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Héritages coloniaux en Afrique subsaharienne

Exposé école

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INTRODUCTION

1/Cet article pose la question de l’influence des legs des puissances européennes, pris
à la fois d’une manière générale et dans certaines catégories de colonies, sur le
développement économique postcolonial en Afrique subsaharienne. Par convention, on
retient en général l’année 1960 comme date d’accession à l’indépendance parce que
c’est l’année où prit fin le gouvernement colonial dans la majorité des colonies
françaises au sud du Sahara et dans les colonies britannique et belge les plus peuplées,
le Nigeria et le Congo respectivement. Un recul d’un demi-siècle semble raisonnable
pour étudier l’impact économique des legs dans la mesure où cette durée nous permet
d’aborder la question à différentes phases des politiques et des accomplissements
postcoloniaux.
2/Les legs n’ont pas tous la même importance causale car leurs effets sur la liberté de
manœuvre après l’indépendance ont été variables en intensité et en orientation. Au
maximum, le legs a « donné la direction », et les choix de la période coloniale ont
déterminé, ou au moins conditionné, les choix de la période postcoloniale, si bien qu’il
a été – et qu’il demeure peut-être – difficile et coûteux de se démarquer du modèle
colonial. L’influence du passé sur l’avenir doit être étudiée dans son intensité mais
également dans sa nature. Le gouvernement colonial a-t-il placé les pays africains sur
une voie favorable au changement économique ou sur une voie moins facile ? Nous
verrons dans cet article que la ou les « direction(s) » vers lesquelles les économies
africaines s’orientaient (de façon plus ou moins définie) au moment des indépendances
doivent être considérées non pas comme ayant été nécessairement prises pendant la
période coloniale, mais souvent plutôt comme autant de prolongements et
d’ajustements des voies vers le changement établies avant le découpage du continent
par l’Europe.
3/ La réflexion qui suit s’ouvre par trois sections préliminaires.
La section 2 tente de résumer l’évolution économique depuis les indépendances afin de
définir le modèle dont les legs coloniaux pourraient être en partie responsables. Dans
la troisième section, nous verrons que ces legs suscitent des visions opposées. La
section 4 cherche à définir les structures et les tendances politiques et économiques
qui existaient en Afrique à la veille du découpage du continent par l’Europe. Elle
montre que l’Afrique était en train d’acquérir un avantage comparatif avec des formes
extensives de production agricole, un avantage que les Africains de l’Ouest en
particulier exploitaient déjà et renforçaient par leurs investissements et leurs
initiatives.
4/Ce cadre étant posé, la section 5 introduit la question des régimes coloniaux ; elle
met en avant les contraintes fiscales qu’ils créaient et compare différents styles
nationaux de gouvernement colonial en se concentrant sur les empires les plus vastes,
ceux de l’Angleterre et de la France. Mais cet article affirme qu’une autre différence
entre les diverses colonies a été plus déterminante : la différence définie par le degré
et la forme d’appropriation et d’utilisation de la terre par l’Europe selon que les
colonies étaient « de peuplement », « de plantation » ou « d’exploitation ». La section 6
étudie à quel point le gouvernement colonial (et les actions qu’il a permises de la part
des compagnies européennes) a encore davantage facilité l’émergence d’un avantage
comparatif dans l’exportation de produits primaires issus d’une culture extensive, et
quelles conséquences cela a eues sur le bien-être de la population. La section 7
explore, dans leur portée et leurs limites, les apports de la période coloniale à
l’évolution à long terme de la dotation en facteurs en Afrique, qui est passée d’une
1
rareté à une abondance de main-d’œuvre et à un niveau relativement élevé de
formation de capital humain dans une transition similaire à celle qui a permis au Japon
des Tokugawa, et plus récemment à d’autres régions d’Asie, de parvenir à une
« industrialisation à forte intensité de main-d’œuvre » (Sugihara 2007). La section 8
évalue l’impact de différents types de régime européen sur l’entrepreneuriat africain et
sur les institutions facilitant, empêchant ou canalisant la participation de l’Afrique aux
marchés. La section 9 vient clore le débat de fond en commentant les effets à long
terme de l’intrusion coloniale sur la capacité de l’Etat en Afrique de favoriser et de
promouvoir le développement économique.

I. EVOLUTION ET DIFFERENCES POSTCOLONIALES


5Comme on le sait, la production par personne employée en Afrique subsaharienne est
la plus basse de toutes les grandes régions du monde et a, en moyenne, progressé
lentement et de façon hésitante depuis 1960. Mais les politiques et les résultats ont
connu des évolutions importantes et de fortes variations dans l’espace. Dans le
domaine des politiques, l’ajustement structurel des années 1980 a marqué un
tournant : par un changement fondamental, l’allocation administrative des ressources a
été supplantée par une allocation marchande des ressources. Toutefois, le changement
a été moins spectaculaire dans la plupart des anciennes colonies françaises où le
maintien (à part en Guinée) d’une monnaie convertible a permis aux gouvernements
d’éviter certains contrôles supplémentaires des prix et des quantités, lesquels étaient
de plus en plus fréquents dans les anciennes colonies, majoritairement britanniques,
situées en dehors de la zone franc. En ce qui concerne la performance, les taux de
croissance globaux de l’économie de la région étaient tout à fait respectables jusqu’aux
années 1973-1975 (Jerven 2009). De façon ironique, ils ont stagné ou sont même
devenus négatifs dans les dix ans, à quelques années près, qui ont suivi l’adoption de
l’ajustement structurel ; le boom des prix mondiaux des matières premières, mené par
la Chine, a ensuite fait entrer la région dans une période de douze ans de croissance du
PIB, de 5 % par an en moyenne, jusqu’à ce que les crises de 2007 (avec l’augmentation
des prix des combustibles et des denrées alimentaires et le début de la crise financière
internationale) et de 2008 amènent une « grande récession » en 2009 (FMI 2009).
6/Les tendances générales à la croissance ont connu des exceptions notables, tant
avant qu’après le tournant des cinq premières années de la décennie 1970. La Côte
d’Ivoire et le Ghana, pays voisins, de taille similaire, marqués par des dotations en
facteurs et des caractéristiques géographiques relativement semblables mais un
héritage colonial différent, présentaient un contraste particulièrement intéressant. La
Côte d’Ivoire a subi ce que l’on pourrait décrire à grands traits comme une version
amplifiée de l’évolution de croissance standard. De 1960 à 1978, elle a connu une
croissance moyenne du PIB de 9,5 % (Berthélemy et Söderling 2001, 324-325) mais a
ensuite vécu plusieurs années de stagnation puis une guerre civile. Pendant ce temps,
le Ghana connaissait une évolution presque opposée. Le PIB par habitant y était à peine
plus élevé en 1983, lorsque le pays a entamé l’« ajustement structurel », que lors de
son accession à l’indépendance en 1957. Mais le Ghana, l’un des deux cas les plus
réussis d’ajustement structurel en Afrique (l’autre étant l’Ouganda), a connu une
croissance annuelle moyenne de presque 5 % pendant un quart de siècle à partir de
1983. En gros, on peut donc dire que la Côte d’Ivoire progressait pendant que le Ghana
reculait, et vice-versa. Une seule économie d’Afrique subsaharienne, le Botswana, a
maintenu sa croissance pendant trois décennies – quatre en fait – depuis son
indépendance en 1966, avec une croissance annuelle moyenne de 9,3 % (Berthélemy
et Söderling 2001, 324-325).

