaines conclusions montreront que l'emploi
du rite revêt, toutes choses égales par ailleurs, les mêmes finalités pour les
organisations contemporaines que celles attendues de lui voilà quatre
siècles : régénérer les organisations à son creuset performatif, refondre les
22 Pascal Lardellier

légitimités, qualifier les compétences et marquer les statuts. Ainsi, si


quitte un instant le champ politique pour un domaine que les cherche
connaissent bien, celui de l'Université, force est de constater que VA
Mater attribue toujours à ses rites - rentrées officielles, soutenances
thèses, ouvertures et conclusions de colloques, réceptions de docteurs ho
ris causa - un caractère opératoire dans la mesure où ils contribuent toujo
à légitimer le pouvoir de l'institution et de ses membres (Guigue-Durni
1995). Toutefois, dans le cas de l'Université, le pouvoir est hypostasié pa
savoir censé fonder la légitimité.

UNE APPROCHE POLITIQUE ET HISTORIQUE DES ORGANISATION

C'est un lieu commun d'affirmer que l'étude et la connaissance du p


éclairent souvent le présent de lumières lointaines mais brillantes. Cet ar
analyse les rites politiques de l'Ancien Régime, en ce qu'ils ont contrib
donner une forme d'organisation au corps social français des XVIe et XV
siècles. Cependant, certains de ces rites trouvent des déclinaisons contem
raines directes, toutes choses égales par ailleurs, avec ce que cela impl
quant aux conclusions de cet examen critique du fait rituel. La volo
affirmée par nos modernes démocraties de se théâtraliser et de médiat
leurs rendez-vous solennels, afin de les donner à voir au plus grand nom
est un exemple parmi d'autres. Conscient de cela, Balandier (1980, p.
avance le terme de « théâtrocratie » pour caractériser cette obligation q
tout pouvoir de « payer son tribut quotidien à la théâtralité ».

Les monarchies du passé sont loin d'avoir l'apanage de la mise en sc


du pouvoir. Les tenants des démocraties contemporaines sont aussi con
nés par cette dimension spectaculaire et rituelle qui fait souvent plus p
leur prestige que nombre de décisions politiques. Les multiples apparit
télévisuelles des dirigeants pourraient laisser penser à une forme de com
cité, voire d'intimité entre eux et le corps social. En fait, le pouvoir
recherche ni
l'officialité d'une
la familiarité
situation se ni
laisse
la complicité,
entrevoir. mais la solennité, dès

On comprend, dès lors, la fascination suscitée dans le regard de ceux


contemplent ces apparitions ritualisées, quand ils les vivent en direct. S
l'apparition physique concourt à inscrire la rencontre entre le représen
du pouvoir et le corps social dans une dimension autre, ultime. Il y a a
une gravité et une solennité que la procuration médiatique édulcore le r
du temps, tant les médias rendent l'image de l'homme politique banal
quotidienne. De la prise de conscience que le pouvoir doit se montrer d
un contexte rituel pour accroître sa légitimité et étendre son ascendant
les esprits, découle l'instauration d'espaces-temps de médiations jam
neutres ou aléatoires, mais au contraire stratégiques. Et la solenn
Le pouvoir entre rite et regard 23

Partons d'un postulat : les rites politiques de l'Ancien Régime, pragma-


tiquement organisés en fonction des événements politiques, se voyaient
assigner des missions très précises dépassant souvent les circonstances his¬
toriques qui les généraient. Imposés aux différents protagonistes sociaux, à
des fins de recherche de légitimité et d'obéissance, ils allaient largement au
delà de leur apparence festive. Affirmer qu'un rite politique puisse être
organisé en fonction d'une finalité, c'est estimer a priori que ce rite joue un
rôle performatif, et pas seulement phatique dans le champ social qui le
produit, du moins si l'on admet que « le rite est un langage en actes »
(Maisonneuve, 1988, p. 17).

POUVOIR, ORGANISATION, LÉGITIMITÉ

A l'époque qui nous préoccupe, le pouvoir politique était représenté par


des institutions royales. La France étant organisée sous l'égide d'un système
monarchique de droit divin, ce pouvoir était encore charismatique et tradi¬
tionnel. Les rois gouvernaient selon leur "bon plaisir", cette volonté royale
n'étant pondérée que par le Parlement (mais le roi pouvait rompre ou outre¬
passer une de ses décisions). De même, pendant les Guerres de religion,
certaines villes devenaient frondeuses, allant jusqu'à "montrer leurs clous au
roi" en refusant de lui ouvrir leurs portes. S'ensuivait un siège dont la cité
sortait souvent rasée. La Rochelle, entre autres, connut ce sort peu enviable.
Le pouvoir royal, bien que parfois contesté, savait se donner les moyens
d'être respecté et obéi, par la force si nécessaire.

