Analyse de « Nosedive » – Episode 1 de la Saison 3 de Black Mirror
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I – Une hypocrisie sociale
Consigne – A partir de la position défendue par Alceste dans le Misanthrope de Molière, proposez par écrit une
première interprétation de « Nosedive ».
PHILINTE Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous ? Vous chargez la fureur de vos embrassements ;
ALCESTE Laissez-moi, je vous prie. Et quand je vous demande après, quel est cet homme,
PHILINTE Mais, encore, dites-moi, quelle bizarrerie... A peine pouvez-vous dire comme il se nomme,
ALCESTE Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher. Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant,
PHILINTE Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher. Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent.
ALCESTE Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre. Morbleu, c’est une chose indigne, lâche, infâme,
PHILINTE Dans vos brusques chagrins, je ne puis vous comprendre ; De s’abaisser ainsi, jusqu’à trahir son âme ;
Et quoique amis, enfin, je suis tous des premiers... Et si, par un malheur, j’en avais fait autant,
ALCESTE Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers. Je m’irais, de regret, pendre tout à l’instant.
J’ai fait jusques ici, profession de l’être ; PHILINTE Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable ;
Mais après ce qu’en vous, je viens de voir paraître, Et je vous supplierai d’avoir pour agréable,
Je vous déclare net, que je ne le suis plus, Que je me fasse un peu, grâce sur votre arrêt,
Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus. Et ne me pende pas, pour cela, s’il vous plaît.
PHILINTE Je suis, donc, bien coupable, Alceste, à votre compte ? ALCESTE Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !
ALCESTE Allez, vous devriez mourir de pure honte, PHILINTE Mais, sérieusement, que voulez-vous qu’on fasse ?
Une telle action ne saurait s’excuser, ALCESTE Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur,
Et tout homme d’honneur s’en doit scandaliser. On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
Je vous vois accabler un homme de caresses, PHILINTE Lorsqu’un homme vous vient embrasser avec joie,
Et témoigner, pour lui, les dernières tendresses ; Il faut bien le payer de la même monnaie,
De protestations, d’offres, et de serments, Répondre, comme on peut, à ses empressements,
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Et rendre offre pour offre, et serments pour serments. Ne se masquent jamais, sous de vains compliments.
ALCESTE Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode PHILINTE Il est bien des endroits, où la pleine franchise
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ; Deviendrait ridicule, et serait peu permise ;
Et je ne hais rien tant, que les contorsions Et, parfois, n’en déplaise à votre austère honneur,
De tous ces grands faiseurs de protestations, Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles, Serait-il à propos, et de la bienséance,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles, De dire à mille gens tout ce que d’eux, on pense ?
Qui de civilités, avec tous, font combat, Et quand on a quelqu’un qu’on hait, ou qui déplaît,
Et traitent du même air, l’honnête homme, et le fat. Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse, ALCESTE Oui
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, PHILINTE Quoi ! Vous iriez dire à la vieille Émilie,
Et vous fasse de vous, un éloge éclatant, Qu’à son âge, il sied mal de faire la jolie ?
Lorsque au premier faquin, il court en faire autant ? Et que le blanc qu’elle a, scandalise chacun ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située, ALCESTE Sans doute.
Qui veuille d’une estime, ainsi, prostituée ; |…]
Et la plus glorieuse a des régals peu chers, PHILINTE Vous vous moquez.
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers : ALCESTE Je ne me moque point,
Sur quelque préférence, une estime se fonde, Et je vais n’épargner personne sur ce point.
Et c’est n’estimer rien, qu’estimer tout le monde. Mes yeux sont trop blessés ; et la cour, et la ville,
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile ;
Morbleu, vous n’êtes pas pour être de mes gens ; J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance, Quand je vois vivre entre eux, les hommes comme ils font ;
Qui ne fait de mérite aucune différence : Je ne trouve, partout, que lâche flatterie,
Je veux qu’on me distingue, et pour le trancher net, Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait. Je n’y puis plus tenir, j’enrage, et mon dessein
PHILINTE Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende Est de rompre en visière à tout le genre humain.
