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Constitutionnalisme en Afrique noire

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Le droit constitutionnel en dehors du droit

constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en


Afrique noire
Michard Beriot EKELLE NGONDI

To cite this version:


Michard Beriot EKELLE NGONDI. Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflex-
ion sur le constitutionnalisme en Afrique noire. Revue africaine de droit public, 2018, VII (XIV),
pp.229-250. �hal-04655064�

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N°14

REVUE AFRICAINE DE DROIT PUBLIC

Supplément
2018
2 ème Sem.
EDLK
Les Editions Le Kilimandjaro
REVUE AFRICAINE DE DROIT PUBLIC
Directeur : Pr Magloire ONDOA
Comité scientifique
• Joseph OWONA • Léopold DONFACK SOCKENG +
Agrégé de droit public Agrégé de droit public et de science politique
Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun) Professeur à l’Université de Douala (Cameroun)
• Magloire ONDOA • Bernard Raymond GUIMDO DONGMO
Agrégé de droit public et de science politique, Agrégé de droit public et de science politique
Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun) Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
• Martin BLEOU • Jean Louis ATANGANA AMOUGOU
Agrégé de droit public et de science politique Agrégé de droit public et de science politique
Professeur à l’Université d’Abidjan Cocody (Côte d’Ivoire) Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
• Théodore HOLO • Jean-Claude TCHEUWA
Agrégé de droit public et de science politique Agrégé de droit public et de science politique
Professeur à l’Université de Cotonou (Bénin) Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
• Jean Du Bois de GAUDUSSON • Gérard PEKASSA NDAM
Agrégé de droit public et de science politique Agrégé de droit public
Professeur à l’Université de Bordeaux IV- Montesquieu Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
(France) • Célestin KEUTCHA TCHAPNGA+
• Fabrice MELLERAY Professeur à l’Université de Dschang (Cameroun)
Agrégé de droit public et de science politique • Patrick ABANE ENGOLO
Professeur à l’Université Montesquieu - Bordeaux IV (France) Agrégé de droit public
• Alain ONDOUA Professeur à l’Université à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
Agrégé de droit public et de science politique • Joseph Marie BIPOUN WOUM
Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun) Professeur à l’Université à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
• Ferdinand MELIN SOUCRAMANIEN • Issa ABIABAG
Agrégé de droit public et de science politique Professeur à l’Université à l’Université de Douala (Cameroun)
Professeur à l’Université Montesquieu - Bordeaux IV (France) • Alain Didier OLINGA
• Jean Emmanuel PONDI Professeur à l’Université à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun) • Jean de Noёl ATEMENGUE
• Maurice KAMTO Maître de Conférences à l’Université de Ngaoundéré (Cameroun)
Agrégé de droit public • Robert MBALLA OWONA
Professeur à l’Université à l’Université de Yaoundé II (Cameroun) Agrégé de droit public
• Etienne Charles LEKENE DONFACK Maître de Conférences à l’Université de Douala (Cameroun)
Agrégé de droit public et de science politique
Professeur à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)

Comité de rédaction
• Lionel Pierre GUESSELE ISSEME • AKONO ONGBA SEDENA
Agrégé de droit public Docteur Ph/D en droit public
Maître de Conférences à l’Université de Yaoundé II (Cameroun) Chargé de cours à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
• Stève BILOUNGA Maître-Assistant CAMES
Docteur Ph/D en droit public • Patrick Henri ASSIENE NGON
Maître de Conférences à l’Université de Ngaoundéré (Cameroun) Docteur Ph/D en droit public
• Aimé DOUNIAN Chargé de cours à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
Docteur Ph/D en droit public Maître-Assistant CAMES
Chargé de cours à l’Université de Ngaoundéré (Cameroun) • Aimé Christel MBALLA ELOUNDOU
Maître-Assistant CAMES Doctorant en droit public
• Henri Martin Martial NTAH A MATSAH Assistant à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
Docteur Ph/D en droit public • Brice Christian ALOGO NDI
Chargé de cours à l’Université de Yaoundé II (Cameroun) Doctorant en droit public
Maître-Assistant CAMES Assistant à l’Université de Yaoundé II (Cameroun)
R AD P
R A
evue fricaine de D P
roit ublic

RADP, Vol VII, N° 14, supplément 2018

© Les Éditions Le Kilimandjaro


REVUE AFRICAINE DE DROIT PUBLIC

POLITIQUE REDACTIONNELLE

La Revue africaine de droit public (R.A.D.P.) est une Revue juridique, qui
vise la promotion et la théorisation des droits publics africains en général,
et du droit public camerounais en particulier. Dans cette optique, elle opte
pour la valorisation des notes de jurisprudence et de la doctrine juridique. Ainsi,
elle reçoit toute contribution, ayant pour champ matériel de recherche
l’une des disciplines du droit public interne et international. Il importe peu
que ce domaine soit classique, d’ordre général ou qu’il soit spécialisé. L’ob-
jectif recherché est de démontrer, que le droit public des États africains et
celui du Cameroun présentent une originalité ; celle-ci les rend autonomes
par rapport au droit français, dont on disait à tort, qu’ils étaient une copie
conforme. L’approche méthodologique privilégie le positivisme juridique,
dans une démarche purement interne ou de droit comparé.
Sommaire

DOCTRINE JURIDIQUE
L’impôt et le temps dans les Etats d’Afrique noire francophone : 7
les cas du Benin et du Cameroun
François ABENG MESSI

Le « rabat d’arrêt » devant les juridictions administratives des Etats d’Afrique noire 33
francophone
Jean-Jacques Christian MEMONO
Les procédures législatives de fabrication des lois au Cameroun 51
Yves ESSO ATEBA
Existe-t-il un financement public des cultes au Cameroun ? 77
Walter Fredly MBEBI ENONE
La protection de l’engagement de l’Etat dans la conclusion des contrats
d’investissement : réflexion sur un rééquilibrage des rapports de force 95
dans le contentieux international de l’investissement
Estelle Carine GASSI MATAGO

Le réajustement des mécanismes de restructuration des entreprises


115
en difficulté dans l’espace OHADA
Fridolin ANABA

Le licenciement pour motif économique dans la fonction publique


137
des Etats d’Afrique noire francophone
Irène Cécile NYAMA ALANG
Le pouvoir législatif au Cameroun avant la constitution du 04 mars 1960 163
Hervé EBEDE
La souveraineté fiscale de l’Etat : une rémanence 189
Anicet EYANGA MEWOLO
La protection des droits humains des prisonniers au Cameroun 209
Francis EDO'O ASSENE
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur
229
le constitutionnalisme en Afrique noire
Michard Beriot EKELLE NGONDI

3
La coordination de ce numéro de la Revue Africaine de Droit
Public a été assurée par Magloire Ondoa, Agrégé de Droit public
et de Science politique, Professeur à l’Université de Yaoundé II -
Soa (Cameroun)

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de


traduction pour tous procédés réservés pour tous
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Édition, administration, abonnements


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B.P.: 5455 Yaoundé - Cameroun
Tél : 00237 222 72 86 49
Courriel : lekilimrevue@[Link]
ISSN : 2304 - 4055
Dépôt légal : Février 2019
DOCTRINE JURIDIQUE
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel :
réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire
Par
Michard Beriot EKELLE NGONDI
Doctorant en droit public à l’Université de Yaoundé II
Chercheur au Centre d’Études et de Recherches Constitutionnelle,
Administrative et Financière(CERCAF)

Résumé
En Afrique noire, la Constitution semble être en dehors de la Constitution. En effet,
dans sa mission fondamentale d’organisation et de dévolution du pouvoir politique, la
norme fondamentale achoppe sur les problématiques sociétales telles que les crises politiques
qui l’ont dévoyée, conduisant ainsi à l’émergence d’un constitutionnalisme alternatif, d’une
para-constitutionnalité. Qui plus est, combiné à l’évanescence du constitutionnalisme clas-
sique, l’on est désormais en présence d’un constitutionnalisme bidimensionnel, d’un droit
constitutionnel en dehors du droit constitutionnel. Ainsi, ce constitutionnalisme africain
« mal parti » se doit de redorer son blason à l’effet d’apporter des solutions efficaces aux
crises politiques, car tout compte fait, la constitution est une norme sociétale, et donc, des-
tinée à la résolution des problèmes sociétaux lorsqu’ils se posent.

Mots-clés
Constitution, Droit constitutionnel, nouveau constitutionnalisme africain, accord politique,
para-constitutionnalité, pouvoir constituant, pouvoirs constitués, pratique constitutionnelle,
Etat en crise, convention de constitution.

Abstract
In black Africa, the Constitution seems to be outside the Constitution. Indeed, in its
fundamental mission of organization and devolution of political power, the fundamental
norm stumbles on the societal problems such as the political crises which misled it, leading
to the emergence of an alternative constitutionalism, of a para-constitutionality. What
is more, combined with the evanescence of classical constitutionalism, we are now faced
with a two-dimensional constitutionalism, a constitutional right outside constitutional
law. Thus, this African constitutionalism "bad party" must improve its coat of arms to
provide effective solutions to political crises, because all in all, the constitution is a societal
norm, and therefore, for the resolution of problems societal issues when they arise.
Keywords
Constitution, Constitutional law, new African constitutionalism, political agreement,
para-constitutionality, constituent power, constituted powers, constitutional practice, state
in crisis, constitution convention.

