2 LL 3 : Olympe de Gouges, DDFC, extrait du Préambule
4
Préambule.
6
8 Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent
d’être constituées en Assemblée nationale (1). Considérant que l’ignorance,
10 l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs
publics et de la corruption des gouvernements, [elles] ont résolu d' exposer dans
12 une déclaration solennelle, les droits naturels (2), inaliénables (3) et sacrés de la
femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du
14 corps social (4), leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les
actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à
16 chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus
respectés, afin que les réclamations (5) des citoyennes, fondées désormais sur
18 des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la
Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
20 En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les
souffrances maternelles (6), reconnaît et déclare, en présence et sous les
22 auspices (7) de l’Être suprême (8), les Droits suivants de la Femme et de la
Citoyenne.
24
26
1- Assemblée nationale : assemblée des députés.
28 2- naturels : droits que chaque être humain possède à sa naissance
3- inaliénables : fondamentaux, dont l’être humain ne peut pas être privé
30 4- corps social : société
5- réclamation : action de s'adresser à une autorité pour faire respecter un droit, pour demander
32 une chose due.
6- souffrances maternelles : souffrances liées à l’accouchement
34 6- auspices : protection
78- Être suprême : beaucoup de révolutionnaires refusent les religions traditionnelles mais croient
36 en l’existence d’un Être suprême qui aurait créé le monde. On appelle cela le « déisme ».
38
Introduction
40
Eléments pour introduire :
42 - Pré (préfxe) = avant / ambulare = aller/cheminer
- Ce dont on fait précéder un texte légal ou officiel (charte, ordonnance, acte
44 législatif) et où l'on expose les motifs et l'objet du texte (TLFi). Le texte remplit
effectivement cette fonction.
46 - C’est une réécriture, un pastiche du Préambule de la DDHC proclamée le 26
août 1789 après l’abolition des Privilèges le 4 août de la même année.
48 - Homme (être humain) / homme (personne de sexe masculin)
Préambule de la DDHC
50 « Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée Nationale, considérant que
l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs
52 publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une Déclaration
solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'Homme, afin que cette Déclaration,
54 constamment présente à tous les Membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits
et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif, pouvant
56 être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus
respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples
58 et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous.
En conséquence, l'Assemblée Nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices
60 de l'Etre suprême, les droits suivants de l'Homme et du Citoyen. »
62 Problématique : Comment Olympe de Gouges écrit-elle pour l’égalité dès le
Préambule de sa DDFC ?
64 Mouvements
1) La demande faite par les femmes aux députés
66 2) « Considérant que » introduit les raisons, les explications de la proclamation (à
suivre) de la DDFC
68 3) « afin que » (employé 3 fois) indique quels sont les buts, les objectifs de cette
demande
70 4) « En conséquence » introduit la conclusion logique de ce qui précède
72
74 Mouvement 1 : La demande faite par les femmes aux députés
76 Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent
d’être constituées en Assemblée nationale.
78
Le Préambule commence par l’énumération de trois termes désignant des
80 femmes : « mères », « filles » et « sœurs » :
- énumération + pluriel rappellent que les femmes sont nombreuses
82 - cette énumération remplace un seul mot (« députés ») => les femmes sont
présentes en force dès le début du Préambule.
84 - noms qui renvoient à la fonction des femmes par rapport aux hommes dans la
famille = à leur place dans la société : ce sont des êtres auxquels ils sont liés par
86 le sang, qui leur ont donné la vie ou l’ont reçue d’eux. Manière de suggérer une
grande proximité entre les deux sexes et de capter la bienveillance des députés
88 (captatio benevolentiae)…
- ces noms sont introduits par un article défini = généralisation = renvoie à
90 l’ensemble de ces femmes => Gouges se fait ici la porte-parole des femmes.
- celles-ci sont définies comme « représentantes de la nation » tout comme les
92 députés sont des « représentants du Peuple Français » : Gouges affirme donc
l’égalité des unes et des autres.
94 - elles « demandent d’être constituées en Assemblée nationale » = exactement
ce que déjà sont les hommes auxquels elles s’adressent. Les femmes réclament
96 donc d’obtenir le pouvoir politique comme l’ont désormais les hommes = être
traitées en égales.