II. DES PERSPECTIVES OPPOSEES SUR LE LEGS COLONIAL

2
7/Dans le débat théorique et idéologique sur l’histoire du développement économique
en Afrique, on constate qu’il est possible d’arriver à des conclusions assez semblables
en partant de positions académiques et politiques très différentes. Au sujet de l’impact
colonial, l’accusation, qui, il y a une génération, était surtout portée par les théoriciens
de la dépendance et les nationalistes radicaux (Amin 1972 ; Rodney 1972), émane
aujourd’hui des économistes de la croissance par le « choix rationnel ». Daron
Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson (2001, 2002a, 2002b) ont affirmé que la
pauvreté relative de l’Afrique à la fin du XXe siècle résultait essentiellement de la forme
prise par le colonialisme européen sur le continent, c’est-à-dire l’installation
d’Européens à des fins d’extraction, alors que l’installation de populations européennes
nombreuses aurait entraîné la création de certains types d’institutions – les droits de
propriété privée et les systèmes de gouvernement qui les soutiennent – qui, selon ces
auteurs, ont permis le développement économique de l’Amérique du Nord et de
l’Australasie
.
8/En Afrique, l’extraction coloniale s’est manifestée de la façon la plus indiscutable par
l’appropriation de la terre au profit des colons européens ou des plantations
européennes, dans une stratégie mise en œuvre non seulement pour donner aux
investisseurs et aux colons européens un contrôle sûr et peu cher sur la terre, mais
aussi pour obliger les Africains à vendre leur travail aux agriculteurs, aux planteurs et
aux propriétaires de mines européens (Palmer et Parsons 1977). Même dans les
colonies « d’exploitation », où la terre est majoritairement restée propriété africaine,
nous allons voir que des parties importantes du secteur des services étaient en réalité
monopolisées par les Européens. Les administrations coloniales procédaient alors à un
recrutement coercitif de la main-d’œuvre, qui devait travailler soit pour l’Etat, soit pour
des entreprises privées européennes (Fall 1993 ; Northrup 1988). Le refus des
gouvernements coloniaux d’accepter, et encore plus de favoriser, l’émergence de
marchés des droits fonciers sur les terres occupées par les Africains, dans les colonies
de peuplement ou dans les colonies d’exploitation, a eu une importance
potentiellement grande à long terme (Phillips 1989). Selon la théorie de la dépendance
et selon l’institutionnalisme du « choix rationnel », le péché originel du colonialisme en
Afrique consiste à ne pas avoir introduit de vrai système capitaliste, fondé sur la
propriété privée et qui aurait ainsi créé les incitations à la concurrence et à
l’accumulation nécessaires pour stimuler une croissance économique autonome.
9/Dans les années 1950 à 1970, le groupe, alors réduit, des économistes libéraux du
développement a tenu un raisonnement moins ample mais important. A une époque où
les économistes du développement (notamment, mais pas exclusivement, ceux qui
écrivaient en français) avaient tendance à donner à l’Etat un rôle moteur dans la
recherche du développement dans des économies mixtes (Hugon 1993 ; Killick 1978),
Peter Bauer (1953, 1972) a attaqué le feu Etat colonial en lui reprochant d’avoir créé
des offices d’Etat et, ainsi, d’avoir ouvert la voie à un interventionnime d’Etat qu’il
considérait comme un frein.
10/Les perspectives explicitement positives sur le gouvernement colonial en Afrique
sont rares (voir cependant Duignan et Gann 1975). De nombreuses études
mentionnent pourtant la fin des guerres intra-africaines, l’abolition de la traite des
esclaves et de l’esclavage intérieurs, l’introduction des transports mécanisés et des
investissements d’infrastructure, et le développement d’une industrie moderne dans
les économies « de peuplement » et au Congo belge. Exaltés par la vague de
« mondialisation » économique de la fin du XXe siècle, certains tenants du libéralisme
économique ont affirmé que l’Empire britannique avait été pionnier dans le processus
en s’opposant de manière générale aux protections douanières (1846-1931) et en
prenant d’autres mesures favorables au marché (Ferguson 2003 ; Lal 2004).

3
L’argument des droits de douane s’appliquerait moins aux colonies françaises en raison
du protectionnisme de l’empire français. Il s’applique aussi nettement moins bien aux
trente dernières années du gouvernement britannique en Afrique, qui ont vu apparaître
non seulement des droits de douane mais aussi des offices d’Etat dans certaines
branches de l’économie. Du point de vue du changement institutionnel, John Sender et
Sheila Smith (1986) ont fait une observation essentielle applicable à la région en
général. Se situant dans la tradition « tragique optimiste » des écrits de Marx sur le
gouvernement britannique en Inde, ils ont souligné le fait que le travail salarié était
rare au début du gouvernement colonial et de plus en plus courant à la fin de la
période. Selon ces auteurs, comme selon Bill Warren (1980), l’impérialisme a été le
« pionnier du capitalisme ».
11/Au-delà de l’optimisme et du pessimisme, une troisième perspective sur le
gouvernement colonial, et donc sur son legs, consiste à dire que son importance est
surestimée. Différentes réflexions arrivent à cette conclusion. De nombreux historiens
sont frappés par la brièveté du gouvernement colonial au sud du Sahara – environ
soixante ans dans la plus grande partie de l’Afrique tropicale (Ajayi 1969) – et par la
faiblesse de l’Etat colonial (Herbst 2000). Dans ce contexte, l’on peut logiquement dire
que les Africains, par leur rationalité économique et leur esprit d’entreprise, sont les
principaux responsables de tout ce qui a bien marché dans les MMMMÉÉéconomies
« d’exploitation » (et les économies de cultures de rente se sont beaucoup
développées) ; c’est Polly Hill (1997/1963) qui illustre le mieux cette position. Jean-
François Bayart (1989 ; 2000) tient un raisonnement plus ambivalent. Partant de
l’observation bien connue selon laquelle les gouvernants en Afrique ont eu du mal à
puiser des revenus importants dans les sources intérieures, Bayart affirme que,
pendant la période coloniale et depuis lors, les élites africaines ont été les clientes des
Etats coloniaux ou métropolitains. Elles ont ainsi forgé des relations qui, bien
qu’inégales, leur ont profité comme elles ont profité aux étrangers. Alors que la théorie
de la dépendance soulignait la primauté de l’action étrangère dans la détermination
des évolutions historiques, Bayart répète que les élites africaines ont joué un rôle
calculateur et crucial dans l’établissement du modèle « extraverti » de l’économie
politique africaine.

III. UNE PERSPECTIVE PRECOLONIALE SUR LES LEGS COLONIAUX


12/Pour évaluer le legs colonial, nous devons le distinguer de ce qui relève de la
situation et des tendances qui existaient sur le continent au début du gouvernement
colonial, lequel remonte, dans la plus grande partie de l’Afrique subsaharienne, à la
« course » européenne qui s’est déroulée de 1879 à 1905 environ. A ce moment,
comme auparavant, la région était caractérisée en général (mais pas partout ni tout le
temps) par une abondance de terres cultivables par rapport à la main-d’œuvre
disponible pour la travailler (Hopkins 1973 ; Austin 2008a). Pour autant, on ne peut pas
parler d’une « abondance des ressources » car la plus grande partie de la dotation de
l’Afrique en ressources minérales était soit inconnue, soit inaccessible avec la
technologie préindustrielle, ou encore elle n’avait pas encore de valeur même en
métropole. Par exemple, un grand nombre des découvertes les plus importantes
(notamment le pétrole au Nigeria et les diamants au Botswana) ne devaient être faites
que pendant la période de décolonisation. De plus, la fertilité de la plus grande partie
des terres était relativement faible ou tout au moins aléatoire, ce qui rendait toute
culture intensive coûteuse ou difficile, notamment en l’absence d’engrais animal. La
maladie du sommeil empêchait l’utilisation de gros animaux pour le labourage ou le
transport dans les zones forestières et dans la plus grande partie de la savane.
L’extrême saisonnalité de la distribution annuelle des pluies rendait en réalité le travail
agricole impossible pendant une grande partie de la saison sèche. Par conséquent, le
coût d’opportunité du travail en saison sèche était bas, et l’intérêt des progrès de
productivité du travail dans l’artisanat réduit. A l’inverse, le choix des techniques
4
agricoles s’orientait typiquement vers une utilisation extensive de la terre et une
utilisation minimale de la main-d’œuvre, mais la finesse de la couche de sol cultivable
limitait les rendements du travail (Austin 2008a). Tous ces éléments permettent
d’expliquer pourquoi, pendant plusieurs siècles, la productivité de la main-d’œuvre
africaine a semblé plus élevée en dehors de l’Afrique, une idée que l’on retrouve dans
la logique économique sous-jacente des traites extérieures d’esclaves qui pour finir, et
de façon ironique, ont aggravé le manque de main-d’œuvre de l’Afrique elle-même
(Austin 2008b ; Manning 1990).
13/En Afrique, la structure des incitations encourageait une forte autosuffisance et, au
milieu du XXe siècle, l’on disait souvent que les économies précoloniales avaient
forcément été majoritairement orientées vers la subsistance. La recherche du dernier
demi-siècle a permis de revenir peu à peu sur cette affirmation, notamment pour
l’Afrique de l’Ouest où, aux XVIe et XVIIe siècles, une forte tendance à des productions
autres que de subsistance est ressortie de façon évidente. Bien qu’amoindrie par les
effets aggravés du « syndrome hollandais » liés à la traite transatlantique des esclaves
(Inikori 2007 ; Austin à paraître), cette tendance a fortement repris à partir de la
première décennie du XIXe siècle, au moment où la traite commençait à être abolie et
où les Africains de l’Ouest produisaient à plus grande échelle pour les marchés
intérieurs mais aussi extérieurs. En raison de la relative rareté de la main-d’œuvre, et
en l’absence (en général) d’économies d’échelle significatives dans la production, il
était rare que le salaire de réserve (le taux de salaire minimum à partir duquel il est
possible de convaincre une personne de vendre son travail au lieu de travailler pour
elle-même) soit assez bas pour qu’un employeur potentiel puisse le payer. Dans leur
majorité, les marchés du travail de l’Afrique précoloniale se sont résumés à la traite des
esclaves (Austin 2005, chap. 6 et 8 ; 2008a).
14/Compte tenu de l’abondance des terres, la centralisation politique était difficilement
réalisable et tout aussi difficile à maintenir. La fragmentation politique a facilité la traite
transatlantique des esclaves en ce sens que des Etats plus grands auraient eu plus
d’intérêt et de capacité pour refuser d’y participer (Inikori 2003). Cette même
fragmentation a ensuite facilité la conquête européenne. L’Ethiopie a été l’exception
qui confirme la règle : avec ses provinces centrales fertiles et ses importants surplus
agricoles soutenant un Etat ancien et en voie de modernisation, elle est la seule en
Afrique à avoir eu une base économique suffisante pour résister à la « course ».

