Héritages coloniaux en Afrique subsaharienne
Héritages coloniaux en Afrique subsaharienne
1/Cet article pose la question de l’influence des legs des puissances européennes, pris
à la fois d’une manière générale et dans certaines catégories de colonies, sur le
développement économique postcolonial en Afrique subsaharienne. Par convention, on
retient en général l’année 1960 comme date d’accession à l’indépendance parce que
c’est l’année où prit fin le gouvernement colonial dans la majorité des colonies
françaises au sud du Sahara et dans les colonies britannique et belge les plus peuplées,
le Nigeria et le Congo respectivement. Un recul d’un demi-siècle semble raisonnable
pour étudier l’impact économique des legs dans la mesure où cette durée nous permet
d’aborder la question à différentes phases des politiques et des accomplissements
postcoloniaux.
2/Les legs n’ont pas tous la même importance causale car leurs effets sur la liberté de
manœuvre après l’indépendance ont été variables en intensité et en orientation. Au
maximum, le legs a « donné la direction », et les choix de la période coloniale ont
déterminé, ou au moins conditionné, les choix de la période postcoloniale, si bien qu’il
a été – et qu’il demeure peut-être – difficile et coûteux de se démarquer du modèle
colonial. L’influence du passé sur l’avenir doit être étudiée dans son intensité mais
également dans sa nature. Le gouvernement colonial a-t-il placé les pays africains sur
une voie favorable au changement économique ou sur une voie moins facile ? Nous
verrons dans cet article que la ou les « direction(s) » vers lesquelles les économies
africaines s’orientaient (de façon plus ou moins définie) au moment des indépendances
doivent être considérées non pas comme ayant été nécessairement prises pendant la
période coloniale, mais souvent plutôt comme autant de prolongements et
d’ajustements des voies vers le changement établies avant le découpage du continent
par l’Europe.
3/ La réflexion qui suit s’ouvre par trois sections préliminaires.
La section 2 tente de résumer l’évolution économique depuis les indépendances afin de
définir le modèle dont les legs coloniaux pourraient être en partie responsables. Dans
la troisième section, nous verrons que ces legs suscitent des visions opposées. La
section 4 cherche à définir les structures et les tendances politiques et économiques
qui existaient en Afrique à la veille du découpage du continent par l’Europe. Elle
montre que l’Afrique était en train d’acquérir un avantage comparatif avec des formes
extensives de production agricole, un avantage que les Africains de l’Ouest en
particulier exploitaient déjà et renforçaient par leurs investissements et leurs
initiatives.
4/Ce cadre étant posé, la section 5 introduit la question des régimes coloniaux ; elle
met en avant les contraintes fiscales qu’ils créaient et compare différents styles
nationaux de gouvernement colonial en se concentrant sur les empires les plus vastes,
ceux de l’Angleterre et de la France. Mais cet article affirme qu’une autre différence
entre les diverses colonies a été plus déterminante : la différence définie par le degré
et la forme d’appropriation et d’utilisation de la terre par l’Europe selon que les
colonies étaient « de peuplement », « de plantation » ou « d’exploitation ». La section 6
étudie à quel point le gouvernement colonial (et les actions qu’il a permises de la part
des compagnies européennes) a encore davantage facilité l’émergence d’un avantage
comparatif dans l’exportation de produits primaires issus d’une culture extensive, et
quelles conséquences cela a eues sur le bien-être de la population. La section 7
explore, dans leur portée et leurs limites, les apports de la période coloniale à
l’évolution à long terme de la dotation en facteurs en Afrique, qui est passée d’une
1
rareté à une abondance de main-d’œuvre et à un niveau relativement élevé de
formation de capital humain dans une transition similaire à celle qui a permis au Japon
des Tokugawa, et plus récemment à d’autres régions d’Asie, de parvenir à une
« industrialisation à forte intensité de main-d’œuvre » (Sugihara 2007). La section 8
évalue l’impact de différents types de régime européen sur l’entrepreneuriat africain et
sur les institutions facilitant, empêchant ou canalisant la participation de l’Afrique aux
marchés. La section 9 vient clore le débat de fond en commentant les effets à long
terme de l’intrusion coloniale sur la capacité de l’Etat en Afrique de favoriser et de
promouvoir le développement économique.
