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Sémantique intensionnelle et Saussure

Saussure ou l'impasse de l'objet

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Saussure ou l’impasse de l’objet

Manuel Gustavo Isaac


HTL (umr-cnrs 7597)/Paris 7 – Diderot


Synergies Pays Riverains de la Baltique n° 9 - 2012
Postuler des objets comme quelque chose de différent que de termes de rapports,
c’est introduire un axiome superflu et une hypothèse métaphysique
dont la linguistique ferait mieux de se libérer.

pp. 41-52
Hjelmslev Louis, Prolégomènes à une théorie du langage (1943)

Résumé : Cet article à pour leitmotiv d’extrapoler le projet sémiologique de Saussure


afin d’en éprouver la consistance. On commence par montrer comment l’épistémologie
de Saussure implique, au niveau de la théorie du signe, l’exclusion du référent (section 1).
On rappelle ensuite ce que signifie cette exclusion en termes de théorie du langage – i.e.
le rejet des conceptions de la langue comme nomenclature (section 2). De cela, on dérive
une théorie de la connaissance de type idéaliste dont le fonctionnement intentionnel
engage le développement d’une sémantique intensionnelle et négative (section 3).
Pour développer une telle sémantique, on intègre le système sémiologique de la langue. Après
avoir montré que l’articulation des deux principes de ce système (arbitraire et linéarité), au niveau
de la sémantique des syntagmes, en impose la clôture (section 4), on exhibe dans ce système
clos, au niveau de la sémantique lexicale, deux modèles du signe aux propriétés réciproquement
contradictoires (section 5). D’où l’on conclut à l’inconsistance de la théorie. Interprétée
symétriquement, cette conclusion doit expliciter l’inadéquation de la sémantique extensionnelle
ensembliste à une théorie de la langue basée sur une sémiologie.

Mots-clés : sémiologie, sémantique, référent, système-langue, intensionnalité

Saussure or the impasse of the object

Abstract: The leitmotiv of this paper is to extrapolate Saussure’s project of semiology so as to improve
its coherence. I show first how Saussure’s epistemology entails, for a theory of the linguistic sign, the
exclusion of the object as a referent (section 1). I then recall what this exclusion means for a theory
of language – i.e. the reject of the conception of the system of language (langue) as a nomenclature
(section 2). From this point, I derive an idealist theory of knowledge. I expose why the intentional
process of such an idealism involves the development of a semantics both intensional and negative
(section 3). In order to develop such a semantics, I insert the semiologic system of the language. I
show that this system, because of its two principles (arbitrariness and linearity), is a closed system
(section 4); then in this closed system, I exhibit two models of the linguistic sign which properties are
reciprocally contradictory (section 5). The conclusion is that the Saussurean theory of the linguistic

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Synergies Pays Riverains de la Baltique n° 9 - 2012 pp. 41-52

sign is inconsistent. Reversely, this conclusion must explicit the inadequacy of any extensionalist
semantics to a theory of language (langue) based on a semiology.

Keywords: semiology, semantics, referent, language-as-system, intensionality

Pour aborder le langage d’un point de vue théorique, le postulat commun et


neutre, c’est de le traiter comme un ensemble de signes. Lorsque c’est le cas
et qu’on prend ses éléments, les signes du langage, pour objets d’une théorie,
la stratégie classique pour les définir consiste alors à les prendre au niveau du
processus de signification. Typiquement (Aristote, De l’interprétation : 16a,
3-9), on pose la structure ternaire “monde – pensée – langage”, on l’ordonne
en fonction d’une épistémologie, et ce qu’on obtient, c’est la coordination
du signe linguistique avec une structure d’interprétation, i.e. avec une
sémantique. C’est là la pierre de touche de toute théorie du signe : s’articuler
à une sémantique. Dans le cas de Saussure, le modèle ternaire est réduit à
une binarité (Sa/Sé) par l’exclusion du pôle qui lui est opposé (l’objet) : la
corrélation sémiotique / sémantique y est-elle pour autant toujours tenable ?