230
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

Introduction ériger le droit constitutionnel en une dis-


cipline scientifique authentique.
Le droit constitutionnel n’est plus Mais au-delà de cette dimension scien-
maître dans sa propre maison! Sa majesté tifique, le droit constitutionnel, droit de
est bousculée, contestée par un nouveau la constitution3 et dont l’objet est le pou-
concurrent à l’ambition manifestement voir politique, regorge incontestablement
démesurée qui veut prendre sa place et une dimension sociétale par laquelle il en-
être désormais « le calife à la place du calife »1. cadre les comportements des acteurs po-
Cette affirmation aux allures de pré- litiques et assure un minimum de dignité
somption, de tabou, relève sans doute et de respectabilité aux régimes qui se
des sujets que l’on hésite à analyser par sont pourvus d’un texte constitutionnel.
crainte de déchainer les passions. Elle Par-là, on ne peut donc logiquement
n’est pas sans susciter l’étonnement tant penser le droit constitutionnel - ensemble
elle emporte un son de cloche dissonant des règles qui déterminent la dévolution et les
du juridiquement correct ou de la bien- conditions d’exercice du pouvoir politique4- que
pensance juridique. Mais acceptant que le par l’intermédiaire du concept de consti-
pragmatisme l’emporte sur le dogma- tutionnalité. La constitution est le canal
tisme, elle requiert dans ce cas une atten- par lequel le pouvoir passe de son
tion significative de la part de tout esprit titulaire (le peuple) à ses agents
juridique. d’exercice: les gouvernants. Elle est non
Historiquement, c’est dans le droit seulement un mode planétaire de régula-
français post-révolutionnaire(1789) et tion du pouvoir, mais également le lieu
notamment au travers du décret des 14- par excellence de codification des règles
26 septembre et 12 octobre 1791 qu’il juridiques et d’organisation de l’exercice
faut chercher les prémices d’un droit du pouvoir politique, comportant une
constitutionnel2. L’article 2 dudit décret fonction centralisatrice et structurante de
prévoyait en effet qu’ « à compter du mois l’ordre juridique. Depuis la fin du XXe
d’octobre prochain toutes les facultés de droit siècle et la naissance de la doctrine du
seront tenues de charger un de leurs membres, constitutionnalisme, elle s’apparente
professeur dans les universités, d’enseigner aux aussi, à la meilleure garantie contre l’arbi-
jeunes étudiants la constitution française ». Tou- traire du pouvoir politique. On retiendra
tefois, c’est la création d’une chaire de en revanche qu’en Afrique noire, les
droit constitutionnel à la faculté de droit mouvements constitutionnels, fruits des
de Paris par Guizot en 1834, qui viendra convulsions politiques, ont pour but
définitivement entériner ce décret et
1
Expression rendue célèbre dans la bande dessi- n°1, janvier 1981, pp 34-52.
née à succès IZNOGOUD parue en 1978, écrite 3
LUCHAIRE(F), « Droit constitutionnel, droit
par RENE GOSCINNY. Elle signifie : Prendre de la constitution et constitution du droit »,
la place d’une personne plus importante dans la RFDC, n°1, 1990.
hiérarchie, par des manœuvres habiles. 4
GUINCHARD(S.) et DEBARD (Th.), Lexique
2
FAURE (Y-A), « les constitutions et l’exercice des termes juridiques, 25e édition, 2017-2018, Dalloz,
du pouvoir en Afrique noire: pour une lecture p.555.
différente des textes », in politique africaine, Vol 1,

231
Michard Beriot EKELLE NGONDI

principal de renforcer et de fortifier le constitution en place. Toutefois, au risque


pouvoir5. La constitution dans ce de se perdre dans les sables mouvants de
contexte s’apparente davantage à un ins- la sémantique, il est nécessaire d’opérer
trument du pouvoir qu’à un instrument un recentrage préalable afin de bien intel-
de limitation de celui-ci 6(constitution liger ce paradoxe.
sans constitutionnalisme). Le recentrage que nous proposons au
Qu’a cela ne tienne, en Afrique noire début de cette analyse aura l’objet de pré-
comme dans les autres aires juridiques, ciser, qu’il n’est pas question dans cet ar-
une constante invariable demeure : Au ticle de prétendre à autre chose qu’à une
regard des canons établis sous l’empire remise en ordre critique et, on l’espère
du positivisme juridique, l’affirmation de polémique de l’idée même de constitu-
l’existence d’un droit constitutionnel en tionnalité. Ainsi, seules les défaillances et
dehors du droit constitutionnel paraît les insuffisances constatées jusque là dans
frapper au coin du non sens : on ne voit l’analyse juridique classique autoriseraient
pas comment il pourrait exister en à parler d’un droit constitutionnel
dehors du droit constitutionnel- socle de parallèle ou alternatif.
l’édifice de tout ordre juridique- un droit A ce sujet, que dit, en effet, le discours
constitutionnel parallèle concurrent. juridique classique sur le développement
D’emblée, on objectera à l’argument constitutionnel ? Grosso modo que c’est la
positiviste que si ledit droit constitution, ce texte suprême de (et
constitutionnel parallèle n’a aucune base dans) l’Etat, qui organise le pouvoir poli-
juridique irréfutable, il a tout de même, tique8.
des bases juridiques défendables dans la Cette doxa juridique rencontre toutefois
mesure où il est habituellement sous-ten- une pierre d’achoppement dans le consti-
due et entériné par des actes juridiques - tutionnalisme négro-africain où s’inscrit
décrets présidentiels- d’origine gouverne- la présente étude. En effet, s’il apparait
mentale7. On peut remarquer à titre que l’Afrique noire depuis 1960-époque
d’exemple, que les conventions politiques de l’indépendance d’un grand nombre
ne sont pas signés ex nihilo ; leur élabora- d’Etats- est saisie par le droit constitu-
tion se réfère à des dispositions constitu- tionnel, qu’elle se l’approprie, il est cepen-
tionnelles particulières qui se trouvent dant tout aussi perceptible qu’elle
contestées ou difficilement applicables connait-sans en avoir le monopole- des
dans le contexte de la crise. De sorte que signes d’essoufflement démocratique et
ces accords s’inspirent parfois de la un certain épuisement du droit constitu-

5
GODINEC (P-F), Les systèmes politiques africains, dans les pays d’Afrique noire: cohérences et inco-
Paris, librairie générale de droit et de hérences », Revue Française de Droit Constitutionnel,
jurisprudence, 1974, Tome II, p.80. Vol.2, n°90, 2012, p.15.
6
DUBOIS (L.), « Le régime présidentiel dans les 8
FAURE (Y-A), « Les constitutions et l’exercice
nouvelles constitutions des Etats d’expression du pouvoir en Afrique noire: pour une lecture
française » Penant, 1962, p. 218 et suiv. différente des textes », opcit, p.35.
7
DOSSO(K), « Les pratiques constitutionnelles

232
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

tionnel9. En effet, les doutes les plus cri- l’absence d’élection présidentielle, la
tiques sont exprimés sur la capacité de constitution en vigueur12 est mise en
l’Afrique noire à se « constitution- sommeil tandis que recours est fait à un
naliser »10 face à la recrudescence des accord politique dit « accord de la saint-syl-
crises sociétales qui ont cours sur le vestre »13 pour servir primo de base
continent (crises post-électorales, coups juridique et politique pour la période de
d’Etats, conflits ethno-communautaires, transition devant aboutir à l’organisation
atteintes persistantes aux droits de de nouvelles élections et secundo de base
l’homme). Régulièrement violées par les d’organisation et de partage du pouvoir
gouvernants qui en font recours en toute politique entre la majorité et l’opposition.
régularité formelle, les constitutions en Sur cette base, on s’autorisera même à
Afrique en viennent à ne plus remplir avancer que le recours à la constitution
leurs fonctions d’organisation, de limita- dans l’organisation, la gestion et la trans-
tion et de dévolution du pouvoir11. mission du pouvoir en Afrique noire est
Conséquence, il est fait appel dans les devenu une situation tout à fait excep-
processus de sortie de crises et de tionnelle ; la para-constitutionnalité revê-
conflits, à de nouveaux paradigmes tant progressivement les habits de la
constitutionnels : c’est donc comme cela normalité. Les pays comme le
qu’on aurait un droit constitutionnel en Zimbabwe, le Burundi, Madagascar, la
dehors de la constitution et donc un droit Côte d’ivoire, la RDC et tutti quanti sont
constitutionnel en dehors du droit secoués par de nombreuses crises avec
constitutionnel. leurs cortèges d’arrangements et
L’exemple actuel de la République Dé- d’accords politiques se substituant
mocratique du Congo(RDC) est topique parfois à la constitution.
dans la mesure où face à une crise poli- Dès lors, prenant pour guide l’analyse
tique et institutionnelle liée à la fin(et sur- du professeur Du bois de Gaudusson,
tout au non renouvellement) des l’on peut s’inquiéter et s’interroger avec
mandats des principaux pouvoirs consti- lui : la constitution gouverne-t-elle encore
tués (exécutif et législatif), et notamment l’organisation et dévolution du pouvoir

9
DU BOIS DE GAUDUSSON (J), «Les tabous 11
GODINEC (P-F), « A quoi servent les consti-
du constitutionnalisme en Afrique. Introduction tutions africaines ? Réflexion sur le constitution-
thématique », in Afrique contemporaine, Vol.2, nalisme africain », RJPIC, octobre-décembre
n°242, 2012, pp53-58 1988, n°4, p.849
10
Ibid. p.55. Se « constitutionnaliser » signifie non 12
Constitution du 18 février 2006
seulement être dotée de textes fondamentaux et 13
L’accord de la saint-sylvestre signé le 31 décem-
d’institutions gouvernantes mais aussi, et c’est le bre 2016 est un accord politique entre la majorité
véritable sens du « constitutionnalisme », de voir présidentielle regroupant les partis au pouvoir et
son pouvoir politique limité dans son le Rassemblement, réunissant une très large co-
organisation, dans son fonctionnement, dans sa alition des partis de l’opposition politique autour
dévolution par la lettre et l’esprit des constitutions de l’opposant historique, Etienne Tshisekedi,
écrites pour assurer le respect des principes de la grâce à la médiation des évêques catholiques
démocratie libérale et pluraliste ainsi que les droits congolais.
fondamentaux et libertés publiques.

