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Saussure et le structuralisme linguistique

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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME

Patrice Maniglier

ERES | Figures de la psychanalyse

2005/2 - no 12
pages 27 à 44

ISSN 1623-3883

Article disponible en ligne à l'adresse:


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Maniglier Patrice, « Les choses du langage : de Saussure au structuralisme »,
Figures de la psychanalyse, 2005/2 no 12, p. 27-44. DOI : 10.3917/fp.012.0027
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Les choses du langage :


de Saussure au structuralisme
• Patrice Maniglier •

L’exégèse saussurienne a eu raison d’un mythe : Saussure n’a pas été et n’a
pas cherché à être le fondateur de la linguistique comme science, mais s’est au
contraire efforcé, à partir d’une réflexion sur la pratique de la grammaire com-
parée et en particulier d’une critique de la méthode des « néo-grammairiens »,
de relever les difficultés singulières que doit rencontrer tout tentative pour faire
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de l’activité du langage l’objet d’une science expérimentale 1. Le premier souci de

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Saussure est le suivant : Un fait de langage ne saurait être rapporté à aucun évé-
nement observable. Au moment même où se développait une linguistique qui se
voulait scientifique, qui avait recours à des techniques d’observation de plus en
plus fines, qui tentait de se débarrasser des métaphores organicistes afin de régu-
lariser, pour ainsi dire, l’objet de la linguistique, en le réduisant aux pratiques
concrètes et observables des sujets parlants, Saussure vit avec netteté et déclara
avec force que la linguistique ne saurait être une science empirique comme les
autres. Il n’y a sans doute plus aujourd’hui de réflexion sur la linguistique qui ne
soit confrontée d’emblée à la nécessité de clarifier le statut de son objet. L’acte
inaugural de Chomsky, faisant de la linguistique une science « cognitive », en est
un exemple. Encore aujourd’hui, est en débat la question de savoir si la linguis-
tique peut être considérée comme une science empirique 2, voire comme une
science tout court 3. En ce sens, on peut dire que Saussure inaugure la linguistique
moderne.

1. Voir en particulier Bouquet, 1997, Fehr, 2000 et Utacker, 2002.


2. On trouvera un excellent compte-rendu et une critique serrée par S. Auroux des argu-
ments de ceux qui, tels Fodor et Katz ou J.-C. Milner, qui soutiennent la thèse que la lin-
guistique n’est pas une science empirique (Auroux, 1998 : 212sq.).
3. Voir par exemple les formulations de G. Sampson, rapportées et discutées par
Auroux, 1998, p. 23-25.
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28 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

Mais, si le problème de Saussure a donc bien été reçu par les linguistes, on ne
peut en dire autant de la solution qu’il a proposée. Saussure est en effet unique,
sans antécédent et même sans postérité parmi les linguistes, dans la mesure où il
a cherché dans l’objet même de la linguistique, c’est-à-dire dans le langage, la
source de la singularité de ce savoir. Saussure a considéré que cette « non-empi-
ricité » était une propriété du genre de réalité que suppose le langage. Le pro-
blème de Saussure peut être ramené tout entier à cette phrase : « Envisagée par
son côté interne, dans son objet même, la langue nous frappe donc, car c’est là
son premier caractère, comme ne présentant pas d’unités concrètes saisissables
de prime abord, et sans que nous puissions renoncer à l’idée qu’il y en a, et que
c’est leur jeu qui fait la langue. Voici donc le premier point : un caractère qui se
résout en un problème. » (Saussure, 1967, p. 242, n° 1753 4). Ainsi, la linguistique
ne pourrait se constituer sans mettre en évidence, pour la première fois, un genre
de réalités tout à fait nouveau ; elle ouvrirait un domaine qui n’est pas seule-
ment, pourrait-on dire en reprenant le vocabulaire du premier Heidegger, une
« région de l’étant », mais bien un nouveau régime de l’être. On comprend dès
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lors que la « linguistique générale », c’est-à-dire la tentative de « classer » la lin-
guistique parmi les sciences, impliquât un « réel pouvoir philosophique »
(Saussure, 2002 : 259). La « sémiologie » sera ce lieu équivoque où Saussure ten-
tera de redéfinir à la fois un certain régime d’objectivité et un certain genre d’ob-
jets. Ce discret nouage d’une ontologie et d’une science n’aura que très peu
d’échos parmi les linguistes, qui ne l’ont jamais reconnu que pour l’écarter 5. En

4. Les textes de Saussure sont systématiquement cités dans l’édition critique du Cours
de linguistique générale établie par Rudolf Engler, avec, parfois, la mention du passage
du Cours de linguistique générale dans l’édition Tullio de Mauro qui leur correspond
(abrégée CLG). Pour l’édition Engler, on se contente de donner le numéro de la page, et
celui du fragment.
5. Un exemple particulièrement intéressant est donné par Jakobson : « Le problème
ontologique de savoir quelle forme de réalité se cache derrière la notion de phonème
ne contient véritablement rien de spécifique pour l’idée de phonème. Ce n’est qu’un
cas particulier d’un problème beaucoup plus large : quel genre de réalité peut-on attri-
buer à toute valeur linguistique et même à toute valeur en général ? » (Jakobson,
1976 : 66). « Le fonctionnement du phonème dans la langue est un phénomène qui
nous mène à la conclusion : le phonème fonctionne, ergo il existe. On a beaucoup trop
discuté sur le mode de cette existence : cette question, concernant non seulement le
phonème mais toute valeur linguistique en général, est évidemment hors de la portée
de la phonologie et même de toute la linguistique, et il serait plus sensé de l’abandon-
ner à la philosophie, particulièrement à l’ontologie, qui spécule sur l’être. La tâche qui
s’impose au linguiste, c’est l’analyse approfondie du phonème, l’étude systématique de
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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME 29

