Catégorisation de l'infinitif en français
Catégorisation de l'infinitif en français
DOI 10.1051/shsconf/20140801243
© aux auteurs, publié par EDP Sciences, 2014 SHS Web of Conferences
Khodabocus, Nooreeda
Centre de Recherches en Linguistique Française GRAMMATICA, EA 4521 – Université d’Artois
nooreeda@[Link]
1 Introduction
La catégorisation de l’infinitif est un sujet qui divise. Au vu des différents emplois de l’infinitif, nous
pouvons nous demander à quelle catégorie il appartient vraiment. Est-ce une forme nominale, un verbe ou
est-ce à la fois verbe et nom ? Nous prenons pour point de départ de cette étude les caractéristiques de
l’infinitif telles que définies par les grammaires traditionnelles et par différents linguistes. La littérature
existante nous permet de constater que la catégorie de l’infinitif n’est pas clairement délimitée et que ce
dernier n’est pas traité de manière homogène. Selon le point de vue, l’infinitif se voit attribué différentes
valeurs. D’une manière générale, les grammaires ont tendance à le présenter comme une catégorie double,
avec des valeurs verbales et nominales à la fois. C’est ce qui ressort notamment de Arrivé et al. (1986),
Chevalier et al. (1964) et Riegel et al. (1994). Ensuite, viennent les linguistes, comme Rémi-Giraud
(1988) et Curat (1991), qui choisissent de le mettre en avant comme une forme essentiellement nominale.
Et enfin, nous avons d’autres comme Vikner (1980), Lablanche (2007) ou encore Krazem (2007) qui
considèrent l’infinitif comme un verbe. La question qui se pose est donc de savoir à quelle catégorie il
appartient vraiment. Pour l’étudier nous proposons de passer en revue les différents points de vue. Nous
développerons ensuite les arguments qui, selon nous, font de l’infinitif un verbe.
2 Caractéristiques de l’infinitif
Dans cette partie, nous exposerons les points de vue des grammaires dont nous ferons ensuite une analyse
plus détaillée. Il nous a semblé important de partir de ces grammaires puisque ces ouvrages continuent à
constituer une référence pour un certain nombre d’études, ou du moins, les points de vue avancés
continuent-ils à influencer directement ou indirectement l’orientation des études concernant l’infinitif.
S’il est vrai qu’en grammaire générative, par exemple, l’on reconnaît que les grammaires présentent « un
point de vue naïf […] dépassé depuis longtemps »2, force est de constater que cela ne se reflète pas dans
la littérature existante concernant l’infinitif et nous ne retrouvons pas non plus beaucoup d’études
approfondies de l’infinitif en tant que verbe.
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Selon les grammaires, l’opposition forme simple / forme composée ne serait pas d’ordre temporel comme
dans le cas de l’opposition présent / passé. Les deux formes de l’infinitif s’opposent sur le plan aspectuel.
La forme simple exprime l’aspect non accompli et la forme composée exprime l’aspect accompli (Arrivé
et al., 1986 : 336, Chevalier et al., 1964 : 370, Riegel et al., 1994 : 333).
L’infinitif ne possèderait ainsi pas de valeurs temporelles propres, étant dépourvu des marques
grammaticales de temps. Il ne peut donc pas exprimer de présent, de passé ou de futur (Arrivé et al.,
1986 : 336, Chevalier et al., 164 : 370, Riegel et al., 1994 : 333, 334). Le fait que la forme simple soit
appelée « infinitif présent » et la forme composée « infinitif passé » n’est dû qu’à la tradition. On nous dit
aussi que l’infinitif peut prendre des valeurs « contextuelles ». Lorsque l’infinitif est employé dans une
proposition subordonnée, sa valeur temporelle est déterminée par sa relation avec le verbe de la
proposition principale dont il dépend. L’infinitif composé permet l’expression de l’antériorité ou de la
postériorité selon sa relation avec le verbe principal. En proposition indépendante, la valeur dépendra du
contexte énonciatif.
Ainsi en (1), le contexte phrastique permet d’attribuer une valeur de passé à l’infinitif composé. En (2) et
(3), cette valeur dépendra du contexte de l’énonciation.
L’infinitif est aussi présenté comme une forme pouvant être nominalisée. Dans ce cas, il peut recevoir un
déterminant et assumer toutes les fonctions du nom (Arrivé et al., 1986 : 336, Chevalier et al., 1964 : 378,
Riegel et al., 1994 : 338) :
(4) Le rire de Jean est contagieux.
(5) Les parlers régionaux font partie d’un patrimoine.