Il faut savoir que les rois gouvernaient à cette époque en "lieutenants de


Dieu", aidés en cela par un charisme surnaturel dont ils étaient nimbés dès le
sacre, en vertu de plusieurs traditions d'origine médiévale et théologique :
au premier rang de ces traditions, le "double-corps", duquel on les pensait
détenteurs (Kantorowitz, 1989). Ce double-corps du roi était une essence
transcendante, numineuse, qui perpétuait en lui la royauté et lui conférait de
facto légitimité et caractère surnaturel. Le roi était un demi-dieu, et cela
permet de comprendre l'émoi suscité par la venue, puis la vue de ce souve¬
rain. Au lendemain de son couronnement, le roi sacré (la polysémie et l'am¬
bivalence de l'adjectif sont ici explicites) devenait thaumaturge (Bloch,
1924). A ce titre, il pouvait guérir les "scrofuleux" par simple apposition des
mains, lors de cérémonies publiques édifiantes. Il avait droit de vie sur ses
sujets, levait les impôts et les armées.

La légitimité que se donnait le pouvoir royal s'appuyait sur le double


principe de droit divin et d'ancienneté historique. Le roi était oint par Dieu
lors du sacre. En vertu du double-corps qui l'investissait, il assurait la péren¬
nité du pouvoir, garante de l'intégrité et de l'intégralité du royaume. Par
24 Pascal Lardellier

trône mettront la royauté et le pays en face du fait qu'un souverain pu


régner légalement (à défaut de légitimement) en vidant la royauté de
substance catholique, et provoquer une forme de déshérence du pouvoir.

Cette approche historique et sociologique permet de préciser la no


d'organisation à travers un éclairage nouveau. Par organisation, est dési
le corps social en tant qu'ensemble structuré participant à un même
politique, et de ce fait caractérisé par une forme d'homogénéité événem
tielle. Mais pour jouer d'une polysémie féconde, l'organisation doit a
être comprise comme la force d'agencement et de restructuration du co
social dont le principe actif est le processus rituel.

POUVOIR ET SPECTACULARITÉ

Le pouvoir et ceux qui le détiennent ne se montrent pas inconsidé


ment. Ces derniers savent pourtant que le pouvoir n'existe que dan
regard de ses témoins. Ils orchestrent donc leurs apparitions et les théâtr
sent afin de les rendre mémorables dans l'esprit des foules. Pour date
montée en puissance de cette propension, c'est à la Renaissance et durant
règnes de Louis XIII et Louis XIV que le pouvoir systématisa ses app
tions en les ritualisant, jusqu'à les teinter de grandiloquence (Strong, 199

Au XVIe siècle, point d'acmé de cette tendance, tout un éventail de


politiques se complétaient, se faisaient écho. Afin de préserver leur a
numineuse et d'asseoir davantage des légitimités parfois mises à mal par
circonstances historiques, il convenait pour la royauté de se mettre en sc
et de ritualiser ses irruptions, en les nimbant de mystère et de magnifice
Ces apparitions fulgurantes conjuguées au decorum fastueux entretena
un contraste asymptotique entre la précarité et l'indigence du quotidien
que le vivait le peuple, et un pouvoir se montrant la superbe, la majest
pouvoir. Loin souvent de la volonté candide "de donner du plaisir à l'œil
bons sujets", la finalité des fêtes royales, pléthoriques et somptueuses, é
avant tout de s'assurer une forme de reconnaissance, recherchée pa
contrainte douce d'un canal rituel qui marquait les obéissances et les ap
tenances, englobait, infléchissait les participants. Les acteurs institution
(civils, religieux, militaires) appelés à participer au rite politique réaf
maient physiquement et symboliquement (génuflexions, prosternati
obédience et allégeance au roi.

GÉNÉALOGIE DES RITES POLITIQUES RENAISSANTS


Le pouvoir entre rite et regard 25

Pendant le sacre, le roi était couronné au cours d'une cérémonie reli¬


gieuse solennelle et accédait de facto à la sacralité. C'est la royauté, d'ail¬
leurs, qui était alors élevée au rang de religion, rite royal et liturgique se
confondant, et s' inversant même. Sacré à Reims ou à Paris, le souverain se
trouvait investi du double-corps qui l'enracinait dans sa légitimité, lointain
descendant d'une tradition "millénaire" aux origines légendaires. Il devenait
aussitôt numineux et thaumaturge, grâce à l'opérativité de l'alchimie
rituelle. Les investitures politiques et les passations de pouvoir contempo¬
raines, avatars du sacre royal, sont encore l'un des moments forts du proces¬
sus démocratique1 . L'aspect rituel de cette passation - c'est en fait un rite de
passage à part entière (Van Gennep, 1909) - est savamment entretenu, par
une mise en scène soignée et surtout, une retransmission télévisée systéma¬
tique conférant audience et légitimité à ces cérémonies politiques modernes
(on pense, par exemple, à l'investiture de François Mitterrand, en 1981).

