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Téléchargez des fictions captivantes

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Également disponible :

Dangerous - 1
April Moore et Terrence Knight n’ont rien à faire ensemble. Mais ils héritent
d’une maison dans laquelle ils sont forcés de cohabiter s’ils ne veulent pas tout
perdre ! Alors il va bien falloir faire un effort.
Ce serait plus simple s’il n’y avait pas entre eux une attirance physique
indéniable et de dangereux secrets. Car ce qu’April ne dit pas, c’est qu’elle vient
d’un univers très sombre, une secte dont les moyens semblent être sans limites…
Entre l’inaccessible Terrence et April la rescapée, tout est trop explosif pour être
simple.

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Également disponible :

Perfect Boss
Carla est une ancienne championne olympique devenue journaliste sportive.
Quand la chaîne de TV où elle est chroniqueuse est rachetée, elle se retrouve à
devoir obéir aux ordres de Tom Andres, le golden boy des médias. Sourire
impeccable, corps sculptural et sexiness irrésistible, Tom a tout pour plaire, et
Carla doit bien s’avouer que son boss ne lui est pas indifférent. Se laissera-t-elle
séduire ou au contraire fera-t-elle tout pour résister aux charmes de Tom ? Et lui,
est-il vraiment sincère ou a-t-il un objectif moins innocent derrière la tête ?

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Également disponible :

Perfect Obsession
Rêveuse, un peu déjantée mais peu sûre d’elle, Stella a décidé de faire une croix
sur les hommes depuis que le sien l’a quittée.
Lorsqu’elle rencontre Jonas, elle décide simplement d’en profiter, de lui et de
son corps musclé et sexy.
Mais quand elle se réveille dans ses bras, après une nuit bien arrosée, elle doit
affronter la vérité : Jonas n’est pas celui qu’elle imaginait. Il lui est interdit.
Totalement interdit…
Forcée de cohabiter avec lui durant trois mois, Stella va devoir prendre sur elle
pour le supporter. Et lui résister…

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Également disponible :

Perfection – The Pink Panthers


Monroe est serveuse au Pink Panthers, un bar branché de Sacramento, où les
barmaids font la loi.
En dehors des heures de travail, avec son petit garçon, Lemmy, elle cherche à
mener une vie simple, loin de ceux qui lui ont brisé le cœur.
Quand elle est convoquée par Terence, l’instituteur de son fils, toutes les
certitudes de Monroe volent en éclats. Il est intelligent, protecteur, sexy… mais
la jeune femme ne laissera plus jamais un homme entrer dans son existence. Elle
cache des secrets qui lui font encore mal et elle veut à tout prix préserver sa vie
de famille.
Terence pourra-t-il lui faire oublier ses démons et lui redonner envie d’aimer ?

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Également disponible :

My Stepbrother – L’initiation
Cassie est une jeune femme très intelligente… Trop ! Elle effraie tout autant
qu’elle intrigue, et ce n’est pas Carl, le fils de la seconde épouse de son père, qui
dira le contraire !

Carl est son exact opposé : joueur, tombeur, il n’a peur de rien ni de personne.
Sauf quand Cassie lui demande de l’initier aux plaisirs de la chair, elle qui n’a
jamais eu de relation durable.

Mais quand l’exercice dérape, il est déjà trop tard, et les deux amants se jettent à
corps perdu dans une passion… interdite.

Interdite aux yeux de tous, de la société, de leurs parents, de leurs amis. Mais
comment résister au désir qui les consume ?

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Ana Scott
A CORPS BRISÉS
À mon mari et à mes enfants, avec tout mon amour.
« L’amour n’est ni raisonnable, ni raisonné ? C’est une évidence, une
intuition. »

Anne Bernard
Prologue

Je me suis longtemps demandé ce que serait ma vie.

Où ma destinée allait-elle me mener ?

Quelle carrière m’attendait ?

Est-ce que quelqu’un, quelque part, était fait pour moi ? Un homme en tous
points conforme à mes valeurs, fort, viril, sensible, digne de confiance. Dans ses
bras, je me sentirais soutenue, rassurée, accompagnée, aimée sans restriction.

Est-ce que cette personne existait seulement ?

À 12 ans, je voulais que les jours défilent aussi vite que possible, pour oublier
le présent, le poids du quotidien, ne penser qu’à l’avenir, m’émanciper, gagner
ma vie, vivre enfin, mais malheureusement, les journées étaient interminables,
s’étiraient à n’en plus finir, me laissant comme un goût d’inachevé.

Aujourd’hui, j’en ai 22, et pour la première fois de ma vie, j’ai le sentiment


d’être à ma place, malgré lui, et malgré le vide qu’il laisse dans mon cœur.

Julien…

Comment combler cet abysse de solitude qui me cueille dès le réveil, pour ne
plus me lâcher ? Comment continuer de vivre, après ce qu’il m’a fait ?

Une boule enfle dans ma poitrine, détruit tout sur son passage, comme une
vague incandescente irrépressible. Il me manque tellement que lorsque la
souffrance est insupportable, j’ai envie d’en finir, et d’aller me fracasser contre
un platane, pour lui faire payer son abandon, pour qu’il ait ma mort sur la
conscience.

En serait-il peiné ?
Rien n’est moins sûr, car s’il m’a abandonnée, c’est qu’il ne m’aime plus,
qu’il n’a plus aucun sentiment pour moi, mon sort ne l’intéresse pas, et je me
serai supprimée pour rien. Ce serait si facile, juste un petit coup de volant
brusque, et hop, terminé.

Je résiste. Il faut que je résiste. Je dois trouver un nouveau sens à ma vie, je


n’ai pas le choix, m’efforcer de l’oublier, alors je serre les dents, comme je serre
mes mains sur le volant.

Je résiste, le cœur en mille morceaux.

Je résiste, jour après jour.


1

Jeanne

Un café fumant à la main, accoudée à la balustrade du parc, je me perds dans


la contemplation du paysage. Trois semaines que je travaille ici, dans ce centre
de rééducation fonctionnelle appartenant à la Croix Rouge Française, un
véritable château, planté en haut d’un piton rocheux. Lorsque l’on arrive dans
cette petite ville, à mille mètres d’altitude, on ne voit que lui. Restauré
récemment, il domine, flanqué de quatre tours, et bordé d’un immense parc
surplombant une forêt de pins et de sapins. Les hivers, ici, sont rudes, m’a-t-on
dit, avec un bon mètre de neige pendant plusieurs mois alors la vie semble au
ralenti, mais aujourd’hui, en cette belle matinée du mois de juillet, le soleil est
radieux, les arbres encore verts et feuillus.

Trois semaines, mais depuis trois jours, je m’efforce de survivre. Sans y


parvenir tout à fait. Je n’ai plus goût à rien, plus rien ne m’intéresse. Ni le centre,
ni mes patients, ni ce paysage majestueux qui se déploie sous mes yeux, ni ce
soleil déjà haut dans le ciel. Il fait chaud, les abeilles bourdonnent, les effluves
des rosiers en fleur chatouillent agréablement mes narines, et tout cela hier aurait
pu me faire sourire et soupirer d’aise, mais aujourd’hui je frissonne,
recroquevillée autour de ma tasse brûlante, le cœur en lambeaux, à me demander
comment je vais réussir à faire semblant, et à trouver le courage de continuer.

Ce matin, après deux jours de désespoir intense, avec la sensation permanente


que mon cœur allait s’arrêter de battre, parce que privé de ce qui le fait vivre
depuis trois ans, est apparue la colère, salvatrice, mais tout aussi destructrice.

Comment a-t-il pu me faire ça ?

Me larguer sans explication, sans presque rien me dire, juste qu’il ne savait
plus où il en était et qu’il avait besoin de temps.

De temps pour quoi, pour qui ?


Mes yeux s’emplissent de larmes, et je retiens un sanglot. À n’importe quelle
heure du jour et de la nuit, lorsque je suis seule, son absence me terrasse, me fait
suffoquer, et je me retiens pour ne pas hurler.

Comment faire sans lui ?

J’ai la sensation qu’en plus de m’avoir arraché le cœur, on m’a ôté une partie
de mon cerveau, celle qui me donnait envie de m’occuper de moi, de réfléchir,
de sourire, d’aller de l’avant, et de faire des projets. Il a été le centre de mon
univers, mon quotidien pendant trois ans, mon alter ego, et je voulais faire ma
vie entière avec lui. Je lui appartenais, corps et âme, j’étais aux petits soins, je
faisais tout pour lui plaire.

Trop, certainement.

Pourtant, tout a plutôt bien commencé pour moi ici, et j’ai été heureuse les
premiers jours, détendue et motivée, sans le stress des cours à réviser ou
l’angoisse des examens. Dès le jour de mon arrivée, je me suis liée d’amitié avec
Léa, une fille du sud, jolie brune aux yeux bleus. Elle m’a tout de suite prise
sous son aile, m’a fait visiter le centre, et présentée à tout le monde. Avec
Xavier, un autre de nos collègues, nous sommes rapidement devenus
inséparables. Tous les deux savent ce que je viens de traverser : ma rupture, mes
angoisses face à la solitude, mes rapports conflictuels avec mes parents. Alors
que je ne me confie pas facilement, j’ai compris que je pouvais leur faire
confiance, et je me suis un peu livrée. Pour me faire rire et me changer les idées,
ils m’ont dressé un portrait assez satirique de nos autres collègues, et surtout de
notre chef, Christophe Ferrières, 32 ans, célibataire et apparemment grand
tombeur. Toutes les infirmières sont folles de lui. C’est vrai qu’il est plutôt beau
gosse, grand, brun, et je crois comprendre que Léa n’est pas insensible à son
charme dévastateur. Pour ma part, j’avoue qu’il me met mal à l’aise. Je ne sais
pas pourquoi, son regard, comme s’il pouvait lire en moi, me trouble.

Je pousse un long soupir, et je bois lentement une gorgée de café. Comme


souvent, Julien s’immisce dans mes pensées. Trois jours qu’il a rompu, par
téléphone, comme un lâche.

Un connard de lâche, et si je l’avais en face de moi, je lui arracherais les


couilles pour les lui faire bouffer.
Je devrais le haïr pour ce qu’il m’a fait, le détester et le maudire, de tout mon
être et jusqu’à la fin des temps. Je devrais lui souhaiter tout le mal possible.

Qu’il en crève lui aussi.

Oui, je le devrais.

Alors pourquoi je n’arrête pas de regarder cette saloperie de téléphone


désespérément muet ?

Pourquoi j’espère encore un signe, un petit geste de sa part qui me


prouveraient qu’il ne m’a pas oubliée en si peu de temps ? Pas après tout ce que
nous avons vécu.

En voyant Léa courir vers moi, j’essuie discrètement mes larmes.

– Jeanne, ça va ? demande-t-elle, en me mettant une main sur l’épaule.

Je lui souris tristement, une boule dans la gorge.

Ignorant mon trouble, elle continue :

– Xavier veut te voir, il a une proposition à te faire, et ce soir, je t’emmène


boire un verre. Tu ne vas pas rester éternellement dans ta tour avec tes vieux
bouquins, tu vas finir par prendre la poussière, et rouiller. Compte sur moi, je
vais te faire oublier ce sale type.
– Écoute, je ne sais pas, peut-être, je réponds, d’un air las. J’avoue que le soir,
j’aime bien rester seule, et depuis que j’ai découvert ces livres dans la vieille
bibliothèque, j’ai hâte de me plonger dans mes lectures. Je ne te l’ai pas dit, mais
hier, j’ai trouvé une sorte de journal intime, écrit par une certaine Clothilde de La
Perrière.
– Jeanne, désolée de t’interrompre, je me sauve, sinon je vais finir par être en
retard à la réunion de synthèse. Tu me raconteras tout ça plus tard, lance-t-elle,
en s’éloignant à grandes enjambées.

C’est tout Léa, impulsive, bout en train, pleine de vie. Après l’avoir suivie un
instant des yeux, mon cerveau part à la dérive, et je replonge dans mes
souvenirs.
***

Julien n’a pas voulu m’accompagner chez une fille rencontrée en stage, alors
nous avons passé le week-end dernier séparément.

« Vas-y seule, ça te fera du bien, et puis tu l’aimes bien cette fille, vous allez
passer de bons moments, j’en suis sûr. Amuse-toi, et profite de ton week-end, je
t’appellerai », m’a-t-il dit. Deux semaines auparavant, nous nous étions
retrouvés à Dijon, et nous discutions, couchés l’un à côté de l’autre. Nous
venions de faire l’amour, et j’étais loin d’imaginer, à ce moment-là, que c’était la
dernière fois qu’il me touchait. Durant les deux jours, je n’ai eu aucune nouvelle.
Je regardais mon téléphone toutes les cinq minutes, je l’ai appelé mille fois. Il
n’a pas répondu. Silence radio. Rien. Aucun message, ni aucun appel. J’ai cru
devenir folle, et je sentais sans vouloir l’admettre, que quelque chose n’allait
pas.

En y réfléchissant, je l’avais déjà trouvé bizarre à ce moment-là, distant,


renfermé, taciturne, il n’avait pas l’air très heureux de passer du temps avec moi,
alors que nous ne nous étions pas vus depuis plusieurs jours. J’avais mis ça sur le
compte de son échec aux examens. Avec du recul, même ma réussite, il me l’a
foutue en l’air, en se tirant dès les résultats, presque sans un mot, en me laissant
seule à l’appartement. Un appartement que nous avons partagé pendant trois ans.
Trois années durant lesquelles je l’ai véhiculé, dorloté, soutenu, porté à bout de
bras en plus d’avoir assumé les tâches ménagères, les courses, la bouffe, et
autres gâteries.

Comment me réjouir alors que j’avais mal pour lui, et qu’il me manquait
terriblement ? L’amour est aveugle. Je comprends maintenant qu’il s’est servi de
moi toutes ces années et qu’il m’a prise pour une conne, en plus de me traiter
comme sa bonniche.

J’ai fini par l’avoir au téléphone dimanche soir en rentrant au château. Sa voix
m’a tout de suite alertée, froide, désincarnée.

Puis c’est tombé comme un couperet :

– J’ai besoin de faire une pause, de respirer, je ne sais plus où j’en suis. Je
vais prendre un peu de recul, et je reviendrai, si…
Je reste pétrifiée.

Il m’annonce que c’est fini, comme ça, à trois cents kilomètres de distance,
par téléphone. Je ne comprends pas. Ça ne peut pas être réel, c’est un
cauchemar, et je vais me réveiller. Une petite note d’espoir s’allume dans mon
cœur. Il me demande d’attendre, c’est peut-être que tout n’est pas perdu. Il faut
que je me raccroche à cette idée, dès qu’il se rendra compte que je lui manque, il
me reviendra.

Il faut que je le voie.

J’ai besoin de le voir, de lui parler, de voir ses yeux lorsqu’il m’annonce que
tout est terminé entre nous. De crier. De le frapper. En un mot, j’ai besoin d’une
vraie scène de rupture, et besoin d’explications. Je veux savoir ce que j’ai fait de
mal pour qu’il m’abandonne, maintenant, alors que nous avons fait des projets
d’avenir.

Je tente de lui faire entendre raison :

– Julien, s’il te plaît, ça ne peut pas finir comme ça. Je t’aime, tu es tout pour
moi, je ne pourrai pas vivre sans toi. Tous ces moments que nous avons partagés
pendant trois ans, ce n’est rien pour toi ?

Je sens mon cœur se déchirer, et j’éclate en sanglots.

Je supplie :

– S’il te plaît, je t’en supplie, ne fais pas ça, ne me laisse pas. On était bien
tous les deux, on voulait ouvrir notre cabinet ensemble, tu te souviens ? Parce
que tu vas l’avoir ce diplôme, j’en suis sûre.

Je veux le rassurer, comme je le fais toujours, et pour continuer notre


conversation. Je ne veux pas qu’il raccroche, je ne veux pas couper le lien. C’est
impensable. Parce que dès qu’il aura raccroché, ce sera fini, et ça, je ne peux le
supporter, j’en mourrai. J’ai peur. Je suis morte de trouille. Et soudain, ça me
percute de plein fouet : si ces projets, cette complicité, l’amour peut-être même,
n’avaient finalement existé que pour moi, dans ma tête, ou dans mes rêves ?

Que fait-il en ce moment ?


Pense-t-il un peu à moi ? Est-ce que je lui manque, ne serait-ce qu’un tout
petit peu ? J’en crève de ne plus avoir de nouvelles. J’ai l’impression d’avoir été
amputée d’une partie de mon corps. Je ne me reconnais plus, moi toujours si
battante et si forte, je me traîne comme une âme en peine.

Les dernières minutes de notre échange téléphonique me reviennent en


mémoire :

– Je t’en prie, Julien, ne raccroche pas tout de suite, j’ai besoin de savoir, il y
a quelqu’un d’autre, c’est ça ? demandé-je, d’une petite voix.

Après une brève hésitation, il répond :

– Non, bien sûr que non. C’est toi qui es partie, Jeanne, tu ne m’as rien
demandé.

Je reste muette.

Il était d’accord, nous en avions parlé évidemment. Il savait que je devais


prendre mon poste au château, dès l’obtention de mon diplôme d’état, que je
n’avais pas le choix, et nous avions décidé qu’il me rejoindrait après les grandes
vacances. Je n’ai jamais pensé une seule seconde qu’il échouerait à son examen
final.

Et puis soudain :

– Je dois te laisser, au revoir, Jeanne…

Puis, plus rien.

Plus rien que ce putain de bippppp qui s’éternisait, me vrillait les oreilles et le
cœur. Je suis restée prostrée, hébétée et anéantie, assise par terre contre le mur
pendant des heures. J’ai perdu en une fraction de seconde mon amour et ma
raison de vivre. Je me suis retrouvée seule au monde, sans plus personne à aimer.

Je ne peux m’empêcher d’espérer, mais s’il ne revenait jamais ? Si je passais


mon temps à attendre, à gâcher ma vie et mon avenir pour rien ? Peut-être a-t-il
seulement voulu atténuer mon chagrin, mais sa décision est déjà prise, quoi que
je fasse.
Notre histoire est bel et bien terminée.

Il faut que je me rende à l’évidence, que je l’accepte. Et le plus tôt sera le


mieux.

***

Je traverse le service kiné à la recherche de Xavier, pour le trouver dans la


pièce commune. J’aime cet endroit.

Cette salle spacieuse, lumineuse, où règnent convivialité, entraide, ainsi


qu’une certaine joie de vivre. Car même si les patients peinent à retrouver leur
autonomie, parfois dans la douleur, ils se parlent, se soutiennent, se racontent des
histoires ou leur vie, tout simplement, et il n’est pas rare d’entendre de grands
éclats de rire. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, un centre de
rééducation n’est pas un lieu triste, ni morbide.

Je m’approche de lui, alors qu’il est en train de surveiller un patient occupé à


marcher dans les barres parallèles.

– Salut, tu voulais me voir ?


– Salut, ma belle, je t’attendais. Tu fais quelque chose ce week-end ?

Comment lui dire ? Que je ne fais plus aucun projet, que ma vie est
désespérément morne depuis que Julien m’a quittée.

– Non, je n’ai rien de prévu.


– Un ami vient passer le week-end chez moi, ça te dirait de sortir prendre un
verre avec nous, puis d’aller en boîte ?

Ils se sont donné le mot, tous les deux ? C’est un coup monté, Léa et lui,
même combat.

– Honnêtement, je ne sais pas, Xav. C’est très gentil de ta part, mais je n’ai
pas le cœur à faire la fête pour le moment. Demande à Léa, elle sera
certainement partante pour vous accompagner.

Devant sa mine déçue, je me ravise :


– Je te promets d’y réfléchir, d’accord ? Je te laisse, mon patient doit
certainement déjà attendre dans mon box. Au revoir, monsieur Boisson,
travaillez bien.
– Au revoir, mademoiselle Jeanne, bonne journée.

Je lui rends son sourire, me dépêche de rejoindre mon espace pour mon
dernier patient de la matinée.

– Bonjour, Alex, désolée pour le retard. Déshabille-toi, et allonge-toi sur la


table, dis-je, en lui faisant un geste du bras pour qu’il me précède. Comment vas-
tu ce matin ?
– Bien, et vous ? répond-il, en s’installant.
– Ça va, merci. J’ai une bonne nouvelle pour toi, tu sors fin de semaine
prochaine.
– Yes, s’écrie-t-il. Enfin.

Il me regarde, sourit.

– Vous allez me manquer. J’aimerais vous inviter au restaurant, pour vous


remercier. Mon coloc a invité tous ses thérapeutes : son ergo, son kiné, des
infirmières de l’étage.
– Alors si tu invites tous ceux qui se sont occupés de toi, je veux bien. Allez,
détends-toi, et n’hésite pas à me dire si tu as mal. Nous en reparlerons plus tard,
mais ça me ferait très plaisir.
– Merci mademoiselle Dubreuil… euh… Jeanne. Je peux vous appeler
Jeanne ? Vous êtes si triste en ce moment, vous avez tout le temps les yeux
rouges, quelque chose ne va pas ?

Puis il enchaîne :

– Vous avez un petit ami ? Plusieurs mecs de l’étage craquent sur vous, alors
je leur ai dit que je vous le demanderais. Ils pensent que je vais me dégonfler,
mais je veux savoir, moi aussi.

Je ne suis pas surprise.

Ici, rien ne passe inaperçu. Nous prenons soin de nos patients, mais eux, de
leur côté, s’intéressent à nous. C’est un lien très fort, que je n’ai connu nulle part
ailleurs. À l’hôpital, c’est complètement différent, nous nous occupons de
personnes après des chirurgies ou des maladies nécessitant une hospitalisation,
seulement quelques jours, avant qu’ils ne rentrent chez eux, ou ne soient dirigés
vers les centres de rééducation fonctionnelle. La plupart du temps, ils souffrent
tellement, qu’ils sont peu enclins à se lever pour faire quelques pas, et ne nous
voient pas toujours arriver dans leur chambre de gaieté de cœur.

Je réprime un sourire, en me rendant compte que je me fais draguer par un


patient de dix-neuf ans. D’accord, il est plutôt mignon, attendrissant même, avec
ses cheveux ébouriffés, son style sportif débraillé, mais bien trop jeune pour moi,
il ne faut pas abuser. Je ne vais pas les prendre au berceau non plus. En plus, j’ai
une règle d’or : pas de relation avec un patient !

– Tu n’es pas sérieux, Alex, enfin, je suis ta kiné, et tu peux dire à tous ces
curieux que je ne suis pas libre.

À ce moment-là, le chef sort la tête de son bureau situé juste à côté de mon
box, et me fait un petit signe discret pour que je le rejoigne.

Je ne peux pas être tranquille cinq minutes ? Qu’est-ce qu’ils ont tous
aujourd’hui ?

Quelques minutes plus tard, je frappe à sa porte.

– Vous vouliez me voir, monsieur ?

Il se lève, me fait entrer, puis referme derrière moi.

– Oui, Jeanne, asseyez-vous, dit-il, en me désignant une chaise.

Je m’assieds du bout des fesses, un peu angoissée.

Il continue :

– Ce matin, nous avons admis un nouveau cas un peu particulier, un jeune


homme victime d’un accident de moto il y a trois mois. La fracture est
consolidée, depuis un mois et demi, il a l’autorisation du chirurgien pour
appuyer, il devrait pouvoir marcher, il en a les capacités, mais il ne marche
toujours pas, il tient à peine debout. Les psychologues ont tout essayé, personne
n’y comprend rien. Après s’être engueulé avec tout le monde, il a quitté le centre
qui l’a accueilli après sa chirurgie. Il est caractériel, ne supporte rien ni personne.
Voici sa fiche. Il vous attendra à quatorze heures dans sa chambre.
2

Jeanne

Deux heures plus tard, à quatorze heures précises, je frappe à la porte 303.

Pas de réponse.

Je frappe plus fort, et comme je n’ai lu que quelques lignes dans l’ascenseur,
je jette un coup d’œil à la fiche d’entrée.

Alors, qu’avons-nous : Adam Champdor, 25 ans, codirigeant de l’entreprise


familiale, accident de moto le trois avril, disjonction pubienne, fracture du
bassin, fracture diaphysaire du fémur gauche traitée par enclouage
centromédullaire, entorses des genoux, nombreuses brûlures dues aux
frottements sur la route, un mois de hamac, (c’est-à-dire qu’il est resté un mois
sans pouvoir poser les pieds par terre !). Il a dû trouver le temps long, le pauvre.
Pas d’antécédents médicaux ni chirurgicaux. Bonne évolution des fractures.
Appui autorisé. Depuis un mois et demi, alors pourquoi ne marche-t-il toujours
pas ?

Je planifie déjà un protocole de rééducation. Ils devraient mettre une photo, ce


serait sympa, on pourrait au moins se faire une idée de la personne, même si
l’habit ne fait pas le moine !

J’aime ces moments, juste avant de faire connaissance avec un nouveau


patient. C’est comme d’ouvrir un livre pour la première fois. Après la
couverture, je découvre une nouvelle histoire, et j’ai toujours un petit moment
d’excitation et d’appréhension, car parfois, c’est compliqué, la magie n’opère
pas, et malgré toutes les bonnes volontés, il y a incompatibilité d’humeur. Pour
l’instant, je n’ai pas eu de problème. Je pense que sans jugement, avec patience,
compréhension et empathie, je peux m’occuper de tout le monde.

Je n’ai peut-être pas entendu la réponse, alors je frappe un peu plus fort, et
j’entre.

J’ai un mouvement de recul, en voyant tant de personnes dans la pièce : mon


nouveau patient, en fauteuil, une jeune femme assise sur le lit derrière lui, ainsi
qu’un couple de personnes d’une cinquantaine d’années. Certainement ses
parents.

– Bonjour, excusez-moi, dis-je, en m’avançant pour lui serrer la main.


Monsieur Champdor, je m’appelle Jeanne Dubreuil, et je suis votre
kinésithérapeute.

Nos yeux se croisent.

Le regard froid et peu amène qu’il me renvoie me déstabilise.

Que de colère, et que d’impatience aussi ! Autre chose, également. De la


souffrance, peut-être. Oui, je le vois, je le ressens, cet homme a souffert, dans
son corps, et dans sa chair. Pourtant, il est beau ce regard, d’un joli brun, avec
des reflets verts, il pourrait certainement être très doux et caressant s’il n’était
comme maintenant empli de colère et de défiance.

Je le détaille.

Il paraît plutôt grand, et très mince. Sans doute a-t-il perdu beaucoup de poids
depuis son accident, surtout s’il n’a pas bougé de son lit. Certaines personnes
peuvent perdre dix à quinze kilos en quelques semaines. Même cloué dans son
fauteuil roulant, il garde une attitude fière et dominante, presque rigide, se
contentant de me fixer avec froideur. Nos yeux, toujours rivés l’un à l’autre,
engagent un combat, que j’espère bien gagner.

– Je suis venue vous donner vos horaires de rééducation, continué-je, après


quelques secondes de silence. Je vous attendrai dès demain matin…

Il me coupe la parole :

– Parce que je ne vais pas faire de piscine ? Je ne suis ici que pour faire de la
balnéothérapie, alors je n’en ai rien à foutre de vos horaires à la con.
– Adam, s’il te plaît, dit calmement sa mère, en posant une main sur son
épaule pour l’apaiser.
Le père fronce les sourcils, lui jette un regard réprobateur, tout en se dirigeant
vers la porte.

– Je vous souhaite bien du courage, mademoiselle. Ne vous laissez pas faire.


C’est un petit con, trop couvé par sa mère.

Il jette à sa femme un regard entendu, et quitte la pièce. Je me racle la gorge,


très mal à l’aise.

Eh bien, ça commence bien : accident, mauvaise ambiance familiale,


caractère de cochon. Quoi d’autre ?

Je prends une profonde inspiration. Effectivement, mon nouveau patient n’a


pas l’air décidé à me faciliter la tâche. Il faut que je me renseigne, pour trouver
ses failles, sinon je suis foutue. Il ne doit en aucun cas avoir le dessus. Je ne vais
certainement pas me laisser avoir par ses beaux yeux.

Non, mais quel connard !

Mes « horaires à la con » et moi, nous allons lui en faire baver. Il va voir ce
que c’est que de souffrir en poussant de la fonte. Je vais le faire suer sang et eau.

Il veut la bagarre ? Il va l’avoir, et plutôt deux fois qu’une !

Je prends ma voix la plus douce, pour plonger dans ses magnifiques yeux
marron vert, lumineux, mordorés, profonds, volcaniques.

Hum… je m’égare.

– Je m’occuperai de planifier vos séances de balnéothérapie, et s’il n’y a pas


de contre-indications majeures, nous pourrons les mettre en place très
rapidement, mais que les choses soient claires, je vous attends à dix heures
demain matin pour votre première séance de rééducation, et c’est non
négociable. Nous nous verrons deux fois par jour, et jusqu’à nouvel ordre, matin
et après-midi. Si vous n’êtes pas d’accord avec le fonctionnement de cette
maison, il existe d’autres centres, vous êtes libre de partir, nous ne vous retenons
pas.

Alors là, je m’avance un peu, il n’aura certainement pas si facilement une


place ailleurs, et mon chef va être en colère s’il apprend que je fais fuir mes
patients, mais je m’en moque. Ici, c’est moi qui dicte les règles.

Je reprends, sur le même ton :

– Si vous décidez de rester parmi nous, je veux votre entière collaboration. De


mon côté, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour mener à bien votre
rééducation et vous remettre sur pied rapidement, je vous le promets. Nous
sommes bien d’accord ? Dix heures, demain matin ? Et je vous demanderai
d’être à l’heure, je ne tolérerai aucun retard, j’ai d’autres patients que vous,
terminé-je, avant qu’il ne puisse placer une parole.

Il me regarde, étonné. Je mettrai ma main au feu que personne n’ose lui parler
sur ce ton. La jeune femme sur son lit est restée la bouche ouverte tout au long
de mon monologue.

Eh, minette, n’aie pas peur, je te le laisse ton mec. Tu peux le garder avec son
sale caractère, c’est bon, j’ai déjà donné !

Une petite lueur d’intérêt traverse ses iris, tandis qu’un sourire se dessine sur
ses lèvres. J’ai la nette impression que cet affrontement n’est pas pour lui
déplaire. Il me fixe encore un instant, rétorque :

- D’accord, je veux bien vous faire confiance. J’aime aussi que les choses
soient carrées et j’obtiens toujours ce que je veux. Si je reste, j’exige de votre
part un total dévouement. Plus vite je serai debout, plus vite je quitterai ce
château de merde. Je ne suis ici que parce que ma mère et mon médecin ont
insisté, mais j’aurais bien autre chose à faire, croyez-moi.
– Alors je suis sûre que nous allons bien nous entendre, j’obtiens toujours le
meilleur de mes patients, et vous ne ferez pas exception à la règle. Je vous dis
donc à demain, et je vous souhaite de passer un bon après-midi. Madame,
mademoiselle…

Je me retourne, et je quitte la chambre, avec un soupir de soulagement. À


peine la porte franchie, je m’adosse contre le mur, ferme brièvement les yeux
pour me remettre de mes émotions.

Quel combat, et quel accueil ! Mon Dieu, il mordrait presque.


Je me dirige vers les ascenseurs, et M. Champdor-père qui visiblement
m’attendait, m’apostrophe lorsque j’arrive à sa hauteur.

– Vous pensez pouvoir faire quelque chose pour lui ?


– Je l’espère en tout cas, monsieur.
– Il va vous donner du fil à retordre, j’en ai peur, il n’a pas un caractère facile.

Je souris au souvenir des mots houleux échangés. S’il croit que je vais me
laisser intimider, il va tomber de haut, ce n’est pas mon genre.

– Moi non plus, rassurez-vous.


– Je dois également vous dire que nos rapports sont plutôt conflictuels.

J’ai cru comprendre, effectivement.

Je regarde ma montre, et comme il me reste encore un peu de temps avant la


prise en charge de mon patient suivant, je demande :

– Monsieur, si vous le permettez, j’aimerais vous poser quelques questions


sur l’accident de votre fils, vous voulez bien descendre avec moi dans le parc ?

À mon grand soulagement, il acquiesce, car même si je veux en apprendre un


peu plus sur mon patient, je ne prendrai pas le risque qu’il nous surprenne dans
le couloir.

***

Un soleil éblouissant nous cueille dès que nous passons les portes
automatiques. Après avoir traversé la cour gravillonnée, nous accédons au parc,
immense, surplombant une forêt de pins et de sapins à perte de vue, pour nous
approcher de la barrière. À cette période, l’odeur de térébenthine est
particulièrement puissante, les aiguilles de pin écrasées par les promeneurs
laissant s’échapper leur essence, bénéfique pour les poumons. J’ai découvert, il y
a quelques jours, que le château a été un sanatorium pour la haute société
française et étrangère. Ici venaient séjourner les phtisiques, les malades de la
tuberculose, pour une cure d’air, de lumière et de soleil. Ils venaient trouver du
repos, des soins attentionnés bien souvent administrés par des religieuses, une
nourriture saine, le bon air, loin des villes insalubres et surpeuplées, en plein
essor industriel. Et surtout échapper à la promiscuité, ainsi qu’aux sollicitations
d’une vie sociale épuisante et parfois frivole.

Je salue discrètement quelques patients, sortis chercher un peu de fraîcheur


sous les arbres. Les yeux au loin, M. Champdor semble perdu dans ses pensées,
et je toussote pour le faire revenir sur Terre.

– Monsieur, que savez-vous de l’accident de votre fils ?

Il me fait face, se racle la gorge.

– Adam est très discret sur le sujet et ma femme ne veut rien me dire. Elle le
surprotège, et veut me faire payer notre passé commun, mais un couple, c’est un
peu plus compliqué que ça, vous ne pensez pas, mademoiselle Dubreuil ?
– Je ne sais pas, monsieur, je n’ai pas beaucoup d’expérience sur la vie de
couple, je réponds avec un sourire contrit. Veuillez continuer, s’il vous plaît.
– Ne croyez pas que je me cherche des circonstances atténuantes, mais les
faits sont là. Voilà ce que je sais : Adam et sa bande sortaient d’une soirée. Il
n’avait pas bu. Lorsqu’il est à moto, il ne boit pas. Je ne peux pas lui enlever ça,
c’est un garçon sérieux. Colérique, mais sérieux. Il était seul sur sa moto, fort
heureusement, sa petite amie n’était pas avec lui car ils s’étaient disputés,
comme bien souvent. Ils devaient se retrouver dans une discothèque distante de
plusieurs kilomètres.

Je vois bien que me raconter les évènements est douloureux pour lui, le
mettant très certainement face à la réalité. Une dure réalité de la vie. L’accident !
Pourquoi Adam ? Pourquoi son fils chéri ? Ça aurait pu être pire, il aurait pu y
laisser la vie. La suite de son histoire va m’anéantir, je le sais, je l’ai compris, et
je crois qu’Adam n’aurait pas voulu survivre à ça.

Le voyant si triste, je pose une main sur son avant-bras, pour tenter de lui
apporter un peu de réconfort, et de chaleur humaine, alors qu’il poursuit :

– Philippe, son meilleur ami, conduisait une voiture très puissante, que ses
parents venaient de lui offrir, et depuis peu, il travaillait pour nous. Il avait les
affaires dans le sang, tout comme son père.
– Avait ?

Alors qu’il allait me répondre, une toux autoritaire nous fait nous retourner. Je
retire ma main.

– Je vois que tu n’as pas perdu de temps, papa.

Sa façon de dire papa me fait sourciller.

– Peu importe l’âge, il te les faut toutes.

Quoi ?!

Je n’aime pas du tout la façon dont il me regarde, comme si j’étais une moins
que rien, une roulure, une sorte de marie-couche-toi-là, et je me sens blessée,
plus que je ne saurais le dire.

– Maman te cherche, elle veut rentrer.

Sur ces mots, il fait pivoter son fauteuil, et commence à partir dans l’allée. M.
Champdor sort une petite carte de sa poche intérieure.

– Tenez mademoiselle, voici ma carte, vous pouvez m’appeler à tout moment,


de jour comme de nuit. Peut-être voudra-t-il un jour vous raconter sa version des
faits, ça lui ferait certainement du bien de se confier à vous. Vous savez écouter,
cela se sent. Je vous laisse, je vais retrouver ma femme et ma nièce.

Je m’en saisis, le regarde s’éloigner pour rejoindre son fils. Il le rattrape, et


s’ensuit une conversation houleuse. Par moments, les yeux d’Adam me
cherchent, jusqu’à ne plus me lâcher, et il ne semble plus écouter ce que lui dit
son père. Celui-ci fait un signe de renoncement du bras, pour se diriger ensuite
vers le bâtiment principal à grands pas. Alors qu’il me dévisage, je me détourne.
S’il attend que je le rejoigne, alors là, il peut toujours courir. Je ne lui ferai pas ce
plaisir. J’ai beau être dévorée de curiosité, je ne suis pas prête à oublier son
regard accusateur.

Non mais, que croit-il ?

Que son père me draguait ? Il me prend pour qui ? Il ne me connaît pas. Pour
lui, toutes les femmes sont des salopes ? Je manque éclater de rire. Et pour moi,
tous les hommes ne sont-ils pas des pourris ? Des petits cons, imbus d’eux-
mêmes et tellement fiers de ce qu’ils ont entre les jambes, mais avec finalement
si peu de couilles. Tellement peu qu’ils sont incapables de dire les choses en
face.

Peut-être a-t-il lui aussi traversé une terrible déception ?

En tous les cas, il me ferait presque oublier ma douloureuse histoire, en


m’apportant un dérivatif, et je remercie le ciel, une fois de plus, de m’avoir
donné ce travail. M’occuper des autres, de leur vécu et de leurs misères est
réellement un soutien, en m’empêchant de pleurer sur mes propres problèmes.

Je trouverai toujours plus malheureux que moi.

Je quitte la balustrade, tout en cherchant mon patient des yeux. En ne le


voyant nulle part, contre toute attente, je ressens une vague déception. J’aurais
voulu lui dire ce que j’avais sur le cœur, pour lui rendre la monnaie de sa pièce.

Il se prend pour qui, sérieux ?

Je ne suis pas près d’oublier ce qu’il vient de se passer. Je n’ai pas aimé son
regard accusateur, pas du tout même. Avoir souffert ne lui donne pas tous les
droits, loin de là, nous avons tous nos démons, nos failles, la vie est loin d’être
un long fleuve tranquille, pour chacun de nous, et j’en sais quelque chose. Je me
demande ce qu’il cache, quelle est son histoire, ce qu’il a vécu de si traumatisant
pour être à ce point sur la défensive et tant en colère.

Je sursaute en le découvrant devant la porte du service kiné.

Il ne manque pas d’air ! Je m’attendais à tout sauf à ça.

Je m’arrête devant son fauteuil, le toise :

– Que faîtes-vous ici ? Je ne crois pas vous avoir donné rendez-vous


aujourd’hui.
– Je me disais que je pouvais commencer ma rééducation, plutôt que de me
faire chier dans ma chambre.

OK…

– Vous n’étiez pas obligé d’exiger une chambre individuelle si vous aviez
peur de vous ennuyer, je réponds, d’une voix dure.
– Je ne suis pas très sociable.
– Je m’en suis rendu compte, effectivement. Maintenant, si vous voulez bien
m’excuser.

Je le contourne, pour franchir les portes automatiques.

– Vous voulez peut-être que je vous supplie ?

Je me retourne, attendant la suite.

Où veut-il en venir ?

– Si je le pouvais, croyez bien que je me mettrais à genoux.

À voir son sourire en coin, il n’en pense pas un mot. Il se moque de moi.

Quel connard !

Un parfait connard !

Imbu de lui-même, séduisant, très séduisant même, mais un parfait connard


quand même.

– Très bien, je vais voir ce que je peux faire.

Un sourire de satisfaction illumine ses traits.

– Mais avant, je veux que vous vous excusiez.

Il se renfrogne aussitôt.

Ah, tu veux jouer ? Eh bien nous allons jouer, mais avec mes règles.

– Pardon ?

C’est ça, fait semblant de ne pas comprendre.

– Vous m’avez parfaitement comprise.


– Pour quelles raisons devrais-je m’excuser ?
– Vous savez très bien pourquoi, répliqué-je. Peut-être avez-vous l’habitude
que tout le monde s’aplatisse devant vous, mais avec moi, c’est peine perdue.

Ses iris flambent de colère, et visiblement, il fait de gros efforts pour se


maîtriser.

– Je veux faire une séance, insiste-t-il. C’est votre travail, non ? Vous êtes
payée pour ça.
– Je ne dis pas le contraire, mais il y a une façon de demander.

Il se mord la lèvre inférieure, me sort le grand jeu.

– Vous voulez que j’y mette les formes ?


– Pourquoi pas ?
– Je pourrais très bien le faire si je le voulais.

Je vois.

– Qu’est-ce qui vous en empêche ? Vous vous excusez, et je vous fais entrer.
Je n’aurai pas le temps de m’occuper de vous, mais je peux vous faire faire des
exercices actifs en pouliethérapie.

Il me regarde, étonné.

– Des quoi ?
– De la pouliethérapie. Vous n’en avez pas fait dans le centre précédent ?
– Non.
– Que vous faisaient-ils faire alors ?
– Pas grand-chose.
– Je vois. Alors ?

Il vrille ses magnifiques prunelles aux miennes, se fait visiblement violence


pour paraître agréable.

– Jeanne, veuillez excuser mon ton quelque peu… euh…


– Accusateur.
– Voilà, c’est le mot que je cherchais, merci. Mes paroles ont dépassé ma
pensée, et vous n’étiez en aucun cas visée.
Je retiens une grimace.

Peut mieux faire, non ?

– C’est tout ?

Il lève un sourcil.

– Ça ne vous suffit pas ?


– Non, pas du tout.

Une fois de plus, un charmant sourire étire ses lèvres, qu’il a très belles. Je ne
peux en détourner le regard, tout comme je me sens fondre sous son air frondeur
de bad boy.

Je me reprends, avant de céder et de perdre la face.

– Vous êtes toujours aussi dure en affaires ?, s’enquiert-il.


– Et encore, vous n’avez rien vu.

Il se rencogne dans son fauteuil, croise les bras.

– Très bien, que voulez-vous entendre ?


– Ah non, ne comptez pas sur moi pour vous aider, ce serait trop facile.

Je regarde ma montre.

– Mon temps de patience est écoulé. À demain, monsieur Champdor, le


devoir m’appelle.

Je le plante là, m’éloigne, le sourire aux lèvres, ravie d’avoir réussi à lui
damer le pion.

Il croyait me faire plier avec ses grands yeux lumineux, son petit sourire en
coin à faire damner un saint, ses belles dents blanches.

Mon sourire s’étire lorsque j’entends derrière moi :

– Jeanne, putain, vous n’allez pas…


3

Adam

Elle se fout de ma gueule ?

Elle va me laisser comme un con dans le couloir, devant la porte, comme si


c’était un putain de sanctuaire inaccessible ?

Pour qui se prend-elle, bordel de merde ?

J’en ai marre de toute cette merde. Une fois de plus, l’envie d’en finir une
bonne fois pour toutes, de sauter d’une fenêtre, me taraude. Ou peut-être par-
dessus la balustrade du parc, tiens, pourquoi pas ? J’ai regardé, c’est haut. Le
plongeon de l’ange ne me laisserait aucune chance.

Je serre les poings, grince des dents.

Mes pieds me démangent, bougent sans que je le veuille, répondant à je ne


sais quel sortilège infernal. Comme s’ils voulaient vivre leur propre vie.
J’aimerais me mettre debout, et courir comme un fou, courir après elle, pour la
charger sur mon épaule, lui foutre la fessée qu’elle mérite, et l’obliger à m’obéir.
Jamais aucune femme ne m’a parlé sur ce ton, ni ne m’a tenu tête de cette façon.

Je remonte dans ma chambre, la rage au cœur.

Une rage que je commence à bien connaître, et qui va m’empêcher, comme


toutes les nuits précédentes, de trouver le sommeil et le repos.

À croire que mon âme ne sera jamais en paix, tout comme mon corps.
4

Jeanne

Durant tout l’après-midi, je me force d’oublier mon nouveau patient pour me


concentrer sur ma tâche, mais ses yeux torturés, son charisme indéniable, ses airs
de mauvais garçon mal embouché ont déjà envahi mon cerveau. Je ne pense qu’à
lui. Adam Champdor est toujours au centre de mes pensées lorsque je rejoins
Léa et Xavier pour le repas du soir.

– Alors, le nouveau, il est comment ? lance Xavier, en enroulant son bras


autour de mes épaules.

Il est incroyable, il m’épate, il sait toujours tout avant tout le monde, une vraie
commère. Il écoute aux portes ? Il couche avec le chef ? Pourquoi pas. Xavier,
attiré par les hommes ? Finalement, il est assez discret sur la question. Mais le
chef, non, impossible, il fait des ravages dans tous les services.

Je fais une moue dubitative en réponse à sa question.

Quelques minutes plus tard, nous sommes attablés au restaurant du personnel.


Je me contenterai d’un potage et d’une tranche de jambon, je n’ai envie de rien.
Je cherche au fond de mon cœur la souffrance habituelle, celle qui est devenue
ma compagne depuis que Julien a rompu, pour me rendre compte, à ma plus
grande surprise, qu’elle s’est un peu estompée.

À sa place, un nouveau visage. Très beau, très mâle. Des cheveux bruns un
peu trop longs, (ce garçon aurait bien besoin d’une bonne coupe !), des iris
marron vert avec des petites touches dorées. Un léger sourire à cette évocation se
dessine sur mes lèvres. Lorsque je lève les yeux de mon assiette, je surprends
Léa et Xavier à me dévisager.

– Quoi, demandé-je, j’ai quelque chose entre les dents ?


Je sais très bien ce qu’ils attendent de moi. Sans trop entrer dans les détails,
nous avons pour habitude de parler de nos patients, mais je vais les laisser
mariner encore un peu et garder l’histoire d’Adam pour moi seule, jalousement,
pour pouvoir analyser les éléments calmement. Je ne sais pas tout, mais le puzzle
se met tout doucement en place. Je me suis fait un scénario, et je ne pense pas
être loin de la vérité. Il faut que je l’amène à se livrer, cela fait partie de la
thérapie. Nous nous occupons des corps, mais aussi des âmes. J’incite mes
patients à mettre des mots sur leurs souffrances, des mots sur leurs maux, leurs
pathologies ou leurs traumatismes, ainsi qu’à décrire leurs émotions, car parler
avec quelqu’un d’extérieur, un thérapeute, quel qu’il soit, qui ne juge pas, mais
sait écouter est toujours libérateur. Nous sommes parfois un peu psychologues.

– Et pour ce week-end, alors, tu es partante ? demande Xavier, me coupant


dans mes réflexions. Baptiste est bourguignon, vous aurez des tonnes de choses à
vous raconter. Léa peut passer te chercher vers vingt heures, comme ça tu
n’auras pas à prendre ta voiture.
– Et tu en profiteras pour me faire boire et me pousser dans les bras de ton
ami, je m’esclaffe. Xavier, je te connais par cœur, tu es tellement prévisible.
– Allez, viens, s’écrie Léa, ça te changera les idées, et promis, nous ne te
pousserons dans les bras de personne. Tu pourras finir ta nuit toute seule si ça te
chante et moi un petit bourguignon, je ne dis pas non. C’est un homme comme
un autre après tout et comme ça fait des semaines que je n’ai pas, enfin, vous
voyez ce que je veux dire, je ne serai pas trop regardante, pour peu qu’il ait deux
bras, une bouche et une grosse…
– Léa, veux-tu bien te taire, dis-je, en me bouchant les oreilles.

Xavier et moi éclatons de rire devant son expression, qui a tout d’une petite
chatte se léchant les babines devant un bon verre de lait frais. Elle lève les yeux,
devient rouge pivoine. Je me retourne, et je comprends son embarras, en voyant
le chef se diriger vers notre table, et à la façon dont il la regarde, je pense qu’il
n’a rien loupé de notre conversation. Elle rougit de plus belle, plonge le nez dans
son assiette en lui jetant par moments des petits coups d’œil discrets. Son intérêt
est tellement évident, ça crève les yeux qu’elle aimerait le mettre dans son lit.

– Je peux me joindre à vous ?

Il s’assied à côté de moi sans attendre la réponse.


– Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux, Jeanne. Vous avez pris le soleil cet
après-midi ?

Est-ce une façon détournée de me dire que je ne travaille pas beaucoup dans
le service ? Il est vrai que dès que je peux être à l’extérieur, surtout par ce temps,
je n’hésite pas. Je suis une fille de la campagne, j’aime le grand air, les fleurs des
champs, l’odeur de la luzerne et du gazon coupé, et j’apprécie tout
particulièrement le parc du château, alors j’emmène très souvent mes patients se
promener dans les allées.

– Oui, parfaitement, mais j’ai aussi accueilli M. Champdor, comme vous me


l’avez demandé et…
– Alors, comment s’est passée votre entrevue ?

Léa et Xavier n’en loupent pas une miette, la fourchette en l’air et le buste en
avant.

– Eh bien, hum…

Je me racle la gorge, cherche mes mots :

– Il est déroutant, et somme toute assez antipathique. Il ne sait pas s’il va


rester.
– Ah bon ? Mais pourquoi, s’alarme tout de suite le chef. Vous n’avez pas été
trop directe avec lui ? Je vous avais dit d’en prendre soin, d’y aller doucement. Il
ne faut surtout pas qu’il nous file entre les doigts, le directeur ne me le
pardonnerait pas.

Je ne peux m’empêcher de m’amuser encore un peu à ses dépens.

– Je ne sais pas monsieur, vous ne m’avez rien expliqué, et je ne peux pas le


questionner, il paraît encore à fleur de peau. Je ne connais pas son histoire, il faut
qu’il me fasse confiance et qu’il se livre, ce qui est loin d’être gagné.
– C’est vrai, je n’ai pas pris le temps de vous briefer, pardonnez-moi. Ce type
est une vraie bombe à retardement, il est ingérable, très instable
psychologiquement depuis son accident. Sa petite amie l’a quitté alors qu’il était
à l’hôpital. Elle ne voulait pas passer le restant de ses jours avec un handicapé,
lui aurait-elle dit. Les psychologues font tout ce qu’ils peuvent, mais il est fermé
comme une huître, ils ne peuvent rien en tirer.

Le reste de son discours ne m’intéresse plus. Je n’ai retenu que cette phrase :
sa petite amie l’a laissé tomber. Alors qui était la jeune fille sur son lit ? Son père
a dit quelque chose à son propos, que je n’ai pas relevé sur le moment, il a parlé
de sa nièce. Adam est donc célibataire, sans attache, mais avec le cœur en mille
morceaux. Alors je décide, subitement, de faire tout ce qui est en mon pouvoir
pour l’aider, en dépit de son sale caractère et peut-être même, malgré lui, contre
sa volonté. Je vais l’aider. Je veux l’aider. Je veux voir dans les yeux de cet
homme, quelles que soient ses souffrances passées, une petite lumière d’espoir.
Je veux lui apporter du réconfort, l’aider à se reconstruire, lui faire oublier ses
douleurs, afin de guérir les miennes.

Ensemble, nous pourrons peut-être nous sauver.

Oh là, oh là, Jeanne, ma fille, tu vas un peu trop vite en besogne, me


sermonne ma conscience. Qu’est-ce qui te fait croire qu’il voudra te connaître
un peu plus ? T’accepter comme sa kiné, c’est une chose, mais faire de toi sa
confidente, son alliée, et se livrer, c’en est une autre.

Et il est tellement beau et sexy, avec cette petite touche de fragilité qui le rend
attendrissant. Toutes les minettes du service vont lui tourner autour, de la femme
de ménage aux infirmières, en passant par la psychologue et la diététicienne.

C’est le problème des centres de rééducation : il y a beaucoup trop de


femmes !

– Alors, je vous le demande encore une fois, Jeanne, je peux compter sur
vous ?

Je n’ai absolument rien écouté du discours de mon chef, mais comme je ne


veux pas le décevoir, je lui réponds que oui, je ferai tout ce qui est en mon
pouvoir pour que M. Champdor reste parmi nous, et apprécie le service kiné.

Comme s’il n’attendait que cette réponse, il se lève, et, sur un bonsoir
collectif, après avoir jeté un dernier regard à Léa, il quitte le self. En remarquant
la façon dont elle le mate, ou plus exactement comment elle le bouffe des yeux,
je lui passe le doigt sur le menton, la faisant sursauter.
– Tu as de la bave, là, lui dis-je, en m’esclaffant.
– Ça se voit tant que ça ?
– Comme le nez au milieu de la figure, rétorque Xavier.
– Il a quand même de belles fesses le salaud, dit-elle en se léchant les lèvres.
Hein, Jeanne ?
– Si tu le dis. Moi, il me laisse indifférente, alors que toi, ma belle, tu es
subjuguée.
– Aux dernières nouvelles, il est avec Nathalie, rage-t-elle.
– L’infirmière du premier ?
– Celle-là même, une vraie salope, paraît-il. Bref, changeons de sujet. Et ton
patient alors ? Il a l’air d’avoir subi un traumatisme important, tu crois qu’il peut
se remettre d’un truc pareil ? S’il est en permanence en colère, c’est peut-être
qu’il culpabilise.

Je réfléchis à sa remarque, pour répondre :

– Je ne le pense pas. Selon son père, il n’est pas responsable. Je ne sais pas
encore ce qu’il s’est passé, mais je compte bien le découvrir rapidement. Ce que
je sais par contre, c’est qu’il a souffert, et souffre encore. Comme beaucoup de
personnes sur cette Terre, il est victime d’une destinée. Il ne sait pas encore
pourquoi, il ne comprend pas et il lui faudra du temps, mais il devra accepter son
accident, ainsi que les séquelles, physiques et morales qui en découlent, il n’a
pas le choix s’il veut s’en sortir, et je compte bien lui en faire prendre conscience
le plus rapidement possible, dans son intérêt. Plus vite il acceptera, plus vite il se
remettra. Bon, je vous laisse, je monte dans mes appartements, terminé-je, en
prenant une petite voix de châtelaine guindée, ce que je suis d’ailleurs puisque
j’habite dans l’une des tours.
– Tu ne veux pas sortir ? demande Léa.

Je lui souris piteusement.

– Ne m’en veux pas, Léa, mais je n’ai pas la tête à ça. À demain, je réponds,
en leur faisant un petit signe de la main, et en m’esquivant, avant qu’ils ne
cherchent à me faire changer d’avis.

***

Je me débarrasse rapidement de mes vêtements pour filer sous une douche


brûlante. Les mains à plat contre le mur, les yeux fermés, je laisse l’eau glisser
sur mes épaules nouées et sur mon dos, en me repassant le film de la journée. Je
fais jouer mes épaules pour les délasser, et j’attends avec angoisse la bouffée de
tristesse qui m’assaille tous les soirs dès que je suis seule. Mais ce soir, pas de
larmes. Au contraire, aujourd’hui, quelque chose a changé, je ressens comme un
renouveau.

J’ai un challenge à relever.

Un patient à sauver.

Quelques minutes plus tard, bien calée dans mon fauteuil, je pousse un soupir
de satisfaction, en prenant le vieux cahier de feuilles jaunies que j’ai découvert
dans la bibliothèque, pour commencer ma lecture. Je tourne les pages avec
précaution.

Clothilde de La Perrière, fille unique d’un riche aristocrate lyonnais, est


convalescente au château pour une tuberculose qui doucement l’emporte. Mes
yeux parcourent les premières lignes, et me voilà transportée malgré moi, en
1904, en ces murs, où alors régnaient en maître le sang, la mélancolie, et la mort.
5

Clothilde

Le château, juillet 1904

Installée sur une chaise longue dans l’immense verrière face au parc, une
couverture sur les genoux, je somnolais. Les fenêtres ouvertes, en ce début
d’après-midi, laissaient entrer un flot de lumière et de soleil. La chaleur devenait
presque insupportable, et par moments, je m’épongeais le front, le visage ainsi
que la naissance de la poitrine, avec un petit mouchoir de fine dentelle brodée,
cadeau de ma mère. Mon corset baleiné, même ouvert, contre toute bienséance,
m’oppressait la cage thoracique.

Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour l’enlever, j’étouffais dans ce carcan !

Au nom de quoi la mode imposait-elle aux femmes le port de ces corsets et de


ces robes qui enserraient de la base du cou au bout des pieds ? Malgré ma garde-
robe somptueuse, faite dans les plus belles soies lyonnaises et digne d’une
princesse, les étoles chatoyantes, les ombrelles, je ne rêvais que de lingerie
légère, de robes de paysannes, et de liberté. J’aimerais, si j’en avais seulement le
courage et la force physique, envoyer promener robes et dentelles, pour courir en
jupons dans l’herbe grasse.

Ah, courir !

Sentir le vent sur ma peau, sentir mes pieds nus dans la rosée du matin.

Les sensations perdues de mon enfance insouciante assaillirent ma mémoire :


les rondes avec mes amies, les roulades, les cris de ma gouvernante depuis la
grande terrasse du domaine familial, que je n’écoutais jamais, au grand dam de
cette pauvre fille. Je la faisais tout bonnement tourner en bourrique, car derrière
mon apparente docilité se cachait un esprit rebelle. Rebelle surtout à cette société
qui asservissait les femmes pour le bon plaisir de l’homme, les cantonnant aux
tâches ménagères, et à l’éducation des enfants.

Fille unique d’un aristocrate lyonnais qui a su maintenir son immense fortune
à flot en investissant dans la fabrication et le commerce de la soie, je n’ai jamais
manqué de rien, étant toujours entourée de femmes de chambres, de
gouvernantes, et heureusement d’amies de mon âge. Rien n’était trop beau pour
moi, mes parents me comblaient de cadeaux. Même s’ils étaient peu présents,
trop accaparés par les affaires et une vie sociale bien remplie, je ne souffrais
jamais de solitude. De plus, ils ont toujours respecté mon caractère bien trempé,
et ma mère, elle-même fille de soyeux lyonnais et véritable bras droit de mon
père, m’encourageait à m’émanciper, et à profiter de chaque jour qui passe.
J’avais eu la chance de profiter d’une éducation un peu avant-gardiste, avec
beaucoup de liberté. Férue d’équitation, je partais seule le plus souvent, pour de
grandes chevauchées dans la campagne, dont je rentrais invariablement
ébouriffée, et radieuse de vie. Des professeurs se relayaient pour m’enseigner les
arts, (je joue du piano et je chante, magnifiquement, à ce qu’il paraît !), les
sciences, et le monde. Un de mes professeurs, mon professeur de musique, très
jeune, beau comme un dieu grec, très érudit, avait su toucher mon cœur comme
personne, et avait réussi à me voler quelques baisers. Je rêvais, des nuits entières
de m’enfuir avec lui, comme il me l’avait maintes fois proposé, et de connaître
l’amour dans ses bras, mais comme j’aimais également beaucoup mes parents, je
ne voulais pas leur briser le cœur. L’une de mes meilleures amies avait fui avec
son amoureux, un petit médecin de campagne, de quelques années son aîné,
Dieu seul savait où, et le déshonneur était retombé sur la famille. Sa mère avait
perdu toutes ses connaissances et avait été vivement critiquée par la bonne
société, tant et si bien qu’elle ne sortait plus de chez elle, et se mourrait de
chagrin. Jamais je n’aurais pu briser le cœur de ma propre mère, je refusais de
vivre dans la pauvreté et l’incertitude, alors je m’éloignai de ce garçon, puis je le
fis renvoyer. Ses adieux furent la chose la plus difficile que j’ai eue à supporter
jusque-là. C’était mieux ainsi. Mon père, qui se doutait de quelque chose, veillait
à ce que je sois toujours entourée de chaperons. On ne badinait pas avec la vertu
d’une héritière, et ma dot devait attirer un très bon parti.

J’acceptai alors de me marier sans tarder, si possible avec un homme un peu


arrangeant, et pas trop regardant sur mes agissements, pour pouvoir jouir d’un
peu de liberté. Je n’avais pas peur du mariage et j’attendais ma nuit de noces
sans inquiétude. J’étais au fait de ce que faisaient les couples dès que la porte de
la chambre à coucher était fermée, j’avais vu des animaux copuler, des
domestiques dans la grange, et mes petites bonnes me parlaient à mots couverts
de ce que les hommes et les femmes faisaient depuis la nuit des temps, et quels
plaisirs on pouvait en tirer.

Mais le destin allait modifier le cours de ma vie.

Depuis peu, j’étais promise au fils d’un ami de son père, Émile de Hautecour,
assez joli garçon bien qu’un peu précieux, des yeux de biche qu’aurait pu lui
envier une femme. Il n’avait pas le charme de mon professeur de musique, mais
j’étais décidée à accepter la requête de mon père, et je m’apprêtais à l’épouser.

Tous les jours, Émile venait me faire sa cour, sans omettre de me laisser en
partant un petit billet doux, des confiseries ou des bijoux. Nous faisions de
grandes promenades dans le jardin, mais derrière le visage rigide de mon promis,
je ne décelais aucune passion et je me sentais un peu déçue. Oh, il me touchait
bien la main, me baisait le bout des doigts, mais juste de temps en temps, et il
n’osait rien quand nous nous retrouvions seuls au détour d’une allée. J’en étais
vaguement déçue et quelque peu inquiète. J’attendais patiemment de ressentir
ces élancements du cœur, cette petite sensation vertigineuse lorsque je le verrais
s’approcher pour me prendre dans ses bras. J’avais goûté à des lèvres
impatientes, celles de mon professeur, et à quelques attouchements qui avaient
su éveiller mes sens. Je sentais que sous la glace brûlait le feu et mes mains
parfois, la nuit, en s’aventurant sur mon corps, me faisaient frissonner de désirs.
Je regrettais amèrement, maintenant que je connaissais mon futur mari, d’avoir
éconduit mon professeur et de ne pas avoir succombé à sa passion. Car lui
m’aimait, il me l’avait montré de mille manières.

Cet Émile, je n’étais pas sûre qu’il m’aimât, mais plutôt qu’il voyait en moi
un bon parti, ainsi que le moyen de s’élever dans la haute société lyonnaise.
J’avais même surpris quelques œillades enflammées de mon promis envers mon
jardinier. Je pensais avoir rêvé et je voulais me persuader que mon père ne
m’aurait jamais fait épouser un tel homme. Alors je me contentais d’entrevues
platoniques, de légers sourires et d’effleurements, et la date du mariage avait été
fixée. Les deux familles s’occupaient de tout. J’avais juste le droit de donner
mon avis sur ma robe de mariée. Et encore.

Ce jour-là, les essayages furent une catastrophe, et la couturière, venue au


domaine pour l’occasion, s’arrachait les cheveux. Je demandai à alléger au
maximum les couches de tissu, mais j’avais encore le sentiment de ressembler à
un gros chou à la crème. Je me souvenais encore de la crise de larmes devant la
psyché de ma chambre.

Ma mère accourut aussitôt.

– Mon enfant, dit-elle, en me prenant les mains, ne vous mettez pas dans des
états pareils. Si cette robe ne vous convient pas, nous prendrons une autre
couturière, bien que celle-ci soit la meilleure de la région.
– Ma petite maman, je crois que je ne suis pas prête pour ce mariage,
répondis-je, en reniflant. Et ce M. de Hautecour me semble bien indifférent à ma
personne. Pensez-vous qu’il m’aimera un jour ?
– Bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ? Vous êtes charmante,
intelligente et douée en tout. Votre mari aura plaisir à vous emmener en société
où vous brillerez pour lui. D’autres hommes vous feront la cour, il en sera très
honoré et sera fier de vous. Votre père a choisi un très bon parti pour vous
Clothilde, et Émile est quelqu’un de bien. Vous pouvez faire confiance à votre
père, mon enfant, il n’aurait pas confié la prunelle de ses yeux à n’importe qui.
– J’ai l’impression de n’être qu’une potiche, une belle chose qui ne doit
surtout pas ouvrir la bouche lorsque je suis avec lui. Dès que je veux parler avec
mon futur mari du monde, de politique ou d’actualités, il me rétorque que les
femmes ne devraient pas s’occuper de ces choses, qu’elles n’y entendent rien.
Lorsque je lui ai dit que je lisais les journaux de père tous les matins, que je me
passionnais de politique, il s’est contenté d’éclater de rire. Ce petit monsieur,
sans vouloir vous offenser, mère, est bien triste et je crois que je vais beaucoup
m’ennuyer.
– Mais non ma chère fille, vous sortirez, vous irez au théâtre, vous ferez
salon, et avec votre esprit et votre vive intelligence, viendront se presser chez
vous les érudits et les penseurs de la région. Et si vous vous ennuyez trop, je ne
devrais pas vous le dire, mais vous prendrez discrètement des amants. Les
hommes nous trompent, alors, pourquoi pas nous ?

Je regardai ma mère avec horreur.

– Maman, comment pouvez-vous me dire cela ? Vous avez déjà trompé père ?

Elle me fit un léger baiser sur les lèvres.


– Non, Clothilde. Jamais. Votre père est l’amour de ma vie, et je l’aime depuis
mon plus jeune âge. Je me souviens quand il venait rendre visite à mon frère, un
de ses meilleurs amis. Il était si beau, si grand et toutes mes amies étaient
également folles de lui, mais lui ne semblait voir personne. Il voulait faire
fortune et n’avait que cette idée en tête. De quatre ans mon aîné, il m’intimidait.
Pourtant, ses yeux de braise parfois se posaient sur moi et me transperçaient. Un
jour, il m’a demandé de faire quelques pas avec lui et il m’a parlé de ses espoirs,
de ses objectifs et des perspectives d’évolution des fabriques de soie dans le
monde. Je l’aurais écouté pendant des heures, juste pour le plaisir de voir ses
belles lèvres bouger. Ensuite, il m’a demandé s’il pouvait venir me faire sa cour,
apprendre à me connaître, et ce fut le plus beau jour de ma vie. J’avais tellement
rêvé de lui. Depuis ce jour, nous ne nous sommes plus quittés. Votre père est un
homme merveilleux, Clothilde, et je remercie Dieu tous les jours de l’avoir mis
sur mon chemin. Il me traite comme son égale, je prends part à ses affaires et il
tient compte de mes conseils, mais bien sûr, en société, je fais attention de
paraître un peu sotte et de ne surtout pas le contredire, je vous apprendrai.

Elle éclata de rire et je la regardai avec amour. Ma mère serait toujours là


pour moi, j’en étais persuadée, et j’aurais toujours son soutien, quoi qu’il arrive.
Elle était pétillante, vive, intelligente, et peut-être encore plus fin stratège que
mon père, avec un sens aigu des affaires. Je pouvais lui faire confiance.

Soudain, un voile me brouilla la vue, et je serais tombée si elle ne m’avait


prise aussitôt dans ses bras, pour m’emmener sur une chauffeuse. Elle délaça
mon corset, tout en appelant ma bonne, Berthe.

– Berthe, vite, apportez mes sels. Allons mon petit, me dit-elle, en me


tapotant les joues. Mais que vous arrive-t-il à la fin ?

J’ouvris péniblement les yeux, la regardai, puis je fus prise d’une quinte de
toux, qui me déchira littéralement les bronches, et laissée proche de la syncope.
Ma mère, très inquiète, me tâta le front.

– Vous avez de la fièvre ma douce, dit-elle, en m’aidant à me relever. Venez,


je vais vous accompagner à votre lit.

Le lendemain, le verdict tomba. J’avais très certainement contracté la


tuberculose, et je devais me rendre au plus vite dans un centre spécialisé, un
sanatorium, pour plusieurs mois, et tenter d’y guérir. La maladie ne me faisait
pas peur, c’était là mon destin après tout, et je n’étais pas mécontente de mettre
un peu de distance entre Émile et moi. Ce délai allait éprouver nos sentiments.

Une semaine plus tard, la veille de mon départ pour le château – un


sanatorium réputé recommandé par mon médecin de famille – Émile était venu
me faire ses adieux. Il m’avait trouvée bien pâle, me l’avait reproché, et ne
s’était pas trop approché. Finalement, mon futur mari n’était pas très courageux
et un peu de fièvre lui faisait peur.

Mais peut-être avait-il raison, après tout ! On ne savait que peu de choses sur
cette maladie, et nullement comment elle s’attrapait. Avec des trémolos dans la
voix et des larmes au bord des yeux, il me dit qu’il m’écrirait tous les jours, et
qu’il viendrait bientôt me rendre visite.

Je ne le crus pas.

Peut-être qu’il m’écrirait, certes, mais je n’étais pas sûre d’avoir envie de lui
répondre.

Pour lui dire quoi ?

Parler de la pluie et du beau temps, de mes traitements, de ces heures passées


couchée au grand air et au soleil, sans s’intéresser à rien. Très peu pour moi.
Même malade, j’avais besoin d’émulation, de discussions à bâtons rompus sur la
vie, la société, et j’avais surtout besoin de me consacrer aux autres, pour ne pas
trop avoir peur pour mon propre destin.

Que mon cher Thibaut me manquait.

Mon professeur de musique était tout pour moi il y a quelques mois en arrière,
et je m’en voulais aujourd’hui de l’avoir fait partir. Lui aurait su me dire des
paroles réconfortantes et m’aurait soutenue, il m’aurait fait rire, m’aurait changé
les idées, m’aurait fait parler de mes peurs et de mes angoisses les plus
profondes pour les exorciser.

Mais il n’était plus là !

J’avais fait fuir la seule personne que j’aurais pu aimer, et je le regrettais


amèrement. J’aurais dû me battre pour mon amour. Peut-être que mon père aurait
compris et m’aurait permis de l’épouser. Après tout, lui-même avait choisi sa
femme, une fille de commerçant, riche certes, mais d’une plus basse extraction,
et contre la volonté paternelle. Il avait su imposer son choix et en était très
heureux.

Alors, pourquoi me refuser le bonheur ?

Depuis plusieurs semaines je ne me sentais pas très bien. J’étais devenue


mélancolique, et je n’avais plus de goût pour rien. Le moindre effort me laissait
épuisée et j’avais remarqué quelques filets de sang dans mes crachats, que
j’avais habilement dissimulés.

La nuit surtout, je me réveillais couverte de sueur, d’une mauvaise sueur, âcre


et malodorante. J’avais mis ça sur le compte de l’ennui, de la perte de mon
amour naissant, et du peu d’intérêt que j’avais dans mon futur mariage. Comme
si tout cela ne me concernait plus. D’autres décidaient de ma vie et je ne faisais
que regarder, impuissante, mon avenir se jouer sans moi.

Après tout, cette maladie était peut-être une bonne chose et j’allais pouvoir,
loin de mes parents et de mon futur mari, faire le point sur ma vie.

Je serai seule, et quelque part, libre.

Et j’étais bien décidée à guérir !

J’avais fait des recherches sur cette maladie, la tuberculose, et j’avais


demandé à mon médecin de famille de ne rien me cacher.

Alors, j’étais partie en ce début juillet 1904, pour le château, à bord de la


superbe, et flambant neuve voiture de mon père : une Bugatti type 6, qu’il avait
achetée avant même sa présentation au salon de Paris et dont il était très fier. Je
l’avais même conduite plusieurs fois et j’avais adoré cette sensation de liberté.
Emmitouflée dans des pelisses, une couverture sur les genoux, je pris la route,
accompagnée du chauffeur de mon père. Mes parents, ne pouvant s’absenter de
leurs affaires trop longtemps, voulurent tout de même me conduire au centre,
mais je refusai. Les quitter ensuite aurait été trop douloureux.

Alors, je me dirigeai seule vers mon destin, armée de tout le courage possible,
m’apprêtant à livrer un dur combat.

Le combat pour ma survie, avec, à la fin, je l’espérais, la guérison.


6

Jeanne

Je me réveille en sursaut, le journal de Clothilde sur les genoux.

Il est trois heures du matin, et j’ai l’impression d’être au lendemain d’une


cuite. Ma bouche est pâteuse, je me sens poisseuse, et j’ai la sensation d’avoir
cent ans. L’air dans ma petite chambre de la tour, même fenêtre ouverte, est
irrespirable.

Il fait trop chaud !

Je retourne dans la salle de bains, pour une douche bien fraîche cette fois-ci,
puis je cours me mettre au lit, pour tenter de dormir encore quelques heures. Les
gouttelettes d’eau glissent sur ma peau, me procurent une fraîcheur agréable.
Tout se mélange dans ma tête. Julien, Clothilde… et Adam.

Julien.

Son corps contre le mien à cet instant, me manque. Nous aurions fait l’amour,
sans beaucoup de fantaisie, et lui aurait pris son pied. En amour, comme dans la
vie, Julien est un égoïste, juste attentif à son propre plaisir. Il arrivait vite à ses
fins, sans tenir compte de moi, et me laissait pantelante, insatisfaite, et en attente
d’autre chose, sans réellement savoir de quoi. Il a été le premier, et même si je
me suis laissé embrasser par des garçons au lycée, aucun n’a su m’attirer assez
pour avoir envie de faire le grand saut. Je voulais me garder pure pour le grand
amour de ma vie.

Tu parles d’une connerie !

Qu’est-ce qu’il en a à faire aujourd’hui de ma virginité ?

Il m’a même dit un jour que j’avais un problème, que j’étais certainement
frigide, trop lente au plaisir, et manifestement, il ne voulait pas s’embarrasser de
préliminaires. Lorsque je discutais avec mes amies de tout ce qu’elles faisaient
avec leur petit ami, je tombais des nues.

Un cunni… quoi ? C’est quoi, ça ?

Connais pas !

Il a fini par me faire culpabiliser. Alors je faisais mon possible pour le


satisfaire. Moi, je l’embrassais où il voulait et aussi longtemps qu’il le voulait. Je
l’aimais tellement. J’aurais tout fait pour lui, il me dominait. Je lui aurais baisé
les pieds s’il l’avait fallu. Je comprends aujourd’hui qu’il était mauvais pour
moi, qu’il me faisait douter sans cesse, et cette histoire de sexe entre nous me
pourrissait la vie. Je consultais Internet pour me documenter et me rassurer, mais
avec toujours la peur au ventre d’être incapable de le satisfaire, et de ne jamais
bien faire.

En y réfléchissant, je pense qu’il n’a jamais su me faire vibrer. J’étais


amoureuse de l’Amour, envoûtée par lui, attachée aux perspectives d’avenir que
j’imaginais pour nous deux. Mais un seul regard de mon patient aujourd’hui m’a
fait imaginer qu’entre un homme et une femme, ça peut être plus que ça !

Adam…

Je revois son visage et je m’endors.

***

À sept heures cinquante, j’entre dans le service kiné.

Le temps d’enfiler ma tenue de travail, pantalon blanc, blouse blanche, et je


suis la première à entrer dans le bureau.

À moi la corvée de café.

Léa arrive à son tour et comme d’habitude, elle me prend dans ses bras. Cette
fille a tellement d’amour à donner. Elle est chaleureuse, humaine et en vraie fille
du Sud, joviale et toujours de bonne humeur. Son accent chantant et ses reparties
me font mourir de rire. Heureusement qu’elle est là, et comme souvent, je me
demande ce que je deviendrais sans elle.

Je regarde la grosse pendule du service.

Les minutes paraissent des heures.

Pourquoi cette saloperie d’horloge avance-t-elle au ralenti aujourd’hui ?

J’attends dix heures avec appréhension. Comment vais-je le trouver ce


matin ? Allons-nous encore nous affronter ? De quelle humeur sera-t-il ? Cet
homme est une véritable énigme.

Les patients défilent et je leur fais leur séance de rééducation dans un état
presque second. Xavier est passé me voir en coup de vent, et devant son
insistance, j’ai fini par accepter son invitation. Il est parti heureux, en me faisant
un clin d’œil, ainsi qu’un grand sourire, les pouces levés. Je me mets à sa place,
avoir invité un ami, et se retrouver seuls comme deux ronds de flan, ce n’est pas
drôle, mais il ne faudra pas compter sur moi pour mettre l’ambiance, ce n’est pas
mon truc, même après quelques verres. Vu mon humeur, je risque au contraire de
me mettre à pleurer.

9 h 58.

J’entends les portes automatiques s’ouvrir et les roues d’un fauteuil crisser sur
le carrelage.

Mon cœur manque un battement.

C’est lui, j’en suis sûre !

Comment peut-il me faire autant d’effet alors que je le connais à peine ?

J’entends la voix de mon chef, qui devait l’attendre lui aussi :

– Monsieur Champdor, bienvenue dans le service kiné. Comme vous pouvez


le constater, il a été entièrement rénové. Nous avons aujourd’hui un équipement
haut de gamme : des ultrasons, des Milta, un grand gymnase que bien sûr vous
pourrez utiliser comme bon vous semble. Si vous le voulez bien, je vais vous
accompagner au box de votre thérapeute, mademoiselle Dubreuil.
Je rêve.

On dirait un commercial vantant les qualités de son entreprise. Il faut qu’il


arrête de lui cirer les pompes, je suis persuadée qu’il n’apprécie pas les ronds de
jambe, et les courbettes à mon avis vont vite l’agacer. Je souris malgré moi en
entendant mon chef continuer à déblatérer.

Quel boulet !

Je me demande ce que Léa lui trouve. Il a une belle gueule, c’est vrai, et un
corps parfait, mais il est rasoir, et à mon sens, il manque cruellement de
conversation. Mais comme je dis souvent à Léa, heureusement que nous ne
craquons pas sur le même type d’homme, sinon il y aurait des morts.

– Je peux très bien me débrouiller pour trouver ma kiné. Je me souviens


parfaitement d’elle. Dites-moi simplement où je dois me rendre.

Qu’est-ce que je disais ?

Mon rythme cardiaque s’accélère. Je ne me suis jamais sentie aussi


désemparée avant une première séance avec un patient. J’ai les jambes en coton,
et les mains moites.

Que m’arrive-t-il ?

Comment vais-je réagir s’il m’agresse à nouveau ?

– Très bien, comme vous voudrez. Elle est au bout du couloir, à gauche. Vous
pouvez patienter près des chaises sur la droite. Je vous souhaite une bonne
journée, monsieur Champdor, et si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis
dans mon bureau.
– Je devrais pouvoir m’en tirer, répond Adam, toujours aussi direct, en
s’éloignant.

Je l’entends approcher, et ma tension monte d’un cran.

Je respire à fond, ferme les yeux une fraction de seconde, puis je sors du box,
que je partage avec deux autres collègues, actuellement absentes. J’ai demandé
au chef de changer pour être à côté de Léa, mais il tarde à me donner sa réponse,
certainement par peur que nous ne travaillions pas beaucoup, plus enclines à
papoter. Je ne peux pas lui donner tort sur ce point. La plupart du temps, je me
sens un peu seule dans cet espace, qui pourtant a l’avantage d’être plus intime,
surtout depuis que j’ai placé de-ci de-là des tableaux zen pour une ambiance plus
chaleureuse. Avec ses grandes fenêtres, il est également très lumineux.

Je le regarde avancer dans ma direction, en actionnant les roues de son


fauteuil comme s’il voulait les arracher.

J’allais ouvrir la bouche pour l’accueillir, lorsqu’il me devance, pour dire


d’une voix glaciale :

– J’ai été retardé, désolé.


– Ce n’est rien. J’ai entendu. Vous avez passé une bonne nuit ?, demandé-je,
le plus gentiment possible.
– En quoi ça vous regarde ?

D’accord…

Je me fais violence pour ne pas lui rentrer dedans. C’est définitif, ce type va
finir par avoir ma peau.

– OK, je vois que monsieur est encore de mauvais poil. Vous avez raison,
après tout, je m’en moque, ce n’est pas mon problème. Venez, allons nous
installer sur une table, afin que je puisse regarder votre cicatrice, et vous
mobiliser.

Il ne bouge pas, me retourne un regard noir.

– Je ne devais pas faire des exercices de… comment dîtes-vous déjà ?


– Pouliethérapie ?
– Oui, c’est ça, pour me remuscler. Je doute que des massages soient
efficaces, ou même adaptés, dans mon cas.

Je commence à sentir la colère envahir mon cerveau.

Je vais me le faire ! Je vais l’emplafonner avant la fin de la journée, c’est sûr.

– Vous voulez m’apprendre mon métier ?


– Je ne veux pas que l’on me touche, c’est tout, il n’en est pas question.
– Pourquoi ?
– Parce que, c’est comme ça, je n’ai pas à me justifier.
– Très bien, suivez-moi.

Je n’ai pas envie de me battre avec lui. Du moins pas pour le moment. Il fera
une heure d’exercices en cage de poulie, et ensuite, je le masserai, qu’il le
veuille ou non.

C’est encore moi le boss, ici !

Je lui demande de s’allonger sur une table, puis j’installe un montage de


sangles, de filins et de poulies, lui permettant d’écarter sa jambe sans avoir à en
porter le poids. Tout ça sans le moindre mot, sans quasiment le regarder. Il ne
desserre pas les dents lui non plus, semblant dans le même état d’esprit que moi.

Je réprime un soupir désabusé.

– Voilà. Je viendrai vous voir dans un quart d’heure.


– Pas la peine, je ne vais pas me sauver.
– Je sais, mais c’est une question de sécurité.

Punaise, il commence vraiment à m’énerver. Est-ce qu’il va m’écouter ? Au


moins une fois ? Juste une fois ?

– Une heure, ça vous va ?


– Parfaitement.
– Alors pour une fois, nous sommes d’accord.

Si nos yeux pouvaient croiser le fer, un combat à mort s’engagerait.

– À l’issue de la séance, vous me montrerez votre jambe, et encore une fois,


ce n’est pas négociable. Vous êtes sous ma responsabilité, et ici, c’est moi qui
décide, que vous le vouliez ou non, que ça vous plaise ou non. Ce n’est pas mon
problème. À tout à l’heure.

Il me sonde, avant de finir par laisser tomber, d’une voix tranchante.

– Très bien.
Je suis dans un tel état de nerfs que je file aux toilettes me rafraîchir. J’hésite
entre taper du poing contre le mur, ou me mettre la tête dans un lavabo rempli
d’eau, pour m’y noyer. Je ne fais ni l’un, ni l’autre, me contentant de respirer
profondément, pour permettre à mon rythme interne de revenir à la normale.

Je reconnais et j’accepte de ressentir le besoin de tuer mon patient, Adam


Champdor.

Je me répète cette phrase comme une petite litanie, alternant avec des
ventilations profondes, pour finir par ressentir de l’apaisement, ainsi qu’un
détachement certain, que j’espère à toute épreuve. Comme convenu, je passe le
voir tous les quarts d’heure, entre deux patients, pour le regarder, de loin,
s’échiner sur ses exercices. Il va avoir des courbatures, bien fait pour lui. S’il
remarque ma présence, il n’en montre rien.

L’heure passée, j’entre dans la cage, avec la ferme intention de ne pas me


laisser déstabiliser par sa mauvaise humeur, par son caractère de chien, et de ne
pas m’énerver. S’il comprend qu’il est capable de me faire sortir de mes gonds, il
va en profiter, pour me pousser à bout.

— Je vais vous détacher. Ça va ?


– Ça changera quelque chose si je réponds non ?
– Non.

Ça ne sert à rien de vouloir discuter avec lui. Il est le type le plus mal
embouché que je connaisse, et pourtant, j’en ai déjà côtoyé des malades
compliqués à l’hôpital, mais des comme lui, jamais. Je voudrais lui en vouloir,
lui rentrer dedans, et malgré toute la rage qu’il met à rendre nos rapports
compliqués, je ne peux m’empêcher d’avoir de la peine pour lui, et de le
plaindre. De tout mon cœur, de toute mon âme, même si j’ai encore envie de
l’étrangler.

Je suis trop bonne ! Trop fleur bleue, trop romantique, trop gentille.

Respire Jeanne.

Respire.

Laisse couler.
Il souffre, ce n’est pas sa faute.

Lorsque j’ai fini, je demande :

– Vous voulez bien me laisser regarder votre jambe maintenant ?

Il me sonde quelques instants, rétorque :

– Vous ne lâchez jamais l’affaire vous, hein ?


– Rarement. Essayez de me faire confiance, vous ne le regretterez pas, je vous
le promets.
– Très bien, allez-y.

Je tire les rideaux, puis je l’aide à se déshabiller. J’ai à peine les mains sur lui
que je le sens se tendre. Son contact m’émeut, ma peau se hérisse. Je ne peux
nier qu’à cet instant, il se passe quelque chose. Quelque chose d’indéfinissable.
Je ressens sa souffrance, les efforts qu’il fait pour prendre sur lui, et ne pas
m’envoyer balader. J’aimerais gagner sa confiance, réussir à le détendre, pour lui
permettre de ressentir autre chose qu’une agression, qu’il doit considérer comme
une de plus. Même si je n’ai pas vécu ce qu’il a vécu, l’accident, le handicap, les
doutes, même si je ne ressens pas ce qu’il ressent, même si je ne peux qu’essayer
de me mettre à sa place, je le comprends. Je comprends son désarroi face à la
trahison de son corps, son impuissance.

Je prends ma voix la plus douce :

– Détendez-vous, je ne vais pas vous faire mal. Fermez les yeux, et pensez à
autre chose, laissez-moi faire.

Il obéit, sans un mot.

Je palpe doucement, à la recherche de contractures, de zones de tension. Au


bout de quelques minutes, il saisit ma main, murmure :

– Ça suffit.
– Pas de problème. Ce que vous m’avez permis de faire est déjà très bien, et
je vous en remercie. Je vais vous aider à vous rhabiller.
– C’est bon, je devrais pouvoir le faire. Je ne vous retiens pas.
– D’accord, alors à tout à l’heure. Quinze heures trente, et ne soyez pas…
– En retard, je sais. Même programme ?
– Oui, même programme. Vous viendrez directement ici.
– OK.

Je m’éclipse, le laissant se débrouiller, puisque c’est ce qu’il désire.

***

La séance suivante ainsi que celle de ce matin ont été en tous points
identiques, hormis le fait que j’attends sa venue avec de plus en plus de fébrilité.
Il m’intrigue toujours autant, sinon plus, et je me demande quand, à quel
moment, me laissera-t-il enfin l’approcher. Après que je lui en ai fait la
demande, il me laisse lui appliquer un baume décontractant, ce qui en soi,
représente une petite victoire. Au bout de quelques minutes, il me demande à
nouveau d’arrêter.

Son regard hanté est une véritable torture.

Aussitôt mon massage terminé, je lui tourne le dos, pour me laver les mains.
Je ne lui ai quasiment pas parlé, j’ai respecté son silence, son besoin de quiétude,
son recueillement. Ses réflexions, aussi, peut-être. Et peut-être commence-t-il à
se détendre, à ressentir que mes mains ne lui veulent que du bien.

Je peux toujours rêver.

Je l’entends se remettre au fauteuil, enlever ses freins, avancer, puis s’arrêter.


Sentant son regard sur moi, je me retourne.

Il lâche, plongé au fond de mes pupilles :

– Merci, Jeanne.

Je suis tellement surprise que je ne réponds rien. Je le suis des yeux, jusqu’à
le voir franchir la porte de la pièce commune. Sa solitude me fait mal, me serre
le cœur. J’aimerais tellement faire plus pour lui.

Pourquoi suis-je comme ça avec lui ?


Qu’a-t-il de plus que mes autres patients ? Pourquoi est-ce que je me sens si
concernée par ce qu’il lui est arrivé ? Pourquoi me suis-je mis en tête de le
sauver, malgré lui ? Pourquoi me touche-t-il autant ?

Il faut que j’arrête avec toutes ces questions. Je suis sûre d’une chose, elles ne
m’apporteront rien de bon.

***

Le lendemain, j’ai un moment de stupeur en le découvrant devant mon box,


quelques minutes avant l’horaire de son rendez-vous.

Mon sourire se veut engageant.

– Bonjour. Bien dormi ?


– Mieux, merci.
– Est-ce que je peux vous proposer une séance sur table ? Avec un bon
massage ? Ça s’est bien passé hier, non ? Vous vous êtes enfin rendu compte que
je ne mordais pas.

Il acquiesce :

– Pourquoi pas.

Je m’efforce de lui cacher que sa réponse me sidère.

– Alors venez.

Il me suit docilement, regarde autour de lui, paraissant surpris.

– Pas mal, la déco, c’est vous qui avez installé ces cadres ?
– Oui.

Il est tellement différent d’hier, tellement différent de ce que j’ai connu


jusque-là, que je ne sais pas comment procéder, ni me comporter.

Je lui désigne une table de massage.

– Installez-vous.
Il s’exécute.

– Parfait, maintenant allongez-vous sur le dos, et ouvrez votre pantalon s’il


vous plaît. Je vais examiner votre cicatrice, vous masser, puis vous mobiliser. Ce
ne sera pas long.

À nouveau, il obéit. Il paraît bien docile, subitement. Tellement docile que je


me demande ce qu’il me réserve. J’écarte sa jambe de jogging ouverte sur
l’extérieur par toute une rangée de pressions.

Pratique !

– Vous êtes fâchée ?


– Non, rétorqué-je. Pourquoi le serais-je ? Vous êtes un patient si
sympathique, si drôle, avec toujours le sourire, toujours un mot gentil. J’adore
nos discussions, nos éclats de rire. C’est un réel plaisir de vous avoir comme
patient.
– Vous vous moquez ?
– Moi ? je réponds, en mettant une main sur mon cœur, et en papillonnant des
cils. Pas du tout.
– Jeanne ?
– Mmm ?
– Je m’excuse.

Ah, enfin ! Je commençais à désespérer.

Sa voix est rauque, incroyablement veloutée, elle entre dans chacun des pores
de ma peau, s’infiltre sous mon derme.

Il me tend une main, que je regarde, surprise.

– Reprenons depuis le début, voulez-vous ? Je me présente, Adam Champdor,


vingt-cinq ans, victime d’un accident de moto le 3 avril, polytraumatisé,
présentant une fracture de bassin, une fracture diaphysaire du fémur gauche,
traitée par enclouage centromédullaire. Entre autre, termine-t-il, avec une
grimace.

Je ne peux m’empêcher de sourire à l’énoncé de son dossier médical, puis je


saisis sa main, pour la serrer.
– Enchantée, moi c’est Jeanne Dubreuil, votre thérapeute.
– Je suis pardonné ?
– Je ne sais pas encore, il faut que je réfléchisse.
– Prenez votre temps, je ne suis pas pressé.

Quelle différence avec les jours précédents !

Il souffle le chaud et le froid, j’avoue que je suis un peu perdue. Je décide de


passer outre, de paraître indifférente, pour me concentrer sur mon travail.

– Je vais devoir remonter un peu votre sous-vêtement pour voir votre cicatrice
correctement.

Il bascule sur le côté, pour me laisser dégager le haut de sa hanche. J’effleure


sa peau, le sentant frissonner.

– Vous avez confiance en moi ?


– Je ne sais pas encore, il faut que je réfléchisse à la question.

Pour la première fois, nous nous sourions, d’un vrai sourire, sincère et
chaleureux, alors que nos iris ne se quittent plus. Je me racle la gorge, pour
chasser le trouble qui ne demande qu’à m’envahir. Je me retranche derrière une
approche professionnelle.

– Dites-moi si je vous fais mal, d’accord ?


– Pour l’instant ça va, mais la sensation est bizarre.
– C’est tout à fait normal, une cicatrice a une sensibilité particulière, mais la
vôtre est souple, fine, et d’ici quelque temps, elle ne se verra plus. Votre
chirurgien a fait du beau travail. Tout est parfait.

Je lui parle doucement, calmement, comme à un enfant, pour le rassurer.

– Replacez-vous sur le dos, s’il vous plaît, maintenant, je vais vous masser.
Vous voulez toujours tenter l’expérience ?
– Oui, répond-il.
– Sûr ?
– Sûr.
– Vous ne me demanderez pas d’arrêter au bout de trois minutes ?
– Promis.

Lorsqu’il me fait un clin d’œil, je manque de m’affaler par terre. Je suis dans
la mouise. Il faut vraiment qu’il arrête de jouer avec mes nerfs de la sorte.

Il faut que je reste concentrée.

Le boulot. Que le boulot.

Ne pas regarder sa bouche, ni ses yeux, ni son… boxer.

Je me détourne pour verser dans ma main gauche une bonne quantité d’huile
de massage relaxante, minérale, cent pour cent naturelle, faite à base d’algue,
que je fais venir de Bretagne, à laquelle j’ajoute quelques gouttes de gaulthérie,
une huile essentielle anti-inflammatoire, et d’hélichryse italienne à action
circulatoire. Je frotte mes deux mains l’une contre l’autre. Puis je commence
mon massage. Par la cheville, pour remonter, en pressions glissées superficielles
jusqu’à sa hanche. Au départ, le massage est circulatoire, assez superficiel et
rapide, pour devenir plus appuyé.

Je sens son regard sur moi.

Il analyse chacun de mes gestes. Quelques frissons d’appréhension lui


échappent à nouveau, lorsque j’approche du haut de sa cuisse.

– Dites-moi si j’appuie trop fort.


– C’est parfait. Enfin, je crois.

Après quelques minutes, je demande :

– Et maintenant ?
– Ça va toujours, à mon grand étonnement.
– Vous voyez, dis-je avec un grand sourire. J’avais raison, ou pas ?
– Effectivement. C’est même très agréable. Je ne pensais pas qu’un massage
pouvait détendre autant.

Il soupire, ferme les paupières, et son visage se détend visiblement. Je suis un


peu déçue de ne plus voir ses beaux yeux braqués sur moi, mais au moins, je
peux me concentrer sur ce que je fais, et non sur ce que son regard déclenche
dans mon corps. Soudain, je me prends à fantasmer comme une malade sur son
anatomie, diablement attirante.

Je sais, ça ne se fait pas, mais, malgré moi, des images torrides inondent mon
cerveau.

Je rêve que mes mains s’aventurent plus haut, sur son ventre plat, ses
pectoraux bien dessinés, ses épaules, ses bras. Il a un corps si parfait. J’aimerais,
par mes massages, lui faire oublier ses douleurs, prendre une part de sa
souffrance. Que cette jambe, il l’aime à nouveau, qu’elle refasse partie de lui, et
qu’il se la réapproprie. Sans m’en rendre compte, mes mains sont devenues
caresses, et une bosse se forme sous son boxer.

Houla !

Je ferme les yeux, en m’efforçant d’ignorer ce que j’ai déclenché, bien malgré
moi. Mes mains ont dû transmettre mes pensées libidineuses.

En ouvrant les yeux, je remarque qu’il me fixe, avec une lueur indéfinissable
dans le regard.

– Vous avez des mains magiques, Jeanne. Pendant quelques minutes, j’ai
oublié où j’étais, et ce qui m’était arrivé. Merci infiniment.
– Je vous en prie, monsieur, je réponds, en me raclant la gorge. Tout le plaisir
était pour moi. Je suis heureuse que ça vous ait plu.

Non, mais ça ne va pas, c’est quoi cette voix enjôleuse ?

Notre relation a évolué en quelques minutes. De presque affrontement ces


derniers jours, nous avons su créer aujourd’hui une intimité, une bulle de
douceur et ça, c’est la magie du toucher. Je prends du papier d’examen, pour
essuyer l’excédent d’huile sur sa jambe.

– Je peux vous mobiliser ?


– Allez-y, au point où nous en sommes.
– Si vous ne voulez pas, ce n’est pas grave, nous pouvons reporter à lundi.
Vous aurez tout le week-end pour vous préparer psychologiquement.
– Non, maintenant.
Je rêve ou il me donne un ordre ?

Je fronce des sourcils, mais je me radoucis immédiatement, face à la lueur


d’amusement que je crois déceler dans son regard.

– En fait, depuis le début, vous me testez ?


– Pas que.
– Quoi d’autre ?
– C’est un secret.
– Vous êtes un drôle de personnage.
– Et encore, vous n’avez rien vu.
– Arrêtez de piquer mes phrases, lui reproché-je.
– À croire que nous avons pas mal de points communs, finalement.
– Finalement, oui, en effet.

Pendant toute notre conversation, je l’ai mobilisé, sans qu’il s’en rende
compte. Lorsqu’il commence à montrer de signes de fatigue, à se raidir
imperceptiblement, et sans doute à avoir un peu mal, et avant qu’il ne me
maudisse pour le restant de la journée, je décide d’arrêter la séance.

– Bien, je vous masse encore un peu, mais brièvement avec un produit froid,
et je vous laisse remonter dans votre chambre. N’hésitez pas à demander un
antalgique aux infirmières si vous avez mal, elles ont l’habitude, les kinés sont
des bourreaux, c’est bien connu, et reposez-vous.
– Ouais, de toute façon, je n’ai pas trop le choix. J’ai été tellement odieux à
l’hôpital et au centre que j’ai fait fuir tout le monde. Et vous, que faites-vous ce
week-end ?

Tout en l’aidant à se remettre au fauteuil, je réfléchis à une réponse. Sa


promiscuité me met dans tous mes états, me donne affreusement chaud.

– J’habite ici, dans une des tours, et j’aime particulièrement bouquiner dans le
parc. La vue y est magnifique et je trouve toujours un banc au calme, nous nous
verrons peut-être.
– Je serais heureux de passer quelques instants avec vous, Jeanne, alors à tout
à l’heure. Seize heures ? J’apporte les cafés.
– Ah ?! Alors d’accord, pourquoi pas. Je m’occupe des biscuits. Un goûter, ça
vous dit ? je demande, en rougissant. Vous avez besoin de vous remplumer un
peu.

Euh, j’ai peut-être été un peu directe.

Il me regarde bizarrement, un peu soufflé, je crois, par mon manque de tact.

– Oui, parfait, répond-il. Merci encore pour le massage.

Il s’éloigne, un sourire aux lèvres.

La matinée défile, et je ne pense plus qu’à notre rendez-vous.

Ça ne va pas un peu vite cette histoire de goûter, demande ma conscience.

Bah, je verrai bien, ça me passera un moment. Je compte bien en profiter pour


continuer de l’amadouer, le questionner, l’inciter à se confier, et comprendre
enfin pourquoi il ne peut toujours pas marcher. Et la façon qu’il a de prononcer
mon prénom.

À ce souvenir, mon cœur s’emballe.

Je monte dans ma chambre, prends le journal de Clothilde, puis je m’allonge


sur le lit, tout de suite plongée dans ma lecture, fascinée une fois de plus.
7

Clothilde

Le château, juillet 1904

Comme tous les matins, j’étais allongée sur une chaise longue, et ma servante
Berthe, à mes côtés, me protégeait de la chaleur et du soleil avec une ombrelle.
Je voulais bien rester des heures dehors au grand air puisque le médecin du
centre m’en avait dressé les bienfaits, mais en aucun cas je ne voulais voir mon
visage prendre une teinte hâlée comme les sauvageonnes.

Je repensais à mon arrivée au centre, quinze jours plus tôt.

Que de chemin parcouru…

Comment pouvais-je imaginer, qu’en si peu de temps, je me sentirais si pleine


de vie, habitée d’ambitions, et surtout que mon cœur ferait de tels bonds dans ma
poitrine, juste à la pensée de l’apercevoir ?

Pierre… mon aimé.

Ce jour-là, aussitôt descendue de voiture, percluse de courbatures après


plusieurs heures passées dans ce tacot ferré et pétaradant, je m’étirai
discrètement tout en regardant autour de moi. Le bâtiment principal, de trois
étages, à la façade agrémentée de colonnes et de balconnets de bois, était flanqué
de quatre grandes tours surmontées de clochers d’ardoise. Un immense escalier
menait à la porte d’entrée. Sur sa droite, un autre bâtiment plus allongé, de
seulement deux étages, comportait une verrière. D’après ce que je savais, il
s’agissait d’un ancien château fort, construit au XIIe siècle, appartenant aux
comtes de Savoie, transformé depuis peu en sanatorium. Je levai les yeux sur le
bâtiment principal, en espérant avoir une chambre avec vue sur le parc. Derrière
les vitres grandes ouvertes, je remarquai de nombreuses personnes étendues sur
des chaises longues, ainsi que des religieuses s’activant autour d’elles.
Le directeur et le médecin du centre sortirent en personne, pour m’accueillir,
pendant que mon chauffeur se chargeait de mes bagages. Après un bref discours
de bienvenue, le médecin, M. Pierre Lagarde, me conduisit à son bureau.

Quelques minutes plus tard, sagement assise sur ma chaise, le dos droit, les
mains jointes sur les genoux, j’attendais que le docteur veuille bien entamer la
discussion, et je le détaillai discrètement. Âgé d’une petite trentaine d’années,
me semblait-il, il était, somme toute, très bel homme, avec un charisme
indéniable. Élégamment vêtu d’un costume trois-pièces gris-anthracite, de
bonnes coupes, une silhouette athlétique, des muscles bien déliés, de beaux
cheveux bruns bouclés, il avait tout d’un Adonis. Il fouilla dans un sous-main de
cuir noir, et en sortit deux lettres, pour ensuite me faire face.

J’avais enlevé mon large chapeau, et il sembla surpris de découvrir mon


visage. Il me regarda avec un trouble certain au fond des prunelles, me sembla-t-
il, mais se reprit bien vite.

