2006. Journées Recherche Porcine, 38, 285-290.
La production et la filière porcine au Brésil :
état des lieux, dynamique récente et perspectives
Hervé MAROUBY, Michel RIEU
Institut Technique du Porc, Pôle Economie, 34 boulevard de la gare, 31500 Toulouse
[Link]@[Link]
La production et la filière porcine au Brésil : état des lieux, dynamique récente et perspectives
Au cours de la dernière décennie, le Brésil est devenu un des premiers acteurs du marché mondial de viandes bovines et
de volailles. Les ventes de viandes porcines ont aussi décollé.
La libéralisation du commerce dans le cadre des négociations en cours à l’OMC ouvrent au pays une augmentation
potentielle des volumes.
Actuellement, les exportations de viande porcine sont essentiellement concentrées sur la Russie et pour l’autre part, sur
un grand nombre de pays, généralement à faible pouvoir d’achat, pour de petits volumes. Le statut sanitaire du pays vis
à vis des épizooties ne lui permet pas d’exporter vers l’Union Européenne et le Japon.
A partir de 1999, les exportations ont tiré l’augmentation de la production, la consommation intérieure stagnant. Le
bassin de production du sud du pays qui inclut le principal état producteur, Santa Catarina, a assuré pour une large
part la croissance de l’offre de viande porcine et des exportations. Ses performances reposent sur une filière porcine
marquée par une structure duale : de nombreuses exploitations, généralement de petite taille avec de petits ateliers por-
cins, dépendantes par contrat d’un petit nombre de grandes entreprises d’abattage.
Le Centre-Ouest (avec au cœur, le Mato Grosso) est l’autre zone de croissance, avec de récents investissements dans de
grands élevages. La disponibilité en maïs et soja, et en espace agricole qui lève la contrainte environnementale, sont de
sérieux avantages.
Les coûts de production faibles et des industries de transformation bien développées donnent au Brésil des avantages
compétitifs sérieux. Mais, dans le centre-ouest, les infrastructures industrielles et surtout de transport, restent à construire.
Pig industry in Brazil: situation, recent dynamics and outlook
During the last decade, Brazil has become one of the first players on world beef and poultry meat world trade. Pork
sales have surged, too. Liberalization of trade and decreasing tariffs under the current WTO negotiations would bring a
further extension of volumes.
Nowadays, pork exports are mainly concentrated towards Russia and for the remaining part on many countries, gene-
rally of low purchasing power, for small volumes. The sanitary status of the country does not allow exports to European
Union and Japan.
From 1999, exports have drawn the expansion of production as the internal pork meat demand stagnated. The southern
basin including the main pig state, Santa Catarina has achieved a great part of the growth of production and exports.
Its performances rely on a pig industry with a dual structure : generally small farms and pig units, in contracts with a few
huge pork and poultry meat slaughtering and processing companies.
The Center-West (Mato Grosso) is the other zone of expansion with recent heavy investments in large pigs units. Corn
and space availability, phasing out environmental constraints, are serious advantages.
Brazilian low production costs and good level of downstream industries give competitive edge for next future. But in the
Center West, infrastructures in processing industry and in transport are to be built.
286
INTRODUCTION .2. RÉSULTATS
Le Brésil s’est imposé au cours de la dernière décennie 2.1. Evolution de la production et des échanges
comme l’un des premiers exportateurs mondiaux de produits
agricoles. La viande porcine n’a pas fait exception. Ce pays L’année 2000 constitue une période charnière quant à l’évo-
est déjà largement présent sur le marché européen de la lution de la production porcine brésilienne. Après une crois-
viande bovine et de la viande de volailles. sance déjà soutenue pendant la décennie 90, l’offre s’est
Nouveau fournisseur potentiel de viande porcine, le Brésil encore fortement accrue à cette date, avant de marquer un
émerge dans le contexte de la libéralisation des échanges tassement en 2003 (Figure 1, Tableau 1).