2
7/Dans le débat théorique et idéologique sur l’histoire du développement économique
en Afrique, on constate qu’il est possible d’arriver à des conclusions assez semblables
en partant de positions académiques et politiques très différentes. Au sujet de l’impact
colonial, l’accusation, qui, il y a une génération, était surtout portée par les théoriciens
de la dépendance et les nationalistes radicaux (Amin 1972 ; Rodney 1972), émane
aujourd’hui des économistes de la croissance par le « choix rationnel ». Daron
Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson (2001, 2002a, 2002b) ont affirmé que la
pauvreté relative de l’Afrique à la fin du XXe siècle résultait essentiellement de la forme
prise par le colonialisme européen sur le continent, c’est-à-dire l’installation
d’Européens à des fins d’extraction, alors que l’installation de populations européennes
nombreuses aurait entraîné la création de certains types d’institutions – les droits de
propriété privée et les systèmes de gouvernement qui les soutiennent – qui, selon ces
auteurs, ont permis le développement économique de l’Amérique du Nord et de
l’Australasie
.
8/En Afrique, l’extraction coloniale s’est manifestée de la façon la plus indiscutable par
l’appropriation de la terre au profit des colons européens ou des plantations
européennes, dans une stratégie mise en œuvre non seulement pour donner aux
investisseurs et aux colons européens un contrôle sûr et peu cher sur la terre, mais
aussi pour obliger les Africains à vendre leur travail aux agriculteurs, aux planteurs et
aux propriétaires de mines européens (Palmer et Parsons 1977). Même dans les
colonies « d’exploitation », où la terre est majoritairement restée propriété africaine,
nous allons voir que des parties importantes du secteur des services étaient en réalité
monopolisées par les Européens. Les administrations coloniales procédaient alors à un
recrutement coercitif de la main-d’œuvre, qui devait travailler soit pour l’Etat, soit pour
des entreprises privées européennes (Fall 1993 ; Northrup 1988). Le refus des
gouvernements coloniaux d’accepter, et encore plus de favoriser, l’émergence de
marchés des droits fonciers sur les terres occupées par les Africains, dans les colonies
de peuplement ou dans les colonies d’exploitation, a eu une importance
potentiellement grande à long terme (Phillips 1989). Selon la théorie de la dépendance
et selon l’institutionnalisme du « choix rationnel », le péché originel du colonialisme en
Afrique consiste à ne pas avoir introduit de vrai système capitaliste, fondé sur la
propriété privée et qui aurait ainsi créé les incitations à la concurrence et à
l’accumulation nécessaires pour stimuler une croissance économique autonome.
9/Dans les années 1950 à 1970, le groupe, alors réduit, des économistes libéraux du
développement a tenu un raisonnement moins ample mais important. A une époque où
les économistes du développement (notamment, mais pas exclusivement, ceux qui
écrivaient en français) avaient tendance à donner à l’Etat un rôle moteur dans la
recherche du développement dans des économies mixtes (Hugon 1993 ; Killick 1978),
Peter Bauer (1953, 1972) a attaqué le feu Etat colonial en lui reprochant d’avoir créé
des offices d’Etat et, ainsi, d’avoir ouvert la voie à un interventionnime d’Etat qu’il
considérait comme un frein.
10/Les perspectives explicitement positives sur le gouvernement colonial en Afrique
sont rares (voir cependant Duignan et Gann 1975). De nombreuses études
mentionnent pourtant la fin des guerres intra-africaines, l’abolition de la traite des
esclaves et de l’esclavage intérieurs, l’introduction des transports mécanisés et des
investissements d’infrastructure, et le développement d’une industrie moderne dans
les économies « de peuplement » et au Congo belge. Exaltés par la vague de
« mondialisation » économique de la fin du XXe siècle, certains tenants du libéralisme
économique ont affirmé que l’Empire britannique avait été pionnier dans le processus
en s’opposant de manière générale aux protections douanières (1846-1931) et en
prenant d’autres mesures favorables au marché (Ferguson 2003 ; Lal 2004).
3
L’argument des droits de douane s’appliquerait moins aux colonies françaises en raison
du protectionnisme de l’empire français. Il s’applique aussi nettement moins bien aux
trente dernières années du gouvernement britannique en Afrique, qui ont vu apparaître
non seulement des droits de douane mais aussi des offices d’Etat dans certaines
branches de l’économie. Du point de vue du changement institutionnel, John Sender et
Sheila Smith (1986) ont fait une observation essentielle applicable à la région en
général. Se situant dans la tradition « tragique optimiste » des écrits de Marx sur le
gouvernement britannique en Inde, ils ont souligné le fait que le travail salarié était
rare au début du gouvernement colonial et de plus en plus courant à la fin de la
période. Selon ces auteurs, comme selon Bill Warren (1980), l’impérialisme a été le
« pionnier du capitalisme ».