15/La plus grande partie de l’Afrique subsaharienne a été colonisée à un moment où


l’industrialisation de l’Europe créait ou élargissait les marchés de diverses
marchandises qui pouvaient rentablement être produites en Afrique, et cela n’a rien
d’une coïncidence4. Le ratio terre/main-d’œuvre, les contraintes de l’environnement
sur l’agriculture intensive mais aussi les qualités spécifiques de certains types de terres
dans différentes zones du continent dotaient l’Afrique d’au moins un avantage
comparatif potentiel dans la production primaire par culture extensive. Au moment de
la colonisation, notamment en Afrique de l’Ouest, les populations indigènes tiraient des
profits croissants de la conjugaison de ces éléments d’offre et d’un accès à des
marchés extérieurs en expansion. Du Sénégal au Cameroun, des milliers de tonnes
d’huile de palme et d’arachides et, à partir des années 1880, de caoutchouc étaient
produites pour être vendues à des marchands européens (Law 1995).

IV. REGIMES COLONIAUX : SIMILARITES ET DIFFERENCES


16/Le gouvernement colonial en Afrique devait être peu coûteux pour les contribuables
européens. La doctrine britannique voulait que chaque colonie soit financièrement
indépendante. Toute augmentation des dépenses du gouvernement devait donc être

5
financée par une augmentation des recettes, comme cela a été le cas au Ghana dans
les années 1920 quand le gouverneur Guggisberg est parvenu à financer la création de
ce qui allait devenir l’hôpital et l’école les plus connus du pays, mais aussi d’un
nouveau port et de nouvelles routes et voies de chemin de fer, par des recettes
douanières alimentées par la croissance des exportations de fèves de cacao par la
colonie. Dans la pratique, les Français étaient tout aussi désireux de couvrir leurs coûts.
L’Afrique occidentale française a elle aussi connu un grand programme de travaux
publics dans les années 1920 même si, comme au Ghana, les dépenses ont dû être
réduites drastiquement après quelques années lorsque les prix des exportations ont
chuté et les revenus cessé d’augmenter (Hopkins 1973, 190).
17/Après leur repli pendant la dépression des années 1930 et tout particulièrement
pendant la Seconde Guerre mondiale, les administrations coloniales sont (pour diverses
raisons) entrées dans l’après-guerre dotées d’un nouvel engagement public : être
considérées comme favorisant activement le développement des économies qu’elles
présidaient. Le langage « développemental » s’est traduit en partie par une
augmentation des dépenses, lesquelles en principe provenaient partiellement du
contribuable métropolitain. Mais Patrick Manning (1988, 123-125) a calculé que, dans le
cas de la France, les recettes fiscales venues d’Afrique ont continué à excéder les
dépenses publiques en Afrique. En Afrique occidentale britannique, les nouveaux
offices publics d’exportation ont accumulé des surplus substantiels en maintenant une
marge importante entre les prix auxquels ils achetaient aux producteurs et ceux
auxquels ils vendaient sur le marché mondial des produits agricoles. Les surplus étaient
gardés à Londres en titres du gouvernement britannique, une épargne forcée des
agriculteurs africains (Rimmer 1992, 41-42) qui a aidé l’économie métropolitaine
britannique à se relever de la pénurie de dollars de l’après-guerre.
18/En fonction de l’identité particulière de la puissance coloniale, les personnes
assujetties au gouvernement des Européens ont vécu des expériences différentes.
Traditionnellement, on articule les contrastes entre les deux empires les plus vastes en
Afrique autour du fait que les Britanniques se reposaient davantage sur les chefs
africains agissant comme intermédiaires (l’indirect rule) alors que la doctrine française
assimilait une petite minorité d’Africains à la culture et à la citoyenneté françaises.
Globalement, on peut dire que, dans le domaine économique, les similitudes étaient
beaucoup plus fortes que les différences, en dehors des différences dues à la
composition des empires africains respectifs des deux puissances. Le gouvernement
français, comme le gouvernement britannique, s’est appuyé sur des intermédiaires
africains, dont des chefs, même si la France a beaucoup plus cherché à abolir les
monarchies africaines (comme au Dahomey, par opposition au traitement par les
Britanniques des structures et des dynasties des Etats du Bouganda, du Botswana, du
Lesotho et – après une tentative avortée d’abolition – du royaume asante). En Afrique
de l’Ouest, les Français ont bien davantage utilisé le travail forcé, mais essentiellement
parce que les territoires français étaient, d’emblée, relativement dépourvus de
potentiel de recettes en liquidités et donc de possibilité de recourir à l’emploi salarié.
Cette politique particulière – la corvée, et son utilisation au profit des planteurs blancs
plutôt qu’au bénéfice des agriculteurs africains – a transmis un legs colonial différent
au Ghana et à la Côte d’Ivoire. Elle explique pourquoi la culture africaine du cacao a
décollé beaucoup plus rapidement et de façon plus spectaculaire au Ghana, qui se
trouva en conséquence nettement plus prospère lors de son indépendance, alors que la
Côte d’Ivoire, après un démarrage tardif, était en voie de rattrapage (et de
dépassement) (Hopkins 1973, 218-219), un processus qui aboutit dans les années
1980.

6
19/Si nous affirmons donc ici que les différences entre les legs des gouvernements
britannique et français en Afrique sont principalement attribuables à des différences
dans la composition des empires africains de ces deux puissances, il se peut que cette
idée doive être nuancée à la lumière des résultats d’une très bonne recherche menée
récemment par Thomas Bossuroy et Denis Cogneau (2009). Les auteurs ont étudié la
mobilité sociale dans cinq pays africains et trouvé que, dans les anciennes colonies
britanniques prises en considération, le Ghana et l’Ouganda, « les liens entre origine,
migration, éducation et destination professionnelle apparaissent beaucoup plus
lâches » que dans les anciennes colonies françaises étudiées, la Côte d’Ivoire et la
Guinée5 (Bossuroy et Cogneau 2009, 2). Pour expliquer ce constat, les auteurs mettent
en avant l’importance des investissements dans l’éducation, dont les montants ont été
plus élevés dans les colonies britanniques que dans les colonies françaises de leur
échantillon. On trouve là un axe de recherche nouveau et important. Je pense que la
conclusion favorable pour les anciennes colonies britanniques reflète aussi en partie le
fait que le Ghana et l’Ouganda, pour des raisons qui n’ont que partiellement et
indirectement à voir avec leurs legs coloniaux respectifs, ont été deux grands succès
de l’ajustement structurel en Afrique en matière de croissance ; ces réussites ont
amélioré les chances de mobilité éducative, physique et professionnelle à partir des
années 1980, c’est-à-dire assez tôt pour que cette tendance se traduise dans les
données chiffrées – et aussi au moment où la Côte d’Ivoire connaissait la stagnation
économique et la guerre civile. Enfin, il est possible que le contraste traduise aussi en
partie le legs de la période de la corvée et de l’agriculture « de peuplement » en Côte
d’Ivoire, avant le décollage de l’économie dans les années 1950-1960. Une étude
portant sur 26 anciennes colonies britanniques et françaises d’Afrique tropicale
(excluant donc l’Afrique australe) a montré que depuis 1990, grâce au legs du
« miracle » ivoirien, les anciennes colonies françaises étaient celles qui avaient les
revenus par habitant les plus élevés en parité de pouvoir d’achat, avec une différence
de plus de 30 % (Bossuroy et Cogneau 2009, 45, citant des données de la Banque
mondiale)6.

