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L'État colonial : définition et enjeux

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L’Etat colonial

Sylvie Thénault

To cite this version:


Sylvie Thénault. L’Etat colonial. Pierre Singaravélou. Les Empires coloniaux, XIXe-XXe siècles,
Seuil, p. 215-256., 2013. �hal-02356638�

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CHAPITRE 5

L’État colonial
La domination en question
Sylvie Thénault

L’État colonial existe-t-il ? Pour provocante qu’elle puisse


paraître, la question est posée dans l’historiographie, et la
réponse parfois négative. Toute définition formaliste de l’État,
attentive à l’organisation des institutions, conduit ainsi à nier
l’existence d’États aux colonies. Si l’État est « une institution
politique ayant une “Constitution” écrite, un droit rationnel-
lement établi et une administration orientée par des règles
traditionnelles ou “lois”, des fonctionnaires compétents »1,
alors, d’évidence, les colonies en étaient dépourvues. La
conclusion est la même pour certains juristes, focalisés sur
le droit international, qui retiennent l’exercice d’une souve-
raineté, officiellement reconnue, comme critère de l’existence
d’un État. Aucune colonie ne disposant d’une reconnais-
sance dans le concert des nations, l’idée même d’État colo-
nial serait un non-sens2.
L’historien Michel Cahen nuance cette négation totale.
Rattachant, lui aussi, l’existence d’un État à l’exercice
d’une souveraineté, il interroge ainsi la notion d’« État
colonial » : qu’est-ce qu’un État soumis à un centre poli-
tique supérieur, comme l’étaient les États des colonies rat-
tachées à un empire dont la capitale était le siège exclusif
d’une souveraineté pleine et entière ? À ce titre, la plupart

1. Définition de Max Weber, citée par Jean-François Bayart, L’Histori-


cité de l’État importé, Cahiers du CERI, n° 15, 1996, p. 10.
2. Voir George Steinmetz, « Le champ de l’État colonial. Le cas des colo-
nies allemandes (Afrique du Sud-Ouest, Qingdao, Samoa) », in George Stein-
metz (dir.), Politiques impérialistes. Genèses et structures de l’État colonial,
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 171-172, mars 2008, p. 122-144.

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216 LES EMPIRES COLONIAUX

des colonies n’auraient pas réellement connu d’État, mais


seulement un « appareil colonial d’État », ou un « appareil
impérial de l’État métropolitain », ou encore une « admi-
nistration étrangère d’occupation »1. Autrement dit, ce qu’il
est coutume d’appeler l’« État colonial » ne serait que la
branche d’un ensemble impérial plus vaste, soumise à un
pouvoir central métropolitain, seul décisionnaire. Qualifier
d’« État » cette branche de l’État impérial implantée dans
chaque territoire serait excessif. Suivant ce raisonnement,
il y aurait bien eu des colonies dotées de leur État, mais
seulement sur le continent américain, ainsi que, en Afrique
et en Océanie, dans les dominions britanniques (Australie,
Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud), qui bénéficiaient d’une
autonomie interne. La formation de ces État coloniaux pui-
serait sa source dans le fait que « la colonie, arrivée à un
certain niveau de son développement, souhaite être dotée
d’un État propre »2, et le substituer à l’État impérial britan-
nique, portugais ou espagnol, selon les cas. Cette idée selon
laquelle les colonies ne connurent pas réellement d’État est
soutenue par le politologue Robert Jackson. Il propose en
effet de qualifier les États indépendants issus des anciennes
colonies de « quasi-États », en raison des multiples déficits
dont ils souffrent et dont ils ont hérité de la période colo-
niale : manque d’autorité, faiblesse institutionnelle, négligence
des droits de l’homme et de l’intérêt général… Ces États
seraient, dans la continuité de la période coloniale anté-
rieure, des États « incomplets »3.
Sans entrer dans ce débat, les chercheurs travaillant sur
les institutions et les administrations implantées dans les
colonies, leurs fonctions, leurs personnels, les pouvoirs de
ces derniers, le droit applicable outre-mer, le découpage
administratif des territoires ou encore les modalités du gou-

1. Michel Cahen, Africando. Bilan 1988-2009 et projets 2010-2018,


vol. 1, Rapport pour l’habilitation à diriger des recherches, 2010 (dispo-
nible sur HAL).
2. Michel Cahen, Africando, op. cit, p. 124.
3. Robert Jackson, Quasi-States : Sovereignty, International Relations
and the Third World, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 21.

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L’ÉTAT COLONIAL 217

vernement des populations parlent sans réticence d’« État


colonial ». Qu’étudient-ils, en effet, si ce n’est l’État dans
ses diverses dimensions ? Sous leur plume, « État colonial »
désigne simplement l’État existant aux colonies, pendant
la période de colonisation. Ils n’en soulignent pas moins,
eux aussi, les limites de la notion. Prenant pour repères les
caractéristiques de l’État établies par Max Weber, qui font
autorité, ils signalent leur manque de pertinence dès lors
qu’il s’agit de se déplacer aux colonies. Ces caractéristiques
résistent mal à l’épreuve du terrain colonial. Immanquable-
ment, ce déplacement vers l’outre-mer fait surgir la spéci-
ficité de l’État colonial. Ainsi apparaît-il, d’une part, que le
monopole de l’exercice de la violence par des institutions
publiques permanentes, critère central chez Max Weber, est
resté très relatif dans les territoires colonisés. D’autre part,
l’État colonial souffrit d’un déficit de légitimité, tant la quête
menée en ce sens par les puissances tutélaires auprès des
peuples colonisés demeura vaine1.
De tels questionnements découlent des voies diverses
empruntées par l’historiographie, qui soumet l’État colo-
nial à un triple éclairage. Envisagé sous l’angle du rapport
entre un centre impérial et des colonies placées en état de
subordination, l’État colonial peut être considéré comme la
partie d’un tout : l’empire. L’État colonial peut aussi être
appréhendé de manière concrète, à travers ses personnels,
leur formation, leur recrutement, leurs pouvoirs, l’exercice
de leurs fonctions, etc. Enfin, les débats historiographiques
les plus vifs ont interrogé l’État colonial d’un point de vue
subalterne et dans une perspective de longue durée : quelles
continuités et quelles ruptures impliqua-t-il au sein des socié-
tés colonisées mais aussi dans les métropoles ?

1. Sur l’inadaptation de ces deux caractéristiques, voir la mise au point


de George Steinmetz in « Le champ de l’État colonial », art. cit.

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218 LES EMPIRES COLONIAUX

1. L’État colonial, une construction impériale ?

1.1. Une entité institutionnelle et juridique

L’État colonial peut être envisagé comme l’élément d’une


structure impériale au motif que les empires furent, précisé-
ment, des entités juridiques et administratives. Par le transfert
de dispositions juridiques, des décrets ou d’autres textes repris
d’une colonie à l’autre, « le droit a bien tissé son maillage
de règles à l’échelle de l’empire », estime Emmanuelle Saada
dans le cas français1. Au droit peut être ajoutée l’adminis-
tration : à l’identique des dispositions juridiques appliquées
de territoire en territoire, à partir d’un centre décisionnaire,
l’administration implantée outre-mer et reliée à la capitale
de l’empire constituait elle aussi un « maillage » des terri-
toires, par-delà les distances. Ainsi le droit et l’administra-
tion contribuaient à intégrer colonies et métropole à un seul
et même ensemble. L’appareil administratif et juridique, qui
les associait, les plaçait dans un espace commun de gouver-
nement, sous la conduite des services ministériels centraux,
dans une configuration propice aux échanges d’expériences,
aux transferts de dispositions et de mesures, sous la forme
d’un réinvestissement les modifiant et les adaptant aux condi-
tions locales2. Les empires se caractérisaient par un « lien
vertical », une « convergence de toutes les relations vers le
haut »3. C’est ainsi que les structures juridiques et adminis-
tratives des colonies, constitutives des structures étatiques
qui y existèrent, furent définies dans un cadre plus vaste et
sous la direction du centre politique de l’empire.
De ce point de vue, l’État colonial peut être analysé sui-

1. Emmanuelle Saada, Les Enfants de la colonie, Paris, La Décou-


verte, 2007, p. 276.
2. Pour une vision du travail des juristes, voir Pierre Singaravélou, Pro-
fesser l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la IIIe Répu-
blique, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011.
3. Jane Burbank et Frederick Cooper « Empires, droits et citoyenneté de
212 à 1946 », Annales. Histoire, Sciences sociales, mai-juin 2008/3, p. 498.

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L’ÉTAT COLONIAL 219

vant le modèle « centre-périphérie » : il résulterait de l’appli-


cation, dans des périphéries situées outre-mer, de décisions
prises au centre, dans la capitale de l’empire1. De cette pers-
pective découle une approche attentive au droit et aux insti-
tutions, et tout particulièrement au rôle du centre de décision.
Il ne s’agit pas pour autant d’en surestimer l’efficacité :
que le rôle du centre soit digne d’être considéré ne signi-
fie pas qu’il ait mené à bien une entreprise de rationalisa-
tion telle que l’architecture institutionnelle et juridique des
États coloniaux apparaisse in fine comme simple et unifor-
misée. De fait, les services centraux chargés des colonies,
dans les capitales impériales, travaillèrent a posteriori : la
création de ces services fut tardive, postérieure aux phases de
conquête. Il leur revenait alors de mettre de l’ordre dans les
situations diverses dont ils héritaient – et ils y procédèrent
avec pragmatisme, suivant les circonstances et les caractéris-
tiques propres à chaque territoire. Aussi la politique élabo-
rée au sommet tient-elle, à la fois, de l’« intégration » et de
la « différenciation »2. Pour cette raison, les formes institu-
tionnelles et juridiques des États coloniaux varièrent, au sein
d’un même empire, suivant le degré d’autonomie accordé aux
territoires outre-mer et le statut défini pour leurs habitants.
Dans le cas britannique, le Colonial Office vit le jour en
1854. Il fut créé par la soustraction des affaires coloniales
au ministère d’État chargé de la Guerre et des Colonies
(Secretary of State for War and Colonies). Atteignant son
apogée avec Chamberlain, qui le dirigea de 1895 à 1903, le
Colonial Office vit ses attributions rognées par l’autonomie
croissante des colonies de peuplement. Le Canada, l’Austra-
lie, la Nouvelle-Zélande et Terre-Neuve furent ainsi érigés
en États autonomes, sous l’appellation de « dominions », en
1907, avant que l’Afrique du Sud en bénéficie à son tour,

1. Sur ce modèle, voir George Steinmetz, « Empire et domination mon-


diale », introduction au dossier Politiques impérialistes. Genèses et struc-
tures de l’État colonial, op. cit., p. 4-19.
2. Jane Burbank et Frederick Cooper, « Empires, droits et citoyenneté
de 212 à 1946 », art. cit., p. 499.

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220 LES EMPIRES COLONIAUX

en 1910. Dépendant alors d’une division séparée au sein du


Colonial Office, les dominions finirent par en être détachés
en 1925. Leur histoire est ainsi celle d’une émancipation
progressive de la tutelle britannique, au profit du peuplement
européen, contrairement aux colonies annexées ou aux pro-
tectorats1. Les colonies dont la démographie était essentiel-
lement africaine ne pouvaient accéder au statut de dominion
– cela fut ainsi refusé à la Rhodésie du Sud et au Kenya.
Dans le cas français, la création d’un ministère des Colo-
nies ne date que de 1894. Auparavant, les colonies avaient
été placées sous la tutelle du ministère de la Marine. Outre
cette centralisation tardive, l’historique de la colonisation
explique le caractère « composite »2 de l’organisation des
territoires français outre-mer. Les colonies possédées en
1848 bénéficièrent de la logique d’assimilation républicaine
et se virent doter de représentants nationaux (sénateurs ou
députés) tandis que leurs habitants furent reconnus citoyens.
Puis la conquête de l’Algérie forgea un nouveau modèle :
une administration militaire née de la conquête, progressi-
vement remplacée par une administration civile ; des « indi-
gènes » déclarés « sujets français », mais privés d’une pleine
et entière citoyenneté3. Sous la IIIe République, l’assimilation
resta un idéal jamais atteint. L’association lui fut d’ailleurs
en partie substituée : elle supposait une union entre la métro-
pole et des colonies dont les traits socioculturels seraient
respectés. En 1946, fut créée l’Union française : un vaste
ensemble institutionnel rassemblant métropole et colonies,
au sein duquel une nouvelle citoyenneté devait être définie4.

