Gloups : BD et Arts Plastiques
Gloups : BD et Arts Plastiques
Mélanie Farjon
La Bande Dessinée,
au-delà de la Bande Dessinée.
Mélanie FARJON
Conclusion...............................................................................................................................p.34
Bibliographie.…......................................................................................................................p.37
Je travaille personnellement la bande dessinée. J'ai plutôt une pratique de la BD, qui est
réalisée sur une frise de plusieurs mètres de long, au stylo-bille uniquement, sous une forme
plus souvent abstraite que figurative. Cependant, je la travaille aussi sous forme de
« planches », donc de pages d'albums, son format le plus connu. J'apprécie particulièrement la
planche pour ma propre pratique, car l'une des choses que j'aime avec ce format, c'est
justement sa facilité de diffusion. La première chose à laquelle on pense quand on entend
« Bande Dessinée », appelée plus communément « BD », c'est un livre ou un album cartonné
de 44 pages, composées de cases dans lesquelles se déroule une histoire, agrémentées de bulles
où se trouvent écrits les dialogues. On pense aussi au livre vendu en librairie, destiné à être
acheté et lu comme un roman. Il est même associé le plus souvent aux livres « jeunesse », donc
réalisés principalement pour les enfants. Lire des BD alors qu'on est adulte est vu comme une
tentative de rester dans l'enfance. Pourtant, d'après une étude de 2011 menée par la BPI et le
DEPS auprès de 4.981 personnes2 , on peut voir que 62% des lecteurs de BD ont un niveau
d'étude supérieur ou égal au bac.
La Bande Dessinée permet à un certain genre d'artistes (les auteurs de BD) de répandre
leurs idées, histoires, messages... Je l'utilise donc pour ces raisons : je réalise mes histoires,
souvent un mélange de fantastique et de science-fiction, je créé mes personnages, je plante le
décors, je fais le story-board3, puis je passe à la création de la planche. Je varie les techniques,
je mélange aussi bien l'encre que le crayon, l'aquarelle, le feutre à alcool, le crayon aquarelle, le
feutre, et même parfois l'acrylique. J'utilise aussi occasionnellement l'informatique, pour le
texte ou les retouches par exemple. Le temps de création de l'histoire et le temps du dessin sont
les même, car je considère que l'histoire a autant d'importance que le style. Mon premier
1 J'utilise le mot prologue, mot utilisé en BD : c'est l'avant-propos qui précède une BD.
2 Enquête réalisée par TMO Régions, et dont les chiffres ont été publiés dans La Cité (La Cité internationale de la
bande dessinée et de l'image).
3 Découpage du scénario d'un film ou d'une BD où chaque scène est illustrée par un plusieurs dessins.
1
objectif est de plonger le lecteur dans mes histoires, de le faire rêver, de lui faire oublier qu'il
est en train de lire. Je lui offre un voyage.
On peut constater que la bande dessinée a changé de statut depuis une vingtaine
d'années, comme le dit l'écrivain, critique et scénariste français Benoît Peeters (principalement
connu pour ses collaborations avec le dessinateur Schuiten lors de leurs réalisations de bandes
dessinées), dans son ouvrage sur la BD, dans l'avant-propos : « Encensée par les uns, méprisée
par les autres, la bande dessinée demeure globalement mal connue, y compris de bon nombres
de ses adeptes. (…) Souvent considérée comme une sous-culture, elle fut pourtant l'objet des
louanges d'Umberto Eco, d'Alain Resnais, d'Orson Welles et de Fellini, et a inspiré, depuis le
pop art, nombre de peintres reconnus. »4
L'expression « bande dessinée » est encore très floue dans les esprits, mais rien de plus
normal quand on voit que sa définition même est floue, voir incomplète. La première définition
que l'on peut trouver de la bande dessinée, appelée plus communément « BD », tirée d'un
2
dictionnaire5, est « Mode de narration utilisant une succession d'images dessinées, incluant, à
l'intérieur de bulles, les paroles, sentiments ou pensées des protagonistes ». La référence qui
nous vient souvent à l'esprit est Tintin, de Hergé, car selon la définition, c'est bien une BD.
Mais dans ce cas, pour commencer, des BD sans texte ne seraient pas des BD ? L’œuvre de
Lewis Trondheim, La Mouche6, une BD contant les aventures d'une mouche en une histoire
muette, ne pourrait pas rentrer dans cette case tout à coup très sélective qu'est la « bande
dessinée » ? Toujours selon le dictionnaire Larousse, la bande dessinée apparaîtrait au XIXème
siècle seulement. Mais on considère depuis longtemps La Tapisserie de Bayeux (ou Tapisserie
de la Reine Mathilde), au tisseur inconnu, réalisée entre 1066 et1082, mesurant 6830x50cm, et
se trouvant à Bayeux, comme étant la première bande dessinée existant, avec sa narration, son
histoire s'étalant sur toute la longueur de la frise. Le Larousse en fait bien mention dans son
dictionnaire en ligne, mais ne la considère pas comme bande dessinée, car la BD serait un « art
de masse ».
Je me suis moi-même heurtée à tout ces points de vue sur la BD. J'en réalise en format
livre depuis maintenant plus de dix ans. Déjà alors que je passais le concours de l’École
Nationale supérieure d'Arts de Cergy, je présentais mes BD, et l'on m'a répondu que je n'avais
pas ma place dans cette École mais dans une École spécialisée dans la bande dessinée. Puis
finalement à l'Université Paris 1, alors que je tentais de présenter des projets de BD
spécialement faits pour les cours et pour être accrochés au mur (je ne voulais pas relier les
planches pour en faire un livre, il fallait que mes planches se voient les unes à côté des autres),
on les a refusées en arguant que la BD n'avait pas sa place dans les Arts Plastiques. Où aurait-
elle sa place finalement ? Un jour, j'ai donc découvert après une longue recherche un procédé
qui me convenait et qui me permettait le juste milieu entre les Arts Plastiques et la Bande
Dessinée. Je me suis pliée à ce monde de l'Art qui rejette un Art, sous prétexte qu'il ne
correspond pas aux critères généraux demandés dans les Arts Plastiques. Tout cela alors que la
BD est au cœur des programmes d'Arts Plastiques. Peut-être est-ce parce que ces programmes
sont ceux du collège, et que passé le collège, on n'a plus l'âge de continuer d'en faire. Un auteur
de romans pour enfants sera considéré dans son métier comme un adulte normal, mais un
auteur de BD même pour adultes sera considéré comme un grand enfant, quelqu'un qui refuse
de sortir de l'enfance.
3
Depuis, je travaille principalement sur des formats allongés tels que la frise ou le
panneau7, après avoir découvert que ces formats revenaient naturellement et de manière
récurrente dans mes créations, d'une part pour sortir des formats rectangulaires traditionnels qui
m'étouffent, et d'autre part pour leur symbolique sur le temps. On connaît entre autres la
célèbre « frise chronologique » aussi appelée la « flèche du temps ».
Mélanie Farjon, Le Fil de la Vie, 2013, stylo-bille sur papier, 50x600cm, Paris.
Les formats en totem me rappellent une case, permettant une vue d'ensemble. En
mettant plusieurs panneaux côte à côte, ils peuvent former une suite de cases qui raconte une
narration. La narration d'une BD a donc ce rapport évident avec le temps, mais aussi bien sûr à
l'espace, d'où ma recherche à les lier intimement. Pour cela, j'étale mon dessin sur toute la
longueur de mon support, ce qui me permet d'y voir s'incarner le fil de la vie, donc le temps.
Mélanie Farjon, La Grotte, 2013, stylo-bille et acrylique sur papier, 40x600cm, Paris.
Quand au format totem, il me permet de faire des recherches sur l'espace. Je puise mon
inspiration de l'organisation spatiale en partie de l'art japonais : certains panneaux japonais
servaient à fermer une pièce, et représentaient généralement des lieux, dans une harmonie
caractéristique8. Je tente de faire des voyages temporels, des accélérations, des sauts dans le
7 Panneau ou « totem », terme que l'artiste contemporaine Patricia Jean-Drouart utilise pour qualifier ses grands
panneaux de peinture.
8 Ces panneaux aujourd'hui sont des monochromes sobres, contrairement aux anciens peints (exemple :
Paravents représentant Bambous et pruniers, ZHANG DUDUO, Japon, XIXème siècle )
4
passé et le futur. La culture japonaise de nos jours fait référence au manga 9, très ancré dans la
culture populaire, qui est aussi bien sûr de la bande dessinée.
Une fois mon format choisi, je fais ensuite sur ma frise ou mon panneau ce que l'on
appelle du stylo graphisme : j'utilise le stylo-bille, outil que j'ai choisi pour son tracé qui reste
durable dans le temps pour une encre, mais aussi car c'est un objet presque banal, auquel on ne
fait pas attention et qui n'était à l'origine pas destiné à être utilisé en dessin. Il me donne aussi
la possibilité de réfléchir sur la ligne, car le trait est plus précis que celui du crayon.