V. LE GOUVERNEMENT COLONIAL ET LA SPECIALISATION DE L’AFRIQUE DANS


L’EXPORTATION DE PRODUITS PRIMAIRES
20/On déplore souvent l’« extraversion » et la « monoculture » pratiquées dans les
économies africaines et on les condamne comme signes de la victoire des intérêts
coloniaux sur les intérêts africains. Pourtant, il convient de comparer les risques de la
spécialisation extrême avec les gains de revenu à long terme que l’on peut attendre de
l’exploitation de l’avantage comparatif. Mais là encore, même si l’on a pu identifier et
situer un avantage comparatif de l’économie coloniale, il a fallu tôt ou tard, pour
capitaliser cet avantage, savoir quels investissements permettraient d’accentuer cet
avantage et, surtout, comment les coûts et les bénéfices seraient distribués. Les
conflits idéologiques, et surtout l’équilibre des pouvoirs entre les divers groupes
d’intérêt, ont eu des effets différents dans les colonies africaines. La différence la plus
fondamentale s’est faite entre les économies « d’exploitation » et « de peuplement ».
Etudions les deux cas opposés de l’agriculture d’exportation, notamment en Afrique de
l’Ouest, et de l’extraction minière, l’exemple le plus évident étant celui de l’Afrique du
Sud.
21/Nous avons noté qu’à la veille du découpage du continent par l’Europe, l’Afrique
avait déjà révélé une amorce d’avantage comparatif dans l’agriculture d’exportation.
En Afrique de l’Ouest notamment, la population, les marchands européens et les
administrations coloniales avaient tous intérêt à accentuer cet avantage. Au Ghana, les
planteurs britanniques ont été autorisés à entrer dans un premier temps pour cultiver
les fèves de cacao. Mais, n’ayant pas reçu le soutien sélectif que le gouvernement avait
apporté à leurs homologues au Kenya et en Afrique australe, ils ont perdu la
compétition commerciale qui les opposait aux producteurs africains (Austin 1996a),
7
tout comme plus tard les planteurs français seraient dépassés par les planteurs
africains en Côte d’Ivoire après l’abolition de la corvée. La pratique coloniale consistant
à s’appuyer sur les initiatives des petits capitalistes et agriculteurs africains dans le
domaine de la culture et de la commercialisation locale de cultures d’exportation s’est
avérée très fructueuse dans ce qui allait devenir le Ghana et le Nigeria : la valeur réelle
du commerce extérieur a été multipliée par 20 entre 1897 et 1960 (Austin 2008a, 612),
bénéficiant tant aux intérêts commerciaux britanniques qu’au trésor colonial (via les
droits de douane). De 1906 à 1925, W. H. Lever, fabricant de savon, a cherché à
recevoir l’autorisation du gouvernement (et son nécessaire soutien coercitif) de créer
de vastes plantations d’huile de palme au Nigeria mais ses demandes ont toutes été
rejetées car on préférait que les Africains continuent à occuper la presque totalité des
terres agricoles. En fin de compte, ce choix reposait sur le constat que les producteurs
africains se montraient à la hauteur (Hopkins 1973, 209-214) par des méthodes
extensives bien adaptées à la dotation en facteurs. Ils rejetaient les conseils des
responsables agricoles coloniaux quand ces conseils étaient incompatibles avec les
exigences d’une adaptation efficace (Austin 1996a). La contribution positive des
administrations a consisté à autoriser et à renforcer l’exploitation de l’avantage
comparatif de ces économies dans l’agriculture d’exportation, en partie en investissant
dans l’infrastructure des transports – des investissements qui, nous le verrons, ont
aussi été le fait d’entrepreneurs africains (Austin 2007). Un autre fait tout aussi
important est que l’administration coloniale, quand bien même elle n’a jamais vraiment
établi de système de titres fonciers, a par exemple au Ghana maintenu le droit
coutumier indigène des agriculteurs à posséder les arbres qu’ils avaient plantés,
indépendamment des conséquences de litiges ultérieurs sur la propriété des terres où
se trouvaient les arbres. Les producteurs africains ont ainsi joui d’une sécurité de bail
suffisante pour investir en toute assurance dans les cultures arboricoles à une échelle
qui, dans le cas du Ghana, permettrait de créer la plus grande économie cacaotière du
monde pendant presque soixante-dix ans (Austin 2005, chap. 14 et 17).
22/L’Afrique du Sud possédait de l’or et des diamants mais, pour être bénéficiaire, leur
exploitation nécessitait une réduction du coût du travail bien en deçà de ce
qu’impliquait le ratio terre/travail physique. L’exercice quantitatif mené par Charles
Feinstein montre que sans une telle intervention coercitive sur le marché du travail, la
majorité des mines d’Afrique du Sud n’auraient pas été rentables jusqu’à la fin de la
période de l’étalon-or en 1932 (Feinstein 2005, 109-112). Si l’Afrique du Sud a fini par
obtenir un avantage comparatif de « marché libre » dans l’exploitation minière, c’est
seulement après plusieurs décennies d’utilisation de moyens extramarchands pour
comprimer le salariat des Noirs, notamment par l’appropriation des terres et par des
mesures empêchant les Africains d’exploiter les terres appartenant aux Européens si ce
n’est en tant qu’ouvriers – mais pas comme métayers.
23/Il est difficile de comparer les legs des puissances européennes en matière de
pauvreté dans les économies « de peuplement » et « d’exploitation » car il existe de
nombreuses différences d’une colonie à l’autre. On peut toutefois dégager certaines
généralisations. Il est clair que la distribution des richesses et des revenus a été – et
demeure – beaucoup plus inégalitaire dans les économies « de peuplement » que dans
les économies « d’exploitation ». Les premiers résultats d’une étude de Sue Bowden,
Blessing Chiripanhura et Paul Mosley (2008) étaient l’idée selon laquelle la possession
des terres a créé un plancher pour les salaires réels dans les colonies « d’exploitation »
et a permis aux ouvriers agricoles migrant vers les régions de cultures d’exportation de
partager les bénéfices des exportations qui, sinon, étaient divisés entre les entreprises
européennes, les intermédiaires africains et asiatiques et les propriétaires agricoles
africains (voir également Austin 2005). Bowden et al. (2008) ont constaté que les
salaires réels avaient progressé dans les colonies « d’exploitation » du Ghana et de
l’Ouganda à partir des années 1920 et 1930 respectivement et n’étaient pas retombés

8
ensuite au niveau plancher de 1914. Par contre, c’est seulement dans les années 1970
que les salaires réels des mineurs d’or noirs d’Afrique du Sud ont connu une croissance
prolongée pour dépasser les niveaux qu’ils avaient connus au début du XXe siècle
(Lipton 1986, 410). Selon l’étude de Bowden et al. (2008, 1063), c’est seulement dans
les économies « de peuplement » pures, en Afrique du Sud et au Zimbabwe (Rhodésie
du Sud), et pas dans les économies « d’exploitation » du Ghana ou de l’Ouganda, ni
même dans le cas intermédiaire du Kenya, que les niveaux de vie des Africains vivant
en zone rurale ont reculé sur des périodes de plus de quinze ans dans le courant
du XXe siècle. Ce modèle d’évolution des salaires réels, conjugué avec l’expansion à
long terme de l’agriculture africaine d’exportation qui a sous-tendu la progression des
salaires réels dans les colonies « d’exploitation », s’est traduit par un recul plus précoce
de la mortalité infantile au Ghana et en Ouganda qu’en Rhodésie du Sud et en Afrique
du Sud (Bowden et al. 2008).
24/Il faut ajouter que de nombreuses colonies africaines manquaient à la fois de
réserves minérales connues et de terres permettant une agriculture d’exportation
rentable. Les Européens n’ont pas retenu ces colonies pour s’y installer et les
économies n’y ont pas été stimulées par une forte production africaine paysanne ou
capitaliste rurale. Ces colonies ont dû s’appuyer sur des exportations saisonnières de
main-d’œuvre salariée masculine et sur les cultures de rente les moins lucratives,
comme le coton ; comme ces cultures demandaient de la main-d’œuvre aux mêmes
moments que les cultures vivrières, la sécurité alimentaire était incertaine (Tosh 1980).
Une tendance actuelle de la recherche, dirigée par Alexander Moradi, utilise la taille
pour mesurer le bien-être physique. La taille moyenne des populations africaines s’est
élevée pendant la période coloniale au Ghana et même dans l’économie partiellement
de peuplement du Kenya (Moradi 2008, 2009). Lorsque cette recherche s’étendra aux
colonies plus pauvres comme le Sud-Soudan, le Tanganyika (la Tanzanie continentale)
ou les colonies du Sahel d’Afrique de l’Ouest, il ne serait pas surprenant d’y constater
une moindre progression du bien-être que dans les économies mieux dotées étudiées
jusqu’à maintenant. C’est en particulier dans les économies les moins bien dotées (et
dans certaines régions de ces économies) que les gouvernements coloniaux ont
cherché à faire progresser la productivité par des projets de très grande envergure,
autoritaires et à forte intensité de capital, notamment avec l’immense projet
d’irrigation de l’Office du Niger au Mali et la campagne de mécanisation du Projet
d’Afrique de l’Ouest pour l’arachide au Tanganyika. Ces deux exemples ont été des
échecs spectaculaires en termes de niveaux de production et de productivité,
notamment parce qu’ils avaient mal pris en compte l’environnement physique et les
ratios de facteurs existants (Hogendorn et Scott 1981 ; Roberts 1996, 223-248 ; van
Beusekom 2002).
25/Le colonialisme de peuplement a eu de mauvais résultats sur le niveau de vie de la
population indigène mais c’est dans les colonies où les Européens se sont approprié les
terres à grande échelle, au profit des colons ou des entreprises, que l’industrie
moderne est apparue le plus précocement et le plus largement.

