Les Cahiers d’Outre-Mer
Revue de géographie de Bordeaux
272 | Octobre-Décembre 2015
Centreafrique/Afrique centrale : ressources et conflits
armés
Le contrôle des ressources de l’État, un enjeu des
conflits en Centrafrique
Control over State resources, a political issue in conflicts in Central African
Republic
Gervais Ngovon
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/com.7634
ISSN : 1961-8603
Éditeur
Presses universitaires de Bordeaux
Édition imprimée
Date de publication : 1 octobre 2015
Pagination : 501-533
ISBN : 978-2-86781-979-7
ISSN : 0373-5834
Référence électronique
Gervais Ngovon, « Le contrôle des ressources de l’État, un enjeu des conflits en Centrafrique », Les
Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 272 | Octobre-Décembre 2015, mis en ligne le 01 octobre 2018, consulté
le 06 janvier 2021. URL : [Link] ; DOI : [Link]
com.7634
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Les Cahiers d’Outre-Mer, 2015, n° 272, p. 463-608
Le contrôle des ressources de l’État, un
enjeu des conflits en Centrafrique
Gervais Ngovon1
Introduction
De nombreux travaux s’emploient depuis la fin des années 1970 à décrire
l’influence que les ressources naturelles, les inégalités, la diversité ethnique
et culturelle ainsi que le passé colonial exercent sur les États en Afrique et sur
les guerres qui les déchirent2. Peu nombreux à se consacrer à la République
centrafricaine, ces travaux toutefois n’évoquent qu’insuffisamment les facteurs
qui, propres au caractère néo-patrimonial des États africains, contiennent en
eux-mêmes des germes d’exclusion et d’affrontements meurtriers.
Quand la théorie du complot international ne prend pas le dessus pour
expliquer les guerres intestines sur le continent, ce sont des médias qui,
peu regardants sur les responsabilités des acteurs internes, développent
abondamment l’idée de déstabilisations par procuration, supposées
exclusivement commanditées par des entreprises minières ou pétrolières,
tandis que des chercheurs bien intentionnés pointent du doigt, pour les uns, le
passé colonial qui aurait laissé « l’Afrique peu préparée à se gouverner elle-
même » (Porteous, 2003 : 307-320, voir p. 309), et, pour les autres, l’échec
1. Gervais Ngovon, doctorant, Centre d’études et de recherches de science administrative (CERSA),
Université Paris 2 Panthéon-Assas.
2. Après les célèbres ouvrages de René Dumont, L’Afrique noire est mal partie (Le Seuil, 1962) et
de Colin Turnbull, L’Africain désemparé (Le Seuil, 1965), c’est surtout à partir des années 1970, en effet,
qu’ont été publiés des études et essais avec cette forte teneur comme L’Afrique déboussolée (Christian
Casteran et Jean-Pierre Langellier, Plon, 1978), L’Afrique désenchantée (Gabriel Gosselin, Anthropos,
1978), L’Afrique trahie (Jean-Claude Pomonti, Hachette, 1979), Le Continent convoité (Élikia M’Bokolo,
Études vivantes, 1980), L’Enjeu africain – Stratégie des puissances, (Gérard Chaliand, Le Seuil, 1980), etc.
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d’une institution étatique importée que rejette « avec violence [la logique] de
la recomposition identitaire » (Badie, 1992 : 233).
Nombre d’ouvrages de ces éminents auteurs revêtent assurément une
pertinence indiscutable. Mais il reste que les analyses portant sur les pratiques
politiques internes et sur leur articulation avec les comportements sociaux,
ainsi qu’avec les éruptions de violences qui s’ensuivent, méritent d’être
approfondies. Le présent article s’inscrit dans cette préoccupation mais se
circonscrit à la République centrafricaine. Il entend contribuer à éclairer dans
la mesure du possible la trame des tragédies répétitives auxquelles le pays est
soumis et questionne à ce propos les motivations véritables des protagonistes
nationaux.
Certes, les ressources du sous-sol dans les pays africains, en sus de
considérations géopolitiques qu’on ne peut nier, éveillent des convoitises
extérieures susceptibles de déclencher, d’alimenter ou d’exacerber les conflits
internes. L’implication de parrains politiques régionaux ou lointains et de
diverses entreprises internationales, – pourtant pourvues de respectabilité
–, dans les filières criminelles liées à l’économie de guerre, a été largement
démontrée (Marchal et Messiant, 2002 : 58-69, voir p. 65). Et s’agissant
du Centrafrique3, il ne serait pas étonnant que le contrôle de ces ressources
naturelles compte au nombre des enjeux des confrontations actuelles.
Mais les analyses portées autour de ces conflits dans les États africains
s’attachent un peu trop souvent à ne souligner que les culpabilités extérieures
plutôt qu’à explorer simultanément la part de responsabilités des acteurs
nationaux. On tend manifestement à penser que ces acteurs nationaux servent
uniquement de jouets aux mains de l’extérieur. Sont largement passées sous
silence leurs visées personnelles et immédiates aussi bien que leurs stratégies
de contournement à des fins individuelles. La lisibilité de l’interaction entre
les différents facteurs de ces conflits reste ainsi approximative quant aux
causes endogènes.
Faut-il au demeurant considérer les ressources naturelles comme
une « malédiction »4 ? Le Cameroun, le Gabon et la Guinée équatoriale
disposent de ressources extractives importantes mais n’ont point sombré
dans la violence tandis que le Congo-Kinshasa tarde à retrouver sa stabilité
3. Contrairement à l’usage auquel les Centrafricains se sont eux-mêmes accoutumés, le nom
Centrafrique est du genre masculin : le texte de l’hymne national du pays comporte des verbes d’état qui,
rapportés au nom Centrafrique et tournés en leurs participes passés, s’accordent en effet au masculin. Ce
genre grammatical est de mise d’autant mieux qu’il s’agit bien du centre de l’Afrique.
4. L’idée d’une « malédiction » des potentialités du sous-sol africain est fort répandue. « Les
diamants », écrit par exemple de bonne foi Philippe Hugon (2009 : 63-79, voir p. 76) « ont ainsi un potentiel
de développement mais ils sont dans les pays pauvres plutôt une malédiction ».
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Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
de l’époque Mobutu, que le Congo-Brazzaville a connu des tourmentes où
l’interférence de pétroliers n’est pas contestée et que le Centrafrique quant à
lui est continuellement pris de convulsions depuis vingt ans. Des paramètres
spécifiques à chaque pays sont donc à considérer, en lien avec les postures
et les jeux politiques internes comme en rapport avec d’autres facteurs de
politique internationale.
Il est clair, certes, que les ressources extractives en Centrafrique ne
laissent point indifférents les protagonistes des rivalités sanglantes qui s’y
jouent. Les brimades et les extorsions pratiquées dès 2008 par les mouvements
insurrectionnels comme l’UFDR5 et la CPJP6 contre des diamantaires
à Sam-Ouandja, à Sangba et à Bria en ont fourni les premiers signaux.
L’exploitation directe de sites aurifères et diamantifères par les responsables
de ces mouvements, pratiquée au mépris total du circuit légal, allait très vite
confirmer la tendance7. Des rapports conflictuels politisés, et d’une complexité
extrême, finirent d’ailleurs par s’établir entre l’univers des diamantaires et
celui du pouvoir, avec des « pro-Bozizé » d’une part et des « anti-Bozizé »
de l’autre. Comme indice flagrant de cette « bataille d’initiés », l’aveu
d’hommes d’affaires qui, hostiles à François Bozizé, déclarèrent au travers de
médias internationaux s’être servis du diamant pour financer le renversement
de ce dernier8. Michel Djotodia lui-même se livra à des aveux similaires en
avril 2013 : « Aucun pays étranger n’a financé notre marche sur Bangui […].
Nous nous sommes servis uniquement de notre diamant pour l’équipement et
l’alimentation des troupes »9.
Cependant, au cœur de ces conflits successifs, un autre enjeu tout aussi
crucial que les ressources extractives prend relief et épaisseur : il s’agit des
« ressources de l’État » au sens où l’entendent les finances publiques, c’est-à-
dire les moyens assignés au fonctionnement de l’État et au développement de
ses infrastructures. Recettes fiscalo-douanières, facilités du Trésor public et
du domaine foncier de l’État, concours financiers extérieurs ou encore dons en
nature semblent en effet procéder de ces ressources dont le contrôle demeure
un ressort des conflits, un vecteur de lutte pour le pouvoir.
5. L’UFDR est l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement, un groupe insurrectionnel
né fin 2006 au nord-est de la République centrafricaine.
6. Apparue tout aussi au nord-est du pays – mais pour sa part fin 2008 – la CPJP, autre rébellion, a
pour nom intégral Convention des patriotes pour la justice et la paix.
7. Sitôt 2010, International Crisis Group a témoigné de faits en ce sens, avec une insistance par
ailleurs justifiée sur des agissements où se mêlent rapine, meurtres et passe-droits (ICG, rapport 2010 : 16
et suiv.).
8. Lire à cet égard « Centrafrique : des diamantaires reconnaissent avoir financé la Séléka », Radio
France Internationale (RFI), 10 avril 2013, disponible en ligne : [Link]
centrafrique-seleka-diamantaires-bozize, consulté le 13 décembre 2015. Lire également Hugon (2014 : 6).
9. Propos de Michel Djotodia le 18 avril 2013 à la presse et en sango, langue nationale.
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Le mentionner n’est guère excessif. User de rigueur dans l’analyse de la
situation conflictuelle particulière du Centrafrique ne peut s’accommoder de
quelque autocensure. Les Centrafricains, mieux que d’autres, ont d’ailleurs
conscience de certaines stratégies que camouflent les rivalités politico-
militaires : ils parlent de « yé ti tèngo »10, expression en sango renvoyant
à celle si connue de « la politique du ventre » répandue par Jean-François
Bayard (2006). Illustratif également est le terme « chercher à manger »,
groupe de mots devenu un qualificatif moqueur dont ils affublent nombre
d’acteurs politiques et d’agents de l’État. D’autant que les responsabilités
gouvernementales et administratives sont perçues en ce pays en fonction des
rentes qu’elles génèrent, rémunération mensuelle mais surtout subsides indus
prélevés sur les ressources de l’État. « La mangeoire principale », écrit à cet
égard Jean-Paul Ngoupandé, « est constituée par la vingtaine de milliers de
postes offerts par la fonction publique, à quoi il faut ajouter quelques autres
centaines provenant des sociétés d’État et d’économie mixte » (1997 : 127).
S’interroger donc sur les ressorts véritables poussant les acteurs nationaux
à la confrontation, questionner les motivations d’une « classe politique
habituée à utiliser l’État comme […] sa source de pouvoir, de statut, de rente et
autres formes de richesses » (Lafay et Lecaillon, 1993 : 28), c’est simplement
s’imposer d’investiguer sur un aspect endogène de ces conflits afin de mieux
de les saisir. Il ne s’agit pas dès lors d’un exercice purement théorique, ou,
comme pourraient le craindre certains, de verser dans un amalgame tendant à
« étudier l’État africain comme l’État des pays occidentaux », ou de vouloir
ignorer les originalités centrafricaines, ou encore de s’acharner à critiquer
le tribalisme ou l’ethnicité en le privant du « sens » qui serait le sien11. La
gravité des drames dont le Centrafrique est sans cesse le théâtre questionne
le fonctionnement même de la société. À quoi tiennent ces interminables
conflits ? Quelles aspirations véritables motivent leurs protagonistes ? Les
discours prônant la construction d’une société égalitaire constituent-ils le seul
moteur de leurs batailles ou tiennent-ils plutôt lieu d’une simple rhétorique
d’affichage dissimulant d’autres visées bien plus personnelles, à savoir ce
contrôle des ressources de l’État ?
