Littérature féminine en Afrique subsaharienne
Littérature féminine en Afrique subsaharienne
by
Pascale
Abadie
[Link].
Wright
State
University
June
2005
Committee
Chair:
Thérèse
Migraine-‐George,
Ph.D.
Abstract
Sub-‐Saharan women authors have been writing since the 70s, but it was with Mariama Bâ
and her novel So long a letter that African women's literature finally became recognized as
a genre. Bâ’s novel, published in 1979, has inspired many women to write about the
conditions of African women in a patriarchal society. This dissertation traces the evolution
of themes, language and style in Subsaharan African women writers from different parts of
Africa, as well as that of contemporary writers in exile. Authors such as Angèle Rawiri, Ken
Bugul, Calixthe Beyala, Fatou Diome, Véronique Tadjo and Werewere Liking have changed
the landscape of African Francophone Literature by bringing to their readers’ attention
longstanding chauvinism and oppression in African societies. In more recent texts, women
writers have developed a new literary aesthetics, recounting their African experience from
ii
iii
Dédication
À mon mari Thierry Abadie et mes enfants Joanne et Thomas
Et enfin à ma collègue et amie Kirsten Halling sans qui je n’aurais jamais commencé ce
doctorat.
iv
Remerciements
I would like to thank my husband and my children; I could not have done it without
Thanks to my friend and colleague Kirsten Halling who never stopped believing in me.
I would like to express my gratitude to the advisor of my doctoral committee, Dr.
Thérèse Migraine-‐George for her invaluable guidance, and patience. Many thanks to the
other members of my committee, Dr. Patricia Valladeres-‐Ruiz and Dr. Michael Gott.
v
Table
des
matières
Introduction
7
Chapitre
1
:
La
"prise
d'écriture"
des
années
80:
Mariama
Bâ
et
Angèle
Rawiri
24
1-‐1 Introduction
25
1-‐2 L’importance
du
roman
de
Mariama
Bâ
Une
si
longue
lettre
29
1-‐3 L’arrivée
du
premier
roman
féminin
gabonais:
Elonga
d’Angèle
Rawiri
44
1-‐4 Conclusion
53
Chapitre
2
:
Un
nouveau
féminisme:
Calixthe
Beyala,
Ken
Bugul
57
2-‐1
La
différence
entre
le
féminisme
en
Afrique
et
le
féminisme
en
Occident
58
2-‐2
Coutumes
séculaires
contre
vie
occidentalisée
dans
le
roman
de
Ken
Bugul
Riwan
ou
le
chemin
de
sable
70
2-‐3
La
revendication
du
corps
dans
le
texte
de
Calixthe
Beyala
Tu
t’appelleras
Tanga
77
2-‐3-‐1
L’importance
du
corps
80
2-‐3-‐2
La
solidarité
des
femmes
82
2-‐4
Conclusion
87
Chapitre
3
:
Entre
Afrique
et
Occident:
Une
nouvelle
génération
d’écrivaines
89
3-‐1 Un
nouveau
thème
dans
la
littérature
africaine
:
l’immigration
90
3-‐2 Le
mouvement
de
la
«
migritude
»
94
3-‐2-‐1 L’importance
de
la
Négritude
dans
la
création
du
mouvement
de
la
«
migritude
»
97
3-‐2-‐1-‐1
Les
différentes
revues
97
3-‐2-‐1-‐2
L’arrivée
de
la
Négritude
101
vi
3-‐2-‐2 Les
mouvements
qui
ont
suivi
la
Négritude
104
3-‐2-‐3 La
naissance
de
la
«
migritude
»
108
3-‐3 Les
auteures
de
la
«
migritude
»,
Fatou
Diome
et
Calixthe
Beyala
115
3-‐3-‐1 Fatou
Diome
:
Le
ventre
de
l’Atlantique
115
3-‐3-‐2 Calixthe
Beyala
:
Comment
cuisiner
son
mari
à
l’africaine
134
3-‐4
Conclusion
143
Chapitre
4
:
L’engagement
politique
dans
les
textes
de
Werewere
Liking
et
Véronique
Tadjo
145
4-‐1
Aperçu
historique
147
4-‐2
L’engagement
politique
dans
le
texte
de
Véronique
Tadjo
:
L’Ombre
D’Imana
152
4-‐3
L’engagement
politique
dans
le
texte
de
Werewere
Liking
:
L’Amour-cent-vie
168
4-‐4
Conclusion
178
Conclusion
183
Bibliographie
209
vii
Introduction
7
Au
total,
l’écriture
a
été
investie
par
les
femmes,
ce
n’est
pas
un
hasard
si
elles
sont
d’une
si
écrasante
majorité…
Messieurs
Allah
n’est
pas
obligé
d’être
juste
en
toutes
choses
ici-‐bas
Eric
Essono
Tsimi
Je n’ai été exposée qu’assez tard à la littérature africaine, ayant passé toute ma scolarité
en France je dois reconnaitre que cette littérature n’y est pas très étudiée, tout au moins à
mon époque et tout au long de mon deuxième cycle. Je ne me souviens pas avoir étudié de
textes de Léopold Sédar Senghor, d’Ousmane Sembène, Camara Laye, Sow Fall ou bien
encore Mariama Bâ. Sur la liste des textes à étudier pour le baccalauréat de l’année 2013 le
nom seul de Senghor y figure mais quand on demande qui est Léopold Sédar Senghor aux
lycéens français ils répondent qu’ils n’en ont pas la moindre idée. Je ne me souviens pas
non plus que l’on parlait de littérature africaine dans les clubs de lecture ou les émissions
littéraires, le nom de Césaire ou de Senghor se faisait entendre assez rarement et si l’on en
parlait c’était principalement pour leur position politique plutôt que pour leur production
littéraire. Quant aux femmes pas un mot, ou bien un murmure. Aujourd’hui on ne trouve
plus une librairie qui ne possède une section de littérature africaine et la section des
auteurs féminins est particulièrement bien représentée. Quel changement depuis les trois
dernières décennies.
C’est donc durant mes années d’étude dans une université américaine que j’ai pu
étudier des auteurs tels que Senghor, Diop, Oyono, Bâ etc. Ces textes m’ont immédiatement
attirée par leur beauté, leur signification, leur rôle et l’importance qu’ils ont eu dans la
littérature africaine. Plus tard j’ai restreint mon champ d’étude aux auteurs féminins parce
8
qu’elles
ont,
à
mon
avis,
permis
une
autre
approche
et
une
autre
vision
de
la
littérature
africaine. Ce qui m’a également interpelée dans la littérature féminine africaine c’est le
chemin qu’elle a parcouru par les sujets qu’elle a abordés depuis Mariama Bâ jusqu’à Fatou
Diome.
hommes parce que ces derniers ont toujours eu le sentiment qu’ils avaient le droit et le
pouvoir absolu d’écrire sur les femmes en évoquant leurs conditions et en les reléguant à un
rôle secondaire. Dans L’émergence d’une écriture féministe au Sénégal et au Québec, Drame
affirme que « Les hommes dominent la scène [de la littérature] sans qu’une femme ait pensé
sa propre condition et donné à sa réflexion la forme d’une fiction romanesque ou poétique ».
Un bref aperçu sur la naissance de la littérature africaine est important afin de comprendre
Les auteurs africains ont dû attendre longtemps afin de pouvoir écrire et être reconnus
en tant qu’écrivains à part entière, ils ont dû se battre avant de pouvoir écrire car
longtemps l’Africain n’a pas eu droit à la parole et la littérature était une porte qui lui est
longtemps resté fermée. L’auteur africain va donc se débarrasser progressivement de
l’étiquette que l’Europe a donnée à l’Afrique ; celle d’un continent paradisiaque ou un enfer
où ne vivent que sorciers et animaux féroces. Une nouvelle image de l’Afrique va donc
apparaitre, et cette image met en avant que chaque peuple, chaque civilisation et chaque
culture possèdent sa propre originalité, sa propre spécialité et enfin ses propres richesses.
C’est donc à partir de cette idée nouvelle de l’Afrique que la littérature africaine va naitre.
C’est en 1921 que le premier roman arrive sur la scène de la littérature africaine, avec
9
l’auteur
guyanais
René
Maran1,
qui
publie
Batouala
et
reçoit
le
Prix
Goncourt
pour
son
œuvre. Maran dénonce dans son roman les abus de l’exploitation coloniale et c’est avec ce
texte qu’est née la littérature négro-‐africaine d’expression française. Cette littérature sera
Après ce premier roman s’installe le mouvement de la Négritude2, dont le Martiniquais
Aimé Césaire, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon Gontran Damas
furent les fondateurs. Cette littérature, d’après Alioune Diop3, « est la simple
reconnaissance du fait d’être noir et l’acceptation de ce fait, du destin des noirs, de leur
histoire et de leur culture » (Cité par Gassama). Mais le mouvement de la Négritude a été
plus qu’une simple théorie, d’après Senghor elle est « l’ensemble des valeurs culturelles de
l’Afrique noire » (Cité par Gassama) et pour Césaire elle est « le rejet de l’assimilation
culturelle » (Cité par Gassama). Ce mouvement est une approche beaucoup plus riche et
complexe que celle suggérée par Diop. En 1947, Diop fondera la revue Présence Africaine,
revue qui diffusera la poésie négro-‐africaine contemporaine et permettra ainsi à de
nouveaux auteurs la publication de leur poésie et de leurs voix. C’est dans les années 1950
et 1960 que l’on voit apparaître les œuvres romanesques d’auteurs tels que Ferdinand
Oyono
avec
Une
vie
de
boy
(1956)
et
Ousmane
Sembène
avec
Les
bouts
de
bois
de
Dieu
1
Gustave Geoffroy, un des dix membres fondateurs de l’Académie Goncourt a affirmé que: « By bestowing the Prix
Goncourt on a Black, we wish to honor a race which is loyal to France … the jury certainly could not have predicted,
however, that the success of Batouala would have the effect of a bombshell: a literary bombshell since René Maran’s
first novel was concerned only with blacks in an African setting » (Fabre 340).
2
Mouvement fondé en 1930 par des étudiants noirs des Antilles et de l’Afrique. Les fondateurs ont été inspirés en
grande partie par leurs rencontres avec les membres de la « Harlem Renaissance » et espéraient éliminer les barrières
entre les étudiants des colonies françaises.
3
Alioune Diop est né le 10 janvier 1910 à Saint-Louis au Sénégal. À partir de 1943 il fut professeur de lettre à Paris et fit
parti de la vie politique au Sénégal et en France entre 1946 et 1948. Selon le Père Joseph-Roger De Benoist « Alioune
Diop a plus cherché à faire penser et parler des autres qu’à leur imposer son discours avec son personnage… il a su
communiquer sa foi à un grand nombre d’hommes de valeur qui ont ainsi démultiplié sa propre action » (Cité par Niam
N’goura).
10
(1960).
Ces
romans
ont
souvent
le
même
sujet
:
la
libération
de
l’Afrique
noire
colonisée.
Même si ce thème est celui que l’on retrouve le plus souvent, certains auteurs comme
Camara Laye, dans L’enfant noir (1953), décident de ne pas mentionner la négativité de la
colonisation, tout au moins ouvertement, dans leur roman. Laye sera d’ailleurs fortement
critiqué pour son œuvre par ceux qui auraient voulu y voir une certaine prise de position
contre le colonisateur. Puis dans les années 1960, en plein milieu des indépendances, on
remarque un changement dans la littérature africaine ; elle abandonne partiellement le
problème de la colonisation pour se tourner désormais vers les nouveaux dirigeants
africains, qui déçoivent et terrorisent par leur gouvernement dictatorial. Un des livres clé
de ce mouvement est le roman d’Ahmadou Kourouma Les soleils des indépendances4 (1969).
On pourra remarquer que jusqu'alors peu de femmes africaines avaient osé ou même
pensé prendre la plume. Si elles ont commencé, avec au tout début le roman de la
travers et avec le succès d’Une si longue lettre (1979) de Mariama Bâ que la littérature
africaine féminine a commencé. Ces auteures féminins ont un jour décidé d’écrire afin de
montrer leur colère contre l’arrogance masculine et Mariama Bâ a été la première à parler
ouvertement de la vie des femmes en Afrique et particulièrement en Afrique de l’Ouest. À
travers son roman Une si longue lettre Mariama Bâ donne aux femmes une voix ainsi que la
parole, l’auteure trouve ainsi « dans l’écriture un moyen d’assurer leur survie et le droit
d’exister.
Sous
forme
de
confessions,
elles
[les
femmes]
racontent
la
recherche
par
la
plume
4
Ahmadou Kourouma est un écrivain ivoirien qui « ne se rattachait en effet à aucune école mais se présentait davantage
comme un « opposant politique, pour lequel l’écriture constituait d’abord un “moyen de contestation” … Les Soleils des
Indépendances, se voit refuser par le milieu éditorial parisien, il est aujourd’hui considéré comme un classique, étudié à
l’école et à l’université dans de nombreux pays francophones » (Ducourneau 3).
5
Ce livre est un des tous premiers romans dus à une Africaine d’expression française. L’histoire est celle de Florence qui
épouse Joël mais le couple ne peut pas avoir d’enfants. Le couple s’éloigne peu à peu jusqu’à ce que Joël quitte Florence. .
11
de
mots
pour
dire
»
(Drame).
Ce
roman
épistolaire
évoque
le
drame
de
la
polygamie
en
Afrique et prend sa source dans la vie courante des femmes africaines. C’est dans le cœur
d’Une si longue lettre que l’on découvre la femme intellectuelle qui se doit de reconnaître
son rôle éducatif, elle devient ainsi le moteur éducatif de la nation. Les héroïnes de
Mariama Bâ sont éduquées et elles ont suivi un système éducatif français. Les idéaux de la
femme africaine changent dramatiquement par l’enseignement que ces dernières reçoivent,
Nous sortir de l’enlisement des traditions, superstitions et mœurs ; nous faire
apprécier de multiples civilisations sans reniement de la notre ; élever notre
vision du monde, cultiver notre personnalité, renforcer nos qualités, mater
nos défauts ; faire fructifier en nous les valeurs de morale universelle ; voilà
la tache que s’était assignée l’admirable directrice … Elle [la voie choisie]
concorde avec les options profondes de l’Afrique nouvelle, pour promouvoir
Cette éducation permet aux femmes d’avoir une indépendance monétaire et intellectuelle,
que beaucoup d’autres femmes n’ont pas. Avec cette nouvelle indépendance les héroïnes de
Mariama Bâ peuvent rejeter plus facilement la domination de leur mari, et les auteures
peuvent s’investir davantage dans leurs textes. Hélène Cixous affirme que : « Woman must
put herself into the text – as into the world and into history – by her own movement »
(875). On retrouve chez Ramatoulaye, personnage principal du roman, cette volonté de
s’investir, dans le monde et dans l’histoire. Dans les épreuves par lesquelles elle a dû passer,
12
Ramatoulaye
s’aperçoit
de
«
la
minceur
de
la
liberté
accordée
à
la
femme
»
(Bâ,
Une
si
longue lettre 1979) en Afrique, et c’est probablement ici le message principal de ce roman.
Ce texte est apparu presque vingt ans après l’indépendance du Sénégal6, une époque ou peu
d’intérêt était donné aux conditions de vie de la femme africaine. C’est le thème de la
condition de la femme qui aura valu à Mariama Bâ le prix Noma7, et l’attention des femmes
africaines. En effet, ces dernières ont vu dans ce roman un message et une opportunité de
La littérature féminine africaine d’aujourd’hui est riche en diversité et en auteures, mais
cela n’a pas toujours été le cas. C’est pendant ces quatre dernières décennies que la
littérature féminine africaine s’est vraiment développée et a trouvé sa place dans le monde
littéraire. Bien qu’elle n’ait pas été posée sur du papier, la littérature féminine serait vieille
de plusieurs millénaires, puisqu’elle a commencé avec l’oralité8, et que cette dernière
remonte bien avant la littérature écrite. La femme africaine, ayant toujours joué un rôle
« primordial dans la transmission de ce savoir et [ayant] toujours été la principale
animatrice des séances de contes » (Kane), serait finalement la source de cette littérature.
Car quand on pense à la littérature africaine, on pense principalement à une « transcription
de la pensée en parole ou en écrit » (Kane), et cette transcription ou bien cette oralité tient
une place importante dans la littérature africaine. L’oralité est un mode de civilisation par
lequel
certaines
sociétés
assurent
la
conservation
d’un
patrimoine
verbal
conçu,
et
c’est
6
Le 20 Août 1960, le Sénégal se retire de la fédération du Mali et proclame son Indépendance. Léopold Sédar Senghor est
élu président le 5 septembre 1960.
7
Le prix Noma a été créé en Afrique en 1979 par Shoichi Noma, président de la maison d’édition japonaise Kodansha. Ce
13
pour
certains
auteurs
un
témoignage
à
l’attachement
de
leur
culture
adaptée
à
la
forme
moderne du roman. Cette oralité est omniprésente dans les œuvres de l’Ivoirien Ahmadou
Kourouma Les Soleils des indépendances (1969) et du Sénégalais Ousmane Sembène Les
Bouts de bois de Dieu (1960). Dans ces œuvres l’intégration de l’oralité est un acte
spontané9 qui révèle la culture de l’auteur dans son authenticité. C’est en fait, en grande
partie, cette oralité qui a rendu cette littérature si intéressante et si différente à la fois de la
littérature des auteur(e)s de l’hexagone. Mais si l’on se base sur la production écrite et
publiée de cette littérature, alors la littérature féminine africaine aurait vu ses premières
publications dans les années soixante-‐dix, bien après celle des hommes. La littérature
africaine a permis de mettre sur papier une richesse orale qui aurait pu se perdre si elle
n’avait été un jour transcrite, car finalement « … l’écriture a apporté une plus value avec la
transcription de la pensée et elle a permis une meilleure préservation de la pensée
humaine avec moins de déperdition de l’information » (Kane). Cette littérature des femmes
est une partie importante de l’histoire africaine qu’il était nécessaire de mettre par écrit.
On pourrait trouver la réponse à ce qui a poussé les femmes africaines à écrire dans les
questions suivantes:
Que cherche t-‐on à exprimer en mettant ses opinions par écrit et en les
partageant avec d’autres ? Quelle dimension de son humanité l’écrivain met-‐
il en exergue en partageant des sentiments parfois intimes et d’autres plus
universels à la portée de tous ? Est-‐ce simplement la volonté de réveiller les
14
sensibilité
aux
êtres
et
aux
choses
et
une
volonté
certaine
de
dénoncer,
de
secouer et de prendre les consciences non pas en otage mais à bras le corps.
(Kane)
Cette notion de « réveiller les consciences » ainsi que la « volonté de dénoncer » est
omniprésente chez les auteures francophones africaines depuis Mariama Bâ jusqu’à Fatou
Diome. On retrouve ce désir de dénoncer et de réveiller les consciences dans de nombreux
romans tels que Une si longue lettre (1979) de Mariama Bâ, Riwan ou le chemin de sable
(1999) de Ken Bugul, Tu t’appelleras Tanga (1988) de Calixthe Beyala, Elonga (1980)
d’Angèle Rawiri et Le ventre de l’Atlantique (2000) de Fatou Diome. Ce n’est donc pas pour
montrer aux hommes que les femmes écrivains d’Afrique sont, elles aussi, capables d’écrire
qu’elles se sont mises à publier mais pour montrer que les femmes africaines sont libres et
qu’elles ont enfin pris conscience de leur valeur, qu’elles « écrivent sur elles-‐mêmes et ne
laissent plus les hommes être les seuls à les juger et jauger» (Kane). Écrire, pour la femme
africaine, est un acte courageux, car son écriture inquiète les hommes qui voient
soudainement « non pas une femme mais un esprit » (Kane). Ce sont de nouveaux portraits
de femmes qui apparaissent avec l’arrivée des auteures africaines. On remarquera que ces
nouveaux portraits révèlent aussi « des voix de femmes diverses, présentant la femme
africaine vue de l’intérieur » (Cazenave 641), chose qui jusqu’à présent n’avait jamais été
osée.
L’arrivée des indépendances aurait dû apporter un changement dans la condition de la
femme africaine mais pour ces auteurs féminins les indépendances n’ont certes pas été la
libération attendue. En effet, les femmes africaines ont continué à être victimes des chaines
15
sociales
séculaires,
ce
qui
les
a
obligées
d’une
part
à
dénoncer
leur
statut
de
prisonnières
victimes de sociétés largement patriarcales, et d’autre part à mettre à jour des pratiques
telles que les mutilations sexuelles10 et la polygamie. Ces thèmes sont souvent les points
centraux de plusieurs romans et en particulier de celui de Mariama Bâ, Une si longue lettre
(1979), qui se concentre essentiellement sur les problèmes de la polygamie, quand elle
écrit à propos de deux amies qui doivent choisir entre se résigner à accepter ou partir. Le
milieu traditionnaliste dans lequel la plupart des femmes africaines ont vécu les ont
poussées à dénoncer dans leurs romans la violence et le mépris des hommes envers les
femmes. C’est donc la première fois que des lecteurs, en dehors de l’Afrique, sont invités au
cœur de la société africaine jusqu'à présent méconnue. L’écriture féminine devient ainsi
une arme pacifique qui permet de combattre toute forme d’injustice. Cette arme permet de
faire entendre les voix de toutes ces femmes qui jusqu'à présent avaient été étouffées.
Comme le souligne Mildred Mortimer à propos du texte de Mariama Bâ Une si longue lettre:
« As Ramatoulaye faces adult responsibilities in her personal life, Senegal assumes the
responsibilities of nationhood. Hence, the narrator establishes a direct link between the
personal and the historical-‐political phase » (74). Bientôt les femmes africaines cesseront
d’être victimes et finiront par exprimer leurs nouveaux espoirs, espoirs pour leur futur de
femmes et, pour certaines comme Ramatoulaye, de femmes seules. Cette notion de solitude
n’est plus redoutée par les divorcées ou les laissées pour compte ; l’écriture leur
permettant enfin de mener leur propre révolution. La femme africaine d’aujourd’hui est
une réalité concrète, elle est enfin responsable de son propre destin, « Elle ne doit plus être
10
« La mutation sexuelle féminine la plus pratiquée est l’excision, c’est-à-dire l’ablation totale ou partielle du clitoris,
parfois accompagné de la mutilation des petites lèvres. Certaines populations pratiquent l’infibulation : en sus de
l’intervention précédente, les grandes lèvres sont mutilées, puis rapprochées et cousues » (Andréo, Lesclingand 1)
16
l’objet
de
l’écriture
des
hommes,
mais
[elle
est]
sujet
et
objet
de
sa
propre
écriture.
La
femme africaine n’a plus besoin de la bénédiction des mâles, il faut qu’elle se dise, il faut
Mariama Bâ a ainsi affirmé dans La fonction politique des littératures africaines écrites
que :
Dans toutes les cultures, la femme qui revendique ou proteste est dévalorisée.
Si la parole qui s’envole marginalise la femme, comment juge-‐t-‐on celle qui
ose fixer pour l’éternité sa pensée ? C’est dire la réticence des femmes à
devenir écrivain. Leur représentation dans la littérature africaine est presque
Suivant cette pensée de Bâ sur l’importance de faire entendre leurs voix d’autres auteurs
féminins se sont mises, elles aussi, à publier des romans sur leurs histoires de femmes, et ce
faisant, elles ont « souvent [été] obligées de faire face au discours hégémonique patriarcal »
(Gallimore Rangira 79). Cela ne les a nullement empêchées de persévérer dans leur
écriture, et c’est cette nouvelle motivation qui les a poussées à s’exprimer davantage. On
retrouvera cette volonté de répondre à ce discours hégémonique patriarcal dans les textes
de Calixthe Beyala, Ken Bugul et Fatou Diome. Mariama Bâ a, d’une certaine façon, obligé
les écrivaines africaines à adresser un discours « qui cherche sa justification dans le code
social » (Gallimore Rangira 80). Les auteures des générations suivantes n’ont pas hésité à
prendre la plume; on retrouvera parmi elles Calixthe Beyala, Ken Bugul, Werewere Liking,
Véronique Tadjo, et Fatou Diome qui commenceront à écrire et à se lancer dans « une
17
écriture
beaucoup
moins
égoïste,
une
écriture
sociale
et
sensitive,
bref
une
écriture
différente de celle des hommes » (Gallimore Rangira 98). C’est un langage de sensations et
d’images que le lecteur trouvera dans les romans des générations suivantes et plus
particulièrement chez la romancière Calixthe Beyala qui saura à son tour utiliser
« l’écriture du corps, une écriture de la sensation et des sens » (Gallimore Rangira 92) dans
Calixthe Beyala, écrivaine camerounaise qui publiera son premier roman C’est le soleil
qui m’a brûlée en 1987, puis Tu t’appelleras Tanga en 1988 et bien d’autres après ceux-‐là, a
reçu plusieurs prix11 pour ses romans bien qu’elle soit l’une des écrivaines africaines les
plus critiquées pour le contenu et le rôle qu’elle donne aux femmes. Calixthe Beyala a repris
le combat qu’avait commencé Mariama Bâ et continue à se battre pour « l’inclusion de la
femme africaine au sein des changements sociaux et politiques de l’Afrique » (Gallimore
Rangira 85). Comme les personnages masculins de Bâ ceux de Beyala sont aussi incapables
de « se définir et de définir la femme au delà du corps sexuel » (Gallimore Rangira, 87). On
retrouvera dans ces romans le désir que les Africaines ont de disposer de leur vie, de leurs
corps et de leurs sentiments, tout comme l’a fait Ramatoulaye dans Une si longue lettre. Un
univers différent a donc été créé, un univers où les auteures peuvent enfin décrire leur
monde tout en révélant l’enjeu de leur combat, parce qu’après tout écrire pour une femme
africaine, c’est « décider de vivre un véritable engagement social, culturel et politique »
(Kane). On pourra donc souligner la récurrence des thèmes suivants dans la littérature
féminine africaine :
11
Le Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire pour Maman a un amant (1993), le Prix François Mauriac pour Asséze
l’Africaine (1994), le Grand prix du roman de l’Académie Française pour Les Honneurs perdus (1996), et le Grand prix de
l’Unicef pour La Petite Fille du réverbère (1998)
18
• Le maintien d’un équilibre entre la relation maritale et celle avec les
autres femmes
C’est sur ces thèmes et la façon dont les auteures les ont utilisés, de 1980 à nos jours, que
cette étude concentrera ses recherches en proposant une sélection de romans et d’auteures,
marquant leur propre génération, soulignant ainsi l’évolution de la littérature féminine
L’objectif principal de cette étude est de situer les différentes étapes du roman féminin
africain, afin de montrer que les auteures ont cherché à combler le silence qui leur avait été
imposé par les hommes et la société pendant les trois dernières décennies. Ces auteures
clameront leur réalité de façon différente mais tout aussi efficace, et c’est à travers des
sujets tabous qu’elles exploreront la politique et la sexualité, ce qui jusque là avait été
réservé exclusivement aux hommes. Pour cette étude nous nous pencherons aussi sur les
19
auteures
qui
ont
choisi
la
France
comme
domicile
permanent,
devenant
ainsi
des
«
afro-‐
parisiennes (Kingué 643), et qui se sont éloignées quelque peu des intérêts et des
problèmes de leurs consœurs restées vivre en Afrique. Une étude de la génération des
auteures des années 1990 montrera un intérêt différent des écrivaines : celui de la critique
sociopolitique plus ouverte et plus radicale insistant sur les défavorisés de la ville. On
notera aussi l’importance du rôle des auteures africaines d’aujourd’hui qui se battent pour
faire reconnaître la littérature africaine. Cette littérature est passée depuis les années 1970
esthétique, social, culturel et politique, et cette littérature contribue désormais à
l’universalité de la culture africaine au sein de la culture mondiale. En lisant des textes plus
récents on pourra remarquer « cette hétérogénéité de l’identité féminine, cette mouvance
dans les parcours identitaires qui loin de desservir la cause de la condition féminine
Les romans et les auteures étudiés seront, dans le premier chapitre, Mariama Bâ avec
Une si longue lettre (1979) et Angèle Rawiri avec Elonga (1980). Dans le deuxième chapitre,
Calixthe Beyala avec Tu t’appelleras Tanga (1988) et Ken Bugul avec Riwan ou le chemin de
sable (1999). Dans le troisième chapitre, Calixthe Beyala avec Comment cuisiner son mari à
l’africaine (2000) et Fatou Diome Le ventre de l’Atlantique (2003). Enfin dans le quatrième
chapitre Werewere Liking avec L’Amour-cent-vies (1988) et Véronique Tadjo avec L’Ombre
d’Imana (2000).
Si nous considérons une génération comme étant la durée moyenne du temps entre la
naissance des parents et celles des enfants alors Ken Bugul et Werewere Liking
appartiennent à la même génération alors que Fatou Diome appartient à la génération
20
suivante.
Il
est
bon
de
noter
qu’une
même
génération
peut
être
totalement
différente
selon
le pays d’habitation, la langue et surtout l’espace culturel qui l’entoure, produisant ainsi
une vue différente du monde. On pourra aussi considérer un changement générationnel à
l’intérieur même des romans comme par exemple Ramatoulaye et ses filles dans Une si
longue lettre.
Cette étude est divisée en quatre chapitres. Le premier traite de la « prise d’écriture »
des années 1980, avec l’arrivée d’auteures « phares qui assurent désormais à la littérature
francophone africaine une visibilité indéniable » (Moudileno 15). Mon choix s’est porté sur
Mariama Bâ et Angèle Rawiri parce que ce sont des auteures de grande renommée. Bâ est
considérée comme la pionnière des auteures sénégalaises qui a su défier les traditions de
son pays en écrivant sur des sujets difficiles tels que les injustices sociales qui affligent la
femme dans la société sénégalaise. Ses deux romans Une si longue lettre et Un chant
écarlate (1986) ont été le sujet de plusieurs études littéraires. Quant à Angèle Rawiri,
décédée en 2010, elle est la première auteure gabonaise à avoir inspiré les futures
générations d’auteures au Gabon avec son premier roman Elonga (1980).
Le chapitre deux couvrira l’introduction d’un nouveau féminisme dans les romans de
Calixthe Beyala et Ken Bugul, on verra que le féminisme africain a une connotation
différente de celui de l’Occident. On retrouve un désir chez ces auteures de réévaluer le
statut de la femme contre les institutions patriarcales coloniales et postcoloniales. Ken
Bugul avec Riwan ou le chemin de sable porte un regard sur la polygamie et sur une société
qui a du mal à cohabiter avec les coutumes séculaires et un mode de vie plus occidentalisé.
Bugul affirme qu’ « En occident, on fabrique les femmes dans l’idée qu’il faut se marier à
tout prix et on les croit émancipées. Il faut sortir de ça, être avant tout des individus libres »
21
(Cité
par
Mongo-‐Mboussa
105).
Ce
roman
insiste
sur
le
statut
de
la
femme
ainsi
que
sur
sa
liberté. Calixthe Beyala revendique la « féminitude », elle se concentre sur le corps et
surtout sur le corps féminin, et cette nouvelle littérature insiste sur un certain « érotisme
jusque-‐là extrêmement timide » (Moudileno 59). Dans la société traditionnelle africaine, le
corps de la femme est associé à un rôle de procréation, et c’est à travers ce corps que la
société se perpétue. Ce corps est régi par des normes sociales qui l’obligent à être façonné,
contrôlé et marqué. Les romans de Beyala sont des attaques à la société patriarcale
traditionnelle, elle bouscule « les habitudes feutrées de la littérature féminine africaine »
(Kindo 175). Beyala dénonce les pratiques sociales en invitant le lecteur « à suivre les
péripéties les plus crues du combat sexuel des femmes africaines pour la réappropriation
de leur corps, bravant la pudeur et la réserve de la femme africaine traditionnelle » (Kindo
175). C’est pour cette raison que ses héroïnes sont des femmes et qu’elle développe ses
thèmes sous un angle féministe comme on pourra le voir dans son roman Tu t’appelleras
Tanga. L’écriture de Calixthe Beyala est donc une écriture provocante et destructrice, mais
Le chapitre trois introduira une nouvelle génération d’auteure comme Fatou Diome et
réintroduira un texte de Calixthe Beyala. Le choix de ces auteures est basé sur l’importance
qu’elles ont eue sur le mouvement de la « migritude12 ». Nous pourrons voir que, par
rapport aux décennies précédentes, c’est un discours de l’identité qui ressort maintenant
dans les romans de « la nouvelle génération ». Moudileno souligne que « de la perte de
l’identité africaine (située au village), [la femme africaine] est devenue le symbole d’une
12
L’émergence d’une littérature faite par des auteurs en situation d’immigration. Dans cette étude nous nous
intéresserons aux écrivains provenant de l’Afrique et que « Jacques Chevrier a appelé les écrivains de la migritude en écho
aux écrivains de la négritude » (Dongmo Rodrigue Marcel).
22
africanité
réaffirmée.
Nombre
d’auteures
ont
érigé
le
quartier
périphérique
(africain
ou
français) en site privilégié de la créativité » (53). Les écrits de ces vingt dernières années
insistent sur la diversité de l’espace urbain et la « migritude ». Fatou Diome est née à
Niodior, une ile du Sénégal située dans le Sine-‐Saloum, elle fait partie de cette nouvelle
génération d’écrivains féminins qui se fraye un chemin dans l’univers littéraire féminin
africain d’aujourd’hui. Cette nouvelle génération d’écrivains féminins veut laisser le passé
derrière elle. Il est difficile aujourd’hui de trouver une auteure africaine qui vive encore en
Afrique, et la plupart, pour ne pas dire la majorité, ont quitté l’Afrique à un jeune âge. Leur
thème préféré est donc la « migritude », puisqu’elles écrivent désormais loin de l’Afrique.
Ces auteures partagent leur expérience d’immigrées et leur souvenir d’Afrique dans leurs
textes. Chevrier ajoute que « Les écrivains de la migritude tendent en effet, aujourd’hui, à
devenir des nomades évoluant entre plusieurs pays, plusieurs langues et plusieurs cultures,
et c’est sans complexes qu’ils s’installent dans l’hybride naguère vilipendé par l’auteur de
L’aventure ambiguë » (« Afrique(s)-‐sur-‐seine : autour de la notion de « migritude » »16).
Le chapitre quatre n’étudiera pas particulièrement une décennie, comme les chapitres
un, deux et trois mais plutôt un thème qui, à mon avis est important à considérer puisqu’il a
marqué la plupart des générations que nous avons étudiées. En effet on retrouve dans la
littérature féminine sub-‐saharienne un engagement politique de la part des auteures. Les
deux textes que nous étudierons dans cette partie seront celui de l’auteure camerounaise
Werewere Liking L’Amour-cent-vies (2000) et celui de l’auteure Ivoirienne Véronique Tadjo
L’ombre d’Imana (1988). C’est en retraçant l’histoire de l’Afrique que ces deux auteures
montrent le rôle important qu’a joué la femme africaine dans la politique africaine,
23
Chapitre
1
:
La
«
prise
d’écriture
»
des
années
1980:
Mariama
Bâ
et
Angèle
Rawiri
24
1-‐1
Introduction
La littérature africaine écrite en français est une littérature jeune. Il aura fallu moins
d’un siècle pour constater la rapidité de son évolution. Les historiographes s’accordent à
reconnaître entre 1920 et 1980 quatre grandes périodes qui concernent la littérature
africaine, et ce n’est que dans la quatrième que la littérature féminine fait son apparition.
La femme africaine n’était, avant ça, dépeinte que dans les écrits des hommes, leurs
présences se « limitait à des études de thèmes thématiques sur l’image et la représentation
de la femme … à des textes publiés sporadiquement depuis 1950, mais largement ignorés
Dans ce chapitre, je me concentrerai sur l’étude de deux textes : Une si longue Lettre
publié en 1979 par l’auteure sénégalaise Mariama Bâ et Elonga publié en 1980 par Angèle
Rawiri, auteure camerounaise. Ces textes publiés à un an d’intervalle sont importants
puisqu’ils sont les premiers à avoir vraiment marqué le début de la littérature féminine
africaine. C’est souvent en référence au texte de Mariama Bâ que l’on considère l’arrivée
des auteurs féminins sur la scène de la littérature africaine. Les thèmes de ces auteures
seront principalement basés sur leur expérience personnelle de femme africaine qu’elles
exprimeront à la première personne du singulier. On remarquera aussi, principalement
Ce chapitre présentera une étude des deux textes écrits par ces auteures d’Afrique sub-‐
saharienne et parlera de leurs préoccupations. Ces textes sont importants puisqu’ils ont
façonné les textes des générations suivantes, et qu’ils « offrent une espèce de fresque
sociale vue de l’intérieur » (Volet, La parole aux africaines 126).
25
Bien
que
l’écriture
féminine
ait
commencé
dans
les
années
1960-‐70,
ce
ne
sera
que
dans les années 1980 que la littérature féminine prendra vraiment son envol. La présence
des femmes sur la scène littéraire « constitue une réappropriation par ces dernières du
discours sur l’Afrique » (Fandio 171), et le roman féminin africain veut équilibrer cette
Même si les textes suivants ont été publiés dans les années 1960-‐70, ils sont, pour la
plupart restés dans l’ombre. La première auteure est Thérèse Kuoh Moukoury auteure
presque inaperçu lors de sa sortie. Puis Nafissatou Diallo en 1975, auteure sénégalaise qui
publie son autobiographie De Tilène au Plateau. En 1976 Simone Kaya, auteure ivoirienne,
publie ses souvenirs d’écolière avec Les Danseuses d’Impé-Eya: jeunes filles à Abidjan et
Aminata Sow Fall, auteure sénégalaise, publie Le Revenant, l’histoire d’un homme que l’on
emprisonne parce qu’il a dépensé plus qu’il n’avait. En 1977 Lydie Dooh-‐Bunya, auteure
camerounaise, publie La Brise du jour, roman qui souligne « le difficile apprentissage de la
vie en découvrant petit à petit les douleurs associées aux amours non partagées, à la
jalousie et surtout à la difficulté d’être une fille dans un monde ou les garçons prennent un
malin plaisir à torturer leurs compagne » (Volet, La parole aux africaines 766), et enfin
Mariama Bâ en 1979 avec Une si longue lettre et Aminata Sow Fall avec La Grève des bàttu
qui obtint le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Ces textes, exceptés Une si longue lettre et
Les textes parus dans les années 1980, marqueront le début des études de la littérature
féminine
africaine
francophones.
Ces
textes
sont
ceux
de
Mariama
Bâ
avec
Un
chant
13
Selon l’auteur, ce roman est paru en 1968 mais d’après la Bibliothèque nationale il n’est paru qu’un an plus tard.
26
écarlate14
(1981);
Aminata
Sow
Fall
avec
L’appel
des
arènes
(1982)
qui
obtint
le
prix
International Alioune Diop15 avec Ex-père de la nation (1987); Ken Bugul, auteure
sénégalaise avec Le Baobab Fou (1982); Werewere Liking, auteure camerounaise16, avec
Elle sera de jaspe et de corail (1983), elle publiera aussi en 1979 en même temps que Bâ La
puissance de Um et Une nouvelle terre; Delphine Zanga, auteure camerounaise avec L’oiseau
en cage en 1984; puis Catherine N’Diaye, auteure sénégalaise qui publiera aussi en 1984
Gens de sable; et enfin Amina Sow Mbaye avec Mademoiselle (1984); Véronique Tadjo,
auteur ivoirienne publie en 1986 Vol d’oiseau; Et enfin Angèle Rawiri, auteure Gabonaise
publie Elonga (1980), G’amèrakano: au carrefour (1983) et Fureurs et cris de femme (1989).
C’est donc le roman de Mariama Bâ qui par l’originalité de son texte et de ses thèmes a
introduit la littérature féminine africaine au monde littéraire. La raison pour laquelle le
roman de Mariama Bâ Une si longue lettre (1979) a fait couler tellement d’encre est qu’il est
le premier texte écrit par une femme sénégalaise qui parle de la vie de ses concitoyennes.
Ce roman « montre qu’au nombre des coutumes qui bafouent les droits de la femme, la
polygamie occupe une place de choix » (Volet, La paroles aux africaines 767). Bâ publiera
son deuxième et dernier roman Chant écarlate (1981) où elle touchera encore aux
problèmes de la polygamie, soulignant à nouveau l’excuse des hommes qui utilisent les
traditions pour justifier leurs infidélités. Aminata Sow Fall dans son second roman La grève
des Battù (1981) abordera aussi les sujet des coutumes où la femme africaine se doit d’être
14
Mariama Bâ mourra juste avant la parution de son second livre Un Chant écarlate
15
Prix littéraire à la mémoire de l’écrivain. Ce prix a été établi en 1982.
16
Bien qu’elle soit née au Cameroun, Werewere Liking s’est installée en Côte d’Ivoire. Elle est la fondatrice du groupe
KI Yi M’Bock, compagnie de théâtre basée à Abidjan.
27
soumise
à
son
mari,
c’est
à
dire
«
qu’elle
ne
doit
pas
contrôler
les
faits
et
gestes
de
son
mari,
elle ne devrait jamais tenir tête devant lui » (Sow Fall 73).
Dans Une si longue lettre, on trouve dans la voix de Ramatoulaye, et à travers elle celle
de l’auteur féminin, une voix qui a été refoulée pendant trente ans et qui finalement a
décidé de se faire entendre : « Ma voix connaît trente années de silence, trente années de
brimades. Elle éclate, violente, tantôt sarcastique, tantôt méprisante… tu oublies que j’ai un
cœur, une raison, que je ne suis pas un objet que l’on passe de main en main » (Bâ, Une si
longue lettre 85). Les femmes modernes de la ville rompent enfin un silence imposé depuis
tant d’années par les traditions africaines qui font de ces femmes des poupées de chiffon
que l’on passe de mari en mari. Bientôt Ramatoulaye cesse d’être une victime et finit par
exprimer ses nouveaux espoirs, ses espoirs pour son futur de femme seule. À la fin de ce
long parcours, Ramatoulaye a fini par écrire son propre scénario révolutionnaire, et
l’écriture lui a permis de mener sa propre révolution. C’est donc une écriture de femme
écrite par des femmes que l’on trouve dans ce texte, et non plus l’image de la femme que
montraient les écrivains de la Négritude. Gallimore Rangira affirme que « Bâ a toujours
rejeté l’écriture des écrivains de la négritude, comme ceux de Senghor et de Laye, parce
qu’ils ont longtemps donné l’image de la femme africaine comme un archétype; elle a, tour
à tour, représenté le continent, la race et les valeurs africaines » (90). Dans son essai La
fonction politique des littératures africaines écrites, Bâ affirme que « Les chants nostalgique
dédiés à la mère africaine confondue dans les angoisses d’hommes à la Mère Afrique ne
nous suffisent plus » (7). Pour cette pionnière de la littérature féminine africaine la femme
africaine d’aujourd’hui est une réalité concrète, elle est enfin responsable de son propre
destin, « Elle ne doit plus être l’objet de l’écriture des hommes, mais sujet et objet de sa
28
propre
écriture.
La
femme
africaine
n’a
plus
besoin
de
la
bénédiction
des
mâles,
il
faut
qu’elle se dise, il faut qu’elle émette sa parole de femme… » (Gallimore Rangira, 90).
1-‐2 L’importance
du
roman
de
Mariama
Bâ
Une
si
longue
lettre
Le
succès
littéraire
de
ce
roman
qui
consacre
la
prise
de
parole
des
écrivains
féminins
d’Afrique francophone « lui vaut de figurer parmi les œuvres africaines les plus lues,
enseignées et étudiées » (De Larquier 1092). La polygamie, comme thème principal ou
secondaire de la littérature féminine africaine, représente le malaise de la nouvelle femme
africaine. Même si l’auteur Ousmane Sembène a affirmé, à propos de la polygamie, dans une
interview du 3 octobre 1984? trois octobre mille neuf cent quatre-‐vingt quatre que « la
polygamie a existé, elle existe encore et elle existera toujours en Afrique, Vous devez vous y
faire, vous les femmes (Cité par Milolo 300), les femmes africaines ne s’y sont pas faites.