– Madame de La Perrière, commença-t-il, en se raclant la gorge. Je suis


enchanté de faire votre connaissance. J’ai par-devers moi une lettre de mon
confrère votre médecin de famille et une de votre père. Ce dernier me demande
de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que vous recouvriez la santé et
d’accepter que votre suivante vienne vous retrouver pour veiller à votre confort.
J’ai bien évidemment répondu à monsieur votre père que cette dernière était la
bienvenue surtout qu’il se propose de payer pour elle une somme conséquente. Il
a fait un don considérable en argent et en mobiliers à notre établissement. Votre
père, madame, est un homme généreux et nous aurions bien besoin de plus de
gens comme lui. Votre suivante devrait arriver la semaine prochaine et d’ici-là,
une de mes aides sera entièrement dédiée à votre service. N’hésitez pas à lui
demander tout ce dont vous aurez besoin.
– Vous êtes très aimable docteur, répondis-je, avec les larmes aux yeux.

Mon père me manquait, mais même de loin, il veillait sur moi, sur mon
confort, et cela me mettait du baume au cœur, et avoir bientôt ma petite Berthe
près de moi me ferait me sentir moins seule. J’aurais presque le sentiment d’être
à la maison.

– Dès demain matin, vous démarrez votre cure, continua le docteur Lagarde.
Mon collègue me dit vous avoir expliqué ce qu’est cette maladie, la tuberculose.
Il dit que vous êtes très érudite, passionnée de littérature, de sciences et surtout
de médecine. Je peux donc vous parler sans détour, et je suis de ceux qui pensent
que les femmes ont aussi un cerveau et savent très bien s’en servir. De plus,
connaître sa maladie et la comprendre permet de mieux la combattre. Depuis que
ce médecin allemand Robert Koch a identifié en 1882 le bacille de cette maladie,
ou Mycobacterium tuberculosis, ou bacille de Koch, plus simplement, puisqu’il
porte maintenant le nom de son découvreur, nous n’avons de cesse de trouver
des solutions pour soigner et éradiquer ce fléau, qui fait des ravages dans
l’Europe entière. Ici, comme dans d’autres établissements, nous avons mis en
place des mesures d’hygiène draconiennes pour lutter contre la transmission et la
propagation. Si sa forme pulmonaire est la plus répandue, je vais vous examiner
pour éliminer d’autres atteintes, osseuses notamment, appelées Mal de Pott.
Nous savons que des équipes de biologistes travaillent à l’élaboration d’un
vaccin, mais en attendant, une hygiène stricte ainsi que l’isolement des malades
restent les seuls traitements. Vous devrez vous laver fréquemment les mains à
l’alcool, veiller à ne pas cracher par terre, nous insistons grandement sur ce
point. Pardonnez-moi, madame, mais je pense qu’avec votre éducation, ceci
n’est pas dans vos habitudes. Vous aurez quatre repas consistants par jour, et
beaucoup, beaucoup de repos. Selon votre évolution, vous pourrez ensuite vous
promener dans le parc, et faire des exercices respiratoires et gymniques. Nos
sœurs vous aideront à tout cela. Venez maintenant, je vais vous ausculter.

Il me mena dans une petite pièce attenante, m’allongea sur une table
d’examen, puis me demanda de déboutonner le haut de ma robe. Sans pudeur
aucune, je dégageai ma gorge, et mes bras. Ma peau semblait attirer le regard du
beau médecin. Il colla une oreille contre le haut de ma poitrine, et écouta ma
respiration, puis il se servit d’un instrument qu’il a appelé stéthoscope, mis au
point par un certain Laennec, médecin français, en 1816.

Il ne cessa de me parler, de me décrire ce qu’il faisait, ce qu’il entendait, avec


des mots simples, et j’appréciais cette voix douce, rassurante, sans chercher à en
comprendre le sens. Seuls comptaient la promiscuité d’avec cet homme, et ses
beaux cheveux bouclés caressant le haut de mes seins.

J’étais troublée, et émue aux larmes.

J’avais envie de passer mes doigts dans ses mèches brunes, de plaquer sa tête
entre mes seins, tout contre mon cœur, et je pensais que décidément, j’aurais dû
me marier. J’avais hâte de connaître l’amour charnel, de m’entendre crier dans
les bras d’un homme, d’être enfin possédée, et de donner tout l’amour que je
sentais bouillonner en moi.

Je ne voulais pas mourir vierge.

Ce cher docteur voudra-t-il m’initier ? Est-ce que la maladie lui faisait peur, à
lui ? Je supposais que non, sinon, il ne s’approcherait pas autant.

Comme s’il comprenait ou même partageait mon trouble, il se détacha de


moi, plongea ses iris dans les miens, et prit ma main, pour m’aider à m’asseoir.
Ses yeux ensuite descendirent jusqu’à ma gorge, pour s’y attarder, et me caresser
du regard. La température de la pièce monta d’un cran, mais il se reprit, et me
questionna sur mes symptômes.

– Depuis quand toussez-vous, madame ?


– Je ne sais pas docteur, depuis plusieurs semaines, je suppose, répondis-je,
d’une toute petite voix, en baissant les yeux.

Je ne pouvais supporter plus longtemps son regard appuyé, et j’avais peur


qu’il ne voie mon désir enflammer mes pupilles.

– Avez-vous remarqué des filets de sang dans vos crachats ? Pardonnez mon
langage cru, madame, mais je dois savoir.
– Ne vous excusez pas, docteur, je ne suis pas sensible, rétorquai-je, en le
regardant cette fois-ci courageusement. Je suis une fille de la campagne, je
connais l’anatomie humaine, et les secrets de la nature, mes maîtres m’ont appris
beaucoup et si je pouvais, j’apprendrais la médecine, maintenant que les facultés
sont ouvertes aux femmes. Dès que j’irai mieux, j’aimerais vous aider.

Je lui pris les mains avec un air suppliant.

– Dîtes oui, monsieur, je vous en prie.


– Oui à quoi, madame ? Qu’attendez-vous de moi ?
– J’en ai besoin, vous comprenez, continuai-je. J’ai besoin d’avoir un but, de
me battre pour une cause. Je veux m’occuper des malades, je suis faite pour cela,
je le sens, au plus profond de mon âme. Je n’ai plus rien, maintenant, vous
comprenez, plus rien. Laissez-moi rester avec vous, et vous seconder, s’il vous
plaît.

Je sanglotais sans bruit, soudain abattue par ce mauvais tour que me jouait ma
destinée. Moi toujours si courageuse, si volontaire et optimiste, je m’étais mise à
douter de mes capacités à guérir. J’avais bien besoin d’un soutien, et d’une
motivation.

Monsieur Lagarde leva mon menton.

– Madame, ne baissez pas les bras. Ne vous laissez pas abattre. Vous êtes
jeune, d’une bonne constitution, et vous guérirez, je le sais, et je m’y engage.
N’avez-vous pas un fiancé qui vous attend ? Votre père m’a dit quelques mots là-
dessus.
– Mon fiancé, monsieur, répondis-je, en séchant rageusement mes larmes, est
plus intéressé par ma fortune que par ma personne. Dès que je lui aurai donné un
héritier, il ne me regardera plus, j’en suis sûre. Il ne veut rien savoir de moi, et je
ne ressens rien quand il me touche. Je peux bien vous le dire à vous, vous ne me
trahirez pas, j’ai eu jadis un amoureux, mais je l’ai perdu, alors j’ai décidé de ne
plus jamais aimer. Dans ses bras, je me sentais vivante, aimée, choyée même. Je
sais ce qu’est l’amour et mon fiancé je ne l’aime pas.
– Allons, ne dites pas de sottise, vous êtes très jeune, et très belle, la vie
réserve parfois de belles surprises, soyez confiante. Je veux bien vous avoir à
mes côtés, si c’est ce que vous désirez. Dès que vous vous en sentirez le courage,
je vous ferai faire quelques tâches auprès des autres malades.
– Oh merci, docteur.

Si je m’étais écoutée, je me serais pendue à son cou, ou j’aurais battu des


mains comme une enfant. Je me réajustai, sautai lestement de la table, mais en
me tordant légèrement la cheville, je perdis l’équilibre. Les bras du beau docteur
se refermèrent sur moi, et il me maintint fermement contre lui, la bouche dans
mes cheveux.

Je sentais sa chaleur, une légère odeur musquée d’homme viril, je me sentais


en sécurité, et protégée.

Oui, j’allais me battre pour survivre !

J’allais vivre, sortir de cet enfer encore plus forte, et dès que je serais guérie,
je demanderais à mon père la permission de m’inscrire à la Faculté de médecine
de Lyon.

Je me dégageai doucement de ses bras rassurants, et je lui souris.

– Vous avez su me motiver, docteur, merci infiniment. Maintenant, si vous le


voulez bien, j’aimerais monter me reposer.
– Très bien, alors je vous accompagne à vos appartements, répondit-il, en me
laissant m’éloigner, comme à regret.

Nous sortîmes dans le couloir, désert à cette heure, pour gagner le troisième
étage, réservé aux pensionnaires de haute condition sociale, me dit-il, puis il
s’arrêta devant une porte, prit une grosse clé, digne d’un hôtel particulier, ouvrit,
puis s’effaça, pour me laisser entrer. Je fis quelques pas à l’intérieur, et, avec un
oh de surprise, je balayai la pièce des yeux.

Je me croyais revenue chez moi !

Ce n’étaient pas les mêmes meubles, évidemment, mais tout y était quand
même, dans presque les mêmes coloris : des commodes, des armoires, des
chevets de bois cérusé blanc, une coiffeuse surmontée d’un beau miroir vénitien,
une chauffeuse et un immense lit à baldaquin garni de gros coussins fleuris
bleus, assortis au couvre-lit et aux tentures ; des coffres et de beaux tapis persans
épais.

Deux grandes fenêtres, largement ouvertes, laissaient entrer un flot de


lumière.

Je traversai la chambre, me dirigeai vers l’une des fenêtres, sortis sur le petit
balcon. Comme je l’espérais quelques heures plus tôt, la chambre donnait sur le
parc avec une vue à couper le souffle. Des pins, des sapins à perte de vue, et
cette odeur si caractéristique. J’en gonflai mes poumons, en sentant déjà les
bienfaits. J’allais puiser dans cette belle nature force et courage, j’en étais
persuadée. Je me tournai alors vers le docteur Lagarde, resté à l’entrée, puis me
dirigeai vers lui.

– Comment avez-vous fait cela ? je demandai, des larmes dans la voix.


– C’est votre père, madame. Il nous a fait porter des meubles, et donné des
directives. Il pense qu’un environnement adéquat vous permettra de vous sentir à
l’aise et prompte à guérir, et je suis on ne peut plus d’accord avec lui.

Je le regardai, et lui souris, attendrie, au-delà des mots.

***

Pierre

Avril 1919

Je me souviens…

Elle me sourit et je restai pétrifié, subjugué par tant de grâce, et de fragilité.


Auréolée de lumière, elle m’apparut, comme une nymphe sortie des eaux, ses
beaux cheveux blonds savamment ramenés sur une épaule.

C’est ça le coup de foudre, pensai-je soudain ?

Cet état d’hébétude, qui vous transforme en plomb, comme privé d’air. Cette
femme me touchait, comme jamais aucune autre avant elle. Il est vrai que j’avais
peu d’expérience en la matière, ne me consacrant qu’à mes études pendant toutes
ces années, en faisant des petits boulots pour survivre. Je passais ma vie dans les
hôpitaux, et j’appris des meilleurs. Évidemment, j’assistais à des soirées
libertines avec mes amis carabins, plus enclins que moi à la débauche, juste pour
ne pas rester puceau, mais j’en gardais un vague dégoût. Je rêvais secrètement
d’une femme différente, belle et douce, mon alter ego dans la vie, une femme qui
me seconderait et comprendrait mon amour de la médecine, ma seule véritable
passion.

Et cette femme, j’avais le sentiment de l’avoir trouvée.

Comment pouvait-elle m’être déjà si précieuse ?

D’où me venait ce besoin impérieux de la protéger, de la sauver, et, si elle le


désirait, de l’aimer ?

Car je savais que je mettrais tout en œuvre pour la guérir, toutes mes
connaissances, tout mon art, et toute mon âme. Je ne baisserais jamais les bras.
Cette urgence de profiter avec elle de chaque seconde, le temps nous étant
compté, nous ferait paraître la vie encore plus merveilleuse.

Pendant mes réflexions, Clothilde s’approcha de moi, presque à me toucher,


et son doux parfum fleuri caressa mes narines. Elle effleura mon bras et
demanda :

– Si j’osais, monsieur, je vous proposerais de prendre un thé. Auriez-vous


encore un peu de temps à m’accorder ? Je ne voudrais pas abuser, je pense que
vous êtes très occupé.
– Effectivement, madame, j’en aurai été enchanté, mais le devoir m’appelle,
répondis-je, avec un sourire tremblant. Je vous laisse vous reposer et je monterai
personnellement votre repas à 18 h 30. Vous pourrez dîner ce soir dans votre
chambre et si vous le désirez, à partir de demain, vous le prendrez dans la salle
commune. Les malades gravement atteints sont en isolement dans leur chambre.
Je vous donnerai tout à l’heure votre emploi du temps pour demain et les jours à
venir. D’ici là, reposez-vous.

***

Clothilde

Pierre Lagarde tendit sa main, et j’y plaçai la mienne. Il la porta à ses lèvres,
embrassa le bout de mes doigts. Un frisson me parcourut de la tête aux pieds. Sa
belle tête de boucles brunes, penchée vers moi, me donna envie d’y fourrager à
pleines mains, de l’attirer contre moi. Que ses lèvres douces goûtent enfin ma
peau, brûlante de désirs, dans tous les coins et recoins de mon anatomie. Je
voulais sentir son souffle chaud sur moi, et je répondrais à ses baisers, oh que
oui, toujours plus demandeuse. S’ensuivrait un épisode d’amour torride comme
j’en rêvais depuis de nombreux mois, mais je devais encore patienter.

Et peut-être ne partagera-t-il jamais mes sentiments.

Il se redressa, prit congé. Il était devenu si distant subitement, que je pensais


avoir rêvé la merveilleuse entente de tout à l’heure.

Je me dirigeai vers mon lit, prise soudain d’une grande lassitude, pour
m’allonger tout habillée, et sombrer dans le sommeil, un léger sourire aux lèvres.
Dans quelques heures, j’allais le revoir.
8

Jeanne

Je m’étire longuement dans le fauteuil où je m’étais installée pour lire la suite


de l’histoire de Clothilde. Cette femme est tellement courageuse !

Qu’aurais-je fait, moi, à sa place, si l’on m’avait diagnostiqué une maladie


incurable ?

Car à l’époque, cette peste blanche, comme on l’appelait, tuait sans


distinction, les riches comme les pauvres, les enfants comme les adultes, et il n’y
avait pas encore d’antibiotiques pour en venir à bout. C’est une vraie leçon de
vie qu’elle me donne : ne jamais baisser les bras, ne jamais s’avouer vaincue,
résister coûte que coûte. La vie réserve de merveilleuses surprises, il faut être
confiant, et profiter de chaque instant. D’autant plus que, lorsque l’on s’y attend
le moins, peut survenir, l’Amour.

L’amour avec un grand A.

Que vaut la vie sans l’amour ?

Sous toutes ses formes. L’amour pour nos parents. Même s’ils ne sont pas
parfaits, ce sont nos parents, ils sont comme ils sont, ils ont fait du mieux qu’ils
ont pu, avec leurs propres démons, leurs propres difficultés. L’amour pour toutes
les personnes que nous côtoyons chaque jour : les amis, les collègues, sans
jamais les juger, ni les condamner, et l’amour pour la nature, pour ce qui nous
entoure.

L’amour universel est partout, dans toute chose.

Forte de ces belles considérations, je décide de prendre une douche fraîche, de


me raser rapidement les jambes et de me faire belle.
Et pour qui tous ces efforts ? demande ma conscience, toujours pressée
d’appuyer là où ça fait mal.

Mais pour moi, d’abord, pour me redonner du courage. Il faut que je pense à
moi, que je prenne soin de moi. Ce n’est pas parce que je n’ai plus d’homme
dans ma vie que je dois me laisser aller.

Et oui, aussi, pour mon rendez-vous de tout à l’heure.

Je reste un long moment sous le jet glacé, en savourant ses bienfaits, puis je
me dirige vers mon lit. J’ai encore un peu de temps alors je m’allonge, nue,
soudain tentée par une expérience nouvelle. Mes mains, fébriles, parcourent
alors mon corps, en manque des caresses d’un homme. Elles s’attardent sur mon
ventre, mes cuisses, l’intérieur de mes cuisses, puis sur mon intimité, à la
recherche d’un plaisir solitaire. Mes doigts, hésitants, s’immiscent entre les
lèvres de mon sexe, pendant que mon autre main pétrit durement mes seins, en
faisant darder les pointes. Un son rauque s’échappe de ma gorge, et je me
cambre, abandonnée à mes propres caresses.

Un doigt maintenant à l’intérieur de moi s’active, puis un autre, et je gémis de


plus en plus, des images plein la tête, en m’approchant de l’extase petit à petit.
Mes seins sont si lourds, si sensibles. Ils ont besoin d’être malaxés, embrassés,
titillés. Je les caresse, les comprime, je torture les tétons, mais rien ne vient.

Un sanglot déchire ma poitrine, tandis qu’un manque viscéral me vrille le


ventre. Rien ne remplacera jamais la chaleur d’un corps de chair et de sang, les
bras d’un homme, la bouche d’un homme, ni le sexe d’un homme.

Pourtant je continue, le corps en sueur, en tremblant de tous mes membres.


J’attends la délivrance. Je mords mon bras pour ne pas crier. Enfin, le plaisir me
cueille, me laissant pantelante, bien qu’inassouvie.

Encore troublée par ce que je viens de faire, les joues en feu, je me dis
finalement que ce n’était pas une si bonne idée : comment vais-je faire pour ne
pas sauter sur mon patient tout à l’heure ?

Mes mains remontent à mes seins et les sensations envahissent mon cerveau.
Je les soupèse, je les palpe, et ils me semblent différents, plus lourds, plus
sensibles, presque douloureux.

Je calcule rapidement.

Non, ce n’est pas possible !

Pitié, dites-moi que je me trompe.

Je me lève à toute vitesse, pour aller chercher mon agenda au fond de mon
sac. J’ai vu Julien il y a quinze jours et j’aurais dû avoir mes règles cette
semaine. Je me souviens que quelques jours avant de passer mon examen, j’ai
été malade toute la nuit, le stress sans doute. J’ai vomi tripes et boyaux en me
tordant de douleurs, sans que Julien vienne une seule fois s’enquérir de mon état.
J’aurais pu crever, il dormait bien tranquillement, mais dès que môsieur avait un
petit pet de travers, alors là, c’était la fin du monde, et il fallait appeler Police
secours.

Non, mais quel goujat !

Finalement, il a bien fait de dégager le plancher. Quand je repense à tout ce


que j’ai vécu par sa faute, j’ai des envies de meurtre. Il m’a vraiment traitée
comme de la merde, je n’étais rien pour lui, j’étais juste bonne à être baisée et à
m’occuper de sa petite personne.

Je tremble de rage, me force à respirer calmement.

Revenons à nos moutons.

Se pourrait-il que j’aie vomi ma pilule ? Je crois que c’est possible. On peut
même être enceinte et avoir ses règles. C’est le bordel, quand même.

Pourquoi suis-je une femme ?

Secrètement, j’ai toujours rêvé d’être un garçon, pour ne plus saigner comme
un goret tous les mois, avec la plupart du temps des douleurs de ventre, de dos,
des élancements dans les jambes qui m’empêchent presque de tenir debout, ou
des migraines qui me vrillent les tempes, et me font voir double, ou dans
l’incapacité de garder les yeux ouverts. Ces jours-là, je ne suis bien qu’au fond
de mon lit avec une bouillotte sur le ventre, des gants d’eau fraîche sur le front,
et les jambes surélevées. La pilule a un peu calmé tous ces symptômes, mais j’ai
de plus en plus de mal à la tolérer, et je n’aime pas les médicaments.

Mes calculs me laissent entrevoir que oui, peut-être…

Je n’ai jamais le moindre retard.

Que vais-je faire ?

Les choses se mettent en place dans ma tête. D’abord, ne pas céder à la


panique. Peut-être qu’il y a une autre explication à ce retard de règles, le choc
émotionnel, par exemple. Deuxièmement, trouver une pharmacie encore ouverte
pour aller acheter un test de grossesse.

Mon Dieu, ça me fait tellement bizarre de prononcer ce mot.

Mes yeux se mouillent de larmes. Ce jour aurait dû être le plus beau moment
de toute ma vie : donner la vie, être enceinte de l’homme que j’aime ou que
j’aimais, ou que je croyais aimer. Oh, je ne sais plus à la fin, mais là, maintenant,
cette perspective m’emplit de doutes et d’appréhensions, et mon univers vient de
s’effondrer encore une fois en une fraction de seconde. Troisièmement, si c’est
positif, obtenir un rendez-vous avec une sage-femme, faire une échographie au
plus vite, et prendre une décision.

Non, je ne veux même pas y penser.

Je m’habille rapidement, prends mon sac à main, puis je dévale les escaliers,
sans fermer ma porte à clé. Personne ne vient jamais par ici de toute façon, et je
n’ai rien à voler, tout ce qui a de l’importance est dans mon sac.

Prête à démarrer, je regarde machinalement l’heure.

15 h 55.

Zut. Adam !

Tant pis. Je suis dans l’incapacité de le voir dans cet état, on dirait une folle.
Je démarre en trombes, sors de l’enceinte du château, pour filer à toute allure en
direction du centre-ville à la recherche d’une pharmacie. Étant arrivée dans cette
ville depuis peu, je ne sais pas trop où me diriger. Je suis dans un tel état de nerfs
que je manque d’écraser un adolescent qui traverse en dehors des clous. J’ai dû
lui faire une peur de tous les diables, car il se met à vociférer, et il me fait un
doigt d’honneur. Si je n’étais pas aussi stressée, j’aurais pu en rire, mais là,
franchement, je n’en ai pas envie. Non, en fait, si je n’étais pas aussi stressée,
jamais je n’aurais conduit de cette manière, et je me serais excusée.

Je lève le pied, avant de véritablement écraser quelqu’un.

Après avoir demandé mon chemin, je me gare devant une pharmacie,


heureusement encore ouverte. Dans la négative, j’aurais été capable de péter la
vitrine. Je n’en peux plus : cette attente me bouffe les nerfs. Je me dirige d’un
pas décidé vers un guichet, pour demander un test de grossesse, s’il vous plaît,
madame. La pharmacienne me regarde, un sourire affable de convenance plaqué
sur le visage.

Arrête ça tout de suite ou je te fais bouffer ton sourire.

– Vous êtes en retard de combien, demande-t-elle, avec du miel dans la voix.

Je me retiens in extremis pour ne pas lui rétorquer : qu’est-ce que ça peut bien
vous foutre ?

Au lieu de cela, je lui réponds gentiment :

– Euh, pas de beaucoup, mais j’ai besoin de savoir.

Je chialerais presque.

Allez, Jeanne, calme-toi, les autres ne sont pas responsables. Tu n’as pas de
chance, c’est tout, le sort s’acharne sur toi. Un mauvais karma, sans doute.

– Je vais vous donner un test fiable à 99,99% dès le premier jour de retard des
règles. Par contre, je vous conseille d’attendre demain matin pour que vos urines
soient plus concentrées, c’est mieux. Je vais vous chercher ça.

Hein ?

Certainement pas. Je ne vais pas attendre demain ! Je vais passer une nuit
blanche, elle ne se rend pas compte que je joue ma vie.

Elle revient avec une jolie petite boîte : Clearblue ça s’appelle.

Boîte à emmerdes, oui !

– Voilà, mademoiselle, ça vous fera douze euros, s’il vous plaît.

En plus, ça coûte un bras, cette daube !

Je paie, et je me tire en courant avant qu’elle ne m’explique comment il faut


que je pisse sur la bandelette.

C’est bon, je sais lire, merci !

Putain, je suis tellement stressée que je vois trouble.

Dans ma voiture, prise de tremblements incontrôlables, je sanglote sans


pouvoir retenir mes larmes. Après avoir balancé mon sac sur le siège passager, je
pose mon front sur le volant pour essayer de me reprendre.

J’ai trop chaud, et je crois que j’ai la gerbe.

Non, je ne vais pas vomir maintenant ?

Eh bien… si.

J’ai juste le temps d’ouvrir ma portière pour ne pas vomir sur mes genoux. Il
ne manquait plus que ça. Comme je n’ai rien mangé depuis ce matin, ça fait un
mal de chien. Je reprends un peu mes esprits, essuie ma bouche, me redresse et
fouille fébrilement dans mon sac à la recherche de la petite bouteille d’eau
minérale que j’ai toujours sur moi. Boire un peu d’eau me fait du bien, mais je
sens que la nausée n’est pas loin. Je me regarde dans le rétroviseur.

Dans quel état je suis, mon Dieu.

Mon mascara a coulé, mes cheveux sont encore humides et emmêlés et je suis
blanche comme un cadavre. Je ne vais pas remonter au château dans cet état. Je
prends l’élastique que j’ai autour du poignet, m’attache les cheveux, puis je
nettoie les coulures sur mes joues.

Voilà, c’est un petit peu mieux, je vais pouvoir faire illusion. Faire semblant,
ce n’est pas trop compliqué, je suis habituée, mais je sens qu’à l’intérieur, une
nouvelle faille de souffrance vient de s’ouvrir.

J’ai une trouille d’enfer !

Je vais devoir encore affronter ce coup du sort. Seule. Je suis désespérément


seule à chaque minute de mon existence depuis que Julien m’a quitté. Je ne peux
compter sur personne. Peut-être quand même sur Léa et Xavier. En quelques
semaines, ils m’ont prouvé que je pouvais leur faire confiance, et une vraie
relation d’amitié s’est installée entre nous. Oui, Léa me soutiendra, j’en suis
sûre, elle acceptera ma décision, sans me juger. Car je le sais, je le sens, il y a
bien un fœtus qui grandit en moi, j’en ai la certitude, et j’ai la certitude aussi que
je n’irai pas au bout de cette grossesse.

Comment le pourrais-je ?

Je suis trop jeune, j’ai ma vie à construire, des ambitions. Je ne peux pas
garder l’enfant d’un homme qui m’a rejetée. Je n’aurai pas ce courage. Je sais,
c’est mal, mais je n’ai pas le choix.

Je prends mon téléphone, compose le numéro de Xavier.

– Salut la belle, ça va ?
— Non Xav, justement, je t’appelais pour te dire que ce soir je ne sortirai pas
avec vous. Je suis vraiment désolée.
– Ah non, tu ne peux pas me faire ça ! J’ai parlé de toi à mon pote, et il avait
hâte de faire ta connaissance. Tu as une drôle de voix, tu es sûre que ça va ?
– Oui, ne t’inquiète pas, je suis juste un peu fatiguée, et j’ai très mal à la tête,
mais ça va passer. Je dois te laisser Xav, passe une bonne soirée, et merci encore
pour l’invitation.
– OK, je t’appelle demain, alors.
– En fait, demain, je pensais me reposer. Tu sais, je ne suis pas très en forme
en ce moment, alors ne m’en veux pas, mais… on se voit lundi, d’accord ?
– Comme tu veux, répond-il, visiblement déçu. Alors, à lundi.
Je raccroche, encore au bord des larmes. Ça me fait de la peine de lui mentir,
et de l’envoyer paître, mais si je commence à parler de ma situation, je vais
craquer.

Il faut que je sois forte !

Personne ne doit savoir.

Jamais.

J’ai honte pour que je m’apprête à faire, en plus d’en être malheureuse, mais
ai-je le choix ?

Non. Je sais bien que non.

Puis j’appelle Léa, pour lui dire ne pas passer me chercher. Semblant accepter
mon mensonge, elle n’insiste pas, à mon grand étonnement, elle d’habitude si
curieuse.

Plus abattue que jamais, je démarre, pour, de retour au château, gagner les
étages comme une somnambule, complètement déboussolée.

Je pousse la porte de ma chambre, marque un temps d’arrêt.

Mon cœur s’arrête de battre un instant, à la vue de la personne présente dans


la pièce.
9

Adam

Je sors du service de rééducation, puis je prends la direction de ma chambre,


en regardant autour de moi. Tout ici m’use les nerfs : ce putain de fauteuil qui
n’avance pas et me vrille les bras, cet ascenseur, jamais là quand on a besoin de
lui, tous ces éclopés autour de moi, qui me filent le bourdon, me regardent avec
pitié, en se sentant obligés de me faire la conversation.

J’entends d’ici leur réflexion : si jeune et cloué dans un fauteuil, qu’a-t-il bien
pu lui arriver ?

Comme si j’en avais quelque chose à foutre de ce qu’ils ont à me dire, ou


même de ce qu’ils pensent. Je sais que je passe pour un parfait connard, mais je
m’en branle. Je me contente de les toiser de toute ma hauteur, pour faire taire les
commérages. Ma vie ne regarde personne, et je n’ai pas envie de raconter mon
histoire à des inconnus, même s’ils sont comme moi en fauteuil. Je n’ai rien en
commun avec ces gens-là. Avec aucun d’entre eux. Moi, je veux juste me barrer
d’ici, et je ne comprends toujours pas pourquoi mon corps me joue des tours.

Pourquoi, malgré toute ma bonne volonté et mon acharnement, je n’arrive


toujours pas à tenir debout, ni à mettre un pied devant l’autre ? Putain, comme si
mon corps refusait maintenant d’avancer.

Je marche depuis que j’ai quoi ? Un an ?

Et aujourd’hui, je suis cloué au sol dès qu’il faut que je marche, je ne sais plus
faire. Je perds tous mes moyens, j’ai les jambes qui tremblent, des sueurs
froides, et je finis invariablement par me remettre au fauteuil. Personne n’est
capable de me dire ce qu’il se passe exactement, les psychologues qui se sont
penchés sur mon cas m’ont obligé à la patience en me disant que c’était normal
après le choc que j’ai subi, et qu’il me faudra du temps.
Tous des nuls !

Du temps, je n’en ai pas, ou alors trop au contraire. Ma vie s’est arrêtée cette
nuit-là, et les minutes me paraissent interminables.

Ce qui m’horripile plus que tout, ce sont toutes ces nanas autour de moi, les
malades comme les employées, qui me matent ouvertement, se retournent sur
mon passage, attirées comme des aimants par ma belle gueule, et qui s’acharnent
à attirer mon attention. À croire qu’elles pensent me guérir en me maternant ou
en me taillant une pipe, mais même ça, ça ne me dit plus rien.

Qu’ils aillent tous se faire foutre !

Après avoir franchi la porte de ma chambre, je respire enfin.

Je me transfère sur mon lit, avec beaucoup de difficultés, en portant ma jambe


pour ensuite l’allonger. J’ai mal. J’ai fait le mariole pendant les exercices, mais
malgré le massage, je sens que la douleur refait surface. Tant pis. Rien au monde
ne pourrait m’arrêter, je veux récupérer au plus vite pour me tirer d’ici, même si
je dois chialer toutes les nuits de souffrance.

Une seule chose pourrait me retenir en ces murs.

Je ferme les yeux, pour me replonger dans les sensations incroyables des
mains de ma kiné sur ma cuisse.

A-t-elle ressenti quelque chose elle aussi ?

J’aurais voulu qu’elle ne s’arrête jamais. Qu’elle me masse encore et encore,


partout, pour me faire renaître. Je n’ai jamais rien ressenti de comparable. J’ai
même eu une réaction un peu embarrassante.

S’est-elle rendu compte de quelque chose ? Après tout, c’était une réaction
naturelle, non ?

Contre toute attente, cette fille me fait de l’effet, et je me suis rendu compte
que j’attendais avec de plus en plus d’impatience mes séances de kiné, pour la
revoir. Elle est douce, attentionnée, prête à se dévouer pour ses patients, mais
avec un caractère bien trempé, ce qui ne gâche rien. Elle a su me tenir tête,
m’amadouer, m’amener où elle voulait, pour que je me laisse aller entre ses
mains. Elle m’a poussé dans mes retranchements, et honnêtement, je ne le
regrette pas. J’ai même apprécié son massage, à ma grande surprise, et j’ai
surtout apprécié qu’elle ne me considère pas comme un handicapé, qu’elle ne me
ménage pas. J’ai eu l’impression d’être redevenu un mec normal.

Elle est tellement différente des filles que je côtoie habituellement, des
pimbêches centrées sur leur nombril, attirées par mon fric et ma moto, et qui ne
rêvent que d’une partie de jambes en l’air sur ma belle bécane. Même la dernière
en date, Natacha, n’était pas si différente. Je l’ai pourtant pensé au début, pas
trop capricieuse, marrante, et bien roulée. Mais au bout de deux mois, j’en avais
fait le tour. Elle était vide et ne m’inspirait plus que de la lassitude. J’aurais
rompu de toute façon si elle ne m’avait pas devancé.

Quelle salope quand même !

Même si je ne voulais plus d’elle, quand elle m’a planté sur mon lit d’hôpital,
en me rabaissant comme un pauvre chien, j’ai pété un câble. C’était la goutte
d’eau qui a fait déborder le vase. Je suis entré dans une rage folle, et j’ai tout
balancé à travers la pièce. Cette petite pute n’a pas demandé son reste, et s’est
enfuie.

Qu’aurais-je bien pu lui faire à cette conne, cloué sur mon lit ?

Comme par hasard, mon père est arrivé pile à ce moment-là. J’ai alors
détourné les yeux, verrouillé mon mental, ravalé mes larmes de rage, pour
m’apprêter à recevoir le sermon habituel : trop gâté, ingérable, orgueilleux.
Blablabla. J’ai entendu ce discours des milliers de fois. J’étais épuisé, et je
voulais qu’on me foute la paix. Alors j’ai écouté sans rien dire, les yeux fermés :
les conclusions de la Police, le chauffeur ivre, qui nous a foutus en l’air, et qui
est maintenant derrière les verrous.

Que risque-t-il ?

Quelques mois de prison, à tout péter ? Alors que ma vie, à moi, est marquée
à jamais, et à jamais, j’en garderai les séquelles, tant physiques que
psychologiques.
Quelle merde !

J’ai fait semblant de dormir, et mon père est parti.

J’en ai ma claque de tout ça, de lui, comme de son entreprise de merde.

À l’hôpital, après l’accident, j’ai largement eu le temps de réfléchir, de faire le


point, et j’ai décidé, dès que j’aurai récupéré, de quitter la boîte. Sans Philippe,
ce ne sera plus pareil. Nous avions des projets, et les mêmes objectifs. Nous
nous complétions, nous nous comprenions sans nous parler, nous aurions
accompli de grandes choses ensemble.

Seulement, voilà, la vie en a décidé autrement.

Mon père m’a bien eu, en me promettant une totale liberté d’action, en me
parlant de transmission, de famille, de flambeau. La société, créée par mon
arrière-arrière-grand-père, devait impérativement rester dans la famille, c’était
une question d’honneur, et il se sentait fatigué. Il a surtout d’autres ambitions.
Mais comme il est incapable de déléguer, et qu’il veut tout régenter, il me traite
comme un gosse. Contrairement à ce qu’il veut bien laisser croire, il est
incapable de céder sa place.

À quoi ça a servi, putain, de m’avoir envoyé étudier à l’étranger, hormis pour


se débarrasser de moi ? J’ai toujours pensé que je le gênais, sans trop savoir
pourquoi. Partir pour l’Angleterre a été un déchirement. Laisser ma mère seule
avec lui a été un déchirement.

J’avais dix-huit ans, je n’étais plus un gosse, pourtant, je pleurais tous les
soirs, avec la sensation d’être seul au monde, abandonné de tous, même si
Philippe était avec moi. J’étais angoissé, incapable de m’habituer à ce pays que
je ne connaissais pas, et que je n’appréciais pas particulièrement. D’accord,
l’école était prestigieuse et avec les diplômes obtenus, je pouvais prétendre à
n’importe quel job en France ou à l’étranger.

Finalement, qu’est-ce que ça m’a rapporté ?

Travailler avec lui dans cette boîte de daube, que je n’ai maintenant plus du
tout envie de reprendre seul.
Je me tourne difficilement dans mon lit, pour essayer de trouver une position
plus confortable. C’est terrible de devoir toujours rester sur le dos à contempler
le plafond, ça restreint l’univers et les perspectives d’avenir.

Je ferme les yeux.

***

Je me réveille en sursaut, complètement désorienté, mais plutôt en forme et


reposé. Je regarde l’heure.

Déjà quinze heures, pensé-je, en fronçant les sourcils.

J’ai dormi combien de temps ?

Dormi ?

Ça fait des semaines que je n’ai pas dormi comme ça, d’un sommeil de
plomb, encore moins fais une sieste. Est-ce que le massage m’aurait détendu à ce
point ?

Possible.

Les infirmières auraient pu me réveiller, mon repas va être froid.

Je soulève la cloche en plastique dissimulant son assiette, et je rebouche avec


une grimace de dégoût, pour me contenter d’un morceau de pain.

En plus, la bouffe est dégueulasse !

J’ai juste le temps de me préparer, avant d’aller rejoindre Jeanne dans le parc.
Tout me prend un temps infini. Je me transfère dans mon fauteuil, me dirige vers
mes sacs de fringues, pour troquer mon survêtement contre un pantalon de toile
noire, une chemise en lin blanc, et mes mocassins Boss d’été en nubuck que
j’enfile pieds nus.

Je gagne la salle de bains, me mets debout devant le lavabo, mais très


rapidement je suis au bord de l’évanouissement et obligé de me rasseoir, les
jambes flageolantes. Je passe une main tremblante sur mon front.
Je ne me suis jamais senti aussi faible de toute ma vie.

Une vraie mauviette !

Moi si sportif, si endurant et si dur à l’effort, je ne me reconnais plus.

Pourtant me préparer pour ce rendez-vous me fait du bien. Je n’ai pas ressenti


cette petite excitation depuis très longtemps, depuis plusieurs mois. Une éternité.
Draguer ma kiné et l’amener dans mon lit va être un excellent dérivatif. Je me
fais tellement chier, qu’il me faut bien trouver quelque chose pour me changer
les idées. Lever des filles, je connais par cœur, je sais faire, juste pour le plaisir,
sans chercher à m’attacher. Avec ma belle gueule, je n’ai qu’à claquer des doigts
pour qu’elles tombent comme des mouches.

Est-ce qu’avec Jeanne, ce sera si facile ?

Nos débuts houleux, nos échanges musclés, me laissent à penser que je vais
certainement ramer pour arriver à mes fins. De toute façon, il n’y a qu’elle d’à
peu près baisable dans le secteur. Ou peut-être cette infirmière, comment déjà ?
Lucie. Ouais, pas trop moche. Je verrai bien. Rien ne m’empêche de les draguer
toutes les deux.

Je me souviens aussi des parties à plusieurs en Angleterre. Putain ! Qu’est-ce


que je n’aurais pas fait pour me sentir vivant à l’époque ? Je me suis comporté
comme un parfait salopard. Le fait d’être dans un pays étranger, peut-être, loin
de la maison, sans personne pour me juger. Il y a bien eu cette anglaise, Kat.
Notre relation a duré combien, trois mois ? J’ai rompu un soir, sans
ménagements, en comprenant qu’elle était amoureuse de moi. Elle m’a arrosé de
textos et de messages sur mon répondeur, en larmes. Elle voulait me voir, elle
avait quelque chose de très important à me dire. Je n’ai pas cédé, puis je suis
rentré en France pour les grandes vacances. À mon retour, elle avait changé
d’école, et je n’ai plus jamais entendu parler d’elle.

Bon débarras !

Malgré mes dehors de gros dur, voir pleurer une fille me met toujours mal à
l’aise, me rappelle trop ma mère. Avec Philippe, il nous est même arrivé de
partager la même fille. À ce souvenir, je sens mon membre durcir
douloureusement. Plus de trois mois que je n’ai pas tiré un coup. Le souvenir de
mon meilleur ami vient instantanément gâcher mon plaisir.

Faites que ces images sortent de mon cerveau !

J’ai envie de hurler.

Je secoue la tête, me force au calme, puis je me remets péniblement debout,


pour me pencher vers le miroir, et m’observer dans la glace sans complaisance.

Putain, j’ai pris dix ans !

Je prends de l’eau en coupe dans mes mains, me frotte le visage. Je passe


ensuite mes doigts humides dans mes cheveux pour les discipliner, mais de
longues mèches retombent sur mon front. Une fois de plus, je me dis que j’aurais
bien besoin d’une bonne coupe, et je décide de m’en occuper dès lundi. J’ai
envie de reprendre figure humaine, et de m’occuper un peu de moi.

Un dernier coup d’œil dans la glace, puis je sors de la chambre.

Dans le hall, je fais la queue devant la machine à café. Je prends un petit


plateau que je pose sur mes genoux, puis je cherche de la monnaie dans mon
portefeuille.

Pendant que mon café coule, je regarde avec lassitude les personnes présentes
autour de moi, quand je la vois passer comme une bombe, les cheveux mouillés,
habillée n’importe comment.

Où court-elle comme ça ?

On dirait qu’elle a le diable aux trousses, ou qu’elle a vu un fantôme. Et son


regard, si perdu, si douloureux. Mon cœur se serre, j’ai l’impression de ressentir
sa souffrance.

Comment est-ce possible ?

Cette fille n’est rien pour moi.

Je m’apprête à la suivre. Elle ne m’a même pas remarqué. Je l’appelle, mais


elle ne se retourne pas.

Que lui arrive-t-il, bon sang ?

Je prends une décision, je sais ce qu’il me reste à faire.


10

Jeanne

Je cligne des yeux, figée sur le seuil de ma chambre.

– Adam ? Que faites-vous dans ma chambre ?

Il semble très à l’aise, sûr de lui, et nullement gêné. Devant lui, sur la petite
table ronde, sont disposés un thermos, des mugs, ainsi que des viennoiseries.

J’entre, referme la porte derrière moi, en essayant de me donner une


contenance.

– Nous avions rendez-vous, non ? Quand je vous ai vue passer dans le hall
tout à l’heure, je me suis dit qu’un petit remontant vous ferait du bien.
– Je suis désolée, Adam, je vous ai fait faux bond, pardonnez-moi.

Je baisse la tête, rouge de confusion. Heureusement, mon entrée est un peu


dans la pénombre, et la salle de bains tout de suite à ma gauche.

– Vous permettez, je reviens tout de suite.

Je fonce dans la salle de bains, m’enferme, pour ensuite aller m’asseoir sur la
baignoire. Je vais lui demander de partir, je ne suis pas en état de faire la
conversation. J’ai besoin d’être seule, de me ressaisir, de faire le point.

Je me lève, me passe de l’eau sur le visage, puis je m’inspecte dans la glace.


Un soupir désabusé s’échappe de mes lèvres.

J’ai vraiment une sale tête !

Des petits coups contre ma porte me font sursauter.

– Jeanne ? Vous allez bien ? Je peux faire quelque chose ?


– J’arrive.

J’ouvre, pour le trouver devant moi, les yeux inquiets. Tellement craquant.

– Que vous arrive-t-il ? demande-t-il, d’une voix douce.

L’empathie, la sollicitude que je lis dans son regard me touchent, bien plus
sûrement que des mots. Cette facette de sa personnalité me surprend
agréablement, je ne pensais pas qu’il était capable de s’occuper d’autre chose
que de sa petite personne.

Je m’appuie au chambranle de la porte.

J’aimerais me confier, lui dévoiler mon secret, j’aimerais pouvoir en parler à


quelqu’un, pour que le poids soit moins lourd à porter.

Nos iris se fixent, ne se lâchent plus.

Mes pensées ne cessent de tourner en rond, plus saugrenues et délirantes les


unes que les autres.

Pourquoi je me sens coupable, à la fin ?

Coupable de peut-être être enceinte. Sans l’avoir programmé. Comment cela


a-t-il pu m’arriver ? Je ne comprends pas, j’ai l’impression que le ciel m’est
tombé sur la tête, et je ne sais absolument pas comment je vais réussir à gérer la
situation. Je ne voulais pas un bébé tout de suite, une grossesse ne faisait pas
partie de mes projets, je faisais simplement l’amour avec mon petit ami, avec
l’homme que j’imaginais fait pour moi, et avec lequel je voulais faire ma vie.

Quel mal y avait-il à ça ?

Pourquoi je serais punie pour ça ?

Ce n’est pas logique. On était deux sur ce coup-là, et je suis la seule à avoir
les emmerdes aujourd’hui. Je ne sais même pas si je vais en parler à Julien. Que
me dirait-il de toute façon ? Que c’est ma faute ? Que je n’avais qu’à faire
attention ? Que je n’ai qu’à me débrouiller. Qu’il n’en a rien à foutre, qu’il ne se
sent pas concerné. Le connaissant comme je le connais, c’est très certainement la
réaction qu’il aura. Il me le reprochera, finira par me faire culpabiliser, plus que
je ne le fais moi-même.

Ou bien est-il en droit de savoir ?

Je n’en sais rien.

Oh, je ne sais plus, tout se bouscule.

Moi d’habitude si rationnelle, si prévoyante, je suis perdue. Je prends


conscience d’une chose, à quoi bon faire des plans d’avenir, des projets, alors
que la vie peut basculer en une fraction de seconde.

Je pousse un soupir, redresse les épaules, pour ne pas me laisser envahir par le
désespoir. Peut-être que la compagnie d’Adam saura me divertir, me faire
oublier ma situation, en plus de m’apporter un dérivatif. Puisqu’il est là. J’aime
nos joutes verbales, j’aime me mesurer à lui, le provoquer, avoir raison de sa
résistance. Un peu comme un challenge personnel.

– Retournons dans ma chambre.

Il recule, pivote, et je pousse son fauteuil jusqu’à la petite table, pour prendre
place en face de lui. Heureusement, ma chambre est de bonne dimension, très
agréable, sobrement meublée, mais avec des meubles cossus : un grand lit
rustique de chêne foncé, avec le chevet et l’armoire assortis, une petite table
rectangulaire faisant office de bureau, une chaise, un fauteuil confortable dans
lequel j’aime m’installer pour lire, et cette petite table ronde au centre.

Adam me regarde toujours, comme s’il voulait sonder mon âme, et son regard
est doux comme une caresse.

Je me décide à engager la conversation :

– Alors, comment êtes-vous entré dans ma chambre ?


– Par la porte. Je vous rassure, je ne suis pas passé par la fenêtre. Vous l’aviez
laissée ouverte, ce qui, soit dit en passant n’est pas très raisonnable. N’importe
qui aurait pu entrer.

Il me lance un regard espiègle.


– Effectivement, puisque vous êtes là.

Il rit de ma boutade, se penche, pour me regarder dans les yeux.

Il me sort le grand jeu là, ou quoi ?

– J’avais envie de passer un moment avec vous, continue-t-il, avec un sourire


en coin. Après m’être renseigné, je suis monté attendre devant votre porte.
Lorsque j’ai remarqué que ce n’était pas fermé, je suis redescendu à mon étage,
pour demander que l’on me prépare un thermos de café, et des croissants. C’est
dingue, je pourrais réclamer une omelette en pleine nuit, les infirmières
réveilleraient le cuisinier. Heureusement que je ne suis pas exigeant.

Il me fait un clin d’œil, me sourit.

Son sourire est tellement doux, enveloppant. Si séduisant. Je détourne les


yeux. Mon cœur a fait un bond dans ma poitrine. Je dois me méfier, ne pas me
laisser attendrir. Cet homme est très dangereux. Extrêmement dangereux même.
Et j’ai bien trop de problèmes en ce moment pour lui laisser la moindre chance
de me séduire. Il faut que je coupe court à tout, tout de suite.

– Oui, effectivement, heureusement pour nous tous, je réponds, sèchement.

Son sourire s’efface lentement. Il a l’air surpris.

J’ai conscience d’avoir une attitude détestable, alors que je voulais profiter de
sa présence pour me divertir, mais finalement, j’ai hâte de me retrouver seule. Il
m’intéresse, c’est vrai, je ne peux nier qu’il m’attire et qu’il me plaît, depuis que
mes yeux se sont posés sur lui la première fois, mais la donne a changé.

– Vous êtes bizarre aujourd’hui, Jeanne. Laissez-moi me faire pardonner


d’être entré chez vous sans y être invité. Je peux vous servir un café ?

Je me reprends, puis je décide de lui accorder quelques minutes


supplémentaires avant de lui demander de partir.

– Oui, pourquoi pas. Ne vous excusez pas Adam, c’est ma faute, je suis dans
une mauvaise passe, j’ai des soucis. Ma vie est compliquée en ce moment.
– Je peux vous aider en quelque chose ? J’ai le bras long, vous savez.
Il sert le café, et un délicieux arôme se répand dans la pièce. Après l’avoir
remercié, je porte la tasse à mes lèvres, ferme les yeux, pour humer cette bonne
odeur.

J’adore le café.

Sauf que… j’ai un haut-le-cœur.

La main sur la bouche, je renverse ma chaise, pour courir jusqu’à la salle de


bains, et j’ai juste le temps de mettre la tête dans la cuvette des toilettes, avant de
vomir tripes et boyaux. Comme précédemment, les nausées sont douloureuses,
les efforts atroces, des sueurs froides me courent le long du dos, me faisant
frissonner. Au bout d’un long moment, je me redresse et j’avance, chancelante,
jusqu’au lavabo, pour m’asperger d’eau fraîche, et me rincer la bouche. Un peu
rassérénée, je sors de la salle de bains.

– Jeanne, parlez-moi, que vous arrive-t-il ?

Une fois de plus, il est derrière la porte. À le voir si inquiet pour moi, des
larmes, que je m’efforce de refouler, inondent mes yeux. Il est hors de question
que je craque devant lui. Je ne peux rien lui dire, je ne vais pas lui avouer que je
pense être enceinte, je ne le connais pas, je ne peux pas me livrer à un inconnu.

Je sursaute en entendant frapper.

– Vous attendez quelqu’un ? demande Adam.


– Non, personne.

J’ouvre, pour découvrir, avec surprise, qu’il s’agit de Xavier. Ses yeux
quittent mon visage, pour regarder derrière moi.

– OK, je vois. Excuse-moi, je ne voulais pas te déranger, dit-il, visiblement en


colère.

Qu’est-ce qu’il lui prend ? Pourquoi cette réaction ?

Il fait demi-tour, part à grandes enjambées.

– Attends, Xav, pourquoi pars-tu si vite ? demandé-je, en lui prenant le bras.


Il se retourne si brusquement que je manque de lui rentrer dedans.

– Tu avais une voix bizarre tout à l’heure, j’ai préféré passer pour voir si tout
allait bien, si tu avais besoin de quelque chose, mais visiblement tu as tout ce
qu’il te faut. Tu aurais pu me dire que tu ne voulais pas nous voir pour passer du
temps avec ce type.

Il me fait quoi, là ? on dirait une crise de jalousie.

– Xavier, s’il te plaît. Je suis réellement malade et fatiguée, je ne t’ai pas


menti. Adam était là quand je suis revenue dans ma chambre, après être allée à la
pharmacie.
– Adam, répète-t-il, d’un ton sarcastique. Déjà intimes, à ce que je vois.
– Mais qu’est-ce que tu as à la fin ? C’est un patient comme les autres, et toi
tu es mon ami.
– Et si j’ai envie d’être plus qu’un ami ?

Il s’approche de moi, me prend aux épaules.

– Jeanne, ça fait longtemps que…

Il marque un temps d’arrêt, reprend :

– Nous nous connaissons depuis peu, je sais, mais j’ai l’impression de te


connaître depuis toujours. Tu es tout ce que…

Oh non, je sais ce qui va suivre, et je n’ai pas envie d’entendre ça.

Pas maintenant…

En entendant du bruit, je regarde derrière moi. Adam a les yeux braqués sur
nous. Je connais ce regard, je le lui ai déjà vu, et je ne l’aime pas du tout. Les
deux hommes s’affrontent. Un vrai combat de coqs. J’en aurais pleuré de rire si
je n’étais pas aussi dévastée.

C’est quoi ce délire ? Je ne lui appartiens pas, pour qui se prend-il ?

– Je crois que je vais vous laisser, dit Xavier, en ne cessant de dévisager


Adam. Je t’appelle demain, tu peux au moins venir manger avec nous, et j’ai
vraiment besoin de te parler.
– D’accord, je viendrai, dis-je, en m’approchant.

Il me fait un baiser sur la joue. Je le regarde partir avec une petite pointe de
déception et de regrets. Il est mon ami, mon seul soutien, avec Léa, il sait tout de
moi, et jusque-là, j’avais confiance en lui.

J’ai même pensé qu’il était gay.

Comment ai-je pu me tromper à ce point ?

Je vais devoir m’en expliquer avec lui demain. Si j’ai fait quelque chose, si
j’ai eu une attitude laissant à penser qu’il pouvait avoir des chances d’être avec
moi et d’être plus qu’un ami, je vais devoir m’en excuser. Pourtant, il sait bien,
lui, plus qu’un autre, ce que je vis en ce moment. Il sait que j’ai le cœur brisé, et
que je ne peux pas me lancer dans une autre aventure.

C’est du grand n’importe quoi !

Je me tourne vers Adam.

Lorsqu’il me prend délicatement la main, son contact m’électrise, mais je


m’oblige à afficher de l’indifférence.

– Venez…

Je baisse la tête vers lui, lui échappe.

– Non Adam, j’ai besoin d’être seule.

Je l’abandonne au milieu du couloir, pour rejoindre ma chambre, sans me


retourner. Je ferme la porte, à clé cette fois, et comme un automate, je me saisis
du journal de Clothilde, pour aller m’asseoir dans mon fauteuil préféré, les
jambes repliées sous mes fesses. Je ferme les yeux un moment, la tête sur le
dossier du fauteuil, infiniment triste et lasse.

Je suis si fatiguée. Je ne me suis jamais sentie aussi fragile ni démunie.

J’ouvre les yeux, pour ne pas me laisser gagner par le sommeil, pour trouver
refuge et oubli dans la lecture, comme d’habitude. Les livres ne m’ont jamais
déçue. Ils sont ma grande passion, et je dévore depuis que je suis en âge de lire,
parfois plusieurs livres en même temps. Mes lectures de prédilection sont surtout
les grands romans d’aventures, ou de chevalerie, les sagas, où des héroïnes,
hautes en couleur, vivent des tas de turbulences au nom de leur amour, des
romans historiques, et depuis peu une littérature plus légère, sentimentale,
érotique. Ils m’ont toujours apporté l’évasion, le divertissement dont j’avais
besoin lorsque je vivais des moments difficiles. J’espère qu’aujourd’hui, il en
sera de même.

Mes yeux parcourent la suite de l’histoire de Clothilde et j’attends avec


impatience le petit frisson d’excitation habituel, mais rien ne vient. Je ne
comprends même pas ce que je lis, je suis obligée de relire trois fois la même
phrase. Pour la première fois de ma vie, je suis incapable de me concentrer sur
ma lecture.

Alors, épuisée, à bout de nerfs, je m’allonge sur mon lit, pour sombrer
presque immédiatement dans un sommeil agité, peuplé de malades exsangues, de
toux caverneuses, de fauteuils roulants et… de bébés.
11

Clothilde

Le château, août 1904

Au fil des jours, je recouvrais petit à petit une meilleure santé, par les soins
dévoués de mon cher docteur, de ma suivante et de tout le personnel soignant.
J’avais de belles couleurs, et le repos forcé, finalement, me permettait de faire le
point.

Contrairement à ce que j’imaginais avant de venir dans ce genre de centre, la


vie y était très agréable. Je ne m’ennuyais pas. Somme toute, les journées avaient
un peu le même rythme, mais les soirées étaient merveilleuses.

Levée à sept heures précises, je me préparais, puis je prenais mon petit


déjeuner en compagnie de Berthe, et vers neuf heures, je descendais dans la
verrière pour ma première cure de soleil. Certains jours, je trouvais même le
courage de me promener sous les arbres. Il y régnait une si bonne odeur de pin.
Le paysage était tellement envoûtant, je ne m’en lassais pas.

À onze heures trente, je retournais dans ma suite me rafraîchir, puis je


redescendais pour midi dans la salle commune. J’avais insisté pour avoir la
permission de me mêler aux autres pensionnaires. Je savais que Pierre voulait
me protéger, mais il m’avait promis que bientôt je pourrais le seconder auprès
des malades. J’avais hâte de me dévouer aux autres, de me sentir utile.

L’après-midi, après une sieste dans ma chambre, de plus en plus courte, je me


rendais dans le parc pour des exercices gymniques et respiratoires, puis, encore
du repos, puis une promenade, puis encore du repos, jusqu’à la tombée du jour.
Là, j’allais à la salle commune et je m’installais au piano, pour jouer de douces
mélodies. Souvent, d’autres pensionnaires venaient m’écouter, et parfois je
m’accompagnais en chantant. Même mon cher docteur venait de temps en
temps. Il s’installait sur une chaise au fond de la salle et m’écoutait, les yeux
fermés. Je ne me lassais pas de regarder son beau visage. Il semblait captivé par
ma musique et même si ma vie devait s’arrêter demain, mon cœur était tellement
empli d’amour pour cet homme, que je ne regretterais rien.

Mon univers se résumait à lui. Jour après jour, à le côtoyer, je m’étais attachée
à sa personne, je ne vivais, ne respirais, que pour lui, en attendant patiemment
qu’il se dévoile, et qu’il me déclare sa flamme, car je savais que lui aussi
m’aimait, j’en étais persuadée.

Mais avions-nous un avenir ensemble ?

Avais-je un avenir, moi-même ?

Il attendait peut-être que je sois guérie ? Alors tous ces petits moments de
bonheur volés à la vie me rendaient heureuse.

Les veillées étaient également très agréables. Certains soirs, je l’invitais dans
mon petit salon à prendre une tisane, chaperonnée pour le moment par Berthe. Il
ne serait pas bienséant que nous soyons seuls. Nous disputions parfois une partie
d’échecs, ou discutions de l’actualité.

Nous parlions de tout : de politique, de ce Jean Jaurès qui faisait parler de lui
dans L’Humanité, de la politique anticléricale du président Loubet, de sa rupture
avec le Vatican, et de ce fameux Tour de France qui avait viré au pugilat. Les
journalistes disaient déjà que ce serait le plus grand fiasco de l’histoire du
cyclisme si l’institution du Tour continuait, ce qui n’était pas gagné. En plus des
règlements de compte sur la route, des accidents, des spectateurs qui bloquaient
des cyclistes ou en poussaient d’autres, certains coureurs montaient dans des
voitures pour gagner du temps. Les quatre finalistes avaient été disqualifiés et la
victoire était revenue au cinquième, un jeune homme de vingt ans.

Alors que Pierre me lisait l’article, je riais aux éclats, et il me regardait


comme s’il n’avait jamais rien entendu de plus beau. Malgré ma maladie, je
m’astreignais à garder l’insouciance de la jeunesse ainsi qu’un caractère enjoué
et optimiste. J’osais espérer que c’était ce qui le séduisait en moi.

Lorsqu’il prenait congé, vers vingt-et-une heures, me souhaitant une bonne


nuit, la voix pleine de sous-entendus, il me baisait les doigts, s’attardait un peu,
sa belle bouche si chaude sur ma peau, et j’étais proche de l’évanouissement.
Alors je les ressentais, ces élancements du cœur, comme lorsque j’étais près de
mon professeur de musique, mais qu’Émile de Hautecour n’avait jamais su
éveiller. Un soir, j’essaierais de le retenir, mais je voulais au préalable rompre
avec Émile, il le fallait, pour retrouver ma liberté. Ma lettre était prête depuis
longtemps, mais je devais en parler à mon père, qui avait annoncé sa visite d’un
jour à l’autre.

La vie s’écoulait, tranquillement, et j’attendais avec impatience mon tête-à-


tête médical avec mon beau docteur. Tous les deux jours, comme pour tous les
autres malades, il me convoquait dans son cabinet, pour faire le point sur ma
maladie : pesée, bruits du cœur, des poumons, description de la toux,
questionnaire sur mes impressions et mes ressentis. Cette entrevue était une vraie
torture, mais une si délicieuse torture. Je le laissais me palper, approcher son
oreille, m’ausculter, la gorge découverte, la respiration plus oppressée par mes
émotions et sa présence, que par la maladie.

Ce jour-là, dans son petit cabinet d’auscultation, je retirai ma robe et,


seulement revêtue de mon jupon et de ma chemise de corps, j’attendais,
sagement assise sur la table d’examen en suivant des yeux ses allées et venues. Il
stoppa subitement ses pas et me fixa. Son regard était profond et envoûtant, me
donnant envie de m’y noyer. Ma respiration s’arrêta un court instant. En deux
enjambées, il fut sur moi, prit mes lèvres. Surprise par l’assaut, je ne réagis pas à
temps, et nos dents s’entrechoquèrent. J’avais un goût métallique dans la bouche,
mais qu’importe.

Enfin…

Mes lèvres s’entrouvrirent pour lui. Il me dévorait, m’embrassait, le visage, le


cou, la gorge. La tête rejetée en arrière, je haletais et je gémissais, en
m’agrippant à sa blouse. Ses mains parcouraient frénétiquement mon corps,
s’attaquaient aux petits boutons de ma chemise, pour ensuite s’emparer de mes
seins, qu’il embrassa goulûment. Je sentais, petit à petit, un feu de pure passion
prendre naissance entre mes cuisses. Je n’avais jamais rien ressenti de tel. C’était
tellement bon, divin, et j’attendais ce moment depuis si longtemps, que je me
sentais défaillir. Il m’avait plaquée contre lui, mon bassin au bord de la table, et
je sentais sa virilité se tendre vers moi, tandis que mes parties intimes pulsaient,
se gorgeaient de sève. Même si je ne comprenais pas la puissance dévastatrice de
ces sentiments, je savais que je ne voulais pas que ça s’arrête.

– Oh, Clothilde, murmura Pierre, la bouche près de mon oreille, vous me


rendez fou. Je voudrais vous faire mienne. Jamais je n’ai désiré une femme
comme je vous désire. Laissez-moi vous goûter, vous donner du plaisir.
– Oui, Pierre, je suis prête. Faites de moi ce que vous voudrez.

Il m’allongea délicatement sur la table d’examen, retira mon jupon. Les yeux
plongés dans les miens, il me caressa. Tout mon corps prit feu, s’embrasa, en une
fraction de seconde.

Sa bouche prit possession de ma féminité, tandis qu’il me clouait sur la table.


Ses longs doigts agiles écartèrent les lèvres de mon sexe, puis sa langue vint en
explorer les moindres replis. Il lécha, titilla, lécha encore, puis il en darda le
bout, s’immisça à l’intérieur de moi, tandis que son pouce fit rouler mon petit
bourgeon de chair.

Mon Dieu que c’était bon.

Encore meilleur que tout ce que j’avais imaginé. Même dans mes rêves les
plus fous, je ne pensais pas ressentir un jour quelque chose d’aussi intense. Je le
voulais en moi, tout de suite. Comme s’il avait compris la demande de mon
bassin se frottant contre sa bouche, il introduisit deux doigts dans mon sexe
maintenant trempé de désir, tout en continuant à jouer avec mon clitoris.

– Bientôt, mon aimée, je vous le promets, bientôt vous me sentirez en vous.

Il fit glisser ses doigts, dans un va-et-vient intense, qui m’arracha des cris de
plaisir.

– Plus bas ma belle, on va nous entendre, murmura-t-il dans mon cou.

Il m’embrassa passionnément, et j’explosai sur ses doigts, en inondant sa


main de ma jouissance. Puis je le serrai contre moi de toutes mes forces, encore
essoufflée, le cœur illuminé de milliers d’étoiles.

***

Pierre
Avril 1919

Je me souviens…

Elle était tellement belle. Le plaisir lui allait bien, lui mettait le feu aux joues.
Elle me sourit, et à cet instant, je compris que j’aurais donné ma vie pour elle.
Elle avait conquis mon cœur, mon corps d’homme, jusqu’à mon âme, sans
possibilité de retour. C’était elle et elle seule, aucune autre.

– Merci docteur, dit-elle, espiègle, en jouant avec ses grands cils. Je n’aurais
pu imaginer aujourd’hui me sentir plus vivante. C’était merveilleux, vous êtes
merveilleux, et je crois bien que je vous aime.

Elle descendit de la table, vint minauder contre moi.

– J’en veux encore. Ce soir, je renverrai Berthe, et vous m’initierez à l’amour.


Je veux tout faire avec vous. Je n’y connais rien, mais vous m’apprendrez, et
surtout, je veux vous faire plaisir. Je veux vous faire ressentir combien je vous
aime. Je veux être à vous, quel qu’en soit le prix.

Sa franchise émut. Je n’avais jamais rencontré une femme comme elle. Sous
des dehors de petite fille sage, bien élevée, je sentais le feu bouillonner. Je la
voulais moi aussi, je ne voulais plus attendre, elle peuplait mes nuits depuis déjà
tellement longtemps, depuis le premier jour en vérité.

Quelqu’un frappa à la porte du bureau, et Clothilde s’échappa de mes bras en


gloussant, nullement gênée, pour récupérer son jupon.

La secrétaire passa la tête par la porte.

– Docteur ? Pardonnez-moi, mais votre rendez-vous suivant est arrivé.


– Très bien, Solange, merci. Faites patienter, j’en ai encore pour une minute.

Ma secrétaire partie, je m’approchai de Clothilde, mis les mains en coupe


autour de son si beau visage, pour l’embrasser fougueusement.

– À plus tard madame, j’ai hâte d’être à ce soir.


– Je vais penser à vous toute la journée, et revivre inlassablement ce délicieux
moment. Merci encore.
Elle quitta mon bureau, et Solange, la regarda passer avec un air éberlué.

Cela se voyait tant que cela ?

Cette femme était heureuse, heureuse de vivre, et cela n’avait pas de prix.

La mort n’avait qu’à attendre, elle n’aurait pas ma Clothilde !


12

Adam

Putain, c’est quoi ce bordel ?

Je me suis fait envoyer sur les roses, pour la toute première fois de ma vie. Je
n’y comprends rien, tout allait bien, je lui faisais les yeux doux, tout en ne
pouvant m’empêcher de fixer sa bouche pulpeuse, ses lèvres pleines, les
imaginant déjà autour de moi.

Bordel de merde.

Adam, mec, tu dérailles.

Comme je m’y attendais, je vais avoir du mal à l’attirer dans mes filets. Ça ne
me gêne pas, j’aime quand les choses sont compliquées. J’aime les challenges et
les défis, les poussées d’adrénaline, c’est pour cela que je ne me reconnais plus
depuis l’accident. Ce mec en fauteuil, incapable de tenir sur ses jambes, ce n’est
pas moi. Il faut à tout prix que je trouve une motivation, un but, pour renaître à la
vie.

Un léger sourire aux lèvres, je reprends la direction de ma piaule. Au loin,


j’aperçois Lucie, qui passe de chambre en chambre, pour la distribution des
médicaments du soir. Je décide de l’attendre sur mon lit, décontracté, chemise
légèrement ouverte. Ça leur fait toujours de l’effet.

Je m’installe, ferme les yeux, pour revoir en pensées les événements de


l’après-midi.

Se pourrait-il qu’elle soit enceinte ?

Ce regard de biche blessée, cette lueur au fond de ses yeux, son


comportement, si différent de ces derniers jours, il y a forcément une explication.
Je m’endors, sans m’en rendre compte, mon corps, malgré moi, encore épuisé
par l’accident.

***

Des bruits de voix s’élèvent du salon.

J’entends ma mère sangloter, mon père crier, comme presque tous les soirs.
Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je dois descendre la protéger, il n’a pas
le droit de s’en prendre à elle.

Ce n’est qu’un pourri !

S’il n’arrête pas de la maltraiter, un jour, je le tuerai, j’en fais le serment !

Pourquoi a-t-il changé à ce point ?

Avant, il n’était pas comme ça, mais, depuis quelque temps, il boit trop, et
quelles qu’en soient les raisons, il s’en prend à ma mère.

Je descends quelques marches d’escalier, sans faire de bruit, et, caché dans la
pénombre, j’assiste impuissant à la scène qui se déroule sous mes yeux dans le
salon, toutes portes béantes.

– Je t’en prie, Adam dort. Il… il a du mal à s’endormir en ce moment et il fait


des cauchemars. Ne le réveille pas, s’il te plaît.

– Je crie si je veux, je suis ici chez moi. Viens par là.

Il la tire par les cheveux, la bascule sur le dossier du sofa. Il lui relève sa
jupe, déchire sa culotte, et ouvre son pantalon. Je le vois de dos s’acharner sur
ma mère avec des « han » de satisfaction.

– Tu aimes ça, hein, salope ? Je t’interdis de te refuser à moi, tu entends ?


C’est quand je veux et où je veux, c’est moi le maître ici.

Ma mère ne répond rien. J’entends des sanglots étouffés, et quelques mots,


prononcés d’une voix suppliante.
J’en ai assez vu, je m’enfuis dans ma chambre. Incapable de retrouver le
sommeil, je repense aux événements de ces dernières semaines. J’ai entendu
quelques conversations entre mes parents. Apparemment, la boîte est au bord de
la faillite et mon père doit trouver de nouveaux investisseurs. Il travaille
beaucoup, il est toujours sur les routes, rentre à des heures indues, et passe
toutes ses soirées avec de futurs clients.

Mes copains m’envient d’avoir un père ambitieux, travailleur, menant son


entreprise de main de maître.

Seulement, voilà, la réalité est toute autre.

À la maison, c’est un tyran, un dominant, un être abject qui ne supporte rien


ni personne, et moi encore moins que tous les autres. Dès que je fais le moindre
bruit, je me fais disputer. Tout petit déjà, j’ai appris à jouer avec mes petites
voitures sans qu’un seul son ne sorte de ma bouche. Le son, je l’avais dans ma
tête, pour moi tout seul. J’ai des tonnes de jouets derniers cris, mais je me sens
toujours désespérément seul. Heureusement, il y a Philippe, mon meilleur ami, le
frère que je n’aurai sans doute jamais. Philippe et ses parents venaient souvent à
la maison, avant. Le père de Philippe et mon propre père sont amis d’enfance,
eux aussi. Banquier de son état, il soutient depuis longtemps l’entreprise
familiale. Nous passions des week-ends entiers ensemble, nous partions au ski et
à la mer ensemble, mais plus depuis quelque temps, sans que j’en connaisse les
raisons. Je les considère quand même comme ma seconde famille, car à part ma
grand-mère maternelle, qui habite à quelques pâtés de maisons, et chez qui je
me réfugie souvent, personne ne s’occupe de moi. Ma mère travaille à
l’entreprise comme secrétaire-comptable, et rentre aussi très tard. Alors, après
l’école, je vais chez ma grand-mère et en arrivant chez elle, je me réfugie dans
ses bras. Elle me serre fort contre elle, sans un mot, pour m’apporter tout
l’amour qui me fait défaut à la maison.

Ma mère m’aime, je le sais. Souvent elle s’interpose entre mon père et moi,
sinon il m’aurait tué à coups de ceinturon depuis longtemps. Il a des idées bien
arrêtées sur l’éducation.

J’entends des pas. Je me tourne contre le mur en faisant semblant de dormir.


Elle s’allonge près de moi, me prend contre elle et le nez dans mes cheveux, elle
sanglote doucement. Encore une fois, je me demande pourquoi elle le laisse lui
faire ces choses sans rien dire, pourquoi elle ne le quitte pas. Il faudra que je lui
pose la question.

Un jour.

Quand je serai plus grand.

***

Je me réveille en sursaut et en sueur, complètement désorienté.

Où suis-je ?

Je reprends pied dans la réalité. Je n’ai plus onze ans, ne suis pas à la maison,
mais dans ma chambre au château, et mes médicaments sont dans une petite
coupelle sur la desserte près de mon lit.

J’ai loupé le passage de Lucie.

Je mets les comprimés dans ma main, je me sers un grand verre d’eau, et je


les avale tous d’un coup. J’en ai marre de bouffer ces merdes, mais sans ces
médocs, j’aurais trop mal. La douleur dans ma jambe est latente, quoi que je
fasse, elle ne demande qu’à prendre possession de mon cerveau. À l’hôpital, j’ai
cru que ma tête allait exploser. Les médecins m’ont dit que c’était le choc post-
traumatique, et que c’était normal. Tout est toujours normal avec eux. J’aurais
hurlé à la mort pendant des heures. Alors j’ai demandé qu’ils augmentent les
doses, pour ne plus souffrir, ne plus penser, ne plus me souvenir, et depuis, je
suis accro à ces pilules. C’est décidé, à partir de demain, je vais les diminuer
pour me sevrer. Peut-être en rognant chaque comprimé tous les jours un peu
plus. Je ne veux pas devenir un junky, j’ai besoin de toute ma tête si je veux
racheter la boîte que je convoite, pour enfin voler de mes propres ailes.

La semaine dernière, j’ai contacté Jimmy, un ami anglais, un pro de la


finance, pour lui demander de monter mon dossier et de faire une proposition
intéressante au vendeur. Le connaissant, celui-ci n’aura plus qu’à signer au bas
de la page, et empocher son fric.

Des coups discrets résonnent contre ma porte.


– Entrez.
– Bonsoir, Adam. Est-ce que je peux vous inviter à dîner ?

Je reste con, me reprends, pour finir par laisser tomber :

– Oui, pourquoi pas, vous me donner quelques minutes ?

En m’asseyant au bord du lit, un peu trop rapidement, j’ai un vertige.

Immédiatement, Jeanne s’approche pour me soutenir.

– Avez-vous mangé aujourd’hui ? demande-t-elle.

Je fais une grimace, pris en flag.

– Rien à midi, c’était dégueulasse, et je viens de prendre mes médocs. J’avais


bien prévu quelques croissants pour le goûter, mais ça a foiré. Je me suis fait
méchamment jeter, et je suis reparti, toujours aussi affamé.

Pourquoi me regarde-t-elle comme ça ?

Eh oui, peut-être qu’il y a un sens caché, poupée, c’est bien mon genre, les
sous-entendus.

– Je suis vraiment désolée, je n’étais pas dans mon état normal, vous me
pardonnez ?
– Je ne sais pas trop, vous m’avez outrageusement offensé, jeune fille, je
réponds, en roulant des yeux.

Lorsque je perçois son sourire, timide, doux et triste à la fois, quelque chose
vibre au fond de ma poitrine, sans que je sache très exactement quoi.

– Il va falloir vous racheter, continué-je, en lui rendant son sourire. Et je ne


serai pas tendre. Je vais mettre la barre très haut.
– Pas de problèmes, je suis prête à relever le défi. Si nous allions dîner pour
commencer ? Vous voulez que je vous accompagne à la salle de bains ?
– Très bonne idée. Vous allez m’aider à prendre une douche.

Elle me regarde, éclate de rire. D’un rire frais et cristallin, qui me bouleverse.
– Ah non, vous vous trompez, moi je suis votre kiné, pas votre infirmière.
Vous voulez que je vous appelle quelqu’un ?
– Oui, s’il vous plaît. Puisque je ne peux pas vous avoir, demandez Lucie,
j’aime bien quand elle s’occupe de mon corps. Ceci dit, vous auriez pu remonter
dans mon estime en acceptant.

Une lueur traverse son regard.

Serait-elle jalouse ?

Elle me veut déjà pour elle toute seule ? Alors il va falloir te défoncer,
poupée, la compétition va être rude.

Elle reste silencieuse un moment.

– Pas ce soir, désolée, peut-être une autre fois, je vais voir si je trouve Lucie.

Elle sort en claquant la porte, me prenant à mon propre piège. Je pensais


vraiment qu’elle allait accepter, à regarder sans cesse mes pectoraux dénudés.
Peut-être que nous ne serions même pas descendus manger après tout. J’ai dans
l’idée d’autres appétits, d’autres mets, et j’ai bluffé pour Lucie, juste pour
l’emmerder.

Je vais jusqu’à la salle de bains, commence à me déshabiller en me tenant


d’une main au lavabo, lorsque la porte de ma chambre s’ouvre à la volée, tandis
qu’une voix, vieille de cent vingt ans gueule mon nom.

Je regarde dans le miroir, et je manque me casser la gueule.

Putain, c’est qui cette femme ?

Un petit tonneau sur pattes, vieille et moustachue. Jeanne m’a bien eu, en
envoyant la plus moche de l’établissement. Je ne l’avais encore jamais vue.

Elle l’a dégotée où, sérieux ?

– Vous avez besoin d’aide à ce qu’il paraît. Monsieur veut prendre une
douche ? demande-t-elle, d’un ton revêche.
– Euh, je suis trop fatigué finalement. Merci beaucoup, madame, mais je vais
me débrouiller, je suis désolé de vous avoir dérangée.
- Ah, ces jeunes ! Bon ben, je vous laisse, alors. Je suis là toute la nuit,
appelez-moi si vous avez besoin.
- D’accord, madame, je n’y manquerai pas. Bonne nuit.

Je claque la porte de la salle de bains derrière elle. J’aimerais fermer à clé,


mais c’est impossible.

Casse-toi, la vieille, tu me fais flipper !

Rien que de penser qu’elle hantera les couloirs cette nuit, je ne suis pas
rassuré.

Je me débrouille pour prendre une douche rapide, assis sur un petit tabouret
en plastique, en faisant attention de ne pas glisser. Tout, plutôt que de laisser
cette vieille bonne femme poser ses mains sur moi.

Une serviette autour de la taille, je jette un dernier regard dans le miroir, me


remets au fauteuil, puis je sors de la salle de bains. Jeanne est assise sur mon lit,
les jambes croisées. Ses yeux accrochent les miens, puis descendent comme une
caresse le long de mon corps, pour se fixer sur ma serviette. Je frissonne, en
sentant des gouttelettes glisser dans mon dos. À moins que ce ne soit autre
chose. Encore une fois, il se passe quelque chose d’indéfinissable dans mon
corps.

Je la regarde.

Je ne peux en détacher le regard. Elle est belle, vraiment très belle, sa tenue
décontractée, mais terriblement sexy.

– Je vais vous aider, dit-elle, alors que je me lève pour me transférer sur mon
lit. N’allez pas glisser, dites-moi où trouver vos vêtements, je vous apporte ce
dont vous avez besoin.
– OK, alors… hum… un boxer noir… là, dans le petit sac, et dans le plus
grand vous trouverez un jean et un polo, noirs, ça ira très bien, merci. Et le pull
également, celui qui est sur la chaise.

C’est plutôt bizarre de voir une fille tripoter mes sous-vêtements. Jamais je
n’ai laissé quelqu’un s’occuper de moi de cette façon.
Jeanne revient vers moi avec ce que je lui ai demandé, me tend mon boxer,
puis elle pose les autres fringues à côté de moi sur le lit. Instantanément, je
l’imagine à genoux devant moi, afin de m’aider à m’habiller. J’ai les yeux fixés
sur ses seins, fièrement maintenus par ce qui me semble être un balconnet de
dentelle noire, et à l’évocation de la scène, je sens mon sexe se réveiller.

Putain, il faut que j’arrête, sinon je vais lui sauter dessus, là, maintenant.

– Vous voulez que je vous aide à vous habiller, ça je sais faire, j’ai l’habitude.
– Non merci, je vais me débrouiller, je réponds, un peu trop vite.
– Bon, alors je vous attends dans le couloir.

Elle sort de ma chambre, avec une démarche de danseuse, tout en souplesse.


Ses fesses rondes se balancent sous sa jupe en un ballet plus que diabolique. Elle
a un cul magnifique.

Je bande dur cette fois.

Il me faut cette fille.

Avec un soupir, je m’habille en quatrième vitesse, pour ne pas la faire


attendre, de peur qu’elle ne se volatilise.

Je colle mes fesses dans mon putain de fauteuil, place mon pull sur mes
épaules, et je me rue vers la sortie.

Elle m’attend bien sagement, face à la porte, les mains derrière elle sur la
main courante, faisant ressortir ses seins. Je suis subjugué. Sa silhouette
voluptueuse m’attire irrésistiblement. Elle est encore différente de cet après-
midi, un peu maquillée, mais sans excès, ses cheveux mi-longs légèrement
ondulés. Sa peau brille.

Je ne sais pas si elle a conscience de ce qu’elle dégage, et c’est peut-être ce


qui la rend si sexy et unique.

– Bon, on y va, avant que la cafétéria ne ferme ?


– Oui, Jeanne, on y va, je réponds, avec un grand sourire.
13

Jeanne

Lorsque nous entrons dans la cafétéria, au sous-sol, normalement réservée


aux membres du personnel, tout le monde nous regarde. Adam a l’air gêné, mais
moi je souris à la ronde, en lançant un grand bonsoir, tout le monde, bon appétit.

Je dirige son fauteuil vers une table, un peu isolée de la salle par des
croisillons de bois et de grandes plantes vertes.

– Voilà, nous devrions être un peu tranquilles. Ne vous inquiétez pas, ils vont
nous regarder un moment puis ils se lasseront. Ils ont l’habitude des histoires.
Ici, tout le monde couche avec tout le monde.

Je m’assieds en face de lui, replace ma jupe sous mes fesses, et mon pied par
inadvertance bute le sien.

Il retient une grimace.

Quelle conne !

J’ai dû taper dans sa jambe fracturée.

– Oh, je suis sincèrement désolée, je vous ai fait mal ?


– Ce n’est rien, Jeanne, je survivrai.

Il me regarde intensément.

– Et vous, vous couchez avec qui ?

Mon rire résonne dans la salle, et des têtes se tournent dans notre direction.

– Je ne crois pas que ça vous regarde.


Pour ne pas me laisser envahir par le trouble qui prend possession de mon
cerveau, ainsi que de mon corps, une fois de plus, je me lève pour aller chercher
les plateaux-repas, puis je raconte les histoires du château, volubile, comme
toujours lorsque je suis en proie à une certaine nervosité.

Adam rit à chacune de mes anecdotes, franchement surpris de tant de


libertinage en ces murs : les patients entre eux, (il n’est pas rare que les aides-
soignantes trouvent deux corps dans le même lit le matin en faisant leur
tournée !), mon chef avec des patientes, puis aux dernières nouvelles avec une
infirmière du premier, le médecin du deuxième étage avec une infirmière
également, et les kinés entre eux, ou avec des patients. Le centre est un
microcosme, un lieu à part, où tout se sait et où les bavardages vont bon train,
tout comme les histoires sentimentales. Les couples se font et se défont, des
histoires d’amour naissent, des liens se tissent. Les patients en perte de repères,
loin de leurs familles, cherchent du réconfort entre eux, ou auprès de nous, pour
oublier leur quotidien, leurs douleurs, leurs doutes, ou leur mal-être.

Il participe à la conversation, en posant de temps à autre quelques questions.


Le plus souvent, il m’écoute sans rien dire, en fixant mes lèvres. Il mouille les
siennes, se passe la main dans ses cheveux trop longs qui invariablement lui
reviennent dans les yeux, le regard perdu, et je me sens… attirée.

Irrésistiblement.

Invariablement.

Trop, évidemment.

J’évite, autant faire se peut, les questions personnelles, et je reste évasive sur
ma situation actuelle, tant et si bien qu’il me reproche d’être secrète, de ne rien
dévoiler.

S’il savait !

Il me cuisine, mais je ne lâche rien. Puis, à mon tour, je lui pose toutes sortes
de questions : ses parents, son métier, tout en évitant l’accident.

Je sentirai quand il sera prêt.


Il me parle de ses projets, et, la main sous la joue, la tête penchée, je l’écoute,
conquise. Il est tellement passionné, passionnant, d’une énergie débordante, alors
qu’est-ce qui cloche chez lui ? Il est plus profond qu’il n’en a l’air, il joue les
gros durs arrogants, mais en réalité, il semble plein de douceurs, de bonté, de
sensibilité, et sa voix seule me fait fondre. Au creux de mon ventre se propage
une chaleur que je connais bien. Je savais que me donner du plaisir cet après-
midi avant mon rendez-vous avec lui était une mauvaise idée. Une très, très, très
mauvaise idée.

Cela n’a fait que me mettre le feu quelque part.

Mes yeux ne le lâchent plus. Le noir de son polo fait ressortir l’ambre doux de
son regard, et par l’ouverture de son col, je peux apercevoir un petit triangle de
peau. Une fois de plus, j’ai envie d’en découvrir la texture, la douceur, d’y poser
mes lèvres, d’en lécher chaque millimètre carré, jusqu’à le faire gémir.

– Je vous ennuie avec mes histoires ?


– Oh non, Adam, pas du tout, pardonnez-moi si je vous ai donné cette
impression, au contraire, vous racontez à merveille, je réponds, en me raclant la
gorge, le feu aux joues, et affreusement gênée par mes pensées érotiques. Je peux
vous poser une question, mais je vous autorise à ne pas répondre si elle vous
dérange.
– Rien de ce que vous me direz ne pourrait me contrarier Jeanne, c’est un
plaisir de discuter avec vous. J’ai la sensation de retrouver une vie presque
normale, si je n’étais cloué dans cette saloperie de fauteuil. Merci d’être venue
me chercher, de m’avoir sorti de ma chambre où j’allais me morfondre comme
tous les soirs, pour finir par broyer du noir. C’est tellement morbide ici.

Je lui souris.

Je comprends sa solitude, elle fait tellement écho à la mienne. Nous sommes


deux échoués de la vie, deux laissés pour compte, deux écorchés, avec le corps,
ou le cœur, brisés. Même peut-être les deux dans son cas.

– Justement, vous avez les capacités de marcher, c’est indéniable, vous avez
l’autorisation de votre chirurgien pour appuyer sur votre fémur puisqu’il est
verrouillé, et que la fracture est intégralement consolidée, alors, pourquoi êtes-
vous encore dans ce fauteuil ?
Il semble réfléchir, chercher des réponses sur mon visage, que je ne suis
malheureusement pas encore en capacité de lui fournir.

Il finit par soupirer.

– Je n’en sais rien, je ne le comprends pas moi-même. J’ai l’impression que


quelque chose est brisé en moi. Je le voudrais, bien sûr que je voudrais marcher,
mais dès que je suis debout, mes jambes se mettent à trembler, j’ai des sueurs
froides, et je suis obligé de me rasseoir sinon elles cèdent, et je tombe. Ils m’ont
fait tout un tas d’examens à l’hôpital, je n’ai aucune lésion de moelle ni
nerveuse, alors les médecins m’ont dit que c’était psychologique.
– Vous avez fait de la balnéothérapie dans le précédent centre ?
– Oui, mais je me débrouillais seul, alors la plupart du temps, je barbotais
dans un coin jusqu’à ce que j’en aie ras le bol, et je me tirais.
– Vous n’avez pas essayé de faire quelques pas ? Ils vous ont expliqué que
lorsque vous avez de l’eau jusqu’aux épaules, vous ne pesez plus que dix pour
cent de votre poids total, d’où l’intérêt de la balnéothérapie ? De plus, le fait
d’appuyer active la consolidation osseuse.
– Non, ils ne m’ont rien dit de tout ça. À vrai dire, ils me laissaient de côté.
J’ai été catalogué patient à risque, caractériel, ingérable, alors ils ne venaient pas
trop se frotter à moi, répond-il, avec un sourire en coin.

J’ai soudain une idée saugrenue, surréaliste et inattendue. Je n’en ai


absolument pas le droit, mais tant pis, je prends le risque.

Je dois être complètement folle.

Je me râcle la gorge.

– Il n’est pas trop tard, et j’ai les clés du service, je pourrais vous donner votre
première séance de balnéothérapie, et voir un peu ce qui ne va pas. Nous
pourrions faire une petite promenade dans le parc pour digérer, puis aller
chercher nos maillots, ça vous dit ?
– Oui, avec plaisir. Mais, ce n’est pas autorisé, je suppose ?
– Vous supposez bien, alors je compte sur vous pour ne pas tomber, car
j’aurais de gros ennuis. Nous allons attendre que les couloirs soient déserts, ni
vus ni connus, chiche ? je réponds, avec un grand sourire.
Une étincelle s’allume dans son regard.

– Chiche, et promis, je ne tomberai pas.

Je m’occupe des plateaux, puis je suis Adam vers la sortie. Nous sommes les
derniers, et les lumières s’éteignent dès que nous franchissons les portes.

Dans l’ascenseur, ma température monte d’un cran. Je ne peux m’empêcher


de le détailler discrètement, focalisée sur ses lèvres, sa mâchoire carrée,
diablement virile, ses traits fins, ses mains posées à plat sur ses genoux. Je les
imagine sur mon corps, expertes, impatientes, exigeantes. Je les vois me
caresser, me torturer, s’immiscer à l’intérieur de moi. Ses longs doigts aux
ongles parfaits, entameraient un lent va-et-vient, pour devenir de plus en plus
rapide, de plus en plus profond, jusqu’à me faire défaillir de plaisir.

Je m’arrête là, le souffle un peu court.

Sentant mon regard insistant, il lève légèrement la tête, me fixe à son tour,
alors que je m’empresse de me détourner, le rouge aux joues, pour me concentrer
sur mes ballerines.

Les portes s’ouvrent avant qu’il n’ait le temps de dire un mot. Nos yeux se
parlent, et j’ai la sensation qu’il est aussi bouleversé que moi. Je m’éclaircis la
voix, l’invite à sortir, puis je me place derrière lui, pour pousser son fauteuil à
travers le parc, jusqu’à la balustrade, avec l’idée de profiter de la vue, ainsi que
des derniers rayons du soleil. Il est vingt heures trente, et il n’y a plus personne.
Les patients sont déjà tous dans leur chambre, certainement installés devant leur
téléviseur. Parfois, les animatrices organisent des soirées, ou des veillées jeux,
mais à ma connaissance, pas ce soir.

Tout en contemplant le magnifique coucher de soleil, je sens la mélancolie me


gagner. Adam, à mes côtés, est tout aussi silencieux. Je lui coule un regard en
coin. Sa mâchoire est serrée, ses masséters se contractent, ses yeux, perdus à
l’horizon, sont voilés. Il me fait de la peine. Jamais je ne me suis sentie aussi
impliquée ni touchée par un patient, et pourtant, en trois ans d’étude, j’en ai eu,
des jeunes, des moins jeunes, avec des histoires compliquées, mais cet homme
me bouleverse. La détresse dans son regard, comme maintenant, fait vibrer une
corde sensible au fond de mon cœur.
Que lui est-il arrivé, bon sang, pour qu’il soit dans cet état ?

J’aimerais tellement pouvoir l’aider, faire plus que mon travail. Je sais qu’il
ne faut pas, que je ne devrais pas m’impliquer à ce point avec lui, mais je suis
déjà allée trop loin, je ne peux plus reculer. Même si j’ai pleinement conscience
de me mettre en danger, je me sens dans l’incapacité de faire marche arrière.

C’est trop tard.

Se sentant observé à nouveau, il lève les yeux.

– Mettez-vous debout en vous tenant à la balustrade, je demande, subitement.

Sans poser de question, il se penche pour enlever ses cale-pieds, et, tout en
prenant appui sur la barre devant lui, il se redresse à la force des bras.

– Servez-vous de vos jambes, elles sont là pour ça.

Je me place derrière lui, mets mes mains sur ses hanches pour l’aider. Ses
mâchoires restent crispées, et assez rapidement ses jambes se mettent à trembler.

– Grandissez-vous. Oui, comme ça, ne regardez pas vos pieds, mais plutôt
loin devant vous. Allez, pousser sur vos jambes, encore quelques secondes, dis-
je ensuite, pour l’encourager. Je suis derrière vous, vous ne craignez rien, je n’ai
jamais laissé tomber personne.
– Tant mieux pour moi alors, dit-il, alors qu’un rire lui échappe.

Il fait ce que je lui demande, se redresse de toute sa hauteur, et à force de


volonté, il réussit à stopper le tremblement de ses jambes. J’appuie sur son
bassin à droite, puis à gauche, en lui demandant de résister.

– Vous pouvez vous rasseoir. C’était plutôt pas mal.

Je m’accroupis à côté de son fauteuil, pour être à sa hauteur.

– Vous allez réussir, j’en suis persuadée, j’ai foi en vous. Nous allons
augmenter la puissance des exercices. Tous les jours, matin et soir, vous me ferez
cinquante verticalisations, comme maintenant, au pied de votre lit. Vous devez
reprendre confiance en vos appuis. Vous avez été réparé, vous êtes capable de
tenir debout.
– Tenir debout n’est pas le problème, Jeanne, c’est marcher le problème, dit-
il, dans un souffle.
– Je sais, je l’ai compris. Nous ferons ensemble des exercices dans l’eau, dans
les barres parallèles, ainsi que de la musculation sur presse, et dans une semaine
maximum, je vous assure que vous marcherez avec des cannes anglaises.

Il me prend soudain la main, la porte à ses lèvres.

Je le laisse faire.

Un frisson me parcourt tout entière, en sentant ses lèvres sur ma peau.

Je déglutis, une boule dans la gorge.

– Merci, Jeanne, de me consacrer du temps.

Je récupère doucement ma main.

Je ne veux pas le brusquer, mais j’ai très envie d’en savoir plus, pour l’aider,
si je peux, et pas seulement physiquement.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé, pour que vous n’ayez plus envie d’avancer ?
Vous pouvez tout me dire Adam, jamais je ne vous jugerai.
– Je n’y arriverai pas sans lui, répond-il, en regardant à nouveau au loin. Il
était mon frère, mon meilleur ami. J’aimerais, mais je ne peux pas. Il me manque
tellement.

Sa voix se brise, et je détourne les yeux de son visage, par pudeur. En les
sentant se noyer de larmes, je me relève d’un bond.

– Bon, on y va ? On va chercher nos maillots et on se retrouve à la porte du


fond, vers les ascenseurs. Soyez discret, ne vous faites surtout pas repérer. Dans
quinze minutes, c’est jouable pour vous ?

Son regard pétille à nouveau lorsqu'il le reporte sur moi.

***
Un quart d’heure plus tard, alors que j’attendais devant la porte du service
kiné, je le vois arriver, dans une robe de chambre bleu nuit, décorée de paquets
cadeaux multicolores.

J’éclate de rire.

– Un cadeau de ma grand-mère, dit-il, en pinçant des lèvres. Elle a toujours eu


des goûts très douteux. J’ai pensé que ce serait plus discret, si je me fais pincer
dans le couloir en remontant.

Je regarde d’un air dubitatif ses pieds nus dans ses mocassins, ses jambes
nues, sa robe de chambre à motifs improbables, ses cheveux en bataille, et une
fois de plus, je retiens un rire.

– Elle est très belle, peut-être un peu chaude pour la saison, mais elle semble
confortable, me moqué-je gentiment.
– Ce n’est pas bien de se moquer des gens malades, mademoiselle.

À son air faussement pincé, je comprends qu’il se retient pour ne pas éclater
de rire lui aussi, ou de me tirer la langue.

J’ouvre la porte du service kiné, referme derrière nous. Les roues de son
fauteuil font un bruit d’enfer en crissant sur le sol, et j’ai l’impression que tout le
château peut nous entendre. J’ai conscience que je joue peut-être ma carrière sur
ce coup-là.

Pourquoi lui ai-je proposé un truc pareil ?

Je suis folle, je pouvais attendre lundi pour sa première séance, mais alors je
n’aurais pas pu aller dans l’eau avec lui, ce n’est pas dans nos habitudes. Comme
nous avons quelqu’un qui surveille les patients, nous passons seulement de
temps en temps, pour donner nos directives et contrôler leurs mouvements.

J’allume les vestiaires, les lumières de la piscine. Il quitte sa robe de chambre,


ses chaussures, alors que je me déshabille de mon côté. Je passe devant lui, pour
m’engager dans le couloir d’accès en plan incliné, me tourne face à lui,
interceptant son regard sur moi.

Punaise, dans quel pétrin me suis-je encore fourrée ?


– Mettez vos freins, lui dis-je, troublée. Mettez-vous debout, et descendez
doucement en vous aidant des rampes. Je suis là, je vous soutiens, ça va aller ?
– Bien sûr, un jeu d’enfant.

Il approche son fauteuil, verrouille ses roues, puis il s’agrippe d’une main à la
barrière. Je me place légèrement de côté pour le soutenir par un bras. Il avance
un pied, puis l’autre, concentré, bien que légèrement vacillant. Il entre dans
l’eau. Petit à petit, celle-ci fait son œuvre, en le portant.

Nous faisons plusieurs fois le tour de la piscine en silence. Je marche à ses


côtés sur la pointe des pieds, sans jamais l’aider. Au fil des minutes, ses pas se
font plus sûrs. Je crois le voir sourire.

Puis je lui demande de s’adosser à la margelle pour faire des abdominaux, des
pédalages, des mouvements avec les jambes, et je m’installe à ses côtés, histoire
de m’occuper un peu l’esprit et cesser de le reluquer.

Il faut que j’arrête de fantasmer sur son corps comme une malade, ou je suis
foutue.

– Alors, pas trop fatigué ? je demande, pour meubler le silence.


– Non, pas du tout, je suis content de bouger un peu et peut-être que je
dormirai mieux cette nuit.
– Vous ne dormez pas bien d’habitude ?
– Pas vraiment non, je fais des cauchemars.
– De votre accident ?
– Oui.

Je ne dis plus rien, j’attends. Nos yeux se fixent un moment. Je sens son
regard dériver vers ma poitrine au ras de l’eau.

– Hum, on pourrait faire ça tous les jours, reprend-il.


– Oui, pourquoi pas ?

Je regarde ma montre.

23 heures.

Je n’ai pas vu le temps passé. Il faudrait déguerpir, avant que le veilleur de


nuit ne nous surprenne.

– Adam ?

Il tourne son visage dans ma direction, pour me fixer une nouvelle fois.

– Oui ?
– Nous devons remonter, il est tard. Je vous accompagne jusqu’à la porte, et
nous nous séparerons pour monter chacun de notre côté.
– Pas de problèmes.

Il passe devant moi, s’arrête à ma hauteur. Nos visages sont proches, presque
à se toucher.

– Jeanne, je peux vous poser une question ?

J’avale ma salive difficilement, le rythme de ma respiration s’accélère sans


que je ne puisse rien faire.

– Oui, mais je vous préviens si c’est personnel, je ne répondrai pas.


– Oui, c’est un peu personnel. Avez-vous quelqu’un dans votre vie ?

Je le fixe un long moment, mais dans cette lumière légèrement bleutée,


presque irréelle, je ne distingue pas l’expression de son visage, juste ses yeux, et
son sourire. Il passe sa langue sur ses lèvres. Il faut qu’il arrête de faire ça ou je
ne réponds plus de moi. J’ai une furieuse envie de mordre dans ses lippes
charnues, de l’embrasser à pleine bouche.

C’est plutôt direct comme question, mais j’ai déjà compris qu’Adam est un
homme qui ne s’encombre pas de détails.

Se moque-t-il de moi ? Sa question est-elle sincère ?

– C’est un peu gênant de parler de ça avec vous, vous ne croyez pas ?


– Alors ça veut dire que vous êtes libre ?
– Je n’ai pas dit ça.
– Mais vous n’avez pas dit le contraire non plus.
– C’est vrai.
Il s’approche de moi, place ses mains de chaque côté de mon visage. Je le
regarde avancer, immobile, fascinée, les yeux fixés sur sa bouche, mais au prix
d’un violent effort, je le repousse doucement.

– Non, Adam, s’il vous plaît. C’est un peu compliqué en ce moment, je ne


sais plus trop où j’en suis.
– Je ne suis pas pressé, je vous l’ai déjà dit, répond-il, en me touchant
légèrement l’épaule. Ce qui a pour effet de me faire frissonner de la tête aux
pieds.

Je lui fais un petit sourire penaud. Nous nous rhabillons en silence, et toujours
sans un mot, je l’accompagne jusqu’à la porte.

– On se voit demain, tu as prévu quelque chose ? demande-t-il, d’une voix


rauque.
– Je dois passer voir Xavier, mais l’après-midi je suis libre. Si vous… si tu
veux, on se retrouve dans le parc.
– Avec plaisir, alors, à demain.

Il effleure ma main du bout des doigts.

Je joue avec le feu, cet homme me fait beaucoup trop d’effet pour ma
tranquillité d’esprit. Je le regarde partir, puis j’emprunte l’ascenseur à mon tour,
seule et désemparée.

Pourquoi l’ai-je repoussé ?

Il a envie de moi, autant que j’ai envie de lui alors pourquoi ? Je n’avais
qu’un mot à dire, et j’aurais passé la nuit dans ses bras.

Quelle conne !
14

Jeanne

J’ouvre péniblement les yeux, regarde ma montre.

11 heures.

Je pousse un long soupir. J’aimerais rester couchée toute la journée, mais j’ai
des choses à faire, aller voir Xavier, puis retrouver Adam en fin d’après-midi
dans le parc. Je vais me préparer, me faire belle pour un rendez-vous avec un
garçon qui m’intéresse. Je veux ne penser qu’à lui, lui consacrer tout mon temps,
toute mon énergie, mais je suis tellement lasse. J’en ai assez de cette fatigue, de
cette sensation d’avoir un corps transformé en plomb.

Je prends mon portable pour envoyer un texto à Xavier :

[Désolée mais je suis toujours malade,


pas envie de bouger. À demain.]

Sa réponse ne tarde pas.

[OK à demain.]

J’ai un petit pincement au cœur.

