Hölderlin
Hypérion
Version métrique & esquisse en prose
Traduit par Françoise Delignon et Hédi Kaddour
L’examen du manuscrit a permis aux spécialistes de faire remonter la rédaction de ces pages à
une période comprise entre novembre 1794 et janvier 1795. C’est approximativement le moment
où Hölderlin remet à la revue Thalia le début d’un roman, aujourd’hui connu sous le nom de
Fragment d’Hypérion. Il semble qu’après la remise de son texte à la revue, fin 1794, le poète se
soit attelé à la rédaction d’une version en pentamètres iambiques, dont les fragments ci-dessous
sont la trace. Il aurait ensuite abandonné ce projet pour passer de nouveau à la prose, et écrire
au printemps 1795 un récit connu sous le nom de Jeunesse d’Hypérion1.
FD & HK.
VERSION MÉTRIQUE2
Endurcis par le destin et les esprits
Avisés, mes élans de jeune homme
Tyrannisaient par ma faute la nature.
Je recevais, comme jadis, mais désormais
En incrédule, les dons de sa main maternelle.
Aucun amour ne pouvait prospérer en moi.
Je me réjouissais de la dure bataille dans laquelle
La lumière combat les vieilles ténèbres,
Mais je combattais davantage pour conquérir
Un sentiment de supériorité
Que pour partager l’unité et le haut silence
Des forces qui émeuvent sans loi
Le cœur des hommes. Je dédaignais aussi
L’aide que la nature nous octroie
Quand nous tâchons de nous former,
1. Sur toute cette question des différentes versions d’Hypérion, comme sur l’œuvre elle-même, voir la remarquable
introduction de Jean-Pierre Lefebvre à sa traduction d’Hypérion, in : Hölderlin, Hypérion, présentation et traduction par
Jean-Pierre Lefebvre, Flammarion éd., Collection GF. Nous suivons le texte allemand des Sämtliche Werke, Grosse Stuttgarter
Ausgabe, W. Kohlhammer Verlag, 1957, Band 3, Hyperion, p. 186-198.
2. Ndt : le manuscrit comporte six feuilles. Sur la partie gauche des trois premières feuilles, Hölderlin écrit la version en
prose, et à droite la version en vers. Sur la quatrième feuille, il n’écrit que de la prose. La cinquième et la sixième feuille sont
d’une qualité de papier différente et ne contiennent que des vers, qui correspondent, dans leur contenu, à la version en prose de
la quatrième feuille. La septième et dernière feuille (du même type de papier que les feuilles 5 et 6), contient, en recto verso
celle-là, les vers 185 à 248, très différents dans leur contenu, et auxquels ne correspond aucune version en prose.
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Je n’acceptais pas la docilité
Avec laquelle la matière se propose à l’esprit ;
Je voulais dompter, régner, je me jugeais,
Moi comme les autres, avec défiance et rigueur
Et je n’entendais pas les tendres mélodies
De la maison, du pur esprit d’enfance.
Autrefois, le pieux Méonide1
Avait gagné mon jeune cœur : lui aussi
Et ses dieux, je les avais reniés.
Je marchais en terre étrangère et souhaitais
Souvent, du fond du cœur, marcher sans fin.
C’est alors qu’on me parla d’un sage
Récemment installé, non loin, à la campagne
Et qui, bien qu’inconnu, avait conquis
Le cœur des petits et des grands, de la plupart
À vrai dire, par son étrangeté, sa beauté
Et son calme, mais de quelques uns aussi
Parce qu’ils comprenaient son esprit, le devinaient.
Je me mis en chemin pour parler à cet homme rare
Je le trouvais bientôt dans son bois de peupliers.
Assis au pied d’une statue ; devant lui
Un garçon ; d’une main tendre, il caressait
En souriant les boucles qu’il lui écartait du front
Et il regardait en silence, dans un mélange de peine
Et de plaisir, l’être gracieux qui, libre et aimable,
Regardait à son tour dans les yeux cet homme
Semblable à un roi. Je restais à distance, en appui
Sur mon bâton. Mais comme il se retournait,
Se levait et venait à ma rencontre, je résistais
À ce nouvel enchantement qui maintenant
Me saisissait. J’avais du mal à garder l’esprit libre,
Le calme et l’amabilité de l’homme
Me redonnant pourtant des forces étonnantes.