internationaux de produits agricoles, marqué par les négo-
ciations actuelles à l’OMC et les discussions entre l’UE et le La rupture dans l’évolution relative de la production et de la
Mercosur. Cette nouvelle donne appelle un examen de la consommation est également un élément majeur. La consom-
dynamique récente de la production porcine brésilienne, des mation intérieure en volume s’est ainsi tassée ces dernières
caractéristiques de la filière et de ses résultats à l’exporta- années, ceci dans le contexte d’une population en hausse de
tion. Il est également nécessaire, à l’échelle de ce pays-conti- 1,5 % par an, taux relativement constant ces quinze der-
nent, d’identifier et décrire les modes de développement des nières années. On note un recul de la consommation indivi-
bassins régionaux en croissance. duelle dans la période récente. La progression, de
7,2 kg/habitant/an en 1990 à 14 kg en 2000 a été suivie
1. MATÉRIELS ET MÉTHODES d’un effritement, à 12,1 kg en 2004.
Cette communication s’appuie sur les résultats d’une étude Les disponibilités supplémentaires ont donc eu pour débou-
réalisée par l’ITP, en partenariat avec l’OFIVAL sur les ché les marchés extérieurs portant le taux d’auto-approvi-
conséquences des négociations de l’OMC pour la production sionnement à 122 % en 2004. Les exportations ont accéléré
porcine française. La capacité concurrentielle de trois grands leur progression de manière spectaculaire partant de
bassins exportateurs (Brésil, Etats-Unis et Canada), au stade 128 000 tonnes en 2000, pour franchir le seuil des 500 000
de l’élevage et de la filière a été étudiée. La compétitivité tonnes en 2004, pour une production de 2,65 millions de
commerciale de l’offre de viandes porcines de ces pays a tonnes. La dépréciation de la monnaie brésilienne par rap-
aussi été analysée pour évaluer les possibilités d’importation port aux grandes devises a été un facteur important du déve-
dans l’UE suite à une libéralisation des échanges. loppement des exportations (Figure 2). Ainsi dès 1999, la
monnaie brésilienne a chuté de 36 % en un an par rapport
L’approche de la réalité brésilienne, rendue complexe par la au dollar. Elle a continué à se déprécier au cours de ces der-
taille du pays et son caractère fédéral, a nécessité une mis- nières années, par rapport au dollar et encore plus par rap-
sion d’étude de deux semaines en novembre 2004. Elle a port à l’euro. Face à la monnaie européenne, elle a perdu la
comporté des rencontres avec des acteurs de la filière brési- moitié de sa valeur de 2000 à 2004.
lienne : exportateurs, fédérations régionales de l’abattage,
bourse de commerce dans les États de Sao Paulo, Santa L’essor des ventes extérieures repose essentiellement sur la
Catarina, Rio Grande do Sul et Mato Grosso. Des élevages, hausse considérable des volumes destinés à la Russie,
des exploitations agricoles et des abattoirs ont été visités. débouché apparu en 2000 avec 23 000 tonnes pour monter
à 377 000 tonnes en 2002, niveau historique.
