Représentations et réalités de la “ justice de contact ”
dans la littérature coloniale de langue française
Dominique Taurisson-Mouret
To cite this version:
Dominique Taurisson-Mouret. Représentations et réalités de la “ justice de contact ” dans la littéra-
ture coloniale de langue française. Centre d’histoire judiciaire. Le Juge et l’Outre mer, 6, Centre
d’histoire judiciaire, p. 265-313, 2010, Histoire de la justice. �halshs-00560909�
HAL Id: halshs-00560909
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Représentations et réalités de la « justice de contact »
Représentations et réalités de la « justice de contact »
dans la littérature coloniale de langue française1
Dominique Taurisson-Mouret
I. Récurrence du thème de la justice dans la littérature coloniale :
Conditions de vie d'une thématique littéraire ; II. Les représentations du
réel ; Conclusion : Les réalités.
« Lorsqu'un auteur se trompe ou ment, son texte n'est pas moins
significatif que quand il dit vrai ; l'important est que le texte soit recevable
par les contemporains, ou qu'il ait été cru tel par son producteur »2 ,
autrement dit, n'importe quelle œuvre littéraire « même mensongère se
nourrit de vérité » et revêt une signification3 : c'est pourquoi, l'objectif de
1
Nous entendons par littérature coloniale, une littérature en langue française de
fiction, de voyage ou de mission, inspirée par les Colonies ; voir Idées et
représentations coloniales dans l'Océan Indien, dir. N. Dodille, PUPS, 2009 (Imago
mundi) ; Romanciers français d'Algérie 1900-1950 suivi de Robert Randau, éd. L.
Martini et J.-F. Durand, Kailash, 2008 (Les Cahiers de la SIELEC, 5) ; Le Voyage
en Algérie. Anthologie de voyageurs français dans l'Algérie coloniale 1830-1930,
éd. F. laurent, Laffont, 2008. ; Seillan, Jean-Marie, Aux sources du roman colonial
(1863-1914). L'Afrique à la fin du XIXe siècle, Paris, Karthala, 2006 ;.Littérature &
colonies, éd. J.-F. Durand et J. Sévry, Kailash, 2003 (Les Cahiers de la SIELEC,
1). ; La Guérivière, Jean de, Les fous d’Afrique : histoire d’une passion française,
Paris, seuil, 2001 ; Littératures et temps colonial. Métamorphoses du regard sur la
Méditerranée et l'Afrique, Actes du Colloque d'Aix-en-Provence 7-8 avril 1997, éd.
J.-R. Henry et L. Martini, Aix-en-Provence, Edisud, 1999 (Mémoires
méditerranéennes) ; Littératures de la péninsule indochinoise, dir. B. Hue, Karthala,
1999 (Universités francophones. Histoire littéraire de la francophonie). ; Regards
sur les littératures coloniales. Tome II. Afrique francophone : approfondissements,
éd. J.-F. Durand, Paris, L'Harmattan, 1999 ; Indochine. Un rêve d'Asie, éd. A.
Quella-Villéger, Omnibus, 1995; Rêver l'Asie. Exotisme et littérature coloniale aux
Indes, en Indochine et en Insulinde, dir. D. Lombard, EHESS, 1993; Papier blanc,
encre noire. Cent ans de culture francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et
Burundi) : 1, éd. E. Van Balberghe, Bruxelles, Labor, 1992 (« Fin de siècle ») ;
Anthologie coloniale. Morceaux choisis d'écrivains français par Marius-Ary
Leblond, Paris, J. Peyronnet & Cie, 1943 (Pour faire aimer nos colonies) ; voir aussi
L'Afrique écrite au féminin, University of Western Australia, Discipline of European
Languages and Studies, French : [Link]
2
Todorov, Tzvetan, La conquête de l'Amérique. La question de l'Autre. Paris, Seuil,
1982, p. 60.
3
Indochine-Reflets littéraires, dir. B. Hue, Plurial, 3, PUR, 1992, p. XIX.
265
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
cette enquête ne sera pas d'établir, au prisme du thème de la justice, si les
littératures inspirées des Colonies sont plus ou moins réalistes, idéalistes,
exotiques, orientalisantes, pittoresques, militantes, colonialistes,
anticolonialistes, propagandistes, ou bien encore semées d'idées préconçues,
mais d'examiner et de comparer la valeur documentaire des expériences de
justice – réelles ou imaginaires – telles qu'elles y sont restituées, quel que
soit le genre littéraire emprunté. Nous espérons ainsi pouvoir, au terme de
cette enquête, évaluer I. La récurrence de ce thème narratif et la signification
de cette récurrence (Conditions de vie d'une thématique littéraire), II. Le
degré d'authenticité de ses représentations dans la littérature (Les
représentations du réel), pour conclure sur leur charge de savoir,
d'information et d'enseignement sur le système colonial (Les réalités), et en
définitive comprendre les raisons de l'intérêt qui leur a été porté : sommes-
nous en présence d'un topos ? d'une curiosité réelle ? d'une façon de parler
de soi en ayant l'air de parler de l'Autre, ou bien d'une vraie réflexion sur la
justice vue comme un point central de l'organisation coloniale française ?
Nos auteurs « coloniaux » de référence peuvent se répartir selon
quatre catégories principales susceptibles de se recouvrir : ceux qui ont
voyagé ou séjourné aux Colonies avec ou sans responsabilité institutionnelle
(éventuellement mandatés par un journal, missionnés par un ministère), par
goût de l'exploration, en quête d'informations directes, d'aventures, de
spiritualité, d'initiation ou de régénération, écrivains, journalistes, curieux ;
ceux qui témoignent par leur plume d'une expérience professionnelle vécue
dans les Colonies, administrateurs, militaires, plus rarement commerçants et
colons ; certains « Autochtones » ; et, enfin, ils comptent aussi, des
littérateurs qui ont exploité la thématique coloniale sans connaître les
Colonies et sans même y avoir jamais été4.
Tous veulent informer du mieux qu'ils peuvent leurs lecteurs5, c'est-à-
dire négocier la tension qui surgit naturellement entre l'auteur qui se révèle
en livrant ses observations, et l'objet qu'il dévoile (la réalité extérieure
singulière). Organisateurs de leurs récits et garants de leur authenticité, ils
tentent de restituer, selon des mises en scène évidemment dépendantes de
leur angle d'observation, de leur propre histoire, des buts poursuivis, de leurs
éventuelles missions, de leur idéologie, et même de leur style, non seulement
les expériences individuelles qu'ils ont pu vivre, mais surtout les espaces et
les modes de contact physiques et symboliques entre colonisateurs et
colonisés qu'ils ont pu identifier ou imaginer, en empruntant différents
4
Voir Laurent, Frank, éd., Le Voyage en Algérie. Anthologie de voyageurs français
dans l'Algérie coloniale 1830-1930, Laffont, 2008, p. XIV-XV.
5
Magri, Véronique, Le Discours sur l'autre. A travers quatre récits de voyage en
Orient, Champion, 1995, p. 401-402.
266
Représentations et réalités de la « justice de contact »
modèles littéraires, roman, reportage, récit, journal intime, quelquefois
enquête6.
Une première lecture faite sur un mode panoramique montre que la
justice constitue un vrai thème narratif aussi bien pour la littérature de fiction
que pour la littérature documentaire, sans bénéficier pour autant d'un
traitement particulier qui la distinguerait d'autres situations narratives
récurrentes ; sans non plus qu'elle soit considérée explicitement comme un
point particulier – central ou mineur –, du système colonial. Quand ce thème
est abordé par un auteur, qu'il soit acteur, narrateur, observateur, c'est, nous
le verrons, toujours à peu près de la même façon, comme n'importe quelle
autre occasion directe de contact et de confrontation entre colonisés et
colonisateurs : le marché, la caravane, le convoi, les souks, le portage, la
nature, la chasse, la cérémonie du thé, l'opium, la violence, les femmes, etc7.
C'est presque exclusivement à la justice exercée par l'administration
française ou par les Indigènes eux-mêmes, à l'endroit des Indigènes, c'est-à-
dire par des personnes qui ne sont pas des magistrats professionnels, que les
écrivains s'intéressent : c'est-à-dire à une justice vue comme un lieu
caractéristique de la rencontre entre Indigènes et occidentaux. Pour les
écrivains qui voyagent, il s'agit de la justice rencontrée au hasard de leurs
périples, de leurs séjours : la justice pratiquée par les administrateurs qui les
accueillent dans leurs postes de brousse, la justice rendue par les « notables »
indigènes comme le Cadi par exemple, ou celle plus improvisée qu'ils ont été
6
Boucharenc, Myriam, L'Ecrivain-reporter au cœur des années trente, Presses
universitaires du Septentrion, 2004 (Objet), p. 80 : « le choix de la forme [importe]
peu : « Quel lecteur percevra la différence entre Sur la route Mandarine, Partir, et
La Caravane sans chameaux, trois livres de Dorgelès pris dans le même moule du
récit de voyage et du témoignage, dont l'un est un récit de voyage à la manière du
reportage, l'autre un roman et le troisième un véritable reportage effectué pour Les
Annales ? Une fois acquis le statut du livre, l'enquête fait oublier sa genèse et les
conditions de sa production et se refait une identité littéraire ».
7
Eugène Pujarniscle [Indochine, 1912-1951], l'auteur du Bonze et le pirate (1929)
s'était ainsi amusé à donner la recette du roman indochinois : « On promène les
personnages de Hongay (description de la Baie d'Along) à Angkor (description des
ruines), en les faisant passer par Hué (description des tombeaux). En traversant
Hanoï ou Saïgon (description des rues indigènes), ils voient défiler devant leurs
yeux surpris le convoi funèbre d'un mandarin (nouvelle description) ; ils sont invités
par un riche Annamite ou un opulent Chinois (énumération des plats) et ils finissent
la soirée dans une fumerie (description de la confection d'une pipe, considération sur
les dangers de l'opium, etc.) », cité dans Indochine; un rêve d'Asie, 1995, op. cit.,
p. IX.
267
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
amenés à mettre en œuvre eux-mêmes8. S'il leur arrive de rendre compte de
quelques événements judiciaires confrontant dans le même procès Blancs et
Indigènes, il est, en revanche, plus rare qu'ils évoquent ou décrivent des
procès « classiques » mettant seulement en scène des Blancs9. La justice qui
mobilise l'attention de l'écrivain voyageur, ou du fonctionnaire colonial10, en
tant, dans ce cas, qu'elle faisait partie intégrante de sa mission et qu'il était
obligé d'en rendre compte comme telle, c'est une justice de proximité, facile
d'accès et de compréhension (à la fois pour les justiciables et les lecteurs),
une justice de terrain sans atours, sans cérémonial, ni rituels compliqués, en
apparence adaptée aux Indigènes, aux ressources et aux circonstances. En
évitant de donner trop de réponses dans cet exposé introductif, nous devons
néanmoins nous interroger sur le potentiel littéraire du thème de la justice, et
particulièrement sur la forme de justice qui a retenu l'attention des auteurs.
I. Conditions de vie d'une thématique littéraire
A. La seule forme de justice facilement observable
En dehors des centres urbains où des magistrats professionnels
faisaient fonctionner des tribunaux de droit français, c'est cette justice
8
Voir les témoignages d'André Gide, Théodore Monod, Marcel Decressac-
Villagrand, Roland Dorgelès, etc. (voir dans les notes, les références
bibliographiques consultées).
9
Voir Georges Simenon, Isabelle Eberhard (voir dans les notes, les références
bibliographiques consultées).
10
On pourra lire, par exemple : Administration coloniale en Afrique entre politique
centrale et réalité locale, éd. Bernard Durand, Jarhbuch für europäische
Verwaltungsgeschichte [JEV], 18, Nomos, Baden-Baden, 2006 ; Des Français
Outre-mer. Une approche prosopographique au service de l'histoire contemporaine,
éd. S. Mohamed-Gaillard et M. Romo-Navarette, PUPS, 2005 (Collection Roland
Mousnier) ; La France d'Outre-Mer (1930-1960). Témoignages d'administrateurs et
de magistrats, dir. J. Clauzel, Karthala, 2003 ; Delmond, Paul, Sous le vent
d’harmattan : souvenirs épars mais authentiques d’un administrateur ayant voué la
meilleur partie de sa carrière et de son existence à l’Afrique Noire, son présent
comme son avenir, Paris, L'Harmattan, 2001 [Afrique Sahélienne, 1932-1958] ;
Clauzel, Jean, Administrateur de la France d’outre-mer, Jeanne
Laffitte/A. Barthélémy, 1989 (Le cœur à l’ouvrage) [Soudan, 1946-1959] ; Blanc,
Paul, Le prince et le griot. Expériences et espérances africaines, Paris, Berger
Levrault, 1987 (Mondes en devenir. Batisseurs d'avenir) [Afrique, Madagascar,
1946->] ; Gauthereau, Raymond, Journal d'un colonialiste, Paris, Seuil, 1986. [Côte
d'Ivoire, 1945] ; Méker, Maurice, Le temps colonial. Itinéraire africain d’un naïf du
colonialisme à la coopération 1931-1960, Les nouvelles éditions africaines, 1980
[A.O.F., 1936-1956] ; Derniers chefs d’un empire, éd. P. Gentil, Travaux et
mémoires de l’Académie des sciences d’outre-mer, 1972.
268
Représentations et réalités de la « justice de contact »
« administrative » qui présida, au moins jusqu'à la quatrième République et
la suppression de la justice pénale indigène, à « la mise en ordre » de
l'ensemble des territoires coloniaux, a fortiori les plus reculés et difficiles
d'accès, lieux d'exploration favoris de nos auteurs voyageurs.
C'est l'Algérie et le Sénégal, qui inspirèrent l'administration territoriale
du second Empire colonial français : les régions conquises avaient d'abord
été administrées ou par des bureaux arabes dirigés par des officiers
d'infanterie (Algérie) ou par des administrateurs assignés à des cercles
(Sénégal)11. Ces administrateurs devaient garantir la sûreté et la tranquillité
de leurs cercles et surveiller les chefs locaux ; habilités à recevoir les
plaintes et les réclamations des Indigènes, ils devaient rendre compte au
gouverneur des incidents qui se produisaient et des mesures prises12. En
1863, les attributions administratives, judiciaires et de police des chefs
locaux indigènes leur avaient été officiellement transmises13 et s'étaient
ajoutées, de fait, à leurs nombreuses autres tâches telles que produire des
actes officiels, effectuer les recensements et percevoir les impôts,
cartographier leur cercle, construire des équipements (routes, ponts, écoles,
pistes, puits), contrôler et organiser la production agricole, effectuer des
tournées d'inspection et de surveillance, représenter le gouverneur, organiser
les portages, etc., etc14. Ces fonctionnaires, au début nommés par les
gouverneurs souvent parmi les officiers de marine, relevèrent peu à peu d'un
recrutement civil, et un certain nombre d'entre eux furent formés à l'École
coloniale15.
11
Le Corps des administrateurs des Colonies fut créé en 1887 ; un décret du 22
septembre de la même année leur confiait entre autres attributions, des fonctions
judiciaires.
12
Arrêté du 22 janvier 1862, Feuille officielle du Sénégal, Saint-Louis, 1862, p. 284-
286.
13
Cohen, William B., Empereurs sans sceptre. Histoire des administrateurs de la
France d'outre-mer et de l'Ecole coloniale, Berger-Levrault, 1973 (Mondes d'outre-
mer. Histoire), p. 21-25.
14
Sur les missions des administrateurs on peut se reporter à leurs témoignages (Voir
note 10) et pour d'autres regards à Royer, Jean-Pierre, « Les " Maître Jacques " de la
colonisation : de Molière à l'histoire des administrateurs français en Afrique
subsaharienne, 1880-1930 », Administration coloniale en Afrique entre politique
centrale et réalité locale, 2006, op. cit., p. 211-230 ; Frémeaux, France, « Du roman
colonial à la littérature africaine : figures de l'administrateur », Littératures et temps
colonial, op. cit., 1999, p. 257-265 ; L’administrateur colonial cet inconnu, Etude
historique et sociologique d’une promotion de l’Ecole nationale de la France
d’Outre-mer, L’Harmattan, 1998.
15
Un tiers des administrateurs étaient diplômés de l'Ecole jusqu'en 1914. Dans cette
école, la prééminence de l'étude du droit persista jusqu'à sa disparition : « l'étude du
droit romain qui mettait l'accent sur l'universalité de la loi et sur l'égalité entre les
hommes, conférait aux administrateurs un certain sens de leurs obligations et de
269
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
Le système colonial, confronté à des problèmes d'effectif, de rareté,
d'absence, de mobilité, et de recrutement qui le contraignait à cantonner les
magistrats professionnels dans les lieux urbains auprès des tribunaux de droit
français ne parvint pas à établir, au moins jusqu'en 1930, une magistrature
suffisamment stable et conséquente capable d'étendre ses prérogatives sur
l'ensemble des territoires conquis et notamment en brousse sur les tribunaux
de droit indigène16. L'administrateur cumulait donc l'autorité exécutive et
judiciaire : il était chargé d'arrêter et de juger les criminels et présidait le
tribunal correctionnel, dans les affaires civiles17. Avec le Code de
l'indigénat18, il fut, en outre, investi de pouvoirs disciplinaires sur tous les
Indigènes qui n'étaient pas citoyens français : il pouvait infliger sans
jugement des amendes ou des peines d'emprisonnement pour n'importe quel
délit listé dans le Code, sans que les Indigènes aient les moyens de faire
appel des sanctions infligées, même s'ils en avaient théoriquement le droit.
L'isolement, la solitude19, l'éloignement des centres de pouvoir et de
contrôle, quelquefois l'incompétence contribuèrent largement à développer et
leurs devoirs envers les Indigènes » (Cohen, 1973, op. cit. p. 58) ; « La loi est… un
langage universel… Celui qui l'a étudiée reconnaît immédiatement (qu'il existe) des
principes constants, supérieurs aux différences (le plus souvent) superficielles qu'il y
a entre les diverses lois locales… Il ne peut y avoir dix façons d'organiser une
famille, de concevoir la propriété ou un contrat. Par exemple, le mariage, les
salaires, l'emprunt, les ventes, ne sont pas une affaire de coutumes (locales), mais
sont bien plutôt les fondements de la vie humaine. » (Rapport présenté au conseil
d'administration de l'Ecole coloniale 1899-1900, texte polycopié, Paris ; 1900 cité
dans Cohen, 1973, op. cit. p. 61).