Seront de ce point de vue facteurs d’éclairage l’analyse du caractère néo-
patrimonial de l’État centrafricain (1), l’examen du népotisme et de l’ethnicité
10. « Yé ti tèngo » signifie littéralement « chose à manger » ; à entendre comme « alimentaire, de
quoi manger ».
11. Il nous est fort malaisé de trouver un « sens » politique constructif au tribalisme – ainsi que l’eût
voulu un auteur distingué comme Dominique Darbon (1990 : 37-45, voir p. 39) –, dans un pays meurtri par
l’usage qu’en font les acteurs politiques depuis cinquante ans. Sous réserve naturellement de travaux dont
l’intérêt heuristique préciserait l’utilité à la fois politique et sociale de ce « sens » à donner à une notion qui,
pour l’heure, induit des représentations contraires à l’égalité devant prévaloir entre citoyens.
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Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
qu’il promeut dans la distribution des ressources (2) ainsi que celui des
réseaux clientélistes dont il est porteur (3). Le processus menant aux éruptions
de violences pourrait alors mieux être saisi (4).
I - Une gestion néo-patrimoniale, prémisse d’exclusion
et de conflits
Traiter de néo-patrimonialisme requiert un détour par Max Weber.
C’est à ce dernier en effet qu’on doit le terme premier de patrimonialisme,
concept qu’il analyse comme un mode historique de domination où le chef
politique s’approprie les ressources de l’État en tenant sa légitimité de la
tradition (Weber, 1971 : 323 et suiv.). Système où toute primauté revient au
chef plutôt qu’à des règles écrites, le patrimonialisme dissout les ressources
de la collectivité dans le patrimoine du prince qui en dispose à sa guise, son
arbitraire et ses mouvements d’humeur demeurant les principaux facteurs
structurants du champ socio-politique.
Le néo-patrimonialisme s’inscrit dans cette filiation. Formule de
transposition du patrimonialisme dans le contexte d’un État moderne doté de
structures légales et formelles, le terme résulte surtout des travaux de Shmuel
Eisenstadt (1973) comme de Jean-François Médard (1990 : 25-36) et « décrit la
poursuite, dans un contexte contemporain, d’un modèle ancien de domination
qui, en combinant […] arbitraire personnel et normes traditionnelles, étend la
logique de l’autorité patriarcale […] à la société globale » (Fauré et Médard,
1994 : 289-309, citation p. 290). L’évolution de la vie politique en Centrafrique
n’est pas sans illustrer ce concept d’État néo-patrimonial. En agitant dès 1959
devant des parlementaires ses liens ésotériques mogba pour faciliter son
accession aux plus hautes fonctions de l’État12, comme en faisant cerner en
1960 l’Assemblée nationale par des Aka13 armés de flèches empoisonnées pour
extorquer des députés un texte en sa faveur (Kalck, 1995 : 190), David Dacko,
premier président de la République centrafricaine indépendante, plantait déjà
le décor d’un État où, malgré les textes élaborés et les institutions établies, vie
politique et vie domestique allaient s’interpénétrer.
Les extravagances financières de Jean-Bedel Bokassa allaient durablement
consacrer la tendance, tant l’ancien empereur ne concevait aucune distinction
12. Le mogba est une association secrète de femmes d’ethnie ngbaka, censée communiquer mille
pouvoirs occultes aux hommes qui s’y soumettent. Voir Serre, 2007 : 56.
13. Les Aka mobilisés par David Dacko dans cette opération singulière passaient pour être ses sujets.
Les Aka sont des « Pygmées », terme mieux connu mais dont on peut questionner l’emploi au regard de la
charge péjorative et de la dévalorisation qu’il implique.
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entre les deniers de l’État et ses deniers propres14. N’importe quelle structure
étatique d’ailleurs, pour peu qu’elle soit pourvoyeuse de rentes, passait sous
le contrôle absolu du monarque : l’Office national de commercialisation des
produits agricoles (ONCPA), par exemple, fut expressément rattaché à ce
dernier, et tous ses engins roulants immobilisés à Béréngo15 le furent « sous
l’autorité directe du chef de l’État » (Bigo, 1988 : 121).
Alléguer que les pouvoirs consécutifs ont rompu avec cette déprédation
serait inexact : les modalités d’enrichissement personnel ont certes perdu de
leur théâtralisation mais ne se sont pas moins perpétuées. Si André Kolingba
s’est montré moins bruyant avec le Trésor public, le foncier a révélé la nature
néo-patrimoniale de sa gestion : entre 1981 et 1993, et dans des conditions
fort discutables, près d’une trentaine d’espaces bâtis et non bâtis dans la
capitale ont enrichi son patrimoine16. Dans le même temps, l’utilisation des
moyens de l’État pour la création et l’entretien de ses fermes Bata-gni-ndou
à Bangui et dans son village de Kembé, prolongeait la confusion entre les
ressources publiques et les ressources personnelles du président et contribuait
à caractériser la poursuite de la gestion néo-patrimoniale.
Ange-Félix Patassé se maintint sur la même voie. Sitôt son élection fin
2013, il s’octroya par décret, entre autres, une concession minière (Ngoupandé,
1997 : 179), versa dans une « captation des ressources nationales » d’un
pas qualifié de « caricatural et ostensible » (Léaba 2001 : 163-175, citation
p. 167)17, au point de se déclarer multimilliardaire et de jeter un trouble dans
ses relations avec le Fonds monétaire international (FMI)18.
François Bozizé, parvenu au pouvoir en 2003, et en dépit de ses discours
de rupture, prolongea lui aussi ce caractère néo-patrimonial de la gestion
étatique. L’utilisation des fonds du Trésor public à des fins personnelles du
président revêtit divers camouflages, s’inscrivant dans certains cas sous une
ligne « programmes spéciaux » spécifique à la présidence de la République19.
En 2010, François Bozizé se substitua carrément aux compétences du ministère
des Finances, s’appropriant le contrôle du comité de trésorerie qu’il présidait
désormais chaque semaine pour décider des dépenses du Trésor public.
14. Les témoignages issus du procès de Jean-Bedel Bokassa attestent bien de l’état d’esprit qui
était le sien durant son exercice du pouvoir. Voir le dossier « Ministère public et autres contre Jean-Bedel
Bokassa », Archives du ministère de la Justice, Bangui.
15. Béréngo était l’une des résidences officielles de Jean-Bedel Bokassa.
16. Documents du service des domaines, avec l’interprétation d’un haut cadre de cette administration.
17. Bien noter toutefois qu’Oscar Léaba est un pseudonyme dont s’est revêtu un discret observateur
de la vie publique centrafricaine. En sango, l’expression « lè a ba » signifie mot à mot « l’œil a vu ».
18. Fin 2000, Ange-Félix Patassé déclara en effet être capable de régler les 10 milliards d’arriérés de
salaires des fonctionnaires et agents de l’État sur sa cassette personnelle.
19. Voir Rapport d’audit du Cabinet 2AC, « RCA : état des lieux de la situation de trésorerie au 28
février 2013 », Rapport de mission (vol. 1), avril 2013.
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Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
Janvier 2012 inaugura une concentration supplémentaire : un décret portait
dissolution des conseils d’administration de l’ensemble des sociétés publiques
et parapubliques du pays20 et, en remplacement, érigeait un Conseil spécial de
surveillance et de redressement des entreprises et offices publics (CSSREOP)
placé sous la présidence directe du chef de l’État. Le chef de l’État tenait ainsi
lieu à la fois d’unique comptable des ressources du Trésor public et d’unique
dirigeant de l’ensemble des entreprises publiques et semi-publiques du pays.
Son renversement en 2013 ne marqua en rien la fin du néo-patrimonialisme :
la présidence controversée de Michel Djotodia comme la transition de
Catherine Samba-Panza ont porté elles aussi ces stigmates du télescopage
entre le chef politique et les institutions. En mars 2014 par exemple, le circuit
problématique suivi par les 5 milliards de F CFA octroyés par l’Angola au
Trésor public a révélé qu’au-delà des changements d’individus, les habitudes
demeuraient les mêmes21.
C’est cette gestion néo-patrimoniale qui semble la prémisse des conflits
auxquels est épisodiquement sujet le Centrafrique. La pensée politique et
juridique britannique au xvie siècle était déjà sensible au fait qu’une telle
façon de gouverner, par l’égotisme qu’elle promeut, contient des germes
de troubles et de séditions (Supiot, 2015 : 132). Francis Bacon fut de ceux
qui exprimèrent l’idée avec le plus de vigueur, comparant l’argent au fumier
qu’il ne faut point laisser entasser si l’on veut qu’il fertilise la terre au lieu
de polluer l’atmosphère (Bacon, 1999 : 237). Faut-il que des catéchumènes
d’un africanisme particulier, au nom du relativisme culturel, considèrent une
telle pensée politique comme valant exclusivement pour l’Occident ? Dans
un pays tel que le Centrafrique, confronté à la nécessité de s’édifier en État et
en une « société des égaux », comme l’eût dit Pierre Rosanvallon (2011), la
gestion néo-patrimoniale ne peut que mener à des conséquences désastreuses.
D’autant que s’y ajoutent le népotisme et l’ethnicité.
II - Népotisme et ethnicité comme circuits d’une distribution
problématique des ressources nationales
Le népotisme et l’ethnicité, en déterminant une distribution arbitraire et
contestable des ressources de l’État, ont étendu les fractures sociales, alimenté
20. Étaient concernées neuf sociétés d’État, huit offices publics, huit agences et quatre fonds. Voir
« Centrafrique : les entreprises publiques mises sous surveillance », Jeune Afrique, n° 2662, 16 janvier
2012.
21. Voir « RCA : le CNT veut des explications sur l’utilisation des dons angolais », Radio France
International, 13 octobre 2014, [Link]
dons-angolais.
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Les Cahiers d’Outre-Mer
chez les exclus un sentiment de dépossession et préparé le terrain aux batailles
sanglantes qui allaient s’ensuivre. On doit à l’italien nepotismo, dérivé de
nepote et signifiant neveu, le terme de népotisme. Si le vocabulaire atteste
d’une pratique aux origines bien lointaines en Occident, principalement au
sein de l’Église catholique romaine où le phénomène de neveux cardinaux
médiévaux a joué « un rôle important dans le renforcement de l’institution
pontificale »22, le népotisme renvoie de nos jours, et pour un État moderne,
à une pratique moralement dommageable, consistant pour le chef politique à
distribuer charges, responsabilités et avantages à des membres de sa famille
plutôt qu’aux personnes qui y ont droit ou en ont les compétences.