Quelques dehors civils, que l’usage demande. PHILINTE Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage,
ALCESTE Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié, […]
Ce commerce honteux de semblants d’amitié : Non, tout de bon, quittez toutes ces incartades,
Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre, Le monde, par vos soins, ne se changera pas
Le fond de notre cœur, dans nos discours, se montre ;
Molière, Le Misanthrope, Acte I, Scène 1
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Reprise – Alceste s’insurge de vivre au sein d’une société hypocrite jusqu’aux formes de politesse. Contre les
évidences de Philinte – « Mais quand on est du monde, il faut bien que l’on rende ; Quelques dehors civils, que l’usage
demande » ou encore « Lorsqu’un homme vous
vient embrasser avec joie ; Il faut bien le payer de
la même monnaie ; Répondre, comme on peut, à
ses empressements ; Et rendre offre pour offre, et
serments pour serments » – Alceste fait de ces
formes sociales qui relèvent d’une civilité polie le
comble même de l’hypocrisie. En effet, le
mensonge existe, mais mentir en utilisant ce qui
se donne pour moralement bon comme la
politesse est le comble de l’immoralité. Loin
d’obéir à une logique d’authenticité, la parole polie n’obéit qu’à une fin sociale qui est de ne jamais déplaire, i.e. se prostitue.
« Il n’est point d’âme un peu bien située ; Qui veuille d’une estime, ainsi, prostituée ».
« Nosedive » figure une société où les relations sociales sont façonnées par une politesse qui est du même ordre que la
politesse décriée par Alceste et ce jusqu’aux couleurs pastels édulcorées qui culminent dans une dominante de rose bonbon et
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qui constituent quasiment tout l’épisode. Il s’agit de montrer que la réalité est l’objet d’un filtre en l’occurrence le filtre d’un
édulcorant qu’est l’hypocrisie jusqu’aux formes les plus simples de politesse.
Transition – Mais les hommes sont rarement hypocrites juste pour le plaisir de l’être. Il y a toujours une motivation,
qui les pousse à entretenir des relations fausses. Pourquoi parler pour feindre et mentir ? Quelle en est la finalité ?
II – Une reconnaissance sociale pathologique
« Nosedive » suppose une anthropologie du manque – à savoir que fondamentalement les hommes manquent de
reconnaissance. Il s’agit d’une exagération assumée de notre société où les hommes sont en recherche constante de
reconnaissance à travers les
réseaux sociaux. Il existe une triple
forme de reconnaissance – une
reconnaissance affective par
l’amour, une reconnaissance
juridique par le respect des droits et
une reconnaissance sociale,
lesquelles respectivement fondent
d’un point de vue morale la
confiance en soi, le respect de soi-
même et enfin l’estime de soi. Ces
conséquences morales pour
l’individu sont niées dès lors qu’il
y a négation de reconnaissance.
Ainsi, par exemple, le personnage principal, Lacie Pound, est en manque de reconnaissance affective par rapport à sa meilleure
amie.
Mais en vérité « Nosedive » aborde plus que les formes de non-reconnaissance, les formes pathologiques de reconnaissance
sociale. En effet, dans « Nosedive », la reconnaissance sociale se structure autour de la réputation – et des notes qui font cette
réputation. Ce qui pourrait apparaître comme une forme de politesse conditionnant la reconnaissance des autres – ne pas crier,
ne pas dire des choses méchantes, etc. – relève en fait d’une aseptisation de la vie sociale. La société est façonnée par
l’hypocrisie, i.e. que les individus, les différents « Moi », sont prêts à tout pour obtenir la reconnaissance de leur propre valeur,
en l’occurrence de leur propre supériorité, qui ne s’exprime qu’à travers la réputation.
Une première forme pathologique de reconnaissance sociale consiste en une lutte où chacun essaie de devenir
supérieur aux autres – il s’agit d’être comme un dieu, d’être comme un modèle digne d’admiration. D’ailleurs dans la scène du
mariage tous ceux qui sont bien notés apparaissent comme beaux et angéliques. La seconde forme pathologique consiste à être
prêt à tout pour être reconnu, i.e. même à se trahir soi-même du fait de la dynamique mimétique du désir. Le paraître importe
plus que l’être – voire même l’être se réduit
au paraître. La même idée se retrouve
d’ailleurs dans la rencontre du groupe de fans
de la série « Sea of Tranquillity » qui
s’identifient à différents héros de la série
comme de vrais avatars.
