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IVERSITAIREE
BIBLIOTHÈQ
CANTONALE ET
EX LIBRIS
Gabrielle
PELLIS
( 1890 - 1979 )
1980
DE LAUSANN
BCU - Lausanne
1094905422
14419
RAA
*
164031
HOMÈRE
ILIADE
16433
HOMÈRE
ILIADE
Traduction nouvelle
PAR
LECONTE DE LISLE
FAC SPERA
ALS
144.2
PARIS
LIBRAIRIE ALPHONSE LEMERRE
23-33 , PASSAGE CHOISEUL , 23-33
E
HEQU
CANTONALE
LA
BLIOTA
17 NOV.1902
B I
AVERTISSEMENT
E temps des traductions infidèles est passé. Il
sefait un retour manifeste vers l'exactitude
du sens et la littéralité. Ce qui n'était, il y a
quelques années, qu'une tentative périlleuse, est devenu
un besoin réfléchi de toutes les intelligences élevées. Le
goût public s'est épuré en s'élargissant.
La traduction de l'ILIADE que nous publions au-
jourd'hui offrira, ce nous semble, une idée plus nette et
plus vraie de l'œuvre homérique que celle qu'en ont
donnée les versions élégantes de tant d'écrivains, re-
marquables et savants sans doute, mais qui n'ont pas
cru devoir reproduire, dans son caractère héroïque et
rude, la poésie des vieux Rhapsodes connus sous le
nom collectif d'Homère.
M. Leconte de Lisle a tenté defaire ce que ses ho-
norables devanciers ont négligé d'entreprendre.
L'ÉDITEUR .
ILIADE
RHAPSODIE I.
hante, Déesse , du Pèlèiade Akhilleus la colère
désastreuse, qui de maux infinis accabla les
Akhaiens, et précipita chez Aidès tant de fortes
âmes de héros, livrés eux- mêmes en pâture aux
chiens et à tous les oiseaux carnassiers. Et le dessein de
Zeus s'accomplissait ainsi , depuis qu'une querelle avait
divisé l'Atréide, roi des hommes, et le divin Akhilleus.
Qui d'entre les Dieux les jeta dans cette dissension ? Le
fils de Zeus et de Lètô. Irrité contre le Roi , il suscita dans
l'armée un mal mortel, et les peuples périssaient, parce
que l'Atreide avait couvert d'opprobre Khrysès le sacrifi-
cateur.
Et celui-ci était venu vers les nefs rapides des Akhaiens
I
2 ILIADE.
pour racheter sa fille; et, portant le prix infini de l'affran-
chissement, et, dans ses mains, les bandelettes de l'Archer
Apoliôn , suspendues au sceptre d'or, il conjura tous les
Akhaiens, et surtout les deux Atréides, princes des peuples:
-Atréides, et vous, Akhaiens aux belles knèmides, que
les Dieux qui habitent les demeures olympiennes vous
donnent de détruire la ville de Priamos et de vous en re-
tourner heureusement ; mais rendez-moi ma fille bien -
aimée et recevez le prix de l'affranchissement, si vous ré-
vérez le fils de Zeus, l'Archer Apollôn.
Et tous les Akhaiens , par des rumeurs favorables , vou-
laient qu'on respectât le sacrificateur et qu'on reçût le prix
splendide ; mais cela ne plut point à l'âme de l'Atréide
Agamemnôn , et il le chassa outrageusement, et il lui dit
cette parole violente :
Prends garde , vieillard, que je te rencontre auprès
des nefs creuses, soit que tu t'y attardes , soit que tu re-
viennes , de peur que le sceptre et les bandelettes du Dieu
ne te protégent plus. Je n'affranchirai point ta fille. La
vieillesse l'atteindra, en ma demeure, dans Argos, loin de
sa patrie, tissant la toile et partageant mon lit. Mais , val
ne m'irrite point, afin de t'en retourner sauf.
Il parla ainsi , et le vieillard trembla et obéit. Et il
allait, silencieux, le long du rivage de la mer aux bruits
sans nombre. Et, se voyant éloigné, il conjura le roi
Apollón que Lètô à la belle chevelure enfanta :
- Entends-moi , Porteur de l'arc d'argent, qui protèges
Khrysè et Killa la sainte , et commandes fortement sur
Ténédos , Smintheus! Si jamais j'ai orné ton beau temple,
si jamais j'ai brûlé pour toi les cuisses grasses des tan-
reaux et des chèvres , exauce mon vœu : que les Danaens
expientmes larmes sous tes flèches !
Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apollon l'enten-
dit; et, du sommet Olympien, il se précipita, irrité dans
RHAPSODIE 1 3
son cœur , portant l'arc sur ses épaules , avec le plein car-
quois. Et les flèches sonnaient sur le dos du Dieu irrité , à
chacun de ses mouvements. Et il allait, semblable à la
nuit.
Assis à l'écart , loin des nefs, il lança une flèche, et un
bruit terrible sortit de l'arc d'argent. Il frappa les mulets
d'abord et les chiens rapides; mais , ensuite , il perça les
hommes eux-mêmes du trait qui tue. Et sans cesse les
bûchers brûlaient, lourds de cadavres.
Depuis neuf jours les flèches divines sifflaient à travers
l'armée ; et , le dixième , Akhilleus convoqua les peuples
dans l'agora. Hère aux bras blancs le lui avait inspiré,
anxieuse des Danaens et les voyant périr. Et quand ils
furent tous réunis , se levant au milieu d'eux . Akhilleus
aux pieds rapides parla ainsi :
-Atréide, je pense qu'il nous faut reculer et reprendre
nos courses errantes sur la mer , si toutefois nous évitons
la mort, car, toutes deux, la guerre et la contagion domp-
tent les Akhaiens. Hâtons-nous d'interroger un divinateur
ou un sacrificateur, ou un interprète des songes, car le
songe vient de Zeus. Qu'il dise pourquoi Phoibos Apollôn
est irrité, soit qu'il nous reproche des vœux négligés ou
qu'il demande des hécatombes promises. Sachons si ,
content de la graisse fumante des agneaux et des belles
chèvres , il écartera de nous cette contagion.
Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et le Thestoride Kalkhas ,
l'excellent divinateur, se leva. Il savait les choses pré-
sentes, futures et passées, et il avait conduit à Ilios les
nefs Akhaiennes, à l'aide de la science sacrée dont l'avait
doué Phoibos Apollôn. Très-sage, il dit dans l'agora :
-
O Akhilleus , cher à Zeus , tu m'ordonnes d'expliquer
la colère du roi Apollon l'Archer. Je le ferai , mais pro-
mets d'abord et jure que tu me défendras de ta parole et
de tes mains; car, sans doute, je vais irriter l'homme qui
4 ILIADK.
commande à tous les Argiens et à qui tous les Akhaiens
obéissent. Un roi est trop puissant contre un inférieur
qui l'irrite. Bien que, dans l'instant, il refrène sa colère, il
l'assouvit un jour, après l'avoir couvée dans son cœur.
Dis-moi donc que tu me protégeras .
Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant, parla
ainsı :
Dis sans peur ce que tu sais. Non ! par Apollôn , cher
à Zeus , et dont tu découvres aux Danaens les volontés
sacrées , non ! nul d'entre eux, Kalkhas , moi vivant et
les yeux ouverts , ne portera sur toi des mains violentes
auprès des nefs creuses, quand même tu nommerais
Agamemnôn, qui se glorifie d'être le plus puissant des
Akhaiens.
Et le divinateur irréprochable prit courage et dit :
- Apollon ne vous reproche ni vœux ni hécatombes ;
mais il venge son sacrificateur, qu'Agamemnôn a couvert
d'opprobre, car il n'a point délivré sa fille, dont il a refusé
le prix d'affranchissement. Et c'est pour cela que l'Archer
Apollôn vous accable de maux; et il vous en accablera, et iu
n'écartera point les lourdes Kères de la contagion , que
vous n'ayez rendu à son père bien-aimé la jeune fille aux
sourcils arqués , et qu'une hécatombe sacrée n'ait été
conduite à Khrysè. Alors nous apaiserons le Dieu.
Ayant ainsı parlé, il s'assit. Et le héros Atréide Aga-
memnôn, qui commande au loin, se leva , plein de dou-
leur; et une noire colère emplissait sa poitrine , et ses
yeux étaient pareils à des feux flambants. Furieux contre
Kalkhas, il parla ainsi :
-Divinateur malheureux, jamais tu ne m'as rien dit
d'agréable. Les maux seuls te sont doux à prédire. Tu
n'as jamais ni bien parlé ni bien agi; et voici maintenant
qu'au milieu des Danaens, dans l'agora, tuprophétises que
l'Archer Apollón nous accable de maux parce que je n'ai
RHAPSODIE I. 5
point voulu recevoir le prix splendide de la vierge Khry-
sèis , aimant mieux la retenir dans ma demeure lointaine.
En effet, je la préfère à Klytaimnestrè , que j'ai épousée
vierge. Elle ne lui est inférieure ni par le corps , ni par la
taille , ni par l'intelligence , ni par l'habileté aux travaux.
Mais je la veux rendre. Je préfère le salut des peuples à
leur destruction. Donc, préparez-moi promptement un
prix , afin que , seul d'entre tous les Argiens , je ne sois
point dépouillé. Cela ne conviendrait point; car, vous le
voyez, ma part m'est retirée.
Et le divin Akhilleus, aux pieds rapides, lui répondit :
Très-orgueilleux Atréide, le plus avare des hommes,
comment les magnanimes Akhaiens te donneraient-ils un
autre prix? Avons-nous des dépouilles à mettre en com-
mun? Celles que nous avons enlevées des villes saccagées
ont été distribuées, et il ne convient point que les hommes
en fassent un nouveau partage. Mais toi, remets cettejeune
fille à son Dieu , et nous , Akhaiens , nous te rendrons le
triple et le quadruple , si jamais Zeus nous donne de dé-
truire Troie aux fortes murailles .
Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi :
Ne crois point me tromper, quelque brave que tu sois,
Akhilleus semblable à un Dieu , car tu ne me séduiras ni
ne me persuaderas. Veux-tu , tandis que tu gardes ta part,
que je reste assis dans mon indigence , en affranchissant
cette jeune fille? Si les magnanimes Akhaiens satisfont
mon cœur par un prix d'une valeur égale, soit. Sinon , je
ravirai le tien , ou celui d'Aias , ou celui d'Odysseus ; et je
l'emporterai, et celui-là s'indignera vers qui j'irai. Mais
nous songerons à ceci plus tard. Donc, lançons une net
noire à la mer divine , munie d'avirons , chargée d'une
hécatombe , et faisons-y monter Khrysèis aux belles joues,
sous la conduite d'un chef, Aias, Idoméneus , ou le divin
Odysseus , ou toi-même, Pèléide, le plus effrayant des
6 ILIADE
hommes, afin d'apaiser l'archer Apollon par les sacrifices
accomplis.
Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un œil
sombre, parla ainsi :
Ah ! revêtu d'impudence, âpre au gain! Comment un
seul d'entre les Akhaiens se hâterait-il de t'obéir, soit qu'il
faille tendre une embuscade, soit qu'on doive combattre
courageusement contre les hommes? Je ne suis point venu
pour ma propre cause attaquer les Troiens armés de
lances, car ils ne m'ont jamais nui. Jamais ils ne m'ont
enlevé ni mes bœufs ni mes chevaux; jamais, dans la fruc-
tueuse Phthie, ils n'ont ravagé mes moissons : car un
grand nombre de montagnes ombragées et la mer sonnante
nous séparent. Mais nous t'avons suivi pour te plaire, im-
pudent! pour venger Ménélaos et toi, œil de chien! Et tu
ne t'en soucies ni ne t'en souviens , et tu me menaces de
m'enlever la récompense pour laquelle j'ai tant travaillé et
que m'ont donnée les fils des Akhaiens! Certes, je n'ai
amais une part égale à la tienne quand on saccage une
wille troienne bien peuplée; et cependant mes mains por-
tent le plus lourd fardeau de la guerre impétueuse. Et,
quand vient l'heure du partage, la meilleure part est pour
toi; et, ployant sous la fatigue du combat, je retourne vers
mes nefs , satisfait d'une récompense modique. Aujour-
d'hui, je pars pour la Phthiè, car mieux vaut regagner ma
demeure sur mes nefs éperonnées. Et je ne pense point
qu'après m'avoir outragé tu recueilles ici des dépouilles et
des richesses .
Et le roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :
-Fuis, si ton cœur t'y pousse. Je ne te demande point
de rester pour ma cause. Mille autres seront avec moi ,
surtout le très-sage Zeus. Tu m'es le plus odieux des rois
nourris par le Kronide. Tu ne te plais que dans la dis-
sension, la guerre et le combat. Si tu es brave, c'est que
RHAPSODIE L
les Dieux l'ont voulu sans doute. Retourne dans ta de-
meure avec tes nefs et tes compagnons; commande aux
Myrmidones; je n'ai nul souci de ta colère, mais je te pré-
viens de ceci : puisque Phoibos Apollon m'enlève Khrysèis,
je la renverrai sur une de mes nefs avec mes compagnons,
et moi-même j'irai sous ta tente et j'en entraînerai Brei-
sèis aux belles joues, qui fut ton partage, afin que tu com-
prennes que je suis plus puissant que toi , et que chacun
redoute de se dire mon égal en face.
Il parla ainsı, et le Pèléiôn fut rempli d'angoisse, et son
cœur, dans sa mâle poitrine, délibéra si, prenant l'épée
aiguë sur sa cuisse, il écarterait la foule et tuerait l'A-
tréide, ou s'il apaiserait sa colère et refrénerait sa fureur.
Et tandis qu'il délibérait dans son âme et dans son
esprit, et qu'il arrachait sa grande épée de la gaîne, Athène
vint de l'Ouranos, car Hèrè aux bras blancs l'avait envoyée,
aimant et protégeant les deux rois. Elle se tint en arrière
et saisit le Pèléiôn par sa chevelure blonde; visible pour
lui seul, car nul autre ne la voyait. Et Akhilleus, stupé-
fait , se retourna , et aussitôt il reconnut Athène, dont les
yeux étaient terribles, et il lui dit en paroles ailées :
- Pourquoi es-tu venue, fille de Zeus tempêtueux? Est-
ce afin de voir l'outrage qui m'est fait par l'Atréide Aga-
memnôn? Mais je te le dis, et ma parole s'accomplira, je
pense : il va rendre l'âme à cause de son insolence.
Et Athènè aux yeux clairs lui répondit :
Je suis venue de l'Ouranos pour apaiser ta colère , si
tu veux obéir. La divine Hère aux bras blancs m'a en-
voyée, vous aimant et vous protégeant tous deux. Donc,
arrête; ne prends point l'épée en main, venge-toi en pa-
roles, quoi qu'il arrive. Et je te le dis, et ceci s'accomplira :
bientôt ton injure te sera payée par trois fois autant de
présents splendides. Réprime-toi et obéis-nous.
8 ILIADE
Et Akhilleus aux pieds rapides , lui répondant, parla
ainsı :
- Déesse , il faut observer ton ordre, bien que je sois
irrité dans l'âme. Cela est pour le mieux sans doute, car
les Dieux exaucent qui leur obéit.
Il parla aınsı, et, frappant d'une main lourde la poignée
d'argent, il repoussa sa grande épée dans la gaîne et n'en-
freignit point l'ordre d'Athènè.
Et celle-cı retourna auprès des autres Dieux, dans les
demeures olympiennes de Zeus tempêtueux.
Et le Pèléide , débordant de colère, interpella l'Atréide
avec d'âpres paroles :
-Lourd de vin, œil de chien, cœur de cerf! jamais tu
n'as osé, dans ton âme, t'armer pour le combat avec les
hommes, ni tendre des embuscades avec les princes des
Akhaiens. Cela t'épouvanterait comme la mort elle-même.
Certes , il est beaucoup plus aisé, dans la vaste armée
Akhaienne, d'enlever la part de celui qui te contredit, Roi
qui manges ton peuple , parce que tu commandes à des
hommes vils. S'il n'en était pas ainsi, Atréide, cette inso-
lence serait la dernière. Mais je te le dis, et j'en jure un
grand serment : par ce sceptre qui ne produit ni feuilles ,
ni rameaux, et qui ne reverdira plus , depuis qu'il a été
tranché du tronc sur les montagnes et que l'airain l'a
dépouillé de feuilles et d'écorce; et par le sceptre que les
fils des Akhaiens portent aux mains quand ils jugent et
gardent les lois au nom de Zeus, je te le jure par un grand
serment : certes , bientôt le regret d'Akhilleus envahira
tous les fils des Akhaiens, et tu gémiras de ne pouvoir les
défendre , quand ils tomberont en foule sous le tueur
d'hommes Hektor; et tu seras irrité et déchiré au fond de
ton âme d'avoir outragé le plus brave des Akhaiens.
Ainsi parla le Pèléide, et il jeta contre terre le sceptr
aux clous d'or, et il s'assit. Et l'Atréide s'irritait aussi; mai
RHAPSODIE & 9
l'excellent agorète des Pyliens, l'harmonieux Nestôr,se leva.
Et la parole coulait de sa langue, douce comme le miel.
Et il avait déjà vécu deux âges d'hommes nés et nourris
avec lui dans la divine Pylos, et il régnait sur le troisième
âge. Très-sage, il dit dans l'agora :
O Dieux! Certes, un grand deuil envahit la terre
Akhaienne ! Voici que Priamos se réjouira et que les fils
de Priamos et tous les autres Troiens se réjouiront aussi
dans leur cœur, quand ils apprendront vos querelles , a
vous qui êtes au-dessus des Danaens dans l'agora et dans
le combat. Mais laissez-vous persuader, car vous êtes tous
deux moins âgés que moi. J'ai vécu autrefois avec des
hommes plus braves que vous, et jamais ils ne m'ont cru
moindre qu'eux. Non, jamais je n'ai vu et je ne reverrai
des hommes tels que Peirithoos , et Dryas , prince des
peuples , Kainéos, Exadios, Polyphemos semblable à un
dieu, et Thèseus Aigéide pareil aux Immortels. Certes, ils
étaient les plus braves des hommes nourris sur la terre, et
ils combattaient contre les plus braves, les Centaures des
montagnes; et ils les tuèrent terriblement. Et j'étais avec
eux, étant allé loin de Pylos et de la terre d'Apiè, et ils m'a-
vaient appelé, et je combattais selon mes forces, car nul des
hommes qui sont aujourd'hui sur la terre n'aurait pu leur
résister. Mais ils écoutaient mes conseils et s'y conformaient.
Obéissez donc, car cela est pour le mieux. Il n'est point per-
mis à Agamemnôn, bien que le plus puissant, d'enlever au
Pèléide la vierge que lui ontdonnée les fils des Akhaiens ,
mais tu ne dois point aussi, Peléide, résister au Roi, car tu
n'es point l'égal de ce Porte-sceptre que Zeus a glorifié. Si
tu es le plus brave, si une mère divine t'a enfanté, celui-ci
est le plus puissant et commande à un plus grand nombre.
Atréide , renonce à ta colère, et je supplie Akhilleus de
réprimer la sienne , car il est le solide bouclier des
Akhaiens dans la guerre mauvaise.
10 ILIADE.
Etle roi Agamemnon parla ainsi :
- Vieillard, tu as dit sagementet bien; mais cet homme
veut être au-dessus de tous, commander à tous et dominer
sur tous. Je ne pense point que personne y consente. Si les
Dieux qui vivent toujours l'ont fait brave, lui ont-ils permis
d'insulter?
Et le divin Akhilleus lui répondit :
-- Certes , je mériterais d'être nommé lâche et vil sı , à
chacune de tes paroles,je te complaisais en toute chose.
Commande aux autres , mais non à moi , car je ne pense
point que je t'obéisse jamais plus désormais. Je te dirai cecı ;
garde-le dans ton esprit : Je ne combattrai point contre
aucun autre à cause de cette vierge , puisque vous m'en-
levez ce que vous m'avez donné; mais tu n'emporteras
rien contre mon gré de toutes les autres choses qui sont
dans ma nef noire et rapide. Tente-le, fais-toi ce danger, et
que ceux-ci le voient, et aussitôt ton sang noir ruissellera
autour de ma lance.
S'étant ainsi outragés de paroles, ils se levèrent et rom-
pirent l'agora auprès des nefs des Akhaiens. Et le Pèléide se
retira, avec le Ménoitiade et ses compagnons , vers ses
tentes. Et l'Atréide lança à la mer une nef rapide , l'arma
de vingt avirons, y mit une hécatombe pour le Dieu et y
conduisit lui-même Khrysèis aux belles joues. Et le chef
fut le subtil Odysseus .
Et comme ils naviguaient sur les routes marines, l'Atréide
ordonna aux peuples de se purifier. Et ils se purifiaient
tous, et ils jetaient leurs souillures dans la mer, et ils sacri-
fiaient à Apollon des hécatombes choisies de taureaux et
de chèvres, le long du rivage de la mer inféconde. Et
l'odeur en montait vers l'Ouranos, dans un tourbillon de
fumée.
Etpendant qu'ils faisaient ainsi , Agamemnôn n'oubliait
ni sa colère, ni la menace faite à Akhilleus. Et il interpella
RHAPSODIE 1. "
Talthybios et Eurybatès , qui étaient ses hérauts familiers.
-Allez à la tente du Pèléide Akhilleus. Saisissez de la
main Breisèis aux belles joues; et, s'il ne la donnait pas,
j'irai la saisir moi-même avec un plus grand nombre, et ceci
lui sera plus douloureux.
Et il les envoya avec ces âpres paroles. Et ils marchaient
à regret le long du rivage de la mer inféconde , et ils par-
vinrent aux tentes et aux nefs des Myrmidones. Et ils trou-
vèrent le Pèléide assis auprès de sa tente et de sa nef noire,
et Akhilleus ne fut point joyeux de les voir. Effrayés et
pleins de respect, ils se tenaient devant le Roi, et ils ne lui
parlaient, ni ne l'interrogeaient. Et illes comprit dans son
âme et dit :
Salut , messagers de Zeus et des hommes ! Approchez.
Vous n'êtes point coupables envers moi , mais bien Aga-
memnôn , qui vous envoie pour la vierge Breiseis. Debout ,
divin Patroklos , amène-la, et qu'ils l'entraînent! Mais
qu'ils soient témoins devant les Dieux heureux , devant les
hommes mortels et devant ce roi féroce, si jamais on a
besoin de moi pour conjurer la destruction de tous; car,
certes, il est plein de fureur dans ses pensées mauvaises, et
il ne se souvient de rien, et il ne prévoit rien, de façon que
les Akhaiens combattent saufs auprès des nefs.
Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son compagnon bien-
aimé. Il conduisit hors de la tente Breisèis aux belles joues,
et il la livra pour être entraînée. Et les hérauts retour-
nèrent aux nefs des Akhaiens, et la jeune femme allait, les
suivant à contre-cœur. Et Akhilleus, en pleurant , s'assit,
loin des siens , sur le rivage blanc d'écume, et , regardant
la haute mer toute noire, les mains étendues , il supplia
sa mère bien-aimée :
-
Mèrel puisque tu m'as enfanté pour vivre peu de
temps , l'Olympien Zeus qui tonne dans les nues devrait
m'accorder au moins quelque honneur; mais il le fait
12 ILIADE
maintenant moins que jamais. Et voici que l'Atréide Aga-
memnôn, qui commande au loin, m'a couvert d'opprobre,
et qu'il possède ma récompense qu'il m'a enlevée.
Il parla ainsi , versant des larmes. Et sa mère vénérable
l'entendit , assise au fond de l'abîme , auprès de son vieux
père. Et, aussitôt, elle émergea de la blanche mer, comme
une nuée ; et , s'asseyant devant son fils qui pleurait , elle
le caressa de la main et lui parla :
-Mon enfant, pourquoipleures-tu? Quelle amertume est
entrée dans ton âme? Parle, ne cache rien , afin que nous
sachions tous deux.
Et Akhilleus aux pieds rapides parla avec un profond
soupir :
-
Tu le sais; pourquoi te dire ce que tu sais ? Nous
sommes allés contre Thèbè la sainte , ville d'Eétion , et
nous l'avons saccagée , et nous en avons tout enlevé; et les
fils des Akhaiens, s'étant partagé les dépouilles, donnèrent
à l'Atréide Agamemnôn Khrysèis aux belles joues. Mais
bientôt Khrysès , sacrificateur de l'Archer Apollôn , vint
aux nefs rapides des Akhaiens revêtus d'airain, pour rache-
ter sa fille. Et il portait le prix infini de l'affranchissement,
et, dans ses mains, les bandelettes de l'Archer Apollôn ,
suspendues au sceptre d'or. Et, suppliant , il pria tous les
Akhaiens, et surtout les deux Atréides, princes des peuples.
Et tous les Akhaiens, par des rumeurs favorables , vou-
laient qu'on respectât le sacrificateur et qu'on reçut le prix
splendide. Mais cela ne plut point à l'âme de l'Atréide
Agamemnôn , et il le chassa outrageusement avec une pa-
role violente. Et le vieillard irrité se retira. Mais Apollôn
exauça son vœu , car il lui est très-cher. Il envoya contre
les Argiens une flèche mauvaise; et les peuples périssaient
amoncelés ; et les traits du Dieu sifflaient au travers de la
vaste armée Akhaienne. Un divinateur sage interprétait dans
l'agora les volontés sacrées d'Apollon. Aussitôt , le pre
RHAPSODIE I. 13
mier, je voulus qu'on apaisât le Dieu. Mais la colère saisit
l'Atréide, et, se levant soudainement, il prononça une me-
nace qui s'est accomplie. Les Akhaiens aux sourcils arqués
ont conduit la jeune vierge à Khrysè, sur une nef rapide,
et portent des présents au Dieu; mais deux hérauts vien-
nent d'entraîner de ma tente la vierge Breisèis que les
Akhaiens m'avaient donnée. Pour toi, si tu le veux, secours
ton fils bien-aimé. Monte à l'Ouranos olympien et supplie
Zeus , si jamais tu as touché son cœur par tes paroles ou
par tes actions. Souvent je t'ai entendue, dans les demeures
paternelles, quand tu disais que , seule parmi les Immor-
tels , tu avais détourné un indigne traitement du Kroniôn
qui amasse les nuées, alors que les autres Olympiens, Hèrè
et Poseidaôn et Pallas Athène le voulaient enchaîner. Et
toi , Déesse , tu accourus , et tu le délivras de ses liens , en
appelant dans le vaste Olympos le géant aux cent mains
que les Dieux nomment Briaréôs, et les hommes Aigaios.
Et celui-ci était beaucoup plus fort que son père, et il s'as-
sit , orgueilleux de sa gloire, auprès du Kroniôn; et les
Dieux heureux en furent épouvantés et n'enchaînèrent point
Zeus. Maintenant rappelle ceci en sa mémoire ; presse ses
genoux; et que, venant en aide aux Troiens , ceux-ci re-
poussent , avec un grand massacre , les Akhaiens contre la
mer et dans leurs nefs. Que les Argiens jouissent de leur
Roi , et que l'Atréide Agamemnon qui commande au loin
souffre de sa faute, puisqu'il a outragé le plus brave des
Akhaiens.
Et Thétis, répandantdes larmes, lui répondit :
-
Hélas! mon enfant, pourquoi t'ai-je enfanté et nourri
pour une destinée mauvaise ! Oh ! que n'es-tu resté dans tes
nefs, calme et sans larmes du moins , puisque tu ne dois
vivre que peu de jours! Mais te voici très-malheureux et
devant mourir très-vite, parce que je t'ai enfanté dans mes
demeures pour une destinée mauvaisel Cependant , j'irai
14 ILIADE
dans l'Olympos neigeux, et je parlerai à Zeus qui se ré-
jouit de la foudre, et peut-être m'écoutera-t-il. Pour toi ,
assis dans tes nefs rapides , reste irrité contre les Akhaiens
et abstiens-toi du combat. Zeus est allé hier du côté de
l'Okéanos , à un festin que lui ont donné les Aithiopiens
irréprochables , et tous les Dieux l'ont suivi. Le douzième
jour il reviendra dans Olympos. Alors j'irai dans la de-
meure d'airain de Zeus et je presserai ses genoux, et je
pensequ'il en sera touché.
Ayant ainsi parlé, elle partit et laissaAkhilleus irrité dans
son cœur au souvenir de la jeune femme à la belle ceinture
qu'on lui avait enlevée par violence.
Et Odysseus, conduisant l'hécatombe sacrée, parvint à
Khrysè. Et les Akhaiens, étant entrés dans le port profond,
plièrent les voiles qui furent déposées dans la nef noire.
Ils abattirent joyeusement sur l'avant le mât dégagé de ses
manœuvres ; et, menant la nef à force d'avirons, après avoir
amarré les cables et mouillé les roches , ils descendirent
sur le rivage de la mer, avec l'hécatombe promise à l'Ar-
cher Apollôn. Khrysèis sortit aussitôt de la nef, et le subtil
Odysseus, la conduisant vers l'autel, la remit aux mains de
son père bien-aimé, et dit :
- O Khrysès! le roi des hommes, Agamemnôn, m'a en-
voyé pour te rendre ta filleet pour sacrifierune hécatombe
sacrée à Phoibos en faveur des Danaens , afin que nous
apaisions le Dieu qui accable les Argiens de calamités dé-
plorables.
Ayant ainsı parlé, il lui remit aux mains sa fille bien-
aimée , et le vieillard la reçut plein de joie. Aussitôt les
Akhaiens rangèrent la riche hécatombe dans l'ordre con-
sacré, autour de l'autel bâti selon le rite. Et ils se lavèrent
les mains , et ils préparèrent les orges salées; et Khrysès,
àhaute voix , les bras levés, priait pour eux :
-Entends-moi , Porteur de l'arc d'argent, qui protèges
RHAPSODIE I. 15
Khrysè et la divine Killa, et commande fortement surTe
nédos . Déjà tu as exaucé ma prière; tu m'as honoré et to
as couvert d'affliction les peuples des Akhaiens. Maintenant
écoute mon vœu, et détourne loin d'eux la contagion.
Il parla ainsi en priant, et Phoibos Apollon l'exauça. Et,
après avoir prié et répandu les orges salées , renversant en
arrière le cou des victimes, ils les égorgèrent et les écor-
chèrent. On coupa les cuisses, on les couvrit de graisse des
deux côtés, et on posa sur elles les entrailles crues.
Et le vieillard les brûlait sur du bois sec et les arrosait
d'une libation de vin rouge. Les jeunes hommes, auprès de
lui , tenaient en mains des broches à cinq pointes. Et, les
cuisses étant consumées , ils goûtèrent les entrailles; et,
séparant le reste en plusieurs morceaux, ils les transfixè-
rent de leurs broches et les firent cuire avec soin, et le tout
fut retiré du feu. Après avoir achevé ce travail , ils prépa-
rèrent le repas; et tous furent conviés , et nul ne se plai-
gnit , dans son âme, de l'inégalité des parts.
Ayant assouvi la faim et la soif, les jeunes hommes cou-
ronnèrent de vin les kratères et les répartirent entre tous
à pleines coupes. Et, durant tout le jour, les jeunes Ak-
haiens apaisèrent le Dieu par leurs hymnes , chantant le
joyeux Paian et célébrant l'Archer Apollon qui se réjouis-
sait dans son cœur de les entendre .
Quand Hélios tomba et que les ombres furent venues ,
ils se couchèrent auprès des câbles, à la proue de leur nef;
et quand Eôs, aux doigts rosés , née au matin , apparut, ils
s'en retournerent vers la vaste armée des Akhaiens, et l'Ar-
cher Apollôn leur envoya un vent propice. Et ils dressè-
rent le mât, et ils déployèrent les voiles blanches; et le
vent les gonfla par le milieu; et l'onde pourprée sonnait
avec bruit autour de la carène de la nef qui courait sui
l'eau en faisant sa route.
Puis , étant parvenus à la vaste armée des Akhaiens, ils
16 ILIADE
tirèrent la nef noire au plus haut des sables de la plage; et,
l'ayant assujettie sur de longs rouleaux, ils se dispersèrent
parmi les tentes et les nefs .
Mais le divin fils de Pèleus , Akhilleus aux pieds rapides ,
assis auprès de ses nefs légères , couvait son ressentiment;
et il ne se montrait plus ni dans l'agora qui illustre les
hommes , ni dans le combat. Et il restait là, se dévorant le
cœur et regrettant le cri de guerre et la mêlée.
Quand Eôs reparut pour la douzième fois, les Dieux qui
vivent toujours revinrent ensemble dans l'Olympos , et Zeus
marchait en tête. Et Thétis n'oublia point les prières de
son fils ; et , émergeant de l'écume de la mer , elle monta ,
matinale, à travers le vaste Ouranos , jusqu'à l'Olympos , où
elle trouva Celui qui voit tout , le Kronide , assis loin des
autres Dieux, sur le plus haut faîte de l'Olympos aux cimes
nombreuses . Elle s'assit devant lui , embrassa ses genoux
de la main gauche , lui toucha le menton de la main
droite , et , le suppliant , elle dit au Roi Zeus Kroniôn :
- Père Zeus ! si jamais, entre les Immortels , je t'ai servi,
soit par mes paroles , soit par mes actions , exauce ma
prière. Honore mon fils qui, de tous les vivants, est le plus
proche de la mort. Voici que le roi des hommes , Agamem-
nôn, l'a outragé, et qu'il possède sa récompense qu'il lui a
enlevée. Mais toi, du moins, honore-le, Olympien , très-sage
Zeus , et donne le dessus aux Troiens jusqu'à ce que les
Akhaiens aient honoré mon fils et lui aient rendu hom-
mage.
Elle parla ainsi, etZeus, qui amasse les nuées, ne répondit
pas et resta longtemps muet. Et Thétis , ayant saisi ses
genoux qu'elle tenait embrassés , dit une seconde fois : !
Consens et promets avec sincérité, ou refuse-moi, car
tu ne peux craindre rien. Que je sache si je suis la plus
méprisée des Déesses !
RHAPSODIE I. 17
Et Zeus qui amasse les nuées, avec un profond soupir,
lui dit :
- Certes , cecí va causer de grands malheurs , quand tu
m'auras mis en lutte avec Hèrè, et quand elle m'aura irrité
par des paroles outrageantes. Elle ne cesse, en effet, parmi
les Dieux Immortels , de me reprocher de soutenir les
Troiens dans le combat. Maintenant, retire-toi en hâte,
de peur que Hèrè t'aperçoive. Je songerai à faire ce que tu
demandes , et je t'en donne pour gage le signe de ma tête ,
afin que tu sois convaincue. Et c'est le plus grand de mes
signes pour les Immortels. Etje ne puis ni révoquer , ni re-
nier, ni négliger ce que j'ai promis par un signe de ma tête.
Et le Kroniôn, ayant parlé, fronça ses sourcils bleus. Et
la chevelure ambroisienne s'agita sur la tête immortelle du
Roi , et le vaste Olympos en fut ébranlé.
Tous deux, s'étant ainsi parlé , se séparèrent . Et Thétis
sauta dans la mer profonde,du haut de l'Olympos éblouis-
sant, et Zeus rentra dans sa demeure. Et tous les Dieux se
levèrent de leurs siéges à l'aspect de leur Père, et nul n'osa
l'attendre , et tous s'empressèrent au-devant de lui, et il
s'assit sur son thrône. Mais Hèrè n'avait pas été trompée ,
l'ayant vu se concerter avec la fille du Vieillard de la mer,
Thétis aux pieds d'argent. Et elle adressa d'amers repro-
ches à Zeus Kroniôn :
-
Qui d'entre les Dieux , ô plein de ruses , s'est encore
concerté avec toi? Il te plaît sans cesse de prendre, loin de
moi, de secrètes résolutions, et jamais tu ne me dis ce que
tu médites.
Et le Père des Dieux et des hommes lui répondit :
- Hèrè, n'espère point connaître toutes mes pensées.
Elles te seraient terribles, bien que tu sois mon épouse.
Celle qu'il convient que tu saches , aucun des Dieux et des
hommes ne la connaîtra avant toi; mais pour celle que je
médite loin des Dieux, ne la recherche ni ne l'examine.
2
18 ILIADE
Et la vénérable Hère aux yeux de bœuf lui répondit :
-Terrible Kronide , quelle parole as-tu dite? Certes, je
ne t'ai jamais interrogé et n'ai point recherché tes pensées,
et tu médites ce qu'il te plaît dans ton esprit. Mais je
tremble que la fille du Vieillard de la mer , Thétis aux
pieds d'argent, ne t'ait séduit; car, dès le matin, elle s'est
assise auprès de toi et elle a saisi tes genoux. Tu lui as
promis , je pense , que tu honorerais Akhilleus et que tu
ferais tomber un grand nombre d'hommes auprès des nefs
des Akhaiens .
Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit, et il dit :
-
Insensée! tu me soupçonnes sans cesse et je ne puis
me cacher de toi. Mais, dans ton impuissance , tu ne feras
que t'éloigner de mon cœur, et ta peine en sera plus ter-
rible. Si tes soupçons sont vrais , sache qu'il me plaît
d'agir ainsi. Donc, tais-toi et obéis à mes paroles. Prends
garde que tous les Dieux Olympiens ne puissent te dé-
fendre, si j'étends sur toi mes mains sacrées .
Il parla ainsi, et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf
fut saisie de crainte, et elle demeura muette , domptant
son cœur altier. Et, dans la demeure de Zeus , les Dieux
Ouraniens gémirent.
Et l'illustre ouvrier Hephaistos commença de parler,
pour consoler sa mère bien-aimée , Hèrè aux bras blancs :
Certes, nos maux seront funestes et intolérables, sı
vous vous querellez ainsi pour des mortels , et si vous
mettez le tumulte parmi les Dieux. Nos festins brillants
perdront leur joie, si le mal l'emporte. Je conseille à ma
mère, bien qu'elle soit déjà persuadée de ceci , de calmer
Zeus , mon père bien-aimé, afin qu'il ne s'irrite point de
nouveau et qu'il ne trouble plus nos festins. Certes , si
l'Olympien qui darde les éclairs le veut, il peut nous pré-
cipiter de nos thrones, car il est le plus puissant. Tente
RHAPSODIE 1. 19
donc de le fléchir par de douces paroles , et aussitôt
l'Olympien nous sera bienveillant.
Il parla ainsi, et, s'étant élancé, il remit une coupe pro-
fonde aux mains de sa mère bien-aimée et lui dit :
- Sois patiente, ma mère, et, bien qu'affligée , supporte
ta disgrâce, de peur que je te voie maltraitée , toi qui m'es
chère, et que, malgré ma douleur, je ne puisse te secourir,
car l'Olympien est un terrible adversaire. Déjà, une fois,
comme je voulais te défendre, il me saisit par un pied et
me jeta du haut des demeures divines. Tout un jour je
roulai , et, avec Hélios, qui se couchait, je tombai dans
Lèmnos , presque sans vie. Là les hommes Sintiens me
reçurent dans ma chute.
Il parla ainsi , et la divine Hèrè aux bras blancs sourit,
et elle reçut la coupe de son fils. Et il versait, par la
droite, à tous les autres Dieux, puisant le doux nektar
dans le kratère. Et un rire inextinguible s'éleva parmi les
Dieux heureux, quand ils virent Hephaistos s'agiter dans la
demeure.
Et ils se livraient ainsi au festin , tout le jour , jusqu'au
coucher de Hélios. Et nul d'entre eux ne fut privé d'une
égale part du repas, ni des sons de la lyre magnifique que
tenait Apollôn, tandis que les Muses chantaient tour à tour
d'une belle voix. Mais après que la brillante lumière Hé-
lienne se fut couchée, eux aussi se retirèrent, chacun dans
la demeure que l'illustre Hephaistos boiteux des deux pieds
avait construite habilement. Et l'Olympien Zeus, qui darde
les éclairs, se renditvers sa couche, là où il reposait quand
le doux sommeille saisissait. Et il s'y endormit, et, auprès
de lui , Hèrè au thrône d'or.
RHAPSODIE II .
es Dieux et les cavaliers armés de casques
dormaient tous dans la nuit; mais le profond
sommeil ne saisissait point Zeus, et il cher-
chait dans son esprit comment il honorerait
Akhilleus et tuerait une foule d'hommes auprès des nefs
des Akhaiens. Et ce dessein lui parut le meilleur, dans son
esprit, d'envoyer un Songe menteur à l'Atréide Agamemnôn.
Et, l'ayant appelé, il lui dit ces paroles ailées :
-Va, Songe menteur, vers les nefs rapides des Akhaiens.
Entre dans la tente de l'Atréide Agamemnon et porte-lui
très- fidèlement mon ordre. Qu'il arme la foule des Akhaiens
chevelus , car voici qu'il va s'emparer de la ville aux larges
rues des Troiens. Les Immortels qui habitent les demeures
Olympiennes ne sont plus divisés, car Hèrè les a tous fléchis
par ses supplications, et les calamités sont suspendues sur
les Troiens.
Il parla ainsi , et, l'ayant entendu, le Songe partit. Et il
RHAPSODIE II. 21
parvint aussitôt aux nefs rapides des Akhaiens, et il s'ap-
procha de l'Atréide Agamemnôn qui dormait sous sa tente
et qu'un sommeil ambroisien enveloppait. Et il se tint
auprès de la tête du Roi. Et il était semblable au Nèlèiôn
Nestôr, qui , de tous les vieillards, était le plus honoré
d'Agamemnôn. Et, sous cette forme, le Songe divin parla
ainsi :
-
Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux?
Il ne faut pas qu'un homme sage à qui les peuples ont été
confiés , et qui a tant de soucis dans l'esprit, dorme toute
la nuit. Et maintenant, écoute-moi sans tarder, car je te
suis envoyé par Zeus qui, de loin, s'inquiète de toi et te
prend en pitié. Il t'ordonne d'armer la foule des Akhaiens
chevelus, car voici que tu vas t'emparer de la ville aux
larges rues des Troiens. Les Immortels qui habitent les
demeures Olympiennes ne sont plus divisés, car Hèrè les
a tous fléchis par ses supplications, et les calamités sont
suspendues sur les Troiens. Garde ces paroles dans ton
esprit et n'oublie rien quand le doux sommeil t'aura quitté.
Ayant ainsi parlé , il disparut etle laissa rouler dans son
esprit ces paroles qui ne devaient point s'accomplir. Et
l'insensé crut qu'il allait s'emparer, ce jour-là , de la ville
de Priamos, ne sachant point ce que Zeus méditait. Et le
Kronide se préparait à répandre encore , en de terribles
batailles, les douleurs et les gémissements sur les Troiens
et sur les Danaens .
Et l'Atréide s'éveilla, et la voixdivine résonnait autour de
lui. Il se leva et revêtit sa tunique moelleuse, belle et neuve.
Et il se couvrit d'un large manteau et noua à ses pieds
robustes de belles sandales, et il suspendit à ses épaules
l'épée aux clous d'argent. Enfin, il prit le sceptre immortel
de ses pères et marcha ainsi vers les nefs des Akhaiens
revêtus d'airain.
Et la divine Eôs gravit le haut Olympos, annonçant la
32 ILIADE
.
lumière à Zeus et aux Immortels. Et l'Atréide ordonna aux
hérauts à la voix sonore de convoquer à l'agora les Akhaiens
chevelus. Et ils les convoquèrent, et tous accoururent en
foule; et l'Atréide réunit un conseil de chefs magnanimes,
auprès de la nef de Nestôr, roi de Pylos. Et , les ayant
réunis, il consulta leur sagesse :
-Amis, entendez-moi. Un Songe divin m'a été envoyé
dans mon sommeil , au milieu de la nuit ambroisienne.
Et il était semblable au divin Nestôr par le visage et la
stature, et il s'est arrêté au-dessus de ma tête, et il m'a parlé
ainsi :
Tu dors, fils du brave Atreus dompteur de chevaux?
Il ne faut point qu'un homme sage à qui les peuples ont
été confiés, et qui a tant de soucis dans l'esprit, dorme
toute la nuit. Et maintenant, écoute-moi sans tarder , car
je te suis envoyé par Zeus qui, de loin, s'inquiète de toi et
te prend en pitié. Il t'ordonne d'armer la foule des Akhaiens
chevelus , car voici que tu vas t'emparer de la ville aux
larges rues des Troiens. Les Immortels qui habitent les
demeures Olympiennes ne sont plus divisés, car Hèrè les a
tous fléchis par ses supplications, et les calamités sont sus-
pendues sur les [Link] ces paroles dans ton esprit.
En parlant ainsi il s'envola , et le doux sommeil me
quitta. Maintenant, songeons à armer les fils des Akhaiens.
D'abord, je les tenterai par mes paroles , comme il est
permis, et je les pousserai à fuir sur leurs nefs chargées de
rameurs. Vous, par vos paroles, forcez-les de rester.
Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et Nestôr se leva, et il était
roi de la sablonneuse Pylos , et, les haranguant avec sa-
gesse, il leur dit :
O amis ! Rois et princes des Argiens , si quelqu'autre
des Akhaiens nous eût dit ce songe , nous aurions pu croire
qu'il mentait, et nous l'aurions repoussé ; mais celui qui
RHAPSODIE II. 23
l'a entendu se glorifie d'être le plus puissant dans l'armée.
Songeons donc à armer les fils des Akhaiens.
Ayant ainsi parlé, il sortit le premier de l'agora. Et les
autres Rois porte-sceptres se levèrent et obéirent au prince
des peuples. Et les peuples accouraient. Ainsi des essaims
d'abeilles innombrables sortent toujours et sans cesse d'une
roche creuse et volent par légions sur les fleurs du prin-
temps, et les unes tourbillonnent d'un côté, et les autres
de l'autre. Ainsi la multitude des peuples, hors des nefs et
des tentes, s'avançait vers l'agora, sur le rivage immense
Et, au milieu d'eux, Ossa, messagère de Zeus , excitait et
hâtait leur course, et ils se réunissaient.
Et l'agora était pleine de tumulte, et la terre gémissait
sous le poids des peuples. Et, comme les clameurs redou-
blaient, les hérauts à la voix sonore les contraignaient de
se taire et d'écouter les Rois divins. Et la foule s'assit et
resta silencieuse; et le divin Agamemnon se leva , tenant
son sceptre. Hephaistos, l'ayant fait, l'avait donné au Roi
Zeus Kroniôn. Zeus le donna au Messager, tueur d'Argos ;
et le roi Herméias le donna à Pélops , dompteur de che-
vaux, et Pélops le donna au prince des peuples Atreus.
Atreus, en mourant, le laissa à Thyestès riche en troupeaux,
et Thyestès le laissa à Agamemnôn, afin que ce dernier le
portât et commandât sur un grand nombre d'îles et sur
tout Argos. Appuyé sur ce sceptre , il parla ainsi aux
Argiens :
O amis ! héros Danaens, serviteurs d'Arès, Zeus Kro-
nide m'accable de maux terribles. L'impitoyable ! Autrefois
il me promit que je reviendrais après avoir conquis Ilios
aux fortes murailles; mais il me trompait, et voici qu'il me
faut rentrer sans gloire dans Argos, ayant perdu un grand
nombre d'hommes. Et cela plaît au tout-puissant Zeus qui
a renversé et qui renversera tant de hautes citadelles, car
sa force est très-grande. Certes, ceci sera une honte dans
ILIADE.
la postérité, que la race courageuse et innombrable des
Akhaiens ait combattu tant d'années, et vainement, des
hommes moins nombreux, sans qu'on puisse prévoir la fin
de la lutte. Car, si, ayant scellé par serment d'inviolables
traités, nous, Akhaiens et Troiens, nous faisions un dénom-
brement des deux races; et que, les habitants de Troiè
s'étant réunis, nous nous rangions par décades , comptant
un seul Troien pour présenter la coupe à chacune d'elles,
certes, beaucoup de décades manqueraient d'échansons,
tantles fils des Argiens sont plus nombreux que les Troiens
qui habitent cette ville. Mais voici que de nombreux alliés,
habiles à lancer la pique, s'opposent victorieusement à mon
désir de renverser la citadelle populeuse de Troiè. Neuf
années du grand Zeus se sont écoulées déjà, et le bois de
nos nefs se corrompt, et les cordages tombent en pous-
sière; et nos femmes et nos petits enfants restent en nous
attendant dans nos demeures, et la tâche est inachevée pour
laquelle nous sommes venus. Allons! fuyons tous sur nos
nefs vers la chère terre natale. Nous ne prendrons jamais
la grande Troiè !
Il parla ainsi, et ses paroles agitèrent l'espritdela multi-
tude qui n'avait point assisté au conseil. Et l'agora fut agitée
comme les vastes flots de la mer Ikarienne que remuent
l'Euros et le Notos échappés des nuées du Père Zeus, ou
commeunchamp d'épis que bouleverse Zéphyros qui tombe
impétueusement sur la grande moisson. Telle l'agora était
agitée. Et ils se ruaient tous vers les nefs, avec des cla-
meurs, et soulevant de leurs pieds un nuage immobile de
poussière. Et ils s'exhortaient à saisir les nefs et à les traîner
à la mer divine. Les cris montaient dans l'Ouranos , hâtant
le départ; et ils dégageaient les canaux et retiraient déjà
jes rouleaux des [Link], les Argiens se seraient retirés,
contre la destinée, si Hèrè n'avait parlé ainsi à Athènè :
-
Ah! fille indomptée de Zeus tempêtueux, les Argiens
RHAPSODIE 11. 25
fuiront-ilsvers leurs demeures et la chère terre natale, sur
le vaste dos de la mer, laissant à Priamos et aux Troiens
leurgloire etl'Argienne Hélénè pourlaquelle tantd'Akhaiens
sontmorts devantTroiè,loin de la chère patrie? Va trouver
le peuple des Akhaiens armés d'airain. Retiens chaque
guerrier par de douces paroles , et ne permets pas qu'on
traîne les nefs à la mer.
Elle parla ainsi , et la divine Athène aux yeux clairs
obéit. Et elle sauta du faîte de l'Olympos, et, parvenue aus-
sitôt aux nefs rapides des Akhaiens, elle trouva Odysseus,
semblable à Zeus par l'intelligence, qui restait immobile.
Et il ne saisissait point sa nef noire bien construite, car la
douleur emplissait son cœur et son âme. Et , s'arrêtant
auprès de lui, Athène aux yeux clairs parla ainsi :
- Divin Laertiade, sage Odysseus, fuirez-vous donc tous
dans vos nefs chargées de rameurs , laissant à Priamos et
aux Troiens leur gloire et l'Argienne Hélénè pour laquelle
tant d'Akhaiens sont morts devant Troiè, loin de la chère
patrie? Va! hâte-toi d'aller vers le peuple des Akhaiens.
Retiens chaque guerrier par de douces paroles , et ne per-
mets pas qu'on traîne les nefs à la mer.
Elle parla ainsi, et il reconnut la voix de la Déesse, et il
courut , jetant son manteau que releva le héraut Eury-
batès d'Ithakè, qui le suivait. Et, rencontrant l'Atréide
Agamemnôn , il reçut de lui le sceptre immortel de ses
pères , et, avec ce sceptre, il marcha vers les nefs des
Akhaiens revêtus d'airain. Et quand il se trouvait en face
d'un Roi ou d'un homme illustre, il l'arrêtait par de douces
paroles :
-Malheureux ! Il ne te convient pas de trembler comme
un lâche. Reste et arrête les autres. Tu ne sais pas la vraie
pensée de l'Atréide. Maintenant il tente les fils des Ak-
haiens , et bientôt il les punira. Nous n'avons point tous
entendu ce qu'il adit dans le conseil. Craignons que, dans
26 ILIADE.
sa colère , il outrage les fils des Akhaiens , car la colère
d'un Roi nourrisson de Zeus est redoutable, et le très-sage
Zeus l'aime , et sa gloire vient de Zeus.
Mais quand il rencontrait quelque guerrier obscur et
plein de clameurs, il le frappait du sceptre et le réprimait
par de rudes paroles :
-Arrête, misérable ! Écoute ceux qui te sont supérieurs,
lâche et sans force, toi qui n'as aucun rang ni dans le com-
bat ni dans le conseil. Certes, tous les Akhaiens ne seront
point Rois ici. La multitude des maîtres ne vaut rien. Il ne
faut qu'un chef, un seul Roi , à qui le fils de Kronos empli
de ruses a remis le sceptre et les lois , afin qu'il règne sur
tous.
Ainsi Odysseus refrénait puissamment l'armée. Et ils se
précipitaient de nouveau , tumultueux, vers l'agora , loin
des nefs et des tentes , comme lorsque les flots aux bruits
sans nombre se brisent en grondant sur le vaste rivage , et
que la haute mer en retentit. Et tous étaient assis à leurs
rangs. Et, seul, Thersitès poursuivait ses clameurs. Il abon-
dait en paroles insolentes et outrageantes, même contre les
Rois , et parlait sans mesure , afin d'exciter le rire des
Argiens. Et c'était l'homme le plus difforme qui fût venu
devant Ilios. Il était louche et boiteux , et ses épaules
recourbées se rejoignaient sur sa poitrine, et quelques che-
veux épars poussaient sur sa tête pointue. Et il haïssait
surtout Akhilleus et Odysseus , et il les outrageait. Et il
poussaitdes cris injurieux contre le divin Agamemnôn. Les
Akhaiens le méprisaient et le haïssaient , mais , d'une voix
haute, il outrageait ainsi Agamemnôn :
Atréide , que te faut-il encore, et que veux-tu ? Tes
tentes sont pleines d'airain et de nombreuses femmes fort
belles que nous te donnons d'abord, nous, Akhaiens, quand
nous prenons une ville. As-tu besoin de l'or qu'un Troien
dompteur de chevaux t'apportera pour l'affranchissement
RHAPSODIE 11 . 27
de son fils que j'aurai amené enchaîné, ou qu'un autre
Akhaien aura dompté? Te faut-il une jeune femme que tu
possèdes et que tu ne quittes plus? Il ne convient point
qu'un chef accable de maux les Akhaiens. O lâches ! oppro-
bres vivants ! Akhaiennes et non Akhaiens ! Retournons
dans nos demeures avec les nefs; laissons-le , seul devant
Troiè , amasser des dépouilles, et qu'il sache si nous lui
étions nécessaires ou non. N'a-t-il point outragé Akhilleus,
meilleur guerrier que lui, etenlevé sa récompense? Certes,
Akhilleus n'a point de colère dans l'âme , car c'eût été,
Atréide, ta dernière insolence !
Il parla ainsi , outrageant Agamemnôn , prince des peu-
ples. Et le divin Odysseus, s'arrêtant devant lui, le regarda
d'un œil sombre et lui dit rudement :
-Thersitès, infatigable harangueur, silence ! Et cesse de
t'en prendre aux Rois. Je ne pense point qu'il soit un homme
plus vil que tot parmi ceux qui sont venus devant Troiè
avec les Atréides, et tu ne devrais point haranguer avec le
nom des Rois à la bouche, ni les outrager , ni exciter au
retour. Nous ne savons point quelle sera notre destinée, et
s'il est bon ou mauvais que nous partions. Et voici que tu te
plais à outrager l'Atréide Agamemnôn, prince des peuples,
parce que les héros Danaens l'ont comblé de dons ! Et c'est
pour cela que tu harangues? Mais je te le dis, et ma parole
s'accomplira : si je te rencontre encore plein de rage
comme maintenant, que ma tête saute de mes épaules, queje
ne sois plus nommé lepère de Télémakhos, si je ne te saisis,
et, t'ayant arraché ton vêtement, ton manteau et ce qui
couvre ta nudité , je ne te renvoie, sanglotant, de l'agora
aux nefs rapides, entefrappant de coups terribles !
Il parla ainsi, et il le frappa du sceptre sur le dos et les
épaules. EtThersitès se courba, et les larmes lui tombèrent
des yeux. Une tumeur saignante lui gonfla le dos sous le
coup du sceptre d'or, et il s'assit, tremblant et gémissant,
28 ILIADE
hideux à voir, et il essuya ses yeux. Et les Akhaiens, bien
que soucieux, rirent aux éclats; et, se regardant les uns les
autres , ils se disaient : Certes , Odysseus a déjà fait mille
choses excellentes, par ses sages conseils et par sa science
guerrière; mais ce qu'il a fait de mieux, entre tous les
Argiens , a été de réduire au silence ce harangueur inju-
rieux. De longtemps , il se gardera d'outrager les Rois par
ses paroles injurieuses
La multitude parlait ainsi. Et lepreneur de villes, Odys-
seus , se leva, tenant son sceptre. Auprès de lui, Athène
auxyeux clairs, semblable à un héraut, ordonna à la foule
de se taire, afin que tous les fils des Akhaiens , les plus
proches et les plus éloignés , pussent entendre et com-
prendre. Et l'excellentAgorète parla ainsi :
-
Roi Atréide, voici que les Akhaiens veulent te couvrir
d'opprobre en face des hommes vivants , et ils ne tiennent
point lapromesse qu'ils te firent, en venant d'Argos féconde
en chevaux, de ne retourner qu'après avoir renversé la forte
muraille d'Ilios. Et voici qu'ils pleurent, pleins du désir de
leurs demeures, comme des enfants et des veuves. Certes ,
c'est une amère douleur de fuir après tant de maux souf-
ferts. Je sais , il est vrai , qu'un voyageur, éloigné de sa
femmedepuis un seul mois, s'irrite auprès de sa nef chargée
de rameurs, que retiennent les vents d'hiver et la mer sou-
levée. Or, voici neuf années bientôt que nous sommes ici. Je
n'en veux donc point aux Akhaiens de s'irriter auprès de
leurs nefs éperonnées; mais il est honteux d'être restés si
longtemps et de s'en retourner les mains vides. Souffrez
donc, amis, et demeurez ici quelque temps encore, afin que
nous sachions si Kalkhas a dit vrai ou faux. Et nous le
savons, et vous en êtes tous témoins, vous que les Kères de
lamort n'ont point emportés. Était-ce donc hier? Les nefs
desAkhaiens étaient réunies devant Aulis, portant les cala-
mités à Priamos et aux Troiens. Et nous étions autour de
RHAPSODIE II. 29
lasource,auprès des autels sacrés, offrant aux linmortels de
complètes hécatombes , sous un beau platane; et , à son
ombre, coulait une eau vive , quand nous vîmes un grand
prodige. Un dragon terrible, au dos ensanglanté, envoyé de
l'Olympien lui-même , sortit de dessous l'autel et rampa
vers le platane. Là étaient huit petits passereaux, tout
jeunes , sur la branche la plus haute et blottis sous les
feuilles; et la mère qui les avait enfantés était la neuvième.
Et le dragon les dévorait cruellement, et ils criaient, et la
mère, désolée, volait tout autour de ses petits. Et, comme
elle emplissait l'air de cris, il la saisit par une aile ; et quand
il eut mangé la mère et les petits, le Dieu qui l'avait envoyé
en fit un signe mémorable; car le fils de Kronos empli de
ruses le changea en pierre. Et nous admirions ceci , et les
choses terribles qui étaient dans les hécatombes des Dieux.
Et voici que Kalkhas nous révéla aussitôt les volontés
divines :- Pourquoi êtes-vous muets, Akhaiens chevelus?
Ceci est un grand signe du très-sage Zeus; et ces choses
s'accompliront fort tard, mais la gloire n'en périra jamais .
De même que ce dragon a mangé les petits passereaux, et
ils étaient huit, et la mère qui les avait enfantés , et elle
était la neuvième, de même nous combattrons pendant neuf
années , et , dans la dixième , nous prendrons Troie aux
larges rues.- C'est ainsi qu'il parla, et ses paroles se sont
accomplies. Restez donc tous , Akhaiens aux belles Knè-
mides, jusqu'à ce que nous prenions la grande citadelle de
Priamos.
Il parla ainsi , et les Argiens , par des cris éclatants, ap-
plaudissaient la harangue du divin Odysseus. Et, à ces cris,
les nefs creuses rendirent des sons terribles. Et le cavalier
Gérennien Nestôr leur dit :
-
Ah! certes, ceci est une agora d'enfants étrangers aux
fatigues de la guerrel Où iront nos paroles et nos serments?
Les conseils et la sagesse des hommes , et les libations de
30 ILIADE
.
vin pur, et les mains serrées en gage de notre foi commune,
tout sera-t-il jeté au feu? Nous ne combattons qu'en pa-
roles vaines, et nous n'avons rien trouvé de bon après tant
d'années . Atreide, sois donc inébranlable et commande les
Argiens dans les rudes batailles. Laisse périr un ou deux
lâches qui conspirent contre les Akhaiens et voudraient re-
gagner Argos avant de savoir si Zeus tempêtueux a menti.
Mais ils n'y réussiront pas. Moi,je dis que le terrible Kro-
niôn engagea sa promesse le jour où les Argiens montaient
dans les nefs rapides pour porter aux Troiens les Kères de
la mort, car il tonna à notre droite, par un signe heureux.
Donc, que nul ne se hâte de s'en retourner avant d'avoir
entraîné la femme de quelque Troien et vengé le rapt de
Hélénè et tous les maux qu'il a causés. Et si quelqu'un veut
fuir malgré tout, qu'il saisisse sa nef noire et bien con-
struite , afin de trouver une prompte mort. Mais, ô Roi,
délibère avec une pensée droite et écoute mes conseils. Ce
que je dirai ne doit pas être négligé. Sépare les hommes
par races et par tribus, et que celles-ci se viennent en aide
les unes les autres. Si tu fais ainsi, et que les Akhaiens
t'obéissent, tu connaîtras la lâcheté ou le courage des chefs
et des hommes , car chacun combattra selon ses forces. Et
si tu ne renverses point cette ville, tu sauras si c'est par la
volonté divine ou par la faute des hommes.
Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi :
- Certes, vieillard, tu surpasses dans l'agora tous les fils
des Akhaiens. O Père Zeus! Athènel Apollôn ! Si j'avais
dix conseillers tels que toi parmi les Akhaiens, la ville du
roi Priamos tomberait bientôt, emportée et saccagée par
nos mains ! Mais le Kronide Zeus tempêtueux m'a accablé
de maux en me jetant au milieu de querelles fatales. Ak-
hilleus et moi nous nous sommes divisés à cause d'une
jeune vierge, etje me suis irrité le premier. Si jamais nous
nous réunissons, la ruine des Troiens ne sera point retar
RHAPSODIE II . 31
dée, même d'un jour. Maintenant, allez prendre votre re-
pas, afin que nous combattions. Et que , d'abord , chacun
aiguise sa lance, consolide son bouclier, donne à manger à
ses chevaux, s'occupe attentivement de son char et de toutes
les choses de la guerre, afin que nous fassions tout le jour
l'œuvre du terrible Arès. Et nous n'aurons nul relâche,
jusqu'à ce que la nuit sépare les hommes furieux. La cour-
roie du bouclier préservateur sera trempée de la sueur de
chaque poitrine , et la main guerrière se fatiguera autour
de la lance, et le cheval fumera, inondé de sueur, en traî-
nant le char solide. Etje le dis, celui que je verrai loin du
combat, auprès desnefs éperonnées, celui-là n'évitera point
les chiens et les oiseaux carnassiers.
Il parla ainsi , et les Argiens jetèrent de grands cris, avec
le bruit que faitla mer quand le Notos la pousse contre une
côte élevée, sur un roc avancé que les flots ne cessent ja-
mais d'assiéger, de quelque côté que soufflent les vents. Et
ils coururent, se dispersant au milieu des nefs; et la fumée
sortit des tentes, et ils prirent leur repas. Et chacun d'eux
sacrifiait à l'un des Dieux qui vivent toujours, afin d'éviter
les blessures d'Arès et la mort. Et le roi des hommes, Aga-
memnôn , sacrifia un taureau gras , de cinq ans , au très-
puissant Kroniôn , et il convoqua les plus illustres des
Panakhaiens, Nestôr, le roi Idoméneus, les deux Aias et le
fils de Tydeus. Odysseus, égal à Zeus par l'intelligence, fut
le sixième. Ménélaos , brave au combat, vint de lui-même,
sachant les desseins de son frère. Entourant le taureau, ils
prirent les orges salées , et , au milieu d'eux, le roi des
hommes, Agamemnon, dit en priant :
Zeus ! Très-glorieux, très-grand, qui amasses les noires
nuées et qui habites l'Aither ! puisse Hélios ne point se cou-
cher et la nuit ne point venir avant que j'aie renversé la
demeure enflammée de Priamos, après avoir brûlé ses portes
et brisé, de l'épée, la cuirasse de Hektôr sur sa poitrine,
32 ILIADE,
vu la foule de ses compagnons, couchés autour de lui dans
lapoussière, mordre de leurs dents la terre!
Il parla ainsi, et le Kroniôn accepta le sacrifice , mais il
ne l'exauça pas, lui réservant de plus longues fatigues. Et,
après qu'ils eurent prié et jeté les orges salées , ils renver-
sèrent la tête du taureau; et, l'ayant égorgé et dépouillé,
ils coupèrent les cuisses qu'ils couvrirent deux fois de
graisse; et , posant par-dessus des morceaux sanglants, ils
les rôtissaient avec des rameaux sans feuilles, et ils tenaient
les entrailles sur le feu. Et quand les cuisses furent rêties et
qu'ils eurent goûté aux entrailles, ils coupèrent le reste par
morceaux qu'ils embrochèrent et firent rôtir avec soin, et
ils retirèrent le [Link], après ce travail, ils préparèrent le
repas, et aucun ne put se plaindre d'une part inégale. Puis,
ayant assouvi la faim et la soif, le cavalier Gérennien Nestôr
parla ainsi :
- Très-glorieux roi des hommes, Atréide Agamemnôn,
ne tardons pas plus longtemps à faire ce que Zeus nous
permet d'accomplir. Allons! que les hérauts, par leurs cla-
meurs , rassemblent auprès des nefs l'armée des Akhaiens
revêtus d'airain; et nous, nous mêlant à la foule guerrière
des Akharens, excitons à l'instant l'impétueux Arès.
Il parla ainsi, et le roi des hommes, Agamemnôn, obéit,
et il ordonna aux hérauts à la voix éclatante d'appeler au
combat les Akhaiens chevelus . Et, autour de l'Atréiôn, les
Rois divins couraient çà et là, rangeant l'armée. Et, au mi-
lieu d'eux, Athènè aux yeux clairs portait l'Aigide glorieuse,
impérissable et immortelle. Et cent franges d'or bien tis-
sues, chacune du prix de cent bœufs, y étaient suspendues.
Avec cette Aigide, elle allait ardemment à travers l'armée
des Akhaiens , poussant chacun en avant, lui mettant la
force et le courage au cœur, afin qu'il guerroyât et com-
battît sans relâche. Et aussitôt il leur semblait plus doux
de combattre que de retourner sur leurs nefs creuses vers
RHAPSODIE II . 3.3
la chère terre natale. Comme un feu ardent qui brûle une
grande forêt au faîte d'une montagne, et dont la lumière
resplendit au loin, de même s'allumait dans l'Ouranos l'ai-
rain étincelant des hommes qui marchaient.
Comme les multitudes ailées des oies, des grues ou des
cygnes au long cou, dans les prairies d'Asios, sur les bords
du Kaystrios, volent çà et là, agitant leurs ailes joyeuses,
etsedevançant les uns les autres avec des cris dont la prairie
résonne, de même les innombrables tribus Akhaiennes rou-
laient en torrents dans la plaine du Skamandros , loin des
nefs et des tentes; et, sous leurs pieds et ceux des chevaux,
la terre mugissait terriblement. Et ils s'arrêtèrent dans la
plaine fleurie du Skamandros, par milliers, tels que les
feuilles et les fleurs du printemps. Aussi nombreux que
les tourbillons infinis de mouches qui bourdonnent autour
de l'étable, dans la saison printanière, quand le lait abon-
dant blanchit les vases, les Akhaiens chevelus s'arrêtaient
dans la plaine en face des Troiens, et désirant les détruire.
Comme les bergers reconnaissent aisément leurs immenses
troupeaux de chèvres confondus dans les pâturages , ainsi
les chefs rangeaient leurs hommes. Et le grand roi Aga-
memnôn était au milieu d'eux, semblable par les yeux et
la tête à Zeus qui se réjouit de la foudre, par la stature à
Arès, et par l'ampleur de la poitrine à Poseidaôn. Comme
un taureau l'emporte sur le reste du troupeau et s'élève
au-dessus des génisses qut l'environnent, de même Zeus,
en ce jour, faisait resplendir l'Atréide entre d'innombrables
héros.
Et maintenant, Muses, qui habitez les demeures Olym-
piennes, vous qui êtes Déesses, et présentes à tout, et qui
savez toutes choses , tandis que nous ne savons rien et
n'entendons seulement qu'un bruit de gloire, dites les Rois
et les princes des Danaens. Car je ne pourrais nommer ni
décrire la multitude, même ayant dix langues, dix bouches,
3
34 ILIADE.
une voix infatigable et une poitrine d'airain, si les Muses
Olympiades, filles de Zeus tempêtueux, ne me rappellent
ceux qui vinrent sous Ilios. Je dirai donc les chefs et toutes
les nefs.
Pènéléôs et Leitos, etArkésilaos, et Prothoènôr, et Klo-
nios commandaient aux Boiôtiens. Et c'étaient ceux qui
habitaient Hyrie et la pierreuse Aulis , et Skhoinos, et
Skôlos, et les nombreuses collines d'Etéôn, et Thespéia, et
Graia, et la grande Mikalèsos ; et ceux qui habıtaient
autour de Harma et d'Eilésios et d'Erythra; et ceux
qui habitaient Eléôn et Hile , et Pétéôn , Okaliè et
Médéôn bien bâtie , Kôpa et Eutrèsis et Thisbe abon-
dante en colombes; et ceux qui habitaient Koronéia et
Haliartos aux grandes prairies; et ceux qui habitaient
Plataia ; et ceux qui vivaient dans Glissa; et ceux qui
habitaient la cité bien bâtie de Hypothèba, et la sainte
Onkhestos , bois sacré de Poseidaôn; et ceux qui habi-
taient Arnè qui abonde en raisin , et Midéia , et la
sainte Nissa , et la ville frontière Anthèdôn. Et ils
étaient venus sur cinquante nefs, et chacune portait cent
vingt jeunes Boiôtiens.
Et ceux qui habitaient Asplèdôn et Orkhomènos de My-
nias étaient commandés par Askalaphos et lalménos , fils
d'Arès. Et Astyokhe Azéide les avait enfantés dans la de-
meure d'Aktôr; le puissant Arès ayant surpris la vierge
-innocente dans les chambres hautes. Et ils étaient venus
sur trente nefs creuses .
Et Skhédios et Epistrophos , fils du magnanime Iphitos
Naubolide, commandaient aux Phôkèens. Et c'étaient ceux
qui habıtaient Kiparissos et la pierreuse Pythôn et la sainte
Krissa, et Daulis et Panopè; et ceux qui habitaient autour
d'Anémôréia et de Hyampolis; et ceux qui habitaient au-
près du divin fleuve Kephisos et qui possédaient Lilaia, à
la source du Kèphisos. Et ils étaient venus sur quarante
RHAPSODIE II . 35
nefs noires, et leurs chefs les rangèrent à la gauche des
Borôtiens.
Et l'agile Aias Oilèide commandait aux Lokriens. Il était
beaucoup moins grand qu'Aias Télamônien , et sa cuirasse
était de lin; mais, par la lance, il excellait entre les Pan-
hellenes et les Akhaiens. Et il commandait à ceux qui ha-
bitaient Kynos et Kalliaros, et Bessa et Scarphè, et l'heu-
reuse Augéia, et Tarphe, et Thronios, auprès du Boagrios.
Et tous ces Lokriens, qui habitaient au delà de la sainte
Euboiè , étaient venus sur quarante nefs noires.
Et les Abantes , pleins de courage, qui habitaient l'Eu-
boia et Khalkis, et Eirétria, et Histiaia qui abonde en rai-
sin, et la maritime Kerinthos, et la haute citadelle de
Diôs; et ceux qui habitaient Karistos et Styra étaient com-
mandés par Eléphènôr Khalkodontiade,de la race d'Arès ;
et il était le prince des magnanimesAbantes. Et les Abantes
agiles, aux cheveux flottant sur le dos, braves guerriers ,
désiraient percer de près les cuirasses ennemies de leurs
piques de frêne. Et ils étaient venus sur quarante nefs
noires.
Et ceux qui habitaient Athena, ville forte et bien bâtie
du magnanime Erékhtheus que nourrit Athène, fille de
Zeus, après que la terre féconde l'eût enfanté, et qu'elle
plaça dans le temple abondant où les fils des Athènaiens
offrent chaque année, pour lui plaire , des hécatombes de
taureaux et d'agneaux; ceux-là étaient commandés par Mé-
nèstheus, fils de Pétéos. Jamais aucun homme vivant, si ce
n'était Nestôr, qui était plus âgé, ne fut son égal pour ran-
ger en bataille les cavaliers et les porte-boucliers. Et ils
étaient venus sur cinquante nefs noires.
Et Aias avait amené douze nefs de Salamis , et il les
avait placées auprès des Athènaiens.
Et ceux qui habitaient Argos et la forte Tiryntha, Her-
mione et Asinė aux golfes profonds, Troixènè, Eiôna et
36 ILIADE
Epidauros qui abonde en vignes; et ceux qui habitaient
Aigina et Masès étaient commandés par Diomèdès , hardi
au combat, et par Sthélénôs, fils de l'illustre Kapaneus, et
par Euryalos, semblable aux Dieux, fils du roi Mekisteus
Taliônide. Mais Diomèdès, hardi au combat, les comman-
dait tous. Et ils étaient venus sur quatre-vingts nefs noires.
Et ceux qui habitaient la ville forte et bien bâtie de My-
kèna, et la riche Korinthos et Kléôn; et ceux qui habitaient
Ornéia et l'heureuse Araithyréè, et Sikiôn où régna, le pre-
mier, Adrèstos ; et ceux qui habitaient Hipérèsia et la haute
Gonoessa et Pellèna, et qui vivaient autour d'Aigion et de
la grande Hélikè, et sur toute la côte , étaient commandés
par le roi AgamemnônAtréide. Et ils étaient venus sur cent
nefs, et ils étaient les plus nombreux et les plus braves des
guerriers. Et l'Atréide, revêtu de l'airain splendide, était
fier de commander à tous les héros, étant lui-même très-
brave, et ayant amené le plus de guerriers.
Et ceux qui habitaient la grande Lakédaimôn dans sa
creuse vallée, et Pharis et Sparta, et Messa qui abonde en
colombes, et Bryséia et l'heureuse Augéia, Amykla et la
maritime Hélos; et ceux qui habitaient Laas et Oitylos,
étaient commandés par Ménélaos hardi au combat, et sé-
parés des guerriers de son frère. Et ils étaient venus sur
soixante nefs. Et Ménélaos était au milieu d'eux, confiant
dans son courage, et les excitant à combattre; car, plus
qu'eux, il désirait venger le rapt de Hélénè et les maux qui
en venaient.
Et ceux qui habitaient Pylos et l'heureuse Arène , et
Thryos traversée par l'Alphéos, et Alpy habilement con-
struite, et Kiparisse et Amphigènéia , Ptéléon, Hélos et
Dôrion, où les Muses, ayant rencontré le Trakien Tamy-
ris qui venait d'Oikhalie, de chez le roi Eurytos l'Oikha-
lien, le rendirent muet, parce qu'il s'était vanté de vaincre
en chantant les Muses elles-mêmes , filles de Zeus tempê
RHAPSODIE 11. 37
tueux. Et celles-cı, irritées, lui ôtèrent la science divine de
chanter et de jouer de la kithare. Et ceux-là étaient com-
mandés par le cavalier Gérennien Nestôr. Et ils étaient ve-
nus sur quatre-vingt-dix nefs creuses.
Et ceux qui habitaient l'Arkadia , aux pieds de la haute
montagne de Killènè où naissent les hommes braves , au-
près du tombeau d'Aipytios; et ceux qui habitaient Phé-
néos et Orkhoménos riche en troupeaux, et Ripè, et Stratie,
et Enispè battue des vents ; et ceux qui habitaient Tégée
et l'heureuse Mantinée, et Stimphèlos et Parrhasie, étaient
commandés par le fils d'Ankaios, le roi Agapènôr. Et ils
étaient venus sur cinquante nefs, et dans chacune il y avait
un grand nombre d'Arkadiens belliqueux. Et le roi Aga-
memnôn leur avait donné des nefs bien construites pour
traverser la noire mer, car ils ne s'occupaient point des
travaux de la mer.
Et ceux qui habitaient Bouprasios et la divine Élis , et
la terre qui renferme Hyrmine et la ville frontière de Myr-
sinè, et la roche Olénienne et Aleisios, étaient venus sous
quatre chefs, et chaque chef conduisait dix nefs rapides où
étaient de nombreux Epéiens. Amphimakhos et Thalpios
commandaient les uns; et le premier était fils de Kléatos,
et le second d'Eurytos Aktorión. Etle robuste Diôrès Ama-
rynkéide commandait les autres, et le divin Polyxeinos
commandait aux derniers ; et il était fils d'Agasthéneus
Augéiade.
Et ceux qui habitaient Doulikiôn et les saintes îles Ekhi-
nades qui sont à l'horizon de la mer , en face de l'Elis,
étaientcommandés par Mégès Phyléide, semblable à Arès.
Et il était fils de Phyleus, habile cavalier cher à Zeus, qui,
s'étant irrité contre son père , s'était réfugié à Doulikhiôn.
Et ils étaient venus sur quarante nefs noires.
EtOdysseus commandait les magnanimes Képhallèniens,
etceuxqui habitaient Ithakè et le Nèritos auxforêts agitées, et
38 ILIADE.
ceux qui habitaient Krokyléia et l'aride Aigilipa, et Zakyn-
tos et Samos , et ceux qui habitaient l'Epeiros sur la rive
opposée. Et Odysseus , égal à Zeus par l'intelligence , les
commandait. Et ils étaient venus sur douze nefs rouges.
Et Thoas Andraimonide commandait les Astôliens qui
habitaientPleurôn et Olénos, etPylènè, et la maritime Khal-
kis , et la pierreuse Kalidon. Car les fils du magnanime
Oineus étaient morts , et lui- même était mort, et le blond
Méléagros était mort, et Thoas commandait maintenant
les Aitôliens. Et ils étaient venus sur quarante nefs noires.
Et Idoméneus, habile à lancer la pique, commandait les
Krètois et ceux qui habitaient Gnossos et la forte Gortyna,
et les villes populeuses de Lyktos, de Milètos, de Lykastos,
de Phaistos et de Rhytiôn, et d'autres qui habitaient aussi
la Krètè aux cent villes. Et Idoméneus, habile à lancer la
pique, les commandait avec Merionès , pareil au tueur
d'hommes Arès. Et ils étaient venus sur quatre-vingts nefs
noires.
EtTlèpolémos Heraklide, très-fortet très-grand, avait con-
duitde Rhodos, sur neufnefs, les fiers Rhodiens qui habitaient
les trois parties de Rhodos : Lindos , lelissos et la riche
Kameiros. Et Tlèpolémos, habile à lancer la pique, les com-
mandait. Et Astyokhéia avait donné ce fils au grand Hèra-
klès , après que ce dernier l'eut emmenée d'Ephyre , des
bords du Selleis , où il avait renversé beaucoup de villes
défendues par des jeunes hommes. Et Tlèpolémos , élevé
dans la belle demeure, tua l'oncle de son père, Likymnios,
race d'Arès . Et il construisit des nefs, rassembla une grande
multitude et s'enfuit sur la mer, car les fils et les petits-fils
du grand Heraklès le menaçaient. Ayant erré et subi beau-
coup de maux, il arriva dans Rhodos, où ils se partagèrent
en trois tribus, Et Zeus , qui commande aux Dieux et aux
hommes, les aima et les combla de richesses .
Et Nireus avait amené de Symè trois nefs. Et il était né
RHAPSODIE IL. 39
d'Aglaiè et du roi Kharopos, et c'était le plus beau de tous
les Danaens , après l'irréprochable Peléiôn, mais il n'était
point brave et commandait peu de guerriers.
Et ceux qui habitaient Nisyros et Krapathos , et Kasos,
et Kôs, ville d'Eurypylos , et les îles Kalynades, étaient
commandés par Pheidippos et Antiphos, deux fils du roi
Thessalos Herakleide . Et ils étaient venus sur trente nefs
creuses.
Et je nommerai aussi ceux qui habitaient Argos Pélas-
gique, et Alos et Alopè, et ceux qui habitaient Trakinè et
la Phthiè, et la Hellas aux belles femmes. Et ils se nom-
maient Myrmidones, ou Hellènes, ou Akhaiens, et Akhil-
leus commandait leurs cinquante nefs. Mais ils ne se sou-
venaient plus des clameurs de la guerre, n'ayant plus de
chefqui les menât. Car le divin Akhilleus aux pieds rapides
était couché dans ses nefs, irrité au souvenir de la vierge
Breiseis aux beaux cheveux qu'il avait emmenée de Lyr-
nèssos, après avoir pris cette ville et renversé les murailles
de Thèbè avec de grandes fatigues. Là, il avait tué les belli-
queux Menytos et Epistrophos, fils du roi Evènos Sélè-
piade. Et, dans sa douleur, il restait couché; mais il devait
se relever bientôt.
Et ceux qui habitaient Phylake et la fertile Pyrrhasos
consacrée à Demètèr , et Itôn riche en troupeaux , et la
maritime Antrôn, et Ptéléos aux grasses prairies , étaient
commandés par le brave Prôtésilaos quand il vivait; mais
déjàla terre noire le renfermait; et sa femme se meurtris-
sait le visage, seule à Phylake, dans sa demeure abandonnée;
car un guerrier Dardanien le tua, comme il s'élançait de
sa nef, le premier de tous les Akhaiens. Mais ses guerriers
n'étaient point sans chef, et ils étaient commandés par un
nourrisson d'Arès, Podarkès, fils d'Iphiklos riche en trou-
peaux, et il était frère du magnanime Prôtésilaos. Et ce
40 ILIADE
héros était l'aîné et le plus brave, et ses guerriers le regret-
taient. Et ils étaient venus sur quarante nefs noires.
Et ceux qui habitaient Phéra, auprès du lac Boibèis, et
Boibè, et Glaphyra, et Iôlkos , étaient commandés , sur
onze nefs, par le fils bien-aimé d'Admètès, Eumèlos, qu'Al-
kèstis, la gloire des femmes et la plus belle des filles de
Pèlias , avait donné à Admètès .
Et ceux qui habitaient Mèthônè et Thaumakè, et Méli-
boia et l'aride Olizôn , Philoktètès , très-excellent archer,
les commandait, sur sept nefs. Et dans chaque nef étaient
cinquante rameurs, excellents archers, et très-braves. Et
Philoktètès était couché dans une île, en proie à des maux
terribles, dans la divine Lèmnôs, où les fils des Akhaiens
le laissèrent, souffrant de la mauvaise blessure d'un ser-
pent venimeux. C'est là qu'il gisait, plein de tristesse. Mais
les Argiens devaient bientôt se souvenir, dans leurs nefs,
du roi Philoktètès. Et ses guerriers n'étaient point sans
chef, s'ils regrettaient celui-là. Et Médôn les commandait,
et il était fils du brave Oileus, de qui Rhènè l'avait conçu.
Et ceux qui habitaient Trikkè et la montueuse Ithomè, et
Oikhaliè, ville d'Eurytos Oikhalien, étaient commandés par
les deux fils d'Asklepios, Podaleiros et Makhaôn. Et ils
étaient venus sur trente nefs creuses.
Et ceux qui habitaient Orménios et la fontaine Hypéréia,
et Astériôn, et les cimes neigeuses du Titanos, étaient
commandés par Eurypylos, illustre fils d'Evaımôn. Et ils
étaient venus sur quarante nefs noires.
Et ceux qui habitaient Argissa et Gyrtône , Orthe et
Elonè, et la blanche Oloossôn, étaient commandés par le
belliqueux Polypoitès, fils de Peirithoos qu'engendra l'é-
ternel Zeus. Et l'illustre Hippodaméia le donna pour fils
▲Peirithoos lejour où celui-ci dompta les Centaures féroces
et les chassadu Pèliôn jusqu'aux monts Aithiens. Et Poly-
poitès ne commandait point seul , mais avec Léonteus,
RHAPSODIE II . 41
nourrisson d'Arès, et fils du magnanime Koronos Kainéide.
Et ils étaient venus sur quarante nefs noires.
EtGouneus avait amené de Kyphos, sur vingt-deux nefs,
les Eniènes et les braves Péraibes qui habitaient la froide
Dôdônè , et ceux qui habitaient les champs baignés par
l'heureux Titarèsios qui jette ses belles eaux dans le
Pènéios , et ne se mêle point au Pènéios aux tourbillons
d'argent, mais coule à sa surface comme de l'huile. Et sa
source est Styx par qui jurent les Dieux.
Et Prothoos , fils de Tenthrèdôn , commandait les Ma-
gnètes qui habitaient auprès du Pènéios et du Pèliôn aux
forêts secouées par le vent. Et l'agile Prothoos les com-
mandait, et ils étaient venus sur quarante nefs noires.
Et tels étaient les Rois et les chefs des Danaens .
Dis-moi , Muse , quel était le plus brave, et qui avait
les meilleurs chevaux parmı ceux qui avaient suivi les
Atréides.
Les meilleurs chevaux étaient ceux du Phèrètiade Eu-
mèlos. Et ils étaient rapides comme les oiseaux, du même
poil, du même âge et de la même taille. Apollôn à l'arc
d'argent éleva et nourrit sur le mont Piérè ces cavales qui
portaient la terreur d'Arès. Et le plus brave des guerriers
était Aias Télamônien, depuis qu'Akhilleus se livrait à sa
colère; car celui-ci était de beaucoup le plus fort, et les
chevaux qui traînaient l'irréprochable Pèléiôn étaient de
beaucoup les meilleurs. Mais voici qu'il était couché dans
sa nef éperonnée , couvant sa fureur contre Agamemnôn.
Et ses guerriers, sur le rivage de la mer, lançaient pacifi-
quement le disque , la pique ou la flèche; et les chevaux,
auprès des chars , broyaient le lotos et le sélinos des ma-
rais; et les chars solides restaient sous les tentes des chefs;
et ceux-ci, regrettant leur Roi cher à Arès, erraient à travers
lecamp et ne combattaient point.
Et les Akhaiens roulaient sur la terre comme un in-
42 ILIADE.
cendie; et la terre mugissait comme lorsque Zeus tonnant
la fouette à coups de foudre autour des rochers Arımiens
où l'on dit que Typhôeus est couché. Ainsi la terre rendait
un grand mugissement sous les pieds des Akhaiens qui
franchissaient rapidement la plaine.
Et la légère Iris, qui va comme le vent, envoyée de
Zeus tempêtueux, vint annoncer aux Troiens la nouvelle
effrayante. Et ils étaient réunis,jeunes et vieux, à l'agora,
devant les vestibules de Priamos. Et la légère Iris s'ap-
procha , semblable par le visage et la voix à Politès Pria-
mide, qui, se fiant à la rapidité de sa course, s'était assis
sur la haute tombe du vieux Aisyètas , pour observer le
moment où les Akhaiens se précipiteraient hors des nefs.
Et la légère Iris, étant semblable à lui, parla ainsi :
-
O vieillard ! tu te plais aux paroles sans fin, comme
autrefois, du temps de la paix; mais voici qu'une bataille
inévitable se prépare. Certes, j'ai vu un grand nombre de
combats, mais je n'ai point encore vu une armée aussi for-
midable et aussi innombrable. Elle est pareille aux feuilles
et aux grains de sable; et voici qu'elle vient, à travers la
plaine, combattre autour de la ville. Hektor, c'est à toi
d'agir. Il y a de nombreux alliés dans la grande ville de
Priamos, de races etde langues diverses. Que chaque chef
arme les siens et les mène au combat.
Elle parla ainsi, et Hektôr reconnut sa voix, et il rompit
l'agora , et tous coururent aux armes. Et les portes s'ou-
vrirent, et la foule des hommes, fantassinset cavaliers, en
sortit à grand bruit. Et il y avait, en avant de la ville, une
haute colline qui s'inclinait de tous côtés dans la plaine;
et les hommes la nommaient Batéia, et les Immortels, le
tombeau de l'agile Myrinnè. Là, se rangèrent les Troiens
et les alliés .
Et le grandHektor Priamide au beau casque commandait
RHAPSODIE 11 . 43
les Troiens, et il était suivi d'hommes nombreux et braves
quidésiraient frapperde la pique.
Et le vaillant fils d'Ankhisès, Ainéias, commandait les
Dardaniens. Et la divine Aphrodite l'avait donné pour fils
à Ankhisès , s'étant unie à un mortel, quoique Déesse, sur
les cîmes de l'Ida. Et il ne commandait point seul ; mais
les deux Anténorides l'accompagnaient , Arkhilokhos et
Akamas, habiles à tous les combats.
Et ceux qui habitaient Zéléia, aux pieds de la dernière
chaîne de l'Ida, les riches Troadiens qui boivent l'eau pro.
fonde de l'Aisepos, étaient commandés par l'illustre fils de
Lykaón , Pandaros , à qui Apollon lui-même avait donné
son arc .
Et ceux qui habitaient Adrèstéia et Apeisos, et Pithyéia
et les hauteursde Tèréiè, étaient commandés par Adrèstos
et par Amphios à la cuirasse de lin. Et ils étaient tous
deux fils de Mérops, le Perkôsien, qui, n'ayant point d'égal
dans la science divinatoire , leur défendit de tenter la
guerre qui dévore les hommes; mais ils ne lui obéirent
point, parce que les Kères de la noire mort les entraî-
naient.
Et ceux qui habitaient Perkôtè et Praktios, et Sèstos et
Abydos, et la divine Arisbe, étaient commandés par Asios
Hyrtakide , que des chevaux grands et ardents avaient
amené des bords du fleuve Sellèis .
Et les tribus Pelasgiques habiles à lancer la pique, et
ceux qui habitaient Larissa aux plaines fertiles , étaient
commandés par Hippothoos et Pyleus, nourrissons d'Arès,
fils du Pélasge Lèthos Teutamide.
EtAkamas commandait les Thrakiens, et le héros Peirôs
ceux qu'enferme le Hellespontos rapide.
Et Euphèmos commandait les braves Kikoniens , et il
était fils de Troizènos Kéade, cher à Zeus.
Et Pyraikhmès commandait les archers Paiones, venus
ILIADE
.
de la terre lointaine d'Amydôn et du large Axios qui répand
ses belles eaux sur la terre .
Et le brave Pylaiméneus commandait les Paphlagones,
du pays des Enètiens, où naissent les mules sauvages. Et
ils habitaient aussi Kytôros et Sésamos, et les belles villes
du fleuve Parthenios, et Krômna, et Aigialos et la haute
Erythinos .
Et Dios et Epistrophos commandaient les Halizônes ,
venus de la lointaine Alybe, où germe l'argent.
Et Khromis et le divinateur Eunomos commandaient
les Mysiens . Mais Eunomos ne devina point la noire mort,
et il devait tomber sous la main du rapide Aiakide, dans
le fleuve où celui-ci devait tuer tant de Troiens .
Et Phorkys commandait les Phrygiens , avec Askanios
pareil à un Dieu. Et ils étaient venus d'Askanie, désirant
le combat.
Et Mesthlès et Antiphos, fils de Pylaiméneus , nés sur
les bords du lac de Gygéia , commandaient les Maiones
qui habitent aux pieds du Tmolos.
Et Nastès commandait les Kariens au langage barbare
qui habitaient Miletos et les hauteurs Phthiriennes, et les
bords du Maiandros et les cimes de Mykale. Et Amphi-
makhos et Nastès les commandaient, et ils étaient les fils
illustres de Nomión. Et Amphimakhos combattait chargé
d'orcommeune femme, et ceci ne lui fit point éviter la noire
mort, le malheureux! Car il devait tomber sous la main
du rapide Aiakide, dans le fleuve, et le brave Akhilleus de-
vait enlever son or.
Et l'irréprochable Sarpèdôn commandait les Lykiens,
avec l'irréprochable Glaukos. Et ils étaient venus de la
lointaine Lykie et du Xanthos plein de tourbillons .
RHAPSODIE III
uand tous, de chaque côté, se furent rangés sous
leurs chefs , les Troiens s'avancèrent, pleins de
clameurs et de bruit, comme des oiseaux. Ainsi ,
le cri des grues monte dans l'air, quand, fuyant
l'hiver et les pluies abondantes, elles volent sur les flots
d'Okéanos , portant le massacre et la Kèr de la mort aux
Pygmées. Et elles livrent dans l'air un rude combat. Mais
les Akhaiens allaient en silence , respirant la force , et,
dans leur cœur, désirant s'entre-aider. Comme le Notos
enveloppe les hauteurs de la montagne d'un brouillard
odieux au berger et plus propice au voleur que la nuit
même, de sorte qu'on ne peut voir au delà d'une pierre
qu'on a jetée ; de même une noire poussière montait sous
les pieds de ceux qui marchaient, et ils traversaient rapi-
dement la plaine.
Et quand ils furent proches les uns des autres, le divin
Alexandros apparut en tête des Troiens, avant une peau de
46 ILIADE.
léopard sur les épaules , et l'arc recourbé et l'épée. Et,
agitant deux piques d'airain, il appelait les plus braves des
Argiens à combattre un rude combat. Et dès que Méné-
laos, cher à Arès, l'eut aperçu qui devançait l'armée et qui
marchait à grands pas; comme un lion se réjouit, quand il
a faim, de rencontrer un cerfcornu ou une chèvre sauvage,
etdévore sa proie, bien que les chiens agiles et les ardents
jeunes hommes le poursuivent; de même Ménélaos se ré-
jouit quand il vit devant lui le divin Alexandros. Et il
espéra se venger de celui qui l'avait outragé, et il sauta du
char avec ses armes .
Et dès que le divin Alexandros l'eut aperçu en tête de
l'armée, son cœur se serra, et il recula parmi les siens
pour éviter la Kèr de la mort. Si quelqu'un, dans les gorges
des montagnes, voit un serpent, il saute en arrière , et ses
genoux tremblent, et ses joues pâlissent. De même le divin
Alexandros, craignant le fils d'Atreus, rentra dans la foule
des hardis Troiens .
Et Hektôr, l'ayant vu, l'accabla de paroles amères :
-
Misérable Pâris, qui n'as que ta beauté, trompeur et
efféminé, plût aux Dieux que tu ne fusses point né, ou que
tu fusses mort avant tes dernières noces ! Certes , cela eût
mieux valu de beaucoup, plutôt que d'être l'opprobre et la
risée de tous ! Voici que les Akhaiens chevelus rient de
mépris, car ils croyaient que tu combattais hardiment hors
des rangs, parce que ton visage est beau; mais il n'y a dans
ton cœur ni force ni courage. Pourquoi, étant un lâche, as-
tu traversé la mer sur tes nefs rapides, avec tes meilleurs
compagnons, et, mêlé à des étrangers , as-tu enlevé une
très-belle jeune femme du pays d'Apy, parente d'hommes
belliqueux ? Immense malheur pour ton père, pour ta ville
et pour tout le peuple; joie pour nos ennemis et honte
pour toi-mêmel Et tu n'as point osé attendre Ménélaos,
cher à Arès. Tu saurais maintenant de quel guerrier tu
RHAPSODIE 111. 47
retiens la femme. Ni ta kithare, ni les dons d'Aphrodite, ta
chevelure et ta beauté, ne t'auraient sauvé d'être traîné
dans la poussière. Mais les Troiens ont trop de respect,
car autrement , tu serais déjà revêtu d'une tunique de
pierre, pour prix des maux que tu as causés.
Et le divin Alexandros lui répondit :
-
Hektôr , tu m'as réprimandé justement. Ton cœur
esttoujours indompté, comme la hache qui fend le bois et
accroît la force de l'ouvrier constructeur de nefs. Telle est
l'âme indomptée qui est dans ta poitrine. Ne me reproche
point les dons aimables d'Aphrodite d'or. Il ne faut point
rejeter les dons glorieux des Dieux , car eux seuls en dis-
posent, et nul ne les pourrait prendre à son gré. Mais si tu
veux maintenant que je combatte et que je lutte, arrête les
Troiens et les Akhaiens, afin que nous combattions moi et
Ménélaos, cher à Arès , au milieu de tous, pour Hélénè et
pour toutes ses richesses. Et le vainqueur emportera cette
femme et toutes ses richesses , et, après avoir échangé des
serments inviolables , vous , Troiens , habiterez la féconde
Troiè , et les Akhaiens retourneront dans Argos , nourrice
de chevaux, et dans l'Akhaie aux belles femmes .
Il parla ainsi , et Hektor en eut une grande joie, et il
s'avança, arrêtant les phalanges des Troiens, à l'aide de sa
pique qu'il tenait par le milieu. Et ils s'arrêtèrent. Et les
Akhaiens chevelus tiraient sur lui et le frappaient de flè-
ches et de pierres. Mais le Roi des hommes, Agamemnôn,
cria à voix haute :
- Arrêtez , Argiens ! ne frappez point, fils des Akhaiens !
Hektôr au casque mouvant semble vouloir dire quelques
mots.
Il parla ainsi, et ils cessèrent et firent silence, et Hektor
parla au milieu d'eux :
-
Écoutez , Troiens et Akhaiens, ce que dit Alexandros
qui causa cette guerre. Il désire que les Troiens et les
ILIADE .
Akhaiens déposent leurs belles armes sur la terre nourri-
cière, et que lui et Ménélaos, cher à Arès, combattent,
seuls , au milieu de tous , pour Hélénè et pour toutes ses
richesses . Et le vainqueur emportera cette femme et toutes
ses richesses , et nous échangerons des serments invio-
lables.
Il parla aınsı , et tous restèrent silencieux. Et Menelaos,
hardi au combat, leur dit :
-
Écoutez-moi maintenant. Une grande douleur serre
mon cœur , et j'espère que les Argiens et les Troiens vont
cesser la guerre, car vous avez subi des maux infinis pour
ma querelle et pour l'injure que m'a faite Alexandros. Que
celui des deux à qui sont réservées la Moire et la mort,
meure donc; et vous , cessez aussitôt de combattre. Ap-
portez un agneau noir pour Gaia et un agneau blanc pour
Hélios, et nous en apporterons autant pour Zeus. Et vous
amènerez Priamos lui-même, pour qu'il se lie par des ser-
ments , car ses enfants sont parjures et sans foi, et que
personne ne puisse violer les serments de Zeus. L'esprit
des jeunes hommes est léger , mais , dans ses actions , le
vieillard regarde à la fois l'avenir et le passé et agit avec
équité.
Il parla ainsı, et les Troiens et les Akhaiens se réjoui-
rent, espérant mettre fin à la guerre mauvaise. Et ils re-
tinrent les chevaux dans les rangs, et ils se dépouillèrent
de leurs armes déposées sur la terre. Et il y avait peu
d'espace entre les deux armées. Et Hektor envoya deux
hérauts à la ville pour apporter deux agneaux et appeler
Priamos. Et le roi Agamemnon envoya Talthybios aux
nefs creuses pour y prendre un agneau, et Talthybios obéit
au divin Agamemnôn .
Et la messagère Iris s'envola chez Hélénè aux bras
blancs, s'étant faite semblable à sa belle-sœur Laodikè , la
RHAPSODIE 111. 49
plus belle des filles de Priamos, et qu'avait épousée l'Anté-
roride Elikaôn .
Et elle trouva Hélénè dans sa demeure , tissant une
grande toile double , blanche comme le marbre, et y re
traçant les nombreuses batailles que les Troiens dompteurs
de chevaux et les Akhaiens revêtus d'airain avaient subies
pour elle par les mains d'Arès. Et Iris aux pieds légers,
s'étant approchée, lui dit :
- Viens, chère Nymphe,voir le spectacle admirable des
Troiens dompteurs de chevaux et des Akhaiens revêtus
d'airain. Ils combattaient tantôt dans la plaine , pleins de
la fureur d'Arès, et les voici maintenant assis en silence,
appuyés sur leurs boucliers, et la guerre a cessé , et les
piques sont enfoncées en terre. Alexandros et Ménélaos
cher à Arès combattront pour toi, de leurs longues piques,
et tu seras l'épouse bien-aimée du vainqueur.
Et la Déesse , ayant ainsi parlé , jeta dans son cœur un
doux souvenir de son premier mari , et de son pays, et de
ses parents. Et Hélénè , s'étant couverte aussitôt de voiles
blancs, sortit de la chambre nuptiale enpleurant; et deux
femmes la suivaient , Aithre , fille de Pittheus , et Klyménè
aux yeux de bœuf. Et voici qu'elles arrivèrent aux portes
Skares. Priamos , Panthoos , Thymoitès , Lampos , Klytios,
Hikétaôn , nourrisson d'Arès , Oukalégôn et Antènôr, très-
sages tous deux, siégeaient, vieillards vénérables, au-dessus
des portes Skaies. Et la vieillesse les écartait de la guerre;
mais c'étaient d'excellents Agorètes; et ils étaient pareils à
des cigales qui, dans les bois, assises sur un arbre, élèvent
leur voix mélodieuse. Tels étaient les princes des Troiens,
assis sur la tour. Et quand ils virent Hélénè qui montait
vers eux , ils se dirent les uns aux autres , et à voix basse,
ces paroles ailées :
- Certes , il est juste que les Troiens et les Akhaiens
aux belles knemide" subissent tant de maux, et depuis si
4
50 ILIADE.
longtemps, pour une telle femme, car elle ressemble aux
Déesses immortelles par sa beauté. Mais , malgré cela ,
qu'elle s'en retourne sur ses nefs , et qu'elle ne nous laisse
point, à nous et à nos enfants, un souvenir misérable.
Ils parlaient ainsi, et Priamos appela Hélénè :
- Viens , chère enfant , approche , assieds-toi auprès de
moi, afin de revoir ton premier mari, et tes parents, et tes
amis. Tu n'es point la cause de nos malheurs. Ce sont
les Dieux seuls qui m'ont accablé de cette rude guerre
Akhaienne. Dis-moi le nom de ce guerrier d'une haute
stature; quel est cet Akhaien grand et vigoureux ? D'au-
tres ont une taille plus élevée , mais je n'ai jamais vu de
mes yeux un homme aussi beau et majestueux. Il a l'aspect
d'un Roi .
Et Hélénè, la divine femme, lui répondit :
-
Tu m'es vénérable et redoutable, père bien-aimé. Que
n'ai-je subi la noire mort quand j'ai suivi ton fils , aban-
donnant ma chambre nuptiale et ma fille née en mon pays
lointain, et mes frères, et les chères compagnes de ma jeu-
nesse! Mais telle n'a point été ma destinée , et c'est pour
cela que je me consume en pleurant. Je te dirai ce que tu
m'as demandé. Cet homme est le roi Agamemnôn Atréide,
qui commande au loin , roi habile et brave guerrier. Et il
fut mon beau-frère, à moi infâme, s'il m'est permis de dire
qu'il le fut.
Elle parla ainsi, et le vieillard, plein d'admiration ,
s'écria :
-
O heureux Atréide , né pour d'heureuses destinées !
Certes , de nombreux fils des Akhaiens te sont soumis.
Autrefois , dans la Phrygiè féconde en vignes , j'ai vu de
nombreux Phrygiens, habiles cavaliers , tribus belliqueuses
d'Otreus et de Mygdôn égal aux Dieux , et qui étaient
campés sur les bords du Sangarios. Et j'étais au milieu
d'eux, étant leur allié, quand vinrent les Amazones viriles.
RHAPSODIE III. St
Mais ils n'étaient point aussi nombreux que les Akhaiens
aux yeux noirs.
Puis , ayant vu Odysseus , le vieillard interrogea Hé-
lénè :
-
Dis-moi aussi , chère enfant , qui est celui-ci. Il est
moins grand que l'Atréide Agamemnôn , mais plus large
des épaules et de la poitrine. Et ses armes sont couchées
sur la terre nourricière , et il marche , parmi les hommes,
comme un bélier chargé de laine au milieu d'un grand
troupeau de brebis blanches.
Et Hélénè, fille de Zeus, lui répondit :
-
Celui-ci est le subtil Laertiade Odysseus, nourri dans
le pays stérile d'Itakhe. Et il est plein de ruses et de pru-
dence.
Et le sage Antènôr lui répondit :
-
O femme! tu as dit une parole vraie. Le divin Odys-
seus vint autrefois ici , envoyé pour toi , avec Ménélaos
cher à Arès , et je les reçus dans mes demeures , et j'ai
appris à connaître leur aspect et leur sagesse. Quand ils
venaient à l'agora des Troiens, debout, Ménélaos surpassait
Odysseus des épaules, mais, assis, le plus majestueux était
Odysseus. Et quand ils haranguaient devant tous , certes,
Ménélaos , bien que le plus jeune , parlait avec force et
concision , en peu de mots , mais avec une clarté précise et
allant droit au but. Et quand le subtil Odysseus se levait,
il se tenait immobile, les yeux baissés , n'agitant le sceptre
ni en avant ni en arrière, comme un agorète inexpérimenté.
On eût dit qu'il était plein d'une sombre colère et tel qu'un
insensé. Mais quand il exhalait de sa poitrine sa voix so-
nore , ses paroles pleuvaient , semblables aux neiges de
l'hiver. En ce moment , nul n'aurait osé lutter contre lui ;
mais, au premier aspect, nous ne l'admirions pas autant.
Ayant vu Aias , une troisième fois le vieillard interrogea
Hélénè :
12 ILIADE.
- Qui est cet autre guerrier Akhaien , grand et athlé-
tique , qui surpasse tous les Argiens de la tête et des
épaules?
Et Hélénè au long péplos , la divine femme , lui ré-
pondit :
-
Celui-ci est le grand Aias , le bouclier des Akhaiens.
Et voici, parmi les Krètois , Idoméneus tel qu'un Dieu , et
les princes Krètois l'environnent. Souvent , Ménélaos cher
à Arès le reçut dans nos demeures, quand il venait de la
Krètè. Et voici tous les autres Akhaiens aux yeux noirs , et
je les reconnais , et je pourrais dire leurs noms. Mais je ne
vois point les deux princes des peuples , Kastôr dompteur
de chevaux et Polydeukės invincible au pugilat , mes pro-
pres frères , car une même mère nous a enfantés. N'au-
raient-ils point quitté l'heureuse Lakédaimôn, ou , s'ils
sont venus sur leurs nefs rapides , ne veulent-ils point se
montrer au milieu des hommes, à cause de ma honte et de
mon opprobre ?
Elle parla ainsi , mais déjà la terre féconde les renfer-
mait, à Lakédaimôn, dans la chère patrie.
Et les hérauts , à travers la ville , portaient les gages
sincères des Dieux , deux agneaux , et, dans une outre de
peau de chèvre, le vin joyeux, fruit de la terre. Et le hé-
raut Idaios portait un kratère étincelant et des coupes d'or;
et, s'approchant, il excita le vieillard par ces paroles :
- Lève-toi , Laomédontiade! Les princes des Troiens
dompteurs de chevaux et des Akhaiens revêtus d'airain
t'invitent à descendre dans la plaine, afin que vous échan-
giez des serments inviolables. Et Alexandros et Ménélaos
cher à Arès combattront pour Hélénè avec leurs longues
piques , et ses richesses appartiendront au vainqueur. Et
tous , ayant fait alliance et échangé des serments inviola-
bles , nous , Troiens , habiterons la féconde Troiè, et les
RHAPSODIE IIL
. 53
Akhaiens retourneront dans Argos nourrice de chevaux et
dans l'Akhaiè aux belles femmes.
Il parla ainsi, et le vieillard frémit, et il ordonna à ses
compagnons d'atteler les chevaux, et ils obéirent prompte-
ment. Et Priamos monta , tenant les rênes , et, auprès de
lui , Antènôr entra dans le beau char; et, par les portes
Skaies , tous deux poussèrent les chevaux agiles dans la
plaine.
Etquand ils furent arrivés au milieu des Troiens et des
Akhaiens , ils descendirent du char sur la terre nourricière
et se placèrent au milieu des Troiens et des Akhaiens .
Et, aussitôt, le roi des hommes , Agamemnôn, se leva,
ainsi que le subtil Odysseus. Puis , les hérauts vénérables
réunirent les gages sincères des Dieux, mêlant le vin dans
le kratère et versant de l'eau sur les mains des Rois. Et
l'Atréide Agamemnôn, tirant le couteau toujours suspendu
à côté de la grande gaîne de l'épée, coupa du poil sur la
tête des agneaux, et les hérauts le distribuèrent aux princes
des Troiens et des Akhaiens. Et, au milieu d'eux, l'Atréide
pria, à haute voix, les mains étendues :
-Père Zeus, qui commandes du haut de l'Ida, très-glo-
rieux, très-grand! Hélios, qui vois et entends tout ! Fleuves
et Gaial Et vous qui , sous la terre, châtiez les parjures,
soyez tous témoins , scellez nos serments inviolables. Sı
Alexandros tue Ménélaos, qu'il garde Hélénè et toutes ses
richesses, et nous retournerons sur nos nefs rapides; mais
si le blond Ménélaos tue Alexandros, que les Troiens ren-
dent Hélénè et toutes ses richesses, et qu'ils payent aux
Argiens, comme il estjuste,un tribut dont se souviendront
les hommes futurs. Mais si, Alexandros mort, Priamos et
les fils de Priamos refusaient de payer ce tribut, je reste-
rai et combattrai pour ceci, jusqu'à ce que je termine la
guerre.
Il parla ainsi , et, de l'airain cruel, il trancha la gorge
54 ILIADE
.
des agneaux et il les jeta palpitants sur la terre et rendant
l'âme, car l'airain leur avait enlevé la vie. Et tous, puisant
le vin du kratère avec des coupes, ils le répandirent et
prièrent les Dieux qui vivent toujours. Et les Troiens et les
Akhaiens disaient :
- Zeus , très-glorieux , très-grand , et vous , Dieux im-
mortels ! que la cervelle de celui qui violera le premier ce
serment, et la cervelle de ses fils , soient répandues sur la
terre comme ce vin, et que leurs femmes soient outragées
par autruil
Mais le Kroniôn ne les exauça point. Et le Dardanide
Priamos parla et leur dit :
Écoutez-moi , Troiens et Akhaiens aux belles knè-
mides. Je retourne vers la hauteur d'Ilios, car je ne saurais
voir de mes yeux mon fils bien-aimé lutter contre Méné-
laos cher à Arès. Zeus et les Dieux immortels savent seuls
auquel des deux est réservée la mort.
Ayant ainsi parlé, le divin vieillard plaça les agneaux
dans le char, y monta , et saisit les rênes. Et Antènôr, au-
près de lui, entra dans le beau char, et ils retournerent
vers Ilios .
Et le Priamide Hektôr et le divin Odysseus mesurèrent
l'arène d'abord, et remuèrent les sorts dans un casque,
pour savoir qui lancerait le premier la pique d'airain. Et
les peuples priaient et levaient les mains vers les Dieux, et
les Troiens et les Akhaiens disaient :
-Père Zeus, qui commandes au haut de l'Ida, très-glo-
rieux, très-grand I que celui qui nous a causé tant de maux
descende chez Aidès, et puissions-nous sceller une al-
liance et des traités inviolables !
Ils parlèrent ainsi, et le grand Hektôr au casque mou-
vant agita les sorts en détournant les yeux, et celui de Pâ-
ris sortit le premier. Et tous s'assirent en rangs, chacun
auprès de ses chevaux agiles et de ses armes éclatantes. Et
RHAPSODIE IIL 55
le divin Alexandros, l'époux de Héléne aux beaux cheveux,
couvrit ses épaules de ses belles armes. Et il mit autour de
ses jambes ses belles knèmides aux agrafes d'argent, et, sur
sa poitrine, la cuirasse de son frère Lykaôn, faite à sa
taille; et il suspendit à ses épaules l'épée d'airain aux clous
d'argent. Puis il prit le bouclier vaste et lourd, et il mit
sur sa tête guerrière un riche casque orné de crins, et ce
panache s'agitait fièrement; et il saisit une forte pique faite
pour ses mains. Et le brave Ménélaos se couvrit aussi de
ses armes .
Tous deux, s'étant armés , avancèrent au milieu des
Troiens et des Akhaiens , se jetant de sombres regards; et
les Troiens dompteurs de chevaux et les Akhaiens aux
belles knèmides les regardaient avec terreur. Ils s'arrêtè-
rent en face l'un de l'autre , agitant les piques et pleins de
fureur.
Et Alexandros lança le premier sa longue pique et frappa
le bouclier poli de l'Atréide, mais il ne perça point l'airain,
et la pointe se ploya sur le dur bouclier. Et Ménélaos, le-
vant sa pique, supplia le Père Zeus :
Père Zeus ! fais queje punisse ledivin Alexandros, qui
le premier m'a outragé, et fais qu'il tombe sous mes mains,
afin que, parmi les hommes futurs, chacun tremble d'ou-
trager l'hôte qui l'aura reçu avec bienveillance !
Ayant parlé ainsi , il brandit sa longue pique , et, ia
lançant, il en frappa le bouclier poli du Priamide. Et la
forte pique, à travers le bouclier éclatant , perça la riche
cuirasse et déchira la tunique auprès du flanc. Et Alexan-
dros, se courbant , évita la noire Kèr. Et l'Atréide , ayant
tiré l'épée aux clous d'argent, en frappa le cône du casque;
mais l'épée , rompue en trois ou quatre morceaux, tomba
de sa main, et l'Atréide gémit en regardant le vaste Ou-
ranos :
Père Zeus ! nul d'entre les Dieux n'est plus inexo-
56 ILIADE.
rable que toi ! Certes, j'espérais me venger de l'outrage
d'Alexandros ; et l'épée s'est rompue dans ma main, et la
pique a été vainement lancée, etje ne l'ai point frappé !
Il parla ainsi, et, d'un bond, il le saisit par les crins du
casque, et il le traîna vers les Akhaiens aux belles kne-
mides. Et le cuir habilement orné , qui liait le casque sous
le menton, étouffait le cou délicat d'Alexandros; et l'A-
tréide l'eût traîné et eût remporté une grande gloire, si la
fille de Zeus , Aphrodite , ayant vu cela , n'eût rompu le
cuir de bœuf; et le casque vide suivit la main musculeuse
de Ménélaos. Et celui-ci le fit tournoyer et le jeta au mi-
lieu des Akhaiens aux belles knèmides , et ses chers com-
pagnons l'emportèrent. Puis, il se rua de nouveau , dési-
rant tuer le Priamide de sa pique d'airain; mais Aphro-
ditè, étant Déesse , enleva très-facilement Alexandros en
l'enveloppant d'une nuée épaisse, et elle le déposa dans sa
chambre nuptiale, sur son lit parfumé. Et elle sortit pour
appeler Hélénè, qu'elle trouvasur la haute tour, au milieu
de la foule des Troiennes. Et la divine Aphrodite , s'étant
faite semblable à une vieille femme habile à tisser lalaine,
etqui la tissait pour Hélénè dans la populeuse Lakédai-
môn, et qui aimait Hélénè, saisit celle-ci par sa robe
nektaréenne et lui dit :
Viens ! Alexandros t'invite à revenir. Il est couché,
pleinde beauté et richement vêtu , sur son lit habilement
travaillé. Tu ne dirais point qu'il vient de lutter contre
un homme , mais tu croirais qu'il va aux danses , ou qu'il
repose au retour des danses.
Elle parla ainsi, et elle troubla le cœur de Hélénè ; mais
dès que celle-ci eut vu le beau cou de la Déesse, et son
sein d'où naissent les désirs, et ses yeux éclatants , elle fut
saisie de terreur, et, la nommant de son nom, elle lui dit:
-
O mauvaise! Pourquoi veux-tu me tromper encore?
Me conduiras-tu dans quelque autre ville populeuse de la
RHAPSODIE III. 57
Phrygiè ou de l'heureuse Maionie, si un homme qui t'est
cher y habite? Est-ce parce que Ménélaos , ayant vaincu
le divin Alexandros , veut m'emmener dans ses demeures,
moi qui me suis odieuse , que tu viens de nouveau me
tendre des piéges? Va plutôt ! abandonne la demeure des
Dieux, ne retourne plus dans l'Olympos , et reste auprès
de lui , toujours inquiète; et prends-le sous ta garde, jus-
qu'à ce qu'il fasse de toi sa femme ou son esclave! Pour
moi , je n'irai plus orner son lit, car ce serait trop de
honte, et toutes les Troiennes me blâmeraient, et j'ai trop
d'amers chagrins dans le cœur.
