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Thème I : APPEL A LA JEUNESSE
01. « Etre jeune »
La jeunesse n’est pas une période de vie. Elle est un état d’esprit, un
effet de la volonté, une qualité d’imagination, une intensité émotive, une
victoire du courage sur la timidité, du goût de l’aventure sur l’amour du
confort.
On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre
d’années : on devient vieux parce qu’on a déserté son idéal. Les années
rident la peau ; renoncer à son idéal ride l’âme. (…)
Les préoccupations, les doutes, les craintes et les désespoirs sont les
ennemis qui, lentement, nous font pencher vers la terre et devenir poussière
avant la mort.
Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille. Il défie les événements
et trouve la joie au jeu de la vie.
Vous restez jeune tant que vous restez réceptif à ce qui est beau,
bien et grand. Réceptif aux messages de l’homme, de la nature, de l’infini.
(…)
Si un jour votre cœur allait être mordu par le pessimisme et rongé
par le cynisme, puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.
Général MAC ARTHUR (1980-1964)
02. « Aimer, c’est avoir quelqu’un pour qui mourir »
Le sage, même s’il se suffit, aime pourtant avoir un ami, ne serait-ce
que pour pratiquer l’amitié et ne pas laisser sans emploi une si noble vertu.
Ce n’est pas du tout pour la raison, que donnait Epicure dans la lettre dont j’ai
parlé : « Le sage, disait-il, aura ainsi quelqu’un pour veiller sur lui s’il est lui-
même malade, pour le secourir s’il est prisonnier ou misérable ». Ce n’est pas
cela : il y aura un ami sur qui veiller, si cet ami est malade, il aura quelqu’un à
tirer de la prison où l’aura enfermé l’ennemi. Ne songer qu’à soi pour
contracter une amitié, c’est mal penser. De telles amitiés finissent comme
elles ont commencé. Prends un ami pour obtenir son aide si tu es prisonnier :
au premier bruit que fera ta chaîne il s’échappera. Ce sont des amitiés à
terme, comme dit le peuple. L’ami choisi par intérêt plaira tant qu’il sera utile.
De tels amis sont légions autour de l’homme heureux : que la fortune croule,
c’est la solitude ; tous fuient, quand ils sont mis à l’épreuve. Que de tristes
exemples nous avons de gens qui s’éloignent par peur ! Fatalement, la fin est
en rapport avec le début : contracter une amitié par intérêt, c’est se résoudre
à sacrifier plus tard cette amitié à un avantage que l’on préfère à l’amitié
même. Quel est mon but quand je cherche un ami ? Je veux avoir quelqu’un
pour qui mourir, quelqu’un à suivre en exil, à défendre contre la mort en me
dévouant à lui. La liaison dont tu parles n’est pas amitié, mais spéculation :
elle a pour objet notre avantage, notre profit.
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Lettres à Lucilius, IV, éd. Garnier
Thème II : L’AMOUR
03. « Philosophie de l’amitié »
L’amitié n’est pas seulement nécessaire, elle est aussi ce qu’il y a de
plus noble et de plu beau. Nous louons, en effet, ceux qui ont le culte de
l’amitié, et le grand nombre d’amis est regardé comme l’une des choses les
plus honorables. Il y a même des gens qui croient que ceux qui savent être
amis, ne peuvent manquer d’être vertueux. (…)
Il faut, pour être amis, qu’aux sentiments de la bienveillance réciproque,
fondée au moins sur une des trois qualités dont nous avons parlé (bonté,
charme, utilité), on joigne la connaissance du bien qu’on se veut
mutuellement.
Mais ces conditions de l’amitié diffèrent d’espèces. Il y a donc en
conséquence, différentes espèces d’attachements et d’amitiés, c'est-à-dire
trois, autant qu’il y a de qualités aimables. Il peut y avoir, en effet, dans
chaque espèce, réciprocité de sentiment connue de ceux qui l’éprouvent.
D’ailleurs ceux qui ont de l’affection l’un pour l’autre se veulent
réciproquement du bien, dans le sens du motif qui détermine leur
attachement. Ainsi, ceux qui ont de l’affection l’un pour l’autre, à cause de
l’utilité qu’ils trouvent dans ce commerce, ne s’aiment pas pour eux-mêmes,
mais à raison du bien qui peut revenir à chacun d’eux de la part de l’autre. Il
en est de même de ceux dont l’affection est fondée sur le plaisir ; car ce n’est
pas pour ce qu’ils sont en eux-mêmes qu’ils aiment ces gens d’un commerce
facile et gai, amis uniquement à cause de l’agrément qu’ils leur procurent.
Ces sortes d’amitiés sont donc souvent l’effet des circonstances,
puisque la cause qui les détermine n’est pas le caractère propre et particulier
de ceux qu’on aime, mais dans le bien que les uns, et dans le plaisir que les
autres peuvent faire. Elles sont, par suite, faciles à dissoudre, quand ceux qui
les inspirent ne demeurent pas les mêmes ; car, du moment où ils cessent
d’être utiles ou agréables, on cesse de les aimer. Or, l’utilité n’est pas
durable, mais telle chose est utile dans un temps, telle autre l’est dans un
autre. La cause qui avait donné lieu à l’amitié venant donc à cesser, l’amitié
elle-même s’évanouit, puisqu’elle n’avait pas d’autre fondement que celui-là.
(…)
Mais l’amitié parfaite est celle des gens vertueux, et qui se
ressemblent entre eux par la vertu ; ceux-là, en effet, ont les uns pour les
autres une bienveillance fondée sur le mérite propre et personnel de chacun
d’eux, et ils sont par eux-mêmes. Or, ceux qui veulent du bien à leurs amis
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pour eux-mêmes, sont les amis par excellence ; car c’est par leur nature qu’ils
sont tels, et non l’effet des circonstances. Leur amitié dure donc tout le temps
qu’ils restent vertueux, et le propre de la vertu c’est d’être durable. Chacun
d’eux a la bonté absolue et celle qui convient à son ami, car les hommes
vertueux et qui ont la bonté absolue sont utiles les uns aux autres. Ils sont
aussi d’un commerce agréable, car les gens de bien ont l’amabilité absolue,
et le don de se plaire les uns aux autres. En effet, chacun d’eux trouve du
plaisir dans les actions qui conviennent à sa nature, et dans celles qui leur
ressemblent ; or, les actions des gens de bien sont les mêmes, ou, au moins,
sont semblables. (…)
Ethique à Nicomaque, L. VIII trad. P. Lemaire, éd. Hatier
04. « Elle et lui »
Li T’ai Po, Chine, VIIIe s.
Des jeunes filles se sont approchées de la rivière ;
elles s’enfoncent dans les touffes de nénuphars.
On ne les voit pas, mais on les entend rire, et le vent se parfume en
traversant leurs vêtements.
Un jeune homme a senti son cœur battre, et son visage a changé de couleur.
Mais les touffes de nénuphars l’enveloppent.
05. « Lui et elle »
Tou Fou, Chine, VIIIe siècle
Mon bateau glisse rapidement sur le fleuve, et je regarde dans l’eau.
Au-dessus est le grand ciel, où se promènent les nuages.
Le ciel est aussi dans le fleuve ; quand un nuage passe sur la lune, je le vois
passer dans l’eau ;
Et je crois que mon bateau glisse sur le ciel.
Alors je songe que ma bien aimée se reflète ainsi dans mon cœur.
Ch. Leplae, Chant sur la rivière, Ed. des artistes
06. « La chaste jeune fille »
Sur l’eau profonde de la Rivière Wu
Est un couple de canards mandarins.
Séparées par le fleuve,
Votre maison et la mienne se regardent de loin.
A quinze ans je vous fus promise mais vous portiez un deuil familial.
Bien longues en furent les trois années
Avant que revienne le temps de nos noces.
De nouveau on prévient l’intermédiaire,
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On choisit un jour faste et une heure propice.
J’ai rangé les épingles d’écailles de ma coiffure,
J’ai enfilé les perles de mes boucles d’oreilles.
A ma fenêtre ouverte, devant le soleil du matin,
J’ai fait moi-même mes robes de nouvelle mariée.
Mais pourquoi ce rêve affreux,
L’annonce de votre mort soudaine ?
Je jette mes épingles d’écailles,
Je laisse mes boucles d’oreille de perles.
A ma fenêtre ouverte, devant le soleil du soir,
La vue de mes robes de mariage m’emplit de douleur.
Les cheveux noués, je vais à votre demeure,
Les larmes aux yeux, j’entre dans votre salle.
Je caresse votre cercueil sans qu’il s’ouvre,
En plein jour, le ciel me paraît obscur.
Forçant, toute seule à le faire désormais.
Dans cotre chambre, j’écartai vos rideaux de lit,
Puis je m’asseois sur votre couche.
Promise à vous, je suis femme.
Votre femme et aussi votre veuve.
L’oiseau mâle a passé avec la rosée du matin,
La femelle reste avec le givre du soir.
La Rivière coule, interminable.
Le canard mandarin s’afflige, solitaire.
La Poésie chinoise, Trad. P. Guillermaz, éd. Seghers
07. « Femme noire »
Léopold Sédar Senghor
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi, je te découvre Terre promise, du haut
d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir bouche qui fais lyrique
ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémit aux caresses ferventes du Vent
d’est
Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui grondes sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.
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Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète aux flancs des
princes du Mali.
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délice des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes
yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel,
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de
la vie.
Chant d’ombre, éd. Du Seuil
Thème III : L’HOMME ET LA NATURE
08. « Il est des nuits »
Léon-Gontran DAMAS
Il est des nuits sans nom.
Il est des nuits sans lune,
Où jusqu’à l’asphyxie
moite
me prend
l’âcre odeur de sang
jaillissant
de toute trompette bouchée
Des nuits sans nom
des nuits sans lune
la pleine qui m’habite
m’oppresse
la peine qui m’habite
m’étouffe
Nuits sans nom
nuits sans lune
où j’aurais voulu
pouvoir ne plus douter
tant m’obsède d’écœurement
un besoin d’évasion
Sans nom
sans lune
sans lune
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sans nom nuits sans lune
nuits sans lune
sans nom sans nom
où le dégoût s’ancre en moi
aussi profondément qu’un bon poignard malais.
Pigments, éd. Présence Africaine
09. « Chant du feu »
Chant traditionnel bantou, trad. de L.S. SENGHOR
Feu que les hommes regardent dans la nuit, dans la nuit profonde,
Feu qui brûles et ne chauffe pas, qui brilles et ne brûles pas,
Feu qui voles sans corps, sans cœur, qui ne connais case ni foyer,
Feu transparent des palmes, un homme sans peur t’invoque.
Feu des sorciers, ton père est où ? Ta mère est où ? Qui t’a nourri ?
Tu es ton père, tu es ta mère, tu passes et ne laisses traces.
Le bois sec ne t’engendre, tu n’a que les cendres pour filles, tu meurs et ne
meurs pas.
L’âme errante se transforme en toi, et nul ne le sait.
Feu des sorciers, Esprits des eux inférieures, Esprit des airs supérieurs.
Fulgore qui brilles, luciole qui illumines les marais,
Oiseaux sans ailes, chose sans corps,
Esprit de la Force du Feu,
Ecoute ma voix ; un homme sans peut t’invoque.
Ed. du Seuil
010. « La fuite du temps »
Li T’ai Po, Chine, VIIIe s.
Le Fleuve Jaune coule vers l’Océan de l’Est,
Le soleil descend vers la Mer de l’Ouest.
Comme le temps, l’eau fuit pour toujours :
Ils ne suspendent jamais leur course !
Le printemps disparaît avec ma jeunesse,
L’automne arrive avec mes cheveux blancs.
La vie humaine est plus courte que celle du pin,
Comment la beauté et la force ne seraient-elles point fugitives ?
Mais, hélas ! la beauté des fleurs de pêcher et de poivrier est éphémère.
Le temps trompeur nous dissimule ses traces, mais il passe, rapide.
Vous, vous dansez, mais le soleil s’incline à l’Ouest.
Mais vos cheveux sont déjà tout blancs. Et à quoi bon vous plaindre ?
Le temps passe, dans la clepsydre d’or l’eau baisse et laisse paraître la flèche
d’argent.
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On se lève pour contempler l’image de la lune automnale noyée dans le
fleuve ;
Mais que faire ? L’Orient blanchit doucement et les plaisirs ne dureront pas !
Ici fut la demeure antique du roi de Ou. L’herbe fleurit en pais sur ces ruines.
Là, ce profond palais des Tsin, somptueux jadis et redouté.
Tout cela est à jamais fini, tout s’écoule à la fois, les événements et les
hommes,
Comme ces flots incessants du fleuve Bleu, qui vont se perdre dans la mer.
La vie est comme un éclair fugitif ;
Son éclat dure à peine le temps d’être aperçu.
Si le ciel et la terre sont immuables,
Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous !
Le flot qui s’est écoulé ne peut à) sa source,
La fleur détachée de sa tige ne saurait retourner à l’arbre qui l’a laissé
tomber.
Présenté par Ch. LEPLAE, Chant sur la rivière, éd. Des artistes
011. « A l’approche de la mer »
Edouard GLISSANT
Celui qui découvre la mer a soudain un goût de pain noir dans la
bouche. Il veut aussitôt boire un lait de fruit, comme si l’eau rêche l’avait déjà
rempli de moiteurs. Pourtant celui-là, dans le même moment, tend vers la mer
et la salaison ; et un grand vent lui bat au cœur, il se sent non défaillir mais
porter sur la nappe d’eau, planer vers le large, dans l’air qui tremble. Et
l’envie ne lui vient que plu doucement encore d’entrer dans la mer chaude. Il
méconnaît cette force s’il veut s’y planter d’un seul coup (vorace, corps
tremblant, âme défaite) ou s’il y va benoît (de l’eau jusqu’aux genoux :
presque rien). Mais qu’il progresse lentement vers elle, avec douceur et
patience, parfois des ruses ; il accomplit alors la vraie offrande au bleu, le seul
sacrifice que la vague agrée.