Pas un mot de plus, pas bon rétablissement, ou quelque chose de gentil, non,
rien. Il m’en veut, mais tant pis, j’ai d’autres chats à fouetter pour le moment.
S’il ne veut plus me parler, c’est son problème.

Je ferme les yeux, résiste à l’envie de me lever pour faire le test qui m’attend
bien sagement dans le tiroir du meuble de salle de bains. Je repousse l’échéance,
lâchement, pour me laisser du temps.

Une semaine, pourquoi pas ?


Une petite semaine pour garder encore quelques jours l’illusion que tout va
bien, que ma vie n’est pas un chaos total, parce que dès que j’en aurai la preuve,
il faudra que je prenne une décision, aussi dure soit-elle, et alors, c’en sera fini
de mon insouciance. Je sais pertinemment que ce que je m’apprête à faire pèsera
sur ma conscience toute ma vie de femme.

Une semaine n’y changera rien. Si je suis enceinte, dans une semaine je le
serai toujours. Je mets mon réveil à midi, j’essaye de me rendormir, mais rien
n’y fait, je tourne en rond. J’ai envie de m’habiller, pour aller voir Adam, en
sachant que sa chambre est seulement à quelques mètres de là, un étage en
dessous.

Non, non, non, il ne faut pas, je dois résister.

Plus je le verrai, plus je m’attacherai à lui, et alors, que se passera-t-il ?

Les patients finissent invariablement par partir un jour, par quitter le centre,
alors que moi je resterai, seule, et encore plus malheureuse qu’avant, parce que
je me serai habituée à sa présence, à son corps pratiquement nu sous mes mains.
Je me serai habituée à le voir deux fois par jour pour ses séances de rééducation,
et peut-être encore tous les soirs pour sa séance de balnéothérapie individuelle,
dans une piscine que j’aurai privatisée pour lui. Une piscine où tout est possible,
où la température fait pulser mon cœur, chavirer mon corps, où une légère sueur
se colle à ses cheveux, où des gouttelettes d’eau s’accrochent à la fine toison de
son torse, à la peau tendre de ses bras, pour ensuite glisser vers le bas, vers son
ventre plat. Il lissera ses cheveux, la tête en arrière, son cou offert, abandonné,
détendu, légèrement essoufflé par l’effort.

Je suis dans une belle merde, mais qu’est-ce qui m’a pris !

De rage, je repousse ma couette, pour me lever. Une douche rapide pour


calmer mes ardeurs, un short en jean, un tee-shirt large, une queue-de-cheval,
mes tongs, mes lunettes de soleil, et me voilà prête.

Je prends un livre sur la pile, j’en ai toujours plusieurs d’avance, et je


m’enfuis dans le parc.

Après avoir trouvé un banc au soleil, j’ouvre mon livre, et dès les premières
pages je suis happée par l’histoire.

– C’est bien ? demande une voix près de moi.

Je sursaute, me redresse.

– Oh, Adam, bonjour.


– Désolé si je t’ai fait peur. Tu étais si concentrée, ça fait cinq bonnes minutes
que je suis là à te regarder, et tu ne t’es même pas rendu compte de ma présence.
– Oui, il est plutôt captivant, dis-je, en désignant mon livre.
– Et il parle de quoi, ce livre si intéressant ?
– D’un type en fauteuil.

Il sourit, lève un sourcil.

– Mais lui, c’est irréversible, j’ajoute rapidement.


– Raconte-moi.

Je ferme mon livre.

Avant que je n’aie pu faire quoi que ce soit, il enlève ses cale-pieds, se met
debout en s’appuyant sur ses accoudoirs, fait deux pas, et s’assied à mes côtés
avec un grand sourire.

J’applaudis.

– Waouh, pas mal.

Il place ses avant-bras sur le dossier du banc, croise ses jambes avec une
légère grimace.

– Hier soir, j’ai fait cent verticalisations, comme tu me l’as demandé, et


encore ce matin. J’ai l’impression d’avoir franchi un cap. Je ne vais pas me
réjouir trop vite, mais je crois que je suis sur la bonne voie, non ?
– Tu as des courbatures ?
– J’ai un peu mal aux jambes.
– No pain, no gain.
– Pardon ?
– Pas de douleurs, pas de gains. Prépare-toi à soulever de la fonte dès demain,
et à ajouter les squats à tes exercices quotidiens. Dix, pour commencer.

Il me jette un regard interrogateur.

– Je te montre.

Je me lève d’un bond, tends les bras, en pliant les genoux, le dos bien droit.

– Les squats c’est ça. Je vais te faire transpirer, je serai intransigeante, mais ne
fais pas systématiquement le double de ce que je te demande, ou tu le paieras par
des douleurs, continuai-je, en me rasseyant à ses côtés.
– OK chef. Tu es contente ?
– Oui Adam, très contente, et demain nous essayerons les cannes. Tu pourras
nous quitter plus rapidement que prévu si tu fais des progrès. C’est bien ce que
tu veux non ?
– Je suppose oui, répond-il, en me regardant si intensément que mon cœur a
un raté.
– Pour les jeunes, ici, c’est plutôt mortel.
– C’est le moins que l’on puisse dire. Comment fais-tu pour rester dans ce
trou perdu ?
– C’est une longue histoire.
– Que tu n’as évidemment pas envie de me raconter, je commence à te
connaître.
– Désolée, je ne me livre pas facilement, je n’aime pas parler de moi. Ma vie
est… en fait, il n’y a pas grand-chose d’intéressant à en dire, répliquai-je, en
baissant les yeux.

Par habitude, et sans doute un peu par anxiété, je balance ma tong au bout de
mon pied. Je sens le regard d’Adam sur mes jambes nues, mes ongles peints.

– Moi, elle m’intéresse, dit-il, en posant sa main sur mon genou près de lui,
pour l’empêcher de tressauter.

Une main chaude comme la braise, qui enflamme mon corps instantanément.

Mayday, mayday, combustion imminente. Vite, vite, un pompier avec une


grosse lance.

Pardon, je m’égare.
Je me sens rougir jusqu’à la racine des cheveux, alors que des images torrides
de son corps contre le mien inondent mon cerveau.

– Alors donnant-donnant, je réponds, mes yeux plongés au fond des siens.


– Quoi ?
– Tu me racontes ton histoire, et je te raconte la mienne.
– Il parle de quoi, ce bouquin ?

Je pars dans un grand éclat de rire.

– Tu es aussi mystérieux que moi.


– Oui, c’est ce qui fait mon charme.
– Oui. Enfin, je veux dire, nous avons tous une part de mystère, répliquai-je,
en bégayant.
– Ne pas trop en dire…
– Exactement. Pour laisser planer le doute, je continue, tout sourire.
– Et laisser l’autre découvrir qui l’on est…
– Qu’il se pose des questions, cherche par lui-même, s’il en a la patience…
– Et l’envie. J’ai envie de te connaître, Jeanne, lâche-t-il subitement.

Son regard une fois de plus me déstabilise.

Il est très dangereux, extrêmement dangereux, l’homme le plus dangereux


qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Pourtant je ne peux m’empêcher de lui sourire.

– Alors c’est l’histoire d’un type, Will, qui est percuté par une moto et qui se
retrouve cloué dans un fauteuil.
– Et ?
– Je n’en suis qu’au début. Apparemment, une charmante aide-soignante va
lui redonner goût à la vie. J’espère que ça finit bien, j’ai horreur des histoires
d’amour qui finissent mal, continué-je, les larmes aux yeux. Si celui-ci me fait
pleurer, je le balance de la balustrade, c’en serait trop pour moi.
– Je te consolerai.
– Hum, et toi, tu lis ? je demande comme si je n’avais rien entendu, mais je
crois bien que j’ai encore piqué un fard.
Il faut que j’arrête de rougir comme une débile tout le temps.

– Oui, beaucoup.
– Comme quoi ?
– Des manuels d’économie, de finances mondiales, de géopolitique, je suis
abonné à plusieurs magazines scientifiques dont Nexus, j’aime leurs visions des
choses, leur esprit critique.
– Tout ce que je déteste. Moi j’ai besoin de rêves, d’évasion, pas de me
plonger dans la misère du monde, mon boulot me suffit pour ça. Jamais de
littérature ?
– Si parfois, Stephen King, Musso, Legardinier…
– Ah Legardinier, je connais, et Musso, je lis aussi. Voilà, des choses plus
légères, de grands classiques.
– Ken Follett, Les…
– Piliers de la Terre, oh oui, j’ai adoré, tu as vu la série ?
– Non, ils ont fait une série ?
– Oui elle est top. Et le trône…
– De fer, juste la série, je n’ai pas lu, c’est bien ?
– Je te les prêterai si tu veux, ça t’occupera. J’ai lu pendant quatre mois,
Martin a su créer un univers extraordinaire et la série est très bien faite, il y a
quelques dissemblances, mais globalement, c’est bien rendu.
– Depuis mon accident, je n’ai pas repris un livre ni une revue, je n’arrive
plus à me concentrer sur quoi que ce soit, reprend-il, les yeux perdus à l’horizon.
– Moi non plus, mais là j’accroche bien, depuis le début, c’est bon signe. J’ai
également trouvé dans la bibliothèque un journal intime, qui raconte l’histoire
d’une pensionnaire du château, à l’époque où il était un sanatorium.
– Je me souviens l’avoir vu dans ta chambre. Il y a eu des tuberculeux, ici ?
– Oui, comme dans beaucoup d’autres centres du plateau. Cet endroit était
d’ailleurs réputé pour ses bienfaits dans les pathologies pulmonaires, et le
rachitisme. Clothilde était une aristocrate lyonnaise, d’une famille qui a fait
fortune dans le commerce de la soie, et du jour au lendemain elle se retrouve ici,
seule, à lutter contre sa maladie. Elle écrit très bien, je suis littéralement
envoûtée par son récit, et je crois qu’elle va tomber amoureuse du beau médecin
qui s’occupe d’elle. Oh, j’espère qu’elle ne va pas mourir.
– Tu racontes tellement bien, on s’y croirait. Tu aimes lire ?
– Oui, plus que tout, depuis que je suis en âge de lire, je dévore. Je ne compte
plus les nuits blanches sous ma couette, à lire à la lampe électrique, j’avais
toujours peur que mes parents me surprennent parce que je préférais mes
bouquins à mes devoirs, mais si je le pouvais, et si j’avais du temps, je…
– Oui ? Dis-moi ?
– J’écrirais, j’inventerais des histoires d’amour.
– Qui finissent bien.
– Oui c’est ça, des histoires qui finissent bien, je réponds, la voix enrouée par
l’émotion.
– Et pourquoi pas ? Il faut aller au bout de ses rêves, Jeanne.
– Je sais.

Je réfléchis.

Comme je n’ai aucune envie de passer ma journée seule, pourquoi ne pas lui
proposer une petite virée, juste pour le connaître un peu plus, et parce que j’aime
sa compagnie. Il est charmant, intelligent, à l’écoute, attentionné, il aime lire, et
il est très agréable à regarder.

Plus que ça même. Il est tout ce que j’ai toujours cherché chez un mec.

Attention, terrain très glissant, me sermonne ma conscience, que je fais


semblant de ne pas entendre.

– Adam ?
– Mmm ?
– Ça te dirait d’aller manger, puis de faire un tour, il y a un lac pas très loin
d’ici, je demande, intimidée, le rouge aux joues.

Il réfléchit une fraction de seconde.

– Oui avec plaisir, c’est une très bonne idée. Alors, laisse-moi t’inviter au
restaurant.
– Ah euh… si tu veux. Je monte me changer. Ma voiture est là-bas, la noire.

Je désigne mon petit bijou de la main, garée sur le côté du bâtiment.

– Sympa.
– Ouaip, on va pouvoir rouler décapoté, j’adore !
– Ça me va ! répond-il, avec un grand sourire.
J’aime le voir sourire, son visage en est illuminé de l’intérieur, et je m’étais
juré de le faire sourire le plus souvent possible non ?

***

Un quart d’heure plus tard, nous roulons dans la ville à la recherche d’un
restaurant.

– Qu’aimes-tu en termes de gastronomie ? demande-t-il, en faisant défiler les


restaurants sur son smartphone.
– Je ne suis pas trop difficile, j’aime tout.
– Mais quelles sont tes habitudes ?
– À vrai dire, je ne suis jamais beaucoup sortie, mes parents n’ont pas trop les
moyens, et la vie étudiante, tu sais sans doute ce que c’est, avec les cours, les
stages, je n’ai pas eu trop le temps.

Il me désigne une enseigne un peu plus bas dans la rue.

– Gare-toi là, celui-ci me semble bien. Cuisine traditionnelle, ça te va ?


– Oui, c’est parfait, je réponds, en me garant juste devant l’entrée.

Je descends de voiture, sors un fauteuil roulant pliable de mon coffre, que je


déplie. J’ai également pris des cannes anglaises, si toutefois il lui prenait l’envie
de faire quelques pas.

Il m’attend, debout, en se tenant à la voiture, puis lorsque j’arrive vers lui, il


demande :

– Ça va aller avec le fauteuil ?


– Bien sûr, ils ont l’habitude, je vais quand même voir s’il n’y a pas une
affiche sur la porte interdisant les fauteuils roulants.

Je m’avance, et je fais mine de regarder en direction de l’entrée.

– Non, ils acceptent même les chiens.

Il rit, nullement vexé.

– Ah ben alors, nous sommes sauvés.


Puis il s’assied d’un bond dans son fauteuil, pour ensuite s’amuser à rouler
sur les roues arrière.

– Si c’est pour m’épater, c’est inutile, moi aussi, je sais le faire.


– Moi qui pensais me faire mousser un peu. Je sais, l’équilibre est encore
précaire, mais j’ai appris seulement hier avec mon voisin de chambre. Nous
avons fait les cons dans le couloir, jusqu’à nous faire virer.
– Avec Alexandre ?
– Oui, c’est ça. Il est super sympa. Nous avons parlé de toi.
– Oh, et qu’a-t-il dit ?

Il a un petit sourire en coin que je déteste sur-le-champ.

– C’est secret.

Il aime me faire marcher, et moi j’aime ce qu’il me dit, et ce qu’il me fait


ressentir. Sa façon de s’intéresser à moi, de me faire réagir, de me titiller. Je me
sens vivante, bien plus ces derniers temps.

Il se met subitement debout, et pousse son fauteuil vers moi.

– Je veux voir. Je ne te crois pas, une fille ne sait pas faire ce genre de choses.
– Alors, détrompe-toi, je réponds, en riant. Nous nous éclatons dans les
hôpitaux. Je faisais la course avec mes patients, et j’étais même la meilleure à ce
petit jeu.
– Ouais, et si tu t’étais cassé quelque chose, tu aurais été au bon endroit.
– Et j’aurais dragué mon chirurgien. Ils sont souvent très beaux.
– Ah non, pas le mien.
– Tu es un garçon, c’est normal que tu n’y connaisses rien en beauté
masculine, je rétorque, en m’asseyant dans son fauteuil. Prends-en de la graine.

Il me regarde faire, un rictus au coin des lèvres.

Je bascule en arrière, j’actionne les roues, une vers l’avant et l’autre vers
l’arrière et hop, je fais des tours sur moi-même, je sautille, si, si, c’est possible,
recule entre les voitures, puis j’avance dans sa direction, pour m’arrêter à ses
pieds en pilant sur les quatre roues.

– Pas mal, pour une fille, lance-t-il, en applaudissant.


– Demain, on fait une course, et je suis sûre que je te mets minable. Nous
ferons ça en bas, dans le couloir du service kiné, pour être tranquilles.
– D’accord, mais je compte bien gagner. Ne t’attends pas à ce que je sois
galant, je suis un très mauvais perdant, alors je m’arrange pour être vainqueur en
toutes circonstances. Je crois que je te l’ai déjà dit, j’arrive toujours à mes fins,
termine-t-il, avec une moue sensuelle.

Est-ce que je dois comprendre ce que je crois comprendre ?

– Bon, je peux récupérer mon moyen de locomotion, ou je te le laisse ? Vous


avez l’air de bien vous entendre tous les deux.
– Je le garde. Tu n’as qu’à prendre les cannes, elles sont sur le siège arrière,
dis-je, pour le tester, un rien provocante.

Je crois que c’est la bonne tactique pour obtenir de lui ce que je veux, et le
faire sortir de sa zone de confort. Le provoquer, lui faire entendre qu’il n’y
arrivera pas, et il fera en sorte de me faire mentir.

Il s’avance, en se tenant à la voiture, et je m’apprête à sauter de mon fauteuil


pour le soutenir s’il flanche. Il ouvre la portière, prend les cannes avec un air de
défi.

– Même pas cap, répliqué-je, en me levant, et en m’approchant.


– Je vais très bien me débrouiller, tu verras. Reste où tu es !

Il ajuste les cannes, les avance, et…

– Stop ! je crie. Le pied gauche en premier, je te montre. Donne.

Il me tend les cannes.

– Ne va pas faire n’importe quoi. Alors, les cannes en avant, pied gauche, tu
attaques par le talon, puis pied à plat, tu soulages le poids du corps avec les
cannes, le pied droit passe devant, puis pointe de pied à gauche. Voilà, à toi.

Il me gratifie d’un grand sourire, en me prenant les cannes des mains.

– C’est quand même cool d’avoir sa kiné personnelle, j’apprécie, merci


infiniment Jeanne.
– Il faut bien que je gagne mon repas. Je te suis avec le fauteuil et dès que tu
es fatigué tu t’assieds, OK ?

Je ne suis pas contre quelques heures supplémentaires, tant que c’est avec lui
et pour lui, pensé-je. Il avance, en chancelant un peu, mais en s’appliquant du
mieux qu’il peut. Je lui tiens le bras, pour le rassurer tout en tractant le fauteuil
derrière nous.

– Très bien, continue. Ça va ?


– Je crois. Putain, Jeanne, je marche, s’écrie-t-il.

Il a déjà fait une bonne vingtaine de pas derrière les voitures en


stationnement. Les automobilistes se détournent pour nous laisser de l’espace,
certains klaxonnent, pour l’encourager.

– Attention, je crie.

Je le sens vaciller. Avant que ses jambes ne flanchent tout à fait, je le tire à
moi pour le rééquilibrer, et le faire tomber dans le fauteuil que j’ai vivement
placé sous ses fesses. Il a lâché les cannes qui se sont écrasées au sol avec un
bruit métallique. Il porte à son front une main tremblante, blanc comme un linge.

– Ce n’est rien, rassure-toi, et c’était super. Tu te rends compte, pour une


première fois, tu as fait au moins dix mètres, dis-je, avec enthousiasme en lui
serrant l’épaule. Tu verras, dans les barres parallèles demain, ce sera un jeu
d’enfant.
– Mouais, répond-il, avec un petit air de chien battu.

Je sens que la colère et le ressentiment ne sont pas loin.

Je me baisse à sa hauteur, mets une main sur sa cuisse en pressant légèrement.


Je sais, je suis tactile, mais c’est une déformation professionnelle.

– Tu vas réussir, ce n’est plus qu’une question de jours, fais-moi confiance, et


ne sois pas trop dur avec toi-même. J’ai une idée, si nous prenions des
sandwiches pour pique-niquer au bord du lac. Je n’ai pas très envie d’un
restaurant finalement, et il fait si beau, ce serait dommage de s’enfermer.
– Ça me va, je n’ai pas envie d’aller dans un lieu public non plus. Et merci, tu
as de bons réflexes.
– Ah bah, c’est un métier, je réponds, en riant. Allez en route.

Il est tellement taciturne que je parle sans discontinuer pour essayer de le


dérider, jusqu’à ce que je m’arrête pour prendre des sandwiches et des boissons.
Il a insisté pour payer et de retour dans l’habitacle, je lui tends le sac.

– Allez, ne fais pas cette tête.


– Je ne fais pas la tête, Jeanne, je suis déçu. Je dois donner l’image d’un type
vulnérable, plus bon à rien. Je fais pitié, et je déteste ça.
– Pitié ? Ah non, je ne crois pas, Adam. Ce n’est pas le premier mot qui me
vient à l’esprit quand je te regarde. Tu ne peux pas te réduire à ce fauteuil, ce
n’est pas toi, c’est juste un petit accident de parcours.
– Un accident, oui. Un putain d’accident qui a foutu ma vie en l’air, réplique-
t-il, entre ses dents. Tu sais ce qui me manque le plus finalement, hormis mon
meilleur ami ?
– Non, je réponds, d’une voix douce, un peu tremblante.

Sa voix aux accents de désespoir me fait monter les larmes aux yeux.
J’aimerais l’étreindre pour enlever ce pli amer de son beau visage, le consoler de
toutes ses peines, lui redonner goût à la vie. J’aimerais tellement faire quelque
chose pour lui.

– Ma moto, la vitesse, me sentir tout-puissant, indestructible au guidon de ma


bécane. Maintenant, je sais que tout ça n’est qu’un leurre, que la vie est fragile,
et qu’elle peut s’arrêter à tout moment.
– C’est ce qui en fait la beauté non ? Savoir que tout peut arriver, alors il faut
profiter du temps qui nous est imparti. Tu es vivant, et pour toi la vie n’est pas
finie. Tu as tes deux bras, tes deux jambes, et tu vas récupérer, j’en suis sûre.
Donne-toi encore un peu de temps.
– Du temps, je n’en ai pas, je suis habitué à vivre à cent à l’heure, et à ne
compter que sur moi. Je ne me suis jamais senti aussi vulnérable, ni aussi fragile.
Toutes mes croyances, mes certitudes, tous mes projets ont volé en éclat. Ma vie
entière a volé en éclat. Irrémédiablement. C’est difficile pour moi d’être
dépendant des autres. Je suis resté dans un hamac pendant un mois. Un putain de
mois entier à me faire torcher, laver, à bouffer couché, à avoir mal au cul parce
que je n’avais pas le droit de me mettre sur le côté à cause de mon bassin pété.
Tu ne sais pas ce que c’est, tu n’as rien vécu de tel alors tu ne peux pas
comprendre. Personne ne peut comprendre, sauf ceux qui sont passés par là.
Quand tu me dis d’avoir confiance, confiance en quoi ? En qui ? Laisse-moi
rire ! En la vie ? Cette chienne de vie qui m’a pris ce que j’avais de plus cher au
monde ? Non merci, je ne sais pas à quoi me raccrocher. Je n’ai plus rien,
Jeanne.

Je ne sais pas si je vais réussir à trouver les mots. Il semble si désabusé, si


brisé. Je ne peux pas me retrancher derrière des phrases toutes faites : l’espoir, la
confiance, la vie qui continue. C’est vrai, c’est facile pour moi, j’ai plutôt été
privilégiée jusque-là, je n’ai jamais connu une souffrance comparable à celle que
je vois dans ses yeux. Sauf ces derniers jours, depuis que Julien m’a quittée. Une
souffrance morale, qui m’a fait perdre pied. Son chagrin fait tellement résonance
au mien.

Je lui prends la main qui reposait inerte sur sa cuisse, pour la serrer
doucement.

– Si. Tu m’as, moi. Je n’ai pas vécu d’accident, mais la vie ne m’a pas pour
autant fait de cadeaux alors, je comprends ce que tu traverses, et je vais t’aider, si
tu le veux bien. Et à un moment tu sauras, tu trouveras un nouveau sens à tout
cela. Les choses n’arrivent pas par hasard.

J’ai l’impression de chercher à me convaincre moi-même.

Il me sourit.

– Peut-être qu’il fallait que nous nous rencontrions. J’aime cette idée.

Je me racle la gorge, en évitant son regard. Quand il me dit ce genre de


choses, d’une voix si douce, je crois rêver, et je n’ose y croire.

Pourquoi s’intéresserait-il à moi ?

– Bon, on décapote ?
– Oui Jeanne, on décapote.

J’appuie sur un bouton, et la capote de ma 206 CC se rétracte.

Nous roulons jusqu’au lac, situé à une quinzaine de kilomètres, le vent dans
les cheveux, perdus dans nos pensées respectives. Je laisse de côté la partie
aménagée surpeuplée pour prendre un chemin caillouteux, en roulant
doucement, pour ne pas abîmer ma voiture au châssis extrêmement bas.

Je me gare sur le côté, près de l’eau.

– Ça va aller avec le fauteuil ? demande Adam.


– Oui, l’herbe est sèche, et je vais t’aider.

J’étends une couverture au pied d’un arbre, puis je déplie le fauteuil. Il se


transfère avec aisance, roule jusqu’à la couverture sans avoir besoin de mon
aide, et s’installe au sol à la force de ses bras. Il n’a pas encore le réflexe de se
servir de ses jambes.

Je pose le sac de sandwiches entre nous, lui tends le sien.

– Tu as pris tes antalgiques ? je demande, soucieuse, lorsque je le vois


grimacer.
– Non, j’ai oublié.

Je fouille dans mon sac.

– J’ai de l’ibuprofène si tu veux.

Je lui donne un comprimé, ainsi que la bouteille d’eau puis nous mangeons en
silence. Étonnamment, le silence ne me pèse pas. J’ai plaisir à être près de lui,
tout simplement. Très souvent, nos regards se croisent, pour ne plus se lâcher, et
invariablement il sourit, alors que je baisse les yeux. Un seul de ses regards me
fait frissonner. J’aime ce jeu de la tentation, j’aime sa subtilité, qu’il me charme,
sans brusquerie.

C’est tellement rare de nos jours.

Notre repas fini, je sors mon livre de mon sac, et je lui tends l’intégrale du
Trône de fer.

– Tiens, les cent cinquante premières pages sont ardues, mais ça vaut
vraiment le coup. Si tu as aimé la série, tu adoreras.
– Merci, je te fais confiance.
Il s’allonge, presque à me toucher, un bras sous sa tête, puis il démarre sa
lecture sans plus faire attention à moi, tandis que je m’installe sur le ventre. Je
tente de me concentrer sur ce que je lis, mais comment faire avec un homme
irrésistible couché à côté de moi, la chemise ouverte, l’avant-bras à quelques
centimètres de mon visage. Je peux entendre son souffle régulier, et par
moments, je suis persuadée qu’il me regarde, dissimulé derrière ses lunettes de
soleil, que ses yeux se posent sur mes jambes nues, sur mes fesses, sur la
cambrure de mes reins.

Je peux même voir les veines de son avant-bras.

Ma respiration se bloque.

Je ferme les yeux, de peur qu’il ne lise le désir que j’ai de lui, irréfléchi,
irraisonné, pour me laisser doucement glisser dans une torpeur bienfaisante.

Une caresse sur mon bras nu me réveille en sursaut, et je me redresse d’un


bond. Je suis sûre que j’ai la marque du bouquin incrustée sur ma joue. Je lèche
mes lèvres sèches. Adam se penche vers moi, et j’arrête de respirer.

Il va… il va… il va m’embrasser ?

Il écarte de mes lèvres une mèche de cheveux.

– Tu es marrante au réveil.

Je lui retourne un regard noir.

Comment ça, marrante ?

Est-ce sa façon de me dire que je suis bouffie, et que j’ai un filet de bave en
train de sécher sur le menton ? Je préfère en rire et dédramatiser. Je suis
incapable de me prendre au sérieux.

– Oui, je sais, on me l’a souvent dit, c’est ce qui fait mon charme. J’ai ronflé ?
– À mort. Je ne m’entendais plus lire.
– Oh, je suis désolée. Je m’étais fait un devoir de te changer les idées, et au
lieu de ça, je me suis endormie, dis-je en me relevant, en lissant mes cheveux, et
en commençant à rassembler les affaires.
Son regard s’attarde sur mes jambes.

Ce n’est pas vrai, il m’a regardé dormir. Je rougis une fois de plus.

– J’ai bien vu, tes jambes sont déjà couleur écrevisse, et je ne me suis pas
ennuyé une seule seconde, arrête de t’excuser. Je croyais que ta lecture était
passionnante.
– C’est le cas, mais la fatigue a été la plus forte, je dors très mal en ce
moment, depuis plusieurs jours en fait.
– Pourquoi ? Qu’est-ce qui t’empêche de dormir ?
– Pas mal de choses, à commencer par mes patients. Certains me donnent du
fil à retordre.
– Je ne vois pas du tout de quoi tu parles, dit-il, en se mettant debout sur sa
jambe valide. Bon, on bouge ?
– Avec plaisir, où veux-tu aller ?
– Nulle part en particulier, juste rouler.
– OK, je réponds, en fouillant dans mon sac, et en lui jetant mes clés de
voiture qu’il récupère d’une main ferme.
– Je peux ? demande-t-il, les yeux brillants.

J’ai l’impression de lui avoir décroché la lune, et de faire de lui le plus


heureux des hommes. Il a tout l’air d’un petit garçon devant un sapin de Noël,
qui salive d’avance à la pensée d’ouvrir son cadeau préféré.

Je lui souris en retour.

– Tu iras doucement, je tiens à ma voiture comme à la prunelle de mes yeux,


alors fais gaffe.

Je l’aide à faire les quelques pas qui nous séparent de la voiture, en le tenant
contre moi. Il prend appui sur mon épaule, et tout au plaisir de conduire, il en
oublie le fauteuil. Je lui ouvre la portière, et il s’installe au volant.

Nous roulons au hasard des routes de campagne, en nous arrêtant pour


profiter du paysage, des points de vue sur la vallée, sur les forêts de pins et de
sapins jusqu’à l’horizon. Nous sommes seuls au monde. Je n’ai pas envie de
retourner au château, je voudrais que ce moment dure encore, encore et encore,
pour le plaisir de me laisser bercer par sa conduite et par ses paroles, pour sentir
son regard sur moi.

Je voudrais que cette journée ne finisse jamais.


15

Jeanne

La semaine défile à toute vitesse.

Adam reste dans le service kiné presque toute la journée. Je m’efforce de ne


pas passer trop de temps avec lui au détriment des autres patients, mais je suis
capable de sentir, aux battements de mon cœur, le moment où il arrive. Je reste
professionnelle, distante, sur mes gardes, mais au fond de moi, je me laisse
attendrir et je succombe, jour après jour, minute après minute.

Quand je le masse après ses séances intensives de musculation, je me retiens


pour ne pas fermer les yeux, et le caresser. Alors je sens son regard sur moi, et
l’envie de lui me traverse et me terrasse. J’ai envie de goûter à ses lèvres, de me
coucher sur lui, de l’entourer de mes bras et de douceur. Nous nous contentons
de nous tourner autour, de nous chercher constamment du regard. Je n’ai jamais
passé autant de temps à la salle commune avec mes patients que cette semaine.
Pour je ne sais quelles raisons obscures, ils ont tous besoin de faire des barres
parallèles ou de la musculation sur presse. Léa, me sentant survoltée, ne cesse de
me poser des questions, auxquelles je réponds évasivement. Je crois que notre
attitude ne leurre personne même si nous nous efforçons d’être discrets. Nos
regards ne sauraient mentir.

Je me languis, à longueur de temps et de nuits.

J’ai envie de lui, à en mourir.

Jour après jour, il prend une place de plus en plus importante dans ma vie, et
emplit peu à peu le vide de mon cœur.

Il a fait d’énormes progrès, même s’il reste très fatigable, avec un manque
cruel de confiance en ses appuis. Sa musculature récupère tout doucement. Il est
capable maintenant de faire des longueurs de service avec les cannes anglaises,
mais il garde le fauteuil pour monter dans sa chambre, et se déplacer dans le
château.

J’ai gagné à la course, sans réelle surprise, et lorsque je l’ai raccompagné sans
cesser de le titiller sur le sujet, il a réclamé un baiser, pour le consoler d’avoir
perdu. Je me suis alors approchée de lui, pour lui faire un baiser sur la joue, mais
il a tourné légèrement la tête, et effleuré mes lèvres des siennes.

J’ai cru m’évanouir.

Il joue avec mes nerfs, il sait très bien ce qu’il déclenche en moi.

Après le repas du soir, nous nous retrouvons dans le parc, pour profiter du
coucher de soleil. Assis l’un à côté de l’autre, sur notre banc, nous plongeons
dans nos lectures, et parfois il me lit de sa belle voix rauque un chapitre qui lui
plaît tout particulièrement. Comme j’ai déjà lu Le Trône de fer, il ne peut pas
s’empêcher de me poser des questions sur la suite de l’histoire. Nous discutons
du scénario et des personnages, comme si nous parlions de personnes proches.
Quant à mon histoire, je suis presque à la fin, et je suis maintenant persuadée que
ça va mal finir.

J’en suis justement aux dernières pages. De grosses larmes coulent sur mes
joues. Je me retiens pour ne pas éclater en sanglots lorsque j’entends Adam
approcher.

Il me regarde essuyer mes larmes.

– Ça finit mal ?
– Voui, je réponds, d’une toute petite voix qui tient plus du miaulement de
chaton que de la voix sexy d’une femme fatale.

Bravo, Jeanne, bien joué, le sex-appeal !

– Je n’ai pas encore fini, mais j’en suis sûre maintenant, il va le faire. C’est
tellement injuste. Cette auteure est une sadique. Comment peut-elle nous faire
ça ?
– Il va faire quoi ?
– Je vais te le prêter, ce sera plus simple.
– D’accord, je ferai une pause avec Le Trône de fer, j’en ai un peu assez qu’il
décime les Stark les uns après les autres, cet écrivain est un être insensible.
– Je suis bien d’accord, il s’amuse à nous torturer, et tu n’es pas au bout de tes
peines. Le mien n’est pas mieux, il est très fort pour faire pleurer dans les
chaumières.
– Tu veux que je le balance dans les sapins ?

Je ris, malgré mes larmes qui continuent de couler silencieusement.

Il se souvient de tout, c’est ahurissant, à croire que chacun de mes mots est
gravé dans sa mémoire. Il sait que je déteste les histoires d’amour qui finissent
mal, et que je m’étais juré de me débarrasser de celui-ci si c’était le cas. J’ai vu
qu’il y avait une suite. Que peut devenir Lou après ça ? Je vais me dépêcher de
le commander, et je vais attendre pour lire les dernières pages.

– Non, je vais le garder pour toi, bien que je doute que ce soit une littérature
de mec, tu n’aimeras sans doute pas.
– Qui sait ? Je suis hyper sensible comme gars.
– C’est bon à savoir. Je vais essayer de ne pas te faire pleurer, alors.
– Jeanne ? demande-t-il soudain, d’une voix suave qui me chavire, et allume
des petites flammes dans le bas de mon ventre.

La petite boule de feu enfle et enfle encore, alors que je le dévore des yeux
sans pouvoir m’en empêcher.

– Oui ?
– Je peux te poser une question ?

Encore ?

Je m’approche de lui, sans le quitter des yeux, pour me noyer dans son regard.
Je sais ce qu’il va me demander une fois de plus, et ce soir j’ai bien envie de lui
répondre que non, il n’y a personne dans ma vie.

Je pose mes mains sur les accoudoirs de son fauteuil, ignorante de ce qui
m’entoure, et de tout ce qui n’est pas lui. Je ne sais pas si c’est ma lecture qui
m’a bouleversée à ce point ou ce que je lis dans ses yeux depuis de nombreux
jours, mais j’en ai assez de lutter contre mon attirance.

Je ne veux plus attendre.


Je le désire depuis le premier jour, depuis le premier regard, et tant pis si c’est
une mauvaise idée, tant pis si je me plante encore, je veux pour cette nuit ne plus
être sa kiné, ni lui mon patient, mais une simple femme, dans les bras d’un
homme.

Une femme comme les autres attirée par un homme comme les autres, sans
passé, ni futur, mais réunis, ici et maintenant.

Je veux le sentir en moi, et m’endormir au creux de ses bras.

Il me regarde avancer, un désir mordant au fond de ses pupilles, et lorsque je


pose mes lèvres sur les siennes, il ferme brièvement les yeux en faisant
lentement glisser ses mains le long de mes bras nus.

– Tu veux venir dans ma chambre ? je demande, dans un souffle.

Sa voix est diablement rauque, lorsqu’il répond :

– Oui Jeanne, tout ce que tu voudras.

Nous voulons la même chose, alors pourquoi attendre ?

***

Je cours dans le couloir en poussant son fauteuil.

Je ne peux pas voir son visage, mais je sais qu’il sourit.

Alors que je passe devant lui pour ouvrir la porte que je n’ai pas fermée à clé,
comme d’habitude, il me ceinture, pour m’attirer sur ses genoux. Il m’embrasse
dans le cou.

Sa main remonte le long de ma cuisse, pour se poser sur mon entrejambe déjà
trempé.

Il est direct, et j’aime ça !

Je ne veux pas qu’il me ménage. Je veux au contraire qu’il me malmène, qu’il


me pulvérise sur l’autel de son désir, qu’il me revendique. Qu’il revendique mon
corps.

Je me liquéfie, en l’imaginant me faire l’amour, en l’imaginant en moi. J’ai le


sentiment de perdre la tête, de ne pas réaliser ce que je suis en train de faire. Je
l’ai désiré, si fort, que je crois rêver.

Je gémis, la tête en arrière, agrippée à ses épaules, lui laissant libre accès à ma
gorge. Je cherche ses lèvres, et nous nous embrassons, comme si notre vie en
dépendait.

J’aime ses lèvres, j’aime sa langue, j’aime la façon dont elle s’enroule autour
de la mienne. J’aime ce que ses baisers déclenchent dans mon corps. Cette
urgence, cette soif de lui, que rien ne saurait étancher. Le feu entre mes jambes
ne cesse de croître, enflamme tout sur son passage. Je deviens incandescente, je
brûle. D’un désir si violent que j’ai peur que mon corps ne résiste pas.

Adam interrompt ses baisers, à bout de souffle lui aussi, pour susurrer à mon
oreille :

– Nous devrions entrer.


– Tu as raison, je réponds, haletante. J’ai un lit, mais j’avoue que ton fauteuil
me tente aussi.
– Ce n’est que partie remise, ma belle. Allez maintenant, ouvre cette porte.

Après un dernier baiser enfiévré, je saute de ses genoux, puis j’ouvre, me


plaque contre le mur, pour le laisser passer. Je verrouille derrière lui. Il se dirige
tout droit vers mon lit, retire ses chaussures. Je le regarde faire. Je ne peux cesser
de l’admirer, de me gorger de sa présence. Il est si beau, si sûr de lui malgré son
handicap, si attirant. Et enfin il est à moi. Pour quelques heures, peut-être pour
toute la nuit, j’ose l’espérer. Malgré ma timidité soudaine, mon désir monte d’un
cran. J’ai tellement envie de lui que j’ai mal.

Il s’allonge, commence à se tortiller pour se dévêtir.

– Attends, je vais t’aider.

Il relève la tête.

– Arrête de toujours vouloir m’aider. Je peux le faire.


Je monte sur le lit, retiens sa main.

– J’en ai envie, s’il te plaît.

J’ouvre les boutons de son jean, un à un, lentement, pour caresser le bas de
son ventre du bout des doigts. Depuis une semaine, je me demande comment est
sa peau à cet endroit. Je retire son pantalon, les yeux rivés à ses pupilles dilatées,
et ma main, attirée comme un aimant, se pose sur son boxer. Je presse son
membre doucement, le sentant prendre du volume, devenir si dur que je retiens
un gémissement. Sans le quitter une seule seconde des yeux, je le caresse. Je
crois même que je me lèche les lèvres de gourmandise.

– Jeanne… me dit-il, d’un ton implorant.

Il couvre ma main de la sienne, imprime un rythme de va-et-vient plus


soutenu.

– Chut… laisse-moi faire.

Il lève les bras au-dessus de sa tête avec un soupir de contentement, puis il


ferme les yeux, me laissant visiblement diriger les opérations. Je retire son
boxer, je contemple son sexe d’homme dans toute sa splendeur, je l’effleure du
bout des doigts, le faisant tressaillir.

Quand son regard cherche à nouveau le mien, je ne le lâche plus. Je me


déshabille entièrement, puis je m’installe entre ses jambes, à quatre pattes, les
fesses pointées vers le ciel. Il n’arrive pas à détacher son regard de mes seins. Un
regard qui me brûle, et m’envoûte, me donne la sensation d’être une déesse
païenne, la tentatrice absolue. Je le prends dans ma bouche, le lèche sur toute sa
longueur, aspire son frein, puis je le fais coulisser entre mes lèvres. Je veux
connaître son goût. J’accélère la cadence, et je l’entends haleter.

Il pousse son bassin contre moi, grogne :

– C’est bon, continue.

Je continue. Je le prends si profondément qu’il vient buter le fond de ma


gorge. Ses gémissements allant crescendo me font accélérer la cadence.
– Jeanne, si tu n’arrêtes pas, je vais…

Je quitte son membre charnu sur une dernière aspiration, pour déposer des
baisers mouillés sur son ventre, son torse, tout en le caressant. Plus tard, je le
laisserai venir dans ma bouche, mais là, maintenant, je le veux au plus profond
de moi, dans mon sexe avide du sien. Il me regarde venir jusqu’à lui, me saisit
les hanches, enfonce ses doigts dans ma chair.

Je le prends dans ma main, le redresse, pour le placer à l’entrée de mon vagin.

Oh, Dieu, j’attends ce moment depuis tellement longtemps.

Mes chairs pulsent de désirs, gonflent d’anticipation, et une délicieuse chaleur


envahit mon bas-ventre.

– Dis-moi si je te fais mal d’accord ?


– Tu t’occuperas de mes douleurs plus tard. Je veux te sentir autour de moi.
Viens, ma belle, j’attends ce moment depuis des jours. Ahhhhh…

Il gémit alors que je m’empale avec un râle de plaisir, répondant au sien,


millimètre après millimètre, jusqu’à le sentir buter au fond de mon ventre. Puis
je bouge, je fais glisser mon sexe trempé le long de sa queue dressée, dure et
épaisse, doucement d’abord, pour m’habituer à sa présence, puis, de plus en plus
vite.

Ses mains impriment le rythme, me maintiennent collée contre lui.

C’est torride.

Torride et magnifique !

Je n’ai jamais ressenti autant de plénitude. Je perds le contrôle, hypersensible,


gorgée de plaisir, montant et descendant sur lui dans une cadence infernale. Nos
corps se reconnaissent, fusionnent dans une parfaite harmonie, nos yeux sont
rivés l’un à l’autre, ne se lâchent plus. Je sens qu’il est tout près du point de non-
retour. Je lui fais l’amour jusqu’à ce qu’il explose, puis je le rejoins dans la
jouissance.

Couverte de sueur, le corps repu et l’esprit enfin apaisé, je m’effondre dans


ses bras. Petit à petit, il sort de moi, et immédiatement, un vide immense
m’envahit.

Oh non, pas déjà.

J’aimerais le garder encore un peu.

Je le veux, encore, j’ai encore besoin de lui.

– Putain, Jeanne, ronronne-t-il dans mes cheveux.

J’embrasse ses lèvres.

– Ouais, comme tu dis. C’est le mot. Ne bouge pas.

Je descends du lit pour prendre une couverture dans l’armoire. Je n’ai pas
oublié qu’il est encore convalescent, enfin si, j’ai un peu oublié, dans le feu de
l’action, mais il ne m’a pas arrêtée, donc ça devait aller pour lui. Je remonte dans
le lit, et je nous couvre en me calant contre son corps, la tête dans le creux de son
épaule, un bras et une jambe sur lui. Il resserre son bras autour de moi, m’attire à
lui, et dépose un baiser sur mes cheveux.

– Tu as sommeil ? demandé-je, en lui caressant la joue.


– Mmm…
– Ça va, tu n’as pas mal ?
– Mmm…
– Tu peux rester cette nuit si tu veux.

Pas de réponse.

Son souffle est régulier. Il s’est endormi, et je souris dans l’obscurité.

C’était complètement fou, inattendu, je ne pensais pas pouvoir faire l’amour


avec un autre homme que Julien, en tous cas, pas si rapidement, mais avec
Adam, c’est comme une évidence, un besoin absolu, primaire, pour me sentir
vivante, désirable.

Je ne regrette pas de m’être donnée à lui, c’était magique.


Le souvenir de Julien s’estompe, même si la douleur est encore là, tapie
quelque part, pour laisser la place à quelque chose d’autre.

À une nouvelle histoire, qui sait ?

À quoi servent les regrets, ce qui est fait est fait. J’ai succombé, attiré par cet
homme dès les premiers instants, et pour une fois, je n’ai pas réfléchi, j’ai laissé
parler mon cœur, et surtout mon corps.

Maintenant, advienne que pourra !

Même si demain, il veut oublier ce qu’il vient de se passer, les souvenirs de


ces moments de pure passion me nourriront jusqu’à mon dernier souffle.

Je repense au test de grossesse. Je me suis laissé une semaine de répit, mais


demain c’est décidé, je fais le test, il le faut.

Je ne vais pas repousser l’échéance indéfiniment, et je vais prendre mes


responsabilités.
16

Adam

Lorsque je me réveille, à quatre heures du matin, je sens un corps chaud


contre mon flanc droit. Jeanne est dos à moi, et je peux entrevoir à la lumière des
réverbères extérieurs ses courbes pleines et gracieuses. Je me tourne un peu
difficilement, pour me plaquer contre elle. Je caresse sa cuisse, le haut de ses
fesses, pour me poser sur un sein. Elle a des seins sublimes, volumineux, mais
pas trop, juste comme je les aime. Le téton hypersensible se dresse déjà. Elle
gémit et des images reviennent à ma mémoire.

J’ai été baisé comme jamais. Je me suis laissé faire, et sa nature généreuse
m’a comblé.

Je suis dans la merde !

Peut-on tomber amoureux en une fraction de seconde ?

Certainement, puisque le coup de foudre existe. Elle m’intéressait, c’est vrai,


mais je ne pensais pas ressentir autant d’émotions dans ses bras. Nous sommes
attirés, irrésistiblement, depuis des jours, comme deux affamés, certainement
privés de sexe depuis trop longtemps.

Elle a pris les rênes, je me suis laissé faire, j’étais consentant, j’ai rêvé de son
corps tellement de nuits. Je ne m’attendais pas à cette fusion, à cette communion,
ni à cette fièvre inextinguible l’un de l’autre.

Depuis une semaine, je résiste à l’envie de la prendre dans mes bras. Depuis
une semaine, je me laisse séduire par sa personnalité. Elle est gaie, spontanée,
brillante et séductrice. Elle est authentique, vraie, oui c’est ça, elle est vraie, elle
ne triche pas. Elle sait écouter, et chose que je ne fais jamais d’habitude, je lui
parle de moi, de mes projets, je me mets à nu. En général, je ne me dévoile pas,
trop habitué à me taire lorsque j’étais petit.
J’ai grandi avec la peur au ventre de déranger, et de me faire rabrouer.

Mais putain, je suis adulte maintenant, et je suis devenu quelqu’un !

Alors pourquoi le petit garçon qui est en moi tremble-t-il encore d’être jugé,
et rejeté ?

Pourquoi je me sens encore indigne d’amour, et incapable d’en donner ?

C’est freudien comme truc ça, non ?

Jeanne, je le sens, a fissuré ma carapace, et ça me fait flipper comme un


malade.

Déjà dans la piscine samedi dernier j’avais une envie folle de l’embrasser, de
me plaquer contre elle, pour qu’elle me donne un peu de sa chaleur. J’avais déjà
tellement envie d’elle, je rêvais de la sentir autour de moi, de posséder son corps
si tentant, de lui faire l’amour toute la nuit. Finalement, ça valait le coup
d’attendre, c’était au-delà de mes espérances. Moi qui ne suis pas patient, j’ai su
prendre sur moi, fantasmer, encore et encore, nuit après nuit, et y prendre du
plaisir, comme avec un bonbon que l’on suce lentement pour le laisser fondre et
en découvrir toutes les saveurs subtiles.

Jour après jour, en la regardant évoluer auprès des autres malades, je


l’imaginais dans mes bras, contre moi, vibrante de plaisir sous mes coups de
reins exigeants, mes doigts effleurant sa peau rosie par nos ébats, s’attardant sur
un sein, une épaule, une cuisse et entre ses cuisses. Je me faisais l’effet d’être un
putain de voyeur, un addict en manque.

Je voulais qu’elle aussi me touche, que ses mains habiles dénouent mon corps
meurtri, me massent, et me fassent revivre. J’espérais qu’elle guérisse mon âme
en même temps que mon corps, qu’elle me fasse oublier ce putain d’accident qui
a foutu ma vie en l’air en plus de me clouer dans cette saloperie de fauteuil.

Et elle est là, dans mes bras.

Je me rapproche, la serre contre moi, l’embrasse dans le cou. Je bande. Je


glisse une main entre ses cuisses, lui murmure doucement à l’oreille.
– Jeanne, il faut que je retourne dans ma chambre.

Elle gémit, et dans une demi-conscience, tourne son visage vers moi. Je
l’embrasse doucement sur les lèvres, puis plus passionnément, et nous sommes
très vite tous les deux à bout de désir.

– Déjà ? Tu ne veux pas rester encore un tout petit peu ?

Je l’embrasse voracement, grogne contre ses lèvres en sentant sa petite main


se refermer sur ma bite, pour la caresser. Son contact m’électrise. Je durcis. J’ai
envie d’elle, encore.

– Viens en moi, s’il te plaît, j’en ai besoin, supplie-t-elle.

Je ne demande pas mieux. Je m’immisce entre ses cuisses si chaudes, et je


trouve instantanément le chemin. Elle est encore trempée, et pourtant si étroite,
si serrée autour de moi, que c’est un véritable délice. J’ai hâte de pouvoir la
baiser à fond, arc-bouté au-dessus d’elle, mais je vais devoir patienter pour
pouvoir en être capable. Je la presse contre moi, j’intensifie mes coups de reins,
tout en faisant tourner son clitoris gorgé avec le bout de mes doigts.

Notre plaisir est rapide et fulgurant.

J’éjacule en elle en mordant son épaule. Nous restons un long moment


emboîtés, laissant nos respirations se calmer, puis je sors de son corps.

Jeanne me fait face, les yeux brillants.

Elle a pleuré ? Pourquoi ?

Je n’aime pas la voir si triste.

– Qu’est-ce que tu as, je t’ai fait mal ?


– Non, pas du tout, ne t’inquiète pas, je vais bien, très bien même. Tu veux
que je t’aide à t’habiller ? Tu veux prendre une douche ?

Elle me regarde sournoisement.

– Tu veux que j’appelle Lucie ?


– Non, ça va aller. Tu es là, tu vas te dévouer, tu me dois bien ça.
– Comment donc ? Ça fait un partout, mon p’tit gars. Allez, à la douche.

Elle s’apprête à se lever, mais je la retiens par le bras.

– Je ne t’ai pas posé la question, Jeanne, mais nous ne nous sommes pas
protégés. Tu ne m’as rien dit alors j’ai pensé que…

Elle plaque un baiser sur mes lèvres.

– Ce n’est pas un problème.

Elle m’aide à sortir du lit, me conduit à la douche, et me savonne, ravie de


l’effet qu’elle a encore sur moi. Je me laisse dorloter. Je me sens apaisé comme
jamais dans ma vie. Tout est tellement naturel avec elle. Elle m’aide même à
m’habiller, accroupie devant moi comme je l’imaginais déjà samedi dernier.

– On se voit plus tard ? je demande.


– Oui, bien sûr, j’ai promis à Xavier de passer le voir, mais nous pouvons
nous retrouver vers seize heures dans le parc et nous dînerons ensemble si tu
veux. Mmmm, tu veux bien dormir encore avec moi cette nuit ? minaude-t-elle,
en m’enlaçant.

Qu’elle parle de Xavier me fait froncer les sourcils. Ce type est amoureux
d’elle, ça crève les yeux.

– OK pour tout à l’heure, et oui je veux partager ton lit ce soir encore, avec
grand plaisir. Je n’en ai pas fini avec toi.

Je l’embrasse à pleine bouche, déjà en manque de son odeur et de sa peau.

– Tu es sûr de vouloir partir ?

Elle se frotte contre moi comme une petite chatte en chaleur.

– Oui, Jeanne, c’est plus raisonnable, je dois être dans mon lit avant la tournée
des infirmières.
– D’accord, alors à tout à l’heure.
Elle saute dans son lit, se met à plat ventre, et m’envoie un baiser du bout des
doigts.

Je suis presque sûr qu’elle dormait déjà lorsque j’ai franchi la porte de sa
chambre.

***

Je m’allonge tout habillé sur mon lit, les yeux fixés au plafond.

Qu’est-ce qui m’arrive, bordel !


17

Jeanne

Je m’étire langoureusement, le corps encore endolori de mes prouesses


nocturnes, un sourire béat sur les lèvres. J’essaye de retrouver l’odeur d’Adam,
en prenant son oreiller contre moi et en fourrant mon nez dedans.

Quelle midinette je fais !

Mais qu’est-ce qui m’a pris aussi, de l’attirer dans mon lit ?

Les voix Ange et Démon se bousculent dans ma tête.

Ange : Quand même, Jeanne, tu te rends compte, ce garçon, tu ne le connais


même pas !

Démon : Ouais et alors ? Tu as bien eu raison ma belle. Un si beau mâle, ça se


croque, et avidement avec ça ! Et puis, maintenant ils auront tout le temps de
faire plus ample connaissance.

Ange : Jeanne n’est pas comme ça, elle a une morale, des valeurs.

Démon : Et ça lui a servi à quoi jusque-là ? Moi je suis bien content qu’elle se
réveille. Elle plaît, elle a des atouts alors qu’elle profite de la vie, que diable !
Oups pardon, je n’aurais pas dû.

Ange : Mon Dieu, pardonnez-lui, il ne sait plus ce qu’il dit. Jeanne est encore
amoureuse de Julien, et elle porte peut-être son enfant.

Démon : Oui, ben ce n’est pas comme si elle l’avait trompé, il a rompu, je te
le rappelle ! Alors bon débarras, Jeanne est trop jeune pour renoncer à la vie, elle
ne va pas le pleurer indéfiniment.

STOP tous les deux !


Arrêtez de vous disputer comme si je n’étais pas là !

Je me redresse subitement dans mon lit.

Et si je ne suis pas enceinte ?

J’ai eu deux rapports non protégés avec un garçon que je connais depuis
seulement une semaine. Je n’ai pas peur des maladies, je sais qu’il est plus que
sain, j’ai fini par lire tout son dossier médical, et moi, eh bien, je n’ai eu que
Julien. Il ne m’aurait pas fait ça. Nous sommes conscients des risques de
maladies et si jamais il est allé voir ailleurs, ce que je ne pense pas, honnêtement,
je sais qu’il se serait protégé. C’était si bon de le sentir venir en moi. Je ne l’ai
pas arrêté, il a dû penser que je prenais la pilule. De toute façon, je n’avais pas
de préservatifs, je ne pensais pas en avoir besoin.

Je me rue dans la salle de bains, pour prendre le test de grossesse.

Une minute plus tard, je tourne comme une toupie dans la chambre, les yeux
rivés sur cette cochonnerie.

Allez, dépêche !

Je secoue l’engin à bout de bras pour accélérer le processus.

Trois minutes qu’est-ce que c’est long !

Un petit trait rose est déjà apparu dans la grande fenêtre, signe que le test a
fonctionné, et un autre, très faible, commence à se distinguer dans l’autre, pour
devenir de plus en plus visible. Je retourne à la salle de bains récupérer la boîte
que j’ai déjà jetée à la poubelle, car j’étais sûre d’en avoir mémorisé la notice.

Deux traits roses.

Putain, j’en étais sûre, je suis bel et bien enceinte, mon corps ne m’avait pas
trompé.

Mon Dieu, non !

Que vais-je devenir ?


MERDE, MERDE, MERDE !

Ange : Jeanne, arrête de jurer, ce n’est pas beau !

Démon : Gnagnagna, ne l’écoute pas Jeanne, si ça te fait du bien, continue,


évacue.

Je m’effondre contre la cuvette des toilettes, complètement sonnée. J’ai fait


l’amour avec un homme en étant enceinte d’un autre.

Super, Jeanne, magnifique !

En même temps, je n’ai fait de tort à personne, et j’ai pris mon pied, un pied
gigantesque, le plus fou et le plus beau que je n’ai jamais eu. Même avec Julien,
je n’ai jamais approché ce degré d’extase. Lui me jugeait, me voulait passive, et
j’avais toujours peur de mal faire. Au moins, mes recherches n’ont pas été
inutiles, et ont porté leurs fruits. Dans les beaux yeux d’Adam, je n’ai vu la nuit
dernière que du désir à l’état brut, de la fascination pour ce que je lui faisais, et
c’était un pur bonheur.

Alors non, une fois de plus, je ne regrette rien.

Et maintenant ?

Il faut que je planifie, que je m’organise.

Demain matin, je demanderai à mon chef deux jours de congé, sans solde,
tant pis. Je sais qu’il acceptera. Puis je file à l’hôpital où j’ai fait des stages en
maternité pour consulter une sage-femme, et faire une échographie. Puis il faut
que je voie Julien, je ne peux pas lui cacher quelque chose d’aussi grave, il doit
savoir.

Lasse de ces réflexions qui ne mènent nulle part, je regarde ma montre.

10 heures.

Je me lève péniblement, et vacille.

J’ai tellement faim, je pourrais manger un bœuf ! Mon estomac crie famine,
mais la cafétéria est fermée à cette heure-ci. Je n’ai plus qu’à passer acheter des
croissants en ville avant d’aller chez Xavier : de bons pains au chocolat, tout
chauds, j’en salive d’avance, mais un haut-le-cœur me plie en deux dans le
lavabo.

Je me traîne jusqu’à mon armoire, pour m’habiller. Un petit short en jean


clair, mon top noir col V à larges bretelles de dentelle, j’adore le noir, c’est ma
couleur préférée, mes ballerines, une queue-de-cheval haute, un peu de gloss, et
me voilà prête.

Aucun bijou. Jamais.

Mes yeux brillent et mes pommettes reprennent des couleurs. Même si je suis
dans une galère monstre, aujourd’hui, je suis heureuse et ça se voit.

***

Xavier m’accueille avec de grands remerciements pour les croissants. Je reste


déjeuner avec lui, et après le repas je lui demande si nous pouvons marcher un
peu. J’ai repoussé toute la semaine cette conversation et nous avons peu échangé
depuis samedi dernier, mais je dois lui expliquer que j’ai besoin de lui, en tant
qu’ami, qu’il comprenne qu’il n’y aura jamais rien d’autre entre nous.

Je n’arrête pas de regarder ma montre, le temps passe trop lentement.

Mon cœur s’emballe, rien qu’à l’idée de retrouver Adam dans quelques
heures. Xavier semble convaincu, dit ne pas m’en vouloir et me prend dans ses
bras. Puis il me regarde intensément.

– Il se passe quelque chose avec ton patient ?

Je hausse les épaules.

– Je ne vais pas te mentir, je suis attirée par lui. Je ne sais pas où ça me


mènera et honnêtement, je m’en fous, je veux profiter de la vie, de lui, de tous
les moments que nous passerons ensemble. Si notre histoire doit avoir un avenir,
eh bien tant mieux, sinon tant pis. Je n’ai pas envie de me prendre la tête, tu
comprends ? Dis-moi que tu ne m’en veux pas, Xav, s’il te plaît ?
Il baisse la tête, puis me fait un petit sourire désabusé.

– Je ne t’en veux pas, c’est la vie. Je dois avaler toute cette histoire, et
accepter de te voir t’afficher avec un autre.
– Je suis vraiment désolée, pour tout, j’aurais voulu que ça se passe autrement
entre nous, mais nous serons discrets. Je n’ai pas envie que tout le château
déblatère sur mon compte. Je dois te laisser maintenant, passe un bon après-
midi, et à demain.
– Salut, à demain, bon après-midi à toi aussi, me répond-il, mi-figue, mi-
raisin.

Je lui fais un rapide baiser sur la joue, puis je prends congé.

Je cours jusqu’à ma voiture, en me sentant pousser des ailes.

***

Je cherche dans le parc une silhouette déjà familière. Mon cœur bat comme
un cheval au galop, comme si j’avais couru un cent mètres, et enfin je l’aperçois,
près de la barrière, face à l’infini. Seul. Je ressens sa solitude, sa détresse et elles
me font mal. Il est malheureux, marqué par la vie et son regard perdu au loin me
fait frissonner.

Est-ce que je saurai lui suffire ?

Vais-je savoir lui apporter tout ce dont il a besoin ? Vais-je pouvoir combler
ce vide qui l’habite ? Et pour combien de temps ?

Pendant mon trajet en voiture, je n’ai fait que m’angoisser, me poser mille
questions, et plus j’approchais du château, plus mon cœur se serrait.

Sera-t-il à notre rendez-vous ?

Et si sa famille était avec lui ? Ou pire, une fille ?

Je m’avance dans sa direction. Mes chaussures crissent sur les graviers et


comme s’il avait reconnu mon pas, il fait faire un demi-tour à son fauteuil et me
regarde, ses yeux plantés dans les miens.
Je m’arrête face à lui.

Son sourire est magnifique. Il pousse un profond soupir de soulagement.

– Jeanne, enfin, j’ai cru que ce moment n’arriverait jamais.

Il me tend la main, et au mépris de tous mes principes, je m’assieds sur ses


genoux.

Tant pis si les autres patients me voient et tant pis pour la discrétion.

Aujourd’hui encore je veux être une femme, tout simplement, une femme
attirée par un homme, et animée d’une débordante envie de vivre.
18

Adam

Enfin, elle est là.

J’ai senti son regard sur moi comme un fil invisible entre nos deux corps. Je
me suis retourné et je l’ai regardée avancer. Fascinante, envoûtante. Elle dégage
vraiment quelque chose.

Je suis heureux qu’elle s’intéresse à moi : moi, le cabossé de la vie, et encore,


elle ne sait pas tout. Je crois qu’elle a déjà compris pas mal de choses, elle est
très intuitive et elle a une façon spéciale de me regarder. Elle semble voir à
travers moi et elle me comprend. Je sais que je peux tout lui dire, mais je ne
veux pas de sa pitié. Je veux qu’elle s’intéresse à moi pour ce que je suis devenu.

Toute la journée, j’ai eu peur qu’elle ne vienne pas, qu’elle se rende compte
finalement que tout va trop vite entre nous, que nous sommes allés trop vite, et
que sortir avec un patient n’est pas une bonne idée.

Mais d’après ce que j’ai cru comprendre, nous ne sommes pas les seuls !

Est-ce que je pourrais, après ce que nous avons fait cette nuit, la considérer
seulement comme ma thérapeute si elle voulait arrêter ? La voir se balader
devant moi, dans sa petite blouse blanche, ses seins magnifiques tendant les
pressions à les faire sauter ? C’est moi qui serais sous pression et prêt à sauter.
Ses petites fesses moulées dans…

Bordel de merde.

Non, certainement pas. Je veux plus !

Je veux la conquérir, et lui prouver que je ne suis pas qu’une belle gueule. Si
elle ne veut plus de moi, je partirai d’ici.
J’ai même appelé ma mère et ma grand-mère pour passer le temps, c’est dire
si je me faisais chier. Sans surprise, ma mère a pleurniché sur mon sort, son
pauvre chéri qui a échappé à la mort de justesse.

J’en ai marre d’elle !

Elle est molle, trop docile, elle n’a jamais réussi à tenir tête à mon père.

Je lui ai demandé une nuit, après une énième scène de violence, pourquoi elle
restait avec lui. Elle était venue se réfugier dans mon lit comme souvent après
leur dispute et elle pleurait silencieusement contre moi. Elle m’a caressé le
visage, m’a dit que j’étais ce qu’elle avait de plus cher au monde, et qu’elle ne
voulait pas sacrifier ni mon avenir, ni mon héritage, qu’elle n’avait de toute
façon nulle part où aller. Mon père l’avait un jour menacée de me garder et de
l’empêcher de me voir si elle partait. Elle aurait dû renoncer à moi et ça, elle ne
le voulait à aucun prix.

Quel immonde salaud !

Alors elle subissait la situation sans rien dire en essayant d’être une bonne
épouse, une bonne mère, et de ne pas l’irriter. Elle comme moi étions otages de
ce tyran, et même si nous n’avions rien fait, il s’en prenait quand même à nous.
Souvent, elle s’interposait entre lui et moi et dirigeait sa colère sur elle pour me
protéger. Ce n’était pas une mauvaise mère, elle me protégeait de lui, mais elle
était elle-même piégée par ce porc puant.

Cette nuit-là, j’ai compris que cette situation ne pouvait plus durer. Je me suis
forgé une carapace, puis j’ai attendu mon heure.

Jusqu’à ce jour…

Je devais avoir 17 ans. Philippe, comme bien souvent, m’avait invité à passer
le week-end chez lui, et je suis allé au bureau de mon père pour le prévenir.
Lorsque j’ai poussé la porte, j’ai été étonné de ne pas trouver la secrétaire à son
poste, et je les ai surpris tous les deux. Elle, la jupe retroussée au-dessus des
hanches, couchée sur le bureau, et mon père entre ses cuisses, le pantalon sur les
chaussures.

Son pauvre cul tout blanc tressautait d’ardeur, et il grognait de plaisir.


Un vrai porc !

J’aurai cette image gravée sur ma rétine jusqu’à la fin de mes jours.

En deux enjambées, j’étais sur lui. Je l’ai tiré par sa veste de costume, et je lui
ai mis des gros pains dans sa gueule de sale connard. Sa pouffiasse, décoiffée,
les joues barbouillées de rouge à lèvres, hurlait comme une truie qu’on égorge.
Finalement, ils allaient bien ensemble. J’aurais pu le tuer.

Comment pouvait-il baiser cette salope ? Moche en plus.

Je lui ai tout crié. Je lui ai dit que s’il touchait encore à un seul cheveu de ma
mère, je le tuerais. Il était à moitié ivre et ne s’est même pas vraiment défendu.
Puis je suis parti.

À partir de ce jour, il a moins bu, il a remonté sa boîte et il a essayé d’être


sympa avec moi, je crois même que je lui faisais un peu peur. Puis il m’a envoyé
en Angleterre.

La distance m’a fait du bien, a calmé ma colère, pourtant j’avais peur pour ma
mère. Elle me rassurait, mais je n’étais jamais tranquille. Alors je cherchais
l’oubli dans l’alcool, et les filles faciles, mais je n’ai jamais perdu de vue mes
ambitions.

Je savais qu’il fallait que je réussisse pour mener ma vie comme je


l’entendais, pour ne dépendre de personne, et surtout pas de mon paternel.

Ma grand-mère m’a légué un petit héritage, et sur les conseils de mes amis
financiers, j’ai fait des placements sur des fonds boursiers qui m’ont rapporté
gros, et aujourd’hui je peux dire que je suis un homme riche. J’ai aussi acheté
des bureaux dans à peu près toutes les grandes villes de France et les loyers
tombent régulièrement. Je vais pouvoir faire un apport considérable pour l’achat
de la boîte que je convoite, en tout cas, les banques ne seront pas frileuses, au vu
de mes comptes.

Je soupire, pour laisser tous ces souvenirs derrière moi, tout en caressant le
dos de Jeanne assise sur mes genoux. Le nez dans son cou, je hume son parfum,
à m’en faire exploser les narines.
– Et si on montait dans ta chambre ? On pourrait passer prendre un jeu de
Scrabble, et jouer. Tu aimes jouer, Jeanne ?
– Euh… oui, et le Scrabble est un de mes jeux préférés. Je ne pensais pas que
tu aurais ça en tête, mais ça me va.

Elle se racle la gorge.

– Quoi d’autre ? je lui demande.


– Je ne sais pas, dit-elle, gênée.

Elle se lève, et pousse mon fauteuil. Je sens qu’elle est désemparée et un peu
perdue. Elle ne s’attendait pas à ça.

Déçue, peut-être ? Certainement.

Nous passons récupérer un jeu à l’accueil, puis nous montons dans sa


chambre.

Tout en installant le jeu, elle me regarde, me sourit, faisant visiblement contre


mauvaise fortune bon cœur. Quand elle passe à côté de moi pour installer mon
fauteuil, je la bloque, l’attire à moi, pour lutiner son cou.

– Tu ne crois tout de même pas que je vais me contenter d’une partie de


Scrabble ?
– Eh bien, j’ai pensé que tu ne voulais plus, enfin, pas forcément…

Mon sourire se fait diabolique lorsque j’ordonne :

– Déshabille-toi, allonge-toi sur le lit, et écarte les jambes.

Elle m’obéit.

À mon tour, de mener la danse, poupée !

La vue de son intimité offerte me fait bouillir le sang. Je caresse ses cuisses,
me lèche les lèvres en frôlant ses parties intimes.

Sa chatte est magnifique.


Je veux la goûter, en sentir les fragrances, le velouté. Elle me regarde faire,
appuyée sur les coudes, le souffle court, la bouche entrouverte. Je me penche et
ma langue, mes doigts entament un ballet infernal, jusqu’à la faire crier de plaisir
et se libérer, en inondant mes doigts de sa jouissance. Son orgasme est
incroyable, je n’ai jamais rien vu d’aussi poignant, ni d’aussi beau. En une
fraction de seconde, je sais que je vais aimer la faire jouir, je vais aimer jouer
avec son corps, pour pouvoir à mon tour jouir du spectacle de son plaisir.

Elle pleure, et rit à la fois, se cache le visage avec ses mains comme si le
plaisir lui faisait peur, comme s’il était trop fort, trop puissant. Comme si c’était
le premier vrai orgasme de toute sa vie, et qu’il l’avait cueillie par surprise.

Sans même lui laisser le temps de récupérer, je m’installe sur une chaise, sort
mon sexe, puis je lui tends la main.

– Viens sur moi, j’ai besoin de te sentir autour de moi.

Elle s’en saisit, s’installe face à moi, sur mes genoux, les cuisses bien
écartées, et je suis sur le point d’éjaculer, en la sentant bouillante et prête à
m’accueillir. Elle se frotte sur ma queue, m’inonde de son nectar, et lorsqu’elle
s’empale tout doucement, millimètre après millimètre, je n’en peux plus. Avec
un grognement sourd, je la saisis par la taille, pousse contre elle, pour
m’introduire plus profondément, jusqu’à la garde. Je saisis un téton entre mes
dents, mordille, la faisant feuler, et onduler avec encore plus de vigueur. Nos
corps sont à l’unisson, ils vibrent avec la même passion, et bientôt le plaisir nous
emporte, nous laissant essoufflés, enlacés.

Au bout de quelques minutes, en sentant des larmes couler dans mon cou, je
lui relève doucement le menton pour plonger mon regard dans le sien.

– Jeanne, parle-moi. Tu peux tout me dire.

Je lui souris, pour la mettre en confiance. Je voudrais qu’elle me parle, qu’elle


se dévoile, j’aimerais lui faire du bien et la guérir, comme je veux qu’elle me
guérisse. Corps et âme. Je ne sais pas d’où me vient ce désir urgent de la
protéger, de la combler d’attention, de prendre soin d’elle. C’est rapide, j’en ai
parfaitement conscience, mais je crois n’avoir jamais rien voulu d’aussi fort de
toute ma vie. Je sais qu’elle a souffert, comme j’ai souffert, peut-être pas autant,
mais nous sommes deux êtres brisés, deux âmes écorchées par la vie.

Elle baisse les yeux, pour fuir mon regard, murmure :

– Tu éveilles en moi des sensations inconnues et…

Elle est incapable de continuer, alors que de grosses larmes coulent sur ses
joues. Sa sincérité, sa fragilité, la façon dont elle se met à nu, me touchent, et
m’émeuvent à la fois.

– Il s’appelle comment ? je demande, en l’embrassant.


– Pardon ? De qui parles-tu ?
– L’homme qui t’a brisé de cœur, il s’appelle comment, et où est ce que je
peux le trouver ?

Un sourire se dessine sur ses belles lèvres, mais ses yeux me dévoilent toute
sa détresse. Elle pose sa main sur ma joue.

– Tu es mignon, mais tu ne peux rien pour moi.


– Si. Je veux que tu me racontes. Nous nous mettons au lit, et tu me dis tout.
– Enfin Adam, il est dix-sept heures.
– Et alors ?

Je me lève, en la prenant dans mes bras, mais une douleur me cloue sur place,
m’empêchant d’avancer. Je bande mes muscles, pour ne pas la laisser tomber.

– Putain de merde, ma jambe. Je pensais être guéri.


– Pose-moi, dit-elle, en s’esclaffant. Tu manques encore de forces.

Je la laisse glisser contre mon corps, puis je sautille sur un pied jusqu’à son
lit.

– Tu vas voir si je manque de forces. Dimanche ou pas, si je veux me coucher


en plein après-midi avec toi, dans ton lit, et te faire l’amour jusqu’à ce que tu
t’évanouisses, qu’est-ce qui m’en empêche ?
– Rien, en effet, tu ne voulais pas faire un Scrabble ?
– Non, pas de jeu. Viens te coucher et raconte-moi ton histoire.
– D’accord, mais tu me racontes la tienne. Je te l’ai déjà dit, c’est donnant-
donnant.
– Tu sais déjà beaucoup de choses sur moi, alors que moi, je ne sais rien de
toi.

Elle vient se blottir dans mes bras.

– Allez, ma belle, accouche.

Elle me regarde comme si j’étais un extraterrestre.

Zut ! J’ai dit une connerie.

Elle ne sait pas que je me doute de quelque chose. Ses sautes d’humeur, ses
pleurs, son hypersensibilité, ses nausées, ses seins magnifiques, gorgés, qui
réagissent à la moindre caresse, ses appétits sexuels.

Putain. Quel con !

Elle se positionne sur le ventre pour me faire face, les genoux pliés, les pieds
en l’air. La courbe de ses reins, ses fesses découvertes m’attirent irrésistiblement.
En bloquant sur son cul, je me vois prendre possession de ses reins. Est-ce
qu’elle me laissera entrer par là aussi ? Je sais que certaines filles détestent la
sodomie, mais je veux tout faire avec elle, tout tester, tout tenter, tout explorer. Je
sens mon membre se dresser d’envie, et je m’efforce de faire refluer ces
délicieuses pensées, pour me concentrer sur ses lèvres.

Merde, ça ne va pas m’aider.

– Qu’est-ce que tu veux savoir, demande-t-elle.


– Tout. Je veux tout savoir de toi.

Le menton au creux de sa main, elle démarre son histoire, et je l’écoute


attentivement. Je ne lui ai pas menti, je veux tout savoir, tout connaître d’elle.

– Eh bien, je te passe les détails sur ma famille, je vais résumer en quelques


mots : fille unique, j’étais plutôt solitaire, toujours plongée dans des bouquins,
tous plus romantiques les uns que les autres. Je me suis élevée aux romans
d’amour, aux fresques historiques, à l’amour courtois, et aux preux chevaliers.
Du coup, ma vie me semblait terne. J’ai longtemps cherché l’homme qui
répondrait à ces critères de bravoure et d’honneur, capable de mourir pour sa
belle, de se battre pour un baiser, mais je me suis vite rendu compte que ces
hommes-là n’existent que dans les livres.

Elle me regarde avec un sourire entendu, reprend :

– Après mon bac, je suis entrée en fac de médecine, et c’est là que j’ai
rencontré Julien. J’ai tout de suite fantasmé sur lui, mais lui ne me voyait pas.
Nous sommes devenus amis, enfin on traînait dans la même bande et il me
saoulait avec une de mes copines avec laquelle il voulait sortir, Magali. Il
n’arrêtait pas de me parler d’elle, et ça me rendait dingue. J’aurais déjà dû me
méfier à l’époque, mais bon, nous sommes sortis ensemble à une soirée, et il a
été le premier, et le seul, jusqu’à toi. Nous avons tous les deux réussi le concours
et nous sommes entrés à l’école de kiné. La fameuse Magali aussi. Elle avait un
mec donc il a renoncé à elle, mais la façon qu’il avait de la regarder me mettait
en colère. J’étais effroyablement jalouse. La deuxième année, le colocataire de
Julien est parti alors je suis allée vivre avec lui, plus par nécessité que par réelle
envie, mais moi, j’étais aux anges. Je me voyais faire ma vie avec lui. Je me suis
occupée de tout, des courses, du ménage, j’allais le chercher à la gare les
dimanches soir, je le véhiculais partout.
– Tu penses qu’il n’a jamais eu de réels sentiments pour toi ?
– Je ne sais pas. Au début peut-être qu’il tenait à moi, je vais lui laisser le
bénéfice du doute, mais ensuite je pense que c’était plutôt confortable pour lui.
L’engagement lui faisait peur, comme à beaucoup de mecs.

Ouais, c’est vrai, nous, les mecs, il ne faut pas nous attacher !

Elle continue, après un long soupir :

– Je voulais plus. Je sais, je suis allée trop vite, je ne referai plus les mêmes
erreurs.

Je crois voir briller des larmes lorsqu’elle baisse la tête, désemparée.

Comment peut-on faire du mal à une fille comme elle ?

– Viens.

Je l’attire contre moi. Sa tête vient se loger naturellement dans le creux de


mon épaule. J’aimerais lui faire oublier cet abruti de première, qui l’a laissée
filer. Je lui caresse doucement les cheveux. Encore une fois, je m’étonne de ce
que je ressens pour elle.

Qu’est-ce qu’elle a de plus que les autres ?

Je n’en sais foutre rien, et je m’en fous. Ce que je sais, c’est que je veux être
avec elle. Pour la première fois de ma vie, j’ai envie d’être correct avec une
femme et ce n’est pas juste parce que je prends mon pied, il y a autre chose.

– Et au lit, c’était comment ? j’ose demander.

Elle se racle la gorge, gênée.

– Hum, comment te dire. Il était très exigeant, centré que sur sa petite
personne. J’avoue que ça me plaisait d’être sa chose et son objet de plaisir au
début. Je pensais qu’il m’aimerait pour ça, mais il avait tendance à me rabaisser.
Il m’a fait perdre confiance en moi, je l’ai laissé me maltraiter et me manipuler,
c’est ma faute.

Elle me regarde, murmure :

– Il me disait que j’avais des problèmes, que j’étais trop longue à… enfin, tu
vois… à atteindre le plaisir. Alors il me traitait de frigide, et ne faisait pas trop
attention à moi.

Je lui coupe la parole. Je ne veux pas en entendre davantage.

Jeanne, frigide ?

Putain, s’il était devant moi, je lui péterais la gueule. Je sais que je n’ai pas
toujours été correct avec les meufs, mais je ne les ai jamais maltraitées, je les ai
toujours respectées, ne prenant que ce qu’elles voulaient bien me donner.

Ce mec y va fort.

Quel enfoiré, il a bien failli la démolir !

– Charmant, et ensuite ?
– Il a loupé son diplôme en juin et, dès que je suis venue ici, il a rompu.
– Bordel, Jeanne, c’est tout récent alors ?
– Oui, ça fait deux semaines. Deux semaines aujourd’hui.

Elle baisse la tête, et je lui soulève le menton. Son regard brille. Je la fixe,
attendant la suite.

– Je comprendrais que tu m’en veuilles, mais j’ai décidé de profiter de la vie,


de ne plus me poser de questions et tu me plais, voilà, je l’ai dit. J’ai eu envie de
toi à la minute même où je t’ai vu. Je n’ai jamais ressenti avec Julien ce que je
ressens dans tes bras. Tu me fais du bien, je me sens revivre lorsque je suis avec
toi. J’ai envie de tout oser, de me laisser aller, d’être moi. Maintenant, si tu ne
veux plus que l’on se voie, je te l’ai dit, je comprendrais.
– Ça va être compliqué, tu es ma kiné.
– Oui, je sais, je continuerai à m’occuper de toi, c’est mon job.
– Pourquoi ? Toi, tu veux arrêter ?
– Non, Adam. Non, bien sûr que non. Tu me fais renaître, tu m’empêches de
sombrer, je suis bien avec toi. Plus que bien même. Je me sens femme et
désirable. Je me trouve belle dans tes yeux, j’aime celle que je deviens en ta
compagnie.
– Tu es belle, Jeanne, la plus belle, et la plus désirable femme que j’ai
approchée jusque-là.

Elle me fait un sourire timide. Elle est adorable. Pourtant je dois être honnête
avec elle.

– Je ne peux rien te promettre, j’ai été un sale con, et j’ai fait des trucs dont je
ne suis pas fier. Ce que je sais, c’est que je veux passer du temps avec toi.

Elle pousse un soupir de soulagement, vient se mettre à califourchon sur moi.


Nous sommes nus, et elle n’a aucun mal à se rendre compte de l’effet qu’elle a
sur moi. Elle m’embrasse dans le cou, sème de petits baisers mouillés jusqu’à
mon entrejambe déjà au garde-à-vous, pour enfin me prendre dans sa bouche.
Cette fille me tue. Après quelques secondes seulement de divine torture, elle se
redresse.

Quoi… mais… non !?

Elle me regarde, avec un sourire pervers.


– Allez, à toi maintenant.
– Quoi ? Comment veux-tu que je te raconte ma vie après ça ? Tu vas te
dépêcher de continuer ce que tu as si bien commencé.
– Non, ce sera ta récompense. Tu me dis tout ce que je veux savoir, et moi
ensuite, je….

Elle place sa main sur la partie la plus sensible de mon anatomie, et je


frissonne des pieds à la tête. Elle me provoque, elle ne sait pas à quoi elle
s’expose.

Je fonds sur elle, la plaque sur le dos, si subitement qu’elle ne m’oppose


aucune résistance et glousse. Une douleur me vrille la jambe, mais je l’ignore. Je
veux la sentir sous moi, je veux la posséder, la faire jouir, et me perdre en elle.
Elle referme ses bras autour de mon cou, et les yeux dans les yeux, nous nous
unissons, jusqu’à nous perdre l’un dans l’autre.

Mes états d’âme peuvent attendre.


19

Jeanne

Adam a passé l’après-midi et pratiquement toute la nuit dans mon lit. Nous
avons fait l’amour un nombre incalculable de fois, jamais rassasiés, à chaque
fois comme si c’était la dernière. Nous n’avons pas cessé de rire, de nous
taquiner, de nous séduire. Nous avons le même humour, les mêmes goûts, la
même façon de voir les choses. J’ai l’impression d’avoir trouvé un autre moi.
Nous avons grignoté, pris une douche, en nous éclaboussant comme deux
adolescents, et regardé un film sur ma tablette, collés l’un contre l’autre.

Il a appelé son étage pour leur signaler qu’il ne serait pas dans sa chambre
pour le repas du soir et il a raccroché sans attendre la réponse. J’ai écouté la
communication, en lui faisant les gros yeux devant son ton autoritaire.

Non, mais quand même, on ne parle pas comme ça aux gens.

Sans nous concerter, nous avons évité les sujets sérieux alors malgré sa
promesse, il ne s’est pas ouvert à moi, mais je suis patiente, je sais qu’il le fera.
Lorsque sa douleur à la jambe a augmenté, je lui ai donné un antalgique, puis je
l’ai massé. Avec les multiples orgasmes qu’il m’avait donnés, je lui devais bien
ça.

Je l’ai aidé à s’installer au sol, sur un futon de massage que j’ai toujours avec
moi, j’ai enduit son corps d’huile, et je l’ai massé des pieds à la tête, recto verso,
en terminant par le visage et le cuir chevelu. Je suis adepte de ces massages de
confort, j’aime masser, et être massée.

Heureusement me direz-vous, j’en ai fait mon métier !

J’ai fait abstraction du corps somptueux que j’avais sous les doigts, que je
commençais à connaître par cœur, en évitant de fantasmer lorsque mes mains
remontaient le long de ses cuisses, le faisant frissonner. J’ai fermé les yeux sur
ses réactions, naturelles et normales, pour ne plus voir sa virilité exposée, et
tellement tentante. Sous mes mains, je l’ai senti se détendre, s’oublier, et je
l’espérais, se reconnecter.

Un sourire béat flottait sur ses lèvres.

Vers six heures du matin, comme la nuit précédente, il est retourné dans sa
chambre, persuadé que nous nous verrions pour sa séance de kiné, me laissant
une nouvelle fois seule et désemparée. Je ne lui ai rien dit de ma grossesse, je
n’ai pas pu, c’est trop dur. Je n’ai pas envie de le perdre en lui dévoilant une
situation qui ne le concerne pas, ou tout au moins, pas encore.

Je lui enverrai un texto en route.

À sept heures quarante-cinq, je frappe à la porte de mon chef, puis j’entre :

– Bonjour Christophe, est-ce que je peux vous déranger ? J’ai un service à


vous demander ?

Demander, ce n’est pas mon fort, je préfère me débrouiller seule en général,


mais là, je n’ai pas vraiment le choix.

– Bien sûr, Jeanne, quel est le problème ?


– J’ai besoin de quelques jours, je dois retourner en Bourgogne gérer un souci
familial.
– Pas de problèmes, je vais faire une note de service pour déclarer votre
absence, et je verrai avec la compta pour prendre sur vos RTT. Ce n’est pas trop
grave, j’espère ?
– Non, ne vous inquiétez pas, je serai vite de retour. Je peux avoir une
semaine ?
– Bien sûr, prenez tout le temps qu’il vous faut, je confierai vos patients aux
autres, ils auront un surcroît de travail, mais entre collègues, nous devons nous
entraider, n’est-ce pas ? Je mettrai la main à la pâte s’il le faut, partez tranquille.
Je vous demanderai simplement de laisser les dossiers de vos patients à
disposition dans le bureau.
– Merci, Christophe, c’est vraiment gentil à vous. Merci pour tout.

Je suis soulagée, et agréablement surprise par sa sollicitude et sa


compréhension. Je l’aurais presque serré dans mes bras.

Je passe ensuite par le bureau des kinés, sûre d’y trouver Léa et Xavier. Ils
sont au café, avec nos autres collègues, et me regardent, surpris que je ne sois
pas en tenue de travail. J’attire Léa à part pour lui annoncer mon départ, et lui
promettre de lui téléphoner dès que possible. Elle me dit de ne pas m’en faire, et
que tout va forcément s’arranger.

Si elle savait…

Xavier, un peu en retrait, m’observe, en buvant mes paroles. Je lui souris


gentiment, puis je m’approche de lui.

– Alors, beauté, tu nous quittes ?


– Je n’ai pas le choix. Ça va, toi ?
– Ouais, ça pourrait aller mieux, disons que j’ai pris une douche froide ce
week-end et que j’ai un peu de mal à avaler la pilule, mais bon, ça va passer.

Je lui caresse le bras.

Oui, je sais, je suis tactile, je ne peux pas m’en empêcher.

– Xav, tu sais que je t’aime, comme le frère que je n’ai jamais eu, nous
passons toutes nos journées ensemble, cinq jours sur sept, notre relation est
importante pour moi. Avec Léa, vous êtes mes seuls amis, je n’ai personne
d’autre, alors ne rends pas les choses plus compliquées qu’elles ne le sont déjà,
s’il te plaît, je ne veux pas te perdre, lui dis-je, les larmes aux yeux.
– Je sais, tu me l’as déjà dit, mais c’est plus fort que moi, je suis malheureux.
J’aurais mieux fait de me taire. Il faut que je te dise que dès que j’aurai trouvé du
boulot dans le Sud, je partirai.
– Je comprends, et je respecte ton choix, tu nous en avais déjà parlé. Alors,
amis ?
– Amis. Tu sais que je ne peux rien te refuser. Viens dans mes bras. En tout
bien tout honneur. Avant que ton beau gosse n’apparaisse.
– Xav, il s’appelle Adam, et c’est un mec bien, j’ai confiance en lui. Je ne
peux pas te dire pourquoi, mais je le sens, il ne me fera jamais de mal. Allez, je
dois filer, terminé-je, pour ensuite l’embrasser.
Je remonte rapidement dans ma chambre prendre mes bagages, et je
m’apprêtais à entrer dans ma voiture, lorsqu’un texto de Léa m’annonce
qu’Adam est tombé, et qu’il faut impérativement que je monte le voir.

Mon Dieu, j’espère qu’il ne s’est pas fait trop mal.

Je me dépêche de retourner dans le service, pour enfiler ma tenue.


20

Adam

Je me réveille, la main sur ma queue dressée.

Je pense à elle, j’ai envie d’elle, à en avoir mal, alors que je viens de quitter
son lit. Je n’arrête pas de penser à elle, à chaque minute, à chaque seconde de
mon existence, depuis que mes yeux se sont posés sur elle, davantage depuis que
je l’ai possédée. Mon corps ne peut se rassasier de son contact, de sa peau sous
mes lèvres, ma tête de ses gémissements lorsque je la pénètre, et de ses cris
lorsqu’elle jouit. Je connais maintenant son histoire, je sais que la vie n’a pas été
tendre avec elle, et qu’un connard lui a brisé le cœur. Pourtant, elle me donne
tout, sans retenue, elle se laisse aller dans mes bras, avec cette générosité qui la
caractérise, en me donnant le sentiment d’être le roi du monde.

Je la veux, là, maintenant. Je ne veux rien d’autre, personne d’autre. Qu’elle.


Et accessoirement, sa petite chatte trempée autour de moi.

Je sonne.

Rapidement, une aide-soignante accourt à mon chevet. Comme d’habitude, je


n’ai qu’à sonner pour que l’une d’elles rapplique, l’espoir au cœur d’obtenir de
moi plus qu’un vague regard désintéressé.

– Monsieur Champdor, que se passe-t-il ?


– Je suis tombé, et je me suis fait mal. Vous pouvez dire à ma kiné de monter,
s’il vous plaît ? Je serais rassuré si elle pouvait jeter un petit coup d’œil.
– Bien sûr, tout de suite, monsieur.

La porte se referme doucement, et je saute de mon lit, un sourire aux lèvres.


Elle ne devrait pas tarder. Je suis persuadé que dans quelques minutes, elle
franchira cette porte.
Je me déshabille rapidement, j’enfile mon peignoir, puis je m’installe dans
mon fauteuil.

Je regarde ma montre.

Cinq minutes.

J’entends ses pas. Je reconnais très nettement sa façon de frapper à ma porte.

– Adam, j’ai fait aussi vite que possible. Tu as mal ?

Je réprime un sourire, grimace, en jouant la comédie.

– Oui, très.
– Tu veux que je regarde, demande-t-elle, en s’approchant, le regard
soucieux. Où ça ?

J’ouvre mon peignoir, pour lui dévoiler l’endroit de ma douleur. Ses yeux
balayent mon corps, avant de se poser sur mon membre dressé. Elle se mouille
les lèvres, ses pupilles se dilatent, sa respiration s’accélère. Je lui désigne avec
mon index ma queue turgescente.

Elle pouffe, mais la colère n’est pas loin.

– Ne t’avais-je pas promis qu’un jour on baiserait sur mon fauteuil ? je


demande, avant qu’il ne lui prenne l’idée de me passer un savon.
– Si, mais pas dans ta chambre, alors que n’importe qui peut entrer.
– On s’en tape. Viens.
– Tu n’es pas raisonnable, et tu t’es bien foutu de moi. J’ai eu peur, je pensais
que tu souffrais.

Un sourire m’échappe. Je m’empoigne à pleine main.

– C’est le cas, je t’assure.

Ses yeux brillent.

Malgré tout ce qu’elle pourra me dire, je sais que cette situation l’excite,
autant qu’elle m’excite.
Ma voix devient rauque, presque suppliante :

– Jeanne… viens. Tu as bien quelques minutes pour moi, non ? Pour ton
patient préféré ?
– D’accord, vite fait alors.
– Aussi vite que possible.
– Tu es vraiment incorrigible, grogne-t-elle, en s’emparant de mes lèvres.

Ce qui m’empêche de lui dire qu’elle n’a encore rien vu.

Notre baiser n’en finit pas.

Puis elle se détache de moi, pour appuyer sur un bouton. Une petite lumière
s’allume à côté de mon lit, ainsi qu’au-dessus de la porte, signalant au reste du
personnel que je suis occupé pour des soins.

Et quels soins !

Ma queue tressaute, en imaginant les mains expertes de ma kiné autour de


moi, sur moi. La lueur intense de ses pupilles m’enflamme plus encore.

Elle fait glisser sensuellement son pantalon le long de ses jambes, puis son
string. Je bloque sur sa chatte parfaitement épilée. Cette nana est mon fantasme
absolu. Je me retiens de rire en pensant qu’elle est celui de bien des mecs. Je ne
sais pas si c’est délibéré, mais depuis quelques jours, elle ne met rien d’autre
sous sa blouse, que des strings et des balconnets de dentelle blanche. J’aime
l’idée que ce ne soit que pour moi. Mais putain, le premier qui la mate passera
un sale quart d’heure. Je me retiens de ne pas grincer des dents à cette évocation.

Elle est à moi, à personne d’autre !

Je ne la partagerai avec personne.

Elle dégrafe d’un coup sec les pressions de sa blouse, me dévoile sa poitrine
bombée, puis elle s’avance, pour s’agenouiller.

Bordel.

Elle tend la main. Mon ventre se crispe, sous l’impulsion d’un désir mordant.
Elle me saisit, me touche du bout des doigts, pour mieux me lâcher, me tente
du regard, me provoque, en me caressant l’intérieur des cuisses. Elle connaît le
corps par cœur, ses failles, ses faiblesses, elle a une sensualité à fleur de peau,
des mains magiques, qui savent me détendre autant que m’exciter.

Je n’en peux déjà plus.

Je me penche pour englober sa nuque d’une main possessive, pour lever vers
moi son visage, et m’emparer de ses lèvres pulpeuses. Je mords dans sa bouche,
j’enroule ma langue autour de la sienne. Mon bassin bouge, sans que je le
veuille, mimant cette danse que j’appelle de toutes les cellules de mon corps.

En quelques jours, elle est devenue ma drogue, mon héroïne, mon oxygène
même si j’étouffe de désir à son contact. Elle répond à mon impatience, gémit,
excitée autant que je le suis. J’aspire son souffle, et lorsqu’elle me prend enfin
dans sa main, j’ai le sentiment de toucher le paradis.

Je grogne, d’une voix que je reconnais à peine :

– Viens. Maintenant.

Elle se redresse, écarte les pans de sa blouse.

Putain de bordel de merde, ce qu’elle est belle.

Je me mords la lèvre au sang, redresse ma queue, pour qu’elle s’empale.


J’aime cette position. Elle grimpe sur mes genoux. Je glisse mon bassin au bord
du fauteuil pour qu’elle puisse se loger, et je la regarde me prendre en elle. Je me
vois entrer, puis disparaître dans son corps voluptueux, dans sa chatte lubrifiée à
souhait, faite pour moi, et putain je suis déjà prêt à tout lâcher. Normal, j’ai passé
les dernières minutes à imaginer ce tableau, et elle est là. Enfin. Là où est sa
place, sur moi, avec mon membre planté en elle.

Son visage reflète sa jouissance. Elle aussi aime, je ne peux en douter. Elle
aime m’avoir en elle. Alors, elle commence à bouger, et une fois de plus, je
perds les pédales. Des grognements s’échappent de ma gorge. Le risque d’être
surpris en plein ébats décuple mes envies, mes sensations, m’excite au plus haut
point. Je libère ses seins de leur nid, pour en saisir les pointes entre mes dents.
Un combat s’engage.

Le plaisir nous fait devenir enragés, embrase chacune de nos terminaisons


nerveuses, nous rend avides et insatiables. Je la mords pour ne pas crier, elle tire
sur mes cheveux, pour m’attirer au plus près de son corps. Elle ondule, se frotte
et gémit, de plus en plus fort. J’enfonce mes doigts dans ses chairs, alors qu’elle
monte et descend sur ma queue lubrifiée par son plaisir. Je n’en peux déjà plus,
mais je me retiens, en serrant les dents. Je veux la faire jouir, je veux la faire
monter si haut qu’elle touchera les étoiles, si haut que son âme rejoindra la
mienne, si haut et si fort qu’elles se reconnaîtront pour ne plus se quitter. Je la
veux dans ma vie, je ne peux plus vivre sans elle. Je lui confierai mon cœur, tout
comme mon corps. Pour qu’elle me répare, me guérisse de mes blessures.

Le voudra-t-elle ?

Est-elle dans le même état d’esprit que moi ? Est-ce que je compte pour elle ?
N’est-ce pas un peu tôt pour avoir ce genre de pensées ? Je m’en moque, je la
veux, c’est tout, peu importe ce qu’il se passera, peu importe le prix à payer, je
suis prêt à me battre pour l’avoir.

Je la regarde aller et venir sur moi, comme hypnotisé. Je pousse mon bassin
contre elle, percute durement le fond de son vagin, en la bloquant contre mes
hanches, encore et encore. Fort. Ses yeux se révulsent, sa poitrine tressaute
devant mes yeux, sa peau se couvre d’une légère sueur. Un liquide chaud
s’écoule sur mes cuisses. Putain, j’y suis presque. J’en badigeonne son clitoris
avec mon pouce, appuie, tourne, frotte. Elle frémit, tremble, me supplie.

– Adam…

Son murmure est comme une litanie.

– Oui ma belle, qu’est-ce que tu veux ?


– Toi, Adam, maintenant, je veux tout de toi, plus fort… oui encore…

Moi aussi je veux plus, j’ai envie de plus, de la pilonner à fond, pour lui faire
hurler mon nom, mais je ne tiens pas encore suffisamment sur mes jambes pour
la prendre debout contre un mur. J’accélère mes percées. Je ne sens plus rien,
plus aucune douleur, plus rien qu’un plaisir immense, ravageur, qui me donne
des ailes, et l’impression d’être un homme neuf.

Je la bloque contre moi, m’enfouis au plus profond, aussi fort que je le peux.

Une fois.

Deux fois.

En trois coups de reins, elle est prête à jouir, son vagin se resserre. Elle mord
sa lèvre, pour ne pas crier, et jouit. Fort. En la sentant jouir, je me libère à mon
tour, n’en pouvant plus moi-même, le cœur au bord de l’explosion. En la serrant
contre moi, je l’embrasse dans le cou, la mordille.

Mmm, je la mangerais, j’en veux encore, je ne veux pas que ça s’arrête.

J’allais le lui dire lorsque des coups retentissent contre ma porte.

– Putain, elle sert à quoi la lumière, bordel ?

Après m’avoir jeté un regard ulcéré, du genre, tu vois, je te l’avais bien dit,
Jeanne s’échappe dans ma salle de bains. Je shoote dans ses fringues et ses
chaussures pour les camoufler sous mon lit, et je me dépêche de cacher ma bite
encore au garde-à-vous, tout ça, en à peine trois secondes.

Il était temps.

– Monsieur Champdor, j’ai appris que vous étiez tombé. Je viens voir si vous
avez besoin de quelque chose.

Je la toise.

– Vous avez besoin de lunettes ?


– Non, pourquoi ?
– Pour rien, c’est bon, barrez-vous, j’ai tout ce qu’il me faut.
– Ah bon… ben… n’hésitez pas, je me ferai un plaisir de…
– Oui Lucie, je sais, merci. La prochaine fois, respectez la petite lumière au-
dessus de la porte, crié-je, alors qu’elle en franchit le seuil.

Elle m’énerve, je ne supporte plus ses regards transis de désir. Je ne sais pas
d’où m’est venue cette idée de vouloir la draguer.

Je me dépêche d’aller rejoindre Jeanne. Appuyée contre le lavabo, elle fronce


des sourcils, en resserrant sa blouse autour d’elle. Elle est à moitié à poil, et je ne
peux m’empêcher de la contempler. J’ai encore envie d’elle, mais cette fois-ci, je
doute d’arriver à mes fins, la colère ombrage ses prunelles.

Merde.

– Je rêve, ou elle te drague ?


– Qui ça, je demande, en m’avançant. Je glisse mes mains sous sa blouse.
– Tu as le temps pour une petite douche ?
– Alors si tu crois éluder le sujet en me proposant un deuxième round, tu te
trompes lourdement.
– Loin de moi cette idée, je veux juste me laver avec toi.

Je la regarde, je me noie dans ses iris, mon cœur à nu :

– Il n’y a que toi, Jeanne.

Ma voix se veut persuasive. Je veux qu’elle sache à quel point je la désire. Je


veux qu’elle me donne tout, son plaisir, son corps magnifique, ses orgasmes. Je
veux la marquer pour toujours, me tatouer sous son derme, envahir son cerveau.
Qu’elle ne pense qu’à moi, tout le temps, à chaque seconde, devenir son tout, le
centre de son univers, son unique préoccupation.

Je sais, c’est un peu excessif, mais c’est ce que je ressens pour elle, là, dans
l’instant, et c’est ce que je veux, de tout mon cœur, de toute mon âme.

Elle papillonne des cils, enlève le peu de vêtements qui lui reste sur le dos,
s’empare de ma main, m’attire dans la douche, et allume les jets. Alors que je me
maintiens au mur, elle me savonne, s’amuse de mes réactions, puis s’agenouille.

– À toi maintenant.
– Tu n’es pas obligée, Jeanne.
– Je sais, mais j’en ai envie. Vite fait, termine-t-elle, avec un sourire en coin.

Elle referme son poing sur ma queue déjà tendue. Ses yeux ne me quittent
pas, alors qu’elle me lèche sur toute ma longueur, aspire, suce, fait glisser ses
lèvres. Je regarde sa bouche pulpeuse m’engloutir, je me retiens pour ne pas
appuyer sur sa tête, et buter tout au fond de sa gorge. Je voudrais disparaître dans
cette bouche, me laisser aspirer, pour me fondre en elle, pour me perdre, ne
jamais reprendre pied, pour oublier mon calvaire quotidien, mes idées noires, ces
souvenirs qui me hantent à longueur de temps lorsqu’elle n’est pas avec moi.