Sous sa forme nominale, l’infinitif peut assumer toutes les fonctions du nom : sujet (6), attribut (7),
complément du nom (8), complément de l’adjectif (9), complément d’objet (10), complément
circonstanciel (11) (Arrivé et al., 1986 : 338, Chevalier et al., 1964 : 371, Riegel et al., 1994 : 335) :
(6) Le rire de Marie est agréable à entendre.
(7) Ce coquillage est un souvenir de vacances.
(8) L’heure du déjeuner approche.
(9) Paul est fier de son parler régional.
(10) Marie prépare le goûter des enfants.
(11) Jean regarde cette photo avec un grand sourire.
Bien qu’on l’énonce comme un mode du verbe, l’infinitif serait dépourvu de valeurs modales propres. Il
ne pourrait prendre que des valeurs modales « contextuelles » lorsqu’il est employé en proposition
indépendante. Nous avons ainsi :
L’infinitif délibératif (Que faire ? Où aller ?) ;
L’infinitif exclamatif (Quoi ! ne pas manger cette tarte !) ;
L’infinitif de narration (Et Marie de pleurer.) ;
L’infinitif injonctif (Battre les œufs en neige.).
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Comme l’infinitif ne varie pas en nombre, en personne et en temps étant dépourvu des marques
grammaticales traditionnellement associées aux formes verbales, il est présenté comme une catégorie
double, relevant à la fois du verbe et du nom. Or du point de vue morphologique, l’infinitif possède les
propriétés du verbe, avec notamment un radical et une terminaison (march-er). D’un point de vue
syntaxique, l’infinitif connaît aussi les propriétés d’un verbe conjugué. Il peut être le noyau d’une
proposition, avec sujet et / ou complément(s) (12-17). Il peut recevoir des adverbes (13, 15) et des
compléments circonstanciels (14) et il admet la négation (13, 15, 17) :
(12) Paul regarde Marie manger une pomme.
(13) Paul doit marcher vite pour ne pas être en retard.
(14) Paul demande à Marie d’aller dans le jardin.
(15) Paul dit à Marie de ne pas jouer dehors.
(16) Battre les œufs en neige.
(17) Ne pas laisser à la portée des enfants.
Outre les remarques à propos des propriétés morphologiques et syntaxiques de l’infinitif, nous pouvons
relever une certaine incohérence dans ces quelques éléments de base exposés jusqu’ici. Il est certes
incontestable que comparé aux formes que les grammaires classent comme « personnelles », l’infinitif ne
connaît pas le marquage morphologique de la personne, et qu’au niveau syntaxique le sujet n’est pas
toujours réalisé. Cependant, comme le montre Riegel (2005), s’ « il est vrai qu’à la forme infinitive les
verbes sont dépourvus de la flexion en personne et en nombre, ce qui exclut leur accord avec un sujet »,
ce dernier est « latent et donc récupérable » (Riegel, 2005 : 289). Nous pouvons aussi retrouver la
réalisation du sujet avec l’infinitif exclamatif (18), l’infinitif de narration (19) et l’infinitif dans les
propositions subordonnées lorsque le sujet du verbe principal est différent de celui de l’infinitif (20) :
(18) Moi ! Avoir peur de ces voyous !
(19) Et Marie de pleurer.
(20) J’entends chanter les enfants.
Peut-on dans ce cas affirmer que l’infinitif est une forme « impersonnelle » ? Rappelons seulement que
l’impératif est une forme personnelle bien que n’ayant pas de sujet présent syntaxiquement. On n’a aucun
mal non plus à admettre qu’avec l’impératif, il y a une référence à un (des) interlocuteur(s). Cependant, il
semblerait qu’on refuse de reconnaître ces mêmes valeurs à l’infinitif injonctif, qui est pourtant d’un
usage très répandu :
(21) Battez les œufs en neige.
(22) Battre les œufs en neige.
(23) Vous devez battre les œufs en neige.
Il apparaît que, dans le traitement de l’infinitif, et dans le fait de le caractériser comme « forme
impersonnelle », il y ait un certain amalgame entre les niveaux syntaxique et morphologique. D’une part,
l’on entend par « impersonnelle » une forme qui ne présente pas de marque de personne et d’autre part,
les formes dites « essentiellement impersonnelles » (pleuvoir, falloir, neiger…). Or, nous avons vu que
« impersonnel », pris dans le premier sens, ne s’applique pas à l’infinitif au niveau syntaxique puisque le
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sujet est récupérable. Ainsi, un énoncé tel que (22), bien qu’à l’infinitif, de par la structure argumentale
du verbe, appelle forcément un argument qui aurait la fonction d’agent du procès.