Pour construire ma réponse, je m’appuierai exclusivement sur les différentes


éditions des textes de Saussure données en bibliographie. Les textes étudiés
relèvent tous de la linguistique générale. Dans ce domaine, le champ de mes
analyses sera délimité par cette perspective : ne prendre en compte que les
passages où l’objet théorique général de la linguistique saussurienne – la langue
– est considéré comme un cas particulier (« le plus complexe, le plus répandu […],
le plus caractéristique […] » (Saussure, 1980 : 101)) de l’ensemble des systèmes
de signes. Mes analyses se concentreront ainsi sur les extraits de textes où la
linguistique intègre clairement le projet d’une sémiologie entendue comme
science des signes, c’est-à-dire, où la linguistique est clairement identifiée à
la théorie d’un système de signes (Saussure, 1968 : 169f / Saussure, 2002 :
220). Parmi ces extraits, je me focaliserai sur leur organisation systémique –
organisation faite de principes, de conséquences, de corollaires. Et sur ce socle
restreint, je concevrai une version forte de la sémiologie linguistique en tant
que système théorique. Cela dans la perspective, non de comprendre Saussure
en philologue, mais d’examiner la consistance formelle de son projet. On part
de l’épistémologie, car ici aussi elle en est le fondement.

I. Une épistémologie perspectiviste

Saussure formule son projet d’une théorie générale du langage au cours des
années 1890 – cf. la lettre à Meillet, approximativement datée de 1894 (Godel,
1957 : 31). Il lui impose alors deux préalables : d’une part, la classification
“logique” des faits de langage, de l’autre, la catégorisation des opérations du
linguiste. Coordonner ces deux dimensions constitue l’enjeu épistémologique
du projet saussurien. Et puisque le préliminaire de cet enjeu, c’est de
déterminer l’objet de la théorie (Saussure, 1980 : 16), on a là le déclencheur
du perspectivisme.

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Saussure ou l’impasse de l’objet

En termes de théorie de l’objet scientifique, parler de perspectivisme suppose


de « poser que rien n’est donné » (Godel, 1957 : 42). En l’occurrence, dans
le cas de Saussure, qu’aucun objet dans la langue n’est un donné antérieur
à l’analyse et indifférent à sa théorisation (Saussure, 1974 : 27b / Saussure,
2002 : 227 ; Saussure, 2011 : 83 / Saussure, 2002 : 83). La théorie est donc
ici sans « substratum » externe (Saussure, 2011 : 106 / Saussure, 2002 :
65) : « Rien n’est, ou du moins rien n’est absolument (dans le domaine de la
linguistique). » (Saussure, 2011 : 235 / Saussure, 2002 : 81) Dans ce cadre, le
seul point de départ pour la science du langage, c’est la théorie elle-même.
On part d’un point de vue ; ce point de vue met en perspective une extériorité
brute et indéfinie, la « matière » comme totalité hétéroclite des manifestations
du langage ; cette mise en perspective de la matière la constitue en « objet » de
la théorie – la langue, comme construction abstraite. Symétriquement, « parler
d’un objet, nommer un objet, ce n’est pas autre chose que d’invoquer un point
de vue A déterminé » (Saussure, 2011 : 90 / Saussure, 2002 : 23). Autrement dit,
dans les deux sens, le perspectivisme fonctionne comme principe de positivation
théorique (Saussure, 1968 : 26c, 25e, 24e / Saussure, 2002 : 198-199). Et de fait,
son opérativité prime sur l’existence des phénomènes linguistiques concrets et
particuliers. Elle les précède, les détermine, les définit. Comme telle, elle en est
la condition (Saussure, 1968 : 26d / Saussure, 2002 : 200). La conséquence, c’est
que la science du langage n’appréhende son objet que modulo la « simplification
conventionnelle [de ses] données » (Saussure, 1980 : 143). Quant aux objets de
la théorie, ils sont autant secondaires (Saussure, 1968 : 26d / Saussure, 2002 :
200) en tant que produits dérivés d’un point de vue, qu’ils sont par ailleurs les
seules « fictions » (Saussure, 2011 : 105 / Saussure, 2002 : 65) de positivité que
la théorie ait pour assise. Comme secondaires et comme fictions, ils pallient
pour ainsi dire immédiatement l’anti-objectivisme propre à l’épistémologie de
Saussure (Saussure, 1974 : 276e / Saussure, 2002 : 200). En ce sens, pour la
théorie, il n’existe que ce que la conscience a construit. Et si tel est le cas dans
l’ordre de la théorie, c’est parce que dans celui des « formes linguistiques » déjà,
« il n’existe rien que ce qui existe pour la conscience » (Saussure, 2011 : 133 /
Saussure, 2002 : 49).