Et la divine Aphrodite, pleine de colère, lui dit :
Malheureusel crains de m'irriter , de peur que je t'a-
bandonne dans ma colère, et que je te haïsse autant que je
t'ai aimée, et que, jetant des haines inexorables entre les
Troiens et les Akhaiens , je te fasse périr d'une mort vio-
lente!
Elle parla ainsi , et Hélénè , fille de Zeus , fut saisie de
terreur , et , couverte de sa robe éclatante de blancheur,
elle marcha en silence, s'éloignant des Troiennes , sur les
pas de la Déesse.
Etquand elles furent parvenues à la belle demeure d'A-
lexandros , toutes les servantes se mirent à leur tâche, et
la divine femme monta dans la haute chambre nuptiale.
Aphrodite qui aime les sourires avança un siége pour elle
auprès d'Alexandros , et Hélénè, fille de Zeus tempêtueux,
s'y assit en détournant les yeux; mais elle adressa ces re-
proches à son époux :
-
Te voici revenu du combat. Que n'y restais-tu , mort
et dompté par l'homme brave qui fut mon premier maril
Ne te vantais-tu pas de l'emporter sur Ménélaos cher à
Arès, par ton courage , par ta force et par ta lance? Val
défie encore Ménélaos cher à Arès, et combats de nouveau
contre lui; mais non, je te conseille plutôt de ne plus
58 ILIADE
lutter contre le blond Ménélaos , de peur qu'il te dompte
aussitôt de sa lance !
Et Pâris, lui répondant, parla ainsi :
-
Femme! ne blesse pas mon cœur par d'amères pa-
roles. Il est vrai, Ménélaos m'a vaincu à l'aide d'Athène,
mais je le vaincrai plus tard, car nous avons aussi des
Dieux qui nous sont amis. Viens ! couchons-nous et ai-
mons-nous ! Jamais le désir ne m'a brûlé ainsi , même,
lorsque naviguant sur mes nefs rapides , après t'avoir en-
levée de l'heureuse Lakédaimôn, je m'unis d'amour avec
toi dans l'île de Kranaè , tant je t'aime maintenant et suis
saisi de désirs !
Il parla ainsi et marcha vers son lit, et l'épouse le suivit,
et ils se couchèrent dans le lit bien construit.
Cependant l'Atréide courait comme une bête féroce au
travers de la foule , cherchant le divin Alexandros. Et nul
des Troiens ni des illustres Alliés ne put montrer Alexan-
dros à Ménélaos cher à Arès. Et certes, s'ils l'avaient vu, ils
ne l'auraient point caché, car ils le haïssaient tous comme
la noire Kèr. Et le roi des hommes, Agamemnôn, leur
parla ainsi :
-Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et Alliés. La victoire,
certes, est à Ménélaos cher àArès. Rendez-nous donc l'Aг-
gienne Hélénè et ses richesses , et payez , comme il est
juste, un tribut dont se souviendront les hommes futurs.
L'Atréide parla ainsi, et tous les Akhaiens applaudirent.
RHAPSODIE IV..
es Dieux , assis auprès de Zeus , étaient réunis
sur le pavé d'or , et la vénérable Hèbè versait
le nektar, et tous , buvant les coupes d'or, re-
gardaient la ville des Troiens. Et le Kronide
voulut irriter Hèrè par des paroles mordantes, et il dit :
-
Deux Déesses défendent Ménélaos, Hèrè l'Argienne
et la Protectrice Athène; mais elles restent assises et ne
font que regarder, tandis qu'Aphrodite qui aime les sou-
rires ne quitte jamais Alexandros et écarte de lui les Kères.
Et voici qu'elle l'a sauvé comme il allait périr. Mais la vic-
toire est à Ménélaos cher à Arès. Songeons donc à ceci .
Faut-il exciter de nouveau la guerre mauvaise et le rude
combat, ou sceller l'alliance entre les deux peuples? S'il
plaît à tous les Dieux , la ville du roi Priamos restera de-
bout, et Ménélaos emmènera l'Argienne Hélénè.
Il parla ainsi, et les Déesses Athène et Hèrè se mordirent
es lèvres, et, assises à côté l'une de l'autre, elles médi
60 ILIADE.
taient la destruction des Troiens. EtAthènè restait muette,
irritée contre son père Zeus, et une sauvage colère la brû-
lait; mais Hèrè ne put contenir la sienne et dit :
-
Très-dur Kronide , quelle parole as-tu dite? Veux-tu
rendre vaines toutes mes fatigues et la sueur que j'ai suée?
J'ai lassé mes chevaux en rassemblant les peuples contre
Priamos et contre ses enfants. Fais donc , mais les Dieux
ne t'approuveront pas .
Et Zeus qui amasse les nuées, très-irrité , lui dit :
-
Malheureusel Quels maux si grands Priamos et les
enfants de Priamos t'ont-ils causés, que tu veuilles sans
relâche détruire la forte citadelle d'Ilios? Si , dans ses
larges murailles, tu pouvais dévorer Priamos et les enfants
de Priamos et les autres Troiens, peut-être ta haine serait-
elle assouvie. Fais selon ta volonté, et que cette dissension
cesse désormais entre nous. Mais je te dirai ceci , et garde
mes paroles dans ton esprit: Si jamais je veux aussi dé-
truire une ville habitée par des hommes qui te sont amis,
ne t'oppose point à ma colère et laisse-moi agir , car c'est
à contre-cœur que je te livre celle-ci. De toutes les villes ha-
bitées par les hommes terrestres, sous Hélios et sous l'Ou-
ranos étoilé, aucune ne m'est plus chère que la ville sacrée
d'Ilios, où sont Priamos et le peuple de Priamos qui tient
la lance. Là, mon autel n'a jamais manqué de nourriture,
de libations et de graisse; car nous avons cet honneur en
partage.
Et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit :
-Certes, j'ai trois villes qui me sont très-chères ,Argos,
Spartè et Mykènè aux larges rues. Détruis-les quand tu
les haïras , et je ne les défendrai point; mais je m'oppo-
serais en vain à ta volonté , puisque tu es infiniment plus
puissant. Il ne faut pas que tu rendes mes fatigues vaines.
Je suis Déesse aussi , et ma race est la tienne. Le subtil
Kronos m'a engendrée, et je suis deux fois vénérable, par
RHAPSODIE IV. 61
mon origine et parce que je suis ton épouse , à toi qui
commandes à tous les Immortels. Cédons-nous donc tour
à tour, et les Dieux Immortels nous obéiront. Ordonne
qu'Athènè se mêle au rude combat des Troiens et des
Akhaiens. Qu'elle pousse les Troiens à outrager , les pre-
miers, les fiers Akhaiens, malgré l'alliance jurée.
Elle parla ainsi, et le Père des hommes et des Dieux le
voulut, et il dit à Athène ces paroles ailées :
-
Va très-promptement au milieu des Troiens et des
Akhaiens , et pousse les Troiens à outrager , les premiers,
les fiers Akhaiens, malgré l'alliance jurée.
Ayant ainsı parlé , il excita Athène déjà pleine de ce
désir, et elle se précipita des sommets de l'Olympos.
Comme un signe lumineux que le fils du subtil Kronos
envoie aux marins et aux peuples nombreux, et d'où jail-
lissent mille étincelles , Pallas Athènè s'élança sur la terre
et tomba au milieu des deux armées. Et sa vue emplit de
frayeur les Troiens dompteurs de chevaux et les Akhaiens
aux belles knèmides. Et ils se disaient entre eux :
- Certes , la guerre mauvaise et le rude combat vont
recommencer , ou Zeus va sceller l'alliance entre les deux
peuples, car il règle la guerre parmi les hommes.
Ils parlaient ainsi, et Athène se mêla aux Troiens, sem-
blable au brave Laodokos Anténoride, et cherchant Pan-
daros égal aux Dieux . Et elle trouva debout le brave et
irréprochable fils de Lykaôn , et, autour de lui, la foule
des hardis porte-boucliers qui l'avaient suivi des bords de
l'Aisèpos . Et, s'étant approchée, Athène lui dit en paroles
ailées :
-
Te laisseras-tu persuader par moi , brave fils de
Lykaôn, et oserais-tu lancer une flèche rapide à Ménélaos?
Certes, tu serais comblé de gloire et de gratitude par tous
lesTroiens et surtout par le roi Alexandros. Et il te ferait
de riches présents, s'il voyait le brave Ménélaos, fils d'A
62 ILIADE
.
treus, dompté par ta flèche et montant sur le bûcher fu-
néraire. Couragel Tire contre le noble Ménélaos, et pro-
mets une belle hécatombe à l'illustre Archer Apollôn
Lykien , quand tu seras de retour dans la citadelle de
Zéléiè la sainte.
Athène parla ainsi , et elle persuada l'insensé. Et il tira
de l'étui un arc luisant , dépouille d'une chèvre sauvage et
bondissante qu'il avait percée à la poitrine , comme elle
sortait d'un creux de rocher. Et elle était tombée morte
sur la pierre. Et ses cornes étaient hautes de seize palmes.
Un excellent ouvrier les travailla , les polit et les dora à
chaque extrémité. Et Pandaros , ayant bandé cet arc, le
posa à terre, et ses braves compagnons le couvrirent de
leurs boucliers, de peur que les fils des courageux Akhaiens
vinssent à se ruer avant que le brave Ménélaos , chef des
Akhaiens, ne fût frappé.
Et Pandaros ouvrit le carquois et en tira une flèche
neuve, ailée, source d'amères douleurs. Et il promit à l'il-
lustre Archer Apollon Lykien une belle hécatombe d'a-
gneaux premiers-nés, quand il serait de retour dans la
citadelle de Zéléiè la sainte.
Et il saisit à la fois la flèche et le nerf de bœuf, et, les
ayant attirés, le nerf toucha sa mamelle, et la pointe d'ai-
rain toucha l'arc, et le nerf vibra avec force , et la flèche
aiguë s'élança, désirant voler au travers de la foule.
Mais les Dieux heureux ne t'oublièrent point, Ménélaos !
Et la terrible fille de Zeus se tint la première devant toi
pour détourner la flèche amère. Elle la détourna comme
une mère chasse une mouche loin de son enfant enveloppé
par le doux sommeil. Et elle la dirigea là où les anneaux
d'or du baudrier forment comme une seconde cuirasse. Et
la flèche amère tomba sur le solide baudrier, et elle le
perça ainsi que la cuirasse artistement ornée et la mitre
qui, par-dessous, garantissait la peau des traits. Et la flèche
RHAPSODIE IV. 63
laperça aussi, et elle effleura la peau du héros, et un sang
noir jaillit de la blessure.
Comme une femme Maionienne ou Karienne teint de
pourpre l'ivoire destiné à orner le mors des chevaux, et
qu'elle garde dans sa demeure , et que tous les cavaliers
désirent, car il est l'ornement d'un roi, la parure du che-
val et l'orgueil du cavalier , ainsi, Ménélaos , le sang rougit
tes belles cuisses et tes jambes jusqu'aux chevilles. Et le roi
des hommes, Agamemnôn, frémit de voir ce sang noir cou-
ler de la blessure; et Ménélaos cher à Arès frémit aussi.
Mais quand il vit que le fer de la flèche avait à peine pé-
nétré, son cœur se raffermit; et , au milieu de ses compa-
gnons qui se lamentaient, Agamemnon qui commande au
loin, prenant la main de Ménélaos, lui dit en gémissant :
- Cher frère, c'était ta mort que je décidais par ce
traité, en t'envoyant seul combattre les Troiens pour tous
les Akhaiens , puisqu'ils t'ont frappé et ont foulé aux
pieds des serments inviolables. Mais ces serments ne seront
point vains, ni le sang des agneaux, ni les libations sacrées,
ni le gage de nos mains unies. Si l'Olympien ne les frappe
point maintenant, il les punira plus tard; et ils expieront
par des calamités terribles cette trahison qui retombera sur
leurs têtes, sur leurs femmes et sur leurs enfants. Car je le
sais, dans mon esprit, un jour viendra où la sainte Ilios
périra, et Priamos , et le peuple de Priamos habile à ma-
nier la lance. Zeus Kronide qui habite l'Aither agitera d'en
haut sur eux sa terrible Aigide, indigné de cette trahison
qui sera châtiée. O Ménélaos, ce serait une amère douleur
pour moi si, accomplissant tes destinées, tu mourais. Cou-
vert d'opprobre je retournerais dansArgos, car les Akhaiens
voudraient aussitôt rentrer dans la terre natale, et nous
abandonnerions l'Argienne Hélénè comme un triomphe à
Priamos et aux Troiens. Et les orgueilleux Troiens di-
raient, foulant la tombe de l'illustre Ménélaos :
64 ILIADE.
Plaise aux Dieux qu'Agamemnon assouvisse toujours
aınsı sa colère ! Il a conduit ici l'armée inutile des Akhaiens,
et voici qu'il est retourné dans son pays bien-aimé, aban-
donnant le brave Ménélaos !
Ils parleront ainsi un jour; mais, alors, que la profonde
terre m'engloutisse !
Et le blond Ménélaos, le rassurant, parla ainsi :
- Reprends courage, et n'effraye point le peuple des
Akhaiens. Le trait aigu ne m'a point blessé à mort, et le
baudrier m'a préservé, ainsi que la cuirasse, le tablier et la
mitre que de bons armuriers ont forgée.
Et Agamemnôn qui commande au loin, lui répondant,
parla ainsi :
Plaise aux Dieux que cela soit, ô cher Ménélaos ! Mais
un médecin soignera ta blessure et mettra le remède qui
apaise les noires douleurs.
Il parla ainsi, et appela le héraut divin Talthybios :
-Talthybios, appelle le plus promptement possible l'ir-
réprochable médecin Makhaôn Asklepiade, afin qu'il voie
le brave Ménélaos, prince des Akhaiens , qu'un habile ar-
cher Troien ou Lykien a frappé d'une flèche. Il triomphe,
et nous sommes dans le deuil.
Il parla ainsi, et le héraut lui obéit. Et il chercha, parmi
le peuple des Akhalens aux tuniques d'airain , le héros
Makhaôn , qu'il trouva debout au milieu de la foule belli-
queuse des porte-boucliers qui l'avaient suivi de Trikke,
nourrice de chevaux. Et, s'approchant, il dit ces paroles
ailées :
Lève-toi, Asklepiade! Agamemnôn, qui commande au
loin, t'appelle, afin que tu voies le brave Ménélaos , fils
d'Atreus , qu'un habile archer Troien ou Lykien a frappé
d'une flèche. Il triomphe, etnous sommes dans le deuil.
Il parla ainsi , et le cœur de Makhaôn fut ému dans sa
poitrine. Et ils marchèrent à travers l'armée immense des
RHAPSODIE IV. 65
Akhaiens; et quand ils furent arrivés à l'endroit où le blond
Ménélaos avait été blessé et était assis, égal aux Dieux, en
un cercle formé par les princes, aussitôt Makhaôn arracha le
trait du solide baudrier, en ployant les crochets aigus; et il
détacha le riche baudrier, et le tablier et la mitre que de
bons armuriers avaient forgée. Et, après avoir examiné la
plaie faite par la flèche amère , et sucé le sang, il y versa
adroitement un doux baume que Khirôn avait autrefois
donné à son père qu'il aimait.
Et tandis qu'ils s'empressaient autour de Ménélaos hardi
au combat, l'armée des Troiens, porteurs de boucliers,
s'avançait, et les Akhaiens se couvrirent de nouveau de
leurs armes, désirant combattre.
Et le divin Agamemnôn n'hésita ni se ralentit, mais il se
prépara en hâte pour la glorieuse bataille. Et il laissa ses
chevaux et son char orné d'airain; et le serviteur Eurymé-
dôn , fils de Ptolémaios Peiraide, les retint à l'écart , et
l'Atréide lui ordonna de ne point s'éloigner, afin qu'il pût
monter dans le char, si la fatigue l'accablait pendant qu'il
donnait partout ses ordres. Et il marcha à travers la foule
des hommes. Et il encourageait encore ceux des Danaens
aux rapides chevaux, qu'il voyait pleins d'ardeur :
-Argiens ! ne perdez rien de cette ardeur impétueuse,
car le Père Zeus ne protégera point le parjure. Ceux qui,
les premiers, ont violé nos traités , les vautours mangeront
leur chair; et, quand nous aurons pris leur ville, nous em-
mènerons sur nos neſs leurs femmes bien-aimées et leurs
petits enfants.
Et ceux qu'il voyait lents au rude combat, il leur disait
ces paroles irritées :
- Argiens promis à la pique ennemiel laches , n'avez-
vous point de honte? Pourquoi restez-vous glacés de peur,
comme des biches qui, après avoir couru à travers la vaste
plaine, s'arrêtent épuisées etn'ayant plus de force au cœur?
6
66 ILIADE.
C'est ainsi que , glacés de peur, vous vous arrêtez et ne
combattez point. Attendez-vous que les Troiens pénètrent
jusqu'aux nefs aux belles poupes, sur le rivage de la blanche
mer, et que le Kroniôn vous aide?
C'est ainsi qu'il donnait ses ordres en parcourant la foule
des hommes. Et il parvint là où les Krètois s'armaient au-
tour du brave Idoméneus. Et Idoméneus , pareil à un fort
sanglier, était au premier rang; et Merionès hâtait les der-
nières phalanges. Et le roi des hommes, Agamemnôn, ayant
vu cela, s'en réjouit et dit à Idoméneus ces paroles flat-
teuses :
Idoméneus , certes , je t'honore au-dessus de tous les
Danaens aux rapides chevaux, soit dans le combat , soit
dans les repas , quand les princes des Akhaiens mêlent le
vin vieux dans les kratères. Et si les autres Akhaiens che-
velus boivent avec mesure , ta coupe est toujours aussi
pleine que la mienne, et tu bois selon ton désir. Cours donc
au combat, et sois tel que tu as toujours été.
Et le prince des Kretois, Idoméneus, lui répondit :
Atréide, je te serai toujours fidèle comme je te l'a
promis. Val encourage les autres Akhaiens chevelus , afin
que nous combattions promptement, puisque les Troiens
ont violé nos traités. La mort et les calamités les accable-
ront, puisque, les premiers, ils se sont parjurés.
Il parla ainsi , et l'Atréide s'éloigna, plein de joie. Et il
alla vers les Aias , à travers la foule des hommes. Et les
Aias s'étaient armés, suivis d'un nuage de guerriers. Comme
une nuée qu'un chevrier a vue d'une hauteur, s'élargissant
sur la mer, sous le souffle de Zéphyros, et qui, par tour-
billons épais , lui apparaît de loin plus noire que la poix ,
de sorte qu'il s'inquiète et pousse ses chèvres dans une ca-
verne; de même les noires phalanges hérissées de boucliers
et de piques des jeunes hommes nourrissons de Zeus se
mouvaient derrière les Aias pour le rude combat. Et Aga
RHAPSODIE IV. 67
memnon qui commande au loin, les ayant vus , se réjouit
etdit ces paroles ailées :
-Aias! Princes des Argiens aux tuniques d'airain, il ne
serait point juste de vous ordonner d'exciter vos hommes,
car vous les pressez de combattre bravement. Père Zeus i
Athènel Apollôn! que votre courage emplisse tous les
cœurs ! Bientôt la ville du Roi Priamos, s'il en était ainsi ,
serait renversée, détruite et saccagée par nos mains !
Ayant ainsi parlé, il les laissa et marcha vers d'autres.
Et il trouva Nestôr, l'harmonieux agorète des Pyliens , qui
animait et rangeait en bataille ses compagnons autour du
grand Pélagôn, d'Alastôr, de Khromios, de Haimôn et de
Bias, prince des peuples. Et il rangeait en avant les cava-
liers, les chevaux et les chars , et en arrière les fantassins
braves et nombreux, pour être le rempart de la guerre , et
les lâches au milieu, afin que chacun d'eux combattît for-
cément. Et il enseignait les cavaliers , leur ordonnant de
contenir les chevaux et de ne point courir au hasard dans
la mêlée :
- Que nul ne s'élance en avant des autres pour com-
battre les Troiens , et que nul ne recule, car vous serez
sans force. Que le guerrier qui abandonnera son char pour
un autre combatte plutôt de la pique, car ce sera pour le
mieux, et c'est ainsi que les hommes anciens , qui ont eu
ce courage et cette prudence, ont renversé les villes et les
murailles.
Et le vieillard les exhortait ainsi, étant habile dans la
guerre depuis longtemps. EtAgamemnon qui commande
au loin, l'ayant vu, se réjouit et lui dit ces paroles ailées :
-
O vieillard! plût aux Dieux que tes genoux eussent
autant de vigueur, que tu eusses autant de force que ton
cœur a de courage ! Mais la vieillesse , qui est la même
pour tous, t'accable. Plût aux Dieux qu'elle accablât plutôt
tout autre guerrier, et que tu fusses des plus jeunes!
ILIADE.
Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit :
- Certes, Atréide , je voudrais être encore ce que j'étais
quand je tuai le divin Ereuthaliôn. Mais les Dieux ne pro-
diguent point tous leurs dons aux hommes. Alors , j'étais
jeune, et voici que la vieillesse s'est emparée de moi. Mais
tel que je suis , je me mêlerai aux cavaliers et je les exci-
terai par mes conseils et par mes paroles, car c'est la part
des vieillards .
Il parla ainsi , et l'Atréide , joyeux , alla plus loin. Et il
trouva le cavalier Ménèstheus immobile, et autour de lui
les Athènaiens belliqueux , et, auprès, le subtil Odysseus,
et autour de ce dernier la foule hardie des Képhallèniens.
Et ils n'avaient point entendu le cri de guerre, car les pha-
langes des Troiens dompteurs de chevaux et des Akhaiens
commençaient de s'ébranler. Et ils se tenaient immobiles,
attendant que d'autres phalanges Akhaiennes , s'élançant
contre les Troiens , commençassent le combat. Et Aga-
memnôn , les ayant vus , les injuria et leur dit ces paroles
ailées :
O fils de Pétéos, d'un roi issu de Zeus, et toi , qui es
toujours plein de ruses subtiles, pourquoi, saisis de terreur,
attendez-vous que d'autres combattent? Il vous appartenait
de courir en avant dans le combat furieux, ainsi que vous
assistez les premiers à mes festins, où se réunissent les plus
vénérables des Akhaiens. Là , sans doute , il vous est doux
de manger des viandes rôties et de boire des coupes de bon
vin autant qu'il vous plaît. Et voici que , maintenant, vous
verriez avec joie dix phalanges des Akhaiens combattre
vant vous, armées de l'airain meurtrier !
Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui ré-
pondit :
Atréide , quelle parole s'est échappée de ta bouche?
Comment oses-tu dire que nous hésitons devant le combat?
Lorsque nous pousserons le rude Arès contre les Troiens
RHAPSODIE IV. 69
dompteurs de chevaux, tu verras , si tu le veux, et si cela
te plaît , le père bien aimé de Télémakhos au milieu des
Troiens dompteurs de chevaux. Mais tu as dit une parole
vaine.
Et Agamemnôn qui commande au loin, le voyant irrité,
sourit, et , se rétractant , lui répondit :
-
Subtil Odysseus, divin Laertiade, je ne veux t'adresser
ni injures ni reproches . Je sais que ton cœur, dans ta poi-
trine, est plein de desseins excellents, car tes pensées sont
les miennes. Nous réparerons ceci , si j'ai mal parlé. Va
donc, et que les Dieux rendent mes paroles vaines !
Ayant ainsi parlé, il les laissa et alla vers d'autres. Et il
trouva Diomèdès , l'orgueilleux fils de Tydeus, immobile
au milieu de ses chevaux et de ses chars solides. Et Sthé-
nélos, fils de Kapaneus, était auprès de lui. Et Agamemnôn
qui commande au loin, les ayant vus, l'injuria et lui dit ces
paroles ailées :
-
Ah! fils du brave Tydeus dompteur de chevaux ,
pourquoi trembles-tu et regardes-tu entre les rangs ? Certes,
Tydeus n'avait point coutume de trembler , mais il com-
battait hardiment l'ennemi, et hors des rangs, en avant de
ses compagnons. Je ne l'ai point vu dans la guerre, mais
on dit qu'il était au-dessus de tous. Il vint à Mykènè avec
Polyneikès égal aux Dieux, pour rassembler les peuples et
faire une expédition contre les saintes murailles de Thèbè.
Et ils nous conjuraient de leur donner de courageux alliés , et
tous y consentaient, mais les signes contraires de Zeus nous
en empêchèrent. Et ils partirent , et quand ils furent arri-
vés auprès de l'Asopos plein de joncs et d'herbes , Tydeus
fut l'envoyé des Akhaiens . Et il partit, et il trouva les Kad-
méiônes , en grand nombre, mangeant dans la demeure de la
Force Etéokléenne. Et là, le cavalier Tydeus ne fut pointef-
frayé, bien qu'étranger et seul au milieu des nombreux Kad-
méiônes. Et il les provoqua aux luttes et les vainquit aisé
70 ILIADE.
ment, car Athène le protégeait. Mais les cavaliers Kad-
méiônes, pleins de colère, lui dressèrent, à son départ, une
embuscade de nombreux guerriers commandés par Maiôn
Haimonide, tel que les Immortels , et par Lyképhontès,
hardi guerrier, fils d'Autophonos. Et Tydeus les tua tous
et n'en laissa revenir qu'un seul. Obéissant aux signes des
Dieux, il laissa revenir Maiôn. Tel était Tydeus l'Aitôlien;
rnais il a engendré un fils qui ne le vaut point dans le com-
bat, s'il parle mieux dans l'Agora.
Il parla ainsi, et le brave Diomèdès ne répondit rien,
plein de respect pour le roi vénérable. Mais le fils de l'il-
lustre Kapaneus répondit à l'Atréide :
- Atreide, ne mens point , sachant que tu mens. Certes
nous nous glorifions de valoir beaucoup mieux que nos
pères , nous qui, confiants dans les signes des Dieux , et
avec l'aide de Zeus, avons pris Thèbè aux sept portes, ayant
conduit sous ses fortes murailles des peuples moins nom-
breux. Nos pères ont péri par leurs propres fautes. Ne
compare donc point leur gloire à la nôtre.
Et le robuste Diomèdès, avec un sombre regard, lui ré-
pondit :
Ami, tais-toi et obéis. Je ne m'irrite point de ce que
le prince des peuples , Agamemnon, excite les Akhaiens
aux belles knèmides à combattre; car si les Akhaiens dé-
truisent les Troiens et prennent la sainte Ilios, il en aura
lagloire; mais si les Akhaiens sont détruits, il enportera le
deuil. Occupons-nous tous deux de la guerre impétueuse.
Il parla ainsi, et sauta de son char à terre avec ses armes ;
et l'airain retentit terriblement sur la poitrine du Roi, et ce
bruit aurait troublé le cœur du plus brave.
Et comme le flot de la mer roule avec rapidité vers le
rivage, poussé par Zéphyros , et, se gonflant d'abord sur
lahaute mer, se brise violemment contre terre, et se hérisse
autourdes promontoires en vomissant l'écume de la mer,
RHAPSODIR IV. 71
de même les phalanges pressées des Danaens se ruaient
au combat. Et chaque chef donnait ses ordres, et le reste
marchait en silence. On eût dit une grande multitude
muette, pleine de respect pour ses chefs. Et les armes bril-
lantes resplendissaient tandis qu'ils marchaient en ordre.
Mais, tels que les nombreuses brebis d'un homme riche ,
et qui bêlent sans cesse à la voix des agneaux, tandis qu'on
trait leur lait blanc dans l'étable, les Troiens poussaient
des cris confus et tumultueux de tous les points de la vaste
armée. Et leurs cris étaient poussés enbeaucoup de langues
diverses, pardes hommes venus d'un grandnombrede pays
lointains.
EtArès excitait les uns, et Athène aux yeux clairs exci-
tait les autres, et partout allaient la Crainte et la Terreur et
la furieuse et insatiable Eris, sœur et compagne d'Arès
tueur d'hommes, et qui, d'abord, est faible , et qui, les
pieds sur la terre, porte bientôt sa tête dans l'Ouranos. Et
elle s'avançait à travers la foule, éveillant la haine et mul-
tipliant les gémissements des hommes.
Etquand ils se furent rencontrés, ils mêlèrent leurs bou-
cliers, leurs piques et la force des hommes aux cuirasses
d'airain; et les boucliers bombés se heurtèrent, et un vaste
tumulte retentit. Et on entendait les cris de victoire et les
hurlements des hommes qui renversaient ou étaient ren-
versés , et le sang inondait la terre. Comme des fleuves,
gonflés par l'hiver, tombent da hautdes montagnes et mê-
lent leurs eaux furieuses dans une vallée qu'ils creusent
profondément, et dont un berger entend de loin le fracas,
de même le tumulte des hommes confondus roulait.
Et, le premier, Antilokhos tua Ekhépôlos Thalysiade,
courageux Troien, brave entre tous ceux qui combattaient
en avant. Et il le frappa au casque couvert de crins épais,
et il perça le front, et la pointe d'airain entra dans l'os. Et
leTroien tomba comme une tour dans le rude combat. Et
72 ILIADE
le roi Elphènôr Khalkodontiade , prince des magnanimes
Abantes, le prit par les pieds pour le traîner à l'abri des
traits et le dépouiller de ses armes; mais sa tentative fut
brève, car le magnanime Agènôr, l'ayant vu traîner le cа-
davre, le perça au côté, d'une pique d'airain, sous le bou-
clier, tandis qu'il se courbait, et le tua. Et, sur lui, se rua
un combat furieux de Troiens et d'Akhaiens ; et, comme
des loups, ils se jetaient les uns sur les autres, et chaque
guerrier en renversait un autre.
C'est là qu'Aias Télamonien tua Simoéisios , fils d'An-
thémiôn, jeune et beau, et que sa mère, descendant de
l'Ida pour visiter ses troupeaux avec ses parents , avait en-
fanté sur les rives du Simoïs, et c'est pourquoi on le nom-
mait Simoéisios. Mais il ne rendit pas à ses parents bien-
aimés le prixde leurs soins , car sa vie fut brève , ayant été
dompté par la pique du magnanime Aias. Et celui-ci le
frappa à la poitrine, près de la mamelle droite, et la pique
d'airain sortit par l'épaule. Et Simoéisios tomba dans la
poussière comme un peuplierdont l'écorce est lisse, et qui,
poussant au milieu d'un grand marais, commence à se cou-
vrir de hauts rameaux, quand un constructeur de chars le
tranche à l'aide du fer aiguisé pour en faire la roue d'un
beau char; et il gît, flétri, aux bords du fleuve. Et le divin
Aias dépouilla ainsi Simoéisios Anthémionide.
Et le Priamide Antiphos à la cuirasse éclatante, du mi-
lieu de la foule, lança contre Aias sa pique aiguë ; mais
elle le manqua et frappa à l'aine Leukos, brave compagnon
d'Odysseus, tandis qu'il traînait le cadavre , et le cadavre
lui échappa des mains. Et Odysseus , irrité de cette mort,
s'avança, armé de l'airain éclatant, au delà des premiers
rangs, regardant autour de lui et agitant sa pique écla-
tante. Et les Troiens reculèrent devant l'homme menaçant;
mais il ne lança point sa pique en vain , car il frappa De-
mokoôn, fils naturel de Priamos, et qui était venu d'Abydos
RHAPSODIE IV. 73
avec ses chevaux rapides. Et Odysseus, vengeant son com-
pagnon, ſrappa Demokoôn à la tempe, et la pointe d'airain
sortit par l'autre tempe, et l'obscurité couvrit ses yeux. Et
il tomba avec bruit, et ses armes retentirent. Et les Troiens
les plus avancés reculèrent, et même l'illustre Hektôr. Et
les Akhaiens poussaient de grands cris , entraînant les ca-
davres et se ruant en avant. EtApollon s'indigna, les ayant
vus du faîte de Pergamos, et d'une voix haute il excita les
Troiens :
- Troiens, dompteurs de chevaux, ne le cédez point aux
Akhaiens. Leur peau n'est ni de pierre ni de fer pour ré-
sister, quand elle en est frappée, à l'airain qui coupe la
chair. Akhilleus, le fils de Thétis à la belle chevelure, ne
combat point; il couve, près de ses nefs , la colère qui lui
ronge le cœur.
Ainsi parla le Dieu terrible du haut de la citadelle. Et
Tritogénéia, la glorieuse fille de Zeus, marchant au tra-
vers de la foule , excitait les Akhaiens là où ils reculaient .
Et la Moire saisit Diôrès Amarynkéide , et il fut frappé
à la cheville droite d'une pierre anguleuse. Et ce fut l'Im-
braside Peiros , prince des Thrakiens , et qui était venu
d'Ainos, qui le frappa. Et la pierre rude fracassa les deux
tendons et les os. Et Diôrès tomba à la renverse dans la
poussière , étendant les mains vers ses compagnons et res-
pirant à peine. Et Peiros accourut et enfonça sa pique près
du nombril, et les intestins se répandirent à terre, et l'obs-
curité couvrit ses yeux. Et comme Peiros s'élançait , l'Ai-
tôlien Thoas le frappa de sa pique dans la poitrine , au-
dessus de la mamelle, et l'airain traversa le poumon. Puis
il accourut, arracha de la poitrine la pique terrible, et,
tirant son épée aiguë , il ouvrit le ventre de l'homme et le
tua. Mais il ne le dépouilla point de ses armes , car les
Thrakiens aux cheveux ras et aux longues lances entourè-
rent leur chef, et repoussèrent Thoas , tout robuste , hardi
74 ILIADE.
et grand qu'il était. Et il recula loin d'eux. Ainsi les deux
chefs, l'un des Thrakiens, l'autredes Epéiens aux tuniques
d'airain, étaient couchés côte à côte dans la poussière, e
les cadavres s'amassaient autour d'eux.
Si un guerrier, sans peur du combat, et que l'airaın aigu
n'eût encore ni frappé ni blessé, eût parcouru la mêlée fu-
rieuse, et que Pallas Athène l'eût conduit par la main,
écartantde lui l'impétuosité des traits, certes, il eût vu, en
ce jour, une multitude de Troiens et d'Akhaiens renversés
et couchés confusément surla poussière.
:
RHAPSODIE V.
lors, Pallas Athène donna la force et l'audace
au Tydéide Diomèdès, afin qu'il s'illustrât entre
A tous les Argiens et remportât une grande
gloire. Et elle fit jaillir de son casque et de son
bouclier un feu inextinguible, semblable à l'étoile de l'au-
tomne qui éclate et resplendit hors de l'Okéanos. Tel ce feu
jaillissaitde sa tête et de ses épaules. Et elle le poussa dans
la mêlée où tous se ruaient tumultueusement.
Parmi les Troiens vivait Darès, riche et irréprochable
sacrificateur de Hephaistos , et il avait deux fils , Phygeus
et Idaios, habiles à tous les combats. Et tous deux, sur un
même char, se ruèrent contre le Tydéide, qui était à pied
Et, lorsqu'ils se furent rapprochés, Phygeus, le premier,
lança sa longue pique, et la pointe effleura l'épaule gauche
du Tydéide, mais il ne le blessa point. Et celui-ci , à son
tour lança sa pique,et le traitne fut point inutile qui partit
de sa main, car il s'enfonça dans la poitrine, entre les ma
76 ILIADE
melles, et jeta le guerrier à bas. Et Idaios s'enfuit, aban-
donnant son beau char et n'osant défendre son frère tué.
Certes, il n'eût point, pour cela , évité la noire mort; mais
Hephaistos, l'ayant enveloppé d'une nuće, l'enleva, afin que
la vieillesse de leur vieux père ne fût point désespérée. Et
le fils du magnanime Tydeus saisit leurs chevaux, qu'il remic
à ses compagnons pour être conduits aux nefs creuses.
Et les magnanimes Troiens, voyant les deux fils de Darès,
l'un en fuite et l'autre mort auprès de son char, furent
troublés jusqu'au fond de leurs cœurs. Mais Athènè aux
yeux clairs, saisissant le furieux Arès par la main, lui parla
ainsi :
- Arès , Arès , fléau des hommes , tout sanglant, et qui
renverses les murailles, ne laisserons-nous point combattre
les Troiens et les Akhaiens ? Que le Père Zeus accorde la
gloire à qui il voudra. Retirons-nous et évitons la colère de
Zeus.
Ayant ainsi parlé, elle conduisit le furieux Arès hors du
combat et le fit asseoir sur la haute rive du Skamandros.
Et les Danaens repoussèrent les Troiens. Chacun des chefs
tua un guerrier. Et, le premier, le roi Agamemnon préci-
pita de son char le grand Odios, chefdes Alizônes . Comme
celui-ci fuyait, il lui enfonça sa pique dans le dos, entre les
épaules , et elle traversa la poitrine , et les armes d'Odios
résonnèrent dans sa chute.
Et Idoméneus tua Phaistos, fils du Maiônien Bôros , qu
était venu de la fertile Tarnè. L'illustre Idoméneus le
perça à l'épaule droite, de sa longue pique, comme il mon-
tait sur son char. Et il tomba , et une ombre affreuse l'en-
veloppa, et les serviteurs d'Idoméneus le dépouillèrent.
Et l'Atréide Ménélaos tua de sa pique aiguë Skamandrios
habile à la chasse, fils de Strophios. C'était un excellent
chasseur qu'Artémis avait instruit elle-même à percer les
bêtes fauves, et qu'elle avait nourri dans les bois , sur les
RHAPSODIE V. 77
montagnes. Mais ni son habileté à lancer les traits , ni Aг-
témis qui se réjouit de ses flèches, ne lui servirent. Comme
il fuyait, l'illustre Atréide Ménélaos le perça de sa pique
dans le dos, entre les deux épaules, et lui traversa la poi-
trine. Et il tomba sur la face, et ses armes résonnerent.
Et Merionès tua Phéréklos, fils du charpentier Harmôn,
qui fabriquait adroitement toute chose de ses mains et que
Pallas Athènè aimait beaucoup. Et c'était lui qui avait con-
struit pour Alexandros ces neſs égales qui devaient causer
tant de maux aux Troiens et à lui-même; car il ignorait les
oracles des Dieux. Et Merionès, poursuivant Phéréklos, le
frappa à la fesse droite, et la pointe pénétra dans l'os jusque
dans la vessie. Et il tomba en gémissant , et la mort l'en-
veloppa.
Et Mégès tua Pedaios, fils illégitime d'Antènôr, mais que
la divine Théanô avait nourri avec soin au milieu de ses
enfants bien-aimés, afin de plaire à son mari. Et l'illustre
Phyléide, s'approchant de lui, le frappa de sa pique aiguë
derrière la tête. Et l'airain , à travers les dents , coupa la
langue, et il tomba dans la poussière en serrant de ses
dents le froid aırain.
Et l'Evaimonide Eurypylos tua le divin Hypsènôr, fils du
magnanime Dolopiôn , sacrificateur du Skamandros , et
que le peuple honorait comme un Dieu. Et l'illustre fils
d'Evaimôn, Eurypylos , se ruant sur lui , comme il fuyait,
se frappa de l'épée à l'épaule et lui coupa le bras , qui
tomba sanglant et lourd. Et la mort pourprée et la Moire
violente emplirent ses yeux.
Tandis qu'ils combattaient ainsi dans la rude mêlée, nul
n'aurait pu reconnaître si le Tydéide était du côté des
Troiens ou du côté des Akhaiens. Il courait à travers la
plaine, semblable à un fleuve furieux et débordé qui roule
impétueusement et renverse les ponts. Ni les digues ne
l'arrêtent, ni les enclos des vergers verdoyants, car la pluie
78 ILIADB
.
de Zeus abonde,et les beaux travaux des jeunes hommes
sont détruits. Ainsi les épaisses phalanges des Troiens se
dissipaient devant le Tydéide, et leur multitude ne pouvait
soutenir son choc.
Et l'illustre fils de Lykaôn, l'ayant aperçu se ruant par
laplaine et dispersant les phalanges, tendit aussitôt contre
lui son arc recourbé, et, comme il s'élançait, le frappa à
l'épaule droite, au défaut de la cuirasse. Et la flèche acerbe
vola en sifflant et s'enfonça, et la cuirasse ruissela de sang.
Et l'illustre fils de Lykaôn s'écria d'une voix haute :
- Courage , Troiens , cavaliers magnanimes ! Le plus
brave des Akhaiens est blessé, et je ne pense pas qu'il sup-
porte longtemps ma flèche violente, s'il est vrai que le Roi,
fils de Zeus, m'ait poussé à quitter la Lykiè.
Il parla ainsi orgueilleusement, mais la flèche rapiden'a-
vait point tué le Tydéide, qui, reculant, s'arrêta devant ses
chevaux et son char, et dit àSthénélos, fils de Kapaneus :
Hâte-toi, ami Kapanéide! Descends du char et retire
cette flèche amère.
Il parla ainsi , et Sthénélos , sautant à bas du char , ar-
racha de l'épaule la flèche rapide. Et le sang jaillit sur la
tunique, et Diomèdès hardi au combat pria ainsi :
Entends-moi , fille indomptée de Zeus tempêtueux!
Si jamais tu nous as protégés , mon père et moi , dans la
guerre cruelle, Athènel secours-moi de nouveau. Accorde-
moi de tuer ce guerrier. Amène-le au-devant de ma pique
impétueuse, lui qui m'a blessé le premier, et qui s'en glo-
rifie, et qui pense que je ne verrai pas longtemps encore la
splendide lumière de Hélios.
Il parla ainsi en priant , et Pallas Athène l'exauça. Elle
rendit tous ses membres , et ses pieds et ses mains plus
agiles; et s'approchant, elle lui dit en paroles ailées :
- Reprends courage, ô Diomèdès, et combats contre les
Troiens, car j'ai mis dans ta poitrine l'intrépide vigueur
RHAPSODIE V. 79
que possédait le porte-bouclier, le cavalier Tydeus. Et j'ai
dissipé le nuage qui était sur tes yeux, afin que tu recon-
naisses les Dieux et les hommes. Si un Immortel venait te
tenter, ne lutte point contre les Dieux immortels; mais si
Aphrodite, la fille de Zeus, descendait dans la mêlée, frappe-
lade l'airain aigu.
Ayant ainsi parlé, Athène aux yeux clairs s'éloigna, et le
Tydéide retourna à la charge , mêlé aux premiers rangs.
Et, naguère, il était, certes , plein d'ardeur pour combattre
les Troiens, mais son courage est maintenant trois fois plus
grand. Il est comme un lion qui, dans un champ où pais-
saient des brebis laineuses , au moment où il sautait vers
l'étable, a été blessé par un pâtre, et non tué. Cette bles-
sure accroît ses forces. Il entre dans l'étable et disperse les
brebis, qu'on n'ose plus défendre. Et celles-ci gisent égor-
gées, les unes sur les autres; et le lion bondit hors de l'en-
clos. Ainsi le brave Diomèdès se rua sur les Troiens .
Alors, il tua Astynoos et Hypeinôr, princes des peuples.
Et il perça l'un, de sa pique d'airain , au-dessus de la ma-
melle; et, de sa grande épée, il brisa la clavicule de l'autre
et sépara la tête de l'épaule et du dos. Puis, les abandon-
nant, il se jeta sur Abas et Polyeidos, fils du vieux Euryda-
mas, interprète des songes. Mais le vieillard ne les avait
point consultés au départ de ses enfants. Et le brave Dio-
mèdès les tua.
Etil sejetasur Xanthos et Thoôn, fils tardifs de Phai-
nopos, qui les avait eus dans sa triste vieillesse, et qui n'a-
vait point engendré d'autres enfants à qui il pût laisser ses
biens. Et le Tydéide les tua, leur arrachant l'âme et ne
laissant que le deuil et les tristes douleurs à leur père, qui
ne devait point les revoir vivants au retour du combat, et
dont l'héritage serait partagé selon la loi.
Et Diomèdès saisit deux fils du Dardanide Priamos ,
montés surunmême char, Ekhémôn et Khromios. Comme
४० ILIADE.
un lion, bondissant sur des bœufs, brise le cou d'une gé-
nisse ou d'un taureau paissantdans les bois, ainsi le fils de
Tydeus, les renversant tous deux de leur char, les dépouilla
de leurs armes et remit leurs chevaux à ses compagnons
pour être conduits aux nefs.
Mais Ainéias, le voyant dissiper les lignes des guerriers,
s'avança à travers la mêlée et le bruissement des piques,
cherchant de tous côtés le divin Pandaros. Et il rencontra
le brave et irréprochable fils de Lykaôn, et , s'approchant,
il lui dit :
-
Pandaros ! où sont ton arc et tes flèches ? Et ta gloire,
quel guerrier pourrait te la disputer? Qui pourrait , en
Lykiè, se glorifier de l'emporter sur toi ? Allons , tends les
mains vers Zeus et envoie une flèche à ce guerrier. Je ne
sais qui il est, mais il triomphe et il a déjà infligé de grands
maux aux Troiens. Déjà il a fait ployer les genoux d'une
multitude de braves. Peut-être est-ce un Dieu irrité contre
les Troiens à cause de sacrifices négligés. Et la colère d'un
Dieu est lourde.
Et l'illustre fils de Lykaôn lui répondit :
- Ainéias, conseiller des Troiens revêtus d'airain, je
crois que ce guerrier est le Tydéide. Je le reconnais à son
bouclier, à son casque aux trois cônes et à ses chevaux.
Cependant, je ne sais si ce n'est point un Dieu. Si ce guer-
rier est le brave fils de Tydeus, commeje l'ai dit, certes, il
n'est point ainsi furieux sans l'appui d'un Dieu. Sans doute,
un des Immortels , couvert d'une nuée, se tient auprès de
lui et détourne les flèches rapides. Déjà je l'ai frappé d'un
trait à l'épaule droite , au défaut de la cuirasse. J'étais cer-
tain de l'avoir envoyé chez Aidès , et voici que je ne l'ai
point tué. Sans doute quelque Dieu est irrité contre nous.
Ni mes chevaux ni mon char ne sont ici. J'ai , dans les de-
meures de Lykaôn , onze beaux chars tout neufs , couverts
de larges draperies. Auprès de chacun d'eux sont deux
RHAPSODIE V.
chevaux qui paissent l'orge et l'avoine. Certes, le belli-
queux vieillard Lykaôn, quand je partis de mes belles de-
meures , me donna de nombreux conseils. Il m'ordonna,
monté sur mon char et traîné par mes chevaux, de devancer
tous les Troiens dans les mâles combats . J'aurais mieux
fait d'obéir; mais je ne le voulus point , désirant épargner
mes chevaux accoutumés à manger abondamment, et de
peur qu'ils manquassent de nourriture au milieu de guer-
riers assiégés. Je les laissai, et vins à pied vers Ilios, certain
de mon arc, dont je ne devais pas me glorifier cependant:
Déjà, je l'ai tendu contre deux chefs , l'Atréide et le Ty-
déide, et je les ai blessés, et j'ai fait couler leur sang, et je
n'ai fait que les irriter. Certes, ce fut par une mauvaise
destinée que je détachai du mur cet arc recourbé, le jour
funeste où je vins , dans la riante Ilios, commander aux
Troiens, pour plaire au divin Hektôr. Si je retourne ja-
mais, et si je revois de mes yeux ma patrie et ma femme
et ma haute demeure, qu'aussitôt un ennemi me coupe la
tête, si je ne jette, brisé de mes mains, dans le feu éclatant,
cet arc qui m'aura été un compagnon inutile !
Et le chef des Troiens, Ainéias, lui répondit :
-
Ne parle point tant. Rien ne changera si nous ne pous-
sons à cet homme,surnotre char et nos chevaux, et couverts
de nos armes. Tiens! monte sur mon char, et vois quels
sont les chevaux de Trôs , habiles à poursuivre ou à fuir
rapidement dans la plaine. Ils nous ramèneront saufs dans
la ville, si Zeus donne la victoire au Tydéide Diomèdès.
Viens ! saisis le fouet et les belles rênes , et je descendrai
pour combattre; ou combats toi-même, et je guiderai les
chevaux.
Et l'illustre fils de Lykaôn lui répondit :
- Ainéias , charge-toi des rênes et des chevaux. Ils traf-
nerontmieux le char sous le conducteur accoutumé, si nous
prenions la fuite devant le fils de Tydeus. Peut-être,pleins
6
ILIADE .
de terreur, resteraient-ils inertes et ne voudraient-ils plus
nous emporter hors du combat, n'entendant plus ta voix.
Ayant ainsi parlé, ils montèrent sur le char brillant et
poussèrent les chevaux rapides contre le Tydéide. Et l'il-
lustre fils de Kapaneus , Sthénélos, les vit; et aussitôt il
dit au Tydéide ces paroles ailées :
Tydéide Diomèdès , le plus cher à mon âme , je vois
deux braves guerriers qui se préparent à te combattre.
Tous deux sont pleins de force. L'un est l'habile archer
Pandaros, qui se glorifie d'être le fils de Lykaôn. L'autre
est Ainéias, qui se glorifie d'être le fils du magnanime An-
khisès, et qui a pour mère Aphrodite elle-même. Reculons
donc, et ne te jette point en avant , si tu ne veux perdre ta
chère âme .
Et le brave Diomèdès , le regardant d'un œil sombre,
lui répondit :
Ne parle point de fuir, car je ne pense point que tu
me persuades. Ce n'est point la coutume de ma race de
fuir et de trembler. Je possède encore toutes mes forces.
J'irai au-devant de ces guerriers. Pallas Athène ne me per-
met point de craindre. Leurs chevaux rapides ne nous les
arracheront point tous deux, si , du moins, un seul en ré-
chappe. Mais je te le dis, et souviens-toi de mes paroles :
si la sage Athène me donnait la gloire de les tuer tous
deux, arrête nos chevaux rapides , attache les rênes au
char, cours aux chevaux d'Ainéias et pousse-les parmi les
Akhaiens aux belles knèmides. Ils sont de la race de ceux
que le prévoyant Zeus donna à Trôs en échange de son fils
Ganymèdès , et ce sont les meilleurs chevaux qui soient
sous Eôs et Hélios. Le roi des hommes, Ankhisès, à l'insu
de Laomédôn, fit saillir des cavales par ces étalons, et il
en eutdix rejetons. Il en retient quatre qu'il nourrit à la
crèche, et il a donné ces deux-ci , rapides à la fuite , à
RHAPSODIE V. 83
Ainéias. Si nous les enlevons , nous remporterons une
grande gloire.
Pendant qu'ils se parlaient ainsi, les deux Troiens pous-
saient vers eux leurs chevaux rapides , et le premier, l'il
lustre fils de Lykaôn , s'écria :
- Très-brave et très-excellent guerrier, fils de l'illustre
Tydeus , mon trait rapide , ma flèche amère, ne t'a point
tué; mais je vais tenter de te percer de ma pique.
Il parla, et , lançant sa longue pique, frappa le bouclier
du Tydéide. La pointe d'airain siffla et s'entonça dans la
cuirasse, et l'illustre fils de Lykaôn cria à voix haute :
-
Tu es blessé dans le ventre! Je ne pense point que
tu survives longtemps , et tu vas me donner une grande
gloire.
Et le brave Diomèdès lui répondit avec calme :
Tu m'as manqué , loin de m'atteindre; mais je ne
pense pas que vous vous reposiez avant qu'un de vous, au
moins, ne tombe et ne rassasie de son sangArès, l'audacieux
combattant.
Il parla ainsı , et lança sa pique. Et Athènè la dirigea
au-desus du nez , auprès de l'œil , et l'airain indompté tra-
versa les blanches dents, coupa l'extrémité de la langue et
sortit sous le menton. Et Pandaros tomba du char, et ses
armes brillantes, aux couleurs variées, résonnèrent sur lui,
et les chevaux aux pieds rapides frémirent, et la vie et les
forces de l'homme furent brisées .
Alors Ainéias s'élança avec son bouclier et sa longue
pique, de peur que les Akhaiens n'enlevassent le cadavre.
Et, tout autour , il allait comme un lion confiant dans ses
forces, brandissant sa pique et son bouclier bombé , prêt à
tuer celui qui oserait approcher, et criant horriblement.
Mais le Tydéide saisit de'sa main un lourd rocher que deux
hommes , de ceux qui vivent aujourd'hui, ne pourraient
soulever. Seul , il le remua facilement. Et il en frappa
ILIADE.
Ainéias à la cuisse, là où le fémur tourne dans le cotyle.
Et la pierre rugueuse heurta le cotyle, rompit les deux
muscles supérieurs et déchira la peau. Le héros, tombant
sur les genoux, s'appuya d'une main lourde sur la terre,
etune nuit noire couvrit ses yeux. Et le roi des hommes,
Ainéias, eût sans doute péri, si la fille de Zeus, Aphrodite,
ne l'eût aperçu: car elle était sa mère, l'ayant conçu d'An-
khisès, comme il paissait ses bœufs. Elle jeta ses bras
blancs autour de son fils bien-aimé et l'enveloppa des plis
de son péplos éclatant, afin de le garantir des traits, et de
peur qu'un des guerriers Danaens enfonçât l'airain dans
sa poitrine et lui arrachât l'âme. Et elle enleva hors de la
mêlée son fils bien-aimé .
Mais le fils de Kapaneus n'oublia point l'ordre que lui
avait donné Diomèdès hardi au combat. Il arrêta brusque-
ment les chevaux aux sabots massifs, en attachant au char les
rênes tendues ; et, se précipitant vers les chevaux aux lon-
gues crinières d'Ainéias, il les poussa du côté des Akhaiens
aux belles knèmides. Et il les remit à son cher compagnon
Deipylos, qu'il honorait au-dessus de tous, tant leurs âmes
étaient d'accord, afin que celui-ci les conduisit aux nefs
creuses.
Puis le héros , remontant sur son char, saisit les belles
rênes, et, traîné par ses chevaux aux sabots massifs, suivit
le Tydéide. Et celui- ci , de l'airain meurtrier , pressait
ardemment Aphrodite , sachant que c'était une Déesse
pleine de faiblesse, et qu'elle n'était point de ces divinités
qui se mêlent aux luttes des guerriers, comme Athènè ou
comme Enyô , la destructrice des citadelles. Et, la pour-
suivant dans la mêlée tumultueuse , le fils du magnanime
Tydeus bondit, et de sa pique aiguë blessa sa main déli-
cate. Et aussitôt l'airain perça la peau divine à travers
le péplos que les Kharites avaient tissé elles-mêmes. Et
le sang immortelde la Déesse coula, subtil,et tel qu'il sort
RHAPSODIE V. 85
desDieux heureux. Car ils ne mangent point de pain, ils
ne boivent point le vin ardent, et c'est pourquoi ils n'ont
point notre sang et sont nommés Immortels. Elle poussa
un grand cri et laissa tomber son fils; mais Phoibos Apol-
lôn le releva de ses mains et l'enveloppa d'une noire nuée,
de peur qu'un des cavaliers Danaens enfonçât l'airain dans
sa poitrine et lui arrachât l'âme. Et Diomèdès hardi au
combat cria d'une voix haute à la Déesse :
-
Fille de Zeus, fuis la guerre et le combat. Ne te suffit-
il pas de tromperde faibles femmes ? Si tu retournes jamais
au combat, certes, je pense que la guerre et son nom seul
te feront trembler désormais.
Il parla ainsi, et Aphrodite s'envola, pleine d'affliction et
gémissant profondément. Iris aux pieds rapides la conduisit
hors de la mêlée, accablée de douleurs, et son beau corps
était devenu noir. Et elle rencontra l'impétueux Arès assis
à la gauche de la bataille. Sa pique et ses chevaux rapides
étaient couverts d'une nuée. EtAphrodite, tombant à ge-
noux , supplia son frère bien aimé de lui donner ses chevaux
liés par des courroies d'or :
-
Frère bien-aimé, secours-moil Donne-moi tes chevaux
pour que j'aille dans l'Olympos, qui est la demeure des Im-
mortels. Je souffre cruellement d'une blessure que m'a faite
le guerrier mortel Tydéide, qui combattrait maintenant le
Père Zeus lui-même.
Elle parla aınsı, et Arès lui donna ses chevaux aux ai-
grettes dorées. Et, gémissant dans sa chère âme, elle monta
sur le char. Iris monta auprès d'elle, prit les rênes en mains
et frappa les chevaux du fouet, et ceux-ci s'envolèrent et
atteignirent aussitôt le haut Olympos, demeure des Dieux.
Et la rapide Iris arrêta les chevaux aux pieds prompts
comme le vent, et, sautant du char, leur donna leur nour-
riture immortelle. Et la divine Aphrodite tomba aux ge
86 ILIADE.
noux de Diônè sa mère; et celle-ci, entourant sa fille de
ses bras, la caressa et lui dit :
Quel Ouranien, chère fille, t'a ainsi traitée, comme si
tu avais ouvertement commis une action mauvaise ?
Et Aphrodite qui aime les sourires lui répondit :
-
L'audacieux Diomèdès, fils de Tydeus , m'a blessée,
parce que j'emportais hors de la mêlée mon fils bien-aimé
Ainéias, qui m'est leplus cher de tous les hommes. La ba-
taille furieuse n'est plus seulement entre les Troiens et les
Akhaiens, mais les Danaens combattent déjà contre les
Immortels.
Et l'illustre Déesse Diônè lui répondit :
-
Subis et endure ton mal, ma fille, bien que tu sois
affligée. Déjà plusieurs habitants des demeures Ouraniennes,
par leurs discordes mutuelles, ont beaucoup souffert de la
part des hommes. Arès a subi de grands maux quand Otos
etle robusteEphialtès, fils d'Aloè, le lièrent de fortes chaînes .
Il resta treize mois enchaîné dans une prison d'airain. Et
peut-être qu'Arès , insatiable de combats, eût péri, si la
belle Eriboia, leur marâtre, n'eût averti Hermès, qui délivra
furtivement Arès respirant à peine, tant les lourdes chaînes
l'avaient dompté. Hèrè souffrit aussi quand le vigoureux
Amphitryonade la blessa à la mamelle droite d'une flèche
à trois pointes , et une irrémédiable douleur la saisit. Et le
grand Aidès souffrit entre tous quand le même homme,
fils de Zeus tempêtueux , le biessa , sur le seuil du Hadès,
au milieu des morts , d'une flèche rapide , et l'accabla de
douleurs. Et il vint dans la demeure de Zeus, dans le
grand Olympos , plein de maux et gémissant dans son
cœur, car la flèche était fixée dans sa large épaule et tor-
turait son âme. Et Paièôn, répandant de doux baumes sur
la plaie, guérit Aidès, car il n'était point mortel comme un
homme. Et tel était Heraklès, impie, irrésistible, se sou-
ciant peu de commettre des actions mauvaises et frappant
RHAPSODIE V. 87
deses flèches les Dieux qui habitent l'Olympos. C'est la
divine Athène aux yeux clairs qui a excité un insensé contre
toi. Et le fils de Tydeus ne sait pas,dans son âme, qu'il ne
vit pas longtemps celui qui lutte contre les Immortels. Ses
enfants, assis sur ses genoux, ne le nomment point leur
père au retour de la guerre et de la rude bataille. Mainte-
nant, que le Tydéide craigne, malgré sa force, qu'un plus
redoutable que toi ne le combatte. Qu'il craigne que la
sage fille d'Adrèstès, Aigialéia, la noble femme du domp-
teur de chevaux Diomèdès, gémisse bientôt en s'éveillant et
en troublant ses serviteurs, parce qu'elle pleurera son pre-
mier mari, le plus brave des Akhaiens !
Elle parla ainsi, et, de ses deux mains , étancha la plaie,
et celle-ci fut guérie, et les amères douleurs furent calmées.
Mais Hère et Athène, qui les regardaient, tentèrent d'ir-
riter le Kronide Zeus par des paroles mordantes. Et la di-
vine Athènè aux yeux clairs parla ainsi la première :
-
Père Zeus, peut-être seras-tu irrité de ce que je vais
dire; mais voici qu'Aphrodite, en cherchant à mener quel-
que femme Akhaienne au milieu des Troiens qu'elle aime
tendrement, en s'efforçant de séduire par ses caresses une
des Akhaiennes au beau péplos, a déchiré sa main délicate
à une agrafe d'or.
Elle parla ainsi, et le Père des hommes et des Dieux sou
rit, et, appelant Aphrodite d'or, il lui dit :
-
Ma fille, les travaux de la guerre ne te sont point
confiés , mais à l'impétueux Arès et à Athènè. Ne songe
qu'aux douces joies des Hyménées
Et ils parlaient ainsi entre eux. Et Diomèdès hardi au
combat se ruait toujours sur Ainéias , bien qu'il sût
qu'Apollon le couvrait des deux mains. Mais il ne respec-
tait même plus un grand Dieu , désirant tuer Aineias et le
dépouiller de ses armes illustres. Et trois fois il se rua, dé-
sirant le tuer, et trois fois Apollon repoussa son bouclier
88 ILIADB
.
éclatant. Mais, quand il bondit une quatrième fois, sem-
blable à un Dieu, Apollon lui dit d'une voix terrible :
-
Prends garde, Tydéide, et ne t'égale point aux Dieux,
car la race des Dieux Immortels n'est point semblable à
celle des hommes qui marchent sur la terrе.
Il parla ainsi, et le Tydéide recula un peu , de peur
d'exciter la colère de l'archer Apollon. Et celui-ci déposa
Ainéias loin de la mêlée, dans la sainte Pergamos, où était
bâti son temple. Et Lètô et Artémis qui se réjouit de ses
flèches prirent soin de ce guerrier et l'honorèrent dans le
vaste sanctuaire. Et Apollon à l'arc d'argent suscita une
image vaine semblable à Ainéias et portant des armes pa-
reilles . Et autour de cette image les Troiens et les divins
Akhaiens se frapparent sur les peaux de bœuf qui cou-
vraient leurs poitrines, sur les boucliers bombés et sur les
cuirasses légères. Alors, le roi Phoibos Apollôn dit à l'im-
pétueux Arès :
- Arès, Arès, fléau des hommes, sanglant, et qui ren-
verses les murailles, ne vas-tu pas chasser hors de la mêlée
ce guerrier, le Tydéide , qui , certes, combattrait mainte-
nant même contre le Père Zeus? Déjà il a blessé la main
d'Aphrodite, puis il a bondi sur moi , semblable à un Dieu.
Ayant ainsi parlé, il retourna s'asseoir sur la haute Per-
gamos, et le cruel Arès, se mêlant aux Troiens, les excita à
combattre, ayant pris la forme de l'impétueux Akamas,
prince des Thrakiens. Et il exhorta les fils de Priamos,
nourrissons de Zeus :
O fils du roi Priamos , nourris par Zeus , jusques à
quand laisserez-vous les Akhaiens massacrer votre peuple?
Attendrez-vous qu'ils combattent autour de nos portes
solides ? Un guerrier est tombé que nous honorions autant
que le divin Hektôr, Ainéias , fils du magnanime Ankhi-
sès. Allons! Enlevons notre brave compagnon hors de la
mêlée.
KHABSODI . 89
Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de
chacun, EtSarpèdôn dit ces dures paroles audivin Hektor :
-
Hektôr, qu'est devenu ton ancien courage? Tu te van-
tais naguère desauver ta ville, sans l'aide des autres guer-
riers, seul, avec tes frères et tes parents, etje n'en ai encore
aperçu aucun, car ils tremblenttous comme des chiens de-
vant le lion. C'est nous, vos alliés, qui combattons. Me
voici , moi, qui suis venu de très-loin pour vous secourir,
Elle est éloignée, en effet , la Lykiè où coule le Xanthos
plein de tourbillons. J'y ai laissé ma femme bien-aimée et
monpetit enfant, et mes nombreux domaines que le pauvre
convoite. Et, cependant, j'excite les Lykiens au combat, et
je suis prêt moi-même à lutter contre les hommes, bien que
je n'aie rien à redouter ou à perdre des maux que vous ap-
portent les Akhaiens, ou des biens qu'ils veulent vous en-
lever. Et tu restes immobile, et tu ne commandes même
pas à tesguerriers de résister et de défendre leurs femmes!
Ne crains-tu pas qu'enveloppés tous comme dans un filet
de lin, vous deveniez la proie des guerriers ennemis ? Sans
doute, les Akhaiens renverseront bientôt votre ville aux
nombreux habitants. C'est à toi qu'il appartient de songer
à ces choses, nuit et jour, et de supplier les princes alliés,
afin qu'ils tiennent fermement et qu'ils cessent leurs durs
reproches.
Sarpèdôn parla ainsi, et il mordit l'âme de Hektôr, et
celui-ci sauta aussitôt de son char avec ses armes, et, bran-
dissant deux lances aiguës, courut de toutes parts à travers
l'armée, l'excitant à combattre un rude combat. Et les
Troiens revinrent à la charge et tinrent tête aux Akhaiens.
Et les Argiens les attendirent de pied ferme.
Ainsi que, dans les aires sacrées, à l'aide des vanneurs et
du vent, la blonde Dèmètèr sépare le bon grainde la paille.
et que celle-ci , amoncelée , est couverte d'une poudre
blanche , de même les Akhaiens étaient enveloppés d'une
مو ILIADE
poussière blanche qui montait du milieu d'eux vers l'Ou-
ranos, et que soulevaient les pieds des chevaux frappant la
terre, tandis que les guerriers se mêlaient de nouveau et
que les conducteurs de chars les ramenaient au combat. Et
le furieux Arès , couvert d'une nuée, allait de toutes parts,
excitant les Troiens. Et il obéissait ainsi aux ordres que lui
avait donnés Phoibos Apollon qui porte une épée d'or,
quand celui-ci avait vu partir Athène, protectrice des Da-
naens.
Et l'Archer Apollón fit sortir Ainéias du sanctuaire et
remplit de vigueur la poitrine du prince des peuples. Et ce
dernier reparut au milieu de ses compagnons , pleins de
joie de le voir vivant, sain et sauf et possédant toutes ses
forces. Mais ils ne lui dirent rien , car les travaux que leur
préparaient Arès , fléau des hommes , Apollon et Eris , ne
leur permirent point de l'interroger.
Et les deux Aias , Odysseus et Diomèdès exhortaient les
Danaens au combat; et ceux-ci, sans craindre les forces et
l'impétuosité des Troiens , les attendaient de pied ferme,
semblables à ces nuées que le Kroniôn arrête à la cime
des montagnes , quand le Boréas et les autres vents vio-
lents se sont calmés, eux dont le souffle disperse les nuages
épais et immobiles. Ainsi les Danaens attendaient les
Troiens de pied ferme. Et l'Atréide , courant çà et là au
milieu d'eux , les excitait ainsi :
- Amis , soyez des hommes ! ruez-vous , d'un cœur
ferme , dans la rude bataille. Ce sont les plus braves qui
échappent en plus grand nombre à la mort; mais ceux qui
fuient n'ont ni force ni gloire.
Il parla, et, lançant sa longue pique, il perça, au premier
rang, le guerrier Deikoôn Pergaside , compagnon du ma-
gnanime Ainéias, et que les Troiens honoraient autant que
les fils de Priamos, parce qu'il était toujours parmi les pre-
miers au combat. Et le roi Agamemnon le frappa de sa
RHAPSODIE V. 91
pique dans le bouclier qui n'arrêta point le coup , car la
pique le traversa et entra dans le ventre en déchirant le
ceinturon. Et il tomba avec bruit, et ses armes résonnèrent
sur son corps .
Alors , Ainéias tua deux braves guerriers Danaens , fils
de Dioklès , Krèthôn et Orsilokhos. Et leur père habitait
Phèrè bien bâtie, et il était riche, et il descendait du fleuve
Alphéios qui coule largement sur la terre des Pyliens. Et
l'Alpheios avait engendré Orsilokhos, chef de nombreux
guerriers; et Orsilokhos avait engendré le magnanime
Dioklès , et de Diokles étaient nés deux fils jumeaux,
Krèthôn et Orsilokhos, habiles à tous les combats. Tout
jeunes encore, ils vinrent sur leurs nefs noires vers Ilios
aux bons chevaux, ayant suivi les Argiens pour la cause et
l'honneur des Atréides , Agamemnôn et Ménélaos , et c'est
là que la mort les atteignit. Comme deux jeunes lions
nourris par leur mère sur le sommet des montagnes , au
fond des épaisses forêts, et qui enlèvent les bœufs et les
brebis, et qui dévastent les étables jusqu'à ce qu'ils soient
tués de l'airain aigu par les mains des pâtres , tels ils tom-
bèrent tous deux, frappés par les mains d'Ainéias, pareils à
des pins élevés.
Et Ménélaos , hardi au combat, eut pitié de leur chute,
et il s'avança au premier rang, vêtu de l'airain étincelant et
brandissant sa pique. Et Arès l'excitait afin qu'il tombât
sous les mains d'Ainéias. Mais Antilokhos , fils du magna-
nime Nestôr, le vit ets'avança au premier rang, car il crai-
gnait pour le prince des peuples, dont la mort eût rendu
leurs travaux inutiles. Et ils croisaient déjà leurs piques
aiguës, prêts à se combattre, quand Antilokhos vint se
placer auprès du prince des peuples. Et Ainéias , bien que
très-brave, recula, voyant les deux guerriers prêts à l'at-
taquer. Et ceux-ci entraînerert les morts parmi les Ak
ga ILIADE
haiens , et, les remettant à leurs compagnons , revinrens
combattre au premier rang.
Alors ils tuèrent Pylaiménès, égal à Arès , chef des ma-
gnanimes Paphlagones porteurs de boucliers. Et l'illustre
Atréide Ménélaos le perça de sa pique à la clavicule. Et
Antilokhos frappa au coude, d'un coup de pierre, le con-
ducteurde son char, le brave Atymniade Mydôn , comme il
faisait reculer ses chevaux aux sabots massifs. Et les blan-
ches rênes ornées d'ivoire s'échappèrent de ses mains , et
Antilokhos, sautant sur lui, le perça à la tempe d'un coup
d'épée. Et, ne respirant plus, il tomba du beau char, la tête
et les épaules enfoncées dans le sable qui était creusé en
cet endroit. Ses chevaux le foulèrent aux pieds, et Anti-
lokhos les chassa vers l'armée des Akhaiens .
Mais Hektôr, les ayant aperçus tous deux , se rua à tra-
vers la mêlée en poussantdes cris. Et les braves phalanges
des Troiens le suivaient, et devant elles marchaient Arès
et la vénérable Enyô. Celle-ci menait le tumulte immense
du combat, et Arès , brandissant une grande pique , allait
tantôt devant et tantôt derrière Hektôr .
Et Diomèdès hardi au combat ayant vu Arès , frémit.
Comme un voyageur troublé s'arrête, au bout d'une plaine
immense, sur le bord d'un fleuve impétueux qui tombe
dans la mer, et qui recule à la vue de l'onde bouillonnante,
ainsi le Tydéide recula et dit aux siens :
-
O amis , combien nous admirions justement le divin
Hektôr, habile à lancer la pique et audacieux en combat-
tant! Quelque Dieu se tient toujours à son côté et détourne
de lui la mort. Maintenant, voici qu'Arès l'accompagne,
semblable à un guerrier. C'est pourquoi reculons devant
les Troiens et ne vous hâtez point de combattre les Dieux.
Il parla ainsi, et les Troiens approchèrent. Alors, Hektôr
tua deux guerriers habiles au combat et montés sur un
même char, Ménesthes et Ankhialos.
RHAPSODIE 93
Et le grand Télamornien Aias eut pitié de leur chute, et,
marchant en avant, il lança sa pique brillante. Et il frappa
Amphion , fils de Sélagos, qui habitait Paisos , et qui était
fort riche. Mais sa Moire l'avait envoyé secourir les Pria-
mides. Et le Télamonien Aias l'atteignit au ceinturon, et
la longue pique resta enfoncée dans le bas-ventre. Et il
tomba avec bruit, et l'illustre Aias accourut pour le dé-
pouiller de ses armes. Mais les Troiens le couvrirent d'une
grêle de piques aiguës et brillantes , et son bouclier en fut
hérissé. Cependant, pressant du pied le cadavre , il en ar-
racha sa pique d'airain; mais il ne put enlever les belles
armes, étant accablé de traits. Et il craignit la vigoureuse
attaque des braves Troiens qui le pressaientde leurs piques
et le firent reculer, bien qu'il fût grand, fort et illustre.
Et c'est ainsi qu'ils luttaient dans la rude mêlée. Et
voici que la Moire violente amena , en face du divin Sar-
pèdôn , le grand et vigoureux Héraklide Tlèpolémos. Et
quand ils se furent rencontrés tous deux, le fils et le petit-
fils de Zeus qui amasse les nuées, Tlèpolémos, le premier,
parla ainsi :
- Sarpèdôn, chef des Lykiens, quelle nécessité te pousse
tremblant dans la mêlée , toi qui n'es qu'un guerrier inha-
bile? Des menteurs disent que tu es fils de Zeus tempê-
tueux, tandis que tu es loin de valoir les guerriers qui na-
quirent de Zeus, aux temps antiques des hommes, tels que
le robuste Heraklès au cœur de lion, mon père. Et il vint
ici autrefois , à cause des chevaux de Laomédôn ; et , aveć
six nefs seulement etpeu de compagnons , il renversa Ilios
et dépeupla ses rues. Mais toi , tu n'es qu'un lâche , et tes
guerriers succombent. Et je ne pense point que , même
étantbrave, tu aies apportéde Lykiè un grand secours aux
Troiens , car, tué par moi , tu vas descendre au seuil
d'Aidès.
Et Sarpèdôn, chefdes Lykiens, lui répondit :
94 ILIADE.
-Tlèpolémos, certes, Heraklès renversa la sainte Ilios,
grâce à la témérité de l'illustre Laomédôn qui lui adressa
injustement de mauvaises paroles et lui refusa les cavales
qu'il était venu chercher de si loin. Mais, pour toi , je te
prédis la mort et la noire Kèr, et je vais t'envoyer, tué par
ma pique et me donnant une grande gloire, vers Aidès qui
a d'illustres chevaux.
Sarpèdôn parla ainsi. Et Tlèpolémos leva sa pique de
frêne, et les deux longues piques s'élancèrent en même
temps de leurs mains. Et Sarpèdôn le frappa au milieu du
cou, et la pointe amère le traversa de part en part. Et la
noire nuit enveloppa les yeux de Tlèpolémos. Mais celui-cı
avait percé de sa longue pique la cuisse gauche de Sarpè-
dôn , et la pointe était restée engagée dans l'os, et le Kro-
nide , son père , avait détourné la mort de lui. Etles braves .
compagnons de Sarpèdôn l'enlevèrent hors de la mêlée.
Et il gémissait, traînant la longue pique de frêne restée
dans la blessure, car aucun d'eux n'avait songé à l'arracher
de la cuisse du guerrier, pour qu'il pût monter sur son
char, tant ils se hâtaient.
De leur côté, les Akhaiens aux belles knèmides empor-
taient Tlèpolémos hors de la mêlée. Et le divin Odysseus
au cœur ferme, l'ayant aperçu, s'affligea dans son âme; et
il délibéra dans son esprit et dans son cœur s'il poursui
vrait le fils de Zeus qui tonne hautement, ou s'il arrache-
rait l'âme à une multitude de Lykiens. Mais il n'était point
dans la destinée du magnanime Odysseus de tuer avec l'ai-
rain aigu le brave fils de Zeus. C'est pourquoi Athènè lui
inspira de se jeter sur la foule des Lykiens. Alors il tua
Koiranos et Alastôr, et Khromios et Alkandros et Halios,
et Noèmôn et Prytanis. Et le divin Odysseus eût tué une
plus grande foule de Lykiens, si le grand Hektôr au casque
mouvant ne l'eût aperçu. Et il s'élança aux premiers rangs,
armé de l'airain éclatant, jetant la terreur parmi les Da-
RHAPSODIE V. 95
naens. Et Sarpèdôn, fils de Zeus, se réjouit de sa venue et
lui dit cette parole lamentable :
- Priamide, ne permets pas que je reste la proie des
Danaens, et viens à mon aide, afin que je puisse au moins
expirer dans votre ville, puisque je ne dois plus revoir la
chère patrie, et ma femme bien-aimée et mon petit enfant.
Mais Hektôr au casque mouvant ne lui répondit pas, et
il s'élança en avant, plein du désir de repousser prompte-
ment les Argiens et d'arracher l'âme à une foule d'entre
eux. Et les compagnons du divin Sarpèdôn le déposèrent
sous le beau hêtre de Zeus tempêtueux, et le brave Péla-
gôn, qui était le plus cher de ses compagnons , lui arracha
hors de la cuisse la pique de frêne. Et son âme défaillit, et
une nuée épaisse couvrit ses yeux. Mais le souffle de Bo-
réas le ranima, et il resaisit son âme qui s'évanouissait.
Et les Akhaiens , devant Arès et Hektôr au casque d'ar-
rain, ne fuyaient point vers les nefs noires et ne se ruaient
pas non plus dans la mêlée, mais reculaient toujours, ayant
aperçu Arès parmi les Troiens. Alors , quel fut le guerrier
qui, le premier, fut tué par Hektor Priamide et par Arès
vêtu d'airain, et quel fut le dernier ? Teuthras, semblable
à un Dieu, et l'habile cavalier Orestès, et Trèkhos, combat-
tant Aitôlien ; Oinomaos et l'Oinopide Hélénos, et Oresbios
qui portait une mitre brillante. Et celui-ci habitait Hyle,
où il prenait soin de ses richesses, au milieu du lac Kè-
phisside, non loin des riches tribus des Bôiotiens.
Et la divine Hèrè aux bras blancs, voyant que les Argiens
périssaient dans la rude mêlée, dit à Athène ces paroles
ailées :
Ah! fille indomptable de Zeus tempêtueux , certes,
nous aurons vainement promis à Ménélaos qu'il retourne-
raitdans sa patrie après avoir renversé Ilios aux fortes mu-
railles, si nous laissons ainsi le cruel Arès répandre sa
96 ILIADE
tureur. Viens, et souvenons-nous de notre courage im-
pétueux.
Elle parla ainsi , et la divine Athène aux yeux clairs
obéit. La vénérable déesse Hèrè, fille du grand Kronos, se
hâta de mettre à ses chevaux leurs harnais d'or. Hèbè at-
tacha promptement les roues au char, aux deux bouts de
l'essieu de fer. Et les roues étaient d'airain à huit rayons,
et les jantes étaient d'un or incorruptible, mais, par-dessus,
étaient posées des bandes d'airain admirables à voir. Les
deux moyeux étaient revêtus d'argent, et le siége était sus-
pendu à des courroies d'or et d'argent, et deux cercles
étaient placés en avant d'où sortait le timon d'argent, et, à
l'extrémité du timon, Hèrè lia le beau joug d'or et les
belles courroies d'or. Puis , avide de discorde et de cris de
guerre, elle soumit au joug ses chevaux aux pieds rapides.
Et Athènè , fille de Zeus tempêtueux , laissa tomber sur
le pavé de la demeure paternelle le péplos subtil, aux or-
nements variés , qu'elle avait fait et achevé de ses mains.
Et elle revêtit la cuirasse de Zeus qui amasse les nuées, et
l'armure de la guerre lamentable. Elle plaça autour de ses
épaules l'Aigide aux longues franges , horrible , et que la
Fuite environnait. Et là, se tenaient la Discorde, la Force
et l'effrayante Poursuite , et la tête affreuse, horrible et
divine du monstre Gorgô. Et Athènè posa sur sa tête un
casque hérissé d'aigrettes , aux quatre cônes d'or, et qui
eût recouvert les habitants de cent villes. Et elle monta
sur le char splendide , et elle saisit une pique lourde ,
grande , solide, avec laquelle elle domptait la foule des
hommes héroïques, contre lesquels elle s'irritait, étant la
fille d'un père puissant.
Hèrè pressa du fouet les chevaux rapides, et , devant
eux, s'ouvrirent d'elles-mêmes les portes Ouraniennes que
gardaient les Heures. Et celles-ci , veillant sur le grand
Ouranos et sur l'Olympos, ouvraient ou fermaient la nuée
RHAPSODIE V. 97
épaisse qui flottait autour. Et les chevaux dociles fran-
chirent ces portes , et les Déesses trouvèrent le Kroniôn
assis, loin des Dieux, sur le plus haut sommet de l'Olym-
pos aux cimes sans nombre. Et la divine Hèrè aux bras
blancs , retenant ses chevaux , parla ainsi au très-haut
Zeus Kronide :
Zeus , ne réprimeras-tu pas les cruelles violences
d'Arès qui cause impudemment tant de ravages parmi les
peuples Akhaiens? J'en ai une grande douleur; et voici
qu'Aphrodite et Apollon à l'arc d'argent se réjouissent
d'avoir excité cet insensé qui ignore toute justice. Père
Zeus, ne t'irriteras-tu point contre moi, sije chasse de la
mêlée Arès rudement châtié ?
Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit :
-
Val Excite contre lui la dévastatrice Athènè, qui est
accoutumée à lui infliger de rudes châtiments.
Il parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs obéit, et
elle frappa ses chevaux, et ils s'envolèrent entre la terre et
l'Ouranos étoilé . Autant un homme, assis sur une roche
élevée, et regardant la mer pourprée, voit d'espace aérien,
autant les chevaux des Dieux en franchirent d'un saut. Et
quand les deux Déesses furent parvenues devant Ilios , là
où le Skamandros et le Simoïs unissent leurs cours , la
divine Hèrè aux bras blancs détela ses chevaux et les en-
veloppa d'une nuée épaisse. Et le Simoïs fit croître pour
eux une pâture ambroisienne. Et les Déesses, semblables
dans leur vol à de jeunes colombes , se hâtèrent de secou-
rir les Argiens.
Et quand elles parvinrent là où les Akhaiens luttalent
en foule autour de la force du dompteur de chevaux Dio-
mèdès, tels que des lions mangeurs de chair crue , ou de
sauvages et opiniâtres sangliers, la divine Hère aux bras
blancs s'arrêta et jeta un grand cri , ayant pris la forme
7
98 ILIADE
du magnanime Stentor à la voix d'airain, qui criait aussi
haut que cinquante autres :
Honte à vous , ô Argiens, fiers d'être beaux, mais
couverts d'opprobre ! Aussi longtemps que le divin Akhil-
leus se rua dans la mêlée, jamais les Troiens n'osèrent
passer les portes Dardaniennes; et, maintenant , voici qu'ils
combattent loin d'Ilios, devant les nefs creuses !
Ayant ainsi parlé, elle ranima le courage de chacun. Et
la déesse Athène aux yeux clairs , cherchant le Tydéide,
rencontra ce roi auprès de ses chevaux et de son char. Et
il rafraîchissait la blessure que lui avait faite la flèche de
Pandaros. Et la sueur l'inondait sous le large ceinturon
d'où pendait son bouclier bombé ; et ses mains étaient
lasses. Il soulevait son ceinturon et étanchait un sang noir.
Et la Déesse, auprès du joug, lui parla ainsi :
- Certes, Tydeus n'a point engendré un fils semblable
à lui. Tydeus était de petite taille, mais c'était un homme.
Je lui défendis vainement de combattre quand il vint seul,
envoyé à Thèbè par les Akhaiens, au milieu des innom-
brables Kadméiônes. Etje lui ordonnai de s'asseoir paisi-
blement à leurs repas, dans leurs demeures. Cependant,
ayant toujours le cœur aussi ferme, il provoqua les jeunes
Kadméiônes etles vainquitaisément,carj'étais sa protectrice
assidue . Certes , aujourd'hui , je te protége , je te défends
et je te pousse à combattre ardemment les Troiens. Mais
la fatigue a rompu tes membres, ou la crainte t'a saisi le
cœur, et tu n'es plus le fils de l'excellent cavalier Tydeus
Oinéide.
Et le brave Diomèdès lui répondit :
-
Je te reconnais, Déesse, fille de Zeus tempêtueux. Je
te parlerai franchement et ne te cacherai rien. Ni la crainte
ni la faiblesse ne m'accablent, mais je me souviens de tes
ordres. Tu m'as défendu de combattre les Dieux heureux,
mais de frapper de l'airain aigu Aphroditè, la fille de Zeus,
RHAPSODIE V. 99
si elle descendait dans la mêlée. C'est pourquoi je recule
maintenant, etj'ai ordonné à tous les Argiens de se réunir
ici, car j'ai reconnu Arès qui dirige le combat.
Et la divine Athène aux yeux clairs lui répondit :
- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon cœur , ne
crains ni Arès ni aucun des autres Immortels, car je suis
pour toi une protectrice assidue. Viens! pousse contre Arès
tes chevauxaux sabots massifs; frappe-le, et ne respecte pas
le furieux Arès, ce dieu changeant et insensé qui, naguère,
nous avait promis , à moi et à Hèrè, de combattre les
Troiens et de secourir les Argiens, et qui , maintenant,
s'est tourné du côté des Troiens et oublie ses promesses.
Ayant ainsi parlé, elie saisit de la main Sthénélos pour
le faire descendre du char, et celui-ci sauta promptement
à terre. Et elle monta auprès du divin Diomèdès, et l'essieu
du char gémit sous le poids, car il portait une Déesse puis-
sante et un brave guerrier. Et Pallas Athène , saisissant le
fouet et les rênes , poussa vers Arès les chevaux aux sabots
massifs. Et le Dieu venait de tuer le grand Périphas , le
plus brave des Aitôliens, illustre fils d'Okhèsios; et , tout
sanglant , il le dépouillait ; mais Athène mit le casque
d'Aidès, pour que le puissant Arès ne la reconnût pas. Et
dès que le fléau des hommes , Arès , eut aperçu le divin
Diomèdès, il laissa le grand Périphas étendu dans la pous-
sière, là où, l'ayant tué , il lui avait arraché l'âme , et il
marcha droit à l'habile cavalier Diomèdès .
Et quand ils se furent rapprochés l'un de l'autre , Arès,
le premier, lança sa pique d'airain par-dessus le joug et
les rênes des chevaux, voulant arracher l'âme du Tydéide;
mais la divine Athènè aux yeux clairs , saisissant le trait
d'une main, le détourna du char, afin de le rendre inutile.
Puis, Diomèdès hardi au combat lança impétueusement
sa pique d'airain, et Pallas-Athène la dirigea dans le bas-
ventre, sous le ceinturon.
100 ILIADE
Et le Dieu fut blessé, et la pique , ramenée en arrière,
déchira sa belle peau, et le féroce Arès poussa un cri
aussi fort que la clameur de dix mille guerriers se ruant
dans la mêlée. Et l'épouvante saisit les Akhaiens et les
Troiens, tant avait retenti le cri d'Arès insatiable de com-
bats. Et, comme apparaît, au-dessous des nuées, une noire
vapeur chassée par un vent brûlant, ainsi Arès apparut au
brave Tydéide Diomèdès, tandis qu'il traversait le vaste
Ouranos, au milieu des nuages. Et il parvint à la demeure
des Dieux , dans le haut Olympos. Et il s'assit auprès de
Zeus Kroniôn, gémissant dans son cœur; et, lui montrant
le sang immortel qui coulait de sa blessure , il lui dit en
paroles ailées :
-
Père Zeus , ne t'indigneras-tu point de voir ces vio-
lences ? Toujours, nous, les Dieux, nous nous faisons souf-
frir cruellement pour la cause des hommes. Mais c'est toi
qui es la source de nos querelles , car tu as enfanté une
fille insensée , perverse et inique. Nous , les Dieux Olym-
piens, nous t'obéissons et nous te sommes également sou-
mis; mais jamais tu ne blâmes ni ne réprimes celle-ci , et
tu lui permets tout, parce que tu as engendré seul cette
fille funeste qui pousse le fils de Tydeus , le magnanime
Diomèdès, à se jeter furieux sur les Dieux Immortels. Il a
blessé d'abord la main d'Aphrodite , puis , il s'est rué sur
moi , semblable à un Dieu, et si mes pieds rapides ne m'a-
vaient emporté , je subirais mille maux , couché vivant au
milieu des cadavres et livré sans force aux coups de l'ai-
rain.
Et Zeus qui amasse les nuées , le regardant d'un œil
sombre, lui répondit :
-
Cesse de te plaindre à moi, Dieu changeant! Je te
hais le plus entre tous les Olympiens, car tu n'aimes que
ladiscorde, laguerre et le combat, et tu as l'esprit intrai-
table de ta mère, Here, que mes paroles répriment à peine.
RHAPSODIE V. 101
C'est son exemple qui cause tes maux. Mais je ne per-
mettrai pas que tu souffres plus longtemps, car tu es mon
fils, et c'estde moi que ta mère t'a conçu. Méchant comme
tu es, si tu étais né de quelque autre Dieu, depuis long-
temps déjà tu serais le dernier des Ouraniens.
Il parla ainsi et ordonna à Paièôn de le guérir, et celui-ci
le guérit en arrosant sa blessure de doux remèdes liquides,
car il n'était point mortel. Aussi vite le lait blanc s'épaissit
quand on l'agite, aussi vite le furieux Arès fut guéri. Hèbè
le baigna et le revêtit de beaux vêtements, et il s'assit, fier
de cet honneur , auprès de Zeus Kroniôn. Et l'Argienne
Hèrè et la Protectrice Athène rentrèrent dans la demeure
du grand Zeus, après avoir chassé le cruel Arès de la mêlée
guerrière.
RHAPSODIE VI.
ivree à elle-même, la rude bataille des Troiens
et des Akhaiens se répandit confusément çà et
là par la plaine. Et ils se frappaient, les uns
les autres, de leurs lances d'airain, entre les
eaux courantes du Simoïs et du Xanthos .
Et , le premier, Aias Télamônien enfonça la phalange
des Troiens et ralluma l'espérance de ses compagnons,
ayant percé un guerrier, le plus courageux d'entre les
Thrakiens, le fils d'Eussôros, Akamas, qui était robuste et
grand. Il frappa le cône du casque à l'épaisse crinière de
cheval, et la pointe d'airain, ouvrant le front, s'enfonça à
travers l'os, et les ténèbres couvrirent ses yeux.
Et Diomèdès hardi au combat tua Axylos Teuthranide
qui habitait dans Arisbe bien bâtie, était riche et bienveil-
dant aux hommes , et les recevait tous avec amitié , sa de-
meure étant au bord de la route. Mais nul alors ne se mit
&u devant de lui pour détourner la sombre mort. Et Dio
RHAPSODIE VI . 103
mèdès le tua, ainsi que son serviteur Kalésios, qui dirigeait
ses chevaux, et tous deux descendirent sous la terre.
Et Euryalos tua Drèsos et Opheltios, et il se jeta sur
Aisèpos et Pèdasos, que la nymphe naiade Abarbaréè avait
conçus autrefois de l'irréprochable Boukoliôn. Et Bouko-
liôn était fils du noble Laomédôn, et il était son premier
né, et sa mère l'avait enfanté en secret. En paissant ses
brebis, il s'était uni à la nymphe sur une même couche ; et,
enceinte, elle avait enfanté deux fils jumeaux; mais le Me-
kistèiade brisa leur force et leurs souples membres, et ar-
racha leurs armures de leurs épaules .
Et Polypoitès prompt au combat tua Astyalos; et Odys
seus tua Pidytès le Perkosien, par la lance d'airain; et
Teukros tua le divinitateur Arétaôn .
EtAntilokhos Nestoréide tua Ablèros de sa lance écla-
tante; et le roi des hommes, Agamemnôn , tua Elatos qui
habitait la haute Pedasos, sur les bords du Satnéoïs au
beau cours. Et le héros Lèitos tua Phylakos qui fuyait,
et Eurypylos tua Mélanthios. Puis , Ménélaos hardi au
combat prit Adrèstos vivant. Arrêtés par une branche de
tamaris, les deux chevaux de celui-ci, ayant rompu le char
près du timon, s'enfuyaient, épouvantés , par la plaine, du
côté de la ville, avec d'autres chevaux effrayés, et Adrèstos
avait roulé du char, auprès de la roue, la face dans la
poussière. Et l'Atréide Ménélaos, armé d'une longue lance,
s'arrêta devant lui; etAdrèstos saisit ses genoux et le sup-
plia :
-
Laisse-moi la vie , fils d'Atreus , et accepte une riche
rançon. Une multitude de choses précieuses sont dans la
demeure de mon père, et il est riche. Il a de l'airain, de l'or
etdu ferouvragé dont il te fera de larges dons, s'il apprend
que je vis encore sur les nefs des Argiens.
Il parla ainsi, et déjà il persuadait le cœur de Ménélaos,
etcelui-ci allait le remettre à son serviteur pour qu'il l'em
104 ILIADE.
menât vers les nets rapides des Akhaiens; mais Aga-
memnôn vint en courant au devant de lui, et lui cria cette
dure parole :
-
O lâche Ménélaos, pourquoi prendre ainsi pitié des
hommes ? Certes, les Troiens ont accompli d'excellentes
actions dans ta demeure ! Que nul n'évite une fin terrible
et n'échappe de nos mains ! Pas même l'enfant dans le sein
de sa mère ! qu'ils meurent tous avec Ilios , sans sépulture
et sans mémoire !
Par ces paroles équitables, le héros changea l'esprit de
son frère qui repoussa le héros Adrèstos. Et le roi Aga-
memnôn le frappa au front et le renversa, et l'Atréide, luı
mettant le pied sur la poitrine, arracha la lance de frêne.
Et Nestôr, à haute voix, animait les Argiens :
-
O amis, héros Danaens, serviteurs d'Arès , que nul
ne s'attarde, dans son désir des dépouilles et pour en
porter beaucoup vers les nefs ! Tuons des hommes! Vous
dépouillerez ensuite à loisir les morts couchés dans la
plaine!
Ayant ainsı parlé, il excitait la force et le courage de
chacun. Et les Troiens, domptés par leur lâcheté, eussent
regagné la haute Ilios, devant les Akhaiens chers à Arès,
si le Priamide Hélénos, le plus illustre de tous les divina-
teurs, ayant abordé Ainéias et Hektor, ne leur eût dit :
Ainéias et Hektor, puisque le fardeau des Troiens et
des Lykiens pèse tout entier sur vous qui êtes les princes
du combat et des délibérations, debout ici, arrêtez de toutes
parts ce peuple devant les portes , avant qu'ils se réfugient
tous jusque dans les bras des femmes et soient en risée aux
[Link] vous aurez exhorté toutes les phalanges,
nous combattrons , inébranlables , contre les Danaens, bien
que rompus de lassitude; mais la nécessité le veut. Puis,
Hektor , rends-toi à la Ville, et dis à notre mère qu'ayant
réuni les femmes âgées dans le temple d'Athène aux yeux
RHAPSODIE VI. 105
clairs, au sommet de la citadelle, et ouvrant les portes de
la maison sacrée, elle pose sur les genoux d'Athène à la -
belle chevelure le péplos le plus riche et le plus grand qui
soit dans sa demeure , et celui qu'elle aime le plus; et
qu'elle s'engage à sacrifier dans son temple douze génisses
d'un an encore indomptées, si elle prend pitié de la ville et
des femmes Troiennes et de leurs enfants , et si elle dé-
tourne de la sainte Ilios le fils de Tydeus, le féroce guer-
rier qui répand le plus de terreur et qui est , je pense, le
plus brave des Akhaiens. Jamais nous n'avons autant re-
douté Akhilleus, ce chef des hommes, et qu'on dit le fils
d'une Déesse ; car Diomèdès est plein d'une grande fureur,
et nul ne peut égaler son courage.
Il parla ainsi , et Hektor obéit à son frère. Et il sauta
hors du char avec ses armes, et, agitant deux lances ai-
guës , il allait de tous côtés par l'armée , excitant au com-
bat, et il suscita une rude bataille. Et tous, s'étant retour-
nés, firent tête aux Akhaiens ; et ceux-ci, reculant, cessèrent
le carnage, car ils croyaient qu'un Immortel était descendu
de l'Ouranos étoilé pour secourir les Troiens, ces derniers
revenant ainsi à la charge. Et , d'une voix haute, Hektor
excitait les Troiens :
-
Braves Troiens, et vous, Alliés venus de si loin, soyez
des hommes! Souvenez-vous de tout votre courage, tandis
que j'irai vers Ilios dire à nos vieillards prudents et à nos
femmes de supplier les Dieux et de leur vouer des hé-
catombes .
Ayant ainsi parlé, Hektor au beau casque s'éloigna, et
le cuir noir qui bordait tout autour l'extrémité du bou-
clier arrondi heurtait ses talons et son cou .
EtGlaukos , fils de Hippolokhos , et le fils de Tydeus,
prompts à combattre , s'avancèrent entre les deux armées .
Etquand ils furent en face l'un de l'autre, le premier, Dio-
mèdès hardi au combat lui parla ainsi :
106 ILIADE.
-Qui es-tu entre les hommes mortels , 6 très-brave?
Je ne t'ai jamais vu jusqu'ici dans le combat qui glorifie
les guerriers ; et certes, maintenant, tu l'emportes de beau-
coup sur eux tous par ta fermeté , puisque tu as attendu
ma longue lance. Ce sont les fils des malheureux qui s'op-
posent à mon courage. Mais si tu es quelque Immortel, et
si tu viens de l'Ouranos , je ne combattrai point contre les
Ouraniens. Car le fils de Drias , le brave Lykoorgos , ne
vécut pas longtemps , lui qui combattait contre les Dieux
Ouraniens. Et il poursuivait, sur le sacré Nysa, les nour-
rices du furieux Dionysos ; et celles-ci, frappées du fouet du
tueur d'hommes Lykoorgos , jetèrent leurs Thyrses ; et
Dionysos , effrayé, sauta dans la mer, et Thétis le reçut
dans son sein, tremblant et saisi d'un grand frisson à cause
des menaces du guerrier. Et les dieux qui vivent en repos
furent irrités contre celui-ci ; et le fils de Kronos le rendit
aveugle , et il ne vécut pas longtemps , parce qu'il était
odieux à tous les Immortels. Moi , je ne voudrais point
combattre contre les Dieux heureux. Mais si tu es un des
mortels qui mangent les fruits de la terre, approche, afin
d'atteindre plus promptement aux bornes de la mort.
Et l'illustre fils de Hippolokhos lui répondit :
-Magnanime Tydéide, pourquoi t'informes-tu de ma
race? La génération des hommes est semblable à celle des
feuilles. Le vent répand les feuilles sur la terre, et la forêt
germe et en produit de nouvelles, et le temps du printemps
arrive. C'est ainsi que la génération des hommes naît et
s'éteint. Mais si tu veux savoir quelle est ma race que
connaissent de nombreux guerriers , sache qu'il est une
ville , Ephyrè, au fond de la terre d'Argos féconde en che-
vaux. Là vécut Sisyphos, le plus rusé des hommes, Sisy-
phos Aiolidès ; et il engendra Glaukos , et Glaukos engen-
dra l'irréprochable Bellérophontès, à qui les Dieux don-
nèrent la beauté et la vigueur charmante. Mais Proitos,
RHAPSODIE VI. 107
qui était le plus puissant des Argiens, car Zeus les avait
soumis à son sceptre, eut contre lui de mauvaises pensées
et le chassa de son peuple. Car la femme de Proitos, la
divine Antéia, désira ardemment s'unir au fils de Glaukos
par un amour secret ; mais elle ne persuada point le sage
et prudent Bellérophontès; et, pleine de mensonge , elle
parla ainsi au roi Proitos :
- Meurs , Proitos , ou tue Bellérophontès qui , par vio-
lence, a voulu s'unir d'amour à moi.
Elle parla ainsi , et, à ces paroles, la colère saisit le Roi
Et il ne tua point Bellérophontès , redoutant pieusement
ce meurtre dans son esprit; mais il l'envoya en Lykiè avec
des tablettes où il avait tracé des signes de mort, afin qu'il
les remît à son beau-père et que celui-ci le tuât. Et Bel-
lérophontès alla en Lykie sous les heureux auspices des
Dieux. Et quand il y fut arrivé, sur les bords du rapide
Xauthos , le roi de la grande Lykiè le reçut avec honneur,
lui fut hospitalier pendant neufjours et sacrifia neufbœufs.
Mais quand Eôs aux doigts rosés reparut pour la dixième
fois, alors il l'interrogea et demanda à voir les signes en-
voyés par son gendre Proitos. Et, quand il les eút vus, il
lui ordonna d'abord de tuer l'indomptable Khimaira. Celle-
ci était née des Dieux et non des hommes, lion par devant,
dragon par l'arrière , et chèvre par le milieu du corps. Et
elle soufflait des flammes violentes. Mais il la tua, s'étant
fié aux prodiges des Dieux. Puis , il combattit les Solymes
illustres, et il disait avoir entrepris la le plus rude combat
des guerriers. Enfin il tua les Amazones viriles. Comme
il revenait , le Roi lui tendit un piége rusé, ayant choisi
et placé en embuscade les plus braves guerriers de la grande
Lykiè. Mais nul d'entre eux ne revit sa demeure , car l'ir-
réprochable Bellérophontès les tua tous. Et le Roi connut
alors que cet homme était de la race illustre d'un Dieu, et
il le retint et lui donna sa fille et la moitié de sa domina-
.
108 ILIADE.
tion royale. Et les Lykiens lui choisirent un domaine, le
meilleur de tous, plein d'arbres et de champs, afin qu'il le
cultivât. Et sa femme donna trois enfants au brave Bellé-
rophontès : Isandros, Hippolokhos et Laodaméia. Et le
sage Zeus s'unit à Laodaméia, et elle enfanta le divın Sar-
pèdôn couvert d'airain. Mais quand Bellérophontès fut en
haine aux Dieux, il errait seul dans le désert d'Alèios. Arès
insatiable de guerre tua son fils Isandros, tandis que ce-
lui-ci combattait les illustres Solymes. Artémis aux rênes
d'or, irritée, tua Laodaméia ; et Hippolokhos m'a engen-
dré, et je dis que je suis né de lui. Et il m'a envoyé à
Troiè, m'ordonnant d'être le premier parmi les plus braves,
afin de ne point déshonorer la génération de mes pères qui
ont habité Ephyrè et la grande Lykie. Je me glorifie d'être
de cette race et de ce sang.
Il parla ainsi , et Diomèdès brave au combat fut joyeux,
et il enfonça sa lance dans la terre nourricière , et il dit
avec bienveillance au prince des peuples :
Tu es certainement mon ancien hôte paternel. Au-
trefois, le noble Oineus reçut pendant vingt jours dans ses
demeures hospitalières l'irréprochable Bellérophontès. Et
ils se firent de beaux présents. Oineus donna un splendide
ceinturon de pourpre, et Bellérophontes donna une coupe
d'or très-creuse que j'ai laissée, en partant, dans mes de-
meures. Je ne me souviens point de Tydeus , car il me
laissa tout petit quand l'armée des Akhaiens périt devant
Thèbè. C'est pourquoi je suis un ami pour toi dans Argos,
et tu seras le mien en Lykiè quand j'irai vers ce peuple.
Evitons nos lances, même dans la mêlée. J'ai à tuer assez
d'autres Troiens illustres et d'Alliés, soit qu'un Dieu me les
amène, soit que je les atteigne, et toi assez d'Akhaiens, si
tu le peux. Échangeons nos armes , afin que tous sachent
que nous sommes des hôtes paternels .
Ayant ainsi parlé tous deux, ils descendirent de leurs
RHAPSODIE VI. 109
chars et se serrèrent la main et échangèrent leur fol. Mais
ie Kronide Zeus troubla l'esprit de Glaukos qui donna au
Tydéide Diomèdès des armes d'or du prix de cent bœufs
pour des armes d'airain du prix de neuf bœufs.
Dès que Hektôr fut arrivé aux portes Skaies et au Hêtre,
toutes les femmes et toutes les filles des Troiens couraient
autour de lui, s'inquiétant de leurs fils , de leurs frères, de
leurs concitoyens et de leurs maris. Et il leur ordonna de
supplier toutes ensemble les Dieux , un grand deuil étant
réservé à beaucoup d'entre elles. Et quand il fut parvenu
à la belle demeure de Priamos aux portiques éclatants, -
et là s'élevaient cinquante chambres nuptiales de pierre
polie, construites les unes auprès des autres, où couchaient
les fils de Priamos avec leurs femmes légitimes ; et , en
face, dans la cour, étaient douze hautes chambres nup-
tiales de pierre polie, construites les unes auprès des
autres, où couchaient les gendres de Priamos avec leurs
femmes chastes, - sa mère vénérable vint au-devant de
lui, comme elle allait chez Laodikè, la plus belle de ses
tilles, et elle lui prit la main et parla ainsi:
Enfant, pourquoi as-tu quitté la rude bataille ? Les
fils odieux des Akhaiens nous pressent sans doute et com-
battent autour de la ville, et tu es venu tendre les mains
vers Zeus, dans la citadelle ? Attends un peu, et je t'appor
terai un vin mielleux afin que tu en fasses des libations au
Père Zeus et aux autres Immortels, et que tu sois ranimé,
en ayant bu; car le vin augmente la force du guerrier fati-
gué; et ta fatigue a été grande, tandis que tu défendais tes
concitoyens.
Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit :
Ne m'apporte pas un vin mielleux, mère vénérable,
de peur que tu m'affaiblisses et que je perde force et cou-
rage. Je craindrais de faire des libations de vin pur à Zeus
avec des mains souillées, car il n'est point permis, plein de
ILIADE
sang et de poussière, d'implorer le Krôniôn qui amasse les
nuées. Donc, porte des parfums et réunis les femmes âgées
dans le temple d'Athènè dévastatrice ; et dépose sur les
genoux d'Athène à la belle chevelure le péplos le plus
riche et le plus grand qui soit dans ta demeure, et celui que
tu aimes le plus; et promets de sacrifier dans son temple
douze génisses d'un an , encore indomptées, si elle prend
pitié de la Ville et des femmes Troiennes et de leurs en-
fants, et si elle détourne de la sainte Ilios le fils de Tydeus,
le féroce guerrier qui répand le plus de terreur. Va donc
au temple d'Athènè dévastatrice, et moi , j'irai vers Pâris,
afin de l'appeler, si pourtant il veut entendre ma voix. Plût
aux Dieux que la terre s'ouvrit sous lui! car l'Olympien
l'a certainement nourri pour la ruine entière des Troiens,
du magnanime Priamos et de ses fils. Si je le voyais des-
cendre chez Aidès , mon âme serait délivrée de ses amères
douleurs .
Il parla ainsı, et Hékabè se rendit à sa demeure et com-
manda aux servantes ; et celles-ci, par la ville, réunirent
les femmes âgées. Puis Hékabe entra dans sa chambre
nuptiale parfumée où étaient des péplos diversement peints,
ouvrage des femmes Sidoniennes que le divin Alexandros
avait ramenées de Sidôn, dans sa navigation sur la haute
mer par où il avait conduit Hélénè née d'un père divin. Et,
pour l'offrir à Athènè, Hékabe en prit un, le plus beau , le
plus varié et le plus grand; et il brillait comme une étoile,
et il était placé le dernier. Et elle se mit en marche, et les
femmes âgées la suivaient.
Et quand elles furent arrivées dans le temple d'Athène,
Théanô aux belles joues, fille de Kissèis, femme du domp-
teur de chevaux Antènôr, leur ouvrit les portes , car les
Troiens l'avaient faite prêtresse d'Athènè. Et toutes, avec un
gémissement, tendirent les mains vers Athènè. Et Théanô
aux belles joues, ayant reçu le péplos, le déposa sur les
RHAPSODIE VI . "
genoux d'Athènè à la belle chevelure , et, en le lui vouant,
elle priait lafille du grand Zeus :
-
Vénérable Athène, gardienne de la Ville , très-divine
Déesse, brise la lance de Diomèdès , et fais-le tomber lui-
même devant les portes Skaies, afin que nous te sacrifiions
dans ton temple douze génisses d'un an , encore indomp-
tées, si tu prends pitié de laVille, des femmes Troiennes et
de leurs enfants .
Elle parla ainsi dans son vœu , et elles suppliaient ains
la fille du grand Zeus; mais Pallas Athènè les refusa.
Et Hektôr gagna les belles demeures d'Alexandros, que
celui-ci avait construites lui-même à l'aide des meilleurs
ouvriers de la riche Troiè. Et ils avaient construit une
chambre nuptiale, une maison et une cour, auprès des de-
meures de Priamos et de Hektor , au sommet de la cita-
delle. Ce fut là que Hektôr, cher à Zeus, entra. Et il tenait
à la main une lance haute de dix coudées; et une pointe
d'airain étincelait à l'extrémité de la lance , fixée par un
anneau d'or. Et, dans la chambre nuptiale , il trouva
Alexandros qui s'occupait de ses belles armes , polissant
son bouclier , sa cuirasse et ses arcs recourbés. Et l'Ar-
gienne Hélénè était assise au milieu de ses femmes , dirı-
geant leurs beaux travaux.
Et Hektôr, ayant regardé Paris, lui dit ces paroles ou-
trageantes :
-
Misérable ! la colère que tu as ressentie n'était point
-
bonne. Nos troupes périssent autour de la Ville, sous les
hautes murailles. Grâce à toi, les clameurs de la guerre
montent avec fureur autour de cette ville, et tu blâmerais
toi-même celui que tu verrais s'éloigner de la rude ba-
taille. Lève-toi donc, si tu ne veux voir la Ville consumée
bientôt par la flamme ardente.
Et le divin Alexandros lui répondit :
-
Hektor, puisque tu ne m'as point blamé avec vio
118 ILIADE.
lence, mais dans la juste mesure, je te répondras. Je ne
restais point dans ma chambre nuptiale par colère ou par
indignation contre les Troiens, mais pour me livrer à la
douleur. Maintenant que mon épouse me conseille par de
douces paroles de retourner au combat , je crois , comme
elle, que cela est pour le mieux. La victoire exauce tour à
tour les guerriers. Mais attends que je revête mes armes
belliqueuses, ou précède moi, je vais te suivre.
Il parla ainsi, et Hektôr ne lui répondit rien; et Hélénè
dit à Hektôr ces douces paroles :
-
Mon frère, frère d'une misérable chienne de malheur,
et horrible ! Plût aux Dieux qu'au jour même où ma mère
m'enfanta un furieux souffle de vent m'eût emportée sur
une montagne ou abîmée dans la mer tumultueuse, et que
l'onde m'eût engloutie , avant que ces choses fussent arri-
vées ! Mais, puisque les Dieux avaient résolu ces maux, jevou-
drais être la femme d'un meilleur guerrier, et qui souffrît au
moins de l'indignation et des exécrations des hommes. Mais
celui-ci n'a point un cœur inébranlable, et il ne l'aura ja-
mais, et je pense qu'il en portera bientôt la peine. Viens,
mon frère, entre et prends ce siége, car ton âme est pleine
d'un lourd souci, grâce à moi, chienne que je suis, et grâce
au crime d'Alexandros. Zeus nous a fait à tous deux une
mauvaise destinée , afin que nous soyons célèbres par là
chez les hommes qui naîtront dans l'avenir.
Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit :
Ne me fais point asseoir, Hélénè, bien que tu m'aimes,
car tu ne me persuaderas point. Mon cœur est plein du
désir de secourir les Troiens qui regrettent vivement mon
absence. Mais excite Pâris , et qu'il se hâte de me suivre,
tandis que je serai encore dans la Ville. Je vais , dans ma
demeure , revoir mes serviteurs, ma femme bien-aimée et
mon petit enfant. Je ne sais s'il me sera permis de les re
RHAPSODIE VI . נו
voir jamais plus, ou si les Dieux me dompteront par les
mains des Akhaiens .
Ayant ainsi parlé, Hektôr au casque mouvant sortit et
parvint bientôt à ses demeures, et il n'y trouva point An-
dromakhè aux bras blancs, car elle était sortie avec son fils
et une servante au beau péplos , et elle se tenait sur la
tour, pleurant et gémissant. Hektor, n'ayant point trouvé
dans ses demeures sa femme irréprochable , s'arrêta sur le
seuil et parla ainsi aux servantes :
Venez, servantes, et dites-moi la vérité. Où est allée,
hors des demeures, Andromakhè aux bras blancs ? Est-ce
chez mes sœurs, ou chez mes belles-sœurs au beau péplos,
ou dans le temple d'Athène avec les autres Troiennes qui
apaisent la puissante Déesse à la belle chevelure ?
Et la vigilante Intendante lui répondit :
Hektôr, puisque tu veux que nous disions la vérité,
elle n'est point allée chez tes sœurs , ni chez tes belles-
sœurs au beau péplos, ni dans le temple d'Athène avec
les autres Troiennes qui apaisent la puissante Déesse à
la belle chevelure; mais elle est au faîte de la vaste tour
d'Ilios, ayant appris une grande victoire des Akhaiens sur
les Troiens. Et, pleine d'égarement, elle s'est hâtée de
courir aux murailles , et la nourrice , auprès d'elle, portait
l'enfant.
Et la femme intendante parla ainsi. Hektor , étant sorti
de ses demeures, reprit son chemin à travers les rues ma-
gnifiquement construites et populeuses, et, traversant la
grande Ville, il arriva aux portes Skaies par où il devait sortir
dans la plaine. Et sa femme, qui lui apporta une riche dot,
accourut au-devant de lui , Andromakhe , fille du magna-
nime Eétiôn qui habita sous le Plakos couvert de forêts,
dans Thèbè Hypoplakienne, et qui commanda aux Kili-
kiens. Et sa fille était la femme de Hektor au casque d'ai-
rain. Et quand elle vint au-devant de lui , une servante
ILIADE
114
l'accompagnait qui portait sur le sein son jeune flis, petit
enfant encore, le Hektoréide bien-aimé, semblable à une
belle étoile. Hektôr le nommait Skamandrios , mais les
autres Troiens Astyanax, parce que Hektôr seul protégeait
Troiè. Et il sourit en regardant son fils en silence; mais
Andromakhè, se tenant auprès de lui en pleurant , prit sa
main et lui parla ainsi :
- Malheureux , ton courage te perdra; et tu n'as pitié
ni de ton fils enfant, ni de moi, misérable, qui serai bientôt
ta veuve , car les Akhaiens te tueront en se ruant tous
contre toi. Il vaudrait mieux pour moi, après t'avoir perdu,
subir la sépulture, car rien ne me consolera quand tu auras
accompli ta destinée, et il ne me restera que mes douleurs.
Je n'ai plus ni mon père ni ma mère vénérable. Le divin
Akhilleus tua mon père, quand il saccagea la ville popu-
leuse des Kilikiens, Thèbè aux portes hautes. Il tua
Eétiôn, mais il ne le dépouilla point, par un respect pieux
Il le brûla avec ses belles armes et il lui éleva un tombeau,
et les Nymphes Orestiades, filles de Zeus tempêtueux, plan-
tèrent des ormes autour. J'avais sept frères dans nos
demeures; et tous descendirent en un jour chez Aidės ,
car le divin Akhilleus aux pieds rapides les tua tous , au-
près de leurs bœufs aux pieds lents et de leurs blanches
brebis. Et il emmena, avec les autres dépouilles, ma mère
qui régnait sous le Plakos planté d'arbres, et il l'affran-
chit bientôt pour une grande rançon; mais Artémis qui se
réjouit de ses flèches la perça dans nos demeures. Hektorl
Tu es pour moi un père, une mère vénérable, un frère e
un époux plein de jeunesse ! Aie pitiél Reste sur cette tour,
ne fais point ton fils orphelin et ta femme veuve. Réunis
l'armée auprès de ce figuier sauvage où l'accès de la Ville
est le plus facile. Déjà, trois fois, les plus courageux des
Akhaiens ont tenté cet assaut, les deux Aias, l'illustre Ido-
méneus, les Atréides et le brave fils de Tydeus, soit par le
RHAPSODIE VI. 115
conseil d'un divinateur, soit par le seul élan de leur cou-
rage.
Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit :
- Certes, femme, ces inquiétudes me possèdent aussi ,
mais je redouterais cruellement les Troiens et les Troiennes
aux longs péplos traînants , si , comme un lâche, je fuyais
le combat. Et mon cœur ne me pousse point à fuir, car
j'ai appris à être toujours audacieux et à combattre , parmı
les premiers, pour la gloire de mon père et pour la mienne.