Thaël et Garin depuis longtemps ont deviné la mer : ils en ont
respiré le lourd parfum quand ils ont longé les marécages : le remugle
oppressant des boues et des crabes de terre, jaune et rouges, et des
mantous, ces crabes velus, noirs et violents, qui semblent des vieillards. Ils en
ont entendu l’appel, le chuintement de la mer étale, sans cri ni marée. Ils ont
traversé le bras de marigot dont l’eau pure et glacée ne se rattache qu’à
l’étendue chaude et salée. Ils ont de place en place connu sous leurs pieds
ces effritements de la terre qui préparent à la présence du sable. Mais ils
retardent savamment l’heure de déboucher en plein sur la plage, avec le
miroitement qui enivre et l’air qui s’ouvre d’un seul ahan. Ils rôdent,
complices, derrière l’écran des cocotiers ; avançant hardiment lorsque le
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champ paraît vaste au-devant de l’eau, marchant longtemps sur les feuilles
sèches, au long du rivage qu’ils deviennent mais reculant vers l’intérieur des
terres quand ils rencontrent un mancenillier aux branches torturées, avant-
coureur des fresques de raisins de la mer mêlés aux cocotiers et qui font à
l’eau verte et bleue une parure de fruits.
Celui qui découvre la mer sait qu’il n’est plus un fleuve (l’âme qui
coule sans retour : bondissant d’écueil en barrage, glissant sur la trame des
jours, s’attardant aux beautés), mais une nappe, un plan immobile, une
patience, le temps fini, l’espace éteint de sa propre grandeur. Celui-là
pesamment se couche près de l’eau, et s’il est triste, c’est peut-être à cause
des oiseaux dans le ciel, malfinis, cayalis, ailes muettes et lointaines. Ici meurt
le fleuve, dans les boues et l’odeur fétide plus rien n’avance, sinon le sable
qu’on voit au loin marcher dans le soleil. Ici le temps patient vous guette, rien
ne peut qu’il ne vous mène. Où ? vers la mer sans achèvement.
La Lézarde, éd. Du Seuil
Thème IV : LA VIE CULTURELLE
012. « Les trois fonctions du loisir »
Joffre DUMAZEDIER
Le loisir apparaît comme une sorte de produit quaternaire de la
civilisation industrielle au profit de l’individu, lorsque les besoins
fondamentaux de l’économie, de la famille et de la société sont satisfaits.
Il est le temps où l’individu peut disposer d’un maximum de choix
associé à un minimum de contraintes et où ses activités s’accompagnent d’un
sentiment plus grand de liberté ou de libération. Cette libération commence
par une réfection des forces physiques ou nerveuses qui constitue la fonction
primaire du loisir : celle du délassement, en donnant à ce mot le sens-fort
qu’il conserve dans la langue française « faire cesser la lassitude ».
Dans le temps de loisir, l’individu satisfait encore une nouvelle
exigence : celle de jouer à sa guise avec ses propres forces. Certes, le jeu a
toujours été un élément de la vie des sociétés traditionnelles ; mais il faisait
partie d’un rite collectif, comme le culte, où les éléments de choix
appartenaient au chef spirituel du groupe. Dans les sociétés de type
industriel, des rites collectifs subsistent, mais les jeux du temps de loisir
dépendent du choix de l’individu : ils lui permettent d’échapper à l’ennui dans
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un monde de plus en plus organisé, rationaliste, où la culture s’éloigne de plus
en plus de la nature. Cette fonction est le divertissement, le droit donné à
l’individu de détourner périodiquement ses forces d’un engagement utilitaire
pour en jouir lui-même, devenir à lui-même sa propre fin.
Vient enfin la fonction de développement de la personnalité. Elle
délivre des automations de la pensée et de l’action quotidienne. Elle offre de
nouvelles possibilités d’intégration volontaire à la vie des groupements
récréatifs, culturels, sociaux. Elle permet de développer librement les
aptitudes acquises à l’école. Elle peut créer des formes nouvelles
d’apprentissage volontaire tout au long de la vie. (…)
Comme le disait Marx, le temps est l’espace du développement
humain. (…) Presque tous les penseurs sociaux du XIXe siècle ont affirmé,
malgré la différence de leurs orientations philosophiques, cette nécessité du
loisir pour développer pleinement une personnalité dans le sens de ses
virtualités. C’est bien là la signification la plus profonde du temps de loisir.
Vers une sociologie de loisir, éd. Du seuil
013. « Le sport est éducation »
« Pourquoi ai-je rétabli les jeux Olympiques ? déclare Coubertin. Pour
ennoblir et fortifier les sports, pour leur assurer l’indépendance et la durée et
les mettre ainsi à même de mieux remplir le rôle éducatif qui leur incombe
dans le monde moderne. Pour l’exaltation de l’athlète individuel dont
l’existence est nécessaire à l’activité musculaire de la collectivité, et les
prouesses, au maintien de l’émulation générale. »
« Pour que cent se livrent à la culture physique, il faut que cinquante
fassent du sport ; pour que cinquante fassent du sport, il faut que vingt se
spécialisent ; pour que vingt se spécialisent, il faut que cinq soient capables
de prouesses étonnantes ».
Loin de redouter ces « prouesses étonnantes », Coubertin affirme
que « chercher à plier l’athlétisme à un régime de modération obligatoire,
c’est poursuivre une utopie ». Ses adeptes ont besoin de la « liberté
d’excès ». C’est pourquoi ont leur a donné cette mâle devise : Citius, altius,
fortius – toujours plus vite, plus haut, plus fort « la devise de ceux qui osent
prétendre à battre les records », c'est-à-dire à reculer les limites de
l’impossible.
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Mais encore faut-il que le comportement moral de ces athlètes soit à
la hauteur de leurs records. Pierre de Coubertin leur demande de constituer
une chevalerie, qui obéisse rigoureusement aux règles d’un code d’honneur :
le « faire play ». Il compte que l’exemple en sera si bien donné aux Jeux
Olympiques qu’il sera suivi dans toutes les rencontres sportives,
internationales, nationales et locales et que son influence gagnera les
spectacles eux-mêmes.
Enfin pour lui l’idée de trêve est un élément important de
l’olympisme. C’est la « trêve sacrée que, dans les temps antiques, Iphitos, roi
d’Elide, établit par convention avec Lycurgue et qui, durant près de douze
siècles fut respectée à Olympie. Que cessent pendant les jeux les querelles,
les malentendus, les oppositions et les haines ! Le mélange d’ardeur et de
loyauté de la compétition sportive ouvre naturellement la voie au respect
mutuel, à l’entente, à l’amitié même. « La haine et la violence, dit Coubertin,
sont l’apanage des cœurs faibles ».
Oui le sport est une chevalerie, car c’est un honneur, une éthique et
une esthétique, mais qui se recrute dans toutes les classes et tous les peuples
et les brasse fraternellement à travers la terre entière.
Oui, le sport est une trêve : dans nos sociétés technologiques,
soumises à la dure loi du travail, où l’on n’est que ce que l’on a, où n’a que ce
que l’on gagne, il est le divin jeu qui emplit le loisir d’une richesse gratuite ; à
notre époque d’antagonismes et de conflits, dominés par la volonté de
puissance et l’orgueil, il est le divin répit, où la loyauté de la compétition
s’achève en respect et en amitié.
Oui, le sport est éducation, la plus concrète, la véritable, celle du
caractère. Oui, le sport est science, parce que ce n’est que par la
connaissance patiente de sa nature que le sportif se perfectionne.
Oui, le sport est culture : parce que les gestes éphémères qu’il trace
dans le temps et dans l’espace – pour rien, pour le plaisir, comme dit Platon –
font éclater au grand jour, en les dramatisant, les valeurs les plus
élémentaires, mais par là les plus profondes et les plus larges, des peuples et
de l’espèce même, et enfin parce qu’il est créateur de beauté, pour ceux-là
surtout qui ont le moins la possibilité de se nourrir.
Coubertin rêvait d’un sport démocratique, mais ces exigences de
l’athlétisme font du champion le contraire d’un amateur, un professionnel. A
l’Etat, au groupe qui le soutient, le paie, d’assurer son reclassement dans un
métier une fois des performances dépassé à cause de l’âge.
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Coubertin voyait dans le sport un élément des plus vivants des
relations internationales ; peu de contacts, de confrontations, d’échanges
internationaux évoquent, dans les masses, autant de résonance que les
rencontres sportives.
Mais, international de plus en plus dans sa réalité, le sport actuel
est-il vraiment internationaliste dans son esprit, comme le pensait, comme le
voulait Coubertin ? Rien n’est moins sûr, hélas ! En fait, les rencontres
internationales sont de plus en plus gagnées – je veux dire perdues – par le
nationalisme, le chauvinisme, le racisme même. Les émotions et les passions
que soulèvent ces affrontements et que représentent en les amplifiant, à tous
les horizons les puissants moyens d’information moderne : presse, radio, TV,
cinéma ne s’inspirent qu’assez exceptionnellement, il faut Philios, dieu de
l’amitié. Il est grand temps de réagir si on ne veut pas que l’Altius d’Olympie
ne sombre dans le Cirque de Rome ou l’Hippodrome de Byzance.
Que l’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas d’essayer de freiner le
pouvoir émotif du spectacle sportif, qui est le grand drame populaire
moderne. Ce serait absurde, et d’ailleurs impossible. Une des fonctions, et des
plus saines de ce spectacle est la même, à un degré beaucoup plus élevé
d’intensité, que celle qu’Aristote assignait à tout théâtre : la fameuse
catharsis, la purge des passions et des instincts. Pas davantage il n’est
question de priver l’athlète de l’admiration, notamment de ses compatriotes :
comme toute excellence, la prouesse sportive mérite de susciter cette
admiration, et il est naturel que ceux qui sympathisent le plus aisément avec
l’auteur de l’exploit soient ceux qui éprouvent le plus vivement ce sentiment
au demeurant très noble.
Mais s’il n’est pas de compétition sportive sans volonté de victoire, il
n’est pas non plus sans règles et sans éthique. Ce sont ces règles et l’éthique
qui en est l’esprit qui distinguent le sport de la lutte sauvage de la vie, dont le
nom est guerre. C’est la conformité à ces normes qui transforme la prouesse
en vertu, et ces normes étant, par définition, universelles, il s’en suit que, si la
prouesse a une partie, la vertu est purement humaine.
Au reste, quoi de plus barbare que cette identification du public au
champion, cette appréciation nationale de la victoire d’un individu ou d’une
équipe ? Ces drapeaux, ces hymnes, ces gros titres dans les journaux
annonçant : « Nous avons gagné… » ou « Déroute nationale », ne croyez-vous
pas que c’est là vraiment une exagération monstrueuse de ce que la
sensibilité des foules a de plus spontané, quand ce n’est pas une exploitation
éhontée de ses élans les plus désintéressés. C’est en tout cas, le contraire de
la catharsis : c’est le retour à une mentalité primitive.
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Je crois qu’une énergique réaction s’impose, y compris l’abandon de
certaines pratiques qui se sont instaurées dans les Jeux Olympiques, soit avec
le consentement de Coubertin comme les hymnes nationaux, soit malgré lui,
comme le classement par nations, qui comme on sait n’est officiellement
reconnu, si l’on veut rendre le sport – j’entends le sport tout entier : athlètes,
dirigeants et public – à sa vocation internationale de promouvoir l’amitié entre
les peuples.
Est-ce trop demander ? Je suis sûr que Coubertin serait le premier à
dénoncer les déviations et les exploitations chauvines de son œuvre même,
lui qui en 1935 écrivait à propos de ces rencontres internationales : on en doit
venir à ce que dans de telles occasions et bien plus encore aux Jeux
Olympiques – les applaudissements s’expriment uniquement en proportion de
l’exploit accompli, et en dehors de toute préférence nationale. Tous les
sentiments nationaux exclusifs doivent alors faire trêve et pour ainsi parler
« être mis en congé provisoire ».
Discours prononcé à Paris le 28, X, 1963
Courrier Unesco, janvier 1964
Thème V : LE TRAVAIL ET L’APPEL A LA CONSCIENCE
014. « Le travail est l’amour rendu visible »
Khali GIBRAN
Alors un laboureur dit, Parlez-nous du travail.
Et il répondit, disant :
Vous travaillez pour pouvoir aller au rythme de la terre et de l’âme de la terre.
Car être oisif c’est devenir étranger aux saisons, et s’écarter de la procession
de la vie, qui avance majestueusement et en fière soumission vers l’infini.
Lorsque vous travaillez, vous êtes une flute à travers laquelle le murmure des
heures se transforme en musique.
Lequel d’entre vous voudrait être un roseau, muets et silencieux, alors que
tout chante à l’unisson ?
Toujours on vous dit que le travail est une malédiction et le labeur une
infortune.
Mais je vous infortune. Mais je vous dis que lorsque vous travaillez vous
accomplissez une part du rêve le plus lointain de la terre, qui vous fut
assignée lorsque ce rêve naquit.
Et en vous gardant unis au travail, en vérité vous aimez la vie,
Et aimer la vie à travers le travail, c’est être initié au plus intime secret de la
vie.
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Mais si dans votre douleur vous appelez la naissance une affliction et le poids
de la chair une malédiction inscrite sur votre front, alors je réponds que seule
la sueur de votre front lavera ce qui est inscrit.
On vous dit aussi que la vie est une obscurité, et dans votre fatigue vous
répétez ce que disent les las.