La conscience, c’est le critère du caractère linguistique d’un fait : il faut


exister et être perçu comme signe par la conscience pour participer de l’ordre
linguistique (Saussure, 2011 : 103 / Saussure, 2002 : 45). Ce qui veut dire qu’on ne
se rapporte au langage, dans la pratique de sa théorisation, que via le processus
de sémiotisation opéré sur lui par la conscience qui le thématise. La dimension de
significativité (être utilisé comme signifiant), en tant qu’association sémiotique
potentielle (comme signifiant, être associable à un signifié), paraît donc être
la limite de l’analyse de la réalité linguistique : « hors d’elle, il n’y a plus
rien » (Saussure, 2011 : 57 / Saussure, 2002 : 93). C’est-à-dire qu’ici pouvoir-
être implique devoir-avoir un sens. Et c’est justement à propos de l’indexation
sémantique du signe linguistique qu’intervient l’exclusion du référent réel hors
du domaine de la langue. En gros, l’antiréalisme saussurien est transféré du
cadre épistémologique à celui de l’ontologie via la construction théorique de
la sémiologie linguistique. Et le problème sera alors d’élaborer la possibilité
théorique d’une intentionnalité sans visée…

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Synergies Pays Riverains de la Baltique n° 9 - 2012 pp. 41-52

II. Le normal sémiologique : une exclusion de principe


Appliqué à la langue, le projet sémiologique se fonde sur la condamnation du
traitement théorique du référent. Cette condamnation est une condamnation
de principe. Et si elle est de principe, c’est parce que pour Saussure, le modèle
de la signification de la langue n’est pas celui de la nomenclature. Autrement
dit, parce que pour lui,
« le fond du langage n’est pas constitué de noms. [Et que] c’est un accident quand
le signe linguistique se trouve correspondre à un objet défini pour les sens […] plutôt
qu’à une idée. » (Saussure, 1968 : 148f / Saussure, 2002 : 230)

II.1 Sémiologie vs nomenclature


A vrai dire, le rejet de la nomenclature répond à une simple exigence de
cohérence théorique. Le fait est que théoriser la langue comme nomenclature
consiste à en indexer la sémantique sur le réel comme base extérieure donnée.
Donc, si l’on recourt au modèle de la désignation pour fixer la sémantique de
la langue, on la subordonne à son extériorité. Cette subordination s’oppose
clairement et par principe à l’épistémologie de Saussure, car soutenir que les
objets de la linguistique n’existent que par leur mise en perspective théorique,
c’est soutenir que la linguistique est autonome dans la construction de ses
objets théoriques ; et si la linguistique est autonome dans la construction de
ses objets théoriques, alors elle ne saurait a fortiori être dépendante d’une
instance extérieure – le référent – dans la constitution de la sémantique de
ses objets théoriques, en l’occurrence, le signe linguistique. C’est en ce sens
que l’anti-objectivisme saussurien est transféré de la sphère de l’épistémologie
de la linguistique, dans laquelle il engage l’idéalisation de son matériau, à la
sphère ontologique, dans laquelle il déclenche l’oblitération de la question du
référent, via la construction théorique de la sémiologie. La coordination des
deux prises de positions, épistémologique et ontologique, a pour conséquence
d’internaliser le fonctionnement sémantique du signe linguistique (section 4).

II.2 L’onymique ? « Ce qu’il y a de plus grossier dans la sémiologie… »

La question du référent est donc exclue du cadre d’une linguistique conçue


comme théorie d’un système de signes. Littéralement, elle est rejetée hors
de son domaine d’investigation. Et elle est extérieure à son domaine, parce
que quand le référent intervient comme troisième élément externe à l’unité
interne (Sa/Sé) du signe linguistique auquel il est relié, le signe en question
« échappe loi générale du signe » (Saussure, 1974 : 37a / Saussure, 2002 : 106).
Ce cas limite de la sémiologie linguistique, Saussure le dénomme « onymique ».
Défini par Engler comme suit :
« Onymique : type d’association entre un signifiant et un signifié lié par la conscience
du sujet parlant à un objet extérieur nettement défini, ex. : arbre, pierre, vache ;
cheval, feu, soleil. Ce cas particulier a pu fait croire que la langue est une nomenclature
[…] » (Engler, 1968 : 37),
L’onymique est véritablement à considérer comme un cas hors-norme du
signe linguistique. Et comme tel, il détermine par contraste le champ de la

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Saussure ou l’impasse de l’objet

sémiologie linguistique. Dans ce champ, il n’y a donc pas de bijection entre


les éléments du langage et ceux de la réalité, pas d’isomorphisme, donc, entre
leurs structures respectives.