Ce procédé me convient aussi car j'utilise plus des techniques graphiques que picturales.
En rappel à ma réflexion sur le temps, ce tracé, cette ligne du stylo est tenace, elle n'est pas
effaçable, ni très estompable, juste recouvrable, ou du moins, c'est le cas pour la véritable encre
de stylo-bille, et non l'encre qui se gomme, comme les élèves aiment l'utiliser au quotidien
pour rédiger les cours. On n'a donc qu'une « chance » de réussir la ligne comme on souhaite
comme le concept de la vie elle-même, aucun repentir n'est possible. Il existe plusieurs
5
mythologies où on trouve des fils représentant le temps et la vie des hommes 10. Les lignes qui
s'entrelacent symbolisent la vie de chaque homme, ses rencontres avec d'autres vies, et cela
devient finalement une broderie, une dentelle de fils noirs. Les lignes se croisent donc pour
raconter une histoire sur une frise, qui montre le début et la fin. Mais cette fin n'est en réalité
qu'une ouverture, étant donné que rien n'a réellement de fin ou de début.
Il peut m'arriver de mettre de la peinture noire en fond, de manière à travailler au stylo-
bille blanc, pour insister sur cette idée de dentelle, et faire davantage ressortir chaque ligne. Je
peux aussi utiliser d'autres couleurs du stylo-bille, car il en existe bien plus que l'on pense, mais
le plus souvent je reste dans le noir et blanc, dont le résultat rappelle plus l'estampe ( avec les
lignes croisées et non croisées), voir le manga, qui est imprimé en noir et blanc, et me
permettent de penser les vides et les pleins de ma feuille sur lesquels je dois encore progresser,
mais aussi de me concentrer sur l'harmonie de la composition, tout comme je pense à la
composition d'une planche de bande dessinée. En resserrant les lignes du stylo et en les
croisant, il m'est possible de créer une masse noire, et selon la quantité de lignes dans une zone,
le noir est plus ou moins prononcé. Avec cette technique, je peux faire plusieurs tons de gris, et
créer du volume. C'est aussi intéressant de laisser apparaître les lignes et les entrelacs de
lignes : de loin on verra un dessin figuratif, et de très près, on verra cet amas de lignes. Mon
style de dessin au stylo est généralement figuratif, mais je peux rajouter des éléments abstraits
(comme des volutes, des arabesques) dans ma composition, pour la rendre plus légère. Je tente
de rendre mes dessins figuratifs très réalistes selon le sujet, pour presque créer un trompe-l’œil
pour le spectateur. Quand ce que l'on a devant les yeux est réaliste, on y croit plus, et donc une
histoire a l'air plus vraie. J'aime tromper le spectateur avec cela, comme on apprécie beaucoup
un film quand il est annoncé « tiré de faits réels ».
Une peinture historique n'est-elle pas narrative ? Un triptyque n'est-il pas un ensemble
de cases racontant une histoire ? Les auteurs de Bande Dessinée n'utilisent-ils pas des
techniques et des codes, comme les peintres ou les sculpteurs le font aussi ? Cependant, la
peinture d'Histoire n'a pas grand-chose à voir avec la Bande Dessinée.
Le « Neuvième Art » qu'est la bande dessinée a une double définition d'après l'écrivain
Francis Lacassin :
« LA bande dessinée est le terme général de ce concept, ce qui fait d'elle un art à part
entière. […] Cela peut aller de la peinture, comme les toiles de Liechtenstein, à la sculpture,
10 Ces mythologies sont la mythologie Grecque avec les Parques, et la mythologie Nordique, avec les Nornes,
dont les fils incarnent concrètement le passé, le présent, et le futur, dont la mort.
6
comme celles d'Alain Sechas. Les codes de la bande dessinée sont variés, mais facilement
identifiables : des vignettes, des cases, des séquences, des bulles, des personnages, séparés ou
réunis, ils composent la bande dessinée. ». De plus comme dit Benoît Peeters, « le dessinateur
de bande dessinée se voit plus comme un artiste aujourd'hui, puisqu'il expose même ses
11
originaux , et agrandit certaines cases en sérigraphie ou en lithographie ». Il sort donc du
livre pour se diriger vers le mur, même si l'on peut dire que son support de prédilection reste la
« page ».
Mais il faut continuer de préparer la jeune génération à accueillir ces artistes, et c'est ce
que j'essaie de faire à travers mes cours d'Arts Plastiques. Il faut pour cela que je commence
par briser leur définition de la BD, la plus populaire, car la première idée que les adolescents,
les élèves, se font de la BD, c'est celle qu'ils achètent en librairie sur leur personnage préféré.
Celle-là même qui se trouve dans le Larousse. Ils suivent même des courants de mode dans
leurs lectures. Leur définition de la Bande Dessinée est restreinte, à cause justement du peu de
choix que l'on leur propose. Je me suis alors posée la question suivante :
Pour y répondre, je vais dans un premier temps étudier la relation entre les Arts
Plastiques et la Bande Dessinée, donc ce que l'un apporte à l'autre et vice-versa. Puis je relierai
cette recherche au collège, grâce aux programmes, à l'intérêt de la BD pour des adolescents. En
partant de cela, je réaliserai un cours pour une classe de collège, en relation avec ma
problématique. Enfin, je présenterai un bilan de ce cours, avec son analyse et ses
apprentissages, mais aussi une ouverture pour la suite, et un point sur l'objectif final que j'ai
pour la fin de cette année scolaire. Cet objectif : faire comprendre aux élèves que la BD n'est
pas qu'un livre composé de cases, de personnages et de bulles. J'aimerais que les collégiens
puissent passer de cette définition étriquée à une définition élargie, plus générale, qui puisse
englober toutes les pratiques de la Bande Dessinée, et de réaliser finalement des bandes
dessinées plasticiennes. L'idéal serait aussi qu'en sortant du collège, et qu'en entrant dans l'âge
adulte, ils continuent de lire la bande dessinée, et que la société accepte la BD comme
accessible à tout âge, de façon que l'on arrête de fixer une personne dans le métro lisant une BD
en essayant de deviner son âge ou sa mentalité. C'est la vision entière d'une société qu'il
faudrait changer, et pour cela, il faut commencer par la jeune génération.
11 Par exemple, la galerie Daniel Maghen à Paris n'expose que des dessins ou planches originales des
dessinateurs, tels que Marcel Gotlib, Patrick Prugne, Jean-Claude Fournier, Moebius...
7
I
LES ARTS PLASTIQUES
DIALOGUENT AVEC LA BANDE DESSINÉE.
12 Comme les vases Égyptiens peints, qui racontent des séquences d'événements, et l'Histoire.
8
résultat qu'en copies, imprimées, et en magasin, sauf certaines expositions dans des galeries 13.
Mais cela en fait surtout un art public, populaire, donc accessible à tous. Il est destiné autant
aux enfants qu'aux adultes, et leur apprend la particularité des images, en cohérence avec une
histoire narrative.
Les Arts Plastiques peuvent apprendre à mieux comprendre une BD : autant au niveau
de la narration qu'au niveau de ses codes. Pourquoi tel personnage a telle expression ? Ou
pourquoi telle couleur utilisée sur telle planche de BD créé-t-elle cette ambiance ? Les auteurs
de la BD Blacksad, Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido, qui réalisent pour le premier le
scénario, et le second les planches, travaillent à l'aquarelle. Ils réfléchissent ensembles aux
couleurs de chaque planche, créent une véritable ambiance, chaque page nous plonge dans un
univers différent de la dernière. Ils jouent sur les camaïeux, sur la lumière et les ombres, mais
aussi sur des contrastes forts. Comprendre comment une BD est faite, pourquoi chaque chose
est à sa place, peut permettre de mieux comprendre l'histoire et ce que veulent les auteurs.
La BD est aussi de nos jours beaucoup utilisée en publicité. On la retrouve par exemple
dans la célèbre publicité de « Perrier », qui reprend les œuvres de Lichtenstein et les détourne,
dans ses affiches parlant des « fines bulles » de la boisson pétillante. Dans les œuvres de Roy
Lichtenstein, comme M-maybe, de 1965 (une huile et acrylique sur toile, mesurant
152,4x152,4cm, et se trouvant au Wallraf-Richartz Museum de Cologne), l'artiste reprend la
trame de la bande dessinée imprimée, et représente ses personnages avec une multitudes de
petits points de couleur, réalisés à la main. Perrier s'inspire de ses figures phares (comme la
femme blonde aux yeux bleus), mais lisse leur peau : toute trame, tout point ont disparu, et il
joue sur la bulle14 du personnage féminin dans laquelle se trouve la phrase « C'est fou ! Un
Perrier avec des fines bulles ! ». Le jeu entre la publicité et l’œuvre ne peut être comprise que si
l'on connaît l’œuvre d'origine, l'artiste, et sa démarche plastique. On remarque aussi en voyant
ces affiches dans la rue que la BD attire le public : elle nous est familière, on sait qu'elle
communique avec nous, elle touche tous les âges, et est généralement simple à comprendre,
grâce à ce lien entre le texte et l'image. Les Arts Plastiques, dans lesquels on aborde aussi le
cinéma, le story-board, la narration, nous aident à synthétiser dans une image une histoire. Pour
certains auteurs, l'objectif est de rendre la lecture fluide pour le lecteur comme si il regardait un
film, mais les images étant séparées, coupées entre elle pas des blancs, des vides, ils doivent
synthétiser au possible, comme le fait une caricature. Le maximum d'informations en une
13 Je fréquente régulièrement la Galerie Daniel Maghen à Paris où j'ai eu l'occasion de croiser des auteurs.
14 Bulle de BD dans laquelle se trouve le texte.
9
image. Mais c'est bien souvent pour éviter qu'une BD ne comporte des centaines de pages.
