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Disponible :
Une toute dernière fois
Ils ont passé leur vie à jouer.
Mais cette fois, les règles ont changé.
Trois ans plus tôt, June a tout quitté sans prévenir personne, emportant avec
elle son plus terrible et plus précieux secret. Quand Harry la retrouve enfin, il
découvre aussi le petit garçon qu’elle a eu de lui. Sans lui. Aujourd’hui,
l’homme qu’elle aime encore a décidé de refaire sa vie. Déjà engagé auprès
d’une autre, incapable de lui pardonner, Harry Quinn ne veut plus jouer.
Pourtant, les deux écorchés qui s’aimaient tant vont devoir apprendre à se
détester sans se quitter. Avec, entre eux, cet enfant qui les lie à tout jamais. Et
cet amour infini qui a envie de crier « toujours ».
Trahi, il s’est juré de ne jamais lui pardonner.
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Disponible :
Te séduire, te trahir
Pilote d’exception, tête brûlée, bagarreur, grand frère attentionné… Il y a six
mois, Ben avait en apparence tout : les femmes, les victoires, les trophées.
Aujourd’hui, un seul mot lui correspond : criminel. Et ça, Alyssa ne
l’oubliera pas. Elle l’embauche dans son atelier de mécanique, pour garder un
œil sur lui et mener à bien sa mission. Peu importe s’il la trouble, la fait rire
et lui offre des sensations inédites ! Elle sait ce qui se cache derrière son
masque et compte bien le renvoyer derrière les barreaux.
Sauf que Ben ne se laissera pas faire aussi facilement…
Quand la plus inattendue des relations devient le plus grand des pièges.
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Également disponible :
Don't Love Me
Forte et déterminée, Jenna tient d’une main de maître le bar que son grand-
père lui a légué. Dans sa vie, tout est bien réglé, au millimètre près. Quand
elle rencontre Thomas, garagiste le jour et chanteur de rock la nuit, elle est
aussitôt bouleversée. Par sa voix, son charisme et sa gentillesse. Alors que
leur désir est réciproque, Jenna apprend une mauvaise nouvelle. La pire qui
soit. Quand la mort est une promesse, l’amour est la plus brève des
étincelles…
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Également disponible :
Dance For Me
Charisma a enfin une vie qui lui plaît, et elle est déterminée à la préserver.
Fini les risques inconsidérés, les décisions impulsives. Elle ne se fera plus
avoir ! Mais, visiblement, Camden n’a pas reçu le mémo… Tatoué, arrogant,
charmeur, le bad boy musicien déboule dans sa vie comme un ouragan. Et il
est déterminé à lui faire oublier toutes ses règles et tous ses principes ! Céder
ou ne pas céder… Difficile de savoir quelle option est la plus dangereuse !
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Disponible :
Drive Me Crazy
Zélia est romantique, elle l’assume et le défend. Créatrice de l’appli de
rencontres WhatsLove, elle croit dur comme fer à l’amour.
Morgan, réaliste et détaché, ne croit ni au coup de foudre ni aux sentiments.
Et Zélia prend ça comme un défi personnel !
Amusé, il accepte qu’elle lui organise trois rendez-vous, certain de lui
prouver qu’elle n’arrivera pas à lui trouver son âme sœur.
La jeune femme se lance alors à corps perdu dans cette mission dont elle n’a
peut-être pas mesuré toutes les conséquences !
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Ana Scott
DARK RIDE
À toi, pour toujours et à jamais…
À la vie…
« Refuser d’aimer par peur de souffrir, c’est comme refuser de vivre par peur
de mourir. »
Anonyme
Glossaire
OutlawRiders : gang fictif de bikers hors-la-loi, fondé par Douglas
Travis, grand-père d’Aaron.
BlackAngels : nom du club d’Aaron, chapitre des OutlawRiders, situé
entre Kingsville et Corpus Christi, aujourd’hui dirigé par Samuel Taylor, le
père de Cassandra.
MC : moto club.
Chapitre : nom donné aux différents clubs de chaque État, avec des lois et
un règlement indépendants.
Chapelle : salle de réunion où se retrouvent les bikers pour discuter ou
prendre des décisions soumises au vote.
Club-house : bâtiments où est installé le club, comportant le bar, la
chapelle, les chambres ou les appartements, des garages et des ateliers, le tout
protégé par un haut mur d’enceinte et des grilles.
Veste sans manches : vêtement traditionnel des bikers, en cuir, orné du
nom du club mère, du club propre, de la fonction dans la hiérarchie du club et
d’écussons montrant les différentes appartenances. Ce blouson est un
symbole. En cas de départ du club, les bikers doivent l’ôter et, la plupart du
temps, il est brûlé.
1 % : inscription portée sur les blousons et signifiant qu’une partie des
affaires est illégale (appartenance aux hors-la-loi).
Prospect : nouvelle recrue qui doit faire ses preuves avant d’appartenir
pleinement au club. Il n’assiste pas aux réunions ni aux prises de décisions.