revanche, on peut penser que cette aventure étrange qui, sous le nom de « struc-
turalisme », en France, a vu se développer de nouvelles ontologies adossées pour
ainsi dire aux voyages de la méthode structurale, a été une sorte de prolonge-
ment inconscient, souvent confus, de la proposition de Saussure.
Quelques auteurs ont nettement perçu l’implication ontologique qui à la fois
soutient la réflexion de Saussure et constitue l’unité problématique du structu-
ralisme : Deleuze (1972), notamment, et, plus récemment, Jean-Claude Milner
(2002). Ce dernier cependant se propose de montrer qu’il ne suffit pas d’avoir, à
la manière de Saussure, mis en évidence la « substance glissante du langage »
(Saussure, 2002 : 281), pour se croire en droit d’affirmer que les conditions qui
permettent de faire de la linguistique une science empirique exigent l’hypothèse
de la langue, c’est-à-dire d’entités incorporelles mais réelles qui préexistent aux
actes de parole 6. Mais s’il est vrai que l’interprétation ontologique du problème
liminaire de la linguistique a été à l’origine du mouvement structuraliste, la pos-
sibilité de faire l’économie de cette interprétation ne peut que couper les
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grandes constructions philosophiques de leurs assises positives. Ainsi, Jean-

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Claude Milner est un des rares à avoir proposé une véritable critique du structu-
ralisme qui aille au cœur de la question. Nous voudrions ici revenir sur cette cri-
tique pour montrer que l’hypothèse de la langue se justifie chez Saussure par la
tentative de construire une théorie de l’analyse linguistique dans une double
exclusive : l’analyse n’est ni dans les substances (phonique ou articulatoire) des

sa structure. » (Jakobson, 1976 : 79). Mais cette manière d’écarter le problème


ontologique n’est finalement possible que parce que le phonème est défini par sa
fonction dans la langue. Troubetzkoy (1939 : 44), exposant le débat sur le statut du
phonème, recourt à la même solution, ou plutôt à la même manière d’éviter le
problème. Mais, par là, Troubetzkoy et Jakobson adhèrent, qu’ils le veuillent ou non, à
une conception instrumentaliste du langage. Ce qui les oblige à présupposer la fonction
du langage (communiquer), au lieu de faire, de cette fonction même, l’objet d’une
recherche positive.
6. « Dans la langue nous avons un objet, fait de nature concrète (ce qui est un grand
avantage pour l’étude). Ces signes ne sont pas des abstractions, tout spirituels qu’ils
soient. L’ensemble des associations ratifiées socialement qui constituent la langue a
siège dans le cerveau ; c’est un ensemble de réalités semblables aux autres réalités psy-
chiques. Il faut ajouter que la langue est tangible, c’est-à-dire traductible en images
fixes comme des images visuelles. […] Donc cet objet est non seulement de nature
concrète, mais d’une espèce qui permet l’étude directe, à peu près comme celle de
papillons classés dans une boîte de collectionneurs. » (Saussure, 1967, 44, n° 263-269 ;
CLG 32)
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30 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

actes de parole, ni dans une forme syntaxique que le sujet projetterait sur ces
substances. C’est pour cela que la langue, pour Saussure, n’est pas, contrairement
à ce qu’on a pu croire, un système de règles, mais bien un ensemble de « choses
pensées », c’est-à-dire de pensées qui se trouvent occuper les sujets pensants,
sans que l’on puisse dire que ce soit eux qui les aient activement construites. Nous
verrons quelles dimensions phénoménales du langage cette théorie grammati-
cale tente de prendre en compte. Ainsi, la formulation du problème ontologique,
que relèvera en particulier la philosophie française avec Deleuze, Foucault et
Derrida, apparaîtra comme coextensive de ce qu’on pourrait appeler une autre
image de la pensée.

Grammaire cognitive et grammaire intuitive

L’argument de Milner pourrait être résumé de la manière suivante : s’il s’agit


de réfléchir les conditions qui permettent de construire une science empirique du
langage, l’hypothèse ontologique n’a de sens que dans la mesure où elle accom-
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pagne une méthode efficace pour rendre compte des phénomènes du langage.
Ce fut bien le cas avec la méthode dite de délimitation ou de permutation en
phonologie structurale. Milner admet donc que l’on puisse avoir à passer par des
énoncés philosophiques nouveaux pour construire un modèle théorique efficace.
Mais, en post-kantien à vrai dire justifié par les errements de l’histoire millénaire
de la métaphysique, il pose que nous n’avons aucun moyen de décider, de
manière strictement immanente à la philosophie, de la valeur d’une thèse philo-
sophique. Si donc il s’avère qu’une autre hypothèse sur le langage permet de
rendre compte des phénomènes du langage sans faire l’hypothèse d’entités
réelles, c’est cette représentation qui devra prévaloir. Or c’est bien là en effet ce
que Chomsky a proposé.

Milner a bien vu que l’entreprise de Chomsky partait d’une question épisté-


mologique très simple adressée à la linguistique : à quelle condition une théorie
linguistique peut-elle produire des conjectures audacieuses et réfutables ? com-
ment peut-on imaginer soumettre une théorie linguistique à un « test d’adé-
quation » ? Il a parfaitement raison d’insister sur le caractère profondément
« poppérien » de la démarche de Chomsky. On le voit d’ailleurs dès les Structures
syntaxiques, lorsque Chomsky commence par définir le but de la théorie linguis-
tique comme la construction d’un mécanisme produisant de manière si l’on peut
dire automatique des jugements de grammaticalité. Cette définition lui permet
de proposer un critère d’adéquation empirique : « Un moyen de tester l’adéqua-
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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME 31