– Tu aimes, demande ma diablesse, après une dernière aspiration.


– Bordel, Jeanne tu sais bien que oui. Continue.
– Sinon, quoi ?

Elle me reprend dans ses mains expertes, continue de me branler en se


mordant les lèvres.

Je suis au supplice.

– Qu’est-ce que tu aurais envie de me faire là, maintenant ?


– Je prendrais ton petit cul si tentant, je te ferais si bien jouir que tu finirais
par t’évanouir de plaisir.

Elle me regarde, une flamme de convoitise au fond de ses prunelles.

– Je ne l’ai encore jamais fait. C’est douloureux ?


– Je prendrai mon temps ma belle, je te préparerai avec mes doigts, petit à
petit… oh putain, continue…

Elle accélère, murmure d’une voix sensuelle, qui résonne dans mon membre.

– Bientôt je te le promets. J’ai envie de tout faire avec toi, Adam.

L’image est si réelle, que je me vois en elle, entre ses deux merveilleux globes
si tentants. Elle accélère la cadence, me titille divinement, m’agace, si fort, que
lorsqu’elle me reprend dans sa bouche pour ne plus me lâcher, j’explose, à m’en
péter la tête et les neurones.
21

Jeanne

Je souris comme une imbécile heureuse en regagnant le parking, au souvenir


de la séquence de baise torride que je viens de vivre. Si quelqu’un m’avait dit un
jour que je serais capable de faire l’amour avec un patient, dans sa chambre, en
plein jour, je n’aurais pas cru cela possible. Et pourtant, c’est bien ce qu’il vient
de se produire, et c’était, encore une fois merveilleux.

J’ai perdu du temps, je vais être en retard, mais je m’en moque. Je voulais me
perdre dans ses bras, quelques minutes, pour oublier le marasme de ma vie, les
décisions que je vais devoir prendre. Je ne voyais que lui, il n’y avait que lui, et
notre désir de nous appartenir, de nous fondre l’un dans l’autre.

Comment lui résister ?

Adam est doué, incroyablement doué, charmeur, exigeant, viril,


incroyablement sexy, avec ce petit grain de folie que j’affectionne
particulièrement. Il sait me surprendre, m’amener à me dépasser, me faire vibrer
de mille manières. Dans ses bras, je me sens une autre femme, en le laissant me
guider, faire de mon corps ce qu’il veut, pour n’en récolter que du plaisir.
Beaucoup de plaisir même. Comme jamais je n’en ai eu jusque-là.

Est-ce pour cette unique raison que je suis devenue si accro en si peu de
temps ? Parce qu’il éveille ma sensualité ? Parce qu’il éveille mon corps, me fait
découvrir une sexualité plus libérée, plus dévastatrice, plus addictive ?

Si ce n’était qu’un attrait physique finalement ?

Non. Je sais bien que non. Il y a autre chose.

Adam me plaît. Énormément. Je veux le connaître mieux, passer du temps


avec lui. Je veux faire partie de sa vie.
J’espère qu’il ne m’en voudra pas d’être partie comme une voleuse, après
quelques baisers langoureux, prétextant trop travail. J’ai voulu lui dire mille fois
que je m’absentais, pour finalement m’abstenir, à la dernière minute. Je ne
voulais pas lui mentir, je ne voulais pas débuter notre relation sur des
mensonges, alors je me suis tu. Je prie pour que la situation ne m’explose pas en
pleine poire un jour ou l’autre.

Je lui envoie un texto, prétextant une urgence familiale, en m’excusant de


n’avoir pas le temps de le lui dire de vive voix, puis je démarre et sors de
l’enceinte du château.

En arrivant dans le service maternité de l’hôpital, je me présente à l’accueil,


demande à voir Émilie, mon amie sage-femme, en espérant qu’elle ne soit pas
trop occupée pour pouvoir m’accorder un peu de temps. Je lui fais entièrement
confiance, je sais que je peux tout lui dire, elle me comprendra, et me soutiendra,
quel que soit mon choix. Dans la salle où l’on me demande de patienter, je
regarde autour de moi. Je n’en reviens pas, il y a quelques mois, j’étais stagiaire
dans ces locaux. J’ai le sentiment qu’une éternité s’est écoulée depuis.

Tant de choses ont changé, je ne suis plus avec l’homme que j’aimais à
l’époque, mais enceinte de lui, et un autre homme commence à prendre sa place
dans mon cœur.

Quel merdier !

Pour ne pas m’appesantir sur le chaos de ma vie, je reporte mon attention sur
les femmes qui m’entourent, toutes centrées sur leur bidon, visiblement
épanouies.

Qu’est-ce que je fais là ?

Pitié, Émilie, dépêche-toi !

Je pousse un soupir de soulagement lorsque je la vois arriver. Elle m’aperçoit,


me fait un petit signe de la main, et se dirige vers moi.

– Jeanne, quelle bonne surprise, Dijon te manquait ? Tu es venue retrouver


Julien ?
– Salut. C’est un peu plus compliqué que ça, je peux te parler ?
– Bien sûr, allons dans mon bureau.

Elle me prend sous le bras, me fait entrer dans sa salle de consultation. Après
m’avoir invitée à m’asseoir, elle contourne son bureau.

– Tu parais bien soucieuse, qu’est-ce qui t’arrive ?


– J’ai besoin de toi, Émilie.

Je baisse les yeux, déjà prête à laisser couler mes larmes.

Non, je ne dois pas pleurer.

Il faut que je sois forte. Je respire profondément.

– Julien m’a plaquée il y a quinze jours, et je suis enceinte de lui.


– Oh Jeanne, je suis vraiment désolée pour Julien et toi. Je sais que tu étais
amoureuse, mais lui, je peux bien te le dire maintenant, je n’ai jamais pu
l’encadrer. Il avait une façon de te parler qui ne me plaisait pas. À quand
remontent tes dernières règles ?
– Elles ont démarré le premier juin.
– Tu prenais la pilule ?
– Oui, mais le dimanche avant les oraux, j’ai été malade, se pourrait-il que je
l’ai vomie.
– Non Jeanne, des grossesses sous pilule surviennent lorsqu’elle n’est pas
assez dosée, en particulier chez les femmes jeunes, ou à cause d’une plaquette
défectueuse. Une pilule n’est plus efficace qu’au bout de huit jours d’arrêt, donc
ce n’est pas en l’oubliant une fois ou en l’évacuant que tu aurais pu te retrouver
enceinte. Mais rien n’est fiable à cent pour cent, il faut le savoir aussi. Tu avais
changé de pilule récemment ?
– Oui, il y a deux ou trois mois, je ne supportais plus l’autre, j’avais des
migraines permanentes, je n’en pouvais plus, et mon médecin m’a prescrit une
micro-dosée.
– Elle n’était visiblement pas assez dosée pour toi donc elle n’a pas mis ton
hypophyse au repos, et tu as eu des ovulations. Tu la prends toujours ?
– Non, plus depuis que Julien m’a laissée.
– On va passer à côté, et je vais te faire une échographie. Tu es à six semaines
d’aménorrhée, donc une conception vers le 13/14 juin. Nous allons voir ça tout
de suite.
Je m’installe sur sa table d’examen, malade d’angoisse. Elle me badigeonne
de gel échographique, et plaque sa sonde glaciale sur mon bas-ventre, en
appuyant assez fort.

– Voilà, nous y sommes, regarde…

Elle tourne l’écran vers moi, et je vois une petite poche noire au sein de mon
utérus. Elle fait tourner une roulette pour prendre des mesures.

– L’embryon fait quatre millimètres, ce qui correspond bien à quatre semaines


de gestation. Tout a l’air parfait. Je vais te faire entendre le cœur.

Avant que je n’aie le temps de dire quoi que ce soit, elle appuie sur un bouton,
et j’entends soudain des pulsations d’une rapidité incroyable. Je n’arrive pas à
quitter l’écran des yeux. Entendre son petit cœur battre me bouleverse.

Cette petite vie se révèle à moi, bel et bien réelle.

– Voilà l’écho, dit-elle en me tendant l’image. Tu comptes faire quoi ?

Je me rhabille au ralenti, complètement anéantie.

– Je ne peux pas le garder, Émilie, je ne m’en sens pas la force. Tu dois


m’aider.
– Écoute, ne te précipite pas, tu as encore une semaine pour faire une
interruption volontaire de grossesse médicamenteuse. Prends le temps de peser
le pour et le contre, mais passé ce délai, il faudra faire un curetage, et
effectivement c’est plus compliqué, car il s’agit d’un vrai geste chirurgical, avec
une hospitalisation de quarante-huit heures. Légalement, tu as jusqu’à la
douzième semaine de grossesse soit quatorze semaines d’aménorrhée pour
pratiquer une IVG. Je serai près de toi, quoi que tu décides. Tu vas en parler à
Julien ?
– Oui, je pense qu’il est en droit de savoir. Tu travailles demain ?
– Demain, c’est le 14 juillet, Jeanne, répond-elle en riant.

Devant mon air éberlué, elle pouffe.

J’ai complètement perdu la notion du temps.


– Désolée, évidemment demain le service est ouvert, mais je ne suis pas de
permanence. Si tu veux, je te prends un rendez-vous avec notre psychologue, et à
la suite de cet entretien, tu pourras voir la sage-femme de garde qui te donnera
les médicaments pour arrêter ta grossesse, si c’est ce que tu désires vraiment. Je
t’accompagnerai si tu veux. Tu devras revenir maximum quarante-huit heures
après pour une deuxième phase, et nous te donnerons un médicament qui cette
fois-ci décrochera l’embryon.

Dis comme ça, ça ne donne pas envie.

– C’est douloureux ?
– La première phase, non, tu ne sentiras rien. Par contre, pour l’expulsion, tu
auras des contractions utérines et tu sentiras passer le petit œuf. Tu vas devoir en
parler, Jeanne, tu ne pourras pas garder ça pour toi. Un avortement n’est pas
anodin, et peut laisser des séquelles.
– Ne t’inquiète pas pour moi, ça ira, je ferai ce qu’il faut. Je compte bien
reprendre ma vie en main, et oublier Julien. Dans quelques jours, tout ceci ne
sera plus qu’un mauvais souvenir, c’est pour ça que je veux aller vite. Tu peux
me prendre un rendez-vous pour demain ?
– Bien sûr, attends-moi là.

Elle sort de la pièce. Je déplie mes doigts, regarde l’échographie toute


chiffonnée. Malgré moi, cette petite image me bouleverse. Et entendre son petit
cœur, mon Dieu, je n’en reviens toujours pas. C’est un cauchemar, dites-moi que
je vais me réveiller, et que tout ceci ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

– Tiens, ton rendez-vous, dit Émilie, me faisant sursauter. Demain, dix heures,
avec Nathalie Sallaz, notre psychologue, cela te convient ?
– Bien sûr, c’est parfait. Je suis obligée pour la psy ?
– Oui, Jeanne, c’est obligatoire, pour toutes les femmes. Tu verras, elle
t’aidera à y voir plus clair, et à assumer ton choix si jamais tu te décides à
avorter. Elle ne juge pas, acceptera ta décision sans chercher en aucune façon à
t’influencer.
– Merci encore pour tout, je te tiens au courant, dis-je, en me levant et en
l’enlaçant.
– Où dors-tu ce soir ?
– Je vais prendre un hôtel.
– Tu veux venir chez moi ?
– Non, tu es gentille, mais je dois refuser. Je t’appelle si ça ne va pas, promis.

J’ai hâte maintenant de sortir de cet hôpital.

Dehors, la canicule m’assaille. Je titube en allant récupérer ma voiture, proche


de l’évanouissement. Une terrible migraine me vrille les tempes.

Putain, ce qu’on peut être mal enceinte !

Je ne sais pas si c’est pour toutes les femmes pareil, ou bien parce que dans
mon cas, c’est compliqué et que ce bébé, je ne l’ai pas désiré. Je mène un
combat intérieur. C’est bizarre, j’ai eu des nausées à partir du moment où je me
suis posé des questions sur une éventuelle grossesse, pourtant je suis enceinte
depuis un mois. Depuis un mois, j’ai une petite vie qui grandit en moi, et je n’en
savais rien.

Il est presque midi et je meurs de faim.

J’opte pour un hôtel proche de l’hôpital, d’une chaîne assez classe. J’ai envie
de me faire plaisir malgré tout, et après m’être installée dans ma chambre, je
commande un plateau-repas au room service. Tout en dévorant mon en-cas, mes
pensées vagabondent vers Adam. Penser à lui me distrait de mon état, et de la
culpabilité pour ce que je m’apprête à faire.

A-t-il reçu mon texto ?

S’il m’en voulait ? Tellement, qu’il ne veuille plus me voir ? J’en mourrai.

Je m’inquiète un peu de sa réaction, je devrais peut-être l’appeler.

Je prends mon portable, pour remarquer qu’il a cherché à me joindre plusieurs


fois.

Mon cœur se serre d’appréhension. Je compose son numéro, tombe sur sa


messagerie.

– Adam, c’est Jeanne. Je suis vraiment désolée d’être partie rapidement, mais
il fallait que je rentre en Bourgogne de toute urgence, je t’expliquerai. Je suis
disponible, si tu veux, tu peux m’appeler, ça me ferait vraiment plaisir
d’entendre ta voix. Je rentre jeudi soir, et tu… euh… je t’embrasse.

Je raccroche, avant de lui dire qu’il me manque plus que tout, et que contre
toute logique, je suis tombée amoureuse de lui. Je suis un peu déçue de ne pas
l’avoir eu directement. Maintenant que j’y repense, je ne sais pas ce qui m’a pris,
j’aurais dû lui parler, et ne pas partir sans lui dire. J’ai fui, c’est ça la vérité. De
peur de tout lui avouer, de lui demander son soutien. Je ne lui ai déjà que trop
dévoilé mes sentiments. Je ne devrais pas m’emballer, rester prudente, pour ne
pas le faire fuir comme j’ai fait fuir Julien.

Comment faire ?

Il me rend dingue, je suis raide dingue de lui. J’aime tout chez lui, son sale
caractère, sa fragilité savamment dissimulée, son sourire dévastateur, son
humour, sa tendresse. Tout. En plus, côté sexe il assure.

Je me demande comment j’ai pu tomber amoureuse de lui si rapidement ?

Je ne le connais que depuis une semaine.

Jeanne, sept jours, sois raisonnable, on ne peut pas aimer quelqu’un en


seulement quelques heures, si ?

J’ai beau me raisonner, m’exhorter à la prudence, à plus de tempérance, me


dire que tout va trop vite, et que je risque encore de me planter, je n’ai pas envie
de passer à côté de ce qu’Adam m’offre. À chaque fois qu’il prend mon corps,
au fil des heures que je passe avec lui, je m’attache un peu plus, je le laisse
entrer dans mon cœur.

Les belles choses que nous offre la vie méritent d’être vécues intensément,
non ? Sinon, à quoi bon ? Alors, je vais plonger tête baissée, je vais le laisser
m’aimer, et advienne que pourra.

Je m’allonge confortablement sur mon grand lit moelleux, repue, et bien


décidée à profiter de ces quelques heures pour faire le point sur ma vie. Bientôt,
je me retrouverai face à Julien. J’ai peur de manquer de courage, peur de sa
réaction quand je lui annoncerai ma grossesse. Il va certainement me rejeter, et je
ne sais pas comment je vais réagir.
Mon téléphone vibre. Je suis si fatiguée, prête à sombrer dans un sommeil
réparateur, que je n’ai pas le courage de décrocher.
22

Adam

Plus tôt dans la matinée.

– Monsieur Champdor… Adam… réveillez-vous, c’est bientôt l’heure de


votre séance de kiné.

J’ouvre difficilement les yeux pour apercevoir le visage de Lucie, presque


collé au mien. J’ai même cru un instant qu’elle allait m’embrasser. J’ai un
mouvement de recul.

Putain, encore elle ?

Un autre moi, quelques mois en arrière, l’aurait immédiatement culbutée sur


le lit pour lui arracher sa petite culotte, mais l’Adam d’aujourd’hui a mûri, et
surtout n’a plus qu’une fille en tête. En repensant à ce que je viens de faire avec
Jeanne, une partie de mon anatomie se développe vitesse grand V.

J’ai très envie de recommencer.

Merde.

L’autre pomme va croire qu’elle me fait de l’effet, alors que je ne pense qu’à
ma kiné. Cette fille m’a ensorcelé. Je ne pensais pas trouver une telle perle ici, et
encore moins qu’elle puisse s’intéresser à moi.

Malgré ma petite heure de sommeil, j’ai mal partout. J’ai des courbatures sur
tout le corps certainement dû aux folies de mon corps, mais je m’en fous
royalement. Je me sens gonflé à bloc, prêt à bouffer du lion, et plus vivant que
toutes ces dernières semaines. De plus, depuis que je passe mes nuits avec
Jeanne, je ne fais plus de cauchemar de l’accident, mon cerveau est enfin en
paix. À vrai dire, je n’ai pas beaucoup dormi non plus. Alors je dors la journée, il
faut bien que je récupère. Je suis encore en convalescence, pourquoi elle me
réveille, je ne lui ai rien demandé.

Ah oui, ma séance kiné !

Jeanne ne va pas être contente si j’arrive en retard.

Je me recule pour mettre de la distance entre Lucie et moi, demande, d’une


voix mordante :

– Je pourrais avoir un café, s’il vous plaît, et mes antalgiques ?


– Bien sûr Adam, euh… monsieur Champdor, je vous apporte ça tout de suite.

Elle me sourit de toutes ses dents, et je crois la voir papillonner des cils.

Elle ne comprend rien cette quiche !

Qu’imagine-t-elle ? Que je saute sur tout ce qui bouge ?

Je sais que j’ai une belle gueule, et j’en ai bien profité jusque-là, je ne vais pas
le nier, mais j’ai décidé de me ranger et d’avancer dans la vie. Jeanne a raison, je
commence à voir le bout du tunnel, à faire de nouveaux projets, à trouver de
nouvelles raisons de vivre.

Je laisse retomber ma tête sur l’oreiller.

J’ai dormi comme un bébé, et je n’arrête pas de sourire comme un con. Dans
quelques minutes je vais la revoir. Je l’ai quittée il y a seulement une heure, et
elle me manque déjà.

Putain, je suis raide dingue de cette fille !

Lucie revient avec mes médicaments, mon café, et se plante au pied de mon
lit.

– Vous voulez que je vous aide à vous préparer ?


– Non, ça ira, merci.
– Comme vous voudrez, je voulais juste me rendre utile.
Elle sort de ma chambre, la mine renfrognée.

Je me grouille, et à 9 h 58 je franchis les portes automatiques du service kiné,


où il règne une bonne odeur de café, mêlée aux effluves des produits de
massage. Je commence à trouver ce lieu sympathique, on se demande bien
pourquoi.

Je m’installe pour patienter.

Je jette des petits coups d’œil dans le box, mais je ne la vois nulle part, ni ne
l’entends d’ailleurs. Elle aurait déjà dû venir à moi, comme les jours précédents,
le rouge aux joues, le souffle un peu court.

Le chef kiné se dirige vers moi, et j’ai soudain un mauvais pressentiment.

– Bonjour, monsieur Champdor, avez-vous bien dormi ? Mademoiselle


Dubreuil étant absente quelques jours, je vais m’occuper de vous ce matin, et à
partir de cet après-midi, vous serez pris en charge par monsieur Xavier Delorme.

Quoi ? Pardon ?

Je n’ai pas bien saisi, là ?

Des mecs vont poser leurs sales pattes sur moi ?

Certainement pas !

Je ne vais pas me faire masser par un mec, il est malade, c’est hors de
question !

– Vous me prenez un peu au dépourvu, je préfèrerais avoir Léa, c’est


possible ? Et Jeanne, je veux dire, mademoiselle Dubreuil, où est-elle ? Enfin, je
vous pose cette question, je sais que ça ne me regarde pas, mais je suis très
satisfait de ses soins, je ne veux pas changer de kiné.
– Je comprends très bien et j’en suis heureux, mais rassurez-vous, son
absence n’est que temporaire, elle reste votre thérapeute, bien entendu. Je suis
content que vous vous entendiez bien, je vais voir si mademoiselle Delaunay
peut s’occuper de vous. Ne bougez pas.
Il s’éloigne.

C’est quoi ce bordel ?

Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit, alors qu’il y a un peu plus d’une heure, elle
était dans mes bras ?

Je mets la main dans ma poche à la recherche de mon portable, (j’ai peut-être


loupé son appel), pour me rendre compte que je l’ai laissé dans ma chambre, sur
ma desserte.

Je monte le chercher, tant pis, ils attendront !

En passant devant le box de Léa, je m’arrête aux nouvelles.

– Monsieur Champdor, je vous présente mademoiselle Delaunay, qui va


s’occuper de vous pendant l’absence de mademoiselle Dubreuil. J’espère que...
– OK merci, c’est bon, on va s’en sortir.

Il me gave avec ses courbettes et ses blabla, je ne peux pas le saquer ce mec !

Il se casse enfin.

Je regarde Léa et je lève les yeux au ciel. Elle pouffe derrière sa main. Je sens
que l’on va bien s’entendre. Elle a l’air sympa, et je sais qu’elle est amie avec
Jeanne, elle va peut-être pouvoir me dire ce qui se passe.

– Léa, ça vous embête si je remonte dans ma chambre, j’ai oublié mon


portable ? je demande, dès que le chef kiné a tourné le dos.
– Pas de problèmes, prenez tout votre temps. De toute façon, je ne peux pas
vous prendre tout de suite, je vous aurais fait attendre, alors on se voit tout à
l’heure.
– Si vous n’avez pas de temps pour moi ce matin, ce n’est pas grave, je
comprends, je peux faire des exercices seul.
– C’est vrai, ça ne vous dérange pas ? Ce serait super, j’avoue que je suis déjà
surbookée, mais pas un mot au chef, d’accord ?
– Ne vous inquiétez pas, ça restera entre nous, je réponds, avec un clin d’œil.

Je remonte rapidement, entre dans ma chambre, marque un temps d’arrêt en


découvrant Lucie assise sur mon lit avec mon portable entre les mains.

Qu’est-ce qu’elle fout encore là ?

Et pourquoi tripote-t-elle mon portable ?

Lorsqu’elle me remarque, elle rougit, saute de mon lit, me tend mon


téléphone.

– M... monsieur Champdor… déjà de retour ? Je suis désolée, il sonnait


alors... tenez, je vous laisse.

Je le récupère tout en la fusillant du regard.

– J’apprécierais à l’avenir ne pas vous trouver fouillant dans mes affaires.


– Je ne fouillais pas, monsieur, je suis venue débarrasser, et comme je vous
l’ai dit, il a sonné...
– Et vous vous êtes empressée de regarder qui m’appelait, logique, tout à fait
normal. On ne peut pas avoir un peu d’intimité dans ce putain de château de
merde ? C’est quoi votre problème ?

Elle blêmit, bafouille des excuses, s’enfuit sans demander son reste. Je
regarde qui m’a appelé, et je suis un peu déçu en constatant que ce n’est pas
Jeanne, mais mon ami anglais Jimmy avec qui je suis en affaires. Je vais le
rappeler, mais je veux entendre la voix de Jeanne avant. Je compose son numéro.
Après plusieurs sonneries, je passe sur messagerie et je raccroche sans laisser de
message.

Putain, qu’est-ce qu’elle me fait ?

Je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter pour elle. Soudain, je pense à


quelque chose : si son absence avait un rapport avec sa grossesse ? Elle est peut-
être allée voir son ex et ils vont se remettre ensemble, pour le bébé. Pourtant, elle
m’a dit qu’elle ne voulait plus rien avoir à faire avec ce connard et je dois lui
faire confiance. Elle était sincère, elle ne simulait pas, elle ne peut pas avoir déjà
oublié ce que nous avons partagé. Je ne peux pas croire que tout s’arrête déjà. Je
ne veux pas. Impossible. Je tente de la rappeler, mais de nouveau je tombe sur sa
messagerie.
J’appelle alors mon ami Jimmy.

– Salut, Jim, c’est Adam.


– Hey, mon pote, ça fait du bien de t’entendre…

Jimmy a un accent franglais des plus drôles. C’est un type génial, et mon
deuxième meilleur ami, après Philippe bien sûr. Philippe, jamais personne ne
pourra prendre sa place. Jim est un vrai requin de la finance, il a su faire
fructifier mon capital au-delà de mes espérances et grâce à lui, aujourd’hui, je
suis à l’abri du besoin. Je peux me payer à peu près tout ce que je désire, et ce
que je désire par-dessus tout, c’est racheter une boîte dans la PlasticVallée, pour
enfin voler de mes propres ailes, et montrer au monde entier, ainsi qu’à mon père
en particulier, ce que je vaux dans le monde des affaires.

– Tu as des nouvelles pour moi, Jim ?


– Yes, et tu vas être très content. La proposition de rachat est étudiée en ce
moment par les avocats du vendeur, mais nous sommes largement au-dessus des
autres offres. D’après mes contacts, je pense que nous devrions l’emporter. Je
t’appelle dès que j’ai la réponse, ils doivent me contacter en début d’après-midi.
Prépare-toi à faire sauter le champagne ce soir, pour fêter ça. Dans quelques
heures, si tout marche comme je l’espère, tu seras l’heureux propriétaire d’une
usine, certes au bord du gouffre, mais qui a un immense potentiel. Si c’est OK
pour toi, je saute dans le premier avion et je suis chez toi demain, avec les
contrats.
– Génial, Jimmy, tu es le meilleur, je savais que je pouvais te faire confiance.
Je suis heureux que tu viennes, tu vas me changer les idées, mec, j’en ai besoin,
et il faut que l’on parle de ton gros chèque.
– Ne t’inquiète pas pour ça, nous avons le temps, je vais d’abord te sortir. Je
vais louer une cabriolet, et on ira se promener. Tu me feras visiter. Demain, c’est
congés chez vous, non ?
– Ouais, et j’ai plein de choses à te raconter.
– Super ! Et ça va, toi sinon ? Tu as la moral ?
– On dit le moral Jim, et un cabriolet, je réponds, en riant. Oui, ça va, je
remonte la pente tout doucement et j’ai… euh… rencontré quelqu’un.
– Cool, guy, je suis très heureux pour toi. Je veux tout savoir, une infirmière ?
– Non, Jim, ma kiné. Je te raconterai quand on se verra.
– OK, alors à demain ! Ah, attends, j’ai oublié, j’ai une lettre à te remettre de
la part de Kathleen, tu te souviens, tu avais eu une histoire avec elle.
– Bien sûr, je me souviens d’elle, qu’est-ce qu’elle me veut ?
– Aucune idée. Je t’apporte son lettre.
– D’accord, bye Jim, et encore merci.

Je raccroche, encore sous le choc de ses révélations.

Enfin, mes espoirs se concrétisent !

Plus que quelques heures, et je serai fixé. Seule ombre au tableau, Jeanne. Je
l’appelle, mais toujours pas de réponse.

Putain, qu’est-ce qu’elle fout ?

Pourquoi ne répond-elle pas ?

Et Kat, qu’est-ce qu’elle me veut ?


23

Jeanne

Depuis plus d’une demi-heure, je poireaute devant mon ancien appartement,


enfin, celui que je partageais avec mon ancien petit ami. Je prends des risques,
j’aurais dû le prévenir de ma visite, mais comme ça, il n’aura pas la possibilité
de se défiler. J’espère qu’il ne rentrera pas trop tard, et qu’il sera seul, sinon je ne
réponds plus de rien. J’ai dormi une bonne partie de l’après-midi, j’ai pris un bon
bain chaud en m’évertuant à ne penser à rien et je me suis préparée
psychologiquement à cette confrontation, mais de là à rester zen en toutes
circonstances, il y a encore un pas.

Je saisis mon portable au fond de mon sac. L’envie d’appeler Adam me


démange. Il me manque, j’ai besoin d’entendre sa voix même s’il ne peut
m’apporter son soutien.

Zut, plus de batterie…

Quand on a besoin de ces satanés téléphones, il y a toujours une merde, pas de


réseau, plus de batterie. Vive la technologie ! Je peste contre les aléas du
modernisme, le jette sur le siège passager, lorsqu’une voiture s’arrête au bout du
parking. Une Peugeot blanche avec une fille au volant. Une angoisse
indescriptible m’étreint la poitrine.

Ah non, je ne vais pas craquer maintenant, je me suis juré d’aller jusqu’au


bout. Mes mains tremblent sur le volant. Julien sort de la voiture, s’accoude au
montant dans une attitude décontractée et provocante. Je reconnais cette posture,
il drague ! Il éclate de rire, ferme la portière, fait un petit salut de la main, et
traverse la route pour entrer dans son immeuble.

Je m’arme de courage, je souffle un bon coup et je sors.

Allez, il faut en finir !


Je monte les trois étages en prenant tout mon temps, et je sonne à la porte. J’ai
encore les clés, mais je ne vais pas entrer comme une fleur, je ne suis plus chez
moi ici.

La porte s’ouvre, et Julien est là, devant moi, méconnaissable. Il a un


mouvement de recul en me voyant. Si je ne le connaissais pas si bien je penserais
qu’il est prêt à pleurer. Je le regarde des pieds à la tête, effarée : ses cheveux sont
trop longs, négligés, une barbe de plusieurs jours lui mange le visage. Il est
débraillé et son tee-shirt taché. En quatre ans, je ne l’ai jamais vu dans un tel
état.

– Jeanne ?

Il a un pauvre sourire.

– Tu es revenue, dit-il avec une toute petite voix pleine d’espoir.

Je ne le crois pas. Qu’est-ce qu’il me fait ?

– Non Julien, je ne reviens pas. Il faut que je te parle, tu me laisses entrer ?


– Euh… oui, bien sûr.

Il se décale, et j’entre dans cet appartement qui a été le centre de mon univers
pendant trois ans. Depuis le hall, je jette un coup d’œil dans la chambre à
coucher. Le lit est défait, des vêtements jonchent le sol. Une vraie porcherie.

– Hum… je t’offre un café ?


– Oui, si tu veux. Enfin, non, plutôt un thé si tu as.
– Thé vert à la menthe ? Je crois qu’il reste ta boîte dans la cuisine.

Je le suis, et je m’installe à la petite table, en poussant des assiettes sales pour


me faire un peu de place. Mes yeux font discrètement le tour de la pièce.

Mon Dieu, quel bordel ici aussi.

Je ne veux pas le mettre mal à l’aise, mais il me fait pitié, et son intérieur
parle pour lui, il est incapable de se débrouiller seul. En même temps, la nana qui
lui servait de bonniche est partie, et visiblement aucune autre n’a franchi la porte
de cet appartement. Je le regarde s’affairer et je me demande ce que j’ai bien pu
lui trouver toutes ces années.

– Euh… désolé pour le bordel, mais je n’ai le temps de rien. Je bosse, je sors
pas mal avec les copains et tu sais bien, le ménage et moi, ça fait deux. Ma mère
vient ce week-end pour mettre un peu d’ordre.
– Ben voyons. Julien, il faut que je te dise qu…

Il me coupe la parole.

– Reviens, Jeanne, j’ai déconné. Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m’a pris.
D’avoir planté mon exam, je me suis senti mal, et comme toi tu l’as eu haut la
main, j’ai eu l’impression d’être un moins que rien, de ne pas te mériter. Mes
parents ont proposé de venir me chercher, ils avaient peur que je fasse une
connerie.
– Hé, c’est bon, ta vie n’est pas foutue, tu vas le repasser et tu l’auras, cet
examen, ce n’est pas la fin du monde, ça peut arriver à tout le monde.
– Ouais, mais moi, je n’ai pas droit à l’erreur, tu sais comment ils sont.

Oh que oui !

Je ne le reconnais plus, je découvre des failles que je ne lui connaissais pas.

– Tu m’as fait beaucoup de mal Julien, je ne te pardonnerai jamais de m’avoir


larguée, comme ça, à distance alors que l’on était ensemble le week-end d’avant.
Je me suis sentie humiliée, tu t’es bien foutu de ma gueule ! Si tu avais eu un
minimum de respect pour moi, tu m’aurais dit en face que tu ne voulais plus de
moi.
– Je suis désolé Jeanne, crois-moi. Je tiens à toi, je le sais maintenant. Depuis
que je suis seul, je dépéris, regarde-moi.

Puis plus doucement :

– Tu me manques.
– Je te manque ?! je crie. N’importe quoi, tu as juste besoin d’une bonne à
tout faire et d’une soumise dans ton lit, mais tu n’as certainement pas besoin de
moi, sinon tu m’aurais traitée autrement. Tu es parti le jour des résultats, sans
presque rien me dire, tu as tout bousillé, tu n’as pensé qu’à toi, comme
d’habitude. Tu m’as laissé Julien. C’est trop tard maintenant, je ne veux plus rien
avoir affaire avec toi.
– C’est toi qui es partie, Jeanne.

Je vois rouge.

– Arrête de dire ça, bordel ! On en avait parlé, tu étais d’accord. Je m’étais


engagée vis-à-vis du centre, je ne pouvais plus reculer. J’ai cherché du boulot
pour nous deux, souviens-toi, j’avais besoin de planifier ce que j’allais faire
après les examens. Je ne suis pas comme toi, moi, je n’ai pas des parents friqués
qui me paient tout. Tu voulais prendre au moins deux mois de vacances parce
que tu étais fatigué, paraît-il, et visiblement, je ne faisais déjà plus partie de tes
plans.
– Ouais, je sais, tu as raison, je ne me suis pas rendu compte, j’étais paumé.
– Tu ne m’as pas rendue heureuse, je le sais maintenant, et ça, ça ne changera
jamais. Je n’ai plus confiance en toi, je ne pourrai jamais revenir, Julien. Et…
est-ce que tu m’as laissée pour une autre fille ?

Il se trouble, visiblement mal à l’aise.

– Euh… non, pourquoi tu demandes ça ?


– Parce que c’est important pour moi, espèce d’andouille. Et quand on était
ensemble, tu m’as trompée ? Tu peux me le dire maintenant, je peux tout
encaisser, crevons l’abcès. Après je te dirai pourquoi je suis là.
– J’ai flippé. J’ai eu besoin de souffler. Je me suis rendu compte que j’étais
dépendant de toi, que notre relation m’étouffait. Tu es trop…
– Trop quoi, Julien ? Trop conne, ça, c’est sûr.
– Non, trop gentille, trop bonne. Trop aux petits soins, trop directive. Tu
m’étouffais, Jeanne. Tu avais déjà tout planifié, hein, avoue ? Le cabinet
ensemble, le mariage, des gosses. Putain, je me voyais déjà casé et j’ai encore
envie de m’amuser, de profiter de ma jeunesse.

Je baisse la tête.

Il a tellement raison. Oui, j’avais tout planifié. Je voulais faire ma vie avec
lui, avant qu’il ne brise mon petit cœur, et tous mes rêves d’avenir.

– Il y a bien eu Magali un soir où tu n’avais pas voulu sortir, reprend-il, à voix


basse. On avait pas mal picolé, mais on n’a rien fait, je te jure, mais depuis, eh
bien…
– OK, j’ai compris, en fait je m’en fous. Tu as pu baiser tout Dijon, je ne veux
plus rien savoir.
– Il n’y a personne d’autre Jeanne, je te le jure. Je le voudrais mais je n’y
arrive pas. Je me suis rendu compte que je tenais vraiment à toi et que tu sois là
ce soir, c’est juste incroyable. Tu es tellement jolie, magnifique même, et tu as
quelque chose de différent, je t’aime toujours, Jeanne.

Euh, il me fait quoi, là ?

– Attends, attends, je t’ai dit que je ne revenais pas Julien. J’ai besoin de te
parler de quelque chose d’important.
– Reste avec moi, s’il te plaît. Reste cette nuit, supplie-t-il, en se rapprochant
dangereusement.
– Tu écoutes quand je te parle ? C’est fini, Julien, terminé, je ne veux plus de
toi, ni de ton enfant.

Je mets la main devant ma bouche.

Je n’aurais jamais dû lui dire de cette façon, c’est cruel de ma part.

Il me regarde, figé de stupeur, et je peux suivre le cheminement de ses


pensées : il est dans l’incompréhension la plus totale et il a une trouille d’enfer.
Ce n’est qu’un gosse lui-même, il est incapable d’imaginer en avoir un à lui.

– Quoi ? Qu… Qu’est-ce que tu viens de dire ?


– Excuse-moi, je ne voulais pas te l’annoncer comme ça.
– Quand ? Comment ? Tu es sûre qu’il est de moi ?
– Non, mais tu t’entends ? Tu penses que je viendrais t’annoncer un truc
pareil si ce bébé n’était pas de toi ? Tu me prends pour qui ? Il n’y avait que toi
Julien, depuis le début. Je suis enceinte de quatre semaines, mais rassure-toi, je
ne compte pas le garder, j’ai rendez-vous demain à la maternité pour faire une
IVG. Je voulais juste que tu le saches, c’est tout, mais ma décision est prise, et je
ne reviendrai pas dessus. Dans quelques heures, tu seras définitivement
débarrassé de moi, c’est bien ce que tu voulais non ? Je n’aurais rien dû te dire,
je me suis trompée, je n’aurais même pas dû venir, dis-je, en me levant pour
partir.
Il me retient par le bras.

– Non, tu as bien fait, excuse-moi, je dis n’importe quoi.

Il me prend dans ses bras, prêt à m’étouffer et je gigote, mal à l’aise et raide
comme un piquet. Il me donne chaud et le voir dans cet état est douloureux,
malgré tout ce qu’il m’a fait. Je ne veux pas lui faire de mal, je regrette d’avoir
été si directe, mais j’ai fait des choix. J’ai Adam dans la tête, j’ai besoin de tirer
un trait sur mon histoire avec Julien, de refaire ma vie, ailleurs, avec quelqu’un
d’autre. Quelqu’un dont je suis tombée éperdument amoureuse, et qui m’a donné
en quelques jours plus d’amour que Julien en trois ans. Je sais, c’est fou, mais
c’est comme ça. Le cœur a ses raisons.

J’en suis malade.

– Attends, pousse-toi, il faut que je…

J’ai juste le temps de mettre la tête dans l’évier.

Il s’approche de moi, me caresse le dos, me tend un mouchoir en papier.

– Tu as besoin de quelque chose ? Tu veux un verre d’eau ?


– Non, merci, je ne peux rien avaler. Excuse-moi, je retourne m’asseoir, je ne
me sens pas très bien, dis-je, en le poussant gentiment.

Il reste appuyé contre l’évier, me regarde. Il inspire et je sens que sa décision


est prise.

– Tu fais ce que tu veux, mais moi je n’en veux pas, que diraient mes
parents ?

Voilà, c’est dit. Je le savais.

Je n’en ai rien à foutre de ses vieux. Ils ne m’aiment pas de toute façon, ils ne
m’ont jamais aimée, je ne suis pas assez bien pour leur fils chéri.

Je reste silencieuse.

Je suis tellement fatiguée. Je n’en peux plus de cette situation. Je pourrais me


coucher par terre et dormir, alors que j’ai dormi une bonne partie de la journée.
C’est fou cet état de fatigue, je n’ai jamais été à ce point épuisée. Les nausées,
les vertiges, la fatigue, tu parles d’une sinécure.

Vivement que j’y mette un terme.

– Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?


– Je te demandais si tu voulais que je vienne avec toi demain ? Je peux
t’accompagner si tu veux.
– Non, ça ira. Je ne veux pas de toi, Julien, je vais y aller seule.
– Très bien, comme tu veux. Tu m’appelleras ? Demain où plus tard… quand
tu veux… je serai là pour toi, Jeanne.

Je me lève.

En deux enjambées, il est contre moi. Il me prend dans ses bras.

– Pardonne-moi, je ne voulais pas te faire autant de mal. Ça va aller ? Tu vas


t’en sortir toute seule ? Reste avec moi cette nuit, s’il te plaît, juste une dernière
nuit. Je ne te toucherai pas, promis.

Je soupire.

Une dernière nuit dans ses bras, pourquoi pas ?

Il a eu des paroles gentilles, il a été compatissant et prévenant, et il regrette


notre séparation.

– Non Jeanne ! Tu ne vas pas te laisser amadouer par de belles paroles ? Il


est inconstant ce garçon. Il veut coucher avec toi, c’est tout. Enceinte de lui ou
pas, il n’en a rien à foutre !

– Peut-être que non, Démon, on peut lui laisser le bénéfice du doute. Il n’est
pas si mauvais, il a surtout l’air malheureux. Il a compris qu’il avait perdu notre
Jeanne.

– Oui, eh bien, bien fait pour lui, il fallait y penser avant. Tu es trop sympa
Ange.
Ma tête va exploser. Je veux juste un lit.

– Bon, je vais y aller.

Je fouille dans mon sac.

– Tiens, tes clés.

Je me hisse sur la pointe des pieds, l’embrasse sur la joue.

– Adieu, Julien.

Avant qu’il ne réponde, je m’enfuis de l’appartement, sans me retourner, le


visage baigné de larmes. Dans les escaliers, je suis obligée de m’arrêter. Je
suffoque, je tremble de tous mes membres. Je pleure sur mon amour perdu, ma
jeunesse et mon insouciance enfuies à jamais, et sur ce bébé qui ne verra jamais
le jour, car j’ai décidé de le tuer.

Ce jour est le pire de toute mon existence.

***

De retour dans ma chambre d’hôtel, à bout de souffle et de larmes, je me jette


sur mon lit, pour me recroqueviller sur moi-même et m’endormir tout habillée.
Vers minuit, je me réveille, complètement désorientée. Je prends une douche
bien chaude, puis j’allume mon portable. Adam a encore appelé de nombreuses
fois et envoyé des textos. Le pauvre. Qu’est-ce que je vais lui dire ? Ses SMS
sont plutôt sympas :

[Jeanne, pourquoi es-tu partie sans rien dire ?]


[Je ne comprends pas ! Où es-tu ?]
[Ton chef voulait me masser,
j’ai préféré demander Léa.]

Alors là, non !

Je ne suis pas d’accord du tout, elle va lui faire du plat, d’autant plus qu’elle
ne sait même pas que nous sommes ensemble. La connaissant, elle va tenter sa
chance. Je me ronge un ongle.
Je suis jalouse, très jalouse, même, Adam, je le veux pour moi, pas touche.

Il est très tard, il doit déjà dormir, je ne devrais pas, il faut qu’il se repose,
mais j’ai quand même envie de l’appeler.

Ça sonne…

Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Au bout de trois sonneries, il


décroche et mon Dieu… sa voix, même endormie, même à distance, déclenche
des choses au creux de mon ventre. J’en ai les larmes aux yeux.

– Salut toi…
– Oh, Adam, comme je suis heureuse de t’entendre. Je suis vraiment désolée,
tu t’es inquiété, tu n’as pas eu mon texto ? Et je t’ai laissé un message vocal
aussi.
– Le texto, non, mais ton message, oui. Bizarre. Ah attends, je comprends. Je
crois savoir pourquoi, je t’expliquerai. Jeanne, tu veux bien me dire ce qu’il se
passe ?
– Je te raconterai jeudi, promis. Je n’en ai pas le courage maintenant, je suis
fatiguée. Tu dormais ?
– Mmm, oui, je suis crevé, je me demande bien pourquoi ? J’ai une petite
amie insatiable. Tu me manques Jeanne. Moi aussi, j’ai une chose importante à
te dire.

Le terme « petite amie » fait battre mon cœur un petit peu plus vite. Tout à
coup, je me sens revivre, sûre de moi, et des choix que je fais ou que je vais
faire.

– Toi aussi, tu me manques, j’aimerais tellement être avec toi dans ton petit
lit. Comme il y a peu de place, on serait obligés d’être collés.
– Jeanne ?
– Oui ?
– Tu seras là.
– Où ?
– Dans mes rêves. Je vais rêver de toi.
– Et moi de toi.
– Je vais te laisser, à plus ma belle.
– À plus, beau gosse.
Nous raccrochons, et je m’endors en une fraction de seconde, des images de
nous deux plein la tête.

***

Lorsque mon réveil sonne, je me traîne jusqu’à la salle de bains. Je vomis. Je


trouve le courage de m’habiller, mais je vomis encore. Dans la voiture, je vomis.
En attendant mon rendez-vous, je vomis dans la poubelle de la salle d’attente.
J’en ai ras le bol, je n’en peux plus, je vais m’évanouir, là maintenant, et ils vont
être obligés de me perfuser.

La psychologue m’appelle enfin, et je la rejoins, ma poubelle à la main, au cas


où. Elle me regarde venir à elle, un sourire aux lèvres.

C’est ça ma belle, rigole, j’aimerais bien t’y voir !

– Mademoiselle Dubreuil ? Jeanne Dubreuil ? Vous êtes l’amie d’Émilie, c’est


bien ça ?
– Oui.

D’ailleurs, elle n’est pas là, Émilie ?

– Vous êtes kinésithérapeute ?


– Oui, pourquoi ? On ne peut pas être kiné et vouloir avorter ?
– Je n’ai jamais dit une chose pareille, mademoiselle, calmez-vous, je sais que
ce sont des moments difficiles et je respecte votre choix, loin de moi l’idée de
vous juger. Vous êtes venue seule ?

Je regarde derrière moi.

– Ben, oui, comme vous pouvez le voir.


– D’accord, dit-elle, en soupirant.
– Ça va durer encore longtemps cette mascarade ? Je ne veux pas paraître mal
élevée ni impolie, mais je ne suis pas d’ici, ma décision est prise, et je ne
changerai pas d’avis, alors nous pouvons peut-être activer le mouvement.
– Je comprends, nous allons faire au plus vite. Je dois vous le demander
encore une fois, pardonnez-moi. Vous êtes vraiment sûre de vous ? Vous prenez
cette décision seule et sans contrainte ?
– Oui, en mon âme et conscience, et rien ne me fera renoncer, alors, qu’on en
finisse.
– Je vais chercher une sage-femme pour qu’elle vous donne les médicaments,
je reviens tout de suite.

Elle se lève et sort, en me laissant seule.

Je prends la petite image échographique restée dans mon sac, regarde ce petit
haricot, mon bébé, et je fonds en larmes. Une nausée me plie en deux, d’une
violence inouïe, me laissant épuisée avec l’impression que je vais vomir mon
estomac. Les deux femmes reviennent. La sage-femme, le visage fermé, me
regarde à peine, ouvre un petit sachet, et en sort deux comprimés.

Quoi ?

Où est le problème ? Ça ne se fait pas, c’est ça ? Je vais devoir vivre avec ça


toute ma vie, dans la culpabilité et les remords ?

Qu’ai-je fait au bon Dieu pour vivre une chose pareille ?

Je l’écoute à peine.

– Tenez, voici des comprimés de mifépristone, qui vont interrompre votre


grossesse en coupant la production de progestérone. Vous allez certainement
saigner, mais rares sont les femmes qui évacuent l’œuf dans cette première
phase, mais ça peut arriver, dit-elle, d’une voix désincarnée. Nous devons nous
revoir jeudi pour la deuxième phase. Là, vous aurez des contractions utérines, et
des douleurs d’enfantement. Nous vous donnerons de quoi calmer les douleurs.
Nous ferons ensuite une échographie de contrôle pour être sûres que vous avez
bien tout évacué.
– Je ne peux pas revenir demain ? Comme je l’ai déjà dit, je viens de loin et je
pensais pouvoir repartir le plus rapidement possible.

Elles se consultent du regard.

– Nous pouvons essayer, ça fera plus de vingt-quatre heures, ça devrait


suffire, décrète la sage-femme.

Cette femme ne me plaît pas, mais alors, pas du tout, et j’ai bien envie de
passer mes nerfs sur elle. Un peu d’empathie, de gentillesse, de compréhension
et de compassion me ferait le plus grand bien, au lieu de ça, j’ai juste
l’impression d’être une merde, et de faire quelque chose de mal.

La société a légalisé l’avortement, c’est vrai, avec la loi Simone Veil le


17 janvier 1975, mais les mentalités n’ont visiblement guère évolué. J’ai lu un
truc un jour, Journal d’une femme en blanc d’André Soubiran, qui dépeint assez
bien cette société réac d’avant la légalisation de l’avortement. C’est l’histoire
d’une jeune femme médecin, l’une des rares femmes de la faculté de médecine
de Paris et elle décide de devenir gynécologue. Elle se heurte déjà tout au long
de ses études au diktat de ses confrères masculins, et après l’obtention de son
diplôme, elle vient en aide à de pauvres femmes, des campagnardes pour la
plupart, qui subissaient des grossesses à répétition. Désespérées, ces femmes
allaient se jeter au ruisseau ou se faisaient avorter à la sauvage et mouraient du
tétanos. Même dans les cas de contraction de la rubéole par exemple,
l’avortement était interdit. Les jeunes couples dans les villes industrielles
surpeuplées étaient expulsés de leur meublé dès qu’ils attendaient leur premier
enfant. Les médecins n’avaient pas le droit de parler des préservatifs ni d’aucune
autre méthode anticonceptionnelle, il fallait repeupler notre pays après les
ravages de la guerre. Du grand n’importe quoi, et les femmes évidemment
subissaient.

Un monde d’hommes, fait par des hommes, pour des hommes !

Alors même si les mentalités n’ont pas beaucoup changé, la pilule a


heureusement libéré la femme. Nous pouvons normalement aujourd’hui choisir
le moment pour faire un bébé.

Sauf que parfois…

– Bien, mademoiselle Dubreuil, nous allons encore vous laisser quelques


minutes pour réfléchir et dès que vous serez prête, vous prendrez les comprimés,
me dit la psychologue.

Elles quittent la pièce, me laissent seule une fois de plus, perdue, anéantie, et
complètement désemparée. Je regarde le grand verre d’eau, les médicaments. Je
me cale au fond de ma chaise, et mon regard embrasse le ciel, si bleu, si limpide.

J’ai conservé le petit bout d’échographie dans ma main, et des larmes coulent
sur mon visage sans discontinuer.

Je ne souhaite ça à personne ! Même pas à ma pire ennemie.

C’est la pire décision de toute ma vie. Tout est maintenant si confus dans ma
tête. Je pensais être sûre de moi, mais je ne sais plus.

S’il vous plaît, un petit signe.

Allez, Jeanne, plus qu’un petit effort, et tout sera terminé !

***

Un petit moment plus tard, je quitte enfin cet hôpital de malheur. Au volant de
ma voiture, je me surprends à sourire aux anges. Je sais que j’ai pris la bonne
décision.

Je ne le regretterai pas !

J’ai hâte de retrouver le château, et Adam. Nous avons toute la vie pour nous
découvrir. J’espère qu’il aura autant envie que moi que notre histoire continue.
24

Adam

Nous sommes de retour dans ma chambre.

Comme convenu, mon ami anglais Jimmy est venu me rendre visite, et j’ai
signé les contrats de rachat de l’entreprise que je convoitais. Nous avons
descendu quelques bières, enfin moi surtout, et avec mes traitements, j’ai
l’impression que ça ne fait pas bon ménage. J’ai la tête lourde, l’esprit embrumé,
et j’ai sommeil.

Je pousse un soupir de contentement.

Elle m’a coûté une blinde, cette boîte, plusieurs millions d’euros, mais je ne
regrette rien, j’ai les moyens de mes ambitions. Jimmy m’a trouvé un
financement, et j’ai encore une trésorerie conséquente malgré l’investissement
de départ. Je suis largement à l’abri du besoin. Je peux même dire que je suis
riche. Nous avons parlé affaires une bonne partie de la journée.

J’aimerais que Jimmy reste près de moi, j’aurais besoin de quelqu’un de


confiance, pour me seconder depuis que Philippe n’est plus. Ce projet, nous
l’avions en commun, mon meilleur ami et moi, c’était notre but de monter une
affaire ensemble, et si possible de racheter une boîte autre que celle de mon père.

Philippe.

Putain, ce qu’il me manque.

Chienne de vie !

Je m’attends toujours à le voir débarquer à l’improviste. Il me surprendrait,


comme il aimait si bien le faire pour me mettre en rogne. Il aurait poussé la porte
de cette chambre, un sourire carnassier au coin des lèvres.
T’as vu, la petite infirmière dans le couloir ? Plutôt bien roulée, non ? J’irais
bien mater sous sa blouse ! Elles m’ont toujours fait bander ces nanas ! aurait-il
dit.

Il était incorrigible en matière de filles, pire que moi, un vrai dépravé. Il


n’avait pas mes carences affectives. Est-ce qu’il aurait lui aussi fini par trouver
la femme de sa vie ? Je pense que oui, car c’était vraiment un mec bien.
Déconneur, c’est sûr, mais le meilleur pote qui soit. C’est vraiment dégueulasse,
mourir comme ça, connement, parce qu’un connard de demeuré alcoolisé a été
incapable de négocier un virage avec son camion. Il n’y a pas de belle mort,
mais là, putain, ce type m’a enlevé quatre de mes meilleurs amis. Si je l’avais
sous la main, là maintenant, je lui ferais bouffer ses dents. J’en ferais de la
bouillie ! Saloperie de poivrot de merde.

À une heure du mat, il avait plus de trois grammes, cet enfoiré ! Qu’est-ce
qu’il faisait sur cette route, bordel ? On dit, les jeunes, les jeunes… mais il y a
des types qui, à cinquante balais, sont pires que nous. Il faut voir ce qu’ils
descendent les salauds, de vraies bonbonnes.

Jusque-là, j’étais anéanti, et sans réactions, il fallait que j’absorbe la tragédie


de ma vie, mais maintenant, je vais mieux, et je vais pouvoir régler mes comptes.
Je vais lui faire sa fête à ce connard, faire de sa vie un enfer, et il va raquer. Qu’il
ne compte pas sur moi pour la mansuétude et le pardon, ce n’est pas mon truc. Il
va payer pour toutes ces vies fauchées, pour que ça lui serve de leçon, pour qu’il
ne fasse pas d’autres victimes. Comment peut-il encore dormir sur ses deux
oreilles, ce mec ? Il n’a même pas pris de mes nouvelles, moi, le seul survivant.

J’ai une putain de rage !

Je pourrais tout péter et taper des poings contre les murs jusqu’à épuisement.
Pour que cette douleur sorte de moi.

Je comprends maintenant pourquoi certains se scarifient, ils n’ont pas le


choix, c’est une vraie nécessité pour leur corps. Ils ressentent une colère que rien
ne peut assouvir ni calmer. Jeanne m’a dit qu’une colère inexprimée, en
médecine chinoise, atteint le foie, et que celui-ci monte en température, échauffe
le sang, ce qui a pour conséquence une augmentation de la pression et la chaleur
dans la tête et on peut péter un câble. Alors pour refroidir ce sang, il faut le faire
couler.

Pas con. Pourquoi pas ?

Enfin, peu importe, je vais devoir évacuer tout ça, pour mon avenir, et ma
tranquillité d’esprit. Elle m’a dit aussi que les émotions sont de vrais poisons
pour le cerveau, pour le corps et que les massages, entre autres choses,
permettent de libérer ce qui est bloqué. Il est vrai que pendant son massage, des
images de l’accident sont revenues à ma conscience, et je me suis senti mieux
après, comme nettoyé.

A-t-elle compris à quel point j’étais mal et prêt à tous les débordements,
quitte à me mettre en danger ? Que parfois, j’avais envie d’en finir pour que
cesse cette souffrance ? Je pense que oui. Elle est mon ange gardien, la personne
mise sur ma route pour me sauver, de moi-même, et de mes démons. Il faut que
je lui raconte l’accident, et je suis sûr qu’elle m’aidera. Elle me sauvera.

Pour en revenir à cette boîte, j’attendais ce moment depuis longtemps, pour


enfin m’épanouir, loin de mon père, et de ses sempiternels reproches. Je vais
pouvoir donner à mon entreprise les orientations que je souhaite en m’entourant
des meilleurs. Je sais juger les hommes, je me trompe rarement, je vais me
constituer une équipe de choc. C’est pour cela que j’aimerais que Jimmy reste en
France. Si je lui fais miroiter un salaire mensuel à cinq chiffres, il ne pourra pas
refuser. Après tout, rien ne le retient en Angleterre : pas de femme, pas
d’enfants, juste ses parents et sa sœur Mary. Ça me ferait plaisir de la revoir. A-t-
elle changé ? Jimmy et elle n’ont que onze mois d’écart, ils s’entendent comme
larrons en foire. C’est un vrai bout en train cette fille, toujours prête à faire la
fête, une vraie dévergondée. Je crois bien qu’elle en pinçait un peu pour moi.
Moi, par contre, j’avais un peu de mal avec son look grunge, piercings et
tatouages, très peu pour moi, mais elle est adorable. Lors d’une soirée, elle m’a
coincé dans un coin et m’a demandé de la dépuceler.

Complètement tarée, la minette !

La sœur d’un pote, ça se respecte, et j’ai quelques valeurs. Après avoir écouté
les raisons de mon refus, elle est partie, hilare et titubante, pas vexée pour deux
sous, chercher son plaisir ailleurs. Je l’ai surveillée du coin de l’œil, qu’elle
n’aille pas se mettre dans un coup foireux, mais elle est restée à peu près
tranquille. C’était moi qu’elle voulait. Il n’y a pas une fille dans toute
l’Angleterre qui ne soit amoureuse de toi, petit frenchy d’amourrrr, me disait
Philippe. Eh oui, mec, c’est comme ça, je n’y peux rien.

Aujourd’hui, c’est du passé tout ça, je me suis rangé. J’en ai marre de faire le
con. Surtout que je vais enfin être libre, le seul maître à bord. Je vais pouvoir lui
cracher son fric à la gueule, à mon paternel, et installer ma mère dans une belle
petite maison. Elle pourra enfin sortir des griffes de ce manipulateur. Car même
s’il s’est calmé, s’il est moins violent envers elle, je suis sûr qu’il la maltraite et
la harcèle encore. C’est un pervers narcissique, tout doit tourner autour de sa
petite personne. Ah, il était fier de pouvoir dire à tous qu’il envoyait son fils
étudier dans une prestigieuse école anglaise. Ce qu’il disait moins en revanche,
c’est que ce même fils, petit, il le rouait de coups à la moindre occasion.

Il ne m’a jamais aimé.

Pourquoi ?

Petit, j’aurais tout fait pour voir de la fierté dans ses yeux, pour exister
vraiment pour lui, jusqu’à ce que je me rende compte que c’était peine perdue.
Ce n’est qu’un pourri ! Un putain de pourri qui ne pense qu’à sa gueule, et avec
sa bite. Tout, plutôt que lui ressembler.

J’ai hâte de voir Jeanne, d’être à jeudi pour pouvoir tout lui raconter.

Elle me manque. Son corps chaud contre le mien, son rire, sa franchise, sa
joie de vivre. Enfin une nana pas prise de tête. Et quel tempérament ! Putain, à
chaque fois, c’est l’extase, et encore mieux que la fois précédente. J’espère
qu’elle va bien, elle paraissait éteinte, pas la Jeanne que je connais. J’ai un
mauvais pressentiment, mais je ne veux pas gâcher le plaisir de cette journée par
des idées noires. Je suis au bout du tunnel, et comme le Phénix, je vais renaître
de mes cendres.

Je sors de mes pensées brumeuses, pour regarder Jimmy pianoter sur son
smartphone.

– J’ai passé une super journée, Jim, merci infiniment. Demain, j’appellerai
mon avocat d’affaires pour obtenir un entretien avec le vendeur. Dans une
quinzaine, Jeanne m’aura remis sur pied, et j’essayerai de faire venir ce brave
homme jusqu’à moi. Je les inviterai tous les deux dans le meilleur restaurant de
la ville. Jeanne parce qu’elle est mon rayon de soleil, et M. Reine, eh bien, pour
lui dire que maintenant, il peut couler une retraite heureuse, son entreprise est
entre de bonnes mains et merde, je lui ai donné un paquet de fric.
– Oui, mais ça en valait la peine, cette boîte a un énorme potentiel, tu vas te
faire des couilles d’or.
– On dit des couilles en or Jim, m’esclaffé-je.
– Yeh… c’est même chose. Dis-moi, tu as l’air amoureux, c’est dommage
qu’elle ne soit pas là, j’aurais aimé faire sa connaissance.
– Ce n’est que partie remise, mec, je compte bien la garder dans ma vie le
plus longtemps possible. Et merci encore pour la balade, c’était très agréable.
Quand même, une Porsche 911 Carrera cabriolet, tu exagères, tu aurais pu louer
une bagnole moins tape-à-l’œil.

Je rigole encore au souvenir de tous ces péquenauds qui nous mataient


lorsque nous sommes partis du château dans cette magnifique voiture, moteurs
vrombissants.

– Elle est belle hein ? J’adore ces voitures ! On a vraiment fait une belle
balade. La campagne ici est magnifique et je voulais te faire plaisir. Je sais que
tu aimes les belles choses.
– Alors, reste avec moi, et je te l’achète comme cadeau de bienvenue. Allez,
Jim, dis oui, et cette voiture est à toi.
– Arggh ! Tu me tentes, Adam, laisse-moi réfléchir. J’ai besoin de parler avec
mes associés, mais rien ne m’empêche de travailler pour toi, et de garder
CityDevelopment. Je te propose quelque chose, je rentre à Londres et dans
moins d’une semaine, je te donne ma réponse. C’est OK ?
– OK, pas de soucis, je vais acheter une maison proche de l’usine. Tu pourras
venir vivre chez moi en attendant de te trouver un petit pied-à-terre. Tope là,
mec, je suis le plus heureux des hommes aujourd’hui, et c’est en partie grâce à
toi. Merci, merci beaucoup, tu as fait du bon boulot.

Je me rapproche de Jim, pour lui mettre la main sur l’épaule.

Putain, je ne vais pas me mettre à chialer.

– C’est normal, et te voir rire est un vrai bonheur. Ah, au fait, la lettre de
Kathleen. Je l’ai vue il y a quelques semaines et je ne l’ai pas reconnue, elle a
changé, c’est incroyable. On a tous vieilli, ça fait quoi, cinq ans qu’on était tous
ensemble, mais elle alors…
– Qu’est-ce qu’elle devient, elle te l’a dit ? Pourquoi elle m’écrit ? je
demande, soudain inquiet.
– Je crois que la vie est dure pour elle depuis qu’elle a arrêté les études.
D’après ce que j’ai compris, ses parents l’ont mise à la porte, et elle a dû se
débrouiller seule. Elle vit chez une amie, elle travaille dans un pub, je n’en sais
pas plus.

Il sort une lettre marron un peu épaisse de son attaché-case, se lève, me la


tend. Je la range dans le tiroir du chevet. Je verrai ça plus tard. Même si je suis
curieux, il n’y a pas d’urgence. Je n’ai pourtant pas fait kiné cet après-midi, j’ai
négocié avec Léa, mais je suis quand même fatigué. Cette balade en décapotable
m’a lessivé.

– Je vais devoir partir si je ne veux pas louper mon avion. Je t’appelle très
vite, dit Jimmy.
– Fais attention sur la route. Même si tu as un bolide, ne roule pas trop vite, je
compte sur toi. Je ne voudrais pas perdre encore un pote.

Son regard s’assombrit. Pour lui aussi, ça a été un coup dur, Philippe était son
ami. Il m’appelait tous les jours pour me remonter le moral et sans lui, je ne sais
pas ce que je serais devenu. Ou plutôt si, je ne le sais que trop bien. Je ne serais
plus de ce monde. Je lui suis reconnaissant de ce qu’il a fait pour moi. Il me
serre la main, me prend dans ses bras dans une grande accolade virile. Nous nous
tapons dans le dos. J’espère sincèrement qu’il acceptera ma proposition.

– Ne bois pas trop.


– Ouais, je verrai, je réponds avec une grimace.

Resté seul, un immense vide m’envahit. Aujourd’hui, je suis heureux, mais


repenser à Philippe est douloureux. J’allume la télé, termine ma canette, puis je
pioche dans le pack de bières.

L’alcool se répand dans mon organisme.

***
Des lèvres se posent sur les miennes. Une main me cherche, et m’attrape à
travers les draps. Je bande immédiatement. Je dors, mais j’ai l’impression de
rêver. Une chaleur animale m’envahit, avec l’envie furieuse de faire l’amour.
Une langue essaye de se frayer un passage.

Je voudrais ouvrir les yeux, mais je n’en ai pas la force. Tout cet alcool,
sûrement.

Un corps se couche sur moi.

Puis j’entends mon prénom, un bruit sourd.

Je sursaute, ouvre subitement les yeux, le cœur pulsant à mille à l’heure,


comme à l’approche d’une catastrophe imminente. En une fraction de seconde,
l’alcool quitte mes veines, et je prends conscience de la scène : sur moi, dans
mes bras, contre moi, contre ma bouche, une Lucie au regard triomphant, et
devant moi, Jeanne, comme foudroyée, son gros sac de voyage à ses pieds, une
main sur la bouche.

Ses yeux s’emplissent instantanément de larmes.

Les miens vont de l’une à l’autre, dans l’incompréhension la plus totale.

Je ne comprends rien, c’est un cauchemar !

Je repousse Lucie, pour me lever, chancelant.

– Jeanne, attends, je crie. Ne pars pas, je peux tout t’expliquer.

Mais il est trop tard, elle a tourné les talons, en claquant la porte de ma
chambre derrière elle. Ce bruit résonne dans ma tête comme un glas.
25

Jeanne

Je cours dans les couloirs pour regagner ma chambre, et m’enfermer à double


tour.

Il s’est bien foutu de ma gueule !

Je ne pensais pas tomber sur une telle scène en revenant plus tôt que prévu.

Comment ai-je pu croire en ses belles paroles ?

Je suis naïve, mais naïve, je me mettrais des baffes.

Je suffoque, en larmes, en maudissant tous les hommes de la Création. Je


pensais qu’avec Adam, cette fois-ci, je ne me trompais pas. Je pensais avoir
trouvé la personne idéale. Une fois de plus, j’étais à côté de la plaque.

J’ai mal, atrocement mal, comme jamais je n’ai souffert.

J’en ai marre de souffrir.

À partir d’aujourd’hui, je ne veux plus d’homme dans ma vie. Finies les


histoires d’amour. Terminé. Je vais rester seule. Enfin, pas tout à fait. Mes mains
se posent délicatement sur mon ventre.

Des coups résonnent contre ma porte.

– Jeanne, s’il te plaît, ouvre, supplie Adam. Nous devons parler.

Je me laisse glisser contre le mur.

– Je sais que tu es là. Ouvre.


– Fous le camp, je n’ai plus rien à te dire.
De grosses larmes coulent sur mes joues. Je mets les deux mains sur ma
bouche pour étouffer mes sanglots. Je ne veux pas qu’il m’entende. Je ne veux
pas qu’il sache à quel point je souffre.

Il frappe à nouveau.

– Ne m’oblige pas à défoncer la porte, tu sais que j’en suis capable. Il est hors
de question que ça se finisse comme ça. Laisse-moi au moins la possibilité de
t’expliquer. Je n’y suis pour rien, je t’assure.
– Mais bien sûr, à d’autres. Tu me prends vraiment pour une conne. Je sais ce
que j’ai vu, tu peux raconter ce que tu veux, je ne te croirai pas. Ça dure depuis
combien de temps, vous deux ?
– Il n’y a rien entre cette infirmière et moi, je te le jure, laisse-moi t’expliquer.
– Dégage ! Tu m’as fait assez de mal comme ça. Je suis fatiguée, laisse-moi.
– Non, je ne partirai pas. Je vais rester devant ta porte, toute la nuit s’il le faut.
Tu finiras bien par sortir. De quoi as-tu peur à la fin ? Je veux juste m’expliquer.
Nous ne pouvons pas rester sur un tel malentendu, Jeanne. Qu’est-ce qui
t’arrive ? C’est le bébé, c’est ça ? termine-t-il, après un court silence.

Comment sait-il ?

Je me lève, j’essuie mes larmes, puis j’ouvre. Nous nous faisons face. Il a l’air
tellement malheureux. Je prends conscience qu’il a déjà conquis mon cœur, sans
possibilités de retour. Mais c’est fini, même si je dois en mourir de chagrin, je ne
le laisserai plus jamais me faire du mal.

– Quoi, le bébé ? Pourquoi dis-tu ça ?


– Laisse-moi entrer.

Je m’écarte.

– Tu as deux minutes.
– Il faut que tu me croies, je n’y suis pour rien.

Il essaye de me prendre la main, mais je la lui retire, tout en regardant au-


dessus de lui.

– Allez, déballe tout, et tire-toi.


Il s’avance.

Ses yeux font le tour de la pièce, s’attardent sur mon lit. Ce lit où nous avons
passé des heures merveilleuses, soudés l’un à l’autre.

– Elle m’a piégé.


– Qui ?
– Lucie, qui d’autre. J’étais un peu saoul, je dormais, elle m’a embrassé. Je
croyais que c’était toi, je rêvais de toi, et j’ai cru sentir tes lèvres sur ma bouche.
Je te le jure, Jeanne, sur ce que j’ai de plus cher en ce monde, elle a profité de la
situation.
– Mais bien sûr, ce n’est pas un peu gros ton histoire ?
– Elle m’aguiche depuis le début. Hier déjà, je l’ai surprise dans ma chambre,
à tripoter mon téléphone. Je pense qu’elle a supprimé ton message. Elle doit être
au courant, pour nous, elle est jalouse. Je m’en fous d’elle, c’est toi que je veux.
Je ne veux pas te perdre. Crois-moi, s’il te plaît. Je ne te mentais pas, je tiens à
toi, je te l’ai prouvé, non ?

Je baisse les yeux, pensive.

– Quand bien même, je m’en contrefous, ce n’est plus mon problème. Va la


retrouver et amusez-vous bien.
– Jeanne, tu ne peux pas tirer un trait sur tout ce que nous avons partagé. Tu
étais sincère, n’est-ce pas, tout comme moi ? Tu sais que nous vivons quelque
chose d’exceptionnel, quelque chose de fort, que notre rencontre n’est pas due au
hasard. Je n’étais pas le seul à le vouloir, tu étais partante.
– Bien sûr que j’étais partante, je t’ai fait monter dans ma chambre au bout
d’une semaine, mais tu ne m’as rien promis, souviens-toi, tu es libre, et tu ne me
dois rien. Maintenant, je vais te demander de partir, sors de ma chambre.
– Et le bébé ?

J’ai un moment de panique.

– Comment sais-tu ? je demande.


– Une intuition, tes nausées, tes sautes d’humeur, tes seins, ton corps si
réactif… tes larmes.

Puis plus bas.


– Je l’ai senti, ne me demande pas pourquoi, tout ce qui te concerne me
touche.
– Il n’y a plus de bébé, tu es content ? je crie.
– Quoi ? Tu l’as fait passer ? C’est pour ça que tu es partie ? On aurait pu en
parler, je t’aurais aidée. Ce bébé, tu aurais pu le garder.
– Et tu m’aurais aidée à l’élever peut-être ?
– Oui, pourquoi pas ?
– N’importe quoi, Adam, tu ne sais pas de quoi tu parles. On ne peut pas
aimer l’enfant d’un autre. Enfin, pas comme il le mériterait. Et je n’étais pas
seule.

Je vois Adam changer de couleur et devenir livide.

– Tu l’as revu ?

Je baisse les yeux.

Autant lui raconter n’importe quoi pour qu’on en finisse, lui mentir, pour qu’il
se détache de moi, qu’il me foute la paix, et qu’il sorte de ma vie une bonne fois
pour toutes. Peut-être pour lui faire un peu mal, pour lui rendre la monnaie de sa
pièce, pour qu’il souffre lui aussi. Je ne sais rien de lui, ou si peu. Il n’est peut-
être qu’un invétéré coureur de jupons, peut-être collectionne-t-il les aventures
sans réellement s’attacher, même s’il veut me faire croire le contraire, par des
regards, quelques mots doux. Pour mieux m’attirer dans ses filets. Des filets
dans lesquels j’ai pris plaisir à tomber, étant affaiblie par ma récente rupture.

Je ne veux plus me mettre en danger.

Il faut que j’arrête cette relation, pendant que je le peux encore.

– Il devait savoir. Nous avons beaucoup parlé, et j’ai passé la nuit avec lui.

Il m’assassine du regard. Sa voix devient tranchante comme de l’acier.

– Je vois. Tu vas te remettre avec lui, après tout ce qu’il t’a fait ?
– Non, Adam. Ni avec lui, ni avec personne d’autre. Je te l’ai dit, les histoires
sans lendemain c’est terminé.
– Et moi, je deviens quoi dans tout ça ?
– Je ne peux pas oublier ce que j’ai vu.
– Et toi alors ? Ça ne représente rien ta nuit avec ton ex ? Tu crois que je ne
suis pas jaloux à en crever ?

Il manipule son fauteuil avec rage, puis il sort de ma chambre.

Je me retiens pour ne pas lui courir après.

À quoi bon ? J’ai fait mon choix.

Le choix de ne pas lui pardonner, de rompre avec lui, de l’éloigner de moi,


pour ne pas souffrir encore. Pour ne pas lui laisser la possibilité de m’anéantir
pour toujours. Je dois me recentrer, pour avancer. J’ai maintenant d’autres
priorités. S’il avait insisté, je sais bien que j’aurais fini par le croire. Il fallait que
je le repousse.

Je m’installe dans mon fauteuil, un plaid sur les jambes, décidée à l’oublier.
Je cherche du regard le journal de Clothilde, mon fidèle compagnon depuis
plusieurs jours. Clothilde m’a manqué. Nous avons tellement de points communs
elle et moi : faire face malgré l’adversité, tomber, mais toujours se relever, et
avec au fond de nous, l’espoir d’une vie meilleure.

Les mains sur mon ventre, je souris aux anges.

Je ne suis plus tout à fait seule et demain est un autre jour.


26

Clothilde

Le château, août 1904

Après ma consultation, je remontai dans ma chambre, le feu aux joues. Berthe


tout de suite alertée par ma mine, accourut.

– Madame, vous sentez-vous mal ? Vous avez l’air fiévreux ? Voulez-vous un


verre d’eau ? Allez vous reposer, je vous apporte ça tout de suite.
– Arrête de t’agiter, tu me donnes le tournis. Je vais bien, rassure-toi. Je n’ai
rien, peut-être un peu la tête qui tourne, sans doute trop d’émotions.
– Et comment allez-vous ? Qu’a dit ce bon docteur, si vous me permettez,
madame ?
– Je te permets tout, Berthe, je suis tellement contente que tu sois ici avec
moi. Je vais très bien et je me sens en pleine forme, pleine de vie même.

Je virevoltais et tournais sur moi-même, les bras écartés, puis je saisis Berthe
par la taille, pour l’entraîner dans une danse en fredonnant un air à la mode.

– Madame, mais qu’avez-vous à la fin ? Vous me faites peur, vous perdez la


raison tout à fait.
– Mais non, Berthe, je suis simplement heureuse. Ce soir, le docteur Lagarde
montera passer la veillée avec moi, pour notre partie d’échecs quotidienne, et tu
pourras aller te reposer à côté ou même sortir, je n’aurai pas besoin de toi. J’ai
repris assez de forces pour accueillir ce bon docteur comme il se doit. Allez,
préparons-nous, nous devons descendre pour le déjeuner.
– Bien madame. Voulez-vous changer de robe ?
– Oui, donne-moi celle de mousseline blanche, elle est légère, je serai plus à
l’aise, il fait déjà si chaud. Aujourd’hui est un beau jour, Berthe, je vais avoir la
visite de mon cher père. Qu’il me tarde de le revoir, il m’a tellement manqué.
Maman aussi, bien sûr. Quel dommage qu’elle ne puisse l’accompagner ! La
pauvre, elle est tellement malade en voiture.
Ce que je voulais, surtout, c’était donner à mon père la lettre pour Émile, et
mettre fin à nos promesses de mariage, et j’espérais vraiment qu’il comprendrait.

J’aimais Pierre.

Je voulais l’épouser, lui, et personne d’autre. Je saurais trouver les mots pour
en convaincre mon père. Je lui parlerais avec mon cœur, tout simplement, et il
accepterait, j’en étais persuadée. Il ne m’avait jamais déçue, j’avais le meilleur
père du monde.

De plus, en un mois, je n’avais reçu qu’une seule lettre d’Émile et encore,


seulement un petit mot vaguement gribouillé, d’une écriture presque illisible, me
souhaitant une bonne santé. Il avait dû l’écrire sur un coin de table entre deux
parties de cartes. Émile était un rentier, un jouisseur, qui ne faisait rien de ses dix
doigts, un être creux et insatisfait. Il ne jurait que par l’argent, dépensait sans
compter celui de ses parents. Il n’avait pas l’érudition ni la distinction de mon
cher docteur. Aucun homme ne pouvait rivaliser avec Pierre.

Quelques minutes plus tard, je m’apprêtais à descendre au rez-de-chaussée,


lorsque la servante de Lizzy m’interpella.

– Madame de La Perrière, ma maîtresse m’envoie vous chercher. Elle n’est


pas bien aujourd’hui, elle est restée couchée, et ne descendra pas au restaurant.
Voulez-vous bien passer la voir un moment, elle en serait ravie ?

Puis elle se confia à voix basse, alors que des larmes inondaient ses yeux.

– J’ai peur, madame. Elle a beaucoup craché ce matin et elle a râlé toute la
nuit. Elle fait beaucoup de bruit quand elle respire. Elle ne veut pas que je
m’affole, mais moi je sais bien qu’elle se meurt.

La pauvre fille se cacha alors la tête dans les mains, et sanglota.

– Mon Dieu, Lizzy. Viens, allons retrouver ta maîtresse, et arrête de pleurer,


ça ne l’aidera pas. Berthe, descends au restaurant dire que je ne mangerai pas ce
midi. Tu m’apporteras un petit en-cas tout à l’heure. Et préviens-moi dès que
mon père sera là, à la minute même où il franchit la porte, tu entends ?
– Bien madame, répondit Berthe, avec une petite révérence.
Je me dépêchai de rejoindre la chambre de mon amie, à l’autre bout du
couloir. Je toquai doucement à la porte, et n’entendant pas de réponse, j’ouvris,
et entrai dans cette chambre en tous points identique à la sienne, sauf pour la
couleur du mobilier. Une odeur nauséabonde, de vieilles sueurs et d’autres
choses que je ne saurais nommer me prit à la gorge.

Je m’approchai du lit.

Lizzy était méconnaissable.

J’allai rapidement ouvrir la fenêtre pour faire entrer un peu d’air et de lumière
dans cette atmosphère suffocante, puis je revins vers mon amie. Je lui épongeai
le visage avec un linge traînant dans une bassine d’eau sur le sol, et l’appelai
doucement, mais elle ne répondit pas. Sa respiration était difficile, son visage
exsangue, ses yeux fermés. Elle s’agitait, cherchait de l’air, en marmonnant des
paroles sans suite.

– Va vite trouver le docteur, ma fille, son état s’est aggravé.

La bonne de Lizzy me regarda avec stupeur, puis s’enfuit en courant. La


pauvre, elle est paniquée, pensai-je. Si sa maîtresse disparaît, que va-t-elle
devenir ?

Je tapotai la main de mon amie, ses joues, mais rien ne sembla la faire revenir
à elle. Je compris qu’elle était entrée en agonie, et que plus rien ne pourrait la
sauver.

Je la connaissais depuis peu, mais je considérais Elizabeth comme une sœur.


Nous passions toutes nos journées ensemble, discutions sans discontinuer en
nous remontant le moral mutuellement. C’était vraiment une belle personne, la
plus aimante et la plus charmante que je n’avais jamais rencontré. Et bientôt, elle
ne serait plus.

Pourquoi la vie était-elle si injuste ? me demandai-je une fois encore.

J’essuyai mes larmes. Cette journée devait être merveilleuse, pleine de


promesses pour finir en apothéose. Au lieu de cela, j’allais veiller ma seule amie
ici, et l’accompagner jusqu’à la fin.
Pierre entra dans la chambre, se dirigea vers moi, en m’embrassant d’un
regard doux et passionné, puis il reporta son attention sur sa malade.

– Je le savais depuis plusieurs jours déjà, mais son état s’est dégradé
rapidement. Vous ne devriez pas être là, ma douce, ses derniers moments vont
être pénibles.
– Pourquoi ne m’avez-vous rien dit, j’aurais passé plus de temps avec elle.
– Je ne voulais pas vous alerter inutilement, nous ne pouvons rien faire,
hormis la veiller, et l’accompagner vers sa dernière demeure. Vous sentez-vous
prête à rester près d’elle ?
– Oui, bien sûr, Lizzy est mon amie, je ne veux pas qu’elle parte seule.
– D’accord, je vous envoie des sœurs pour vous seconder si vous voulez vous
reposer un peu par moments. Ne vous épuisez pas ma douce, j’ai besoin de vous,
et j’ai des projets pour nous deux ce soir. Pourrais-je parler à votre père, m’y
autorisez-vous ?
– Pierre, est-ce bien raisonnable ? Je ne sais pas si j’aurai la tête à ça. J’en suis
désolée. Bien sûr, vous pouvez parler à mon père, rien ne me ferait plus plaisir,
et je me fais fort de le persuader de mon côté.
– La vie continue, Clothilde, nous devons la célébrer à notre manière, et
profiter de tous les instants. Je vous veux toute à moi et je veux vous faire
mienne ce soir. Je n’en peux plus d’attendre, vous me rendez fou.

Il m’enlaça, et ne pouvant résister plus longtemps, m’embrassa


fougueusement. Mon corps tout entier s’embrasa.

Oui, ce soir, quoi qu’il arrive, je serai à lui, et il sera à moi, dans une totale
communion des corps et des âmes.

Berthe entra, après avoir frappé, et je remarquai qu’elle n’était pas seule. Je
repoussai Pierre, et m’écriai :

– Papa, vous, enfin.

Je me levai précipitamment, pour me jeter dans les bras de mon père, et il les
referma sur moi. Je ne pouvais m’empêcher de sangloter et de frissonner, à bout
de forces et de désespoir.

Trop, c’était trop.


Trop d’émotions.

Je m’évanouis.

***

Je me réveillai dans ma chambre. Mon père, à mon chevet, me tenait la main.

Il serait là, si je devais mourir, comme Lizzy ? Il m’accompagnerait jusqu’au


bout ? J’avais tellement besoin de lui. Jusqu’à ce qu’un autre homme prenne soin
de moi.

– Père… mon cher petit papa, que je vous aime, et comme vous m’avez
manqué.
– Vous aussi, mon petit. Vous sentez-vous mieux ? Ce brave docteur était dans
tous ses états. Je le trouve bien impressionnable, ce garçon, je pensais qu’il en
avait vu d’autres avec son métier, et qu’il aurait le cœur plus accroché.
– Avez-vous des nouvelles de mon amie ?
– Hélas, ma fille, elle nous a quittés. Je suis vraiment désolé. Je sais que vous
l’aimiez beaucoup. Maintenant, vous ne devez penser qu’à votre propre
guérison. Ne vous mettez pas en danger en vous occupant trop des autres.
– Mais papa, c’est en pensant aux autres et non à ma propre personne que je
vivrai. Cela m’empêche de trop ruminer, et de m’apitoyer sur mon sort. Je veux
me sentir utile, humaine et bienveillante, vous m’avez appris à être charitable.
Alors, ne m’empêchez pas de prendre soin des personnes qui me sont chères ici,
et qui ont besoin de soutien, s’il vous plaît, papa, j’ai besoin de votre
bénédiction, l’ai-je ?

Mon père sembla réfléchir.

– Bien sûr, mon enfant, faites comme il vous plaira, vous avez toute ma
confiance.
– D’ailleurs, j’aurai une autre requête, mon petit papa, mais il faut, avant tout,
que je vous donne une lettre pour Émile.

Je me redressai avec difficultés, m’assis au bord de mon lit.

– En parlant d’Émile, j’allais oublier, tenez, un de ses valets m’a apporté ceci
au matin.
Il tira une lettre de sa poche intérieure, me la tendit. Je décachetai
l’enveloppe, dépliai la feuille qu’elle contenait. Pour une fois, il avait fait des
efforts de présentation et d’écriture. Avec un soupir d’ennui, je commençai ma
lecture, et bientôt un sourire radieux illumina mes traits.

Je m’écriai.

– Père, père, Émile rompt ses vœux. Vous entendez ? Il ne veut plus
m’épouser. Il va en épouser une autre, en bonne santé, celle-là, grand bien lui
fasse ! Que je suis heureuse.

Je sautai de mon lit, me jetai dans ses bras.

– Mais, ma fille, vous délirez ? Votre fiancé vous quitte, et vous, vous sautez
de joie. Ah, je ne comprendrai décidément jamais rien aux femmes.
– Réjouissez-vous pour moi mon petit papa. Émile ne m’aimait pas et je ne
l’aimais pas non plus, j’avais accepté de l’épouser juste pour vous faire plaisir,
en fille aimante que je suis. Mais j’aurais été bien malheureuse, je peux vous
l’avouer maintenant. Je dois vous dire aussi que j’aime un autre homme.

Je regardai mon père, le suppliai du regard en lui prenant les mains.

– Je l’aime, papa, et il m’aime, comme aucun autre homme ne m’aimera


jamais. Je suis comblée avec lui, il me respecte, il me comprend, et il m’accepte
comme je suis. Même malade. La maladie ne lui fait pas peur. Dites que vous me
comprenez et que vous acceptez ? Vous me sauverez, et alors je pourrai guérir,
ou mourir en paix, après avoir connu le grand amour.
– Oh, Clothilde, ma chère petite, vous avez ma bénédiction une fois de plus.
Mariez-vous et profitez de la vie. Qui est l’heureux élu, je le connais ? Et vous
n’avez pas encore… euh, vous savez bien… vous êtes restée sérieuse, ma fille ?
– Oui, père. Et oui vous le connaissez, mais je vais le laisser vous parler, et
faire sa demande, je le lui ai promis.

Nous nous enlaçâmes tendrement. Malgré le chagrin immense lié à la perte de


mon amie, je sentis dans sa poitrine mon cœur bondir de joie.

***

Le soir tomba.
J’attendais, fébrile, la venue de Pierre.

Pierre. Mon futur mari…

Comme ce mot roulait bien dans ma bouche. Je m’en délectais, m’en gavais,
m’en imprégnais jusqu’à satiété, jusqu’à en exploser de bonheur. Pierre avait
parlé avec mon père plus tôt dans la journée, pour lui demander ma main, et ce
dernier, comme de bien entendu, toujours attentif à mon bonheur, avait accepté.

Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pu imaginer épouser un
homme tel que lui, bon, gentil, érudit, passionné par son métier, et prêt à donner
sa vie pour les autres. Nous partagions les mêmes idéaux, la même vision du
couple, et de l’égalité homme-femme. Pour notre époque, c’était remarquable.
Une époque où l’homme se targuait encore d’être supérieur à la femme.

Pourquoi ? De quel droit ?

Or, avec Pierre, je me sentais son égale, comme ma mère avec mon père. Un
couple ne devait-il pas fonctionner comme cela, dans un équilibre parfait,
chacun pouvant s’épanouir et apporter à l’autre une partie de lui-même, dans une
fusion totale des corps et des esprits ? Ne sommes-nous pas deux entités
complémentaires, deux faces d’une même pièce ? De par mon éducation, je me
sentais féministe jusqu’au bout des ongles.

Pourtant, maintenant, j’avais peur pour lui, peur de lui donner ma maladie. La
mort de Lizzy m’avait fait entrevoir les dégâts de cette peste blanche, même
chez des gens jeunes. Elle n’avait que vingt ans, tout comme moi.

Quelle injustice !

Elle aurait dû avoir la vie devant elle, trouver un gentil mari, et être heureuse.

De colère, j’aurais pu renier Dieu, déjà que je n’étais pas fervente pratiquante.

Pourquoi permettait-il cela, hein, le Dieu miséricordieux ?

Ce que je voulais aujourd’hui, par-dessus tout, c’était vivre avec Pierre


jusqu’à la fin de mes jours, où qu’il aille. Moi si indépendante, si insoumise, je
voulais me lier à lui pour toujours, me dévouer corps et âme, n’être attentive
qu’à son seul bien-être, et s’il voulait une femme au foyer, eh bien, je serais
celle-là.

Fut une époque, je me moquais de mes amies, qui n’avaient pas d’autre but
dans la vie que de se marier, et d’avoir des enfants.

Comment pouvait-on vouer sa vie à quelqu’un, perdre sa liberté, alors qu’il y


avait tant de choses à faire en ce monde, et tant de pays à découvrir ?

Cela dépassait mon entendement !

Or, tout comme elles, à ce moment-là, je ne voulais rien d’autre, qu’aimer


Pierre, le chérir, construire son foyer, l’aider, et le seconder en toutes choses, et
porter ses enfants. Rien n’est plus beau dans la vie que de concevoir un enfant
avec la personne aimée. Si Dieu me prête vie, je voulais bientôt, très bientôt,
avoir des enfants. Un petit être à chérir, réunion de nos deux vies, une petite
trace de nous sur cette Terre. Et lorsque les enfants seraient plus grands, peut-
être pourrais-je seconder mon mari dans son travail ? Je pourrais alors faire des
études, peut-être d’infirmière, plutôt que de médecine, trop longues et trop
ardues.

Nous devions discuter dès le soir même de notre mariage, pour en définir la
date. Ne sachant pas ce que l’avenir me réservait, je voulais me marier
rapidement. Nous pouvions enfin étaler notre passion au grand jour, et ne plus
avoir à nous cacher. J’avais hâte de m’appeler madame Lagarde.

Je regardai la pendule.

20 heures, il ne devrait plus tarder.

Ce que je m’apprêtais à faire avec Pierre me mettait déjà le feu aux joues, et
m’embrasait tout entière. Devant mon miroir, je me regardai sous toutes les
coutures, repris quelques mèches qui s’échappaient de ma coiffure, pour que tout
soit parfait. Berthe avait tressé mes cheveux, en piquant des perles çà et là.
J’avais l’air jeune et virginal, et je me trouvais belle. Est-ce que ce petit
déshabillé de dentelle ivoire allait lui plaire ?

Je laissai descendre quelques gouttes d’essence de parfum à la racine de mes


cheveux, le long de mon cou, entre mes seins, me mordis la lèvre, pinçai mes
pommettes. Hormis les essences florales, je n’utilisais aucun cosmétique,
j’aimais le naturel. Je me sentais plus que prête. Mon cœur tambourinait dans ma
poitrine. L’attente était douce, même si je ressentais une légère angoisse. Je
savais que Pierre serait aimant et patient, doux et attentionné, il me l’avait déjà
prouvé. Il n’était pas de ces hommes qui ne pensent qu’à leur propre plaisir.
J’allais enfin découvrir le grand amour, il me l’avait promis.

Soudain, je reconnus ses pas dans le couloir. Mon cœur s’affola, puis
j’entendis des petits coups discrets contre ma porte. Un dernier coup d’œil dans
le miroir, et j’allai ouvrir.

Nous étions face à face, nos yeux ne se quittaient plus, dans la contemplation
l’un de l’autre, et je lui ouvris mes bras. Il se rua sur moi, m’embrassa
fiévreusement, me prit dans ses bras, et ferma la porte avec son pied. Puis il se
dirigea vers le lit, pour m’y déposer délicatement.

– Ma douce, ma belle Clothilde, êtes-vous sûre de vous ? me demanda-t-il,


avec un ton grave. Nous pouvons attendre si vous le désirez, je ne veux en aucun
cas vous brusquer.
– Je veux être à vous, Pierre, et rien qu’à vous. Faites-moi l’amour, je vous en
prie. J’ai trop de chagrin pour Lizzy, je veux maintenant du bonheur, beaucoup
de bonheur, pour célébrer la vie. Ne me repoussez pas, Pierre, j’en mourrais.
– Loin de moi cette idée, ma mie, je voulais juste m’assurer que vous étiez
toujours consentante. Je n’ai pas cessé de penser à vous depuis ce matin. Votre
parfum, votre goût sur mes lèvres, je n’ai jamais rien connu de tel, vous m’avez
condamné à vous aimer jusqu’à la fin de mes jours. Lorsque votre père a accepté
ma demande, j’étais le plus heureux des hommes. Je vous aime, Clothilde, et je
veux passer le reste de ma vie avec vous. Marions-nous cette semaine, j’ai déjà
prévenu le prêtre. Est-ce que jeudi vous conviendrait ? Le château a une
chapelle, ce serait parfait.
– Oh, mon Pierre, vous répondez à toutes mes espérances. Dans seulement
trois jours, je serai liée à vous pour l’éternité. C’est là mon vœu le plus cher. Oui,
marions-nous jeudi, ce sera très bien. Je ferai prévenir mes parents, et Berthe
décorera la chapelle. Je mettrai la plus jolie robe de mes bagages. Pas besoin de
chichi ni de décorum ni de centaine d’invités, je n’ai besoin que de vous.

Je me pendis à son cou, lui présentai mes lèvres, qu’il prit avidement. Ses
mains parcoururent mon corps fiévreux et avide de caresses. Tout en me
déshabillant, en effleurant ma peau, Pierre s’enflamma. Il ôta rapidement ses
propres vêtements, me coucha sous lui, nue et offerte. Il parcourut mon corps de
baisers. Il voulait me découvrir entièrement, me marquer de son sceau dans mes
moindres recoins, et prendre son temps. Il était patient, érotique, attentif à mes
réactions. Comme ce matin, il embrassa ma féminité. Je frémissais, gémissais.
Ses mains me caressèrent, excitèrent mon clitoris, m’amenant rapidement au
bord de la jouissance. Me sentant prête à exploser, il remonta prendre ma
bouche, et s’immisça doucement en moi. Il me pénétra sans difficulté, mais de
surprise, je me tendis.

– Doucement, ma douce. La douleur va vite passer, et ensuite viendra le


plaisir. Détends-toi, fais-moi confiance.
– Ce n’est rien, j’ai été surprise. Mais continue, je t’en prie, je t’aime
tellement.

Je haletai de plaisir en le serrant contre moi. Je le voulais tout entier. Je


voulais sentir la puissance de son sexe, prendre du plaisir et en donner, dans une
communion parfaite avec cet homme merveilleux qui sera prochainement mon
mari. Je voulais que ce moment dure toujours. Je n’imaginais pas que l’amour
charnel puisse être aussi puissant, lorsqu’il était partagé. J’avais fantasmé sur ma
nuit de noces, mais ce que je vivais à cet instant était au-delà de toutes mes
espérances.

J’ondulai sous ses assauts, libérai la femme amoureuse qui était en moi,
sauvage et indomptable, je criai et explosai en une apothéose de sensations.
Pierre, au même moment, lui aussi au sommet de sa jouissance, sortit de mon
corps, pour se répandre sur mon ventre. Je compris qu’il avait peur que je me
retrouve grosse de ses œuvres, et je ne l’en aimai que plus.

Blottie dans ses bras, je reprenais petit à petit pied dans le monde réel après
cet instant de pure féerie. Je lui souris tendrement, l’embrassai, puis je me levai,
pour me rendre dans mon petit cabinet de toilette. De retour, fraîche et parfumée,
je déposai le plateau que j’avais amoureusement préparé sur le lit : des fruits, du
pain, du fromage, ainsi qu’une bonne bouteille de vin.

Je lui tendis son verre.

– Ma mie, merci mille fois, vous avez été merveilleuse. Et merci pour cette
collation, vous êtes l’hôtesse la plus charmante qu’il m’ait été donné de voir.
– Merci à vous, mon amour. Même si je n’ai pas de moyen de comparaison, je
sais que vous m’avez comblée. Vous êtes un amant merveilleux, et je veux déjà
recommencer. Je veux faire l’amour avec vous de toutes les manières, et aussi
souvent qu’il vous plaira. Vous me montrerez également comment vous faire
plaisir, je le veux. J’ai entendu dire que beaucoup d’hommes allaient trouver vers
d’autres femmes que la leur les choses qu’elles ne font pas, alors moi, je veux
tout vous faire, pour que vous ne me quittiez jamais.

Pierre se mit à rire, prit mon verre, m’attira sur ses genoux.

– Ne craignez rien, ma douce, je suis conquis, et je ne vous quitterai jamais, je


peux vous le promettre. Vous êtes celle que j’attends depuis toujours,
désespérant de la trouver un jour. Je ferai tout pour vous rendre heureuse, j’en
fais le serment.

Blottie dans ses bras, je me sentais protégée, enfin à ma place. Pourtant, une
immense tristesse m’envahit soudain au souvenir de mon amie, morte depuis
seulement quelques heures. Des larmes coulèrent sur mes joues, que Pierre
s’empressa d’essuyer du bout des doigts.

– Qu’avez-vous, mon amour ?


– Je pense à Lizzy, qui ne connaîtra jamais ce que je viens de vivre. Je suis
tellement triste de l’avoir perdue, c’était une amie très chère. Et j’ai peur pour
vous. N’avez-vous pas peur vous-même de prendre ma maladie ?
– Je ne crains rien, Clothilde, j’ai eu la tuberculose quand j’étais petit, et je
m’en suis sorti. C’est pour cela que j’ai fait des études de médecine. Je veux
trouver un remède à cette sale maladie, ou en tout cas, aider les malades du
mieux que je peux. J’ai vu trop de personnes que j’aimais mourir autour de moi.
Je fais partie d’un groupe de médecins, et nous travaillons sur les malades pour
trouver des remèdes, mais malheureusement, pour l’instant, nous n’avons rien de
concret. Nous savons encore trop peu de choses sur cette maladie. C’est pour
cela que je suis ici.
– Alors, je suis un sujet d’étude ?
– Non, ma mie, vous êtes bien plus que cela. Ne voyez-vous pas l’effet que
vous me faites ? Vous me rendez fou, j’ai encore envie de vous.

***
Pierre

Avril 1919

Je me souviens.

Ce n’est qu’au petit jour que je regagnai mes appartements, laissant Clothilde
endormie. Je la regardai dormir pendant de longues minutes, en priant
silencieusement Dieu de la garder en vie.

Moi, je croyais en Dieu, et aux capacités de la médecine.

En seulement quelques jours, elle était devenue ce que j’avais de plus cher au
monde, et je n’imaginais plus ma vie sans elle. J’étais bien décidé à la guérir,
quoi qu’il m’en coûte.
27

Jeanne

J’ai fini par rejoindre mon lit, repue de fatigue, la tête pleine d’images de ce
couple amoureux. Clothilde et Pierre étaient faits pour se rencontrer et s’aimer.
Le beau médecin va donner à Clothilde une raison de vivre, et je suis sûre
qu’elle vaincra sa maladie.

Et moi, qui m’aidera ? Qui m’aimera ?

Tous les hommes que je rencontre finissent invariablement par me faire


pleurer, et me quitter.

Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Je suis trop cruche, c’est ça, trop fleur
bleue ? Je crois trop au grand amour ? Alors que les hommes sont si inconstants.
J’ai à peine le dos tourné que je trouve Adam avec une autre femme. Son
explication ne m’a absolument pas convaincue, loin s’en faut.

Mais… s’il était réellement avec elle, attiré par elle, et tenté par une aventure,
il ne serait pas venu me trouver dans ma chambre pour s’expliquer.

Oh, je ne sais plus.

J’ai la tête qui va exploser à force de me poser des questions, et de


décortiquer la situation. Il faut que je prenne du repos. Demain, je dois travailler.
Puisque je suis rentrée plus tôt que prévu, je ne vais pas me tourner les pouces et
ruminer dans ma chambre. J’ai besoin de travailler, ça me changera les idées.

Zut ! Comment vais-je faire pour Adam ? J’aimerais ne plus le voir, et en


même temps je ne veux pas que quelqu’un d’autre s’occupe de lui.

Et s’il partait ?
S’il mettait sa menace à exécution, et partait dans un autre établissement. Je
dois être complètement folle, cet homme me fait souffrir, je mets un terme à
notre histoire, mais je veux quand même qu’il reste près de moi. Je dois me faire
une raison. J’ai pris une décision et je dois m’y tenir.

J’ai choisi mon bébé plutôt que lui.

Je n’ai pas pu avorter. C’est contre mes valeurs. Je me suis enfuie de la


maternité, avant de faire la plus grosse bêtise de toute ma vie et de le regretter.
J’ai dit à Adam qu’il n’y avait plus de bébé, je lui ai menti sur toute la ligne,
pour qu’il me laisse tranquille, et m’oublie.

Je ne veux pas lui imposer mon enfant.

Je vais l’élever seule, j’en ai les moyens, je gagne bien ma vie. Nous sommes
deux désormais. Je ne le voulais pas, c’est vrai, ce n’était pas un choix, mais
maintenant qu’il est là, je n’imagine plus ma vie sans lui. Je l’aime déjà ce petit
haricot, et je veux ce qu’il y a de mieux pour lui. Je dois me protéger
émotionnellement et si cela signifie passer ma vie sans homme, eh bien, c’est ce
que je ferai, pour notre paix à tous les deux, et pour mener à bien ma grossesse.

C’est maintenant mon unique priorité.