L’idée d’une structure du langage incommensurable avec celle de la réalité


est également présente dans les réflexions de Saussure sur le langage comme
faculté. Sur ce plan, Saussure le caractérise en effet par son aptitude à « former
des associations indépendantes des rapports naturels des choses » (Godel,
1957 : 148). De la même manière que dans le cadre perspectiviste de son
épistémologie, c’est la conscience qui opérait en tant que critère constitutif
du caractère linguistique d’un fait de langage, ici, c’est en fonction de leur
utilisation comme signes par « l’esprit » que les objets extérieurs intègrent la
sphère du langage. En quelque sorte, la langue procède à la sémiotisation de
son extériorité. Sur un mode transcendantal. Et puisque cela implique que ce
n’est que dans la perspective de l’esprit, via la langue, que l’objet intègre la
langue, autrement dit, puisque l’objet n’est transcendant ni à l’esprit, ni à la
langue, ce qui se met ici en place en terme de théorie de la connaissance, c’est
un idéalisme linguistique.

III. Théorie de la connaissance : un idéalisme linguistique

Il est certain qu’il n’y a pas de théorie de la connaissance clairement articulée


dans les écrits de Saussure – comme par ailleurs, il n’y pas d’ontologie saussurienne
à proprement parler. Néanmoins, à plusieurs reprises, ses observations y
sont afférentes. Et c’est le cas, simplement, parce que ses développements
théoriques l’y acculent : quand on développe sur le plan épistémologique une
thèse anti-objectiviste, que le corollaire de celle-ci, sur le plan ontologique,
est un antiréalisme, on risque alors le scepticisme. Pour l’éviter, la solution,
c’est de développer un idéalisme de type transcendantal. La confrontation au
problème de l’intentionnalité en cristallise l’enjeu.

III.1 Le problème de l’intentionnalité : intention, intension, négativité

Le “problème de l’intentionnalité” est développée au fragment 107 de l’édition


Amacker intitulé par Saussure « Question de synonymie (suite) » (Saussure,
2011 : 200-204) – fragment correspondant au paragraphe 26 de l’édition
Gallimard (Saussure, 2002 : 75-76). Il repose sur la situation suivante : dans le
cas sémiologique normal, « [parce que le] mot n’évoque pas l’idée d’un objet
matériel, il n’y a absolument rien qui puisse en préciser le sens autrement
que par la voie négative » (Saussure, 2011 : 200 / Saussure, 2002 : 75) ; au
contraire, dans le cas onymique, « l’essence même de l’objet est de nature à
donner au mot une signification positive » (Saussure, 2011 : 200-201 / Saussure,
2002 : 75). Seulement, dans ce dernier cas, cas où les éléments de l’objectivité
matérielle fixent le domaine de la référenciation, si la positivité du référent doit
déterminer sémantique du signe linguistique, jamais le signe linguistique, dans
sa visée de l’objet, ne lui est adéquat : considéré in abstracto, l’application
virtuelle de son intension (i.e. sa projection extensionnelle) excède la singularité
de l’objet-référent ; considéré in concreto, sa teneur conceptuelle est excédée
par la densité en compréhension du même objet-référent. C’est que dans un

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tel cas, l’objet en question reste le produit d’une mise en perspective par
l’idée du sujet qui les vise. I.e. l’objet, ou plus généralement, le fait extérieur
pris pour base du mot, est phénoménologiquement déterminé par le contexte
du système sémiologique qu’il intègre. Et ce contexte est lui-même fonction
des circonstances. Au final, dans les deux cas, la référenciation s’opère pour
ainsi dire « obliquement » (Saussure, 2011 : 201 / Saussure, 2002 : 75). Par
conséquent, la désignation n’est jamais univoque.

