François Le Doze : “L’Internal Family
Systems restaure notre unité
intérieure”
Dépasser nos conflits intérieurs, se libérer des fardeaux du passé pour retrouver le
plaisir et la puissance d’être soi. Sans entraves. C’est ce que propose l’Internal
Family Systems (IFS). Entretien avec François le Doze, neurologue et formateur en
IFS.
L’Internal Family Systems (IFS) élaborée il y a trente ans aux États-Unis par Richard
Schwartz, docteur en thérapie familiale et conjugale, ne cesse de gagner du terrain
outre-Atlantique, où elle est reconnue parmi les pratiques dont l’efficacité repose sur les
preuves (evidence-based). Moins connue en France, elle est portée par François Le
Doze, neurologue et psychothérapeute, qui lui a consacré un livre : La Force de la
confiance, une thérapie pour s’unifier (Odile Jacob). Il a découvert l’IFS il y a dix ans. Il
évoque une vraie rencontre, « de celles qui changent une vie ». Il venait de mettre fin à
une psychanalyse de sept ans, mais avait le sentiment profond d’avoir en lui « quelque
chose d’inaccompli ». Par ailleurs, il n’ignorait plus, depuis un moment déjà, que ce qui
le passionnait en tant que médecin n’était pas la maladie, mais les malades.
A DÉCOUVRIR
Frustrés, stressés, pressés… et pourtant si désireux de goûter plus fréquemment à la
sérénité. Mais elle semble souvent inaccessible. Sauf, peut-être, quand nous cessons
de confondre paix et calme plat. Plus d'explications dans notre article Nos luttes
intérieures
Le déclic se produit un soir alors qu’il assiste à la présentation de cette nouvelle
méthode venue des États-Unis. La thérapeute chargée de l’exposer fait appel à un
volontaire, qui doit identifier les différentes parts de lui (croyances ou émotions) en lien
avec son problème. D’autres volontaires, dont François Le Doze, sont chargés
d’incarner ces parts. La thérapeute instaure alors un dialogue entre celles-ci et le
porteur du problème, de manière que ce dernier prenne conscience de ce qui l’entrave
et qu’il se détache de ces parts parasites.
À la fin de la soirée, François Le Doze est convaincu d’avoir trouvé la méthode qu’il
recherchait. Celle qui « implique aussi bien le corps que l’esprit, et qui repose sur une
vision globale, holistique, de l’être humain, appréhendé dans toutes ses dimensions ». Il
se forme auprès de Richard Schwartz et devient psychothérapeute.
Psychologies : Quel est le but de l’IFS et quels en sont les grands
principes ?
François Le Doze : L’IFS est issue du courant des thérapies systémiques, elle postule
que le psychisme est à la fois multiple et unique. Ce n’est pas une nouveauté. Pour
Freud ou pour des méthodes comme l’analyse transactionnelle, la psychosynthèse ou
le dialogue intérieur, nous sommes également composites. Mais ce qui caractérise
l’IFS, c’est l’idée que les parts qui nous constituent sont une réalité vivante de nous-
mêmes et s’incarnent dans notre corps [lire encadré p. 184, ndlr]. Elles sont autant de
sous-personnalités autonomes (en lien avec nos compétences, nos croyances, nos
émotions) qui se développent en fonction de nos besoins et de notre environnement.
Dans la vie, nous faisons tous des expériences négatives, plus ou moins précoces et
plus ou moins contraignantes et douloureuses, que nous ne parvenons pas toujours à
assimiler, à métaboliser comme notre corps sait métaboliser les aliments. Alors ces
souffrances restent à l’intérieur de nous, et agissent à notre insu en poussant nos parts
à endosser des rôles dysfonctionnels. Le problème est que, lorsque nous sommes
coupés de nos sensations – et c’est le cas pour la plupart d’entre nous –, nous passons
à côté des messages que nous envoie notre corps. L’un des premiers objectifs de l’IFS
vise à rétablir une conscience corporelle afin de commencer à restaurer le sentiment
d’unité de la personne. C’est la première étape, le but étant de retrouver le self
leadership, c’est-à-dire la colonne vertébrale de l’être, le centre depuis lequel il va
rayonner en faisant librement ses choix, en s’appuyant sur ses ressources, en s’ouvrant
à sa créativité, en nouant et en nourrissant des relations harmonieuses avec les autres.
Comment se déroule ce processus de réunification intérieure ?
