Jane Eyre
- Charlotte Brontë -
Chapitre V
Jane quitte Gateshead de 19 janvier vers six heures. Arrivée à Lowood, elle
découvre l'école qui regroupe des jeunes filles âgées de dix à vingt ans: au réveil, lecture
de la Bible pendant une heure, puis petit déjeuner composé d'un porridge brûlé et de
pommes de terre pourries. La nourriture avariée provoque la colère des élèves. La classe
est tenue par plusieurs maîtresses, plus ou moins bienveillantes. Lors de la récréation au
jardin, elle discute avec une élève pour qui elle éprouve de la sympathie.
Chapitre VI
Cette jeune fille s'appelle Helen Burnes. Jane la voit se faire fouetter par une
professeur, miss Scatcherd, qui semble en avoir fait son bouc émissaire. Elle l'interroge
plus tard dans la journée sur cette punition et contre toute attente, Helen n'en veut pas à
son professeur qui, selon elle, ne fait que réprimander ses défauts. Elle endure sans
colère ce que le destin lui impose. Étant très pieuse, elle respecte la Bible qui commande
de répondre au mal par le bien. La vie serait trop courte pour la passer à nourrir de
l'animosité envers ceux qui nous ont fait du tort.
Chapitre VII
Jane éprouve des difficultés pour s'adapter aux règles. Elle souffre du froid et ne
mange pas à sa faim. Trois semaines après son arrivée, elle est épouvantée par
l'apparition de Brocklehurst. Il réprimande la bienveillante Miss Temple des largesses
dont elle a fait preuve.
J’habitais Lowood depuis trois semaines environ. Une après-midi, comme j’étais
assise, une ardoise sur mes genoux et très en peine d’achever une longue addition, mes
yeux se levèrent avec distraction et se dirigèrent du côté de la fenêtre.
Il me sembla voir passer une figure; je la reconnus presque instinctivement, et
lorsque, deux minutes après, toute l’école, les professeurs y compris, se leva en masse, je
n’eus pas besoin de regarder pour savoir qui l’on venait de saluer ainsi : un long pas
retentit en effet dans la salle, et le grand fantôme noir qui avait si désagréablement froncé
le sourcil en m’examinant à Gateshead apparut à côté de Mlle Temple; elle aussi s’était
levée. Je regardai de côté cette espèce de spectre; je ne m’étais pas trompée, c’était M.
Brocklehurst, avec son pardessus boutonné, et l’air plus sombre, plus maigre et plus
sévère que jamais.
J’avais mes raisons pour craindre cette apparition ; je ne me rappelais que trop bien
les dénonciations perfides de Mme Reed, la promesse faite par M. Brockelhurst
d’instruire Mlle Temple et les autres maîtresses de ma nature corrompue. Depuis trois
semaines je craignais l’accomplissement de cette promesse; chaque jour je regardais si
cet homme n’arrivait pas, car ce qu’il allait dire de ma conversation avec lui et de ma vie
passée allait me flétrir par avance ; et il était là, à côté de Mlle Temple, il lui parlait bas.
J’étais convaincue qu’il révélait mes fautes, et j’examinais avec une douloureuse anxiété
les yeux de la directrice, m’attendant sans cesse à voir leur noire orbite me lancer un
regard d’aversion et de mépris. Je prêtai l’oreille, j’étais assez près d’eux pour entendre
presque tout ce qu’ils disaient. Le sujet de leur conversation me délivra momentanément
de mes craintes.[...]
« Il y a encore une chose qui m’a surpris. En réglant avec la femme de charge, j’ai vu
qu’un goûter de pain et de fromage avait été deux fois servi à ces enfants pendant la
dernière quinzaine ; d’où cela vient-il ? J’ai regardé sur le règlement, et je n’ai pas vu que
le goûter y fût indiqué. Qui a introduit cette innovation, et de quel droit ? – Je suis
responsable de ceci, monsieur, reprit Mlle Temple ; le déjeuner était si mal préparé que
les élèves n’ont pas pu le manger, et je n’ai pas voulu leur permettre de rester à jeun
jusqu’à l’heure du dîner.
– Un instant, madame ! Vous savez qu’en élevant ces jeunes filles, mon but n’est pas de
les habituer au luxe, mais de les rendre patientes et dures à la souffrance, de leur
apprendre à se refuser tout à elles-mêmes. S’il leur arrive par hasard un petit accident, tel
qu’un repas gâté, on ne doit pas rendre cette leçon inutile en remplaçant un bien-être
perdu par un autre plus grand ; pour choyer le corps, vous oubliez le but de cette
institution. De tels événements devraient être une cause d’édification pour les élèves ; ce
serait là le moment de leur prêcher la force d’âme dans les privations de la vie ; un petit
discours serait bon dans de semblables occasions; [...]