Que la désignation ne soit pas univoque parce qu’elle varie en relation à


un système de signes linguistiques contextualisé, ou alors parce qu’elle est
purement négative, implique qu’elle est instable et imprécise. Et parce
qu’elle est instable et imprécise, son application à l’objet extérieur – sa visée –
n’est ni exacte ni exclusive. En somme, le signe linguistique, modulo la rupture
référentielle (l’absence d’isomorphisme entre monde des choses et structure
du langage), n’accèdera toujours qu’indirectement et incomplètement au réel
(Saussure, 2011 : 208 / Saussure, 2002 : 38). Par conséquent, dans le cadre
saussurien, pour des raisons cette fois internes à la théorie, vouloir fonder
l’intentionnalité sur un calcul intensionnel positif est dans l’impasse. L’impasse
répercute ici l’incomplétude fondamentale du côté externe de la langue (« Vue
par le côté extérieur, il est évident que la langue est incomplète […] » (Saussure,
2011 : 73 / Saussure, 2002 : 84)). A vrai dire, elle n’est que le contrecoup d’un
idéalisme linguistique pour lequel l’objet est le produit d’une construction qui
comme telle prévaut sur l’existence même du fait matériel. Mais ce qu’on
risque alors, je l’ai dit, c’est que l’idéalisme en question soit radical. Et qu’en
l’occurrence, il impose un « doute général » quant à la possibilité de parler, de
parler de quelque chose : « Pourquoi supposerait-on par conséquent qu’il y ait
un objet » (Saussure, 2011 : 208 / Saussure, 2002 : 37) – n.b. alinéa biffé du
fragment 110 de l’édition Amacker.

III.2 Intention, Quaternion, Intension

C’est à la possibilité de ce doute que se confronte l’entrée Etre (Saussure,


2011 : 235 / Saussure, 2002 : 81-82) d’un ensemble de fragments intitulés par
Saussure « Index ». Saussure y observe ceci : parce qu’aucun n’objet n’est
naturellement délimité ou donné, parce qu’aucun objet n’est avec évidence,
le jugement sous sa forme la plus élémentaire (e.g. la prédicativité catégorique
en « ceci est cela » (sic)) est toujours susceptible d’être contesté. La solution
au doute, pour Saussure, c’est de « [poser] les quatre formes d’existence de la
langue » (ibid.). Saussure le dit sans préciser dans le passage ce que sont ces
quatre formes. Dans la perspective d’obtenir une version forte de la sémiologie
linguistique de Saussure, je propose de les référer au concept de quaternion,
appartenant également à l’ensemble de textes « Arch. de Saussure 372 »
Saussure, 2011 : 154 / Saussure, 2002 : 39).

Le quaternion, c’est
« [les] 4 termes irréductibles et [les] 3 rapports irréductibles entre eux : (un signe/sa
signification, ne formant qu’un tout pour l’esprit) = (un signe/et un autre signe) et de
plus = (une signification/une autre signification) » ([Link].) ;

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Saussure ou l’impasse de l’objet

bref : une structure de rapports internes oppositifs, négatifs, différentiels. Voir


ces rapports comme étant ceux des quatre formes d’existence de la langue,
c’est faire du quaternion le schème de la langue comme structure sémiologique
(Saussure, 2011 : 150 / Saussure, 2002 : 73). Pour le dire autrement, interpréter
le quaternion comme principe d’extraction du doute dénotationnel conséquent
à la rupture référentielle, c’est concevoir qu’en l’absence de toute positivité
sémantique, référentielle aussi bien que conceptuelle (voir infra), seul le jeu
interne du système linguistique peut être au principe de la détermination
des contenus de significations linguistiques. On a ici un modèle inédit de
l’intentionnalité : un modèle dans lequel la visée, ou signification (Meinung),
est à dériver d’un “calcul intensionnel négatif” (section 5). Et ledit système
négatif et consistant, ce sera le système-langue, i.e. la langue « vue par le côté
intérieur » (ibid.), supposée « PARFAITEMENT COMPLETE » (ibid.) – « la grande
erreur [étant] de croire qu’il y a parité et symétrie à cet égard entre le côté
extérieur et intérieur » (ibid.) de la langue comme système.