De l’aveu général, la dérive népotiste en Centrafrique – dans sa version
étatique – a débuté sitôt le décès tragique de Barthélémy Boganda. Limitée
certes au cercle fermé du pouvoir, elle était néanmoins manifeste : David
Dacko, pour prendre la tête du gouvernement à la suite du leader défunt, fit
ainsi valoir être le neveu de ce dernier et ne parvint à ses fins que pour ce
motif, au détriment d’ailleurs d’Abel Goumba dont la légitimité au regard
des circonstances politiques d’alors était pourtant indiscutable. Jean-Bedel
Bokassa à son tour souligna être neveu du même Boganda afin d’asseoir sa
reconnaissance à présider le pays (Bigo, 1988 : 42)23. Népotisme flagrant
donc, mais népotisme circonscrit au sommet de l’État et destiné en ce temps
déjà au contrôle du pays.
C’est bien plus tard qu’allait s’opérer le basculement du Centrafrique vers
un népotisme étendu à tout l’appareil administratif. Débuté sous Bokassa dont
les neveux, cousins et autres parents étaient placés « à des postes honorifiques
dans l’armée ou le parti, ou à des postes plus lucratifs dans des sociétés
d’économie mixte » (op. cit. : 133), ce népotisme de règle se renforça et prit
racine sous André Kolingba. On se souvient de certaines sorties fracassantes
du neveu de ce dernier, placé alors à la tête de l’entreprise parapublique la
plus en vue – comme président du conseil d’administration de cette entreprise
publique –, un cousin du même André Kolingba, cousin cumulant ces fonctions-
ci avec celles de conseiller à la présidence de la République, de directeur
général d’une banque de la place et de président du conseil d’administration
d’une deuxième entreprise parapublique.
22. Valérie Theis (2003 : 159-172, voir principalement p. 163-165), citant Sandro Carocci, souligne
que le népotisme ne traînait à l’origine aucune connotation négative. Pratique de faveurs accordées par les
papes à l’ensemble de leur famille et pas seulement à leurs neveux, le népotisme a prospéré en raison de
l’extension des prérogatives pontificales qui, par leur importance étatique accrue, exigeaient aux papes de
disposer d’un personnel de confiance.
23. Voir aussi Mehler et da Cruz, 2000 : 197-208, lire principalement p. 198.
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Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
On sait également la montée subite de la famille d’Ange-Félix Patassé
à la tête de structures du diamant sitôt fin 1993. Le népotisme fut alors
comme sanctifié, un Premier ministre allant jusqu’à regretter, sur les ondes
internationales, de n’avoir pas l’honneur d’être un parent du président : « Cela
aurait été un honneur pour moi [d’être un parent du président Patassé]. Après
tout, qui ne souhaiterait pas être un parent du président de la République ?
Malheureusement ce n’est pas le cas »24. Propos fort significatifs, notent
Andreas Mehler et Vincent da Cruz (2000 :197-208, voir p. 198), du sens que
se fait cette haute compétence quant aux solidarités au sein d’un État.
L’époque de Bozizé marqua la continuité du népotisme dont usent les
chefs politiques. Les Centrafricains donnèrent du reste à la famille du président
l’appellation de « conseil d’administration » (ICG, 2013 ; 2). Tandis que l’un
des fils était ministre de la Défense, un autre occupait un poste honorifique à
la tête d’une entreprise d’extraction de diamant (ICG, 2010 : 6), un troisième
régentait l’aéroport de Bangui-M’Poko, deux autres encore tenaient des
positions clés dans la gendarmerie, un neveu occupait la direction nationale
de la Banque centrale etc.
Michel Djotodia ne fut pas de reste : au gouvernement se comptaient son
frère et son neveu, comme à la tête d’une structure de gestion d’hydrocarbures
se rencontrait un de ses cadets…
Les faits en témoignent, le népotisme dans sa version en cours en
Centrafrique remonte à l’apparition même de l’État et correspond, pour
chaque tenant du pouvoir, à une distribution de charges publiques à ses fils,
à ses neveux, à ses cousins. La dialectique entre l’exercice du pouvoir et la
responsabilité de conduire des millions d’hommes vers un horizon commun
fait assurément défaut à cette manière de gouverner. Ni les stigmates de la
colonisation ni les interférences de la communauté internationale ne peuvent en
la cause servir de justificatifs et déresponsabiliser les gouvernants successifs,
dans ce pays où la remise en question de soi n’est pas un exercice courant.
Il va sans dire que le lien est étroit entre ce népotisme et l’ethnicité, autre
caractéristique de la vie publique nationale. La notion d’ethnicité tient d’un
emprunt au grec ethnos qui désignait, dans la pensée hellénique, les populations
dépourvues d’organisations de type cités-États, sans pour autant impliquer
l’appartenance à un même clan ou à une même tribu (Amselle, 1987 : 465-
489, voir p. 465). Reprise toutefois par les théoriciens modernes, la notion
d’ethnicité ne va pas aujourd’hui sans susciter des doutes parmi les auteurs les
24. Radio France internationale, 8 janvier 1999, 12h30 TU, interview publiée dans BBC Summary of
World Broadcasts, AL/3430/ A/1, 12 janvier 1999. Ce népotisme assumé par Anicet Georges Dologuélé,
alors Premier ministre, n’a pas échappé à Andreas Mehler et Vincent da Cruz qui l’ont aussitôt souligné.
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Les Cahiers d’Outre-Mer
plus sérieux25, tant ses contours sont devenus fumeux. L’ethnicité n’est plus
guère qu’un « concept vague », mentionne ainsi Alice Nicole Sindzingre :
« les groupes sociaux, se combinent et se superposent avec de nombreuses
variations dans les degrés d’appartenance ; ils englobent [d’ailleurs] des sous-
groupes dont les antagonismes ne se révèlent que dans certaines situations »
(Sindzingre : 117-150, citation p. 133).
Soit. Mais le décor ainsi planté, il serait tout de même inapproprié
d’ignorer la réalité visible à laquelle renvoie ce terme dans le contexte
centrafricain. Être ngbaka, gbaya, sango ou yakoma etc. représente en ce pays
une appartenance ethnique ressentie, marqueuse d’une identité sociale parmi
d’autres, l’identité ayant elle-même de nombreuses significations différentes,
politiques, sociales, voire psychologiques.
L’utilisation à des fins politiques de cette ethnicité est allée de pair avec
la montée du népotisme relatée plus haut. Elle a commencé dans une certaine
mesure avec Jean-Bedel Bokassa, sous l’autorité duquel la composition des
forces de sécurité, principalement dans l’armée avec les « Abeilles »26 ainsi
que dans la police, constituait le reflet de l’ethnie du chef de l’État27. Elle a
gagné en dimension avec André Kolingba en caractérisant un accaparement
alors inégalé des postes de responsabilité et de rentes : d’un côté, alors que
l’Escadron blindé autonome (EBA), son corps d’élite militaire, reproduisait
une concentration ethnique yakoma de degré similaire à la concentration
ngbaka des « Abeilles » de Bokassa, l’armée dans son ensemble glissait tout
autant dans une ethnicisation sans précédent pour le pays (Faltas 2001 : 77-96,
lire principalement p. 82-83) ; de l’autre, sur trente-deux postes de direction
générale d’entreprises publiques et parapubliques, vingt-sept allaient avoir
pour occupants des cadres de la seule ethnie yakoma ainsi que le releva le
parti unique d’alors28.
Une double exploitation de l’ethnicité a pris corps à partir de là : les
ressources de l’État sont distribuées entre membres de la même communauté
25. Pour Max Weber par exemple, « le terme d’ethnicité doit être abandonné car il ne convient pas
pour une investigation sociologique rigoureuse », (Weber, 1978 : 395).
26. Les « Abeilles » étaient un corps d’élite de l’armée, ethnicisé à l’extrême, et devenu quelque peu
une « milice d’État » du fait de leur brutalité et de leur mépris absolu des règles. Les « Abeilles » n’avaient
fidélité qu’à Jean-Bedel Bokassa. Voir Chauvin, 2009 : 30-38, lire principalement p. 36.
27. Samuel Decalo cite en effet l’exemple de Ngbaka recrutés en sureffectif dans la police par Jean-
Bedel Bokassa. (Decalo, 1989 : 157).
28. Voir le Rapport général du Rassemblement démocratique centrafricain (RDC), parti unique de
l’époque, rapport établi à l’issue du Congrès de Berbérati tenu du 18 au 23 octobre 1990. Lire aussi, pour
un regard sur le contexte d’alors, la missive de François Guéret, ancien ministre de la Justice, missive
adressée au général André Kolingba le 20 mars 1990 et disponible à l’adresse [Link]
[Link]/2013/11/obs%C3%A8ques-officielles-de-fran%C3%A7ois-gueret-ce-lundi-4-novembre.
html ; consulté le 12 janvier 2016.
510
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
ethnique, en contrepartie de quoi les acteurs virils de cette communauté ont
le devoir d’assurer la sécurisation du pouvoir. S’en trouvent garanties, pour
le chef politique, la pérennité de son pouvoir, et, pour les membres de la
communauté, la primauté continue de leur ethnie sur les autres. C’est peu dire
qu’un tel dispositif renferme des germes de conflits et de déstabilisation de
l’État.
Ange-Félix Patassé aggrava la fracture, récupérant « pour le compte des
cadres […] de sa région natale […] tous les postes occupés jusque-là par les
sortants, dans la fonction publique et dans les sociétés d’État et d’économie
mixte » (Ngoupandé, 1997 : 119-120), et constituant dans le même temps,
sous son contrôle et sous la direction de certains de ses ministres, des milices
ethnicisées (Melly, 2002 : 21-22). La milice appelée karako avait pour foyer
le quartier Boy-Rabé et était principalement composée de l’ethnie gbaya29.
Celle nommée balawa était pour sa part une concentration de l’ethnie kaba
et avait son état-major au quartier Combattant. Quant à la milice sarawi, elle
procédait de l’ethnie sara, avait sa base au quartier Sara et tenait d’ailleurs son
appellation du nom du groupe ethnique dont elle était composée.
À la « captation des ressources nationales » (Léaba, 2001 : 163-175,
expression p. 167) sur fond d’ethnicité, s’ajouta, à cette époque, l’instauration
d’une rhétorique communautariste à caractère guerrier, tournée contre des
cibles clairement citées à la vindicte publique. Luc Apollinaire Dondon
Konamabaye, président de l’Assemblée nationale, déclara de la sorte lors d’un
discours officiel que l’ethnie du général André Kolingba – l’ancien président
de la République passé dans l’opposition politique du moment –, n’était
qu’une « minorité […] exogène, assimilée et intégrée, imbue de suprématie et
assoiffée de pouvoir » (op. cit.).
L’arrivée aux affaires de François Bozizé tourna la surreprésentation
ethnique à l’avantage des Gbaya (ICG, 2007 : 18). Le cloisonnement alvéolaire
du nouveau pouvoir autour de cette surreprésentation ethnique fut l’une de ses
caractéristiques majeures. Les « postes clés au ministère des Finances étaient
[…] détenus par des membres de la communauté ethnique présidentielle tandis
que le ministère des Mines était presque mono-ethnique, la plupart de ses
cadres et directeurs étant originaires de la région du président, Bossangoa »
(ICG, 2013 : 2). C’est, à titre d’exemple, ce relent d’ethnicité qui mit en échec
le Programme de réinsertion et d’appui aux communautés (PRAC) initié en
2005. Des ex-combattants protestèrent en effet contre le PRAC à partir de
juin 2006, dénonçant le favoritisme dont bénéficiaient ceux d’entre eux issus
de l’ethnie gbaya (Berman et Lombard, 2008 : 124).