16
Voir Durand, Bernard, « Les Magistrats coloniaux entre absence et errance »
p. 47-70 et Fabre, Martine, « Le magistrat d'Outre-mer. L'aventure de la justice »,
p. 71-93, Le Juge et l'Outre-mer. Les roches bleues de l'Empire colonial, Lille,
Centre d'histoire judiciaire, 2004 (Histoire de la justice) ; également, Durand, B.,
« Le juge " colonial " français sous la Troisième République », Quaderni Fiorentini
per la storia del pensiero giuridico moderno, 33-34, Milan, Giuffré, 2005, p. 612-
639 ; « Administrer ou gouverner les colonies françaises : " l'Empire de Flore " »,
Administration coloniale en Afrique entre politique centrale et réalité locale, 2006,
op. cit., p.64-108.
17
Article 15 du décret du 17 mars 1903 qui rappelle que « les administrateurs et
chargés de palabres continueront également à juger les affaires civiles entre
Indigènes ».
18
Appliqué pour la première fois en Algérie dans les années 1840 et créé par le
décret du 30 septembre 1887 sur tout le territoire colonial ; voir dans cet ouvrage,
l’article de Martine Fabre sur l'Indigénat.
19
« Il y a également 2 sortes de colonies et de coloniaux, il y a ceux qui vivent dans
les grosses agglomérations de la côte, à proximité des apéritifs, des bordels, et des
hôpitaux. Et il y a ceux qui vivent seuls et loin de tout. […] une autre sorte de colo-
niaux à peu près inconnue en Europe parce que peu bruyante, qui sont eux les véri-
270
Représentations et réalités de la « justice de contact »
à nourrir chez ces hommes, devenus rouages essentiels du système, en
charge de si nombreuses et lourdes missions, « un fort appétit de puissance
et d'autonomie »20, les deux garantis par la sécurité du statut de
fonctionnaire : « Echapper aux cadres étriqués des bureaux ou des garnisons
métropolitaines, œuvrer en pleine brousse, apporter avec la bonne
conscience du néophyte et la condescendance du tuteur, la civilisation à
" ses " Noirs réputés infantiles, parader en uniforme, moustaches en croc
sous le casque blanc, rendre la justice aux sujets soumis à l'indigénat, se
sentir "roi de la brousse" quelle exaltation … »21.
L'histoire, sommairement retracée ici, des conditions dans lesquelles
les missions des administrateurs furent définies, la démesure de ces missions
confrontées aux difficultés du terrain et à l'éloignement hiérarchique, la
façon très personnelle avec laquelle chacun s'en acquitta22 étaient
certainement propres à fasciner n'importe quel auteur-voyageur amené à
rencontrer ces hommes et à bénéficier de leur accueil dans leurs postes de
brousse23.
B. Une thématique à fort potentiel exotique
Même si elle n'a été ni achevée, ni complète, ni impartiale, et pas
toujours respectueuse des réalités, « l'éducation coloniale » de la population
métropolitaine s'est faite pour l'essentiel à travers la littérature. Pour
renseigner, convaincre, faire réfléchir, divertir, émouvoir ses lecteurs, elle
devait revêtir des formes adaptées et se nourrir de thèmes exotiques
(étrangers aux peuples occidentaux), capables de les intéresser, voire de les
tenir en haleine, sans qu'ils leur soient complètement
incompréhensibles24. La thématique de la justice dans les Colonies répond à
tables coloniaux. Ce sont les broussards. Le broussard aura appris à vivre seul, il
sera forcément tempérant comme un chameau, et continent comme Jésus-Christ, car
il sait que l’Intempérance, le Débauche, les Excès d’un ordre quelconque, ouvrent
chacun une porte à la Mort contre laquelle il devra seul et par ses propres moyens,
lutter et lutter encore. », Devenir Céline. Lettres inédites de Louis Destouches et de
quelques autres, 1912-1919, Gallimard, 2009, p. 140-141.
20
Voir Cohen, 1973, op. cit. ; voir aussi sur les administrateurs Olivier de Sardan,
Jean-Pierre, Les Sociétés Songhay-Zarma (Niger-Mali) Chefs, guerriers, esclaves,
paysans, …, Karthala, 1984, p. 170-172.
21
Brunschwig, Henri, Noirs et blancs dans l'Afrique noire française ou Comment le
colonisé devient colonisateur (1870-1914), Flammarion, 1983, (Nouvelle
bibliothèque scientifique), p. 25.
22
Voir les témoignages des administrateurs, note 10.
23
Voir Frémeaux, 1999, op. cit., p. 257-265.
24
Voir Indochine, un rêve d'Asie, 1995, op. cit., p. III-IV ; voir aussi Pujarniscle,
déjà cité, note 7.
271
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
ces exigences : le lecteur sait de quoi il s'agit, mais sa mise en œuvre dans
des pays lointains et mal connus peut lui apparaître comme originale et
captivante. Ses pratiques et les justiciables sur lesquels elle s'applique ne
sont, en principe, pas familiers à des métropolitains, habitués à une
identification ou à un jugement personnel sur les affaires de justice, et
pourtant, ces lecteurs, comme nous l'avons été nous-mêmes, ont pu selon un
processus automatique de compréhension, se sentir tout de suite absorbés,
concernés, initiés, en prise directe avec la réalité des expériences de justice
décrites, sans qu'il soit nécessaire à l'auteur d'apporter des explications
complémentaires, nous le verrons plus loin.
C'est d'une part, en paraphrasant Hannah Arendt, parce que le procès,
où qu'il soit rendu, est aussi bien le moment du droit qu'une table, une cène
au cours de laquelle est effectué un travail de formulation du réel
compréhensible à tous25. C'est d'autre part que le contraste entre les effets de
contact produits par le thème lui-même et les formes et procédures qu'il
endosse dans les territoires coloniaux (en raison des conditions spéciales
imposées par le terrain) est absolument saisissant : nous l'avons déjà noté, la
justice coloniale vue par la littérature est souvent rendue par des magistrats
non professionnels, en pleine brousse, dans une proximité avec les
justiciables inconnue des métropolitains.
Et c'est sans parler du droit lui-même, qui peut lui aussi passer pour
fort exotique pour des lecteurs non avertis. Pour des raisons historiques qui
tiennent à l'idéologie du système colonial, il représentait, en effet, une
tentative de réussir une alliance tout à fait improbable entre respect des
coutumes et des usages oraux des Indigènes, droit nouveau évolutif26 adapté
aux populations fondé sur des bribes des droits traditionnels recueillies par
les administrateurs (le droit coutumier)27, et droit inspiré du Code civil :
l'administrateur jugeait donc en vertu d'un droit hybride dans ses formes, une
combinaison spécifique inconnue en Métropole. Le caractère expérimental et
néanmoins pratique de ce nouvel outil juridique produisait là encore un effet
sidérant. Cette sidération étant une fois de plus affaire de contraste et
exprimant dans le même temps le signe d'une incompréhensibilité éternelle :
le lecteur métropolitain pouvait percevoir immédiatement dans la
25
Représentations du procès. Droit, théâtre, littérature, cinéma, dir. Ch. Biet et L.
Schifano, Université Paris X-Nanterre, 2003 (Représentations), p. 365.
26
Les femmes, le droit et la justice, Cahiers d'études africaines, XLVII (3-4), n° s
187-188, 2007, p. 466.
27
Au sujet du Droit coutumier, voir « Le coutumier du Dahomey à l'épreuve du
modèle juridique français », Bernardo-Casmiro do Rego ([Link]
[Link]/).
272
Représentations et réalités de la « justice de contact »
connaissance qui lui était donnée de l'Autre via la justice et le droit qu'on lui
appliquait, la différence considérable, inéluctable, qui existait entre eux.
C. Une thématique narrative et pédagogique
Cela tient en partie aux longues relations entre droit et littérature,
comme en témoignent encore aujourd'hui les ouvrages, séminaires et
colloques produits sur ce thème et auxquels nous nous référons28. La justice
a, en effet, toujours beaucoup intéressé les écrivains qui y trouvent des
ressorts dramatiques considérables, des grands classiques (Eschyle, Les
Euménides, Shakespeare, Le Marchand de Venise, Jean de La Fontaine29,
l'abbé Prévost, Manon Lescaut Victor Hugo, Le Dernier Jour d’un
condamné, Honoré de Balzac, L’Interdiction, Fedor Dostoïevski, Les Frères
Karamazov) jusqu'aux auteurs contemporains du second Empire colonial
français qui nous intéressent ici. Parmi ceux que nous aurons l'occasion de
citer dans ce travail, il est aussi difficile d'évaluer précisément l'étendue de
leurs connaissances en matière de droit et de mécanismes juridiques, que
leur intérêt éventuel pour les questions juridiques qui traversaient leur
époque ; quant aux connaissances de leurs lecteurs, c'est encore plus
incertain. Il faudrait procéder à une enquête approfondie sur les formations,
études, lectures, intérêts des uns et des autres à cette époque pour s'en faire
une idée exacte, et pour le moment nous ne disposons que d'indices fort
parcimonieux. Ceci posé, il faut reconnaître que ce paramètre semble peu
intervenir, puisque, et nous le montrerons dans le chapitre suivant, la lecture
des différents ouvrages sélectionnés, peu importe les auteurs, propose des
informations à peu près convergentes sur la justice dans les Colonies, ce qui
nous permettra de dégager un certain nombre d'invariants dont nous
tenterons d'établir plus loin la récurrence et la signification.
28
Citons, par exemple, l'ouvrage de Biet, Christian, Droit et littérature sous l'Ancien
Régime. Le jeu de la valeur et de la loi, Champion, 2002, le colloque qu’il a co-
organisé avec l’INHA à Paris en février 2010 : Droit et littérature. Théories &
pratiques ; le séminaire de l'EHESS (2009-2010) Droit, histoire et littérature, dir.
M. Iacub qui veut faire dialoguer juristes, littéraires et historiens sur La loi comme
objet de représentation par la littérature et la littérature comme objet du droit et Le
droit comme producteur de littérature ; ou encore le colloque Droit et littérature
XVIIe-XXe siècles organisé en 2006 par plusieurs institutions juridiques dont la Cour
de cassation : Guy Canivet y décrivait dans son introduction toutes les
manifestations du droit dans la littérature, et notamment : « les institutions juridiques
telles qu'elles ont représentées dans les œuvres littéraires » voir site de la Cour de
Cassation).
29
Sur le rapprochement entre droit et littérature, on peut aussi citer l’ouvrage ré-
cemment publié sur Jean de La Fontaine juriste ? Lecture de fables choisies à la
lumière du droit, Faculté de droit et des sciences sociales de Poitiers, 2010.
273
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
La justice est apparemment un thème pratique dès lors qu'il s'agit pour
les littérateurs de décrire les relations et les comportements en société : ce
sont, en effet, les règles qui définissent aussi bien les conduites normalisées
que les écarts, et toutes les expériences de justice exposées deviennent ainsi
des « cas d'école » qui permettent au narrateur, de donner, au moins en
apparence, un accès à la compréhension de l'Autre, et au lecteur, d'y
réfléchir.
La justice est un des thèmes récurrents en prise directe avec le réel,
que les récits que nous avons lus empruntent les uns aux autres, et qui
permettent d'établir une forte connivence avec les lecteurs : à la fois, des
occasions de confrontations culturelles, et d'acquisition de connaissances
pour le colonisateur et l'observateur. Ces expériences de forte proximité
entre Indigènes et Blancs sont, en effet, intéressantes pour le lecteur dès lors
qu'elles réitèrent la Rencontre des deux protagonistes tout en leur assignant
une place invariante et définitive : c'est le Blanc qui commande, ordonne,
juge, c'est l'Indigène qui exécute, qui est sanctionné. En général, l'écrivain
accorde à ce type de sujets une grande valeur pédagogique et démonstrative
dont il n'est pas utile d'abuser, au point qu'il ne le développe qu'un seule fois
dans un ouvrage.
En outre, nous pourrons le vérifier plus loin à partir des citations
proposées, les affaires de justice ont un fort potentiel esthétique du fait de
leur mise en scène, de leur théâtralité, et le caractère souvent dramatique de
ces situations narratives génère naturellement des effets de forme et de style.
Ce sont, par conséquent, des moments littéraires forts dans lesquels les
auteurs ont l'occasion de faire la démonstration de leur talent dramaturgique
et de leur savoir-faire.
II. Représentations du réel
Au niveau des formes littéraires, la justice apparaît donc dans les
œuvres inspirées des Colonies comme un thème exotique relativement
incontournable du fait de sa double portée symbolique et informationnelle.
Nous allons examiner maintenant, au prisme d'une analyse comparative des
éléments les plus marquants réunis à partir d'expériences vécues ou
imaginaires, comment les auteurs représentent la justice qu'ils ont observée
ou pratiquée dans les Colonies d'Afrique et d'Indochine, qu'il s'agisse de
témoignages directs écrits par des administrateurs30, ou de sources littéraires,
fiction ou récits.
30
Voir note 10.
274
Représentations et réalités de la « justice de contact »
A. Espaces et mise en scène
Il est rare, nous avons expliqué pourquoi, que les écrivains
s'intéressent dans les Colonies à une justice rendue ailleurs qu'en brousse,
c'est-à-dire dans un contexte urbain, et par conséquent dans un lieu dédié
exclusivement à son exercice. Quand cela arrive, il s'agit le plus souvent de
justice traditionnelle, rendue par des juges indigènes dans des espaces
appropriés31, ou de procès qui mettent en scène des Blancs comme dans
Coup de lune de Simenon ou dans le Voyage au Congo où André Gide
s'attache au procès Sambry32.
Dans l'exercice de la justice qui intéresse les auteurs, la plupart du
temps, le lieu utilisé n'est pas adapté (selon les critères métropolitains33) :
c'est souvent un espace du quotidien destiné à d'autres usages, mais identifié
comme tribunal et investi comme tel par les Indigènes : « Le tribunal de B...
est en fait une paillote où s'entasse un public hilare, dans une chaleur et des
odeurs à couper au couteau.34 ». En Indochine, en 1925, le tribunal c'est la
véranda de la Résidence où Dorgelès rend la justice deux à trois fois par
semaine « assis les jours d'audience à ma place ordinaire, devant une table de
jardin35 ». Raymond Gauthereau, ancien administrateur en Côte d'Ivoire,
décrit son tribunal comme « un hangar couvert de paille et ouvert à tous les
vents, meublé d'une table et de vieux bancs d'école », dont le toit « a perdu
jusqu'à tout souvenir d'étanchéité », de sorte que « nous avons dû siéger dans
mon bureau, où les gouttières sont encore localisées36 ».
C'est dire que le lieu, et accessoirement son agencement (pas de
portes, pas de barrières, pas de séparations, pas de parcours compliqué, pas
de costumes rituels), importeraient peu dès lors que ce lieu est reconnu
comme siège du pouvoir administratif et judiciaire ; cette proximité physique
suffit semble-t-il à donner à n'importe quel espace une légitimité symbolique
mais indiscutable pour toutes les parties concernées, et pour les observateurs.
31
Voir, par exemple, Fromentin, Eugène : « Je suis entré l'autre jour au tribunal du
cadi. J'ai vu comment est rendue la justice. », Une année dans le Sahel, Œuvres
complètes, Paris, Gallimard, 1984 (Bibliothèque de la Pléiade, 313), p. 244-247
[Maghreb, 1846-1860].
32
Gide, André, Souvenirs et voyages, Paris, Gallimard, 2001 (Bibliothèque de la
Pléiade) : Voyage au Congo. Carnets de route, p. 343-344, [Congo, 1925-1926].
33
Garapon, Antoine, Bien juger. Essai sur le rituel littéraire, O. Jacob, 1997 (Opus),
p. 24-49.
34
Baleine, Ph., Le petit train de la brousse, Plon, 1982.p. 27-32.
35
Dorgelès, R., Sur la Route mandarine, Le livre de Paris, 1987 (Les grands
dossiers de l’Illustration, L’Indochine, Histoire d’un siècle 1834-1944), p. 180-181,
[Indochine, 1925].
36
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 131 sq.
275
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
Et, en pratique, le résultat d'un tel arrangement matériel n'apparaît pas plus
déconcertant qu'un tribunal métropolitain traditionnel, par exemple celui
décrit par Victor Hugo : « […] une assez vaste enceinte à peine éclairée,
tantôt pleine de rumeur, tantôt pleine de silence, où tout l'appareil d'un
procès criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu
de la foule. A un bout de la salle, […], des juges à l'air distrait, en robe usée,
se rongeant les ongles ou fermant les paupières ; à l'autre bout, une foule en
haillons ; des avocats dans toutes sortes d'attitudes ; des soldats au visage
honnête et dur ; de vieilles boiseries tachées, un plafond sale, des tables
couvertes d'une serge plutôt jaune que verte, des portes noircies par des
mains ; à des clous plantés dans les lambris, des quinquets d'estaminet
donnant plus de fumée que de clarté ; sur les tables des chandelles dans des
chandeliers de cuivre ; l'obscurité, la laideur, la tristesse , et de tout cela se
dégageait une impression austère et auguste, car on y sentait cette grande
chose humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle
la justice37 ».
C'est ainsi que la nécessité d'adapter dans les Colonies l'exercice de la
justice aux contraintes du terrain suffit apparemment pour renoncer au
processus de distanciation justice-justiciables en œuvre dans les sociétés
occidentales depuis au moins le XVIIe siècle, ce dont apparemment nos
écrivains ne s'émeuvent pas du tout : tous les acteurs, identifiés dans leur
réalité physique (sans représentants), se confrontent directement les uns aux
autres, sans que les affaires soient pour autant confinées à la discrétion d'un
cabinet.