Et je vous dis que la vie est réellement obscurité sauf là où il y a élan,
Et tout élan est aveugle sauf là où il y a savoir,
Et tout savoir est vain sauf là où il y a travail,
Et tout travail est vide sauf là où il y a amour ;
Et lorsque vous travaillez avec amour vous vous liez à vous-même, et l’un à
l’autre, et à Dieu.
Et qu’est-ce que travailler avec amour ?
C’est tisser l’étoffe avec des fils tirés de votre cœur, comme si votre bien-
aimé devait porter cette étoffe.
C’est bâtir une maison avec affection, comme si votre bien-aimé devait
demeurer en cette maison.
C’est semer des grains avec tendresse et récolter la moisson avec joie,
comme si votre bien-aimé devait manger le fruit.
C’est mettre en toute chose que vous façonnez un souffle de votre propre
esprit.
Et savoir que tous les morts bienheureux se tiennent auprès de vous et
veillent.
Souvent je vous ai entendu dire, comme si vous parliez dans votre sommeil,
« celui qui travaille le marbre, et qui trouve la forme de son âme dans la
pierre, est plus noble que celui qui laboure le sol.
Et celui qui saisit l’arc-en-ciel et l’étend sur la toile à la ressemblance de
l’homme, est plus que celui qui fait des sandales pour nos pieds ».
Mais moi je dis, non pas en sommeil, mais dans le plein éveil du milieu du
jour, que le vent ne parle pas plus doucement au chêne géant qu’au plus
infime de tous les brins d’herbes ;
Et celui-là seul est grand qui transforme la voix en un chant rendu plus doux
par son propre amour.
Le travail est l’amour rendu visible.
Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec dégoût, il
vaut mieux abandonner votre travail et vous asseoir à la porte du temple et
recevoir l’aumône de ceux qui œuvrent dans la joie.
Car si vous faites le pain avec indifférence, vous faites un pain amer qui
n’apaise qu’à moitié la faim de l’homme.
Et si vous pressez le raisin de mauvaise grâce, votre regret distille un poison
de vin.
Et si même vous chantez comme les anges et n’aimez pas le chant, vous
fermez les oreilles de l’homme aux voix du jour et au voix de la nuit.
Le Prophète
14
Cahier des poètes
catholiques éd. Casterman
015. « Le combat sur tous les fronts »
Sembene OUSMANE
Le retour à la terre
Le maître était en pleine action. On le voyait dans les champs et
dans les rizières où les femmes courbées repiquaient les tiges fragiles, les
jambes couvertes de sangsues. Oumar les encourageait de son mieux. Il leur
donnait des poissons séchés et des huitres sèches. Lorsqu’il voyait un enfant
pleurer, il le prenait, le berçait jusqu'à ce qu’il dorme et le reposait ensuite sur
une des mottes de terre qui s’élevaient comme des îlots au milieu des eaux. Il
avait toujours sur lui des feuilles de tabac, du tabac à priser, des bonbons.
Son arrivée était chaque fois un moment de joie pour les femmes. Il
s’informait des projets de mariage, encourageait, plaisantait. Il savait se
montrer doux. Peut-être même avait-il conquis un cœur parmi ces jeunes filles
qui travaillaient le pagne relevé à mi-cuisse ?
Si Oumar se montrait aimable avec les femmes, il en était autrement
avec les hommes. D’eux il exigeait davantage. Ces hommes travaillant avec
des moyens archaïques ne pouvaient donner plus. Le soleil tapait sur les reins
nus. Inclinés vers le sol, ils creusaient des sillons bien droits. Parfois, Oumar
se mettait en ligne avec eux et traçait lui aussi un sillon un sillon. Il ne savait
pas rester inactif. On le voyait dans la plaine dès l’aube, il y était encore le
soir. On se demandait si ce fils de pêcheur n’était pas devenu un peu fou ou si
on lui avait jeté un mauvais sort. Ou encore, s’il ne cherchait pas quelque
trésor enfoui dans la terre.
Et lorsqu’il s’accordait une trêve, il allait à la pêche avec son oncle,
ou seul. Une fois il avait repéré les traces d’un lamantin, sur les berges du
marigot. Deux nuits durant, il resta à l’affût et, quand la bête apparut pour
brouter les feuillages dont elle était friande, il lui planta son harpon dans le
flanc d’un bras vigoureux, puis s’élança à sa poursuite sur une petite pirogue.
Et lorsque l’animal sortit sa tête de l’eau pour respirer, Oumar l’acheva à
coups de matraque. Le lendemain il y eut de la viande fraîche dans les
champs et les rizières.
Peu à peu la nature changea de couleur ; du vert foncé elle passa au
grisâtre. Les nuages s’accrochaient, restant longtemps à la même place. Les
nuits devenaient longues pour les paysans. Des nuées d’oiseaux émigrèrent
vers le levant. En attendant la récolte, on s’adonnait aux jeux favoris tandis
que les commerçants renouvelaient leurs tissus, en variaient les teintes,
entassaient les pacotilles propres à aiguiser la convoitise.
15
La vie de cultivateur n’est pas de tout repos : semer, sarcler, lutter
puis attendre la récolte. Mais lorsqu’il a la joie de voir son travail achevé, son
champ mûrir sous ses yeux, sa semence se dresser devant lui, caressé par le
vent ou couchée par la rosée, au moment où la nuit restitue les formes à la
réalité, où l’on voit au loin vers le rouge saignant de l’horizon s’élever une
chaleur bleuâtre et que les oiseaux incisent l’air de leurs ailes, on oublie alors
sa fatigue ; on regrette de n’avoir pas donné davantage de sa force, et
l’orgueil et la joie vous pénètrent le cœur. Oui la vie, cette vie de laboureur,
est une belle vie.
« O mon pays, mon beau peuple », chantait Oumar en foulant le sol.
Il se promenait seul à travers champs, rêvant qui sait à quoi ? Il
s’arrêtait devant une plante d’arachide pour en redresser les feuilles, libérait
une mouche prise par une araignée, évitait de piétiner un scarabée, plus loin
il séparait deux tiges de mil, étayait une branche de maïs trop lourde. Seul
devant son peuple qu’il voyait en imagination, aidé par le silence et la
solitude, l’émotion le prenait, il parlait et il entendait la voix de son peuple qui
lui répondait.
Il avait fait construire un immense grenier, perché sur des pilotis à
cause de l’humidité. Avec un matériel très simple, il avait élargi le ruisseau,
les fayats, grandes pirogues pouvant contenir dix à douze personnes,
s’amarraient côte à côte. Les lierres sauvages serpentaient en couvrant la
palmeraie. Les larges feuilles des nénuphars cachaient la surface dormante de
l’eau.
La récolte était imminente. Faye reprit ses visites au marché pour
suivre les cours. Il avait alloué Fayene un sac de riz chaque mois.
La lutte contre les traitants… et contre les sauterelles.
La palmeraie se dorait au soleil. Itylima les reçu en leur annonçant
qu’ils étaient attendus. Le visiteur se leva quand ils entrèrent, posa le livre sur
sa chaise et se présenta :
Pierre, de la Cosono
Il était tout habillé de blanc et ne portait pas de coiffure. Ils prirent place
sur le divan.
Voilà. Comme je savait que vous deviez… enfin… nous voudrions acheter
toute votre récolte.
Et si je ne la vends pas ?
Je ne sais pas ce que vous en ferez.
Ce n’est pas la question. Pour le moment, je ne vends pas.
16
Merci, fit-il quand la jeune noire déposa le plateau et lui tendit un verre…
Je pourrais vous être utile, Monsieur Faye.
Combien d’années avez-vous fait en Afrique, Monsieur Pierre ? interrogea
Oumar.
J’y suis depuis sept ans. Mes enfants sont nés ici. Mais pas en Casamance,
dans le Saloum.
Dites-moi, dans vos conseils d’administration, envisagez-vous d’apporter
une aide quelconque aux paysans ?
Nous n’en parlons même pas.
Donc à chaque saison, vous achetez les récoltes et que vous importe ce
qu’a été la saison pour les pauvres bougres ? Il y a une école d’agriculture
qui, paraît-il, forme le paysan noir. A la sortie, rien n’est mis à sa
disposition pour l’aider à se développer, et les besoins du pays
s’accentuent de plus en plus…
Excusez-moi, je vois bien où vous voulez en venir, mais cela n’est pas de
notre ressort. Néanmoins, l’école vous a servi à quelque chose.
Erreur : moi, c’est la guerre qui m’a servi.
Je vous donne cinq francs de plu que le cours actuel.
Quand je fais des affaires, c’est avec honnêteté ; pourtant, j’aurais besoins
d’une camionnette en bon état.
J’ai compris, ça peut s’arranger d’ici deux ou trois semaines.
J’ai mon brevet de mécanicien. Je sais que dans certains milieux, lorsqu’on
vend aux nègres, c’est de la camelote qu’on leur refile.
Faites-moi confiance.
C’est pas dit.
Madame, votre mari est intraitable, dit Pierre en se levant.
Il a ses raisons, répondit Isabelle, la tête penchée.
Dans quinze jours vous aurez votre camionnette. A bientôt, Monsieur,
Madame. Lorsqu’il fut parti, Isabelle s’inquiéta :
Pourquoi es-tu si méfiant ? Nous ne risquons rien.
Oh ! Je ne sais pas, il a l’air louche.
Il y a partout des bons et des mauvais.
Il ne répondit pas, se contentant de fumer. Il savait pourquoi elle était
dans cet état d’esprit.
Une nuée de sauterelles a ravagé la récolte. Faye a dirigé la lutte et distribué
des semences pour une nouvelle récolte – le traitant voudrait en acheter.
Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de cette visite ? demanda Faye… Itylima
apporte-nous à boire…
Eh bien, voilà, dit Pierre en s’asseyant. Tu sais mieux que nous : les dégâts
causés par les larves sont considérables et compromettent la prochaine
récolte ; et puis il y a des…
17
Noirs finit Faye en voyant Pierre embarrassé, ne sachant s’il fallait dire
« noire » ou « nègre ».
… Oui, des noirs qui nous doivent de l’argent, et, sans récoltes, nous ne
serons pas remboursés… S’il te reste des semences, vends-les-nous…
C’est qu’il ne m’en reste plus ! Et s’il m’en restait, ben, vous ne les auriez
pas… Lorsqu’il fallait se débarrasser du fléau, il n’y a pas eu de secours de
votre côté. La vie des cultivateurs ne vous intéresse pas… Mais lorsque
vos intérêts sont menacés que faites-vous ? J’ai vu ton patron un jour à la
Résidence pendant l’histoire des sauterelles… Quand comprendrez-vous
que vous n’êtes plus les hommes que nous craignons, que votre prestige
est en déclin ? Vous ne pouviez pas nous tromper éternellement.
Je ne suis pas responsable des faits que tu me reproches, mais si tu tiens à
nous concurrencer, tu as perdu, malgré tout ce que l’on raconte sur ta
mère.
Je ne veux pas vous faire concurrence, je veux simplement lutter. Su je
perds d’avance, cela ne fait rien ; ceux qui viendront après moi vous
tiendront tête jusqu'à ce que vous soyez assis à la même table.
Papa Gomis, veux-tu nous aider ?
Papa Gomis, dit Faye, je ne suis pas venu te demander s’il vaut mieux être
musulman, chrétien ou fétichiste. Je veux monter une ferme modèle dont tous
profiteront et je suis venu voir si tu voulais t’associer avec moi. Il est
important que quelqu’un de capable s’occupe des affaires. J’ai d’abord pensé
à mon oncle mais il ne comprendrait pas que, je veuille l’embarquer dans
cette direction. Avant de venir te voir, j’ai parlé avec Jean : il est d’accord.
Nous allons essayer de créer une coopérative agricole avec un bureau de
vente qui sera responsable devant les cultivateurs et qui sou tiendra leurs
intérêts. Il ne faut plus que le prix du quintal nous soit imposé, il faut que nous
puissions le débattre. L’année prochaine j’aurai deux charrues, ensuite
viendra le tour de tracteur. Comme tu le sais, il est d’usage dans notre peuple
que les vieux marchent en tête. Vous avez eu votre époque, vous ne devez
pas seulement assister à la nôtre.
Je suis très flatté, dit le vieux Gomis dont la voix tremblait un peu, mais il
faudrait bien réfléchir, car ceux qui nous entourent ont des bras longs. Si je
comprends bien, tu veux concurrencer les grandes boutiques ?
Ce fut Agbo qui l’interrompit
Non, Papa Gomis, dit-il, il ne faut pas mal interpréter les paroles de Faye. Il
a simplement trouvé, et je suis de son avis, qu’il serait bon de grouper tous
les paysans pour pouvoir traiter avec les grandes boutiques, comme tu dis. La
Casamance est le grenier du Sénégal, tout le monde doit pourvoir en profiter.
Seck intervient à son tour, sur le ton un peu doctoral qu’il employait
lorsqu’il lisait une leçon de morale aux enfants de l’école :
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Papa Gomis, pardonne-moi ce que je vais te dire, car il y a encore autre
chose que tu dois comprendre. Mon père, le père de Faye, toi et bien d’autres,
vous n’êtes pas venus ici par amour des palmiers. Lorsque vous avez quitté
vos villages pour les barrages de la Casamance, c’était pour faire fortune. En
ces temps-là, le père de Faye avait vingt-cinq ; toi et ta boutique, vous étiez la
coqueluche de la jeunesse. Nous autres, les enfants, nous étions fiers de vous.
Mais maintenant le progrès est venu et ce n’est pas vous qui en avez profité :
ta boutique est souvent à moitié vide, car les articles que tu étais le seul à
vendre, on les trouve maintenant ailleurs, plus beaux et moins chers. Le père
de Faye n’a plus le monopole de la pêche. Mon père à moi reste emmuré dans
son orgueil, il tient à faire vagabonds qui vont à la recherche d’une nouvelle
terre ? Ce n’est pas en vous exilant que vous trouverez une solution au
problème ; il faut affronter le combat. Les comptoirs peuvent ne pas être les
plus forts. Eux, ils attendent, toi, tu veux aller vers les paysans. Je crois que la
proposition de Faye vient au bon moment.