Mais comment faire pour ne pas que cela se voie ? D’ici quelque temps, je ne
pourrai plus cacher mon petit bidon. Je vais devoir partir. Je ne veux pas de leur
pitié. Je vais aller où l’on ne me connaît pas, et redémarrer une nouvelle vie. Dès
demain, je vais me mettre en quête d’un nouveau job. Depuis toujours, j’ai envie
de faire du libéral. Je vais trouver un cabinet quelque part prêt à m’accueillir
comme assistante. Pour l’instant, je ne peux pas me permettre de créer ou de
racheter une patientèle, j’ai d’autres impératifs.

Pourquoi pas le Jura ? Ce n’est pas très loin d’ici, pas très loin de chez mes
parents, je pourrai garder contact avec Léa. J’ai un merveilleux souvenir de la
région des lacs où mes grands-parents nous emmenaient, mes cousins et moi,
pour les vacances d’été. Et l’hiver, nous allions faire du ski aux Rousses.

Mon téléphone sonne.

Je sursaute, perdue dans mes pensées, et dans mes plans sur la comète.
Lorsque j’arrive à planifier les choses, que je sais où je vais, une partie de mon
angoisse s’évapore. J’ai toujours fonctionné comme ça. J’ai besoin de planifier
pour ma sécurité.

Adam ne faisait pas partie de mes plans, c’est peut-être pour ça que notre
histoire a capoté.

Xavier…

Au fond de moi, je suis un peu déçue que ce ne soit pas Adam. J’aurais voulu
entendre sa voix, que l’on se dispute, encore, pour garder le lien. Mais non, je
pense qu’il est avec cette salope. Ils sont peut-être au lit à l’heure qu’il est. Il
prend son pied, et se moque bien de mon chagrin.

Je retiens des larmes de souffrance autant que de rage.

Les deux voix que je commence à bien connaître font rage dans ma tête.

Ange : Mais Jeanne, c’est toi qui lui as dit d’aller se faire voir. Tu es à côté de
la plaque ou quoi ? Tu l’as lourdé, tu ne crois pas qu’il va rester comme un chien
devant ta porte ?

Démon : Et pourquoi pas, s’il est amoureux ? Il pourrait se battre pour elle.

Ange : Il a bien assez souffert lui-même, il commence juste à se reconstruire.


Lui non plus ne veut plus souffrir. Je te rappelle que la vie n’a pas été tendre
avec lui.

Démon : Tu parles c’est un gosse de riche, oui, un gamin trop gâté.

Ange : Non, mais n’importe quoi, tu as bu ou quoi, tu pionçais quand on a vu


sa vie défiler ? Son père, son accident, la mort de son meilleur ami… et son
projet de rencontre avec notre Jeanne. Ils doivent s’aimer. C’est prévu, depuis
toujours. Ils devaient se rencontrer, pour se sauver mutuellement.

Démon : Alors pourquoi il n’est pas là, hein ? Pourquoi il en a embrassé une
autre ?

Ange : Parce que parfois c’est compliqué. Il y a le destin, puis les choix
conscients et honnêtement, moi, je le crois quand il dit qu’il s’est fait piéger.

Démon : De toute façon tu ne vois jamais le mal chez les gens, tu croirais
n’importe quoi…

Ange : Je crois en Dieu, c’est déjà pas mal, et en l’Homme, ne t’en déplaise.

Agggrh ! Assez tous les deux. Silence. Vous me fatiguez !

Je prends l’appel.

– Salut. Ça me fait plaisir de t’entendre.


– Salut beauté. Alors où es-tu ?
– Ici, je suis rentrée.

Et malgré moi, je me mets à sangloter.

– Jeanne. Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu veux que je vienne ? Tu as besoin de


moi ?
– Je ne sais pas, Xavier, je ne voudrais pas que tu penses que je me sers de toi,
mais c’est vrai que j’aurais bien besoin d’un peu de compagnie.
– Allez, ne déconne pas, tu ferais la même chose pour moi. Ne bouge pas,
j’arrive.

Il raccroche.

Qu’est-ce que j’ai fait ? N’importe quoi ! Je devrais appeler Léa pour ne pas
rester seule avec lui. Nous allons reconstituer notre trio. Je les ai un peu délaissés
dernièrement, et je m’en veux.

Léa décroche immédiatement.

– Salut, la bourguignonne, alors ça va ? Tu fais quoi là-bas au juste ?


– En fait, je suis rentrée plus tôt que prévu. Tu veux bien monter ? Xavier ne
va pas tarder et j’aimerais que tu viennes toi aussi.
– J’arrive tout de suite.
– Oh super, merci.

J’ai à peine raccroché, que j’entends frapper.


– Xav ? C’est toi ?
– Ben oui. Qui d’autre ?

J’ouvre.

Xavier entre, et me serre contre lui. Je me niche dans ses bras, pour puiser
réconfort et chaleur humaine. Pourquoi ne suis-je pas tombée amoureuse de lui ?
Tout aurait été tellement plus simple. Xavier est tempéré, gentil, prévenant, et il
n’est pas un aimant à gonzesses. Alors qu’Adam, avec son charisme et sa belle
gueule, je ne serai jamais tranquille. Je ne suis pas assez bien pour lui. Il vaut
mieux que je l’oublie.

– Merci Xav d’être venu si vite. Léa ne va pas tarder. Entre.

Il va s’asseoir par terre contre le mur, à sa place habituelle, tandis que je


m’installe dans mon fauteuil, les jambes repliées sous mes fesses.

– Tu ne devineras jamais qui j’ai croisé en arrivant ? Sapé comme un dieu, et


en charmante compagnie.
– Non, qui ?
– Ton patient préféré. Avec Lucie. Visiblement, ils sortaient. Il sait que tu es
rentrée ? me lance-t-il, le regard mesquin.

En tout cas, vu son air, lui, il sait que ce qu’il me dit va me faire du mal.

Xav, tu me déçois.

Quel est ton but ? Me rendre malheureuse, pour me récupérer ?

Une nausée me tord les boyaux.

Je m’enfuis dans la salle de bains mettre la tête dans les toilettes.

Je n’en peux plus de toute cette merde. Tout ça me fait vomir, dans tous les
sens du terme. Qu’il la garde, sa pouffe.

J’ai bien fait de ne pas me laisser embobiner par ses belles paroles. Il est
vraiment redoutable. Un très bon comédien. J’ai failli, à un moment, le croire et
lui laisser le bénéfice du doute, mais maintenant, c’est bon, j’ai compris. Je veux
juste dormir et oublier. En fait, je vais virer Xavier, me réfugier dans la lecture
comme je l’ai toujours fait, puis je me coucherai tôt pour une bonne nuit de
sommeil.

Je me passe de l’eau fraîche sur le visage, le cou, la nuque, puis je regagne ma


chambre. Appuyée contre le mur, je regarde Xavier tristement.

– Tu veux bien me laisser seule ? Finalement, je vais me coucher, je suis


crevée.
– Jeanne, je suis désolé. Je ne voulais pas te faire de la peine. J’ai été un peu
direct, excuse-moi. Je ne pensais pas que tu te mettrais dans des états pareils. Si
j’avais su, je ne t’aurais rien dit.

Ouais, c’est ça, à d’autre.

– Tu peux partir, je vais bien.


– Tu es sûre ? Tu es toute pâle. Tu es encore malade ?

Je pousse un long soupir.

– Non, Xav, je ne suis pas malade, je suis enceinte.

Il me regarde, les yeux ronds, la bouche ouverte.

Léa entre sans frapper, comme à son habitude.

– Salut la compagnie. Ben, vous en faites des têtes d’enterrement. J’ai loupé
quelque chose ? Quelqu’un est mort ?
– Jeanne vient juste de m’annoncer qu’elle est enceinte, répond Xavier.

Elle a un moment de stupeur.

Clouer le bec à Léa Delaunay, c’est du jamais vu. Si je n’avais été aussi
désemparée, j’aurais ri de son expression.

– Quoi ? Tu plaisantes ?
– Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ? renchérit Xavier.

Elle vient me prendre dans ses bras, cale ma tête contre son épaule, pour me
caresser le dos.

– Là, ma belle, ne t’inquiète pas, nous sommes avec toi. Qu’est-ce que tu
comptes faire ?

Je m’écarte d’elle, les regarde tous les deux.

– J’ai déjà pris ma décision. Je vais avoir ce bébé. Dans huit mois maintenant,
je serai maman.
28

Adam
– Non Natacha. Tu ne peux pas monter avec moi, je te l’ai déjà dit,
n’insiste pas.
– Mais je n’ai pas bu.
– Ouais, c’est ça, à d’autres. Tu tiens à peine debout. Je t’ai vu
picoler toute la soirée et te frotter à Jean-Pascal. Qu’est-ce que tu
cherches ? Me rendre jaloux ?

Elle s’approche, se colle à moi, cherche à m’enlacer. Son odeur me


donne envie de gerber.

– Pourquoi, t’es jaloux ? C’est vrai ? Tu m’aimes ? Hein, dis-le-moi,


dis-moi que tu m’aimes, tu ne me l’as jamais dit.
– Non, Natacha, je ne t’aime pas. Il faudra que je te le dise combien
de fois ? Tu dragues qui tu veux, j’en ai rien à battre. Allez, pousse-
toi, va avec les autres. Tu ne monteras pas sur cette moto.
– Je m’en fous de ta bécane, et de toi aussi. T’es qu’un pauvre
connard. T’aimes personne de toute façon, et tu finiras ta vie tout
seul.

Philippe s’avance vers nous.

– Alors, les amoureux ?

Natacha lui tourne le dos, et part rejoindre les autres.

– Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Il y a de l’eau dans le gaz, vous


deux ?

Je soupire.

– Pas plus que d’habitude. Elle commence vraiment à me gonfler. Je


crois que je vais la larguer. Elle s’accroche, j’ai beau la repousser,
elle ne comprend rien. Je ne veux pas l’emmener, elle est bourrée, je la
perdrais au premier virage.
– Tu as raison, mec, ne t’embarrasse pas d’une conne pareille. Elle
colle tous les mecs. Tu l’as vue tout à l’heure avec Jean-Pascal ? J’ai
cru qu’il allait se la faire devant tes yeux.
– Elle me nargue, elle pense me faire réagir, mais je n’en ai rien à
cirer. Ils peuvent tous lui passer dessus si ce n’est pas déjà fait, je
m’en branle. Bon, on va où ?
– Au Babylone.
– OK, je te suis.

Il monte avec trois autres potes dans son coupé Mercedes dernier cri
que ses parents viennent de lui offrir. Les autres sont déjà partis.

Je fais démarrer ma moto.

Le bruit du moteur, bruit que j’aime par-dessus tout, m’emplit


d’excitation, comme à chaque fois. J’actionne la poignée des gaz pour
chauffer le moteur. J’aime cette bécane, j’en suis dingue. Et j’adore la
vitesse. J’aime me coucher dans les virages, le genou presque au sol,
collé à la route. Je pilote depuis que j’ai dix-huit ans, j’ai même eu
une moto avant d’avoir une voiture, mais malgré mon amour pour la
vitesse, je reste prudent, conscient des dangers. J’enfile mon blouson
de cuir, mon casque, mes gants, et j’enfourche ma 1000 Kawasaki.

Il me faut quelques minutes seulement pour rattraper Philippe.

Merde, il va vite, ce con.

Dès qu’il me voit derrière lui, il accélère. Comme s’il pouvait


espérer me distancer. Un petit coup d’accélérateur de rien du tout, et
je lui colle à nouveau au cul. Pour m’amuser, je le laisse prendre de
l’avance.

Dans un virage, je suis ébloui par des feux de camion fonçant droit
sur nous.

Putain. Il est complètement à gauche !

Je hurle dans mon casque :

– Philippe ! ATTENTION !

La voiture de Philippe percute le camion à pleine vitesse, part en


tonneaux, et bascule par-dessus le parapet. Cela s’est passé en une
fraction de seconde. N’écoutant que mon instinct de survie, je freine à
mort, et je couche la moto pour ne pas me prendre le camion de plein
fouet, mais je passe par-dessus bord, en tapant le réservoir avec mon
bassin. J’ai l’impression que mon abdomen a explosé. En retombant sur la
route, je sens ma jambe céder sous moi.

À peine au sol, je me traîne sur les avant-bras jusqu’au bord du


précipice.

Philippe ! Putain, Philippe !

NONNNN !

Non, ce n’est pas possible, pas ça ! Pas lui !


Je hurle.

À l’aide, aidez-les… quelqu’un, s’il vous plaît…

Je pleure et je hurle, seul dans la nuit.

Je hurle, jusqu’à m’en faire exploser les cordes vocales.

Soudain, la voiture de Philippe en contrebas prend feu, à quelques


mètres de moi.

Je ressens la puissance de l’explosion jusque dans ma poitrine,


jusque dans mon cœur, me donnant l’impression qu’il a explosé lui aussi.

La douleur physique et mentale devient tellement insupportable que je


perds connaissance.

***

Je me réveille en hurlant, me retrouve assis dans mon lit.

Encore ce cauchemar.

Ces derniers jours, il m’avait laissé un peu tranquille. La présence de Jeanne


m’avait calmé, mais les souvenirs de l’accident refont maintenant surface.
Encore plus insupportables qu’auparavant. Je me sens mal. J’ai envie de vomir.
Mon cœur va exploser. Il bat contre mes côtes, comme s’il voulait sortir de ma
poitrine.

Allez. Qu’on en finisse !

Je n’en peux plus, c’est trop cette fois.

Pourquoi je suis toujours en vie, et pas lui ? J’aurais donné ma vie pour la
sienne. Il était bien meilleur que moi.

Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur moi ? Je commence seulement à sortir la


tête de l’eau, je reprends l’envie de vivre, mes projets aboutissent, et tout
s’écroule. J’ai envie de tout envoyer balader.

Le rachat de cette société, mon avenir…

À quoi tout cela va-t-il servir si je me retrouve seul ?


Pourquoi m’a-t-elle repoussé sans croire ce que je lui disais ?

Merde, je n’y suis pour rien cette fois, et j’étais sincère avec elle. Je voulais
vraiment que ça fonctionne, nous deux. Je pensais qu’elle partageait mes
sentiments, qu’elle avait les mêmes désirs que moi. Sa rencontre, et les quelques
heures passées en sa compagnie m’ont transformé. Je croyais vraiment en un
avenir commun. Mais elle a tout foutu par terre. Je m’en fous de son avortement,
de son ex, de ce qu’elle a pu faire avec lui, je la veux.

Je peux tout oublier, tout pardonner. Si elle veut encore de moi, j’accepterai
tout.

Je ne me reconnais plus.

Moi, Adam Champdor, je me mettrais à genoux, je me laisserais dominer par


une nana, aussi belle et sexy soit-elle ? N’importe quoi. Certainement pas.

Une de perdue… je ne vais pas me morfondre une minute de plus.

Il faut que je réagisse, bordel !

Je descends péniblement de mon lit. Je me change rapidement pour enfiler un


pantalon et une chemise, noirs, de la couleur de mon humeur, et je sonne. Une
infirmière arrive rapidement.

– Oui, monsieur Champdor, vous avez besoin de quelque chose ?


– Est-ce que Lucie est encore là ?
– Oui monsieur, vous voulez que je lui demande de passer ?
– Oui, s’il vous plaît.

Quelques minutes plus tard, Lucie franchit ma porte, le regard aux abois.

– Prenez un manteau, nous sortons.

Elle me regarde, complètement effarée.

Elle s’attendait à tout sauf à ça.

Cette fois-ci, je vois très nettement un éclair de satisfaction traverser ses


prunelles.

Nous nous apprêtions à sortir de l’établissement, lorsque les portes


automatiques s’ouvrent devant nous, laissant le passage à Xavier. Nos regards se
croisent. Il a un mouvement de recul, lorsqu’il reconnaît la personne qui
m’accompagne, il sourit légèrement, puis il s’éloigne avec dédain.

Putain, ce n’est pas vrai !

Il doit déjà être au courant. Jeanne lui a certainement tout raconté, et il


s’empresse d’aller la consoler. Grand bien lui fasse, je la lui laisse, qu’il en fasse
ce qu’il veut, ce ne sont plus mes oignons.

– On prend votre voiture, je vous emmène dîner.


– Euh oui, bien sûr. Où allons-nous ?
– Je ne sais pas. Il y a bien une pizzeria dans ce bled pourri ?

Une vingtaine de minutes plus tard, attablés face à face dans un restaurant on
ne peut plus basique, je l’écoute me raconter sa vie d’infirmière, ses patients, sa
passion pour son chien, les grenouilles en céramique, et je m’emmerde
royalement. Elle rigole toute seule, en fait des tonnes, papillonne des cils, secoue
ses cheveux.

Putain, mais qu’est-ce que je fais avec une cruche pareille ?

Comment ai-je pu penser une seule seconde qu’elle me ferait oublier Jeanne ?

Je l’écoute d’une oreille, mon attention distraite par le souvenir de Jeanne, et


du premier repas que nous avions fait ensemble. Nous aurions pu être dans un
palace, je ne voyais qu’elle. J’aimais qu’elle prenne des initiatives, me
surprenne. Et elle n’a fait que ça depuis le début, me surprendre, et j’ai adoré.
D’habitude, c’est moi qui mène la danse. Là, je me suis laissé faire. Ses
massages, ses paroles réconfortantes, son corps… Elle m’a donné bien plus en
quelques heures que n’importe qui d’autre dans toute ma chienne de vie.

Comment vais-je faire pour continuer à la voir, sans pouvoir la toucher ?

Contre toute volonté, Jeanne hante mes pensées. Tout en écoutant cette fille,
qui ne m’attire pas, mais alors pas du tout, je décide d’un plan d’action. Je ne
vais pas la lâcher. Hors de question. Je mettrai le temps qu’il faudra, mais je vais
la reconquérir. Il le faut. J’ai trop besoin d’elle, je ne peux plus faire marche
arrière, je l’ai dans la peau.

Je coupe Lucie dans son élan. Elle écarquille les yeux.

– Bon, Lucie, je suis fatigué. Allez me chercher la note, et reconduisez-moi au


château. J’en ai assez entendu pour ce soir.
– Mais, Adam, nous n’avons pas pris notre dessert, larmoie-t-elle.
– Je n’en ai rien à battre. On rentre, et il n’y aura pas de prochaine fois. Vous
n’êtes pas du tout mon type de femme. À l’avenir, tenez-vous loin de moi ou
vous le regretterez. Je n’ai qu’un mot à dire, et vous perdez votre job. Je
n’apprécie pas beaucoup que l’on se serve de moi.

Elle me lance un regard noir, se lève, prend son manteau, et sort du restaurant.

Eh bien, voilà, c’est mieux comme ça.

Je me tourne vers le patron, qui a vu toute la scène de derrière son bar, et qui
hoche tranquillement de la tête.

– Et ben vous dites donc, vous n’y allez pas de main morte. Elle n’était pas
contente la p’tite dame.

Je pars d’un grand éclat de rire, en revoyant mentalement le visage empourpré


de Lucie.

Putain ce que ça fait du bien de rigoler.

– Chef, venez boire un verre avec moi, et appelez-moi un taxi s’il vous plaît.
29

Jeanne

7 heures.

Mon réveil sonne.

Ah non, pitié. Pas déjà !

J’enfouis la tête sous l’oreiller pour ne plus entendre cette satanée sonnerie
qui me vrille le crâne. J’étais dans un rêve magnifique où Adam me faisait
l’amour, intensément, langoureusement, et je me perdais dans ses yeux. Il me
prenait avec passion, je me sentais défaillir, je criais de plaisir sous ses coups de
boutoir.

Alors, tout me revient en bloc et les larmes me montent immédiatement aux


yeux. Lucie, notre dispute, notre rupture. Je suis malade d’angoisse rien qu’à
l’idée de le revoir.

Je suis sa kiné, je ne peux pas le laisser tomber.

Je me dois de le rééduquer, c’est mon job, je vais me concentrer sur cet


objectif seulement. Rien d’autre. Cela n’apporte rien de bon de sortir avec un
patient, je le savais.

Oui, je le savais…

Alors, pourquoi ? Pourquoi j’ai succombé ?

Quelle conne.

Ce sera la première et la dernière fois, je le jure.

Bon, j’ai encore quelques heures devant moi pour me préparer à la


confrontation.

Je pose les pieds au sol, et un vertige me saisit. La journée s’annonce ardue si


j’ai la gerbe dès le matin. Je m’astreins à respirer lentement, à faire le vide, les
mains sur mon ventre.

Allez, mon bébé, on ne va pas se laisser abattre. Pour commencer, allons


prendre un copieux petit déjeuner.

Il faut que je prenne l’habitude de me nourrir correctement, j’ai un petit être à


faire grandir. La nausée rebrousse chemin, et une fois prête, je m’assieds sur
mon lit pour envoyer un texto à Julien.

[Il faut qu’on parle, je peux t’appeler ce soir ?]

Sa réponse ne tarde pas.

[J’étais inquiet, j’ai attendu que tu donnes


de tes nouvelles hier, mais je ne voulais pas
t’embêter, ça va ?]

[J’ai connu mieux. À ce soir.]

Je dois lui dire pour le bébé, et le plus tôt sera le mieux. Lui dire aussi que je
n’attends absolument rien de lui, j’assumerai tout. Je ne lui demanderai rien, je
ne veux rien lui devoir, mais s’il veut faire partie de la vie de cet enfant, il en
aura la possibilité, je ne refuserai pas.

C’est quand même lui le père.

***

Quelques minutes plus tard, j’arrive dans le service kiné et je me rends au


bureau du chef. S’il est étonné de me revoir si tôt à mon poste, il ne pose aucune
question, et me donne de nouveaux patients.

Il ne manquait plus que ça, un surcroît de travail, super.

L’odeur de café dans tout le service m’incommode, me donne la gerbe. Je sors


respirer le bon air, et tenter de calmer la course effrénée de mon cœur.

Je n’y arriverai jamais.

Je suis déjà dans tous mes états alors qu’il n’est même pas là, qu’est-ce que ce
sera lorsque nous serons face à face ? Je décide de prendre un peu de temps pour
me calmer avant d’aller voir mon nouveau patient dans sa chambre.

Je dois prendre en charge un jeune homme qui a fait un syndrome de


Guillain-Barré, une pathologie auto-immune, avec une inflammation aiguë des
nerfs du corps, démarrant aux membres inférieurs, et s’étendant rapidement à
tout l’organisme. Il s’est retrouvé paralysé de presque tout le corps. Il a été
trachéotomisé, ce qui veut dire qu’à un moment il ne pouvait plus respirer seul.
C’est un cas compliqué, et hier, je me serais réjouie, mais aujourd’hui, je
manque de forces et d’entrain. Je vais devoir le manutentionner, l’aider dans ses
transferts, le mobiliser, le masser, porter ses jambes pour leur faire faire des
mouvements, et entretenir sa musculature. J’espère qu’il ne sera pas trop lourd.

Est-ce que je vais pouvoir forcer ? N’est-ce pas dangereux pour mon bébé ?

Mes pas me dirigent près de la balustrade, à cet endroit que j’aime tant, et je
laisse mon regard se porter au loin. Il n’est que huit heures, et l’air est encore
frais sous les arbres. Cet endroit est vraiment magique, le quitter sera
douloureux. Je me suis attachée aux gens, à ce lieu battu par les vents et proche
du ciel.

Allez, le devoir m’appelle.

Je pousse un soupir à fendre l’âme, je me retourne, pour me retrouver face à


face avec… Adam.

– Salut, je t’ai aperçue par la fenêtre de ma chambre. Il faut que je te parle,


Jeanne, tu veux bien m’écouter ?

Je suis désemparée, sous le coup d’une émotion intense. J’aimerais me blinder


contre cet homme, ne rien ressentir, mais je me rends compte que c’est tout
bonnement impossible. Je l’ai dans la peau. Il m’a marquée, a marqué mon cœur
et mon âme, et c’est irréversible. Quoi que je fasse, où que je sois, il sera
toujours là. Ce que j’ai vécu avec Julien n’est rien en comparaison.
Je donnerais tout pour être vingt-quatre heures en arrière, et ne pas voir
cette… cette… Lucie vautrée sur lui. J’ai encore les images dans la tête, et je n’y
peux rien, je ne peux pas oublier. Je ne suis pas quelqu’un d’excessif, je suis
plutôt posée et réfléchie, mais il m’a trahie, merde.

Je ne peux pas faire comme si rien ne s’était passé, si ?

Je me contente de le fixer sans rien dire. Il a des cernes noirs sous les yeux, il
a vraiment mauvaise mine. Je ne pense pas que ce soit à cause de nous. Je ne
suis pas si importante à ses yeux, il a dû passer une folle nuit dans les bras de
cette… autre que moi.

– C’était bien ta sortie, hier ?


– Non. Combien de fois je vais devoir te le dire, il n’y a rien entre cette
infirmière et moi, elle ne m’attire même pas.
– Mais bien sûr, et c’est pour ça que vous êtes sortis tous les deux, et plus si
affinités. Ne me prends pas pour une conne s’il te plaît, tu es au-dessus de ça et
moi aussi. C’est bon, nous avons pris du bon temps, nous pouvons maintenant
passer à autre chose. En tout cas, moi, c’est ce que j’ai fait.
– Je ne te crois pas, Jeanne. Tu ne peux pas me rayer de ta vie si rapidement.
Ce n’est pas toi.
– Qu’est-ce que tu en sais ? Tu es psychologue maintenant ?
– Non, mais j’étais là, bordel, ne m’oblige pas à crier, je t’ai sentie vibrer dans
mes bras, j’ai vu ton visage. Tu ne pouvais pas simuler, et aujourd’hui, tu ne
peux pas faire comme si ces moments n’avaient jamais existé. S’il te plaît,
donne-moi une seconde chance, nous irons aussi doucement que tu le voudras,
nous sortirons, nous apprendrons à nous connaître. Nous avons grillé des étapes,
maintenant nous pouvons ralentir. Je suis prêt à tout pour toi, Jeanne.
– Je suis désolée, Adam. Je le voudrais, je t’assure, mais c’est trop tard.
– Je te le redis, je me suis fait piéger par cette salope, elle me voulait, elle
était prête à tout, et oui, je l’ai emmenée au restaurant hier soir, parce que j’étais
en colère contre toi à cause de ton ex. Je voulais sortir me changer les idées.
Mais c’était une erreur.
– Je ne te crois pas, tu la dragues depuis le début, n’est-ce pas ? C’était elle ou
moi ? Ou même les deux en même temps, je connais des mecs que ça amuse.
– Oh ça va, certaines nanas aussi se font plusieurs mecs en même temps.
Alors toi, tu as le droit de me tromper, ceci dit en passant, toi tu peux revoir ton
ex, et ça n’a pas d’importance. Tu as couché avec lui, tu peux me le dire. Allez,
jouons cartes sur table.

Une grande lassitude m’envahit. J’en ai assez de ces discussions sans fin, et
de tourner en rond. Je vais jouer franc jeu, j’en ai marre de dissimuler, je vais
tout lui déballer, et il se débrouillera, il en fera ce qu’il voudra, nous ne sommes
plus des adolescents, mais des adultes. Et des adultes assument leurs choix.

– Non, je n’ai pas couché avec lui, je réponds dans un souffle. Je te l’ai dit
pour te faire du mal. Je n’en suis pas fière, mais après ce que je venais de voir,
mets-toi à ma place, j’étais anéantie. J’avais confiance en toi, Adam, confiance
en nous, je voulais croire en notre histoire. Je te l’ai dit, ou pas, je ne sais plus, tu
me plais, plus que n’importe qui d’autre, et je voulais construire quelque chose
avec toi, en tout cas, passer du temps avec toi. Mais maintenant, je ne sais plus.
J’ai envie de te croire, c’est vrai, mais j’ai peur de souffrir à nouveau.

Je fais une pause, le regarde intensément.

– Tu peux me laisser un peu de temps, je suis paumée, je ne sais plus où j’en


suis. C’est possible ? Le temps que je digère cette histoire et nous verrons où ça
nous mène.
– C’est vrai ? Tu es sérieuse ? Jeanne, regarde-moi.

Il s’avance pour me prendre la main. Je ne peux que le regarder au fond des


yeux, sondant son âme, pour y découvrir du mensonge, de la fourberie. Au lieu
de cela, il a le regard le plus limpide qui soit. Je ne lis qu’honnêteté et espoir. Un
espoir de réconciliation.

Qu’est-ce que j’aimerais le croire.

– Je sais que tu es bouleversée, mais crois-moi, je t’en prie. Il ne s’est rien


passé, d’accord ? Oublie tout ça. Oublie ce qui n’est pas nous. Ce n’est qu’un
malheureux malentendu, un concours de circonstances, et je suis autant victime
que toi. D’ailleurs, tu n’as qu’un mot à dire, et je la fais renvoyer. Hier soir, je
voulais savoir à qui j’avais à faire et ça s’est très mal terminé. Je l’ai menacée de
la faire virer. Je crois qu’elle va se tenir à carreaux dorénavant, et me foutre la
paix. Nous foutre la paix. Elle n’est plus une menace pour toi.
– J’accepte d’y réfléchir, OK ? Pour le moment, je ne peux pas faire plus.
Je lui fais un pauvre sourire.

– À tout à l’heure pour ta séance. Tu viens quand même ?


– Oui Jeanne je viendrai, et je ne serai pas en retard, répond-il, avec un petit
sourire qui allume malgré moi un petit arc-en-ciel dans mon cœur.
30

Adam

Je la regarde s’éloigner dans l’allée.

J’étais plutôt anxieux, mais finalement ça ne s’est pas trop mal passé, et j’en
suis soulagé. Elle a accepté une espèce de compromis. Je vais la séduire, et elle
ne pourra plus rien me refuser. Je ne vais plus la lâcher, je vais l’étonner, lui en
mettre plein la vue. En un mot, je vais la faire craquer. Je veux la remettre dans
mon lit. Je l’ai laissée mener la danse jusque-là, je me suis laissé faire, mais
maintenant, c’est mon tour.

Tu vas voir, poupée. Tu ne sais pas encore ce que peut faire un homme
amoureux.

Car je suis bel et bien tombé amoureux de ma kiné.

Peut-être un petit dîner aux chandelles, dès ce soir, dans le meilleur restaurant
de la ville. Je vais lui faire envoyer des fleurs, avec un petit mot d’invitation, et
je vais réserver un taxi. Je peux même lui faire livrer une magnifique robe, avec
pochette, chaussures et bijoux assortis. J’ai toujours rêvé de faire un truc pareil à
la fille de mes rêves : une tenue super sexy, rien que pour mes yeux, et qui
mettrait ses magnifiques courbes en valeur.

Ouais, je vais faire ça, même si c’est too much, je m’en fous.

Je vais m’arranger pour traîner dans le service toute la matinée. Je veux être
près d’elle chaque seconde, voir la surprise sur son visage lorsqu’elle recevra
mes fleurs, et des étincelles dans ses jolis yeux. J’aimerais, plutôt que la faire
pleurer, mettre des étoiles dans son univers. Je ne veux plus de disputes.

Peut-être que je ne devrais pas trop la brusquer. Elle a besoin de temps pour
digérer toute cette merde, elle me l’a dit, mais putain, je n’y suis pour rien. Les
éléments se liguent contre moi.

Pourquoi ? Mais pourquoi ? Merde.

Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter une vie pareille ?

Cette histoire me bouffe littéralement. Je déteste quand les choses ne se


passent pas comme je le veux. Avant de déprimer, je jette un coup d’œil à ma
montre, et je décide de retourner dans ma chambre. Il me reste encore un petit
moment avant ma séance.

***

Je passe des coups de fil pour planifier ma soirée avec Jeanne. Petit à petit, je
sens une effervescence et une excitation m’habiter. J’ai besoin de challenge,
d’adrénaline, j’ai toujours fonctionné comme ça, pour me sentir vivant, et mon
nouveau but est de reconquérir Jeanne. L’offensive a démarré.

Après avoir visionné plusieurs sites de réservations en ligne, j’opte pour une
auberge un peu éloignée du centre-ville, une petite merveille : produits du terroir,
accueil chaleureux, des boiseries partout et une décoration type chalet d’alpage,
romantique à souhait. La carte me semble correcte et comme les prix importent
peu, ce sera parfait. Je peux me payer le grand luxe si j’en ai envie. Rien ne sera
trop beau pour Jeanne. En plus, ils ont des suites à disposition. Je décide d’en
louer une et de jouer le tout pour le tout. Si nous décidons de terminer la nuit
ensemble, nous resterons sur place, loin du château, de ses commérages, et des
esprits malfaisants. Si elle me pardonne, ce que j’espère de tout cœur, nous
laisserons de nouveau libre cours à notre passion. J’ai hâte de retrouver son
corps sensuel, la chaleur de ses bras, et sa peau chaude comme la braise.

Elle me manque tellement.

J’ai l’impression que ça fait une éternité que je ne l’ai pas serrée contre moi.
Puis j’appelle une maison de prêt-à-porter de luxe sur Lyon, et je demande à
parler au responsable. Je sais exactement ce que je veux.

Voilà, les dés sont jetés.

Je fouille dans le tiroir de ma table de nuit à la recherche de la carte de


Jimmy, et je tombe sur la lettre de Kat, que j’avais complètement oubliée.

Qu’est-ce qu’elle me veut ? Pourquoi m’écrire maintenant ?

Nous ne nous sommes pas vus depuis plus de cinq ans, et après ses coups de
fil larmoyants au moment de notre rupture, elle n’a plus jamais cherché à me
contacter. J’ai été un peu dégueulasse avec elle, c’est vrai, mais à l’époque,
j’étais un jeune con, bien décidé à profiter de ma jeunesse. Je n’avais aucune
envie de me caser, et encore moins avec une anglaise.

Je décachette l’enveloppe, parcours les premières lignes des yeux.

Putain de bordel de merde !

C’est quoi encore ces conneries ?!

Je prends mon téléphone, compose le numéro de Jimmy. Il décroche à la


troisième sonnerie.

– Hey, guy, je ne pensais pas t’entendre si rapidement, je te manque déjà ?


– Jim, c’est sérieux, je suis dans la merde. Tu sais ce que disait Kathleen dans
sa lettre ?
– Non, pourquoi, c’est grave ?
– Ce n’est rien de le dire, c’est une vraie catastrophe. Le ciel vient de me
tomber sur la tête. Dès que quelque chose s’arrange, ça merde ailleurs. Je venais
juste de me réconcilier avec Jeanne et voilà, putain, je vais la perdre, et cette
fois-ci, elle ne me pardonnera pas, j’en suis sûr. Elle ne voudra plus jamais me
voir.
– Stop, je ne comprends rien. Reprends depuis le début. Tu étais fâché avec
Jeanne ?
– Une histoire sordide. Bref, là n’est pas le propos. Kat me dit qu’elle a un fils
de cinq ans et… putain, je n’y crois toujours pas… elle dit qu’il est de moi, et
que je dois l’aider à l’élever. Elle a de gros soucis financiers, elle n’arrive pas à
garder un job à cause du petit, alors elle veut du fric. Si ce n’était que ça, mais je
la sens mal cette histoire, elle va me faire chanter ou me laisser le gosse. Putain
de merde, je vais me retrouver avec un mioche sur les bras, que je ne connais
même pas, et qui va être un vrai chieur, comme tous les mômes.
– En effet, tu as un sérieux problème.
– Non, mais attends, je ne vais pas me laisser faire. Tu veux bien te
renseigner ? Tu peux trouver son acte de naissance à ce gamin ? Peut-être qu’elle
ment, elle avait d’autres mecs que moi à l’époque, mais elle veut me faire
endosser cette paternité pour que je me rapproche d’elle. Tu peux faire ça pour
moi, Jim ? Tu as certainement d’autres choses à faire de plus importantes, mais
c’est une question de vie ou de mort, tu comprends ?
– Don’t worry, je ne peux rien refuser à mon futur boss. Tu peux compter sur
moi, je te trouve toutes les informations, mais tu ferais mieux d’en parler à ton
avocat.
– Tu as raison, je vais l’appeler. Ton futur boss ? J’ai bien entendu ? Tu as pris
ta décision, tu viens bosser pour moi ? Ah, Jim, c’est la bonne nouvelle de la
journée. Prends ton temps, je n’aurai besoin de toi qu’à partir de mi-septembre.
Tu devras commencer sans moi, et prendre les rênes de la boîte en mon absence.
Je suis bloqué ici jusqu’à mi-octobre au moins, et tu penses bien que maintenant,
je ne suis plus pressé de partir. S’il n’y avait pas Jeanne, je ferais ma rééducation
chez moi. Je vais acheter la maison que je voulais, et tu pourras t’y installer
quand tu le voudras. J’appelle mon notaire pour finaliser et mettre en route les
travaux, en deux mois, ça devrait être bouclé.
– Super, mais je ne vais pas gêner si tu t’installes avec Jeanne ?
– Il y a de la place pour tout le monde, tu pourras avoir tes quartiers
indépendants, et puis peut-être que tu rencontreras une petite française
rapidement, et tu achèteras ta propre maison. Jeanne est cool, tu verras, tu vas
l’adorer.
– Tu ne sais pas si elle va vouloir habiter avec toi si rapidement.
– Non, évidemment, je voulais acheter cette maison avant de la rencontrer, ça
n’a rien à voir avec elle, mais maintenant qu’elle est entrée dans ma vie, je
l’imagine vivre avec moi, et ça me plaît. Je serai patient, je ne veux pas la
brusquer. Nous avons décidé de prendre notre temps.
– Toi, prendre ton temps avec une fille, alors là, tu m’étonnes, ce serait bien la
première fois.
– Eh bien si, mon pote, tu vois, tout arrive. Bon, je dois te laisser, j’ai kiné.
Essaye de trouver tout ce que tu peux sur Kat, et on se rappelle rapidement,
OK ?
– Je m’en occupe tout de suite, comptes sur moi, j’arrive dès que je peux.
– Super, tu es un vrai pote Jim, je te revaudrai ça.
– C’est bon, tu me dois déjà une bagnole, je ne vais pas abuser.
Nous éclatons de rire tous les deux malgré les circonstances, heureux de nous
retrouver bientôt, et je raccroche. J’espère que Jimmy va trouver quelque chose
attestant que je ne suis pas le père de cet enfant, sinon je suis foutu.

Je regarde ma montre, je suis en retard.

Il est dix heures dix, et Jeanne va croire que je lui ai posé un lapin.
31

Jeanne

Je regarde encore une fois ma montre.

Il est en retard et je commence à m’inquiéter. Il a pourtant dit qu’il viendrait à


sa séance. S’il avait changé d’avis ? S’il quittait le château ?

Je ne lui ai toujours pas parlé de ma grossesse, ni de mon désir de partir d’ici,


il faudra que je trouve le bon moment, si nous devons nous réconcilier. De plus,
hier, j’ai répondu à une annonce, et j’attends la réponse. Un cabinet dans une
maison de santé, dans le Jura, cherche des kinés, tout près de l’endroit où
j’aimerais m’installer. Ils ont une piscine, et fonctionnent quasiment comme un
centre de rééducation, sauf que nous sommes tous en exercice libéral, ce qui me
permettra, comme le nom l’indique, d’être libre. Libre de mes horaires, de mes
congés, pas de hiérarchie, personne pour me dire de faire telle ou telle chose, je
serai mon propre patron. J’ai envie de ça depuis toujours, le château n’était
qu’une étape dans ma vie professionnelle, le moyen de me faire la main sans
angoisse, mais l’exercice libéral me conviendra mieux, je le sais. En tant
qu’assistante, je ne vais rien gérer, je donnerai en compensation une rétrocession
d’honoraires aux titulaires, c’est-à-dire un pourcentage du prix de tous mes
actes. Ils vont même me loger dans un petit studio, le temps que je trouve un
pied-à-terre. Une fois sur place, je pourrai prospecter, visiter, et acheter la
maison de mes rêves. Oh, rien de grandiose, juste une petite maison confortable
avec vue sur le lac, si possible. Pourquoi pas un petit chalet ?

S’ils m’acceptent dans ce cabinet, que vais-je leur répondre ?

Sans en avoir parlé au préalable avec Adam. Il sera peut-être vexé que je ne
pense pas à lui, certainement, en colère même. Mais si ça capote de nouveau
entre nous, je dois m’installer dans un endroit que j’aime, et que j’ai choisi. Je
dois penser à mon confort, et à celui de mon bébé.
Je vais faire ça, je vais accepter, et ensuite je verrai bien, si ça marche avec
Adam, j’aurai toujours la possibilité de me rapprocher de lui, ou lui de moi. Je
peux trouver du boulot partout, c’est l’avantage de cette profession. Pour ça,
c’est un travail fantastique : nous pouvons choisir où et comment exercer notre
métier sans critères d’expérience et travailler dès l’obtention du diplôme d’état,
en hôpital, en centre de rééducation ou de thalassothérapie, en salariat, en libéral,
n’importe où en France et dans les DOM-TOM, il n’y a que l’embarras du choix.
Je n’ai jamais été tentée d’aller dans les îles, et surtout, je voulais vivre avec
mon mec. J’avais des projets de cabinet avec Julien. Je suis vraiment nulle de ne
pas profiter de ma liberté retrouvée, et de m’embarquer tout de suite dans une
autre histoire. J’aurais pu, moi aussi, sillonner la France et m’établir, pourquoi
pas, dans le Sud, au soleil. Mais de toute façon, maintenant, c’est foutu et je ne
suis plus libre de mes mouvements. Je vais devoir me poser, et vite, pour
préparer l’arrivée de mon bébé. Je devrais peut-être aller m’installer près de
Julien, pour qu’il profite lui aussi de son enfant, s’il le souhaite.

Qu’elle sera sa réaction, ce soir, lorsque je lui dirai que j’ai gardé le bébé ?
Va-t-il m’en vouloir ? Il a été clair sur le sujet, il ne veut pas de cet enfant.

Perdue dans mes pensées, je sursaute lorsqu’une voix résonne dans mon dos :

– Bonjour, tout le monde, je cherche mademoiselle Jeanne Dubreuil, j’ai une


livraison pour elle.
– C’est moi, je réponds, en m’approchant.

Ma collègue me regarde, et pouffe de rire.

– Petite cachottière, tu m’avais caché que tu avais un amoureux transi. Des


fleurs, voyez-vous ça, tu en as de la chance ? C’est le bel Alexandre qui t’envoie
ce bouquet ? Allez, tu peux me le dire. Depuis que tu t’occupes de lui, il ne jure
que par tes massages. Paraît-il que tu as des mains extraordinaires, des doigts de
fée, qui lui déclenchent des choses, s’esclaffe-t-elle.

Je prends le magnifique bouquet de roses rouges des mains du coursier, après


l’avoir remercié, les joues cramoisies, autant par les fleurs que par les remarques
désobligeantes de ma collègue. Je fourre mon nez dedans, pour en inhaler le
parfum et me dissimuler.
Les roses rouges, c’est la passion non ?

Qui peut bien m’envoyer ces fleurs ?

Mon regard croise celui d’Adam, à l’entrée du box, et ce regard ne me dit rien
qui vaille.

Il a tout entendu.

Merci Joss…

La colère gronde dans ses beaux yeux.

– Ah… Adam… euh… monsieur Champdor, je ne vous avais pas entendu


arriver, vous êtes en retard, mais ça ne fait rien, je ne vous en veux pas, installez-
vous par ici. J’arrive tout de suite.

Je m’enfuis avant d’être obligée de lui rendre des comptes. S’il tient un
minimum à moi, s’il veut faire sa vie avec moi, il devra faire avec, mon métier
m’amène à toucher des gens, à les masser, mais il n’y a rien de charnel là-
dedans. Ce n’est pas parce que l’on s’occupe du corps qu’il y a forcément une
connotation sexuelle, mais le massage a été récupéré par des tas de gens, pas
toujours avec des intentions saines, et les déviances font malheureusement
légion. Enfin bon, entre adultes consentants, il n’y a pas de mal à se faire du
bien. Mais du coup, certains hommes m’ont demandé, lorsque je faisais des
massages longs dans un institut pendant mes études pour me faire un peu
d’argent, comment je finissais mes massages. J’ai fait semblant de ne pas
comprendre et d’être déstabilisée par leur question : Je ne comprends pas,
monsieur, pardonnez-moi, de quoi parlez-vous ? Moi je ne suis que kiné, vous
savez… Seul Adam aura droit à une libération à la fin de mon massage
californien, personne d’autre. Alors, il n’a pas intérêt à être jaloux, sinon, il est
mal barré.

Je m’isole dans le local kiné, j’inspecte le bouquet pour découvrir parmi les
roses une jolie petite enveloppe de papier kraft. Je me dépêche de l’ouvrir,
excitée, bien que méfiante. Un grand sourire illumine mon visage à la lecture des
quelques mots :

Je pense à toi chaque seconde.


Je veux que tu fasses partie de ma vie.
Accepte de dîner avec moi ce soir.
Adam.

Évidemment, j’ai tout de suite envie d’accepter, j’en crève d’envie même,
mais est-ce que je suis prête à tout lui avouer ? Ma grossesse, mon départ, mes
doutes. Est-il capable de m’aider dans cette recherche d’équilibre et de stabilité,
de me seconder et de m’épauler ? Peut-il être un père pour mon enfant, un enfant
qui n’est pas de lui ? En aura-t-il seulement envie ? Est-il prêt pour ça ? Je n’en
sais fichtre rien. Et si je n’étais qu’un plan cul ?

Aujourd’hui, je ne peux pas m’engager à l’aveuglette. J’ai besoin de preuves


de son attachement, de ses objectifs me concernant, alors ce n’est pas en le
fuyant que je vais répondre à mes questions. Dîner avec lui sera un premier pas.
Je vais accepter ce repas, le laisser s’expliquer, mener le débat, et je verrai bien
ce qu’il prévoit pour nous.

Je prends un vase dans le placard, je le remplis d’eau, y place mon bouquet,


puis je retourne dans mon box. Je dépose la magnifique composition sur le
rebord de la fenêtre, et je regarde Adam, déjà installé sur une table de massage,
la cuisse découverte. Il épie la moindre de mes réactions, le moindre de mes
mouvements.

Serait-il inquiet ?

Je lui souris, m’avance vers lui.

– Alors, comment vas-tu ? Tu n’en as pas trop fait aujourd’hui ?

Il prend ma main, la porte à ses lèvres, et une décharge électrique me parcourt


le corps. Je ne pensais pas ressentir ça un jour, je pensais que c’était un truc
d’écrivain, et que ça n’existait pas véritablement, mais, je vous assure que si,
c’est tout à fait possible de se sentir foudroyé sur place. Sa bouche sur ma peau,
son souffle chaud, ses yeux rivés aux miens, tout me transporte.

– Ça va, depuis que tu es près de moi, dit-il, de sa belle voix rauque.

Je redescends sur Terre.


Jeanne, un peu de professionnalisme, je me sermonne.

– Bon, hum… tu as marché avec les cannes anglaises ?


– Oui. Hier j’ai fait tout le service, et dans ma chambre je n’utilise plus le
fauteuil.
– Super, tu es content de tes progrès ?

Je me retranche derrière le travail, pour mettre un peu de distance, et me


laisser le temps de réfléchir à sa proposition de ce soir. Je sais qu’il est impatient
d’avoir ma réponse, mais honnêtement, je doute encore. Tout en parlant, je lui
masse la cuisse.

– Pourquoi souris-tu ? demande-t-il, soudain.


– Je pensais à notre première rencontre, tu n’avais que tes séances de piscine
en tête.
– Ouais, je sais, répond-il en riant. Tu as dû trouver que j’étais un parfait
connard, mais mon père a le don de me mettre hors de moi. Il m’avait encore
sermonné sur mon comportement à l’hôpital et au centre, ma mère se lamentait,
comme toujours, et ma tarte de cousine ne savait plus où se mettre. Tu parles
d’une famille.
– Ce n’est pas très gentil de dire ça, ton père m’a fait une très bonne
impression. Il t’aime, et il a eu très peur pour toi.

Adam se renferme immédiatement. Son visage se fige.

Il pousse un long soupir, détourne les yeux.

– Non Jeanne, tu te trompes, mon père ne m’aime pas.


– Pourquoi dis-tu une chose pareille ? Il ne te le montre peut-être pas, mais ça
ne veut pas dire qu’il ne t’aime pas. Tu sais comme cela peut être difficile
d’exprimer ou simplement de montrer ses sentiments, même à ses propres
enfants.
– Je sais, mais ce n’est pas ça, ce n’est pas de la pudeur de sentiments. Mon
père a toujours été un dominant, envers ma mère et moi. Il me… il me frappait,
Jeanne, il me rouait de coups, et m’humiliait à la moindre occasion. Il buvait
beaucoup à une certaine époque, et je n’étais ni plus ni moins que son souffre-
douleur. J’ai très vite appris à l’éviter, à ne pas le contrarier. Puis j’ai grandi, et je
ne me suis plus laissé faire. J’ai réglé mes comptes, mais je ne comprendrai
jamais son comportement à mon égard, et… il y a certaines choses que je ne lui
pardonnerai jamais.

Il a terminé sa tirade dans un souffle, si ténu que j’ai dû m’approcher pour


entendre. Je me suis trompée sur son père, je pensais que c’était un homme bien.

– Je suis désolée, Adam, vraiment.

J’avais envie de le prendre dans mes bras, de consoler le petit garçon que je
sentais encore en lui. Comment peut-on faire du mal à un enfant, à un être sans
défense et vulnérable ? Mes parents n’étaient pas très disponibles, mais ils ne
m’ont jamais maltraitée.

– Ce n’est pas tout, je pense qu’il y a un secret autour de ma naissance. Je ne


sais pas quoi, mais je compte bien le découvrir un jour. Petit, j’ai entendu un truc
à ce sujet et quand j’ai posé la question à ma mère, elle m’a répondu que j’avais
mal compris et comme j’ai vu que ça lui faisait de la peine, je n’ai pas insisté.
J’étais vraiment petit et maintenant, je ne sais plus.
– Tu devrais peut-être faire de l’hypnose.
– Quoi ? Ça fait flipper ce truc, non ?
– Non, pas du tout, c’est au point maintenant, et très utilisé dans les cas de
traumatismes tant psychiques que psychologiques. Je n’ai pas testé, mais c’est
apparemment très efficace. Tu ne devrais pas garder ce vécu douloureux.
Aujourd’hui, il existe de nombreuses thérapies dites alternatives, c’est-à-dire
complémentaires à l’approche psychologique classique, nous avons cette chance,
dont justement l’hypnose, mais aussi le Rebirth, les techniques de toucher, le
Reiki, la kinésiologie. Tu as subi un grave accident, dans lequel tu as bien failli
perdre la vie, si je ne me trompe. Ça commence à faire beaucoup non ? Les
thérapies ne sont pas que pour les fous.
– Je n’ai besoin de personnes, je suis assez grand pour me débrouiller seul. Et
oui, je suis fou, mais fou de toi, Jeanne.

Je me bloque instantanément. Mon cœur menace de se décrocher, c’est la


première fois qu’il dévoile ses sentiments si directement. Je ne sais quoi
répondre, et je ne sais toujours pas quoi lui dire pour ce soir.

– Bien, fini pour aujourd’hui. Je passe trop de temps avec toi, mes autres
patients vont être jaloux. Tu peux aller dans la pièce commune pour faire ta
séance de musculation.

Je me lève rapidement, mais il m’attrape le bras.

– Hep, hep, hep. Où crois-tu aller comme ça ? Je n’en ai pas fini avec toi. Et
la réponse à ma question ? Il t’a plu mon bouquet ? Dis-moi oui pour ce soir,
juste un petit dîner, ça ne t’engage à rien.
– Merci pour ton bouquet, je réponds, la poitrine oppressée. Il est superbe, ça
me touche, vraiment, et désolée pour les remarques de ma collègue…
– Mais… parce qu’il y a un mais, n’est-ce pas ?
– Pour ce soir, je ne sais pas encore. J’ai des coups de fil à passer, et j’ai
besoin de temps, je ne sais toujours pas où j’en suis, j’ai besoin de réfléchir à
notre situation. Ne me bouscule pas, s’il te plaît.

Il n’a toujours pas lâché mon bras, je frémis sous sa main, et j’ai du mal à
réfléchir.

– Juste un petit dîner en tête à tête, Jeanne, insiste-t-il. Laisse-moi te


surprendre.
– J’aimerais bien, mais ce n’est pas si simple, et tu le sais. Si les rôles étaient
inversés, comment réagirais-tu ? Si tu m’avais surprise dans les bras d’un autre
homme ?

Même si je sais que ce ne sont pas là les seuls motifs à ma réticence.

– Je lui aurais défoncé les dents.

Je souris.

Ah, la possessivité de certains hommes.

Mais j’avoue que ça me touche, j’aime qu’il me revendique, qu’il me prouve


que je lui appartiens. Jusqu’à un certain stade. Je ne suis pas prête à le laisser
gérer ma vie intégralement.

– Je vais réfléchir, mais je ne te promets rien, je reprends. Lâche-moi, s’il te


plaît, je dois m’occuper de mes autres patients. Nous nous voyons cet après-
midi, d’accord ?
Il abandonne mon bras, comme à regret, et il s’assied en soupirant. Il a l’air
tellement malheureux. Il baisse la tête, et ses longs cils ombragent ses joues.

Je m’éloigne rapidement, mais je fais demi-tour, et je reviens vers lui.

Je cède à la tentation, et je prends son visage entre mes mains, pour coller mes
lèvres aux siennes. J’aimerais tellement le soulager de toute cette tristesse.

Si je peux être son remède, j’accepte ce rôle avec joie.

***

C’est éreintée que je termine ma matinée de traitements, et plutôt que d’aller


déjeuner, je monte dans ma chambre. J’avais décidé de me nourrir correctement,
mais une migraine me vrille les tempes, et je suis incapable de supporter le
brouhaha de la cafétéria.

Je prends le journal de Clothilde, et je m’allonge sur mon lit.


32

Clothilde

Le château, août 1904

J’émergeai de ma douce torpeur, lorsque Berthe tira les rideaux d’un coup
sec, laissant le soleil inonder ma chambre. Je me couvris rapidement, pour
cacher ma nudité, et pouffai sous les draps. J’étais si heureuse que Berthe allait
forcément se douter de quelque chose.

– Que voulez-vous, madame, pour votre petit-déjeuner ?


– Oh Berthe, j’ai une faim de loup. Veux-tu bien aller me chercher un œuf à la
coque, des mouillettes, un bon verre de lait frais, des fruits secs, des fruits et un
café noir, s’il te plaît, et descends le plateau qui est sur la table.
– Bien madame.

Aussitôt qu’elle franchit la porte, je sautai du lit, passai mon déshabillé, et


ouvris les portes-fenêtres du balcon. L’air frais me fit du bien, et je respirai à
pleins poumons. Si seulement les miasmes de cette sale maladie pouvaient
s’enfuir rien que par ma volonté. Mais je décidai de m’accrocher, et de guérir, il
le fallait. Pour moi, pour lui, et pour les bébés que je voulais lui donner.

Si je m’écoutais, je courrais dans les couloirs, pour aller retrouver mon futur
mari dans son bureau, et lui faire ces choses dont tout le monde parle. Ou juste
pour me laisser prendre sur la table d’examen, comme l’autre fois, mais cette
fois-ci, nous irions jusqu’au bout de notre passion. Mais nous n’étions pas chez
nous, cette bâtisse n’était pas notre maison, et ces couloirs n’étaient pas nos
couloirs. Nous étions dans un sanatorium, un hôpital ! Je ne pouvais pas me
promener à moitié nue, juste pour le plaisir de mon bien-aimé. Vivement que
nous ayons une maison rien qu’à nous. Je passerais mon temps à lui faire des
surprises et à faire l’amour, en fait, à faire les deux. J’allais demander à mon père
une maison dans le village en cadeau de mariage. Mon Dieu, comme j’aimais
Pierre, et comme j’avais hâte d’être sa femme. Ma vie allait devenir
merveilleuse, j’en étais persuadée.

J’avais envie de garder l’odeur de nos ébats sur ma peau, mais une toilette
complète s’imposait. Une fois habillée, j’engloutis mon petit-déjeuner. Berthe
remuait dans la chambre, tapait les coussins, et s’apprêtait à défaire le lit pour
sortir les couvertures sur le balcon, lorsque la bouche pleine, je poussai un cri.

– Berthe, je me suis déjà occupée du lit pendant ton absence. Veux-tu bien
descendre de nouveau à la cuisine me chercher encore de ce bon pain frais, s’il te
plaît ?
– Oui, bien sûr, madame, tout de suite.

Ouf…

Berthe aurait pu voir les traces de ma virginité perdue sur les draps blancs,
que je me dépêchai de mettre en boule au fond de ma panière à linge.

Berthe remonta avec du pain, et des petites brioches.

– Il faut se dépêcher, madame, tout le monde est déjà dans la verrière.


– Tu as plus que raison, allons, je n’ai plus très faim finalement.

Je saisis mon ombrelle, et comme tous les matins, je descendis faire un tour
dans le parc, pour ensuite m’allonger pour lire mon courrier, et les journaux
quotidiens que mon père me faisait envoyer. Une religieuse s’avança vers moi, et
me tendit un petit mot plié sur un plateau d’argent.

– Du docteur Lagarde, madame.


– Merci, ma sœur, répondis-je, mon cœur battant la chamade.

Je portai le mot à mes lèvres, inspirai son odeur, et rêvai de ses mains sur mon
corps, plutôt que sur cette feuille.

Mon aimée, j’espère que tu as fait de doux rêves. Tu dormais si bien lorsque
je suis parti que je n’ai pas eu le cœur de te réveiller. Très bientôt je te le
promets, je me réveillerai à tes côtés, et tu ne seras plus jamais seule dans ton si
grand lit. Viens me voir, j’ai quelque chose pour toi. Pierre

Je me hâtai de rejoindre l’homme de ma vie.


Que pouvait-il vouloir me montrer de si important ? J’aimais ses surprises,
j’aimais l’idée de faire partie de sa vie, et qu’il pense à moi, même en plein
travail. Je rêvais surtout de l’avoir tout à moi pour un moment, et de faire encore
l’amour avec lui. Je ne m’en lasserais jamais, je voulais tout découvrir, et une vie
n’y suffirait pas.

Le couloir était désert, la secrétaire absente.

Je frappai à la porte du bureau. Au moins, personne ne viendrait nous


déranger à cette heure matinale. Pierre ouvrit, me prit par un bras, et m’attira
violemment contre lui. Le nez dans mes cheveux, le souffle court, il me serra
contre lui, à m’étouffer.

– Ah, ma douce, vous me manquiez déjà tellement. Venez, je vous veux tout
de suite, là, sur cette table, où tout a commencé.

Il m’embrassa le cou, les épaules, la naissance des seins, tout en me


déshabillant en toute hâte. Mon rêve devenait réalité. Moi-même, n’étant pas en
reste, je lui retirai sa blouse, tirai sur ses boutons de chemise. Dévêtus en un rien
de temps, riant de notre maladresse, nous nous retrouvâmes entièrement nus.
Pierre me porta tout contre lui, frémissante de désir, déjà prête à l’accueillir en
moi, me plaça le bout des fesses sur la table d’examen, et me pénétra. Jusqu’à la
garde.

Ce n’était ni le lieu ni le moment, mais nous n’en avions cure.

La violence de notre passion nous surprit, nous arrachant des gémissements


désordonnés. Je répondais sans hésitation aux ardeurs de mon amant, nous
grimpions à l’unisson vers les cieux de l’extase. Pierre arriva cependant à se
maîtriser au dernier moment, et se retira. Même au plus profond de sa
jouissance, il pensait encore à moi. Avec un grognement sourd, il se répandit sur
mon ventre.

– Merci, ma mie, vous m’avez encore comblé, dit-il ensuite, à bout de souffle,
en m’embrassant amoureusement.
– Merci à vous, cher docteur, c’est un plaisir de vous rendre visite de si bon
matin, et je crois bien que je vais venir tous les jours.
– Mais bien sûr, ma chérie, vous serez toujours la bienvenue, surtout si vous
m’ouvrez les bras de la sorte.
– Il en sera toujours ainsi, mon amour, je suis à vous, et vous ferez de moi ce
que vous voudrez. Je suis partante pour tout, partout, et tout le temps.
– Mon Dieu, quelle merveilleuse femme vous êtes, et comme je suis chanceux
de vous avoir rencontrée, vous êtes faite pour moi. Mais je ne vous ai pas fait
venir que pour profiter de votre corps, madame, je voulais aussi vous faire un
petit cadeau. Venez.

Il me reconduisit à son bureau, me donna un livre.

– Tenez, ceci est un petit précis d’anatomie humaine que je viens de recevoir
avec ma nouvelle Encyclopédie, et je vous le donne. Il est à vous. Il est très
détaillé, et très bien illustré.

Il n’avait pas terminé sa phrase que je lui sautai dans les bras, pour lui couvrir
le visage de baisers, et fondis en larmes.

– Oh, ma mie, je ne vous ai pas fait un cadeau pour vous voir pleurer.
– Ce n’est rien, juste du bonheur, dis-je, en séchant mes larmes. Je vous aime,
mon Dieu que je vous aime. Vous ne savez pas ce que cela représente pour moi.
Vous me faites entrer dans votre monde, me considérant comme votre égale,
c’est très important pour moi. Vous savez que le corps humain me passionne, et
vous en tenez compte. Merci, du fond du cœur.
– Vous pourrez bien sûr venir emprunter les différents tomes de La Grande
Encyclopédie, quand vous le désirerez, ma bibliothèque est à vous. Ce sera plus
ardu, mais comme cela, pendant vos longs moments de détente, vous aurez de
quoi vous occuper. Par contre, je veux également que vous vous reposiez. J’ai
peur d’abuser de vos forces. Vous me direz, Clothilde, si je vous épuise avec mes
assauts, n’est-ce pas ?
– Oh, mon merveilleux amant, jamais vous ne me fatiguerez, je vous le
promets. Je vous laisse maintenant à vos occupations pour aller faire une petite
sieste, pour être en forme ce soir, et vous appartenir encore et encore.

Pierre me prit les mains, m’embrassa chastement sur la bouche, et me laissa


m’en aller.

***
Pierre

Avril 1919

Je me souviens…

Comme à chaque fois que j’étais séparé d’elle, mon cœur se serra. Je ne lui
montrais pas mes inquiétudes, bien entendu, mais les marques de la maladie
étaient là : ses joues se creusaient, son teint, par moments, devenait bleu. Je
faisais comme si de rien n’était, comme si elle n’était pas malade. Nous allions
pourtant devoir faire vite, le temps pressait. J’avais tellement peur qu’elle n’ait
plus que quelques mois à vivre. J'aurais donné ma vie pour qu’il en soit
autrement. Je n’aurais pas dû autant m’attacher à elle, jusqu’à lui demander de
m’épouser, mais je voulais la rendre heureuse, jusqu’à la fin, et lui faire oublier
sa triste échéance.

Et qui sait ?

Un miracle était toujours possible.

***

Clothilde

Le château, août 1904

Insouciante et heureuse de vivre, comblée par les assauts de mon amant, je


passai devant le petit salon où trônait le piano, et quelques notes me parvinrent
en sourdine. Je m’arrêtai, l’oreille aux aguets, et le cœur au bord des lèvres. Il
me semblait reconnaître une sonate de Mozart, la préférée de mon professeur de
musique. J’écoutai de tout mon être cette mélodie que je connaissais si bien, et
qui faisait frémir mon cœur et mon âme.

Je poussai la porte, et je me penchai pour regarder discrètement dans la pièce


de musique. À la vue de la personne assise devant le piano, je portai ma main à
ma poitrine, et m’évanouis, avec un gémissement étouffé.
33

Jeanne

Je me suis endormie, épuisée, le journal de Clothilde sur la poitrine, un


sourire aux lèvres. Lorsque mon alarme sonne, je sais qu’il ne me reste plus
qu’un quart d’heure avant la reprise du travail. Heureusement que j’ai mis mon
réveil, sinon, j’aurais dormi tout l’après-midi.

Le souvenir de Clothilde vient caresser mon esprit. Je suis si contente pour


elle. Elle a trouvé son âme sœur en ce bas monde, et elle guérira, j’en suis
persuadée.

Qui joue du piano ?

Se pourrait-il que son maître de musique ait retrouvé sa trace ? J’ai hâte de
lire la suite.

Je m’étire longuement, place les mains sur son ventre comme j’en ai
maintenant l’habitude, pour un petit moment de communion avec mon bébé.

Quand est-ce que je le sentirai bouger ? J’ai tellement hâte de percevoir ses
petits coups de pied, ce doit être une sensation incroyable.

Je passe par le troisième étage pour prendre quelques morceaux de pain et


quelques fruits. J’ai faim, mais rien ne me tente. J’ai plus des dégoûts que
d’envies. Les envies de fraises ou de choux à la crème, très peu pour moi, ça me
ferait même plutôt vomir. Je suis devenue allergique aux odeurs trop fortes. Je ne
me nourrirais que de compotes, de pain et de fromages légers. Ce petit en-cas me
permettra de faire honneur au repas de ce soir, car je suis décidée à accepter la
proposition d’Adam.

Je vais lui dire oui.


Oui à tout ce qu’il voudra, oui à tout ce qui lui plaira.

Oui pour tout, sans restriction, et sans tenir compte de demain.

Je me moque de l’après, seul compte l’ici et maintenant. Carpe Diem.


L’histoire de Clothilde m’a fait entrevoir la vie autrement. Cette femme, même
malade, même condamnée, profite de son amour. Notre vie est trop courte, tout
peut basculer d’un instant à l’autre, je suis bien placée pour le savoir, j’aide des
tas de gens qui ont vu leur vie brisée en une fraction de seconde, alors je veux
profiter de tous les instants, et advienne que pourra.

Pour me rendre au service kiné, je passe devant la salle d’animation,


normalement déserte à ce moment de la journée. Des notes de piano arrivent
jusqu’à moi. Je m’arrête pour écouter, subjuguée, captivée par la triste mélodie.
Cet air me piétine le cœur, me déchire les entrailles, me donnant envie de hurler
à la mort, de me rouler en boule dans un coin. Je fonds en larmes. Tout ce que je
me suis évertuée à cacher ces dernières semaines, à refouler au fond de mon
cœur remonte à la surface aussi soudainement qu’un tsunami. Comme lorsque
notre dernière heure arrive, paraît-il, je vois ma vie défiler derrière mes
paupières closes : mon enfance, mes parents, Julien, le château, Léa, Xavier,
Adam et mon bébé.

J’aimerais renaître de mes cendres, et regarder vers l’avenir sans avoir peur.
La vie n’est pas simple, elle nous joue parfois des tours, mais ne dit-on pas que
ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts ? Les plus grands penseurs,
philosophes, poètes, peintres n’étaient-ils pas des esprits torturés ?

Je n’y connais rien en musique, je serais incapable de dire qui a composé ce


morceau ni même s’il est connu. Ce que je sais, c’est que c’est juste… beau,
magnifique, envoûtant, mais tellement triste.

Cette mélodie m’attire, comme si elle me parlait, à moi, et à moi seule.

Je quitte le mur sur lequel je m’étais appuyée, et je pousse la porte. Je marque


un temps d’arrêt.

J’aurais dû m’en douter.

Il quitte son piano du regard. Incapable de détacher mes yeux des siens, je
m’accoude près de lui. Il continue, ne joue que pour moi, et sa musique me
parle, bien plus que des mots. Je sens son désespoir, sa détresse, mais aussi son
immense espoir, comme moi, d’une vie meilleure.

Si c’était lui mon âme sœur ?

Si nous étions destinés à nous rencontrer et à nous aimer, passionnément ? Ce


sentiment de plénitude lorsque je suis à ses côtés, d’aboutissement, comme si je
l’avais toujours connu, ne peut pas me tromper. J’aime cet homme,
irrémédiablement. Il me charme, m’envoûte, à chaque instant passé en sa
compagnie, et je ne céderais ma place pour rien au monde. Je le désire, si fort
que mes larmes menacent encore de couler. Lorsque ses mains s’immobilisent, et
qu’un grand sourire illumine son visage, je ne peux m’empêcher de m’approcher
et de prendre ses lèvres. Notre baiser est tendre, a le goût de mes larmes. Je
m’assieds sur ses genoux, l’entoure de mes bras, le nez dans son cou.

Il me serre contre lui.

– Jeanne, tu m’as manqué, c’est si bon de te tenir à nouveau dans mes bras, je
pensais que ce moment n’arriverait jamais, j’avais peur de t’avoir perdue pour
toujours.

Les yeux encore baignés de larmes, je murmure :

– Merci.
– Tu as aimé ? Je jouais pour toi.
– J’ai adoré, c’était magnifique. C’était quoi ?
– Une interprétation libre de Ludovico Einaudi.
– Je n’y connais rien en musique, je suis nulle dans l’art en général, je
murmure.
– On ne peut pas être douée en tout, je t’apprendrai.
– Tu es un virtuose, jamais je n’aurais imaginé que tu jouais d’un instrument,
et encore moins avec autant de talent.

Il s’écarte de moi, et nous nous faisons face.

– Il y a une quantité de choses que tu ignores encore à mon sujet ma belle, dit-
il, en me prenant le menton, et en me fixant intensément.
Je lui souris.

Oui effectivement je ne sais pas grand-chose de sa vie, à part que son père le
maltraitait, qu’il aime la moto, la vitesse, et qu’il aimait la vie, avant son terrible
accident. Accident dans lequel il a perdu son meilleur ami, et le goût de vivre.

– C’est vrai, mais je ne demande qu’à combler mes lacunes. Tu joues depuis
longtemps ?
– Depuis que je suis tout petit. L’amour de la musique m’a permis de ne pas
sombrer, il m’a nourri et me faisait me sentir vivant et capable de quelque chose
de beau. C’est ma grand-mère qui m’a acheté mon premier piano, et qui me
payait mes cours. Quand je jouais pour elle, je voyais ses yeux briller d’amour,
de fierté, et je me sentais exister, vraiment. Je n’étais plus ce gamin timide et
fracassé à l’intérieur, mais un être digne d’amour. J’avais l’impression d’être
enfin quelqu’un, d’être aimé pour ce que j’étais, pour ce que je suis, là, à
l’intérieur, dit-il en posant sa main sur son cœur. Depuis mon accident, je n’ai
pas pu rejouer. Jusqu’à aujourd’hui, pour toi, termine-t-il, la voix cassée.

Je caresse sa joue tendrement, me noie dans son regard torturé. Pourquoi dit-il
de telles choses ? Bien sûr qu’il est digne d’être aimé, comme tout un chacun
dans ce monde.

– Hé, ma belle, je ne dis ça pour te faire pleurer. Je ne veux pas que tu pleures
pour moi. J’en ai pris mon parti, et aujourd’hui, grâce à toi, j’ai envie de…

Il s’interrompt.

– De quoi as-tu envie ? je demande, le cœur vibrant d’un immense espoir.


– De vivre, tout simplement, et de profiter de chaque instant.

Je renifle, j’essuie mes larmes.

– J’en suis très heureuse. Tu aimes beaucoup ta grand-mère, tu en parles


souvent, dis-je, pour faire diversion.
– Elle est très importante pour moi. Elle m’aime, sans restriction, elle a
toujours été là pour moi. Elle m’a donné tout l’amour d’une mère. C’est
certainement grâce à elle que je ne suis pas devenu totalement délinquant,
répond-il, en riant. J’ai très vite compris que si je voulais m’en sortir et faire
quelque chose de ma vie, il fallait que je fasse des études pour aller le plus haut
possible.
– C’est ta grand-mère maternelle ?
– Oui, elle habite tout près de chez moi. J’ai hâte de te la présenter.
– Tu crois que je vais lui plaire, je demande, avec appréhension.
– Bien sûr, puisque tu me plais, et elle a toujours respecté mes choix. Elle
t’aimera, et je suis sûr que vous allez bien vous entendre. Et pour toutes les
autres qualités que tu voulais découvrir, on démarre quand ? demande-t-il, avec
son petit sourire en coin.
– Eh bien, ici, tout de suite, je ne veux plus attendre, je réponds, en me
positionnant à califourchon sur ses jambes, et en me ruant sur sa bouche.

Nous échangeons un baiser passionné.

Nos langues se trouvent, s’enlacent, nos salives se mélangent. Collée contre


lui, les mains dans ses cheveux, je l’attire à moi. Je voudrais fondre mon corps
dans le sien. J’aspire son souffle, je me gave de son odeur à m’en faire péter les
narines. Je ne peux m’empêcher d’onduler contre son bassin. Il m’appuie contre
lui. Je sens son érection pousser contre mon entrejambe, alors qu’il gémit dans
ma bouche. Je veux plus. Je vais sécher mon après-midi, en prétextant que je
suis malade, et l’emmener dans ma chambre, pour reprendre là où nous nous
sommes arrêtés. Mais ce ne serait pas raisonnable, j’ai des patients qui
m’attendent, et qui comptent sur moi.

À bout de souffle, je quitte sa bouche, me recule.

– Je dois aller bosser, je suis déjà en retard, dis-je, en me levant.

Il lève les yeux vers moi, et je pourrais me perdre dans leur lumière si intense.
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Il retient ma main, embrasse l’intérieur
de mon poignet, ainsi que la partie charnue de mon pouce.

– À plus poupée.
– À plus beau gosse.

Je pouffe, et je m’éloigne vers la porte. Avant d’en franchir le seuil, je me


retourne.
– Quelle heure ce soir ? je demande, avec une petite moue.

J’ai l’impression de lui avoir décroché la lune. Son sourire illumine la pièce,
et pour la première fois de ma vie, je me rends compte que je peux rendre un
homme heureux. Vraiment heureux.

– Je ne sais pas, à quelle heure penses-tu être prête ?


– Dix-neuf heures ?
– Parfait, je confirme le taxi. Tu verras, tu ne le regretteras pas, je nous ai
concocté une soirée de rêve, je ne t’en dis pas plus, je laisse le suspens. Je vais
tellement te séduire, Jeanne, que tu ne pourras plus te passer de moi.

Je reviens vers lui, lui fais un baiser chaste sur les lèvres.

Allez, bon sang, décolle-toi de ce garçon, et va bosser ! hurle ma conscience.

Je n’y peux rien, il m’attire, comme Icare était attiré par le soleil. J’espère ne
pas finir comme lui, les ailes brûlées.

– Je n’en ai jamais douté, et je crois que c’est déjà le cas.

Je m’enfuis, c’est le mot, pour ne plus voir son beau visage, son regard
profond, sa bouche pulpeuse, ses lèvres rouges, tout son corps qui m’appelle. Je
ne me lasse pas de le contempler, et je voudrais vivre collée à lui. Il m’a montré
aujourd’hui une autre facette de sa personnalité, et je craque complètement.
Quelqu’un de subtil, de sensible, sous des dehors de gros dur mal embouché.

L’après-midi s’étire comme dans un rêve.

Adam est de retour dans mon box pour sa séance de quinze heures. Je le
masse (je passerais mon temps à le toucher !), et nous discutons de tout et de
rien. Nos regards s’enflamment. Comme au tout début, nous nous cherchons,
séduisons, effleurons, incapables de nous détacher l’un de l’autre. Je ris aux
éclats, très fière de mon petit effet, qu’il avait tu jusque-là, lorsqu’il me raconte
la scène de la salle de bains, lorsque je lui avais envoyé l’aide-soignante la plus
âgée du service, qu’il avait failli tomber par terre, et refusé qu’elle lui donne une
douche. Même si je m’occupe d’autres personnes, je sens son regard sur moi, et
je m’embrase. La soirée risque d’être compliquée. Je me contenterais bien de
l’inviter dans mon lit, mais je lui ai demandé du temps, alors me voilà prise à
mon propre piège.

À la fin de mon service, je l’accompagne aux ascenseurs. Il me fait un clin


d’œil, me murmure avant de me quitter à tout de suite, d’une voix veloutée
pleine de promesses, et je me consume sur place.

Je pousse la porte de ma chambre, que j’ai évidemment laissée ouverte,


comme d’habitude. J’entre, et découvre sur mon lit trois belles boîtes ivoire avec
un gros ruban noir, du plus bel effet.

Là c’est trop, il exagère, pour qui me prend-il ?

Je suis encore capable de me payer mes fringues, car je suppose qu’il m’a
acheté une belle robe, mais la curiosité est la plus forte, et je veux lui faire plaisir
et le séduire moi aussi. Il n’y a pas à dire, il sait s’y prendre avec les femmes.
Rien que de penser à toutes celles qu’il a dû épater avec ce genre d’attentions, je
meurs de jalousie.

J’ouvre la boîte la plus longue, et je découvre, estomaquée, cachée dans du


papier de soie, la plus magnifique robe de cocktail que je n’ai jamais vue de ma
vie, (en même temps, je n’en ai jamais porté) : une robe fourreau noire, avec une
petite bretelle arachnéenne agrémentée de strass, et sa veste assortie. Elle est
parfaite, le tissu doux comme une caresse. Je la place devant moi, et je vais
m’admirer dans le miroir de la salle de bains. Elle m’arrive au-dessus du genou,
tombe parfaitement. Je crois rêver. Personne ne m’a jamais offert un cadeau si
somptueux.

Comment a-t-il fait pour savoir ma taille ?

Il a dû venir dans la journée fouiller dans mes affaires. Décidément, il est


plein de surprise, et j’adore ça, j’ai l’impression d’être importante à ses yeux et
de ne pas être qu’un plan cul. Enfin, j’aurais bon dos de lui jeter la pierre, je lui
ai quand même sauté dessus la première. Hormones ou pas, je me suis
littéralement ruée sur lui à la première occasion. De nos jours, les femmes
assument leurs envies, leur libido, et c’est très bien comme ça. Je ne suis pas
pour autant une fille facile, loin de là. J’ai craqué pour cet homme au premier
regard, et la vie a décidé de nous faciliter les choses, c’est tout.
J’ouvre les autres boîtes : des chaussures, OK, noires avec des strass, et d’une
hauteur vertigineuse, (on va bien se marrer ! Je prendrai mes ballerines, au cas
où, je n’ai pas trop l’habitude des talons), et une pochette, pour compléter le tout.
L’ensemble a dû coûter une blinde. M. Champdor serait-il à l’aise
financièrement ? Jusque-là, je ne me suis pas posé la question, et j’avoue que
cela ne m’intéresse pas. Ces belles choses doivent sortir d’un grand magasin, et
pour être livré dans la journée, il faut être persuasif, payer le prix, ou en avoir
l’habitude.

Arrête Jeanne de te torturer avec ça, apprécie ce qu’il t’offre, sans te poser
de questions ! Il veut être avec toi, il te le prouve chaque seconde, et il fait des
efforts pour se faire pardonner alors ne gâche pas tout avec une jalousie mal
placée. Il a eu une vie avant toi, et toi aussi, alors fais table rase du passé, et
profite ma belle, me dit une petite voix dans ma tête.

Ange, c’est toi ? Comme tu as raison, je vais t’écouter.

Une heure plus tard, douchée, maquillée, coiffée, je me décide à enfiler cette
merveille. Tout me va parfaitement bien. J’ai perdu quelques kilos, je n’ai jamais
été aussi mince. Mon petit ventre est encore inexistant, je me sens en pleine
forme bien qu’un peu anxieuse quant au déroulement de la soirée. J’ai ondulé
mes cheveux qui m’arrivent maintenant bien en dessous des épaules, forcé un
peu sur le maquillage, (une fois n’est pas coutume), tout en restant très naturelle,
et badigeonné ma peau d’huile pailletée.

Je reconnais à peine la femme qui me fait face dans le miroir. J’espère que je
vais lui plaire. J’ai aimé me faire belle pour lui, j’ai imaginé ses mains sur moi
lorsqu’il retirera ma robe, et un feu prend naissance entre mes cuisses, que lui
seul sera capable d’éteindre et d’assouvir.

***

Étant un peu en avance, je décide d’aller faire un tour dans le parc si Adam
n’est pas encore arrivé à notre lieu de rendez-vous.

Je sors de l’ascenseur.

Misère, tout le château s’est donné rendez-vous dans le hall, et les têtes se
tournent instantanément dans ma direction. Heureusement, j’ai mis un
imperméable pour cacher ma tenue.

Je franchis les portes automatiques, sans regarder personne, et j’arrive sur le


perron.

Adam est déjà là, magnifique lui aussi, en costume noir et chemise blanche. Il
se lève de son fauteuil en me voyant me diriger vers lui, et par habitude, je me
précipite pour le soutenir, de peur qu’il ne tombe, mais maintenant il tient bon,
bien campé sur ses deux jambes. Il m’enlace dès que j’arrive à sa portée, devant
tout le monde, en me plaquant contre lui. Je pouffe. La soirée va être très, très
longue, ou pas assez.

– Madame, prête pour une petite virée ?


– Bien sûr, monsieur.

Je lui susurre à l’oreille pour n’être entendue que de lui seul :

– Je suis tout à toi, fais de moi ce que tu veux.


34

Adam

Elle se tient contre moi, me susurre à l’oreille : je suis toute à toi, fais de moi
ce que tu veux.

Putain, cette fille me tue.

Je pensais devoir batailler dur pour la mettre à nouveau dans mon lit, j’ai sorti
le grand jeu, mais finalement, elle est prête pour moi, disponible, et déjà chaude
comme la braise. Je lui ai manqué et elle m’a manqué, c’est aussi simple que ça.
Mon corps répond instantanément à sa présence. Je la plaque un peu plus contre
moi, pour qu’elle sente mon entrejambe grossir à son contact. Un léger sourire se
dessine sur ses lèvres, je sais qu’elle partage mon impatience. Je changerais bien
mes plans pour l’emmener directement dans la chambre sans passer par la case
restaurant, mais j’ai réservé une table, alors je vais respirer profondément pour
faire descendre la pression, et je vais patienter, cela n’en sera que meilleur.

– Allez, poupée, monte dans cette voiture, avant que je ne te baise devant tout
le monde.

Elle me lance un regard faussement outré. Je sais qu’elle me veut, ses yeux ne
trompent pas. Le chauffeur ouvre la portière d’une belle Jaguar bleu nuit. Je
voulais leur plus belle voiture. Rien n’est trop beau ce soir pour ma princesse, je
veux lui faire oublier tous ces mauvais moments, tout ce qu’elle a subi jusqu’ici,
et lui montrer qu’avec moi, elle pourrait avoir une vie de rêve. J’ai une vue
imprenable sur ses longues jambes fines chaussées de hauts talons lorsqu’elle se
faufile dans la voiture, et mon cœur menace de se décrocher une fois de plus. Je
m’installe à mon tour, laissant le chauffeur s’occuper de mon fauteuil. J’en ai ma
claque de ce truc, mon sex-appeal en a pris un sacré coup. Je pense que je peux
maintenant m’en passer, mais pour plus de sécurité, je préfère l’utiliser en milieu
extérieur. Jeanne me sourit, se colle contre moi, place son bras sous le mien. Ma
main vient instantanément se poser sur sa cuisse nue.
La voiture démarre en douceur, le chauffeur actionne la vitre de séparation, et
une musique douce envahit l’habitacle. Je me penche en avant pour ouvrir le
petit frigidaire devant moi, pour me saisir d’une bouteille de champagne Luxor,
ainsi que de deux flûtes en cristal. Un ami m’a fait découvrir cette marque, et
j’avoue que maintenant je suis fan. C’est un très bon champagne avec de fines
particules d’or en suspension, c’est magique. Jeanne regarde son verre, le liquide
ambré, les petites lumières dorées qui virevoltent, et je sais qu’elle va me poser
la question.

Non poupée, tu es la première fille que j’emmène en voiture de luxe, et à qui


je fais découvrir mon péché mignon.

Finalement, elle me presse la cuisse avec un "C’est très beau", on dirait des
petites étoiles, et je suis content qu’elle ne joue pas la carte de la jalousie. J’ai eu
une vie avant elle, alors autant accepter cet état de fait tout de suite, même si
moi, j’ai un peu de mal avec son dernier amant en date, mais parce que je sais
qu’ils ont partagé une liaison de trois ans, ce n’est pas rien.

Est-elle toujours amoureuse de lui ?

Pourquoi je pense à ça maintenant ?

J’apprécie sa subtilité, sa discrétion. Si elle me pose des questions, c’est pour


s’intéresser à moi, à ce que je suis, et non pour me juger ou me reprocher un
passé douteux.

Nous arrivons assez rapidement à l’auberge et entrons dans la salle de


restaurant. Jeanne regarde partout avec de grands yeux. C’est vrai que c’est
plutôt pas mal, pour un resto de campagne : bois et pierre se mélangent
admirablement, une belle cheminée trône au fond de la pièce, de la belle
vaisselle, une ambiance de chalet, tout à la fois convivial et chaleureux. Je ne
regrette absolument pas mon choix. Je serais heureux de lui faire découvrir des
lieux, des ambiances, peut-être même de bons vins, des mets subtils. Je sais
qu’elle n’a pas beaucoup profité jusque-là avec ses études et les faibles moyens
de ses parents, et visiblement, son mec ne la sortait pas souvent, ils ne faisaient
pas grand-chose ensemble à ce que j’ai compris. Alors que moi, j’ai toujours
aimé les belles choses, et je ne m’en privais pas. Philippe et moi, lorsque nous
étions en voyages d’affaires, en France ou à l’étranger, avions pour habitude de
dormir dans des hôtels de luxe, et de nous payer des restaurants renommés.

J’aime bien l’idée d’être le Pygmalion de Jeanne, de la déflorer dans la


découverte de sensations fortes. Je marche à l’adrénaline, elle l’a compris, et dès
que j’aurai recouvré une parfaite santé, je reprendrai mes activités de l’extrême,
moto, canyoning, parapente, ski. J’aime le risque, je ne sais pas si elle me suivra.

Un serveur prend nos vestes, et si je n’étais pas assis, je crois que je serais
tombé. Elle est époustouflante ! Je ne pensais pas qu’une simple robe mettrait
son corps en valeur de cette manière. J’étais déjà accro, mais là, je suis conscient
de la chance que j’ai. Le serveur la mate sans retenue, et j’ai bien envie de lui
montrer à qui elle appartient.

Hé mec, dégage, pas touche, c’est ma nana.

Les mets se succèdent. Voir Jeanne manger avec autant de plaisir et de


gourmandise me ravit. Elle fait honneur au repas, et semble avoir un appétit à
toute épreuve. J’ai envie de la toucher sans cesse, et lorsque ma main frôle la
sienne, nos doigts s’enlacent, présageant une suite inéluctable. Nos corps
n’attendent que ça, de pouvoir s’unir à nouveau.

Jeanne s’appuie au fond de sa chaise, visiblement repue.

– C’était délicieux, merci infiniment, je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon de
toute ma vie. Ce filet d’omble chevalier était une pure merveille. Et ces
profiteroles maison, une tuerie. Je m’en lécherais les doigts si je n’étais pas si
bien élevée.
– Je suis ravi que ça t’ait plu. Te voir manger de si bon cœur est un régal pour
les yeux.
– Tu trouves ? Je vais exploser, je t’ai fait honte, non ? Je me suis
littéralement empiffrée. Je n’ai plus de place dans ma robe.

Je pouffe.

Eh oui, un mec, ça pouffe aussi, ne vous en déplaise.

– Ce n’est pas bien grave, puisque je ne vais pas tarder à te l’enlever, dis-je,
avec un petit regard pervers.
– Nous rentrons déjà ? Tu ne veux pas rester encore un peu et profiter du
cadre ?
– Je vais prendre un digestif, j’ai arrêté les médicaments. Alcool et
médicaments ne font pas bon ménage. Veux-tu quelque chose ?
– Non pas d’alcool, merci.
– Tu n’as quasiment rien bu. Le vin ne te plaisait pas ? Nous aurions pu
commander autre chose, il fallait me le dire.
– Il était très bien au contraire. Le champagne m’a suffi, je crois.
– Tu n’as même pas fini ta coupe, j’ai dû boire pour deux.
– Je suis malade en voiture, j’avais peur d’abîmer ma belle robe.

Elle semble gênée tout d’un coup.

Je ne lui reproche rien, elle boit ce qu’elle veut, pas de problèmes. Ou alors
c’est la robe. Elle n’a pas apprécié que je la lui offre ? C’était un peu trop,
j’avoue, mais je n’ai pas pu m’en empêcher, et je ne regrette rien, elle est
sublime, le noir lui va bien. J’aurais dû lui acheter des pendentifs en diamants
pour aller avec la robe.

La prochaine fois.

Cette sortie n’est que la première d’une longue liste.

– Adam, tu ne m’écoutes plus.


– Oh, pardon, je pensais à ta robe, elle te plaît ?

Elle rougit de plaisir.

– Bien sûr, elle est merveilleuse, est-ce que je peux la garder ?


– Mais oui, Jeanne, pourquoi cette question ? C’est un cadeau, et je n’ai pas
pour habitude de reprendre ce que j’offre.
– Elle a dû te coûter beaucoup d’argent, tout comme cette soirée. Au fait, je
veux payer ma part, j’insiste.
– L’argent n’est pas un problème, je t’assure, j’en ai plus qu’il ne m’en faut.
J’ai la chance de pouvoir me payer à peu près tout ce que je veux, et il est hors
de question que tu paies quoi que ce soit ce soir.
– Tu es en convalescence, tu ne travailles pas, alors…

Je sens mon portable vibrer dans ma poche.


Qui peut bien m’appeler si tard ?

– Excuse-moi, Jeanne, j’ai un appel. Je regarde qui c’est, on ne sait jamais…


– Hey, Jim, how are you ?

J’écoute ce qu’il a à me dire, et je sens mon visage perdre toute substance. Je


me racle la gorge, en proie à un immense trouble.

Merde, il est en train de foutre ma fin de soirée en l’air, je savais bien qu’il ne
fallait pas que je décroche.

Jeanne me regarde avec attention en percevant très certainement mon malaise.

– Un problème ? demande-t-elle, d’une voix douce.

Si tu savais, poupée.

Je suis certainement le père d’un putain de mioche de cinq ans que je n’ai
jamais vu de ma vie.

Quelle merde !

– Il faut que je te dise quelque chose.


– Oui, bien sûr…

Elle devient livide à son tour.

– Tu sais que j’avais pour projet d’acheter une entreprise, pour voler de mes
propres ailes ?
– Oui, je me souviens, tu étais très emballé. Et, ça n’a pas marché ?
– Au contraire, ma belle. Tu as devant toi l’heureux PDG de
PlasticEngeneering, c’est son nouveau nom, société de milliers d’employés à
travers le monde, car j’ai des antennes sur tous les continents. Jimmy, mon ami
anglais vient m’épauler dans cette affaire, il sera mon bras droit. Il doit arriver à
la fin du mois, c’est un financier et manager hors pair, et j’ai vraiment de la
chance qu’il me suive dans l’aventure. Je te le présenterai, tu verras, il est génial,
il a hâte de faire ta connaissance, il était vraiment déçu de ne pas te rencontrer la
dernière fois qu’il est venu.
– Il est venu au château ?
– Oui, lorsque tu t’étais absentée. Il m’a fait signer des papiers, et il est
reparti, mais il a accepté ma proposition, c’est le principal. Je vais devoir
recruter encore pas mal de personnes, j’ai du taf qui m’attend. En fait, je ne
reprends les rênes qu’en septembre, les anciens patrons ont bien voulu faire la
transition, mais je dois superviser. J’aime que les choses se fassent comme je l’ai
décidé.
– C’est normal, c’est toi le boss. Félicitations, je suis vraiment très heureuse
pour toi.

Et elle l’est, vraiment.

Jeanne ne dissimule rien, c’est ce que j’aime chez elle, ses yeux brillent, et
elle me dévore du regard.

J’aime ses yeux sur moi.

– Nous devons fêter cet événement, continue-t-elle, c’est important. Il te reste


du champagne à l’or ? C’est incroyable, ce truc, je n’avais jamais vu ça.
– Ouais, c’est sympa. Depuis que j’ai découvert cette petite merveille, je ne
m’en lasse pas. J’ai plusieurs bouteilles chez moi et j’en débouche une de temps
en temps, avec des gens qui savent apprécier. C’est le cousin d’un ami qui a eu
cette idée, il vend de la feuille d’or et a voulu l’associer à une boisson. C’est
plutôt réussi, ça fait son petit effet.

Je la regarde intensément, et mon cœur se serre. Je vais lui faire du mal, je le


sais, mais je vais lui dire en douceur, en prenant des gants.

Je prends une grande inspiration :

– Écoute Jeanne, j’ai également pris une décision. Je ne vais pas pouvoir
rester au château. Comme je te l’ai dit, j’ai besoin d’être sur place pour tout
manager. Je ne pensais pas que ça irait aussi vite lorsque j’ai tout déclenché. Les
vendeurs ont accepté mon offre, et en un mois c’était bouclé. J’ai tout mis en
branle un jour de cafard, sur mon lit d’hôpital, même si ce projet me trottait dans
la tête depuis de nombreux mois, et j’ai appelé Jimmy. C’est lui qui a tout fait, je
lui dois une fière chandelle. C’était ça ou je me mettais une balle dans la tête.

Elle me prend la main, enlace nos doigts. Sa chaleur me réconforte. Jamais je


ne me suis confiée comme ça à quelqu’un. Jamais je n’ai dévoilé mes failles,
mes peurs, ainsi que mes attentes à ce point. Je mets mon cœur à nu pour elle, je
lui dévoile mes tripes.

– J’ai également acheté une maison à proximité, et en ce moment je la fais


retaper. Bref, je ne peux rester que deux semaines, au maximum, et je terminerai
ma rééducation chez moi. C’est possible, dis-moi ?

Elle baisse la tête, mais j’ai eu le temps d’apercevoir une lueur de tristesse
dans ses yeux bien qu’elle m’ait écouté sans m’interrompre.

– Bien sûr, j’en parlerai au médecin de l’étage dès demain. Tu devras sans
doute signer une décharge, mais il ne peut en aucun cas te retenir contre ton gré.
Pas de problème pour moi.

Elle me fixe de ses grands yeux.

– Le seul problème, Adam, ce sera de te voir partir.

Sa franchise m’émeut.

Alors, j’ai une impulsion subite. Quelque chose d’incontrôlable, de


complètement irréfléchi, venu du fond de mon être. Je ne l’avais pas prémédité,
même pas imaginé quelques secondes auparavant.

– Pars avec moi, démissionne. J’aurai besoin d’une kiné pour continuer ma
rééducation à la maison, et je veux que ce soit toi. Tu serais d’accord ?

Elle ouvre de grands yeux.

– Pardon ?
– Viens avec moi. Quitte ce trou paumé.

Elle rit. Quelque chose résonne dans mes tripes.

Je voudrais tellement qu’elle accepte, je suis prêt à la supplier pour qu’elle me


suive.

– Je ne sais pas, je pense que j’ai un délai légal à respecter.


– Je peux intervenir, et t’arranger ça.
– Je vais y réfléchir. Tu me connais maintenant, tu sais que j’ai besoin de
peser le pour et le contre, et que je ne me lancerai jamais tête baissée dans
quelque chose, même si c’est une proposition intéressante. Et je serai quoi au
juste ? Ta kiné coloc ? J’aurai quel statut ?
– Tu partageras ma vie, Jeanne, je pensais que tu l’avais compris. Je te veux
avec moi, et tu ne t’occuperas que de moi, de mon corps, exclusivement. Tu
seras ma thérapeute perso, mon coach, en quelque sorte. Ah putain, j’ai toujours
rêvé de ça, de quelqu’un qui s’occupe de moi, jour et nuit, vingt-quatre heures
sur vingt-quatre.
– Tu rêves, réplique-t-elle, légèrement irritée, mais avec les yeux brillants.
J’aurai droit à des vacances quand même ?
– Nous discuterons des termes de ton contrat, mais tu ne seras pas perdante, je
te le promets.
– En fait, tu es avec moi par intérêt ?

Mon sourire s’éteint.

Elle plaisante, j’espère ?

Elle n’a toujours pas compris ce qu’elle représente pour moi.

– Jamais de la vie, je réplique vertement, j’ai dit ça comme ça, pour


plaisanter, tu peux évidemment refuser.
– Mais on ne se verra plus, c’est bien ça ? demande-t-elle, avec des sanglots
dans la voix.

Elle fuit mon regard.

– Viens sur mes genoux.

Elle se lève.

Je l’attrape par le bras, l’attire à moi. Avec un gémissement, elle m’embrasse


à pleine bouche. Son baiser me transporte, j’ai envie d’elle, là, tout de suite. Je
risque un regard autour de nous, et lorsque je constate que nous sommes les
seuls clients, je glisse une main sous sa robe jusqu’au galbe de ses fesses, grogne
dans son cou :
– J’ai réservé une chambre pour cette nuit, montons, nous discuterons là-haut,
si tu veux bien.
– D’accord, ça me va.

Je suis soulagé qu’elle accepte sans rien dire.

J’espère la convaincre, je suis prêt à me battre pour elle, contre elle-même s’il
le faut, pour qu’elle me suive.

J’ai besoin d’elle dans ma vie, je ne veux plus la perdre.


35

Jeanne

Depuis le début de la soirée, j’ai l’impression de rêver, d’être une princesse


dans un conte de fées. Jamais personne n’a fait autant pour moi, et j’ai une envie
permanente de pleurer, ou de rire, c’est selon : la belle voiture de luxe, le
champagne, le restaurant, et maintenant cette chambre, spacieuse, chaleureuse et
très intime.

Tout était parfait, jusqu’à ce qu’Adam parle de son départ imminent.

Qu’attend-il de moi exactement ?

Est-ce que j’ai envie de le suivre ?

En a-t-il réellement envie, ou veut-il juste m’avoir sous la main ? Sa petite


kiné personnelle à domicile.

Je rêve…

Je dois me passer de l’eau sur le visage, j’ai un début de migraine, et je ne


veux pas qu’elle me gâche ma nuit, que j’espère mouvementée. Je n’ai pas
changé d’avis là-dessus : j’ai besoin d’Adam, de le sentir en moi, et de passer la
nuit dans ses bras, sans plus me poser de questions. Je vais mettre mon cerveau
en mode silencieux, pour laisser parler mes désirs et mes envies, une fois n’est
pas coutume.

– Adam, ça t’embête si je prends une douche ? je demande, alors qu’il


s’allonge sur le lit.
– Non, bien sûr, fais comme tu veux, je vais mettre la télé en t’attendant,
prends ton temps, et détends-toi. Ensuite, je te veux toute à moi. Tu te souviens,
tu me l’as promis tout à l’heure.
Il me sourit comme si de rien n’était, comme s’il n’allait pas me quitter dans
quelques jours. Mais qu’est-ce que je croyais ? Qu’avec lui ce serait différent ?
Quelle naïve je fais. Les patients finissent toujours par partir, je le savais, c’est
pour ça qu’il ne fallait pas que je m’attache à lui, j’étais sûre d’y laisser ma peau.

L’eau ruisselle sur mon corps, m’aide à me détendre. Un peu. Les mains
contre la faïence, les yeux clos, je fais le vide. Je sursaute, pousse un petit cri
lorsque des mains se posent sur mes hanches, et qu’un corps nu se plaque contre
moi. Je ne l’avais pas entendu entrer. Secrètement, j’avais espéré qu’il vienne me
rejoindre sous la douche, sans oser le demander.

– Tu ne pensais quand même pas que j’allais me contenter de la télévision,


alors que tu es dans cette chambre avec moi ? Viens par là, ma belle.

Il me retourne face à lui. Il est nu lui aussi, et je ne peux m’empêcher de le


regarder et d’en baver d’envie : ses pectoraux, son ventre plat, ses bras musclés,
son sexe dressé pour moi. Je contemple l’objet de tous mes fantasmes, me lèche
les lèvres. Ses mains me caressent et me pressent, sa bouche aspire la peau
tendre de mon cou, alors que je m’agrippe à ses épaules, la tête en arrière. Plus
rien n’existe que ces sensations qu’il éveille au plus profond de mon être. Depuis
que je suis montée dans sa voiture, je ne pense qu’à ça, qu’à cet instant ultime,
en me consumant d’amour toute la soirée, suspendue à ses lèvres, avide de ses
baisers, de sa bouche sur ma peau, en l’imaginant contre moi, en moi. Nous nous
embrassons, pris par une fièvre que rien ne saurait arrêter.

Je saisis son sexe, si tentant, si doux, si parfait, pour le caresser, le faisant


grossit encore. Il grogne de plaisir dans ma bouche, me mord la lèvre, avance
son bassin, et quitte ma bouche pour descendre jusqu’à mon entrejambe. Le dos
collé au mur, je le laisse me pénétrer avec sa langue, s’amuser avec mon
bourgeon gonflé de désir, et je prie pour que mes jambes ne cèdent pas. Il sait se
faire tendre puis plus exigeant, et quand il sent que je vais défaillir il ralentit et
me regarde, fier de lui. Il va me rendre dingue, plus que je ne le suis déjà, dingue
de lui. Ses doigts me fouillent, entrent et sortent, de plus en plus vite, alors qu’il
aspire mon clitoris.

Je suis au bord de l’orgasme, prête à exposer sous sa langue, mais il en décide


autrement. Ce soir, c’est lui qui mène le bal, et j’adore ça. Il remonte à ma
bouche, et je peux sentir mon goût sur ses lèvres.
– Je n’en ai pas fini avec toi, ma belle, accroche-toi à moi.