Je sais, dans mon esprit et dans mon cœur , qu'un jour
viendra où la sainte Troie périra , et Priamos , et le brave
peuple de Priamos. Mais ni le malheur futur des Troiens
ni celui de Hékabe elle-même , du roi Priamos et de mes
frères courageux qui tomberont en foule sous les guerriers
ennemis, ne m'afflige autant que le tien, quand un Akhaien
cuirassé d'airain te ravira la liberté et t'emmènera pleu-
rante ! Et tu tisseras la toile de l'Etranger, et tu porteras
de force l'eau de Messèis et de Hypéréiè , car la dure né-
cessité le voudra. Et, sans doute, quelqu'un dira, te voyant
répandre des larmes : - Celle-ci est la femme de Hektor
qui était le plus brave des Troiens dompteurs de chevaux
quand il combattait autour de Troiè. - Quelqu'un dira
cela, et tu seras déchirée d'une grande douleur, en son-
geant à cet époux que tu auras perdu, et qui, seul, pour-
rait finir ta servitude. Mais que la lourde terre me re-
couvre mort, avant que j'entende tes cris et que je te voie
arracher d'icil
Ayant ainsı parlé, l'illustre Hektor tendit les mains vers
son fils, mais l'enfant se rejeta en arrière dans le sein de
la nourrice à la belle ceinture, épouvanté à l'aspect de son
père bien-aimé, et de l'airain et de la queue de cheval qui
s'agitait terriblement sur le cône du casque. Et le père
bien-aimé sourit et la mère vénérable aussi. Et l'illustre
ktôr ôta son casque et le déposa resplendissant sur la
116 ILIADE
.
terre. Et il baisa son fils bien-aimé, et, le berçant dans ses
bras, il supplia Zeus et les autres Dieux :
- Zeus , et vous , Dieux , faites que mon fils s'illustre
comme moi parmi les Troiens, qu'il soit plein de force et
qu'il règne puissamment dans Troie ! Qu'on dise un jour, le
voyant revenir du combat : Celui-ci est plus brave que
son pèrel Qu'ayant tué le guerrier ennemi , il rapporte de
sanglantes dépouilles, et que le cœur de sa mère en soit
réjoui !
Ayant ainsi parlé, il déposa son enfant entre les bras de
sa femme bien-aimée , qui le reçut sur son sein parfumé,
en pleurant et en souriant; et le guerrier, voyant cela, la
caressa de la main et lui dit :
-
Malheureuse , ne te désespère point à cause de moi.
Aucun guerrier ne m'enverra chez Aidès contre ma des-
tinée, et nul homme vivant ne peut fuir sa destinée , lâche
ou brave. Mais retourne dans tes demeures , prends soin de
tes travaux, de la toile et de la quenouille, et mets tes ser-
vantes à leur tâche. Le souci de la guerre appartient à tous
les guerriers qui sont nés dans Ilios, et surtout à moi.
Ayant ainsi parlé , l'illustre Hektor reprit son casque à
flottante queue de cheval. Et l'Epouse bien-aimée retourna
vers ses demeures, regardant en arrière et versant des lar-
mes . Et aussitôt qu'elle fût arrivée aux demeures du tueur
d'hommes Hektor, elle y trouva ses nombreuses servantes
enproie à une grande douleur. Et celles-ci pleuraient, dans
ses demeures , Hektor encore vivant, ne pensant pas qu'il
revînt jamais plus du combat, ayant échappé aux mains
guerrières des Akhaiens .
Et Pâris ne s'attardait point dans ses hautes demeures;
mais, ayant revêtu ses armes excellentes, d'un airain varié,
il parcourait la Ville, de ses pieds rapides, tel qu'un étalon
qui, longtemps nourri d'orge à la crèche, ses liens étant
rompus, court dans la plaine en frappant la terre et saute
RHAPSODIE VI . 117
dans le fleuve au beau cours où il a coutume de se baigner.
Et il redresse la tête, et ses crins flottent épars sur ses
épaules, et, fier de sa beauté, ses jarrets le portent d'un
trait aux lieux où paissent les chevaux. Ainsi Pâris Pria-
mide, sous ses armes éclatantes comme l'éclair, descendait
de la hauteur de Pergamos ; et ses pieds rapides le por-
taient; et voici qu'il rencontra le divin Hektor , son frère ,
comme celui-ci quittait le lieu où il s'était entretenu avec
Andromakhè .
Et, le premier, le roi Alexandros lui dit :
-
Frère vénéré , sans doute je t'ai retardé et je ne suis
point venu promptement comme tu me l'avais ordonné.
Hektôr au casque mouvant lui répondit :
- Ami, aucun guerrier, avec équité, ne peut te blâmer
dans le combat, car tu es brave; mais tu te lasses vite , et
tu refuses alors de combattre, et mon cœur est attristé par
les outrages que t'adressent les Troiens qui subissent tant
demaux à cause de toi. Mais, allons ! et nous apaiserons
ces ressentiments, si Zeus nous donne d'offrir un jour, dans
nos demeures, un libre kratèr aux Dieux Ouraniens qui vi-
vent toujours, après avoir chassé loin de Troiè les Akhaiens
aux belles knèmides.
RHAPSODIE VII.
yant ainsi parlé , l'illustre Hektor sortit des
portes, et son frère Alexandros l'accompagnait,
A et tous deux, dans leur cœur, étaient pleins du
désir de combattre. Comme un Dieu envoie un
vent propice aux matelots suppliants qui se sont épuisés
à battre la mer de leurs avirons polis, de sorte que leurs
membres sont rompus de fatigue, de même les Priamides
apparurent aux Troiens qui les désiraient.
Et aussitôt Alexandros tua le fils du roi Arèithoos, Mé-
nesthios, qui habitait dans Arnè, et que Arèithoos qui com-
battait avec une massue engendra de Philomédousa aux
yeux de bœuf. Et Hektôr tua, de sa pique aiguë , Eionèos ;
et l'airain le frappa au cou, sous le casque , et brisa ses
forces. Et Glaukos, fils de Hippolokhos , chef des Lykiens,
blessa, de sa pique, entre les épaules , au milieu de la mê-
lée, Iphinoos Dexiade qui sautait sur ses chevaux rapides.
Et il tomba sur la terre, et ses forces furent brisées.
RHAPSODIE VII . 119
Et la divine Athène aux yeux clairs, ayant vu les Argiens
qui périssaient dans la rude bataille, descendit à la hâte du
faîte de l'Olympos devant la sainte Ilios, et Apollón ac-
courut vers elle, voulant donner la victoire aux Troiens, et
l'ayant vue de la hauteur de Pergamos. Et ils se rencontre-
rent auprès du Hêtre, et le roi Apollôn, fils de Zeus, parla
le premier :
- Pourquoi , pleine d'ardeur, viens-tu de nouveau de
; l'Olympos, fille du grand Zeus ? Est-ce pour assurer aux
Danaens la victoire douteuse ? Car tu n'as nulle pitié des
Troiens qui périssent. Mais , si tu veux m'en croire, ceci
sera pour le mieux. Arrêtons pour aujourd'hui la guerre et
le combat. Tous lutteront ensuite jusqu'à la chute de
Troiè, puisqu'il vous plaît, à vous , Immortels , de renver-
ser cette ville.
Et la Déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit :
- Qu'il en soit ainsi , ô Archer ! C'est dans ce même
dessein que je suis venue de l'Olympos vers les Troiens et
les Akhaiens. Mais comment arrêteras-tu le combat des
guerriers ?
Et le roi Apollôn, fils de Zeus, lui répondit :
-
Excitons le solide courage de Hektôr dompteur de
chevaux , et qu'il provoque , seul, un des Danaens à com-
battre un rude combat. Et les Akhaiens aux knèmides d'ai-
rain exciteront un des leurs à combattre le divin Hektôr.
Il parla ainsi , et la divine Athène aux yeux clairs con-
sentit. Et Hélénos, le cher fils de Priamos , devina dans
son esprit ce qu'il avait plu aux Dieux de décider, et il
s'approcha de Hektôr et lui parla ainsi :
- Hektôr Priamide, égal à Zeus en sagesse , voudras-tu
m'en croire, moi qui suis ton frère ? Fais que les Troiens
et tous les Akhaiens s'arrêtent, et provoque le plus brave
des Akhaiens à combattre contre toi un rude combat. Ta
Moire n'est point de mourir et de subır aujourd'hui ta des
120 ILIADE.
tinée, car j'ai entendu la voix des Dieux qui vivent tou-
jours.
Il parla ainsi , et Hektôr s'en réjouit , et, s'avançant en
tête des Troiens , il arrêta leurs phalanges à l'aide de la
pique qu'il tenait par le milieu , et tous s'arrêtèrent. Et
Agamemnôn contint aussi les Akhaiens aux belles knè-
mides. Et Athène et Apollon qui porte l'arc d'argent, sem-
blables à des vautours, s'assirent sous le hêtre élevé du
Père Zeus tempêtueux qui se réjouit des guerriers. Et les
deux armées, par rangs épais, s'assirent , hérissées et bril-
lantes de boucliers , de casques et de piques. Comme, au
souffle de Zéphyros, l'ombre se répand sur la mer qui de-
vient toute noire , de même les rangs des Akhaiens et des
Troiens couvraient la plaine. Et Hektor leur parla ainsi :
-
Ecoutez-moi , Troiens et Akhaiens aux belles knè-
mides, afin que je vous dise ce que mon cœur m'ordonne
de dire. Le sublime Kronide n'a point scellé notre alliance,
mais il songe à nous accabler tous de calamités , jusqu'à
ce que vous preniez Troiè aux fortes tours , ou que vous
soyez domptés auprès des nefs qui fendent la mer. Puisque
vous êtes les princes des Panakhaiens, que celui d'entre
vous que son courage poussera à combattre contre moi
sorte des rangs et combatte le divin Hektôr. Je vous le dis,
et que Zeus soit témoin : si celui-là me tue de sa pique
d'airain, me dépouillant de mes armes, il les emportera
dans ses nefs creuses; mais il renverra mon corps dans ma
demeure, afin que les Troiens et les femmes des Troiens
brûlent mon cadavre sur un bûcher; et, si je le tue , et
qu'Apollôn me donne cette gloire, j'emporterai ses armes
dans la sainte Ilios et je les suspendrai dans le temple de
l'archer Apollôn; mais je renverrai son corps aux nefs so-
lides, afin que les Akhaiens chevelus l'ensevelissent. Et ils
lui élèveront un tombeau sur le rivage du large Hellèspon-
tos. Et quelqu'un d'entre les hommes futurs, naviguant sur
RHAPSODIR VII . 121
la noire mer , dans sa nef solide, dira, voyant ce tombeau
d'un guerrier mort depuis longtemps :
Celui -ci fut tué autrefois par l'illustre Hektôr dont le
courage était grand. - Il le dira, et ma gloire ne mourra
jamais.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets, n'osant refuser ni
accepter. Alors Ménélaos se leva et dit, plein de reproches,
et soupirant profondément :
Hélas ! Akhaiennes menaçantes, et non plus Akhaiens!
certes, ceci nous sera un grand opprobre , si aucun des
Danaens ne se lève contre Hektor. Mais que la terre et
l'eau vous manquent, à vous qui restez assis sans courage
et sans gloire ! Moi, je m'armerai donc contre Hektôr, car
la victoire enfin est entre les mains des Dieux Immortels.
Il parla ainsı, et il se couvrait de ses belles armes. Alors,
Ménélaos, tu aurais trouvé la fin de ta vie sous les mains
de Hektôr , car il était beaucoup plus fort que toi , si les
Rois des Akhaiens , s'étant levés, ne t'eussent retenu. Et
l'Atréide Agamemnon qui commande au loin lui prit la
main et lui dit :
-
Insensé Ménélaos , nourrisson de Zeus , d'où te vient
cette démence? Contiens-toi , malgré ta douleur. Cesse de
vouloir combattre contre un meilleur guerrier que toi , le
Priamide Hektor, que tous redoutent. Akhilleus , qui est
beaucoup plus fort que toi dans la bataille qui illustre les
guerriers, craint de le rencontrer. Reste donc assis dans les
rangs de tes compagnons, et les Akhaiens exciteront un
autre combattant. Bien que le Priamide soit brave et in-
satiable de guerre, je pense qu'il se reposera volontiers, s'il
échappe à ce rude combat.
Il parla ainsi , et l'esprit du héros fut persuadé par les
paroles sages de son frère, et illui obéit. Et ses serviteurs,
joyeux, enlevèrent les armes de ses épaules. Et Nestôr se
leva au milieu des Argiens et dit :
122 ILIADE.
Ah! certes, un grand deuil envahit la terre Akhaienne !
Et le vieux cavalier Pèleus, excellent et sage agorète des
Myrmidônes , va gémir grandement, lui qui, autrefois, m'in-
terrogeant dans sa demeure, apprenait, plein de joie, quels
étaient les pères et les fils de tous les Akhaiens ! Quand il
saura que tous sont épouvantés par Hektor, il étendra sou-
vent les mains vers les Immortels, afin que son âme, hors
de son corps, descende dans la demeure d'Aidès ! Plût à
vous, ô Zeus, Athène et Apollôn, que je fusse plein de jeu-
nesse, comme au temps où, près du rapide Kéladontès, les
Pyliens combattaient les Arkadiens armés de piques, sous
les murs de Phéia où viennent les eaux courantes du lar-
danos. Au milieu d'eux était le divin guerrier Ereuthaliôn,
portant sur ses épaules les armes du roi Arèithoos, du divin
Arèithoos que les hommes et les femmes aux belles cein-
tures appelaient le porte-massue, parce qu'il ne combattait
ni avec l'arc, ni avec la longue pique, mais qu'il rompait
les rangs ennemis à l'aide d'une massue de fer. Lygoorgos
le tua par ruse, et non par force, dans une route étroite,
où la massue de fer ne put écarter de lui la mort. Là, Ly-
goorgos, le prévenant, le perça de sa pique dans le milieu
du corps, et le renversa sur la terre. Et il le dépouilla des
armes que lui avait données le rude Arès. Dès lors, Ly-
goorgos les porta dans la guerre; mais, devenu vieux dans
ses demeures, il les donna à son cher compagnon Ereutha-
liôn, qui, étant ainsi armé, provoquait les plus braves. Et
tous tremblaient, pleins de crainte, et nul n'osait. Et mon
cœur hardi me poussa à combattre, confiant dans mes
forces, bien que le plus jeune de tous. Etje combattis, et
Athènè m'accorda la victoire, et je tuai ce très-robuste et
très-brave guerrier dont le grand corps couvrit un vaste
espace. Plût aux Dieux que je fusse ainsi plein de jeunesse
et que mes forces fussent intactes ! Hektor au casque mou-
vant commencerait aussitôt de combat. Mais vous ne vous
RHAPSODIE VII. 123
hâtez pointde lutter contre Hektor, vous qui êtes les plus
braves des Panakhaiens .
Et le vieillard leur fit ces reproches, et neuf d'entre eux
se levèrent. Et le premier fut le roi des hommes, Aga-
memnôn. Puis, le brave Diomèdès Tydéide se leva. Et
après eux se levèrent les Aias revêtus d'une grande force,
et Idoméneus et le compagnon d'Idoméneus, Merionès,
semblable au tueur de guerriers Arès, et Eurypylos, l'il-
lustre fils d'Evaimôn, et Thoas Andraimonide et le divin
Odysseus. Tous voulaient combattre contre le divin Hektôr.
Et le cavalier Gérénnien Nestôr dit au milieu d'eux :
-
Remuez maintenant tous les sorts, et celui qui sera
choisi par le sort combattra pour tous les Akhaiens aux
belles knèmides, et il se réjouira de son courage, s'il échappe
au rude combat et à la lutte dangereuse.
Il parla ainsi, et chacun marqua son signe, et tous furent
mêlés dans le casque de l'Atréide Agamemnôn. Et les peu-
ples priaient, élevant les mains vers les Dieux, et chacun
disait, regardant le large Ouranos :
-
Père Zeus, fais sortir le signe d'Aias, ou du fils de
Tydeus, ou du roi de la très-riche Mykènè !
Ils parlèrent ainsi, et le cavalier Gérénnien Nestôr agita
le casque et en fit sortir le signe d'Aias que tous désiraient.
Un héraut le prit, le présentant par la droite aux princes
Akhaiens. Et ceux qui ne le reconnaissaient point le refu-
saient. Mais quand il parvint à celui qui l'avait marqué et
jeté dans le casque, à l'illustre Aias, celui-ci le reconnut
aussitôt, et, le laissant tomber à ses pieds, il dit, plein de
joie :
- O amis, ce signe est le mien; et je m'en réjouis dans
mon cœur, et je pense que je dompterai le divin Hectôr.
Allons! pendant que je revêtirai mes armes belliqueuses ,
suppliez tout bas, afin que les Troiens ne vous entendent
point, le roi Zeus Kroniôn ; ou priez-le tout haut, car nous
124 ILIADE.
ne craignons personne. Quel guerrier pourrait me dompter
aisément, à l'aide de sa force ou de ma faiblesse ? Je suis
né dans Salamis, et je n'y ai point été élevé sans gloire.
Il parla ainsi, et tous suppliaient le père Zeus Kroniôn,
et chacun disait, regardant le vaste Ouranos :
Père Zeus, qui commandes de l'Ida, très-auguste, très-
grand, donne la victoire à Aias et qu'il remporte une gloire
brillante; mais, si tu aimes Hektôr et le protéges, fais que
le courage et la gloire des deux guerriers soient égaux.
Ils parlèrent ainsi, et Aias s'armait de l'airain éclatant.
Et après qu'il eut couvert son corps de ses armes, il marcha
en avant, pareil au monstrueux Arès que le Kroniôn envoie
au milieu des guerriers qu'il pousse à combattre, le cœur
plein de fureur. Ainsi marchait le grand Aias, rempart des
Akhaiens, avec un sourire terrible, à grands pas, et bran-
dissant sa longue pique. Et les Argiens se réjouissaient en
le regardant , et un tremblement saisit les membres des
Troiens , et le cœur de Hektor lui-même palpita dans sa
poitrine ; mais il ne pouvait reculer dans la foule des siens,
ni fuir le combat, puisqu'il l'avait demandé. Et Aias s'ap-
procha, portant un bouclier fait d'airain et de sept peaux
de bœuf, et tel qu'une tour. Et l'excellent ouvrier Tykhios
qui habitait Hylè l'avait fabriqué à l'aide de sept peaux de
forts taureaux, recouvertes d'une plaque d'airain. Et Aias
Télamônien, portant ce bouclier devant sa poitrine, s'ap-
procha de Hektôr, et dit ces paroles menaçantes :
Maintenant, Hektôr, tu sauras, seul à seul, quels sont
les chefs des Danaens, sans compter Akhilleus au cœur de
lion, qui rompt les phalanges des guerriers. Il repose au-
jourd'hui, sur le rivage de la mer, dans ses nefs aux poupes
recourbées , irrité contre Agamemnon le prince des peu-
ples; mais nous pouvons tous combattre contre toi. Com-
mence donc le combat.
Et Hektor au casque mouvant lui répondit :
RHAPSODIE VII . 125
Divin Alas Télamônien, prince des peuples, ne m'é-
prouve point comme si j'étais un faible enfant ou une
femme qui ignore les travaux de la guerre. Je sais com-
battre et tuer les hommes, et mouvoir mon dur bouclier
de la main droite ou de la main gauche, et il m'est permis
decombattre audacieusement. Je sais,dans la rude bataille,
de pied ferme marcher au son d'Arès , et me jeter dans la
mêlée sur mes cavales rapides. Mais je ne veux point frapper
un homme tel que toi par surprise, mais en face, si je puis.
Il parla ainsi, et il lança sa longue pique vibrante et
frappa le grand bouclier d'Aias. Et la pique irrésistible pé-
nétra à travers les sept peaux de bœuf jusqu'à la dernière
lame d'airain. Et le divin Aias lança aussi sa longue pique,
et il en frappa le bouclier égal du Priamide; et la pique
solide pénétra dans le bouclier éclatant, et, perçant la cui-
rasse artistement faite, déchira la tunique sur le flanc. Mais
le Priamide se courba et évita la noire Kèr.
Ettous deux, relevant leurs piques, se ruèrent, semblables
àdes lions mangeurs de chair crue, ou à des sangliers dont
la vigueur est grande. Et le Priamide frappa de sa pique le
milieu du bouclier, mais il n'en perça point l'airain, et la
pointe s'y tordit. Et Aias, bondissant, frappa le bouclier,
qu'il traversa de sa pique, et il arrêta Hektôr qui se ruait,
et il lui blessa la gorge, et un sang noir en jaillit. Mais
Hektôr au casque mouvant ne cessa point de combattre, et,
reculant, il prit de sa forte main une pierre grande, noire
et rugueuse, qui gisait sur la plaine, et il frappa le milieu
du grand bouclier couvert de sept peaux de bœuf, et l'ai-
rain résonna sourdement. Et Aias, soulevant à son tour une
pierre plus grande encore, la lança en lui imprimant une
force immense. Et, de cette pierre, il brisa le bouclier, et
les genoux du Priamide fléchirent, et il tomba à la renverse
sous le bouclier. Mais Apollon le releva aussitôt. Et déjà
ils se seraient frappés tous deux de leurs épées, en se ruant
120 ILIADE
.
l'un contre l'autre, si les hérauts, messagers de Zeus et des
hommes , n'étaient survenus , l'un du côté des Troiens,
l'autre du côté des Akhaiens cuirassés, Talthybios et Idaios.
sages tous deux. Et ils levèrent leurs sceptres entre les deux
guerriers, et Idaios, plein de conseils prudents, leur dit :
-
Ne combattez pas plus longtemps, mes chers fils. Zeus
qui amasse les nuées vous aime tous deux, et tous deux
vous êtes très-braves , comme nous le savons tous. Mais
voici la nuit, et il est bon d'obéir à la nuit.
Et le Télamônien Aias lui répondit :
- Idaios, ordonne à Hektor de parler. C'est lui qui a
provoqué au combat les plus braves d'entre nous. Qu'il dé-
cide, et j'obéirai, et je ferai ce qu'il fera.
Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit:
-Aias, un Dieu t'a donné la prudence , la force et la
grandeur, et tu l'emportes par ta lance sur tous les Akhaiens.
Cessons pour aujourd'hui la lutte et le combat. Nous com-
battrons de nouveau plus tard, jusqu'à ce qu'un Dieu en dé-
cide et donne à l'un de nous la victoire. Voici la nuit, et il
est bon d'obéir à la nuit, afin que tu réjouisses, auprès des
nefs Akhaiennes, tes concitoyens et tes compagnons , et
que j'aille , dans la grande ville du roi Priamos , réjouir
les Troiens et les Troiennes ornées de longues robes, qui
prieront pour moi dans les temples divins. Mais faisons-
nous de mutuels et illustres dons, afin que les Akhaiens et
les Troiens disent: Ils ont combattu pour la discorde qui
brûle le cœur, et voici qu'ils se sont séparés avec amitié.
Ayant ainsi parlé, il offrit à Aias l'épée aux clous d'ar-
gent, avec la gaîne et les courroies artistement travaillées,
et Aias lui donna un ceinturon éclatant, couleur de pourpre.
Et ils se retirèrent, l'un vers l'armée des Akhaiens, l'autre
vers les Troiens. Et ceux-ci se réjouirent en foule, quand
ils virent Hektor vivant et sauf, échappé des mains invain-
RHAPSODIE VILL
137
cues et de la force d'Aias. Et ils l'emmenèrent vers la Ville,
après avoir désespéré de son salut.
Et, de leur côté, les Akhaiens bien armés conduisirent
au divin Agamemnon Aias joyeux de sa victoire. Et quand
ils furent arrivés aux tentes de l'Atréide, le roi des hommes
Agamemnôn sacrifia au puissant Kroniôn un taureau de
cinq ans. Après l'avoir écorché, disposé et coupé adroite-
ment en morceaux, ils percèrent ceux-ci de broches, les
firent rôtir avec soin et les retirèrent du feu. Puis, ils pré-
parèrent le repas et se mirent à manger, et aucun ne put
se plaindre, en son âme, de manquer d'une part égale. Mais
le héros Atréide Agamemnon, qui commande au loin, ho-
nora Aias du dos entier. Et, tous ayant bu et mangé selon
leur soif et leur faim, le vieillard Nestôr ouvrit le premier
le conseil et parla ainsi, plein de prudence :
- Atréides, et vous, chefs des Akhaiens, beaucoup d'Ak-
haiens chevelus sont morts, dont le rude Arès a répandu
le sang noir sur les bords du clair Skamandros, et dont
les âmes sont descendues chez Aidès. C'est pourquoi il faut
suspendre le combat dès la lueur du matin. Puis , nous
étant réunis, nous enlèverons les cadavres à l'aide de nos
bœufs et de nos mulets, et nous les brûlerons devant les
nefs, afin que chacun en rapporte les cendres à ses fils,
quand tous seront de retour dans la terre de la patrie. Et
nous leur élèverons, autour d'un seul bûcher, un même tom-
beau dans la plaine. Et tout auprès, nous construirons
aussitôt de hautes tours qui nous protégeront nous et nos
nefs . Et nous y mettrons des portes solides pour le passage
des cavaliers, et nous creuserons en dehors un fossé pro-
fond qui arrêtera les cavaliers et les chevaux, si les braves
Troiens poussent le combat jusque-là.
Il parla ainsi, et tous les Rois l'approuvèrent .
Et l'agora tumultueuse et troublée des Troiens s'était
128 ILIADE.
réunie devant les portes de Priamos, sur la haute citadelle
d'Ilios. Et le sage Antènôr parla ainsi le premier :
- Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et Alliés, afin que
jedise ce que mon cœur m'ordonne. Allonsl rendons aux
Atréides l'Argienne Hélénè et toutes ses richesses, et qu'ils
les emmènent. Nous combattons maintenant contre les ser-
ments sacrés que nous avons jurés, et je n'espère rien de
bon pour nous, si vous ne faites ce que je dis.
Ayant ainsi parlé , il s'assit. Et alors se leva du milieu
de tous le divin Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle
chevelure. Et il répondit en paroles ailées :
-Antènôr, ce que tu as dit ne m'est point agréable. Tu
aurais pu concevoir de meilleurs desseins, et, si tu as parlé
sérieusement, certes, les Dieux t'ont ravi l'esprit. Mais je
parle devant les Troiens dompteurs de chevaux, et je re-
pousse ce que tu as dit. Je ne rendrai point cette femme.
Pour les richesses que j'ai emportées d'Argos dans ma de-
meure , je veux les rendre toutes , et j'y ajouterai des
miennes .
Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et, au milieu de tous, se leva
le Dardanide Priamos, semblable à ur Dieu par sa pru-
dence. Et, plein de sagesse, il parla ainsi et dit :
Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et Allés, afin que
je dise ce que mon cœur m'ordonne. Maintenant, prenez
votre repas comme d'habitude, et faites tour à tour bonne
garde. Que dès le matin Idaios se rende aux nefs creuses,
afin de porter aux Atréides Agamemnôn et Ménélaos, l'offre
d'Alexandros d'où viennent nos discordes. Et qu'il leur de-
mande, par de sages paroles, s'ils veulent suspendre la triste
guerre jusqu'à ce que nous ayons brûlé les cadavres. Nous
combattrons ensuite de nouveau, en attendant que le sort
décide entre nous et donne la victoire à l'un des deux
peuples.
Il parla ainsi, et cet&qui l'écoutaient obéirent, et l'armée
RHAPSODIE VII . 129
prit son repas comme d'habitude. Dès le matin, Idaios se
rendit aux nefs creuses. Et il trouva les Danaens, nourris-
sons de Zeus, réunis dans l'agora, auprès de la poupe de
la nef d'Agamemnôn. Et, se tenant au milieu d'eux, il parla
ainsi :
-Atréides et Akhaiens aux belles knèmides, Priamos et
les illustres Troiens m'ordonnent de vous porter l'offre
d'Alexandros d'où viennent nos discordes, si toutefois elle
vous est agréable. Toutes les richesses qu'Alexandros a
rapportées dans Ilios sur ses nefs creuses,- plût aux Dieux
qu'il fût mort auparavant ! - il veut les rendre et y ajouter
des siennes ; mais il refuse de rendre la jeune épouse de
l'illustre Ménélaos, malgré les supplications des Troiens.
Et ils m'ont aussi ordonné de vous demander si vous voulez
suspendre la triste guerre jusqu'à ce que nous ayons brûlé
les cadavres. Nous combattrons ensuite de nouveau, en at-
tendant que le sort décide entre nous et donne la victoire
à l'un des deux peuples.
Il parla ainsi , et tous restèrent muets. Et Diomèdès
hardi au combat parla ainsi :
- Qu'aucun de nous n'accepte les richesses d'Alexandros
ni Hélénè elle-même. Il est manifeste pour tous , fût-ce
pour un enfant, que le suprême désastre est suspendu sur
la tête des Troiens .
Il parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens poussèrent
des acclamations , admirant les paroles du dompteur de
chevaux Diomèdès. Et le roi Agamemnon dit à Idaios :
Idaios, tu as entendu la réponse des Akhaiens. Ils t'ont
répondu, et ce qu'ils disent me plaît. Cependant, je ne vous
refuse point de brûler vos morts et d'honorer par le feu les
cadavres de ceux qui ont succombé. Que l'époux de Hèrè,
Zeus qui tonne dans les hauteurs, soit témoin de notre
traité !
Ayant ainsi parlé, il éleva son sceptre vers tous les Dieux .
130 ILIADE.
Et Idaios retourna dans la sainte Ilios, où les Troiens et
les Dardaniens étaient réunis en agora, attendant son re-
tour. Et il arriva, et, au milieu d'eux, il rendit compte de
son message. Et aussitôt ils s'empressèrent de transporter,
ceux-ci les cadavres , ceux-là le bois du bûcher. Et les
Argiens, de leur côté, s'exhortaient, loindes nefs creuses,
à relever leurs morts et à construire le bûcher.
Hélios, à son lever, frappait les campagnes de ses rayons,
et, montant dans l'Ouranos, sortait doucement du cours
profond de l'Okéanos. Et les deux armées accouraient l'une
vers l'autre. Alors, il leur fut difficile de reconnaître leurs
guerriers; mais quand ils eurent lavé leur poussière san-
glante, ils les déposèrent sur les chars en répandant des
larmes brûlantes. Etle grand Priamos ne leur permit point
de gémir, et ils amassèrent les morts sur le bûcher, se la-
mentant dans leur cœur. Et, après les avoir brûlés, ils re-
tournerent vers la sainte Ilios .
De leur côté, les Akhaiens aux belles knèmides amassèrent
les cadavres sur le bûcher, tristes dans leur cœur. Et, après
les avoir brûlés, ils s'en retournerent vers les nefs creuses.
Eôs n'était point levée encore, et déjà la nuit était douteuse,
quand un peuple des Akhaiens vint élever dans la plaine
un seul tombeau sur l'unique bûcher. Et, nonloin, d'autres
guerriers construisirent, pour se protéger eux-mêmes et les
nefs, de hautes tours avec des portes solides pour le pas-
sage des cavaliers. Et ils creusèrent, au dehorset tout autour,
un fossé profond, large et grand, qu'ils défendirent avec
des pieux. Et c'est ainsi que travaillaient les Akhaiens che-
velus.
Et les Dieux, assis auprès du foudroyant Zeus, regar-
daient avec admiration ce grand travail des Akhaiens aux
tuniques d'airain. Et, au milieu d'eux, Poseidaôn qui ébranle
la terre parla ainsi :
RHAPSODIE VII. 131
-Père Zeus, qui donc, parmi les mortels qui vivent sur
la terre immense, fera connaître désormais aux Immortels
sapensée et ses desseins ? Ne vois-tu pas que les Akhaiens
chevelus ont construit une muraille devant leurs nefs , avec
un fossé tout autour, et qu'ils n'ont point offert d'illustres
hécatombes aux Dieux? La gloire de ceci se répandra autant
que la lumière d'Eôs ; et les murs que Phoibos Apollôn et
moi avons élevés au héros Laomédôn seront oubliés.
Et Zeus qui amasse les nuées, avec un profond soupir,
lui répondit:
- Ah ! Très-puissant, qui ébranles la terre, qu'as-tu dit?
Un Dieu, moins doué de force que toi, n'aurait point cette
crainte. Certès, ta gloire se répandra aussi loin que la lu-
mière d'Eôs. Reprends courage, et quand lesAkhaiens che-
velus auront regagné sur leurs nefs la terre bien-aimée de
la patrie, engloutis tout entier dans la mer ce mur écroulé,
couvre de nouveau de sables le vaste rivage, et que cette
immense muraille des Akhaiens s'évanouisse devant toi.
Et ils s'entretenaient ainsi. Et Hélios se coucha, et le
travail des Akhaiens fut terminé. Et ceux-ci tuaient des
bœufs sous les tentes, et ils prenaient leurs repas. Et plu-
sieurs nefs avaient apporté de Lemnos le vin qu'avait envoyé
le lèsonide Eunèos, que Hypsipile avait conçu du prince
des peuples lèsôn. Et le lèsonide avait donné aux Atréides
mille mesures de vin. Et les Akhaiens chevelus leur ache-
taient ce vin, ceux-ci avec de l'airain, ceux-là avec du fer
brillant; les uns avec des peaux de bœufs, les autres avec
les bœufs eux-mêmes, et d'autres avec leurs esclaves. Et
tous enfin préparaient l'excellent repas.
Et, pendant toute la nuit, les Akhaiens chevelus man-
geaient; et les Troiens aussi et les Alliés mangeaient dans
la Ville. Et, au milieu de la nuit, le sage Zeus, leur prépa-
rant de nouvelles calamités, tonna terriblement; et la pâle
132 ILIADE.
crainte les saisit. Et ils répandaient le vin hors des coupes,
et aucun n'osa boire avant de faire des libations au très-
puissant Kronión. Enfin, s'étant couchés, ils goûtèrent la
douceur du sommeil.
RHAPSODIE VIII
ôs au péplos couleur de safran éclairait toute
la terre, et Zeus qui se réjouit de la foudre
convoqua l'agora des Dieux sur le plus haut
faîte de l'Olympos aux sommets sans nombre.
Et il leur parla, et ils écoutaient respectueusement :
-
Écoutez-moi tous, Dieux et Déesses, afin que je vous
dise ce que j'ai résolu dans mon cœur. Et que nul Dieu,
mâle ou femelle, ne résiste à mon ordre, mais obéissez
tous, afin que j'achève promptement mon œuvre. Car si
j'apprends que quelqu'un des Dieux est allé secourir soit
les Troiens , soit les Danaens , celui-là reviendra dans
l'Olympos honteusement châtié. Et je le saisirai , et je le
jetterai au loin, dans le plus creux des gouffres de la terre,
au fond du noir Tartaros qui a des portes de fer et un seuil
d'airain, au-dessous de la demeure d'Aidès, autant que la
terre est au-dessous de l'Ouranos. Et il saura que je suis le
plus fort de tous les Dieux. Debout, Dieux tentez-le, et
134 ILIADE.
vous le saurez. Suspendez une chaîne d'or du faîte de l'Ou-
ranos, et tous, Dieux et Déesses, attachez-vous à cette
chaîne. Vous n'entraînerez jamais, malgré vos efforts, de
l'Ouranos sur la terre , Zeus le modérateur suprême. Et
moi, certes , si je le voulais, je vous enlèverais tous , et la
terre et la mer , et j'attacherais cette chaîne au faîte de
l'Olympos, et tout y resterait suspendu , tant je suis au-
dessus des Dieux et des hommes !
Il parla ainsi, et tous restèrent muets, stupéfaits de ces
paroles, car il avait durement parlé. Et Athène , la déesse
aux yeux clairs, lui dit :
-
O notre Père ! Kronide, le plus haut des Rois , nous
savons bien que ta force ne le cède à aucune autre; mais
nous gémissons sur les Danaens, habiles à lancer la pique,
qui vont périr parune destinée mauvaise. Certes, nous ne
combattrons pas, si tu le veux ainsi , mais nous conseille-
rons les Argiens, afin qu'ils ne périssent point tous, grâce
à ta colère .
Et Zeus qui amasse les nuées, souriant, lui dit :
-Reprends courage, Tritogénéia, chère enfant. Certes,
j'ai parlé très-rudement, mais je veux être doux pour toi.
Ayant ainsi parlé, il lia au char les chevaux aux pieds
d'airain, rapides, ayant pour crinières des chevelures d'or ;
et il s'enveloppa d'un vêtement d'or; et il prit un fouet
d'or bien travaillé , et il monta sur son char. Et il frappa
les chevaux du fouet, et ils volèrent aussitôt entre la terre
et l'Ouranos étoilé. Il parvint sur l'Ida qui abonde en
sources, où vivent les bêtes sauvages, et sur le Gargaros,
où il possède une enceinte sacrée et un autel parfumé. Le
Père des hommes et des Dieux y arrêta ses chevaux, les
délia et les enveloppa d'une grande nuée. Et il s'assit sur
le faîte, plein de gloire , regardant la ville des Troiens et
les nefs des Akhaiens .
Et les Akhaiens chevelus s'armaient, ayant mangé en
RHAPSODIE VIILL 135
hâte sous les tentes; et les Troiens aussi s'armaient dans
la Ville; et ils étaient moins nombreux, mais brûlants du
désir de combattre , par nécessité, pour leurs enfants et
pour leurs femmes. Et les portes s'ouvraient, et les peuples,
fantassins et cavaliers, se ruaient au dehors, et il s'élevait
un bruit immense.
Etquand ils se furent rencontrés,les piques et les forces
des guerriers aux cuirasses d'airain se mêlèrent confusé-
ment, et les boucliers bombés se heurtèrent , et il s'éleva
un bruit immense. On entendait les cris de joie et les la-
mentations de ceux qui tuaient ou mouraient, et la terre
ruisselait de sang; et tant qu'Eôs brilla et que le jour sa-
cré monta, les traits frappèrent les hommes, et les hommes
tombaient. Mais quand Hélios fut parvenu au faîte de
l'Ouranos, le Père Zeus étendit ses balances d'or, et il y
plaça deux Kères de la mort qui rend immobile à jamais,
la Kèr des Troiens dompteurs de chevaux et la Kèr des
Akhaiens aux cuirasses d'airain. Il éleva les balances, les
tenant par le milieu, et le jour fatal des Akhaiens s'inclina;
et la destinée des Akhaiens toucha la terre nourricière, et
celle des Troiens monta vers le large Ouranos. Et il roula
le tonnerre immense sur l'Ida, et il lança l'ardent éclair au
milieu du peuple guerrier des Akhaiens ; et, l'ayant vu, ils
restèrent stupéfaits et pâles de terreur.
Ni Idoméneus, ni Agamemnôn, ni les deux Aias, servi-
teurs d'Arès, n'osèrent rester. LeGérénnien Nestôr, rempart
des Akhaiens, resta seul, mais contre son gré, par la chute
de son cheval. Le divin Alexandros, l'époux de Hélénè aux
beaux cheveux, avait percé le cheval d'une flèche au som-
met de la tête, endroit mortel, là où croissent les premiers
crins. Et, l'airain ayant pénétré dans la cervelle, le cheval,
saisi de douleur, se roulait et épouvantait les autres che-
vaux. Et, comme le vieillard se hâtait de couper les rênes
avec l'épée, les rapides chevaux de Hektor , portant leur
136 ILIADE.
brave conducteur, approchaient dans la mêlée , et le vieil-
lard eût perdu la vie, si Diomèdès ne l'eût vu. Et il jeta un
cri terrible, appelant Odysseus :
Divin Laertiade, subtil Odysseus, pourquoi fuis-tu,
tournant le dos comme un lâche dans la mêlée ? Crains
qu'on ne te perce d'une pique dans le dos, tandis que tu
fuis. Reste , et repoussons ce rude guerrier loin de ce
vieillard.
Il parla ainsı , mais le divin et patient Odysseus ne l'en-
tendit point etpassaoutre vers les nefs creuses desAkhaiens.
Et le Tydéide, bien que seul , se mêla aux combattants
avancés, et se tint debout devant les chevaux du vieux Nè-
lèide, et il lui dit ces paroles ailées :
-
O vieillard, voici que de jeunes guerriers te pressent
avec fureur. Ta force est dissoute, la lourde vieillesse t'ac-
cable, ton serviteur est faible et tes chevaux sont lents.
Mais monte sur mon char, et tu verras quels sont les che-
vaux de Trôs que j'ai pris àAinéias, et qui savent, avec une
rapidité égale , poursuivre l'ennemi ou fuir à travers la
plaine. Que nos serviteurs prennent soin de tes chevaux, et
poussons ceux-ci sur les Troiens dompteurs de chevaux,
et que Hektor sache si ma pique est furieuse entre mes
mains.
Il parla ainsı , et le cavalier Gérénnien Nestôr lui obéit.
Et les deux braves serviteurs, Sthénélos et Eurymédôn, pri-
rent soin de ses cavales. Et les deux Rois montèrent sur le
char de Diomèdès , et Nestôr saisit les rênes brillantes et
fouetta les chevaux; et ils approchèrent. Et le fils de Ty-
deus lança sa pique contre le Priamide qui venait à lui, et
il le manqua; mais il frappa dans la poitrine, près de la
mamelle , Eniopeus, fils du magnanime Thèbaios , et qui
tenait les rênes des chevaux. Et celui-ci tomba du char, et
ses chevaux rapides reculèrent , et il perdit l'âme et la
force. Une amère douleur enveloppa l'âme de Hektôr à
RHAPSODIE VIII. 137
cause de son compagnon; mais il le laissa gisant , malgré
sa douleur, et chercha un autre brave conducteur. Et ses
chevaux n'en manquèrent pas longtemps, car il trouva
promptement le hardi Arképtolémos Iphitide; et il lui con-
fia les chevaux rapides, et il lui remit les rênes en main.
Alors, il serait arrivé un désastre, et des actions fu-
rieuses auraient été commises , et les Troiens auraient été
renfermés dans Ilios comme des agneaux, si le Père des
hommes et des Dieux ne s'était aperçu de ceci. Et il tonna
fortement, lançant la foudre éclatante devant les chevaux
de Diomèdès; et l'ardente flamme du soufre brûlant jaillit.
Les chevaux effrayés s'abattirent sous le char, et les rênes
splendides échappèrent des mains de Nestôr ; et il craignit
dans son cœur, et il dit à Diomèdès :
- Tydéidel retourne, fais fuir les chevaux aux sabots
épais. Ne vois-tu point que Zeus ne t'aide pas ? Voici que
Zeus Kronide donne maintenant la victoire à Hektôr, et il
nous la donnera aussi, selon sa volonté. Le plus brave des
hommes ne peut rien contre la volonté de Zeus dont la
force est sans égale.
Et Diomèdès hardi au combat lui répondit :
- Oui, vieillard, tu as dit vrai, et selon la justice; mais
une amère douleur envahit mon âme. Hektôr dira, haran-
guant les Troiens : Le Tydéide a fui devant moi vers ses
nefs ! Avant qu'il se glorifie de ceci, que la terre profonde
m'engloutisse!
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit :
-
Ahl fils du brave Tydeus , qu'as-tu dit? Si Hektôr te
nommait lâche et faible, ni les Troiens, ni les Dardaniens,
ne l'en croiraient, ni les femmes des magnanimes Troiens
porteurs de boucliers, elles dont tu as renversé dans la
poussière les jeunes époux.
Ayant ainsi parlé, il prit la fuite, poussant les chevaux
aux sabots massifs à travers la mêlée. Et les Troiens et
38 ILIADE
Hektor, avecdegrands cris, les accablaient de traits; et le
grand Hektôr au casque mouvant cria d'une voix haute :
- Tydéide, certes, les cavaliers Danaens t'honoraient
entre tous, te réservant la meilleure place, et les viandes,
et les coupes pleines. Aujourd'hui, ils t'auront en mépris,
car tu n'es plus qu'une femme! Va donc , fille lâchel Tu
ne monteras jamais par ma faute sur nos tours , et tu
n'emmèneras point nos femmes dans tes nefs. Auparavant,
je t'aurai donné la mort.
Il parla ainsi , et le Tydéide hésita, voulant fuir et com-
battre face à face. Et il hésita trois fois dans son esprit et
dans son cœur , et trois fois le sage Zeus tonna du haut des
monts Idaiens, en signe de victoire pour les Troiens. Et
Hektôr, d'une voix puissante , animait les Troiens :
- Troiens, Lykiens et hardis Dardaniens, amis, soyez
des hommes et souvenez-vous de votre force et de votre
courage. Je sens que le Kroniôn me promet la victoire et
une grande gloire, et réserve la défaite aux Danaens. Les
insensés I Ils ont élevé ces murailles inutiles et méprisa-
bles qui n'arrêteront point ma force; et mes chevaux sau-
teront aisément par-dessus le fossé profond. Mais quand
j'aurai atteint les nefs creuses , souvenez-vous de préparer
le feu destructeur, afin que je brûle les nefs , et qu'auprès
des nefs je tue les Argiens eux-mêmes , aveuglés par la
fumée.
Ayant ainsi parlé, il dit à ses chevaux :
- Xanthos, Podargos, Aithôn et divin Lampos, payez-
moi les soins infinis d'Andromakhe, fille du magnanime
Eétiôn, qui vous présente le doux froment et vous verse du
vin, quand vous le désirez, même avant moi qui me glo-
rifie d'être son jeune époux. Hâtez-vous donc , courez ! Si
nous pouvons enlever le bouclier de Nestôr, qui est tout
en or ainsi que ses poignées, etdont la gloire est parvenue
jusqu'à l'Ouranos, et la riche cuirasse de Diomèdès domp
RHAPSODIE VIII. 130
teur de chevaux, et que Hephaistos a forgée avec soin, j'es-
père que les Akhaiens remonteront cette nuit même dans
leurs nefs rapides.
Il parla ainsi dans son désir, et la vénérable Hèrè s'en
indigna; et elle s'agita sur son trône, et le vaste Olympos
s'ébranla. Et elle dit en face au grand Dieu Poseidaôn :
-
Toi qui ébranles la terre, ah! Tout-puissant , ton
cœur n'est-il point ému dans ta poitrine quand les Danaens
périssent ? Ils t'offrent cependant, dans Hélikè et dans Aiga,
ungrand nombre de beaux présents. Donne-leur donc la
victoire. Si nous voulions, nous tous qui soutenons les Da-
naens, repousser les Troiens et résister à Zeus dont la voix
sonne au loin, il serait bientôt seul, assis sur l'Ida.
Et le Puissant qui ébranle la terre, plein de colère, lui
dit
:
-
Audacieuse Hèrè, qu'as-tu dit? Je ne veux point que
nous combattions Zeus Kroniôn , car il est bien plus fort
que nous.
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi , tout l'espace qui sé-
parait les nefs du fossé était empli confusément de chevaux
et de porteurs de boucliers, car Hektor Priamide, sem-
blable à l'impétueux Arès, les avait enfermés là , Zeus
l'ayant glorifié. Et il eût consumé les nefs égales, à l'aide
du feu, si la vénérable Hèrè n'eût inspiré à Agamemnôn de
ranimer à la hâte les Akhaiens. Et il parcourut les tentes
et les nefs des Akhaiens, portant à sa main robuste un
grandmanteau pourpré. Et il s'arrêta sur la grande et noire
nef d'Odysseus, qui était au centre de toutes , afin d'être
entendu des deux extrémités, des tentes d'Aias Télamo-
niade à celles d'Akhilleus , car tous deux avaient tiré sur
le sable leurs nefs égales aux deux bouts du camp, certains
de leur force et de leur courage. Et là , d'une voix haute,
il cría aux Akhaiens :
- Horte à vous, Argiens couverts d'opprobre, qui n'avez
140 ILIADE.
qu'une vaine beauté! Que sont devenues vos paroles or
gueilleuses, quand, à Lemnos, mangeant la chair des bœufs
aux longues cornes, et buvant les kratères pleins de vin, vous
vous vantiez d'être les plus braves et de vaincre les Troiens,
un contre cent et contre deux cents ? Et maintenant , nous
ne pouvons même résister à un seul d'entre eux, à Hektôr
qui va consumer nos nefs par le feu. Père Zeus ! as-tu déjà
accablé d'un tel désastre quelqu'un des Rois tout-puissants,
et l'as-tu privé de tant de gloire ? Certes , je n'ai jamais
passé devant tes temples magnifiques , quand je vins ici
pour ma ruine, sur ma nef chargée de rameurs, plein du
désir de renverser les hautes murailles de Troiè, sans brûler
sur tes nombreux autels la graisse et les cuisses des bœufs.
O Zeus ! exauce donc mon vœu : que nous puissions au
moins échapper et nous enfuir, et que les Troiens ne tuent
pas tous les Akhaiens !
Il parla ainsi, et le Père Zeus eut pitié de ses larmes, et
il promit par un signe que les peuples ne périraient pas .
Et il envoya un aigle, le plus sûr des oiseaux, tenant entre
ses serres le jeune faon d'une biche agile. Et l'aigle jeta ce
faon sur l'autel magnifique de Zeus, où les Akhaiens sacri-
fiaient à Zeus, source de tous les oracles. Et quand ils vi-
rent l'oiseau envoyé de Zeus, ils retournèrent dans la mêlée
et se ruèrent sur les Troiens .
Et alors, aucun des Danaens innombrables ne put se glo-
rifier, poussant ses chevaux rapides au delà du fossé , d'a-
voir devancé le Tydéide et combattu le premier. Et, tout
d'abord, il tua un guerrier Troien, Agélaos Phradmonide,
qui fuyait. Et il lui enfonça sa pique dans le dos, entre les
épaules; et la pique traversa la poitrine. Le Troien tomba
du char, et ses armes retentirent.
Et les Atréides le suivaient, et les deux Aias pleins d'une
vigueur indomptable , et Idoméneus , et Merionès , tel
qu'Arès , compagnon d'Idoméneus , et le tueur d'hommes
RHAPSODIE VIII. 141
Euryalos , et Eurypylos, fils illustre d'Evaimôn. Et Teu-
kros survint le neuvième, avec son arc tendu, et se tenant
derrière le bouclier d'Aias Télamôniade. Et quand le
grand Aias soulevait le bouclier, Teukros , regardant de
toutes parts, ajustait et frappait un ennemi dans la mêlée,
et celui-ci tombait mort. Et il revenait auprès d'Aias
comme un enfant vers sa mère, et Aias l'abritait de l'écla-
tant bouclier.
Quel fut le premier Troien que tua l'irréprochable Teu-
kros? D'abord Orsilokhos, puis Orménos, et Ophélestès,
et Daitôr, et Khromios , et le divin Lykophontès, et Amo-
paôn Polyaimonide, et Ménalippos. Et il les coucha tour à
tour sur la terre nourricière. Et le roi des hommes , Aga-
memnôn , plein de joie de le voir renverser de ses flèches
les phalanges des Troiens , s'approcha et lui dit :
Cher Teukros Télamônien , prince des peuples, con-
tinue à lancer tes flèches pour le salut des Danaens, et
pour glorifier ton père Télamôn qui t'a nourri et soigné
dans ses demeures tout petit et bien que bâtard. Et je te le
dis, et ma parole s'accomplira : Si Zeus tempêtueux et
Athène me donnent de renverser la forte citadelle d'Ilios,
le premier après moi tu recevras une glorieuse récom-
pense: un trépied, deux chevaux et un char, et une femme
qui partagera ton lit.
Et l'irréprochable Teukros lui répondit :
-
Très-illustre Atréide, pourquoi m'excites-tu quand je
suis plein d'ardeur? Certes, je ferai de mon mieux et selon
mes forces. Depuis que nous les repoussons vers Ilios, je
tue les guerriers de mes flèches . J'en ai lancé huit, et toutes
se sont enfoncées dans la chair des jeunes hommes impé-
tueux; mais je ne puis frapper ce chien enragé !
Il parla ainsi, et il lança une flèche contre Hektôr, plein
du désir de l'atteindre, et il le manqua. Et la flèche perça
la poitrine de l'irréprochable Gorgythiôn , brave fils de
142 ILIADE
Priamos, qu'avait enfanté la belle Kathanéira , venue d'Ai-
simè, et semblable aux Déesses par sa beauté. Et, comme
an pavot, dans un jardin , penche la tête sous le poids de
ses fruits et des rosées printanières, de même le Pria-
mide pencha la tête sous le poids de son casque. Et Teuk-
ros lança une autre flèche contre Hektôr, plein du désir
de l'atteindre, et il le manqua encore; et il perça, près de
la mamelle, le brave Arkhéptolémos , conducteur des che-
vaux de Hektor ; et Arkhéptolémos tomba du char; ses
chevaux rapides reculèrent, et sa vie et sa force furent
anéanties. Le regret amer de son compagnon serra le cœur
de Hektôr, mais, malgré sa douleur, il le laissa gisant, et
il ordonna à son frère Kébrión de prendre les rênes, et ce
dernier obéit .
Alors, Hektor sauta du char éclatant, poussant un cri
terrible; et, saisissant une pierre, il courut à Teukros,
plein du désir de l'en frapper. Et le Télamônien avait tiré
du carquois une flèche amère , et il la plaçait sur le nerf,
quand Hektôr au casque mouvant, comme il tendait l'arc,
le frappa de la pierre dure à l'épaule, là où la clavicule sé-
pare le cou de la poitrine , à un endroit mortel. Et le nerf
de l'arc futbrisé,et lepoignet fut écrasé, et l'arc s'échappa
de sa main, et il tomba à genoux. Mais Aias n'abandonna
point son frère tombé, et il accourut, le couvrant de son
bouclier. Puis, ses deux chers compagnons, Mekisteus, fils
d'Ekhios, et le divin Alastôr, emportèrent vers les creuses
nefs Teukros qui poussait des gémissements.
Et l'Olympien rendit de nouveau le courage auxTroiens,
et ils repoussèrent les Akhaiens jusqu'au fossé profond; et
Hektôr marchait en avant , répandant la terreur de sa
force. Comme un chien qui poursuit de ses pieds rapides
un sanglier Cauvage ou un lion, le touche aux cuisses et
aux fesses , épiant l'instant où il se retournera , de même
Hektôr poursuivait les Akhaiens chevelus , tuant toujours
HAPSODIE VIII . 143
celui qui restait en arrière. Et les Akhaiens fuyaient. Et
beaucoup tombaient sous les mains des Troiens , en tra-
versant les pieux et le fossé. Mais les autres s'arrêtè-
rent auprès des nefs , s'animant entre eux , levant les bras
et suppliant tous les Dieux. Et Hektôr poussait de tous
côtés ses chevaux aux belles crinières , ayant les yeux de
Gorgô et du sanguinaire Arès. Et la divine Hère aux bras
blancs, à cette vue, fut saisie de pitié et dit à Athène ces
paroles ailées :
-
Ah! fille de Zeus tempêtueux , ne secourerons-nous
point, en ce combat suprême, les Danaens qui périssent ?
Car voici que , par une destinée mauvaise, ils vont périr
sous la violence d'un seul homme. Le Priamide Hektôr
est plein d'une fureur intolérable, et il les accable de
maux.
Et la divine Athène aux yeux clairs lui répondit :
- Certes, le Priamide aurait déjà perdu la force avec la
vie et serait tombé mort sous la main des Argiens, sur sa
terre natale, si mon père, toujours irrité, dur et inique, ne
s'opposait à ma volonté. Et il ne se souvient plus que j'ai
souvent secouru son fils accablé de travaux par Eurys-
theus. Herakles criait vers l'Ouranos, et Zeus m'envoya
pour le secourir. Certes , si j'avais prévu ceci , quand Hè-
raklès fut envoyé dans les demeures aux portes massives
d'Aidès, pour enlever, de l'Erébos, le Chien du haïssable
Aidès, certes, il n'aurait point repassé l'eau courante et pro-
fonde de Styx ! Et Zeus me hait, et il cède aux désirs def
Thétis qui a embrassé ses genoux et lui acaressé la barbe,
le suppliant d'honorer Akhilleus le destructeur de cita-
delles. Et il me nommera encore sa chère fille aux yeux
clairs ! Mais attèle nos chevaux aux sabots massifs , tandis
que j'irai dans la demeure de Zeus prendre l'Aigide et me
couvrir de mes armes guerrières. Je verrai si le Priamide
Hektor au casque mouvant sera joyeux de nous voir des-
144 ILIADE
cendre toutes deux dans la mêlée. Certes, plus d'un Troien
couché devant les nefs des Akhaiens va rassasier les
chiens et les oiseaux carnassiers de sa graisse et de sa
chair !
Elle parla ainsi, et la divine Hèrè aux bras blancs obéit.
Et la divine et vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, se
hâta d'atteler les chevaux liés par des harnais d'or. Et
Athène, fille de Zeus tempêtueux, laissa tomber son riche
péplos, qu'elle avait travaillé de ses mains, sur le pavé de
lademeure de son père, et elle prit la cuirasse de Zeus qui
amasse les nuées, et elle se revêtit de ses armes pour la
guerre lamentable.
Et elle monta dans le char flamboyant, et elle saisit la
lance lourde, grande et solide, avec laquelle, étant la fille
d'un père tout-puissant, elle dompte la foule des héros
contre qui elle s'irrite. Et Hèrè frappa du fouet les che-
vaux rapides, et les portes de l'Ouranos s'ouvrirent d'elles-
mêmes en criant, gardées par les Heures qui sont chargées
d'ouvrir le grand Ouranos et l'Olympos , ou de les fermer
avec un nuage épais. Et ce fut par la que les Déesses pous-
sèrent les chevaux obéissant à l'aiguillon. Et le Père Zeus,
les ayant vues de l'Ida, fut saisi d'une grande colère , et il
envoya la Messagère Iris aux ailes d'or :
-
Val hâte-toi, légère Iris ! Fais-les reculer , et qu'elles
ne se présentent point devant moi, car ceci serait dange-
reux pour elles. Je le dis, et ma parole s'accomplira : J'é-
craserai les chevaux rapides sous leur char que je briserai,
et je les en précipiterai, et, avant dix ans, elles ne guéri-
ront point des plaies que leur fera la foudre. Athène aux
yeux clairs saura qu'elle a combattu son père. Ma colère
n'est point aussi grande contre Hèrè , car elle est habituée
à toujours résister à ma volonté.
Il parla ainsi, et la Messagère Iris aux pieds prompts
comme le vent s'élança, et elle descendit des cimes Idalen
RHAPSODIE VIII. 145
nes dans le grand Olympos, et elle les arrêta aux premières
portes de l'Olympos aux vallées sans nombre, et elle leur
dit les paroles de Zeus :
-
Où allez-vous ? Pourquoi votre cœur est-il ainsi trou-
blé? Le Kronide ne veut pas qu'on vienne en aide aux Ar-
giens. Voici la menace du fils de Kronos, s'il agit selon sa
parole : Il écrasera les chevaux rapides sous votre char
qu'il brisera , et il vous en précipitera , et, avant dix ans,
vous ne guérirez point des plaies que vous fera la foudre.
Athènè aux yeux clairs, tu sauras que tu as combattu ton
pèrel Sa colère n'est point aussi grande contre Hèrè , car
elle est habituée à toujours résister à sa volonté. Mais toi,
très-violente et audacieuse chienne, oseras-tu lever ta lance
terrible contre Zeus ?
Ayant ainsi parlé, Iris aux pieds rapides s'envola, et Hèrè
dit à Athènè :
Ah! fille de Zeus tempêtueux, je ne puis permettre
que nous combattions contre Zeus pour des mortels. Que
l'un meure, que l'autre vive, soit! Et que Zeus décide,
comme il est juste, et selon sa volonté, entre les Troiens et
les Danaens .
Ayant ainsi parlé, elle fit retourner les chevaux aux sabots
massifs, et les Heures dételèrent les chevaux aux belles cri-
nières et les attachèrent aux crèches divines, et appuyèrent
le char contre le mur éclatant. Et les Déesses , le cœur
triste , s'assirent sur des siéges d'or au milieu des autres
Dieux. Et le Père Zeus poussa du haut de l'Ida , vers l'O-
lympos, son char aux belles roues et ses chevaux, et il par-
vint aux siéges des Dieux. Et l'Illustre qui ébranle la terre
détela les chevaux, posa le char sur un autel et le couvrit
d'un voile de lin. Et Zeus à la grande voix s'assit sur son
thrône d'or, et le large Olympos trembla sous lui. Et Athène
etHèrè étaient assises loin de Zeus, et elles ne lui par-
laient ni ne l'interrogeaient; mais il les devina et dit :
10
146 ILIADE
.
Athène et Here , pourquoi êtes-vous ainsi affligées?
Vous ne vous êtes point longtemps fatiguées, du moins,
dans la bataille qui illustre les guerriers , afin d'anéantir
les Troiens pour qui vous avez tant de haine. Non ! Tous
les Dieux de l'Olympos ne me résisteront point , tant la
force de mes mains invincibles estgrande. La terreur a fait
trembler vos beaux membres avant d'avoir vu la guerre et
la mêlée violente. Et je le dis , et ma parole se serait ac-
complie: frappées toutes deux de la foudre, vous ne seriez
point revenues sur votre char dans l'Olympos qui est la
demeure des Immortels .
Et il parla ainsi, et Athène et Hère gémissaient , assises
à côté l'une de l'autre, et méditant le malheur des Troiens.
Et Athène restait muette , irritée contre son père Zeus, et
une sauvage colère la brûlait; mais Hère ne put contenir
la sienne, et elle dit :
Très-dur Kronide, quelle parole as-tu dite? Nous sa-
vons bien que ta force estgrande, mais nous gémissons sur
les belliqueux Danaens qui vont périr par une destinée
mauvaise. Nous ne combattrons point, si tu le veux; mais
nous aiderons les Argiens de nos conseils, afin qu'ils ne
périssent point tous par ta colère.
Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit :
Certes, au retour d'Eôs, tu pourras voir, vénérable Hèrè
auxyeux de bœuf, le tout-puissant Kroniôn mieux détruire
encore l'armée innombrable desArgiens; car le brave Hek-
tôr ne cessera point de combattre, que le rapide Pèléiôn
ne se soit levé auprès des nefs, le jour où les Akhaiens
combattront sous leurs poupes , luttant dans un étroit
espace sur le cadavre de Patroklos. Ceci est fatal. Je me
soucie peu de ta colère , quand même tu irais aux der-
nières limites de la terre et de la mer, où sont couchés
lapétos et Kronos, loin des vents et de la lumière de Hé-
lios, fils de Hyperion, dans l'enceinte du creux Tartaros.
RHAPSODIE VIII . 149
Quand même tu irais là, je me soucie peude ta colère, car
rienn'est plus impudent que toi.
Il parla ainsi , et Hèrè aux bras blancs ne répondit rien
Et la brillante lumière Hélienne tomba dans l'Okéanos ,
laissant la noire nuit sur la terre nourricière. La lumière
disparut contre le gré des Troiens, mais la noire nuit fut la
bienvenue des Akhaiens qui la désiraient ardemment.
Et l'illustre Hektor réunit l'agora des Troiens, les ayant
conduits loin des nefs, sur les bords du fleuve tourbillon-
nant, en un lieu où il n'y avait point de cadavres. Et ils
descendirent de leurs chevaux pour écouter les paroles de
Hektor cher à Zeus. Et il tenait à la main une pique de
onze coudées , à la brillante pointe d'airain retenue par un
anneau d'or. Et, appuyé sur cette pique, il dit aux Troiens
ces paroles ailées :
- Écoutez-moi, Troiens, Dardaniens et Alliés. J'espé-
rais ne retourner dans Ilios battue des vents qu'après avoir
détruit les nefs et tous les Akhaiens ; mais les ténèbres
sont venues qui ont sauvé lesArgiens et les nefs sur le ri-
vage de la mer. C'est pourquoi, obéissons à la nuit noire,
etpréparons le repas. Dételez les chevaux aux belles cri-
nières et donnez-leur de la nourriture. Amenez prompte-
ment de la Ville des bœufs et de grasses brebis, et appor-
tez un doux vin de vos demeures, et amassez beaucoup de
bois, afin que, toute la nuit, jusqu'au retour d'Eôs qui naît
le matin, nous allumions beaucoup de feux dont l'éclat
s'élève dans l'Ouranos, et afin que les Akhaiens chevelus
ne profitent pas de la nuit pour fuir sur le vaste dos de la
mer. Qu'ils ne montent point tranquillement du moins sur
leurs nefs, et que chacun d'eux , en montant sur sa nef,
emporte dans son pays une blessure faite par nos piques et
nos lances aiguës! Que tout autre redoute désormais d'ap-
porter la guerre lamentable aux Troiens dompteurs de
chevaux. Que les hérauts chers à Zeus appellent, par la
148 ILIADE
.
Ville, les jeunes enfants et les vieillards aux tempes blan-
ches à se réunir sur les tours élevées par les Dieux; et que
les femme timides, chacune dans sa demeure, allument de
grands feux, afin qu'on veille avec vigilance, de peur qu'on
entre par surprise dans la Ville, en l'absence des hommes.
Qu'il soit fait comme je le dis , magnanimes Troiens , car
mes paroles sont salutaires. Dès le retour d'Eôs je parleraı
encore aux Troiens dompteurs de chevaux. Je me vante,
ayant supplié Zeus et les autres Dieux, de chasser bientôt
d'ici ces chiens que les Kères ont amenés sur les nefs
noires. Veillons sur nous-mêmes pendant la nuit; mais,
dès la première heure du matin, couvrons-nous de nos
armes et poussons l'impétueux Arès sur les nefs creuses.
Je saurai si le brave Diomèdès Tydéide me repoussera
loin des nefs jusqu'aux murailles, ou si, le perçant de l'ai-
rain, j'emporterai ses dépouilles sanglantes. Demain , il
pourra se glorifier de sa force, s'il résiste à ma pique; mais
j'espère plutôt que , demain, quand Hélios se lèvera , il
tombera des premiers, tout sanglant, au milieu d'une foule
de ses compagnons. Et plût aux Dieux que je fusse im-
mortel et toujours jeune , et honoré comme Athène et
Apollôn , autant qu'il est certain que ce jour sera funeste
auxArgiens!
Hektôr parla ainsi, et les Troiens poussèrent des accla-
mations. Et ils détachèrent du joug les chevaux mouillés
de sueur, et ils les lièrent avec des lanières auprès des
chars; et ils amenèrent promptement de laVille des bœufs
at des brebis grasses; et ils apportèrent un doux vin et du
pain de leurs demeures, et ils amassèrent beaucoup de
bois. Puis , ils sacrifièrent de complètes hécatombes aux
Immortels, et le vent en portait la fumée épaisse et douce
dans l'Ouranos. Mais les Dieux heureux n'en voulurent
point et la dédaignèrent, car ils haïssaient la sainte Ilios, et
Priamos, et le peuple de Priamos aux piques de frêne.
RHAPSODIE VIIL 149
Et les Troiens , pleins d'espérance, passaient la nuit sur
lesentierde la guerre, ayant allumé de grands feux. Comme,
lorsque les astres étincellent dans l'Ouranos autour de la
claire Sélènè, et que le vent ne trouble point l'air, on voit
s'éclairer les cimes et les hauts promontoires et les vallées,
et que l'Aither infini s'ouvre au faîte de l'Ouranos , et que
le berger joyeux voit luire tous les astres; de même, entre
les nefs et l'eau courante du Xanthos, les feux des Troiens
brillaient devant Ilios. Mille feux brûlaient ainsi dans la
plaine; et, près de chacun , étaient assis cinquante guer-
riers autour de la flamme ardente. Et les chevaux , man-
geant l'orge et l'avoine , se tenaient auprès des chars , at-
tendant Eôs au beau thrône.
RHAPSODIE IX.
andis que les Troiens plaçaient ainsi leurs
gardes , le désir de la fuite, qui accompagne la
froide terreur, saisissait les Akhaiens. Et les
plus braves étaient frappés d'une accablante
tristesse.
De même , lorsque les deux vents Boréas et Zéphyros,
soufflant de la Thrèkè, bouleversent la haute mer poisson-
neuse, et que l'onde noire se gonfle et se déroule en masses
d'écume , ainsi , dans leurs poitrines , se déchirait le cœur
des Akhaiens. Et l'Atréide, frappé d'une grande douleur,
ordonna aux hérauts à la voix sonore d'appeler, chacun par
son nom, et sans clameurs , les hommes à l'agora. Et lui-
même appela les plus proches. Et tous vinrent s'asseoir
dans l'agora, pleins de tristesse. Et Agamemnon se leva,
versant des larmes , comme une source abondante qui
RHAPSODIE IL 151
tombe largement d'une roche élevée. Et, avec un profond
soupir, il dit aux Argiens :
-
O amis, Rois et chefs des Argiens , le Kronide Zeus
m'a accablé d'un lourd malheur, lui qui m'avait solennelle-
ment promis que je ne m'en retournerais qu'après avoir
détruit Ilios aux murailles solides. Maintenant, il médite
une fraude funeste, et il m'ordonne de retourner sans
gloire dans Argos, quand j'ai perdu tant de guerriers déjàl
Et ceci plaît au tout-puissant Zeus qui a renversé les cita-
delles de tant de villes, et qui en renversera encore, car sa
puissance est très-grande. Allons ! obéissez tous à mes pa-
roles : fuyons sur nos nefs vers la terre bien-aimée de la
patrie. Nous ne prendrons jamais Ilios aux larges rues.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets , et les fils des
Akhaiens étaient tristes et silencieux. Enfin , Diomèdès
hardi au combat parla au milieu d'eux :
- Atréide, je combattrai le premier tes paroles insen-
sées, comme il est permis , ô Roi , dans l'agora; et tu ne
t'en irriteras pas, car toi-même tu m'as outragé déjà au
milieu des Danaens, me nommant faible et lâche. Et ceci,
les Argiens le savent, jeunes et vieux. Certes, le fils du
subtil Kronos t'a doué inégalement. Il t'a accordé le sceptre
et les honneurs suprêmes, mais il ne t'a point donné la fer-
meté de l'âme , qui est la plus grande vertu. Malheureux i
penses -tu que les fils des Akhaiens soient aussi faibles et
aussi lâches que tu le dis? Si ton cœur te pousse à retour-
ner en arrière, va ! voici la route; et les nombreuses nefs
qui t'ont suivi de Mykènè sont là , auprès du rivage de la
mer. Mais tous les autres Akhaiens chevelus resteront jus-
qu'à ce que nous ayons renversé Ilios. Et s'ils veulent eux-
mêmes fuir sur leurs nefs vers la terre bien-aimée de la
patrie, moi et Sthénélos nous combattrons jusqu'à ce que
nous ayons vu la fin d'Ilios, car nous sommes venus ica sur
la foi des Dieux !
152 ILIADE.
Il parla ainsi, et tous les fils des Akhaiens applaudirent,
admirant le discours du dompteur de chevaux Diomèdès.
Et le cavalier Nestôr , se levant au milieu d'eux , parla
ainsi :
Tydéide, tu es le plus hardi au combat, et tu es aussi
le premier à l'agora parmi tes égaux en âge. Nul ne bla-
mera tes paroles, et aucun des Akhaiens ne les contredira;
mais tu n'as pas tout dit. A la vérité, tu es jeune , et tu
pourrais être le moins âgé de mes fils ; et, cependant , tu
parles avec prudence devant les Rois des Argiens, et comme
convient. C'est à moi de tout prévoir et de tout dire, car
je me glorifie d'être plus vieux que toi. Et nul ne blâmera
mes paroles, pas même le Roi Agamemnon. Il est sans in-
telligence , sans justice et sans foyers domestiques, celui
qui aime les affreuses discordes intestines. Mais obéissons
maintenant à la nuit noire: préparons notre repas, plaçons
des gardes choisies auprès du fossé profond, en avant des
murailles. C'est aux jeunes hommes de prendre ce soin, et
c'est à toi, Atréide, qui es le chef suprême, de le leur com-
mander. Puis, offre un repas aux chefs, car ceci est conve-
nable et t'appartient. Tes tentes sontpleines du vin que les
nefs des Akhaiens t'apportent chaque jour de la Trèkè, a
travers l'immensité de la haute mer. Tu peux aisément
beaucoup offrir, et tu commandes à un grand nombre de
serviteurs. Quand les chefs seront assemblés , obéis à qui
te donnera le meilleur conseil ; car les Akhaiens ont tous
besoin de sages conseils au moment où les ennemis allu-
ment tant de feux auprès des nefs. Qui de nous pourrait
s'en réjouir? Cette nuit, l'armée sera perdue ou sauvée.
Il parla ainsi , et tous, l'ayant écouté , obéirent. Et les
gardes armées sortirent , conduites par le Nestoréide Tha-
symèdès, prince des peuples, par Askalaphos et lalménos,
fils d'Arès, par Merionès, Apharèos et Deipiros, et par le
divin Lykomèdès, fils de Kréôn. Et les sept chefs des gardes
RHAPSODIE IX
. 153
conduisaient, chacun, cent jeunes guerilers armés de lon-
gues piques. Et ils se placèrent entre le fossé et la muraille,
et ils allumèrent des feux et prirent leur repas. Et l'Atréide
conduisit les chefs des Akhaiens sous sa tente et leur offrit
un abondant repas. Et tous étendirent les mains vers les
mets . Et , quand ils eurent assouvi la soif et la faim , le
premier d'entre eux , le vieillard Nestôr , qui avait déjà
donné le meilleur conseil, parla ainsi , plein de sagesse, et
dit
:
Très-illustre Atréide Agamemnôn, roi des hommes, je
commencerai et je finiraı
irai par toi, car tu commandes à de
nombreux peuples, et Zeus t'a donné le sceptre et les droits
afin que tu les gouvernes. C'est pourquoi il faut que tu sa-
ches parler et entendre , et accueillir les sages conseils , si
leur cœur ordonne aux autres chefs de t'en donner de
meilleurs. Et je te dirai ce qu'il y a de mieux à faire, car
personne n'a une meilleure pensée que celle que je médite
maintenant , et depuis longtemps, depuis le jour où tu as
enlevé, ô race divine , contre notre gré, la vierge Breisèis
de la tente d'Akhilleus irrité. Et j'ai voulu te dissuader, et,
cédant à ton cœur orgueilleux , tu as outragé le plus brave
des hommes, que les Immortels mêmes honorent, et tu lui
as enlevé sa récompense. Délibérons donc aujourd'hui , et
cherchons comment nous pourrons apaiser Akhilleus par
des présents pacifiques et par des paroles flatteuses.
Et le Roi des hommes,Agamemnôn, lui répondit :
O vieillard, tu ne mens point en rappelant mes injus-
tices. J'ai commis une offense , et je ne le nie point. Un
guerrier que Zeus aime dans son cœur l'emporte sur tous
les guerriers. Et c'est pour l'honorer qu'il accable aujour-
d'hui l'armée des Akhaiens. Mais , puisque j'ai failli en
obéissant à de funestes pensées, je veux maintenant apaiser
Akhilleus et lui offrir des présents infinis. Et je vous dirai
quels sont ces dons illustres : sept trépieds vierges du feu,
154 ILIADE
dix talents d'or, vingt bassins qu'on peut exposer à la
flamme, douze chevaux robustes qui ont toujours remporté
les premiers prix par la rapidité de leur course. Et il ne
manquerait plus de rien, et il serait comblé d'or celui qui
posséderait les prix que m'ont rapportés ces chevaux aux
sabots massifs. Et je donnerai encore au Pèléide sept
belles femmes Lesbiennes , habiles aux travaux , qu'il a
prises lui-même dans Lesbos bien peuplée , et que j'ai
choisies , car elles étaient plus belles que toutes les
autres femmes. Et je les lui donnerai, et, avec elles, celle
que je lui ai enlevée, la vierge Breiseis ; et je jurerai un
grand serment qu'elle n'a point connu mon lit, et que je
l'ai respectée. Toutes ces choses lui seront livrées aussitôt.
Et si les Dieux nous donnent de renverser la grande Ville
de Priamos, il remplira abondamment sa nef d'or et d'ai-
rain. Et quand nous, Akhaiens, partagerons la proie, qu'il
choisisse vingt femmes Troiennes , les plus belles après
l'Argienne Hélénè. Et si nous retournons dans la fertile
Argos, en Akhaiè, qu'il soit mon gendre, et je l'honorerai
autant qu'Orestès, mon unique fils nourri dans les délices.
J'ai trois filles dans mes riches demeures , Khrysothémis,
Laodikè et Iphianassa. Qu'il emmène, sans lui assurer une
dot, celle qu'il aimera le mieux , dans les demeures de Pe-
leus. Ce sera moi qui la doterai , comme jamais personne
n'a doté sa fille, car je lui donnerai sept villes très-illustres:
Kardamyle , Enopè , Hira aux prés verdoyants , la divine
Phèra, Anthéia aux gras pâturages , la belle Aipéia et Pè-
dasos riche en vignes. Toutes sont aux bords de la mer, au-
près de la sablonneuse Pylos. Leurs habitants abondent en
bœufs et en troupeaux, et, par leurs dons, ils l'honoreront
comme un Dieu ; et, sous son sceptre , ils lui payeront de
riches tributs. Je lui donnerai tout cela s'il dépose sa co-
lère. Qu'il s'apaise donc. Aidès seul est implacable et in-
dompté, et c'est pourquoi , de tous les Dieux, il est le plus
RHAPSODIE IX. 155
har des hommes. Qu'il me cède comme il est juste, puisque
je suis plus puissant et plus âgé que lui.
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit :
Très-illustre Atréide Agamemnôn , roi des hommes,
certes, ils ne sont point à mépriser les présents que tu
offres au roi Akhilleus. Allons ! envoyons promptement des
messagers choisis sous la tente du Pèléide Akhilleus. Je
les désignerai moi-même , et ils obéiront. Que Phoinix
aimé de Zeus les conduise, et ce seront le grand Aias et le
divın Odysseus , suivis des hérauts Hodios et Eurybatès
Trempons nos mains dans l'eau , et supplions en silence
Zeus Kronide de nous prendre en pitié.
Il parla ainsi, et tous furent satisfaits de ses paroles. Et
les hérauts versèrent aussitôt de l'eau sur leurs mains , et
les jeunes hommes emplirent les kratères de vin qu'ils
distribuèrent, selon l'ordre , à pleines coupes . Et, après
avoir bu autant qu'ils le voulaient, ils sortirent de la tente
de l'Atréide Agamemnon. Et le cavalier Gérénnien Nestôr
exhorta longuement chacun d'eux, et surtout Odysseus,
à faire tous leurs efforts pour apaiser et fléchir l'irré-
prochable Pèléide. Et ils allaient le long du rivage de
la mer aux bruits sans nombre, suppliant Celui qui en-
toure la terre de leur accorder de toucher le grand cœur
de l'Aiakide .
Et ils parvinrent aux nefs et aux tentes des Myrmidones.
Et ils trouvèrent le Pèléide qui charmait son âme enjouant
d'une kithare aux doux sons, belle, artistement faite et sur-
montée d'un joug d'argent, et qu'il avait prise parmi les dé-
pouilles, après avoir détruit la ville d'Eétiôn. Et il charmait
son âme, et il chantait les actions glorieuses des hommes.
Et Patroklos , seul, était assis auprès de lui , l'écoutant en
silence jusqu'à ce qu'il eut cessé de chanter.
Et ils s'avancèrent , précédés par le divin Odysseus , et
ils s'arrêtèrent devant le Pèléide. Et Akhilleus, étonné, se
156 ILIADE.
leva de son siége, avec sa kithare, et Patroklos se leva
aussi en voyant les guerriers. Et Akhilleus aux pieds ra-
pides leur parla ainsi :
- Je vous salue, guerriers. Certes, vous êtes les bienve-
nus, mais quelle nécessité vous amène, vous qui, malgré
ma colère, m'êtes les plus chers parmi les Akhaiens?
Ayant ainsi parlé, le divin Akhilleus les conduisit et les
fit asseoir sur des siéges aux draperies pourprées. Et aus-
sitôt il dit à Patroklos :
-
Fils de Ménoitios, apporte un grand kratèr, fais un
doux mélange, et prépare des coupes pour chacun de nous,
car des hommes très- chers sont venus sous ma tente.
Il parla ainsi, et Patroklos obéit à son cher compagnon.
Et Akhilleus étendit sur un grand billot, auprès du feu ,
le dos d'une brebis, celui d'une chèvre grasse et celui d'un
porc gras. Et tandis qu'Automédon maintenait les chairs,
le divin Akhilleus les coupait par morceaux et les embro-
chait. Et le Ménoitiade, homme semblable à un Dieu , al-
lumait un grand feu. Et quand la flamme tomba et s'étei-
gnit, il étendit les broches au-dessus des charbons en les
appuyant sur des pierres, et il les aspergea de sel sacré. Et
Patroklos, ayant rôti les chairs et les ayant posées sur la
table, distribua le pain dans de belles corbeilles. Et Akhil-
leus coupa les viandes, et il s'assit en face du divin Odys-
seus, et il ordonna à Patroklos de sacrifier aux Dieux. Et
celui-ci fit des libations dans le feu. Et tous étendirent les
mains vers les mets offerts. Et quand ils eurent assouvi la
faim et la soif, Aias fit signe à Phoinix. Aussitôt le divin
Odysseus le comprit, et, remplissant sa coupe de vin , il
parla ainsi à Akhilleus :
-Salut, Akhilleus ! Aucun de nous n'a manqué d'une
part égale, soit sous la tente de l'Atréide Agamemnôn, soit
ici. Les mets y abondent également. Mais il ne nous est
pointpermisde goûter la joie des repas, car nous redoutons
RHAPSODIE ΙΧ. 157
ungrand désastre, ô race divine ! et nous l'attendons,et nous
ne savons si nos nefs solides périront ou seront sauvées, à
moins que tu ne t'armes de ton courage. Voici que les
Troiens orgueilleux et leurs alliés venus de loin ont assis
leur camp devant nos murailles et nos nefs. Et ils ont
allumé des feux sans nombre , et ils disent que rien ne les
retiendra plus et qu'ils vont se jeter sur nos nefs noires.
Et le Kronide Zeus a lancé l'éclair, montrant à leur droite
des signes propices. Hektor, appuyé par Zeus, et très-or-
gueilleux de sa force, est plein d'une fureur terrible, n'ho-
norant plus ni les hommes ni les Dieux. Une rage s'est
emparée de lui. Il fait des imprécations pour que la divine
Eôs reparaisse promptement. Il se vante de rompre bien-
tôt les éperons de nos nefs et de consumer celles-ci dans
le feu ardent, et de massacrer les Akhaiens aveuglés par la
fumée. Je crains bien, dans mon esprit, que les Dieux
n'accomplissent ses menaces, et que nous périssions inévi-
tablement devant Troiè, loin de la fertile Argos nourrice
de chevaux. Lève-toi, si tu veux, au dernier moment, sau-
ver les fils des Akhaiens de la rage des Troiens. Sinon, tu
seras saisi de douleur, car il n'y a point de remède contre
un mal accompli. Songe donc maintenant à reculer le der-
nier jour des Danaens. O ami , ton père Pèleus te disait,
le jour où il t'envoya, de la Phthie , vers Agamemnôn : -
Mon fils, Athène et Hèrè te donneront la victoire, s'il leur
plaît; mais réprime ton grand cœur dans ta poitrine , car
la bienveillance est au-dessus de tout. Fuis la discorde qui
engendre les maux , afin que les Argiens, jeunes et vieux ,
t'honorent. -
Ainsi parlait le vieillard, et tu as oublié ses
paroles ; mais aujourd'hui apaise-toi , refrène la colère qui
ronge le cœur, et Agamemnôn te fera des présents dignes
de toi. Si tu veux m'écouter, je te dirai ceux qu'il promet
de remettre sous tes tentes : - Sept trépieds vierges du
feu, dix talents d'or, vingt bassins qu'on peut exposer à la
158 ILIADE.
flamme, douze chevaux robustes qui ont toujours remporté
les premiers prix par la rapidité de leur course. Et il ne
manquerait plus de rien, et il serait comblé d'or, celui qui
posséderait les prix qu'ont rapportés à l'Atréide Agamem-
nôn ces chevaux aux sabots massifs . Et il te donnera encore
sept belles femmes Lesbiennes, habiles aux travaux , que tu
as prises toi-même dans Lesbos bien peuplée , et qu'il a
choisies, car elles étaient plus belles que toutes les autres
femmes. Et il te les donnera, et , avec elles , celle qu'il t'a
enlevée , la vierge Breisèis; et il jurera un grand serment
qu'elle n'a point connu son lit et qu'il l'a respectée. Toutes
ces choses te seront livrées aussitôt. Mais si les Dieux nous
donnent de renverser la grande Ville de Priamos , tu rem-
pliras abondamment ta nef d'or et d'airain Etquand nous,
Akhaiens , nous partagerons la proie, tu choisiras vingt
femmes Troiennes, les plus belles après l'Argienne Hélénè
Et si nous retournons dans la fertile Argos, en Akhaiè, tu
seras son gendre, et il t'honorera autant qu'Orestès , son
unique fils nourri dans les délices. Il a trois filles dans ses
riches demeures : Krysothémis, Laodikè et Iphianassa. Tu
emmèneras, sans lui assurer une dot, celle que tu aimeras
le mieux, dans les demeures de Pèleus. Ce sera lui qui la
dotera comme jamais personne n'a doté sa fille , car il te
donnera sept villes très-illustres : Kardamyle, Enopè, Hira
aux prés verdoyants , la divine Phèra , Anthéia aux gras
pâturages , la belle Aipéia et Pedasos riche en vignes.
Toutes sont aux bords de la mer, auprès de la sablonneuse
Pylos. Leurs habitants abondent en bœufs et en troupeaux.
Et, par leurs dons, ils t'honoreront comme un Dieu; et,
sous ton sceptre, ils te payeront de riches tributs. Et il te
donnera tout cela si tu déposes ta colère. Mais si l'Atréide
et ses présents te sont odieux, aie pitié du moins des Pa-
nakhaiens accablés de douleur dans leur camp et qui t'ho-
noreront comme un Dieu. Certes, tu leur devras une grande
RHAPSODIE IX. 159
gloire, et tu tueras Hektor qui viendra à ta rencontre et
qui se vante que nul ne peut se comparer à lui de tous les
Danaens que les nefs ont apportés ici.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit :
-
Divin Laertiade , très-subtil Odysseus , il faut que je
dise clairement ce que j'ai résolu et ce qui s'accomplira,
afin que vous n'insistiez pas tour à tour. Celui qui cache
sa pensée dans son âme et ne dit point la vérité m'est plus
odieux que le seuil d'Aidès. Je dirai donc ce qui me semble
préférable. Ni l'Atréide Agamemnôn, ni les autres Danaens
ne me persuaderont, puisqu'il ne m'a servi à rien de com-
battre sans relâche les guerriers ennemis. Celui qui reste
au camp et celui qui combat avec courage ont une même
part. Le lâche et le brave remportent le même honneur, et
l'homme oisif est tué comme celui qui agit. Rien ne m'est
resté d'avoir souffert des maux sans nombre et d'avoir ex-
posé mon âme en combattant. Comme l'oiseau qui porte à
ses petits sans plume la nourriture qu'il a ramassée et dont
il n'a rien gardé pour lui-même, j'ai passé sans sommeil
d'innombrables nuits, j'ai lutté contre les hommes pendant
des journées sanglantes , pour la cause de vos femmes ; j'ai
dévasté, à l'aidede mes nefs,douze villes, demeures des hom-
mes ; sur terre, j'en ai pris onze autour de la fertile Ilios ;
j'ai rapporté de toutes ces villes mille choses précieuses et
superbes, et j'ai tout donné à l'Atréide Agamemnôn, tandis
qu'assis auprès des nefs rapides , il n'en distribuait qu'une
moindre part aux Rois et aux chefs et se réservait la plus
grande. Du moins ceux-ci ont gardé ce qu'il leur a donné ;
mais, de tous les Akhaiens, à moi seul il m'a enlevé ma ré-
compense ! Qu'il se réjouisse donc de cette femme et qu'il
enjouissel Pourquoi les Argiens combattent-ils les Troiens?
Pourquoi les Atréides ont-ils conduit ici cette nombreuse
armée? N'est-ce point pour la cause de Hélénè à la belle
chevelure? Sont-ils les seuls de tous les hommes qui ai
160 ILIADE
ment leurs femmes ? Tout homme sage et bon aime la
sienne et en prend soin. Et moi aussi,j'aimais celle-ci dans
mon cœur, bien que captive. Maintenant que , de ses
mains, il m'a arraché ma récompense , et qu'il m'a volé, il
ne me persuadera, ni ne me trompera plus, car je suis
averti. Qu'il délibère avec toi, ô Odysseus , et avec les au-
tres Rois, afin d'éloigner des nefs la flamme ardente. Déjà
il a fait sans moi de nombreux travaux; il a construit un
mur et creusé un fossé profond et large, défendu par des
pieux. Mais il n'en a pas réprimé davantage la violence du
tueur d'hommes Hektor. Quand je combattais au milieu
des Akhaiens, Hektôr ne sortait que rarement de ses mu-
railles. A peine se hasardait-il devant les portes Skaies et
auprès du Hêtre. Et il m'y attendit une fois, et à peine
put-il échapper à mon impétuosité. Maintenant, puisque je
ne veux plus combattre le divin Hektor, demain , ayant sa-
crifié à Zeus et à tous les Dieux, je traînerai à la mer mes
nefs chargées; et tu verras, si tu le veux et si tu t'en sou-
cies, mes nefs voguer, dès le matin , sur le Hellespontos
poissonneux, sous l'effort vigoureux des rameurs. Et si l'Il-
lustre qui entoure la terre me donne une heureuse navi-
gation, le troisième jourj'arriverai dans la fertile Phthiè, où
sont les richesses que j'y ai laissées quand je vins ici pour
mon malheur. Et j'y conduirai l'or et le rouge airain, et les
belles femmes et le fer luisant que le sort m'a accordés, car
le roi Atréide Agamemnon m'a arraché la récompense qu'il
m'avait donnée. Et répète-lui ouvertement ce que je dis,
afin que les Akhaiens s'indignent , s'il espère tromper de
nouveau quelqu'autre des Danaens. Mais , bien qu'il ait
l'impudence d'un chien , il n'oserait me regarder en face.
Je ne veux plus ni délibérer, ni agir avec lui, car il m'a
trompé et outragé. C'est assez. Mais qu'il reste en repos
dans sa méchanceté , car le très-sage Zeus lui a ravi l'es-
prit. Ses dons me sont odieux , et lui , je l'honore autant
RHAPSODIE IX . 161
que la demeure d'Aidès. Et il me donnerait dix et vingt fors
plus de richesses qu'il n'en a et qu'il n'en aura, qu'il n'en
vient d'Orkhoménos, ou de Thèba dans l'Aigyptia , où les
trésors abondent dans les demeures, qui a cent portes , et
qui, par chacune, voit sortir deux cents guerriers avec che-
vaux et chars; et il me ferait autant de présents qu'il y a de
grains de sable et de poussière, qu'il n'apaiserait point mon
cœur avant d'avoir expié l'outrage sanglant qu'il m'a fait.
Etje ne prendrai point pour femme légitime la fille de l'A-
tréide Agamemnon, fût-elle plus belle qu'Aphrodite d'or
et plus habile aux travaux qu'Athène aux yeux clairs. Je ne
la prendrai point pour femme légitime. Qu'il choisisse un
autre Akhaien qui lui plaise et qui soit un Roi plus puis-
sant. Si les Dieux me gardent, et si je rentre dans ma de-
meure, Peleus me choisira lui-même une femme légitime.
Il y a, dans l'Akhaiè, la Hellas et la Phthiè, de nom-
breuses jeunes filles de chefs guerriers qui défendent les
citadelles, et je ferai de l'une d'elles ma femme légitime
bien-aimée. Et mon cœur généreux me pousse à prendre
une femme légitime et à jouir des biens acquis par le vieil-
lard Peleus. Toutes les richesses que renfermait la grande
Ilios aux nombreux habitants pendant la paix , avant la
venue des fils des Akhaiens, ne sont point d'un prix égal à
la vie, non plus que celles que renferme le sanctuaire de
pierre de l'Archer Phoibos Apollôn, dans l'âpre Pythô . Les
bœufs, les grasses brebis, les trépieds, les blondes crinières
des chevaux, tout cela peut être conquis; mais l'âme qui
s'est une fois échappée d'entre nos dents ne peut être re-
saisie ni rappelée. Ma mère , la Déesse Thétis aux pieds
d'argent, m'a dit que deux Kères m'étaient offertes pour
arriver à la mort. Si je reste et si je combats autour de la
ville des Troiens , je ne retournerai jamais dans mes de-
meures , mais ma gloire sera immortelle. Si je retourne
vers ma demeure, dans la terre bien-aimée de ma patrie,
"
162 ILIADE.
je perdrai toute gloire, mais je vivrai très-vieux, et la mort
ne me saisira qu'après de très-longues années. Je conseille
à tous les Akhaiens de retourner vers leurs demeures, car
vous ne verrez jamais le dernier jour de la haute Ilios. Zeus
qui tonne puissamment la protége de ses mains et a rempli
son peuple d'une grande audace. Pour vous, allez porter
ma réponse aux chefs des Akhaiens, car c'est là le partage
des anciens ; et ils chercheront dans leur esprit un meil-
leur moyen de sauver les nefs et les tribus Akhaiennes, car
ma colère rend inutile celui qu'ils avaient trouvé. Et Phoinix
restera et couchera ici, afin de me suivre demain, sur mes
nefs, dans notre patrie, s'il le désire,du moins, car je ne le
contraindrai point.
Il parla ainsi , et tous restèrent muets , accablés de ce
discours etde ce dur refus. Enfin, le vieux cavalier Phoinix
parla ainsi, versant des larmes , tant il craignait pour les
nefs des Akhaiens :
-Si déjà tu as résolu ton retour, illustre Akhilleus, et
si tu refuses d'éloigner des nefs rapides la violence du feu
destructeur, parce que la colère est tombée dans ton cœur,
comment , cher fils, pourrai-je t'abandonner et rester seul
ici? Le vieux cavalier Peleus m'ordonna de t'accompagner
le jour où il t'envoya, loin de la Phthie , vers Agamem-
nôn, tout jeune encore, ignorant la guerre lamentable et
l'agora où les hommes deviennent illustres. Et il m'or-
donna de t'accompagner afin que je pusse t'enseigner à
parler et à agir. C'est pourquoi je ne veux point me sépa-
rer de toi, cher fils, même quand un Dieu me promettrait
dem'épargner la vieillesse et me rendraità ma jeunesse flo-
rissante, tel que j'étais quand je quittai pour la première fois
la Hellas aux belles femmes , fuyant la colère de mon
père Amyntôr Orménide. Et il s'était irrité contre moi à
causede sa concubine aux beaux cheveux qu'il aimait et
pour laquelle il méprisait sa femme légitime, ma mère. Et
RHAPSODIE IX. 163
celle-ci me suppliait toujours, à genoux, de séduire cette
concubine, pour que le vieillard la prît en haine. Et je lui
obéis, et mon père , s'en étant aperçu, se répandit en im
précations, et supplia les odieuses Erinnyes, leur deman
dantque je ne sentisse jamais sur mes genoux un fils bien-
aimé, né de moi; et les Dieux, Zeus le Souterrain et la
cruelle Perséphonéia accomplirent ses imprécations. Alors
je ne pus me résoudre dans mon âme à rester dans les
demeures de mon père irrité. Et de nombreux amis et pa-
rents , venus de tous côtés, me retinrent. Et ils tuèrent
beaucoup de grasses brebis et de bœufs noirs aux pieds
lents; et ils passèrent à l'ardeur du feu les porcs lourds de
graisse, et ils burent, par grandes cruches, le vin du vieil-
lard. Et pendant neuf nuits ils dormirent autour de moi, et
chacun me gardait tour à tour. L'un se tenait sous le por-
tique de la cour, l'autre dans le vestibule de la salle bien
fermée. Et le feu ne s'éteignait jamais. Mais, dans l'obscu-
rité de la dixième nuit , ayant rompu les portes de la
salle , j'échappai facilement à mes gardiens et aux servi-
teurs, et je m'enfuis loin de la grande Hellas, et j'arrivai
dans la fertile Phthie, nourrice de brebis , auprès du roi
Pèleus. Et il me reçut avec bienveillance, et il m'aima
comme un père aime un fils unique , né dans son extrême
vieillesse, au milieu de ses domaines. Et il me fit riche, et
il me donna à gouverner un peuple, aux confins de la
Phthiè, et je commandai aux Dolopiens. Et je t'ai aimé de
même dans mon cœur, ô Akhilleus égal aux Dieux. Et tu
ne voulais t'asseoir aux repas et manger dans tes demeures
qu'assis sur mes genoux , et rejetant parfois le vin et les
mets dont tu étais rassasié, sur ma poitrine et ma tunique,
comme font les petits entants. Et j'ai beaucoup souffert et
beaucoup travaillé pour toi, pensant que, si les Dieux m'a-
vaient refusé une postérité, je t'adopterais pour fils , d
Akhilleus semblable aux Dieux , afin que tu pusses un
164 ILIADE.
jour me défendre des outrages et de la mort. O Akhilleus,
apaise ta grande âme , car il ne te convient pas d'avoir un
cœur sans pitié. Les Dieux eux-mêmes sont exorables, bien
qu'ils n'aient point d'égaux en vertu , en honneurs et en
puissance; et les hommes les fléchissent cependant par les
prières, par les vœux, par les libations et par l'odeur des
sacrifices, quand ils les ont offensés en leur désobéissant.
Les Prières , filles du grand Zeus, boiteuses, ridées et lou-
ches, suivent à grand'peine Atè. Et celle-ci, douée de force
et de rapidité, les précède de très-loin et court sur la face
de la terre en maltraitant les hommes. Et les Prières la
suivent, en guérissant les maux qu'elle a faits, secou-
rant et exauçant celui qui les vénère, elles qui sont filles
de Zeus. Mais elles supplient Zeus Kroniôn de faire pour-
suivre et châtier par Atè celui qui les repousse et les
renie. C'est pourquoi, ô Akhilleus, rends aux filles de
Zeus l'honneur qui fléchit l'âme des plus braves. Si l'Atréide
ne t'offrait point de présents , s'il ne t'en annonçait point
d'autres encore , s'il gardait sa colère, je ne t'exhorterais
point à déposer la tienne , et à secourir les Argiens qui,
cependant , désespèrent du salut. Mais voici qu'il t'offre
dès aujourd'hui de nombreux présents et qu'il t'en annonce
d'autres encore, et qu'il t'envoie, en suppliants, les pre-
miers chefs de l'armée Akhaienne , ceux qui te sont chers
entre tous les Argiens. Ne méprise donc point leurs pa-
roles, afin que nous ne blamions point la colère que tu
ressentais; car nous avons appris que les anciens héros
qu'une violente colère avait saisis se laissaient fléchir par
des présents et par des paroles pacifiques. Je me souviens
d'une histoire antique. Certes, elle n'est point récente.
Amis , je vous la dirai.-
Les Kourètes combattaient les
Aitôliens belliqueux , autour de la ville de Kalidôn ; et les
Kourètes voulaient la saccager. Et Artémis au siége d'or
avait attiré cette calamité sur les Aitôliens, irritée qu'elle
RHAPSODIE IX. 165
étaitde ceque Oineus ne lui eût point offert de prémices
dans ses grasses prairies. Tous les Dieux avaient joui de
ses hécatombes; mais, oublieux ou imprudent, il n'avait
point sacrifié à la seule fille du grand Zeus , ce qui causa
des maux amers ; car, dans sa colère, la Race divine qui se
réjouit de ses flèches suscita un sanglier sauvage, aux
blanches défenses, qui causa des maux innombrables, dé-
vasta les champs d'Oineus et arracha de grands arbres,
avec racines et fleurs .
Et le fils d'Oineus, Méléagros, tua ce sanglier, après avoir
appelé, des villes prochaines, des hommes chasseurs et des
chiens. Et cette bête sauvage ne fut point domptée par peu
de chasseurs, et elle en fit monter plusieurs sur le bûcher .
Mais Artémis excita la discorde et la guerre entre les Kou-
rètes et les magnanimes Aitôliens , à cause de la hure du
sanglier et de sa dépouille hérissée. Aussi longtemps que
Méléagros cher à Arès combattit, les Kourètes, vaincus, ne
purent rester hors de leurs murailles; mais la colère, qui
trouble l'esprit des plus sages, envahit l'âme de Méléagros;
et , irrité dans son cœur contre sa mère Althaiè, il resta
inactif auprès de sa femme légitime, la belle Kléopatre, fille
de la vierge Marpissè Evénide et d'Idaios, le plus brave des
hommes qui fussent alors sur la terre. Et celui-ci avait
tendu son arc contre le roi Phoibos Apollôn, à cause de la
belle nymphe Marpisse . Et le père et la mère vénérable de
Kléopatrè l'avaient surnommée Alkyonè , parce que la
mère d'Alkyôn avait gémi amèrement quand l'Archer
Phoibos Apollón la ravit. Et Méléagros restait auprès de
Kléopatrè , couvant une ardente colère dans son cœur, à
cause des imprécations de sa mère qui suppliait en gémis-
sant les Dieux de venger le meurtre fraternel. Et, les ge-
noux ployés , le sein baigné de pleurs , frappant de ses
mains la terre nourricière, elle conjurait Aidès et la cruelle
Perséphonéia de donner la mort à son fils Méléagros. Et
166 ILIADE.
Erinnys à l'âme implacable, qui erre dans la nuit, l'enten-
ditdu fond de l'Erébos. Et les Kourètes se ruèrent , en
fureur et en tumulte , contre les portes de la ville , et ils
heurtaient les tours. Et les vieillards Aitôliens supplièrent
Méléagros; et ils lui envoyèrent les sacrés sacrificateurs
des Dieux , afin qu'il sortit et secourût les siens. Et ils lui
offrirent un très-riche présent, lui disant de choisir le plus
fertile et le plus beau domaine de l'heureuse Kalydôn ,
vaste de cinquante arpents , moitié en vignes , moitié en
terres arables. Et le vieux cavalier Oineus le suppliait, de-
bout sur le seuil élevé de la chambre nuptiale et frappant
les portes massives. Et ses sœurs et sa mère vénérable le
suppliaient aussi ; mais il ne les écoutait point , non plus
que ses plus chers compagnons, et ils ne pouvaient apaiser
son cœur. Mais déjà les Kourètes escaladaient les tours,
incendiaient la Ville et approchaient de la chambre nup-
tiale. Alors , la belle jeune femme de Méléagros le supplia
à son tour, et elle lui rappela les calamités qui accablent
les habitants d'une ville prise d'assaut: les hommes tués,
les demeures réduites en cendre, les enfants et les jeunes
femmes emmenés. Et enfin son âme fut ébranlée au tableau
de ces misères. Et il se leva, revêtit ses armes éclatantes,
et recula le dernier jour des Aitôliens, car il avait déposé
sa colère. Et ils ne lui firent point de nombreux et riches
présents, et cependant il les sauva ainsi. Mais ne songe
point à ces choses, ami , et qu'un Dieu contraire ne te dé
termine point à faire de même. Il seraitplus honteux pour
toi de ne secourir les nefs que lorsqu'elles seront en flam-
mes. Viens ! reçois ces présents, et les Akhaiens t'hono-
reront comme un Dieu. Si tu combattais plus tard , sans
accepter ces dons, tu serais moins honoré, même si tu re-
poussais le danger loin des nefs.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit :
-
O Phoinix, père divin et vénérable, je n'ai nul besoin
RHAPSODIE IX. 167
d'honneurs. Je suis assez honoré par la volonté de Zeus
qui me retient auprès de mes nefs aux poupes recourbées,
etje le serai tant qu'il y aura un souffle dans ma poitrine
et que mes genoux pourront se mouvoir. Mais je te le dis,
garde mes paroles dans ton esprit: Ne trouble point mon
cœur, en pleurant et en gémissant, à cause du héros
Atréide , car il ne te convient point de l'aimer, à moins de
me devenir odieux, à moi qui t'aime. Il est juste que tu
haïsses celui qui me hait. Règne avec moi et défends ta
partde mon honneur. Ceux-ci vont partir, et tu resteras
ici, couché sur un lit moelleux ; et, aux premières lueurs
d'Eôs, nous délibérerons s'il nous faut retourner vers notre
patrie , ou rester.
Il parla , et , de ses sourcils, il fit signe à Patroklos, afin
que celui-ci préparât le lit épais de Phoinix et que les En-
voyés sortissent promptement de la tente. Mais le Télamô-
nien Aias, semblable à un Dieu, parla ainsi :
-
Divin Laertiade, très-subtil Odysseus , allons-nous-
en! Ces discours n'auront point de fin, et il nous faut rap-
porter promptement une réponse , bien que mauvaise, aux
Danaens qui nous attendent. Akhilleus garde une colère
orgueilleuse dans son cœur implacable. Dur, il se soucie
peu de l'amitié de ses compagnons qui l'honorent entre
tous auprès des nefs. O inexorable! n'accepte-t-on point
le prix du meurtre d'un frère ou d'un fils? Et celui qui a
tué reste au milieu de son peuple , dès qu'il a expié son
crime, et son ennemi, satisfait, s'apaise. Les Dieux ont al-
lumé dans ta poitrine une sombre et inextinguible colère ,
à cause d'une seule jeune fille , quand nous t'en offrons
sept très-belles et un grand nombre d'autres présents. C'est
pourquoi , prends un esprit plus doux, et respecte ta de-
meure, puisque nous sommes tes hôtes domestiques en-
voyés par la foule des Danaens, et que nous désirons être
les plus chers de tes amis,entre tous les Akhaiens.
168 ILIADE.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
-
Divin Aias Télamônien, prince des peuples, ce que tu
asdit est sage, mais mon cœur se gonfle de colère quand
je songe à l'Atréide qui m'a outragé au milieu des Danaens,
comme il eût fait d'un misérable. Allez donc, et rapportez
votre message. Je ne me soucierai plus de la guerre san-
glante avant que le divin Hektôr, le fils du brave Priamos,
ne soit parvenu jusqu'aux tentes et aux nefs des Myrmi-
dônes , après avoir massacré les Argiens et incendié leurs
nefs. C'est devant ma tente et ma nef noire que je repous-
serai le furieux Hektôr loin de la mêlée .
Il parla ainsi. Et chacun, ayant saisi une coupe profonde,
fit ses libations, et ils s'en retournerent vers les nefs , et
Odysseus les conduisait.
Et Patroklos commanda à ses compagnons et aux ser-
vantes de préparer promptement le lit épais de Phoinix.
Et, lui obéissant , elles préparèrent le lit, comme il l'avait
commandé. Et elles le firent de peaux de brebis, de cou-
vertures et de fins tissus de lin. Et le vieillard se coucha,
en attendant la divine Eôs . Et Akhilleus se coucha dans le
fond de la tente bien construite, et, auprès de lui, se coucha
une femme qu'il avait amenée de Lesbos , la fille de
Phorbas, Diomèda aux belles joues. Et Patroklos se coucha
dans une autre partie de la tente , et, auprès de lui , se
coucha la belle Iphis que lui avait donnée le divin Akhil-
leus quand il prit la haute Skyros, citadelle d'Enyeus .
Et, les Envoyés étant arrivés aux tentes de l'Atréide, les
fils des Akhaiens , leur offrant des coupes d'or , s'empres-
sèrent autour d'eux , et ils les interrogeaient. Et, le pre-
mier, le roi des hommes, Agamemnon , les interrogea
ainsi :
-
Dis-moi , Odysseus , très-digne de louanges , illustre
gloire des Akhaiens, veut-il défendre les nefs de la flanime
RHAPSODIE IX. 169
ardente, ou refuse-t-il, ayant gardé sa colère dans son
cœur orgueilleux?
Et le patient et divin Odysseus lui répondit :
-
Très-illustre Atréide Agamemnôn , roi des hommes,
il ne veut point éteindre sa colère, et il n'est que plus
irrité. Il refuse tes dons. Il te conseille de délibérer avec
les autres Argiens comment tu sauveras les nefs et l'armée
des Akhaiens. Il menace , dès les premières lueurs d'Eôs,
de traîner à la mer ses nefs solides ; et il exhorte les autres
Argiens à retourner vers leur patrie, car il dit que vous ne
vérrez jamais le dernier jour de la haute Ilios, et que Zeus
qui tonne puissamment la protége de ses mains et a rempli
son peuple d'unegrande audace. Il a parlé ainsi, et ceux qui
m'ont suivi , Aias et les deux hérauts pleins de prudence
peuvent l'affirmer. Et le vieillard Phoinix s'est couché sous
sa tente, et il l'emmènera demain sur ses nefs vers leur
chère patrie, s'il le désire, car il ne veut point le con-
traindre.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets, accablés de ce dis-
cours et de ces dures paroles. Et les fils des Akhaiens res-
tèrent longtemps muets et tristes. Enfin , Diomèdès hardi
au combat parla ainsi :
-
Très-illustre roi des hommes , Atréide Agamemnôn,
plût aux Dieux que tu n'eusses point supplié l'irréprochable
Peléide, en lui offrant des dons infinis! Il avait un cœur
orgueilleux, et tu as enflé son orgueil. Laissons-le; qu'il
parte ou qu'il reste. Il combattra de nouveau quand il lui
plaira et qu'un Dieu l'y poussera. Allons ! faites tous ce
que je vais dire. Reposons-nous , puisque nous avons ra-
nimé notre âme en buvantet en mangeant, ce qui donne
la force et le courage. Mais aussitôt que la belle Eôs aux
doigts rosés paraîtra , rangeons l'armée et les chars de-
vant les nefs. Alors , Atreide , exhorte les hommes au
combat, et combats toi-même aux premiers rangs.
170 ILIADE
Il parla ainsi , et tous les Rois applaudirent , admirant
les paroles de l'habile cavalier Diomèdès. Et après avoir
fait des libations , ils se retirerent sous leurs tentes, où ils
se couchèrent et s'endormirent.
RHAPSODIE X
es chefs des Panakhaiens dormaient dans la
nuit, auprès des nefs, domptés par le sommeil ;
mais le doux sommeil ne saisissait point l'A-
tréide Agamemnôn , prince des peuples, et il
roulait beaucoup de pensées dans son esprit.
De même que l'époux de Hèrè lance la foudre, ce grand
bruit précurseur des batailles amères, ou de la pluie abon-
dante, ou de la grêle pressée, ou de la neige qui blanchit
les campagnes; de même Agamemnon poussait de nom-
breux soupirs du fond de sa poitrine, et tout son cœur
tremblait quand il contemplait le camp des Troiens et la
multitude des feux qui brûlaient devant Ilios , et qu'il en-
tendait le son des flûtes et la rumeur des hommes . Et il
regardait ensuite l'armée des Akhaiens, et il arrachait ses
cheveux qu'il vouait à l'éternel Zeus , et il gémissait dans
son cœur magnanime.
Etil vit que le mieux était de se rendre auprès du Nè
172 ILIADE .
lèión Nestôr pour délibérer sur le moyen de sauver ses
guerriers et de trouver un remède aux maux qui acca-
blaient tous les Danaens. Et, s'étant levé, il revêtit une
tunique, attacha de belles sandales à ses pieds robustes,
s'enveloppa de la peau rude d'un lion grand et fauve, et
saisit une lance.
Et voici que la même terreur envahissait Ménélaos. Le
sommeil n'avait point fermé ses paupières , et il tremblait
en songeant aux souffrances des Argiens qui, pour sa cause
ayant traversé la vaste mer, étaient venus devant Troiè,
pleins d'ardeur belliqueuse. Et il couvrit son large dos
de la peau tachetée d'un léopard, posa un casque d'airain
sur sa tête, saisit une lance de sa main robuste et sortit
pour éveiller son frère qui commandait à tous les Argiens,
et qu'ils honoraient comme un Dieu. Et il le rencontra,
revêtu de ses belles armes, auprès de la poupe de sa nef;
etAgamemnon fut joyeux de le voir, et le brave Ménélaos
parla ainsi le premier :
- Pourquoi t'armes-tu , frère? Veux-tu envoyer un de
nos compagnons épier les Troiens ? Je crains qu'aucun de
ceux qui te le promettront n'ose, seul dans la nuit divine,
épier les guerriers ennemis. Celui qui le fera , certes, sera
plein d'audace.
Et le roi Agamemnôn, lui répondant, parla ainsi :
Il nous faut à tous deux un sage conseil, ô Ménélaos,
nourrisson de Zeus , qui nous aide à sauver les Argiens et
les nefs, puisque l'esprit de Zeus nous est contraire, et qu'il
se complaît aux sacrifices de Hektôr beaucoup plus qu'aux
nôtres ; car je n'ai jamais ni vu, ni entendu dire qu'un seul
homme ait accompli, en unjour, autant de rudes travaux
que Hektôr cher à Zeus contre les fils des Akhaiens , bien
qu'il ne soit né ni d'une Déesse ni d'un Dieu. Et je pense
que les Argiens se souviendront amèrement et longtemps
de tous les maux qu'il leur a faits . Mais , val Cours vers
RMAPSODIE 173
les nefs; appelle Aias et Idoméneus. Moi , je vais trouver
le divın Nestôr, afin qu'il se lève et vienne vers la troupe
sacrée des gardes, et qu'il leur commande. Ils l'écouteront
avec plus de respect que d'autres , car son fils est à leur
tête, avec Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus. C'est à
eux que nous avons donné le commandement des gardes.
Et le brave Ménélaos lui répondit :
-
Comment faut-il obéir à ton ordre? Resterai-je au
milieu d'eux, en t'attendant, ou reviendrai-je promptement
vers toi, après les avoir avertis ?
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :
-
Reste, afin que nous ne nous égarions point tous
deux en venant au hasard au-devant l'un de l'autre, car le
camp a de nombreuses routes. Parle à voix haute sur
ton chemin et recommande la vigilance. Adjure chaque
guerrier au nom de ses pères et de ses descendants;
donne des louanges à tous , et ne montre point un esprit
orgueilleux. Il faut que nous agissions ainsi par nous-
mêmes, car, dès le berceau, Zeus nous a infligé cette lourde
tâche.
Ayant ainsi parlé, il congédia son frère , après lui avoir
donné de sages avis , et il se rendit auprès de Nestôr ,
prince des peuples. Et il le trouva sous sa tente, non loin
de sa nef noire , couché sur un lit épais. Et autour de lui
étaient répandues ses armes aux reflets variés , le bouclier,
les deux lances, et le casque étincelant, et le riche cein-
turon que ceignait le vieillard quand il s'armait pour la
guerre terrible, à la tête des siens; car il ne se laissait
point accabler par la triste vieillesse. Et , s'étant soulevé,
la tête appuyée sur le bras, il parla ainsi à l'Atréide :
- Qui es-tu, qui viens seul vers les nefs , à travers le
camp, au milieu de la nuit noire, quand tous les hommes
mortels sont endormis ? Cherches-tu quelque garde ou
174 ILIADE
quelqu'un de tes compagnons? Parle, ne reste pas muet en
m'approchant. Que te faut-il?
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :
-
O Nestôr Nèlèiade, illustre gloire des Akhaiens , re-
connais l'Atréide Agamemnôn, celui que Zeus accable entre
tous de travaux infinis, jusqu'à ce que le souffle manque à
ma poitrine et que mes genoux cessent de se mouvoir.
J'erre ainsi, parce que le doux sommeil n'abaisse point mes
paupières, et que la guerre et la ruine des Akhaiens me
rongent de soucis. Je tremble pour les Danaens , et je
suis troublé, et mon cœur n'est plus ferme, et il bondit
hors de mon sein, et mes membres illustres frémissent. Si
tu sais ce qu'il faut entreprendre, et puisque tu ne dors
pas, viens; rendons-nous auprès des gardes, et sachons sı,
rompus de fatigue, ils dorment et oublient de veiller. Les
guerriers ennemis ne sont pas éloignés, et nous ne savons
s'ils ne méditent point de combattre cette nuit.
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit :
-
Atréide Agamemnôn, très-illustre roi des hommes, le
prudent Zeus n'accordera peut-être pas à Hektôr tout ce
qu'il espère ; et je pense qu'il ressentira à son tour de
cruelles douleurs si Akhilleus arrache de son cœur sa co-
lère fatale. Mais je te suivrai volontiers , et nous appelle-
rons les autres chefs: le Tydéide illustre par sa lance , et
Odysseus, et l'agile Aias, et le robuste fils de Phyleus, et
le divın Aias aussi, et le roi Idoméneus. Les nefs de ceux-
ci sont très-éloignées. Cependant, je blâme hautement
Ménélaos, bien que je l'aime et le vénère, et même quand
tu t'en irriterais contre moi. Pourquoi dort-il et te laisse-
t-il agir seul? Il devrait lui-même exciter tous les chefs, car
une inexorable nécessité nous assiége.