Dans l’une de ses interviews Aminata Sow Fall a dit des femmes africaines qu’elles
« n’avaient pas encore trouvé l’idéal de vie dans lequel [elles] pourraient s’épanouir » (Cité
par Milolo 300). C’est donc un rôle différent, que celui de femmes soumises qu’elles
entendent jouer dans la société africaine d’aujourd’hui. Les auteures féminins montrent
dans leurs textes que « la polygamie est plus qu’une question de nombre de femmes »
(Milolo 152), elle est surtout devenue un atout pour la société patriarcale, un atout qui
permet de garder la femme en dehors de la vie politique et sociale de l’Afrique, car « c’est
bien l’institutionnalisation d’une certaine idée du « pouvoir », rigide et arbitraire, qui est à
l’origine du problème » (Volet, La parole aux africaines 155). Le roman de Mariama Bâ Une
si longue lettre a changé les mentalités en montrant les situations qui soumettent les
29
femmes
en
Afrique.
Pour
les
auteures
féminins,
la
polygamie
est
devenue
un
système
qui
a
vécu et la romancière Evelyne Mpoudi Ngolle17 affirme que « de moins en moins, [elle] aura
sa place dans nos sociétés » (Cité par Milolo 302). Bâ parle de la polygamie comme d’un
problème physiologique de l’homme, que la société excuse comme un instinct incontrôlable,
à travers Ramatoulaye. Bâ écrit (mais je crois que c'est Mawdo ici qui parle, pas
Ramatoulaye?) :
On ne résiste pas aux lois impérieuses qui exigent de l’homme nourriture et
vêtements. Ces mêmes lois poussent le ‘mâle’ ailleurs. Je dis bien ‘mâle’ pour
marquer la bestialité des instincts… Tu comprends… Une femme doit
comprendre une fois pour toutes et pardonner: elle ne doit pas souffrir en se
Ce sont donc des textes de femmes vues par des femmes que Bâ et Rawiri nous
proposerons.
Une si longue lettre commence avec l’annonce de la mort de Modou. Après vingt cinq ans
de mariage Modou décide d’épouser une seconde femme beaucoup plus jeune que lui, qui
se révèle être l’amie de la fille ainée de Modou et de Ramatoulaye, Binetou. La narratrice
voit ce second mariage comme une faiblesse de l’homme qui cherche ainsi à retrouver une
seconde jeunesse, et non une pratique équitable des règles de l’Islam. L’Imam utilise le nom
de Dieu pour excuser l’attitude de Modou lorsqu’il dit à Ramatoulaye que « La fatalité
17
Evelyne Sono Epoh Ngolé est d’origine Mbo. Elle est née en 1953 à Yaoundé. Elle est aujourd’hui proviseur du lycée
d’Elig-Essono. Son livre, qu’elle a publié en 1990, Sous la cendre le feu, raconte le parcours d’une jeune femme vers les
origines du mal.
30
décide
des
êtres
et
des
choses:
Dieu
a
destiné
une
deuxième
femme,
il
[Modou]
n’y
peut
rien » (Bâ, Une si longue lettre 57). Pour Mariama Bâ, le mariage autorisé par l’Islam est une
chose mais celui que lui impose Modou en est une autre.
Dans la religion musulmane il est nécessaire de traiter sa deuxième femme aussi
bien que la première mais Modou donne la préférence de sa présence et de son argent à sa
nouvelle femme, et ceci accentue l’idée que la religion n’est pas la raison première pour
laquelle le mari de Ramatoulaye a choisi de prendre une seconde épouse. Modou
abandonnera Ramatoulaye et ses douze enfants pour aller vivre entièrement avec sa
nouvelle femme, tout comme de nombreux hommes l’ont fait avant lui et dont nous parle
Awa Thiam18 dans son étude La parole aux Négresses (1978). En effet, Modou pourrait être
l’un des hommes mentionnés par les nombreuses « jeunes femmes » africaines qu’Awa
Thiam a interviewées, et la situation de Mouna, femme de quarante trois ans et mère de dix
enfants, ressemble à celle de Ramatoulaye quand elle décrit l’égoïsme de son mari :
Première épouse, j’ai été témoin de tout ce qui s’est passé dans notre
demeure. Nouvelle venue, l’épouse est dorlotée, cajolée. Elle devient l’objet
de mille et une attentions de la part de son mari. Quelque temps plus tard,
elle se trouve détrônée au profit d’une nouvelle coépouse… Voilà deux ans
que je n’ai pas eu de « rapports » avec mon mari. Mes coépouses et moi
avions presque toutes été délaissées au profit de la nouvelle mariée qui est
18
Awa Thiam est une féministe Africaine. Elle dénonce dans son texte Paroles aux Négresses les souffrances physiques
et les tortures traditionnelles faites aux femmes.
31
C’est
la
condition
des
femmes
africaines
que
dénonce
Thiam
dans
son
texte,
l’auteure
Longtemps, les Négresses se sont tues. N’est-‐il pas temps qu’elles
(re)découvrent leur voix, qu’elles prennent ou reprennent la parole, ne
serait-‐ce que pour dire qu’elles existent, qu’elles sont des êtres humains – ce
qui n’est pas toujours évident – et, qu’en tant que tels, elles ont droit à la
Pour Mariama Bâ, Modou est l’exemple parfait de l’homme mûr, marié, qui se cache
derrière une pratique religieuse pour justifier son attirance pour les femmes plus jeunes.
C’est donc la vanité de l’homme qui refuse de se voir vieillir qui pousse Modou à prendre
une seconde femme. Ramatoulaye affirme que « Modou teignait mensuellement ses
cheveux. […] Modou s’essoufflait à emprisonner une jeunesse déclinante qui le fuyait de
partout » (Bâ Une si longue lettre 72). Pour Mariama Bâ, la polygamie, telle qu’elle est
pratiquée aujourd’hui dans la société africaine est en grande partie responsable du malaise
de la nouvelle femme africaine. L’auteure cherche à en montrer les effets nuisibles et les
abus puisque la polygamie n’est autre que « the power of patriarchal socialization to render
a woman powerless » (Stratton cité par Volet, La parole aux africaines 155).
C’est poussé par ce désir « de liberté, de respect et de dignité » que Ramatoulaye choisit
de rester seule dans une société patriarcale qui ne reconnaît le statut de la femme que dans
le mariage. Mariama Bâ montre ainsi « la minceur de la liberté accordée à la femme » (Une
si longue lettre 76). L’auteure insiste sur la force des femmes africaines, en effet
32
Ramatoulaye
répète
à
plusieurs
reprises
«
je
survivrais
»
(Bâ,
Une
si
longue
lettre
76,
77,79).
Thiam et Bâ soutiennent également que la polygamie n’est pas seulement un désir sexuel
de l’homme africain mais qu’il peut être aussi une source de revenu supplémentaire pour
celui qui préfère asservir les femmes et les voir travailler pour lui. Dans Une si longue lettre,
Tamsir le frère ainé de Modou, incapable de subvenir aux besoins de ses nombreuses
femmes, propose le mariage à Ramatoulaye car il convoite son salaire d’institutrice, et il
n’est pas seul puisque c’est « un défilé de vieillards qui cherchaient une source de revenus
faciles » (Bâ, Une si longue lettre 102) qui frappe à la porte de Ramatoulaye. La narratrice
souligne:
Et tes femmes Tamsir ? Ton revenu ne couvre ni leurs besoins ni ceux de tes
dizaines d’enfants. Pour te suppléer dans tes devoirs financiers, l’une de tes
épouses fait des travaux de teinture, l’autre vend des fruits, la troisième
inlassablement tourne la manivelle de sa machine à coudre. Toi, tu te
prélasses en seigneur vénéré, obéi au doigt et à l’œil. Je ne serai jamais le
complément de ta collection. Ma maison ne sera jamais pour toi l’oasis
Il est néanmoins important de souligner que Mariama Bâ, même si les hommes eux-‐mêmes
n’ont pas toujours compris le message qu’elle essayait de transmettre, ne condamne pas
l’homme mais ceux qu’elle a connus. Bâ insiste sur l’idée que l’homme africain peut être
responsable du meilleur comme du pire, mais surtout elle insiste sur ce qu’il est devenu par
rapport à ce qu’il était dans passé. Pourquoi, d’après Mariama Bâ, certains hommes se sont-‐
33
ils
soudainement
sentis
obligés
d’entretenir
des
rapports
de
force
avec
la
femme
?
C’est
à
cette question que Mariama Bâ essaie de répondre tout au long de son texte. Ce n’est pas,
non plus, contre toutes les traditions africaines que Mariama Bâ se bat, puisqu’elle se plie
aux contraintes traditionnelles lorsqu’elle accepte le second mariage de Modou et qu’elle
accepte de suivre les règles du deuil. L’auteure se bat contre les excès de certaines
traditions. Ramatoulaye est aussi une femme capable de se rebeller, son mariage en est la
preuve puisqu’elle s’est mariée avec Modou contre la volonté de ses parents.
Pour Mariama Bâ, la femme africaine doit lutter de l’intérieur de l’Afrique, c’est
pourquoi à l’inverse de son amie Aïssatou qui quitte l’Afrique pour les Etats-‐Unis,
Ramatoulaye elle décide de rester. Pour Bâ le combat pour la liberté des femmes africaines
ne peut pas être mené ailleurs qu’en Afrique. Bien que l’histoire d’Aïssatou soit similaire à
celle de Ramatoulaye dans le sens où son mari Mawdo épouse lui aussi une seconde femme,
bien plus jeune que lui, Aïssatou à l’inverse de Ramatoulaye décide de divorcer mais aussi
de quitter l’Afrique plutôt que d’accepter les règles de la polygamie. En effet, Madow ne
pense plus que « Le mariage est une chose personnelle » (Bâ, Une si longue lettre 30)
comme il l’avait affirmé à Aïssatou au début de leur mariage quand il avait défié sa mère
qui ne voulait pas entendre parler de ce mariage puisque d’après elle, un Toucouleur ne
pouvait pas épouser une bijoutière. Depuis la période préislamique, le Sénégal connaît un
système de caste, et on trouvait dans le milieu Wolof: les guers et les gnégno. Les guers font
partie de la caste supérieure, ce sont les non-‐artisans de la société Wolof, ils ont une
aversion pour les métiers manuels et ne peuvent donc être en aucun cas des artisans, ils
sont généralement des agriculteurs et quelquefois des éleveurs. Quant aux gnénos ils
constituent la caste inférieure, celle des artisans dont Aïssatou fait partie. Les Toucouleurs,
34
dont
Madow
fait
parti,
était
un
empire
très
puissant
et
pour
sa
mère
il
est
inconcevable
que
son fils puisse épouser une femme d’une caste inférieure. Le mariage d’Aïssatou et de
Madow est donc considéré dès le départ comme controversé et soulève « les rumeurs
coléreuses de la ville » (Bâ, Une si longue lettre 40). Cette hiérarchie, bien qu’officiellement
abolie, subsiste de manière officieuse. Dans son livre sur le Sénégal, Devey affirme que :
Les ordres et l’esclavage, propres aux sociétés hiérarchisées ont, certes,
disparu. Mais, pour autant, la référence aux castes persiste et les interdits qui
lui sont liés fonctionnent toujours, même si des brèches ont été ouvertes […]
Aujourd’hui encore, les mariages entre gens de castes et nobles, ou entre
anciens captifs et nobles ne sont guère autorisés, même si la fortune, le savoir
et le pouvoir tentent de faire tomber les barrières sociales. (173)
Aujourd’hui Madow se cache derrière les volontés de sa vieille mère pour épouser la jeune
Nabou, jeune femme digne des titres de noblesse de la famille de Madow, puisque qu’elle
fait partie du même lignage que Madow. En effet, Tante Nabou choisit d’éduquer la jeune
Nabou de façon traditionnelle afin que cette dernière puisse préserver ce lignage cher à la
tradition. On enseignait à la jeune Nabou « son origine royale et lui enseignait que la qualité
première d’une femme est la docilité » (Bâ, Une si longue lettre 61). Bâ touche ici deux
sujets sensibles qui sont ceux de la tradition des castes et celui de la solidarité entre
femmes. Bâ nous dépeint une société toujours hiérarchisée qui par sa rigueur empêche
l’amour réel, elle montre aussi que la solidarité entre femmes n’est pas aussi forte que la
hiérarchisation de la société sénégalaise. Le personnage de la mère de Madow est l’image
35
même
des
femmes
qui
emprisonnent
les
autres
femmes
dans
leur
condition
puisque
pour
elle la femme doit garder sa place dans la société patriarcale, et l’école ne fait pas partie de
cette éducation. En effet la mère de Madow affirme que « l’école transforme [les] filles en
diablesses, qui détournent les hommes du droit chemin » (Bâ, Une si longue lettre 30), ce
qui explique pourquoi le pourcentage des femmes illettrées est si élevé. En effet « La faible
scolarisation des filles et le pourcentage élevé de femmes illettrées mettent en évidence la
discrimination dont les femmes sont encore l’objet en matière d’éducation moderne. Ainsi,
plus de 75% de femmes sont illettrées contre 56 % d’hommes » (Devey 179). L’état actuel
de l’éducation des filles en Afrique subsaharienne reste toujours inférieur à celui des
hommes. Dans l’article Parce que je suis une fille paru dans le Rapport Afrique 201219, les
supplémentaires d’enfants à l’école primaire de 1999 à 2008, et au cours de
la même période, le nombre d’inscriptions des filles à l’école primaire est
passé de 54% à 74%. Malgré ces progrès, 29 millions d’enfants ne sont
toujours pas scolarisés dans la région, 54% d’entre eux sont des filles. La
19
Rapport Afrique 2012 est une publication organisée par l’agence Plan, une des agences de développement les plus
anciennes et les plus importantes du monde. « Fondée en 1937 pour porter secours aux enfants de la guerre civile
espagnole, elle fête ses 75 années d’existence en 2012. [Ils travaillent] dans 68 pays d’Afrique, d’Asie, d’Europe,
d’Océanie et d’Amérique Latine.
36
Pour
Mariama
Bâ
l’éducation
de
la
femme
africaine
est
cruciale.
L’auteure
nous
présente
dans son texte des femmes comme Ramatoulaye et Aïssatou qui ont eu accès à cette
éducation. Cette éducation leur a permis d’obtenir non seulement une indépendance
intellectuelle mais surtout une indépendance matérielle de leur mari puisqu’elles seront
La voix de la femme sénégalaise, refoulée depuis trop longtemps, doit se faire entendre
et c’est Ramatoulaye qui après Aïssatou décide de faire entendre sa voix: « Ma voix connaît
trente années de silence, trente années de brimades. Elle éclate, violente, tantôt sarcastique,
tantôt méprisante » (Bâ, Une si longue lettre 85). On retrouvera plus tard cette violence
dont parle Ramatoulaye chez les auteurs féminins telle que Calixte Beyala. Ces nouvelles
femmes sortiront de leur torpeur et de leur silence où les hommes et les traditions les ont
plongées. Quelle différence depuis le roman d’Ousmane Sembène Les Bouts de bois de Dieu
(1960) où l’auteur décrivait encore certaines femmes comme douce et docile : « Assitan
était une épouse parfaite selon les anciennes traditions africaines: docile, soumise,
travailleuse, elle ne disait jamais un mot plus haut que l’autre. … Son lot de femme était
d’accepter et de se taire, ainsi qu’on lui avait enseigné » (170-‐71).
Trois sortes de femmes sont dépeintes dans le texte de Mariama Bâ: les
traditionnalistes, les marginales et celles qui, comme Ramatoulaye, sont entre les deux.
Pour les traditionnalistes on pourrait nommer les personnages de Farmata, Tante Nabou la
mère de Madow ainsi que Dame Belle-‐mère la mère de Binetou. En effet, Tante Nabou
contrôle la vie de son fils selon les règles d’une société de castes, et c’est elle qui convaincra
Madow de prendre pour seconde épouse la jeune Nabou: « En Sénégalaise avertie, elle sait
qu’on atteint plus aisément le fils par le biais de la mère » (Fandio 172). Quant à Dame
37
Belle-‐mère,
elle
ne
rêve
que
de
quitter
la
pauvreté
dans
laquelle
elle
se
trouve
depuis
toujours pour appartenir enfin à cette caste bourgeoise. Elle forcera sa fille à se marier à
Modou, continuant ainsi la tradition du mariage forcé. Pour Farmata, la griotte, elle ne
comprend pas qu’une femme sénégalaise puisse envisager de vivre seule sans homme
puisque l’homme est nécessaire à l’identité de la femme africaine. Cette femme est
incapable de comprendre le choix de Ramatoulaye. Pourquoi les personnages marginaux
donc moins conformistes tel qu’Aïssatou restent au second plan de l’histoire ? Est-‐ce parce
que ces personnages reflètent le dilemme dans lequel se trouve les auteures quant à leur
nouvelle identité ? Ou bien est-‐ce parce que ces auteures sont encore conscientes du regard
« of the usually male reader/critic » (Nnameka 151) ? Même si les auteurs féminins entrent
sur la scène de la littérature africaine elles sont toujours observées par les hommes qui
décident de la bonne morale de leurs romans et qui les critiquent ouvertement. Cyril
Mokwenye, professeur à l’université du Benin, dans son article La polygamie et la révolte de
la femme africaine moderne écrit au sujet du comportement d’Aïssatou dans Une si longue
lettre que:
Aïssatou symbolise la jeune femme capricieuse et peu patiente qui réagit trop
spontanément, alors que Ramatoulaye est le symbole de la femme qui ayant
investi dans son mariage, est ouverte aux compromis. Elle ne veut pas agir
sans une réflexion profonde. Sa révolte sera une révolte psychologique. (91)
38
Pour
Mokwenye
Aïssatou
est
une
femme
«
capricieuse
et
peu
patiente
»
alors
que
Ramatoulaye, qui choisit de ne pas quitter Modou est l’exemple même de la sagesse. Le
critique littéraire Femi Ojo-‐Ade condamnera aussi d’une certaine façon le roman de Bâ, les
femmes ne sont pour lui que des « second-‐class citizen » (72), et après avoir ouvertement
condamné le divorce d’Aïssatou, il condamne également la décision de Ramatoulaye de ne
pas prendre pour époux Tamsir, le frère aîné de son défunt mari, détruisant ainsi « the
aspiring conqueror… by a deft move of the feminist tongue » (79). Pour Ojo-‐Ade le
féminisme c’est « the veneer of the progressive striving to become a man » (84). On
retrouve dans ces phrases le choix des hommes pour la femme africaine docile dont parlait
Ousmane Sembène. Les hommes tels que Cyril Mokwenye et Femi Ojo-‐Ade, ont émis
clairement leurs opinions sur les auteures qui décident de donner trop de liberté à leurs
personnages féminins. Cette opinion jouera un rôle important dans la décision que
prendront les auteurs féminins à ne pas vouloir déclencher la fureur des hommes dans
leurs textes mais aussi la peur qu’elles ont ressentie de donner une voix trop forte aux
femmes dans leurs romans. Malgré cette critique masculine les auteurs féminins de la
seconde génération n’hésiteront pas à réclamer ce changement de la condition de la femme
africaine dans leurs romans : « Although non-‐conformist characters continue to be
marginalized in their Works, the inevitability of change is never in doubt » (Nnaemeka 153).
La question du choix et de la marginalisation prend une place importante dans ce roman où
l’on trouve des femmes fortes, dans les personnages de Ramatoulaye et Aïssatou, mais qui
ont choisi un destin différent après la trahison de leur mari. Ce roman est une longue
plainte de femmes, emprisonnées dans les contradictions et les ambigüités de la société
sénégalaise.
39
Mariama
Bâ
souligne
aussi
le
contrôle
des
mères
sur
les
femmes
dans
une
société
où
les
femmes devraient se soutenir entre elles. Bâ met en évidence les haines féroces qui
imprègnent trop souvent les relations entre femmes en Afrique et en font de véritables
duels au féminin, ainsi que le note Fandio « Le combat pour l’émancipation de l’Africaine
doit affronter les adversaires des plus redoutables au sein même de la gent féminine »
(173).
C’est le temps réglementaire du veuvage qui donnera à Ramatoulaye la possibilité de se
recueillir sur sa situation, et c’est à travers ses enfants, choqués de la conduite et du choix
de leur père, que Bâ prépare les lecteurs aux changements qui, elle l'espère, s’effectueront
chez les jeunes des générations suivantes. En effet, la fille ainée de Ramatoulaye Daba jouit
dans son mariage « d’une liberté d’expression et d’action » (Volet, La parole aux africaines
168), pour Daba « Le mariage n’est pas une chaine. C’est une adhésion réciproque à un
programme de vie » (Bâ, Une si longue lettre 107). Bâ propose dans son texte que la femme
prenne non seulement sa propre existence en main, mais aussi ses propres décisions:
après avoir vécu vingt-‐cinq ans avec un homme, après avoir mis au monde
douze enfants ? Avais-‐je assez de force pour supporter seule le poids de cette
J’en connaissais qui avaient perdu tout espoir de renouvellement et que
la solitude avait mises très tôt sous terre... L’éloquence du miroir s’adressait à
mes yeux. Ma minceur avait disparu ainsi que l’aisance et la rapidité de mes
mouvements. Mon ventre saillait sous le pagne qui dissimulait des mollets
40
développés
par
l’impressionnant
kilométrage
des
marches
qu’ils
avaient
effectuées, depuis le temps que j’existe. L’allaitement avait ôté à mes seins
leur rondeur et leur fermeté. La jeunesse désertait mon corps, aucune
La fin du roman Une si longue lettre montre en quelque sorte une nouvelle Ramatoulaye,
une femme plus forte, qui s’affirme et qui, en même temps retrouve le goût à la vie :
Je t’avertis déjà, je ne renonce pas à refaire ma vie. Malgré tout – déception et
humiliation – l’espérance m’habite. C’est de l’humus sale et nauséabond que
jaillit la plante verte et je sens pointer en moi, des bourgeons neufs. Le mot
bonheur recouvre bien quelque chose, n’est-‐ce pas ? J’irai à sa recherche.
Tant pis pour moi, si j’ai encore à t’écrire une si longue lettre… (Bâ 89)
Pour Mariama Bâ « women have much to say, but they remain reticent about writing; this
reticence, the unsaid, the unwritten, the silences eventually propel many women in the
asylum. Within this context, she [Bâ] concludes the liberating force of language remains a
central and recurring motif in their [the female writers] writings » (Nnaemeka 151). Une si
longue lettre est donc une œuvre majeure qui signe l’entrée de l’auteure dans le genre
épistolaire, un genre permettant à la narratrice d’exprimer en même temps la souffrance et
la création dans une lettre qu’elle n’enverra jamais. La lettre sert de thérapie morale pour
Ramatoulaye qui cherche à se soustraire à la tyrannie des hommes et des normes sociales.
En utilisant le roman épistolaire Ramatoulaye « « se libère des tabous qui frustrent » et se
41
constitue
en
être
de
langage
dans
l’espace
clos
et
privé
du
veuvage
»
(Dia
3).
Cette
lettre,
presque sous forme de journal, est principalement un retour en arrière sur la vie de
Ramatoulaye. Une si longue lettre pourrait tout simplement être comme son titre l’indique
une longue lettre de cent vingt trois pages divisées en vingt sept sections et qui commence
Aïssatou,
J’ai reçu ton mot. En guise de réponse, j’ouvre ce cahier, point d’appui dans
mon désarroi : notre longue pratique m’a enseigné que la confidence noie la
Mais cette forme de communication journalière permet à la narratrice de révéler ses
sentiments les plus intimes et de recevoir en même temps un soutien émotionnel que son
ami aurait pu lui donner si cette dernière avait été présente car une lettre peut devenir un
Bâ considérait l’écriture féminine comme une arme que les femmes se doivent d’utiliser
pour combattre l’injustice, comme elle l'écrit dans son article La fonction politique des
littératures africaines:
l’homme et la femme, par l’exploitation et l’oppression séculaires et barbares
du sexe dit faible, la femme-‐écrivain a une mission particulière. Elle doit, plus
que ses pairs masculins, dresser un tableau de la condition de la femme
42
africaine.
Les
injustices
persistent,
les
ségrégations
continuent
malgré
la
décennie internationale dédiée à la femme par l’O.N.U., malgré les beaux
discours et les louables intentions. Dans la famille, dans les institutions, dans
la rue, les lieux de travail, les assemblées politiques, les discriminations
Les mœurs et coutumes ajoutées à l’interprétation égoïste et abusive des
les corps.
Comment ne pas prendre conscience de cet état de faits agressif?
Comment ne pas être tenté de soulever ce lourd couvercle social ? C’est à
nous, femmes, de prendre notre destin en mains pour bouleverser l’ordre
établi à notre détriment et ne point le subir. Nous devons user comme les
hommes de cette arme, pacifique certes mais sure, qu’est l’écriture (6,7)
C’est donc un nouvel espoir pour l’avenir de la femme africaine que nous propose Mariama
Bâ avec Une si longue lettre. L’image de la couverture du roman confirme l’idée de Bâ quant
à l’importance de l’écriture féminine dans le changement des conditions de vie des femmes
africaines. Larrier affirme que si la couverture montre une femme noire tenant un stylo
dans la main, en train d’écrire « It is thus emblematic of the voice long stifled that is finally
heard – through writing » (752). Ramatoulaye sort donc vainqueur du combat, à la base
inégal, contre la société patriarcale puisque l’héroïne n’est, à la fin du roman, ni éliminée ni
récupérée par la société des pères. Bâ souligne que la femme africaine doit trouver un
équilibre de vie afin de pouvoir s’épanouir. Ce n’est pas la tradition que ces femmes
43
cherchent
à
bafouer
«
mais
bien
plutôt
le
besoin
de
rappeler
à
l’ordre
des
hommes
qui
n’en
respectent plus ni l’esprit ni la lettre » (Volet, La parole aux africaines 158). Finalement la
mort de Modou permet à Ramatoulaye de renaitre dans un futur prometteur puisque tout,
désormais, paraît possible car « Le destin empoigne qui il veut, quand il veut. Dans le sens
de vos désirs. Il vous apporte la plénitude» (Bâ, Une si longue lettre 8). Ramatoulaye
referme la porte du passé où l’homme n’a pas su saisir les espoirs des indépendances et
créer une nouvelle relation avec la femme. L’espoir de Ramatoulaye est que le futur
réinstalle « l’inévitable et nécessaire complémentarité de l’homme et de la femme » (Bâ,
Une si longue lettre 129). Mariama Bâ se tourne vers les générations futures en espérant
qu’elles réussiront là ou sa génération a échoué. Son rêve: que l’homme tende enfin la main
vers la femme. Mariama Bâ nous a montré dans son texte l’influence des traditions sur les
nouveaux idéaux de la femme africaine, et nous voyons une société sénégalaise aujourd’hui
qui hésite entre « résistance et changement. Plus perméable à la modernité et aux
changements, mais également encore pétrie de traditions et cloisonnée » (Devey 173).
L’auteure nous montre enfin l’impasse à laquelle se trouve confrontée la femme africaine
puisqu’elle ne peut se soustraire à l’enracinement de la société africaine dans les traditions.
1-‐3 L’arrivée du premier roman féminin gabonais: Elonga d’Angèle Rawiri
Angèle Ntyugwetondo Rawiri est née à Port-‐Gentil au Gabon le 20 avril 1954, vingt-‐cinq
ans après Mariama Bâ. Rawiri et Bâ ont perdu leur mère à un jeune âge et Rawiri a fait la
plupart de ses études en France à la différence de Bâ qui n'est allée y étudier qu’à partir de
l’école normale supérieure. En 1979, lorsque Mariama Bâ publie Une si longue lettre, Rawiri
44
rentre
au
Gabon
après
avoir
passé
une
bonne
partie
de
sa
jeunesse
en
France
et
deux
ans
en Angleterre. C’est pendant qu’elle travaille comme traductrice et interprète que Rawiri
écrit son premier roman Elonga en 1980. Ce roman serait passé inaperçu s’il n’avait été
réédité en 1986. L’auteure écrira ensuite G’amèrakano: au carrefour (1983) soit quatre
année après Une si longue lettre puis Fureurs et cris de femmes (1989). Ces romans offrent,
tout comme celui de Mariama Bâ, un tableau social de la société africaine vu de l’intérieure
et qui mieux est par des femmes qui sont situées au centre de l’action.
Dans cette partie, je me concentrerai sur le premier texte de Rawiri Elonga puisqu’il
insiste sur l’importance que porte la femme africaine à sa réussite professionnelle. En effet
ce texte nous montre une jeune femme, Ziza, qui comme beaucoup d’autres femmes
africaines s’est mise à vouloir son indépendance financière. Certaines femmes ont ouvert
de petits commerces et d’autres se sont lancées dans des carrières telles que le journalisme,
le secrétariat ou le droit. Pour Ziza c’est en tant que directrice d’une maison de mode
qu’elle obtiendra son indépendance et prouvera que les femmes, malgré les difficultés
qu’elles doivent surmonter dans la société africaine, peuvent elles aussi réussir. Je
mentionnerai aussi brièvement les deux autres romans d’Angèle Rawiri G’amèrakano: au
carrefour et Fureurs et cris de femmes, parce qu’ils montrent que même si les femmes
viennent de milieux différents elles recherchent la même chose: prendre en main leur
propre destinée.
Dans Elonga Ziza est un des personnages principaux et ce personnage est
particulièrement intéressant car il représente le pouvoir des femmes mais aussi le rapport
qu’entretiennent ces femmes entre elles. Ziza rencontrera Igowo, son futur mari dans le bar
d’un hôtel, la jeune femme viendra s’asseoir à coté de ce jeune professeur qui vient juste
45
d’arriver
à
Elonga,
après
un
long
séjour
en
Espagne.
C’est
pendant
leur
première
conversation, qui tourne autour du travail et particulièrement celui d’Igowo, que Rawiri
décide ici de donner à son personnage une repartie différente de celle à laquelle le lecteur
aurait pu s’attendre d’une femme africaine. En effet la jeune femme donne son point de vue
de femme sur le monde du travail et essaie d’avoir une conversation intéressante au lieu de
répondre par des banalités afin de plaire au jeune homme. Mais Igowo écoute à peine ce
que dit Ziza car il est captivé par la beauté de la jeune femme: « Elle est vraiment très belle,
se dit-‐il. Une beauté si fine est tellement rare ! Elle a une peau lisse comme on n’en voit
qu’aux nouveaux nés. Et ces dents éclatantes ! On croirait qu’elle n’a jamais connu d’autres
Ziza et son amie Elombo sont des femmes d’affaires qui ont monté leur propre
entreprise de haute couture africaine, et c’est une affaire qui marche très bien. Pour elles la
vie est plus que ce que les hommes envisagent traditionnellement pour les femmes
africaines. Le choix de l’emploi de Ziza et de son amie n’est pas lié au hasard, puisque
l’habit, donc l’apparence physique est un point important sur lequel Rawiri veut insister. En
effet les femmes africaines sont souvent vues par les hommes pour leur apparence
extérieure. Elombo insiste sur l’apparence extérieure comme étant une recherche
identitaire de la femme africaine puisque « certes, l’apparence extérieure n’est qu’un pas
dans la recherche de notre identité, mais c’est un grand pas puisqu’elle manifeste le désir
de chacune de nous de s’accepter telle qu’elle est » (Rawiri, Elonga 39). En effet, ce n’est pas
parce que les femmes portent le vêtement traditionnel africain qu’elles acceptent leurs
conditions dans cette société patriarcale. C’est une véritable prise de conscience que Rawiri
montre chez la femme africaine à travers Ziza puisque cette jeune femme, tout comme
46
Ramatoulaye,
ne
rejette
pas
toutes
les
traditions
africaines
mais
cherche
à
redonner
à
la
femme africaine ce pouvoir que les hommes lui ont enlevé. Volet insiste sur ce que
recherche Ziza quand il affirme que « l’essence du pouvoir …[est] bien plutôt dans l’esprit
d’entreprise de la jeune femme, dans sa détermination de ne pas subir la tradition mais de
la reforger à la mesure de ses ambitions, dans sa résolution à être son propre mentor et
dans un discours qui reflète une pensée indépendante et rationnelle » (« Romancière
francophones d’Afrique noire » 128). C’est cet esprit de complète indépendance qu’Igowo
aura du mal à accepter. Le jeune homme sera très souvent tenté de retourner à un discours
patriarcal, dans sa relation avec Ziza, montrant ainsi l’infériorité supposée des activités de
la femme par rapport à celles des hommes. Ceci soulignera la pérennité d’un discours
sexiste toujours omniprésent chez l’homme africain. Ce discours est encore plus choquant
chez Igowo car le jeune homme n’a rien de l’homme africain traditionnel puisqu’il a reçu
une éducation libérale, ce qui insiste davantage sur l’idée que beaucoup d’hommes, quelque
soit leur éducation, ne peuvent s’empêcher de continuer d’avoir un discours et une attitude
patriarcale face aux femmes qui ont montré une certaine volonté d’indépendance.
Comme dans le roman de Mariama Bâ, Rawiri touchera au problème de la polygamie
dans son roman Elonga. Afin de dominer Ziza, Igowo défend les valeurs morales
traditionnelles de la société africaine en défendant la polygamie qui est, d’après la jeune
femme « réaliste et d’une grande sagesse » (Rawiri, Elonga 48). Pour Igowo le rejet de la
polygamie des femmes s’explique par leur idée d’émancipation, qui pourrait, de son point
de vue, mettre en danger les relations entre les hommes et les femmes. Le jeune homme
affirme qu’ « il faudrait peut-‐être que vous [les femmes] vous méfiiez du terme
« émancipation » que les femmes ont trop souvent à la bouche. Il me semble que vous
47
voulez
rejeter
en
bloc
les
coutumes,
les
traditions.
Et
ça,
c’est
très
important
parce
que,
à
force de vous occidentaliser, il risque de s’instaurer une sorte d’incompréhension entre les
Rawiri pose la question du pouvoir des femmes à travers Ziza: cette jeune femme sera-‐
elle assez forte pour convaincre Igowo de changer d’avis quant à la position des femmes
dans la société africaine, et Igowo acceptera-‐t-‐il « que l’avenir [appartient] aux femmes
vivant aux cotés de leur mari ou de leur ami, et non pas à leurs dépends…si Igowo allait
être capable de vaincre les idées reçues pour partager son existence avec une jeune femme
qu’il considérait son égale… » (Volet, La parole aux africaines 132). Plusieurs années après
le personnage de Ziza, Rawiri confirme avec le personnage d’Emilienne dans Fureurs et cris
de femmes (1989) que ni l’homme africain ni la société africaine, ne sont encore prêts à
accepter la réussite financière et professionnelle de la femme africaine. Aux yeux des
hommes, cette réussite met en danger l'équilibre même de la société africaine. Dans
Fureurs et cris de femmes, Emilienne et Joseph se rencontrent à l’étranger où ils poursuivent
tous les deux leurs études. Leur amour est parfait jusqu’à ce qu’ils décident de rentrer au
pays, où ils devront faire face à leurs parents respectifs. La mère de Joseph s’oppose
immédiatement à ce mariage parce qu’Emilienne est une étrangère, qui parle une autre
langue et surtout qui appartient à un autre groupe socioculturel. La mère d’Emilienne
s’oppose également à leur union parce qu’elle considère Joseph comme un homme du Nord.
Mais les jeunes gens décident d’ignorer leurs parents et se marient. Emilienne après avoir
réussi une carrière professionnelle exemplaire, devra faire face aux infidélités de Joseph,
aux harcèlements journaliers de sa belle-‐mère et à apprendre à vivre avec la mort de sa fille.
Émilienne se retrouve ainsi confrontée « aux commandes d’un appareil d’État indigne,
48
corrompu
et
oppressif,
où,
même
au
sommet
de
la
pyramide,
les
possibilités
sont
limitées
»
(Volet, La parole aux africaines 133). Bien qu’Emilienne ait finalement réussit à « faire
éclater le moule de la tradition » (Volet, La parole aux africaines 135) en choisissant
l’homme qu’elle voulait épouser, leur rapport a changé quand Joseph rejoint les rangs de
ceux qui « exigent d’être servis comme des maris » (Rawiri, Fureurs et cris de femmes 63).
Emilienne fatiguée d’être manipulée par son mari, incapable d’accepter sa propre condition,
et sa belle-‐mère qui n’en finit pas de la critiquer, finira par les mettre tous les deux dehors.
Comme le personnage de Joseph les hommes se sentent meurtris dans leur vanité
quand les femmes accèdent à un succès professionnel auquel ils n’auraient pas pu accéder
et surtout à un salaire qui dépasse, de loin, le leur. Cette meurtrissure force le plus souvent
les hommes à agir inconsidérément et cruellement envers les femmes. Le plus souvent ils
choisissent une seconde épouse beaucoup plus traditionnelle et beaucoup plus jeune. Ces
épouses se retrouvent coincées dans un mariage où l’une « n’a pour choix que celui d’être
une épouse trompée [et l’autre] une maitresse soumise dont les « exigences se limitent à
l’argent » » (Volet, La parole aux africaines 136). Ces maitresses, ou ses nouvelles épouses
se trouvent obligées de vendre leur jeunesse à des hommes mariés leur permettant ainsi
d’accéder à un mode de vie qu’elles n’auraient pas pu obtenir seules. Ces hommes prouvent
ainsi à la société leur masculinité, puisqu’ils peuvent asservir économiquement des femmes
même si pour y arriver ils sont obligés de faire « des dépenses incroyables au prix parfois
de grandes privations » (Rawiri, Fureurs et cris de femmes 47). On retrouve dans Fureurs et
cris de femmes le même type d’homme que ceux du roman de Mariama Bâ Une si longue
lettre; en effet on peut voir une ressemblance entre Joseph et Modou quand ils décident de
prendre une seconde épouse et de l’enfermer dans une prison dorée afin d’affirmer leur
49
masculinité.
C’est
donc
le
triste
destin
des
jeunes
femmes
africaines
qui
n’ont
souvent
pas
d’autres choix que de devenir les maitresses ou les autres épouses de ces hommes, que
nous dépeint Rawiri dans son troisième roman Fureurs et cris de femmes.
Avec son second roman G’amèrakano (1983), Rawiri continue de dépeindre le destin de
certaines femmes qui n’ont d’autres choix que de trouver un amant ou un mari pour se
sortir de la misère dans laquelle la société africaine les a jetées. Ici, l’auteure montre la
limite du pouvoir des femmes dans la société africaine puisque certaines d’entre elles
continuent de choisir la fonction de maitresse comme échappatoire à leur condition. En
effet Toula, l’héroïne du livre, est une employée de bureau sans avenir, et comme beaucoup
de femmes de sa condition elle vit dans un taudis, au dessous du seuil de pauvreté. Par
contre son amie Ekata fait partie du monde de la petite bourgeoisie, et Rawiri montre qu’il
n’existe aucune solidarité entre les femmes puisque ce monde de la petite bourgeoisie
traite de façon désinvolte les habitants des quartiers démunis. On retrouve ce même
contraste des couches sociales dans le premier roman de Rawiri Elonga, où la jalousie de la
réussite financière d’Igowo poussera son oncle à faire appel à la sorcellerie pour tuer Ziza.
Si Rawiri insiste sur cette séparation sociale c’est pour souligner « combien cette situation
suscite l’envie et la jalousie des opprimés face aux riches qui possèdent tout et dirigent la
vie sociale » (Rawiri, G’amèrakano 62). Dans le quartier de Toula, les gens « ne vivent pas.
Ils se laissent vivre. Ils crèvent tout doucement. Je [Toula] veux rencontrer des hommes qui
apprécient la vie, des hommes qui savent vivre. Pas des gens qui subissent la vie » (Rawiri,
G’amèrakano 19). L’auteure nous présente deux choix de vie pour son héroïne: son premier
choix est celui de suivre le chemin de sa grand-‐mère, femme fidèle aux traditions mais
complètement démunie et le second est celui de suivre les pas de sa mère, femme
50
corrompue
par
la
modernité,
qui
a
abandonné
Toula
à
sa
grand-‐mère.
Afin
d’échapper
à
son destin, et poussée par sa mère et son amie, Toula décide de devenir l’une de ces
femmes qu’elle voit dans les magazines de mode. Elle entreprend donc un régime
draconien et se met en tête de trouver un homme qui pourra l’entretenir, lui assurant ainsi
la réussite, l’argent et la position sociale dont elle rêve. Rawiri sait que cette sorte de
réussite sociale ne fera pas le bonheur de cette jeune femme, car elle sera, éventuellement,
remplacée par des femmes plus jeunes et plus avides de réussite. Le futur de ces femmes
est souvent éphémère, puisqu’à la mort de leur mari ou amant, ou tout simplement quand
ces hommes les abandonnent, elles perdent cette assurance financière. Toula perdra tout,
maison, voiture, argent, quand son ami un riche banquier, la quittera et emportera avec lui
tout ce qu’il lui avait donné. Dans ce second texte de Rawiri les personnages féminins
semblent accepter la polygamie non pas par choix mais parce qu’elles ont peur de
l’alternative. Ces jeunes filles savent que leur seule échappatoire est de trouver un amant
ou d’épouser un vieil homme riche afin de pouvoir survivre dans une société qui ne leur
Même si les femmes aujourd’hui dans la société africaine peuvent travailler, voter20 et
être des femmes d’affaires, une grande majorité d’entre elles sont encore dépendantes des
hommes pour vivre autrement que dans la pauvreté. La fin des romans de Rawiri est
tragique pour les femmes qui ont, un instant, espéré sortir de leur condition puisqu’à la fin
Ziza est tuée par les sorciers et Emilienne ainsi que Toula se retrouvent seules et
abandonnées. Leur succès professionnel ou financier ne les a pas empêchées de rester les
victimes « d’un système qui rassemble en une gerbe maléfique les forces destructives les
20
Le droit de vote pour la femme au Sénégal : 1945 et au Gabon : 1956
51
plus
diverses
»
(Volet,
La
parole
aux
africaine
144).