Oumar avait écouté l’instituteur avec attention. Cette voix posée
avait dit ses propres paroles et il en fut heureux.
Tout ce que tu viens de dire est magnifique, dit le vieux Gomis en se
voûtant un peu. Je te donnerai ma réponse incessamment, quand j’aurai parlé
à Jean. Tu n’es pas pressé Faye ?
Moi non, mais la pluie, elle, n’attend pas.
Faye attiré dans un guet-apens est assassiné par les traitants.
Vous savez tous que Faye voulait que vous vous unissiez. Et c’est pour
cela qu’il a été tué. Il m’a dit avant d’être assassiné que quelques-uns parmi
vous étaient au courant. Il faut que nous tous nous unissions nos forces. La
terre est à nous, c’est l’héritage de nos ancêtres. Il nous appartient de
l’arracher à ceux qui veulent s’en emparer.
O Pays, mon beau peuple, éd. Présence africaine
016. « Force-les de bâtir ensemble »
Antoine de SAINT-EXUPERY
Ainsi me parlait mon père :
Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en
frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent jette-leur du grain.
Il me disait encore :
Qu’ils m’apportent d’abord le fruit de leur travail. Qu’ils versent
dans mes granges la rivière de leurs moissons. Qu’ils bâtissent en moi leurs
greniers. Je veux qu’ils servent ma gloire quand ils flagellent les blés et
qu’éclate autour l’écorce d’or. Car alors le travail qui n’était que fonction pour
19
la nourriture devient cantique. Car voilà qu’ils sont moins à plaindre ceux dont
les reins plient sous les sacs lourds quand ils les portent vers la meule. Ou les
remportent, blancs de farine. Le poids du sac les augmente comme une
prière. Et voilà qu’ils rient joyeux quand ils portent la gerbe comme un
candélabre de graines avec ses pointes et son rutilement. Car une civilisation
repose sur ce qui est exigé des hommes, non sur ce qui leur est fourni. Et
certes ce blé, ensuite ils reviennent épuisés et s’en nourrissent. Mais là n’est
point pour leurs cœurs ce n’est point ce qu’ils reçoivent du blé. C’est ce qu’ils
lui donnent.
Car une fois encore sont à mépriser ces peuplades qui récitent les
poèmes d’autrui ou font venir des architectes qu’ils paient pour édifier
d’autres ou font venir des architectes qu’ils paient pour édifier leurs villes.
Ceux-là, je les appelle des sédentaires. Et je découvre autour d’eux comme
une auréole ,le poudroiement d’or du blé que l’on bat.
Car il est juste que je reçoive en même temps que je donne afin
d’abord de pouvoir continuer de donner. Je bénis cet échange entre le don et
le retour qui permet de poursuivre la marche et de donner plus loin encore. Et
si le retour permet à la chair de se refaire c’est le don seul qui alimente le
cœur.
L’homme, disait mon père, c’est d’abord celui qui crée. Et seuls
sont frères les hommes qui collaborent. Et seuls vivent ceux qui n’ont point
trouvé leur paix dans les provisions qu’ils avaient faites.
Citadelle IX, éd. Gallimard
017. « Donnez-moi deux bombardiers… »
Raoul FOLLEREAU
Lettre ouverte
A Monsieur le Président des Etats-Unis d’Amérique et à
Monsieur le Président du Conseil de l’Union Soviétique à
l’occasion de leur première rencontre.
15 septembre 1059
Messieurs les Présidents,
Enfin vous êtes réunis. Enfin les maîtres du monde vont pouvoir se
parler d’homme à homme. Et tous les peuples espèrent et tremblent à la fois.
On sait bien que vous pouvez presque tout pour le bonheur des hommes,
mais – c’est plus fort que soi – on songe surtout aux catastrophes qui peuvent
naître de votre désaccord.
Mais nous savons aussi que vos cœurs battent et s’émeuvent
comme les nôtres, et désirent ne battre et ne s’émouvoir que pour la paix du
monde.
C’est parce que je suis sûr de votre bonne volonté que je vous écris.
Je suis un homme parmi les autres, parmi les vôtres. Un homme qui
voudrait bien pouvoir s’endormir le soir en pensant que tous les autres sont
heureux.
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C’est cela qui fait ma force et ma foi.
Et m’autorise à m’adresser à vous.
Messieurs les deux Grands, voulez-vous sauver 15 millions
d’hommes ? Les plus douleurs, les plus abandonnés de tous les hommes, ceux
qui sont si malheureux et si seuls qu’ils ne savent même as à quel camp ils
pourraient bien appartenir.
Quinze millions d’innocents atteints d’une maladie que
l’Organisation Mondiale de la Santé vient de déclarer rarement contagieuse et
parfaitement guérissable, et qui sont cependant condamnés trop souvent à la
plus terrible des morts : les lépreux.
Voulez-vous que votre premier accord consiste à délivrer 15 millions
d’hommes prisonniers de l’ignorance, de l’égoïsme, de la lâcheté, ces trois
lèpres plus contagieuses que la lèpre, et plus difficile à guérir ?
Vous le pouvez. D’un seul mot. En renonçant chacun à un de ces
engins dont vous possédez tant d’exemplaires que, dans vos gigantesques
hangars, personne ne s’apercevra même de sa disparition.
Donnez-moi chacun un avion, un avion de bombardement.
Un de ces appareils, chefs-d’œuvre de vos techniciens et terreur de
vos peuples.
Parce qu’avec le prix de ces deux engins de mort nous pourrons
acquérir assez de médicaments pour soigner, et souvent pour guérir, tous les
lépreux du monde.
Un avion de moins en U.R.S.S., un avion de moins aux U.S.A. que
vous importe ! Le rapport de vos forces demeura le même…
Mais lorsque le communiqué de votre rencontre annoncera : « Les
deux Grands ont décidé de s’allier pour gagner la « Bataille de la Lèpre »,
croyez-moi, ce ne seront pas seulement 15 millions de lépreux qui se
réjouiront. Et il n’en coûtera à chacun de vous qu’un avion de bombardement.
Pour remporter une telle victoire !
Si vous continuez d’armer, vous êtes morts. Et nous mourrons tous
avec vous. Pour rien. A cause de vous. Alors que ni l’un, ni l’autre, vous ne
voulez tuer. Mais parce que vous n’avez pas trouvé le moyen de faire
autrement.
Bien sûr, renoncer chacun à un bombardier, c’est un tout petit
désarmement.
Mais vous pouvez toujours commencer par celui-là…
Et, peut-être, la joie que vous en aurez vous incitera-t-elle à
continuer… Jusqu'à la dernière bombe et jusqu'à la dernière lèpre…
Voilà ce que j’avais à vous dire. Si j’ai eu l’audace de le faire, c’est
parce que je suis sûr qu’il y a chez les uns, comme chez les autres, chez tous
les vôtres, qui sont les nôtres, des millions d’hommes qui seront heureux que
je l’aie fait.
Et maintenant décidez de ce que votre puissance et votre cœur vous
dicteront.
21
Moi, je continuerai d’espérer.
Leur crime ? Ils sont malades
Texte : Corps et âme de l’homme affamé
Josué de CASTRO 1908 à 1974
Ce n’est pas seulement en agissant sur le corps des individus , en
dégradant leur taille, en minant leurs chairs, en rongeant leurs viscères et en
creusant des plaies et des trous dans leur peau, que la faim annihile
l’homme. C’est encore en agissant sur son esprit, sur sa structure mentale,
sur sa conduite sociale.
Dans l’étude de l’influence de la faim sur le comportement humain,
nous devons considérer, d’une part, la faim aigue des époques de calamités,
et, d’autre part, la faim chronique, latente ou spécifique. Aucune calamité
n’est aussi capable de désagréger, et cela aussi profondément et d’une
façon aussi nocive, la personnalité humaine que la faim lorsque celle-ci
atteint les limites de la véritable inanition. Aiguillonné par l’impérieux besoin
de manger, l’homme affamé peut révéler la conduite mentale la plus
déconcertante. (…)
Sous l’action tyrannique de la faim, l’homme éprouve l’apaisement et
même la suspension totale de tous ses autres désirs, de tous ses intérêts
vitaux, et sa pensée se concentre activement sur la recherche et la
découverte d’un aliment, par n’importe quel risque. (…)
En annulant les autres forces qui conditionnent le comportement
humain, la faim désagrégée la personnalité, le réduit ou même inhibe ses
relations normales vis-à-vis de toutes les sollicitations du milieu ambiant qui
sont étrangères à la satisfaction de l’instinct de nutrition. Au cours de cette
désintégration mentale progressive disparaissent les activités
d’autoprotection et de contrôle mental, et l’on aboutit finalement à la perte
des scrupules et des inhibitions d’ordre moral. Dans ces cas, l’homme
apparait, plus que jamais, comme l’animal de proie dont parle Spengler, et
qui représente <<la forme suprême de la vie inquiète, le paroxysme du
besoin de s’affirmer par la lutte, par la victoire, par l’anéantissement de
l’adversaire>>. (…)
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Voyons maintenant ce qu’entraine pour l’esprit l’autre type de faim,
moins spectaculaire, mais pourtant plus prolongée et plus persistante_ la
faim chronique ou de déficience alimentaire. Si, dans son action
déséquilibrante de comportement humain, la faim aigue tend à déterminer,
de préférence, une exaltation anormale de l’esprit, la faim chronique tend à
provoquer de la dépression et de l’apathie. C’est que les individus qui
souffrent de faim chronique perdent en peu de temps l’appétit, la sensation
de faim et ne sentent plus l’aiguillon qui incite avec le plus de vigueur
l’homme à agit. Les populations sous-alimentées de façon chronique ne
souffrent presque pas de la sensation du manque d’aliments, parce que leur
appétit est faible, parfois même presque nul. Pour que, chez les sous-
alimentés, s’éveille l’appétit, il faut, bien souvent, le stimulant d’apéritifs
relevés de condiments piquants, comme poivre. (…)
Phénomène qui explique également la perte de toute ambition et le
manque d’initiative de ces populations véritablement rn marge du monde, Il
ne faut pas chercher ailleurs l’origine du conformisme chinois, du fatalisme
des castes les plus basses de l’Inde, de l’alarmante imprévoyance de
certaines populations latino-américaines.
La tristesse est un autre signe émotionnel des peuples qui
souffrent d’une faim chronique. Il n’y a pas, à proprement parler, de races
tristes, comme l’affirment lyriquement certaines sociologies qui n’ont pas
étudié avec attention de problème. Ce qu’il y a, ce sont des peuples tristes,
des peuples possédés par cette tristesse qu’entraine la faim, et qui ne
parviennent pas à éprouver de la joie, même sous l’action stimulante de
l’alcool. La tristesse de l’Indien au Mexique, par exemple, est une
conséquence de sa maigre et déficiente alimentation, à base du mais, et
même le pulque avec sa forte dose d’alcool, ne réussit pas à vaincre.
Géopolitique de la faim
Texte : La mère
Ousmane SEMBENE 1928
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Elle fixa ces yeux dans ceux de l’homme. Son visage était calme et passif. Pas
un mouvement, pas un geste ne hacha son maintien.
- Sire, dit-elle, à te voir, on dirait que tu n’as pas de mère…
De ta naissance à ce jour, tu n’as combattu que la femme, parce qu’elle est
faible. La joie que tu en tire est plus ignoble que l’acte. Je ne t’en veux pas
d’avoir agi ainsi : parce que la femme est toujours femme, et que la nature
le veut ainsi. Je ne t’en veux pas, parce que tu as une mère ; par elle, je
respecte toute personne : fils de roi, fils d’esclave, la mère enfante dans
l’amour, met bas dans la douleur, et chérit dans le plus profond de ses
sentiments ce déchirement d’elle-même. Par elle je te pardonne…Respecte
la femme, pas pour ses cheveux blancs, pour ta mère d’abord, puis pour la
femme elle-même. C’est d’elle, la femme, que découle toute grandeur, celle
du maitre, du brave, du lâche, du griot, du musicien…Dans un cœur de
mère, et dans leur détresse comme dans leur joie, elle ne voit que son
enfant.
- Tuez-la, hurla le roi.
L’assistance n’obéit pas. Les paroles avaient couché. Le roi, beuglant, hurlant
de colère, injectait son amer fiel dans un langage vulgaire. La mère sans
orgueil ni fierté, reprit :
- Vous fûtes témoins quand il se servit de vos sœurs, sur ses ordres vos
pères furent assassinés. Et maintenant il s’en prend à vos mères et vos
sœurs… A vous voir, tous, on dirait que vous ne possédez plus de dignité…
De plus en plus furieux, le roi se leva brusquement ; d’un revers de
mains, il envoya la vieille sur le sol. Mais ce geste ne fut pas renouvelé. Le
roi se sentit saisi par les poignets, soulevé. Pour la première fois, les sujets
armés de courage se révoltèrent et leur roi fut destitué. (…)
Gloire à ceux et celles qui ont eu le courage de braver les calomnies.
Soyez louées, femmes, sources intarissables, vous qui êtes plus fortes que la
mort…
Voltaïque
Texte : L’homme se forme par la peine
ALAIN 1868-1951
Je n’ai pas beaucoup confiance dans ce jardins d’enfants et autre
inventions au moyen desquelles on veut instruire en amusant. La méthode
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n’est déjà pas excellente pour les hommes. Je pourrai citer des gens qui
passent pour instruits, et qui s’ennuient à la «Chartreuse de Parme» ou au
«Lys dans la Vallée». Ils ne lisent que des œuvres de seconde valeur, où tout
est disposé pour plaire au premier regard ; mais en se livrant à des plaisirs
faciles, ils perdent un plus haut plaisir qu’ils auraient conquis par un peu de
courage et d’attention.