1. Andrew Porter, « Britain and the Empire in the Nineteenth Cen-


tury », in Andrew Porter (dir.), The Oxford History of the British Empire,
vol. III. The Nineteenth Century, Oxford-New York, Oxford University
Press, 1999, p. 1-30.
2. Emmanuelle Sibeud, « L’administration coloniale », in Vincent Duclert
et Christophe Prochasson (dir.), Dictionnaire critique de la République,
Paris, Flammarion, 2007, p. 622.
3. Yerri Urban, L’Indigène dans le droit colonial français, Paris, Fon-
dation Varenne, 2011.
4. Dans une bibliographie foisonnante sur l’Union française, on peut
renvoyer, pour une présentation très synthétique, à Jane Burbank et Fre-

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L’ÉTAT COLONIAL 221

Dans l’Empire japonais, enfin, l’idéal d’intégration ren-


dait inimaginable une quelconque autonomie des territoires,
à l’image des dominions britanniques. L’intégration était en
effet synonyme d’une soumission totale des colonies aux lois
japonaises. Elle allait de pair avec la centralisation des pou-
voirs entre les mains de l’empereur, à partir de la Consti-
tution Meiji en 1889. Dans les faits, l’intégration demeura
inégale et elle ne fut avancée qu’à Taïwan et en Corée, dont
les gouverneurs étaient placés sous la responsabilité directe
de l’empereur. À la différence de l’idéal français d’assimi-
lation, l’intégration japonaise n’impliquait pas, en principe,
de politique d’assimilation envers les habitants des terri-
toires colonisés. Là encore, cependant, la réalité s’écarte des
principes : à Taïwan et en Corée, où les populations étaient
considérées comme proches, biologiquement et culturelle-
ment, des Japonais, l’intégration alla jusqu’à l’assimilation1.
À Tokyo, il exista des ministères chargés des colonies, de
façon éphémère en 1896-1897, puis de façon pérenne, à par-
tir de 1929 jusqu’à la création du ministère de la Grande
Asie orientale, en 1942. Globalement, le ministère de l’Inté-
rieur avait la main sur ces affaires.
Les institutions mises en place aux colonies ainsi que le
statut de leurs habitants dessinent un large spectre allant
de l’autonomie avec sortie progressive de la subordination
coloniale jusqu’à la centralisation la plus forte. Du degré
d’autonomie dépendait bien sûr l’existence d’institutions
représentatives d’une partie au moins du peuplement de la
colonie, ou, au contraire, celle d’un pouvoir fort soumis au
centre impérial2. Entre les deux extrêmes que constituent
l’autonomie, d’une part, et le contrôle central, d’autre part,

derick Cooper, « Empires, droits et citoyenneté de 212 à 1946 », art. cit.


1. Edward I-te Chen, « The Attempt to Integrate the Empire : Legal
perspectives », in Ramon H. Myers et Mark R. Peattie (dir.), The Japanese
Colonial Empire, 1895-1945, Princeton, Princeton University Press, 1984,
p. 240-274.
2. Pour un tableau des institutions représentatives, voir Isabelle
Surun (dir.), Les Sociétés coloniales à l’âge des Empires, 1850-1960,
Paris, Atlande, 2012, p. 206-214.

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222 LES EMPIRES COLONIAUX

la réalité était riche de toutes les possibilités. À mi-chemin


se situe la formule du protectorat, qui laissait subsister
une administration locale doublée par des représentants de
la tutelle coloniale, et dont les habitants conservaient leur
nationalité – ils étaient considérés comme des « protégés »
de la puissance coloniale.

1.2. Le rôle des facteurs idéologiques et socioculturels

Du centre impérial ne dépendaient pas uniquement les ins-


titutions de l’État colonial et le statut de ses administrés. En
métropole s’élaboraient aussi des conceptions idéologiques
et des représentations sociales déterminantes. Elles contri-
buèrent, en effet, à façonner les politiques et les pratiques des
agents de l’État. Il en est ainsi de la vision hiérarchisée de
l’humanité, plaçant les peuples colonisés en position d’infé-
riorité, et de la « mission civilisatrice » que les Européens
disaient devoir assumer à leur égard. L’une et l’autre allait
de pair : c’est bien parce qu’ils considéraient ces peuples
comme n’ayant pas atteint un degré de civilisation égal à
celui de l’Occident que les Européens se pensaient inves-
tis d’une mission à leur endroit – c’est le fameux « fardeau
de l’homme blanc »1. Dans cet esprit, Alice Conklin a bien
analysé comment l’idée d’une mission civilisatrice orienta
l’action des gouverneurs généraux de l’Afrique-Occidentale
française (AOF) : elle guida en particulier leurs politiques de
scolarisation et d’équipement sanitaire, les incita à condam-
ner l’esclavage ou certaines pratiques de la justice coutu-
mière2. Connue dans le cas européen, la conception de la
colonisation en tant que mission civilisatrice imprégna aussi
les États-Unis : le Foreign Policy Establishment, en charge
des questions coloniales, se présenta comme le champion

1. D’après le poème de Rudyard Kipling, publié en 1899.


2. Alice Conklin, A Mission to Civilize. The Republican Idea of Empire
in France and in West Africa, 1895-1930, Stanford, Stanford University
Press, 1997.

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L’ÉTAT COLONIAL 223

d’un « impérialisme moral »1. Le rôle du racisme, quant


à lui, a été mis en valeur comme facteur déterminant du
mode de gouvernement des sujets coloniaux et, en particu-
lier, des discriminations et des violences à leur endroit2. En
Asie, la dimension économique fut prépondérante dans ce
rapport entre conceptions métropolitaines et politiques ultra-
marines, dont l’État colonial était l’opérateur ou l’un des
opérateurs : conçu comme une « sphère de co-prospérité »,
l’Empire japonais fut marqué par un très fort investissement
économique, au point de présenter un cas unique d’indus-
trialisation coloniale3.
Cette attention portée à la façon dont les conceptions métro-
politaines façonnèrent l’État colonial a donné lieu à la dis-
tinction de modèles nationaux. En matière d’administration,
Britanniques et Français furent opposés du point de vue de
leur rapport aux chefs « indigènes ». Dans les années 1930,
au moment où se développait une science de l’administra-
tion coloniale, furent distingués l’indirect rule et le self-
government britanniques, d’une part, l’assimilation française,
d’autre part4. L’administration indirecte et le gouvernement
autonome, prônés par les Britanniques, auraient été respec-
tueux des chefs locaux, que l’administrateur n’aurait fait
que conseiller, suivant une décentralisation typiquement bri-

1. Voir le cas de la colonisation des Philippines : Yves Dezalay et


Bryant Garth, « L’impérialisme moral. Les juristes et l’impérialisme amé-
ricain (Philippines, Indonésie) », in George Steinmetz (dir.), Politiques
impérialistes, op. cit., p. 40-55. Ainsi que le cas latino-américain : Greg
Grandin, « Facing South : The Liberal Traditions in the Americas », in
Alfred W. McCoy, Joseph M. Fradera et Stephen Jacobson (dir.), Endless
Empire : Spain’s Retreat, Europe’s Eclipse, America’s Decline, Madison,
University of Wisconsin Press, 2012, p. 107-121.
2. Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer. Sur la guerre
et l’État colonial, Paris, Fayard, 2005.
3. Bruce Cumings, « The Legacy of Japanese Colonialism in Korea »,
in Ramon H. Myers et Mark R. Peattie (dir.), The Japanese Colonial
Empire, op. cit., p. 487.
4. Sur cette question, voir la démonstration de Véronique Dimier, reprise
ici, in Le Discours idéologique de la méthode coloniale chez les Français
et les Britanniques de l’entre-deux-guerres à la décolonisation (1920-1960),
Talence, CEAN, « Travaux et documents », 1998.

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224 LES EMPIRES COLONIAUX

tannique. Au contraire, suivant une tradition centralisatrice


bien française, l’assimilation aurait bousculé l’organisation
locale pour promouvoir des chefs aux ordres, dont les pou-
voirs auraient été amoindris au profit de l’administrateur.
Il est vrai que la reconnaissance des chefs fut plus mar-
quée dans l’Afrique britannique que dans l’Afrique française :
dès le début du XXe siècle, les ordonnances de lord Lugard,
haut-commissaire au Nigéria, réglementèrent minutieusement
le statut et les pouvoirs des chefs, avant d’être copiées dans
d’autres territoires. Côté français, non seulement la régle-
mentation était plus vague, mais elle ne fut forgée qu’après
la Première Guerre mondiale et progressivement étendue
durant l’entre-deux-guerres. Néanmoins, la distinction des
deux modèles est contestable, en ce qu’elle repose essen-
tiellement sur une théorisation élaborée dans les métropoles,
sur la foi de traditions politiques divergentes. Or partout aux
colonies aurait régné « la méthode des faits », pour reprendre
l’expression d’Hubert Deschamps, un ancien administrateur
féru de ces questions, devenu historien et enseignant. Selon
lui, les Français agirent vis-à-vis des chefs locaux avec prag-
matisme, comme les Britanniques ; et ce, « pour les mêmes
raisons » : « commodité pour la conquête, facilité pour l’admi-
nistration, économie »1.
Cet exemple de la distinction de modèles nationaux d’admi-
nistration est révélateur du risque que présente l’appréhen-
sion de l’État colonial à travers la pensée des contemporains,
qu’il s’agisse de leurs théories, de leurs idéaux ou de leurs
représentations : l’État colonial peut-il être considéré comme
le résultat de conceptions préexistantes ? D’évidence, on

1. Cité par Véronique Dimier, Le Discours idéologique de la méthode


coloniale chez les Français et les Britanniques de l’entre-deux-guerres à
la décolonisation (1920-1960), op. cit., p. 8. Pour un exemple concret du
rôle et du statut de chefs locaux dans l’Empire français, voir Michel Nae-
pels, « Le devenir colonial d’une chefferie kanake (Houaïlou, Nouvelle-
Calédonie) », Annales. Histoire, Sciences sociales, n° 4, juillet-août 2010,
p. 913-943 ; François Zuccarelli, « De la chefferie traditionnelle au canton :
évolution du canton colonial au Sénégal. 1855-1960 », Cahiers d’études
africaines, vol. 13, n° 50, 1973, p. 213-238.

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L’ÉTAT COLONIAL 225

ne peut nier tout effet aux facteurs idéologiques et socio-


culturels dans l’organisation des États coloniaux ni dans les
politiques et les pratiques de leurs agents ; mais il faut tou-
jours veiller à décortiquer la façon dont les conceptions des
contemporains se traduisirent en actes, afin d’en mesurer,
in fine, la portée. Lorsqu’Alice Conklin analyse la façon dont
la mission civilisatrice orienta la politique des gouverneurs
généraux de l’AOF, elle aboutit à un résultat complexe et
non univoque. Elle distingue une évolution dans le temps,
avec un fort raidissement au moment de la Première Guerre
mondiale1. L’effet concret de la conception de la colonisa-
tion comme une mission civilisatrice ne fut pas constant.
En définitive, cette conception ne se traduisit pas par une
marche graduelle vers un progrès de plus en plus marqué.
Affinant le rôle joué par les idées dans la configuration
de l’État colonial, le sociologue George Steinmetz propose
de l’analyser comme résultant d’un « champ de lutte »2,
c’est-à-dire un champ au sein duquel plusieurs conceptions,
portée par différents acteurs, coexistaient et s’affrontaient.
L’État colonial est alors considéré comme le résultat de rap-
ports de forces, changeants, entre des acteurs qu’opposaient
leurs divergences. Cette notion d’un « champ de lutte » per-
met de comprendre les débats au sujet de la politique colo-
niale. En particulier, elle permet de percevoir l’importance
du réformisme consubstantiel à la situation coloniale – la
volonté de réformer le système colonial fut permanente,
au point que l’élaboration de réformes représenta un très
large pan de l’activité des fonctionnaires coloniaux. Ainsi,
même s’il ne fut totalement aboli qu’à la fin de la Seconde
Guerre mondiale, le régime pénal de l’indigénat, ce régime
répressif en vigueur dans l’Empire français, fut constam-
ment dénoncé et maintes fois amendé – entre autres modi-

1. Alice Conklin, A Mission to Civilize, op. cit.


2. George Steinmetz, « Le champ de l’État colonial », art. cit. Voir aussi
son article : « L’écriture du diable. Discours précolonial, posture ethnogra-
phique et tensions dans l’administration coloniale allemande des Samoa »,
in Romain Bertrand et Emmanuelle Saada (dir.), L’État colonial, Politix,
année 2004, vol. 17, n° 66, p. 49-80.