Il
reste
encore
aujourd’hui,
en
Afrique,
beaucoup de femmes qui n’ont pas accès à l’école et qui sont mariées contre leur gré ou,
pire encore, qui sont abandonnées avec leurs enfants par leur mari/ami comme le
personnage d’Onanga dans Elonga. Lemiat après lui avoir fait deux enfants tournera son
attention vers les lycéennes. Rawiri, dans ses romans, nous décrit une société qui refuse de
donner aux femmes la position qu’elles méritent « si l’on considère le pouvoir comme la
capacité d’individus A à modifier de manière permanente le comportement d’un ensemble
de personnes B, le pouvoir des Ziza, Emilienne ou Toula sur les Igowo, Joseph ou Eléwagnè
semble dérisoire et la « fureur » de Rawiri est compréhensible » (Volet, La parole aux
africaines 144). Une fin heureuse est impossible pour les héroïnes de Rawiri qui sont
condamnées par une société patriarcale. Pourquoi Rawiri a-‐t-‐elle choisi de faire mourir
Ziza à la fin de son roman, alors qu’Igowo avait finalement accepté son indépendance et
que sa vie professionnelle était une réussite ? Sa décision rejoindrait-‐elle celle de Bâ quand
cette dernière choisit de faire accepter à son héroïne Ramatoulaye les conséquences des
décisions de son mari ? La peur des représailles des critiques et auteurs masculins africains
en serait-‐elle la raison ? Ces auteures auraient-‐elles préféré donner la marginalité au
personnage secondaire de leurs romans, Aïssatou pour Bâ qui choisira de refuser les règles
d’une société patriarcale en s’exilant aux Etats-‐Unis et Elombo pour Rawiri qui continuera
Les femmes chez les auteures des années 1980 revendiquent leur « droit à la parole;
[leur] capacité à être non seulement entendue mais écoutée; et aussi à avouer forfait et à se
retirer du jeu lorsque les autres joueurs essaient de [les] enfermer dans un discours ne
garantissant que leur seul avantage » (Volet, La parole aux africaines 149). En faisant
52
mourir
leurs
héroïnes
ou
en
les
faisant
accepter
leur
sort,
les
auteures
tiendraient-‐elles
à
montrer leur pessimisme quant à une possible réforme de la condition de la femme
africaine ? Dans le choix de leurs héroïnes ces auteures ont donc créé des personnages qui
choisissent, malgré tout, de contrôler leur vie. Elles sont devenues plus audacieuses mais
1-‐4 Conclusion
Nous pouvons conclure que dans les romans de Bâ et de Rawiri, les personnages
féminins refusent de tomber dans la « soumission masochiste et la résignation masquée
par un constant recours à la tradition » (Fandio 175), pourtant dans ces deux romans
l’amour reste incarné par la figure autoritaire et centrale de l’homme. Ces textes marquent
le début annonciateur de la nouvelle image de la femme que l’on retrouvera dans
« l’émergente littérature féminine de l’Afrique contemporaine » (Fandio 176). Avec ces
œuvres, Bâ et Rawiri montrent que les femmes ont la possibilité de réagir et qu’avec une
certaine ardeur, qui prendrait le dessus sur la docilité dont elles ont fait preuve jusqu’à
présent, elles pourraient enfin se libérer de la domination masculine. Le roman africain
féminin va sortir de ce confinement des amours malheureuses et des « limites du réalisme
conventionnel » (Fandio 176) pour proposer une autre vérité de la femme. Ces auteures
veulent lever le voile sur une réalité considérée accablante et abusive, elles « croient en une
littérature ancrée dans le vécu des femmes et de ce fait, expriment les conditions de l’ordre
social et les rêves de leur société » (Fandio 177). La soumission de la femme africaine
disparaitra presque entièrement des textes des auteures africaines des années 1990 pour
53
laisser
place
à
une
lucidité
et
à
une
incroyable
énergie
jusqu'alors
inconnues
chez
la
femme
africaine. Ces pionnières des années 1980 ont influencés les auteures des années 1990
puisqu’elles affirment que : « Si s’exprimer revient à prendre le pouvoir et à se libérer … il
devient indubitable pour l’Africaine que prendre la parole est une nécessité impérieuse, un
La fin des romans des années 1980 laisse présager un nouveau commencement pour les
auteurs féminins africains. En effet, les personnages féminins de ces romans sont
déterminées à utiliser à leur avantage, les leçons qu’elles ont apprises jusque là. L’arrivée
d’auteures telles que Calixthe Beyala montre à quel point ce tournant est inévitable car les
femmes doivent assumer leur position, elles doivent, à leur façon, se réinventer dans
l’histoire. Fandio affirme que « Quelque soit sa condition, le sexe dit faible est un être dont
Mariama Bâ et Angèle Rawiri dévoilent dans leur roman la réalité de la condition de la
femme africaine, et cette réalité se veut accablante et injuste. Ces auteures ont offert une
autre vérité de la femme que celle que leurs homologues masculins nous proposaient dans
leurs romans.
Mariama Bâ et Angèle Rawiri ont remplacé la soumission de la femme africaine par
« l’amour, la lucidité et une certaine énergie » (Fandio 177). Les romans suivants qui
marqueront autant la littérature africaine que ceux de Bâ et de Rawiri seront ceux de
Calixthe Beyala qui poussera à son comble la crise sociale latente que l’on aura trouvé chez
Bâ et Rawiri. Le dessein dans le roman de Beyala C’est le soleil qui m’a brulée (1987) sera de
libérer définitivement le « deuxième sexe »: «revendiquer la lumière, retrouver la femme et
abandonner l’homme » (Fandio 176). La rébellion que l’on aura découverte dans les
54
personnages
de
Bâ
et
de
Rawiri
des
années
1980
se
répercutera
bien
davantage
dans
la
littérature féminine des années 1990. Pour ces auteures des années 1980 le fait d’avoir pu
s’exprimer à travers l’écriture leur a donné une certaine libération et un certain pouvoir. En
effet, grâce à cette libération, Mariama Bâ aura pu dans son texte Une si longue lettre,
présenter le point de vue d’une africaine « évoluée » sur la polygamie et Angèle Rawiri avec
Elonga aura pu pousser le lecteur dans le drame de la sorcellerie et des classes sociales « où
les mentalités et les habitudes évoluent moins rapidement que la société et constituent un
frein au développement économique » (Milolo 53). Ces textes sont un pas important vers
l’égalité entre l’homme et la femme, entendons ici que la femme ne réclame pas de
ressembler à l’homme mais « d’être une « personne », un sujet libre, jouissant de la même
autonomie et capable d’initiative » (Milolo 58). En effet, Ramatoulaye affirme:
Eternelles interrogations de nos éternels débats. Nous étions tous d’accord
qu’il fallait bien des craquements pour asseoir la modernité dans les
traditions. Écartelés entre le passé et le présent, nous déplorions les
possibles. Mais nous sentions que plus rien ne serait comme avant. Nous
étions pleins de nostalgie, mais résolument progressistes. (Bâ, Une si longue
lettre 43)
Aux lendemains des indépendances on assiste à une explosion de la littérature féminine
55
Ce
sera
sans
doute
parce
que
[des]
maisons
d’éditions
se
sont
mises
à
[les]
publier, un public intéressé s’est mis à les lire, des critiques littéraires
chevronnés ont pris la peine de commenter leurs œuvres, des jurys se sont
mis à leur décerner des prix et, surtout, parce qu’un nombre croissant
d’Africaines […] se sont mises à écrire à ce moment-‐là. (Volet, La parole aux
africaines 13).
En décidant d’écrire, ces auteures montrent les mensonges d’une société qui devrait,
d’après elles, arrêter de se tromper elle-‐même. Les auteures des années 1980 ont défini la
mission de l’écrivain féminin, Mariama Bâ et Angèle Rawiri ont présenté des personnages
de classes sociales différentes avec des aspirations différentes, ce qui a permis d’insister
56
Chapitre
2:
Un
nouveau
féminisme:
Calixthe
Beyala
et
Ken
Bugul
57
Le
but
de
ce
chapitre
sera
de
définir
ce
que
Ken
Bugul,
auteure
sénégalaise
et
Calixthe
Beyala, auteure camerounaise entendent quand elles parlent de « féminisme » et ce qu’elles
ont apporté de nouveau dans la littérature féminine des années 1990 par rapport à celle
des années 1980. Pour cela nous étudierons le texte de Ken Bugul Riwan ou le chemin de
sable (1999) et celui de Calixthe Beyala Tu t’appelleras Tanga (1988). Nous verrons que ces
textes seront quelquefois violents, quelquefois lyriques et qu’en comparaison à ceux des
années 1980 ils s’éloigneront de l’autobiographie pour se diriger davantage vers une
littérature aux voix multiples « that reflect the multifaceted nature of African female
subjectivity » (Hitchcott, « Women Writers in Francophone Africa » 27). Ce chapitre
insistera aussi sur la richesse et la diversité de l’écriture féminine que l’on trouve dans les
2-‐1 La différence entre le féminisme en Afrique et le féminisme en Occident
Le féminisme est né en Europe et aux Etats-‐Unis dans les années 1970, presque en
même temps que paraissait le premier roman de Thérèse Kuoh-‐Moukoury Rencontres
essentielles (1969). La femme africaine se distance de la définition radicale du féminisme
telle que l’entend Simone de Beauvoir21 parce que ce féminisme représente l’égalité des
sexes ainsi que le rejet de l’homme conduisant ainsi à l’annulation de toutes différences
sexuelles. C’est dans Le deuxième sexe (1949) que Simone de Beauvoir introduit l’idée du
féminisme. Cet ouvrage est apparu vingt ans avant la naissance du Mouvement de
21
Simone de Beauvoir est née Simone-Lucie-Ernestine-Marie Bertrand de Beauvoir le 9 janvier 1908 à Paris. Simone de
Beauvoir était une philosophe, romancière, épistolière, mémorialiste et essayiste française. Elle a partagé la vie du
philosophe Jean-Paul Sartre. Elle s’est éteinte le 14 avril 1986.
58
Libération
des
Femmes
(MLF)
en
France,
et
c’est
la
première
fois
qu’une
femme
ose
revendiquer une égalité absolue entre l’homme et la femme. Ces revendications vont de la
liberté sexuelle à l’exploitation ménagère en passant par les droits de la maternité et de
l’avortement. Cette phrase qui a marqué Le deuxième sexe résume parfaitement l’idée de la
philosophe sur la femme « On ne nait pas femme, on le devient ». Dans ce livre, Simone de
Beauvoir répond à la question « Qu’est-‐ce qu’une femme ? » Elle touchera des sujets
difficiles tels que les maternités involontaires et l’avortement. Pour Simone de Beauvoir la
femme n’est pas libre, et elle ne le deviendra pas tant qu’elle ne sera pas l’égale absolue de
l’homme. Nous verrons que pour la femme africaine, le féminisme est davantage un retour
au racines africaines, une lutte pour corriger les attitudes sexistes mais aussi le besoin
d’une transformation sociale de l’Afrique qui permettrait enfin d’inclure les femmes. Pour
l’homme africain le féminisme est un danger, une sorte de défi que lui lance la femme
africaine, c’est donc avec prudence que le terme « féminisme » doit être employé par les
femmes en Afrique, puisqu’il est lié, pour les hommes, à l’idée d’une certaine
Patricia Hill Collins définit le féminisme noire de la façon suivante : « c’est un processus
de lutte consciente qui donne le droit aux femmes et hommes de réaliser une vision
humaniste de la communauté » (Cité par Hitchcott 39), cela impliquant donc une
complémentarité des hommes et des femmes. Lydie Dooh-‐Bunya, romancière et militante
harmonieusement sans la collaboration intelligente, voire sans la complicité de bon aloi des
deux entités qui la composent, à savoir les femmes et les hommes » (Cité par Kanyana 27).
C’est donc une collaboration entre les hommes et les femmes que l’on attend dans le
59
féminisme
noir.
Cette
forme
de
féminisme
pour
les
femmes
africaines
ne
serait
donc,
d’après Mariama Bâ, qu’un prolongement idéologisé de « la complémentarité des hommes
et des femmes » (Cité par Hitchcott 39). La plupart des romans écrits par des femmes
africaines donnent la parole aux femmes, faisant ainsi la de la littérature féminine africaine
Il y a donc une certaine réticence chez les auteures africaines à se faire appeler
« féministes » tel que le terme est défini en Europe. On retrouve cette réticence à utiliser le
mot « féminisme » chez les écrivaines africaines, comme par exemple la Nigériane Buchi
Emecheta qui préfère au féminisme occidental ce féminisme plus africain qu’elle définit
avec un petit « f » à la différence du féminisme de Simone de Beauvoir qu’elle définit avec
un grand « f ». Pour Emecheta parler de la femme africaine et de sa vie ne relève pas de
féminisme; elle affirme que « Being a woman, and African born, I see things through an
African woman’s eyes. I chronicle the little happenings in the lives of the African Women I
know. I did not know that by doing so I was going to be called a feminist with a Small « f »
(Cité par Makucchi173). À la question : pourquoi refuse-‐t-‐elle d’être appelée une
féministe ? Emecheta répond que « I will not be called a feminist here, because it is
European. It is as simple as that. I just resent that… I don’t like being defined by them… I do
believe in the African type of feminism. They call it womanism…” (Cité par Makuchi 7). En
effet Emecheta voit le féminisme occidental comme le décrit Carmen Mojica dans son
article Feminism and Womanism: « Feminism is female-‐centered and revolves around the
empowerment of the female in a patriarchal society. It also focuses on equality across the
board for men and women ». Mais pour les femmes africaines toutes les luttes ne sont pas
les mêmes et « placing all women under feminism is the epitome of racist arrogance and
60
domination,
suggesting
that
white
women’s
experience
is
the
standard
and
authority
above
any other experience » (Hudson-‐Weems 209). C’est donc pour s’éloigner du féminisme
Le mot «womanism» définit mieux le féminisme africain. La différence entre
« womanism » et « feminism » s’explique par la tension qui existe entre la modernité et la
tradition, éternel conflit de l’identité culturelle des femmes africaines qui les oblige à
renégocier constamment l’équilibre qui existe entre la femme et la communauté.
Alice Walker est la première femme à avoir utilisé le terme de « womanism » pour
lier le féminisme avec la situation de la femme noire, affirmant que le « womanism »
c’est:
serious.) A black feminist or feminist of color. From the black folk
expression of mothers to female children, “You acting womanish,” i.e., like
willful behavior. Wanting to know more and in greater depth than is
considered “good” for one. Interested in grown-‐up doings. Acting grown
up. Being grown up. Interchangeable with another black folk expression:
(values tears as natural counterbalance of laughter), and women’s strength.
survival and wholeness of entire people, male and female. Not a separatist,
61
except
periodically,
for
health.
Traditionally
universalist,
as
in:
“Mama,
why
are we brown, pink and yellow, and our cousins are white, beige, and black?”
Ans.: Well, you know the colored race is just a flower garden, with every
color represented.” Traditionally capable, as in: “Mama, I’m walking to
Canada and I’m taking you and a bunch of other slaves with me.” Reply: “It
Pour Hitchcott également, le « womanism » se bat pour la survie et l’intégrité de tout un
peuple, les hommes y compris. Ce mouvement tourne aussi autour de l’ordre naturel de la
vie, de la famille et de la relation complémentaire de l’homme et de la femme, en d’autres
termes le « womanism » est « une version du féminisme plus intense et plus précise »
(Hitchcott 38).
L’histoire et les facteurs sociopolitiques étant différents en Occident et en Afrique il est
impossible pour les femmes africaines d’utiliser le terme « féminisme » puisque ce terme
ne revendique pas les mêmes besoins et qu’il est à leurs yeux, principalement, un combat
de femmes blanches. Les besoins des femmes africaines et des femmes occidentales étant
différents on peut comprendre la nécessité d’un autre terme qui définirait mieux les
besoins des femmes africaines et leur donnerait le crédit nécessaire, dont elles ont besoin
auprès des hommes, pour se faire entendre. Makuchi Nfah-‐Abbenyi explique pourquoi le
mot « féminisme » en Afrique est impossible à utiliser quand elle dit :
62
It
becomes
problematic
for
African
women
to
adopt
the
word
«
feminist
»
that does not adequately speak their experiences but those of a particular
Western/privileged group of women, a word that, when used in their African
when an African woman is associated with feminism or directly labeled as a
that she is either condemned or not credited for what she is or does because
she is said to be deviant or simply imitating Western women. (Makuchi Nfah-‐
Abbenyi 11)
On peut ajouter qu’il existe aujourd’hui beaucoup de féministes occidentales qui
comprennent parfaitement que les femmes africaines ont besoin de revendiquer un type de
féminisme très différent du leur et que les femmes africaines ne sont pas toujours
féministes quand elles parlent des hommes. L’écrivaine du Ghana Ama Ata Aidoo explique
que:
I am not a feminist because I write about women. Are men writers male
chauvinist pigs just because they write about men? Or is a writer an African
nationalist just by writing about Africans? Or a revolutionary for writing
about poor oppressed humanity? Obviously not… no writer, female or male,
63
I have never called myself a feminist. Now if you choose to call me a feminist,
that is your business; but I don’t subscribe to the feminist idea that all men
are brutal and repressive and we must reject them. Some of these men are
my brothers and fathers and sons. Am I to reject them too? (Cité par Mikell
21)
C’est donc dans le « womanism », qui insiste sur la reconnaissance des racines africaines et
la lutte pour corriger les attitudes sexistes, qu’un nombre d’écrivaines africaines se
retrouvent. Il revient à la femme africaine de représenter sa culture et ses traditions à ceux
qui ne les connaissent pas et c’est ce que Mariama Bâ a accompli en commençant « the
reappraisal of gender within the African novel while simultaneously confronting her own
marginal status as a writer » (Meeker, 221). C’est parce que Mariama Bâ a représenté les
femmes et leur façon de vivre dans la culture sénégalaise que les hommes l’ont traitée
« d’européocentrisme », et c’est donc pour lutter contre cette étiquette que l’auteure s’est
éloignée du féminisme tel que le terme est interprété en Occident.
Une autre forme de féminisme que l’on trouve en Afrique, est celui de Molora Ogundipe-‐
Leslie, poète, féministe et activiste du Niger qui se considère « « stiwanist » plutôt que
« féministe » et refuse de considérer l’homme africain comme un adversaire » (Cité par
Keating 15). Le féminisme de Molora Ogundipe-‐Leslie est centré principalement sur
l’Afrique, et le nom que lui a donné Ogundipe-‐Leslie est celui de « Stiwanism » (Social
Transformation in Africa Including Women). Molora Ogundipe-‐Leslie insiste qu’il est
important de redécouvrir le rôle de la femme dans les institutions sociales et politiques afin
64
d’améliorer
ces
institutions.
Dans
son
texte
Re-Creating
Ourselves:
African
Women
and
Critical Transformation (1994), l’auteure écrit sur les difficultés de l’homme africain à
reconnaître l’égalité des sexes. Pour les « stiwanist » il est importance de confronter le
problème des relations homme-‐femme dans leur propre culture parce que cette relation
exploite, jusqu’à présent, les femmes du Tiers-‐monde, physiquement, émotionnellement et
intellectuellement. Les « stiwanist » pensent, comme le pensait Thomas Sankara président
assassiné du Burkina Faso et grand avocat de la femme, qu’il ne pourra y avoir de libération
de la société africaine sans la libération des femmes africaines (Thomas Sankara Speaks
Copyright © 1990, 2007 Pathfinder Press). Mais la majorité des hommes africains sont mal
à l’aise quand on aborde le sujet de l’égalité des sexes, et la plupart pensent que la femme
africaine est leur subordonnée, particulièrement dans le mariage, ce qui peut donner à
penser que l’homme africain se complait dans l’inégalité des sexes. La femme « stiwanist »
pense que la libération de la femme africaine ne se fera qu’au travers de cette
transformation sociale, insistant sur l’idée que la femme ne devra pas pour autant
s’accaparer le rôle de l’homme. La féminité n’est-‐elle pas après tout une affaire d’homme et
de femme ?
Comme Alice Walker avec le « womanism », et Ogundipe-‐Leslie avec le « Stiwanism »,
Werewere Liking, auteure camerounaise propose le mot « misovire » pour définir le
féminisme africain. Ce terme est apparu pour la première fois dans son roman Elle sera de
jaspe et de corail (1983). Pour Liking une misovire est « une femme qui n’arrive pas à
trouver un homme admirable » (Cité par Magnier 20). Ce qui pousse la femme africaine à
devenir « misovire » c’est le fait que l’homme ne soit motivé que par son « bas ventre »;
Liking affirme que : « Elle [la misovire] se sent entourée par des « larves » uniquement
65
préoccupées
par
leurs
panses
et
leurs
bas-‐ventres
et
incapables
d’une
aspiration
plus
haute
que leur tête, incapables de lui inspirer les grands sentiments qui agrandissent, alors elle
Irène d’Almeida ajoute, dans son article Femme, féministe, misovire qu’être une femme
« misovire » c’est « la genèse d’un nouveau langage de femme cherchant à exprimer le non-‐
dit » pour remédier aux « insuffisances du langage patriarcal qui comporte bien
« misanthrope » et « misogyne » mais n’a pas de mot pour décrire quelqu’un qui n’aime pas
les hommes au sens plus littéral du terme ». Avec la femme misovire Liking insiste sur le
fait que les hommes de la société africaine moderne ne sont pas à la hauteur de ce
qu’attendent les femmes. Le souhait de la misovire est de voir une nouvelle race d’hommes
apparaître :
Et l’Homme de la prochaine Race se présentera dans un corps sain plus fort
et plus harmonieux avec des Émotions plus riches, plus stables et plus
affinées. Sa Pensée sera plus rigoureuse et plus créatrice, sa Volonté plus
ferme et mieux orientée, sa Conscience plus ouverte… (Liking, Elle sera de
C’est à ce moment qu’une nouvelle union positive pourra enfin apparaître entre la misovire
et le misogyne. Cette femme misovire, on la retrouve dans les textes de Calixthe Beyala, car
pour elle les hommes sont poussés uniquement par leur instinct sexuel. Dans son roman Tu
t’appelleras Tanga, Beyala constate que « Hommes, adolescents, jeunes, vieux, ces hommes
sont incapables de monter du cul au cœur. Impuissants de sentiments. Rien que le sexe levé
66
tel
une
baguette
magique
»
(110).
Il
est
important
de
remarquer
que
le
concept
de
la
femme misovire n’est pas de rejeter l’homme comme tel mais de rejeter l’idée qu’il a de la
Même si l’on trouve différentes formes de féminisme africain on peut trouver une
préoccupation similaire entre toutes ces formes de « féminisme »: celle d’améliorer la
condition de la femme africaine, en changeant les relations entre les hommes et les femmes
et en insistant sur l’importance de la participation de la femme dans la société africaine. Le
« féminisme africain » considère qu’il existe des traditions positives pour les femmes,
comme celle du mariage, mais qu’il en existe aussi de négatives comme celles des
mutations sexuelles, telle que l’excision, Pour ces femmes ces mutations sexuelles et les
abus de la polygamie, doivent être éliminées car elles désavantagent grandement la femme.
On trouve aussi dans les débats sur le féminisme des points sensibles comme ceux du
l’intégrisme religieux et de la corruption. Plusieurs mouvements féministes sont nés de ces
différents besoins et préoccupations de la femme africaine. Arndt considère qu’il y a trois
sortes de féminisme en Afrique : « reformist, transformative and radical » (33).
Dans les textes des « reformist » les attitudes patriarcales, les normes et les conventions
d’avant et d’aujourd’hui qui discriminent les femmes sont censurées. Les écrivaines
féministes réformistes négocient avec la société patriarcale afin d’acquérir de nouvelles
opportunités mais elles acceptent les orientations fondamentales de la société patriarcale
parce qu’elles reconnaissent leurs importances dans la société africaine. Elles critiquent les
hommes comme individus mais quand il faut prendre parti, elles insistent sur l’importance
de l’alliance entre l’homme et la femme. Les écrivaines féministes réformistes soulignent
67
que
la
société
est
capable
de
faire
des
réformes
et
leurs
textes
ont
souvent
une
fin
heureuse.
Flora Nwapa avec Efuru (1966) et Idu (1970) est considérée comme une féministe
réformiste.
Quant aux textes « transformative » et « radical », ils critiquent ouvertement les
structures sociales d’une société patriarcale où les attitudes discriminatoires des hommes
envers les femmes sont décrites comme normales et donc critiquées comme telles. Il existe
tout de même quelques différences entre les textes « transformative » et « radical ». La
littérature « transformative » féministe critique les hommes bien plus sévèrement et pense
que ces derniers ont la capacité de changer les choses. La littérature de Bâ, Ama Ata Aidoo,
Buchi Emecheta sera considérée comme « transformative ». Quant aux féministes
« radical », dont Beyala et la misovire font parties, elles considèrent que les hommes
discriminent et maltraitent les femmes. Les personnages masculins de ces romans sont
« hopelessly sexist and usually deeply immoral » (Arndt 34). Pour ces hommes il est
impossible d’envisager une position différente pour la femme africaine que celle qu’elle
tient aujourd’hui. Meurtre et mort sont souvent présents à la fin de ces romans. Il n’existe
aucune alliance entre les hommes pour lutter contre l’oppression de la femme. Les textes
sont pour la plupart pessimistes parce qu’ils montrent qu’il n’y a aucun espoir dans la
relation homme-‐femme. Les romans de Calixthe Beyala C’est le soleil qui m’a brulée (1987)
et Tu t’appelleras Tanga (1988) font partie de ce féminisme « radical ». Il est intéressant de
remarquer que chaque génération a plus ou moins son propre mouvement et Arndt affirme
que:
68
Authors
of
all
generations
contribute
to
transformative
literature.
In
contrast,
there is a general tendency for the reformist branch to recruit mainly among
the pioneers of African-‐feminist literature, while radical literature seems to
be primarily the domicile of the youngest authors, who were born after most
African countries gained independence (that is after 1960) and who started
Dans les textes que nous étudierons, il sera important de garder en mémoire ces
différentes formes de féminisme, afin de mieux analyser les textes des auteures que nous
avons choisis. Ken Bugul et Calixthe Beyala développent en effet de nouveaux thèmes dans
leurs romans et nous présentent des textes où coïncident l’importance de la solidarité des
femmes et le besoin certain de retrouver une identité perdue. On retrouve aussi dans ces
textes, principalement ceux de Beyala, l’importance de la réappropriation du corps de la
femme car pour l’auteure il est nécessaire de « reconquérir un corps qui [lui] avait été
enlevé » (Cazenave 178). Il y a aussi, chez ces auteures, un désir commun « de réévaluer le
statut de la femme et de revendiquer, par la « prise de parole », une position contre les
institutions patriarcales coloniales et post-‐coloniales » (Moudileno 30) qui oppriment la
femme africaine. Ce pouvoir de l’homme et/ou de la société sur la femme se traduit par un
manque total de contrôle des femmes sur la propriété, leur vie conjugale et sexuelle, le peu
de valeur accordée à la vie de la femme et à son travail, et finalement le manque total de
participation aux décisions importantes telles que : la guerre, le travail et la vie de la
communauté.
69
La
femme
africaine
est,
dans
la
littérature,
à
la
recherche
de
son
identité.
On
pourra
voir
que chez Beyala le tragique de ses personnages féminins provient « de la rupture entre la
réalité et le désir, la tradition et la modernité, le passé et le présent, la mémoire et l’identité
Les sous-‐chapitre suivants se concentreront plus en détail sur les thèmes de la
solidarité, de la recherche identitaire et de la réappropriation du corps de la femme, avec
2-‐2 Coutumes séculaires contre vie occidentalisée dans le roman de Ken Bugul Riwan ou le
Ken Bugul est une auteure sénégalaise, née en 1948 et qui apparaît sur la scène
littéraire avec une série de romans autobiographiques comme Le Baobab fou (1983), son
premier roman, et Riwan ou le chemin de sable (1999), ce dernier ayant reçu le Grand Prix
littéraire d’Afrique Noire22 en 2000. Pour publier son premier livre, elle doit changer de
nom parce que ses propos sont trop controversés pour une femme et surtout pour une
femme musulmane. Elle choisit donc, à la place de Mariétou M’Baye, le nom de Ken Bugul
qui en Wolof veut dire « personne n’en veut ». Ce choix serait-‐il dû au fait que Bugul s’est
sentie rejetée par ces parents qui avaient décidé de l’envoyer dans une école française,
l’éloignant ainsi volontairement, ou bien est-‐ce le sentiment même de l’auteure qui à un
22
Le Grand prix littéraire d’Afrique noire est attribué chaque année par L’association des écrivains de langue française
l’ADELF. Ce prix est ouvert aux écrivains de langue française originaires d’un État de l’Afrique noire. Ce prix est décerné
chaque année au Salon du livre à Paris.
70
moment
précis
de
sa
vie
s’est
sentie
rejetée
par
les
hommes
parce
qu’elle
revendiquait
des
droits culturels et spirituels incompatibles avec la société africaine qu’elle avait laissée ?
Ses trois premiers livres Le Baobab fou, Cendres et Braises (1994) et Riwan ou le chemin
de sable sont « une trilogie autobiographique visant à construire une identité féminine
dans le cadre sociopolitique de plusieurs périodes historiques en Afrique » (Bourget 352).
Riwan ou le chemin de sable raconte l’histoire de deux destinées, celle de la narratrice qui
revient d’Europe et celle des autres femmes fidèles aux traditions africaines. Bugul insiste
sur l’idée que le féminisme et la polygamie ne seraient peut-‐être pas totalement
incompatibles si la femme pouvait vivre d’après ses repères culturels. Le roman de Bugul
raconte un épisode de la vie de l’auteure, et cette autobiographie lui permet d’exprimer les
sentiments de beaucoup d’auteurs féminins quand elle affirme: « Écrire aujourd’hui n’est
pas seulement écrire sur les révoltes […] c’est aussi écrire sur la beauté, l’amour et la
Bugul avoue ne pas avoir vraiment eu d’objectif principal quand elle a écrit ces romans;
c’est le soulagement et le besoin qu’elle a eu de s’exprimer qui l’ont poussée à écrire. Ce qui
est intéressant dans ses deux derniers romans autobiographiques et surtout dans celui de
Riwan ou le chemin de sable c’est l’importance que Bugul attache au retour aux sources et la
recherche identitaire de la femme, même si l’auteure accepte de devenir la vingt-‐huitième
femme du Serigne23 pour y arriver, fait qui a surpris les féministes des deux cotés de
l’Atlantique. C’est effectivement à trente ans et de retour au Sénégal, après un assez long
séjour en France qui n’a pas très bien tourné, que l’héroïne devient la vingt-‐huitième
femme du Serigne, un guide spirituel et un maitre coranique au Sénégal. Malonga affirme
23
Le titre de Serigne en Wolof est l’équivalent du Cheick arabe. C’est un Guide spirituel et/ou maitre coranique.
71
que
«
Son
séjour
européen
inscrit
sa
vie
dans
une
logique
de
bouleversement,
de
perte
de
repères jusqu’au moment ou l’échec se matérialise par un retour précipité en Afrique afin
de « renaitre » » (171). En Afrique, Bugul retrouve son identité qu’elle avait perdue en
France. Sa vie dans le harem du Serigne lui permet de retrouver ses origines et sa famille.
Elle peut enfin rétablir son identité et une place parmi les siens. Dans un entretien donné à
Carine Bourget et Irène Assiba d’Almeida, l’auteur affirme que son roman préféré est Riwan
ou le chemin de sable pour l’importance que le rôle du Serigne a joué dans sa vie; en effet
elle affirme que cet homme lui tient toujours particulièrement à cœur. À la question: « Et
s’il fallait tout recommencer…? » Bugul a répondu que « … si le Serigne arrivait tout de suite,
je la laisserais là, avec son interview, pour partir avec lui. C’est dire à quel point je tiens à
lui. Avec lui, c’était une sublimation, parce qu’il m’a sauvé la vie » (Bourget 362). Dans
Riwan ou le chemin de sable, Bugul ne considère pas le Serigne comme un mari mais plutôt
comme une relation intellectuelle et spirituelle. La description que fait l’auteure du Serigne
n’est pas celle à laquelle le lecteur est habitué. On découvre un homme tolérant et surtout
ouvert au monde. On ne trouve pas dans ce texte une critique de la polygamie et le lecteur
est surpris de découvrir que Bugul ne peint pas un tableau sombre de sa vie parmi les
L’opinion de Bugul sur la polygamie est intéressante à étudier et en même temps assez
ambiguë puisqu’elle dit ne pas avoir apprécié être élevée dans un mariage polygame. Elle
trouvait que sa mère n’avait pas été assez aimée et qu’aucune des femmes de son père ne
s’était occupée d’elle quand sa mère l’avait abandonnée, ce qui pour l’auteure avait limité
les cotés positifs du mariage polygame. Bugul avait donc émis le souhait d’épouser un blanc
afin de fuir la polygamie, comme on lui avait enseigné à l’école française. Mais après son
72
retour
au
Sénégal,
elle
décrit
le
mariage
polygame
dans
le
milieu
rural,
différent
de
celui
de
la ville; elle trouve celui de la campagne beaucoup plus sain pour les femmes, elle le décrit
comme « plus organisé, plus équilibré; ces femmes étaient plus épanouies, pensaient plus à
elles qu’au type » (Cité par Bourget 355). Là où Mariama Bâ ne trouvait aucun réconfort
dans la « polygamie urbaine » de part son aspect hypocrite, Ken Bugul trouve l’équilibre
qu’elle recherchait en tant que femme dans la « polygamie rurale ». L’auteure ne condamne
pas ici la polygamie tant qu’elle n’enchaine pas la femme. À l’inverse de celle des
campagnes, « la polygamie urbaine » pousse les femmes à ne penser qu’à l’homme plutôt
qu’à elles-‐mêmes, les forçant même à une certaine animosité ou jalousie entre elles parce
que l’une a plus d’attention qu’une autre. La leçon que Bugul retient en vivant parmi ces
vingt-‐sept femmes est qu’il est important pour les femmes de s’occuper d’elles-‐mêmes.
Dans la polygamie dont parle Bugul on trouve cette solidarité entre les femmes africaines
qui manque dans l’œuvre de Bâ et dans celle de Beyala. L’auteure affirme que « ce sont les
femmes qui m’ont dit: « pourquoi se concentrer sur un homme ? Concentre-‐toi sur toi,
occupe-‐toi de ta beauté, de ton travail, de ce que tu gagnes, habille-‐toi pour toi-‐même »
(Cité par Bourget 357). Est-‐ce parce que c’est ce milieu qui l’a sauvée que Bugul est si
indulgente envers la polygamie ? Probablement puisqu’à ce moment précis de sa vie, Bugul
n’avait plus aucun autre recours, ayant tout perdu jusqu’à sa propre identité en France. En
aurait-‐il été autrement si Bugul n’avait pas eu besoin de retrouver son identité ?
Certainement puisque d’après elle, elle accepterait difficilement aujourd’hui d’être dans un
mariage polygame. Bugul souligne aussi que c’est souvent l’insécurité matérielle et sociale
qui pousse les femmes dans le mariage polygame. En cela elle rejoint les propos de Bâ
quand celle-‐ci introduit le personnage de Binetou, jeune femme qui sera la seconde épouse
73
du
mari
de
Ramatoulaye
afin
de
trouver
cette
sécurité
matérielle.
Cette
sécurité
qu’elle
soit
matérielle ou sociale est importante afin que les femmes puissent subsister puisque sans
cette sécurité, elles restent, pour la plupart, dans leur milieu miséreux comme nous l’avons
vu avec le personnage de Toula dans le roman de Rawiri G’amèrakano. On verra donc chez
les auteures que la polygamie est un sujet ambigu puisque certaines femmes la réclament
et que d’autres la condamnent. La polémique sur le statut de la femme dans les sociétés
traditionnelles africaines est donc lancée, statut qui devient de plus en plus compliqué
puisque la cohabitation entre les coutumes séculaires et un mode de vie de plus en plus
Avec Riwan ou le chemin de sable, Bugul a changé l’idée que l’occident s’était faite de la
vie des femmes et de la polygamie en Afrique. L’auteure affirme que la femme africaine
retrouve son identité dans certaines traditions africaines. Le retour au village de l’auteure
lui sert de tremplin pour retrouver une harmonie identitaire qu’elle avait perdue en France
puisque « Le cercle n’est plus le symbole de plénitude, mais plutôt de parcours initiatique
qui aide à réaliser la valeur de l’enracinement culturel » (Malonga 173). C’est donc une
intellectuelle « évoluée » dont la vie est meurtrie par les tumultes d’une longue quête
D’après Bugul ce retour au pays natal est nécessaire pour les femmes en quête de leur
identité et ce retour aux traditions permet une réhabilitation de la femme dans la société
africaine. Bugul affirme que, à l’inverse de ce que pensent beaucoup de femmes africaines,
partir n’est pas la solution puisque la femme africaine se perd quand elle est loin de ses
racines. En cela Ken Bugul rejoint Mariama Bâ quand l’auteure fait rester Ramatoulaye. Le
temps passé en France est un moment que l’héroïne du roman préfèrerait presque effacer,
74
car
c’est
en
l’effaçant
et
en
l’oubliant
qu’elle
pourra
enfin
retrouver
sa
véritable
identité.
Mariée à un homme violent et qui abusait d’elle Bugul a dû rentrer au Sénégal où la honte
s’est abattue sur elle et sa famille et c’est ce mariage avec le Serigne qui lui a permis de
renaitre et de retrouver sa place dans la société africaine. Sa vie en dehors de l’Afrique est
un peu comme ce livre qu’elle a acheté à Londres, un souvenir qu’elle préfèrerait ne plus
avoir: « Ce livre, acheté à Londres non loin de Regent’s Park, si loin de cette bourgade, si
loin de cette région, si loin de ce pays, je regrettais franchement de l’avoir apporté avec
moi » (Bugul 22). Il y a donc une incompatibilité entre la vie à l’occidentale et la vie
africaine. La femme africaine immigrée est privée de ses points de repères, isolée, loin des
siens et déchirée entre la culture de son pays et celle de l’occident, et il n’est pas étonnant
de la voir sombrer dans l’abus d’alcool, la drogue et la prostitution. Mais surtout la femme
noire exilée va jusqu'à questionner la couleur de sa peau. La narratrice affirme :
Comme je regrettais d’avoir voulu être autre chose, une personne quasi
irréelle, absente de ses origines, d’avoir joué le numéro de la femme
émancipée, soi-‐disant moderne… voilà pourquoi mon bonheur était si triste,
par la rupture avec mon atmosphère et ces parades d’ailleurs, parades de vie
Pour Bugul le retour dans son pays natal représente son salut, elle y [retrouve] le bonheur
et la sérénité qu’elle avait perdus en France mais surtout elle [retrouve] un équilibre
psychologique, [retrouvé] dans les traditions qu’elle avait laissées derrière elle en quittant
l’Afrique :
75
J’étais épanouie à plus d’un titre. J’avais sous-‐estimé la capacité des
sources, des origines à récupérer les siens. J’avais retrouvé mon village,
mes sens. Mon milieu, mon moi-‐même posé dans un coin et qui
m’attendait depuis. J’étais réintégrée dans la société et remplissais mes
engagements vis-‐à-‐vis d’elle avec beaucoup de bonheur. Je ne me sentais
Pour l’auteure il est difficile pour la femme africaine de suivre un mode de vie à
l’occidentale puisque ce mode de vie l’éloigne de ses racines. Bugul affirme qu’ « En
occident, on fabrique les femmes dans l’idée qu’il faut se marier à tout prix et on les croit
émancipées. Il faut sortir de ça, être avant tout des individus libres » (Bourget 353). Ce
roman insiste sur le statut de la femme ainsi que sur sa liberté. On trouve dans ce texte un
discours « évolué » que la femme intellectuelle africaine entretient avec l’Afrique. Bugul,
comme nous le verrons aussi chez Beyala, habite et façonne ses personnages. Pour Bugul
c’est grâce au retour dans son village qu’elle peut enfin retrouver l’harmonie identitaire
qu’elle recherchait, même si cela implique de devenir la vingt-‐huitième femme du Serigne.
Pour Bugul :
L’écriture du Baobab fou, de Cendres et braises et de Riwan ou le chemin de
sable est une écriture « thérapeutique ». Il y a dans ces trois livres une
volonté de revenir sur soi. Ça m’a permis de libérer des choses enfouies en
76
Riwan ou le chemin de sable s’impose et s’octroie une place considérable dans la
littérature africaine francophone. C’est un texte majeur, qu’il est important de lire pour
mieux comprendre le statut et la liberté de la femme en Afrique, non pas d’un point de vue
de femme occidentale mais d’un point de vue de femme africaine. En effet ce texte est « le
récit d’une harmonie identitaire, il se situe, rappelons-‐le, à la croisée de destins, celui de la
narratrice et ceux d’autres femmes fideles aux traditions africaines et partisanes d’un
féminisme authentiquement africain. » (Malonga 175). Dans Riwan ou le chemin de sable
Ken Bugul invite l’homme africain à réfléchir sur les notions du féminisme et de bonheur au
2-‐3 La revendication du corps dans le texte de Calixthe Beyala Tu t’appelleras Tanga
Calixthe Beyala est apparue sur la scène littéraire africaine en 1987 avec C’est le soleil
qui m’a brûlée, et un an plus tard elle publie Tu t’appelleras Tanga (1988). Avec ces deux
romans, Beyala a bousculé les habitudes du monde feutré de la littérature africaine. Pour
notre étude nous nous concentrerons sur son second livre Tu t’appelleras Tanga. Ce texte
est une déclaration de guerre à la société patriarcale traditionnelle africaine mais aussi un
mode d’emploi sur la façon dont la femme africaine doit rétablir ses droits les plus
élémentaires. L’auteure montre le combat sexuel que les femmes africaines doivent mener
Beyala est née en 1961 à Douala au Cameroun, où elle a été élevée par sa grand-‐mère
dans un milieu pauvre. C’est grâce à son instituteur qui reconnaît en elle une intelligence
77
précoce,
qu’elle
continuera
ses
études
primaires
et
secondaires.
À
dix-‐sept
ans
Beyala
quitte l’Afrique et part pour l’Espagne, puis pour la France où elle s’établit. Elle est connue
dans le monde littéraire pour sa lutte contre le racisme et la défense des droits de la
femme en Afrique. Sa bibliographie compte une quinzaine d’ouvrages dont des romans et
des essais, et l’auteure a obtenu de nombreux prix littéraires pour ses ouvrages. L’œuvre
que nous étudierons, Tu t’appelleras Tanga, se passe au fond d’une prison africaine où deux
femmes se chuchotent leur histoire. L’une d’elles est Anna-‐Claude, femme juive qui a cru
aux images de carte postale et à l’amour, l’autre est Tanga dont l’histoire est beaucoup plus
noire et qui raconte sa vie de petite prostituée dans une société où les traditions
impitoyables la condamneront à mourir. Beyala parle dans ce texte des thèmes qui
touchent directement la femme africaine comme ceux de l’amour, de l’argent, du conflit des
générations, de l’émancipation de la femme, du racisme et de la quête identitaire. C’est
pourquoi dans son essai Lettre d’une Africaine à ses sœurs occidentales, Beyala insiste sur
son désir de voir apparaître un féminisme universel. L’auteure affirme:
En tant que femme africaine, je vous parle avec mes tripes et mes instincts
[…]. Je laisse les théories et le cartésianisme aux intellectuelles. Je ne juge pas,
je constate que le cartésianisme et les sciences qui en découlent ont permis à
certaines sociétés, non seulement d’évoluer mais aussi de dominer le monde.
78
Cette
notion
de
féminisme
universel24
sera
l’idée
principale
de
son
roman
Tu
t’appelleras
Tanga puisque la libération de son héroïne Tanga se fera à travers la conversation qu’elle
aura tout au long du livre avec sa compagne de cellule juive Anna-‐Claude. Beyala choisira,
afin de se concentrer sur la notion de solidarité universelle des femmes, des personnages
féminins dramatiquement opposés. L’histoire se passe dans une cellule de prison où deux
femmes, de race et de classes sociales différentes, se racontent leur vie parsemée de
drames en essayant de communiquer malgré un monde qui les sépare. L’une, Tanga,
Africaine issue des bidonvilles, raconte la façon dont elle a été dépouillée de son identité
d’enfant et de femme par la pression socioculturelle, et l’autre, Anna-‐Claude, est une
Européenne d’origine juive qui l’écoute. Bientôt « l’acte narratif de Tanga se transforme en
une parole thérapeutique pour les deux femmes » (Gallimore Rangira 88) puisque Tanga à
travers son histoire remonte le parcours de sa vie, revivant ainsi les moments les plus
difficiles. Ce faisant elle s’offre la possibilité non seulement d’analyser ces moments mais
aussi de permettre à Anna-‐Claude de les vivre à travers elle, conduisant cette dernière à
s’identifier à Tanga et produisant ainsi une fusion des deux identités féminines. À la mort
de Tanga, Anna-‐Claude assumera son identité, ce qui permettra à Tanga de renaitre dans
un nouveau corps mais surtout d’acquérir une nouvelle identité. La relation entre les deux
héroïnes montre que les femmes d’une nationalité et d’une classe sociale différente
peuvent arriver à partager les mêmes valeurs et les mêmes combats quand il est question
de leur propre survie, réfutant ainsi l’idée que les différences des origines et des cultures
empêchent la solidarité entre femmes. Pour arriver à cette fusion il est important que la
24
Par féminisme universel je veux parler du mouvement universaliste qui proclame le droit à l’égalité pour les femmes.
La différence biologique ne peut expliquer les différences de comportement et la domination. Les différences s’expliquent
culturellement.