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :
O vieillard, je t'ai parfois poussé à le blâmer , car il
est souvent négligent et ne veut point agir, non qu'il man
RHAPSODIE X. 175
qued'intelligence ou d'activité, mais parce qu'il me regarde
et attend que je lui donne l'exemple. Mais voici qu'il s'est
levé avant moi et qu'il m'a rencontré. Et je l'ai envoyé ap-
peler ceux que tu nommes. Allons ! nous les trouverons
devant les portes , au milieu des gardes; car c'est là que
j'ai ordonné qu'ils se réunissent.
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit :
-
Nul d'entre lesArgiens ne s'irritera contre lui et ne
résistera à ses exhortations et à ses ordres.
Ayant ainsi parlé, il se couvrit la poitrine d'une tunique,
attacha de belles sandales à ses pieds robustes, agrafa un
manteau fait d'une double laine pourprée, saisit une forte
lance à pointe d'airain et s'avança vers les nefs des Akhaiens
cuirassés . Et le cavalier Gérénnien Nestôr, parlant à haute
voix , éveilla Odysseus égal à Zeus en prudence ; et celui-ci,
aussitôt qu'il eut entendu, sortit de sa tente et leur dit :
-
Pourquoi errez-vous seuls auprès des nefs , à travers
le camp, au milieu de la nuit divine ? Quelle nécessité si
grande vous y oblige ?
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit :
- Laertiade, issu de Zeus , subtil Odysseus, ne t'irrite
pas. Une profonde inquiétude trouble les Akhaiens. Suis-
nous donc et éveillons chaque chef, afin de délibérer s'il
faut fuir ou combattre.
Il parla ainsi, et le subtil Odysseus, étant rentré sous sa
tente, jeta un bouclier éclatant sur ses épaules et revint à
eux. Et ils se rendirent auprès du Tydéide Diomèdès, et ils
le virent hors de sa tente avec ses armes. Et ses compa-
gnons dormaient autour, le bouclier sous la tête. Leurs
lances étaient plantées droites , et l'airain brillait comme
l'éclair de Zeus. Et le héros dormait aussi , couché sur la
peau d'un bœuf sauvage , un tapis splendide sous la tête.
Et le cavalier Gérénnien Nestôr, s'approchant , le poussa
du pied et lui parla rudement :
176 ILIADN.
- Lève-toi , fils de Tydeus ! Pourquoi dors-tu pendant
cette nuit? N'entends-tu pas les Troiens , dans leur camp ,
sur la hauteur, non loindes nefs ? Peu d'espace nous sépare
d'eux.
Il parla ainsi , et Diomèdès, sortant aussitôt de son re-
pos, lui répondit par ces paroles ailées :
-
Tu ne te ménages pas assez , vieillard. Les jeunes fils
des Akhaiens ne peuvent-ils aller de tous côtés dans le camp
éveiller chacun des Rois ? Vieillard, tu es infatigable, en
vérité.
Et le cavalier Gérénnien Nestôr lui répondit :
- Certes , ami, tout ce que tu as dit est très-sage. J'ai
des guerriers nombreux et des fils irréprochables. Un
d'entre eux aurait pu parcourir le camp. Mais une dure
nécessité assiége les Akhaiens; la vie ou la mort des Ar-
giens est sur le tranchant de l'épée. Viens donc , et, si tu
me plains, car tu es plus jeune que moi, éveille l'agile Aias
et le fils de Phyleus.
Il parla ainsi, et Diomèdès, se couvrant les épaules de la
peau d'un grand lion fauve, prit une lance, courut éveiller
les deux Rois et les amena. Et bientôt ils arrivèrent tous au
milieu des gardes, dont les chefs ne dormaient point et
veillaient en armes, avec vigilance. Comme des chiens qui
gardent activement des brebis dans l'étable , et qui , enten-
dant une bête féroce sortie des bois sur les montagnes,
hurlent contre elle au milieu des cris des pâtres; de même
veillaient les gardes, et le doux sommeil n'abaissait point
leurs paupières pendant cette triste nuit ; mais ils étaient
tournés du côté de la plaine, écoutant si les Troiens s'avan-
çaient. Et le vieillard Nestôr, les ayant vus, en fut réjoui ;
et, les félicitant, il leur dit en paroles ailées :
-
C'est ainsi , chers enfants , qu'il faut veiller. Que le
sommeil ne saisisse aucun d'entre vous. de peur que nous
ne soyons le jouet de l'ennemi.
RHAPSODIE X. 177
Ayant ainsi parlé , il passa le fossé, et les rois Argiens
convoqués au conseil le suivirent , et, avec eux , Merionès
et l'illustre fils de Nestôr, appelés à délibérer aussi. Et,
lorsqu'ils eurent passé le fossé , ils s'arrêtèrent en un lieu
d'où l'on voyait le champ de bataille , là où le robuste
Hektôr, ayant défait les Argiens , avait commencé sa re-
traite dès que la nuit eut répandu ses ténèbres. Et c'est
là qu'ils délibéraient entre eux. Et le cavalier Gérénnien
Nestôr parla ainsi le premier :
O amis, quelque guerrier, sûr de son cœur audacieux,
veut-il aller au milieu des Troiens magnanimes ? Peut-être
se saisirait-il d'un ennemi sorti de son camp, ou entendrait-
il les Troiens qui délibèrent entre eux, soit qu'ils veuillent
rester loin des nefs, soit qu'ils ne veuillent retourner dans
leur ville , qu'ayant dompté les Akhaiens. Il apprendrait
tout et reviendrait vers nous, sans blessure , et il aurait
une grande gloire sous l'Ouranos, parmi les hommes, ainsi
qu'une noble récompense. Les chefs qui commandent sur
nos nefs, tous , tant qu'ils sont, lui donneraient, chacun ,
une brebis noire allaitantun agneau, et ce don serait sans
égal; et toujours il serait admis à nos repas et à nos fêtes.
Il parla ainsi , et tous restèrent muets , mais le brave
Diomèdès répondit :
Nestôr, mon cœur et mon esprit courageux me pous-
sent à entrer dans le camp prochain des guerriers enne-
mis; mais , si quelque héros veut me suivre , mon espoir
sera plus grand et ma confiance sera plus ferme. Quand
deux hommes marchent ensemble , l'un conçoit avant
"autre ce qui est utile. Ce n'est pas qu'un seul ne le
puisse, mais son esprit est plus lent et sa résolution est
moindre.
Il parla ainsi, et beaucoup voulurent le suivre : les deux
Aias, nourrissons d'Arès , et le fils de Nestôr, et Merionès,
et l'Atréide Ménélaos illustre par sa lance. L'audacieux
13
178 ILIADE.
Odysseus voulut aussi pénétrer dans le camp des Troiens.
Et le roi des hommes, Agamemnôn , parla ainsi au milieu
d'eux :
- Tydéide Diomèdès, le plus cher à mon âme, choisis,
dans le meilleur de ces héros , le compagnon que tu vou-
dras, puisque tous s'offrent à toi; mais ne néglige point,
par respect, le plus robuste pour un plus faible, même s'il
était un roi plus puissant.
Il parla ainsi, et il craignait pour le blond Ménélaos ;
mais le brave Diomèdès répondit :
- Puisque tu m'ordonnes de choisir moi-même un com-
pagnon, comment pourrais-je oublier le divin Odysseus
qui montre dans tous les travaux un cœur irréprochable et
un esprit viril, et qui est aimé de Pallas-Athène ? S'il m'ac-
compagne, nous reviendrons tous deux du milieu des
flammes, car il est plein d'intelligence.
Et le patient et divin Odysseus lui répondit :
Tydéide Diomèdès, ne me loue ni ne me blâme outre
mesure. Tu parles au milieu des Argiens qui me connais-
sent. Allons ! la nuit passe; déjà l'aube est proche ; les
étoiles s'inclinent. Les deux premières parties de la nuit
se sont écoulées, et la troisième seule nous reste.
Ayant ainsi parlé, ils se couvrirent de leurs lourdes
armes. Thrasymèdès , ferme au combat, donna au Ty-
déide une épée à deux tranchants , car la sienne était
restée sur les nefs , et un bouclier. Et Diomèdès mit sur
sa tête un casque fait d'une peau de taureau , terne et sans
crinière, tel qu'en portaient les plus jeunes guerriers. Εt
Merionès donna a Odysseus un arc, un carquois et une
épée. Et le Laertiade mit sur sa tête un casque fait de
peau, fortement lié, en dedans, de courroies, que les dents
blanches d'un sanglier hérissaient de toutes parts au de-
hors, et couvert de poils au milieu. Autolykos avait autre-
fois enlevé ce casque dans Eléôn, quand il força la solide
RHAPSODIE X 179
demeure d'Amyntôr Orménide; et il le donna, dans Skan-
déia, au Kythérien Amphidamas; etAmphidamas le donna
à son hôte Molos, et Molos à son fils Merionès. Mainte-
nant Odysseus le mit sur sa tête .
Et après avoir revêtu leurs armes, les deux guerriers par-
tirent, quittant les autres chefs. Et Pallas-Athène envoya,
au bord de la route, un héron propice, qu'ils ne virent
point dans la nuit obscure, mais qu'ils entendirent crier. Et
Odysseus, tout joyeux, priaAthène :
- Entends-moi , fille de Zeus tempêtueux , toi qui viens
àmon aide dans tous mes travaux , et à qui je ne cache
riende tout ce que je fais. A cette heure , sois-moi favo-
rable encore, Athènel Accorde-nous de revenir vers nos
nefs illustres, ayant accompli une grande action qui soit
amère aux Troiens.
Et le brave Diomèdès la pria aussı :
- Entends-moi, fille indomptée de Zeus ! Protége- moi
maintenant, comme tu protégeas le divin Tydeus , mon
père , dans Thèbè , où il fut envoyé par les Akhaiens. Il
laissa les Akhaiens cuirassés sur les bords de l'Asôpos ; et
il portait une parole pacifique aux Kadméiens ; mais , au
retour , il accomplit des actions mémorables , avec ton
aide, Déesse, qui le protégeais ! Maintenant, sois-moi favo-
rable aussi , et je te sacrifierai une génisse d'un an , au
large front, indomptée, car elle n'aura jamais été soumise
au joug. Et je te la sacrifierai, en répandant de l'or sur ses
cornes.
Ils parlèrent ainsi en priant , et Pallas-Athène les en-
tendit. Et, après qu'ils eurent prié la fille du grand Zeus,
ils s'avancèrent comme deux lions , à travers la nuit
épaisseet le carnage et les cadavres et les armes et le
sang noir.
Mais Hektôr aussi n'avait point permis aux Troiens ma-
gnanimes de dormir; et il avait convoqué les plus illustres
IL
deschefs etdes princes, et il délibérait prudemment avec
eux :
-Qui d'entre vous méritera une grande récompense,
en me promettant d'accomplir ce que je désire? Cette ré-
compense sera suffisante. Je lui donnerai un char et deux
chevaux au beau col les meilleurs entre tous ceux qui sont
auprès des nets rapides des Aknaiens. It remporterait une
grande gloire celui qui oserait approcher des nefs rapides,
et reconnaître si les Argiens veillent toujours devant les
nefs, ou si, domptés par nos mains , ils se préparent à fuir
et ne veulent plus même veiller pendant la nuit, accablés
par la fatigue.
Il parla ainsi , et tous restèrent muets. Et il y avait,
parmi les Troiens, Dolôn, fils d'Eumèdos, divin héraut,
riche en or et en airain. Dolôn n'était point beau , mais il
avait des pieds agiles ; et c'était un fils unique avec cinq
sœurs. Il se leva, et il dit à Hektôr et aux Troiens :
Hektor, mon cœur et mon esprit courageux me pous-
sent à aller vers les nefs rapides,à ladécouverte; mais lève
ton sceptre et jure que tu me donneras les chevaux et le
char orné d'airain qui portent l'irréprochable Pèléiôn. Je
ne te serai point un espion inhabile et au-dessous de ton
attente. J'irai de tous côtés dans le camp, et je parviendrai
jusqu'à la nef d'Agamemnôn , où, sans doute, les premiers
d'entre les rois délibèrent s'il faut fuir ou combattre.
Il parla ainsi, et le Priamide saisit son sceptre et fit ce
serment :
- Que l'époux de Hèrè, Zeus au grand bruit, le sache :
nul autre guerrier troien ne sera jamais traîné par ces
chevaux, car ils n'illustreront que toi seul, selon ma pro-
messe.
Il parla ainsi, jurant un vain serment, et il excita Dolôn.
Et celui-ci jeta aussitôt sur ses épaules un arc recourbé,
secouvritde la peau d'un loup blanc. mit sur sa tête un
RHAPSODIE L 181
casque de peau de belette, etprit une lance aiguë. Et il
s'avança vers les nefs , hors du camp; mais il ne devait
point revenir des nefs rendre compte à Hektôr de son mes-
sage. Lorsqu'il eut dépassé la foule des hommes et des
chevaux, il courut rapidement. Et le divin Odysseus le vit
arriver et dit à Diomèdès :
O Diomèdès , cet homme vient du camp ennemi. Je
ne sais s'il veut espionner nos nefs, ou dépouiller quelque
cadavre parmi les morts. Laissons-le nous dépasser un peu
dans la plaine, et nous le poursuivrons, et nous le pren-
drons aussitôt. S'il court plus rapidement que nous ,
pousse-le vers les nefs, loin de son camp , en le menaçant
de ta lance, afin qu'il ne se réfugie point dans la Ville.
Ayant ainsi parlé, ils se cachèrent hors du chemin parmı
les cadavres, et le Troien les dépassa promptement dans
son imprudence. Et il s'était à peine éloigné de la longueur
d'un sillon que tracent deux mules, qui valent mieux que les
bœufs pour tracer un sillon dans une terre dure , que les
deux guerriers le suivirent. Et il les entendit, et il s'arrêta
inquiet. Et il pensait dans son esprit que ses compagnons
accouraient pour le rappeler par l'ordre de Hektor ; mais
à une portée de trait environ , il reconnut des guerriers
ennemis, et agitant ses jambes rapides , il prit la fuite, et
les deux Argiens le poussaient avec autant de hâte.
Ainsi que deux bons chiens de chasse, aux dents aiguës,
poursuivent de près , dans un bois, un faon ou un lièvre
qui les devance en criant, ainsi le Tydéide et Odysseus, le
destructeur de citadelles , poursuivaient ardemment le
Troien, en le rejetant loin de son camp. Et, comme il
allait bientôt se mêler aux gardes en fuyant vers les nefs,
Athènè donna une plus grande force au Tydéide, afin qu'il
ne frappât point le second coup, et qu'un des Akhaiens
cuirassés ne pût se glorifier d'avoir fait la première bles-
182 ILIADE.
sure. Et le robuste Diomèdès, agitant sa lance , parla
ainsi :
-Arrête, ou je te frapperai de ma lance, et je ne pense
pasque tu évites longtemps de recevoir la dure mort de ma
main.
Il parla ainsi et fit partir sa lance qui ne perça point le
Troien; mais la pointe du trait effleura seulement l'épaule
droite et s'enfonça en terre. Et Dolôn s'arrêta plein de
crainte, épouvanté, tremblant, pâle , et ses dents cla-
quaient. Et les deux guerriers, haletants, lui saisirent les
mains, et il leur dit en pleurant :
-
Prenez-moi vivant. Je me rachèterai. J'ai dans mes
demeures de l'or et du fer propre à être travaillé. Pour
mon affranchissement , mon père vous en donnera la plus
grande part, s'il apprend que je suis vivant sur les nefs des
Akhaiens .
Et le subtil Odysseus lui répondit :
Prends courage, et que la mort ne soit pas présente à
ton esprit; mais dis-moi la vérité. Pourquoi viens-tu seul,
de ton camp, vers les nefs, par la nuit obscure, quand tous
les hommes mortels sont endormis? Serait-ce pour dé-
pouiller les cadavres parmi les morts , ou Hektôr t'a-t-il
envoyé observer ce qui se passe auprès des nefs creuses,
ou viens-tu de ton propre mouvement ?
Et Dolôn, dont les membres tremblaient, leur répondit :
-
Hektôr, contre ma volonté, m'a poussé à ma ruine.
Ayant promis de me donner les chevaux aux sabots massifs
de l'illustre Pèléiôn et son char orné d'airain, il m'a or-
donné d'aller et de m'approcher, pendant la nuit obscure
et rapide, des guerriers ennemis , et de voir s'ils gardent
toujours leurs nefs rapides, ou si, domptés par nos mains,
vous délibérez, prêts à fuir, et ne pouvant même plus veil-
ler, étant rompus de fatigue.
Et le subtil Odysseus, en souriant, lui répondit :
RHAPSODIE X. 183
-Certes, tu espérais, dans ton esprit , une grande ré-
tompense , en désirant les chevaux du brave Aiakide, car
ls ne peuvent être domptés et conduits par des guerriers
mortels, sauf par Akhilleus qu'une mère immortelle a en-
fanté. Mais dis-moi la vérité. Où as-tu laissé Hektôr, prince
des peuples ? Où sont ses armes belliqueuses et ses che-
vaux? Où sont les sentinelles et les tentes des autres
Troiens ? Dis-nous s'ils délibèrent entre eux , soit qu'ils
aient desseinde rester où ils sont, loin des nefs, soit qu'ils
désirent ne rentrer dans la ville qu'après avoir dompté les
Akhaiens.
Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit :
-
Je te dirai toute la vérité. Hektor , dans le conseil ,
délibère auprès du tombeau du divin Ilos, loin du bruit. II
n'y a point de gardes autour du camp, car tous les Troiens
veillent devant leurs feux , pressés par la nécessité et s'ex-
citant les uns les autres; mais les Alliés, venus de diverses
contrées, dorment tous, se fiant à la vigilance des Troiens,
et n'ayant avec eux ni leurs enfants, ni leurs femmes.
Et le subtil Odysseus lui dit :
-
Sont-ils mêlés aux braves Troiens, ou dorment-ils à
l'écart ? Parle clairement, afin que je comprenne.
Et Dolôn, fils d'Eumèdos, lui répondit :
-
Je te dirai toute la vérité. Auprès de la mer sont les
Kariens , les Paiones aux arcs recourbés , les Léléges , les
Kaukônes et les divins Pélasges ; du côté de Thymbrè sont
les Lykiens, les Mysiens orgueilleux, les cavaliers Phrygiens
et les Maiones qui combattent sur des chars. Mais pour-
quoi me demandez-vous ces choses? Si vous désirez entrer
dans le camp des Troiens, les Thrèkiens récemment arrivés
sont à l'écart , aux extrémités du camp, et leur roi, Rhèsos
Eionéide, est avec eux. J'ai vu ses grands et magnifiques
chevaux. Ils sont plus blancs que la neige , et semblables
aux vents quand ils courent. Et j'ai vu son char orné d'or
ILIADE.
etd'argent, et ses grandes armes d'or, admirables aux yeux,
et qui conviennent moins à des hommes mortels qu'aux
Dieux qui vivent toujours. Maintenant, conduisez-moi vers
vos nefs rapides, ou, m'attachant avec des liens solides ,
laissez-moi ici jusqu'à votre retour, quand vous aurez re-
connu si j'ai dit la vérité ou si j'ai menti.
Et le robuste Diomèdès, le regardant d'un œil sombre,
lui répondit:
-Dolôn, ne pense pas m'échapper, puisque tu es tombé
entre nos mains , bien que tes paroles soient bonnes. Si
nous acceptons le prix de ton affranchissement , et si nous
te renvoyons, certes, tu reviendras auprès des nefs rapides
des Akhaiens , pour espionner ou combattre ; mais , si tu
perds la vie , dompté par mes mains, tu ne nuiras jamais
plus aux Argiens .
Il parla ainsi, et comme Dolôn le suppliait en lui tou-
chant la barbe de la main, il le frappa brusquement de son
épée au milieu de la gorge et trancha les deux muscles. Et
le Troien parlait encore quand la tête tomba dans la pous-
sière. Et ils arrachèrent le casque de peau de belette, et la
peau de loup, et l'arc flexible et la longue lance. Et le di-
vin Odysseus, les soulevant vers le ciel, les voua, en priant,
à la dévastatrice Athènè.
- Réjouis-toi de ces armes, Déessel Nous t'invoquons,
toi qui es la première entre tous les Olympiens immortels.
Conduis-nous où sont les guerriers Thrèkiens, leurs chevaux
et leurs tentes.
Il parla ainsi , et, levant les bras, il posa ces armes sur
un tamaris qu'il marqua d'un signe en nouant les roseaux
et les larges branches, afin de les reconnaître au retour,
dans la nuit noire.
Et ils marchèrent ensuite à travers les armes et la plaine
sanglante, et ils parvinrent bientôt aux tentes des guerriers
Thrèkiens . Et ceux-ci dormaient, rompus de fatigue; et
RHAPSODIE Σ. 185
leurs belles armes étaient couchées à terre auprès d'eux.
sur trois rangs. Et,auprèsde chaquehomme, il y avait de
chevaux. Et, au milieu, dormait Rhesos, et, auprès de lui ,
ses chevaux rapides étaient attachés avec des courroies
derrière le char.
Et Odysseus le vit le premier, et il le montra à Dio-
mèdès :
Diomèdès, voici l'homme et les chevaux dont nous a
parlé Dolôn que nous avons tué. Allons ! use de ta force
et sers-toi de tes armes. Détache ces chevaux, ou je le ferat
moi-même si tu préfères.
Il parla ainsi, et Athènè aux yeux clairs donna une grande
force à Diomèdès. Et il tuait çà et là; et ceux qu'il frappait
de l'épée gémissaient, et la terre ruisselait de sang. Comme
un lion, tombant au milieu de troupeaux sans gardiens, se
rue sur les chèvres et les brebis; ainsi le fils de Tydeus se
rua sur les Thrèkiens, jusqu'à ce qu'il en eût tué douze. Et
dès que le Tydéide avait frappé , Odysseus , qui le suivait ,
traînait à l'écart le cadavre par les pieds, pensant dans son
espritque les chevaux aux belles crinières passeraient plus
librement, et ne s'effaroucheraient point, n'étant pas ac-
coutumés à marcher sur les morts. Et, lorsque le fils de
Tydeus s'approcha du roi, ce fut le treizième qu'il priva de
sa chère âme. Et sur la tête de Rhèsos, qui râlait, un Songe
fatal planait cette nuit-là, sous la forme de l'Oinéide , et
par la volonté d'Athènè.
Cependant le patient Odysseus détacha les chevaux aux
sabots massifs , et, les liant avec les courroies , il les con-
duisit hors du camp, les frappant de son arc, car il avait
oublié de saisir le fouet étincelant resté dans le beau char.
Et, alors, il siffla pour avertir le divin Diomèdès. Et ce-
lui-ci délibérait dans son esprit si, avec plus d'audace en-
core, il n'entraînerait point, par le timon, le char où étaient
déposées les belles armes, ou s'il arracherait la vie à un
186 ILIADE
plus grand nombre de Thrèkiens. Pendant qu'il délibérait
ainsi dans son esprit, Athène s'approcha et lui dit :
- Songe au retour, fils du magnanime Tydeus, de peur
qu'un Dieu n'éveille les Troiens et que tu ne sois contraint
de fuir vers les nefs creuses.
Elle parla ainsi, et il comprit les paroles de la Déesse, et
il sauta sur les chevaux,et Odysseus les frappa de son arc,
et ils volaient vers les nefs rapides des Akhaiens. Mais
Apollôn à l'arc d'argent de ses yeux perçants vit Athènè
auprès du fils de Tydeus. Irrité, il entra dans le camp des
Troiens et réveilla le chef Thrèkien Hippokoôn, brave pa
rent de Rhèsos. Et celui-là, se levant, vit déserte la place
où étaient les chevaux rapides , et les hommes palpitant
dans leur sang; et il gémit, appelant son cher compagnon
par son nom. Et une immense clameur s'éleva parmi les
Troiens qui accouraient; et ils s'étonnaient de cette action
audacieuse , et que les hommes qui l'avaient accomplie
fussent retournés sains et saufs vers les nefs creuses .
Et quand ceux-ci furent arrivés là où ils avaient tué l'es-
pion de Hektôr, Odysseus, cher à Zeus, arrêta les chevaux
rapides. Et le Tydéide , sautant à terre, remit aux mains
d'Odysseus les dépouilles sanglantes, et remonta. Et ils
excitèrent les chevaux qui volaient avec ardeur vers les
nefs creuses. Et, le premier, Nestôr entendit leur bruit et
dit
:
-
O amis, chefs et princes des Argiens, mentirai-je ou
dirai -je vrai ? Mon cœur m'ordonne de parler. Le galop
de chevaux rapides frappe mes oreilles. Plaise aux Dieux
que , déjà , Odysseus et le robuste Diomèdès aient enlevé
aux Troiens des chevaux aux sabots massifs; mais je crains
avec véhémence, dans mon esprit, que les plus braves des
Argiens n'aient pu échapper à la foule des Troiens !
Il avait à peine parlé, et les deux Rois arrivèrent et des
RHAPSODIE L 187
cendirent. Et tous, pleins de joie, les saluèrent de la main,
avec des paroles flatteuses. Et, le premier, le cavalier Gé-
rénnien Nestôr les interrogea :
- Dis-moi , Odysseus comblé de louanges, gloire des
Akhaiens, comment avez-vous enlevé ces chevaux? Est-ce
en entrant dans le camp des- Troiens , ou avez-vous ren-
contré un Dieu qui vous en ait fait don? Ils sont semblables
aux rayons de Hélios! Je me mêle, certes , toujours aux
Troiens, et je ne pense pas qu'on m'ait vu rester auprès
des nefs, bien que je sois vieux; mais je n'ai jamais vu de
tels chevaux. Je soupçonne qu'un Dieu vous les a donnés,
car Zeus qui amasse les nuées vous aime tous deux, et
Athènè aux yeux clairs, fille de Zeus tempêtueux, vous
aime aussi.
Et le subtil Odysseus lui répondit :
-
O Nestôr Neleiade , gloire des Akhaiens, sans doute
un Dieu, s'il l'eût voulu, nous eût donné des chevaux même
au-dessus de ceux-ci, car les Dieux peuvent tout; mais ces
chevaux, sur lesquels tu m'interroges , ô vieillard, sont
thrèkiens et arrivés récemment. Le hardi Diomèdès a tué
leur Roi et douze des plus braves compagnons de celui-ci.
Nous avons tué, non loin des nefs , un quatorzième guer-
rier, un espion que Hektor et les illustres Troiens en-
voyaient dans notre camp.
Il parla ainsi, joyeux , et fit sauter le fossé aux chevaux.
Et les autres chefs Argiens , joyeux aussi , vinrent jusqu'à
la tente solide du Tydéide. Et ils attachèrent, avec de
bonnes courroies, les étalons thrèkiens à la crèche devant
laquelle les rapides chevaux de Diomèdès se tenaient,
broyant le doux froment. Et Odysseus posa les dépouilles
sanglantes de Dolôn sur la poupe de sa nef, pour qu'elles
fussent vouées à Athènè. Et tous deux , étant entrés dans
la mer pour enlever leur sueur, lavèrent leurs jambes,
188 ILIADE
leurs cuisses et leurs épaules. Et après que l'eau de la mer
eut enlevé leur sueur et qu'ils se furent ranimés, ils entre
rent dans des baignoires polies. Et, s'étant parfumés d'une
huile épaisse, ils s'assirent pour le repas du matin, puisant
dans un plein kratère pour faire, enhonneur d'Athène, des
libations de vin doux.
RHAPSODIE XI .
ôs quitta le lit du brillant Tithôn, afin de porter
la lumière aux Immortels et aux vivants. Et
Zeus envoya Eris vers les nefs rapides des
Akhaiens, portant dans ses mains le signe ter-
rible de la guerre. Et elle s'arrêta sur la nef large et noire
d'Odysseus, qui était au centre, pour que son cri fût en-
tendu de tous côtés, depuis les tentes du Télamônien Aias
jusqu'à celles d'Akhilleus; car ceux-ci, confiants dans leur
courage et la force de leurs mains , avaient placé leurs nefs
égales aux deux extrémités du camp. De ce lieu, la Déesse
poussa un cri retentissant et horrible qui soufflia au cœur
de chacun des Akhaiens un ardent désir de guerroyer et de
combattre sans relâche. Et, aussitôt, la guerre leur fut
plus douce que le retour, sur les nefs creuses , dans la
terre bien-aimée de la patrie.
Et l'Atréide, élevant la voix, ordonna aux Argiens de
s'armer; et lui-même se couvrit de l'airain éclatant. Et, d'a
190 ILIADE
bord, il entoura ses jambes de belles knemides retenues
par des agrafes d'argent. Ensuite, il ceignit sa poitrine
d'une cuirasse que lui avait autrefois donnée Kinyrès , son
hôte. Kinyrès , ayant appris, dans Kypros , par la renom-
mée, que les Akhaiens voguaient vers Ilios , sur leurs nefs,
avait fait ce présent au Roi. Et cette cuirasse avait dix can-
nelures en émail noir, douze en or, vingt en étain. Et trois
dragons azurés s'enroulaient jusqu'au col , semblables aux
Iris que le Kroniôn fixa dans la nuée pour être un signe
aux vivants.
Et il suspendit à ses épaules l'épée où étincelaient des
clous d'or dans la gaîne d'argent soutenue par des cour-
roies d'or. Il s'abrita tout entier sous un beau bouclier aux
dix cercles d'airain et aux vingt bosses d'étain blanc,
au milieu desquelles il y en avait une d'émail noir où s'en-
roulait Gorgô à l'aspect effrayant et aux regards horribles.
Auprès étaient la Crainte et la Terreur. Et ce bouclier
était suspendu à une courroie d'argent où s'enroulait un
dragon azuré dont le col se terminait en trois têtes. Et il
mît un casque chevelu orné de quatre cônes et d'aigrettes
de crin qui s'agitaient terriblement. Et il prit deux lances
solides aux pointes d'airain qui brillaient jusqu'à l'Ouranos.
Et Athènaie et Hèrè éveillèrent un grand bruit pour ho-
norer le Roi de la riche Mykènè.
Et les chefs ordonnèrent aux conducteurs des chars de
retenir les chevaux auprès du fossé, tandis qu'ils se ruaient
couverts de leurs armes. Et une immense clameur s'éleva
avant le jour. Et les chars et les chevaux , rangés auprès
du fossé, suivaient à peu de distance les guerriers ; ceux-ci
les précédèrent, et le cruel Kronide excita un grand tu-
nulte et fit pleuvoir du haut de l'Aither des rosées teintes
de sang, en signe qu'il ailait précipiter chez Aidès une
foule de têtes illustres .
De leur côté, les Troiens se rangeaient sur la hauteur
RHAPSODIE XI. 191
autourdugrand Hektôr, de l'irréprochable Polydamas, d'Ai-
néias qui, dans Ilios, était honoré comme un dieu par les
Troiens, des trois Anténorides, Polybos , le divin Agènôr
et le jeune Akamas, semblable aux Immortels.
Et, entre les premiers combattants , Hektôr portait sov
bouclier poli. De même qu'une étoile désastreuse s'éveille,
brillante, et s'avance à travers les nuées obscures, de même
Hektôr apparaissait en tête des premiers combattants, ou
au milieu d'eux, et leur commandant à tous; et il resplen-
dissait, couvert d'airain , pareil à l'éclair du Père Zeus
tempêtueux.
Et, comme deux troupes opposées de moissonneurs qui
tranchent les gerbes dans le champ d'un homme riche,
les Troiens et les Akhaiens s'entre-tuaient, se ruant les uns
contre les autres, oublieux de la fuite funeste, inébranla-
bles et tels que des loups.
Et la désastreuse Eris se réjouissait de les voir, car,
seule de tous les Dieux , elle assistait au combat. Et les
autres Immortels étaient absents , et chacun d'eux était
assis, tranquille dans sa belle demeure , sur les sommets
de l'Olympos. Et ils blamaient le Kroniôn qui amasse les
noires nuées, parce qu'il voulait donner une grande gloire
aux Troiens. Mais le Père Zeus, assis à l'écart, ne s'inquié-
tait point d'eux. Et il siégeait, pleinde gloire, regardant la
ville des Troiens et les nefs des Akhaiens, et l'éclat de l'ai-
rain, et ceux qui reculaient, et ceux qui s'élançaient.
Tant que l'aube dura et que lejour sacré pritde la force,
les traits sifflèrent des deux côtés et les hommes mouru-
rent; mais, vers l'heure où le bûcheron prend son repas,
dans les gorges de la montagne , et que , les bras rompus
d'avoir coupé les grands arbres , et le cœur défaillant , il
ressent le désir d'une douce nourriture , les Danaens , s'ex-
hortant les uns les autres, rompirent les phalanges. Et
Agamemnon bondit le premier et tua le guerrier Bianôr,
192 ILIADE
,
princedes peuples, et son compagnon Oileus qui condur
sait les chevaux. Et celui-ci, sautant du char, lui avait fait
face. Et l'Atréide , comme il sautait, le frappa au front de
la lance aiguë, et le casque épais ne résista point à l'airain
qui y pénétra , brisa le crâne et traversa la cervelle du
guerrier qui s'élançait. Et le roi des hommes,Agamemnôn,
les abandonna tous deux en ce lieu, après avoir arraché
leurs cuirasses étincelantes .
Puis, il s'avança pour tuer Isos et Antiphos, deux fils de
Priamos, l'un bâtard et l'autre légitime, montés sur le
même char. Et le bâtard tenait les rênes, et l'illustre Anti-
phos combattait. Akhilleus les avait autrefois saisis et liés
avec des branches d'osier , sur les sommets de l'Ida,
comme ils paissaient leurs brebis; et il avait accepté le
prix de leur affranchissement. Mais voici que l'Atréide
Agamemnôn qui commandait au loin perça Isos d'un coup
de lance au-dessus de la mamelle, et, frappant Antiphos
de l'épée auprès de l'oreille, le renversa du char. Et,
comme il leur arrachait leurs belles armes, il les reconnut,
les ayant vus auprès des nefs, quand Akhilleus aux pieds
rapides les y avait amenés des sommets de l'Ida.
Ainsi un lion brise aisément, dans son antre, les saisis-
sant avec ses fortes dents, les faibles petits d'une biche lé-
gère, et arrache leur âme délicate. Et la biche accourt ,
mais elle ne peut les secourir, car une profonde terreur la
saisit; et elle s'élance à travers les fourrés de chênes des
bois, effarée et suant d'épouvante devant la fureur de la
puissante bête féroce. De même nul ne put conjurer la
perte des Priamides, et tous fuyaient devant les Argiens,
Et le roi Agamemnon saisit sur le même char Peisan-
dros et le brave Hippolokhos, fils tous deux du belliqueux
[Link] celui-ci, ayant accepté l'or et les présents
splendides d'Alexandros , n'avait pas permis que Hélénè
fût rendue au brave Ménélaos. Et comme l'Atréide se ruait
RHAPSODIE XI. 193
sur eux, tel qu'un lion, ils furent troubles ; et , les souples
rênes étant tombées de leurs mains , leurs chevaux rapides
les emportaient. Et, prosternés sur le char, ils suppliaient
Agamemnôn :
Prends-nous vivants, fils d'Atreus , et reçois le prix
de notre affranchissement. De nombreuses richesses sont
amassées dans les demeures d'Antimakhos , l'or, l'airain et
le fer propre à être travaillé. Notre père t'en donnera la
plus grande partie pour notre affranchissement , s'il ap-
prendque nous sommes vivants sur les nefs des Akhaiens.
En pleurant, ils adressaient au Roi ces douces paroles,
mais ils entendirent une dure réponse :
-
Si vous êtes les fils du brave Antimakhos qui, autre-
fois , dans l'agora des Troiens, conseillait de tuer nos en-
voyés, Ménélaos et le divin Odysseus, et de ne point les lais-
ser revenir vers les Akhaiens , maintenant vous allez payer
l'injure de votre père.
Il parla ainsi , et, frappant de sa lance Peisandros à la
poitrine, il le renversa dans la poussière, et, comme Hip-
polokhos sautait, il le tua à terre; et, lui coupant les bras
et le cou, il le fit rouler comme un tronc mort à travers
la foule. Et il les abandonna pour se ruer sur les phalanges
en désordre, suivi des Akhaiens aux belles knèmides. Et les
piétons tuaient les piétons qui fuyaient, et les cavaliers
tuaient les cavaliers. Et, sous leurs pieds, et sous les pieds
sonores des chevaux, une grande poussière montait de la
plaine dans l'air. Et le roi Agamemnon allait, tuant tou-
jours et excitant les Argiens.
Ainsi, quand la flamme désastreuse dévore une épaisse
forêt, et quand le vent qui tourbillonne l'active de tous
côtés , les arbres tombent sous l'impétuosité du feu. De
même, sous l'Atréide Agamemnôn, tombaient les têtes des
Troiens en fuite. Les chevaux entraînaient, effarés, la tête
aute, les chars vides à travers les rangs, et regrettaient
13
194 ILIADE.
leurs conducteurs irréprochables qui gisaient contre terre,
plus agréables aux oiseaux carnassiers qu'à leurs femmes.
Et Zeus conduisit Hektor loin des lances, loin de la
poussière, loin du carnage et du sang. Et l'Atréide, exci-
tant les Danaens , poursuivait ardemment l'ennemi. Et
les Troiens , auprès du tombeau de l'antique Dardanide
Ilos, se précipitaient dans la plaine , désirant rentrer dans
la Ville. Et ils approchaient du figuier, et l'Atréide les
poursuivait, baignant de leur sang ses mains rudes , et
poussant des cris. Et, lorsqu'ils furent parvenus au Hêtre
et aux portes Skaies, ils s'arrêtèrent, s'attendant les una les
autres. Et la multitude fuyait dispersée à travers la plaine,
comme un troupeau de vaches qu'un lion, brusquement
survenu , épouvante au milieu de la nuit; mais une seule
d'entre elles meurt chaque fois. Le lion , l'ayant seisie de
ses formes dents, luibrise le cou,boit son sang et dévure ses
entrailles. Ainsi l'Atréide Agamemnon les poursuivait,
tuanttoujours le dernier; et ils fuyaient. Un grandnombre
d'entre eux tombait, la tête la première , ou se renrersait
duhautdes chars sous les mains de l'Atreide dont la hance
était furieuse. Mais, quand on fut parvenu à la Ville et à
ses hautes murailles, le Père des hommes et des Dieux
descendit de l'Ouranos sur les sommets de l'Ida aux sources
abondantes, avec la foudre aux mains, et il appela la Mes-
sagère Iris aux ailes d'or :
-
Val rapide Iris, et dis à Hektor qu'il se tienne en
repos et qu'il ordonne au reste de l'armée de combattre
l'ennemi aussi longtemps qu'il verra le Prince des peuples,
Agamemnon, se jeter furieux aux premiers rangs et rompre
les lignes des guerriers. Mais , dès que l'Atréide , frappé
d'un coup de lance ou blessé d'une flèche, remontera sur
son char, je rendrai au Priamide la force de tuer; et il
tuera, étant parvenu aux nefs bien construites, jusqu'à ce
que Hélios tombe et que la nuit sacrée s'élève.
RHAPSODIE XI. 195
Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds prompts comme
le vent lui obéit. Et elle descendit des sommets de l'Ida
vers la sainte Ilios , et elle trouva le fils du belliqueux
Priamos , le divin Hektôr, debout sur son char solide. Et
Iris aux pieds rapides s'approcha et lui dit :
-
Fils de Priamos, Hektôr, égal à Zeus en sagesse , le
Père Zeus m'envoie te dire ceci : Tiens-toi en repos , et
ordonne au reste de l'armée de combattre l'ennemi , aussi
longtemps que tu verras le Prince des peuples, Agamem-
nôn , se jeter furieux aux premiers rangs des combattants
et rompre les lignes des guerriers; mais dès que l'Atréide,
frappé d'un coup de lance ou blessé d'une flèche, remontera
sur son char, Zeus te rendra la force de tuer, et tu tueras,
étant parvenu aux nefs bien construites , jusqu'à ce que
Hélios tombe et que la nuit sacrée s'élève.
Ayant ainsi parlé, Iris aux pieds rapides disparut. Et
Hektôr, sautant du haut de son char, avec ses armes , et
agitant ses lances aiguës, courut de tous côtés à travers
l'armée , l'excitant au combat. Et les Troiens , se retour-
nant, firent face aux Akhaiens. Et les Argiens s'arrê-
tèrent , serrant leurs phalanges pour soutenir le combat;
mais Agamemnôn se rua en avant , voulant combattre le
premier.
Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures
Ouraniennes , celui des Troiens ou des illustres Alliés qui
s'avança le premier contre Agamemnôn. Ce fut Iphidamas
Anténoride, grand et robuste, élevé dans la fertile Thrèkie,
nourrice de brebis. Et son aïeul maternel Kisseus , qui en-
gendra Théanô aux belles joues , l'éleva tout enfant dans
ses demeures; et quand il eut atteint la glorieuse puberté,
il le retint en lui donnant sa fille pour femme. Et quand le
jeune guerrier apprit l'arrivée des Akhaiens , il quitta sa
demeure nuptiale et vint avec douze nefs aux poupes re-
courbées qu'il laissa à Perkopè. Et il vint à pied jusque
196 ILIADE
dans Ilios Et ce fut lui qui s'avança contre Agamemnôn.
Tous deux s'étant rencontrés , l'Atréide le manqua de sa
lance qui se détourna du but. Et Iphidamas frappa au-
dessous de la cuirasse, sur le ceinturon; et il poussa sa
lance avec vigueur, sans la quitter; mais il ne perça point
'e ceinturon habilement fait, et la pointe de l'arme, ren-
contrant une lame d'argent, se tordit comme du plomb. Et
Agamemnôn, qui commandait au loin, rapide comme un
lion, saisit la lance, et, l'arrachant, frappa de son épée
l'Anténoride au cou, et le tua. Ainsi ce malheureux , en
secourant ses concitoyens , s'endormit d'un sommeil d'ai-
rain, loin de sa jeune femme dont il n'avait point vu le
bonheur. Et il lui avait fait de nombreux présents , lui
ayant d'abord donné cent bœufs, et lui ayant promis mille
chèvres et brebis. Et voici que l'Atréide Agamemnôn le
dépouilla, et rentra dans la foule des Akhaiens, emportant
ses belles armes .
Et l'illustre guerrier Koôn , l'aîné des Anténorides, l'a-
perçut, et une amère douleur obscurcit ses yeux quand il
vit son frère mort. En se cachant, il frappa le divin Aga-
memnôn d'un coup de lance au milieu du bras, sous le
coude, et la pointe de l'arme brillante traversa le bras. Et
le Roi des hommes, Agamemnôn , frissonna ; mais , loin
d'abandonner le combat, il se rua sur Koôn , armé de sa
lance solide. Et celui-ci traînait par les pieds son frère
Iphidamas, né du même père, et il appelait les plus braves
à son aide. Mais, comme il l'entraînait, l'Atréide le frappa
de sa lance d'airain sous son bouclier rond, et il le tua; et
il lui coupa la tête sur le corps même d'Iphidamas. Ainsi
les deux fils d'Antènôr, sous la main du roi Atréide , ac-
complissant leurs destinées , descendirent aux demeures
d'Aidès.
Et l'Atréide continua d'enfoncer les lignes des guerriers
coups de lance, d'épée ou de lourdes roches, aussi long
RHAPSODIE XI. 197
temps que le sang coula, chaud, de sa blessure ; mais dè
que la plaie fut desséchée, que le sang s'arrêta, les douleurs
aiguës domptèrent sa force , semblables à ces douleurs
amères que les filles de Hèrè , les Eileithyes , envoient
comme des traits acerbes à la femme qui enfante. Ainsi
les douleurs aiguës domptèrent la force de l'Atréide. Il
monta sur son char, ordonnant au conducteur des chevaux
de les pousser vers les nefs creuses, car il défaillait dans
son cœur. Et il dit aux Danaens, criant à haute voix pour
être entendu :
O amis, chefs et princes des Argiens , c'est à vous
maintenant d'éloigner le combat désastreux des nefs qui
traversent la mer, puisque le sage Zeus ne me permet pas
de combattreles Troiens pendant toute la durée du jour.
Il parla ainsi , et le conducteur du char fouetta les che-
vaux aux beaux crins du côté des nefs creuses, et ils cou-
raient avec ardeur, le poitrail écumant , soulevant la pous-
sière et entraînant leur roi blessé, loin du combat. Et dès
que Hektôr s'aperçut de la retraite d'Agamemnôn, il excita
à haute voix les Troiens et les Lykiens.
Troiens , Lykiens et Dardaniens, hardis combattants,
soyez des hommes ! Amis , souvenez-vous de votre courage
intrépide. Ce guerrier si brave se retire , et Zeus Kronide
veut me donner une grande gloire. Poussez droit vos che-
vaux aux durs sabots sur les robustes Danaens , afin de
remporter une gloire sans égale .
Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de cha-
cun. De même qu'un chasseur excite les chiens aux blanches
dents contre un sauvage sanglier ou contre un lion, de
même le Priamide Hektôr, semblable au cruel Arès, excita
les magnanimes Troiens contre les Akhaiens. Et lui-même,
sûr de son courage , se rua des premiers dans la mêlée,
semblable au tourbillon orageux qui tombe sur la haute
mer et la bouleverse.
198 ILIADE.
Et, maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier
quetua le Priamide Hektôr, quand Zeus voulut le glorifier?
Assaios, d'abord, etAutonoos, et Opitès, et Dolops Kly-
tide, et Opheltiôn, et Agélaos, et Aisymnos, Oros et le
magnanime Hipponoos. Et il tua chacun de ces princes
Danaens. Puis, il tomba sur la multitude, tel que Zéphyros
qui agite les nuées , lorsqu'il flagelle les vapeurs tempê-
tueuses amassées par les Notos furieux, qu'il déroule les flots
énormes, et, de ses souffles épars, disperse l'écume dans les
hauteurs de l'air. De même, Hektor fit tomber une foule de
têtes guerrières.
Alors , c'eût été le jour d'un désastre fatal et de maux
incurables, et les Argiens, dans leur fuite, eussent succombé
auprès des nefs , si Odysseus n'eût exhorté le Tydéide
Diomèdès :
- Tydéide, avons-nous oublié notre courage intrépide?
Viens auprès de moi, très-cher; car ce nous serait un grand
opprobre si Hektor au casque mouvant s'emparait des
nefs.
Et le robuste Diomèdès lui répondit :
-
Me voici , certes, prêt à combattre. Mais notre joie
sera brève, puisque Zeus qui amasse les nuées veut donner
la victoire aux Troiens.
Il parla ainsi , et il renversa Tymbraios de son char,
l'ayant frappé de sa lance à la mamelle gauche. Et Odys-
seus tua Moliôn , le divin compagnon de Thymbraios. Et
ils abandonnèrent les deux guerriers ainsi éloignés du
combat, et ils se jetèrent dans la mêlée. Et comme deux
sangliers audacieux qui reviennent sur les chiens chasseurs,
ils contraignirent les Troiens de reculer , et les Akhaiens,
enproie au divin Hektor, respirerent un moment. Et les
deux Rois prirent un char et deux guerriers très-braves,
fils du Perkosien Mérops, habile divinateur, qui avait dé-
fendu à ses fils de partir pour la guerre fatale. Mais ils ne
RHAPSODIE XI. 199
Qui obéirent pas, et les Kères de la mort les entraînèrent.
Etl'illustre Tydéide Diomèdès leur enleva l'âme et la vie ,
et les dépouilla de leurs belles armes , tandis qu'Odysseus
tuait Hippodamos et Hypeirokhos. Alors, le Kroniôn , les
regardant du haut de l'Ida, rétablit le combat, afin qu'ils
se tuasssent également des deux côtés.
Et le fils de Tydeus blessa de sa lance à la cuisse le
héros Agastrophos Paionide. Et les chevaux du Paionide
étaient trop éloignés pour l'aider à fuir; et il gémissait
dans son âme de ce que le conducteur du char l'eût retenu
en arrière, tandis qu'il s'élançait à pied parmi les combat-
tants, jusqu'à ce qu'il eût perdu la douce vie. Mais Hektôr,
l'ayant vu aux premières lignes, se rua en poussant de
grands cris, suivi des phalanges Troiennes. Et le hardi
Diomèdès, à cette vue , frissonna et dit à Odysseus debout
près de lui :
-
C'est sur nous que le furieux Hektor roule ce tour-
billon sinistre; mais restons inébranlables , et nous re-
pousserons son attaque .
Il parla ainsi, et il lança sa longue pique qui ne se dé-
tourna pas du but, car le coup atteignit la tête du Pria-
mide, au sommet du casque. La pointe d'airain ne pénétra
point et fut repoussée, et le triple airain du casque que
Phoibos Apollon avait donné au Priamide le garantit;
mais il recula aussitôt , rentra dans la foule, et, tombant sur
ses genoux, appuya contre terre sa main robuste , et la
noire nuit couvrit ses yeux.
Et, pendant que Diomèdès, suivant de près le vol impé--
tueux de sa lance, la relevait à l'endroit où elle était tombée,
Hektôr, ranimé , monta sur son char, se perdit dans la
foule et évita la noire mort. Et le robuste Diomèdès , le
menaçant de sa lance, lui cria :
-
O chien ! tu as de nouveau évité la mort qui a passé
près de toi. Phoibos Apollon t'a sauvé encore une fois,
200 ILIADE.
lui que tu supplies toujours au milieu du choc des lances.
Mais , certes, je te tuerai si je te retrouve et qu'un des
Dieux me vienne en aide. Maintenant, je vais attaquer tous
ceux que je pourrai saisir.
Et, parlant ainsi, il tua l'illustre Paionide.
Mais Alexandros, l'époux de Hélénè à la belle chevelure,
appuyé contre la colonne du tombeau de l'antique guer-
rier Dardanide Ilos, tendit son arc contre le Tydéide Dio-
mèdès, prince des peuples. Et , comme celui-ci arrachait
la cuirasse brillante, le bouclier et le casque épais du ro-
buste Agastrophos, Alexandros tendit l'arc de corne et
perça d'une flèche certaine le pied droit de Diomèdès; et,
à travers le pied, la flèche s'enfonça en terre. Et Alexan-
dros, riant aux éclats , sortit de son abri , et dit en se van-
tant:
Te voilà blessé ! ma flèche n'a pas été vaine. Plût aux
Dieux qu'elle se fût enfoncée dans ton ventre et que je
t'eusse tuél Les Troiens, qui te redoutent, comme des
chèvres en face d'un lion, respireraient plus à l'aise.
Et l'intrépide et robuste Diomèdès lui répondit :
Misérable archer , aussi vain de tes cheveux que de
ton arc, séducteur de vierges ! si tu combattais face à face
contre moi, tes flèches te seraient d'un vain secours. Voici
que tu te glorifies pour m'avoir percé le pied! Je m'en
soucie autant que si une femme ou un enfant m'avait at-
teint par imprudence. Le trait d'un lâche est aussi vil que
lui. Mais celui que je touche seulement de ma lance ex-
pire aussitôt. Sa femme se déchire les joues , ses enfants
sont orphelins, et il rougit la terre de son sang, et il se
corrompt, et il y a autour de lui plus d'oiseaux carnassiers
que de femmes en pleurs.
Il parla ainsi , et l'illustre Odysseus se plaça devant lui ;
et, se baissant, il arracha la flèche de son pied ; mais aus-
sitôt il ressentit dans tout le corps une amère douleur. Et,
RHAPSODIE XI. 201
le cœur défaillant, il monta sur son char, ordonnant au
conducteur de le ramener aux nefs creuses.
Etl'illustre Odysseus , resté seul, car tous les Argiens
s'étaient enfuis, gémit et se ditdans son cœur magnanime :
-
Hélas! que vais-je devenir? Ce scrait une grande
honte que de reculer devant cette multitude; mais ne se-
rait-il pas plus cruel de mourir seul ici , puisque le Kro-
niôn a mis tous les Danaens en fuite? Mais pourquoi déli-
bérer dans mon cœur? Je sais que les lâches seuls recu-
lent dans la mêlée. Le brave, au contraire, combat de pied
ferme, soit qu'il frappe, soit qu'il soit frappé.
Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son
cœur, les phalanges des Troiens porteurs de boucliers sur-
vinrent et enfermèrent de tous côtés leur fléau . De même
que les chiens vigoureux et les jeunes chasseurs entourent
un sanglier, dans l'épaisseur d'un bois, et que celui-ci leur
fait tête en aiguisant ses blanches défenses dans ses mâ-
choires torses , et que tous l'environnent malgré ses dé-
fenses furieuses et son aspect horrible; de même , les
Troiens se pressaient autour d'Odysseus cher à Zeus. Mais
le Laertiade blessa d'abord l'irréprochable Deiopis à l'é-
paule, de sa lance aiguë ; et il tua Thoôn et Ennomos. Et
comme Khersidamas sautait de son char , il le perça sous
le bouclier, au nombril ; et le Troien roula dans la pous-
sière, saisissant la terre à pleines mains. Et le Laertiade
les abandonna, et il blessa de sa lance Kharops Hippaside,
frère de l'illustre Sôkos. Et Sôkos , semblable à un Dieu,
accourant au secours de son frère, s'approcha et lui dit :
-
O Odysseus, insatiable de ruses et de travaux , au-
jourd'hui tu triompheras des deux Hippasides, et, les ayant
tués, tu enlèveras leurs armes, ou, frappé de ma lance, tu
perdras la vie.
Ayant ainsi parlé , il frappa le bouclier arrondi , et la
lance solide perça le bouclier étincelant , et , à travers la
202 ILIADE.
cuirasse habilement travaillée, déchiralapeauau-dessus des
poumons; mais Athène ne permit pas qu'elle pénétrât jus-
qu'aux entrailles. Et Odysseus , sentant que le coup n'était
pas mortel, recula et dit à Sôkos :
-
Malheureux! voici que la mort accablante va te saisir.
Tu me contrains de ne plus combattre les Troiens, mais je
t'apporte aujourd'hui la noire mort; et, dompté par ma
lance, tu vas me combler de gloire et rendre ton âme à
Aidès aux beaux chevaux.
Il parla ainsi, et, comme Sôkos fuyait, il le frappa de sa
lance dans le dos, entre les épaules, et lui traversa la poi-
trine. Il tomba avec bruit, et le divin Odysseus s'écria en
seglorifiant :
-
O Sôkos , fils de l'habile cavalier Hippasos , la mort
t'a devancé et tu n'as pu lui échapper. Ah ! malheureux !
ton père et ta mère vénérable ne fermeront point tes yeux,
et les seuls oiseaux carnassiers agiteront autour de toi
leurs lourdes ailes. Mais quand je serai mort, les divins
Akhaiens célébreront mes funérailles .
Ayant ainsi parlé, il arracha de son bouclier et de son
corps la lance solide du brave Sôkos , et aussitôt son sang
jaillit de la plaie, et son cœur se troubla. Et les magna-
nimes Troiens, voyant le sang d'Odysseus , se ruèrent en
foule sur lui ; et il reculait, en appelant ses compagnons . Et
il cria trois fois aussi haut que le peut un homme , et le
brave Ménélaos l'entendit trois fois et dit aussitôt au Téla-
mônien Aias :
-
Divin Aias Télamônien, prince des peuples, j'entends
la voix du patient Odysseus, semblable à celle d'un homme
que les Troiens auraient enveloppé dans la mêlée. Allons
à travers la foule. Il faut le secourir. Je crains qu'il ait été
abandonné au milieu des Troiens, et que, malgré son cou-
rage, il périsse, laissant d'amers regrets aux Danaens.
Ayant ainsi parlé, il s'élança, et le divin Aias le suivit,
RHAPSODIE XI . 203
et ils trouvèrent Odysseus au milieu des Troiens qui l'en-
veloppaient.
Ainsi des loups affamés, sur les montagnes, hurlent au-
tour d'un vieux cerf qu'un chasseur a blessé d'une flèche.
Il a fui, tant que son sang a été tiède et que ses genoux ont
puse mouvoir; mais dès qu'il est tombé sous le coup de la
flèche rapide, les loups carnassiers le déchirent sur les
montagnes, au fond des bois. Et voici qu'un lion survient
qui enlève la proie, tandis que les loups's'enfuient épou-
vantés. Ainsi les robustes Troiens se pressaient autour du
subtil et prudent Odysseus qui, se ruant à coups de lance,
éloignait sa dernière heure. Et Aias, portant un bouclier
semblable à une tour, parut à son côté, et les Troiens pri-
rent la fuite çà et là. Et le brave Ménélaos, saisissant
Odysseus par la main, le retira de la mêlée , tandis qu'un
serviteur faisait approcher le char.
Et Aias, bondissant au milieu des Troiens, tua Dory-
klos, bâtard de Priamos , et Pandokos, et Lysandros, et
Pyrasos, et Pylartès. De même qu'un fleuve, gonflé par les
pluies de Zeus, descend, comme un torrent, des montagnes
dans la plaine, emportant un grand nombre de chênes dé-
racinés et de pins, et roule ses limons dans la mer; de
même l'illustre Aias, se ruant dans la mêlée, tuait les
hommes et les chevaux .
Hektôr ignorait ceci , car il combattait vers la gauche,
sur les rives du fleuve Skamandros, là où les têtes des
hommes tombaient en plus grand nombre , et où de gran-
des clameurs s'élevaient autour du cavalier Nestôr et du
brave Idoméneus. Hektôr les assiégeait de sa lance et de
ses chevaux, et rompait les phalanges des guerriers ; mais
les divins Akhaiens n'eussent point reculé , si Alexandros,
l'époux de la belle Hélénè , n'eût blessé à l'épaule droite,
d'une flèche à trois pointes , le brave Makhaôn, prince deş
204 ILIADE.
peuples. Alors les vigoureux Akhaiens craignirent, s'ils re
culaient, d'exposer la vie de ce guerrier.
Et, aussitôt, Idoméneus dit au divin Nestôr :
O Nestôr Neleiade, gloire des Akhaiens , hâte-toi,
monte sur ton char avec Makhaôn , et pousse vers les nefs
tes chevaux aux sabots massifs. Un médecin vaut plusieurs
hommes , car il sait extraire les flèches et répandre les
doux baumes dans les blessures .
Il parla ainsi , et le cavalier Gérennien Nestôr lui obéit.
Et il monta sur son char avec Makhaôn , fils de l'irrépro-
chable médecin Asklepios. Et il flagellait les chevaux, et
ceux-ci volaient ardemment vers les nefs creuses .
Cependant Kébrionès , assis auprès de Hektôr sur le
même char, vit au loin le trouble des Troiens et dit au
Priamide :
Hektôr, tandis que nous combattons ici les Danaens,
à l'extrémité de la mêlée, les autres Troiens fuient pêle-
mêle avec leurs chars. C'est le Télamônien Aias qui les a
rompus. Je le reconnais bien, car il porte un vaste bou-
clier sur ses épaules. C'est pourquoi il nous faut pousser
nos chevaux et notre char de ce côté, là où les cavaliers et
les piétons s'entre-tuent et où s'élève une immense cla-
meur.
Il parla ainsi et frappa du fouet éclatantles chevaux aux
belles crinières ; et, sous le fouet , ceux-ci entraînèrent ra-
pidement le char entre les Troiens et les Akhaiens, écrа-
sant les cadavres et les armes. Et les jantes et les moyeux
des roues étaient aspergés du sang qui jaillissait sous les
sabots des chevaux. Etle Priamide,plein du désir de péné-
trer dans la mêlée et de rompre les phalanges , apportait
le trouble et la mort aux Danaens, et il assiégeait leurs
lignes ébranlées, en les attaquant à coups de lance, d'épée
et de lourdes roches. Mais il évitait d'attaquer le Télamô-
nien Aias.
RHAPSODIE ΧΙ . 205
Alors le Père Zeus saisit Aias d'une crainte soudaine. Et
celui-ci, étonné, s'arrêta. Et, rejetant sur son dos son bou-
clier aux sept peaux de bœuf, il recula , regardant toujours
la foule. Semblable à une bête fauve, il reculait pas à pas,
faisant face à l'ennemi. Comme un lion fauve que les
chiens et les pâtres chassent loin de l'étable des bœufs, car
ds veillaient avec vigilance , sans qu'il ait pu savourer les
chairs grasses dont il était avide, bien qu'il se soit préci-
pité avec fureur, et qui, accablé sous les torches et les
traits que lui lancent des mains audacieuses , s'éloigne, au
matin, plein de tristesse et frémissant de rage; de même
Aias reculait, le cœur troublé, devant les Troiens, crai-
gnant pour les nefs des Akhaiens .
De même un âne têtu entre dans un champ, malgré les
efforts des enfants qui brisent leurs bâtons sur son dos. Il
continue à paître la moisson, sans se soucier des faibles
coups qui l'atteignent, et se retire à grand'peine quand il
est rassasié. Ainsi les magnanimes Troiens et leurs alliés
frappaient de leurs lances Aias, le grand fils de Télamôn.
Ils frappaient son bouclier, et le poursuivaient; mais Aias,
reprenant parfois ses forces impétueuses , se retournait et
repoussait les phalanges des cavaliers Troiens; puis, il re-
culait de nouveau, les empêchant ainsi de se précipiter
tous à la fois vers les nefs rapides. Or , il combattait seul
dans l'intervalle qui séparait les Troiens et les Akhaiens.
Et les traits hérissaient son grand bouclier, ou s'enfon-
çaient en terre sans se rassasier de sa chair blanche dont
Is étaient avides .
Et l'illustre fils d'Evaimôn, Eurypylos, l'aperçut ainsı
assiégé d'un nuage de traits. Et il accourut à ses côtés , et
il lança sa pique éclatante. Et il perça le Phausiade Api-
saôn, prince des peuples, dans le foie, sous le diaphragme,
et il le tua. Et Eurypylos, s'élançant, lui arracha ses
armes. Mais lorsque le divin Alexandros le vit emportant
200 ILIADE.
les armes d'Apisaôn, il tendit son arc contre lui et il le
perça d'une flèche à la cuisse droite. Le roseau se brisa, la
cuisse s'engourdit, et l'Evaimônide, rentrant dans la foule
de ses compagnons, afin d'éviter la mort, cria d'une voix
haute afin d'être entendu des Danaens :
-
O amis , chefs et princes des Argiens , arrêtez et re-
tournez-vous. Éloignez la dernière heure d'Aias qui est
accablé de traits, et qui , je pense, ne sortira pas vivant de
la mêlée terrible. Serrez-vous donc autour d'Aias, le grand
fils de Télamôn !
Eurypylos, blessé , parla ainsi ; mais ses compagnons se
pressèrent autour de lui , le bouclier incliné et la lance en
arrêt. Et Aias , les ayant rejoints, fit avec eux face à l'en-
nemi. Et ils combattirent de nouveau, tels que des flammes
ardentes .
Mais les cavalesdu Nèlèide emportaient loin du combat,
et couvertesd'écume, Nestôr, et Makhaôn, prince des peu-
ples. Et le divin Akhilleus aux pieds rapides les reconnut.
Et, debout sur la poupe de sa vaste nef, il regardait le
rude combat et la défaite lamentable. Et il appela son
compagnon Patroklos. Celui-ci l'entendit et sortit de ses
tentes, semblable à Arès. Et ce fut l'origine de son mal-
heur. Et le brave fils de Ménoitios dit le premier :
-Pourquoi m'appelles-tu , Akhilleus ? Que veux-tu de
moi?
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit:
-
Divin Ménoitiade, très-cher à mon âme , j'espère
maintenant que les Akhaiens ne tarderont pas à tomber
suppliants à mes genoux, car une intolérable nécessité les
assiége. Va donc , Patroklos cher à Zeus , et demande à
Nestôr quel est le guerrier blessé qu'il ramène du combat.
Il ressemble à l'Asklepiade Makhaôn, mais je n'ai point vu
sonvisage, et les chevaux l'ont emporté rapidement.
RHAPSODIE XI. 207
Il parla ainsi , et Patroklos obéit à son cher compagnon,
et il s'élança vers les tentes et les nefs des Akhaiens.
Et quand Nestôr et Makhaôn furent arrivés aux tentes
du Neleide, ils sautèrent du char sur la terre nourricière.
Et le serviteur du vieillard, Eurymèdôn, détela les chevaux.
Et les deux Rois, ayant séché leur sueur au vent de la mer,
entrèrent sous la tente et prirent des sièges , et Hékamède
aux beaux cheveux leur prépara à boire. Et Nestôr l'avait
amenée de Ténédos qu'Akhilleus venait de détruire; et
c'était la fille du magnanime Arsinoos, et les Akhaiens
l'avaient donnée au Nèlèide parce qu'il les surpassait tous
par sa prudence.
Elle posa devant eux une belle table aux pieds de métal
azuré, et, sur cette table, un bassin d'airain poli avec des
oignons pour exciter à boire, et du miel vierge et de la fa-
rine sacrée; puis, une très-belle coupe enrichie de clous
d'or, que le vieillard avait apportée de ses demeures. Et
cette coupe avait quatre anses et deux fonds, et, sur chaque
anse , deux colombes d'or semblaient manger. Tout autre
l'eût soulevée avec peine quand elle était remplie, mais le
vieux Nestôr la soulevait facilement.
Et la jeune femme, semblable aux Déesses , prépara une
boissonde vin de Pramneios , et sur ce vin elle râpa , avec
de l'airain, du fromage de chèvre, qu'elle aspergea de blan-
che farine. Et , après ces préparatifs , elle invita les deux
Rois à boire; et ceux-ci , ayant bu et étanché la soif brû-
lante, charmèrent leur repos en parlant tour à tour.
Et le divin Patroklos parut alors à l'entrée de la tente.
Et le vieillard, l'ayant aperçu, se leva de son siége éclatant,
le pritpar la main et voulut le faire asseoir; mais Patroklos
recula et lui dit :
-
Je ne puis me reposer, divin vieillard, et tu ne me
persuaderas pas. Il est terrible et irritable celui qui m'en-
voie te demander quel est le guerrier blessé que tu as ra-
208 ILIADE.
mené. Mais je le vois et je reconnais Makhaon, prince des
:
peuples. Maintenant je retournerai vers Akhilleus pour lui
donner cette nouvelle, car tu sais, divin vieillard, combien
il est impatient et prompt à accuser, même un innocent.
Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit :
- Pourquoi Akhilleus a-t-il ainsi pitié des fils des Ak-
haiens que les traits ont percés? Ignore-t-il donc le deuil
qui enveloppe l'armée? Déjà les plus braves gisent sur leurs
nefs, frappés ou blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est
blessé , et Odysseus illustre par sa lance , et Agamemnôn.
Une flèche a percé la cuisse d'Eurypylos, et c'est aussi
une flèche qui a frappé Makhaôn que je viens de ra-
mener du combat. Mais le brave Akhilleus n'a ni souci
ni pitié des [Link]-il que les nefs rapides soient
en proie aux flammes, malgré les Argiens, et que ceux-ci
périssent jusqu'au dernier ? Je n'ai plus la force qui animait
autrefois mes membres agiles. Plût aux Dieux que je fusse
florissant de jeunesse et de vigueur, comme au temps où
une dissension s'éleva entre nous et les Elidiens , à cause
d'un enlèvement de bœufs, quand je tuai le robuste Hypei-
rokhide Itymoneus qui habitait Elis, et dont j'enlevais
les bœufs par représailles. Et il les défendait , mais je le
frappai d'un coup de lance , aux premiers rangs , et il
tomba. Et ses tribus sauvages s'enfuirent en tumulte, et
nous enlevâmes un grand butin: cinquante troupeaux de
œufs, autant de brebis, autantde porcs et autant de chè-
vres, cent cinquante cavales baies et leurs nombreux pou-
ains. Et nous les conduisîmes, pendant la nuit, dans Pylos,
La ville de Nèleus. Et Nèleus se réjouit dans son cœur,
parce que j'avais fait toutes ces choses , ayant combattu
pour la première fois. Et, au lever du jour, les hérauts
convoquèrent ceux dont les troupeaux avaient été emmenés
dans la fertile Elis; et les chefs Pyliens, s'étant réunis ,
partagerent le butin. Mais alors les Epéiens nous oppri
RHAPSODIE XI.
200
maient, car nous étions peu nombreux et nous avions
beaucoup souffert dans Pylos , depuis que Heraklès nous
avait accablés, il y avait quelques années, en tuant les pre-
miers de la Ville. Et nous étions douze fils irréprochables
de Nèleus , et j'étais resté le dernier, car tous les autres
avaient péri ; et c'estpourquoi les orgueilleux Epéiens cui-
rassés nous accablaient d'injustes outrages. Le vieillard
Nèleus reçut en partage un troupeau de bœufs et un trou-
peau de brebis, trois cents têtes de bétail et leurs bergers,
car la divine Elis lui avait beaucoup enlevé de richesses .
Le Roi des hommes, Augéias, avait retenu quatre de ses
chevaux , avec leurs chars, qui se rendaient aux Jeux, et il
n'avait renvoyé que le conducteur plein de tristesse de
cette perte. Et le vieux Nèleus en fut très-irrité ; et c'est
pourquoi il reçut une grande part du butin ; mais il distri-
bua le reste au peuple par portions égales. Et comme nous
partagions le butin, en faisant des sacrifices , les Epéiens
survinrent , le troisième jour, en grand nombre, avec leurs
chevaux aux sabots massifs, et les deux Molionides, jeunes
encore, et inhabiles malgré leur force et leur courage. Or,
Thryôessa s'élevait sur une hauteur, non loin de l'Alphéos,
aux confins de la sablonneuse Pylos. Et l'ennemi l'assié-
geait, désirant la détruire. Mais, comme ils traversaient les
plaines, Athène, pendant la nuit, descendit vers nous du
haut de l'Olympos pour nous appeler aux armes ; et elle
rassembla aisément les peuples dans Pylos. Et tous étaient
pleins d'ardeur. Neleus me défendit de m'armer, et il ca-
cha mes chevaux, car il pensait que je n'étais pas assez fort
pour combattre. Mais je partis à pied, et je m'illustrai au
milieu des cavaliers, parce que Athène me guidait au com-
bat. Et tous, cavaliers et piétons Pyliens, nous attendîmes
la divine Eôs auprès d'Arènè , là où le fleuve Minyéios
tombe dans la mer. Vers midi , arrivés sur les bords sacrés
de l'Alphéos, nous fîmes de grands sacrifices au 14
puissant
210 ILIADE.
Zeus, oftrant aussi un taureau à l'Alphéos, un autre taureau
à Poseidaôn , et une génisse indomptée à Athènè aux yeux
clairs. Puis, chacun de nous, ayant pris son repas dans les
rangs , se coucha avec ses armes sur les rives du fleuve.
Cependant les magnanimes Epéiens assiégeaient la Ville ,
désirant la détruire; et voici que les durs travaux d'Arès
leur apparurent. Quand Hélios resplendit sur la terre, nous
courûmes au combat, en suppliant Zeus et Athenè. Et dès
que les Pyliens et les Epéiens se furent attaqués, le pre-
mier je tuai un guerrier et je me saisis de ses chevaux aux
sabots massifs. Et c'était le brave Moulios, gendre d'Au-
géias, car il avait épousé sa fille, la blonde Agamèdè , qui
connaissait toutes les plantes médicinales qui poussent sur
la vaste terre. Et je le perçai de ma lance d'airain, comme
il s'élançait , et il tomba dans la poussière ; et je sautai
sur son char, et je combattis aux premiers rangs; et les
magnanimes Epéiens s'enfuirent épouvantés , quand ils
virent tomber ce guerrier, chef des cavaliers, le plus brave
d'entre eux. Et je me jetai sur eux, semblable à une noire
tempête. Je m'emparai de cinquante chars, et je tuai de
ma lance deux guerriers sur chaque char. Sans doute j'eusse
tué aussi les deux jeunes Aktorides, si leur aïeul Poseidaôn
qui commande au loin ne les eût enlevés de la mêlée, en les
enveloppant d'une nuée épaisse. Alors Zeus accorda aux
Pyliens une grande victoire. Nous poursuivîmes au loin
l'ennemi à travers la plaine, tuant les hommes et enlevant
de belles armes, et poussant nos chevaux jusqu'à Boupra-
sios féconde en fruits, jusqu'à la pierreuse Olènè et Alèsios
qu'on nomme maintenant Kolônè. Et Athène rappela l'ar-
mée, et je tuai encore un guerrier; et les Akhaiens, quittant
Bouprasios, ramenèrent leurs chevaux rapides vers Pylos.
Et tous rendaient grâces parmi les dieux à Zeus, et parmi
les guerriers à Nestôr. Tel je fus au milieu des braves ;
mais Akhilleus n'use de sa force que pour lui seul , et je
RHAPSODIE XI . 211
pense qu'il ressentira un jour d'amers regrets, quand toute
l'armée Akhaienne aura péri. O ami , Ménoitios t'adressa
de sages paroles quand, loin de la Phthie , il t'envoye
vers Agamemnôn. Nous étions là, le divin Odysseus et
moi , et nous entendîmes facilement ce qu'il te dit dans ses
demeures. Et nous étions venus vers les riches demeures
de Pèleus, parcourant l'Akhaiè fertile, afin de rassembler
les guerriers. Nous y trouvâmes le héros Ménoitios, et toi,
et Akhilleus. Et le vieux cavalier Peleus brûlait , dans ses
cours intérieures, les cuisses grasses d'un bœuf en l'hon-
neur de Zeus qui se réjouit de la foudre. Et il tenait une
coupe d'or, et il répandait des libations de vin noir sur les
feux sacrés , et vous prépariez les chairs du bœuf. Nous
restons debout sous le vestibule; mais Akhilleus, surpris,
se leva, nous conduisit par la main, nous fit asseoir et
posa devant nous la nourriture hospitalière qu'il est d'usage
d'offrir aux étrangers. Et, après nous être rassasiés de boire
et de manger, je commençai à parler, vous exhortant à
nous suivre. Et vous y consentites volontiers, et les deux
vieillards vous adressèrent de sages paroles. D'abord , le
vieux Pèleus recommanda à Akhilleus de surpasser tous les
autres guerriers en courage; puis le fils d'Aktôr, Ménoitios,
tedit:
-
Mon fils, Akhilleus t'est supérieur par la naissance,
mais tu es plus âgé que lui. Ses forces sont plus grandes
que les tiennes, mais parle-lui avec sagesse , avertis-le,
guide-le, et il obéira aux excellents conseils.
Le vieillard te donna ces instructions , mais tu les as
oubliées. Parle donc au brave Akhilleus; peut-être écou-
tera-t-il tes paroles. Qui sait si, grâces à un Dieu , tu ne
toucheras point son cœur? Le conseil d'un ami est bon
suivre. Mais si, dans son esprit, il redoute quelque oracle
ou un avertissement que lui a donné sa mère vénérable de
la part de Zeus, qu'il t'envoie combattre au moins, et que
312 ILIADE
.
l'armée des Myrmidones te suive; et peut-être sauveras-tu
les Danaens. S'il te confiait ses belles armes, peut-être les
Troiens te prendraient-ils pour lui, et, s'enfuyant, laisse-
raient-ils respirer les fils accablés des Akhaiens; et le repos
est de courte durée à la guerre. Or , des troupes fraîches
repousseraient aisément vers la Ville, loin des nefs et des
tentes, des hommes fatigués par le combat.
Il parla ainsi, et il remua le cœur de Patroklos, et
celui-ci se hâta de retourner vers les nefs de l'Aiakide
Akhilleus. Mais, lorsque, dans sa course , il fut arrivé aux
nefs du divin Odysseus, là où était l'agora et le lieu de jus-
tice, et où l'on dressait les autels des Dieux , il rencontra
le magnanime Evaimonide Eurypylos qui revenait du
combat, boitant et la cuisse percée d'une flèche. Et la
sueur tombait de sa tête et de ses épaules, et un sang noir
sortait de sa profonde blessure; mais son cœur était tou-
jours ferme. Et, en le voyant, le robuste fils de Ménoitios
fut saisi de compassion, et il lui dit ces paroles ailées :
Ah ! malheureux chefs et princes des Danaens, serez-
vous donc, loin de vos amis, loin de la terre natale, la
pâturedes chiens qui se rassasieront de votre graisse blanche
dans Ilios ? Mais dis-moi , divin héros Eurypylos , les
Akhaiens soutiendront-ils l'effort du cruel Hektôr, ou péri-
ront-ils sous sa lance ?
Et le sage Eurypylos lui répondit :
-
Divin Patroklos , il n'y a plus de salut pour les
Akhaiens, et ils périront devant les nefs noires. Les plus
robustes et les plus braves gisent dans leurs nefs , frappés
ou blessés par les mains des Troiens dont les forces augmen-
tent toujours. Mais sauve-moi en me ramenant dans ma
nef noire. Arrache cette flèche de ma cuisse , baigne d'une
eau tiède la plaie et le sang qui en coule, et verse dans ma
blessure ces doux et excellents baumes que tu tiens d'Akhil-
leus qui les areçus de Kheirôn, le plus juste des Centaures
RHAPSODIE XI . 213
Des deux médecins, Podalirios et Makhaôn, l'un, je pense,
est dans sa tente, blessé lui-même et manquant de méde
cins, et l'autre soutient dans la plaine le dur combat contre
les Troiens .
Et le robuste fils de Ménoitios lui répondit :
-
Héros Eurypylos, comment finiront ces choses, et que
ferons-nous ? Je vais répéter à Akhilleus les paroles du
cavalier Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens ; mais,
cependant, je ne t'abandonnerai pas dans ta détresse.
Il parla ainsi, et, le soutenant contre sa poitrine , il con-
duisit le prince des peuples jusque dans sa tente. Et le ser-
viteur d'Eurypylos, en le voyant, prépara un lit de peaux
de bœuf; et le héros s'y coucha; et le Ménoitiade , à
l'aide d'un couteau, retira de la cuisse le trait acerbe et
aigu, lava le sang noir avec de l'eau tiède, et, de ses mains,
exprima dans la plaie le suc d'une racine amère qui adou-
cissait et calmait. Et toutes les douleurs du héros dispa-
rurent, et la blessure se ferma, et le sang cessa de couler.
RHAPSODIE XII.
insi le robuste fils de Ménoitios prenait soin
d'Eurypylos dans ses tentes. Et les Argiens
A et les Troiens combattaient avec fureur , et le
fossé et la vaste muraille ne devaient pas long-
temps protéger les Danaens. Quand ils l'avaient élevée
pour sauvegarder les nefs rapides et le nombreux butin,
ils n'avaient point offert de riches hécatombes aux Dieux,
et cette muraille, ayant été construite malgré les Dieux ,
ne devait pas être de longue durée.
Tant que Hektor fut vivant , et que le Pèléide garda sa
colère, et que la ville du roi Priamos fut épargnée, le
grand mur des Akhaiens subsista; mais, après que les plus
illustres des Troiens furent morts , et que , parmi les Ar-
giens, les uns eurent péri et les autres survécu , et que la
ville de Priamos eut été renversée dans la dixième année,
les Argiens s'en retournerent dans leur chère patrie.
Alors, Poseidaôn et Apollon se décidèrent à détruire
RHAPSODIE XIL 215
cette muraille, en réunissant la violence des fleuves qui
coulent à la mer des sommets de l'Ida : Le Rhesos , le
Heptaporos, le Karèsos , le Rhodios, le Grènikos , l'Ai-
sèpos, le divinSkamandros et le Simoïs, où tant de casques
et de boucliers roulèrent dans la poussière avec la foule
des guerriers demi-Dieux. Et Phoibos Apollôn les réunit
tous, et, pendant neuf jours , dirigea leurs courants contre
cette muraille. Et Zeus pleuvait continuellement , afin que
les débris fussent submergés plus tôt par la mer. Et Posei-
daôn lui-même, le trident en main, fit s'écrouler, sous l'ef-
fort des eaux, les poutres et les pierres et les fondements
que les Akhaiens avaient péniblement construits. Et il mit
la muraille au niveau du rapide Hellespontos; et, sur ces
débris, les sables s'étant amoncelés comme auparavant sur
le vaste rivage, le Dieu fit retourner les fleuves dans les
lits où ils avaient coutume de rouler leurs belles eaux.
Ainsi, dans l'avenir, devaient faire Poseidaôn et Apollôn ;
mais, aujourd'hui, autour du mur solide, éclataient les cla-
meurs de la guerre et le combat; et les poutres des tours
criaient sous les coups; et les Argiens , sous le fouet de
Zeus, étaient acculés contre les nefs creuses , redoutant le
robuste Hektôr, maître de la fuite. Et celui-ci combattait
toujours, semblable à un tourbillon.
De même, quand un sanglier ou unlion, fier de sa vigueur,
se retourne contre les chiens et les chasseurs, ceux-ci , se
serrant, s'arrêtent en face et lui dardent un grand nombre
de traits; mais son cœur orgueilleux ne tremble ni ne
s'épouvante, et son audace cause sa perte. Il tente souvent
d'enfoncer les lignes des chasseurs, et là où il se rue, elles
cèdent toujours. Ainsi , se ruant dans la mêlée, Hektôr
exhortait ses compagnons à franchir le fossé; mais ses
chevaux rapides n'osaient eux-mêmes avancer , et, en hen-
nissant, ils s'arrêtaient sur le bord, car le fossé creux les
effrayait, ne pouvant être franchi ou traversé facilement.
216 ILIADE.
Des deux côtés se dressaient de hauts talus hérissés de
palsaigus plantés par les fils desAkhaiens , épais , solides et
tournés contre les guerriers ennemis. Des chevaux trai-
nant un char léger n'auraient pu y pénétrer aisément;
mais les hommes de pied désiraient tenter l'escalade. Et
alors Polydamas s'approcha du brave Hektôr et lui dit :
-Hektôr, et vous, chefs des Troiens et des Alliés, nous
poussons imprudemment à travers ce fossé nos chevaux
rapides, car le passage en est difficile. Des pals aigus s'y
dressent en effet, et derrière eux monte le mur des
Akhaiens. On ne peut ici ni combattre sur les chars, ni en
descendre. La voie est étroite, et je pense que nous y péri-
rons. Puisse Zeus qui tonne dans les hauteurs accabler les
Argiens de mille maux et venir en aide aux Troiens aussı
sûrement que je voudrais voir à l'instant ceux-là périr tous,
sans gloire, loin d'Argos. Mais, s'ils reviennent sur nous et
nous repoussent des nefs , nous serons précipités dans le
fossé creux; et je ne pense pas qu'un seul d'entre nous, dans
sa fuite, puisse regagner la Ville. Écoutez donc et obéissez à
mes paroles. Que les conducteurs retiennent les chevaux au
bord de ce fossé , et nous, à pied, couverts de nos armes,
nous suivrons tous Hektor, et les Akhaiens ne résisteront
pas, si, en effet, leur ruine est proche.
Polydamas parla ainsi, et ce sage conseil plut à Hektor,
et, aussitôt, il sauta de son char avec ses armes; et, comme
le divin Hektôr, les autres Troiens sautèrent aussi de leurs
chars, et ils ordonnèrent aux conducteurs de ranger les
chevaux sur le bord du fossé ; et, se divisant en cinq corps,
ils suivirent leurs chefs .
Avec Hektôr et l'irréprochable Polydamas marchaient
les plus nombreux et les plus braves, ceux qui désiraient
avec le plus d'ardeur enfoncer la muraille; et leur troi-
sième chef était Kébrionès, car Hektôr avait laissé à la
garde du char un moins brave guerrier. Et le deuxième
RHAPSODIE XII. 217
corps était commandé par Alkathoos, Paris et Agènôr. Et
le troisième corps obéissait à Hélénos et au divin Deipho-
bos, deux fils de Priamos, et au héros Asios Hyrtakide que
ses chevaux au poil roux et de haute taille avaient amené
d'Arisba et des bords du Sellèis . Et le chef du quatrième
corps était le noble fils d'Ankhisès, Ainéias; et avec lui
commandaient les deux Anténorides, Arkélokhos et Aka-
mas, habiles au combat. Et Sarpèdôn, avec Glaukos et le
magnanime Astéropaios, commandait les illustres Alliés.
Et ces guerriers étaient les plus courageux après Hektôr,
car il les surpassait tous.
Et s'étant couverts de leurs boucliers de cuir, ils allèrent
droit aux Danaens, ne pensant pas que ceux-ci pussent ré-
sister, et certains d'envahir les nefs noires, Ainsi les
Troiens et leurs alliés venus de loin obéissaient au sage
conseil de l'irréprochable Polydamas; mais le Hyrtakide
Asios, prince des hommes, ne voulut point abandonner ses
chevaux et leur conducteur, et il s'élança avec eux vers les
nefs rapides. Insensé ! Il ne devait point, ayant évité la
noire Kèr, fier de ses chevaux et de son char, revenir des
nefs vers la haute Ilios ; et déjà la triste Moire l'envelop-
pait de la lance de l'illustre Deukalide Idoméneus.
Et il se rua sur la gauche des nefs, à l'endroit où les
Akhaiens ramenaient dans le camp leurs chevaux et leurs
chars. Il trouva les portes ouvertes, car ni les battants, ni les
barrières n'étaient fermés, afin que les guerriers , dans
leur fuite , pussent regagner les nefs. Plein d'orgueil , il
poussa ses chevaux de ce côté , et ses compagnons le sui-
vaient avec de perçantes clameurs, ne pensant pas que les
Akhaiens pussent résister , et certains d'envahir les nefs
noires .
Les insensés! Ils rencontrèrent devant les portes deux
braves guerriers, fils magnanimes des belliqueux Lapithes.
Et l'un était le robuste Polypoitès, fils de Peirithoos, et
218 ILIADE
l'autre, Léonteus, semblable au tueur Arès. Et tous deux,
devant les hautes portes , ils se tenaient comme deux
chênes , sur les montagnes , bravant les tempêtes et la
pluie, affermis par leurs larges racines. Ainsi , certains de
leurs forces et de leur courage, ils attendaient le choc du
grand Asios et ne reculaient point.
Et, droit au mur bien construit , avec de grandes cla-
meurs, se ruaient, le bouclier sur la tête, le prince Asios,
Iamènès, Orestès , Adamas Asiade , Thoôn et Oinomaos.
Et, par leurs cris, les deux Lapithes exhortaient les
Akhaiens à venir défendre les nefs. Mais, voyant les Troiens
escalader la muraille , les Danaens pleins de terreur pous-
saient de grands cris. Alors , les deux Lapithes, se jetant
devant les portes, combattirent tels que deux sangliers sau-
vages qui, sur les montagnes, forcés par les chasseurs et
les chiens , se retournent impétueusement et brisent les
arbustes dont ils arrachent les racines. Et ils grincent des
dents jusqu'à ce qu'un trait leur ait arraché la vie.
Ainsi l'airain éclatant résonnait sur la poitrine des
deux guerriers frappés par les traits; et ils combattaient
courageusement, confiants dans leurs forces et dans leurs
compagnons.
Et ceux-ci lançaient des pierres du haut des tours bien
construites, pour se défendre , eux, leurs tentes et leurs
nefs rapides. Et de même que la lourde neige, que la vio-
lence du vent qui agite les nuées noires verse, épaisse, sur
la terre nourricière , de même les traits pleuvaient des
mains des Akhaiens et des Troiens. Et les casques et les
boucliers bombés sonnaient, heurtés par les pierres . Alors,
gémissant et se frappant les cuisses , Asios Hyrtakide parla
ainsi, indigné :
-
Père Zeus ! certes, tu n'aimes qu'à mentir, car je ne
pensais pas que les héros Akhaiens pussent soutenir notre
vigueur et nos mains inévitables. Voici que , pareils aux
RHAPSODIE XII. 219
guêpes au corsage mobile, ou aux abeilles qui bâtissent
leurs ruches dans un sentier ardu, et qui n'abandonnent
point leurs demeures creuses , mais défendent leur jeune
famille contre les chasseurs , voici que ces deux guerriers,
seuls devant les portes, ne reculent point , attendant d'être
morts ou vainqueurs.
Il parla ainsi, mais il ne fléchit point l'âme de Zeus qui,
dans son cœur, voulait glorifier Hektôr.
Etd'autres aussi combattaient autour des portes; mais,
à qui n'est point dieu, il est difficile de tout raconter. Et
çà et là, autour du mur, roulait un feu dévorant de pierres.
Et les Argiens, en gémissant de cette nécessité, combat-
taient pour leurs nefs. Et tous les Dieux étaient tristes, qui
soutenaient les Danaens dans les batailles.
Et, alors, le robuste fils de Peirithoos, Polypoitès, frappa
Damasos de sa lance, sur le casqued'airain; mais le casque
ne résista point, et la pointe d'airain, rompant l'os, écrasa
la cervelle , et l'homme furieux fut dompté. Et Polypoitès
tua ensuite Pylon et Ormènios. Et le fils d'Antimakhos,
Léonteus, nourrisson d'Arès, de sa lance perça Hippoma-
khos à la ceinture, à travers le baudrier. Puis, ayant tiré
l'épée aiguë hors de la gaîne, et se ruant dans la foule , il
frappa Antiphatès, et celui-ci tomba à la renverse. Puis,
Léonteus entassa Ménôn, lamènos et Orestès sur la terre
nourricière .
Et tandis que les deux Lapithes enlevaient leurs armes
splendides , derrière Polydamas et Hektor accouraient de
jeunes guerriers, nombreux et très-braves, pleins du désir
de rompre la muraille et de brûler les nefs. Mais ils hési-
tèrent au bord du fossé. En effet , comme ils allaient le
franchir, ils virent un signe augural. Un aigle, volant dans
les hautes nuées, apparut à leur gauche , et il portait entre
ses serres un grand dragon sanglant, mais qui vivait et pal-
pitait encore , et combattait toujours, et mordait l'aigle a
220 ILIADE.
la poitrine et au cou. Et celui-ci, vaincu par la douleur, le
laissa choir au milieu de la foule, et s'envola dans le vent
enpoussantdes cris. Et les Troiens frémirent d'horreur en
face du dragon aux couleurs variées qui gisait au milieu
d'eux, signe de Zeus tempêteux. Et alors Polydamas parla
ainsi au brave Hektor :
Hektôr, toujours, dans l'agora, tu repousses et tu
blâmes mes conseils prudents, car tu veux qu'aucun guer-
rier ne dise autrement que toi, dans l'agora ou dans le com-
bat; et il faut que nous ne servions qu'à augmenter ton
pouvoir. Mais jeparlerai cependant, car mes paroles seront
bonnes. N'allons point assiéger les nefs akhaiennes, car
ceci arrivera, si un vrai signe est apparu aux Troiens, prêts
à franchir le fossé, cet aigle qui , volant dans les hautes
nuées , portait entre ses serres ce grand dragon sanglant,
mais vivant encore, et qui l'a laissé choir avant de le livrer
en pâture à ses petits dans son airé. C'est pourquoi, même
si nous rompions de force les portes et les murailles des
Akhaiens, même s'ils fuyaient, nous ne reviendrions point
par les mêmes chemins et en bon ordre; mais nous aban-
donnerions de nombreux Troiens que les Akhaiens auraient
tués avec l'airain, en défendant leurs nefs. Ainsi doit parler
tout augure savant dans les prodiges divins , et les peuples
doivent lui obéir.
Et Hektôr au casque mouvant, le regardant d'un œil
sombre, lui dit :
- Polydamas , certes, tes paroles ne me plaisent point,
et, sans doute, tu le sais, tes conseils auraient pu être meil-
leurs. Si tu as parlé sincèrement , c'est que les Dieux t'ont
ravi l'intelligence , puisque tu nous ordonnes d'oublier la
volonté de Zeus qui tonne dans les hauteurs , et les pro-
messes qu'il m'a faites et confirmées par un signe de sa
tête. Tu veux que nous obéissions à des oiseaux qui éten-
dent leurs ailes ! Je ne m'en inquiète point, je n'en ai nul
RHAPSODIE XII. 221
souci, soit qu'ils volent à ma droite, vers Eôs ou Hélios ,
soit qu'ils volent à ma gauche, vers le sombre couchant.
Nous n'obéirons qu'à la volonté du grand Zeus qui com-
mande aux hommes mortels et aux Immortels. Le meil-
leur des augures est de combattre pour sa patrie. Pourquoi
crains-tu la guerre et le combat? Même quand nous tom-
berions tous autour des nefs des Argiens , tu ne dois poim
craindre la mort, car ton cœur ne te pousse point à com-
battre courageusement. Mais si tu te retires de la mêlée,
si tu pousses les guerriers à fuir, aussitôt, frappé de ma
lance, tu rendras l'esprit.
Il parla ainsi et s'élança, et tous le suivirent avec une
clameur immense. Et Zeus qui se réjouit de la foudre sou-
leva, des cimes de l'Ida, un tourbillon de vent qui couvrit
les nefs de poussière , amollit le courage des Akhaiens
et assura la gloire à Hektôr et aux Troiens qui , con-
fiants dans les signes de Zeus et dans leur vigueur, ten-
taient de rompre la grande muraille des Akhaiens .
Et ils arrachaient les créneaux, et ils démolissaient les
parapets, et ils ébranlaient avec des leviers les piles que les
Akhaiens avaient posées d'abord en terre pour soutenir les
tours. Et ils les arrachaient, espérant détruire la muraille
des Akhaiens. Mais les Danaens ne reculaient point, et,
couvrant les parapets de leurs boucliers de peaux de bœuf,
ils en repoussaient les ennemis qui assiégeaient la mu-
raille.
Et les deux Aias couraient çà et là sur les tours, rani-
mant le courage des Akhaiens. Tantôt par des paroles
flatteuses , tantôt par de rudes paroles, ils excitaient ceux
qu'ils voyaient se retirer du combat :
-
Amisi vous, les plus vaillants des Argiens , ou les
moins braves, car tous les guerriers ne sont pas égaux dans
la mêlée, c'est maintenant, vous le voyez, qu'il faut com-
battre, tous tant que vous êtes. Que nul ne se retire vers
222 ILIADE.
les nefs devant les menaces de l'ennemi. En avant ! Ex-
hortez-vous les uns les autres. Peut-être que l'Olympien
foudroyant Zeus nous donnera de repousser les Troiens
Jusque dans la Ville.
Et c'est ainsi que d'une voix belliqueuse ils excitaient les
Akhaiens .
De même que, par un jour d'hiver, tombent les flocons
amoncelés de la neige, quand le sage Zeus, manifestant ses
traits, les répand sur les hommes mortels, et que les vents
se taisent, tandis que la neige couvre les cimes des grandes
montagnes , et les hauts promontoires , et les campagnes
herbues, et les vastes travaux des laboureurs, et qu'elle
tombe aussi sur les rivages de la mer écumeuse où les flots
la fondent, pendant que la pluie de Zeus enveloppe tout
le reste; de même une grêle de pierres volait des Akhaiens
aux Troiens et des Troiens aux Akhaiens, et un retentisse-
ment s'élevait tout autour de la muraille.
Mais ni les Troiens ni l'illustre Hektor n'auraient alors
rompu les portes de la muraille ni la longue barrière,
si le sage Zeus n'eût poussé son fils Sarpèdôn contre les
Argiens, comme un lion contre des bœufs aux cornes re-
courbées .
Et il tenait devant lui un bouclier d'une rondeur égale
beau, revêtu de lames d'airain que l'ouvrier avait appli-
quées sur d'épaisses peaux de bœuf, et entouré de longs
cercles d'or. Et, tenant ce bouclier et agitant deux lances,
Sarpèdôn s'avançait, comme un lion nourri sur les mon-
tagnes, qui, depuis longtemps affamé , est excité par son
cœur audacieux à enlever les brebis jusque dans l'enclos
profond, et qui, bien qu'elles soient gardées par les chiens
et par les pasteurs armés de lances , ne recule point sans
tenter le péril, mais d'un bond saisit sa proie, s'il n'est
d'abord percé par un trait rapide. Ainsi le cœur du divin
RHAPSODIE XII . 223
Sarpèdôn le poussait à enfoncer le rempart et à rompre les
parapets. Et il dit à Glaukos, fils de Hippolokhos :
- Glaukos, pourquoi , dans la Lykie , sommes-nous
grandement honorés par les meilleures places, les viandes
et les coupes pleines, et sommes-nous regardés comme des
Dieux? Pourquoi cultivons-nous un grand domaine floris-
sant sur les rives du Xanthos, une terre plantée de vignes
et de blé? C'est afin que nous soyons debout, en tête des
Lykiens, dans l'ardente bataille. C'est afin que chacun des
Lykiens bien armés dise : Nos rois , qui gouvernent la
Lykiè, ne sont pas sans gloire. S'ils mangent les grasses
brebis, s'ils boivent le vin excellent et doux, ils sont pleins
de courage et de vigueur, et ils combattent en tête des Ly-
kiens. O ami, si en évitant la guerre nous pouvions
rester jeunes et immortels, je ne combattrais pas au pre-
mier rang et je ne t'enverrais pas à la bataille glorieuse;
mais mille chances de mort nous enveloppent, et il n'est
point permis à l'homme vivant de les éviter ni de les fuir.
Allons ! donnons une grande gloire à l'ennemi ou à nous.
Il parla ainsi, et Glaukos ne recula point et lui obéit. Et
ils allaient, conduisant la foule des Lykiens. Et le fils de
Pétéos, Ménestheus, frémit en les voyant, car ils se ruaient
à l'assaut de sa tour. Et il jeta les yeux sur la muraille des
Akhaiens, cherchant quelque chef qui vint défendre ses
compagnons. Et il aperçut les deux Aias, insatiables de
combats, et, auprès d'eux, Teukros qui sortait de sa tente.
Mais ses clameurs ne pouvaient être entendues, tant était
immense le retentissement qui montait dans l'Ouranos,
fracas des boucliers heurtés , des casques aux crinières de
chevaux, des portes assiégées et que les Troiens s'effor-
çaient de rompre. Et, alors , Ménestheus envoya vers Aias
le héraut Thoôs :
-
Val divin Thoôs, appelle Aias, ou même les deux à
lafois, ce qui serait bien mieux, car c'est de ce côté que la
324 ILIADB.
ruine nous menace. Voici que les chefs Lykiens se ruent
sur nous, impétueux comme ils le sont toujours dans les
rudes batailles. Mais si le combat retient ailleurs les deux
Aias, amène au moins le robuste Télamônien et l'excellent
archer Teukros.
Il parla ainsi, et Thoôs, l'ayant entendu, obéit, et, cou-
rant sur la muraille des Argiens cuirassés , s'arrêta devant
les Aias et leur dit aussitôt :
-Aias, chefs des Argiens cuirassés, le fils bien-aimé du
divin Pétéos vous demande d'accourir à son aide, tous
deux si vous le pouvez, ce qui serait bien mieux, car c'est
de ce côté que la ruine nous menace. Voici que les chefs
Lykiens se ruent sur nous, impétueux comme ils le sont
toujours dans les rudes batailles. Mais si le combat vous
retient tous deux, que le robuste Aias Télamônien vienne
au moins, et, avec lui, l'excellent archer Teukros.
Il parla ainsi, et, sans tarder , le grand Télamônien dit
aussitôt à l'Oiliade :
-Aias, toi et le brave Lykomèdès, inébranlables , ex-
citez les Danaens au combat. Moi , j'irai à l'aide de Mé-
nestheus, et je reviendrai après l'avoir secouru.
Ayant ainsi parlé, le Télamônien Aias s'éloigna avec son
frère Teukros né du même père que lui, et, avec eux,
Pandiôn, qui portait l'arc de Teukros.
Et quand ils eurent atteint la tour du magnanime Mé-
nestheus, ils se placèrent derrière le mur à l'instant même
du danger, car les illustres princes et chefs des Lykiens
montaient à l'assaut de la muraille , semblables à un noir
tourbillon. Et ils se rencontrèrent, et une horrible clameur
s'éleva de leur choc.
Et Aias Télamônien, le premier, tua un compagnon de
Sarpèdôn , le magnanime Epikleus. Et il le frappa d'un
rude bloc de marbre qui gisait, énorme, endedans du mur,
au sommet du rempart, près des créneaux, et tel que, de
RHAPSODIE XIL 225
ses deux mains, un jeune guerrier, de ceux qui vivent de
nos jours, ne soulèverait point le pareil. Aias, de son bras
tendu, l'enleva en l'air, brisa le casque aux quatre cônes et
écrasa entièrement la tête du guerrier. Et celui-ci tomba
du faîte de la tour, comme un plongeur, et son esprit aban-
donna ses ossements.
Et Teukros perça d'une flèche le bras nu du brave Glau-
kos, fils de Hippolokhos , à l'instant où celui-ci escaladait
la haute muraille , et il l'éloigna du combat. Et Glaukos
sauta du mur pour que nul des Akhaiens ne vît sa blessure
et ne l'insultât.
Et Sarpèdôn, le voyant fuir, fut saisi de douleur ; mais,
sans oublier de combattre, il frappa le Thestoride Alkmaôn
de sa lance , et, la ramenant à lui , il entraîna l'homme la
face contre terre , et les armes d'airain du Thestoride re-
tentirent dans sa chute. Et Sarpèdôn saisit de ses mains
vigoureuses un créneau du mur, et il l'arracha tout entier,
et la muraille resta béante, livrant un chemin à la mul-
titude.
Et Aias et Teukros firent face tous deux. Et Teukros
frappa Sarpèdôn sur le baudrier splendide qui entourait la
poitrine, mais Zeus détourna la flèche du corps de son fils,
afin qu'il ne fût point tué devant les nefs. Et Aias , d'un
bond, frappa le bouclier de Sarpèdôn, et la lance y pénétra,
réprimant l'impétuosité du guerrier qui s'éloigna du mur,
mais sans se retirer, car son cœur espérait la victoire. Et .
se retournant, il exhorta ainsi les nobles Lykiens :
- O Lykiens, pourquoi laissez-vous de côté votre ardent
courage ? Il m'est difficile, tout robuste que je suis, de ren-
verser seul cette muraille et de frayer un chemin vers les
nefs . Accourez donc. Toutes nos forces réunies réussiront
mieux.
Il parla ainsi, et, touchés de ses reproches, ils se préci-
pitèrent autour de leur Roi. Et les Argiens , de leur côté,
15
226 ILIADE.
derrière la muraille, renforçaient leurs phalanges , car une
lourde tâche leur était réservée. Et les illustres Lykiens,
ayant rompu la muraille, ne pouvaient cependant se frayer
un chemin jusqu'aux nefs. Et les belliqueux Danaens, les
ayant arrêtés , ne pouvaient non plus les repousser loin de
la muraille.
De même que deux hommes , la mesure à la main , se
querellent sur le partage d'un champ commun et se dis-
putent la plus petite portion du terrain, de même, séparés
par les créneaux , les combattants heurtaient de toutes parts
les boucliers au grand orbe et les défenses plus légères. Et
beaucoup étaient blessés par l'airain cruel; et ceux qui, en
fuyant, découvraient leur dos , étaient percés , même à
travers les boucliers. Et les tours et les créneaux étaient
inondés du sang des guerriers. Et les Troiens ne pouvaient
mettre en fuite les Akhaiens , mais ils se contenaient les
uns les autres. Telles sont les balances d'une ouvrière équi-
table. Elle tient les poids d'un côté et la laine de l'autre ,
et elle les pèse et les égalise, afin d'apporter à ses enfants
un chétif salaire. Ainsi le combat restait égal entre les deux
partis, jusqu'au moment où Zeus accorda une gloire écla-
tante au Priamide Hektôr qui, le premier, franchit le mur
des Akhaiens. Et il cria d'une voix retentissante, afin d'être
entendu des Troiens :
-
En avant, cavaliers Troiens ! Rompez la muraille des
Argiens , et allumez de vos mains une immense flamme
ardente.
Il parla ainsi , et tous l'entendirent, et ils se jetèrent sur
la muraille , escaladant les créneaux et dardant les lances
aiguës. Et Hektor portait une pierre énorme, lourde, poin-
tue, qui gisait devant les portes, telle que deux très-robustes
hommes de nos jours n'en pourraient soulever la pareille
de terre, sur leur chariot. Mais, seul,il l'agitait facilement,
car le fils du subtil Kronos la lui rendait légère. De même
RHAPSODIE XIL 227
qu'un berger porte aisément dans sa main la toison d'un
bélier, et en trouve le poids léger, de même Hektôr portait
la pierre soulevée droit aux ais doubles qui défendaient les
portes, hautes, solides et à deux battants. Deux poutres les
fermaient en dedans, traversées par une cheville.
Et, s'approchant , il se dressa sur ses pieds et frappa la
porte par le milieu, et le choc ne fut pas inutile. Il rompit
les deux gonds, et la pierre enfonça le tout et tomba lour
dement de l'autre côté. Et ni les poutres brisées, ni les
battants en éclats ne résistèrent au choc de la pierre. Et
l'illustre Hektôr sauta dans le camp, semblable à une nuit
rapide, tandis que l'airain dont il était revêtu resplendis-
sait. Et il brandissait deux lances dans ses mains, et nul,
excepté un Dieu, n'eût pu l'arrêter dans son élan. Et le feu
luisait dans ses yeux. Et il commanda à la multitude des
Troiens de franchir la muraille, et tous lui obéirent. Les
uns escaladèrent la muraille , les autres enfoncèrent les
portes, et les Danaens s'enfuirent jusqu'aux nefs creuses,
et un immense tumulte s'éleva.
:
RHAPSODIE XIII .
T dès que Zeus eut poussé Hektôr et les Troiens
jusqu'aux nefs, les y laissant soutenir seuls le
rude combat, il tourna ses yeux splendides sur
✔ la terre des cavaliers Thrèkiens , des Mysiens ,
qui combattent de près, et des illustres Hippomolgues qui
se nourrissent de lait, pauvres, mais les plus justes des
hommes . Et Zeus ne jetait plus ses yeux spendides sur
Troiè, ne pensant point dans son esprit qu'aucun des Im-
mortels osât secourir ou les Troiens, ou les Danaens .
Mais Celui qui ébranle la terre ne veillait pas en vain, et
il regardait la guerre et le combat, assis sur le plus haut
sommet de la Samothrèkè feuillue, d'où apparaissaient
tout l'Ida et la ville de Priamos et les nefs des Akhaiens.
Et là, assis hors de la mer, il prenait pitié des Akhaiens
domptés par les Troiens , et s'irritait profondément contre
Zeus. Et, aussitôt, il descendit du sommet escarpé, et les
hautes montagnes et les forêts tremblaient sous les pieds
RHAPSODIE XIII . 229
immortels de Poseidaōn qui marchait. Et il fit trois pas,
et, au quatrième, il atteignit le terme de sa course , Aigas,
où, dans les gouffres de la mer, étaient ses illustres de-
meures d'or, éclatantes et incorruptibles.
Et là , il attacha au char ses chevaux rapides, dont les
pieds étaient d'airain et les crinières d'or. Et il se revêtit
d'or lui-même , saisit le fouet d'or habilement travaillé, et
monta sur son char. Et il allait sur les eaux, et, de toutes
parts , les cétacés , émergeant de l'abîme, bondissaient ,
joyeux, et reconnaissaient leur roi. Et la mer s'ouvrait
avec allégresse, et les chevaux volaient rapidement sans
que l'écume mouillât l'essieu d'airain. Et les chevaux agiles
le portèrent jusqu'aux nefs.
Et il y avait un antre large dans les gouffres de la mer
profonde, entre Ténédos et l'âpre Imbros. Là, Poseidaôn
qui ébranle la terre arrêta ses chevaux, les délia du char,
leur offrit la nourriture divine et leur mit aux pieds des
entraves d'or, solides et indissolubles, afin qu'ils attendis-
sent en paix le retour de leur Roi. Et il s'avança vers l'ar-
mée des Akhaiens .
Et les Troiens amoncelés , semblables à la fiamme, tels
qu'une tempête, pleins de frémissements et de clameurs, se
précipitaient, furieux, derrière le Priamide Hektôr. Et ils
espéraient se saisir des nefs des Akhaiens et y tuer tous les
Akhaiens. Mais Poseidaôn qui entoure la terre et qui la
secoue, sorti de la mer profonde, excitait les Argiens, ayant
revêtu le corps de Kalkhas et pris sa voix infatigable. Et il
parla ainsi aux deux Aias, pleins d'ardeur eux-mêmes :
Ainsi ! Vous sauverez les hommes d'Akhaiè, si vous
vous souvenez de votre courage et non de la fuite désas-
treuse. Ailleurs, je ne crains pas les efforts des Troiens qui
ont franchi notre grande muraille, car les braves Akhaiens
soutiendront l'attaque; mais c'est ici, je pense, que nous
aurons à subir de plus grands maux, devant Hektor, plein
230 ILIADE.
de rage , semblable à la flamme , et qui se vante d'être le
fils du très-puissant Zeus. Puisse un des Dieux vous inspi-
rer de lui résister courageusement ! Et vous, exhortez vos
compagnons, afin de rejeter le Priamide , malgré son au-
dace, loin des nefs rapides, même quand l'Olympien l'exci-
terait.
Celui qui entoure la terre et qui l'ébranle parla ainsi, et,
les frappant de son sceptre, il les remplit de force et de
courage et rendit légers leurs pieds et leurs mains. Et lui-
même s'éloigna aussitôt , comme le rapide épervier qui,
s'élançant à tire d'ailes du faîte d'un rocher escarpé, pour-
suit dans la plaine un oiseau d'une autre race. Ainsi, Po-
seidaôn qui ébranle la terre s'éloigna d'eux. Et aussitôt
le premier des deux, le rapide Aias Oilèiade, dit au Téla-
môniade :
-Aias, sans doute un des Dieux Olympiens , ayant pris
la forme du divinateur, vient de nous ordonner de com-
battre auprès des nefs. Car ce n'est point là le divinateur
Kalkhas. J'ai facilement reconnu les pieds de celui qui s'é-
loigne. Les Dieux sont aisés à reconnaître. Je sens mon
cœur, dans ma poitrine,plein d'ardeur pour la guerre et le
combat, et mes mains et mes pieds sont plus légers.
Et le Télamônien Aias lui répondit :
-
Et moi aussi, je sens mes mains rudes frémir autour
de ma lance, et ma force me secouer et mes pieds m'em-
porter en avant. Et voici que je suis prêt à lutter seul
contre le Priamide Hektôr qui ne se lasse jamais de com-
battre.
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi , joyeux de l'ardeur
zuerrière que le Dieu avait mise dans leurs cœurs, celui-ci,
loin d'eux, encourageait les Akhaiens qui reposaient leur
âme auprès des nefs rapides, car leurs membres étaient
rompus de fatigue, et une amère douleur les saisissait à la
vue des Troiens qui avaient franchi la grande muraille. Et
RHAPSODIE XIII. 231
des larmes coulaient de leurs paupières, et ils n'espéraient
plus fuir leur ruine. Mais Celui qui ébranle la terre ranima
facilement leurs braves phalanges. Et il exhorta Teukros,
Lèitos, Pénéléos, Thoas, Deipyros, Merionès et Antilokhos,
habiles au combat. Et il leur dit en paroles ailées :
-
O honte! Jeunes guerriers Argiens , je me fiais en
votre courage pour sauver nos nefs ; mais, si vous suspen-
dez le combat, voici que le jour est venud'être domptés par
les Troiens. O douleur! Je vois de mes yeux ce grand pro-
dige terrible queje ne pensais point voir jamais, les Troiens
sur nos nefs ! Eux qui, auparavant, étaient semblables aux
cerfs fuyards , pâture des lynx, des léopards et des loups,
errants par les forêts , sans force et inhabiles au combat !
Car les Troiens n'osaient, auparavant , braver en face la
vigueur des Akhaiens; et, maintenant, loin de la Ville, ils
combattent auprès des nefs creuses , grâce à la lâcheté du
chef et à la négligence des hommes qui refusent de dé-
fendre les nefs rapides , et s'y laissent tuer. Mais , s'il est
vrai que l'Atréide Agamemnôn qui règne au loin soit cou-
pable d'avoir outragé le Pèléiôn aux pieds rapides, nou
est-il permis pour cela d'abandonner le combat? Réparons
ce [Link] esprits justes se guérissent aisément de l'erreur.
Vous ne pouvez sans honte oublier votre courage, étant
parmı les plus braves. Je ne m'inquiéterais point d'un
lâche qui fuirait le combat, mais, contre vous, je m'indigne
dans mon cœur. O pleins de mollesse, bientôt vous aurez
causé par votre inactionun mal irréparable. Que la honte
et mes reproches entrent dans vos âmes, car voici qu'un
grand combat s'engage et que le brave Hektôr, ayant
rompu nos portes et nos barrières, combat auprès des
nefs..
Et, parlant ainsi, Celui qui ébranle la terre excitait les
Akhaiens. Et autour des deux Aias se pressaient de solides
phalanges qu'auraient louées Arès et Athenaiè qui excite
232 ILIADE
les guerriers. Et les plus braves attendaient les Troiens
et le divin Hektôr, lance contre lance , bouclier contre
bouclier, casque contre casque, homme contre homme. Et
des crinières, sur les cônes splendides , se mêlaient , tant
les rangs étaient épais ; et les lances s'agitaient entre les
mains audacieuses, et tous marchaient , pleins du désir de
combattre.
Mais sur eux se rualent une foule de Troiens, derrière
Hektôr qui s'élançait. De même qu'une roche désastreuse
qu'un torrent, gonflé par une immense pluie, roule, déra-
cinée, de la cime d'un mont, et qui se précipite à travers
tous les obstacles jusqu'à ce qu'elle arrive à la plaine où,
bien qu'arrêtée dans sa course, elle remue encore; de même
Hektôr menaçait d'arriver jusqu'à la mer, aux tentes et aux
nefs des Akhaiens; mais il se heurta contre les masses
épaisses d'hommes , contraint de s'arrêter. Et les fils des
Akhaiens le repoussèrent en le frappant de leurs épées et
de leurs lances aiguës. Alors , reculant , il s'écria d'une
voix haute aux Troiens :
Troiens , Lykiens et Dardaniens belliqueux , restez
fermes. Les Akhaiens ne me résisteront pas longtemps,
bien qu'ils se dressent maintenant comme une tour; mais
ils vont fuir devant ma lance, si le plus grand des Dieux,
l'époux tonnant de Hèrè, m'encourage.
Il parla ainsi, excitant la force et la vaillance de chacun.
Et le Priamide Deiphobos , plein de fierté, marchait d'un
pied léger au milieu d'eux, couvert de son bouclier d'une
rondeur égale. Et Meriones lança contre lui sa pique étin-
celante, qui, ne s'égarant point , frappa le bouclier d'une
rondeur égale et fait de peau de taureau ; mais la longue
lance y pénétra à peine et se brisa à son extrémité. Et Dèi-
phobos éloigna de sa poitrine le bouclier de peau de tau-
reau, craignant la lance du brave Mèrionès; mais ce héros
rentra dans la foule de ses compagnons, indigné d'avoir
RHAPSODIE XIII. 233
manqué la victoire et rompu sa lance. Et il courut vers les
nefs des Akhaiens , afin d'y chercher une longue pique
qu'il avait laissée dans sa tente. Mais d'autres combattaient,
et une immense clameur s'élevait de tous côtés .
Et Teukros Télamônien tua , le premier , le brave guer-
rier Imbrios, fils de Mentor et riche en chevaux. Et, avant
l'arrivée des fils des Akhaiens, il habitait Pedaios, avec
Medésikaste , fille illégitime de Priamos; mais , après l'ar-
rivée des nefs aux doubles avirons des Danaens, il vint à
Ilios et s'illustra parmi les Troiens.
Et le fils de Télamôn, de sa longue lance , le perça sous
l'oreille , et il tomba, comme un frêne qui , tranché par
l'airain sur le sommet d'un mont élevé, couvre la terre de
son feuillage délicat. Il tomba ainsi , et ses belles armes
d'airain sonnèrent autour de lui. Et Teukros accourut
pour le dépouiller; mais Hektor, comme il s'élançait, lança
contre lui sa pique éclatante. Et le Télamônien la vit et
l'évita, et la lance du Priamide frappa dans la poitrine
Amphimakhos, fils de Ktéatos Aktorionide , qui s'avançait.
Et sa chute retentit et ses armes sonnèrent sur lui. Et
Hektôr s'élança pour dépouiller du casque bien adapté aux
tempes le magnanime Amphimakhos. Mais Aias se rua sur
lui, armé d'une pique étincelante; et, comme Hektôr était
entièrement enveloppé de l'airain effrayant, Aias frappa
seulement le bouclier bombé et le repoussa violemment
loin des deux cadavres que les Akhaiens entraînèrent.