Il n’y à point d’expérience qui élève mieux un homme que la
découverte d’un plaisir supérieur, qu’il aurait toujours ignoré, s’il n’avait
point pris d’abord un peu de peine. Montaigne est difficile ; c’est qu’il faut
d’abord le connaitre, s’y orienter, s’y retrouver ; ensuite seulement on le
découvre. De même la géométrie par carton assemblés, cela peut plaire;
mais les problèmes plus rigoureux donnent aussi un plaisir bien plus vif.
C’est ainsi que le plaisir de lire une œuvres au piano n’est nullement sensible
dans les premières leçons ; il faut savoir s’ennuyer d’abord. C’est pourquoi
vous ne pouvez faire goûte les fruits conflits : L’homme se forme par la
peine; ses vrais plaisirs, il doit les gagner, il doit les mériter. Il doit donner
avant de recevoir. C’est la loi (…)
Surtout aux enfants qui ont tant de fraicheur, tant de curiosité avide, je
ne veux pas qu’on donne ainsi la noix épluchée. Tout l’art d’instruire est
d’obtenir au contraire que l’enfant prenne de la peine et se hausse à état
d’homme. Ce n’est pas l’ambition qui manque ici ; l’ambition est le ressort
de l’esprit enfant. L’enfance est un état paradoxal où l’on sent qu’on ne peut
rester ; la croissance accélère impérieusement ce mouvement de se
dépasser, qui dans la suite ne se ralentira que trop. L’homme fait doit se dire
qu’il est en un sens moins raisonnable et moins sérieux que l’enfant. Sans
doute il y a une frivolité de l’enfant, un besoin de mouvement et de bruit
c’est la part des jeux; mais il faut aussi que l’enfant se sente grandir lorsqu’il
passé du jeu au travail. Ce beau passage, bien loin de le rendre insensible, je
le voudrais marquer et solennel. L’enfant vous sera reconnaissant de l’avoir
forcé; il vous méprisera de l’avoir flatté. L’apprenti est à un meilleur régime;
il éprouve le sérieux du travail. Seulement, par les nécessités mêmes du
travail, il est mieux formé quand au caractère, non quant à l’esprit. Si l’on
apprenait à penser comme on apprend à souder, nous connaitrions le peuple
roi.
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Propos sur l’éducation
LE LAC
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ?
O lac ! L’année à peine à fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! Je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu vis s’asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
Un soir, t’en souvient-il ? Nous voguions en silence ;
On entendait au loin, sur l’onde et sur les cieux ;
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ses mots :
« O temps, suspends ton vol ! Et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
« Assez de malheureux ici-bas vous implorent.
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.
« Mais je demande en vain quelques moments encore.
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : « soit plus lente » ; et l’aurore
26
Va dissiper la nuit.
« Aimons donc, aimons donc ! De l’heure fugitive.
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
Que le jour du malheur ?
Et quoi ! N’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! Passés pour jamais ? Quoi ! Tout entiers perdus ?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus ?
Eternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?
O Lac ! Rochers muets ! Grottes ! Forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir.
Garder de cette nuit, gardez, belle nature.
Au moins le souvenir !
Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux !
Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
De ses molles cartés !
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise : « ils ont aimé ! »
Alphonse de LAMARTINE, Premières Méditations.
27
Comment lire ?
SENEQUE le philosophe Ier siècle
J’ai abandonné la lecture. Elle est cependant nécessaire à mon avis.
Premièrement, elle m’évite d’être trop satisfait de mes opinions. Ensuite,
lorsque j’aurais pris connaissance des découvertes d’autrui et que j’aurai
jugé des inventions nouvelles, je pourrai, à mon tour, travailler au progrès.
La lecture nourrit l’esprit et, quand il est las de l’étude, elle le repose par
l’étude même. Mais il ne faut pas toujours écrire, ni toujours lire. L’un serait
ennuyeux et épuiserait nos forces, l’autre les relâcherait. Il faut les prendre
alternativement et tempérer l’un par l’autre, en sorte que la plume fasse un
corps de ce que la lecture a recueilli en divers endroits. (…)
Ce que nous avons recueilli au cours de diverses lectures, nous devons
le tenir séparé ; en effet, cela se gardera mieux à part. Puis, ce que notre
esprit a recueilli grâce à son application et à son pouvoir, tous ces éléments
différents doivent être confondus dans une saveur commune ; de sorte que,
bien que l’on s’aperçoive des emprunts, on voit cependant une différence
avec l’original. C’est ce que la nature fait sans aucune difficulté à l’intérieur
de notre corps. Les aliments que nous avons ingérés ne sont qu’une charge
incommode tant qu’ils conservent leurs qualités propres et flottent entiers
dans notre estomac. Mais, aussitôt qu’ils sont assimilés, ils se déversent
dans les muscles et dans le sang. Procédons de la même façon avec notre
nourriture intellectuelle : ne permettons pas que ce que nous absorbons
reste intact et étranger. Digérons bien le tout ensemble, sinon nos
connaissances se fixeront dans notre mémoire, non dans notre esprit.
Approuvons-les loyalement, faisons-les nôtres, afin qu’une unité sorte de leur
diversité. Ainsi, un seul nombre se forme de plusieurs, lorsque l’addition fait
la somme de nombres plus petits et séparés.
Voici moment il faut en user : tout ce qui est emprunté à autrui, notre
âme le dissimulera, elle ne fera paraître que ce qui est à elle. Que si l’on
reconnaît chez toi quelque trait d’un auteur haut placé dans ton estime, je
28
veux que ce soit une ressemblance filiale, et non une copie : Un portrait est
une chose morte.
Lettre LXXXIV
DANS LES DESERTS DU NOUVEAU MONDE
Un soir je m’étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la
dans cataracte du Niagara ; bientôt je vis le jour s’éteindre autour de moi, et
je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d’une nuit dans les déserts
du Nouveau Monde.
Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des
arbres, à l’horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits
amenait de l’orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts, comme sa
fraîche haleine. L’astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait
paisiblement sa course azurée, tantôt il reposait sur des groupes de nues qui
ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues,
ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin
blanc, se dispersaient en légers flocons d’écume, ou formaient dans les cieux
des blancs d’une ouate éblouissante, si doux à l’œil, qu’on croyait ressentir
leur mollesse et leur élasticité.
La scène sur la terre n’était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et
velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des
gerbes de lumière jusque dans l’épaisseur des plus profondes ténèbres. La
29
rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour
reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétait dans son
sein. Dans une savane, de l’autre côté de la rivière, la clarté de la lune
dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises
et dispersés çà et là formaient des îles d’ombres flottantes sur cette mer
immobile de lumière. Auprès tout aurait été silence et repos sans la chute de
quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte, au
loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du
Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et
expiraient à travers les forêts solitaires.
La grandeur, l’étonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient
s’exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne
peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés l’imagination
cherche à s’étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des
hommes ; mais dans ces régions sauvages l’âme se plaît à s’enfoncer dans un
océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des
lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu.
LE TRAVAIL EST L’AMOUR RENDU VISIBLE
Alors un laboureur dit, parlez-nous du travail
Et il répondit, disant :
Vous travaillez pour pouvoir aller au rythme de la terre et de l’âme de la
terre. Car l’être oisif c’est devenir étranger aux saisons, et s’écarter de
la procession de la vie qui avance majestueusement et en fière
soumission vers l’infini. Lorsque vous travaillez, vous êtes une flûte à
travers laquelle le murmure des heures se transforme en en musique.
10 Lequel d’entre vous voudrait être n roseau, muet et silencieux, alors que
tout chante à l’unisson ?
Toujours on vous dit que le travail est une malédiction et labeur une
infortune.
Mais je vous dis que lorsque vous travaillez vous accomplissez une part du
rêve de plus lointain de la terre, qui vous fut assignée lorsque ce rêve
naquit.
Et en vous gardant unis au travail, en vérité vous aimez la vie
30
Et aimez la vie à travers le travail, c’est l’être initié au plus intime secret de
la vie.
20 Mais si dans votre douleur vous appelez la naissance une affliction et le
poids de la chair une malédiction inscrite sur votre front, lors je réponds
que seule la sueur de votre front lavera ce qui est inscrit.
On vous dit aussi que la vie et obscurité, et dans votre fatigue vous répétez
ce que disent les las.
Et je vous dis que la vie est réellement obscurité sauf là où il y a élan,
Et tout élan et aveugle sauf là où il y a à savoir
Et tout est vain sauf là où il y a travail,
30 Et tout travail est vide sauf là où il y a amour
Et lorsque vous travaillez avec amour vous vous liez à vous-même et l’un à
l’autre, et à Dieu.
Et qu’est-ce que travailler avec amour ?
C’est trisser l’étoffe avec des fils tirés de votre votre cœur, comme si votre
bien-aimé devait porter cette étoffe.
C’est semer des grains avec joie, tendresse et récolter la maison avec joie,
comme si votre bien-aimé devrait manger le fruit.
40 c’est mettre à toute chose que vous façonnez un souffle de votre
propres esprit,
Et savoir que tous les morts bienheureux se tiennent auprès de vous et
veillent.
Souvent je vous ai entendu dire, comme si vous parliez dans votre sommeil,
« celui qui travail le marbre, et qui trouve la forme de son âme dans la
pierre, est plus noble que celui qui laboure le sol.
Et celui qui saisit l’arc-en-ciel et l’étend sur la toile à la ressemblance de
l’homme, est plus que celui qui fait des sandales pour
50 nos pieds ».
Mais moi je dis, non pas en sommeil, mais dans le plein éveil du milieu du
jour, que le vent ne parle pas plus doucement au chêne géant qu’au plus
infime de tous les brins d’herbe ;
Et celui là seul est grand qui transforme la voix en un chant rendu plus
doux par son propre amour.
Le travail est l’amour rendu visible.
31
Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec dégoût, il
vaut mieux abandonner votre travail et vous assoir à la porte du temple
et recevoir l’aumône de ceux qui œuvrent
60 Dans la joie
Car si vous faites le pain avec indifférence, vous faites un pain amer qui
n’apaise qu’à moitié la faim de l’homme ?
Et si vous pressiez le raisin de mauvaise grâce, votre regret distille un
poison de vin.
Et si même vous chantez comme les anges et n’aimez pas le chant, vous
fermez les oreilles de l’homme aux voix du jour et aux voix de a nuit.
Le prophète
Cahier des poètes catholiques
Ed. Casterman
LES AMOURS DE MARIE
L’an se rajeunissait en sa verte jouvence,
Quand m’épris de vous, ma Sinope cruelle ;
Seize ans était la fleur de votre âge nouvelle,
Et votre teint sentait encore son enfance.
Vous aviez d’une infante encor la contenance,
La parole et le pas, votre bouche était belle,
Et votre œil, qui me fait trépasser quand j’y pense.
Amour, qui ce jour- là si grandes beautés vit,
Dans un marbre en mon cœur, d’un trait les écrivit ;
Et si pour le jour d’hui vos beautés si parfaites
Ne sont comme autrefois, je n’en suis moins ravi,
Car je n’ai pas égard à cela que vous êtes,
Mais au doux souvenir de beautés que je vis.
` Amours
Ronsard (1524-1584)
ETRE JEUNE
32
La jeunesse n’est pas une période de vie. Elle est un état d’esprit,
un effet de la volonté, une qualité d’imagination, une intensité émotive,
une victoire du courage sur la timidité, du goût de l’aventure sur l’amour
du confort. On ne devient pas vieux pour avoir vécu un
certain nombre d’années : en devient vieux parce qu’on a déserté son
idéal. Les années rident la peau ; renonce à son idéal ride l’âme. (…)
Les préoccupations, les doutes, les craintes et les désespoirs sont
les ennemis qui, lentement, nous font pencher vers la terre et devenir
poussière avant la mort.
Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille. Il défie les événements
et trouve la joie au jeu de la vie.
Vous restez jeune tant que vous restez réceptifs à ce qui beau, bien
et grand. Réceptif aux messages de l’homme, de la nature, de l’infini. (…)
Si un jour votre cœur allait être mordu par le pessimisme et rongé
par le cynisme, puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.
`
General Mac ARTHUR (1880-1964)
LA MUSIQUE ET LA GYMNASTIQUE
Si la musique est la partie maitresse de l’éducation, n’est-ce-pas,
Glaucon, parce que le rythme et l’harmonie sont particulièrement propres
à pénétrer dans l’âme et à la toucher fortement, et que par la beauté qui
les suit ils embellissent l’âme, si l’éducation a été donnée comme il
convient, tandis qu’elle s’enlaidit dans le cas contraire ; et aussi parce
que l’éducation musicale convenablement donnée fait sentir très
vivement la négligence et la laideur dans les ouvrages de l’art et dans
ceux de la nature ?
On en est alors justement offusque, et tout en louant les belles
choses et en les recueillant joyeusement dans son âme pour en faire sa
nourriture et devenir un honnête homme, on blâme justement les vices,
on les hait dès l’enfance, avant de pouvoir s’en rendre compte par la
raison, et quand la raison vient, on l’embrasse et la reconnait comme une
parente avec d’autant plus de tendresse qu’on a été nourri dans la
musique.
33
-Tels me semblent être en effet, il, les avantages que l’on attend de
l’éducation par la musique.(…)
Apres la musique c’est par la gymnastique qu’il faut former la
jeunesse.
-Sans doute.
-Il faut donc l’y exercer sérieusement dès l’enfance et dans le cours de
la vie. Voici, à mon avis, la méthode à suivre ; examine-là avec moi. Ce
n’est pas, je crois le corps, si bien constitué qu’il soit, qui par sa vertu
rend l’âme bonne ; au contraire, c’est l’âme qui, lorsqu’elle est bonne,
donne le corps, par la vertu qui lui est propre, toute la perfection dont il
est capable. Que t’en semble à toi ?