tion d’une grammaire proposée pour L est de déterminer si les suites qu’elle
engendre sont réellement grammaticales ou non, c’est-à-dire acceptables pour
un locuteur indigène, etc. » (Chomsky, 1957, p. 15). On voit bien que cela suppose
deux choses : que les grammaires soient des sortes d’automates (principe de la
récursivité des règles grammaticales), et que la nature des données importe
moins que le jugement que l’on porte sur elle. Aussi, le fait que ces données ne
soient pas des données sensibles devient un problème non pertinent. La théorie
grammaticale n’est pas tant une description de lois de production d’événements
réels que « l’explicitation d’un concept intuitif – en l’occurrence le concept de
“grammatical en anglais” et, plus généralement, le concept de “grammatical” »
(Id., p. 15). Cela ne l’empêche pas d’être un savoir, et même un savoir empirique,
dans la mesure où il est conjectural et réfutable. Autrement dit, la notion
d’« empiricité » est une contrainte portant sur les théories, et non une thèse
concernant l’« objet » : une théorie est « empirique » dans la mesure où elle dis-
pose de procédures permettant de réfuter ses hypothèses. La linguistique dispose
de telles « données empiriques » : ce sont les jugements de grammaticalité. Ainsi,
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l’objection d’avoir méconnu le problème de l’identité des « entités concrètes du
langage » que certains parmi les meilleurs saussuriens ont adressé à la grammaire
générative 7, n’est finalement pas pertinente.
Cette construction épistémologique suppose cependant une hypothèse théo-
rique forte : le langage n’est pas un ensemble de phénomènes de ce monde, au
même titre que le mouvement des montagnes, les décharges de l’orage ou les
cristallisations de l’eau, le langage est une activité cognitive. Le phénomène en
quoi consiste un fait de langage est toujours un jugement. Un fait de langage
consiste toujours en un acte d’un sujet, qui est un acte de connaissance : parler
une langue, c’est savoir dans quelles conditions on peut dire qu’un énoncé pro-
duit est « grammatical en telle langue ». Ce que modélise une théorie linguis-
tique, c’est déjà une théorie, c’est-à-dire un ensemble d’hypothèses qu’utilise un
sujet connaissant pour produire des jugements vrais concernant l’acceptabilité de
telle ou telle performance sensible dans telle ou telle langue. C’est de cette
manière, on le sait, que Chomsky réinterprète l’opposition saussurienne de la
langue et de la parole, dans les termes d’une opposition de la compétence et de
la performance. La linguistique générale est un savoir portant sur les contraintes
universelles soutenant le savoir grammatical, et se construit à partir de l’étude

7. Ainsi, Tullio de Mauro (in CLG. 403), qui reproche à Chomsky de n’avoir pas posé le
problème de la « définition et de l’identification du signe ».
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32 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

des formes particulières que prend la connaissance linguistique dans des


contextes (géographiques et historiques) déterminés. C’est à ce titre, on le sait,
que la grammaire générative a pu faire de la linguistique à nouveau une science
pilote, non plus de la sémiologie, mais de ce qui s’appelle désormais les « sciences
cognitives ». La linguistique chomskyenne fournirait en effet le premier exemple
d’une science de l’esprit au sens d’activité de production de connaissances.
Mais il se trouve que si justement Saussure maintient la notion d’« entités
concrètes », ce n’est pas parce qu’il adhèrerait à une interprétation fondamen-
talement « réaliste » (donc philosophiquement contestable) de la notion
d’« empiricité », mais aussi pour une raison que l’on peut bien dire « empirique »
au sens de Milner. Il affirme que, pour des raisons d’adéquation de la théorie aux
phénomènes du langage, il est nécessaire de faire la différence entre deux types
d’entités théoriques, les unes qu’il appelle les « entités concrètes », et les autres
qu’il appelle les « entités abstraites ». « Ne pouvait-on se borner à sous-entendre
cette grande opération fondamentale ? […] On va voir de suite qu’il n’est pas
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permis impunément de substituer ainsi d’un seul coup des entités abstraites au

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fait de l’identité de certains faits concrets : parce que nous aurons affaire à
d’autres entités abstraites, et que le seul pôle sera l’identité ou la non-identité. »
(Saussure, 2003 : 33-34). La distinction de l’abstrait et du concret repose chez
Saussure sur la distinction entre ce qui requiert une « opération du sujet par-
lant », et sur ce qui ne la requiert pas 8. La thèse de Saussure est donc que l’on ne
peut réduire l’ensemble du langage à une suite d’actions d’un sujet pensant,
parce que, dans la langue même, il y a des choses qui sont effectivement « don-
nées » au sujet parlant de manière intuitive, et d’autres choses qui ne sont obte-
nues que par une participation active du sujet parlant. Toutes deux sont « spiri-
tuelles », mais les unes peuvent être considérées comme de pures catégories
abstraites, c’est-à-dire des résultats d’un processus cognitif d’abstraction, alors
que les autres sont comme de véritables réalités, « spirituelles, mais réelles ». Or
que sont les « entités abstraites » au sens de Saussure ? Ce ne sont rien d’autres
que les catégories grammaticales. Si donc Saussure a besoin de poser l’existence
« entités concrètes », avec tous les étranges paradoxes ontologiques que cela
implique et que la philosophie explorera notamment avec Deleuze, Foucault ou
Derrida, c’est parce qu’il défend une thèse empirique concernant le phénomène
grammatical : les catégories grammaticales reposent sur des entités concrètes

8. « […] les unités appelées unités concrètes (qui n’ont pas besoin d’une opération de
l’esprit pour exister) […] » (241, n° 1745 ; CLG 149).
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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME 33

préalablement données, ou, pour être plus précis, les catégories grammaticales
ne sauraient être que des « abstractions » obtenues à partir d’entités concrètes
qui sont elles-mêmes des sensations.
Il est en effet un phénomène dont, selon Saussure, toute théorie adéquate du
langage doit rendre compte : il s’agit du caractère intuitif de l’analyse dite
« grammaticale ». La décomposition d’une performance langagière en unités
articulées n’est pas une opération du sujet parlant, mais une expérience immé-
diate 9 : « La langue ne peut pas procéder comme le grammairien ; elle est à un
autre point de vue et les mêmes éléments ne lui sont pas donné ; elle fait ce qui
par le grammairien est considéré comme des erreurs, mais qui n’en sont pas, car
il n’y a de sanctionné par la langue que ce qui est immédiatement reconnu par
elle. Entre l’analyse subjective des sujets parlants eux-mêmes (qui seule importe !)
et l’analyse objective des grammairiens il n’y a donc aucune correspondance,
quoiqu’elles soient fondées toutes deux en définitive sur la même méthode
(confrontation des séries). » (415, n° 2759). La théorie du langage doit être adé-
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quate – comme le voudra Chomsky lui aussi – au fonctionnement psychologique