Ô madame ! vous mettez dans la bouche de ces enfants du pain et du fromage au lieu
d’une soupe brûlée ; je vous le dis, en vérité, vous nourrissez ainsi leur vile enveloppe,
mais vous tuez leur âme immortelle. »
M. Brockelhurst s’arrêta de nouveau, comme s’il eût été suffoqué par ses pensées.
Mlle Temple avait baissé les yeux lorsqu’il avait commencé à parler, mais alors elle
regardait droit devant elle, et sa figure naturellement pâle comme le marbre en avait aussi
pris la froideur et la fixité; [...] peu à peu, son front avait contracté une expression de
sévérité immobile.
M. Brockelhurst était debout devant le foyer. Les mains derrière le dos, il
surveillait majestueusement toute l’école. Tout à coup il fit un mouvement comme si son
regard eût rencontré quelque objet choquant ; il se retourna, et s’écria plus vivement qu’il
ne l’avait encore fait :
« Mademoiselle Temple ! mademoiselle Temple ! quelle est cette enfant avec des
cheveux frisés, des cheveux rouges, madame, frisés tout autour de la tête ? »
Il étendit sa canne vers l’objet de son horreur ; sa main tremblait.
« C’est Julia Severn, répondit Mlle Temple très tranquillement.
– Julia Severn, madame ; eh bien, pourquoi, au mépris de tous les principes de cette
maison, suit- elle aussi ouvertement les lois du monde ? Ici, dans un établissement
évangélique, porter une telle masse de boucles !
– Les cheveux de Julia frisent naturellement, répondit Mlle Temple avec plus de calme
encore.
– Naturellement, oui ; mais nous ne nous conformons pas à la nature ; je veux que ces
jeunes filles soient les enfants de la grâce ! Et pourquoi cette abondance ? j’ai dit bien des
fois que je désirais voir les cheveux modestement aplatis. Mademoiselle Temple, il faut
que les cheveux de cette petite soient entièrement coupés. J’enverrai le perruquier demain
; mais j’en vois d’autres qui ont une chevelure beaucoup trop longue et beaucoup trop
abondante. Dites à cette grande fille de se tourner vers moi, ou plutôt dites à tout le
premier banc de se lever et de regarder du côté de la muraille. »
Mlle Temple passa son manchon sur ses lèvres comme pour réprimer un sourire
involontaire ; néanmoins elle donna l’ordre, et, quand la première classe eut compris ce
qu’on exigeait d’elle, elle obéit. En me penchant sur mon banc, je pus apercevoir les
regards et les grimaces avec lesquels elles exécutaient leur manœuvre. Je regrettais que
M. Brockelhurst ne pût pas les voir aussi. Il eût peut-être compris alors que, quelques
soins qu’il prît pour l’extérieur, l’intérieur échappait toujours à son influence.
Il examina pendant cinq minutes le revers de ces médailles vivantes, puis il prononça la
sentence. Elle retentit à mes oreilles comme le glas d’un arrêt mortel.
« Tous ces cheveux, dit-il, seront coupés »
Ici M. Brocklehurst fut interrompu. Trois dames entrèrent dans la chambre. Elles auraient
dû arriver un peu plus tôt pour entendre le sermon sur la parure, car elles étaient
splendidement vêtues de velours, de soie et de fourrure ; deux d’entre elles, belles jeunes
filles de seize à dix-sept ans, portaient des chapeaux de castor ornés de plumes
d’autruche, ce qui, à cette époque, était la grande mode. Une quantité de boucles légères
et soigneusement peignées sortaient de ces gracieuses coutures. La plus âgée de ces
dames était enveloppée dans un magnifique châle de velours bordé d’hermine ; elle
portait un faux tour de boucles à la française.
Ces dames, qui n’étaient autres que Mme et Mlles Brockelhurst, furent reçues avec
respect par Mlle Temple ; on les conduisit au bout de la chambre à des places d’honneur.
[...]
Jusque-là, tout en prêtant l’oreille à la conversation de M. Brockelhurst et de Mlle
Temple, je n’avais pas négligé les précautions nécessaires à ma sûreté personnelle. Je
pensais que tout irait bien si je pouvais éviter d’être aperçue ; dans ce but, je m’étais bien
enfoncée sur mon banc, et, faisant semblant d’être très occupée de mon addition, je
m’étais arrangée de manière à cacher ma figure derrière mon ardoise ; j’aurais sûrement
échappé aux regards, si elle n’eut glissé de mes mains et ne fût tombée à terre avec grand
bruit. Tous les yeux se dirigèrent de mon côté.
