Devoir philosophie
« La valeur de la philosophie doit être cherchée pour une bonne part dans son incertitude même.
Celui qui n'a aucune teinture de philosophie traverse l'existence, emprisonné dans les préjugés qui
lui viennent du sens commun, des croyances habituelles à son temps et à son pays, et des
convictions qui se sont développées en lui sans la coopération ni le consentement de sa raison. Pour
un tel individu, le monde est sujet à paraître précis, fini, évident ; les objets habituels ne lui posent
aucune question et les possibilités non familières sont dédaigneusement rejetées. Dès que nous
commençons à philosopher, au contraire, nous trouvons que même les choses les plus ordinaires de
la vie quotidienne conduisent à des problèmes auxquels nous ne pouvons donner que des réponses
très incomplètes. La philosophie, bien qu'elle ne soit pas en mesure de nous dire avec certitude
quelle est la vraie réponse aux doutes qu'elle élève, peut néanmoins suggérer diverses possibilités
qui élargissent le champ de nos pensées et les délivrent de la tyrannie de la coutume. Tout en
diminuant notre certitude à l'égard de ce que sont les choses, elle augmente beaucoup notre
connaissance à l'égard de ce qu'elles peuvent être ; elle repousse le dogmatisme quelque peu
arrogant de ceux qui n'ont jamais pénétré dans la région du doute libérateur et garde vivace notre
sens de l'étonnement en nous montrant les choses familières sous un aspect non familier.»
B. RUSSELL, Problèmes de philosophie
Dans le domaine de la connaissance, la quête de la certitude est généralement primordiale. Une
certitude fondée sur la démonstration offre au chercheur une base solide et lui permet de partager
des savoirs avec la communauté scientifique. Cependant, dans notre analyse, Bertrand Russell
propose une vision différente en associant la valeur de la philosophie à l'incertitude, la présentant
comme un puissant moyen de remettre en question les certitudes et les dogmatismes établis. Ainsi,
comment la philosophie peut-elle s'avérer être un outil à la fois efficace et libérateur face à
l'asservissement de la pensée ? Russell répond à cette question en trois étapes : il commence par
démontrer que l'absence de philosophie conduit à un enfermement dans de fausses certitudes et des
préjugés (l.1-7). Ensuite, il soutient que la philosophie, au contraire, engendre des incertitudes et
intensifie nos doutes (l.7-13). Enfin, il conclut que ce doute, loin d'être un fardeau, s'avère libérateur
puisqu'il élargit notre horizon et rend le monde plus fascinant (l.13-fin).
Russell s'interroge sur la valeur ajoutée par la philosophie. Cette réflexion est d'autant plus
pertinente dans le cadre philosophique, car les autres champs de connaissance, en particulier ceux
de la science, offrent une valeur manifeste liée à notre compréhension du monde réel. Selon Russell,
l'engagement dans la philosophie permet d'éviter que l'individu ne soit enfermé dans ses préjugés,
croyances et certitudes. En effet, en l'absence d'une approche philosophique, il est peu probable que
l'on exerce un jugement critique sur les idées que l'on considère comme évidentes. Nous sommes
souvent le produit de nombreuses « vérités » acceptées sans remise en question, comme c'est le cas
pour les croyances religieuses. Si nous ne les soumettons pas à un examen rationnel, nous risquons
d'y adhérer sans fondement, notamment lorsqu'il s'agit de miracles, souvent perçus comme
contraires aux lois de la nature. Toutefois, la réalité ne présente aucune exception à ces lois. Sans
une évaluation philosophique de ces principes, nous risquons de nous enfermer dans des illusions
dépourvues de justification, ce qui nous conduit à une vision du monde que Russell décrit comme
« précise, finie et évidente ». Bien que cette vision soit plus rassurante, elle nous éloigne également
de la vérité.
Russell soutient que la pratique de la philosophie nous conduit à identifier des problèmes. En
effet, les certitudes sont mises en question, entraînant des interrogations dont les réponses ne sont
pas toujours évidentes. Se poser des questions peut engendrer des doutes, mais cela permet surtout
d'élargir notre champ de réflexion, ouvrant ainsi de nouveaux horizons intellectuels. Ces nouveaux
perspectives, engendrées par la réflexion philosophique, remettent d'abord en cause nos certitudes,
tout en nous éloignant de la « tyrannie de la tradition », qui s'impose uniquement par l'habitude, et
non par une véritable valeur de vérité. Selon Russell, il est préférable de rester dans l'incertitude et
de continuer à chercher, même au risque de se sentir désorienté, plutôt que de s'appuyer sur des
certitudes non fondées. Par exemple, il est préférable de ne pas savoir si le nombre de galaxies est
limité que de croire à l'idée fallacieuse d'un monde fini soutenu par le dieu Atlas, une croyance
ancienne qui ne résiste pas à l'examen critique.
Le philosophe conclut en soulignant que, bien que la pratique de la philosophie remette en
question des certitudes souvent mal fondées, elle ouvre également la voie à une plus grande liberté.
En effet, le concept de « doute libérateur » souligne le lien étroit entre la philosophie et la liberté, en
particulier celle de penser de manière indépendante. Philosopher revient à rejeter le dogmatisme,
c'est-à-dire le refus d'engager toute discussion ou d'effectuer un examen critique. Une telle attitude
est non seulement incompatible avec la philosophie, mais elle éloigne également des vérités,
enfermant ainsi les individus dans des illusions. Pour Russell, il est préférable de douter et de
continuer à s'interroger que de se complaire dans un préjugé erroné. De plus, nous constatons que le
questionnement constant, même sur ce qui semble évident, a permis à l'humanité d'avancer dans ses
connaissances, comme en témoigne la remise en cause du modèle géocentrique par Copernic, puis
par Galilée.
Pour conclure, Russell nous enseigne que la philosophie incite l’individu à abandonner ses
croyances et certitudes, souvent infondées, en l'incitant à douter et à s'interroger. Ce processus
permet de le libérer du dogmatisme qui le contraint, tout en élargissant son esprit, même si cela ne
conduit pas nécessairement à un accroissement immédiat de ses connaissances. Cette thèse s'avère
particulièrement pertinente et précieuse à une époque où de nombreuses régions du monde, y
compris dans les sociétés occidentales, connaissent un regain de dogmes religieux extrêmes qui
emprisonnent les individus dans des croyances et des pratiques arbitraires, parfois obscures.
Nathan Berrebi