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226 LES EMPIRES COLONIAUX

fications, par exemple, les femmes en furent pleinement


exemptées au Dahomey, partiellement dans les autres terri-
toires de l’AOF, dans l’entre-deux-guerres1. D’où la propo-
sition de Romain Bertrand d’écrire un jour une histoire de
la « mauvaise conscience impériale »2 qui, elle aussi, joua
un rôle dans la définition de la politique coloniale.
La notion de « champ de lutte » recouvre également les
divergences entre les groupes sociaux impliqués dans l’entre-
prise coloniale. Dans le cas allemand, George Steinmetz dis-
tingue trois perceptions des peuples colonisés, ancrées dans
des milieux différents : la bourgeoisie cultivée, à laquelle
George Steinmetz rattache les missionnaires, les auraient per-
çus comme des objets de savoirs, dans une veine orienta-
liste qui, si elle n’excluait pas les stéréotypes, n’en était pas
moins protectrice ; la noblesse, très présente dans l’armée,
en aurait développé une vision martiale, propice à la vio-
lence ; la bourgeoisie capitaliste, enfin, les aurait d’abord
envisagés comme une force économique3. Le jeu entre ces
perceptions est visible au moment du génocide des Hereros,
dans l’actuelle Namibie, en 1904. Alors que leur extermi-
nation avait été préconisée et mise en œuvre par le général
von Trotha, le gouverneur général civil Leutwein opposa
à ce génocide un argument économique : « Nous avons
besoin des Herero[s] comme vachers, certes en nombre

1. Laurent Manière, Le Code de l’indigénat en AOF et son applica-


tion : le cas du Dahomey, Thèse microformée, université Paris 7-Denis
Diderot, 2007.
2. Romain Bertrand, « La question des violences impériales : jalons pour
une histoire de la “mauvaise conscience impériale” », Vingtième Siècle.
Revue d’histoire, n° 106, avril-juin 2010, p. 127-142.
3. George Steinmetz, « Le champ de l’État colonial », art. cit. Roland
Lardinois propose aussi une analyse des divergences entre les acteurs de
la colonisation de l’Inde : « Entre monopole, marché et religion. L’émer-
gence de l’État colonial en Inde. Années 1760-1810 », in George Stein-
metz (dir.) Politiques impérialistes, op. cit., p. 91-103. Dans la même veine,
auparavant, Jean et John Comaroff s’étaient intéressés aux tensions entre
missionnaires, colons et administrateurs en Afrique du Sud : Of Revelation
and Revolution. Colonialism and Consciousness in South Africa, 2 vol.,
Chicago, University of Chicago Press, 1991-1997.

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L’ÉTAT COLONIAL 227

réduit, et comme agriculteurs1. » Les missions chrétiennes


protestèrent également.
Finalement, avec la notion de « champ de lutte », George
Steinmetz ne cherche pas à contester l’effet concret des concep-
tions des contemporains2. Plus précisément, il cherche moins
à contester la portée de ces conceptions qu’à corriger l’image
d’un « programme politique uniforme »3 dont l’État colo-
nial serait le résultat. Ainsi permet-il de mieux comprendre
la complexité des situations concrètes, la diversité des atti-
tudes possibles, la vigueur des débats qui opposaient les
contemporains et que rencontre le chercheur travaillant sur
la colonisation en général et l’État colonial en particulier.

1.3. Pour une vision renouvelée : l’État colonial


comme « formation »

Considérer l’État colonial dans sa forme institutionnelle


et juridique ou comme le produit de facteurs idéologiques
et socioculturels revient à le considérer comme une création
des colonisateurs. Telle quelle, cette approche est double-
ment critiquable : d’une part, elle ne tient pas compte des
mécanismes concrètement à l’œuvre, sur le terrain, comme
si l’État colonial ne résultait que d’une procédure ration-
nelle et contrôlée par les contemporains chargés de l’orga-
niser et de le servir ; d’autre part, les peuples colonisés sont
les grands absents de cette histoire, comme s’ils n’y avaient
joué aucun rôle. Cette approche a d’ailleurs suscité l’idée

1. Joël Koteck, « Le génocide des Herero[s], symptôme d’un Sonderweg


allemand ? », in Annette Becker et Georges Bensoussan (dir), Violences. Vio-
lences de guerre, violences coloniales, violences extrêmes avant la Shoah,
Revue d’histoire de la Shoah, n° 189, juillet-décembre 2008, p. 177-198.
2. On lui reproche même de surestimer le poids des représentations :
voir le compte rendu de son livre The Devil’s Handwriting. Precoloniality
and the German Colonial State in Qingdao, Samoa and Southwest Africa,
Chicago, Chicago University Press, 2007, par Christophe Charle, dans la
Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2010/1 (n° 57/1), p. 217-219.
3. George Steinmetz, « Le champ de l’État colonial », art. cit., p. 142.

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228 LES EMPIRES COLONIAUX

selon laquelle, dans les territoires anciennement colonisés,


devenus le siège d’États-nations par leur accession à l’indé-
pendance, l’État ne fut qu’une « greffe » du colonisateur, qu’il
ne fut rien d’autre qu’un « État importé »1. Les éventuelles
organisations étatiques propres aux sociétés locales, avant
la conquête, sont ignorées, ou bien suppose-t-on d’emblée,
lorsqu’elles existaient, qu’elles furent totalement arasées par
l’entreprise coloniale.
Aujourd’hui, quand elle n’est pas considérée comme dépas-
sée, l’approche de l’État colonial comme une projection
métropolitaine vers l’outre-mer est, à tout le moins, consi-
dérée comme insuffisante pour comprendre ce que fut cet
État2. Il faut, pour compenser cette conception et en prendre
le contre-pied, s’interroger sur le rôle des peuples colonisés.
Une telle démarche revient à penser l’État colonial comme
une élaboration complexe, résultant d’interactions entre colo-
nisateurs et colonisés, au lieu de le penser comme le produit
de l’activité des seules autorités coloniales ou impériales. Si
elle répond au principe fondateur des Subaltern Studies, cette
approche aboutit, dans le domaine de l’histoire de l’État, à
une conclusion spécifique : à savoir, raisonner en termes
de « formation » plutôt qu’en termes de « construction »3.
Un récit historique considérant l’État colonial comme le
produit d’interactions ne peut, en effet, que restituer le jeu
des acteurs multiples qui contribuèrent, volontairement ou
inconsciemment, à le façonner ; des acteurs dont les accords
ou les conflits, les consensus ou les contradictions confé-

1. Une idée présentée et critiquée par Jean-François Bayart dans L’His-


toricité de l’État importé, op. cit.
2. Voir les bilans historiographiques les plus récents : George Stein-
metz, « Empire et domination mondiale », art. cit. ; l’« Introduction » de
Romain Bertrand et Emmanuelle Saada à L’État colonial, Politix, op. cit.,
p. 11-13, ainsi que, dans ce même dossier, l’article de Frederick Cooper,
« Grandeur, décadence… et nouvelle grandeur des études coloniales depuis
le début des années 1950 », p. 17-48.
3. La distinction a été élaborée par Bruce Berman et John Lonsdale dans
l’« Introduction » et le chapitre 2 de leur livre : Unhappy Valley. Conflicts
in Kenya and Africa, Oxford-Nairobi-Athens, James Currey-East African
Educational Publishers-Ohio University Press, 1992.

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L’ÉTAT COLONIAL 229

rèrent à cette histoire une forte part d’incertitude. Ainsi cet


État apparaît-il comme le résultat d’un processus contingent,
jamais entièrement maîtrisé.
On peut mettre en valeur, par exemple, le rôle joué par
les résistances et les élites locales. La comparaison entre les
Philippines sous tutelle américaine et la Malaisie britannique
est à ce titre édifiante1. Les premières connurent d’abord un
régime d’assimilation, centralisé, mis en place au tournant
des XIXe et XXe siècles. Les Américains affichaient la pré-
tention d’« éduquer » les Philippins pour les faire sortir du
« despotisme » régnant alors dans l’archipel, siège d’une aris-
tocratie héréditaire. Or, dans l’entre-deux-guerres, les Phi-
lippins finirent par obtenir un régime de protectorat, dans
lequel les Américains ne conservaient plus que trois postes
gouvernementaux. Au contraire, en Malaisie, le protectorat
initial fut remplacé par un système d’administration directe :
les sultans malais furent inféodés au point de devenir de
« purs hommes de paille de l’administration britannique »2.
Selon Daniel P.S. Goh, ces évolutions contrastées tiennent
à l’organisation des sociétés locales : elles s’expliquent par
les résistances de ces sociétés mais aussi par les opportuni-
tés qu’elles offraient aux autorités coloniales, soucieuses de
garantir la stabilité des régions concernées, au profit d’enjeux
économiques et géopolitiques primordiaux. Aux Philippines,
la résistance nationaliste, persistante, fut portée par une élite
sociale, hispanisante, qui s’appropria le langage de la démo-
cratie et à laquelle les Américains cédèrent une autonomie
croissante. En Malaisie, la résistance vint en grande partie
des sociétés secrètes, dont l’implantation était consécutive
à la présence chinoise dans cette zone de détroits commer-
ciaux. Face à elles, les Britanniques trouvèrent un appui pré-
cieux dans l’aristocratie malaise, prête à intégrer un État
colonial pourvoyeur de rentes et de pensions.

1. Daniel P.S. Goh, « Genèse de l’État colonial. Politiques colonisa-


trices et résistances indigènes (Malaisie britannique et Philippines améri-
caines) », in George Steinmetz, Politiques impérialistes, op. cit., p. 56-73.
2. Ibid., p. 66.

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230 LES EMPIRES COLONIAUX

La réintroduction des sociétés colonisées dans l’histoire de


l’État colonial implique par ailleurs de prendre en compte
les structures en place au moment de la conquête. Une ana-
lyse en termes de « formation » suppose en effet de s’inté-
resser à la transition entre ces structures préexistantes – quel
que soit leur degré d’organisation – et l’État colonial. C’est
pourquoi, à la suite de leur distinction entre « construction »
et « formation », Bruce Berman et John Lonsdale proposent
de discerner l’« État de conquête » de l’« État colonial » pro-
prement dit1. Le premier correspond à la phrase d’instaura-
tion de la tutelle coloniale, avant que celle-ci ne réfléchisse à
l’installation d’une administration et d’institutions nouvelles.
En Afrique de l’Est, ainsi, la première organisation étatique
coloniale, bicéphale, voyait coexister l’Imperial East African
Company, titulaire d’une charte d’administration, et le sultan
de Zanzibar, qui, signataire d’un traité de protectorat avec
les Britanniques, avait conservé une souveraineté toute théo-
rique. Pendant la conquête du Kenya, lancée en 1890 à partir
de cette première implantation, le sultan resta en place mais
le protectorat fut placé sous l’autorité du consul-général bri-
tannique. Après une quinzaine d’années de conquête militaire
violente, le Kenya fut rattaché au Colonial Office en 19052.
L’Inde connut une évolution similaire. Certaines de ses régions
furent d’abord le siège d’une double administration : celle du
pouvoir moghol et celle de l’East India Company, qui avaient
reçu du parlement de très larges prérogatives. Parallèlement à
l’expansion militaire, la Couronne britannique mena à leurs
dépens une double entreprise de dépossession, conduisant à
la proclamation de l’empire des Indes, en 1858 ; la Compa-
gnie comme le pouvoir moghol furent définitivement évincés
tandis que les principautés conservèrent leurs propres organi-
sations administratives3. Dans l’Empire français, c’est l’armée

1. Dans Unhappy Valley, op. cit.


2. Ibid.
3. Roland Lardinois, « Entre monopole, marché et religion », art. cit. Pour
une vision plus complète, voir Claude Markovits (dir.), Histoire de l’Inde
moderne, 1480-1950, Paris, Fayard, 1994. Sur les principautés, voir infra.

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L’ÉTAT COLONIAL 231

qui mit sur pied les premiers organes d’administration colo-


niale, combinés avec des structures locales, avant d’être rem-
placés par une administration civile. Le cas de l’Algérie, avec
ses Bureaux arabes, créés en 1844, en est emblématique1. Non
seulement, dans l’ouest du pays, le tracé de leurs circonscrip-
tions reproduisait celui des circonscriptions de l’État qu’Abd
el-Kader, leader de la résistance à la conquête française, avait
tenté d’instituer, mais, en outre, les chefs de Bureaux arabes
recevaient le concours de tout un personnel local – les cadis,
juges musulmans, par exemple, restaient compétents.
Penser l’État colonial comme une formation implique
un changement d’approche, en optant pour une perspec-
tive sociologique, en s’intéressant aux processus concrets
à l’œuvre, sur le terrain. Il s’agit de substituer une socio-
logie historique de l’État à l’histoire politique et culturelle,
l’accent étant mis sur son architecture institutionnelle et juri-
dique ainsi que sur le rôle des conceptions idéologiques et
des représentations sociales.

2. L’État colonial au concret

2.1. Un État sous-administré…

L’historiographie est riche de données illustrant de manière


marquante la faiblesse de l’État colonial. Celle-ci peut être
décrite d’un point de vue spatial, à travers la faible den-
sité du quadrillage administratif des territoires coloniaux,
comme d’un point de vue humain : elle est en effet corrélée
à l’étroitesse du milieu européen, susceptible d’encadrer les
populations locales. Ainsi l’île de Java, en 1865, ne comp-

1. Jacques Frémeaux, Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête,


Paris, Denoël, 1993. On trouvera des exemples concrets du réinvestisse-
ment de structures locales dans Michel Naepels, « Le devenir colonial
d’une chefferie kanake », art. cit. ; François Zuccarelli, « De la chefferie
traditionnelle au canton », art. cit.