D'autres auteurs mettent un point d'honneur sur le détail dans la narration. Proches du stop-
motion mais en dessin, ils détaillent chaque seconde, comme le fait Mathieu Marc-Antoine,
dans sa bande dessinée 3 secondes, réalisée en 2011, et publiée aux éditions Delcourt. Dedans,
le lecteur voit son regard placé dans un faisceau qu'il ne quittera pas tout du long de l'histoire.
Projeté vers une scène, le regard zoome jusqu'à atteindre un obstacle réfléchissant, le
redirigeant vers une nouvelle scène, dans laquelle se trouve un autre obstacle réfléchissant. Et
ce scénario continue jusqu'au bout, sous un effet stroboscopique 15. Les Arts Plastiques
apportent beaucoup à la Bande Dessinée, pour sa compréhension, l'ouverture des élèves à cet
Art, encore trop commercial et restreint. Mais la Bande Dessinée, elle aussi, apporte quelque
chose à l'enseignement des Arts Plastiques.
Les élèves connaissent bien la BD. Elle est plus lue à cet âge que les romans. Depuis
plusieurs années aussi, le Manga (la bande dessinée japonaise) a pris de l'ampleur et est lu dans
toutes les cours de récréation. Aussi, quand j'ai demandé un jour à une classe de 6ème ce qu'ils
aimeraient bien faire dans le cours d'Arts Plastiques, une dizaine a répondu « du Manga ». La
BD leur parle. Ils en connaissent les codes, les variantes, le sens, et savent vite les identifier, en
tout cas celle sous forme de livre ou grâce aux cases. La BD peut apporter aux Arts Plastiques
un intérêt particulier pour les élèves car familier, rassurant. Elle est quotidienne, c'est un
univers dans lequel ils baignent depuis leur petite enfance. Ils sont attirés par cette lecture.
Dans une librairie, la majorité ira directement au rayon des mangas ou des bandes dessinées, et
dans un magazine, ils liront d'abord la petite planche de BD à la fin.
En variant alors ses supports techniques, on peut les ouvrir à d'autres sortes de bandes
dessinées. On peut, à partir de cela, travailler des notions grâce à la BD qu'ils connaissent si
bien. Ces notions passeraient plus facilement, les élèves pourraient les travailler sans grande
réserve, et sans s'en rendre compte. Ils pourraient même déformer, transformer les codes de la
BD pour en arriver à autre chose. En partant de quelque chose qu'ils connaissent si bien et
qu'ils apprécient, on peut les faire travailler sur d'autres sujets, même sur le fond de la BD, et
non la forme. On est alors plongé dans la narration et dans toute la créativité de l'élève, non
15 Tiré du « stroboscope », source de lumière intermitante. Produit une alternance de phases lumineuses. Ici dans
la BD, alternance de cases. Chaque espace entre les cases peut représenter le bâttement de cils du lecteur.
10
uniquement sur la technique. A partir du moment où les codes de la bande dessinée sont acquis,
l'élève peut travailler des techniques variées, et se donner des difficultés particulières (travailler
la couleur, la forme, l'ambiance, le décors...).
L'autre intérêt de la BD pour les Arts Plastiques, c'est que justement les élèves
connaissent les codes, ou du moins la plupart. Et ces codes sont :
Ils savent faire la différence entre les différentes origines des bandes dessinées :
principalement les BD franco-belges, les comics américains (ce sont des BD en couleur
américaines, surtout basées aujourd'hui sur des histoires de super-héros), et les mangas.
Certains plus doués pourront reconnaître des styles occidentaux différents, comme les auteurs
de BD italiens et espagnols, ou encore des dérivés du manga en Orient : la manwha, bande
dessinée Coréenne. On trouve même aujourd'hui aux États-Unis une forte publication de
graphic novels, souvent dessinées d'après des romans, c'est aussi un terme souvent utilisé pour
éviter le terme « bande dessinée », ou son équivalent « comic », à la connotation trop enfantine.
Graphic novel viserait alors un public plus adulte.
Ils peuvent grâce à ses références reconnaître certaines formes de cases (en réalisant des
BD, certains élèves m'ont demandé si ils avaient le droit de faire des « cases comme dans les
mangas », soit des cases très horizontales, verticales, et bien souvent en formes de trapèzes. Les
BD franco-belges utilisent des cases carrées ou rectangulaires traditionnelles de la BD
occidentale, et les comics utilisent un mélange de ces deux cultures, allant jusqu'à une planche
est égale à une case. Au niveau de la composition d'une planche, certains codes plus subtils sont
intégrés, mais pas facilement réutilisés en cours : ils savent que dans le manga, si le fond de la
planche (donc l'espace entre les cases) est noir, alors c'est un « flash-back »16. En revanche, le
flash-back dans la BD européenne est représenté par des floutages, des ondulations des cases,
ou une modification de la couleur (comme du sépia) pour lui donner un aspect plus ancien en
comparaison avec les autres cases de la narration, en rappel aux anciennes photographies.
Les élèves apprennent aussi souvent à représenter l'expression du visage avec plus de
précision grâce aux mangas. Les expressions y sont très détaillées, en Europe, on représente les
sentiments principalement par du texte, et les Japonais les représentent par une palette faciale
très large, aucun mot n'est nécessaire. Ils savent alors utiliser en dessin les sourcils, la taille et
la forme des yeux, la forme de la bouche, etc, pour exprimer ce qu'ils veulent.
Les plans, les points de vue, la narration, la communication (sans forcément utiliser les
mots), le dessin des corps, de l'espace, du mouvement, les expressions du visage, la fiction, le
16 Le flashback ou le retour en arrière est un procédé d'inversion, qui, dans la continuité narrative, fait intervenir
une scène qui s'est déroulée avant l'action en cours ou principale.
11
réel, le regard du spectateur, la fluidité (pour la lecture), tout ces points sont au programme. Ils
aborderont donc les plans et points de vue par les cases, la composition de la planche de BD.
La narration aura un lien avec la fiction et le réel, au cœur des programmes de 5èmes et 4èmes,
et le français : arriver à réaliser une histoire qui tient debout, avec un début, un milieu, et une
fin, donc avec une structure. Elle sera aussi en lien avec la composition (comme faire tenir une
histoire en une planche, ou en un certain nombre de cases). La communication, qui peut être
rattaché aux expressions du visage, va les faire travailler justement sur la narration, mais aussi
une fois de plus sur la composition. Le dessin des corps, le mouvement et l'espace abordent la
narration, la lecture. Il est souvent dit et répété qu'il faut éviter de faire faire trop de bandes
dessinées aux élèves. Mais souvent, l'idée que l'on se fait de la BD au collège, une fois de plus,
est la BD traditionnelle, alors qu'il existe maintes manières d'aborder la BD avec les élèves,
parfois même sans qu'ils ne s'en rendent compte. C'est ce que je compte faire, pour les sortir
aussi de leur définition de bande dessinée, toujours trop restreinte.
Finalement, en regardant tous ces points de programme, on se rend rapidement compte
que liés à la Bande Dessinée, ils peuvent tous être regroupés. Tous communiquent les uns avec
les autres. En une séquence sur la Bande Dessinée, on peut choisir d'aborder une notion
particulière, ou plusieurs, le cours ne se compliquera pas pour autant, car certaines notions
apparaîtront automatiquement.
12
II
LA BANDE DESSINÉE,
AU-DELÀ DU « PASSE-TEMPS ».
13
narration, la matérialité et la plasticité, la composition et les angles de vue. Ces points sont par
ailleurs élaborés en 5ème pour aboutir à un univers fictif, jusqu'à être réappropriés en 4ème.
Cette dernière voit cependant la bande dessinée davantage à travers les outils numériques.
Puis en 3ème, la bande dessinée peut permettre d'aborder différemment la notion
d'espace qui est au cœur de leur programme. L'espace aussi bien du support, mais aussi l'espace
qui est représenté, l'espace fictif, l'architecture lors de la création de décors.
Enfin au lycée, la bande dessinée n'a pas non plus disparu et peut se distinguer dans le
programme. Les lycéens pourront travailler la BD notamment par l'image, le récit, la
représentation du corps, la composition, et bien sûr le graphisme (le dessin étant au cœur des
techniques, surtout en classe de 2nde).