Les travaux d’analyse ont également fait appel à des consul-
tations d’experts (chercheurs et universitaires, bureaux d’étu- Déjà présent au début des années 1990, Hong-Kong, ache-
de), à l’analyse de résultats et de données statistiques et à teur de 50 000 à 60 000 tonnes selon les années, constitue
des recherches bibliographiques étendues. le deuxième client. Les volumes destinés aux pays parte-
600
3000
1000 tonnes 1000 tonnes de produits
2750 500
Production
2500
400
2250 Exportations totales
2000 300
dont
1750 Russie
200
Consommation
1500
100
1250
1000 0
90 92 94 96 98 00 02 04 90 92 94 96 98 00 02 04
Figure 1et 2 - Bilan « viande porcine » et exportations brésiliennes
287
Tableau 1 - Production porcine au Brésil : chiffres clé
1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004
Cheptel de truies 1000 têtes 2 237 2 281 2 312 2 461 2 663 2 871 2 486 2 402
Production (abattages) 1000 tonnes 1 540 1 699 1 834 2 556 2 730 2 872 2 698 2 679
Production (abattages) Millions têtes 20,4 22,4 23,5 32,3 34,9 37,7 34,5 33,9
Consommation 1000 tonnes 1481 1617 1748 2430 2466 2397 2203 2173
Consommation par habitant Kg/an 9,26 9,98 10,7 14,3 14,3 13,7 12,4 12,1
Exportation (en tonnage) 1000 tonnes de produits 64 82 87 127 265 476 496 508
Exportation (en valeur) Millions Reals 148 154 118 181 359 482 551 774
Prix exportation R$/kg 2,32 1,89 1,45 1,34 1,35 1,01 1,11 1,45
Taux de change dollar/real 1 US$ = … Real (R$) 1,08 1,16 1,81 1,83 2,35 2,92 3,08 2,93
Population Millions d’habitants 163,8 166,3 168,7 171,3 173,8 176,4 179,0 181,6
Sources : ABIPECS, IGBE
naires du MERCOSUR (Argentine, Uruguay) ont peu varié Seara, dont Cargill possède la majorité du capital depuis
ces derniers temps (autour de 30 000 tonnes, en recul en 2004, réalise 4 % des abattages de porcs, mais détient une
part relative). part de marché plus importante dans le secteur de la volaille.
Les volumes de viandes porcines exportés sont toutefois
Les autres destinations, nombreuses, pour 124 000 tonnes proches de ceux des deux leaders. Coopercentral Aurora est
au total en 2004, ont pallié depuis 2002 les moindres expé- une union de coopératives opérant dans les productions ani-
ditions vers la Russie. Face à la dépendance vis-à-vis du males et végétales. Pamplona (Riosulense) est également for-
marché russe, le Brésil cherche à diversifier ses débouchés. tement tournée vers l’exportation, comme Frangosul, filiale
On note ainsi l’apparition de flux vers l’Ukraine, les pays du groupe français Doux ou Avipal, tous deux acteurs
d’Europe Centrale notamment, mais qui, pour une part sans majeurs de l’aviculture.
doute, constituent un moyen détourné d’entrer en Russie.
Celle-ci a en effet mis en place des contingents d’importation Tableau 2 - Les 8 premiers exportateurs de viande porcine
à droit réduit. L’UE et les États-Unis disposent d’un contin- (2004), classés selon les volumes abattus
gent spécifique. Ce n’est pas le cas du Brésil, ni du Canada,
qui sont concurrents dans un contingent « reste du monde ». Abattages Exportations
En 2004, la Russie a décrété un embargo (levé partiellement Entreprise 1000 têtes (%) 1000 tonnes (%)
en fin d’année) sur les importations de viandes brésiliennes,
Sadia 3 524 10 98 19
suite à un cas de fièvre aphteuse.
Perdigão 3 183 9 88 17
Pour des raisons sanitaires et d’hygiène (pays non indemne Aurora 2 255 7 41 8
de fièvre aphteuse et de peste porcine, ou absence d’agré- Seara 1 501 4 87 17
ment des abattoirs), les exportations brésiliennes de viande
Pamplona 1 101 3 68 13
de porc ne sont pas autorisées vers l’UE et le Japon.
Frangosul 662 2 24 5
Au plan des produits échangés, l’évolution récente des Alibem 558 2 25 5
exportations a vu une croissance de la part des pièces de Avipal 357 1 24 5
découpe qui représentent près de 76 % des volumes en
TOTAL Brésil 33 918 100 508 100
2004 contre 56 % en 2002, au détriment des carcasses. La
faible précision de la nomenclature douanière nationale ne Sources : ABIPECS
permet malheureusement pas d’identifier la nature des
pièces et leur degré d’élaboration.