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réel du langage : « Nous devons nous attacher à une analyse psychologique
plutôt que logique et ne pas faire une analyse qui suppose la réflexion. » (429,
n° 2823). Nous sommes donc bien au cœur de la différence entre la représenta-
tion du langage proposée par Chomsky et la représentation du langage que
Saussure tente de construire. Toute la théorie de la valeur proposée par Saussure
dérive précisément de cette volonté « de ne pas être obligés d’admettre pour le
sujet parlant une opération trop semblable à celle du grammairien » (381,
n° 2541 ; CLG 229), c’est-à-dire une opération qui consisterait en ce que Saussure
appelle une « analyse positive » et qu’il oppose, précisément, au « sentiment »
que l’on peut avoir des valeurs (381, n° 2544). Cette analyse positive est
consciente, volontaire, alors que l’autre est « involontaire », « subconsciente », et
donne les performances de langage immédiatement analysées. L’analyse d’un
terme n’est pas le résultat d’une opération du sujet sur une substance donnée,
mais au mieux d’une sorte de conditionnement du sujet à percevoir comme ana-
lysée une manifestation langagière.
Le problème que doit résoudre une théorie « concrète » du langage selon
Saussure, c’est-à-dire une représentation du « mécanisme du langage » qui soit

9. Saussure parle de « division ressentie » (386, n° 2574), d’« analyse ressentie » (387,
n° 2580), de « reconnaître des subdivisions ressenties dans le mot » (416, n° 2762), de
« division ressentie » (386, n° 2574), etc.
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34 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

plus fidèle à la psychologie concrète des sujets parlants, est donc le suivant : com-
ment comprendre que, alors que le donné sensible n’est pas en tant que tel arti-
culé, il puisse être pour ainsi dire directement perçu comme analysé par le sujet ?
On peut dire que toute la théorie de la langue et de la parole, toute la théorie
du « mécanisme de la parole » (avec syntagme et paradigme), ainsi que le
concept saussurien de « système », s’inscrivent dans le projet de construction d’un
modèle théorique permettant de rendre compte de ce caractère intuitif de l’ana-
lyse. Car, si l’analyse ne saurait être donnée dans la substance même d’une
parole, elle n’est pas non plus tout à fait en dehors de cette substance, dans des
modèles formels que le sujet appliquerait au donné. Elle consiste en réalité en
une analyse des substances linguistiques par elles-mêmes ou les unes par les
autres. Tout le problème est d’expliquer comme une telle analyse intuitive,
immédiate, involontaire, subconsciente, est possible, alors que tout les adjectifs
qui la qualifient semblent précisément en contradiction directe avec son carac-
tère même d’analyse. Il s’agit de construire ce qu’on pourrait appeler une « gram-
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maire concrète ».

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L’hypothèse de la langue

Le principe de cette nouvelle interprétation de l’analyticité des faits de lan-


gage que Saussure propose, repose sur la théorie de la « quatrième proportion-
nelle », que Saussure oppose à « l’hypothèse de l’analyse ». On peut résumer
cette théorie très simplement. Elle a été construite pour rendre compte du phé-
nomène de l’analogie. Les changements analogiques sont des créations d’un syn-
tagme apparemment sur le modèle d’un autre. Ainsi « indécorable » semble
construit sur le modèle de « indéfendable », « insupportable », « incontrôlable »,
etc., et compréhensible à ce titre, même si cette forme n’a jamais été précédem-
ment entendue. Saussure suggère que ce nouveau syntagme n’est pas créé par
adjonction, à un radical, d’un préfixe et d’un suffixe, pas plus que la compréhen-
sion de ce nouveau vocable ne dérive d’une décomposition inverse, du tout
inanalysé, en éléments, à partir de règles « grammaticales » utilisant les catégo-
ries de radical, etc. : il apparaît d’un seul coup, d’un bloc, comme un mot entier,
à partir d’un raisonnement tout à fait différent qu’il décrit de la manière sui-
vante : « Si c’est la quatrième proportionnelle qui prévaut, il est inutile de poser
l’hypothèse de l’analyse. Il n’y a pas besoin de dégager préalablement des élé-
ments comme in-, décor-, –able, pour créer indécorable mais il suffit de prendre
le mot entier et de le placer dans l’équation : condamner : condamnable = déco-
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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME 35

rable : x, x = décorable. » (380, n° 2539 ; CLG 228). Le même modèle permet de


rendre compte non seulement de la création de syntagmes nouveaux, mais aussi
de l’analyse de performances verbales d’un interlocuteurs.
C’est pour rendre compte de ce caractère intuitif de l’analyse que Saussure
fait l’hypothèse de la langue comme trésor. Nous conservons dans notre mémoire
un ensemble de souvenirs de ces impressions qualitatives singulières que sont les
formes linguistiques 10. Mais ces impressions ne restent pas isolées dans la
mémoire, elles sont « rangées » dans un ordre déterminé en fonction de leurs res-
semblances et de leurs dissemblances qualitatives : « Deux mots comme chapeau
et hôtel sont dans deux cases séparées ; avec chapeau, chapelier, nous n’en dirons
pas autant, de même pour hôtel, hôtelier “où l’on sent quelque chose de
commun, deux cases voisines”. » (286, n° 2025) Nous établissons donc des séries
de formes, plus ou moins longues, plus ou moins complexes. C’est ce classement
préalable qui permet de parler. En effet, une forme étant perçue, elle est immé-
diatement comparée à ces autres formes rangées en séries.
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« Le rapprochement de formes : l’unité du mot est associée immédiatement,

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à ses analogues dans les différentes séries possibles (dans deux séries au moins !).
Ainsi quadruplex ne sera pas isolé dans le classement intérieur mais sera rappro-
ché d’une première série qui sera : Quadru-pes, Quadri-frons, Quadra-ginta puis
d’une autre : Triplex, Simplex, Centuplex. Nulle part l’identité ne peut être com-
plète. (On aurait alors le même mot !) mais le rapprochement se fait au nom
d’une communauté de forme et de sens qui n’est que partielle.
Le rapprochement c’est, dans l’association, ce qu’il y a d’élémentaire.