François Le Doze : L’IFS soulage de leurs fardeaux (conflits intérieurs, amalgames,
émotions négatives, croyances) les différentes parts qui en ont besoin, de manière
qu’elles puissent à nouveau fonctionner librement. Nous appelons ce déchargement «
la guérison de la part ». Une des caractéristiques d’un système libéré est qu’il est en
mouvement perpétuel, qu’il s’adapte aux situations auxquelles est confrontée la
personne qui a accès à ses ressources. Il s’agira donc pour le thérapeute d’aider le
patient à prendre conscience de son monde intérieur et de sa multiplicité, d’identifier les
parts alourdies par des fardeaux, puis de se libérer de ceux-ci. Le self peut être
comparé au soleil, fixe, qui brille tout le temps, et les parts aux nuages, au brouillard, à
la pluie, à tout ce qui nous empêche de voir l’astre. Lors de la première séance, la
personne évoque ce qui l’amène à consulter. Le travail du thérapeute consiste à repérer
avec elle les parts mises en jeu dans son problème.
Pouvez-vous nous donner un exemple concret ?
François Le Doze : J’ai reçu récemment une cliente qui se plaignait de la négativité de
son supérieur hiérarchique vis-à-vis d’elle. Lors de la séance, plusieurs parts ont
émergé : la part en colère, la part qui se sentait nulle et enfin celle qui redoutait d’être
licenciée si elle devait entrer dans un conflit ouvert. Je l’ai aidée à choisir la part qui lui
posait le plus problème. C’est celle-ci qui a fait l’objet du travail : comment s’exprimait-
elle ? Quand était-elle apparue ? Quels effets avait-elle dans sa vie ? Concentrée et
guidée par le thérapeute, la patiente pourra ressentir de la compassion pour cette part
d’elle-même. Et sera en mesure ensuite de se décharger, en conscience, des fardeaux
que celle-ci porte, et qui sont en lien avec des situations passées dans lesquelles elle
est restée bloquée. Des rituels d’imagerie mentale – comme jeter une valise dans le feu
ou les boulets qui entravent sa marche dans un précipice – permettent cette libération.
Ce n’est pas de la magie, c’est un processus qui participe de ce que l’on appelle la «
reconsolidation mnésique », c’est-à-dire le reformatage de nos mémoires par la
dissolution des mémoires négatives.
Comment savoir si son self a retrouvé sa position de leadership, s’il
est à nouveau maître à bord ?
François Le Doze : L’abandon progressif des comportements extrêmes, des croyances
limitantes, la bonne régulation des émotions sont la marque d’un self libéré. La
personne éprouve un sentiment d’unité intérieure, elle est capable de puiser en elle-
même les ressources dont elle a besoin, et d’entrer en relation avec autrui de la même
façon qu’avec ses parts : en faisant preuve de compassion, de curiosité et de
bienveillance.
Quel est, selon vous, le vrai « plus » de cette approche par rapport aux autres
méthodes, et notamment aux thérapies comportementales et cognitives ?
François Le Doze : Avec l’IFS, il ne s’agit pas d’acquérir de nouveaux comportements,
mais de dégager tout ce qui emprisonne l’être, tout ce qui l’empêche d’avoir accès à sa
liberté, à sa singularité. À partir de là, les compétences innées ou précédemment
acquises sont de nouveau disponibles. Cela s’opère par le déverrouillage du cerveau
émotionnel. Le thérapeute a un rôle de facilitateur pour permettre au self du patient
d’être le thérapeute de son propre système. C’est probablement l’une des différences
les plus notables avec les autres approches. Je constate tous les jours combien les
gens sont soulagés de se rendre compte que leur souffrance ou leur dysfonctionnement
ne concerne pas tout leur être, mais seulement une partie d’eux-mêmes qui s’est figée
dans un rôle, et qu’il suffit de décharger cette part de ce rôle inapproprié pour qu’ils se
sentent libérés et accèdent à leurs ressources intérieures. À l’issue de ce travail, qui
peut durer de quelques séances à deux ans, il y a toujours, au bout, la confiance en soi.
Là est le fruit de la guérison : le self, qui retrouve sa puissance d’être.
Pompier ou manager : identifiez vos protecteurs
L’Internal Family Systems (IFS) appelle « parts protégées » les parties de nous-mêmes
qui ont fait l’expérience de la souffrance. Ces parts blessées sont « gérées » par deux
types de « protecteurs » : les managers et les pompiers. Leur intention de départ est
positive – il s’agit de nous éviter de revivre une expérience douloureuse –, mais leurs
moyens sont contre-productifs et source d’inconfort et de souffrance.
Quelques exemples de managers : la critique, l’anticipation, la procrastination, la
recherche permanente de solutions, le besoin de tout comprendre.
Quelques exemples de pompiers : les pulsions visant un réconfort physique et
psychique immédiat (par les drogues, la nourriture, les dépenses et diverses
addictions), le besoin d’évasion (lecture compulsive, fuite, passages à l’acte plus ou
moins graves…).