Régulière : femme ayant le statut de compagne légitime du biker, qu’elle
soit ou non une épouse. La plupart du temps, les régulières vivent en dehors
du club, dans des maisons où elles élèvent les enfants. Parfois, elles
participent à la vie du club et travaillent pour lui, comme dans ce livre. Elles
sont conviées, ainsi que tous les enfants, lors des barbecues.
Brebis ou chaudasses : filles faciles gravitant autour des bikers
célibataires, en self-service. Elles s’occupent également des tâches ménagères
et des repas, et doivent se montrer respectueuses envers les régulières.
Président (prés’) : leader du club. C’est lui qui possède le marteau de
réunion, symbole de son pouvoir absolu. Même si les décisions au sein des
OutlawRiders sont prises lors d’un vote, il a la possibilité de passer outre et
d’agir selon sa volonté.
Vice-président (VP) : second du président, deuxième rang dans la
hiérarchie. Il est classiquement assis à la gauche du prés’ et remplace ce
dernier lorsqu’il est absent.
Nomads : bikers appartenant aux OutlawRiders, en permanence sur la
route. Ils se déplacent de chapitre en chapitre au gré de leurs envies ou de
leurs besoins.
Prologue
Nous sommes ce que nous vivons.
Les événements, les rencontres, les expériences font de nous ce que nous
devenons. Ils nous modèlent, marquent notre conscience, notre inconscient et,
dans certains cas, notre âme. Parfois, la vie nous joue des tours et nous
blesse. Irrémédiablement. Elle s’amuse à nous torturer. Alors, la petite phrase
anodine que tout le monde connaît – « tout ce qui ne tue pas rend plus fort » –
prend tout son sens. Mais, sur le moment, nous ne nous sentons pas plus
forts.
Non, bien sûr que non.
C’est la sensation de mourir, d’étouffer, et l’envie de ne plus exister qui
prennent possession de notre cerveau, de notre âme, et nous prions pour que
tout s’arrête.
Pour que la souffrance cesse.
Ma vie s’est arrêtée un 13 juin, peu de temps après mon vingt et unième
anniversaire.
Un jour funeste.
Ce jour-là, ou plutôt ce soir-là, mon monde a basculé dans le chaos. Il y a
eu l’avant – l’insouciance d’une jeune fille riche au destin tout tracé, promise
à de brillantes études d’avocate – et l’après : le chagrin, la culpabilité,
l’humiliation, la souillure.
La colère.
Il m’a volé ma vie de femme, mon innocence.
Mon beau-père.
Ted Barton, célèbre sénateur texan.
Une pourriture.
Il a marqué ma chair de son empreinte indélébile, il a fait de moi une
femme cassée, une femme à qui l’amour allait faire peur. La nuit qui a suivi,
je me suis juré que je fuirais le sentiment amoureux comme la peste, tout
comme je fuirais les hommes. Mais peut-être fallait-il que je connaisse
l’horreur pour me construire autrement, pour comprendre que je me trompais
et que la vie n’était pas écrite d’avance…
De l’extérieur, on aurait pu croire que je vivais dans une cage dorée, mais
c’était loin d’être le cas, même si je m’efforçais de l’ignorer. D’aussi loin que
remonte ma mémoire, malgré le confort matériel, les habits de luxe dont
m’affublait ma mère, les écoles prestigieuses, les amies nombreuses, je
passais mon temps à avoir peur, à tout dissimuler, à faire semblant, à afficher
un sourire de façade pour sauver les apparences. Je me sentais en danger. En
permanence. J’avais peur de lui. C’est devenu pire lorsque j’ai appris qu’il
n’était pas mon vrai père. J’ai compris, ce jour-là, que rien ne l’arrêterait et
qu’il me ferait subir ce dont ses yeux me menaçaient.
Le lendemain, j’ai fui pour un endroit inconnu, sans savoir ce qui
m’attendait. Depuis, je ne l’ai pas regretté.
Pas un seul jour.
Ce soir-là, j’ai perdu une mère, un foyer. Mais, en partant, j’ai trouvé un
père, un univers palpitant, dangereux, mais si vivant et hors du temps.
J’ai trouvé bien plus que ça.
J’ai trouvé une famille.
Un clan.
1
Cassandra
Vingt-quatre heures plus tôt
– Cassandra, tu m’écoutes ?
Je lève les yeux de mon assiette, en poussant un profond soupir, alors que
les remontrances et les critiques pleuvent. Comme toujours lorsque ma mère
me réprimande, Ted a un rictus accroché au coin des lèvres. Je détourne
instantanément le regard. Il me donne la nausée. J’ai de plus en plus peur. J’ai
sans cesse l’impression qu’il me guette, comme le ferait un prédateur avec sa
proie, pour me sauter dessus lorsque je m’y attendrai le moins et me dévorer.
Comment ma mère peut-elle être amoureuse d’un type comme lui ?
Comment fait-elle pour rester avec un homme aussi prétentieux et vaniteux ?
Je m’efforce d’ignorer son regard insistant. Je ne devrais pas le provoquer,
je le sais, mais c’est plus fort que moi. J’en ai assez de tout ça : de lui, d’elle,
de cette maison, de cet univers aseptisé, de ces faux-semblants. Quelque
chose se fissure dans ma poitrine, se déchire dans mon âme torturée.