79
femme
blanche
se
mette
dans
la
peau
de
la
femme
noire,
qu’elle
se
dépouille
de
son
enveloppe pour mieux comprendre la vie et les besoins de la femme noire africaine. Tanga
conseille à Anna-‐Claude: « Alors entre en moi. Mon secret s’illuminera. Mais auparavant, il
faut que la Blanche en toi meure. Donne-‐moi la main, désormais, tu seras en moi. Tu auras
dix-‐sept saisons, tu seras noire, tu t’appelleras Tanga » (Beyala, Tu t’appelleras Tanga 18).
Beyala, dans son œuvre, n’accuse pas la femme blanche de l’échec de ce féminisme
universel puisque ce mouvement ne peut véritablement exister car, comme nous l’avons vu
précédemment, les besoins des femmes blanches et des femmes noires sont différents.
L’auteure accuse l’idéologie bourgeoise qui est associée à ce mouvement. Le choix de la
condition des personnages de Beyala n’est pas dû au hasard puisqu’elles ont toutes les deux
une histoire lourde à porter, l’une étant noire et l’autre juive. Faut-‐il donc que les femmes
d’origine et de milieu différent aient souffert pour pouvoir se comprendre et lutter
ensemble ? Pour Beyala cette souffrance créera une alliance féminine puisque « la femme
née de l’union de Tanga et d’Anna-‐Claude ne se définit ni par les critères biologiques, ni par
les paramètres raciaux de couleur et d’origine, ni par les frontières géographiques qui
définissait au départ les deux femmes » (Gallimore Rangira 89) mais bien par la souffrance
L’importance du corps et surtout le corps féminin sont des thèmes importants dans le
texte de Beyala. Cette nouvelle littérature insiste sur un certain « érotisme jusque-‐là
80
«
écriture
féminine
»,
«
écriture
au
féminin
»
ou
«
critique
au
féminin
»
mettant
l’accent
sur
la différence entre l’écriture féminine et l’écriture masculine. Beyala dans une interview
accordée à Éloïse Brière parle de cette différence d’écriture quand elle dit qu’elle est «…
convaincue que la femme a une écriture beaucoup moins égoïste, une écriture sociale et
sensitive, bref une écriture différente de celle des hommes » (Entretien avec Calixthe Beyala
198). En effet, le mythe de la mère africaine célébrée dans les poèmes de la Négritude est
cassé puisque c’est la mère, dans les textes de Beyala, qui est responsable de la continuité
des pratiques néfastes, comme celle de l’excision, faites sur ses filles. L’ordre patriarcal y
est aussi dénoncé puisque c’est l’homme qui est responsable de l’aliénation des femmes et
qui lui enlève ses droits. Si les textes des années 1970-‐80 montraient la condition féminine
comme un destin inévitable, ce sont la militante Aoua Keïta25 et l’anthropologue féministe
Awa Thiam, qui ont influencé les textes écrits par les femmes africaines en dénonçant les
coutumes de la polygamie et de l’excision en Afrique. Les écrivaines africaines comme
Calixthe Beyala avec C’est le soleil qui m’a brûlée et Tu t’appelleras Tanga ainsi qu’Aminita
Maïga Ka avec Le Miroir de la vie (1985) écriront contre l’excision et pour la
« réappropriation du corps ». Ces textes contestent « la loi des pères », le pouvoir du père
et/ou de l’époux et aussi la responsabilité de la société africaine dans ces pratiques
profondément abusives pour la femme africaine. Les auteures se battent contre les
Beyala montre cette « corporalité textuelle » (Gallimore Rangira 93), dans ses
personnages féminins qui n’ont pas peur de faire parler leur corps. Dans la plupart des
25
Aoua Keïta était une femme politique et militante malienne. Elle fut un personnage important de l’indépendantisme, du
syndicalisme et du féminisme au Mali.
Le coup d’État militaire de 1968 marquera la fin de sa carrière politique. Elle
quittera le Mali pour la République du Congo, puis reviendra au Mali en 1979, elle y mourra un an plus tard.
81
romans
de
Beyala
la
femme
laisse
la
place
à
la
prostituée
parce
que,
pour
l’auteure,
il
est
essentiel que la femme se fasse entendre, menant ainsi le lecteur peut ainsi reconnaître,
comme le souligne Odile Cazenave dans Femmes rebelles, « les similarités entre prostituées
et autres femmes, et non leurs différences » (92). Dans la société traditionnelle africaine, le
corps de la femme est associé à un rôle de procréation, il est donc régi par des normes
sociales, et c’est à travers le corps de la femme que la société continue. Ce corps doit donc
être façonné, contrôlé et marqué. Les romans de Beyala sont des attaques à la société
patriarcale traditionnelle où elle dénonce les pratiques sociales en invitant le lecteur « à
suivre les péripéties les plus crues du combat sexuel des femmes africaines pour la
réappropriation de leur corps, bravant la pudeur et la réserve de la femme africaine
traditionnelle » (Kindo 175). C’est pour cette raison que ses héroïnes sont des femmes et
qu’elle développe ses thèmes sous un angle féministe comme on pourra le voir dans son
roman Tu t’appelleras Tanga. L’écriture de Calixthe Beyala est donc une écriture
provocante et destructrice, une écriture violente où l’auteure souligne le manque de
solidarité des femmes. Ce sont les écrivaines francophones des années 1980-‐90 qui
développeront le sujet du corps de la femme africaine. Même si certains critiques masculins
ont souvent accusé Beyala de vouloir commercialiser l’érotisme, elle est l’une des
premières auteures à avoir « enraciné le corps [de la femme] dans le texte » (Gallimore
Rangira 94).
82
Même
si
l’histoire
du
roman
Tu
t’appelleras
Tanga
se
passe
dans
une
ville
imaginaire
d’Afrique qui s’appelle Inningué, certains auront reconnu sans trop de difficultés la ville de
Douala, ville ou Beyala est née et où elle a grandi. L’auteure ne laisse aucun espoir quant à
la condition de la femme dans son roman. En effet, son héroïne Tanga a déjà subi bien trop
de tragédies dans sa courte vie, la jeune femme a été sexuellement abusée par son père. La
tragédie de la vie de Tanga pourrait s’arrêter ici mais Beyala continue, elle accuse les
hommes, la famille mais aussi les femmes dans la descente aux enfers de son personnage
principal. En effet le lecteur découvre que les parents de Tanga, et sa mère principalement,
sont en partie responsables de la prostitution de la jeune femme. Tanga cherche comment
dire à Anna-‐Claude que dans son monde, même les parents sont « La mère et le père
acceptent qu’il [l]’assiège et [la] boursoufle pourvu qu’il y ait le gain ? Comment lui dire
l’entaille sanglante de l’enfance mutilée ? (Beyala, Tu t’appelleras Tanga 34). . L’auteure
ajoute, à un tableau déjà noir, que les hommes sont pour la plupart des violeurs et des bons
à rien.
Livrée à elle-‐même, aucune échappatoire n’est possible pour la jeune Tanga, pourtant le
rêve de Tanga est simple ; trouver une maison avec un jardin, un chien et des enfants. Ce
rêve est répété tout au long du roman : « Comment lui dire la maison, le chien, le jardin, la
pie au bout du pré, l’homme, les enfants ? Comment lui expliquer que ses brisures
représentent ma survie…? » (Beyala, Tu t’appelleras Tanga 150), mais le lecteur sait que
c’est un rêve impossible pour les jeunes filles comme Tanga. Les hommes qu’elle
rencontrera tout au long du roman seront incapables de l’aimer et l’utiliseront pour arriver
à leurs fins, souvent dans une violence presque insoutenable. C’est en groupe que les
hommes sont jugés dans ce roman et c’est en tant que groupe que Beyala dresse un portrait
83
indéfendable
des
hommes,
soulignant
leur
inhabilité
à
changer,
allant
jusqu'à
nous
questionner sur leur désir de changer. Il reste donc peu d’espoir pour une quelconque
amélioration sociale de la femme africaine dans le texte de Beyala.
Le seul homme qui ne soit pas méprisant dans ce roman est le fils adopté de Tanga,
Mala. Mala est le seul homme qui donne à Tanga la tendresse dont elle rêve. Mais Mala
meurt et Tanga se sentira responsable de sa mort puisqu’elle a été incapable de rassembler
l’argent réclamé par Monsieur Deutschman, médecin blanc, pour le sauver. Ici l’auteure
souligne que le malheur de la femme noire vient aussi de la colonisation. Sans argent et
désespérée, Tanga décide de se joindre à un groupe de voleurs de petites envergures, elle
sera arrêtée et jetée en prison où, torturée, elle mourra de ses blessures. Rien ni personne
n’aura pu sauver Tanga. La pauvreté est responsable de la mort de Mala et de Tanga, et
c’est en grande partie la colonisation26 qui est responsable de cette pauvreté. Le
personnage du Deutschman représente le colonisateur qui s’est enrichi sur le dos du
peuple africain détruisant ainsi leur monde et leur mode de vie. La colonisation est donc, en
un sens, coupable de la brutalité de l’homme africain, puisqu’elle l’oblige ainsi à devenir
agressif envers la femme afin de pouvoir se raccrocher lui-‐même à quelque chose et se
sentir puissant. Les femmes africaines portent donc le poids des conséquences de la
colonisation, ce qui devrait les obliger à s’unir pour lutter ensemble, mais aucune solidarité
entre les femmes n’est envisageable dans le roman de Beyala. C’est donc un équilibre
délicat des relations entre femmes que Beyala choisit de montrer dans son texte. Ce
26
En 1845 des missionnaires britanniques s’installent au Cameroun. En 1868 un comptoir allemand s’ouvre près de
Douala puis le protectorat allemand s’étend. Pendant la première guerre mondiale le Cameroun fut conquis par les forces
franco-britanniques. L’ancienne colonie allemande est divisée en deux territoires : un français et l’autre anglais. Après la
seconde guerre mondiale l’ONU met le Cameroun français sous tutelle de la France. En 1960 le Cameroun devient
indépendant et devient la République Unie du Cameroun. La partie anglaise du « Kamerun » choisira par Referendum de
s’intégrer au Nigeria, le 1er juin 1961. Le 1er octobre 1961 le Cameroun du Sud rejoint la république du Cameroun.
84
manque
de
solidarité
entre
femmes
vient
aussi
des
relations
profondément
troublées
entre
mères et filles dont l’homme est le principal responsable, puisque l’on peut « … traces back
to the fact that men have destroyed motherhood » (Arndt 41). Les femmes ont été
violement abusées par les hommes dans le texte de Beyala, et c’est pour cette raison
qu’elles ne sont pas en mesure d’assumer leur rôle de mère. Kadjaba, la grand-‐mère de
Tanga, a été violée, ce qui l’a marquée et l’a empêchée d’être une mère pour sa fille Taba qui,
faute d’avoir connu cet amour maternel, ne peut à son tour être une mère pour Tanga.
Tanga affirme, quant à sa relation avec sa mère : « Je déstructure ma mère ! C’est un acte de
naissance. Folie de croire à l’indestructibilité du lien de sang ! Bêtise de penser que l’acte
d’exister dans le clan implique une garantie d’appellation contrôlée ! Doutons du poteau
auquel nous amarrons notre bateau ! » (Beyala, Tu t’appelleras Tanga 65). Les femmes ne
sont donc pas un soutien pour les femmes dans ce texte. En effet le sort de Tanga est décidé
par sa mère Taba qui, en faisant exciser sa fille, est celle qui lui enlève ses droits au plaisir
sexuel mais aussi son droit d’être une femme à part entière. Beyala insistera que c’est ce
manque de solidarité entre les femmes africaines qui les poussent à continuer à s’allier aux
Finalement ce sera Anna-‐Claude, la compagne de cellule de Tanga, qui reprendra la lutte
de Tanga à sa mort. Auditrice attentive de la vie de Tanga, elle est prête à confronter Taba
et les femmes en général afin que les souffrances de Tanga n’aient pas été vaines. Mais
avant de pouvoir devenir Tanga, Anna-‐Claude doit se débarrasser de son enveloppe de
femme blanche afin de comprendre la condition de la femme noire en comparaison de la
sienne. Pour que cette transformation puisse se faire, Anna-‐Claude écoutera Tanga, sans
paternalisme mais surtout sans idées préconçues, pour qu’elle puisse comprendre et
85
partager
l’histoire
de
Tanga
d’un
point
de
vue
de
femme
et
non
pas
d’un
point
de
vue
de
femme blanche. On découvre dans ce texte que la solidarité entre femmes ne vient pas
toujours entre les femmes d’un même pays, comme c’est le cas pour Tanga, en effet la jeune
femme ne reçoit aucun support des femmes africaines. Beyala souligne que la solidarité
entre femmes peut être une solidarité universelle, c’est à dire qu’elle peut, quelquefois,
venir d’une femme étrangère au pays même dans lequel on vit.
Dans sa Lettre d’une Africaine à ses sœurs occidentales, Beyala dénonce, ainsi que dans
son livre, ce manque de solidarité entre les mères et leurs filles, dans le cas de Tanga mais
aussi dans le sien. Beyala affirme que sa propre mère la considérait comme une « pauvre
femme » car pour elle, une femme sans homme n’est pas vraiment une femme :
Ma mère disait que j’étais une pauvre femme. Que je la peinais. Que je lui
faisais pitié. Elle affirmait que mon indépendance c’était de la perte de temps,
de l’orgueil, du masochisme. Elle croyait dur comme fer qu’une femme sans
Avez-‐vous constaté que la femme peut être la première meurtrière de la
À travers son roman Tu t’appelleras Tanga, Beyala cherche à choquer à travers sa
violence et sa vigueur, alors que Bâ, Rawiri et Bugul cherchaient davantage à informer. Son
roman parle des angoisses et du désespoir de la femme africaine face à une société
patriarcale qui refuse de changer. Dans Une si longue lettre, les femmes ont la possibilité de
réagir mais dans Tu t’appelleras Tanga, seule la violence est possible puisqu’il n’existe
86
aucune
communication
entre
les
hommes
et
les
femmes.
La
libération
de
la
femme
pour
Beyala doit passer par la violence et la femme, en s’assumant pleinement, passe ainsi du
stade de victime à celui de femme libre. Beyala montre aussi qu’il n’y a pas que les auteurs
masculins qui peuvent, dans leurs textes, avoir un vocabulaire obscène et vulgaire, la
femme elle aussi pouvant être directe dans son langage. La guerre des sexes est donc
ouverte et Beyala donne une image de l’homme animalisé, hideux et brutal, ce qui n’était
pas le cas dans les textes de Bâ, de Rawiri et de Bugul où l’homme n’était pas vraiment
l’ennemi de la femme. Le dysfonctionnement des sociétés africaines contemporaines est
pour l’auteure responsable des dérives morales de ses héroïnes qui habitent dans des
banlieues pauvres, dévastées par la prostitution, le racisme et la misère.
On aura vu dans le texte de Ken Bugul que l’exil n’est pas la solution aux problèmes de
la femme africaine. Les auteures que nous étudierons dans le chapitre suivant écriront le
contraire.
2-‐4 Conclusion
Les personnages féminins de Calixthe Beyala pensent autrement l’Afrique, alors que ceux
de Ken Bugul militent pour une « émancipation féminine thérapeutique, voire cathartique :
avant tout, la femme doit d’abord se sentir en harmonie avec elle-‐même, et ce quel que soit
son régime matrimonial » (Malonga 174). La force des œuvres de Ken Bugul et de Calixthe
Beyala se trouve dans le fait qu’elles parlent, toutes les deux de leur propre expérience. On
trouve dans ces deux œuvres autobiographiques deux conceptions du féminisme, et
quoique les discours féministes de Ken Bugul et Calixthe Beyala paraissent différents, ils
87
offrent
non
seulement
une
diversité
de
féminisme
mais
aussi
une
voie
d’émancipation
pour
la femme africaine. En effet ces deux textes sont ancrés dans l’identité africaine, « une
identité généreuse, qui s’ouvre à celle de l’autre, en l’occurrence l’Européen » (Malonga
176). Nous avons vu dans ce chapitre qu’il existe une différence entre le féminisme
Occidentale et Africain. Jane Turritin a montré cette différence comme : « the difference
between struggling against relations of rule through which gender and class domination
are propagated and struggling against relations of rule through which gender, race, class,
colonial and neo-‐colonial domination are propagated » (82). Ken Bugul invite l’Homme à
88
Chapitre
3:
Entre
Afrique
et
Occident:
Une
nouvelle
génération
d’écrivaines
89
3-‐1
Un
nouveau
thème
dans
la
littérature
féminine
africaine
:
l’immigration
C’est une nouvelle génération d’écrivains féminins africains « qui fait son apparition sur
la scène littéraire française dans les années 90, et qui ont en commun d’être d’origine
africaine et de résider en France » (Moudileno 20). On retrouvera parmi ces auteures
Beyala, Diome, Miano et Bessora. C’est grâce à ces auteures issues de l’immigration que le
roman africain connaît un renouveau puisqu’elles introduisent dans leurs textes, écrits
dans les années 2000, l’expérience de l’immigration, l’aliénation, la folie et l’exil, thèmes qui
touchent tous ceux qui ont, comme elles, ont quitté l’Afrique. Ces mouvements
démographiques ont principalement eu lieu entre la France et ses ex-‐colonies entre 1970 et
1980. Pour Moudileno, ces mouvements sont « dus à la fois à une continuité d’immigration
vers la métropole française et à l’accélération de mouvements d’émigration de l’Afrique
provoquée par l’instauration de régîmes totalitaires en Afrique ces vingt dernières années »
Une récurrence des thèmes (exclusion, aliénation, exil, folie); de positions du
(intrique, personnages, voix autoriale). Il n’y aurait pas émergence, mais
réinvention d’un genre fondateur de la littérature négro-‐africaine, dans un
De ces auteures qui ont redéfini la littérature féminine africaine on pourra reconnaître
Calixthe Beyala et Fatou Diome. Beyala quittera le Cameroun à dix-‐sept ans pour s’installer
en France et Diome quittera l’île de Niodior au Sénégal à vingt-‐deux ans pour suivre son
90
mari
français
en
France.
Beyala
et
Diome
sont
respectivement
nées
en
1961
et
1968,
pendant les indépendances puisque le Cameroun et le Sénégal ont obtenu leur
indépendance en 1960. N’ayant pas vécu le passage du colonisé à celui des peuples devenus
indépendants, les centres d’intérêts de ces écrivaines ont changé par rapport à ceux des
générations précédentes. Dans leurs textes, elles se concentrent davantage sur leur
nouvelle identité d’exilée donnant ainsi une nouvelle signification au rôle de l’écrivaine
africaine. Moudileno dit de ces écrivains féminins d’Afrique nées pendant ou après les
indépendances que :
Leur naissance […] coïncide avec celle de la majorité des États africains. S’ils
ont vécu en Afrique, ils n’ont souvent connu qu’un seul régime, celui du parti
unique, avant que le processus de démocratisation ne s’annonce à la fin des
rapport au continent africain, leur rapport à l’espace et à la langue, leur
conception de l’engagement et du rôle de l’écrivain, leurs discours sur
On comprendra mieux le discours de Fatou Diome devant un public à la Fnac de Mulhouse
quand elle affirme que « Senghor a été colonisé, pas moi. Il a dû lutter contre des injustices
que moi je n’ai pas connues, puisque son combat me les a épargnées » (Zadi 172). Pour
cette nouvelle génération d’écrivains féminins africains le combat est différent de celui de
la génération précédente, et c’est un discours sur l’identité qui ressort maintenant dans ces
91
romans
de
«
la
nouvelle
génération
».
Moudileno
souligne
que
«
de
la
perte
de
l’identité
africaine (située au village), [la femme] est devenue le symbole d’une africanité réaffirmée.
Nombre d’auteures ont érigé le quartier périphérique (africain ou français) en site
privilégié de la créativité » (53). Les écrits de ces vingt dernières années insistent sur la
diversité de l’espace urbain et développent ce nouveau mouvement qu’on a nommé « la
migritude ».
La littérature de l’immigration est aussi mise en valeur chez Fatou Diome, en particulier
dans son roman Le ventre de l’Atlantique (2003) où l’auteure se penche sur les difficultés
d’intégration qui touchent directement les émigrés quand ils arrivent en France. Diome
parlera aussi des mariages forcés, de l’exil mais aussi des devoirs qu’ont encore ceux qui se
sont exilés envers leur famille restée au pays, et des non dits auxquels l’exilée doit faire face
de peur de se heurter à l’incompréhension des siens. Trente ans après la publication de Une
si longue lettre, les femmes africaines, même exilées, sont encore confrontées à la dictature
familiale et elles doivent encore et toujours se soumettre à la volonté de leurs parents. C’est
ce point particulier que condamne Fatou Diome, car l’Afrique est profondément liée aux
On retrouve dans Le ventre de l’Atlantique (2003) une critique de la société
traditionnelle africaine où l’individu ne peut être envisagé en dehors du groupe. Kane
insistait déjà sur l’idée que « L’homme n’existe pas sans la famille, sans la société. Je crois
qu’il n’est pas pour les Diallobé27 de monde possible sans la famille, sans la communauté
27
Les Diallobé est le nom que l’on utilisait autrefois pour les Peuls. Les Peuls “représentent l’un des plus grands peuples
d’Afrique: ils sont 20 millions, anciens éleveurs nomades islamisés qui parlent la même langue partagent la même culture, avec
des accents et des expressions différentes en fonction des régions » (Cessou). Cheick Anta Diop, scientifique sénégalais
explique que : « Les Ka ont donné les Kane, les Dia les Diallo, un surnom de guerre qui veut dire « le résistant, l’indomptable ».
(Cité par Cessou)
92
identitaire,
sans
la
chaine
des
générations
»
(Cheick
Hamidou
Kane
cité
par
Sakho).
Cette
vie en communauté est difficile à maintenir pour les exilées qui vivent en France et qui
s’aperçoivent que « vivre en communauté, souvent exalté en Afrique, est considérée comme
un handicap » (Sakho) dans un pays ou tout est désormais centré sur l’individu. L’écriture
pour ces écrivains féminins d’Afrique subsaharienne devient « une sorte de refuge »
(Sakho), et c’est à travers l’écriture que l’exil devient supportable. Diome affirme par la
bouche de son héroïne Salie dans Le ventre de l’Atlantique (2003) que:
L’exil est mon suicide géographique. L’ailleurs m’attire car, vierge de mon
histoire, il ne me juge pas sur la base des erreurs du destin, mais en fonction
de ce que j’ai choisi d’être; il est pour moi gage de liberté,
d’autodétermination. Partir, c’est avoir les courages pour aller accoucher de
soi-‐même, naître de soi étant la plus légitime des naissances. Tant pis pour
les séparations douloureuses et les kilomètres de blues, l’écriture m’offre un
sourire maternel complice, car, libre, j’écris pour dire et faire tout ce que ma
mère n’a pas osé dire et faire. Papiers ? Tous les replis de terre. Date et lieu
de naissance ? Ici et maintenant. Papiers ! Ma mémoire est mon identité.
(226-‐227)
Diome compare l’exil à un suicide géographique puisque l’exilée se retrouve séparée de son
pays, mais c’est cette séparation géographique qui lui permet de renaître, là ou rien ni
personne ne la jugera, là ou elle pourra enfin être qui elle veut plutôt que ce que les autres
veulent qu’elle soit. Là elle trouvera la liberté de dire et de faire ce que sa mère n’a pas pu
93
ou
pas
osé
dire
ou
faire.
C’est
en
exil
que
l’auteure
est
enfin
née
puisqu’elle
affirme
«
Date
et
lieu de naissance ? Ici et maintenant » (227). Mais elle se raccroche tout de même à
Pour ces écrivains féminins d’Afrique qui vivent en France le roman « pose avec acuité,
en effet, le problème de la quête quasi obsessionnelle de l’identité auquel sont confrontés
les migrants. Arrivés en Europe avec une culture acquise dès la naissance, ils se retrouvent,
une fois sur place, face à une autre culture qui joue la carte de l’assimilation » (Sakho). Dans
presque tous les ouvrages de Fatou Diome, l’auteure parle de l’émigration, de cette solitude
des émigrées malgré leur choix d’exil, puisqu’exilées elles ne sont plus tout à fait africaines
mais pas non plus complètement françaises. C’est donc cette quête d’identité que l’on
retrouve omniprésentes dans les textes d’aujourd’hui. Cette quête identitaire doit garder en
mémoire l’Afrique mais aussi demande de la part de l’exilée de s’adapter, en même temps, à
Depuis les années 1980-‐90, les auteurs africains qui ont élu domicile en Occident ont
abordé dans leurs textes le thème de l’immigration. Jacques Chevrier28 a appelé ces
écrivains, les écrivains de la migritude « en écho aux écrivains de la négritude » (Cité par
Lavigne). Dans son article La migritude : une errance identitaire et littéraire ?, Sophie
Lavigne affirme que ce mouvement a fait « suite au renouveau Kourouma (Les Soleils des
Indépendances)
et
à
l’écriture
féminine,
[qui]
est
caractérisé
par
le
fait
migratoire
».
La
28
Jacques Chevrier est un universitaire français, il est président de l’Association des écrivains de langue française et
professeur émérite à l’Université Paris IV - Sorbonne.
94
plupart
des
auteurs
africains
francophones
des
années
2000
ont
choisi
de
vivre
en
Europe
et « même s’ils restent des écrivains africains, le lieu et les conditions dans lesquels ils
vivent affectent directement leurs discours qui se trouve décentré » (Chevrier, Afrique sur
Seine 121), puisque l’errance est devenu leur mode de vie. Même s’il habite en France,
l’auteur africain garde encore ses traditions africaines, ce qui l’oblige à se remettre en
question quant à sa provenance mais aussi quant à sa terre d’accueil.
Le mouvement de la «migritude » apparaitra dans la littérature féminine africaine
francophone dans les années 1990. Les écrivains féminins de la « migritude » sont entre
autres Calixthe Beyala, et Fatou Diome, et leurs romans respectifs Comment cuisiner son
mari à l’africaine (2000) et Le ventre de l’Atlantique (2003) « semblent proposer une
dimension particulière et nouvelle du rapport que la femme africaine intellectuelle et «
évoluée » entretient avec l’Afrique » (Malonga 169). Les personnages des romans de Beyala
oublient l’Afrique quand ils tombent inexorablement dans la vulnérabilité de l’univers de
Belleville, ils sont ainsi « mal préparés à appréhender la complexité de leur milieu d’accueil,
ils [ces personnages] ne peuvent pas se présenter comme les apôtres d’un nouveau
dialogue interculturel, ni encore moins proposer une nouvelle approche de l’identité
africaine » (Kom 51). Quant aux personnages de Fatou Diome, ils connaissent aussi ce
problème d’adaptation entre choisir le mode de vie du pays d’accueil ou les traditions de
l’Afrique.
C’est cette difficulté de lier la modernité du pays d’accueil avec les anciennes traditions
de l’Afrique qui font de ces romans, des romans de la « migritude ». C’est ce passé lourd de
traditions et cette nouvelle liberté qui rendent les personnages des romans de la
«migritude » si déracinées. Malonga souligne que chez Beyala c’est « l’intéraction migritude,
95
bonheur
amoureux
et
identité,
[qui]
ne
peut
être
réalisée
que
par
la
conjugaison
de
l’intériorité et de l’extériorité, par la synthèse des valeurs africaines et occidentales, c’est-‐à-‐
dire la modernité » (174), qui perd ces personnages. C’est aussi « Cette modernité [qui]
devient la mémoire identitaire de l’universalité. La force subversive des personnages
féminins de Calixthe Beyala se dresse en pré-‐ texte pour « penser autrement l’Afrique », en
revendiquer la réinvention » (Malonga 174). Le bonheur dans « le contexte de la migritude,
nécessite de rester fidèle à son identité » (Malonga 175). Ces auteurs qui vivent à l’étranger
s’efforcent de toucher des sujets qui leur sont propres, ces sujets étant souvent liés à
l’identité perdue de l’immigrée et aussi à l’hybridité, concept développé par Homi K.
Bhabha29 qui insiste davantage sur la différence culturelle plutôt que sur la diversité
culturelle. C’est à dire que si la diversité culturelle est de reconnaître qu’il existe différentes
cultures au sein même d’une société, la différence culturelle, elle, est présente lors de
conflits au sein même de cette société. Pour Homi K. Bhabha, il est important de situer la
question de la culture puisqu’elle définit les « lieux de culture », qui pour lui ont « besoin
d’affirmer une tradition culturelle opprimée [qui] vient de l’inconfort de la situation
sociale » et que « les limites de cette notion de diversité culturelle résident dans sa
résistance à l’intertextualité » (Cité par Niang). Odile Cazenave reconnaît que dans la
littérature féminine africaine d’aujourd’hui on s’éloigne désormais de l’Afrique pour se
29
Homi K. Bhabha a élaboré une théorie postcoloniale influente en articulant les pensées de Jacques Derrida, de Jacques
Lacan, de Michel Foucault et surtout d’Edward Said. Avec Gayatri Chakravorty Spivak et Edouard Said, Bhabha fait
partie de la triade des théoriciens et critiques postcoloniaux les plus influents sur la recherche contemporaine.
96
C'est
un
regard
non
plus
tourné
nécessairement
vers
l'Afrique,
mais
plutôt
sur soi. Ces écrivains hommes et femmes contribuent à la formation d'une
française, leur écriture prend des tours plus personnels. Souvent peu
pour tout ce qui est déplacement, migration, et posent à cet égard de
nouvelles questions sur les notions de cultures et d'identités postcoloniales,
telles qu'elles sont perçues et vécues depuis la France. (8)
On appellera ce concept la « migritude » et on le retrouvera principalement dans la
littérature féminine africaine. Afin de comprendre davantage ce mouvement il est
important de voir l’influence qu’il a reçu de la Négritude en s’attardant sur les mouvements
3-‐2-‐1 L’importance de la Négritude dans la création du mouvement de la « migritude »
La revue Légitime Défense (1932) a été dirigée par de jeunes étudiants Martiniquais, qui
étudiaient à cette époque à Paris. Ces jeunes étudiants se sont inspirés entre autres de
Marx, Freud, Rimbaud, Sartre et Breton pour affirmer qu’il était temps d’en finir avec cet
« abominable système de contrainte et de restrictions, d’extermination de l’amour et de
limitation du rêve, généralement désigné sous le nom de civilisation occidentale » (Kane
43). Finalement « ils se reconnaissent – malgré leur éducation – différents des Européens
97
auxquels
leurs
pères
souhaitaient
s’assimiler.
Leur
différence
raciale
et
culturelle,
ne
leur
paraissait pas être une tare, mais au contraire une fierté (Diakité 240). Légitime défense
(1932) va intéresser non seulement les étudiants antillais mais aussi les étudiants africains
qui y trouveront une « critique du rationalisme, un souci de reconquérir une personnalité
originale, le retour à l’authenticité, le refus d’un art asservi aux modèles européens, révolte
contre le capitalisme coloniale » (Diakité 241). Cette nouvelle production littéraire sera
basée sur les thèmes d’une Afrique humiliée par l’esclavage, le colonialisme, et l’oppression
sociale que les colonisés ont subie pendant ces siècles d’esclavage. Ironiquement cela se
passera sur le sol même de « l’agresseur et du fossoyeur » (Diakité 242). Les auteurs de
(Kesteloot 19).
Les précurseurs de la négritude, ou ce que l’on peut appeler le mouvement de « la négro
renaissance » sont l’auteur Guyanais René Maran et la Revue du Monde Noir créée en 1931
par Paulette Nardal et le docteur Sajoux. Le mouvement néo-‐nègre a adopté René Maran
parce qu’il avait été le premier auteur noir à obtenir le prix Goncourt en 1921 pour son
roman Batouala, roman qui dépeint les abus de la colonisation, le traitement inhumain des
Noirs en Oubangui Chari et le point de vue des Noirs sur l’occupation européenne. Ce
roman a donné le départ à «la littérature négro-‐africaine d’expression française qui était
politiquement engagée et contre la colonisation. Même si Maran se cache derrière ses
personnages il ne cache pas l’injustice dont les Noirs ont été les victimes dans sa préface :
en caoutchouc et très peuplée, Des plantations de toutes sortes couvraient
98
son
étendue.
Elle
regorgeait
de
poules
et
de
cabris.
Sept
ans
ont
suffi
pour
la
ruiner de fond en comble. Les villages se sont disséminés, les plantations ont
disparu, cabris et poules ont été anéantis. Quant aux indigènes, débilités par
les travaux incessants, excessifs et non rétribués, on les a mis dans
l’impossibilité de consacrer à leurs semailles même le temps nécessaire. Ils
ont vu la maladie s’installer chez eux, la famine les envahir et leur nombre
Maran fit désormais partie de la Revue du Monde Noir, qui parut de novembre 1931 à avril
1932, avec un total de six numéros. Les objectifs de cette revue étaient détaillés dans
[…] Créer entre les Noirs du monde entier, sans distinction, un lien
intellectuel et moral qui leur permette de mieux se connaître, de s’aimer
d’illustrer leur Race, tel est le triple but que poursuivra « La Revue du monde
noir ». […] Par ce moyen, la race noire contribuera avec l’élite des autres
races […] au perfectionnement matériel, intellectuel et moral de l’humanité
[…]. (Editorial du premier numéro de « La Revue du Monde Noir », 1931)
C’est dans ce contexte culturel et politique que le mouvement de la Négritude est né en
1934 à Paris avec la parution de L’Étudiant Martiniquais (1932). Bientôt les sujets
s’approfondissent et la revue agrandit son public aux étudiants africains et antillais
99
«
forgeant
une
même
mystique
pour
toute
la
race
noire
»
(Kesteloot
104).
Peu
de
temps
après, cette revue deviendra L’Étudiant Noir dont le numéro unique sera publié en 1935. À
la tête de ce mouvement on retrouve ceux que l’on nommera les trois pères : les deux
premiers sont Antillais : Aimé Césaire qui développera le terme dans son livre Cahier d’un
retour au pays natal (1939) et Léon Gontran Damas qui illustrera la Négritude avec les
poèmes de Pigments (1937) puis Retour de Guyane (1938), et enfin Léopold Sédar Senghor,
écrivain et homme politique sénégalais. Léon Gontran Damas critiquera violemment le
100
Dans cette partie je me concentrerai sur le mouvement de la Négritude afin de montrer
l’importance qu’il a joué dans la naissance du mouvement de la « migritude », montrant
ainsi que l’on peut toujours parler d’une littérature « africaine » même si beaucoup
d’auteurs africains écrivent loin de l’Afrique, le plus souvent exilés ou ayant choisi comme
domicile Paris, Montréal ou New York. Finalement je soulignerai les caractéristiques
communes que partagent les écrivains de la négritude avec ceux de la « migritude », ainsi
La Négritude est née du besoin que l’homme noir a eu de retrouver une identité que le
colonisateur lui avait volée depuis le début de l’esclavagisme par les français en 1517.
L’année 1935 marque la naissance de la Négritude mais il est important de reconnaître que
ce mouvement n’aurait pu voir le jour sans les évènements suivants, qui l’ont précédé :
1636 : La Martinique est colonisée par Louis XIII, les premiers esclaves africains arrivent.
1665 : Le Code noir de Jean-‐Baptiste Colbert, les règles concernant le traitement des
esclaves
noirs.
1789 : La Révolution Française dont les principaux thèmes « Les droits de l’Homme » ont
1804 : Haïti est la première colonie française à obtenir son indépendance.
101
1919
:
Harlem
Renaissance
ou
l’influence
des
panafricains
américains
1927 : La Revue Indigène par Jacques Roumain. Une tentative de redécouvrir une identité
dans
les Antilles
Naissance de La Revue du monde noir, créée par Paulette Nardal et le Docteur
Sajoux. Les écrivains noirs se réunissaient pour parler des problèmes de l’homme
noir.
1932 : Naissance de la revue Légitime Défense. Unique exemplaire d’une revue Marxiste,
révolutionnaire et surréaliste par un groupe d’étudiants martiniquais. Elle sera
supprimée immédiatement.
1934 : Naissance de la revue L’Étudiant noir par Césaire, Senghor et Damas
1937 : Livre de poèmes de Damas Pigments. Considéré quelquefois comme le Manifeste
de la Négritude. Damas souligne la nécessité de guérir les maux de la société
occidentale.
Le terme de la Négritude commença comme concept puis devint ensuite une idéologie
avec la parution de la préface de Jean-‐Paul Sartre30 à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre
et malgache (1948) de Léopold Sédar Senghor. Senghor définit la Négritude en 1959
comme suit: « La négritude est le patrimoine culturel, les valeurs et surtout l’esprit de la
civilisation négro-‐africaine » (Cité par Kesteloot 106). La revue L’Étudiant noir (1934)
30
Écrivain et philosophe français politiquement engagé. Il était aussi dramaturge, romancier, nouvelliste et essayiste. Il
est connu pour sa conception de l’existentialisme et son engagement politique à l’extrême gauche.
102
détruit
les
barrières
nationalistes
entre
les
noirs
mais
aussi
unifie
le
peuple
noir
d’Afrique,
de France et des Antilles. Ce fut la première revue politique et culturelle du mouvement de
la Négritude. La Négritude prendra son envol et ces trois poètes seront influencés non
seulement par le surréalisme31 et le Marxisme32 dans leur critique de l’Europe, mais aussi
par les noirs américains qui participèrent à la « Harlem Renaissance » des années 1919 où
la culture, la littérature, l’art et la musique du monde noir était présentés par des auteurs
noirs tels que W.E.B Du Bois avec The Souls of Black Folk (1903), Langston Hughes avec The
Collected Poems of Langston Hughes (1958), Alain Lery Locke avec The New Negro (1925) et
Claude McKay avec Banjo, Home to Harlem (1928). Pour Mongo Mboussa, professeur de
littérature francophone à la Columbia University de Paris, rédacteur d’ « Africultures » et
auteur en 2002 du célèbre livre Désir d’Afrique « la négritude est peut-‐être le plus grand
mouvement culturel de l’Afrique noire moderne» (Cité par Zanganeh). Pour Césaire,
Senghor et Damas la question primordiale était celle de l’identité, et pour la trouver, ils
plongèrent dans un voyage de découverte de l’individu. Cette nouvelle quête identitaire
devait effacer celle de « « savage Africa » and to carve themselves an identity other than
that of « Frenchmen with Black skins » » (Tomich 372). Aimé Césaire a été le premier à
citer ce mot de Négritude,; il dominera la littérature martiniquaise en revendiquant
l’héritage africain, une identité principalement nègre, ainsi que les valeurs propres des
Africains issus de l’esclavage. Césaire commença donc à publier ses œuvres, confirmant
ainsi
le
mouvement
de
la
Négritude.
Dans
son
œuvre
Cahier
d’un
retour
au
pays
natal
31
Mouvement littéraire, culturel et artistique de la première moitie du XXe siècle. André Breton dans le Manifeste du
Surréalisme le définit ainsi : « un automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer soit verbalement, soit
par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout
contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » (22).
32
Courant de pensée politique, sociologique et économique fondé sur les idées de Karl Marx. Ce courant repose sur la
lutte des classes, en tant qu’alternative au capitalisme.
103
(1956),
Césaire
ouvre
la
voix
à
un
nouvel
humanisme,
ce
dernier
réunissant
tous
les
hommes. Maryse Condé divisera le Cahier d’un retour au pays natal par les thèmes suivants:
1-‐ Redécouverte du pays natal et du peuple. Dénonciation de leur misère.
2-‐ Rappel des souffrances, des humiliations, et des lâchetés aussi de ce
peuple qui vient se gonfler et s’élargir du passé de l’ensemble de la race.
3-‐ Prise de conscience née de cette identification et point de départ de la
Beaucoup d’auteurs, comme Frantz Fanon, se joindront à ce mouvement, et même s’il a
considéré le mouvement trop réducteur, Fanon dénonce dans Peau noire Masques blancs
(1952) cette aliénation, ce complexe d’infériorité créé par le colonialisme. Fanon décrira
l’homme noir antillais comme victime de sa couleur et de son complexe d’infériorité que
des décennies d’esclavage ont fini par intérioriser. Pour Fanon « Les Antillais sont, après la
grande erreur blanche, en train de vivre le grand mirage noir » (Cité par Willar). Avec le
mouvement de la Négritude « Le Noir et ses valeurs entrent dans la littérature » (Diakité
242).
104
Dans
les
années
1950
et
60
on
verra
apparaître
un
nouveau
courant
romanesque
dans
la littérature africaine avec des œuvres tels que Une vie de boy (1956) de Ferdinand Oyo, Le
pauvre Christ de Bomba (1956) de Mongo Béti et Les bouts de bois de Dieu (1960)
d’Ousmane Sembene, pour n’en citer que quelques-‐uns. Dans ces œuvres l’ennemi est le
colonisateur, et c’est donc un courant anticolonial qui règne dans la littérature francophone
africaine. Certains auteurs comme Camara Laye avec L’Enfant noir (1953) et Mongo Béti
avec Mission terminée (1957) peignent un tableau idyllique de l’Afrique, et ils seront
Avec l’euphorie des indépendances (1960-‐1969) la littérature africaine s’ouvre sur un
discours critique engagé; c’est un nouvel espoir qui s’ouvre pour les Africains, qui affirment
que « Nous, Nègres colonisés, nous allons enfin construire nos pays selon nos goûts, nos
aspirations, nos besoins propres, en tenant compte de notre propre civilisation ! »
(Kesteloot 231). On trouvera pendant les trente prochaines années des romans sociaux
comme celui de Cheikh Hamidou Kane avec L’aventure ambiguë (1961), roman ou
beaucoup d’Africains se reconnaissent dans le personnage de Samba Diallo. En effet,
beaucoup d’Africains se sont retrouvés comme Diallo confrontés à l’isolement et au
déchirement de deux cultures et se sont par exemple demandés comment on peut
« conjuguer l’identité peule, toute cette mémoire de sagesse et de rigueur héritée de
générations de Diallobé et l’efficacité cartésienne de la civilisation des colons ? » (Elraz). Ce
conflit entre la tradition et le modernisme va se faire ressentir dans beaucoup de romans
de la littérature francophone africaine et on retrouvera ce style, chez les auteures africaines,
jusque dans les années 1980 avec des romans tels que L’Appel des Arènes (1982) d’Aminata
Sow Fall, Elonga (1980) d’Angèle Rawiri et Une si longue lettre (1979) de Mariama Bâ. Avec
105
ces
romans
on
s’éloignera
de
la
Négritude
de
Césaire,
Senghor
et
Damas
puisque
pour
Senghor la femme est une source d’inspiration mais « his idealized vision of this society
meant that the woman remained rigidly wedged into her traditionally predetermined
domestic role as a subservient wife and mother, her very existence reduced to her
Après l’euphorie arriva le début du désenchantement (1969-‐1985), terme donné par
Jacques Chevrier, où l’on trouve dans les romans un contexte politique et économique ; le
roman africain francophone « s’épanouissait parce qu’il était le genre ou les héros tentent
un compromis entre leur idéal et l’histoire concrète ; et la dégradation du héros qui est
entrainée par ce processus est aussi un fidèle reflet de la dégradation de la société ou il
évolue » (Kesteloot 255). C’est vers cette période, après cinq décennies d’existence que la
Négritude s’effacera, Wole Soyinka, écrivain nigérian et premier auteur noir lauréat du prix
Nobel33 de la littérature en 1986, affirmant même que « Le tigre ne proclame pas sa
tigritude, il saute sur sa proie et la mange », ce qui signifie qu’il n’est nul besoin de
proclamer, dans ce cas, sa Négritude mais de la vivre, le tigre ne cherche pas à savoir qui il
est, il le sait. Les écrivains se tourneront vers la description du chaos africain tout en
montrant qu’il y aura toujours un peu d’espoir pour l’Afrique et les Africains. On trouvera
cette notion dans les romans d’Ousmane Sembene Xala (1973) ou La grève des bàttu
(1979) d’Amininata Sow Fall et plus tard dans ceux de Jean-‐Marie Adiaffi La carte d’identité
(1980), Werewere Liking avec Elle sera de jaspe et de corail (1983) et Calixthe Beyala avec
33
Crée en 1901, il récompense un écrivain ayant rendu de grands services à l’humanité et qui selon Alfred Nobel « a fait
la preuve d’un puissant idéal ».