En outre, aux Colonies, il n'est apparemment même pas nécessaire de
rassembler dans un lieu les signes et les attributs traditionnels du droit et de
la justice tels que les lecteurs métropolitains peuvent les connaître. C'est-à-
dire que comme en métropole, le droit provoque bien l'adhésion des sujets en
captant leur imaginaire, même si c'est à partir d'environnements symboliques
différents. Montherlant cite, par exemple, un administrateur qui « jugeait
ainsi, dehors, assis sur une chaise, au seuil de son bureau38 » ; Simenon,
quant à lui, a vu officier l'administrateur dans un ancien bureau désaffecté,
une grande pièce nue, crépie à la chaux39. Et même quand il s'agit d'un
procès plus considérable comme celui raconté par Hampâté Bâ dans
37
Hugo, Victor, Les misérables, 1862, première partie, livre VII, chap. IX, cité dans
Représentations du procès, 2003, op. cit., p. 12.
38
Montherlant, La rose de sable, Gallimard, 1968, p. 89 sq. [Maroc, fin des années
20-début des années 30].
39
Simenon, Mes apprentissages. Reportages 1931-1946, éd. Francis Lacassin,
Omnibus, 2001 ; L'heure du nègre, p. 385-392, [Afrique noire, Congo, Afrique
équatoriale française, 1932].
276
Représentations et réalités de la « justice de contact »
Amkoullel40, l'audience du grand Tribunal se tient simplement là où c'est
possible, c'est-à-dire dans la salle des palabres. Il arrivait ainsi que des
hommes jouent leur vie dans « une pièce de trois mètres sur quatre, mal
éclairée par des persiennes poussiéreuses, aux murs passés à la chaux pour la
dernière fois avant la guerre, et dont les armoires consistaient en caisses à
savon portant encore la marque du vendeur41 ».
Et d'ailleurs, que la séance de justice ait lieu à l'extérieur, au coin
d'une rue, ou dans un bâtiment clos, à la lecture, la portée de l'événement
paraît identique. C'est ce que confirme à sa façon Jean d'Esme quand il écrit
pendant son voyage à Djibouti et à travers l'Ethiopie que « De loin en loin,
un tribunal sévit. Car, autre singularité de cette terre singulière, on plaide ici,
par tous les temps, et partout : sur les marches d'une église, sous l'auvent
d'une échoppe, à l'ombre d'un arbre, dans une charrette vide, parfois même
dans les cahutes spécialement bâties à cet usage ça et là en bordure des rues
et jusque dans le bâtiment dont le fronton de planches s'orne d'une double
enseigne en éthiopien et en français qui proclame en lettres d'un pouce et
mal barbouillées : Justice de paix !42 ».
C'est que selon certains de nos auteurs, la justice des Français dans les
Colonies est une justice naturelle (revenue à l'état naturel ?), une justice
immémoriale, où un homme seul peut incarner (par intériorisation) le droit et
les processus de sa mise en œuvre, sans avoir besoin d'être revêtu des
attributs de sa fonction43. Le lieu de justice, c'est alors simplement le lieu où
siège un homme tout puissant, légitimé, rétabli dans sa réalité physique.
C'est ce qu'Albert Londres entérine en écrivant que « La justice en brousse
n'a pas de palais. Elle n'a pas de juges non plus. Elle pourrait avoir un
chêne ? Il n'y a pas que des fromagers ! La justice, c'est le commandant44 ».
Et c'est le même item chez Montherlant décrivant son héros d'Auligny
en « petit Salomon » qui quand il jugeait ainsi, dehors, assis sur une chaise,
au seuil de son bureau, était vite entouré d'hommes, oisifs, qui venaient
40
Bâ, Amadou Hampâté, Amkoullel, l’enfant peul, mémoires, Babel, 1992, p. 126 et
sq, [Afrique noire, 1900-1991].
41
Blanc, 1987, op. cit., p. 54-56.
42
Esme, Jean d', A travers l'Empire de Ménélik, Plon, 1928, p. 64-67, [Colonies,
1894-1966].
43
« Si les magistrats avaient la véritable justice, ils n'auraient que faire des robes
rouges, des hermines, dont ils s'emmaillotent en chats fourrés […] mais n'ayant que
des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent
l'imagination à laquelle ils ont affaire ; et par là, en effet, ils s'en attirent le respect »,
Pascal Les Pensées, Paris, Flammarion, 1976 p. 74.
44
Londres, Albert, Œuvres complètes, Arléa, 1992 : Terre d'ébène, p. 537-544,
[Guyanne, Congo 1923-1928].
277
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
écouter : « Zaoui-maquereau s'arrêtait, quelque ustensile de cuisine en main,
tenant le revers de son veston entre ses dents. Même des gosses du ksar,
toujours fourrés dans les cellules des Mokhaznis et des tirailleurs, comme
des moineaux dans les écuries, faisaient cercle, et comme El Ayachi ou
Mohand-Saïd, avec des cris d'oiseau irrité, voulait les chasser, Auligny avait
dit : " Laissez-les. Pourquoi n'écouteraient-ils pas comme les autres " ?45 ».
Dans ces endroits simplifiés et la plupart du temps peu adaptés aux
fonctions qui s'y accomplissent, l'événement de justice, rapporté en
littérature, semble se dérouler de manière presque inopinée, en tous cas sans
vraie organisation ; profitons-en, pour illustrer ce propos, par compléter la
précédente citation de Simenon : « Il y a bientôt des centaines de nègres
assis sur l'herbe à la ronde, ou debout contre les colonnes, ou perchés sur les
arbres, comme pour la fête de gymnastique. L'administrateur et moi-même
trônons à une table de bois blanc et les chefs se casent comme ils peuvent
autour de nous. Ils ont apporté des pliants ou des chaises. Les costumes sont
des plus variés, depuis le complet de confection jusqu'au vieil uniforme de
quelque armée depuis longtemps démobilisée46 ».
En dépit de cette improvisation et de cet absence d'ordre, la théâtralité
des scènes apparaît pourtant dans les écrits comme colossale et frappante.
Cela semble tenir en grande partie aux capacités naturelles des participants
et du public ; les écrivains semblent en avoir l'esprit à chaque fois marqué :
la foule des inculpés, des plaignants et des spectateurs est, en effet, toujours
considérable et « [elle] encombre l'escalier de sa bousculade bigarrée, étoffes
rayées, cuisses nues, bracelets, turbans, lances, yeux qui luisent, tandis que,
sur la place brillée de soleil, passent les éléphants et les prisonniers, cangue
au cou.47 » ; pour Céline, c'est une « masse disparate, colorée de pagnes et
bigarrée de piaillants témoins. Justiciables et simple public debout, mêlés
dans le même cercle, tous sentant fortement l'ail, le santal, le beurre tourné,
la sueur safranée. Tels les miliciens d'Alcide, tous ces êtres semblaient tenir
avant tout à s'agiter frénétiquement dans le fictif ; ils fracassaient un idiome
de castagnettes en brandissant au-dessus de leurs têtes des mains crispées
dans un vent d'arguments.48 » ; Hampâté Bâ représente lui aussi de façon
identique le public alors qu'il s'agit pourtant d'un procès plus classique dans
ses formes : « Le jour de l'audience, la salle était comble. […] Trois jours
plus tard, l'audience reprit. L'assistance était encore plus dense que la fois
45
Montherlant, 1968, op. cit., p. 89 sq.
46
Simenon, 2001 : L'heure du nègre, op. cit., p. 385-392.
47
Dorgelès, 1987, op. cit., p. 180-181.
48
Céline, Louis-Ferdinand, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, 2001
(Folio, 28), p. 152-155, [Cameroun, 1916-1917].
278
Représentations et réalités de la « justice de contact »
précédente. Les gens se serraient sur les bancs, s'asseyaient par terre...
[…]49 ».
Cette mise en scène figurée, en réalité, par un manque de decorum et
d'organisation constitue donc d'après nos auteurs et les fonctionnaires de
l'administration qu'ils rencontrent un spectacle nécessaire, recherché et
plébiscité par les Indigènes plus d'ailleurs que par les administrateurs eux-
mêmes qui donnent souvent l'impression de ne se prêter à l'exercice que
contraints, forcés, souvent désenchantés (alors qu'ils ressentiront durement
plus tard la perte de leurs pouvoirs de justice en faveur des magistrats
coloniaux50). Les témoignages littéraires abondent, en effet, sur l'apparente
contradiction entre une forte implication des justiciables et du public et un
relatif manque d'intérêt, une lassitude, jusqu'à l'ennui quelquefois, des juges,
nous y reviendrons. Cela va de Dorgelès qui assis les jours d'audience à sa
place ordinaire, devant une table de jardin, a l'impression de jouer les
greffiers devant les Moïs accroupis qui l'observent craintivement 51, en
passant par l'administrateur Gauthereau qui ne comprend pas ce qui
les pousse à faire tant de kilomètres à pied pour soumettre leurs palabres au
« Commandant » : « chaque matin, ils sont au moins dix qui m'attendent,
gros de leurs chicanes et agglutinés sur les marches du bureau. Lorsque
j'arrive, ils s'écartent en me saluant militairement, eux aussi, comme ils
viennent de voir faire par les gardes, mais pas toujours de la bonne main. De
l'autre, ils retiennent leur pagne sur l'épaule. La plupart sont âgés, quelques-
uns portent au menton un peu de barbe tressée; les femmes baissent
pudiquement les yeux sur leurs seins nus52 », jusqu'à Céline qui déclare que
49
Bâ, Amadou Hampâté, Oui mon commandant !, Actes Sud, 1994, p. 219 sq,
[Afrique noire, 1900-1991].
50
D'après Raymonde Bonnetain, les Indigènes ressentiront également cette
réforme : « Au surplus. j'ai souvent entendu dire à mon mari que la désaffection des
Annamites de Cochinchine pour nous, leurs libérateurs, provenait de ce que, un beau
jour, nous avions substitué notre magistrature, esclave de la forme, et notre justice
(coûteuse et incompréhensible à des cerveaux exotiques) à la justice primitive que
rendaient nos administrateurs sortis d'un collège local et spécial où ils avaient appris
leur métier. Ceux-ci parlaient la langue des plaideurs, jugeaient vite et sans frais. On
les a remplacés par des licenciés en droit arrachés par la faveur officielle aux délices
du boulevard (souvent le boulevard Saint-Michel) ; et, devant ces peaux-de-lapin qui
veulent être solennelles, devant ces toges, devant cette barre (de chêne). devant ce
Christ, les pauvres Indo-Chinois bouddhistes sont effarés. Plaidoiries, réquisitoires
et résumé en français ; des semaines d'attente ; des jours perdus en deplacements,
etc., ils n'y comprennent rien ! », Bonnetain, Raymonde, Une Française au Soudan
sur la route de Tombouctou, du Sénégal au Niger, présent. de J.-M. Seillan,
L'Harmattan, 2007 (Autrement mêmes), p. 126-127) [Sénégal, Soudan, 1892-1893].
51
Dorgelès, 1987, op. cit.
52
Gauthereau, 1986, p. 38 sq.
279
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
depuis deux ans qu'il essaye de les en dégoûter, ils reviennent pourtant
chaque jeudi ; « A part l'exercice et les sessions de justice, il ne se passait
vraiment rien à Topo53 ».
Le décor étant planté, il nous faut examiner maintenant quelques
aspects déterminants des événements de justice tels qu'ils sont représentés,
en même temps dans la littérature de fiction et via les témoignages des
administrateurs eux-mêmes, de manière à en évaluer l'authenticité et, si c'est
possible, à en dégager un certain nombre d'invariants significatifs : affaires,
acteurs, public, composantes et processus.
B. Affaires et acteurs
1. Le narrateur-auteur : l'observant
Même dans les œuvres avérées de pure fiction, comme Coup de lune
de Simenon, le narrateur est presque toujours partie prenante du fait de
justice qu'il rapporte et qu'il relate dans ses ouvrages, comme acteur
principal (s'il était lui-même administrateur-juge), et le plus souvent comme
observateur invité ou simple témoin.
Comme acteur professionnel, nous lui consacrerons toute l'attention
nécessaire dans le chapitre sur les administrateurs-juges. C'est l'acteur
occasionnel et l'observateur qui nous intéressent ici.
On imagine (ce n'est pas explicitement dit) que les narrateurs ont eu
plusieurs fois l'occasion au gré de leurs rencontres et pérégrinations
d'assister ou de participer à des palabres ou à des événements de justice,
mais ce sont des écrivains avant tout, et ils ne doivent pas prendre le risque
de fatiguer leurs lecteurs avec des redites : quand ils abordent le thème, nous
l'avons déjà signalé, ce n'est qu'une seule fois par ouvrage : par exemple,
Odette de Puigaudeau qui passe pourtant deux années en Mauritanie ne lui
ménage qu'un seul, mais long, développement54.
Le plus souvent, le narrateur est invité par l'administrateur, le
commandant (le représentant administratif) à assister comme observateur à
une séance de justice ; le lieutenant Grappa invite Bardamu à assister aux
53
Céline, 2001, op. cit., p. 157.
54
« Comme chaque samedi après la sieste, une grande animation régnait dans la
cour du poste. Le tribunal de deuxième degré siégerait tout à l'heure », Puigaudeau,
Odette de, Pieds Nus à travers la Mauritanie : 1933-1934, Paris, Phébus, 1992,
p. 105, [Mauritanie, années 1930].
280
Représentations et réalités de la « justice de contact »
audiences de son tribunal55. Même chose pour Albert Londres qui raconte
l'affaire à sa façon : « Donc on arrive et l'on dit : " Bonsoir, monsieur
l'administrateur " Là dessus on boit ses apéritifs, on racle ses boîtes de
conserves, on couche dans son lit. On en fait bien d'autres! Et, le lendemain,
on repart sans même lui demander son nom ! C'est le poste de brousse. Cent
nègres sont toujours accroupis autour de ces résidences. Les premières fois
je les regardais sans être autrement intrigué. A la fin, je dis à l'un de ces
commandants: " Que vous veulent-ils, ces oiseaux-là ? " J'allais le savoir56 ».
La plupart du temps, le narrateur (l'auteur dans la plupart des cas)
reste extérieur, silencieux, sans émettre de jugement personnel sur ce qui se
passe et ce qu'il voit. Il semble vouloir donner l'impression de restituer
l'expérience vécue dans sa réalité et sa fraîcheur. Les faits sont plus décrits
que commentés, pour leur donner sans doute plus de réalité.
Quelquefois, il arrive que le narrateur soit amené à rendre lui-même la
justice, alors qu'il n'a aucune mission officielle et quelquefois peu de
compétences pour le faire, soit parce qu'il est le seul Blanc présent57, soit
parce que son intérêt immédiat est de faire respecter le droit là où il se
trouve : Gide, par exemple, se trouve confronté à une affaire entre un
Portugais d'une factorerie, et des miliciens qui veulent sa peau car son
cuisinier se serait emparé de la femme d'un garde, etc. etc. 58. Plusieurs
affaires l'occuperont encore pendant son voyage et en février il doit entendre
de nouveaux plaignants : « De retour à bord, après le repas, nous nous
apprêtions déjà pour la nuit, lorsque Adoum vint nous dire que cinq
Indigènes s'étaient présentés tout à l'heure, désireux de nous faire des
" clamations " (réclamations) […]59 ». Henri de Monfreid rend en personne
la justice sur ses bateaux alors même qu'il précise dans ses Aventures...qu'il
n'est pas ici « après tout, pour rendre la justice60 ». Théodore Monod raconte
lui aussi comment en l'absence de magistrat, il a dû faire à lui seul figure de
tribunal et infliger des peines61 ; même expérience pour Decressac au
Sénégal qui doit faire respecter l'ordre pendant son expédition62.
55
Céline, 2001, op. cit., p. 152-155.
56
Londres, 1992 : Terre d'ébène, op. cit., p. 537-544.
57
Le lieutenant de vaisseau Braouëzec dut juger un différend entre Toucouleurs et
Maures au début des années 1860 parce qu'il était envoyé du gouverneur du Sénégal,
Revue maritime et coloniale, t. 1er, janvier et février 1861, p. 113.
58
« Ce matin nous faisons comparaître les délinquants. », Gide, 2001, op. cit., p. 414
sq.
59
Gide, André, 2001, op. cit., p. 496 sq.
60
Monfreid, Henry de, Aventures en mer Rouge. 1, Paris, Grasset, 1988, p. 79,
[Abyssinie, Djibouti, Mer rouge, 1911-1947].
61
« Vraiment ces nègres civilisés et chrétiens sont peu sympatiques ; lors de ma
dernière tournée en pirogue, mes faquins n'avaient pas assez de voix pour claironner
281
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
Quant à Pierre Mille, il traite la justice, comme il traitera
régulièrement d'autres thèmes, en mettant en scène un narrateur qui rapporte
des dialogues entre Barnavaux (le héros de ses ouvrages) et une autre
personne, tous les deux, à la fois narrateurs et acteurs de ce qu'ils racontent ;
ce procédé littéraire permet notamment à Pierre Mille de commenter le
système colonial de plusieurs façons paradoxales et nuancées63.
2. Les affaires
Nous ne sommes certainement pas en mesure d'établir, à partir des
lectures analysées, une typologie des affaires traitées par les tribunaux
indigènes, compte tenu notamment que leur connaissance par les auteurs
dépendait du contenu des audiences auxquelles ils avaient eu l'occasion
d'assister, et qu'ils ont dû effectuer, en outre, des choix narratifs. Il est fort
probable que les affaires qui ont retenu leur attention, certainement les plus
typiques et pittoresques, ne représentent que la partie la plus visible des
tensions sociales à l'œuvre dans la société indigène64, sans qu'il soit possible
de systématiser quels actes déviants relevaient directement de la situation
coloniale, ceux qui appartenaient en propre aux sociétés indigènes, les délits
invariants d'une culture à l'autre. En effet, comme les tribunaux indigènes
pouvaient statuer sur toutes les atteintes portées aux personnes, aux biens et
à l'ordre public par des personnes et au préjudice de personnes non
justiciables des tribunaux français (au pénal et au civil), ils étaient
les louanges du seigneur Jésus-Christ et les bénédictions de son amour : hommes
pieux s'il en fut, piliers d'église, largement ouverts au sens des réalités spirituelles,
etc. Et bien ! Figurez-vous que ces luthériens éminents ont trouvé moyen de
commettre, sur la personne de deux femmes Bakoko, un double vol et un quadruple
viol ! L'événement est d'ailleurs ici sans importance. Mes salauds pensaient que je
n'en saurais rien, mais les victimes ayant porté plainte devant moi, j'ai dû, en
l'absence de tout magistrat, faire à moi seul figure de tribunal. Ecoutant les
plaignantes et les accusés (qui niaient avec un aplomb imperturbable), j'ai rendu ma
sentence : restitution de l'argent volé, et paiement d'une indemnité de 15 F par
femme. Ce n'est pas cher, c'est le tarif ici. », Monod, Cyrille, Les carnets de
Théodore Monod, Pocket, 1997, p. 49-50, [Sahara, Mauritanie, Mali, …Années
1920-1996].