Prenons à présent le deuxième sens. Si l’infinitif était bien une forme impersonnelle, on s’attendrait à ce
que l’emploi d’infinitifs libres ne soit possible qu’avec des verbes impersonnels comme ceux mentionnés
ci-dessus, or c’est l’inverse qui est vrai :
(24) * Pleuvoir demain.
(25) * Falloir de la patience.
(26) * Suffire d’une pincée de sel.
(27) * Quand neiger ?
(28) * Neiger en avril !
De plus, si forme simple et forme composée s’opposent bien sur le plan aspectuel, la forme composée
peut aussi exprimer l’antériorité ou la postériorité même lorsque le verbe principal est lui-même un
infinitif. Or, si comme l’affirment les grammaires, la valeur temporelle de l’infinitif composé en
proposition subordonnée dépend de sa relation avec le verbe de la proposition principale, ne pourrait-on
pas en déduire que le verbe de la principale, ici un infinitif simple (29) est doté d’une certaine valeur
temporelle, et donc verbale ?
(29) Après avoir épluché les pommes de terre, les couper en rondelles.
Il est aussi intéressant de noter que les grammaires relèguent toujours les valeurs temporelles que peut
prendre l’infinitif au plan de « valeurs contextuelles ». Or s’il s’agit bien de valeurs qui dépendent d’un
contexte, est-ce que ces valeurs contextuelles sont différentes de la valeur contextuelle de futur que peut
prendre le présent par exemple ? Si les valeurs de l’infinitif dépendent bien du contexte, ces valeurs ne
sont en aucun cas des valeurs aléatoires que le verbe pourrait prendre mais ce sont bien des valeurs
spécifiques et stables pour chaque emploi :
(30) Où allons-nous ? / Où allons-nous demain ?
(31) Où aller ? / Où aller demain ?
En comparant (30) et (31) nous pouvons déjà constater que la valeur de l’infinitif semble être plus stable
que celle du présent, qui change de valeur temporelle avec l’adverbe « demain ». Inversement, en (31), la
présence de l’adverbe ne change pas la valeur temporelle de futur que prend l’infinitif dans la phrase
délibérative.
Il apparaît donc clairement que les caractéristiques de l’infinitif telles que nous les retrouvons dans les
grammaires posent un certain nombre de problèmes. Les incohérences relevées tendent à montrer qu’il ne
s’agit pas d’une catégorie double. Nous tenterons par la suite de montrer qu’il ne peut pas s’agir d’une
forme nominale en soumettant à une analyse critique les arguments avancés par les auteurs qui présentent
l’infinitif comme une forme nominale.
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nombre, l’infinitif a été classé parmi les formes impersonnelles, avec le gérondif et le participe. Le fait
que l’infinitif trouve son entrée dans les tableaux de conjugaison en tant que forme verbale ne relèverait
que de la tradition grammaticale. Cette position est d’ailleurs bien résumée par Rémi-Giraud (1988 : 13) :
« L’infinitif entre dans les tableaux de conjugaison des grammaires : il est donc
traditionnellement classé parmi les formes du verbe. Ces formes se divisent
globalement en deux sous-ensembles, représentés d’une part, par les formes verbales
personnelles – formes qui portent les marques de la personne – et d’autre part, par les
formes verbales non personnelles – formes qui ne portent pas les marques de la
personne. C’est à ce second sous-ensemble […] qu’appartient l’infinitif. »
L’amalgame concernant la notion de « forme impersonnelle » persiste ici encore. En effet, si Rémi-
Giraud (1988) traite l’infinitif comme une forme n’appartenant pas aux formes personnelles, elle fait
référence à l’aspect morphologique, c’est-à-dire, absence de marque de la personne dans la désinence du
verbe. Il est intéressant de noter que l’auteure utilise « non personnelle » mais elle n’éclaire pas ce choix
et l’étude ne précise pas non plus s’il faut faire la distinction entre les niveaux morphologiques et
syntaxiques dans l’emploi de cette notion.
La forme impersonnelle, ou non personnelle, se distingue aussi de la forme personnelle par l’absence d’un
sujet grammatical. D’ailleurs, certains auteurs utilisent le terme « impersonnel » pour l’absence
syntaxique du sujet, au sens des modes impersonnels des grammaires :
« Ces formes verbales [les formes impersonnelles] ne peuvent ainsi jamais avoir la
fonction de « verbe de phrase », la fonction de prédicat, qui est réservée aux temps
personnels. En fait, le jeu des fonctions syntaxiques possibles pour chacune de ces
formes impersonnelles les rapproche de la catégorie du nom : soit du substantif, soit
de l’adjectif. » (Curat, 1991 : 42)
D’un point de vue syntaxique, le « sujet » de l’infinitif est restituable par rapport au contexte lorsque ce
sujet n’est pas réalisé. Nous estimons en conséquence que dans le cas de l’infinitif, il s’agit d’une absence
de la marque morphologique du sujet et non pas d’une absence de sujet comme le dit la grammaire. C’est
justement le fait de présenter l’infinitif comme dépourvu de sujet qui a fait que cette forme du verbe a été
considérée comme une forme impersonnelle. En tant que tel, l’infinitif ne pourrait pas avoir la fonction de
verbe, cette fonction étant réservée aux modes personnels.