IV. Du principe double de la sémiologie à la clôture du système-langue

La sémantique saussurienne s’élabore au niveau du système-langue. A ce


niveau, les éléments du système sont la base sur laquelle s’opère le calcul du
sens. De fait, ils sont subordonnés aux principes du système. Je présuppose les
deux principes connus et me focalise sur la secondarité du principe de linéarité
pour analyser les conséquences de leur articulation hiérarchique interne : la
clôture du système-langue.

La hiérarchie des deux principes sémiologiques fonctionne autant du point de vue


sémasiologique qu’onomasiologique. Dans les deux sens, elle a une explication
triviale en termes ensemblistes. Soit : sur la base d’une dualité de masses
amorphes (pensée et matière phonique) ordonnée par une relation préordre
(réflexivité, transitivité), on restreint cette dernière à ses points de symétrie
pour obtenir une relation d’équivalence R (soit : une relation binaire concept /
image acoustique) ; modulo R, on passe au quotient l’ensemble de départ pour
en obtenir la partition en classes d’équivalence (Sa/Sé) : finalement, parce que
celles-ci sont articulées par un ordre large (réflexif, transitif, antisymétrique),
on en dérive un ordre strict (irréflexif, transitif, asymétrique) pour obtenir la
linéarité. L’inverse n’est pas possible.

L’application du principe de linéarité engage ainsi une dynamique orthogonale


entre l’horizontalité de la ligne ordonnée et la verticalité de l’association
interne du signe. Cette dynamique orthogonale figure l’interaction internalisée
des deux principes au niveau du système. La conséquence de cette dynamique,
c’est la clôture du système-langue. Située au niveau de la sémantique du
syntagme, ce que la clôture désigne, c’est la rétroaction du second principe
sur le premier : soit le fait que la linéarité, comme second principe, est ce
« supplément de signe » (Saussure, 1968 :158b) qui détermine la valeur des
composants syntagmatiques par la stabilisation contextuelle – i.e. en fonction
de contraintes compositionnelles – de leurs interactions internes. Au point
d’équilibre du système-langue, la linéarité généralise l’arbitraire sémiologique
en motivant sémantiquement les composants du syntagme. On a là, au niveau

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de la sémantique propositionnelle la condition de complétude interne d’un


« système qui ne connaît que son ordre propre » (Saussure, 1980 : 43).

V. Questions de sémantique

Avec la clôture du système-langue et le quaternion pour matrice, l’existence


du fait de langue est structurée par son insertion en une relativité oppositive
généralisée (Saussure, 2011 : 108-109 / Saussure, 2002 : 66). Résultat, le fait de
langue figure la condensation d’un ensemble de différences. Ces différences au
sein du système se conditionnement réciproquement. Et leur conditionnement
réciproque en inverse la polarité en termes positifs opposables (Saussure,
1968 : 272bce, 273b). Chacune des différences du fait de langue en vient
donc à coïncider avec une opposition, et l’opposition elle même n’est rien
d’autre qu’une différence significative (Godel, 1957 : 197-198). Ce que leur
significativité représente, c’est l’équilibre transitoire de la complétude interne
du jeu complexe qu’est un état de langue – oppositions, valeurs réciproques,
quantités négatives et relatives (Saussure, 2011 : 127 / Saussure, 2002 : 25).

Ce qui fixe cet équilibre, c’est la valeur. La valeur comme produit des
oppositions internes du système (Saussure, 1968 : 260b-261b, 258b-e) est donc
autant ce qui délimite l’unité sémiologique (Saussure, 1968 : 249bde-250ae)
que ce qui en détermine l’identité. Pour cette raison, l’identité positive des
unités en question n’est pas autre chose que leur caractérisation intensionnelle
négative (Saussure, 1974 : 42a / Saussure, 2002 : 123). Sur le plan sémantique,
la conséquence est claire. En l’impossibilité d’observer la pure négativité
(Godel, 1957 : 197), la sommation positive du contenu sémantique des unités
sémiologiques de la langue doit s’opérer par contraste – « Leur plus exacte
caractéristique [étant] d’être ce que les autres ne sont pas » (Saussure, 1980 :
162) –, soit sur la base d’un “calcul” sémantique intensionnel et négatif. C’est
donc dans le cadre d’un système-langue clos et complet qu’on interroge enfin
la possibilité de développer une sémantique sans objet.

