Rites politiques et pouvoir en France
Rites politiques et pouvoir en France
Lardellier Pascal. Le pouvoir entre rite et regard. Rites politiques et organisation sociale dans la France de l 'Ancien Régime.
In: Sciences de la société, n°39, 1996. Pouvoir et dynamique des organisations (2). Vers un renouvellement des approches ?
pp. 21-36;
doi : [Link]
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Résumé
L'histoire des institutions prouve que les rites politiques jouent un rôle fondamental dans le processus
d'organisation du corps social. Ces rites légitiment les acteurs du pouvoir, dynamisent les institutions
en les qualifiant à leur creuset performatif. Cette opérativité rituelle peut être vérifiée par une analyse
historique. Quand le pouvoir se met en scène, plusieurs thématiques sont récurrentes : le recours
systématique à un double-idéal ; la volonté délibérée de maîtriser, via le rite, toute forme d'entropie
sociale ; l'importance accordée aux regards dans le rite, regards du Pouvoir, et sur le Pouvoir incarné.
Ils suscitent une forme de fascination et, derrière l'admiration, en appellent à la reconnaissance, à
l'obéissance et à la légitimité.
Resumen
El poder entre rito y mirada. Ritos politicos y organización social en la Francia del Antiguo Régimen
Muestra la historia de las instituciones que los ritos politicos desempenan un papel fundamental en el
proceso de organización del cuerpo social. Dichos ritos legitiman a los actores del poder, dinamizan
las instituciones a través de su crisol performativo. Esta operatividad ritual puede ser comprobada por
un analisis historico. Cuando el poder se pone en escena, reaparecen varias tematicas : el hecho de
acudir a un doble ideal ; la voluntad deliberada de dominar, gracias al rito, cualquier forma de entropia
social ; la importancia de las miradas en el rito, miradas del poder y sobre el poderencarnado. Suscitan
una especie de fascinación y, mas alla de la admiración, sugieren el reconocimiento, la obediencia, la
legitimidad.
SCIENCES DE LA SOCIÉTÉ 11° 39 - Octobre 1996
Pascal LARDELLIER*
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Le pouvoir entre rite et regard 27
LE RITE
CORPS SOCIAL.
POLITIQUE, UNE DYNAMIQUE D'ORGANISATION DU
Les rites d'institution sont une « magie sociale » (Bourdieu, 1982). Par
une "alchimie" opératoire, en effet, le rite légitime, consacre, institue. Il
marque par son seul déroulement le champ des appartenances, des compé¬
tences et des fonctions. Le processus rituel déploie de même une gestuelle
hautement codifiée. Les gestes d'ordinaire contingents (marcher, prendre,
porter) se trouvent défonctionnalisés le temps du rite, et réinvestis symbo¬
liquement. La déférence et la révérence précautionneuses qui caractérisent le
"ballet rituel" permettent à toutes les strates sociales de se repositionner sur
une échelle hiérarchique verticale. C'est en ce sens que la dynamique du rite
politique procède à une réorganisation sociale radicale qui relève de la régé-
nérescence. "Lever le menton", pour les éminents, comme s'abaisser pour
les humbles, est explicite. Chacun entre ainsi, physiquement et symbolique¬
ment, dans la fonction qui lui est propre, et rituellement assignée pour
l'occasion. Le rite ne souffre ni la démission, ni la désertion. Saluer, s'age¬
nouiller, c'est appartenir et obéir. Le canal rituel est éminemment normatif.
Le pouvoir attend du rite qu'il contienne et restructure le corps social,
d'abord physiquement, en faisant rentrer tous les participants de la fête
politique dans les rangs du défilé, et par extension dans le rang social.
C'est par nature que le rite politique est performatif, opératoire, puisqu'il
définit ou redéfinit les acteurs sociaux : le sacre du roi désigne celui-ci en
même temps qu'il le consacre. A la question "Qui t'a fait roi ?", quelle
réponse plus simple que : "mais c'est le sacre !" De façon significative,
l'entrée royale, parangon du rite politique, redéfinissait la fonction monar¬
28 Pascal Lardellier
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tions d'organisation et de structuration du corps social. Il refond et refonde
les statuts sociaux, régénère les institutions à son creuset ; il va jusqu'à
asseoir et affirmer les légitimités, en inscrivant dans un rapport de sujétion
ceux qui y participent, parfois contraints.