233
Michard Beriot EKELLE NGONDI

politique en Afrique noire ? S’appuyant l’on ne saurait détacher ce phénomène


sur le positivisme sociologique, qui va au- (de crise) de l’ascension de la para-consti-
delà de la règle (sans la renier jamais) tutionnalité d’une part (A), et de la dis-
pour rechercher l’application du droit qualification du pouvoir constituant
dans la pratique concrète, la réalité traditionnel d’autre part (B).
sociale ; il va sans dire que face à la recru-
descence des crises politiques et de l’ap- A. Le flux ascensionnel de la
titude limitée des constitutions à encadrer para-constitutionnalité
la gestion et la transmission du pouvoir, L’actualité politique et institutionnelle
l’option extraconstitutionnelle semble sur le continent depuis une vingtaine
s’installer comme le paradigme qui fait d’années donne à observer une vague ef-
recette. Deux grandes articulations sous- frénée d’antagonismes, de conflits, qui
tendent cette hypothèse : l’émergence de ont pour principal enjeu la conquête,
formes alternatives de dévolution du l’exercice et le contrôle du pouvoir poli-
pouvoir politique(I) qui se conjugue avec tique par les partis, les clans, les groupes
l’évanescence du constitutionnalisme et les individus qui entendent imposer
classique(II). leur domination sur leurs adversaires16.
Ces antagonismes politiques aux dégâts
I. L’émergence d’un constitu- collatéraux tout aussi désastreux (flux de
tionnalisme alternatif refugiés, famines, pertes en vies hu-
maines…), construits sur fond de crises
Le « regain constitutionnel africain »14 porté post-electorales, de fraudes à la constitu-
par les constitutions africaines des années tion et autres imperfections d’ordre
1990 et célébré avec enthousiasme par la constitutionnel, ont occasionné la
doctrine africaine et africaniste, s’appa- construction d’un nouveau paradigme
rente aujourd’hui à une rêverie roman- constitutionnel dont les conventions ou
tique qui mériterait d’être rangée au rayon accords politiques en sont le théâtre. Le
des illusions perdues. En effet, professeur Fréderic Joël AIVO n’hésite
nombreux sont les travaux qui d’ailleurs pas, s’agissant du constitution-
aboutissent au diagnostic cinglant de la nalisme négro-africain, à parler d’un
crise de la normativité, de l’autorité de la « printemps des arrangements a-consti-
constitution en Afrique15. A partir de là, tutionnels »17, pour souligner une
14
GICQUEL(J), GICQUEL (J-E), Droit constitu- étude de quelques constitution Janus », in Mélanges of-
tionnel et institutions politiques, 23e éd, Paris, Montch- ferts à Pierre- François GONIDEC, L.G.D.J., Paris,
restien, 2009, p.395. 1985, pp. 235-243. DUBOIS DE GAUDUSSON
15
Voir notamment, AIVO (Fréderic Joël), « La (Jean) « L’Accord de Marcoussis, entre droit et poli-
crise de normativité de la Constitution en Afrique tique », Afrique contemporaine, n°206, 2003, pp. 41-55.
», RDP, n°1, 2012, pp. 141-180. KEUTCHA 16
KEUTCHATCHAPNGA (C.), « Droit constitu-
TCHAPNGA (Célestin), « Droit constitutionnel et tionnel et conflits politiques dans les Etats franco-
conflits politiques dans les Etats francophones phones d’Afrique noire », RFDC, n°63, 2005, p.453.
d’Afrique noire », RFDC, n°63, 2005, pp. 451- 491. 17
AIVO (F.J), « La crise de normativité de la
OWONA (Joseph), « L’essor du Constitution en Afrique », RDP, n°1, 2012, pp.
constitutionnalisme rédhibitoire en Afrique Noire : 141-180.

234
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

invasion des accords politiques dans le Selon une définition esquissée par le
champ constitutionnel (1). Toutefois, professeur ATANGANA AMOUGOU,
malgré le succès plus ou moins probants un accord politique s’entend de : « tout ac-
de ces instruments, il ne faut pas en cord conclu entre les protagonistes d’une crise po-
inférer qu’il s’agit là d’une remise en litique interne ayant pour but de la résorber,
cause frontale de la norme constitution- quelque soit sa dénomination »19. De manière
nelle, et partant, de la pyramide kelsen- simpliste, il s’agit d’un arrangement ou
nienne des normes qui est la pierre d’un compromis entre les acteurs d’une
angulaire qui sous-tend la construction crise politique (opposition et parti au
de tout ordre juridique (2). pouvoir ou entre régime en place et ré-
bellion), conclu généralement sous
1. L’invasion des accords politiques dans le
champ constitutionnel l’égide de la communauté internationale
(Nations Unies, Union Africaine, CE-
L’Afrique noire connait depuis deux DEAO, OIF, etc.). Ils visent à réadapter
décennies une multiplication des foyers le fonctionnement des différents
de tension (ruptures de légalité constitu- pouvoirs aux intérêts et aux forces en
tionnelle, contestation des présence du moins, jusqu’à l’organisation
gouvernements établis etc..) qui trahirait des élections20.
presque l’insuffisance voire l’inaptitude
Si le débat sur la nature juridique de
de son « nouveau constitutionnalisme »
ces actes est irrémédiablement marqué
à encadrer durablement les conflits poli-
du sceau de la discorde, on ne saurait
tiques18. De là, il semble acquis que pour
toutefois logiquement leur denier un ob-
juguler ces crises, la mobilisation des res-
jectif juridique ayant vocation à fixer le
sources complètement étrangères à la
statut et l’organisation du pouvoir
constitution parait inévitable. Autant les-
d’Etat21. De ce point de vue, on ne peut
dits foyers de tension sont d’origine di-
leur dénier une portée matériellement
verse et variée, autant les mécanismes
constitutionnelle. En effet, les accords
extraconstitutionnels appelés au secours
politiques, à côté ou parallèlement à la
sont nombreux et diversifiés. Tout
Constitution, informent, aujourd’hui sur
compte fait, ces procédés conduisent à
le fonctionnement des pouvoirs publics
l`adoption d’une feuille de route, d’un en-
constitutionnels22. A titre d’exemple, l’ac-
semble de principes et de recommanda-
cord de Linas Marcoussis du 23 janvier
tions dont la mise en œuvre conduirait à
2003 et la charte de transition de Mada-
apaiser les tensions et, à terme, à rétablir
gascar de 2009 organisent chacun le
l’ordre. C’est du moins ce qu’on appelle-
statut et l’exercice du pouvoir exécutif23.
rait un « accord politique».
18
KEUTCHATCHAPNGA (C.), opcit, p.23 Droit prospectif, vol 30, n°110, 2005, p.2504
19
ATANGANA AMOUGOU (J-L), « les ac- 21
DOSSO(K), « les pratiques constitutionnelles
cords de paix dans l’ordre juridique en Afrique », dans les pays d’Afrique noire: cohérences et inco-
in RRJ-Droit prospectif, 2008, n°3, p.1723 hérences », opcit, p. 18
20
KPODAR(A), « Politique et ordre juridique : 22
Idem
les problèmes constitutionnels posés par l’Accord 23
L’accord de Linas-Marcoussis, fixe à la fois le
de Linas-Marcoussis du 23 janvier 2003 », in RRJ- statut du Premier ministre et ses rapports avec le

235
Michard Beriot EKELLE NGONDI

A l’évidence, Ces accords politiques à ainsi qu’à d’autres compromis pour sortir
contenu juridique portant sur le système des crises nées de leurs antagonismes. De
constitutionnel24semblent avoir trouvé en là, il apparait que le recours à ce droit spé-
Afrique noire un terreau on ne peut plus cifique de sortie de crise, qui est un
favorable compte tenu de la dosage subtil et variable de légalité, de re-
multiplication des crises politiques et de cours au droit et de la négociation poli-
leur relative efficacité. En effet, plusieurs tique26, n’est pas sans entrainer des
pays dont le Liberia en 1993 et 2003, la conséquences sur le droit de la constitu-
Sierra Leone en 1999, la Cote d’ivoire tion lui-même, et partant, de la hiérar-
entre 2003 et 2007 , le Burundi en 2000, chie(pyramide) des normes juridiques.
le Togo en 1999 et 2006, le Soudan en Ontologiquement, le texte constitu-
2005, le Rwanda en 1993, Madagascar en tionnel regorge deux caractéristiques
1991 et 2010, le Zimbabwe en 2008, le (pour le moins cumulatives) que sont la
Mali en 2012, la République Démocra- suprématie et l’exclusivité27. La
tique du Congo(RDC) en 2002 et 2016, suprématie de la constitution postule que
ont dû recourir à ces accords pour celle-ci est la norme première, celle à la-
juguler des crises nées des conflits poli- quelle doivent naturellement se
tiques auxquels les constitutions en vi- soumettre toutes les autres normes pour
gueur n’ont pu offrir des éléments être valides, d’où la nécessité de faire in-
efficaces de régulation ou de résolution. tervenir le juge constitutionnel pour en
A priori, il ne fait aucun doute que les garantir le respect. Quant à l’exclusivité,
accords politiques sont devenus un impé- elle prescrit que la constitution seule régit
ratif presque axiologique dans la résolution le pouvoir politique dans l’Etat, son ac-
des crises au sein de l’Etat25. Mais en réalité,
quisition, son exercice et sa transmission.
le « succès » des arrangements politiques Ces attributs placent inexorablement la
pose le problème fondamental de leur co- constitution au sommet de la hiérarchie
habitation avec la constitution ; ce qui n’estdes normes d’où « elle trace les principes,
pas sans susciter un certain malaise. les directions, les limites pour le contenu
des lois à venir »28.
2. Les accords politiques au révélateur de la
constitution Or, passés au révélateur de la constitu-
tion, les accords politiques sont manifes-
Les acteurs politiques africains recou-
tement en porte-à-faux avec cette
rent assez fréquemment à des accords

Président de la République. Dans le cas de Mada- cain, Mémoire DEA, Université de Lomé, 2008,
gascar, c’est un exécutif désormais hétéroclite p.9.
avec l’institution d’un conseil présidentiel 26
DU BOIS DE GAUDUSSON (J), « L’Accord
composé de deux postes de co-président de la de Marcoussis, entre droit et politique », [Link].,
transition. p.47.
24
DU BOIS DE GAUDUSSON (J), « L’Accord 27
FAVOREU (L.), Droit constitutionnel, Paris,
de Marcoussis, entre droit et politique », Afrique Dalloz, 1998, p.141
contemporaine, n°206, 2003, pp. 41-55. 28
EISENMANN(Ch.), La justice constitutionnelle et
25
BARBAKOUA (P.), La constitution à l’épreuve des la haute cour constitutionnelle d’Autriche, Paris, 1986,
accords politiques dans le nouveau constitutionnalisme afri- Economica, p.205.