Par le graphisme, ils pourront encore ouvrir d'autres portes vers la Bande Dessinée, pour
aller vers un style qui leur est propre, qui est reconnaissable, et que l'on retrouve aujourd'hui
dans des bandes dessinées que l'on pourrait qualifier de BD « d'auteurs »18. La BD peut aussi
permettre plus simplement de contribuer à la maîtrise de la langue française 19. Car même si ce
n'est pas le cas pour toutes, les textes qui s'y trouvent permettent aux élèves de lire
régulièrement (au collège, ils lisent encore trop peu). A une époque, les bandes dessinées en
Europe était des images, des vignettes, sous lesquelles se trouvaient des encadrés contenant le
texte. L'écrit s'attachait prioritairement aux dialogues ainsi qu'à l'énonciation des modalités de
l'action (par exemple, la BD de Bécassine, créé par Émile-Joseph-Porphyre Pinchon en 1905,
extrait ci-dessous: )
14
Plus tard, lorsque les bulles font leur apparition avec l'arrivée en Europe des Comics
américains, les maîtres et professeurs s'offusquent. Il y a une crainte de l'insertion du texte dans
l'image, et qu'à terme, le texte lui-même soit condamné. Pour eux, le texte et l'icône étaient
inconciliables. Et pourtant, des années de lutte ont passé et ont plus ou moins réussi à faire
passer la BD d'un passe-temps infantilisant à un passe-temps tout court, ce qui reste un progrès,
quand on voit à quel point elle fut décriée. Je veux travailler dans la continuité de cette lutte, et
faire comprendre dès l'adolescence, quand les élèves lisent encore des BD, à quel point elle a
un intérêt, et pas uniquement en cours d'Arts Plastiques. Car qui sait combien d'entre eux liront
encore des BD une fois adultes ?
J'ai voulu m'intéresser à l'entrée du programme des 4ème: « Les images et leurs
relations au temps et à l'espace »20. Cette entrée du programme plonge les élèves dans la
narration, et permet de travailler la durée, la vitesse, et le rythme (comme le montage, le
découpage et l'ellipse). Elle permet aussi d'étudier les différents processus séquentiels fixes et
mobiles à l’œuvre dans la bande dessinée, le roman-photo, le cinéma, la vidéo. Les situations
permettent de percevoir et d'analyser l'implication des images dans l'environnement quotidien.
Les élèves sont amenés à :
-prendre en compte les points de vue du regardeur et de l'auteur, de l'acteur.
-exploiter la dimension temporelle dans la production.
-utiliser des images à des fins d'argumentation.21
Mais travaillant aussi sur les cases et la séquence, je pense que l'entrée « La nature et
les modalités de production des images » pose bien la question de la séquence par l'analyse de
la nature de l'image.
Il faut pouvoir comprendre le rapport entre l’œuvre et le réel, en se plaçant
personnellement par rapport à elle, et en la situant grâce à des repères historiques : les
vêtements ou l'architecture sur une peinture peuvent indiquer à quel moment de l'Histoire
l’œuvre, ou ce qu'elle représente, appartient. Cela a pour but d'explorer les dimensions
temporelles et spatiales dans une œuvre, autant sur une image fixe que sur une image en
mouvement. Mais il est aussi possible de déceler dans l'image des caractères sociaux et
culturels, qui l'ancrent davantage dans une réalité. L’œuvre par ces moyens variés nous
communique une message, un sentiment, un morceau d'histoire, grâce à son référent réel, et
20 Programmes du collège de l'enseignement des Arts Plastiques, Bulletin officiel spécial n°6 du 28 août 2008,
page 10, programme de la classe de 4ème.
21 Programmes du collège de l'enseignement des Arts Plastiques, Bulletin officiel spécial n°6 du 28 août 2008,
page 10, programme de la classe de 4ème.
15
grâce à quelle catégorie l'image appartient (la photographie d'une femme n'aura pas la même
signification sur un message publicitaire que sur une photographie d'artiste).
Les procédés de cinéma, de bande dessinée, ou de roman-photo, permettent d'aborder les
thèmes du point de vue, de la narration, et de la reconstitution du quotidien, donc tout ce qui
fait sens dans la recherche spatio-temporelle. Ils permettent aussi de travailler sur les stratégies
de communication, d'information, et d'émotions, mais dans un but toujours artistique par les
pratiques variées disponibles. Les relations visuelles possibles entre le référent et l'image sont
abordées par le numérique, la peinture, le dessin, la gravure, et autres moyens graphiques et
picturaux, toujours en rapport avec l'histoire des arts. Mais pour ce cours, il me faudrait définir
le matériel en fonction de mes objectifs d'apprentissage, je ne pourrais pas laisser aux élèves le
champ libre quand à leurs choix.
16
et très inspirée. L'année commençait bien pour moi, je suis restée motivée tout du long.
Les élèves ont un lien fort avec la BD. Étant encore des adolescents, voir pour certains
encore des enfants, ils continuent d'en lire très souvent, depuis plusieurs années. Au CDI du
collège, les BD, assez présentes, sont intensivement lues. Mais elles leur apparaissent plutôt
comme un passe-temps que comme une source d'information ou une œuvre littéraire. Le regard
de l'élève est très habitué aux images pendant les cours, cependant, depuis un moment déjà, ils
sont habitués à voir la BD, à lire la BD comme un loisir. Ils n'ont pas entraîné leur regard à
cela. Mais il peut arriver qu'ils la voient sous un nouveau jour après un événement : depuis le
tragique événement de Charlie Hebdo du 8 Janvier 2015, le statut de la caricature a été abordé
dans de nombreux cours, comme en français et en histoire-géographie, et certains collègues
d'Arts Plastiques ont utilisé la caricature dans leurs derniers cours. Les élèves ont grâce à cela
compris que la BD (satirique du moins) peut faire passer un message fort, marquer, montrer
l'histoire, se moquer ou dénoncer. Certains élèves peuvent aussi prendre conscience que la BD
les fait rêver, peut leur apprendre des choses, et elles sont utilisées dans d'autres matières que
les Arts Plastiques, comme le Français, l'Histoire-Géographie, les langues... Lorsqu'un
enseignant demande à ses élèves de tourner les pages du livre pour arriver à une petite planche
de BD, quel qu'en soit le sujet, ces élèves la liront et s'y intéresseront, même un instant.
Il existe par ailleurs de nombreuses bandes dessinées éducatives, et ce depuis des
décennies. Pour les cours de Lettres, il existe par exemple les BD sur les pièces de Molière, où
le texte intégral et original est incrusté dans les bulles des personnages dans une BD au style
rappelant beaucoup les BD humoristiques pour enfants. C'est l'éditeur Vents d'Ouest d'Issy-les-
Moulineaux qui a édité entre autres Le Médecin malgré lui, L'Avare, Don Juan, en BD22. Cette
BD peut permettre aux élèves étudiant la pièce de pouvoir mettre des images sur le texte, sans
pour autant être obligés d'aller voir la pièce. Ils peuvent aussi l'apprendre de cette façon, la
relire à plusieurs reprises, et le dessin leur facilitera la lecture et la visualisation de la mise en
scène.
Aussi, il y a des BD éducatives sur le thème de l'Histoire. Par exemple, Librairie
Larousse a édité une collection Histoire de France en Bandes Dessinées 23,une série de gros
ouvrages de bande dessinée contant l'Histoire de France dans l'ordre chronologique. Les
dessins se veulent réalistes, la narration est assez entrecoupée pour montrer le plus de points de
vue possibles, et être au plus près de l'Histoire, du réel.
22 BD dont la pièce d'origine est bien sûr de Molière, la mise en scène est de Virginie Cady, le découpage de
Laurent Percelay, et le dessin et la couleur sont de Kawaii Studio. Il est parût en août 2005.
23 Histoire de France en Bande Dessinée, 1976 à 1978, Paris, éditions Larousse.
17
Dans le film Les Héritiers, réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar, sorti en 2014, et
tiré de faits réels, on se retrouve plongé dans le Lycée Léon Blum, une REP (ou anciennement
ZEP) de Créteil. Les lycéens de l'histoire, travaillant sur les enfants et adolescents dans les
camps de concentration nazis lors de la Seconde Guerre mondiale, doivent réaliser une
recherche personnelle sur le sujet. Alors que la documentaliste leur apporte en classe des
documents aux supports variés, comme des documentaires, des romans, des livres, plusieurs
élèves, peu intéressés, sont soudains attirés par un seul support : Auschwitz, une bande dessinée
documentaire en noir et blanc de Pascal Croci, sortie en 2000 aux éditions du masque, et ayant
obtenu le prix jeunesse de l'Assemblée nationale. Ils décident alors de la lire l'un après l'autre.
Ce court extrait24 nous montre, ici que la bande dessinée peut ouvrir certains élèves à la lecture,
à l'éducation, à l'Histoire. Elle se lit plus facilement qu'un roman, plus rapidement, et les
images permettent de se plonger aisément dans l'histoire. Dans un roman en revanche, nous
avons besoin d'utiliser toute notre imagination pour créer le lieu, les personnages, l'histoire.