Je compris que tout était perdu, et je rassemblai mes forces contre ce qui allait arriver.
L’orage ne se fit pas attendre.
« Une enfant sans soin », dit M. Brockelhurst ; puis il ajouta immédiatement : « Il me
semble que c’est la nouvelle élève ; il ne faut pas que j’oublie ce que j’ai à dire sur son
compte » ; et il s’écria, il me sembla du moins qu’il parlait très haut : « Faites venir
l’enfant qui a brisé son ardoise. »
Seule, je n’aurais pu bouger, j’étais paralysée; mais deux grandes filles qui étaient à côté
de moi me forcèrent à me lever, et me poussèrent vers le juge redouté. Mlle Temple
m’aida doucement à venir jusqu’à lui, et murmura à mon oreille :
« Ne soyez pas effrayée, Jane ; j’ai vu que c’était un accident, et vous ne serez pas punie.
»
Ces bonnes paroles me frappèrent au cœur comme un aiguillon.
« Dans une minute elle me méprisera et verra en moi une hypocrite », pensai-je. Et alors
un sentiment de rage contre Mme Reed et M. Brockelhurst alluma mon sang : je n’étais
pas une Hélène Burns.
« Avancez cette chaise », dit M. Brockelhurst, en indiquant un siège très élevé d’où
venait de descendre une monitrice.
On l’apporta.
« Placez-y l’enfant », continua-t-il.
J’y fus placée, par qui ? c’est ce que je ne puis dire. Je m’aperçus seulement qu’on
m’avait hissée à la hauteur du nez de M. Brockelhurst. Des pelisses en soie pourpre, un
nuage de plumes argentées s’étendaient et se balançaient au- dessous de mes pieds.
« Mesdames, dit M. Brockelhurst en se tournant vers sa famille, mademoiselle Temple,
maîtresses et élèves, vous voyez toutes cette petite fille. »
Sans doute elles me voyaient toutes ; leurs regards étaient pour moi comme des miroirs
ardents sur ma figure brûlante.
« Vous voyez qu’elle est jeune encore ; son extérieur est celui de l’enfance. Dieu lui a
libéralement départi l’enveloppe qu’il accorde à tous. Aucune difformité n’indique en elle
un être à part. Qui croirait que l’esprit du mal a déjà trouvé en elle un serviteur et un
agent ? Et pourtant, chose triste à dire, c’est la vérité. »
Il s’arrêta ; j’eus le temps de raffermir mes nerfs et de sentir ma rougeur disparaître.
L’épreuve ne pouvait plus être évitée ; j’étais décidée à la supporter avec courage.
«Mes chères enfants, continua le ministre, c’est une bien malheureuse et bien triste chose,
et il est de mon devoir de vous en avertir : cette petite fille, qui aurait dû être un des
agneaux de Dieu, est une réprouvée; loin de demeurer membre du troupeau fidèle, ce
n’est plus qu’une étrangère ; soyez sur vos gardes, défiez-vous de son exemple; s’il est
nécessaire, évitez sa compagnie, éloignez-la de vos jeux, ne l’introduisez pas dans vos
conversations. Et vous, maîtresses, ayez les yeux sur tous ses mouvements, pesez ses
paroles, examinez ses actes, châtiez son corps afin de sauver son âme, si toutefois la
chose est possible; car cette enfant [...] est une menteuse ! » [...]
« Toutes ces choses, je les ai apprises de sa bienfaitrice, de cette pieuse et charitable
dame qui l’a adoptée alors qu’elle était une orpheline, qui l’a élevée avec ses propres
filles ; et cette malheureuse enfant a payé sa bonté et sa générosité par une ingratitude si
grande, que l’excellente Mme Reed a été forcée de séparer Jane de ses enfants, dans la
crainte de voir son exemple entacher leur pureté. Elle l’a envoyée ici pour la guérir,
comme les Juifs envoyaient leurs malades au lac de Bethséda. Directrice, maîtresses, je
vous le demande encore, ne laissez pas les eaux croupir autour d’elle ! »
Après cette sublime conclusion, M. Brockelhurst attacha le dernier bouton de son
pardessus et dit quelque chose tout bas à sa famille. Celle-ci se leva, salua Mlle Temple et
quitta cérémonieusement la salle d’étude. Arrivé à la porte, mon juge se retourna et dit :
« Laissez-la encore une demi-heure sur cette chaise, et que personne ne lui parle pendant
le reste du jour. »
J’étais donc assise là-haut. Moi qui avais déclaré ne jamais pouvoir supporter la
honte d’être debout au milieu de la salle, je me trouvais maintenant exposée à tous les
regards sur ce piédestal de honte. Aucun langage ne peut exprimer mes sensations ; mais
au moment où elles gonflaient ma poitrine, une jeune fille passa à mes côtés ; elle leva les
yeux sur moi. Quelle flamme étrange y brillait ! quelle impression extraordinaire me
produisit leur lumineux regard ! Je me sentis plus forte ; c’était un héros, un martyr, qui,
passant devant une victime ou une esclave, lui communiquait sa force. Je me rendis
maîtresse de la haine qui me montait au cœur, je levai la tête et je me tins ferme sur ma
chaise. [...]