-La même chose qu’à toi, dit-il.
-Si donc âpres avoir donné à l’âme les soins nécessaires, nous lui
remettions la tache de préciser les règles de la culture du corps, en nous
bornant à indiquer les modèles généraux, sans nous a perdre en des
longs discours, ne ferions-nous pas bien ?
-Tout à fait bien. (…)
-La meilleure gymnastique n’est-elle pas sœur de la musique dont nous
avons traité tout à l’heure ?
-Que veux-tu dire ?
-Je veux dire une gymnastique simple, mesurée, et qui soit avant tout un
entrainement à la guerre. (…)
-Dans ses exercices mêmes et dans ses travaux, notre athlète aura en
vue de développer en lui la force morale plutôt que la force physique, et
il n’imitera pas les autres athlètes dont le régime et les travaux n’ont en
vue que la vigueur du corps.
-C’est très juste, dit-il.
-Crois-tu, Glaucon, repris-je que l’éducation fondée sur la musique et la
gymnastique ait pour but, comme on le croit, de former par l’une le
corps, par l’autre l’âme ?
-Quel autre but pourrait-elle viser ?dit-il.
-Il se peut fort bien, répondis-je, que l’une et l’autre aient été établies
principalement pour l’âme.
-Comment cela ?
34
-N’as-tu pas remarqué, dis-je, quel est le caractère des gens qui
pratiquent assidûment la gymnastique sans toucher à la musique, et de
ceux qui font l’inverse ?
-De quoi, dit-il, entendus-tu parler ?
-De la sauvagerie et de la dureté des uns ; dis-je, de la mollesse et de la
douceur des autres.
-Oui, dit-il, j’ai remarqué que ceux qui s’adonnent uniquement à la
gymnastique y contractent une brutalité excessive, et que ceux qui
cultivent exclusivement la musique deviennent d’une mollesse
dégradante.
La Republique, [Link],401 seq. [Link]
[Link]-Lettres
LA FUITE DU TEMPS
Le Fleuve Jaune coule vers l’Océan de l’Est,
Le soleil descend vers la Mer de l’Ouest.
Comme le temps, l’eau fuit pour toujours :
Ils ne suspendent jamais leur course !
Le printemps disparaît avec ma jeunesse,
L’automne arrive avec mes cheveux blancs,
La vie humaine est plus courte que celle du pin,
Comment la beauté et la force ne seraient-elles point fugitives ?
10. Le temps trompeur nous dissimule ses traces, mais il passe, rapide.
Vous, vous dansez, mais le soleil s’incline à l’ouest.
Vous gardez peut-être encore le caractère gai de la jeunesse,
Mais cheveux sont déjà tout blancs. Et à quoi est bon vous plaindre ?
Le temps passe, dans la clepsydre d’or l’eau baisse et laisse paraître la
flèche d’argent
On se lève pour contempler l’image de la lune automnale noyée dans le
fleuve ;
Mais que faire ? L’orient blanchit doucement et les plaisirs ne dureront pas !
35
Ici fut la demeure antique du roi de Ou. L’herbe fleurit en paix sur ses
ruines.
Là, ce profond palais des Tsin, somptueux jadis et redouté.
Tout cela est à jamais fini, tout s’écoule à la fois, les événements et les
hommes,
Comme ces flots incessants du fleuve Bleu, qui vont se perdre dans la mer.
La vie est comme un éclair fugitif ;
Son éclat dure à peine le temps d’être aperçu.
Si le ciel et la terre sont immuables,
Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous !
Le flot qui s’est écoulé ne peut revenir à sa source,
La fleur détachée de sa tige ne saurait retourner à l’arbre qui l’a laissée
tombe
LI T’AI PO Chine, VIIes Présenté par Ch. LEPLAEA
Chant sur la rivière,
éd. des artistes.
MONDE MAGIQUE, MONDE REEL
Qu’est-ce que le monde magique ? C’est le monde par-delà le monde
visible des apparences, qui n’est rationnel que parce que visible,
mesurable. Ce monde magique est pour le Négro-africain plus réel que le
monde visible. (…) Il est animé par les forces invisibles qui régissent
l’univers et dont le caractère spécifique est qu’elles sont
harmonieusement liées, d’une part les unes aux autres, d’autre part aux
choses visibles et apparentes. (…) Les activités techniques sont toujours
ici liées aux activités culturelles et religieuses : à l’art et 10 à la magie.
(…) Il s’agit d’une société essentiellement fondée sur des rapports
humains, plus encore peut-être sur les rapports des hommes et des
« dieux ». (…) Ici, les faits naturels, surtout les faits sociaux, ne sont pas
des choses : Il y a cachés derrière eux, les forces cosmiques et vitales qui
les régissent, animant ces apparences, leur donnant couleur et rythme,
vie et sens.
Léopold Sédar DENGHOR 1906-
36
Liberté I, humanisme et Négritude
Ed. du seuil.
PRIERE AUX MASQUES
Masque ! O masques !
Masque noir masque rouge, vous masques blanc-et-noir
Je vous salue dans le silence !
Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion
Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme, à tout sourire qui se fane
Vous distillez cet air d’éternité où je respire l’air de mes pères.
Masques aux visages sans masque, dépouillés de toute fossette
Comme de toute ride
Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur l’autel de papier
blanc
A votre image, écoutez-moi !
Voici que meurt l’Afrique des empires – c’est l’agonie d’une
Princesse pitoyable
Et aussi l’Europe à qui nous sommes liés par le nombril.
Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l’on commande
Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement.
Que nous répondions présents à la renaissance du monde
20 Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche.
Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines
Et des canons ?
Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelin
A l’aurore ?
Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l’homme aux espoirs
Eventrés ?
Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile
Ils nous disent les hommes de la mort.
Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent
30 vigueur en frappant le sol dur.
37
Léopold Sédar SENGHOR 1906
Chants d’ombre
Ed. du seuil
EDUCATION ANCESTRALE, EDUCATION NOUVELLE
Autrefois, dans chaque famille, le fils, né d’une mère chaste, était élevé
non pas dans le réduit d’une nourrice achetée, mais dans le giron et
entre les bras d’une mère, dont toute la gloire était de garder la maison
et de se faire l’esclave de ses enfants. On choisissait, en outre, une
parente d’un âge mûr, et à ses vertus éprouvées, à ses hauts mérites on
confiait toute la descendance d’une même famille, et devant elle l’on
n’eût osé rien dire qui blessât la décence, ni rien faire dont l’honneur pût
rougir. Et ce n’étaient pas seulement les études et les devoirs, mais les
délassements et les jeux de ses enfants que la mère réglait avec je ne
sais qu’elle sainte et modeste retenue. Ainsi Cornélie, mère de César,
ainsi Atia, mère d’Auguste, présidèrent, nous dit-on, à l’éducation de
leurs enfants, dont elles firent de grands hommes. Par cette discipline et
cette sévérité, on voulait que ces âmes pures et innocentes, dont rien
n’avait encore faussé la droiture primitive, se saisissent avidement de
toutes les belles connaissances, et que vers quelque science qu’elles se
tournassent ensuite, art militaire, jurisprudence, éloquence, elles s’y
livrent sans partage et dévorent tout entière.
Aujourd’hui le nouveau-né est remis aux mains d’une misérable servante
grecque, à laquelle on adjoint un ou deux esclaves pris au hasard, les
plus vils d’ordinaire et les plus incapables d’un emploi sérieux. Ce sont
leurs contes et leurs préjugés qui imprègnent des âmes neuves et
ouvertes à toutes les impressions. Nul dans la maison ne prend garde à
ce qu’il dit ni à ce qu’il fait en présence du jeune maître. Il y a plus : les
parents même accoutument les enfants non à l’honnêteté ou à la
modestie, mais à une dissipation, à un persiflage qui après eux font
entrer insensiblement l’effronterie et le mépris se soi-même et des
autres. Mais Rome a des vices propres et particuliers, qui me semblent
saisir l’enfant presque dans le sein de la mère : je veux dire
l’enthousiasme pour les histrions, la passion des gladiateurs et des
38
chevaux. Quelle place une âme obsédée, envahie par ces villes passions,
a-et-elle encore pour les arts honnêtes ?
Combien trouveras-tu de jeunes gens qui à la maison parlent d’autre
chose ? et quelles autres conversations frappent nos oreilles, si nous
entrons dans une salle de cours ?
Dialogue des orateurs, 18-19 trad. H.
Goelzer
Ed. Belles-Lettres
François-René CHATEAUBRIAND, le Génie du
christianisme.
L’ETOILE DU SOIR
Pale étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
De ton palais d’azur, au sein du firmament,
Que cherches-tu sur la terre endormie ?
Mais déjà vers les monts je te vois t’abaisser ;
Tu fuis, en souriant, mélancolique amie,
Et ton tremblant regard est près de s’effacer.
Etoile qui descend vers la verte colline,
Triste larme d’argent du manteau de la Nuit,
Toi qui regarde de lion le pâtre qui chemine,
Tandis que pas à pas son long troupeau le suit.
Etoile, où t’en vas-tu dans cette nuit immense ?
Cherches-tu sur la rive le lit dans les roseaux ?
Ou t’en vas-tu si belle, à l’heure du silence,
Tomber comme une perle au sein profond des eaux ?
Ah ! Si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête
Va dans la verte mer plonger ses blonds cheveux,
Avant de nous quitter, un seul instant arrêté ;
Etoile de l’amour, ne descend pas des cieux !
Alfred de MUSSET, Le Saule II
CORRESPONDANCES
La nature est un temple où les vivants piliers
39
Laissent parfois sortir de confuses paroles :
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.
Charles BAUDELAIRE, les fleurs du mal, IV
LA JEUNESSE, LA VIEILLESSE
Ils sont vieux, usés, secs, se trainent comme de vieux meubles qu’on bousculerait. Ils
semblent fatigués de cette marche apparemment sans but qui les a conduits jusque dans ce
bar où la brutalité de néons, le vacarme d’une musique indiscrète, les rires jeunes paraissent
s’élever contre eux. Ils furent naguère jeunes, amoureux, rivèrent de puissance. Arides et
sceptiques, ils trainent à présent leur lassitude dans la nuit à la recherche de diversion qui
ressusciterait une arde désabusée. Mais leur fatigue, leur âge, les transforment en spectres.
La fièvre des jeunes les rejette sans pitié dans une torpeur au ton de leurs yeux et marquée
par l’effroi d’une décomposition.
Je ne pensai pas que mon intérêt pour ce couple me démolirait à ce point. Peut-être
ai-je été trop naïf devant leur misère. Non point que je le regrette, mais il me semble soudain
que ce qui habituellement est prélude à une rencontre amicale s’est imposé à moi comme
tristesse. Ce vieux couple errant dans la nuit présentait par trop clairement un appel à la
charité malsaine pour que je ne m’interroge pas sur l’écœurement qu’il suscitait chez les
jeunes.
Le plus accablant était la barrière discrète mais nette qu’établissait leur présence : la
jeunesse contre la vieillesse, l’insouciance contre le dénuement, la vie contre la
décomposition. Et je me suis surpris à me demander si ces deux petits vieux ne s’imposaient
pas d’une manière par trop impudique pour que les inquiets parmi les jeunes ne résistent pas
à la tentation de se justifier devant eux-mêmes par un don distrait d’une poignée d’arachides
ou d’un verre de bière.
La fange nocturne n’était plus simplement dans cette nuit où j’ai découvert
brutalement que ce café où je prenais le frais était emporté dans un vertige, mais
40
singulièrement dans la complicité qui réunissait les regards méprisants des jeunes face à la
résignation coquette de ce vieux couple. Surprise de se sentir asservi à soi, à sa vigueur, et
de percevoir que cet avertissement protège souvent de la justice grâce à des charités
attendries.
Je fus, je suis, je serai n’était plus une question de grammaire. Face à ces deux
visages tripés, je voulais une promesse formelle de leur résurrection. Peur d’un vertige
qu’entretenait ma propre pensée ? Conscience de l’inanité de mes plaisirs face à l’éclat
souillé de nos jeunesses ?
Quelle signification donner à cette folie qu’est notre jeunesse enlisée dans le refus du
temps qui est aussi refus du désespoir des autres ? Ce que nous pouvons être "sales" du fait
de notre joyeuse insouciance, de la force de notre santé, des promesses de notre avenir !
Un jeune homme fit entrer un jour Diogène dans une maison riche et lui dit : "surtout
ne crache pas par terre". Diogène qui avait envie de cracher lui lança son crachat au visage,
en lui disant que c’était le seul endroit sale qu’il eût trouvé et où il pût le faire.
S’ils en avaient la for ce et le courage, ces vieux que nous rencontrons ne nous
cracheraient-ils pas au visage ?
MUDIMBE VUMBI YOKA, Réflexion sur la voie quotidienne,
"XXII. Un vieux couple", Ed. Du Mont Noir.
JE T’AI VUE
Je t’ai vue,
Dans sa voiture,
Ses lèvres se murmuraient
- Je t’aime -
Avec une pointe d’ironie.
Tu n’as pas remarqué,
Tu riais, fière
Et laissais reposer
Ta tête sur une fausse dignité.
Tu n’as pas remarqué
L’ironie dans ses yeux
J’ai tout vu.
Et maintenant que j’y pense
Une détresse sans fond
Creuse en moi des sillons
De larmes.
Détresse
Tu aurais écrasé
Le "mustang", fait voler
Son épave
Tu aurais hurlé.
Mais tu t’es tue.