VI. EN ROUTE VERS L’INDUSTRIE ?


26/Là où elle s’est produite, l’industrialisation de l’Asie a en général suivi une voie plus
demandeuse en main-d’œuvre que l’industrialisation de l’Europe et de l’Amérique du
Nord ; elle a plutôt recouru à un allongement de la durée du travail qu’au renforcement
de la mécanisation lorsque c’était possible (Sugihara 2007) et, en général, elle a eu une
proportion travail/capital plus élevée à tous les niveaux de production. Au début
du XXe siècle, dans une région comme l’Afrique subsaharienne où le travail comme le
capital étaient rares par rapport aux terres, les deux voies étaient également difficiles.

9
27/Pourtant, l’Afrique du Sud, suivie à un moindre degré par la Rhodésie du Sud, avait
acquis un secteur manufacturier important au moment où la plus grande partie du
reste de l’Afrique accédait à l’indépendance. Le coût « artificiellement » bas de la main-
d’œuvre noire a contribué à ce résultat, mais seulement pour les emplois non qualifiés,
les emplois qualifiés étant réservés aux Blancs ; en outre, les techniques choisies
étaient en général à forte intensité de capital. La croissance de la production
manufacturière a été possible grâce à une protection douanière là où l’avantage de
l’emplacement (comme dans la brasserie et l’industrie du ciment) ne suffisait pas. Ce
qui a été déterminant, c’est que l’activité minière a permis de dégager un pouvoir
d’achat et ainsi d’acquérir des importations pour répondre aux besoins en biens
d’équipement et, là où c’était nécessaire, en matières premières. Elle a également été
la source directe ou indirecte de la plus grande partie des revenus que les
gouvernements ont utilisés pour investir dans l’industrie, directement ou par la
construction d’infrastructures. Les importantes populations européennes ont apporté à
la fois des travailleurs éduqués et du capital, mais on peut affirmer que c’est par leur
soutien politique à l’industrialisation qu’elles ont le plus contribué à son
développement, même si cela passait par des prix aux consommateurs souvent plus
hauts que ceux du marché mondial (Austen 1987, 181-187 ; Kilby 1975 ; Wood et
Jordan 2000). Là où ils avaient le contrôle du gouvernement, comme en Afrique du Sud
après 1910 et, en grande partie, en Rhodésie du Sud à partir de 1923, de très
nombreux électeurs blancs ont nourri l’ambition de progresser dans la chaîne de
valeur ; cette ambition est également celle des électeurs africains depuis les
indépendances. En Afrique du Sud, le Pact Government des partis national et
travailliste, élu en 1924, a mis en œuvre une politique de promotion d’une
industrialisation de substitution aux importations à l’aide de droits de douane et
d’investissements publics dans l’électricité et l’acier (Feinstein 2005, 113-135). La
Rhodésie du Sud a suivi dans les années 1930, en partie en réponse au défi que posait
le nouveau régime douanier de l’Afrique du Sud (Phimister 2000). Outre ces colonies de
peuplement, on trouve un troisième cas de croissance précoce de l’industrie moderne :
le Congo belge. Les colons n’y étaient ni indépendants ni autonomes. Mais comme en
Afrique australe, l’activité minière a favorisé la mise en place des conditions propices à
l’émergence d’une industrie de substitution aux importations, permettant la
construction d’infrastructures, un pouvoir d’achat des importations et une ouverture
partielle du marché7. L’Afrique du Sud est restée le vaisseau amiral de l’industrie dans
la région mais les possibilités d’expansion y ont été de plus en plus limitées en raison
du prix élevé de la main-d’œuvre qualifiée dans une économie où seule une minorité de
la population avait accès à l’éducation secondaire et aussi parce que les bas niveaux
de salaire des Noirs limitaient la taille du marché des produits fabriqués en masse. Si
l’école radicale avait raison d’évoquer la contribution des politiques raciales répressives
à la croissance économique au début du XXe siècle (Trapido 1971), les libéraux avaient
raison lorsqu’ils évoquaient la période précédant la fin de l’apartheid : le système était
alors devenu un frein, et non un moteur, pour le développement de l’économie (Moll
1990 ; Nattrass 1991 ; Feinstein 2005).

28/Dans les années 1960, l’industrie moderne était très développée en Afrique du Sud
mais peu compétitive sur le plan international. Elle était beaucoup plus réduite dans le
reste de l’Afrique subsaharienne. L’industrie représentait plus de 10 % du PIB
enregistré ou officiellement estimé8 dans deux pays seulement : la Rhodésie du Sud
(16 %) et le Congo belge (14 %). Avec 9,5 % suivaient l’économie en partie de
peuplement du Kenya et le Sénégal (Kilby 1975, 472). Ce dernier pays était une
économie « d’exploitation », mais, étant le centre administratif et commercial de
l’Afrique occidentale française, il comptait une population exceptionnellement
importante de résidents européens qui apportaient, davantage qu’ailleurs, une
10
expérience de gestion, une expertise technique et un accès au capital (Kilby 1975, 473,
488-490). En Afrique de l’Ouest, ces taux d’industrialisation peu élevés de 1960
traduisaient une poussée très tardive, stimulée par le développementalisme de l’après-
guerre (dans le cas du Sénégal, les subventions gouvernementales pour l’industrie) et
la décolonisation, qui a amené les entreprises européennes à créer des usines locales
pour protéger les marchés dont elles disposaient déjà (Kilby 1975, 475, 490-507 ;
Boone 1992, 65-77).
29Compte tenu de la rareté de la main-d’œuvre, de la taille réduite des marchés et de
l’avantage comparatif dont disposait l’Afrique pour une production primaire par culture
extensive, il n’est pas surprenant que l’industrie n’ait pas été plus développée à la fin
de la période coloniale. Là où elle aurait pu prendre son essor, les gouvernements
coloniaux ont rarement été intéressés par un bouleversement du statu quo ; ils ont
préféré que les marchés coloniaux de produits manufacturés continuent à être
approvisionnés en grande partie par un monopsone où des marchands européens
vendaient des biens dont une partie disproportionnée étaient produits dans les
économies européennes métropolitaines concernées (Brett 1973, 266-282 ; Kilby
1975). Mais, sachant que, malgré l’augmentation de la population, les dotations en
facteurs des économies africaines, même les plus grandes, n’étaient pas adaptées à
l’industrialisation en 1960, il est peut-être plus important de chercher à savoir si le
gouvernement colonial a, directement ou indirectement, posé les bases susceptibles de
permettre ensuite à l’Afrique de mettre en place les conditions favorables à une
croissance accélérée de l’industrie.

30/Si l’on en croit l’expérience de l’Asie, cette croissance de l’industrie devrait


probablement se faire par une utilisation intensive de main-d’œuvre. A long terme,
l’évolution la plus fondamentale de la période coloniale a probablement été l’amorce
d’une croissance soutenue de la population que l’on peut, dans l’ensemble, dater de la
fin de la pandémie de grippe de 1918, même si les dates exactes peuvent varier d’un
endroit à l’autre. Il est difficile de déterminer à quel point la poussée démographique a
été due aux actions coloniales, telles que la suppression des razzias d’esclaves, la paix
en Afrique après 1918 et les mesures de santé publique qui ont réduit la mortalité de
crise (Iliffe 1995, 238-241). On estime que la population de la zone subsaharienne a
doublé entre 1900 et 1960, passant à environ 200 millions de personnes (pour les
références, voir Austin 2008a, 591). Le contexte démographique permettant de
disposer d’une main-d’œuvre moins chère commençait donc à se mettre en place, mais
il n’en était qu’à son début. L’industrialisation avec utilisation intensive de main-
d’œuvre demande également des investissements dans l’approvisionnement en
énergie et en qualité de main-d’œuvre. Elle demande des travailleurs disciplinés et
éventuellement dotés de compétences précises ou formés pour acquérir plus
facilement de nouvelles compétences (Sugihara, à paraître). Les taux de scolarisation
ont progressé pendant la période coloniale alors qu’ils étaient auparavant faibles ou
nuls et, dans de nombreux pays, ils ont doublé, voire triplé, entre 1950 et 1960. Cette
augmentation a été possible notamment parce que des hommes politiques africains ont
commencé à contrôler les budgets intérieurs pendant la transition vers l’indépendance,
par exemple au Nigeria où les taux de scolarisation sont passés de 971 000 à
2 913 000 dans l’enseignement primaire et de 28 000 à 135 000 dans l’enseignement
secondaire (Sender et Smith 1986, 62). En 1957, la production électrique annuelle (en
kilowatts) s’élevait à 2750 millions au Congo belge et à 2425 millions dans la
Fédération d’Afrique centrale, dont la plus grande partie était produite en Rhodésie du
Sud. Par contre, selon les chiffres de l’année précédente, l’Afrique occidentale française
avait produit un total cumulé de 138 millions de kilowatts9, le Nigeria 273 millions, et
le reste de l’Afrique occidentale britannique 84 millions (Kamarck 1964, 271). Par
11
conséquent, l’industrialisation avait les faveurs des nationalistes mais les pays
nouvellement indépendants n’étaient pas bien équipés pour se lancer dans une
industrialisation avec utilisation intensive de main-d’œuvre dans les années 1960.
Lorsque l’industrialisation a été choisie, ce sont des méthodes à forte intensité de
capital qui ont été sélectionnées (subvention au capital, protection par les droits de
douane) et les usines ont plutôt fait naître des rentes économiques qu’elles n’ont
rapporté de bénéfices par leurs succès concurrentiels (Boone 1992).