LE DOUBLE IDÉAL
Le temps de la fête et du rite, c'est l'âge d'or que l'on réinvente, ave
profusion légendaire et sa joie perpétuelle. Durant ce temps cérémonie
fait jour une double dimension imaginaire et symbolique, à la fois de
mogonie urbaine et d'insularité civique : tendre des "deux" d'apparat
que cela était communément pratiqué est ici éloquent. On n'entend
moins, par superposition de ce double-idéal, recréer dans la ville le mo
originaire et son ordre harmonieux. C'est un symbolisme cosmogoniqu
insulaire qui affleure. Par "régicentrisme", tout est focalisé sur une perso
celle de l'entrant. Dans les spectacles et thèmes traités, le roi voyait le m
de sa royauté et de sa gloire s'ériger et prendre vie sous ses yeux. C'es
ce sens que l'entrée l'initie aux mystères de sa royauté.
seul regard que l'on va porter sur lui. Tout ceci ne trouve une validité que
durant ces temps festifs et rituels, espace-temps idéaux s 'émancipant de la
contingence et du quotidien pour accéder à une dimension atemporelle,
mythique.
L'une des raisons d'être de l'institution doit donc bien être cherchée
de l'individu à la communauté, se trouve mise en œuvre en chacun une
riorisation du roi, par sa production rituelle, instituant par la force du s
bole « ce roi comme Loi, c'est-à-dire comme surmoi primitif et idéal
lectif du moi » (Apostolidès, 1981, p. 161). Et ce que chercheraient la r
sentation, et à plus forte raison le rite, par delà la légitimité, c'est la re
naissance symbolique, en quelque sorte un prolongement et un transfert
père naturel à un père symbolique.
LE REGARD PERFORMATIF
toutes orientées vers une place centrale, convergence de tous les points de
fuite, "arcs de marbre feint" clamant, le temps d'une entrée, les gloires d'un
grand au regard unifiant et totalisant.
Au début du XXe siècle, Henri Fayol (1918) postulait que, dans l'orga¬
nisation, « l'autorité qui commande doit être présente ou représentée ».
Certes, il convient que le pouvoir voie et soit vu. Mais c'est seulement en
ritualisant ses apparitions que l'autorité accède à une dimension mythique,
charismatique, qui contribue à lui instiller sa légitimité, en l'enracinant dans
l' espace-temps idéal, utopique des origines. Ce que le rite offre alors aux
organisations, c'est tout à la fois un "supplément d'âme" et un ancrage
puissant dans la sphère des idéalités fondatrices.
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L'histoire des institutions prouve que les rites politiques jouent un rôle fondam
dans le processus d'organisation du corps social. Ces rites légitiment les acteur
pouvoir, dynamisent les institutions en les qualifiant à leur creuset perform
Cette opérativité rituelle peut être vérifiée par une analyse historique. Quan
pouvoir se met en scène, plusieurs thématiques sont récurrentes : le recours s
matique à un double-idéal ; la volonté délibérée de maîtriser, via le rite, toute f
d'entropie
Pouvoir, et sur
sociale
le Pouvoir
; l'importance
incarné. Ils
accordée
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fascination
le rite, regard
et, der
Pascal LARDELLIER, Power between Rite and Regard. Political Rites and S
Organization in the France of the "Ancien Régime"
Political rites and symbols help powers and institutions to organize, and to ap
better, more beautiful and mightier than they are. The study of the history of p
cal rites helps one to understand that these rites give order, harmony and streng
the "social body". But political institutions also expect from their rites that
banish anomie and help them accede to an ideal dimension. The fact of b
looked-at is important for power. The looking at institutions, during the proce
their rites, triggers a kind of fascination. Respect and allegiance are then impuls
the social group by the "alchemy" of the rites performed.
Key words : History, political rites, representations, setting up of power, pol
institutions, organizational process, legitimation.