2.3. Répartition régionale et dynamique des bassins
2.2. Les grands acteurs de la filière aval,
fer de lance de l’export La production porcine brésilienne se caractérise par une
forte concentration dans les trois états du sud, premiers états
Les cinq premières entreprises brésiliennes réalisent le tiers producteurs (Tableau 3, Figure 3). La zone « sud » a forte-
des abattages nationaux et les trois quarts des exportations ment augmenté ses effectifs au cours des dix dernières
de viandes porcines (Tableau 2). Les deux leaders Sadia et années (+60 %) de 1996 à 2004. La zone du « Centre-
Perdigão sont à l’origine des sociétés à capitaux familiaux Ouest », qui inclut le District Fédéral (siège de la capitale,
qui ont fait ensuite appel aux marchés financiers. Avec des Brasilia), le Goias, le Mato Grosso et l’état du Mato Grosso
parts de marché de l’ordre de 10 % en abattage, elles do Sul, est l’autre pôle de développement avec une croissan-
approchent chacune 20 % des exportations brésiliennes de ce proche de celle du sud (+57 %) sur cette période. Les
porc. Elles figurent aussi au premier plan des abatteurs et autres régions ont vu leurs effectifs décroître, particulière-
exportateurs de viandes de volailles. ment le Nord-est et le Nord (Tableau 3).
288
Tableau 3 - Abattages et exportations porcines (2004) et récoltes de céréales et graines de soja,
par région et principaux Etats de la Fédération (2004)
Exportations de Récolte de céréales Récolte
Abattages de porcs viandes porcines graines de Soja
1000 1000 1000
1000 têtes % Brésil* tonnes % Brésil tonnes % Brésil tonnes
SUD 14 691 74,4 424 83,5 23 263 46,4 16 405
Santa Catarina 6 758 34,2 232 45,7 3 457 6,9 642
Rio grande do Sul 4 508 22,8 127 25,0 5 687 11,3 5 542
Parana 3 425 17,3 65 12,8 14 119 28,2 10 222
SUD EST 2 817 14,3 35 6,9 11 539 23,0 4 514
Minas Gerais 1 626 8,2 33 6,5 6 308 12,6 2 660
Saõ Paulo 1 191 6,0 2 0,4 5 077 10,1 1 854
CENTRE OUEST 2 235 11,3 49 9,6 11 145 22,2 24 027
Goiás 997 5,0 19 3,7 4 358 8,7 6 092
Mato Grosso do Sul 683 3,5 28 5,5 2 794 5,6 3 283
Mato Grosso 555 2,8 2 0,4 3 783 7,5 14 518
NORDESTE 0 0,0 0 0,0 3 070 6,1 3 659
NORD 0 0,0 0 0,0 1 091 2,2 947
Abattoirs contrôlés SIF* 19 443 100,0 508 100,0 - - -
Autres abattoirs 14 175 - - - - -
BRESIL 33 918 - - 50 108 100,0 49 552
Abattages : * les valeurs par région et par état concernent les abattoirs sous inspection fédérale (SIF), agréés à l’exportation.
Sources : ABIPECS, IGBE
Depuis 1996, dernier recensement national, le cheptel de
Centre-Ouest : porcs a augmenté de 26 %. En revanche, le nombre total de
11,2 détenteurs de porcs s’est nettement réduit. En 2003, on compte
Sud - Est : 10 000 élevages de plus de 50 porcs (94 % des animaux)
14,2
selon le recensement réalisé par la région, contre 13 000 en
Mato Grosso :
2,8 Minas Gerais : 8,2 1996.
Goias : 5,0
Mato Grosso do Sul : Malgré la faible taille des ateliers, la concentration plus forte
3,4 Sao Paulo : 6,0 des animaux dans les exploitations et dans certaines zones
Parana : 17,2 renforce les problèmes induits par l’excédent d’effluents
Santa - Catarina : 34,0 d’élevage, soulevant des problèmes de qualité des eaux. Des
Sud : 73,9 Rio Grande do Sul : 22,7 associations de protection de l’environnement et de voisina-
ge commencent à s’en préoccuper.
Figure 3 - Abattages porcins 2004 Santa Catarina est le foyer historique de développement des
Part des principaux Etats (%) plus grandes entreprises nationales d’abattage et de trans-
formation. Ces dernières offrent des contrats (intégration) à
2.3.1. Santa Catarina, bastion traditionnel la très grande majorité des producteurs. L’intégration
concerne près de 80 % des porcs abattus dans l’état et plus
Avec un cheptel estimé à 390 000 truies en 2004, Santa des trois-quarts du cheptel de reproducteurs.