Qu’avais-je pensé des hommes que j’avais croisés
Dans mes pérégrinations ? me demanda-t-il bientôt
D’un ton familier. « Plutôt des animaux que des hommes »
Répliquais-je, avec la dureté et la sévérité qui étaient miennes.
« Ils ne le seraient pas, répondit-il avec sérieux
Et amour, s’ils avaient seulement le sens de l’humain. »
Je lui demandai de me découvrir sa pensée.
1. Surnom d’Homère. Méonie est l’autre nom de la Lydie (Ndt).
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« La pleine mesure, commença-t-il, avec laquelle
Le noble esprit de l’homme évalue les choses
Est illimitée, elle doit l’être et le rester.
L’idéal de tout ce qui se manifeste, nous devons
Lui garder sa pureté et son caractère sacré.
Notre besoin de donner forme à l’informe
D’après ce qu’il y a en nous de divin,
Et de soumettre la nature rebelle
À l’esprit qui règne en nous : voilà ce qui
Ne saurait être satisfait à moitié.
Mais d’autant plus amère est la douleur
Que l’on éprouve à combattre, d’autant plus grand
Le danger que souvent le combattant sanguinaire,
Dans son irritation, ne jette au loin les armes divines,
Ne se plie à la nécessité d’airain,
Ne se renie et ne devienne un animal ;
Et que souvent aussi, exaspérés par la résistance,
Il ne combatte pas la nature
Pour lui donner la paix et l’unité,
Mais pour accabler cette rebelle.
Ainsi nous tuons le besoin le plus humain,
Nous renions la sensibilité,
Qui nous unissait à d’autres esprits.
Ainsi le monde autour de nous devient un désert
Et le passé se défigure en signe néfaste
D’un avenir sans espoir. »
*
* *
1« Nous ne pouvons le nier, poursuivit-il alors
Avec enjouement, nous comptons, même au cours
Du combat contre la nature, sur sa bonne volonté.
Pourquoi aurions-nous tort ? Notre esprit
Ne rencontre-t-il pas, dans tout ce qui existe
Un esprit proche et bienveillant ? N’est-ce pas un bon maître
Qui se retranche en souriant derrière son bouclier,
Tout en pointant les armes contre nous ?
Nomme-le comme tu l’entends, c’est le même !
La beauté contient un sens caché, interprète
Donc son sourire ! Car ainsi apparaissent
Devant nous le divin et l’immortel.
C’est dans le plus petit que se manifeste le plus grand.
Le grand archétype de toute unité
1. Ici commencent les feuilles 5 et 6 du manuscrit.
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Se reflète pour nous dans les mouvements
Paisibles du cœur ; il apparaît ici
Dans le visage de cet enfant.
Et les mélodies du destin, ne bruissaient-elles
jamais près de toi ? Les comprenais-tu ?
Ses dissonances disent de même.
Tu dois penser que je parle de façon juvénile.
Je sais, c’est le besoin qui nous presse
De donner à la nature à jamais changeante
Une parenté avec ce qui est immortel en nous,
Mais ce besoin nous en donne aussi le droit.
Je n’ignore pas non plus que là
Où les belles formes de la nature
Nous annoncent la présence du divin
Ce n’est que par notre esprit que nous animons le monde.
Dis-moi donc, cher étranger, ce qui pourrait
Exister tel quel sans notre intervention. »
Il se tut en me scrutant ; je lui dis
Que certains auraient pu prendre ombrage
De ce qu’il venait de me dire
Mais que moi, si je ne me trompais,
J’avais percé son secret.
« Alors je peux me risquer plus loin, s’écria-t-il
Avec chaleur et familiarité, mais arrête-moi
Quand il faudra ! » Et il reprit en souriant :
« Lorsque notre esprit cessa de prendre part
Au libre vol des dieux et abandonna l’éther
Pour se tourner vers la terre, et qu’ainsi
Excès s’unit à Pénurie, alors
L’amour fut. Cela se passa le jour
Où Aphrodite s’échappa des flots.
Le jour où commença pour nous la beauté du monde
Commença aussi l’indigence
De la vie, et nous avons acquis la conscience
Au prix de notre pureté et de notre liberté.
L’esprit pur, libre de douleur, ne se préoccupe pas
De la matière, mais il n’est pas non plus
Conscient d’aucune chose ni de soi-même,
Pour lui il n’y a pas de monde car rien
N’existe hors de lui. Mais ce que je dis n’est qu’une idée.