Une difficulté pour certaines personnes, qui préféreront le support vidéo ou de bande dessinée.
Pour en revenir rapidement au manga, il faut d'abord savoir qu'il est purement japonais.
Une BD réalisée dans les codes du manga traditionnel ne pourra s'appeler manga (par exemple,
la BD coréenne reprend la totalité des codes et du style manga, mais est nommée « Manhwa »).
La première caractéristique du manga qui rebute une bonne partie des lecteurs est qu'il se lit de
droite à gauche traditionnellement. Il est aussi en noir et blanc, et au lieu d'être d'un grand
format sur une quarantaine de pages, il est en format de poche et fait en moyenne deux cents
pages par tome. Le style lui-même est très facilement identifiable : manga signifie littéralement
« dessin au trait libre », ou « dessin non abouti », ce terme a été créé par Hokusai au XIXème
siècle, et était à l'origine le titre qu'il avait donné à ses recueils de multiples dessins destinés à
ses disciples et aux amateurs. Il a pris le sens de « bande dessinée » seulement au XXème
siècle. Au Japon, le mot manga n'est pas utilisé, ni par les éditeurs, ni par les libraires, qui
préfèrent désormais le terme « Comics » pour englober les mangas de tous les genres. Et
paradoxalement, l'Occident lui a choisi ce mot manga, qui a finalement été délaissé par son
pays d'origine. Quand on reprend la traduction d'origine, on imagine un dessin non achevé,
simple, mais en comparant un dessin de manga à un dessin de BD européenne, on remarquera
la qualité et la quantité des détails, ne serait-ce que pour les yeux des personnages (bien sûr,
tout dépend des auteurs, mais une grande partie utilisent ce style). Mais les détails que l'on
retrouve ne sont pas là par hasard. Chaque ligne, chaque point est réfléchi, rien n'est laissé au
24 De 36min30 à 37min30.
18
hasard, tout à un sens, comme pour ces yeux codifiés où le moindre trait ajoute un sentiment
supplémentaire sur le visage du personnage.
Image 1 à gauche : tirée du manga The Gentlemen's Alliance Cross, d'Arina Tanemura, publié aux éditions
Shueisha de septembre 2004 à juin 2008 (éditeur français : Kana).
Image 2 à droite : Dessin tiré de la BD Lou !, de Julien Neel, aux éditions Glénat. (BD à succès auprès des
adolescentes).
Ces deux exemples sont tirés de manga et BD orientés pour un lecteur surtout féminin.
Les styles orientés masculins sont encore différents. J'ai choisi volontairement une image de
manga en noir et blanc et une image de BD en couleur pour insister sur cette différence
importante entre ces deux genres.
19
Les élèves continuent de dévorer ces livres, les copient, en dessinent dans leurs cahier,
et dès qu'un sujet de dessin apparaît, ils voient là une occasion de dessiner le dernier
personnage qu'ils arrivent à maîtriser graphiquement, quitte à ne pas suivre les consignes.
N'ayant pu faire de questionnaire en début d'année sur la définition que se font les
élèves de la BD, j'ai décidé de le leur poser après le premier trimestre, lors duquel nous avons à
plusieurs reprises abordé cette pratique à travers les sujets.
-Réponse de Marie-Emmanuelle :
« Une BD est une suite d'images avec des personnes qui parlent avec une suite d'action... »
-Réponse d'Hélène :
« Une BD est une histoire avec des images qui se suivent qui racontent une histoire, et elles
sont parfois muettes et il y a des onomatopées. Le langage est souvent courant ou familier ».
-Réponse d'Amel :
« Une BD c'est plusieurs images à la suite qui racontent une histoire. Les personnages ont des
bulles qui leur sert de paroles. Il peut y avoir des onomatopées et des indications de temps.
Elles peuvent être muettes, dans ce cas, les personnages ne parlent pas ».
-Réponse de Nicolas :
« Pour moi, une BD est un petit livre avec max 100 pages où il y a généralement des dessins
animés et de l'humour. »
La majorité cite comme exemple Tintin, de Hergé, des mangas, la BD Lou ! De Julien
Neel et éditée chez Glénat en 2004, ou encore Astérix, de Goscinny et Uderzo, et Lucky Luke
de Morris. Des bandes dessinées bien connues, depuis plusieurs générations. Cela donnerait
presque l'impression que la Bande Dessinée n'a pas évolué depuis plusieurs dizaines d'années.
Que les enfants lisent ce que lisaient leurs parents, voir leurs grands-parents. La raison peut
être que ces BD se trouvaient déjà chez eux, mais il est aussi possible qu'ils les trouvent au CDI
du collège, qui ne se renouvelle pas souvent, ou voient ces livres comme des inévitables. Mais
l'on pourrait aisément se proccurer de nouvelles bandes dessinées, plus récentes, dans des
styles nouveaux, peut-être même des bandes dessinées plasticiennes, où l'histoire n'existe pas,
et où le graphisme prime. Après tout, les auteurs de bandes dessinées sont de plus en plus mis
en avant sur la scène artistique, comme Enki Bilal, exposé au Musée du Louvre de Paris en
20
2013, sous l'exposition les « Fantômes du Louvre », avec vingt-trois de ses œuvres.
On peut voir plusieurs choses dans ces réponses au questionnaire, sur la définition que
les élèves donnent de la bande dessinée :
-Les élèves voient une fois de plus généralement la BD uniquement sur la « page », le
livre.
-Pour eux elle doit être drôle, montrer des personnages, avoir au moins des mots.
-Mais j'ai aussi bien vu qu'ils avaient assimilé ce qu'ils avaient travaillé jusque-là : ils
savent reconnaître la « suite » de la « série » d'images, ils ont compris qu'une BD peut être sans
paroles, et que le temps, le mouvement ont leur importance pour faire lire le lecteur. J'ai pour
objectif pour ce second trimestre de les faire travailler sur la variation du support, mais aussi
sur la disparition de la représentation, pour aller vers la BD abstraite, et sortir des « codes »
qu'ils connaissent.
21
III
DU LIVRE AU MUR,
OU QUAND DES ÉLÈVES FONT DE LA BD.
22
cette années scolaire 2014/2015, il y a un concours de BD pour le département, un concours de
manga, et un concours au sein du collège organisé par la documentaliste du collège pour les
élèves. Mes classes de 6èmes ont par ailleurs regretté de ne pouvoir y participer, car ils sont
aussi friands de BD et il leur arrive de réclamer d'en faire en Arts Plastiques. Ils sont nombreux
à demander particulièrement de faire des mangas, je réfléchis donc à comment adapter leur
demande aux programmes, et je pense que leur faire travailler la BD comme objet, pour
travailler sa matérialité, peut-être en jouant sur le livre d'artiste.
Je compte donc faire travailler ma classe de 4ème toute l'année sur la BD. Mais pour
éviter de les faire travailler uniquement sur des planches de bande dessinée au risque qu'ils ne
se lassent, je vais varier les sujets, entre deux sujets « BD », je leur ferai toucher à un autre
médium. De même, les sujets sur la BD que je leur donnerai seront subtils, et même parfois
présentés comme des jeux. Je leur ferai changer de supports et de techniques, jusqu'à aller à un
travail collectif de 6 mètres de long et abstrait, un « Cadavre exquis géant 25».
Dans l'établissement, je trouve en revanche regrettable que le catalogue de BD du CDI
soit aussi mince. Celles que l'on y trouve sont principalement des BD ou des mangas « à la
mode », ou bien visant un public jeune, qui cherche à rire et rêver, et non à exercer son regard.
Ils ont par ailleurs des mangas du célèbre mangaka Jirô Taniguchi, comme Quartier Lointain,
de 2002 et 2003, des éditions Casterman (pour l'édition française). Ils ont aussi la BD
Auschwitz, mais autrement, peu de bandes dessinées récentes ou de styles nouveaux. Les
mangas de Taniguchi par exemple se trouvent dans ce CDI depuis au moins une décennie. Mais
avant de les envoyer vers de bandes dessinées particulières, il fallait qu'ils aient toutes les clefs
en main pour les comprendre et les lire, à travers des séquences d'Arts Plastiques bien ciblées.
Le premier cours avait pour sujet de faire réaliser une « BD sans paroles » aux élèves
sur le cours d'Arts Plastiques. Ils devaient donc dessiner une BD se passant dans la salle de
cours. Comme c'est une BD sans paroles, on ne devait pas voir apparaître de bulles. En
revanche, les onomatopées, elles, étaient autorisées. De cette façon, les élèves allaient aussi
25 Jeux où l'ont doit écrire un mot, un ami doit écrire au hasard sans connaître le précédent un nouveau mot, et
ainsi de suite jusqu'à avoir une phrase (la plupart du temps drôle) qui n'a aucun sens.