L’exigence mimétique d’être selon
l’autre, causée par la passion de la
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reconnaissance, produit donc sur le plan subjectif une fausse identité – en plus d’entrainer une forme de nivellement puisqu’ils
désirent tous la même chose. Dans « Nosedive », les personnages de hautes réputations semblent tous se ressembler –
s’habillent pareil, font du yoga, cuisinent des choses saines, postent les photos de ce qu’ils mangent, parlent de la même façon,
mettent en scène en photo leur bonheur et leurs amours, etc. Naît un conformisme, où tout moi original, un peu sincère et
authentique, disparaît au profit du paraître. Comme l’écrit Pierre Nicole, dans « De la connaissance de soi-même » in Essais de
morale, l’homme « se regarde continuellement, et il ne se voit jamais véritablement, parce qu’il ne voit au lieu de lui-même
que le vain fantôme qu’il s’en est formé ». Pascal dans les Pensées, Lafuma § 978, évoque la même idée,
« Ainsi, la vie humaine n’est qu’une illusion
perpétuelle ; on ne fait que s’entre-
tromper et s’entre-flatter. Personne ne
parle de nous en notre présence comme il
en parle en notre absence. L’union qui est
entre les hommes n’est fondée que sur
cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés
subsisteraient, si chacun savait ce que son
ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il
en parle alors sincèrement et sans passion.
L’homme n’est donc que déguisement,
que mensonge et hypocrisie, et en soi-
même et à l’égard des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres […] ».
Il s’agit bel et bien de poser la question du miroir en lien avec le titre de la série Black mirror et de voir qu’en
l’occurrence le miroir social est un miroir aliénation. Merleau-Ponty 1 décrit ce phénomène d’aliénation sociale qui se noue dès
l’enfance dès lors que l’enfant saisit qu’il est un spectacle pour autrui.
« Reconnaître son visage dans le miroir, c’est pour [l’enfant] apprendre qu’il peut y avoir un spectacle de lui-même.
Jusque-là il ne s’est jamais vu, ou il ne s’est qu’entrevu du coin de l’œil en regardant les parties de son corps qu’il peut voir.
Par l’image dans le miroir il devient spectateur de lui-même. Par l’acquisition de l’image spéculaire l’enfant s’aperçoit qu’il
est visible et pour soi et pour autrui. […] L’image propre en même temps qu’elle rend possible la connaissance de soi, rend
possible une sorte d’aliénation ; je ne suis plus ce que je me sentais être immédiatement, je suis cette image de moi que
m’offre le miroir. […] Du coup je quitte la réalité de mon moi vécu pour me référer constamment à ce moi idéal, fictif ou
imaginaire, dont l’image spéculaire est la première ébauche. En ce sens je suis arraché à moi-même, et l’image du miroir me
prépare à une autre aliénation encore plus grave, qui sera l’aliénation par autrui. Car de moi-même justement les autres
n’ont que cette image extérieure analogue à celle qu’on voit dans le miroir, et par conséquent autrui m’arrachera à l’intimité
immédiate bien plus sûrement que le miroir ».
Remarque – Au-delà de la fiction, un « Nosedive » réel avec l’exemple du « crédit social » en
Chine mélange de technique, d’algorithme et d’une philosophie confucéenne et légiste – A lire
la note du chercheur Emmanuel Dubois de Prisque, « Le système de crédit social – Comment la Chine évalue,
récompense et punit sa population » [Link]
%e2%80%a2-comment-la-chine-evalue-recompense-et-punit-sa-population/#_ftn26
1
Merleau-Ponty, Les relations à autrui chez l’enfant, Cours de la Sorbonne, CDU, p. 55-57
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Transition – S’il semble nécessaire de questionner ce système de reconnaissance sociale pathologique qui culmine
dans l’hypocrisie et le conformisme, la fin de « Nosedive » amène à se questionner aussi sur ce que serait une société « sans
filtre », « sans forme ». Lorsque Lacie Pound peut enfin, a priori, être libre – plus de prothèse oculaire, plus de sourire forcé,
plus de norme vestimentaire, plus de langue de bois, etc. –, l’héroïne se lâche. La fin de l’épisode se clôture en effet sur un
échange de « Fuck you ». Autrement dit, la fin de l’hypocrisie semble signer en même temps la fin de toute retenue et la fin de
toute forme de politesse. La question est alors de savoir si effectivement, comme le laissait aussi entendre Alceste, il faut
assimiler politesse et hypocrisie. Est-ce qu’une société ainsi libérée serait nécessairement meilleure ?