Nous pouvons ici déjà nous poser la question suivante : si l’infinitif est bien une forme impersonnelle,
comment expliquer son utilisation dans des phrases injonctives ? L’injonction, en tant qu’acte directif3,
s’adresse forcément à un destinataire, et donc à un actant chargé de la réalisation de l’action. Cet actant
est en l’occurrence le sujet non exprimé de l’infinitif. De plus, l’infinitif injonctif étant une forme qui
n’existe plus qu’à l’écrit en français contemporain4, il est impossible d’imaginer un actant non-humain à
moins de supposer que les animaux soient dotés de la faculté de lire. Dans quelle mesure alors attester que
l’infintif est bien une forme impersonnelle ?
Parmi les autres propriétés retenues par les auteurs pour distinguer formes personnelles et formes
impersonnelles, nous retrouvons le mode et le temps. L’infinitif, dépourvu de marques de personne, est
aussi présenté comme dépourvu des marques de mode et de temps. Pour Curat (1991 : 42), le fait que
l’infinitif ne puisse pas recevoir de pronom clitique comme sujet en fait un mode impersonnel. Comme
nous l’avons déjà remarqué, l’impératif ne possède pas non plus de sujet et ne reçoit pas non plus de
pronom clitique. Mais il est pourtant considéré comme une forme personnelle :
(32) Tu manges (présent) / Mange ! (Impératif) / *Tu mange ! (Impératif)
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Cependant, le fait que l’infinitif soit employé en construction dépendante avec des valeurs modales ne
semble pas être contesté. Mais, là encore, ces valeurs sont étiquetées de « contextuelles ». Or, dans des
phrases délibaratives ou exclamatives, la référence au contexte n’est pas nécessaire. Une phrase comme
« Moi ! avoir peur ! » n’a pas besoin de contexte pour que la modalité exclamative soit évidente. Il nous
semble d’ailleurs qu’il n’existe pas de structures analogues qui ne soient pas exclamatives. Il en va de
même pour l’infinitif délibératif.
Si l’infinitif est bien reconnu comme une forme verbale par Rémi-Giraud et Curat notamment, ces auteurs
le traitent comme ayant essentiellement un fonctionnement de nom. C’est ainsi que l’approche consistant
à introduire l’infinitif comme une forme nominale a pu être privilégiée. Rémi-Giraud, tout comme c’est le
cas dans les grammaires, relègue les valeurs temporelles et modales que peut prendre l’infinitif au
contexte (Rémi-Giraud, 1988 : 35). Tesnière (1965) considère aussi l’infinitif comme ayant des
caractéristiques qui relèvent à la fois du verbe et du nom (1965 : 418) et ajoute même plus loin que
« l’infinitif n’est pas un verbe » (1965 : 419).
Comment expliquer alors qu’une forme qui n’est pas un verbe puisse avoir des caractéristiques verbales,
et même recevoir des compléments ? D’un point de vue syntaxique l’infinitif possède bien les propriétés
du verbe. Nous renvoyons à Krazem (2007) pour une étude détaillée de l’infinitif et des nominalisations
où l’auteur démontre clairement en comparant ces deux catégories que l’infinitif n’est nullement une
forme nominale contrairement aux nominalisations. Outre le fait que l’infinitif organise ses constituants
de la même manière que les verbes de forme finie, l’auteur démontre notamment que pour les infinitifs
libres, la relation locuteur / allocutaire est « identifiable même si, contrairement à l’impératif, l’infinitif
n’a pas de marques de personne » (Krazem, 2007 : 49). Il révèle aussi que l’argument qui serait sujet de
l’infinitif libre a toujours une référence humaine pour les infintifs libres dans les titres de journaux et de
revues qui forment son corpus et que cet actant est toujours obligatoire dans l’interprétation de l’infinitif.
Dans la partie qui suit, nous développons les arguments des auteurs qui présentent l’infinitif comme un
verbe afin de démontrer la validité de notre propos.