VII. LES MARCHES ET L’ENTREPRENEURIAT AFRICAIN


1

31/L’entrepreneuriat africain a poussé à des évolutions dans le choix des produits et


dans les moyens et l’organisation de la production dans des contextes différents,
avant, pendant et depuis la période coloniale10. On le remarque tout particulièrement
en Afrique de l’Ouest, où les économies précoloniales du XIXe siècle ont souvent été
considérées comme davantage marchandes que les économies d’autres régions
importantes d’Afrique subsaharienne (Austin, à paraître). Là encore, c’est souvent
l’existence ou l’absence d’appropriation de terre à grande échelle par les Européens,
colons individuels ou entreprises, qui a déterminé l’impact du colonialisme sur
l’entrepreneuriat africain et sur ses marchés.
32/Cette division connue entre, d’une part, les colonies « de peuplement » et « de
plantation » et, d’autre part, les colonies « d’exploitation » (et capitalistes rurales) est
loin d’avoir été purement exogène dans l’histoire économique africaine. Lorsque des
producteurs africains ont pu pénétrer sur les marchés d’exportation assez tôt et à une
grande échelle, avant que les exportateurs européens n’y entrent vraiment, ils ont
assez bien réussi pour que, dans les débats entre les décideurs politiques coloniaux, la
balance penche en faveur de ceux qui pensaient plus sage, du point de vue politique
aussi bien qu’économique, de laisser la production agricole aux Africains. Comme nous
l’avons vu dans la section 6, l’Afrique de l’Ouest britannique en a été le principal
exemple. En Afrique du Sud, en Rhodésie du Sud et au Kenya, les agriculteurs africains
ont vite saisi la possibilité de cultiver davantage pour approvisionner les marchés
intérieurs. Mais, en réaction, les gouvernements ont essayé de pousser les Africains à
sortir du marché des produits agricoles et à entrer sur le marché du travail, en
réservant les terres aux Européens et en interdisant aux Africains de les louer ou
(comme au Kenya dans l’entre-deux-guerres) en limitant le temps que les
« occupants » africains pouvaient consacrer à leur propre travail en regard du temps de
travail qu’ils devaient à leurs propriétaires européens (Palmer et Parsons 1977 ; Kanogo
1987). Pourtant, la production africaine marchande a résisté et les gouvernements l’ont
finalement acceptée ; ils ont renoncé à essayer de déplacer les producteurs pour
instaurer plutôt des contrôles sur la commercialisation des produits agricoles, contrôles
qui favorisaient les producteurs européens. Au Kenya, c’est seulement dans le milieu
des années 1950, pendant la révolte des Mau Mau, que le gouvernement a levé les
restrictions limitant les cultures de rente à forte valeur par les Africains (Mosley 1983).
Si, à la fin du XIXe siècle, la production commerciale africaine était plus importante dans
ce qui allait devenir les économies « d’exploitation » d’exportation agricole que dans ce
qui allait devenir les économies de plantation, ce contraste a été accentué par des
actions des gouvernements dans ces dernières au cours des décennies suivantes.
33/Pour autant, on ne peut pas dire qu’en maintenant la propriété pour les Africains on
ait nécessairement soutenu le capitalisme africain. Certes, nous avons vu que l’Etat
colonial au Ghana avait protégé la propriété des investisseurs agricoles en ce sens qu’il
avait préservé la propriété de l’agriculteur ou de l’agricultrice sur les arbres qu’il ou elle
avait plantés, indépendamment des conséquences potentielles de ce droit dans les cas
de litige légal sur la propriété de la terre concernée. Mais dans les économies « de
12
peuplement » comme dans les colonies « d’exploitation », les gouvernements
coloniaux se sont montrés hésitants et en général hostiles à l’apparition de marchés
fonciers dans les régions sous contrôle africain. Cette politique a fini par changer en
Rhodésie du Sud et au Kenya, où l’on a fait une promotion sélective de
l’enregistrement des terres devant l’émergence, dans les faits, des ventes de terres et
de la propriété individuelle (les terres cultivables étant de moins en moins nombreuses
dans les régions laissées aux Africains) et parce que les propriétaires fonciers africains
ont été considérés comme une force politiquement conservatrice par rapport aux Mau
Mau (Mosley 1983, 27-28 ; Kanogo 1987). En Afrique de l’Ouest, les colons n’ayant pas
fait pression pour empêcher les Africains d’accéder à la terre et les cultures de rente
ayant connu une expansion au début de la période coloniale puis de nouveau dans les
années 1950, l’octroi de titres de propriété foncière ne s’imposait ni du point de vue
politique, ni du point de vue économique (Austin 2005).
34/Les entrepreneurs africains, comme leurs homologues européens, devaient être en
mesure de recruter de la main-d’œuvre. Dans ce contexte, la période coloniale a été
marquée par une innovation graduelle et le plus souvent imposée. Tôt ou tard, mais
souvent tard, les colonies ont adopté des lois interdisant l’esclavage. Cependant, en
Afrique de l’Ouest – région où l’on sait que la population esclave était la plus
importante au début du XXe siècle – le remplacement du marché des esclaves par un
marché du travail salarié a été largement tributaire des progrès de l’agriculture de
rente africaine (Austin 2009). Dans les décennies de l’entre-deux-guerres, les
administrations coloniales, qui continuaient à utiliser une main-d’œuvre forcée, ont subi
une pression régulière du Bureau international du travail à Genève. Devant l’embarras
suscité par ces pressions, de nouvelles réformes ont été adoptées progressivement et
avec réticence. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme l’a montré Frederick
Cooper (1996), les autorités britanniques et françaises avaient accepté que le travail
salarié soit un emploi normal pour les Africains, et pas seulement une activité
secondaire saisonnière en complément de leur activité agricole. En fait, comme Cooper
le montre ensuite, les implications fiscales à long terme de l’égalité de droits entre les
travailleurs en Afrique et en Europe ont contribué à décider Londres et Paris à se retirer
d’Afrique tropicale. Pour les sociétés africaines, la fin de l’esclavage et la progression
du travail salarié constituaient probablement la condition d’une participation à grande
échelle au commerce international. Dès 1907, le fabricant de chocolat Cadbury avait
déplacé ses achats de cacao au Ghana après qu’une mauvaise publicité l’eut accusé
d’utiliser du cacao « cultivé par des esclaves » dans la colonie portugaise de Sao Tomé,
où il s’était s’approvisionné auparavant (Southall 1975, 39-49). En 1960, l’esclavage
n’était en général plus acceptable parmi les partenaires commerciaux. L’abolitionnisme
colonial, bien que progressif, a donc contribué à la « modernisation » des institutions
du travail en Afrique.
35/Le gouvernement colonial a favorisé l’importation de capital dans un continent où
les capitaux étaient rares. Mais cet afflux ne s’est fait à grande échelle que dans les
activités minières et, dans une certaine mesure, dans l’agriculture des colonies « de
peuplement » et « de plantation ». L’étude d’Herbert Frankel (1938) sur les
investissements extérieurs en capitaux dans l’Afrique gouvernée par les Blancs
demeure la seule étude importante sur la période coloniale. Selon cet auteur, en
chiffres bruts et nominaux, ces investissements se sont élevés à un total de
1221 millions GBP entre 1870 et 1936, dont 42,8 % concernaient l’Afrique du Sud. Cela
signifie des investissements de 55,8 GBP par personne en Afrique du Sud, mais de
seulement 3,3 GBP dans les colonies françaises et 4,8 GBP en Afrique occidentale
britannique. Les investissements publics constituaient 44,7 % du total global et
presque 46 % du total de l’Afrique non australe (Frankel 1938, 158-160, 169-170). Les
gouvernements et, dans une certaine mesure, les entreprises minières et de plantation
ont investi dans les infrastructures de transport nécessaires au développement,