Et Stikhios et le divin Ménestheus, princes des Athe-
naiens , portèrent Amphimakkos dans les tentes des
Akhaiens, et les Aias, avides du combat impétueux, se sai-
sirent d'Imbrios. De même que deux lions , arrachant une
chèvre aux dents aiguës des chiens , l'emportent à travers
les taillis épais en la tenant loin de terre dans leurs mâ-
choires , de même les deux Aias enlevèrent Imbrios et le
dépouillèrent de ses armes. Et Aias Oileiade, furieux de la
234 ILIADE.
mort d'Amphimakhos , coupa la tête du Troien , et, la je-
tant comme une boule au travers de la multitude, l'envoya
rouler dans la poussière, sous les pieds de Hektôr. Et
alors, Poseidaôn, irrité de la mort de son petit-fils tué
dans le combat, courut aux tentes des Akhaiens , afin
d'exciter les Danaens et de préparer des calamités aux
Troiens.
Et Idoméneus, illustre par sa lance, le rencontra. Et
celui-ci quittait un de ses compagnons qui , dans le com-
bat, avait été frappé au jarret par l'airain aigu et emporté
par les siens. Et Idoméneus, l'ayant confié aux médecins,
sortait de sa tente, plein du désir de retourner au combat.
Et le Roi qui ébranle la terre lui parla ainsi , ayant pris
la figure et la voix de l'Andraimonide Thoas, qui, dans tout
Pleurôn et la haute Kalydôn, commandait aux Aitôliens,
et que ceux-ci honoraient comme un Dieu :
-
Idoméneus, prince des Krètois , où sont tes menaces
et celles des Akhaiens aux Troiens ?
Et le prince des Krètois, Idoméneus, lui répondit :
-
O Thoas, aucun guerrier n'est en faute , autant que
j'en puis juger, car nous combattons tous; aucun n'est re-
tenu par la pâle crainte , aucun,par indolence, ne refuse le
combat dangereux; mais cela plaît sans doute au très-puis-
sant Zeus que les Akhaiens périssent ici, sans gloire et loin
d'Argos. Thoas, toi qui, toujours plein d'ardeur guerrière,
as coutume d'encourager les faibles, ne cesse pas dans ce
moment, et ranime la vaillance de chaque guerrier.
Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit :
- Idoméneus, ne puisse-t-il jamais revenir de la terre
troienne, puisse-t-il être la proie des chiens , le guerrier
qui, en ce jour, cessera volontairement de combattre ! Val
et reviens avec tes armes . Il faut nous concerter. Peut-être
serons-nous tous deux de quelque utilité. L'union des guer
RHAPSODIE ΧΙΙΙ. 235
ters est utile, même celle des plus timides; et nous saurons
Lombattre les héros .
Ayant ainsi parlé, le Dieu rentra dans la mêlée des
hommes, et Idoméneus regagna ses tentes et revêtit ses
belles armes. Il saisit deux lances et accourut, semblable
au feu fulgurant que le Kroniôn, de sa main, précipite des
cimes de l'Olympos enflammé, comme un signe rayonnant
aux hommes vivants. Ainsi resplendissait l'airain sur la
poitrine du Roi qui accourait. Et Mèrionès, son brave com-
pagnon, le rencontra non loin de la tente. Et il venait
chercher une lance d'airain. Et Idoméneus lui parla
ainsi :
-
Merionès aux pieds rapides, fils de Molos, le plus
cher de mes compagnons, pourquoi quittes-tu la guerre et
le combat? Es-tu blessé , et la pointe du trait te tour-
mente-t-elle ? Viens-tu m'annoncer quelque chose ? Certes,
pour moi, je n'ai pas le dessein de rester dans mes tentes,
mais je désire le combat.
Et le sage Mèrionès lui répondit :
- Idoméneus, prince des Krètois cuirassés, je viens afin
de prendre une lance, si, dans tes tentes , il en reste une;
car j'ai rompu la mienne sur le bouclier de l'orgueilleux
Deiphobos.
Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit :
-
Si tu veux des lances, tu en trouveras une , tu en
trouveras vingt, appuyées étincelantes contre les parois de
ma tente. Ce sont des lances troiennes enlevées à ceux que
j'ai tués, car je combats de près les guerriers ennemis ; et
c'est pourquoi j'ai des lances , des boucliers bombés, des
casques et des cuirasses éclatantes.
Et le sage Mèrionès lui répondit :
-
Dans ma tente et dans ma nef noire abondent aussi
(es dépouilles troiennes; mais elles sont trop éloignées. Je
ne pense pas aussi avoir jamais oublié mon courage. Je
236 ILIADE
combats au premier rang , parmi les guerriers illustres, à
l'heure où la mêlée retentit. Quelques-uns des Akhaiens
cuirassés peuvent ne m'avoir point vu, mais toi, tu me
connais.
Et Idoméneus, prince des Krètois , lui répondit :
-
Je sais quel est ton courage. Pourquoi me parler
ainsi ? Si nous étions choisis parmi les plus braves pour
une embuscade, car c'est là que le courage des guerriers
éclate, là on distingue le brave du lâche; car celui-ci
change à tout instant de couleur , et son cœur n'est point
assez ferme pour attendre tranquillement en place; et il
remue sans cesse, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre ; et
son cœur tremble dans sa poitrine par crainte de la mort,
et ses dents claquent; tandis que le brave ne change point
de couleur, et il ne redoute rien au premier rang des guer-
riers , dans l'embuscade , et il souhaite l'ardent combat ;
certes, donc, aucun de nous ne blâmerait en cet instant ni
ton courage ni ton bras; et si tu étais blessé alors , ce ne
serait point à l'épaule ou dans le dos que tu serais frappé
d'un trait, mais en pleine poitrine ou dans le ventre, tandis
que tu te précipiterais dans la mêlée des combattants. Val
ne parlons plus, inactifs , comme des enfants, de peur que
ceci nous soit reproché injurieusement. Va dans ma tente,
etprends une lance solide.
Il parla ainsi, et Merionès , semblable au rapide Arès,
saisit promptement dans la tente une lance d'airain , et il
marcha avec Idoméneus, plein du désir de combattre.
Ainsi marche le désastreux Arès avec la Terreur , sa fille
bien-aimée, forte et indomptable, qui épouvante le plus
brave. Ils descendent de la Thrèkè vers les Epirotes ou les
magnanimes Phlegyens, et ils n'exaucent point les deux
peuples à la fois, mais ils accordent la gloire à l'un ou à
l'autre. Ainsi Merionès et Idoméneus , princes des hom-
mes , marchaient, armés de l'airain splendide.
RHAPSODIE XIIL 237
Et Merionès, le premier, parla ainsi :
Deukalide, de quel côté veux-tu entrer dans la
mêlée? A droite, au centre, ou à gauche ? C'est là que les
Akhaiens chevelus faiblissent.
Et Idoméneus, prince des Krètois, lui répondit :
-
D'autres sont au centre qui défendent les nefs, les
deux Aias et Teukros , le plus habile archer d'entre les
Akhaiens, et brave aussi de pied ferme. Ils suffiront à re-
pousser le Priamide Hektor. Quelque brave qu'il soit , et
quelle que soit son ardeur à combattre, il ne réussira pas
à dompter leur courage et leurs mains invincibles et à
brûler les nefs, à moins que le Kroniôn lui-même ne jette
l'ardente foudre sur les nefs rapides. Jamais le grand Téla-
mônien Aias ne le cédera à aucun homme né mortel et
nourri des dons de Dèmètèr, vulnérable par l'airain ou par
de lourds rochers. Il ne reculerait même pas devant l'im-
pétueux Akhilleus, s'il ne peut cependant lutter contre lui
en agilité. Allons vers la gauche de l'armée , et voyons
promptement si nous remporterons une grande gloire, ou
si nous la donnerons à l'ennemi.
Il parla ainsi, et Merionès , semblable au rapide Arès,
s'élança du côté où Idoméneus ordonnait d'aller. Et dès
que les Troiens eurent vu Idoméneus , semblable à la
flamme par son courage, avec son compagnon brillant
sous ses armes, s'exhortant les uns les autres , ils se jetè-
rent sur lui. Et le combat fut égal entre eux tous devant
les poupes des nefs.
De même que les vents tempêtueux , en un jour de sé-
cheresse, soulèvent par les chemins de grands tourbillons
de poussière, de même tous se ruèrent dans une mêlée fu-
rieuse afin de s'entre-tuer de l'airain aigu. Et la multi-
tude des guerriers se hérissa de longues lances qui per-
çaient la chair des combattants. Et la splendeur de l'ai-
rain, des casques étincelants, des cuirasses polies et des
238 ILIADE
boucliers, éblouissait les yeux. Et il eût été impitoyable
celui qui, loin de s'attrister de ce combat, s'en fût réjoui.
Et les deux fils puissants de Kronos , dans leur volonté
contraire, accablaient ainsi les héros de lourdes calamités.
Zeus voulait donner la victoire à Hektôr et aux Troiens,
afin d'honorer Akhilleus aux pieds rapides; et il ne voulait
pas détruire les tribus Akhaiennes devant Ilios , mais ho-
norer Thétis et son fils magnanime. Et Poseidaôn , sorti
en secret de la blanche mer, encourageait les Akhaiens , et
il gémissait de les voir domptés par les Troiens , et il s'ır-
ritait contre Zeus. Et tous deux avaient la même origine
et le même père, mais Zeus était le plus âgé et savait plus
de choses. Et c'est pourquoi Poseidaôn ne secourait point
ouvertement les Argiens, mais , sous la forme d'un guer-
rier, parcourait l'armée en les encourageant.
Ettous deux avaient étendu également sur l'un et l'autre
parti les chaînes du combat violent et de la guerre désas-
treuse, chaînes infrangibles, indissolubles, etqui rompaient
les genoux d'un grand nombre de héros.
Et Idoméneus, bien qu'à demi blanc de vieillesse, exhor-
tant les Danaens , bondit sur les Troiens qu'il fit reculer.
Et il tua Othryoneus de Kabèsos qui , venu récemment,
attiré par le bruit de la guerre , demandait Kassandrè , la
plus belle des filles de Priamos. Et il n'offrait point de
présents, mais il avait promis de repousser les fils des
Akhaiens loin de Troiè. Et le vieillard Priamos avait juré
de lui donner sa fille, et, sur cette promesse, il combattait
bravement. Et, comme il s'avançait avec fierté , Idoméneus
le frappa de sa lance étincelante, et la cuirasse d'airain ne
résista point au coup qui pénétra au milieu du ventre. Et
il tomba avec bruit, et Idoméneus s'écria en l'insultant :
- Othryoneus ! je te proclame le premier des hommes
si tu tiens la parole donnée au Dardanide Priamos. Il t'a
promis sa fille, et c'est nous qui accomplirons sa promesse.
RHAPSODIE ΧΙΙΙ. 239
Etnous tedonnerons la plus belle des filles d'Agamemnôn,
venue d'Argos pour t'épouser, si tu veux avec nous détruire
la ville bien peuplée d'Ilios. Mais suis-nous dans les nefs
qui traversent la mer, afin de convenir de tes noces , car
nous aussi, nous sommes d'excellents beaux-pèresl
Et le héros Idoméneus parla ainsi , et il le traînait par
un pied à travers la mêlée. Et , pour venger Othryoneus,
Asios accourut, à pied devant son char, et ses chevaux, rе-
tenus par leur conducteur, soufflaient sur ses épaules. Et
il désirait percer Idoméneus , mais celui-ci l'atteignit le
premier, de sa lance, dans la gorge, sous le menton. Et la
lance passa au travers du cou, et Asios tomba comme un
chêne ou comme un peuplier, ou comme un pin élevé que
des constructeurs de nefs , sur les montagnes , coupent de
leurs haches récemment aiguisées. Ainsi le guerrier gisait
étendu devant ses chevaux et son char, grinçant des dents
et saisissant la poussière sanglante. Et le conducteur ,
éperdu, ne songeait pas à éviter l'ennemi en faisant retour-
ner les chevaux. Et le brave Antilokhos le frappa de sa
lance , et la cuirasse d'airain ne résista pas au coup qui
pénétra au milieu du ventre. Et l'homme tomba, expirant,
du char habilement fait, et le fils du magnanime Nestôr,
Antilokhos, entraîna les chevaux du côté des Akhaiens aux
belles knèmides .
Et Deiphobos , triste de la mort d'Asios , s'approchant
d'Idoméneus , lui lança sa pique étincelante. Mais Idomé-
neus, l'ayant aperçue, évita la pique d'airain en se couvrant
de son bouclier d'une rondeur égale fait de peaux de bœuf
et d'airain brillant, et qu'il portait à l'aide de deux man-
ches. Et il en était entièrement couvert, et l'airain vola
par-dessus , effleurant le bouclier qui résonna. Mais la
lance ne s'échappa point envain d'une main vigoureuse, et,
frappant Hypsènôr Hippaside, prince des peuples , elle
240 ILIADE
s'enfonça dans son foie et rompit ses genoux. Et Deipho-
bos cria en se glorifiant :
Asios ne mourra pas non vengé , et, en allant aux
portes solides d'Aidès , il se réjouira dans son brave cœur,
car je lui ai donné un compagnon.
Il parla ainsi , et ses paroles orgueilleuses emplirent les
Argiens de douleur, et surtout le brave Antilokhos. Mais,
bien qu'attristé, il n'oublia pointson compagnon, et, courant
tout autour, il le couvrit de son bouclier. Et deux autres
compagnons bien-aimés de Hypsenor, Mékisteus et le di-
vin Alastôr , l'emportèrent en gémissant dans les nefs
creuses .
Et Idoméneus ne laissait point reposer son courage , et
il désirait toujours envelopper quelque Troien de la nuit
noire, ou tomber lui-même en sauvant les Akhaiens de leur
ruine. Alors périt le fils bien-aimé d'Aisyétas nourri par
Zeus, le héros Alkathoos, gendre d'Ankhisès. Et il avait
épousé Hippodaméia, l'aînée des filles d'Ankhisès , très-
chère, dans leur demeure, à son père et à sa mère vénérable.
Et elle l'emportait sur toutes ses compagnes par la beauté,
l'habileté aux travaux et la prudence; et c'est pourquoi un
grand chef l'avait épousée dans la large Troiè. Et Posei-
daôn dompta Alkathoos par les mains d'Idoméneus. Et il
éteignit ses yeux étincelants, et il enchaîna ses beaux mem-
bres, de façon à ce qu'il ne pût ni fuir ni se détourner,
mais que, tout droit comme une colonne ou un arbre élevé,
il reçût au milieu de la poitrine la lance du héros Idomé-
neus. Et sa cuirasse d'airain, qui éloignait de lui la mort ,
résonna, rompue par la lance. Et sa chute retentit , et la
pointe d'airain, dans son cœur qui palpitait, remua jusqu'à
ce que le rude Arès eût épuisé la force de la lance. Et
Idoméneus cria d'une voix terrible en se glorifiant :
- Deiphobos ! je pense que les choses sont au moins
égales. En voici trois de tués pour un , et tu te vantais en
RHAPSODIE XIII . 241
vain. Malheureux! ose m'attendre, et tu verras ce que vaut
la race de Zeus. Zeus engendra Minôs, gardien de la Krètè,
et Minôs engendra un fils, l'irréprochable Deukalion, et
Deukaliôn m'engendra pour être le chef de nombreux guer-
riers dans la grande Krètè, et mes nefs m'ont amené ici
pourtonmalheur, celui de ton père et celui des Troiens.
Il parla ainsi , et Deiphobos délibéra s'il irait chercher
poursoutien quelque autre des Troiens magnanimes, ou s'il
combattrait seul. Et il vit qu'il valait mieux aller vers Ar-
néias. Et il le trouva debout aux derniers rangs, car il était
irrité contre le divin Priamos qui ne l'honorait pas , bien
qu'il fût brave entre tous les guerriers. Et Deiphobos ,
s'approchant, lui dit en paroles ailées :
- Ainéias , prince des Troiens , si la gloire te touche,
viens protéger ton beau-frère. Suis-moi , allons vers Alka-
thoos qui, époux de ta sœur, a autrefois nourri ton enfance
dans ses demeures. Idoméneus, illustre par sa lance, l'a
tué.
Il parla ainsi , et le cœur d'Ainéias fut ébranlé dans sa
poitrine, et il marcha pour combattre Idoméneus. Mais
celui-ci ne fut point saisi par la peur comme un enfant, et
il attendit, de même qu'un sanglier des montagnes, certain
de sa force, attend, dans un lieu désert, le tumulte des chas-
seurs qui s'approchent. Son dos se hérisse, ses yeux lancent
du feu, et il aiguise ses défenses pour repousser aussitôt
les chiens et les chasseurs. De même Idoméneus , illustre
par sa lance , ne recula point devant Ainéias qui accourait
au combat. Et il appela ses compagnons Askalaphos ,
Apharèos, Dèipyros, Merionès et Antilokhos. Et il leur dit
en paroles ailées :
- Accourez, amis, car je suis seul, et je crains Ainéias
aux pieds rapides qui vient sur moi. Il est très-brave , et
c'est un tueur d'hommes , et il est dans la fleur de la jeu-
nesse, à l'âge où la force est la plus grande. Si nous étions
16
242 ILIADE.
du même âge, avec mon courage, une grande gloire nous
serait donnée , à lui ou à moi.
Il parla ainsi , et tous , avec une même ardeur, ils l'entou-
rèrent , le bouclier sur l'épaule. Et Ainéias , de son côté ,
appela aussi ses compagnons , Deiphobos, Pâris et le divin
Agènôr, comme lui princes des Troiens. Et leurs troupes les
suivaient, telles que des troupeaux de brebisquisuiventle bé-
lier hors du pâturage, pour allerboire. Etle berger se réjouit
dans son âme. De même le cœur d'Ainéias fut joyeux dans
sa poitrine, en voyant la foule des guerriers qui le suivaient.
Et , autour d'Alkathoos , tous dardèrent leurs longues
lances, et, sur les poitrines , l'horrible airain retentissait,
tandis qu'ils se frappaient à l'envi. Et deux braves guer-
riers, Ainéias et Idoméneus semblable à Arès , désiraient
surtout se percer de l'airain cruel. Et Ainéias , le premier,
lança sa pique contre Idoméneus ; mais celui-ci, l'ayant
aperçue , évita la pique d'airain qui s'enfonça en vibrant
dans la terre, inutile, bien que partie d'une main vigou-
reuse .
Et Idoméneus frappa Oinomaos au milieu du ventre, et
la cuirasse fut rompue, et l'airain s'enfonça dans les intes-
tins, et le guerrier tomba en saisissant la terre avec les
mains. Et Idoméneus arracha la lance du cadavre, mais il
ne put dépouiller les épaules de leurs belles armes, car il
était accablé par les traits. Et il n'avait plus les pieds vi-
goureux avec lesquels il s'élançait autrefois pour reprendre
sa pique ou pour éviter celle de l'ennemi. Il éloignait en-
core de pied ferme son jour fatal , mais il ne pouvait plus
fuir aisément.
Et Deiphobos, comme il se retirait lentement, toujours
irrité contre lui , voulut le frapper de sa lance étincelante;
mais il le manqua, et la lance perça Askalaphos , fils de
Arès. Et la forte lance s'enfonça dans l'épaule, et le guer-
rier tomba, saisissant la terre avec ses mains.
RHAPSODIE XIII. $43
Et le terrible Arès plein de clameurs ignorait que son
fils fût tombé mort dans la mêlée violente. Et il était assis
au sommet de l'Olympos , sous les nuées d'or, retenu par
la volonté de Zeus, ainsi que les autres Dieux immortels.
loin du combat.
Et tous se ruèrent autour d'Askalaphos. Et comme Dèi
phobos enlevait son casque brillant, Merionès, semblable
au rapide Arès, bondit, et, de sa lance, perça le bras du
Troien qui laissa échapper le casque sonore. Et Mèrionès
bondit de nouveau comme un vautour, et arracha du bras
blessé sa forte lance, et rentra dans les rangs de ses com-
pagnons. Et Politès, frère de Deiphobos , entourant celui-
ci de ses bras, l'entraîna hors de la mêlée, derrière les
rangs, où se tenaient ses chevaux rapides , et le char écla-
tant, et leur conducteur. Et ils le portèrent dans la Ville,
poussant des gémissements. Et le sang coulait de sa bles-
sure fraîche. Et les autres combattaient toujours, et une
immense clameur s'élevait.
Et Ainéias , se ruant sur Apharèos Kalètoride, le frappa
à la gorge de sa lance aiguë; et la tête s'inclina, et le bou-
clier tomba, et le casque aussi , et la mort fatale l'enve-
loppa.
Et Antilokhos, apercevant le dos de Thoôn , le frappa
impétueusement, et il trancha la veine qui, courant le long
du dos, arrive au cou. Le Troien tomba à la renverse su
la poussière, étendant les deux mains vers ses compagnons
bien-aimés. Et Antilokhos accourut, et, regardant autoun
de lui, enleva ses belles armes de ses épaules. Et les
Troiens, l'entourant aussitôt, accablaient de traits son beau
et large bouclier; mais ils ne purent déchirer avec l'airain
cruel le corps délicat d'Antilokhos , car Poseidaôn qui
ébranle la terre protégeait le Nestôride contre la multi-
tude des traits. Et celui-ci ne s'éloignait point de l'ennemi,
mais il tournait sur lui-même , agitant sans cesse sa lance
ILIADE
244
etcherchant qui il pourrait frapper de loin, ou de près.
Et Adamas Asiade, l'ayant aperçu dans la mêlée , le
frappa de l'airain aigu au milieu du bouclier; mais Posei-
daôn aux cheveux bleus refusa au Troien la vie d'Anti-
lokhos, et la moitié du trait resta dans le bouclier comme
un pieu à demi brûlé, et l'autre tomba sur la terre. Et
comme Adamas fuyait la mort dans les rangs de ses com-
pagnons, Merionès, le poursuivant, le perça entre les par-
ties mâles et le nombril, là où une plaie est mortelle pour
les hommes lamentables. C'est là qu'il enfonça sa lance,
etAdamas tomba palpitant sous le coup , comme un tau-
reau, dompté par la force des liens, que des bouviers ont
mené sur les montagnes. Ainsi Adamas blessé palpita, mais
peu de temps , car le héros Merionès arracha la lance de
la plaie, et les ténèbres se répandirent sur les yeux du
Troien.
Et Hélénos , de sa grande épée de Thrèkè, frappa Dei-
pyros à la tempe, et le casque roula sur la terre, et un des
Akhaiens le ramassa sous les pieds des combattants. Et la
nuit noire couvrit les yeux de Deipyros.
Et la douleur saisit le brave Atréide Ménélaos qui s'a-
vança contre le prince Hélénos, en lançant sa longue pique.
Et le Troien bandait son arc, et tous deux dardèrent à la
fois, l'un sa lance aiguë, l'autre la flèche jaillissant du nerf.
Et le Priamide frappa de sa flèche la cuirasse bombée , et
le trait acerbe y rebondit. De même que , dans l'aire spa-
cieuse, les fèves noires ou les pois, au souffle du vent et
sous l'effort du vanneur , rejaillissent du large van, de
même la flèche acerbe rebondit loin de la cuirasse de l'il-
lustre Ménélaos.
Et le brave Atréide frappa la main qui tenait l'arc poli,
et la lance aiguë attacha la mainà l'arc, et Hélénos rentra
dans lafoule de ses compagnons , évitant la mort et trai-
nant le frêne de la lance suspendu àsa main. Et le magna
RHAPSODIR XIII. 245
nime Agènôr arracha le trait de la blessure qu'il entoura
d'une fronde en laine qu'un serviteur tenait à son côté.
Et Peisandros marcha contre l'illustre Ménélaos, et la
Moire fatale le conduisait au seuil de la mort, pour qu'il
fûtdompté partoi, Ménélaos,dans le rudecombat. Quand ils
se furent rencontrés , l'Atréide le manqua, et Peisandros
frappa le bouclier de l'illustre Ménélaos ; mais il ne put tra-
verser l'airain, et le large bouclier repoussa la pique dont
la pointe se rompit. Et Peisandros se réjouissait dans son
esprit, espérant la victoire, et l'illustre Atréide, ayant tiré
l'épée aux clous d'argent, sauta sur lui; mais leTroien sai-
sit, sous le bouclier, la belle hache à deux tranchants , au
manche d'olivier, faite d'un airain excellent, et ils combat-
tirent.
Peisandros frappa le cône du casque au sommet, près de
la crinière , et lui-même fut atteint au front , au-dessus
du nez. Et ses os crièrent, et ses yeux ensanglantés jailli-
rent à ses pieds, dans la poussière; et il se renversa et
tomba. Et Ménélaos, lui mettant le pied sur la poitrine,
lui arracha ses armes et dit en se glorifiant :
- Vous laisserez ainsi les nefs des cavaliers Danaens , ô
parjures, insatiables de la rude bataille! Vous ne m'avez
épargné ni un outrage, ni un opprobre, mauvais chiens, qui
n'avez pas redouté la colère terrible de Zeus hospitalier
qui tonne fortement et qui détruira votre haute citadelle;
car vous êtes venus sans cause, après avoir été reçus en
amis, m'enlever, avec toutes mes richesses, la femme que
j'avais épousée vierge. Et , maintenant, voici que vous ten-
tez de jeter la flamme désastreuse sur nos nefs qui traver-
sent la mer, et de tuer les héros Akhaiens ! Mais vous se-
rez réprimés, bien que remplis de fureur guerrière. O Père
Zeus, on dit que tu surpasses en sagesse tous les hommes
et tous les Dieux, et c'est de toi que viennent ces choses !
N'es-tu pas favorable aux Troiens parjures, dont l'esprit
246 ILIADK
est impie, et qui ne peuvent être rassasiés par la guerre dé-
sastreuse? Certes, la satiété nous vient de tout , du som-
meil, de l'amour, du chant et de la danse charmante, qui,
cependant, nous plaisent plus que la guerre; mais les
Troiens sont insatiables de combats .
Ayant ainsi parlé , l'irréprochable Ménélaos arracha les
armes sanglantes du cadavre, et les remit à ses compa-
gnons; et il se mêla de nouveau à ceux qui combattaient
en avant. Et le fils du roi Pylaiméneus, Harpaliôn, se jeta
sur lui. Et il avait suivi son père bien-aimé à la guerre de
Troiè, et il ne devait point retourner dans la terre de la
patrie. De sa pique il frappa le milieu du bouclier de
l'Atréide, mais l'airain ne put le traverser, et Harpaliôn,
évitant la mort, se réfugia dans la foule de ses compa-
gnons, regardant de tous côtés pour ne pas être frappé
de l'airain. Et, comme il fuyait, Merionès lui lança une
flèche d'airain, et il le perça à la cuisse droite, et la flèche
pénétra, sous l'os, jusque dans la vessie. Et il tomba entre
les bras de ses chers compagnons, rendant l'âme. Il gisait
comme un ver sur la terre , et son sang noir coulait, bai-
gnant la terre. Et les magnanimes Paphlagones, s'empres-
sant et gémissant, le déposèrent sur son char pour être
conduit à la sainte Ilios; et son père, répandant des larmes,
allait avec eux, nul n'ayant vengé son fils mort.
Et Pâris, irrité dans son âme de cette mort , car Harpa-
liôn était son hôte entre les nombreux Paphlagones, lança
une flèche d'airain. Et il y avait un guerrier Akhaien ,
Eukhènor, fils du divinateur Polyidos, riche et brave, et ha-
bitant Korinthos. Et il était monté sur sa nef, subissant sa
destinée, car le bon Polyidos lui avait dit souvent qu'il
mourrait, dans ses demeures , d'un mal cruel, ou que les
Troiens le tueraient parmi les nefs des Akhaiens. Et il
avait voulu éviter à la fois la lourde amende des Akhalens
et la maladie cruellequi l'aurait accablé de douleurs; mais
AHAPSODIE XIII. 147
Pâris le perça au-dessous de l'oreille, et l'ame s'envola de
ses membres, et une horrible nuée l'enveloppa .
Tandis qu'ils combattaient, pareils au feu ardent, Hektor
cher à Zeus ignorait qu'à la gauche des nefs ses peuples
étaient défaits par les Argiens , tant Celui qui ébranle la
terre animait les Danaens et les pénétrait de sa force. Et
le Priamide se tenait là où il avait franchi les portes et où
il enfonçait les épaisses lignes des Danaens porteurs de bou-
cliers. Là, les nefs d'Aias et de Prôtésilaos avaient été tirées
sur le rivage de la blanche mer, et le mur y était peu
élevé. Là aussi étaient les plus furieux combattants, et les
chevaux, les Boiôtiens, les laônes aux longs vêtements, les
Lokriens , les Phthiotes et les illustres Epéiens, qui sou-
tenaient l'assaut autour des nefs et ne pouvaient repous-
ser le divin Hektor semblable à la flamme. Et là étaient
aussi les braves Athenaiens que conduisait Ménestheus, fils
de Pétéos, suivi de Pheidas, de Stikhios et du grand Bias.
Et les chefs des Epéiens étaient Mégès Phyléide, Amphiôn
et Drakios. Et les chefs des Phthiotes étaient Médôn et
l'agile Ménéptolemos. Médôn était fils bâtard du divin Oi-
leus, et frère d'Aias, et il habitait Phylake, loin de la terre
de la patrie , ayant tué le frère de sa belle-mère Eriopis;
et Ménéptolèmos était fils d'Iphiklos Phylakide. Et ils com-
battaient tous deux en tête des Phthiotes magnanimes, parmi
les Boiôtiens , pour défendre les nefs.
Et Aias , le fils agile d'Oileus , se tenait toujours auprès
d'Aias Télamônien. Comme deux bœufs noirs traînent en-
semble, d'un souffle égal, une lourde charrue dans une terre
nouvelle , tandis que la sueur coule de la racine de leurs
cornes, et que, liés à distance au même joug, ils vont dans
le sillon , ouvrant du soc la terre profonde, de même les
deux Aias allaient ensemble. Mais de nombreux et braves .
guerriers suivaient le Télamôniade et portaient son bou-
clier, quand la fatigue etla sueur rompaient ses genoux. Et
248 ILIADE.
les Lokriens ne suivaient pas le magnanime Oilèlade, car
ilne leur plaisait pas de combattre en ligne. Ils n'avaient
ni casques d'airain hérissés de crins de cheval, ni boucliers
bombés , ni lances de frêne; et ils étaient venus devant
Troiè avec des arcs et des frondes de laine , et ils en acса
blaient eten rompaient sans cesse les phalanges Troiennes.
Et les premiers combattaient, couverts de leurs belles
armes , contre les Troiens et Hektôr armé d'airain, et les
autres, cachés derrière ceux-là, lançaient sans cesse des
flèches innombrables.
Alors, les Troiens se fussent enfuis misérablement, loin
des tentes et des nefs, vers la sainte Ilios, si Polydamas
n'eût dit au brave Hektôr :
-Hektôr, il est impossible que tu écoutes un conseil.
Parcequ'un Dieut'adonné d'exceller dans la guerre, tu veux
aussi l'emporter par la sagesse. Mais tu ne peux tout pos-
séder. Les Dieux accordent aux uns le courage, aux autres
l'art de la danse, à d'autres la kithare et le chant. Le pré-
voyant Zeus mit un esprit sage en celui-ci, et les hommes
en profitent, et il sauvegarde les cités, et il recueille pour
Jui-même le fruit de saprudence. La couronne de laguerге
éclate de toutes parts autour de toi, et les Troiens magna-
nimes qui ont franchi la muraille fuient avec leurs armes ,
ou combattent en petit nombre contre beaucoup , dispersés
autour des nefs. Retourne,et appelle ici tous les chefs, afin
que nous délibérions en conseil si nous devons nous ruer
sur les nefs, en espérant qu'un Dieu nous accorde la vic-
toire, ou s'il nous faut reculer avant d'être entamés. Je
crains que les Akhaiens ne vengent leur défaite d'hier, car
il y a dans les nefs un homme insatiable de guerre, qui, je
pense, ne s'abstiendra pas longtemps de combat.
Polydamas parla ainsi , et son conseil prudent persuada
Hektôr, et il sauta de son char à terre avec ses armes, et il
dit en paroles ailées :
RHAPSODIE XIII. 249
-Polydamas , retiens ici tous les chefs. Moi , j'irai au
milieu du combat et je reviendrai bientôt, les ayant con-
voqués.
Il parla ainsi , et se précipita , pareil à une montagne
neigeuse, parmi les Troiens et les Alliés , avec de hautes
clameurs. Et, ayant entendu la voix de Hektôr, ils accou-
raient tous auprès du Panthoide Polydamas. Et le Pria-
mide Hektôr allait, cherchant parmi les combattants, Dei-
phobos et le roi Hélénos, et l'Asiade Adamas et le Hyrta-
kide Asios. Et il les trouva tous, ou blessés , ou morts ,
autour des nefs et des poupes des Akhaiens , ayant rendu
l'âme sous les mains des Argiens.
Et il vit, à la gauche de cette bataille meurtrière, le divin
Alexandros , l'époux de Hélénè à la belle chevelure, ani-
mant ses compagnons au combat. Et, s'arrêtant devant lui,
il lui dit ces paroles outrageantes :
Misérable Pâris, doué d'une grande beauté, séduc-
teur de femmes, où sont Deiphobos , le roi Hélénos , et
l'Asiade Adamas et le Hyrtakide Asios? Où est Othryo-
neus ? Aujourd'hui la sainte Ilios croule de son faîte, et tu
as évité seul cette ruine terrible.
Et le divin Alexandros lui répondit :
- Hektôr, tu te plais à m'accuser quand je ne suis point
coupable. Parfois je me suis retiré du combat, mais ma
mère ne m'a point enfanté lâche. Depuis que tu as excité la
lutte de nos compagnons auprès des nefs , nous avons com-
battu sans cesse les Danaens. Ceux que tu demandes sont
morts. Seuls, Deiphobos et le roi Hélénos ont été tous deux
blessés à la main par de longues lances; mais le Kroniôn
leur a épargné la mort. Conduis-nous donc où ton cœur
et ton esprit t'ordonnent d'aller, et nous serons prompts à
te suivre, et je ne pense pas que nous cessions le combat
tant que nos forces le permettront. Il n'est permis à per-
sonnede combattre au delà de ses forces .
$50 ILIADE.
Ayant ainsi parlé, le héros fléchit l'âme de son frère, et
ils coururent là où la mêlée était la plus furieuse , là où
étaient Kébrionès et l'irréprochable Polydamas, Phakès.
Orthaios, le divin Polyphoitès , et Palmys, et Askanios er
Moros, fils de Hippotiôn. Et ceux-ci avaient succédé de-
puis la veille aux autres guerriers de la fertile Askanie , et
déjà Zeus les poussait au combat.
Et tous allaient, semblables aux tourbillons de vent que
le Père Zeus envoie avec le tonnerre par les campagnes, et
dont le bruit se mêle au retentissement des grandes eaux
bouillonnantes et soulevées de la mer aux rumeurs sans
nombre , qui se gonflent, blanches d'écume, et roulent les
unes sur les autres.
Ainsi les Troiens se succédaient derrière leurs chefs
éclatants d'airain. Et le Priamide Hektôr les menait, sem-
blable au terrible Arès , et il portait devant lui son bou-
clier égal fait de peaux épaisses recouvertes d'airain. Et
autour de ses tempes resplendissait son casque mouvant ,
et, sous son bouclier, il marchait contre les phalanges,
cherchant à les enfoncer de tous côtés. Mais il n'ébranla
point l'âme des Akhaiens dans leurs poitrines, et Aias, le
premier, s'avança en le provoquant :
-Viens, malheureux! Pourquoi tentes-tu d'effrayer les
Argiens ? Nous ne sommes pas inhabiles au combat. C'est
le fouet fatal de Zeus qui nous éprouve. Tu espères sans
doute, dans ton esprit,détruire nos nefs, mais nos mains te
repousseront , et bientôt ta ville bien peuplée sera prise et
renversée par nous. Et je te le dis, le temps viendra où,
fuyant, tu supplieras le Père Zeus et les autres Immortels
pour que tes chevaux soient plus rapides que l'épervier,
tandis qu'ils t'emporteront vers la Ville à travers la pous-
sière de la plaine.
Et, comme il parlait ainsi, un aigle vola à sa droite dans
RHAPSODIE XIII. 251
les hauteurs, et les Akhaiens se réjouirent de cet augure.
Et l'illustre Hektôr lui répondit :
- Aias, orgueilleux et insensé , qu'as-tu dit ? Plût aux
Dieux que je fusse le fils de Zeus tempêtueux, et que la
vénérable Hèrè m'eût enfanté , aussi vrai que ce jour sera
fatal aux Argiens, et que tu tomberas toi-même, si tu oses
attendre ma longue lance qui déchirera ton corps délicat,
et que tu rassasieras les chiens d'Ilios et les oiseaux car-
nassiers de ta graisse et de ta chair, auprès des nefs des
Akhaiens !
Ayant ainsi parlé, il se rua en avant, et ses compagnons
le suivirent avec une immense clameur que l'armée répéta
par derrière. Et les Argiens, se souvenant de leur vigueur,
répondirent par d'autres cris , et la clameur des deux
peuples monta jusque dans l'Aither, parmi les splendeurs
de Zeus .
RHAPSODIE XIV.
out en buvant, Nestôr entendit la clameur des
hommes, et il dit à l'Asklepiade ces paroles
ailées :
Divin Makhaôn, que deviendront ces cho-
ses? Voici que la clameur des jeunes hommes grandit au-
tour des nefs. Reste ici, et bois ce vin qui réchauffe, tandis
que Hékamèdè aux beaux cheveux fait tiédir l'eau qui lavera
le sang de ta plaie. Moi , j'irai sur la hauteur voir ce qui
en est.
Ayant ainsi parlé, il saisit dans sa tente le bouclier de
son fils , le brave Thrasymèdès qui , lui-même , avait pris
le bouclier éclatant d'airain de son père. Et il saisit aussi
une forte lance à pointe d'airain, et, sortant de la tente , il
vit une chose lamentable : les Akhaiens bouleversés et
les Troiens magnanimes les poursuivant, et le mur des
Akhaiens renversé. De même, quand l'onde silencieuse de la
grande mer devient toute noire , dans le pressentiment des
RHAPSODIE XIV. 253
vents impétueux, et reste immobile , ne sachant encore de
quel côté ils souffleront; de même, le vieillard , hésitant,
ne savait s'il se mêlerait à la foule des cavaliers Danaens,
ou s'il irait rejoindre Agamemnôn, le prince des peuples.
Mais il jugea qu'il était plus utile de rejoindre l'Atréide.
Et Troiens et Danaens s'entretuaient dans la mêlée , et
l'airain solide sonnait autour de leurs corps , tandis qu'ils
se frappaient de leurs épées et de leurs lances à deux
pointes.
Et Nestôr rencontra, venant des nefs, les Rois divins que
l'aırain avait blessés, le Tydéide, et Odysseus, et l'Atréide
Agamemnôn. Leurs nefs étaient éloignées du champ de
bataille, ayant été tirées les premières sur le sable de la
bianche mer; car celles qui vinrent les premières s'avan-
çaient jusque dans la plaine, et le mur protégeait leurs
poupes. Tout large qu'il était, le rivage ne pouvait contenir
toutes les nefs sans resserrer le camp; et les Akhaiens les
avaient rangées par files, dans la gorge du rivage, entre les
deux promontoires.
Et les Rois, l'âme attristée dans leur poitrine , venaient
ensemble, appuyés sur leurs lances. Et leur esprit s'effraya
quand ils virent le vieux Nestôr, et le roi Agamemnon lui
dit aussitôt :
-
O Nestôr Neleiade , gloire des Akhaiens , pourquoi
reviens-tu de ce combat fatal? Je crains que le brave Hek-
tôr n'accomplisse la menace qu'il a faite, dans l'agora des
Troiens , de ne rentrer dans Ilios qu'après avoir brûlé les
nefs et tué tous les Akhaiens. Il l'a dit et il le fait. Ah l
zertes, les Akhaiens aux belles knèmides ont contre moi la
même colère qu'Akhilleus, et ils ne veulent plus combattre
autour des nefs .
Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit :
- Certes, tu dis vrai , et Zeus qui tonne dans les hau-
teurs n'y peut rien lui-même. Le mur est renversé que
354 ILIADE.
nous nous flattions d'avoir élevé devant les nefs comme un
rempart inaccessible. Et voici que les Troiens combattent
maintenant au milieu des nefs, et nous ne saurions recon-
naître, en regardant avec le plus d'attention, de quel côté
les Akhaiens roulent bouleversés. Mais ils tombent partout,
et leurs clameurs montent dans l'Ouranos. Pour nous,
délibérons sur ces calamités, si toutefois une résolution
peut être utile. Je ne vous engage point à retourner dans
la mêlée, car un blessé ne peut combattre.
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :
Nestôr, puisque le combat est au milieu des nefs, et
que le mur et le fossé ont été inutiles qui ont coûté tant de
travaux aux Danaens, et qui devaient, pensions-nous, être
un rempart inaccessible, c'est qu'il plaît, sans doute, au
très-puissant Zeus que les Akhaiens périssent tous , sans
gloire , loin d'Argos. Je reconnaissais autrefois qu'il secou-
rait les Danaens, mais je sais maintenant qu'il honore les
Troiens comme des bienheureux, et qu'il enchaîne notre
vigueur et nos mains. Allons, obéissez à mes paroles.
Traînons à la mer les nefs qui ensont le plus rapprochées.
Restons sur nos ancres jusqu'à la nuit ; et, si les Troiens
cessent le combat, nous pourrons mettre à la mer divine le
reste de nos nefs. Il n'y a nulle honte à fuir notre ruine
entière à l'aide de la nuit, et mieux vaut fuir les maux que
d'en être accablé.
Et le sage Odysseus, le regardant d'un œil sombre , lui
dit
:
- Atréide, quelle parole mauvaise a passé à travers tes
dents? Tu devrais conduire une armée de lâches au lieu de
nous commander, nous à qui Zeus a donné de poursuivre
les guerres rudes , de la jeunesse à la vieillesse , et jusqu'à
la mort. Ainsi, tu veux renoncer à la grande Ville des
Troiens pour laquelle nous avons souffert tant de maux ?
Tais-toi. Que nul d'entre les Akhaiens n'entende cette pa
RHAPSODIE XIV. 255
role que n'aurait dû prononcer aucun homme d'un esprit
juste, un Roi à qui obéissent des peuples aussi nombreux
que ceux auxquels tu commandes parmi les Akhaiens. Moi,
jecondamne cette parole que tu as dite, cet ordre de traîner
à la mer les nefs bien construites, loin des clameurs du
combat. Ne serait-ce pas combler les désirs des Troiens
déjà victorieux ? Comment les Akhaiens soutiendraient-ils
le combat, pendant qu'ils traîneraient les nefs à la mer? Ils
ne songeraient qu'aux nefs et négligeraient le combat. Ton
conseil nous serait fatal, prince des peuples !
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :
-
O Odysseus, tes rudes paroles ont pénétré dans mon
cœur. Je ne veux point que les fils des Akhaiens traînent
à la mer, contre leur gré , les nefs bien construites. Main-
tenant, si quelqu'un a un meilleur conseil à donner, jeune
ou vieux, qu'il parle, et sa parole me remplira de joie.
Et le brave Diomèdès parla ainsi au milieu d'eux :
-
Celui-là est près de vous, et nous ne chercherons pas
longtemps, si vous voulez obéir. Et vous ne me blâmerez
point de parler parce que je suis le plus jeune , car je suis
né d'un père illustre et je descends d'une race glorieuse. Et
mon père est Tydeus qui occupe un large sépulcre dańs
Thèbè. Portheus engendra trois fils irréprochables qui
habitaient Pleurôn et la haute Kalydôn : Agrios, Mélas, et
le troisième était le cavalier Oineus, le père de mon père,
et le plus brave des trois. Et celui-ci demeura chez lui ,
mais mon père habita Argos. Ainsi le voulurent Zeus et
les autres Dieux. Et mon père épousa une des filles
d'Adrestès, et il habitait une maison pleine d'abondance ,
car il possédait beaucoup de champs fertiles entourés de
grands vergers . Et ses brebis étaient nombreuses , et il
était illustre par sa lance entre tous les Akhaiens . Vous
savez que je dis la vérité , que ma race n'est point vile , et
vous ne mépriserez point mes paroles. Allons vers le
256 ILIADE.
champ de bataille, bien que blessés, loin des traits, afin
que nous ne recevions pas blessure sur blessure; mais
animons et excitons les Akhaiens qui déjà se lassent et
cessent de combattre courageusement.
Il parla ainsi, et ils l'écoutèrent volontiers et lui obéirent.
Et le Roi des hommes , Agamemnôn, les précédait. Et
l'Illustre qui ébranle la terre les vit et vint à eux sous la
forme d'un vieillard. Il prit la main droite de l'Atréide
Agamemnôn, et il lui dit:
-Atréide , maintenant le cœur féroce d'Akhilleus se
réjouit dans sa poitrine, en voyant la fuite et le carnage des
Akhaiens. Il a perdu l'esprit. Qu'un Dieu lui rende autant
de hontel Tous les Dieux heureux ne sont point irrités
contre toi. Les princes et les chefs des Troiens empliront
encore la plaine de poussière, et tu les verras fuir vers leur
Ville, loin des nefs et des tentes.
Ayant ainsi parlé, il se précipita vers la plaine en pous-
sant un grand cri, tel que celui que neuf ou dix mille hom-
mes qui se ruent au combat pourraient pousser de leurs
poitrines. Tel fut le cri du Roi qui ébranle la terre. Et il
versa la force dans le cœur des Akhaiens , avec le désir de
guerroyer et de combattre.
Hèrè regardait, assise sur un thrône d'or, au sommet de
l'Olympos, et elle reconnut aussitôt son frère qui s'agitait
dans la glorieuse bataille, et elle se réjouit dans son cœur.
Et elle vit Zeus assis au faîte de l'Ida où naissent les sour-
ces , et il lui était odieux. Aussitôt, la vénérable Hèrè aux
yeux de bœuf songea au moyen de tromper Zeus tempê-
tueux, et ceci lui sembla meilleur d'aller le trouver sur
l'Ida , pour exciter en lui le désir amoureux de sa beauté ,
afin qu'un doux et profond sommeil fermât ses paupières
et obscurcît ses pensées .
Et elle entra dans la chambre nuptiale que son fils bien-
aimé Hephaistos avait faite. Et il avait adapté aux portes
RHAPSODIE XIV. 257
solides un verrou secret, et aucun des Dieux n'aurait pu
les ouvrir. Elle entra et ferma les portes resplendissantes.
Et, d'abord, elle lava son beau corps avec de l'ambroisie ;
puis elle se parfuma d'une huile divine dont l'arome se
répandit dans la demeure de Zeus , sur la terre et dans
l'Ouranos. Et son beau corps étant parfumé , elle peigna
sa chevelure et tressa de ses mains ses cheveux éclatants ,
beaux et divins, qui flottaient de sa tête immortelle. Et elle
revêtit une khlamyde divine qu'Athènè avait faite elle-même
et ornée de mille merveilles, et elle la fixa sur sa poitrine
avec des agrafes d'or. Et elle mit une ceinture à cent fran-
ges, et à ses oreilles bien percées des pendants travaillés
avec soin et ornés de trois pierres précieuses. Et la grâce
l'enveloppait tout entière. Ensuite, la Déesse mit un beau
voile blanc comme Hélios, et, à ses beaux pieds , de belles
sandales. S'étant ainsi parée, elle sortit de sa chambre
nuptiale, et, appelant Aphrodite loin des autres Dieux,
elle lui dit :
- M'accorderas-tu, chère fille, ce que je vais te de-
mander, ou me refuseras-tu , irritée de ce que je protége
les Danaens, et toi les Troiens ?
Et la fille de Zeus, Aphrodite, lui répondit :
-
Vénérable Hèrè, fille du grand Kronos, dis ce que tu
désires. Mon cœur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis,
et si c'est possible.
Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit :
Donne-moi l'amour et le désir à l'aide desquels tu
domptes les Dieux immortels et les hommes mortels. Je
vais voir, aux limites de la terre, Okéanos, origine des
Dieux, et la maternelle Tethys , qui m'ont élevée et
nourrie dans leurs demeures , m'ayant reçue de Rhéiè,
quand Zeus au large regard jeta Kronos sous la terre et
sous la mer stérile. Je vais les voir, afin d'apaiser leurs
dissensions amères. Déjà , depuis longtemps , ils ne par
1
"
2.58 ILIADE.
tagent plus le même lit, parce que la colère est entrée dans
leur cœur. Si je puis les persuader par mes paroles, et st
je les rends au même lit, pour qu'ils puissent s'unir d'a-
mour, ils m'appelieront leur bien-aimée et vénérable.
Et Aphroditè qui aime les sourires lui répondit :
-
Il n'est point permis de te rien refuser, à toi qui cou-
ches dans les bras du grand Zeus.
Elle parla ainsi , et elle détacha de son sein la ceinture
aux couleurs variées où résident toutes les voluptés , et l'a-
mour , et le désir, et l'entretien amoureux, et l'éloquence
persuasive qui trouble l'esprit des sages. Et elle mit cette
ceinture entre les mains de Hèrè, et elle lui dit :
Reçois cette ceinture aux couleurs variées, où résident
toutes les voluptés, et mets-la sur ton sein, et tu ne revien-
dras pas sans avoir fait ce que tu désires.
Elle parla ainsi, et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf
rit, et, en riant, elle mit la ceinture sur son sein. EtAphro-
ditè, la fille de Zeus , rentra dans sa demeure, et Hèrè,
joyeuse, quitta le faîte de l'Olympos. Puis, traversant la
Pièriè et la riante Emathie, elle gagna les montagnes nei-
geuses des Thrèkiens, et ses pieds ne touchaient point la
terre. Et, de l'Athos, elle descendit vers la mer agitée et
parvint à Lemnos , la ville du divin Thoas , où elle ren-
contra Hypnos, frère de Thanatos. Elle lui prit la main et
lui dit ces paroles :
- Hypnos, roi de tous les Dieux et de tous les hommes,
si jamais tu m'as écoutée, obéis-moi aujourd'hui, et je ne
cesserai de te rendre grâces. Endors , sous leurs paupières,
les yeux splendides de Zeus, dès que je serai couchée dans
ses bras, et je te donnerai un beau thrône incorruptible,
tout en or, qu'a fait mon fils Hephaistos qui boite des deux
pieds; et il y joindra un escabeau sur lequel tu appuyeras
tesbeaux pieds pendant le repas.
Et le doux Hypnos, lui répondant, parla ainsi :
RHAPSODIE XIV. د9
و
-Hèrè , vénérable Déesse , fille du grand Kronos, j'as-
soupirai aisément tout autre des Dieux éternels, et même
le fleuve Okéanos , cette source de toutes choses; mais je
n'approcherai point du Kroniôn Zeus et je ne l'endormirai
point, à moins qu'il me l'ordonne. Déjà il m'a averti, grâce
à toi, le jour où son fils magnanime naviguait loin d'Ilios,
de la cité dévastée des Troiens. Et j'enveloppai doucement
les membres de Zeus tempêtueux, tandis que tu méditais
des calamités, et que, répandant sur la mer le souffle des
vents furieux, tu poussais Herakles vers Koôs bien peu-
plée, loin de tous ses amis. Et Zeus , s'éveillant indigné,
dispersa tous les Dieux par l'Ouranos; et il me cherchait
pour me précipiter du haut de l'Aither dans la mer, si Nyx,
qui dompte les Dieux et les hommes, et que je suppliais
en fuyant , ne m'eût sauvé. Et Zeus , bien que très irrité,
s'apaisa, craignant de déplaire à la rapide Nyx. Et main-
tenant tu m'ordonnes de courir le même danger !
Il parla ainsi, et la vénérable Hère aux yeux de bœuf lui
répondit :
Hypnos , pourquoi t'inquiéter ainsi? Penses-tu que
Zeus au large regard s'irrite pour les Troiens autant que
pour son fils Herakles? Viens , et je te donnerai pour
épouse une des plus jeunes Kharites , Pasithéiè , que tu
désires sans cesse.
Elle parla ainsi, et Hypnos, plein de joie , lui répondit
Jure, par l'eau de Styx, un inviolable serment; touche
d'une main la terre et de l'autre la mer marbrée, et qu'ils
soient témoins, les Dieux souterrains qui vivent autour de
Kronos, que tu me donneras Pasithéiè que je désire sans
cesse.
Il parla ainsi , et la déesse Hèrè aux bras blancs jura aus-
sitôt comme il le désirait , et elle nomma tous les Dieux
sous-tartaréens qu'on nomme Titans. Et, après ce ser-
ment, ils quittèrent tous deux Lemnos et Imbros, couverts
260 ILIADE
d'une nuée et faisant rapidement leur chemin. Et, laissant
la mer à Lektos, ils parvinrent à l'Ida qui abonde en bêtes
fauves et en sources, et sous leurs pieds se mouvait la cime
des bois. Là , Hypnos resta en arrière , de peur que Zeus
le vit, et il monta dans un grand pin né sur l'Ida, et qui
s'élevait jusque dans l'Aither. Et il se blottit dans les épais
rameaux du pin, semblable à l'oiseau bruyant que les
hommes appellent Khalkis et les Dieux Kymindis.
Hèrè gravit rapidement le haut Gargaros , au faîte de
l'Ida. Et Zeus qui amasse les nuées la vit, et aussitôt le
désir s'empara de lui, comme autrefois , quand ils partage-
rent le même lit, loinde leurs parents bien-aimés. Il s'ap-
procha et lui dit :
Hèrè, pourquoi as-tu quitté l'Oympos ? Tu n'as ni
tes chevaux, ni ton char.
Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses lui répondit :
Je vais voir, aux limites de la terre , Okéanos, origine
des Dieux , et la maternelle Tethys , qui m'ont élevée et
nourrie dans leurs demeures. Je vais les voir, afin d'apaiser
leurs dissensions amères. Déjà, depuis longtemps, ils ne
partagent plus le même lit, parce que la colère est entrée
dans leur cœur. Mes chevaux, qui me portent sur la terге
et sur la mer, sont aux pieds de l'Ida aux nombreuses
sources, et c'est à cause de toi que jai quitté l'Olympos,
craignant ta colère, si j'allais, en te le cachant, dans la de-
meure du profond Okéanos .
Et Zeus qui amasse les nuées lui dit .
Hèrè, attends et tu partiras ensuite, mais couchons-
nous pleins d'amour. Jamais le désir d'une déesse ou d'une
femme n'a dompté ainsi tout mon cœur. Jamaisje n'ai tant
aimé, ni l'épouse d'Ixiôn, qui enfanta Peirithoos semblable
à un Dieu par la sagesse , ni la fille d'Akrisión, la belle
Danaè qui enfanta Perseus, le plus illustre de tous les
hommes, ni la fille du magnanime Phoinix, qui enfanta
RHAPSODIE XIV. 261
Minôs et Rhadamanthès, ni Sémélè qui enfanta Dionysos,
la joie des hommes, ni Alkmènè qui enfanta aussi dans
Thèbè mon robuste fils Herakles, ni la reine Dèmètèr aux
beaux cheveux, ni l'illustre Lètô , ni toi-même ; car je n'ai
jamais ressenti pour toi tant de désir et tant d'amour.
Et la vénérable Hèrè pleine de ruses lui répondit :
- Très-redoutable Kronide, qu'as-tu dit? Tu désires que
nous nous unissions d'amour , maintenant , sur le faîte de
l'Ida ouvert à tous les regards ! Si quelqu'un des Dieux
qui vivent toujours nous voyait couchés et en avertissait
tous les autres ! Je n'oserais plus rentrer dans tes demeures,
en sortant de ton lit, car ce serait honteux. Mais , si tels
sont ton désir et ta volonté, la chambre nuptiale que ton
fils Hephaistos a faite a des portes solides. C'est là que
nous irons dormir, puisqu'il te plaît que nous partagions le
même lit.
Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit :
-Ne crains pas qu'aucun Dieu te voie, ni aucun homme.
Je t'envelopperai d'une nuée d'or, telle que Hélios lui-
même ne la pénétrerait pas , bien que rien n'échappe à sa
lumière.
Et le fils de Kronos prit l'Epouse dans ses bras. Et sous
eux la terre divine enfanta une herbe nouvelle, le lotos
brillant de rosée, et le safran, et l'hyacinthe épaisse et molle,
qui les soulevaient de terre. Et ils s'endormirent, et une
belle nuée d'or les enveloppait, et d'étincelantes rosées en
tombaient.
Ainsi dormait, tranquille, le Père Zeus sur le haut Gar-
garos, dompté par le sommeil et par l'amour, en tenant
l'Epouse dans ses bras. Et le doux Hypnos courut aux nefs
des Akhaiens en porter la nouvelle à Celui qui ébranle la
terre, et il lui dit en paroles ailées :
- Hâte-toi, Poseidaôn , de venir en aide aux Akhaiens,
et donne-leur la victoire au moins quelques instants, pen
262 ILIADE
.
dant que Zeus dort, car je l'ai assoupi mollement, et Hèrè
l'a séduit par l'amour, afin qu'il s'endormît.
Il parla ainsi et retourna vers les illustres tribus des
hommes ; mais il excita plus encore Poseidaôn à secourir
les Danaens, et Poseidaôn , s'élançant aux premiers rangs,
s'écria :
-
Argiens! laisserons-nous de nouveau la victoire au
Priamide Hektor, afin qu'il prenne les nefs et se glorifie?
'Il triomphe, parce que Akhilleus reste,le cœur irrité, dans
ses nefs creuses; mais nous n'aurons plus un si grand re-
gret d'Akhilleus, si nous savons nous défendre les uns les
autres . Allons ! obéissez-moi tous. Couverts de nos meil-
leurs et de nos plus grands boucliers, les casques éclatants
en tête et les longues piques en main, allons ! Et je vous
conduirai, et je ne pense pas que le Priamide Hektôr nous
attende, bien qu'il soit plein d'audace. Que les plus braves
cèdent leurs boucliers légers, s'ils en ont de tels, aux guer-
riers plus faibles , et qu'ils s'abritent sous de plus grands!
Il parla ainsi , et chacun obéit. Et les Rois eux-mêmes,
quoique blessés, rangèrent les lignes. Le Tydéide, Odysseus
et l'Atréide Agamemnon , parcourant les rangs, échan-
geaient les armes, donnant les plus fortes aux plus robus-
tes, et les plus faibles aux moins vigoureux. Et tous s'avan-
cèrent, revêtus de l'airain éclatant, et Celui qui ébranle la
terre les précédait , tenant dans sa forte main une longue
et terrible épée, semblable à l'éclair, telle qu'on ne peut
l'affronter dans la mêlée lamentable , et qui pénètre les
hommes de terreur.
Etl'illustre Hektôr, de son côté, rangeait les Troiens en
pataille. Et tous deux préparaient une lutte horrible , Po-
seidaôn à la chevelure bleue et l'illustre Hektôr, celui-ci
secourant les Troiens et celui-là les Akhaiens . Et la mer
inondait la plage jusqu'aux tentes et aux nefs, et les deux
peuples se heurtaient avec une grande clameur; mais
RHAPSODIE XIV. 363
l'eau de la mer qui roule sur le rivage, poussée par le
souffle furieux de Boréas, ni le crépitement d'un vaste in-
cendie qui brûle une forêt, dans les gorges des montagnes,
ni le vent qui rugit dans les grands chênes , ne sont aussi
terribles que n'était immense la clameur des Akhaiens et
des Troiens, se ruant les uns sur les autres.
Et, le premier, l'illustre Hektor lança sa pique contre
Aias qui s'était retourné sur lui, et il ne le manqua pas, car
la pique frappa la poitrine là où les deux baudriers se
croisent, celui du bouclier et celui de l'épée aux clous
d'argent; et ils préservèrent la chair délicate. Hektôr fut
affligé qu'un trait rapide se fût vainement échappé de
sa main; et , fuyant la mort , il se retira dans la foule de
ses compagnons. Mais , comme il se retirait, le grand Té-
lamônien Aias saisit une des roches qui retenaient les câbles
des nefs, et qui se rencontraient sous les pieds des combat-
tants, et il en frappa Hektor dans la poitrine, au- dessus
du bouclier, près du cou , après l'avoir soulevée et l'avoir
fait tourbillonner. De même qu'un chêne tombe, déraciné
par l'éclair du grand Zeus, et que l'odeur du soufre s'en
exhale, et que chacun s'en épouvante, tant est terrible la
foudre du grand Zeus ; de même la force de Hektor tomba
dans la poussière. Et sa pique échappa de sa main , et son
casque tomba, et son bouclier aussi, et toutes ses armes
d'airain résonnèrent.
Et les fils des Akhaiens accoururent avec de grands cris,
espérant l'entraîner, et ils lancèrent d'innombrables traits;
mais aucun ne put blesser le prince des peuples, car les
plus braves le protégèrent aussitôt: Polydamas, Ainéias,
et le divin Agènôr, et Sarpèdôn, le chef des Lykiens, et
l'irréprochable Glaukos. Aucun ne négligea de le secourir,
et tous tenaient devant lui leurs boucliers bombés. Et ses
compagnons l'emportèrent dans leurs bras , loin de la
mêlée, jusqu'à l'endroit où se tenaient ses chevaux rapides,
264 ILIADE
.
et son char, et leur conducteur. Et ils l'emportèrent vers
la Ville, poussant des gémissements. Et quand ils furent
parvenus au gué du Xanthos tourbillonnant qu'engendra
l'immortel Zeus, ils le déposèrent du char sur la terre , et
ils le baignèrent, et, revenant à lui, il ouvrit les yeux. Mais,
tombant à genoux, il vomit un sang noir, et, de nouveau ,
il se renversa contre terre , et une nuit noire l'enveloppa,
tant le coup d'Aias l'avait dompté.
Les Argiens, voyant qu'on enlevait Hektôr, se ruèrent
avec plus d'ardeur sur les Troiens et ne songèrent qu'à
combattre. Le premier, le fils d'Oileus, le rapide Aias, de
sa lance aiguë , en bondissant , blessa Satnios Enopide ,
que l'irréprochable nymphe Neis enfanta d'Enops qui
paissait ses troupeaux sur les rives du Satnoïs. Et l'illustre
Oilèiade le blessa de sa lance dans le ventre, et il tomba à
la renverse, et, autour de lui, les Troiens et les Danaens
engagèrent une lutte terrible. Et le Panthoide Polydamas
vint le venger, et il frappa Prothoènôr Arèilykide à l'épaule
droite, et la forte lance entra dans l'épaule. Prothoènôr
renversé saisit la poussière avec ses mains , et Polydamas
s'écria insolemment :
Je ne pense pas qu'un trait inutile soit parti de la
main du magnanime Panthoide. Un Argien l'a reçu dans
le corps, et il s'appuiera dessus pour descendre dans les
demeures d'Aidès.
Il parla ainsi , et les Argiens furent remplis de douleur
en l'entendant se glorifier ainsi. Et le belliqueux Télamô-
nien Aias fut troublé, ayant vu Prothoènôr tomber auprès
de lui. Et aussitôt il lança sa pique contre Polydamas qui
se retirait ; mais celui-ci évita la mort en sautant de côté ,
et l'Anténoride Arkhélokhos reçut le coup, car les Dieux
lui destinaient la mort. Et il fut frappé à la dernière ver-
tèbre du cou, et les deux muscles furent tranchés, et sa
RHAPSODIE XIV. 265
tête, sa bouche et ses narines touchèrent la terre avant ses
genoux.
Et Aias cria à l'irréprochable Polydamas :
- Vois , Polydamas , et dis la vérité. Ce guerrier mort
ne suffit-il pas pour venger Prothoènôr? Il ne me semble
ni lâche , ni d'une race vile. C'est le frère du dompteur de
chevaux Antènôr, ou son fils , car il a le visage de cette
famille.
Et il parla ainsi, le connaissant bien. Et la douleur saisit
les Troiens . Alors, Akamas, debout devant son frère mort,
blessa d'un coup de lance le Boiôtien Promakhos, comme
celui-ci traînaitle cadavre par les pieds. EtAkamas, triom-
phant, cria :
- Argiens destinés à la mort, et toujours prodigues de
menaces, la lutte et ledeuil ne serontpas pour nous seuls,
et vous aussi vous mourrez ! Voyez ! votre Promakhos dort
dompté par ma lance, et mon frère n'est pas resté long-
temps sans vengeance ; aussi, tout homme souhaite de lais-
ser dans ses demeures un frère qui le venge.
Il parla ainsi , et ses paroles insultantes remplirent les
Argiens de douleur, et elles irritèrent surtout l'âme de
Pénéléôs qui se rua sur Akamas. Mais celui-ci n'osa pas
soutenir le choc du roi Pénéléôs qui blessa Ilioneus, fils de
ce Phorbas, riche en troupeaux, que Hermès aimait entre
tous les Troiens, et à qui il avait donné de grands biens. Et
il le frappa sous le sourcil, au fond de l'œil, d'où la pupille
fut arrachée. Et la lance, traversant l'œil , sortit derrière la
tête, et Ilioneus, les mains étendues , tomba. Puis , Péné-
léôs , tirant de la gaîne son épée aiguë , coupa la tête qui
roula sur la terre avec le casque , et la forte lance encore
fixée dans l'œil . Et Pénéléôs la saisit, et, la montrant aux
Troiens, il leur cria :
Allez de ma part, Troiens, dire au père et à la mère
de l'illustre Ilioneus qu'ils gémissent dans leurs demeures.
200 ILIADE .
Ah! I épouse de l'Alégénoride Promakhos ne se réjouira
pas non plus au retour de son époux bien-aimé , quand les
fils des Akhaiens, loinde Troiè, s'en retourneront sur leurs
nefs!
Il parla ainsi , et la pâle terreur saisit les Troiens , et
chacun d'eux regardait autour de lui , cherchant comment
il éviterait la mort.
Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures
Olympiennes, celui des Akhaiens qui enleva le premier des
dépouilles sanglantes, quand l'Illustre qui ébranle la terrге
eut fait pencher la victoire?
Le premier, Aias Télamônien frappa Hyrthios Gyrtiade,
chef des braves Mysiens. Et Antilokhos tua Phalkès et
Merméros , et Merionès tua Morys et Hippotiôn , et Teu-
kros tua Prothoôn et Périphètès , et l'Atréide Ménélaos
blessa au côté le prince des peuples Hypérénôr. Il lui dé-
chira les intestins, et l'âme s'échappa par l'horrible bles-
sure, et un brouillard couvrit ses yeux. Mais Aias , l'agile
fils d'Oileus, en tua bien plus encore , car nul n'était son
égal pour atteindre ceux que Zeus met en fuite.
RHAPSODIE XV.
es Troiens franchissaient, dans leur fuite, les
pieux et le fossé, et beaucoup tombaient sous
les mains des Danaens. Et ils s'arrêtèrent au-
9 près de leurs chars, pâles de terreur.
Mais Zeus s'éveilla, sur les sommets de l'Ida, auprès de
Hèrè au thrône d'or. Et, se levant, il regarda et vit les
Troiens et les Akhaiens, et les premiers en pleine déroute,
et les Argiens, ayant au milieu d'eux le roi Poseidaôn , les
poussant avec fureur. Et il vit Hektôr gisant dans aplaine,
entouré de ses compagnons, respirant à peine et vomissant
le sang, car ce n'était pas le plus faible des Akhaiens qui
V'avait blessé.
Et le Père des hommes et des Dieux fut rempli de pitié
en le voyant, et, avec un regard sombre, il dit à Hèrè :
-
O astucieuse ! ta ruse a éloigné le divin Hektôr du
combat et mis ses troupes en fuite. Je ne sais si tu ne re-
cueilleras pas la première le fruit de tes ruses , et si je ne
368 ILIADE.
t'accablerai point de coups. Ne te souvient-il plus du jour
où tu étais suspendue dans l'air, avec une enclume à
chaque pied, les mains liées d'une solide chaîne d'or, et où
tu pendais ainsi de l'Aither et des nuées ? Tous les Dieux,
par le grand Olympos, te regardaient avec douleur et ne
pouvaient te secourir, car celui que j'aurais saisi, je l'aurais
précipité de l'Ouranos, et il serait arrivé sur la terre, res
pirant à peine. Et cependant ma colère , à cause des souf-
frances du divin Heraklès, n'était point assouvie. C'était
toi qui, l'accablant de maux , avais appelé Boréas et les
tempêtes sur la mer stérile , et qui l'avais rejeté vers Koôs
bien peuplée. Mais je le délivrai et le ramenai dans Argos
féconde en chevaux. Souviens-toi de ces choses et renonce
à tes ruses , et sache qu'il ne te suffit pas, pour me tromper,
de te donner à moi sur ce lit, loin des Dieux.
Il parla ainsi , et la vénérable Hèrè frissonna et lui ré-
pondit en paroles ailées :
- Que Gaia le sache, et le large Ouranos , et l'eau sou-
terraine de Styx , ce qui est le plus grand serment des
Dieux heureux, et ta tête sacrée, et notre lit nuptial que je
n'attesterai jamais en vain ! Ce n'est point par mon conseil
que Poseidaôn qui ébranle la terre a dompté les Troiens et
Hektor. Son cœur seul l'a poussé, ayant compassion des
Akhaiens désespérés autour de leurs nefs. Mais j'irai et je
lui conseillerai, ô Zeus qui amasses les noires nuées, de se
retirer où tu le voudras .
Elle parla ainsi, et le Père des Dieux et des hommes
sourit, et lui répondit ces paroles ailées :
Si tu penses comme moi , étant assise au milieu des
Immortels, ô vénérable Hèrè aux yeux de bœuf, Poseidaôn
lui-même, quoi qu'il veuille, se conformera aussitôt à notre
volonté. Si tu as dit la vérité dans ton cœur, va dans l'as-
semblée des Dieux, appelle Iris et l'illustre archer Apollôn,
afin que l'une aille, vers l'armée des Akhaiens cuirassés,
RHAPSODIE XV. 269
dire au roi Poseidaôn qu'il se retire de la mêlée, et qu'il
rentre dans ses demeures ; et que Phoibos Apollôn ranime
les forces de Hektôr et apaise les douleurs qui l'accablent,
afin que le Priamide attaque de nouveau les Akhaiens et
les mette en fuite. Et ils fuiront jusqu'aux nefs du Pèléide
Akhilleus qui suscitera son compagnon Patroklos. Et l'il-
lustre Hektôr tuera Patroklos devant Ilios , là où celui-ci
aura dompté une multitude de guerriers, et, entre autres,
mon fils, le divin Sarpèdôn. Et le divin Akhilleus, furieux,
tuera Hektôr. Et, désormais , je repousserai toujours les
Troiens loin des nefs, jusqu'au jour où les Akhaiens pren-
dront la haute Ilios par les conseils d'Athène. Mais je ne
déposerai point ma colère, et je ne permettrai à aucun des
Immortels de secourir les Danaens , tant que ne seront
point accomplis et le désir du Pèléide et la promesse que
j'ai faite par un signe de ma tête, le jour où la Déesse
Thétis , embrassant mes genoux, m'a supplié d'honorer
Akhilleus, le dévastateur de citadelles.
Il parla ains., et la Déesse Hèrè aux bras blancs se hâta
de monter des cimes de l'Ida dans le haut Olympos . Ainsi
vole la pensée d'un homme qui , ayant parcouru de nom-
breuses contrées et se souvenant de ce qu'il a vu, se dit :
J'étais làl La vénérable Hèrè vola aussi promptement, et
elle arriva dans l'assemblée des Dieux , sur le haut Olym-
pos où sont les demeures de Zeus. Et tous se levèrent en
la voyant, et lui offrirent la coupe qu'elle reçut de Thémis
aux belles joues , car celle-ci était venue la première au-
devant d'elle et lui avait dit en paroles ailées :
- Hèrè , pourquoi viens-tu , toute troublée ? Est-ce le
fils de Kronos, ton époux, qui t'a effrayée ?
Et la déesse Hèrè aux bras blancs lui répondit :
Divine Thémis, ne m'interroge point. Tu sais com-
bien son âme est orgueilleuse et dure. Préside le festin des
Dieux dans ces demeures. Tu sauras avec tous les Immor
270 ILIADE
.
tels les desseins fatals de Zeus. Je ne pense pas que no les
hommes, ni les Dieux puissent se réjouir désormais dans
leurs festins .
La vénérable Hèrè parla et s'assit. Et les Dieux s'attris-
tèrent dans les demeures de Zeus; mais la fille de Kronos
sourit amèrement, tandis que son front était sombre au-
dessus de ses sourcils bleus ; et elle dit indignée :
-
Insensés que nous sommes ! nous nous irritons contre
Zeus et nous voulons le dompter, soit par la flatterie , soit
par la violence; et, assis à l'écart, il ne s'en soucie ni ne
s'en émeut, sachant qu'il l'emporte sur tous les Dieux im-
mortels par la force et la puissance. Subissez donc les
maux qu'il lui plaît d'envoyer à chacun de vous. Déjà le
malheur atteint Arès; son fils a péri dans la mêlée, Aska-
laphos, celui de tous les hommes qu'il aimait le mieux, et
que le puissant Arès disait être son fils .
Elle parla ainsi, etArès, frappant de ses deux mains ses
cuisses vigoureuses , dit en gémissant :
Ne vous irritez point, habitants des demeures Olym-
piennes, si je descends aux nefs des Akhaiens pour venger
le meurtre de mon fils, quand même ma destinée serait de
tomber parmi les morts, le sang et la poussière, frappé de
l'éclair de Zeus !
Il parla ainsi, et il ordonna à la Crainte et à la Fuite
d'atteler ses chevaux, et il se couvrit de ses armes splen-
dides. Et, alors, une colère bien plus grande et bien plus
terrible se fût soulevée dans l'âme de Zeus contre les Im-
mortels, si Athène, craignant pour tous les Dieux , n'eût
sauté dans le parvis, hors du thrône où elle était assise. Er
elle arracha le casque de la tête d'Arès, et le bouclier de
ses épaules et la lance d'airain de sa main robuste , et elle
réprimanda l'impétueux Arès :
Insensé! tu perds l'esprit et tu vas périr. As-tu des
oreilles pour ne point entendre? N'as-tu plus ni intelli
RHAPSODIE XV. 271
gence, ni pudeur ? N'as-tu point écouté les paroles de la
déesse Hèrè aux bras blancs que Zeus a envoyée dans l'O-
lympos? Veux-tu , toi-même , frappé de mille maux, re-
venir, accablé et gémissant, après avoir attiré des calamités
sur les autres Dieux? Zeus laissera aussitôt les Troiens et
les Akhaiens magnanimes, et il viendra nous précipiter de
l'Olympos, innocents ou coupables. Je t'ordonne d'apaiser
lacolère du meurtre de ton fils. Déjà de plus braves et de
plus vigoureux que lui sont morts, ou seront tués. Il est
difficile de sauver de la mort les générations des hommes.
Ayant ainsi parlé, elle fit asseoir l'impétueux Arès sur
son thrône. Puis, Hèrè appela, hors de l'Olympos, Apollôn
et Iris, qui est la messagère de tous les Dieux immortels,
et elle leur dit en paroles ailées :
-
Zeus vous ordonne de venir promptement sur l'Ida,
et, quand vous l'aurez vu, faites ce qu'il vous ordonnera.
Ayant ainsi parlé, la vénérable Hèrè rentra et s'assit sur
son thrône. Et les deux Immortels s'envolèrent à la hâte, et
ils arrivèrent sur l'Ida où naissent les sources et les bêtes
fauves. Et ils virent Zeus au large regard assis sur le faîte
du Gargaros, et il s'était enveloppé d'une nuée parfumée.
Et ils s'arrêtèrent devant Zeus qui amasse les nuées. Et,
satisfait, dans son esprit, qu'ils eussent obéi promptement
aux ordres de l'Epouse bien-aimée, il dit d'abord en pa-
roles ailées à Iris :
-
Val rapide Iris , parle au Roi Poseidaôn, et sois une
messagère fidèle. Dis-lui qu'il se retire de la mêlée, et qu'il
reste, soit dans l'assemblée des Dieux, soit dans la mer di-
vine. Mais s'il n'obéissait pas à mes ordres et s'il les mé-
prisait, qu'il délibère et réfléchisse dans son esprit. Malgré
sa vigueur, il ne pourra soutenir mon attaque, car mes
forces surpassent de beaucoup les siennes , etje suis l'aîné.
Qu'il craigne donc de se croire l'égal de Celui que tous les
autres Dieux redoutent.
272 ILIADE.
Il parla ainsi, et la rapide Iris aux pieds aériens descendit,
du faîte des cimes Idaiennes , vers la sainte Ilios. Comme
la neige vole du milieu des nuées , ou la grêle chassée par
le souffle impétueux de Boréas, ainsi volait la rapide Iris;
et, s'arrêtant devant lui, elle dit à l'Illustre qui ébranle la
terre :
-
Poseidaôn aux cheveux bleus, je suis envoyée par
Zeus tempêtueux. Il te commande de te retirer de la mêlée
et de rester, soit dans l'assemblée des Dieux, soit dans la
mer divine. Si tu n'obéissais pas à ses ordres , et si tu les
méprisais, il te menace de venir te combattre, et il te con-
seille d'éviter son bras, car ses forces sont de beaucoup su-
périeures aux tiennes, et il est l'aîné. Il t'avertit de ne point
te croire l'égal de Celui que tous les dieux redoutent.
Et l'Illustre qui ébranle la terre, indigné, lui répondit :
Ahl certes, bien qu'il soit grand, il parle avec orgueil,
s'il veut me réduire par la force, moi , son égal ! Nous
sommes trois frères nés de Kronos, et qu'enfanta Rhéiè :
Zeus, moi et Aidès qui commande aux Ombres. On fit trois
parts du monde, et chacun de nous reçut la sienne. Et le
sort décida que j'habiterais toujours la blanche mer, et
Aidès eut les noires Ténèbres, et Zeus eut le large Ouranos,
dans les nuées et dans l'Aither. Mais le haut Olymposet
la terre furent communs à tous. C'est pourquoi je ne ferai
point la volonté de Zeus, bien qu'il soitpuissant. Qu'il garde
tranquillement sa part; il ne m'épouvantera pas comme
un lâche. Qu'il menace à son gré les fils et les filles qu'il a
engendrés, puisque la nécessité les contraint de lui obéir.
Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit :
-
Poseidaôn aux cheveux bleus, me faut-il rapporter à
Zeus cette parole dure et hautaine? Ne changeras-tu point?
L'esprit des sages n'est point inflexible, et tu sais que les
Erinnyes suivent les aînés .
Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit :
RHAPSODIE XV. 873
Déesse Iris, tu as bien parlé. Il est bon qu'un mes-
sager possède la prudence; mais une amère douleur emplit
mon esprit et mon cœur, quand Zeus veut, par des paroles
violentes , réduire son égal en honneurs et en droits. Je
cèderai, quoique indigné; mais je te le dis , et je le mena-
cerai de cecı: Si, malgré nous, moi, la dévastatrice Athène,
Hèrè, Hermès et le roi Hephaistos , il épargne la haute
Ilios et refuse de la détruire et de donner la victoire aux
Argiens, qu'il sache que notre haine sera inexorable.
Ayant ainsi parlé, il laissa le peuple des Akhaiens et
rentra dans la mer. Et les héros Akhaiens le regrettaient.
Et alors Zeus qui amasse les nuées dit à Apollôn :
-
Va maintenant, cher Phoibos, vers Hektôr armé d'ar-
rain, car voici que Celui qui ébranle la terre est rentré
dans la mer, fuyant ma fureur. Certes, ils auraient entendu
un combat terrible les Dieux souterrains qui vivent autour
de Kronos ; mais il vaut mieux pour tous deux que, malgré
sa colère, il ait évité mes mains, car cette lutte aurait fait
couler de grandes sueurs. Mais toi , prends l'Aigide aux
franges d'or, afin d'épouvanter , en la secouant , les héros
Akhaiens. Archer, prends soin de l'illustre Hektôr et rem
plis-le d'une grande force , pour qu'il chasse les Akhaiens
jusqu'aux nefs et jusqu'au Hellespontos; etje songerai alors
comment je permettrai aux Akhaiens de respirer.
Il parla ainsi, et Apollon se hâta d'obéir à son père. Et
il descendit du faîte de l'Ida , semblable à un épervier
tueur de colombes, et le plus impétueux des oiseaux. Et il
trouva le divin Hektor, le fils du sage Priamos , non plus
couché , mais assis , et se ranimant, et reconnaissant ses
compagnons autour de lui. Et le râle et la sueur avaient
disparu par la seule pensée de Zeus tempêtueux. Et Apol-
lôn s'approcha et lui dit :
- Hektôr , fils de Priamos , pourquoi rester assis , sans
forces, loin des tiens? Es-tu la proie de quelque douleur ?
274 ILIADE.
Et Hektôr au casque mouvant lui répondit d'une voix
faible :
-
Qui es-tu, ô le meilleur des Dieux , qui m'interroges
ainsi ? Ne sais-tu pas qu'auprès des nefs Akhaiennes, tan-
dis que je tuais ses compagnons, le brave Aias m'a frappé
d'un rocher dans la poitrine et a rompu mes forces et mon
courage? Certes, j'ai cru voir aujourd'hui les morts et la
demeure d'Aidès, en rendant ma chère âme.
Et le royal Archer Apollon lui répondit :
Prends courage ! Du haut de l'Ida, le Kronión a en-
voyé pour te secourir Phoibos Apollôn à l'épée d'or. Toi
et ta haute citadelle ,je vous ai protégés et je vous protége
toujours. Viens ! excite les cavaliers à pousser leurs che-
vaux rapides vers les nefs creuses , et j'irai devant toi, et
j'aplanirai la voie aux chevaux, et je mettrai en fuite les
héros Akhaiens .
Ayant ainsi parlé, il remplit le prince des peuples d'une
grande force. Comme un étalon, longtemps retenu à la
crèche et nourri d'orge abondante, qui rompt son lien, et
qui court, frappant la terre de ses quatre pieds, se plonger
dans le fleuve clair, et qui, latête haute, secouant ses crins
sur ses épaules, fier de sa beauté, bondit aisément jus-
qu'aux lieux accoutumés où paissent les cavales; de même
Hektôr, à la voix du Dieu, courait de ses pieds rapides, ex-
citant les cavaliers. Comme des chiens et des campagnards
qui poursuivent un cerf rameux , ou une chèvre sauvage
qui se dérobe sous une roche creusé ou dans la forêt sombre,
et qu'ils ne peuvent atteindre , quand un lion à longue
barbe, survenant tout à coup à leurs cris, les disperse aus-
sitôt malgré leur impétuosité ; de même les Danaens,
poursuivant l'ennemi de leurs lances à deux pointes, s'é-
pouvantèrent er voyant Hektôr parcourir les lignes
Troiennes, et leur âme tomba à leurs pieds.
Et Thoas Andraimonide les excitait. Et c'était le meil-
RHAPSODIE XV. 275
leur guerrier Aitôlien, habile au combat de la lance et
ferme dans la mêlée. Et peu d'Akhaiens l'emportaient sur
lui dans l'agora. Et il s'écria :
-
Ahl certes , je vois de mes yeux un grand prodige.
Voici le Priamide échappé à la mort. Chacun de nous
espérait qu'il avait péri par les mains d'Aias Télamônien ;
mais sans doute un Dieu l'a sauvé de nouveau, lui qui a
rompu les genoux de tant de Danaens, et qui va en rompre
encore, car ce n'est point sans l'aide de Zeus tonnant qu'il
revient furieux au combat. Mais, allons ! et obéissez tous.
Que la multitude retourne aux nefs, et tenons ferme, nous
qui sommes les plus braves de l'armée. Tendons vers lui
nos grandes lances, etje ne pense pas qu'il puisse, malgré
ses forces, enfoncer les lignes des Danaens.
Il parla ainsi, et tous l'entendirent et obéirent. Et autour
de lui étaient les Aias et le roi Idoméneus , et Teukros et
Mèrionès, et Mégès semblable à Arès; et ils se préparaient
au combat , réunissant les plus braves, contre Hektor et
les Troiens. Et, derrière eux, la multitude retournait vers
les nefs des Akhaiens .
Et les Troiens frappèrent les premiers. Hektôr les pré-
cédait, accompagné de Phoibos Apollon, les épaules cou-
vertes d'une nuée et tenant l'Aigide terrible , aux longues
franges, que le forgeron Hephaistos donna à Zeus pour
épouvanter les hommes. Et, tenant l'Aigide en main, il me-
nait les Troiens. Et les Argiens les attendaient de pied
ferme, et une clameur s'éleva des deux côtés. Les flèches
jaillissaient des nerfs et les lances des mains robustes; et les
unes pénétraient dans la chair des jeunes hommes, et les
autres entraient en terre, avides de sang, mais sans avoir
percé le beau corps des combattants.
Aussi longtemps que Phoibos Apollon tint l'Aigide im-
mobile en ses mains, les traits percèrent des deux côtés, et
les guerriers tombèrent; mais quand il la secoua devant la
276 ILIADE .
face des cavaliers Danaens, en poussant des cris terribles ,
leur cœur se troubla dans leurs poitrines, et ils oublièrent
leur force et leur courage.
Comme un troupeau de bœufs, ou un grand troupeau de
brebis, que deux bêtes féroces, au milieu de la nuit, boule-
versent soudainement, en l'absence de leur gardien, de
même les Akhaiens furent saisis de terreur , etApollon les
mit en fuite et donna la victoire à Hektor et aux Troiens.
Alors, dans cette fuite, chaque homme tua unautre homme.
Hektôr tua Stikhios et Arkésilaos, l'un, chef des Boiô-
tiens aux tuniques d'airain, l'autre, fidèle compagnon du
magnanime Ménestheus. Et Ainéias tua Médôn et lasos. Et
Médôn était bâtard du divin Oileus et frère d'Aias ; mais il
habitait Phylake, loinde sa patrie, ayant tué le frère de sa
belle-mère Eriopis, femme d'Oileus. Et Iasos était un chef
Athènaien et fils de Sphèlos Boukolide.
EtPolydamas tua Mèkistheus, et Politès tua Ekhios qui
combattait aux premiers rangs. Et le divin Agènôr tua
Klônios, et Pâris frappa au sommet de l'épaule , par der-
rière, Dèiokhos qui fuyait, et l'airain le traversa.
Tandis que les vainqueurs dépouillaient les cadavres de
leurs armes, les Akhaiens franchissaient les pieux, dans le
tossé, et fuyaient çà et là, derrière la muraille , contraints
par la nécessité. Mais Hektor commanda à haute voix aux
Troiens de se ruer suries nefs et de laisser là les dépouilles
sanglantes :
Celui que je verrai loin des nefs, je lui donnerai la
mort. Ni ses frères, ni ses sœurs ne mettront son corps sur
le bûcher, et les chiens le déchireront dévant notre Ville.
Ayant ainsi parlé, il poussa les chevaux du fouet, en en-
traînant les Troiens, et tous, avec des cris menaçants et
une clameur immense, ils poussaient leurs chars en avant.
EtPhoibos Apollon jeta facilement du pied les bords du
fossé dans le milieu, et, le comblant, le fit aussi large que
RHAPSODIE XV. 277
l'espace parcouru par le trait que lance un guerrier vigou-
reux. Et tous s'y jetèrent en foule, et Apollôn, les précé-
dant avec l'Aigide éclatante, renversa le mur des Akhaiens
aussi aisément qu'un enfant renverse, auprès de la mer,
les petits monceaux de sable qu'il a amassés et qu'il dis-
perse en se jouant. Ainsi, Archer Apollôn, tu dispersas
l'œuvre qui avait coûté tant de peines et de misères aux
Argiens, et tu les mis en fuite.
Et ils s'arrêtèrent auprès des nefs, s'exhortant les uns les
autres ; et, les mains étendues vers les Dieux , ils les im-
ploraient. Et le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens,
priait, les bras levés vers l'Ouranos étoilé :
Père Zeus ! si jamais, dans la fertile Argos, brûlant
pour toi les cuisses grasses des bœufs et des brebis, nous
t'avons supplié de nous accorder le retour, et si tu l'as
promis d'un signe de ta tête , souviens-toi , ô Olympien !
Éloigne notre jour suprême , et ne permets pas que les
Akhaiens soient domptés par les Troiens .
Il parla ainsi en priant, etle sage Zeus entendit la prière
du vieux Nèlèiade et tonna. Et, au bruit du tonnerre, les
Troiens, croyant comprendre la pensée de Zeus tempê-
tueux, se ruèrent plus furieux sur les Argiens. Comme les
grandes lames de la haute mer assiégent les flancs d'une
nef, poussées par la violence du vent , car c'est elle qui
gonfle les eaux; de même les Troiens escaladaient le mur
avec de grandes clameurs ; et ils poussaient leurs chevaux
et combattaient devant les nefs à coups de lances aiguës ;
et les Akhaiens, du haut de leurs nefs noires , les repous-
saient avec ces longs pieux , couchés dans les nefs, et qui,
cerclés d'airain , servent dans le combat naval.
Tant que les Akhaiens et les Troiens combattirent au dela
du mur, loin des nefs rapides , Patroklos, assis sous la
tente de l'irréprochable Eurypylos, le charma par ses pa-
roles et baigna sa blessure de baumes qui guérissent les
278 ILIADK.
douleurs amères; mais quand il vit que les Troiens avaient
franchi le mur, et que les Akhaiens fuyaient avec des cris,
il gémit , et frappa ses cuisses de ses mains, et il dit en
oleurant :
Eurypylos, je ne puis rester plus longtemps, bien que
tu souffres , car voici une mêlée suprême. Qu'un de tes
compagnons te soigne; il faut que je retourne vers Akhil-
leus et que je l'exhorte à combattre. Qui sait si , un Dieu
m'aidant, je ne toucherai point son âme? Le conseil d'un
ami est excellent.
Ayant ainsi parlé, il s'éloigna.
Cependant les Akhaiens soutenaient l'assaut des Troiens .
Et ceux- ci ne pouvaient rompre les phalanges des Danaens
et envahir les tentes et les nefs , et ceux-là ne pouvaient
repousser l'ennemi loin des nefs. Comme le bois dont on
construit une nefest mis de niveau par un habile ouvrier à
qui Athènè a enseigné toute sa science, de même le combat
était partout égal autour des nefs.
Et le Priamide attaqua l'illustre Aias. Et tous deux sou-
tenaient le travail du combat autour des nefs , et l'un ne
pouvait éloigner l'autre pour incendier les nefs, et l'autre
ne pouvait repousser le premier que soutenait un Dieu. Et
l'illustre Aias frappa de sa lance Kalètôr, fils de Klytios,
comme celui -ci portait le feu sur les nefs ; et Kalètôr tomba
renversé , laissant échapper la torche de ses mains. Et
quand Hektôr vit son parent tomber dans la poussière de-
vant la nef noire, il cria aux Troiens et aux Lykiens :
- Troiens, Lykiens et Dardaniens belliqueux , n'aban-
donnez point le combat étroitement engagé , mais enlevez
le fils de Klytios, et que les Akhaiens ne le dépouillent
point de ses armes .
Il parla ainsi, et lança sa pique éclatante contre Aias,
mais il le manqua, etil atteignit Lykophôn, fils de Mastôr,
compagnond'Aias, et qui habitait avec celui-ci, depuis qu'il
RHAPSODIE XV. 279
avait tué un homme dans la divine Kythèrè. Et le Priamide
le frappa de sa lance aiguë au-dessus de l'oreille , auprès
d'Aias, et Lykophôn tomba du haut de la poupe sur la
poussière, et ses forces furent dissoutes. Et Aias , frémis-
sant, appela son frère :
- Ami Teukros , notre fidèle compagnon est mort, lui
qui, loin de Kythèrè, vivait auprès de nous et que nous
honorions autant que nos parents bien-aimés. Le magna-
nime Hektôr l'a tué . Où sont tes flèches mortelles et l'arc
que t'a donné Phoibos Apollôn ?
Il parla ainsi, et Teukros l'entendit, et il accourut, tenant
en main son arc recourbé et le carquois plein de flèches.
Et il lança ses flèches aux Troiens. Et il frappa Kléitos, fils
de Peisènôr, compagnon de l'illustre Panthoide Polydamas,
dont il conduisait le char et les chevaux à travers les pha-
langes bouleversées, afin de plaire à Hektôr et aux Troiens .
Mais le malheur l'accabla sans que nul pût le secourir;
et la flèche fatale entra derrière le cou , et il tomba du
char, et les chevaux reculèrent, secouant le char vide.
Et le prince Polydamas, l'ayant vu , accourut prompte-
ment aux chevauxet les confia à Astynoos, fils de Protiaôn,
lui recommandant de les tenir près de lui. Et il se mêla de
nouveau aux combattants.
Et Teukros lança une flèche contre Hektor, et il l'eût
retranché du combat, auprès des nefs des Akhaiens, s'il
l'avait atteint , et lui eût arraché l'âme ; mais il ne put
échapper au regard du sage Zeus qui veillait sur Hektôr.
Et Zeus priva de cette gloire le Télamônien Teukros ,
car il rompit le nerf bien tendu , comme Teukros tendait
l'arc excellent. Et la flèche à pointe d'airain s'égara, et
l'arc tomba des mains de l'archer. Et Teukros frémit et
dit à son frère :
-
Ah! certes, quelque Dieu nous traverse dans le com
bat. Il m'a arraché l'arc des mains et rompu le nerf tout
280 ALIADR.
neuf que j'y avais attaché moi-même ce matin , afin qu'il
pût lancer beaucoup de flèches.
Et le grand Télamônien Aias lui répondit :
-
0 amı , laisse ton arc et tes flèches , puisqu'un Dieu
jaloux des Danaens disperse tes traits. Prends une longue
lance , mets un bouclier sur tes épaules et combats les
Troiens en excitant les troupes. Que ce ne soit pas du
moins sans peine qu'ils se rendent maîtres de nos nefs bien
construites. Mais souvenons-nous de combattre.
Il parla ainsi , et Teukros, déposant son arc dans sa
tente, saisit une solide lance à pointe d'airain, mit un bou-
clier à quatre lames sur ses épaules, un excellent casque à
crinière sur sa tête , et se hâta de revenir auprès d'Aias.
Mais quand Hektor eut vu que les flèches de Teukros lui
étaient devenues inutiles , il cria à haute voix aux Troiens
et aux Lykiens :
Troiens, Lykiens et belliqueux Dardaniens, soyez des
hommes, et souvenez-vous de votre force et de votre cou-
rage auprès des nefs creuses ! Je vois de mes yeux les flèches
d'un brave archer brisées par Zeus. Il est facile de com-
prendre à qui le puissant Kroniôn accorde ou refuse son
aide , qui il menace et qui il veut couvrir de gloire. Main-
tenant, il brise les forces des Akhaiens et il nous protége.
Combattez fermement autour des nefs. Si l'un de vous est
blessé etmeurt, qu'il meure sans regrets, car il est glorieux
de mourir pour la patrie , car il sauvera sa femme, ses en-
fants et tout son patrimoine , si les Akhaiens retournent ,
sur leurs nefs, dans la chère terre de leurs aïeux.
Ayant ainsi parlé, il excita la force et le courage de cha-
cun. Et Aias, de son côté, exhortait ses compagnons :
Ohonte ! c'est maintenant , Argiens, qu'il faut pérır
ou sauver les nefs. Espérez-vous , si Hektôr au casque
mouvant se saisit de vos nefs , retourner à pied dans la
patrie? Ne l'entendez-vous point exciter ses guerriers , ce
RHAPSODIE XV. 281
Hektor qui veut brûler nos nefs? Ce n'est point aux danses
qu'il les pousse, mais au combat. Le mieux est de leur op-
poser nos bras et notre vigueur. Il faut mourir prompte-
ment ou vivre , au lieu de nous consumer dans un combat
sans fin contre des hommes qui ne nous valent pas.
Ayant ainsi parlé, il ranima le courage de chacun. Alors
Hektôr tua Skhédios, fils de Périmèdès, chef des Phôkèens ;
etAias tua Laodamas, chefdes hommes de pied, fils illustre
d'Antènôr. Et Polydamas tua Olos le Kyllénien , compa-
gnon du Phyléide, chefdes magnanimes Epéiens. Et Mégès,
l'ayant vu , s'élança sur Polydamas; mais celui-ci , s'étant
courbé, échappa au coup de la pique , car Apollôn ne per-
mit pas que le Panthoide tombât parmi les combattants ;
et la pique de Mégès perça la poitrine de Kreismos qui
tomba avec bruit. Et comme le Phyléide lui arrachait ses
armes, le brave Dolops Lampétide se jeta sur lui , Dolops
qu'engendra le Laomédontiade Lampos, le meilleur des
hommes mortels. Et il perça de sa lance le milieu du bou-
clier de Mégès, mais son épaisse cuirasse préserva celui-ci.
C'était la cuirasse que Phyleus apporta autrefois d'Ephyrè,
des bords du fleuve Sellèis. Et son hôte, le Roi des hom-
mes , Euphètès, la lui avait donnée, pour la porter dans les
mêlées comme un rempart contre l'ennemi. Et, mainte-
nant, elle préserva son fils de la mort. Et Mégès frappa de
son épée le cône du casque d'airain à crinière de cheval, et
l'aigrette rompue tomba dans la poussière, ayant été teinte
récemment d'une couleur de pourpre. Et tandis que Mégès
combattait encore et espérait la victoire, le brave Ménélaos
accourut à son aide, et, venant à la dérobée, frappa l'épaule
du Troien. Et la pointe d'airain traversa la poitrine , et le
guerrier tomba sur la face.
Et les deux Akhaiens s'élançaient pour le dépouiller de
ses armes d'airain; mais Hektor excita les parents de Do-
lops, et surtout il réprimanda le Hikétaonide , le brave
283 ILIADE
Ménalippos, qui paissait, avant la guerre, ses bœufs aux
pieds flexibles dans Perkôte, mais qui vint à Ilios quand
les nefs Danaennes aux doubles avirons arrivèrent. Et il
brillait parmi les Troiens, et il habitait auprès de Priamos
qui l'honorait à l'égal de ses fils. Et Hektôr lui adressa
ces paroles dures et sévères :
- Ainsi, Ménalippos, nous restons inertes. Ton parent
mort ne touche-t-il point ton cœur? Ne vois-tu pas qu'ils
arrachent les armes de Dolops ? Suis-moi. Ce n'est plus de
loinqu'il faut combattre les Argiens. Nous les tuerons, ou
la haute Ilios sera prise et ils égorgeront ses citoyens.
En parlant ainsi, il s'élança, et Ménalippos le suivit, sem-
blable à un Dieu. Et le grand Télamônien Aias exhortait
les Akhaiens :
O amis ! soyez des hommes. Ayez honte de fuir et
faites face au combat. Les braves sont plutôt sauvés que
tués, et les lâches seuls n'ont ni gloire, ni salut.
Il parla ainsi, et les Akhaiens retinrent ses paroles dans
leur esprit, prêts às'entre-aider; et ils faisaient comme un
mur d'airain autour des nefs; et Zeus excitait les Troiens
contre eux. Et le brave Ménélaos anima ainsi Antilokhos :
- Antilokhos, nul d'entre les Akhaiens n'est plus jeune
que toi, ni plus rapide, ni plus brave au combat. Plût aux
Dieux que tu pusses tuer quelque Troien I
Il parla ainsi, et ille laissa excité par ces paroles. Et An-
tilokhos se jeta parmi les combattants et lança sa pique
éclatante, et les Troiens reculèrent; mais la pique ne fut
point lancée en vain, car elle perça à la poitrine, près de
la mamelle, Ménalippos, l'orgueilleux fils de Hikétaôn. Et
il tomba et ses armes sonnèrent. Et le brave Antilokhos se
jeta sur lui, comme un chien sur un faon qu'un chasseur a
percé tandis qu'il bondissait hors du gîte. Ainsi, Ménalippos,
le belliqueux Antilokhos sauta sur toi pour t'arracher tes
armes; mais le divin Hektor , l'ayant vu , courut sur lui à
RHAPSODIE XV. 283
travers la mêlée. Et Antilokhos ne l'attendit pas , quoique
brave, et il prit la fuite, comme une bête fauve qui, ayant
tué un chien, ou le bouvier au milieu des bœufs , fuit avant
que la fouledes hommes la poursuive. Ainsi fuyait le Nes-
tôride. Et les Troiens et Hektor, avec de grands cris, l'ac-
cablaient de traits violents; mais il leur fit face, arrivé au-
près de ses compagnons.
Et les Troiens , semblables à des lions mangeurs de
chair crue, se ruaient sur les nefs, accomplissant ainsi les
ordres de Zeus, car il leur inspirait la force et il troublait
l'âme des Argiens, voulant donner une grande gloire au
Priamide Hektor, et le laisser jeter la flamme ardente sur
les nefs aux poupes recourbées , afin d'exaucer la fatale
prière de Thétis. Et le sage Zeus attendait qu'il eût vu le
feu embraser une nef, et alors il repousserait les Troiens
loin des nefs et rendrait la victoire aux Danaens. C'est
pourquoi il entraînait vers les nefs creuses le Priamide
Hektôr déjà plein d'ardeur , furieux , agitant sa lance
comme Arès , ou pareil à un incendie terrible qui gronde
sur les montagnes, dans l'épaisseur d'une forêt profonde.
Et la bouche de Hektôr écumait, et ses yeux flambaient
sous ses sourcils, et son casque s'agitait sur sa tête guer-
rière.
Et Zeus lui venait en aide, l'honorant et le glorifiant
parmi les hommes , car sa vie devait être brève , et voici
que Pallas Athène préparait le jour fatal où il tomberait
sous la violence du Pèléide .
Et il tentait de rompre les lignes des guerriers, se ruant
là où il voyait la mêlée plus pressée et les armes les plus
belles. Mais, malgré son désir, il ne pouvait rompre l'armée
ennemie, car celle-ci résistait comme une tour , ou comme
une roche énorme et haute qui, se dressant près de la
blanche mer, soutient le souffle rugissant des vents et le
choc des grandes lames qui se brisent contre elle. Ainsi les
284 ILIADE.
Danaens soutenaient fermement l'assaut des Troiens et ne
fuyaient point, tandis que Hektôr , éclatant comme le feu,
bondissait de tous côtés dans la mêlée.
Comme l'eau de la mer , enflée par les vents qui souf-
flent avec véhémence du milieu des nuées , assiége une nef
rapide et la couvre tout entière d'écume, tandis que le vent
frémit dans la voile et que les matelots sont épouvantés,
parce que la mort est proche; de même le cœur des
Akhaiens se rompait dans leurs poitrines.
Ou, quand il arrive qu'un lion désastreux tombe au mi-
lieu de bœufs innombrables qui paissent dans un vaste
marécage, de même que le bouvier, ne sachant point com-
battre les bêtes fauves pour le salut de ses bœufs noirs, va
tantôt à un bout, tantôt à l'autre bout du troupeau, tandis
que le lion bondit au milieu des génisses qui s'épouvantent
et en dévore une; de même les Akhaiens étaient boule-
versés par Hektôr et par le Père Zeus.
Cependant, le Priamide n'avait tué que le seul Péri-
phètès de Mykènè, fils bien-aimé de Kypreus, qui portait à
la force Hèrakléenne les ordres du roi Eurystheus. Il était
né fils excellent d'un père indigne, et, par toutes les vertus,
par son courage et par sa sagesse, il était le premier des
Mykènaiens. Et il donna une grande gloire à Hektôr, car,
en se retournant, il heurta le bord du grand bouclier qui
le couvrait tout entier et le préservait des traits; et, les
pieds embarrassés , il tomba en arrière , et, dans sa chute,
son casque résonna autour de ses tempes. Alors , Hektör,
l'ayant vu, accourut et lui perça la poitrine d'un coup de
lance, au milieu de ses compagnons qui n'osèrent le se-
courir, tant ils redoutaient le divin Hektor.
Et les Argiens qui , d'abord , étaient devant les nefs, se
réfugiaient maintenant au milieu de celles qui, les pre-
mières, avaient été tirées sur le sable. Puis, cédant à la
force, ils abandonnèrent aussi les intervalles de celles-ci .
RHAPSODIE XV. 285
mais, s'arrêtant devant les tentes, ils ne se dispersèrent
point dans le camp, car la honte et la terreur les rete-
naient, et ils s'exhortaient les uns les autres.
Alors , le Gérennien Nestôr , rempart des Akhaiens , at-
testant leurs parents, adjura chaque guerrier :
O amis, soyez des hommes ! Craignez la honte en
face des autres hommes. Souvenez-vous de vos fils , de vos
femmes, de vos domaines, de vos parents qui vivent encore
ou qui sont morts. Je vous adjure en leur nom de tenir
ferme et de ne pas fuir.
Il parla ainsi, et il ranima leur force et leur courage.
Alors, Athènè dissipa la nuée épaisse qui couvrait leurs
yeux, et la lumière se fit de toutes parts , autant sur les
nefs que sur le champ de bataille. Et ceux qui fuyaient,
comme ceux qui luttaient, et ceux qui combattaient auprès
des nefs rapides , virent le brave Hektor et ses compa-
gnons.
Et il ne plut point à l'âme du magnanimeAias de rester
où étaient les autres fils des Akhaiens. Et il s'avança, tra-
versant les poupes des nefs et agitant un grand pieu cerclé
d'airainet long de vingt-deux coudées. Comme un habile
cavalier qui , ayant mis ensemble quatre chevaux très-
agiles, les pousse vers une grande ville, sur le chemin pu-
blic, et que les hommes et les femmes admirent , tandis
qu'il saute de l'un à l'autre, et qu'ils courent toujours ; de
même Aias marchait rapidement sur les poupes des nefs,
et sa voix montait dans l'Ouranos, tandis qu'il excitait par
de grandes clameurs les Danaens à sauver les tentes et les
nefs .
Hektôr, de son côté, ne restait point dans la foule des
Troiens bien armés. Comme un aigle fauve qui tombe sur
une multitude d'oiseaux , paissant le long d'un fieuve,
oies, grues et cygnes aux longs cous; de même Hektor se
précipita sur une nef à proue bleue. Et, de sa grande
286 ILIADE .
main, Zeus le poussait par derrière, et tout son peuple avec
lui. Et, de nouveau, une violente mêlée s'engagea autour
des nefs . On eût dit des hommes infatigables et indomptés
se ruant à un premier combat, tant ils luttaient tous avec
ardeur. Et les Akhaiens, n'espérant pas échapper au car-
nage, se croyaient destinés à la mort, et les Troiens espé-
raient, dans leur cœur, brûler les nefs et tuer les héros
Akhaiens. Et ils se ruaient, avec ces pensées, les uns
contre les autres .
Hektor saisit la poupe de la nef belie et rapide qui avait
amené Prôtésilaos à Troiè et qui n'avait point dû le rame-
ner dans la terre de la patrie. Et les Akhaiens et les Troiens
s'entre-tuaient pour cette nef. Et l'impétuosité des flèches
et des piques ne leur suffisant plus, ils se frappaient, dans
une même pensée, avec les doubles haches tranchantes, les
grandes épées et les lances aiguës. Et beaucoup de beaux
glaives à poignée noire tombaient sur le sable des mains
et des épaules des hommes qui combattaient , et la terre
était trempée d'un sang noir. Mais Hektor saisissant de ses
mains les ornements de la poupe, et s'y attachant, cria
aux Troiens :
Apportez le feu , et poussez des clameurs en vous
ruant ! Zeus nous offre le jour de la vengeance en nous li-
vrant ces nefs qui, venues vers Ilios contre la volonté des
Dieux, nous ont apporté tant de calamités , par la lâcheté
des vieillards qui me retenaient et retenaient l'armée quand
je voulais marcher et combattre ici. Mais si le prévoyant
Zeus aveuglait alors notre esprit, maintenant c'est lui-
même qui nous excite et nous pousse !
Il parla ainsi, et tous se jetèrent avec plus de fureur sur
les Akhaiens. EtAias ne put soutenir plus longtemps l'as-
saut , car il était accablé de traits; et il recula, de peur de
mourir, jusqu'au banc des rameurs, long de sept pieds, et
abandonna la poupe de la nef. Mais, du banc où il était,
RHAPSODIE XV . 287
il éloignait à coups de lance chaque Troien qui apportait
le feu infatigable. Et, avec d'horribles cris, il exhortait les
Danaens :
O amis , héros Danaens, serviteurs d'Arès, soyez des
hommes ! Souvenez-vous de votre force et de votre courage.
Pensez-vous trouver derrière vous d'autres défenseurs, ou
une muraille plus inaccessible qui vous préserve de la
mort ? Nous n'avons point ici de ville ceinte de tours d'où
nous puissions repousser l'ennemi et assurer notre salut.
Mais nous sommes ici dans les plaines des Troiens bien
armés, acculés contre la mer, loin de la terre de la patrie,
et notre salut est dans nos mains et non dans la lassitude
du combat.
Il parla ainsi , et, furieux, il traversait de sa lance aiguë
chaque Troien qui apportait le feu sur les nefs creuses afin
de plaire à Hektor et de lui obéir. Et, ceux-là , Aias les
traversait de sa lance aiguë, et il en tua douze devant les
ROTS.
RHAPSODIE XVI
t ils combattaient ainsi pour les nefs bien con-
struites. Et Patroklos se tenait devant le prince
des peuples , Akhilleus , versant de chaudes
larmes, comme une source d'eau noire qui flue
du haut d'un rocher. Et le divin Akhilleus en eut compas-
sion, et il lui dit ces paroles ailées :
-
Pourquoi pleures -tu , Patroklos, comme une petite
fille qui court après sa mère , saisit sa robe et la regarde
en pleurant jusqu'à ce que celle-ci la prenne dans ses bras ?
Semblable à cette enfant, 6 Patroklos, tu verses des larmes
abondantes. Quel message as-tu pour les Myrmidones ou
pour moi ? As-tu seul reçu quelque nouvelle de la Phthiè ?
On dit cependant que le fils d'Aktôr, Ménoitios , et l'Aia-
kide Pèleus vivent encore parmi les Myrmidones. Certes,
nous serions accablés , s'ils étaient morts. Mais peut-être
pleures-tu pour les Argiens qui périssent auprès des nefs
RHAPSODIE XVI.
287
creuses, par leur propre iniquité? Parle, ne me cache rien
afin que nous sachions tous deux.
Et le cavalier Patroklos , avec un profond soupir, lui
répondit :
- O Akhilleus, fils de Pèleus, le plus brave des Akhaiens ,
ne t'irrite point, car de grandes calamités accablent les
Akhaiens . Déjà les plus braves d'entre eux gisent dans les
nefs, frappés et blessés. Le robuste Tydéide Diomèdès est
blessé, et Odysseus illustre par sa lance, et Agamemnôn.
Eurypylos a la cuisse percée d'une flèche; et les médecins
les soignent et baignent leurs blessures avec des baumes.
Mais toi , Akhilleus, tu es implacable ! O Pèlèiade , doué
d'un courage inutile, qu'une colère telle que la tienne ne
me saisisse jamais ! A qui viendras-tu désormais en aide,
si tu ne sauves pas les Argiens de cette ruine terrible ?
inexorable ! Le cavalier Pèleus n'est point ton père, Thétis
ne t'a point conçu. La mer bleue t'a enfanté et ton âme
est dure comme les hauts rochers. Si tu fuis l'accomplis-
sement d'un oracle, et si ta mère vénérable t'a averti de la
part de Zeus , au moins envoie-moi promptement à la tête
des Myrmidones, et que j'apporte une lueur de salut aux
Danaens ! Laisse-moi couvrir mes épaules de tes armes.
Les Troiens reculeront , me prenant pour toi, et les fils
belliqueux des Akhaiens respireront, et nous chasserons
facilement, nouveaux combattants, ces hommes écrasés de
fatigue, loin des tentes et des nefs, vers leur Ville.
Il parla ainsi , suppliant, l'insensé ! cherchant la mort et
la Kèr fatale. Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit
en gémissant :
-
Divin Patroklos, qu'as-tu dit? Je ne m'inquiète d'au-
cun oracle , et ma mère vénérable ne m'a rien annoncé de
la part de Zeus. Mais un noir chagrin est dans mon cœur
et trouble mon esprit, depuis que cet homme, dont la puis-
sance est la plus haute, m'a arraché ma récompense, à moi
19
ILIADE
290
qui suis son égal! Tel est le noir chagrin qui me ronge.
Cette jeune femme que j'avais conquise par ma lance ,
après avoir renversé une ville aux fortes murailles, et que
les fils des Akhaiens m'avaient donnée en récompense, le
roi Atréide Agamemnon me l'a arrachée des mains, comme
à un vil vagabond! Mais oublions le passé. Sans doute je
ne puis nourrir dans mon cœur une colère éternelle. J'avais
résolu de ne la déposer que le jour où les clameurs de la
guerre parviendraient jusqu'à mes nefs. Couvre donc tes
épaules de mes armes illustres, et mène les braves Myrmi-
dones au combat, puisqu'une noire nuée de Troiens enve-
loppe les nefs. Voici que lesArgiens sont acculés contre le
rivage de la mer, dans un espace très-étroit, et toute laVille
des Troiens s'est ruée sur eux avec audace, car ils ne voient
point le frontde mon casque resplendir. Certes, dans leur
fuite , ils empliraient les fossés des champs de leurs cada-
vres, si le roi Agamemnôn ne m'avait point outragé ; et
maintenant ils assiégent le camp. La lance furieuse du
Tydéide Diomèdès ne s'agite plus dans ses mains pour
sauver les Danaens de la mort, et je n'entends plus la voir
de l'Atréide sortir de sa tête détestée , mais celle du tueur
d'hommes Hektor, qui excite les Troiens de toutes parts.
Et la clameur de ceux-ci remplit toute la plaine, et ils
bouleversent les Akhaiens. Va, Patroklos, rue-toi sur eux, et
repousse cette ruine loin des nefs. Ne les laisse pas détruire
les nefs par le feu ardent, et que le doux retour ne nous
soit pas ravi. Mais garde mes paroles dans ton esprit, si
tu veuxque je sois honoré et glorifié par tous les Danaens,
etqu'ils me rendent cette belle jeune femme et un grand
nombre de présents splendides, par surcroît. Repousse les
Troiens loin des nefs et reviens. Si l'Epoux de Hèrè , qui
tonne au loin, te donne la victoire, ne dompte pas sans
moi les Troiens belliqueux; car tu me couvrirais de honte,
si, les ayant vaincus, et plein de l'orgueil et de l'ivresse du
RHAPSODIE XVI. 291
combat, tu menais l'armée à Ilios. Crains qu'un des Dieux
éternels ne se rue sur toi du haut de l'Olympos , surtout
l'Archer Apollôn qui protége les Troiens. Reviens après
avoir sauvé les nefs, et laisse-les combattre dans la plaine.
Qu'il vous plaise, ô Père Zeus, 6 Athène , ô Apollôn , que
nul d'entre les Troiens et les Akhaiens n'évite la mort, et
que, seuls , nous survivions tous deux et renversions les
murailles sacrées d'Ilios !
Et ils se parlaient ainsi. Mais Aias ne suffisait plus au
combat, tant il était accablé de traits. Et l'esprit de Zeus
et les Troiens illustres l'emportaient sur lui ; et son casque
splendide, dont les aigrettes étaient rompues par les coups,
sonnait autour de ses tempes , et son épaule fatiguée ne
pouvait plus soutenir le poids du bouclier. Et cependant,
malgré la nuée des traits, ils ne pouvaient l'ébranler, bien
que respirant à peine, inondé de la sueur de tous ses
membres, et haletant sous des maux multipliés .
Et Hektôr frappa de sa grande épée la lance de frêne
d'Aias, et il la coupa là où la pointe se joignait au bois; et
le Télamônien Aias n'agita plus dans sa main qu'une lance
mutilée , car la pointe d'airain, en tombant, sonna contre
terre. Et Aias, dans son cœur irréprochable, reconnut avec
horreur l'œuvre des Dieux, et vit que Zeus qui tonne dans
les hauteurs, domptant son courage, donnait la victoire
aux Troiens. Et il se retira loin des traits, et les Troiens
jetèrent le feu infatigable sur la nef rapide, et la flamme
inextinguible enveloppa aussitôt la poupe , et Akhilleus,
frappant ses cuisses , dit à Patroklos :
-Hâte-toi, divin Patroklos ! Je vois le feu ardent sur les
nefs. Si elles brûlent, nous ne pourrons plus songer au
retour. Revêts promptement mes armes, et j'assemblerai
-mon peuple.