III – « No more fake » but « Fuck you » ? – Qu’est-ce que la politesse ?
Consigne – Proposez par écrit une interprétation de la fin de « Nosedive » dans la prison – à partir de 37
minutes 30 – en lien avec ces textes d’Alain.
Une femme qui a du monde et qui interrompt sa colère pour recevoir une visite imprévue, cela ne me fait point dire
« Quelle hypocrisie ! » mais « Quel remède parfait contre la colère ! ».
Alain, Propos sur le bonheur, « La paix du ménage », XXXV, 14 octobre 1913
C’est ainsi que je concevrais la politesse ; ce n’est qu’une gymnastique contre les passions. Etre poli c’est dire ou
signifier, par tous ses gestes et par toutes ses paroles « Ne nous irritons pas ; ne gâtons pas ce moment de notre vie ». Est-ce
donc bonté évangélique ? Non. Je ne pousserais point jusque-là ; il arrive que la bonté est indiscrète et humilie. La vraie
politesse est plutôt dans une joie contagieuse, qui adoucit tous les frottements. Et cette politesse n’est guère enseignée.
Dans ce que l’on appelle la société polie, j’ai vu bien des dos courbés, mais je n’ai jamais vu un homme poli.
Alain, Propos sur le bonheur, « Faire plaisir », LXXXIV, 8 mars 1911
Il y a une politesse de courtisan, qui n’est pas belle. Mais aussi ce n’est point de la politesse. Et il me semble que tout
ce qui est voulu est hors de la politesse. Par exemple un homme réellement poli pourra traiter durement et jusqu’à la
violence un homme méprisable ou méchant ; ce n’est point de l’impolitesse. La bienveillance délibérée n’est pas non plus de
la politesse ; la flatterie calculée n’est pas de la politesse.
Alain, Propos sur le bonheur, « Savoir-vivre », LXXXIII, 21 mars 1911
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Reprise – A ce moment de l’épisode, la prison, les tons pastels disparaissent au profit d’une lumière plus réaliste
jusqu’aux imperfections de l’air qu’il est possible de voir enfin. Mais d’emblée se noue un paradoxe car la prison, lieu de
privation de liberté, se révèle pourtant pour Lacie Pound un lieu de liberté – il est possible d’être soi-même. Enfin les rires, les
pleurs, les sourires et les paroles sont véraces. Se joue là une forme de dénuement de l’œil jusqu’à l’habit, du corps jusqu’à
l’esprit, où il s’agit enfin pour Lacie Pound de se mettre à nu – mise à nu qui certes a commencé lors du mariage « She fucked
Greg ! » mais sous influence de l’alcool.
Plus de politesses vaines, plus de postures vaines, plus de paroles vaines. Il semble qu’enfin les aspirations d’Alceste
pourraient se voir là réaliser. D’ailleurs l’épisode se finit par une mise à mort de la politesse même et donc de l’hypocrisie car
enfin les personnages échangent librement sans aucun filtre.
Seulement, s’ils peuvent enfin dire ce qu’ils pensent, ils finissent très vite par s’insulter. Par conséquent, il y aurait là
comme une forme d’excès inversé – passage du filtre excessif de l’hypocrisie à l’absence excessive de tout filtre. Double excès
– le « fake » laisse la place au « fuck you ». Est-il possible de faire société ainsi ?
A la lecture d’Alain, il est nécessaire de nuancer les choses en s’attachant à bien définir ce qu’est la politesse. Il existe
une forme de politesse courtisane qui n’a rien à voir avec la vraie politesse. Il ne faudrait pas ainsi assimiler aussi rapidement
politesse et hypocrisie car en société la politesse non courtisane est essentielle – il s’agit d’une « gymnastique contre les
passions ». Autrement dit, Alain souligne que même si bien souvent la politesse peut relever de la flatterie – « Dans ce que l’on
appelle la société polie, j’ai vu bien des dos courbés, mais je n’ai jamais vu un homme poli » –, la vraie politesse est essentielle
en société car la politesse est un moyen d’adoucir les rapports entre les hommes qui ont naturellement tendance sinon à se
laisser aller à leurs passions, à leurs émotions – ces rapports qu’Alain nomme « frottements ».