236
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

dernière tant du point de vue substantiel renversement de la pyramide.


que fonctionnel. Substantiellement, les Fonctionnellement, l’accord politique
accords politiques définissent en réalité vise une redistribution du pouvoir aux
une nouvelle constitution (même si par forces en place. Et dans ce cadre, l’on
scrupule démocratique, elles ne sont pas note la création d’institutions
présentées comme telles). Leur objectif (transitoires) nouvelles totalement décon-
est précisément de réviser le dispositif nectées des prescriptions constitution-
institutionnel et de contenir des recom- nelles ayant cours. C’est le cas de la mise
mandations nouvelles non conformes à en place des « gouvernements d’union natio-
celles toujours en vigueur29. De surcroit, nale31 », de la « Haute autorité pour la transi-
ces accords neutralisent complètement la tion 32» qui régissent désormais le
constitution en la supplantant littérale- fonctionnement de l’Exécutif ou encore,
ment, à l’instar de l’accord d’Arusha du 4 des Commission Electorale Nationale
août 1993 en son article 47 qui dispose Indépendante(CENI) chargées de l’orga-
qu’« en cas de conflit entre les autres dispositions nisation de l’élection présidentielle à
de la Constitution et celles de l’accord de paix, ces venir. Certaines institution ad hoc voient
dernières prélavent »30. Au Kenya, de façon également le jour à l’instar du « Conseil
similaire, l’accord de partage du pouvoir National de Réconciliation » à Madagas-
entre les deux principaux partis et leurs car, la « Commission Vérité Justice et Ré-
partisans, survenu en février 2008 après conciliation chargée du pardon et de la
la crise post-électorale sanglante ayant réconciliation nationale » au Togo, ou en-
suivi le scrutin présidentiel de décembre core « la commission dialogue, vérité et
2007, imposait de nouvelles institutions réconciliation » en cote d’ivoire.
qui contredisaient la constitution alors en Cette incompatibilité apparente entre
vigueur, tout en recommandant aussi la constitution et les accords politiques
l’élaboration d’une nouvelle constitution, qui contraste pourtant avec le succès que
finalement adoptée en août 2010. connaissent ceux-ci, contribue ainsi à une
Par ailleurs, certains accords (préten- remise en cause de la pyramide kelse-
dument compatibles) prévoient une révi- nienne des normes juridiques sur laquelle
sion de la constitution afin de s’insérer est pourtant bâti l’ensemble de l’édifice
dans le paysage juridique. Mais en réalité, juridique des Etats, dont elle est un gage
il s’agit tout simplement d’une conformi- éminent de cohérence et d’application ra-
sation de la constitution à l’accord poli- tionnelle. L’on assiste ainsi à un déclasse-
tique qui crée alors un véritable ment des règles constitutionnelles, qui

29
A titre d’exemple, en réduisant les prérogatives duction constitutionnelle en situation de crise : les
présidentielles au profit du premier ministre, l’ac- cas du Rwanda et du Burundi », in La création du
cord de Marcoussis du 23 janvier 2003 vide de sa droit en Afrique, D. DARBON et J. du Bois DE
substance la formule de l’article 41 de la Consti- GAUDUSSON (dir.), Karthala, 1997, p. 292-
tution Ivoirienne du 1er Aout 2000 selon laquelle 307.
le président de la République est «le détenteur ex- 31
Cas du Burundi.
clusif du pouvoir exécutif». 32
Cas de Madagascar.
30
Voir sur ce point REYNTJENS(F), « La pro-

237
Michard Beriot EKELLE NGONDI

conduit à terme à bouleversement insti- tournement du pouvoir constituant s’ob-


tutionnel et à la redéfinition des compé- serve par la prise de pouvoir des confé-
tences prévues dans la constitution33. rences nationales (1) ainsi qu’à travers le
phénomène de l’internationalisation du
B. Le Pouvoir constituant tradi- pouvoir constituant (2).
tionnel mis entre parenthèses
1. Les Conférences nationales, voie de dé-
« Dans chaque partie, la constitution n’est pas tournement du pouvoir constituant
l’ouvrage du pouvoir constitué, mais du pouvoir Le début des années 1990 marque l’en-
constituant »34. Cette affirmation de Joseph trée de l’Afrique dans une nouvelle vague
Emmanuel SIEYES vient démontrer, si de transition démocratique. C’est aussi au
besoin est encore, l’importance du pou- plan du droit constitutionnel, l’amorce du
voir constituant dans la réalisation de 3e cycle constitutionnel des Etats
l’œuvre constituante. Le pouvoir consti- d’Afrique noire, qui correspond à ce qu’il
tuant est donc le pouvoir de faire la est convenu d’appeler le « renouveau du
constitution, de la « fabriquer »35. Dans la constitutionnalisme africain »37. Durant Cette
théorie du droit constitutionnel, on parle période de contestation et de convulsion
d’ailleurs de « souveraineté constituante » pour politique, la pratique constitutionnelle
signifier que dans l’Etat contemporain, le africaine va générer un pouvoir consti-
souverain(le peuple) est celui qui fait la tuant a-juridique, qui se démarque consi-
constitution. dérablement des cadres classiques de
Avec la montée en puissance des ac- création des constitutions, et donc, du
cords de paix, ce pouvoir constituant tra- droit constitutionnel. Ledit pouvoir sera
ditionnel se retrouve sacrifié à l’autel de d’ailleurs qualifié de «mode révolutionnaire de
la recherche de solutions de sortie de création du droit constitutionnel »38 par le
crise. Il émerge alors un autre pouvoir Doyen Maurice KAMTO.
constituant à caractère tout à fait excep- Par révolution ici, il faut entendre un
tionnel, détenu et exercé par des acteurs mouvement qui engendre soulèvement,
dépourvus de souveraineté mais égale- bouleversement, renversement de l’ordre
ment de tout mandat approprié36. Ce dé- établi39. De là, il résulte que la conférence

33
MAMBO(P), « Les rapports entre la constitu- 36
AIVO (F.J), « La crise de normativité de la
tion et les accords politiques dans les États afri- Constitution en Afrique », opcit, p.156.
cains : Réflexion sur la légalité constitutionnelle 37
BIKORO MERMOZ(J), Le temps dans le droit
en période de crise ». in Revue de droit McGill, Vol constitutionnel africain : le cas des Etats africains d’expres-
4, n°57, pp 921–952. sion française, thèse de doctorat Ph.d, université de
34
SIEYES(E), Qu’-est ce que le tiers-Etat ?, édition Yaoundé II soa, 2017, p.10.
critique avec une introduction et des notes de Ro- 38
KAMTO(M.), “ les conférences nationales afri-
berto ZAPPERI, Genève, Libraire Droz, 1970, caines ou la création révolutionnaire des consti-
p.180-181. tutions”, in Dominique Darbon et Jean Du bois
35
MOUTON(S), « l’apport de la théorie du pou- de Gaudusson(dir.). La création du droit en Afrique.
voir constituant de Condorcet dans le droit Paris, Karthala, 1997, pp 177-195.
constitutionnel contemporain », VIIIe congrès 39
GUINCHARD(S.) et DEBARD (Th.), Lexique
nation de l’AFDC : la circulation du droit consti- des termes juridiques, 25e édition, opcit, p.1836.
tutionnel, Nancy, Juin 2011, p.7.

238
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

nationale est nécessairement un cadre souveraine. Annoncée consultative44, elle


anormal d’édiction de la norme constitu- connaitra pourtant un sort différent dans
tionnelle. Cette anormalité l’est d’autant certains Etats où elle revêtira les habits
que ladite conférence met aux prises des propres de la souveraineté45.
acteurs non qualifiés pour édicter une Quelque soit la voie empruntée, les
norme constitutionnelle. Ces acteurs non conférences nationales étaient perçues
institutionnels, parfois des rebelles comme un instrument de réussite de la
projetés au-devant de la scène du transition démocratique. Leur objet em-
pouvoir par la violence, imposent les brassait certes tous les secteurs de la vie
orientations constitutionnelles, la réorga- publique (politique, économique, social)
nisation du pouvoir politique, la redistri- mais c’est véritablement la compétence
bution des charges de l’Etat ainsi que le constitutionnelle qui était au cœur des
rythme de l’agenda de leur aménage- débats : détermination du régime poli-
ment40. tique, forme de l’Etat etc. chaque confé-
Les conférences nationales, faut-il le rence regorgeait d’une commission
rappeler, sont non seulement, l’une des chargée des problèmes constitutionnels,
plus grandes trouvailles politiques de instance technique en charge de la prépa-
l’Afrique postcoloniale41, mais également ration de la future constitution. En effet,
une contribution africaine à la théorie de quelles aient été souveraines ou non sou-
la démocratisation42. Ces assises veraines, les conférences nationales ont
politiques, instances de discussion autour d’abord permis une refonte de l’exercice
des questions d’intérêt national en vue de du pouvoir en rendant l’alternance impen-
la démocratisation, voient le jour en 1990 sable, envisageable, et même réalisée. Dans
au Benin sous la houlette du président le même sens, elles ont permis d’adopter
Mathieu KEREKOU, qui inventa le de nouvelles Constitutions exprimant « un
terme ainsi que la formule institution- aspect nouveau du consensus social »46.
nelle43. Par la suite, nombreux autres pays Un temps disparues du paysage socio-
emboiteront le pas à ce dernier : le Mali, politique en Afrique, les conférences na-
le Gabon, le Tchad, le Zaïre, le Congo, le tionales à l’image du phœnix, renaissent
Niger, le Cameroun, Madagascar, la Tan- peu à peu de leurs cendres sous la déno-
zanie, l’Ouganda, le Nigeria etc. Dans le mination de « Dialogue national » notam-
projet originel, la conférence n’était pas

40
AIVO (F.J), « La crise de normativité de la nales en Afrique noire- une affaire à suivre, Karthala,
Constitution en Afrique », opcit, p.153. 1993, p.65-67.
41
BOLLE(S),« Des constitutions « made in » 44
Voir discours du président Mathieu KERE-
Afrique », Communication au VI° Congrès Français de KOU à l’’ouverture de la conférence nationale du
Droit Constitutionnel, Montpellier, 9, 10 et 11 juin Benin du 19 février 1990.
2005, p.9. 45
Benin, Congo, Niger, Togo, au Zaïre et Tchad
42
GUEYE(B), « La démocratie en Afrique : suc- 46
DOSSO(K), « les pratiques constitutionnelles
cès et résistances » Revue Pouvoirs, Vol 2, n°129, dans les pays d’Afrique noire: cohérences et inco-
2009, pp 5-26. hérences », opcit, p. 14.
43
EBOUSSI BOULAGA(F), Les conférences natio-