62
Decressac-Villagrand, Marcel, Souvenirs du Sénégal : lettres sur la Gambie et la
Casamance, Guéret, P. Amiault, 1891, p. 57-58, [Sénégal, Congo, Afrique
occidentale française, 1886-1902].
63
« La justice » extrait de Mille, Pierre, Barnavaux aux colonies suivi d'Ecrits sur la
littérature coloniale, Paris, l'Harmattan, 2002 (Autrement mêmes), p.101-118,
[Afrique, Indochine, Maghreb, 1897-1940].
64
Voir sur cette question l'article de Georg, Odile, « Femmes adultères, hommes
voleurs ? La " justice indigène " en Guinée » Les femmes, le droit et la justice, 2007,
op. cit., p. 489-517.
282
Représentations et réalités de la « justice de contact »
compétents pour examiner et désamorcer une quantité innombrable de
désaccords et de litiges.
Et si l'on se réfère à la littérature coloniale, la plupart des litiges et
délits se rapporteraient à des histoires matrimoniales et à des affaires de
possession de terres : des questions enchevêtrées de dots, des rapports
conjugaux alambiqués, également de mystérieuses et cruelles pratiques de
sorcellerie. Présentés tour à tour comme abracadabrants, futiles, sordides,
insignifiants65, ils sont quelquefois rendus encore plus triviaux et péjoratifs
par le style même des écrivains. Les aperçus déjà donnés pourraient être
multipliés ; citons d'abord Céline, Londres, Dorgelès, Maupassant qui nous
proposent quatre descriptions convergentes :
« Vaches, bourricots, femmes, on ne sort pas de ces cas. Mais pour les
femmes, c'est bien moins grave: on s'entend plus facilement que pour les
vaches !66 ».
« Il s'agissait peut-être d'un mouton borgne que certains parents
refusaient à restituer alors que leur fille, valablement vendue, n'avait jamais
été livrée au mari, en raison d'un meurtre que son frère à elle avait trouvé le
moyen de commettre entre-temps sur la personne de la sœur de celui-ci qui
gardait le mouton. Et bien d'autres et de plus compliquées doléances67 ».
« Il se jugeait surtout des affaires embrouillées de partage, de vente,
d'héritage, et ils apportaient dans ces querelles d'argent le même
acharnement que les paysans de chez nous68 ».
« Comme les jours précédents, nous vîmes jusqu'au soir défiler des
arabes qui venaient exposer à l'officier des affaires infiniment embrouillées
ou des griefs imaginaires dans la seule intention de parler au chef
français69 ».
Sur un mode comparable, l'administrateur Baudon déclare dans son
journal de poste que les après-midi de marché sont des après-midi perdues à
écouter des histoires qui inévitablement commencent : « j'étais marié, ou
plutôt j'avais marié une femme, comme dit mon interprète et du moment que
l'histoire commence ainsi j'en connais le dénouement c'est une demande en
restitution de dot, combien en aurais-je entendu de ces réclamations toutes
sur le même cliché, toutes aussi stupides70 ».
65
« Il fut porté devant le juge un de ces étranges procès africains où les époux et
leurs familles viennent faire valoir les plus sordides et matérielles revendications. »,
Baleine, 1982, op. cit., p. 27-32.
66
Londres, 1992, op. cit., p. 537-544.
67
Céline, 2001, op. cit., p. 152-155.
68
Dorgelès, 1987, op. cit., p. 180-181.
69
Maupassant, 1988, op. cit., p. 93.
70
Journal d'Alfred Baudon, administrateur au Congo français (1907), ANOM, Aix-
en-Provence (67 APOM 1-4).
283
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
Pour Gauthereau également, les morceaux de choix sont bien le
divorce et l'adultère, le premier, « un marathon de comptabilité non écrite »,
le second, un incident assez mineur dans l'esprit de tout le monde. Lorsque
les couples adultères s'empoignent « par le verbe, avec une véhémence digne
de la tragédie grecque […], le tournoi n'en demeure pas moins une affaire
saine et sans danger, où les protagonistes n'ont jamais plus en tête que le
montant de l'indemnité qu'il faudra verser, recevoir ou partager. " Il ne bande
plus depuis trois ans ! " s'écrie la coupable. " Son bengala est pourri ! »,
ricane le coquin. " Sauvages menteurs ! " rugit la victime. Et on doit le
retenir de se déculotter sur le champ71 ».
En plus d'un choix des affaires réduit, leur traitement, parfois cocasse,
est rarement analytique. C'est ainsi que Grappa donne son sentiment
général : « Ah ! S’ils savaient tous comme je m'en fous de leurs litiges ils ne
la quitteraient pas leur forêt pour venir me raconter leurs couillonnades et
m'emmerder ici !… Est-ce que je les tiens au courant de mes petites affaires,
moi !72 ». En réalité, au delà de l'effet comique recherché, il semble que les
auteurs, et sans doute certains administrateurs eux-mêmes, n'ont pas toujours
bien compris ce qu'ils observaient, et notamment que les populations
puissent disposer de concepts juridiques différents de ceux des occidentaux.
En particulier, le concept du mariage en Afrique qui loin d'être un sacrement
constituait une forme de contrat d'échange et de circulation de biens entre
familles, la femme étant un de ces biens, la compensation matrimoniale un
autre73. Cette ignorance induit de nombreux malentendus dans la
compréhension des affaires d'adultère ou de divorce dès lors que « le
fondement du mariage ne reposait pas sur l'exclusivité sexuelle du mari sur
sa femme, mais sur un échange complexe d'obligations et de responsabilités
réciproques de travail entre la famille du mari et celle de la femme qui
pouvaient être constamment contrôlées et renégociées74 ».
En outre, la pratique judiciaire des administrateurs dépendait
étroitement de l'évolution contrastée de la politique coloniale, et donc
d'injonctions parfois contradictoires de leurs autorités de tutelle. C'est
caractéristique vis-à-vis des affaires de divorce, notamment celles où le mari
était ouvertement coupable de brutalités envers son épouse sans pour autant
que les jugements prononcés favorisent les femmes concernées et accélèrent
leur émancipation individuelle, comme c'était alors le cas en Europe : il
fallait, en effet, tenir compte dans les Colonies des engagements à respecter
les usages et les mœurs indigènes, et surtout de la nécessité de préserver la
71
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 134.
72
Céline, ibid.
73
Les femmes, le droit et la justice, 2007, op. cit., p. 474.
74
Les femmes, le droit et la justice, ibid., p. 476.
284
Représentations et réalités de la « justice de contact »
cohésion de la famille, un peu sur un modèle européen, quand celle-ci se fût
imposée comme en partie garante de l'ordre colonial75.
C'est-à-dire que les auteurs n'ont pas voulu, ou pas eu les moyens
d'analyser de manière approfondie les informations collectées lors des
séances de justice, en les croisant éventuellement avec d'autres observations
pour mieux informer le lecteur sur la nature et la réalité des comportements
et des conflits à l'œuvre dans les sociétés indigènes, de façon à cerner les
différences avec la culture occidentale et d'éventuels aspects performatifs de
la culture indigène.
On ne sait pas non plus si les affaires ont été restituées dans leur
intégrité, sans parler de leur intégralité, mais on peut en douter quand on lit
Odette de Puigaudeau qui après avoir relaté méthodiquement une longue
succession de petites affaires peu captivantes, s'enthousiasme enfin quand
elle peut assister à une « vraie » qu'elle détaille alors abondamment puisque
« on allait juger un crime, un vrai, un de ces crimes qui font tressaillir d'une
émotion forte les publics de tous les tribunaux du monde entier.76 ». En
convenant qu'une séance de justice est « un événement riche en aperçus de la
vie privée d'un peuple dans ses gestes extrêmes », elle exprime ce que
recherche l'écrivain avec voracité : l'intimité et la proximité, ce que
Gauthereau appelle aussi le relief : « L'audience d'aujourd'hui s'est déroulée
fort calmement. Ils avaient froid, et le cadre inhabituel de mon bureau les a
sans doute intimidés. Il y a eu très peu de théâtre, pas d'éclats de voix - une
séance sans relief77 ».
La procédure quasi inexistante vient largement renforcer cette
impression de proximité ; les auteurs narrateurs s'en réjouissent et notent
cette absence comme un signe positif : c'est ainsi que Morand considère que
la justice française « pas appliquée à la lettre », c'est-à-dire très simplifiée,
convient parfaitement aux Indigènes78. C'est ce que veut également dire
Delmond « Sur le seul plan répressif, elle s'est montrée au cours des années
comme une justice ferme, prompte et sereine, tout à fait adaptée à l'esprit et
aux mœurs autochtones, et très généralement acceptée et respectée par les
justiciables. Elle avait le très grand avantage de ne se perdre, ni dans les
75
Les femmes, le droit et la justice, ibid., Georg, Odile, p. 510.
76
Puigaudeau, 1992, op. cit., p. 111.
77
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 136.
78
« Le Noir aime la justice et la justice française lui convient, car n'étant pas
appliquée à la lettre, déformée par des hommes de loi, mais rendue humainement par
des chefs compréhensifs et équitables, elle est supérieure aux procédures sommaires
qu'elle a remplacées. », Morand, Paul, Paris-Tombouctou, cité dans Anthologie
coloniale. 1943, op. cit., p. 122, [Afrique, Mali, fin des années 1920].
285
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
attendus et les considérants, ni dans le maquis de la procédure.79 ». C'est ce
qu'en d'autres termes plus imagés Esme signifie aussi quand il qualifie la
procédure métropolitaine et son maquis, rabougri et réduit à n'être plus qu'un
simple buisson dans les Colonies80.
Et d’ailleurs, en ce qui concerne l'Afrique équatoriale française, les
décrets qui organisent la justice indigène81 ont bien, en effet, consacré la
prééminence de l'administrateur-juge sans recommander de procédures à
suivre : la Circulaire du gouverneur général Merlin du 10 juillet 191082
précisait que « du bon sens, de l'équité s'imposaient et non pas les moyens
procéduriers ou la science juridique ; la justice indigène en matière civile,
doit être avant tout simple, rapide et sans frais. La procédure ne doit pas
exister ; il convient de s'en tenir aux formalités rigoureusement
indispensables, et c'est bien ce qu'a voulu le législateur en ne réservant
aucune place à la procédure […] ».
3. Les Indigènes : les observés
Contrairement au narrateur, parfaitement bien identifié, toujours en
position d'observer les autres ou lui-même en train d'agir, les Indigènes,
plaignants, justiciables, spectateurs sont des sujets d'observation anonymes
révélés dans leur réalité quotidienne : sans noms, ou portant des noms
compliqués facilement écorchés.
En règle générale, et nous renvoyons à certains extraits déjà cités, ils
sont régulièrement dépeints comme des personnages de second plan, hilares,
grouillants, odorants, bruyants, etc. Simenon, qui même s'il parcourt les
Colonies belges, relate des expériences très proches de celles des écrivains
dans les Colonies françaises a ressenti des impressions comparables qu'il
restitue avec des termes et des images récurrentes : « Un instant, cela
grouille. Tout le monde bouge à la fois. […] Dehors, c'est un peu le
spectacle de la pelouse, aux courses, par un chaud dimanche : des groupes
assis ou couchés partout ; on boit dans des calebasses ; on mange. Il ne
manque que des boîtes de sardines et des papiers gras ! Des jeunes gens font
des farces et le bouffon d'un des chefs amuse tout un cercle de badauds de
ses gambades83 ». Hampâté Bâ représente lui aussi ses compatriotes maliens
de façon similaire en brossant le tableau d'un hourvari indescriptible où les
gens hurlaient de rire, se tapaient sur le dos, trépignaient des pieds pendant
79
Delmond, 2001 : Le tribunal du commandant, op. cit., p. 143-150.
80
Esme, 1928, op. cit., p. 64-67.
81
Décrets du 12 mai 1910, du 29 avril 1927, et du 29 mai 1936.
82
J.O. A.E.F. du 15 juillet 1911, p. 408.
83
Simenon, 2001 : Le tribunal des douze chefs, op. cit., p. 385-392.
286
Représentations et réalités de la « justice de contact »
que le pauvre juge agitait frénétiquement sa clochette et menaçait de faire
évacuer la salle si on ne faisait pas silence « la foule ne l'entendait même
pas84 ».
Ces personnages apparaissent, en outre, comme des improvisateurs
impénitents capables de s'adapter à n'importe quelle situation, n'importe quel
espace, dès lors qu'une affaire a pris possession d'eux, et que les conditions
se trouvent soudain réunies pour provoquer une résolution de leur problème.
Maupassant, dans ses écrits sur le Maghreb, décrit ainsi la venue des
plaignants comme s'il s'agissait d'une vague au reflux irrésistible qui se
produisait inévitablement dès l'annonce de l'arrivée de représentants de
l'administration dans une tribu : « […] on aperçoit de tous côtés, dans les
lointains, dans la campagne stérile ou sur les collines, des petits points
blancs qui s'approchent. Ce sont les Arabes qui viennent contempler
l'officier et lui adresser leurs réclamations. Presque tous sont à cheval,
d'autres à pied ; un grand nombre montent des bourricots tout petits. Ils sont
à califourchon sur la croupe, contre la queue des bêtes trottinantes, et leurs
longs pieds nus traînent à terre des deux côtés85 ».
Il sont tellement tenaces et « collants » que même si l'administrateur
Gauthereau ne comprend pas ce qui les pousse à faire tant de kilomètres à
pied pour lui soumettre leurs palabres, « […] mais, chaque matin, ils sont au
moins dix qui l'attendent, gros de leurs chicanes et agglutinés sur les
marches du bureau », il constate que « Les seuls qui se déplacent sans faiblir,
qui bravent imperturbablement sur des dizaines et des dizaines de kilomètres
(à pied) la pluie, la boue, les bronchites, ce sont les plaideurs. L'effectif
demeure constant. Chaque jeudi, ils sont une bonne vingtaine qui, dès
l'aurore grise, attendent, réfugiés sous des feuilles de bananiers, que je
paraisse au tribunal. Si le rôle est trop chargé pour que j'appelle leur affaire,
cela ne fait rien, ils attendront une semaine de plus, deux semaines s'il le
faut, partageant volontiers, entre adversaires, le vivre et le couvert - le
manioc et le toit de paille - dans une case vide du Camp des gardes. Ce qui
ne les retiendra nullement, le moment venu, de s'insulter réciproquement
devant moi avec une verdeur et une emphase très antiques »86 . Même
observation avec Céline qui fait prononcer ces mots à Grappa : « […] je
finirais par croire qu'ils y prennent goût à ma justice ces saligauds-là !…
Depuis deux ans que j'essaye de les en dégoûter, ils reviennent pourtant
chaque jeudi…Croyez-moi si vous voulez jeune homme, ce sont presque
toujours les mêmes qui reviennent !… Des vicieux, quoi !…87 ».
84
Bâ, 1994, op. cit., p. 219 sq.
85
Maupassant, Guy de, Ecrits sur le Maghreb, Minerve, 1988, p. 86, [1881-1890].
86
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 38 sq et p. 131.
87
Céline, 2001, op. cit., p. 152-155.
287
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
Si la mise des plaignants et des accusés est souvent remarquée comme
particulièrement peu décente, en revanche, et les deux observations sont
souvent liées dans les narrations, leur éloquence et leur volubilité sont
régulièrement mises en valeur et considérées comme épatantes par les
narrateurs : « Le premier plaignant n'était pas décent. La ficelle qui le
ceinturait tombait en lambeaux ! On pourrait prendre son costume neuf
quand on vient au tribunal !
- Qu'est-ce qu'il veut ? demanda le commandant. L'homme partit dans un
long discours. Estimant qu'il avait suffisamment parlé, le commandant
l'arrêta88 ».
4. Figures remarquables
La littérature nous campe donc des Indigènes très naturels (natures),
simples, peu attachés aux règles du savoir-se-conduire auxquelles le lecteur
métropolitain est habitué et soumis, ignorants manifestement les règles de
l'auto-contrôle.
Nous avons choisi de dégager deux types de figures remarquables
parmi les images d'Epinal de la population indigène dont nous avons déjà
saisi quelques traits de caractère et de comportement au moins tels qu'ils
apparaissent dans la littérature : certains accusés ou témoins typiques dont le
narrateur restitue ou pas les noms. Comme souvent les justiciables en
Métropole, il est rare que ceux des Colonies connaissent le droit, en
revanche, ils sont persuadés de connaître leur dossier en détail, autrement dit
leur affaire ; par ailleurs, à l'inverse de la Métropole, ils connaissent souvent
leur juge (l'administrateur), son nom, et l'administrateur les connaît
quelquefois.
On rencontre des retors comme Tidjani qui justement s'insurge contre
le rappel de son identité : « " Quels sont tes nom, prénom, profession et
domicile ? " Abdallah, un ami de Tidjani qui assistait à l'audience, ne put
contenir son indignation. Il s'exclama en peul d'une voix forte : " Vraiment,
il est étonnant de voir comment Dieu, qui a tant donné aux Blancs en fait de
science pour la fabrication de machines ou autres objets matériels, a par
ailleurs affecté leur esprit d'une certaine imbécillité! N'est-ce pas une preuve
de bêtise de la part du commandant que de demander à Tidjani Thiam ses
nom, prénom, profession et domicile ? Qui ne connaît le fils d'Amadou Ali
Thiam dans ce pays ? " A son tour Tidjani, offensé par la question, s'écria :
" Le commandant m'a-t-il tellement oublié qu'il ne se rappelle même plus
88
Londres, 1992 : Terre d'ébène, op. cit., p. 537-544.