Il parla ainsi , et Patroklos se couvrit de l'airain splen-
dide. Il attacha debelles knèmides à ses jambes avec des
392 ILIADE.
agrafes d'argent; il mit sur sa poitrine la cuirasse étin-
celante, aux mille reflets, du rapide Akhilleus , et il sus-
pendit à ses épaules l'épée d'airain aux clous d'argent. Puis,
il prit le grand et solide bouclier , et il posa sur sa noble
tête le casque magnifique à la terrible aigrette de crins , et
de ses mains il saisit de fortes piques; mais il laissa la
lance lourde, immense et solide, de l'irréprochable Aiakide,
la lance Pèliade que Kheiron avait apportée à son père
bien-aimé des cimes du Pèlios , afin d'être la mort des
héros. Et Patroklos ordonna à Automédôn , qu'il honorait
ie plus après Akhilleus , et qui lui était le plus fidèle dans
le combat, d'atteler les chevaux au char. Et c'est pourquoi
Automédôn soumit aujougles chevaux rapides, Xanthos et
Balios, qui , tous deux , volaient comme le vent, et que la
Harpye Podargè avait conçus de Zéphyros, lorsqu'elle pais-
sait dans une prairie aux bords du fleuve Okéanos. Et Au-
tomédôn lia au delà du timon l'irréprochable Pèdasos
qu'Akhilleus avait amené de la ville saccagée de Eétiôn. Et
Pèdasos, bien que mortel , suivait les chevaux immortels.
Et Akhilleus armait les Myrmidones sous leurs tentes.
De même que des loups mangeurs de chair crue et pleins
d'une grande force qui, dévorant un grand cerf rameux
qu'ils ont tué sur les montagnes, vont en troupe, la gueule
rouge de sang et vomissant le sang, lapper de leurs lan-
gues légères les eaux de la source noire, tandis que leus
ventre s'enfle et que leur cœur est toujours intrépide ; de
même les chefs des Myrmidones se pressaient autour du
brave compagnon du rapide Aiakide. Et, au milieu d'eux,
le belliqueux Akhilleus excitait les porteurs de boucliers et
les chevaux.
Et Akhilleus cher à Zeus avait conduit à Troiè cinquante
nefs rapides, et cinquante guerriers étaient assis sur les
bancs de rameurs de chacune , et cinq chefs les comman-
daient sous ses ordres.
RHAPSODIE XVI . 293
Et le premier chef était Ménesthios à la cuirasse étince-
lante, aux mille reflets , fils du fleuve Sperkhios qui tom-
bait de Zeus. Et la belle Polydorè, fille de Pèleus, femme
mortelle épouse d'un Dieu , l'avait conçu de l'infatigable
Sperkhios; mais Bôros, fils de Périèreus, l'ayant épousée en
la dotant richement, passait pour être le père de Ménesthios.
Et le deuxième chef était le brave Eudôros, conçu en
secret, et qu'avait enfanté la belle Polymèlè, habile dans
les danses , fille de Phylas. Et le tueur d'Argos l'aima,
l'ayant vue dans un chœur de la tumultueuse Artémis
à l'arc d'or. Et l'illustre Hermès , montant aussitôt dans
les combles de la demeure , coucha secrètement avec elle,
et elle lui donna un fils illustre , l'agile et brave Eudô-
ros. Et après qu'Eiléithya qui préside aux douloureux
enfantements l'eut conduit à la lumière , et qu'il eut vu la
splendeur de Hélios, le robuste Aktoride Ekhékhleus con-
duisit Polymèlè dans ses demeures et lui fit mille dons
nuptiaux. Et le vieux Phylas éleva et nourrit avec soin
Eudôros, comme s'il était son fils.
Et le troisième chef était le brave Peisandros Maimalide
qui excellait au combatde la lance, parmi les Myrmidones,
après Patroklos.
Et le quatrième chef était le vieux cavalier Phoinix ,
et le cinquième était l'irréprochable Alkimédôn , fils de
Laerkeus .
Et Akhilleus, les ayant tous rangés sous leurs chefs, leur
dit en paroles sévères :
-Myrmidones, qu'aucun de vous n'oublie les menaces
que, dans les nefs rapides, vous adressiez aux Troiens ,
durant les jours de ma colère, quand vous m'accusiez moi-
même, disant : O dur filsde Pèleus , sans doute une
mère farouche t'a nourri de fiel, toi qui retiens de force tes
compagnons sur leurs nefs! Que nous retournions au
moins dans nos demeures sur les nefs qui fendent la mer,
294 ILIADE
puisqu'une colère inexorable est entrée dans ton cœur. -
Souvent vous me parliez ainsi. Aujourd'hui , voici le grand
combat dont vous étiez avides. Que chacun de vous , avec
un cœur solide, lutte donc contre les Troiens .
Il parla ainsi , et il excita la force et le courage de cha-
cun, et ils serrèrent leurs rangs. De même qu'un homme
fortifie de pierres épaisses le mur d'une haute maison qui
soutiendra l'effort des vents, de même les casques et les
boucliers bombés se pressèrent, tous se soutenant les uns
les autres , boucliers contre boucliers , casques à crinières
étincelantes contre casques , homme contre homme. EtPa-
troklos et Automédôn, qui n'avaient qu'une âme, se mirent
en tête des Myrmidones.
Mais Akhilleus entra sous sa tente , et souleva ie couvercle
d'un coffre riche et bien fait, etplein de tuniques, de man-
teaux impénétrables au vent et de tapis velus. Et là se trou-
vait une coupe d'un beau travail dans laquelle le vin ardent
n'avait été versé que pour Akhilleus seul entre tous les
hommes , et qui n'avait fait de libations qu'au Père Zeus
seul entre tous les Dieux. Et, l'ayant retirée du coffre, il la
purifia avec du soufre,puis il la lava avec de l'eau pure et
claire, et il lava ses mains aussi; et, puisant le vin ardent,
faisant des libations et regardant l'Ouranos, il pria debout
au milieu de tous, et Zeus qui se réjouit de la foudre l'en-
tendit et le vit :
Zeus ! Roi Dôdônaien, Pélasgique , qui , habitant au
loin, commandes sur Dôdône enveloppée par l'hiver, au
milieu de tes divinateurs, les Selles, qui ne se lavent point
les pieds et dorment sur la terre, si tu as déjà exaucé ma
prière, et si, pour m'honorer , tu as rudement châtié le
peuple des Akhaiens, accomplis encore mon vœu ! Je reste
dans l'enceinte de mes nefs , mais j'envoie mon compagnon
combattre en tête de nombreux Myrmidones. O Prévoyant
Zeus ! donne-lui la victoire, affermis son cœur dans sa poi
RHAPSODIE XVI 295
trine, et que Hektor apprenne que mon compagnon sait
combattre seul et que ses mains robustes n'attendent point
pour agir que je me rue dans le carnage d'Arès. Mais,
ayant repoussé la guerre et ses clameurs loin des nefs,
qu'il revienne, sain et sauf, vers mes nefs rapides, avec
mes armes et mes braves compagnons !
Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit , et il
exauça une partie de sa prière, et il rejeta l'autre. Il voulut
bien que Patroklos repoussât la guerre et le combat loin
des nefs, mais il ne voulut pas qu'il revînt sain et saufdu
combat. Après avoir fait des libations et supplié le Père
Zeus, le Pèléide rentra sous sa tente et déposa la coupe
dans le coffre; et il sortit de nouveau pour regarder la rude
mêlée des Troiens et des Akhaiens .
Et les Myrmidones, rangés sous le magnanime Patro-
klos, se ruèrent, pleins d'ardeur, contre les Troiens. Et ils
se répandaient semblables à des guêpes, nichées sur le bord
du chemin, et que des enfants se plaisent à irriter dans
leurs nids. Et ces insensés préparent un grand mal pour
beaucoup; car, si un voyageur les excite involontairement
au passage, les guêpes au cœur intrépide tourbillonnent et
défendent leurs petits. Ainsi les braves Myrmidones se ré-
pandaient hors des nefs ; et une immense clameur s'éleva ;
et Patroklos exhorta ainsi ses compagnons à voix haute :
- Myrmidones , compagnons du Pèléide Akhilleus ,
amis, soyez des hommes, et souvenez-vous de votre force
et de votre courage, afin d'honorer le Pèléide , le plus
brave des hommes, auprès des nefs des Argiens , et nous,
ses belliqueux compagnons. Et que l'Atréide Agamemnôn
qui commande au loin reconnaisse sa faute, lui qui a ou-
tragé le plus brave des Akhaiens .
Il parla ainsi, et il excita leur force et leur courage, et
ils se ruèrent avec fureur sur les Troiens , et les nefs ré-
sonnèrent des hautes clameurs des Akhaiens. Et, alors, les
296 ILIADE.
Troiens virent le brave fils de Ménoitios et son compagnon,
tous deux resplendissants sous leurs armes. Leurs cœurs
en furent émus, et leurs phalanges se troublèrent ; et ils
crurent que le Pèléide aux pieds rapides avait déposé sa
colère auprès des nefs. Et chacun regardait de tous côtés
comment il éviterait la mort.
Et Patroklos , le premier, lança sa pique éclatante au
plus épais de la mêlée tumultueuse, autour de la poupe de
a nef du magnanime Prôtésilaos. Et il frappa Pyraikh-
mès , qui avait amené les cavaliers Paiones d'Amydône
et des bords de l'Axios au large cours ; et il le frappa à
l'épaule droite, et Pyraikhměs tomba dans la poussière en
gémissant, et les Paiones prirent la fuite. Patroklos les
dispersa tous ainsi, ayant tué leur chef qui excellait dans
le combat. Et il arracha le feu de la nef, et il l'éteignit. Et
les Troiens, dans un immense tumulte, s'enfuirent loin de
la nef à demi brûlée , et les Danaens , sortant en foule des
nefs creuses, se jetèrent sur eux , et une haute clameur
s'éleva. De même que, le foudroyant Zeus ayant dissipé
les nuées noires au faîte d'une grande montagne , tout ap-
paraît soudainement, les cavernes , les cimes aiguës et les
bois, et qu'une immense sérénité se répand dans l'Aither;
de même les Danaens respirèrent après avoir éloigné des
nefs la flamme ennemie. Mais ce ne fut point la fin du
combat. Les Troiens , repoussés des nefs noires par les
Akhaiens belliqueux, ne fuyaient point bouleversés , mais
ils résistaient encore, bien que cédant à la nécessité. Alors,
dans la mêlée élargie, chaque chef Akhaien tua un guer-
rier.
Et, le premier de tous, le brave fils de Ménoitios perça
de sa pique aiguë la cuisse d'Arèilykos qui fuyait. L'ai-
rain traversa la cuisse et brisa l'os , et l'homme tomba la
face contre terre. Et le brave Ménélaos frappa Thoas à
l'endroit de la poitrine que le bouclier ne couvrait pas, et
RHAPSODIE XVI . 397
il rompit ses forces. Et le Phyléide, voyant Amphiklos qui
s'élançait, le prévint en le frappant au bas de la cuisse, là
où les muscles sont très-épais; et la pointe d'airain déchira
les nerfs, et l'obscurité couvrit les yeux d'Amphiklos. Et la
Dance aiguë du Nestôride blessa Atymnios , et l'airain tra-
versa les entrailles, et le Troien tomba devant Antilokhos .
Et Maris, irrité de la mort de son frère , et debout devant
le cadavre, lança sa pique contre Antilokhos ; mais le divin
Thrasymèdès le prévint , comme il allait frapper, et le
perça près de l'épaule, et la pointe d'airain, tranchant tous
les muscles , dépouilla l'os de toute sa chair. Et Maris
tomba avec bruit, et un noir brouillard couvrit ses yeux.
Ainsi descendirent dans l'Erébos deux frères , braves com-
pagnons de Sarpèdôn, et tous deux fils d'Amisôdaros qui
avait nourri l'indomptable Khimaira pour la destruction
des hommes .
Aias Oiliade saisit vivant Kléoboulos embarrassé dans la
mêlée, et il le tua en le frappant de son épée à la gorge, et
toute l'épée y entra chaude de sang, et la mort pourprée
et la Moire violente obscurcirent ses yeux. Pènéléôs et
Lykôn, s'attaquant, se manquèrent de leurs lances et com-
battirent avec leurs épées. Lykôn frappa le cône du casque
à aigrette de crins, et l'épée se rompit; mais Pènéléôs le
perça au cou, sous l'oreille, et l'épée y entra tout entière,
et la tête fut suspendue à la peau , et Lykôn fut tué. Et
Mèrionès, poursuivant avec rapidité Akamas qui montait
sur son char, le frappa à l'épaule droite , et le Troien
tomba du char, et une nuée obscurcit ses yeux.
Idoméneus frappa de sa pique Erymas dans la bouche,
et la pique d'airain pénétra jusque dans la cervelle en bri-
sant les os blancs ; et toutes les dents furent ébranlées, et
Les deux yeux s'emplirent de sang, et le sang jaillit de la
bouche et des narines, et la nuée noire de la mort l'enve-
Joppa.
298 ILIADE.
Ainsi les chefs Danaens tuèrent chacun un guerrier. De
même que des loups féroces se jettent, dans les montagnes,
sur des agneaux ou des chevaux que les bergers impru
dents ont laissés, dispersés çà et là, et qui les emportent
tout tremblants ; de même les Danaens bouleversaient les
Troiens qui fuyaient tumultueusement, oubliant leur force
et leur courage.
Et le grand Aias désirait surtout atteindre Hektor armé
d'airain; mais celui-ci, habile au combat, couvrant ses
larges épaules de son bouclier de peau de taureau, obser-
vait le bruit strident des flèches et le son des piques. Et
il comprenait les chances du combat; et toujours ferme, il
protégeait ses chers compagnons. De même qu'une nuée
monte de l'Olympos jusque dans l'Ouranos , quand Zeus
excite la tempête dans la sérénité de l'Aither, de même la
clameur et la fuite s'élançaient des nefs. Et les Troiens ne
repassèrent point le fossé aisément. Les chevaux rapides
de Hektôr l'emporterent loin de son peuple que le fossé
profond arrêtait. Et une multitude de chevaux s'y précipi-
taient, brisant les timons et abandonnant les chars des
princes. Et Patroklos les poursuivait avec fureur, exhor-
tant les Danaens et méditant la ruine des Troiens. Et ceux-
ci, pleins de clameurs , emplissaient les chemins de leur
fuite; et une vaste poussière montait vers les nuées , et les
chevaux aux sabots massifs couraient vers la Ville, loin des
nefs et des tentes. Et Patroklos poussait, avec des cris me-
naçants, cette armée bouleversée. Et les hommes tombaient
hors des chars sous les essieux , et les chars bondissants
retentissaient. Et les chevaux immortels et rapides, illustres
présents des Dieux à Peleus , franchirent le fossé profond,
pleins du désir de la course. Et le cœur de Patroklos le
poussait vers Hektôr, afin de le frapper de sa pique ; mais
les chevaux rapides du Priamide l'avaient emporté.
Dans les jours de l'automne, quand la terre est accablée
RHAPSODIE XVI. 199
sous de noirs tourbillons, et quand Zeus répand une pluie
apondante , irrité contre les hommes qui jugeaient avec
iniquité dans l'agora et chassaient la justice , sans respect
des Dieux , de même qu'ils voient maintenant les torrents
creuser leurs campagnes et se précipiter dans la mer pour-
prée du haut des rochers escarpés , détruisant de tous
côtés les travaux des hommes; de même on voyait les ca-
vales troiennes courir épouvantées. Et Patroklos , ayant
rompu les premières phalanges, les repoussa vers les nefs
et ne leur permit pas de regagner la Ville qu'elles dési-
raient atteindre. Et il les massacrait , en les poursuivant ,
entre les nefs , le fleuve et les hautes murailles , et il tirait
vengeance d'un grand nombre d'hommes. Et il frappa
d'abord Pronoos, de sa pique éclatante, dans la poitrine
découverte par le bouclier. Et les forces du Troien furent
rompues, et il retentit en tombant. Et il attaqua Thestôr,
fils d'Enops . Et Thestôr était affaissé sur le siége du char,
l'esprit troublé; et les rênes lui étaient tombées des mains.
Patroklos le frappa de sa lance à la joue droite, et l'airain
passa à travers les dents, et, comme il le ramenait, il ar-
racha l'homme du char. Ainsi un homme, assis au faîte
d'un haut rocher qui avance, à l'aide de l'hameçon bril-
lant et de la ligne, attire un grand poisson hors de la mer.
Ainsi Patroklos enleva du char, à l'aide de sa lance écla-
tante, Thestor, la bouche béante ; et celui-ci, en tombant,
rendit l'âme. Puis il frappa d'une pierre dans la tête Erya-
kos, qui s'élançait, et dont la tête s'ouvrit en deux, sous le
casque solide, et qui tomba et rendit l'âme, enveloppé par
la mort. Puis , Patroklos coucha , domptés , sur la terre
nourricière , Erymas , Amphotéros Epaltès , Tlépolémos
Damastoride, Ekhios, Pyrès, Ipheus, Enippos et l'Argéade
Polymèlos. Mais Sarpèdôn, voyant ses compagnons tués et
dépouillés de leurs armes par les mains du Ménoitiade Pa-
troklos, exhorta les irréprochables Lykiens :
300 ILIADE.
- O honte! Pourquoi fuyez-vous, Lykiens? Vous êtes
maintenant bien rapides ! J'irai contre ce guerrier, et je
saurai s'il me domptera, lui qui a accablé les Troiens de
tant de maux et qui a rompu les genoux de tant de braves.
Il parla ainsi , et il sauta avec ses armes, de son char,
sur la terre. Et Patroklos le vit et sauta de son char. De
même que deux vautours aux becs recourbés et aux serres
aiguës, sur une roche escarpée luttent avec de grands cris ;
de même ils se ruèrent l'un sur l'autre avec des clameurs.
Et le fils du subtil Kronos les ayant vus, fut rempli de
compassion, et il dit à Hèrè, sa sœur et son épouse :
-
Hélas ! voici que la destinée de Sarpèdôn qui m'est
rès-cher parmi les hommes , est d'être tué par le Ménoi-
tiade Patroklos, et mon cœur hésitant délibère dans ma
poitrine si je le transporterai vivant du combat lamentable
au milieu du riche peuple de Lykiè, ou si je le dompterai
par les mains du Ménoitiade.
Et la vénérable Hère aux yeux de bœuf lui répondit :
-
Redoutable Kronide, quelle parole as-tu dite? Tu
veux affranchir de la triste mort un homme mortel depuis
longtemps voué au destin ? Fais-le , mais nous tous, les
Dieux, nous ne t'approuverons pas. Je te dirai ceci, et re-
tiens-le dans ton esprit: Si tu envoies Sarpèdôn vivant dans
ses demeures, songe que, désormais, chacundes Dieux voudra
aussi sauver un fils bien-aimé de la rude mêlée. Il y a, en
effet, beaucoup de fils des Dieux qui combattent autour de
la grande ville de Priamos , de ces Dieux que tu auras ir-
rités. Si Sarpèdôn t'est cher et que ton cœur le plaigne,
laisse-le tomber dans la rude mêlée sous les mains du Mé-
noitiade Patroklos; mais dès qu'il aura rendu l'âme et la
vie, envoie Thanatos et le doux Hypnos afin qu'ils le trans-
portent chez le peuple de la grande Lykiè. Ses parents et
ses concitoyens l'enseveliront, et ils lui élèveront un tom-
beau et une colonne ; car c'est là l'honneur des morts.
RHAPSODIE XVI . 301
Elle parla ainsi, et le Père des hommes et des Dieux
consentit. Et il versa sur la terre une pluie de sang , afin
d'honorer son fils bien-aimé que Patroklos devaittuer dans
la fertile Troiè, loinde sa patrie.
Et les deux héros s'étant rencontrés, Patroklos frappa
dans le ventre l'illustre Thrasymèdès qui conduisait lechar
du roi Sarpèdôn, et il le tua. Et Sarpèdón s'élança ; mais
sa pique éclatante, s'étant égarée, blessa à l'épaule le cheval
Pėdasos qui hennit, tomba dans la poussière et rendit
l'âme. Et ses compagnons se cabrèrent , et le joug cria, et
les rênes furent entremêlées. Mais le brave Automédôn mit
fin à ce trouble. Il se leva, et, tirant la longue épée qui
pendait sur sa cuisse robuste, il trancha les traits qui étaient
au-delà du timon. Et les deux autres chevaux, se remettant
au joug, obéirent aux rênes, et les deux guerriers continuè-
rent le combat lamentable .
Alors la pique éclatante de Sarpèdôn s'égara encore, car
la pointe d'airain effleura l'épaule gauche de Patroklos
sans le blesser. Et celui-ci se rua avec l'airain, et le trait
ne s'échappa point vainement de sa main, car il frappa
Sarpèdôn à cette cloison qui enferme le cœur vivant. Et il
tomba comme tombe un chêne, ou un peuplier, ou un
grand pin que les bûcherons, sur les montagnes, coupent
de leurs haches tranchantes , pour construire des nefs. Et
il était étendu devant ses chevaux et son char, grinçant des
dents et saisissant la poussière sanglante. De même qu'un
taureau magnanime qu'un lion fauve a saisi parmi les
bœufs aux pieds flexibles, et qui meurt en mugissant sous
les dents du lion, de même le roi des Lykiens porteurs de
boucliers gémissait, dompté par Patroklos. Et il appela
son cher compagnon :
-
Ami Glaukos, brave entre les hommes, c'est mainte-
nant qu'il te faut combattre intrépidement. Si la mêlée la-
mentable ne trouble point ton cœur, sois prompt. Les ap
302 ILIADE
pelant de tous côtés, exhorte les chefs Lykiens à com-
battre pour Sarpèdôn, et combats toi-même pour moi. Je
serais à jamais ton opprobre et ta honte si les Akhaiens
me dépouillaient de mes armes dans le combat des nefs .
Sois ferme, et exhorte tout mon peuple.
Il parla ainsi, et l'ombre de la mort couvrit ses yeux
et ses narines. Et Patroklos, lui mettant le pied sur la poi-
trine, arracha sa lance, et les entrailles la suivirent, et le
Ménoitiade arracha en même temps sa lance et l'âme de
Sarpèdôn.
Les Myrmidones saisirent les chevaux haletants et qui
voulaient fuir depuis que le char de leurs maîtres était
vide. Mais, en entendant la voix de Sarpèdôn, Glaukos res-
sentit une amère douleur, et son cœur fut déchiré de ne
pouvoir le secourir. Pressant de sa main son bras cruelle-
ment blessé par la flèche que lui avait lancée Teukros, du
haut de la muraille, en défendant ses compagnons, il sup-
plia ainsi l'Archer Apollôn :
- Entends-moi, 6 Roil soit de la riche Lykiè, soit de
Troiè, car tu peux entendre de tout lieu les plaintes de
l'homme qui gémit, et voici que la douleur me ronge. Je
subis une blessure cruelle , et ma main est en proie à de
grands maux, et mon sang coule sans cesse, et mon épaule
est très-lourde, et je ne puis ni saisir ma lance, ni com-
battre l'ennemi. Et voici que le plus illustre des hommes
est mort, Sarpèdôn, fils de Zeus qui n'a point secouru son
fils. Mais toi, ô Roi! guéris cette blessure amère , apaise
mon mal, afin que j'excite les Lykiens à combattre et que
je combatte moi-même pour ce cadavre.
Il parla ainsi en priant, etPhoibos Apollon l'entendit et
apaisa aussitôt sa douleur. Et le sang noir cessa de couler
de sa blessure amère, et la force lui fut rendue. Glaukos
connut dans son esprit que le grand Dieu avait exaucé sa
prière, et il se réjouit. Et d'abord, courant de tous côtés, il
RHAPSODIE XVI. 303
excita les chefs Lykiens à combattre pour Sarpedon ; puis,
marchant à grands pas vers les Troiens , il chercha Poly-
damas Panthoide, le divin Agènôr, Ainéias et Hektor armé
d'airain, et il leur dit ces paroles ailées :
- Hektôr, tu oublies tes alliés qui, pour toi , rendent
l'âme loin de leurs amis et de la terre de la patrie, et tu
refusesde les secourir. Lechefdes Lykiens porteurs de bou-
cliers est mort, Sarpèdôn, qui protégeait la Lykiè par sa
justice et par sa vertu. Arès d'airain l'a tué par la lance de
Patroklos. Venez, amis, et indignez-vous. Que les Myrmi-
dones, irrités à cause de tant d'Akhaiens que nous avons
tués de nos lances rapides auprès des nefs, n'enlèvent
point les armes et n'insultent point le cadavre de Sar-
pèdôn.
Il parla ainsi, et une intolérable et irrésistible douleur
saisit les Troiens, car Sarpèdôn, bien qu'étranger, était le
rempart de leur ville, et des peuples nombreux le suivaient,
et lui-même excellait dans le combat. Et ils marchèrent
avec ardeur droit aux Danaens, menés par Hektôr irrité à
cause de Sarpèdôn. Mais le cœur solide de Patroklos Mé-
noitiade excitait aussi les Akhaiens, et il dit aux deux Aias
prompts aux combats :
-
Aias ! soyez aujourd'hui tels que vous avez toujours
été parmi les plus braves et les meilleurs. Il est tombé
l'homme qui, le premier, a franchi le mur des Akhaiens,
Sarpèdôn ! Insultons ce cadavre et arrachons ses armes de
ses épaules, et tuons de l'airain tous ceux de ses compa-
gnons qui voudraient le défendre.
Il parla ainsi, et les Aias se hâtèrent de lui venir en
aide; et de chaque côté, Troiens, Lykiens, Myrmidones et
Akhaiens, serrant leurs phalanges , se ruaient avec d'hor-
ribles clameurs autour du cadavre, et les armes des hom-
mes retentissaient. Et Zeus répandit sur la mêlée une ob-
scurité affreuse, afin que le labeur du combat pour son fils
304 ILIADE.
bien-aimé fût plus terrible. Etd'abord les Troiens repous-
sèrent les Akhaiens aux sourcils arqués ; et un des meil-
leurs parmi les Myrmidones fut tué, le divin Epeigeus,fils
du magnanime Agakleus. Et Epeigeus commandait autre-
fois dans Boudéión bien peuplée; mais, ayant tué son
brave beau-frère, il vint en suppliant auprès de Pèleus et
de Thétis aux pieds d'argent, qui l'envoyèrent, avec le mâle
Akhilleus , vers Ilios aux beaux chevaux , combattre les
Troiens. Et comme il mettait la main sur le cadavre, l'il-
lustre Hektôr le frappa d'une pierre à la tête, et la tête se
fendit en deux, sous le casque solide; et il tomba la face
sur le cadavre. Puis, l'affreuse mort l'enveloppa lui-même,
et Patroklos fut saisi de douleur , à cause de son compa-
gnon tué.
Et il se rua à travers les combattants, semblable à un
épervier rapide qui terrifie les geais et les étourneaux. Ainsi
le cavalier Patroklos se rua contre les Lykiens et les
Troiens, irrité dans son cœur à cause de son compagnon.
Et il frappa d'une pierre au cou Sthénélaos Ithaiménide,
et les nerfs furent rompus ; et les premiers rangs et l'il-
lustre Hektôr reculèrent d'autant d'espace qu'en parcourt
une pique bien lancée, dans le combat contre des hommes
intrépides ou dans les jeux. Autant reculèrent les Troiens
et s'avancèrent les Akhaiens .
Et, le premier, Glaukos, chef des Lykiens porteurs de
boucliers, se retournant, tua le magnanime Bathykleus,
fils bien-aimé de Khalkôn , qui habitait Hellas et qui était
illustre parmi les Myrmidones par ses domaines et par ses
richesses . Et, Bathykleus le poursuivant, Glaukos se re-
tourna subitement et le frappa de sa lance au milieu de la
poitrine , et il tomba avec bruit, et une lourde douleur
saisit les Akhaiens quand le guerrier tomba, etles Troiens
se réjouirent; mais les Akhaiens infatigables, se souvenant
de leur courage, se jetèrent en foule autour du cadavre.
RHAPSODIE XVI.
Alors Meriones tua un guerrier Troien, le brave Laogôn
fils d'Onètôr, prêtre de Zeus Idaien, et que le peuple ho
norait comme un Dieu. Il le frappa sous la mâchoire er
l'oreille, et l'âme abandonna aussitôt ses membres, et l'af-
freux brouillard l'enveloppa. Et Ainéias lança sa pique
d'airain contre Merionès, et il espérait l'atteindre sous le
bouclier, comme il s'élançait; mais celui-ci évita la pique
d'airain on se courbant, et la longue pique s'enfonça en
terre et vibra jusqu'à ce que le robuste Arès eût épuisé sa
force. Et la pique d'Ainéias vibrait ainsi parce qu'elle
était partie d'une main vigoureuse. Et Ainéias, irrité, lui
dit:
-Merionės, bien que tu sois un agile sauteur , ma pique
t'eût rendu immobile à jamais, si je t'avais atteint.
Et Mèrionès illustre par sa lance lui répondit :
-Ainéias, il te sera difficile, malgré ta vigueur , de
rompre les forces de tous ceux qui te combattront. Si, moi
aussi, je t'atteignais de l'airain aigu , bien que tu sois ro-
buste et confiant dans tes forces, tu me donnerais la gloire
et ton âme à Aidès illustre par ses chevaux.
Il parla ainsi , et le robuste fils de Ménoitios le répri-
manda :
Merionès, pourquoi tant parler, étant brave ? O amil
ce n'est point par des paroles outrageantes que tu repous-
seras les Troiens loin de ce cadavre. La fin de la guerre
est dans nos mains. Les paroles conviennent à l'agora. II
ne s'agit point ici de parler, mais de combattre.
Il parla ainsi , et marcha en avant, et le divin Merionès
le suivit. Etde même que les bûcherons font un grand tu-
multe dans les gorges des montagnes, et que l'écho retentit
au loin ; de même la grande plaine frémissait sous les guer-
riers quifrappaient, de leurs épées et de leurs lances, l'airain
et le cuir des solides boucliers; et nuln'aurait plus reconnu
ledivin Sarpedon, tant il était couvert de traits, de sang et
20
300 ILIADE.
de poussière. Et tous se ruaient sans cesse autour de son
cadavre , comme les mouches qui bourdonnent, au prin-
temps, dans l'étable, autour des vases remplis de lait. C'est
ainsi qu'ils se ruaient en foule autour de ce cadavre.
Et Zeus, ne détournant point ses yeux splendides de la
rude mêlée , délibérait dans son esprit sur la mort de Pa-
troklos, hésitant si l'illustre Hektôr le tuerait de suite avec
l'airain, dans la mêlée , sur le divin Sarpèdôn , et lui arra-
cherait ses armes des épaules , ou si la rude mêlée serait
prolongée pour la mort d'un plus grand nombre. Et il
sembla meilleur à Zeus que le brave compagnon du Pè-
léideAkhilleus repoussât, vers laVille, Hektôr etles Troiens ,
et arrachât l'âme de beaucoup de guerriers. Et c'est pour-
quoi il amollit le courage de Hektôr qui , montant sur son
char, prit la fuite en ordonnant aux Troiens de fuir aussi,
car il avait reconnu les balances sacrées de Zeus. Et les
illustres Lykiens ne restèrent point, et ils prirent aussi la
fuite en voyant leur Roi couché, le cœur percé, au milieu
des cadavres, car beaucoup étaient tombés pendant que le
Kronión excitait le combat. Et les Akhaiens arrachèrent des
épaules de Sarpèdôn ses belles armes resplendissantes, et le
robuste fils de Ménoitios les donna à ses compagnons pour
être portées aux nefs creuses . Et alors Zeus qui amasse
les nuées dit à Apollôn :
-
Va maintenant , cher Phoibos. Purifie Sarpèdôn, hors
de la mêlée, du sang noir qui le souille. Lave-le dans les
eaux du fleuve , et, l'ayant oint d'ambroisie, couvre-le de
vêtements immortels. Puis, remets-le aux Jumeaux rapides,
Hypnos et Thanatos, pour qu'ils le portent chez le riche
peuple de la grande Lykiè. Ses parents et ses amis l'ense-
veliront et lui élèveront un tombeau et une colonne , car
c'est là l'honneur des morts .
Il parla ainsi , et Apollon , se hâtant d'obéir à son père ,
descendit des cimes Idaiennes dans la mêlée et enleva Sar
RHAPSODIE XVI 307
pèdôn loin des traits. Et il le transporta pour le laver dans
les eaux du fleuve, l'oignit d'ambroisie, le couvrit de vête-
ments immortels et le confia aux Jumeaux rapides, Hypnos
et Thanatos, qui le transportèrent aussitôt chez le riche
peuple de la grande Lykiè.
Et Patroklos, excitant Automédôn et ses chevaux, pour-
suivait les Lykiens et les Troiens, pour son malheur, l'in-
sensé ! car s'il avait obéi à l'ordre du Pèléide, il aurait évité
la Kèr mauvaise de la noire mort. Mais l'esprit de Zeus
est plus puissant que celui des hommes. Il terrifie le brave
que lui-même a poussé au combat, et il lui enlève la vic-
toire.
Et , maintenant, quel fut le premier, quel fut le dernier
que tu tuas , ô Patroklos, quand les Dieux préparèrent ta
mort? Adrèstès, Autonoos et Ekhéklos, Périmos Mégade
et Epistôr, et Ménalippos; puis, Elasos, Moulios et Phy-
lartès. Il tua ceux-ci , et les autres échappèrent par la fuite.
Et alors les fils des Akhaiens eussent pris la haute Ilios
par les mains de Patroklos furieux , si Phoibos Apollôn ,
debout au faîte d'une tour solide , préparant la perte du
Ménoitiade, ne fût venu en aide aux Troiens. Et trois fois
Patroklos s'élança jusqu'au relief de la haute muraille , et
trois fois Apollon le repoussa de ses mains immortelles, en
heurtant son bouclier éclatant. Et, quand il s'élança une
quatrième fois, semblable à un Dieu , l'Archer Apollon lui
dit ces paroles menaçantes :
- Retire-toi, divin Patroklos. Il n'est pas dans ta desti-
née de renverser de ta lance la haute citadelle des magna-
nimes Troiens. Akhilleus lui-même ne le pourra point,
bien qu'il te soit très-supérieur.
Il parla ainsi, et Patroklos recula au loin pour éviter la
colère de l'Archer Apollón. Et Hektor, retenant ses che-
vaux aux sabots solides près des Portes Skaies, hésitait s'il
308 ILIADE
retournerait au combat, ou s'il ordonnerait aux troupes de
se renfermer dans les murailles .
Et Phoibos Apollon s'approcha de lui , semblable au
jeune et brave guerrier Asios, fils de Dymas, frère de Hé-
kabe et oncle du dompteur de chevaux Hektor, et qui ha-
bitait la Phrygiè sur les bords du Sangarios. Et, semblable
Asios, Phoibos Apollón dit à Hektor :
-Hektôr, pourquoi t'éloignes-tu du combat? Cela ne te
convient pas. Plût aux Dieux que je te fusse supérieur au-
tant que je te suis inférieur, il te serait fatal d'avoir quitté le
combat. Allons, pousse tes chevaux aux sabots massifs contre
Patroklos. Tu le tueras peut-être, et Apollon te donnera la
victoire.
Ayant ainsi parlé, le Dieu rentra dans la foule des guer-
riers . Et l'illustre Hektor ordonna au brave Kébrionès
d'exciter ses chevaux vers la mêlée. EtApollôn, au milieu
de la foule, répandit le trouble parmi les Argiens et accorda
la victoire à Hektor et aux Troiens. Et le Priamide , lais-
sant tous les autres Danaens , poussait vers le seul Patro-
klos ses chevaux aux sabots massifs. Et Patroklos , de son
côté, sauta de son char, tenant sa pique de la main gauche.
Etil saisit de la droite un morceau de marbre, rude et an-
guleux, d'abord caché dans sa main , et qu'il lança avec
effort. Et ce ne fut pas en vain, car cette pierre aiguë frappa
au front le conducteur de chevaux Kébrionès, bâtard de
l'illustre Priamos. Et la pierre coupa les deux sourcils , et
l'os ne résista pas , et les yeux du Troien jaillirent à ses
pieds dans la poussière. Et, semblable au plongeur , il
tomba du char, et son âme abandonna ses membres. Et le
cavalier Patroklos cria avec une raillerie amère :
-
Ahl certes, voici un homme agile ! Comme il plonge!
Vraiment, il rassasierait de coquillages toute une multitude,
en sautant de sa nef dans la mer, même si elle était agitée,
RHAPSODIE XVI. 309
puisqu'il plonge aussi aisément du haut d'un char. Certes,
il y a d'excellents plongeurs parmi les Troiens !
Ayant ainsi parlé , il s'élança sur le héros Kébrionès,
comme un lion impétueux qui va dévaster une étable et
recevoir une blessure enpleine poitrine, car il se perd pa
sa propre ardeur. Ainsi , Patroklos, tu te ruas sur Kébrio
nès. Et le Priamide sauta de son char, et tous deux lut-
tèrent pour le cadavre, comme deux lions pleins de faim
combattent , sur les montagnes , pour une biche égorgée.
Ainsi , sur le cadavre de Kébrionès, les deux habiles guer-
riers , Patroklos Ménoitiade et l'illustre Hektôr, désiraient
se percer l'un l'autre de l'airain cruel. Et le Priamide te-
nait le cadavre par la tête et ne lâchait point prise, tandis
que Patroklos le tenait par les pieds. Et les Troiens et les
Danaens engagèrent alors un rude combat.
De même que l'Euros et le Notos, par leur rencontre
furieuse, bouleversent, dans les gorges des montagnes, une
haute forêt de hêtres, de frênes et de cornouillers à écorce
épaisse, qui heurtent leurs vastes rameaux et se rompent
avec bruit; ainsi les Troiens et les Akhaiens, se ruant les
uns sur les autres, combattaient et ne fuyaient point hon-
teusement. Et les lances aiguës, et les flèches ailées qui
jaillissaient des nerfs s'enfonçaient autour de Kébrionès, et
de lourds rochers brisaient les boucliers. Et là, Kébrionès
gisait, grand , oublieux des chevaux et du char, et dans un
tourbillon de poussière. Aussi longtemps que Hélios tint
le milieu de l'Ouranos , les traits jaillirent des deux côtés ,
et les deux peuples périssaient également; mais lorsqu'il
déclina, les Akhaiens furent les plus forts et ils entraînèrent
le héros Kébrionès loin des traits et du tumulte des Troiens ,
et ils lui arrachèrent ses armes des épaules .
Et Patroklos , méditant la perte des Troiens , se rua eв
avant. Il se rua trois fois , tel que le rapide Arès , poussant
des cris horribles, et il tua neuf guerriers. Mais quand il
310 ILIADE.
s'élança une quatrième fois, semblable à unDieu, alors, Pa-
troklos, la fin de ta vie approcha ! Phoibos, à travers la
mêlée, vint à lui, terrible. Et le Ménoitiade ne vit point le
Dieu qui s'était enveloppé d'une épaisse nuée. Et Phoibos
se tint derrière lui et le frappa de la main dans le dos, entre
les larges épaules, etses yeux furent troublés par le vertige.
Et Phoibos Apollôn lui arracha de la tête son casque, qui
roula sous les pieds des chevaux en retentissant, et dont
l'aigrette fut souillée de sang et de poussière. Et il n'était
point arrivé à ce casque d'être souilléde poussière quand il
protégeait le beau frontdu divin Akhilleus; mais Zeus vou-
lait donner ce casque au Priamide Hektor , afin qu'il le
portât, car sa mort était proche.
Et la longue et lourde lance de Patroklos se brisa dans
sa main , et le roi Apollôn, fils de Zeus, détacha sa cui-
rasse. Son esprit fut saisi de stupeur, et ses membres furent
inertes, et il s'arrêta stupéfait.
Alors le Dardanien Panthoide Euphorbos, excellent ca-
valier, et habile, entré les meilleurs, à lancer la pique , et
qui avait déjà précipité vingt guerriers de leurs chars, s'ap-
procha du Ménoitiade par derrière et le blessa d'un coup
de lance aiguë. Et ce fut le premier qui te blessa , domp-
teur de chevaux Patroklos ! Mais il ne t'abattit point , et ,
retirant sa lance, il recula aussitôt dans la foule, redoutant
Patroklos désarmé. Et celui-ci, frappé par un Dieu et par
la lance d'un homme , recula aussi dans la foule de ses
compagnons, pour éviter la mort.
Et dès que Hektor eut vu le magnanime Patroklos se
retirer, blessé parl'airain aigu, il sejeta sur lui et le frappa
dans le côté d'un coup de lance qui le traversa. Et le
Ménoitiade tomba avec bruit, et la douleur saisit le peuple
des Akhaiens. De même un lion dompte dans le combat un
robuste sanglier , car ils combattaient ardemment sur le
faîte des montagnes, pour un peu d'eau qu'ils voulaient
RHAPSODIE XVI. 311
boire tous deux; mais le lion dompte avec violence le san-
glier haletant. Ainsi le Priamide Hektor arracha l'âme du
trave fils de Ménoitios, et, plein d'orgueil , il l'insulta par
ces paroles ailées :
-Patroklos, tu espérais sans doute renverser notre Ville
et emmener, captives sur tes nefs, nos femmes, dans ta chère
terre natale? O insensé! c'est pour les protéger que les
rapides chevaux de Hektôr l'ont mené au combat, car je
l'emporte par ma lance sur tous les Troiens belliqueux, et
j'éloigne leur dernier jour. Mais toi , les oiseaux carnas-
siers te mangeront. Ah ! malheureux! le brave Akhilleus
ne t'a point sauvé, lui qui, t'envoyant combattre , tandis
qu'il restait, te disait sans doute : -
Ne reviens point,
dompteur de chevaux Patroklos , dans les nefs creuses,
avant d'avoir arraché de sa poitrine la cuirasse sanglante
du tueur d'hommes Hektor. Il t'a parlé ainsi sans doute,
et il t'a persuadé dans ta démence !
Et le cavalier Patroklos, respirant à peine, lui répondit :
Hektôr, maintenant tu te glorifies , car le Kronide et
Apollôn t'ont donné la victoire. Ils m'ont aisément dompté,
enm'enlevant mes armes des épaules ; mais, si vingt guer-
riers tels que toi m'avaient attaqué, ils seraient tous morts
par ma lance. C'est la Moire violente et le fils de Lètô , et,
parmi les hommes, Euphorbos, qui me tuent; mais toi , tu
n'es venu que le dernier. Je te le dis, garde mes paroles
dans ton esprit : Tu ne vivras point longtemps, et ta mort
est proche. La Moire violente va te dompter par les mains
de l'irréprochable Aiakide Akhilleus.
Il parla ainsi et mourut, et son âme abandonna son corps
et descendit chez Aidès, en pleurant sa destinée, sa force et
sa jeunesse.
Et l'illustre Hector répondit au cadavre du Ménoitiade :
- Patroklos , pourquoi m'annoncer la mort? Qui sait si
За ILIADE
Akhilleus, le fils de Thétis aux beaux cheveux, ne rendra
point l'esprit sous ma lance?
Ayant ainsi parlé, il lui mit le pied sur le corps, et, le
repoussant, arracha de la plaie sa lance d'airain. Et aussi-
tôt il courut sur Automédôn, le divin compagnon du rapide
Aiakide, voulant l'abattre; mais les chevaux immortels
présents splendides que les Dieux avaient faits à Peleus,
enlevèrent Automédôn.
RHAPSODIE XVII.
t le brave Ménélaos , fils d'Atreus, ayant vu
que Patroklos avait été tué par les Troiens,
courut aux premiers rangs, armé de l'airain
splendide. Et ilallait autour du cadavre, comme
une vache gémissante, qui n'avait point encore connu l'en-
fantement, court autour du veau son premier-né. Ainsi le
blond Ménélaos allait autour de Patroklos, et, le gardant
de sa lance et de son bouclier égal, il se préparait à tuer
celui qui approcherait. Et le Panthoide, habile à lancer la
pique, n'oublia point l'irréprochable Patroklos qui gisait
là , et il s'arrêta devant le cadavre , et il dit au brave
Ménélaos :
Atréide Ménélaos, illustre prince des peuples, recule,
laisse ce cadavre, et livre-moi ces dépouilles sanglantes,
car, le premier d'entre les Troiens et les Alliés, j'ai blessé
Patroklos de ma lance dans la rude mêlée. Laisse-mos
314 ILIADE.
donc remporter cette gloire parmi les Troiens, ou jete
frapperai et j'arracherai ta chère âme.
Et le blond Ménélaos, indigné , lui répondit :
-
Père Zeus ! Quelle honte de se vanter au delà de ses
forces! Nila rage du léopard, ni celle du lion, ni celle du
sanglier féroce dont l'âme est toujours furieuse dans sa
vaste poitrine , ne surpassent l'orgueil des fils de Panthos!
Le robuste cavalier Hypérènôr se glorifiait de sa jeunesse
lorsqu'il m'insulta, disant que j'étais le plus lâche des Da-
naens ; et je pense que ses pieds rapides ne le porteront plus
désormais vers l'épouse bien-aimée et les parents véné-
rables. Ainsi je romprai tes forces si tu me tiens tête; et
Je t'avertis de rentrer dans la foule et de ne point me braver ,
avant que le malheur soit tombé sur toi. L'insensé seul ne
reconnaît que ce qui est accompli.
Il parla ainsi, et il ne persuada point Euphorbos qui lui
répondit :
Divin Ménélaos, certes , maintenant tu vas payer le
sang de mon frère que tu as tué. Tu t'en glorifies, et tu as
rendu sa femme veuve dans la profonde chambre nuptiale,
et tu as accablé ses parents d'une douleur amère. Et moi ,
je vengerai ces malheureux et je remettrai aux mains de
Panthos et de la divine Phrontis ta tête et tes armes . Mais
ne retardons pas plus longtemps le combat qui amènera
la victoire ou la défaite de l'un de nous.
Il parla ainsi , et il frappa le bouclier d'une rondeur
égale; mais il ne put le traverser , et la pointe d'airain se
recourba sur le solide bouclier. Et l'Atréide Ménélaos,
suppliant le père Zeus, se rua avec l'airain; et comme Eu-
phorbos reculait, il le perça à la gorge, et la pointe, pous-
sée par une main robuste, traversa le cou délicat. Et le Pan-
thoide tomba avec bruit , et ses armes retentirent sur lui .
Et ses cheveux, qui avaient les reflets de l'or et de l'argent,
et qui étaient semblables aux cheveux des Kharites , furent
RHAPSODIR XVII. 315
souillés de sang. De même qu'un jeune olivier qu'un homme
aplanté dans un lieu solitaire, où l'eau jaillit abondante et
nourrit sa verdeur, et que le souffle des vents mobiles ba-
lance, tandis qu'il se couvre de fleurs blanches, mais qu'un
grand tourbillon enveloppe brusquement, arrache et ren-
verse contre terre; de même l'Atréide Ménélaos tua le
brave Panthoide Euphorbos, et le dépouilla de ses armes.
Quandun lion montagnard, sûr de sa force , enlève la
meilleure vache d'un grand troupeau qui paît , lui brise le
cou avec ses fortes dents , boit son sang et mange ses en-
trailles , les chiens et les bergers poussent, de loin, de
grandes clameurs et n'approchent point, parce que la blême
terreur les a saisis. De même nul d'entre les Troiens n'osait
attaquer l'illustre Ménélaos; et il eût aisément enlevé les
belles armes du Panthoide, si Phoibos Apollón, par envie,
n'eût excité contre lui Hektôr semblable au rapide Arès .
Et, sous la forme de Mentes , chef des Kikones, il dit au
Priamide ces paroles ailées :
- Hektôr, où cours-tu ainsi ? pourquoi poursuis-tu fol-
lement les chevaux du brave Akhilleus, qui ne peuvent être
ni soumis, ni conduits par aucun homme mortel , autre
qu'Akhilleus qu'une mère immortelle a enfanté ? Voici, pen-
dant ce temps, que le brave Ménélaos, fils d'Atreus, pour
défendre Patroklos , a tué le plus courageux des Troiens,
le Panthoide Euphorbos, et rompu sa vigueur impétueuse.
Le Dieu parla ainsi et rentra dans la foule des hommes.
Et une amère douleur saisit le cœur sombre de Hektôr. 11
regarda autour de lui dans la mêlée, et il vit Ménélaos en-
levant les belles armes d'Euphorbos , et le Panthoide gi-
sant contre terre, et le sang qui coulait de la plaie ouverte.
Avec de hautes clameurs, armé de l'airain éclatant, et sem-
blable au feu inextinguible de Hephaistos, il s'élança aux
premiers rangs. Et le fils d'Atreus l'entendit et le vit, et il
gémit, disant dans son cœur magnanime :
316 ILIADE.
Hélas! si j'abandonne ces belles armes et Patroklos
qui est mort pour ma cause , les Danaens qui me verront
seront indignés; mais si je combats seul contre Hektôr et
les Troiens, je crains que cette multitude m'enveloppe, car
Hektôr au casque mouvant mène avec lui tous les Troiens.
Mais pourquoi délibérer dans ma chère âme ? Quand un
homme veut lutter contre un autre homme qu'un Dieu
honore, aussitôt une lourde calamité est suspendue sur
lui. C'est pourquoi aucun Danaen ne me blâmera de
me retirer devant Hektor, puisqu'il est poussé par un
Dieu. Si j'entendais le brave Aias dans la mêlée, nous re-
tournerions tous deux au combat , même contre un Dieu,
et nous sauverions ce cadavre pour le Pèléide Akhilleus, et
dans nos maux ceci serait pour le mieux.
Et tandis qu'il délibérait dans son esprit et dans son
cœur, les phalanges Troiennes arrivaient conduites par
Hektôr. Ménélaos recula et abandonna le cadavre , mais
en se retournant , comme un lion à longue barbe que les
chiens et les bergers chassent de l'étable avec des lances
et des cris, et dont le cœur farouche est troublé, et qui ne
s'éloigne qu'à regret de l'enclos. Ainsi le blond Ménélaos
s'éloigna de Patroklos. Et il se retourna dès qu'il eut re-
joint ses compagnons, et, cherchant partout des yeux le
grand Aias Télamônien , il le vit à la gauche de la mêlée,
exhortant ses compagnons et les excitant à combattre, car
Phoibos Apollon avait jeté une grande terreur en eux. Et
Ménélaos courut à lui et lui dit aussitôt :
Aias, viens, ami ! hâtons-nous pour Patroklos qui est
mort, et rapportons au moins son cadavre à Akhilleus,
car c'est Hektôr au casque mouvant qui a ses armes .
Il parla ainsi, et l'âme du brave Aias fut remuée, et il se
jeta aux premiers rangs, avec le blond Ménélaos .
Et le Priamide, après avoir dépouillé Patroklos de ses
armes illustres, l'entraînait pour lui couper la tête avec
RHAPSODIE XVII. 317
l'airain et livrer son cadavre aux chiens troiens ; mais
Aias arriva, portant un bouclier semblable à une tour. Et
Hektor rentra dans la foule de ses compagnons ; et , mon-
tant sur son char, il donna les belles armes aux Troiens,
pour être portées à Ilios et pour répandre le bruit de sa
gloire.
Et Aias marchait autour du Ménoitiade, le couvrant de
son bouclier, comme une lionne autour de ses petits. Elle
les menait à travers la forêt, quand les chasseurs survien-
nent. Aussitôt, pleine de fureur, elle fronce les sourcils et
en couvre ses yeux. Ainsi Aias marchait autour du héros
Patroklos, et le brave Atréide Ménélaos se tenait près de
lui, avec un granddeuil dans la poitrine.
Mais le filsde Hippolokhos, Glaukos, chef des hommes
de Lykiè , regardant Hektor d'un œil sombre , lui dit ces
dures paroles :
- Hektor, tu as l'aspect du plus brave des hommes,
mais tu n'es pas tel dans le combat, et tu ne mérites point
ta gloire, car tu ne sais que fuir. Songe maintenant à sauver
ta Ville et ta citadelle, seul avec les peuples nés dans Ilios
Jamais plus les Lykiens ne lutteront contre les Danaens
pour Troiè , puisque tu n'en as point de reconnaissance,
bien qu'ils combattent éternellement. Lâchel comment dé-
fendrais-tu même un faible guerrier dans la mêlée, puisque
tu as abandonné , en proie aux Akhaiens, Sarpèdôn , ton
hôte et ton compagnon, lui qui, vivant, fut d'un si grand
secours à ta Ville et à toi-même , et que maintenant tu
abandonnes aux chiens ! C'est pourquoi, si les Lykiens
m'obéissent , nous retournerons dans nos demeures , et la
ruine d'Ilios sera proche. Si les Troiens avaient l'audace
et la force de ceux qui combattent pour la patrie, nous
traînerions dans Ilios , dans la grande ville de Priamos , le
cadavre de Patroklos;et, aussitôt, les Argiens nous ren-
draient les belles armes de Sarpèdôn et Sarpèdôn lui-même;
318 ILIADE.
car il a été tué, le compagnon de cet homme qui est le plus
formidable des Argiens auprès des nefs et qui a les plus
braves compagnons. Mais tu n'a pas osé soutenir l'attaque
dumagnanime Aias, ni ses regards, dans la mêlée; et tu as
redouté de combattre, car il l'emporte de beaucoup sur toi !
Et, le regardant d'un œil sombre , Hektôr au casque
mouvant lui répondit :
-Glaukos, pourquoi parles-tu si outrageusement? Certes,
ami, je te croyais supérieur en prudence à tous ceux qui
habitent la fertile Lykiè , et maintenant je te blâme d'avoir
parlé ainsi , disant que je n'ai pas osé attendre le grand
Aias. Jamais ni le bruit des chars, ni le retentissement de
la mêlée ne m'ont épouvanté ; mais l'esprit de Zeus tempê-
tueux terrifie aisément le brave et lui enlève la victoire ,
bien qu'il l'ait poussé au combat. Mais viens ! et tu verras
en ce jour si je suis un lâche, comme tu le dis, et si je
saurai rompre la vigueur des Danaens qui défendront le
cadavre de Patroklos .
Il parla ainsi, et il exhorta les Troiens à voix haute :
Troiens , Lykiens et braves Dardaniens, soyez des
hommes, amis ! Souvenez-vous de votre force et de votre
courage, tandis que je vais revêtir les armes de l'irrépro-
chable Akhilleus, enlevées à Patroklos que j'ai tué.
Ayant ainsi parlé, Hektor, s'éloignant de la mêlée , cou-
rut rapidement vers ses compagnons qui portaient à Ilios
les armes illustres du Pèléide. Et, loin de la mêlée lamen-
table, il changea d'armes et donna les siennes pour être
portées dans la sainte Ilios. Et il se couvrit des armes im-
mortelles du Pèléide Akhilleus , que les Dieux Ouraniens
avaient données à Pèleus. Et celui-ci, étant vieux, les avait
données à son fils ; mais le fils ne devait point vieillir sous
les armes paternelles .
Et quand Zeus qui amasse les nuées vit Hektor couvert
RHAPSODIE XVII. 310
des armes du divin Pèléide, il secoua la tête et dit dans son
esprit :
-
O malheureux! tu ne songes point à la mort qui est
proche de toi , et tu revêts les armes immortelles du plus
brave des hommes , devant qui tous les guerriers frémis-
sent ; et tu as tué son compagnon si doux et si courageux.
et tu as outrageusement arraché ses armes de sa tête et de
ses épaules ! Mais je te donnerai une grande gloire en re-
tour de ce que Andromakhe ne recevra point, après le
combat, les armes illustres du Pèléide.
Zeus parla ainsi , et il scella sa promesse en abaissant
ses sourcils bleus. Et il adapta les armes au corps du
Priamide qui , hardi et furieux comme Arès, sentit couler
dans tous ses membres la force et le courage. Et, poussant
de hautes clameurs, il apparut aux illustres Alliés et aux
Troiens, semblable à Akhilleus, car il resplendissait sous
les armes du magnanime Pèléide. Et, allant de l'un à l'au-
tre, il les exhortait tous : Mesthlès, Glaukos, Médôn, Ther-
silokhos , Astéropaios, Deisinôr, Hippothoos et Phorkis, et
Khromios et le divinateur Eunomos. Et , les excitant par
des paroles rapides, il leur parla ainsi :
Entendez-moi, innombrables peuples alliés et voisins
d'Ilios ! Je n'ai point appelé une multitude inactive quand
je vous ai convoqués de vos villes, mais je vous ai demandé
de défendre ardemment les femmes des Troiens et leurs
petits enfants contre les Akhaiens belliqueux. Pour vous,
j'ai épuisé mes peuples de vivres et de présents et j'ai
nourri vos forces. Que chacun combatte donc , triomphe
ou périsse, car c'est le sort de la guerre. Celui qui entraî-
nera le corps de Patroklos vers les Troiens dompteurs de
chevaux aura , pour sa part, la moitié des dépouilles , et
j'aurai l'autre moitié, et sa gloire sera égale à la mienne.
Il parla ainsi , et tous, les lances tendues, se ruèrent sur
les Danaens, espérant arracher au Télamônien Aias le ca-
320 ILIADE.
davre de Patroklos. Les insensés ! Il devait plutôt arracher,
sur ce cadavre, l'âme de beaucoup d'entre eux. Et il dit au
brave Ménélaos :
-
Divin Ménélaos, 6 ami! je n'espère pas que nous re-
venions de ce combat , et , certes, je crains moins pour le
cadavre de Patroklos, que les chiens troiens et les oiseaux
carnassiers vont bientôt dévorer, que pour ma tête et la
tienne, car Hektôr couvre le champ de bataille comme une
nuée , et la lourde ruine pend sur nous. Hâte-toi , appelle
les princes des Danaens, s'ils t'entendent.
Il parla ainsi, et le brave Ménélaos s'empressa d'appeler
à grands cris les Danaens :
-
O amis ! Princes et chefs des Argiens, vous qui man-
gez aux repas des Atréides Agamemnon et Ménélaos , et
qui commandez les phalanges, car tout honneur et toute
gloire viennent de Zeus; comme il m'est difficile de vous
reconnaître dans le tourbillon de la mêlée, que chacun de
vous accoure de lui-même, indigné que Patroklos soit livré
en pâture aux chiens troiens.
Il parla ainsi , et le rapide Aias , fils d'Oileus , vint le
premier, en courant à travers la mêlée , et , après lui, Ido-
méneus, et le compagnon d'Idoméneus, Merionès, sembla-
ble au tueur d'hommes Arès. Mais qui pourrait, dans son
esprit, dire les noms de tous ceux qui vinrent rétablir le
combat des Akhaiens ?
Et les Troiens avançaient, et Hektor les menait. De
même que le large courant d'un fleuve tombé de Zeus se
précipite à la mer, et que la mer s'enfle hors de son lit, et
que les rivages résonnent au loin; de même retentissait la
clameur des Troiens. Mais les Akhaiens se tenaient debour
autour du Ménoitiade, n'ayant qu'une âme et couverts de
leurs boucliers d'airain. EtZeus répandait une nuée épaisse
sur leurs casques éclatants; car il n'avait point haï le Mé-
noitiade pendant que , vivant, il était le compagnon de
RHAPSODIE XVII . 321
'Aiakide; et il ne voulait pas qu'il fût livré en pâture aux
chiens troiens; et il anima ses compagnons à le défendre.
Et, d'abord, les Troiens repoussèrent les Akhaiens aux
sourcils arqués. Ceux-ci prirent la fuite , abandonnant le
cadavre; et les Troiens ne les poursuivirent point, malgré
leur désir du meurtre; mais ils entraînaient le cadavre. Et
les Akhaiens ne l'abandonnèrent pas longtemps; et , les
ramenant aussitôt , Aias, le premier des Danaens par l'as-
pect héroïque et les actions, après l'irréprochable Pèléide ,
se rua aux premiers rangs , semblable par la fureur à un
sanglier qui , rebroussant à travers les taillis , disperse les
chiens et les jeunes hommes. Ainsi le grand Aias, fils de
l'illustre Télamôn,dispersa aisément les phalanges Troien-
nes qui se pressaient autour de Patroklos, espérant l'en-
traîner dans Ilios et remporter cette gloire.
Et Hippothoos, fils du Pélasge Lèthos, ayant lié le
tendon par une courroie, traînait Patroklos par un pied
dans la mêlée, afin de plaire à Hektôr et aux Troiens ; mais
il lui en arriva malheur , sans que nul pût le sauver,
car le Télamônien, se ruant au milieu de la foule, le frappa
sur son casque d'airain, et le casque à crinière fut brisé
par la grande lance et la main vigoureuse d'Aias , et l'ai-
rain de la pointe traversa la cervelle qui jaillit sanglante
de la plaie, et ses forces furent rompues. Il lâcha le pied
du magnanime Patroklos et tomba lui-même sur le ca-
davre, loin de Larisse; et il ne rendit point à ses parents
bien-aimés les soins qu'ils lui avaient donnés , et sa vie fut
brève, ayant été ainsi dompté par le magnanime Aias.
Hektôr lança contre Aias sapique éclatante, mais celui-ci,
l'ayant aperçue , évita la pique d'airain qui frappa le ma-
gnanime Skhédios, fils d'Iphitos , et le plus brave des
Phôkèens, et qui habitait la grande Panopè, commandant
àde nombreux peuples. La pique le perça au milieu de la
gorge, et la pointe d'airain sortit au sommet de l'épaule.
25
322 ILIADE.
Il tomba avec bruit et ses armes retentirent sur lui. Et
Aias perça au milieu du ventre le brave Phorkys , fils de
Phainops , qui défendait le corps de Hippothoos. L'airain
rompit le creux de la cuirasse et déchira les entrailles. Il
tomba, saisissant la terre avec ses mains, et les premiers
rangs, ainsi que Hektor, reculèrent. Et les Argiens , avec
de grands cris, entraînèrent, morts, Phorkys et Hippo-
thoos, et enlevèrent leurs armes-
Alors, les Troiens eussent été mis en fuite par les braves
Akhaiens et fussent rentrés dans Ilios , domptés par leur
propre lâcheté, et les Akhaiens eussent remporté la vic-
toire, malgré Zeus, par leur vigueur et leur courage , si
Apollôn lui-même n'eût excité Ainéias , sous la forme du
héraut Périphas Epytide qui avait vieilli, auprès de son
vieux père , dans l'étude et la science de la sagesse. Sem-
blable à Périphas, le fils de Zeus parla ainsi :
- Ainéias , comment sauveriez-vous la sainte Ilios ,
même malgré la volonté d'un Dieu? En étant tels que des
guerriers que j'ai vus, confiants dans leur propre courage,
autant que dans la vigueur et le nombre de leur peuple.
Zeus nous offre la victoire plutôt qu'aux Danaens, mais
vous êtes des lâches qui ne savez pas combattre.
Il parla ainsi, etAinéias reconnut l'Archer Apollôn, et il
cria aussitôt à Hektôr :
Hektor, et vous, chefs des Troiens et des Alliés , c'est
une honte de fuir vers Ilios , vaincus , à cause de notre lâ
cheté, par les braves Akhaiens. Voici qu'un des Dieux
s'est approché de moi, et il m'a dit que le très-puissant
Zeus nous était propice dans le combat. C'est pourquoi,
marchons aux Danaens , et qu'ils n'emportent pas sans
peine , jusqu'aux nefs, Patroklos mort.
Il parla ainsi, et il s'élança parmi les premiers combat-
tants, et les Troiens firent face aux Akhaiens. Et Ainéias
biessa d'un coup de lance Leiokritos, fils d'Arisbas , et
RHAPSODIE XVII. 323
brave compagnon de Lykomèdès. Et le brave Lykomèdès
fut saisi de compassion en le voyant tomber. Il s'approcha,
et, lançant sa pique brillante, il perça dans le foie le Hip-
paside Apisaôn, prince des peuples , et il rompit ses
forces. Le Hippaside était venu de la fertile Paioniè , et
il était le premier des Paiones , après Astéropaios. Et
le brave Astéropaios fut saisi de compassion en le voyant
tomber, et il se rua en avant pour combattre les Da-
naens, mais vainement, car les Akhaiens se tenaient tous,
hérissés de lances, autour de Patroklos. Et Aias les exhor-
tait ardemment, et il leur ordonnait de ne point s'écarter
du cadavre en s'élançant hors des rangs , mais de rester
autour de Patroklos et de tenir ferme. Le grand Aias com-
mandait ainsi ; et la terre était baignee d'un sang pourpré,
et tous tombaient les uns sur les autres, Troiens, Alliés et
Danaens; mais ceux-ci périssaient en plus petit nombre,
car ils n'oubliaient point de s'entr'aider dans la mêlée.
Et tous luttaient, pareils à un incendie ; et nul n'aurait pu
dire si Hélios brillait, ou Sélène, tant les braves qui s'agi-
taient autour du Ménoitiade étaient enveloppés d'un noir
brouillard.
Ailleurs, d'autres Troiens et d'autres Akhaiens aux belles
knèmides combattaient à l'aise sous un air serein; et là se
répandait l'étincelante splendeur de Hélios , et il n'y avait
de nuées ni sur la terre, ni sur les montagnes. Et ils com-
battaient mollement, évitant les traits de part et d'autre, et
séparés par un large espace. Mais, au centre , sous le noir
brouillard, les plus braves , se frappant de l'airain cruel,
subissaient tous les maux de la guerre. Et là , deux excel-
lents guerriers , Thrasymèdès et Antilokhos, ne savaient
pas que l'irréprochable Patroklos fût mort. Ils pensaient
qu'il était vivant et qu'il combattait les Troiens au fort de
la mêlée, tandis qu'eux-mêmes luttaient pour le salut de
leurs compagnons, loin du Ménoitiade, comme Nestôr le
324 ILIADE
leur avait ordonné, quand il les envoya des nefs noires au
combat.
Et, pendant tout le jour, le carnage continua autour de
Patroklos, du brave compagnon du rapide Aiakide, et tous
avaient les genoux, les pieds, les mains et les yeux souillés
de poussière et de sang. De même qu'un homme ordonne
à ses serviteurs de tendre une grande peau de bœuf toute
imprégnée de graisse liquide, et que ceux-ci la tendent en
cercle, et que, sous leurs efforts, la graisse pénètre dans
la peau ; de même, de tous les côtés, les combattants traî-
naient çà et là le cadavre dans un étroit espace, les Troiens
vers Ilios et les Akhaiens vers les nefs creuses; et un affreux
tumulte s'élevait, qui eût réjoui Athène et Arès qui irrite le
combat. Ainsi Zeus heurta, tout le jour, la mêlée des hom-
mes et des chevaux sur le cadavre de Patroklos.
Mais le divın Akhilleus ignorait la mort du Ménoitiade,
car les hommes combattaient, loin des nefs, sous les mu-
railles de Troiè. Et il pensait que Patroklos reviendrait
vivant, après avoir poussé jusqu'aux portes de la Ville, sa-
chant qu'il ne devait point renverser Ilios sans lui, et
même avec lui. Souvent, en effet, il l'avait entendu dire à
sa mère qui lui révélait la pensée de Zeus; mais sa mère
ne lui avait pas annoncé un si grand malheur, et il ne sa-
vait pasque son plus cher compagnon périrait.
Et tous, autour du cadavre, combattaient, infatigables,
de leurs lances aiguës , et s'entretuaient. Et les Akhaiens
cuirassés disaient :
O amis ! il serait honteux de retourner vers les nefs
creuses ! Que la noire terre nous engloutisse ici, plutôt que
de laisser les braves Troiens entraîner ce cadavre vers leur
Ville et remporter cette gloire !
Et les Troiens magnanimes disaient :
-
O amis ! si la Moire veut que nous tombions tous ici,
soit! mais que nul ne reculel
RHAPSODIE XVII. 325
Chacun parlait ainsi et animait le courage de ses com-
pagnons, et ils combattaient, et le retentissement de l'ai-
rain montait dans l'Ouranos , par les airs stériles. Et les
chevaux de l'Aiakide pleuraient, hors de la mêlée, parce
qu'ils avaient perdu leur conducteur couché sur la pous-
sière par le tueur d'hommes Hektor. Et, vainement, Auto-
médôn, le fils du brave Dioreus, les excitait du fouet ou
leur adressait de flatteuses paroles , ils ne voulaient point
aller vers le large Hellespontos , ni vers la mêlée des
Akhaiens; et, de même qu'une colonne qui reste debout
sur la tombe d'un homme ou d'une femme, ils restaient
immobiles devant le beau char, la tête courbée vers la
terre. Et de chaudes larmes tombaient de leurs paupières,
car ils regrettaient leur conducteur; et leurs crinières flo-
rissantes pendaient, souillées, des deux côtés du joug. Et
le Kroniôn fut saisi de compassion en les voyant, et, se-
couant la tête, il dit dans son esprit :
-Ah ! malheureux ! Pourquoi vous avons-nous donnés
au roi Pèleus qui est mortel, vous qui ne connaîtrez point
la vieillesse et qui êtes immortels ? Était-ce pour que vous
subissiez aussi les douleurs humaines ? Car l'homme est le
plus malheureux de tous les êtres qui respirent, ou qui
rampent sur la terre. Mais le Priamide Hektor ne vous
conduira jamais, ni vous, ni vos chars splendides. N'est-ce
pas assez qu'il possède les armes et qu'il s'en glorifie ? Je
remplirai vos genoux et votre âme de vigueur , afin que
vous rameniez Automédôn de la mêlée, vers les nefs creuses ;
carje donnerai la victoire aux Troiens , jusqu'à ce qu'ils
touchent aux nefs bien construites , jusqu'à ce que Hélio –
tombe et que l'ombre sacrée arrive .
Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force aux che-
vaux , et ceux-ci , secouant la poussière de leurs crins sur
la terre, entraînèrent rapidement le char léger entre les
Troiens et les Akhaiens. Et Automédôn, bien que pleurant
326 ILIADE
son compagnon, excitait l'impétuosité des chevaux , tel
qu'un vautour sur des oies. Et il s'éloignait ainsi de la
foule des Troiens, et il revenait se ruer dans la mêlée .
mais il poursuivait les guerriers sans les tuer, ne pouvant
à la fois, seul sur le char sacré, combattre de la lance et
diriger les chevaux rapides. Enfin , un de ses compagnons,
Alkimédôn, fils de Laerkeus Aimonide, le vit de ses yeux,
et, s'arrêtant auprès du char, dit à Automédôn :
- Automédôn , quel Dieu t'ayant mis dans l'âme un
dessein insensé , t'a ravi l'esprit? Tu veux combattre seul
aux premiers rangs, contre les Troiens, et ton compagnon
est mort, et Hektor se glorifie de porter sur ses épaules
les armes de l'Aiakide !
Et le fils de Dioreus, Automédôn, lui répondit :
Alkimédôn, nul des Akhaiens ne pourrait dompter les
chevaux immortels, si ce n'est toi. Patroklos , vivant , seul
le pouvait , étant semblable aux Dieux par sa prudence.
Maintenant, la mort et la Moire l'ont saisi. Prends le fouet
et les rênes splendides, etje descendrai pour combattre.
Il parla ainsi, et Alkimédôn monta sur le char et prit le
fouet et les rênes, et Automédôn descendit; mais l'illustre
Hektôr, l'ayant vu, dit aussitôt à Ainéias :
-Ainéias, prince des Troiens cuirassés, je vois les deux
chevaux du rapide Aiakide qui courent dans la mêlée avec
des conducteurs vils , et j'espère les saisir, si tu veux
m'aider, car, sans doute, ces hommes n'oseront point nous
tenir tête.
Il parla , et l'irréprochable fils d'Ankhisès consentit, et
ils marchèrent, abritant leurs épaules des cuirs secs et so-
lides que recouvrait l'airain. Et avec eux marchaient Khro-
mios et Arètos semblable à un Dieu. Et les insensés espé-
raient tuer les deux Akhaiens et se saisir des chevaux au
large cou ; mais ils ne devaient point revenir sans avoir
répandu leur sang sous les mains d'Automédôn. Et celui
RHAPSODIE XVII, 327
ci supplia le Père Zeus, et , plein de force et de courage
dans son cœur sombre , il dit à son compagnon fidèle,
Alkimédôn :
- Alkimédôn, ne retiens point les chevaux loin de moi,
mais qu'ils soufflent sur mon dos, car je ne pense pas que
la fureur du Priamide Hektor s'apaise , avant qu'il nous
ait tués et qu'il ait saisi les chevaux aux belles crinières
d'Akhilleus, ou qu'il soit lui-même tombé sous nos mains.
Ayant ainsi parlé, il appela les Aias et Ménélaos :
-
Aias et Ménélaos , chefs des Argiens , remettez ce
cadavre aux plus braves, et qu'ils le défendent, et qu'ils
repoussent la foule des hommes ; mais éloignez notre
dernier jour, à nous qui sommes vivants, car voici que
Hektôr et Ainéias, les plus terribles des Troiens, se ruent
sur nous à travers la mêlée lamentable. Mais la destinée
est sur les genoux des Dieux ! Je lance ma pique, me con-
fiant en Zeus.
Il parla, et il lança sa longue pique, et il frappa le bou-
clier égal d'Arètos. Et le bouclier n'arrêta point l'airain
qui le traversa et entra dans le ventre à travers le baudrier.
De même, quand unjeune homme, armé d'une hache tran-
chante, frappe entre les deux cornes d'un bœuf sauvage, il
coupe le nerf, et l'animal bondit et tombe. De même Arètos
bondit, et tomba à la renverse, et la pique, à travers les en-
trailles, rompit ses forces. Et Hektôr lança sa pique écla-
tante contre Automédôn; mais celui-ci , l'ayant vu , évita
en se baissant la pique d'airain qui, pardessus lui , plongea
en terre et vibrajusqu'à ce que Arès eût épuisé sa vigueur.
Et tous deux se jetaient l'un sur l'autre avec leurs épées,
quand les rapides Aias , à la voix de leur compagnon , se
ruèrent à travers la mêlée. Et Hektôr, Ainéias et Khromios
pareil à un Dieu reculèrent, laissant Arètos couché, le
ventre ouvert. EtAutomédôn, pareil au rapide Arès, le dé-
pouillant de ses armes, dit en se glorifiant :
328 ILIADE .
Du moins, jal un peu soulagé ma douleur de la mort
du Ménoitiade, bien que je n'aie tué qu'un homme très-
inférieur à lui.
Et il mit sur le char les dépouilles sanglantes, et il y
monta, les pieds et les mains sanglants, comme un lion
qui vient de manger un taureau.
Et , de nouveau, la mêlée affreuse et lamentable recom-
mença sur Patroklos. Et Athène, descendant de l'Ouranos ,
anima le combat, car Zeus au large regard l'avait envoyée
afin d'encourager les Danaens, son esprit étant changé. De
même que l'Ouranien Zeus envoie aux vivants une Iris
pourprée, signe de guerre ou de froides tempêtes , qui in-
terrompt les travaux des hommes et nuit aux troupeaux ;
de même Athène , s'enveloppant d'une nuée pourprée, se
mêla à la foule des Akhaiens. Et, d'abord, elle excita le fils
d'Atreus , parlant ainsi au brave Ménélaos , sous la forme
de Phoinix à la voix mâle :
- Quelle honte et quelle douleur pour toi, Ménélaos, si
les chiens rapides des Troiens mangeaient, sous leurs mu-
railles, le cher compagnon de l'illustre Akhilleus ! Mais
sois ferme, et encourage tout ton peuple.
Et le brave Ménélaos lui répondit :
- Phoinix , mon père , vieillard vénérable, plût aux
Dieux qu'Athènè me donnât la force et repoussât loin de
moi les traits. J'irais et je défendrais Patroklos, car, en
mourant , il a violemment déchiré mon cœur. Mais la vi-
gueur de Hektor est comme celle du feu , et il ne cesse de
tuer avec l'airain, et Zeus lui donne la victoire.
Il parla ainsi , et Athène aux yeux clairs se réjouit parce
qu'il l'avait implorée avant tous les Dieux. Et elle répandit
la vigueur dans ses épaules et dans ses genoux, et elle mit
dans sa poitrine l'audace de la mouche qui, toujours et
vainement chassée, se plaît à mordre , car le sang de
l'homme lui est doux. Et elle mit cette audace dans son
RHAPSODIE XVII . 330
cœur sombre ; et , retournant vers Patroklos , il lança
sa pique brillante. Et parmi les Troiens se trouvait Podès,
fils d'Eétión, riche, brave, et très-honoré par Hektôr entre
tous les autres, parce qu'il était son plus cher convive. Le
blondMénélaos le frappa sur le baudrier, comme il fuyait;
et l'airain le traversa , et il tomba avec bruit , et l'Atréide
Ménélaos entraîna son cadavre du côté des Akhaiens . Et
Apollon excita Hektôr, sous la forme de Phainops Asiade
qui habitait Abydos, et qui était le plus cher des hôtes du
Priamide. Et l'Archer Apollôn dit à celui-ci , sous la forme
de Phainops :
- Hektôr, qui d'entre les Akhaiens te redoutera désor-
mais, si tu crains Ménélaos qui n'est qu'un faible guerrier,
et qui enlève seul ce cadavre , après avoir tué ton compa-
gnon fidèle, brave entre les hommes, Podès, fils d'Eétiôn?
Il parla ainsi , et la noire nuée de la douleur enveloppa
Hektor, et il se rua aux premiers rang , armé de l'airain
splendide. Et alors le Kroniôn saisit l'Aigide aux franges
éclatantes , et il couvrit l'Ida de nuées, et, fulgurant , il
tonna fortement, secouant l'Aigide, donnant la victoire aux
Troiens et mettant les Akhaiens en fuite.
Et, le premier, le Boiôtien Pènéléôs prit la fuite, blessé
par Polydamas d'un coup de lance qui lui avait traversé le
haut de l'épaule jusqu'à l'os. Et Hektôr blessa à la main
Lèitos, fils du magnanime Alektriôn; et il le mit en fuite,
épouvanté et regardant de tous côtés, car il n'espérait plus
pouvoir tenir une lance pour le combat.
Et comme Hektor se jetait sur Leitos , Idoméneus le
frappa à la cuirasse , au-dessous de la mamelle, mais la
longue pique se rompit là où la pointe s'unit au bois , et
les Troiens poussèrent des clameurs ; et, contre Idoméneus
Deukalide debout sur son char, Hektor lança sa pique qui
s'égara et perça le conducteur de Merionès , Koiranos , qui
l'avait suivi de la populeuse Lyktos. Idoméneus, étant venu
330 ILIADE.
à pied des nefs aux doubles avirons , il eût donné une
grande gloire aux Troiens, si Koiranos n'eût amené aussi-
tôt les chevaux rapides. Et il fut le salut d'Idoméneus, et
il lui conserva la lumière; mais lui-même rendit l'âme sous
le tueur d'hommes Hektôr qui le perça entre la mâchoire
et l'oreille. La pique ébranla les dents et trancha la moitié
de la langue. Koiranos tomba du char, laissant traîner les
rênes. Et Merionès, les saisissant àterre, dit à Idoméneus :
Fouette maintenant les rapides chevauxjusqu'aux nefs:
tu vois comme moi que la victoire échappe aux Akhaiens.
Il parla ainsi, et Idoméneus fouetta les chevaux aux belles
crinières, jusqu'aux nefs creuses, car la crainte avait envahi
son cœur. Et le magnanime Aias et Ménélaos reconnurent
aussi que la victoire échappait aux Akhaiens et que Zeus
la donnait aux Troiens. Et le grand Télamônien Aias dit
le premier :
O Dieux! le plus insensé comprendrait maintenant
que le Père Zeus donne la victoire aux Troiens. Tous leurs
traits portent, que ce soit la main d'un lâche qui les envoie
ou d'un brave; Zeus les dirige, et les nôtres tombent, vains
et impuissants sur la terre. Allons, songeons au moins au
meilleur moyen d'entraîner le cadavre de Patroklos , et
nous réjouirons ensuite nos compagnons par notre retour.
Ils s'attristent en nous regardant, car ils pensent que nous
n'échapperons pas aux mains inévitables et à la vigueur du
tueur d'hommes Hektôr, mais que nous serons rejetés vers
les nefs noires. Plût aux Dieux qu'un de nous annonçât
promptement ce malheur au Pèléidel Je ne pense pas qu'il
sache que son cher compagnon est mort. Mais je ne sais
qui nous pourrions envoyer parmi les Akhaiens. Un brouil-
lard noir nous enveloppe tous, les hommes et les chevaux.
Père Zeus, délivre de cette obscurité les fils des Akhaiens ;
rends-nous la clarté ; que nos yeux puissent voir; et si tu
RHAPSODIE XVIL 331
veux nous perdre dans ta colère, que ce soit du moins à la
lumière !
Il parla ainsi, et le Père Zeus eut compassion de ses
larmes, et il dispersa aussitôt le brouillard et dissipa la
nuée; Hélios brilla, et toute l'armée apparut. Et Aias dit
au brave Ménélaos :
-
Divin Ménélaos , cherche maintenant Antilokhos, le
magnanime fils de Nestôr, si toutefois il est encore vivant,
et qu'il se hâte d'aller dire au belliqueux Akhilleus que le
plus cher de ses compagnons est mort.
Il parla ainsi, et le brave Ménélaos se hâta d'obéir, et il
s'éloigna, comme un lion qui , fatigué d'avoir lutté contre
les chiens et les hommes , s'éloigne de l'enclos; car, toute
la nuit, par leur vigilance, ils ne lui ont point permis d'en-
lever les bœufs gras. Il s'est rué sur eux, plein du désir
des chairs fraîches ; mais la foule des traits a volé de
leurs mains audacieuses, ainsi que les torches ardentes
qu'il redoute malgré sa fureur; et, vers le matin , il s'é-
loigne, le cœur attristé. De même le brave Ménélaos s'é-
loignait contre son gré du corps de Patroklos, car il crai-
gnait que les Akhaiens terrifiés ne l'abandonnassent en
proie à l'ennemi. Et il exhorta Merionès et les Aias.
-Aias, chefs des Argiens , et toi , Merionès , souvenez
vous de la douceur du malheureux Patroklos ! Pendant sa
vie, était plein de douceur pour tous; et, maintenant, la
mort et la Moire l'ont saisi !
Ayant ainsi parlé, le blond Ménélaos s'éloigna, regar-
dant de tous les côtés, comme l'aigle qui , dit-on, est , de
tous les oiseaux de l'Ouranos, celui dont la vue est la plus
perçante, car, des hauteurs où il vit, il aperçoit le lièvre
qui gîte sous un arbuste feuillu; et il tombe aussitôt sur
lui, le saisit et lui arrache l'âme. De même, divin Méné-
laos, tes yeux clairs regardaient de tous côtés, dans la foule
des Akhaiens, s'ils voyaient , vivant, le fils de Nestôr. Et
332 ILIADE
.
Ménélaos le reconnut, à la gauche dela mêlée, excitant ses
compagnons au combat. Et, s'approchant, le blond Méné-
laos lui dit :
Viens, divin Antilokhos I apprends une triste nou-
velle. Plût aux Dieux que ceci ne fût jamais arrivé ! Sans
doute tu sais déjà qu'un Dieu accable les Akhaiens et
donne la victoire aux Troiens. Le meilleur des Akhaiens a
été tué, Patroklos, qui laisse de grands regrets aux Da-
naens. Mais toi, cours aux nefs des Akhaiens, et annonce
ce malheur au Pèléide. Qu'il vienne promptement sauver
son cadavre nu, car Hektôr au casque mouvant possède
ses armes.
Il parla ainsi, et Antilokhos, accablé par ces paroles,
resta longtemps muet, et ses yeux s'emplirent de larmes,
et la voix lui manqua; mais il obéit à l'ordre de Ménélaos.
Et il remit ses armes à l'irréprochable Laodokos, son ami,
qui conduisait ses chevaux aux sabots massifs , et il s'é-
loigna en courant. Et ses pieds l'emportaient, pleurant,
afin d'annoncer au Pèléide Akhilleus la triste nouvelle .
Et tu ne voulus point, divin Ménélaos , venir en aide aux
compagnons attristés d'Antilokhos, aux Pyliens qui le re-
grettaient. Et il leur laissa le divin Thrasymèdès , et il
retourna auprès du héros Patroklos, et, parvenu jusqu'aux
Aias, il leur dit :
-
J'ai envoyé Antilokhos vers les nefs, afin de parler au
Pèléiôn aux pieds rapides; mais je ne pense pas que le
Pèlèiade vienne maintenant, bien que très-irrité contre le
divin Hektôr, car il ne peut combattre sans armes. Son-
geons, pour le mieux, de quelle façon nous entraînerons ce
cadavre, et comment nous éviterons nous-mêmes la mort
et la Moire à travers le tumulte des Troiens.
Et le grand Aias Télamônien lui répondit :
Tu as bien dit, ô illustre Ménélaos. Toi et Mèrionès,
enlevez promptement le cadavre et emportez-le hors de la
RHAPSODIE XVII. 333
mêlée; et, derrière vous, nous repousserons les Troiens et
ledivın Hektôr, nous qui avons la même âme et le même
nom , et qui savons affronter tous deux le combat ter-
rible.
Il parla ainsi, et, dans leurs bras, ils enlevèrent le ca-
davre. Et les Troiens poussèrent des cris horribles en
voyant les Akhaiens enlever Patroklos. Et ils se ruèrent,
semblables à des chiens qui, devançant les chasseurs, s'a-
massent sur un sanglier blessé qu'ils veulent déchirer. Mais
s'il se retourne, confiant dans sa force, ils s'arrêtent et
fuient çà et là. Ainsi les Troiens se ruaient en foule, frap-
pant de l'épée et de la lance; mais , quand les Aias se re-
tournaient et leur tenaient tête, ils changeaient de couleur,
et aucun n'osait les combattre pour leur disputer ce ca-
davre.
Et ils emportaient ainsi avec ardeur le cadavre, hors de
la mêlée, vers les nefs creuses. Et le combat les suivait,
acharné et terrible, comme un incendie qui éclate brusque-
ment dans une ville; et les maisons croulent dans une vaste
flamme que tourmente la violence du vent. Ainsi le tu-
multe sans trêve des chevaux et des hommes poursuivait
les Akhaiens. Comme des mulets vigoureux , se hâtant,
malgré le travail et la sueur, traînent par l'âpre chemin
d'une montagne, soit une poutre, soit un mât; ainsi Méné-
laos et Merionès emportaient à la hâte le cadavre. Et der-
rière eux , les Aias repoussaient les Troiens , comme une
colline boisée, qui s'étend par la plaine, repousse les cou-
rants furieux des fleuves rapides qui ne peuvent la rompre
et qu'elle rejette toujours vers la plaine. Ainsi les Aias re-
poussaient la foule des Troiens qui les poursuivaient , con-
duits par Ainéias Ankhisiade et par l'illustre Hektôr.
Comme une troupe d'étourneaux et de geais vole en pous-
sant des cris aigus , à l'approche de l'épervier qui tue les
petits oiseaux, de même les fils des Akhaiens couraient
334 ILIADE.
avec des clameurs perçantes, devant Ainéias et Hektor, et
oublieux du combat. Et les belles armes des Danaens en
fuite emplissaient les bords du fossé et le fossé lui-même ;
mais le carnage ne cessait point.
RHAPSODIE XVIII.
t ils combattaient ainsi, comme le feu ardent .
Et Antilokhos vint à Akhilleus aux pieds ra-
pides, et il le trouva devant ses nefs aux anten-
nes dressées , songeant dans son esprit aux
choses accomplies déjà ; et, gémissant, il disait dans son
cœurmagnanime :
-
O Dieux! pourquoi les Akhaiens chevelus , dispersés
par la plaine, sont-ils repoussés tumultueusement vers les
nefs ? Que les Dieux m'épargnent ces cruelles douleurs
qu'autrefois ma mère m'annonça, quand elle me disait que
le meilleur des Myrmidones, moi vivant, perdrait la lu-
mière de Hélios sous les mains des Troiens. Sans doute il
est déjà mort, le brave fils de Ménoitios, le malheureux !
Certes, j'avais ordonné, qu'ayant repoussé le feu ennemi,
il revînt aux nefs sans combattre Hektor .
Tandis qu'il roulait ceci dans son esprit et dans son
336 ILIADE.
cœur, le fils de l'illustre Nestôr s'approcha de lui, et, ver-
sant de chaudes larmes, dit la triste nouvelle :
-
Hélas! fils du belliqueux Pèleus , certes , tu vas en-
tendre une triste nouvelle; et plût aux Dieux que ceci ne
fût point arrivé ! Patroklos git mort , et tous combattent
pour son cadavre nu, car Hektor possède ses armes.
Il parla ainsi, et la noire nuée de la douleur enveloppa
Akhilleus, et il saisit de ses deux mains la poussière du
foyer et la répandit sur sa tête , et il en souilla sa belle
face; et la noire poussière souilla sa tunique nektaréenne ;
et, lui-même , étendu tout entier dans la poussière, gisait,
et des deux mains arracha sa chevelure. Et les femmes,
que lui et Patroklos avaient prises , hurlaient violemment,
affligées dans leur cœur; et toutes, hors des tentes, entou-
raient le belliqueux Akhilleus, et elles se frappaient la poi-
trine, et leurs genoux étaient rompus. Antilokhos aussi
gémissait, répandant des larmes, et tenait les mains d'Akhil-
leus qui sanglotait dans son noble cœur. Et le Nestôride
craignait qu'il se tranchât la gorge avec l'airain.
Akhilleus poussait des sanglots terribles, et sa mère vé-
nérable l'entendit, assise dans les gouffres de la mer, auprès
de son vieux père. Et elle se lamenta aussitôt. Et autour
de la Déesse étaient rassemblées toutes les Nèrèides qui
sont au fond de la mer : Glauke, et Thaléia, et Kymodokè,
et Nèsaiè, et Spéiô, et Thoè, et Haliè aux yeux de bœuf,
et Kymothoè, et Alkaiè, et Limnoréia, et Mélitè, et laira,
et Amphithoè, et Agavè , et Lôtô, et Prôtô , et Phérousa,
Dynaménè, et Dexaménè et Amphinome, et Kallianassa,
et Dôris, et Panopè , et l'illustre Galatéia , et Nèmertès,
et Abseudès, et Kallianéira, et Klyménè, et Ianéira , et
Ianassa, et Maira, et Oreithya, et Amathéia aux beaux
cheveux, et les autres Nèrèides qui sont dans la profonde
mer. Et elles emplissaient la grotte d'argent, et elles se
frappaient la poitrine, et Thétis se lamentait ainsi :
RHAPSODIE XVIII. 337
- Ecoutez-moi, sœurs Nèrèides , afin que vous sachiez
les douleurs qui déchirent mon âme , hélas! à moi , mal-
heureuse , qui ai enfanté un homme illustre , un fils irré
prochable et brave, le plus courageux des héros , et qui a
grandi comme un arbre. Je l'ai élevé comme une plante
dans une terre fertile, et je l'ai envoyé vers Ilios, sur ses
nefs aux poupes recourbées, combattre les Troiens. Et je
ne le verrai point revenir dans mes demeures, dans la
maison Pèléienne. Voici qu'il est vivant, et qu'il voit la
lumière de Hélios, et qu'il souffre, et je ne puis le se-
courir. Mais j'irai vers mon fils bien-aimé , et je saurai de
lui-même quelle douleur l'accable loin du combat.
Ayant ainsi parlé, elle quitta la grotte , et toutes la sui-
vaient, pleurantes; et l'eau de la mer s'ouvrait devant
elles. Puis, elles parvinrent à la riche Troiè, et elles abor-
dèrent là où les Myrmidones, autour d'Akhilleus aux pieds
rapides, avaient tiré leurs nombreuses nefs sur le rivage.
Et sa mère vénérable le trouva poussant de profonds sou-
pirs; et elle prit, en pleurant, la tête de son fils, et elle lui
dit en gémissant ces paroles ailées :
-
Mon enfant, pourquoi pleures-tu? Quelle douleur en-
vahit ton âme ? Parle, ne me cache rien, afin que nous sa-
chions tous deux. Zeus, ainsi que je l'en avais supplié de
mes mains étendues, a rejeté tous les fils des Akhaiens au-
près des nefs, etils souffrent de grands maux, parce que tu
leur manques.
Et Akhilleus aux pieds rapides , avec de profonds sou-
pirs, lui répondit :
-
Ma mère , l'Olympien m'a exaucé; mais qu'en ai-je
retiré, puisque mon cher compagnon Patroklos est mort,
lui que j'honorais entre tous autant que moi-même ? Je
l'ai perdu. Hektôr, l'ayant tué, lui a arraché mes belles,
grandes et admirables armes , présents splendides des
Dieux à Pèleus, le jour où ils te firent partager le lit d'un
38
338 ILIADE.
homme mortel. Plût aux Dieux que tu fusses restée avec
les Déesses de la mer, et que Pèleus eût épousé plutôt une
femme mortellel Maintenant, une douleur éternelle em-
plira ton âme, à cause de la mort de ton fils que tu ne
verras plus revenir dans tes demeures; car je ne veux plus
vivre, ni m'inquiéter des hommes , à moins que Hektôr,
percé par ma lance, ne rende l'âme, et que Patroklos Mé-
noitiade, livré en pâture aux chiens, ne soit vengé.
Et Thétis, versant des larmes, lui répondit :
-
Mon enfant, dois-tu donc bientôt mourir , comme tu
le dis? C'est ta mort qui doit suivre celle de Hektor !
Et Akhilleus aux pieds rapides, en gémissant, lui ré-
pondit :
-
Je mourrai donc. puisque je n'ai pu secourir mon
compagnon, pendant qu'on le tuait. Il est mort loin de
la patrie , et il m'a conjuré de le venger. Je mourrai main-
tenant, puisque je ne retournerai point dans la patrie,
et que je n'ai sauvé ni Patroklos, ni ceux de mes compa-
gnons qui sont tombés en foule sous le divin Hektôr,
tandis que j'étais assis sur mes nefs, inutile fardeau de la
terre, moi qui l'emporte sur tous les Akhaiens dans le
combat; car d'autres sont meilleurs dans l'agora. Ah ! que
ladissension périsse parmi les Dieux ! et, parmi les hom-
mes, périsse la colère qui trouble le plus sage, et qui, plus
douce que le miel liquide, se gonfle, comme la fumée, dans
la poitrine des hommes ! C'est ainsi que le roi des hom-
mes, Agamemnôn, a provoqué ma colère. Mais oublions
le passé , malgré nos douleurs, et, dans notre poitrine,
ployons notre âme à la nécessité. Je chercherai Hektôr qui
m'a enlevé cette chère tête, et je recevrai la mort quand il
plaira à Zeus et aux autres Dieux immortels. La Force
Hèrakléenne n'évita point la mort , lui qui était très-cher
au roi Zeus Kroniôn ; mais l'inévitable colère de Hèrè et
la Moire le domptèrent. Si une Moire semblable m'attend,
RHAPSODIE XVIII . 339
on me couchera mort sur le bûcher, mais, auparavant, je
remporterai une grande gloire. Et que la Troadienne, ou
la Dardanienne, essuie de ses deux mains ses joues déli-
cates couvertes de larmes, car je la contraindrai de gémir
misérablement; et ils comprendront que je me suis long-
temps éloigné du combat. Ne me retiens donc pas, malgré
ta tendresse, car tu ne me persuaderais point.
Et la Déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit :
- Certes, mon fils, tu as bien dit : il est beau de venger
la ruine cruelle de ses compagnons. Mais tes armes d'ai-
rain, belles et splendides, sont parmi les Troiens. Hektôr
au casque mouvant se glorifie d'en avoir couvert ses épau-
les; mais je ne pense pas qu'il s'en réjouisse longtemps,
car le meurtre est auprès de lui. N'entre point dans la
mêlée d'Arès avant que tu m'aies revue de tes yeux. Je re-
viendrai demain, comme Hélios se lèvera, avec de belles
armes venant du roi Hephaistos.
Ayant ainsi parlé, elle quitta son fils et dit à ses sœurs
de la mer:
-
Rentrez à la hâte dans le large sein de la mer, et
retournez dans les demeures de notre vieux père , et dites-
lui tout ceci. Moi, je vais dans le vaste Olympos , auprès
de l'illustre ouvrier Hephaistos, afin de lui demander de
belles armes splendides pour mon fils.
Elle parla ainsi, et les Nèrèides disparurent aussitôt sous
l'ezu de la mer, et la déesse Thétis aux pieds d'argent
monta de nouveau dans l'Olympos , afin d'en rapporter de
belles et illustres armes pour son fils.
Et, tandis que ses pieds la portaient dans l'Olympos, les
Akhaiens, avec un grand tumulte , vers les nefs et le Hel-
lespontos, fuyaient devant le tueur d'hommes Hektôr.
Et les Akhaiens aux belles knèmides n'avaient pu enlever
hors des traits le cadavre de Patroklos , du compagnon
d'Akhilleus ; et tout le peuple de Troiè, et les chevaux, et
340 ILIADE.
le Priamide Hektor, semblable à la flamme par sa fureur,
poursuivaient toujours Patroklos. Et, trois fois, l'illustre
Hektôr le saisit par les pieds , désirant l'entraîner, et exci-
tant les Troiens, et, trois fois, les Aias, revêtus d'une force
impétueuse, le repoussèrent loin du cadavre ; et lui, certain
de son courage , tantôt se ruait dans la mêlée , tantôt s'ar-
rêtait avec de grands cris, mais jamais ne reculait. De
même que les bergers campagnards ne peuvent chasser loin
de sa proie un lion fauve et affamé, de même les deux Aias
ne pouvaient repousser le Priamide Hektôr loin du cada-
vre; et il l'eût entraîné, et il eût remporté une grande
gloire, si la rapide Iris aux pieds aériens vers le Pèléide
ne fût venue à la hâte de l'Olympos, afin qu'il se montrât.
Hèrè l'avait envoyée , Zeus et les autres Dieux l'ignorant.
Et, debout auprès de lui, elle dit en paroles ailées :
- Lève-toi , Pèléide, le plus effrayant des hommes , et
secours Patroklos pour qui on combat avec fureur devant
les nefs. C'est là que tous s'entretuent , les Akhaiens pour
le défendre , et les Troiens pour l'entraîner vers Ilios bat-
tue des vents. Et l'illustre Hektor espère surtout l'entraî-
ner, et il veut mettre, après l'avoir coupée, la tête de Pa-
troklos au bout d'un pieu. Lève-toi ; ne reste pas plus long-
temps inerte , et que la honte te saisisse en songeant à
Patroklos devenu le jouet des chiens troiens. Ce serait un
opprobre pour toi , si son cadavre était souillé.
Etle divin et rapide Akhilleus lui dit :
Déesse Iris, qui d'entre les Dieux t'a envoyée vers
moi?
Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit :
-Hèrè, la glorieuse épouse de Zeus , m'a envoyée; et le
sublime Kronide et tous les Immortels qui habitent l'Olym
pos neigeux l'ignorent.
Et Akhilleus aux pieds rapides , lui répondant, parla
ainsi :
RHAPSODIE XVIII. 341
- Comment irais-je au combat, puisqu'ils ont mes ar-
mes? Ma mère bien-aimée me le défend , avant que je l'aie
vue , de mes yeux , reparaître avec de belles armes venant
de Hephaistos. Je ne puis revêtir celles d'aucun autre guer.
rier , sauf le bouclier d'Aias Télamôniade ; mais il combat
sans doute aux premiers rangs , tuant les ennemis , de sa
lance , autour du cadavre de Patroklos .
Et la rapide Iris aux pieds aériens lui répondit :
- Certes, nous savons que tes belles armes te sont enle-
vées; mais, tel que te voilà, apparais aux Troiens sur le
bord du fossé; et ils reculeront épouvantés , et les braves
fils des Akhaiens respireront. Il ne s'agit que de respirer
un moment.
Ayant ainsi parlé, la rapide Iris disparut. Et Akhilleus
cher à Zeus se leva ; et, sur ses robustes épaules , Athène
it l'Aigide frangée; et la grande Déesse ceignit la tête du
éros d'une nuée d'or sur laquelle elle alluma une flamme
esplendissante. De même, dans une île lointaine, la fumée
onte vers l'Aither, du milieu d'une ville assiégée. Tout
e jour, les citoyens ont combattu avec fureur hors de la
ille; mais, au déclin de Hélios, ils allumentdes feux ardents
dont la splendeur monte dans l'air, et sera peut-être vue
des peuples voisins qui viendront sur leurs nefs les déli-
vrer d'Arès. Ainsi, une haute clarté montait de la tête
d'Akhilleus jusque dans l'Aither. Et il s'arrêta sur le bord
du fossé, sans se mêler aux Akhaiens, car il obéissait à
l'ordre prudent de sa mère. Là, debout, il poussa un cri, et
Pallas Athène cria aussi, et un immense tumulte s'éleva
parmi les Troiens. Et l'illutre voix de l'Aiakide était sem-
blable au son strident de la trompette, autour d'une ville
assiégée par des ennemis acharnés.
Et, dès que les Troiens eurent entendu la voix d'airain
de l'Aiakide, ils frémirent tous; et les chevaux aux belles
crinières tournèrent les chars, car ils pressentaient des mal
342 ILIADE
.
heurs, et leurs conducteurs furent épouvantés quand ils
virent cette flamme infatigable et horrible qui brûlait sur
la tête du magnanime Pèléiôn et que nourrissait la déesse
aux yeux clairs Athène. Et, trois fois, sur le bord du fossé,
ledivinAkhilleus cria, et, trois fois, les Troiens furent bou-
leversés, et les illustres Alliés; et douze des plus braves pé-
rirent au milieu de leurs chars et de leurs lances.
Mais les Akhaiens , emportant avec ardeur Patroklos
hors des traits, le déposèrent sur un lit. Et ses chers com-
pagnons pleuraient autour, et, avec eux , marchait Akhil-
leus aux pieds rapides. Et il versait de chaudes larmes,
voyant son cher compagnon couché dans le cercueil, percé
par l'airain aigu, lui qu'il avait envoyé au combat avec ses
chevaux et son char, et qu'il ne devait point revoir vivant.
Et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf commanda à
l'infatigable Hélios de retourner aux sources d'Okéanos, et
Hélios disparut à regret; et les divins Akhaiens mirent fin
àla mêléeviolente et à la guerre lamentable. Etles Troiens,
abandonnant aussi le rude combat, délièrent les chevaux
rapides, et s'assemblèrent pour l'agora, avant le repas. Et
l'agora les vit debout, aucun ne voulant s'asseoir , car la
terreur les tenait depuis qu'Akhilleus avait reparu, lui qui,
depuis longtemps, ne se mêlait plus au combat. Et le sage
Polydamas Panthoide commença de parler. Et seul il
voyait le passé et l'avenir. Et c'était le compagnon de
Hektor, étant né la même nuit; mais il le surpassait en
sagesse, autant que Hektor l'emportait en courage. Plein
de prudence, il leur dit dans l'agora :
-Amis , délibérez mûrement. Je conseille de marcher
vers la Ville, et de ne point attendre la divine Eôs auprès
des nefs, car nous sommes loin des murs. Aussi longtemps
que cet homme a été irrité contre le divin Agamemnôn, il
était plus aisé de dompter les Akhaiens. Et je me réjouis-
sais de coucher auprès des nefs rapides, espérant saisir les
RHAPSODIE XVIII. 343
nefs aux deux rangs d'avirons; mais je redoute maintenant
le rapide Pèléiôn; car , dans son cœur indomptable, il ne
voudra point rester dans la plaine où les Troiens et les
Akhaiens déploient la force d'Arès, mais il combattra pour
s'emparer de notre ville et de nos femmes . Allons vers
Ilios; obéissez-moi et faites ainsi. Maintenant, la nuit con-
traire retient le rapide Pèléiôn ; mais s'il nous attaque de-
main avec fureur, celui qui le sentira, alors fuira volontiers
vers la sainte Ilios, s'il lui échappe. Et les chiens et les
oiseaux carnassiers mangeront une foule de Troiens. Plaise
aux Dieux qu'on ne me le dise jamais ! Si vous obéissez à
mes paroles, bien qu'à regret, nous reprendrons des forces
cette nuit; et ses tours, ses hautes portes et leurs barrières
longues et solides protègeront la Ville. Demain, armés dès
le matin, nous serons debout sur nos tours; et le travail lui
sera lourd, s'il vient de ses nefs assiéger nos murailles. Et
il s'en retournera vers les nefs , ayant épuisé ses chevaux
au grand cou à courir sous les murs de la Ville. Et il ne
pourra point pénétrer dans Ilios, et il ne la détruira jamais,
et, auparavant, les chiens rapides le mangeront.
Et Hektôr au casque mouvant , avec un sombre regard,
lui répondit :
Polydamas, il me déplaît que tu nous ordonnes de
nous renfermer encore dans la Ville. N'êtes-vous donc
point las d'être enfermés dans nos tours ? Autrefois , tous
les hommes qui parlent des langues diverses vantaient la
Ville de Priamos, abondante en or, riche en airain. Aujour-
d'hui, les trésors qui étaient dans nos demeures sont dissi-
pés. Depuis que le grand Zeus est irrité, la plupart de nos
biens ont ététransportés en Phrygiè et dans la belle Maionie.
Et maintenant que le fils du subtil Kronos m'a donné la
victoire auprès des nefs et m'a permis d'acculer les Akhaiens
à la mer, ô insensé, ne répands point de telles pensées dans
le peuple. Aucun des Troiens ne t'obéira, et je ne le per
344 ILIADE.
mettrai point. Allons ! faites ce que je vais dire. Prenez le
repas dans les rangs. N'oubliez point de veiller, chacun à
son tour. Si quelque Troien craint pour ses richesses , qu'il
les donne au peuple afin que tous en profitent , et cela
vaudra mieux que d'en faire jouir les Akhaiens. Demain,
dès le matin, nous recommencerons le rude combat auprès
des nefs creuses. Et, si le divin Akhilleus se lève auprès
des nefs, la rencontre lui sera rude; car je ne le fuirai pas
dans le combat violent, mais jelui tiendrai courageusement
tête. Ou il remportera une grande gloire, ou je triomphe-
rai. Arès est commun à tous, et, souvent, il tue celui qui
voulait tueг.
Hektôr parla ainsi, et les Troiens applaudirent, les in-
sensés ! car Pallas Athène leur avait ravi l'esprit. Et ils
applaudirent les paroles funestes de Hektôr, et ils n'écou-
tèrent point le sage conseil de Polydamas , et ils prirent
leur repas dans les rangs.
Mais les Akhaiens, pendant toute la nuit, pleurèrent au-
tour de Patroklos. Et le Pèléide menait le deuil lamenta-
ble, posant ses mains tueuses d'hommes sur la poitrine de
son compagnon, et gémissant, comme une lionne à longue
barbe dont un chasseur a enlevé les petits dans une épaisse
forêt. Elle arrive trop tard, et elle gémit, cherchant par
toutes les vallées les traces de l'homme; et une violente
colère la saisit. Ainsi Akhilleus, avec de profonds soupirs,
dit aux Myrmidones :
-
O Dieux ! Certes, j'ai prononcé une parole vaine , le
jour où , consolant le héros Ménoitios dans ses demeures,
je lui disais que je ramènerais son fils illustre, après qu'il
aurait renversé Ilios et pris sa part des dépouilles. Mais
Zeus n'accomplit pas tous les désirs des hommes. Nous
rougirons tous deux la terre devant Troiè, et le vieux ca-
valier Pèleus ne me reverra plus dans ses demeures, ni ma
mère Thétis , car cette terre me gardera. O Patroklos ,
RHAPSODIE XVIII. 345
puisque je subirai la tombe le dernier, je ne t'ensevelirai
point avant de t'avoir apporté les armes et la tête de Hek-
tôr, ton magnanime meurtrier. Et je tuerai devant ton
bûcher douze illustres fils des Troiens, car je suis irrité de
ta mort. Et, pendant ce temps, tu resteras couché sur mes
nefs aux poupes recourbées ; et, autour de toi, les Troiennes
et les Dardaniennes au large sein que nous avons conqui-
ses tous deux par notre force et nos lances, après avoir
renversé beaucoup de riches cités d'hommes aux diverses
langues, gémiront nuit et jour en versant des larmes.
Le divin Akhilleus parla ainsi, et il ordonna à ses com-
pagnons de mettre un grand trépied sur le feu, afin de laver
promptement les souillures sanglantes de Patroklos . Et ils
mirent sur le feu ardent le trépied des ablutions, et ils y
versèrent l'eau; et, au-dessous, ils allumèrent le bois. Et
la flamme enveloppa le ventre du trépied, et l'eau chauffa.
Et quand l'eau fut chaude dans le trépied brillant, ils la-
vèrent Patroklos; et, l'ayant oint d'une huile grasse, ils
emplirent ses plaies d'un baume de neuf ans; et, le dépo-
sant sur le lit , ils le couvrirent d'un lin léger, de la tête
aux pieds, et, par-dessus, d'un vêtement blanc. Ensuite,
pendant toute la nuit, les Myrmidones gémirent, pleurant
Patroklos . Mais Zeus dit à Hèrè sa sœur et son épouse :
-Tu as enfin réussi, vénérable Hèrè aux yeux de bœuf!
Voici qu'Akhilleus aux pieds rapides s'est levé. Les
Akhaiens chevelus ne seraient-ils point nés de toi?
Et la vénérable Hèrè aux yeux de bœuf lui répondit:
Très-dur Kronide , quelle parole as-tu dite ? Un
homme , bien que mortel , et doué de peu d'intelligence ,
peut se venger d'un autre homme; et moi, qui suis la plus
puissante des Déesses , et par ma naissance , et parce que
je suis ton épouse à toi qui règnes sur les Immortels , je
ne pourrais méditer la perte des Troiens !
Et ils parlaient ainsi. Et Thétis aux pieds d'argent par
340 ILIADE
vint à lademeure de Hephaistos, incorruptible, étoilée , ad-
mirable aux Immortels eux-mêmes; faite d'airain, et que
le Boiteux avait construite de ses mains .
Etelle le trouva suant, et se remuant autour des soufflets,
et haletant. Et il forgeait vingt trépieds pour être placés
autour de sa demeure solide. Et il les avait posés sur des
roues d'or afin qu'ils se rendissent d'eux-mêmes à l'assem-
blée divine, et qu'ils en revinssent de même. Il ne leur
manquait, pour être finis, que des anses aux formes variées.
Hephaistos les préparait et en forgeait les attaches. Et
tandis qu'il travaillait à ces œuvres habiles, la déesse Thétis
aux pieds d'argent s'approcha. Et Kharis aux belles bande-
lettes, qu'avait épousée l'illustre Boiteux des deux pieds,
l'ayant vue, lui prit la main et lui dit :
-
O Thétis au large péplos , vénérable et chère , pour-
quoi viens-tu dans notre demeure où nous te voyons sira
rement ? Mais suis-moi, etje t'offrirai les mets hospitaliers
Ayant ainsi parlé, la très-noble Déesse la conduisit. Et,
l'ayant fait asseoir sur un thrône aux clous d'argent , beau
et ingénieusement fait, elle plaça un escabeau sous ses
pieds et appela l'illustre ouvrier Hephaistos :
Viens, Hephaistos ! Thétis a besoin de toi.
Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui répondit :
- Certes , elle est toute-puissante sur moi , la Déesse
vénérable qui est entrée ici. C'est elle qui me sauva, quand
je fus précipité d'en haut par ma mère impitoyable qui
voulait me cacher aux Dieux parce que j'étais boiteux. Que
de douleurs j'eusse endurées alors, si Thétis, et Eurynome,
la fille d'Okéanos au reflux rapide, ne m'avaient reçu dans
leur sein ! Pour elles, dans leur grotte profonde , pendant
neuf ans , je forgeai mille ornements , des agrafes , des
nœuds, des colliers et des bracelets. Et l'immense Fleuve
Oléanos murmurait autour de la grotte. Et elle n'était
connue ni des Dieux, ni des hommes, mais seulement de
RHAPSODIE XVIII. 347
Thétis et d'Eurynome qui m'avaient sauvé. Et, mainte-
nant, puisque Thétis aux beaux cheveux vient dans ma
demeure, je lui rendrai grâce de m'avoir sauvé. Mais tol,
offre-lui les mets hospitaliers, tandis que je déposerai mes
souffletset tous mes instruments.
Il parla ainsi. Et le corps monstrueux du Dieu se
redressa de l'enclume ; et il boitait , chancelant sur
ses jambes grêles et torses. Et il éloigna les soufflets
du feu , et il déposa dans un coffre d'argent tous ses
instruments familiers. Puis, une éponge essuya sa face,
ses deux mains , son cou robuste et sa poitrine velue. Il
mit une tunique, prit un sceptre énorme et sortit de la
forge en boitant. Et deux servantes soutenaient les pas du
Roi. Elles étaient d'or, semblables aux vierges vivantes qui
pensent et parlent, et que les Dieux ont instruites . Soutenu
par elles et marchant à pas lourds, il vint s'asseoir auprès
de Thétis, sur un thrône brillant. Et il prit les mains de la
Déesse et lui dit :
Thétis au long péplos, vénérable et chère , pourquoi
es-tu venue dans ma demeure où nous te voyons si rare-
ment ? Parle. Mon cœur m'ordonne d'accomplir ton désir,
si je le puis, et si c'est possible.
Et Thétis, versant des larmes, lui répondit :
- Hephaistos! parmi toutes les Déesses qui sont dans
l'Olympos, en est-il une qui ait subi des maux aussi cruels
que ceux dont m'accable le Kronide Zeus ? Seule, entre les
Déesses de la mer, il m'a soumise à un homme, à l'Aiakide
Peleus; et j'ai subi à regret la couche d'un homme ! Et,
maintenant , accablé par la triste vieillesse , il gît dans sa
demeure. Mais voici que j'ai d'autres douleurs. Un fils est
né de moi, le plus illustre des héros, et il a grandi comme
un arbre , et je l'ai nourri comme une plante dans une
terre fertile. Et je l'ai envoyé vers Ilios sur ses nefs aux
poupes recourbées, pour combattre les Troiens , et je
348 ILIADE.
ne le verra plus revenir dans ma demeure , dans la
maison Pèléienne. Pendant qu'il est vivant et qu'il voit la
lumière de Hélios, il est triste, et je ne puis le secourir.
Les fils des Akhaiens lui avaient donné pour récompense
une vierge que le Roi Agamemnôn lui a enlevée des mains,
et il en gémissait dans son cœur. Mais voici que les Troiens
ont repoussé les Akhaiens jusqu'aux nefs et les y ont ren-
fermés. Les princes des Argiens ont supplié mon fils et lui
ontoffert de nombreux et illustres présents. Il a refusé de
détourner lui-même leur ruine, mais il a envoyé Patroklos
au combat, couvert de ses armes et avec tout son peuple.
Et, ce jour-là, sans doute, ils eussent renversé la Ville, si
Apollôn n'eût tué aux premiers rangs le brave fils de Mé-
noitios qui accablait les Troiens,et n'eût donné la victoire
à Hektôr. Et, maintenant, j'embrasse tes genoux! Donne à
mon fils, qui doit bientôt mourir, un bouclier, un casque,
de belles knèmides avec leurs agrafes et une cuirasse, car
son cher compagnon, tué par les Troiens, a perdu ses
armes, et il gémit, couché sur la terre!
Et l'illustre Boiteux des deux pieds lui répondit :
-- Rassure-toi , et n'aie plus d'inquiétudes dans ton es-
prit. Plût aux Dieux que je pusse le sauver de la mort la-
mentable quand le lourd destin le saisira , aussi aisément
que je vais lui donner de belles armes qui empliront d'ad-
miration la multitude des hommes.
Ayant ainsi parlé,il la quitta, et, retournant à ses souf-
fets , il les approcha du feu et leur ordonna de travailler.
Et ils répandirent leur souffle dans vingt fourneaux, tantôt
violemment , tantôt plus lentement , selon la volonté de
Hephaistos, pour l'accomplissement de son œuvre.