Je me redresse et toise ma mère pour répliquer vertement :
– C’est bon, maman, fous-moi la paix.
– Je te prierais de mieux parler à ta mère.
Je sors les griffes.
Pour qui se prend-il ?
– Tu n’as rien à me dire, tu n’es pas mon père.
– J’en ai assez, hurle-t-il en jetant sa serviette sur la table. Tu es ici chez
moi. Debout.
Je blêmis, supplie ma mère des yeux. En la voyant baisser les siens, je
comprends que je ne dois rien attendre d’elle. Elle ne m’apportera aucun
soutien ni ne me protégera de son mari. Voyant que je n’obtempère pas, Ted
me tire par un bras d’une poigne de fer pour me lever de ma chaise.
– Beth, va dans la cuisine et ferme la porte, ordonne-t-il.
Avec horreur, je la vois lui obéir, sans un mot, sans même m’accorder un
regard, et sortir de la pièce. Elle referme la porte en silence derrière elle. J’ai
la douloureuse impression qu’elle a pleinement conscience de ce qu’il va se
passer et qu’elle s’en fiche éperdument, voire qu’elle le cautionne.
Sait-elle ? Depuis le début ? A-t-elle compris ce qu’il me fait ? De quelles
gentilles attentions il m’abreuve ?
« Il est si gentil avec toi, tu as beaucoup de chance », m’assène-t-elle
souvent.
J’ai envie de lui hurler de revenir, de ne pas me laisser seule avec lui. De
ne pas m’abandonner entre ses mains. Des images de mon enfance remontent
à ma conscience, lorsqu’il me touchait, lorsqu’il m’obligeait à le regarder se
mettre nu et se donner du plaisir. Je fermais les paupières, très fort, mais il me
les faisait rouvrir d’une claque sur la joue. Alors, je lui obéissais en attendant
fébrilement qu’il me pousse hors de la pièce après s’être libéré.
Invariablement, j’allais m’enfermer dans les toilettes pour vomir.
Il saisit mes poignets, me plaque contre son corps. Un corps sans une once
de douceur. Cet homme est aussi dur et implacable qu’un cyborg. Fait de fer
et d’acier. Ce n’est qu’une machine, il n’a pas de cœur. Une machine à
commander, à écraser, à dominer.
Je me demande encore comment j’ai fait pour ne pas me laisser broyer,
comment j’ai réussi à continuer à vivre, à suivre les cours, à rire. Je ne
voulais pas qu’il me brise, je voulais être plus forte que lui. Après avoir joué
à l’exhibitionniste pendant des années, il s’est soudain arrêté. Je suis devenue
trop âgée, sans doute ; il avait peur que je parle, que je révèle ce qu’il me
faisait, ou il avait peut-être tout simplement trouvé d’autres jouets.
J’ai pu enfin respirer.
J’aurais dû fuir pendant qu’il en était encore temps, mais comment
l’aurais-je pu ? Pour aller où ? Je n’avais nulle part où me réfugier, et je
devais penser à mon avenir, à mes études, pour devenir quelqu’un. Quelqu’un
d’influent qui n’aurait plus jamais peur.
Oui, j’aurais dû fuir, car maintenant, il est trop tard.
Je rue, je résiste et, lorsque je lui crache au visage, il me retourne une
claque d’une telle violence qu’elle m’ouvre la lèvre.
Je deviens hystérique, je cherche à le griffer, à lui donner des coups de
genoux pour calmer ses ardeurs, mais rien n’y fait. Il est comme possédé,
d’une force surhumaine, animé d’une seule envie : m’avoir. Me posséder.
Jouir de mon corps. Je le vois dans ses yeux, je sens son désir sourdre de
chacun de ses pores, j’entends sa respiration sifflante.
Ce soir, il a décidé de passer à l’offensive, à la vitesse supérieure.
Il me pousse contre la table tout en balayant d’un bras impatient les
assiettes, qui vont exploser au sol dans un bruit assourdissant. Puis, d’une
main sur ma nuque, il me force à me pencher en avant jusqu’à ce que mon
visage touche la nappe.
Il se couche sur moi, m’écrase de tout son poids, grogne à mon oreille :
– Ne bouge pas. Tu m’appartiens. Je te nourris, je finance tes études, tu es
à moi depuis toujours. À partir d’aujourd’hui, je t’interdis de fermer la porte
de ta chambre à clé, tu entends ? Je ferai de toi ce que je veux.
Je me débats, je crie pour qu’il arrête de parler. Je tente de le repousser,
mais c’est peine perdue, il est bien trop fort pour moi. Il resserre sa prise,
m’étrangle, jusqu’à me priver d’air. Voyant que je suis prête à m’évanouir,
mes gestes se faisant de plus en plus saccadés, il relâche un peu l’étau de sa
main autour de ma gorge. Puis il remonte ma jupe, descend ma culotte.
Il frappe mes fesses à plusieurs reprises.
– Je vais te punir, petite traînée. Petite garce. J’ai suffisamment attendu, tu
me rends fou. Je n’ai pas cessé de rêver de toi, de ton corps, même quand je
baisais d’autres gamines.