10. En réalité ces impressions sont elles-mêmes complexes. Mais c’est que la théorie de
l’analyse saussurienne sépare clairement deux niveaux : celui de la constitution de ces
entités concrètes que sont les formes linguistiques qui relèvent de la théorie du
signifiant et du signifié, que nous n’aborderons pas ici, et celui de leur comparaison, qui
seule importe pour la grammaire concrète : « quand nous disons que l’esprit associe une
forme avec une forme, nous voulons dire la forme revêtue de son idée. […] Dans toute
association de formes le sens y joue son rôle. Cela bien entendu, prenons l’association
de forme à forme. » (286, n° 2025). On peut faire cependant comme si ces formes
étaient données, et c’est ce plan que suit Saussure en particulier dans sa première leçon
de linguistique générale : « On peut admettre provisoirement que ces unités nous sont
données. On peut parler des mots de la langue comme si c’étaient des touts séparés en
eux-mêmes. » (257, n° 1850). En fait, ces deux moments correspondent chez Saussure à
une théorie originale de la « double articulation » au sens de Martinet (1968, p. 1-35).
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36 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

Il y a fixation de la valeur : La langue apprécie quelle portion du mot reste


constante quand elle fait varier la forme avec ses analogues dans les deux séries
(série 1 c’est quadr-, série 2 c’est –plex). De là vient l’intelligibilité même du mot
et en tout cas son exacte valeur.
Il y aura analyse involontaire (par une opération subconsciente) de la pre-
mière donnée, parce qu’elle se trouve coordonnée non à une série mais à deux
séries au moins.
Tout rapprochement des analogies implique aussi le rapport des différences.
C’est en cela que consiste la propre opération du grammairien lui-même ; c’est
ainsi qu’il arrive à dégager le sens d’une unité inférieure : unité A = sous-unités
a+b
(quadruplex) = (quadr+plex)
Notons que c’est arbitrairement que nous sommes partis de l’unité du mot ;
nous aurions aussi bien pu partir de l’unité de la phrase. » (293, n° 2067 sq.)
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La thèse de Saussure est donc la suivante : l’analyse de quadruplex, c’est-à-

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dire que le fait que nous sentions que quadruplex est composé de deux « sous-
unités », est l’expression consciente de la comparaison subconsciente entre cette
forme non analysée avec d’autres formes, elles aussi prises comme des « touts
séparés en eux-mêmes », présentes dans la mémoire. Et le fait que quadruplex
soit comparable à d’autres formes sous deux rapports, c’est-à-dire qu’il soit sus-
ceptible d’être inscrit dans deux séries mnésiques de formes toutes faites,
explique qu’il soit senti comme composé de deux sous-unités. Structuralement
donc, ce que l’on appelle un « élément » ou une « sous-unité » dans une forme
n’est pas tant une unité de construction qu’un facteur de comparaison, c’est-à-
dire une variable. Analyser une forme, ce sera donc définir la position et la valeur
de ses variables, en reconstruisant le diagramme des séries à l’intérieur desquels
il s’inscrit pour la conscience des sujets parlants. C’est la raison pour laquelle il
faut reconstruire le système des formes pour déterminer l’analyse linéaire d’une
forme. Derrière la forme (a + b), il y a en réalité la comparaison de X (ab) avec
une première série (Y (cb), Z (db), etc.), et avec une deuxième série (W (ae), V (af),
etc.). Ce qui donc paraît être une forme obtenue à partir d’éléments combinés
selon des règles est donc en réalité une comparaison entre des formes totales
rangées en séries.
L’analyse en tant que telle n’est pas un acte du sujet, mais le résultat d’un
autre acte, celui de comparaison. La forme se trouve lui être ainsi donnée comme
analysée. L’impression que l’on a d’une séquence d’éléments ne provient ni du
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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME 37

caractère physiquement articulé du donné sensible, ni de la projection sur ce


donné d’une représentation structurale a priori (corrigée éventuellement à partir
d’indices de frontières), mais de la présence subconsciente des séries ordonnées
de formes analogues : « C’est la combinaison involontaire de ces formes qui four-
nira la conscience de plusieurs parties dans le mot. » (289, n° 2036). L’analyse n’est
donc pas la finalité explicite d’une activité du sujet : c’est un effet secondaire
d’une autre activité du sujet : « La comparaison aboutit à l’analyse et il en résulte
des éléments qui sont perçus par la conscience de la langue. » (312, n° 2179).
L’analyse linguistique ne consiste pas à être capable de reconnaître dans le in- de
indécorable un élément concret remplissant la fonction adéquatement décrite
par la catégorie de préfixe, et lié structuralement à un radical, rempli en l’occur-
rence par décor-, ces éléments concrets étant associés à certaines propriétés lexi-
cales en plus des catégories grammaticales qu’ils incarnent. L’analyse n’est pas un
rapport entre un contenu concret et une forme abstraite, entre une réalité sen-
sible et des fonctions intelligibles. Le rapport du langage à la pensée ne tient pas
à ce qu’il y aurait un sujet qui projetterait des schémas structuraux qu’il possè-
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derait d’avance sur une réalité sensible brute, afin d’assigner à certains segments
sensibles des catégories décrivant des fonctions syntaxiques, ainsi celle de radical
ou de préfixe, ou même de verbe et de sujet, qui elles-mêmes n’auraient de sens
que par leur rapport avec des fonctions logiques 11. La forme d’un contenu
dépend d’autres contenus.
Cette conception de l’analyse est très générale, et elle est susceptible de valoir
pour tous les domaines qualitatifs. Elle est, à la vérité, une propriété sémiolo-
gique générale. Lévi-Strauss distinguait de même le structuralisme du formalisme
en insistant sur le fait que, pour le structuralisme, c’est le contenu qui se struc-
ture lui-même 12. On voit que l’enjeu philosophique du structuralisme tient pré-