Abritez-vous un pompier ou un manager ? Nos protecteurs, pompiers ou managers,
se manifestent par des sensations corporelles. Cette méditation active, proposée par
François Le Doze dans son ouvrage La Force de la confiance, vous permettra
d’identifier le vôtre.
- Installez-vous confortablement dans un endroit calme.
- Portez votre attention sur votre respiration.
- Une fois que vous vous sentirez détendu, souvenez-vous d’une situation récente de
stress, au travail, chez vous, dans les transports en commun ou dans la rue.
- Repensez à la façon dont vous avez réagi.
- En repensant à la scène, il est probable que cette activation se réactualise. Avez-vous
l’impression d’être corseté, serré, pressuré ? Si c’est le cas, il y a des chances que
votre protecteur soit un manager. Celui-ci se manifeste généralement par des tensions
corporelles.
- Si vous avez éprouvé une sensation de dilatation dans la poitrine, ou si vous avez
ressenti une intense fatigue, une sensation de perte d’énergie, ou, à l’inverse, un
accroissement d’énergie après l’émergence d’une forte poussée émotionnelle
contenue, si des images lointaines ou des pensées sans rapport avec la situation vous
sont venues, comme pour vous couper de vos sensations, votre protecteur est
certainement un pompier.
Le modèle Internal Family Systems
Le modèle de psychothérapie Internal Family Systems (IFS) a été
développé, au début des années 80, aux Etats-Unis, par Richard Schwartz,
et figure désormais sur la liste des pratiques dont l'efficacité est prouvée
scientifiquement (Evidence-based Practice) .
Il reconnaît la nature complexe et multiple du psychisme, composé de sous-
personnalités, appelées « parts ». Il identifie ainsi le Self (ou siège de la
conscience) comme instance régulatrice, médiatrice, thérapeutique et
organisatrice du monde des sous-personnalités.
L'une des spécificités de l'approche IFS repose sur la manière dont elle
articule, sur le plan thérapeutique, la mise en relation du Self avec l’ensemble
des parts. En effet, le Self, d'un côté, et les parts, de l'autre, sont dotés d'une
capacité relationnelle innée les unes vis-à-vis des autres. Or cette fonction est
affectée dès lors que l'individu manifeste à l’âge adulte des symptômes
psychiques résultant d’expériences traumatiques passées. Restaurer cette
capacité permet à la personne de pouvoir explorer en toute sécurité le monde
de ses sous-personnalités et d'accéder aux épisodes passés où les parts
traumatisées sont restées figées.
Une autre caractéristique de l'approche IFS est qu'elle fait partie des
méthodes qui activent la neuroplasticité (Capacité qu'ont les neurones de se
modifier tout au long de la vie.). Elle permet au cerveau de se libérer des
mémoires traumatiques. Il s’agit de traiter les troubles psychiques au niveau
de leur racine émotionnelle, même si l'approche IFS a vocation à traiter aussi,
de façon plus large, les systèmes de croyances.
L'approche IFS instaure le Self du patient comme « thérapeute primaire » de
son propre système psychique. Le thérapeute professionnel se positionne
comme « thérapeute secondaire », dont la principale responsabilité est de
faciliter le processus de mise en relation du Self de son patient avec son
propre système interne.
Les caractéristiques du modèle IFS
Les parts
Les parts sont des sous-personnalités qui ont un certain degré
d'autonomie les unes par rapport aux autres et vis-à-vis du Self.
Elles sont expérimentées comme des personnes intérieures, dotées
de croyances, de compétences, ainsi que d'une vie émotionnelle.
Elles s’expriment au travers du corps par le biais de pensées, de
manifestations kinesthésiques (expressions, attitudes, tensions,
symptômes), d'émotions, d'images. Elles sont douées de capacités
relationnelles, à la fois entre elles et avec le Self, qui leur
permettent de communiquer de différentes façons, notamment par
le langage. Chacune d’entre elles agit dans une intention positive
pour le système au travers du rôle qu’elle assume. A titre
d'exemple, on peut citer chez un adulte :
- la part parent,
- celle qui exerce une compétence professionnelle,
- celle qui manifeste des aptitudes dans le domaine des loisirs,
- la part organisatrice,
- celle qui apprécie de passer du temps entre amis, etc.
Le Self
Il s'agit d'un état qui vit une expérience. Dans cet état, l'individu
expérimente donc un certain nombre de qualités innées, qui
s’expriment au travers du corps : sensation d'alignement, de
libération de la respiration ; la voix est posée, la pensée est claire; il
existe une sensation d'espace intérieur aux niveaux thoracique et
abdominal. Depuis cet espace, la personne a accès à une
perspective dégagée, qui facilite ses prises de décision. Elle
entrevoit des options facilement adoptables afin de sortir de
situations relationnelles bloquées ; elle trouve des solutions à ses
problèmes. Elle éprouve une propension naturelle à entrer en
relation avec ses propres parts, avec les autres, avec la nature. Elle
accède à une forme de compassion éprouvée comme une capacité à
entrer en résonance avec les émotions d'autrui, sans y être
attachée. Elle est authentiquement curieuse des autres, qu'elle est
dès lors capable d'aborder sans préjugés.