11/Au-delà de l’optimisme et du pessimisme, une troisième perspective sur le
gouvernement colonial, et donc sur son legs, consiste à dire que son importance est
surestimée. Différentes réflexions arrivent à cette conclusion. De nombreux historiens
sont frappés par la brièveté du gouvernement colonial au sud du Sahara – environ
soixante ans dans la plus grande partie de l’Afrique tropicale (Ajayi 1969) – et par la
faiblesse de l’Etat colonial (Herbst 2000). Dans ce contexte, l’on peut logiquement dire
que les Africains, par leur rationalité économique et leur esprit d’entreprise, sont les
principaux responsables de tout ce qui a bien marché dans les MMMMÉÉéconomies
« d’exploitation » (et les économies de cultures de rente se sont beaucoup
développées) ; c’est Polly Hill (1997/1963) qui illustre le mieux cette position. Jean-
François Bayart (1989 ; 2000) tient un raisonnement plus ambivalent. Partant de
l’observation bien connue selon laquelle les gouvernants en Afrique ont eu du mal à
puiser des revenus importants dans les sources intérieures, Bayart affirme que,
pendant la période coloniale et depuis lors, les élites africaines ont été les clientes des
Etats coloniaux ou métropolitains. Elles ont ainsi forgé des relations qui, bien
qu’inégales, leur ont profité comme elles ont profité aux étrangers. Alors que la théorie
de la dépendance soulignait la primauté de l’action étrangère dans la détermination
des évolutions historiques, Bayart répète que les élites africaines ont joué un rôle
calculateur et crucial dans l’établissement du modèle « extraverti » de l’économie
politique africaine.
5
financée par une augmentation des recettes, comme cela a été le cas au Ghana dans
les années 1920 quand le gouverneur Guggisberg est parvenu à financer la création de
ce qui allait devenir l’hôpital et l’école les plus connus du pays, mais aussi d’un
nouveau port et de nouvelles routes et voies de chemin de fer, par des recettes
douanières alimentées par la croissance des exportations de fèves de cacao par la
colonie. Dans la pratique, les Français étaient tout aussi désireux de couvrir leurs coûts.
L’Afrique occidentale française a elle aussi connu un grand programme de travaux
publics dans les années 1920 même si, comme au Ghana, les dépenses ont dû être
réduites drastiquement après quelques années lorsque les prix des exportations ont
chuté et les revenus cessé d’augmenter (Hopkins 1973, 190).
17/Après leur repli pendant la dépression des années 1930 et tout particulièrement
pendant la Seconde Guerre mondiale, les administrations coloniales sont (pour diverses
raisons) entrées dans l’après-guerre dotées d’un nouvel engagement public : être
considérées comme favorisant activement le développement des économies qu’elles
présidaient. Le langage « développemental » s’est traduit en partie par une
augmentation des dépenses, lesquelles en principe provenaient partiellement du
contribuable métropolitain. Mais Patrick Manning (1988, 123-125) a calculé que, dans le
cas de la France, les recettes fiscales venues d’Afrique ont continué à excéder les
dépenses publiques en Afrique. En Afrique occidentale britannique, les nouveaux
offices publics d’exportation ont accumulé des surplus substantiels en maintenant une
marge importante entre les prix auxquels ils achetaient aux producteurs et ceux
auxquels ils vendaient sur le marché mondial des produits agricoles. Les surplus étaient
gardés à Londres en titres du gouvernement britannique, une épargne forcée des
agriculteurs africains (Rimmer 1992, 41-42) qui a aidé l’économie métropolitaine
britannique à se relever de la pénurie de dollars de l’après-guerre.
18/En fonction de l’identité particulière de la puissance coloniale, les personnes
assujetties au gouvernement des Européens ont vécu des expériences différentes.
Traditionnellement, on articule les contrastes entre les deux empires les plus vastes en
Afrique autour du fait que les Britanniques se reposaient davantage sur les chefs
africains agissant comme intermédiaires (l’indirect rule) alors que la doctrine française
assimilait une petite minorité d’Africains à la culture et à la citoyenneté françaises.