Gross (1986) analyse l’infinitif comme un verbe et lui reconnaît des valeurs temporelles. A l’aide de
transformations, il extrait la valeur temporelle de l’infinitif dans une proposition complétive. Il part de
l’hypothèse que les formes non finies, comme l’infinitif, sont la structure de surface de formes finies
sous-jacentes (1986 : 21). A l’aide d’exemples, il montre que l’infinitif dans les complétives conserve ses
propriétés verbales. Il utilise des contraintes de temps et des adverbes pour dégager la valeur temporelle
des infinitifs dans des complétives.
Ainsi, avec une phrase comme :
(33) Jean décide de travailler.
Les transformations opérées font ressortir que l’infinitif « travailler » dans l’exemple (33), avec un verbe
principal au présent de l’indicatif, ne peut pas être un temps du passé puisqu’il n’admet pas l’adverbe
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« hier » (a). Par contre, cet infinitif admet « demain » (b), ce qui montre qu’il peut avoir une valeur
temporelle de futur. :
(a) * Jean décide de travailler hier.
(b) Jean décide de travailler demain.
Cette valeur de futur n’est toutefois pas systématique et Gross montre que suivant la relation avec le verbe
principal, l’infinitif peut prendre différentes valeurs temporelles.
Dans un travail antérieur (Gross, 1975), l’auteur s’intéresse à la valeur temporelle des infinitifs dans des
propositions complétives. Nous y retrouvons notamment des infinitifs à valeur de passé, ou de futur. Il
étudie les contraintes sur le verbe de la complétive « à partir d’un verbe principal au présent de la
3e personne du singulier » (1975 : 75). L’auteur précise par ailleurs que la modification de ces paramètres
pourrait boulverser les résultats obtenus. Ainsi, pour un verbe principal au présent, le verbe de la
complétive peut avoir une valeur de présent, de passé ou de futur :
(34) Paul a tort de travailler en ce moment (Tc = présent)5
(35) Paul veut ne travailler que demain (Tc = futur)
(36) Paul regrette d’avoir fait cela (Tc = passé)
Dans les phrases où l’infinitif composé aurait des valeurs de postériorité, la présence d’un adverbe ou
d’un complément circonstanciel est nécessaire pour la détermination de cette valeur temporelle :
(37) Paul était content avant d’avoir lu la lettre.
(38) Paul était content d’avoir lu la lettre.
Ainsi, en (37), nous comprenons que Paul était d’abord content et il a ensuite lu la lettre alors qu’en (38),
l’infinitif composé exprime l’antériorité par rapport au verbe de la principale.
L’étude de Lablanche (2007) est consacrée au constituant infinitif en fonction de complément d’un verbe,
d’un adjectif et d’un nom. Elle entend par « constituant infinitif » le syntagme en fonction nominale avec
un infinitif comme mot-tête.
(39) Marie aime [manger des tartes aux pommes] constituant infinitif
Cependant, elle montre que même lorsque ce syntagme a une fonction nominale, l’infinitif, lui, est un
verbe. Partant d’études existantes, et des grammaires traditionnelles, l’auteure dégage les propriétés de
l’infinitif et son appartenance catégorielle. La conclusion est la suivante :
« […] nous montrons qu’il n’est pas possible d’assimiler l’infinitif à un nom, et que
c’est bien un verbe. » (Lablanche, 2007 : 21)
En faisant une étude critique des arguments de différents auteurs, et partant de la position des grammaires
traditionnelles qui considèrent l’infinitif comme une forme à la fois verbale et nominale, l’auteure
démontre à l’aide de nombreux exemples que l’infinitif mot-tête d’un syntagme nominal à fonction de
complément ne peut pas être une forme nominale. Elle conteste ainsi les grammaires qui posent que
l’infinitif peut assumer toutes les fonctions du nom. Elle insiste sur le fait qu’il faut faire la distinction
entre le verbe infinitif et le constituant qui est formé autour de ce verbe :
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« […] nous constatons que l’infinitif ne se substitue pas au nom. C’est en fait un
constituant avec ses arguments, dont la tête est un infinitif, qui se substitue au groupe
nominal. Il n’est donc pas juste de parler de forme nominale de l’infinitif. Autrement
dit, c’est le constituant dont la tête est un infinitif qui est complément du nom. »
(Lablanche 2007 : 26)
Si en (40) il peut sembler que l’infinitif est en position de nom, en comparant à (41) on voit clairement
que c’est le syntagme qui a la fonction nominale et non l’infinitif. De même en (42), c’est tout le
syntagme qui est en fonction de complément.