L'entrée royale, ou triomphe, consistait pour une ville à accueillir offi¬


ciellement le roi, un prince ou l'un des représentants du pouvoir dans un
decorum festif caractérisé par un déploiement architectural éphémère, des
déclinaisons artistiques mythologiques, et la superposition d'une ville idéale,
imaginaire, à l'espace urbain quotidien. La cérémonie donnait lieu à des
échanges de présents, à des récitations de discours, à des saynètes jouées sur
des places publiques devenant pour l'occasion scènes de théâtre. Le dérou¬
lement de l'entrée était intangible : accueil officiel et remise des clés de la
ville, défilé lent et solennel sous les acclamations, ponctué de spectacles et
de tableaux vivants, puis réception à la mairie, échanges de présents. Des
fêtes étaient données dans toute la ville, alors qu'un festin réunissait les
représentants des pouvoirs royal et municipal. L'entrée montrait et montait
le roi à son zénith, et son pouvoir à son point d'incandescence. En même
temps, la "magie rituelle" initiait le roi aux mystères de sa royauté.

Ces entrées, moments intenses de la rencontre souverain/peuple pendant


la Renaissance, subsistent sous une forme contemporaine dans toutes les
réceptions officielles de Présidents, personnalités politiques, et dans les
visites de chefs d'État étrangers. En fait, entrées et réceptions officielles

protection
perdurent
trouvent
explique
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intervention
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triomphateur,
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d'actions
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pouvoir,:
26 Pascal Lardellier

Bonaparte régénéra la tradition au XIXe siècle, dans la lignée ro


renaissante. Les grandes villes de province lui offrirent plusieurs entr

Les
coutume
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alors
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symbolique
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Le
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lég
of
c

le cortège, la procession, déclinaisons d'un modèle unique, réorgani


véritablement le macrocosme social, en le représentant. Dans l'entrée
procession était toujours organisée depuis l'extérieur jusqu'au cen
L'élément le plus important, dignitaire ou relique était précisément
centre, comme noyau et moyeu. Il se trouvait même souvent en haut
L'entrée figeait sous les yeux du roi l'ordre social et politique de la ville
les choses ne sont plus aujourd'hui conçues de la même façon, les posit
occupées dans le cortège conservent une fonction fondamentale de cla
ment : elles servent de précédent. L'ordre ainsi manifesté devient, en
livrant aux regards, l'ordre social lui-même.

L'entrée royale était, en outre, l'une des plus brillantes manifestat


des exceptionnelles fêtes renaissantes. Institutions royales et municip
rivalisaient en libéralités ostentatoires dans une logique de surench
s' apparentant au potlach. Les villes déployaient des fastes de toutes natu
afin de se montrer hyperboliquement "autre et plus". Il faut savoir qu
XVIe siècle, âge d'or des entrées, était l'époque d'une royauté itinéra
Selon l'expression d'Emmanuel Le Roy Ladurie, l'organisation polit
était « pré-copernicienne » : le soleil royal tournait encore autour du p
générant maintes entrées, et non l'inverse, comme au moment du Roi-s
à son zénith, au siècle de Louis XIV. Tous ces voyages royaux étaient au
d'occasions pour la Cour d'être reçue avec somptuosité et emphase par
"bonnes villes". Les municipalités devaient faire allégeance au roi et
offrir des présents conséquents en même temps que leurs clefs, pour esp
voir leurs privilèges fiscaux, militaires et économiques reconduits pa
souverain.

A partir du règne de Louis XIV, seuls les Te Deum et les lits de Ju


permettaient au peuple d'entrevoir des souverains occupés entre une C
cette fois fixe, et les guerres.

Le Te Deum, messe officielle, était célébré à l'occasion d'une vict


ou d'une naissance royales, à laquelle les représentants des différentes i

tutions assistaient
reconstituant l'ordre
en social
corps autour
constitués,
de [Link]
Les lits de
rituellement
Justice étaient
le ro
Le pouvoir entre rite et regard 27

avec la montée de l'absolutisme, pour devenir de véritables rites d'assu¬


jettissement à la volonté du roi.

Enfin, les funérailles royales étaient un rite politique à part entière. Le


souverain, présent par défaut, remplissait l'espace par son absence. Pour
qu'il n'y ait pas de vacance du pouvoir, une effigie funéraire était exposée
en public, revêtue des attributs du pouvoir (couronne, sceptre, insignes
royaux) jusqu'au sacre de son successeur (Giesay, 1987). La signification de
ce rite était de marquer l'impossibilité mystique de l'interrègne, et donc la
pérennité de la royauté : « Le roi est mort, vive le roi ! », « The king, as
King, never dies ». De nos jours encore, les présidents et dignitaires sont
exposés morts en public avant leur enterrement, sur un lit funèbre tenant lieu
de mausolée. En dépit du fait que la signification de ce rite soit moins
marquée qu'à l'âge classique, on peut considérer que cette tradition est la
perpétuation des pompes funèbres en tant que rite politique.