V.2 La relation d’inégalité

Pour développer l’idée d’un “calcul intensionnel négatif”, dans cette section,
on se situe au niveau de la sémantique lexicale du système-langue, avec le
quaternion pour schème-matrice. Mes analyses se basent sur les fragments 103-
106 de l’édition Amacker (Saussure, 2011 : 190-200) – fragments recoupant en
partie le paragraphe 27 de l’édition Gallimard (Saussure, 2002 : 76-81). Ces
fragments se présentent comme une série de « Propositions » (fragments 103-
105) et une suite de « Corollaires » (fragments 105-106). C’est sur ces derniers
que je me focalise, car ils représentent à mes yeux le développement le plus
poussé des conséquences de la négativité sémantique du système-langue. Et
pour cause, leur objet est la négativité de la synonymie.

Le principe de l’analyse saussurienne de la synonymie, c’est qu’elle est infinie.


L’infini est ici à entendre au sens privatif. Il est le corollaire de la structuration
négative de la sémantique du système-langue. D’où Saussure tire ce « fait primaire
et fondamental » : « dans n’importe quel système de signes qu’on mettra en

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Saussure ou l’impasse de l’objet

circulation, il s’établira instantanément une synonymie » (Saussure, 2011 : 193/


Saussure : 2002 : 78). Il en fait la preuve par l’absurde : affirmer le contraire
serait conclure à l’existence de valeurs non-opposées de signes eux-mêmes
opposés. En d’autres termes, on se fonde sur la négativité sémantique, soit, sur
la différence, pour prouver l’existence de l’identique. Cela est cohérent avec
la dynamique des deux principes du système-langue et leur corrélat, l’inversion
de polarité. Mon interprétation est la suivante : sachant que parce que par
principe la création d’une synonymie positive est impossible, l’instanciation de
n’importe quel contenu sémantique de signe s’opère par différence avec son
complémentaire (au sens ensembliste) systémique, et comme telle, son insertion
dans le système en produit immédiatement la partition dichotomique – autrement
dit, c’est le domaine du complémentaire qui est synonyme par défaut. Chaque
cas d’innovation sémiotique est alors tout aussi immédiatement intégré au
système modulo sa classification dichotomique – sauf exception en présence d’un
tiers sémantique (Saussure, 2011 : 191/Saussure, 2002 : 77). A l’appui, le passage
suivant :
« Tout espèce d’emploi qui ne tombe pas dans le rayon d’un autre mot, n’est pas
seulement partie intégrante, mais partie constitutive du sens de ce mot, et ce mot
n’a pas en réalité d’autre sens que la somme des sens non réclamés par un autre. »
(Saussure, 2011 : 198-199 / Saussure, 2002 : 81)

Le problème d’une telle sémantique intensionnelle négative, c’est précisément


sa négativité. Sa négativité et les corollaires de sa négativité. Autrement dit,
que la négativité est le principe, que la positivité en dérive, et que comme
dérivé, elle est nécessairement imparfaite (au sens de non finie) : « Aucun signe
n’est limité donc dans la somme d’idées positives qu’il est au même moment
appelé à concentrer en lui […] » (Saussure, 2011 : 194 / Saussure, 2002 : 78). En
bref, une sémantique holiste basée sur une conception strictement négative de
l’intensionnalité « vue par le côté intérieur » (non plus en termes intentionnels,
donc) est sans stabilité, « et il est donc vain de chercher quelle est la somme
des significations d’un mot » (ibid.).

V.2 Deux modèles incompatibles

Dans le système sémiologique saussurien, la sémantique est dans l’impasse. Ce


qu’on veut montrer, c’est que l’impasse en question n’est que le conséquence
différée de celle effectuée par principe sur l’objet comme référent. Pour
cela, on en exhibe deux modèles – au sens de structures d’interprétation –
nécessairement caractérisables par des propriétés théoriques contradictoires.
D’où l’on dérive que la théorie elle-même est inconsistante. Mon analyse a
toujours pour objet le fragment 105 de l’édition Amacker (Saussure, 2011 :
190-200), car c’est sur sa base que les deux modèles peuvent être construits.