Je suis incapable du moindre mot, transportée au-delà de tout, à sa merci. Il


me prend sous les fesses, me soulève contre lui, et entre en moi sans aucune
douceur. Tandis qu’il me martèle, me pilonne sans relâche, je me retiens pour ne
pas hurler de plaisir. Il me possède, corps et âme, et j’en redemande, je n’ai
jamais pris autant de plaisir à être possédée. Nos corps se séparent, se rejoignent,
dans une danse aussi vieille que l’humanité, à une cadence infernale. Nos cœurs
se répondent, vibrent à l’unisson et nous nous élevons ensemble vers la
libération ultime, vers l’orgasme absolu.

Adam, dans un dernier soubresaut, se libère, et s’effondre au sol en


m’entraînant avec lui. Je me couche sur lui, le visage dans son cou. Je pourrais
m’endormir immédiatement. Il a du mal à reprendre son souffle. L’eau chaude
coule sur nous, nous enveloppe d’une vapeur bienfaisante.

– Ça va ta jambe ? je demande, un peu inquiète.


– Tu veux bien me porter jusqu’au lit, je crois que je ne peux plus marcher.
– Je le voudrais bien, mais…
– Je rigole, ma belle. Aide-moi à me relever. Putain, je suis vidé, tu me tues,
dit-il, en m’embrassant.

Il s’appuie sur moi et nous nous couchons, lovés l’un contre l’autre.

– C’était super, merci beaucoup, dis-je, nichée au creux de son épaule.


– De rien ma belle, tout le plaisir était pour moi, répond-il, en bâillant. Tu
m’excuseras, mais je crois que je ne vais pas tarder à sombrer.

À peine a-t-il terminé sa phrase que j’entends son souffle devenir régulier. Je
le contemple. Il dort comme un bébé. Sans doute a-t-il un peu présagé de ses
forces.

Ah ces hommes !

Ils ne veulent pas avouer leur faiblesse, ni la reconnaître d’ailleurs.

Il fait des folies de son corps alors qu’il est encore convalescent. Je le
contemple, une angoisse indicible au creux du ventre.
Que vais-je devenir sans lui ?

Imaginer qu’une autre kiné prenne ma place auprès de lui me révulse, c’est
mon patient et j’aime aller jusqu’au bout de leur rééducation, je suis un peu
possessive à ce sujet. Je suis persuadée qu’il ne fera pas appel à un homme, j’en
mettrais ma main au feu.

Alors que faire ?

Le suivre, où qu’il aille ?

Partager sa vie alors que nous ne nous connaissons que depuis quelques
semaines, ou le laisser partir et ne plus jamais le revoir ? Serais-je capable de
l’oublier ? Vais-je souffrir toute ma vie de l’avoir perdu, et d’être passée à côté
d’une belle histoire ?

J’ai soudain envie de pleurer. Sa fragilité, à cet instant me touche. J’aime sa


personnalité ambiguë. D’un côté, homme d’affaires sûr de lui, diplômé d’une
grande école, mélomane, pianiste, aimant les belles choses, généreux, (il me l’a
prouvé ce soir), et d’un autre côté, bad boy, dominant, capable de jurer comme
un charretier, ou d’envoyer bouler les gens. Je voudrais tellement continuer à
faire partie de sa vie.

J’ai envie, oui, j’ai envie d’essayer, je ne risque rien. Je ne vais pas vivre dans
la peur constante que rien ne marche pour moi. Les peurs empêchent d’avancer,
et elles ne sont que le fruit de notre imagination, encore une fois, je peux trouver
du travail n’importe où, donc si ça ne marche pas avec Adam, je continuerai ma
route, sans regret, car j’aurai vécu le grand amour.

Le gros bémol, c’est ma grossesse. Je ne lui ai toujours rien dit à ce propos.


Plusieurs fois, ce soir, j’ai été tentée de lui en parler, surtout lorsqu’il m’a
proposé de partir avec lui, mais j’ai encore manqué de courage. J’ai peur de le
faire fuir, et qu’il se détourne de moi pour toujours. Un enfant ne fait
certainement pas partie de ses plans, il se lance dans une affaire, il peut ne pas
vouloir assumer un bout d’chou, qui n’est pas de lui, qui plus est. Déjà, le père
biologique de mon enfant n’assume pas, alors…

Je me retourne sur le dos, place mes mains en coupe sur mon ventre. J’essaye
de communiquer avec mon petit haricot, je sais que c’est possible, je l’ai lu, cela
s’appelle l’haptonomie. Certaines sages-femmes ont mis en place des séances
dans les maternités, malheureusement, je n’ai jamais pu assister à l’une d’elles.
Je crois qu’il faut sentir bouger le bébé, pour faire ces séances. Un toucher fin,
du père et de la mère, l’accompagne, le berce et visiblement, l’enfant se dirige
vers les mains des parents, comme attiré. Cela doit être fabuleux et très
émouvant de communier avec son bébé de la sorte, mais il faut être trois, le père,
la mère et le bébé, et moi, eh bien je suis toute seule. Mais ce n’est pas grave, je
peux bien faire de l’haptonomie seule non ? Je peux nouer des liens avec mon
enfant, sans pour cela avoir besoin d’un homme. Je ne suis quand même pas la
seule femme à avoir un bébé toute seule ?

N’est-ce pas un peu égoïste de ma part, de vouloir cet enfant alors que son
père n’en veut pas ? Est-ce qu’il ne sert pas à combler un vide dans ma vie ?
pensé-je soudain.

Mon téléphone, en sonnant dans mon sac, m’arrache à mes pensées. Le temps
que je me lève, la sonnerie s’interrompt, et une notification m’informe que j’ai
un message. Je prends mon portable, allume l’écran et une lumière vive illumine
la pièce.

Julien…

Je l’ai complètement oublié. Je devrais l’appeler, et tout lui dire.

J’écoute son message. « Salut, c’est moi, j’ai attendu ton appel toute la soirée,
puis je suis sorti boire un verre. J’espère que tu vas bien, il faut qu’on parle,
j’aimerais te voir. Je peux venir ce week-end ? »

Zut !

Non. Je ne veux pas qu’il vienne. J’ai créé mon univers sans lui ici. Qu’est-ce
qu’il me veut encore ? J’ai pourtant été claire lundi, je ne veux plus rien avoir
affaire avec lui, je ne veux plus l’avoir dans ma vie, mais j’ai décidé de garder
son enfant, alors, je vais faire comment ? Ma vie est d’un compliqué parfois.

J’en ai marre d’être toujours indécise. Je suis réfléchie, mais j’ai toujours
tendance à envisager toutes les possibilités, et à avoir du mal à me décider, alors,
pour Julien, je fais quoi ? S’il voulait faire partie de la vie de mon bébé juste
pour me récupérer ? Peut-être que me remettre avec lui résoudrait des
problèmes, et serait la solution idéale.

Je me lève. Je me réfugie dans la salle de bains, pour m’asseoir sur le rebord


de la baignoire, une serviette enroulée autour de moi, Je compose le numéro de
Julien.

Il décroche instantanément.

– Jeanne ?
– Oui, c’est moi, salut, je ne te dérange pas ?
– Non, j’attendais ton appel, ça va ?

Ce garçon n’a aucune conversation. Ça va, ça va ? Non, ça ne va pas.


Comment veux-tu que ça aille ? Je ne sais plus où j’en suis, c’est le bordel dans
ma tête. J’ai l’impression de m’enfoncer dans les emmerdes, et je n’ai que vingt-
deux ans, punaise, je devrais profiter de ma jeunesse et au lieu de ça, je dois
résoudre des problèmes à n’en plus finir. Je ne suis pas prête pour tout ça.

Je me mets à pleurer, je ne peux retenir de gros sanglots, venus du fond de


nulle part. J’en ai marre aussi d’être une fontaine, j’ai l’impression que je ne
m’arrêterai plus jamais de pleurer.

Je renifle, incapable de parler.

– Jeanne, qu’est-ce que tu as ? Tu peux me parler, je t’ai dit que je serai


toujours là pour toi. C’est pour ça que je veux venir te voir ce week-end, je peux
t’aider. C’est certainement difficile pour toi ce que tu as…
– Je n’ai pas pu, Julien.
– Comment ? Tu n’as pas pu quoi ?
– Je n’en ai pas eu le courage, je me suis barrée de la maternité.
– Quoi !?
– Je n’ai pas pu, je te dis, je crie. Ce n’est pas moi, c’est contre tous mes
principes, j’ai gardé le bébé.

– Jeanne !? C’est quoi, ce bordel !? Avec qui parles-tu ?


Je lève les yeux et à travers mes larmes, je vois Adam à l’entrée de la salle de
bains, les yeux lourds de sommeil. Depuis combien de temps est-il là ? A-t-il
tout entendu ?

Je raccroche, ma vue se trouble, et je tombe au sol.


36

Jeanne

Je me réveille dans un lit que je ne connais pas, dans une chambre que je ne
connais pas, et mon corps est tellement douloureux que je n’ose bouger. En
voyant mon téléphone sur le chevet, je m’en saisis pour regarder l’heure.

Six heures.

L’aube pointe à travers les rideaux tirés. Tout me revient en mémoire : mon
appel à Julien, à qui j’annonce qu’il va finalement être père - contre son gré,
Adam, qui a certainement tout entendu, du moins la fin. Et, pour clore le tout, je
suis tombée dans les pommes de façon magistrale, en me cognant certainement
la tête par terre, au vu des élancements qui me vrillent le crâne dès que je bouge.

Je tends la main pour toucher son corps, mais je ne rencontre que le vide. Je
suis seule dans ce grand lit.

Pourquoi m’a-t-il laissée ?

J’essaye de me redresser un peu, millimètre par millimètre, et mes yeux font


le tour de la pièce.

Je sursaute.

Il est là, près du lit, dans un fauteuil, le regard hanté.

Qu’est-ce qu’il a ?

Je ne vais pas le perdre, encore, alors que nous venons de nous retrouver. Je
ne le supporterai pas. Pourquoi, mais pourquoi ai-je passé ce coup de fil à Julien
en pleine nuit ? J’aurais pu attendre d’être seule.

J’avance une main dans sa direction.


– Adam, j’ai cru que tu étais parti. Tu n’as pas dormi ? Viens, viens dans le lit
près de moi, ne me laisse pas seule, je t’en prie.

Il s’avance sur son siège, les coudes sur les genoux, comme s’il ne m’avait
pas entendue. Il me fixe pendant de longues minutes et je ne peux que le
regarder, mettant mon âme à nu pour cet homme. Il se lève, contourne le lit en
boitant légèrement, pour s’allonger près de moi. Je me tourne pour lui faire face,
pose une main sur sa joue. Il y appuie son visage.

– Je crois que je te dois une explication, lui dis-je doucement.


– J’ai eu tellement peur. J’ai cru que tu t’étais fracassé le crâne, je me
souviendrai de ce bruit toute ma vie. J’ai cru... putain... J’ai cru que tu étais
morte, je croyais t’avoir perdue, comme j’ai perdu Philippe.

Ses beaux yeux s’emplissent de larmes et il me serre contre lui, si fort qu’il
m’étouffe.

– Oh, mon amour, ne me quitte jamais.

Je crois rêver…

Ces mots murmurés à mon oreille m’emplissent d’une joie immense. Jamais
je n’aurais cru les entendre un jour, après ce qu’il vient de se passer, et tous mes
doutes s’envolent en une seconde. Il se soulève sur un coude, me regarde.

Mon rythme cardiaque s’accélère. J’ai peur. Que va-t-il encore m’annoncer ?

– Tu es la femme que je rêve d’avoir près de moi depuis toujours, Jeanne, je


t’attendais.

Je n’en crois pas mes oreilles.

– Il n’y a pas de hasard, continue-t-il, j’en suis persuadé maintenant. Je suis


venu au château contraint et forcé, mais aujourd’hui, je ne regrette rien. Tu as
guéri mon âme en même temps que mon corps, et sans toi, je ne sais pas ce que
je serais devenu. Nous devions nous rencontrer, nous aimer pour ne plus nous
quitter. Je te veux, ma belle, toi, et personne d’autre. Je suis incapable de te
laisser derrière moi, alors accepte de partir avec moi, dis-moi oui.
– Je veux être honnête avec toi, ensuite tu me diras si oui ou non, tu veux
encore de moi.
– Rien ne me fera changer d’avis, ni ton passé, ni ton ex, ni ton avortement, je
me fous de tout ça, je veux être ton avenir. Construisons un avenir merveilleux
ensemble, Jeanne, tu sais que je peux te rendre heureuse. Il n’y aura que toi, je te
le promets.
– Tu ne sais pas tout. Je pensais que tu avais entendu ma conversation avec
Julien, mais visiblement non, alors écoute-moi, s’il te plaît, sans m’interrompre.
C’est important pour moi, dis-je, en prenant sa main pour la serrer contre mon
cœur.
– OK, vas-y, je t’écoute.

Par quoi commencer ?

Et si, après, il ne voulait plus de moi ? Mon cœur se serre.

– J’ai promis à Julien de l’appeler pour donner de mes nouvelles, il s’inquiète


pour moi, dis-je, avec un sourire triste. Sauf que, hier, j’ai oublié. Au fait, merci
pour tout ça. J’ai vécu une soirée inoubliable, tout était vraiment parfait et tu
m’as comblée. Je me suis sentie comme une princesse... La robe, la voiture, le
chauffeur, le champagne, enfin, tout. Merci mille fois, personne ne m’a autant
gâtée de toute ma vie.

Je l’embrasse avec passion et il répond à mes baisers. Instantanément, mon


corps s’enflamme, mais il faut que j’aille jusqu’au bout, je ne dois plus rien lui
cacher.

Je m’éclaircis la voix.

– Lorsque je suis allée voir Julien à Dijon, pour lui annoncer ma grossesse,
j’ai compris que mes sentiments pour lui étaient morts et bien morts, je me
demande même comment j’ai pu rester aussi longtemps avec un type comme lui.
Bref, sans surprise, il m’a dit qu’il ne voulait pas de cet enfant, mais que la balle
était dans mon camp. Je ne lui en veux pas. Ce bébé, nous ne l’avons pas voulu,
c’était un accident. J’en ai parlé avec la sage-femme, visiblement, c’est un
problème de pilule sous-dosée. Julien ne veut pas assumer, il se trouve trop
jeune, et je lui ai dit que moi non plus, je n’en voulais pas. Nous étions d’accord,
sauf que... Je n’ai pas pu.
Ma gorge se serre, me fait atrocement mal, de grosses larmes coulent sur mes
joues. Lui parler va me soulager, j’en ai assez de dissimuler et de jouer les fortes
têtes alors que je me sens si seule, et si fragile.

J’ai besoin de lui. De lui et de son soutien.

Il me regarde toujours intensément sans prononcer une parole. Il embrasse


mes doigts, et m’incite d’un mouvement de tête à continuer. Lui ne
m’abandonnera pas. Enfin, je l’espère de tout cœur, mais jusqu’où iront sa
patience et sa compréhension ? Il me sonde, en attendant la suite patiemment,
comme je le lui ai demandé.

– Émilie m’a fait une échographie, j’ai entendu battre son petit cœur, et à
partir de là, j’étais perdue. Je me suis enfuie de la maternité, je suis rentrée au
château et tu connais la suite. Alors voilà, Adam, dans huit mois, je vais mettre
au monde un bébé, que j’ai choisi de garder, parce que cette petite vie qui est en
moi, je l’aime déjà. Je ne t’oblige à rien, tu ne me dois rien, je ne veux pas être
un fardeau pour toi. Je veux juste que tu saches que je suis enceinte, d’un autre
que toi, et que ça risque de compliquer un peu les choses, non ?

Il garde le silence, mettant ma patience à rude épreuve.

– Je te l’ai dit, Jeanne, cet enfant, puisqu’enfant il y a, n’est pas un problème


pour moi. Je te veux, toi, et rien ne me fera changer d’avis. Ce bébé, c’est toi,
alors il sera le bienvenu, et je l’aimerai, je te le jure, même si ce n’est pas le
mien. Nous avons tout le temps de nous organiser avant la naissance.

Il me regarde, les yeux pleins d’espoir.

– Tu veux bien me suivre, alors ? Je t’emmène dans mes bagages ? Pour ton
travail, j’en fais mon affaire, tu n’auras pas de préavis à faire. Dès que la maison
sera terminée, nous pourrons nous y installer, tu décoreras comme bon te
semblera, tu auras carte blanche, tu te consacreras à ta grossesse et à la chambre
du bébé. Tu ne seras pas obligée de travailler, je veillerai à tes besoins.
– J’ai certainement droit à un arrêt, avec des indemnités journalières. Je ne
veux pas que tu finances tout, Adam. J’ai besoin d’une indépendance financière,
de cotiser pour ma retraite, ce n’est pas à toi que je vais apprendre ça. J’ai
toujours été prévoyante et indépendante. Alors, j’aurai un maigre salaire, c’est
vrai, mais un salaire tout de même, et je ne veux pas avoir à te demander la
permission pour m’acheter quelque chose qui me fait plaisir. C’est non
négociable, c’est important pour moi, tu comprends ?
– OK, alors ton salaire sera ton argent de poche, je m’occupe de tout le reste.
C’est important pour moi aussi, j’aime l’idée de nourrir ma famille, je suis un
peu vieux jeu sur ce sujet, dit-il, en riant. Et puis, c’est donnant-donnant, comme
tu dis, tu vas t’occuper de moi. Tu t’en souviens ? Je suis encore malade. Je
compte sur toi, et sur un dévouement de tous les instants.
– Tu n’es pas malade, tu es momentanément handicapé. Mais grâce à Dieu,
pour toi, c’est réversible, et tout le monde n’a pas cette chance.
– J’en suis conscient maintenant, et c’est grâce à toi. Tu m’as ouvert les yeux,
tu m’as redonné confiance en la vie. J’ai décidé d’arrêter de me plaindre,
d’arrêter de m’apitoyer sur mon sort pour aller de l’avant.
– Tu n’oublieras jamais, ton accident a laissé d’importantes cicatrices, qui
mettront du temps à disparaître, tu dois être patient, mais je t’aiderai et je
m’occuperai de toi. Avec grand plaisir.
– Jour et nuit ? demande-t-il, avec une moue adorable.
– Oui, mon gros bébé, jour et nuit, je réponds, en l’embrassant.

Il se détache de mes lèvres.

– Il a dit quoi, ton ex, pour le bébé ?


– Je n’en sais rien, tu es entré dans la salle de bains et j’ai raccroché, donc je
n’ai pas eu sa réaction. Je vais devoir le rappeler.
– Oui, eh bien, rien ne presse. Viens plus près, ma belle, oublions tout ce qui
n’est pas nous. Viens sur moi et occupe-toi de moi, comme tu me l’as si
gentiment proposé et comme tu sais si bien le faire. J’en ai un souvenir,
comment dirais-je ? Inoubliable. Rien que de penser que je vais t’avoir toute à
moi, jusqu’à la fin de mes jours, je bande comme un malade.

Ignorant mon mal de tête, je grimpe sur lui, me lèche les lèvres, joueuse.

– Hum, je vois ça, nous allons devoir vous arranger ça tout de suite, monsieur.

Je glisse le long de son corps, soulève son tee-shirt, ouvre son pantalon, pour
embrasser son ventre tout en libérant son sexe. Je le caresse, je le fais languir,
pour ensuite le prendre dans ma bouche.
Bientôt, le plaisir nous emporte, une fois de plus, jusqu’à ce que sonne l’heure
de retourner au château, faisant voler notre bulle en éclat.

J’aurais tellement voulu ne plus sortir de cette chambre.

***

De retour au château, les heures défilent. Mon visage affiche un air béat, à tel
point que tout le monde me fait remarquer ma bonne humeur et ma bonne mine.
Léa et Xavier me font promettre de tout leur raconter, et je leur donne rendez-
vous à la cafétéria le soir même, pour satisfaire leur impatience. Je vais devoir
leur parler de mon départ, parce que j’ai succombé à mon beau patient et qu’il
m’emmène dans sa nouvelle vie. Un patient que je ne connais que depuis
quelques jours, ce qu’ils ne manqueront pas de me faire remarquer.

Je vais lier ma vie à la sienne, et alors ?

La valeur n’attend pas le nombre d’années, non ? Ce n’est pas ce que l’on
dit ?

Je m’en fous. Dix jours ou dix ans, qu’est-ce que ça change ? Connaît-on les
gens avec lesquels on vit ? Tout ça, c’est des conneries, il n’y a pas de loi. Des
couples se forment en quelques jours, se marient en un mois, et ne se quittent
plus ; d’autres vivent plusieurs années ensemble, se marient, et divorcent dans la
foulée.

Je sais qu’Adam est l’homme de ma vie, mon alter ego. Alors, à quoi bon
attendre ? Il veut la même chose que moi, tout cela n’est-il pas merveilleux ?
Moi aussi, j’entrevois le bout du tunnel, je ne suis plus seule et quelqu’un va
enfin prendre soin de moi.

J’abandonne Adam à ses exercices de musculation, pour monter au troisième


étage m’occuper de mon nouveau patient. En sortant de sa chambre, je croise
une jeune femme, grande, élancée, de longs cheveux roux ramenés en queue-de-
cheval vaporeuse, relativement belle, bien que semblant exténuée, et tenant par
la main un petit garçon. Elle paraît perdue. Je m’arrête à sa hauteur et ne peux
m’empêcher de remarquer ses yeux, d’un vert profond. Le petit garçon, qui lui
ressemble beaucoup, se cache dans ses jupes, intimidé.
Je leur souris, demande :

– Je peux vous aider ? Vous cherchez quelqu’un ?


– Yes… euh... oui…

Elle a un très fort accent anglais, et je ne sais pourquoi, mon cœur, une fois de
plus, fait un bond dans ma poitrine.

– Je cherche Adam Champdor, vous le connaissez ? On m'a dit que je pouvais


le trouver ici.
– Oui, je connais M. Champdor. Venez, je vais vous indiquer sa chambre,
vous pourrez l’attendre. Que dois-je lui dire ?
– Dites-lui que Kat est là, et que je suis venue pour lui présenter son fils,
Mike.

D’une main, je cherche le mur, pour m’y appuyer avant de perdre pied et de
m’effondrer. Une fois de plus, mon monde vient de s’écrouler, et cette fois-ci, il
n’y aura aucune possibilité de retour.
37

Adam

Je m’acharne à soulever de la fonte plusieurs heures par jour. Jeanne m’a dit
d’y aller mollo, sous peine de tendinites, peut-être de douleurs à vie. Mais je ne
sais pas être raisonnable, je ne l’ai jamais été, ce n’est pas aujourd’hui que je
vais changer, surtout avec ce que je viens de subir. Bien au contraire, à partir de
maintenant, je vais mettre les bouchées doubles. J’en ai marre de croupir dans ce
trou perdu, dans ce centre où il n’y a que des vieux, d’avoir l’impression de
perdre mon temps et de végéter. Je n’ai jamais été aussi inactif de toute ma vie.
Heureusement que j’avais ce projet de rachat qui m’a permis de ne pas
m’enfoncer et de garder un pied dans la réalité, sinon je crois que je n’aurais pas
survécu à toute cette merde. Mais voilà, le destin en a décidé ainsi et je me dois
maintenant de chérir cette vie qui veut encore de moi, pour perpétuer le souvenir
de Philippe, et continuer, pour lui. Puis je me suis surpris à faire des projets avec
une femme, avec Jeanne, et sans elle, je ne serais pas resté deux jours.

Mes pensées me ramènent toujours à elle.

J’ai failli la perdre, et j’en étais tellement malheureux que j’ai compris que je
ne pouvais plus envisager ma vie sans elle. Je suis bel et bien mordu, amoureux
comme je ne l’ai jamais été. Un sourire béat habite mon visage et Xavier, passant
par là, me jette un regard noir.

Et ouais, mec, Jeanne m’a choisi, elle est avec moi, que ça te plaise ou non et
je ne vais pas me gêner pour la faire partir d’ici. Sa place est à mes côtés.

Je lui tirerai bien la langue comme le gamin que je suis resté, mais au lieu de
cela, je le fixe sans me démonter. Il laisse son patient, s’approche de moi.

Putain, qu’est-ce qu’il me veut ?

On ne va pas se foutre sur la gueule, là, devant tout le monde, si ? Déjà que je
ne peux pas l’encadrer, il n’a pas intérêt à me gonfler.

– Monsieur Champdor, dit-il, d’une voix tendue.


– Monsieur.
– Depuis un moment j’attendais d’être seul avec vous, pour vous mettre en
garde.
– En garde ? Contre quoi, dites-moi ? Votre avis m’intéresse.

Tu parles, comme si j’en avais quelque chose à foutre de tes états d’âme, mon
pote. Je me fous de sa gueule littéralement, mais c’est un ami de Jeanne, alors je
vais tenter de rester calme et de paraître civilisé.

– Ne fais pas le mariole avec moi, reprend-il, et je serre les poings. Je t’ai tout
de suite cerné, tu as plutôt intérêt à bien te conduire avec elle, sinon, je te jure
que je te pète la gueule, patient ou pas. Jeanne est quelqu’un d’exceptionnel. Elle
est douce, gentille, ce n’est pas un mec dans ton genre qu’il lui faut.
– Parce que tu penses qu’elle serait mieux avec toi, peut-être ? Tu crois que
toi, tu lui conviendrais mieux ?

L’air entre nous crépite de menaces, et je suis prêt à me lever pour lui en
foutre une. La façon qu’il a de me toiser avec son petit air condescendant, de
jouer les donneurs de leçons, me hérisse le poil. Il ne me connaît pas, il ne sait
pas de quoi je suis capable. Tu vas voir, si je me lève, tu vas moins faire le malin.

– Un problème ? demande une voix à côté de nous.

Nous nous retournons. Je garde le silence, et l’autre connard, pris en flag’,


baisse les yeux. Je regarde Jeanne et je vois tout de suite que quelque chose ne
va pas.

– Je peux te parler, Adam ?


– Oui, bien sûr, je réponds, surpris.
– Bon, ben moi, je vous laisse, on se voit plus tard, Jeanne. On mange
ensemble, tu n’as pas oublié ?

Jeanne ne répond pas, me fait signe de la suivre, le regard fixe. Je prends mes
cannes, et nous sortons du service kiné. Ma respiration s’accélère. Putain, mais
qu’est-ce qu’elle a, bordel ?
– Jeanne, tu veux bien me dire ce qu’il se passe ? demandé-je, en arrivant à sa
hauteur devant les ascenseurs.

Elle appuie sur le bouton, lève à peine le menton pour me regarder, si


intensément que j’en ai des sueurs froides.

– Je reviens du troisième, et il y a quelqu’un qui t’attend dans ta chambre, une


jeune femme rousse, une anglaise.

Je me décompose.

Merde, elle n’a pas osé venir jusqu’ici ?

Sans même m’avertir ou me demander mon avis.

– Elle a avec elle un petit garçon et elle dit qu’il est ton fils. Cette femme dit
vrai, Adam ? Tu as un fils ?

Comment lui dire, pour ne pas la blesser que je le sais depuis hier, mais que je
ne lui ai rien dit, pour ne pas gâcher nos retrouvailles. Je ne veux pas qu’elle me
quitte à nouveau, je ne le supporterai pas, je viens seulement de la reconquérir.
Je me retiens pour ne pas taper du poing dans le mur.

Je dois la convaincre de ma bonne foi :

– Je viens de l’apprendre. Elle m’a fait parvenir une lettre par Jimmy. Mais
rien n’est sûr, je me méfie, et tant que je n’en aurai pas la certitude, je ne
considérerai pas cet enfant comme le mien. Crois-moi, Jeanne, je n’ai pas voulu
ça, je ne pensais surtout pas qu’elle allait venir foutre le bordel dans ma vie
jusqu’ici.
– Tu le savais et tu ne m’as rien dit ?

Elle me regarde, les yeux remplis de larmes, et encore une fois, je la fais
pleurer, ce que je m’étais juré de ne plus jamais faire.

Putain de bordel de merde, comment vais-je m’en tirer cette fois-ci ?

Elle semble plus abattue qu’en colère et une fois de plus mon cœur se serre
pour elle. Elle a tellement besoin de stabilité, d’être heureuse. Je veux lui
apporter ce réconfort, je veux être là pour elle, malgré tous ces obstacles que la
vie place sur notre chemin.

– Hier soir, je t’ai déjà annoncé mes projets et mon départ, je n’allais pas en
rajouter. Tout se passait si bien, mais ne t’inquiète pas, je vais arranger ça, je te
le promets. Je vais monter voir ce qu’elle me veut, et je la renvoie chez elle avec
perte et fracas.

Elle me prend le bras, le serre. Elle est avec moi, je le sens dans son regard, je
le vois dans son attitude, elle me soutient, elle croit en moi. Enfin, j’espère ne
pas me tromper, en le pensant. Ce que je lis sur son visage me rassure, je n’en
attendais pas moins d’elle et je suis soulagé. Nous allons faire face, ensemble,
unis, nous allons nous battre pour avoir droit au bonheur. Avec elle à mes côtés,
je me sens plus fort pour combattre l’adversité.

– D’accord, fais pour le mieux, mais reviens-moi, je t’en supplie. J’ai besoin
de toi, Adam, je ne supporterai pas de te perdre encore une fois. Tu peux faire
partie de la vie de cet enfant si tu le désires, je n’y vois pas d’inconvénients.
Nous élèverons nos bébés ensemble, nous serons une famille recomposée
comme tant d’autres. Si c’est bien ton enfant et qu’elle a besoin de toi, tu dois
prendre tes responsabilités. Ne fais pas comme Julien. Je sais ce que c’est, je le
vis en ce moment, c’est terrible d’être rejetée par le père de son enfant, je ne
souhaite ça à personne.
– Ouais, mais il y avait d’autres moyens, bordel !, que de venir me harceler
jusqu’ici. C’est une manipulatrice née, je te dis.
– Allez, ne la fais pas attendre et sois gentil. Ensuite, viens me retrouver dans
ma chambre, je t’attendrai, quelle que soit l’heure.

Elle s’avance, m’embrasse.

Son baiser sonne comme un adieu, ce que je refuse catégoriquement. Je lui


prends la main.

– Aie confiance en moi, en nous, ma belle, je ne veux pas te perdre, je ne


renoncerai jamais à toi, même si l’on cherche à nous séparer.
– Je te crois, mon amour, à tout à l’heure. Il faut que j’aille bosser.

Je la regarde s’éloigner, le cœur gros. Je m’attendais à une scène. Au lieu de


cela, elle est compréhensive et courageuse. Malgré ce qui lui arrive, elle sait
rester ouverte, elle a confiance en moi et je ne veux pas la décevoir. Je vais faire
face à mes responsabilités, elle a raison. Je le dois, pour mon honneur, sinon je
serai incapable de me regarder en face.

C’est donc cela que Kat a voulu me dire, il y a plusieurs années, qu’elle
attendait un enfant de moi ? Je sais très bien que je n’en aurais rien eu à foutre si
je l’avais su à l’époque. J’aurais certainement fait comme ce connard de Julien,
je lui aurais dit que ce n’était pas mon problème et que moi je n’en voulais pas,
que j’étais trop jeune, que j’avais toute la vie devant moi, et l’envie d’en profiter.
En un mot, je me serais conduit comme un fumier ! Comme quoi, tant que l’on
n’est pas concerné, on devrait se retenir de juger les réactions d’autrui.

Ce serait tellement plus simple pour moi de tourner le dos à tout ça, de faire
comme si ce n’était pas mon problème. Ce Julien, je le comprends maintenant,
sauf qu’aujourd’hui, j’ai changé. Je suis un autre homme, j’ai appris de mes
erreurs et surtout, je veux devenir quelqu’un de bien. Pour Jeanne. Pour moi.

Perdu dans mes pensées, je me rends à peine compte que je suis arrivé devant
la porte de ma chambre. Je prends une longue inspiration, et j’entre.

Ils sont tous les deux assis sur mon lit, Kat tient un livre devant son fils et lui
raconte sans doute une histoire. Ils forment un tableau attendrissant. Elle est
aussi fine que dans mon souvenir. Elle porte une jolie robe fleurie qui met ses
courbes en valeur, dévoile ses jambes, qu’elle a très belles. Elle a la peau laiteuse
des Irlandaises et je me souviens que j’aimais caresser son corps, plonger mon
nez dans ses boucles rousses. Je n’étais pas prêt pour une relation sérieuse à
l’époque, mais cela ne m’a pas empêché de prendre du bon temps avec elle. Elle
avait un tempérament de feu, mais comme beaucoup de mes conquêtes, elle
voulait plus, alors j’ai rompu lorsque j’ai compris qu’elle était amoureuse. Je ne
voulais en aucun cas perdre ma liberté.

Elle lève les yeux vers moi. Si son corps est resté le même, avec cette minceur
quelque peu juvénile, son visage, lui, est marqué par les années et, certainement,
une vie difficile. On lui donnerait facilement dix ans de plus. Son fils, en
revanche, est un joli bambin, avec de beaux yeux clairs. Je ne vois rien chez lui
qui me rappelle moi au même âge. Je ne me reconnais pas dans cet enfant et je
ne ressens pas ce petit pincement de certitude. Bien au contraire, je sais, j’ai
l’intime conviction que cet enfant n’est pas le mien. Il ne me reste plus qu’à
prouver qu’elle ment. Si elle a besoin d’argent, je lui en donnerai suffisamment
pour l’aider, mais je ne pourrai pas faire plus. Je soupire de soulagement.

– Bonjour, Kat, lui dis-je, d’une voix calme et posée.

Elle semble surprise par mon accueil et fond en larmes en se jetant sur moi.
Elle m’enlace, murmure des paroles que je ne comprends pas. Je ne m’attendais
pas à ça. Je me sens con et lorsque je regarde son fils pour voir sa réaction, sa
petite bouche se tord, et je crois qu’il va se mettre à brailler. Il ne manquait plus
que ça.

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire d’eux ? Je suis coincé, je ne vais pas
les foutre à la rue, s’ils n’ont nulle part où aller. Je suis encore dans une belle
merde.

– Kat, arrête, ton fils a peur, dis-je, en la repoussant gentiment.

Elle essuie ses larmes, me parle anglais d’une voix hachée, et j’ai un peu de
mal au début à comprendre. Elle se reprend, parle français.

– J’ai pensé à toi tous les jours, en priant le Seigneur de te revoir. Excuse-moi,
j’aurais dû te prévenir, mais j’avais peur que tu me repousses. J’ai appris pour
ton accident, par la sœur de Jimmy, avec qui je suis restée en contact, et j’ai eu
très peur. Il fallait que je te présente ton fils, Mike. Mike, come on, my boy, this
man is a good friend, dit-elle, en s’adressant à son fils.

Je suis soulagée qu’elle ne dise pas à cet enfant que je suis son père. Cela veut
peut-être dire qu’elle me ment, ou qu’elle n’en est pas sûre elle-même. Le gamin
s’approche de moi, et je lui tends la main.

– Hey, boy, how are you ?

Et regardant Kat.

– Il parle français ?
– Non, je ne lui ai pas appris, répond-elle.
– Pourquoi tu es là, Kat ?
– Je n’arrive plus à m’occuper de Mike, je travaille dans un pub le soir, mais
parfois, je suis obligée de le laisser seul, et j’ai peur qu’il lui arrive quelque
chose, ma colocataire ou ma voisine ne peuvent pas toujours le garder, et mes
parents m’ont chassée de chez eux quand je suis tombée enceinte. Je me
demandais, comme tu viens d’acheter une entreprise, si tu avais un travail pour
moi ?
– Je ne prends aucune candidature pour l’instant, alors, rentre chez toi, reviens
en septembre, et je verrai ce que je peux faire pour toi, OK ?
– Je suis partie, j’ai tout laissé, même mon appartement. J’ai tout vendu, je
n’ai plus rien, me répond-elle, les yeux baissés, des larmes dans la voix.

Elle plaisante ?

– Tu es partie à l’aventure avec ton enfant, sans savoir si tu aurais un toit au-
dessus de la tête ? Tu es inconsciente.
– Juste désespérée. Je veux une vie meilleure pour mon fils. Ton fils, je te
rappelle.
– Cela reste à prouver. Je vais avoir besoin de preuves, Kat, je ne vais pas te
croire sur parole. Tu viens foutre le bordel dans ma vie, tu t’en rends compte,
j’espère ?

J’ai envie de lui crier dessus, là maintenant.

Son immaturité, son inconscience. Comment peut-elle être à ce point


irréfléchie ? Si elle était seule, passe encore, mais elle a un enfant, nom de Dieu !
Elle ne peut pas dormir sous les ponts avec son môme ! Elle profite de la
situation, c’est sûr ! Elle se doute que je ne vais pas la foutre à la rue avec son
gosse, je ne suis pas sans cœur. C’est pour ça qu’elle l’a amené avec elle, elle
aurait pu venir seule tâter le terrain et ne pas me mettre devant le fait accompli.
Non, mais je te jure ! Je fais comment, moi, maintenant ?

Mon portable vibre dans ma poche. Je m’en empare, décroche.

– Oui, maman, je suis légèrement occupé, là, je peux te rappeler plus tard ? je
crie dans le téléphone, vidant mon excès d’humeur sur ma pauvre mère.

Des sanglots me répondent.

– Arrête de pleurer, je ne comprends rien à ce que tu dis.


Je comprends que quelque chose de grave vient d’arriver.

– Mamina a fait un malaise, je l’ai trouvée par terre, inconsciente, et j’attends


les pompiers. Viens vite, dit ma mère, entre deux sanglots.
38

Jeanne

Je tourne en rond, je n’en peux plus de cet endroit. Tout me ramène aux
heures difficiles de ces dernières semaines, Julien, l’angoisse d’une grossesse
non désirée, Adam, et maintenant cette Anglaise et son enfant, alors que nous
venons juste de nous retrouver. J’en ai marre, il faut que je me casse d’ici, avec
ou sans lui.

On frappe doucement à ma porte.

Adam, déjà ?

Un grand sourire illumine mon visage lorsque j’ouvre, pour s’effacer


instantanément. Il est devant moi, habillé comme s’il allait sortir. Il est beau. Le
plus bel homme que j’aie jamais vu, et mon cœur se serre devant la menace
imminente. Il part.

– Tu me laisses entrer ? demande-t-il, d’une voix caressante.


– Oui, oui, bien sûr, excuse-moi.

J’ouvre la porte pour lui laisser le passage et il entre, pour aller s’asseoir sur
mon lit.

– Viens près de moi, il faut que je te parle.


– Vu ton expression, je m’en serais doutée. Tu pars, c’est ça ? dis-je, en
m’essayant à ses côtés.
– Ma grand-mère a fait un malaise, elle va être hospitalisée, c’est grave. Je
retourne chez moi et je ne reviendrai pas, sauf pour venir te chercher, comme je
te l’ai promis. Attends-moi, Jeanne, s’il te plaît, je ne serai pas long. Ma mère a
besoin de moi, et je veux être présent pour ma grand-mère.

Je baisse la tête, les yeux pleins de larmes. Je ne veux pas ajouter à sa


douleur, je dois me montrer forte. Mais malgré toute ma bonne volonté, je ne
peux empêcher ma voix de trembler.

– C’est normal que tu veuilles être auprès d’elles, je comprends.

Il me lève le menton, m’embrasse tendrement. Mon cœur va exploser. Je fais


bonne figure, je veux être compréhensive, mais je saigne à l’intérieur.

– Je t’aime, Jeanne. Je ne peux plus me passer de toi. Tu me crois, au moins ?

Je ferme les yeux, m’agrippe à ses bras. Je vais devoir encore endurer la
solitude, cette sensation de vide, avec plus personne à aimer, plus de moments à
partager, plus d’amour. Même s’il veut me persuader du contraire, il s’en va, et
me laisse derrière lui. J’ai envie de hurler.

Je gémis contre ses lèvres, éperdue, anéantie, au bord de la rupture. Un


sanglot enfle dans ma poitrine.

– Jeanne, murmure-t-il, contre mes lèvres.

Il m’embrasse dans le cou, tire sur mon tee-shirt. Je lève les bras, pour qu’il
me l’enlève. Il dégrafe mon soutien-gorge, et avec un grognement sourd, saisit
mes seins à pleines mains sans cesser de m’embrasser.

– Viens, j’ai besoin de toi… Maintenant, déclare-t-il, d’une voix rauque


chargée de désir.

Pris d’un besoin urgent et irrépressible de se donner l’un à l’autre, avant


d’être séparés, Dieu seul sait pour combien de temps, nos corps s’embrasent, et
nous roulons sur le lit. Nous nous déshabillons en toute hâte, le souffle court,
puis je m’abandonne à ses mains expertes. Plongé au fond de mes yeux, il entre
en moi d’une poussée et je gémis de le sentir au creux de mon corps. Je me
donne, je m’ouvre pour lui, le laisse toucher mon âme, mon cœur, comme aucun
homme ne le fera jamais. Nos corps se fondent, s’accrochent, nos peaux claquent
l’une contre l’autre, la sueur ruisselle entre nous, et ça dure et dure encore. Des
larmes jaillissent de mes yeux, mouillent mes cheveux, je retiens mes pleurs, le
cœur déchiré par ses assauts passionnés, aussi bien que par la peur de ne jamais
le revoir. Je me cambre, je l’étreins, dans un geste désespéré, pour le retenir,
encore un peu, un tout petit peu. Un peu plus. Son sexe entre et sort, de plus en
plus vite, jusqu’à m’arracher des cris de plaisir, jusqu’à nous amener à la
jouissance. Ensemble.

Au bout de quelques secondes, il se détache de moi, roule sur le côté, en


m’entraînant avec lui. J’essuie discrètement mes larmes, mais une détresse sans
nom me poignarde le cœur.

Je voulais être forte, mais c’est impossible, je l’aime trop. Je me love au creux
de ses bras, la tête sur son épaule, et il me caresse doucement le dos.

– Merci, ma belle, c’était fabuleux, dit-il, dans un souffle.


– Mais de rien, tout le plaisir est pour moi ! Tu es un amant merveilleux et j’ai
encore pris mon pied, je réponds, en l’embrassant sur les lèvres avec un léger
sourire.

Je tente de détendre l’atmosphère. Je ne veux pas qu’il garde en mémoire une


femme au visage ravagé par les larmes, mais honnêtement, le cœur n’y est pas.

– Je vais devoir partir.

Il se dégage doucement de mes bras, s’habille au pied du lit.

Je suis suspendue au moindre de ses gestes, je veux tout garder en mémoire :


la façon qu’il a de se passer la main dans les cheveux, les muscles de ses bras
quand il enfile sa chemise, ses mains. Il a une belle montre au poignet, que je ne
lui avais encore jamais vue, et c’est fou, mais cette simple petite chose me fait
prendre conscience que je ne sais rien de lui. Rien qu’une toute petite partie de
sa vie. Une infime partie.

J’ai mal.

Mal à en crever.

– Pas le temps pour une petite douche ? je demande, en lui caressant le dos.

Un sourire se dessine sur ses lèvres.

Il me regarde, sourit en coin.


– J’en ai encore les images plein la tête, elles ne me quitteront jamais. Ne
t’inquiète pas, il y aura plein de prochaines fois. Je sais que ce que je te demande
est difficile, tu dois avoir peur, m’en vouloir… Mais attends-moi, s’il te plaît, aie
confiance en moi.
– Tu l’emmènes ?

Il sait que je parle de l’Anglaise.

J’aimerais que cette fille n’ait jamais existé. Peut-être arrivera-t-elle à le


reconquérir, qui sait, en lui faisant du chantage à la paternité.

L’a-t-il aimée ?

Il suit le cheminement de mes pensées.

– Je n’ai pas vraiment le choix. Elle a tout vendu, elle n’a plus rien, plus
d’appartement, plus de travail. Je ne vais pas les laisser à la rue, elle et son
mioche. Mais ne t’inquiète pas, je te le répète, cette fille n’est rien pour moi, je
n’ai aucun sentiment pour elle, je n’en ai d’ailleurs jamais eu. Nous avons juste
baisé, rien à voir avec ce qu’il se passe entre toi et moi.
– Je te crois, Adam, j’ai confiance en toi, même si c’est difficile pour moi de
faire de nouveau confiance à quelqu’un. Je t’attendrai.

Il se lève, me tend les bras, et je me serre contre lui.

– Je t’appelle très bientôt.


– Courage. J’espère que tout se passera bien pour ta grand-mère.

Il se détache de moi, récupère ses cannes, me regarde une dernière fois


comme s’il voulait graver mon visage dans sa mémoire. Il fait quelques pas,
mais je le retiens.

– Adam, dis-je, des larmes dans la voix.


– Oui, ma belle ?
– Je t’aime, je réponds, en me ruant sur lui et en prenant ses lèvres.

Il répond à mon baiser, puis me repousse doucement. Il me regarde


intensément, le regard brillant.
– Je t’aime aussi.

La seconde d’après, il n’est déjà plus là. J’entends son pas décroître dans le
couloir.

J’aimerais le retenir, l’empêcher de partir et de me laisser seule, déverser des


torrents de larmes à ses pieds, hurler à m’en déchirer les cordes vocales, lui faire
du chantage, m’agripper à ses jambes, le bourrer de coups de poing, trépigner, le
séquestrer, mais je ne bouge pas. Je me contente d’écouter son pas disparaître,
emportant avec lui mon cœur, mes espoirs et mes dernières illusions.
39

Clothilde

Le château, août 1904

– Clothilde, ma Clothilde, oh, mon Dieu, je l’ai tuée ! Vite, quelqu’un, s’il
vous plaît ! Appelez un médecin.

Je murmurai, dans un souffle.

– Thibaut ? Est-ce vous ?


– Oui, c’est bien moi, vous ne rêvez pas, ma douce, je suis là. Je suis venu dès
que j’ai su. Je vais vous sortir de là, je vous aimerai tellement que vous allez
guérir, je vous le jure.

Je me redressai péniblement, aidée par mon ancien maître de musique.

– Venez, je vais vous conduire à ce sofa, vous pourrez vous allonger et


récupérer quelque peu. Mon Dieu, comme vous m’avez manqué.
– Ne vous approchez pas, Thibaut, je suis gravement malade, je risque fort de
vous contaminer.

Je tentais de le repousser, mais je ne tenais plus sur ses jambes. Mes ébats
nocturnes et cette syncope avaient eu raison du peu de forces qu’il me restait.
Thibaut m’aida à m’installer et me cala le dos avec des coussins.

– Voulez-vous que j’aille vous chercher un verre d’eau ? demanda-t-il.


– Oui, je veux bien, mon ami, ce serait aimable à vous.

J’avais surtout besoin qu’il s’éloigne pour que je puisse faire le point. Que
faisait-il ici ? Pourquoi maintenant ?

Il y a quelques semaines, j’aurais tout donné pour vivre cette scène, mais plus
maintenant. J’avais fait l’amour avec Pierre, de mon plein gré, et j’allais devenir
sa femme. Il n’y avait plus la moindre place pour Thibaut, c’était trop tard.

– Tenez, ma mie.
– Merci, Thibaut. Que faites-vous là ?

Mon ton était froid et tranchant, j’en avais pleinement conscience, mais je
devais tout de suite lui montrer que, pas plus aujourd’hui qu’hier, nous n’avions
d’avenir ensemble. Si j’avais dû être à lui, je l’aurais choisi il y a de cela bien
longtemps. Je me serais laissé courtiser, j’aurais fait l’amour avec lui, rien
n’aurait pu m’en empêcher, comme je l’avais fait avec Pierre, et j’aurais assumé
mon désir jusqu’au bout. Au lieu de cela, je l’avais fait renvoyer. Je n’aurais
jamais pensé qu’il puisse me pardonner un jour et chercher à me retrouver.

Mon Dieu, et si Pierre arrivait, qu’allais-je lui dire ?

Il fallait que Thibaut parte sur-le-champ, il ne fallait pas que mon futur mari
nous trouve ensemble. Il penserait que je le trompais, que j’en aimais un autre,
alors que c’était faux, il était tout pour moi.

– J’ai erré quelque temps, de château en château, en offrant mes services à des
marmots ignares qui n’avaient rien à faire de la musique. J’étais tellement en
colère, Clothilde, comment avez-vous pu me faire ça ?
– Vous saviez que rien n’était possible entre nous, mon père ne l’aurait jamais
permis. Il vous a donné des lettres de recommandation, vous ne vous en êtes pas
servi ?
– Et puis quoi, encore ? Je les ai déchirées à peine le portail de votre domaine
franchi. Je ne voulais rien lui devoir. Me virer comme un malpropre ! Je sais que
je ne suis qu’un petit professeur de campagne, mais j’ai droit au respect, que
diable ! Vous, les gens de la haute, vous vous croyez tout permis, comme si je
l’avais fait exprès, d’être tombé amoureux de vous. Ah, Clothilde…

Il posa la tête sur mes genoux et m’enlaça. Je portai mes mains à mon cœur.
Mon Dieu, comme il avait dû souffrir par ma faute, il me faisait pitié.

– Relevez-vous, Thibaut, je vous en prie, nous pourrions être vus ! J’ai ma


réputation et je suis malade, je vous le rappelle.
– Je m’en moque, contaminez-moi, je veux vous suivre jusqu’au bout, jusque
dans la tombe ! Nous mourrons ensemble, vous ne serez plus seule. Je suis là,
ma mie, je ne vous laisserai plus jamais.

Je le repoussai de toutes mes forces, car son discours me faisait horreur. Je


n’avais aucunement envie de mourir. Je ne voulais pas mourir, il n’en était pas
question, j’allais survivre à cette maladie, pour l’amour de Pierre.

– Assez, monsieur, relevez-vous, je vous le demande. Si vous m’aimez un


peu, éloignez-vous de moi, suppliai-je.

Il me serra encore plus fort, ne voulut rien entendre.

– Je ne peux pas, Clothilde, tout en vous m’attire. Votre bouche si sensuelle,


que j’ai eu la chance de baiser, mais si peu, juste pour m’en donner le goût, et
que je n’ai jamais pu oublier, votre peau, si douce, là, sur vos cuisses…

Il souleva ma robe, en haletant de vice contenu, et je sentis avec horreur ses


mains remonter le long de mes jambes, jusqu’en haut. Un haut-le-cœur me saisit
soudain, mais je n’avais plus la force de lutter, ni de le repousser. Jusqu’où allait-
il aller ?

Pitié, faites qu’il s’arrête. Pourquoi n’y a-t-il personne dans cette pièce ? Où
sont-ils partis ? Je ne l’avais pas remarqué jusque-là, mais il sentait le mauvais
vin, la sueur, et son odeur m’écœurait. Se pouvait-il que je l’aie brisé à ce point ?

Je l’entendis avec horreur débiter des paroles sans suite :

– Comme tu es chaude, ma mie, et toute mouillée, je vois bien que je te fais


encore de l’effet. Allez, Clothilde, juste un mot, et je te fais mienne dans
l’instant, j’attends ce moment depuis tellement longtemps.

Je sentais des larmes de détresse jaillir de mes yeux fatigués. J’allais encore
m’évanouir, mon Dieu, comme j’étais épuisée…

Pierre, Pierre mon amour, viens vite, par pitié. Viens me sauver.

– Éloignez-vous monsieur, résonna une voix derrière nous. Laissez cette


femme respirer, enfin, vous voyez bien que vous l’incommodez.
Pierre était là, les poings crispés, prêt à en découdre, et de soulagement autant
que d’inquiétude, je tombai évanouie une fois de plus.

***

Je me réveillai sur mon lit, calée confortablement sur des coussins. Mes yeux
firent le tour de la pièce, et les souvenirs revinrent brutalement. Je me redressai,
complètement paniquée.

– Tout doux, ma mie. Là… c’est fini, je suis là, dit Pierre.
– Oh, mon Dieu, c’était horrible, j’ai cru qu’il allait… Il ne m’a pas ? Vous
étiez là ? Oh, je ne me souviens plus, dites-moi qu’il ne m’a pas touchée. Je suis
à vous, mon amour, je vous le jure, je n’ai jamais voulu ça, vous me croyez,
n’est-ce pas ? Dites-moi que vous me croyez. Je ne survivrai pas si vous doutez
de moi, je ne veux pas vous perdre, vous êtes ce que j’ai de plus précieux dans la
vie, et…

Je fondis en larmes, incapable de prononcer un mot de plus. Pourquoi ?


Pourquoi le sort s’acharnait-il sur moi ? Qu’est-ce que j’avais bien pu faire de
mal pour souffrir à ce point ? Je venais de trouver l’amour, l’homme de ma vie,
je ne pouvais pas tout perdre. Je cherchai les yeux de mon amant, et je n’y vis,
avec soulagement, que bonté et amour.

– Bien sûr, mon aimée, je vous crois, je n’ai jamais douté de vous.
– Comme vous êtes bon, mon amour. Pardonnez-moi.

Je me jetai dans ses bras, qu’il me tendait avec tendresse, et m’installai sur ses
genoux pour l’embrasser passionnément. Pierre s’écarta, essuya les larmes qui
ruisselaient sur mes joues.

– Là, là… Ma douce, calmez-vous, cet homme n’est plus un danger, je m’en
suis occupé personnellement.

Je reniflai et me lovais un peu plus dans ses bras.

– J’ai eu tellement peur, repris-je. Je vous ai appelé, du fond de mon cœur, et


vous m’êtes apparu. Je n’avais plus de force, je ne pouvais plus lui résister. Où
est-il maintenant ? Il ne faut pas lui faire de mal… je sais qu’il n’est pas
méchant, c’est un homme brisé, un homme brisé par ma faute… Pierre, mon
Dieu, qu’ai-je fait ?

Je savais que je parlais à tort et à travers, et que j’étais à peine cohérente. Je


serrai Pierre contre moi, le plus fort possible, même si je sentais mes forces me
quitter. J’avais besoin de lui, de le sentir contre moi, je le voulais en moi, pour
qu’il me rassure, me prouve qu’il m’aimait toujours, et que je ne lui faisais pas
horreur. Je l’entendais à peine.

– Il est dans le bureau du directeur. Nous avons appelé les gardes de la


maréchaussée, ils vont venir le chercher avec un fourgon. Il passera quelques
jours en geôle, aura le temps de dégriser et de faire amende honorable. Nous
avons été obligés d’envoyer un billet à votre père, Clothilde, mais ne vous
inquiétez pas, je vais tout arranger.
– Prenez-moi, Pierre, enlevez-moi ces images qui m’ont souillée, le souvenir
de ses horribles mains sur moi. Il a tellement changé, je ne le reconnais plus.
Pourtant, lorsque je l’ai écouté jouer du piano, je l’aurais reconnu entre mille, il
a un don extraordinaire. Mais physiquement, il n’est plus que l’ombre de lui-
même. Oublions-le, mon amour, donnez-moi du plaisir.

Je retirai mon jupon, m’assis à califourchon sur ses jambes, en remontant mes
robes. La proximité de mon amant me donnait des vapeurs et l’envie de lui me
faisait frémir.

Pierre me pressa contre lui. Sa virilité déployée m’appelait et je me sentais


fondre. Il me faisait onduler sur lui, en gémissant dans son cou.

– Oh, Dieu, Clothilde, vous êtes une déesse et je n’ai jamais désiré une femme
comme je vous désire. Vous êtes pure et douce et pourtant, vous savez d’instinct
ce qu’il me faut, comme si nous nous étions toujours connus, et déjà aimés.

Mes yeux accrochés aux siens, je descendis de ses genoux, m’agenouillai,


puis j’ouvris son pantalon, pour en sortir son membre. Je n’avais jamais vu un
sexe d’homme de près. Je le caressai tendrement, hypnotisée, et surprise de le
voir grandir encore. Je le regardai d’un air suppliant, et comprenant ma question
muette, il plaqua sa main sur la mienne, imprima un mouvement de va-et-vient,
en donnant le rythme.

– Tu peux aussi me prendre dans ta bouche si tu veux, me sucer, enrouler ta


langue autour de moi, mais je ne t’oblige à rien. On appelle ça une fellation et
j’avoue que je me damnerais pour… mon Dieu, Clothilde… oui, c’est ça… tout
à fait, tu y es… C’est très bon, ne t’arrête pas…

Il poussa son bassin vers moi, vint tout au fond de ma gorge. Je sentais qu’il
aimait et en redemandait. J’étais heureuse de lui faire plaisir, de le combler, de
lui faire entrevoir tout l’amour que j’avais pour lui, et très vite, il a été tout près
d’exploser.

– Clothilde, tu devrais arrêter si tu ne veux pas que je…

J’accélérai le mouvement, au contraire. Il se tendit comme un arc, puis


déversa sa semence dans ma bouche. Son goût salé me surprit. Ce n’était pas
désagréable, loin de là, et s’il aimait, eh bien alors, j’aimerais aussi. Je le
regardai, avec un air mi-ange, mi-catin, en me léchant les lèvres, tout en
continuant de le caresser doucement. Je ne pensais pas être si bonne comédienne,
j’aimerais qu’il reprenne vie rapidement, car j’avais envie de lui dans son ventre,
je ne voulais pas qu’il s’arrête là.

Un sourire illumina son visage.

Mon cœur battait la chamade, anticipant le plaisir qu’il comptait me donner,


que je voyais dans ses yeux. Il se releva, quitta son pantalon et me porta jusqu’au
lit. Là, il souleva mes jupes et colla sa bouche sur mon entrejambe. Je gémis à
mon tour, déjà perdue. Il effleura mes orifices de ses doigts, les enfonçant à
peine, pour me tenter, je ne demandais plus qu’une chose, qu’il vienne à
l’intérieur de moi éteindre ce feu qui me consumait. Mais il n’était pas pressé, et
avait décidé de me torturer divinement.

Ses longs doigts allaient et venaient à l’intérieur de mon sexe, m’arrachant


des râles de plaisir.

– Pierre, s’il te plaît, suppliai-je.

Je me tortillais, avançais les hanches à sa rencontre, agrippée aux barreaux du


lit au-dessus de ma tête. Il vint se placer entre mes jambes, entra en moi, avec
une délicatesse et une douceur insoutenables, en me regardant intensément. Il se
dressa sur les bras, accéléra la cadence en sentant mon impatience et me pilonna
sans relâche. Je le sentais buter au fond de ma féminité et relevant la tête, je le
regardais entrer et sortir de mon corps. La vision de nos deux corps fusionnant
me fit instantanément basculer, et je jouis, inondant son sexe de mon eau. Je
n’avais jamais connu tant de plaisir. Dans un dernier coup de reins, Pierre sortit
de mon corps comme j’en avais maintenant l’habitude, se répandit sur mon
ventre, puis s’écroula à mes côtés. Bientôt, il allait pouvoir se déverser en moi, et
j’espérais que rapidement, j’attendrais un enfant de lui.

Il m’attira contre sa poitrine.

– Endors-toi ma douce, dit-il. Je reste un peu et je redescends. Je t’enverrai


Berthe pour qu’elle s’occupe de toi.
– Je dois aller voir Thibaut, ne le laisse pas partir avant que j’aie pu lui parler,
s’il te plaît. J’en ai besoin, je ne veux pas qu’il me déteste. Je me repose un petit
quart d’heure, et nous pouvons aller le voir ensemble, tu veux bien ?
– Oui, ma chérie, je t’accompagnerai et je resterai un peu en retrait dans la
pièce, on ne sait jamais. Je te reconnais bien là : tu es un ange, la douceur
incarnée. Tu devrais lui en vouloir, et au lieu de cela, tu veux guérir sa peine.
– Je voudrais qu’il me pardonne ce que je lui ai fait, c’est pour moi que je le
fais, pour le salut de mon âme. Si je dois partir rapidement, je veux partir en
paix.
– Ne parle pas comme ça, ma douce, je ne le supporte pas. Je ferai tout ce qui
est humainement possible pour te garder en vie, je te le promets.
– Ne me fais pas de promesses que tu ne pourrais tenir, mon amour, répondis-
je, dans un souffle.
40

Adam

Je tiens la main de ma grand-mère, qui gît, inerte, sur son lit, branchée à une
quantité incroyable de tuyaux qui la maintiennent en vie artificiellement. Elle a
fait un infarctus du myocarde, majeur, et s’est cassé le col du fémur en tombant.
Ses jours sont en danger, nous a dit le cardiologue. Ils attendent que son cœur
soit stabilisé pour pouvoir l’opérer de la hanche et lui poser une prothèse totale.
Elle a l’air tellement fragile, si petite, si menue, si perdue entre ces draps blancs,
dans ce lit trop grand pour elle. Elle si pleine de vie, il y a à peine quelques
jours. Je lui caresse le visage, je lui parle sans interruption, sans savoir si elle
reprendra conscience, ou même si elle m’entend.

Putain de chienne de vie…

Mon meilleur ami et maintenant, ma grand-mère.

J’ai envoyé ma mère nous chercher des cafés. Je l’aime, mais je ne supporte
plus ses jérémiades. Je ne peux pas m’empêcher de lui en vouloir, alors parfois je
n’en peux plus, et je l’envoie balader. Elle n’a jamais rien fait pour se sortir de sa
situation, elle aurait dû avoir plus de caractère, plus de courage, elle aurait dû me
protéger plus qu’elle ne l’a fait. Je suis son fils, merde, la chair de sa chair, elle
aurait dû me défendre comme une louve ! Ce n’est pas ce que font les mères
aimantes ? Elle m’a seriné toute ma vie qu’elle m’aimait, qu’elle subissait tout
ça pour moi, me culpabilisant un peu plus chaque jour. Mamina avait bien plus
de couilles qu’elle. Un jour, elle a foutu mon père dehors, en le menaçant de le
dénoncer au fisc. Elle avait raison, il fallait le tenir par son putain de fric. Il n’en
menait pas large et il est parti sans demander son reste. Je ne sais pas pourquoi
ils s’étaient disputés, mais quand je suis rentré à la maison, c’est moi qui ai
dérouillé.

Mamina geint, papillonne des paupières. J’approche mon oreille de sa bouche,


en pensant entendre mon prénom.
– Mamina, je suis là, ne t’inquiète pas, tu vas t’en sortir.

Les larmes m’empêchent de parler. Je renifle. Avec elle vont partir mon
enfance, la chaleur et l’amour qu’elle m’a toujours témoignés. Si elle s’en va, je
serai orphelin, et j’aurai perdu les deux êtres que j’aimais le plus au monde.

– Ne me quitte pas, Mamina, j’ai besoin de toi. Ne me laisse pas tout seul…
– Adam, mon Adam, c’est bien toi ? murmure-t-elle, avec difficulté.
– Oui, Mamina, c’est moi.
– Je… t’…attend…

Ses mots sont hachés, j’ai du mal à comprendre.

– Approche. Bes… besoin te di… dire…


– Oui, mamie, quoi, qu’est-ce que tu veux me dire ?
– Ton père… pas… ton père…

Elle tente de lever la main pour me toucher la joue, comme elle aimait si bien
le faire, mais elle en est incapable, et son bras retombe sur le matelas. Sa
respiration devient sifflante, difficile, le son rauque. Elle peine à reprendre sa
respiration, ses yeux s’écarquillent et je reste suspendu à ses lèvres,
recroquevillé sur sa pauvre petite main. Son souffle se meurt, comme une petite
bougie que l’on éteint. J’attends la respiration suivante, qui ne vient pas, puis la
machine à laquelle elle est reliée se met à sonner. D’un long bip continu. Je
comprends qu’elle m’a quitté, pour toujours, doucement, sans faire de bruit,
discrètement, sans déranger personne ; elle meurt comme elle a vécu et je
m’effondre sur elle, en la serrant dans mes bras.

Deux infirmières entrent et se ruent sur nous. Une des deux se dirige vers le
monitoring cardiaque, touche quelques boutons.

– Monsieur, écartez-vous, s’il vous plaît.


– Vous voyez bien qu’il n’y a plus rien à faire. Elle est morte, je hurle. Morte,
vous entendez ! Vous, sortez de cette chambre ! Vous n’êtes que des bons à rien,
vous ne savez rien faire. Et il est où le médecin, hein ? Il dort, bien
tranquillement, en laissant des pauvres vieux crever seuls ?

Ma mère entre et comprend en un regard. Elle s’approche de moi, me prend


dans ses bras, et me serre contre elle, fort, me retient, alors que je crie encore
toute ma détresse, comme lorsque j’étais petit garçon. Je me débats, mais elle
tient bon, ne me lâche pas. Alors les digues se rompent, des sanglots franchissent
mes lèvres et déchirent ma poitrine.

– Maman, elle est morte, elle nous a quittés. Mamina !

Je l’appelle, je tends la main vers ce lit qui me l’a prise et je sais que plus
jamais elle ne me prendra dans ses bras, plus jamais elle ne me consolera.

– Je sais, Adam, je sais. Tu étais près d’elle et c’était tout ce qu’elle voulait.
Elle est partie heureuse. Elle t’attendait, tu sais, elle a tenu jusqu’à ton arrivée.

Je sanglote contre son épaule, le cœur en lambeaux. Je ne sais pas comment


j’arriverai à surmonter sa mort.

– Viens, rentrons à la maison.


– Rentre si tu veux. Moi, je reste encore un peu près d’elle, j’en ai besoin.
– Comme tu veux, mais ce n’est pas raisonnable, mon grand, dit-elle en me
caressant la joue.
– Ne t’inquiète pas, je rentrerai vite, je réponds, en m’appuyant sur sa main.
– J’y vais alors, à tout à l’heure. Ne te fatigue pas trop, ménage-toi, tu n’es
pas encore remis de ton accident.

Je baisse la tête. Mon accident… Plus rien ne sera plus jamais comme avant.

***

Je sors de l’hôpital, épuisé, au petit jour.

Je suis resté toute la nuit à veiller ma grand-mère. Ils attendent deux heures
pour enfin prononcer le décès, c’est le délai légal. Pendant ces deux heures, seul
à son chevet, je lui ai raconté mes dernières semaines, le château, ma rencontre
avec Jeanne, mes projets, comme si elle pouvait encore m’entendre. Je lui ai
redit que je l’aimais, qu’elle aura toujours une place à part dans mon cœur,
qu’elle sera toujours avec moi, en moi, me conseillant et m’aiguillant en toute
chose, comme avant. J’ai ensuite aidé à sa toilette et pour l’habiller. Maintenant,
je vais pouvoir rentrer chez moi, m’écrouler sur mon lit, et dormir des jours
entiers.
Ensuite, j’irai trouver ma mère et j’aurai l’explication que je réclame depuis
longtemps.

Je ressasse les paroles de ma grand-mère : ton père n’est pas ton père. Je crois
que finalement, je l’ai toujours su. Cela expliquerait bien des choses.

Alors qui est mon vrai père ?

Je sors mon portable de ma poche pour appeler mon chauffeur, un type que
j’ai embauché pour me véhiculer dans mes déplacements. Il m’a conduit à
l’hôpital et a accompagné Kat et son fils chez mes parents. Elle est assez grande
pour se débrouiller seule et s’installer dans la chambre d’amis.

Il doit être quelque part à m’attendre, au volant d’un gros 4x4 noir, flambant
neuf.

Je voudrais appeler Jeanne, j’ai besoin d’entendre le son de sa voix, mais il


est cinq heures du matin, je ne vais pas la réveiller, elle a besoin de repos. Elle et
son bébé. Je leur en fais voir de toutes les couleurs, je dois la laisser un peu
tranquille. Dès que j’aurai tiré au clair ma naissance et ma pseudo-paternité,
j’irai la chercher.

Le chauffeur arrive enfin.

Ce n’est pas trop tôt, je me gelais les couilles à attendre sur le parvis de cet
hôpital de merde. Je vais essayer de ne pas vider ma colère sur ce pauvre
homme. Putain, là, je crois que j’en ai soupé de cet endroit, je ne peux plus le
blairer, j’en ai pris pour dix ans. Le prochain qui va à l’hosto, je ne vais pas le
voir ! Déjà que je n’aimais pas trop les hôpitaux avant, maintenant c’est encore
pire. Je me souviens du jour où je m’étais cassé le bras, enfin, quand mon père
m’avait violemment poussé et que j’ai heurté la table basse du salon. Il a rigolé
quand j’ai pleuré en me tenant le bras et m’a encore foutu une taloche parce que
je pleurais. Ma mère est vite accourue et m’a amené ici. Le doc m’a demandé
comment je m’étais fait une telle fracture, m’a dit que j’étais un fameux
cascadeur, alors j’ai menti, en voyant le regard éploré que ma mère me lançait.
J’aurais déjà dû tout déballer à cette époque. Je suis ressorti avec un plâtre, mais
mon cœur, lui, était cassé pour toujours.
Peut-on mettre un plâtre à cet endroit ? avais-je demandé à ma mère.

Peut-on plâtrer un cœur quand il est cassé ?

Elle n’a su que pleurer, et me prendre contre elle.

***

Arrivé chez mes parents, j’installe mon chauffeur dans une dépendance et je
pars retrouver ma mère. Elle est attablée à la cuisine, seule, une tasse de café
entre les mains. Elle a l’air perdue et je vois en elle la petite vieille qu’elle sera
bientôt, prématurément vieillie par la vie. Elle a perdu son seul soutien dans
cette chienne de vie, je ne sais pas comment elle survivra à ce deuil. Nous
sommes seuls, maintenant, seuls face à cet homme, notre bourreau à tous les
deux. Cette situation a assez duré. Si ce n’est pas mon père, rien ne me retient et
je vais lui faire sa fête. Mais je ne suis pas encore prêt pour les affrontements, je
dois me ressourcer, et dormir, dormir, dormir.

J’espère qu’à mon réveil, je me sentirai mieux.

– Je te laisse, maman, je vais me coucher. Ah, au fait, j’ai fait installer du


monde là-haut, une jeune femme avec son enfant. Elle est anglaise, mais parle
très bien français. Nous allons l’héberger quelque temps, ça ne te dérange pas ?
Tu verras, son enfant est très mignon et il a l’air sage, ils ne nous dérangeront
pas longtemps, j’en fais mon affaire.
– Pas de problèmes, Adam, tu es ici chez toi, tu amènes qui tu veux. Tu en as
parlé à ton père ?
– Je le lui ai dit sur la route.

Il a même fait des remarques graveleuses sur elle et moi, comme si j’étais son
pote, et qu’il pouvait parler gonzesse avec moi. Nous n’avons jamais eu ce genre
de rapports, nous n’allons pas commencer maintenant. Je lui ai dit d’aller se faire
foutre, et j’ai raccroché. Il a bien dû l’accueillir comme il se doit et la draguer un
peu.

Quel porc. Je n’en peux plus, non là vraiment, il faut que ça s’arrête.

Ma mère me regarde, peinée, en pensant certainement la même chose que


moi, puis baisse les yeux vers sa tasse. Elle me fait pitié. Elle a vraiment gâché
sa vie pour cet homme. J’espère qu’au moins, elle a été heureuse avec mon
géniteur, qu’elle a passé de bons moments, qu’elle était amoureuse et heureuse
de m’avoir.

Pourquoi a-t-elle épousé un autre homme que lui ? Que s’est-il passé avec
mon vrai père ?

Nous allons devoir lever le voile, et très vite, mais je vais lui laisser encore
quelques heures de répit.

Quelques minutes plus tard, je pousse la porte de ma chambre, mon havre de


paix. J’ai passé un nombre incalculable d’heures dans cette pièce, caché dans
mon placard. Je m’étais installé un petit coin au fond de la penderie, avec une
couverture et mes jouets préférés, et je m’y cachais lorsque j’avais peur. Puis j’ai
grandi, je me laissais de moins en moins intimider, jusqu’à véritablement
m’imposer et tenir tête à mon père. Après la rouste que je lui avais foutue, il
m’avait plus ou moins laissé tranquille, du moins dans les gestes, parce qu’en
paroles, il était toujours aussi vexant et injuste. C’est bien simple, rien de ce que
je faisais n’était jamais bien et rien ne trouvait grâce à ses yeux.

Je me déshabille rapidement pour filer sous la douche. Je masse ma cuisse


sous l’eau, pour délasser les muscles, et mes pensées s’envolent vers Jeanne.
J’aurais besoin de ses mains sur moi, pour détendre ma jambe douloureuse, et
s’occuper d’une autre partie de mon anatomie. Je bande, au souvenir de son
corps chaud contre le mien sous la douche, il n’y a pas si longtemps. Je saisis
mon membre dressé. Les yeux clos, le front contre le mur, le souffle erratique, je
me laisse aller.

Que fait-elle sans moi ? Est-ce que je lui manque, comme elle me manque, en
ce moment même ? Peut-être fait-elle la même chose que moi, peut-être se
donne-t-elle du plaisir en pensant à moi ? Jeanne emplit mes pensées. J’aime le
sexe en général, et avec elle en particulier, sous toutes ses formes. J’atteins la
délivrance dans un râle rauque.

Je frictionne mes cheveux avec une serviette, puis je sors de la salle de bains,
nu comme un ver. Je manque m’effondrer de surprise, en découvrant Kat assise
sur mon lit, en nuisette, les joues en feu.
M’aurait-elle vu me donner du plaisir sous la douche ?

Elle m’a déjà vu nu, et je n’ai aucune pudeur, j’ai toujours été relativement à
l’aise avec mon corps, alors je ne vais pas me cacher pour elle.

Je me dirige vers ma commode, légèrement claudiquant, pour prendre un


boxer propre. Je lui tourne le dos, comme si elle n’était pas là, pour laisser
tomber :

– Qu’est-ce que tu fiches ici ? Tu n’as pas mieux à faire que de me reluquer le
cul ?
– Toujours aussi grossier, à ce que je vois.

Je ne l’ai pas entendue se déplacer, et je sursaute lorsque ses bras s’enroulent


autour de mon corps.

Ce n’est pas vrai…

– Tu es si beau, Adam. Tu te souviens nous deux, c’était bien, non ?

Je détache ses bras, la repousse sans douceur, et j’enfile mon boxer.

– C’était il y a longtemps, Kat, et non, je ne me souviens pas. Tu ne m’as pas


laissé un souvenir mémorable. Il y a eu beaucoup de filles avant, et après toi.

J’intercepte in extremis sa main lancée à toute volée contre ma joue.

– Tu n’es qu’un salaud, un goujat, et je te déteste ! crie-t-elle, hors d’elle. Tu


as détruit ma vie !

Elle s’effondre, en pleurs. Je me baisse vers elle.

– Allez, Kat, sois raisonnable, relève-toi. C’est fini, nous deux, il ne se


passera plus jamais rien. Viens, je vais t’aider.

Elle renifle.

Je l’aide à se remettre debout, puis je l’accompagne jusqu’à mon lit.

– Je ne savais pas, Kat, je te le jure. Je ne savais pas pour le bébé ni tout ce


que tu as vécu ensuite. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
– J’ai cherché à te joindre, mais tu étais déjà reparti pour la France, et je ne
savais pas si tu allais revenir. Alors je l’ai dit à mes parents, et ils m’ont chassée
de chez eux. J’ai cru mourir de honte. J’étais à la rue, seule, abandonnée de tous,
et enceinte. Je n’avais nulle part où aller. Heureusement, une amie m’a recueillie
et j’ai commencé à travailler dans un pub. Le patron était sympa et voulait bien
que je fasse des petits extra pour gagner un peu plus d’argent, puis Mike est né.
– Kat, regarde-moi dans les yeux. Je ne veux pas te manquer de respect, mais
es-tu sûre qu’il est de moi cet enfant ?

Elle baisse les yeux, rougit imperceptiblement.

– Oui, je crois…
– Comment ça,« tu crois » ? je crie. Je ne suis pas une gonzesse, je ne sais pas
comment ça marche, mais quand même, tu dois le savoir !
– Il y a bien eu un soir, on avait pas mal bu tous les trois.
– Comment ça, « tous les trois » ?

Je n’ose croire ce qu’elle avance et des souvenirs flous remontent à la surface.


Philippe, elle et moi, lors de soirées bien arrosées. Elle n’était pas farouche à
l’époque, même complètement délurée.

– Eh bien, tu étais tellement ivre que j’ai fait l’amour avec Philippe.

Quoi !?

Même si ça ne me fait pas forcément plaisir d’apprendre qu’elle a baisé avec


Philippe dans mon dos, je m’en branle.

– Ce que tu es en train de me dire, Kat, c’est que Philippe est peut-être le père
de ton enfant ?
– Je ne sais pas. Mais moi, je voulais qu’il soit de toi.

Je ne l’entends plus.

Elle baisse la tête tandis qu’un immense sourire se dessine sur mes lèvres.

Mon ami… mon frère… un enfant… un peu de lui ici-bas.


Si seulement.
41

Jeanne

Les jours défilent, sans aucune saveur, et je n’ai pas de nouvelles d’Adam.
J’ai voulu l’appeler un nombre incalculable de fois, en me ravisant au dernier
moment. Je ne veux pas m’imposer, ni le déranger, mais j’en crève d’attendre un
signe de sa part.

Pourquoi n’appelle-t-il pas ?

Il m’avait pourtant dit qu’il m’appellerait. Il me l’avait même promis ! Cette


attente m’use les nerfs. Les anciennes blessures remontent à la surface et mon
imagination fait le reste, en inventant n’importe quoi, d’autant plus qu’il est parti
avec cette Anglaise.

Peut-être se sont-ils remis ensemble, pour l’enfant ? Peut-être filent-ils le


parfait amour, et n’en a-t-il plus rien à foutre de moi ?

Je secoue la tête, tente de me raisonner.

Non, je ne veux pas le croire.

Il faut que je lui fasse confiance. Il ne peut pas m’avoir fait tout ce qu’il m’a
fait, m’avoir dit tout ce qu’il m’a dit, si je n’étais pas importante pour lui. Je ne
veux pas, je ne peux pas renoncer à lui. J’ai besoin d’entendre sa voix, de le voir,
de le toucher, de le sentir, de nicher ma tête dans son cou, d’avoir ses bras autour
de moi, de me réchauffer au contact de sa peau.

Il me manque tellement.

Lorsque j’ai mis de la distance entre nous après l’épisode Lucie, c’était mon
choix, et je savais qu’il était là, tout près, que j’allais le revoir, même s’il ne
devait plus rien se passer entre nous. Puis il est venu s’expliquer et il a réussi à
me reconquérir. Il m’a fait retomber dans ses filets, m’a entraînée dans un
tourbillon d’or et de paillettes, restaurant, champagne, nuit de folie, pour
maintenant m’imposer ça, un silence de plusieurs jours, comme si je n’étais rien
pour lui.

Comment peut-il me faire ce coup-là, après m’avoir sorti le grand jeu,


m’avoir demandé de partir avec lui, de partager sa vie ?

Ce mec est dingue.

Je crois que je ne comprendrai jamais comment fonctionnent les mecs. Ils ne


sont peut-être pas tous comme ça, seulement je suis tombée sur deux sacrés
numéros. Entre Julien, éternel gosse trop couvé par ses parents, incapable de
s’assumer, et Adam…

Adam, quoi au juste ?

Il est tout ce que je recherche chez un homme. Je suis accro, je n’y peux rien,
et aujourd’hui, je sais que je serais capable de tout accepter, de tout pardonner,
juste pour le garder. Je veux simplement qu’il m’appelle.

Je n’ai même plus le courage de lire le journal de Clothilde, je ne m’intéresse


plus à rien. Je suis redevenue un zombie. Je ne sais pas si c’est dû à mon état
psychologique, mais depuis son départ, les nausées matinales ont repris, plus
intenses, plus douloureuses, et depuis hier, des douleurs dans le bas-ventre me
font me plier en deux, le souffle coupé.

Sans que je ne puisse rien faire, des larmes de désespoir coulent sur mes
joues.

Je reprends mon téléphone.

Je ne fais que ça depuis plus d’une semaine, et je m’apprête à composer le


numéro d’Adam, lorsqu’il sonne dans mes mains. Je regarde l’écran, pousse un
soupir.

– Maman ?
– Coucou, ma Jeannette.
– Arrête de m’appeler comme ça, maman, je n’ai plus 10 ans.
– Ça ne va pas ?

Elle n’aurait jamais dû poser cette question. Des sanglots s’échappent de ma


gorge. Je pleure tellement que je n’arrive plus à émettre le moindre son. Je
l’entends me questionner, s’alarmer : « Qu’est-ce que tu as ? Tu es malade ?
Quelqu’un t’a fait du mal ? Réponds, tu me fais peur ! »

Je donnerais tout ce que j’ai pour être près d’elle à la maison, devant la
cheminée, avec un bon roman à l’eau de rose, une belle histoire d’amour qui me
remonterait le moral, me ferait entrevoir la vie autrement, avec au bout, l’espoir.
L’espoir que l’amour triomphe de tout, toujours. J’aurais besoin qu’elle déverse
un baume lénifiant sur mon pauvre cœur torturé, qu’elle me guérisse de mes
blessures. Là, maintenant, c’est ce que je désire le plus au monde. Rentrer chez
moi, retrouver mon cocon familial, me faire câliner. Ne plus rien porter, ne plus
rien assumer, redevenir une enfant insouciante, et dormir. Dormir. Dormir
pendant des jours. Quelle ironie du sort, alors que, quand j’étais petite fille, je
voulais grandir plus vite, pour gagner mon indépendance, et ma liberté ! Si
seulement j’avais su que grandir signifiait souffrir, je serais restée un bébé dans
les jupons de ma mère…

Je caresse ce beau rêve du bout des doigts. Je ne suis plus une enfant et j’ai un
travail, des obligations, des patients qui comptent sur moi, je ne peux pas partir
comme ça, sur un coup de tête et tout plaquer. Pourtant, je suis consciente
qu’avec ces douleurs, je devrais me ménager et ne plus forcer, sinon, je risque de
perdre mon bébé. Le médecin du troisième étage à qui j’en ai parlé m’a conseillé
de me mettre en arrêt. Dans mon état, je ne devrais pas m’occuper de patients
lourds, mais comme j’ai tu ma grossesse à mon chef, je tente d’assumer.

Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand vais-je tenir ? Entre la douleur morale et la


douleur physique, j’ai le sentiment d’être tiraillée dans toutes les directions, et
qu’un rien pourrait me faire m’effondrer.

– Jeanne, insiste-t-elle.
– Je suis là, maman, je réponds, en reniflant.

J’entends le bip d’un double appel.

– Quelqu’un essaye de me joindre, maman, je te reprends juste après.


– Je te rappelle si tu veux.
– D’accord, à tout à l’heure.

Je regarde l’écran.

Mon souffle s’arrête un instant.

C’est lui.

Je décroche, mais trop tard, il a raccroché. Puis une notification m’annonce


que j’ai un message vocal. Mon cœur s’emballe. J’ai les mains moites, je crève
de trouille. S’il m’annonçait que tout était fini, par téléphone, comme Julien, je
crois que je ne le supporterais pas.

J’inspire profondément, m’arme de courage, puis j’appuie sur le bouton de la


messagerie.

Sa voix entre dans ma tête, s’infiltre dans tous les interstices, me bouleverse
tellement qu’un gémissement m’échappe.

« Jeanne, c’est moi. Je suis vraiment désolé, je voulais t’appeler plus tôt, mais
ma grand-mère est décédée et j’ai été anéanti. J’ai mis plusieurs jours avant de
refaire surface, tu sais qu’elle comptait beaucoup pour moi, et je ne sais plus où
j’en suis. Tout est remonté à la surface, la mort de Philippe, et maintenant
Mamina… »

J’entends sa douleur à travers ses mots, je perçois sa souffrance. J’ai mal pour
lui. Je l’imagine, effondré, malheureux, j’aimerais être près de lui, pouvoir le
prendre dans mes bras, pour lui faire oublier cette nouvelle perte, le réconforter,
le consoler, l’entourer de mon amour.

Puis j’entends la suite, et mon cœur menace de s’arrêter.

« Je vais devoir remettre un peu d’ordre dans ma vie, et je viens te chercher,


mais… euh, pas tout de suite… »

Comment ça, pas tout de suite ?

Qu’est-ce qui le retient ?


Pourquoi me demande-t-il de l’attendre ? Ici ? Alors que je pourrais le
rejoindre ? Où qu’il soit, il le sait, je ferais des milliers de kilomètres pour le
voir, pour être avec lui.

« Je te laisse, je t’embrasse, à bientôt. »

Il se fout de ma gueule ! Il me demande de l’attendre, me dit qu’il ne sera pas


long, puis il m’annonce qu’il doit mettre de l’ordre dans sa vie, qu’il ne viendra
pas tout de suite.

Quand alors ? Que dois-je comprendre ?

Je gémis, me noie dans mes sanglots, jusqu’à en avoir mal au ventre, jusqu’à
ne plus pouvoir respirer.

Je ne veux pas revivre ça. Plus jamais. Cet enfer de la solitude, de l’attente.

Alors, ça me frappe comme une évidence.

Il faut que je parte d’ici.

Je rentre chez moi, j’en ai besoin.

Si je reste ici, je meurs.

***

Mes bagages sont bouclés en moins de deux.

Je prends tout. Je ne reviendrai pas.

J’appelle Léa pour lui expliquer la situation, lui dire que je pars
définitivement, et lui demander de transmettre au chef mon absence, pour
raisons de santé.

***

Trois heures plus tard, j’arrive chez mes parents.

Je trouve mon père assis à la table de la cuisine, en train de lire son journal. Je
suis tellement heureuse de le revoir que je fonds en larmes dans ses bras, prête à
tout lui déballer. Mes parents sont au courant de ma rupture avec Julien, mais pas
que je porte son enfant, ni que j’ai rencontré quelqu’un d’autre.

Comment vont-ils prendre l’annonce de ma grossesse ? Seront-ils assez


ouverts d’esprit pour accepter que je veuille garder cet enfant, pour l’élever sans
père ?

Je m’enivre de son odeur, pour puiser un peu de réconfort, puis je décide de


ne rien dévoiler pour l’instant.

Comme ma mère n’est pas rentrée des courses, je gagne ma chambre


d’enfant, range mes affaires dans mon armoire, renoue avec les souvenirs de
mon enfance, de mon adolescence torturée, impatiente, en attente de plus, de
quelque chose d’exceptionnel. Je replace quelques bibelots, redresse les coussins
de mon canapé, caresse du bout des doigts les livres de ma bibliothèque, puis je
m’allonge sur mon lit, saisis mon téléphone.

J’ai envie de l’appeler, de lui parler, d’obtenir des explications.

J’appuie.

Ça sonne.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Puis je suis dirigée sur la messagerie. Sa voix, une fois de plus, me brise. Je
raccroche sans laisser de message.

À quoi bon ?

Il m’appellera s’il en a envie. Je me fais la promesse que c’est la dernière fois


que je compose son numéro. J’ai ma fierté. Je vais résister à la détresse, me
reconstruire, sans homme, loin des tracas de l’amour.
Je prends le journal de Clothilde, pour poursuivre ma lecture, et tenter
d’oublier le chaos de ma vie. J’espère que pour elle tout va bien, qu’elle file le
parfait amour avec son beau docteur, elle le mérite.

Et moi ?

Aurais-je un jour droit au bonheur ?

Comme d’habitude, la magie opère, me transportant en 1904.

Au bout de quelques minutes, pourtant, mes yeux se ferment, pour se rouvrir,


au milieu de la nuit, avec une sensation étrange entre les jambes.

J’allume la lumière de mon chevet, repousse le plaid dont ma mère –


certainement, qui d’autre ? – m’a recouverte, me voyant endormie. Puis je
pousse un hurlement.
42

Clothilde

Le château, mai 1905

Je m’affaiblissais de jour en jour, et je n’arrivais presque plus à me lever. Je


voyais que Pierre était inquiet, ainsi que mes parents, mais qu’y pouvais-je ? Ma
grossesse m’épuisait et il faisait déjà si chaud…

Je plaçai mes mains en coupe sur mon ventre prêt à exploser, pour sentir mon
bébé bouger. Je ne pensais pas que l’on pouvait avoir un ventre aussi gros en
étant enceinte. Je savais que ce n’était pas raisonnable, dans mon état, de
souhaiter un enfant, mais je le voulais tellement. Je voulais que Pierre ait
quelque chose de moi, si je venais à mourir. Il ne serait pas seul au monde,
même si j’espérais bien qu’il referait sa vie et qu’il donnerait une nouvelle
maman à mon fils. Car je savais que j’attendais un petit garçon, j’avais même
déjà choisi le prénom : Jean-Baptiste. Pierre disait que je pouvais l’appeler
comme je voulais. Que je connaissais mon bébé, et que le prénom que je lui
choisirais lui conviendrait parfaitement, que ça, c’était une histoire de femme.

Pierre, mon mari.

Je l’aimais tellement, il était toute ma vie, avec ce petit être qui vivait dans
mon sein. Les deux hommes de ma vie. J’avais hâte de faire la connaissance de
mon bébé, j’avais hâte qu’il soit là. J’étais sûre qu’ensuite, j’irais mieux. Je
pourrais me lever. J’avais tellement mal aux jambes. Elles aussi étaient gonflées.

Je me détestais, et je détestais mon corps.

Je ne savais pas comment Pierre pouvait continuer à avoir envie de me


toucher. Il disait qu’il adorait mes seins gorgés de lait, que j’étais pulpeuse,
attirante, et que je n’avais jamais été aussi réceptive à ses caresses. Il est vrai que
nous avions fait l’amour tout le long de ma grossesse, sans aucune retenue, tout à
notre découverte l’un de l’autre.

Notre mariage s’était déroulé à merveille, et rien que de penser au bonheur


qui m’avait étreint le cœur lorsque nous nous étions promis l’un à l’autre, j’avais
de nouveau envie de pleurer. C’était tellement beau et je me sentais tellement
aimée. J’avais hâte de finir notre repas, de dire au revoir à mes parents, et de me
retrouver seule avec mon mari dans notre chambre à coucher. Mon regard ne le
quittait pas et lorsqu’il me regardait à son tour, une petite flamme de convoitise
dans l’œil, je me sentais devenir brûlante.

Cette nuit-là, et toutes les suivantes, Pierre était venu en moi, et moins d’un
mois plus tard, je découvris que j’étais enceinte. Il m’avait fait découvrir l’amour
avec un grand A, la passion pure, cette fusion des esprits et des corps, et il avait
fait de moi la plus heureuse des femmes.

Aujourd’hui, ma grossesse était à son terme et Pierre m’avait dit que le bébé
pouvait arriver d’un moment à l’autre et qu’il m’assisterait lors de mon
accouchement, avec une sage-femme. Il m’avait tout expliqué, il m’avait appris
à respirer et à gérer les douleurs des contractions. Il m’avait dit que, si je
maîtrisais mon souffle et que j’accompagnais mon bébé dans sa naissance, je ne
devrais pas trop souffrir.

Une douleur plus forte me vrilla le ventre, et un liquide chaud s’écoula entre
mes cuisses. En toute hâte, je repoussai la table qui me servait d’écritoire, sonnai
Berthe qui accourut, jamais très loin.

– Madame, madame, c’est le bébé ?


– Oui, Berthe, je crois bien qu’il arrive, va chercher monsieur, il saura quoi
faire, dépêche-toi !
– Bien, madame, je ne serai pas longue, je reviens tout de suite.

Je m’effondrai contre les oreillers, après avoir repoussé toutes les couvertures
qui m’étouffaient. J’espérais que tout allait bien se passer. Je me sentais faible, je
n’avais plus beaucoup de force, ni de souffle. Je sentais bien que la vie
s’échappait de mon corps. Mais elle passait après, seule comptait celle de mon
enfant. Je savais que mon mari n’était pas d’accord avec cela, mais pour moi,
c’était mon bébé avant tout, car je savais bien que je n’en aurais pas d’autre.
Même si Dieu me prêtait vie, je ne serais pas capable de mener à terme une
deuxième grossesse. C’était déjà extraordinaire que celle-ci se soit déroulée
comme il faut, même si j’avais dû garder le lit.

Enfin, Pierre arriva.

Je souffrais énormément, j’étais épuisée et mon souffle commençait à se faire


rare. Je subissais des contractions depuis de nombreuses heures, douloureuses et
rapprochées, et j’avais à peine le temps de reprendre mes esprits qu’une autre
arrivait. Berthe me tenait la main, m’épongeait le front avec un linge frais et
m’encourageait. Pierre me parlait, mais je ne comprenais rien. Je m’enfonçais
dans une masse cotonneuse et je me sentais bien, plus que bien même, j’avais
l’impression de flotter.

Puis il plaça sous mon nez un tampon de chiffons dégageant une forte odeur,
et je m’endormis, en une fraction de seconde.

***

La nuit était tombée depuis longtemps lorsque j’ouvris les yeux, fis du regard
le tour de la pièce, faiblement éclairée. Dans un fauteuil proche de mon lit, mon
mari était assoupi, les traits tirés. Je le trouvais si beau que je ne me lasserais
jamais de le regarder, le plus bel homme que je n’avais jamais vu. Une vive
douleur au ventre me fit gémir.

Mon Dieu, mon bébé…

Je portai les mains à mon ventre, désespérément plat, et m’écriai.

– Pierre, mon bébé ?

Il se réveilla en sursaut, et son sourire magnifique me redonna confiance.

– Ah, ma mie, vous voilà réveillée. Merci de tout mon cœur, vous avez été
très courageuse !
– Le bébé, Pierre ? Où est-il ?
– Juste là, ma mie, dans son berceau, je vais le chercher, et nous le mettrons
au sein.
– Que s’est-il passé ? Que m’avez-vous fait ? Je n’ai aucun souvenir…
– Je vous ai fait ce que l’on appelle une césarienne : je vous ai ouvert le
ventre pour sortir le bébé. Vous allez tous les deux très bien et je suis le plus
heureux des hommes. Vous étiez épuisée, vous n’auriez pas été capable de
pousser encore très longtemps, alors je vous ai aidée. Je ne l’avais jamais fait,
mais je l’ai lu, et je m’étais documenté depuis quelques semaines dans cette
éventualité. Je ne regrette pas de l’avoir prévu.
– Vous nous avez certainement sauvé la vie à tous deux, mon amour.
Maintenant, allez chercher mon bébé, il me tarde de faire sa connaissance.

Quelques minutes plus tard, Pierre revenait avec un petit paquet de langes
dans les bras.

– Ma mie, je vous présente notre fils, Jean-Baptiste. Il est en pleine forme et


très robuste. Vous nous avez fait là un beau bébé et je suis fier de vous.

Je laissai des larmes de bonheur s’écouler sur mes joues.

J’avais un fils.

La chair de ma chair, une petite trace de mon passage sur cette Terre, et le
fruit de mon amour pour cet homme, mon mari, le plus merveilleux des hommes.
Je remerciai le Ciel pour toutes ces félicités.
43

Jeanne

Tout s’enchaîne très vite : ma mère, alertée par mes cris hystériques, entre
dans ma chambre, comprend que quelque chose de grave vient d’arriver en
découvrant tout ce sang sur mes cuisses, entre mes cuisses, sur le lit. Elle porte
une main à sa bouche. Mon regard épouvanté, noyé de larmes s’accroche au
sien. Je ne peux que psalmodier, anéantie :

– Maman, appelle le Samu, je ne veux pas perdre mon bébé. Vite, s’il te plaît.

Pitié, qu’ils fassent vite.

Je perds la notion du temps.

L’attente.

Interminable.

Les douleurs.

Atroces.

Puis le Samu, les perfusions, l’hôpital, le brancard, les couloirs traversés au


pas de course, la table de consultation, le gel glacial sur ma peau brûlante…

– Docteur, je vous en prie, dites-moi.

Je ne veux pas perdre mon bébé. Je ne le supporterai pas, ce serait la petite


goutte qui ferait déborder le vase. Je ne sais pas comment je réussirai à survivre
à un drame supplémentaire. Je me suis attachée à ce petit haricot, à cette petite
vie qui grandit dans mon ventre, je faisais des projets pour nous deux, je ne me
sentais plus seule, j’avais un but, une motivation.
Une prière naît sur mes lèvres, alors que je cherche à trouver une réponse sur
l’écran.

La gynécologue daigne enfin me regarder.

– Tout va bien, détendez-vous, vous avez fait un début de décollement


placentaire, et l’un des deux placentas est prævia, d’où l’hémorragie, mais les
embryons n’ont pas souffert.

Je soupire de soulagement, puis je prends conscience des implications de son


discours.

Je suffoque.

– Pardon ? Vous pouvez répéter ?


– Vous attendez des jumeaux, de faux jumeaux. Vous avez deux placentas,
deux poches. Vous ne le saviez pas ?

Je pense que toute couleur a déserté mon visage.

– Non… Lors de ma première échographie, la sage-femme n’en a vu qu’un.


– Eh bien, l’autre devait se cacher, ironise-t-elle. Comme je vous l’ai dit, l’un
des placentas est placé sur le col : vous serez surveillée de près, classée
doublement grossesse à risques et vous subirez une césarienne, un mois avant
terme. Je vous garde en observation pour limiter tout risque de fausse couche,
mais avec les traitements adaptés, tout va rentrer dans l’ordre, je vous le
promets. Je vous fais transférer dans le service. À partir de maintenant et jusqu’à
nouvel ordre, défense de poser un pied par terre.
– Ne vous inquiétez pas, docteur, je vais être raisonnable, j’ai tellement eu
peur de perdre mon… enfin, mes bébés. Oh, purée, je vais devoir me faire à
l’idée, terminé-je, en lui adressant un pâle sourire.
– Vous allez vite réaliser, croyez-moi. Vous verrez avec les infirmières pour
prévenir le père.
– Oui, je verrai. Enfin, c’est compliqué, nous avons rompu avant que je ne
découvre que j’étais enceinte.
– Je comprends. Un choc émotionnel est très certainement à l’origine de ce
que vous venez de vivre.
– S’il n’y avait que ça ! Ma vie est un désastre.
Elle me prend la main, me fait un sourire compatissant. J’apprécie sa
sollicitude.

– Tout va s’arranger. Vous êtes jeune, vous avez la vie devant vous. Vous faut-
il un arrêt de travail ? Vous êtes kinésithérapeute, c’est ça ?
– Oui, je suis salariée dans un centre de rééducation. J’ai déjà fait prévenir
mon chef que je serai absente quelques jours, je ne me sentais pas très bien.
– Vous avez l’air en excellente santé, tout devrait bien se passer à partir de
maintenant, mais je vous conseille de ne pas reprendre votre travail. Bon, je vous
laisse, je vous envoie une infirmière et je prépare votre arrêt pour deux mois.
Vous verrez ensuite avec le gynécologue qui vous suivra ou une sage-femme, ou
encore avec votre médecin traitant.
– Merci, docteur, merci beaucoup, vous êtes très aimable.

Elle quitte la pièce et, une fois seule, je réfléchis à ce qu’elle vient de
m’annoncer.

Des jumeaux… Comment vais-je faire pour gérer deux bébés en même
temps ? Les tétées, les nuits, les changes…

Je vais en baver, je demanderai à maman de venir me donner un coup de


main, du moins au début. Il faut que je me trouve une maison au plus vite, pour
m’installer et pouponner, avant de devenir aussi grosse qu’une baleine.

Je ferme les yeux, sentant le sommeil me gagner.

Je me réveille dans une chambre, une perfusion dans le bras, et un monitoring


sur le ventre. J’ai dormi pendant ce qu’il me semble des heures et je n’ai
absolument rien senti. J’ai rêvé d’Adam, de nos retrouvailles. J’étais tellement
heureuse d’être à nouveau dans ses bras, ce rêve avait l’air si réel que j’ai envie
de pleurer.

Le manque de lui me terrasse. Un manque viscéral, profond, mordant.

Quand le reverrai-je ? Est-ce que je vais le revoir un jour, sachant que je suis
partie du château, le seul endroit où il savait pouvoir me trouver ?

J’aimerais faire un bond dans le passé, pour le revoir. Revoir ses yeux
ténébreux, son sourire en coin, ressentir ses mains sur moi, son sexe en moi.
Même nos échanges musclés du début me manquent, ses coups de gueule, ses
provocations, ses reparties cinglantes.

Je dois me raisonner, croire en lui, il me l’a demandé. Ce serait le trahir, trahir


ses sentiments pour moi si je ne croyais plus en lui.

Il me retrouvera.

Je me redresse tant bien que mal sur mes coussins, attrape mon sac, pour
récupérer mon portable.

Aucun appel…

Je n’arrive même pas à être abattue, trop habituée à prendre des coups ces
dernières semaines et à absorber des mauvaises nouvelles. Je l’ai déjà dit, je
crois, je ne suis pas faite pour le bonheur. Mon monde, tout ce en quoi je crois,
s’écroule indéfiniment.

Pourquoi ? Mais pourquoi ?

Alors les petites voix dans ma tête, qu’avez-vous à répondre à ça ? Hein ? Je


vous écoute. Où êtes-vous ?

Ange : Euh… Jeanne, écoute, ces bébés t’apporteront tout le bonheur du


monde. De nouvelles vies, les chairs de ta chair. Tu leur donneras le meilleur de
toi-même, tu les façonneras à ton image, ils seront une petite mémoire de toi sur
Terre.

Démon : Non, mais n’importe quoi ! Tu t’entends ? « Une petite mémoire de


toi sur cette Terre », gnagnagna… Jeanne, écoute-moi bien, ces bébés, puisqu’il
s’avère qu’il y en a deux, super, eh bien ces bébés, je disais, tu les as voulus, tu
as choisi de les garder. Alors, maintenant, tu vas arrêter de chougner et tu vas te
relever les manches. Je ne veux plus t’entendre te plaindre, tu es courageuse,
battante et même si, parfois, ce sera dur, je sais que tu peux y arriver.