Chapitre VIII
Après l'humiliation infligée par le directeur l'accusant d'être une menteuse, Jane
est submergée par le chagrin. Elle reçoit le soutien d'Helen: elle lui conseillée de
tempérer son caractère impulsif et passionné et de persévérer auprès des autres jeunes
filles qui n'apprécient guère Brocklehurst. Miss Temple les découvre et assure à Jane
qu'elle ne sera pas jugée sur de simples accusations. Jane se défend et la convainc. Une
semaine après, Misse Temple, qui a mené l'enquête, disculpe Jane devant toute l'école.
Chapitre IX
Après un hiver rude, le climat devient plus clément. Jane a plaisir à contempler le
paysage et à courir dans les bois. Une épidémie de typhus gagne Lowood et touche de
nombreuses élèves. Helen est atteinte d'une consomption pulmonaire. Un soir, Jane
apprend qu'elle est à la l'agonie et décide d'attendre la nuit pour sortir de sa chambre et
rejoindre sa camarade, isolée dans la chambre de Miss Temple.
Une odeur de camphre et de vinaigre brûlé m’avertit que je me trouvais près de
l’infirmerie ; je passai rapidement, dans la crainte d’être entendue par la garde qui
veillait toute la nuit : j’avais peur d’être aperçue et renvoyée dans mon lit, car il fallait
que je visse Helen ; j’étais décidée à la serrer dans mes bras avant sa mort, à lui donner
un dernier baiser, à échanger avec elle une dernière parole.
Après avoir descendu un escalier, traversé une portion de la maison et réussi à
ouvrir deux portes sans être entendue, j’atteignis un autre escalier ; je le montai. Juste en
face de moi se trouvait la chambre de Mlle Temple.
On voyait briller la lumière par le trou de la serrure et sous la porte ; tout y était
silencieux. En m’approchant je m’aperçus que la porte était entrouverte, probablement
pour permettre à l’air du dehors d’entrer dans ce refuge de la maladie.
Impatiente et peu disposée à l’hésitation, car une douloureuse angoisse s’était
emparée de mon âme et de mes sens, je poussai la porte et je regardai dans la chambre ;
mes yeux cherchaient Helen, et craignaient de trouver la mort.
Près de la couche de Mlle Temple et à moitié recouvert par ses rideaux blancs se
trouvait un petit lit ; je vis la forme d’un corps se dessiner sous les couvertures ; mais la
figure était cachée par les rideaux. La garde à laquelle j’avais parlé dans le jardin s’était
endormie sur un fauteuil ; une chandelle qu’on avait oubliée de moucher brûlait sur la
table.
Mlle Temple n’y était pas ; je sus plus tard qu’elle avait été appelée près d’une jeune
fille à l’agonie. Je fis quelques pas et je m’arrêtai devant le lit : ma main était posée sur
le rideau ; mais je préférais parler avant de le tirer, car j’avais peur de ne trouver qu’un
cadavre.
« Helen, murmurai-je doucement, êtes-vous éveillée ? »
Elle se souleva, écarta le rideau, et je vis sa figure pâle, amaigrie, mais parfaitement
calme. Elle me parut si peu changée que mes craintes cessèrent immédiatement.
« Est-ce bien vous, Jane ? me demanda-t-elle de sa douce voix.
– Oh ! pensai-je, elle ne va pas mourir ; ils se trompent : car, s’il en était ainsi, sa parole
et son regard ne seraient pas aussi calmes. »
Je m’avançai vers son petit lit, et l’embrassai. Son front, ses joues, ses mains, tout son
corps enfin était froid ; mais elle souriait comme jadis.
« Pourquoi êtes-vous venue ici, Jane ? il est onze heures passées ; je les ai entendues
sonner il y a quelques instants.