23
pouvoir ressortir les onomatopées qu'ils connaissaient, ou même en inventer, ce qui revient à
tenter de rendre visible, lisible, un son imprononçable. Ils rendent visible quelque chose
d'invisible. C'est aussi une caractéristique de la BD : elle nous fait voir certaines choses que l'on
ne pourrait pas voir normalement. Il fallait qu'ils soient au plus près du réel. Les objectifs de ce
cours étaient :
-les moyens de communication par le dessin.
-le dessin d'observation.
-les points de vue, les plans.
-la narration.
La mise au travail n'a pas été si évidente car il fallait qu'ils voient la salle de classe
comme un modèle, un lieu de représentation, ce qu'ils n'ont pas l'habitude de faire. Il fallait
aussi qu'ils trouvent une histoire « un minimum » réaliste à narrer. La taille du support étant
libre, trois élèves ont demandé à réaliser leur BD sur un format raisin, en sachant qu'ils
n'auraient pas de temps supplémentaire pour ce travail. Ils l'ont terminé dans les temps.
Cependant, ils étaient moins aboutis que les autres. Les élèves ont plus travaillé sur le dessin
que sur la couleur. Certaines BD n'ont pas de couleur. Mais elle n'était pas imposée : la
narration et le dessin, mais aussi la composition étaient plus importants.
Une fois cette séquence-ci terminée en deux séances, nous avons fait la verbalisation en
parlant de ces plans, points de vue, qui pourraient leur servir très vite dans le roman-photo.
Le second cours avait comme point de départ ces bandes dessinées. Ils devaient se
mettre par groupes de quatre ou cinq, choisir l'une de leurs BD, et l'adapter en roman-photo.
Les groupes avaient chacun un appareil photo numérique à disposition. Ils avaient aussi 3 plans
imposés pour ces photos (c'était 8 photographies maximum) : un gros plan, un plan d'ensemble,
et un plan en plongée. N'ayant que trois appareils photo dans la classe, ce cours s'est fait en
deux séances. Alors que la moitié des groupes faisait les photographies, l'autre moitié réalisait
un travail sur le mouvement et le passage du temps en couleur sur des polycopiés. Cet exercice
non noté leur permet de rester dans la narration avant de passer à leur tour à la photo. La
semaine suivante, les élèves ayant déjà fait les photographies ont fait à leur tour cet exercice.
Enfin, une fois les photographies prises, je les ai imprimées en couleur et leur ai
ramenées pour que les élèves les découpent et les collent sur un support pour réaliser le roman-
photo. J'ai cependant pris soin de leur expliquer que le support et la composition devaient être
tout sauf classiques (soit tout sauf comme les albums de BD que l'ont trouve en magasins).
24
Finalement, ils devaient aussi réfléchir par groupes comment, et où ils allaient
accrocher ce travail. Nous pouvions alors aborder les questions d'exposition, et de ce que cela
apporte au spectateur.
Plusieurs objectifs et notions étaient en jeu dans ces séquences :
25
photographies, ceux qui jouent les rôles, et dans la réalisation du collage puis de l'accrochage
des travaux dans l'espace de la salle. Bien souvent, une BD est une réalisation commune : il y a
le plus souvent un scénariste, un dessinateur, et un coloriste. Ils travaillent en accord, en
harmonie, et doivent se concerter. Les élèves ont finalement fait ce que font la plupart des
auteurs de BD.
Les cinq séances à venir allaient devoir être assez cadrées pour permettre aux élèves de
travailler dans les meilleures conditions possibles. Comme vu précédemment, les notions que
l'on retrouve à travers la Bande Dessinée communiquent entre elles, et il suffit d'en pointer une
ou deux à travers un cours, sans pour autant faire disparaître les autres. On peut choisir de
travailler les plans et points de vue en particulier, mais l'espace, le mouvement et la narration
seront des notions toujours présentes dans la réalisation plastique.
26
IV
LA FIN DE CETTE AVENTURE SCOLAIRE...
Les travaux ont été analysés en plusieurs étapes : dans un premier temps, le sujet de la
bande dessinée muette. Nous avons pu aborder les plans, points de vue, qui allaient leur servir
pour la suite du cours. Je voulais voir les connaissances sur les points de vue qu'ils avaient, soit
en les ayant travaillé les années précédentes, soit en réutilisant leurs connaissances à travers
leurs lectures. En revanche, j'ai été surprise de ne pas en voir autant que je le pensais dans leurs
travaux finals. La plupart ont même conservé le même plan de la première à la dernière case.
J'ai réalisé un autre cours tournant autours de la BD avec les classes de 5ème, et les plans
étaient beaucoup plus variés, mais le thème, « Un voyage jusqu'à la lune », le permettait
probablement plus que le thème de la salle d'Arts Plastiques. De plus, le plan qui revient dans
les dessins des élèves de la 4ème est le plan moyen, soit de voir le personnage en entier, et à la
hauteur de leur regard. Ils ont dessiné ce qu'ils voyaient, ce qu'ils avaient sous leurs yeux.
La seconde analyse a été pour les romans-photos terminés. Dans ce sujet, ils avaient
pour les photographies des plans imposés, que nous avons vu pendant la première analyse.
Les styles de dessin des élèves se rapprochent plus de la BD occidentale qu'orientale. Ils
ont été plus habitués à ce style plus simple et épuré. Ils le voient aussi au quotidien. J'ai eu
l'occasion de voir des dessins de collégiens japonais, et leur style est bien plus proche du
manga, il est détaillé et facilement reconnaissable. Cela est probablement dû à leur exposition à
ces styles au quotidien : les japonais voient le style de manga sur les affiches publicitaires
(magazines, transports, packagings...), à la télévision dans les Animes 26, sur une grande variété
27
de livres, et pas uniquement des mangas, des couvertures de romans aussi. On le retrouve aussi
sur des devantures de magasins. En Europe, le style qui lui est propre est moins présent qu'au
Japon, mais on le retrouve aussi à la télévision dans les dessins animés, sur des emballages
cartonnés, dans des publicités (affiches, télévision...). L'exposition à la BD des élèves
européens est bien moins importante qu'au Japon. Peut-être est-ce pour cela que le légendaire
« bonhomme bâton » est encore très présent au collège même jusqu'en 3ème tandis que les
Japonais développent beaucoup plus leur dessin.
Une chose est aussi intéressante dans la majorité des travaux : les élèves ont surtout
dessiné des histoires dans lesquelles des problèmes arrivaient (une explosion, des disputes, des
28
bagarres, des blessés...). Et ils m'ont aussi souvent représentée dans leurs dessins. En
remarquant cela, ce cours prenant plusieurs séances, j'ai décidé de garder la même coiffure à
chacun de leurs cours pour ne pas les perdre. Je me retrouve donc très facilement dans chacune
des BD. Mais eux-même ne s'en sont pas rendu compte : en passant derrière eux alors qu'ils
travaillaient, je me reconnaissais, et eux me montraient leur travail sans se préoccuper de ma
réaction.
Dans toutes les BD, quand l'action apparaît, on peut voir que plusieurs lignes
apparaissent dans le dessin. Exemple sur ce fragment de BD d'élève :
Ces lignes, au-dessus du personnage qui balance son bras en l'air, sont des codes de la
BD. Tout comme la grosse fumée opaque qui se dégage des personnages quand il y a une
bagarre, ils signifient un mouvement sur une image fixe. Ces codes apparaissent comme
logiques lorsque l'on lit une BD. En revanche, même si elles semblent logiques, et
significatives, ces lignes sont bien la représentation du mouvement, sa trace. Nous n'avons pas
réellement des lignes qui apparaissent au-dessus de notre bras lorsque nous le bougeons.
Comme les onomatopées, c'est la représentation graphique de quelque chose d'invisible, mais
qui est bien là. L'un des défauts de l'ensemble des travaux de cette classe, c'est la faiblesse des
narrations qu'ils ont montré. Les histoires sont le plus souvent des bagarres, qui ne trouvent pas
de solution. Ou bien il n'y a ni début, ni milieu, ni fin, juste un défilement d'images, presque
une série de cases, et non une suite.
29
Ci-dessous, les travaux des groupes lors de cette séquence :
30
Pour la seconde séquence, qui se trouve être le suite du sujet de bande dessinée, il fallait
qu'ils réalisent dans un premier temps six photographies minimum et huit maximum. Par
groupes de quatre à cinq élèves, ils devaient adapter l'une de leur BD en roman-photo muet.
Trois plans étaient alors imposés : un gros plan, un plan en plongée, et une vue d'ensemble. Ils
pouvaient bien sûr les réaliser plusieurs fois ou en faire d'autres. Ayant été prévenus une
semaine auparavant, ils sont arrivés avec les groupes déjà composés, et se sont placés sur les
îlots pour ne pas être séparés.