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232 LES EMPIRES COLONIAUX

tait que quelques centaines de fonctionnaires hollandais et


un millier d’hommes de troupe, pour 12 millions d’habi-
tants1 ; le Togo allemand, à la veille de la Première Guerre
mondiale, ne comportait que 368 Européens pour 1 million
d’habitants2. À une autre échelle et à une date éloignée de
la conquête, en AOF, en 1930, le cercle, circonscription
administrative de base, avait une superficie moyenne de
40 000 km2 – alors que les départements métropolitains ne
s’étendaient guère que sur quelques milliers de km2 ; le cercle
ne rassemblait pas moins de 400 villages et 200 000 habi-
tants en moyenne, le tout confié à un administrateur3. Dans
l’entre-deux-guerres, de même, le Sudan Political Service
– l’administration coloniale anglaise au Soudan – ne comptait
pas plus de 150 agents4. Dans l’empire des Indes, après la
grande révolte de 1857, les Européens n’étaient que 2 000,
pour une population indienne de 200 à 300 millions5. Le
district de base, sous la responsabilité d’un district magis-
trate ou collector, était bien plus réduit que le cercle fran-
çais en Afrique, mais il était tout de même équivalent à
un département. L’emprise territoriale de l’administration
coloniale était de toute façon limitée par les États princiers,
qui couvraient 40 % de la superficie de l’Inde et rassem-
blaient le quart de sa population. Signataires de traités avec

1. Marieke Bloembergen, « Par peur et sens du devoir. La surveillance


policière : un problème inédit pour les autorités coloniales néerlandaises,
1870-1900 », in Vincent Denis et Catherine Denys, Polices et empires
coloniaux, XVIIIe-XIXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes,
2012, p. 79-94.
2. Joël Glasman, « La troupe de police du Togo allemande. L’ordre colo-
nial entre discours et pratiques (1885-1914) », in Alain Chatriot et Dieter
Gosewinkel (dir.), Politiques et pratiques coloniales dans les empires alle-
mand et français, 1880-1962, Stuttgart, Franz Steiler Verlag, 2010, p. 29-50.
3. Emmanuelle Sibeud, « L’administration coloniale », art. cit.
4. Martin Thomas, Empires of Intelligence. Security Services and Colo-
nial Disorder after 1914, Berkeley-Los Angeles-Londres, University of
California Press, 2008.
5. Peter Burroughs, « Imperial Institutions and the Government of
Empire », in Andrew Porter (dir.), The Oxford History of the British Empire,
vol. III, The Nineteenth Century, op. cit., p. 178.

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L’ÉTAT COLONIAL 233

la Grande-Bretagne, ces États – des monarchies absolues –


conservaient leurs administrations propres1.
Saisie à travers le temps, dans le cas de l’Afrique, la
légèreté du maillage administratif a été décrite suivant la
métaphore d’« îlots de domination »2 : des postes d’adminis-
tration essaimèrent le long des voies de communication au
fur et à mesure de leur appropriation ou de leur aménage-
ment, et furent concentrés le long des territoires alliés dans
l’entreprise de conquête, afin de les sécuriser3. Le dévelop-
pement de l’administration coloniale fut ensuite limité par
le principe du cheap government qui, s’il est bien connu
dans le cas britannique, guida aussi la politique française
en la matière – « une administration aux moindres frais pos-
sibles », disait Louis Faidherbe, dont l’action, inspirée de
celle de Bugeaud en Algérie, fut fondatrice de l’adminis-
tration française en Afrique4. L’Empire japonais est le seul
à échapper à cette règle de la légèreté de l’État colonial.
La police, qui en constituait l’armature, y était plus bien
plus étoffée et mieux formée que dans les autres empires5.
Le déficit des vocations et les lacunes de la formation

1. Voir Claude Markovits (dir.), Histoire de l’Inde moderne, op. cit.


2. L’expression est de Michael Pesek dans Koloniale Herrschaft in
Deutsch-Ostafrika. Expeditionen, Militär und Verwaltung seit 1880, Frank-
furt, Campus, 2006. Voir Emmanuel Blanchard, Quentin Deluermoz et
Joël Glasman, « La professionnalisation policière en situation coloniale »,
in Emmanuel Blanchard (dir.), Métiers de police en situation coloniale,
Crime, histoire & sociétés, 2011, vol. 15, n° 2, p. 41.
3. Voir aussi David M. Anderson et David Killingray, « Consent, Coer-
cion and Colonial Control : Policing the Empire, 1830-1940 », in David
M. Anderson et David Killingray (dir.), Policing the Empire. Government,
Authority and Control, 1830-1940, Manchester-New York, Manchester Uni-
versity Press, 1991, p. 1-15.
4. Cité par William B. Cohen, Empereurs sans sceptre. Histoire des
administrateurs et de l’École coloniale, Paris, Berger-Levrault, 1973, p. 24.
Sur Faidherbe, on peut se reporter à Vincent Joly, Guerres d’Afrique.
130 ans de guerres coloniales. L’expérience française, Rennes, Presses
universitaires de Rennes, 2009.
5. Ching-chih Chen, « Police and Community Control Systems in the
Empire », in Ramon H. Myers et Mark R. Peattie (dir.), The Japanese
Colonial Empire, op. cit., p. 213-239.

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234 LES EMPIRES COLONIAUX

marquaient en outre l’administration outre-mer, et ce, à tous


les échelons de la hiérarchie1. Les Pays-Bas et la Grande-
Bretagne créèrent bien, dès le début du XIXe siècle, des
enseignements spécifiques destinés aux candidats à l’admi-
nistration en Indonésie et à l’Indian Civil Service2 – ensei-
gnements devenus obligatoires au milieu du XIXe siècle3. Il
s’agit cependant d’exceptions, l’élaboration d’une science de
l’administration coloniale et son enseignement étant posté-
rieurs à la Première Guerre mondiale4. Dans l’Empire fran-
çais, l’histoire de l’École nationale de la France d’outre-mer
(ENFOM) suit une chronologie similaire : fondée en 1889
sous le nom d’École coloniale, elle s’ajoutait à diverses
filières ouvertes au sein de formations supérieures, en sciences
politiques ou dans des écoles de commerce5. L’ENFOM fut
le parent pauvre du ministère des Colonies et connut une
phase réduite d’apogée, dans les années 1930. Son recru-
tement resta ancré au sein des classes moyennes, faute de
carrière attractive et d’enthousiasme pour les colonies dans
les milieux les plus aisés6.
C’est dans ces conditions que les sujets coloniaux furent
massivement impliqués dans l’État colonial. Sous des appel-
lations diverses suivant les territoires et les empires, ils
en étaient les premiers représentants à l’échelon local. En
Nouvelle-Calédonie, par exemple, les chefs intronisés par
l’autorité française participèrent aux opérations de délimita-
tion des réserves où furent cantonnés les Kanaks. C’étaient
eux, aussi, qui assuraient concrètement la mise en œuvre du

1. Voir, pour l’Empire français, William B. Cohen, Empereurs sans


sceptre, op. cit. ; pour l’Empire britannique, Peter Burroughs, « Imperial
Institutions and the Government of Empire », art. cit.
2. L’administration civile en Inde.
3. William B. Cohen, Empereurs sans sceptre, op. cit.
4. Voir Véronique Dimier, Le Discours idéologique de la méthode colo-
niale chez les Français et les Britanniques de l’entre-deux-guerres à la
décolonisation (1920-1960), op. cit.
5. Voir Pierre Singaravélou, Professer l’Empire, op. cit.
6. Armelle Enders, « L’École nationale de la France d’outre-mer et la
formation des administrateurs coloniaux », Revue d’histoire moderne et
contemporaine, n° 40/2, avril-juin 1993, p. 272-288.

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L’ÉTAT COLONIAL 235

travail forcé et le prélèvement de l’impôt de capitation, cet


impôt par tête emblématique d’une fiscalité inéquitable1. En
Inde, les Britanniques reconduisirent les zamindar (de zamin, la
« terre »), dans les régions où ils existaient. Ils voyaient dans
ces hommes chargés de la collecte d’impôts pour l’Empire
moghol, une petite aristocratie rurale susceptible de relayer
leur autorité. Pivots de la relation entre l’État et les paysans,
avec lesquels ils assuraient le contact, les zamindar devin-
rent de grands propriétaires fonciers et constituèrent une force
sociale conservatrice2. Outre cette fonction de représentation
de l’État colonial au quotidien, les sujets coloniaux occupèrent
les postes subalternes au sein de la fonction publique, aux-
quels ils étaient cantonnés pour diverses raisons : non seule-
ment leur faible scolarisation ne leur permettait pas d’atteindre
les niveaux requis pour les emplois supérieurs, mais ils y
étaient assignés par l’effet des discriminations coloniales,
qu’elles soient inscrites ou non dans le droit. Le statut de
« sujet français » impliquait ainsi un accès très restreint aux
emplois publics3. Dans l’Empire britannique, l’intégration de
l’Indian Civil Service, par exemple, était concrètement empê-
chée par le fait que les épreuves finales de recrutement se
déroulaient en Angleterre4. Il n’en demeure pas moins que
ces emplois subalternes représentaient une très large majorité
des emplois publics existant aux colonies et que les sujets
coloniaux y assumèrent des fonctions fondamentales – celles
d’interprète, en particulier5. Leur présence dans un domaine

1. Michel Naepels, « Le devenir colonial d’une chefferie kanake », art cité.


2. Pour une étude précise, localisée, voir Pamela G. Price, Kingship
and Political Practice in Colonial India, Cambridge, Cambridge Univer-
sity Press, 1996. Pour une approche générale, voir Claude Markovits (dir.),
Histoire de l’Inde moderne, op. cit.
3. Voir Yerri Urban, L’Indigène dans le droit colonial français, op. cit.
4. Claude Markovits (dir.), Histoire de l’Inde moderne, op. cit. Sur la
place des Indiens dans l’administration coloniale britannique, on peut aussi
se référer à Peter Burroughs, « Imperial Institutions and the Government
of Empire », art. cit.
5. Pour des données générales à l’échelle de l’AOF, voir Emmanuelle
Sibeud, « L’administration coloniale », art. cit. On peut aussi se reporter à
une étude de cas précise, celle de la Guinée française et du Soudan dans

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236 LES EMPIRES COLONIAUX

aussi sensible que celui du maintien de l’ordre témoigne, à la


fois, de ce rôle primordial et de cette assignation aux plus bas
échelons. À Madagascar, par exemple, la police urbaine – la
Sûreté – comptait 76 % de Malgaches, en 1905, cantonnés aux
deux premiers rangs de la hiérarchie : agents et brigadiers1.
Le rôle des sujets coloniaux dans l’exercice de fonc-
tions étatiques était renforcé par l’existence de structures
locales, qualifiées d’« indigène » en français ou de « native »
en anglais : « justice indigène » ou « Native Courts », par
exemple. Ces structures locales permettaient à l’État colo-
nial de fonctionner sans avoir à former, recruter ni affec-
ter outre-mer un personnel nombreux : seuls deux ou trois
magistrats, en moyenne, furent ainsi recrutés chaque année à
l’ENFOM, étant donné l’importance de la « justice indigène »
en Afrique et à Madagascar jusqu’en 19462. De même, si,
en milieu urbain, le maintien de l’ordre fut assuré par des
forces organisées le plus souvent sur le modèle métropoli-
tain, en milieu rural, les colonisateurs créèrent des forces ad
hoc, recrutant plus massivement encore parmi les popula-
tions locales. Ils eurent aussi tendance à pérenniser les sys-
tèmes antérieurs3. Ce fut le cas à Madagascar où, outre la

les années 1890-1900 : Emily Lynn Osborn, « “Circle of Iron” : African


Colonial Employees and the Interpretation of Colonial Rule in French West
of Africa », The Journal of African History, 2003, vol. 44, n° 1, p. 29-50.
1. Voir Nicolas Courtin, « Du gouvernement royal des Hauts Plateaux à
l’État colonial français. L’émergence de dispositifs de polices à Madagas-
car », in Emmanuel Blanchard (dir.), Métiers de police en situation colo-
niale, Crime, histoire & sociétés, 2011, vol. 15, n° 2, p. 77-95.
2. Armelle Enders, « L’École nationale de la France d’outre-mer et la
formation des administrateurs coloniaux », art. cit. Pour une vision concrète
de la coexistence d’une « justice indigène » et d’une justice coloniale, on
peut se référer à Richard Roberts, « Text and Testimony in the Tribu-
nal de Première Instance, Dakar, during the Early Twentieth Century »,
The Journal of African History, 1990, vol. 31, n° 3, p. 447-463 ; ainsi
que, dans le cas belge, Anne Cornet, « Punir l’indigène : les infractions
spéciales au Ruanda-Urundi (1930-1948) », Afrique & Histoire, 2009/1,
vol. 7, p. 49-73.
3. On trouvera maints exemples dans les publications collectives récentes,
en langue française : Vincent Denis et Catherine Denys (dir.), Polices et
empires coloniaux, op. cit. ; Emmanuel Blanchard (dir.), Ordre colonial,

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L’ÉTAT COLONIAL 237

Sûreté urbaine, une Garde indigène fut instituée dans l’île,


sous l’autorité des administrateurs, placés à la tête des dis-
tricts coloniaux ; à l’échelon inférieur, les chefs de cantons,
nommés dans la continuité des « petits gouverneurs » de
l’ancienne royauté malgache, devaient assurer l’ordre1. Il en
est de même, dans l’Empire japonais, où le poids du contrôle
étatique, par l’intermédiaire des forces de police, est remar-
quable en comparaison des autres empires. À Taïwan, par
exemple, les chefs de pao, la communauté locale de base,
conservèrent leurs prérogatives en matière de maintien de
l’ordre, et, en 1903, les Japonais intégrèrent les milices
existantes, fortes de 130 000 hommes, à la police d’État2.
Dans les colonies de peuplement, la présence européenne
créait évidemment une situation différente. Étant donné leur
nombre, les Européens servirent avant tout de relais, en dépit
d’une fiabilité douteuse aux yeux des autorités métropoli-
taines, avec lesquelles les tensions pouvaient être aiguisées
– il en fut ainsi avec les Hollandais en Afrique du Sud,
les anciens forçats et les migrants libres en Australie ou
encore les colons de Nouvelle-Zélande3. Quoi qu’il en soit,
c’est de la sorte que ces colonies évoluèrent vers l’auto-
nomie, en franchissant une étape marquante au moment de
l’octroi du statut de dominion. Toutes les colonies de peu-
plement, toutefois, ne divergent pas de la règle voulant que
l’autorité coloniale trouve ses relais dans la société coloni-
sée. En Algérie, cas unique de colonie de peuplement dans
l’Empire français, la concentration des Européens dans les
agglomérations littorales contribua à donner à l’État colo-

Genèses, n° 86, janvier 2012 ; Emmanuel Blanchard (dir.), Métiers de police


en situation coloniale, Crime, histoire & sociétés, 2011, vol. 15, n° 2. La
bibliographie en langue anglaise, vaste, est accessible à travers ces divers
dossiers présentant des bilans historiographiques.
1. Nicolas Courtin, « Du gouvernement royal des Hauts Plateaux à
l’État colonial français », art. cit.
2. Ching-chih Chen, « Police and Community Control Systems in the
Empire », art. cit.
3. Voir Peter Burroughs, « Imperial Institutions and the Government
of Empire », art. cit.