Nous sentons désormais les limites de notre être
La force emprisonnée lutte avec impatience
Contre ses chaînes et l’esprit endure
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La nostalgie de l’éther transparent.
Il y a pourtant quelque chose en nous qui
Aime porter des chaînes car si le divin
N’était en nous limité par aucune résistance
Nous n’aurions la sensation ni de nous-mêmes ni des autres
Et ne rien ressentir, c’est la mort.
Ne rien savoir et être anéanti
C’est pour nous la même chose. Comment pourrions-nous
Renier ce qui nous pousse à progresser vers l’infini,
À nous purifier, à nous ennoblir, à nous libérer ?
Nous serions des animaux. Mais nous ne devrions pas non plus
Nous croire supérieurs à ce qui nous pousse
À être limités et à recevoir. Car ce ne serait pas
Humain, et nous nous donnerions la mort.
Ces élans contraires et tous deux
Nécessaires, l’amour les unit.
Si un cœur ardent escorte ton devoir
Ne dédaigne pas ce compagnon vigoureux.
Et lorsque les sens font naître en toi
Un signe du divin, et que des nuages dorés
Entourent l’éther des pensées
Ne va pas assaillir ces figures riantes
Car tu as besoin du renfort de la nature.
L’amour aspire sans fin au plus élevé
Et au meilleur, il va son chemin avec audace
Et liberté, à travers les flammes et les flots ;
Mais il attend aussi avec une joyeuse
Confiance l’aide qui lui vient de l’extérieur
Et ne se croit pas au-dessus de sa pauvreté.
Il a pourtant plus d’une manière de se tromper.
Il est aussi riche qu’il se sent indigent,
Plus le divin se fait sentir en lui
Plus il lui semble être faible.
Comment peut-il reconnaître la richesse
Qu’il garde au plus profond de lui-même ?
Il porte le sentiment douloureux de la pauvreté
Et remplit le ciel de sa richesse.
Avec sa propre splendeur il ennoblit
Le passé ; comme un astre
Il parcourt la grande nuit du futur
Avec sa pure lumière et il oublie
Que le crépuscule qui, dans sa grâce et sa sainteté
Vient à sa rencontre, ne trouve qu’en lui son origine.
En lui il n’y a rien, hors de lui il y a tout.
Il a désormais perdu la noblesse de son père,
Et c’en est fait de l’esprit libre. »
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*
* *
1 Le meilleur des mots déconcerte souvent l’homme
Quand il ne comprend pas un reproche loyal,
Il devrait se débarrasser de ses scories,
Il aimerait bien, mais ne sait où, ni comment.
Il s’attaque à tort à ce qu’il y a de bon en lui.
S’il gagne il sent bien qu’il ne fait pas
Ce qui convient, et si son avis ne l’emporte pas,
Si la bien meilleure Nature maintient ses droits,
Il se châtie quand même et se tourmente doublement
Dans son combat avec lui-même, le malheureux.
L’esprit du garçon devrait quand il est temps
S’abstenir d’aimables fantaisies.
Dans sa docilité le nigaud a blessé
La racine de son être, la jeune
Force qui le poussait à agir et à vaincre.
Il s’affligeait dans sa douloureuse
Humiliation, et la croyait pourtant nécessaire.
Jadis je passais devant une église,
La porte était ouverte et j’entrai.
Je ne vis personne et c’était
Si calme que mes pas résonnaient.
Devant l’autel où je m’arrêtais, la Vierge
Posa sur moi un regard de mélancolie
Et d’amour. En silence je pliai le genou
Devant elle, je pleurai et levai de nouveau
Vers elle un regard souriant, et ne pus
De longtemps détourner mes yeux, jusqu’à
Ce que le vacarme d’une calèche me fasse sursauter
Je revins sans bruit vers la porte
Et je regardai dans l’entrebâillement, attendant
Le moment où la rue serait vide ;
Je me faufilai et m’enfuis à toute vitesse,
Pour m’enfermer à double tour dans ma chambre.
Souvent à vrai dire je ne voyais et n’entendais qu’à moitié ;
Si je devais aller à droite, je prenais à gauche ;
Si je devais apporter rapidement une timbale
J’apportais une corbeille ; et si j’avais bien compris,
Avant même que je ne finisse
1. Ici commence la dernière feuille du manuscrit, sans réelle continuité avec ce qui précède.
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Ce que je devais faire, mes peuples étaient
Devant moi pour me demander conseil,
Ou mes ennemis pour me forcer à un nouveau combat ;
Et devant ce souci plus important disparaissaient
Les tracas qu’on m’infligeait.