29. Les membres de la milice karako furent par suite officiellement intégrés dans les forces armées.
Voir Berman et Lombard, 2008 : 24-25.
511
Les Cahiers d’Outre-Mer
Faut-il considérer le clivage violemment apparu depuis décembre 2013
comme résultant d’une forme des représentations d’ethnicité en Centrafrique ?
Oui sans nul doute. Mais est-il pertinent d’y lire une guerre de religions ?
La dynamique des batailles fratricides en cours appelle à être mieux
déchiffrée si l’on veut déconstruire ces rapports et expertises qui, élaborés à la
hâte et sans le recul critique nécessaire, n’ont pas fini de s’avérer désastreux
dans les solutions qu’ils préconisent. Que des médias internationaux versent
dans des analyses innocemment réductrices ou délibérément simplistes pour
inscrire coûte que coûte le conflit à travers une grille de lecture facilement
accessible à leur public, et voilà que tous les appareils politiques et financiers
internationaux se mettent en branle dans la même direction, prompts à déceler
partout ce fameux « choc des civilisations » dont Samuel Huntington demeure
l’un des plus célèbres théoriciens (1997). On perd de vue que les médias ont
été pris de vitesse en Centrafrique et qu’ils n’ont circonscrit leur action qu’à
l’événementiel en occultant ou en biaisant les facteurs dont la mesure est
complexe30. C’est un fait par exemple que les anti-balaka ne sont guère une
milice chrétienne : la profusion des gris-gris dont ils se parent ne correspond
en rien aux symboles du christianisme et ils n’ont jamais non plus, à l’opposé
d’un Joseph Kony, invoqué les Évangiles comme justification de leur action.
De même, côté Séléka, nul verset du Coran n’a été brandi par les acteurs du
mouvement comme motivation de leur initiative. D’où vient-il qu’on parle de
conflit de religions dans un tel contexte ?
Le caractère communautariste du conflit est certes indiscutable. Mais
des travaux anthropologiques gagneraient à se pencher sur la particularité
de ce clivage dans un pays où l’ethnicité induit de multiples représentations
après avoir marqué de son empreinte cinquante années de vie politique. Il
faut questionner en Centrafrique la pluralité des représentations de l’altérité,
en interroger les signifiants, démêler les ressorts psychologiques en œuvre,
sachant qu’il « n’est pas de savoir anthropologique qui puisse faire l’économie
de la découverte de l’inconscient » (Legendre, 2001 : 112). Il est peu pertinent
d’évoquer une guerre interconfessionnelle quand on sait que les autorités
religieuses – chrétiennes comme musulmanes – n’ont jamais eu la moindre
emprise sur les acteurs du conflit, que leurs discours demeurent inaudibles des
protagonistes, et que leur mobilisation incessante depuis 2013 revêt tout au
plus une portée symbolique d’une volonté de narration d’un vivre ensemble.
30. Voir par exemple le titre de l’article de James Verini, « En Centrafrique, la guerre civile et
religieuse aura déchiré une nation autrefois paisible », Le Monde, 17 octobre 2014 ; voir également cet
autre titre d’article signé de Gaël Cogné de France TV Info : « Centrafrique : de la guerre civile au conflit
religieux », France TV Info, 21 avril 2013, [Link]/monde/afrique/centrafrique-de-la-guerre-
[Link]. Le dernier auteur a tout de même le mérite d’avoir retranscrit, pour
relativiser ses propos, l’appel de Roland Marchal à user de précaution dans l’utilisation des concepts.
512
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
En attendant, la cacophonie conceptuelle libérée par la pression des
médias et par les expertises précipitées n’est pas sans répercussion sur le corps
social. L’amalgame où se sont égarés à Bangui des étudiants, c’est-à-dire des
jeunes esprits instruits du pays, les portant sous les caméras de France 24 à
opposer le terme de « musulmans » à celui de « Centrafricains », en d’autres
termes à opposer un concept confessionnel à un concept d’état-civil, révèle
l’ampleur de la confusion31. C’est à croire que les Centrafricains ont pour pays
le Centrafrique tandis que les musulmans, eux, auraient pour pays une terre du
nom de Musulmanie.
Les considérations d’ethnicité, en conclusion, sont funestes non seulement
en raison de leur instrumentalisation politique directe, mais aussi du fait des
multiples représentations destructrices qu’elles induisent et qui échappent au
contrôle des entrepreneurs politiques eux-mêmes. Elles prennent à défaut le
façonnement de la solidarité nationale, et l’on comprend pourquoi la pensée
politique platonicienne fut une longue méditation sur la nécessité de délivrer
les individus de cette forme d’ethnocentrisme dont l’issue ne peut qu’être un
suicide collectif32. Rêvèrent d’ailleurs également d’une société débarrassée
d’ethnicité, les plus éminents premiers penseurs des religions du Livre33, dont
on eût cru l’influence plus grande dans un Centrafrique où le nom de Dieu
demeure un des principaux référents du discours politique.
D’autres facteurs dus à des jeux de positionnements individuels, à des
réflexes opportunistes, à des stratégies personnelles pour tirer parti le mieux
possible des ressources nationales appellent à être évoqués, d’autant qu’ils ne
sont pas étrangers aux éruptions de violences successives. Parmi ces facteurs
figurent les infidélités qui traversent les réseaux clientélistes.
III - Infidélité et trahisons au cœur des réseaux clientélistes
Le clientélisme « sert à désigner des liens personnalisés, entre des
individus appartenant à des groupes sociaux disposant de ressources
matérielles et symboliques de valeur très inégale […], [et impliquant] des
obligations morales unissant un "patron" et les "clients" qui en dépendent »
(Briquet, 1998 : 7-36, citation p. 7). La description du phénomène que livre
Jean-Louis Briquet restitue excellemment le lien de dépendance qu’engendre
la gestion néo-patrimoniale en Centrafrique entre le chef politique et certains
31. Ces étudiants déclarèrent : « Les musulmans ne sont pas des Centrafricains, les Centrafricains ne
sont pas des musulmans […] Ce pays est un pays de Centrafricains ».
32. Platon, Protagoras, lire le vers XXIV.
33. « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni l’homme ni
la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un… », Saint Paul, Épîtres aux Galates, 3 : 28.
513
Les Cahiers d’Outre-Mer
agents de l’État. Le chef politique étant le « patron », les hommes d’affaires,
fonctionnaires et autres cadres considérés étant pour leur part les « clients ».
Mais la fragilité des pouvoirs successifs en Centrafrique entraîne
également une fragilité des liens au sein de ces réseaux clientélistes où
s’arrangent les passerelles pour l’accès aux affaires et aux postes convoités, et
ceci d’autant plus que ces canaux clientélistes changent sitôt le renversement
du « patron » et l’arrivée d’un autre chef politique. En conséquence, en
Centrafrique, les individus impliqués dans ces réseaux doivent se renier à
chaque alternance, fût-elle démocratique ou brutale, trahir leurs alliances de la
veille pour flatter le nouveau prince et prendre place parmi les privilégiés. Les
reniements auxquels est ainsi accoutumée la vie politique centrafricaine sont
des plus spectaculaires. Tel responsable politique, soutien d’André Kolingba
sous le pouvoir d’André Kolingba, puis défenseur de François Bozizé sous
son pouvoir, remodelé ensuite en inconditionnel de Michel Djotodia sitôt
le 24 mars 2013, n’a point hésité à trahir ce dernier comme tant d’autres,
le 10 janvier 2014 à N’Djaména, avant de se croire investi à son tour d’un
destin national. Tel autre, ministre d’Ange-Félix Patassé, reconverti en
acteur d’insurrection armée contre François Bozizé, s’est contre toute attente
recyclé en ministre conseiller de ce même Bozizé qu’il avait combattu, puis
en ministre conseiller de Michel Djotodia, enfin en ministre conseiller de
Catherine Samba-Panza. Les exemples se citeraient à satiété et composeraient
tout un livre. Certains s’enorgueillissent même d’avoir été conseillers de tous
les présidents, depuis Bokassa.
À ces parcours sinueux et changeants se mêlent les volte-face de ceux qui,
nommés au gouvernement au nom de leur parti, refusent de le quitter quand
le leur demande la formation politique dont ils sont issus. La crise politique
d’août 2014 en a fourni plusieurs illustrations34. « Il faudrait sans doute une
étude plus détaillée », écrit Didier Bigo,
menée à partir des trajectoires personnelles des deux ou trois cents personnes qui
occupent les postes de ministres et de directeurs généraux des administrations
et sociétés d’État, pour retrouver la logique qui permet à certains de revenir au
premier plan. Qui est-ce qui est en jeu ? Leur mérite personnel ? Leur idéologie ?
Ou plutôt le jeu des alliances familiales ? (Bigo, 1988 : 265).
34. En raison de divergences survenues en août 2014 entre Catherine Samba-Panza et certains partis
politiques, ceux-ci, pour se désolidariser de la présidente de transition, réclamèrent la démission de leurs
cadres alors au gouvernement. L’appel cependant ne fut pas attendu par les ministres concernés, et des
formations politiques se résignèrent à suspendre ou à exclure de leurs rangs lesdits ministres. Voir, entre
autres, la Décision n° 011/14 du 30 août 2014, prise par le bureau politique du Mouvement de libération du
peuple centrafricain (MLPC).
514
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
Dans un rapport récent, le chercheur Christopher Day et l’équipe
d’Enough Project ont souligné cet incessant « tour de manège des élites »
comme un facteur d’instabilité et de violences dans le pays (Day et Enough
Project, 2016). Seront-ils entendus ?
Prétendre en tout cas que ces différents acteurs suivent une ligne politique
véritable ou sont portés par un projet de société serait excessif. L’exercice d’une
parcelle du pouvoir en Centrafrique s’est réduit à un salariat que la plupart
convoitent. Chez ces derniers, traitements avantageux, voyages et véhicules
de fonction l’emportent manifestement sur toute autre considération. Dans
leur environnement de symboles et de représentations, les véhicules de luxe
et les voyages par avion confèrent un prestige tel qu’il convient d’user de tout
et du contraire de tout pour se les offrir. Le clientélisme développé favorise
ainsi un réflexe d’opportunisme et ne va guère non plus sans félonie. En est
symptomatique le cas de ce ministre conseiller de Michel Djotodia, passé
ministre conseiller de Catherine Samba-Panza et qui s’employait, malgré tout,
à affaiblir celle-ci au travers de brûlots qu’il répandait dans la presse sous
différents pseudonymes.
Des relations sociales ainsi coupées de leurs bases authentiques alimentent
le double langage et disloquent l’équerre intérieure par laquelle « l’individu-
sujet se construit et construit sa relation au monde » (Legendre, 2001 : 115).
Les témoignages de solidarité ou les engagements politiques exprimés dans
un tel contexte instaurent une indétermination d’autant plus risquée qu’ils
répandent l’illusion d’une garantie qui n’en est pas une, une garantie chausse-
trappe dont le potentiel de tromperie peut déjouer toutes les prédictions35. En
lieu et place d’un pays classique, s’est établie une République de masques où
le mépris de la parole donnée et un activisme tapageur révèlent une société
en miettes. Rien n’atteste que ces infidélités et volte-face soutiennent la
comparaison avec le jeu politique classique en œuvre sous d’autres cieux ;
ils ne semblent y être comparables ni par leur fréquence ni par leurs enjeux36.