Ils ont eu le droit de se lever, d'aller dans le couloir, d'aller à l'extérieur (dans la cour, en
passant par la porte de sécurité, la salle d'Arts Plastiques se trouvant au rez-de-chaussée,
donnant sur la cour). Avec seulement 3 appareils photographiques, il a fallu réaliser cette
séquence sur deux séances : lors de la première, la moitié de la classe a travaillé
individuellement sur un exercice sur la couleur et la temporalité, tandis que l'autre moitié a
réalisé la totalité de ses photographies. Puis la semaine suivante, ils ont inversé les rôles. De
cette façon, aucune moitié de classe ne se trouvait inactive durant ces deux séances.
Une chose est vite apparue durant cette séquence : à la base, ils devaient choisir l'une
des BD de leur groupe, puis l'adapter en photographies. Mais aucun groupe ne l'a fait. Ils ont
tous réalisé de nouvelles histoires, sans lien aucun avec les bandes dessinées. Probablement
parce que, comme expliqué précédemment, leur propre travail ne leur plaisait pas, ils n'ont pas
pu exploiter au maximum leur créativité. Ce sujet de photographie peut compenser avec ce
manque de créativité : ils refont une histoire en équipe, s'impliquent davantage, ils ne se sont
pas ennuyé et ont bien travaillé toute l'heure, même certains élèves qui sont en temps normal
difficiles à mettre au travail, qui ne s'impliquent pas ou ne trouvent pas d'intérêt dans leur
travail. Ils ont donc réfléchi : à l'histoire, qui a cette fois un début, un milieu, et une fin à
chaque fois, aux plans imposés, aux personnages, aux accessoires (qu'ils ont rapporté, comme
une couverture, des pistolets à eau, des feuilles de couleur, du chewing-gum...), et au décors (la
salle de classe, le couloir, l'extérieur).
Une fois toutes les photographies terminées, je les ai imprimées en couleur et leur ai
rapporté les feuilles A4 sur lesquelles se trouvaient toutes leurs photographies. Je leur ai alors
demandé en groupes de découper les photographies, et d'en faire un roman-photo « tout sauf
classique ». Une BD qu'on ne peut commercialiser, mais seulement exposer. Nous avons listé
les critères principaux qui en font une BD classique : le format, la couleur, la forme, le relief...
Malheureusement pour cette étape mal comprise, ils sont encore trop restés dans le format
papier. Ils ont travaillé le découpage, mais aussi le feutre, et certains groupes ont rajouté des
31
mots sur leur planche finale, alors que l'un des objectifs était qu'ils travaillent davantage sur
l'image que sur le texte, pour apprendre à communiquer autrement qu'avec des mots. J'ai alors
compris que j'aurais dû mieux cadrer, ou pousser mes consignes et mes contraintes plus loin. Le
rendu final rend leur travail plus pauvre, plus enfantin, ce qu'il n'aurait pas été en le travaillant
d'une autre façon.
Les photographies collées sur un support, les élèves devaient dès lors les accrocher dans
la salle de cours. Ils avaient « carte blanche ». Un groupe a donc accroché son travail sur des
barreaux, derrière la fenêtre, donc à l'extérieur. Nous avons pu parler en verbalisation d'art
éphémère, exposé aux éléments naturels. Ils avaient donc finalement une BD destinée à se
dégrader avec le temps, le vent, la pluie. Un second groupe a accroché son travail sur le grand
rideau opaque de la salle. Nous avons abordé l'art cinétique. Leur BD bougeait en fonction du
rideau, du vent, de leur mouvement, de leurs gestes. Le troisième groupe a accroché son travail
à l'extérieur de la salle, directement sur la porte dans le couloir. Ils ont expliqué vouloir exposer
leur travail à tous les élèves venant jusqu'à cette salle. C'est une double porte, et en choisissant
d'installer leur travail sur la porte qui ne bouge pas, ils le mettent en valeur, car se trouvant en
bout de couloir, il est la première chose que nous voyons en nous déplaçant. Ils ont donc pensé
au point de vue du spectateur, au lieu d'exposition par rapport à l'oeuvre. Le lien entre l'histoire
qui se déroule dessus et le lieu a aussi un sens. Deux autres groupes ont exposé leurs travaux au
plafond. De cette façon, pour reprendre leurs termes, le spectateur (ou l'élève), en rentrant dans
la salle, ne voit pas leur BD tout de suite, mais en levant les yeux, il la remarque et est surpris,
choqué de voir le BD à cet emplacement-là. Leur objectif était de surprendre, d'être originaux.
Enfin, un dernier groupe a suspendu son travail à une ficelle, elle-même accrochée au
plafond. Nous sommes alors revenu à l'art cinétique, car la BD devenait difficile à lire, à cause
du mouvement de la ficelle, qui faisait tourner leur travail sur lui-même. C'est en rappel au
collage des photographies de leur roman-photo : ces élèves ont rajouté de la ficelle sur leur
support, et ont dessiné des pinces à linge, mais aussi un faux mur en fond. Elles ont essayé de
créer l'illusion que les photographies étaient suspendues sur une ficelle par des pinces. Peut-être
avaient-elles aussi oublié que leur travail devait à la fin être exposé dans la salle. Elles auraient
alors eu la possibilité de suspendre réellement leurs photographies sur la ficelle qui se trouvait
déjà dans la salle, à l'aide de pinces à linge.
Je compte continuer à faire travailler ces élèves sur la BD, mais de façon plus subtile
pour éviter qu'ils ne se lassent et ne fassent « que » de la BD. Je vais donc aller à des extrêmes,
32
comme faire disparaître la page (la planche), l'aspect livre, voir même la représentation, le
texte, la figuration. Je les fait travailler sur un travail en « fil rouge » : un cadavre exquis sur
un certain nombre de séances pour les faire travailler sur la narration par le mouvement, le
geste en peinture. Nous allons aussi travailler le sens de lecture, le défilement des images. Il
leur est explicitement demandé de faire en sorte que ce soit abstrait, mais que l'on comprenne
ce qu'il se passe : ils piocheront chacun leur tour un papier au hasard sur lequel figurera une
incitation, comme « ça trottine », « ça court », « ça va vite », « ça rampe », « ça ralentit »,
etc...Ils devront adapter leur tracé de peinture à cette incitation, tout en suivant l'extrémité de la
peinture laissée par le camarade précédent. A la fin, nous devrions avoir une grande frise avec
un travail unique réalisé par 27 élèves.
Ce travail collectif permettra d'enchaîner sur les différents formats et supports que la
BD peut prendre, pour qu'ils ne restent pas dans l'idée qu'une BD est une planche sur un papier
A4.
33
CONCLUSION
Mon objectif est d'ouvrir les élèves à la Bande Dessinée, et qu'ils continuent d'en lire
même une fois adultes. La BD peut autant nous apprendre qu'un roman, elle développe et
affine notre regard. Pour moi, la BD est autant un moyen d'expression que l'est une œuvre d'art
exposée au mur. Elle peut aussi être exposée, sortir du livre, et même sous forme de livre, ses
qualités plastiques ne peuvent nous échapper. En tant que lectrice, j'apprécierai plus une BD
faite à la main, originale graphiquement, et dans laquelle le graphisme et l'histoire ont une
cohérence. Même si une BD humoristique aux dessins clichés, caricaturaux, et pour certains
aux styles très proches se laissent lire, voir dévorer, je relirai ou passerai plus de temps à lire,
contempler une planche de BD finement travaillée dans le but d'éblouir le lecteur. Voici une
BD m'ayant dernièrement éblouie : Adrastée, une série en deux tomes de Mathieu Bablet, parue
de 2013 à 2014, et contant l'histoire d'un roi immortel cherchant le sens de sa vie en voyageant
en direction du mont Olympe, et en se remémorant tous ses souvenirs du plus ancien au plus
récent. Les détails sur chaque planche, les paysages, les couleurs, tout est fait pour créer une
ambiance particulière, et plonger le lecteur directement dans ces paysages grandioses. C'est
donc une bande dessinée qui se veut moralisatrice, récente, et qui mériterait d'être plus connue
par les enfants comme par les adultes.
Il y a eu une certaine évolution dans la vision qu'ont les élèves de ma classe de 4ème de
la Bande Dessinée à travers les séquences variées que je leur ai donné. J'ai pu notamment le
voir à travers le questionnaire que je leur ai donné après les séquences sur la BD adaptée en
roman-photo. Mais je regrette de ne pas avoir posé la même question, à savoir « donnez la
définition la plus générale de la bande dessinée », en tout début d'année, avant d'avoir
commencé les séquences. J'aurais pu mieux voir l'évolution de ce qu'ils en pensaient, de leur
vision. Auront-ils, une fois l'année terminée, un regard autre sur la Bande Dessinée ? J'envisage
pour corriger cela et pour avoir la réponse à ma question de leur redonner ce questionnaire en
fin d'année, ou de les interroger oralement, de revoir leurs travaux, de façon à découvrir si ils
voient mieux ce qu'ils ont fait, par rapport à tout ce qu'ils ont réalisé dans l'année.
Comprendront-ils par exemple le lien entre le sujet fil rouge du cadavre exquis et la Bande
Dessinée ?