41
MWEYA TOL’ANDE,
Remous de feuilles, éd. Du Mont Noir
TON DRAME M’EFFRAIE
Ton drame m’effraie
Fille qui pleure le jour
Sur ta couche humide
Et qui rit, la nuit,
Comme si nous avions besoin de ton rire,
Pour nous guider dans la nuit.
Ton drame m’effraie,
Maria, je t’appelle par ton nom,
Je te connais.
Je connais les pulsations de ton cœur
Je sais que tu souffres,
Que, quand descend la nuit,
Tu ris,
Tu ris de ton drame.
Maria, dis, qu’as-tu fait de ton cœur ?
Qu’as-tu fait da jeunesse ?
Qu’as-tu fait de ta beauté ?
Qu’as-tu fait, dis, de ta fraicheur ?
Ce matin sur ta couche
Tu t’es jetée, pleurante,
Ta vie a perdu son sens,
La nuit je t’ai vue,
Parée et riant avec des amies
Longeant gaiement les avenues
Qui mènent vers quels bouges !
MWENA TOL’ANDE, Remous de feuilles, Ed. Du Mont Noir
EDUQUER POUR LE BIEN DE L’HUMANITE
Les hommes qui élaborent des plans d’éducation devraient toujours avoir présent à l’esprit le
principe de pédagogie que voici : il faut élever les enfants non pas en vue de l’état actuel de l’espèce
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humaine, mais en vue de son état futur amendé, c’est-à-dire adapté à l’idée de l’humanité et à sa
destination ultime.
\
L’organisation de l’enseignement devrait être confiée aux hommes les plus compétents et
les plus éclairées. Toute culture prend sa source chez l’individu et s’étend à partir de là. Ce n’est que
grâce aux efforts de personnes d’esprit ouvert, préoccupés du bien de l’humanité et capables de
concevoir l’idée d’un état futur meilleur, que l’évolution progressive de la nature humaine vers sa
destination devient possible. Car il arrive souvent encore que bien des grands considèrent leur
peuple en quelque sorte comme une partie du règne animal. Ils n’ont d’autre souci que d’en assurer
la propagation. Tout au plus se préoccupent-ils encore de donner à leurs sujets du savoir-faire, mais
uniquement pour pouvoir les utiliser d’autant mieux comme instruments de leurs desseins. Certes es
personnes privées sont bien obligées, elles aussi, dans un premier temps, de se préoccuper des
contingences naturelles ; mais ensuite elles sont à mêmes de veiller à l’épanouissement de la nature
humaine ; de développer non simplement l’habileté des hommes, mais d’abord leurs mœurs et
surtout, chose la plus difficile de toutes, de faire en sorte que les générations suivantes dépassent le
stade auquel ils sont eux-mêmes parvenus.
L’état sauvage, c’est l’indépendance de toute loi. La discipline astreint l’homme aux lois de
l’humanité et commence à lui faire sentir leur pouvoir contraignant. Mais il faut que cette expérience
ait lieu très tôt. C’est pourquoi, au début, on envoie les enfants à l’école, non pas tant pour qu’ils s’y
introduisent, mais pour qu’ils s’habituent à rester assis immobiles et à se conformer
scrupuleusement à ce qu’on leur prescrit, de sorte que dans la suite ils ne mettent pas à exécution sur
le champ toutes leurs fantaisies.
L’homme par nature, a une telle propension à la liberté, que lorsqu’il y a pris goût, il lui
sacrifie tout. C’est pourquoi, comme je l’ai dit, il faut très tôt l’habituer à la discipline. Sinon, il sera
difficile dans la suite de changer ses dispositions. Il obéit alors à toutes ses lubies. C’est ce que l’on
constate chez les sauvages. Mais ce trait n’est pas chez eux le signe d’une noble tendance à la liberté,
comme le présent Rousseau et d’autres, mais une sorte de barbarie : l’animal ici n’a pas encore
donné naissance à l’être humain. C’est pourquoi il faut très tôt habituer l’homme à se soumettre aux
injonctions de la raison. Lorsque dans sa jeunesse on l’a laissé agir à sa fantaisie, sans jamais lui
résister, il garde une sorte de sauvagerie pendant toute sa vie.
L’homme ne devient homme que par l’éducation. Il n’est que ce que l’éducation fait de lui.
Et il faut remarquer que l’homme ne peut être élevé que par des hommes qui ont été eux-mêmes
élevés.
43
Emmanuel KANT,
Pédagogie.
L’ACTEUR DE THEATRE, L’ACTEUR DE CINEMA
Au théâtre, l’acteur se trouve loin du spectateur. Pour être entendu, compris, il
a besoin de jouer avec tout son corps, de parler avec sa voix pleine,
d’exagérer l’ampleur de ses mouvements et de donner aux mots qu’il prononce e
maximum de sonorité. Lorsqu’il se tait ou demeure immobile, il doit le faire au
paroxysme.
Même dans la comédie de boulevard, il est un danseur et un ténor. Le
spectateur le voit rapetissé par la distance, le visage voilé par l’éloignement. Pour
retrouver la taille plus qu’humaine que doit être la sienne, pour demeurer présent,
pour s’imposer, il doit faire appel aux vastes attitudes de geste et de parole ; il ne
franchit la rampe qu’au prix de cet effort qui le hisse au-dessus de son naturel.
Au cinéma, ce sont l’écran et le diffuseur qi se chargent de cette transposition.
La taille de l’acteur est doublée sur la surface blanche, son moindre soupir s’étend à
trois cent mètres. Le spectateur suit le drame à travers un microscope. Chaque détail
est grossi cent mille fois, arraché au décor et présenté en pointe d’épingle. Une main
qui tremble, une larme qui coule, invisibles sur la scene, emplissent ici toute la salle.
Ce sont les instruments qui exagèrent. L’acteur, lui, doit s’astreindre à une
discrétion absolue.
Pendant les prises de vues, l’œil et l’oreille de la camera s’accrochent à lui, le
découpent en morceaux de gestes et de paroles, le dissèquent, l’absorbent
entièrement par fragment précis.
44
Non seulement, des expressions de joie ou de douleur et des mots qu’il prononce,
rien n’échappera au spectateur le plus éloigné, mais la camera relèvera même ses
intensions, ses hésitations, le fouillera jusqu’aux tripes jusqu’à l’âme.
L’acteur ainsi décape est servi au spectateur béant qui l’absorbe. L’acteur se
fond dans le spectateur, et le spectateur se confond avec l’acteur au point d’imiter
inconsciemment, dans le noir, ses jeux de physionomie, et de croire qu’il vient de
prononcer lui-même les mots de haine ou d’amour.
René BARJAVEL, Cinéma total, essai sur les formes
futures du cinéma, Editions Denoël.
L’ART AFRICAIN, L’ART MODERNE
En février 197, le "Crédit Communal de Belgique" et "Pro Civitate"
organisaient à Bruxelles une exposition intitulée "Art africain, Art moderne"
placée sous le patronage d’honneur du président L.S Senghor .
L’exposition mettait en place les œuvres africaines
classiques et œuvres européennes contemporaines. En ouverture,
une épigraphe de Guillaume Apollinaire : "la forme (art africain) est
toujours puissante, très éloignée de nos conceptions (occidentales)
et pourtant apte à nourrir l’inspiration des artistes. Il ne s’agit de
rivaliser avec les modèles de l’antiquité classique, il s’agit de
renouveler les sujets et les formes aux principes mêmes du grand
art." Bien que les organisateurs aient fortement souligné que
l’exposition ne tenait pas à montrer une influence de l’art africain
sur l’art moderne que beaucoup d’artistes exposés refuseraient
d’admettre, ils affirment cependant que la raison de l’exposition
reposait sur une subjectivité particulière : le libérateur que joua la
découverte de l’art nègre, au début du siècle.
Cette subjectivité réglait les trois aspects de l’exposition :
le premier, historique, traduisant le processus de libération de l’art
européen, Modigliani, Klee, Braque, le deuxième aspect présentait
les parallélismes, concordances, analogies ou complicités entre
l’expressionnisme négro-africain et celui d’artistes occidentaux
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comme Alechinsky, Brauner, Lam, Vecker, le troisième aspect,
délicieusement subversif, offrait des créations d’enfants produites
à partir d’une exposition d’art africain au Musée Cantini de
Marseille.
Singulière rencontre, écrit M. Rombau, que celle des deux
regards inverses : ceux de l’Afrique et de l’Occident. Singulière
destinée que celle de l’art nègre méprisé des l’abord, puis promu
au culte de mystère. Singulières passions que ces amours-
étreintes de l’art moderne occidental et de la grande tradition
africaine haute en ferveurs mystiques. Que de bouches croisées,
se frottant au gout de l’autre, se prenant, se méprenant, l’une,
l’autre, peut-être fécondés par l’innocence d’un geste rêvé ou
révélé.
Face à ces asques et fétiches qui ont permis, comme l’a
montré, J. Laude, une déconstruction de l’art européen et une
vibration sensible nouvelle, on réapprend que la magie et la
puissance dans le travail des formes ne sont le privilège d’aucune
civilisation. En même temps, pour un africain, un vertige affleure à
la conscience.
MUDIMBE VUMBI YOKA, Réflexion sur la vie quotidienne, Ed. Du
Mont Noir
MON REVE FAMILIER
Je fais souvent ce rêve étrange et reprenant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
Car elle me comprend et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! Cesse d’être un problème,
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraichir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse ? je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
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Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
Paul VERLAINE, Poèmes
saturniens.
SOUPIRS
Dans le sein ignoré de ce continent noir
Nait et monte, opiniâtre, une sève nouvelle :
S’éveillant lentement et souriant d’espoir
L’Afrique entière aspire à vivre digne d’elle
Du levant en couchant le tam-tam a vibré
Et fut transmis au loin de liane à liane
Ce bourgeon qui germa des fonds inexplorés,
Sera-t-il accueilli, ce souffle des cabanes ?...
Quand donc verrai-je poindre au milieu des ténèbres
Un jour ferme et puissant, un jour doré, vermeil
Où la cire fondra sous l’ardeur du soleil
Où le soupir fera taire les chants funèbres ?
Car du gosier, hélas, la voix n’est pas sortie,
Le péan triomphal s’est étouffé mort-né.
Qui nous révélera cette tour débâtie,
Et nous délivrera des faux-jour écorné ?
L’âme de cette terre infuse dans mon sang
Traduit en vers empreints d’un désespoir sans borne
Les plus profonds soupirs des cœurs adolescents.
Mais qui donc soutiendra l’élan du Capricorne ?
L’âme de mon pays, dans sa calamité,
Cherches à travers la nuit de ses méandres mornes,
A travers les tourments de son adversité,
L’astre qui soutiendra l’élan du Capricorne.
SUMAILLI DABY N’GAYE LUSSA, Testament, Ed.
Du Mont Noir
LA CITE NAISSANTE
Le chevalier, père de Samba Diallo, fait part à Lacroix de ce qu’il
pense de la "Cité future". Qui donc la bâtiront ?
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L’extérieur est agressif, si l’homme ne le vainc pas, il
détruit l’homme et fait de lui une victime de tragédie. Une plaie
qu’on néglige ne guérit pas, mais s’infecte jusqu’à la gangrène. Un
enfant qu’on n’éduque pas régresse. Une société qu’on ne
gouverne pas se détruit. L’Occident érige la science contre ce
chaos envahissant, il l’érige comme une barricade.
A ce moment, Lacroix dut lutter contre la tentation
impérieuse de tourner le commutateur électrique à portée de sa
main. Il eut aimé scruter le visage d’ombrée cet homme immobile,
face à lui. Il percevait dans sa voix une tonalité qui l’intriguait et
qu’il aurait voulu référer à l’expression du village. « Mais aussi,
songea-t-il, si j’allume cet homme peut se taire. Ce n’est pas à
moi qu’il parle. C’est à lui- même! » Il l’écouta.
Chaque Heure qui passe apporte un supplément d’ignition
au creuset où fusionne le monde. Nous n’avons pas eu le même
passé, vous et nous mais nous aurons le même avenir
rigoureusement. L’ère des destinées singulières est révolue. Dans
ce sens, la fin du monde est arrivée, pour chacun de nous, car nul
ne peut vivre de la seule persévération de soi. Mais, de nos longs
murissements multiples, i va naitre un fils au monde. Le premier
fils de la terre. L’unique aussi.
Lacroix le sentit qui se tournait légèrement, dans l’ombre,
vers lui.
Monsieur Lacroix, cet avenir, je l’accepte. Mon fils en est le
gage. Il contribuera à le bâtir. Je veux qu’il y contribue, non plus en
étranger venu des lointains, mais en artisan des destinés de la
cité.
Il nous enseignera les secrets de l’ombre, il nous découvrira
les sources où s’abreuve votre jeunesse.
Ne vous forcez pas, monsieur Lacroix ! Je sais que vous ne
croyez pas en l’ombre. Ni à la fin. Ce que vous ne voyez pas n’est
pas. L’instant, comme un radeau, vous transporte sur la face
lumineuse de son disque rond, et vous niez tout l’abime, d’où
viendront de grandes bouffées, d’ombre sur nos corps desséchés,
sur nos fronts altérés. Je souhaite cette ouverture, de toute mon
âme, dans la cité naissante, telle doit être notre œuvre, à nous
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tous, Hindous, Chinois, Sud-Américains, Nègres, Arabes ; nous
tous, dégingandés et lamentables, nous les sous-développés, qui
nous sentons gauches en un monde de parfait ajustement
mécanique.
CHEIKH HAMIDOU KANE, l’Aventure ambigue,
Ed. Julliard.
LA SORCELLERIE
Ce qui trouble dans la sorcellerie, c’est
vraisemblablement plus l’appel à des techniques secrètes que
l’objet lui-même. Il y a une imagerie populaire du sorcier qui effraie
facilement : le disert de sort, malveillant par nature, malfaisant par
vocation, provoquant au gré, de ses humeurs la pluie, la
sécheresse ou la mort, bref, un faiseur de malheurs. La force du
sorcier réside dans un contresens ; il est simultanément rejeté et
recherché, méprisé et craint, détesté et adoré.