11. C’est bien ainsi que Chomsky conçoit le rapport du langage à la pensée. On peut se
reporter, pour une présentation très accessible de la dernière version de la grammaire
générative à Pinker (1995), en particulier ch. 4, et 195sq., ou, plus savante, à
l’introduction de A. Rouveret dans la traduction française de Chomsky (1982).
12. « À l’inverse du formalisme, le structuralisme refuse d’opposer le concret à l’abstrait,
et de reconnaître au second une valeur privilégiée. La forme se définit par opposition
à une matière qui lui est étrangère ; mais la structure n’a pas de contenu distinct : elle
est le contenu même, appréhendé dans une organisation logique conçue comme une
propriété du réel. » (Lévi-Strauss, 1973, p. 139). Tout l’article « La structure et la forme »
est une illustration de ce point de vue, à partir d’une discussion de la méthode d’ana-
lyse des contes de Propp. Il s’agit d’un des exposés les plus clairs et les plus stimulants
sur la notion même de structure.
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38 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

cisément à ce qu’il a tenté d’échapper au dilemme dans lequel Chomsky croit


pouvoir enfermer toute philosophie de l’esprit : cette théorie de la grammaire
présente une conception de la forme ou de l’analyse qui n’est réductible ni à
l’empirisme (qui fait émerger la forme à partir du contenu) ni à l’idéalisme (qui
affirme que la forme préexiste au contenu et que les sujets projettent sur des
contenus des schémas structuraux 13). La pensée habite la langue non pas en pro-
jetant sa forme dans des contenus divers, mais en faisant émerger, de la mise en
ordre du réel qualitatif, un ordre d’un genre particulier. Il n’y a donc pas une
capacité formelle face à une réalité substantielle, mais un champ qualitatif stra-
tifié qui se structure progressivement. On voit qu’il s’agit de concevoir la gram-
maire comme le résultat d’une sorte de logique des qualités à l’œuvre dans le
langage, d’une forme de rationalité singulière qui produit de l’ordre à partir du
donné qualitatif, comme si la rationalité linguistique était un exemple de la
manière dont du rationnel naît à partir du contingent, du sensible à partir de l’in-
telligible. Mais il est vrai que nous n’avons, pour l’instant, rien dit des arguments
généraux que Saussure invoque en faveur de cette interprétation.
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Le premier argument en faveur de l’analyse intuitive n’est autre que son
caractère involontaire ou, plus généralement, imposé. On pourrait dire que, phé-
noménologiquement, c’est un fait que nous n’avons pas le sentiment de faire
quoi que ce soit pour comprendre les phrases de nos interlocuteurs, et notam-
ment pas d’aller d’un donné perceptif « chaotique » à une représentation men-
tale structurée. Mieux : on n’insiste pas assez sur le fait qu’il est peut-être encore
plus difficile de désapprendre une langue que de l’apprendre, et qu’on ne choi-
sit pas, hélas ! de comprendre ce que nos voisins au café ou dans l’avion se disent.
Or la représentation par la quatrième proportionnelle permet précisément de
rendre compte de cet aspect. Saussure affirme que le caractère obligatoire du
langage tient précisément à ce que l’analyse interne d’une forme dépend des
relations externes qu’elle entretient avec d’autres formes : « Exemple : il y a un
suffixe –ier : prisonn-ier, gant-ier. (Quand on prononçait gant /gãn/, on a créé
tout naturellement gantier.) Aujourd’hui il n’y a pas plus de mots gant, mais
gan(t), et la position des termes à associer a changé. Si j’interprète : gan : gan-
tier, on ne peut qu’analyser gan-tier. Maintenant j’ai acquis un genre d’unité qui
n’existait pas : –tier (si l’on veut, c’est la carte forcée, puisque de par la langue,
on ne peut plus décomposer autrement). De là, de moment en moment, je suis

13. Pour la manière dont Chomsky se raconte l’histoire de la question de l’esprit, voir
Chomsky, 1965 : 69sq. et Chomsky, 1966.
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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME 39

exposé à appliquer cette unité : cloutier. » (391, n° 2591). Cette expression de


« carte forcée » désigne précisément le mode propre de l’expérience que nous
faisons de l’obligation linguistique, et plus généralement sémiologique, dont
Saussure souligne le caractère paradoxal 14. En effet, l’expérience que nous fai-
sons de la normativité grammaticale mêle inextricablement le sentiment que
nous avons à la fois de sa contingence (ou de son « arbitraire » : on a toujours le
sentiment que la même chose pourrait être dite autrement) et de sa nécessité. De
plus, cette contrainte n’est ni physique ni morale. Si les analyses de la langue et
les modes de construction, bien qu’arbitraires, s’imposent au sujet, ce n’est pas
parce que les sujets appliqueraient des règles, et que ces règles devraient être
conçues comme des normes, mais c’est parce que ce sont des formes extérieures
qui déterminent la composition intérieure d’une forme 15. Cette perception d’une
série d’articulations apparaît donc comme imposée au sujet, non cependant
parce que ce qui est perçu serait en tant que tel articulé (grammaire empiriste),
ni non plus parce qu’il voudrait en obtenir une représentation articulée (gram-
maire rationnelle), autrement dit pour des raisons qui ne relèvent ni de la causa-
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lité ni de l’obligation, ni physiques ni morales. La perception du caractère articulé
s’impose au sujet du fait de ce qui entoure la perception d’une chose non articu-
lée. La nature si particulière de l’expérience normative que nous faisons dans le
langage tiendrait donc à l’extériorité de l’analyse, au fait que l’analyse soit un
effet qui ne dépende ni de nous-mêmes, ni de ce qui est analysé, mais de ce tiers
que sont les formes virtuelles déposées dans la conscience.
Mais ce qui importe surtout, c’est que deux autres propriétés, apparemment
contradictoires avec ce caractère « obligatoire » de l’analyse, se trouvent, grâce
à la théorie de l’analyse proposée, profondément liée avec la première. En effet
on comprend dès lors que l’analyse puisse changer sans que le sujet le souhaite,
sans même en un sens qu’il s’en rende compte : il continue d’entendre ou de pro-
férer la même forme linguistique, mais celle-ci se trouve, du fait de ce qu’il y
autour d’elle, analysée différemment. C’est pour cette raison que les cas de chan-
gements morphologiques sont pour Saussure particulièrement importants? ils
montrent que l’analyse des formes est l’effet des formes environnantes et non
d’une action positive ou intentionnelle des sujets parlants. Sinon, en effet, on ne