106
ces
textes
s’échelonnent
sur
une
vingtaine
d’années,
avec
des
tonalités
de
plus en plus violentes au fur et à mesure qu’on s’approche de l’an 2000…
c’est que tous ces récits dévoilent une même réalité, souvent sordide, qui va
de l’effritement de la personne à la décomposition de l’univers qui l’entoure…
le héros est supprimé, ou alors devient falot, dérisoire, personnage errant,
humilié, vulnérable, dans des décors et des situations qui vont du rouge sang
débauche sexuelle, drogues, prostitutions) quand ce n’est pas au noir
Quand on regarde les noms des auteurs qui figurent aujourd’hui dans la littérature
africaine francophone, on remarque que la plupart d’entre eux ont quitté l’Afrique depuis
longtemps et ont décidé d’élire domicile en France, comme par exemple, la Camerounaise
Calixthe Beyala, le Guinéen Tierno Monénembo, le Djiboutien Abdourahman A. Waberi, la
Sénégalaise Fatou Diome et le Congolais Henri Lopes, pour n’en citer que quelques-‐uns.
L’une des raisons principales serait la facilité de publication dans l’Hexagone par rapport
au continent africain. Jacques Chevrier affirme qu’ « une douzaine d’auteurs africains
seraient publiés chaque année sur le continent, contre plusieurs centaines en France. »
(Cité pas Zanganeh), et on peut donc comprendre la motivation de ces écrivains africains
francophones de vivre là où ils auront plus de chance d’être publiés et surtout d’être lus
puisque le manque d’éducation qui frappe l’Afrique empêche la plupart des Africains de lire
le français. Cette nouvelle littérature n’est pas pour les Africains d’Afrique mais pour un
lectorat européen, voire d’Africains immigrés. Zanganeh affirme dans son article De la
107
négritude
à
la
migritude
que
«
Aujourd’hui
comme
hier,
la
plupart
des
écrivains
africains
francophones … ne craignent pas que leurs écrits soient jugés trop européo-‐centrés : de
toute façon, ils ne sont pas lus dans leur propre pays », leur lectorat est principalement
occidental ».
puisqu’elle est née en exil, plus précisément à Paris… » (Zanganeh). Après avoir été
délaissée dans les années 1960, pour laisser place à l’euphorie des indépendances et au
désenchantement, la Négritude refait surface dans la littérature africaine francophone
contemporaine avec la naissance du mouvement de la « migritude », puisque ce
mouvement est « un néologisme qui combine négritude et émigration » (Zanganeh). Ce
mouvement grandit de plus en plus dans la littérature africaine francophone depuis les dix
dernières années car il y a de plus en plus d’auteurs africains francophones qui vivent en
situation d’immigration. Lavigne souligne dans son article La migritude : une errance
identitaire et littéraire que: « ce courant faisant suite au renouveau de Kourouma (Les
soleils des Indépendances (1968)) et à l’écriture féminine, [il] est caractérisé par le fait
migratoire ». La plupart de ces écrivains ont pris la décision de vivre en Europe ou en
Amérique et le fait qu’ils écrivent ailleurs affecte inévitablement leur discours qui se trouve
maintenant quelque peu excentré de l’Afrique. L’Afrique passe maintenant au second plan,
après l’errance et l’hybridité des personnages. La notion d’exil est différente dans la
Négritude, puisque dans cette dernière l’exil sera plutôt « un voyage d’apprentissage
108
tributaire
de
la
situation
coloniale
[…]
une
«
nostalgie
des
profondeurs
»
consécutive
à
l’éloignement de leurs racines culturelles et à la mémoire douloureuse de la situation
coloniale » (Mambenga-‐Ylagou 276) alors que la migritude considère l’exilé comme « … des
nomades évoluant entre plusieurs pays, plusieurs langues et plusieurs cultures, et c’est
de la notion de « migritude » » 16). Dans le mouvement de la migritude il n’y a plus de
retour en Afrique mais une acceptation de l’hybridité, terme donné par Bhabha qui
souligne l’émergence de nouvelles formes culturelles et dont nous développerons le
Les écrivaines africaines ont donc développé de nouveaux thèmes dans leurs textes et
se sont éloignées de l’Afrique décrite dans les textes précédents pour se concentrer sur le
À l’ère de la négritude a succédé le temps de la « migritude », un néologisme
qui indique clairement que l’Afrique dont nous parlent les écrivains
contemporains n’est plus celle qui servait de cadre à la plupart de leurs
devanciers, mais, si l’on peut ainsi dire, d’une Afrique extracontinentale dont
le centre de gravité se situerait quelque part entre Belleville et l’au-‐delà du
boulevard périphérique. Une situation qui ne va pas, on s’en doute, sans
d’hybride, naguère vilipendé par Cheikh Hamidou Kane, aujourd’hui en passe
109
l’évolution
de
notre
monde
en
voie
de
globalisation.
(«
Afrique(s)-‐sur-‐seine
:
En comparaison aux écrivains de la Négritude, les écrivains de la migritude ne veulent plus
être les « accoucheurs de l’Histoire, ils ne veulent pas qu’on leur reproche ce que l’on a
reproché aux écrivains de la Négritude c’est à dire leur traditionalisme et surtout une
certaine conciliation avec l’ancien colonisateur, la migritude veut à nouveau pouvoir
toucher les jeunes générations » (Chevrier, « Afrique(s)-‐sur-‐seine : autour de la notion de
« migritude » 20). Les auteures de la « migritude » écrivent sur ce qui les touche
aujourd’hui, en particulier la problématique identitaire dans ce monde « en voie de
globalisation ».
Les romans de la migritude parlent « soit du pays d’adoption, où l’on a reconstitué une
Afriqueland, ou encore d’une Afrique géographique en déconstruction, mais on y voit
toujours les paradoxes, les incohérences et un écart entre l’ici et l’ailleurs » (Lavigne). Les
œuvres de Fatou Diome avec Le ventre de l’Atlantique (2003) et Calixthe Beyala avec
Comment cuisiner son mari à l’africaine (2000) montrent cet écart entre l’ici et l’ailleurs. À
l’errance vient s’ajouter le métissage; Diop explique ce métissage pour vivre l’ailleurs ainsi :
Nous étions à Paris un certain nombre d’étudiants d’outre-‐mer qui – au sein
des souffrances d’une Europe s’interrogeant sur son essence et sur
l’authenticité de ses valeurs – nous sommes groupés pour étudier la situation
et les caractères qui nous définissait nous-‐mêmes. Ni blancs, ni jaunes, ni
noirs incapables de revenir entièrement à nos traditions d’origine ou de nous
110
assimiler
à
l’Europe,
nous
avions
le
sentiment
de
constituer
une
race
nouvelle, mentalement métissée mais qui ne s’était pas fait connaître dans
son originalité et n’avait guère pris conscience de celle-‐ci. (Diop cité par
Quant à l’errance, il suffit d’après Glissant « de quitter le lieu, la terre natale, pour mieux la
cerner et ensuite l’intégrer » (Cité par Lavigne). Les écrivains de la migritude sont
Multiples et singuliers. Singuliers par le chemin qu’ils tracent, seuls en pays
d’adoption, multiples parce qu’ils portent en eux une histoire de famille,
d’ethnie, de clan et parfois même continental. L’histoire de la colonisation et
de la décolonisation est tout à fait incontournable, en ce sens où elle construit
C’est cette pensée qui fait de la « migritude » une descendante directe de la Négritude.
Alexis Nouss affirme que « Les écrivains de la migritude portent sur leurs épaules cette
difficulté à être en lien avec leurs racines tout en étant eux-‐mêmes » (98). On retrouve ce
débat dans les personnages principaux des textes de Beyala et Diome.
Les écrivains africains qui ont choisi de vivre en Europe ou en Amérique du nord
écrivent « depuis les années 1980 des œuvres aux forts accents de « migritude » (Malonga
169), et le mouvement même de la « migritude » apparaitra dans la littérature féminine
africaine francophone dans les années 1990. On retrouve la « migritude » dans les romans
de Calixthe Beyala, tels que Le petit prince de Belleville (1992), Maman a un amant (1993),
111
Asséze
l’Africaine
(1994)
et
Amours
sauvages
(1999)
ainsi
que
dans
le
roman
de
Bessora,
Cueillez-moi jolis messieurs (2007) et celui de Fatou Diome Le ventre de l’Atlantique (2003)
et Kétala (2006), romans qui « semblent proposer une dimension particulière et nouvelle
du rapport que la femme africaine intellectuelle et « évoluée » entretient avec l’Afrique »
(Malonga 169). Les personnages des romans de Beyala oublient l’Afrique quand ils tombent
inexorablement dans la vulnérabilité de l’univers de Belleville, ils sont ainsi « mal préparés
à appréhender la complexité de leur milieu d’accueil, ils [ces personnages] ne peuvent pas
se présenter comme les apôtres d’un nouveau dialogue interculturel, ni encore moins
proposer une nouvelle approche de l’identité africaine » (Kom 51) puisque loin de l’Afrique
ils doivent se créer une identité nouvelle qui doit s’accommoder avec leur vie dans
l’Hexagone.
Dans Le petit prince de Belleville (1992), Soumana rejoint son mari en France où elle se
retrouve sans papiers. Là elle apprendra que les femmes ont des droits et elle ne voudra
plus jamais retourner en Afrique car les femmes là-‐bas n’y ont aucun droit. Soumana
refusera de retourner en Afrique, et ce sera cette impossibilité d’établir un lien entre la
civilisation africaine, la civilisation européenne et l’amour de son mari qui la conduira à sa
mort. Dans Maman a un amant (1993), la suite de Le petit prince de Belleville (1992),
Beyala souligne encore ce malaise de la femme dans un exil qu’elle préfèrera à son pays
sans, ici aussi, réussir à trouver un équilibre qui la sauvera. Au Mali, écrit l’héroïne Mam
« la femme est née à genoux aux pieds de l’homme » (Maman a un amant 27). L’héroïne se
souvient donc de la condition de la femme en Afrique et revendique cette liberté qui lui a
manqué sur le continent africain « Là-‐bas dans mon pays, j’ai baissé les yeux devant mon
père, comme ma mère avant moi, comme avant elle ma grand-‐mère. Les hommes
112
ordonnaient
:
prends-‐donne-‐fais.
Les
femmes
obéissaient
»
(Maman
a
un
amant
47).
Allier
la modernité du pays d’accueil avec les anciennes traditions de l’Afrique est le problème
principal des héroïnes des romans de la migritude. C’est ce passé lourd de traditions et
cette nouvelle liberté qui rendent les personnages des romans de la « migritude » si
déracinés. Ces auteures qui vivent à l’étranger s’efforcent de toucher des sujets qui leur
sont propres, et qui sont souvent liés à l’identité perdue de l’immigrée.
Peut-‐on, donc, dire que les écrivains de la « migritude » partagent des caractéristiques
communes avec ceux de la Négritude ? On peut sans aucun doute trouver des similitudes
mais aussi des divergences dans les deux mouvements. Les écrivains de la Négritude vont,
comme ceux de la migritude, prendre leurs distances face aux mouvements précédents.
Pour la Négritude, les auteurs s’éloigneront de ceux qui, avant eux, considéraient la
littérature africaine comme une simple copie de la littérature française. Pour la migritude,
les auteurs s’éloigneront des sujets des indépendances et du désenchantement. Il est
important pour ces nouveaux auteurs de créer un style différent de celui de leurs
prédécesseurs, soulignant ainsi « la volonté de forger un discours littéraire plus proche
d’une réalité africaine marquée par le chaos, la confusion et l’incertitude » (Chevrier, « Le
roman africain dans tous ses états » 25). Les auteurs de la migritude parlent du problème
de l’intégration et de l’identité dans la terre d’accueil qu’ils ont choisie. À l’inverse des
auteurs de la Négritude, les auteurs de la migritude veulent être reconnus comme écrivains
Ce que la Négritude et la « migritude » partagent c’est une expérience sociale
traumatisante; pour la Négritude : la colonisation, pour la « migritude » : la migration des
jeunes africains en Europe ou en Amérique du nord, apportant ainsi une éternelle
113
confrontation
entre
les
traditions
de
l’Afrique
et
la
modernité
du
pays
d’accueil.
La
Négritude est un mouvement qui souligne l’importance des grandes traditions africaines
alors que la migritude, particulièrement dans les romans féminins, souligne le coté souvent
négatif d’une société patriarcale ou les femmes n’ont aucun droit. Du temps de la négritude,
les auteurs féminins africains n’avaient pas encore fait leur apparition sur la scène de la
littérature, ce n’est seulement qu’après les indépendances qu’elles apparaitront. La
migritude est pour les écrivaines une façon de confronter une errance, errance dans leur
immigration, errance dans leur futur et errance « d’un continent africain à la dérive »
(Lavigne). On pourra donc définir le mouvement de la « migritude » par cette errance qui
est « en somme le lot du 21e siècle avec la fin des grands récits, la montée des intégrismes,
les replis identitaires et l’absence de transcendance ; c’est une marche, parfois funeste, vers
Les auteurs de la « migritude », bien que s’étant éloignés des sujets de leurs
prédécesseurs, qui étaient directement liés à l’Afrique, parlent de leur expérience
d’immigration et d’adaptation dans leur pays d’accueil et continuent à transporter le
lecteur dans une Afrique qui fait, malgré tout, partie entière de leur vie. Ces auteurs tout
comme ceux de la Négritude trouvent une solidarité commune, non pas dans le rejet du
racisme colonial mais plutôt dans leur quête d’identité. Ces écrivains du 21e siècle restent
malgré tout concernés par les problèmes de l’Afrique. Les auteures qui ont volontairement
choisi de vivre en France et qui font face constamment a une situation d’exilée seront donc
francophones d’Afrique noire » 36). Les écrivaines de la migritude du 21ème siècle,
114
3-‐3
Les
auteures
de
la
«
migritude
»,
Fatou
Diome
et
Calixthe
Beyala
3-‐3-‐1
Fatou
Diome
:
Le
ventre
de
l’Atlantique
Les
romans
de
Fatou
Diome
sont
pour
la
plupart
autobiographiques
puisque
la
vie
de
Diome ressemble à celle de ses héroïnes qui ont, comme elle, dû faire face aux problèmes
de l’immigration et de l’intégration en France. Fatou Diome est une enfant illégitime, élevée
par sa grand-‐mère et qui préfère, déjà toute petite, la compagnie des hommes à celle des
femmes. Les femmes sont, à son goût, toujours trop occupées avec leurs tâches ménagères.
Diome ira à l’école et apprendra le français en cachette de sa grand-‐mère qui pense que
l’école pour la femme africaine n’est pas nécessaire. C’est son instituteur qui finira par
convaincre la grand-‐mère de Diome de la laisser aller à l’école où la jeune fille se
passionnera pour la littérature francophone. Elle finira par quitter son ile de Niodior, au
sud-‐ouest du Sénégal pour suivre son mari français et aller étudier en France. Sa belle-‐
famille la rejette à cause de la couleur de sa peau, et elle divorce après seulement deux
années de mariage. Refusant de rentrer au Sénégal, Diome décide de s’installer à
Strasbourg ou elle étudie pour devenir doctorante en lettres modernes. Pour subsister et
pour payer ses études elle fera des ménages, ce qui lui donnera de quoi écrire sur
l’adaptation et le racisme en France. C’est donc un sujet que Diome connaît bien. Elle
publiera son premier recueil de nouvelles La Préférence nationale en 2001, puis plusieurs
romans tels que Le Ventre de l’Atlantique en 2002, Kétala en 2006, Inassouvies, nos vies en
2008, Celles qui attendent en 2010 et Impossible de grandir en 2013. Les héroïnes de Diome,
font face à la vie au Sénégal, puis à l’immigration et enfin à l’intégration, souvent difficile, en
115
France.
Dans
ses
romans
on
trouve
un
réquisitoire
contre
certaines
valeurs
africaines
qui
Le ventre de l’Atlantique, qui s’inscrit dans le mouvement de la « migritude ,» parle
de l’errance, de l’exil, de l’émigration et de la quête identitaire. Le ventre de l’Atlantique est
l’histoire d’une jeune femme d’origine sénégalaise qui se nomme Salie, et dont la vie
ressemble énormément à celle de l’auteure puisque la jeune femme après avoir suivi et
épousé un Français se retrouve seule en France après avoir été rejetée par ses beaux-‐
parents à cause de la couleur de sa peau. Comme l’auteure, le mariage de Salie se termine
en divorce et l’héroïne doit faire des ménages pour pouvoir subvenir à ses besoins et payer
ses études. L’histoire commence lorsque Salie, dans son appartement parisien, regarde la
demi-‐finale de la Coupe du monde de football qui la transporte vers Niodior, le village de
son enfance où est resté son demi-‐frère Madické. Ils regardent tous les deux le même match,
Salie en France et Madické à Niodior, ils sont tous les deux perdus dans leurs pensées.
Madické, qui comme la plupart des jeunes africains, rêve de partir pour la France et devenir
un joueur de football professionnel. Quant à Salie, elle cherche désespérément à l’en
dissuader. La jeune femme sait que l’idée de la France Eldorado que se font la plupart des
Africains est fausse, et mythifiée par ceux qui en sont revenus. Salie refuse que son demi-‐
frère vive dans les mêmes conditions que celles dans lesquelles elle a dû vivre mais
Madické est incapable d’entendre les souffrances par lesquelles doivent passer les exilés
tant son désir de partir est grand. Les problèmes de sa sœur en France ne l’affectent pas car
il est aveuglé par les contes de ceux qui sont revenus, et pour lui la solitude dont parle Salie
est incompréhensible. Les sacrifices que l’héroïne doit faire pour vivre et pour poursuivre
ses études sont lourds et c’est un chemin qu’elle ne veut pas que son frère prenne. Salie se
116
demande
comment
elle
peut
«
lui
faire
comprendre
la
solitude
de
[son]
exil,
[son]
combat
pour la survie et l’état d’alerte permanent ou [la] gardaient [ses] études ? » (Diome 51).
Madické ne voit que les cotés positifs de l’exil et il est jaloux de la vie que mène sa sœur
Salie, puisque pour le jeune homme: « vivre dans un pays développé représentait en soi un
avantage démesuré que j’ [Salie} avais par rapport à lui » (Diome 51). L’idée qu’il a de cette
vie, il ne l’a qu’à travers ceux qui sont revenus de France. L’auteure s’attarde longuement, à
travers Madické, sur l’idée que se font les habitants de Niodior du monde occidental et en
particulier de la France, là-‐bas ils pensent trouver les avantages d’une vie moderne dans un
pays qu’on appelle « développé » et ou la réussite professionnelle est assurée puisque c’est
Dans Le ventre de l’Atlantique Fatou Diome touche trois sujets qui tiennent à cœur les
auteures africaines d’aujourd’hui vivant et écrivant en dehors de l’Afrique et qui sont : les
traditions africaines ancestrales qui doivent changer pour permettre à l’Afrique d’avancer,
la recherche identitaire de l’émigrée et enfin les difficultés de l’émigration et de
l’adaptation dans le pays d’accueil. Dans ce roman, Fatou Diome montre que les valeurs
traditionnelles, et plus particulièrement celles de la solidarité, ne doivent pas disparaître
mais qu’elles doivent changer pour s’adapter à ce monde en constante évolution auquel les
africains sont confrontés. Dans le monde d’aujourd’hui la solidarité a cédée la place à un
certain individualisme.
Pour les auteurs de la Négritude, tel que Césaire qui souhaitaient avant tout le retour
aux cultures traditionnelles africaine, la solidarité vient d’ « une unicité primitive et
originelle (qui existait au préalable) entre les êtres et les choses » (Zadi 175). La solidarité
africaine était importante à leurs yeux puisqu’elle se concentrait sur l’épanouissement de la
117
communauté
et
non
pas
sur
celle
de
l’individu,
puisque
c’est
à
travers
la
communauté
que
l’individu s’épanouit. On pourrait définir trois notions qui caractérisent la solidarité
(1) Le mode de production détermine celui de la distribution, c’est-‐à-‐dire
que la société traditionnelle africaine se caractérise par la solidarité du fait
de l’absence de la technologie, et la présence de cette dernière entraine le
(2) Dans les sociétés traditionnelles africaines, c’est la communauté qui
confère de la valeur à l’individu selon qu’il aura ou non satisfait à son devoir
d’assistance envers celle-‐ci et réussi le passage d’un certain nombre de rites ;
(3) Le sens du devoir de l’individu envers la communauté est perçu
comme une valeur fondamentale acquise à l’intérieur de la société et non
comme un fardeau puisqu’il n’est ni coercitif ni sollicité. (Zadi 176)
Dans Le Ventre de l’Atlantique, Diome nous montre que le modernisme et l’individualisme
se sont maintenant installés à Niodior, empêchant les habitants de l’ile de perpétuer cette
solidarité telle qu’elle avait été définie autrefois. La post-‐colonisation a changé les valeurs
C’est au nom de cette solidarité d’antan que les habitants de l’ile de Niodior contraignent
ceux qui sont en exil de partager avec eux ce qu’ils gagnent durement. Salie confirme qu’il
lui « fallait réussir afin d’assumer la fonction assignée à tout enfant de chez nous : servir de
sécurité sociale aux siens » (Diome 52). Cette responsabilité s’ajoute au stress de la réussite
118
et
apporte
un
fardeau
supplémentaire
à
la
vie
de
l’exilée
qui
se
doit
de
réussir
afin
d’apporter à sa famille l’aide financière que cette dernière attend. Le village de Niodior se
trouve entre la tradition et la modernité et entre la solidarité traditionnelle et
l’individualisme d’aujourd’hui. Diome nous offre un aspect nouveau de la solidarité dans ce
texte, elle nous offre « une solidarité modérée, forgée à partir des avantages de la solidarité
Malgré un certain désir de continuer à vivre avec ses valeurs traditionnelles le village se
retrouve confronté au modernisme, ce qui altère inévitablement cette notion de solidarité.
Cette modernité on la retrouvera dans le village, sous la forme du téléphone, qui a pour but
de maintenir le contact entre les émigrés et les habitants de Niodior, de la télévision et des
pirogues motorisées. C’est grâce à la télévision que l’image de la France comme Eldorado
est donnée à travers les publicités, les matchs de football et les informations télévisées.
Diome nous montre ce nouvel individualisme à travers le personnage de Wagane et ses
pirogues motorisées qui lui ont permis de s’enrichir au détriment de ses employés qu’il
paye un salaire de misère et dont le sort lui est complètement égal: «On peut dire que la
mort de certains de ses employés l’avait moins affecté que la perte d’un filet » (Diome 138).
Il devient très vite « le natif de l’ile le plus fortuné » (Diome 136) et le plus détesté aussi.
Wagane a abandonné la solidarité ancestrale pour l’individualisme moderne. Détesté de
tous il est aussi celui qui est le plus admiré. Ceci souligne la confusion culturelle dans
laquelle se trouvent les villageois de Niodior car même s’ils détestent Wagane pour ce qu’il
est devenu, un individualiste qui ne pense qu’à lui, ils veulent tous être comme lui, pouvoir
eux aussi jouir de ce monde matérialiste. Pour cela, les villageois se tournent vers ceux qui
comme Salie ont dû partir, en leur extrayant tout l’argent qu’ils peuvent au nom de la
119
solidarité.
Salie
après
avoir
été
exclue
pour
sa
naissance
illégitime,
devient
maintenant
de
part son statut d’émigrée la personne qui se doit d’aider financièrement les habitants de
son village. Si Salie refuse cette aide, le village tout entier la traitera d’individualiste: « Je
devais nourrir mes convives autoproclamés sous peine de passer, dès mon arrivée, pour
une individualiste occidentale, une dénaturée » (Diome 191). C’est donc la responsabilité
des enfants de subvenir aux besoins des vieux. D’après l’instituteur du village, si la tradition
voulait, autrefois, que les familles aient beaucoup d’enfants c’était parce que ces derniers
aidaient dans les travaux des champs; mais dans la société d’aujourd’hui, continuer d’avoir
autant d’enfants mène directement à la ruine financière de la famille. Les enfants sont donc
condamnés dès le début à l’échec puisque ce sont eux qui ont la responsabilité de s’occuper
financièrement de leurs parents. Pour ceux qui refusent cet échec, alors réussir ailleurs est
la solution. C’est ce que décidera de faire le jeune Moussa, qui presque forcé par son père,
émigrera en France afin de subvenir aux besoins de ceux qui « comptaient sur lui pour
manger » (Diome 110). Son père lui rappelle son devoir envers les siens quand il lui dit: « Il
est donc de ton devoir de t’occuper de la famille. Epargne-‐nous la honte parmi nos
semblables. Tu dois travailler, économiser, revenir au pays » (Diome 119). Moussa ne
réussira pas en France et c’est pauvre qu’il rentrera à Niodior. D’abord fêté comme tous
ceux qui reviennent puis pressé de partager ce qu’il a gagné en France, c’est la communauté
entière qui réclame sa part au nom de la solidarité. Quand sa famille et les gens du village
s’aperçoivent que Moussa ne ramène rien, c’est sans vergogne qu’ils excluent Moussa du
village. Moussa trouvera dans le suicide une sortie de secours à son échec.
Malheureusement le sort de Moussa est celui de beaucoup d’autres enfants puisque
« Malgré leur jeune âge, beaucoup sont déjà à la tête de familles nombreuses et on attend
120
d’eux
ce
que
leurs
parents
n’ont
pas
réussi
»
(Diome
211).
On
a
donc
perdu
cet
esprit
communautaire d’autrefois où l’individu était un tout et était pris en charge par la
communauté; c’est maintenant l’individu qui doit prendre en charge la communauté
devenue égoïste en ne cherchant dans ses enfants que son propre profit.
Dans ce texte Diome propose « une nouvelle pratique de la solidarité qui utilise ce qu’il
y a de positif dans le traditionnel (la solidarité) et dans le moderne (l’individualisme) »
(Zadi 184). Refusant d’être dépouillée financièrement à Niodior, Salie choisit de rentrer
plus tôt à Paris, choisissant ainsi une attitude plus individualiste. Ce choix la rapproche
ironiquement de l’attitude de Wagane qui ne pouvant quitter l’ile refuse de se démunir
pour le bien de la communauté car il sait que la communauté lui prendra jusqu’à son
dernier sou, le réduisant au même état de pauvreté qu’elle. L’individualisme prend dans ce
texte un coté positif puisqu’il permet à l’individu de s’en sortir. De la solidarité
traditionnelle Salie retient l’aide qu’elle sait devoir à son demi-‐frère Madické, mais elle
aidera son frère dans ses propres termes. En effet, elle fera don à Madické de l’argent
nécessaire à l’ouverture de sa boutique. Avec le succès de sa boutique à Niodior Madické ne
pense plus à partir: « Moi, j’aime mieux vivre chez moi, surtout maintenant que j’ai ma
boutique » (Diome 293). On trouve donc dans Le ventre de l’Atlantique une nouvelle sorte
de solidarité, beaucoup plus modérée et individualiste par rapport à la solidarité
traditionnelle puisqu’elle permet à Salie d’investir son propre argent mais surtout d’aider
en mesure de ses moyens. C’est donc une société « en pleine mutation, entre valeurs
traditionnelles et modernes » (Zadi 186) que nous présente Fatou Diome. L’auteure insiste
sur la nécessité de vivre pour soi mais aussi de faire bénéficier les autres, jusqu’à un certain
point, afin qu’à leur tour ils puissent devenir indépendants, tout comme l’a fait Madické
121
avec
sa
boutique.
Il
n’est
plus
possible
pour
les
émigrés
d’être
la
seule
source
de
revenus
d’un village entier qui dilapide le revenu de l’exilé, ne réglant en rien le problème de la
pauvreté. Diome s’intéresse au futur de l’Afrique et comme écrivaine de l’immigration elle
peut proposer des solutions aux maux qui rongent l’Afrique d’aujourd’hui en proposant des
solutions modernes.
Ce qui rend ce texte différent de celui des auteures qui ont déjà écrit sur l’immigration,
c’est ce nouveau message que nous donne Diome quant aux possibilités qu’offrent l’Afrique
aux Africains. Pour voir cela il faudrait pouvoir s’éloigner, comme nous l’avons vu plus haut,
de certaines traditions qui étouffent le continent et ses habitants. L’instituteur du village
Ndétare ne cesse de dire que c’est la population, et surtout la jeunesse africaine qui devrait
La modernité nous laisse en rade, en dehors de la pilule tout reste à faire. Et
même la pilule, je crois qu’il faudrait la programmer dans un riz
génétiquement modifié afin d’obliger les femmes à s’en servir, si seulement
les féodaux qui leur servent d’époux pouvaient arrêter de mesurer leur
virilité au nombre de leurs enfants. Ça aussi, petits, c’est le sous-‐
développement et ça se joue dans les mentalités. Essayer de ne pas
reproduire les erreurs de vos pères et vous verrez que, même sans aller à
l’étranger, vous aurez plus de chance qu’eux de vous en sortir ici. D’abord
soyez prêts au départ, allez vers une meilleure existence, mais pas avec des
valises, avec vos neurones ! Faites émigrer de vos têtes certaines habitudes
bien ancrées qui vous chevillent à un mode de vie résolu. La polygamie, la
122
profusion
d’enfants,
tout
cela
constitue
le
terreau
fertile
du
sous-‐
Mais les conseils de l’instituteur restent à l’état de conseils et les Africains, en général,
continuent de penser que les problèmes viennent de l’Afrique elle-‐même et que la solution
se trouve en France. Comme nous l’avons vu, la vie aujourd’hui en Afrique a changé mais les
anciennes traditions sont restés, les besoins sont différents et les traditions d’autrefois
doivent s’adapter à ce changement. Fatou Diome ajoute à la liste des traditions qui doivent
changer, celles de l’honneur familial et de la société patriarcale, et elle n’oublie pas d’y
ajouter les abus de pouvoir des gouvernants africains qui empêchent l’Afrique de
progresser.
C’est l’honneur familiale qui pousse le père de Sankèle à noyer son petit fils dans
l’Atlantique puisque c’est un enfant illégitime qui « ne peut pas grandir sous mon toit »
(Diome 152), la tradition répudiant toute illégitimité. C’est aussi la société patriarcale qui
pousse la plupart des femmes africaines dans l’analphabétisme, les rendant ainsi dociles et
dépendantes. Le fait que Salie soit allée à l’école l’éloigne davantage dans sa relation avec
les femmes de Niodior puisqu’elle est la seule à écrire. Les autres femmes du village ne
comprennent pas l’utilité d’une telle éducation dans une société où la femme n’a nul besoin
d’être lettrée pour vaquer à ses travaux. La communication entre Salie et ces femmes est
donc devenue difficile puisqu’un monde les sépare dorénavant: « devant mon silence, elles
prétextaient leurs multiples tâches ménagères (…), je supportais, muette, leur présence
avec la patience que la tradition exigeait de moi » (Diome 68). Salie reconnaît à un très
123
jeune
âge
l’importance
capitale
de
l’école
et
les
efforts
qu’elle
a
dû
mener
auprès
de
sa
grand-‐mère et de l’instituteur pour y accéder ont dérangé les femmes du village.
La recherche identitaire est elle aussi omniprésente dans le roman de Fatou Diome.
Cette émigration, qu’elle soit volontaire ou involontaire, est souvent vécue comme un
conflit culturel et en même temps comme un enrichissement puisque les auteures évoluent
entre plusieurs pays et plusieurs cultures, la leur et celle du pays d’accueil. L’émigré
apprend à naviguer dans ce nouvel environnement occidental où il est à même de mieux
comprendre les rapports qu’il entretient avec son pays d’accueil et aussi avec les autres
émigrés. Moussa parle de ce rapport assez ambigu qu’il ressent en France quand il affirme:
Les Blancs, il ne pouvait plus les sentir, disait-‐il, à cause de leur sournoise
façon de relativiser le racisme pour mieux le pratiquer ou de rester
indifférents aux difficultés de ceux qui en sont victimes. Les Noirs, il ne les
supportait plus, à cause de leur manie de voir le racisme partout […]
Antiraciste radical, il était devenu lui-‐même raciste, déclarait-‐il, raciste anti-‐
Vivre dans cet espace occidental et être témoin de cette interaction entre Blancs et Noirs,
permet à Moussa de prendre du recul quant aux préjugés racistes venant des deux cotés.
C’est la vision de l’un sur l’autre que juge ici Moussa. L’idée d’une représentation négative
de la France n’oblige pas à une vision positive de l’Afrique et vice-‐versa. C’est en rejetant
une idée idéaliste de la France mais aussi les traditions rétrogrades de l’Afrique que
l’émigré se forgera une nouvelle identité, où il faudra accepter l’Autre pour pouvoir
124
s’affirmer,
et
adopter
ses
valeurs
en
les
ajoutant
à
son
univers.
Afin
de
contrôler
l’espace
dans lequel il évolue l’immigrée doit acquérir une « diversité identitaire et culturelle »
Pour Diome, Il faudrait pouvoir allier les avantages de la modernité occidentale avec ses
racines pour embrasser une nouvelle identité, et c’est finalement une redéfinition du
« moi » qui doit être effectuée par l’émigré à travers la création d’un espace où l’émigré
Je cherche un pays là où on apprécie l’être additionné, sans dissocier ses
multiples strates. Je cherche mon pays là où s’estompe la fragmentation
identitaire. Je cherche mon pays là où les bras de l’Atlantique fusionnent pour
donner l’encre mauve qui dit l’incandescence et la douceur, la brûlure
d’exister et la joie de vivre. Je cherche mon territoire sur une plage blanche,
un carnet, ça tient dans un sac de voyage. Alors, partout où je pose mes
C’est une réunion du passé et du présent à laquelle nous invite Fatou Diome; ce
rassemblement temporel permet aux valeurs de coexister sans que l’une ne prenne le
dessus sur l’autre. Salie explique qu’« Exilée en permanence, je passe mes nuits à souder les
rails qui mènent à l’identité. L’écriture est la cire chaude que je coule entre les sillons
creusés par les bâtisseurs de cloisons des deux bords » (Diome 295).
Salie est étrangère chez elle, de part sa naissance illégitime, et son exil est en quelque
sorte une échappatoire culturel qui l’amène à se débattre entre son pays d’accueil et son
125
pays
d’origine.
Salie
ne
se
reconnaît
plus
vraiment
ni
dans
sa
culture
d’origine
ni
dans
la
culture française, elle luttera pour se trouver une identité qui pourra lier la Sénégalaise qui
est encore en elle et la Française qu’elle est devenue. Léonora Miano, auteure camerounaise,
appellera cela « la conscience diasporique ». Exposée directement au conflit identitaire
Salie ne se retrouvera plus dans les femmes qui sont restées à Niodior. Quand elle y
retourne pour les vacances, les femmes la regardent différemment et s’éloignent de sa
compagnie car elle est devenue une étrangère à leurs yeux, Salie étant dorénavant perçue
comme une marginale. La jeune femme s’aperçoit que la vie des femmes à Niodior ne
pourrait plus la satisfaire après l’existence qu’elle mène en France, car même si elle est
seule, sa liberté pour elle n’a pas de prix. Diome souligne ici la déconnection que l’exilée
éprouve non seulement envers son pays mais aussi envers ses compatriotes, car
inexorablement partir implique changer. Diome à travers les voyages de Salie à Niodior
soulignera cet écart qui se forge un peu plus chaque année dans les relations entre ceux qui
restent et ceux qui partent et qui ne reviennent plus.
Diome remet aussi en question les rapports de pouvoir entre la France et le Sénégal, le
premier ancien pays colonisateur et le second ancien pays colonisé. Diome nous montre
une image de Salie ni complètement occidentale ni complètement africaine: « Enracinée
partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l’Afrique et l’Europe perdent leur orgueil
et se contentent de s’additionner: sur une page, pleine de l’alliage qu’elles m’ont légué »
(Diome 210). Dans ce texte l’expérience de la France vient se superposer avec ses racines
africaines, et c’est à travers l’écriture que Salie trouve ce que Pratt, professeur de langues et
de littérature à l’université de New York, appelle « sa zone de contact », c’est à dire la
rencontre de deux cultures différentes de forces inégales dans un même espace. Pratt
126
définit
cette
zone
par
la
«
notion
de
transculturation
qui
est
l’incessant
et
l’inévitable
processus d’appropriation et de négociation qui se met en place entre deux cultures quand
elles sont mises en contact » (Pratt 37). Quand Diome parle de l’Afrique elle ne l’idéalise
plus, comme le faisait les écrivains de la Négritude, elle montre clairement les défauts de la
société traditionnelle africaine mais elle montre aussi le vrai visage de la France qui n’est
pas toujours accueillante envers les émigrés africains. Comment Salie peut-‐elle donc se
situer entre ces deux mondes « Chez moi ? Chez l’Autre ? Être hybride, l’Afrique et l’Europe
se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient ? » (Diome 90).
Là ou les auteurs de la Négritude proposaient un bref séjour en France, principalement
à des fins studieuses, mais toujours suivi d’un retour en ville ou au village d’origine, les
personnages des auteures de la migritude s’exilent indéfiniment et ne font que de brèves
visites dans leur ville ou village d’origine. Diome insiste sur les récits de ceux qui sont
partis en France et qui sont revenus définitivement à Niodior, en effet ces derniers laissent
à penser que la réussite n’est possible qu’en France et que ceux qui n’y partent pas ne
pourront pas réussir en Afrique. Ceux qui sont revenus de leur séjour en France
contribuent donc à cette idée que pour réussir il faut partir puisqu’à leur retour sur l’île, ils
sont riches et ont, de surcroit, obtenu une situation importante à Niodior. En effet, « Tous
ceux qui occupent des postes importants au pays ont étudié en France » (Diome 60). Il est
donc normal que la France pour la plupart des habitants de Niodior comme Madické, soit
non seulement un paradis mais aussi un pays où « on ne peine pas, on ne tombe pas malade,
on ne se pose pas de questions: on se contente de vivre, on a les moyens de s’offrir tout ce
que l’on désire, y compris le luxe du temps et cela rend forcément disponible (Diome 50).
Voilà comment Madické, et tout ceux qui veulent partir, imaginent la vie en France.
127
C’est
à
travers
le
personnage
de
l’«
l’homme
de
Barbès
»
que
Diome
insiste
sur
l’illusion
de l’émigration, puisque ce n’est qu’en cachant la vérité sur ses conditions de vie que cet
homme décrit la vie qu’il a mené en France. L’homme de Barbès revient à Niodior après des
J’ai atterri à Paris la nuit; on aurait dit que le bon Dieu avant donné à ces gens
là des milliards d’étoiles rouges, bleues et jaunes pour s’éclairer; la vie brillait
de partout… j’habitais cette immense ville de Paris… Avant je n’avais jamais
pensé qu’une si belle ville pouvait exister. Mais là, je l’ai vue de mes propres
yeux. La Tour Eiffel et l’Obélisque… Les Champs-‐Élysées, il faut une journée,
au moins, pour les parcourir, tellement les boutiques de luxe, qui les
Jamais l’homme de Barbès n’a pu s’offrir le luxe de rentrer dans les magasins qu’il décrit
mais de retour au pays il embellit sa vie puisqu’il doit rester aux yeux de la jeunesse
africaine un modèle et un héros. Les jeunes ne se lasseront pas de lui demander des détails
- Ah ! La vie là-‐bas ! répondait-‐il, une vraie vie de Pacha ! Croyez-‐moi, ils
sont très riches, là-‐bas. Chaque couple habite, avec ses enfants, dans un
appartement luxueux, avec électricité et eau courante. Ce n’est pas comme
chez nous, où quatre générations cohabitent sous le même toit … Ils ont une
128
vie
très
reposante.
Leurs
femmes
ne
font
plus
les
tâches
ménagères.
(Diome
98)
Ce qu’omet de décrire l’homme de Barbès ce sont les taudis dans lesquels il a vécu et les
conditions misérables qu’il a connues puisque sans papiers et sans formation il a dû
accepter toute sorte de travail où comme la plupart des émigrés, il était exploité par ses
employeurs qui ne lui donnaient que les travaux les plus durs. Impossible pour l’exilé de
Barbès d’avouer qu’il n’était rien en France, qu’il n’a jamais vécu comme le Pacha dont il
parle, ni connu les appartements qu’il décrit. Comme les autres exilés « l’homme de
Barbès » rehausse son image: « des aides-‐soignants se font passer pour des médecins, des
vacataires d’enseignement pour des professeurs, des techniciennes de surface pour des
gérantes d’hôtels, certains vacanciers racontent avec moult détails la vie de personnes dont
ils ignorent tout » (Diome 73). L’homme de Barbès peut rester « l’emblème de l’émigration
réussie » (Diome 38) puisqu’ « il avait été un nègre à Paris et s’était mis, dès son retour, à
entretenir les mirages qui l’auréolaient de prestige » (Diome 38). Pourquoi la France ne
serait pas pour ces jeunes aussi la chance qu’ils attendent pour réussir? Tout ce qu’ils
La seule télévision qui leur permet de voir les matchs elle vient de France.
Son propriétaire, devenu un notable au village, a vécu en France. L’instituteur,
très savant, a fait une partie de ses études en France. Tous ceux qui occupent
des postes importants au pays ont étudié en France. Les femmes de nos
129
présidents
successifs
sont
toutes
françaises…
Les
quelques
joueurs
Il est plus facile pour ces jeunes de croire en ce paradis que d’écouter les histoires d’échecs
de ceux qui comme Moussa sont partis et sont revenus meurtris et sans argent.
Quelquefois la réalité efface le rêve et pour Moussa, qui s’était fait recruter par un
entraineur de football français, sa vie est devenue le cauchemar dont personne ne lui avait
parlé. N’ayant pas été le prodige espéré il s’est vu jeté de l’équipe, arrêté par la police et
renvoyé en Afrique. Son expérience avec l’immigration est loin des histoires fabuleuses
qu’on lui avait contées et c’est péniblement que Moussa doit faire face à sa famille et au
village de retour au pays. À Niodior tous le rejettent et le méprisent parce qu’ils sont
incapables de comprendre son échec là où tant d’autres ont réussi. La famille de Moussa ne
pourra pas profiter des avantages financiers dont elle avait rêvé, et qui est le principal
intérêt quand un membre de la famille s’exile en France puisque « L’île regorge de
vieillards […] et de femmes d’émigrés encerclées par une marmaille qui consomme à crédit
sur la foi d’un hypothétique mandat » (Diome 41). C’est donc un échec financier auquel
Moussa doit faire face devant sa famille et la seule issue pour ce jeune homme est de se
Moussa, comme beaucoup d’autres jeunes dans l’ile, a préféré ne pas écouter les mises
en gardes de l’instituteur Ndétare qui leur a souvent dit de se méfier car « La France, ce
n’est pas le paradis. Ne vous laissez pas prendre dans le filet de l’émigration » (Diome 131).
Les mots de l’instituteur n’ont pas fait le poids contre l’eldorado défini par l’homme de
Barbès car après tout n’a t-‐il pas obtenu une position importante au sein de la communauté
130
quand
il
est
revenu
de
France
?
Rien
en
France
ne
s’est
déroulé
de
la
façon
dont
le
jeune
Moussa l’avait rêvé et tout ce qu’il aura vu de la France sont les vestiaires du gymnase,
jamais il ne verra les boutiques ni les appartements dont parlait l’homme de Barbès. Ce
besoin de partir Edward Saïd34 l’explique dans son livre Orientalism35 (1978) où la
représentation de l’Orient fondée sur l’idée de supériorité de l’Europe est telle qu’elle
installe, dans les esprits des Africains, une notion d’infériorité pour les pays anciennement
colonisés. Difficile donc pour ces hommes de s’identifier à une culture dite « inférieure ».