98 = ensemble de termes appartenant au vocabulaire juridique.
100 Les femmes par la voix de Gouges veulent donc rappeler aux hommes qu’elles
font partie de leur famille, mais aussi de la Nation et à ce titre réclament le
102 même droit qu’eux : celui de s’exprimer, de faire entendre leur voix, de légiférer
(= faire des lois)
104
Sachant que le texte est un pastiche du Préambule de la DDHC, il rappelle que
106 celle-ci a été conçu sans elles.
108
Mouvement 2 : Les raisons motivant la proclamation de la DDFC
110
Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les
112 seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements,
[elles] ont résolu d' exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels
114 (2), inaliénables (3) et sacrés de la femme, (…)
116 - La locution conjonctive « considérant que » introduit une explication : Gouges
va exposer les raisons motivant une décision, exprimée dans la proposition
118 principale.
120 - Dans la proposition principale, elle indique que les femmes « ont résolu
d’exposer… » : le verbe est conjugué au passé composé qui a une valeur d’action
122 accomplie : manière de suggérer que la décision est prise, que les femmes ne
changeront pas d’avis = une façon de s’imposer. (Ce préambule a d’ailleurs pour
124 fonction d’introduire cette DDFC).
- Gouges utilise les mêmes adjectifs pour qualifier les droits des femmes que
126 ceux utilisés dans la DDHC : « inaliénables, naturels et sacrés » = des droits
qu’on ne peut pas leur refuser (puisqu’elles les ont dès leur naissance) ni leur
128 confisque, leur ôter (sens d’« inaliénable » = qui ne peut être ôté), auxquels on
doit un respect absolu.
130 - Pourtant selon elle les hommes auteurs de la DDHC les en privent comme le
montre une énumération de trois termes à connotation négative, voire
132 polémique : « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme » qui
forment une gradation du moins au plus grave, de l’involontaire au volontaire.
134 = un vif reproche fait à la DDHC : malgré un universalisme de façade
(« Homme » avec une majuscule désigne l’être humain en général, donc les
136 hommes et les femmes), elle est accusée de négliger la moitié de l’humanité, càd
les femmes.
138 - Cette négligence aura des conséquences négatives pour les Français : des «
malheurs publics » et « la corruption des gouvernements ».
140 - Ce sera même la « seule cause » de tout cela : hyperbole puisque bien
évidemment le nom respect des droits de l’homme est aussi une cause de
142 malheur. Le pastiche devient une caricature et l’attaque est assez violente.
144 On peut donc comprendre que cette DDFC veut compléter la DDHC, réparer
l’oubli ou la négligence des femmes dont fait preuve celle-ci pour permettre aux
146 Français de ne pas subir ces conséquences = une manière de souligner sans
nuances la légèreté des députés qui ont négligé la moitié de la nation dans leur
148 Déclaration…
150
Mouvement 3 : Les buts que se donne la DDFC
152
afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps
154 social (4), leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les
actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à
156 chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus
respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des
158 principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la
Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
160
Mouvement structuré par 3 utilisations de la même conjonction de subordination
162 « afin que » qui introduit des PSC de but.
164 afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps
social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs
166
a) Reprise sans modification des termes du préambule de la DDHC
168 -> le but est le même que celui que se donne la DDHC
- utilisation d’un adverbe et d’une locution adverbiale de même sens :
170 « constamment » et « sans cesse » = validité permanente des deux Déclarations
- « tous » : l’adjectif indique la portée universelle de cette déclaration comme de
172 la précédente. Néanmoins :
- on peut percevoir une certaine ironie dans cette reprise, puisque,
174 justement, Gouges sous-entend que la moitié des membres du corps social,
les femmes, ont été oubliées.
176 - sous la plume de Gouges, ce « tous » qui englobe femmes et mais aussi
hommes rappelle aux hommes que celles-ci jouissent aussi de « droits »
178 (ceux qu’on leur dénie et que la DDFC énumèrera = les mêmes que les
hommes) et que ceux-ci ont aussi des « devoirs » envers elles (avec
180 lesquels ils prennent des libertés) L’inverse est vrai aussi, évidemment.