Globalement, on peut dire que, dans le domaine économique, les similitudes étaient
beaucoup plus fortes que les différences, en dehors des différences dues à la
composition des empires africains respectifs des deux puissances. Le gouvernement
français, comme le gouvernement britannique, s’est appuyé sur des intermédiaires
africains, dont des chefs, même si la France a beaucoup plus cherché à abolir les
monarchies africaines (comme au Dahomey, par opposition au traitement par les
Britanniques des structures et des dynasties des Etats du Bouganda, du Botswana, du
Lesotho et – après une tentative avortée d’abolition – du royaume asante). En Afrique
de l’Ouest, les Français ont bien davantage utilisé le travail forcé, mais essentiellement
parce que les territoires français étaient, d’emblée, relativement dépourvus de
potentiel de recettes en liquidités et donc de possibilité de recourir à l’emploi salarié.
Cette politique particulière – la corvée, et son utilisation au profit des planteurs blancs
plutôt qu’au bénéfice des agriculteurs africains – a transmis un legs colonial différent
au Ghana et à la Côte d’Ivoire. Elle explique pourquoi la culture africaine du cacao a
décollé beaucoup plus rapidement et de façon plus spectaculaire au Ghana, qui se
trouva en conséquence nettement plus prospère lors de son indépendance, alors que la
Côte d’Ivoire, après un démarrage tardif, était en voie de rattrapage (et de
dépassement) (Hopkins 1973, 218-219), un processus qui aboutit dans les années
1980.
6
19/Si nous affirmons donc ici que les différences entre les legs des gouvernements
britannique et français en Afrique sont principalement attribuables à des différences
dans la composition des empires africains de ces deux puissances, il se peut que cette
idée doive être nuancée à la lumière des résultats d’une très bonne recherche menée
récemment par Thomas Bossuroy et Denis Cogneau (2009). Les auteurs ont étudié la
mobilité sociale dans cinq pays africains et trouvé que, dans les anciennes colonies
britanniques prises en considération, le Ghana et l’Ouganda, « les liens entre origine,
migration, éducation et destination professionnelle apparaissent beaucoup plus
lâches » que dans les anciennes colonies françaises étudiées, la Côte d’Ivoire et la
Guinée5 (Bossuroy et Cogneau 2009, 2). Pour expliquer ce constat, les auteurs mettent
en avant l’importance des investissements dans l’éducation, dont les montants ont été
plus élevés dans les colonies britanniques que dans les colonies françaises de leur
échantillon. On trouve là un axe de recherche nouveau et important. Je pense que la
conclusion favorable pour les anciennes colonies britanniques reflète aussi en partie le
fait que le Ghana et l’Ouganda, pour des raisons qui n’ont que partiellement et
indirectement à voir avec leurs legs coloniaux respectifs, ont été deux grands succès
de l’ajustement structurel en Afrique en matière de croissance ; ces réussites ont
amélioré les chances de mobilité éducative, physique et professionnelle à partir des
années 1980, c’est-à-dire assez tôt pour que cette tendance se traduise dans les
données chiffrées – et aussi au moment où la Côte d’Ivoire connaissait la stagnation
économique et la guerre civile. Enfin, il est possible que le contraste traduise aussi en
partie le legs de la période de la corvée et de l’agriculture « de peuplement » en Côte
d’Ivoire, avant le décollage de l’économie dans les années 1950-1960. Une étude
portant sur 26 anciennes colonies britanniques et françaises d’Afrique tropicale
(excluant donc l’Afrique australe) a montré que depuis 1990, grâce au legs du
« miracle » ivoirien, les anciennes colonies françaises étaient celles qui avaient les
revenus par habitant les plus élevés en parité de pouvoir d’achat, avec une différence
de plus de 30 % (Bossuroy et Cogneau 2009, 45, citant des données de la Banque
mondiale)6.