Finalement Diome souligne que la colonisation mentale a remplacé la colonisation, elle
affirme dans son livre qu’ « Après la colonisation historiquement reconnue, règne
Dans Le ventre de l’Atlantique Madické représente donc la jeunesse africaine qui,
poussée par ses rêves de succès, refuse de voir que la solution pour une vie meilleure n’est
pas en France puisque là-‐bas déraciné, elle vivra dans la solitude tout comme Salie qui
affirme que:
Je pensais à ma vie solitaire en Europe, où personne ne se soucie de mes
allées et venue (…) : la liberté totale, l’autonomie absolue (…), la solitude. Que
signifie la liberté, sinon le néant quand elle n’est plus relative à autrui ? Le
34
“Eduard Said, who has died aged 67, was one of the leading literary critics of the last quarter of the 20th century. As
professor of English and comparative literature at Columbia University, New York, he was widely regarded as the
outstanding representative of the post-structuralist left in America … The broadness of Said’s approach to literature and
his other great love, classical music, eludes easy categorization. His most influential book, Orientalism (1978), is credited
with helping to change the direction of several disciplines by exposing an unholy alliance between the enlightenment and
colonialism” (Ruthven).
35
“Orientalism appeared at an opportune time, enabling upwardly mobile academics from non-western countries (many
of whom came from families who had benefited from colonialism) to take advantage of the mood of political correctness it
helped to engender by associating themselves with “narratives of oppression”, creating successful careers out of
transmitting, interpreting and debating representations of non-western “other” (Ruthven).
131
monde
s’offre,
mais
il
n’enlace
personne
et
ne
se
lasse
pas
enlacer.
(Diome
219)
En faisant rester Madické à Niodior Fatou Diome souligne que rester est plus important que
partir, pour cette jeunesse en quête d’un rêve qui n’existe pas. Pour ces jeunes, la solution
n’est pas dans l’exil car s’ils restent ils seront ceux qui pourront changer l’Afrique. Le
bonheur se trouve dans ses racines et pas dans un leurre de fortune ou on omet de
« révéler le dessous des cartes » (Diome 286). Diome dans Le ventre de l’Atlantique insiste
sur l’importance de rester fidèles à ses valeurs culturelles, et qu’il est possible de ne pas
céder à la suprématie française et que le bonheur et la réussite peuvent aussi se trouver en
Afrique. Réussir n’est pas réservé à ceux qui s’exilent en France, Madické restera à Niodior
ou il sera heureux avec son petit commerce, mais pour ceux qui continuent de voir l’exil
comme une solution alors il est important de connaître les difficultés de l’émigration.
Diome a suivi, avec ce roman, les pas de Mariama Bâ dans le développement d’une
écriture féminine, et elle s’est de surcroit octroyée une écriture unique. Tout comme Bâ,
Diome propose une position d’observation et non pas de pouvoir pour la femme africaine
puisque cette dernière continue à être victime des coutumes ancestrales. Peut-‐être
pourrait-‐on voir dans le texte de Fatou Diome une suite au roman de Mariama Bâ, une
histoire qui aurait pu être celle d’Aïssatou émigrée non pas aux Etats-‐Unis mais en France.
Pour Aïssatou l’exil a été la solution contre la polygamie, pour Salie c’est une fatalité qui, en
même temps, lui a permis d’échapper à son statut d’enfant illégitime qui l’isolait dans un
état d’étrangère dans son propre village. L’exil de la jeune femme n’a jamais été pour des
raisons politiques ou économiques. À nouveau ce sont les traditions qui ont poussé Salie à
132
quitter
Niodior
puisque
le
père
de
Salie
ne
lui
a
laissé
qu’un
nom
étranger
la
laissant
sans
lignée directe et que les étrangers ne sont pas acceptés dans l’île. Salie aurait pu effacer à
jamais L’Afrique et embrasser entièrement sa nouvelle terre d’accueil mais «Dans le
domaine identitaire, on n’efface jamais tout à fait les expériences vécues au cours des ans,
on n’abandonne pas impunément l’apprentissage de la vie fait ici et là. Chacun doit
harmoniser les différentes facettes d’un soi multiforme et vivre sa vie, en paix avec sa
propre histoire » (Volet). Tout comme Ramatoulaye c’est l’écriture qui permet à Salie de
trouver la tranquillité, bien que cela l’éloigne ironiquement des femmes de Niodior puisque
« Chaque cahier rempli, chaque livre lu, chaque dictionnaire consulté est une brique
supplémentaire sur le mur qui se dresse entre elles et moi » (Diome 196). C’est aussi le
divorce de Salie qui l’éloigne encore un peu plus des femmes de Niodior, tout comme le
divorce d’Aïssatou l’avait éloignée des femmes de la ville. Refusant de se soumettre aux
traditions rigides, Salie devient de plus en plus étrangère aux femmes de son village. À
travers le rejet des femmes de Niodior il y a cette déchirure de l’auteure entre le pays
d’accueil et celui de ses racines; l’héroïne s’interroge sur son identité et affirme que
« L’Afrique et l’Europe se demandent perplexes, quel bout de moi leur appartient » (Diome
294). L’écriture pour Salie, comme pour Ramatoulaye, lui permet de se situer dans ce
monde. C’est aussi son dernier point d’attache avec Niodior puisque c’est là que sa grand-‐
mère habite et d’ou viennent ses racines, « Elle [sa grand-‐mère] est le phare planté dans le
ventre de l’Atlantique pour redonner, après chaque tempête, une direction à ma navigation
solitaire » (Diome 220). Niodior est le centre émotionnel de la narratrice et la France le
centre de sa réussite matérielle. L’émigration entre l’Afrique et la France est loin d’être
tout à fait claire puisqu’elle varie entre l’enthousiasme de l’ailleurs, menant à la réussite
133
personnelle,
à
la
liberté
d’expression
lié
à
un
nouveau
mode
de
vie
tout
en
passant
par
la
solitude et les pièges de l’immigration. Salie, personnage hybride36 n’appartenant ni à la
France ni à Niodior, se forge son propre espace à travers l’écriture où « Chaque miette de
vie doit servir à conquérir la dignité » (Diome 122), un concept intéressant puisque le nom
même de l’héroïne Salie signifie « dignité ». On trouvera dans Le ventre de l’Atlantique un
roman engagé et ce dialogue avec le lecteur que nous propose Diome, Bâ nous l’avait aussi
3-‐3-‐2
Calixthe
Beyala
:
Comment
cuisiner
son
mari
à
l’africaine
(2000)
Les textes de Calixthe Beyala ne sont pas complètement autobiographiques comme ceux
de Fatou Diome, mais ses quatre romans C’est le soleil qui m’a brulée (1987), Tu t’appelleras
Tanga (1988), Seul le Diable le savait (1990), et Le petit Prince de Belleville (1992) peuvent
être considérés comme un chemin parcouru pour arriver à l’auteure qu’elle est devenue
aujourd’hui. On retrouve dans tous les textes de Beyala l’obsession de l’auteure pour le
corps de la femme et la sexualité avec comme toile de fond le statut de l’exilée. Dans C’est le
soleil qui m’a brulée37 Beyala insiste sur l’agressivité et l’autorité des hommes envers les
femmes, dans Tu t’appelleras Tanga c’est la mort de la femme qui plane tout au long du
roman et dans Seul le Diable le savait38 Beyala pour la première fois émet l’idée d’une
36
Dans le sens où deux éléments de nature différente sont rassemblés.
37
L’héroïne s’appelle Ateba, c’est une jeune femme de 19 ans qui vit chez sa tante despotique depuis de nombreuses
années. La soumission de la jeune fille cache un tempérament très fort et « Il lui faudra se bruler à tous les soleils, à tous
les feux du désir, de la coutume, de traditions sclérosées dans leurs aspects les plus oppressifs, pour enfin se découvrir
elle-même.. » (Beyala, C’est le soleil qui m’a brulée Quatrième de couverture)
38
Mégrita vit dans le village de Wuel avec sa mère qui est en ménage avec deux hommes. Autour de ces personnages
principaux « viennent s’imbriquer dans celles des premiers : le chef du village et ses nombreuses femmes qu’il est
incapable de satisfaire ; Mégang le Prêtresse Goîtrée, puissante et influente grâce à sa magie ; l’Étranger dont la beauté, le
134
éventuelle
collaboration
entre
l’homme
et
la
femme
puisqu’ils
partagent
les
mêmes
idéaux
et choisissent un seul et même chemin, pour un temps tout au moins. Pour ces trois romans
Beyala insiste sur le problème des adolescentes africaines qui doivent mener un combat
constant contre la société patriarcale et les abus sexuels. Pour notre étude il est important
de remarquer que les trois premiers textes se passent en Afrique et que deux d’entre eux
révèlent le départ du personnage principal pour l’Occident, alors que Le petit Prince de
Belleville se passe dès le début dans une banlieue de Paris où la vie de l’exilé est mise à nue.
Pour Le petit Prince de Belleville c’est l’aboutissement de cette adolescence à l’âge adulte
que nous dépeint Beyala en gardant comme toile de fond les sujets qui la préoccupent le
plus c’est à dire les traditions, le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes mais
surtout le pouvoir qu’ont les femmes africaines dans la possibilité de redessiner une
nouvelle condition pour elles-‐mêmes. Tout comme Fatou Diome, ce n’est pas la corruption,
les exigences d’une société patriarcale et la condition primaire de la femme que Beyala
regrette en exil, mais ce qui lui manque par dessus tout c’est la culture africaine et les
racines de tout un peuple. En comparaison aux auteures telle que Ken Bugul qui dans un
récit autobiographique décrit un séjour en Europe, marqué par la douleur de vivre loin de
l’Afrique puis le retour réparateur, l’écriture de Beyala est différente puisqu’elle adresse le
problème de la société africaine d’aujourd’hui. Tout comme Diome, elle insiste sur le désir
de la population africaine de quitter l’Afrique pour des raisons économiques, politiques ou
culturelles. Ce n’est plus la France de la réussite que décrit Beyala mais plutôt la difficulté
courage et le pouvoir magique font chavirer toutes les femmes du village, notamment Ngono la dernière épouse du chef et
Mégri elle-même avec qui il aura un enfant ; Laetitia, « la créatrice », « la garce », fille d’une beauté sans égale, sensuelle,
émancipée (vivant librement sa sexualité) et révoltée à l’extrême, meurtrière de ses deux amants Pascal et Donga et la
seule amie de Mégri » (Kindo 176).
135
de
retourner
en
Afrique
pour
ceux
qui
s’y
sont
exilés.
L’auteure
souligne
aussi
l’hybridité
J’ai choisi un autre texte de Beyala pour ce chapitre parce qu’elle est l’une des auteures
les plus importantes de la littérature féminine sub-‐saharienne aujourd’hui et que ces textes
ont aidé à amener la littérature féminine là où elle est aujourd’hui. Comment cuisiner son
mari à l’africaine (2000), qui est le dixième roman de Calixthe Beyala, est l’histoire
d’Aïssatou, exilée camerounaise, et dont le métier est de nettoyer les toilettes publiques à
Paris. Aïssatou est allée à l’école en France et se considère plutôt comme une « Négresse
blanche » fière de sa peau noire et qui veut garder l’allure des femmes parisiennes.
L’héroïne essaie désespérément de séduire son voisin de palier Souleymane Bolobolo à
travers des plats africains qu’elle lui cuisine. Malgré les nombreuses recettes que donne le
livre, certaines françaises d’autres définitivement africaines, c’est surtout un livre qui traite
de la vie parisienne d’une exilée camerounaise, dont la vie est influencée par deux milieux
culturels différents et qui s’aperçoit que « l’exil a bouleversé [ses] repères » (Beyala
Comment cuisiner son mari à l’africaine 22). Bien que Beyala ne le mentionne pas, nous
pouvons deviner que l’histoire se passe à Belleville, lieu privilégié de l’auteure puisqu’elle y
a vécu pendant quelques années. La ressemblance ne s’arrête pas ici avec l’histoire de
l’auteure puisqu’Aïssatou est elle aussi une émigrée camerounaise. Bien que l’éditeur du
roman nous présente Aïssatou comme une Parisienne « pure Black », Beyala commence son
roman avec cette affirmation: « j’ignore quand je suis devenue blanche » (Comment cuisiner
son mari à l’africaine 19), affirmation qui reflète le débat intérieur de l’émigrée quant à son
identité: doit-‐elle adopter la culture française, garder sa différence ethnique ou bien
136
Aïssatou
s’identifie
à
la
femme
blanche,
en
abandonnant
les
rondeurs
de
la
femme
africaine pour la minceur de la parisienne. Cette identification avec la femme blanche se
retrouve jusque dans l’hygiène alimentaire puisque, afin de garder cette ligne parisienne,
Aïssatou ne mange, au diner, que trois carottes et une soupe en sachet, ce qui est différent
du discours qu’elle tient au bar avec une grosse femme quand elle décrit à cette dernière ce
qu’elle mange :
Et je lui cite, exaltée, les mets succulents dont mes entrailles se régalent
depuis ma naissance: le cop au vin, arrosé d’un bon beaujolais nouveau; les
épaules d’agneau aux champignons noirs, le ris de veau à la crème fraîche et
le couscous mouton à la tunisienne. Je continue mon énumération jusqu’à ce
que je voie deux larmes poindre au bord de ses paupières. (Beyala Comment
Aïssatou, plutôt que d’avouer le régime draconien qu’elle suit pour garder la ligne, préfère
mentir en affirmant que sa minceur est « une question de nature » (Beyala, Comment
cuisiner son mari à l’africaine 22). Tous les plats qu’Aïssatou mentionnent sont des plats
français, et elle y ajoute même le couscous. Ce plat est entré dans la cuisine française mais
le fait qu’il soit mentionné ici comme « à la tunisienne » insiste sur l’éloignement
géographique du plat tout en le rapprochant du lieu de préparation. La cuisine magrébine a
largement influencée la cuisine française d’aujourd’hui, montrant ainsi l’impact de la
culture des émigrés dans la société française. On trouve aujourd’hui dans les supermarchés
français une grande variété de nourriture ou d’ingrédients venant du Vietnam ou d’Afrique
137
du
Nord,
ce
qui
n’est
pas
encore
complètement
le
cas
de
la
nourriture
provenant
de
l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale mis à part la cuisine sénégalaise que l’on
retrouve un peu plus dans certains restaurants parisiens, mais pas encore dans les
supermarchés. Si avec la cuisine française Aïssatou a adopté la culture française, puisque
selon ses propres termes elle affirme l’apprécier, pourquoi donc s’acharne t-‐elle à vouloir
que son corps ressemble à celui des femmes blanches? Aïssatou affirme:
Moi, je suis une Négresse blanche et la nourriture est un poison mortel pour
la séduction. Je fais chanter mon corps en épluchant mes fesses, en râpant
mes seins, convaincue qu’en martyrisant mon estomac les divinités de la
sensualité s’échapperont de mes pores. (Beyala, Comment cuisiner son mari à
l’africaine 24).
C’est donc un combat intérieur que mène Aïssatou entre son amour de la nourriture et la
finesse de son corps, montrant ainsi un autre combat intérieur, celui de l’exilée qui pense
devoir choisir entre ses racines ou sa nouvelle terre d’accueil. Il est intéressant de
remarquer que l’utilisation des termes culinaires est omniprésente dans le texte, surtout
dans les parties qui parlent de sexe, insistant sur l’idée qu’ont les Européens d’utiliser le
sexe pour tout vendre. Comme les femmes des publicités françaises, Aïssatou est devenue
un produit de consommation mais elle reste tiraillée par ses racines héritées d’Afrique qui
lui disent que le rôle de la femme est de satisfaire son mari sexuellement, de garder la
maison propre et d’être une excellente cuisinière. Aïssatou se trouve en déséquilibre
identitaire permanent dans sa relation avec Bolobolo puisqu’il la met dans cette situation
138
délicate
d’être
avec
un
homme
africain
hors
de
l’Afrique.
Aïssatou
est
culturellement
perdue: « j’ai l’impression que mon discours est en décalage, espace et temps. Je sais que
j’ai eu une réaction africaine où chacun mêle des casseroles étrangères » (Beyala, Comment
À la question posée par Matateyou dans son interview avec Beyala sur l’Afrique,
l’auteure répond :
L’Afrique est un continent déstructuré. N’importe qui fait n’importe quoi là-‐
dedans. On y est tous fou. Quand j’y vais je deviens un peu folle parce que je
ne comprends plus–je ne comprends pas–je m’interroge moi aussi comme un
gamin et c’est pour cela que j’écris. C’est un continent qui m’interroge et que
j’interroge. Personne ne peut donner la réponse et le but de l’écriture est de
trouver la réponse: c’est une quête permanente. Je suis en quête de l’Afrique
L’Afrique est devenue un mystère pour ceux qui l’ont quitté, comme Beyala ils ne la
reconnaissent plus. Même si, comme nous l’avons mentionné auparavant, le thème
principal des romans d’aujourd’hui n’est plus l’Afrique, le continent reste toujours
omniprésent en toile de fond comme une question à laquelle on ne trouve pas la bonne
réponse. Mais si les émigrés ne comprennent plus l’Afrique, l’Afrique ne se reconnaît plus
non plus, elle se cherche elle aussi entre son passé et son futur, et même Senghor ne
pourrait plus aujourd’hui décrire cette Afrique mythique qu’il aimait raconter dans les
139
Pour
comprendre
pourquoi
Aïssatou
a
tellement
de
mal
à
trouver
l’âme
sœur,
elle
aura
recours à un marabout39. Il est ici intéressant de s’attarder sur le clin d’œil que Diome et
Beyala ont pensé important de faire sur la crédibilité des marabouts. En effet dans
Comment cuisiner son mari à l’africaine, tout comme dans Le ventre de l’Atlantique les
auteures font passer les marabouts pour des charlatans dont il faut se méfier. C’est en se
rendant chez le marabout qu’Aïssatou fait la rencontre d’un Rastafarien40 qui, vexé parce
qu’elle refuse ses avances, l’accuse d’être le fléau de l’aliénation des femmes noires en
France mettant en avant que la seule femme qui n’ait pas perdu sa « blackness » est la
femme jamaïcaine puisque, d’après lui, ce sont les seules qui « n’ont pas perdu leur âme »
(Beyala, Comment cuisiner son mari à l’africaine 50). Le seul conseil que recevra Aïssatou
dans sa quête ne viendra pas du marabout mais de sa femme qui affirme que c’est la
maigreur d’Aïssatou qui l’empêche de trouver un homme: « T’es trop maigre, répète-‐t-‐elle.
Qu’est-‐ce que tu veux qu’un homme mange là-‐dedans ? Les os, les arêtes ou quoi ? Des os,
même un chien appartenant à un Blanc n’en veut pas » (Beyala, Comment cuisiner son mari
à l’africaine 54), insinuant ici comme le souligne Hitchcott que « … like the marabout,
Aïssatou performs an ethnic identity that is self-‐consciously inauthentic » (217). Aïssatou
finira par accepter de suivre les conseils de sa mère et de la femme du marabout en
essayant d’atteindre le cœur de Bolobolo à travers son estomac. À nouveau c’est cette quête
identitaire qui mène Aïssatou à ce dilemme qu’elle entretient avec les hommes puisqu’elle
souhaite, en gardant la ligne, s’identifier à la femme européenne mais se rendra aux
subtilités
culinaires
de
la
femme
africaine
pour
gagner
le
cœur
de
son
voisin
de
palier.
39
Un marabout, en Afrique subsaharienne est un sorcier ou un envouteur qui se propose de résoudre tout type de
problèmes.
40 Homme qui fait partie du mouvement rastafari. Mouvement de pensée messianique originaire des Caraïbes.
140
On
retrouve
aussi
dans
les
recettes
du
roman
un
mélange
entre
celles
qui
sont
françaises et celles qui sont africaines. Les recettes de cuisine que donne Beyala dans son
roman sont difficiles à réaliser puisque les ingrédients sont difficiles à trouver en France et
que certains peuvent paraître peu appétissants pour les habitants de l’Hexagone. En effet
Beyala parle de tortue, d’antilope, de boa constructeur, de crocodile et de porc-‐épic
soulignant ainsi que c’est là que réside le plus grand problème des exilées puisque selon
Hitchcott,:
Such recipes can also serve to reinforce the dismantling of ‘authenticity’ that
emerges in the text since ‘the consumption of foods viewed as traditional by
‘insiders’ and as at best unappetizing by ‘outsiders’ – such as crocodile and
Porcupine – is a powerful statement of identity and difference, but also a
En mettant par écrit les recettes de cuisine, Beyala souligne l’impact que peut avoir le pays
d’accueil sur l’exilée puisqu’en Afrique les femmes n’écrivent pas leurs recettes mais
comme les histoires elles s’apprennent et se disent de bouche à oreille dans le même
concept que l’oralité. Tout comme l’aura fait Diome avec son héroïne Salie c’est à travers la
nourriture que ces femmes peuvent vivre leur exil et garder contact avec l’Afrique et ceux
Au sexe, Beyala ajoute donc la nourriture pour montrer comment les femmes exilées
arrivent à vivre leur identité surtout quand le rôle de la femme est démystifié. Hitchcott
insiste sur l’idée que ce roman « suggests that migrant women select when and how to
141
speak,
thus
resisting
any
location
within
a
space
defined
by
language
and/or
culture
»
(219), et ceci explique aussi pourquoi Aïssatou choisit les gestes à la parole pour
communiquer avec Bolobolo. Beyala nous montre ici une identité ethnique qui a du mal à
se synchroniser avec son environnement, où la France et l’Afrique deviennent un espace en
pleine mutation au sein duquel l’exilée doit constamment se replacer. L’identité de l’exilée
se forge ainsi à travers la cuisine. À la question de Matateyou « Vous êtes de cette
génération d’Africains qui est exilée… » Beyala répond « Non, de cette génération
d’Africains condamnée par cette société… » (Matateyou 613). Comme Diome et ces
personnages qui se sont exilées sous la pression de la société africaine, c’est aussi la société
africaine qui a exilé Beyala. L’auteure et son personnage Aïssatou ne pourrait pas vivre en
Afrique puisqu’elles ont toutes les deux besoin de liberté pour penser et que cette liberté
elles ne la trouveraient pas en Afrique. Beyala affirme qu’elle serait « limitée par ces
censures hâtives ou sournoises » (Cité par Matateyou 613) alors qu’en France cette censure
ne l’atteint pas. L’aide que peuvent apporter Beyala et Diome à l’Afrique ne peut se faire
que loin du continent africain car là-‐bas personne ne les écouterait mais exilées leurs voix
prend un nouveau sens, une nouvelle force. Le personnage d’Aïssatou a tout comme
l’auteure ce besoin d’indépendance et même si la famille est importante pour l’émigrée, elle
ne veut pas avoir à supporter le poids de toute la famille. L’exil lui permet cette distance
nécessaire à son épanouissement de femme. Beyala affirme que si elle habitait au
Cameroun « « [elle] n’aurait pas droit à la parole. L’exil [lui] donne la liberté qui [lui] est
Dans son texte, Beyala réfléchit à la situation africaine actuelle en mettant l’accent sur
les relations entre hommes et femmes et en insistant « sur les dangers des rêves
142
stéréotypiques
de
succès
et
de
bonheur,
imposés
par
les
standards
occidentaux
»
(Cazenave 324), idée que l’on retrouve aussi dans le texte de Diome Le ventre de
l’Atlantique. On pourra voir dans cette critique de la société africaine une écriture
certainement engagée sur la destinée des femmes africaines puisque « Son approche de la
condition féminine est [tout autant] radicale, en ce qu’elle soulève la question de la
responsabilité des femmes dans un certain nombre d’éléments » (Cazenave 325). Pour
Beyala l’important pour la femme est de renaître, et cette renaissance ne pourra se faire
qu’avec l’équité des sexes, et à travers la mise à nue des tabous; cette naissance sera « les
3-‐4 Conclusion
Fatou Diome et Calixthe Beyala ont trouvé un langage commun qui se trouve entre
l’Occident et leur espace d’origine. Cherchant leurs valeurs dans ces deux mondes, ces
auteures peuvent enfin dépasser le conflit culturel et idéologique. Ces auteures abordent de
nouveaux sujets dans l’écriture féminine et posent un regard sur leur pays d’origine en
s’efforçant de ne pas trop s’attacher à l’idée anticolonialiste. On retrouvera dans leurs
œuvres la marque des textes des années 60 où des auteurs tel que Cheikh Hamidou Kane
parlaient déjà de la confrontation entre l’Afrique et l’Occident; en effet ces romans
s’inspiraient de la Négritude qui accusait l’Occident d’être responsable du malheur en
Afrique. Dans la littérature féminine d’aujourd’hui on remarque que l’importance est
donnée au vécu des héroïnes confrontées à un exil intérieur. Ces auteures ont choisi de
143
redéfinir
une
nouvelle
identité
:
celle
de
l’exilée.
Afin
qu’elle
n’ait
pas
à
choisir
entre
les
deux cultures l’exilée doit se créer sa propre identité car d’après Diome :
Partir, c’est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-‐même, naître
de soi étant la plus légitime des naissances (…). Partir, c’est porter en soi non
seulement tous ceux qu’on a aimés, mais aussi tous ceux qu’on détestait.
Partir, c’est devenir un tombeau ambulant rempli d’ombres, où les vivants et
les morts ont l’absence en partage. Partir, c’est mourir d’absence. On revient,
certes, mais on revient autre. Au retour, on cherche, mais on ne retrouve
C’est une écriture « décentrée » que nous retrouvons chez ces auteures et qui a grandement
influencée le mouvement de la migritude. Est-‐ce finalement le lieu de naissance ou celui de
la résidence ou bien est-‐ce l’influence de la culture du pays d’origine qui façonne l’identité
littéraire de ces auteures et de leur héroïne ? Quelle que soit la réponse, les auteures et
leurs héroïnes subissent cette quête identitaire qui définit la littérature africaine féminine
d’aujourd’hui. On pourrait donc conclure que Diome et Beyala à travers l’espace où elles
habitent cherchent à dessiner les contours d’une Afrique nouvelle, une Afrique à construire
ou à reconstruire.
144
Chapitre
4:
L’engagement
politique
dans
les
textes
des
auteurs
féminins
:
Werewere
Liking
et
Véronique
Tadjo
145
Ce
chapitre
ne
traitera
pas
des
œuvres
d’auteures
pendant
une
certaine
décennie
comme je l’ai fait dans les chapitres un, deux et trois mais il m’a semblé essentiel de
toucher un point important de la littérature africaine que l’on retrouve plus ou moins tout
au long des trois décennies étudiées, et qui est l’engagement politique des auteurs féminins
africains. Pour ce faire j’ai choisi d’étudier deux textes écrits à des périodes différentes, le
premier est de Véronique Tadjo L’Ombre d’Imana écrit en 2000 et le second est de
Werewere Liking L’Amour-Cent-vies écrit en 1988. Bien que douze ans séparent ces deux
textes, ils partagent ce même objectif : s’engager politiquement. C’est en retraçant l’histoire
de l’Afrique que ces deux auteures montrent le rôle important qu’a joué la femme africaine
dans la politique du continent, africain soulignant ainsi l’importance du rôle qu’elle a
encore à y jouer aujourd’hui. On s’apercevra dans l’étude de ces deux textes qu’il est
impossible de comprendre l’œuvre en ignorant le contexte dans lequel celle-‐ci a été
produite. Comme le note Kadi, « Les formes de l’évolution d’une nation ainsi que le rapport
de ce texte » (32). C’est pourquoi les textes de Liking et de Tadjo sont importants à étudier
quand on parle d’engagement politique, puisqu’ils montrent l’impact de ce contexte
historico-‐culturel.
Notons que depuis les années 1970, beaucoup d’évènements ont catapulté les femmes
africaines à des positions qui, il y a quelques années encore, n’auraient jamais été
imaginables comme par exemple celui de l’élection d’Ellen Jonhson Sirleaf41 à la présidence
41
Née Ellen Johnson “(born October29, 1938, Monrovia, Liberia), Liberian politician and economist, who was president
of Liberia form 2006. She was the first woman to be elected head of state of an African country. Johnson Sirleaf was one
of three recipients … of the 2011 Nobel Prize for Peace for their efforts to further women’s right » (Encyclopedia
Britannica).
146
du
Libéria
ou
le
fait
que
Wangari
Maathaï42
du
Kenya
s’est
vue
décerner
le
prix
Nobel
de
la
paix en 2004 pour son projet sur la reforestation. Les femmes africaines aujourd’hui
s’intéressent à des postes qu’elles n’auraient auparavant jamais imaginé pouvoir obtenir.
De plus en plus de femmes désirent participer à la vie politique et de plus en plus d’auteurs
féminins sont politiquement engagées dans leurs textes. Comment peut-‐on définir
l’engagement politique chez les auteurs féminins africains ? Jean-‐Paul Sartre définit
L’écrivain « engagé » sait que la parole est action: il sait que dévoiler, c’est
changer et qu’on ne peut dévoiler qu’en projetant de changer encore. Et
encore, il sait que les mots, comme dit Brice Parain sont des « pistolets
chargés ». S’il parle, il a choisi de tirer, il faut que ce soit comme un homme,
en visant des cibles et non pas comme un enfant au hasard, en fermant les
yeux et pour le seul plaisir d’entendre des détonations. (23)
Les auteures, en effet, dévoileront ce qui a longtemps été caché, en espérant ainsi apporter
un changement. Tadjo et Liking, comme on le verra dans leurs textes, n’hésiteront pas à
« tirer ».
42
Dans le journal du «Le Monde » du 30 janvier 2005, Madame Wangari Maathaï a affirmé « Dans notre situation (celle
des pays en développement), la question de base est souvent de savoir si on va sauver la biodiversité plutôt que de s’offrir
des moyens de subsistance … Les pays développés peuvent nous aider à briser ce cercle vicieux en s’emparant de ces sujet,
afin que la survie des gens ne dépende plus de la dégradation de leur habitat ».
147
Les
colonisateurs
arrivèrent
en
Afrique
avec
leurs
préjugés,
apportant
avec
eux
les
idées qu’ils avaient de la condition de la femme dans la société occidentale. La femme
africaine colonisée a donc reçu un sort inférieur à celui de la femme européenne
l’empêchant de jouer un rôle actif tout aussi bien sur le plan économique que politique. En
effet les colonisateurs n’ont pas cherché à comprendre le rôle que la femme africaine avait
dans la société africaine, ils ont tout simplement apporté avec eux les idées qu’ils avaient
de pouvoir qui concernaient certaines catégories de femmes en fonction de
leur âge, de leur statut social ou encore de leur poids économique. Les rôles
politiques des femmes furent ainsi dénigrés dans le cadre de la sujétion
coloniale, qu’il s’agisse de leurs institutions spécifiques telles les sociétés
d’initiation ou les associations de marchandes, de leur participation à des
organismes collectifs (conseils de village par exemple) ou du rôle de
L’arrivée du colonialisme n’a certes pas aidé les femmes africaines à régler les problèmes
de la polygamie et des mariages forcés mais surtout elle a renforcé l’impossibilité dans
laquelle les femmes se sont trouvées pour prendre en main leur destin.
L’éducation des femmes a donc été limitée à subvenir aux besoins de leurs maris et à
élever leurs enfants dans les traditions africaines. Ces traditions se résumaient à une
148
soumission
totale
des
filles
à
leurs
ainés
et
aux
garçons.
Recevoir
une
éducation
et
aller
à
l’école était donc inutile pour ce genre de vie. Les missionnaires, totalement opposés à
l’émancipation de la femme africaine, ont renforcé l’idée que l’école n’était pas importante
pour les jeunes femmes africaines. Angèle Bassolé Ouédraogo dans son article Et les
Si les structures des sociétés africaines font que les femmes ont tendance à
jouer les seconds rôles, il y a aussi des facteurs externes comme l’école
interdite aux filles dès les débuts de la colonisation par les missionnaires
rencontrées de nos jours par l’école africaine […] ne permettent pas de
favoriser l’éducation et la scolarité des filles, bien au contraire, et ces
exclues du processus de scolarisation ne puissent pas accéder aussi
facilement à l’écriture.
Comme nous l’avons vu dans le chapitre un, l’arrivée des indépendances n’a pas été à la
hauteur des espérances des femmes africaines et n’a rien fait pour leur émancipation. Il
n’est donc pas surprenant de voir que quand les femmes africaines ont commencé à écrire,
« the resulting body of work was highly ‘engagée’ in matters relating to their own
predicament as an oppressed group within the emergent society » (Keating 18). À l’inverse
de leurs homologues masculins les auteurs féminins africains cherchent « des alternatives
149
possibles
et
une
porte
de
sortie
à
un
mode
d’esprit
désespérément
statique
et
pessimiste
»
(Cazenave 299). C’est en voulant sortir de ce mode d’esprit « statique et pessimiste » que
les auteures se sont engagées. Borgomano insiste aussi sur le fait que « Les romans
féminins récents conservent souvent des traces de l’engagement qui a longtemps été de
règle dans la littérature africaine, ils s’aventurent en effet, dans tous les domaines, sans
En Afrique, l’écriture féminine est apparue avec le début des indépendances, dans les
années 1950, début des années 1960, mais ce n’est que dix ans plus tard que cette
littérature sera remarquée avec le roman de Mariama Bâ Une si longue lettre (1979) et c’est
à partir de ce roman épistolaire que les femmes écrivains ont commencé à apparaître, de
plus en plus nombreuses sur la scène littéraire. L’écriture, pour les femmes africaines, les a
libérées non seulement de l’oppression du colonialisme mais aussi du silence ou la société
patriarcale les avait enfermées. Les premiers textes féminins étaient sous forme de romans,
comme ceux de leurs homologues masculins, et quelques-‐uns sous forme d’autobiographie.
Nous avons vu dans le premier chapitre l’importance qu’a eu le texte de Mariama Bâ Une si
longue puisque l’auteure a été la première à exprimer la colère et la douleur des femmes
africaines du point de vue même des femmes, ce qui n’avait jamais été fait auparavant.
Dans les textes plus récents les auteures utiliseront leur propre voix, ce qui les obligera à
être responsables des sujets qu’elles toucheront et des opinions qu’elles émettront, et il est
impossible désormais de se cacher derrière un personnage fictionnel. Ceci permet aux
auteures de revendiquer leurs idées sur des sujets sociaux non pas comme simples
écrivaines mais aussi comme citoyennes, leur donnant ainsi un nouveau rôle et un nouvel
impact politique. Les auteures qui s’engagent politiquement examinent, sous un autre angle,
150
leur
position
de
femmes
dans
ce
monde
moderne
qui
n’est
toujours
pas
fait
pour
elles,
et
qui a supprimé les droits et les rôles qu’elles avaient dans l’Afrique d’autrefois.
La femme dans la littérature africaine a toujours été présente, et beaucoup d’écrivains
tels qu’ Ousmane Sembène et Ahmadou Kourouma ont parlé d’elles dans leur roman, mais
cela reste un discours d’homme sur la femme, alors que pour les femmes africaines « le
discours sur la femme doit être pris en charge par des femmes » (Têko-‐Agbo 39). En
prenant en charge ce discours les femmes africaines peuvent, à travers l’écriture,
revendiquer enfin leurs droits. Les auteurs féminins africains savent qu’il est impossible
pour elles de s’engager sans affrontements. On retrouve ces affrontements dans le discours
même de ces romancières qui se sont donné comme but de faire le procès d’une société
« ou plus exactement de fixer (au sens lié à la photographie) en amont la figure du coupable,
c’est-‐à-‐dire celui qui maintient la femme dans une condition servile, pour mieux le
combattre » (Têko-‐Agbo 42). On retrouvera dans les textes de Liking et de Tadjo une lutte
pour s’engager et se distinguer mais aussi un désir de créer une nouvelle société.
Véronique Tadjo et Werewere Liking ont toutes les deux commencé leur carrière
d’écrivains comme poète, la première avec Latérite, qui a gagné le Prix Littéraire de
l’ACCT43 en 1983 et la seconde avec On ne plaisante pas avec le venin (1977). Ces deux
auteures-‐poètes ont cependant un point commun, elles écrivent souvent en prose. En 1986
Véronique Tadjo publiera son premier roman A Vol d’oiseau, phrase apposée ce court texte
de quatre vingt seize pages est divisé en vignettes, toutes en prose excepté une qui est en
verse. D’Almeida définit l’écriture de Tadjo ainsi: « Tadjo uses language that is never far
43
Agence de Coopération Culturelle et Technique. Organisation intergouvernementale chargée d’intensifier la
coopération culturelle et technique entre ses membres francophones. L’ACCT fut créée en 1970, elle est devenue
aujourd’hui l’Organisation Internationale de la Francophonie.
151
from
poetry
and
[which]
exhibits
her
ability
to
use
very
simple
words
to
create
superb
poetic prose » (154). Liking et Tadjo partagent aussi cet amour d’expérimenter avec la
langue, la forme et le genre, ce qui les distinguera des autres auteures de l’Afrique
Liking and Tadjo writings signal new directions for women’s writing in Sub-‐
Saharan Africa, so that, towards the end of the 1980s, African women’s
literature becomes less dominated by the realist and autobiographical works
of the beginning of the decade. (« Comment cuisiner son mari à l’africaine:
Dans ce chapitre, j’étudierai particulièrement l’œuvre de Véronique Tadjo L’Ombre
d’Imana (2000) et celle de Werewere Liking L’Amour-cent-vies (1988). Ces œuvres
montrent un engagement politique et social évident. Pour ces auteures, c’est à travers la
connaissance de l’histoire que l’Afrique sera capable de se désengager de la corruption
dans laquelle elle se trouve aujourd’hui et d’arriver ainsi à une certaine liberté. Je
commencerai cette étude avec l’œuvre de Véronique Tadjo L’Ombre d’Imana, et je
m’attarderai aussi quelque peu sur d’autres œuvres qui montrent elles aussi que l’auteure
4-‐2 L’engagement politique dans le texte de Véronique Tadjo : L’Ombre d’Imana
152
Véronique
Tadjo
est
née
à
Paris
en
1955
de
père
ivoirien
et
de
mère
française,
elle
a
été
élevée à Abidjan en Côte d’Ivoire. Après avoir fait ses études à Abidjan, Tadjo est allée
étudier à l’université de la Sorbonne à Paris où elle a obtenu son Doctorat. Véronique Tadjo
fait partie de ces écrivains féminins qui ont intensément voyagé, elle est allée dans
plusieurs pays d’Afrique, en Europe, aux Etats-‐Unis et en Amérique Latine. Après avoir vécu
au Nigeria, au Kenya et en Angleterre, Tadjo a fini par s’installer en Afrique du Sud.
Véronique Tadjo se différencie des autres auteures par son style d’écriture bien particulier
qu’elle appelle « prose poétique », cette prose lui permettant de toucher un plus grand
lectorat tout en gardant cette vocation militante qui caractérise ses textes. En effet, les
textes de Véronique Tadjo sont diversifiés, elle a écrit de nombreux livres pour enfants
qu’elle a elle-‐même illustrés, elle est l’auteure d’une anthologie de poésie africaine en
anglais, Talking Drums (2000), ainsi que de nombreux romans dont Reine Pokou (2005) qui
Pour mieux comprendre l’engagement des auteures telle que Véronique Tadjo, il est
important de faire un bref résumé des problèmes récents de la Côte d’Ivoire. La Côte
d’Ivoire a connu depuis les années 1980 une crise économique importante. Cette crise
économique est la principale responsable du concept d’ « ivoirité44 » puisque c’est au nom
de cette « ivoirité » que le gouvernement a limité la vie sociale et surtout politique des
Ivoiriens qui n’étaient pas, d’après eux, d’origine ivoirienne. Cette ivoirité a principalement
été dirigée contre Alassane Ouattara, né d’un père Burkinabé et qui convoitait la présidence.
La Côte d’Ivoire connaitra tout d’abord un coup d’état militaire le 24 décembre 1999 qui
renversera Henri Konan Bédié; ce coup d’état sera suivi de près par la rébellion du 19
44
Être Ivoirien, d’après la nouvelle constitution du 23 juillet 2000 c’est être né de père et de mère ivoiriennes
153
septembre
2002
où
des
soldats
rebelles
venus
du
Burkina
Faso
ont
essayé
de
prendre
le
contrôle de plusieurs grandes villes de Côte d’Ivoire. La ville d’Abidjan ne tombera pas dans
les mains des rebelles et la rébellion n’occupera que la moitie nord du pays. La Côte d’Ivoire
se retrouvera donc coupé en deux zones géographiques: le sud et le nord. C’est donc cette
crise de la Côte d’Ivoire qui inspirera les auteures telle que Véronique Tadjo à s’engager
politiquement. On retrouvera cet engagement politique et social dans plusieurs de ses
œuvres, et à la question sur le rôle des écrivains et des intellectuels dans la crise, Tadjo
répond :
Les gens finissent par avoir des œillères. Il ne s’écoutent plus, ne s’entendent
plus, tout le monde parle en même temps. Notre rôle est donc de casser cet
enfermement et d’amener une autre façon de voir afin de pouvoir rétablir la
coupables d’avoir laissé faire, de n’avoir pas réagi à temps ou même d’avoir
été complices. Je parle là des citoyens ordinaires parce que pour moi la classe
politique n’a fait qu’envenimer la situation. Je pense que nous souffrons
d’une élite manquant de vision. Il nous faut maintenant reconstruire avec des
gens nouveaux qui ont le sens de l’intérêt général. (Cité par Dahouda 181)
On retrouvera cette notion de « reconstruire avec des gens nouveaux » dans ses textes. Déjà
dans son premier roman, Le royaume aveugle (1991), l’auteure parle d’un royaume
totalitaire dirigé par le monarque Ato IV, qui ignore la pauvreté de son peuple. Ce tyran tue
et punit mais sa fille Akissi et son secrétaire Karim s’unissent contre sa dictature, Ato IV
154
fera
enfermer
les
deux
rebelles.
Karim,
torturé,
mourra
en
prison
et
Akissi
donnera
naissance à des jumeaux pendant que le peuple affamé prépare la révolution contre le
tyran. Ce texte s’inscrit au cœur de la crise sociopolitique que la Côte d’Ivoire a connue en
1990 et la prise de position de l’auteure dans ce texte est importante puisque Tadjo jette un
regard intellectuel sur la situation de son pays. C’est donc une mise en garde que l’auteure
donne dans ce texte, et cette mise en garde s’adresse aux hommes politiques de la Côte
d’Ivoire qui voudraient gouverner seul sans l’appui du peuple comme l’avait fait le
président Houphouët45. Ce dernier a toujours refusé d’instaurer le multipartisme de son
plein gré mais s’est vu dans l’obligation de le faire quand la pression populaire est devenue
trop forte. Le texte de Tadjo sert de prétexte à un réquisitoire contre un pouvoir
monarchique décadent:
Nous savions que Houphouët était sur la pende descendante et qu’il ne
contrôlait plus la situation politique. Par ailleurs, outre la lutte menée par
l’opposition, il était évident que des pressions extérieures avaient pesé sur sa
décision d’accepter le multipartisme. Nous avions donc un homme politique
diminué dans un pays en pleine crise économique, face à un opposant qui
bénéficiait de l’usure du pouvoir et d’un énorme désir de changement qui se
reflétait d’ailleurs un peu partout dans le monde à cette époque. (Tadjo cité
45
“Born in Yamoussoukro, Côte d’Ivoire Oct. 18, 1905. Politician and physician who was president of Côte d’Ivoire from
independence in 1960 until his death in 1993.