288
Représentations et réalités de la « justice de contact »
mon nom et mon titre? "89 ». Des faibles comme le père d'une femme en
conflit avec son mari et qui vient réclamer ses moutons : « un vieux nègre
assez flasque enveloppé dans un pagne jaune qui le drapait fort dignement, à
la romaine. Il scandait, le vieillard, tout ce qu'on racontait autour de lui, avec
son poing fermé. Il n'avait pas l'air d'être venu là du tout pour se plaindre lui,
mais plutôt pour se donner un peu de distraction à l'occasion d'un procès
dont il n'attendait plus depuis longtemps déjà de résultat bien positif90 » et
tout le résultat de sa plaidoirie c'est de récolter vingt coups de chicote91 ».
Même s'ils sont relativement minoritaires, des personnages de femmes
se dégagent parfois de ces scènes, servies parfois par des descriptions
remarquables. On voit littéralement émerger, sous la plume de quelques uns
de nos auteurs, la personnalité juridique de ces femmes, prises dans la
complexité des affaires matrimoniales, encore fortement subordonnées à
l'autorité patriarcale masculine, mais déjà en partie conscientes des
avantages qu'elles allaient pouvoir retirer du nouvel ordre juridique mis en
œuvre par les Français92. Mais ne nous y trompons pas : les auteurs ne
traitent pas du genre féminin comme d'une problématique intéressante en
soi, parce qu'en voie d'émancipation, en pleine (r)évolution, en réaction au
poids immémorial, de l'homme, du mari, du chef de tribu, etc., non, ils
s'attachent essentiellement à mettre en relief l'originalité de certains
personnages féminins, à cultiver l'effet produit sur le lecteur par une femme
belle ou même vieille, à moitié nue, à la langue déliée capable de défendre sa
cause93 ; et il leur arrive, pour ces raisons, de relater des affaires où les
femmes sont réellement à titre individuel des acteurs de premier plan,
qu'elles soient victimes, plaignantes ou témoins. Ils savent alors les montrer
offensives, décidées, surtout quand elles veulent échapper à des maris et à
des familles qui les maltraitent.
C'est, par exemple, Fromentin qui décrit la procédure d'intervention
réservée aux femmes chez le Cadi ; elles n'entrent pas dans l'enceinte du
tribunal : « Il y a pour elles, attenant à la salle d'audience, deux galeries
89
Bâ, 1992, op. cit., p. 126 sq. : après d'autres interventions de cette sorte « il se
rassit et se figea comme une boule de karité solidifiée », refusant de répondre à
toutes les questions, jusqu'à ce que son frère Abdoul Thiam demande au tribunal
l'autorisation de répondre à sa place.
90
Céline, 2001, op. cit., p. 152-155.
91
Céline, ibid.
92
« Les femmes avaient bien compris dès le début de l'occupation française que la
fluctuation des positions leur offrait un jeu de négociation possible. », Les femmes,
le droit et la justice, 2007, op. cit., p. 453.
93
« Si l'on admet qu'une bande de calicot sur les hanches et qu'une calebasse sur la
tête ne constituent pas un vêtement, la mousso était nue. Elle était jeune aussi. Elle
venait de Ké à douze jours d'ici. », Londres, 1992, op. cit., p. 537-544.
289
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
ouvertes, communiquant avec le prétoire par une fenêtre grillée, à hauteur
d'appui. La femme, qui reste voilée et qui plaide par l'étroite ouverture, peut
tout au plus passer les doigts à travers le grillage des barreaux quadrillés et
s'aider d'une courte pantomime pour examiner l'exposé de sa cause94 ».
Ou encore Odette de Puigaudeau qui saisit un portrait de femme
combative, en Mauritanie, dans les années 30 : « elle n'avait pas honte. Elle
entra en faisant claquer ses sandales de bois peint, son petit visage brun et
bleu empreint d'une dure volonté. Elle n'était pas une femme de marabout,
geignarde, hypocrite ! Elle était une guerrière et le fit bien voir sans phrases
ni détours. Veuve, elle était déjà venue se plaindre du chef de fraction qui la
maltraitait, elle, Zeina-ment-Abdallah, et ceux de sa tente. Maintenant, elle
était à bout de patience et, si le commandant (la bénédiction de Moulanah
soit sur lui !) ne révoquait pas ce chef, elle irait le tuer elle-même, de sa
petite main souple chargée de bagues d'argent, qui ne tremblerait point !95 ».
Le personnage d'Amami que campe Simenon dans Coup de lune est
une toute autre sorte de femme, une vieille négresse aux seins pendants, la
poitrine et le ventre tatoués en relief, le crâne rasé, qu'on laisse parler
longuement « Peut-être par paresse, pour reculer le moment de prendre une
décision. […] Elle parlait sans jamais reprendre haleine, butant sur les
syllabes, avalant sa salive, avec la volonté farouche de se faire comprendre.
Elle n'employait pas les moyens des blancs, n'essayait pas d'être émouvante.
A aucun moment sa voix ne montait d'un ton. Et au lieu de pleurer, de
s'évanouir, elle mettait son point d'honneur à rester d'une rigidité de statue.
Par hasard, au même instant, le président agitait sa ridicule sonnette. La
femme, qui ne comprenait pas, élevait la voix d'un ton pour se faire entendre
quand même. Elle ne voulait pas se taire ! L'interprète parlait et elle montait
d'un ton encore, sans un geste, mais d'une voix de désespoir. Cela
ressemblait au Parce Domine que dans les églises, aux jours de catastrophe,
on clame, trois fois, sur des tons différents, les voix s'élevant toujours.
Maintenant, c'était une voix de tête. La vieille parlait plus vite. Elle voulait
tout dire ! Tout !96 ».
5. L'Administrateur-Juge : l'observant observé
Le juge était, en principe un fonctionnaire chef d'une circonscription
administrative (souvent un administrateur), ou un officier. Il pouvait être
assisté d'au moins deux assesseurs dont un Européen et un Indigène à voix
94
Fromentin, 1984, op. cit., p. 244-247.
95
Puigaudeau, 1992, op. cit., p. 108-110.
96
Simenon, Georges, Tout Simenon. 18, Œuvre romanesque, Paris : Presses de la
cité, 1991, Coup de lune, p. 347-348.
290
Représentations et réalités de la « justice de contact »
consultative, mais il lui arrivait fréquemment de procéder seul. En règle
générale, les administrateurs qui ont témoigné par l'écriture de leur vie dans
les Colonies, souvent au jour le jour sur le terrain, se déclarent fiers des
prérogatives qu'ils ont exercées, notamment en matière de justice, conscient
de l'importance des responsabilités et des missions qui ont été les leurs ; il
sont, en revanche, plus critiques quant aux conditions d'exercice et aux
résultats tangibles de l'action judiciaire qu'ils ont menée. Du côté de la
littérature, l'administrateur est observé par les écrivains de la même manière
exactement qu'ils examinent les Indigènes, comme un sujet éminemment
exotique.
La tâche de l'administrateur-juge peut être lourde ; elle va jusqu'à
occuper la moitié de leur temps en tenant compte de la tenue des audiences
et de l'instruction des affaires97 ; elle est quelquefois compliquée ; elle
s'ajoute aux autres missions mais beaucoup la considèrent comme
indispensable au respect de leur autorité « celui qui commande doit pouvoir
punir ». Ils essaient, en dépit de la charge représentée, de leur manque de
compétences parfois, de contextes difficiles (problèmes de sûretés, de
troubles, etc.) de rendre au mieux la justice. L'administrateur Bouteille, en
poste au Tonkin, recevait tous les jours les porteurs de requête « tel Saint
Louis sous son chêne », à la fois Juge d'instruction, Procureur de la
République, Président du Tribunal civil, du Tribunal correctionnel et du
Tribunal commercial, se référant le plus souvent possible aux codes « pour
faire les choses en règle »98 ; même comportement de Marcel Decressac-
Villagrand, qui assis sur un pliant, à l'ombre d'un palétuvier et d'un parasol,
« ayant Jean Pierre à ma droite pour traduire mes phrases en Yolof et Souma
à ma gauche pour les répéter en Diola, semblable au bon roi St-Louis, je
rends la justice, coupant souvent, à l'imitation de Salomon, la poire en deux
sans pour cela empêcher les parties plaignantes de crier99 », se demandait,
dans les cas difficiles, ce qu'aurait fait son prédécesseur qui avait plus
d'expérience que lui. Gauthereau, déjà cité, met en œuvre sa propre
philosophie qui tient, en substance, à laisser parler son intuition ou
« Comment en prendre et en laisser » averti dans ce domaine par son
interprète : « Mon commandant […] tu fais comme tu veux. Mais tu sais les
affaires, ici, c'est toujours les mêmes, tribunal ou pas tribunal : le fétiche, le
poison, les chèvres qui bouffent les cultures, la femme qui "court". Si tu leur
règles ça dans ton bureau, sans personne, ils peuvent tout dire et ils sont
contents de ta décision. Celui qui a tort paie tout de suite, il ne pourrait pas te
faire affront, et tout le monde rentre chez soi sans attendre. Si ça se passe au
97
Delmond, 2001, op. cit., p. 143-144.
98
Bouteille, Michel, Les rapports entre la France et le Viet Nam, Thèse, Paris,
1968, [Tonkin, 1936-1945].
99
Decressac-Villagrand, 1891, op. cit., p. 134.
291
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
tribunal, ils racontent n'importe quoi, ils savent qu'ils ont droit à des délais,
et ils n'en finissent pas pour payer. Alors tu es forcé de les mettre en prison.
Mais pendant qu'ils sont en prison, il y en a d'autres qui font les cons avec
leurs femmes ou leurs terrains. Tu vois, ça recommence... Si encore on leur
donnait dix ou vingt coups de chicotte à la place... Eux, ils préfèrent cela, tu
sais [...]100 ».
Delmond conclut son propre témoignage par une anecdote sur une
affaire dont la résolution l'a particulièrement satisfait par ces mots « Bonne
illustration à notre sens d'une justice parfaitement adéquate à la mentalité
africaine […] ». Parcourant les témoignages, c'est bien, en effet, cette idée
qui s'impose au lecteur, même si les portraits des administrateurs-juges
dressés par nos écrivains voyageurs et reporters introduisent quelques
nuances.
La charge peut être amorcée avec l'administrateur Baudon, dont nous
avons déjà donné un extrait des papiers privés non publiés à ce jour, et qui se
plaint amèrement des après-midi perdues à écouter des histoires d'adultère,
de restitution de dot, de réclamations « toutes sur le même cliché, toutes
aussi stupides et dire que nous sommes là pour cela ; mais que je ne me
plaigne pas trop car je suis un de ceux qui en a le moins, à Brazzaville, Mr
Bamou et ailleurs c'est encore pire. Mais je dois reconnaître que cela est dû à
ce que je reçois mal les gens, que cela se répète et que de ce fait ils n'osent
pas trop venir m'ennuyer101 ».
Qu'il soit vu ou qu'il se considère lui-même, comme le « dieu de la
brousse »102 , et qu'il soit seulement en réalité « un petit administrateur de
l'Ecole coloniale, un jeune homme bien gentil, doux comme une fille, et qui
savait, de son métier, tout ce qui peut ne servir à rien. […] des enfants qu'on
vient de sevrer, pour qu'ils y deviennent [chez les sauvages] tout de suite
généraux, juges, quasi-rois d'un pays grand comme la moitié de la
France103 », il incarne, selon ses capacités théâtrales, son charisme, ses
compétences, son humour, etc., à la fois un dramaturge, un metteur en scène
(c'est lui qui fixe son rôle, sa place, la durée de l'audience, l'organisation des
débats) et un acteur : une toute puissance qui semble plaire à nos auteurs.
C'est lui qui en principe fixe le jour des jugements et des palabres et il
peut faire prononcer une annonce publique au moins pour les séances
100
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 38 sq.
101
Papiers Baudon, ANOM, voir note 69.
102
Londres, 1992, op. cit., p. 537-544.
103
Mille, 2002, op. cit., p. 30.
292
Représentations et réalités de la « justice de contact »
exceptionnelles104, même si certains jours fixes connus de tous sont réservés
au règlement des affaires de justice : « On ne devait pas s'ennuyer à
Niafounké. Je m'arrêtai là. Justement, c'était jour de tribunal105 » ; Odette de
Puigaudeau signale que la tenue du tribunal se fait chaque samedi après la
sieste.
Le comportement de l'administrateur en son « tribunal » est souvent
l'objet de développements détaillés par le narrateur. Les visiteurs-narrateurs
constatent qu'il s'ennuie souvent : « C'est affreux de le voir s'ennuyer ainsi !
[…] L'administrateur s'ennuie de plus en plus. Il s'ennuie tellement qu'il fait
signe au noir de se taire et qu'il donne la parole à la femme. C'est une demi-
heure de récitatif monotone106 ».
Il peut aussi être réaliste, violent et expéditif comme l'administrateur
Chartriant qui sévit près de l'embouchure du Congo en 1920 et que décrit
U Tamsi : « gras et poussif il avalait par intermittence du gin au peppermint
[…] et faisait un petit ronron avec sa respiration107 […]. C'est devant les
bureaux de la Résidence que Chartriant tranchait les palabres. [il] présidait la
séance de la fenêtre de son bureau. Les plaignants ou les délinquants se
présentaient sur la véranda où ils subissaient l'interrogatoire et entendaient la
sentence qu'ils méritaient. […] " Qu'est-ce qui oppose ces zèbres-là ? "
demanda l'administrateur, qui ne prit pas la peine d'écouter ce que bafouillait
le milicien en guise de réponse. " Vingt coups de verge, deux jours à
débroussailler chacun, allez ! " ».
Il est souvent jeune, peu compétent, pas encore rompu à ce qui
l'attend, ainsi du portrait que trace Gide de Sambry, administrateur
complètement dépassé par les événements : « Moins le Blanc est intelligent,
plus le Noir lui paraît bête. L'on juge un malheureux administrateur, envoyé
trop jeune et sans instructions suffisantes dans un poste trop reculé. Il y eût
fallu telle force de caractère, telle valeur morale et intellectuelle, qu'il n'avait
pas. A défaut d'elles, pour imposer aux Indigènes, on recourt à une force
précaire, spasmodique et dévergondée. On prend peur ; on s'affole ; par
manque d'autorité naturelle, on cherche à régner par la terreur. On perd prise,
104
« Le commandant m'a chargé de vous annoncer que dans sept jours, aujourd’hui
exclu, une audience du grand tribunal se tiendra dans la grande salle des palabres
pour juger Tidjani Thiam, le cadi Tierno Kounta Cissé, le Samo Tombo Tougouri et
d'autres inculpés dont les noms ne méritent pas d'être mentionnés, je ne les
mentionnerai donc pas. Le commandant m'a chargé de vous dire que l'audience sera
publique. Tout le monde pourra y assister. », Bâ, 1992, op. cit., p. 126 sq.
105
Londres, 1992, op. cit., p. 537-544.
106
Simenon, 2001 : L'heure du nègre (1932), op. cit., p. 385-392.
107
U Tam'Si, Tchicaya, Les cancrelats, Paris, Albin Michel, 1980, p. 100, [Congo,
1931-1988].
293
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
et bientôt plus rien ne suffit à dompter le mécontentement grandissant des
Indigènes, souvent parfaitement doux, mais que révoltent et poussent à bout
les injustices, les sévices, les cruautés.108 ». Et ce qui paraît ressortir du
procès Sambry, c'est surtout l'insuffisance de surveillance de la hiérarchie :
« il aurait fallu pouvoir n'envoyer, dans les postes reculés de la brousse, que
des agents de valeur déjà reconnus, car tant qu'il n'aura pas fait ses preuves,
un administrateur encore jeune demande à être étroitement encadré ».
Le fonctionnaire qui veut garder certaines distances est un cas
récurrent, tel le lieutenant Grappa qui devant le narrateur « tenait à demeurer
distant de ces choses. Non pas je pense qu'il eût été plus néronien qu'un
autre, seulement il n'aimait pas non plus qu'on le force à penser. Ça l'agaçait.
ce qui le rendait irritable dans ses fonctions judiciaires, c'était les questions
qu'on lui posait109 ».
Comme dans les témoignages documentaires, l'administrateur peut se
révéler à certains écrivains comme profondément investi de sa mission : on
peut citer notamment le héros que campe Montherlant dans la Rose des
sables : ce qui parle, en D'Auligny « c'était sa haute idée de la justice. Et, se
sentant très inexpérimenté, il s'étonnait qu'une tâche aussi sacrée que celle de
la justice fût confiée à des jeunes hommes comme lui, nouvellement
débarqués dans un pays dont ils ne connaissaient rien, pas même la
langue » ; mais « dès le deuxième ou troisième jour, [il] se sentait, pour
juger, un goût vif et simple qui n'était pas très différent de celui qu'on peut
avoir, par exemple, pour jouer aux cartes110 ».
L'administrateur incarne donc, en dépit de comportements paradoxaux
liés à sa personnalité et à son tempérament, à la fois une simplification de la
justice et un pouvoir incontesté. Simplification accentuée du côté des
officiants judiciaires qui conventionnellement assistent en métropole le juge
ou les parties en présence : en brousse, il n'y a presque jamais d'avocats, de
greffiers, etc.. C'est ainsi que le procès qui, en Métropole arbitre des
affrontements entre représentants des différentes parties, met directement
aux prises ces parties dans les événements de justice rapportés par la
littérature coloniale. Si l'on suit Antoine Garapon qui analyse le rituel
judiciaire111, le juge ne peut bien officier que via la présence de tiers (le
procureur, par exemple), qui lui permet de se situer hors du monde et d'être
en situation favorable pour médiatiser au mieux les relations entre les
parties. Or, en brousse, sans procureur, confronté physiquement aux parties
108
Gide, 2001, op. cit., p. 343-344.
109
Céline, 2001, op. cit., p. 152-155.
110
Montherlant, 1968, op. cit., p. 89 sq.
111
Garapon, 1997, op. cit., p. 100.
294
Représentations et réalités de la « justice de contact »
réduites aux acteurs principaux (juge, plaignants, inculpés, quelquefois
témoins), l'administrateur-juge ne peut compter, pour relayer et combler
l'absence de tiers, que sur l'assistance de son interprète, éventuellement sur
ses assesseurs, et, – il est déterminant – sur son pouvoir de police.