34
La Bande Dessinée peut montrer aux élèves que l'Art ne se trouve pas que dans les
musées, mais aussi sous le format livre, ou encore accroché au mur. Leur montrer aussi que la
BD n'est pas forcément un livre composé de cases, de bulles, et de personnages, peut être une
entrée en matière pour montrer aux élèves que la BD est comme l'Art en général : on ne peut
réellement le définir, car sa « définition » est trop complexe, l'Art est trop large, plusieurs
visions sont possibles. On peut essayer de l'expliquer, mais notre définition personnelle de l'Art
se fait par l'expérience. Un élève qui ne lira que des mangas donnera comme définition de la
BD que c'est « un petit livre de 100 pages environ en noir et blanc ». Un autre élève qui ne lit
que des Tintin ou Spirou dira que c'est un livre de 40 pages en couleur avec des bulles et du
texte. En revanche, un élève qui lit mangas, BD franco-belges, comics, BD d'auteurs, BD
éducatives...aura une définition beaucoup plus large, il ne pourra se contenter de dire qu'elle est
en noir et blanc, ou avec ou sans paroles. Exercer son regard à la bande dessinée est comme
exercer son regard à la peinture : plus on en voit, plus on arrive à les différencier, à les
comprendre, et peut-être même à en faire.
Je pense que j'aurais pu parler aux élèves de ce projet en début d'année, du genre de
séquences que nous ferions ensembles, pour que les élèves aient peut-être le même objectif que
moi : voir et travailler la BD sous toutes ses coutures, pour l'élever au rang de Grand Art, pour
que sa lecture aille au-delà du support pédagogique, vers une pratique, un Art à part entière,
permettant d'aborder aussi bien les techniques graphiques, picturales, narratives, que les
méthodes de représentation et d'exposition. Aujourd'hui, les lecteurs de romans délaissent les
bandes dessinées pour avoir davantage de détails qu'ils n'auront pas forcément en bande
dessinée. Ce qui leur manque se trouve « entre chaque case de BD ». Mais certaines bandes
dessinées justement ont pu éviter ce problème en détaillant seconde après seconde, ou même en
réalisant une bande dessinée liant abstraction, figuration, et un entre-deux à la lecture fluide et
rapide, tel une séquence de film défilant sous nos yeux. On retrouve dans ce domaine, entre
autres, André-François Barbe, auteur de la série de bandes dessinées Cinéma, réalisée entre
1976 et 1987. Il nous montre à travers ses planches que la BD est en effet un art à part entière.
Elle n'a pas à être jalouse de la peinture car elle peut être faite en peinture et rester une bande
dessinée, comme nous l'ont montré Juanjo Guarnido et Diaz Canales avec Blacksad. Elle peut
devenir un art numérique, comme nous le montrent les artistes bédéistes blogueurs, faisant
défiler les images avec la souris d'ordinateur. Elle n'a rien non plus à envier aux romans ou au
cinéma, avec ses détails et sa facilité de lecture. Avec ou sans texte, abstraite ou pas, en noir et
blanc ou en couleur, ou encore sous des formats originaux, la BD peut charmer tout le monde,
comme s'y est essayé Alex Alice, l'auteur de la BD Le château des étoiles, une BD où l'ont voit
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les esquisses au crayon, les détails de l'aquarelle sur la planche de l'artiste, et qui a été publié
chapitre après chapitre sous forme de journal agrafé de 29x42cm. A la base, la bande dessinée
englobe plutôt tout ce qui touche au dessin. Mais de nos jours, le « dessin » lui-même s'est
élargi, passant du crayon et autres outils à appareils, nouvelles technologies. Les bandes
dessinées peuvent même être en photographies.
Durant ces cours, j'ai aussi vu la faiblesse de la séquence sur la BD se passant dans la
classe d'Arts Plastiques. Elle ne laisse pas assez de liberté, de créativité aux élèves, et la
représentation d'une salle de classe est très difficile à dessiner en peu de temps : beaucoup de
tables, beaucoup de chaises, de personnages...De plus, réaliser une histoire plutôt réaliste se
déroulant dans la salle n'est pas aisé non plus, car ce n'est pas un lieu qui les inspire tout
particulièrement. Ils m'ont aussi fait comprendre que passer trop de séances sur une séquence
sans varier les consignes ni le sujet ne les passionne pas, et la création disparaît, il n'y a qu'un
automatisme dans la réalisation. Tout comme un lien direct entre deux séquences (ici la BD sur
le cours qui devient un roman-photo) n'a pas le plus grand intérêt. Seule la suite de cette
séquence, donc le roman-photo, a présenté un intérêt, autant dans la créativité des élèves que
dans leur ouverture à la Bande Dessinée. Car le premier sujet dépréciait par sa pauvreté la
Bande Dessinée. Si un élève réalise un travail qu'il n'avait jamais fait auparavant et qu'il en est
déçu, il aura probablement une vision négative de cette pratique, car ce sera le résultat qui lui
restera en mémoire. En revanche, la séquence du roman-photo leur a fait voir la BD sous un
autre angle. Le changement de médium, l'originalité de la narration, l'accrochage et l'exposition
ont fait sortir leurs BD de leurs cases. Pas la case carrée dans laquelle se trouve l'image,
autrement dit, la vignette, mais la case de « livre destiné à être drôle pour les enfants et
commercialisé ».
Pour continuer mes recherches, et mon objectif d'ouvrir davantage les élèves à la Bande
Dessinée, j'envisage prochainement de faire sortir la BD de sa case par le dessin animé.
Beaucoup de bandes dessinées ont été adaptées en films, séries d'animation. C'est un style, une
histoire, qui sort littéralement de sa case. Mais comme pour les BD commercialisées, bien
souvent, ce sont les dernières BD « à la mode » pour les adolescents et enfants qui sont
adaptés. Peut-être travaillerons-nous sur créer une BD plus plasticienne que celles que les
élèves connaissent, ou peut-être adapteront-nous une BD d'auteur en animation.
Pour conclure, je dirais que la BD sert d'abord à communiquer. Communiquer de
l'artiste vers le lecteur, communiquer une idée, un message, une histoire, ou même, un rêve. Et
la communication étant au cœur de notre société toujours de plus en plus ouverte aux autres,
finalement la BD ne peut que nous parler, il suffit de savoir l'écouter.
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BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages et textes :
-BOURHIS Hervé, Le petit livre de la Bande Dessinée, Dargaud, Paris, 2014.
-DEMERS Tristan, PARENT Raymond, La Bande Dessinée en classe, Hurtubise HMH, 2006.
nouvelles, 2008.
nouvelles, 2014.
LAN 2, 2006.
Colin, 2012.
37
-McCLOUD Scott, Faire de la Bande Dessinée, Delcourt, Paris, 2007.
-PEETERS Benoît, SAMSON Jacques, Chris Ware, la bande dessinée réinventée, Impressions
nouvelles, 2010.
-Programmes du collège de l'enseignement des Arts Plastiques, Bulletin officiel spécial n°6 du
28 août 2008.
-REY Alain, Les Spectres de la bande : essai sur la BD, les éditions de Minuit, 1978.
Paris, 2006.
Bandes Dessinées :
-ALICE Alex, Le château des étoiles, Éditions rue de Sèvre, Paris, 2014.
-BILAL Enki, CHRISTIN Pierre, Les Phalanges de l'Ordre noir, Casterman, Paris, 1979.
-GUARNIDO Juanjo, CANALES Juan Diaz, BLACKSAD tome 1 Quelque part entre les
-MC CAY Winsor, Little Nemo in Slumberland, New York Herald, New York American, 1905.
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-MATHIEU Marc-Antoine, 3 secondes, Éditions Delcourt, Paris, 2011.
-WARE Chris, Jimmy Corrigan : The Smartest Kid on Earth, 380 pages, Éditions Panthéon
Books, 2000.
Documents en ligne :
-Un Document PDF [En ligne], Créer et animer des réseaux en Arts Plastiques, du Bassin
d'Éducation et de Formation Le Havre, écrit par Natacha Petit (page consultée le 07/01/2015):
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Vidéos :
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INDEX DE NOMS
ALICE Alex, 35
BABLET Mathieu, 34
BARBE André-François, 35
BILAL Enki, 20
CROCI Pascal, 18
DIAZ CANALES Juan, 9, 35
ECO Umberto, 2
FELLINI Federico, 2
GOSCINNY René, 20
GUARNIDO Juanjo, 9, 35
HERGÉ, 3, 20
HOKUSAI, 18
LACASSIN Francis, 6
LICHTENSTEIN Roy, 6, 9
MATHIEU Marc-Antoine, 10
MENTION-SCHAAR Marie-Castille, 18
MORRIS, 20
NEEL Julien, 19
OTOMO Katsuhiro, 19
PEETERS Benoît, 2, 6
PINCHON Émile-Joseph-Porphyre, 14
RESNAIS Alain, 2
SCHUINTEN François, 2
SECHAS Alain, 6
TANEMURA Arina, 19
TANIGUCHI Jirô, 23
TRONDHEIM Lewis, 3
UDERZO Albert, 20
WELLES Orson, 2
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