Ange : Bon, OK, pourquoi pas ? Tu es un peu dur, Démon, mais pour une
fois, je suis d’accord avec toi, et euh… Jeanne, tu devrais appeler Julien pour le
mettre au courant.
C’est vrai, je devrais le prévenir, mais je n’ai pas envie de lui parler, en fait, je
n’ai envie de parler à personne. Je vais lui envoyer un texto, ce sera suffisant.

[Salut, je suis à la maternité,


j’ai eu un problème,
mais tout va bien maintenant.
Peux-tu passer ? je te raconterai.]

Je reçois une réponse rapidement.

[Je viendrai vers 18 h 30.


Tu as besoin de quelque chose ?]

Quoi ?

Aurait-il changé à ce point ? Il s’inquiète de moi, de mes désirs, de mes


besoins, c’est une grande première.

[Je n’ai besoin de rien,


mais merci quand même.]

[De rien, c’est normal.


J’ai hâte de te voir, à toute.]

Des larmes me brouillent la vue lorsque je lis son dernier message. Que
n’aurais-je pas donné pour recevoir des mots gentils de sa part il y a quelques
semaines, mais maintenant, c’est trop tard. Trop tard pour nous deux. Il n’y a
plus d’espoir. Je ne l’aime plus, même si je vais mettre au monde ses enfants. Il
m’a trahie, de la pire des manières. Je ne pourrai plus jamais lui faire confiance,
alors, à quoi bon ? La confiance, dans un couple, c’est essentiel, non ? Si à
chaque retard, chaque réunion de travail, j’ai la peur au ventre qu’il me trompe,
je serai malheureuse toute ma vie. La jalousie est tellement destructrice.

Oui, c’est bien beau tout ça, mais comment aimer pleinement, passionnément,
sans avoir peur de perdre l’être aimé ? Adam est loin de moi depuis quelques
jours seulement, et j’ai l’impression de me noyer, de manquer d’air, et de
suffoquer. Je me torture sans relâche, je pense à lui chaque seconde.

Que fait-il ? Pense-t-il à moi à cet instant ? Est-ce que je lui manque, comme
il me manque ? C’est tellement irrationnel et fulgurant ce que je ressens pour lui.
Je tape quelques mots à la va-vite, sans réfléchir.

Je ne vais pas attendre indéfiniment, j’ai besoin de savoir, et d’en avoir le


cœur net.

[Adam, appelle-moi, s’il te plaît,


ne me laisse pas comme ça,
j’ai besoin de t’entendre.]

Mon doigt est prêt à appuyer sur la touche envoi.

Je doute, une fois de plus, et au dernier moment, je renonce et j’efface tout.

Putain de fierté.

Cinq minutes plus tard, à force de me torturer, je décide de l’appeler, pour


mettre fin à mon calvaire, d’une façon ou d’une autre.

Je compose son numéro.

J’attends, le cœur au bord des lèvres.

Je vais vomir.

– Allô ? fait une voix féminine.

Je vais m’évanouir.

Je connais cette voix.

L’Anglaise.

– Pourrais-je parler à Adam, s’il vous plaît ?


– Il est sous la douche.

Mon cœur manque un battement.

– Vous pourrez lui dire que Jeanne a appelé, s’il vous plaît ?
– Oui, bien sûr, répond-elle, sèchement, pour ensuite me raccrocher au nez.
Super ! Je suffoque en prenant conscience de la situation.

Il est sous la douche, en plein après-midi, et c’est elle qui répond…

La douleur et la rage prennent possession de tout mon être. Je les imagine au


pieu, en train de s’envoyer en l’air et c’est insupportable.

De rage, je supprime son numéro, et j’envoie valser mon portable à travers la


chambre.
44

Adam

Dormir m’a fait un bien fou.

Après une bonne douche, je me rends à la cuisine, certain d’y trouver ma


mère. Une bonne odeur me chatouille les narines dès que je sors de ma chambre.
À la table de la cuisine, le petit Mike tourne les pages d’un cahier de coloriages,
tandis que Kat s’affaire autour du plan de travail. Si un photographe avait pris
une photo de cette scène, vue de l’extérieur, on aurait pu penser à une famille
heureuse, sauf que cette femme n’est pas la femme que j’aime et que cet enfant
n’est pas le mien.

Appuyé contre le chambranle de la porte, je l’observe avec attention et je sais


maintenant à qui il me fait penser : à Philippe, sans aucun doute. Je retrouve sa
couleur de cheveux, ses yeux de filou. Je m’approche de Mike, lui fais un baiser
dans les cheveux en le serrant contre moi. Il lève ses beaux yeux vers moi et
mon cœur se serre. Les yeux de Philippe, les yeux de mon meilleur ami, de mon
frère… Je crois le revoir à travers les yeux du petit Mike. Alors pour Philippe,
pour Mike qui est son fils, je vais prendre soin d’eux et les aider, j’en ai les
moyens. Je ne les laisserai pas tomber. Je vais les installer dans la maison de ma
grand-mère si ma mère est d’accord et je donnerai du travail à Kathleen.

Cette dernière me regarde, attendrie, mais je dois la faire déchanter sur-le-


champ. Rien ne sera plus jamais possible entre elle et moi, mon cœur est ailleurs.
Elle devra faire avec et s’adapter, sinon elle repartira d’où elle vient.

– Kat, ne me regarde pas comme ça, tu sais très bien ce qu’il en est. Je ne t’ai
rien caché, alors arrête de te faire des films, OK ? J’aime une autre femme.
– Ah oui, et elle est où, cette Jeanne ? Elle n’est pas là, que je sache, pour
t’épauler dans ces durs moments.
– Comment sais-tu qu’elle s’appelle Jeanne ?
Elle pique un fard, baisse la tête.

– Tu me l’as dit. Certainement.


– Oui, peut-être, je ne me souviens plus. Tu sais où est ma mère ?
– Chez ta grand-mère pour trier des papiers, et elle m’a tout raconté. Je suis
désolée, Adam, je te présente toutes mes condoléances. Merci pour tout, merci
de nous accueillir. Ta maman a été très gentille avec nous et ton papa m’a
proposé du travail.
– OK, eh bien, tu feras comme tu voudras. Salut, je vais voir ma mère.
– Adam, attends, dit-elle en me rattrapant. Tiens, ton portable.
– Merci, à plus tard.

Je retrouve mon chauffeur sur le perron, installé dans un fauteuil en rotin, à


m’attendre.

– Tout va comme vous voulez, Martin ?


– Parfaitement, monsieur Champdor.

Je prends une décision, demande :

– Que diriez-vous d’entrer à mon service ? Je double votre salaire et vous


travaillez exclusivement pour moi. J’ai besoin de quelqu’un jour et nuit. Vous
serez mon chauffeur et homme à tout faire, mes jambes, en quelque sorte.
– J’en serais ravi, monsieur.
– Parfait, je contacte votre employeur dans l’heure. À partir de maintenant,
vous êtes à moi. J’aime votre discrétion. Allez chercher la voiture, nous sortons.
– Bien, monsieur.

Alors qu’il s’éloigne, je jette un coup d’œil à mon portable, fais défiler les
messages.

Aucun de Jeanne.

Que fait-elle, bordel ? Pourquoi ne m’appelle-t-elle pas ni ne m’envoie de


messages ?

Après tout ce que nous avons vécu, toutes les promesses que nous nous
sommes faites, elle ne peut pas ne plus croire en nous. C’est impossible. Je
pensais l’avoir convaincue, lui avoir donné suffisamment de preuves pour
qu’elle accepte de m’attendre.

Elle me manque. Tellement. J’aimerais qu’elle soit près de moi, qu’elle me


soutienne, mais je dois avant cela régler mes conflits familiaux. Je veux que tout
soit clair dans ma tête avant de retourner la chercher. Je ne peux décemment pas
l’amener dans ce merdier.

Pas dans son état.

Je pousse un soupir, me prépare mentalement à affronter ma mère, ainsi qu’à


la questionner sur mes origines.

Quelques minutes plus tard, je pousse la porte de la maison de ma grand-


mère, me retenant de l’appeler, comme je le faisais toujours.

Une douleur m’étreint la poitrine.

Elle n’est plus. Ma grand-mère, la femme que j’aimais le plus au monde, est
morte, emportant avec elle une partie de moi.

Je trouve ma mère dans la cuisine, des papiers étalés devant elle.

– Tu contemples ton héritage ?


– Oh, Adam, je ne t’avais pas entendu arriver.

Elle me montre les relevés bancaires.

– J’avais procuration sur les comptes, mais elle ne me tenait au courant de


rien. Je suis effarée de tout l’argent qu’elle avait et maintenant, tout est bloqué.
Nous aurions dû les vider dès qu’elle est entrée à l’hôpital.
– Pourquoi ? Tu n’as pas de quoi lui payer son cercueil ?
– Ne me parle pas comme ça, Adam, je suis ta mère, tu me dois le respect.

Elle a raison.

Il faut que j’arrête de l’engueuler sans cesse, mais c’est plus fort que moi. Elle
a bien assez souffert. Je ne vais pas faire comme mon père, l’écraser ou en faire
mon exutoire.
– Pardonne-moi, maman, je suis dur avec toi, je le sais. Je m’occuperai de
tout, ne t’inquiète pas. Je vais appeler son notaire et prendre rendez-vous. Nous
serons fixés. As-tu contacté les journaux pour l’avis de décès ?
– Non, je pensais que tu t’en chargerais.

Elle baisse la tête.

Comme d’habitude, elle est incapable de prendre une décision. Je serre les
poings pour ne pas lui dire ce que je pense et lui gueuler dessus. Je sors mon
portable de ma poche, pour composer le numéro de notre notaire.

– Adam Champdor. Pour maître Reynart, s’il vous plaît, c’est urgent, merci.

Assez rapidement, j’entends la voix du notaire.

– Monsieur Champdor, toutes mes condoléances, j’ai appris pour votre grand-
mère. Une femme remarquable. Je l’avais vue récemment, et justement, j’allais
vous appeler. Quand seriez-vous disponibles, votre mère et vous, pour venir à
mon étude ?
– Demain matin, à la première heure ?
– Parfait. Huit heures, ça vous irait ?
– Très bien, à demain, maître.

Je raccroche.

– Voilà, tu as entendu ? Maintenant, maman, j’ai quelques questions à te


poser, et j’aimerais que tu répondes sans tourner autour du pot. Je ne te laisserai
pas en paix tant que tu ne m’auras pas tout dit.
– Dit quoi, Adam ? Arrête, tu me fais peur.
– Ne commence pas à chialer, bordel ! À chaque fois que quelque chose te
contrarie, tu te mets à pleurer. J’en ai assez de te voir fuir les problèmes, assume,
bon Dieu, au moins une fois dans ta vie !

Elle essuie ses larmes, redresse les épaules.

Je m’assieds en face d’elle.

– D’accord, je t’écoute.
– Mamina m’a dit que…
Maintenant que le moment de vérité est arrivé, je suis mal à l’aise.

Que va-t-elle me révéler ? Ai-je vraiment envie de savoir, de remuer le


passé ? Je vais enfin savoir qui est mon vrai père, et s’il est encore en vie, que
vais-je faire ?

Je me racle la gorge, me lance, la voix enrouée par l’angoisse :

– Elle m’a dit que mon père n’est pas mon père biologique, c’est vrai ?

Voilà, c’est dit !

Elle me regarde intensément quelques secondes, et finit par dire :

– Je vais tout te raconter. J’aurais dû le faire il y a longtemps, tu aurais sans


doute moins souffert.

J’attends avec une certaine angoisse l’histoire de ma création. Encore une


fois, des questions inondent mon cerveau :

Qui était cet homme ?

L’aimait-il ?

Et elle, l’aimait-elle ?

Ma jambe tressaute sous la table. Je suis dans un tel état de nerfs que je
pourrais la démonter à main nue, pour ensuite jeter les morceaux par la fenêtre.

Je m’exhorte au calme, lui demande de continuer, d’un mouvement de tête,


alors qu’elle s’est tue, inquiète de ma réaction.

– Maman ?
– Hum, nous venions de nous marier, ton… Charles et moi, et ça n’allait déjà
plus très fort entre nous. Il s’est révélé colérique et un rien le mettait en rage, le
repas trop salé ou pas assez, mes coiffures, la façon dont je m’habillais – trop
court, on voyait trop mes jambes. Tout était prétexte à me disputer. Il m’avait
déjà traitée de pute et m’avait obligée à me changer avant d’aller à une soirée où
nous devions retrouver les Germain. Ce soir-là, je m’étais confiée à Paul, car il
avait remarqué ma détresse et mes yeux rouges. Il m’avait dit que je pourrais
toujours compter sur lui, qu’il serait là pour moi, c’était mon ami. Je l’aimais,
secrètement, mais il a préféré Suzanne, et moi, j’ai épousé Charles, un peu par
dépit, je l’avoue. Jeunes, nous étions inséparables tous les quatre. Un soir,
Charles m’a frappée plus que de coutume, puis il est sorti. J’étais effondrée, je
voulais en finir, alors j’ai appelé Paul. Il avait été si gentil avec moi à cette soirée
et je ne savais pas vers qui me tourner. J’étais si seule, si désemparée. Il est
arrivé très vite, nous avons beaucoup parlé, puis il m’a pris dans ses bras pour
me consoler et nous nous sommes embrassés.

Elle marque une pause.

Je lui prends la main.

– Continue, maman, demandé-je, le plus doucement possible, bien que


trépignant d’impatience.
– J’avais tellement besoin de réconfort, de chaleur, tu comprends, et Paul a été
formidable. Notre liaison a duré quelques mois, puis j’y ai mis un terme. J’étais
tombée amoureuse de lui et lui de moi, la situation devenait compliquée. Il
voulait divorcer, mais Suzanne s’est retrouvée enceinte de Philippe et je ne
voulais pas détruire leur mariage. Suzanne était mon amie. Après avoir rompu,
j’ai découvert que j’étais moi-même enceinte. Je sais que tu es le fils de Paul.
Une femme sent ces choses et ton père, enfin, celui qui t’a élevé, malgré tout, à
cette période, avait une nouvelle maîtresse alors il ne me touchait plus. Quand il
rentrait, toujours très tard et alcoolisé, je faisais semblant de dormir, et je me
refusais à lui, jusqu’à ce que… eh bien… Je me suis laissé faire une nuit pour
qu’il pense que tu étais de lui. Mais je crois qu’il a toujours eu un doute malgré
tout, les dates ne collaient pas.
– Et Paul ? Il sait ?
– Non, je ne lui ai jamais dit. Il t’aimait pourtant autant que son propre fils, tu
faisais partie de sa famille, tout comme Philippe faisait partie de la nôtre.
– C’est vrai, j’étais même parfois jaloux de la relation que mon p… enfin, que
Charles entretenait avec lui. Philippe par-ci, Philippe par-là. Philippe réussissait
tout, toujours. J’avais le sentiment d’être une merde à côté de lui, mais je
l’aimais plus que tout, j’aurais fait n’importe quoi pour lui et ensuite, plus grand,
il m’a beaucoup aidé, quand il a compris que mon père me frappait. Putain,
maman, c’était mon frère. Il me manque tellement.
– Je sais, mon petit.
Elle se lève, vient m’entourer de ses bras. Pour une fois, elle prend en compte
ma douleur, et je trouve en elle du réconfort. Le visage contre sa poitrine, je la
serre contre moi.

– Ça va aller, maman, nous allons nous en sortir.


– Oui, mon fils, ce soir, je quitte Charles, j’en ai assez d’être son paillasson et
je viens m’installer ici, hein, qu’en dis-tu ?
– Tu as raison, quitte ce connard, tu n’as que trop attendu, je te soutiens à cent
pour cent. Par contre, je voulais le proposer à Kathleen et son fils, ça t’embête si
vous cohabitez quelque temps ?
– Non, pas du tout ! Ce serait même parfait, je me sentirais moins seule, tu
sais comme je déteste la solitude. Mamina serait ravie que ce lieu vive à
nouveau. Je peux te poser une question ?
– Bien sûr.
– Kathleen, c’est qui, au juste, pour toi ?

Je ne veux rien lui cacher.

– Je l’ai connue en Angleterre, et elle dit que son enfant est le mien.

Elle ouvre de grands yeux.

– Et ?
– Je pense qu’elle ment, ou en tous les cas, elle se sert de son fils pour me
récupérer. Je pense même que c’est Philippe, le père. Visiblement, elle jouait sur
les deux tableaux. Lorsque je lui ai posé la question, pour savoir si elle était sûre
que j’étais bien le père, elle a baissé la tête et a eu l’air embêtée. Toi, tu le savais
non ? Qui était mon vrai père, je veux dire ?
- Oui, Adam, je l’ai toujours su.

Après quelques secondes d’intense réflexion, je reprends :

– Tu te rends compte, maman, je suis le fils de Paul, qui lui a perdu son fils
légitime, mais moi je suis encore en vie et Philippe a peut-être un fils. Tu crois
que Paul aurait plaisir à faire partie de la vie de cet enfant, qu’en penses-tu ?
– Je pense que tu devrais lui parler. Le seul problème, c’est Suzanne, leur
couple ne va pas bien depuis de nombreuses années déjà, et je crois qu’il n’a
jamais pu m’oublier.

Elle baisse de nouveau la tête, murmure tout bas :

– Moi non plus, d’ailleurs.


– Bien, procédons par ordre. Je vais inviter Paul au restaurant, pour parler
travail et je verrai si je peux tout lui déballer ou non. Et Charles, tu ne lui as
jamais rien dit ?
– Non, je n’ai jamais trouvé le courage, et comme je te l’ai dit plusieurs fois,
je ne voulais pas gâcher ton avenir ni ton héritage.
– Putain, maman, pour ce que j’en ai à foutre de son argent ! Je me suis même
acheté une entreprise pour quitter sa boîte de merde. Il peut s’étouffer avec son
pognon, je ne veux rien de lui. Il me maltraitait, il me rouait de coups sans
raison, c’est un peu cher payé, tu ne trouves pas ?
– Je sais, Adam. Pardonne-moi, j’ai été lâche, mais je ne pouvais pas
supporter d’être à la rue avec toi, que serions-nous devenus ? Il a quand même
payé tes études. Seule, je n’en aurais jamais eu les moyens. Et grâce à Dieu, tu es
assez brillant et intelligent pour t’en sortir aujourd’hui sans l’aide de personne,
mais quand tu étais petit, j’avais peur de l’avenir.
– Nous serions venus vivre avec Mamina. Maintenant, c’est trop tard, elle
nous a quittés.
– Nous allons être heureux, je te le promets, dit-elle, en me caressant les
cheveux.

***

Comme je suis arrivé en avance au restaurant, je fais le bilan de ces dernières


heures.

Paul n’a fait aucune difficulté pour répondre à mon invitation. Je ne l’ai pas
vu depuis plusieurs semaines, mais maintenant que je sais qu’il est mon père, ça
me fait bizarre. Au moins, je le connais depuis toujours. Je sais que c’est un
homme bien, un père exceptionnel, et j’enviais Philippe d’avoir un père tel que
lui. Maintenant que j’y pense, il a toujours été là pour moi, il me donnait des
conseils sur ma scolarité ou plus récemment sur le rachat de mon entreprise.
Nous avons toujours eu un lien privilégié. J’espère qu’il acceptera de faire des
recherches en paternité. J’ai trouvé un laboratoire en Suisse qui pratique ce genre
de tests, avec seulement une mèche de cheveux de chacune des personnes
concernées. Je leur en ai déjà envoyé pour Mike et moi, mais les délais sont
importants.

À peu près trois semaines… Trois putains de semaines pour savoir si oui ou
non, cet enfant est de moi.

J’ai passé du temps avec lui aujourd’hui et c’est vraiment un gamin adorable.
Je ne pouvais pas m’empêcher de chercher une ressemblance avec Philippe. Il
faudrait que je retrouve des photos de nous, petits, ou que j’en demande à Paul.

Ce soir sera le soir des révélations.

Je suis son fils, ça, c’est sûr, et Philippe est sans doute le père de Mike, le fils
de Kathleen. Il pensait ne plus avoir de fils, il va se retrouver avec un autre fils et
un petit-fils. J’espère qu’il voudra bien me donner quelque chose ayant
appartenu à Philippe et s’il le veut, entre lui et moi, malgré les dires de ma mère,
nous pouvons également faire le test.

Il franchit les portes du restaurant, et je lui fais un petit signe de la main.


Alors qu’il slalome entre les tables, je ne peux m’empêcher de l’admirer. Il a
vraiment fière allure. Il doit sortir de la banque, dont il est l’un des dirigeants,
car il porte encore son costume taillé sur mesure, ainsi que son attaché-case.

Je me lève, un peu emprunté, pour le serrer dans mes bras.

– Bonsoir, Adam, je suis très heureux de te voir. Comment vas-tu ? Et ta


mère ?

C’est marrant, il a toujours cette petite phrase : « Et ta mère ? »

– Elle va bien, même si Mamina va laisser un grand vide dans nos vies. Je
n’arrive toujours pas à me faire à l’idée qu’elle soit morte, continué-je, ému.
Mais bon, c’est la vie, hein ? Elle était âgée et elle avait le cœur fatigué. Je serai
près de ma mère de toute façon, je ne repars pas en rééducation. Nous allons
nous serrer les coudes, et j’ai une amie anglaise de passage qui cohabitera avec
elle. Elle a un petit garçon, ils lui tiendront compagnie, il y aura de la vie autour
d’elle.
– Une amie de Philippe et de toi ?
Comme chaque fois qu’il parle de son fils, ses yeux se mouillent, et il regarde
pudiquement ailleurs. Je lui prends la main, la serre.

– À moi aussi, il manque. À chaque seconde, chaque minute de toutes ces


putains de journées depuis l’accident. Qu’ont dit tes avocats pour le procès ?
– L’instruction est en cours. Il va prendre bonbon, je peux te l’assurer, je ne
vais pas le lâcher. Ils ont monté un dossier béton. Visiblement, il est récidiviste,
il conduisait souvent en état d’ébriété, mais jusque-là, il n’avait tué personne. Et
toi ?
– Pareil, je vais le laminer, faire de sa vie un enfer. Mais bon, ça ne ramènera
pas mes amis ni Philippe. L’argent que je toucherai des assurances, je le donnerai
à des œuvres caritatives. Dans mon malheur, je ferai quelques heureux. Et
Suzanne ?
– Elle ne s’en remet pas, elle sombre dans la dépression, elle qui était déjà
fragile psychologiquement. Elle ne sort plus, ne s’habille plus, elle est devenue
une loque, tu ne la reconnaîtrais pas. Je m’en veux, je devrais être plus présent,
mais je n’y arrive pas. Depuis longtemps, il n’y a plus rien entre nous. Si son état
empire, je vais devoir la faire hospitaliser, je le crains.
– Ah bon, c’est à ce point ? Tu lui diras que je passerai la voir. Peut-être que
j’arriverai à la raisonner.
– Je le lui dirai, mais je ne te promets rien, la plupart du temps, elle ne veut
voir personne. Sinon, tu voulais me voir pour une raison précise ?
– Je ne sais pas trop par où commencer, je réponds, en me raclant la gorge.
Paul, j’ai besoin de savoir… en fait, hum… je voulais te dire…
– Adam, qu’est-ce qui se passe ? Tu peux tout me dire, mon petit, tu es
comme un fils pour moi.

Je le regarde.

J’aimerais qu’il le lise dans mes yeux, qu’il le sente, au plus profond de sa
chair, sans que j’ai besoin de le formuler.

– Eh bien, justement… Mamina, sur son lit de mort, m’a dit quelque chose
qui m’a bouleversé.
– Quoi, Adam ? C’est à propos de ta mère ?

Ma mère, ma mère, putain, il n’a qu’elle en tête, ce n’est pas possible !


– Non, rassure-toi, cela n’a rien à voir avec elle… Enfin si, mais…
– Adam, je ne comprends rien à ce que tu racontes. Allez, mon garçon, dis-
moi ce qui te tracasse. Tu as fait une connerie, c’est ça ? Et tu ne veux pas en
parler à ton père ? Je sais, il est bourru, mais ce n’est pas un mauvais bougre, et
il t’aime, à sa manière.
– Tais-toi, Paul, tu veux ? Arrête. Mamina m’a dit que Charles n’était pas
mon père.

Il porte la main à sa bouche.

– Qui… qui ?
– Qui est mon vrai père ? Eh bien, j’ai cuisiné ma mère et elle m’a dit avoir eu
une relation avec un autre homme dans les débuts de son mariage.

Il me regarde, blanc comme un linge.

– Tu vois de qui je veux parler ?


– Adam… je…

Ses yeux ne me lâchent plus, je crois même que ses mains tremblent
légèrement. Quant à moi, je ne vaux guère mieux, à déchiqueter mon morceau de
pain sans plus pouvoir sortir une parole. Mon cœur entame une course effrénée,
caracole comme un beau diable, heureux, enfin libre.

Je m’éclaircis la voix, reprends :

– Tu n’as rien à te reprocher, tu as fait ce qu’il fallait. Tu l’as aidée à survivre


et je ne te remercierai jamais assez pour ça, car sans toi, ma mère serait peut-être
dans le même état que Suzanne. Tu l’as aimée ?
– Oh Dieu ! Oui, je l’ai aimée.

Nous nous levons presque en même temps, nous jetons dans les bras l’un de
l’autre, en pleurant comme des gosses et en nous donnant des tapes dans le dos.

– Mon fils. Je crois que je l’ai toujours su. Je t’ai toujours aimé, tu sais, et
j’avoue que secrètement, j’espérais que tu sois de moi, dit-il, en me serrant
contre lui. Tu étais tellement sage, tellement adorable, poli, studieux, pas comme
ce trublion de Philippe. Mais lui aussi, je l’aimais, plus que tout, plus que ma
vie.
– Papa…

Nous nous regardons, comme deux cons, sans plus savoir quoi nous dire.

– Adam, nous avons tellement de choses à nous dire, de temps à rattraper.


– Tu fais partie de ma vie, je te connais depuis que je suis né et je t’aime déjà
comme un père, tu as toujours été là pour moi. Philippe et toi, même Suzanne,
vous êtes ma deuxième famille.
– Je vais aller voir ta mère, m’excuser…
– Tu n’y es pour rien, elle ne t’a rien dit. Si tu veux avoir des preuves, nous
pouvons faire une recherche en paternité, tu serais d’accord ?
– Comme tu veux, mais au moins, nous en aurions la certitude.
– Je pense que c’est mieux, effectivement, pour tout le monde. Il me faudra
une mèche de cheveux.
– Pas de problèmes. Tout ce que tu voudras.

Je décide de ne rien lui dire pour Mike, c’est assez pour ce soir, et puis, qui
sait, je suis peut-être le père de ce gamin, après tout.

Je regarde mon père, enfin, mon vrai père, avec fierté.

Je suis tellement heureux. Tellement heureux que ce soit lui, mon père, qu’ils
se soient aimés, jusqu’à vouloir vivre ensemble. Les pièces du puzzle se mettent
en place.

Je suis un enfant de l’amour.

J’ai l’impression d’être entier, pour la première fois de ma vie.

– Ah, et aussi, je pense que tu es en droit de savoir… Ma mère va quitter


Charles.

Paul me regarde, la bouche ouverte, et une petite flamme s’allume au fond de


ses iris.

***

Trois semaines plus tard, je tiens une enveloppe dans ma main, la retourne
dans tous les sens.
Enfin les résultats que j’attendais. Les résultats de la recherche en paternité, et
je sens mon cœur s’emballer. C’est le moment de vérité. Trois semaines que
j’attends cette lettre, dans l’inaction, et les questionnements.

Trois semaines qui signent pour moi un nouveau départ.

Ma mère et moi avons quitté la maison de Charles, qui, visiblement, n’a rien
compris à la situation. Il perdait dans le même temps sa femme, sa bonniche et
son souffre-douleur de pseudo-fils. J’ai cru qu’il allait nous supplier de rester. Il
a même fini par me présenter des excuses, pour ce qu’il m’avait fait endurer.
Peut-être m’aimait-il un peu, après tout ?

Je pourrais lui pardonner, mais lorsque j’ai sondé mon cœur, j’ai compris que
c’était impossible. Il m’avait fait trop de mal.

Je n’ai rien voulu savoir, je lui ai dit que je quittais son entreprise, que j’avais
acheté la mienne, et dans la foulée que je n’étais pas son fils, qu’il n’avait aucun
pardon à attendre de moi, qu’il avait bien failli me détruire, qu’il n’était plus rien
à mes yeux, et que je ne voulais plus jamais le revoir, ni entendre parler de lui.

Que pour moi, il était mort.

Je lui ai crié que je ne voulais rien de lui, que j’avais largement les moyens de
m’assumer, et de faire vivre ma famille. Car je le sentais venir, le « Je te
déshérite, tu n’auras plus de moyens de subsistance ». Il a regardé ma mère,
longuement, a tourné les talons, puis il est parti en claquant la porte.

Bon Dieu, comme ça m’a fait du bien !

J’ai l’impression d’avoir mué, d’avoir retiré un costume trop petit pour moi,
étriqué, qui me plaquait au sol, m’empêchait d’avancer, d’être moi-même, d’être
heureux tout simplement.

Je suis maintenant libéré de toute cette merde, je vais pouvoir avancer.

Nous nous sommes finalement tous installés dans la maison de ma grand-


mère, ma mère, Kat, son fils, Martin et moi, après que le notaire m’a annoncé
qu’elle me l’avait léguée, en plus de tout son argent. Kat et Martin se sont
beaucoup rapprochés ces derniers temps, alors elle me lâche un peu la grappe.
Une histoire entre eux deux, pourquoi pas ?

Elle mérite d’être heureuse et Martin est un homme bien, patient, attentionné
et honnête. Il est devenu un genre d’homme à tout faire. Il fait les courses avec
Kat, me conduit à mes séances de rééducation, ainsi qu’à mes rendez-vous
professionnels, tandis que Kat et ma mère s’occupent de l’intendance. J’ai
promis à cette dernière un poste de secrétaire dans mon entreprise et d’ici-là, elle
gère la maison avec ma mère.

Je me laisse vivre.

Je ne vais pas me plaindre, j’apprécie un peu de repos. J’arrive maintenant à


rester calme, pendant des heures, assis dans un transat au jardin, à bouquiner.

Je prends du bon temps, discute beaucoup avec ma mère et avec Paul, qui
passe presque tous les jours. Quand il ne peut pas passer, il m’appelle. Nous
parlons sans gêne aucune, de tout et de rien. J’apprécie qu’il s’intéresse à moi,
qu’il veuille tout savoir de moi, même s’il sait déjà beaucoup de choses.
Malheureusement, il a dû faire hospitaliser Suzanne et depuis, lui et ma mère se
tournent autour, mais comme ils ne sont pas encore libres, ni l’un ni l’autre, ils
restent discrets. Je ne pense pas qu’ils se soient rapprochés au point de faire des
projets, du moins pas encore, mais peut-être que cela viendra un jour.

L’enterrement de Mamina a été une terrible épreuve. Je me suis effondré


lorsque son cercueil est descendu en terre. Tout se mélangeait dans ma tête, elle,
Philippe, la perte de ces deux êtres si chers à mon cœur, surtout que je n’avais
pas pu assister à l’enterrement de Philippe, étant cloué sur un lit d’hôpital. Je
réalise soudain que, même si je ne ferai jamais le deuil de mon meilleur ami,
mon frère, même s’il vivra toujours en moi, au fond de mon cœur, je dois le
laisser partir. Je dois les laisser partir, pour penser à vivre.

Pour pouvoir revivre. Renaître.

Seule ombre au tableau dans mon paysage idyllique : Jeanne.

Je n’ai aucune nouvelle depuis que je suis parti du château. J’ai envoyé des
textos, j’ai essayé de l’appeler, rien, pas de réponse. Lorsque j’ai appelé le
château, il m’a été répondu qu’elle était absente pour quelques jours, mais
qu’elle serait bientôt de retour.

Je suis inquiet.

Elle me manque.

Toujours autant.

Sinon plus.

Pourquoi ne répond-elle pas à mes appels ?

Serait-elle passée à autre chose ?

Non, impossible.

Je ne veux pas.

Je ne peux pas renoncer à elle.

Jamais.

J’ouvre cette satanée lettre et je pars la retrouver au château. Je lui ferai la


surprise de me mettre au piano, pour qu’elle m’entende depuis son box, et
s’approche de moi, comme l’autre fois, les yeux illuminés d’étonnement et
d’admiration. Je me vois la prendre sur mes genoux, la serrer contre moi et lui
murmurer que plus jamais je ne la laisserai derrière moi, que nous ne serons plus
jamais séparés. Je mettrai la main sur son ventre, en espérant qu’un jour, ce sera
mon bébé bien au chaud au creux de son corps.

Je décachette l’enveloppe.

Blablabla…

« Pas de liens de paternité de M. Adam Champdor envers l’enfant Mike


Taylor, mais existence d’un lien familial. »

Putain, je le savais, cet enfant n’est pas de moi ! Mais il est bien de mon sang.

Je peux enfin respirer. J’ai promis à Kat que je m’occuperai d’elle et de son
fils quoi qu’il arrive, mais la situation est plus simple comme ça. Elle va pouvoir
refaire sa vie avec un autre homme, Martin ou un autre, peu m’importe.

Voudra-t-elle vraiment savoir si Philippe est bien le père de son enfant ?

C’est elle que ça regarde, je ne veux plus me mêler de toute cette histoire.

J’envoie un texto à Kat.

[Je dois sortir, mais nous discuterons


demain. Bonne soirée.]

Je sors de mon bureau, tout sourire.

J’appelle Martin sur son portable.

Direction le château, retrouver la femme de ma vie. Mon cœur bat vite et fort,
j’anticipe ce moment merveilleux où je la tiendrai de nouveau contre moi.

Le trajet me semble court, tout à la rêverie de nos retrouvailles. Martin me


pose devant le perron. Je m’extirpe de la voiture, sous les yeux ébahis des
pensionnaires, mais j’en ai l’habitude.

Je suis debout, en m’aidant simplement d’une petite canne qui appartenait à


mon grand-père, avec une tête de loup en pommeau, pour remédier à ma légère
claudication, et la vision du Château est bien différente comme ça. Je suis un peu
nostalgique, non pas du fauteuil, ça non, mais des premiers moments d’intimité
avec Jeanne, de mon réveil à la vie.

Cet endroit m’a transformé.

L’accident m’a transformé.

Peut-être me fallait-il subir l’horreur, pour renaître de mes cendres, tel le


Phénix.

Je me rends directement dans la salle d’animation, pour me placer devant le


piano.
Quelques personnes me regardent faire avec curiosité, s’installent sur des
chaises lorsqu’elles m’entendent débuter une mélodie. Je sais que Jeanne
reconnaîtra le morceau, Bella’s Lullaby, du film que nous avions regardé dans
son lit lors de notre premier week-end ensemble. Comme beaucoup de femmes,
d’après ce que j’ai compris, elle y était accro, une histoire de vampires. Même si
je n’avais pas été emballé par le film, tenir Jeanne contre moi avait été un vrai
bonheur.

La mélodie se termine, je la rejoue pendant au moins vingt minutes, mais


toujours pas de Jeanne.

J’ai un mauvais pressentiment.

N’en pouvant plus de cette attente, je décide de passer à l’action, et je me


rends au service kiné, pour tomber quasiment nez à nez avec ce connard de
Xavier.

Il ne manquait plus que lui.

– Monsieur Champdor ? Que nous vaut l’honneur ?


– Bonjour, Xavier, je suis venu voir Jeanne, tu sais où je peux la trouver ?
– Mais… Jeanne nous a quittés.

J’ai l’impression d’avoir reçu un coup dans la poitrine.

Comment ça, quitté ?

– Pour aller où ? Elle n’est pas… ?


– Non, bien sûr que non, elle n’est pas morte, elle est juste partie. Ailleurs.

Il rigole ce con, et je me retiens pour ne pas lui balancer une droite.

– Où ?
– Je te le dirais bien, mais je n’en sais rien, et si j’étais toi, je ne chercherais
pas à la retrouver, tu ne fais que la rendre malheureuse. Tu es mauvais pour elle.
– Qu’est-ce que tu sais, toi, de moi et de notre histoire, hein ? Qui es-tu pour
te permettre de nous juger ? Si Jeanne avait voulu de toi, tu le saurais. Ça fait
combien de temps que vous vous connaissez ? Oh, et puis merde, je ne sais pas
pourquoi je discute avec toi, notre vie ne te concerne en rien. Et Léa, elle est là ?
– Ah, ben non, tu n’as vraiment pas de chance, mon pote, elle est en RTT. Tu
n’as plus qu’à te barrer et à repartir d’où tu viens.

Je m’approche de lui, pour me rendre compte que je le dépasse d’une bonne


tête. Je colle mon nez contre le sien. Il recule un peu, étonné de mon attitude
belliqueuse.

Et encore, tu n’as rien vu, mec, ça, c’est rien.

Avant, j’étais capable de démarrer au quart de tour, et quand j’avais les nerfs,
de décoller un mec plus balaise que moi de quelques centimètres du sol.

– Tu vas voir, « mon pote », ironisé-je. Viens dehors que je te règle ton
compte. Depuis le début, je ne peux pas t’encadrer, tu as voulu foutre la merde,
tu vas l’avoir.

Puis je me ravise, le repousse.

Nous sommes dans un centre de rééducation, bordel, pas dans une cour
d’école élémentaire, et je ne me rue plus tête baissée dans la colère.

– Dégage. J’ai passé l’âge.

Quelques minutes plus tard, je franchis la porte du bureau du directeur, sous


les cris affolés de sa secrétaire.

– Monsieur, monsieur, vous ne pouvez pas entrer, monsieur le directeur est


occupé.
– Il me recevra.

Je lui claque la porte au nez. Le directeur me regarde par-dessus ses lunettes.

– Monsieur Champdor, que puis-je pour vous ?


– J’ai besoin d’une adresse, d’un numéro de téléphone, de toutes les
informations que vous pourrez me donner pour retrouver l’une de vos salariées.
– Qui ça ?
– Jeanne Dubreuil.
– Je n’ai pas le droit de vous transmettre cette information, monsieur
Champdor.
J'appuie les poings sur son bureau, je me penche, prends mon ton le plus
persuasif :

– Je vous en prie, c’est important pour moi. J’ai vraiment besoin de la voir, de
lui parler. C’est une question de vie ou de mort. Personne n’en saura rien. S’il
vous plaît, réitéré-je, le voyant prêt à capituler.
– D’accord, mais ça reste entre vous et moi.
– Promis.

Je monte dans la voiture.

Martin démarre doucement et mon regard s’accroche une dernière fois à cette
façade de pierres qui a abrité quelque temps mes amours. Je laisse le château
derrière moi. Cette période de ma vie est révolue et je compte bien ne plus
jamais remettre les pieds dans cet endroit.

Il faut que je la retrouve.

Je dois la retrouver.

Je ne renoncerai jamais à elle.


45

Adam

J’enfourche ma moto, une Kawa que je viens d’acquérir. D’un magnifique


vert. Superbe. Rapide. Un vrai bijou, j’en suis fan. Tout mon entourage me dit
que je suis fou de remonter sur une bécane, mais la moto, c’est toute ma vie, je
suis motard dans l’âme. Rien ne me fait plus planer que la vitesse. J’oublie tout
lorsque je suis sur mon bolide et cette fois-ci n’échappe pas à la règle. Ce n’est
pas tout à fait vrai, être entre les cuisses de Jeanne me faisait planer, saturait mon
corps d’adrénaline. Faire l’amour avec elle, comme la vitesse, me procurait un
bien-être incroyable.

Hier, lorsque je suis entré dans la salle commune du château, où j’ai passé tant
d’heures à suer pour récupérer un semblant de musculature, je la revoyais
évoluer autour de moi, passer de patient en patient, attentive, souriante,
prévenante. Je ne pouvais la lâcher des yeux, je voulais tout capter, tout repérer,
le moindre de ses mouvements, la moindre de ses expressions, comme un toxico
en manque. J’avais besoin de ma dose quotidienne avec, la plupart du temps,
l’envie chevillée au corps de la charger sur mon épaule, pour la monter dans ma
chambre, lui faire l’amour comme une bête, me perdre en elle. Pour montrer à
tous ces mecs qui la reluquaient, à tous ces mâles en rut qui mataient son cul,
qu’elle était à moi. Rien qu’à moi. Qu’elle m’appartenait.

Qu’elle m’aimait.

Moi, et moi seul.

M’aime-t-elle encore ?

Pourquoi est-elle partie ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas attendu ?

La tête pleine de questions sans réponses, de doutes, d’angoisse, je ne vois


pas le temps passer. Il me faut deux bonnes heures pour trouver son bled, puis sa
baraque. Toute simple. Propre, entretenue, mais simple. Je me rends compte une
fois de plus que je ne sais rien de sa vie, de ses parents, de son entourage. Ce
n’est pas important pour moi, elle peut être la fille unique d’un serial killer, je
m’en tape, c’est elle que j’aime, pas sa famille, et ce que je sais d’elle me suffit
amplement, je n’ai pas besoin d’en apprendre plus pour être accro.
Complètement accro. Je souris en pensant que nous avons passé plus de temps à
baiser qu’à parler.

Je me gare dans la cour, descends de moto, enlève mes gants, mon casque,
ouvre mon blouson, tout en regardant la porte d’entrée, avec l’espoir de la voir
s’ouvrir, et de la voir, elle, enfin, sortir sur la terrasse, et me regarder venir à elle,
les yeux pleins de larmes, un sourire tremblant sur les lèvres. Elle courrait se
jeter dans mes bras, nos lèvres se trouveraient, pour un long baiser, qui durerait
une éternité.

Euh… je crois que tu rêves, mon pote.

J’aurais peut-être dû appeler avant de venir.

Je mets mes gants dans mon casque, monte les quelques marches, sonne.

Des pas se font entendre. La porte s’ouvre et j’ai un mouvement de recul.

– Oui, c’est pour quoi ?


– Je voudrais voir Jeanne, elle est là ?
– Non, elle est sortie et ne reviendra pas avant plusieurs heures. Vous êtes ?

Son ton est mordant. Il a l’air sûr de lui, il me fait penser à Xavier. Un pit-bull
qui défend son territoire, tous crocs dehors, hargneux et fourbe.

– Adam Champdor, je suis l’un de ses…

Il franchit le pas de la porte, referme derrière lui.

Il me détaille des pieds à la tête, et instantanément, j’ai envie de


l’emplafonner. Sa gueule ne me revient pas.

– Je sais très bien qui tu es, Jeanne m’a parlé de toi. Tu ne devrais pas être ici.
– Pardon ?
Il fait un pas pour se coller à moi, me toise.

– Dégage.

Je me retiens pour ne pas le saisir par le col de son polo de merde ou de lui
foutre un coup de casque en pleine gueule. Je lève un sourcil, prends mon air
ténébreux dangereux, qui visiblement ne lui fait ni chaud ni froid. Devant mon
silence, il commence à perdre les pédales.

– Jeanne est avec moi, maintenant. Nous allons nous marier, elle va mettre au
monde mes enfants, alors tu dégages sans faire d’histoires, OK ? Sors de sa vie.

Je n’ai retenu que « marier, mes enfants »…

Mon cœur s’effondre à mes pieds alors qu’il enfonce le clou, la voix chargée
de haine. Je n’ai jamais ressenti autant d’animosité envers ma personne. Jamais
personne ne m’a traité de la sorte depuis que je suis en âge de me défendre.
Après tout un speech où il n’est question que de son bonheur sans nuages avec
Jeanne, de leur histoire d’amour idyllique, comment ils se sont retrouvés, leur
projet de vie commune pour le bien-être des enfants, il termine par :

– Tu n’as rien à faire ici. Tire-toi, connard.

Je serre ma main sur le rebord de mon casque, prêt à m’en servir pour lui
péter la tronche.

Comment ose-t-il me parler sur ce ton, ce merdeux ?

Je le saisis par le colbac, m’approche de sa sale gueule.

– OK, je me tire, mais ce n’est pas parce que tu me le demandes, mais par
respect pour Jeanne. Si j’apprends que tu la traites mal, je te retrouverai, et je te
ferai la peau.

Je le pousse, rigole en douce en le voyant s’étaler contre la porte, en


m’injuriant.

Bien fait pour ta gueule, merdeux ! Connard toi-même !


Je sors de la propriété, puis je mets les gaz. Le vent s’engouffrant dans mon
casque me rafraîchit, me ventile les neurones, me calme quelque peu, mais les
images, malgré moi, s’infiltrent dans mon cerveau, me crucifient : elle, avec ce
mec, unis pour le meilleur et pour le pire, mettant au monde ses enfants. Des
enfants qu’ils ont conçus. Ensemble.

Il a raison, je n’ai pas le droit de me mettre entre eux. Ces enfants ont besoin
de vivre avec leurs deux parents, dans un foyer soudé.

Je dois renoncer à elle.

Putain, je vais devenir dingue.

Je ralentis à l’amorce d’un virage, les yeux aveuglés par les larmes dues à
l’air qui me fouette le visage. Je rabats ma visière.

J’accélère.

Je me couche sur la moto, la tête en vrac, le cœur meurtri, pour me lancer à


pleine vitesse. Je sais ce qu’il me reste à faire.

Quitter ce bled de merde.

Mettre de la distance.

Me perdre dans mon travail, partir quelques mois à l’étranger.

Tenter de l’oublier.

Baiser d’autres femmes.

Tout faire pour l’oublier.

Il en va du salut de mon âme.


46

Jeanne

Je suis tellement surprise de croiser une moto lancée à pleine vitesse dans le
virage à l’entrée de mon village, que mon cœur fait un bond dans ma poitrine.
J’ai le temps d’apercevoir les yeux du pilote juste avant qu’il ne rabatte sa
visière.

Des yeux qui font accélérer mon rythme cardiaque.

Des yeux si semblables aux siens.

Je dois me tromper, que ferait-il ici ?

Lorsque j’entre dans la cuisine, Julien me regarde me débattre avec mes sacs
de courses. Je les pose sur la table sans douceur, en poussant un long soupir
d’énervement. Je ne devrais rien porter, je le sais.

– Tu aurais pu venir me donner un coup de main, ronchonné-je.


– Tu aurais pu me le demander, répond-il en se collant contre mon dos.

Je sens son érection contre mes fesses.

– Pousse-toi.
– J’ai envie de toi.
– Je t’ai déjà dit non.
– Pourquoi ? s’énerve-t-il.
– Je t’ai déjà dit pourquoi. D’ailleurs, il serait peut-être temps que tu rentres
chez toi.

Pour l’aide que tu m’apportes…

J’ai besoin de m’allonger. J’ai mal aux jambes, au ventre, j’ai la tête qui
tourne et je ne veux qu’une chose : qu’il se tire, pour que je puisse me reposer.
Depuis qu’il est venu me voir à la maternité, il a été si gentil, si prévenant, que je
l’ai laissé reprendre une petite place dans ma vie et venir me tenir compagnie
tous les week-ends. En ami. Il est hors de question qu’il revienne dans mon lit.
Je ne le désire pas. Il ne m’inspire plus rien.

Je ne suis pas guérie d’Adam. Je ne serai jamais guérie d’Adam.

– Nous avons eu de la visite ?

Il blêmit, se reprend aussitôt, en détournant la tête, mais j’ai eu le temps de


capter un regard chargé de fureur.

– Non, pourquoi ? Tu attendais quelqu’un ?

Pourquoi ce ton suspicieux ?

– Pour rien. Je vais me coucher. Je te laisse ranger.


– Ouais, c’est ça. Je t’appelle dans la semaine.

Je lui fais un baiser sur la joue.

– Si tu veux.

Il saisit ma main au vol, me retient.

– Je peux venir le week-end prochain ?

Je soupire.

Je devrais être plus sympa avec lui. Il ne demande qu’à se faire pardonner,
mais je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces.

– Si tu m’aides et que tu fais autre chose que regarder la télé ou être sur ton
ordi, pourquoi pas ? Sinon, tu peux rester chez toi.
– OK, je vois. Salut.
– Ouais, c’est ça, salut, rétorqué-je, en le voyant enfiler sa veste et prendre la
porte.
Super.

Chasser le naturel, il revient au galop.

Les larmes coulent sur mes joues, alors que je m’oblige à ranger les courses,
en essayant d’oublier la douleur qui me vrille la poitrine, à l’idée de me
retrouver seule, désespérément seule. Seule sans lui. Même si mes parents sont
présents, même si j’essaye de sortir pour de petites promenades, même si les
voisins sont sympas et compatissants, même si je vais faire des parties de
Scrabble avec les petites mamies du quartier, je le ressens, à chaque seconde,
chaque minute, de chaque jour, ce manque de lui, qui me terrasse, me fait mal. À
hurler. Alors je hurle. La tête sous mon oreiller. En pleine nuit, parce que j’ai
rêvé de lui. Je hurle tellement que ma mère vient se coucher contre moi, pour me
bercer et me consoler. Elle me dit que je dois me reprendre, avancer, que mes
bébés ont besoin d’une maman en pleine forme, d’une maman forte.

Je ne veux pas être forte.

Je ne veux pas l’oublier.

Je ne peux pas.

Il est encore partout.

Comment faire sans lui ?

Il le faudra bien pourtant.


47

Jeanne

Huit mois plus tard

Un peu avant la naissance des enfants, je me suis installée dans cette


merveilleuse région qu’est le Jura. Je n’en pouvais plus d’être chez mes parents,
même s’ils étaient aux petits soins. Trop peut-être, j’avais le sentiment
d’étouffer. J’allais mieux, les contractions s’étaient arrêtées, à force de repos,
alors j’ai décidé d’aller de l’avant. De trouver un job, une maison, et j’ai trouvé.

Aujourd’hui, je travaille dans une maison de santé à deux pas de chez moi,
j’ai acheté un petit chalet sur les hauteurs du lac de Vouglans, avec en contrebas,
niché au creux des pins et des sapins, à une centaine de mètres, une plage. Une
petite crique, comme une anse, encerclée de falaises arborées où, même en fin de
grossesse, je m’astreignais à descendre me promener, matin et soir, pour admirer
les levers et couchers de soleil grandioses.

J’ai accouché toute seule, à quasiment sept mois de grossesse. Mes bébés sont
restés en couveuse, jusqu’à leur date de naissance théorique, et aujourd’hui, ils
vont bien. Julien voulait assister à la naissance, mais j’ai refusé. À quoi bon,
puisqu’ensuite, il allait reprendre sa petite vie de célibataire fêtard ? Il a fini par
accepter le fait qu’il ne se passera plus jamais rien entre nous, il a promis de me
laisser tranquille, tout comme je lui ai promis qu’il pourra faire partie de la vie
de ses enfants, mais régulièrement, il revient à la charge et me relance. Il vient
de temps en temps nous rendre une petite visite et je sens qu’il commence à
s’attacher à ses enfants. En général, il ne reste pas, ne demande pas pour les
prendre un week-end, ou lorsqu’il est en congés. J’ai compris qu’il ne voulait en
aucun cas sacrifier sa liberté et je ne veux pas qu’il emmène les enfants chez ses
parents. De toute façon, ils sont encore trop petits pour que je les confie à
d’autres personnes. Je suis ultra-possessive avec eux et le fait d’être seule pour
les élever n’arrange pas les choses. Les enfants portent mon nom, peut-être un
jour aura-t-il envie de les reconnaître. Je ne lui demande rien, je me débrouille,
seule.

Oui, tout va pour le mieux.

Les enfants sont en bonne santé, ils ont deux mois maintenant et poussent
comme de petits champignons. Mon travail me convient, je peux organiser mon
temps comme je le veux. Léa vient me rendre visite régulièrement, j’ai des
collègues de travail compréhensifs, serviables alors… Pourquoi ce poids dans la
poitrine, qui ne cesse de grandir au fil des jours, sans que je ne puisse rien y
faire ?

Il me manque toujours, chaque jour que Dieu fait.

Après avoir eu l’Anglaise au téléphone, j’ai balancé mon portable contre le


mur, puis j’en ai racheté un autre et j’ai enregistré à nouveau son numéro. Je ne
sais pas, je voulais qu’il y ait une petite trace de notre histoire, de ce que nous
avions partagé, de mon amour pour lui, tout simplement.

J’espérais qu’il me contacte, dès qu’elle allait lui faire part de mon appel.

L’avait-elle fait ?

J’en doute, puisqu’il n’a pas appelé.

Après quelques jours, de rage, j’ai supprimé son contact et je ne l’ai jamais
remis. Pour me protéger, pour ne plus être tentée de l’appeler, même si je savais
son numéro par cœur. Je souffrais tellement. Sa trahison, son abandon faisaient
écho à ce que j’avais vécu avec Julien. En pire. Je me suis sentie encore une fois
laissée pour compte, oubliée sur le bord de la route. Je me suis renfermée sur
moi-même, pour ne plus voir, ne plus penser, ne plus souffrir, en essayant de
survivre.

Parfois, je me disais que s’il l’avait vraiment voulu, il m’aurait retrouvée, où


que je sois. L’urgence pour moi, à ce moment-là, était de m’installer, et
d’attendre la naissance de mes bébés. Mais maintenant que j’ai atteint un rythme
de croisière, que tout roule, la solitude me pèse, et son absence me ronge.

Je pense à lui tout le temps.


Une musique au piano, un brun dans la rue, un timbre de voix, et mon cœur
menace de s’arrêter. Mais à chaque fois, c’est la déception. J’ai parfois l’envie
irrépressible de regarder sur les réseaux sociaux, voir s’il a un profil, mais
l’imaginer avec cette Anglaise, ou une autre femme, est au-dessus de mes forces.
Ou d’appeler le château pour demander s’ils ont de ses nouvelles, mais je sais
comment sont les patients. Dès qu’ils quittent le centre et retournent à leur vie,
ils nous oublient et ne donnent plus jamais signe de vie, ce qui est frustrant pour
nous, j’en conviens. Ou pour simplement obtenir son adresse, notée sur son
dossier médical, dont je n’arrive pas à me souvenir, malgré toute ma volonté.
Pour me pointer chez lui et réclamer des explications que je suis en droit
d’exiger, mais je manque de courage.

Peut-être que la vie nous réunira-t-elle à nouveau, qui sait ?

Nous ne sommes sans doute éloignés que de quelques kilomètres. Comment


savoir ?

Le pire, ce sont les nuits. Je me réveille en sueur, en larmes, le cœur en


lambeaux une fois de plus. Je fais des cauchemars. Je le vois, je l’appelle et il se
retourne. Je suis proche, jusqu’à presque le toucher, lorsqu’il s’évanouit, ou bien
il me tourne le dos avec un rictus, prend par la main une belle blonde, et part
avec elle.

Il faut que cela cesse.

J’en ai assez.

Je ne vais pas passer ma vie à me lamenter. Je vais essayer de sortir, de faire


des rencontres et, qui sait, peut-être qu’un jour, quelqu’un fera battre mon cœur.
Il serait plus que temps.

Je ne vais pas faire que pouponner.

Les enfants vont grandir et, un jour, me quitter. J’aurai gâché ma jeunesse, je
serai passée à côté de ma vie, et à l’aube de la vieillesse, qu’aurais-je fait de
bien, à part élever mes enfants, seule ?

Un des jeunes médecins de la maison de santé ne me laisse pas indifférente, et


visiblement c’est réciproque. Nous passons de plus en plus de temps à la
machine à café, à discuter de tout et de rien, ou des patients que nous avons en
commun. Il sait que j’élève seule mes enfants, je lui ai même montré des photos,
et il les a trouvés très mignons.

Était-il sincère ?

Je me méfie maintenant, et je ne crois plus en rien, surtout pas en les hommes.


Il est gentil, très gentil même, peut-être pour me mettre dans son lit, mais dès
qu’il m’aura eue, que se passera-t-il ? Il fera semblant de ne plus me connaître, il
m’ignorera superbement ? Je ne sais pas si j’ai envie de me mettre en danger
encore une fois.

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Est-ce que j’ai tant besoin d’un homme dans ma vie ?

Je n’ai besoin que d’un seul et visiblement, il n’est pas pour moi. Alors si je
ne peux l’avoir, lui, je n’en veux aucun autre.

Je vais faire comme les copines, je vais m’acheter un sex-toy. Cela fera tout
aussi bien l’affaire et au moins, quand j’en ai assez, je peux le ranger dans un
tiroir. De plus en plus souvent ces derniers temps, les hormones aidant, je
suppose, le feu du désir me ronge et je rêve d’un homme dans mon lit, de mains
sur moi, d’un sexe de chair et de sang en moi. J’ai besoin de vibrer et j’ai besoin
de jouir.

Dans ces moments-là, le souvenir d’Adam, de son visage, du poids de son


corps sur le mien, se fait plus violent et l’envie de lui me dévore, me laisse
pantelante, avec une soif que rien ne saurait étancher, alors j’ai envie de me
donner au premier venu, pour ne pas me dessécher de l’intérieur. Pour ne pas
oublier le goût de l’amour, du don de soi, et du partage amoureux. Mon corps,
lui, se souvient très nettement de ce qu’Adam déclenchait en moi, de mes cris de
jouissance lorsqu’il allait et venait au plus profond de mon corps, jusqu’à me
faire toucher le ciel, les étoiles, me disperser en des milliards de gouttelettes
d’amour. De nos mains enlacées.

Alors je pleure, encore et encore, mon amour perdu, et l’espoir de le revoir un


jour s’amenuise.
***

Mon téléphone vibre dans ma poche. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine
comme chaque fois que j’ai un appel, et comme chaque fois, une petite décharge
d’adrénaline me parcourt le corps de part en part suivie d’une immense
déception, et d’une irrépressible envie de pleurer, car ce n’est pas lui.

Ce n’est jamais lui.

Il m’a oubliée, bel et bien oubliée, et toutes ses belles paroles n’étaient que
mensonges.

– Salut, Julien, dis-je, en décrochant.


– Salut, je suis dans le coin, je peux passer te voir ?
– Sympa de me prévenir.

Il paraît un peu désemparé par mon accueil glacial.

– J’ai eu envie de vous voir, et comme je ne faisais rien, je me suis dis que…
– Tu es où ?
– Pas loin de chez toi, j’arrive.

Je pousse un soupir résigné.

– J’y serai dans cinq minutes, je suis au bord du lac.


– Jeanne ?
– Oui ?
– Non, rien… à tout de suite.

Je raccroche.

Qu’est-ce qu’il a ?

Il est bizarre en ce moment, comme éteint lui aussi et rongé de l’intérieur.


Certainement une nouvelle conquête qui le fait souffrir. Bien fait pour lui, je ne
vais pas le plaindre, il n’a que ce qu’il mérite. Fini, le temps où je m’évertuais à
lui remonter le moral. Maintenant il peut en baver, je ne lèverai pas le petit doigt.

Lorsque j’arrive chez moi, il est déjà sur la terrasse à m’attendre. Il me


rejoint, me fait un baiser sur la joue, puis il me prend la poussette des mains.

Soudain, j’entends une moto remonter l’allée de mon lotissement.

Je m’arrête, me retourne, pour la regarder passer. J’adore les motos, surtout


les grosses cylindrées et celle-ci est magnifique.

– Tu viens ? dit Julien en posant une main sur mon épaule.


– J’arrive. Entre, je réponds en lui tendant les clés.

Je ne peux détacher mes yeux de la silhouette du motard, tout de noir vêtu,


blouson, pantalon, bottes de moto, casque noir avec des flammes vertes. Il fait
demi-tour au bout de la rue, repasse devant moi, tout doucement, et j’ai la nette
impression qu’il me regarde.

Puis il accélère, se soustrait à ma vue, et j’entends les vrombissements


décroître au loin.

Pourquoi la vue d’un motard me chamboulerait-elle à ce point ?

C’est vrai que je les ai toujours trouvés sexy et virils, couchés sur leur grosse
bécane.

– C’est qui ? demande Julien.

Je me racle la gorge, perdue dans mes pensées.

– Je n’en sais rien. Sinon, ça va toi ? Qu’est-ce que tu fais ici ?


– Comme je te l’ai dit, j’avais envie de vous voir, vous me manquiez.
– Ce serait bien la première fois ! je réponds, en lui mettant son fils dans les
bras. Puisque tu es là, tu vas m’aider pour les biberons.

***

– Tu veux un café ?
– Avec plaisir. Ils vont dormir jusqu’à quelle heure ?

Je regarde ma montre, tout en nous préparant un Nespresso.


– Une bonne heure et demie. À vingt heures, dernier bib, puis au lit pour la
nuit.

Je pose nos tasses sur le bar, m’assieds en face de lui.

– Et sinon, tu t’en sors ? Je veux dire avec ton boulot, les bibs, et tout ?
– Ai-je le choix ? je demande, un peu sèchement.

Il m’énerve avec ses questions à la con.

Qu’est-ce qu’il veut que je réponde ?

Que non, ça ne va pas du tout.

Que j’angoisse, toutes les nuits, de finir ma vie seule parce que célibataire
avec deux bébés de deux mois, c’est compliqué pour traîner dans les boîtes de
nuit trouver un homme qui voudrait de moi. Qu’à 23 ans, j’aurais espéré autre
chose de la vie que changer des couches, être obligée de me coucher tôt parce
que je suis fatiguée de devoir tout assumer, sans l’aide de personne, et parce que
les petits se réveillent à six heures quand ce n’est pas plus tôt. Que les grasses
matinées le dimanche matin, je ne sais plus ce que c’est, ni les câlins, ni les
baisers dans le cou, ni les éclats de rire. Parce que plus personne ne me prend
dans ses bras, ni ne me rassure, ou me dit que je suis belle, désirable,
courageuse, et que je mérite d’être aimée. J’aimerais lui dire tout ça, mais je me
contente de hausser les épaules.

– Ce n’est pas facile tous les jours. La solitude me pèse, mais ils sont
vraiment sympas. J’ai des bébés en or, très patients, et depuis qu’ils sont passés à
quatre bibs par jours, ça va.
– La crèche se passe bien ?

Je le regarde. La moutarde commence à me chatouiller le nez.

– Qu’est-ce qu’il se passe, tu t’es transformé en assistante sociale, ou quoi ?


Tu veux savoir si je m’occupe bien de mes enfants ? S’ils ne manquent de rien,
et si j’assume, c’est ça ? dis-je, en élevant la voix. Qu’est-ce que tu veux à la
fin ?
– Rien, ne t’énerve pas.
Il me prend la main, mais je la lui retire aussitôt.

– Il vaut mieux que tu partes.


– Laisse-moi au moins rester jusqu’à ce qu’ils se réveillent, tente-t-il, d’une
voix qui se veut persuasive. Je voudrais passer encore un peu de temps avec eux,
je les ai à peine vus, ils ne font que dormir.
– Ah oui, à cet âge, ils dorment encore beaucoup. Ce n’est pas très
intéressant, hein ? Tu en as fait plus que d’habitude, tu les as changés, tu as
donné un biberon. C’est bon, tu peux t’en aller.
– Je pensais que je pouvais m’en occuper pour la soirée, tu pourrais… euh…
sortir, prendre un verre avec des amis.
– Tu ferais ça ? je demande, abasourdie. Tu te sens capable de les garder une
soirée entière, tu penses pouvoir t’en sortir ?
– Bien sûr, ce n’est pas compliqué. Je les change, je les fais manger, je leur
chante une berceuse, et je les remets au lit. Je devrais pouvoir m’en tirer.
– Je peux rester pour la berceuse ? je demande, avec une petite moue.
– Ah non, toi tu sors, ça te fera le plus grand bien.
– Alors d’accord, je veux bien. Je leur donne leur bain et je file. Tu pourras
m’aider, comme ça la prochaine fois, tu me les gardes un week-end entier.
Excuse-moi, je vais passer un coup de fil. J’ai besoin de trouver de la compagnie
pour ce soir. Oh, je suis trop contente.

Je me lève, l’enlace, pour le remercier.

Il me serre un moment contre lui et je me détache, le feu aux joues. Des


images de nous deux enlacés remontent à ma mémoire.

Ah non… certainement pas… Mais ça fait combien de temps que je n’ai


pas… ?

Je n’ai pas envie de compter.

– Jeanne ?
– Mmm ? je réponds, en m’éloignant.
– Tu as prévu de sortir avec un mec ?
– En quoi ça te regarde ? je crie depuis ma chambre.

Je choisis une tenue dans ma penderie.


Quel genre de fille aime Dimitri ?

Sexy, classe, décontractée, sportive ?

Étant toujours tiré à quatre épingles, il doit aimer les nanas classes.

Je passe en revue mon répertoire, et je m’assieds sur mon lit. Nous avions
échangé nos numéros il y a quelques semaines, il m’avait même appelée
plusieurs fois pour m’inviter à sortir, mais j’avais toujours refusé.

Il décroche à la troisième sonnerie.

– Jeanne ?
– Salut.
– Je suis étonné que tu m’appelles, ça va ?
– Oui, ça va. Tu es libre pour aller prendre un verre, disons vers vingt
heures ?

Je panique, je m’emmêle les pinceaux face à son mutisme, et heureusement


qu’il ne peut pas voir le rouge qui me monte aux joues.

Je reprends :

– Je comprendrais si tu avais d’autres projets. Pardonne-moi. Je vais


raccrocher. C’était une mauvaise idée.
– Non, Jeanne, attends. J’ai juste été surpris, mais je suis libre. On pourrait
aller dîner ?
– Oui, si tu veux.
– Au Mauriana ? Tu connais ?
– Bien sûr, à vingt heures alors ?
– Tu veux que je passe te chercher ?
– Pourquoi pas ? Je t’envoie mon adresse par texto.
– Pas la peine, je sais très exactement où tu habites.
– Ah… Et tu as une moto ?
– Non pourquoi ?
– Pour rien. À tout à l’heure.

***
Trois heures plus tard, Dimitri frappe à ma porte.

J’ouvre, et je peux voir dans son regard que je lui plais, et que j’ai bien choisi
ma tenue. Il n’est pas mal non plus : jean noir, chemise blanche, chaussures
vernies, veste habillée.

Il m’embrasse sur la joue, murmure :

– Tu es très belle.
– Merci. Laisse-moi te présenter un ami, Julien, qui s’est gentiment proposé
de garder les enfants, dis-je, en voyant mon ex s’avancer et le toiser.

Les deux hommes se serrent la main sans un mot.

Je prends mon imperméable.

– J’arrive, Dimitri, pars devant, je te rejoins, j’ai des consignes de dernières


minutes à donner à mon baby-sitter.
– D’accord, je t’attends dans la voiture.

Il s’éloigne, non sans nous avoir jeté un dernier regard.

– Tu vas t’en sortir ? Si tu veux, je peux encore annuler. Tu es sûr que ça va ?


Tu fais une drôle de tête.
– Oui, c’est bon, ne t’inquiète pas. Passe une bonne soirée. Je t’appelle si j’ai
un problème.
– OK.

Je l’embrasse sur un dernier merci, mais son petit air de chien battu
m’accompagne tout le long du chemin jusqu’au restaurant, et encore une partie
du repas.

Ce n’est pas vrai. Je ne peux pas profiter de ma soirée, pour une fois, sans
arrières-pensées ?

J’ai un homme plus que baisable en face de moi, qui paraît subjugué par mes
lèvres rouges, et je ne fais que penser à cet autre, certainement avachi en caleçon
sur mon canapé devant ma télévision, avec la télécommande dans une main, et
l’autre… hum…
Je m’égare.

Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour être aussi instable ?

Une vraie girouette !

J’en suis à mon quatrième ou cinquième verre de champagne, je ne sais plus,


je commence à avoir du mal à articuler, et je m’esclaffe pour un rien alors que
Dimitri n’est même pas spécialement drôle. Il a une belle gueule, c’est vrai,
beaucoup de prestance, mais il ne m’attire pas plus que ça. Je raconte n’importe
quoi, je le fais rire et j’essaie désespérément de passer un bon moment, mais le
cœur n’y est pas. Je repense soudain à la dernière fois où j’ai dîné en tête-à-tête
avec un homme, et je ne peux plus rien avaler.

J’ai une boule dans la gorge.

– Ça ne va pas ? Tu es toute pâle.


– Je m’inquiète pour mes enfants… Tu veux bien me ramener, s’il te plaît ?
– Oui, bien sûr.
– En plus, j’ai trop bu. Je n’ai pas raconté trop de conneries ?
– Tu as été parfaite, dit-il en se levant et en s’approchant de moi pour m’aider
à enfiler mon imperméable. Il serre mes épaules, cherche à m’embrasser dans le
cou, mais je me tortille pour lui échapper.

Si tu crois que c’est du tout cuit avec moi, mon p’tit gars, tu te fourres le doigt
dans l’œil jusqu’à l’os, il va te falloir faire un peu plus d’efforts qu’un pauvre
petit resto pour me mettre dans ton lit.

– Nous y allons ? je demande, impatiente.

Dans la voiture, je reste pensive, répondant à peine à ses questions. Je regarde


ses mains et je les imagine sur moi. Je les imagine me caresser, écarter mes
replis intimes, s’insinuer en moi. Je les imagine si bien que je sens mon sexe se
réveiller, palpiter d’envie, mais ce sont d’autres mains que je voudrais sur moi.

– Ton baby-sitter n’est pas encore couché, dit Dimitri, en coupant le contact
devant l’allée de ma maison.
– C’est un couche-tard. Il est très certainement captivé par une connerie à la
télévision.
– C’est qui, au juste ?
– Un ami, pourquoi ?
– Pour rien, j’ai eu la vague impression qu’il allait me bouffer lorsque tu nous
as présentés. Il ne serait pas un peu amoureux de toi ? Vous vous connaissez
depuis longtemps ?

Je m’esclaffe.

– Depuis quelques années.


– Et il n’y a jamais rien eu entre vous ?

Je ne veux pas m’éterniser sur le sujet.

– Bien, Dimitri, j’ai passé une excellente soirée, merci infiniment.

Il prend ma main, la porte à ses lèvres.

J’attends un petit frisson, des papillons dans le ventre, mais non, rien. Cet
homme ne me fait aucun effet.

– J’espère que nous n’attendrons pas un an pour dîner ensemble à nouveau.


Tu fais quelque chose le week-end prochain ? Je connais une superbe petite
auberge au bord du lac d’Annecy, à Talloires plus exactement. J’aimerais bien
t’y emmener.
– Ce serait avec plaisir, mais seulement si mon baby-sitter est disponible.
Nous pourrons en reparler dans la semaine ?
– Bien sûr, à lundi alors. À la machine à café ? Dix heures ?
– Parfait. À lundi.

Je me sauve avant qu’il ne lui prenne à nouveau l’envie d’essayer de


m’embrasser.

Je sens son regard sur moi et je me retourne pour lui faire un petit signe avant
d’ouvrir ma porte. Je pose mes clés dans la coupe du petit meuble de l’entrée,
retire mon imperméable et mes talons de dix centimètres, et je me masse les
pieds.

Tout ça pour ça…


Cette soirée a été un vrai fiasco et je sais pertinemment qu’il n’y en aura pas
d’autres.

J’avance dans la grande pièce qui me sert à la fois de salon et de salle à


manger, avec en enfilade une cuisine à l’américaine. C’est ce qui m’a tout de
suite séduite dans ce chalet et j’ai signé le jour même. Je m’y sens bien. Il est
assez rustique, de petite taille, mais suffisant pour moi et les enfants, et cette
grande pièce à vivre est plus que confortable. Avec le lac en bas de la rue, j’ai la
sensation d’être en vacances toute l’année.

La télévision fonctionne encore, éclairant la pièce d’une douce lumière


blanche, et comme je l’avais imaginé tout à l’heure, Julien est étendu de tout son
long sur mon canapé, en caleçon, son tee-shirt un peu remonté dévoile son
ventre plat. Il dort. Il tient la télécommande d’une main tendue, tandis que
l’autre est enfouie dans son sous-vêtement.

Des fois qu’elle s’envole…

Je pouffe, me retiens d’une main contre le mur, pour arrêter de tanguer.

Je me déshabille, en laissant mes habits tomber au sol.

Tous mes habits.

Je m’approche du canapé, le regarde et l’envie de lui me cueille. Alors je les


ressens, ces petits papillons dans le ventre, ce feu ardent entre les cuisses. Je
retire la télécommande de sa main, pour la poser sur le chiffonnier faisant office
de porte-lampe, et je m’allonge sur lui, la tête dans son cou.

Il pousse un soupir, se réveille, m’enlace.

– Jeanne, murmure-t-il.
– Ne dis rien… Fais-moi l’amour, Julien, s’il te plaît.

Je glisse la main dans son caleçon et il enlève la sienne, me laissant le champ


libre. Je me saisis de son membre, le caresse doucement, tandis qu’il s’empare
de mes lèvres, avec un gémissement douloureux. Son timide baiser laisse bientôt
place à de plus enflammés, qui nous laissent fiévreux, essoufflés, avides de plus.
Il me fait rouler sous lui, se lève pour retirer son boxer, enfiler un préservatif,
puis il se positionne au-dessus de moi.

– Tu es sûre ?
– Oui. Viens.

Je le prends à pleines mains, le guide à l’entrée de mon vagin.

Je sais que c’est une très mauvaise idée et que demain, je regretterai ce que
nous nous apprêtons à faire, mais là, maintenant, je ne veux que frémir dans ses
bras, le laisser me posséder une fois de plus, certainement la dernière. Je sais
aussi que je l’aime encore, que je le désire, à ma manière, qu’il est le père de
mes bébés, mon premier amant, et qu’il aura toujours une place à part dans mon
cœur.

Je sais tout cela, et je m’en fiche. Je réfléchirai plus tard.

Je le veux, en moi, tout de suite.

Je me cambre lorsqu’il entre en moi, je gémis lorsqu’il me possède enfin,


lorsqu’il entame un doux va-et-vient, et je crie de plaisir lorsque ses coups de
boutoir se font plus forts, plus exigeants. Il ne m’a jamais aussi longtemps ni
aussi bien fait l’amour, en étant attentif à mon plaisir. Lorsqu’il se redresse et
prend mes fesses pour mieux s’enfoncer en moi, je jouis. Fort. Il me suit aussitôt,
le corps parcouru de grands frissons.

***

Je me lève sans bruit, enfile ma tenue de joggeuse. J’ai besoin d’aller courir.

J’ai pris l’habitude de faire un footing le matin de très bonne heure, pour me
défouler, évacuer les tensions et la rage qui m’habite la plupart du temps.
Comme Julien et les enfants dorment encore, j’ai quelques heures devant moi.

Je quitte le lotissement pour descendre en direction du lac, pour ma boucle


habituelle d’environ cinq kilomètres. J’augmente les foulées, pour pousser un
sprint final sur la plage. Je suis allée plus vite que d’habitude, j’ai bouclé mon
tour en moins de vingt-quatre minutes, j’ai craché mes poumons, mais la
douleur, la sensation d’être allée au bout de moi-même m’ont vidé l’esprit. Les
mains sur les genoux, je contemple le lac, en laissant mon souffle s’apaiser. Avec
une impulsion soudaine, j’enlève mes vêtements, me glisse dans l’eau en slip et
soutien-gorge. À l’heure qu’il est, la plage est déserte, l’eau encore bonne. Le
soleil va bientôt poindre derrière les arbres. Tout en faisant des longueurs de
crawl, je repense aux événements de la nuit.

Qu’est-ce qui m’a pris ?

J’ai encore fait une belle connerie.

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ? J’ai eu envie de lui, je me suis
couchée sur lui, complètement nue et c’était plus que bien, je ne regrette rien,
mais cela ne se reproduira plus. J’avais besoin de faire une dernière fois l’amour
avec lui, peut-être pour mettre un terme définitif à notre histoire, pour le
remercier d’être présent, de temps en temps, ou bien j’avais besoin d’un homme
et il était là, tout simplement. J’ai aussi le besoin d’en parler à quelqu’un,
quelqu’un à qui je peux tout dire, qui ne me jugera pas, ni ne me fera la morale.

Je sors de l’eau, m’assieds sur une pierre, puis j’extirpe mon portable de la
petite sacoche qui ne me quitte pas lorsque je cours.

– Salut, je ne te dérange pas ?


– Mmm, non, jamais d’habitude, mais tu as vu l’heure qu’il est ? Putain,
Jeanne, on est dimanche matin, et il est sept heures ! Tu ne dors jamais ? répond
Léa, en baillant.
– J’ai couché avec Julien.

Je sors ça comme ça, cash, et je l’entends hoqueter de surprise.

– Merde, tu déconnes ? C’était comment ?

Je sens mes joues s’empourprer.

– Bien. Plus que bien même, mais c’était une erreur.


– Pourquoi ? Si tu as pris ton pied, et lui aussi, vous êtes libres, vous pouvez
peut-être…
– Il n’en est pas question, je réponds sèchement. Je ne sais pas s’il est libre et
honnêtement, je m’en fous. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je suis sortie avec
Dimitri et j’avais trop bu.
– Tu t’es fait le doc aussi ? Deux dans la même soirée, ben dis donc, tu ne
t’emmerdes pas !
– Tu es bête, il ne s’est rien passé avec Dimitri. J’avais la tête ailleurs.
J’imaginais Julien sur mon canapé, et j’ai craqué quand je suis rentrée chez moi.
Je le connais tellement par cœur que ça me fait peur. Je ne sais pas, c’était
différent. Je crois qu’il a changé. Mais je ne pourrai plus jamais lui faire
confiance. Ce n’est pas lui que je veux. Et toi, ça va ? je demande, pour faire
diversion, les larmes aux yeux.

Adam n’est jamais très loin de mes pensées, et comme d’habitude, une
douleur vive m’étreint la poitrine à l’évocation de son souvenir. La souffrance
est toujours là, aussi intense, même si je m’acharne à ne jamais prononcer son
nom.

– Oui, ça va, le boulot, la routine. Tu vas faire quoi pour Julien ? demande-t-
elle, après un léger temps de silence.
– Lui dire que ce qu’il s’est passé cette nuit ne se reproduira plus jamais, et
réussir à l’en convaincre.

***

Lorsque j’entre dans la cuisine, je le trouve au bar. Il s’est fait couler un café.
Je m’installe en face de lui.

– Salut.
– Salut, j’étais étonné de ne pas te voir en me réveillant, tu étais passée où ?
– Je suis allée courir. Ça va ? Tu as bien dormi ? je demande, en me tortillant
sur ma chaise, mal à l’aise.
– Comme un bébé. Je n’avais pas aussi bien dormi depuis longtemps, et ce
matin j’aurai bien refait un câlin, c’était…
– Julien, écoute, en parlant de ça…

Il me prend la main.

– Moi d’abord.
– D’accord, je t’en prie, je réponds, en retirant ma main, mais il me retient.

Ses yeux se troublent, se font suppliants.

Oh non, pas ça.


– Je voudrais que tu me donnes une seconde chance. Tu sais que je le veux
depuis longtemps, je ne te l’ai pas caché. J’ai merdé, je sais, et je m’en voudrai
toute ma vie, mais je veux faire partie de la vie de mes enfants. J’aimerais, si tu
es d’accord, m’installer ici avec vous.

Je saute du tabouret comme un ressort.

J’ai besoin d’un répit, et de mettre mes idées au clair avant de m’énerver.

Ici ? Chez moi ?

Dans cette petite maison que j’ai achetée pour moi seule ?

Il n’en est pas question. Il ne fait plus partie de mes projets. J’ai pourtant été
claire sur ce point bien avant la naissance des enfants.

– Je vais prendre une douche.


– Attends. On doit parler, ne fuis pas, dit-il, en me retenant par le bras.

Je retire mon bras, lui martèle la poitrine. Ma colère va crescendo au fur et à


mesure de mes paroles, avec l’impression de ne plus rien contrôler.

– Pardon ? Je fuis ? Tu te fous de ma gueule ? J’ai mené cette grossesse à


terme toute seule, j’ai accouché toute seule, j’ai acheté ce chalet toute seule, sans
l’aide de personne, et j’élève mes enfants toute seule, parce que toi, tu as fui tes
responsabilités. Et c’est moi que tu traites de lâche ? C’est moi qui fuis la
discussion ? Laisse-moi rire.
– Tu n’as pas voulu de mon aide, je te le rappelle, répond-il en haussant la
voix à son tour. Je te l’ai proposé, je voulais être avec toi, te soutenir, mais tu as
refusé. J’ai même cru à un moment que tu avais quelqu’un d’autre dans ta vie,
quelqu’un d’autre que ton super patient j’entends, et que c’était pour cela que tu
me rejetais. Mais je suppose qu’être enceinte de jumeaux, ça n’aide pas à
retrouver quelqu’un.

Je reste sans voix.

– C’est ce que tu aurais voulu, hein ? Tu m’as larguée, mais tu ne veux pas
que je t’oublie. Allez vous faire foutre, toi et ton ego de merde.
Il gronde :

– C’est avec moi que tu as fait l’amour cette nuit, je n’ai pas rêvé.
– Oui, c’est avec toi, et oui j’en avais envie. Mais ce n’est pas pour autant que
je te veux dans ma vie. C’est fini depuis longtemps nous deux, on ne reconstruit
rien de solide sur des ruines, je te l’ai déjà dit.
– Alors cette nuit, ce n’était rien pour toi ? J’ai juste été une bite, c’est ça ? Tu
m’as utilisé ?

Je baisse la tête.

– J’avais envie de toi, mais je ne peux pas, j’en suis désolée.

Il s’approche, me prend par la nuque, pour poser son front contre le mien.

– Si, tu peux. Tu pourrais, si tu le voulais. Laisse-moi une chance, s’il te plaît,


juste une petite chance, je ne te décevrai plus, je te le promets.
– Non, Julien, tu es incapable d’être fidèle, je te connais. Tu seras sérieux
quelques mois, puis tu vas recommencer à sortir, à vouloir profiter de ta jeunesse
comme tu dis, et tu vas m’abandonner encore une fois. Et cette fois-ci, tu
m’auras détruite pour de bon. Je ne veux pas prendre ce risque, je n’y survivrais
pas.
– Pourquoi ? C’était bien, non ?
– Oui, c’était bien. Seulement, je n’ai pas tiré un trait sur lui. Je l’aime
toujours, il me manque, plus que tout, tu comprends.
– OK, j’ai compris.

Il prend son blouson, ouvre la porte, sort sur la terrasse.

Je le rattrape, le retiens par le bras.

– Attends, tu ne vas pas partir comme ça.

Au loin, le vrombissement d’une moto me fait tendre l’oreille, alors que


Julien se retourne pour me faire face.

– Je pourrai au moins revenir voir les enfants ?


– Comment ?
Il réitère sa question, s’avance pour m’enlacer :

– Je peux revenir vous voir, pour passer du temps avec vous ?

Je capitule avec un soupir.

– Bien sûr, quand tu veux, tu seras toujours le bienvenu.


– Et j’aurai droit à un petit extra de temps en temps ?

La moto passe au ralenti.

Pourquoi ai-je toujours l’impression que le motard me regarde, moi, et


personne d’autre ? Toujours dans les bras de Julien, je lui fais un baiser sur la
joue.

– Laisse-moi du temps, un jour peut-être.


– Tu me laisses un espoir, c’est bien ce que je dois comprendre ?
– Non, pardonne-moi. Ce n’est pas bien, je ne devrais pas te dire ça. Moi, j’ai
failli en mourir.

Il me serre contre lui.

Je regarde du coin de l’œil le motard repasser au pied de mon allée,


lentement, trop lentement, puis s’arrêter.

Il descend de sa moto.

– Tu me pardonneras un jour ? demande Julien, contre mon cou.

Il s’engage dans mon allée, enlève son casque. Mon cœur fait un bond dans
ma poitrine.

Lui ?
48

Adam

J’ai essayé de l’oublier.

Je jure que j’ai essayé. En me ruant tête baissée dans mes affaires, en partant
le plus souvent possible à l’étranger signer de gros contrats, démarrer de
nouvelles usines, superviser de nouveaux projets. En sortant. Beaucoup. En
m’abandonnant dans d’autres bras, mais c’était peine perdue, tout me ramenait à
elle. Toujours.

Je ne pouvais pas renoncer.

Il fallait que je la voie. C’était une question de vie ou de mort.

Alors j’ai appelé chez elle une nouvelle fois et, comme sa mère a refusé de
me dire où elle était, j’ai engagé un détective privé.

Et hier, je suis passé devant chez elle, pour la découvrir dans les bras de ce
connard.

J’ai besoin de lui parler, d’exiger une explication. Il le faut. Pour tout mettre à
plat, pour régler mes comptes. Pour réussir à la virer de ma vie, une bonne fois
pour toutes, pour ne plus fantasmer sur ce qu’elle serait, cette vie, à ses côtés,
comme je l’ai rêvé tant de fois.

Alors je me retrouve à nouveau devant chez elle.

Et à nouveau, il est là.

Tant pis.

Je n’en ai rien à foutre de sa gueule, c’est avec elle que je veux discuter, et il
n’est pas de taille à m’en empêcher.
Je m’arrête. Descends de ma moto. Je remonte l’allée, enlève mon casque.

Nos yeux se verrouillent et l’espace d’une seconde, j’ai le sentiment qu’elle


est tellement heureuse de me voir, tellement soulagée, qu’elle va se mettre à
pleurer. Puis son tocard de jules se rue sur moi, pour m’empoigner en grondant.

Je lâche mon casque, fait de même et nous nous retrouvons à tourner sur
nous-mêmes, tels deux chats en colère.

Il lance les hostilités.

– Je t’avais dit de la laisser tranquille.


– Je ne reçois d’ordres de personne, répliqué-je.
– Julien ! lâche-le, crie Jeanne derrière nous.

De surprise, il obtempère et me repousse. Je ne peux retenir mon poing, qui


s’écrase sur sa mâchoire. Il allait riposter, lorsque Jeanne hurle une nouvelle fois,
s’interpose entre nous, entraîne son mec à l’écart.

– Ça suffit ! Répète ce que tu lui as dit.


– Je ne sais plus.
– Je vais te rafraîchir la mémoire. « Je t’avais dit de la laisser tranquille »,
c’est bien ça ? Quand lui as-tu dit ça ?
– Je ne me souviens plus.
– Lorsque je t’ai rendu visite chez tes parents, il y a huit mois de cela, je
réponds à sa place. Il ne t’a rien dit ?
– Toi, ta gueule, vocifère Julien, en cherchant à revenir dans ma direction
pour m’en coller une.

Jeanne le retient fermement.

– Tu ferais mieux de partir.


– C’est bon, je me casse ! Allez-vous faire foutre, tous les deux, et toi la
première !

Je suis prêt à lui sauter dessus en voyant qu’il pourrait lever la main sur elle,
mais le regard de Jeanne, rempli de colère, le retient visiblement.

Je suis fier d’elle, elle n’a pas perdu son répondant, sa hargne, son mordant.
Un sourire se dessine sur mes lèvres.

– Ça te fait rire ?
– Jeanne…
– Je ne te retiens pas.
– Laisse-moi au moins m’expliquer.
– Pour toi aussi, c’est trop tard. Je n’ai besoin d’aucun de vous deux.

Elle s’éloigne.

Mais ? Non… merde, je n’ai pas fait tout ça pour qu’elle m’envoie me faire
foutre.

Je la rattrape, saisis son coude.

– Je suis allé chez toi, j’ai fait le premier pas, je n’ai jamais capitulé, et je suis
là, devant toi, je t’ai retrouvée, alors je ne partirai pas sans avoir une explication,
que tu le veuilles ou non.
– Pour me dire quoi ? Que parce que ton Anglaise t’a laissé tomber, tu te
retrouves seul, comme un con ? Alors tu t’es dit que la gentille Jeanne allait te
pardonner des mois de silence ? Tu rêves, mon pauvre garçon.
– Laisse-moi me faire pardonner. Prends au moins le temps d’entendre ce que
j’ai à te dire !
– Certainement pas. Maintenant, barre-toi !
– Je reviendrai. Demain, après-demain, tous les jours, pour que tu daignes
m’écouter.
– Tu perdras ton temps. Tu m’as abandonnée, Adam, tu m’as laissée derrière
toi, alors que tu disais m’aimer ! Tu m’as demandé du temps. Combien ? Tu t’es
bien gardé de le dire ! Tu t’es bien foutu de ma gueule !

Elle retient ses larmes. Sa détresse m’émeut. Elle a raison, je lui ai fait du
mal. Tellement de mal. J’en suis conscient. Je n’aurais jamais dû partir sans elle,
avec une autre femme, qui plus est. Elle a dû souffrir le martyre, se sentir trahie,
malgré mes belles paroles. Je n’aurais surtout pas dû la rappeler si tard, lui
demander de m’attendre encore, mais j’étais largué, complètement largué.

– Je suis désolé, j’ai eu beaucoup de choses à gérer. Mais tu ne m’as pas


attendu, tu t’es tirée.
Je ne peux empêcher la note de reproche de ma voix.

– Parce que tout le monde doit écouter le grand Adam Champdor ? Pas moi,
je te l’ai déjà dit. J’avais mes raisons. Et je t’ai appelé, figure-toi.
– Pardon ?
– C’est Kat qui a répondu, tu étais sous la douche, paraît-il. Elle ne te l’a pas
dit ?
– Non, bien sûr que non ! Je t’aurais rappelé plus tôt si j’avais su.
– Parce que tu as cherché à me joindre ?
– Oui, mais je n’ai jamais réussi à t’avoir !
– J’avais pété mon téléphone ! répond-elle, en colère. Tu m’excuseras, je vais
voir mes enfants.

Elle se dégage de ma poigne. Elle allait refermer sa porte lorsque je lui pose
la question qui me brûle les lèvres :

– Tu l’as épousé ?

Elle se retourne, les yeux exorbités.

– Qui ? Julien ?

Ben oui, pas le pape !

– Oui, qui d’autre ?


– Pourquoi poses-tu cette question ?
– Parce que lorsque je suis allé chez toi, il m’a dit, entre autres choses, que
vous alliez vous marier.

Devant son silence, je franchis les quelques mètres qui nous séparent. Je la
pousse doucement contre le mur de sa maison. Lorsque je vois sa poitrine se
soulever, je comprends que je lui fais encore de l’effet et j’en ressens un tel
soulagement que je pourrais me jeter à ses pieds, pour griller ma dernière
cartouche.

Je gronde, plongé au fond de ses yeux.

– Réponds.
– Non.
– Non, quoi ? Non, tu ne veux pas me répondre, ou non, tu n’as pas épousé ce
tocard.
– Je t’interdis de dire du mal du père de mes enfants.

Nous livrons un combat.

Le père de mes enfants.

Il sera toujours entre nous.

L’aime-t-elle encore ?

– Garde tes secrets, je m’en fous.

Je place mes mains de chaque côté de son visage. Ma voix devient rauque, se
charge d’émotion, en la sentant si proche. Proche de la reddition.

– Alors, jure-moi que tu ne ressens plus rien pour moi, que tu n’as pas pensé à
moi tous ces mois, comme j’ai pensé à toi, et je te laisse tranquille.

Elle soutient mon regard, bien que sa voix la trahisse.

– Je n’ai pas pensé à toi. Pas une seule seconde.

Je m’empare de sa bouche, plaque mon corps sur le sien, mon bassin contre
son pubis.

Oh bordel. Je bande comme je n’ai pas bandé depuis des mois.

Je l’embrasse comme un fou et, lorsqu’elle devient une parfaite guimauve


entre mes bras, je romps notre étreinte. L’envie d’elle est si forte que je vais finir
par lui dire des conneries. Je ne veux pas aller trop vite cette fois-ci, je veux lui
permettre de réfléchir à la situation, faire monter son désir.

Qu’elle me veuille, comme jamais.

Qu’elle en meurt de ne pas m’avoir dans sa vie, comme moi, j’étouffe loin
d’elle. Avec la même puissance, le même acharnement.

Je caresse sa joue tendrement.


– À demain. Fais de beaux rêves.

En regagnant ma moto, je me dis que les miens seront beaux. J’ai retrouvé le
sourire. Malgré tout ce qu’elle a pu me dire, je sais qu’elle veut encore de moi.
Son corps me l’a hurlé.

Je ne lâcherai rien.

Je la veux.

Dans ma vie.

Dans mon lit.

Je mettrai le temps qu’il faudra, mais je saurai la reconquérir.


49

Jeanne

Ce mec est fou !

S’il croit m’amadouer avec quelques paroles d’excuses, il se trompe


lourdement. Je ne ferai pas éternellement les mêmes erreurs. Lorsque j’entends
s’éloigner le bruit de sa moto, quelque chose se passe. Je ne sais pas très bien
quoi au juste, mais je sais que ce simple son fait s’emballer mon organe vital. Je
donnerais beaucoup, je le sais, pour l’entendre tous les jours remonter ma rue,
parce que tous les jours, toutes les nuits, je saurai qu’il est à nouveau à moi.

J’ai été à deux doigts de craquer, de le faire entrer chez moi, pour l’emmener
directement dans ma chambre et lui demander de me faire l’amour. Il me
bouleverse toujours autant, sinon plus. Il est toujours aussi beau, je craque
littéralement et j’ai eu envie de lui dès les premiers instants. J’étais comme
hypnotisée, plongée dans ses belles prunelles, à tel point que je pouvais à peine
aligner deux pensées cohérentes, jusqu’à ce que Julien me fasse redescendre sur
Terre. Brutalement.

Le salaud !

De quel droit se mêle-t-il de ma vie ? De quel droit me considère-t-il encore


comme sa propriété ?

J’enrage. Que de temps perdu par sa faute ! Que de souffrance, alors


qu’Adam était venu me chercher, chez moi, qu’il avait fait le déplacement pour
me voir ! Qu’a-t-il bien pu lui dire pour qu’Adam ne cherche plus à me
recontacter par la suite ? Se sont-ils battus ?

Toutes ces questions tournent en boucle dans mon cerveau, ricochent contre
ma boîte crânienne, m’empêchant de penser à autre chose. Encore aujourd’hui,
alors que je suis au boulot. Encore et toujours, lorsque je franchis les portes
automatiques de la maison de santé.

J’ai un mouvement de recul.

Il est là, sa grosse bécane entre ses jambes. Si envoûtant, si attirant. La magie
opère à nouveau, comme lorsqu’il venait à moi dans le service kiné du château,
ses beaux yeux plongés au fond des miens, comme s’il allait me dévorer.

Il me tend un casque intégral, alors que j’arrive à sa hauteur.

– Monte.

Je regarde ma montre.

J’ai une bonne heure avant d’aller récupérer les petits à la crèche. J’avais
prévu de faire des courses, je n’ai plus rien dans mon frigidaire.

Pourquoi pas ?

Je ne risque rien après tout, sauf être accro, à lui, à sa présence, à ce qu’il me
fait vivre, aux sensations qu’il fait naître. Enfin, encore plus que je ne le suis.

Je ferme mon blouson, mets mon sac en bandoulière, enfile le casque, et je


prends appui sur un cale-pied, pour me hisser sur la toute petite place derrière
lui. Pendant tout le temps de mes préparatifs, il n’a cessé de me scruter, un brin
inquiet, à se demander au début si j’allais accéder à sa demande, puis en me
voyant capituler, un sourire en coin a illuminé son visage.

Il remet son casque, ses gants, se tourne vers moi.

– Tu as combien de temps ?
– Une heure.
– Accroche-toi bien, bébé, termine-t-il, avec un clin d’œil.

Je pouffe malgré moi.

Il démarre, donne quelques coups de poignées pour faire vrombir le moteur.

Frimeur, va !
Les vibrations se répandent immédiatement dans mon corps.

Lorsqu’il avance sur le parking, puis tourne pour prendre la direction des lacs,
je n’ai d’autre choix que de me coucher sur lui, en lui ceinturant la taille. Il prend
l’un de mes poignets d’une main, m’attire encore plus près, puis accélère.

La sensation est incroyable.

Je suis transportée, sans ressentir aucune peur. Après quelques minutes de


crispation, je me détends, pour profiter pleinement de l’expérience. Il est
prudent, négocie les virages à petite vitesse, en s’inclinant légèrement, et je
m’efforce de suivre ses mouvements. C’est comme une communion intime, un
partage harmonieux baignés du bruit de la moto, d’air frais, de senteurs
agréables. Je m’étonne de ne pas être incommodée par l’odeur des pots
d’échappement, d’avoir la conscience de la route, des voitures, et de prendre un
tel plaisir à me laisser porter. Je ne pense plus à rien, j’oublie tout. Tout ce qui
n’est pas lui, son corps contre le mien, enfin, alors que je pensais ne plus jamais
le revoir. Je ferme les yeux, fais le vide, puis je le presse contre moi, pose mon
casque dans son dos, avec le besoin de me fondre en lui, de lui appartenir à
nouveau.

Je le laisserais m’emmener jusqu’au bout du monde.

Je suis presque triste lorsqu’il me reconduit à ma voiture. C’est passé trop


vite. Je descends, légèrement chancelante. Il retire ses gants, son casque, se
passe la main dans les cheveux. Il est tellement beau que mon cœur se serre. Plus
encore lorsque son regard me traverse, si doux, si chaud, que je me sens
instantanément fondre.

Je lui tends le casque, qu’il refuse avec un sourire.

– Garde-le, je te l’offre.
– Que veux-tu que j’en fasse ?
– Pour notre prochaine balade.

Dois-je comprendre qu’il y aura une prochaine fois, peut-être même beaucoup
d’autres, si je le veux ?

Oh, oui, j’aimerais tellement.


– Merci pour la petite virée, c’était magique.
– Tu n’as pas eu peur ?
– Absolument pas, j’ai profité de chaque minute.
– Moi aussi j’ai aimé, répond-il en remettant son casque, ses gants. À demain,
ma belle.

Il est déjà loin avant que je réussisse à trouver mes mots.

Demain ?

Il va vraiment venir tous les jours ? Quand ? À quelle heure ? Où ?

Il faudrait que je puisse m’organiser un minimum, je ne suis pas maître de


mon temps.

***

Pour ne pas changer, il hante toutes mes pensées, le soir, la nuit, une partie de
la journée.

Quand le reverrais-je ?

Quelle surprise va-t-il me réserver cette fois ?

Je me prépare psychologiquement, j’essaie d’anticiper le moment où il


réapparaîtra devant mes yeux, pour ne pas me laisser prendre au dépourvu. Je ne
veux pas qu’il pense pouvoir faire ce qu’il veut de moi, quand il veut, même si
c’est le cas. Je lui dirai que j’ai besoin de temps, de preuves de sa bonne foi. Je
ne vais certainement pas lui faciliter la tâche, je veux qu’il me prouve son
attachement.

Je me lave les mains, me prépare pour accueillir mon dernier rendez-vous de


l’après-midi, pour un massage de confort d’une heure. Un type que je ne connais
pas, un certain Mercier.

Lorsque j’ouvre ma porte, pour découvrir qui est assis de l’autre côté du
couloir, je ne peux m’empêcher de sourire.
– Monsieur Mercier ?
– Lui-même.
– Je vous en prie, entrez, lui dis-je en lui faisant un geste du bras.
Déshabillez-vous et installez-vous.

Il me répond d’un sourire, un éclair de lubricité traversant ses beaux yeux.

Je retire ma blouse pour rester en débardeur, augmente le thermostat – même


si je doute en avoir besoin, je suis déjà brûlante, mais c’est pour lui – puis je
tamise la lumière, allume une petite bougie parfumée, mets en marche la
musique d’ambiance, installe les coussins de massage sur la table, la recouvre de
papier d’examen. Tout pour ne pas garder les yeux fixés sur lui alors qu’il se
déshabille, avec une lenteur calculée. Je ne peux m’empêcher de lui jeter par
moments de petits regards en coin.

Salaud !

Il sait très bien l’effet qu’il a sur moi, et il en joue. Pour me tenter, me faire
baver d’envie, fondre de désir. Il enlève chaussures et chaussettes, puis son
costume de parfait homme d’affaires, sa chemise blanche cintrée moulant son
torse fin mais musclé. Lorsque je le vois s’attaquer à son boxer, toute salive
déserte ma bouche.

Il ne va pas oser ?

Eh bien si.

Je cligne plusieurs fois des yeux, retiens mon souffle, en le regardant


s’allonger sur les coussins, sur le ventre, avec un soupir de bien-être.

– Mmm, depuis le temps que j’attends ce moment.


– Pourquoi avoir donné un faux nom, tu avais peur que je refuse de te
masser ?
– Avec toi, je ne suis jamais sûr de rien, répond-il, en relevant la tête.

Je me racle la gorge.

Qu’entend-il par là ?
– Tu as mal quelque part ?
– Non, je vais parfaitement bien.
– Tu ne boites plus, c’est bien.
– Je suis content, j’ai bien récupéré, et ça, c’est grâce à toi.

Il prend ma main.

– Tu m’as sauvé, Jeanne.

Je la lui retire doucement.

– Je n’ai fait que mon travail.

Il replace son visage dans la têtière.

– Maintenant, occupe-toi de mon corps. Je veux sentir tes mains sur moi,
ordonne-t-il.

Je réprime un rire devant son ton autoritaire, décide de jouer le jeu.

– Tout de suite, monsieur.