Ils servent au contraire de ressort à un processus de déloyauté qui, adossé à
quelque ambition personnelle et immédiate, se nourrit à revers des faiblesses
du pouvoir du moment, fragilise un État déjà incertain et crée des conditions
insurrectionnelles permanentes. Les rébellions et les violences en ce pays sont
35. La folle accumulation d’accords politiques non respectés tout au long de ces vingt dernières
années rend compte de la vanité des engagements des élites concernées. Sans cesse réclamés, présentés
comme seules voies de sortie des crises répétitives, les accords s’accumulent, se contredisent, s’oublient
aussi vite qu’ils sont signés. Faut-il encore douter que leur but n’est pas d’être appliqué mais qu’ils induisent
plutôt d’autres stratégies ?
36. Christopher Day et l’équipe d’Enough Project (op. cit. : 2) sont du même avis. « Ce schéma,
écrivent-ils, n’est pas une caractéristique particulière de la RCA, [mais il] y est pourtant plus important
qu’ailleurs en raison de l’absence presque totale de gouvernance ».
515
Les Cahiers d’Outre-Mer
ainsi souvent portées par d’anciens dignitaires déchus, désireux de prendre leur
revanche ou d’accéder à nouveau aux arcanes du pouvoir37. Notons à cet égard
que François Bozizé fut un dignitaire du régime d’Ange-Félix Patassé avant de
tomber en disgrâce et d’entrer en rébellion ; notons encore que Charles Massi
fut lui aussi une sommité du régime Bozizé avant d’en être évincé et de lever
aussitôt une insurrection ; notons enfin que la Séléka a été non seulement une
alliance entre divers individus porteurs de griefs personnels contre François
Bozizé, mais aussi une fédération d’anciens dignitaires déchus. Quiconque
s’emploie à une analyse rigoureuse des interminables conflits en Centrafrique
ne devrait pas l’ignorer.
Se dessinent ici, dès lors, le relief des motivations d’ordre matériel ou
vénal et leur importance dans les conflits successifs en Centrafrique. Pour
reprendre les termes de Gérard Prunier, ceux « qui considèrent l’État comme
une caverne d’Ali Baba où se servir et puiser les ressources » se livrent une
lutte à mort pour s’emparer du trésor (Prunier, 1991 : 9-14, citation p. 11).
Un facteur d’aggravation de cette dérive, et peu souligné par les analystes
à ce jour, est que l’enrichissement illicite bénéficie d’une certaine indulgence
dans l’opinion publique, voire d’un encouragement dans l’inconscient collectif.
David Dacko, qui est demeuré de fortune modeste après son départ du pouvoir,
n’a pas manqué de susciter les railleries de certains de ses concitoyens :
« Quelle stupidité chez Dacko que d’être resté sans fortune malgré ses deux
passages à la tête de l’État ! » a-t-on souvent entendu. Tout se passe comme si
chacun convenait que dérober à l’État revient à ne dérober à personne. Verser
dans l’affairisme, opérer des malversations serait au demeurant un fait de
prévoyance et de pragmatisme. S’en abstenir alors qu’on exerce de hautes
fonctions ne serait rien d’autre que de l’imbécillité. Cette vision rabougrie des
charges publiques perceptible chez nombre de Centrafricains vide assurément
l’exercice du pouvoir de ses exigences morales. Aux valeurs fondatrices de
l’engagement public se substituent, dans l’opinion, de simples enjeux de
lucre, une vulgaire équation d’enrichissement personnel. Conception négative
et pauvre des fonctions administratives et politiques, à rebours de la généreuse
pensée hégélienne de l’État tutélaire.
Cet état d’esprit a largement contribué à rendre possibles l’affairisme
et la corruption auxquels le pays est en proie et qu’on ne peut ici s’abstenir
d’évoquer. Car l’affairisme et la corruption, en déterminant une redistribution
arbitraire des ressources publiques détournées, lubrifient un mécanisme
37. Il est heureux que des observateurs sérieux et indépendants comme International Crisis Group
l’aient enfin compris et s’emploient désormais à le mentionner : « Souvent en République centrafricaine »,
écrit cette organisation, « la lutte armée est le fait d’anciens dignitaires tombés en disgrâce et qui cherchent
à se venger ou à retrouver une place sur l’échiquier politique ». Voir ICG, 2013 : 9.
516
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
d’exclusion dans l’accès à ces ressources et cristallisent maintes frustrations
d’une charge explosive mortelle.
L’ampleur du phénomène d’affairisme en Centrafrique correspond
à ce que Jean-Pierre Olivier de Sardan et Giorgio Blundo appellent une
« privatisation du service public » (Olivier de Sardan et Blundo, 2001 :
8-37, l’expression citée se retrouve à maints endroits de la p. 32 à la p. 33).
Chaque détenteur d’une parcelle d’autorité publique s’emploie autant qu’il
peut à tirer de ses attributions un bénéfice personnel et immédiat. Il serait
fastidieux, pour l’exercice auquel se livre cet article, d’établir une distinction
conceptuelle entre les détournements des deniers ou des biens publics, la
corruption, la concussion, le trafic d’influence et autres « arrangements »
à des fins vénales, les commissions, gratifications ou pots-de-vin de toutes
sortes. C’est donc à distance des définitions strictement juridiques, et afin
de faciliter la compréhension de la problématique en jeu, qu’il importe ici
de privilégier le terme d’affairisme dans son acceptation la plus large ainsi
que l’admet l’Organisation de coopération et de développement économiques
(OCDE, 2000 : 3-5). L’affairisme selon l’OCDE englobe en effet les pratiques
corruptives de tous genres, « corruptives » devant naturellement s’entendre
suivant son étymologie au sens de « ce qui pervertit, ce qui altère, ce qui
gâte »38.
Ange-Félix Patassé incitait lui-même les agents de l’État à faire fi de la
notion de conflit d’intérêts : « Je fais des affaires [en usant de ma position]
au vu et au su de tout le monde. Je donne ainsi l’exemple à mes compatriotes
[…]. En Afrique, la tradition veut qu’un chef ait des ressources. C’est le
réflexe d’un Africain digne »39. Et suite à la création de son entreprise
Transoil, le discours tenu par ses ministres aux partenaires internationaux
ne s’embarrassait d’aucun scrupule : « Tous les présidents africains ont des
intérêts, le plus souvent cachés, dans les économies ; le président Patassé a
l’honnêteté d’investir au grand jour dans son pays » (Léaba, 2001 : 163-175,
citation p. 6).
Alors que François Bozizé allait par la suite s’insurger publiquement contre
« les pratiques mafieuses des magistrats » qui seraient « corrompus et pires
que les godobé du quartier Km5 »40, alors qu’il allait tourner inlassablement
en dérision la « cupidité des douaniers », « corrompus sans complexe » dont
38. Pour contourner toute difficulté de sémantique, Emmanuel Vidjinnagni Adjovi (2003 : 157-172,
voir p. 158) parle de corruption-business. Mais l’utilisation de deux langues pour composer ce terme
pourrait tout autant susciter des interrogations.
39. Libération, 9 avril 1998.
40. Godobé en sango signifie exactement voyou ; le quartier Km5 avait en temps normal la réputation
d’être le repère des pires voyous de la capitale. Discours radiodiffusé de François Bozizé le 25 avril 2006.
517
Les Cahiers d’Outre-Mer
il a par ailleurs eu à dissoudre l’administration, l’intéressé se livrait au même
moment à des manœuvres dont l’orthodoxie peut être questionnée. Ainsi en
fut-il de cette attribution par décret, le 3 février 2007, et sans nulle justification
objective, de trois permis de recherche pour l’or et le diamant, sur une superficie
totale de 2 930,70 km², à une ONG internationale pourtant dite « à but non
lucratif » (ICG, 2007 : 19). Ainsi en fut-il encore du sulfureux projet de « Cité
Lumière kwa na kwa », projet pour lequel le promoteur, une holding basée à
Doha, sans même avoir engagé quoi que ce soit, s’est vu attribuer une zone
franche à des fins d’exploitation de diamant sur une superficie de 5 000 km²
près de Carnot. C’est peu dire que les affirmations officielles et les promesses
initiales de cette ONG, ainsi que de cette holding, n’ont trouvé créance que
chez les esprits peu familiarisés aux arcanes de ce type « d’affaires »41.
Une autre affaire qu’on pourrait mentionner est cet engagement des
autorités de la transition, en janvier 2015, consistant à verser plus de
13 milliards de F CFA, soit plus de 20 millions d’euros, à chaque commande
qui serait passée auprès d’une société française pour des appareils d’écoute tout
au long des trois prochaines années. Cette affaire, révélée par l’hebdomadaire
Jeune Afrique dans sa parution du 11 mai 2015, a suscité tant de protestations
des partenaires financiers du pays, y compris celles de la France42, que
l’engagement a fini par être annulé.
Reconnaissons avec Jean-François Bayart qu’il faudra bien, le moment
venu, « réfléchir sur l’éthos de cette politique du ventre » dont l’aboutissement
est de considérer l’État comme un « gâteau national […] que tout acteur digne
de ce nom entend croquer à belles dents » (Bayart, 2006 : 122). Tout porte à
croire qu’une vie réussie, pour nombre d’acteurs politiques en ce pays, ne se
mesure qu’à l’aune d’une accumulation de gadgets et d’espèces sonnantes
et trébuchantes. On est bien loin du questionnement fondamental sur la
responsabilité qu’assigne le destin à ceux appelés à la conduite d’un État.
La conscience du rôle redistributif du pouvoir se dissout dans des tactiques
d’accumulation pour soi et pour les siens. L’aventure humaine ainsi vidée de
toute signification, l’affairisme et la corruption sortent du terrain de l’interdit
et se promeuvent comme des paramètres d’intelligence politique aussi bien
que comme de légitimes leviers de promotion personnelle. Un tel cadre de
référence ne peut qu’inciter les protagonistes à surinvestir dans la conquête du
41. Le promoteur concerné s’était engagé à édifier sur l’île un complexe sanitaire ultramoderne, un
centre de formation pour des médecins et soignants, deux hôtels quatre et cinq étoiles, un centre commercial,
un riche musée d’Afrique, des mosquées, églises et des salles de spectacles, en plus d’un zoo, le tout d’un
coût total de 350 milliards de francs CFA, soit 534 millions d’euros. Voir ICG, 2007 : 19.
42. La précision s’impose, tant l’opinion a tendance à confondre malencontreusement les activités
d’hommes d’affaires français à l’action de l’État français lui-même.
518
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
pouvoir et, s’il en est, au travers de coalitions mortifères dont le mouvement
Séléka est loin d’être le dernier avatar.
Il est intéressant de noter que les différents protagonistes, une fois aux
affaires, savent parfaitement vers quoi se tourner. Tout neveu ou fils du
président – ou de la présidente – ou membre de sa communauté ethnique, tout
« libérateur », fonctionnaire des finances, de la défense, ou de la police sait
distinguer les postes « juteux » des postes « secs ». Passent pour juteux « les
postes à forte densité de transactions, ceux où l’on est en contact direct avec
les usagers, les postes de terrain » ou encore les postes où l’importance de la
signature peut s’utiliser comme génératrice de revenus supplémentaires. Ces
postes, comme le remarquent Giorgio Blundo et Jean-Pierre Olivier de Sardan,
« permettent une accumulation de nature rentière très rapide, leur attribution
engendrant d’âpres compétitions et suivant habituellement des logiques de
récompense politique » (2001 : 8-37, citations p. 23).