8
ensuite au niveau plancher de 1914. Par contre, c’est seulement dans les années 1970
que les salaires réels des mineurs d’or noirs d’Afrique du Sud ont connu une croissance
prolongée pour dépasser les niveaux qu’ils avaient connus au début du XXe siècle
(Lipton 1986, 410). Selon l’étude de Bowden et al. (2008, 1063), c’est seulement dans
les économies « de peuplement » pures, en Afrique du Sud et au Zimbabwe (Rhodésie
du Sud), et pas dans les économies « d’exploitation » du Ghana ou de l’Ouganda, ni
même dans le cas intermédiaire du Kenya, que les niveaux de vie des Africains vivant
en zone rurale ont reculé sur des périodes de plus de quinze ans dans le courant
du XXe siècle. Ce modèle d’évolution des salaires réels, conjugué avec l’expansion à
long terme de l’agriculture africaine d’exportation qui a sous-tendu la progression des
salaires réels dans les colonies « d’exploitation », s’est traduit par un recul plus précoce
de la mortalité infantile au Ghana et en Ouganda qu’en Rhodésie du Sud et en Afrique
du Sud (Bowden et al. 2008).
24/Il faut ajouter que de nombreuses colonies africaines manquaient à la fois de
réserves minérales connues et de terres permettant une agriculture d’exportation
rentable. Les Européens n’ont pas retenu ces colonies pour s’y installer et les
économies n’y ont pas été stimulées par une forte production africaine paysanne ou
capitaliste rurale. Ces colonies ont dû s’appuyer sur des exportations saisonnières de
main-d’œuvre salariée masculine et sur les cultures de rente les moins lucratives,
comme le coton ; comme ces cultures demandaient de la main-d’œuvre aux mêmes
moments que les cultures vivrières, la sécurité alimentaire était incertaine (Tosh 1980).
Une tendance actuelle de la recherche, dirigée par Alexander Moradi, utilise la taille
pour mesurer le bien-être physique. La taille moyenne des populations africaines s’est
élevée pendant la période coloniale au Ghana et même dans l’économie partiellement
de peuplement du Kenya (Moradi 2008, 2009). Lorsque cette recherche s’étendra aux
colonies plus pauvres comme le Sud-Soudan, le Tanganyika (la Tanzanie continentale)
ou les colonies du Sahel d’Afrique de l’Ouest, il ne serait pas surprenant d’y constater
une moindre progression du bien-être que dans les économies mieux dotées étudiées
jusqu’à maintenant. C’est en particulier dans les économies les moins bien dotées (et
dans certaines régions de ces économies) que les gouvernements coloniaux ont
cherché à faire progresser la productivité par des projets de très grande envergure,
autoritaires et à forte intensité de capital, notamment avec l’immense projet
d’irrigation de l’Office du Niger au Mali et la campagne de mécanisation du Projet
d’Afrique de l’Ouest pour l’arachide au Tanganyika. Ces deux exemples ont été des
échecs spectaculaires en termes de niveaux de production et de productivité,
notamment parce qu’ils avaient mal pris en compte l’environnement physique et les
ratios de facteurs existants (Hogendorn et Scott 1981 ; Roberts 1996, 223-248 ; van
Beusekom 2002).
25/Le colonialisme de peuplement a eu de mauvais résultats sur le niveau de vie de la
population indigène mais c’est dans les colonies où les Européens se sont approprié les
terres à grande échelle, au profit des colons ou des entreprises, que l’industrie
moderne est apparue le plus précocement et le plus largement.
9
27/Pourtant, l’Afrique du Sud, suivie à un moindre degré par la Rhodésie du Sud, avait
acquis un secteur manufacturier important au moment où la plus grande partie du
reste de l’Afrique accédait à l’indépendance. Le coût « artificiellement » bas de la main-
d’œuvre noire a contribué à ce résultat, mais seulement pour les emplois non qualifiés,
les emplois qualifiés étant réservés aux Blancs ; en outre, les techniques choisies
étaient en général à forte intensité de capital. La croissance de la production
manufacturière a été possible grâce à une protection douanière là où l’avantage de
l’emplacement (comme dans la brasserie et l’industrie du ciment) ne suffisait pas. Ce
qui a été déterminant, c’est que l’activité minière a permis de dégager un pouvoir
d’achat et ainsi d’acquérir des importations pour répondre aux besoins en biens
d’équipement et, là où c’était nécessaire, en matières premières. Elle a également été
la source directe ou indirecte de la plus grande partie des revenus que les
gouvernements ont utilisés pour investir dans l’industrie, directement ou par la
construction d’infrastructures. Les importantes populations européennes ont apporté à
la fois des travailleurs éduqués et du capital, mais on peut affirmer que c’est par leur
soutien politique à l’industrialisation qu’elles ont le plus contribué à son