2.4 Bilan
Nous avons présenté les principales caractéristiques de l’infinitif telles que définies par trois grammaires
et par plusieurs linguistes. Cet état des lieux nous a permis de constater que le traitement de l’infinitif ne
se fait pas de manière homogène. Pour les grammaires considérées, l’étude de l’infinitif s’articule autour
de quelques propriétés. Il s’agirait d’une forme impersonnelle et intemporelle du verbe, dépourvue des
marques de personne, de nombre et de temps. L’infinitif oppose, sur le plan aspectuel, une forme simple
et une forme composée. Les grammaires reconnaissent cependant à l’infinitif des valeurs temporelles et
modales contextuelles. L’infinitif est aussi mis en avant comme une forme nominale pouvant assumer
toutes les fonctions du nom. Ainsi, il s’agirait d’une catégorie double, à la fois nom et verbe.
Différents linguistes se sont basés sur ces attestations des grammaires mais les interprétations diffèrent.
D’une part, certains linguistes ont retenu les propriétés nominales de l’infinitif. L’absence de marques
grammaticales de la personne et du temps en fait pour eux une forme nominale. D’autre part, il y en a qui
ont reconnu dans l’infinitif un verbe avec des valeurs verbales et une organisation syntaxique presque
identique à celle des formes finies du verbe. Ils relèvent notamment le fait que l’infinitif,
traditionnellement reconnu comme ayant des fonctions nominales, est bien un verbe. C’est le syntagme
formé autour de cet infinitif qui assume les fonctions nominales. Une comparaison de l’infinitif et des
nominalisations fait aussi ressortir les valeurs verbales de l’infinitif.
L’infinitif serait-il alors une forme dont l’appartenance catégorielle ne peut pas être clairement définie ?
Nous montrerons, dans la partie 3, que l’infinitif est bien un verbe et que la confusion sur son
appartenance catégorielle résulte des incohérences dans les différentes approches tendant à présenter
l’infinitif comme une forme nominale. Le problème principal réside dans la manière dont les grammaires
traitent l’infinitif. Nous envisagerons les caractéristiques énumérées jusqu’ici ainsi que les différentes
fonctions de l’infinitif pour valider notre propos.
3 Le problème de l’infinitif
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traitement de l’infinitif qui aurait une fonction nominale. En effet, selon les grammaires, dans une phrase
telle que :
(43) Fumer nuit à la santé
L’infinitif est analysé comme un nom ayant la fonction de sujet. L’auteur compare ensuite cette analyse à
l’analyse analogue d’une proposition à fonction de sujet (1980 : 253). Ainsi, dans :
(44) Que tu ne sois pas venu m’a attristé.
On ne dira pas que « sois » est en fonction de sujet et reçoit en même temps un sujet et un complément.
Dans ce cas, la grammaire distingue bien entre le verbe « sois » et le constituant ayant la fonction de
sujet. L’auteur propose de lever cette ambiguïté en utilisant le terme « infinitif » uniquement pour faire
référence à la forme verbale et d’utiliser « syntagme infinitif » pour désigner l’infinitif et ses constituants.
Nous retrouvons la même démarche chez Lablanche (2007) citée plus haut. Une autre ambiguïté vient du
fait qu’en français, le terme « verbe » renvoie aussi bien à une catégorie qu’à une fonction. L’auteur
propose là encore de faire une distinction et il utilise le terme « verbal » pour désigner la fonction
syntaxique et le terme « verbe » pour désigner la catégorie (1980 : 254).
Un plus-que-parfait
(46) Elle croyait avoir fini / Elle croyait qu’elle avait fini.
Un futur antérieur
(47) Elle espère avoir fini demain / Elle espère qu’elle aura fini demain.
Un conditionnel passé
(48) Elle espérait avoir fini le lendemain / Elle espérait qu’elle aurait fini le lendemain
Un passé antérieur
(49) Après avoir fini, elle rentra / Après qu’elle eut fini, elle rentra.
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L’exemple (54) illustre un argument fort en faveur de la catégorisation de l’infinitif comme verbe.
L’infinitif peut recevoir les adverbes de négation. Or, depuis la Grammaire générale et raisonnée de
Port-Royal (1804) nous savons que l’un des critères définitoires du verbe est l’assertion. Nous en
profitons ici pour vous parler brièvement de ce que dit cette grammaire au sujet du verbe (Chapitre XIII.
Des verbes et de ce qui leur est propre et essentiel) : il s’agit d’ « un mot dont le principal usage est de
signifier l’affirmation ». Ceci explique ainsi que la négation soit marquée par diverses particules (ne, non
…). Le verbe ne signifiant qu’une affirmation, il a besoin de ces particules pour exprimer la négation. Le
verbe est la seule catégorie pouvant être niée. Le fait que l’infinitif puisse être nié indique donc bien qu’il
y a assertion et prédication, et que c’est un verbe.