Disposer d’une responsabilité gouvernementale ou d’un de ces postes
« juteux » passe d’autre part pour une chance d’enrichissement dont il faut
savoir se saisir, en tirer rapidement le maximum de profit, les jeux de mutation
dans l’administration étant source d’incertitudes. Tous les moyens sont donc
permis et l’on assiste alors à une manipulation à l’envie de l’arsenal normatif,
ou à une instrumentalisation à outrance du pouvoir discrétionnaire, afin de
parvenir à diverses formes d’extorsion. Exemple en est donné du parrainage
accordé à partir de 2006 par les autorités à un citoyen français, directeur
d’une société de lutte contre la fraude, dont les bureaux étaient logés dans les
locaux de l’administration douanière, et qui livrait à cette administration une
concurrence aussi illégale qu’inédite au vu et au su de tous43. Autre exemple en
est donné avec la protection diplomatique troublante dont bénéficia un homme
d’affaires indo-pakistanais, inquiété par la justice française, et que François
Bozizé en janvier 2008 nomma vice-ministre des Affaires étrangères et de la
Coopération de la République centrafricaine, avec résidence à Londres, dans
le but manifeste de le pourvoir d’un statut diplomatique et de le soustraire
ainsi aux fourches caudines des juges français44.
Les sanctions d’autre part interviennent rarement, comme pour encourager
à franchir le pas quiconque hésite encore à s’engager dans cet affairisme. Même
les affaires publiquement dénoncées n’émeuvent point. Ainsi, les énigmes
apparues dans la gestion de certains fonds versés à une entité de lutte contre
le SIDA entre 2007 et 2010 n’ont guère entraîné les moindres interrogations,
43. Lettre du Continent, n° 644 du 11 octobre 2012.
44. Radio France Internationale (RFI), « L’ex-ministre centrafricain Saifee Durbar arrêté en France »,
8 décembre 2009, disponible en ligne : [Link]
saifee-durbar-arrete-france.
519
Les Cahiers d’Outre-Mer
malgré la suspension par le Fonds mondial de son assistance à cette structure en
protestation à l’absence des justificatifs réclamés45. Les mystères constatés au
Programme de Désarmement/Démobilisation/Réinsertion (DDR) entre 2010
et 2012, eux non plus, n’ont point suscité de questionnements (ICG, 2015 :
26).
En 2010, la Justice centrafricaine fut agitée par une affaire impliquant
un ancien responsable des Renseignements du pays. Retentissants furent
les débats qui décrivirent des opérations marquées au coin du scandale et
imputables à divers agents de l’État dont un magistrat. Pour s’emparer des
biens de quatre investisseurs coréens, les agents de l’État en cause avaient
présenté ces hommes d’affaires comme des menaces pour la sûreté nationale,
avaient fait pratiquer la saisie de leurs biens puis les avaient brutalement fait
expulser du pays avant de s’attribuer leurs patrimoines46. Le fait est que nulle
investigation ne s’est ouverte pour une meilleure identification de ce réseau et
son démantèlement.
Dernier exemple : en 2011, l’absence de justification par une municipalité
d’un concours financier d’environ 1,5 million d’euros octroyé par l’Association
internationale des maires francophones (AIMF) a élevé de vives tensions
entre le maire, chef de cette municipalité, et l’Organisation internationale de
la Francophonie (OIF). Les vaines relances de services compétents de l’OIF
ont conduit le secrétaire général de l’organisation, Monsieur Abdou Diouf, à
s’adresser directement à François Bozizé au travers d’une missive où il explique
que « ces difficultés portent un préjudice grave aux relations entre Bangui et
l’AIMF » et qu’il est important que le chef de l’État aide l’OIF « à apporter
une solution très concrète à cette situation »47. Pour toute solution concrète,
François Bozizé s’est contenté de limoger le maire sans se préoccuper de faire
établir les responsabilités quant à l’utilisation des fonds visés.
C’est le règne de l’opacité et l’application sélective des règlements qui
favorisent ces formes d’affairisme et de corruption. Et le cas de la passation
des marchés publics révèle un autre aspect des multiples astuces de cet
affairisme en cours depuis des décennies : à travers un système de dérogations
et par le biais d’une interprétation permissive des textes, il a ainsi été possible
aux pouvoirs successifs de passer des marchés de plusieurs milliards de francs
CFA selon une procédure proche du gré à gré.
45. Radio France Internationale RFI, « En Centrafrique, Hyacinthe Wodobodé, une nouvelle maire
pour Bangui », 8 février 2014, disponible en ligne : [Link]
hyacinthe-wodobode-nouvelle-maire-bangui.
46. Un article de Radio France Internationale, publié quelques semaines avant le procès, donnait déjà
le ton. Voir « Le patron des Renseignements sous les verrous », 29 mars 2010, disponible en ligne : http://
[Link]/contenu/20100329-le-patron-renseignements-sous-verrous.
47. Lettre du Continent, n° 616 du 21 juillet 2011.
520
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
Les affaires, le pouvoir et les volte-face fonctionnent en définitive dans
une boucle d’où sont absentes toute politique redistributive et toute finalité
sociale. Un système en pareille déshérence, placé dans un contexte de fragilité
institutionnelle, concourt forcément à amonceler des orages violents.
IV - Fragilité institutionnelle et recours à la violence
La dynamique du conflit en Centrafrique trouve ses ressorts dans les
postures et les faits ci-dessus décrits, mais elle se nourrit aussi de l’acharnement
à instrumentaliser vaille que vaille les institutions afin d’avoir accès au Trésor
public, aux financements extérieurs, aux leviers d’octroi des marchés publics,
au domaine foncier de l’État, etc. Georges Balandier releva très tôt le risque
d’enlisement :
Les rapports de production modernes n’ont pas acquis, en Afrique, le rôle
déterminant qu’ils ont eu et ont en Europe […]. C’est l’accès au pouvoir et les
luttes autour de celui-ci […] qui [donnent] une emprise sur l’économie, beaucoup
plus que l’inverse. À cet égard, l’État nouveau a des incidences comparables à
celles de l’État traditionnel ; la position par rapport à l’appareil étatique peut
encore conditionner le statut social, la nature de la relation avec l’économie et la
puissance matérielle (Balandier, 1965 : 131-142, citation p. 139).
Près de dix ans après, et menant des travaux sur la construction de
l’État en Afrique, Pierre-François Gonidec résuma les mêmes craintes : « Le
pouvoir politique [en Afrique] est devenu le moyen de conquérir le pouvoir
économique » (Gonidec, 1970 : 141). Affirmation sobre mais énergique et fort
éloquente pour son temps.
Le constat entreprit d’être largement partagé à partir des années 1980, sur
le fondement des travaux de nombreux chercheurs, analystes de coups d’État
comme Jean-Pierre Pabanel48, mais aussi universitaires de renom comme Jean-
François Bayart, Stephen Ellis et Béatrice Hibou, pour qui l’instrumentalisation
des institutions à travers « le chevauchement » des positions de pouvoir et
des positions d’accumulation est l’un des traits de l’État postcolonial africain
(Bayart, Ellis et Hibou, 1997 : 17-54, voir principalement p. 26). Contrôler
l’État est ainsi clairement apparu comme générant un pouvoir économique
dans la mesure où il offre à l’individu qui en tient les leviers ainsi qu’à son
groupe de « privatiser » à leur profit les ressources étatiques. Est alors constaté
dans le même temps que cet acharnement à s’emparer des ressources motive
largement les luttes pour le pouvoir, situation qu’illustre excellemment la
48. « Toute source de richesse étant dans le pouvoir », écrit en effet avec dérision Jean-Pierre Pabanel
(1984 : 10), « il faut l’investir et procéder à un partage, avec tous ses clients, des avantages qu’il procure ».
521
Les Cahiers d’Outre-Mer
trajectoire de l’histoire politique centrafricaine. « Plus le gâteau à partager
est famélique », déclarait Jean-Paul Ngoupandé, « et plus la danse autour de
lui devient virulente et se fait au couteau »49. La trame des affrontements,
la traverse où se nouent les conflits et sur laquelle se déclarent les batailles
fratricides en Centrafrique trouve ici une inusable métaphore.
Tout bien considéré, la fragilité des institutions censées devoir arbitrer les
antagonismes et pacifier les relations a contribué à ouvrir tout grand les vannes
de la folie. Ni les institutions politiques ni la justice n’ont jamais suffisamment
fait preuve de solidité : le mépris des chefs d’État successifs pour les parlements,
leurs violations inconsidérées des dispositions constitutionnelles50, mais aussi
l’incapacité pour la justice de se détacher des injonctions politiques – comme
l’ont révélé les scénarios quelque peu ubuesques des affaires Balemby51 et
Mararv52 –, ont ruiné la foi des Centrafricains en leurs institutions.
Maurice Hauriou a consacré une part considérable de ses travaux à la
notion d’institution. Comme structure, expose-t-il, l’institution requiert
une intériorisation par ses acteurs de l’idée partagée d’une œuvre à réaliser
(Hauriou, 1986 : 89-128)53. Cette intériorisation par les acteurs institutionnels
de l’œuvre à réaliser constitue le ressort même de l’institution, son objet, le
projet qui l’anime (Tanguy, 1991 : 61-79, voir principalement p. 68 et p. 70).
Une fois que l’idée de l’œuvre à réaliser prend vitalité et stimule réellement
les acteurs institutionnels, et dès l’instant où s’accomplit son intériorisation
profonde, on est alors face à une institution forte, solide, d’autant que celle-ci,
répondant à son objectif et traversant les maintes épreuves jamais absentes au
sein d’une société, saura s’inscrire dans la durée en dépit du renouvellement
49. Libération, 4 décembre 1996. Propos repris dans Jean-Paul Ngoupandé (1997 : 11).
50. Un exemple : l’article 26 de la Constitution du 27 décembre 2004 prescrivait formellement :
« Dans les trente jours qui suivent la prestation de serment, le président de la République nouvellement
élu fait une déclaration écrite de patrimoine déposée au greffe de la Cour constitutionnelle qui la rend
publique dans les huit jours francs ». François Bozizé n’en a eu cure, et ni l’Assemblée nationale ni la Cour
constitutionnelle n’ont eu le courage de lui rappeler le caractère impératif de ces dispositions.
51. Célèbre affaire pour laquelle François Bozizé, le 10 juin 2010, se rendit personnellement au
parquet de Bangui pour exiger l’arrestation d’individus qu’il tenait, lui, pour coupables. Le soir de ce
même 10 juin 2010, il tint un discours aussi surprenant que belliqueux, appelant « gendarmes, policiers et
magistrats » à lui conduire les intéressés afin que lui-même les « mette en pièces »...
52. La poursuite exercée à partir de fin mars 2012 contre le Suédois Erik Mararv, exploitant de
la société Central African Widlife Adventures (CAWA), – ainsi que de son collaborateur britannique
David Simpson et de onze personnels locaux – a certes débouché sur une mesure juridictionnelle saine le
6 septembre 2012. Mais les circonstances contestables dans lesquelles ont été menées les investigations dès
le départ, la confusion avec des considérations politiques et sécuritaires, les soupçons d’entrecroisements
d’intérêts entre certaines autorités hostiles au principal mis en cause Erik Mararv, ont nécessité maintes
interventions des légations diplomatiques et surtout de Human Rights Watch (HRW). Voir le courrier du
HRW, signé du directeur de la division Afrique, et adressé au ministre de la Justice le 28 avril 2012.