LE RITE
CORPS SOCIAL.
POLITIQUE, UNE DYNAMIQUE D'ORGANISATION DU

Les rites d'institution sont une « magie sociale » (Bourdieu, 1982). Par
une "alchimie" opératoire, en effet, le rite légitime, consacre, institue. Il
marque par son seul déroulement le champ des appartenances, des compé¬
tences et des fonctions. Le processus rituel déploie de même une gestuelle
hautement codifiée. Les gestes d'ordinaire contingents (marcher, prendre,
porter) se trouvent défonctionnalisés le temps du rite, et réinvestis symbo¬
liquement. La déférence et la révérence précautionneuses qui caractérisent le
"ballet rituel" permettent à toutes les strates sociales de se repositionner sur
une échelle hiérarchique verticale. C'est en ce sens que la dynamique du rite
politique procède à une réorganisation sociale radicale qui relève de la régé-
nérescence. "Lever le menton", pour les éminents, comme s'abaisser pour
les humbles, est explicite. Chacun entre ainsi, physiquement et symbolique¬
ment, dans la fonction qui lui est propre, et rituellement assignée pour
l'occasion. Le rite ne souffre ni la démission, ni la désertion. Saluer, s'age¬
nouiller, c'est appartenir et obéir. Le canal rituel est éminemment normatif.
Le pouvoir attend du rite qu'il contienne et restructure le corps social,
d'abord physiquement, en faisant rentrer tous les participants de la fête
politique dans les rangs du défilé, et par extension dans le rang social.

C'est par nature que le rite politique est performatif, opératoire, puisqu'il
définit ou redéfinit les acteurs sociaux : le sacre du roi désigne celui-ci en
même temps qu'il le consacre. A la question "Qui t'a fait roi ?", quelle
réponse plus simple que : "mais c'est le sacre !" De façon significative,
l'entrée royale, parangon du rite politique, redéfinissait la fonction monar¬
28 Pascal Lardellier

chique défilait dans le cortège de l'entrée, en son centre, posée seule su


cheval blanc, et cet objet devenait, par et pour le rite, l'un de ses pers
nages centraux. Exhibés, mis en scène, ces objets étaient brandis comme
archétypes, garants à eux seuls de l'intégrité du pouvoir et de ceux
l'incarnaient. « L'épée de France était le symbole de la puissance milita
et lors du couronnement ou des défdés triomphaux, le connétable la por
solennellement devant le roi » (Giesay, 1987, p. 113). Les sceaux valid
les édits royaux étaient, quant à eux, portés dans un coffret par un che
ils symbolisaient la validité perpétuelle des actes royaux. Dans le rite p
tique, le pouvoir se montre. Il est non plus "en puissance", mais en prése
Via ce canal, il prend forme et s'affirme, se montre et se démontre. To
les décisions prises lors des entrées (reconduction de privilèges, oc
d'avantages divers) comme lors des visites actuelles (aides, plans, contr
confirment cela. Tableaux, discours et récits sur le pouvoir le donn
toujours en représentation, donc en compétence. Dans le rite, par contr
se donne en présentation, donc en performance.

Enfin, l'entrée, la réception officielle, individualisent rituellemen


pouvoir sous la forme d'un personnage, le Roi, le Président, qui conde
alors les traits de définition de l'institution, faisant ainsi de ce rituel
forme de sémiotique singularisante.

Le rite maîtrise l'entropie et structure l'organisation sociale. Le


politique contient toujours un paradoxe dans la mesure où cohabitent en
solennité et spontanéité festive. L'un de ses impératifs est bien de neutra
les turbulences interstitielles (Sindzingre, 1989), et donc l'anomie. Cell
est la déclinaison sociale de l'entropie, principe de désordre porté à
comble par les aléas de la liesse. Mis à jour par Durkheim, le concept d'
mie est l'une des pierres d'angle de la sociologie (Orru, 1987). Il s'agit
état, personnel et social, caractérisé par une forte désorganisation, par
démobilisation croissante, en l'absence de point focal institutionne
moral. Cette carence amène une détérioration des institutions, une démor
sation des individus, une altération des rapports sociaux.

le cérémonial
Le contrôlesededéroulera
cette anomie
dans n'a
l'ordre.
pas pour
L'ambition
seule fonction
est autre
de : garantir
la struc

rituelle garderait le corps social de l'indifférenciation, d'un désordre dis


vant. Le principe d'harmonie, présent dans la plupart des rites, et qu
retrouve dans la gestuelle rituelle, a pour fonction de maîtriser ces tu
lences interstitielles et d'introduire un principe de préhension et de com
hension dans une structure aléatoire. Fondamentalement, le rite trav
pour l'ordre, en s' efforçant de réduire, voire d'évincer l'anomie.

