POUVOIR
Le pouvoir peut s'entendre en deux sens. D'abord comme pure capacité (naturelle ou sociale)
rapportée ou reconnue à un sujet (pouvoir de). Ce noyau de sens conduit à une analyse des
facultés humaines (pouvoirs perceptifs, imaginatifs, cognitifs, mais aussi moteurs, etc.) ou des
statuts sociaux avec leurs capacités de décision différenciées. Quand il s'agit de décrire le pouvoir
« sur », il désigne alors une capacité à produire des effets (puissance), à imposer sa volonté à un
autre (commandement), à modifier les comportements des individus (influence), à faire valoir des
règles pour des sujets (gouvernement). Ces deux noyaux de sens ne sont pourtant ni irréductibles
ni inconciliables : par exemple, en suivant Hobbes, on peut vouloir démontrer que le pouvoir
politique naît du transfert des capacités de chacun (sens 1) en une instance séparée, le souverain.
Ce dernier, en vertu de la concentration de puissance formée par ces dépôts, se trouve en mesure
d'imposer des lois uniques et publiques à ses sujets (sens 2). La réflexion qui prend en compte le «
pouvoir sur » se divise classiquement entre une approche substantialiste et une approche
relationnelle. La première tente de repérer, de désigner, de hiérarchiser, d'élire les instances qui
véritablement seraient dominantes (la Religion, l'État, l'Argent, les Médias, le Masculin, …) et de
décrire les mécanismes concrets depuis lesquels elles font valoir leurs décisions dans les autres
domaines. Dans cette perspective, une ana lyse sociologique récurrente (Bourdieu) consistera à
décrire, à propos de la classe qui «a» le pouvoir, les effets de cumulation de son capital
économique, politique, relationnel et culturel, au point où les effets de domination sur les «sans-
pouvoir»– s'incarnant dans des modes de vie et des mentalités, relayés par les institutions
économiques, sociales et publiques– deviennent peu résistibles et ont mécaniquement tendance à
se reproduire et se perpétuer.
L'approche relationnelle refuse de son côté de faire du pouvoir un «bien» qu'on possède ou pas,
divisant le champ social entre dominants et dominés le long d'une asymétrie structurante. Elle
considère qu'il y a du pouvoir à partir du moment où un individu adopte un comportement non
spontané. Le pouvoir est dès lors conçu comme ce qui circule entre les individus, une modalité de
leur interaction selon des logiques toujours réversibles (Foucault: le pouvoir, c'est «agir sur les
possibilités d'action d'autres individus», «structurer le champ d'action éventuel des autres»,
«conduire la conduite des autres»). Cette analyse se développe en proposant une étude des
techniques historiquement constituées par lesquelles on obtient telle ou telle modification
d'attitude ou encore l'examen des stratégies par lesquelles les sujets résistent à ces emprises. On
n'examine donc plus des instances mais des relations. Traditionnellement, le partage va se faire
entre trois grands types de relations de pouvoir: la contrainte; la persuasion; l'autorité. Le pouvoir
politique, selon les interprétations, pourra être rangé dans l'une ou l'autre de ces trois grandes
propositions. Weber caractérise l'État par la violence et les rapports de force lorsqu'il écrit qu'il
«revendique avec succès, dans l'application des règlements, le monopole de la violence physique
légitime»; le contrat social et le consentement des sujets; la puissance symbolique. Il convient
maintenant de déployer l'éventail de chacun de ces concepts en s'attachant surtout à ne pas les
figer dans des représentations caricaturales.
Frédéric Gros in Gloria Origgi, Passions sociales, Presses Universitaires de France, « Hors collection »,
Presses Universitaires de France ,2019, pages 488 à 493