14. « Le fait qui dans une certaine mesure semble envelopper contradiction de la non-
liberté de ce qui est libre, ce fait pourrait s’appeler familièrement le phénomène de la
carte forcée. » (159, n° 1177).
15. Le terme linguistique se donne comme étant « forcé de s’analyser » (295, n° 2081).
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40 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

comprendrait pas pour quelle raison une forme parfaitement identique, par
exemple belessi, pouvait díabord Ítre analysée beles-si, puis bel-essi : « Le chan-
gement survenu dans l’aperception de belessi resterait lettre close si nous en
cherchions la raison dans la forme elle-même. Elle a sa source unique dans les
formes concurrentes, ainsi que nous l’avons déjà dit. Comme l’élément – es – ne
se retrouve pas dans belei, belewn, etc., depuis la chute de l’s, la langue n’a
aucune indication qui lui permette de couper beles-si, et elle coupe maintenant
bel-essi. Ainsi le mouvement ne s’est pas produit entre beles-si et bel-essi, ce qui
serait simplement absurde à dire. Mais comme toujours en morphologie le mou-
vement vient d’à côté. Et nous retrouvons la condition primordiale de toute opé-
ration morphologique. Elle porte sur la diversité ou sur le rapport des formes
simultanées. » (Saussure, 2002 : 189). C’est bien ce caractère latéral de l’analyse
qui explique son caractère purement factuel pour le sujet. La systématicité est
donc la condition même de la contingence. L’analyse intuitive est une analyse à
la nature de laquelle il appartient de varier, et là n’est pas le moindre des argu-
ments qui plaide en sa faveur, contre « l’hypothèse de l’analyse positive ». Un
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léger changement phonétique, par exemple la non-prononciation du e et des
consonnes en position finale dans le parler parisien de la fin du XVe siècle 16,
entraîne une réorganisation de toute la « famille », et éventuellement des sché-
mas positionnels.
Mais il est enfin une dernière propriété qui accompagne l’analyse intuitive :
c’est d’être intrinsèquement variable. Non pas au sens où nous venons de le dire,
non pas diachroniquement, mais bien synchroniquement. Le propre de cette ana-
lyse, en effet, c’est que les éléments n’étant dégagés que par la comparaison des
autres formes, ils peuvent être plus ou moins fermement dégagés : « La forma-
tion analogique est la vérification de cette analyse de la langue, mais il se faut se
rendre compte de la différence de fonction de toutes ces unités, dont les unes
sont plus ou moins présentes, d’autres tout à fait présentes à la conscience de la
langue. » (312, n° 2180). L’existence de ces éléments est donc graduelle et sa
conscience intensive. C’est précisément parce que les formes ne sont pas compo-
sées par ces sous-unités, mais que ces dernières sont seulement extraites à l’hori-
zon des séries diverses à l’intérieur desquelles les formes se trouvent pouvoir être
rangées (pour des raisons bien souvent purement anecdotiques), que l’« exis-
tence » de ces « sous-unités » est de l’ordre du plus ou du moins. En effet, elle
dépend essentiellement de l’ampleur des séries et de la clarté de leur séparation.

16. Cet exemple est développé dans Martinet, 1975, p. 14-15.


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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME 41

Ainsi l’analyse de quadru-plex est pour un Romain parfaitement claire, mais celle
de sé-parer pour un français est opaque. Aussi, lorsqu’on demande quelles sont
les sous-unités d’une forme, « la réponse est loin de pouvoir se donner d’un seul
coup et dans beaucoup de cas elle sera douteuse. Ce qui est certain d’emblée,
c’est que le total ne se résoudra pas dans un tableau parfaitement net au point
de vue statique de la langue : les hésitations, les à peu près, les demi-analyses,
sont un caractère constant des résultats auxquels arrive la langue par son acti-
vité. » (392, n° 2601). Il est donc de la nature même de la langue, du système syn-
chronique de la langue, de produire son effet essentiel (analyser des continuums)
de manière statistique et par nature variable. Il y a souvent plusieurs interpréta-
tions possibles. La détermination des unités est une détermination par nature
floue. On peut à nouveau tenir cela pour un fait linguistique, et un fait d’ailleurs
particulièrement gênant. C’est sans doute l’un des arguments les plus forts en
faveur de l’hypothèse de la quatrième proportionnelle que le fait qu’elle per-
mette de rendre compte de ces hésitations, de ces désaccords, qui constituent à
certains égards la vie de la grammaire. C’est, on le sait, une des difficultés les plus
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lourdes de la linguistique générative que d’avoir à supposer le caractère homo-
gène des intuitions grammaticales 17. Il ne s’agit pas seulement de dire que ce qui
est acceptable pour les uns sera inacceptable pour les autres, mais que l’accepta-
bilité est toujours intensive, elle est affaire de degré, et non pas de choix binaires.
Elle n’obéit pas à la logique du jugement, celle du vrai et du faux, mais à celle du
sentiment, celle du plus ou du moins. On se sentira plus ou moins mal à l’aise avec
telle construction. On la trouvera possible, mais point très heureuse.
On voit donc apparaître une toute autre théorie de la grammaire ou de la
« syntaxe » : non pas le résultat d’une activité du sujet, mais d’une structuration
par soi de l’expérience linguistique qualitative ; rapport non pas entre une forme
et un contenu, mais entre un contenu et d’autres contenus possibles ; donnée