Il ramène la communauté, par exacerbation organisationnelle, à


Le pouvoir entre rite et regard 29

malades, mendiants étaient chassés de la ville, mis hors limites, à l'extérieur


d'un corps civil auquel leurs maux faisaient honte, durant cette période de
régénération symbolique, simplement parce qu'ils étaient "agents perturba¬
teurs", porteurs pathogènes d'entropie. Plus qu'une exclusion, l'ostracisme
se pose ici comme un anathème social et communautaire. Cette anomie si
crainte travaille en temps ordinaire par dissolution contre le pouvoir, lui
opposant
de structuration,
une spontanéité
rituelle et aléatoire
institutionnelle.
et délétère, interrompant sa dynamique

Personne, sous aucun prétexte, ne doit venir troubler le déroulement


rituel. Durkheim, sur le ton de la plaisanterie, disait que l'on n'éternue pas
inconsidérément pendant la messe. En 1600, lors de l'entrée de Marie de
Médicis à Lyon, un arrêté du gouverneur interdisait à quiconque présentant
une arme à la parade de tirer sur le passage de la Reine, sous peine de mort.
Tirer, même par inadvertance, fut proscrit, car cela introduisait du désordre,
refonctionnalisait les armes, voire effrayait les chevaux, ce qui mettait à bas
l'équilibre, l'ordre, l'harmonie du rite. Quant à l'ampleur de la sanction, elle
ne faisait que confirmer la hantise de toute turbulence exogène pouvant
interférer dans le procès du rite, et faire resurgir ces turbulences intersti¬
tielles si redoutées. De nos jours les visites officielles des Présidents dans les
villes sont parfois l'occasion de manifestations hostiles de la part de
citoyens mécontents d'une décision politique. Ces démonstrations sont en
principe maintenues à bonne distance du cortège officielle, et tous les
moyens coercitifs sont mis en œuvre afin qu'il n'y ait pas de
"débordements". Les médias, quand ils relatent ensuite ces manifestations
très "entropiques", le font souvent avec une discrétion elliptique.

TEMPS DU RITE ET ACTIVATIOND'IDÉALITÉS

Le processus rituel se pose comme principe actif qui remplit des fonc¬
tions d'organisation et de structuration du corps social. Il refond et refonde
les statuts sociaux, régénère les institutions à son creuset ; il va jusqu'à
asseoir et affirmer les légitimités, en inscrivant dans un rapport de sujétion
ceux qui y participent, parfois contraints.

LE DOUBLE IDÉAL

Cependant, une autre dimension se fait jour durant entrées, réceptions et


visites officielles. Il s'agit de l'idéalité, et plus précisément du double-idéal
systématiquement apposé sur l'espace urbain et sur les protagonistes du rite
politique. Durant le rite politique, tout est mis en œuvre pour que le souve¬
rain ou le président garde un bon souvenir de son passage. La cité doit, selon
30 Pascal Lardellier

architecturaux étaient en effet de bois et de plâtre, voire de toile. On assis


à la superposition d'une ville autre, ordonnée pour et par la déambula
royale ou présidentielle.

Le roi pénétrait dans la ville et paradait à allure lente, sur un parco


entièrement apprêté. Du sable propre était jeté sur le sol, les murs éta
tendus de drap blanc ou bleu. Arcs de triomphe éphémères, théâtres pr
soires, décorations fastueuses apparaissaient pour l'occasion. Ils super
saient une ville nouvelle, un modèle idéal sur la cité ordinaire et
histoire du quotidien. Surtout, mendiants et gueux étaient chassés ex
muros, car porteurs d'entropie, à leur insu.

Durant l'entrée et la réception officielle, l'ostentation idéalisante


poussée à l'extrême. Ainsi, à la Renaissance, des bourgeois allaient jus
mettre sur leurs fenêtres tout ce qu'ils avaient de plus précieux, pièce
vaisselle d'or. A Bologne, en Italie, un héraut, tout au long du parcours j
des pièces d'argent au peuple en criant : « Largesse ! Largesse ! », à qu
était répondu : « Imperio ! Imperio ! ». Les restes du banquet des gr
étaient jetés au peuple, distribués à tous dans les rues. Du vin clairet cou
des fontaines publiques.

Le temps de la fête et du rite, c'est l'âge d'or que l'on réinvente, ave
profusion légendaire et sa joie perpétuelle. Durant ce temps cérémonie
fait jour une double dimension imaginaire et symbolique, à la fois de
mogonie urbaine et d'insularité civique : tendre des "deux" d'apparat
que cela était communément pratiqué est ici éloquent. On n'entend
moins, par superposition de ce double-idéal, recréer dans la ville le mo
originaire et son ordre harmonieux. C'est un symbolisme cosmogoniqu
insulaire qui affleure. Par "régicentrisme", tout est focalisé sur une perso
celle de l'entrant. Dans les spectacles et thèmes traités, le roi voyait le m
de sa royauté et de sa gloire s'ériger et prendre vie sous ses yeux. C'es
ce sens que l'entrée l'initie aux mystères de sa royauté.

Mais ce roi et les invités officiels contemporains doivent donner


image optimisée, magnifiée. Un double idéal est aussi posé sur chacun
acteurs de l'entrée, double sans temps, et surtout, sans tâche. Les tenues
gestes doivent être parfaits, archéty piques. Les acteurs deviennent emblé
tiques de leurs fonctions sociales respectives. L'importance de la tâ
cristallisation matérielle et symbolique du défaut, voire de la tare est
mordiale. Etre immaculé, c'est être sans tâche, sans péché.