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238 LES EMPIRES COLONIAUX

nial, dans la majeure partie du pays, les mêmes caracté-


ristiques qu’ailleurs : maillage administratif lâche, avec de
vastes communes couvrant des milliers de km2, gérées par
un administrateur éventuellement secondé d’un adjoint, et,
dans ce contexte, rôle primordial des « adjoints indigènes »,
à l’échelon du douar (village), dans tous les domaines1.

2.2… et coercitif

La faiblesse du maillage administratif avait pour corol-


laire l’isolement de l’administrateur placé à la tête de chaque
circonscription. Cet isolement était renforcé par l’éloigne-
ment de l’échelon administratif supérieur et la lenteur des
communications, liée au sous-équipement des colonies en
voies routières et ferroviaires, ou encore en réseau télégra-
phique. Patent à l’intérieur des territoires coloniaux, cet iso-
lement touchait tous les niveaux de l’administration, jusqu’au
plus élevé : le despotisme ou l’originalité de certains gou-
verneurs généraux trouvait un facteur propice dans la dis-
tance avec la métropole2. Loin d’être considéré comme une
lacune à corriger, dans la mesure où tout État doit exercer
un contrôle sur ses agents, l’isolement des administrateurs
était assumé. L’immense latitude qu’il leur conférait était
pensée comme une souplesse dans le gouvernement quoti-
dien des peuples colonisés. La défiance à l’égard des ins-
tructions venues du sommet de l’État, censées ignorer les

1. Voir Colette Establet, Être caïd dans l’Algérie coloniale, Paris,


CNRS, 1991 ; Christine Mussard, « La commune mixte, espace d’une ren-
contre ? », in Abderrahmane Bouchene, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa
Siari-Tengour et Sylvie Thénault (dir.), Histoire de l’Algérie à la période
coloniale, Paris-Alger, La Découverte-Barzakh, 2012, p. 278-281.
2. Voir les exemples présentés, dans le cas allemand, par George Stein-
metz, « Le champ de l’État colonial », art. cit. ; dans le cas britannique, par
Peter Burroughs, « Imperial Institutions and the Government of Empire »,
art. cit., ainsi que, pour l’Inde, par Claude Markovits (dir.), Histoire de l’Inde
moderne, op. cit. Pour l’Empire français, voir Jean Frémigacci, « L’État
colonial français, du discours mythique aux réalités (1880-1940) », Maté-
riaux pour l’histoire de notre temps, 1993, n° 32-33, p. 27-35.

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L’ÉTAT COLONIAL 239

réalités locales, était de mise – elle était revendiquée par


les administrateurs, voire prônée par les plus hauts respon-
sables eux-mêmes, au nom du primat du terrain. C’est dans
ces conditions que les administrateurs coloniaux participèrent
largement à l’élaboration d’une ethnographie propre à servir
la domination, en étudiant les langues, la religion, les pra-
tiques culturelles ou encore l’organisation sociale de leurs
administrés : ces connaissances étaient considérées comme
nécessaires à leur gouvernement quotidien et, en particulier,
au recrutement d’intermédiaires servant de relais à l’auto-
rité coloniale1. Les qualités requises pour l’exercice de la
fonction d’administrateur, lisibles dans les ouvrages de la
bibliothèque coloniale traitant de cette question ou dans les
profils dressés pour les recrutements, brossent alors le por-
trait caricatural d’un homme doué de l’esprit d’initiative, de
la faculté de réagir promptement mais judicieusement aux
circonstances, d’une forte capacité d’adaptation au milieu
local2. Ainsi l’administrateur devint-il une figure haute en
couleur de l’imaginaire colonial3.
L’isolement des responsables placés aux divers échelons
de l’administration s’accompagnait de l’octroi de très larges
pouvoirs. Il s’agissait de leur donner légalement les moyens
d’agir. Les gouverneurs généraux de l’Empire français pou-
vaient, par exemple, déclarer l’état de siège. Jean Frémi-
gacci n’hésite pas à les comparer à des « monarques », en
raison de leur rôle joué dans la législation coloniale : non
seulement ils élaboraient les textes juridiques signés en
métropole, mais ils étaient la principale source de la régle-

1. Pour un exemple d’administrateur devenu ethnographe, voir Jean-Loup


Amselle et Emmanuelle Sibeud (dir.), Maurice Delafosse. Entre orientalisme
et ethnographie : itinéraire d’un africaniste (1870-1926), Paris, Maison-
neuve et Larose, 1998.
2. Sur cet aspect, voir Véronique Dimier, Le Discours idéologique de
la méthode coloniale chez les Français et les Britanniques de l’entre-
deux-guerres à la décolonisation (1920-1960), op. cit. ; Armelle Enders,
« L’École nationale de la France d’outre-mer et la formation des adminis-
trateurs coloniaux », art. cit.
3. Voir Emmanuelle Sibeud, « L’administration coloniale », art. cit.

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240 LES EMPIRES COLONIAUX

mentation, notamment par les arrêtés qu’ils avaient le pou-


voir de rédiger et de faire appliquer1. En Inde, de même, le
titre de « vice-roi » rend bien compte du rang et de l’auto-
nomie du gouverneur britannique, dont le Conseil exécutif
était l’équivalent d’un véritable ministère2. Dans l’adminis-
tration territoriale, le champ d’action des administrateurs et
de leurs adjoints ou de leurs relais locaux couvrait une très
vaste étendue : de l’établissement des outils de l’encadrement
étatique – recensement, état-civil, par exemple – à la mise en
œuvre des politiques coloniales, comme les politiques sani-
taires, en passant par le contrôle des déplacements – et ce,
à une échelle individuelle comme à une échelle collective,
avec le contrôle des nomades. La surveillance des peuples
colonisés constituait aussi un large pan de leurs activités3.
Dans ce contexte d’isolement géographique, de souplesse
revendiquée et de larges prérogatives, le gouvernement des
populations en situation coloniale inclut d’emblée des pra-
tiques qui, ailleurs, auraient constitué des excès intolérables
– en métropole, d’ailleurs, certains les dénonçaient comme
des abus4. Au Congo belge, les autorités coloniales régle-
mentèrent l’usage de la chicote (fouet en cuir), en se conten-
tant de diminuer le nombre maximum de coups autorisés :
50 en 1906, au lieu des 100 en vigueur, pour finir à 4 en
19515. Dans l’Empire français, le fameux « code de l’indigé-
nat » est devenu emblématique d’une punition coloniale déro-

1. Jean Frémigacci, « L’État colonial français, du discours mythique


aux réalités (1880-1940) », art. cit.
2. Voir Claude Markovits (dir.), Histoire de l’Inde moderne, op. cit.
3. Sur la surveillance, voir Martin Thomas, Empires of Intelligence, op. cit.
4. On pense à des organisations comme le Comité de protection et de
défense des indigènes, avant 1914, ou la Ligue des droits de l’homme
(LDH). Voir Emmanuelle Sibeud, « Une libre pensée impériale ? Le Comité
de protection et de défense des indigènes (ca. 1892-1914) », Mil neuf cent.
Revue d’histoire intellectuelle, 2009, n° 27, p. 57-74 ; Laure Blévis, « De
la cause du droit à la cause anticoloniale. Les interventions de la Ligue des
droits de l’homme en faveur des “indigènes” algériens pendant l’entre-deux-
guerres », in La Cause du droit, Politix, 2003/2, vol. 16, n° 62, p. 39-64.
5. Bernault Florence (dir.), Enfermement, prison et châtiments en Afrique,
du XIXe siècle à nos jours, Paris, Karthala, 1999.

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L’ÉTAT COLONIAL 241

geant aux principes du droit commun. Désignant en réalité


le régime pénal de l’indigénat, cette expression à connota-
tion péjorative visait tout particulièrement les pouvoirs dis-
ciplinaires des administrateurs. Ces pouvoirs leur permettait
d’infliger des amendes ou des peines de prison, sans aucune
forme d’instruction ni de procès, en répression d’une liste
d’infractions spéciales. Au Ruanda-Urundi, sous domination
belge, où existait aussi une telle répression administrative,
celle-ci dépassait le recours à la justice : de 1930 à 1948,
les peines imposées par les administrateurs représentèrent
65 % du total des peines infligées à des « indigènes » contre
35 % de peines prononcées par des tribunaux1.
L’historiographie la plus récente insiste en outre sur le
fait que l’exercice quotidien de l’autorité, dans les territoires
coloniaux, outrepassait largement les limites imposées par les
textes. Gregory Mann a démontré qu’en AOF, où les admi-
nistrateurs de cercle disposaient des pouvoirs disciplinaires,
les pratiques répressives incluaient d’ordinaire des châtiments
corporels et des formes d’humiliation publique2 – il en est
de même au Ruanda-Urundi où l’enchaînement, les coups de
fouet et l’entrave par des menottes faisaient partie des pra-
tiques punitives des administrateurs3. Sur le fondement des
études portant sur l’Empire britannique, l’historienne Tay-
lor C. Sherman propose quant à elle la notion de « réseau
coercitif » pour mieux rendre compte de l’exercice de la
contrainte coloniale : toutes les pratiques des agents, légales
ou non, auraient fonctionné en « réseau » pour contribuer au
maintien de la domination coloniale, les administrateurs en
jouant et les maniant au gré des besoins de leur autorité4.

1. Anne Cornet, « Punir l’indigène », op. cit.


2. Gregory Mann, « What was the Indigénat ? The “Empire of Law”
in French West Africa », Journal of African History, 2009/50, p. 331-353.
3. Anne Cornet, « Punir l’indigène », op. cit.
4. Taylor C. Sherman, « Tensions of Colonial Punishment : Perspectives
on Recent Developments in the Study of Coercive Networks in Asia, Africa
and the Caribbean », History Compass, 2009, vol. 7, n° 3, p. 659-677. Elle
développe cette notion dans son livre, State Violence and Punishment in
India, Londres, Routledge, 2009.

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242 LES EMPIRES COLONIAUX

En creux, les motifs de punition donnent à voir les fonc-


tions essentielles de l’État colonial. Ils mettent en évidence, en
particulier, son rôle économique. La fiscalité, ressource fonda-
mentale des budgets coloniaux, figure ainsi au premier rang
de ses missions1. En AOF, les peines infligées par les admi-
nistrateurs flambaient en période de crise, lorsque la conjonc-
ture contrariait la levée de l’impôt – ce fut le cas dans les
années 19302. Au-delà du domaine fiscal, les agents de l’État
colonial intervenaient dans les réquisitions pour le travail forcé
mais aussi pour faire respecter toutes les réglementations : lois
forestières et foncières, politiques agricoles, interdits pesant sur
la main d’œuvre… En Algérie, par exemple, le non-respect
des décisions foncières – labourer une terre confisquée, par
exemple – était constitutif d’une infraction punissable par les
administrateurs, tandis que, au Dahomey, ces derniers sanc-
tionnaient les manquements à la réglementation de la produc-
tion d’huile de palme3 ; au Ruanda-Urundi, les administrateurs
avaient le pouvoir de punir les réticences à la culture du café
et du manioc, imposée par les autorités belges, mais aussi les
ruptures de « contrat de travail entre maîtres civilisés et tra-
vailleurs indigènes »4. L’analyse du rapport entre les violences
des agents de l’État colonial et le développement économique
des territoires outre-mer constitue d’ailleurs une nouveauté
dans l’historiographie de l’État colonial5.
L’exercice de la coercition dépassait cependant le cercle
des agents de l’État. George Steinmetz définit le « champ
du pouvoir colonial » comme un « espace regroupant les

1. L’importance des rentrées fiscales en Inde, par exemple, est détaillée


dans Claude Markovits (dir.), Histoire de l’Inde moderne, op. cit. ; sur
la fiscalité coloniale, voir Isabelle Surun (dir.), Les Sociétés coloniales à
l’âge des Empires, op. cit.
2. Laurent Manière, Le Code de l’indigénat en AOF et son applica-
tion, op. cit.
3. Ibid.
4. Anne Cornet, « Punir l’indigène », op. cit.
5. C’est toute la démonstration de Martin Thomas dans son dernier
ouvrage, Violence and Colonial Order : Police, Workers and Protest in
the European Colonial Empires, 1918-1940, Cambridge, Cambridge Uni-
versity Press, 2012.