6. Les « collaborateurs »
En général, l'administrateur n'a pas le choix s'il ne connaît pas les
langues des plaignants et des justiciables, il doit avoir recours à un
interprète. Et là, nous devons bien le reconnaître, nous relevons une
constante, une récurrence dans la description et l'appréciation du rôle, du
comportement et des compétences de ce type de personnage, qu'on ait
recours à la source documentaire ou à la source littéraire.
Gide a tout de suite évalué les apports des interprètes aux affaires que
l'administrateur doit résoudre : « Il se fiait pour sa gouverne à l'interprète du
poste qui bafouillait en retour, à son usage et à pleine voix, d'incroyables
requêtes112 », si bien que lors du procès Sambry, il réitère son observation
sur ces précieux auxiliaires en insistant sur « l'insuffisance effarante des
deux interprètes, parfaitement incapables de comprendre les questions
posées par le juge, mais que toujours ils traduisent quand même, et très vite
et n'importe comment, ce qui donne lieu à des confusions ridicules. Invités à
prêter serment, ils répètent stupidement : Dis " Je le jure ", aux grands rires
de l'auditoire. Et lorsqu'ils transmettent les dépositions des témoins, on
patauge dans l'à-peu-près113 ».
L'interprète qui assiste d'Auligny dans la Rose de Sable de
Montherlant est à peu près du même calibre : « Plus tard, le lieutenant se fia
moins à El Ayachi, de qui les interventions lui parurent le plus souvent
contraires à la justice. El Ayachi mettait à la porte les plaignants, et Auligny
était obligé d'élever la voix, d'insister à plusieurs reprises : " Qu'est ce qu'il
dit ? Mais enfin qu'est ce qu'il veut ?" Alors El Ayachi, en bougonnant, le
regard détourné, avec le visage caractéristique de celui qui fait quelque
chose de mal, expliquait n'importe quoi. […] Après traduction d'El Ayachi
[l'interprète], longues explications de Djelloul, qu'El Ayachi traduit en une
phrase ; "Il dit que c'est toi qui es seul juge", car, hélas, sous toutes les
latitudes, les interprètes abrègent considérablement.114 ».
112
Gide, 2001, op. cit., p. 152-155.
113
Gide, 2001 : Voyage au Congo, carnets de route, op. cit., Procès Sambry, p. 343-
344.
114
Montherlant, 1968, op. cit., p. 89 sq.
295
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
L'interprète est donc ou naturellement incompétent ou bien se
considère comme plus digne et malin que l'administrateur, ce qui finalement
revient au même relativement à ses prestations, tel celui rencontré par Odette
de Puigaudeau en Mauritanie : « Dans une petite pièce sombre,
l'administrateur du Trarza, le cadi Ismaïl, l'agent-trésorier, l'instituteur et
deux assistants maures étaient assis devant une longue table. L'interprète se
tenait auprès d'eux, très grand et mince, l'air faussement déférent, avec cette
allure aristocratique et cette élégance de lignes qui caractérisent les
Toucouleurs de bonne race. Il portait une ample toge de basin blanc, moiré,
satiné et recouverte jusqu'à la taille de fines broderies à la mode soudanaise.
Son turban noir, jeté en écharpe sur son épaule, accentuait la fierté
mystérieuse et narquoise de sa petite tête au nez busqué, aux lèvres
sinueuses, aux traits fins et précis, sous le crâne soigneusement rasé115 ».
Cet état de choses, réel ressort narratif, peut générer des situations
cocasses, hilarantes pour le public, pour le narrateur, et pour le lecteur. C'est
ainsi que Pierre Mille nous fait sourire facilement en racontant qu'un
interprète qui doit demander à un inculpé pourquoi il a volé un certain
nombre de montres récolte et traduit la réponse suivante aussi brève que
surprenante : « L'inculpé dit qu'il a dix-sept ans. ». Et Mille nous fait rire une
fois encore en faisant dire à son héros Barnavaux : « Si cet interprète est bien
payé, je demande sa place. Je croyais que c'était beaucoup plus difficile que
ça, d'être interprète116 ».
Delmond, administrateur au Sahel, réserve dans son ouvrage une
dizaine de pages tout à fait savoureuses au personnage de l'interprète
(Tourjoumani), où l'on peut vérifier les assertions des écrivains déjà cités ;
on y apprend que l'interprète n'est pas un individu ordinaire, il peut même
avoir des origines nobles, il peut à la fois être polyglotte tout en disposant de
connaissances trop insuffisantes pour se montrer d'une quelconque utilité ; il
assiste l'administrateur dans de multiples tâches. C'est une étude très
détaillée qui tout en faisant une place au comique déjà relevé, rend hommage
à ces figures absolument indispensables à la bonne marche du système en
place117. Chez les littérateurs, y compris dans l'œuvre d'Hampâté Bâ qui nous
fait faire connaissance avec Wangrin, interprète particulièrement roué,
115
Puigaudeau, 1992, op. cit., p. 108.
116
Mille, 2002, op. cit., p. 114 ; c’est aussi l’opinion de l’administrateur Maurice
Méker, dans Le temps colonial, 1980 : « Les interprètes, pour la plupart fort peu
instruits, ne saisissent pas toujours toutes les nuances et les finesses de la langue
française. Nous nous efforçons à un langage simple, mais leurs traductions sont
néanmoins parfois assez éloignées de nos intentions ».
117
Jean Clauzel estimait que l’interprète pouvait dans certains cas jouer un rôle qui
dépassait celui de la simple traduction pour atteindre le conseil, et parfois la conci-
liation, Clauzel, 1989, p. 47-48.
296
Représentations et réalités de la « justice de contact »
intelligent qui se joue du Blanc et poursuit sa propre fortune118, l'interprète
apparaît souvent comme un acteur à part entière du procès, presqu'un
bouffon quand il s'agit d'une comédie, et un agent machiavélique, quand il
s'agit d'un drame119.
Les administrateurs, présidents des tribunaux indigènes, pouvaient
être assistés d'assesseurs indigènes choisis parmi une liste de notables
agréés, et nommés par arrêté du gouverneur ; ces assesseurs représentaient,
en principe, les coutumes traditionnelles locales. Les extraits qui suivent
montrent qu'ils étaient ou peu écoutés ou carrément retors, et qu'ils
demeuraient dans tous les cas fortement subordonnés à l'administrateur.
Nous n'avons guère à notre disposition, en matière de littérature, que
les témoignages des administrateurs, les écrivains ne jugeant pas nécessaire
de s'arrêter à ce genre de détails techniques. Deux attitudes paradoxales leur
étaient en même temps attribuées et reprochées : il leur arrivait au moment
du verdict de surenchérir de sévérité120 ou au contraire de plaider la
clémence contre la volonté de l'administrateur : « Il [L'avocat] n'aurait pas eu
gain de cause si le président du tribunal n'avait été tenu de consulter ses deux
assesseurs, deux chefs coutumiers qui s'étaient, avec la dernière énergie,
opposés à une condamnation à mort, et avaient annoncé des troubles dans la
population en cas de sentence fatale121 ».
Gauthereau n'est pas plus tendre pour eux : « Nous : c'est-à-dire moi,
deux assesseurs et un greffier. En réalité, et par force, c'est un one man show
- le mien. Le " greffier " est un jeune commis auxiliaire de vingt ans, qui a
conquis depuis peu son certificat d'études; et qui, faute de pouvoir
comprendre et transcrire assez vite, affabule sans retenue les exposés des
faits, les attendus et les jugements. Force m'est ensuite de re-rédiger cela
moi-même, à l'aide de mes propres notes d'audience. Quant aux assesseurs,
chefs ou notables, régulièrement ils dorment - soit en guise de protestation,
parce que " ma " justice leur ôte le pain de la bouche, soit plus simplement
parce qu'ils sont vieux et blasés. Il y a grand danger à les consulter:
brutalement réveillés, ils posent des questions sans aucun rapport avec
118
Bâ, Amadou Hampâté, L'Etrange destin de Wangrin ou Les Roueries d'un
interprète africain, Paris, UGE, 1973 (10/18), [Afrique noire, 1900-1991].
119
Voir par exemple. Gide, 2001 : Procès Sambry, op. cit.
120
« […] et à l'instant de prononcer le verdict, il fallut que le président plaidât avec
insistance la cause de la clémence, ses deux assesseurs surenchérissant l'un sur
l'autre de sévérité envers les accusés. », Delmond, 2001, op. cit., p. 143-150.
121
Blanc, 1987, op. cit., p. 54-56.
297
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
l'affaire en cours, provoquant l'hilarité de l'assistance; et ensuite, pour se
rattraper, ils suggèrent des peines énormes122 ».
Même item pour l'avocat, son intervention est très rare, aussi bien dans
les justices de brousse que dans les ouvrages des écrivains des Colonies, et
quand il apparaît, ses compétences ne se révèlent pas particulièrement
remarquables.
Ou il s'agit de « défroqués » comme celui campé par Hampâté Bâ
« […] Wangrin comptait deux amis sincères, nommés Tronédon et
Gourbidan. Le premier était un ancien administrateur qui avait démissionné
de ses fonctions et s'était installé commerçant. Docteur en droit et avocat de
son état, Tronédon aimait plaider en faveur des Indigènes. Cet état d'esprit
l'avait fait considérer comme indésirable dans le corps des administrateurs
des Colonies, et c'est ce qui l'avait amené à démissionner123 ».
Ou alors de personnages égarés, tout à coup transcendés par l'exercice
d'une fonction improbable à laquelle ils sont appelés fortuitement tel le
représentant local d'une société de traite désigné d'office dans une affaire de
meurtre « un quinquagénaire adipeux qui ne sortait jamais de sa concession,
mi-boutique mi-logement, et ignorait tout du droit, qu'il fût français ou
coutumier, mais qui, conscient de l'importance de l'enjeu pour son " client ",
allait, sans cesser d'éponger son visage trempé de sueur, faire appel à toutes
les ressources de son intelligence pour justifier un verdict de clémence124 ».
Quant à Fromentin qui admire, lors de son séjour en Algérie dans les
années 1852-1853, la justice traditionnelle, il identifie nettement l'absence
d'avocat (comme l'absence de tout autre auxiliaire de justice) à un trait
positif de cette justice : « Quatre ou cinq scribes, un huissier armé d'une
baguette, un juge à figure belle et douce, qui représente en sa personne le
conseil et l'autorité, la jurisprudence et la loi : voilà toute la magistrature. Pas
d'avoués, ni d'avocats, ni de ministère public, ni délais, ni procédure à suivre,
ni complications, ni lenteurs. On entre avec son adversaire, on s'assied par
terre à côté de lui ; chacun à son tour expose son affaire ; le débat
contradictoire compose à la fois l'enquête et les plaidoyers. Rien n'est plus
sommaire. C'est à peu près la justice de la paix, c'est-à-dire la juridiction la
plus logique, la plus humaine et la mieux nommée, s'il est vrai que le
premier but de la justice doive être de concilier. Si l'accord est impossible,
122
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 132.
123
Bâ, 1973, op. cit., p. 352-353.
124
Blanc, ibid.
298
Représentations et réalités de la « justice de contact »
alors le cadi juge dans sa sagesse et dans sa conscience, comme
Salomon125 ».
Les témoins pouvaient jouer un rôle important aussi bien dans la
justice traditionnelle (la décision des juges est basée sur leurs déclarations,
lorsqu'il n'y a pas aveu) que, par la suite, dans la justice indigène organisée
par le système colonial126, même si la plupart des affaires décrites par nos
auteurs mettent en scène des affaires où les plaignants et les accusés se
défendent ou plaident seuls leurs causes. Les témoins, quand ils apparaissent
ne sont pas mieux traités que les interprètes, ils sont piaillants127,
circonvenus128, parfois choisis au hasard129, approximatifs et
déconcertants130. Même mêlés à des affaires importantes comme, par
exemple, le procès de meurtre auquel Odette de Puigaudeau a assisté, les
témoins principaux, deux tirailleurs qui avaient repêché le cadavre, ont selon
l'auteur « un unique souci, bien légitime, celui de mettre en valeur
l'importance de leur témoignage et de donner à cette audience, où ils se
trouvaient être les précieux collaborateurs de la justice française, toute
l'envergure possible.131 ». Dans ce cas précis, l'auteur néglige de nous
expliquer que dans les cultures orales, la valeur d'un témoignage réside
souvent plus dans le caractère sacré qu'il présente que dans sa
vraisemblance.
C. Peines, condamnations, exécutions des peines
Nos écrivains ne connaissent apparemment pas très bien la question
de l'Indigénat et donc confondent dans la plupart des cas les types de peines
dont ils parlent : mais là encore, ce qui séduit l'écrivain, c'est le fait qu'un
homme puisse décider sur le champ d'un jugement, d'une peine et parfois
procéder dans le même temps à son exécution, autrement dit, il fallait être
125
Fromentin, 1984, op. cit., p. 244-247.
126
Voir Le Hérissé, René, Voyage au Dahomey et à la côte d'Ivoire, Paris, Charles-
Lavauzelle, 1903, p. 206-215, [Afrique occidentale française, début des années
1900].
127
Gide, 2001, op. cit., p. 152-155.
128
« Des témoins circonvenus qui se démentent en braillant », Dorgelès, 1987, op.
cit., p. 180-181 ; « Chaque partie amène un nombre fantastique de faux témoins qui
jurent sur les cendres de leurs pères et mères, et affirment sous serment les
mensonges les plus effrontés. », Maupassant, 1988, op. cit. p. 86.
129
« Quelques témoins choisis aux alentours du lieu de l'attentat », Esme, 1928, op.
cit., p. 64-67.
130
Gide, 2001, Souvenirs et voyages : Voyage au Congo, op. cit. p. 344-344.
131
Puigaudeau, 1992, op. cit., p. 114.
299
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
simple pour que les Indigènes comprennent et rapide pour que la peine suive
de près la faute132.
Plusieurs auteurs se plaisent à mettre en parallèle le bien fondé des us
judiciaires mis en place par l'administration française et la cruauté des peines
prononcées par la justice traditionnelle133. En substance, la prison, les
travaux forcés, les coups de chicote que le colonisateur affectionne sont bien
préférables aux peines réparatrices cruelles pratiquées par les Indigènes.
Ceux-ci n'utilisent, en effet, ni la peine infamante, ni la privation de liberté,
mais préfèrent des peines pécuniaires (amendes), les mutilations et les
supplices même si certains se terminent parfois dramatiquement (tel le
supplice du tanguin) : « La justice, par exemple, cet élément essentiel de
toute société digne de ce nom, a été rendue jusqu’à ce jour à Madagascar de
la manière la plus déplorable et la plus barbare. Les peines sont l’amende,
l’esclavage et la mort. L’épreuve du tanghin rappelle les épreuves judiciaires
du moyen âge ; et, comme le juge partageait avec le roi des Hovas et avec
l’accusateur les biens de la victime qui succombait au poison, on voit de
suite les conséquences de cette atroce coutume134 ». C'est-à-dire que la peine
de mort pouvait être décidée et appliquée au moyen du fétiche sans
qu'aucune sentence soit prononcée en ce sens. L'épreuve du fétiche pouvait
passer par différentes formules, du serment sur un objet aux pouvoirs
surnaturels, jusqu'aux vomitifs, liquides bouillants, poisons, etc. Il est
dommage à nouveau de ne pas relever de réflexion constructive sous la
plume de nos écrivains : l'immédiateté du jugement et de l'application de la
peine, l'introduction de la condamnation à la prison (souvent commuée en
travaux forcés), la nécessité avant tout d'inspirer de la crainte pour être
respecté, constituent l'essentiel de leurs observations, et de leur approbation.
Autrement dit, le système judiciaire colonial leur paraît adapté dans sa
globalité, et par conséquent, les Indigènes en sont naturellement
satisfaits : « un très vieux prisonnier autrefois condamné mort, m'a dit
Albert, gracié puis libéré par le hasard d'une amnistie collective. Mais il a
fermement refusé de regagner ses "foyers", qu'il n'avait pas revus pendant
vingt-deux ans. Alors, il continue de toucher "illégalement" une ration de
prisonnier, en échange de quoi il surveille et balaie vaguement le
132
Guillot, Emile, La justice en Afrique équatoriale française, Paris Louis Leclerc,
1932, p. 125.
133
Voir, par exemple, pour la justice arabe Dumas, Alexandre (Père), Le Véloce ou
Tanger, Alger et Tunis. Chapitre Le Bey du Camp (L'œuvre d'Alexandre Dumas en
ligne, [Link] ; ou encore l'analyse très mesurée de Le Hérissé,
1903, op. cit., p. 206-215, [1846, Afrique du Nord].
134
Pfeiffer, Ida, Voyage à Madagascar, Bibliothèque malgache / 19,
[Link] [Madagascar, 1856-1858].
300
Représentations et réalités de la « justice de contact »
Campement, avec droit de dormir sous la véranda.135 », ou encore « Après
lui comparaît un vieillard accusé de détenir un ancien fusil à pierre non
immatriculé par l'administration ; il a quinze jours de prison et il supplie le
tribunal de ne point lui attribuer le bénéfice d'un sursis. "Je suis âgé ; je ne
travaille plus ; pendant quinze jours je ne serai plus à la charge de mes
enfants et je mangerai à ma faim"136 ». S'il apparaît qu'ils ne le sont pas, le
texte prend un ton de plaisanterie bon enfant : « Le seul incident s'est déroulé
presque à huis clos, une fois le dernier jugement rendu et le public dispersé.
Sur le chemin de la geôle, un condamné qui venait de recevoir un an pour
vol avec récidive a faussé compagnie au garde, et... est venu me supplier de
commuer sa peine en vingt coups de chicote, trente si j'y tenais. Il s'est
expliqué très clairement: ce n'est pas qu'on soit mal "à la prison", il "connaît
déjà", mais cette fois-ci il vient de se marier. Et, sans illusions sur son beau-
père, il sait bien qu'on va immédiatement lui reprendre sa femme et la
recéder à un autre. Donc... "Donc, j'aime mieux qu'on fasse comme avant",
conclut-il. Et de s'allonger sur le sol en retroussant jusqu'au cou sa tunique.
Et d'attendre... Enfin, devant mon refus de cette transaction, il fait de la
résistance passive, refuse de se relever, se roule par terre en signe de
protestation... 137 ».