53. C’est dans son étude de 1925, La théorie de l’institution et de la fondation – Essai de vitalisme
social, qu’Hauriou donne à sa recherche sur l’institution sa forme la plus aboutie.
522
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
continuel des hommes qui la portent. Or, la démission quasi-permanente en
Centrafrique des acteurs institutionnels face aux dérives du pouvoir atteste
que nulle idée d’œuvre à réaliser n’est partagée, encore moins intériorisée,
la plupart de ces acteurs privilégiant manifestement des impératifs plus
personnels. À la confiscation de véhicules de l’État durant les deux étapes de
la transition par des ministres et des conseillers à la présidence, a par exemple
répondu l’inertie d’un parlement de transition et d’une justice comme figés
dans « une discipline de prudence »54. Amputées ainsi du sens de l’État, qui
leur eût donné une signification, les institutions en sont réduites à ne servir
qu’en contre-emploi.
En définitive, par une ré-articulation permanente de la doxa commune, des
institutions fortes en Centrafrique auraient contribué à adoucir les conflits et
à désamorcer les affrontements, avec une réaffirmation appropriée du postulat
unificateur de la société. Le terme « instituer » est au reste issu de la latinité
et se réfère aux « aménagements concrets du pouvoir de symboliser d’une
société » (Legendre, 2001 : 41). Il désigne tout mécanisme ayant pour objet
d’ordonner, de réguler, « d’assurer la permanence d’un monde commun »
afin d’écarter « la violence du champ des relations entre les hommes et [de
produire] de la confiance en réduisant l’incertitude de ces relations » (Garapon
et Salas, 2006 : 11).
Nier cette évidence, maudire les structures étatiques du seul fait de
l’extranéité de leur origine comme le font certains avec toute la bonne foi du
monde (Sarr, 2016 : 24 ; Badie et Birnbaum, 1979 : 104 ; Le Roy, 2004 : XVII
et 73), c’est perdre de vue les souffrances et les drames collectifs auxquels le
pays se confronte continuellement. Il semble peu pertinent en Centrafrique
en effet de culpabiliser les institutions en raison seulement de leur filiation
occidentale, alors même que les problèmes posés résultent de la fragilité –
ou de l’inexistence – de ces institutions plutôt que de leur fonctionnement
régulier. On connaît du reste la célèbre illustration de la colombe d’Emmanuel
Kant : celle-ci se plaint de la gêne occasionnée par la résistance de l’air ; elle
volerait mieux, croit-elle, sans la résistance de l’air, oubliant que c’est l’air
précisément qui lui permet de voler55. Le malentendu prévalant autour des
institutions étatiques en Afrique est de même facture dans la mesure où elles
54. Les journaux locaux, en leur temps, firent leurs choux gras de ces confiscations de véhicules
de l’État par des particuliers sans que les cas dénoncés n’émeuvent les institutionnels. Il a fallu, début
2016, l’investiture d’un nouveau président de la République pour que l’inspection générale d’État se
mette en mouvement à ce propos, accréditant ainsi l’idée que les institutionnels en Centrafrique servent
le pouvoir politique plutôt qu’une « œuvre à réaliser ». Voir [Link]
societe-pillage-du-parc-automobile-de-l-etat-par-des-personnalites-de-la-transiti [Link] ; voir également :
[Link]
detournements-de-biens-publics_a35518. html.
55. Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, vol. 1, Éditions Librairie de Ladrange, 1835, p. 43.
523
Les Cahiers d’Outre-Mer
sont critiquées dans une superbe indifférence de ce qu’elles ont contribué à
façonner d’utile en dépit de leur fragilité. Elles sont vilipendées uniquement
pour leur généalogie, sans égards par ailleurs pour l’action d’utilité publique
porteuse de sens qu’elles promouvraient si leur fonctionnement régulier
était assuré56. La logique identitaire dans ces critiques que développent les
tenants du relativisme culturel prend malencontreusement le dessus, là
où devrait en principe se poser la question la plus cruciale, à savoir quelle
société projette-t-on dans le futur et comment y garantir la convivialité.
Cette question « occupe une place centrale chez les philosophes de l’eidos
et de la physis » comme Platon et Aristote tandis qu’elle est fâcheusement
« gommée chez les philosophes de l’histoire », déplore avec ironie mais avec
force justesse Cornelius Castoriadis (1998 : 399). Car si estimables soient les
cultures, elles gagneraient à passer par les modalités concrètes qui sont celles
de l’argumentation, de l’adaptation, de l’applicabilité au travers de structures
qui en garantissent la cohérence avec la finalité recherchée. En outre, par-
delà l’échelle nationale, ce sont les institutions étatiques qui donnent au pays
les moyens d’un langage intelligible avec les autres États, dans ce monde où
faire table rase de l’environnement international est un exercice périlleux. Et
les chercheurs qui, comme Chabal et Daloz, ont pu croire que la fragilité des
institutions en Afrique et le désordre qui en découle pourraient assurer une
autorégulation sociale, débouchent quant à eux, s’agissant du Centrafrique,
sur des conclusions fort compliquées à assumer (Chabal et Daloz, 1999).
D’autant que le désordre dû aux confrontations meurtrières dans ce pays n’a
jamais assuré et n’assurera jamais une autorégulation sociale.
C’est ici le lieu de s’interroger sur l’armature des violences si souvent
libérées. Comment des groupes armés se revendiquant initialement d’être
une rébellion sociale contre un État en déperdition finissent-ils par devenir
la réplique dépravée de l’État qu’ils entendaient corriger ? Il faut admettre
avec Paul Richards que la nature violente de ces mouvements appelle d’être
« comprise en relation avec les modes d’expression de la violence déjà inscrits
dans la société » (Richards, 2005 : 1). Ces groupes armés agissent en effet au
sein d’un contexte historique et socio-économique centrafricain précis, qui
contribue sans nul doute à alimenter leurs délires.
À cet égard, la part de responsabilité des forces régulières ne peut être
éludée. Par leurs débordements répétés, les forces régulières ont contribué à
fournir aux groupes armés des exemples d’atrocités et de violences à imiter.
56. C’est à juste titre que Jean-François Bayart (1996 : 8) refuse d’appréhender les institutions en
Afrique comme des phénomènes superficiels qui resteraient à la surface de la société. Car ces institutions
déterminent souvent en profondeur, parfois par l’effet de la longue durée, une culture et des comportements.
Les institutions dépendent certes des cultures mais les cultures également dépendent des institutions : les
interférences sont ainsi donc réciproques et multiples.
524
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
Les incendies de villages entiers, par exemple, ne sont guère en Centrafrique
une invention des bandes armées : sitôt le début des années 1980, c’est un
général de l’armée régulière qui a cru faire œuvre d’une action militaire
d’éclat en incendiant plusieurs villages autour de la ville de Paoua ; un autre
général a réitéré quelques mois plus tard le sordide exercice autour de la ville
de Markounda ; récemment, c’est un capitaine qui a imité ses « anciens » dans
les mêmes localités, ce qui lui vaut à ce jour un surnom bien peu élogieux57.
Certes, des scènes de manducation de chair humaine ont été théâtralisées
par un anti-balaka dans les délires de 2014. Andrea Ceriana Mayneri, sans
vouloir les justifier, a développé à ce propos une analyse qui en éclaire
les ressorts (2014 : 179-193, citation p. 192). Abstraction faite de cette
monstruosité, il est inexact de prétendre que les autres atrocités dont font
montre les groupes armés sont inédites en Centrafrique. Les assassinats suivis
de mutilation du membre viril, entre autres, sont couramment perpétrés par
des Forces armées centrafricaines (FACA). Le colonel Christophe Grélombé,
ancien ministre de l’Intérieur sous André Kolingba, ainsi que son fils
Martin, ont péri en décembre 1996 sous des cruautés similaires après leur
enlèvement par cette « force régulière de l’État » (Ngoupandé, 1997 : 152)58.
Et la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) en évoquant
d’autre part en 2002 l’assassinat du lieutenant-colonel Alphonse Konzi, fit
la description suivante : « le Colonel a été torturé, gorge tranchée, bouche
déchirée, sexe mutilé et tailladé. Son corps faisait état de gerçures et autres
stigmates dus à des brûlures de sac en plastique » (FIDH, 2002 : 17)… Il
ne s’agit pas ici de justifier les violences et autres horreurs imputables aux
bandes armées, loin s’en faut. Il s’agit plutôt de reconstituer la trame qui y est
sous-jacente et de ne pas se bander les yeux.
Les extorsions de fonds et autres rackets dont sont également coupables
ces bandes armées semblent tout aussi être en partie les avatars des pratiques de
l’armée nationale, sur fond de la corruption généralisée bien connue à travers
le pays. Systématiquement toutes les ONG internationales familiarisées avec
57. À propos de ces brutalités militaires, Human Rights Watch (HRW, 2007 : 4) en fournit une
illustration éloquente. Sitôt la page 4 de son rapport du 14 septembre 2007, elle mentionne : « Des centaines
de civils ont été tuées, plus de dix mille maisons ont été incendiées et environ 212 000 personnes terrorisées
ont fui de chez elles pour aller vivre dans de terribles conditions au plus profond de la brousse […]. La vaste
majorité des exécutions sommaires et des morts illégales, ainsi que presque tous les incendies de villages,
ont été commis par les forces gouvernementales, souvent en représailles aux attaques rebelles ». C’est nous
qui soulignons.
58. Qui pis est, à la page 146 du même ouvrage, l’auteur décrit une scène on ne peut plus sinistre
concernant ces deux victimes : « Vision cauchemardesque […] que celle de ces deux corps, affreusement
mutilés, conduits comme un trophée par leurs tortionnaires, en un parcours qui se prenait pour une marche
triomphale, sur l’avenue de l’Indépendance puis à travers Boy-Rabé, en plein jour. Autant dire que les
assassins de Christophe Grélombé n’avaient éprouvé aucun besoin de dissimuler leur acte, présenté sans la
moindre gêne à leurs partisans comme une vengeance ».
525
Les Cahiers d’Outre-Mer
les provinces du Centrafrique ont été, plus d’une fois, témoins des taxations
illicites auxquelles les éléments de l’armée assujettissaient les populations
jusqu’en 201359. Or, c’est sur un modèle identique que les bandes armées,
partout où elles étendent leur autorité, usent d’extorsion de fonds comme
dispositif de rentes.
La quête du profit, il est vrai, n’explique pas en elle-même pourquoi les
groupes armés s’éloignent de leur agenda politique initial, ni pourquoi ils
finissent par reproduire les pathologies de l’État qu’ils contestent. L’analyse
portée par Caspar Fithen et par Paul Richards pour la Sierra Leone trouve,
de ce point de vue, sa réplique en République centrafricaine : « Le RUF60 »,
écrivent ces deux chercheurs, « représente un paradoxe. Il affirmait vouloir
une société plus juste et a fini comme une machine à tuer arbitraire et
hasardeuse », à la recherche de toute forme de profit pour ses membres61.