Il n’est donc en rien sûr que la prison soit véritablement un lieu de liberté pour Lace Pound qui retombe en effet dans
un autre excès – l’excès passionnel qui se substitue à l’excès impersonnel de l’hypocrisie sociale.
Transition – S’il faut donc se méfier d’une forme de politesse courtisane qui relève de l’hypocrisie et qui s’inscrit
dans une forme de reconnaissance sociale pathologique, il faut aussi se méfier d’un excès inverse – une absence totale de
politesse en société. Autrement dit, les formes sont importantes. Justement à ce propos, « Nosedive » amène encore un dernier
questionnement. L’épisode se construit autour d’un présupposé qui laisse croire que derrière le paraître, derrière ces formes
superficielles du paraître, il y aurait un être véritable. L’interprétation première et un peu simpliste de « Nosedive » est en effet
de penser qu’il s’agit de dénoncer la dystopie d’un règne technicisé de l’hypocrisie qui empêche les hommes d’être
véritablement ce qu’ils sont. Autrement dit, la critique du paraître ne semble avoir de sens que parce que derrière le paraître se
dessine un être véritable – un moi véritable plus profond. Mais qu’est-ce que ce moi véritable ?
IV – L’importance de l’œil ou l’illusion romantique d’une sortie du paraître
Qu’est-ce que le moi ? – Un homme qui se met
à la fenêtre pour voir les passants, si je passe
par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me
voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en
particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à
cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non ; car la
petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la
personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on
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m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non ; car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-
même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces
qualités qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une
personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais
personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des
offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées.
Pascal, Pensées, Lafuma § 688
Pascal part du sens le plus habituel qu’ont les hommes de connaitre, à savoir la vue. Un sujet connait souvent un objet
en ce qu’il est visible. D’où l’exemple d’un homme à la fenêtre qui symbolise l’œil percevant quelque chose de visible.
« Nosedive » se construit précisément autour de l’œil – la reconnaissance sociale pathologique se constitue essentiellement par
la visibilité qui fonde la réputation des uns et des autres.
Mais si tout homme est certes visible, est-ce que le simple fait d’être vu par quelqu’un peut constituer une
connaissance réelle de ce que je suis ? Les hommes croisent plusieurs dizaines de personnes par jour sans jamais en vérité les
connaitre. Quelqu’un qui me voit ne me voit pas moi singulièrement dans la profondeur de mon être. D’où l’idée que les
regards qui constituent la société décrite dans « Nosedive » sont purement superficiels. La visibilité ne saurait constituer une
connaissance suffisante du « moi ».
Quelle est alors l’expérience par
excellence d’un regard qui ne soit plus
superficiel ? Sinon, l’expérience de l’amour.
En effet, un amour sincère, véritable,
consiste à aimer l’autre pour ce qu’il est
véritablement. Il s’agit là de la définition de
l’amour romantique.
Seulement, m’aimer pour mes
qualités physiques, ma beauté, est-ce
m’aimer moi ? Est-ce que le « moi » peut se
restreindre à un aspect physique ? Autrement dit, suis-je réductible à la somme de mes qualités physiques et visibles, i.e. à mon
apparence ? Il s’agit là d’un amour qui apparait superficiel. Donc quiconque m’aime pour ma beauté, n’aime pas ma personne,
ne m’aime pas véritablement moi. La beauté n’est qu’un accident et non une essence. Je peux devenir laid et pourtant demeurer
moi-même et être toujours digne d’amour dès lors que la personne qui m’aime, m’aime véritablement. Ne dit-on point
d’ailleurs qu’il faut aimer une personne non pour sa beauté extérieure mais pour sa beauté intérieure ?