182
b) Modification du texte d’origine
184 afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes
pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique,
186 en soient plus respectés,
188 « les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif » est remplacé par
« les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes ».
190
- La DDHC doit permettre aux citoyens de « comparer » les actes du pouvoir
192 législatif (= chargé de voter les lois) et ceux du pouvoir exécutif (= chargé
d’exécuter les lois) au « but de toute institution politique » = ??? le bonheur des
194 citoyens
N.B. Avec la Constitution de 1791, le pouvoir n'est plus de droit divin mais relève de la
196 souveraineté de la Nation incarnée par la personne du Roi. Celui-ci détient le « pouvoir
exécutif suprême » alors que c’est l’Assemblée nationale (les Révolutionnaires) qui
198 vote les lois.
=> une manière pour l’Assemblée de jeter le doute sur l’action du roi ?
200
- La DDFC doit permettre aux citoyens de comparer « les actes du pouvoir des
202 femmes et ceux du pouvoir des hommes »
204 => Dans les deux cas, idée que les citoyens et les citoyennes ont un droit de
regard sur la manière dont ils sont gouvernés (par opposition au temps où le roi
206 tenait son pouvoir de Dieu et l’imposait sans discussion possible) et dans le
second cas, que hommes et femmes politiques doivent, les unes autant que les
208 autres, œuvrer pour le bien de la nation : pas de passe-droit pour les femmes.
210 => Concernant la DDFC : une manière de suggérer que
- les uns et les autres pourraient se compléter
212 - peut-être « les actes du pouvoir des hommes » ne seraient pas forcément
compatibles avec le « but de toute institution politique » ?
214
216
c) Modification du texte d’origine
218
afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes
220 simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des
bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
222
- Les « réclamations » (plaintes adressées aux autorités) sont cette fois-ci celles
224 des « citoyennes » = référence aux droits spécifiques des femmes = souci
d’égalité (toujours dans l’idée que les hommes les ont oubliées dans leur DDHC)
226 - « fondées » indique que la DDHC et la DDFC sont vus comme la référence en
matière de droits
228 - « désormais » : l’adverbe indique que cette base n’existait pas avant (référence
au fait qu’en France, les lois n’étaient pas les mêmes pour tous = droit coutumier
230 dans une grande moitié nord de la France, droit écrit < droit romain dans le Sud)
Toutes et tous devront désormais se référer à la DDHC et DDFC et le droit
232 coutumier va peu à peu disparaître.
234 - Ajout de « bonnes mœurs » (= ensemble des règles imposées par la morale).
L’ajout peut suggérer que seule la femme peut contribuer à une société plus
236 morale, plus vertueuse. Femme plus concernée par prostitution, bâtardise,
problèmes de couple (adultère, divorce) ? cf. vision du contrat de mariage ?
238
240 Mouvement 5 : Conclusion – la proclamation de la DDFC s’impose.
242 En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les
souffrances maternelles (6), reconnaît et déclare, en présence et sous les
244 auspices (7) de l’Être suprême (8), les Droits suivants de la Femme et de la
Citoyenne.
246
248 - « en conséquence » : Locution adverbiale introduit la conclusion logique à ce
qui vient d’être dit.
250 - Gouges continue de parler au nom des femmes ; les femmes sont désignées par
une périphrase qui à la fois :
252 - avec « supérieur » s’oppose à la manière dont elles sont
traditionnellement désignées (« le sexe faible » alors que les hommes sont
254 « le sexe fort »)
- avec « beauté » reprend l’idée contenue dans « beau sexe », autre
256 périphrase qui les désigne habituellement)
- contient l’idée d’une supériorité sur le plan moral, le « courage » étant un
258 trait de caractère positif et traditionnellement apanage des hommes et un
rappel aux hommes de la capacité qu’ont les femmes à donner la vie =
260 valorisation.
Ici, il ne s’agit donc plus d’une revendication ou affirmation d’égalité mais bien
262 de supériorité.
- Cette conséquence est la DDFC.
264 - Elle est proclamée, comme la DDHC « sous les auspices de l’Etre suprême »,
notion inventée par les révolutionnaires pour ménager à la fois ceux qui refusent
266 toute référence aux religions existantes et ceux qui croient en une divinité. Cette
référence renforce son autorité.
268
270