Catarina est le principal état producteur de porcs au Brésil et
exporte un peu plus du tiers du volume issu des abattoirs Le terme d’intégration utilisé au Brésil recouvre différentes
(soumis au contrôle fédéral) de l’état. formes de contractualisation entre les sociétés d’abattage et
les agriculteurs. Elles peuvent prévoir la vente des porcs
Au plan agricole, la présence de petites structures agricoles, contre paiement d’un prix de marché (avec bonification
en terme de surfaces cultivées ou de cheptels par exploita- selon la qualité) ou la rémunération à façon de l’éleveur,
tions est un élément caractéristique. Les élevages de porcs pour son travail et ses bâtiments. Mais dans tous les cas les
sont souvent de petits ateliers, soit de naissage avec producteurs sont sous forte dépendance des sociétés indus-
quelques dizaines de truies, soit d’engraissement, dont la trielles d’abattage, qui, la plupart du temps, leur fournissent
taille la plus répandue se situe autour de 200 places. l’aliment et les reproducteurs ou les porcelets.
289
Dans le sud du Brésil, la filière porcine est donc marquée sanitaire, de respect des normes environnementales, en par-
par une structure duale. Les grandes sociétés intégratrices ticulier est mise en avant : « tout faire pour produire le
d’abattage, souvent des acteurs du commerce international, meilleur porc du monde, sous tous les aspects, qualité, envi-
s’appuient ainsi sur un réseau dense de petits éleveurs. ronnement, social, et le moins cher », tel est le slogan affiché
par un grand producteur.
2.3.2. Les promesses : le Centre-Ouest (Mato Grosso)
2.3.3. Les acteurs du développement
L’implantation d’un complexe « élevage-viande » de très gran-
de taille par Perdigão à Rio Verde (Goiás) en 1998 a matéria- La montée en puissance de la production et de la filière
lisé l’attrait du potentiel du Centre-Ouest du pays pour les repose sur des formes d’organisation originales et différentes
acteurs de la filière viande brésilienne. Le complexe industriel de celles du sud.
de la société comprend une usine d’aliments, deux abattoirs
(porcs et volailles) et des unités de découpe et transformation. Le projet « Ideal Porc » est emblématique de l’implantation
Les élevages, de 1 100 truies et les engraissements de grands élevages porcins dans les plaines du Mato
(4 000 places) sont situés dans un rayon de 100 km du com- Grosso. Le complexe d’élevage héberge 6000 truies en
plexe. Les éleveurs associés au projet ont réalisé les investisse- place fin 2004 et devrait à terme comprendre 40 000 truies.
ments dans les élevages et sont propriétaires des truies. Les Il a été réalisé par le groupe détenu par M. Pivetta (grand
naisseurs vendent les porcelets au prix « Perdigão » ; les producteur de soja avec environ 80 000 hectares de maïs et
engraisseurs sont aussi liés par contrat. soja, en deux récoltes par an) à Nova Mutum, au Centre du
Mato Grosso (300 km au nord de la capitale de l’état,
Le Mato Grosso est la « nouvelle frontière agricole » du Cuiába).
pays, selon l’expression originale, c’est-à-dire une terre de
conquête. Son potentiel de production végétale (soja, maïs, Cooagril à Lucas de Rio Verde constitue un autre exemple de
coton) l’a porté au rang des premiers états producteurs au structure de production porcine de grande taille. Cette
cours de la dernière décennie. Les disponibilités en espace coopérative détenue par des producteurs de céréales et soja
(réserve de terres restant à défricher, dans cette zone de cer- gère des ateliers de naissage (8 800 truies en 2004) qui
rado1 qui couvre une large part du Brésil) et en eau, abon- approvisionnent en porcelets les élevages des partenaires.
dante, augurent la poursuite de son développement.