239
Michard Beriot EKELLE NGONDI

ment en République centrafricaine ce schéma traditionnel tend à être


(RCA), au Congo et au Mali, où elles ont dépassé désormais du fait de la prise en
avec plus ou moins de réussite, contribué charge des questions constitutionnelles
au retour de la paix. par des organismes internationaux. C’est
Tout compte fait, au travers de la ce dont il est alors convenu d’appeler
conférence nationale ou du dialogue na- « internationalisation ou externalisation »
tional, le pouvoir constituant originaire se du pouvoir constituant.
retrouve neutralisé dans la mutation L’internationalisation du pouvoir
constitutionnelle des Etats d’Afrique constituant s’entend ainsi du phénomène
noire, comme le démontre également d’aspiration des compétences et des ma-
son internationalisation progressive. tières constitutionnelles étatiques des
Etats en crise par l’ordre juridique inter-
2. L’internationalisation du pouvoir constituant
national, opéré au moyen d’une soumis-
Selon le professeur Du Bois de GAU- sion des ordres juridiques internes des
DUSSON, il existe en Afrique, des sujets Etats à des normes produites ou endos-
constitutionnels, des tabous, que l’on sées par des organes internationaux sur
évoque difficilement, sans insister, au des matières relevant traditionnellement
risque de déboucher sur une approche qui du domaine réservé des Etats et dont la
ouvre des perspectives très larges pouvant finalité est l’harmonisation normative
englober toutes les difficultés et les pro- progressive fondée sur des standards ju-
blèmes du constitutionnalisme africain47. ridiques internationaux49. Elle concerne
Ainsi, s’interroge-t-on sur la portée et les donc tout à la fois la compétence de
conséquences de l’externalisation du pou- l’Etat de se donner une constitution et le
voir constituant des États, notamment en contenu de la Constitution en ce qu’elle
crise grave ou en conflits, au profit des or- peut porter sur l’une ou l’autre ou sur les
ganisations internationales et de la com- deux à la fois50. Si en théorie constitution-
munauté internationale qui se nelle la constitution émane du peuple qui
reconnaissent désormais une compétence est titulaire du pouvoir constituant origi-
constitutionnelle étendue48. naire, le phénomène d’internationalisa-
Traditionnellement, l’intervention de tion modifie la donne en ce qu’il met le
la communauté internationale dans la ré- peuple constituant entre parenthèses. Si
solution des crises prend la forme d’as- l’on fait sienne la formule oxymorique de
sistance humanitaire, d’envoie de forces Marie-France VERDIER, il s’agit en réa-
d’interposition, ou encore l’observation lité d’une constitution « pour le peuple mais
et la certification des élections. Toutefois, sans le peuple »51.
47
Du bois de Gaudusson(J), “ Les tabous du versité de Nancy 2, 2011, p.33.
constitutionnalisme en Afrique. Introduction thé- 50
Idem.
matique », Revue Afrique contemporaine, Vol 2, 51
VERDIER (M-F), «« La démocratie sans et
n°242, 2012, pp 53-58. contre le peuple », De ses dérives. Démocratie et
48
Idem. liberté : tension, dialogue, confrontation, in
49
NDJIMBA (K-F), L’internationalisation des consti- Mélanges en l’honneur de Slobodan Milacic, Bruxelles,
tutions des Etats en crise. Réflexion sur les rapports entre Bruylant, 2008, p. 1073.
droit international et droit constitutionnel, Thèse, Uni-

240
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

De manière globale, l’internationalisa- Dans le premier cas, elle se traduit par


tion des constitutions est perceptible tant la définition par les acteurs
du point de vue matériel que du point de internationaux au moyen d’actes juri-
vue organique. diques internationaux (résolutions), des
Au plan matériel, l’internationalisation conditions et modalités de l’exercice par
prend la forme d’une assistance constitu- le peuple d’une fonction relevant
tionnelle technique dénommée « ingénierie pourtant de sa souveraineté55. Cette im-
constitutionnelle ». Elle consiste à solliciter mixtion peut être soft (indirecte) ou hard
ou se faire assister, non seulement d’ex- (directe). Dans son acception indirecte,
perts constitutionnels nationaux, mais l’attachement à l’exercice par le peuple ou
aussi et surtout internationaux pour révi- ses représentants de la fonction d’élabo-
ser une constitution ou pour en rédiger ration demeure vivace ; toutefois la déci-
une nouvelle52. Cette pratique qui a pi- sion de mettre en place un nouveau
gnon sur rue dans les Etats africains en cadre juridique constitutionnel vient de
phase de transition démocratique ou l’extérieur ou encore la détermination de
constitutionnelle53, est sous-tendue par la la composition de l’assemblée consti-
recherche d’une crédibilité internationale, tuante. Cette participation indirecte
mais davantage par le degré de méfiance prend aussi la forme de la légitimation in-
entre les protagonistes de la crise. Cette ternationale des organes ayant participé
expertise constitutionnelle est menée par au processus constituant (ex : accords de
des acteurs internationaux que sont les la saint sylvestre en RDC)56.
organisations internationales, les organi- Dans son acception directe, on assiste
sations non gouvernementales(ONG) et à un schéma tout à fait différent. Il est
vise à terme une globalisation du droit, la bien connu : « le peuple ne peut décider tant
création d’un « village juridique planétaire »54. que l’on a pas déterminé qui est le peuple ». c’est
Au plan organique, l’internationalisa- sur ce postulat que le choix du
tion de la fonction constituante s’observe peuple(constituant) est dès le départ en-
au travers de la participation cadré par le droit international ou à tout
internationale à la désignation de l’organe le moins par des règles établies par une
constituant, voire la substitution d’un autorité extérieure. Il en est ainsi par
constituant international au constituant exemple du cas de la Namibie où la com-
national. munauté internationale, s’appuyant sur la
52
SOGLOHOUN(P), « Le rétablissement de 54
Voir notamment, le PROGRAMME D’AC-
l’ordre constitutionnel dans les États africains en TION DE BAMAKO(OIF) Adopté par la IXe
période de crise »,in Revue Burkinabé de droit, n°52, Conférence des chefs d’État et de gouvernement
janvier-juin 2007, pp207-245 des pays ayant le français en partage (Beyrouth,
53
Lire à ce sujet Séverin ANDZOKA les 18, 19 et 20 octobre 2002)
ATSIMOU, L’utilisation de l’ingénierie constitutionnelle 55
NDJIMBA (K-F), L’internationalisation des consti-
pour la sortie de crise en Afrique à travers les exemples de tutions des Etats en crise. Réflexion sur les rapports entre
l’Afrique du Sud, la République Démocratique du Congo, droit international et droit constitutionnel, opcit, p.56
le Congo-Brazzaville et 56
Voir la résolution 2348 du Conseil de sécurité
le Burundi, Université Cheick Anta Diop de des nations unies.
Dakar, 2013, 682 p.

241
Michard Beriot EKELLE NGONDI

résolution 435 (1978) du Conseil de sé- constitutionnel »62, « déclin du constitutionna-


curité, va mettre en place l’ensemble du lisme »63. Ces expressions héritées de la
processus de désignation de l’organe doctrine constitutionnelle africaine et
chargé d’élaborer la constitution. africaniste, rappellent si besoin est
Dans le second cas, à savoir la substi- encore, que l’Afrique noire a mal à sa
tution d’un constituant international au constitution, et donc, à son droit consti-
constituant national, la communauté in- tutionnel. Ce « mal être » du constitution-
ternationale, sur la base d’actes juridiques nalisme négro-africain est ainsi
dont le caractère lui-même est internatio- perceptible à travers le déficit de
nal, s’arroge le pouvoir et la compétence crédibilité à lui attribué (A), ainsi que sa
à l’effet d’établir et de mettre en place la vulnérabilité désormais affichée (B).
constitution de l’Etat. De sorte qu’on as-
siste donc à une substitution d’un organe A. La perte de crédibilité des consti-
constituant international à un organe tutions africaines
constituant national57. Présentée comme Aux lendemains des indépendances
fondatrice voire refondatrice de la souve- survenues vers 1960 pour la plupart des
raineté du peuple, elle trouve son fonde- Etats africains, ceux-ci ont embrassé
ment dans une conjoncture hostile à dans leur ensemble le mouvement
l’exercice par le peuple lui-même de sa constitutionnel, même sans pouvoir vé-
souveraineté constituante58. Quelques cas ritablement l’étreindre. La prégnance
particuliers59 illustrent cette forme d’in- dudit mouvement (constitutionnel) était
ternationalisation de la procédure consti- telle qu’elle a inspiré la métaphore restée
tuante jusqu’ici inconnue d’un célèbre du doyen HAURIOU selon la-
constitutionnalisme africain qui, n’en quelle « entrer dans la société internationale sans
reste pas moins évanescent. constitution, serait un peu, comme se présenter à
une soirée en costume de bain »64. Toutefois,
II. L’évanescence du constitution- malgré toute sa prédisposition à l’opti-
nalisme classique misme, le constitutionnalisme africain va
très vite déchanter dès les premières
« Constitutionnalisme rédhibitoire »60, « reflux heures de l’ère post-indépendance avec la
du constitutionnalisme »61, « désenchantement
57
NDJIMBA (K-F), L’internationalisation des consti- 62
Avril (P) « Enchantement et désenchantement
tutions des Etats en crise. Réflexion sur les rapports entre constitutionnels sous la Ve République », Pouvoirs,
droit international et droit constitutionnel, opcit, p.99 vol. 126, n° 3, 2008, pp. 5-16. Cité par
58
Idem DOSSO(K), « les pratiques constitutionnelles
59
Chypre, la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo dans les pays d’Afrique noire: cohérences et inco-
60
OWONA (J.), « l’essor du constitutionnalisme hérences », Revue Française de Droit Constitu-
rédhibitoire en Afrique noire : étude de quelques tionnel, Vol.2, n°90, 2012, p.17
« constitutions Janus », Mélanges en l’honneur de Pierre
63
AHANHANZO GLELE(M) « La Constitu-
tion ou loi fondamentale », in Encyclopédie juridique
François GODINEC, LGDJ, 1985, pp 235-243.
de l’Afrique, Abidjan Dakar-Lomé, Les nouvelles
61
MOUANGUE KOBILA(J), « peut-on parler Éditions africaines, p. 33-34.
d’un reflux du constitutionnalisme au Came- 64
HAURIOU (A.), Droit constitutionnel et institutions
roun ? », in Recht in Africa, 2010, pp 33-82 politiques, Paris, 1980, 7e éd, p.15