C’est un constat identique qui pourrait s’établir à propos des anti-balaka
et des Séléka. Comprendre la contradiction entre les discours de libération
de ces deux entités et les actes de brutalité et d’asservissement dont ils font
montre requiert sans nul doute une étude appropriée.
Conclusion
Depuis l’accession du pays à l’Indépendance, l’État et ses structures n’ont
cessé de passer pour des extensions de la personne du président et pour ses
leviers d’enrichissement personnel chaque fois qu’il le désire. Un mode néo-
patrimonial de gestion du pouvoir s’est ainsi instauré et perpétué, nourrissant
le même népotisme et la même ethnicité, alimentant les mêmes procédures de
prélèvements indus, les mêmes arrangements et les mêmes combines, le tout
libéré dans un même contexte de dysfonctionnement de l’État et à la faveur
d’une même démission des élites.
La constante vulnérabilité des circuits financiers du pays, résultat de
passe-droits et d’arbitraire62, a favorisé l’apparition de ce que Béatrice Hibou
59. La connivence de la hiérarchie militaire à cet égard est difficilement contestable, la devise
allègrement répétée dans les cercles privés de l’armée étant que « le fantassin se nourrit sur le terrain ». Tout
se passe d’ailleurs parfois comme si, est tenu pour être du courage militaire, le fait de cogner, de confisquer
des biens, d’extorquer des fonds en répandant la terreur. Rarement véritable sanction a été infligée pour de
tels débordements.
60. Le Revolutionary United Front (RUF) est le groupe armé créé par Foday Sankoh et qui demeure
le principal responsable de la guerre civile qu’a connu la Sierra Leone.
61. Cité par Morten Boas et Kathleen Jennings, « Luttes armées, rebelles et seigneurs de la guerre : le
spectre du patrimonialisme », paru dans Bach et Gazibo (dir.), 2011 : 175-190, citation p. 179.
62. Le classement de la République centrafricaine au Doing Business n’a jamais été fameux et révèle
indiscutablement l’insécurité du climat des affaires en ce pays, c’est-à-dire les passe-droits et l’arbitraire
526
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
a nommé « une économie des vilains tours » (1997 : 105-158, citation p. 152),
un système de prédation qu’encouragent l’impunité mais aussi la résignation
des usagers du service public63. Cette « économie des vilains tours » ne pouvait
guère aller sans susciter des frustrations ni sans libérer violemment d’autres
appétits chez les exclus. De multiples groupes insurrectionnels ont donc
trouvé à se constituer64, en exploitant l’inanité d’un État alors déjà qualifié
d’« État fantôme »65. S’emparant de vastes localités où ils ont rapidement
réussi à contrôler les ressources, destituant les représentants du pouvoir et
nommant leur propre personnel, ces groupes, depuis lors, y lèvent « l’impôt »
et perçoivent des « taxes » dont le produit alimente la cassette personnelle de
leurs responsables. Du fait de la pression d’une communauté internationale
exhortant le pouvoir à négocier le ralliement de ses opposants armés, des
chefs d’insurrections ont fait leur entrée au gouvernement tandis que leurs
combattants, restés à distance des ressources étatiques convoitées, perpétuent
le conflit dans la perspective d’obtenir eux également un accès au système
de rentes. Comme l’a relevé avec dérision mais justesse un militaire français
connaisseur du pays : « On fait le coup de feu pour obtenir quelque chose :
le pouvoir, si on a les moyens d’aller jusqu’au bout ; au moins un beau poste,
quand on est acculé à négocier son ralliement » (ICG, 2007 : 23).
Le dévoiement des institutions en est venu ainsi à franchir un seuil jamais
égalé, créant un déficit de légitimité tel que chacun se croit apte à servir
comme ministre, comme colonel ou général si ce n’est comme président66.
Chaque structure publique ou privée, en fonction des rentes qu’elle est censée
garantir à son titulaire, a alors entrepris d’être dépecée entre factions rivales.
On le voit, les objectifs économiques personnels des uns et des autres
dépassent les préoccupations idéologiques et politiques. De surcroît, les
belligérants et « leurs » hommes d’affaires respectifs67 tentent chaque fois
ambiants. En 2016, sur 189 économies, la République centrafricaine est classée à la 185e place. Voir le
site de la Banque mondiale : [Link] exploreeconomies/central-african-
republic/, consulté le 28 janvier 2016.
63. Il faut noter en passant qu’il se rencontre encore, dans tous les circuits de l’administration du
pays, des cadres d’une haute intégrité, lassés et déçus par la gravité du phénomène de clientélisme et de
corruption dont ils commentent souvent les manifestations. Le constat chez eux, auquel il convient de
souscrire, est que le double langage des responsables politiques, la résignation des usagers du service public
et l’enchâssement des mécanismes corruptifs se joignent pour conduire le système à s’auto-alimenter.
64. Il fut recensé en Centrafrique jusqu’à quatorze groupes armés simultanément. Voir ICG, 2014 : 2.
65. Titre devenu emblématique d’un rapport d’International Crisis Group (2007).
66. Significative fut la surabondance des candidatures aux dernières présidentielles. Près de
soixante-dix candidatures furent annoncées ; quarante-cinq dossiers finalement furent enregistrés à la Cour
constitutionnelle. À l’arrivée, ce furent tout de même vingt-neuf candidatures qui subsistèrent pour un pays
de moins de cinq millions d’habitants. Voir [Link] politique/presidentielle-
en-centrafrique-29-candidats-retenus-bozize-recale/.
67. Pour illustration, la prise de pouvoir de la Séléka a été qualifiée de « coup d’État de diamantaires »
527
Les Cahiers d’Outre-Mer
de renverser les rapports de force afin pour les uns, de tenter de conforter
leur pouvoir, et pour les autres, d’arracher à leur tour le contrôle exclusif des
ressources. Mais chaque fois également, l’épreuve tourne au désastre : une
suspension fonctionnelle de l’État qui jette le pays dans l’agonie.
Le Centrafrique a vu échouer plusieurs initiatives internationales pourtant
destinées à sa stabilisation. Le refus de certains internationaux de moduler
leurs stratégies de réponse à la crise, en fonction d’une analyse pertinente
de l’environnement moral et des motivations des forces en présence, en est
l’une des principales causes. Dépourvue d’ailleurs, tout bien considéré, de
stratégie et de ligne directrice claires, la communauté internationale appelée à
intervenir dans le schéma chaotique décrit s’est employée à se décrédibiliser
en exigeant le rachat des seigneurs de guerre, légitimant ainsi les motivations
vénales des affrontements décriés. « Il faut faire avec tout le monde » est
devenu le credo, l’orientation prescrite aux différents gouvernements de
transition, et aujourd’hui encore, au nouveau gouvernement issu des urnes. En
même temps qu’est réclamée la mise en place d’équipes gouvernementales
acquises à une véritable rupture, s’exige l’entrée au gouvernement de gens
seulement préoccupés de s’approprier une part des ressources publiques, et
aussi se prône la lutte contre l’impunité68. Stratégie aussi indéchiffrable que
lourde d’un scandale moral.
Revenons aux acteurs nationaux. Les délices personnels qu’offre le néo-
patrimonialisme, la volonté de contrôler les ressources de l’État à des fins
individuelles expliquent pour une grande part en définitive les interminables
rapports conflictuels dont le pays est le théâtre. Tous les coups semblent
permis, coalition avec des chefs de guerres extérieurs comme recrutements de
mercenaires nationaux pour s’imposer militairement.
Brader les ressources du sous-sol dans un tel contexte paraît être une
virtuosité. Le responsable d’un mouvement armé, au travers d’une missive
rendue publique, a sollicité de la France en octobre 2015 qu’elle veuille bien le
laisser marcher sur Bangui, en contrepartie de quoi il lui céderait le « gisement
pétrolier de Ndélé et de certains blocs situés au nord-est de Birao »69. François
en raison de l’appui dont elle a bénéficié auprès de nombreux acteurs de la filière du diamant. Voir ICG,
2014 : 12.
68. L’incompatibilité entre le programme de DDR d’une part, qui suppose la non-poursuite des
ex-combattants, et la création d’une Cour pénale spéciale d’autre part, qui elle participe de la lutte contre
l’impunité, rend compte de la contradiction où se prennent les pieds certains internationaux. L’incohérence
n’est pas nouvelle : dans une déclaration de son président en 2007 déjà, le Conseil de sécurité des Nations
unies encourageait « le gouvernement à poursuivre ses discussions avec les groupes rebelles », c’est-à-
dire à leur offrir des responsabilités dans l’appareil de l’État, mais exhortait tout autant les autorités du
pays à « lutter contre l’impunité ». Voir Déclaration à la presse du président du Conseil de sécurité sur la
République centrafricaine, SC/9069, AFR/1556, 3 juillet 2007.
69. Copie de ce courrier daté du 30 octobre 2015, et adressé à l’ambassadeur de France en
528
Le contrôle des ressources de l’état, un enjeu des conflits en Centrafrique...
Bozizé de son côté, et dans la même période, adressait un courrier tout aussi
troublant à François Hollande, lui demandant de l’autoriser à concourir aux
présidentielles, en retour de quoi il ouvrirait avec la France des « discussions
franches sur les questions à l’origine de certaines incompréhensions ayant
terni, à tort, [son] image »70.
Cette posture peu valorisante de certains acteurs nationaux vis-à-vis de
la France devrait appeler à relativiser les théories faciles de complot tant
ressassées, théories qui culpabilisent à tout va l’ancienne métropole comme
étant la cause exclusive de tous les malheurs du Centrafrique. Sur ce point, le
tissu de contradictions qui brouille la vue quant aux responsabilités des fils et
filles du pays nécessitera un jour d’être déchiffré.
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Résumé
Des dissensions intestines déchirent la République centrafricaine depuis vingt ans.
Sans en nier les implications extérieures, cet article souligne les facteurs qui, propres
au caractère néo-patrimonial de cet État, sont porteurs d’exclusion et de violences. La
confusion entre l’exercice du pouvoir et des considérations économiques personnelles
a fait du contrôle des ressources de l’État, chez nombre d’acteurs nationaux en effet,
l’un des principaux enjeux de l’engagement politique. Ce néo-patrimonialisme, auquel
se rattachent l’instrumentalisation de l’ethnicité mais aussi l’utilisation du népotisme
et du clientélisme comme critères de distribution des ressources convoitées, concourt
ainsi à éclairer les violences en Centrafrique.
Mots-clés : affairisme, clientélisme, conflit, corruption, ethnicité, institution, néo-
patrimonialisme, népotisme, ressources, État, Centrafrique
Abstract
Control over State resources, a political issue in conflicts in
Central African Republic
Intestine dissensions have torn apart the Central African Republic for 20 years.
Without denying the outside implications, this article underlines the factors which,
peculiar to the neo-patrimonial character of this State, bring exclusion and violence.
The confusion between the exercise of power and personal economic considerations
turned the control of the State resources, to number of national actors indeed, into one
of the main stakes in the political commitment. This neo-patrimonialism, with which
are connected the instrumentalization of the ethnicity but also the use of nepotism and
clientelism as the criteria of distribution of the coveted resources, so contributes to
enlighten the violence in Central Africa Republic.
Keywords: business, clientelism, conflict, corruption, ethnicity, institution, neo-
patrimonialism, nepotism, resources, State, Central African Republic
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