J’enduis son corps d’huile, puis je commence mon massage, silencieusement.


Tandis que je glisse mes mains le long de son dos, de ses flancs, je voudrais
sentir les siennes sur moi, remonter le long de mes jambes, entre mes jambes.
Par moments, son corps se couvre de frissons. Je me demande s’il a envie de moi
comme j’ai envie de lui, et ce que je répondrais s’il lui prenait le désir de vouloir
me faire l’amour, ici, maintenant.

Lorsque je lui demande, au bout d’une demi-heure, de se positionner sur le


dos, après avoir retiré les coussins, je me prends à fantasmer, avec l’envie folle
de me mettre nue et de me coucher sur lui.

Je l’enduis d’huile à nouveau, reprends le cours du massage, les yeux fermés,


les mains légèrement tremblantes. Il est tellement tentant, si parfait, sa peau est
si douce. Je refuse de voir sa virilité si proche, à portée de main. Je n’arrête pas
de passer ma langue sur mes lèvres desséchées, le souffle de plus en plus court.
Lorsque je remonte le long de ses jambes, son sexe s’érige lentement.
Je vais devenir dingue.

J’ai envie de lui, de le prendre dans ma bouche, de lui donner du plaisir, de le


faire grossir, puis de m’empaler. Je le veux tellement que je tremble.

Sa voix me fait sursauter.

– Jeanne, touche-moi.
– Non.

Il se redresse sur les coudes.

– Pourquoi non ?
– Tu ne le mérites pas.
– Je suis là, non ? À ta merci. Tu peux faire ce que tu veux de moi. Que te
faut-il de plus ? Regarde-moi.

Je bloque sur ses lèvres, puis sur sa bite au garde à vous.

– J’ai envie de toi.


– Raconte-moi. Je veux tout savoir.
– Ensuite tu t’occupes de moi ?

Je me mords la lèvre inférieure, lui retourne un regard tentateur.

– Peut-être.

Il se recouche avec un soupir à fendre l’âme.

– Tu es toujours aussi dure en affaire.


– Plus, je dirais, mais n’est-ce pas ce qui te séduit chez moi ? demandé-je, en
me penchant sur son visage, comme si j’allais l’embrasser.

Il se saisit de ma nuque, s’accroche à mes pupilles.

Son souffle caresse mes lèvres.

– Ça, et bien d’autres choses. Je te veux Jeanne, aujourd’hui encore plus


qu’hier.
– Je t’écoute, murmuré-je, en ignorant ce que ses mots déclenchent, le désir
grandissant de presser ma bouche sur la sienne, de renouer avec la saveur de sa
langue, de me glisser contre son corps.

Je me recule, reprends mon massage.

Après quelques secondes, sa voix se fait à nouveau entendre.

– J’ai fait une erreur, je n’aurais jamais dû te laisser seule au château, je te l’ai
dit, et je le pense. D’autant plus que je suis parti avec une autre femme, je
comprends que tu m’en veuilles. Lorsque je suis arrivé à l’hôpital, après avoir
déposé Kat chez mes parents, ma grand-mère s’est éteinte dans mes bras. Ses
derniers mots ont été pour me dire que mon père n’était pas mon père.

– Continue, s’il te plaît, me prie-t-il, alors que j’avais suspendu mon massage
en percevant son extrême détresse. Ne t’arrête pas, tes mains sont tellement
agréables, elles me détendent, me font oublier ma tristesse. C’est à ce moment
que je t’ai appelé, pour te demander du temps. Je ne voulais pas t’imposer ma
situation personnelle compliquée. Bref, mon vrai père est Paul, le père de
Philippe, ce qui fait que nous étions frères, et Mike est son fils. Enfin, je crois.
– Tu n’es pas le père de Mike ?
– Non. Et il ne s’est rien passé avec Kat, je te le répète. Tu me crois ?
– Oui.
– Tant mieux, parce que c’est la vérité. Elle a répondu à ton appel, ne m’en a
évidemment rien dit, parce qu’elle voulait renouer avec moi, mais pas moi, je ne
voulais pas d’elle. Je ne pensais qu’à toi, qu’au désir de te revoir. Alors, je suis
monté au château, et quand j’ai appris que tu étais partie, j’ai cru devenir dingue.
Je n’arrivais pas à te joindre.
– C’est normal. J’étais en colère.
– Je sais. J’ai demandé au directeur l’adresse de tes parents et je suis allé te
trouver. Seulement, c’est Julien qui a ouvert la porte.
– Ainsi, c’était bien toi.
– Pardon ?
– Je t’ai croisé, j’ai reconnu tes yeux avant que tu ne descendes ta visière. Tu
allais vite, tu regardais droit devant toi, tu ne m’as pas vue. Quand j’ai demandé
à Julien si quelqu’un était passé, il m’a dit que non.
Il rit.

– Évidemment, puisqu’il voulait te récupérer.


– Vous vous êtes battus ?
– Disons que je l’ai méchamment poussé contre la porte. Mais il a eu le temps
de me dire des choses qui m’ont amené à réfléchir, que ses enfants avaient
besoin de leur père, d’un foyer solide, que vous vous aimiez, et que vous alliez
vous marier. Qu’il fallait que je vous laisse tranquille. Moi qui ai été élevé par un
homme qui n’était pas mon père, j’ai compris que je n’avais pas le droit de
m’immiscer entre vous, que je devais te laisser tranquille.

Je retiens un mouvement d’humeur à l’encontre de mon ex. Il a réussi à foutre


ma vie en l’air.

– Il a menti. Rien de tout ça est vrai.


– Il t’aime encore.
– Peut-être, mais il m’aime mal.

Il reprend, la voix rauque :

– J’ai essayé de t’oublier, mais j’étais tellement malheureux qu’il fallait que je
te voie, une dernière fois, ne serait-ce que pour m’expliquer, pour te demander
pardon pour le mal que je t’ai fait, pour clore notre histoire.

Je m’approche de lui, le cœur battant.

– Tu veux clore notre histoire ?


– Plus maintenant. Embrasse-moi.

Notre baiser est si empreint de douceur, de sentiments, si fort, que des larmes
s’échappent de mes yeux, coulent sur mes joues puis sur les siennes. Je ne peux
plus mettre en doute les sentiments qu’il éprouve à mon égard.

Je quitte ses lèvres.

– Oh, Adam, que de temps perdu. Je suis désolée moi aussi, j’aurais dû
t’attendre, mais ça me rongeait, je sombrais dans la dépression sans toi à mes
côtés, j’ai même failli perdre mes bébés, tant cette situation me hantait.
– Je suis désolé. Vraiment désolé. Pour tout.
– Tu n’y es sans doute pour rien. Enfin si, peut-être un petit peu, mais pas
seulement.

Il reprend ma nuque, m’attire, pour cette fois-ci un baiser enflammé.

– Viens, murmure-t-il contre mes lèvres. J’ai envie de toi.


– Pas ici. Pas maintenant.
– Quand alors ?
– Je ne sais pas.
– Demain ?
– Je ne sais pas. Je te laisse te rhabiller.
– Tu es dure.
– Je sais.

Je me dirige vers mon lavabo, pour me laver les mains. Il me surprend en


venant se coller dans mon dos. J’appuie ma tête contre son épaule alors qu’il
embrasse ma nuque, pour ensuite me mordiller. Je m’embrase lorsque ses mains
caressent mes seins par-dessus mes vêtements, laisse échapper un gémissement
en sentant son érection contre mes fesses.

– Tu as envie de moi ?
– Oui.
– Je veux que tu me supplies, que tu en crèves d’envie.

Je me retourne, l’enlace, me saisis de sa queue dressée.

– Si moi aussi, je veux que tu me supplies, que tu me demandes à genoux de


recommencer quelque chose avec toi, tu le ferais ?

Je le sens grossir dans ma main, alors que je reprends ses lèvres, tout en
continuant de le branler. Et c’est moi qui meurs d’envie de me mettre à genoux,
pour le prendre dans ma bouche, pour le sucer, jusqu’à le faire jouir.

Il m’échappe, met un genou à terre.

Nom de Dieu.
50

Jeanne

La plage est quasiment déserte.

D’une main, je berce la poussette où Élise et Axel se sont endormis


paisiblement, tout en regardant le lac, si paisible. La mélancolie me saisit sans
prévenir.

Où est-il ? Quand le reverrais-je ?

Quoi que je fasse, mon esprit dérive. Il me manque, toutes mes pensées me
ramènent à lui. Tout le temps. Il est dans ma tête, dans chaque infime partie de
mon corps, dans chacune de mes cellules, comme s’il faisait partie de mon
essence, de ce que j’ai de plus intime.

Je me désespère.

Encore.

Depuis mardi.

Quatre longs jours à me lamenter, à espérer sa visite.

Je souris en le revoyant à mes pieds. C’était complètement surréaliste.

***
Il met un genou à terre, prend ma main, qui semble si petite entre
les siennes. Il me regarde, intensément, d’un air si grave qu’une boule
se forme dans ma gorge. Je retiens un rire nerveux, tandis qu’un feu
mordant envahit mes joues, mon cœur, mon ventre.

Dieu comme j’ai envie de lui. Jamais, au grand jamais, j’aurais pensé
qu’un homme tel que lui puisse se mettre à genoux devant une femme. Que
je sois cette femme, qu’il soit prêt à tout pour se faire pardonner,
jusqu’à m’implorer, me comble de fierté.

– Jeanne, commence-t-il, ému. Je ne peux pas vivre sans toi.


– Adam, tu es à poil, je crois bon de lui faire remarquer.
– On s’en branle.

Je pars dans un grand éclat de rire.

Comme ses mots doux m’avaient manqué.

– Tu sais parler aux femmes, toi, me moqué-je.


– Tais-toi et écoute ce que j’ai à te dire, bordel !

Je pince les lèvres.

– OK.

Il lève les yeux au ciel, s’éclaircit la voix.

– Qu’est-ce que je disais ? Putain, tu m’embrouilles !

Je balaie son corps d’un œil concupiscent, avec l’envie irrésistible


de le coucher sur le carrelage et de lui monter dessus.

– Tu écoutes ?
– Hein ?
– Jeanne, mets-y un peu du tien, merde !
– Comment veux-tu que je me concentre, avec ta… enfin… ton…, bégayé-
je, en désignant son sexe tendu entre ses cuisses.
– Alors viens sur moi, ce sera plus simple. Je te montrerai par des
actes plutôt qu’avec des mots ce que tu m’inspires.
– Je devrais faire une photo, pour montrer à nos enfants plus tard,
ironisé-je, sans tenir compte de son invitation à la débauche.
– Tu plaisantes ?
– Bien sûr, je réponds, en l’embrassant. Je la garderai
précieusement, pour la mater quand j’ai le cafard. Pardonne-moi, je
t’écoute, vas-y, terminé-je, en m’empêchant de rire une nouvelle fois
devant son regard ténébreux.
– Je disais…

J’ai encore envie de dire une connerie, pour le faire sortir de ses
gonds, mais je ne veux pas le mettre plus mal à l’aise qu’il ne semble
l’être.

– Je t’aime, Jeanne, reprend-il, la voix éraillée. Je n’aime que toi.


Tu es la première femme à qui j’ai envie de le dire, la première qui
fait battre mon cœur de cette façon. Je suis amoureux de toi, à en
mourir, je te veux dans ma vie, dans mon lit, je veux passer ma vie à
t’aimer et à te rendre heureuse. À vous rendre heureux, toi et tes
enfants. Je les aimerai comme les miens, je te le jure. Tu ne seras plus
jamais seule, je guérirai toutes tes blessures, comme tu as guéri les
miennes. Accepte de me donner une seconde chance, tu ne le regretteras
pas, je te le promets, je…

Des larmes coulent sur mes joues. Je ne peux que le regarder, sans
pouvoir dire un mot, me noyant dans ses iris levés vers moi, le cœur au
bord de la syncope.

Il est si beau, je l’aime tellement.

– Jeanne, dis quelque chose…

***

C’était la plus belle déclaration que je n’ai jamais entendue. Toujours


incapable d’émettre le moindre son tant j’avais la gorge nouée par l’émotion, je
me suis jetée dans ses bras, pour l’embrasser. Encore et encore. Je riais, je
pleurais, j’étais incroyablement heureuse. Nos baisers n’en finissaient plus.

Adam n’arrêtait pas de psalmodier tout en m’embrassant : mon amour, mon


amour, je t’aime, je n’aime que toi. Je vivais un rêve éveillé. Nous aurions pu
sceller notre pacte de nous appartenir pour l’éternité en faisant l’amour à même
le sol, nous étions à deux doigts, mais le temps m’était compté. J’ai réussi à lui
murmurer : moi aussi, je t’aime et je n’aime que toi.

Sauf que depuis, il est aux abonnés absents, parti quelque part dans le monde
pour son travail. Il m’a inondée de messages pour s’excuser, il m’a demandé de
l’attendre bien sagement, qu’il reviendrait me trouver, où que je sois.

Alors, j’attends.

Je sursaute en sentant mon portable vibrer dans ma poche, puis je souris


comme une débile en lisant son message.

[Où es-tu ?]

Je tape fébrilement :

[À la plage, en bas.]

[J’arrive, ne bouge surtout pas !]

Comme à chaque fois que je vais le revoir, mon cœur manque un battement,
puis accélère sa course lorsque je perçois le vrombissement de sa moto.
Quelques minutes plus tard, une silhouette à l’entrée de la plage attire mon
regard. Je mets ma main en visière devant mes yeux, éblouie par le soleil rasant,
puis je me lève, une main toujours sur la poussette double.

C’est lui.

Il marque un temps d’arrêt, laisse tomber son casque, son blouson, me tend
les bras.

Alors je cours pour me jeter contre lui. Je me niche dans son cou, me gave de
son odeur, de lui, de son corps tant aimé.

– Tu m’as manqué… Ne pars plus jamais.


– D’accord, répond-il, en riant.
– Viens que je te présente.

Je le prends par la main, le conduis vers mes bébés, puis je soulève la capote
pour qu’il puisse les contempler, toujours profondément endormis.

– Adam, laisse-moi te présenter Élise et Axel, les deux amours de ma vie.


Enfin, les deux autres amours de ma vie.

Il me sourit, me serre contre lui, un bras autour de ma taille.

– Ils sont magnifiques.


– Je trouve aussi, et très sages, ce qui ne gâche rien. Tu as le temps de monter
chez moi ?
– Bien sûr, j’ai tout mon temps. Je suis tout à toi.

Mon cœur s’emballe à cette perspective. J’attends ce moment depuis une


éternité, et une éternité ne suffira pas à prouver à cet homme que je suis folle de
lui. Il est l’homme de ma vie, celui que j’ai attendu depuis tout ce temps, celui
que je savais fait pour moi, qui me correspondrait en tout.

Auprès de lui, je me sentirais choyée, aimée sans restriction.

Mes désirs de petite fille me reviennent en mémoire.

Adam est cet homme-là. Je le sais, j’en suis sûre, je n’ai plus aucun doute.
Je lui dis de s’installer sur ma terrasse, et de m’attendre. Je vois à peine le
chemin du retour, tant l’amour et le désir me donnent des ailes.

Je souris encore en voyant sa moto garée devant mon allée. Souris de plus
belle en le trouvant adossé contre la façade de mon chalet, puis lorsqu’il
m’enlace, me plaque contre lui.

– J’ai rêvé de toi toutes les nuits, murmure-t-il.


– Et ?
– Je te baisais sauvagement.

Mon rire s’étrangle dans ma gorge.

– Ça a le mérite d’être clair. J’aimais ?


– Oh que oui, tu en redemandais !

Des milliers de petites lucioles virevoltent dans mon ventre, illuminent mon
cœur d’une lumière bienfaisante.

– Les rêves ne sont pas la réalité, mais l’expression de nos désirs intimes,
déclaré-je, avec un sourire en coin.

Il grogne dans mon cou.

– Tout à fait, je te désire, c’est le mot.

Je touche son entrejambe, serre un peu, le caresse.

– Mmm, je vois ça. Viens, dis-je, la voix enrouée, en me détachant de son


corps si tentant. Je dois coucher les enfants.
– Tu veux que je te donne un coup de main ?
– Si tu veux.

J’ouvre la porte du chalet, prends Élise avec précaution, pour la lui mettre
dans les bras. Nullement impressionné, il sourit, la contemple d’un air béat. Mon
cœur fond, mes yeux se mouillent en le voyant câliner ma fille, comme si c’était
la sienne. J’aime cet homme, chaque seconde, chaque minute un peu plus. Sa
bonté, son grand cœur me touchent, tout chez lui me touche. Lorsqu’il noue ses
iris aux miens, je comprends, en une fraction de seconde que mes enfants sont
acceptés, et qu’il fera un beau-père merveilleux, qu’il les aime déjà, parce qu’il
m’aime, moi. Qu’avec lui, la vie sera douce et heureuse.

Je prends mon fils, précède Adam jusqu’à la chambre des enfants.

Il regarde partout, visiblement satisfait par ce qu’il voit. Il est vrai qu’elle est
agréable. Les deux petits lits de bois blanc sont à côté l’un de l’autre, avec des
tours de lits et des mobiles assortis, dans les tons bleus pour Axel, mauves pour
Élise. Armoires, commodes, table à langer et rocking-chair complètent
l’ensemble.

Que d’heures passées ici à m’occuper d’eux… Cela me semble si loin déjà.
Ils grandissent tellement vite. Avec d’infinies précautions, il pose Élise dans son
petit lit, lui fait une petite caresse sur la joue, et se tourne vers moi.

Nous nous faisons face.

Il me regarde si intensément que je me consume sur place.

En deux enjambées, il est sur moi, contre moi, puis il m’attrape sous les
fesses.

– Ta chambre est par où ?

Je le regarde avec un sourire en coin, m’humecte les lèvres.

– Tu ne veux pas visiter la maison, ou boire quelque chose de frais ?


– Non, Jeanne, c’est de toi dont j’ai soif. Nous avons assez perdu de temps. Je
te veux. Maintenant, gronde-t-il, en sortant de la pièce.
– À gauche, dis-je, dans son cou en le mordillant et en me frottant contre lui
d’une façon indécente. Puis encore à gauche.

Rapidement, nous ne sommes plus que souffles mêlés, langues enlacées,


soupirs, envies. L’envie de nous unir, sans attendre mon lit.

La passion nous enflamme.

Il me fait glisser le long de son corps, me plaque contre le mur, tandis que je
m’active sur la ceinture de son pantalon, pour en sortir son membre déjà dressé.
Il m’embrasse, me mord la lèvre, allume un incendie irrépressible dans tout mon
corps. Il quitte mes lèvres pour descendre le long de mon ventre, sans me quitter
des yeux, pour retirer mon jean, en même temps que ma culotte.

Lorsque sa bouche se pose sur les lèvres de mon sexe, qu’il les écarte pour se
frayer un passage, qu’il lape, suce mon clitoris, introduit le bout de sa langue, je
perds la tête. Accrochée à ses cheveux, je gémis de plus en plus fort, jusqu’à
sentir mes jambes menacer de lâcher à tout moment.

– Adam, s’il te plaît, mon amour. Viens.

Il se redresse, m’embrasse avec toute la passion qu’il me voue.

– Je n’en ai pas encore fini avec toi, laisse-t-il échapper, d’une voix gutturale.

Il libère son sexe, m’embrasse, encore et encore, et n’en pouvant plus lui-
même, il prend un préservatif dans la poche arrière de son jean, l’enfile, et entre
en moi d’un grand coup de reins, jusqu’à la garde. Il m’agrippe sous les fesses à
nouveau, me soulève, et m’empale de plus en plus fort et de plus en plus vite,
jusqu’à me faire oublier jusqu’à mon nom.

Je crie, je pleure, des larmes de joie et de bonheur.

– Mon Dieu, c’est tellement bon ! Plus fort, Adam ! Encore !

Il accède à ma demande, intensifie ses coups.

- Accroche-toi.

Je ne demande que ça. Qu’il me bouscule, qu’il me fasse ressentir toute sa


passion, sa fougue. Je n’en aurai jamais assez. Il a raison, j’en redemande,
comme dans son rêve, ou le mien qui devient réalité.

Oh que oui. Encore. Toujours.

Il me soulève comme si j’étais une plume, m’emmène sur le lit.

Là, il se couche sur moi et me fait l’amour tendrement, voluptueusement, en


alternant douceur et coups de reins exigeants. Il m’écrase divinement, attrape
mes mains qu’il maintient au-dessus de nos têtes, et je me laisse emporter. Je
réponds coups de rein pour coups de rein, mon bassin cherche le sien, je
m’ouvre, le laisse me posséder. Je le laisse toucher mon âme, et dans de grands
cris de jouissance, nous atteignons l’extase, pour nous libérer, ensemble, soudés
l’un à l’autre.

Je ne peux que le contempler, noyée dans ses yeux, heureuse à en mourir.

***

Une heure plus tard, je me réveille, blottie contre le corps encore auréolé de
sueur d’Adam.

Je souris.

À cet instant précis, je sais que j’ai touché le ciel dans un ultime moment de
plénitude partagée, et que ma vie est parfaite. Je l’admire, me repais de son
visage une fois de plus. Il est beau, incroyablement et divinement beau. À
tomber et à se damner.

Pourquoi suis-je restée tant de temps éloignée de lui ?

Pourquoi n’ai-je pas cherché à le revoir, à avoir une explication sur son
silence ?

Pourquoi n’ai-je rien fait pour le ramener à moi ? À croire que j’aime me
complaire dans le malheur. Si je l’avais cherché et retrouvé, si je m’étais un peu
battue pour lui, nous n’aurions pas perdu tous ces mois. Ce qui est fait est fait,
mais je le regrette. Je regrette toutes ces heures passées loin de lui, à me
morfondre, seule avec mes enfants, sans soutien, et sans amour.

J’avais peur, simplement. Peur de me donner, de croire en un avenir radieux et


de me tromper encore une fois. Mais en ce moment même, tous mes doutes ont
disparu. Adam m’a aimée, pleinement, passionnément, dans une communion
parfaite des cœurs et des corps, que rien ni personne ne pourra détruire. Je lui
appartiens désormais, aussi sûrement que s’il avait fait de moi sa femme.

Est-ce qu’il me demandera un jour d’être sa femme ? Voudra-t-il se marier ?


Je caresse son visage chéri, l’embrasse sur les lèvres. Il est apaisé, semble
heureux lui aussi.

Est-ce que le fait de m’avoir retrouvée, de m’avoir aimée, a guéri ses


blessures ?

Est-ce que l’amour peut guérir de tout, toujours ?

Je l’espère sincèrement.

Je le rendrai tellement heureux qu’il n’aura plus jamais envie de me quitter.

Je me lève doucement sans le réveiller, m’habille d’un shorty et d’un caraco


de dentelle assorti pour me rendre à la cuisine me servir un verre d’eau. Les
enfants vont bientôt se réveiller. Peut-être qu’Adam voudra m’aider à leur
donner le biberon. J’ai hâte de voir comment il se débrouille avec un bébé dans
les bras. Je sens que je vais me transformer en guimauve devant le tableau. C’est
tellement attendrissant un tout-petit dans les bras d’un homme.

Mon téléphone vibre, et je m’en empare.

– Salut, maman.

Je souris à Adam qui vient d’apparaître dans mon champ de vision, seulement
vêtu de son boxer. Nos yeux se soudent, ne se lâchent plus. Je ne comprends plus
ce que me raconte ma mère, je réponds par monosyllabes, alors que je me
liquéfie. Je me mouille les lèvres, gigote sur mon tabouret, tandis qu’il approche
de moi avec une démarche de prédateur. Il se colle contre moi, prend mes seins
en coupe, m’embrasse dans le cou.

– Je vais te laisser, maman, les enfants se sont réveillés, dis-je, en haletant


discrètement.

Je raccroche.

Adam délaisse mon sein, pour appuyer sur mon entrejambe, puis il se faufile
sous ma lingerie, pour glisser ses doigts le long de mon sexe trempé, tout en
torturant mon autre sein. Je penche la tête en arrière, lui donne ma bouche.
Il m’embrasse, me meurtrit les lèvres dans un baiser dur et exigeant,
passionné.

– Lève-toi, ordonne-t-il.

J’obéis et je sens mon entrejambe prendre feu.

Il me veut, encore, et je le veux aussi.

Il descend mon shorty jusque sous mes genoux.

– Maintenant, recule.

Je me tiens au bar, recule mes fesses en dehors du tabouret. Du coin de l’œil,


je le vois sortir son membre charnu de son boxer, enfiler un préservatif, et mon
ventre se serre d’envie. Avec un bras, il me maintient contre lui, et de son autre
main il se guide entre mes fesses. Je sais ce qu’il attend de moi et je suis prête à
le lui donner.

Je suis prête à tout pour lui.

Il me lubrifie de mes sucs, me pénètre doucement, très doucement.

– Tu me dis si tu as mal, d’accord ? Détends-toi, bébé. J’en ai envie. J’ai


tellement envie de toi, tout le temps, tu me rends fou.

J’acquiesce sans pouvoir émettre un son.

Je m’habitue petit à petit à sa présence et, je ne pensais pas dire ça un jour,


mais c’est bon, très bon même. Divin. Je me détends complètement, le laisse me
posséder. Cette sensation, toute nouvelle pour moi, alliant douleur et plaisir, le
plaisir dans la douleur, me transcende et, lorsqu’il me pénètre également avec ses
doigts, je jouis en poussant de grands cris, pour me répandre sur sa main. Je le
sens pulser au creux de moi, grossir encore, et n’y tenant plus, avec de grands
coups de reins, des gémissements, et il me semble quelques jurons, il me suit
dans la jouissance.

C’était le plus bel orgasme de toute ma vie.


Cet homme va me faire mourir.

Mourir de plaisir et d’amour.

Il gémit dans mon cou, le couvre de baisers, murmure :

– Épouse-moi.
51

Clothilde

Janvier 1914

Je me mourais.

J’avais lutté pendant dix ans, je n’avais plus la force de me battre. La


tuberculose avait raison de moi et de ma résistance, mais c’était d’un autre mal
que je souffrais, qui me rongeait, qui me tuait bien plus sûrement. Je me
souvenais des derniers instants de mon amie Lizzy au château, à quel point sa
respiration devenait rauque et difficile, son visage décoloré, ses lèvres bleues.
Mon miroir me renvoyait cette image et certains jours, je n’avais plus la force ni
la volonté de me lever.

Heureusement, ma petite Berthe m’était toujours fidèle et m’aidait dans tous


les actes de la vie quotidienne. C’est encore elle qui m’avait installée dans une
chaise longue, sous la verrière où je pouvais prendre le soleil, et qui m’avait
apporté mon cher journal, mon ami, mon confident. C’était ma dernière tâche
ici-bas.

J’écrivais…

J’écrivais pour ne plus trop penser. Ce journal, j’avais demandé à Berthe de le


remettre en mains propres à mon fils, mon cher petit Jean-Baptiste. À personne
d’autre qu’à lui. Mon fils. La chair de ma chair et ma fierté. Lui aussi, son père
me l’a pris. Pour ses études, me disait-il, pour qu’il fasse sa médecine plus tard,
il devait aller en pension, à Lyon, dans une école prestigieuse. Je le couvais trop,
paraît-il !

Je ne le voyais plus que pour les grandes vacances et alors, je ne le


reconnaissais pas. Il grandissait tellement vite… Il me souriait à peine, pensant
que je l’avais abandonné, alors que je pleurais des jours durant quand il me
quittait pour retourner au pensionnat.

Dans ce journal, je lui racontais sa naissance, le plus beau jour de ma vie,


lorsque je l’avais tenu dans mes bras. Je pensais ne jamais avoir la force de
mener à bien ma grossesse, et j’avais tellement peur de le perdre. J’avais surtout
peur de mourir, de l’emmener, pauvre petite victime. Ou d’en faire un orphelin.
Mais non, j’avais survécu. Pour lui.

Je lui racontais également ses parents, notre rencontre, notre amour


inconditionnel…

Pour moi, Pierre était l’homme idéal, respectueux, honnête, droit, passionné,
je croyais en notre amour, et j’avais confiance en lui… jusqu’à ce jour. Je lui
disais aussi que je ne voulais pas qu’il parte en pension, que je me suis opposée à
son père, mais que peut une femme, une mère, contre son mari ?

J’espérais qu’il comprendrait et qu’il me pardonnerait.

Je n’avais plus le goût de vivre.

Mon cher père nous avait quittés, huit ans auparavant, ma mère s’était
remariée avec un homme bien plus jeune qu’elle et filait le parfait amour, sans
plus s’occuper de moi. Je pensais innocemment que je comptais à ses yeux, que
j’étais importante pour elle, mais je dois me rendre à l’évidence. Elle ne pense
plus à moi, uniquement centrée sur son nouvel amour et sa jeunesse retrouvée. Je
l’enviais parfois. Elle n’était pas malade, elle ; elle était heureuse, elle, et je m’en
voulais de penser cela.

Je devais assumer mon destin, mon fardeau.

Des larmes coulèrent sur mon cahier.

Pourquoi ?

Comme bien souvent je me posais cette question. Pourquoi la maladie,


pourquoi ces sempiternelles souffrances, ces douleurs qui me vrillaient les
entrailles, cette jalousie ?

Que devais-je comprendre ?


Que devais-je faire ?

Personne ne pouvait me le dire, et surtout pas le père Simonet qui venait me


voir tous les jours. Je puisais pourtant un peu de réconfort dans sa présence, il
m’aidait à porter ma croix. Il me disait de prier, d’être forte, que Dieu me testait,
que je n’avais pas été une assez bonne pratiquante. Comme si Dieu épargnait
ceux qui croyaient en lui ! Ça se saurait.

Non, mon plus grand drame, en plus de celui de ne plus voir mon fils
quotidiennement, c’était la trahison de mon mari. J’appris qu’il avait des
maîtresses, et depuis, je vis un cauchemar permanent. Il ne se doutait de rien,
mais ce soir, il me fallait crever l’abcès, le pousser dans ses retranchements. Je
voulais tout savoir, même si j’en savais déjà beaucoup, déjà trop, car j’avais
engagé un détective privé. Je voulais qu’il me regarde dans les yeux, qu’il me
dise tout. Qu’il m’avoue qu’il ne m’aimait plus, qu’il en aimait une autre. Il
n’avait même pas le courage de me le dire.

Avait-il pitié de moi ?

Ce n’était pas de sa pitié dont j’avais besoin, mais de son amour. Je croyais
tellement en lui, j’avais tellement confiance. Alors, lorsqu’il m’avait dit qu’il
irait une fois par semaine, retrouver ses confrères à Lyon, je ne me suis doutée
de rien.

Qu’aurais-je pu dire une fois de plus ?

Il était le maître, celui qui nous faisait tous vivre, même si ma dot était
considérable et que mon père avait été très généreux. Il nous avait acheté une
maison, donc Pierre n’avait pas besoin de payer un loyer. Il était logé chez moi,
sauf que je suis madame Pierre Lagarde. Je ne vivais que par mon mari, je
n’étais rien sans lui. Et je m’étais laissé enfermer, trop heureuse d’être aimée
d’un homme tel que lui.

Le début de notre mariage avait été idyllique. Pierre partageait mon lit toutes
les nuits et semblait insatiable de mon corps. Pour lui, j’étais prête à tout, et il le
savait. J’aimais qu’il me parle de son travail, de ses patients, après l’amour, alors
qu’il caressait doucement mon dos, j’avais l’impression d’être avec lui et de
partager son art. Puis je suis tombée malade plusieurs fois, de graves
pneumonies, et je ne pouvais plus remplir mon rôle d’épouse. Pierre s’est petit à
petit détaché de moi, pour finir par ne plus me rejoindre dans ma chambre. Peut-
être avait-il eu rapidement des maîtresses ? De pauvres filles malades, comme
moi, qu’il troussait dans son bureau, exactement comme il l’avait fait avec moi ?
Et moi, naïve comme je l’étais, j’avais cru en ses belles paroles. Il savait tout de
moi, ma fortune, mon statut, il n’avait peut-être vu là qu’un moyen pour s’élever
socialement ? Il m’avait séduite, amenée dans son lit, puis m’avait épousée. Je
m’étais bien fait berner ! Ma belle histoire, ma lune de miel n’avait finalement
duré que quelques années. Toutes ses belles paroles, tous ses beaux serments
n’étaient en vérité que du vent.

Nous partagions notre repas du soir dans un silence de plomb, puis il me


quittait pour aller à son bureau travailler à sa thèse. J’avais essayé plusieurs fois
d’aller le retrouver, en m’occupant à broder, coudre ou même lire, juste pour le
plaisir d’être dans la même pièce que lui, pour bavarder un peu. J’avais senti que
je n’étais pas la bienvenue, et que je le dérangeais. Alors je n’étais plus allée
l’importuner, j’avais baissé les bras, et à cette époque, mon bébé remplissait tout
mon cœur et mes attentes.

Pourquoi l’avais-je laissé prendre autant de distances ?

Mon état sans doute, mon manque de forces. Je ne me sentais plus portée par
son amour. Un fossé s’était creusé entre nous, qu’il ne cherchait pas à combler.
Si j’en avais eu le courage, j’aurais démarré des études de médecine ou même
d’infirmière, comme je me l’étais promis, mais ça non plus, je ne l’avais pas fait.
Ma vie était un immense gâchis. Je n’avais rien fait de bien, rien d’épanouissant,
rien de productif ou de valorisant, sauf faire un enfant, évidemment. J’avais
donné un fils à mon mari, une descendance.

Lorsque je mourrais, Pierre hériterait de tout.

Enfin, c’était ce qu’il croyait, car je n’étais pas idiote. J’avais même concocté
une revanche avec un homme de loi. Il allait tomber de haut, lorsqu’il prendrait
connaissance de mon testament. Sur les recommandations de mon père, qui avait
peu de foi en la nature humaine et avait toujours été méfiant, j’avais fait un
testament, stipulant que je léguais toute ma fortune personnelle à mon fils, à sa
majorité, et sous plusieurs conditions, à savoir s’il avait une vie calme et rangée.
Sinon, elle irait à des œuvres de charité. Le notaire gérerait mon argent jusque-
là, et Pierre n’aurait pas un centime. Même la maison ne lui appartenait pas. Elle
reviendrait également à Jean-Baptiste, et il en ferait ce qu’il voudrait. S’il voulait
mettre son père à la porte pour ce qu’il m’avait fait, ce ne serait que justice.

Dans mon journal, je lui disais tout, toute la vérité. Il était vrai que j’étais
malade et que mon mari avait besoin de combler ses désirs, j’aurais pu lui
pardonner et accepter si seulement il était resté aimant et attentionné, comme au
début. S’il avait continué à m’aimer. Mais il m’avait laissé devenir cette pauvre
petite chose insignifiante sans passé ni avenir, cette pauvre malade dégénérée de
corps et de tête, perdue dans ses pensées à longueur de journée. Car je me
mourais plus du manque d’amour et de sa trahison que de la tuberculose.

***

J’entendis la porte d’entrée claquer et Berthe accourir vers mon mari pour lui
prendre son manteau, sa canne, ses chaussures et son chapeau. Il était toujours
très élégant, toujours aussi beau, tiré à quatre épingles et avec nostalgie, je me
souvins des premiers émois de notre entente charnelle. Son amour insatiable,
plusieurs fois par nuit, ses appétits. Je m’étais laissé faire. Pour moi, il n’y avait
que lui. Je savais que j’étais encore belle, les yeux du notaire me le faisaient
comprendre, mais je n’avais jamais trompé mon mari, j’aurais pu, maintes fois,
mais je ne l’avais pas fait, j’étais restée fidèle.

Je les entendis deviser.

– Madame est dans sa chambre ? demanda-t-il.


– Non, monsieur, dans la verrière.
– Bien, dites-lui que je la rejoindrai pour le repas. J’ai du travail, je vais dans
mon bureau.
– Bien, monsieur.

Ah ! Son bureau…

Il n’avait que ce mot à la bouche : mon bureau… Je vais dans mon bureau.

Monsieur faisait son important. Oui, mais c’était ma maison. Il ne venait


même plus me saluer, il ne se donnait plus cette peine. J’aurais pu mourir dans la
journée qu’il ne le saurait pas. J’écrivis une dernière lettre pour mon fils et
sonnai Berthe à l’aide d’une clochette. Elle arriva aussitôt.

– Mets tout ceci dans mon secrétaire, s’il te plaît, dis-je, en lui tendant mon
journal, la lettre pour Jean-Baptiste, et la petite clé du secrétaire. Tu as bien
compris, s’il doit m’arriver quelque chose, tu sais quoi faire, tu t’en souviens ?

La pauvre fille se mit à pleurer.

– Mais, madame, pourquoi dîtes-vous ça ? Vous me faites peur…


– Je sais Berthe, pardonne-moi. J’ai besoin de savoir que je peux compter sur
toi, tu m’entends ? Tu ne dois remettre ces documents qu’au notaire, il sait quoi
faire. Mon journal ira à Jean-Baptiste à sa majorité. Il est encore trop petit pour
comprendre. Emmène-moi dans ma chambre, je te prie, pour que je me prépare
pour le repas.

Elle m’aida à passer dans une chaise roulante, et me conduisit à mes


appartements.

Une fois seule, je préparai ce que j’avais prévu et m’habillai. Berthe


m’accompagna ensuite à la salle à manger, m’installa à table, et à dix-neuf
heures sonnantes, Pierre fit son entrée.

Il s’approcha, me déposa un baiser sur les cheveux, sans un mot, et s’installa


en face de moi.

– Bien le bonsoir, madame. Allez-vous mieux aujourd’hui ?

Il me posait la même question tous les soirs, sans même me regarder, ou


attendre la réponse, et commença à déguster son potage. Comme tous les soirs.

– Pas mieux qu’hier, monsieur, et ce sera certainement pareil demain.

Puis, prenant une grande inspiration :

– Je sais tout, Pierre.

Il laissa sa cuillère en l’air, me regarda.

– Tout quoi ?
– Mais tout, hurlai-je, en lançant mes couverts sur la table. Ayez au moins
l’honnêteté d’avouer, vos absences chaque semaine, vos infidélités ! Je vous ai
fait suivre par un détective, j’ai un dossier complet.
– Mais, mais… Clothilde, je peux tout expliquer, ce n’est pas ce que vous
croyez !
– Ah bon, et que suis-je censé croire ?
– Enfin, ma douce, ce sont des volontaires pour mes expériences, mes
recherches, pour réussir à fabriquer un vaccin, je vous en ai déjà parlé. Des
femmes qui ont besoin d’argent. Ce n’est pas moi qui les recrute, je ne m’occupe
pas de ces détails.

Il repoussa sa chaise, vint à moi.

Il se mit à genoux et m’attira dans ses bras.

– Mon aimée, je n’aime que vous, vous me croyez, n’est-ce pas ? Jamais je
n’aurais pu vous être infidèle.
– Mais alors, pourquoi ne plus venir me voir dans ma chambre ? Pourquoi me
repousser, pourquoi m’éviter ? Je ne comprends plus.

Ses yeux se remplirent de larmes.

– Parce que je me sens tellement impuissant à vous sauver. Je vous vois vous
éteindre et moi, je ne peux rien, malgré mes études et la médecine. Alors à quoi
je sers ? J’ai honte et je pensais que vous m’en vouliez pour ça.
– Mais enfin, Pierre, vous n’êtes pas responsable de l’ignorance de la
médecine !
– Oui, mais vous êtes ma femme, et j’aurais voulu vous sauver. De plus,
j’avais peur de vous épuiser avec mes ardeurs donc j’ai décidé de vous laisser
tranquille.
– J’ai besoin de vous, Pierre, de vous en tant que mari. Vos caresses, votre
tendresse, vos marques d’attachement me manquent. Depuis plusieurs mois,
vous me privez de tout cela.
– Je voulais vous protéger, ne pas être un fardeau, à vous suivre de mes
assiduités. J’ai peur, Clothilde, je ne veux pas vous perdre. Que deviendrai-je
sans vous ?
– Alors vous avez pris vos distances. Ne m’avez-vous jamais trompée ?
Regardez-moi dans les yeux, mon mari.
Je scrutai son regard, n’y voyant qu’adoration.

Me serais-je fourvoyée à ce point ?

– Pourtant, ces femmes, vous les rencontrez dans des hôtels, des brasseries,
pourquoi ?
– Pour les voir près de leur domicile, ce sont de pauvres femmes, je vous le
rappelle. Et si vous avez des photographies, vous verrez qu’elles sont de basses
conditions. Si je devais vous tromper, vous pensez que je prendrais des femmes
du peuple, de vulgaires paysannes ?
– Non, je ne crois pas. Alors j’ai été malheureuse pendant tout ce temps, sans
raison ? Quelle idiote je fais !

Il réfléchit, et un sourire illumina son visage.

– Faites préparer vos bagages, ma mie, demain nous partons pour l’Amérique,
dans un nouveau concept de sanatorium qui, paraît-il, fait des miracles. Nous
allons récupérer le temps perdu. Je vous emmène pour une seconde lune de miel.
Vous avez raison, je vais arrêter de courir derrière une chimère et profiter de
vous. Peu importe l’avenir. Nous allons maintenant profiter de chaque seconde
passée ensemble.
– Vous avez raison, partons, c’est une bonne idée, lui répondis-je, en lui
tombant dans les bras. Voulez-vous partagez mon lit cette nuit ? Ça fait si
longtemps que je ne vous ai pas senti en moi.
– Très bien, ma mie, je vous rejoins dès que je le peux. Je vais mettre mes
papiers en ordre, et j’arrive.
– Je vous attendrai, mon amour, à tout de suite.

Je retournai dans ma chambre, perdue dans mes pensées.

Pouvais-je le croire ? M’avait-il dit la vérité ? Après tout, j’allais bien voir.

Dans l’euphorie de ces révélations, je voulus détruire mes dossiers, mais au


dernier moment je me ravisai et les mis sous clé. Je voulais laisser à mon mari le
bénéfice du doute. Demain était un autre jour. Je décidai de profiter de la vie,
sans arrière-pensées, de me battre pour survivre.

Je rangeai avec soins la lame que j’avais mise de côté.


Je ne l’utiliserais pas.

J’avais décidé de croire mon mari et de continuer à vivre.

***

Juillet 1919

Nous avions décidé de rentrer en France.

Définitivement.

Après être restés à l’abri pendant cinq ans, alors que la guerre sévissait en
Europe. J’étais en pleine forme. Mon état de santé s’était nettement amélioré,
avec les méthodes américaines, révolutionnaires. Je pouvais m’estimer guérie.

Avant notre départ, j’avais prévu d’annoncer une grande nouvelle à mon
époux : j’étais enceinte.

Quel bonheur !

J’espérais qu’il en serait heureux, autant que je l’étais. Nous nous étions
retrouvés, amoureux comme au premier jour et je m’en voulais d’avoir douté de
lui.

Pourquoi avais-je gardé pour moi toute cette souffrance ?

J’aurais dû lui parler, dès mes premiers soupçons, et ne pas me faire autant de
mal. Dans un couple, la communication était capitale, je l’avais appris à mes
dépens.

La vie pouvait être merveilleuse et tout pouvait arriver à qui voulait croire. Je
voulais croire qu’elle me souriait à nouveau, alors je décidai d’être heureuse, de
profiter de chaque seconde auprès de mon époux, de vivre ma grossesse
sereinement, de mettre au monde mon bébé, en espérant que cette fois-ci, ce
serait une fille.

Je l’appellerais Clarisse.
Épilogue

Plastics Vallée, un an plus tard

« Épouse-moi… »

Ces mots, susurrés à mon oreille par mon merveilleux amant après l’orgasme
le plus incroyable de toute ma vie sont gravés dans ma mémoire à tout jamais. Je
me suis retournée vers lui, pour le serrer contre mon cœur, qui battait à un
rythme infernal. J’étais heureuse, incroyablement, pleinement heureuse.

– Oh, mon amour. Oui. Bien sûr que oui, je veux devenir ta femme.

Nous nous sommes embrassés longuement, puis il m’a transportée sous la


douche où nous nous sommes encore aimés.

À compter de ce jour, nous ne nous sommes plus quittés. Deux semaines plus
tard, j’emménageais chez lui et aujourd’hui, confortablement installée dans un
transat sur la terrasse, un cocktail sans alcool à la main, je le regarde jouer au
loup avec les enfants sur la pelouse en contrebas. Les deux bambins se dandinent
sur leurs petites jambes pour lui échapper, en riant comme des fous.

Un peu plus loin, la piscine scintille.

La propriété d’Adam est superbe. Lorsqu’il me l’a fait visiter, je suis tout de
suite tombée sous le charme. On le serait à moins. Une belle maison de maître en
pierres apparentes, meublée et décorée par des professionnels, spacieuse,
confortable, avec terrasses et piscine, nichée dans un parc arboré isolé par de
hauts murs. Un endroit de rêve, digne d’un magazine de décoration.

Il s’est occupé de tout, a fait transférer la chambre des enfants, laissé le reste.
J’ai loué mon chalet et quitté mon travail.

Pour le moment, j’ai renoncé à travailler. Adam m’a proposé de profiter de


mes enfants, et de la vie en général. Je reprendrai un job plus tard, pour
m’occuper et parce que j’aime mon métier.

Aujourd’hui, après un an de vie commune, je ne regrette pas mes décisions, et


mes doutes ont disparu, tout comme mes peurs. Adam est un compagnon
attentionné, amoureux, en un mot, merveilleux. Il s’absente de temps en temps
pour le travail, mais jamais très longtemps, et la plupart du temps avec Jimmy.
Paradoxalement, je lui fais entièrement confiance même si je me rends compte
que partout où il va, les femmes le couvent du regard et le suivent des yeux. J’ai
décidé de profiter de la chance que j’ai d’être avec un homme tel que lui et de ne
pas tout gâcher avec une jalousie maladive injustifiée. Jusque-là, Adam ne m’a
donné aucune raison de douter de lui. Même s’il est très pris par son travail, je
reste sa priorité et il sait nous concocter des petits week-ends en amoureux. Nous
partons alors pour la mer, à moto. J’adore la moto. Cette sensation d’évasion, les
senteurs, l’air vivifiant. Je me serre contre son dos, l’enlaçant amoureusement, et
je pourrais me laisser emmener jusqu’au bout du monde, en ne pensant à rien
d’autre, qu’à nous deux.

Durant ces escapades, la mère d’Adam garde les enfants. Nous nous
entendons très bien, elle est charmante, dévouée, et elle m’a tout de suite
acceptée. Depuis quelque temps, elle vit avec Paul, qui s’est séparé de sa femme.
Je sens qu’ils culpabilisent, mais ils ne font rien de mal, ils se sont toujours
aimés et sont enfin réunis. C’est une chance pour eux, ils ne doivent pas gâcher
cette opportunité d’être heureux enfin, ensemble. Ils s’occupent aussi beaucoup
du petit Mike, car il s’est avéré que l’enfant est bien le fils de Philippe.

J’aimerais qu’Adam fasse la paix avec l’homme qui l’a élevé, Charles
Champdor. Pour l’instant, il ne veut pas en entendre parler. Je comprends son
attitude, surtout après qu’il m’a raconté le calvaire de son enfance, mais savoir
pardonner est une bonne chose. Je comprends aussi que ce qu’il a vécu n’est pas
facile à oublier. Il est soulagé de ne pas être le fils naturel de cet homme. Il me
disait avoir peur de maltraiter ses enfants, mais je lui ai répondu que je l’en
empêcherais et que je veillerais au grain. Il m’a semblé rassuré.

Nous voyons également régulièrement Jimmy et sa femme, ainsi que Kat,


mariée à Martin, l’homme de main de mon mari. Et le petit Mike, bien entendu,
toujours aussi adorable.
Oui, vous avez bien lu.

Adam et moi nous sommes mariés, il y a six mois, en plein hiver. Je m’en
moquais, c’était le plus beau jour de ma vie. De plus, je venais d’apprendre que
j’attendais à nouveau un enfant. Nous étions d’accord pour ne pas trop attendre,
pour laisser faire les choses naturellement, et à peine six mois après nos
retrouvailles, une nouvelle petite vie s’épanouissait en moi.

Avant notre mariage, Adam a reconnu les enfants, qui portent maintenant son
nom.

Julien m’a donné son accord, du bout des dents, en ronchonnant un fais ce
que tu veux, comme tu l’as toujours fait, je m’en fous. Ça avait le mérite d’être
clair, mais je voulais qu’il le sache.

Adam me regarde, le sourire aux lèvres, m’envoie un baiser du bout des


doigts, auquel je réponds. Mon Dieu, comme j’aime cet homme… Nous nous
appartenons, corps et âme, pour toujours. J’ai décidé d’être heureuse. Fini les
peurs, les doutes, les lendemains incertains, j’ai enfin trouvé ma place, et mon
équilibre.

Oui, maintenant j’en suis persuadée, l’amour peut guérir de tout. De toutes les
blessures.

***

Je repense à Clothilde.

Son journal a bercé mes moments de solitude, je me suis attachée à elle, ainsi
qu’à son histoire avec le beau médecin du château. Comme moi, elle a trouvé
l’amour en ses murs, son courage m’a souvent aidée à continuer, m’a empêché
de baisser les bras.

Je me demandais souvent : qu’aurait-elle fait à ma place ?

Pourtant, au fil des pages, j’avais peur pour elle, peur que la maladie ne
l’emporte et ses derniers mots m’ont laissé un sentiment bizarre. J’ai même
pensé à un moment qu’elle allait se donner la mort et mon cœur se serrait
d’appréhension au fil des lignes.
Mais non, son amour a triomphé de ses derniers doutes, elle a survécu à sa
maladie en partant pour les États-Unis et elle est même tombée enceinte.

Elle aussi, l’amour l’a guérie.

Je prends son journal pour lire les dernières pages, mais dès les premiers
mots, mon cœur se serre, et les larmes coulent.

Oh mon Dieu. Non…

Alarmé par mes larmes, Adam accourt vers moi.

– Qu’est-ce que tu as ? C’est le bébé ? demande-t-il, en s’agenouillant à ma


hauteur.

Il me secoue doucement par les épaules.

Je renifle.

– Non, moi ça va. C’est Clothilde…


– Quoi, Clothilde ?

Il me tend un mouchoir en papier et je me mouche bruyamment. Mon mari


sourit, habitué à mon manque de sex-appeal légendaire – car parfois, je l’avoue,
je ne suis pas sexy pour deux sous.

Je lui adresse un sourire triste.

– Je n’avais pas compris sur le moment pourquoi son mari, enfin, l’homme
qui allait devenir son mari, Pierre Lagarde, écrivait un petit mot en bas de
certaines pages. Je me disais que c’était un genre de journal intime alors
pourquoi s’exprimait-il pour donner sa version de l’histoire, son ressenti ou ses
émotions ? Je n’avais pas fait attention aux dates, mais quinze années s'étaient
écoulées. Je comprends mieux maintenant.

Je lui tends les feuilles, incapable de lui en dire plus.

Ses yeux parcourent le texte, et je peux voir la peine envahir son visage. Mes
larmes redoublent d’intensité.
– Oh mon amour, je suis sincèrement désolé, dit-il, en me serrant contre lui.

Je renifle dans son cou.

– C’est drôle, j’ai l’impression de la connaître, elle fait partie de ma vie. Elle
m’a tellement aidée, Adam, si tu savais ! Quand je n’allais pas bien, avant que tu
ne débarques dans ma vie et même ensuite, à vrai dire. Elle m’aidait à garder
espoir en la vie, en des jours meilleurs. Elle était tellement courageuse.
– Je sais ma puce, je sais qu’elle comptait beaucoup pour toi. Je n’ai pas tout
lu. Que s’est-il passé ?
– Je vais te lire ce que son mari a écrit, ce sera plus simple.

Je me racle la gorge, et je commence ma lecture, d’une voix chargée de


larmes.

Jamais je n’aurais pensé me mettre dans un tel état pour une parfaite
inconnue, une femme qui n’a même pas vécu à mon époque. Mais l’amour est
intemporel, les sentiments amoureux d’hier sont très proches de ceux
d’aujourd’hui. Cette femme a souffert, dans sa chair, elle a eu peur de mourir,
puis elle a aimé, plus que tout. Plus que sa vie elle-même. Elle a aimé son mari
et ses enfants. Elle a trouvé le courage de se battre contre l’adversité, contre sa
maladie, en profitant de chaque instant, toujours confiante et résolue.

Elle m’a aidée, à travers les âges, et sans elle, j’aurais craqué plus d’une fois.

Nous nous ressemblons finalement, elle et moi.

***

12 mars 1920

Je m’appelle Pierre, Pierre Lagarde, et aujourd’hui est un jour funeste pour


moi. Aujourd’hui, ma merveilleuse femme Clothilde s’est éteinte et moi, son
mari, médecin de surcroît, j’ai été incapable de la sauver. Elle s’est éteinte, après
quarante-huit heures d’agonie, emportée par une fièvre puerpérale que je n’ai pu
enrayer. Elle venait de donner naissance à notre second enfant, une petite fille,
aussi belle que sa maman, que nous avons appelé Clarisse.

Elle est en ce moment dans mes bras, alors que j’écris ces lignes.
Ma chère petite, c’est moi qui ai tué sa maman, aussi sûrement que deux et
deux font quatre. J’ai dû ramener malgré moi des germes de l’hôpital et la
pauvre, affaiblie par son accouchement et son état de santé précaire, bien que
stable, n’a pu résister.

Je m’en veux tellement.

Nous aurions dû rester en Amérique, c’est moi qui ai insisté pour rentrer. Je
voulais retrouver mon pays et mon travail, car l’on me proposait un poste
d’interniste dans un hôpital lyonnais. Je n’ai pensé qu’à moi. Et aujourd’hui, ma
femme n’est plus.

Que vais-je devenir sans elle ? Elle était toute ma vie…

Quelques heures après son décès, en cherchant des vêtements, je suis tombé
sur ce petit cahier. J’en ai parcouru les pages, me remémorant nos moments de
bonheur, ainsi que des moments plus douloureux. Je me suis assis à mon bureau,
et j’ai lu, une première fois. Puis j’ai voulu me replonger dans son histoire, dans
notre histoire, une très belle histoire d’amour, même si nous avons eu quelques
heurts, comme tous les couples. Je ne veux me souvenir que des bons moments,
des merveilleux moments passés auprès de ma tendre femme. Ma merveilleuse
femme.

Puis j’ai eu envie de raconter ma version des évènements, mes émotions, que
j’ai couché en quelques mots en bas de certaines pages.

Je la revois, le premier jour.

Le premier jour où elle m’est apparue, si belle, si désirable. Je me suis attaché


à elle dès les premiers instants, dès que mon regard a croisé le sien. Mon monde
en avait été chamboulé à jamais, plus rien n’a plus jamais été comme avant. Elle
était devenue toute ma vie, et son souvenir m’habitera jusqu’à ma mort. Je
chérirai chaque instant de notre vie commune.

Ce cahier sera notre héritage, la preuve que nous avons existé, ainsi que notre
belle histoire d’amour. Il ira à nos enfants.

Puissiez-vous, mes enfants, me pardonner de ne pas avoir réussi à sauver


votre mère. Le remords et les regrets me suivront jusque dans la tombe.
Si vous lisez ces lignes, mes enfants, c’est que je ne suis plus de ce monde.

Je t’aime ma Clothilde, je t’aimerai toujours.

Je vous aime, mes enfants. Profitez de la vie, profitez de tous les moments,
car elle est bien trop courte, cette vie, pour être malheureux ou simplement triste.
Vos parents seront toujours dans vos cœurs.

Je referme ce cahier.

Je ne pense pas que je rajouterai quelque chose. Je vais le laisser en l’état, il


traversera les années et peut-être un jour, après vous mes petits, il tombera dans
d’autres mains, qui sauront en faire bon usage. J’ose l’espérer.

Clothilde l’aurait voulu ainsi, elle si généreuse, si dévouée aux autres.

25 août 1939

Aujourd’hui, mon père nous a quittés, et pour la première fois de ma vie je lis
ces lignes. L’histoire de mes parents m’a touchée. Moi qui n’ai pas connu ma
mère, j’ai pu me rapprocher d’elle.

La pauvre, elle a tellement souffert.

Je suis sûre que c’est le chagrin de voir son fils partir à la guerre qui l’a
terrassé, car depuis le 23 de ce mois, la France rappelle sous les drapeaux tous
les réservistes de son aviation, et Jean-Baptiste, étant pilote, est parti dans les
premiers.

Nous allons entrer en guerre, tout le monde le dit. Nous nous y préparons et
nous nous apprêtons à souffrir. Je suis triste, mais en même temps soulagée que
tu ne subisses ces temps qui s’annoncent noirs.

Repose en paix, mon petit papa.

Ta Clarisse.

***
Je referme le journal de Clothilde.

Ce petit cahier qui a parcouru un siècle. J’ai pu en suivre le parcours, car


après Clarisse, tout est consigné. Institutrice, célibataire et sans enfants, elle est
revenue vivre aux abords du château, berceau de l’histoire d’amour de ses
parents, et elle a fait don du journal à la bibliothèque.

Voilà, la boucle est bouclée.

Je me serre contre mon mari, pose ma tête au creux de son épaule.

– Voilà, tu sais tout.


– Eh bien, quelle histoire, tu pourrais en faire un livre.
– Oui, très certainement, je réponds, perdue dans mes pensées.

Oui, pourquoi pas…

FIN
Remerciements

Merci à mon mari, pour son amour inconditionnel, son soutien de chaque
instant, dans tous mes projets, dont celui-ci est le plus farfelu. Tu es ma vie, mon
inspiration, mon moteur et sans toi, je ne suis rien. Tu es mon beau motard, pas
trop abîmé par la vie, contrairement à mon personnage Adam, mais un peu cassé
tout de même, ce qui t’a valu de passer entre mes mains. C’était notre destinée,
nous devions nous rencontrer, et comme Adam a guéri Jeanne de ses blessures,
tu as guéri les miennes.

Merci à vous, nos deux merveilleux enfants. Vous êtes ma plus grande
réussite, je suis très fière de vous, et vous me comblez chaque jour.

Merci à mes parents de m’avoir faite telle que je suis, avec mes forces, mes
failles et mes faiblesses.

Merci à ma belle-famille, et surtout à ma belle-sœur Suzanna, pour ses


encouragements et son soutien.

Merci à Béatrice de m’avoir inspiré le personnage de Léa, et à Cécile. Vous


êtes mes deux meilleures amies et je vous aime.

Merci aux amies et patientes qui m’ont soutenue, inspirée, en me racontant


des bribes de leur vie : Irène, Patricia, Françoise, Estelle, Chantal.

Merci à Jennifer pour ses idées de scénario.

Merci aux Éditions Addictives, à toute l’équipe éditoriale, et à Maud en


particulier, d’avoir cru en moi, et en mon histoire.

Et enfin, merci à vous, chers lecteurs, d’avoir lu ces mots, en espérant que
mon histoire vous ait plu et donné du plaisir, autant que j’en ai eu à l’écrire.

À très vite.
Découvrez Promets-moi, saison 1 de Gwen Delmas
PROMETS-MOI, SAISON 1 :
LOUISE ET MARCO
Extrait des premiers chapitres

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« Je te promets le sel au baiser de ma bouche
Je te promets le miel à ma main qui te touche
Je te promets le ciel au-dessus de ta couche
Des fleurs et des dentelles pour que tes nuits soient douces. »

Je te promets, paroles de Jean-Jacques Goldman.

« You’ll be there in my hour of need


You won’t turn me away
Help me out of the life I lead
Remember the promise you made
Remember the promise you made. »1

The Promise You Made, paroles de Peter Kingsbery.

« Examine si ce que tu promets est juste et possible, car la promesse est une
dette. »

Confucius

1 « Tu seras là quand j’en aurai besoin / Tu ne me tourneras pas le dos / Tu


m’aideras à me sortir de cette vie que je mène / Souviens-toi de la promesse que
tu m’as faite / Souviens-toi de la promesse que tu m’as faite. »
À mon clan…

Avec tout mon amour.


Prologue

– Allons, lâche-le, il est temps de partir.

Instinctivement, l’enfant se recroqueville dans le giron maternel, espérant


ainsi échapper à la voix dure et froide qui vient de claquer.

– Juste une minute, Jacek ! Je ne le vois pas si souvent, soupire la femme.

L’homme grogne. Il a un geste d’impatience, mais elle ne s’en préoccupe pas.


Elle caresse les cheveux noirs de l’enfant.

– Marco, la mamma ti vuole tanto bene, ti amo, non devi mai dimenticarlo2.
Tu es si beau. 5 ans ! Comme tu es grand, mon chéri !

En dépit de la chaleur étouffante de cette fin de journée, le petit se niche


encore plus près du corps de la femme. Il respire le parfum capiteux qui s’en
exhale, chassant ainsi de ses narines l’odeur de moisi de ce vieil appartement.
Avec sa menotte, il goûte à la douceur soyeuse de la belle robe rouge fendue
haut sur la cuisse. Ses longs cheveux bruns lui offrant un rideau de protection, la
femme glisse à l’oreille du garçonnet :

– Marco, quand mamma te le dira, tu iras te cacher sous la table. Tu as


compris ?

L’enfant lui jette un regard perplexe. Dans les yeux saphir de sa mère, dans la
main qui s’enfonce contre son petit buste, il perçoit plus qu’il ne saisit toute
l’urgence de la question. Docilement, il acquiesce.

– Giulia, ça suffit maintenant ! Tu le reverras à Noël ! Pose ce gosse !

L’homme sépare brusquement l’enfant de sa mère. Marco tombe à la


renverse. Il ne pleure pas. Il est habitué à être rudoyé. Ça lui est devenu
indifférent.
– Figlio di…3

La gifle donnée à toute volée lui coupe la respiration. Giulia s’effondre


lamentablement sur le sol. Jacek la redresse vivement sur ses hauts talons.

– Moi ? Fils de pute ? Fais gaffe, Giulia, je ne suis pas comme ton gosse !
Mesure ton langage, salope ! J’en connais qui aiment beaucoup les petits
garçons.

Pour appuyer sa menace, l’homme la lance violemment à terre et attrape le


gamin par le col. Il caresse la joue de l’enfant, son regard concupiscent
s’attardant sur lui.

– Je les préfère un peu plus vieux, quand ils peuvent se débattre. Si jeune, dit-
il dans un soupir de regret, ce n’est pas drôle. J’ai essayé, et… c’est ennuyeux !
Aucun intérêt. Mais c’est un beau petit, il a tes yeux. Il aurait beaucoup de
succès dans un bordel. Comme toi.

Giulia tremble de tous ses membres. Elle voit une goutte de sueur glisser du
front de son fils et se noyer dans le col de son vêtement. Quand elle rencontre
Marco, il est toujours habillé de la même façon. Une chemisette bleu ciel et un
short en coton assorti, des socquettes blanches et des tennis noirs. Rien qui
pourrait lui donner une indication de l’endroit où est caché son enfant pendant
ces longs mois de séparation.

Deux fois par an, trois les bonnes années, elle arrive dans cet appartement
délabré du centre-ville de Toulon où Marco l’attend. Elle reste une petite heure
en compagnie de son fils. Pas assez pour l’aimer comme une mère devrait le
faire. Juste assez pour que Jacek lui rappelle que de sa docilité dépend la vie de
Marco.

– Lâche-le, Jacek, crache-t-elle.

L’homme dépose un baiser sur la joue de Marco. Le petit fronce le nez et


essuie de sa main la trace humide laissée par la bouche de ce sale type. Jacek
abandonne l’enfant qui tombe lourdement sur ses fesses. Il veut se relever et
courir se réfugier dans les bras de sa mère, mais un énorme bruit en provenance
du couloir le paralyse dans son geste. Giulia rugit alors de toutes ses forces.
– Cache-toi ! Cache-toi, Marco ! Obéis à mamma !

Le bambin rampe jusqu’à la petite table basse qui supporte un poste de


télévision d’un autre âge et se roule en boule. Le tumulte s’amplifie. Des cris,
des coups, des hurlements.

– Pavel, Benji, c’est quoi ce bordel ? braille Jacek.

Un homme apparaît dans l’encadrement de la porte.

– C’est Gardani, patron. Il est là, foutez le camp, on vous couvre.

Le visage de Jacek se tord dans une grimace horrible. Il se tourne vers Giulia,
toujours à terre.

– Debout, salope !

Mais Giulia ne se lève pas. À demi allongée sur le sol, elle défie l’homme.
Elle éclate de rire. Jacek ne met pas longtemps à comprendre.

– Espèce de garce, c’est toi qui m’as trahi ! Tu vas payer, sale pute ! Je vais te
tuer, et aussi ce rat que tu appelles ton fils. Non, mieux, je vais le donner aux
pires pédophiles d’ici jusqu’à l’Adriatique. Et quand il aura bien servi, lorsque
même les plus grands dépravés de cette terre n’en voudront plus, on pourra
toujours revendre ses organes !

Un cri de bête s’élève de la poitrine de Giulia. Elle ramasse ses jambes sous
son corps, prête à se jeter sur l’homme qui doit bien faire deux fois son poids.
Mais Jacek est plus rapide. Il sort de son holster un Walther PPK et tire sur la
femme encore à terre. Un autre coup de feu résonne dans l’entrée. Jacek relève la
tête pour voir son premier lieutenant s’écrouler dans le couloir. Il jure et prend la
fuite par une porte dissimulée dans le mur, sans un regard pour le petit garçon
terrorisé et roulé en boule sous la table.

Marco ne pleure pas. Il fixe simplement la tache rouge qui s’épanouit


lentement sur la poitrine de sa mère comme une fleur vénéneuse. L’opacité de la
mort voile déjà ses beaux yeux. Un autre coup de feu explose dans
l’appartement. Marco n’en a pas conscience, mais il mouille son short.
Une paire de chaussures noires entre alors dans son champ de vision et
manque d’avoir raison de son silence. Un jeune homme, gorille massif au crâne
rasé, sanglé dans un costume sombre aux coutures prêtes à craquer, se penche
sur sa mère. Il lui ferme doucement les paupières. Rapidement, trois types
arrivent. Marco retient sa respiration. Il y a des conversations, des bruits de
tiroirs brusquement ouverts et d’objets cassés. La télé tombe de la table.
Soudain, l’agitation cesse. Une autre paire de pieds apparaît. Marco trouve les
nouvelles chaussures étranges. Une sorte de tissu blanc recouvre leur vernis noir.
Des guêtres. Il ne sait même pas ce que c’est, il n’en a jamais vu ! Et puis le
pantalon n’est pas sombre comme ceux des autres, mais d’une jolie couleur
crème, avec de fines rayures bleues. À côté du pied gauche se pose l’embout
argenté d’une canne noire. Une voix masculine, au timbre agréable, déchire le
silence qui s’est fait dans la pièce.

– S’il te plaît, Nonce.

L’homme qui a fermé les paupières de Giulia s’agenouille à nouveau près


d’elle. Il déplie un grand sac opaque et y glisse le corps avec beaucoup de
précautions. Il croise respectueusement les bras sur la poitrine de la jeune
femme, arrange la jupe pour que ses jambes soient le moins visibles possible et
remonte la fermeture. Puis il se relève.

– C’est fait, Padre.


– Merci. Tu veilleras à ce qu’elle soit dignement inhumée. Son nom était
Giulia Giucometi. Pas de date de naissance ni de décès. Mais s’il te plaît, je veux
que l’épitaphe suivante soit gravée sur sa tombe : « Terre, sois-lui légère, elle a si
peu pesé sur toi. »4
– Bien, Padre.

L’homme à la voix joliment timbrée se met alors à arpenter la pièce. Il


inspecte l’environnement, inspirant bruyamment, comme s’il comptait sur son
odorat pour l’aider à repérer quelque chose. De sa cachette, Marco le voit
tourner sur lui-même et entend les reniflements. Soudain, les pieds
s’immobilisent face à lui et se rapprochent, comme s’ils se mettaient au garde-à-
vous. Puis le bout argenté de la canne noire vient taper le rebord de la table.
Marco se mord très fort les joues pour ne pas hurler.

– Ah ! Nonce, s’il te plaît.


L’enfant a à peine le temps de réaliser que déjà, le meuble est soulevé, et sa
cachette démasquée.

– Bonjour, Marco.

Clignant des yeux, Marco lève la tête. Devant lui se tient un homme petit,
replet, avec un drôle de crâne en forme d’obus. Dessus sont plaqués quelques
cheveux très noirs, luisants de brillantine. Ses yeux couleur ébène sont rieurs, et
le sourire qu’il lui adresse est sincère. Franc, chaleureux, amical, comme celui de
sa mère. Ses lèvres sont surmontées d’une rigolote petite moustache qui, selon
toute apparence, a elle aussi reçu sa dose de fixateur. L’homme se penche et lui
tend une main gantée de blanc.

– Pardonne-moi, je ne me suis pas présenté. Maximilien Gardani.

Il accompagne sa phrase d’un claquement de talons et d’une petite courbette.


Marco dévisage cet inconnu avec stupéfaction. Personne ne l’appelle par son
prénom ni ne le salue avec autant de respect. Au mieux, on l’ignore, sinon c’est
« sale morveux ».

– Nonce, s’il te plaît, veux-tu bien aider notre jeune ami à se relever ?

Marco a un mouvement de recul quand l’homme l’approche. Mais le


dénommé Nonce le pose délicatement sur ses pieds, ce dont l’enfant ne l’aurait
pas cru capable tellement cet homme semble massif et fort.

– Marco, je suis désolé pour ta maman. J’aurais voulu arriver plus tôt, lui dit
le drôle de petit bonhomme. Sache simplement que c’était une personne très
courageuse… et qui t’aimait énormément, rajoute-t-il dans un soupir.

Pour la première fois depuis le début des événements, l’enfant sent les larmes
lui picoter les paupières. Il prend une profonde inspiration et tord son petit
visage en une moue chagrine pour essayer de contenir le sanglot qui enfle et lui
bouffe la poitrine. Pleurer ne sert à rien. Pleurer attire des ennuis, des taloches et
des privations. Un élégant mouchoir blanc, marqué des initiales M.G., apparaît
sous son nez. Il lève un regard circonspect vers son interlocuteur.

– Si l’on ne pleure pas le jour du décès de sa maman, quand peut-on pleurer


alors ? murmure l’homme.
Marco attrape le mouchoir. Il est frais et sent bon la lavande. Le doux contact
du carré de tissu brise ses dernières résistances. Il éclate en sanglots.

– Nonce, notre jeune ami a eu une très dure journée, nous allons rentrer.
Messieurs, ajoute Max en s’adressant aux autres hommes, merci de bien vouloir
vous occuper de tout ceci.

Nonce prend tendrement l’enfant dans ses bras, faisant fi du short trempé et
de l’odeur qui s’en dégage. Il cale le corps frêle, secoué de sanglots, contre son
épaule et règle sa démarche habituellement longue et souple sur celle, courte et
saccadée, de son patron. Dans le couloir, Max Gardani ajuste le panama qu’il a
déposé sur la console du vestibule en entrant. Il inspecte son reflet dans le miroir
piqué qui la surplombe et lisse sa moustache en un geste mécanique, devenu un
tic depuis des années. Sa cravate est bien droite, son col de chemise bien fermé.
Du plat de la main, il vérifie que c’est aussi le cas de tous les boutons de son
veston. Nonce réprime un soupir amusé. Il connaît l’obsession de son patron
pour son apparence, et attend patiemment que ce dernier s’assure de sa bonne
mise avant de s’engager à sa suite dans les escaliers.

Des années plus tard, Marco ne gardera pour seul souvenir de cet après-midi
de misère, que le bruit de la canne résonnant sur les marches de l’escalier
crasseux.

2 « Marco, maman t’aime fort, ne l’oublie jamais. »


3 « Fils de… ».
4 Épitaphe attribuée à la ballerine française Emma Livry.
1.

Marco

Yacht « Le Giulia », mer Méditerranée, dix milles nautiques des côtes


françaises

Vingt-cinq ans plus tard

Je viens à peine de fermer la porte de ma cabine que le bruit caractéristique


d’un poing heurtant une figure me fait dresser l’oreille. J’avance rapidement en
direction de la bagarre.

Enfin, rapidement… aussi vite que le permettent les coursives étroites du


yacht.

Je débouche en même temps que Nonce dans le salon réservé aux gars. Kamel
et Sacha sont en train de se foutre joyeusement sur la figure, sous le regard
intéressé de leurs petits camarades. Nonce ouvre la bouche pour pousser une
gueulante, mais dès que les deux hommes m’aperçoivent, ils cessent
immédiatement leur bagarre.

– Dispersez-vous ! grogne Nonce.

Sans un mot, la dizaine d’hommes s’éclipse.

Nonce passe une main lasse sur son visage.

– Désolé, Marco, ça va faire un mois, les gars s’emmerdent…

Je lève la main pour arrêter ses explications.

– Je sais. Il n’y a rien à faire ! Un bateau, aussi luxueux soit-il, reste un


bateau. Il faut aimer l’eau, quoi !
Nonce réprime un sourire.

– Il y a toujours l’infirmière de ton père…


– Nom de Dieu ! Si l’un des gars commence à la draguer, dis au capitaine de
mettre immédiatement le cap sur le port le plus proche ! C’est qu’on atteint un
point de non-retour !

Une lueur malicieuse éclaire son regard.

– Qui sait ? Schwester 5 Ingrid appréciera peut-être qu’on se mette à la


courtiser. Ça ne doit pas lui arriver tous les jours ! Soyons charitables !

Je grimace.

– Sans moi, merci. Je passe mon tour.


– Ton père nous attend sur le pont supérieur, Ernestine a servi le petit
déjeuner, dit-il en retrouvant son sérieux.

Je hoche la tête et me dépêche d’emprunter les escaliers menant au pont,


Nonce sur mes talons. Au moment où je débouche à l’arrière du bateau, il me
retient par le coude. Je lui lance un regard perplexe.

– Ta cravate, murmure-t-il.

Joignant le geste à la parole, il redresse mon nœud. Le voyant porter la main à


son cou, je lui confirme :

– La tienne est parfaite.

J’aperçois, amusé, un éclair de soulagement traverser ses yeux bruns. Nonce


Gianfiori. Plus d’un mètre quatre-vingt-dix et cent kilos de muscle, le crâne rasé,
un regard froid comme la mort, et pourtant il appréhende de se présenter à mon
père, son patron depuis presque trente ans, avec une cravate de travers. Côte à
côte, nous gagnons l’arrière du bateau. L’air est doux en cette fin avril. À l’abri
sous le pont couvert, Maximilien nous attend. Deux pas derrière lui, Schwester
Ingrid se tient droite comme un piquet, empaquetée dans une blouse d’infirmière
qui ne lui va pas du tout.

S’il est universel que les hommes fantasment sur les tenues blanches et sexy
recouvrant le corps nu de ravissantes petites infirmières, Schwester Ingrid est le
contrepoint parfait de cette image. Elle relève plus du lutteur gréco-romain que
de la délicate ballerine. Mais elle est une garde-malade efficace. Papa a besoin
de soins constants, et cette infirmière d’origine germanique nous a été
chaudement recommandée par son médecin. Dont acte !

– Ah ! Le thé commençait à refroidir, lance vertement mon père.

Ses yeux noirs nous scannent de haut en bas. Je remercie intérieurement


Nonce d’avoir pensé à vérifier ma mise.

– Parfait. Asseyez-vous.

Nous prenons place autour de la petite table. Mon père attrape la théière pour
remplir ma tasse. Les délicieux effluves du darjeeling montent jusqu’à mes
narines en suivant les délicates volutes de vapeur. La main tremblante de mon
père répand un peu du liquide mordoré sur la nappe blanche. Schwester Ingrid se
précipite.

– Allons, allons. Il va se brûler !

Sa voix de baryton aux accents germaniques me vrille les tympans. Je la


fusille du regard. Comment ose-t-elle s’adresser à mon père comme à un
vieillard débile ? Elle ne baisse pas les yeux.

Schwester Ingrid a des couilles, je dois au moins lui reconnaître ça.

La voix nonchalante de Nonce s’élève alors.

– Schwester Ingrid, vous devriez aller mettre une petite laine sur votre
charmant postérieur. Marco et moi sommes arrivés juste à temps pour éviter une
bagarre entre les gars ce matin. Ils se tapaient dessus pour savoir lequel d’entre
eux aurait l’honneur de vous bécoter le premier. Il faut les comprendre. Un
derrière comme ça, ça les excite !

L’infirmière se décompose littéralement. Sa main de boxeur qui menace


encore celle frêle, faible et tremblante de mon père se contracte en un poing
presque aussi gros que le mien. Son teint vire au vert et ses yeux s’agrandissent
d’horreur. Elle bredouille quelques mots en allemand et, sans prendre la peine de
s’excuser, s’éloigne de notre table pour rejoindre ses quartiers au triple galop.
J’adresse à Nonce un clin d’œil complice. Mon père termine de remplir les
tasses. Déposant un morceau de sucre dans la sienne, il déclare :

– Ainsi, les hommes se battent.

Nonce et moi échangeons un rapide coup d’œil.

– Rien de grave, papa, dis-je d’un air dégagé. Kamel et Sacha ne perdent
jamais une occasion de se taper dessus, tu les connais.

Le petit déjeuner se poursuit dans un silence tendu. Nonce garde les yeux
fixés sur son œuf coque, regrettant très certainement sa sortie contre Kaiser6
Ingrid. Après avoir essuyé délicatement sa moustache, papa recule son fauteuil
roulant de la table.

– Bien. Nous rentrons ce soir.

Nonce lâche son toast qui tombe malencontreusement dans sa tasse,


éclaboussant au passage sa chemise et son costume noir d’une gerbe de thé. Je
repose la mienne brusquement, manquant de briser la porcelaine et, avant
d’avoir pu dire quoi que ce soit, mon père lève la main. Je note que son
tremblement s’est accentué.

– Il suffit ! Nous en avons déjà parlé ! Le plan a été vu, revu, et re-revu. Il est
parfait, maîtrisé jusque dans ses moindres détails. Comme tout ce que je fais,
d’ailleurs. Nonce, finis ton déjeuner, va te changer et demande au capitaine de
mettre le cap sur Toulon. Quant à toi, Marco, je t’interdis, tu m’entends, fils, je
t’interdis de me parler d’autre chose aujourd’hui que de la pluie et du beau
temps ! Ma décision est prise et elle est irrévocable ! Le dossier contenant les
éléments dont tu auras besoin pour poursuivre le plan est dans mon bureau, à la
Villa. Maintenant, je souhaite savourer mon dernier petit déjeuner en paix.

Le Padre a parlé ; nous n’avons plus qu’à nous taire. Ce soir, mon père sera
mort. Et l’homme qui l’aura tué d’une balle dans la nuque termine actuellement
sa tasse de thé à mes côtés. Il deviendra ensuite mon bras droit. Comme il a été
celui de mon père ces trente dernières années.
– Je ferais bien une partie de cache-cache.

J’observe mon père, médusé. Je lance un coup d’œil du côté de Nonce pour
voir s’il a entendu la même chose que moi. Au vu de sa bouche largement
ouverte et du regard effaré qu’il darde sur papa, j’en conclus que je n’ai pas
d’hallucination auditive. Je reporte mon attention sur mon père et décèle une
petite lueur malicieuse dans ses yeux noirs.

– C’est-à-dire ? lancé-je prudemment.

Papa plie soigneusement sa serviette. Je vois sa main tremblotante prendre la


direction de sa moustache pour la lisser, puis descendre sur sa cravate pour la
réajuster, et enfin courir le long de son veston pour s’assurer qu’il est
correctement boutonné. Il attrape les pans de sa veste pour la fermer. Je note
qu’il flotte encore plus dedans que la veille. La tumeur qui se loge dans son
cerveau le grignote petit à petit.

– C’est-à-dire que je n’ai aucune envie d’avoir Frau Diktator sur le dos pour
ma dernière journée.
– Et donc tu veux te cacher de la virago7 ?
– Non ! Je veux qu’elle se cache !
– Pourquoi voudrait-elle se cacher ? demande Nonce, un peu perdu.

Maximilien Gardani a à ce moment-là un de ses fameux sourires. Un de ceux


qui éclairent tout son visage. Et je comprends.

– Parce que dix mecs en voudraient à sa vertu, peut-être ? je suggère en riant.

La bouche de papa se fend encore plus. Nonce se lève en se frottant les mains.

– Je vais briefer les gars. Après…

Il se rembrunit.

– Après, j’irai voir le capitaine.

Une fois que nous sommes seuls, je prends délicatement la main tremblante
de papa dans la mienne. Elle est si froide. Comme si la mort avait déjà
commencé à prendre sa part sur son pauvre corps décharné. Je frotte la peau fine
et douce dans ma grande paume rugueuse.

– Ça va aller, mon garçon, dit-il calmement. Ne t’inquiète pas, tout va très


bien se passer, je te le promets.

Bizarrement, je me tranquillise. Le trou que j’ai dans le cœur, qui s’est formé
à l’annonce de la maladie de mon père puis qui s’est agrandi quand il a imaginé
ce plan, ne se comble pas. La tristesse, si elle ne me submerge plus jusqu’à
m’empêcher de respirer, comme aux premiers temps, est toujours là, tapie au
creux de mon être comme une compagne discrète. Mais je suis serein. S’il y a
une chose de sûre dans mon monde, c’est que Maximilien Gardani tient toujours
ses promesses.

5 En allemand, « infirmière » se dit Krankenschwester, couramment abrégé


en Schwester.
6 Empereur.
7 Femme d’allure masculine, autoritaire et criarde.
2.

Marco

Je verrouille la lourde porte insonorisée du bureau derrière Nonce. Le silence


étouffant emplit nos oreilles. Mon regard se porte sur la large table de travail en
merisier qui trône au centre. Impeccablement rangée, comme tout ce qui
concerne papa, de près ou de loin. En bonne place, à côté de l’ordinateur, il y a
une photo de moi. Je me souviens précisément du jour où elle a été prise. J’allais
à l’école pour la première fois…

***
J’ai passé l’été à la Villa, après le meurtre de ma mère. Depuis ma
naissance, je n’ai jamais été aussi entouré et choyé. Ernestine ne pense
qu’à me nourrir et Nonce m’apprend à jouer au foot et au rugby. Tous les
soirs, Maximilien dîne avec moi. Et il me parle. Il me parle comme à un
adulte, comme à un égal, avec une rare bienveillance. Malgré tout cet
amour et cette gentillesse, je reste sur ma réserve. Je continue
d’appeler Max « monsieur ». Si ça le contrarie, il n’en montre rien. Il
comprend qu’il me faut du temps, et de la patience.

En septembre, je fais ma rentrée au cours Fénelon à Toulon, chez les


Maristes. Bien que je n’aie jamais été scolarisé, intégrer une structure
collective ne me pose aucun problème. On nous demande principalement du
silence et de l’obéissance. Et pour ça, j’ai plus d’entraînement que mes
petits camarades. Nonce m’a donc déposé le matin devant les grilles de
l’école. En fin de journée, notre institutrice nous annonce qu’il va
bientôt être « l’heure des papas et des mamans ». Mes copains de classe
manifestent bruyamment leur joie, alors que moi, la panique me retourne
l’estomac. Ma mère est morte, mon père, inconnu. Je passe la dernière
demi-heure avec cette sourde angoisse au creux du ventre. Qui va
s’occuper de moi à « l’heure des papas et des mamans » ? Quand la
sonnerie indiquant la fin des cours retentit, je quitte la salle de
classe en traînant des pieds. Et là, devant le portail de l’école, la
lourde berline blindée de Maximilien m’attend. Nonce en sort pour ouvrir
la portière de son patron. Sous le regard effaré des mères de bonne
famille venues récupérer leur progéniture, Maximilien, avec son complet
beige clair impeccable, sa canne en ébène, son chapeau et ses guêtres,
s’extirpe du véhicule. Il lisse sa moustache dans un geste que je lui
connais bien maintenant. S’avançant de deux pas, il honore ma
professeure ébahie d’un baisemain et prononce cette simple phrase :

« Je viens chercher mon fils. »

Je parcours les derniers mètres en courant pour me jeter dans ses


bras en criant « papa ».

Ce jour-là, j’ai fait de Maximilien Gardani mon père.

***

Nonce se racle la gorge, m’extirpant de ma rêverie.

– Tu es prêt ? demandé-je brusquement, tentant de masquer mon stress.

Il se contente de hocher la tête. Nous avons accosté à Toulon en début


d’après-midi. Depuis, Nonce n’a pas desserré les mâchoires. Heureusement que
les gars étaient trop occupés à se réjouir de notre retour sur la terre ferme, sinon
ils auraient trouvé ça bizarre.

– Bien. Change-toi.

Nonce se débarrasse rapidement de son costume Armani et de la chemise


assortie. Ses Weston vernies suivent. Il enfile à la place un survêtement et des
baskets noirs, sans marque distinctive. Je le regarde à la dérobée. J’espère
sincèrement avoir le même corps que lui à son âge. Personne ne lui donnerait ses
55 ans, encore moins torse nu. Ses muscles sont parfaitement dessinés et il n’a
pas un gramme de graisse. Pendant qu’il s’habille, j’observe les tatouages
colorés qui s’y étalent. Ils sont très beaux, en particulier la gracile danseuse qui
orne son biceps droit. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je l’ai toujours
connu costaud et massif. Et curieusement, très agile. Alors qu’il finit de lacer ses
chaussures, je sors du coffre enchâssé dans le mur un revolver calibre vingt-
deux. Je prends grand soin de ne pas y déposer mes empreintes. J’attends qu’il
ait enfilé ses gants en cuir pour le lui tendre.

– C’est petit, constate-t-il une fois l’arme dans son immense main.

Il ne jure que par les gros calibres !

– Ouais. Va dire ça à Bobby Kennedy !


Il hausse les épaules et glisse le pistolet dans sa poche de veste. Il me fixe,
l’air inquiet.

– Tu as bien posté les courriers ?

Je me laisse tomber dans mon confortable fauteuil.

– Pour la dixième fois au moins : oui ! Je m’en suis chargé dès mon retour à
la Villa. J’ai eu la levée, si tu veux tout savoir ! je soupire, excédé de devoir
encore une fois répéter la même chose.

Je remonte la manche de mon costume pour consulter ma Breitling.

– Il est minuit cinq.

Nonce se poste devant le mur. J’actionne le mécanisme dissimulé dans le


premier tiroir du bureau. La porte dérobée s’efface pour laisser place à une volée
de marches s’enfonçant dans le sol. Elles débouchent en plein centre-ville, rue
Dumont-d’Urville, via un réseau de tunnels souterrains. Nonce sortira ainsi d’ici
sans repasser par le club.

– Je serai de retour dans une heure, dit-il avant de disparaître.

Dans une heure, le corps de Maximilien Gardani flottera dans les eaux sales
du port de Toulon. Sa mort, organisée et mise en scène par son fils, son bras droit
et lui-même, sera le premier des dominos qui fera tomber tout le reste. Je
referme la porte et un doute immense m’envahit.

Ça ne marchera pas. Ça ne peut pas marcher.

Et pourtant.

Le taxi de mon père a déjà dû quitter la maison, avec l’aide d’Ernestine, notre
gouvernante. La seule dans la confidence en dehors de nous trois. Je me suis
assuré que tous les gars aient un alibi en béton armé pour cette nuit.

Kamel, Mehmet et César sont à Marseille. La gestion du port est en passe de


nous échapper. Kamel est en charge de ce secteur de nos activités. Ce soir, il doit
rencontrer le responsable des dockers et voir ce qu’il est encore possible de
sauver. À titre personnel, je pense qu’il n’y a plus rien à sauver, mais Kamel
n’est pas du genre à laisser sa part du gâteau à Jacek sans se battre. Peu importe,
la PJ marseillaise, qui nous file le train dès que l’on passe les portes de la ville,
pourra attester que ces trois-là dînaient avec M. Pedretto, responsable syndical
des dockers du port de Marseille.

Vlad et Sacha sont à Nice. Tous les clients de mon club, le Dark Side,
pourront témoigner de leur présence.

Jorge et Papy Bob doivent se trouver à notre cercle de jeu cannois. Et comme
il y a en permanence une équipe de la DCPJ8 qui campe devant l’hôtel
particulier qui l’abrite, ils n’auront pas de souci à se faire pour se trouver des
témoins.

Les jumeaux Jacky et Charly nous ont accompagnés, Nonce et moi, à


l’Éclipse. L’ensemble du personnel pourra jurer, la main sur le cœur, qu’aucun
de nous quatre n’a quitté le club ce soir.

L’Éclipse est l’une de nos activités légales les plus lucratives. Et la plus
ancienne. Toute la bonne société, de Marseille jusqu’à Nice, s’y presse du jeudi
au dimanche. Dans moins d’une heure, les plus jolies danseuses de la côte
offriront à nos respectables clients confortablement installés en train de siroter
une coupe de champagne à trente euros, un show digne des plus belles revues
parisiennes. Les filles se produisent nues sur scène, vêtues en tout et pour tout
d’un masque qui assure leur anonymat. L’Éclipse est notre vitrine toulonnaise,
l’un de nos principaux points de blanchiment. Nous sommes donc très attentifs à
ce qu’aucun incident ne vienne entacher sa réputation en donnant l’occasion aux
flics de mettre leur nez dans nos affaires.

Je regarde l’heure. Minuit et demi. Nonce a dû retrouver mon père, que son
taxi devait déposer quai du Petit Rang. Une boule enfle dans ma gorge. Je réalise
avec effarement qu’à cette minute précise, papa est peut-être mort. J’ouvre en
tremblant le second tiroir du bureau pour en sortir la bouteille de Chivas qu’il
recèle. Je ne prends pas la peine d’attraper un verre, je porte directement le
goulot à ma bouche et bois une longue rasade. Je pense à Tanker.

Il est de garde à la Villa ce soir. Pour nous faciliter la tâche, Ernestine a ajouté
un supplément « gros dodo » à son café sous forme de somnifère. Même service
pour Schwester Ingrid. Quand Tanker réalisera tout à l’heure que son patron a été
assassiné pendant qu’il ronflait, il va me faire une dépression. Papa, Nonce et
moi l’avons volontairement choisi pour rester de garde à la Villa ce soir. C’est
celui qui se pardonne le moins ses erreurs. Celui qui serait le plus susceptible de
se foutre un canon de revolver dans la bouche et de se faire sauter le caisson
parce qu’il a failli à sa mission. Ce qui, pour être très honnête, nous arrangerait.

Un grattement contre la paroi me fait sursauter, et je manque de lâcher ma


bouteille. Il est une heure quinze à ma montre. Je me dépêche d’actionner la
commande et le mur laisse place à la silhouette massive de Nonce. Il paraît
essoufflé.

– J’ai dû faire un détour pour éviter une patrouille de flics, dit-il simplement.

Je hoche la tête. Nonce se débarrasse de son survêtement, qu’il roule en boule


dans un sac, et remet son beau costume sombre. Ernestine se chargera de brûler
les vêtements. Une fois habillé, il s’assied sur l’une des chaises qui font face au
bureau de papa et tend un doigt vers la bouteille.

– Je peux ?

Pour toute réponse, je la lui donne.

– Le flingue ? questionné-je
– Quelque part au fond du port.
– Bien.

Si l’envie leur prend, les flics pourront toujours draguer la marina. Ça les
occupera un temps !

– Les gars ne sont pas venus ? s’enquiert-il.

Je réponds par la négative. Après presque un mois passé à régater entre le


golfe de Gênes et les calanques marseillaises, aucun d’entre eux n’a trouvé
bizarre que je m’enferme avec Nonce dans le bureau. Ils doivent penser que nous
vérifions les comptes. Ce qu’il faudra que je fasse, d’ailleurs. Après les
obsèques.

Nonce lève la bouteille au-dessus de sa tête, comme pour porter un toast.


– Le roi est mort. Vive le roi.

8 Direction centrale de la police judiciaire. Depuis la fusion des


Renseignements généraux et de la Direction centrale du renseignement intérieur,
la branche « courses et jeux » des RG a été transférée à la DCPJ.
3.

Luka

Je patiente derrière le ruban jaune protégeant la scène de crime, assez près du


bout du quai, mais suffisamment éloigné pour que les journalistes ne viennent
pas me prendre le chou avec leurs questions. Je lève un œil méfiant vers les
mouettes qui planent au-dessus de mon crâne. L’air est encore frais ce matin,
mais chargé de cette odeur de sel et de miel qui indique que la journée va être
belle. Autour de moi, les voiliers et autres bateaux tanguent gentiment en suivant
la petite houle qui agite la marina.

L’éclair d’un gyrophare bleu attire mon attention et celle de la horde. La


Peugeot de service de mon patron freine brutalement au bout du quai, manquant
de peu d’écraser les plus hardis des vautours qui se sont rapprochés. La mine
sombre, le commissaire René Parenti sort de son véhicule. Aussitôt, la meute se
met à glapir.

– Commissaire ! Commissaire ! Vous confirmez le décès de Maximilien


Gardani ?

Je n’ose imaginer son humeur. Le planton de service a dû le tirer du lit à cinq


heures du matin parce que la capitainerie du port a récupéré un macchabée
flottant entre deux eaux. Et à peine arrivé, il tombe sur des pigistes en manque
de scoop qui lui gâchent la surprise ! Je l’entends bougonner un vague « pas de
commentaires » en se frayant un chemin à coups d’épaule. Le gardien de la paix
relève le ruban et Parenti fond sur moi de sa démarche rapide et énergique. À le
voir cavaler comme ça de bon matin, on ne lui donnerait pas ses 64 ans.

Cela fait trois mois que j’ai obtenu ma mutation de la BAC9 de Seine-Saint-
Denis pour la police judiciaire toulonnaise, et j’apprends à découvrir cet homme.
Flic intègre, redoutable enquêteur équipé d’un sixième sens lui permettant de
renifler le mensonge à des lieues à la ronde, sévère mais juste avec ses équipes,
portant le commissariat central de la ville sur ses larges épaules. Dès qu’il est à
portée de voix, je l’interpelle.

– Patron !

En guise de réponse, il se met à grogner.

– Arrête de m’appeler patron, Demange ! Je suis commissaire, merde, pas


tenancier de bistrot !

Aïe ! J’ai oublié. Parenti est chatouilleux sur le vocable !

– Désolé, commissaire ! Bordel, enchaîné-je, je n’y croyais pas moi-même. Il


a fallu que je voie le corps pour m’en assurer.
– Et ? demande-t-il.
– Et c’est bien le Padre !

Il s’arrête, levant un regard soucieux sur moi.

– Putain ! J’espère que cette histoire ne va pas transformer la ville en champ


de bataille. Parce que je suppose qu’il n’a pas glissé de son yacht, le vieux ! Il
est mort de quoi ?
– Sais pas ! La légiste est avec lui.
– Allons voir ça.

Nous nous dirigeons à grands pas vers le groupe d’hommes de la scientifique


qui passe le quai à la pince à épiler. Derrière des draps tendus pour cacher la
scène, à genoux près du corps de Max Gardani, la légiste finit son examen. C’est
une jolie trentenaire qui a intégré le service l’année précédente.

Parenti se penche vers elle et la salue d’un bref coup de tête.

– Alors, Doc ? Qu’est-ce que vous avez à me dire ?

Elle lève vers nous des yeux noisette fatigués.

– Une balle dans la nuque. Petit calibre ; du vingt-deux, peut-être. La


balistique nous le confirmera. Ça ressemble à une exécution en règle. Mais je ne
pourrai vous en dire plus qu’après un examen complet. Ah, si, ajoute-t-elle, j’ai
trouvé ça sur lui.
Elle tend à mon patron une petite pochette étanche, du genre de celle que les
plongeurs utilisent pour garder des objets au sec. À l’intérieur, il y a un bristol. À
l’aide d’un gant, le commissaire l’attrape précautionneusement par un coin.

– C’était ainsi dans l’une de ses poches ? questionné-je

Elle confirme d’un hochement de tête.

– Tout à fait. Dans la poche intérieure de sa veste, soigneusement boutonnée.

Je porte mon attention sur le document en regardant par-dessus l’épaule du


commissaire.

Ce qui n’est pas très difficile, vu qu’il doit bien faire vingt bons centimètres
de moins que moi.

À l’encre noire, bien calligraphiés, trois noms suivis d’une adresse :

Catherine Rubains, vingt-sept, avenue de Montredon, Marseille huitième


Mélanie Martin, cinq, chemin du marbre noir, Aix-en-Provence
Denise Rocher, domaine des Immortelles, île de Porquerolles

– C’est l’écriture de Gardani ? soufflé-je à mon patron.


– Je ne sais pas, répond-il, songeur. La scientifique doit avoir un échantillon
dans ses archives, on vérifiera. Note tout cela en attendant, et tu me fais une
recherche sur ces trois femmes. C’est prioritaire. Doc, votre rapport, de toute
urgence sur mon bureau.
– Comme d’habitude, soupire-t-elle.

Il se contente de la saluer poliment.

– Ramène tes fesses, me dit-il en repartant vers son véhicule. Nous allons
présenter nos condoléances à Marco.

Je tique. J’allonge le pas pour me mettre à sa hauteur.

– C’est son fils, c’est ça ?


– C’est tout comme, réplique-t-il. Giulia Giucometi, la mère de Marco, était
une putain de haut vol. Elle a trahi Jacek, qui était à la fois son proxo et son mec,
pour Gardani dans l’espoir qu’il la protège, elle et son fils. Giulia est morte dans
le guet-apens, mais Marco a survécu. Gardani a tenu sa promesse. Il a récupéré
le gamin, l’a adopté et élevé comme s’il était de lui. Je te parle de ça, c’était il y
a vingt-cinq ans au moins.

Je hausse les épaules, sceptique. Que ce soit Jacek Mycielski ou Maximilien


Gardani, aucun des deux n’a la réputation d’être un enfant de chœur ! Chefs des
deux plus gros gangs de la région, ils se livrent une guerre terrible qui remplit
régulièrement la morgue de la ville.

– Quelle idée ! Choisir entre Jacek et Gardani, c’est un peu comme choisir
entre la peste et le choléra, non ?

Parenti s’arrête net, si bien que je le heurte.

– C’est là que tu te trompes ! Les filles de Gardani, au pire, elles dansent à


poil sur une table en étant payées pour cela, mais jamais, jamais elles ne
tapinent. Gardani est peut-être le roi des truands et des voleurs, mais il ne touche
ni aux femmes ni aux gosses. Et pareil pour ses gars. Certains se sont retrouvés
avec des pompes en béton au fond du port pour avoir abusé d’une fille. Giulia
savait parfaitement ce qu’elle faisait en se mettant sous la protection de Gardani.
Son fils et elle auraient été en sécurité. Bref. Depuis, le petit Marco a bien
grandi, et en digne fils de son père, c’est lui qui va reprendre le business.
J’espère seulement qu’il aura aussi hérité de la façon de faire de papa. Ma ville
se porterait nettement mieux si j’avais dix Gardani plutôt qu’un Jacek !

Je le regarde, surpris.

– On dirait que vous le respectiez ! m’exclamé-je.


– Il y a un peu de ça ! Ce type a… enfin… avait des valeurs et des principes.
Alors d’accord, il volait, il escroquait, il trafiquait, mais jamais il ne tuait par
plaisir. Ce n’est pas le cas du Polak, crois-moi ! Allez, bougeons-nous, il faut
qu’on arrive très vite à la Villa. Je ne suis pas sûr de la réaction de Marco quand
il apprendra le décès de son père. J’aimerais autant lui parler avant qu’il ne lance
une vendetta qui mette la ville à feu et à sang !

9 Brigade anticriminalité.
À suivre,
dans l'intégrale du roman.
Également disponible :

Promets-moi, saison 1
Louise et Marco viennent de deux univers totalement opposés. Louise est
responsable de projet au prestigieux MIT de Boston, Marco est le fils de Max
Gardani, chef du plus puissant clan mafieux de la Côte d’Azur. Ils n’auraient
jamais dû se rencontrer, et pourtant… Quand Max meurt, dans des circonstances
plus que suspectes, Louise se retrouve en tête sur la liste des accusés. Quel lien
mystérieux relie Marco et la jeune femme ? Que détient-elle qui la rend si
dangereuse aux yeux du fils du Parrain ?
Pour le savoir, Marco devra renoncer à ses certitudes… et surtout résister à la
passion qu’il ressent quand il est à ses côtés.

Tapotez pour télécharger.


Également disponible :

Lust & Passion


Solitaire et ombrageuse, Vanessa s’encombre peu des rapports humains.
Détective privée, elle passe son temps dans l’ombre à épier et enquêter. Quand
elle rencontre Joey, son voisin de palier, tout son petit monde bien ordonné vole
en éclats : entre eux, naît une attirance indéfinissable, une puissante alchimie,
comme s’ils s’étaient toujours connus.
Mais Joey n’est pas libre. Sportif de haut niveau, il dévoue sa vie aux
entraînements et aux compétitions dans le monde entier.
Vanessa saura-t-elle bousculer son destin ? Joey renoncera-t-il à sa passion pour
se consacrer à une autre ?

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quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par
les articles 425 et suivants du Code pénal. »

© EDISOURCE, 100 rue Petit, 75019 Paris

Février 2018

ISBN 9791025742198

ZJEA_001

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