242
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

flambée du « présidentialisme triomphant » et conclu entre gouvernants et gouvernés,


les premiers attentats à l’honneur virginal il doit s’armer du consentement de la
des constitutions encore fragiles. Par la part de ceux qui sont soumis au pouvoir
suite, même le sursaut démocratique et li- et donc, renfermer une dose suffisante
béral amorcé au début des années 90 de légitimité. La légitimité de la constitu-
avec l’inauguration d’un « nouvel ordre dé- tion lui donne « ce petit quelque chose »
mocratique mondial » ne changera pas com- qui fait qu’elle s’impose au-delà de la sim-
plètement la donne. Pour peu que l’on ple coercition, avec la caution minimale
veuille bien donner un crédit minimal à du corps social66. Dans le constitutionna-
l’actualité, on s’aperçoit que, l’Afrique lisme africain, le choix des gouvernants
noire, pourtant si bien partie au départ, va irrésistiblement dans le sens de la léga-
n’est pas parvenue, aujourd’hui, à un lité. Ici, la recherche de la légitimité par la
modus vivendi constitutionnel pacifié, légalité devient progressivement la
consensuel, en un mot, acceptable65. norme67. A ce titre, l’un des théâtres de
C’est à partir de là qu’il faut appréhender cette opposition est celui de la révision de
la perte de crédibilité des constitutions la constitution, avec en point d’orgue le
africaines à l’aune du phénomène de mécanisme de la fraude à la constitution.
fraude à la constitution(1) et de celui du En droit constitutionnel, les révisions
droit constitutionnel transitoire(2). de la constitution ne sont pas taboues.
1. La question de la légitimité des constitu- Elles ne sont ni craintes ni redoutées,
tions africaines : le phénomène de fraude à d’autant que la constitution n’est pas une
la constitution. forteresse repliée sur elle-même, pas plus
L’histoire du droit, et notamment du qu’elle n’est selon la formule de Royer-
droit constitutionnel est rythmée par des Collard : « une tente dressée pour le sommeil ».
débats et oppositions insolubles, qui par- Une constitution même rigide n’interdit
ticipent de la vigueur permanente de la pas sa propre révision, pourvue que
discipline. La sempiternelle opposition celle-ci respecte sa lettre (procédure) et
entre légalité et légitimité s’inscrit dans ce qu’elle ne contrarie pas son fond, son es-
cadre. Ramenée à constitution, l’impor- prit. En effet, chaque constitution est
tance de l’une et de l’autre n’est plus à dé- sous-tendue par une philosophie qui
montrer, toutefois, parce que le texte l’inspire, qui exprime son identité et qui
constitutionnel est l’acte fondateur de lui est indissociable. Appelé tantôt « esprit
l’Etat, qu’il est le symbole du pacte social de la constitution »68, tantôt « couverture idéolo-

65
MILHAT(C), « Le constitutionnalisme en du pouvoir en Afrique noire : pour une lecture
Afrique francophone, variations hétérodoxes sur différente des textes », opcit, p.47
un requiem », VIe Congrès français de Droit 67
KEUTCHA TCHAPNGA (C.), « Droit
constitutionnel, Atelier 7, constitutionnalisme : un constitutionnel et conflits politiques dans les
produit d’exportation, Montpellier 9, 10, 11, Etats francophones d’Afrique noire », opcit, p.6
juin 2005, p. 4 ([Link]/ 68
PIERRE-CAPS(S.), « l’esprit des constitutions »,
congresmtp/[Link]) consulté le 2 octo- Mélanges en l’honneur de Pierre PACTET, Paris,
bre 2018. Dalloz, 2003.
66
FAURE (Y-A), «Les constitutions et l’exercice

243
Michard Beriot EKELLE NGONDI

gique de la constitution »69, ou encore « sou- finie comme un acte régulier en soi ac-
bassement idéologique »70 voire même « consti- compli dans l’intention d’éluder une loi
tution sociale »71, ce socle matriciel sur impérative ou presque prohibitive et, qui
lequel repose chaque constitution fixe le pour cette raison est frappé d’inefficacité
sens de la norme constitutionnelle, il est par la loi75. Sur cette base, la fraude à la
au cœur de la politique jurisprudentielle constitution est un acte constitutionnel
de l’interprétation, facilite la compréhen- formellement régulier, accompli en vue
sion du phénomène constitutionnel, en d’éluder une disposition de la
un mot, il oriente la constitution. Il im- constitution. L’acte, en apparence légale
prègne subrepticement tous les aspects est en soi conforme à la lettre de la
de la vie politique et surtout la mise en constitution, mais en contrarie son
place de l’armature institutionnelle de fond76. Dès lors, les « infidèles » c’est-à-
l’Etat72. Il peut survivre même lorsque le dire ceux qui ne respectent pas la consti-
texte constitutionnel s’effondre. Lorsqu’il tution (du moins son fond) commettent
est dévoyé, on parle de fraude. un crime analogue au « crime de lèse-
La fraude à la constitution est selon le majesté » comme on aurait dit sous la ré-
professeur Séni MAHAMADOU volution, ou si l’on veut, un crime de
OUEDRAOGO, l’expression de « la ruse « lèse-constitution »77.
politique des gouvernants»73. Leurs actes sont Appliquée au contexte africain, on
difficiles à dénoncer, voire à sanctionner peut penser qu’à coté de la constitution-
dans la mesure où ils sont conformes aux nalisation des droits fondamentaux et du
règles et aux procédures, échappant ainsi pluralisme politique, la rationalisation de
aux griefs de l’illégalité. Il s’agit d’un uni- la prééminence institutionnelle du chef
vers où les travers du constitutionnalisme de l’Etat et la limitation du nombre de
se nourrissent du droit. mandats présidentiels comptaient parmi
C’est à Georges LIET-VAUX que l’on les finalités majeures du nouveau consti-
doit la théorie de la fraude à la constitu- tutionnalisme amorcé par les
tion74. Ce dernier propose une définition constituants africains au début des
de la fraude à la constitution adossée sur années 199078. A ce titre, ces objectifs
celle de la fraude à la loi. Celle-ci étant dé- désormais pourvus de charge normative
69
Idem. francophone, Thèse de doctorat en droit, Université
70
ONDOA(M.), « La constitution duale : re- Montesquieu-Bordeaux IV, 2011, p.11
cherches sur les dispositions constitutionnelles 74
LIET-VAUX (G.), « la fraude à la constitution :
transitoires au Cameroun », RASJ, vol 12, essai d’une analyse juridique des révolutions com-
Yaoundé, 2000, p.26. munautaires récentes : Italie, Allemagne, France »,
71
CHEVRIER(M), « trois vision de la RDP, 1943, pp 116-150
constitution et du constitutionnalisme contem- 75
CORNU (G.), Vocabulaire juridique, 2008, p.430
porain », RQDC, n°2, 2008 76
MAHAMADOU OUEDRAOGO(S.), La lutte
72
KONTCHOU KUOMEGNI(A), « le droit contre la fraude à la constitution en Afrique noire franco-
public camerounais, instrument de construction phone, [Link]., p.16
de l’unité nationale », RJPIC, n°4, oct-dec 1979, 77
BEAUD (O.), La puissance de l’Etat, [Link]., p.258
p.416 78
AIVO (F-J), « La crise de la normativité de la
73
MAHAMADOU OUEDRAOGO(S.), La constitution en Afrique », [Link]., p.6
lutte contre la fraude à la constitution en Afrique noire

244
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

de premier rang parmi les dispositions neutralisent le temps politique82 d’une


constitutionnelles, représentent, dans part, ce dernier est d’autre part, la contin-
l’échelle de la constitutionnalité, les prin- gence contre laquelle lesdits textes consti-
cipes et règles fondateurs des nouvelles tutionnels doivent se préserver83. Cette
démocraties africaines79. ambivalence est d’ailleurs si bien résumée
En conséquences, les manœuvres par M. BIKORO Mermoz lorsqu’il af-
visant la restauration du présidentialisme firme que « les développements du droit consti-
autoritaire80, la manipulation du tutionnel dans les Etats africains démontrent que
processus électoral, ou à faire sauter le le temps est à la fois constructeur et destructeur du
verrou de la limitation du nombre de droit constitutionnel »84.
mandats présidentiels81, conçues dans Qu’à cela ne tienne, le droit constitu-
l’optique d’une « remonarchisation » des tionnel s’efforce d’aménager le temps en
régimes politiques africains doivent être prenant en compte ses différentes di-
considérées comme des modifications mensions : le passé, le présent, mais sur-
substantielles de l’ordre constitutionnel. tout l’avenir. Ainsi, par principe, le droit
La reformulation de ces normes « pivot » (constitutionnel) est tourné vers l’avenir
est donc un coup de boutoir contre l’état et est destiné à s’installer dans la durée. La
de droit et la démocratie libérale et peut constitution se définirait alors dans cette
être constitutive de fraude à la perspective selon le professeur LA-
constitution suivant la définition de VROFF comme « l’expression de l’avenir
LIET-VAUX. souhaité par les citoyens »85. Cet ordre des
choses dans le rapprochement entre le
2. Le droit transitoire constitutionnel
droit constitutionnel et le temps est pour-
Le droit constitutionnel et le temps tant remis en cause par ce qui est désigné
entretiennent inéluctablement des rap- ici comme le droit transitoire constitu-
ports caractérisés par leur ambivalence. tionnel (l’ordre des mots est important :
En effet, si les textes constitutionnels non pas le droit constitutionnel transi-
79
Idem sion française, opcit, p.38
80
Voir Constitution Tchadienne de la IVe Répu- 85
LAVROFF(D.G), « la constitution et le temps »
blique promulguée le 4 Mai 2018 in Droit à la croisée des cultures, Mélanges en l’hon-
81
Les pays comme le Burkina Faso en 1997, Ma- neur de Philippe Ardant, LGDJ, Paris, 1999, p.208
dagascar et le Sénégal en 1998, la Guinée 86
Le droit constitutionnel transitoire s’intéresse à
Conakry en 2001, le Togo en 2002, le Gabon en la transition entre les constitutions révolues et les
2003, le Cameroun en 2008, ont modifié leurs constitutions futures. Cette transition s’effectue
constitutions à l’effet de faire sauter le verrou de au moyen des « petites constitutions » qui sont
la limitation du mandat présidentiel des normes provisoires (dans la durée) souvent
préalablement fixés à deux au maximum. uniquement matérielles, édictées en vue de
82
PIERRE-CAPS(S), « les révisions de la consti- l’adoption d’une constitution définitive, le plus
tution de la Ve république : temps, conflits et stra- souvent après une rupture avec la Constitution
tégies », RDP, n°2, 1998, p.409 précédente. Ces petites constitutions permettent
83
BARRANGER(D), « Temps et constitution », donc la succession de deux ordres juridiques.
Droits, n°30, 2000, p.51 87
GHADOUN (P-Y), « l’émergence d’un droit
84
BIKORO MERMOZ(J), Le temps en le droit transitoire constitutionnel », RDP, janvier 2016,
constitutionnel africain : le cas des Etats africains d’expres- n°1, p.1