Un pédophile, voilà ce qu’il est !
– Laisse-moi, espèce de pervers. Ne me touche pas. Je t’interdis de me
toucher, tenté-je, la voix cassée.
Les coups pleuvent, ma peau s’échauffe. Je ferme les paupières de toutes
mes forces lorsque j’entends le bruit de la fermeture de son pantalon, puis
lorsqu’il s’enfonce en moi. Mais je ne peux empêcher des larmes de rage de
s’échapper, tout en continuant désespérément de lutter et de chercher à lui
échapper, ne faisant qu’intensifier la douleur au fond de mon ventre. Ses
coups me crucifient. Ses gémissements de plaisir, ses grognements de bête
emplissent la pièce, me révulsent et me donnent la nausée.
J’ai mal, atrocement mal.
Au corps.
Au cœur.
À l’âme.
Une infime partie de moi continue de résister.
Ne pas le laisser m’atteindre ni me détruire. Résister. Il le faut.
Lorsque, enfin, il s’arrête pour éjaculer sur moi, je ne suis plus qu’une
poupée de chiffon privée de vie. Je suis anéantie. Il me libère de son étreinte
tout en m’abreuvant de propos salaces, de menaces de représailles si je me
refuse à lui.
Après qu’il est sorti de la pièce, je me laisse glisser sur le sol.
Ne pas le laisser m’atteindre ni me détruire. Résister. Il le faut.
Ces mots ne cessent de tourner en boucle dans ma tête.
À force de volonté, je me redresse. J’arrive à me remettre debout et à
grimper l’escalier pour regagner ma chambre et m’effondrer sur mon lit.
Un jour, mon père – ou l’homme qui m’aimera – te tuera.
C’est sur ces mots que je trouve enfin le sommeil.
***
Un petit soleil blafard filtre à travers les rideaux de ma chambre, et ce que
j’ai vécu hier soir me percute de plein fouet. Aussitôt, des frissons de honte et
de colère me terrassent, des larmes inondent mes yeux. Des larmes que
j’essuie d’une main tremblante en entendant ma mère entrer dans ma
chambre. Voyant que je refuse de sortir de mon lit, elle agrippe une poignée
de mes cheveux pour me cracher en plein visage :
– Si c’est le prix à payer pour rester chez Ted, tu le payeras. Je refuse qu’il
nous mette à la rue à cause de toi, alors tu vas être gentille avec lui et tu feras
ce qu’il t’ordonne. Réponds-moi ! hurle-t-elle.
Je suis si abasourdie face à sa cruauté et à son indifférence que je suis
incapable de la moindre réaction.
Comment peut-elle me demander une chose pareille ? Comment peut-elle
me sacrifier, me vendre pour son petit confort personnel, moi, son unique
enfant ? Comme si je n’étais qu’une marchandise dont elle peut disposer à sa
guise…
Quelle sorte de mère est-elle donc ?
Elle m’a trahie. Jamais je ne pourrai lui pardonner ce que son mari m’a
fait, ce qu’elle a permis.
Je succombe à la rage qui s’empare de moi et je la repousse de toutes mes
forces :
– Jamais ! Maintenant, sors de ma chambre.
Nous nous affrontons du regard, et elle recule face à ma colère et à ma
détermination.
Ne pas céder. Jamais.
Avant de franchir le seuil de la pièce, elle se retourne pour lancer d’une
voix tranchante :
– C’est ce que nous verrons. Habille-toi et va en cours.
Avec un hurlement, je lance mon oreiller contre la porte qu’elle vient de
fermer et, quelques minutes après, en entendant celle de l’entrée claquer, je
me lève d’un bond. J’enfile à la va-vite un jean, des bottes, le premier tee-
shirt à ma portée, mon blouson de cuir. Je récupère l’adresse de mon père
cachée dans un livre de ma bibliothèque, prépare un sac de fringues, puis je
prends tout le fric planqué dans le coffre et dont j’ai découvert la
combinaison.
Enfin, je sors de la maison avec la ferme intention de ne jamais revenir. Je
saute dans un bus, en direction de la gare routière d’Austin, puis dans un
autre, qui m’emmènera à Kingsville, la ville la plus proche de l’endroit où
réside mon géniteur, mon vrai père, mon père biologique.
Ma mère m’a toujours parlé de lui en termes peu élogieux. Il l’aurait
abandonnée lorsque j’étais bébé pour s’engager dans les marines et ne plus
reparaître, sauf une fois. J’avais 12 ans. Je m’en souviens comme si c’était
hier.
***
– Approche, dit l’homme en me désignant une chaise de
l’autre côté de la table.
J’ai un mouvement de recul. Incontrôlable. Une peur
viscérale rampe sous ma peau.
Qui est-il ? Me veut-il du mal, lui aussi ?
J’ai appris très tôt à me méfier des hommes adultes, car,
malheureusement pour moi, j’attire leurs regards. J’aimerais
dire quelque chose, poser des questions, comprendre ce qu’il
me veut et pourquoi il a demandé à me voir, mais j’en suis
incapable. Les mots restent coincés dans ma gorge.