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L’ÉTAT COLONIAL 243

agents européens non officiels tels que les missionnaires, les


colons et les planteurs »1. Dans le cadre typiquement colo-
nial des plantations, en effet, les relations entre maître et tra-
vailleurs relèvent bien de l’exercice d’un pouvoir colonial,
au sens où il était celui d’une minorité dominante sur une
majorité infériorisée – et ce, avec une « coloration raciale »
pour reprendre l’expression de Georges Balandier2. Ces rela-
tions de pouvoir pouvaient prendre la forme du paternalisme,
quand elles n’empruntaient pas les formes les plus brutales
– les violences des Européens chargés de l’encadrement et
de la discipline des ouvriers dans les plantations de thé en
Inde, par exemple, ont posé le problème de leur sanction
judiciaire3. Le maintien de l’ordre lui-même n’était que par-
tiellement étatisé. L’existence de milices ou leur convocation
dans des circonstances de crise est ainsi une des caractéris-
tiques de ce maintien de l’ordre en situation coloniale4. C’est
en cela que l’État colonial déroge au critère du monopole
de la violence par des institutions publiques permanentes,
élément central dans la définition weberienne de l’État5.

2.3. Une comparaison possible : l’État moderne ?

Procédant par comparaison avec l’État métropolitain


pour mieux caractériser l’État colonial, l’historiographie

1. George Steinmetz, « Le champ de l’État colonial », art. cit.


2. Georges Balandier, « La situation coloniale : approche théorique »,
Cahiers internationaux de sociologie, 1951, vol. 11, p. 73.
3. Elisabeth Kolsky, « Codification and the Rule of Colonial Diffe-
rence : Criminal Procedure in British India », Law and History Review,
automne 2005, vol. 23, n° 3, p. 631-683. Sur le paternalisme, se repor-
ter à Charles van Onselen, « Paternalisme et violence dans les fermes du
Transvaal de 1900 à 1950 », Annales. Économie, Sociétés, Civilisations,
vol. 47, n° 1, 1992, p. 5-34.
4. On peut se référer à l’exemple des milices de planteurs à Java : Marieke
Blombergen, « Par peur et sens du devoir », art. cit. Sur la formation de
milices en contexte de crise : Jean-Pierre Peyroulou, Guelma, 1945. Une
subversion française dans l’Algérie coloniale, Paris, La Découverte, 2009.
5. Voir supra.

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244 LES EMPIRES COLONIAUX

propose, dans les cas français et britannique, une analogie


avec l’État moderne. Celle-ci repose sur une évidence : à
savoir, le décalage entre les structures étatiques coloniales
et métropolitaines au même moment – aux colonies, avec
cet État sous-administré et coercitif, la IIIe République fran-
çaise est ainsi prise en flagrant délit de contradiction avec
ses propres principes.
Défendant l’analogie avec l’État de l’Ancien Régime, Jean
Frémigacci souligne la parenté « des structures politiques »1
de l’État colonial avec ce premier – c’est à ce titre qu’il
compare les gouverneurs généraux à des « monarques »2. Il
repère également une « articulation État-société »3 identique,
à travers trois traits fondamentaux : faiblesse des effectifs
de l’administration, manque de moyens financiers et maté-
riels, coupure avec les populations paysannes constituant
l’essentiel des administrés. Enfin, il compare la rigidité des
divisions dans les sociétés coloniales et d’Ancien Régime :
les sociétés coloniales ressembleraient aux sociétés d’ordres,
en raison de la catégorisation et de la hiérarchisation des
groupes les composant. La discrimination entre les sujets
et les citoyens se doublait effectivement d’une division à
tous les points de vue, plaçant colonisateurs et colonisés
de part et d’autre d’un rapport de domination4. Non seule-
ment cette division était structurante de l’État colonial, la
fiscalité, la justice, la police, etc., s’exerçant de façon dif-
férenciée sur les uns et sur les autres, mais le maintien de
la distance et de la différence faisait partie intégrante des
missions de cet État – les réglementations de la prostitution,

1. Jean Frémigacci, « L’État colonial français, du discours mythique


aux réalités (1880-1940) », art. cit., p. 31.
2. Voir supra.
3. Jean Frémigacci, « L’État colonial français, du discours mythique
aux réalités (1880-1940) », art. cit., p. 31.
4. Sur la division sujet/citoyen : Emmanuelle Saada, « Citoyens et
sujets de l’Empire français. Les usages du droit en situation coloniale »,
Genèses, 2003/4, n° 53, p. 4-24. Sur la division fondamentale de la
société coloniale : Georges Balandier, La situation coloniale : approche
théorique », art. cit.

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L’ÉTAT COLONIAL 245

lieu d’un potentiel brouillage des frontières, en témoignent


notamment1.
L’historiographie britannique, quant à elle, a transposé
à la situation coloniale le modèle de développement de
l’État métropolitain : celui de l’État militaro-fiscal. Sui-
vant ce modèle, la croissance et l’organisation de l’État
britannique à la période moderne sont à réinscrire dans
le contexte des guerres qui la marquèrent durablement.
Celles-ci nécessitant un énorme effort matériel et humain,
l’État dut accroître ses ressources financières ; d’où sa
caractérisation à travers ces deux fonctions essentielles :
l’État était alors, d’abord et avant tout, un appareil mili-
taire et fiscal. Un État militaro-fiscal, donc, que l’impéria-
lisme aurait prolongé outre-mer2. À ce premier lien entre
État moderne et État colonial s’ajoute, dans le prolonge-
ment de la réflexion de Jean Frémigacci, l’analyse des
relations État-société. Partant du constat que, en Angle-
terre, à la période moderne, les révoltes causées par le
prélèvement des impôts furent somme toute limitées au
regard de la pression exercée, les historiens britanniques
concluent à la connivence des élites locales qui, chargées
du prélèvement, y étaient intéressées. Or, pour Michael
Braddick, les élites coloniales peuvent être considérées
comme les élites anglaises, soumises à la pression éta-
tique mais trouvant le moyen de négocier leur maintien
grâce à leur collaboration avec l’autorité publique : « Les
élites coloniales comme les élites locales étaient formées
et assurées dans leurs positions en liaison avec les pou-

1. Le Vietnam en offre un très bon exemple : Isabelle Tracol-Huynh,


« Encadrer la sexualité au Viêt-Nam colonial : police des mœurs et régle-
mentation de la prostitution (des années 1870 à la fin des années 1930) »,
in Emmanuel Blanchard (dir.) Ordre colonial, op. cit., p. 55-77. On peut
aussi se reporter à l’exemple de l’administration de la police au Congo
belge : Lauro Amandine, « Maintenir l’ordre dans la colonie-modèle. Notes
sur les désordres urbains et la police des frontières raciales au Congo belge
(1918-1945) », Métiers de police en situation coloniale, Crime, histoire &
sociétés, op. cit., p. 97-122.
2. C’est l’analyse de Peter J. Cain et Anthony G. Hopkins dans British
Imperalism, 2 vol., Londres-New York, Longman, 1993.

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246 LES EMPIRES COLONIAUX

voirs légaux et politiques qu’elles exerçaient sous l’autorité


de la Couronne1. »
Cette comparaison avec l’État moderne dit bien la diffi-
culté de penser l’État colonial en dehors de toute référence
métropolitaine, surtout que l’historiographie relative à l’État
métropolitain constitue un socle solide sur lequel se fonder.
Cette comparaison reste cependant encore très prisonnière des
cadres nationaux. Elle ne permet pas de progresser dans la
modélisation d’un « État colonial », dont les caractéristiques
seraient valables quel que soit l’empire considéré – à moins
d’admettre l’existence d’« États coloniaux » au pluriel2. Dans
le cas français comme dans le cas britannique, cependant, la
question de l’adhésion des sujets coloniaux à l’État apparaît
comme la question fondamentale. Elle demeure l’une des
questions polémiques de l’historiographie.

3. Un État qui fait polémique

3.1. L’État colonial d’un point de vue subalterne :


limites de l’État, limites de la domination ?

D’un point de vue concret, la sous-administration consti-


tuait d’évidence une limite forte à l’autorité des agents de
l’État colonial. Le phénomène du bandistime rural, qui pros-
pérait dans des campagnes désorganisées par la colonisation
– dépossession foncière au premier chef –, le manifestait par-
ticulièrement. Outre qu’il constituait une résistance de fait
à l’autorité, il témoignait de la marge de manœuvre que se
ménageaient des acteurs de la société locale cherchant à se

1. Pour un aperçu très synthétique de la question de l’État militaro-


fiscal, se reporter à Michael Braddick, « Réflexions sur l’État en Angle-
terre (XVIe-XVIIIe siècles) », Histoire, économie et société. Époques moderne
et contemporaine, janvier-mars 2005, cité p. 40.
2. C’est l’une des conclusions de Jean-François Bayart et Romain Ber-
trand dans « De quel “legs” colonial parle-t-on ? », Esprit, décembre 2006,
p. 134-160.

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L’ÉTAT COLONIAL 247

soustraire à l’emprise de l’État. En Algérie, notamment, les


bandits servirent d’hommes de main aux populations locales,
qui perpétuaient par leur entremise le système de « vengeance
légitime »1 lavant les affronts subis, au lieu de s’en remettre
au système judiciaire mis en place par les Français ; ces
derniers étaient réduits à l’impuissance face aux multiples
affaires qu’ils percevaient comme des sources de désordre,
mais dont ils n’arrivaient pas à saisir les tenants et les abou-
tissants. De manière analogue, à Java, par exemple, les jago,
ces puissants criminels craints et admirés, furent utilisés par
les chefs de village pour maintenir l’ordre, au point que les
autorités néerlandaises durent réorganiser la police coloniale
pour les contrecarrer2. Ainsi les travaux relatifs à la crimi-
nalité rurale illustrent-ils l’idée d’une agency des colonisés,
cette capacité d’initiative leur appartenant en propre, y com-
pris sous le régime de la domination coloniale3.
Au-delà des phénomènes de banditisme ou plus large-
ment de criminalité, les limites concrètes de l’autorité colo-
niale se repèrent dans des formes de résistance peu visibles
mais d’importance aux yeux des agents de l’État qui y étaient
confrontés ; des formes de résistance relevant d’un « texte
caché », selon l’expression de James C. Scott4. Spécialiste

1. Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe-XXe siècles. Anthro-


pologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Paris,
Bouchène, 2001, p. 215.
2. Henke Schulte Nordholt et Margreet van Till, « Colonial Criminals
in Java, 1870-1910 », in Vincente L. Rafael (dir.), Figures of Criminality
in Indonesia, Phlippines and Colonial Vietnam, Ithaca, Cornell University
Press, 1999, p. 47-69. Dans le même ouvrage, Peter Zinoman présente le
cas du Vietnam : « The History of the Modern Prison and the Case of Indo-
china », p. 152-174. On peut aussi se reporter au bandistime rural en Inde,
abordé dans Claude Markovits (dir.), Histoire de l’Inde moderne, op. cit.
3. Pour une introduction à cette notion, forgée dans le renouvellement
des études de la colonisation par l’école des Subaltern Studies, on peut
consulter : Mamadou Diouf, L’Historiographie indienne en débats. Colo-
nialisme, nationalisme et sociétés, Paris, Karthala, 1999 ; Marie-Claude
Smouts, La Situation postcoloniale, Paris, Presses de la Fondation natio-
nale des sciences politiques, 2007.
4. James C. Scott, La Domination et les Arts de la résistance. Frag-
ments du discours subalterne, Paris, Amsterdam, 2008 (trad. fr.). Ainsi