155
Le
texte
de
Tadjo
commence
par
un
tremblement
de
terre
dévastateur,
et
l’auteure
explique dans une interview qu’elle a accordée à Janis A. Mayes pour le journal African
Writing online, qu’elle avait besoin d’une image assez forte pour montrer l’importance de
l’impact négatif qu’avait eu la colonisation sur les pays africains:
I used it [the earthquake] as a metaphor of colonization and the traumatizing
effects it had on African societies as a whole. It destroyed the fabric of African
life. Already before that, the Atlantic Slave Trade had turned the world
upside down for Africans. The novel starts with people trying to salvage what
C’est donc cette idée de reconstruire l’Afrique sur de nouvelles bases, autres que celles
laissées par la colonisation, que Tadjo cherche à faire comprendre au peuple de la Côte
d’Ivoire. Elle touche aussi dans son texte aux problèmes de la corruption laissés par la
colonisation. Ces nouveaux gouvernements mis en place par les anciens colonisateurs se
Le troisième roman de Véronique Tadjo L’ombre D’Imana (2000) montre à nouveau
l’engagement politique de l’auteure. En 1998, Tadjo a été invitée, dans le cadre d’une
résidence d’écrivains soutenu par la Fondation de France46, avec une dizaine d’écrivains
africains à aller au Rwanda afin de témoigner sur le génocide rwandais. Loingsish parle de
46
Depuis 1969, elle aide des projets concrets et innovants qui répondent aux besoins des personnes face aux problèmes
posés par l’évolution rapide de la Société. Elle agit dans trois domaines : l’aide aux personnes vulnérables, le
développement de la connaissance et l’environnement.
156
The memory of an event they had not witnessed directly. The five-‐year delay
between their journey to this spectacularly beautiful ‘land of a thousand hills’
and the horrific events the authors had to ‘remember’ also meant that they
had to rely on the imagination in order to return to the past and to
Le but de ce projet était donc de faire connaître davantage ce génocide non seulement en
France mais en Afrique. C’est donc un pays dévasté et marqué par la guerre et le génocide
que Tadjo décrit dans ce texte de cent trente et une pages qu’elle a divisé en six sections
distinctes. Le début et la fin des sections Le premier voyage et Le Deuxième voyage parlent
des séjours différents de l’auteure au Rwanda. Ceux qui n’étaient pas là est le récit de deux
personnes connectées avec le Rwanda mais qui étaient absents lors du génocide. Les
sections La Colère des morts, Sa voix et Anastase et Anastasie sont de courtes histoires
fictionnelles. Ce mélange de fiction et de récit des faits est utilisé dans ce texte car il donne
un « center stage to one of Tadjo’s main concerns: the ways in which ‘truth’ and ‘fiction’,
invariably operate in a complex relationship with each other, particularly where writing
Memory is concerned » (Loingsigh 87). L’auteure « témoigne, puis donne la parole à ceux
qu’elle a croisés: les prisonniers, les victimes, les femmes, les malades, les enfants perdus,
les refugiés, tout un peuple qui aujourd’hui raconte la douleur et la peur » (Tadjo,
quatrième de couverture). Ce texte est aussi un message d’espoir puisque l’auteure insiste
sur le pardon, pour que les Tutsis et les Hutus puissent continuer à vivre ensemble au
157
Rwanda.
Bien
qu’elle
parle
de
pardon,
Tadjo
insiste
néanmoins
sur
l’idée
qu’il
ne
faut
pas
oublier.
Depuis la crise politique en Côte d’Ivoire en 2002, et son voyage au Rwanda en 1998,
Tadjo s’intéresse de plus en plus à l’histoire car, d’après l’auteure, l’histoire aide souvent à
comprendre comment et pourquoi les conflits et les guerres ont commencé. Le but de ce
texte était pour Tadjo de rendre hommage à la vie; en effet lors de son voyage au Rwanda,
l’auteure a vu que la vie y reprenait, et elle affirme que:
Si j’étais arrivée et que je m’étais retrouvée devant la mort seule et
omniprésente, sans aucun espoir pour l’avenir, je me serais dit qu’il n’y avait
plus rien à faire, plus rien à dire, plus rien à écrire…La littérature amène les
lecteurs là ou les journalistes ou les historiens doivent s’arrêter. (Dahouda
183)
C’est donc avec cet hommage à la vie en tête que l’auteure a écrit L’Ombre d’Imana. Le titre
L’Ombre d’Imana n’a pas été choisi par hasard; en effet il rassemble les Tutsis et les Hutus
puisqu’ils partagent le même Dieu Imana ainsi qu’une seule et même langue, ce qui est
assez inhabituel pour un pays d’Afrique. Ce texte est dédié à la mémoire des morts et il
permet d’attirer le lecteur dans la tragédie du génocide du Rwanda, lancé par le
gouvernement même du Rwanda et qui d’avril à juin 1994 a fait près d’un million de
victimes:
158
Je
partais
avec
une
hypothèse:
ce
qui
s’était
passé
nous
concernait
tous.
Ce
n’était pas uniquement l’affaire d’un peuple perdu dans le cœur noir de
l’Afrique. Oublier le Rwanda après le bruit et la fureur signifiait devenir
Ce texte est un voyage où l’auteure nous emmène afin d’exorciser le mal et l’horreur. Bien
que Tadjo n’ait pas été témoin du génocide, ce qu’elle en a vu lui a permis de reconnaître
l’atrocité dont peuvent être capables non seulement les hommes mais aussi un pays. Pour
Tadjo il était important de faire connaître davantage les détails de ce génocide afin de
pouvoir le pardonner car, pour l’auteure, rien n’est pire que le silence et l’indifférence.
Tadjo affirme que « le silence est pire que tout » et qu’il est important de « Détruire
l’indifférence » (36). Pour l’auteure il est primordial d’informer par l’écriture puisque cette
écriture permet non seulement de réveiller la mémoire collective mais d’y inscrire aussi de
tels évènements et, « … above all, such crimes must be recorded by the written word in
order to remain forever in the collective Memory » (Lee 83). L’écriture est donc essentielle
dans le texte de Tadjo, ce qui confirme l’idée que Barthes47 avait à propos de l’écriture
quand il affirmait: « l’écriture est une acte de solidarité historique » (14). C’est
effectivement cette solidarité que Tadjo cherche à recréer avec ce texte. Pour Tadjo la
confrontation entre l’écrivain et la société dans laquelle il vit est essentielle, l’écriture
permet non seulement de préserver la véracité des faits mais surtout de casser le silence,
de détruire l’indifférence et de comprendre les raisons qui ont amené un peuple à agir de la
47
“(Born Nov. 12, 1915, Cherbourg, France – died March 25, 1980, Paris), French essayist and social and literary critic
whose writings on semiotics, the formal study of symbols and signs pioneered by Ferdinand de Saussure, helped establish
structuralism and the New Criticism as leading intellectual movements” (Encyclopedia Britannica).
159
sorte.
C’est
donc
à
travers
l’écriture
que
l’auteure
peut
se
distancer
et
atteindre
cette
liberté de s’exprimer. Lee affirme que « Furthermore, to write, and in this instance to write
about History, is to distance herself [Tadjo] from the oral tradition and its communal
mindset in order to exercise her freedom to think outside the group » (83).
C’est donc en s’autorisant cette liberté individuelle de penser que Tadjo parle de ce
génocide et même si l’idée de ce génocide est insupportable, l’idée de ceux qui l’ont commis
l’est davantage. La question de la fin de la première partie du texte Le Premier voyage est
enfin posée : quelles peuvent être les origines d’un tel massacre ? Qui peut tuer de sang
froid ? Comment peut-‐on être capable de commettre de telles horreurs ? À ces questions,
Tadjo répond en invoquant les mensonges du gouvernement, sous forme de propagande,
qui ont amené au massacre des Tutsis. En racontant ce qu’un journaliste rwandais lui a
confié quant à ces mensonges, et à ceux qui ont été assez fous pour les croire, Tadjo
s’engage davantage dans la recherche des faits et des raisons qui ont déclenché ce
Dans les premiers jours du génocide, les membres du gouvernement
réussirent ainsi à convaincre une grande partie de l’opinion publique que les
violence tribale. Beaucoup d’entre nous se laissèrent prendre au piège. Leurs
manières étaient si courtoises, leur langage si sophistiqué et leurs costumes
160
Ce qui ressort de cette partie du texte de Véronique Tadjo, c’est la façon dont les
gouvernements sont capables de diriger et d’influencer la population, mais aussi
l’importance du contexte historique dans l’identité d’un pays. Pour comprendre les raisons
de ce génocide il est important de faire un retour en arrière dans l’histoire du Rwanda pour
voir comment est née une telle animosité entre les Hutus et les Tutsis. Tout d’abord les
différences ethniques entre les Hutus et les Tutsis ont existés bien avant la colonisation
mais ces différences n’ont jamais mené à des confrontations. Ce sont les colonisateurs qui
ont insisté sur les différences des deux ethnicités, et particulièrement sur leurs différences
physiques. Les premiers colons allemands puis ensuite belges reconnurent chez les Hutus
et leurs traits négroïdes une ethnicité inférieure à celles des Tutsis qui en comparaison aux
Hutus de peaux noires, de petites tailles et trapus, étaient beaucoup plus pales de peaux,
grands, et ressemblaient plus au profil européen. Les colonisateurs en déduisirent que les
Tutsis devaient être les descendants directs des Égyptiens ou des Éthiopiens. Une alliance
entre les Tutsis, même s’ils étaient minoritaires au Rwanda, et les Belges s’est donc formée
et les Tutsis se sont vu donner des postes importants dans la société coloniale. Le fossé
entre les Tutsis et les Hutus s’est creusé davantage quand en 1934 les Belges ont donné des
cartes d’identité à chaque Rwandais suivant leur ethnicité, soulignant davantage la
supériorité des Tutsis sur les Hutus. Les Tutsis ont pendant longtemps joui de positions
privilégiées dans l’administration et dans la politique. Le contexte historico-‐culturel est ici
de la plus grande importance puisque depuis les colonies, les Hutus ont été traités comme
inférieurs, créant ainsi une inégalité sociale entre les Tutsis et les Hutus. De l’inégalité à la
haine il n’y a qu’un pas que les Hutus ont franchi en 1994. Depuis la décolonisation Tadjo
161
souligne
que
le
gouvernement
Rwandais
s’est
toujours
préoccupé
de
la
question
de
l’identité ethnique afin de garder cette instabilité et ce malaise entre les Tutsis et les Hutus.
Tadjo accuse le monde d’avoir détourné les yeux du Rwanda, elle affirme qu’ « une force
militaire d’intervention de modeste envergure aurait pourtant pu arrêter les extrémistes et
mettre rapidement fin à leurs plans. Au lieu de cela, les Nations unies rechignèrent à jouer
leur rôle » (43). Bien que ce soient les Français qui les premiers se sont engagés au Rwanda,
Tadjo affirme que malgré les vies qu’ils ont sauvés, ils ont aussi laissé « un grand nombre
de meurtriers […] s’échapper en utilisant la ‘zone humanitaire’ comme couloir de
protection » (43). Tadjo va encore plus loin puisqu’elle accuse la Belgique et la France
d’être en quelque sorte responsables du génocide de 1994. Tadjo écrit:
Ainsi, on peut dire que la France et la Belgique continuèrent jusqu’au bout à
soutenir un régime génocidaire car pour eux, seule la majorité ethnique
Hutue était garante de démocratie au Rwanda. Mais les massacres furent bel
et bien le résultat des manipulations politiques de l’élite qui créa un climat de
haine et de division en poussant la majorité ethnique contre la minorité afin
Tadjo termine son accusation par cette phrase essentielle: « Nous portons tous la
responsabilité de cet échec humanitaire » (43), soulignant ainsi que nous sommes tous
coupables, certains pour n’avoir rien fait et d’autres pour avoir poussé ce génocide.
À la fin de la première partie Le Premier voyage Tadjo choisit de raconter l’histoire
d’une légende urbaine. Cette légende raconte l’histoire d’une mère qui malade, violée et
162
dépossédée
de
tout,
retourne
chez
elle
et
tombe
amoureuse
de
l’homme
qui
a
tué
son
fils
unique. On pourrait se demander pourquoi Tadjo a choisi cette légende plutôt que de
raconter une histoire vraie ? La réponse se trouve peut-‐être dans le fait que l’auteure aurait
refusé d’arriver à des conclusions simples puisque « Certainly this myth hints at the
devastating gendered nature of aspects of the violence, but it refuses to lapse into facile
condemnation – or glib endorsement – of any particular individual’s reaction to events »
(Loingsigh 93).
Dans cette partie, et tout au long de ce texte, Tadjo préfère se concentrer sur les
questions plutôt que sur les réponses, puisque les réponses peuvent, d’après l’auteure
Est-‐ce que cette histoire est vraie ? A-‐t-‐elle été inventée pour décourager les
mêlent encore à la population ? […] L’amour de cette femme est-‐il
Pour Véronique Tadjo on ne peut pas toujours se fier aux réponses car les témoignages
« rely paradoxically on memory, which is notoriously unreliable, and they rarely present a
new perspective on suffering that has been endured an described by thousands, or even
millions » (Loingsigh 93). L’auteure souligne aussi que les questions n’ont pas toujours de
réponse.
Influencée par son premier voyage Tadjo raconte l’histoire d’Isaro dans Sa voix. Isaro
reçoit un appel téléphonique et la voix de cette personne ressemble étrangement à celle de
163
son
défunt
mari,
Romain,
qui
s’est
donné
la
mort
parce
qu’il
avait
été
accusé
d’avoir
tué
une
famille entière pendant le génocide. La voix est celle d’un des rescapés du massacre qui
aurait été perpétré par Romain. Isaro accepte de rencontrer l’homme et l’on suppose que
c’est la générosité de cet homme qui permettra à Isaro de se réconcilier avec le passé. Cette
histoire nous rapproche de celle de Jean-‐Baptiste dans Le premier voyage, car comme pour
Jean-‐Baptiste, le lecteur ne sait pas si Romain est coupable ou non du crime dont on
l’accuse, et ce n’est pas là la priorité de Tadjo. Ce que l’auteure recherche ici c’est de
démontrer qu’il est possible pour deux personnes, qui a première vue aurait tout pour se
détester, d’arriver à une entente qui leur permettrait de vivre ensemble, trouvant ainsi une
-‐ J’ai perdu ceux que j’aimais le plus pendant le génocide […]. Jamais je ne les
oublierai. Jamais. Ils resteront en moi toute ma vie et je sais que personne ne
pourra les remplacer. Mais après tourtes ces longues années, je sais qu’il ne
faut pas laisser le temps s’immobiliser. Il faut prendre avec soi le souvenir et
le mêler à la vie. Ne pas le séparer de la vie, mais l’intégrer. (Tadjo 67)
La partie Anastase et Anastasie est probablement la plus difficile et la plus pessimiste des
histoires puisqu’elle souligne les atrocités de la violence. En effet Anastasie est violée par
son frère Anastase et c’est ici la première mort de la jeune femme, une mort donnée par son
propre frère. Tadjo souligne « Elle n’existait plus. Comment allait-‐elle pouvoir se relever ?
Faire face aux autres ? Son esprit se détacha de son corps, flotta dans la chambre et se
cogna au plafond. Ce fut sa première mort » (76). Anastasie mourra physiquement cette
164
fois
pendant
le
génocide.
En
faisant
mourir
Anastasie
deux
fois
dans
l’histoire,
Tadjo
souligne que la violence ne vient pas seulement de la colonisation mais aussi de l’Afrique
même c’est à dire de la violence sur les Africains par les Africains, ce qui aux yeux de
l’auteure est plus grave. L’auteure fera donc parler les morts pour pouvoir comprendre.
Dans la seconde partie du texte, Tadjo imagine la colère des morts. Tadjo, dans ce
passage s’éloigne à nouveaux des faits pour rentrer dans l’imaginaire où les morts
reviennent hanter les vivants. Ils veulent savoir pourquoi ils ont été tués. L’esprit d’un
homme dont la tête a été coupée se fâche parce que les vivants sont incapables de lui dire la
raison pour laquelle il est mort. On est obligé de faire venir un sage pour l’apaiser et
surtout l’empêcher de chercher vengeance parmi les vivants: « Nous supplions les morts de
ne pas accroitre la misère dans laquelle le pays se morfond, de ne pas venir tourmenter les
vivants même s’ils ne méritent pas leur pardon » (57). Tadjo ne voit pas de futur pour
l’Afrique tant que les Africains ne pourront pas se débarrasser de la haine qu’ils portent
Aucun témoin n’était supposé survivre ce génocide, donc personne ne devait témoigner
de ce massacre. Pour Tadjo il était donc nécessaire d’écrire, de s’engager politiquement,
d’étaler les faits tels qu’ils sont, mais surtout sans juger. Se souvenir est ce qui pour
l’auteure est important, Tadjo affirmant « Oui, se souvenir. Témoigner. C’est ce qui nous
reste pour combattre le passé et restaurer notre humanité (94). L’auteure conclura: « Je ne
suis pas guérie du Rwanda. On n’exorcise pas le Rwanda. Le danger est toujours là, tapi
dans les mémoires, tapi dans la brousse, aux frontières du pays » (131). Le Rwanda fait
parti de nous tous et Véronique Tadjo, dans ce texte, n’apporte aucune solution ni réponse
aux causes de ce génocide, elle étale les faits et explique la douleur de toute une nation,
165
mais
souligne
qu’il
est
impossible
d’oublier
car
on
sait
déjà
que
dans
l’oubli
«
Notre
L’Ombre d’Imana est un mélange de fiction et de commémoration. Séparer la vérité du
mensonge ou les innocents des coupables n’est pas une tâche facile car « … justice depends
on truth, and truth, as L’Ombre d’Imana so powerfully reveals, is invariably tainted by lies
and ambiguities » (Loingsigh 102). Dans L’Ombre d’Imana, Tadjo utilise l’écriture comme
moyen de sauvegarder la mémoire collective du génocide du Rwanda, en insistant sur la
futilité de trouver la vérité toute la vérité, car ce n’est pas la vérité qui est importante.
Le quatrième roman de Véronique Tadjo Reine Pokou (2005), qui a reçu le Grand Prix
Littéraire d’Afrique Noire, nous emmène à nouveau dans un voyage à travers l’histoire
africaine. L’auteure questionne le passé pour interpréter le présent, y aurait-‐il un lien entre
la dérive actuelle de l’Afrique et la colonisation ? Ce texte assez court de quatre-‐vingt onze
pages, raconte l’histoire de la reine Baoulé48 qui a dû s’enfuir hors de Kumasi49 avec ses
partisans à la suite d’une guerre de succession. Cette histoire parle de la légende de tout un
peuple et insiste sur l’Afrique, comme une terre ravagée par des conflits armés quasi
permanents. C’est donc l’histoire de la Côte d’Ivoire que nous raconte ici l’auteure
puisqu’après avoir connu une longue période de paix, la Côte d’Ivoire se retrouve
aujourd’hui dans une situation assez précaire où la guerre peut éclater à tout moment. La
48
Un peuple de la Côte d’Ivoire « vivant dans la grande majorité au centre du pays. Ils sont environ trois millions
d’individu et font partie du groupe Akan. Au XVIIe siècle ils sont guidés par les membres du clan royal baoulé avec à leur
tête la Reine Abla Pokou. Le nom baoulé ou « ba ou li » veut dire l’enfant est mort. Ce sacrifice a donné droit à la
traversée du fleuve Comoé alors qu’ils étaient poursuivit par l’ennemi » (Yao 3).
166
D’une
inadéquation
entre
les
frontières
officielles
et
artificielles
parce
qu’elles ont été héritées de la colonisation, et celles dessinées par les
multiples ethnies du pays. Un pays où un Baoulé peut se sentir plus proche
de son voisin ghanéen que de certains de ses compatriotes musulmans
Le fait que les Baoulés viennent originairement du Ghana devrait permettre aux Ivoiriens
d’apprendre à coexister entre eux et à accepter leurs différences. Pour Tadjo « Ce pan de
l’histoire peut aider à relativiser la question de « l’ivoirité » en faveur d’une réconciliation
On aura vu dans les textes de Tadjo et plus particulièrement dans celui de L’Ombre
d’Imana, un besoin certain de l’auteure de s’engager. S’engager pour l’auteure c’est faire un
retour en arrière dans l’histoire, parce que c’est dans l’histoire que l’on trouve les réponses
aux problèmes de l’Afrique d’aujourd’hui. Une auteure aussi engagée que Véronique Tadjo
est la camerounaise Werewere Liking. En effet avec L’Amour-cent-vies (1988) l’auteure
recrée « les mythes fondateurs, les remodèle à sa guise pour tenter de donner une
explication au monde » (Dolisane-‐Ebosse). Pour Mircea Eliade, spécialiste de l’histoire des
religions, et Liking le mythe « raconte une histoire sacrée ; il relate un évènement qui a lieu
dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements (…) les personnages des
mythes sont des êtres surnaturels. Ils sont connus par ce qu’ils ont fait dans les temps
167
4-‐3
L’engagement
politique
dans
le
texte
de
Werewere
Liking
:
L’Amour-cent-vies
Werewere Liking est née en 1950 au Cameroun à Bondé, mais elle vit en Côte d’Ivoire
depuis 1978. Liking a été élevée par ses grands-‐parents paternels dans un environnement
traditionnel, et son intérêt littéraire s’est d’abord porté sur la littérature plus traditionnelle
avec une concentration sur les rituels de la région Bassa50. Werewere Liking a commencé à
publier en 1977 et elle « s’impose comme une figure importante, non seulement de la
littérature féminine, mais également d’un nouveau type d’écriture à mi-‐chemin entre la
performance, la poésie et la fiction » (Moudileno 19). Irène D’Almeida affirme que Liking
est:
A woman with vision. She has been very critical of contemporary African
society, where she can see no plan for the future, either in individual lives or
within a larger community that lacks political leadership. Therefore, she has
devised a personal plan of cultural revival in which art and ritual play a
Dans son interview avec [Link] l’auteure affirme qu’il est nécessaire pour l’Afrique de se
les
niveaux…Ailleurs
aussi,
les
gens
n’avaient
pas
les
moyens,
mais
ils
se
sont
50
« Les Bassa sont un peuple Bantu autochtone du Cameroun, qui s’étend jusqu’en Afrique de l’Ouest, où il continue
plusieurs foyers. Sa dislocation est née non seulement des mouvements migratoires qui sont à l’origine de l’éparpillement
de certaines grandes tribus, mais aussi du fait de la colonisation » (Ntep).
168
battus
et
continuent
à
se
battre
pour
convaincre
d’autres
personnes
de
s’investir dans leurs projets. Je pense qu’avant de responsabiliser qui que ce
soit d’autre, nous devons d’abord nous responsabiliser. Personne ne viendra
Werewere Liking est principalement connue comme dramatiste et est sans aucun doute la
femme la plus connue dans le monde du théâtre féminin africain, son théâtre à Abidjan Ki-‐
yi Mbock51 est de renommé internationale. Liking est aussi peintre et musicienne et
auteure de quatorze textes publiés. À la différence de sa compatriote Calixthe Beyala, les
textes de Liking restent liés à la culture Bassa et apparaissent ainsi beaucoup plus difficile à
comprendre et à lire que les textes de Beyala. La raison de cette difficulté repose dans le fait
que Liking n’est pas allée à l’école française au Cameroun mais a reçu une éducation dans la
tradition Bassa, ce qui veut dire que les connaissance que l’auteure a de l’Ouest se sont
faites à travers ses voyages et ses études et non pas à travers son éducation. Bien que
Liking connaisse très bien la littérature française, l’auteure rejette ce style et adopte son
propre style. La difficulté des textes de Liking se trouve dans le style même de l’auteure, un
Advocating the legitimate subverting of rigid genre boundaries, she [Liking]
points to an African Aesthetics characterized by ‘(a) a greater liberty that
51
“In 1985 the Cameroonian artist Werewere Liking founded the Village Ki-Yi M’Bock (signifying “ultimate knowledge”
in Liking’s native Bassa language) in the bustling capital of Côte d’Ivoire. Today the Ki-Yi is a co-operative “village”
within the heart of Abidjan and home to some fifty-odd resident artists of diverse traditions, ages, and origins: dancers,
actors, puppeteers, sculptors, painters, costume designers, sound and light technicians, and musicians, among others”
(Mielly)
169
strikes
down
all
genres,
and
(b)
deployment
of
symbolic
elements
not
just
for
their meaning and content (the signified), but also and especially for the
On retrouvera ce même style dans Orphée-dafric (1981), Elle sera de jaspe et de corail
(1983) et L’Amour-cent-vies (1988). Avant d’écrire son premier livre, Liking est allée dans
plusieurs pays africains pour rechercher les différentes formes d’oralité et les résultats de
ses recherches lui ont permis d’ajouter une certaine richesse à ses textes. Le théâtre de
Liking, d’après Richard Bjornson « is the concept of staging ‘modern plays that are intended
to fulfill the same healing, community-‐reinforcing function that rituals performed in
traditional society” (448), et c’est ce concept que l’on retrouve dans son texte L’amour-cent-
vies où le lecteur finit par se questionner sur sa propre responsabilité dans les problèmes
de la société. Plus importante encore est l’idée de Liking que la femme est nécessaire au
développement politique et social de l’Afrique; on retrouvera donc dans ses textes
l’importance du rôle de la mère, de la solidarité mais surtout l’importance de créer une
alliance entre l’homme et la femme, car la femme n’est pas la seule à tout perdre dans la
société africaine patriarcale. Pour Liking, les femmes ont le pouvoir de rétablir l’équilibre
des sociétés corrompus et appauvris en utilisant une forme plus moderne des traditions et
rituels d’autrefois. C’est donc d’un temps lointain dont parle Liking, un temps bien avant la
colonisation, un temps ou l’homme et la femme africains étaient unis :
170
Et
l’homme
était
double,
Dieu créa ainsi l’homme pour qu’il puisse gagner à tous les jeux, à tous les
coups, à pile ou face. Mais un méchant ange ainé de l’homme qui avait été
créé seul […] lui enseigne la tricherie, et l’homme se mit à jouer sur les coins
pour ne pas tomber sur sa double face. Alors, Dieu se fâcha et sépara
l’homme de son double. […] Mais le pire des supplices, c’est quand il court
ainsi toute une vie et ne découvre qu’à sa mort que son double était juste
Ce n’est que quand l’homme reconnaîtra à nouveau la femme comme son double qu’il
pourra vraiment exister et la société africaine avec lui. Pour Liking il est important de
rattacher le passé non seulement avec ses traditions mais surtout avec ses rituels les plus
profonds, et c’est ce qu’elle montre dans son texte L’Amour-cent-vies, puisque pour Liking
affirme que :
Le rituel d’hier permettait au groupe décidé à ne pas déchoir, de redécouvrir
des rapports profonds et d’assurer sa propre thérapeutique: il revivait ses
angoisses et ses maladies devant ses Dieux et ses Esprits depuis la cause
première jusqu’au retour de l’harmonie. Aussi s’est-‐on demandé pourquoi de
nos jours où le monde est particulièrement bouleversé, et le monde africain
171
en
particulier,
le
rituel
a
disparu
alors
qu’il
devenait
plus
que
jamais
Éloïse Brière affirme que le passé « a été volontairement gommé de la mémoire nationale
depuis l’indépendance […] stratégie de la colonisation qui niait le passé du colonisé afin de
l’enfermer hors du temps » (« Recycler l’histoire de la décolonisation : fiction et lieux de
mémoire »147). Il est donc important d’étudier ce passé pour comprendre comment le
gouvernement camerounais a voulu faire oublier à la population camerounaise son histoire.
On retrouve dans ce texte des évènements politiques réels comme par exemple ; ceux
du coup d’État manqué de 1984, la grève estudiantine de 1980 et la persécution des
… Le lieu de recrutement des différentes formes d’élites qualifiées mais
également le lieu d’opposition clandestines et réprimées contre le régime de
enseignants du secondaire qui ont pris position et émis des critiques du
régime – que ce soit individuellement ou par le biais de leur syndicat – ont
Bien que le personnage principal du texte ne soit pas Ruben Um Nyobe, il est la clé du
texte L’Amour-cent-vies. Ruben Um Nyobe était le fondateur et le leader du parti
nationaliste UPC, l’Union des Populations du Cameroun, créé en 1948. Ce parti a été l’un
172
des
premiers
à
demander
l’indépendance
du
Cameroun.
Ruben
Um
Nyobe
s’est
rendu
plusieurs fois au siège des Nations Unies à New York pour parler de l’importance pour le
Cameroun de gouverner seul, c’est-‐à-‐dire sans la domination française. Bien que la France
ait reçu des Nations Unies le message de mettre en place de nouvelles réformes politiques
au Cameroun, la France a eu peur d’instaurer ces reformes qui d’après elle auraient
favorisé l’UPC ce qui lui aurait ainsi enlevé l’emprise qu’elle avait déjà sur les réformes
politiques en place. La France a fait courir le bruit que le parti UPC avait pour rôle de
promouvoir le communisme au Cameroun, et en 1955 l’administration coloniale française a
banni le parti UPC et ses dirigeants. Um Nyobe s’est refugié dans le maquis et le 13
septembre 1958, il a été tué par les forces armées françaises, à quarante-‐cinq ans. Son
corps, après avoir été mutilé, a été exposé publiquement, envoyant ainsi un message de
terreur à ceux qui auraient encore voulu défier la France et le gouvernement d’Ahidjo52.
Après la mort de Um Nyobe le parti UPC a été dissolu pour faire place à un gouvernement
néocolonial contrôlé par la France et toute trace de l’existence de Um Nyobe a été effacée,
ceux qui mentionnaient son nom étaient immédiatement arrêtés et enfermés, reléguant
ainsi les évènements des années 1950 à un souvenir « au fond de la mémoire populaire »
(Brière, « Recycler l’histoire de la décolonisation : fiction et lieux de mémoire » 147). Le
parti UPC est aujourd’hui encore un mouvement insurrectionnel mais qui est devenu « un
symbole de droiture et de résistance face au pouvoir illégitime, qu’il soit colonial ou autre »
52
S’appuyant sur son parti, l’Union camerounaise, et grâce au maintien des troupes françaises, il poursuit la lutte contre la
rébellion de l’Union des populations camerounaises (UPC) en pays bassa et barniléké : ainsi c’est dans une atmosphère de
guerre civile que sont célébrées les fêtes de l’indépendance du Cameroun, le 1er janvier 1960. Ahidjo est élu, le 5 mai 1960,
président de la République, et son premier geste est de proclamer l’amnistie générale et inconditionnelle en faveur de ceux
qui acceptent de quitter les rangs des maquisards de l’UPC » (Encyclopedia Unversalis).
173
(Brière
«
Recycler
l’histoire
de
la
décolonisation
:
fiction
et
lieux
de
mémoire
»
148).
C’est
donc de ce symbole dont va parler Liking dans L’amour-cent-vies.
Ruben Um Nyobe deviendra donc Roumben dans le texte de Liking, il ne sera pas le
personnage principal du texte mais la toile de fond qui permettra de faire resurgir la
mémoire populaire enfouie du Cameroun. Le personnage principal se nomme Lem et ce
jeune homme est perturbé parce qu’il n’arrive pas à s’adapter au monde néocolonialiste
dans lequel il vit. En effet, le gouvernement force les citoyens à vivre dans une dépendance
totale effaçant ainsi toutes traces du héros de la résistance qu’était le chef du parti de l’UPC.
Cette dépendance est maintenue par une énorme « machine-‐goutte » qui diffuse
quotidiennement une dose au peuple qui l’attend impatiemment. Le lecteur pourra
reconnaître facilement le gouvernement dans la « machine-‐goutte » qui maintient de cette
façon toute une population dans une sorte de prison/coma où la porte de l’avenir leur est
fermée, ainsi le gouvernement maintient la population dans la plus grande ignorance. Ne
pouvant connaître son passé ni envisager son futur Lem sombre dans une déprime
suicidaire. De plus, les sentiments que Lem ressent pour sa grand-‐mère ne sont pas
normaux puisqu’il est sexuellement attiré par elle; « le suicide lui semble alors être le seul
moyen de sortir du double enfer créé par cette attraction insupportable aussi bien que par
l’incarcération temporelle du régime postcolonial » (Brière, « Recycler l’histoire de la
décolonisation : fiction et lieux de mémoire » 149). On verra plus tard que cette attraction
pour sa grand-‐mère s’explique parce que le corps de cette dernière était un refuge pour
C’est après avoir participé à une grève des étudiants de son université, soutenue par
son mentor le professeur Ziworé, que Lem retourne dans son village où il retrouvera sa
174
grand-‐mère
Madjo.
La
raison
qui
a
déclenché
cette
grève
est
la
lutte
contre
l’appareil
institutionnel appelé « Machine-‐goutte », « Il s’agit d’une machine cannibale qui, sous le
couvert du renouveau, affame et maintient les individus sous perfusion alimentaire »
(Liking, L’amour-cent-vies 36). Les répressions contre cette grève sont énormes et les
étudiants pour la plupart son obligés de quitter la ville: « Hélas, en sourdine, la liste des
désolidarisés s’allongeait et menaçait d’atteindre l’unanimité sans que la machine ne se
décidât à remettre le compteur en marche ! Il fallait fuir la ville pour le village où il y a du
manioc pour tous » (Liking, L’amour-cent-vies 39). C’est donc de retour au village que Lem
rencontre sa grand-‐mère, et plus particulièrement au pied d’un arbre auquel Lem veut se
pendre à l’aide de cordons ombilicaux. On pourrait ici reconnaître le Cameroun, dans
l’image du cordon ombilical donnant un message aux lecteurs que le Cameroun dans lequel
vit Lem est l’outil du suicide de tout un peuple. C’est grâce à Madjo que Lem « commence
une initiation qui lui ouvre les voies de la connaissance et de la mémoire » (Ndinda 64). La
première découverte de Lem est cruciale puisqu’elle lui apprend que Madjo n’est autre que
son double:
Est-‐ce dans l’exaltation de ces instants insolites qu’il comprit intuitivement
qu’il se trouvait devant son double, son amour-‐cent-‐vies qui le suivait depuis
l’aube des temps pour lui permettre d’évoluer et qu’il réussirait encore à lui
montrer la route de son inéluctable destin de guerrier ? (Liking, L’amour-
cent-vies 14)
175
En
effet
Madjo
et
Lem
remontent
loin
dans
l’histoire
et
l’on
apprend
que
Madjo,
qui
s’appelait alors Ngo Dal Djob, a été l’amante de Lem, qui n’est autre que la réincarnation de
Roumben, dans cette vie antérieure. L’envie de Lem pour sa grand-‐mère s’explique donc
dans l’histoire de Roumben. Cette découverte met fin aux désirs suicidaires de Lem
puisqu’il comprend enfin la raison de son attirance pour Madjo. En effet cette attirance
n’est plus honteuse ou perverse puisque c’est grâce à cette relation que Roumben a souvent
pu échappé aux soldats qui le recherchaient puisque c’est dans le corps même de Madjo
qu’il pouvait échapper à la police, en se fondant en elle. Liking décrit cette symbiose ainsi:
« Elle s’ouvrit, et il la pénétra. Elle l’absorba. Il l’habita, et elle habilla son esprit de sa chair.
Quand les pênes cédèrent et que les nègres s’engouffrèrent dans la chambrette, Ngo Kal
Djob semblait dormir… Ils cherchèrent Roumben partout » (Liking, L’amour-cent-vies 121).
Cette union se répète jusqu’au jour où il est tué par les soldats « le treize d’un mauvais
mois » (Liking, L’amour-cent-vies 131). Afin de pouvoir rester en contact avec Ngo Kal Djob,
même dans la mort, Roumben se réincarne dans la peau d’un nouveau né, Lem Liam
Mianga. Grâce aux récits de sa grand-‐mère et des autres femmes de sa famille Lem
entendra l’histoire de la résistance du Cameroun, il pourra enfin comprendre d’où il vient
et envisager son futur. Il comprendra enfin les raisons pour lesquelles il a du mal à vivre
dans cette société et les pulsions sexuelles qu’il éprouve envers sa grand-‐mère. Lem
découvre qu’il est la réincarnation de Roumben puisqu’il est né au moment même de la
mort de ce dernier. C’est donc cette découverte du passé qui libère Lem, en effet c’est « … à
travers l’histoire de Lem, [que] le peuple Camerounais ne sera ni pleinement autonome ni
en possession de tous ses moyens que lorsqu’il aura intégré son passé anticolonial » (Brière,
« Recycler l’histoire de la décolonisation : fiction et lieux de mémoire. » 150).
176
Lem
et
Madjo
sont
dans
ce
texte
le
point
commun
de
trois
histoires,
celle
de
Soudjata
Keita et de Solon Kédjou, celle de Roumben et de Ngo Kal Djob et celle de Lem et de Madjo.
Liking insiste sur la destinée incroyable de ces deux personnages puisqu’ils ont marqué
« l’histoire du continent à deux reprises: celle de la formation des grands empires, et celle
de la colonisation » (Ndinda 68). Le nom même de Lem Liam Mianga est significatif, ce nom
veut dire « manière de jeter des ponts » (Liking, L’amour-cent-vies 9), Lem étant en effet
celui qui tend un pont entre le passé, le présent et le futur du pays. C’est donc au moment
où Lem comprend enfin sa destinée que Madjo disparaît, ayant accompli l’initiation de son
petit-‐fils à son destin de libérateur; en effet « L’initiation entreprise par Madjo sur son
petit-‐fils est donc un travail de restauration de la mémoire, pour que nul n’oublie, et afin
que Lem sache qu’il a été choisi par le destin pour continuer les actions des élus qu’ont été
Soudjata, Sogolon Jata, Chaka Zoulou, Ruben Um Nyobè » (Ndinda 69).
Liking dans ce texte souligne que c’est de cette mémoire dont les anciens colonisateurs
ont peur, parce que c’est cette mémoire même qui libèrera à nouveau les Africains. C’est
donc aux écrivains africains d’aujourd’hui de prendre en charge la réinsertion de l’histoire.
Brière résume le but de Liking dans ce texte quand elle affirme que:
Tant que le discours social français sur la colonisation se sentira menacé par
des versions de l’histoire non conformes à la fable nationale, le vaste lieu de
mémoire que constitue l’empire colonial français restera dans l’ombre en
métropole, alors qu’en Afrique il voit le jour dans les romans. (« Recycler
l’histoire de la décolonisation : fiction et lieux de mémoire. » 151)
177
C’est
pourquoi
le
message
de
Liking
dans
son
texte
L’Amour-cent-vies
est
non
seulement
un
Ce que je voudrais, ce que j’aimerais, c’est tout simplement nous redonner
espoir et courage, à nous tous, aux jeunes en général et aux Africains en
particulier, à nous tous qui désespérons de la pourriture, de la corruption, de
l’injustice, et attendons du ciel l’apocalypse salvatrice. Je crois que nous les
évoquons pour avoir bonne conscience dans notre renoncement, dans notre
irresponsabilité…
L’engagement politique et social de l’auteure est clair dans ce texte; on trouve dans les
pages de ce "chant-‐roman53", une attaque du système postcolonial qui entend garder son
peuple dans la plus grande ignorance possible de son histoire afin de le diriger comme il le
désire. La particularité de ce texte est que Liking mélange l’histoire et la fiction en insistant
sur l’idée que « Le passé de l’Afrique est l’avenir de l’humanité » (Liking 157). En résumé le
texte L’Amour-‐cent-‐vies « reinvents received tradition while at the same time claiming the
4-‐4 Conclusion
53
Une manière très accentuée d’alterner le chant et la narration
178
Les
auteures
telles
que
Tadjo
et
Liking
«
refusent
la
fausse
alternative
selon
laquelle
l’écrivain devrait choisir entre l’allégeance à des modèles occidentaux ou la solidarité
inconditionnelle avec une identité nationale plus ou moins folklorique » (Chevrier,
Les écrits de ces auteures suggèrent que si l’Afrique va si mal, cela tient en partie au fait
que les femmes ne participent pratiquement pas au pouvoir politique. En conséquence,
« les femmes doivent prendre sur elles-‐mêmes de mettre un terme au cercle vicieux dans
lequel la société s’est enfermée, et ce en rejetant les faux rêves de réussite liés à une
Les auteures telles que Werewere Liking et Véronique Tadjo posent des questions, mais
elles ne donnent pas vraiment de réponses dans leurs textes. On trouvera parmi ces
questions, un intérêt particulier pour l’existence de la femme dans la société africaine,
Des questions de survie, d’existence, de co-‐existence pour la femme, dans un
système qui l’exploite, où elle se trouve démunie, privée de soutien moral et
financier, face à ce qui n’est qu’un reste de cellule familiale. Par ce
changement de focalisation, les écrivains femmes en sont venues à aborder
des questions d’ordre social et politique, leur écriture prenant, de fait, une
nouvelle amplitude, plus proches de leurs consœurs anglophones dans leur
engagement et la promotion d’une image de la femme africaine plus forte.
(332)
179
Pour
les
auteurs
féminins
africains
que
nous
avons
étudiées
dans
ce
chapitre
il
est
évident
que leur engagement dans la politique est essentiel, et c’est à travers leurs textes qu’elles se
battent le mieux, mélangeant la poésie et la politique, pour faire passer le message. Liking
affirme:
Je me préoccupe de l’Afrique, de ses contradictions, de ses aspirations
conscientes ou inconscientes, de ses échecs, de ses tares… J’ai mission
d’utiliser les outils dont je dispose pour la défense de la collectivité. Je ne sais
pas si un artiste de mon genre pout se passer de la politique. C’est la politique
qui opère tout et pour réorienter nos destinées, l’artiste doit la suivre. (Cité
L’importance de ces textes réside dans le fait que les auteures soulignent le rôle
essentiel que les femmes ont joué dans l’évolution de la société africaine. Pour le texte de
Liking c’est à travers les trois périodes, celle du passé lointain, du passé plus récent et enfin
du présent, que l’auteure affirme le rôle clé de la femme. En effet la femme africaine
conteste la suffisance de la société africaine et offre en retour sa sagesse, son sang, et sa
détermination afin d’obtenir une vie meilleure. Dans son texte Liking affirme que les noms
et les personnages dont elle parle ont vraiment existé mais que l’histoire qu’elle en a faite
n’est pas tout à fait historique, ainsi l’auteure s’autorise à réécrire l’histoire de l’Afrique, en
se concentrant sur le rôle important que les femmes ont à jouer. Dans son Post Avis, Liking
affirme que:
180
Oui
!
Les
noms
de
personnes
et
lieux
rappelant
des
personnes
existantes
ou ayant existé sont vrais et ne sauraient être « pure coïncidence »…
Il y en a même de célèbre: Roumben, Sounjata, Sogolon, Ngo Kal Djob, Yém
Mback, Bipol…
Mais… Pas de précipitation ! Pas de vérité historique ici ! ( L’amour-cent-
vies 156)
En effet à travers l’histoire de Ruben Um Nyobé c’est le rôle de Ngo Kal Djob qui est le
plus important pour Liking, puisque c’est à travers la volonté et la force de cette femme que
Ruben partit en guerre. Dans son texte, Liking « claims for women in African society a
central role that may look feminist to a western reader, [but the author] shows that it is
firmly grounded in West African history » (Willey 559). Les femmes dans les textes de
Liking sont devenues des citoyennes et c’est en tant que telles qu’elles questionnent le
lecteur sur la responsabilité des peuples quant aux troubles de l’Afrique « Se pouvait-‐il que
j’aie participé à la vente du pays ? Qu’il y ait réellement une coalition contre nos institutions,
organisée par l’Étranger et que nous ayons été des instruments ? » (Liking, L’amour-cent-
vies 52).