Et il jeta dans le feu le dur airain et l'étain, et l'or pré-
rieux et l'argent. Il posa sur un tronc une vaste enclume,
et il saisit d'une main le lourd marteau et de l'autre la te-
naille. Et il fit d'abord un bouclier grand et solide , aux
RHAPSODIE XVIIL 349
ornements variés, avec un contour triple et resplendissant
etune attache d'argent. Et il mit cinq bandes au bouclier,
et il y traça, dans son intelligence, une multitude d'images.
il y représenta la terre et l'Ouranos, et la mer, et l'infati-
gable Hélios, et l'orbe entier de Sélènè , et tous les astres
dont l'Ouranos est couronné : les Pleiades, les Hyades, la
force d'Oriôn, et l'Ourse, qu'on nomme aussi le Chariot,
qui se tourne sans cesse vers Oriôn, et qui, seule, ne tombe
point dans les eaux de l'Okéanos.
Et il fit deux belles cités des hommes. Dans l'une on
voyait des noces et des festins solennels. Et les épouses,
hors des chambres nuptiales, étaient conduites par la ville,
et de toutes parts montaitle chant d'hyménée, et les jeunes
hommes dansaient en rond , et les flûtes et les kithares ré-
sonnaient, et les femmes, debout sous les portiques, admi-
raient ces choses .
Et les peuples étaient assemblés dans l'agora, une que-
relle s'étant élevée. Deux hommes se disputaient pour
l'amende d'un meurtre. L'un affirmait au peuple qu'il avait
payé cette amende, et l'autre niait l'avoir reçue. Et tous
deux voulaient qu'un arbitre finît leur querelle , et les ci-
toyens les applaudissaient l'un et l'autre. Les hérauts apa-
saient le peuple, et les vieillards étaient assis sur des
pierres polies , en un cercle sacré. Les hérauts portaient
des sceptres en main; et les plaideurs, prenant le sceptre,
se défendaient tour à tour. Deux talents d'or étaient dépo-
sés au milieu du cercle pour celui qui parlerait selon la
justice.
Puis , deux armées, éclatantes d'airain, entouraient l'autre
cité. Et les ennemis offraient aux citoyens , ou de détruire
la ville, ou de la partager,elle et tout ce qu'elle renfermait
Et ceux-ci n'y consentaient pas , et ils s'armaient secrète
ment pour une embuscade, et, sur les murailles, veillaient
les femmes, les enfants et les vieillards. Mais les hommes
350 ILIADE
marchaient, conduits parArès et par Athènè, tous deux en
or, vêtus d'or, beaux et grands sous leurs armes, comme il
était convenable pour des Dieux; car les hommes étaient
plus petits. Et, parvenus au lieu commode pour l'embus-
cade, sur les bords du fleuve où boivent les troupeaux , ils
s'y cachaient, couverts de l'airain brillant.
Deux sentinelles, placées plus loin, guettaient les brebis
et les bœufs aux cornes recourbées. Et les animaux s'avan-
çaient, suivis de deux bergers qui se charmaient en jouant
de la flûte, sans se douter de l'embûche.
Et les hommes cachés accouraient; et ils tuaient les
bœuts et les beaux troupeaux de blanches brebis, et les
bergers eux-mêmes. Puis, ceux qui veillaient devant les
tentes, entendant ce tumulte parmi les bœufs, et montant
sur leurs chars rapides, arrivaient aussitôt et combattaient
sur les bords du fleuve. Et ils se frappaient avec les lances
d'airain, parmi la discorde et le tumulte et la Kèr fatale. Et
celle-ci blessait un guerrier, ou saisissait cet autre sans
blessure, ou traînait celui-là par les pieds, à travers le car-
nage, et ses vêtements dégouttaient de sang. Et tous sem-
blaient des hommes vivants qui combattaient et qui en-
traînaient de part et d'autre les cadavres.
Puis, Hephaistos représenta une terre grasse et molle et
trois fois labourée. Et les laboureurs menaient dans ce
champ les attelages qui retournaient la terre. Parvenus au
bout, un homme leur offrait à chacun une coupe de vin
doux; et ils revenaient, désirant achever les nouveaux sil-
lons qu'ils creusaient. Et la terre était d'or, et semblait
noire derrière eux, et comme déjà labourée. Tel était ce
miracle de Hephaistos.
Puis, il représenta un champ de hauts épis que des mois-
sonneurs coupaient avec des faux tranchantes. Les épis
tombaient, épais, sur les bords du sillon, et d'autres étaient
liés en gerbes. Trois hommes liaient les gerbes, et, derrière
RHAPSODIE XVIII 351
eux, des enfants prenaient dans leurs bras les épis et les
leur offraient sans cesse. Le roi, en silence , le sceptre en
main et le cœur joyeux, était debout auprès des sillons.
Des hérauts, plus loin, sous un chêne, préparaient, pour le
repas, un grand bœuf qu'ils avaient tué, et les femmes sau-
poudraient les viandes avec de la farine blanche , pour le
repas des moissonneurs.
Puis, Hephaistos représenta une belle vigne d'or chargée
de raisins, avec des rameaux d'or sombre et des pieds d'ar-
gent. Autour d'elle un fossé bleu, et, au-dessus , une haie
d'étain. Et la vigne n'avait qu'un sentier où marchaient les
vendangeurs. Les jeunes filles et les jeunes hommes qui
aiment la gaîté portaient le doux fruit dans des paniers
d'osier. Un enfant, au milieu d'eux, jouait harmonieuse-
ment d'une kithare sonore, et sa voix fraîche s'unissait aux
sons des cordes. Et ils le suivaient, chantant, dansant avec
ardeur, et frappant tous ensemble la terre.
Puis, Héphaistos représenta un troupeau de bœufs aux
grandes cornes. Et ils étaient faits d'or et d'étain, et, hors
de l'étable, en mugissant, ils allaient au pâturage, le long
du fleuve sonore qui abondait en roseaux. Et quatre ber-
gers d'or conduisaient les bœufs, et neuf chiens rapides les
suivaient. Et voici que deux lions horribles saisissaient, en
tête des vaches, un taureau beuglant; et il était entraîné,
poussant de longs mugissements. Les chiens et les ber-
gers les poursuivaient ; mais les lions déchiraient la peau
du grand bœuf, et buvaient ses entrailles et son sang noir.
Et les bergers excitaient en vain les chiens rapides qui re-
fusaientdemordre les lions, et n'aboyaient de près que pour
fuir aussitôt.
Puis, l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un
grand pacage de brebis blanches , dans une grande vallée ;
etdes étables, des enclos et des bergeries couvertes.
Puis , l'illustre Boiteux des deux pieds représenta un
352 ILIADE
chœur de danses , semblable à celui que, dans la grande
Gnôssôs, Daidalos fit autrefois pour Ariadne aux beaux
cheveux; et les adolescents et les belles vierges dan-
saient avec ardeur en se tenant par la main. Et celles-ci
portaient des robes légères, et ceux-là des tuniques fine-
ment tissées qui brillaient comme de l'huile. Elles por-
taient de belles couronnes , et ils avaient des épées d'or
suspendues à des baudriers d'argent. Et, habilement , ils
dansaient en rond avec rapidité, comme la roue que le
potier, assis au travail, sent courir sous sa main. Et ils
tournaient ainsi en s'enlaçant par dessins variés ; et la foule
charmée se pressait autour. Et deux sauteurs qui chan-
taient, bondissaient eux-mêmes au milieu du chœur.
Puis , Hephaistos , tout autour du bouclier admirable-
ment travaillé, représenta lagrande force du Fleuve Okéanos.
Et, après le bouclier grand et solide, il fit la cuirasse
plus éclatante que la splendeur du feu. Et il fit le casque
épais, beau, orné, et adapté aux tempes du Pèléide, et il le
surmonta d'une aigrette d'or. Puis il fit les knèmides d'é-
tain flexible.
Et, quand l'illustre Boiteux des deux pieds eut achevé
ces armes, il les déposa devant la mère d'Akhilleus, et
celle-ci, comme l'épervier, sauta du faîte de l'Olympos
neigeux , emportant les armes resplendissantes que He-
phaistos avait faites.
RHAPSODIE XIX .
ōs au péplos couleur de safran sortait des flots
d'Okéanos pour porter la lumière aux Immor-
E tels et aux hommes. Et Thétis parvint aux nefs
avec les présents du Dieu. Et elle trouva son
fils bien-aimé entourant de ses bras Patroklos et pleurant
amèrement. Et, autour de lui, ses compagnons gémissaient.
Mais la Déesse parut au milieu d'eux, prit la main d'Akhil-
leus et lui dit :
Mon enfant , malgré notre douleur, laissons-le , puis-
qu'il est mort par la volonté des Dieux. Reçois de He-
phaistos ces armes illustres et belles , telles que jamais
aucun homme n'en a porté sur ses épaules.
Ayant ainsi parlé , la Déesse les déposa devant Akhilleus,
et les armes merveilleuses résonnèrent. La terreur saisit les
Myrmidones , et nul d'entre eux ne put en soutenir l'éclat,
et ils tremblèrent; mais Akhilleus , dès qu'il les vit , se
sentit plus furieux , et, sous ses paupières , ses yeux brû
23
334 ILIADE
laient, terribles , et tels que la flamme. Il se réjouissait de
tenir dans ses mains les présents splendides du Dieu; et,
après avoir admiré , plein de joie , ce travail merveilleux,
aussitôt il dit à sa mère ces paroles ailées :
-
Ma mère, certes, un Dieu t'a donné ces armes qui ne
peuvent être que l'œuvre des Immortels, et qu'un homme
ne pourrait faire. Je vais m'armer à l'instant. Mais je crains
que les mouches pénètrent dans les blessures du brave fils
de Ménoitios , y engendrent des vers, et, souillant ce corps
où la vie est éteinte, corrompent tout le cadavre.
Et la Déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit :
-
Mon enfant, que ces inquiétudes ne soient point dans
ton esprit. Loin de Patroklos j'écarterai moi-même les es-
saims impurs des mouches qui mangent les guerriers tués
dans le combat. Ce cadavre resterait couché ici toute une
année, qu'il serait encore sain, et plus frais même. Mais
toi, appelle les héros Akhaiens à l'agora, et, renonçant à
ta colère contre le prince des peuples Agamemnôn , hâte-
toi de t'armer et revêts-toi de ton courage.
Ayant ainsi parlé,elle le remplit de vigueur et d'audace;
et elle versa dans les narines de Patroklos l'ambroisie et le
nektar rouge, afin que le corps fût incorruptible.
Et le divin Akhilleus courait sur le rivage de la mer,
poussant des cris horribles, et excitant les héros Akhaiens.
Et ceux qui , auparavant, restaient dans les nefs, et les pi-
lotes qui tenaient les gouvernails , et ceux mêmes qui dis-
tribuaient les vivres auprès des nefs, tous allaient à l'agora
où Akhilleus reparaissait, après s'être éloigné longtemps
du combat. Et les deux serviteurs d'Arès , le belliqueux
Tydéide et le divin Odysseus, boitant et appuyés sur leurs
lances, car ils souffraient encore de leurs blessures, vinrent
s'asseoir aux premiers rangs. Et le Roi des hommes, Aga-
memnôn , vint le dernier, étant blessé aussi , Koôn Anténo-
ride l'ayant frappé de sa lance d'airain, dans la rude mêlée.
RHAPSODIΕ ΧΙΧ. 355
Et quand tous les Akhaiens furent assemblés , Akhilleus
aux pieds rapides, se levant au milieu d'eux , parla ainsi :
-Atréide, n'eût-il pas mieux valu nous entendre, quand,
pleins de colère, nous avons consumé notre cœur pour
cettejeune femme? Plût aux Dieux que la flèche d'Artémis
l'eût tuée sur les nefs, le jour où je la pris dans Lyrnessos
bien peuplée ! Tant d'Akhaiens n'auraient pas mordu la
vaste terre sous des mains ennemies, à cause de ma colère.
Ceci n'a servi qu'à Hektôr et aux Troiens; et je pense que
les Akhaiens se souviendront longtemps de notre querelle.
Mais oublions le passé , malgré notre douleur; et , dans
notre poitrine , soumettons notre âme à la nécessité. Au-
jourd'hui , je dépose ma colère. Il ne convient pas que je
sois toujours irrité. Mais toi , appelle promptement au
combat les Akhaiens chevelus , afin que je marche aux
Troiens et que je voie s'ils veulent dormir auprès des nefs .
Il courbera volontiers les genoux, celui qui aura échappé à
nos lances dans le combat.
Il parla ainsi , et les Akhaiens aux belles knèmides se
réjouirent que le magnanime Peléiôn renonçât à sa colère.
Et le Roi des hommes,Agamemnon, parla de son siége, ne
se levant point au milieu d'eux :
-
O chers héros Danaens, serviteurs d'Arès, il est juste
d'écouter celui qui parle, et il ne convient point de l'inter-
rompre, car cela est pénible, même pour le plus habile.
Qui pourrait écouter et entendre au milieu du tumulte des
hommes? La voix sonore du meilleur agorète est vaine. Je
parlerai au Pèléide. Vous, Argiens, écoutez mes paroles,
etque chacun connaisse ma pensée. Souvent les Akhaiens
m'ont accusé, mais je n'ai point causé leurs maux. Zeus,
la Moire, Erinnys qui erre dans les ténèbres, ont jeté la
fureur dans mon âme, au milieu de l'agora, le jour où j'ai
enlevé la récompense d'Akhilleus. Mais qu'aurais-je fait ?
Une Déesse accomplit tout, lavénérable fille de Zeus, la
350 ILIADE.
fatale Ate qui égare les hommes. Ses pieds aériens ne
touchent point la terre, mais elle passe sur la tête des
hommes qu'elle blesse ,et elle n'enchaîne pas qu'eux. Au-
trefois , en effet, elle a égaré Zeus qui l'emporte sur les
hommes et les Dieux. Hèrè trompa le Kronide par ses
ruses , le jour où Alkménè allait enfanter la Force Hèra-
cléenne, dans Thèbè aux fortes murailles. Et, plein de joie,
Zeus dit au milieu de tous les Dieux :
Écoutez-moi , Dieux et Déesses , afin que je dise ce
que mon esprit m'inspire. Aujourd'hui , Eileithya, qui pré-
side aux douloureux enfantements , appellera à la lumière
un homme, de ceux qui sont de ma race et de mon sang,
et qui commandera sur tous ses voisins.
Et la vénérable Hèrè qui médite des ruses parla ainsi :
Tu mens, et tu n'accompliras point tes paroles. Al-
lons, Olympienl jure, par un inviolable serment, qu'il com-
mandera sur tous ses voisins , l'homme de ton sang et de
ta race qui , aujourd'hui, tombera d'entre les genoux d'une
femme.
Elle parla ainsi, et Zeus ne comprit point sa ruse, et il
jura un grand sermentdont il devait souffrir dans la suite.
Et, quittant à la hâte le faîte de l'Olympos , Hèrè parvint
dans Argos Akhaienne où elle savait que l'illustre épouse
de Sthénélos Persèiade portait un fils dans son sein. Et eile
le fit naître avant le temps , à sept mois. Et elle retarda
les douleurs de l'enfantement et les couches d'Alkménè.
Puis, l'annonçant au Kroniôn Zeus, elle lui dit :
Père Zeus qui tiens la foudre éclatante, je t'annon-
cerai ceci : l'homme illustre est né qui commandera sur
les Argiens. C'est Eurystheus, fils de Sthénélos Persèiade.
Il est de ta race, et il n'est pas indigne de commander sur
lesArgiens.
Elle parla ainsi, et une douleur aiguë et profonde blessa
le cœur de Zeus. Et, saisissant Atè par ses tresses brillan
RMAPSODIE XIX. 357
tes, il jura , par un inviolable serment, qu'elle ne revien-
drait plus jamais dans l'Olympos et dans l'Ouranos étoilé,
Atè, qui égare tous les esprits. Il parla ainsi, et , la faisant
tournoyer, il la jeta , de l'Ouranos étoilé , au milieu des
nommes. Et c'est par elle qu'il gémissait, quand il voyait
son fils bien-aimé accablé de travaux sous le joug violent
d'Eurystheus. Et il en est ainsi de moi. Quand le grand
Hektôr au casque mouvant accablait les Argiens auprès
des poupes des nefs, je ne pouvais oublier cette fureur qui
m'avait égaré. Mais, puisque je t'ai offensé et que Zeus
m'a ravi l'esprit, je veux t'apaiser et te faire des présents
infinis. Va donc au combat et encourage les troupes ; et je
préparerai les présents que le divin Odysseus , hier, sous
tes tentes, t'a promis. Ou, si tu le désires, attends, malgré
ton ardeur à combattre. Des hérauts vont t'apporter ces
présents, de ma nef, et tu verras ce que je veux te donner
pourt'apaiser.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit :
-
Très-illustre Atréide Agamemnon, Roi des hommes,
si tu veux me faire ces présents, comme cela est juste , ou
les garder, tu le peux. Ne songeons maintenant qu'à com-
battre. Il ne s'agit ni d'éviter le combat, ni de perdre le
temps , mais d'accomplir un grand travail. Il faut qu'on
revoie Akhilleus aux premiers rangs, enfonçant de sa lance
d'airain les phalanges troiennes, et que chacun de vous se
souvienne de combattre un ennemi.
Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi :
-
Bien que tu sois brave, ô Akhilleus semblable à un
Dieu, ne pousse point vers Ilios, contre les Troiens , les fils
des Akhaiens qui n'ont point mangé ; car la mêlée sera
longue , dès que les phalanges des guerriers se seront
heurtées, et qu'un Dieu leur aura inspiré à tous la vigueur.
Ordonne que les Akhaiens se nourrissent de pain et de vin
dans les nefs rapides. Cela seul donne la force et le cou
358 ILIADE.
rage. Un guerrier ne peut, sans manger, combattre tout
un jour, jusqu'à la chute de Hélios. Quelle que soit son
ardeur, ses membres sont lourds, la soifet la faim le tour-
mentent, et ses genoux sont rompus. Mais celui qui a bu
et mangé combat tout un jour contre l'ennemi, plein de
courage, et ses membres ne sont las que lorsque tous se
retirent de la mêlée. Renvoie l'armée et ordonne-lui de
préparer le repas. Et le Roi des hommes, Agamemnôn ,
fera porter ses présents au milieu de l'agora, afin que tous
les Akhaiens les voient de leurs yeux; et tu te réjouiras
dans ton cœur. Et Agamemnon jurera, debout , au milieu
des Argiens, qu'il n'estjamais entré dans le lit de Breisèis,
etqu'il ne l'a point possédée, comme c'est la coutume, ô
Roi, des hommes et des femmes. Et toi, Akhilleus, apaise
ton cœur dans ta poitrine. Ensuite , Agamemnôn t'offrira
un festin sous sa tente, afin que rien ne manque à ce qui
t'est dû. Et toi, Atréide, sois plus équitable désormais. Il
est convenable qu'un Roi apaise celui qu'il a offensé le
premier.
Et le Roi des hommes, Agamemnôn, lui répondit :
- Laertiade , je me réjouis de ce que tu as dit. Tu n'as
rien oublié, et tu as tout expliqué convenablement. Certes,
je veuxfaire ce serment, car mon cœur me l'ordonne et je
ne me parjurerai point devant les Dieux. Qu'Akhilleus at-
tende , malgré son désir de combattre, et que tous atten-
dent réunis , jusqu'à ce que les présents soient apportés de
mes tentes et que nous ayons consacré notre alliance. Et
toi, Odysseus, je te le commande et te l'ordonne , prends
les plus illustres des jeunes fils des Akhaiens, et qu'ils ap-
portent de mes nefs tout ce que tu as promis hier au Pè-
léide; et amène aussi les femmes . Et Talthybios préparera
promptement, dans le vaste camp des Akhaiens, le sanglier
qui sera tué, en offrande à Zeus et à Hélios .
RHAPSODIE XIX. 359
Et Akhilleus aux pieds rapides, lui répondant , parla
ainsi :
-
Atréide Agamemnon , très-illustre Roi des hommes,
tu t'inquiéteras de ceci quand la guerre aura pris fin et
quand ma fureur sera moins grande dans ma poitrine. Ils
gisent encore sans sépulture ceux qu'a tués le Priamide
Hektôr, tandis que Zeus lui donnait la victoire , et vous
songez à manger! J'ordonnerai plutôt aux fils des Akhaiens
de combattre maintenant, sans avoir mangé, et de ne
préparer un grand repas qu'au coucher de Hélios , après
avoir vengé notre injure. Pour moi, rien n'entrera aupara-
vant dans ma bouche, ni pain, ni vin. Mon compagnon est
mort; il est couché sous ma tente, percé de l'airain aigu,
les pieds du côté de l'entrée, et mes autres compagnons
pleurent autour de lui. Et je n'ai plus d'autre désir dans
le cœur que le carnage, le sang et le gémissement des
guerriers.
Et le sage Odysseus , lui répondant, parla ainsı:
O Akhilleus Pèléide , le plus brave des Akhaiens, tu
l'emportes de beaucoup sur moi , et tu vaux beaucoup
mieux que moi par ta lance, mais ma sagesse est supérieure
A la tienne, car je suis ton aîné, et je sais plus de choses.
C'est pourquoi, cède à mes paroles. Le combat accable
bientôt des hommes qui ont faim. L'airain couche d'abord
sur la terre une moisson épaisse, mais elle diminue quand
Zeus, qui est le juge du combat des hommes , incline ses
balances. Ce n'est point par leur ventre vide que les
Akhaiens doivent pleurer les morts. Les nôtres tombent
en grand nombre tous les jours; quand donc pourrions-
nous respirer ? Il faut , avec un esprit patient , ensevelir
nos morts, et pleurer ce jour-là ; mais ceux que la guerre
haïssable a épargnés, qu'ils mangent et boivent, afin que,
vêtus de l'airain indompté , ils puissent mieux combattre
l'ennemi, et sans relâche. Qu'aucun de vous n'attende un
360 ILIADE.
meilleur conseil, car tout autre serait fatal à qui restera 11
auprès des nefs des Argiens. Mais, bientôt, marchons tous
ensemble contre les Troiens dompteurs de chevaux, etsou-
levons une rude mêlée.
Il parla ainsi , et il choisit pour le suivre les fils de l'it-
lustre Nestôr, et Mégès Phyléide , et Thoas, et Mèrionès,
et le Kréiontiade Lykomèdès, et Mélanippos. Et ils arri-
vèrent aux tentes de l'Atréide Agamemnôn , et aussitôt
Odysseus parla , et le travail s'acheva. Et ils emportèrent
de la tente les sept trépieds qu'il avait promis , et vingt
splendides coupes. Et ils emmenèrent douze chevaux et
sept belles femmes habiles aux travaux , et la huitième fut
Breiseis aux belles joues. Et Odysseus marchait devant
avec dix talents d'or qu'il avait pesés; et les jeunes hommes
d'Akhaiè portaient ensemble les autres présents, et ils les
déposèrent au milieu de l'agora.
Alors Agamemnon se leva. Talthybios, semblable à un
Dieu par la voix, debout auprès du prince des peuples, te-
nait un sanglier dans ses mains. Et l'Atréide saisit le cou-
teau toujours suspendu auprès de la grande gaîne de son
épée, et, coupant les soies du sanglier, les mains levées
vers Zeus, il les lui voua. Et les Argiens, assis en silence,
écoutaient le Roi respectueusement. Et, suppliant, il dit, re-
gardant le large Ouranos :
- Qu'ils le sachent tous , Zeus, le plus haut et le très-
puissant, et Gaia , et Hélios , et les Erinnyes qui , sous la
terre, punissent les hommes parjures : je n'ai jamais porté
la main sur la vierge Breiseis, ni partagé son lit , et je ne
l'ai soumise à aucun travail; mais elle est restée intacte
dans mes tentes. Et si je nejure point la vérité, que les
Dieux m'envoient tous les maux dont ils accablent celui qui
les outrage en se parjurant.
Il parla ainsı, et, de l'airain cruel, il coupa la gorge du
sanglier. Et Talthybios jeta, en tournant, la victime dans
RHAPSODIE XIX. 361
les grands flots de la blanche mer , pour être mangée par
les poissons. Et, se levant au milieu des belliqueux Ar-
giens, Akhilleus dit :
Père Zeus ! certes , tu causes de grands maux aux
hommes. L'Atréide n'eût jamais excité la colère dans ma
poitrine, et il ne m'eût jamais enlevé cette jeune femme
contre ma volonté, dans un mauvais dessein, si Zeus n'eût
voulu donner la mort à une foule d'Akhaiens . Maintenant,
allez manger, afin que nous combattions.
Il parla ainsi , et il rompit aussitôt l'agora , et tous se
dispersèrent, chacun vers sa nef. Et les magnanimes Myr-
midones emportèrent les présents vers la nef du divin Akhil-
leus, et ils les déposèrent dans les tentes , faisant asseoit
les femmes et liant les chevaux auprès des chevaux.
Et dès que Breisèis, semblable à Aphroditè d'or, eut vu
Patroklos percé de l'airain aigu, elle se lamenta en l'en-
tourant de ses bras , et elle déchira de ses mains sa poi-
trine, son cou délicat et son beau visage. Etla jeune femme,
semblable aux déesses, dit en pleurant :
-
O Patroklos , si doux pour moi , malheureuse! Je t'ai
laissé vivant quand je quittai cette tente, et voici que je te
retrouve mort, prince des peuples! Pour moi le mal suit
le mal. L'homme à qui mon père et ma mère vénérable
m'avaient donnée, je l'ai vu, devant sa ville , percé de l'ai-
rain aigu. Et mes trois frères, que ma mère avait enfantés,
et que j'aimais, trouvèrent aussi leur jour fatal. Et tu ne
me permettais point de pleurer, quand le rapide Akhilleus
eut tué mon époux et renversé la ville du divin Mynès, et
tu me disais que tu ferais de moi la jeune épouse du divin
Akhilleus , et que tu me conduirais sur tes nefs dans la
Phthie, pour y faire le festin nuptial au milieu des Myrmi-
dones. Aussi, toi qui étais si doux,je pleurerai toujours ta
mort.
Elle parla ainsi, en pleurant. Et les autres jeunes femmes
362 ILIADE.
gémissaient, semblant pleurer sur Patroklos, et déplorant
leurs propres misères.
Et les princes vénérables des Akhaiens, réunis autour
d'Akhilleus, le suppliaient de manger, mais il ne le vou-
lait pas :
-
Je vous conjure , si mes chers compagnons veulent
m'écouter, de ne point m'ordonner de boire et de manger,
car je suis en proie à une amère douleur. Je puis attendre
jusqu'au coucher de Hélios.
Il parla ainsi et renvoya les autres Rois , sauf les deux
Atréides, le divin Odysseus, Nestôr, Idoméneus et le vieux
cavalier Phoinix, qui restèrent pour charmer sa tristesse.
Mais rien ne devait le consoler, avant qu'il se fût jeté dans
la mêlée sanglante. Et le souvenir renouvelait ses gémisse-
ments, et il disait :
Certes, autrefois , 6 malheureux, le plus cher de mes
compagnons , tu m'apprêtais toi-même , avec soin , un ex-
cellent repas, quand les Akhaiens portaient la guerre la-
mentable aux Troiens dompteurs de chevaux. Et, mainte-
nant, tu gîs, percé par l'airain , et mon cœur , plein du re-
gretde ta mort, se refuse à toute nourriture. Je ne pour-
rais subir une douleur plus amère, même si j'apprenais la
mort de mon père qui, peut-être, dans la Phthie, verse en
ce momentdes larmes, privé du secours de son fils, tandis
que, surune terre étrangère, je combats les Troiens domp-
teurs de chevaux pour la cause de l'exécrable Hélénè ; ou
même, si je regrettais mon fils bien-aimé, qu'on élève à
Skyros, Néoptolémos semblable à un Dieu, s'il vit encore.
Autrefois, j'espérais dans mon cœur que je mourrais seul
devant Troiè, loin d'Argos féconde en chevaux, et que tu
conduirais mon fils, de Skyros vers la Phthie, sur ta nef
rapide; et que tu lui remettrais mes domaines, mes servi-
teurs et ma haute et grande demeure. Car je pense que
Pèleus n'existe plus, ou que, s'il trafne un reste de vie , il
RHAPSODIE XIX. 363
attend, accablé par l'affreuse vieillesse , qu'on lui porte la
triste nouvelle de ma mort.
Il parla ainsi en pleurant, et les princes vénérables gémi-
rent, chacun se souvenant de ce qu'il avait laissé dans ses
demeures. Et le Kroniôn , les voyant pleurer , fut saisi de
compassion, et il dit à Athènè ces paroles ailées :
-
Ma fille, délaisses-tu déjà ce héros? Akhilleus n'est-il
plus rien dans ton esprit? Devant ses nefs aux antennes
dressées, il est assis, gémissant sur son cher compagnon.
Les autres mangent, et lui reste sans nourriture. Val verse
dans sa poitrine le nektar et la douce ambroisie, pour que
lafaim ne l'accable point.
Et, parlant ainsi , il excita Athène déjà pleine d'ardeur.
Et, semblable à l'aigle marin aux cris perçants, elle sauta
de l'Ouranos dans l'Aither; et tandis que les Akhaiens s'ar-
maient sous les tentes, elle versa dans la poitrine d'Akhil-
leus le nektar et l'ambroisie désirable, pour que la faim
mauvaise ne rompît pas ses genoux. Puis, elle retourna
dans la solide demeure de son père très-puissant, et les
Akhaiens se répandirent hors des nefs rapides.
De même que les neiges épaisses volent dans l'air, refroi-
dies par le souffle impétueux de l'aithéréen Boréas , de
même, hors des nefs, se répandaient les casques solides et
resplendissants , et les boucliers bombés, et les cuirasses
épaisses, et les lances de frêne. Etla splendeur en montait
dans l'Ouranos, et toute la terre , au loin, riait de l'éclat
de l'airain, et retentissait du trépignement des pieds des
guerriers. Et, au milieu d'eux, s'armait le divin Akhilleus ;
et ses dents grinçaient, et ses yeux flambaient comme le
feu, et une affreuse douleur emplissait son cœur; et, fu-
rieux contre les Troiens, il se couvrit des armes que le
Dieu Hephaistos lui avait faites. Et, d'abord , il attacha
autour de ses jambes, par des agrafes d'argent , les belles
knèmides. Puis, il couvrit sa poitrine de lacuirasse. Il sus
364 ILIADE.
pendit l'épée d'airain aux clous d'argent à ses épaules, et
il saisit le bouclier immense et solide d'où sortait une
longue clarté, comme de Sélénè. De même que la splen-
deur d'un ardent incendie apparaît de loin, sur la mer,
aux matelots, et brûle, dans un enclos solitaire, au faîte des
montagnes, tandis que les rapides tempêtes , sur la mer
poissonneuse, les emportent loin de leurs amis; de même
l'éclat du beau et solide bouclier d'Akhilleus montait dans
l'air. Et il mit sur sa tête le casque lourd. Et le casque
à crinière luisait comme un astre , et les crins d'or que
Hephaistos avait posés autour se mouvaient par masses.
Et le divin Akhilleus essaya ses armes , présents illustres,
afin de voir si elles convenaient à ses membres. Et elles
étaient comme des ailes qui enlevaient le prince des peu-
ples. Et il retira de l'étui la lance paternelle , lourde, im-
mense et solide , que ne pouvait soulever aucun des
Akhaiens, et que , seul, Akhilleus savait manier; la lance
Pèliade que , du faîte du Pèlios, Khirôn avait apportée à
Pèleus, pour le meurtre des héros .
Et Automédôn et Alkimos lièrent les chevaux au joug
avec de belles courroies; ils leur mirent les freins dans la
bouche, et ils roidirent les rênes vers le siége du char. Et
Automédôn y monta, saisissant d'une main habile le fouet
brillant , et Akhilleus y monta aussi, tout resplendissant
sous ses armes, comme le matinal Hyperionade, et il dit
rudement aux chevaux de son père :
Xanthos et Balios , illustres enfants de Podargè , ra-
menez cette fois votre conducteur parmi les Danaens,
quand nous serons rassasiés du combat, et ne l'aban-
donnez point mort comme Patroklos .
Et le cheval aux pieds rapides , Xanthos , lui parla sous
lejoug; et il inclina la tête, et toute sa crinière, flottant
autour du timon, tombait jusqu'à terre. Et la Déesse Hèrè
aux bras blancs lui permit de parler :
RHAPSODIE XIX 365
-Certes, nous te sauverons aujourd'hui , très-brave
Akhilleus; cependant, ton dernier jour approche. Ne nous
en accuse point, mais le grand Zeus et la Moire puissante.
Ce n'est ni par notre lenteur, ni par notre lâcheté que les
Troiens ont arraché tes armes des épaules de Patroklos.
C'est le Dieu excellent que Lètô aux beaux cheveux a en-
fanté, qui, ayant tué le Ménoitiade au premier rang, a
donné la victoire à Hektôr. Quand notre course serait
telle que le souffle de Zéphyros , le plus rapide des vents,
tu n'en tomberais pas moins sous les coups d'un Dieu et
d'un homme.
Et comme il parlait, les Erinnyes arrêtèrent sa voix, et
Akhilleus aux pieds rapides lui répondit, furieux :
Xanthos , pourquoi m'annoncer la mort? Que t'im-
porte ? Je sais que ma destinée est de mourir ici, loin de
mon père et de ma mère, mais je ne m'arrêterai qu'après
avoir assouvi les Troiens de combats .
Il parla ainsi, et, avec de grands cris , il poussa aux pre-
miers rangs les chevaux aux sabots massifs
RHAPSODIE XX.
uprès des nefs aux poupes recourbées, et au-
tour de toi , fils de Peleus, les Akhaiens insa-
tiables de combats s'armaient ainsi, et les
Troiens, de leur côté, se rangeaient sur la hau-
teur de la plaine.
Et Zeus ordonna à Thémis de convoquer les Dieux à
l'agora, de toutes les cimes de l'Olympos. Et celle-ci , vo-
lant çà et là, leur commanda de se rendre à la demeure de
Zeus. Et aucun des fleuves n'y manqua , sauf Okéanos ; πι
aucune des nymphes qui habitent les belles forêts , et les
sources des Fleuves et les prairies herbues. Et tous les
Dieux vinrent s'asseoir, dans la demeure de Zeus qui
amasse les nuées, sous les portiques brillants que Hephais-
tos avait habilement construits pour le Père Zeus. Et ils
vinrent tous; et Poseidaôn , ayant entendu la déesse , vint
aussi de la mer; et il s'assit au milieu d'eux, et il inter-
rogea la pensée de Zeus :
RHAPSODIE XX. 367
- Pourquoi, & Foudroyant, convoques-tu de nouveau
les Dieux à l'agora ? Serait-ce pour délibérer sur les Troiens
et les Akhaiens? Bientôt , en effet, ils vont engager la ba-
taille ardente.
Et Zeus qui amasse les nuées , lui répondant, parla
ainsi :
-
Tu as dit, Poseidaôn, dans quel dessein je vous ai
tous réunis , car ces peuples périssables m'occupent en
effet. Assis au faîte de l'Olympos, je me réjouirai en les re-
gardant combattre, mais vous, allez tous vers les Troiens
et les Akhaiens. Secourez les uns ou les autres, selon que
votre cœur vous y poussera; car si Akhilleus combat seul
et librement les Troiens, jamais ils ne soutiendront la ren-
contre du rapide Pèléiôn. Déjà, son aspect seul les a épou-
vantés ; et, maintenant qu'il est plein de fureur à cause de
son compagnon, je crains qu'il renverse les murailles d'I-
lios, malgré le destin.
Le Kroniôn parla , suscitant une guerre inéluctable.
Et tous les Dieux, opposés les uns aux autres , se pré-
parèrent au combat. Et, du côté des nefs, se rangèrent
Hèrè, et Pallas Athènè, et Poseidaôn qui entoure la terre,
et Hermès utile et plein de sagesse , et Hephaistos , boi-
teux et frémissant dans sa force. Et, du côté des Troiens,
se rangèrent Arès aux armes mouvantes , et Phoibos aux
iongs cheveux, et Artémis joyeuse de ses flèches, et Lètô,
et Xanthos, et Aphrodite qui aime les sourires.
Tant que les Dieux ne se mêlèrent point aux guerriers,
les Akhaiens furent pleins de confiance et d'orgueil, parce
que Akhilleus avait reparu, après s'être éloigné longtemps
du combat. Et la terreur rompit les genoux des Troiens
quand ils virent le Pèléiôn aux pieds rapides, resplendis-
sant sous ses armes et pareil au terrible Arès. Mais quand
les Dieux se furent mêlés aux guerriers , la violente Eris
excita les deux peuples. Et Athène poussa des cris, tantôt
368 ILIADE.
auprès du fosse creux, hors des murs, tantôt le long des
rivages retentissants. Et Arès, semblable à une noire tem-
pête, criait aussi, soit au faîte d'Ilios, en excitant les
Troiens, soit le long des belles collines du Simoïs. Ainsi
les Dieux heureux engagèrent la mêlée violente entre les
deux peuples .
Et le Père des hommes et des Dieux tonna longuement
dans les hauteurs; et Poseidaôn ébranla la terre immense
et les cimes des montagnes; et les racines de l'lda aux
nombreuses sources tremblèrent, et la ville des Troiens et
les nefs des Akhaiens. Et le souterrain Aidôneus , le Roi
des morts, trembla, et il sauta , épouvanté, de son thrône;
et il cria, craignant que Poseidaôn qui ébranle la terre
l'entr'ouvrît, et que les Demeures affreuses et infectes, en
horreur aux Dieux eux-mêmes, fussent vues des mortels et
des Immortels : tant fut terrible le retentissement du choc
des Dieux.
EtPhoibos Apollón, avec ses flèches empennées , mar-
chait contre le roi Poseidaôn; et la déesse Athènè aux yeux
clairs contre Arès, et Artémis, sœur de l'Archer Apollôn,
joyeuse de porter les sonores flèches dorées, contre Hèrè;
et, contre Lètô, le sage et utile Hermès; et, contre He-
phaistos, le grand fleuve aux profonds tourbillons , que les
Dieux nomment Xanthos, et les hommes Skamandros.
Ainsi les Dieux marchaient contre les Dieux.
Mais Akhilleus ne désirait rencontrer que le Priamide
Hektôr dans la mêlée, et il ne songeait qu'à boire le sang
du brave Priamide. Et Apollôn qui soulève les peuples
excita Ainéias contre le Pèléide, et il le remplit d'une
grande force, et semblable par la voix à Lykaôn , fils de
Priamos, le fils de Zeus dit à Ainéias :
- Ainéias, prince des Troiens , où est la promesse que
tu faisais aux Rois d'Ilios de combattre le Pèléiae Akhil-
leus ?
RHAPSODIE XX. 369
Et Ainéias , lui répondant, parla ainsi :
-Priamide , pourquoi me pousses-tu à combattre l'or-
gueilleux Pèléiôn. Je ne tiendrais pas tête pour la première
fois au rapide Akhilleus . Déjà , autrefois, de sa lance, il
m'a chassé de l'Ida, quand, ravissant nos bœufs, il détruisit
Lyrnessos et Pedasos; mais Zeus me sauva, en donnant la
force et la rapidité à mes genoux. Certes , je serais tombé
sous les mains d'Akhilleus et d'Athène qui marchait de-
vant lui et l'excitait à tuer les Léléges et les Troiens, à
l'aide de sa lance d'airain. Aucun guerrier ne peut lutter
contre Akhilleus. Un des Dieux est toujours auprès de lui
qui le préserve. Ses traits vont droit au but, et ne s'arrê-
tent qu'après s'être enfoncés dans le corps de l'homme. Si
un Dieu rendait le combat égal entre nous, il ne me domp-
terait pas aisément, bien qu'il se vante d'être tout entier
d'airaın.
Et le roi Apollon, fils de Zeus, lui répondit :
- Héros , il t'appartient aussi d'invoquer les Dieux
éternels. On dit aussi, en effet, qu'Aphrodite, fille de Zeus,
t'a enfanté, et lui est né d'une déesse inférieure. Ta mère
est fille de Zeus, et la sienne est fille duVieillard de la mer.
Pousse droit à lui l'airain indomptable , et que ses paroles
injurieuses et ses menaces ne t'arrêtent pas.
Ayant ainsi parlé, il inspira une grande force au prince
des peuples, qui courut en avant , armé de l'airain splen-
dide. Mais le fils d'Ankisès, courant au Pèléide à travers
lamêlée des hommes, fut aperçu par Hèrè aux bras blancs,
et celle-ci, réunissant les Dieux, leur dit :
} -
Poseidaôn et Athène, songez à ceci dans votre es-
rit : Ainéias, armé de l'airain splendide , court au Pè-
léide , et Phoibos Apollon l'y excite. Allons, écartons ce
Dieu, et qu'un de nous assiste Akhilleus et lui donne la
force et l'intrépidité. Qu'il sache que les plus puissants des
immortels l'aiment, et que ce sont les plus faibles qui vien
370 ILIADE.
nent en aide aux Troiens dans le combat. Yous, nous som-
mes descendus de l'Ouranos dans la mêlée, afin de le pré-
server des Troiens , en ce jour; et il subira ensuite ce que
la destinée lui a filé avec le lin, depuis que sa mère l'a en-
fanté. Si Akhilleus, dans ce combat, ne ressent pas l'inspi-
ration des Dieux, il redoutera la rencontre d'un Immortel,
car l'apparition des Dieux épouvante les hommes.
Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit :
- Hèrè, ne t'irrite point hors de raison, car cela ne
te convient pas. Je ne veux point que nous combattions
les autres Dieux , étant de beaucoup plus forts qu'eux.
Asseyons-nous hors de la mêlée, sur la colline, et laissons
aux hommes le souci de la guerre. Si Arès commence le
combat, ou Phoibos Apollon , et s'ils arrêtent Akhilleus et
l'empêchent d'agir, alors une lutte terrible s'engagera entre
eux et nous, et je pense que, promptement vaincus, ils re-
tourneront dans l'Ouranos, vers l'assemblée des Immortels,
rudement domptés par nos mains irrésistibles .
Ayant ainsi parlé, Poseidaón aux cheveux bleus les pré-
céda vers la muraille haute du divin Herakles. Athènè et
les Troiens avaient autrefois élevé cette enceinte pour le
mettre à l'abri de la Baleine, quand ce monstre le pour-
suivait du rivage dans la plaine. Là, Poseidaôn et les au-
tres Dieux s'assirent, s'étant enveloppés d'une épaisse nuée.
Et, de leur côté, les Immortels, défenseurs d'Ilios, s'assi-
rent sur les collines du Simoïs , autour de toi, Archer
Apollôn, et de toi, Arès , destructeur des citadelles ! Ainsi
tous les Dieux étaient assis, et ils méditaient , retardant le
terrible combat, bien que Zeus, tranquille dans les hau-
teurs, les y eût excités.
Et toute la plaine était emplie et resplendissait de l'ai-
rain des chevaux et des hommes, et la terre retentissait
sous les pieds des deux armées. Et, au milieu de tous,
s'avançaient, prêts à combattre. Ainéias Ankhisiade et le
RHAPSODIE XL
371
divin Akhilleus. Et Ainéias marchait, menaçant, secouant
son casque solide et portant devant sa poitrine son bouclier
terrible, et brandissant sa lance d'airain. Et le Pèléide se
ruait sur lui, comme un lion dangereux que toute une
foule désire tuer. Et il avance, méprisant ses ennemis ;
mais, dès qu'un des jeunes hommes l'a blessé, il ouvre la
gueule, et l'écume jaillit à travers ses dents , et son cœur
rugit dans sa poitrine , et il se bat les deux flancs et les
reins de sa queue, s'animant au combat. Puis, les yeux
flambants, il bondit avec force droit sur les hommes, afin
de les déchirer ou d'en être tué lui-même . Ainsi sa force
et son orgueil poussaient Akhilleus contre le magnanime
Ainéias . Et, quand ils se furent rencontrés, le premier, le
divin Akhilleus aux pieds rapides parla ainsi :
- Ainéias, pourquoi sors-tu de la foule des guerriers ?
Désires-tu me combattre dans l'espoir de commander aux
Troiens dompteurs de chevaux, avec la puissance de Pria-
mos ? Mais si tu me tuais, Priamos ne te donnerait point
cette récompense, car il a des fils, et lui-même n'est pas
insensé. Les Troiens , si tu me tuais , t'auraient-ils promis
un domaine excellent où tu jouirais de tes vignes et de tes
moissons ? Mais je pense que tu le mériteras peu aisément,
car déjà je t'ai vu fuir devant ma lance. Ne te souviens-tu
pas que je t'ai précipité déjà des cimes Idaiennes , loin de
tes bœufs , et que, sans te retourner dans ta fuite, tu te ré-
fugias à Lyrnessos ? Mais , l'ayant renversée, avec l'aide de
Zeus et d'Athènè, j'en emmenai toutes les femmes qui pleu-
raient leur liberté. Zeus et les autres Dieux te sauvèrent.
Cependant, je ne pense pas qu'ils te sauvent aujourd'hui
comme tu l'espères. Je te conseille donc de ne pas me tenir
tête, et de rentrer dans la foule avant qu'il te soit arrivé
malheur. L'insensé ne connaît son mal qu'après l'avoir
subi .
Et Ainéas lui répondit :
373 ILIADE
-N'espère point, pardes paroles, m'épouvanter comme
un enfant, car moi aussi je pourrais me répandre en our
trages. L'un et l'autre nous connaissons notre race et nos
parents, sachant tous deux la tradition des anciens hommes,
Dienque tu n'aies jamais vu mes parents, ni moi les tiens.
Ondit que tu es le fils de l'illustre Pèleus et que ta mère
est la Nymphe marine Thétis aux beaux cheveux. Moi , je
me glorifie d'être le fils du magnanime Ankhisès , et ma
mère est Aphrodite. Les uns ou les autres , aujourd'hui,
pleureront leur fils bien-aimé, car je ne pense point que
des paroles enfantines nous éloignent du combat. Veux-tu
bien connaître ma race, célébre parmi la multitude des
hommes ? Zeus qui amasse les nuées engendra d'abord
Dardanos, et celui-ci bâtit Dardaniè. Et la sainte Ilios, cı-
tadelle des hommes , ne s'élevait point encore dans la
plaine, et les peuples habitaient aux pieds de l'Ida où
abondent les sources. Et Dardanos engendra le roi Erikh-
thonios, qui fut le plus riche des hommes. Dans ses ma-
récages paissaient trois mille juments fières de leurs pou-
lains. Et Boréas, sous la forme d'un cheval aux crins bleus,
les aimaet les couvrit comme elles paissaient, et elles firent
douze poulines qui bondissaient dans les champs fertiles,
courant sur la cime des épis sans les courber. Et quand
elles bondissaient sur le large dos de la mer, elles couraient
sur la cime des écumes blanches. Et Erikthonios engendra
le roi des Troiens, Troos. Et Troos engendra trois fils
irréprochables, Ilos, Assarakos et le divin Ganymèdès, qui
fut le plus beau des hommes mortels , et que les Dieux
enlevèrent à cause de sa beauté, afin qu'il fût l'échanson
de Zeus et qu'il habitât parmi les Immortels. Et Ilos en-
gendra l'illustre Laomédôn, et Laomédôn engendra Titho-
nos, Priamos , Lampos , Klytios et Hikétaôn, nourrisson
d'Arès. Mais Assarakos engendra Kapys , qui engendra
Ankhisès, et Ankhisès m'a engendre, comme Priamos a
RHAPSODIE XX. 373
engendré le divin Hektôr. Je me glorifie de ce sang et de
cette race. Zeus, comme il le veut, augmente ou diminue
lavertu des hommes, étant le plus puissant. Mais, debout
dans la mêlée, ne parlons point plus longtemps comme de
petits enfants. Nous pourrions aisément amasser plus d'in-
jures que n'en porterait une nef à cent avirons. La langue
des hommes est rapide et abonde en discours qui se multi-
plient de partet d'autre, et tout ce que tu diras, tu pourras
l'entendre. Faut-il que nous luttions d'injures et d'outrages,
comme des femmes furieuses qui combattent sur une place
publique à coups de mensonges et de vérités, car la colère
les mène? Les paroles ne me feront pas reculer avant que
tu n'aies combattu. Agis donc promptement, et goûtons
tous deux de nos lances d'airain.
Il parla ainsi , et il poussa violemment la lance d'airain
contre le terrible bouclier, dont l'orbe résonna sous le
coup. Et le Pèléide, de sa main vigoureuse, tendit le bou-
clier loin de son corps, craignant que la longue lance du
magnanime Ainéias passât au travers. L'insensé ne son-
geait pas que les présents glorieux des Dieux résistent ai-
sément aux forces des hommes.
La forte lance du belliqueux Ainéias ne traversa point le
bouclier, car l'or, présent d'un Dieu , arrêta le coup, qui
perça deux lames. Et il y en avait encore trois que le Boi-
teux avait disposées ainsi : deux lames d'airain par-dessus,
deux lames d'étain au-dessous , et, au milieu , une lame
d'or qui arrêta la pique d'airain. Alors Akhilleus jeta sa
longue lance, qui frappa le bord du bouclier égal d'Ainéias,
là où l'airain et le cuir étaient le moins épais. Et la lance
Pèliade traversa le bouclier qui retentit. Et Ainéias le
tendit loinde son corps, en se courbant, plein de crainte.
Et la lance, par-dessus son dos, s'enfonça en terre, ayant
rompu les deux lames du bouclier qui abritait le Troien.
Et celui- ci resta épouvanté , et la douleur troubla ses
374 ILIADE.
yeux, quand il vit la grande lance enfoncée auprès de lui.
Et Akhilleus, arrachant de la gaîne son épée aiguë , se
rua avec un cri terrible. Et Ainéias saisit un lourd rocher,
tel que deux hommes de maintenant ne pourraient le poг-
ter; mais il le remuait aisément. Alors, Ainéias eût frappé
Akhilleus, qui se ruait, soit au casque, soit au bouclier qui le
préservait de la mort, et le Pèléide, avec l'épée, lui eût ar-
raché l'âme , si Poseidaôn qui ébranle la terre ne s'en fût
aperçu. Et aussitôt, il dit, au milieu des Dieux immortels :
-
Hélas ! je gémis sur le magnanime Ainéias, qui va
descendre chez Aidès, dompté par le Pèléide. L'Archer
Apollon a persuadé l'insensé et ne le sauvera point. Mais,
Innocent qu'il est , pourquoi subirait-il les maux mérités
par d'autres ? N'a-t-il point toujours offert des présents
agréables aux Dieux qui habitent le large Ouranos? Allons I
sauvons-le de la mort, de peur que le Kronide ne s'irrite
si Akhilleus le tue. Sa destinée est de survivre , afin que la
race de Dardanos ne périsse point, lui que le Kronide a le
plus aimé parmi tous les enfants que lui ont donnés les
femmes mortelles. Le Kronión est plein de haine pour la
race de Priamos. La force d'Ainéias commandera sur les
Troiens , et les fils de ses fils régneront, et ceux qui naî-
tront dans les temps à venir.
Et la vénérable Hère aux yeux de bœuf lui répondit :
Poseidaôn, vois s'il te convient, dans ton esprit, de
sauver Ainéias ou de laisser le Pèléide Akhilleus le tuer ;
car nous avons souvent juré, moi et Pallas Athène, au mi-
lieu des Dieux , que jamais nous n'éloignerions le jour fatal
d'un Troien, même quand Troiè brûlerait tout entière dans
le feu allumé par les fils des Akhaiens.
Et, dès que Poseidaôn qui ébranle la terre eut entendu
ces paroles, il se jeta dans la mêlée , à travers le retentis-
sement des lances, jusqu'au lieu où se trouvaient Ainéias
et Akhilleus. Et il couvrit d'un brouillard les yeux du Pè
RHAPSODIE XX. 379
éide; et, arrachant du bouclier du magnanime Ainéias la
lance à pointe d'airain, il la posa aux pieds d'Akhilleus.
Puis , il enleva de terre Ainéias ; et celui-cı franchit les
épaisses masses de guerriers et de chevaux , poussé par la
main du Dieu. Et quand il fut arrivé aux dernières lignes
de la bataille, là où les Kaukônes s'armaient pour le com-
bat, Poseidaôn qui ébranle la terre, s'approchant, lui dit
ces paroles ailées :
-Ainéias , qui d'entre les Dieux t'a persuadé , insensé ,
de combattre Akhilleus , qui est plus fort que toi et plus
cher aux Immortels ? Recule quand tu le rencontreras , de
peur que, malgré la Moire, tu descendes chez Aidès. Mais,
quand Akhilleus aura subi la destinée et la mort, ose com-
battre aux premiers rangs, car aucun autre des Akhaiens
ne te tuera .
Ayant ainsi parlé , il le quitta. Puis, il dispersa l'épais
brouillard qui couvrait les yeux d'Akhilleus, et celui-ci vit
tout clairement de ses yeux, et, plein de colère, il dit dans
son esprit :
-
O Dieux ! Certes, voici un grand prodige. Ma lance
gît sur la terre, devant moi, et je ne vois plus le guerrier
contre qui je l'ai jetée et que je voulais tuer ! Certes, Ai-
néias est cher aux Dieux immortels. Je pensais qu'il s'en
vantait faussement. Qu'il vivel Il n'aura plus le désir de
me braver, maintenant qu'il a évité la mort. Mais , allons!
j'exhorterai les Danaens belliqueux et j'éprouverai la force
des autres Troiens.
Il parla ainsi, et il courut à travers les rangs , comman-
dant à chaque guerrier :
Ne restez pas plus longtemps loin de l'ennemi, divins
Akhaiens ! Marchez, homme contre homme , et prêts au
combat. Il m'est difficile , malgré ma force , de poursuivre
et d'attaquer seul tant de guerriers ; ni Arès, bien qu'il soit
un Dieu immortel , ni Athène , n'y suffiraient. Je vous ai
376 ILIADE.
derai de mes mains, de mes pieds , de toute ma vigueur,
sans jamais faiblir; et je serai partout, au travers de la
mêlée; et je ne pense pas qu'aucun Troien se réjouisse de
rencontrer ma lance.
Il parla ainsi , et, de son côté , l'illustre Hektor animait
les Troiens, leur promettant qu'il combattrait Akhilleus .
-
Troiens magnanimes , ne craignez point Akhilleus.
Moi aussi , avec des paroles , je combattrais jusqu'aux Im-
mortels ; mais , avec la lánce, ce serait impossible , car ils
sont les plus forts. Akhilleus ne réussira point dans tout ce
qu'il dit. S'il accomplit une de ses menaces, il n'accomplira
point l'autre. Je vais marcher contre lui , quand même il
serait tel que le feu par ses mains. Ouil quand même il
serait tel que le feu par ses mains , quand il serait par sa
vigueur tel que le fer ardent.
Il parla ainsi , et aussitôt les Troiens tendirent leurs
lances , et ils se serrèrent , et une grande clameur s'éleva.
Mais Phoibos Apollon s'approcha de Hektor et lui dit :
- Hektor , ne sors point des rangs contre Akhilleus.
Reste dans le tumulte de la mêlée, de peur qu'il te perce
de la lance ou de l'épée, de loin ou de près.
Il parla ainsi , et le Priamide rentra dans la foule des
guerriers , plein de crainte, dès qu'il eut entendu la voix
du Dieu.
Et Akhilleus, vêtu de courage et de force , se jeta sur les
Troiens en poussant des cris horribles. Et il tua d'abord
le brave Iphitión Otrynteide , chef de nombreux guerriers,
et que la naphe Nèis avait conçu du destructeur de cita-
delles Otrynteus, sous le neigeux Tmôlos , dans la fertile
Hyde. Comme il se ruait en avant, le divin Akhilleus le
frappa au milieu de la tête, et celle-ci se fendit en deux, et
Iphitiôn tomba avec bruit , et le divin Akhilleus se glorifia
ainsi:
- Te voilà couché sur la terre , Otrynteide , le plus et
RHAPSODIE XX. 377
frayantdes hommes ! Tu es mort ici, toi qui es né non loin
du lac Gygaios où est ton champ paternel , sur les bords
poissonneuxdu Hyllos et du Hermos tourbillonnant.
Il parla aınsı , triomphant , et le brouillard couvrit les
yeux de Iphitiôn , que les chars des Akhaiens déchirèrent
de leurs roues aux premiers rangs. Et, après lui, Akhilleus
tua Dèmoléôn , brave fils d'Antènôr. Et il lui rompit la
tempe à travers le casque d'airain, et le casque d'airain
n'arrêta point le coup , et la pointe irrésistible brisa l'os
en écrasant toute la cervelle. Et c'est ainsi qu'Akhilleus tus
Dèmoléôn qui se ruait sur lui.
Et comme Hippodamas , sautant de son char, fuyait,
Akhilleus le perça dans le dos d'un coup de lance. Et le
Troien rendit l'âme en mugissant comme un taureau que
des jeunes hommes entraînent à l'autel du Dieu de Hélikė,
de Poseidaôn qui se réjouit du sacrifice. Et c'est ainsi qu'il
mugissait et que son âme abandonna ses ossements.
Puis Akhilleus poursuivit de sa lance le divin Polydôros
Priamide, à qui son père ne permettait point de combattre,
étant le dernier né de ses enfants et le plus aimé de tous.
Et il surpassait tous les hommes à la course. Et il courait,
dans une ardeur de jeunesse, fier de son agilité , parmi les
premiers combattants; mais le divin Akhilleus, plus rapide
que lui, le frappa dans le dos, là où les agrafes d'or atta-
chaient le baudrier sur la double cuirasse. Et la pointe de
la lance le traversa jusqu'au nombril, et il tomba, hurlant,
sur les genoux; et une nuée noire l'enveloppa, tandis que,
courbé sur la terre, il retenait ses entrailles à pleines
mains.
Hektôr, voyant son frère Polydoros renversé et retenant
ses entrailles avec ses mains , sentit un brouillard sur ses
yeux, et il ne put se résoudre à combattre plus longtemps
de loin, et il vint à Akhilleus , secouant sa lance aiguë et
378 ILIADE
semblable à la flamme. Et Akhilleus le vit, et bondit en
avant, et dit en triomphant :
-
Voici donc l'homme qui m'a déchiré le cœur et qui a
tué mon irréprochable compagnon! Ne nous évitons pas
plus longtemps dans les détours de la mêlée.
Il parla ainsi, et, regardant le divin Hektôr d'un œil
sombre, il dit :
Viens ! approche, afin de mourir plus vite!
Et Hektôr au casque mouvant lui répondit sans crainte :
Pèléide, n'espère point m'épouvanter par des paroles
comme un petit enfant. Moi aussi je pourrais parler inju-
rieusement et avec orgueil. Je sais que tu es brave et que
je ne te vaux pas ; mais nos destinées sont sur les genoux
des Dieux. Bien que je sois moins fort que toi, je t'arra-
cherai peut-être l'âme d'un coup de ma lance. Elle aussi,
elle a une pointe perçante.
Il parla ainsi, et, secouant sa lance, il la jeta; mais
Athènè, d'un souffie, l'écarta de l'illustre Akhilleus , et la
repoussa vers le divin Hektor, et la fit tomber à ses pieds.
Et Akhilleus , furieux, se rua pour le tuer, en jetant des
cris horribles ; mais Apollon enleva aisément le Priamide,
comme le peut un Dieu; et il l'enveloppa d'une épaisse
nuée. Et trois fois le divin Akhilleus aux pieds rapides, se
précipitant, perça cette nuée épaisse de sa lance d'airain.
Et, une quatrième fois, semblable à un Daimôn, il se rua
en avant, et il cria ces paroles outrageantes :
Chien! de nouveau tu échappes à la mort. Elle t'a
approché de près, mais Phoibos Apollon t'a sauvé, lui à
qui tu fais des vœux quand tu marches à travers le reten-
tissement des lances. Je te tuerai , si je te rencontre en-
core, et si quelque Dieu me vient en aide. Maintenant, je
poursuivrai les autres Troiens.
Ayant ainsi parlé, il perça Dryops au milieu de la gorge,
et l'homme tomba à ses pieds , et il l'abandonna. Puis, il
RHAPSODIE XX. 379
frappa de sa lance , au genou, le large et grand Démokhos
Phylétoride ; puis, avec sa forte épée, il lui arracha l'âme.
Et, courant sur Laogonos et Dardanos, fils de Bias, il les
renversa tous deux de leur char , l'un d'un coup de lance,
l'autre d'un coup d'épée.
Et Trôos Alastoride, pensant qu'Akhilleus l'épargnerait,
ne le tuerait point et le prendrait vivant, ayant pitié de sa
jeunesse , vint embrasser ses genoux. Et l'insensé ne savait
pas que le Pèléide était inexorable, et qu'il n'était ni doux,
ni tendre , mais féroce. Et comme le Troien embrassait ses
genoux en le suppliant, Akhilleus lui perça le foie d'un
coup d'épée et le lui arracha. Un sang noir jaillit du corps
de Trôos, et le brouillard de la mort enveloppa ses yeux.
Et Akhilleus perça Moulios d'un coup de lance, de l'une
à l'autre oreille. Et de son épée à lourde poignée il fendit
par le milieu la tête de l'Agènôride Ekheklos; et l'épée
fuma ruisselante de sang, et la noire mort et la Moire vio-
lente couvrirent ses yeux.
Et il frappa Deukaliôn là où se réunissent les nerfs du
coude. La pointe d'airain lui engourdit le bras, et il resta
immobile, voyant la mort devant lui. Et Akhilleus , d'un
coup d'épée, lui enleva la tête, qui tomba avec le casque.
La moelle jaillit des vertèbres, et il resta étendu contre
terre.
Puis, Akhilleus se jeta sur le brave Rhigmos, fils de Pei-
reus, qui était venu de la fertile Thrèke. Et il le perça de
sa lance dans le ventre, et l'homme tomba de son char. Et
comme Aréithoos, compagnon de Rhigmos, faisait re-
tourner les chevaux, Akhilleus, le perçant dans le dos d'un
coup de lance, le renversa du char; et les chevaux s'enfui-
rent épouvantés.
De même qu'un vaste incendie gronde dans les gorges
profondes d'une montagne aride, tandis que l'épaisse forêt
brûle et que le vent secoue et roule la flamme ; de même
380 ILIADE
.
Akhilleus courait, tel qu'un Daimôn , tuant tous ceux qu'il
poursuivait, et la terre noire ruisselait de sang.
De même que deux bœufs au large front foulent, accou-
plés, l'orge blanche dans une aire arrondie, et que les tiges
frêles laissent échapper les graines sous les pieds des bœufs
qui mugissent; de même, sous le magnanime Akhilleus,
les chevaux aux sabots massifs foulaient les cadavres et les
boucliers. Et tout l'essieu était inondé de sang, et toutes
les parois du char ruisselaient des gouttes de sang qui jail-
lissaient des roues et des sabots des chevaux. Et le Pèléide
était avide de gloire, et le sang souillait ses mains inévi-
tables.
RHAPSODIE XXI.
tquand les Troiens furent arrivés au gué du
fleuve au beau cours , du Xanthos tourbillon-
nant qu'engendra l'immortel Zeus , le Pèléide,
partageant leurs phalanges , les rejeta dans la
plaine, vers la Ville , là où les Akhaiens fuyaient, la veille,
bouleversés par la fureur de l'illustre Hektor.
Et les uns se précipitaient çà et là dans leur fuite , et,
pour les arrêter, Hèrè répandit devant eux une nuée épaisse;
et les autres roulaient dans le fleuve profond aux tourbil-
lons d'argent. Ils y tombaient avec un grand bruit, et les
eaux et les rives retentissaient, tandis qu'ils nageaient çà et
là, enpoussant des cris, au milieu des tourbillons.
De même que des sauterelles volent vers un fleuve, chas-
sées par l'incendie, et que le feu infatigable éclate brusque-
ment avec plus de violence, et qu'elles se jettent, épouvan-
tées, dans l'eau; de même, devant Akhilleus , le cours
382 ILIADE
retentissant du Xanthos aux profonds tourbillons s'emplis-
sait confusément de chevaux et d'hommes .
Et le divin Akhilleus, laissant sa lance sur le bord, ap-
puyée contre un tamaris , et ne gardant que son épée,
sauta lui-même dans le fleuve, semblable à un Daimôn , et
méditant un œuvre terrible. Et il frappait tout autour de
lui ; et il excitait de l'épée les gémissements des blessés, et
le sang rougissait l'eau.
De même que les poissons qui fuient un grand dauphin
emplissent, épouvantés, les retraites secrètes des baies tran-
quilles, tandis qu'il dévore tous ceux qu'il saisit; de même
les Troiens, à travers le courant impétueux du fleuve , se
cachaient sous les rochers. Et quand Akhilleus fut las de
tuer, il tira du fleuve douze jeunes hommes vivants qui
devaient mourir, en offrande à Patroklos Ménoitiade. Et
les retirant du fleuve, tremblants comme des faens, il leur
lia les mains derrière le dos avec les belles courroies qui
retenaient leurs tuniques retroussées, et il les remit à ses
compagnons pour être conduits aux nefs creuses. Puis, il
se rua en avant pour tuer encore.
Et il aperçut un fils du Dardanide Priamos, Lykaón,
qui sortait du fleuve. Et il l'avait autrefois enlevé, dans une
marche de nuit, loin du verger de son père. Et Lykaôn
taillait avec l'airain tranchant les jeunes branches d'un
figuier pour en faire les deux hémicycles d'un char. Et le
divinAkhilleus survint brusquement pour son malheur, et,
l'emmenant sur ses nefs , il le vendit à Lemnos bien bâtie,
et le fils de Jèsôn l'acheta. Et Eétiôn d'Imbros , son hôte ,
l'ayant racheté à grand prix, l'envoya dans la divine Arisbè,
d'où il revint en secret dans la demeure paternelle. Et, de-
puis onze jours, il se réjouissait avec ses amis, étant revenu
de Lemnos , et, le douzième , un Dieu le rejeta aux mains
d'Akhilleus , qui devait l'envoyer violemment chez Aidès.
Et dès que le divin Akhilleus aux pieds rapides l'eut re
RHAPSODIE XXI . 383
connu qui sortait nu du fleuve, sans casque, sans bouclier
et sans lance, car il avait jeté ses armes , étant rompu de
fatigue et couvert de sueur , aussitôt le Pèléide irrité se dit
dans son esprit magnanime :
-
O Dieux ! certes, voici un grand prodige. Sans doute
aussi les Troiens magnanimes que j'ai tués se relèveront
des ténèbres noires, puisque celui-ci , que j'avais vendu
dans la sainte Lemnos , reparaît , ayant évité la mort. La
profondeur de la blanche mer qui engloutit tant de vivants
ne l'a point arrêté. Allons ! il sentira la pointe de ma lance,
et je verrai et je saurai s'il s'évadera de même , et si la
terre féconde le retiendra, elle qui dompte le brave.
Il pensait ainsi, immobile. Et Lykaôn vint à lui , trem-
blant et désirant embrasser ses genoux, car il voulait éviter
la mort mauvaise et la Kèr noire. Et le divin Akhilleus
leva sa longue lance pour le frapper; mais Lykaôn saisit
ses genoux en se courbant, et la lance , avide de mordre la
chair, par-dessus son dos s'enfonça en terre. Et, tenant
d'une main la lance aiguë qu'il ne lâchait point, et de l'au-
tre bras entourant les genoux d'Akhilleus, il le supplia par
ces paroles ailées :
J'embrasse tes genoux, Akhilleus! honore-moi , ale
pitié de moi ! Je suis ton suppliant , ô race divine ! J'ai
goûté sous ton toit les dons de Dèmètèr, depuis le jour où
tu m'enlevas de nos beaux vergers pour me vendre, loin de
mon père et de mes amis, dans la sainte Lemnos, où je te
valus le prix de cent bœufs. Et je fus racheté pour trois
fois aurant. Voici le douzième jour, après tant de maux
soufferts, que je suis rentré dans Ilios, et de nouveau la
Moire fatale me remet dans tes mains I Je dois être odieux
au Père Zeus , qui me livre à toi de nouveau. Sans doute
elle m'a enfanté pour peu de jours ma mère Laothoè, fille
du vieux Alteus qui commande aux belliqueux Léléges, et
qui habite la haute Pedasos sur les bords du fleuve Satnioïs .
384 ILIADE
.
EtPriamos posséda Laothoè parmi toutes ses femmes, et
elle eut deux fils, et tu les auras tués tous deux. En tête
des hommes de pied tu as dompté Polidôron égal à un
Dieu, en le perçant de ta lance aiguë. Et voici que le mal-
heurest maintenant surmoi, car je n'éviterai pas tes mains,
puisqu'un Dieu m'y a jeté. Mais je te le dis, et que mes
paroles soient dans ton esprit: ne me tue point, puisqueje
ne suis pas le frère utérin de Hektôr, qui a tué ton compa-
gnon doux et brave.
Et l'illustre fils de Priamos parla ainsi, suppliant; mais
al entendit une voix inexorable :
-
Insensé ! ne parle plus jamais du prix de ton affran-
chissement. Avant le jour suprême de Patroklos , il me
plaisait d'épargner les Troiens. J'en ai pris un grand
nombre vivants etje les ai vendus. Maintenant, aucun des
Troiens qu'un Dieu me jettera dans les mains n'évitera la
mort, surtout les fils de Priamos. Amı , meurs Pourquoi
gémir en vain? Patroklos est bien mort, qui valait beau-
coupmieux que toi. Regardel Je suis beau et grand, je suis
né d'un noble père; une Déesse m'a enfanté; et cependant
la mort et la Moire violente me saisiront, le matin, le soir
ou à midi , et quelqu'un m'arrachera l'âme, soit d'un coup
de lance, soit d'une flèche.
Il parla ainsi , et les genoux et le cœur manquèrent au
Priamide. Et, lâchant la lance, il s'assit, les mains éten-
dues. Et Akhilleus, tirant son épée aiguë, le frappa au cou,
près de la clavicule, et l'airain entra tout entier. Lykaôn
tomba sur la face; un sang noir jaillit et ruissela par terre.
Et Akhilleus, le saisissant par les pieds, le jeta dans le
fleuve, et il l'insulta en paroles rapides :
Val reste avec les poissons, qui boironttranquillement
le sang de ta blessure. Ta mère ne te déposera point sur le
lit funèbre , mais le Skamandros tourbillonnant t'empor-
tera dans la vaste mer, et quelque poisson, sautant sur
RHAPSODIE XXI . 385
l'eau, dévorera la chair blanche de Lykaôn dans la noire
horreur de l'abîme. Périssez tous, jusqu'à ce que nous ren-
versions la sainte Ilios ! Fuyez , et moi je vous tuerai en
vous poursuivant. Il ne vous sauvera point , le fleuve au
beau cours, aux tourbillons d'argent, à qui vous sacrifiez
tant de taureaux et tant de chevaux vivants que vous jetez
dans ses tourbillons; mais vous périrez tous d'une mort
violente , jusqu'à ce que vous ayez expié le meurtre de Pa-
troklos et le carnage des Akhaiens que vous avez tués, moi
absent, auprès des nefs rapides.
Il parla ainsi, et le fleuve irrité délibérait dans son esprit
comment il réprimerait la fureur du divin Akhilleus et
repousserait cette calamité loin des Troiens.
Et le fils de Pèleus, avec sa longue lance, sauta sur As-
téropaios, fils de Pèlégôn, afin de le tuer. Et le large Axios
engendra Pèlégôn, et il avait été conçu par l'aînée des filles
d'Akessamènos, Périboia, qui s'était unie à ce fleuve aux
profonds tourbillons. Et Akhilleus courait sur Astéropaios
qui, hors du fleuve, l'attendait, deux lances aux mains ; car
le Xanthos, irrité à cause des jeunes hommes qu'Akhilleus
avait égorgés dans ses eaux, avait inspiré la force et le cou-
rage au Pèlégonide. Et quand ils se furent rencontrés, le
divin Pèléide aux pieds rapides lui parla ainsi :
Qui es-tu parmi les hommes, toi qui oses m'attendre?
Ce sont les fils des malheureux qui s'opposent à mon
courage.
Et l'illustre fils de Pèlégôn lui répondit :
-Magnanime Pèléide, pourquoi demander quelle est
ma race? Je viens de la Paioniè fertile et lointaine, et je
commande les Paiones aux longues lances. Il y a onze
jours que je suis arrivé dans Ilios. Je descends du large
fleuve Axios qui répand ses eaux limpides sur la terre, et
qui engendra l'illustre Pèlégôn; et on dit que Pèlégôn est
mon père. Maintenant, divinAkhilleus, combattons !
$5
386 ILIADE
Il parla ainsi , menaçant. Et le divin Akhilleus leva la
lance Pèliade, et le héros Astéropaios, de ses deux mains
à la fois, jeta ses deux lances; et l'une, frappant le bou-
clier, ne put le rompre, arrêtée par la lame d'or, présent
d'un Dieu; et l'autre effleura le coude du bras droit. Le
sang noir jaillit, et l'arme, avide de mordre la chair, s'en-
fonça en terre. Alors Akhilleus lança sa pique rapide contre
Astéropaios , voulant le tuer; mais il le manqua, et la
pique de frêne, en frémissant, s'enfonça presque en entier
dans le tertre du bord. Et le Pèléide, tirant son épée ai-
guë , se jeta sur Astéropaios qui s'efforçait d'arracher du
rivage la lance d'Akhilleus. Et, trois fois, il l'ébranla pour
l'arracher, et comme il allait, une quatrième fois, tenter de
rompre la lance de frêne de l'Aiakide , celui-ci lui arracha
l'âme, l'ayant frappé dans le ventre, au nombril. Et toutes
les entrailles s'échappèrent de la plaie, et la nuit couvrit
ses yeux. Et Akilleus, se jetant sur lui, le dépouilla de ses
armes, et dit, triomphant :
-
Reste là, couché. Il n'était pas aisé pour toi de com-
battre les enfants du tout-puissant Kroniôn, bien que tu
sois né d'un fleuve au large cours , et moi je me glorifie
d'être de la race du grand Zeus. Peleus Aiakide qui com-
mande aux nombreux Myrmidones m'a engendré , et Zeus
a engendré Aiakos. Autant Zeus est supérieur aux fleuves
qui se jettent impétueusement dans la mer, autant la race
de Zeus est supérieure à celle des fleuves. Voici un grand
fleuve auprès de toi; qu'il te sauve , s'il peut. Mais il n'est
point permis de lutter contre Zeus Kroniôn. Le roi Akhé-
loios lui-même ne se compare point à Zeus, ni la grande
violence du profond Okéanos d'où sont issus toute la mer,
tous les fleuves, toutes les fontaines et toutes les sources.
Mais lui-même redoute la foudre du grand Zeus, l'hor-
rible tonnerre qui prolonge son retentissement dans l'Ou
ranos.
RHAPSODIE XXI. 387
Ilparla ainsi, et arrachant du rivage sa lance d'airain, il
le laissa mort sur le sable, et baigné par l'eau noire. Et
les anguilles et les poissons l'environnaient , mangeant la
graisse de ses reins. Et Akhilleus se jeta sur les cavaliers
Paiones qui s'enfuirent le long du fleuve tourbillonnant,
quand ils virent leur brave chef, dans le rude combat, tué
d'un coup d'épée par les mains d'Akhilleus.
Et il tua Thersilokos, et Mydôn, et Astypylos, et Mnè-
sos, et Thrasios, et Ainios, et Orphélestès. Et lerapideAkhil-
leus eût tué beaucoup d'autres Paiones, si le fleuve aux
profonds tourbillons, irrité , et semblable à un homme, ne
lui eût dit du fond d'un tourbillon :
-
O Akhilleus, certes, tu es très-brave; mais tu égorges
affreusement les hommes, et les Dieux eux-mêmes te vien-
nent en aide. Si le fils de Kronos te livre tous les Troiens
pour que tu les détruises, du moins, les chassant hors de
monlit, tùe-les dans la plaine. Mes belles eaux sont pleines
de cadavres, etje ne puis mener à la mer mon cours divin
entravé par les morts, et tu ne cesses de tuer. Arrête, car
'horreur me saisit, ô prince des peuples !
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit :
-
Je ferai ce que tu veux, divin Skamandros ; mais je ne
cesserai point d'égorger les Troiens insolents avant de les
avoir enfermés dans leur Ville, et d'avoir trouvé Hektôr face
à face, afin qu'il me tue, ou que je le tue.
Il parla ainsi etse jeta comme un Daimônsur les Troiens.
Et le fleuve aux profonds tourbillons dit à Apollôn :
-
Hélas! fils de Zeus, toi qui portes l'arc d'argent, tu
n'obéis pas au Kroniôn qui t'avait commandé de venir en
aide aux Troiens, et de les protéger jusqu'au moment où le
crépuscule du soir couvrira de son ombre la terre féconde.
Il parla ainsi ; mais Akhilleus sauta du rivage au milieu
de l'eau, et le fleuve se gonfla en bouillonnant, et, furieux,
il roula ses eaux bouleversées, soulevant tous les cadavres
388 ILIADE
dont il était plein, et qu'avait faits Akhilleus , et les reje
tant sur ses bords en mugissant comme un taureau. Mais
il sauvait ceux qui vivaient encore, enles cachant parmi ses
belles eaux, dans ses tourbillons profonds.
Et l'eau tumultueuse et terrible montait autour d'Akhil-
leus en heurtant son bouclier avec fureur, et il chancelait
sur ses pieds. Et, alors, il saisit des deux mains un grand
orme qui, tombant déraciné , en déchirant toute la berge,
amassa ses branches épaisses en travers du courant, et, cou-
chétoutentier, fit un pontsurle fleuve. EtAkhilleus, sautant
de là hors du gouffre , s'élança, épouvanté, dans la plaine.
Mais le grand fleuve ne s'arrêta point, et il assombrit la
cime de ses flots, afin d'éloigner le divin Akhilleus du com-
bat, et de reculer la chute d'Ilios.
Et le Pèléide fuyait par bonds d'un jet de lance , avec
l'impétuosité de l'aigle noir, de l'aigle chasseur, le plus
fort et le plus rapide des oiseaux. C'est ainsi qu'il fuyait.
Et l'airain retentissait horriblement sur sa poitrine; et il se
dérobait en courant, mais le fleuve le poursuivait toujours
àgrand bruit.
Quand un fontainier a mené , d'une source profonde, un
cours d'eau à travers les plantations et les jardins, et qu'il
a écarte avec sa houe tous les obstacles à l'écoulement, les
cailloux roulent avec le flot qui murmure , et court sur la
pente, et devance le fontainier lui-même. C'est ainsi que
le fleuve pressait toujours Akhilleus, malgré sa rapidité,
car les dieux sont plus puissants que les hommes. Et toutes
les foisque ledivın et rapide Akhilleus tentait de s'arrêter,
afin de voir si tous les Immortels qui habitent le large Ou-
ranos voulaient l'épouvanter, autant de fois l'eau du fleuve
divin se déroulait par-dessus ses épaules. Et, triste dans
son cœur, il bondissait vers les hauteurs; mais le Xanthos
furieux heurtait obliquement ses genoux et dérobait le fond
sous ses pieds. Et le Pèléide hurla vers le large Ouranos:
RHAPSODIE XXLL 389
-
Père Zeus ! aucun des Dieux ne veut-il me délivrer de
ce fleuve, moi, misérable! Je subirai ensuite ma destinée.
Certes, nul d'entre les Ouraniens n'est plus coupable que
ma mère bien-aimée qui m'a menti, disant que je devais
périr par les flèches rapides d'Apollon sous les murs des
Troiens cuirassés. Plût aux Dieux que Hektôr , le plus
brave des hommes nourris ici , m'eût tué! Un brave au
moins eût tué un brave. Et, maintenant, voici que ma desti-
née est de subir une mort honteuse, étouffé dans ce grand
fleuve, comme un petit porcher qu'un torrent a noyé, tan-
dis qu'il le traversait par un mauvais temps !
Il parla ainsi , et aussitôt Poseidaôn et Athènè s'appro-
chèrent de lui sous des formes humaines; et, prenant sa
main entre leurs mains , ils le rassurèrent. Et Poseidaôn
qui ébranle la terre lui dit :
- Pèléide , rassure-toi, et cesse de craindre. Nous te
venons en aide, Athène et moi, etZeus nous approuve. Ta
destinée n'est point de mourir dans ce fleuve, et tule verras
bientôt s'apaiser. Mais nous te conseillerons sagement, si
tu nous obéis. Ne cesse point d'agir de tes mains dans la
rude mélée, que tu n'aies renfermé les Troiens dans les
illustres murailles d'Ilios , ceux du moins qui t'auront
échappé. Puis, ayant arraché l'âme de Hektor, retourne
vers les nefs. Nous te réservons une grande gloire.
Ayant ainsi parlé , ils rejoignirent les Immortels. Et .
Akhilleus , excité par les paroles des Dieux, s'élança dans
la plaine où l'eau débordait de tous côtés, soulevant les
belles armes des guerriers morts , et les cadavres aussi.
Et ses genoux le soutinrent contre le courant impétueux ,
et le large fleuve ne put le retenir, car Athène lui avait
donné une grande vigueur. Mais le Skamandros n'apaisa
point sa fureur, et il s'irrita plus encore contre le Pèléide,
et, soulevant toute son onde, il appela le Simoïs à grands
cris:
390 ILIADE.
-Cher frère, brisons tous deuxla vigueur de cet homme
qui renversera bientôt la grande Ville du roi Priamos, car
les Troiens ne combattent plus. Viens très-promptement à
mon aide, Emplis-toi de toute l'eau des sources, enfle tous
les torrents, et hausse une grande houle pleine de bruit,
de troncs d'arbres et de rochers, afin que nous arrêtions
cethomme féroce qui triomphe, et ose tout ce qu'osent les
Dieux. Je jure ceci : à quoi lui serviront sa force, sa beauté
et ses belles armes , quand tout cela sera couché au fond
de mon lit, sous la boue? Et, lui-même, je l'envelopperai
de sables et de limons, et les Akhaiens ne pourront re-
cueillir ses os, tant je les enfouirai sous la boue. Et la boue
sera son sépulcre, et quand les Akhaiens voudront l'ense-
velır, il n'aura plus besoin de tombeau !
Il parla ainsi , et sur Akhilleus il se rua tout bouillon-
nant de fureur, plein de bruit, d'écume , de sang et de ca-
Lavres. Et l'onde pourprée du fleuve tombé de Zeus se
dressa, saisissant le Pèléide. Et, alors, Hèrè poussa un cri ,
craignant que le grand fleuve tourbillonnant engloutit
Akhilleus , et elle dit aussitôt à son fils bien-aimé He-
phaistos :
-
Va , Hephaistos, mon fils ! combats le Xanthos tour-
billonnant que nous t'avons donné pour adversaire. Val
allume promptement tes flammes innombrables. Moi , j'ex-
citerai , du sein de la mer, la violence de Zéphyros et du
tempêtueux Notos , afin que l'incendie dévore les têtes et
les armes des Troiens. Et toi, brûle tous les arbres sur les
rives du Xanthos, embrase-le lui-même , et n'écoute ni ses
flatteries, ni ses menaces; mais déploie toute ta violence,
jusqu'à ce que je t'avertisse; et, alors , éteins l'incendie
infatigable.
Elle parla ainsi , et Hephaistos alluma le vaste feu qui,
d'abord, consuma dans la plaine les nombreux cadavres
qu'avait taits Akhilleus. Et toute la plaine fut desséchée, et
RHAPSODIE XXI . 391
l'eau divine fut réprimée. De même que Boréas, aux jours
d'automne, sèche les jardins récemment arrosés et réjouit
le jardinier, de même le feu dessécha la plaine et brûla les
cadavres. Puis,Hephaistos tourna contrele fleuve sa flamme
resplendissante; et les ormes brûlaient, et les saules, et les
tamaris; et le lotos brûlait, et le glaieul, et le cyprès, qui
abondaient tous autour du fleuve aux belles eaux. Et les
anguilles et les poissons nageaient çà et là, ou plongeaient
dans les tourbillons, poursuivis par le souffle du sage He-
phaistos. Et la force même du fleuve fut consumée , et il
cria ainsı :
- Hephaistos! aucun des Dieux ne peut lutter contre
toi. Je ne combattrai point tes feux brûlants. Cesse donc.
Le divin Akhilleus peut chasser tous les Troiens de leur
Ville. Pourquoi les secourir et que me fait leur querelle?
Il parla ainsi , brûlant , et ses eaux limpides bouillon-
naient. De même qu'un vase bout sur un grand feu qui
fond la graisse d'un sanglier gras, tandis que la flamme du
bois sec l'enveloppe ; de même le beau cours du Xanthos
brûlait, et l'eau bouillonnait, ne pouvant plus couler dans
sonlit, tant le souffle ardent du sage Hephaistos la dévorait.
Alors, le Xanthos implora Hèrè en paroles rapides :
Hèrè ! pourquoi ton fils me tourmente-t-il ainsi ? Je
ne suis point , certes, aussi coupable que les autres Dieux
qui secourent les Troiens. Je m'arrêterai moi-même, si tu
ordonnes à ton fils de cesser. Et je jure aussi de ne plus
retarder le dernier jour des Troiens, quand même Troiè
périrait par le feu , quand même les fils belliqueux des
Akhaiens la consumeraient tout entièrel
Et la Déesse Hère aux bras blancs , l'ayant entendu, dit
aussitôt à son fils bien-aimé Hephaistos :
- Hephaistos, arrête , mon illustre fils ! Il ne convient
pas qu'un Dieu soit tourmenté à cause d'un homme.
Elle parla ainsi , et Hephaistos éteignit le vaste incendie
307 ILIADE.
et l'eau reprit sonbeau cours; et la force du Xanthos étant
domptée, ils cessèrent le combat; et, bien qu'irritée, Hèrè
les apaisa tous deux.
Mais, alors, une querelle terrible s'éleva parmi les autres
Dieux , et leur esprit leur inspira des pensées ennemies.
Et ils coururent les uns sur les autres ; et la terre large
rendit un son immense; et, au-dessus, le grand Ouranos
retentit. Et Zeus, assis sur l'Olympos, se mit à rire; et la
joie emplit son cœur quand il vit la dissension des Dieux.
Et ils ne retardèrent point le combat. Arès, qui rompt les
boucliers, attaqua, le premier, Athène. Et il lui dit cette
parole outrageante, en brandissant sa lance d'airain:
-
Mouche à chien! pourquoi pousses-tu les Dieux au
combat? Tu as une audace insatiable et un esprit toujours
violent. Ne te souvient-il plus que tu as excité le Tydéide
Diomèdès contre moi , et que tu as conduit sa lance et
déchiré mon beau corps ? Je pense que tu vas expier tous
les maux que tu m'as causés.
Il parla ainsi, et il frappa l'horrible Aigide à franges
d'or qui ne craint même point la foudre de Zeus. C'est là
que le sanglantArès frappa de sa longue lance la Déesse.
Et celle-ci, reculant, saisit, de sa main puissante, un rocher
noir, âpre, immense, qui gisait dans la plaine, et dont les
anciens hommes avaient fait la borne d'un champ. Elle en
frappa le terrible Arès à la gorge et rompit ses forces. Et
il tomba, couvrant de son corps sept arpents; et ses che-
veux furent souillés de poussière, et ses armes retentirent
sur lui. Et Pallas Athène rit et l'insulta orgueilleusement
en paroles ailées :
- Insensé, qui luttes contre moi , ne sais-tu pas que je
me glorifie d'être beaucoup plus puissante que toi ? C'est
ainsi que les Erinnyes vengent ta mère qui te punit , dans
sa colère , d'avoir abandonné les Akhaiens pour secourir
es Troiens insolents.
RHAPSODIE XXI . 303
Ayant ainsi parlé , elle détourna ses yeux splendides. Et
voici qu'Aphrodite, la fille de Zeus, conduisait par la main,
hors de la mêlée , Arès respirant à peine et recueillant ses
esprits. Et la Déesse Hère aux bras blancs, l'ayant vue, dit
à Athènè ces paroles ailées :
- Athène, fille de Zeus tempêtueux, vois-tu cette mou-
che à chien qui emmène , hors de la mêlée , Arès, le fléau
des vivants ? Poursuis-la .
Elle parla ainsi , et Athène, pleine de joie , se jeta sur
Aphroditè, et, la frappant de sa forte main sur la poitrine,
elle fit fléchir ses genoux et son cœur.
Arès et Aphroditè restèrent ainsi, étendus tous deux sur
la terre féconde; et Athène les insulta par ces paroles ai-
lées :
Que ne sont-ils ainsi, tous les alliés des Troiens qui
combattent les Akhaiens cuirassés ! Que n'ont-ils tous l'au-
dace d'Aphrodite qui , bravant ma force, a secouru Arès !
Bientôt nous cesserions de combattre , après avoir saccagé
la haute citadelle d'Ilios !
Elle parla ainsi, et la Déesse Hère aux bras blancs rit.
Et le Puissant qui ébranle la terre dit à Apollôn :
-
Phoibos , pourquoi restons-nous éloignés l'un de
l'autre? Il ne convient point , quand les autres Dieux
sont aux mains, que nous retournions, sans combat , dans
l'Ouranos, dans la demeure d'airain de Zeus. Commence,
car tu es le plus jeune, et il serait honteux à moi de t'atta-
quer, puisque je suis l'aîné et que je sais plus de choses .
Insensél as-tu donc un cœur tellement oublieux, et ne te
souvient-il plus des maux que nous avons subis à Ilios,
quand, seuls d'entre les Dieux, exilés par Zeus, il fallut servir
l'insolent Laomédôn pendant une année? Une récompense
nous fut promise, et il nous commandait. Et j'entourai
d'une haute et belle muraille la ville des Troiens, afin
qu'elle fût inexpugnable; et toi, Phoibos, tu menais paître,
394 ILIADE.
sur les nombreuses cimes de i'lda couvert de forêts, les
bœufs aux pieds tors et aux cornes recourbées. Mais quand
les Heures charmantes amenèrent le jour de la récom-
pense, le parjure Laomédôn nous la refusa , nous chassant
avec outrage. Même, il te menaça de te lier les mains et
les pieds, et de te vendre dans les Iles lointaines. Et il jura
aussi de nous couper les oreilles avec l'airain. Et nous par-
tîmes, irrités dans l'âme, à cause de la récompense pro-
mise qu'il nous refusait. Est-ce de cela que tu es recon-
naissant à son peuple? Et ne devrais-tu pas te joindre à
nous pour exterminer ces Troiens parjures, eux, leurs en-
fants et leurs femmes ?
Etle royal Archer Apollon lui répondit :
-
Poseidaôn qui ébranles la terre, tu me nommerais
insensé, si je combattais contre toi pour les hommes misé-
rables qui verdissent unjour semblables aux feuilles, et qui
mangent les fruits de la terre, et qui se flétrissent et meu-
rent bientôt. Ne combattons point, et laissons-les lutter
entre eux.
Il parla ainsi et s'éloigna , ne voulant point, par respect,
combattre le frère de son père. Et la vénérable Artémis, sa
sœur, chasseresse de bêtes fauves , lui adressa ces paroles
injurieuses :
-
Tu fuis, [Link]! et tu laisses la victoire à Posei-
daôn? Lâche , pourquoi portes-tu un arc inutile? Je ne
t'entendrai plus désormais, dans les demeures paternelles,
te vanter comme auparavant, au milieu des Dieux Immor-
tels, de combattre Poseidaon à forces égales 1l
Elle parla ainsi, et l'Archer Apollon ne lui répondit pas ;
mais la vénérable épouse de Zeus, pleinede colère, insulta
de ces paroles injurieuses Artémis qui se réjouit de ses
flèches :
-
Chienne hargneuse, comment oses-tu me tenir tête ? Il
te sera difficile de me résister , bien que tu lances des fie
RHAPSODIE XXI. 395
ches et que tu sois comme une lionne pour les femmes que
Zeus te permet de tuer à ton gré Il est plus aisé de percer,
sur les montagnes, les bêtes fauves et les biches sauvages
que de lutter contre plus puissant que soi. Mais si tu veux
tenter le combat, viens ! et tu sauras combien ma force est
supérieure à latienne, bien que tu oses me tenir têtel
Elle parla ainsi, et saisissant d'une main les deux mains
d'Artémis, de l'autre elle lui arracha le carquois des épau-
les, et elle l'en souffleta en riant. Et comme Artémis s'agi-
tait çà et là, les flèches rapides se répandirent de tous
côtés. Et Artémis s'envoia, pleurante, comme une colombe
qui, loin d'un épervier , se réfugie sous une roche creuse,
car sa destinée n'est point de périr. Ainsi , pleurante , elle
s'enfuit, abandonnant son arc.
Alors, le Messager, tueur d'Argos, dit à Lètô :
Lètô, je ne combattrai point contre toi. Il est dange-
reux d'en venir aux mains avec les épouses de Zeus qui
amasse les nuées. Hâte-toi, et va te vanter parmi les Dieux
Immortels de m'avoir dompté par ta force.
Il parla ainsi; et Lètô, ramassant l'arc et les flèches
éparses dans la poussière , et les emportant, suivit sa fille
Et celle-ci parvint à l'Olympos , à la demeure d'airain de
Zeus. Et, pleurante, elle s'assit sur les genoux de son père,
et son péplos ambroisien frémissait. Et le Père Kronide lui
demanda, en souriant doucement :
Chère fille , qui d'entre les Dieux t'a maltraitée ainsı
témérairement, comme si tu avais commis une faute devant
tous?
Et Artémis à la belle couronne lui répondit :
- Père, c'est ton épouse, Hèrè aux bras blancs, qui m'a
frappée, elle qui répand sans cesse la dissension parmi les
Immortels.
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Phoibos Apollón des-
cendit dans la sainte Ilios, car il craignait que les Danaens
396 YLIADE
ne renversassent ses hautes murailles avant le jour fatal.
Et les autres Dieux éternels retournerent dans l'Olympos,
les uns irrités et les autres triomphants; et ils s'assirent
auprès du Père qui amasse les nuées.
Mais Akhilleus bouleversait les Troiens et leurs chevaux
aux sabots massifs. De même que la fumée monte, d'une
ville qui brûle, jusque dans le large Ouranos; car la colère
des Dieux est sur elle et accable de maux tous ses habi-
tants ; de même Akhilleus accablait les Troiens.
Et le vieux Priamos, debout sur une haute tour, reconnut
le féroce Akhilleus bouleversant et chassant devant lui
les phalanges Troiennes qui ne lui résistaient plus. Et il
descendit de la tour en se lamentant, et il dit aux gardes
illustres des portes :
Tenez les portes ouvertes , tant que les peuples mis
en fuite accourront vers la Ville. Certes, voici qu'Akhilleus
les a bouleversés et qu'il approche; mais des que les pha-
langes respireront derrière les murailles, refermez les bat-
tants massifs, car je crains que cet homme désastreux se
rue dans nos murs.
Il parla ainsi , et ils ouvrirent les portes en retirant les
barrières, et ils offrirent le salut aux [Link]ôn
s'élança au-devant des Troiens pour les secourir. Et ceux-
ci, vers les hautes murailles et la Ville , dévorés de soif et
couverts de poussière, fuyaient. Et, furieux, Akhilleus les
poursuivait de sa lance, le cœur toujours plein de rage et
du désir de la gloire.
Alors , sans doute, les fils des Alshaiens eussent pris
Troiè aux portes élevées, si Phoibos Apollon n'eût excité le
divin Agènôr, brave et irréprochable fils d'Antènôr. Et il
lui versa l'audace dans le cœur, et pour le sauver des lour-
des mains de la mort, il se tint auprès, appuyé contre un
hêtre et enveloppé d'un épais brouillard.
Mais dès qu'Agènôr eut reconnu le destructeur de cita
RHAPSODIE ΧΧΙ . 397
delles Akhilleus, il s'arrêta, roulant mille pensées dans son
esprit, et il se dit dans sonbrave cœur, en gémissant :
-
Hélas ! fuirai-je devant le brave Akhilleus, comme
tous ceux-ci dans leur épouvante? Il me saisira et me
tuera comme un lâche que je serai. Mais si, les laissant se
disperser devant le Pèléide Akhilleus , je fuyais à travers la
plaine d'Ilios jusqu'aux cimes de l'Ida, je m'y cacherais
au milieu des taillis épais; et, le soir, après avoir lavé mes
sueurs au fleuve, je reviendrais à Ilios. Mais pourquoi mon
esprit délibère-t-il ainsi? Il me verra quand je fuirai à tra-
vers la plaine, et, me poursuivant de ses pieds rapides, il
me saisira. Et alors je n'éviterai plus la mort et les Kères,
car il est bien plus fort que tous les autres hommes. Pour-
quoi n'irai-je pas à sa rencontre devant la Ville ? Sans
doute son corps ost vulnérable à l'airain aigu, quoique le
Kronide Zeus lui donne la victoire.
Ayant ainsi parlé, et son brave cœur l'excitant à com-
battre, il attenditAkhilleus. De même qu'une panthère qui,
du fond d'une épaisse forêt, bondit au-devant du chasseur,
et que les aboiements des chiens ne troublent ni n'épouvan-
tent; et qui, blessée d'un trait ou de l'épée, ou même percée
de la lance, ne recule point avant qu'elle ait déchiré son
ennemi ou qu'il l'ait tuée; de même le fils de l'illustre An-
tènôr, le divin Agènôr, ne voulait point reculer avant de
combattre Akhilleus. Et, tendant son bouclier devant lui,
et brandissant sa lance, il s'écria :
- Certes, tu as espéré trop tôt, illustre Akhilleus, que
tu renverserais aujourd'hui la ville des braves Troiens. In-
sensél tu subiras encore bien des maux pour cela. Nous
sommes, dans Ilios, un grand nombre d'hommes coura-
geux qui saurons défendre nos parents bien-aimés, nos
femmes et nos enfants; et c'est ici que tu subiras ta des-
tinée, bien que tu sois un guerrier terrible et plein d'au-
dace
.
398 ILIADE
Il parla ainsı, et lança sa pique aigue d'une main vigou-
reuse. Et il frappa la jambe d'Akhilleus, au-dessous du
genou. Et l'airain résonna contre l'étain récemment forgé
de la knèmide qui repoussa le coup, car elle était le pré-
sent d'un Dieu. Et le Pèléide se jeta sur le divin Agènôr.
Mais Apollón lui refusa la victoire , car il lui enleva l'An-
ténoride en le couvrant d'un brouillard épais, et il le retira
sain et sauf du combat. Puis il détourna par une ruse le
Peléide des Troiens, en se tenant devant lui, sous la forme
d'Agènôr. Et il le fuyait, se laissant poursuivre à travers la
plaine fertile et le long du Skamandros tourbillonnant, et
le devançant à peine pour l'égarer. Et, pendant ce temps,
les Troiens épouvantés rentraient en foule dans Ilios qui
s'en emplissait. Et ils ne s'arrêtaient point hors de la Ville
etdes murs, pour savoir qui avait péri ou qui fuyait; mais
ils s'engloutissaient ardemment dans Ilios, tous ceux que
leurs pieds et leurs genoux avaient sauvés.
RHAPSODIE XXII.
insi les Troiens, chassés comme des faons,
rentraient dans la Ville. Et ils séchaient leur
sueur, et ils buvaient, apaisant leur soif. Et les
Akhaiens approchaient des murs , en lignes
serrées et le bouclier aux épaules. Mais la Moire fatale fit
que Hektôr resta devant Ilios et les portes Skaies. Et
Phoibos Apollon dit au Pèléide :
-
Pèléide aux pieds rapides , toi qui n'es qu'un mortel ,
pourquoi poursuis-tu un Dieu immortel ? Ne vois-tu pas
que je suis un Dieu? Mais ta fureur n'a point de fin. Ne
songes-tu donc plus aux Troiens que tu poursuivais , et
qui se sontenfermés dans leur Ville, tandis que tu t'écartais
de ce côté ? Cependant tu ne me tueras point, car je ne
suis pas mortel.
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit , plein de
colère:
-
OApollón, le plus funeste de tous les Dieux, tu m'as
400 ILIADB.
aveuglé en m'écartant des murailles I Sans doute, de nom-
breux Troiens auraient encore mordu la terre avant de
rentrer dans Ilios, et tu m'as enlevé une grande gloire. Tu
les as sauvés aisément, ne redoutant point ma vengeance.
Mais, certes, je me vengerais de toi, si je le pouvais !
Ayant ainsi parlé, il s'élança vers la Ville , en méditant
de grandes actions, tel qu'un cheval victorieux qui emporte
aisément un char dans la plaine. Ainsi Akhilleus agitait
rapidement ses pieds et ses genoux. Et le vieux Priamos
l'aperçut le premier, se ruant à travers la plaine , et res-
plendissant comme l'étoile caniculaire dont les rayons
éclatent parmi les astres innombrables de la nuit, et qu'on
nomme le Chien d'Oriôn. Et c'est la plus éclatante des
étoiles, mais c'est aussi un signe funeste qui présage une
fièvre ardente aux misérables hommes mortels. Et l'airain
resplendissait ainsi autour de la poitrine d'Akhilleus qui
accourait.
Et le vieillard se lamentait en se frappant la tête , et il
levait ses mains, et il pleurait, poussant des cris et sup-
pliant son fils bien-aimé. Et celui-ci était debout devant
les portes, plein du désir de combattre Akhilleus. Et le
vieillard , les mains étendues, lui dit d'une voix lamen-
table:
-
Hektor , mon fils bien- aimé , nattends point cet
homme, étant seul et loin des tiens, de peur que , tué par
le Pèléiôn , tu ne subisses ta destinée , car il est bien plus
fort que toi. Ahl le misérable , que n'est-il aussi cher aux
Dieux qu'à moil Bientôt les chiens et les oiseaux le dévo-
reraient étendu contre terre, et ma douleur affreuse serait
apaisée. De combien de braves enfants ne m'a-t-il point
privé, en les tuant , ou en les vendant aux îles lointaines 1
Et je ne vois point, au milieu des Troiens rentrés dans Rios,
mes deux fils Lykaôn et Polydôron, qu'a enfantés Laothoè,
la plus nobledes femmes. S'ils sont vivants sous les tentes,
RHAPSODIE XXII , 401
certes, nous les rachèterons avec de l'or et de l'airain , car
j'en ai beaucoup, et le vieux et illustre Altès en a beaucoup
donné à sa fille; mais s'ils sont morts , leur mère et moi
qui les avons engendrés, nous les pleurerons jusque dans
les demeures d'Aidès! Mais la douleur de nos peuples sera
bien moindre si tu n'es pas dompté par Akhilleus. Mon
fils, rentre à la hâte dans nos murs , pour le salut des
Troiens et des Troiennes. Ne donne pas une telle gloire au
Pèléide, et ne teprive pas de la douce vie. Aie pitié de moi,
malheureux , qui vis encore, et à qui le Père Zeus réserve
une affreuse destinée aux limites de la vieillesse , ayant vu
tous les maux m'accabler : mes fils tués, mes filles enle-
vées , mes foyers renversés , mes petits enfants écrasés
contre terre et les femmes de mes fils entraînées par les
mains inexorables des Akhaiens ! Et moi-même , le der-
nier, les chiens mangeurs de chair crue me déchireront
sous mes portiques, après que j'aurai été frappé de l'airain,
ou qu'une lance m'aura arraché l'âme. Et ces chiens, gar-
diens de mon seuil et nourris de ma table dans mes de-
meures, furieux, et ayant bu tout mon sang, se coucheront
sous mes portiques ! On peut regarder un jeune homme
bercé de l'airain aigu et couché mort dans la mêlée, car il
est toujours beau, bien qu'il soit nu; mais une barbe blan-
che et les choses de la pudeur déchirées par les chiens,
c'est la plus misérable des destinées pour les misérables
mortels !
Le vieillard parla ainsi, et il arrachait ses cheveux blancs ;
mais il ne fléchissait point l'âme de Hektor. Et voici que
sa mère gémissait et pleurait, et que, découvrant son sein
et soulevant d'une main sa mamelle , elle dit ces paroles
lamentables :
- Hektôr, mon fils, respecte ce sein et prends pitié de
moi ! Si jamais je t'ai donné cette mamelle qui apaisait tes
vagissements d'enfant, souviens-t'en , mon cher fils! Fuis
ILIADE.
cet homme, rentre dans nos murs, ne t'arrête point pour
le combattre. Car s'il te tuait, ni moi qui t'ai enfanté, nita
femme richement dotée, nous ne te pleurerons sur ton lit
funèbre; mais , loin de nous , auprès des nefs desArgiens,
les chiens rapides te mangeront !
Et ils gémissaient ainsi, conjurant leur fils bien-aimé;
mais ils ne fléchissaient point l'âme de Hektôr, qui attendait
le grand Akhilleus. De même qu'un dragon montagnard
nourri d'herbes vénéneuses, et pleinde rage, se tord devant
son repaire avec des yeux horribles , en attendant un
homme qui approche; de même Hektor, plein d'un ferme
courage, ne reculait point. Et, le bouclier appuyé contre
le relief de la tour, il se disait dans son grand cœur :
-
Malheur à moi si je rentre dans les murailles ! Poly-
damas m'accablera de reproches, lui qui me conseillait de
ramener les Troiens dans la Ville, cette nuit fatale où le
divin Akhilleus s'est levé. Je ne l'ai point écouté, et, certes,
son conseil était le meilleur. Et voici que j'ai perdu mon
peuple par ma folie. Je crains maintenant les Troiens
et les Troiennes aux longs péplos. Le plus lâche pourra
dire : Hektôr, trop confiant dans ses forces , a perdu
son peuplel Ils parleront ainsi. Mieux vaut ne rentrer
qu'après avoir tué Akhilleus, ou bien mourir glorieusement
pour Ilios . Si, déposant mon bouclier bombé et mon casque
solide , et appuyant ma lance au mur, j'allais au-devant
du brave Akhilleus? Si je lui promettais de rendre aux
Atréides Hélénè et toutes les richesses qu'Alexandros a
portées à Troie sur ses nefs creuses ? Car c'est là l'origine
de nos querelles. Si j'offrais aux Akhaiens de partager
tout ce que la Ville renferme, ayant fait jurer par serment
aux Troiens de ne rien cacher et de partager tous les
trésors que contient la riche Ilios? Mais à quoi songe mon
esprit ? Je ne supplierai point Akhilleus, car il n'aurait ni
respect ni pitié pour moi, et, désarmé que je serais , il me
RHAPSODIE XXII . 403
tuerait comme une femme. Non! Il ne s'agit point main-
tenant de causer du chêne ou du rocher, comme le jeune
homme et la jeune fille qui parlent entre eux ; mais il
s'agit de combattre et de voir à qui l'Olympien donnera la
victoire.
Et il songeait ainsi , attendant Akhilleus. Et le Pèléide
approchait semblable à l'impétueux guerrier Arès et bran-
dissant de la main droite la terrible lance Pèlienne. Et
l'airain resplendissait, semblable à l'éclair, ou au feu ar-
dent, ou à Hélios qui se lève. Mais dès que Hektôr l'eut
vu, la terreur le saisit et il ne put l'attendre; et , laissant
les portes derrière lui, il s'enfuit épouvanté. Et le Pèléide
s'élança de ses pieds rapides.
De même que , sur les montagnes, un épervier, le plus
rapide des oiseaux, poursuit une colombe tremblante qui
fuit d'un vol oblique et qu'il presse avec des cris aigus,
désirant l'atteindre et la saisir; de même Akhilleus se pré-
cipitait, et Hektor, tremblant , fuyait devant lui sous les
murs des Troiens, en agitant ses genoux rapides. Et ils
passèrent auprès de la colline et du haut figuier, à travers
le chemin et le long des murailles. Et ils parvinrent près
du fleuve au beau cours, là où jaillissent les deux fontaines
du Skamandros tourbillonnant. Et l'une coule , tiède, et
une fumée s'en exhale comme d'un grand feu; et l'autre
filtre, pendant l'été, froide comme la grêle, ou la neige, ou
le dur cristal de l'eau.
Et auprès des fontaines, il y avait deux larges et belles
cuves de pierre où les femmes des Troiens et leurs filles
charmantes lavaient leurs robes splendides , au temps de
la paix, avant l'arrivée des Akhaiens. Et c'est là qu'ils cou-
raient tous deux, l'un fuyant, et l'autre le poursuivant. Et
c'était un brave qui fuyait, et un plus brave qui le pour-
suivait avec ardeur. Et ils ne sedisputaient point une vic-
time, ni le dos d'un bœuf, prix de la course parmi les
404 ILIADE.
hommes; mais ils couraient pour la vie de Hektôr domp-
teur de chevaux .
De même que deux chevaux rapidement élancés , dans
lesjeux funéraires d'un guerrier, pour atteindre la borne et
remporter un prix magnifique , soit un trépied, soit une
femme; de même ils tournerent trois fois , de leurs pieds
rapides, autour de la ville de Priamos. Et tous les Dieux
les regardaient. Et voici que le Père des Dieux et des
hommes parla ainsi :
-
O malheur! Certes, je vois un homme qui m'est cher
fuir autour des murailles. Mon cœur s'attriste sur Hektôr,
qui a souvent brûlé pour moi de nombreuses cuisses de
bœuf, sur les cimes du grand Ida ou dans la citadelle
d'Ilios. Le divin Akhilleus le poursuit ardemment, de ses
pieds rapides, autour de la ville de Priamos. Allons, déli-
bérez, 6 Dieux immortels. L'arracherons-nous à la mort,
ou dompterons-nous son courage par les mains du Pèléide
Akhilleus?
Et la déesse Athène aux yeux clairs lui répondit :
-O Père foudroyant qui amasses les nuées, qu'as-tu dit?
Tu veux arracher à la mort lugubre cet homme mortel
que la destinée a marqué pour mourirl Fais-le; mais ja-
mais, nous, les Dieux, nous ne t'approuverons.
Et Zeus qui amasse les nuées , lui répondant , parla
ainsi:
- Rassure-toi , Tritogénéia , chère fille. Je n'ai point
parlé dans une volonté arrêtée,etje veux te complaire. Va,
et agis comme tu le voudras.
Il parla ainsi , excitant Athène déjà pleine d'ardeur; et
elle s'élança du faîte de l'Olympos .
Et, cependant, le rapide Akhilleus pressait sans relâche
Hektôr, de même qu'un chien presse, sur les montagnes,
le faond'une biche. Il le poursuit à travers les taillis et les
vallées des bois; et quand il se cache tremblant sous un
RHAPSODIE XXII. 405
buisson, le chien flaire sa trace et le découvre aussitôt. De
même Hektôr ne pouvait se dérober au rapide Pèléiade.
Autant de fois il voulait regagner les portes Dardaniennes
et l'abri des tours hautes et solides d'où les Troiens pou-
vaient le secourir de leurs flèches, autant de fois Akhilleus
le poursuivait en le chassant vers la plaine; mais Hektor
revenait toujours vers Ilios. De même que, dans un songe,
on poursuit un homme qui fuit, sans qu'on puisse l'at-
teindre et qu'il puisse échapper, de même l'un ne pouvait
saisir son ennemi, ni celui-ci lui échapper. Mais comment
Hektôr eût-il évité plus longtemps les Kères de la mort, si
Apollôn, venant à son aide pour la dernière fois, n'eût
versé la vigueur dans ses genoux rapides ?
Et le divin Akhilleus ordonnait à ses peuples , par un
signe de tête, de ne point lancer contre Hektôr de flèches
mortelles, de peur que quelqu'un le tuât et remportât cette
gloire avant lui. Mais, comme ils revenaient pour la qua-
trième fois aux fontaines du Skamandros , le Père Zeus
déploya ses balances d'or, et il y mit deux Kères de la mort
violente , l'une pour Akhilleus et l'autre pour Hektör
dompteur de chevaux. Et il les éleva en les tenant par le
milieu, et le jour fatal de Hektôr descendit vers les de-
meures d'Aidès, et Phoibos Apollon l'abandonna, et la
déesse Athènè aux yeux clairs , s'approchant du Pèléide,
lui dit ces paroles ailées :
-J'espère enfin , illustre Akhilleus cher à Zeus , que
nous allons remporter une grande gloire auprès des nefs
Akhaiennes , en tuant Hektôr insatiable de combats. Il ne
peut plus nous échapper, même quand l'archer Apollôn,
faisant mille efforts pour le sauver, se prosternerait devant
le Père Zeus tempêtueux. Arrête-toi , et respire. Je vais
persuader le Priamide de venir à toi et de te combattre.
Athènè parla ainsi, et Akhilleus, plein de joie, s'arrêta,
appuyé sur sa lance d'airain. Et Athène, le quittant, s'ap
406 ILIADE
procha du divin Hektor, étant semblable à Deiphobos par
lecorps et par la voix. Et, debout auprès de lui, elle lui dit
ces paroles ailées :
- O mon frère, voici que le rapide Akhilleus te presse
en te poursuivant autour de la ville de Priamos. Tenons
ferme et faisons tête tous deux à l'ennemi .
Et le grand Hektor au casque mouvant lui répondit :
- Deiphobos , certes, tu étais déjà le plus cher de mes
frères, de tous ceux que Hékabe et Priamos ont engendrés ;
mais je dois t'honorer bien plus dans mon cœur , aujour-
d'hui que, pour me secourir, tu es sorti de nos murailles,
où tous les autres restent enfermés .
Et la déesse Athène aux yeux clairs lui répondit :
-
O mon frère , notre père et notre mère vénérable
m'ont supplié à genoux, et tous mes compagnons aussi, de
rester dans les murs, car tous sont épouvantés ; mais mon
âme était en proie à une amère douleur. Maintenant, com-
battons bravement, et ne laissons point nos lances en repos,
et voyons si Akhilleus , nous ayant tués , emportera nos
dépouilles sanglantes vers les nefs creuses , ou s'il sera
dompté par ta lance.
Athènè parla ainsi avec ruse et elle le précéda. Et dès
qu'ils se furent rencontrés, le grand Hektor au casque mou-
vant parla ainsi le premier :
-
Je ne te fuirai pas plus longtemps , fils de Pèleus. Je
t'ai fui trois fois autour de lagrande ville de Priamos etje
n'ai point osé attendre ton attaque; mais voici que mon
cœur me pousse à te tenir tête. Je tuerai ou je serai tué.
Mais attestons les Dieux, et qu'ils soient les fidèles témoins
et les gardiens de nos pactes. Je ne t'outragerai point cruel-
lement, si Zeus me donne la victoire et si je t'arrache
l'âme ; mais, Akhilleus , après t'avoir dépouillé de tes
belles armes, je rendrai ton cadavre aux Akhaiens. Fais de
même, et promets-le.
RHAPSODIE XXII. 407
Et Akhilleus aux pieds rapides , le regardant d'un œil
sombre, lui répondit :
Hektor, le plus exécrable des hommes , ne me parle
point de pactes. De même qu'il n'y a point d'alliances entre
les lions et les hommes , et que les loups et les agneaux,
loinde s'accorder, se haïssent toujours; de même il m'est
impossible de ne pas te haïr, et il n'y aura point de pactes
entre nous avant qu'un des deux ne tombe, rassasiant de
son sang le terrible guerrier Arès. Rappelle tout ton cou-
rage. C'est maintenant que tu vas avoir besoin de toute
ton adresse et de toute ta vigueur, car tu n'as plus de re-
fuge, et voici que Pallas Athène va te dompter par ma
lance, et que tu expieras en une fois les maux de mes com-
pagnons que tu as tués dans ta fureur !
Il parla ainsi, et, brandissant sa longue pique, il la lança;
mais l'illustre Hektôr la vit et l'évita; et la pique d'airain,
passant au-dessus de lui, s'enfonça en terre. Et Pallas
Athène, l'ayant arrachée , la rendit à Akhilleus, sans que
le prince des peuples, Hektor, s'en aperçût. Et le Priamide
dit au brave Pèléide :
-
Tu m'as manqué , ô Akhilleus semblable aux Dieux!
Zeus ne t'avait point enseigné ma destinée, comme tu le
disais; mais ce n'étaient que des paroles vaines et ru-
sées , afin de m'effrayer et de me faire oublier ma force
et mon courage. Ce ne sera point dans le dos que tu me
perceras de ta lance, car je cours droit à toi. Frappe donc
ma poitrine, si un Dieu te l'accorde , et tente maintenant
d'éviter ma lance d'airain. Plût aux Dieux que tu la re-
cusses tout entière dans le corps ! La guerre serait plus
facile aux Troiens si je te tuais, car tu es leur pire fléau .