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Il est évident que parmi ces quatre types d’emplois en proposition indépendante l’infinitif a bien le
fonctionnement d’un verbe.
Comme mot-tête d’un syntagme infinitif, l’infinitif a, là encore, une fonction comparable à celle d’un
verbe à temps fini. Vikner (1980 : 255) met en évidence la possibilité de faire correspondre à chaque
syntagme infinitif un verbe à temps fini. Ainsi, en comparant :
(55) Corinne préfère [emprunter les cents francs à son père].
et
(56) Corinne emprunte les cents francs à son père.
L’auteur démontre que la relation qu’entretient l’infinitif du syntagme infinitif avec ses compléments est
exactement la même que la relation du verbe à temps fini avec ses constituants. L’infinitif a donc bien une
fonction de verbe et cet emploi est possible pour tous les infinitifs.
C’est cette utilisation de l’infinitif qui a pu amener à parler de fonctions nominales de l’infinitif alors que,
comme nous l’avons vu, c’est le syntagme qui a la fonction de nom alors que l’infinitif demeure bien un
verbe.
Nous n’avons d’ailleurs trouvé aucune occurrence du type (59) en faisant une recherche sur Google. Les
seules occurrences de « le venir » que nous avons pu trouver sont en emploi libre dans des titres :
(60) L’Aller et le venir (Google)
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Nous estimons cependant qu’il faut nuancer ici le propos concernant les infinitifs substantivés en emploi
libre. Une première analyse, qui mériterait d’être approfondie, indique que tous les verbes n’admettent
pas cet emploi. Une première hypothèse (Khodabocus, 2010 : 20) est que les verbes défectifs n’acceptent
pas, ou très difficilement, la conversion au statut de nom. Les verbes essentiellement impersonnels,
comme les verbes météorologiques (neiger, pleuvoir…) et les verbes qui doivent être suivis d’un
complément (s’avérer, falloir, s’ensuivre…) refusent cette conversion.
(61) *Le neiger, le pleuvoir
(62) *Le falloir, le s’avérer
Parmi la classe des verbes défectifs, nous pouvons aussi compter les verbes dont la conjugaison se limite
à quelques tiroirs verbaux ou des verbes dont il manque des formes à certains tiroirs (frire, faillir,
poindre…). Ces verbes ne semblent pas non plus admettre la conversion :
(63) *Le faillir, le poindre
Dans le second cas, l’auteur parle d’emplois lexicalisés. Ces infinitifs lexicalisés possèdent leur propre
entrée en tant que nom dans le dictionnaire. Seuls quelques verbes acceptent cette conversion complète au
statut de nom (sourire, goûter, déjeuner …). Dans cet emploi, l’infinitif lexicalisé adopte effectivement
tous les comportements du nom, notamment la variation en nombre. Il n’admet cependant que le genre
masculin et il peut prendre un sens distinct du sens du verbe. Il peut aussi être modifié par un adjectif.
(64) être / un (des) être(s
(65) *une être
(66) un être cher
Dans le TLFi nous trouvons d’ailleurs une seule entrée pour « venir » en tant que verbe intransitif alors
que pour « être » il y a deux entrées distinctes, « être » verbe et « être » substantif masculin. De plus, les
nominalisations comportent des nuances de sens par rapport au verbe dont ils sont issus. Ainsi, « être » en
tant que verbe signifie essentiellement « exister » alors que « être » substantif masculin signifie
notamment « l’existence en général ; celui, celle qui existe ; personne, individu » (TLFi). « Manger »
signifie « avaler (un aliment solide ou pâteux) après (l') avoir mâché » alors que « le manger » signifie
« nourriture ; repas » (TLFi). Nous constatons que d’un état ou d’une action, il y a transposition à une
entité concrète.
Nous rappellerons simplement ici que la substantivation de l’infinitif est attesté dès l’ancien français,
comme le montrent les travaux de Buridant (2005, 2008).
4 Conclusion
Le principal problème autour de l’infinitif est le fait de le considérer comme une forme nominale. Si
l’infinitif peut avoir des emplois de noms, c’est uniquement dans le cas bien précis d’infinitifs lexicalisés.
Cet emploi n’est pas connu de tous les infinitifs. En effet, comme nous l’avons montré, tous les infinitifs
n’acceptent pas la conversion totale au statut de nom. Seuls quelques infinitifs acceptent ce changement
de catégorie, d’où la nécessité de distinguer clairement les deux types de fonctionnement, l’un nominal (le
rire, le déjeuner …), l’autre verbal (Rire dans mon dos me gêne).