Je devais souvent aller droit à l’école,
Mais avant même de s’en rendre compte,
Le rêveur s’égarait dans le jardin,
S’installait confortablement sous les oliviers,
Armait une flotte et l’envoyait en haute mer.
Cela me valait des milliers de petites souffrances.
C’était toujours pardonnable lorsque de plus sages
Me tiraient avec de bons rires
De mon extase bienheureuse,
Mais cela me faisait un mal inexprimable.
Il me semblait que mon héroïsme était
Devenu la risée de ce mauvais monde,
Et ce qui s’adressait à bon droit au rêveur,
Le prince des armées le tenait pour un avilissement.
Et longtemps après, lorsque le garçon
Se tint pour adulte, je me laissai une fois
Surprendre par un souvenir enfantin,
Quand je lus comment le Pélide, profondément
Atteint dans son honneur, s’assit en pleurant
Sur le rivage et se plaignit à sa mère
Du cruel chagrin qu’on lui infligeait.
ESQUISSE EN PROSE
De façon innocente, l’école des esprits avisés et du destin m’avait rendu injuste et
tyrannique envers la nature. L’incrédulité totale que je nourrissais contre tout ce que je
recevais de ses mains, ne permettait à aucun amour de se développer en moi. Le pur et
libre esprit, pensais-je, ne pourrait jamais s’accorder avec les sens et leur univers, et il
n’y aurait aucune autre joie que celle de sa victoire ; dans ma fureur j’exigeais souvent
du destin qu’il rendît à notre être sa liberté première ; je me réjouissais souvent du com-
bat que la raison livre contre l’irrationnel, car secrètement il m’importait plus d’obtenir
dans la victoire un sentiment de supériorité, que de partager une belle unité avec les
forces sans loi qui agitent le cœur des hommes. Je dédaignais aussi l’aide que la nature
apporte à la grande tâche de se former, car je voulais travailler seul, je refusais la bonne
grâce avec laquelle elle tend la main à la raison, car je voulais la dominer. Je me sou-
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ciais peu de ce qui m’était désagréable. Le danger m’était souvent presque bienvenu. Je
jugeais les autres avec sévérité, comme je le faisais pour moi même.
Les calmes mélodies de la vie humaine, la maison, l’enfance, de tout cela j’avais
quasiment perdu le sens.
Je ne comprenais pas comment Homère avait pu me plaire. Je voyageais et désirais
souvent voyager éternellement.
Ce fut justement pendant ce voyage, qu’à W., où je m’arrêtais plus longtemps qu’ail-
leurs, on me signala un étranger qui habitait depuis un moment une maison de cam-
pagne dans le voisinage et qui préoccupait d’autant plus l’esprit des habitants qu’ils
semblaient laisser le sien indifférent. En réalité, il en préoccupait la plupart par le seul
fait qu’il était étranger. Peu nombreux étaient ceux qui semblaient le comprendre, ou
le deviner.
Je me mis en chemin pour aller lui rendre visite. Je le rencontrai dans son bois de
peupliers. Il était assis au pied d’une statue, et un garçon plein de grâce se tenait près
de lui. Il caressait en souriant les boucles qu’il lui écartait du front et semblait regarder
avec une profonde douleur cet être paisible qui, libre et confiant, élevait son regard vers
cet homme majestueux.
Alors il se tourna et vint vers moi.
Je résistai avec force à l’inhabituel enchantement qui me saisissait, afin de préserver
la liberté de mon esprit.
Son calme et son amabilité m’incitaient, plus que je ne pouvais le faire moi-même,
à la pondération.
Il me demanda ce que je pensais des hommes que j’avais croisés dans mon voyage.
« Plutôt des animaux que des hommes, répondis-je.