En effet, plutôt que les qualités physiques, il faut aimer les qualités d’âme, les qualités morales. Il s’agirait alors d’un
amour profond et non superficiel – voilà d’ailleurs l’idée même d’une vraie reconnaissance, en l’occurrence affective,
contrairement aux formes pathologiques de reconnaissance qui façonnent la société de « Nosedive ». Derrière le paraître, il y
aurait la solution de l’amour véritable. Aimer quelqu’un, c’est aimer une personnalité originale, singulière, unique, et non un
physique. Or, qu’est-ce qui constitue une personnalité ? Les qualités morales et intellectuelles – l’humour, la gentillesse, la
finesse, la sensibilité, le sens de la justice, la générosité, l’ironie, etc.
Seulement, il apparait que ces qualités d’âme, comme les qualités physiques, peuvent changer. Toute qualité d’âme
est aussi un accident et non une essence. Une question essentielle se pose alors – si la personne que j’aime de gentille devient
méchante, de sensée devient folle, de marrante devienne ennuyeuse, etc., l’aimerais-je toujours ? Bien sûr que non. Par
conséquent, même un amour portant sur la beauté intérieure est encore finalement un amour superficiel.
Mais où est alors ce « moi » tant aimé qui constitue le véritable amour ? S’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme,
existe-t-il un moi impérissable et éternel ? La dernière hypothèse que fait Pascal consiste alors à supposer que ce moi est une
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« substance » abstraite, i.e. quelque chose qui existe indépendamment de toutes les qualités physiques ou morales et qui en est
simplement le support. Mais peut-on aimer quelqu’un abstraitement, i.e. indépendamment de ses qualités ?
En vérité, aimer quelqu’un abstraitement est impossible et surtout injuste. La raison en est qu’il faudrait aimer tout le
monde, i.e. que l’amour n’aurait plus aucun sens. D’où une impossibilité de l’amour – et même de la haine qui n’en est que la
face inversée. Aimer tout le monde ou haïr tout le monde, revient à n’aimer personne ou à ne haïr personne. Amour et haine
perdent tout sens. L’amour en question est en plus injuste car il s’agirait même d’aimer la pire crapule qui soit puisqu’il s’agit
d’aimer tout le monde.
Ainsi, si le moi véritable est ce qui fait que je suis une personne différente, singulière, des autres, le corps et l’âme
abstraitement parlant n’ont rien de singuliers. Que faut-il alors en conclure ? Sinon qu’on n’aime jamais personne pour ce qu’il
est – on n’aime jamais un moi véritable. « Personne », d’ailleurs, vient de persona qui signifie « masque ». Nous n’aimons
donc jamais personne au sens où nous aimons uniquement des personnages.
Il ne s’agit en rien de dire qu’il n’y a pas d’amour et que personne n’aime qui que ce soit. L’amour existe mais
l’amour ne porte que sur les apparences – physiques et morales. D’où la dernière phrase, « Qu’on ne se moque donc plus de
ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées ». Il s’agit
d’affirmer que l’amour romantique est une illusion et qu’il n’existe en vérité entre les hommes qu’une forme d’amour galant,
i.e. fondé sur la forme et l’apparence. L’amour est une relation qui unit accidentellement les êtres – et qui les sépare d’ailleurs
pour les mêmes raisons accidentelles.
Par conséquent, le moi profond, véritable, n’est nulle part – il y a une utopicité du moi. L’homme est donc dans
l’ignorance de ce qu’est un moi véritable. Le moi véritable est inconnaissable. L’idée d’un être derrière le paraître qu’il serait
possible de connaître ou d’aimer est donc un mythe.
Contrairement à une première interprétation de « Nosedive » qui laisserait croire qu’il faudrait préférer l’être au
paraître et donc préférer un rapport authentique et profond avec les autres à partir de ce qu’ils sont véritablement, une
interprétation plus complexe se dessine. Un homme n’est rien d’autre que la somme, plus ou moins complexe, de ses
apparences, de ses accidents. Le monde n’est alors qu’un grand théâtre. Il faut en vérité reconnaître l’importance de
l’apparence.
Alors certes, « Nosedive » décrit une société hypocrite et superficielle, mais non pas parce qu’il serait possible de
sortir des apparences, mais parce que la dite société est façonnée uniquement par une seule apparence – « être bien noté ». Il
faut donc comprendre qu’il y a une possible profondeur des apparences à la condition d’en saisir la multiplicité. Chaque moi,
chaque individu, est singulier en ce qu’il est façonné par un réseau d’apparences qui le complexifie et donc le singularise.