Même les peines de mort sont plus humainement infligées par la
justice coloniale que par la justice traditionnelle : « C'était bien commode
pour tout le monde, en somme, cette justice des Français. Même pour
l'accusé. Avant, sitôt que l'émir avait fait son enquête, arrêté le coupable,
désigné le cadi chargé de le juger, il fallait que cet inculpé, ou sa famille,
payât une amende de quatre cents pièces de guinée, puis que les deux parties
fissent des cadeaux propitiatoires au cadi. […] La famille après tant de
tracas, d'amendes et de cadeaux, devait encore fournir le bourreau. Tandis
que les Français, ayant supprimé la dépense, poussaient la magnanimité
jusqu'à se charger de l'exécution, une exécution de luxe, à coups de fusils et
non plus avec un mauvais couteau138 ».
Si des dénonciations de la cruauté et de l'inéquitabilité de la justice
coloniale sont bien présentes dans la littérature, elles ne sont pas si
fréquentes que cela, au moins dans la première période de la colonisation :
Ferdinand Oyono raconte les sévices subis par ses compatriotes « En
présence du patron du Cercle européen, M. Moreau, aidé d'un garde,
fouettait mes compatriotes. Ils étaient nus jusqu'à la ceinture. Ils portaient
135
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 31.
136
Randau, Robert, Les colons, Paris, Albin Michel, 1926, p. 260, [Afrique, 1883-
1950].
137
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 136.
138
Puigaudeau, 1992, op. cit., p. 112-113.
301
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
des menottes, et une corde enroulée autour de leur cou et attachée sur le
poteau de la « Place de la bastonnade » les empêchait de tourner la tête du
côté d'où leur venaient les coups. C'était terrible. Le nerf d'hippopotame
labourait leur chair et chaque « han !» me tenaillait les entrailles139 ». On
peut lire aussi des scènes révoltantes chez André Gide, Albert Londres, ou
Céline, mais sans qu'elles soient accompagnées d'une vraie tentative pour
problématiser le système juridique colonial vu comme instrument de
contrôle de la population. Gide dénonce bien la férocité des punitions qui
frappent les travailleurs du caoutchouc condamnés à tourner autour de la
factorerie sous un soleil de plomb en portant des poutres de bois très
pesantes et qui étaient relevés par les gardes à coup de chicote quand ils
tombaient140 » ; Londres aussi relève combien le traitement infligé aux
condamnés est souvent humiliant, cruel, par exemple, à la suite d'une
rencontre qu'il fait avec des prisonniers, qui avancent en file indienne liés
par une corde qui leur tient au cou (« Ces sept têtes semblent sept gros
nœuds faits à cette corde141 »). Céline décrit dans le détail la peine publique
infligée par Grappa à un vieillard : « Allons ! commanda Grappa. Vingt
coups ! qu'on en finisse ! vingt coups de chicote pour ce vieux
maquereau !… Ca l'apprendra à venir m'emmerder ici tous les jeudis depuis
deux mois avec son histoire de moutons à la noix !". Le vieux vit arriver sur
lui les quatre miliciens musclés. Il ne comprenait pas d'abord ce qu'on lui
voulait et puis il se mit à rouler des yeux, injectés de sang comme ceux d'un
vieil animal horrifié qui jamais auparavant n'aurait encore été battu. Il
n'essayait pas de résister en vérité, mais il ne savait pas non plus comment se
placer pour recevoir avec le moins de douleur possible cette tournée de
justice. Les miliciens le tiraillaient par l'étoffe. Deux d'entre eux voulaient
absolument qu'il s'agenouillât, les autres lui commandaient au contraire de se
mettre à plat ventre. Enfin on s'entendit pour le plaquer tel quel, simplement,
à terre, pagne retroussé et d'emblée reçut sur le dos et les fesses flasques une
de ces volées de bâton souple à faire beugler une solide bourrique pendant
huit jours. Se tortillant, le sable fin giclait tout alentour de son ventre avec du
sang, il en crachait du sable en hurlant, on aurait dit une chienne basset
enceinte, énorme, qu'on torturait à plaisir. Les assistants se turent pendant
que ça durait. On n'entendait plus que les bruits de la punition. La chose
exécutée, le vieux bien sonné essayait de se relever et de ramasser autour de
lui son pagne à la romaine. Il saignait abondamment de la bouche, par le nez
et surtout le long du dos. La foule s'éloigna en l'emmenant et bourdonnante
de mille cancans et commentaires, sur un ton d'enterrement142 ».
139
Oyono, F., Une vie de boy, Paris, Presses pocket, 1970 (Mondes mystérieux,
791), p. 114-115, [Cameroun, 1929->].
140
Gide, 2001, Souvenirs et voyages, op. cit., p. 398.
141
Londres, 1992, op. cit., p. 520.
142
Céline, 2001, op. cit., p. 152-155.
302
Représentations et réalités de la « justice de contact »
La peine de prison, notamment, aurait pu susciter des réflexions
intéressantes ; pourquoi les Indigènes ne connaissaient-ils pas cette peine ?
Nous aurions aimé lire des comparaisons avec notre propre système
judiciaire en Métropole. Mais il faudra attendre la publication de travaux
post-coloniaux comme ceux de Joseph John Nambo, Silvère Ngundos
Idourah, ou de Claire Dehon pour pouvoir réfléchir a posteriori sur ces
questions143. L'administrateur Gauthereau n'y voit lui-même aucun
inconvénient : la plupart des détenus travaillent dehors, ne s'évadent pas
alors qu'ils pourraient le faire sans risque, mais les gardes sont débonnaires
et les rations meilleures que celles du paysan libre moyen ; son explication
anthropologique : « les gens d'ici respectent assez spontanément la règle du
jeu – top! tu es pris, top ! je suis pris, je colle, comme à chat perché. est-ce
que cela ne leur viendrait pas de la pratique du fétichisme, qui les entraîne à
vivre en permanence avec des ordres, avis et interdits émanant de forces
abstraites, ou sommairement symbolisées. Pour eux, le garde n'est peut-être
que le fétiche du commandant ?144 ».
Outre la prison, qui constitue un élément déterminant pour établir une
différence entre les façons de concevoir la justice en Occident et dans les
Colonies, on peut relever un florilège d'observations destinées à mettre en
évidence la distance entre les deux formes de justice et les distorsions entre
leurs usages, pouvant mener jusqu'à l'incompréhension mutuelle totale.
Ainsi, même si évidemment les justices traditionnelles comportaient
elles aussi leur formalisme et leurs cérémonials, la justice des Blancs
demeure, d'après certains auteurs, complètement incomprise dans son
déroulement et même son contenu, et les exemples abondent aussi bien
rassemblés par les auteurs autochtones que par des européens ; pour
commencer, et nous l'avons déjà vu, demander ses noms, profession et
143
« Pour la pensée traditionnelle " le mal est quelque chose d'indépendant et
d'extérieur [à l'individu] qui ne peut agir de lui-même. " Par conséquent, la personne
qui a causé un malheur, une maladie, une mort, qui n'a pas respecté un interdit, qui a
commis quelque acte réprouvé par la société n'est pas considérée comme un criminel
responsable de ses actes ou comme quelqu'un qui a choisi de ne pas respecter une
loi, mais comme un fauteur de troubles qui menace l'équilibre des forces entourant
le village. Pour rétablir celui-ci, seule ou aidée par la communauté, elle compense la
partie lésée par des sacrifices accompagnés à l'occasion par des cadeaux, à moins
qu'elle ne subisse – parfois avec ses victimes – rites, ordalies ou autres épreuves. Il
n'y a donc pas de punition, mais réparation. L'enfermement n'existait donc pas pour
punir. […] L'administration coloniale modifia cet usage en créant la prison selon les
principes chrétiens "qui mêlent inextricablement crime et péché, châtiment et
expiation" », Dehon, Claire L., Le réalisme africain. Le roman francophone en
Afrique subsaharienne, L'Harmattan, 2002, p. 188-189.
144
Gauthereau, 1986, op. cit., p. 115.
303
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
domicile à un accusé est hors de propos145 ; de même, l'indigène ne
comprend pas qu'on puisse faire un procès à une femme pour avoir mangé
son enfant alors qu'il était déjà mort ! « […] On aura beau répéter très
longtemps à Aminata qu'elle a commis un crime, que les gens civilisés qui
font les codes ne mangent pas les enfants morts, quel lien pourra-t-elle bien
établir entre sa « faute » et « notre » châtiment ? Jusqu'à sa mort, elle croira
que c'était seulement une lubie du Blanc, une de plus. Elle ne dira rien, ne
protestera pas ; il a toujours raison, puisque c'est lui qui commande…146 ».
Pierre Mille fait résumer la question à son héros Barnavaux « Je crois
que, quand on fait juger ces gens-là par des juges venus d'Europe, ils ne
comprennent pas du tout pourquoi on les condamne, pourquoi on les
acquitte, comment se fait le travail, quoi ! Je me rappelle qu'une fois, à
Madagascar, j'ai vu passer en cour d'assises un ombiasy, un sorcier, qui avait
tué un européen. C'était une infâme crapule, et je trouve tout naturel qu'on
lui ait mis, deux jours plus tard, douze balles dans le corps. mais je vous jure
qu'il n'a pas compris une seule des cérémonies du tribunal. […]147 ».
Conclusion : les réalités
Après l'analyse des formes puis des représentations, il nous reste
encore à conclure sur les réalités de la justice dans les Colonies au prisme de
la littérature. Nous avons d'abord montré que la justice intéressait l'écrivain
en tant qu'elle constituait un thème littéraire exotique et topique à fort
potentiel narratif. A travers les représentations que les auteurs ont pu donner
des détails de son exercice, il est apparu un certain nombre d'invariants qui
tout en militant pour une certaine véracité des « témoignages » et des
perceptions des auteurs convoqués, composent finalement un tableau de la
justice aux Colonies qu'il convient d'examiner en privilégiant cette fois une
approche plus critique.
Tout d'abord, la question de l'authenticité, nous n'allons pas nous y
attarder, les convergences entre les témoignages des administrateurs et les
narrations des auteurs sont incontestables. Même si cela ne prouve pas le
caractère véridique de leurs observations et de leurs pratiques, cela atteste
d'une même façon d'apprécier et d'évaluer les expériences de justice vécues.
Et d'ailleurs M. Loufti Astier, dans un ouvrage sur les rapports entre
littérature et colonialisme, pourtant très critique, convient que « […] sur le
145
« N'est-ce pas une preuve de bêtise de la part du commandant que de demander à
Tidjani Thiam ses nom, prénom, profession et domicile ? Qui ne connaît le fils
d'Amadou Ali Thiam dans ce pays ? » Bâ, 1992, op. cit., p. 126 sq.
146
Gauthereau, 1986, op. cit. p. 230.
147
Mille, 2002, op. cit., p. 113.
304
Représentations et réalités de la « justice de contact »
plan de l'action, le portrait du colonisateur dressé par les romanciers paraît
conforme à la réalité historique148 »… Mais, c'est pour ajouter plus loin que
quoi qu'il fasse, l'homme blanc se retrouvait sans cesse face à lui-même dans
un univers dont il était devenu l'unique habitant, « où il avait la satisfaction
et l'angoisse de ne plus entendre que l'écho de sa propre voix149 » ; quant à
l'habitant des Colonies, qu'il fût victime ou bénéficiaire, il demeurait lui,
« tant que ce fut l'homme blanc qui lui donna une voix, un colonisé, c'est-à-
dire un être artificiel qui n'existait que par rapport à un système de rapports
politiques, économiques et humains conçu entièrement sans son concours et
auquel échappait totalement l'être réel », et c'est justement en accord avec
cette approche que nous souhaiterions analyser maintenant le discours sur la
justice coloniale dans la littérature. Ces propos complètent ce qu'elle avait
écrit un peu plus tôt dans le même ouvrage : « Ces généralisations, sous leur
apparence d'observations ethnographiques, de jugements objectifs, ne sont
pourtant que des efforts plus ou moins conscients de légitimation de la
situation privilégiée de l'observateur-colonisateur face à l'objet-colonisé »150.
Autrement dit, l'observateur ne fait que se justifier et parler de lui en ayant
l'air de (en voulant) parler de l'Autre. Même lecture, via l'approche
linguistique tentée par Véronique Magri sur le discours sur l'Etranger à partir
de quatre récits de voyage en Orient : « Le discours sur l'Autre développe ce
paradoxe particulier : il se veut découverte de terres nouvelles, le
vocabulaire de l'étonnement en témoigne, rencontre inaugurale d'une
conscience et d'une civilisation pour une heureuse palingénésie, mais l'esprit
découvreur se trouve informé par des modèles préexistants qui conduisent à
une tentative d'évincement progressif de l'étrangeté. Le voyageur, traducteur,
assure des passerelles entre les deux univers en cherchant des analogies plus
ou moins approximatives susceptibles de faire comprendre l'Autre […], et,
ce faisant, il attire l'Autre dans la sphère culturelle des interactants de la
communication. L'Autre revient au Même151 ».
L'authenticité et la réalité des observations sur la justice passent
finalement au second plan, dès lors que l'interrogation est déportée sur la
signification du discours. Autrement dit, et nous reprenons là une question
posée dans la partie introductive, quel est le sens de l'intérêt des auteurs pour
la justice telle qu'elle est pratiquée dans les Colonies, au-delà de son évident
potentiel narratif ?
148
Loufti, M. Astier, Littérature et colonialisme. L'expansion coloniale vue dans la
littérature romanesque française 1871-1914, Paris, Mouton, 1971, p. 105.
149
Loufti, ibid., p. 137.
150
Loufti, ibid., p. 63.
151
Magri, Véronique, 1995, op. cit., p. 401-402.
305
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
Pour tenter de répondre, il faut rappeler d'abord les principaux
arguments utilisés pour rejeter (dans l'oubli et le non-droit) la justice
traditionnelle indigène, arguments régulièrement convoqués par les écrivains
et les administrateurs même s'ils sont peu analysés :
- La justice traditionnelle est cruelle ; elle est fondée sur la vengeance
et la réparation ; elle recourt aux preuves testimoniales et aux ordalies.
Nous nous contenterons de citer sur ce point René le hérissé qui développe
cette thèse à sa manière : « L'épreuve du fétiche revêt une infinité de formes.
[…] Dans les cas les plus graves, les épreuves les plus employées sont le
vomitif, l'huile bouillante, le poison. […] Il ne faut pas se hâter de
condamner ces pratiques bizarres, qui, dans la main d'un féticheur
intelligent, habile et consciencieux, ne servent qu'à transformer en preuve
réelle les preuves morales qui existaient contre un accusé152 »
- La justice traditionnelle est non codifiée car non écrite, transmise
oralement et consacrée par l'usage ; différente d'un territoire à l'autre ; non
connue des justiciables. Et pour le démontrer, il suffit de prendre au hasard
n'importe quel auteur, par exemple Désiré Charnay et l'ouvrage qu'il écrit en
1862 sur Madagascar : « Le Code pénal étant inconnu des Malgaches, les
chefs ovas leur appliquent la loi selon leur bon plaisir, ils les accusent, les
jugent et les dépouillent ; dans son commandement le gouverneur n'a qu'un
but : s'enrichir. L'éloignement de la capitale rend toute réclamation vaine et
la terreur que ces despotes inspirent étouffe la voix des plus audacieux153 ».
- Enfin, elle est coûteuse et corrompue ; parmi nos écrivains,
Maupassant fournit de nombreux exemples de la vénalité des magistrats
musulmans (les Cadis) qu'il dit proverbiale et nullement usurpée : « Ils
passent, du reste, leur vie à se voler entre eux, à se tromper et à se tirer des
coups de fusil154 ».
Et pourtant, la justice en Europe peut être elle aussi cruelle et
corrompue, ce que nous rappelle l'écrivain colonial par excellence, Pierre
Loti, en évoquant… notre Moyen Age ! : « Je prie instamment les personnes
à théories humanitaires toutes faites au coin de leur feu de ne point crier à la
cruauté marocaine. D'abord je leur ferai remarquer qu'ici, au Maghreb, nous
sommes en plein Moyen Age, et Dieu sait si notre Moyen Age européen
avait l'imagination inventive en fait de supplices. Ensuite les Marocains, de
même que tous les hommes restés primitifs, sont loin d'avoir notre degré de
sensibilité nerveuse, et, comme ils dédaignent absolument la mort, notre
simple guillotine serait à leurs yeux un châtiment tout à fait anodin qui
152
Le Hérissé, 1903, op. cit., p. 210-211.
153
Charnay, Désiré, Madagascar à vol d'oiseau, 1862, Le Tour du Monde, 1864, p.
58-59 (voir Bibliothèque malgache, 13 ;
[Link]
154
Maupassant, 1988, op. cit., p. 87 sq.
306
Représentations et réalités de la « justice de contact »
n'arrêterait personne. Dans un pays où les voyages sont si longs et les routes
nullement gardées, on ne peut en vouloir à ce peuple d'avoir introduit dans
son code quelque chose qui donne un peu à réfléchir aux pirates des
montagnes155 ».
C'est néanmoins en prétendant tenir compte de ces trois arguments
que le pouvoir colonial a maintenu des juridictions indigènes tout en les
plaçant sous le contrôle de l'administration française : il s'agissait de
respecter les usages et les mœurs des Indigènes comme outil de régulation
sociale, sans tolérer « à l'abri de notre autorité » certaines coutumes
contraires à nos principes d'humanité, auquel cas l'esprit du droit français et
les règles afférentes s'imposaient alors. C'est ainsi que la justice « dite »
indigène rendue par les administrateurs reposa alors sur des coutumes
locales interprétées et façonnées par les schémas de la pensée juridique
européenne156 : on a expurgé des règles traditionnelles ce qui était contraire
aux principes français, on a fixé des normes générales harmonieuses
applicables à plusieurs ethnies, on a constitué une source écrite équivalente à
un guide juridique. Les juges appliquaient désormais des sentences que tout
justiciable était censé connaître, c'était la fin du règne de l'arbitraire. C'est ce
que décrit, en substance, l'administrateur Delmond : « l'administrateur
chargé de l'instruction de l'affaire (et qui le plus souvent était le même que
celui qui avait ensuite à la juger) saisissait d'office le tribunal lorsqu'à ses
yeux, il y avait délit ou crime, même si la coutume était muette sur ce point
ou ne considérait pas le fait comme répressible ; il agissait ainsi au nom de
l'ordre public. D'un autre côté, la peine prévue par la coutume était
fréquemment sans commune mesure avec la gravité de la faute, et souvent
inapplicable pour des raisons élémentaires de morale, par exemple
l'amputation de la main pour les voleurs : alors on faisait jouer un certain
article 37 qui permettait de stipuler, " attendu que la peine édictée par la
coutume est contraire aux principes moraux de la civilisation française " et le
tribunal, ipso facto, commuait la peine coutumière en une peine de prison.