13
principalement, du commerce d’import-export. Au Nigeria et au Ghana, les Africains ont
aussi joué un rôle moteur dans la construction de routes carrossables et la création de
services pionniers de transport routier (Heap 1990). Du point de vue institutionnel, la
période coloniale a fini par voir l’abolition de la mise en gage d’êtres humains,
remplacée par les billets à ordre et, là où c’était possible en Afrique de l’Ouest, par des
prêts avec garantie des exploitations de cacao. Elle a également vu l’introduction de la
banque moderne, mais les banques recevaient plus volontiers l’épargne des Africains
qu’elles ne leur accordaient de prêts – en partie parce que les gouvernements
coloniaux n’avaient pas introduit la reconnaissance obligatoire des titres de propriété
(Cowen et Shenton 1991).
36/Comme le transport maritime et le commerce d’import-export, la banque en Afrique
de l’Ouest avait fortement tendance à être cartellisée (Olukoju 2001-2002 ; Austin et
Uche 2007). L’imposition des règles et des frontières coloniales, au début de la période
coloniale, a bouleversé les réseaux d’échange intra-africains et la présence intérieure
de plus en plus forte des marchands européens a relégué de nombreux commerçants
africains en bas de la chaîne d’intermédiation entre les transporteurs et les agriculteurs
(Goerg 1980 ; Nwabughuogu 1982). C’est surtout plus tard que la résistance organisée
aux cartels européens s’est développée et elle s’est le plus souvent limitée à certaines
colonies, comme les traditionnels « hold-ups » sur le cacao, qui ont vu les agriculteurs
et les agents commerciaux africains entrer à plusieurs reprises en conflit avec des
cartels commerciaux européens au Ghana, et le mouvement des banques indigènes au
Nigeria (Miles 1978 ; Hopkins 1966). Jusqu’aux indépendances, les marchés dominés
par les Européens dans les colonies « d’exploitation » étaient cartellisés alors que les
marchés investis par les Africains se caractérisaient par une extrême concurrence
(Hopkins 1978, 95). Au moins les entrepreneurs africains pouvaient-ils agir dans
l’import-export et dans les échanges intérieurs, bien plus qu’ils ne pouvaient le faire
dans les colonies de peuplement. Même s’ils étaient largement confinés aux niveaux
les plus bas des pyramides commerciales, ils ont profité de l’expansion générale des
économies, notamment en Afrique de l’Ouest (Hopkins 1995, 44). Les arrangements
monopolistiques ont été quelque peu ébranlés par la décolonisation (Austin et Uche
2007) mais l’ancien secteur africain est devenu le secteur « informel », l’ancien secteur
européen devenant le secteur « formel » (Austin 1993). A l’indépendance, les
gouvernements nouvellement établis ont dû faire face aux problèmes bien connus de
ce dualisme financier, notamment le manque d’accès au crédit bon marché consenti
par le secteur formel aux entreprises du secteur informel.
37/Malgré une concurrence asymétrique, les colonies « d’exploitation » ayant le mieux
réussi du point de vue économique ont vu se poursuivre une tradition d’entrepreneuriat
et, le plus souvent (mais pas toujours), une modeste accumulation dans l’agriculture,
l’artisanat et le commerce. Le résultat, comme l’a noté John Iliffe, a été « une
différence très marquée entre l’Afrique de l’Ouest, avec son secteur capitaliste et ses
entrepreneurs artisans et commerçants établis depuis longtemps, et l’Afrique de l’Est
et l’Afrique australe, où c’était surtout par […] l’éducation occidentale et l’emploi dans
le secteur moderne que les entrepreneurs étaient apparus » (Iliffe 1983, 67, notre
trad.). Les premières politiques postcoloniales ne se sont pas toujours appuyées sur ces
éléments, par exemple au Ghana, et de fortes taxations sur l’agriculture d’exportation
ont parfois été instaurées et des monopoles d’Etat créés dans certains secteurs (Austin
1996b).

VIII. LA CAPACITE DE L’ETAT


38/Il est communément admis que les Etats jouent un rôle déterminant dans le
développement économique, au moins parce qu’ils assurent le respect des règles de
l’activité économique et fournissent des biens publics physiques. Nous devons donc
explorer comment le gouvernement colonial a influé sur le frein historique à la
14
centralisation politique en Afrique : la difficulté d’accroître les recettes. Et, au-delà,
nous devons étudier la taille de l’Etat ainsi que la nature et la légitimité de l’autorité, en
nous demandant si la colonisation a causé la fragmentation de l’Afrique, comme on le
dit souvent, ou si les dirigeants coloniaux, selon leurs propres termes, ont été une force
de modernisation qui a permis de donner un Etat aux « apatrides » et de remplacer
l’autorité patrimoniale par une autorité bureaucratique.
39/Les administrations coloniales ont elles-mêmes souffert de lourdes contraintes
budgétaires. Les empires européens ont certes introduit en Afrique la possibilité d’une
finance de prêts (tout au moins par une voie impersonnelle, obéissant au droit bien que
non démocratique) mais les administrations coloniales ne pouvaient recourir aux
marchés monétaires que de façon restreinte car la métropole insistait pour que chaque
colonie soit fiscalement autonome et équilibre son budget. L’introduction dans chaque
colonie d’une monnaie unique ayant cours légal a probablement fait baisser les coûts
nets de transaction (même si, dans certains cas, la démonétisation des monnaies
existantes a porté préjudice à leurs détenteurs africains). Mais les Ministères des
finances des métropoles ont refusé à leurs subalternes des colonies l’autonomie qui
leur aurait permis de battre monnaie (Herbst 2000, 201-213). Les colonies françaises
utilisaient le franc français. En Afrique occidentale britannique, une livre coloniale était
émise mais les règles en garantissaient la convertibilité au pair avec la livre
métropolitaine. C’est seulement à l’indépendance que les nouveaux gouvernements
africains ont eu le choix de créer des monnaies nationales, une possibilité que les
anciennes colonies françaises ont pour la plupart refusée alors que les anciennes
colonies britanniques l’ont rapidement acceptée.
40/Confrontés aux mêmes contraintes pratiques que les Etats africains qui les avaient
précédés, les gouvernements coloniaux ont en général maintenu le système de
taxation en vigueur dans les royaumes précoloniaux, qui visait le commerce et les
personnes plutôt que la terre et l’agriculture. C’est au cours de la Seconde Guerre
mondiale qu’a eu lieu la principale innovation coloniale en matière de fiscalité avec la
découverte, que nous avons déjà évoquée, du potentiel important des offices
d’exportation pour accroître les recettes. L’indépendance approchant, cette
conséquence involontaire d’un expédient de guerre a ouvert aux hommes politiques
africains des possibilités inédites pour, par exemple, donner de nouvelles chances
d’éducation à leurs populations. L’instrument fiscal des offices a été un legs colonial
important et l’on commençait alors seulement à comprendre les possibilités qu’il offrait
et ses implications. Dans les années 1980, les limites du dispositif étaient devenues
évidentes : les agents commerciaux et les producteurs ordinaires pouvaient en effet y
échapper en commerçant sur des marchés parallèles (Azarya et Chazan 1987).
41/Avec la contrebande, nous abordons l’un des legs les plus connus du partage
colonial de l’Afrique : l’imposition de frontières qui ont séparé des peuples de même
culture, la délimitation d’Etats si petits qu’on pouvait douter de leur viabilité
économique, et la création d’Etats si vastes qu’ils en devenaient potentiellement
ingouvernables. Ces critiques sont très pertinentes mais des recherches récentes ont
montré que les origines de ces frontières n’étaient pas forcément aussi arbitraires et
que certaines d’entre elles au moins avaient par la suite acquis une réalité sociale,
voire une légitimité populaire (Nugent 2002). On le répète, la colonisation a laissé
derrière elle plusieurs Etats très petits, mais la plupart des colonies (même les petites)
étaient plus vastes que les entités politiques précoloniales sur lesquelles ou à la place
desquelles elles avaient été imposées ; en outre, certaines formaient des unités
régionales plus vastes (notamment l’Afrique occidentale française). Si les frontières
coloniales ont été largement préservées, les tentatives d’introduction d’une
bureaucratie webérienne ont donné des résultats nettement moins durables (Bayart
1989). Cela s’explique, ou se manifeste, par la proéminence de l’ethnicité dans la
compétition politique pour le contrôle des ressources dans la plupart des pays africains.
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42/A partir de la fin des années 1970, une génération d’historiens et d’anthropologues
a eu tendance à affirmer que l’ethnicité en Afrique, loin d’être « primordiale », avait été
créée ou tout au moins implantée par les stratégies coloniales de division (l’idée est
partie des contributions majeures de Iliffe [1979, 318-341] et Ranger [1983], et a été
prolongée au-delà de ces premières affirmations prudentes). L’historiographie récente
montre qu’il était en partie légitime d’insister sur la capacité qu’ont eue les Etats
coloniaux d’inventer et de manipuler les traditions, y compris celles qui étaient liées à
l’ethnicité et aux chefferies, mais elle souligne aussi que l’on a ainsi sous-estimé la
capacité des élites et des peuples africains à eux-mêmes agir sur les effets de ces
inventions et manipulations (Spear 2003). En aucun cas on ne peut dire que toutes les
divisions ethniques sont nées de la période coloniale (Vansina 2001), même si elles ont
alors le plus souvent été approfondies et réifiées par l’interaction des élites coloniales
et africaines (Prunier 1995). Quel que soit le partage précis des responsabilités dans
cette interaction, les chercheurs s’accordent en général pour dire que c’est davantage
depuis le régime colonial qu’avant celui-ci que l’ethnicité a été un principe
d’association politique et de conflit. La nuance est importante pour le développement
économique car les divisions ethniques sont souvent considérées par l’opinion publique
et par certains économistes (notamment Easterly et Levine 1997) comme les
principales responsables des politiques de rente plutôt que de croissance mises en
place dans l’Afrique postcoloniale. Cette approche a toutefois été critiquée pour
diverses raisons (notamment par Arcand et al. 2000) et la proéminence de l’ethnicité
dans la vie politique et économique africaine est tout autant une réaction à la difficulté
d’agrandir le gâteau de l’économie dans le contexte africain et au problème de la
faiblesse constante de l’Etat qu’une cause de ces obstacles.
43/Dans le bilan contrasté et/ou mauvais des résultats de croissance des économies
africaines après la décolonisation, le Botswana se détache. Daron Acemoglu, Simon
Johnson et James Robinson (2002a) affirment que ce pays est l’exception qui confirme
la règle : si le Botswana n’a pas bénéficié du legs institutionnel caractéristique des
colonies « purement de peuplement » comme l’Australie, le gouvernement britannique
y a été exceptionnellement léger de sorte que le pays a échappé aux pires tendances
extractives qui, selon les auteurs, caractérisent généralement le colonialisme autre que
« de peuplement ». La conclusion à laquelle j’arrive personnellement est différente,
pour deux raisons. Premièrement, il est difficile de savoir si le Botswana d’après la
colonisation aurait connu une croissance spectaculairement plus rapide que le
Bechuanaland sans la découverte de diamants. En fait, dans les trois décennies qui ont
suivi l’indépendance, les résultats du secteur minier du Botswana, hors l’extraction de
diamant, n’étaient pas meilleurs que ceux de la Zambie (Jerven 2008). Ensuite, le
gouvernement britannique était au contraire relativement lourd au Bechuanaland. Si
l’on prend le critère du nombre d’Africains par administrateur, le pays se plaçait au
cinquième rang sur 33 colonies africaines aux environs de 1937 (Richens, à paraître).
44/Le potentiel limité des colonies africaines en matière de création de revenus (en
particulier avant que n’aient été faites certaines des découvertes minérales les plus
spectaculaires) permet d’expliquer les décisions des gouvernements français et
britannique d’accepter une décolonisation précoce face à la montée des revendications
populaires canalisées dans les mouvements nationalistes de plus en plus présents. Dans
le même temps, les entreprises françaises commençaient apparemment à moins
s’intéresser aux économies des colonies (Marseille 2005). Si cela est vrai, il est ironique
que le gouvernement français ait gardé une proximité étroite avec ses anciennes
colonies après leur indépendance, notamment à travers la zone franc. De la même
façon, dans les années 1950 les entreprises britanniques présentes sur place se sont
inquiétées de leur avenir sous des gouvernements africains indépendants mais les
autorités impliquées dans la décolonisation ne leur ont pas accordé grande attention
(Tignor 1998 ; Stockwell 2000). Ici, l’ironie vient de ce que, quelques années plus tard,