développement, même si cela passait par des prix aux consommateurs souvent plus
hauts que ceux du marché mondial (Austen 1987, 181-187 ; Kilby 1975 ; Wood et
Jordan 2000). Là où ils avaient le contrôle du gouvernement, comme en Afrique du Sud
après 1910 et, en grande partie, en Rhodésie du Sud à partir de 1923, de très
nombreux électeurs blancs ont nourri l’ambition de progresser dans la chaîne de
valeur ; cette ambition est également celle des électeurs africains depuis les
indépendances. En Afrique du Sud, le Pact Government des partis national et
travailliste, élu en 1924, a mis en œuvre une politique de promotion d’une
industrialisation de substitution aux importations à l’aide de droits de douane et
d’investissements publics dans l’électricité et l’acier (Feinstein 2005, 113-135). La
Rhodésie du Sud a suivi dans les années 1930, en partie en réponse au défi que posait
le nouveau régime douanier de l’Afrique du Sud (Phimister 2000). Outre ces colonies de
peuplement, on trouve un troisième cas de croissance précoce de l’industrie moderne :
le Congo belge. Les colons n’y étaient ni indépendants ni autonomes. Mais comme en
Afrique australe, l’activité minière a favorisé la mise en place des conditions propices à
l’émergence d’une industrie de substitution aux importations, permettant la
construction d’infrastructures, un pouvoir d’achat des importations et une ouverture
partielle du marché7. L’Afrique du Sud est restée le vaisseau amiral de l’industrie dans
la région mais les possibilités d’expansion y ont été de plus en plus limitées en raison
du prix élevé de la main-d’œuvre qualifiée dans une économie où seule une minorité de
la population avait accès à l’éducation secondaire et aussi parce que les bas niveaux
de salaire des Noirs limitaient la taille du marché des produits fabriqués en masse. Si
l’école radicale avait raison d’évoquer la contribution des politiques raciales répressives
à la croissance économique au début du XXe siècle (Trapido 1971), les libéraux avaient
raison lorsqu’ils évoquaient la période précédant la fin de l’apartheid : le système était
alors devenu un frein, et non un moteur, pour le développement de l’économie (Moll
1990 ; Nattrass 1991 ; Feinstein 2005).
28/Dans les années 1960, l’industrie moderne était très développée en Afrique du Sud
mais peu compétitive sur le plan international. Elle était beaucoup plus réduite dans le
reste de l’Afrique subsaharienne. L’industrie représentait plus de 10 % du PIB
enregistré ou officiellement estimé8 dans deux pays seulement : la Rhodésie du Sud
(16 %) et le Congo belge (14 %). Avec 9,5 % suivaient l’économie en partie de
peuplement du Kenya et le Sénégal (Kilby 1975, 472). Ce dernier pays était une
économie « d’exploitation », mais, étant le centre administratif et commercial de
l’Afrique occidentale française, il comptait une population exceptionnellement
importante de résidents européens qui apportaient, davantage qu’ailleurs, une
10
expérience de gestion, une expertise technique et un accès au capital (Kilby 1975, 473,
488-490). En Afrique de l’Ouest, ces taux d’industrialisation peu élevés de 1960
traduisaient une poussée très tardive, stimulée par le développementalisme de l’après-
guerre (dans le cas du Sénégal, les subventions gouvernementales pour l’industrie) et
la décolonisation, qui a amené les entreprises européennes à créer des usines locales
pour protéger les marchés dont elles disposaient déjà (Kilby 1975, 475, 490-507 ;
Boone 1992, 65-77).
29Compte tenu de la rareté de la main-d’œuvre, de la taille réduite des marchés et de
l’avantage comparatif dont disposait l’Afrique pour une production primaire par culture
extensive, il n’est pas surprenant que l’industrie n’ait pas été plus développée à la fin
de la période coloniale. Là où elle aurait pu prendre son essor, les gouvernements
coloniaux ont rarement été intéressés par un bouleversement du statu quo ; ils ont
préféré que les marchés coloniaux de produits manufacturés continuent à être
approvisionnés en grande partie par un monopsone où des marchands européens
vendaient des biens dont une partie disproportionnée étaient produits dans les
économies européennes métropolitaines concernées (Brett 1973, 266-282 ; Kilby
1975). Mais, sachant que, malgré l’augmentation de la population, les dotations en
facteurs des économies africaines, même les plus grandes, n’étaient pas adaptées à
l’industrialisation en 1960, il est peut-être plus important de chercher à savoir si le
gouvernement colonial a, directement ou indirectement, posé les bases susceptibles de
permettre ensuite à l’Afrique de mettre en place les conditions favorables à une
croissance accélérée de l’industrie.