245
Michard Beriot EKELLE NGONDI

toire86) qui renvoie aux règles contenues « transitoire définitif ». À la vérité, cette
dans la constitution qui gouvernent la imprécision est davantage rédhibitoire
succession temporelle des normes87. lorsque l’on passe comme en contexte
A travers ce droit transitoire constitu- africain, d’une idéologie constitutionnelle
tionnel, c’est un point saillant de la autocratique à une autre plus beaucoup
théorie juridique qui est mis en selle à sa- plus libérale.
voir : l’entrée en vigueur. Traditionnelle- La constitution en vigueur au Came-
ment, l’entrée en vigueur désigne « la date roun (loi n°96-06 portant révision de la
à partir de laquelle une loi ou un règlement s’im- constitution du 02 juin 1972) est symp-
pose au respect de tous »88. Au plan formel, le tomatique de cet état de fait dans la me-
texte est réputé entrer en vigueur dès sa sure où, non seulement elle crée des
publication. Cette conception qui a cours institutions qui tardent encore à voir le
dans la plupart des sphères du droit et jour (Haute Cour de Justice, La région
notamment en droit administratif, pré- comme CTD), mais aussi, à travers on
sente toutefois l’inconvénient de négliger article 68, elle consacre la survivance de
les besoins de l’application. Elle est par l’ancien ordre constitutionnel fédéral91.
conséquent condamnée à demeurer Généré par le droit transitoire, ce clair-
théorique et inadaptée à la problématique obscur qui entoure l’effectivité du texte
du droit constitutionnel de la succession constitutionnel pousse à l’interrogation
des constitutions où « l’application et l’effa- quant’ au droit constitutionnel applicable
cement de l’ordre juridique ancien se produisent ou appliqué. Il met à l’épreuve la sécurité
progressivement»89. De la sorte, entre la pro- juridique des citoyens qui identifieront
mulgation de la constitution et son entrée difficilement le texte juridique opposable
en vigueur effective, il s’écoule une pé- et invocable par eux. De là, les normes
riode transitoire ou délai de vacatio legis90. transitoires constitutionnelles favorisent
Ledit délai (souvent court) nécessaire à la l’émergence des constitutions janus qui,
mise en place des institutions nouvelle- à l’instar du dieu romain, font coexister
ment créées après la publication du texte deux ordres constitutionnels, ce qui
constitutionnel est ici tout à fait compré- conduit à l’édiction d’un droit constitu-
hensible. Par contre, il l’est beaucoup tionnel aléatoire. Le texte constitutionnel
moins lorsque l’imprécision de la norme n’en sort alors que plus vulnérable.
différant l’entrée en vigueur effective,
semble offrir un fondement juridique à B. La vulnérabilité la norme
l’inaction des gouvernants, ou encore constitutionnelle
lorsque l’entrée en vigueur effective n’est Les constitutions en Afrique noire
soumise à aucune contrainte de temps à francophone sont nimbées de paradoxes,
telle enseigne que l’on débouche sur un

88
GUINCHARD(S.) et DEBARD (Th.), Lexique transitoires au Cameroun », [Link]., p.22
des termes juridiques, opcit, p.887 90
Idem
89
ONDOA(M.), « La constitution duale : re- 91
Voir article 68 de la constitution du Cameroun
cherches sur les dispositions constitutionnelles

246
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

d’incohérences et de contradictions qui Pouvoir constitué ou institué par la


en sont arrivés à diluer leur autorité, les constitution, la création de cette
rendant ainsi vulnérables face aux divers institution (la justice constitutionnelle)
assauts dont elles font l’objet. Cette vul- sur le continent africain ne date véritable-
nérabilité du texte constitutionnel se ma- ment que des années 199093, période
nifestement notamment par l’apathie de pendant laquelle les règles constitution-
son gardien(1) ainsi que son avilissement nelles nouvelles ont été adoptées. A titre
par le politique(2). d’exemple, au Cameroun, c’est la modi-
fication constitutionnelle survenue le 18
1. Une norme insuffisamment protégée
janvier 1996 qui crée un conseil constitu-
L’option pour le « nouveau constitu- tionnel94. Au Bénin, c’est la Constitution
tionnalisme » choisie par les constituants du 11 décembre 1990 qui a créé la Cour
africains aux lendemains des années constitutionnelle tandis qu’au Sénégal, le
1990, pour marquer la rupture avec Conseil constitutionnel a été créé par la
« l’hyper-présidentialisme » qui avait loi n° 92-23 du 30 mai 1992 modifiée par
cours jusque-là, a justifié d’importants la loi constitutionnelle n° 99-02 du 29
aménagements constitutionnels expri- janvier 1999124. La création de la Cour
mant l’aspiration volontariste d’assurer la constitutionnelle au Mali, au Niger et au
souveraineté de la constitution et Togo est à situer dans ce mouvement.
instaurer l’Etat de droit. C’est dans cette Dans la majorité de ces Etats, la pro-
optique que la plupart des Etats africains tection de la constitution par le juge
ont mis sur pieds les cours constitution- constitutionnel est sujette à caution. Les
nelles, sentinelle vigilante conçue pour critiques les plus acerbes se cristallisent
préserver le respect et la suprématie de la autour du contrôle de constitutionnalité
constitution. En un mot, le juge consti- des lois, car c’est par la production nor-
tutionnel est le gardien de l’intégrité la mative que les atteintes les plus graves
constitution. Son activité ne se limite pas sont généralement portées à la constitu-
au contrôle de la constitutionnalité des tion95. C’est donc un baromètre crédible
lois, même si ce contrôle en est à la fois de la suprématie dudit texte.
le symbole et la pièce essentielle ; elle
S’agissant donc du contrôle de consti-
concerne aussi la résolution des conflits
tutionnalité, il est de constance invariable
d’attribution pouvant surgir au sein des
que les décisions du juge constitutionnel
organes ou pouvoirs constitutionnels92.
92
NAREY OUMAROU, « la régulation du fonc- meroun, Sénégal). Ensuite, on avait la création
tionnement des institutions par le juge constitu- d’une chambre constitutionnelle instituée au sein
tionnel », in Les transformations contemporaines du droit de la cour suprême (Gabon et Congo). Enfin, le
public en Afrique- CERCAF, éd. l’Harmattan, contrôle de constitutionnalité pouvait relever de
2017, p.59 la compétence des juridictions ordinaires qui fu-
93
Les juridictions constitutionnelles de la sionnaient pour connaitre du contentieux consti-
première génération ont été établies au lendemain tutionnel(Rwanda).
des indépendances et obéissaient à trois déclinai- 94
Voir Titre VII de la constitution.
sons. En premier lieu, on avait l’attribution des 95
AIVO (F-J), « La crise de la normativité de la
compétences constitutionnelles à la cour constitution en Afrique », ocpit, p.7.
suprême qui statue toutes sections réunies (Ca-

247
Michard Beriot EKELLE NGONDI

ne sont susceptibles d’aucun recours et 2006, a refusé de suivre la position adop-


s’imposent à aux pouvoirs publics et à tée par la cour constitutionnelle dans la
toutes les autorités administratives et ju- décision DCC 06-076 du 27 juillet 2006
ridictionnelles96. Lesdites décisions revê- déclarant irrecevable un recours en ex-
tent cette auctoritas qui « augmente la valeur ception d’inconstitutionnalité.
d’un acte en lui conférant la plénitude de ses effets Ensuite, il y a l’impossibilité d’un
juridiques »97 ; Les constitutions africaines contrôle de constitutionnalité des lois
constituant en la matière un champ d’ob- constitutionnelles qui porte à son tour un
servation quasi idéal. Cependant, il est coup de boutoir à la constitution98. Celui-
fort de constater en l’espèce que « la règle ci résulte d’un détournement du pouvoir
est rigide et la pratique est molle ». En effet, au- de révision constitutionnelle par une ré-
cune procédure matérielle contraignante vision totale de la constitution, pour en
n’est prévue pour faire respecter l’autorité réalité établir une constitution nouvelle.
des décisions constitutionnelles. C’est Pourtant, le pouvoir de révision constitu-
ainsi que le conseil constitutionnel came- tionnelle est un pouvoir constitué99, et
rounais dans sa décision n°001/cc/02-03 donc un pouvoir délégué qui tient son
du 28 novembre 2002 a clairement habilitation de la constitution. Or, il est
énoncé, relativement au règlement inté- constant dans la théorie juridique
rieur de l’assemblée nationale, que « les qu’ « aucun pouvoir délégué ne peut rien changer
dispositions du règlement intérieur sur la aux conditions de sa délégation », car
validation du mandat des députés(…) ne sont comment pourrait-il la modifier complè-
pas en conformité avec la constitution de la répu- tement sans détruire le fondement de
blique ». Celles-ci apparaissant comme un son existence. Il y a donc usurpation de
contrôle à posteriori de la décision du souveraineté lorsque l’un des pouvoirs
conseil constitutionnel déclarant élu le crées par la constitution (pouvoirs consti-
candidat à l’élection législative. Toutefois, tués) s’arroge le pouvoir constituant en
ladite décision reste inappliquée (la pro- établissant une nouvelle constitution. Par
cédure de vérification du mandat des dé- contre, comme l’atteste le conseil consti-
putés par le bureau de l’assemblée ayant tutionnel français dans sa décision du 6
toujours cours). Dans le même ordre des novembre 1962100, le pouvoir de révision
idées, le juge judiciaire béninois (cour su- constitutionnelle est illimité lorsqu’il est
prême), dans un arrêt du 24 novembre exercé directement par le peuple. La sou-

96
Voir article 50 de la constitution du Cameroun, constitution.
les articles 123 alinéa 1 et 2 de la constitution du 99
GOZLER(K), Le pouvoir de révision
Benin, l’article 92 alinéa 2 de la constitution du constitutionnelle, thèse de doctorat en droit,
Sénégal. Université MONTESQUIEU-BORDEAUX
97
GUINCHARD(S.) et DEBARD (Th.), Lexique IV, 1996, p.51.
des termes juridiques, opcit, p.236 100
Dans cette décision, le conseil s’est déclaré in-
98
Toutefois, des pays comme le Mali ou encore compétent pour contrôler la constitutionnalité
le Benin (avec la jurisprudence ‘’CONSENSUS des lois adoptées par le peuple à la suite d’un re-
NATIONAL’’) connaissent déjà le contrôles de ferendum.
constitutionnalité des lois portant révision de la