En soi, la sorcellerie ne me parait pas être une tare ; mais
bien essai de réponse à la désagrégation présente à toute
communauté. Ce que l’homme a besoin d’un médiateur, maitre du
bien et du mal, capable de dérégler la fatalité des forces
naturelles. Transfuge génial, le sorcier parvient à incarner à la fois
nos projets de domination de la nature et une présence supra-
humaine. Communiquant avec nous, il peut, tout en nous retenant,
prendre au vol, grâce à des appels mystérieux, des harmonies
inconnues et les déstructurer pour notre bonheur ou notre
malheur.
Un tel prodigue fait rêver. Et l’on comprend que la
profession, qui a tout d’un sacerdoce, compte, en sus de quelques
rares mages, un nombre élevé de fourbes et de mystificateurs. Le
plus triste de ces facteurs est, sans doute, le "démon" qu’on trouve
à chaque coup, à chaque enquête, à chaque procès, embarqué
dans une aventure où il a tout l’air d’un minable voyageur
clandestin. Si exorcistes, juges et philosophes doivent
obligatoirement le chercher, c’est souvent par souci d’une mesure
classique : naturel ou surnaturel. Mais cette opposition finit par
être une servitude obligée, logique. L’inexpliqué provoqué
brutalement (guérison, aéro-locomotion, capacité de parler une
49
langue non apprise, etc.) comme, en général, les implications de
conversations avec les morts, du sabbat ou de la lycanthropie
peuvent se ramener à d’autres alternatives. Par exemple, la
maladie, ou santé mentale, science officielle ou techniques
ésotériques. Et même – pourquoi pas ? Simplement aux mystères
de l’esprit humain.
MUDIMBE VUMBI YOKA, Réflexion
sur la vie quotidienne, "XI. La sorcellerie", Ed. Du Mont Noir
HARMONIE DU SOIR
Voici venir les temps où brillant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir,
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir,
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et le noir,
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui e fige…
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir
Charles BAUDELAIRE, les fleurs du mal.
IL ETAIT DIFFERENT
Apres trois années de séjour en ville, Amadou a regagné le village
natal. La réintégration y a-t-elle été aisée ?
Ses yeux se perdaient dans des cases obscures, exiguës
qui, à sa voix, s’ouvraient à une joie qui le mettait mal à l’aise. Ces
vieillards aux narines roussies, le regard mort s’animant et
s’agitant autour de lui. Ces têtes anonymes bruissant à son
passage comme des feuilles mortes sous les pieds. Ces grappes
d’enfants qui le suivaient ou l’attendaient devant les cases,
chuchotant son nom, le criant parfois.
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Tout ce spectacle l’isolait et lui enseignait qu’il était différent. Il
n’éveillait en lui aucun écho, ne l’amusait pas, le fatiguait. S’en
retourner le plus tôt vers le monde auquel il appartient
désormais ?ce fut seulement au bout du troisième jour qu’Amadou
commença à retrouver le village véritable. Il était tout différent de
celui que ses rêves avaient façonné et qu’il s’était entêté à vouloir
redécouvrir. Certes, ses habits, ses gestes, ses gouts, n’étaient pas
tout à fait ceux de camarades. Mais cela était dans l’ordre des
choses.
Nul n’avait appris ce qu’il savait. Mais ce qu’ils savaient
en commun primait ces différences. Ils étaient de la même racine.
La même sève les avaient [Link] même lumière les avait vus
s’épanouir. Ces vérités ne lui vinrent pas des hommes. Mais de
ceux que l’on disait muets et qui surent s’adresser à lui dans un
langage fécond en image et riche en musique. Les deux figuiers
bruissant du roucoulement des colombes vertes. Le vol tumultueux
de ces mêmes colombes sillonnant l’espace d’arabesques
silencieuses. Les fantastiques ramures du baobab devant la porte
du chef Nango. Les deux ravins à l’est et au sud. La colline au loin
dans l’air frémissant de soleil ou dans le faste du crépuscule. L’air
humide de beurre de karité, de pâte d’arachide. Le fil des
porteuses d’eau à l’aube frettes par les perdrix, les pintades et les
premiers coups de pilon. Les coquettes et fières perruches. Le
jappement nocturne des hyènes. Le vol des cailles au marin. Celui
des palombes toute la journée. L’attroupement des bécassines
dans les marécages : le pépiement de la foule de volatiles
anonymes.
Ce n’étaient pas des simples mots, une musique quelconque. Mais
une magie éclairant dans sa mémoire une foule de faits, véritables
fils de trame qui le liaient à ces, à ces hommes, à cette terre.
En réalité, Amadou avait bâti un village à lui, tout à sa
convenance avec les hommes et les choses de la ville. Comme si
lui s’enfonçant dans le monde blanc, tout devait suivre. Les
femmes ne pilaient plus torse nu. Les gamins étaient habillés du
matin au soir. Les vieux avaient troqué la cotonnade couleur terre
de l’ancêtre contre les fines étoffes de là-bas. Tous avaient
abandonné les nattes, les peaux de chèvres ou des bovins pour les
commodes chaises longues. Nul ne crachait plus à terre. Le
chaume étant aboli, les cases étaient en terrasse et le soleil y
pénétrait par les charges croisées.
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Amadou alla aux vieux, s’installa parmi eux et les écouta. Les
visages s’ouvrirent comme au premier jour. Chacun lui parla du
monde et des hommes. Mais cette fois, les mots le pénétraient, se
logeaient dans son esprit comme s’ils s’y étaient réservé des
places depuis toujours.
SEYDOU BADIAN, le Sang des Masques,
Ed. R. Laffont.
LA FEMME AFRICAINE ET LE DEVELOPPEMENT
La femme africaine est appelée à réaliser d’elle-même son propre
développement et à participer en même temps à celui de sa
nation, de l’Afrique en mutation et de l’humanité. A quelles
conditions peut-elle donc y parvenir efficacement ?
Avertie par l’expérience des injustices dont elle est victime
et par l’impitoyable concurrence de la société capitaliste qui n’a
trop cure des faibles et des défavorisés, la femme de la société
moderne est de plus en plus consciente que sa destinée se trouve
essentiellement entre ses propres mains. Elle sait et doit savoir
qu’elle doit être le forgeron de sa propre vie, de sa dignité et, par
ce biais, de sa nation et l’humanité. Et les femmes doivent
comprendre cette exigence.
C’est dans ce sens que va l’appel lancé par Madame Miriam
R.K. Matembe, représentante de l’organisation des femmes
africaines à la conférence d’adoption de la charte africaine de la
participation populaire au développement : « le moment est venu
de changer l’attitude. Les femmes se sont désormais rendu
compte qu’elles possédaient le potentiel (social, politique et
économique) et la sagesse nécessaire pour forger l’avenir de cette
région. C’est donc à juste titre qu’elles exigent d’avoir la possibilité
de mettre de précieux potentiel au service du développement de
l’Afrique. Il importe de mettre en place immédiatement des
mécanismes propres à permettre aux Africaines de participer
pleinement au développement de leur partie. »
Et Madame Matembe rappelle aux femmes que « les droits
se prennent, ils ne se donnent pas » tout en invitant les hommes à
accepter « les femmes comme des partenaires égales dans le
développement » et à leur ouvrir la voie qui mène à la
collaboration dans la construction du monde.
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De tous les mécanismes qu’il est possible de mettre en place
pour la participation de la femme au développement, l’accès à
l’éducation est le plus efficace. La participation au développement
de sa société ne peut être efficiente qu’à travers l’éducation. Tout
discours sur la promotion de la femme est une rhétorique creuse si
dans la réalité aucun effort soutenu n’est entrepris en faveur de
l’éducation de la femme en plus de l’implication de l’homme dans
l’action promotrice de la femme.
La femme elle-même doit comprendre que sa dignité et sa
promotion comme personnalité passent par l’importance des
efforts qu’elle aura investis dans sa propre éducation.
Entreprendre des études c’est choisir de se prendre en charge soi-
même. Plus élevées sont les études, plus grandes sont les chances
de se forger une vie autonome, d’une et heureuse.
Certes, la femme peut bien forger sa destinée et son
bonheur en s’investissant dans les secteurs de la vie pratique :
dans un emploi rémunéré, dans le commerce ou dans une
quelconque autre activité lucrative. Mais elle peut y évoluer avec
une certaine assurance que si elle en possède les connaissances
nécessaires apprises à l’école. L’éducation renforce les capacités
de participation de l’homme ou de la femme au développement
de soi-même, de sa famille et de sa patrie.
C’est encore une fois, dans le cadre de la prise de
conscience de cette exigence pour la femme de se créer soi-même
que sont nées les Women’s Studies. Les Etudes féminines et
féministes sont une manière, pour les femmes, de se prendre
elles-mêmes en charge. C’est dans le cadre de cette prise de
conscience que sont nées et que continuent de naître les
nombreuses organisations nationales, continentales et mondiales
pour femmes.
Et c’est sans doute aussi dans le cadre de cette conscience
de devoir survivre grâce à ses propres efforts que les femmes
Congolaises se lancent dans les activités multiformes.
Car vivre comme femme, c’est combattre pour survivre et
pour se faire reconnaître.
Elie Phambu NGOMA-BINDA,
53
Rôle de la femme et de la famille dans le
développement,
Institut de formation et d’études
politiques.
LES AMOURS DE MARIE
L’an se rajeunissait en sa verte jouvence,
Quand m’épris de vous, ma Sinope cruelle ;
Seize ans était la fleur de votre âge nouvelle,
Et votre teint sentait encore son enfance.
Vous aviez d’une infante encor la contenance,
La parole et le pas, votre bouche était belle,
Et votre œil, qui me fait trépasser quand j’y pense.
Amour, qui ce jour- là si grandes beautés vit,
Dans un marbre en mon cœur, d’un trait les écrivit ;
Et si pour le jour d’hui vos beautés si parfaites
Ne sont comme autrefois, je n’en suis moins ravi,
Car je n’ai pas égard à cela que vous êtes,
Mais au doux souvenir de beautés que je vis.
` Amours
Ronsard (1524-1584)
LA MUSIQUE ET LA GYMNASTIQUE
Si la musique est la partie maitresse de l’éducation, n’est-ce-pas,
Glaucon, parce que le rythme et l’harmonie sont particulièrement propres
à pénétrer dans l’âme et à la toucher fortement, et que par la beauté qui
les suit ils embellissent l’âme, si l’éducation a été donnée comme il
convient, tandis qu’elle s’enlaidit dans le cas contraire ; et aussi parce
que l’éducation musicale convenablement donnée fait sentir très
vivement la négligence et la laideur dans les ouvrages de l’art et dans
ceux de la nature ?
On en est alors justement offusque, et tout en louant les belles
choses et en les recueillant joyeusement dans son âme pour en faire sa
54
nourriture et devenir un honnête homme, on blâme justement les vices,
on les hait dès l’enfance, avant de pouvoir s’en rendre compte par la
raison, et quand la raison vient, on l’embrasse et la reconnait comme une
parente avec d’autant plus de tendresse qu’on a été nourri dans la
musique.
-Tels me semblent être en effet, il, les avantages que l’on attend de
l’éducation par la musique.(…)
Apres la musique c’est par la gymnastique qu’il faut former la
jeunesse.
-Sans doute.
-Il faut donc l’y exercer sérieusement dès l’enfance et dans le cours de
la vie. Voici, à mon avis, la méthode à suivre ; examine-là avec moi. Ce
n’est pas, je crois le corps, si bien constitué qu’il soit, qui par sa vertu
rend l’âme bonne ; au contraire, c’est l’âme qui, lorsqu’elle est bonne,
donne le corps, par la vertu qui lui est propre, toute la perfection dont il
est capable. Que t’en semble à toi ?
-La même chose qu’à toi, dit-il.
-Si donc âpres avoir donné à l’âme les soins nécessaires, nous lui
remettions la tache de préciser les règles de la culture du corps, en nous
bornant à indiquer les modèles généraux, sans nous a perdre en des
longs discours, ne ferions-nous pas bien ?
-Tout à fait bien. (…)
-La meilleure gymnastique n’est-elle pas sœur de la musique dont nous
avons traité tout à l’heure ?
-Que veux-tu dire ?
-Je veux dire une gymnastique simple, mesurée, et qui soit avant tout un
entrainement à la guerre. (…)
-Dans ses exercices mêmes et dans ses travaux, notre athlète aura en
vue de développer en lui la force morale plutôt que la force physique, et
il n’imitera pas les autres athlètes dont le régime et les travaux n’ont en
vue que la vigueur du corps.
-C’est très juste, dit-il.
55
-Crois-tu, Glaucon, repris-je que l’éducation fondée sur la musique et la
gymnastique ait pour but, comme on le croit, de former par l’une le
corps, par l’autre l’âme ?
-Quel autre but pourrait-elle viser ?dit-il.
-Il se peut fort bien, répondis-je, que l’une et l’autre aient été établies
principalement pour l’âme.
-Comment cela ?
-N’as-tu pas remarqué, dis-je, quel est le caractère des gens qui
pratiquent assidûment la gymnastique sans toucher à la musique, et de
ceux qui font l’inverse ?
-De quoi, dit-il, entendus-tu parler ?
-De la sauvagerie et de la dureté des uns ; dis-je, de la mollesse et de la
douceur des autres.
-Oui, dit-il, j’ai remarqué que ceux qui s’adonnent uniquement à la
gymnastique y contractent une brutalité excessive, et que ceux qui
cultivent exclusivement la musique deviennent d’une mollesse
dégradante.
La Republique, [Link],401 seq. [Link]
[Link]-Lettres