A l’aval, ces deux structures se sont engagées dans un outil
Le prix des matières premières (maïs, tourteaux de soja) y est d’abattage, la société d’abattage-découpe INTERCOOP à
beaucoup plus bas que dans les régions de forte densité ani- Nova Mutum.
male du sud du pays. Les relevés effectués par la CONAB
(office public chargé de la gestion des marchés des produits Caroll’s Brésil crée en 1999 par la société nord-américaine
alimentaires de base) font état d’un prix moyen du maïs du même nom avec le groupe brésilien MPE est également
(moyenne 2002-2004) inférieur de 32 % à celui des trois présent dans le Mato Grosso (depuis mai 1999, Caroll’s est
états du sud. L’excédent d’offre céréalière par rapport aux une filiale de Smithfield, première entreprise mondiale de
besoins locaux et surtout l’incidence des coûts de transport production porcine). La société possède une usine d’aliments
élevés, liés à l’éloignement des zones de consommation et composés dans la région. Elle détiendrait 12 500 truies dans
des ports d’exportation, font ainsi pression sur les prix le Mato Grosso, produisant les porcs charcutiers dans ses
d’achat sur les céréales et du soja comme sur les prix payés propres élevages. L’entreprise bâtit une stratégie de création
par les utilisateurs locaux. d’une filière « verticale ». Elle a repris la moitié du capital de
l’abattoir INTERCOOP à Ideal Porc en 2004. Des projets
A partir d’un niveau faible, caractérisant un « désert porcin », d’investissement récents visent à développer la capacité
la production de porcs a marqué un développement notable d’abattage de cet outil, afin d’atteindre 1 300 porcs par
au cours des cinq dernières années. jour, en développant la découpe sur le site.
Le cheptel truies a connu une croissance à partir de 2002 : L’esprit des pionniers, dont le but essentiel est un développe-
après s’être stabilisé autour de 70-80 000 têtes de 1997 à ment de leurs affaires assis sur le profit, les conduit souvent à
2001, il a ensuite progressé pour atteindre 151 000 truies mettre au second plan la concurrence pour coopérer au sein
en 2005. Ce développement recouvre la montée des « éle- de projets d’intérêt commun. Il faut dire que les marges de
vages de qualité », de grande taille, caractérisés par des croissance sont énormes et que seul ou à plusieurs, les limites
performances élevées, qui détiennent aujourd’hui près sont loin d’être atteintes.
67 000 truies selon l’association des producteurs de porcs
de l’état, l’ACRISMAT. Des grands acteurs nationaux du secteur de la transforma-
tion de la volaille et du porc ont récemment fait part de pro-
Le Mato Grosso met en place en 2005, une loi sur le « déve- jets d’investissements importants dans le Mato Grosso. Ainsi,
loppement de l’élevage porcin » qui résulte de la concerta- Sadia a annoncé en août 2005 la construction d’un abattoir
tion des producteurs de porc et des autorités de l’Etat. de volailles et une usine de fabrication d’aliments composés
L’objectif est de viser un « développement pérenne » de l’éle- à Lucas do Rio Verde. Un abattoir de porcs est également en
vage assurant la conquête de marchés à l’exportation projet. Perdigão détient aussi un abattoir de volailles dans la
notamment. La recherche de sécurité dans le domaine du région, à Nova Mutum.
1
Savane brésilienne. Pour une analyse du développement agricole récent dans le « cerrado », voir Bertrand.
290
CONCLUSION Le sud du pays bénéficie des avantages économiques des
zones de forte densité (taille des outils industriels, distances).
Le potentiel de progression de la consommation intérieure et la Mais la question de l’environnement est posée, avec la pro-
compétitivité à l’exportation devraient tirer la croissance de la tection des ressources en eaux. Des programmes de respect
production brésilienne au cours des prochaines années. de bonnes pratiques sont en cours. L’incidence économique
au plan des élevages est difficile à estimer. Les entreprises du
La volonté exportatrice, l’affirmation du Brésil dans les négo- secteur de la viande, en raison de leur assise sur le marché
ciations internationales et la recherche d’accords commer- intérieur, devraient en absorber l’impact. Le modèle d’inté-
ciaux avec de nouveaux partenaires (Chine) constituent des gration local semble ainsi permettre la poursuite d’un déve-
facteurs de développement. loppement.