Le rite politique mettrait donc la communauté en contact avec un


mythique, originel, durant lequel celle-ci est sans tâche, complète à son
d'identité et de pureté. Ce principe d'ostentation idéalisé a donc une do
fonction : masquer les défauts, les éradiquer, et optimiser, emblématise
Le pouvoir entre rite et regard 31

seul regard que l'on va porter sur lui. Tout ceci ne trouve une validité que
durant ces temps festifs et rituels, espace-temps idéaux s 'émancipant de la
contingence et du quotidien pour accéder à une dimension atemporelle,
mythique.

D'UN IDÉAL À L'AUTRE, DE LA FIGURE DU PÈRE À CELLE DE


L'AUTORITÉ

Il faut apporter une explication théorique à cette récurrence de la reali¬


sation et de l'idéalisation dans les champs du pouvoir, raisons d'être de la
"théâtrocratie". Freud propose un élément de réponse : selon lui, c'est véri¬
tablement Éros, l'amour, qui assurerait les liens de la foule, dans ses dimen¬
des
sionsliens
rituelles
entreetles
festives.
membres Cette
de force
la foule.
agissante
"L'amour-des-autres"
scellerait et tisserait,
assure
en effet,
donc

une cohésion à la foule, chacun éprouvant par ailleurs le besoin - ou le désir


altruiste - d'être d'accord avec les autres, « pour leur être agréable » ( Ihnen
Zuliebe) (Freud, 1977, p. 96).

Considérons d'abord l'existence d'un élément topique psychanalytique


fondamental, l'Idéal du moi. Il s'agit de la réminiscence, de la trace d'une
perfection narcissique primaire, mais ce substitut sera en permanence
« séparé du moi par un écart, une déchirure que l'homme cherchera tou¬
jours à abolir » (Chasselet-Smirgel, 1975, p. 15). Cette déchirure peut s'ap¬
parenter à une forme de perte. Elle produit un manque, l'attente vaine de
"quelque chose qui ne vient pas".

Lacan est particulièrement éclairant à ce sujet : « C'est dans le nom du


père qu'il faut reconnaître le support de la fonction symbolique qui, depuis
l'orée des temps historiques, identifie sa personne à la figure du roi. Du
Père au Roi et à l 'institution, même respect, même obédience, comme dus à
l'un et à l'autre » (cité par Rabant, 1989, p. 780). Et l'entrée, réunion excep¬
tionnelle d'individus appartenant au même corps (urbain) voit ceux-ci rem¬
placer leur idéal du moi par le même "objet", ce qui a pour conséquence
l'identification de leur propre moi. « Dès lors, le Père se réinscrira tout au
long de l'histoire comme une fonction d'altérité chronique. Celle-ci devient
accessible en ces moments privilégiés que Hegel appelle " sensation mer¬
veilleuse" : présence de l'Autre même dans l'histoire, en un point où la
réalité historique avoue sa nature d'idéalité allégorique [...] L'autre
devient une allégorie vivante dès lors qu'il se donne en partage au mode
d'idéalisation. Elle s'achève donc parce qu'elle fait lien, par idéalisation »
(Assoun, 1986, p. 112-113). Se produirait donc durant l'entrée une sorte de
transfert collectif idéalisant, de l'idéal du moi à l'idéal du roi. Comme une
identification du groupe à un idéal collectif unifiant, le roi. Ceci nous semble
32 Pascal Lardellier

Concernant cette velléité fusionnelle, intéressons-nous d'abord


communion sociale qui caractérise en règle générale ces rites politique
s'agit de l'identification au corps global de chacun, qui permet, par ex
sion « de goûter par anticipation (ou plutôt par une sorte de réalisa
hallucinatoire du désir) la joie des retrouvailles entre le moi et l'idéa
moi. Le groupe est tout à la fois le Moi, l'objet primaire et l'idéal du
enfin confondus » (Chasselet-Smirgel, 1975, p. 98). Projection, donc
l'individu à un corps social fusionnant et tout puissant qui le contient,
serre, le protège1.

L'une des raisons d'être de l'institution doit donc bien être cherchée
de l'individu à la communauté, se trouve mise en œuvre en chacun une
riorisation du roi, par sa production rituelle, instituant par la force du s
bole « ce roi comme Loi, c'est-à-dire comme surmoi primitif et idéal
lectif du moi » (Apostolidès, 1981, p. 161). Et ce que chercheraient la r
sentation, et à plus forte raison le rite, par delà la légitimité, c'est la re
naissance symbolique, en quelque sorte un prolongement et un transfert
père naturel à un père symbolique.