Le premier modèle repose sur l’affirmation d’un ratio proportionnel inverse,


au sein du système, entre d’une part le sémantique (au sens de la densité
intensionnelle d’une unité sémiologique) et le cardinal des signes comme
éléments du système (Saussure, 2011 : 198 / Saussure, 2002 : 80). En gros, il
n’y a pas ici de bijection entre l’ensemble des signes et celui des significations,
ou plus précisément, on a une relation injective et non surjective du premier

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vers le second. Ce qui confirme l’impossibilité de toute tentative de description


complète et exacte des unités de sens (Saussure, 1974 : 36a / Saussure, 2002 :
103-104), i.e. de toute sémantique positive. Avec pour corollaire, l’incomplétude
interne du système. Quant au second modèle – implicite au fragment 105,
mais clairement développé en (Saussure, 1968: 147f-149f / Saussure, 2002 :
230-231) –, il se base au contraire sur l’affirmation d’une correspondance,
momentanée certes, entre « la somme des idées distinguées et la somme des
signes distinctifs » (Saussure, 1968 : 273f / Saussure, 2002 : 231). Autrement
dit : une bijection. Qui plus est, une bijection préservée par la corrélation
des mutations temporelles (e.g. devenir-distinctif des éléments redondants, et
inversement).

Pour récapituler, le premier modèle de la théorie saussurienne de la langue


comme système de signes est une structure dans laquelle (le prédicat exprimant)
la relation sémiologique interne est interprétée par une relation injective
non-surjective, tandis que le second l’interprète comme une bijection. En
conséquence, si par “théorie” on entend un ensemble déductivement clos
d’énoncés non contradictoires, l’adéquation de ces deux modèles à la théorie
de la langue comme système de signes implique l’inconsistance de la théorie.
Et l’inconsistance de la théorie n’est rien d’autre la conséquence différée de
l’exclusion du traitement théorique de l’objet, puisqu’elle résulte directement
de la clôture du système-langue, et que cette clôture est le corollaire de
l’exclusion du référent.

Conclusion

A cause du rejet du référent, c’est-à-dire, de toute positivité extensionnelle, la


sémantique du système sémiologique de la langue s’est développée en intension
et négativement. Par ailleurs, au niveau propositionnel, l’interaction interne
des deux principes du système-langue (arbitraire et linéarité) en a impliqué
la clôture. Et dans le cadre de son système clos, au niveau de la sémantique
lexicale, la théorie sémiologique de la langue aboutit à une contradiction.
Autrement dit, de la conjonction intensionnalité, négativité, système, on
déduit l’impossibilité pour la théorie saussurienne du signe de se coordonner
une sémantique vérifiant le principe de compositionnalité.

Pour montrer cette impossibilité, j’ai dû forcer le calcul intensionnel du sens à


intégrer une sémantique extensionnelle (section 4 et section 5.3). Pour cette
raison, par contraposition, ma conclusion à une lecture positive : c’est à une
théorie de la signification internalisant l’interaction syntaxe / sémantique sur un
mode moniste et intensionnel que doit correspondre le projet sémiologique, ses
principes, son système. Avec la Ludique (Girard, 2001) pour paradigme, on a la
base d’un nouveau projet. Et aussi le risque d’un nouvel échec. Mais d’un échec
sans point commun avec le premier. Sans point commun, car ce qui est tenu en
échec dans le cas du projet saussurien, c’est l’idéal hypothético-déductif de la
théorie du système-langue : partir d’axiomes, dériver des théorèmes, obtenir
des corollaires (Godel, 1957 : 30), synthétiser le tout en une théorie du signe
capable de prédire l’intégralité des déplacements sémiologiques possibles
(Saussure, 1974 : 22b / Saussure, 2002 : 206).

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Saussure ou l’impasse de l’objet

A vrai dire, on ne fait ici que buter sur la facticité du langage, sur sa
factualité, sur l’absence de rationalité de son arbitrarité généralisée, celle par
laquelle le système reste toujours instable, l’équilibre, contingent, à jamais
susceptible d’une reconfiguration intégrale, symptôme ici des effets illimités
des déplacements imprévisibles (donc, logiquement incalculables) des rapports
internes aux signes et internes au système. Mais de tout cela, Saussure était
évidemment conscient (Saussure, 1974 : 23a / Saussure, 2002 : 209). Conscient
de l’impasse où le menait son impasse sur l’objet. « Il n’y a pas d’expression
simple pour les choses à distinguer primairement en linguistique ; il ne peut y
en avoir. L’expression simple sera algébrique ou ne sera pas. » (Saussure, 1974 :
29b / Saussure, 2002 : 236)

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