Je risque un regard vers le garçon debout près de lui pour
qu’il me vienne en aide, et mes yeux implorants lui font
lever un sourcil.
– Je crois que tu lui fais peur. Tu devrais commencer par
lui dire qui tu es, finit-il par dire, car je dois lui faire
pitié.
L’homme me sourit. D’un sourire bienveillant, chaleureux,
douloureux aussi.
Je ne saurais dire pourquoi ni comment me vient cette
intuition, mais je sais, du plus profond de mon être, qui est
cet homme. Et sans que je puisse me maîtriser, des larmes
coulent sur mes joues.
Le garçon fait un pas et me tend un mouchoir en papier.
Après un instant d’étonnement, j’avance à mon tour, puis je
lève le bras. Nos doigts se touchent alors que je m’empare du
mouchoir avec un remerciement tremblant. Tout en ayant la
sensation que la scène se déroule au ralenti, je ne peux
détacher mon regard de sa main, puis de son visage, de ses
yeux noirs, profonds.
Il fronce à nouveau les sourcils.
– Ça va aller, princesse ?
« Princesse » ? Jamais on ne m’a appelée ainsi. Je ne suis
la princesse de personne.
Je hoche lentement la tête, en me forçant à ignorer le
trouble qui s’empare de moi, la respiration saccadée et les
mains moites. Quelque chose se passe dans mon corps, quelque
chose que je ne comprends pas et que je ressens pour la toute
première fois.
Il est si beau. Le plus beau garçon que j’aie jamais
approché.
– Viens par ici, mon enfant, me dit l’homme, puis il jette
un regard au garçon.
– OK, je t’attends dehors, répond ce dernier.
Non ! Je ne veux pas qu’il parte. Je ne veux pas qu’il me
laisse seule. J’ai besoin de sa présence. C’est comme… comme
une évidence, une nécessité. Comme si lui seul était capable
de me protéger du monde des adultes.
J’ai l’impression que mon cœur se déchire en le voyant
sortir de la pièce. Nos regards se croisent avant qu’il ne
referme la porte. Oh, si peu de temps, une fraction de
seconde, mais ce contact me remue.
L’homme vient s’agenouiller devant moi.
– Cassie, regarde-moi. Tu ne dois pas avoir peur, je ne te
veux aucun mal.
Voyant qu’il n’obtiendra aucune réponse, il me prend par
les épaules et les serre.
– Je suis ton père, Cassie.
Alors, je le regarde et je l’écoute, sans un mot.
Sa voix est douce lorsqu’il me raconte tout : son départ,
son engagement dans les marines, qu’il a quittés. Pendant
toutes ces années, il n’a jamais cessé de penser à moi ni de
veiller sur ma personne. Il me dit beaucoup de choses, sauf
qui est ce garçon, et je n’ose pas le lui demander.
Il met un petit morceau de papier dans ma main, avec son
adresse, son numéro de téléphone, en me faisant promettre de
garder le secret sur notre entrevue.
Puis il part, me laissant encore plus malheureuse. S’il
savait ce que je vivais chez ma mère, ce que me faisait mon
beau-père, m’aurait-il emmenée ?
En sentant ma présence près de la fenêtre, le garçon se
retourne, et nous nous regardons encore une fois.
Une toute dernière fois.
Puis il me fait un petit signe de tête avant de suivre mon
père.
***
Je n’ai jamais oublié son regard, ce feu qui l’habitait, comme s’il était en
colère, ni ces choses que j’ai ressenties dans mon corps. J’en ai rêvé des nuits
entières. Je rêvais qu’il revenait et me sauvait, comme les preux chevaliers de
mes lectures d’enfant.
Comme mon père me l’a ordonné, je n’ai jamais parlé à quiconque de sa
visite, et je ne l’ai pas appelé non plus.
Car je voulais le voir en personne pour ne pas lui laisser la possibilité de
me repousser.
Je ne l’aurais pas supporté.
2
Cassandra
Il nous a fallu six heures pour effectuer les trois cent quatre-vingts
kilomètres nous séparant de Kingsville. Je remercie le chauffeur d’une voix
enrouée, écorchée vive – je n’ai pas prononcé une seule parole de toute la
journée – et je descends les marches du bus, mon sac de voyage sur l’épaule.
Mes talons se posent sur le bitume.
Après avoir regardé tout autour de moi, j’avance jusqu’à un banc pour m’y
affaler.
Et maintenant ?
Mon père ne se matérialisera pas devant moi comme par enchantement. La
nuit va tomber, je dois trouver un motel pour me reposer et me préparer à la
confrontation.
Acceptera-t-il de me garder près de lui ? Que vais-je devenir s’il ne veut
pas de moi ?
Il est hors de question que je retourne là-bas. Plutôt mourir que de laisser
ce salopard de Ted Barton poser encore une fois ses mains sur moi.