17. Toute la critique de Labov porte précisément sur ce point : « On le voit bien lors de
toutes les réunions linguistiques, où les communications se succèdent pour juger
acceptables ou irrecevables telles données décisives, sans jamais rencontrer l’accord de
l’auditoire. […] Quand ils voient leurs données contestées en congrès, les auteurs ont
coutume de se défendre en affirmant qu’il existe de nombreux “dialectes” et que les
arguments qu’ils soutiennent valent pour “le leur”. » (Labov, 1972, p. 267). Cette
variabilité interne serait donc due, selon Saussure lui-même, à la pluralité et même,
peut-on dire, à la concurrence entre plusieurs systèmes. Il est vrai que cette critique de
la grammaire générative vaut plutôt pour sa première version, et se trouve nettement
moins pertinente pour l’actuel modèle « Principes et paramètres » (Chomsky, 1982).
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42 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

non plus dans une représentation abstraite, mais dans un vécu concret ; contin-
gente et soumise aux aléas les plus divers du matériau linguistique ; enfin par
nature variable, c’est-à-dire intensive, affaire de plus et de moins, et non pas de
oui et de non. Toutes ces propriétés de l’analyse opposent très clairement la
conception que Saussure se fait du processus articulatoire à celle d’un Chomsky.
C’est cette exigence théorique, et non pas un préjugé épistémologique, qui
amène Saussure à affirmer qu’on ne peut rendre compte du fonctionnement
grammatical sans faire l’hypothèse de la présence, sur un mode latent ou virtuel,
d’un trésor de formes déjà données, bref de la langue comme chose mentale. La
« sémiologie » et en particulier la théorie de la valeur n’a pas d’autre ambition
que de dégager le mode d’être de ces entités incorporelles mais réelles qui la
constituent. En Saussure le structuralisme commence : non pas comme un corps
de doctrine, ni même comme une méthode, mais comme le nouage d’un pro-
blème théorique et d’un problème philosophique. Faire une histoire du structu-
ralisme exige de prendre en compte chaque fois l’intrication des hypothèses
théoriques et des constructions philosophiques. C’est ce que, sur un aspect parti-
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culier de l’enseignement de Saussure, nous avons essayé de faire ici.

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philosophie ».
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« Bibliothèque scientifique Payot ».
CHOMSKY, N. 1957. Structures syntaxiques, trad. M. Braudeau, Paris, Le Seuil, coll. « Points »,
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coll. « L’ordre philosophique », 1971 (Aspects of the theory of syntax, Cambridge, MIT
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CHOMSKY, N. 1966. La linguistique cartésienne. Un chapitre de l’histoire de la pensée ratio-
naliste, suivi de La nature formelle du langage, trad. Delanoë, Nelcya, et Sperber, Dan,
Paris, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1969 (Cartesian linguistics, A chapter in
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CHOMSKY, N. 1982. La nouvelle syntaxe, Concepts et conséquences de la théorie du gouver-
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LES CHOSES DU LANGAGE : DE SAUSSURE AU STRUCTURALISME 43

FEHR, J. 1997. Saussure entre linguistique et sémiologie, trad. P. Caussat, Paris, PUF,

coll. « Sciences, Modernités, Philosophies », 2000 (éd. all. Suhrkam Verlag, Frankfurt am
Main, 1997).
JAKOBSON, R. 1976. Six leçons sur le son et sur le sens, Paris, Minuit, coll. « Arguments ».
LABOV, W. 1972. Sociolinguistique, trad. P. Encrevé, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun »,
1976 (Sociolinguistics Patterns, University of Pennsylvania Press, 1972).
LÉVI-STRAUSS, C. 1973. Anthropologie structurale deux, Paris, Plon (rééd. Agora-Pocket,
1996).
MARTINET, A. 1968. La linguistique synchronique, Études et Recherches, Paris, PUF, coll. « Le
linguiste », n° 1.
MARTINET, A. 1975. Évolution des langues et reconstruction, Paris, PUF, coll. « SUP ».
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SAUSSURE, F. de. 1967. Cours de linguistique générale, édition critique par Rudolf Engler,
Wiesbaden, Otto Harrassowitz, tome 1.
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SAUSSURE, F. de. 2002. Écrits de linguistique générale, Paris, Gallimard.
TROUBETZKOY, N. 1939. Principes de phonologie, trad. J. Cantineau, Paris, Éditions Klincksieck,
1970.
UTAKER, A. 2002. La philosophie du langage, une anthropologie saussurienne, Paris, PUF, coll.
« Pratiques théoriques ».

RÉSUMÉ
L’exégèse saussurienne permet de reconstruire une autre histoire de la notion de structure :
Disant que le langage est fait de signes, Saussure ne propose pas une autre théorie de la
signification, mais attire l’attention sur le problème ontologique que posent les obser-
vables de la linguistique, d’où découle la notion d’identité structurale. Cependant, comme
l’a montré Jean-Claude Milner, la grammaire générative de Chomsky, déplaçant le pro-
blème au plan épistémologique, fait l’économie de toute hypothèse ontologique sur le lan-
gage, en le considérant comme une activité cognitive, faite de règles et de jugements. Cet
article montre que Saussure n’a pas ignoré une éventualité de ce genre (« grammaires
générales »), mais l’a écartée pour construire une grammaire intuitive, qui considère la
langue non comme un ensemble de règles, mais comme un « trésor » de pensées incons-
cientes. À travers elle, il s’agit de rendre compte de certaines propriétés empiriques du lan-
gage naturel (en particulier sa variabilité diachronique et synchronique), propriétés qui se
trouvent être celles sur lesquelles le programme génératif bute aujourd’hui.

MOTS-CLÉS
Structure, linguistique, ontologie du langage.
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44 • FIGURES DE LA PSYCHANALYSE 12 •

SUMMARY
Saussurian exegesis enables us to frame out another history for the Notion of structure.
Stating that language is made of signs, Saussure does not try another theory of meaning,
but calls our attention towards the ontological problem that the very notion of observa-
tion raises in linguistics, from which will stem the concept of structural identity. However,
Jean-Claude Milner is right to say that Chomsky’s generative grammar, stating the problem
on an espistemological level, is entitled to escape any ontological hypothesis about lan-
guage, considering it as a cognitive activity, made of rules and judgments. But this paper
shows that Saussure has not ignore such a theoretical hypothesis (that « general gram-
mars » of the 17th century exemplified for him), but put it aside deliberately in order to
propose a kind of intuitive grammar that considers language not as a set of rules, but as a
«treasure» of unconscious thoughts. He tried by this to give an acount of some empirical
properties of natural languages, mainly their diachronical and synchronical variability –
upon which, precisely, the generative programm has fallen down recently.
KEY-WORDS
Structure, Linguistic, Language ontologie.
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