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l’attitude du gouvernement britannique face à la sécession du Biafra était influencée par
les intérêts des compagnies pétrolières britanniques (Uche 2008).

Conclusion
45/Cet article a étudié la question des legs coloniaux en lien avec la dynamique à long
terme du développement économique dans une région qui était, en 1900,
extrêmement riche en terres et qui se caractérisait par un manque à la fois de main-
d’œuvre et de capital, par des échanges marchands indigènes dont l’ampleur peut
étonner, notamment en Afrique de l’Ouest, et par des degrés variables, mais souvent
faibles, de centralisation politique. Les gouvernements coloniaux et les entreprises
européennes ont investi à la fois dans les infrastructures et (notamment en Afrique
australe) dans la création d’institutions dont la vocation était de développer les
économies africaines vers l’exportation de produits primaires. Dans les deux cas,
l’ancienne logique économique d’utilisation du travail forcé a perduré avec le maintien
de l’esclavage en Afrique tropicale au début de la période coloniale et l’utilisation des
saisies de terre à grande échelle pour favoriser l’afflux de travailleurs migrants dans les
économies de peuplement. Mais on a constaté des évolutions et des nuances. On a
noté des différences entre les politiques française et britannique, par exemple en
Afrique de l’Ouest, mais c’est entre les colonies « d’exploitation » et « de peuplement »
que les oppositions ont été les plus fortes.
46/En Afrique occidentale britannique notamment, les agriculteurs africains, les
marchands européens et les gouvernements coloniaux avaient réellement intérêt à
renforcer et exploiter l’avantage comparatif de l’Afrique de l’Ouest dans une agriculture
extensive. Avec les revenus ainsi dégagés, de nombreux propriétaires d’esclaves ont
au moins pu devenir des employeurs. Dans ces cas, le gouvernement britannique – et
les Français en Côte d’Ivoire après 1945 – ont bien vu où se situaient leurs intérêts et
ont soutenu l’investissement africain dans l’agriculture d’exportation. C’est dans ces
colonies « d’exploitation » mieux dotées en terres adaptées à la production des
cultures les plus lucratives que les populations africaines ont vécu une hausse
substantielle de pouvoir d’achat et une amélioration du bien-être physique. Mais dans
ces mêmes colonies, les dirigeants coloniaux, en partie en raison de contraintes
fiscales, mais aussi probablement après une estimation réaliste des perspectives
économiques à court terme, se sont peu engagés directement pour préparer
l’économie à « progresser dans la chaîne de valeur ». Les premières générations de
dirigeants postcoloniaux ont donc présidé des économies qui manquaient de main-
d’œuvre formée (et bon marché) et d’électricité en quantité suffisante (et suffisamment
bon marché) pour pouvoir s’engager et réussir dans la voie de l’industrialisation. Les
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pays d’Afrique de l’Ouest, et d’Afrique tropicale en général, ont dû investir dans
l’éducation et dans d’autres biens publics après leur indépendance pour se rapprocher
d’une perspective de croissance importante de l’industrie avec forte utilisation de
main-d’œuvre, à supposer que la concurrence internationale le permette.
47/Les colonies « de peuplement » ont eu des résultats plus mauvais en matière de
réduction de la pauvreté, en particulier si l’on pense aux ressources minérales dont
disposent l’Afrique du Sud et la Rhodésie du Sud, mais de meilleurs résultats en
matière de changement structurel. L’utilisation de la coercition à grande échelle a
permis de poser les bases d’économies dirigées par des Blancs, qui ont fini, en
particulier en Afrique du Sud, par être assez rentables pour apporter un certain succès
à une politique d’industrialisation de substitution aux importations motivée en partie
par des considérations politiques. Les rentes tirées de l’exploitation des travailleurs
africains ont été ainsi canalisées vers le changement structurel, bien qu’en se
poursuivant le processus ait fini par causer sa propre perte et contribué à la chute du
régime de l’apartheid.
48/Dans leur rôle de promoteurs des institutions de marché, les régimes coloniaux ont
connu des résultats très mitigés ; mais dans tous les pays d’Afrique subsaharienne, la
main-d’œuvre salariée était probablement beaucoup plus abondante, les ventes de
terres beaucoup plus nombreuses, et davantage de personnes plus largement
dépendantes des marchés en 1960 qu’en 1890 ou 1900. Un dernier legs de la période
coloniale a une relation assez floue avec la politique coloniale : la croissance constante
de la population (totale) depuis 1918 a peu à peu transformé les ratios de facteurs et,
globalement, fait progresser le potentiel économique à long terme du continent.

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