Je ne peux empêcher mon cerveau de carburer, mon cœur d’accélérer, ma
gorge de se nouer alors que les images gangrènent ma mémoire. Toujours les
mêmes. Elles ne m’ont pas quittée une seule seconde : son sexe en moi, son
souffle immonde, ses menaces, ses exigences. Un retour de bile envahit ma
bouche et je porte une main tremblante à mon cou, encore douloureux,
marbré de marques de strangulation, puis à ma joue tuméfiée.
Je ne dois pas penser à ça maintenant ou je vais m’effondrer. Je dois
rester forte. Il le faut. Je n’ai pas le choix.
Je secoue la tête, me saisis de mon portable, mais je ne peux empêcher un
gémissement de franchir mes lèvres en voyant le nombre de messages qu’il
m’a envoyés. Il est devenu fou, ses menaces sont à peine voilées :
[Je te retrouverai.
Où que tu sois.]
[Tu es à moi.]
[Tu m’appartiens.]
Puis un message vocal fait se dresser mes cheveux sur ma tête :
« Tu ne perds rien pour attendre, petite salope. Je sillonnerai le pays pour
te retrouver, je remuerai ciel et terre. Tu ne m’échapperas pas et tu me le
paieras. Un jour, tu seras à moi. »
Pitié… non…
Mes mains tremblent, ma tête tourne, et tout devient flou. Le malaise n’est
pas loin. Très certainement parce que je n’ai rien mangé de la journée, trop
anxieuse et angoissée pour pouvoir ingurgiter quoi que ce soit.
– Quelque chose ne va pas, princesse ?
Je sursaute, puis je lève la tête, cligne des yeux, surprise de trouver un type
planté devant moi.
– Pardon ?
– Je peux faire quelque chose pour toi, princesse ? réitère-t-il.
Quelqu’un m’a déjà appelée comme ça. Il y a longtemps.
J’avale ma salive. Difficilement.
Se pourrait-il que…
Ce regard, si sombre, si profond, si intense, me fait instantanément penser
au garçon qui accompagnait mon père ce jour-là. Sa profondeur me fait
vaciller, je ne peux m’en détourner.
Non, c’est impossible, ça ne peut pas être lui.
Il met un genou à terre.
– Réponds-moi, princesse, t’es perdue ?
Je redresse le menton courageusement en luttant pour retrouver la maîtrise
de mes émotions.
– Je… je ne crois pas que cela vous regarde, débité-je.
– Tout ce qui se passe dans cette ville me regarde, réplique-t-il. D’où tu
viens ?
– De nulle part. Et je dois partir, dis-je avec toute la persuasion dont je suis
capable en évitant ses yeux.
Il ne cille ni ne bouge d’un millimètre.
– Tu comptes aller où, comme ça ? T’as vu l’heure qu’il est ?
Son regard balaie mon corps, me fait frissonner.
– Tu crois que tu vas t’en tirer sans une égratignure ? reprend-il en
s’esclaffant. T’es un appel au vice, poupée, un putain de canon.
Je me redresse, ne voulant pas lui montrer le malaise que ses paroles
provoquent en moi.
– Je ne suis ni une poupée ni une princesse. Poussez-vous, s’il vous plaît.
Je suis attendue.
– Me prends pas pour un débile. Avec tes fringues aussi chères que mon
casque, tu n’es pas d’ici, ça se voit comme le nez au milieu de la figure.
Euh… je suis devant une gare, j’ai un sac de voyage. Faut pas être
Sherlock Holmes, non plus.
– Et alors ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ?
Je me mets debout, m’apprêtant à lui échapper, mais il m’en empêche en
agrippant l’un de mes poignets.
– De quoi as-tu peur ? demande-t-il d’une voix rauque.
– Lâchez-moi, vous me faites mal.
Au lieu de ça, il me pousse contre le mur, me couvre de son corps.
– Putain, tu sais ce que j’ai envie de faire ? Là, maintenant ?
Mon cœur menace de s’arrêter. Je me sens si faible devant son regard
dévorant. Jamais un homme ne m’a contemplée de cette façon.
– Je ne veux pas le savoir, laissez-moi partir, tenté-je.
Il approche de mon oreille.
– De te faire crier de plaisir, jusqu’à ce que tu t’évanouisses.
– Lâchez-moi ou je hurle, et gardez vos saloperies pour vous, dis-je
courageusement en essayant de le repousser.
– Tu pourrais vite me trouver à ton goût, poupée, crois-moi.
Il se saisit de mon autre poignet et les plaque tous deux au-dessus de ma
tête sans aucune douceur.
– Un jour, tu me supplieras de te baiser.
– Jamais.
Je me débats en luttant contre les larmes. Une terreur sourde monte du
fond de mon être, me rend impuissante face à sa force et me replonge dans
mon cauchemar de seulement quelques heures en arrière.
Pourquoi certains hommes sont-ils pires que des animaux ? Pourquoi
celui-ci, avec sa gueule d’ange, ne vaut-il pas mieux que les autres ?
Je frappe à l’aveuglette avec mon genou, loupe mon coup, ce qui ne réussit
qu’à le faire exploser de rire. Il me colle un baiser sur la joue alors que je
résiste en bougeant dans tous les sens, prête à hurler, mais il me libère, aussi
soudainement qu’il m’a empoignée.