13
principalement, du commerce d’import-export. Au Nigeria et au Ghana, les Africains ont
aussi joué un rôle moteur dans la construction de routes carrossables et la création de
services pionniers de transport routier (Heap 1990). Du point de vue institutionnel, la
période coloniale a fini par voir l’abolition de la mise en gage d’êtres humains,
remplacée par les billets à ordre et, là où c’était possible en Afrique de l’Ouest, par des
prêts avec garantie des exploitations de cacao. Elle a également vu l’introduction de la
banque moderne, mais les banques recevaient plus volontiers l’épargne des Africains
qu’elles ne leur accordaient de prêts – en partie parce que les gouvernements
coloniaux n’avaient pas introduit la reconnaissance obligatoire des titres de propriété
(Cowen et Shenton 1991).
36/Comme le transport maritime et le commerce d’import-export, la banque en Afrique
de l’Ouest avait fortement tendance à être cartellisée (Olukoju 2001-2002 ; Austin et
Uche 2007). L’imposition des règles et des frontières coloniales, au début de la période
coloniale, a bouleversé les réseaux d’échange intra-africains et la présence intérieure
de plus en plus forte des marchands européens a relégué de nombreux commerçants
africains en bas de la chaîne d’intermédiation entre les transporteurs et les agriculteurs
(Goerg 1980 ; Nwabughuogu 1982). C’est surtout plus tard que la résistance organisée
aux cartels européens s’est développée et elle s’est le plus souvent limitée à certaines
colonies, comme les traditionnels « hold-ups » sur le cacao, qui ont vu les agriculteurs
et les agents commerciaux africains entrer à plusieurs reprises en conflit avec des
cartels commerciaux européens au Ghana, et le mouvement des banques indigènes au
Nigeria (Miles 1978 ; Hopkins 1966). Jusqu’aux indépendances, les marchés dominés
par les Européens dans les colonies « d’exploitation » étaient cartellisés alors que les
marchés investis par les Africains se caractérisaient par une extrême concurrence
(Hopkins 1978, 95). Au moins les entrepreneurs africains pouvaient-ils agir dans
l’import-export et dans les échanges intérieurs, bien plus qu’ils ne pouvaient le faire
dans les colonies de peuplement. Même s’ils étaient largement confinés aux niveaux
les plus bas des pyramides commerciales, ils ont profité de l’expansion générale des
économies, notamment en Afrique de l’Ouest (Hopkins 1995, 44). Les arrangements
monopolistiques ont été quelque peu ébranlés par la décolonisation (Austin et Uche
2007) mais l’ancien secteur africain est devenu le secteur « informel », l’ancien secteur
européen devenant le secteur « formel » (Austin 1993). A l’indépendance, les
gouvernements nouvellement établis ont dû faire face aux problèmes bien connus de
ce dualisme financier, notamment le manque d’accès au crédit bon marché consenti
par le secteur formel aux entreprises du secteur informel.
37/Malgré une concurrence asymétrique, les colonies « d’exploitation » ayant le mieux
réussi du point de vue économique ont vu se poursuivre une tradition d’entrepreneuriat
et, le plus souvent (mais pas toujours), une modeste accumulation dans l’agriculture,
l’artisanat et le commerce. Le résultat, comme l’a noté John Iliffe, a été « une
différence très marquée entre l’Afrique de l’Ouest, avec son secteur capitaliste et ses
entrepreneurs artisans et commerçants établis depuis longtemps, et l’Afrique de l’Est
et l’Afrique australe, où c’était surtout par […] l’éducation occidentale et l’emploi dans
le secteur moderne que les entrepreneurs étaient apparus » (Iliffe 1983, 67, notre
trad.). Les premières politiques postcoloniales ne se sont pas toujours appuyées sur ces
éléments, par exemple au Ghana, et de fortes taxations sur l’agriculture d’exportation
ont parfois été instaurées et des monopoles d’Etat créés dans certains secteurs (Austin
1996b).
16
l’attitude du gouvernement britannique face à la sécession du Biafra était influencée par
les intérêts des compagnies pétrolières britanniques (Uche 2008).