Il parla ainsi en brandissant sa longue pique, et il la
lança; et elle frappa, sans dévier, le milieu du bouclier du
Pèléide; mais le bouclier la repoussa au loin. Et Hektor,
irrité qu'un trait inutile se fût échappé de sa main, resta
408 ILIADE.
plein de trouble, car il n'avait que cette lance. Et il appela
à grands cris Deiphobos au bouclier brillant, et il lui de-
manda une autre lance; mais, Deiphobos ayant disparu,
Hektor, dans son esprit, connut sa destinée, et il dit :
-
Malheur à moil voici que les Dieux m'appellent à la
mort. Je croyais que le héros Deiphobos était auprès de
moi; mais il est dans nos murs. C'est Athène qui m'a
trompé. La mauvaise mort est proche; la voilà, plus de
refuge. Ceci plaisait dès longtemps à Zeus et au fils de
Zeus , Apollôn , qui tous deux cependant m'étaient bien-
veillants. Et voici que la Moire va me saisir ! Mais , cer-
tes , je ne mourrai ni lâchement, ni sans gloire , et j'ac-
complirai une grande action qu'apprendront les hommes
futurs.
Il parla ainsi, et, tirant l'épée aiguë qui pendait, grande
et lourde, sur son flanc, il se jeta sur Akhilleus, semblable
à l'aigle qui, planant dans les hauteurs, descend dans la
plaine à travers les nuées obscures , afin d'enlever la faible
brebis ou le lièvre timide. Ainsi se ruait Hektôr, en bran-
dissant l'épée aiguë. Et Akhilleus, emplissant son cœur
d'une rage féroce, se rua aussi sur le Priamide. Et il por-
tait son beau bouclier devant sa poitrine, et il secouait son
casque éclatant, aux quatre cônes et aux splendides cri-
nières d'or mouvantes que Hephaistos avait fixées au som-
met. Comme Hespéros, la plus belle des étoiles Ouranien-
nes, se lève au milieu des astres de la nuit, ainsi resplen-
dissait l'éclair de la pointe d'airain que le Pèléide brandis-
sait, pour la perte de Hektor, cherchant surson beau corps
la place où il frapperait. Les belles armes d'airain que le
Priamide avait arrachées au cadavre de Patroklos le cou-
vraient en entier, saufà la jointure du cou et de l'épaule,
là où la fuite de l'âme est la plus prompte. C'est là que le
divin Akhilleus enfonça sa lance, dont la pointe traversa le
cou de Hektôr ; mais la lourde lance d'airain ne trancha
RHAPSODIE XXII. 409
point le gosier, et il pouvait encore parler. Il tomba dans
la poussière, et le divin Akhilleus se glorifia ainsi :
- Hektôr, tu pensais peut-être , après avoir tué Pa-
troklos, n'avoir plus rien à craindre ? Tu ne songeais point
à moi qui étais absent. Insensé ! un vengeur plus fort lui
restait sur les nefs creuses, et c'était moi qui ai rompu tes
genoux! Va ! les chiens et les oiseaux te déchireront hon-
teusement , et les Akhaiens enseveliront Patroklos !
Et Hektôr au casque mouvant lui répondit , parlant à
peine :
Je te supplie par ton âme, par tes genoux, par tes pa-
rents, ne laisse pas les chiens me déchirer auprès des nefs
Akhaiennes. Accepte l'or et l'airain que te donneront mon
père et ma mère vénérable. Renvoie mon corps dans mes
demeures, afin que les Troiens et les Troiennes me dépo-
sent avec honneur sur le bûcher.
Et Akhilleus aux pieds rapides , le regardant d'un œil
sombre, lui dit :
-
Chienl ne me supplie ni par mes genoux , ni par mes
parents. Plût aux Dieux que j'eusse la force de manger ta
chair crue, pour le mal que tu m'as fait ! Rien ne sauvera
ta tête des chiens, quand même on m'apporterait dix et
vingt fois ton prix, etmille autres présents; quand même le
Dardanide Priamos voudrait te racheter ton poids d'or !
Jamais la mère vénérable qui t'a enfanté ne te pleurera cou-
ché sur un lit funèbre. Les chiens et les oiseaux te déchire-
ront tout entier !
Et Hektôr au casque mouvant lui répondit en mourant :
- Certes , je prévoyais , te connaissant bien , que je ne
te fléchirais point, car ton cœur est de fer. Souviens-toi
que les Dieux me vengeront le jour où Pâris et Phoibos
Apollôn te tueront, malgré ton courage, devant les portes
Skaies .
Et la mort l'ayant interrompu, son âme s'envola de son
410 ILIADE
.
corps chez Aidès, pleurant sa destinée mauvaise, sa vi-
gueur et sa jeunesse.
EtAkhilleus dit à son cadavre :
-
Meurs ! Je subirai ma destinée quand Zeus et les au-
tres Dieux le voudront.
Ayant ainsi parlé, il arracha sa lance d'airain du ca-
davre , et , la posant à l'écart , il dépouilla les épaules du
Priamide de ses armes sanglantes. Et les fils des Akhaiens
accoururent , et ils admiraient la grandeur et la beauté de
Hektor; et chacun le blessait de nouveau, et ils disaient en
se regardant :
- Certes, Hektor est maintenant plus aisé à manier que
le jour où il incendiait les nefs .
Ils parlaient ainsi, et chacun le frappait. Mais, aussitôt
que le divin Akhilleus aux pieds rapides eut dépouillé le
Priamide de ses armes , debout au milieu des Akhaiens, il
leur dit ces paroles ailées :
-
O amis, princes et chefs des Argiens , puisque les
Dieux m'ont donné de tuer ce guerrier qui nous a accablés
de plus de maux que tous les autres à la fois, allons assié-
ger la Ville, et sachons quelle est la pensée des Troiens :
s'ils veulent, le Priamide étant mort , abandonner la cita-
delle, ou y rester, bien qu'ils aient perdu Hektôr. Mais à
quoi songe mon esprit? Il gît auprès des nefs, mort, non
pleuré, non enseveli, Patroklos, que je n'oublierai jamais
tant que je vivrai, et que mes genoux remueront ! Même
quand les morts oublieraient chez Aidès , moi je me sou-
viendrai de mon cher compagnon. Etmaintenant, ô fils des
Akhaiens, chantez les Paians et retournons aux nefs en en-
traînant ce cadavre. Nous avons remporté une grande
gloire, nous avons tué le divin Hektor, à qui les Troiens
adressaient des vœux, dans leur ville, comme à un Dieu.
Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr.
Il lui perça les tendons des deux pieds, entre le talon et la
RHAPSODIE ΧΧΙΙ . 411
cheville, et il y passa des courroies. Et il l'attacha derrière le
char, laissant traîner la tête. Puis, déposant les armes illus-
tres dans le char , il y monta lui-même, et il fouetta
les chevaux, qui s'élancèrent avec ardeur. Et le Priamide
Hektôr était ainsi traîné dans un tourbillon de poussière,
et ses cheveux noirs en étaient souillés, et sa tête était en-
sevelie dans la poussière , cette tête autrefois si belle que
Zeus livrait maintenant à l'ennemi, pour être outragée sur
la terrede la patrie.
Ainsi toute la tête de Hektôr était souillée de poussière.
Et sa mère, arrachant ses cheveux et déchirant son beau
voile, gémissait en voyant de loin son fils. Et son père
pleurait misérablement, et les peuples aussi hurlaient et
pleuraient par la Ville. On eût dit que la haute Ilios crou-
lait tout entière dans le feu. Et les peuples retenaient à
grand'peine le vieux Priamos désespéré qui voulait sortir
des portes Dardaniennes. Et, se prosternant devant eux , il
les suppliait, les nommant par leurs noms :
-
Mes amis, laissez-moi sortir seul de la Ville, afin que
faille aux nefs des Akhaiens. Je supplierai cet homme
impie qui accomplit d'horribles actions. Il respectera peut-
être mon âge, il aura peut-être pitié de ma vieillesse; car
son père aussi est vieux, Pèleus, qui l'a engendré et nourri
pour la ruine des Troiens , et surtout pour m'accabler de
[Link] de fils florissants il m'a tués ! Et je gémis moins
sur eux tous ensemble que sur le seul Hektôr, dont le re-
gret douloureux me fera descendre aux demeures d'Aides .
Plût aux Dieux qu'il fût mort dans nos bras ! Au moins,
sur son cadavre, nous nous serions rassasiés de larmes et
de sanglots , la mère malheureuse qui l'a enfanté et moi !
Il parla ainsi en pleurant. Et tous les citoyens pleuraient.
Et, parmi les Troiennes, Hékabè commença le deuil sans
fin:
-
Mon enfant! Pourquoi suis-je encore vivante , mal
412 ILIADE
.
heureuse, puisque tu es mort? Toi qui, les nuits et les
jours, étais ma gloire dans Ilios, et l'unique salut des
Troiens et des Troiennes , qui , dans la Ville , te rece-
vaient comme un Dieu! Certes, tu faisais toute leur gloire,
quand tu vivais; mais voici que la Moire et la mort t'ont
saisi!
Elle parla ainsi en pleurant. Et la femme de Hektôr ne
savait rien encore, aucun messager ne lui ayant annoncé
que son époux était resté hors des portes. Et, dans sa haute
demeure fermée, elle tissait une toile double , splendide et
ornée de fleurs variées. Et elle ordonnait aux servantes à
la belle chevelure de préparer, dans la demeure , et de
mettre un grand trépied sur le feu, afin qu'un bain chaud
fût prêt pour Hektôr à son retour du combat. L'insensée
ignorait qu'Athène aux reux clairs avait tué Hektôr par les
mains d'Akhilleus, loin de tous les bains. Mais elle en-
tendit des lamentations et des hurlements sur la tour. Et
ses membres tremblèrent, et la navette lui tomba des
mains , et elle dit aux servantes à la belle chevelure :
-
Venez. Que deux d'entre vous me suivent, afin que je
voie ce qui nous arrive, carj'ai entendu la voix de la véné-
rable mère de Hektor. Mon cœur bondit dans ma poitrine,
et mes genoux défaillent. Peut-être quelque malheur me-
nace-t-il les fils de Priamos. Plaise aux Dieuxque mesparoles
soient vaines ! mais je crains que le divin Akhilleus, ayant
écarté le brave Hektôr de la Ville, le poursuive dans la
plaine et dompte son courage. Car mon époux ne reste
pointdans la foule des guerriers, et il combat en tête de
tous, ne le cédant à aucun.
Elle parla ainsi et sortit de sa demeure, semblable àune
bakkhante et le cœur palpitant, et les servantes la sui-
vaient. Arrivée sur la tour, au milieu de la foule des
hommes, elle s'arrêta, regardant du haut des murailles, et
reconnut Hektor traîné devant la Ville. Et les chevaux ra
RHAPSODIE XXII . 413
pides le traînaient indignement vers les nefs creuses des
Akhaiens. Alors, une nuit noire couvrit ses yeux, et elle
tomba à la renverse, inanimée . Et tous les riches orne-
ments se détachèrent de sa tête, la bandelette, le nœud, le
réseau, et le voile que lui avait donné Aphrodite d'or le
jour où Hektôr au casque mouvant l'avait emmenée de la
demeure d'Eétiôn, après lui avoir donné une grande dot.
Et les sœurs et les belles-sœurs de Hektôr l'entouraient
et la soutenaient dans leurs bras , tandis qu'elle respirait a
peine. Et quand elle eut recouvré l'esprit , elle dit, gémis-
sant au milieu des Troiennes :
-
Hektôr ! 6 malheureuse que je suis ! Nous sommes
nés pour une même destinée : toi, dans Troiè et dans la de-
meure de Priamos; moi, dans Thèbè, sous le mont Plakos
couvert de forêts, dans la demeure d'Eétiôn, qui m'éleva
toute petite, père malheureux d'une malheureuse. Plût aux
Dieux qu'il ne m'eût point engendrée ! Maintenant tu des-
cends vers les demeures d'Aidès, dans la terre creuse, et tu
me laisses, dans notre demeure, veuve et accablée de deuil.
Et ce petit enfant que nous avons engendré tous deux,
malheureux que nous sommes! tu ne le protégeras pas,
Hektôr, puisque tu es mort, et lui ne te servira point de
soutien. Même s'il échappait à cette guerre lamentable des
Akhaiens, il ne peut s'attendre qu'au travail et à la dou-
leur, car ils lui enlèveront ses biens. Le jour qui fait un en-
fant orphelin lui ôte aussi tous ses jeunes amis. Il est triste
au milieu de tous, et ses joues sont toujours baignées de
larmes. Indigent, il s'approche des compagnons de son
père, prenant l'un par le manteau et l'autre par la tunique.
Si l'un d'entre eux, dans sa pitié, lui offre une petite coupe,
elle mouille ses lèvres sans rafraîchir son palais. Le jeune
homme, assis entre son père et sa mère, le repousse de la
table du festin, et, le frappant de ses mains, lui dit des
paroles injurieuses : Va-t'en ! ton père n'est pas des
414 ILIADE
nôtres ! Et l'enfant revient en pleurant auprès de sa
mère veuve. Astyanax, qui autrefois mangeait la moelle et
la graisse des brebis sur les genoux de son père; qui, lors-
que le sommeil le prenait et qu'il cessait de jouer, dormait
dans un doux lit, aux bras de sa nourrice, et le cœur ras-
sasié de délices; maintenant Astyanax, que les Troiens
nommaient ainsi , car Hektor défendait seul leurs hautes
murailles, subira mille maux, étant privé de son père bien-
aimé. Et voici , Hektor , que les vers rampants te mange-
ront auprès des nefs éperonnées, loinde tes parents , après
que les chiens se seront rassasiés de ta chair. Tu possé-
dais, dans tes demeures, de beaux et doux vêtements,
œuvre des femmes; mais je les brûlerai tous dans le feu
ardent, car ils ne te serviront pas et tu ne seras pas enseveli
avec eux. Qu'ils soient donc brûlés en ton honneur au mi-
lieu des Troiens et des Troiennes !
Elle parla ainsi en pleurant, et toutes les femmes se la-
mentaient comme elle.
RHAPSODIE XXIII.
t tandis qu'ils gémissaientainsi par la Ville,les
Akhaiens arrivèrent aux nefs et au Hellespon-
tos. Et ils se dispersèrent , et chacun rentra
dans sa nef. Mais Akhilleus ne permit point
aux Myrmidones de se séparer, et il dit à ses braves com-
pagnons :
- Myrmidones aux chevaux rapides, mes chers compa-
gnons, nedétachons point des chars nos chevaux aux sabots
massifs; mais, avec nos chevaux et nos chars, pleurons Pa-
troklos, car tel est l'honneur dû aux morts. Après nous
être rassasiés de deuil, nous délierons nos chevaux, et,
tous, nous prendrons notre repas ici.
Il parla ainsi, et ils se lamentaient, et Akhilleus le pre-
mier. Et, en gémissant, ils poussèrent trois fois les che-
vaux aux belles crinières autour du cadavre; et Thétis aug-
mentait leur désir de pleurer. Et, dans le regret du héros
Patroklos, les larmes baignaient les armes et arrosaient le
416 ILIADE.
sable. Au milieu d'eux, le Pèléide commença le deuil la-
mentable, en posant ses mains tueuses d'homme sur la
poitrine de son amt :
Sois content de moi, ô Patroklos , dans les demeures
d'Aidès. Tout ce que je t'ai promis, je l'accomplirai. Hek-
tòr, jeté aux chiens , sera déchiré par eux; et, pour te
venger, je tuerai devant ton bûcher douze nobles fils des
Troiens.
Il parla ainsi, et il outragea indignement le divin Hektôr
en le couchant dans la poussière devant le lit du Ménoi-
tiade. Puis, les Myrmidones quittèrent leurs splendides
armes d'airain, dételèrent leurs chevaux hennissants et
s'assirent en foule autour de la nef du rapide Aiakide, qui
leur offrit le repas funèbre. Et beaucoup de bœufs blancs
mugissaient sous le fer, tandis qu'on les égorgeait ainsı
qu'un grand nombre de brebis et de chèvres bêlantes. Et
beaucoup de porcs gras cuisaient devant la flamme du feu.
Et le sang coulait abondamment autour du cadavre. Et les
princes Akhaiens conduisirent le prince Pèléiôn aux pieds
rapides vers le divin Agamemnôn , mais non sans peine,
car le regret de son compagnon emplissait son cœur.
Et quand ils furent arrivés à la tente d'Agamemnôn,
celui-ci ordonna aux hérauts de poserungrand trépied sur
le feu, afin que le Pèléide, s'il y consentait, lavât le sang
qui le souillait. Mais il s'y refusa toujours et jura un grand
serment :
-
Non! par Zeus,le plus haut et le meilleur des Dieux,
je ne purifierai point ma tête que je n'aie mis Patroklos
sur le bûcher, élevé son tombeau et coupé ma chevelure.
Jamais, tant queje vivrai,une telle douleur ne m'accablera
plus. Mais achevons ce repas odieux. Roi des hommes,
Agamemnôn, commande qu'on apporte, dès le matin, le
bois du bûcher, et qu'on l'apprête, car il est juste d'ho-
norer ainsi Patroklos, qui subit les noires ténèbres. Et le
RHAPSODIE ΧΧΙΙΙ . 417
feu infatigable le consumera promptement à tous les yeux,
et les peuples retourneront aux travaux de la guerre .
Il parla ainsi , etles princes, l'ayantentendu, lui obéirent.
Et tous, préparant le repas, mangèrent; et aucun ne se
plaignit d'une part inégale. Puis, ils se retirèrent sous les
tentes pour y dormir.
Mais le Pèléide était couché, gémissant, sur le rivage de
la mer aux bruits sans nombre, au milieu des Myrmidones,
en un lieu où les flots blanchissaient le bord . Et le doux
sommeil, lui versant l'oubli de ses peines, l'enveloppa,
car il avait fatigué ses beaux membres en poursuivant
Hektor autour de la haute Ilios. Et l'âme du malheureux
Patroklos lui apparut, avec la grande taille, les beaux
yeux, la voix et jusqu'aux vêtements du héros. Elle s'ar-
rêta sur la tête d'Akhilleus et lui dit :
Tu dors, et tu m'oublies, Akhilleus. Vivant, tu ne
me négligeais point, et, mort, tu m'oublies. Ensevelis-moi,
afin que je passe promptement les portes d'Aidès. Les
âmes, ombres des morts , me chassent et ne me laissent
pointme mêler à elles au delà du fleuve; et je vais, errant
en vain autour des larges portes de la demeure d'Aidès .
Donne-moi la main; je t'en supplie en pleurant, car je ne
reviendrai plus du Hadès, quand vous m'aurez livré au
bûcher. Jamais plus, vivants tous deux, nous ne nous con-
fierons l'un à l'autre, assis loin de nos compagnons, car la
Kèr odieuse qui m'était échue dès ma naissance m'a enfin
saisi. Ta Moire fatale, ô Akhilleus égal aux Dieux, est
aussi de mourir sous les murs des Troiens magnanimes !
Mais je te demande ceci, et puisses-tu me l'accorder :
Akhilleus, que mes ossements ne soient point séparés des
tiens, mais qu'ils soient unis comme nous l'avons été dans
tes demeures. Quand Ménoitios m'y conduisit tout enfant,
d'Opoèn, parce que j'avais tué déplorablement, dans ma
colère, le fils d'Amphidamas, en jouant aux dés, le cavalier
27
418 ILIADE .
Pèleus me reçut dans ses demeures, m'y éleva avec ten-
dresse et me nomma ton compagnon. Qu'une seule urne
reçoive donc nos cendres, cette urne d'or que t'a donnée
ta mère vénérable .
Et Akhilleus aux pieds rapides lui répondit :
Pourquoi es-tu venu, ô tête chère! et pourquoi me
commander ces choses ? Je t'obéirai, et les accomplirai
promptement. Mais reste, que je t'embrasse un moment,
au moins ! Adoucissons notre amère douleur.
Il parla ainsi, et il étendit ses mains affectueuses ; mais
il ne saisit rien, et l'âme rentra en terre comme une fu-
mée, avec un apre murmure. Et Akhilleus se réveilla stu-
péfait; et, frappant ses mains, il dit ces paroles lugubres :
O Dieux ! l'âme existe encore dans le Hadès, mais
comme une vaine image, et sans corps. L'âme du malheu-
reux Patroklos m'est apparue cette nuit, pleurant et se
lamentant, et semblable à lui-même; et elle m'a ordonné
d'accomplir ses vœux .
Il parla ainsi, et il excita la douleur de tous les Myrmi-
dones; et Eôs aux doigts couleur de rose les trouva gé-
missant autour du cadavre .
Mais le roi Agamemnon pressa les hommes et les mulets
de sortir des tentes et d'amener le bois. Et un brave guer-
rier les commandait, Mèrionès, compagnon du courageux
Idoméneus. Et ils allaient, avec les haches qui tranchent le
bois, et les cordes bien tressées, et les mulets marchaient
devanteux. Et, franchissant les pentes, et les rudes montées
et les précipices, ils arrivèrent aux sommets de l'lda où
abondentles sources . Et aussitôt, de leurs haches pesantes,
ils abattirent les chênes feuillus qui tombaient à grand
bruit. Et les Akhaiens y attelaient les mulets qui dévoraient
la terre de leurs pieds, se hâtant d'emporter vers le camp
leur charge à travers les broussailles épaisses. Et les
Akhaiens traînaient aussi les troncs feuillus, ainsi que le
RHAPSODIE ΧΧΙΙΙ . 419
commandait Mèrionès, le compagnon d'Idoméneus qui
aime les braves. Et ils déposèrent le bois sur le rivage, là
où Akhilleus avait marqué le grand tombeau de Patroklos
etle sien .
Puis, ayant amassé un immense monceau, ils s'assirent,
attendant. Et Akhilleus ordonna aux braves Myrmidones
de se couvrir de leurs armes et de monter sur leurs chars .
Et ils se hâtaient de s'armer et de monter sur leurs chars,
guerriers et conducteurs . Et, derrière les cavaliers, s'avan-
çaient des nuées d'hommes de pied; et, au milieu d'eux,
Patroklos était porté par ses compagnons, qui couvraient
son cadavre de leurs cheveux qu'ils arrachaient. Et, triste,
le divin Akhilleus soutenait la tête de son irréprochable
compagnon qu'il allait envoyer dans le Hadès .
Etquand ils furent arrivés au lieu marqué par Akhilleus,
ils déposèrent le corps et bâtirent le bûcher. Et le divin
Akhilleus aux pieds rapides eut une autre pensée. Et il
coupa, à l'écart, sa chevelure blonde qu'il avait laissée
croître pour le fleuve Sperkhios ; et, gémissant, il dit, les
yeux sur la mer sombre :
-Sperkhios ! c'est en vain que mon père Pèleus te pro-
mit qu'à mon retour dans la chère terre de la patrie je
couperais ma chevelure, et que je te sacrifierais de saintes
hécatombes et cinquante béliers, à ta source , là où sont
ton temple et ton autel parfumé . Le vieillard te fit ce vœu ;
mais tu n'as point exaucé son désir, car je ne reverrai plus
la chère terre de la patrie. C'est au héros Patroklos que
j'offre ma chevelure pour qu'il l'emporte .
Ayant ainsi parlé, il déposa sa chevelure entre les mains
de son cher compagnon, augmentant ainsi la douleur de
tous, et la lumière de Hélios fût tombée tandis qu'ils pleu-
raient encore, si Akhilleus, s'approchant d'Agamemnôn ,
ne lui eût dit :
-Atréide, à qui tout le peuple Akhaien obéit, plus tard
420 ILIADE .
il pourra se rassasier de larmes. Commande-lui de s'éloi-
gnerdu bûcher et de préparer son repas. Nous, les chefs,
qui avons un plus grand souci de Patroklos, restons seuls.
Et le Roi des hommes, Agamemnon, l'ayant entendu,
renvoya aussitôt le peuple vers les nefs égales; et les en-
sevelisseurs, restant seuls, amassèrent le bois. Et ils firent
le bûcher de cent pieds sur toutes ses faces, et, sur son
faîte, ils déposèrent, pleins detristesse,le cadavre dePatro-
klos. Puis, ils égorgèrent et écorchèrent devant le bûcher
unefoulede brebis grasses et de bœufs aux pieds flexibles.
Et le magnanime Akhilleus, couvrant tout le cadavre de
leur graisse, de la tête aux pieds, entassa tout autour leurs
chairs écorchées. Et, s'inclinant sur le lit funèbre, il y
plaça des amphores de miel et d'huile. Puis, il jeta sur le
bûcher quatre chevaux aux beaux cous. Neuf chiens fami-
liers mangeaient autour de sa table. Il en tua deux qu'il
jeta dans le bûcher. Puis, accomplissant une mauvaise
pensée, il égorgea douze nobles enfants des Troiens ma-
gnanimes. Puis, il mit le feu au bûcher, afin qu'il fût
consumé, et il gémit, appelant son cher compagnon :
-
Sois contentde moi, ô Patroklos ! dans le Hadès, car
j'ai accompli tout ce que je t'ai promis. Le feu consume
avec toi douze nobles enfants des magnanimes Troiens .
Pour le Priamide Hektôr, je ne le livrerai point au feu,
mais aux chiens .
Il parla ainsi dans sa colère ; mais les chiens ne devaient
point déchirer Hektor, car, jour et nuit, la fille de Zeus,
Aphroditè, les chassait au loin, oignant le corps d'une
huile ambroisienne, afin que le Pèléide ne le déchirât point
en le traînant. Et Phoibos Apollón enveloppait d'une nuée
Ouranienne le lieu où était couché le cadavre, de peur que
la force de Hélios n'en desséchât les nerfs etles chairs .
Mais le bûcher de Patroklos ne brûlait point. Alors le
divin Akhilleus aux pieds rapides pria à l'écart les deux
RHAPSODIE ΧΧΙΙΙ . 421
Vents Boréas et Zéphyros, leur promettant de riches sacri-
fices. Et, faisant des libations avec une coupe d'or, il les
supplia de venir, afin de consumer promptement le ca-
davre, en enflammant le bûcher. Et la rapide Iris entendit
ses prières et s'envola en messagère auprès des Vents. Et,
rassemblés en foule dans lademeure du violent Zéphyros,
ils célébraient un festin. Et la rapide Iris survint et s'ar-
rêta sur le seuil de pierre. Et, dès qu'ils l'eurent vue de
leurs yeux, tous se levèrent, et chacun l'appela près de
lui. Mais elle ne voulut point s'asseoir et leur dit :
-Ce n'est pas le temps de m'asseoir. Je retourne aux
bouches de l'Okeanos, dans la terre des Aithiopiens, là
où ils sacrifient des hécatombes aux Immortels, et j'en ai
ma part. Mais Akhilleus appelle Boréas et le sonore Zé-
phyros. Il les supplie de venir, leur promettant de riches
sacrifices s'ils excitent le feu à consumer le bûcher sur
lequel gît Patroklos que pleurent tous les Akhaiens.
Elle parla ainsi et s'envola. Et les deux Vents se ruèrent
avec un bruit immense, chassant devant eux les nuées tu-
multueuses. Et ils traversèrent la mer, et l'eau se souleva
sous leur souffle violent; et ils arrivèrent devant la riche
Troiè et se jetèrent sur le feu; et toute la nuit, soufflant
horriblement, ils irritèrentles flammes du bûcher; et, toute
la nuit, le rapide Akhilleus, puisant le vin à pleine coupe
d'un kratère d'or, et le répandant, arrosa la terre, appe-
lant l'âme du malheureux Patroklos. Comme un père qui
se lamente, en brûlant les ossements de son jeune fils dont
la mort accable ses malheureux parents de tristesse; de
même Akhilleus gémissait en brûlant les ossements de son
compagnon, se roulant devant le bûcher, et se lamentant.
Et quand l'étoile du matin reparut, messagère de lu-
mière ; et, après elle, quand Eôs au péplos couleur de sa-
fran se répandit sur la mer, alors le bûcher s'apaisa et la
flamme s'éteignit, et les Vents partirent, s'en retournant
422 ILIADE .
dans leur demeure, à travers la mer Thrèkienne, dont les
flots soulevés grondaient. Etle Pèléide, quittant le bûcher,
se coucha accablé de fatigue, et le doux sommeil le saisit.
Mais bientôt le bruit et le tumulte de ceux qui se rassem-
blaient autour de l'Atréiôn le réveillèrent. Et il se leva,
etleur dit:
Atréides, et vous, princes des Akhaiens, éteignez
avec du vin noir toutes les parties du bûcher que le feu
a brûlées, et nous recueillerons les os de Patroklos Mé-
noitiade . Ils sont faciles à reconnaître, car le cadavre
était au milieu du bûcher, et, loin de lui tout autour, brû-
laient confusément les chevaux etles hommes . Déposons
dans une urne d'or ces os recouverts d'une double graisse,
jusqu'à ce que je descende moi-même dans le Hadès. Je
ne demande point maintenant un grand sépulcre. Que
celui-ci soit simple. Mais vous, Akhaiens, qui survivrez
sur vos nefs bien construites, vous nous élèverez, après
ma mort, un vaste et grand tombeau .
Il parla ainsi, et ils obéirent au rapide Pèléiôn. Et ils
éteignirent d'abord avec du vin noir toutes les parties du
bûcher que le feu avait brûlées; et la cendre épaisse
tomba. Puis, en pleurant, ils déposèrent dans une urne
d'or, couverts d'une double graisse, les os blancs de leur
compagnon plein de douceur, et ils mirent, sous la tente
du Pèléide, cette urne enveloppée d'un voile léger. Puis,
marquant la place du tombeau, ils en creusèrent les fon-
dements autour du bûcher, et ils mirent la terre en mon-
ceau, et ils partirent, ayant élevé le tombeau.
Mais Akhilleus retint le peuple en ce lieu, et le fit asseoir
en un cerele immense, et il fit apporter des nefs les prix
des vases, des trépieds, des chevaux, des mulets, des bœufs
aux fortes têtes, des femmes aux belles ceintures, et du fer
brillant. Et, d'abord, il offrit des prix illustres aux cavaliers
rapides: une femme irréprochable, habile aux travaux, et
RHAPSODIE ΧΧΙΙΙ . 423
un trépied à anse, contenant vingt-deux mesures, pour le
premier vainqueur ; pour le second, une jument de six ans,
indomptée et pleine d'un mulet; pour le troisième, un vase
tout neuf, beau, blanc, et contenant quatre mesures ;
pour le quatrième, deux talents d'or; et pour le cin-
quième, une urne neuve à deux anses . Et le Pèléide se
leva et dit aux Argiens :
-Atréides, et vous, très-braves Akhaiens, voici , dans
l'enceinte, les prix offerts aux cavaliers . Si les Akhaiens
luttaient aujourd'hui pour un autre mort, certes, j'emporte-
rais ces prix dans mes tentes, car vous savez que mes che-
vaux l'emportent sur tous, étant immortels. Poseidaôn les
donna à mon père Pèleus qui me les a donnés. Mais ni
moi, ni mes chevaux aux sabots massifs nous ne combat-
trons. Ils ont perdu l'irréprochable vigueur de leur doux
conducteur qui baignait leurs crinières d'huile liquide,
après les avoir lavées dans une eau pure; et maintenant
ils pleurent, les crinières pendantes, et ils restent immo-
biles et pleins de tristesse. Mais vous qui, parmi tous les
Akhaiens, vous confiez en vos chevaux et en vos chars
solides , descendez dans l'enceinte .
Le Pèléide parla ainsi, et de rapides cavaliers se levè-
rent. Et, le premier, se leva le roi des hommes, Eumèlos,
le fils bien-aimé d'Admètès, très-habile à mener un char.
Et, après lui, se leva le brave Diomèdès Tydéide, condui-
sant sous le joug les chevaux de Trôos qu'il avait enlevés
autrefois à Ainéias, quand celui-ci fut sauvé par Apollôn .
Et, après Diomèdès, se leva le blond Ménélaos Atréide,
aimé de Zeus . Et il conduisait sous le joug deux chevaux
rapides: Aithè, jument d'Agamemnon, et Podargos, qui
lui appartenait. Et l'Ankhisiade Ekhépôlos avait donné
Aithè à Agamemnon, afin de ne point le suivre vers la
haute Ilios. Et il était resté, vivant dans les délices, car
Zeus lui avait donné de grandes richesses, et il habitait
424 ILIADE .
la grande Sikiôn. EtMénélaos la conduisait sous le joug,
pleine d'ardeur. Et, après l'Atréide, se leva, conduisant
deux beaux chevaux, Antilokhos, l'illustre fils du magna-
nime roi Nestôr Nèlèiade. Et les chevaux rapides qui
traînaient son char étaient Pyliens. Et le père, debout
auprès de son fils, donnait des conseils excellents au
jeune homme déjà plein de prudence:
Antilokhos, certes, Zeus et Poseidaôn, t'ayant aimé
toutjeune, t'ont enseigné à mener un char; c'est pourquoi
on ne peut t'instruire davantage. Tu sais tourner habile-
ment la borne, mais tes chevaux sont lourds, et je crains
un malheur. Les autres ne te sont pas supérieurs en
science, mais leurs chevaux sont plus rapides. Allons, ami,
réfléchis à tout, afin que les prix ne t'échappent pas. Le
bûcheron vaut mieux par l'adresse que par la force. C'est
par son art que le pilote dirige sur la noire mer une nef
rapide, battue par les vents; et le conducteur de chars
l'emporte par son habileté sur le conducteur de chars.
Celui qui s'abandonne à ses chevaux et à son char vaga-
bonde follement çà et là, et ses chevaux s'emportent dans
le stade, et il ne peut les retenir. Mais celui qui sait les
choses utiles, quand il conduit des chevaux lourds, regar-
dant toujours la borne, l'effleure en la tournant. Et il ne
lâche point tout d'abord les rênes en cuir de bœuf, mais,
les tenant d'une main ferme, il observe celui qui le pré-
cède. Je vais te montrer la borne . On la reconnaît aisément.
Là s'élève un tronc desséché, d'une aune environ hors de
terre, et que la pluie ne peut pourrir. C'est le tronc d'un
chêne ou d'un pin. Devant lui sont deux pierres blanches,
posées de l'un et l'autre côté, au détour du chemin, et,
en deçà comme au delà , s'étend l'hippodrome aplani . C'est
le tombeau d'un homme mort autrefois, ou une limite
plantée par les anciens hommes, et c'est la borne que le
divin Akhilleus aux pieds rapides vous a marquée. Quand
RHAPSODIE XXIII . 425
tu en approcheras, pousse tout auprès tes chevaux et ton
char. Penche-toi, de ton char bien construit, un peu sur
la gauche, et excite le cheval de droite de la voix et du
fouet, en lui lâchant toutes les rênes. Que ton cheval de
gauche rase la borne, de façon que le moyeu de la roue
la touche presque; mais évite de heurter la pierre, de
peur de blesser tes chevaux et de briser ton char, ce qui
ferait la joie des autres, mais ta propre honte. Enfin, ami,
sois adroit et prudent. Si tu peux dépasser la borne le
premier, il n'en est aucun qui ne te poursuive vivement,
mais nul ne te devancera, quand même on pousserait
:
derrière toi le divin Atréiôn, ce rapide cheval d'Adrestès,
qui était de race divine, ou même les illustres chevaux
de Laomédôn qui furent nourris ici.
Et le Nèlèiôn Nestôr, ayant ainsi parlé et enseigné toute
chose à son fils, se rassit. Et, le cinquième, Mèrionès
conduisait deux chevaux aux beaux crins .
Puis, ils montèrent tous sur leurs chars, et ils jetèrent
les sorts; et Akhilleus les remua, et Antilokhos Nestô-
réide vint le premier, puis le roi Eumèlos, puis l'Atréide
Ménélaos illustre par sa lance, puis Mèrionès, et le der-
nier fut le Tydéide, le plus brave de tous. Et ils se pla-
cèrent dans cet ordre, et Akhilleus leur marqua la borne,
au loin dans la plaine; et il envoya comme inspecteur le
divin Phoinix, compagnon de son père, afin qu'il sur-
veillât la course et dit la vérité .
Et tous ensemble, levant le fouet sur les chevaux et les
excitant du fouet et de la voix, s'élancèrent dans la plaine,
loin des nefs. Et la poussière montait autourde leurs poi-
trines, comme un nuage ou comme une tempête ; et les
crinières flottaient au vent; et les chars tantôt semblaient
s'enfoncer en terre, et tantôt bondissaient au-dessus. Mais
les conducteurs se tenaient fermes sur leurs sièges, et leur
cœur palpitait du désir de la victoire, et chacun excitait
426 ILIADE .
ses chevaux qui volaient, soulevant la poussière de la
plaine.
Mais quand les chevaux rapides, ayant atteint la limite
de la course, revinrent vers la blanche mer, l'ardeur des
combattants et la vitesse de la course devinrentvisibles . Et
les rapides juments du Phèrètiade parurent les premières;
et les chevaux troiens de Diomèdès les suivaient de si
près, qu'ils semblaient monter sur le char. Et le dos et les
larges épaules d'Eumèlos étaient chauffés de leur souffle,
car ils posaient sur lui leurs têtes. Et, certes , Diomèdès
eût vaincu ou rendu la lutte égale, si Phoibos Apollón,
irrité contre le fils de Tideus, n'eût fait tomber de ses
mains le fouet splendide. Et des larmes de colère jail-
lirent de ses yeux, quand il vit les juments d'Eumèlos se
précipiter plus rapides, et ses propres chevaux se ralen-
tir, n'étant plus aiguillonnés.
Mais Apollón, retardant le Tydéide, ne put se cacher
d'Athènè. Et, courant au prince des peuples, elle lui
rendit son fouet et remplit ses chevaux de vigueur. Puis,
furieuse, et poursuivant le fils d'Admètès, elle brisa le
joug des juments, qui se dérobèrent. Et le timon tomba
rompu ; et Eumèlos aussi tomba auprès de la roue, se
déchirant les bras, la bouche et les narines. Et il resta
muet, le front meurtri et les yeux pleins de larmes.
Alors, Diomèdès, le devançant, poussa ses chevaux aux
sabots massifs, bien au delà de tous, car Athènè leur
avait donné une grande vigueur et accordait la victoire
au Tydéide. Et, après lui, le blond Ménélaos Atréide
menait son char, puis Antilokhos, qui exhortait les chevaux
de son père :
Prenez courage, et courez plus rapidement. Certes,
je ne vous ordonne point de lutter contre leschevaux du
brave Tydéide, car Athènè donne la vitesse à leurs pieds
et accorde la victoire à leur maître; mais atteignez les
RHAPSODIE ΧΧΙΙΙ . 427
chevaux de l'Atréide, et ne faiblissez point, de peur que
Aithè, qui n'est qu'une jument, vous couvre de honte.
Pourquoi tardez-vous, mes braves ? Mais je vous le dis,
et, certes, ceci s'accomplira : Nestôr, le prince des
peuples, ne se souciera plus de vous ; et il vous percera
de l'airain aigu, si, par lâcheté, nous ne remportons
qu'un prix vil. Hâtez-vous et poursuivez promptement
l'Atréide . Moi, je vais méditer une ruse, etje le devan-
cerai au détour du chemin, et je le tromperai .
Il parla ainsi, et les chevaux, effrayés des menaces du
prince, coururent plus rapidement. Et le brave Antilokhos
vit que le chemin se rétrécissait. La terre était défoncée
par l'amas des eaux de l'hiver, et une partie du chemin
était rompue, formant un trou profond. C'était là que se
dirigeait Ménélaos pour éviter le choc des chars. Et
Antilokhos y poussa aussi ses chevaux aux sabots massifs,
hors de la voie, sur le bord du terrain en pente. Et
l'Atréide fut saisi de crainte et dit à Antilokhos :
-Antilokhos, tu mènes tes chevaux avec imprudence.
Le chemin est étroit, mais il sera bientôt plus large. Prends
garde de nous briser tous deux en heurtant mon char.
Il parla ainsi, mais Antilokhos, comme s'il ne l'avait
point entendu, aiguillonna encore plus ses chevaux. Aussi
rapides que le jet d'un disque que lance de l'épaule un
jeune homme qui éprouve ses forces , les deux chars
s'élancèrent de front. Mais l'Atréide ralentit sa course et
attendit, de peur que les chevaux aux sabots massifs, se
heurtant dans le chemin, ne renversassent les chars, et
qu'Antilokhos et lui, en se hâtant pour la victoire, ne
fussent précipités dans la poussière. Mais le blond Mé-
nélaos, irrité, lui dit :
Antilokhos, aucun homme n'est plus perfide que
toi ! Va! c'est bien faussement que nous te disions sage.
Mais tu ne remporteras point le prix sans te parjurer.
E
428 ILIAD .
Ayant ainsi parlé, il exhorta ses chevaux et leur cria :
-
Ne me retardez pas, et n'ayez pas le cœur triste.
Leurs pieds et leurs genoux seront plus tôt fatigués que
les vôtres, car ils sont vieux tous deux.
Il parla ainsi, et ses chevaux, effrayés par la voixdu Roi,
s'élancèrent, et atteignirent aussitôt ceux d'Antilokhos.
Cependant les Argiens, assis dans le stade, regardaient
les chars. qui volaient dans la plaine, en soulevant la
poussière. Et Idoméneus, chef des Krètois, les vit le
premier. Étant assis hors du stade, sur une hauteur, il
entenditune voix qui excitait les chevaux, et ilvit celui qui
accourait le premier, dont toute la robe était rouge, et
qui avait au front un signe blanc, rond comme l'orbe de
Sélénè. Et il se leva et dit aux Argiens :
O amis, princes et chefs des Argiens, voyez-vous ces
chevaux comme moi? Il me semble que ce sont d'autres
chevaux et un autre conducteur qui tiennent maintenant
la tête. Peut-être les premiers au départ ont-il subi un
malheur dans la plaine. Je les ai vus tourner la borne etje
ne les vois plus, et cependant j'embrasse toute la plaine
troienne. Ou les rênes auront échappé au conducteur et il
n'a pu tourner la borne heureusement, ou il est tombé,
brisant son char, etsesjuments furieuses se sont dérobées.
Mais regardez vous-mêmes; je ne vois point clairement
encore; cependant, il me semble que c'est un guerrier
Aitôlien qui commande parmi les Argiens, lebrave fils de
Tideus dompteur de chevaux, Diomèdès .
Et le rapide Aias, fils d'Oileus, lui répondit amèrement :
-Idoméneus, pourquoi toujours bavarder ?Ce sont ces
mêmes juments aux pieds aériens qui arrivent à travers la
vaste plaine. Tu n'es certes pas le plus jeune entre les Ar-
giens, etlesyeuxqui sortentde ta tête ne sontpoint lesplus
perçants . Mais tu bavardes sans cesse. Il ne te convient
pas de tant parler, car beaucoup d'autres ici valent mieux
RHAPSODIE ΧΧΙΙΙ . 429
que toi. Ce sont les juments d'Eumèlos qui arrivent les
premières, et c'est lui qui tient toujours les rênes .
Et le chef des Krètois, irrité, lui répondit :
- Aias, excellent pour la querelle, homme injurieux, le
dernier des Argiens, ton âme est toute féroce ! Allons !
déposons un trépied, ou un vase, et prenons tous deux
pour arbitre l'Atréide Agamemnôn. Qu'il dise quels sont
ces chevaux, et tu le sauras à tes dépens .
Il parla ainsi, et le rapide Aias, fils d'Oileus, plein de
colère, se leva pour lui répondre par d'outrageantes pa-
roles, et il y aurait eu une querelle entre eux, si Akhilleus,
s'étant levé, n'eût parlé :
Ne vous adressez pas plus longtemps d'injurieuses
paroles, Aias et Idoméneus. Cela ne convientpoint, et vous
blâmeriez qui en ferait autant. Restez assis, et regardez .
Ces chevaux qui se hâtent pour la victoire vont arriver.
Vous verrez alors quels sont les premiers et les seconds .
Il parla ainsi, et le Tidéide arriva, agitant sans relâche
le fouet sur ses chevaux, qui, en courant, soulevaient une
haute poussière qui enveloppait leur conducteur. Et le
char, orné d'or et d'étain, était enlevé par les chevaux ra-
pides; et l'orbe des roues laissait à peine une trace dans
la poussière, tant ils couraient rapidement. Et le char
s'arrêta au milieu du stade; et des flots de sueur coulaient
de la tête et du poitrail des chevaux. Et Diomèdès sauta
de son char brillant et appuya le fouet contre le joug.
Et, sans tarder, le brave Sténélos saisit le prix. Il remit
la femme et le trépied à deux anses à ses magnanimes
compagnons, et lui-même détela les chevaux.
Et, après Diomèdès, le Nèlèiôn Antilokhos arriva, pous-
sant ses chevaux et devançant Ménélaos par ruse et non
par la rapidité de sa course. Et Ménélaos le poursuivait de
près. Autant est près de la roue un cheval qui traîne son
maître, sur un char, dans la plaine, tandis que les derniers
430 ILIADE .
crins de sa queue touchent les jantes, etqu'il court à tra-
vers l'espace ; autant Ménélaos suivait de près le brave
Antilokhos. Bien que resté en arrière à un jet de disque, il
l'avait atteint aussitôt, car Aithe aux beaux crins, la ju-
ment d'Agamemnon, avait redoublé d'ardeur; et si la
course des deux chars eût été plus longue, l'Atréide eût
sans doute devancéAntilokhos . Et Mèrionès, le brave com-
pagnon d'Idoméneus, venait, à un jet de lance, derrière
l'illustre Ménélaos, ses chevaux étant très-lourds, et lui-
même étant peu habile à conduire un char dans le stade.
Mais le fils d'Admètès venait le dernier de tous, traî-
nant son beau char et poussant ses chevaux devant lui .
Et le divin Akhilleus aux pieds rapides, le voyant, en eut
compassion, et, debout au milieu des Argiens, il dit ces
paroles ailées :
Ce guerrier excellent ramène le dernier ses chevaux
aux sabots massifs. Donnons-lui donc le second prix,
comme il est juste, et le fils de Tydeus emportera le
premier.
Il parla ainsi, et tous y consentirent; et il allait donner
à Eumèlos la jument promise, si Antilokhos, le fils du
magnanime Nestôr, se levant, n'eût répondu à bon droit
au Pèléide Akhilleus :
O Akhilleus, je m'irriterai violemment contre toi, si
tu fais ce que tu as dit. Tu veux m'enlever mon prix, parce
que, malgré son habileté, Eumèlos a vu son char se
rompre! Il devait supplier les Immortels . Il ne serait
point arrivé le dernier. Si tu as compassion de lui, et s'il
t'est cher, il y a, sous ta tente, beaucoup d'or, de l'airain,
des brebis, des captives et des chevaux aux sabots massifs .
Donne-lui unplus grand prix que le mien, dès maintenant,
et que les Akhaiens y applaudissent, soit; mais je ne cé-
derai point mon prix. Que le guerrier qui voudrait me le
disputer combatte d'abord contre moi.
RHAPSODIE ΧΧΙΙΙ . 431
Il parla ainsi, et le divin Akhilleus aux pieds vigoureux
rit, approuvant Antilokhos, parce qu'il l'aimait; et il lui
répondit ces paroles ailées :
Antilokhos , si tu veux que je prenne dans ma tente
un autre prix pour Eumèlos, je le ferai. Je lui donnerai la
cuirasse que j'enlevai à Astéropaios. Elle est d'or et en-
tourée d'étain brillant. Elle est digne de lui.
Il parla ainsi, et il ordonna à son cher compagnon Au-
tomédôn de l'apporter de sa tente, et Automédôn partit
et l'apporta. Et Akhilleus la remit aux mains d'Eumèlos,
qui la reçut avec joie.
Et Ménélaos se leva au milieu de tous, triste et violem-
ment irrité contre Antilokhos . Un héraut lui mit le
sceptre entre les mains et ordonna aux Argiens de faire
silence, et le divin guerrier parla ainsi :
Antilokhos, toi qui étais plein de sagesse, pourquoi
en as-tu manqué? Tu as déshonoré ma gloire ; tu as jeté
en travers des miens tes chevaux qui leur sont bien infé-
rieurs. Vous, princes et chefs des Argiens, jugez équita-
blement entre nous. Que nul d'entre les Akhaiens aux tu-
niques d'airain ne puisse dire : Ménélaos a opprimé Anti-
lokhos par des paroles mensongères et a ravi son prix,
car ses chevaux ont été vaincus , mais lui l'a emporté par
sa puissance. Mais je jugerai moi-même, et je ne pense
pas qu'aucun des Danaens me blame, car mon jugement
sera droit. Antilokhos, approche , enfant de Zeus, comme
il est juste. Debout, devant ton char, prends en main ce
fouet que tu agitais sur tes chevaux, et jure par Posei-
daôn qui entoure la terre que tu n'as pas traversé ma
course par ruse .
Et le sage Antilokhos lui répondit :
-Pardonne maintenant, carje suis beaucoup plusjeune
que toi , Roi Ménélaos, et tu es plus âgé et plus puissant.
Tu sais quels sont les défauts d'un jeune homme ; l'esprit
432 ILIADE .
est très-vif et la réflexion très-légère. Que ton cœur s'a-
paise. Je te donnerai moi-même cettejument indomptée
que j'ai reçue ; et, si tu me demandais plus encore, j'aime-
rais mieux te le donner aussi, ô fils de Zeus, que de sortir
pour toujours de ton cœur et d'être en exécration aux
Dieux.
Le fils du magnanime Nestor parla ainsi et remit la ju-
ment entre les mains de Ménélaos; et le cœur de celui-
ci se remplit dejoie, comme les épis sous la rosée, quand
les campagnes s'emplissent de la moisson croissante.
Ainsi, ton cœur fut joyeux, ô Ménélaos ! Et il répondit en
paroles ailées :
Antilokhos, ma colère ne te résiste pas, car tu n'as
jamais été ni léger, ni injurieux. La jeunesse seule a égaré
ta prudence; mais prends garde désormais de tromper tes
supérieurs par des ruses. Un autre d'entre les Akhaiens
ne m'eût point apaisé aussivite; mais toi, ton père excel-
lent et ton frère, vous avez subi beaucoup de maux pour
ma cause. Donc, je me rends à ta prière, et je te donne
cette jumentqui m'appartient, afin que tous les Akhaiens
soient témoins que mon cœur n'a jamais été ni orgueil-
leux, ni dur.
Il parla ainsi, et il donna la jument à Noèmôn, compa-
gnon d'Antilokhos. Lui-même, il prit le vase splendide,
etMèrionès reçut les deux talents d'or, prix de sa course.
Et le cinquième prix restait, l'urne à deux anses. EtAkhil-
leus, la portant à travers l'assemblée des Argiens , la
donna à Nestôr, et lui dit :
Reçois ce présent, vieillard, et qu'il te soit un sou-
venir des funérailles de Patroklos, que tu ne reverras plus
parmi les Argiens . Je te donne ce prix que tu n'as point
disputé; car tu ne combattras point avec les cestes, tu
ne lutteras point, tu ne lanceras point la pique et tu ne
courras point, car la lourde vieillesse t'accable.
RHAPSODIE 433
Ayant ainsi parlé, il lui mit l'urne aux mains, et Nestôr,
la recevant avec joie, lui répondit ces paroles ailées :
Mon fils, certes, tu as bien parlé. Ami , je n'ai plus ,
en effet, mes membres vigoureux. Mes pieds sont lourds et
mes bras ne sont plus agiles. Plût aux Dieux que je fusse
jeune, et que ma force fût telle qu'à l'époque où les Epéiens
ensevelirent le roi Amarinkeus dans Bouprasiôn ! Ses fils
déposèrent des prix, et aucun guerrier ne fut mon égal
parmi les Epéiens, les Pyliens et les magnanimes Aitôliens.
Je vainquis au pugilat Klydomèdeus , fils d'Enops ; à la
lutte,Agkaios le Pleurônien qui se leva contre moi. Je cour
rus plus vite que le brave Iphiklos; je triomphai, au combat
de la lance, de Phyleus et de Polydoros ; mais, à la course
des chars, par leur nombre , les Aktoriônes remportèrent
la victoire, et ils m'enlevèrent ainsi les plus beaux prix. Car
ils étaient deux : et l'un tenait fermement les rênes, et l'autre
le fouet. Tel j'étais autrefois, et maintenantde plus jeunes
accomplissent ces travaux, et il me faut obéir à la triste
vieillesse ; mais , alors , j'excellais parmi les héros. Va!
continue par d'autres combats les funérailles de ton com-
pagnon. J'accepte ce présent avec joie, et mon cœur se
réjouit de ce que tu te sois souvenu de moi qui te suis
bienveillant, et de ce que tu m'aies honoré, comme il est
juste qu'on m'honore parmi les Argiens. Que les Dieux, en
retour, te comblent de leurs grâces !
Il parla ainsi , et le Pèléide s'en retourna à travers la
grande assemblée des Akhaiens , après avoir écouté jus-
qu'au bout la propre louange du Nèlèiade.
Et il déposa les prix pour le rude combat des poings. Et
11 amena dans l'enceinte, et il lia de ses mains une mule la-
borieuse, de six ans, indomptée et presque indomptable;
et il déposa une coupe ronde pour le vaincu. Et, debout,
il dit au milieu des Argiens :
-Atréides, et vous Akhaiens aux belles knèmides , j'ap
28
ILIADE .
pelle, pour disputer ces prix, deux hommes vigoureux à se
frapper de leurs poings levés. Que tous les Akhaiens le sa-
chent, celui à qui Apollón donnera la victoire, conduira
dans sa tente cette mule patiente, et le vaincu emportera
cette coupe ronde.
Il parla ainsi, et aussitôt un homme vigoureux et grand
se leva, Epéios, fils de Panopeus , habile au combat du
poing. Il saisit la mule laborieuse et dit :
-Qu'il vienne, celui qui veut emporter cette coupe, car
je ne pense pas qu'aucun des Akhaiens puisse emmener
cette mule, m'ayant vaincu par le poing; car, en cela , je
me glorifie de l'emporter sur tous. N'est-ce point assez que
je sois inférieur dans le combat? Aucun homme ne peut
exceller en toutes choses. Mais,je ledis, et ma parole s'ac-
complira : je briserai le corps de mon adversaire et je rom-
prai ses os. Que ses amis s'assemblent ici engrand nombre
pour l'emporter, quand il sera tombé sous mes mains.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets. Et le seul Eu-
ryalos se leva , homme illustre , fils du roi Mekisteus
Talionide qui, autrefois, alla dans Thèbè aux funérailles
d'Oidipous, et qui l'emporta sur tous les Kadméiônes. Et
l'illustre Tydéide s'empressait autour d'Euryalos, l'animant
de ses paroles, car il lui souhaitait la victoire. Et il lui
mit d'abord une ceinture, et il l'arma de courroies faites
du cuir d'un bœuf sauvage.
Puis, les deux combattants s'avancèrent au milieu de
l'enceinte. Et tous deux, levant à la fois leurs mains vi-
goureuses, se frappèrent à la fois, en mêlant leurs poings
lourds. Et on entendait le bruit des mâchoires frappées ;
et la sueur coulait chaude de tous leurs membres. Mais le
divin Epéios, se ruant en avant, frappa de tous les côtés la
face d'Euryalos qui ne put résister plus longtemps, et dont
les membres défaillirent. De même que le poisson qui est
jeté,par le souffle furieux de Boréas, dans les algues du
RHAPSODIE XXIIL 433
bord, et que l'eau noire ressaisit; de même Euryalos frappé
bondit. Mais le magnanime Epéios le releva lui-même, et
ses chers compagnons, l'entourant, l'emmenèrent à travers
l'assemblée, les pieds traînants , vomissant un sang épais,
et la tête penchée. Et ils l'emmenaient ainsi, en le soute-
nant , et ils emportèrent aussi la coupe ronde.
Et le Pèléide déposa les prix de la luttedifficile devant les
Danaens : un grand trépied fait pour le feu, et destiné au
vainqueur, et que les Akhaiens, entre eux, estimèrent du
prix de douze bœufs ; et, pour le vaincu , une femme ha-
bile aux travaux et valant quatre bœufs. Et le Pèléide, de-
bout, dit au milieu des Argiens :
-Qu'ils se lèvent, ceux qui osent combattre pour ce
prix.
Il parla ainsi , et aussitôt le grand Télamonien Aias se
leva; et le sage Odysseus, plein de ruses, se leva aussi. Et
tous deux, s'étantmunis de ceintures,descendirent dans l'en-
ceinte et se saisirent de leurs mains vigoureuses, tels que
deux poutres qu'un habile charpentier unit au sommet
d'une maison pour résister à la violence du vent. Ainsi
leurs reins, sous leurs mains vigoureuses , craquèrent avec
force, et leur sueur coula abondamment, et d'épaisses tu-
meurs , rouges de sang, s'élevèrent sur leurs flancs et leurs
épaules. Et tous deux désiraient ardemment la victoire et
le trépied qui en était le prix; mais Odysseus ne pouvait
ébranler Aias, et Aias ne pouvait renverser Odysseus. Et
déjà ils fatiguaient l'attente des Akhaiens aux belles kne-
mides; mais le grand Télamonien Aias dit alors à Odysseus :
-
Divin Laertiade, très-sage Odysseus, enlève-moi, ou
je t'enlèverai, et Zeus fera le reste.
Il parla ainsi, et il l'enleva; mais Odysseus n'oublia point
ses ruses, et, le frappant du pied sur le jarret, il fit ployer
ses membres , et, le renversant, tomba sur lui. Et les
peuples étonnés les admiraient. Alors le divin et patient
436 ILIADE.
Odysseus voulut à son tour enlever Aias; mais il le sou-
leva à peine , et ses genoux ployèrent, et tous deux tom-
bèrent côte à côte, et ils furent souillés de poussière. Et,
comme ils se relevaient une troisième fois , Akhilleus se
leva lui-même et les retint :
Ne combattez pas plus longtemps et ne vous épuisez
pas. La victoire est à tous deux. Allezdonc, emportant des
prix égaux, et laissez combattre les autres Akhaiens.
Il parla ainsi ; et, l'ayant entendu, ils lui obéirent; et,
secouant leur poussière, ils se couvrirent de leurs vête-
ments .
Alors le Pèléide déposa les prix de la course : un très-
beau kratèr d'argent contenant six mesures. Et il surpas-
sait par sa beauté tous ceux qui étaient sur la terre. Les
habiles Sidônes l'avaient admirablement travaillé; et des
Phoinikes l'avaient amené, à travers la mer bleue; et, ar-
rivés au port , ils l'avaient donné à Thoas. Le Iasonide
Euneus l'avait cédé au héros Patroklos pour l'affranchis-
sement du Priamide Lykaôn ; et Akhilleus le proposa en
prix aux plus habiles coureurs dans les jeux funèbres de
son ami. Puis, il offrit un bœuf énorme et très-gras ; puis,
enfin, un demi-talent d'or. Et, debout, il dit au milieu des
Argiens :
- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent combattre pour ce
prix.
Il parla ainsi, et, aussitôt le rapide Aias, fils d'Oileus, se
leva; puis le sage Odysseus, puis Antilokhos , fils de
Nestôr. Et celui-ci dépassait tous les jeunes hommes à la
course. Ils se placèrent de front, et Akhilleus leur montra
le but, et ils se précipitèrent. L'Oiliade les devançait tous;
puis, venait le divin Odysseus. Autant la navette qu'une
belle femme manie habilement, approche de son sein, quand
elle tire le fil à elle , autant Odysseus était proche d'Aias,
mettant ses pieds dans les pas de celui-ci, avant que leur
RHAPSODIE XXIII. 437
poussière se fût élevée. Ainsi le divin Odysseus chauffait
de son souffle la tête d'Aias. Et tous les Akhaiens applau-
dissaient à son désir de la victoire et l'excitaient à courir.
Etcomme ils approchaient du but, Odysseus pria en lui-
même Athènè aux yeux clairs :
-
Exauce - moi , Déessel soutiens-moi heureusement
dans ma course .
Il parla ainsi ; et Pallas Athène, l'exauçant, rendit ses
membres plus agiles et ses pieds plus légers. Et comme ils
revenaient aux prix,Athène poussa Aias qui tomba, en cou-
rant, là où s'était amassé le sang des bœufs mugissants
qu'Akhilleus aux pieds rapides avait tués devant le corps
de Patroklos; et sa bouche et ses narines furent emplies
de fumier et du sang des bœufs; et le divin et patient
Odysseus, le devançant, saisit le krater d'argent. Et l'il-
lustre Aias prit le bœuf; et se tenant d'une main à l'une
des cornes du bœuf sauvage, et rejetant le fumier de sa
bouche, il dit au milieu des Argiens :
Malheur à moi! Certes, la Déesse Athène a embarrassé
mes pieds, elle qui accompagne et secourt toujours Odys-
seus, comme une mère.
Il parla ainsi , et tous, en l'entendant, se mirent à rire.
EtAntilokhos enleva le dernier prix, et il dit en riant aux
Argiens :
-
Je vous le dis à tous, et vous le voyez, amis; mainte-
nant et toujours, les Immortels honorent les vieillards.
Aias est un peu plus âgé que moi; mais Odysseus est de
la génération des hommes anciens. Cependant , il a une
verte vieillesse, et il est difficile à tous les Akhaiens , si ce
n'est à Akhilleus, de lutter avec lui à la course.
Il parla ainsi, louant le Pèléion aux pieds rapides. Et
Akhilleus lui répondit :
-Antilokhos, tu ne m'auras point loué en vain, et je te
donnerai encore un autre demi-talent d'or.
438 ILIADE.
Ayant ainsi parlé, il le lui donna, et Antilokhos le reçut
avec joie. Puis, le Pèléide déposa dans l'enceinte une longue
lance, un bouclier et un casque; et c'étaient les armes que
Patroklos avait enlevées à Sarpèdôn. Et, debout, il dit au
milieu des Argiens :
Que deux guerriers , parmi les plus braves , et cou-
verts de leurs armes d'airain, combattent devant la foule.
Acelui qui, atteignant le premier le corps de l'autre, aura
fait couler le sang noir à travers les armes, je donnerai
cette belle épée Thrèkienne , aux clous d'argent, que j'en-
levai à Astéropaios. Quant à ces armes , elles seront com-
munes; et je leur offrirai à tous deux un beau repas dans
mes tentes.
Il parla ainsi, et, aussitôt, le grand Télamonien Aias se
leva; et, après lui, le brave Diomèdès Tydéide se leva
aussi. Et tous deux , à l'écart, s'étant armés , se présentè-.
rent au milieu de tous , prêts à combattre et se regardant
avec des yeux terribles. Et la terreur saisit tous les
Akhaiens. Et quand les héros se furent rencontrés , trois
fois, se jetant l'un sur l'autre, ils s'attaquèrent ardemment.
Aias perça le bouclier de Diomèdès, mais il n'atteignit
point le corps que protégeait la cuirasse. Et le Tydéide di-
rigea la pointe de sa lance , au-dessus du grand bouclier,
près du cou; mais les Akhaiens, craignant pour Aias, firent
cesser le combat et leur donnèrent des prix égaux. Cepen-
dant le héros Akhilleus donna au Tydéide la grande épée,
avec la gaîne et le riche baudrier.
Puis, le Pèléide déposa un disque de fer brut que lançait
autrefois la force immense d'Eétiôn . Et le divin Akhilleus
aux pieds rapides, ayant tué Eétiôn, avait emporté cette
masse dans ses nefs, avec d'autres richesses. Et, debout, il
dit au milieu des Argiens :
- Qu'ils se lèvent, ceux qui veulent tenter ce combat.
Celui qui possèdera ce disque, s'il a des champs fertiles
RHAPSODIE KID 439
qui s'étendent au loin, ne manquera point de fer pendant
cinq années entières. Ni ses bergers, ni ses laboureurs n'i-
ront en acheter à la Ville, car ce disque lui en fournira.
Il parla ainsi, et le belliqueux Polypoitès se leva ; et,
après lui, la force du divin Léonteus ; puis , Aias Télamô-
niade, puis le divin Epéios. Et ils prirent place; etle divin
Epéios saisit le disque , et, le faisant tourner, le lança; et
tous les Akhaiens se mirent à rire. Le second qui le lança
fut Léonteus, rejeton d'Arès. Le troisième fut le grand Té-
lamonien Aias qui, de sa main vigoureuse , le jeta bien au
delà des autres. Mais quand le belliqueux Polypoitès l'eut
saisi, il le lança plus loin que tous , de l'espace entier que
franchit le bâton recourbé d'un bouvier, que celui-ci fait
voler à travers les vaches vagabondes. Et les Akhaiens
poussèrent des acclamations , et les compagnons du brave
Polypoitès emportèrent dans les nefs creuses le prix de
leur roi.
Puis, le Pèléide déposa, pour les archers habiles, dix
grandes haches à deux tranchants et dix petites haches,
toutes en fer. Et il fit dresser dans l'enceinte le mât noir
d'une neféperonnée; et, au sommet du mât, il fit lier par
an lien léger une colombe tremblante, but des flèches :
-
Celui qui atteindra la colombe emportera les haches
à deux tranchants dans sa tente ; et celui qui, moins adroit,
et manquant l'oiseau, aura coupé le lien, emportera les pe-
tites haches .
Il parla ainsi , et le prince Teukros se leva aussitôt; et
après lui, Mèrionès, brave compagnon d'Idoméneus , se
leva aussi. Et les sorts ayant été remués dans un casque
d'airain, celui de Teukros parut le premier. Et, aussitôt, il
lança une flèche avec vigueur, oubliant de vouer à l'Ar-
cher Apollôn une illustre hécatombe d'agneaux premiers-
nés. Et il manqua l'oiseau, car Apollon lui envia cette
gloire; mais il atteignit, auprès du pied, le lien qui rete
440 ILIADE.
nait l'oiseau; et la flèche amère trancha le lien, et la co-
lombe s'envola dans l'Ouranos , tandis que le lien retom-
bait. Et les Akhaiens poussèrent des acclamations. Mais,
aussitôt, Merionès, saisissant l'arc de la main de Teukros,
car il tenait la flèche prête, voua à l'Archer Apollon une
illustre hécatombe d'agneaux premiers-nés, et , tandis que
la colombe montait en tournoyant vers les hautes nuées,
il l'atteignit sous l'aile. Le trait la traversa et revint s'en-
foncer en terre aux pieds de Merionès; et l'oiseau tomba le
long dù mât noir de la nef éperonnée, le cou pendant, et
les plumes éparses, et son âme s'envola de son corps. Et
tous furent saisis d'admiration. Et Merionès prit les dix
haches à deux tranchants, et Teukros emporta les petites
haches dans sa tente .
Puis, le Pèléide déposa une longue lance et un vase neuf
et orné, du prix d'un bœuf; et ceux qui devaient lancer la
pique se levèrent. Et l'Atréide Agamemnon qui commande
au loin se leva; et Merionès, brave compagnon d'Idomé.
neus , se leva aussi. Mais le divin et rapide Akhilleus leur
dit:
Atréide, nous savons combien tu l'emportes sur tous
par ta force et ton habileté à la lance. Emporte donc ce
prixdans tes nefs creuses. Mais, si tu le veux, et tel est
mon désir, donne cette lance au héros Merionès .
Il parla ainsi, et le roi des hommes Agamemnôn y con-
sentit. Et Akhilleus donna la lance d'airain à Merionès, et
le roi Atréide remit le vase magnifique au héraut Tal-
thybios.
RHAPSODIE XXIV.
t les luttes ayant pris fin, les peuples se disper-
sèrent, rentrant dans les nefs , afin de prendre
leur repas et de jouir du doux sommeil. Mais
Akhilleus pleurait, se souvenant de son cher
compagnon; et le sommeil qui dompte tout ne le saisissait
pas. Et il se tournait çà et là, regrettant la force de Pa-
troklos et son cœur héroïque. Et il se souvenait des choses
accomplies et des maux soufferts ensemble, et de tous leurs
combats en traversant la mer dangereuse. Et, à ce souvenir,
il versait des larmes , tantôt couché sur le côté, tantôt sur
le dos, tantôt le visage contre terre. Puis , il se leva brus-
quement, et, plein de tristesse , il erra sur le rivage de la
mer. Et les premières lueurs d'Eôs s'étant répandues sur
les flots et sur les plages , il attela ses chevaux rapides, et,
liant Hektôr derrière le char, il le traîna trois fois autour
du tombeau du Ménoitiade. Puis , il rentra de nouveau
442 ILIADE.
dans sa tente pour s'y reposer, et il laissa Hektôr étendu,
la face dans la poussière.
Mais Apollôn, plein de pitié pour le guerrier sans vie,
éloignait du corps toute souillure et le couvrait tout entier
de l'Aigide d'or, afin que le Pèléide, en le traînant , ne le
déchirât point. C'est ainsi que , furieux , Akhilleus outra-
geait Hektôr; et les Dieux heureux qui le regardaient en
avaient pitié , et ils excitaient le vigilant tueur d'Argos à
l'enlever. Et ceci plaisait à tous les Dieux , sauf à Hèrè, à
Poseidaôn et à la Vierge aux yeux clairs, qui, tous trois,
gardaient leur ancienne haine pour la sainte Ilios , pour
Priamos et son peuple, à cause de l'injure d'Alexandros
qui méprisa les Déesses quand elles vinrent dans sa ca-
bane, où il couronna Celle qui le remplit d'un désir fu-
neste .
Et quand Eôs se leva pour la douzième fois, Phoibos
Apollón parla ainsi au milieu des Immortels :
-
O Dieux! vous êtes injustes et cruels. Pour vous, na-
guère, Hektôr ne brûlait-il pas les cuisses des bœufs et des
meilleures chèvres ? Et , maintenant , vous ne voulez pas
même rendre son cadavre à sa femme , à sa mère , à son
fils, à son père Priamos et à ses peuples, pour qu'ils le
revoient, et qu'ils le brûlent, et qu'ils accomplissent ses fu-
nérailles. O Dieux! vous ne voulez protéger que le féroce
Akhilleus dont les desseins sont haïssables, dont le cœur
est inflexible dans sa poitrine, et qui est tel qu'un lion ex-
cité par sa grande force et par sa rage, qui se jette sur
les troupeaux des hommes pour les dévorer. Ainsi Akhil-
leus a perdu toute compassion, et cette honte qui perd ou
qui aide les hommes . D'autres aussi peuvent perdre quel-
qu'un qui leur est très-cher, soit un frère , soit un fils; et
ils pleurent et gémissent, puis ils se consolent, car les
Moires ont donné aux hommes un esprit patient. Mais lui,
après avoir privé le divin Hektor de sa chère âme , l'atta
RHAPSODIE XXIV. 443
chant à son char, il le traîne autour du tombeau de son
compagnon. Cela n'est ni bon, ni juste. Qu'il craigne, bien
que très-brave , que nous nous irritions contre lui , car,
dans sa fureur, il outrage une poussière insensible.
Et, pleine de colère, Hèrè aux bras blancs lui répondit :
Tu parles bien , Archer, si on accorde des honneurs
égaux à Akhilleus et à Hektor. Mais le Priamide a sucé la
mamelle d'une femme mortelle , tandis qu'Akhilleus est né
d'une Déesse que j'ai nourrie moi-même et élevée avec ten-
dresse, et quej'ai unie au guerrier Peleus cher aux Immor-
tels. Vous avez tous assisté à leurs noces, ô Dieux ! et tu as
pris part au festin, tenant ta kithare, toi , protecteur des
mauvais, et toujours perfide.
Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant , parla
ainsi :
- Hèrè, ne t'irrite point contre les Dieux. Un honneur
égal ne sera point fait à ces deux héros; mais Hektor était
le plus cher aux Dieux parmi les hommes qui sont dans
Ilios. Et il m'était cher à moi-même, car il n'oublia jamais
les dons qui me sont agréables , et jamais il n'a laissé mon
autel manquer d'un repas abondant, de libations et de
parfums, car nous avons ces honneurs en partage. Mais,
certes, nous ne ferons point enlever furtivement le brave
Hektôr, ce qui serait honteux , car Akhilleus serait averti
par sa mère qui est auprès de lui nuit et jour. Qu'un des
Dieux appelle Thétis auprès de moi, et je lui dirai de sages
paroles, afin qu'Akhilleus reçoive les présents de Priamos
et rende Hektor.
Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillon-
nants partit. Entre Samos et Imbros , elle sauta dans la
noire mer qui retentit. Et elle s'enfonça dans les profon-
deurs comme le plomb qui, attaché à la corne d'un bœuf
sauvage, descend, portant la mort aux poissons voraces.
Et elle trouva Thétis dans sa grotte creuse ; et autour
444 ILIADE.
d'elle les Déesses de la mer étaient assises en foule. Et là,
Thétis pleurait la destinée de son fils irréprochable qui
devait mourir devant la riche Troiè, loin de sa patrie. Et,
s'approchant, la rapide Iris lui dit :
- Lève-toi, Thétis. Zeus aux desseins éternels t'ap-
pelle.
Et la Déesse Thétis aux pieds d'argent lui répondit :
- Pourquoi le grand Dieu m'appelle-t-il ? Je crains de
me mêler aux Immortels, car je subis d'innombrables dou-
leurs. J'irai cependant, et, quoi qu'il aitdit, il n'aura point
parlé en vain.
Ayant ainsi parlé, la noble Déesse prit un voile bleu, le
plus sombre de tous, et se hâta de partir. Et la rapide Iris
aux pieds aériens allait devant. Et l'eau de la mer s'entr'ou-
vrit devant elles ; et, montant sur le rivage, elles s'élan-
çèrent dans l'Ouranos . Et elles trouvèrent là le Kronide au
large regard, et, autour de lui, les éternels Dieux heureux,
assis et rassemblés. Et Thétis s'assit auprès du Père Zeus,
Athènè lui ayant cédé sa place. Hèrè lui mit en main une
belle coupe d'or, en la consolant; et Thétis , ayant bu, la
lui rendit. Et le Père des Dieux et des hommes parla le
premier :
Déesse Thétis, tu es venue dans l'Olympos malgré ta
tristesse, car je sais que tu as dans le cœur une douleur in-
supportable. Cependant, je te dirai pourquoi je t'ai appelée.
Depuis neufjours une dissension s'est élevée entre les Im-
mortels à cause du cadavre de Hektor , et d'Akhilleus des-
tructeur de citadelles. Les Dieux excitaient le vigilant Tueur
d'Argos à enlever le corps du Priamide; mais je protége la
gloire d'Akhilleus , car j'ai gardé mon respect et mon
amitié pour toi. Va donc promptement à l'armée des Ar-
giens, et donne des ordres à ton fils. Dis-lui que les Dieux
sont irrités , et que moi-même, plus que tous, je suis irrité
contre lui, parce que, dans sa fureur , il retient Hektôr au
RHAPSODIE XXIV. 445
près des nefs aux poupes recourbées. S'il me redoute, qu'il
le rende. Cependant , j'enverrai Iris au magnanime Pria-
mos afin que , se rendant aux nefs des Akhaiens, il rachète
son fils bien-aimé, et qu'il porte des présents qui fléchis-
sent le cœur d'Akhilleus.
Il parla ainsi, et la Déesse Thétis aux pieds d'argent
obéit. Et, descendant à la hâte du faîte de l'Olympos , elle
parvint à la tente de son fils , et elle l'y trouva gémissant.
Et, autour de lui, ses compagnons préparaient activement
le repas. Et une grande brebis laineuse avait été tuée sous
la tente. Et, auprès d'Akhilleus, s'assit la mère vénérable.
Et, le caressant de la main, elle lui dit :
Mon enfant, jusques à quand , pleurant et gémissant,
consumeras-tu ton cœur, oubliant de manger et de dormir?
Cependant il est doux de s'unir par l'amour à une femme. Je
ne te verrai pas longtemps vivant; voici venir la mort et la
Moire toute-puissante. Mais écoute, car je te suis envoyée
par Zeus. Il dit que tous les Dieux sont irrités contre toi,
et que, plus que tous les Immortels , il est irrité aussi,
parce que, dans ta fureur, tu retiens Hektôr auprès des nefs
éperonnées, et que tu ne le renvoies point. Rends-le donc,
et reçois le prix de son cadavre.
Et Akhilleus aux pieds rapides , lui répondant , parla
ainsi :
Qu'on apporte donc des présents et qu'on emporte
ce cadavre, puisque l'Olympien lui-même le veut.
Et, auprès des nefs, la mère et le fils se parlaient ainsi
en paroles rapides. Et le Kronide envoya Iris vers la sainte
Ilios :
Va, rapide Iris. Quitte ton siége dans l'Olympos, et
ordonne, dans Ilios, au magnanime Priamos qu'il aille aux
nefs des Akhaiens afin de racheter son fils bien-aimé, et
qu'il porte à Akhilleus des présents qui fléchissent son
cœur. Qu'aucun autre Troien ne le suive, sauf un héraut
446 ILIADR
vénérable qui conduise les mulets et le char rapide, et ra-
mène vers la Ville le cadavre de Hektôr que le divin Akhil-
leus a tué. Et qu'il n'ait ni inquiétude, ni terreur. Nous lui
donnerons pour guide le Tueur d'Argos qui le conduira
Jusqu'à Akhilleus. Et quand il sera entré dans la tente
d'Akhilleus, celui-ci ne le tuera point, et même il le dé-
fendra contre tous, car il n'est ni violent, ni insensé, m
impie, et il respectera un suppliant.
Il parla ainsi, et la messagère Iris aux pieds tourbillon-
nants s'élança et parvint aux demeures de Priamos, pleines
de gémissements et de deuil. Etles fils étaient assis dans la
cour autour de leur père, et ils trempaient de larmes leurs
vêtements. Et, au milieu d'eux, le vieillard s'enveloppait
dans son manteau, et sa tête blanche et ses épaules étaient
souillées de la cendre qu'il y avait répandue de ses mains,
en seroulant sur la terre. Et ses filles et ses belles-filles se
lamentaient par les demeures , se souvenant de tant de
braves guerriers tombés morts sous les mains des Argiens.
Et la messagère de Zeus, s'approchant de Priamos, lui
parla à voix basse, car le tremblement agitait les membres
du vieillard :
- Rassure-toi , Priamos Dardanide, et ne tremble pas.
Je ne viens point t'annoncer de malheur , mais une heu-
reuse nouvelle. Je suis envoyée par Zeus qui , de loin,
prend souci de toi et te plaint. L'Olympien t'ordonne de
racheter le divin Hektôr, et de porter à Akhilleus des pré-
sents qui fléchissent son cœur. Qu'aucun autre Troien ne te
suive, sauf un héraut vénérable qui conduise les mulets et
lechar rapide, et ramène vers la Ville le cadavre de Hektor
que le divin Akhilleus a tué. N'aie ni inquiétude, ni terreur.
Le Tueur d'Argos sera ton guide et il te conduira jusqu'à
Akhilleus. Et quand il t'aura mené dans la tente d'Akhil-
leus, celui-ci ne te tuera point, et même il te défendra
RHAPSODIE XXIV. 447
contre tous, car il n'est ni violent, ni insensé , ni impie, et
il respectera un suppliant.
Ayant ainsi parlé, la rapide Iris partit. Et Priamos or-
donna à ses fils d'atteler les mulets au char, et d'y attacher
une corbeille. Et il se rendit dans la chambre nuptiale,
parfumée, en bois de cèdre, ethaute, et qui contenait beau-
coup de choses admirables. Et il appela sa femme Hékabè,
et il lui dit :
-
O chère ! un messager Olympien m'est venu de Zeus,
afin qu'allant aux nefs des Akhaiens, je rachète mon fils
bien-aimé , et que je porte à Akhilleus des présents qui
fléchissent son cœur. Dis-moi ce que tu penses dans ton
esprit. Pour moi, mon courage et mon cœur me poussent
vers les nefs et la grande armée des Akhaiens.
Il parla ainsı, et lafemme se lamenta et répondit :
-
Malheur à moil Tu as perdu cette prudence qui t'a
illustré parmi les étrangers et ceux auxquels tu comman-
des. Tu veux aller seul vers les nefs des Akhaiens , et ren-
contrer cet homme qui t'a tué tant de braves enfants ! Sans
doute ton cœur est de fer. Dès qu'il t'aura vu et saisi , cet
homme féroce et sans foi n'aura point pitié de toi et ne te
respectera point, et nous te pleurerons seuls dans nos
demeures. Lorsque la Moire puissante reçut Hektôr nais-
sant dans ses langes, après que je l'eus enfanté, elle le des-
tina à rassasier les chiens rapides, loin de ses parents, sous
les yeux d'un guerrier féroce. Que ne puis-je , attachée à
cet homme, lui manger le cœur ! Alors seraient expiés les
maux de mon fils qui, cependant, n'est point mort en lâche,
et qui, sans, rien craindre et sans fuir, a combattu jusqu'à
la fin pour les Troiens et les Troiennes.
Et le divın vieillard Priamos lui répondit :
Ne tente point de me retenir, et ne sois point dans nos
demeures un oiseau de mauvais augure. Si quelque homme
terrestre m'avait parlé, soit un divinateur, soit un hiéro-
448 ILIADE.
phante, je croirais qu'il a menti, et je ne l'écouterais point;
mais j'ai vu et entendu une Déesse , et je pars, car sa pa-
role s'accomplira. Si ma destinée est de périr auprès des
nefs des Akhaiens aux tuniques d'airain, soit ! Akhilleus
me tuera ; tandis que je me rassasierai de sanglots en em-
brassant mon fils .
Il parla ainsi , et il ouvrit les beaux couvercles de ses
coffres. Et il prit douze péplos magnifiques, douze couver-
tures simples, autant de tapis , autant de beaux manteaux
et autant de tuniques. Il prit dix talents pesant d'or, deux
trépieds éclatants , quatre vases et une coupe magnifique
que les guerriers Thrèkiens lui avaient donnée, présent mer-
veilleux, quand il était allé en envoyé chez eux. Mais le
vieillard en priva ses demeures , désirant dans son cœur
racheter son fils. Et il chassa loin du portique tous les
Troiens, en leur adressant ces paroles injurieuses :
-Allez, misérables couverts d'opprobre ! N'avez-vous
point de deuil dans vos demeures ? Pourquoi vous occupez-
vous de moi ? Vous réjouissez-vous des maux dont le Kro-
nide Zeus m'accable, et de ce que j'ai perdu mon fils excel-
lent? Vous en sentirez aussi la perte, car, maintenant qu'il
est mort, vous serez une proieplus facile pour les Akhaiens.
Pour moi, avant de voir de mes yeux la Ville renversée et
saccagée, je descendrai dans les demeures d'Aidès !
Il parla ainsi , et de son sceptre il repoussait les hom-
mes , et ceux-ci se retiraient devant le vieillard qui les
chassait. Et il appelait ses fils avec menace , injuriant Hé-
lénos et Pâris, et le divin Agathôn, et Pammôn , et Anti-
phôn, et le brave Politès, et Deiphobos, et Hippothoos, et
le divin Aganos. Et le vieillard, les appelant tous les neuf,
leur commandait rudement :
- Hâtez-vous, misérables et infâmes enfants ! Plût aux
Dieux que tous ensemble, au lieu de Hektor , vous fussiez
tombés devant les nefs rapides ! Malheureux que je suis!
RHAPSODIE XXIV.
J'avais engendré, dans la grande Troiè, des fils excellents,
etpas un d'entre eux ne m'est resté, ni l'illustre Mèstôr, ni
Trôilos dompteur de chevaux, ni Hektôr qui était comme
un Dieu parmi les hommes , et qui ne semblait pas être le
fils d'un homme, mais d'un Dieu. Arès me les a tous en-
levés, et il ne me reste que des lâches , des menteurs , des
sauteurs qui ne sont habiles qu'aux danses , des voleurs
publics d'agneaux et de chevreaux ! Ne vous hâterez-vous
point de me préparer ce char? N'y placerez-vous point
toutes ces choses, afin queje parte?
Il parla ainsi, et, redoutant les menaces de leur père, ils
amenèrent le beau char neuf, aux roues solides , attelé de
mulets, et ils y attachèrent une corbeille. Et ils prirent
contre la muraille le joug de buis, bossué et garni d'an-
neaux ; et ils prirent aussi les courroies du timon, longues
de neuf coudées, qu'ils attachèrent au bout du timon poli
en les passant dans l'anneau. Et ils les lièrent trois fois
autour du bouton ; puis, les réunissant , ils les fixèrent par
un nœud. Et ils apportèrent de la chambre nuptiale les
présents infinis destinés au rachat de Hektôr, et ils les
amassèrent sur le char. Puis, ils mirent sous le joug les
mulets aux sabots solides que les Mysiens avaient autrefois
donnés à Priamos. Et ils amenèrent aussi à Priamos les
chevaux que le vieillard nourrissait lui-même à la crèche
polie. Et, sous les hauts portiques , le héraut et Priamos,
tous deux pleins de prudence, les attelèrent.
Puis, Hékabe, le cœur triste , s'approcha d'eux, portant
de sa main droite un doux vin dans une coupe d'or, afin
qu'ils fissent des libations. Et, debout devant les chevaux,
elle dit à Priamos :
- Prends, et fais des libations au Père Zeus, et prie-le,
afin de revenir dans tes demeures du milieu des ennemis,
puisque ton cœur te pousse vers les nefs, malgré moi. Sup
29
450 ILIADE.
plie le Kroniôn Idaien qui amasse les noires nuées et qui
voit toute la terre d'Ilios. Demande-lui d'envoyer à ta
droite celui des oiseaux qu'il aime le mieux, et dont la force
est la plus grande; et, le voyant de tes yeux, tu marcheras,
rassuré, vers les nefs des cavaliers Danaens. Mais si Zeus
qui tonne au loin ne t'envoie point ce signe, je ne te con-
seille point d'aller vers les nefs des Argiens, malgré ton
désir .
Et Priamos semblable à un Dieu, lui répondant , parla
ainsi :
O femme , je ne repousserai point ton conseil. Il est
bon d'élever ses mains vers Zeus, afin qu'il ait pitié de
nous .
Le vieillard parla ainsi, et il ordonna à une servante de
verser une eau pure sur ses mains. Et la servante apporta
le bassin et le vase. Et Priamos, s'étant lavé les mains,
reçut la coupe de Hékabè ; et, priant, debout au milieu de
la cour, il répandit le vin, regardant l'Ouranos et disant :
-
Père Zeus , qui règnes sur l'Ida , très-glorieux , très-
grand , accorde-moi de trouver grâce devant Akhilleus et
de lui inspirer de la compassion. Envoie à ma droite celui
de tous les oiseaux que tu aimes le mieux, et dont la force
est la plus grande, afin que, le voyant de mes yeux, je
marche, rassuré, vers les nefs des cavaliers Danaens.
Il parla ainsi en priant, et le sage Zeus l'entendit, et il
envoya le plus véridique des oiseaux , l'aigle noir, le chas-
seur, celui qu'on nomme le tacheté. Autant s'ouvrent les
portes de la demeure d'un homme riche, autant s'ouvraient
ses deux ailes. Et il apparut, volant à droite au-dessus de
la Ville ; et tous se réjouirent de le voir, et leur cœur fut
joyeux dans leurs poitrines.
Et le vieillard monta aussitôt sur le beau char , et il le
poussa hors du vestibule et du portique sonore. Et les mu
RHAPSODIE XXIV. 451
lets traînaient d'abord le char aux quatre roues , et le
sage Idaios les conduisait. Puis , venaient les chevaux que
Priamos excitait du fouet, et tous l'accompagnaient par la
Ville, en gémissant, comme s'il allait à la mort. Et quand
il fut descendu d'Ilios dans la plaine , tous revinrent dans
la Ville, ses fils et ses gendres.
Et Zeus au large regard, les voyant dans la plaine , eut
pitié du vieux Priamos, et, aussitôt, il dit à son fils bien-
aimé Herméias :
Herméias, puisque tu te plais avec les hommes et
que tu peux exaucer qui tu veux, val conduis Priamos aux
nefs creuses des Akhaiens , et fais qu'aucun des Danaens
ne l'aperçoive avant qu'il parvienne au Pèléide.
Il parla ainsi , et le Messager tueur d'Argos obéit. Et
aussitôt il attacha à ses talons de belles ailes immortelles
et d'or qui le portaient sur la mer et sur la terre immense
comme le souffle du vent. Et il prit la verge qui , selon
qu'il le veut, ferme les paupières des hommes ou les éveille.
Et, la tenant à la main , l'illustre Tueur d'Argos s'envola
et parvint aussitôt à Troie et au Hellespontos. Et il s'ap-
procha, semblable à un jeune homme royal dans la fleur
de sa belle jeunesse.
Et les deux vieillards , ayant dépassé la grande tombe
d'Ilos, arrêtèrent les mulets et les chevaux pour les faire
boire au fleuve. Et déjà l'ombre du soir se répandait sur la
terre. Et le héraut aperçut Herméias , non loin , et il dit à
Priamos :
- Prends garde , Dardanide ! Ceci demande de la pru-
dence. Je vois un homme, et je pense que nous allons périr.
Fuyons promptenment avec les chevaux , ou supplions-le
en embrassant ses genoux. Peut-être aura-t-il pitié de
nous.
Il parla ainsi et l'esprit de Priamos fut troublé, et il eut
52 ILIADE
peur, et ses cheveux se tinrent droits sur sa tête courbée, et
il resta stupéfait. Mais Herméias, s'approchant, lui prit la
main et l'interrogea ainsi :
- Père, où mènes-tu ces chevaux et ces mulets, dans la
nuit solitaire, tandis que tous les autres hommes dorment?
Ne crains-tu pas les Akhaiens pleins de force, ces ennemis
redoutables qui sont près de toi? Si quelqu'un d'entre eux
te rencontrait par la nuit noire et rapide, emmenant tant
de richesses , que ferais-tu? C'est un vieillard qui te suit,
et tu n'es plus assez jeune pour repousser un guerrier
qui vous attaquerait . Mais , loin de te nuire, je te préser
verai de tout mal, car tu me sembles mon père bien-aimé.
Et le vieux et divin Priamos lui répondit :
-
Mon cher fils, tu as dit la vérité. Mais un des Dieux
me protége encore, puisqu'il envoie heureusement sur mon
chemin un guide tel que toi. Ton corps et ton visage sont
beaux, ton esprit est sage, et tu es né de parents heureux.
Et le Messager, tueur d'Argos, lui répondit :
Vieillard, tu n'as point parlé au hasard. Mais réponds,
et dis la vérité. Envoies-tu ces trésors nombreux et précieux
à des hommes étrangers, afin qu'on te les conserve ? ou,
dans votre terreur, abandonnez-vous tous la sainte Ilios, car
un guerrier illustre est mort, ton fils, qui, dans le combat,
ne le cédait point aux Akhaiens?
Et le vieux et divin Priamos lui répondit :
- Qui donc es-tu, ô excellent! Et de quels parents es-tu
né , toi qui parles si bien de la destinée de mon fils mal-
heureux?
Et le Messager, tueur d'Argos, lui répondit :
Tu m'interroges , vieillard , sur le divin Hektôr. Je
l'ai vu souvent de mes yeux dans la mêlée glorieuse, quand,
repoussant vers les nefs les Argiens dispersés , il les tuait
de l'airain aigu. Immobiles , nous l'admirions; car Akhil
RHAPSODIE XXIV. 453
leus , irrité contre l'Atréide , ne nous permettait point de
combattre. Je suis son serviteur, et la même nef bien con-
struite nous a portés. Je suis un des Myrmidones et mon
père est Polyktôr. Il est riche et vieux comme toi. Il a sept
fils et je suis le septième. Ayant tiré au sort avec eux , je
fus désigné pour suivre Akhilleus. J'allais maintenant des
nefs dans la plaine. Demain matin lesAkhaiens aux sourcils
arqués porteront le combat autour de la Ville. Ils se plai-
gnent du repos, et les Rois des Akhaiens ne peuvent rete-
nir les guerriers avides de combattre.
Et le vieux et divin Priamos lui répondit :
Si tu es le serviteur du Pèlèiade Akhilleus , dis-moi
toute la vérité. Mon fils est-il encore auprès des nefs, ou
déjà Akhilleus a-t-il tranché tous ses membres, pour les
livrer à ses chiens ?
Et le Messager, tueur d'Argos, lui répondit :
-O vieillard, les chiens ne l'ont point encore mangé, ni
les oiseaux, mais il est couché devant la nefd'Akhilleus, sous
la tente. Voici douze jours et le corps n'est point corrompu,
et les vers, qui dévorent les guerriers tombés dans le com-
bat, ne l'ont point mangé. Mais Akhilleus le traîne sans
pitié autour du tombeau de son cher compagnon , dès que
la divine Eôs reparaît , et il ne le flétrit point. Tu admi-
rerais, si tu le voyais, combien il est frais. Le sang est lavé,
il est sans aucune souillure , et toutes les blessures sont
fermées que beaucoup de guerriers lui ont faites. Ainsi les
Dieux heureux prennent soin de ton fils , tout mort qu'il
est, parce qu'il leur était cher.
Il parla ainsi, et le vieillard, plein de joie, lui répondit:
-
O mon enfant, certes, il est bon d'offrir aux Immor
tels les présents qui leur sont dus. Jamais mon fils, quand
il vivait, n'a oublié, dans ses demeures, les Dieux qui ha-
bitent l'Olympos, et voici qu'ils se souviennent de lui dans
454 ILIADE.
la mort. Reçois cette belle coupe de ma main , fais qu'on
me rende Hektôr, et conduis-moi , à l'aide des Dieux, jus-
qu'à la tente du Pèléide.
Et le Messager, tueur d'Argos, lui répondit :
- Vieillard, tu veux tenter ma jeunesse, mais tu ne me
persuaderas point de prendre tes dons à l'insu d'Akhilleus.
Je le crains, en effet, et je le vénère trop dans mon cœur
pour le dépouiller, et il m'en arriverait malheur. Mais je
t'accompagnerais jusque dans l'illustre Argos, sur une nef
rapide, ou à pied; et aucun, si je te conduis, ne me bra-
vera en t'attaquant.
Herméias, ayant ainsi parlé, sauta sur le char, saisit le
fouet et les rênes et inspira une grande force aux chevaux
et aux mulets. Et ils arrivèrent au fossé et aux tours des
nefs, là où les gardes achevaient de prendre leur repas. Et
le Messager, tueur d'Argos, répandit le sommeil sur eux
tous; et , soulevant les barres , il ouvrit les portes, et il
fit entrer Priamos et ses présents splendides dans le camp,
et ils parvinrent à la grande tente du Pèlèiade. Et les Myr-
midones l'avaient faite pour leur Roi avec des planches de
sapin, et ils l'avaient couverte d'un toit de joncs coupés
dans la prairie. Et tout autour ils avaient fait une grande
enceinte de pieux; et la porte en était fermée par un seul
tronc de sapin, barre énorme que trois hommes, parmi les
Akhaiens, ouvraient et fermaient avec peine, et que le Pè-
léide soulevait seul. Le bienveillant Herméias la retira pour
Priamos, et il conduisit le vieillard dans l'intérieur de la
cour, avec les illustres présents destinés à Akhilleus aux
pieds rapides. Et il sauta du char sur la terre, et il dit :
-
O vieillard , je suis Herméias , un Dieu immortel , et
Zeus m'a envoyé pour te conduire. Mais je vais te quitter,
etje ne me montrerai point aux yeux d'Akhilleus, car il
n'est point digne d'un Immortel de protéger ainsi ouver
RHAPSODIE XXIV. 455
tement les mortels. Toi, entre, saisis les genoux du Pèléiôn
et supplie-le au nom de son père, de sa mère vénérable et
de son fils, afin de toucher son cœur.
Ayant ainsi parlé, Herméias monta vers le haut Olym-
pos; et Priamos sauta du char sur la terre , et il laissa
Idaios pour garder les chevaux et les mulets , et il entra
dans la tente où Akhilleus cher à Zeus était assis. Et il le
trouva. Ses compagnons étaient assis à l'écart; et seuls, le
héros Automédôn et le nourrisson d'Arès Alkimos le ser-
vaient. Déjà il avait cessé de manger et de boire, et la table
était encore devant lui. Et le grand Priamos entra sans
être vu d'eux, et , s'approchant , il entoura de ses bras les
genoux d'Akhilleus, et il baisa les mains terribles et meur-
trières qui lui avaient tué tant de fils .
Quand un homme a encouru une grande peine , ayant
tué quelqu'un dans sa patrie, et quand , exilé chez un peu-
ple étranger, il entre dans une riche demeure , tous ceux
qui le voient restent stupéfaits. Ainsi Akhilleus fut troublé
en voyant le divin Priamos; et les autres , pleins d'éton-
nement , se regardaient entre eux. Et Priamos dit ces
paroles suppliantes :
-
Souviens-toi de ton père, 6 Akhilleus égal aux Dieux!
Il est de mon âge et sur le seuil fatal de la vieillesse. Ses
voisins l'oppriment peut-être en ton absence, et il n'a per-
sonne qui écarte loin de lui l'outrage et le malheur; mais,
au moins, il sait que tu es vivant, et il s'en réjouit dans
son cœur, et il espère tous les jours qu'il verra son fils
bien-aimé de retour d'Ilios. Mais, moi, malheureux ! qui ai
engendré des fils irréprochables dans la grande Troiè, je
ne sais s'il m'en reste un seul. J'en avais cinquante quand
les Akhaiens arrivèrent. Dix-neuf étaient sortis du même
sein, et plusieurs femmes avaient enfanté les autres dans
mes demeures. L'impétueux Arès a rompu les genoux du
456 ILIADB.
plus grand nombre. Un seul défendait ma ville et mes
peuples, Hektor, que tu viens de tuer tandis qu'il combat-
tait pour sa patrie. Et c'est pour lui que je viens aux nefs
des Akhaiens; et je t'apporte, afin de le racheter, des pré-
sents infinis. Respecte les Dieux, Akhilleus, et, te souve-
nant de ton père, aie pitié de moi qui suis plus malheureux
que lui, car j'ai pu, ce qu'aucun homme n'a encore fait sur
la terre, approcher de ma bouche les mains de celui qui a
tué mes enfants !
Il parla ainsi , et il remplit Akhilleus du regret de son
père. Et le Pèlèiade, prenant le vieillard par la main, le
repoussa doucement. Et ils se souvenaient tous deux; et
Priamos, prosterné aux pieds d'Akhilleus, pleurait de toutes
ses larmes le tueur d'hommes Hektor; et Akhilleus pleu-
rait son père et Patroklos, et leurs gémissements retentis-
saient sous la tente. Puis, le divin Akhilleus, s'étant rassasié
de larmes, sentit sa douleur s'apaiser dans sa poitrine, et il
se leva de son siége; et plein de pitié pour cette tête et cette
barbe blanche, il releva le vieillard de sa main et lui dit
ces paroles ailées :
-
Ah! malheureux! Certes, tu as subi des peines sans
nombre dans ton cœur. Comment as-tu osé venir seul vers
les nefs des Akhaiens et soutenir la vue de l'homme qui t'a
tué tant de braves enfants ? Ton cœur est de fer. Mais
prends ce siége, et, bien qu'affligés, laissons nos douleurs
s'apaiser, car le deuil ne nous rend rien. Les Dieux ont
destiné les misérables mortels à vivre pleins de tristesse, et,
seuls, ils n'ont point de soucis. Deux tonneaux sont au seuil
de Zeus, et l'un contient les maux, et l'autre les biens. Et le
foudroyant Zeus , mêlant ce qu'il donne, envoie tantôt le
mal et tantôt le bien. Et celui qui n'a reçu que des dons
malheureux est en proie à l'outrage, et la mauvaise faim le
ronge sur la terre féconde, et il va çà et là, non honoré des
RHAPSODIE XXIV. 457
Dieux ni des hommes. Ainsi les Dieux firent à Pèleus des
dons illustres dès sa naissance, et plus que tous les autres
hommes il fut comblé de félicités et de richesses, et il com-
manda aux Myrmidones, et, mortel, il fut uni àune Déesse.
Mais les Dieux le frappèrent d'un mal : il fut privé d'une
postérité héritière de sa puissance, et il n'engendra qu'un
fils qui doit bientôt mourir et qui ne soignera point sa
vieillesse ; car, loin de ma patrie, je reste devant Troiè,
pour ton affliction et celle de tes enfants. Et toi-même,
vieillard, nous avons appris que tu étais heureux autrefois,
etque sur toute la terre qui va jusqu'à Lesbos de Makar,
et, vers le nord, jusqu'à la Phrygiè et le large Hellespontos,
tu étais illustre , ô vieillard, par tes richesses et par tes
enfants. Et voici que les Dieux t'ont frappé d'une calamité,
et, depuis la guerre et le carnage, des guerriers environnent
ta ville. Sois ferme, et ne te lamente point dans ton cœur
sur l'inévitable destinée. Tu ne feras point revivre ton fils
par tes gémissements. Crains plutôt de subir d'autres maux.
Et le vieux et divin Priamos lui répondit :
-
Ne me dis point de me reposer, 6 nourrisson de Zeus,
tant que Hektor est couché sans sépulture devant tes
tentes. Rends-le-moi promptement, afin je le voie de mes
yeux, et reçois les présents nombreux que nous te portons,
Puisses-tu en jouir et retourner dans la terre de ta patrie,
puisque tu m'as laissé vivre et voir la lumière de Hélios.
Et Akhilleus aux pieds rapides, le regardant d'un œil
sombre, lui répondit :
- Vieillard, ne m'irrite pas davantage. Je sais que je
dois te rendre Hektor. La mère qui m'a enfanté, la fille du
Vieillard de la mer, m'a été envoyée par Zeus. Et je sais
aussi , Priamos , et tu n'as pu me cacher, qu'un des Dieux
t'a conduit aux nefs rapides des Akhaiens. Aucun homme,
bien que jeune et brave, n'eût osé venir jusqu'au camp. Il
458 ILIADE.
n'eût point échappé aux gardes, ni soulevé aisément les
barrières de nos portes. Ne réveille donc point les douleurs
de mon âme. Bien que je t'aie reçu, vieillard, comme un
suppliant sous mes tentes, crains que je viole les ordres
de Zeus et que je te tue.
Il parla ainsi , et le vieillard trembla et obéit. Et le Pè-
léide sauta comme un lion hors de la tente. Et il n'était
point seul, et deux serviteurs le suivirent, le héros Auto-
médôn et Alkimos. Et Akhilleus les honorait entre tous ses
compagnons depuis la mort de Patroklos. Et ils dételèrent
les chevaux et les mulets, et ils firent entrer le héraut de
Priamos et lui donnèrent un siége. Puis ils enlevèrent du
beau char les présents infinis qui rachetaient Hektor;
mais ils y laissèrent deux manteaux et une riche tunique
pour envelopper le cadavre qu'on allait emporter dans
Ilios.
Et Akhilleus , appelant les femmes, leur ordonna de laver
le cadavre et de le parfumer à l'écart, afin que Priamos ne
vit point son fils, et de peur qu'en le voyant, le père ne
pût contenir sa colère dans son cœur irrité , et qu'Akhil-
leus, furieux, le tuât, en violant les ordres de Zeus.
Et après que les femmes, ayant lavé et parfumé le ca-
davre, l'eurent enveloppé du beau manteau et de la tu-
nique, Akhilleus le souleva lui-même du lit funèbre, et,
avec l'aide de ses compagnons, il le plaça sur un beau
char. Puis, il appela en gémissant son cher compagnon :
Ne t'irrite point contre moi , Patroklos , si tu ap-
prends, chez Aidès, que j'ai rendu le divin Hektôr à son
père bien-aimé; car il m'a fait des présents honorables,
dont je te réserve, comme il estjuste, une part égale.
Le divin Akhilleus, ayant ainsi parlé, rentra dans sa
tente. Et il reprit le siége poli qu'il occupait en face de
Priamos, et il lui dit :
RHAPSODIE XXIV. 59
Ton fils t'est rendu , vieillard, comme tu l'as désiré.
Il est couché sur un lit. Tu le verras et tu l'emporteras au
retour d'Eôs. Maintenant, songeons au repas. Niobè aux
beaux cheveux elle-même se souvint de manger après que
ses douze enfants eurent péri dans ses demeures, six filles
et autant de fils florissants de jeunesse. Apollôn, irrité
contre Niobè, tua ceux-ci de son arc d'argent; et Artémis
qui se réjouit de ses flèches tua celles-là, parce que Niobe
s'était égalée à Lètô aux belles joues, disant que la Déesse
n'avait conçu que deux enfants , tandis qu'elle en avait
conçu de nombreux. Elle le disait, mais les deux enfants
de Lètô tuèrent tous les siens. Et depuis neuf jours ils
étaient couchés dans le sang, et nul ne les ensevelissait, car
le Kroniôn avait changé ces peuples en pierres; mais, le
dixième jour, les Dieux les ensevelirent. Et, cependant,
Niobe se souvenait de manger lorsqu'elle était fatiguée de
pleurer. Et maintenant, au milieu des rochers et des mon-
tagnes désertes , sur le Sipylos, où sont les retraites des
nymphes divines qui dansent autour de l'Akhélôios , bien
que changée en pierre par les Dieux, elle souffre encore.
Allons, divin vieillard, mangeons. Tu pleureras ensuite ton
fils bien-aimé, quand tu l'auras conduit dans Ilios. Là, il te
fera répandre des larmes .
Le rapide Akhilleus parla ainsi, et, se levant , il tua une
brebis blanche. Et ses compagnons, l'ayant écorchée, la
préparèrent avec soin. Et, la coupant en morceaux, ils les
fixèrent à des broches, les rôtirent et les retirèrent à temps.
Et Automédôn , prenant le pain, le distribua sur la table
dans de belles corbeilles . Et Akhilleus distribua lui-même
les chairs. Tous étendirent les mains sur les mets qui
étaient devant eux. Et quand ils n'eurent plus le désir de
boire et de manger, le Dardanide Priamos admira com-
bien Akhilleus était grand et beau et semblable aux Dieux.
Et Akhilleus admirait aussi le Dardanide Priamos , son
460 ILIADE.
aspect vénérable et ses sages paroles. Et, quand ils se fu-
rent admirés longtemps , le vieux et divin Priamos parla
ainsi :
-
Fais que je puisse me coucher promptement , nour-
risson de Zeus, afin que je jouisse du doux sommeil; car
mes yeux ne se sont point fermés sous mes paupières de-
puis que mon fils a rendu l'âme sous tes mains. Je n'ai
fait que me lamenter et subir des douleurs infinies , pros-
terné sur le fumier, dans l'enceinte de ma cour. Et je n'ai
pris quelque nourriture, et je n'ai bu de vin qu'ici. Aupa-
ravant, je n'avais rien mangé.
Il parla ainsi , et Akhilleus ordonna à ses compagnons
et aux femmes de préparer des lits sous le portique, et d'y
étendre de belles étoffes pourprées, puis des tapis, et, par-
dessus, des tuniques de laine. Et les femmes, sortant de la
tente avec des torches aux mains , préparèrent aussitôt
deux lits. Et alors Akhilleus aux pieds rapides dit avec
bienveillance :
-
Tu dormiras hors de la tente, cher vieillard, de peur
qu'un des Akhaiens, venant me consulter , comme ils en
ont coutume, ne t'aperçoive dans la nuit noire et rapide.
Et aussitôt il en avertirait le prince des peuples Agamem-
nôn, et peut-être que le rachat du cadavre serait retardé.
Mais réponds-moi, et dis la vérité. Combien de jours dé-
sires-tu pour ensevelir le divin Hektor , afin que je reste
en repos pendant ce temps, et que je retienne les peuples ?
Et le vieux et divin Priamos lui répondit :
-
Si tu veux que je rende de justes honneurs au divın
Hektôr, en faisant cela, Akhilleus , tu exauceras mon vœu
le plus cher. Tu sais que nous sommes renfermés dans la
Ville, et loin de la montagne où le bois doit être coupé, et
que les Troiens sont saisis de terreur. Pendant neufjours
nous pleurerons Hektôr dans nos demeures; le dixième,
AHAPSODIE XXIV. 461
nous l'ensevelirons , et le peuple fera le repas funèbre; le
onzième, nous le placerons dans le tombeau, et , le dou-
zième, nous combattrons de nouveau, s'il le faut.
Et le divin Akhilleus aux pieds rapides lui répondit :
-
Vieillard Priamos, il en sera ainsi, selon ton désir; et
pendant ce temps, j'arrêterai la guerre.
Ayant ainsi parlé, il serra la main droite du vieillard
afin qu'il cessât de craindre dans son cœur. Et le héraut
et Priamos, tous deux pleins de sagesse, s'endormirent
sous le portique de la tente. Et Akhilleus s'endormit dans
le fond de sa tente bien construite , et Breiseis aux belles
joues coucha auprès de lui.
Et tous les Dieux et les hommes qui combattent à cheval
dormaient dans la nuit, domptés par le doux sommeil;
mais le sommeil ne saisit point le bienveillant Herméias,
qui songeait à emmener le roi Priamos du milieu des nefs,
sans être vu des gardes sacrés des portes. Et il s'approcha
de sa tête et il lui dit :
-
O vieillard ! ne crains-tu donc aucun malheur , que tu
dormes ainsi au milieu d'hommes ennemis, après qu'Akhil-
leus t'a épargné ? Maintenant que tu as racheté ton fils
bien-aimé par de nombreux présents, les fils qui te restent
en donneront trois fois autant pour te racheter vivant , si
l'Atréide Agamemnôn te découvre, et si tous les Akhaiens
l'apprennent.
Il parla ainsi, et le vieillard trembla; et il ordonna au
héraut de se lever. Et Herméias attela leurs mulets et leurs
chevaux, et il les conduisit rapidement à travers le camp,
et nul ne les vit.
Et quand ils furent arrivés au gué du fleuve au beau
cours, du Xanthos tourbillonnant que l'immortel Zeus en-
gendra, Herméias remonta vers le haut Olympos .
Et déjà Eôs au péplos couleur de safran se répandait
462 ILIADE
sur toute la terre , et les deux vieillards poussaient les che
vaux vers la Ville, en pleurant et en se lamentant , et les
mulets portaient le cadavre. Et nul ne les aperçut, parmı
les hommes et les femmes aux belles ceintures, avant Kas-
sandrè semblable à Aphroditè d'or. Et, du haut de Per-
gamos , elle vit son père bien-aimé, debout sur le char, et
le héraut, et le corps que les mulets amenaient sur le lit
funèbre. Et aussitôt elle pleura, et elle cria, par toute la
Ville :
- Voyez, Troiens et Troiennes ! Si vous alliez autrefois
au-devant de Hektor, le cœur plein de joie , quand il reve-
nait vivant du combat, voyez celui qui était l'orgueil de la
Ville et de tout un peuple !
Elle parla ainsi, et nul, parmi les hommes et les femmes,
ne resta dans la Ville, tant un deuil irrésistible les entraî-
nait tous . Et ils coururent , au delà des portes, au-devant
du cadavre. Et, les premières , l'épouse bien-aimée et la
mère vénérable, arrachant leurs cheveux , se jetèrent sur le
char en embrassant la tête de Hektor. Et tout autour la
foule pleurait. Et certes , tout le jour, jusqu'à la chute de
Hélios , ils eussent gémi et pleuré devant les portes , si
Priamos, du haut de son char, n'eût dit à ses peuples :
Retirez-vous , afin que je passe avec les mulets. Nous
nous rassasierons de larmes quand j'aurai conduit ce corps
dans ma demeure .
: Il parla ainsi, et, se séparant, ils laissèrent le char
passer. Puis , ayant conduit Hektor dans les riches de-
meures , ils le déposèrent sur un lit sculpté, et ils appe-
lèrent les chanteurs funèbres, et ceux-ci gémirent un chant
lamentable auquel succédaient les plaintes des femmes. Et,
parmi celles-ci, Andromakhè aux bras blancs commença le
deuil, tenant dans ses mains la tête du tueur d'hommes
Hektor :
RHAPSODIZ XXIV. 463
-
O hommel tu es mort jeune, et tu m'as laissée veuve
dans mes demeures, et je ne pense pas qu'il parvienne à la
puberté, ce fils enfant que nous avons engendré tous deux,
ô malheureux que nous sommes ! Avant cela, cette ville
sera renversée de son faîte , puisque son défenseur a péri,
toi qui la protégeais, et ses femmes fidèles et ses petits-en-
fants. Elles seront enlevées sur les nefs creuses, et moi avec
elles. Et toi, mon enfant, tu me suivras et tu subiras de
honteux travaux, te fatiguant pour un maître féroce! ou
bien un Akhaien, te faisant tourner de la main , te jettera
du haut d'une tour pour une mort affreuse, furieux que
Hektôr ait tué ou son frère , ou son père , ou son fils ; car
de nombreux Akhaiens sont tombés , mordant la terre ,
sous ses mains. Et ton père n'était pas doux dans le com-
bat, et c'est pour cela que les peuples le pleurent par la
Ville. O Hektôr ! tu accables tes parents d'un deuil inconso-
lable, et tu me laisses surtout en proie à d'affreuses dou-
leurs, car, en mourant, tu ne m'auras point tendu les bras
de ton lit, et tu ne m'auras point dit quelque sage parole
dont je puisse me souvenir, les jours et les nuits, en versant
des larmes.
Elle parla ainsi en pleurant , et les femmes gémirent
avec elle ; et, au milieu de celles-ci , Hékabe continua le
deuil désespéré :
- Hektôr, le plus cher de tous mes enfants, certes, les
Dieux t'aimaient pendant ta vie , car ils ont veillé sur toi
dans la mort. Akhilleus aux pieds rapides a vendu tous
ceux de mes fils qu'il a pu saisir, par delà la mer stérile, à
Samos, à Imbros, et dans la barbare Lemnos. Et il t'a ar-
raché l'âme avec l'airain aigu , et il t'a traîné autour du
tombeau de son compagnon Patroklos que tu as tué et
qu'il n'a point fait revivre; et, maintenant, te voici couché
comme si tu venais de mourir dans nos demeures , frais et
464 ILIADE.
semblable à un homme que l'Archer Apollon vient de
frapper de ses divines flèches.
Elle parla ainsi en pleurant , et elle excita les gémisse-
ments des femmes ; et , au milieu de celles-ci , Hélénè
continua le deuil :
- Hektôr, tu étais le plus cher de tous mes frères, car
Alexandros, pleinde beauté, est mon époux, lui qui m'a
conduite dans Troiè. Plût aux Dieux que j'eusse péri au-
paravant! Voici déjà la vingtième année depuis que je suis
venue, abandonnant ma patrie, et jamais tu ne m'as dit
une parole injurieuse ou dure, et si l'un de mes frères, ou
l'une de mes sœurs, ou ma belle-mère, car Priamos me
fut toujours un père plein de douceur, me blamait dans
nos demeures, tu les avertissais et tu les apaisais par ta
douceur et par tes paroles bienveillantes . C'est pour cela
que je te pleure en gémissant , moi , malheureuse , qui 1
n'aurai plus jamais un protecteur ni un ami dans la grande
Troiè, car tous m'ont en horreur.
Elle parla ainsi en pleurant, et tout le peuple gémit.
Mais le vieux Priamos leur dit :
- Troiens, amenez maintenant le bois dans la Ville , et
ne craignez point les embûches profondes des Argiens, car
Akhilleus, en me renvoyant des nefs noires, m'a promis de
ne point nous attaquer avant qu'Eôs ne soit revenue pour
la douzième fois .
Il parla ainsi , et tous , attelant aux chars les bœufs
et les mulets , aussitôt se rassemblèrent devant la Ville.
Et, pendant neuf jours , ils amenèrent des monceaux de
bois. Et quand Eôs reparut pour la dixième fois éclairant
les mortels, ils placerent, en versant des larmes, le brave
Hektôr sur le faîte du bûcher, et ils y mirent le feu. Et
quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, reparut encore,
tout le peuple se rassembla autour du bûcher de l'illustre
RHAPSODIE XXIV . 465
Hektor. Et, après s'être rassemblés, ils éteignirent d'abord
le bûcher où la force du feu avait brûlé, avec du vin noir.
Puis, ses frères et ses compagnons recueillirent en gémis-
sant ses os blancs; et les larmes coulaient sur leurs joues.
Et ils déposèrent dans une urne d'or ses os fumants, et
ils l'enveloppèrent de péplos pourprés. Puis, ils la mirent
dans une fosse creuse recouverte de grandes pierres, et,
au-dessus, ils élevèrent le tombeau. Et des sentinelles
veillaient de tous côtés de peur que les Akhaiens aux
belles knèmides ne se jetassent sur la Ville. Puis, le tom-
beau étant achevé, ils se retirèrent et se réunirent en
foule, afin de prendre part à un repas solennel, dans les
demeures du roi Priamos, nourrisson de Zeus .
Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles de
Hektor dompteur de chevaux.