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248 LES EMPIRES COLONIAUX

des paysanneries en Asie du Sud-Est, James C. Scott désigne


ainsi une multitude d’attitudes quotidiennes – moquerie, irré-
vérence, sournoiserie, silence obstiné – par lesquelles des
sociétés paysannes expriment implicitement leur défiance à
l’autorité. Il s’agit cependant d’attitudes non revendiquées
comme telles et qui restent « cachées » dans le discours tenu
aux interlocuteurs dominants. Non spécifique aux sociétés
coloniales, l’analyse de James C. Scott s’y applique cepen-
dant parfaitement1.
L’affirmation de l’existence d’un « domaine autonome »2
subalterne, tendance forte de l’historiographie récente, est
aussi soulignée dans des travaux relatifs aux conceptions
du pouvoir persistant dans les sociétés colonisées. Prenant
pour objet le pouvoir, dans ses dimensions immatérielles,
et non l’État au concret, ces travaux mettent en évidence
la pérennité de symboles d’autorité dans la société locale,
le respect permanent inspiré par des acteurs tirant leur sta-
tut d’une position dans un ordre social étranger à l’ordre
colonial – une position dans une confrérie, par exemple –
ou encore la continuité de pratiques mystiques témoignant
de la référence à un ordre invisible échappant à la connais-
sance du colonisateur. D’autres visions du monde émergent
alors, susceptibles de fournir une alternative au récit colo-
nial et dans lesquelles le colonisateur n’occupe pas de place
prééminente3.
De telles considérations pourraient sembler éloignées

que, du même auteur : Zomia. Ou l’art de ne pas être gouverné, Paris,


Le Seuil, 2013 (trad. fr.).
1. Il cite d’ailleurs le témoignage de George Orwell, qui exerça des
fonctions de maintien de l’ordre en Birmanie, à l’appui de sa démonstration
(p. 28-30). On trouvera un autre récit de l’hostilité à l’égard des représen-
tants de l’ordre colonial, se manifestant notamment par le silence obstiné
opposé à toute enquête, dans Jean-Jacques Tatin-Gourier, La France colo-
niale à l’assaut de la Chine. Journal de l’adjudant François Morlat en
Indochine et en Chine, Paris, Le Manuscrit, 2012, p. 193-194.
2. Voir l’introduction de Romain Bertrand et Emmanuelle Saada dans
L’État colonial, op. cit.
3. Margaret Wiener propose ainsi une relecture de la conquête de Bali
par les Hollandais, au début du XXe siècle : Visible and Invisible Realms.

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L’ÉTAT COLONIAL 249

de la question de l’État colonial, sauf que, précisément,


l’exercice du pouvoir est fondé sur « l’intériorisation sub-
jective de ses acteurs »1. Or cette « intériorisation subjec-
tive » se mesure à l’aune des représentations du pouvoir et
des pratiques sociales y afférant : Quel est l’imaginaire du
pouvoir ? Quels en sont les attributs ? Quelles sont les tech-
niques de gouvernement en vigueur ? Les tutelles coloniales
eurent elles-mêmes conscience de la nécessité de s’inscrire
dans des cadres préexistants pour asseoir leur légitimité et
consolider, par conséquent, l’autorité des agents de l’État.
Ainsi s’explique leur récupération, par exemple, de titres,
d’insignes ou de parures locales : port de la chéchia dans
les régiments de tirailleurs, du fez par les gardes-cercles, du
turban dans l’armée des Indes2. Étudiant précisément deux
États du sud de l’Inde, Pamela G. Price met aussi en évi-
dence les cérémonies religieuses périodiques, qui paraient les
princes exerçant les fonctions de zamindar d’un pouvoir de
source divine3. Ces stratégies ont donné lieu à des analyses
en termes d’« invention de la tradition »4. L’entreprise colo-
niale ne peut en effet se résumer à une simple reproduction
de pratiques supposées préexistantes. Quand elles n’étaient
pas en grande partie imaginaires, les « traditions » invoquées
sortaient en réalité modifiées du processus allant du recueil
d’informations auprès des sociétés locales jusqu’à leur forma-
lisation et leur usage au profit de l’autorité coloniale. C’est
ainsi que, en cherchant à connaître les « traditions » locales

Power, Magic, and Colonial Conquest in Bali, Chicago-Londres, The Uni-


versity of Chicago Press, 1995.
1. Jean-François Bayart, L’Historicité de l’État importé, op. cit., p. 39.
2. Emmanuel Blanchard, Quentin Deluermoz et Joël Glasman, « La pro-
fessionnalisation policière en situation coloniale », art. cit.
3. Pamela G. Price, Kingship and Political Practice in Colonial India,
op. cit.
4. Une notion qui, comme celle du « texte caché » de James C. Scott,
n’est pas propre à l’État colonial. Voir Eric Hobsbawm et Terence Ran-
ger (dir.), L’Invention de la tradition, Paris, Amsterdam, 2006 (trad. fr.).
En particulier, pour le domaine colonial, voir Bernard S. Cohn, « Repré-
senter l’autorité dans l’Inde victorienne », p. 177-223 ; Terence Ranger,
« L’invention de la tradition en Afrique à l’époque coloniale », p. 225-278.

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250 LES EMPIRES COLONIAUX

en vue de les réemployer, les autorités coloniales en auraient


suscité, en réalité, la transformation avant de les rigidifier,
en instituant, par exemple, des cérémonies ritualisées ou en
codifiant un droit coutumier fluctuant. Aujourd’hui, l’histo-
riographie insiste sur la participation des sujets coloniaux à
ce processus d’« invention » et invite à les replacer dans un
temps long dépassant le moment colonial afin de les resti-
tuer dans toute leur historicité – il s’agit de les envisager
au long cours, non comme un pur produit de la colonisa-
tion, mais comme des constructions parfois antérieures et
sans cesse remodelées, le moment colonial ne constituant
in fine qu’une étape dans leur évolution1.
Quoi qu’il en soit, ce sont bien les limites de la domina-
tion que fait apparaître l’examen de l’État colonial dans ses
terminaisons locales, d’un point de vue subalterne : limites
concrètes nées de la sous-administration mais aussi limites
symboliques et déficit de légitimité. La domination colo-
niale paraît ainsi moins pesante que lorsqu’elle est envisa-
gée du point de vue des pratiques coercitives des agents de
l’État colonial. D’où l’alternative suivante : celui-ci peut-il
être considéré comme un État faible, étant donné ses limites,
ou un État fort, étant donné la coercition exercée par ses
agents ? Les deux, en réalité, n’ont rien de contradictoire.
Car la coercition naît, précisément, des limites perçues par
les agents de l’autorité coloniale – c’est bien parce qu’ils
éprouvaient les limites de leur autorité ainsi que celles de
l’incorporation de l’ordre colonial par leurs administrés que
les agents de l’État étaient dotés des pouvoirs les plus forts
et qu’ils recouraient à la coercition2. Ainsi peut s’expliquer,
aussi, le caractère spectaculaire des violences coloniales, au

1. Voir Thomas Spear, « Neo-Traditionnalism and the Limits of Inven-


tion in British Colonial Africa », The Journal of African History, 2003,
vol. 44, n° 1, p. 3-27 ; Vincent Foucher et Étienne Smith, « Les aventures
ambiguës du pouvoir traditionnel dans l’Afrique contemporaine », Revue
internationale et stratégique, 2011/1, n° 81, p. 30-43.
2. On trouvera un exemple concret de l’exercice de la coercition
comme palliatif de la sous-administration dans l’étude de cas présen-
tée dans le premier chapitre de Sylvie Thénault, Violence ordinaire dans

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L’ÉTAT COLONIAL 251

service d’une exemplarité propre à manifester l’étendue des


pouvoirs de l’administrateur1.
L’historiographie est aujourd’hui animée par de vifs débats
à ce sujet. Ils portent précisément sur le rapport entre coerci-
tion et hégémonie en situation coloniale ; une question étroi-
tement liée à celle de la transmission de l’État.

3.2. Un sujet épineux entre tous : la transmission


de l’État colonial

Pour Ranajit Guha, la coercition vient compenser un


déficit d’hégémonie2. Celle-ci se définit, selon Antonio
Gramsci, comme la « construction négociée d’un consen-
sus idéologique et politique qui associe groupes domi-
nants et dominés »3. Les auteurs partageant la thèse de
Guha insistent sur le fait que les autorités coloniales ne
cherchèrent pas à gagner l’adhésion des peuples colonisés,
pas plus qu’elles ne mirent en œuvre, de fait, des politiques
susceptibles d’avoir un effet d’incorporation de l’ordre colo-
nial – en atteste l’historiographie sur le maintien de l’ordre,
qui note l’absence, aux colonies, d’un maintien de l’ordre
par consentement4. Les colonies n’auraient donc pas connu
de processus similaire à celui décrit par Michel Foucault
pour l’Occident. En Europe, en effet, se serait développé,
selon la pensée foucaldienne, un ensemble d’« appareils dis-

l’Algérie coloniale. Camps, internements, assignations à résidence, Paris,


Odile Jacob, 2012.
1. Sur les violences coloniales, voir la mise au point faite dans Isa-
belle Surun (dir.), Les Sociétés coloniales à l’âge des Empires, op. cit.
2. Ranajit Guha, Dominance without Hegemony. History and Power
in Colonial India, Cambridge-Londres, Harvard University Press, 1997.
3. Cité par Isabelle Merle, « Les Subaltern Studies. Retour sur les prin-
cipes fondateurs d’un projet historiographique de l’Inde coloniale », Genèses,
n° 56, septembre 2004, p. 139.
4. Voir les publications collectives récentes, déjà citées : Vincent Denis
et Catherine Denys (dir.), Polices et empires coloniaux, op. cit. ; Emma-
nuel Blanchard (dir.), Ordre colonial, op. cit. ; id., Métiers de police en
situation coloniale, op. cit.

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252 LES EMPIRES COLONIAUX

ciplinaires »1, au cours du XIXe siècle : il s’agit d’institutions


contribuant à « discipliner » le corps social, en inculquant à
ses membres les normes de l’ordre établi ; ainsi les rapports
de pouvoir purent-ils reposer sur le consensus. Jouèrent ce
rôle, outre l’école et l’armée, les usines ou encore les hôpi-
taux dont l’organisation repose sur une maîtrise du temps
et une régulation des comportements, impliquant l’incorpo-
ration de règles de vie collective.
La thèse de Ranajit Guha est discutée. Elle l’est d’abord
au titre de la faiblesse des États coloniaux, qui n’auraient
pas eu les moyens de ne régner que par la coercition2. Elle
l’est ensuite au motif que les autorités coloniales eurent bien
des politiques tendant à produire des effets d’hégémonie.
Ainsi Romain Bertrand repère-t-il, dans l’histoire longue de
l’État à Java, une période d’« offensive hégémonique », au
début du XXe siècle, marquée par toute une série de trans-
formations allant dans ce sens et touchant à des domaines
très divers : développement du capitalisme libéral, du sys-
tème éducatif, de services d’hygiène publique, d’institutions
locales permettant de coopter les élites3, etc. Jean-François
Bayart invoque également l’école, la justice, les prisons,
l’armée, les forces de l’ordre – composées en majorité de
sujets coloniaux – comme des lieux d’apprentissage de l’ordre
public et de l’autorité de l’État4. C’est ainsi qu’il a forgé la
notion de « transactions hégémoniques » : cette notion sup-
pose que, non seulement des processus d’hégémonie furent
bien à l’œuvre pendant la période coloniale, mais que ces
processus furent l’objet d’une réappropriation locale ; ainsi,

1. Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.


2. Comme l’affirme Frederick Cooper dans « Grandeur, décadence…
et nouvelle grandeur des études coloniales depuis le début des années
1950 », art. cit.
3. Voir le chapitre 6 du livre de Romain Bertrand : État colonial,
noblesse et nationalisme à Java, Paris, Karthala, 2005.
4. Jean-François Bayart, « Les chemins de traverse de l’hégémonie colo-
niale en Afrique de l’Ouest francophone : anciens esclaves, anciens com-
battants, nouveaux musulmans », Politique africaine, mars 2007, n° 105,
p. 201-240.