Ainsi, au nom de ces " principes moraux de la civilisation française ", notion
voisine de celle d'ordre public, esquivait-on l'application stricte de la
coutume. Néanmoins, chaque fois que la sanction coutumière était
155
Loti, Pierre, Voyages (1872-1913), éd. Cl. Martin, Paris, Laffont, 1991
(Bouquins), p. 212-213, [Nombreux voyages, fin des années 1860-1880].
156
« La coutume est un ensemble d'usages d'ordre juridique qui ont acquis force
obligatoire dans un groupe socio politique donné, par la répétition d'actes publics et
paisibles pendant un laps de temps relativement long. », définition de John Gillesen
rapportée dans « Le coutumier du Dahomey à l'épreuve du modèle juridique
français » par Bernardo-Casmiro do Rego ([Link] ; voir
aussi Mamadou Schérif Diallo « Les systèmes répressifs précoloniaux en Guinée »,
Histoire de la Psychiatrie : enfermement et incarcération en Afrique XVIIIe-XXe
siècles, [Link]
307
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
moralement applicable, on ne manquait pas de s'y conformer ; de toute
façon, elle constituait une référence obligatoire.157 ».
Un simple petit pas restait à accomplir pour considérer et pour écrire
que la justice coloniale imaginée et dispensée par les Français était par
conséquent bien commode pour les Indigènes, plus morale, moins cruelle,
moins coûteuse158. Mieux encore, elle était magnifiquement adaptée à tous
les peuples, en particulier au peuple arabe tellement « […] chicanier,
querelleur, plaideur et vindicatif […]159 ». Et, en effet, qu'ils soient
administrateurs ou auteurs, les littérateurs reconnaissent à cette justice une
morale, une supériorité, une adaptabilité indéniables : magnanimité en
respectant les traits essentiels de la coutume ; intelligence et efficacité en
simplifiant au maximum les usages juridiques français en cours ; et
expression d'une suprématie morale puisqu'on n'hésitait pas à diverger de la
coutume quand la peine qu'elle prévoyait était jugée cruelle et
disproportionnée.
En outre, et toujours selon les écrivains, les Indigènes savaient jouer
pleinement de ces paradoxes et profiter largement de la latitude qui leur était
donnée de choisir devant quel tribunal porter leurs affaires : « Les Indigènes
[…], auraient un plus grand nombre de femmes aujourd'hui parce que, en cas
de contestation, répudiation, ils trouvent facilement appui auprès du juge
blanc pour se faire rendre la dot ; que d'autre part ils n'ont plus à craindre les
razzias […]160 ».
En définitive, le Noir aime la justice blanche et la justice française lui
convient « car n'étant pas appliquée à la lettre, déformée par des hommes de
loi, mais rendue humainement par des chefs compréhensifs et équitables, elle
est supérieure aux procédures sommaires qu'elle a remplacées161 ».
Il y a bien eu des dénonciations, mais relativement rares rapportées à
la considérable production littéraire coloniale, et même si des témoignages
sérieux et informés comme ceux d'Isabelle Eberhardt ont réprouvé les
violences, cruautés, abus à mettre au crédit de l'administration dans les
Colonies : « J'ai pu, aidée par des circonstances fortuites […] voir comment
157
Delmond, 2001, op. cit., p. 145-146.
158
Puigaudeau, 1992, op. cit., p. 113.
159
« Ils apportent des réclamations invraisemblables […].Quant à savoir la vérité,
quant à rendre un jugement équitable, il est absolument inutile d'y songer »,
Maupassant, 1988, op. cit., p. 86.
160
Gide, 2001, op. cit., p. 558.
161
Morand, Paris-Tombouctou, cité dans Anthologie coloniale. 1943, op. cit., p.
122.
308
Représentations et réalités de la « justice de contact »
l'on fait rentrer là-bas les arriérés d'impôts et comment l'on fait les enquêtes
judiciaires. Et bien je déclare que l'un et l'autre se pratiquent de la façon la
plus révoltante, la plus barbare, et cela non plus occasionnellement mais
constamment, au vu et au su de la plupart des fonctionnaires français civils
ou militaires chargés de contrôler les fonctionnaires indigènes162 », il faut
bien reconnaître que les débordements et les exactions n'ont pas pesé bien
lourd dans l'avancée de l'entreprise coloniale. Même observation pour les
thèses portées par le roman anti-colonialiste, sous-ensemble du roman
colonial, auquel on peut rattacher notamment le Voyage au bout de la nuit et
les romans africains de Simenon. Ces discours de vérité sur les Colonies, qui
ont nourri une partie de notre imaginaire contemporain, où le personnel
colonial et le petit monde des colons sont représentés comme une vraie
pathologie (alcoolisme, folie, maladie, faiblesse, etc.), ne parviennent pas à
dépasser, dans leur vision stéréotypée de l'enfer colonial, la dénonciation et
la condamnation, pour nous offrir une perception plus compréhensive de la
culture de l'Autre.
D'un autre côté, même s'il est attesté que de nombreux fonctionnaires
ont fait de vrais efforts pour connaître, décrire, étudier, quelquefois apprécier
les cultures des sociétés qu'ils étaient chargés de diriger163, il est peu
fréquent, en revanche, de rencontrer des écrivains qui ont fait œuvre
ethnographique. Les uns et les autres se sont peu intéressés à l'essence et à la
signification philosophique des coutumes traditionnelles, en train de
disparaître dans les coutumiers peu à peu établis sous le contrôle des
autorités. Le plus souvent, ne connaissant pas les langues des pays qu'ils
traversaient, ou qu'ils administraient, ils ne prenaient pas le temps de
comprendre et de pénétrer la mentalité de l'Autre : ils parcouraient et
dévoilaient la réalité sans la laisser venir à eux via un échange avec l'Autre.
Que ce soit en Afrique ou en Indochine, si ce n'est pour stigmatiser leurs
insuffisances, ils n'ont pas considéré les coutumes le plus souvent orales
comme des droits originaux, dignes d'intérêt, susceptibles d'intéresser leurs
lecteurs ; rares furent ceux qui comme Théodore Monod ou encore Odette de
Puigaudeau164 comprirent qu'il existait non seulement, une coutume, mais
aussi des usages juridiques ancestraux qui méritaient une attention
162
Eberhardt, I., Œuvres complètes I : Ecrits sur le sable, Paris, Grasset, 1988, p.
64, [Maghreb, Sahara, 1889-1904].
163
Il suffit de parcourir l'ouvrage (et notamment la bibliographie) dirigé par Jean
Clauzel, La France d'Outre-mer (1930-1960). Témoignages d'administrateurs et de
magistrats, Karthala, 2003.
164
Odette de Puigaudeau entreprit une thèse d’ethnographie avec le soutien de
Théodore Monod, voir Roussos, Katherine, « Odette de Puigaudau : entre idéalisme
et désenchantement », Le désenchantement colonial, éd. J.-F. Durand, J.-M. Seillan
et J. Sévry, (Les Cahiers de la SIELEC, 6).
309
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
anthropologique : « Derrière le décor du rite et du symbole se lève tout un
paysage métaphysique, un cosmos ordonné, cohérent, une philosophie.
Ensemble indivisible où tout se tient : fétichisme, religions, croyances et
pratiques. En Afrique, il n'y a pas de M. X matricule Y ; on n'est pas un
individu, on est, d'abord, membre de telle famille, fils de tel homme, sujet de
tel chef. Le travail est collectif, les biens sont collectifs. L'individu s'intègre
dans un système d'obligations qui lui impose des devoirs, mais, en revanche,
lui donne des droits. Le collectivisme de village, de la tribu, forme un tout.
L'homme reçoit, en contrepartie, la protection absolue qui lui permet de
traverser la vie d'une façon à peu près équilibrée et régulière.165 ». Au
contraire, quand il leur arrive d'effleurer le sujet, ils n'en saisissent que les
apparences, ainsi Fromentin qui perçoit bien le côté familier et intime de la
justice du cadi, mais sans chercher à problématiser ce qu'il observe. Ou bien
comme Roland Dorgelès qui tout en approchant de très près la poésie des
juges Moïs, « Il[s] savai[en]t tout juger, sans Code à ouvrir, sans article à
citer. Rien que des sentences fleuries d'images.», ne parvient pas à dépasser
son « entre soi », et à nourrir notre esprit et notre sensibilité par des
réflexions plus fécondes sur la friction entre justice traditionnelle et système
colonial : « Je ne me lassais pas d'écouter. Je voulais tout connaître, tout
traduire... Dans mon esprit s'établissaient des rapports saugrenus entre le
Bidoué et le Code Napoléon... »166.
C'est dire qu'il semble y avoir eu une incompréhension radicale : ils
n'ont pas perçu, pas pu voir, pas compris la philosophie de la justice
africaine originelle. John Mambo circonscrit parfaitement bien la
confrontation des deux logiques, d'un côté, un monde traditionnel où l'avenir
est créé et protégé par la société elle-même, et le monde occidental où c'est
l'Etat qui règle et contrôle le présent et l'avenir grâce à des normes
anciennes : « Dans les structures sociales traditionnelles, ceux qui sont
chargés d'administrer la justice se comportent bien souvent plus en arbitres
et conciliateurs qu'en juges, leur objectif prioritaire étant de rapprocher les
positions, de trouver des solutions à l'amiable ; en un mot, de restaurer
l'harmonie sociale. C'est pourquoi, ces médiateurs ont généralement recours
à des verdicts tels que la réconciliation et la compensation le plus important
étant moins d'infliger la souffrance au coupable que de rétablir la victime
dans ses droits167 ».
C'est un peu le sens de ce qu'écrit Monfreid : « Un noir mêlé à la vie
européenne est presque toujours dévoyé par son incapacité à comprendre nos
165
Monod, 1997, op. cit., p. 249.
166
Dorgelès, 1987, op. cit., p. 180-181.
167
Kane, Baydallaye, La Justice répressive dans la littérature africaine,
L'Harmattan, 2006, p. 82.
310
Représentations et réalités de la « justice de contact »
points de vue moraux. Il agit alors machinalement, laissant aux blancs qui le
commandent la responsabilité de ses actions. Dans ces conditions, il perd le
sens du bien et du mal, de ce fait on l'imagine amoral. Beaucoup de
coloniaux confondent ainsi le nègre civilisé avec le sauvage qui, lui, n'est pas
amoral : il a une autre morale, voilà tout. Tandis que son congénère "évolué"
n'a rien, hors l'art de mentir168 ». Cette incompréhension radicale se retrouve
encore chez Robert Randau qui montre comment la justice française peut
condamner quatre hommes qui n'ont fait qu'appliquer la loi de leurs
coutumes et qui, par conséquent, ne comprennent pas leur condamnation169.
A propos des condamnations et des peines, ouvrons juste une
parenthèse sur l'emprisonnement ; nous l'avons vu, la privation de liberté a
été introduite par les Français pour sanctionner certains délits commis par les
Indigènes, alors que le système traditionnel prônait plutôt la compensation et
la réparation qui permettaient d'amender, de réintégrer les coupables au sein
de la communauté plutôt que les en isoler ou les briser. Là non plus, pas de
méditation constructive autour de ces arrangements originaux qui
privilégiaient la conciliation pour préserver la cohésion du groupe, son
équilibre et la paix ; de nombreux écrivains sont impressionnés, en revanche,
par la rapidité d'exécution du système mis en place : justice au pas de la
porte, proximité physique des participants (accusés, témoins, public, juges,
etc.), simplification des rituels, punitions immédiates.
L'écrivain n'a pas été en mesure de mettre en œuvre son pouvoir et sa
volonté d'information, si ce n'est pour attester implicitement de
l'incompatibilité sans issue des deux systèmes. Pierre Mille semble
l'expliquer par le fait que l'écrivain colonial avait « un double devoir, à la
fois d'éducation et de propagande » qui finalement le cantonnait à
l'information et pas à la philosophie ou à l'histoire170 ; lui aussi fait le constat
de cette incompréhension radicale : il renvoie dos à dos les us et coutumes
des divers peuples « Indigènes » et de la République des Droits de l'homme,
laïque, civilisatrice et surtout administrative, afin de faire ressortir le ridicule
de la rencontre : « nous sommes en présence de deux systèmes de logique,
chacun fonctionnant avec une cohérence interne infaillible, mais strictement
incompatibles entre eux171 ». Il est permis cependant de nuancer cette
168
Monfreid, 1988, op. cit., p. 375.
169
« A vrai dire, les quatre meurtriers ignorent pour quel motif réellement moral le
tribunal de cercle les condamna à mourir ; ils obéirent aux lois qu'ordonnaient les
sages ancêtres, […]. Et d'ailleurs les Etres-sacrés, consultés par le Vieux du village,
s'étaient prononcés contre la victime. […] Ce fut ainsi qu'ils ne comprirent point
l'équité de la sentence qui les frappait », Randau, Robert, La lois des aïeux, dans
Lebel, 2005, op. cit., p. 97-101.
170
Mille , 2002, op. cit., p. XV.
171
Mille, ibid., p. XX.
311
Justicia litterata : aequitate uti ? La conquête de la toison
affirmation et de penser comme d'autres chercheurs172 que si des modèles
occidentaux ont bien été imposés et instrumentalisés pour réguler, contrôler
et civiliser les populations, des transferts culturels se sont effectués dans
l'autre sens de sorte que la politique coloniale a pu elle aussi être innervée
(contaminée ?) par des traits traditionnels.
C'est pourquoi, il nous semble que l'écrivain en croyant ajuster la
thématique de la justice à l'attente du lecteur métropolitain, commet une
double erreur anthropologique : soit, il identifie dans la simplification et la
proximité de la justice appliquée aux Indigènes un signe de pragmatisme, de
magnanimité et d'opportunisme du système colonial, ce qui le conduit
naturellement à reconnaître et admirer l'universalité et la rationalité du
système occidental prééminent sur tous les autres ; soit il feint de confondre
ce qu'il a observé et vécu avec un vague et romantique idéal de justice,
fantasmatique souvenir d'une justice ancienne, naturelle, plus humaine qui
aurait existé dans d'autres temps, disparue depuis…. Par là même, l'écrivain
sans renseigner ses lecteurs sur la réalité complexe des justices aux Colonies,
sans même laisser penser qu'il a pu être influencé par sa rencontre avec ces
peuples fait prendre à son lecteur des vessies pour des lanternes : les effets
négatifs d'un système judiciaire, devenant la preuve de sa supériorité.
Passé sans percevoir le caractère éminemment moderne de la justice
coutumière qui aurait pu constituer un véritable creuset propre à lui inspirer
l'idée que de nouveaux modèles judiciaires étaient envisageables, il se
contente d'abonder dans le sens de Pujarniscle : « Puisqu'il faut que l'un des
deux commande, il vaut mieux que ce soit l'Européen, dans l'intérêt même
de l'indigène. L'Européen représente une civilisation supérieure. Du moins, il
la considère comme telle, et l'indigène même, sauf de très rares exceptions,
est de son avis. En outre il sait mieux commander. Il commande plus
intelligemment et surtout plus humainement173 ».
Or, la justice telle qu'elle a été pratiquée sous couvert de respect de
l'autre, de simplicité, de valeurs morales va naturellement bouleverser en
profondeur les équilibres et la philosophie de vie indigène174. Nous l'avons
vu, l'écrit était inexistant et les coutumes, pratiques et rites ethniques
variaient d'une ethnie, chefferie, territoire à l'autre. Les sentences pouvaient
varier pour le même litige ; si bien qu'on a pu interpréter la diversité des
usages comme un système de l'arbitraire. En introduisant à la fois la loi
172
Madeira Santos, Catarina, « Entre deux droits : les Lumières en Angola (1750-v.
1800) », Annales. Histoire, Sciences sociales, 2005-4, p. 817-848.
173
Cité dans Indochine. Un rêve d'Asie, 1995, op. cit., p. XI.
174
Raynal, Maryse, Justice traditionnelle justice moderne : le devin, le juge, le
sorcier, L'Harmattan, 1994 (Logiques juridiques), p. 302.
312
Représentations et réalités de la « justice de contact »
écrite, unilatérale, harmonieuse d'un territoire, d'une ethnie à l'autre (sans
tenir compte des langues, pratiques et cultures différentes), et un système
répressif inconnu (la prison), on a affirmé l'autorité française en ébranlant la
superstructure sociale indigène sans retour possible… même si quelques
« en-dehors indigènes de la « rencontre coloniale » ont pu exister175 ». Et
pourtant le but avait bien été « d'élever la société indigène, la développer, la
porter vers le bien, sans en déranger l'équilibre176 ».
Les auteurs ont souvent, à leur corps défendant, participé à cette
entreprise de contrôle et de civilisation et ont démontré qu'en définitive
voyager n'aide pas beaucoup à comprendre, si ce n’est « à réactiver pendant
un instant l'usage des yeux et l'accroissement de l'être177 ».
175
« […] des lieux de réalisation imaginaire des sociétés locales où la figure de
l’Européen et la réalité en dernier ressort de ses avancées commerciales et militaires
[et juridiques ?] étaient ignorées et / ou requalifiées dans les termes de visions mo-
rales préexistantes. », Bertrand, Romain, « Les sciences sociales et le « moment
colonial » : de la problématique de la domination coloniale à celle de l’hégémonie
impériale », Questions de Recherche/Research in Question, n° 18, juin 2006.
176
« Félix Eboué et les missions catholiques » Brazzaville (Janv-Fév. 1944) aux
sources de la décolonisation, Paris, Plon, 1988, p. 87.
177
Calvino, Italo, Collection de sable, Paris, Seuil, 1985, p. 120.
313