– J’étais venue vous voir, Helen ; on m’avait dit que vous étiez très malade, je n’ai pas
pu m’endormir avant de vous avoir parlé.
– Vous venez alors pour me dire adieu ; vous arrivez bien à temps.
– Allez-vous quelque part, Helen ? retournez- vous dans votre demeure ?
– Oui, dans ma dernière, dans mon éternelle demeure.
– Oh non, Helen ! »
Je m’arrêtai émue. Pendant que je cherchais à dévorer mes larmes, Helen fut prise
d’un accès de toux, et pourtant la garde ne s’éveilla pas. L’accès fini, Hélène resta
quelques minutes épuisée ; puis elle murmura :
« Jane, vos petits pieds sont nus ; venez coucher avec moi, et cachez-vous sous ma
couverture. »
J’obéis ; elle passa son bras autour de moi et m’attira tout près d’elle. Après un
long silence elle me dit, toujours très bas :
« Je suis très heureuse, Jane. Quand on vous dira que je suis morte, croyez-le et ne vous
affligez pas ; il n’y a là rien de triste : nous devons tous mourir un jour, et la maladie qui
m’enlève à la terre n’est point douloureuse, elle est douce et lente ; mon esprit est en
repos ; personne ici-bas ne me regrettera beaucoup. Je n’ai que mon père ; il s’est
remarié dernièrement, et ma mort ne sera pas un grand vide pour lui. En mourant jeune,
j’échappe à de grandes souffrances ; je n’ai pas les qualités et les talents nécessaires pour
me frayer aisément une route dans le monde, et j’aurais failli sans cesse.
– Mais où allez-vous, Helen ? Pouvez-vous le voir ? le savez-vous ?
– J’ai la foi, et je crois que je vais vers Dieu.
– Où est Dieu ? Qu’est-ce que Dieu ?
–Mon créateur et le vôtre; il ne détruira jamais son œuvre ; j’ai foi en son pouvoir et je
me confie en sa bonté ; je compte les heures jusqu’au moment solennel qui me rendra à
lui et qui le révélera à moi.
– Alors, Helen, vous êtes sûre que le ciel existe réellement, et que nos âmes peuvent y
arriver après la mort ?
– Oui, Jane, je suis sûre qu’il y a une vie à venir ; je crois que Dieu est bon et que je puis
en toute confiance m’abandonner à lui pour ma part d’immortalité. Dieu est mon père,
Dieu est mon ami ; je l’aime et je crois qu’il m’aime.
– Helen, vous reverrai-je de nouveau après ma mort ?
– Oui, vous viendrez vers cette même région de bonheur ; vous serez reçue par cette
même famille toute-puissante et universelle, n’en doutez pas, chère Jane ! »
Je me demandai quelle était cette région, si elle existait ; mais je ne fis pas part de mes
doutes à Helen. Je pressai mon bras plus fortement contre elle ; elle m’était plus chère
que jamais ; il me semblait que je ne pouvais pas la laisser partir, et je cachai ma figure
contre son cou. Alors elle me dit de l’accent le plus doux :
« Je me sens mieux ; mais ce dernier accès de toux m’a un peu fatiguée et j’ai besoin de
dormir. Ne m’abandonnez pas, Jane, j’aime à vous sentir près de moi.
–Je resterai avec vous, chère Hélène, et personne ne pourra m’arracher d’ici.
– Avez-vous chaud, ma chère ? – Oui. – Bonsoir, Jane. – Bonsoir, Helen. »
Elle m’embrassa, je l’embrassai, et toutes deux nous nous endormîmes.
Quand je me réveillai, il faisait jour. Je fus tirée de mon sommeil par un mouvement
inaccoutumé ; je regardai autour de moi, j’étais dans les bras de quelqu’un, la garde me
portait ; elle traversa le passage pour me ramener au dortoir. Je ne fus pas réprimandée
pour avoir quitté mon lit, on était occupé de bien autre chose ; on me refusa les détails
que je demandais, quelques jours après j’appris que Mlle Temple, en rentrant dans la
chambre, m’avait trouvée couchée dans le petit lit, ma figure appuyée sur l’épaule
d’Helen, mon bras passé autour de son cou. J’étais endormie ; Helen Burns était morte.
Son corps fut déposé dans le cimetière de Brocklebridge. Pendant quinze ans, il ne
fut recouvert que d’un monticule de gazon ; mais maintenant un marbre gris indique la
place où elle repose.
On y lit son nom et ce seul mot : RESURGAM (je ressusciterai).