LE REGARD PERFORMATIF

Ces transferts symboliques et fusionnels auxquels la nature social


rite politique donne lieu ne seraient pas possible sans le regard du group
le roi. Comme nous l'écrivions en exergue, le pouvoir existe d'abord
l'œil de son témoin. Ce regard est symétriquement performatif, paral
ment reviviscent, de l'entrant au "peuple", et de celui-ci à l'entrant. Par
le caractère spectaculaire des rites politiques, c'est à une dimension sp
laire, voire à une instance scopique qu'il renverrait. Dans ces regards-
le-rite, ilsoudain
traction y a uneincarnée.
forme d'identification et de fascination, devant une

Roi et corps social se donnent en spectacle mutuel. Chacun endoss


traits propres à sa figure idéale, "mythistorique", afin de l'offrir au regar
l'autre, des autres, sans tâche, en toute perfection. Or, la spécularité e
processus portant une relation narcissique d' isomorphic à l'objet. Une
jection identitaire et identificatoire permet au sujet regardant d'assimiler
translation, les attributs de l'image ou de l'interlocuteur. L'entrée est org
sée en fonction d'un principe souverain : l'œil du roi voit tout, par un
optisme transperçant qui redéfinit ses sujets. De même, l'œil royal s'ap
prie ce que croise son faisceau optique. Il s'agit véritablement de "l'œ
maître" (comme le raconte l'instructive fable de La Fontaine), metta
Nation en perspective, l'ordonnant, animant ou pétrifiant, selon son
vouloir. Les tableaux urbains, patiemment calculés à la Renaissanc
fonction de l'œil et du parcours du Prince sont explicites : perspec
Le pouvoir entre rite et regard 33

toutes orientées vers une place centrale, convergence de tous les points de
fuite, "arcs de marbre feint" clamant, le temps d'une entrée, les gloires d'un
grand au regard unifiant et totalisant.

L'une des conditions d'opérativité rituelle de l'entrée renaissante est que


l'entrant voie passer tous les rangs, les incluant ainsi par son regard à la
communauté, marquant l'égalité sociale, et l' indistinction au sein du groupe.
Ainsi, le récit de l'entrée d'Henri IV à Lyon nous apprend que « le roy
voulut voir passer tous les rangs qui étaient égaux en livrée, en habits, en
taille de personnes ». La symétrie, l'équilibre, donc l'harmonie du corps
social sont explicitement évoqués. Le regard royal et son faisceau vivifiant
font véritablement exister ceux sur qui ils se posent. On comprend, dès lors,
l'importance pour le roi de voir toute la communauté urbaine.

Une double qualification par le regard s'instaure : le peuple veut voir le


roi, le roi ne se retire pas avant d'avoir vu défiler l'ensemble des rangs, donc
du corps social. Pendant la parade, c'est la présence du roi, son apparition
physique qui fait soudain exister, se mettre en mouvement mystères,
tableaux vivants, allégories de textes, de pierres et d'images qui ponctuent
son passage. Il est le principe dynamique et organisationnel de l'entrée. Son
apparition fait s'animer ceux qui attendaient, figés. Toujours dans la relation
de l'entrée d'Henri IV : « Dedans la niche était un petit Orphée, qui dès
aussi tost qu 'il découvrit le Roy esleva les yeux et la voix au ciel, pour le
Bonheur de sa Majesté, et chanta ces vers ».

Il convient de rappeler que la Méduse de la mythologie avait le pouvoir


terrifiant de pétrifier par la seule puissance de son regard. L'apparition du
roi produit un effet diamétralement opposé : il ne réifie pas, ne pétrifie pas,
il anime. On pourrait dire qu'il "pygmalione" ses sujets. Son faisceau
optique reviviscent ne porte pas de malédiction, de tabou, mais au contraire
une forme et une force de régénérescence. On peut parler de thaumaturgie
visuelle, en ce sens que le simple regard du roi produit un miracle : celui de
la régénération du corps social. L'entrant (roi ou président) est investi d'une
puissance et d'une densité qui transfusent une part de leur essence par la
simple force du regard.

Mais le peuple attachait, attache, autant d'importance à voir l'entrant et


à éprouver cette fascination. Car durant le rite, l'hôte incarne véritablement
un pouvoir, le reste du temps abstrait, conceptuel, et qui ne renvoie qu'à une
entité institutionnelle. D'où l'importance de voir le roi, relevant plus d'une
fascination devant l'impossibilité d'un pouvoir absolu, sacré et intemporel,
soudain incarné, que du spectacle ou de l'incrédulité. Face à cette personne
pressentie comme toute-puissante, adorée, et faisant soudain irruption, des
relations d'entrées attestent de personnes balbutiant d'émotion, se proster¬
nant en larmes. A la Renaissance, il s'agissait, pour les sujets, d'un moment
34 Pascal Lardellier

Vis-à-vis de ces manifestations émotionnelles découlant d'un éblouis-


sement causé par le regard, nous pouvons parler "d'hallucination eidétique"
( l'eidos (eiSoc) pour Platon, et dans une acception philosophique, est
l'Essence, la Forme, l'Idée). Une image eidétique est une représentation
imaginaire d'une vivacité et d'une véracité quasi hallucinatoires. Dans le cas
de fascination relevée ici, les acteurs voient soudain surgir sous leurs yeux
l'incarnation du pouvoir, d'une puissance numineuse. Une image jusque-là
imaginaire prend forme, ampleur et dimension pour emplir l'espace, se
matérialiser. On comprend, dès lors, l'émotion et la fascination suscitées.
Toute forme d'identification spéculaire est transcendée. Le "sublime impos¬
sible" du pouvoir, l'entité jusque là idéale apparaît. Il met à mal la crédulité,
pour donner à voir un contour historique, dont la vision fera date, et souve¬
nir. « J'ai vu les yeux qui ont vu le roi » s'étonnait encore Roland Barthes à
propos d'une photographie, dans La Chambre claire.