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L’ÉTAT COLONIAL 253

que non seulement ils existèrent mais qu’ils pénétrèrent la


société colonisée au point que certains de ses acteurs s’en
saisirent. C’est de la sorte que la question de l’hégémonie
est mise en relation avec celle de la transmission de l’État
colonial : les processus d’hégémonie qui auraient existé pen-
dant la période coloniale se seraient pérennisés au-delà des
indépendances, par le biais des acteurs qu’ils auraient tou-
chés et qui les auraient réinvestis au profit du nouvel État
souverain.
Cette discussion ne pose pas comme alternative tranchée
l’existence – ou non – de la coercition et de l’hégémonie.
Toutes deux existèrent et concoururent ensemble à la domi-
nation coloniale. Le débat porte en fait sur l’évaluation de
leurs rôles respectifs dans la domination. Pour Jean-François
Bayart et Romain Bertrand, en effet, la domination colo-
niale fut « une domination suscitant l’obéissance et l’adhé-
sion, autant qu’un régime de force fondé sur la crainte »1.
Ici, s’exprime le désaccord de fond avec Ranajit Guha2.
L’historiographie ne se contente pas de questionner l’héri-
tage de l’État colonial dans les sociétés colonisées. Elle
interroge également les mécanismes de transmission de cet
État vers l’État métropolitain. Dans le contexte français,
cette question de la transmission de l’État colonial a jailli
de l’évolution de l’argumentaire antiraciste. A récemment
émergé, en effet, une réponse au racisme qui insiste sur la
reconnaissance de minorités et qui met en débat l’accent
mis sur la « question sociale » dans l’analyse des discrimi-
nations, au profit d’une « question raciale » qui aurait été
sous-estimée3. C’est toute la longue durée de la colonisa-
tion française qui est alors mobilisée comme source des

1. Jean-François Bayart et Romain Bertrand, « De quel “legs” colonial


parle-t-on ? », art. cit.
2. Ranajit Guha, Dominance without Hegemony, op. cit.
3. Voir notamment Didier Fassin et Éric Fassin, De la question sociale
à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Décou-
verte, 2006. Voir aussi la discussion entre Pap N’Diaye et Philippe Rygiel
dans Le Mouvement Social : « Pour une histoire des populations noires en
France. Préalables théoriques », n° 213, octobre-décembre 2005, p. 91-108 ;

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maux contemporains1. Le débat public s’étant ainsi emparé


du fait colonial, érigé en source de pratiques actuelles, un
lien de continuité a été tissé entre les pratiques répressives
coloniales et les pratiques d’encadrement de l’immigration
dans l’ex-métropole, en particulier2.
Si elle est ainsi posée en hors-champ de la période colo-
niale, puisqu’il s’agit ici de s’interroger sur l’héritage de
l’État colonial après les indépendances, la question de la
transmission de l’État colonial en métropole a aussi été posée
pour la période coloniale elle-même. L’attention s’est focali-
sée sur la violence : que doivent les violences extrêmes que
l’Europe connut au XXe siècle à la situation coloniale ? C’est
bien sûr le cas allemand qui a suscité la plus grande atten-
tion dans l’historiographie. À la suite d’Hannah Arendt,
en effet, un lien a été établi entre les massacres coloniaux
et l’entreprise génocidaire nazie : tous reposent sur une
conception raciale et hiérarchisée de l’humanité. Les vio-
lences coloniales, antérieures au génocide des juifs par les
nazis, peuvent alors être considérées comme « l’archéolo-
gie de la pensée génocidaire »3. Un lien est également pos-
tulé à travers le parcours de certains acteurs, des territoires

« Histoire des populations noires ou histoire des rapports sociaux de race ? »,


n° 215, avril-juin 2006, p. 81-86.
1. Un argumentaire développé en particulier par le mouvement des « Indi-
gènes de la République ». Se reporter à l’article « À propos des indigènes
de la République », Mouvements, 4/2005, n° 41, p. 112-126.
2. Abordent cette question, en particulier : Alexis Spire, Étrangers
à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1975),
Paris, Grasset, 2005 ; La Colonie rapatriée, Politix, vol. 19, n° 76, 2006.
Pour un exemple précis, celui de la carrière de Maurice Papon en poste
au Maroc et en Algérie avant d’être préfet de police de Paris, voir : Jim
House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et
la mémoire, Paris, Tallandier, 2008. Pour un bilan synthétique et très large,
voir : Romain Bertrand « Histoires d’empires. La question des “continuités
du colonial” au prisme de l’histoire impériale comparée », in Pierre Robert
Baduel (dir.), Chantiers et défis de la recherche sur le Maghreb contem-
porain, Paris-Tunis, Karthala-IRMC, 2009, p. 537-562.
3. Jürgen Zimmerer, « Holocauste et colonialisme. Contributions à une
archéologie de la pensée génocidaire », in Annette Becker et Georges Ben-
soussan (dir.), Violences, op. cit., p. 213-246.

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L’ÉTAT COLONIAL 255

coloniaux avant 1914 aux cercles nazis1. Cependant, ceux qui


réfutent cette généalogie coloniale des violences du IIIe Reich
font remarquer que de tels parcours restent exceptionnels.
La génération des protagonistes de la Solution finale était,
de toute façon, trop jeune pour avoir une expérience colo-
niale. Surtout, ces auteurs insistent sur l’idée que les vio-
lences coloniales ne peuvent expliquer à elles seules les
violences extrêmes du nazisme, qui trouvent bien d’autres
racines2. Au-delà de cet exemple paroxystique, la question
de la transmission des violences coloniales en métropole
affleure aussi dans l’historiographie relative au cas français.
Est souligné, notamment, le rôle des acteurs de la conquête
de l’Algérie dans la répression de l’insurrection parisienne
de juin 1848 – le poids de leur expérience algérienne est
cependant nuancé, tant l’expérience de conquête coloniale
n’était que de peu d’utilité pour une répression en milieu
urbain3. La période de la Seconde Guerre mondiale, surtout,
est prise en exemple d’une transmission de l’État colonial
vers l’État métropolitain : il s’agit cette fois de s’intéresser
aux liens potentiels entre les conceptions du gouvernement
à l’égard des populations en situation coloniale et l’anti-
sémitisme du régime de Vichy4.
Qu’il s’agisse de la transmission de l’État colonial pen-
dant la période coloniale elle-même ou ultérieurement, le
débat repose sur les mêmes fondements : s’opposent, d’une
part, un argumentaire puisant dans le racisme commun à la

1. Joël Koteck, « Le génocide des Herero[s], symptôme d’un Sonder-


weg allemand ? », art. cit.
2. On trouvera un bilan synthétique des arguments en présence dans
Robert Gerwarth et Stephan Malinowski, « Violences coloniales et guerre
d’extermination nazie », Vingtième Siècle, revue d’histoire, n° 99, juillet-
septembre 2008, p. 143-159.
3. Vincent Joly, « Les généraux d’Afrique et la répression des troubles
révolutionnaires de 1848 », in Abderrahmane Bouchene, Jean-Pierre Peyrou-
lou, Ouanassa Siari-Tengour et Sylvie Thénault (dir.), Histoire de l’Algérie
à la période coloniale, op. cit., p. 127-131.
4. Le lien est postulé par Olivier Le Cour Grandmaison dans Coloni-
ser, exterminer, op. cit. Il est contesté par Emmanuelle Saada dans Les
Enfants de la colonie, op. cit.

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256 LES EMPIRES COLONIAUX

situation coloniale et à certaines situations métropolitaines,


et, d’autre part, une exigence de démonstration concrète des
liens de continuité entre colonies et métropoles, à travers
notamment les parcours professionnels des agents de l’État.

Conclusion

Bien qu’elle risque d’être restrictive, en considérant l’État


colonial comme la simple projection, outre-mer, d’institu-
tions et de politiques conçues en métropole, l’approche de
l’État colonial comme l’élément d’une structure impériale
reste présente dans l’historiographie. D’un autre point de
vue, lorsqu’il est remis en contexte, au sein de la société
elle-même, l’État colonial donne à voir sa toute-puissance,
jusqu’à paraître monstrueux au regard de la coercition exer-
cée sur les populations soumises à son autorité. Mais il se
montre aussi sous un jour fragile, tant les limites de son
emprise, que ce soit sur le territoire et sur ses administrés,
sont frappantes. In fine, c’est la question de la transmission
de l’État colonial qui est posée, essentiellement dans une
perspective de longue durée et du point de vue des sociétés
colonisées. Ainsi l’État colonial peut-il être présenté comme
un « moment »1 dans la trajectoire historique des États dans
les ex-colonies, un moment articulé, en amont, aux formes
étatiques pré-coloniales, ainsi que, en aval, aux États indé-
pendants. Reste la question de la transmission à l’État métro-
politain, qui, pour polémique qu’elle soit, manque encore
d’investigations empiriques d’envergure.

1. Voir notamment l’introduction de Romain Bertrand et Emmanuelle


Saada à L’État colonial, op. cit., p. 11-13 ; ainsi que Romain Bertrand
et Jean-François Bayart, « De quel “legs” colonial parle-t-on ? », art. cit.

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Common questions

Alimenté par l’IA

L'administration coloniale française en Afrique a été influencée par le concept de "cheap government" qui prônait une gestion des colonies avec des moyens limités. Ce principe se traduisait par une administration aux moindres frais possibles. Inspirée par Louis Faidherbe, cette approche a impliqué une minimisation des dépenses administratives et une dépendance accrue vis-à-vis des structures locales. Les conséquences de cette politique ont été une administration moins développée comparée à celle des autres empires, entraînant des limitations dans le contrôle effectif des territoires conquis .

La formation des administrateurs coloniaux a été tardive et inégale en raison de la variabilité des priorités entre les empires européens. Dès le début du XIXe siècle, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne ont introduit des programmes spécifiques pour former les administrateurs en Indonésie et pour le Indian Civil Service respectivement. Cependant, pour beaucoup d'autres empires, comme le français, une véritable science de l'administration coloniale n'a émergé qu'après la Première Guerre mondiale. Cette disparité résulte de divers facteurs, dont les difficultés de recrutement, le manque d'enthousiasme pour les carrières coloniales, et les limitations budgétaires du principe du "cheap government" .

La police coloniale japonaise se distinguait par une organisation plus étoffée et mieux formée que dans les autres empires. Elle constituait l'armature de l'État et jouissait de ressources et d'une formation supérieures, ce qui n'avait pas d'équivalent dans les administrations coloniales allemandes ou françaises. Cette structuration particulière a permis au Japon d'exercer un contrôle plus direct et efficace sur ses colonies, contrairement à d'autres empires qui fonctionnaient sous le principe du "cheap government" .

Le débat sur la coercition et l'hégémonie éclaire les mécanismes de domination coloniale en analysant le rôle respectif de chaque facteur. Jean-François Bayart et Romain Bertrand soutiennent que la domination coloniale n'était pas seulement basée sur la peur et la répression, mais qu'elle suscitait aussi l'obéissance et l'adhésion par des processus hégémoniques. Cela inclut des initiatives visant à coopter les élites locales et un apprentissage des normes sociales à travers diverses institutions comme l'école et l'armée. Cette dualité montre comment la domination coloniale a intégré des dimensions de consentement et de coercition, contribuant à sa pérennisation au-delà de la période coloniale .

Les sujets coloniaux, sous l'empire français, jouaient un rôle pivot dans l'administration locale. Ils étaient souvent intronisés comme chefs locaux et participaient à des opérations telles que la délimitation des réserves pour les populations autochtones, et concrétisaient des mesures comme le travail forcé et le prélèvement de l'impôt de capitation. Ces agents locaux servaient de relais essentiels à l'autorité coloniale, contribuant à l'implantation du contrôle européen à un niveau de proximité .

L'administration coloniale française réagissait à la diversité culturelle des sociétés colonisées en intégrant une connaissance approfondie des langues, de la religion, des pratiques culturelles et de l'organisation sociale, considérées nécessaires pour le gouvernement quotidien. Cette anthropologie appliquée, élaborée par les administrateurs eux-mêmes et fondée sur des études ethnographiques, facilitait le recours à des intermédiaires locaux capables de relayer l'autorité coloniale. Ces pratiques démontrent une certaine souplesse administrative, bien qu'elles visaient en fin de compte à renforcer la domination coloniale .

La perception de la domination coloniale comme "monstrueuse" est nuancée par sa fragilité et ses limites, comme le montre l'incapacité des États coloniaux à exercer un contrôle total sur leurs territoires ou sur les populations locales. Bien qu'elle apparaissait toute-puissante, façonnée par une coercition intense, l'administration coloniale était souvent fragmentée, avec un contrôle réel limité par les moyens, les ressources humaines et les résistances locales. Cette dualité montre comment l'État colonial, tout en exerçant une emprise parfois brutale, révélait une vulnérabilité structurelle qui questionne son efficacité globale et sa pérennité .

Les pratiques administratives des empires coloniaux ont contribué à la "transaction hégémonique" en intégrant les élites locales dans l'appareil colonial, favorisant ainsi leur collaboration. En Java, par exemple, il y a eu une "offensive hégémonique" au début du XXe siècle qui a permis de coopter les élites locales à travers divers développements institutionnels. Ces processus d'hégémonie ont été réappropriés localement, assurant une continuité d'influence après la décolonisation et contribuant à la pérennisation des structures étatiques coloniales au sein des nouveaux états indépendants .

Les gouverneurs généraux des colonies françaises exerçaient des pouvoirs considérables qui les faisaient ressembler à des "monarques". Ils avaient la capacité de déclarer l'état de siège et jouaient un rôle central dans la législation coloniale, participant non seulement à l'élaboration des textes juridiques, mais étant aussi une source majeure de régulation législative. Leur isolement et les larges pouvoirs octroyés leur permettaient de prendre des décisions cruciales pour le gouvernement quotidien, renforçant ainsi cette perception de pouvoir quasi-monarchique .

Les pratiques répressives coloniales passées sont souvent posées en continuité avec les politiques d'encadrement de l'immigration dans les anciennes métropoles aujourd'hui. Le débat public a utilisé le fait colonial comme source explicative des pratiques contemporaines. Les schémas répressifs et coercitifs exercés dans les colonies ont des échos dans la gestion et l'encadrement des populations immigrées, reflétant une certaine continuité historique de l'autoritarisme colonial au sein des régimes actuels .

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