Nous avons montré que le traitement de l’infinitif par les grammaires a pu donner lieu à des incohérences
dans l’analyse et qu’il ne s’agit pas d’une forme double avec des propriétés à la fois verbales et
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nominales. Dans son fonctionnement, l’infinitif est bien un verbe, avec une organisation syntaxique de
ses constituants comparable aux verbes à temps fini. Il peut être le centre verbal d’une proposition
indépendante, d’une proposition principale ou d’une subordonnée. Nous avons aussi montré que ce n’est
pas l’infinitif qui a des fonctions nominales lorsqu’il se retrouve comme mot-tête d’un syntagme. C’est
tout le syntagme qui a la fonction nominale, mais l’infinitif conserve ses propriétés verbales comme le
ferait un verbe conjugué se retrouvant à la même position. Nous proposons un extrait de table de verbes
réalisé sur le modèle des tables de verbes de Gross (1975), repris de Khodabocus (2011), qui montre bien
que l’infinitif a un fonctionnement de verbe et qu’il a une organisation syntaxique comparable aux formes
conjuguées. Cette table traite des infinitifs injonctifs mais elle est intéressante dans la mesure où elle
montre notamment que dans cet emploi, l’infinitif est bien un verbe à part entière.
loc. adv
conj P
adv.
SN prép SN prép SN
N instrum ent
N instrum ent
N instrum ent
N com estible
N com estible
prép V inf Ω
conj Psubj
condition
N liquide
N liquide
N liquide
m anière
N -hum
N -hum
N -hum
m oyen
tem ps
N hum
N hum
N hum
N pc
N pc
but
lieu
prép
allumer + après + +
détailler + + +
espacer + en + +
de /
éviter pour + + +
avant
prendre + + de + +
redorer avec + + +
refermer + dès + +
tracer + + +
utiliser + + + +
utiliser + + + +
utiliser + pour + +
veiller à + +
veiller + + +
C’est pourquoi nous affirmons qu’en l’absence d’un déterminant attestant de sa conversion en nom,
l’infinitif est bien un verbe. Ses emplois en proposition indépendante, surtout dans les injonctions en sont
la meilleure preuve. Le cadre de l’injonction implique en effet forcément une situation d’énonciation
même s’il s’agit d’énonciation différée. Il y a donc bien un locuteur et un (des) destinataire(s) puisque
l’injonction s’adresse forcément à quelqu’un. La position des grammaires a pu pousser à se contenter de
dire que l’infinitif est une forme double. Mais ce serait choisir la facilité et adopter un point de vue qu’on
prendrait pour acquis. Notre étude montre cependant que l’infinitif présente bel et bien dans son
fonctionnement les propriétés d’un verbe. Il présente certes des spécificités qui lui sont propres, mais
c’est également le cas d’autres formes verbales, comme l’impératif, par exemple. Cette nature catégorielle
verbale doit lui être reconnue. Il mérite donc d’être traité comme tel et ne doit aucunement être laissé en
marge comme une catégorie flottante.
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1
Nous remercions les relecteurs anonymes pour leurs remarques qui nous ont permis d’améliorer sensiblement cet
article. Nous remercions aussi Dejan Stosic et Jan Goes pour leurs commentaires et la relecture de ce travail.
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Nous remercions le relecteur anonyme qui a fait remarquer que la grammaire générative reconnaît les lacunes de la
grammaire traditionnelle, et nous lui empruntons ici ces quelques mots.
3
Définition de l’injonction : « Le type de phrase injonctif ou impératif est associé à la gamme des actes directifs : le
locuteur veut agir sur l’interlocuteur pour obtenir de lui un certain comportement […]. Le locuteur pose son droit
d’influer sur la conduite de l’interlocuteur […]. Le locuteur d’une phrase injonctive s’adresse directement à un ou
plusieurs interlocuteurs ». (Riegel et al., 1994 : 407)
4
Nous rappelons que l’infinitif injonctif existait comme forme orale dans le discours direct en ancien français alors
qu’en moyen français nous retrouvons la forme écrite que nous connaissons en français contemporain. Nous
renvoyons à Oppermann (1999) pour une étude de l’infinitif injonctif en français médiéval.
5
Un relecteur a fait remarquer que dans les exemples (34) et (35) la forme simple de l’infinitif est employée alors que
c’est la forme composée, donc l’infinitif passé, dans l’exemple (36). Cependant, dans la mesure où la forme
composée peut aussi exprimer la postériorité, nous ne pensons pas que la notion de « passé » soit ici pertinente.
6
C’est nous qui soulignons.
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