– Cela vient, dit-il, de ce que si peu d’entre eux sont humains. »
Je devinais un sens plus profond dans sa parole, et j’étais d’autant plus désireux de
l’écouter que ce que je devinais contrastait fortement avec la façon de vivre et de penser
et les sentiments qui étaient jusqu’alors les miens. Je lui demandais de développer ce
qu’il avait dit et il poursuivit :
« Nous ne devons pas renier notre noblesse ; nous devons garder sa pureté et son
caractère sacré au modèle de toute existence qui est en nous. La mesure avec laquelle
nous évaluons la nature doit être illimitée, et irrésistible le besoin de donner forme à
l’informe d’après l’image première que nous portons en nous, le besoin de soumettre la
matière rebelle à la loi sacrée de l’unité.
Mais d’autant plus amère, à vrai dire, est la douleur que l’on éprouve à combattre
cette matière ; d’autant plus grand est le danger, dans notre irritation, de rendre les
armes divines, de faire de nous les captifs du destin et de nos sens, de renier la rai-
son et de devenir des animaux ; le danger, exaspérés par la résistance de la nature, de
l’affronter non pas pour établir la paix et l’unité entre elle et notre part divine, mais pour
la détruire ; le danger d’anéantir par la force tout besoin, de nier toute sensibilité, de
déchirer les beaux liens qui nous unissent à d’autres esprits, de faire du monde autour
de nous un désert, et du passé le modèle d’un avenir sans espoir. »
Il s’arrêta un instant ; je crus remarquer que dans ses dernières paroles il y avait plus
d’émotion qu’auparavant.
« Nous ne pouvons nier, poursuivit-il avec enjouement, qu’il y a en nous quelque
chose qui, même au cours du combat contre la nature, en espère et en attend du secours.
Et pourquoi ne devrions-nous pas ? Notre esprit ne rencontre-t-il pas, dans tout ce qui
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existe, un esprit ami ? N’est-ce pas un bon maître qui se retranche derrière son bou-
clier tout en pointant les armes contre nous, ? Nomme-le comme tu l’entends ! C’est le
même.
Souvent des apparitions se présentent à nos sens, qui nous font croire que notre part
la plus divine serait devenue visible, comme autant de symboles de ce qu’il y a en nous
de divin et d’immortel. Souvent dans le plus petit se dévoile le plus grand. L’archétype
de toute unité, que nous gardons en esprit, se reflète dans les mouvements paisibles de
notre cœur et il apparaît dans le visage de cet enfant.
Et n’avons-nous jamais entendu bruire la mélodie du destin ? Ses dissonances disent
de même.
Ne pense pas que je parle de façon trop juvénile, cher étranger !
Je sais que seul le besoin nous presse de prêter à la nature une parenté avec ce qui
est immortel en nous, et à croire qu’il y a un esprit au sein de la matière ; mais je sais
aussi que ce besoin nous y autorise, je sais que là où les belles formes de la nature nous
annoncent la présence de la divinité, c’est nous qui animons le monde avec notre âme.
Qu’est-ce qui pourrait exister tel quel sans notre intervention ?
Laisse-moi parler en humain. Lorsque notre être, qui à l’origine était infini, souffrit
pour la première fois et que la force libre et pleine ressentit ses premières limites,
lorsque Pénurie s’unit à Excès, alors l’amour fut. Tu demandes quand ? Platon dit : le
jour où naquit Aphrodite, quand la beauté du monde commença pour nous, quand nous
accédâmes à la conscience, ce jour-là nous devînmes des êtres finis.
Nous sentons désormais profondément la limitation de notre être, et la force empri-
sonnée lutte avec impatience contre ses chaînes. Et pourtant il y a quelque chose en
nous qui aime porter des chaînes – car si le divin n’était en nous limité par aucune résis-
tance, nous ne saurions rien de ce qui existe hors de nous, et par là rien de nous-mêmes ;
et ne rien savoir de soi, ne rien ressentir ou être anéanti, c’est pour nous la même chose.
Nous ne pouvons pas renier ce qui nous pousse à nous libérer, à nous ennoblir, à
progresser vers l’infini : nous serions des animaux. Mais nous ne pouvons pas non plus
renier ce qui nous pousse à être limités et à recevoir : nous ne serions pas des humains.
Nous devrions nous perdre dans le combat entre ces forces antagonistes. Mais l’amour
les unit. Il tend sans répit vers le plus élevé et le meilleur, car son père est Excès, mais il
ne renie pas non plus sa mère, Indigence. Il en attend de l’aide. Aimer ainsi est humain.
Ce besoin le plus élevé de notre être, qui nous presse de lier la nature à ce qui en nous
est immortel, et de prêter un esprit à la matière, c’est cet amour. »
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