On trouve, dans les textes que nous avons étudiés dans ce chapitre, une confrontation
entre l’auteure et la société, et pour la Camerounaise et la Côte d’Ivoirienne, la femme
africaine a une mission révolutionnaire, celle de sauver l’humanité. C’est donc un
réquisitoire contre le pouvoir autocratique décadent que nous offrent Véronique Tadjo et
181
Werewere
Liking,
mais
ce
réquisitoire
contient
néanmoins
un
message
d’espoir
;
quand
l’Afrique aura reconnu l’importance de la participation de la femme africaine dans les
décisions politiques et sociales alors l’Afrique avancera. Il est essentiel, d’après ces
auteures, que l’homme retrouve l’union qu’il avait avec la femme, et qu’il réinstalle
l’équilibre perdu, car après tout la femme africaine n’est pas la seule à tout perdre dans
cette crise. Enfin le lecteur devra écarter les fausses pistes et les idées reçues:
Il devra se remettre en question pour se rendre disponible à de nouvelles
approches, faire face à l’Histoire et aux injustices, suivant les chemins tantôt
balisés, tantôt estompés afin de déceler le trace, écartant les impasses, se
déplaçant au gré du mouvement proposé qui mènera bien souvent au-‐delà du
langage, vers l’inattendu, pour maitriser la mort, la dissolution et frayer à son
tour de nouvelles voies (embranchements) qui poursuivront la texture et les
182
Conclusion
183
Comme
nous
l’avons
souligné
dans
les
chapitres
précédents
la
littérature
féminine
d’Afrique Sub-‐saharienne est une littérature « riche, diversifiée et engagée » (Kane) qui
depuis ses débuts vers la fin des années 1970 jusqu'à aujourd’hui n’a cessé de s’imposer
sur la scène internationale. La division des trois premiers chapitres en décennies nous a
permis de couvrir la littérature féminine subsaharienne de 1980 à 2010, révélant ainsi les
inquiétudes des auteures au travers des années. Pour cette étude, mon choix s’est porté sur
des auteures qui ont marqué la littérature africaine, non seulement par les thèmes qu’elles
ont abordés mais aussi par cette nouvelle forme d’écriture féminine qu’elles ont imposée.
Dans le chapitre quatre l’étude du texte de Véronique Tadjo L’Ombre d’Imana et celui de
Werewere Liking L’Amour-cent-vies nous a permis de voir l’engagement politique des
Le premier chapitre, consacré aux années 80, nous a permis d’étudier Mariama Bâ et
Angèle Rawiri, pionnières de la littérature féminine africaine avec des textes qui, même s’ils
n’ont pas été les premiers, ont ouvert la porte de la littérature africaine aux auteures des
générations suivantes. Le texte Une si longue lettre (1979) de Mariama Bâ est considéré
comme le premier texte qui a vraiment marqué le début de la littérature féminine africaine,
c’est donc pour cette raison que je l’ai choisi. Quant à l’auteure Gabonaise Angèle Rawiri,
elle a été la première femme de lettres gabonaises, confirmant que l’écriture féminine
s’étend au delà du Sénégal. Calixthe Beyala et Ken Bugul nous ont permis de découvrir,
dans le chapitre deux, une nouvelle forme de féminisme ainsi que les nouvelles
préoccupations des auteurs féminins des années 1990. Cette étude a montré l’impact que
les textes de l’auteure camerounaise ont eu dans la littérature francophone puisque pour la
première fois une auteure donnait une place privilégiée aux destins des femmes. S'agissant
184
de
Ken
Bugul,
c’est
l’existence
même
de
la
femme,
dans
la
communauté,
qui
l’intéresse
dans
le roman que nous avons étudié. Nous avons vu que pour la Sénégalaise Ken Bugul le retour
en Afrique pour la femme africaine est important car en exil cette dernière perd toute
notion d’appartenance. Quant à Calixthe Beyala et Fatou Diome, elles montrent
parfaitement les préoccupations des femmes africaines des années 2000, puisqu’elles
représentent cette génération d’auteures qui vivent et écrivent en exile. Comme nous
l’avons vu dans le chapitre trois la particularité de ces auteures est qu’elles se concentrent
sur la recherche identitaire de la femme africaine en exile.
C’est à la question de ce qui a poussé les femmes à écrire depuis 1979 que j’ai essayé de
répondre dans cette étude. On a vu que les différentes préoccupations de ces auteures ont
tenu une place importante dans leur motivation. Dans La femme et la littérature en Afrique:
Un engagement socioculturel et politique Kane affirme que c’est dans la réponse aux
questions suivantes que l’on trouve ce qui a motivé ces femmes à écrire :
Que cherche t-‐on à exprimer en mettant ses opinions par écrit et en les
partageant avec d’autres ? Quelle dimension de son humanité l’écrivain met-‐
il en exergue en partageant des sentiments parfois intimes et d’autres plus
universelles à la portée de tous ? Est-‐ce simplement la volonté de réveiller les
sensibilité aux êtres et aux choses et une volonté certaine de dénoncer, de
secouer et de prendre les consciences non pas en otage mais à bras le corps.
185
Nous
avons
vu
dans
les
textes
que
j’ai
choisis
que
c’est
d’abord
cette
«
volonté
certaine
de
dénoncer, de secouer » qui a poussé les auteures africaines à écrire mais aussi le besoin de
critiquer la façon dont certaines traditions sont utilisées aujourd’hui. Dans les textes que
nous avons étudiés, les auteures ne rejettent pas en bloc toutes les traditions africaines,
mais celles qu’elles considèrent comme faisant obstacle à l’émancipation de la femme
africaine.
Dans le premier chapitre, je me suis penchée sur des textes qui ont été écrits vers la fin
des années 70, début des années 1980. Dans le texte de Mariama Bâ Une si longue lette
(1979) et celui d’Angèle Rawiri Elonga (1980) il était important de reconnaître que ces
deux romans ont ouvert la porte à la littérature féminine subsaharienne et ont souligné le
coté « témoignage » de cette nouvelle littérature féminine. En effet ces deux textes sont des
témoignages de la vie de femmes africaines écrits par des femmes africaines et sont
particulièrement intéressants car ils offrent une vision de l’intérieur, c’est-‐à-‐dire du point
de vue d’une Africaine placée au cœur même de sa vie en Afrique. Ces deux textes
soulignent l’absence de droits des femmes dans la société patriarcale africaine, tout autant
Dans Une si longue lettre, ce ne sont pas toutes les traditions africaines que Bâ remet en
cause mais celle des abus de la polygamie, et des abus du pouvoir. Ramatoulaye accueillant
Aïssatou de façon traditionnelle, montre que ce n’est pas toutes les traditions que l’auteure
remet en cause, ni la communauté africaine que Bâ, à travers Ramatoulaye, veut changer
mais la condition des femmes africaines qu’elle dénonce et qu’elle veut améliorer. L’auteure,
et par elle la femme africaine, se révolte pour la première fois dans ce texte contre l’homme
africain qui ne respecte plus la femme, mais aussi contre l’élite intellectuelle qui excuse
186
cette
conduite
empêchant
ainsi
la
femme
africaine
de
s’émanciper.
Mariama
Bâ
montre
que
si certaines femmes, comme le personnage d’Aïssatou, trouvent la solution dans l’exil, pour
elles partir n’est pas la solution. Pour l’auteure rester pour changer l’Afrique est et doit
rester la mission de la femme africaine. En faisant rester Ramatoulaye, Bâ souligne que le
changement doit se faire de l’intérieur, c’est à dire de l’Afrique, et pour ce faire la femme
africaine doit intégrer une nouvelle identité qui rassemble des éléments traditionnels et
modernes; « rather than break with her society, she attempts to work from within »
(Mortimer 76). Cette nouvelle identité de la femme africaine ainsi que l’idée d’exil seront
des thèmes repris et développés dans les textes des auteures des générations suivantes.
Pour Jean-‐Marie Volet choisir entre la décision de rester de Ramatoulaye et celle de partir
d’Aïssatou « revient à décider la mesure dans laquelle le pouvoir de partir ou l’obligation de
rester influence l’idée qu’une personne se fait de sa liberté » (La parole aux africaines 161-‐
162).
Mariama Bâ ne juge pas sévèrement tous les hommes, mais elle se permet de juger ceux
qu’elle a côtoyés et qui ont montré cet « esprit réducteur » (Volet, La parole aux africaines
169) qu’elle décrit dans Une si longue lettre. Bâ regarde ce qui se passe autour d’elle, elle
regarde son passé et sa condition actuelle et se permet de comparer la condition de la
femme africaine d’aujourd’hui avec celle d’hier. Cette comparaison, pour l’auteure, n’est pas
à l’avantage de la femme africaine d’aujourd’hui. Bâ et Rawiri ne seront pas en mesure de
rejeter les coutumes qui les rattachent aux exigences d’une société patriarcale car elles « en
ont été nourries dès l’enfance, à leurs sources rigides » (Bâ, Une si longue lettre 18). Mais si
elles ne les rejettent pas complètement elles commencent à se rebeller. L’auteure voit un
espoir pour la condition de la femme africaine dans les générations futures. Angèle Rawiri,
187
qui
même
à
travers
son
choix
de
faire
mourir
son
personnage
principal
Ziza,
verra
elle
Ziza, l’héroïne du texte de Rawiri Elonga, insistera sur l’idée que la femme africaine peut
obtenir son indépendance économique en Afrique, même si l’auteure pense que les
hommes ne sont pas encore prêts à la laisser faire. L’auteure passe un long moment dans la
deuxième partie de son récit à décrire la vie professionnelle de son héroïne, en prenant
soin de souligner que ce n’est pas le travail traditionnel donné aux femmes par les hommes
que Ziza effectue mais bien un travail à part entière qui inspire respect et admiration tout
comme le serait un travail effectué par un homme; en effet Ziza affirme: « Ma maison de
couture se trouve à un tournant de son histoire… Très prochainement, elle sera considérée
comme l’une des premières de notre continent » (Rawiri, Elonga 183). Dans ce texte Rawiri
nous montre que Ziza n’est pas seule, il y a d’autres femmes qui ont elles aussi obtenu leur
indépendance économique, « toutes les femmes ou presque travaillent et peuvent, par
conséquent, subvenir à leurs besoins » (Elonga 48). Rawiri propose un changement de
certaines traditions dans son texte puisqu’à la mort de Ziza, c’est son amie Elombo qui
reprend la maison de couture et non pas, comme le veut la tradition et comme on l’a vu
dans le texte de Mariama Bâ avec la mort de Modou, les hommes et la famille qui
dépouillent la femme de tout ses biens pendant le partage de la succession. Ici la femme
n’est pas dépossédée et c’est à la personne la mieux qualifiée et à même de continuer
Dans les textes de Bâ et de Rawiri, les femmes jouent un rôle important qui est celui
« de promouvoir de nouvelles valeurs, non encore tout à fait claires, mais dont l’essence
première est la liberté individuelle de la femme, sa personnalité et sa dignité » (Rawiri,
188
Elonga
43).
Dans
ces
deux
romans
rien
n’est
vraiment
gagné
dans
la
lutte
pour
l’émancipation de la femme africaine. Pour Angèle Rawiri et Mariama Bâ les vaincus
d’aujourd’hui seront certainement les vainqueurs de demain et auront « tout loisir de
revoir leur stratégie, de parler, penser, agir, en bref de vivre » (Volet, La parole aux
africaines 151). Ces auteures se sont concentrées sur les problèmes de la femme africaine
moderne, puisque les indépendances n’ont pas apporté la libération espérée.
La déception des indépendances a joué un grand rôle dans la littérature féminine
africaine. En effet, après les indépendances les femmes africaines ont continué à être
victimes des chaines sociales séculaires, et afin de lutter contre leur situation, elles se sont
mises à dénoncer dans leurs textes leur statut de prisonnières, victimes d’une société
entièrement patriarcale, ainsi que de mettre à jour des pratiques telle que la polygamie,
insistant sur « le malaise de la nouvelle femme africaine » (Volet, La parole aux africaines
154). On aura vu dans le texte de Mariama Bâ les balbutiements d’un débat qui prendra
plus d’importance chez les auteures des générations suivantes. Les indépendances n’ont
certes pas apporté la liberté ni la participation politique que la femme africaine avait
espéré, et la violence a remplacé l’espoir que les femmes avaient mis dans les nouveaux
gouvernements. En effet tout comme les chefs d’état qui ont fait preuve de violence sur leur
peuple, les maris ont reporté cette violence, qui n’est pas toujours physique, sur les femmes.
C’est à la suite de cette violence et de cette exclusion que les romancières ont choisi de
donner à leurs héroïnes une situation de pouvoir qu’elles n’avaient pas dans la vie réelle.
Volet affirme que les premiers romans féminins « exprime [nt] les espérances de la
première génération de romancières d’Afrique qui, en dépit de la lueur d’espoir qui brillait
189
dans
le
lointain,
remarque
que,
un
quart
de
siècle
après
les
Indépendances,
la
société
est
lente à s’adapter aux exigences d’un monde nouveau (La parole aux africaines 177).
L’étude de ces deux textes, Une si longue lettre et Elonga, nous a montré un désir des
auteures de restructurer le monde en y introduisant de nouvelles valeurs. Le monde dans
lequel vivent ces femmes est souvent cruel pour la femme particulièrement quand la mort
s’en mêle et qu’avec elle on assiste à un déferlement de puissances négatives comme nous
l’avons vu pour les personnages d’Une si longue lettre ainsi que pour ceux d’Elonga. Même
si ces personnages sortent blessés de leur expérience avec la vie, ce « qui compte n’est pas
tant ce qui est perdu par le système que ce qui est gagné par l’individu qui a la faculté de
découvrir la portée de son pouvoir afin d’échapper aux forces destructives potentielles qui
Bâ et Rawiri ont commencé à écrire pour montrer leur colère contre l’arrogance
masculine. Elles ont donné aux femmes une voix ainsi que la parole, et ces auteures ont
trouvé « dans l’écriture un moyen d’assurer leur survie et le droit d’exister. Sous forme de
confessions, elles [les femmes] racontent la recherche par la plume de mots pour dire »
(Drame). Pour Bâ et Rawiri, la femme africaine doit reconnaître son rôle éducatif, Hélène
Cixous écrit à ce propos: « Woman must put herself into the text – as into the world and
into history – by her own movement » (875). Bâ et Rawiri insistent à travers leurs
personnages sur « la minceur de la liberté accordée à la femme » (Bâ, Une si longue lettre
43) en Afrique. C’est donc la voix refoulée des femmes africaines que le lecteur découvre
pour la première fois dans les textes des années 1980, les femmes rompant enfin un silence
imposé par la société traditionnelle africaine, comme le souligne Bâ quand elle écrit que «
Ma voix connaît trente années de silence, trente années de brimades. Elle éclate, violente,
190
tantôt
sarcastique,
tantôt
méprisante…
tu
oublies
que
j’ai
un
cœur,
une
raison,
que
je
ne
suis pas un objet que l’on passe de main en main » (Bâ, Une si longue lettre 85). On aura vu
dans les textes étudiés que la forme de l’écriture n’est pas ce qui importe le plus pour ces
auteures mais le message qu’elles ont à transmettre. Les textes des années 1980 que nous
avons étudiés insistent sur l’état financier et mental de la femme africaine aisée quand
cette dernière perd toute sorte de support, qu’il vienne de son mari ou de la société.
Dans une interview donnée à Emmanuel Matateyou et parue dans le French Review en
mars 1996, Calixthe Beyala affirme qu’elle a beaucoup d’admiration pour Mariama Bâ et
qu’elle regrette ne pas l’avoir connue. Comme Mariama Bâ, Calixthe Beyala pense que
l’homme n’est pas le seul coupable de la situation dans laquelle les femmes africaines se
trouvent aujourd’hui, et elle affirme qu’elle « ne tue pas le père pour exister » (615). Beyala
reconnaît que c’est grâce aux écrivaines comme Mariama Bâ qu’elle peut aujourd’hui vivre
de sa plume, et espère qu’à son tour elle tracera « un chemin pour ceux qui viendront
après » (Cité par Matateyou 615). Beyala et Bugul ont définitivement tracé un chemin pour
les auteures des générations suivantes et nous avons vu dans le chapitre deux de cette
étude les changements qu’elles ont apportés à la littérature féminine des années 1990.
La folie chez la femme ou la femme à la recherche de son identité discutée dans le
deuxième chapitre avec le texte de Beyala Tu t’appelleras Tanga et celui de Bugul Riwan ou
le chemin de sable, semble indiquer le passage d’une littérature de témoignage à une
littérature de révolte. Avec le roman de Calixthe Beyala Tu t’appelleras Tanga, la folie de
Tanga devient un acte de résistance contre la société patriarcale africaine. Là où Bâ et
Rawiri étaient encore restreintes dans leurs écrits, les écrivaines des années 1990 ont pu
écrire plus librement, particulièrement les auteures comme Beyala qui vivent en France.
191
Cette
nouvelle
liberté
a
permis
à
leurs
héroïnes
de
tenir
des
propos
sans
contrainte
par
rapport à ceux de leurs prédécesseurs. On trouve dans ce texte une pression familiale qui
pèse sur la femme africaine mais aussi une nouvelle relation entre la mère et la fille. Cette
relation est définitivement moins traditionnelle que celle des auteures de la génération
précédente. Dans le texte de Beyala la solidarité entre la mère et la fille disparaît pour faire
place au rôle destructeur de la mère. Beyala nous montrera une nouvelle relation qui sera
principalement basée sur l’exploitation de la fille par la mère. Par contre si la solidarité
mère-‐fille a disparu dans les textes de Beyala, Beyala et Bugul insisteront sur l’importance
de la solidarité entre les femmes. Pour l’auteure camerounaise on retrouve cette solidarité
entre les personnages d’Anne-‐Claude et de Tanga et pour l’auteure sénégalaise entre les
femmes du Serigne. Il y a dans le texte Tu t’appelleras Tanga une remise en question, par
rapport au texte de Bâ, de l’amour maternelle et de la maternité qui, pour Beyala, ne font
plus la grandeur de la femme africaine. Ce changement dans les relations mères-‐filles
s’explique aussi par le comportement même des hommes et leur façon d’aborder les
relations amoureuses, puisque ces derniers, dans le texte de Beyala en particulier, ont
recours à la violence et au viol dans leur relation avec les femmes.
On aura pu voir que les textes des auteures des années 1990 se sont éloignés des
problèmes conjugaux de la femme africaine, que l’on trouvait dans les textes de Bâ et de
Rawiri; elles se concentrent davantage sur le bilan que la femme africaine doit faire sur sa
vie puisqu’il concerne directement sa survie dans une société qui l’abuse. Dans Tu
t’appelleras Tanga et dans Riwan ou le chemin de sable, les deux héroïnes abordent
dorénavant des questions d’ordre social quant à leur situation. Pour Beyala, l’utilisation du
corps et de la sexualité sert à insister sur l’exploitation de la femme par l’homme et marque
192
«
l’importance
de
la
sexualité
comme
gent
actif
participant
à
la
construction
de
la
société
»
(Cazenave 332). C’est donc une nouvelle femme africaine que l’on voit apparaître dans les
C’est grâce à ces personnages féminins marginalisés que les auteures peuvent aborder
des sujets tabous ou différents de ceux qui avaient jusqu’à présent été développés dans
l’écriture féminine. Calixthe Beyala utilisera « l’écriture du corps, une écriture de la
sensation et des sens » (Gallimore Rangira 92) dans son roman Tu T’appelleras Tanga.
Beyala, pour le contenu de ses textes, est devenue l’une des écrivaines africaines les plus
critiquées, mais il est évident que l’auteure a continué le combat qu’avait commencé Bâ et
se bat pour « l’inclusion de la femme africaine au sein des changements sociaux et
politiques de l’Afrique » (Gallimore Rangira 85). Comme les personnages masculins de Bâ
ceux de Beyala sont aussi incapables de « se définir et … définir la femme au delà du corps
sexuel » (Gallimore Rangira 87). Grâce à la prise de parole des auteures des années 1980,
les auteures des années 1990 ont pu aborder des sujets jugés tabous tout en gardant un
intérêt pour les thèmes plus traditionnels. La différence des textes des années 1990, par
rapport à ceux des années 1980, se trouve dans une forme de féminisme qui pourrait, enfin,
libérer les femmes africaines de l’emprise de la société patriarcale. L’Afrique reste encore
l’endroit de prédilection de ces textes mais c’est une couche sociale défavorisée que nous
dépeignent dorénavant ces auteures. Bien que les discours féministes de Beyala et de Bugul
soit souvent différents « et proposent une diversité de féminismes et/ou de voies
d’émancipation, ils restent toutefois tous deux ancrés dans l’identité africaine » (Malonga
176). L’émancipation de la femme à travers le féminisme, tel que nous l’avons décrite dans
le chapitre deux, semble possible. Comme l’affirme Malonga, Calixthe Beyala et Ken Bugul
193
ont
toutes
les
deux
une
similarité
de
destins
avec
leurs
héroïnes
car
«
elles
les
habitent,
les
scrutent, les façonnent de l’intérieur par une littéralité de l’introspection, voire de la
confession. L’intensité de l’écriture est alors à la hauteur de l’intensité osmotique entre les
Les deux romans qui forment le chapitre 3, Comment cuisiner son mari à l’africaine de
Calixthe Beyala et Le ventre de l’Atlantique de Fatou Diome n’ont plus le même
environnement que celui que l’on trouvait dans les textes des années 1980. Même si l’on
reste en ville, ce n’est plus le milieu bourgeois que l’on retrouve mais le milieu défavorisé
de la rue. De plus ces auteures n’écrivent plus en Afrique mais en France. Ces deux textes se
servent de la sexualité comme argument politique « pour arriver à un changement de la
société en profondeur, ce sont les structures et données de base qu’il faut réviser/repenser,
à commencer par celles qui régissent l’interaction entre hommes et femmes » (Cazenave
333). Pour Beyala et Diome, il est nécessaire d’établir de nouvelles relations entre l’homme
et la femme, et ces nouvelles relations mèneront, d’après les auteures, à une introspection
libératrice de l’homme africain. Dans les textes de Beyala et de Diome, les auteures
décrivent l’homme: « son profil est établi, son mode de penser et de faire, son
comportement amoureux sont examinés » (Cazenave 333), mais surtout elles lui donnent
une voix, et c’est cette voix qui permettra d’arriver à un dialogue libérateur entre l’homme
et la femme. Dans le texte Elonga le personnage d’Igowo ressemble fortement aux
descriptions que font Diome et Beyala des hommes africains, il reconnaît que Ziza et ses
amies « ont longtemps été déconsidérées et défavorisées à cause des lois établies par les
hommes » (Rawiri 53), mais que les hommes ont toujours du mal à accepter l’émancipation
de la femme africaine. Malgré l’éducation libérale qu’Igowo a reçue, il ne peut s’empêcher
194
de
ressentir
un
certain
malaise
quant
au
succès
de
Ziza,
car
il
reste
malgré
tout
fortement
« marqué par les préjugés du discours patriarcal » (Volet, La parole aux africaines 129).
Igowo est tiraillé entre l’admiration qu’il a pour Ziza et la jalousie qu’il ressent quant à son
succès surtout quand il le compare au sien. Cette jalousie l’amène à prendre la défense des
traditions de la société patriarcale africaine et il affirme qu’ « il faudrait peut-‐être que vous
[les femmes] vous méfiez du terme « émancipation » que les femmes ont trop souvent à la
bouche. Il me semble que vous voulez rejeter en bloc les coutumes, les traditions » (Rawiri,
Elonga 130). À cette remarque d’Igowo Ziza répond qu’ « Une jeune femme d’un niveau
intellectuel assez élevé, qui s’est épanouie dans de nombreuses rencontres […] devient
exigeante. Elle n’accepte plus de lier son existence, même temporairement, à un homme
dont la mentalité lui déplait ou qui est, socialement et intellectuellement, très au-‐dessous
d’elle » (Rawiri, Elonga 46). C’est ce personnage indépendant de Ziza que l’on retrouvera
dans les textes de Beyala et de Diome. Ken Bugul avait montré elle aussi, quelques années
auparavant dans Riwan ou le chemin de sable, que les « problèmes auxquels les jeunes
intellectuelles africaines sont confrontés dépassent le cadre d’un pays particulier » (Cité
La peur de l’exclusion a obligé les auteurs féminins d’Afrique à adresser un discours «
qui cherche sa justification dans le code social » (Gallimore Rangira 80). Malgré ces
barrières les femmes n’ont pas hésité à prendre la plume, Calixthe Beyala et Fatou Diome se
sont lancées dans « une écriture beaucoup moins égoïste, une écriture sociale et sensitive …
» (Gallimore Rangira 98), elles se sont éloignées du « je » pour le remplacer par le « nous ».
Les romans de Beyala sont des attaques à la société patriarcale traditionnelle, elle est
probablement l’un des premiers écrivains féminins à bousculer les règles de la littérature
195
féminine
africaine.
Beyala
dénonce
les
pratiques
sociales
en
invitant
le
lecteur
«
à
suivre
les
péripéties les plus crues du combat sexuel des femmes africaines pour la réappropriation
de leur corps, bravant la pudeur et la réserve de la femme africaine traditionnelle » (Kindo
175). L’écriture de Calixthe Beyala est donc une écriture provocante et destructrice, une
écriture violente. Beyala est l’une des premières à joindre le problème de l’immigration à
celui de la femme africaine. Albert dans L'Immigration dans le roman francophone
contemporain (2005) affirme que le problème de l’immigration est apparu dans la
littérature africaine à partir de la colonisation. Albert reconnaît trois grandes périodes :
différentes. La première commence pendant la colonisation et s'achève dans
représentée, soit par des romans mettant en scène des travailleurs immigrés,
soit par des autobiographies d'intellectuels venus en France pour visiter le
pays ou poursuivre leurs études. La seconde période commence avec les
Indépendances et s'achève autour des années quatre vingt. [... ] En revanche,
à partir des années quatre-‐vingt jusqu'à nos jours, l'immigration acquiert une
grande visibilité dans les littératures francophones, au point d'en devenir un
196
Pour
notre
étude,
c’est
cette
dernière
période
qui
nous
a
intéressé
le
plus
puisque
c’est
dans les textes féminins des années 1990 que l’immigration prendra une importance
majeure.
Les auteurs féminins des années 1980 racontaient pour la première fois leurs histoires
de femmes, histoires qui étaient souvent les leurs, dans la société patriarcale africaine. On
trouvait aussi dans quelques textes, comme celui de Werewere Liking L’Amour-cent-vies, un
engagement politique évident de l’auteure. Les romans d’aujourd’hui sont toujours des
romans de protestation et de contestation qui ne se cantonnent plus seulement aux
problèmes familiaux mais qui s’attaquent désormais à des domaines multiples avec en
priorité le domaine du pouvoir. Les auteures n’ont pas peur d’aborder des sujets tels que la
violence et les souffrances psychologiques et physiques. Beyala n’a pas peur de choquer ni
de subir les commentaires de la gente masculine pour les propos qu’elle tient dans ses
textes. À la réponse d’Emmanuel Matateyou quant à ces propos, l’auteure affirme:
m’intéressent pas, car ce sont eux qui ont conduit ce continent au bord du
gouffre. Or si je me mets à flatter ces imbéciles d’hier, ces escrocs
Ces gens-‐là, il faut leur montrer qu’ils ne sont pas le centre du monde et,
qu’en confisquant le matériel, il ne confisquent pas le monde. (606)
Le langage utilisé par Beyala n’est plus celui contrôlé de Bâ mais « le français de demain »
(Matateyou 606), l’auteure ajoute que l’écriture qu’elle utilise n’est plus « cette langue de
197
Baudelaire
figée
et
morte
quelque
part.
Ce
ne
sera
pas
la
copie
de
l’Occident;
ce
sera
quelque chose de riche; fusse-‐t-‐elle grossière, elle veut dire ce qu’elle veut dire »
(Matateyou 606). Ce sentiment de liberté du langage qui se dégage des textes écrits par
Ce qui est nouveau aussi dans cette littérature c’est que ces auteures parlent de leurs
deux cultures : l’africaine mais aussi la française. Pour ces auteures, l’exil est un atout qui
leur permet de s’exprimer, car si elles étaient restées en Afrique elles n’auraient jamais eu
la liberté d’écrire de la sorte. Cette littérature des années 2000 est donc une littérature sans
frontières « dans la mesure où elle exhibe son hypotexte – autre qu’africain – et proclame
son émancipation des carcans traditionnels, grâce au nouvel espace de création, celui offert
On aura vu que le thème de l’émigration est présent dans la littérature féminine
africaine, même s’il est traité différemment par les auteures depuis 1980, mais c’est dans
les années 2000 qu’est apparue la question de l’identité culturelle avec des textes comme
Le ventre de l’Atlantique et Comment cuisiner son mari à l’africaine. Dans ces textes, on
trouve de la part des auteures une dérision « ou le sarcasme, dans le prosaïsme du langage
parlé, prend souvent des allures d’exorcisme » (Diop). L’écriture pour ces auteurs féminins
devient « une sorte de refuge » (Sakho). En s’exilant, les écrivaines telles que Diome et
Beyala ont choisi un chemin différent de celui de Bâ et Rawiri et c’est loin de l’Afrique
Il est important de souligner que les auteures telles que Fatou Diome et Calixthe Beyala
dénoncent elles aussi qu’il est temps de renoncer « à une apparence sociale calquée sur le
modèle occidentale » (Cazenave 325). Le texte de Fatou Diome Le ventre de l’Atlantique
198
montre
les
rêves
mensongers
importés
de
la
France
et
les
dangers,
pour
la
femme
africaine,
D’après les auteures que nous avons étudiées, si l’Afrique va mal c’est à cause de la
société africaine qui empêche les femmes de participer au pouvoir politique, et leurs textes
montrent la nécessite et l’importance de leur participation. Odile Cazenave conclut dans
Femmes rebelles, naissance d’un nouveau roman africain au féminin (1996) que « Plus que
jamais, le roman africain au féminin répond à ce principe de création. Bien plus, il passe à
l’avant-‐garde en ce qu’il ne se limite plus simplement à la vision d’un monde chaotique à
accuser ou à fuir mais évoque la possibilité d’un monde meilleur » (326).
Dans les textes des années 2000, même si les auteures ont quitté l’Afrique pour
s’installer en France on reste encore dans les quartiers défavorisés des années 1990. Les
auteures se concentrent désormais dans leurs textes sur le rapport qu’elles entretiennent
avec l’Afrique. La forme de l’écriture a elle aussi changée, elle est devenue plus recherchée
et plus sophistiquée. L’homme dans ces ouvrages n’est pas rejeté, car les femmes
reconnaissent qu’il a un rôle important à jouer dans l’émancipation de ces dernières. On ne
retrouve plus dans ces textes la femme africaine dans son rôle familial traditionnel mais
une femme qui peut choisir une autre destinée que celle de femme et de mère, et c’est à
travers ces nouvelles héroïnes que, comme l’affirme Odile Cazenave, un roman africain au
féminin est né puisque « la sélection de ce type de personnages marque également une
étape, une phase de transition dans la constitution de ce que nous avons appelé la
naissance d’un nouveau roman africain au féminin » (Femmes rebelles 330). Dans ce
nouveau roman africain au féminin, on découvrira aussi que certaines auteures, telles que
199
Werewere
Liking
et
Véronique
Tadjo
ont
choisi
de
s’engager
politiquement
dans
leurs
textes.
Les auteures engagées que j’ai étudiées dans le chapitre quatre soulignent les
problèmes « de relation entre groupes sociaux et leur participation dans la lutte au
pouvoir » (Cazenave 335). On aura vu dans le texte de Tadjo L’Ombre d’Imana une prise de
position de l’auteure sur l’origine des problèmes politiques du Rwanda. On trouve dans ces
deux textes, L’Amour-cent-vies de Werewere Liking et L’Ombre d’Imana la responsabilité du
gouvernement dans l’Afrique en dérive d’aujourd’hui. L’écriture féminine ne se contente
pas de « faire [une] critique de l’ordre politique en s’appuyant sur la critique des hommes
de pouvoir, [et] de créer des mythes d’espoir » (Fonkoua 122). Les auteures vont plus loin,
comme le constate Fonkoua, car pour elles il est important de:
Réfléchir à la manière par laquelle les sociétés, moderne ou traditionnelle,
conçoivent l’ordre ; de dégager les réalités de ce que cache cette volonté
s’interroger sur ce qui, au fondement même des sociétés africaines,
ou plus exactement, de s’interroger sur ce que l’ordre social africain porte et
C’est donc à travers l’histoire que ces deux textes, écrits à douze ans d’intervalle, analysent
la réalité de l’Afrique d’aujourd’hui. Les textes de Véronique Tadjo et de Werewere Liking
redonnent aux peuples d’Afrique leur mémoire collective que les pouvoirs politiques leur
200
avaient
volés,
elles
soulignent
en
même
temps
les
changements
économiques,
politiques
et
sociaux qui seraient nécessaire pour former l’Afrique du XXIème siècle. En conclusion,
Suggérer que l’homme a échoué dans son exercice du pouvoir et qu’en
revanche, la non-‐participation, pour sa large majorité, des femmes au
pouvoir politique intervient comme facteur de poids dans les abus de
pouvoir, les vices qui consument l’un et l’autre pays du continent africain. En
d’autres termes, face à l’échec et la décadence sociale et politique des
différents pouvoirs, les femmes se mettent en demeure de réfléchir et
prendre la main de l’homme et le guider, dans ce qui pourrait être une
Les auteures que nous avons étudiées dans les chapitres un, deux, trois et quatre ont
toutes choisi une façon différente de s’exprimer et d’exprimer leurs inquiétudes mais elles
ont toutes en commun ce désir de changer la société africaine, et ce changement doit passer
par la participation active des femmes qui donnera un second souffle à une Afrique qui
jusqu'à présent ne cesse de s’essouffler. C’est donc d’une renaissance dont parle ces
auteures puisque:
Cette renaissance pour laquelle nos romancières proposent à la fois la
compréhension de la conjoncture… et le « primat de l’action », s’est
201
(authenticité
de
la
description,
usage
de
l’oralité,
violence
du
message,
C’est donc vers le futur que se tournent ces auteures, et leurs textes offrent au lecteur un
espoir de changement. Leur prise d’écriture est « loin d’être innocentes » (D’Almeida 51).
En effet ces auteures visent à détruire les valeurs et les institutions établies. D’Almeida
Subversion enfin dans la structure même des romans. Subversion avant tout
dans l’utilisation du langage où les femmes brisent tout tabou… La voix des
femmes se lève désormais pour signaler les abus sur la personne des femmes
en particulier, mais aussi sur celles des enfants st sur la société en général.
(D’Almeida 51)
On aura aussi vu un changement du point de vue littéraire des auteures qui aujourd’hui
s’intéressent davantage à la forme que leurs prédécesseurs comme nous l’avons vu chez
Tadjo et Liking par l’utilisation de la prose dans leurs textes.
En conclusion de cette étude, nous avons pu voir l’importance du rôle des premiers
auteures dans la littérature féminine d’aujourd’hui. Mariama Bâ, dans une interview qu’elle
avait donnée à Harrell-‐Bond en 1980, a dit que « Books are a weapon, a peaceful weapon
perhaps, but they are a weapon » (214). Bâ avait reconnu l’impact que l’écriture pouvait
avoir sur le destin des femmes africaines, ceci expliquant la raison pour laquelle l’auteure
202
voulait
voir
les
écrivains
féminins
se
servir
de
cette
arme
dans
leurs
textes.
Le
désir
de
Bâ
était que l’écriture féminine africaine puisse enfin parler ouvertement de la condition de la
femme au sein de sa propre culture, et que les femmes africaines puissent prendre enfin
leur destin en main. Si Bâ était encore en vie aujourd’hui, elle serait heureuse de voir que
les auteures africaines, se sont servi et continuent de se servir de cette arme. En effet on
entend aujourd’hui le bruit que font leurs voix et leurs textes ont obtenus le respect du
monde littéraire. On aura vu dans cette étude que loin de vouloir imiter la littérature
occidentale, les auteures africaines ont inventé un style d’écriture qui leur est propre :
multiple oppressive conditions both traditional and specific to their post-‐
beyond the limits of Western feminism and within postcolonial theoretical
Les auteures que nous avons étudiées revendiquent le fait que ce n’est pas uniquement la
société des pères dans laquelle elles vivent qui les oppriment mais aussi le pouvoir et le
contrôle que les hommes ont sur elles dans cette société. Ces auteures insistent également
sur le fait que leur contribution au féminisme ne soit ni ignorée ni oubliée. On aura vu aussi
la place importante que tient dans leurs textes l’identité de la femme et que cette dernière
n’est pas toujours liée au rôle de la mère. Les auteures insistent aussi sur l’importance du
rôle que les femmes ont dans le maintient de la tradition orale puisque celle-‐ci leur donne
203
la
possibilité
de
faire
revivre
la
mémoire
collective,
permettant
ainsi
de
faire
renaitre
un
passé où la femme était le double de l’homme. Ce rôle de porte-‐parole est important pour la
femme africaine puisque cet acte devient « a subversive act that is empowering not only for
the writers, but also for the community (of women) for and about whom they write »
Les auteures que nous avons étudiées nous ont dépeint des portraits de femmes
opprimées mais elles ont aussi évoqué des solutions contre cette oppression. Les auteures
telles que Mariama Bâ et Angèle Rawiri ont souvent été limitées par la critique masculine et
les répercutions que leurs écrits auraient pu déclencher puisqu’elles demeuraient en
Afrique. Nous avons pu voir que leur littérature était plutôt celle d’une littérature de
témoignage qui a permis aux auteurs des générations suivantes d’accéder à « une écriture
de révolte » prolongeant ainsi « le récit semi-‐autobiographique dans la construction de
soi » (Cazenave 329). Pour Calixthe Beyala, il est important de dévoiler la responsabilité de
la société africaine envers l’exploitation de la femme africaine « notamment la course à
l’apparence, et la semi-‐prostitution conçue comme un moyen de support financier
normalisé ou il revient à la femme de soutenir la cellule familiale en faisant commerce de
son corps » (Cazenave 330). Introduire la notion de folie chez la femme a aussi permis à
Beyala de montrer que la femme africaine est capable de résister contre la société
patriarcale, mais surtout de prétendre à un certain pouvoir qu’elle n’avait pas jusqu’à
présent. La folie de la femme excuse donc les paroles et les idées révolutionnaires de
l’auteure et lui permet ainsi de condamner tout ce qui empêche la femme africaine d’être
libre.
204
Avec
les
textes
plus
récents,
nous
sommes
loin
de
l’image
de
la
femme
traditionnelle
cantonnée à son rôle d’épouse et de mère, que nous décrivaient Bâ et Rawiri. C’est donc
grâce à cette première prise de parole des auteures des années 1980 que les auteures qui
ont suivi ont pu écrire plus librement. Si certains thèmes sont repris par la nouvelle
génération, ils sont approfondis et ne montrent pas toujours la même innocence que l’on
trouvait dans les premiers textes. La relation mère-‐fille est un bon exemple de ce
changement. S'il existait une certaine complicité et solidarité entre les mères et leurs filles
dans les textes des années 1980, cette complicité mais bien davantage cette solidarité
disparaît dans les textes des années suivantes. En effet on retrouve dans le texte de Beyala
Tu t’appelleras Tanga une mère que la société a écrasée et qui abuse de son pouvoir sur sa
fille, en la poussant à la prostitution, montrant ainsi de nouvelles formes d’exploitation
subies par la femme africaine au sein même de la cellule familiale. Odile Cazenave écrira
que « les africaines mettent en question l’amour maternel, la maternité comme
consécration de la femme » (331). Certaines auteures, comme Beyala et Diome,
condamnent cette forme de solidarité parce qu’elle n’a pas évolué et continue d’enchaîner
la femme africaine dans les traditions, et d’autres, comme Bâ et Bugul l’idéalisent comme
étant ce qui lui reste de plus précieux. Quand elle parle de la solidarité, Diome dévoile les
causes et les conséquences socioéconomiques de cette valeur traditionnelle qui au cours du
temps est devenu corrompue. La solidarité traditionnelle d’autrefois s’expliquait par le fait
que la société africaine était principalement agricole et que peu d’Africains avaient accès
aux biens et à la propriété privée, une entraide était donc nécessaire. Ce devoir de
solidarité s’appliquait à ceux qui en avaient le plus besoin pour survivre, impossible en ce
temps de penser à un individualisme quelconque puisque c’était l’épanouissement de la
205
communauté
sur
l’individu
que
l’on
recherchait
ici.
Mais
la
société
africaine
s’est
vue
envahir par le capitalisme occidental changeant ainsi d’une société communautaire à une
société individualiste. Les auteures telles que Beyala et Diome proposent donc une
solidarité modérée pour remplacer cette solidarité que les générations d’aujourd’hui ont
pervertie. Elles soutiennent l’idée que l’Afrique doit changer d’une solidarité à cent pour
cent à une solidarité modérée, c’est-‐à-‐dire une solidarité qui doit être un mélange entre les
avantages des valeurs traditionnelles que Diome appelle « l’entraide » et les avantages de la
Les textes plus récents de Beyala et de Diome se concentrent désormais sur une couche
sociale beaucoup plus modeste que celle que l’on trouvait chez Mariama Bâ. Ce qui est
important pour ses auteures c’est de montrer les gens de la rue, les défavorisés et les
quartiers dans lesquels ils vivent; « les écrivains femmes en sont venues à aborder des
questions d’ordre social et politique, leur écriture prenant, de fait, une nouvelle amplitude
[…] dans leur engagement et la promotion d’une image de la femme africaine plus forte »
(Cazenave 332).
Beyala et Diome parlent pour la première fois, dans leurs textes, du corps ainsi que de la
sexualité de la femme africaine. Beyala utilisera le corps et la sexualité comme argument
politique puisque
Pour arriver à un changement de la société en profondeur, ce sont les
structures et données de base qu’il faut réviser/repenser, à commencer par
celles qui régissent l’interaction entre hommes et femmes. En d’autres
termes, il faut d’abord établir une nouvelle éthique sexuelle comme prémices
206
à
un
ordre
et
un
fonctionnement
nouveau
entre
individus,
au
sein
de
la
famille, de la communauté et dans un contexte plus large, de la société.
(Cazenave 333)
Les auteurs féminins d’Afrique subsaharienne depuis Mariama Bâ à Fatou Diome jettent un
regard sur l’avenir de l’Afrique permettant au lecteur d’imaginer comment pourrait être
l’Afrique de demain. Pour arriver à ce changement les auteures des années 2000 ont
recours à l’utilisation de la violence et de la sexualité afin de secouer les mentalités aussi
bien européennes qu’africaines, leur prise d’écriture est donc loin d’être innocente.
Pour les personnages des textes des années 2000 la France n’est plus un monde à
découvrir. Les héroïnes des romans de Calixthe Beyala et Fatou Diome se sont installés
depuis longtemps en France et n’envisagent plus de retourner en Afrique. Comme l’affirme
Saliou Thiam dans son article La littérature de l’immigration africaine ou un appel au bien
être :
Les deux mondes -‐ l’Afrique et l’Europe -‐ restent toujours des espaces
symboliques d’enjeux et de combats modernes. Ainsi, au travers des
aventures des personnages, un nouveau rapport se présente : la maîtrise de
Le style d’écriture est aussi nouveau chez les romancières d’aujourd’hui, elles ne
cherchent pas l'art pour l'art mais l'art pour la cause. Ces auteures sont désormais à la
207
recherche
«
d’une
écriture
par
laquelle
elles
pourront
communiquer
leurs
idées
et
se
faire
comprendre, une langue et un style qui sauront les faire entendre. Elles deviennent les
passerelles d'une culture, d'une civilisation en reconstruction » (Thiam, « La littérature de
l’immigration africaine ou un appel au bien être »). Nous avons pu voir que la voix des
auteurs féminins est non seulement devenue plus forte, en s’engageant et en se rebellant
mais qu’elle est aussi devenue beaucoup plus agressive « sous un mode d’auto-‐
représentation toujours plus élaboré » (Cazenave 13). Parmi toutes les auteures que nous
avons étudiées c’est indéniablement la camerounaise Calixthe Beyala qui va le plus loin
dans l’audace du langage, cette « amazone des lettres africaines » (Chevrier Littérature
d’Afrique noire de langue française 64) comme l’appelle Chevrier, part en guerre contre la
« « dictature des couilles » (entendez la « phallocratie ») et parle, avec mépris, des « fesses
coutumières » « (Chevrier, Littérature d’Afrique noire de langue française 64). On peut
affirmer que les textes de Calixthe Beyala sont un point de rupture avec ceux de ses
prédécesseurs. Mariama Bâ en ouvrant ce long débat sur la condition de la femme dans la
société africaine contemporaine a commencé une révolte contre une longue tradition et
une culture jalousement gardée, que les auteures des générations suivantes se sont
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