Rite et regard sont donc, à part entière, des instances de structuration du


pouvoir. De l'éviction précautionneuse de toute forme d'entropie à la super¬
position systématique d'un double-idéal sur les institutions en représenta¬
tion, on retrouve toujours la même volonté, et les mêmes déterminismes :
être admiré, craint et obéi par tous. Le pouvoir, institué, se sert en retour du
rite et du regard pour introduire un ordre, une harmonie, et une reconnais¬
sance dans le corps social. Celui-ci semble avoir "besoin" de ce centre
qu'est le pouvoir pour trouver une structure, une dynamique d'organisation
et une pérennité.

Au début du XXe siècle, Henri Fayol (1918) postulait que, dans l'orga¬
nisation, « l'autorité qui commande doit être présente ou représentée ».
Certes, il convient que le pouvoir voie et soit vu. Mais c'est seulement en
ritualisant ses apparitions que l'autorité accède à une dimension mythique,
charismatique, qui contribue à lui instiller sa légitimité, en l'enracinant dans
l' espace-temps idéal, utopique des origines. Ce que le rite offre alors aux
organisations, c'est tout à la fois un "supplément d'âme" et un ancrage
puissant dans la sphère des idéalités fondatrices.

Retour conclusif au champ du politique. Toujours en quête de solennité


théâtrale, les institutions s'aiment et se font aimer, sublimées dans une
magnificence qui fait sens, sur leur hantise, surtout : perdre cette maîtrise du
cours de l'histoire que le rite leur offre ponctuellement, par son cadre de
structuration et de représentation. Que déceler alors en filigrane du faste
atemporel et du prestige magnifiant des institutions ? Doit-on s'affranchir de
toute exégèse ? Ou en rester cyniquement à l'étymologie de "prestige" qui,
circulairement, renvoie à "illusion" ?
Le pouvoir entre rite et regard 35

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Solin.
36 sciences de la société n° 39 - Octobre 1996

Pascal LARDELLIER, Le pouvoir entre rite et regard. Rites politique


organisation sociale dans la France de l'Ancien Régime

L'histoire des institutions prouve que les rites politiques jouent un rôle fondam
dans le processus d'organisation du corps social. Ces rites légitiment les acteur
pouvoir, dynamisent les institutions en les qualifiant à leur creuset perform
Cette opérativité rituelle peut être vérifiée par une analyse historique. Quan
pouvoir se met en scène, plusieurs thématiques sont récurrentes : le recours s
matique à un double-idéal ; la volonté délibérée de maîtriser, via le rite, toute f

d'entropie
Pouvoir, et sur
sociale
le Pouvoir
; l'importance
incarné. Ils
accordée
suscitent
aux
uneregards
forme de
dans
fascination
le rite, regard
et, der

l'admiration, en appellent à la reconnaissance, à l'obéissance et à la légitimité.


Mots clés : Histoire, rites politiques, représentations, mise en scène du pou
institutions politiques, processus d'organisation, légitimation.

Pascal LARDELLIER, Power between Rite and Regard. Political Rites and S
Organization in the France of the "Ancien Régime"

Political rites and symbols help powers and institutions to organize, and to ap
better, more beautiful and mightier than they are. The study of the history of p
cal rites helps one to understand that these rites give order, harmony and streng
the "social body". But political institutions also expect from their rites that
banish anomie and help them accede to an ideal dimension. The fact of b
looked-at is important for power. The looking at institutions, during the proce
their rites, triggers a kind of fascination. Respect and allegiance are then impuls
the social group by the "alchemy" of the rites performed.
Key words : History, political rites, representations, setting up of power, pol
institutions, organizational process, legitimation.

Pascal LARDELLIER, El poder entre rito y mirada. Ritos politicos y organiza


social en la Francia del Antiguo Régimen

Muestra la historia de las instituciones que los ritos politicos desempenan un p


fundamental en el proceso de organizacion del cuerpo social. Dichos ritos legit
a los actores del poder, dinamizan las instituciones a través de su crisol perf
tivo. Esta operatividad ritual puede ser comprobada por un anâlisis histo
Cuando el poder se pone en escena, reaparecen varias temâticas : el hecho de a
a un doble ideal ; la voluntad deliberada de dominar, gracias al rito, cualquier f
de entropia social ; la importancia de las miradas en el rito, miradas del pod
sobre el poderencarnado. Suscitan una especie de fascinaciôn y, mas alla

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