248
Le droit constitutionnel en dehors du droit constitutionnel : réflexion sur le constitutionnalisme en Afrique noire

veraineté constituante appartenant au vanche de celle-ci sur celui-là. C’est du


peuple, il faudrait ainsi (logiquement) évi-
moins l’idée qui jaillie de l’affirmation du
ter de « dresser le peuple contre sa propre consti-
professeur AIVO selon laquelle « les consti-
tution ». tutions Africaines sont devenues vulnérables dès lors
Enfin, la pusillanimité du juge consti- que le rapport de force entre le droit et le politique
tutionnel africain, qui manque de har- s’est inversé »102. C’est notamment cette dia-
diesse dans sa mission d’interprétation de lectique droit/politique qui enrichit (tout
en les complexifiant) les conventions de
la constitution vient rajouter à la vulnéra-
bilité de cette dernière. En effet, si la constitution, qui sont d’authentiques dé-
viations constitutionnelles.
constitution reste un acte écrit, elle n’est
plus écrite à la seule encre du constituant. Une convention de constitution est
A travers son interprétation, Le juge une « révision politique » de la
constitution ou à tout le moins une inter-
constitutionnel vivifie le texte par sa voix
et le réécrit par son action jurispruden- prétation plus ou moins laxiste des règles
tielle. La pratique à ce propos donne à constitutionnelles qui s’impose comme
différencier les juges spectateurs des règle obligatoire tant que ladite conven-
juges acteurs. Si dans cette dernière caté-tion n’a pas été modifiée ou qu’une révi-
gorie on peut intégrer les juges béninois, sion juridique expresse ne s’y est pas
maliens et nigériens qui font montre de substituée103. Elle naît des nécessités de
courage et d’audace dans leur mission l’action politique et est le fruit du consen-
d’interprétation101, il reste cependant unesus des acteurs constitutionnels
majorité très peu encline à la créativité. (pouvoirs publics et organisations poli-
Celle-ci développe une conception assez tiques) sur les pratiques qui s’appliquent
minimaliste de sa fonction et renonce par en complément ou en marge de la
conséquent à son pouvoir d’interpréta- constitution pour l’éclairer ou la
tion ainsi qu’à son obligation d’assurer lecontredire le cas échéant. Parmi ses ma-
tières, l’organisation constitutionnelle de
respect et l’intégrité de la constitution. Au
Gabon, à Madagascar, au Togo ou l’exécutif constitue un terrain fertile.
encore en Côte d’ivoire, l’activité de jugeAinsi, au Benin et au Congo104, les prési-
constitutionnel n’a pas été en mesure de dents respectifs ont procédé à la nomina-
« saisir la politique ». tion (anticonstitutionnelle) de premiers
ministres, afin d’apaiser les tensions d’une
2. Une norme réquisitionnée vie politique agitée entre la majorité et
La thèse de la « politique saisie par le l’opposition. De cette inféodation, il ré-
droit » semble avoir cédé le pas à une re- sulte que le droit constitutionnel est sans

101
Ils se distinguent notamment par la création de constitution en Afrique », opcit, p.4
principes à valeur constitutionnelle(Benin), l’auto- 103
MENY(Y), « Les conventions de
habilitation à contrôler la constitutionnalité des constitution », Pouvoirs, n°50, 1989, pp 53-68
textes en cas d’absence de compétence attribuée 104
Deux régimes politiques de type présidentiel
ou refusée expressis verbis(Mali), l’opposition aux (la nature du régime congolais ayant toutefois
révisions frauduleuses de la constitution(Niger). changée depuis la révision constitutionnelle du 6
102
AIVO (F-J), « La crise de la normativité de la novembre 2015).

249
Michard Beriot EKELLE NGONDI

doute le domaine du système juridique le ainsi qu’attestent l’enjeu et l’objet qui


plus exposé à la tension entre le droit et sous-tendent ces révisions. Assurément,
la politique. La plupart des révisions constitutionnelles
Symétriquement, l’autre théâtre d’ex- effectuées dans les Etats d’Afrique noire
pression de cette constitution réquisition- francophone sont caractérisées par leurs
née par le politique est certainement aspects tendancieux et politiquement tac-
l’instrumentalisation des révisions consti- tiques108. Ces « modifications taillées sur
tutionnelles, avec en toile de fond le mesure » expriment en réalité la main
« syndrome du troisième mandat prési- basse du pouvoir politique sur la procé-
dentiel ». dure de révision ainsi que sa trop grande
En effet, la question des révisions marge de manœuvre dans la reformula-
constitutionnelles occupe une place cen- tion des dispositions constitutionnelles109.
trale au sein du constitutionnalisme afri- Dans plusieurs pays comme le Gabon, le
cain. Elle en constitue le moteur car elle Togo, le Burkina Faso, le Cameroun, le
révèle certaines manifestations du Sénégal, le Tchad, le Congo, la Guinée
pouvoir sur le continent noir105. Les révi- Conakry, la Constitution a ainsi été rema-
sions ont vocation à faire évoluer la règle niée à plusieurs reprises notamment dans
juridique et l’adapter aux exigences nou- ses dispositions touchant tantôt au nom-
velles106. En se référant à l’article 28 de la bre de mandat que le président de la ré-
Déclaration des droits de l’homme et du publique peut accomplir, aux règles de
citoyen du 24 Juin 1793107, il apparait que succession, tantôt au statut du chef de
la révision de la constitution trouve aussi l’Etat et notamment le renforcement des
son fondement dans la pensée philoso- pouvoirs de ce dernier au grand dam des
phique selon laquelle « chaque génération est autres organes constitués. Cette re-
un nouveau peuple ». constitutionnalisation des instruments
Cependant, aussi possible et nécessaire d’un présidentialisme pourtant déconsti-
qu’elle soit, la frénésie révisionniste à la- tutionnalisé après la chute du mur de
quelle on assiste sur le continent, et qui Berlin, est le signe clinique que la consti-
se caractérise par un renversement de tution en Afrique noire est fabriquée et
rapport de force entre le droit et le poli- re-fabriquée par les politiques au gré de
tique, trahit en réalité une certaine « mal- rapports de force mouvants.
donne » du constitutionnalisme africain,

105
ATANGANA AMOUGOU (J-L), « les révi- 107
Un peuple a toujours le droit de revoir, de ré-
sions constitutionnelles dans le nouveau consti- former et de changer sa constitution. Une géné-
tutionnalisme africain », in Politea, n°7, printemps ration ne peut assujettir à ses lois les générations
2007, pp 583-682. futures.
106
MELEDJE (F-D), « les révisions constitution- 108
AIVO (F-J), « La crise de la normativité de la
nelles dans les Etats africains francophones. Es- constitution en Afrique », [Link]., p.5.
quisse de bilan », RDP, 1992, n°1, p.113. 109
Idem.

250
Protocole de rédaction

- Appel à contribution : que les mots et expressions que l’on désire


La R.A.D.P souhaite recevoir de ses lecteurs mettre en relief.
et de ses abonnés des articles originaux (40 - Informations sur l’auteur :
pages au maximum) et des notes de jurispru-
dence. Les textes doivent se conformer à la Indiquer votre profession et vos principales
politique rédactionnelle pour le contenu et au publications.
protocole de rédaction pour la forme. La - Notes de bas page :
revue accepte les textes envoyés par courriel
et les textes sur supports amovibles (Word ou Numéroter consécutivement les notes du
Wordperfect). début à la fin de l’article. L’appel de note doit
suivre le mot avant toute ponctuation.
- Page de titre :
- Appel des références :
Inscrire sur la 1ère page, en haut à gauche, les
nom, adresse et courriel ; plus bas, le titre (60 Appeler les références dans le texte et les
lettres au maximum) de l’article suivi du ré- énoncer en notes de bas de page. Leur pré-
sumé et des descripteurs. sentation obéit au schéma ci-après :
- Résumé : - pour ouvrage, thèse et mémoire : exem-
ple : KAMTO (M), Pouvoir et droit en Afrique
Fournir un résumé de l’article (50 à 100 noire : essai sur les fondements du constitutionnalisme
mots). dans les États d’Afrique noire francophone, LGDJ,
- Descripteurs : Bibliothèque Africaine et Malgache, Paris,
1987, page de l’élément cité.
Identifier 5 à 10 descripteurs (ou thèmes clés
de l’article) qui situent le lecteur sur le - pour les articles scientifiques : exemple :
contenu de l’article scientifique. ONDOA (M), «La constitution duale : Re-
cherches sur les dispositions constitution-
- Mise en page : nelles transitoires au Cameroun», Revue
Présenter le manuscrit dactylographié à dou- Africaine des Sciences Juridiques, Vol.1, n°2, 2000,
ble interligne avec marge de 2 cm, 25 lignes page de l’élément cité.
par page. On doit pouvoir en faire des pho- - Liste des références :
tocopies claires.
Dresser la liste des œuvres citées et des publi-
- Citations : cations utilisées pour préparer l’étude ; les
Lorsqu’une citation a plus de 4 lignes, la met- classer dans l’ordre alphabétique des auteurs.
tre en retrait (c’est-à-dire aller à la ligne). Elle La présentation ici obéit au sché- ma de
est suivie de l’appel de la référence. Mettre «Appel des références», avec indication du
entre crochets [ ] les lettres et les mots ajoutés nombre total de pages de la production scien-
ou changés dans une citation, de même que tifique citée.
les points de suspension pour l’omission de N.B : Les articles sont envoyés à la
un ou plusieurs mots. Revue Africaine de Droit Public (R.A.D.P) en
- Tableaux : deux exemplaires dont l’un est un fichier nu-
Rendre les tableaux et les graphiques lisibles mérique (Word) et l’autre un tapuscrit ou ver-
au premier coup d’œil. sion physique. L’auteur d’un article reçoit
gratuitement un exemplaire du numéro de pa-
- Mise en relief : rution de son article. Tout article publié à la
Mettre en italique les titres de livres, revues et Revue Africaine de Droit Public devient sa
journaux, les mots étrangers, les mots et expres- propriété. S’il avait déjà été publié dans une
sions qui servent d’exemples dans le texte ; mais autre Revue, son auteur doit le signaler au di-
«mettre entre guillemets» (sans les souligner) recteur de la R.A.D.P.
les titres d’articles et chapitres de livres ainsi
Cheminement des articles
- Accusé de réception : scientifique décide de publier ou non le texte.
Sur réception d’un texte, il est émis un accusé L’auteur est informé de la décision et reçoit
de réception. un résumé des parties pertinentes des évalua-
- Première lecture : tions. Il peut lui être demandé de relire son
Le texte est lu en premier lieu par un membre texte ou de le présenter en se conformant aux
du comité de rédaction qui évalue sa confor- suggestions et observations du comité scien-
mité à la politique rédactionnelle de la revue. tifique.
Si le texte n’est pas retenu, l’auteur en est in- - Assignation au numéro :
formé. Le manuscrit n’est pas retourné. Le texte prêt pour publication est assigné à un
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est donc important de présenter un texte clair
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- Décision de publier :
Sur réception de ces évaluations, le comité
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ISSN - 2304 - 4055
DLK
E
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Tel.: +237 222 72 86 49
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