L’ouverture des marchés « riches » et rémunérateurs (UE, Le modèle de production du Centre-Ouest peut bâtir son
Japon…) est particulièrement visée. La levée des obstacles expansion sur les disponibilités de matières premières et
sanitaires liée à la situation vis à vis des épizooties (fièvre d’espace qui facilite la valorisation des déjections (cultures,
aphteuse) constitue un enjeu majeur pour la filière. Les voire énergie). L’association en partenariat entre firmes
grands outils de transformation se déclarent en mesure de industrielles et grands producteurs agricoles peut apporter
répondre prochainement aux normes de l’Union Européenne une robustesse économique face aux aléas des marchés. La
dans le domaine de l’hygiène alimentaire, pour accéder à ce sécurité sanitaire des élevages et les niveaux de perfor-
marché ou d’en faire référence auprès d’autres clients. mances permises par l’appel aux meilleures technologies
mondiales (génétique, alimentation, conduite d’élevage)
La dimension industrielle des entreprises, leur savoir faire figurent parmi les autres atouts mis en avant pour justifier de
commercial, illustré par leur « adaptabilité » au marché grandes ambitions, notamment sur les marchés mondiaux.
européen des viandes de volaille pour la transformation où Toutefois, ces ambitions ne pourront être réalisées qu’au prix
elles se sont fortement implantées, devraient leur permettre de nouveaux efforts. L’éloignement des débouchés et la fai-
d’être à la hauteur de cette ambition. blesse des infrastructures de transport sont un lourd handi-
cap qui sera surmonté, mais génèrera des coûts importants.
La compétitivité de l’offre découle de la position favorable Face à la croissance de la production, les outils industriels de
des coûts de production et des coûts « rendu port d’exporta- transformation à la hauteur des enjeux restent à bâtir.
tion » des produits à l’échelle mondiale. Les prix des
matières premières, le coût du travail et de la main d’œuvre, Le Brésil sera-t-il le pays du 21ème siècle pour la production
les niveaux favorables d’investissement et de fonctionnement porcine ? Il en a les potentialités, mais l’avenir ne lui est pas
(conditions climatiques), et des performances techniques se encore totalement ouvert.
manifestent ici avec des déclinaisons variables selon les bas-
sins. Les coûts de revient de la viande porcine « sortie éleva- REMERCIEMENTS
ge » publiés par les organismes brésiliens pour des élevages
caractéristiques des exploitations du sud du pays montrent Cette communication découle des résultats d’une étude ITP
un « avantage coût » sensible par rapport aux résultats cofinancée par l’OFIVAL et l’ADAR sur les conséquences
moyens nord-américains et européens (0,74 euro/kg de car- possibles des négociations à l’OMC pour la production por-
casse, en moyenne sur 2001-2004). Par rapport au Sud, les cine française. Les auteurs remercient tout particulièrement
élevages du Centre-Ouest bénéficieraient de coûts plus bas pour leur aide précieuse M. D. Talamini d’Embrapa « Suinos
encore, de 10 % à 15 %. Nos analyses et observations e Aves » (Santa Catarina), M. A. Vogt (Frangosul) et M. W.
confirment l’importance de cet avantage (Marouby, 2005). Meincke (Vetagri).
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
• ABIPECS, Association brésilienne des exportateurs de viande porcine, rapports annuels.
• ACRISMAT (Association des producteurs de porcs du Mato Grosso). Données statistiques sur la production porcine.
• Bertrand J.P., 2004, L'avancée fulgurante du complexe soja dans le Mato Grosso : facteurs clés et limites prévisibles, Revue Tiers Monde,
vol. XLV, n° 179, 2004/juillet-septembre, 567-593.
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Technique du Porc, Collection « Etudes économiques », décembre 2005.