Le traumatisme et ses conséquences
A l'occasion d'une expérience traumatique survenue dans l'enfance,
les parts encore jeunes réagissent de façon émotionnelle et
cognitive. Si elles ont l'occasion de rencontrer, au travers – le plus
souvent – d'un adulte, suffisamment de compassion (que nous
appellerons ici « énergie de Self dans une modalité relationnelle »),
ces émotions et croyances se voient en quelque sorte régulées,
métabolisées, de telle manière qu'elles ne restent pas attachées à
l'expérience. Dans le cas contraire, elles demeurent « collées » à
l’événement et constituent ce qu'on appelle le « fardeau » de la part
blessée (ou blessure), qui la fige dans le passé.
La persistance du fardeau de la part blessée modifie non seulement
son comportement, mais aussi, négativement, la façon dont elle est
perçue par les autres parts. Le système psychique qu’elle constitue
a tendance à se déstabiliser par rapport à l'équilibre qui était le sien
avant l'expérience traumatique. De ce fait, certaines parts se
détournent de leur rôle naturel pour endosser d'autres rôles dits «
forcés », afin d'assurer un isolement de la part blessée au sein du
système et vis-à-vis du Self, assurant ainsi un nouvel équilibre. Ces
parts sont appelées « les Protecteurs », et les parts qu'elles
protègent, « les Exilés ».
Les protecteurs se distinguent selon leur modalité de protection :
– proactive : il s'agit des Managers, qui veulent contrôler le système
intérieur et extérieur, afin d'éviter la stimulation de l'Exilé.
– réactive : il s'agit des Pompiers, qui veulent éteindre le feu
émotionnel déclenché par la stimulation de l'Exilé. Ces parts veulent
anesthésier, couper du ressenti, distraire, dissocier.
Exilés et Protecteurs sont alors engagés dans une nouvelle
configuration psychique qui tend fortement à perdre de sa
souplesse initiale, car ses acteurs sont chargés (de leurs blessures
ou de leurs rôles protecteurs) et sont engagés dans des rapports
rigides (soit de protection entre Protecteurs et Exilés, soit d'alliance
ou de confrontation entre Protecteurs).
A la faveur des expériences de vie, qui comportent des sources de
répétition du traumatisme initial, ce système tend à se rigidifier de
plus en plus. Il existe ainsi dans ce nouvel espace une souffrance
primaire (celle de l'Exilé) et une souffrance secondaire nourrie par
l'intervention des Protecteurs et la lutte qu'ils se livrent entre eux.
Cette souffrance conditionne le symptôme, qu'il soit psychique ou
physique.
Self Leadership
L’originalité de cette approche est de (re)créer un dialogue
intérieur entre les parties du patient ainsi qu’entre ses parties et son
« Self », instance centrale du psychisme, qui a les ressources pour
clarifier, accueillir et soutenir. Elle repose aussi sur la collaboration
entre le Self du thérapeute et le Self du patient, privilégie et valorise
la sagesse intuitive du patient comme guide vers la résolution de sa
problématique. L’objectif ultime de la thérapie est de restaurer le
« Self leadership », état dans lequel la vie psychique se trouve de
nouveau guidée harmonieusement par le Self, et ainsi de dégager
petit à petit les charges et fardeaux douloureux portés par les
parties.
Les applications de ce modèle sont multiples dans les champs
conventionnels de la psychothérapie et du psychosomatique, mais
aussi dans ceux des institutions et organisations, de la vie sociale et
familiale. La pratique IFS se situe au rang des approches
psychothérapeutiques qui mettent en jeu les capacités de
neuroplasticité du cerveau.
L'IFS : une pratique basée sur les preuves
scientifiques
(Evidence-Based Practice)
L'Internal Familial Systems (IFS) est désormais référencé auprès
de la NREPP (Registre national des programmes et pratiques basés
sur les preuves*) aux Etats-Unis. Son efficacité est reconnue pour
accroître le bien-être et faciliter les activités de vie quotidienne. Il
s'avère aussi prometteur pour réduire la phobie, les troubles
paniques, les symptômes et troubles anxieux généralisés; les
symptômes et troubles qui concernent la santé physique; la
dépression et les symptômes dépressifs ; et renforcer la résilience/la
représentation de soi-même.