Il touche les marques incrustées dans ma chair, puis s’écarte avec un
sourire ironique et un mouvement ample du bras.
– Dépêche-toi de te mettre à l’abri, princesse, avant que je change d’avis et
te force à passer la nuit avec moi. Je sais être convaincant, si je le veux
vraiment, et aucune femme ne me résiste.
Sans attendre davantage, je fuis ses iris enflammés, ramasse mon sac et me
dépêche de m’éloigner.
Je me retourne instinctivement en entendant sa moto démarrer, puis il
passe près de moi, au ralenti. Nos yeux se croisent une dernière fois. Un
rictus étire ses lèvres.
Pauvre mec…
Il accélère comme un malade, puis disparaît. La nuit est maintenant
tombée. J’ai perdu un temps précieux. J’accélère le pas, en remontant
l’avenue principale à la recherche d’un hôtel, lorsque cinq types à l’allure
louche déboulent d’une ruelle sombre et se dirigent vers moi. Mes jambes
menacent de se dérober.
3
Aaron
Nom de Dieu de bordel de merde !
Ce n’est pas comme si je n’avais jamais touché une putain de meuf de ma
vie, mais cette nana, j’en aurais bien fait mon souper. Un canon. Des jambes
parfaites, des fesses, des seins, des courbes comme je les aime. Une
perfection. Une peau laiteuse, douce comme celle d’une pêche. La plus belle
meuf que j’aie jamais reluquée.
Voilà que je deviens lyrique, maintenant : on aura tout vu !
Tu dérailles, mec !
De longs cheveux châtains, des yeux de loup, d’un bleu envoûtant. Et un
putain de caractère.
On ne doit pas s’ennuyer au pieu avec un volcan pareil !
Jay me rejoint, m’empêchant de baver sur ma rencontre avec la meuf la
plus sexy de la planète.
Bon, OK, j’exagère.
Un peu.
Je me force à l’oublier pour me concentrer sur le prospect, qui lève le
pouce, me signalant que tout s’est bien passé de son côté. Le prés’ va être
content. Notre mission était de nous rencarder sur les lieux d’échanges de
plusieurs livraisons d’armes de notre principale bande rivale, prévues dans les
jours à venir, et que nous avons décidé d’intercepter pour mettre fin à leur
envie de marcher sur nos plates-bandes. Depuis plusieurs mois, les Mexicains
cherchent à s’implanter dans la région et à nous doubler une fois de plus,
mais nous avons réussi à les infiltrer.
Je démarre, et je m’apprête à prendre la route du club lorsque mes pensées
me ramènent à cette meuf. Je jure entre mes dents, avance de quelques
mètres, puis je remets les pieds au sol. Derrière moi, Jay s’impatiente. Il
actionne sa poignée de gaz plusieurs fois avec acharnement, attendant le
signal du départ. Ne me voyant pas bouger, il se porte à ma hauteur.
– Qu’est-ce que tu fous, Trav ?
– Rentre, j’ai un truc à faire en ville.
Il se renfrogne :
– C’est pas prudent, si je peux me permettre. Tu pourrais tomber sur des
Mexicains.
Il a raison, et je ne peux pas le laisser seul.
Putain, cette meuf m’embrouille déjà la tête, alors que je l’ai même pas
baisée et à peine touchée.
– Suis-moi.
Il obtempère. Comme tout prospect, il me doit obéissance. Ça fait deux
ans que je le forme pour lui montrer les bases du métier, en lui faisant faire
les basses besognes à ma place, et jusque-là, je n’ai pas eu à me plaindre de
lui. Il est discret, sérieux, sanguinaire quand il le faut, limite taré, fidèle au
club, mais parfois c’est un vrai casse-couilles, et il faut tout lui dire. Comme
maintenant. Je me passerais bien de le traîner avec moi, alors que je veux
retrouver cette meuf pour l’emmener dans ma piaule et la baiser toute la nuit.
Ou dans un motel, où je pourrais la faire gueuler sans que mes connards de
frères frappent contre le mur ou à la porte pour relever la performance en
scandant mon prénom. Le club n’est pas le meilleur endroit pour baiser au
calme, mais c’est ma maison. La seule que j’aie jamais connue.
Habituellement, ça ne me dérange pas de leur faire profiter de mes coups
d’un soir, mais là, l’idée même qu’ils puissent poser leurs yeux lubriques,
leurs pattes pleines de sang sur son corps d’albâtre fait bouillir le mien dans
mes veines.
Putain de merde, il faut que je la retrouve.
Je m’engage dans l’avenue principale. Je regarde de tous les côtés,
espérant l’apercevoir. Un attroupement dans une encoignure attire mon
regard. J’accélère, un sombre pressentiment enroulé comme un boa
constrictor autour de mes entrailles.
Mon intuition me trompe rarement.
Je m’échauffe. Mon sang, cette fois-ci, menace d’entrer en éruption.
Comme avant une baston, lorsque je sais que l’hémoglobine va jaillir et que
je vais faire des morts. La fureur s’apprête à prendre possession de mon
cerveau, me rendant capable du pire.