Conclusion
45/Cet article a étudié la question des legs coloniaux en lien avec la dynamique à long
terme du développement économique dans une région qui était, en 1900,
extrêmement riche en terres et qui se caractérisait par un manque à la fois de main-
d’œuvre et de capital, par des échanges marchands indigènes dont l’ampleur peut
étonner, notamment en Afrique de l’Ouest, et par des degrés variables, mais souvent
faibles, de centralisation politique. Les gouvernements coloniaux et les entreprises
européennes ont investi à la fois dans les infrastructures et (notamment en Afrique
australe) dans la création d’institutions dont la vocation était de développer les
économies africaines vers l’exportation de produits primaires. Dans les deux cas,
l’ancienne logique économique d’utilisation du travail forcé a perduré avec le maintien
de l’esclavage en Afrique tropicale au début de la période coloniale et l’utilisation des
saisies de terre à grande échelle pour favoriser l’afflux de travailleurs migrants dans les
économies de peuplement. Mais on a constaté des évolutions et des nuances. On a
noté des différences entre les politiques française et britannique, par exemple en
Afrique de l’Ouest, mais c’est entre les colonies « d’exploitation » et « de peuplement »
que les oppositions ont été les plus fortes.
46/En Afrique occidentale britannique notamment, les agriculteurs africains, les
marchands européens et les gouvernements coloniaux avaient réellement intérêt à
renforcer et exploiter l’avantage comparatif de l’Afrique de l’Ouest dans une agriculture
extensive. Avec les revenus ainsi dégagés, de nombreux propriétaires d’esclaves ont
au moins pu devenir des employeurs. Dans ces cas, le gouvernement britannique – et
les Français en Côte d’Ivoire après 1945 – ont bien vu où se situaient leurs intérêts et
ont soutenu l’investissement africain dans l’agriculture d’exportation. C’est dans ces
colonies « d’exploitation » mieux dotées en terres adaptées à la production des
cultures les plus lucratives que les populations africaines ont vécu une hausse
substantielle de pouvoir d’achat et une amélioration du bien-être physique. Mais dans
ces mêmes colonies, les dirigeants coloniaux, en partie en raison de contraintes
fiscales, mais aussi probablement après une estimation réaliste des perspectives
économiques à court terme, se sont peu engagés directement pour préparer
l’économie à « progresser dans la chaîne de valeur ». Les premières générations de
dirigeants postcoloniaux ont donc présidé des économies qui manquaient de main-
d’œuvre formée (et bon marché) et d’électricité en quantité suffisante (et suffisamment
bon marché) pour pouvoir s’engager et réussir dans la voie de l’industrialisation. Les
17
pays d’Afrique de l’Ouest, et d’Afrique tropicale en général, ont dû investir dans
l’éducation et dans d’autres biens publics après leur indépendance pour se rapprocher
d’une perspective de croissance importante de l’industrie avec forte utilisation de
main-d’œuvre, à supposer que la concurrence internationale le permette.
47/Les colonies « de peuplement » ont eu des résultats plus mauvais en matière de
réduction de la pauvreté, en particulier si l’on pense aux ressources minérales dont
disposent l’Afrique du Sud et la Rhodésie du Sud, mais de meilleurs résultats en
matière de changement structurel. L’utilisation de la coercition à grande échelle a
permis de poser les bases d’économies dirigées par des Blancs, qui ont fini, en
particulier en Afrique du Sud, par être assez rentables pour apporter un certain succès
à une politique d’industrialisation de substitution aux importations motivée en partie
par des considérations politiques. Les rentes tirées de l’exploitation des travailleurs
africains ont été ainsi canalisées vers le changement structurel, bien qu’en se
poursuivant le processus ait fini par causer sa propre perte et contribué à la chute du
régime de l’apartheid.
48/Dans leur rôle de promoteurs des institutions de marché, les régimes coloniaux ont
connu des résultats très mitigés ; mais dans tous les pays d’Afrique subsaharienne, la
main-d’œuvre salariée était probablement beaucoup plus abondante, les ventes de
terres beaucoup plus nombreuses, et davantage de personnes plus largement
dépendantes des marchés en 1960 qu’en 1890 ou 1900. Un dernier legs de la période
coloniale a une relation assez floue avec la politique coloniale : la croissance constante
de la population (totale) depuis 1918 a peu à peu transformé les ratios de facteurs et,
globalement, fait progresser le potentiel économique à long terme du continent.
18