On ne touche pas à mes frères, à ma famille, à quelque chose ou à
quelqu’un qui m’appartient. Et cette fille, elle m’appartient. Je la veux.
Les vrombissements de ma bécane font tourner quelques têtes. Ils n’ont
pas le temps de respirer que je suis déjà sur eux, ma lame de chasse à la main
– un cadeau du prés’ pour mon investiture –, Jay sur mes talons.
– Dégagez, et plus vite que ça, grondé-je en les menaçant avec mon
couteau, occasionnant quelques estafilades au passage.
Alors qu’ils s’enfuient comme une nuée de moineaux, des hurlements me
parviennent du fond de la ruelle. Du coin de l’œil, je vois la fille se débattre
sous un mec.
– Jay, avec moi ! C’est la meuf que je cherchais.
Je cours et pose mon couteau sur la gorge du type couché sur elle.
– Bouge plus, ou t’es un homme mort.
– Toi, dégage, répond-il, hargneux, en tournant la tête.
Comme il n’a pas l’air de vouloir coopérer, je le chope par sa veste, le
redresse, puis, avec une bonne droite, je l’envoie dans les bras de Jay afin
qu’il finisse de lui apprendre les bonnes manières. Puis je m’approche de la
fille, restée étendue par terre. En me voyant approcher, elle se remet à hurler.
Je suis obligé de la clouer au sol par les épaules pour la forcer à se calmer.
– C’est bon, tout doux, il est parti. Tu n’as plus rien à craindre.
Mais rien n’y fait. Elle hurle tellement, tout en continuant de se débattre,
que je lui mets une baffe, la faisant crier encore plus fort, au risque d’ameuter
tout le quartier. Ne supportant plus ses larmes ni ses cris, je n’ai d’autre choix
que de lui asséner un uppercut.
Enfin un peu de silence, c’est pas trop tôt…
Je me redresse pour la contempler à mes pieds, pauvre petite chose fragile
recroquevillée.
Bon, et maintenant ? Je vais en faire quoi, de cette meuf ?
– Putain, souffle une voix à côté de moi.
Je mate Jay, qui, la bouche ouverte, est en train de reluquer la bombasse au
sol. Pour une raison que j’ignore, ça me dérange.
Je lui donne un coup de coude.
– Prends son sac, on va l’emmener chez Joe.
– Elle est canon.
– Ouais. Allez, bouge.
S’il croit que je ne le sais pas !
Cette meuf est une vraie bombe, super bien gaulée, et n’importe quel mec
normalement constitué rêverait de se la faire.
Il me la faut.
Mais avant, elle doit revenir à elle. Je prends mon portable et compose le
numéro du moto club pour prévenir que nous aurons un léger contretemps.
Bill répond aussitôt :
– Ça a mal tourné ?
– Nan, je t’expliquerai.
– Vous allez bien ?
Je lève les yeux au ciel.
– Ouais, ça baigne, mon frère. Dis au prés’ que nous aurons un peu de
retard, j’ai deux ou trois choses à faire en ville avant de rentrer.
– OK, Trav, bien reçu. Fais vite, il y a des nouvelles chaudasses ce soir.
Je jette un coup d’œil à la belle brune à mes pieds.
– Ne m’attendez pas, j’ai trouvé mieux, dis-je avec un sourire carnassier.
Je raccroche avant qu’il ne lui prenne l’envie de me détailler la taille des
nibards des chaudasses, puis je me penche pour prendre la meuf dans mes
bras, sous l’œil ironique de Jay, qui ne m’a jamais vu me soucier d’une fille
de cette manière. Ça ne fait pas franchement partie de mes habitudes.
Je lui désigne le sac.
– Qu’est-ce que t’attends, magne !
Nous pénétrons dans le bar du bout de la rue. D’un mouvement de menton
je fais comprendre à Jay de garder la porte et d’empêcher quiconque d’entrer,
même si ici, comme partout ailleurs en ville, les OutlawRiders sont craints,
voire respectés. Mais je ne suis pas à l’abri d’une bande de dégénérés qui
souhaiteraient faire du zèle en me cherchant des noises, surtout que je suis
seul avec Jay, loin du MC, et qu’en plus, j’ai une meuf dans les pattes. Une
meuf que je me suis mis en tête de protéger, allez savoir pourquoi.
En fait, si, je sais : elle a des nibards qui me rendent fou.
Je me dirige vers un coin isolé, puis je dépose mon fardeau sur une
banquette après avoir poussé la table. Je lui mets quelques petites claques sur
la joue pour la faire revenir à elle.
Peut-être qu’un verre d’eau dans sa jolie petite gueule serait plus
efficace ?
Je me marre.
En général, quand les meufs s’évanouissent dans mes bras, c’est de
plaisir.
Enfin, ses sourcils se froncent, ses paupières frémissent, s’entrouvrent,
laissant filtrer une lueur bleutée. Je l’aide à se redresser. Elle palpe sa joue et
grimace tout en levant sur moi des yeux étonnés, immensément bleus. D’un
bleu si pur, si lumineux que je me sens irrésistiblement attiré, et bizarrement
intimidé. Un regard venu du fin fond de ma mémoire.
Comment est-ce possible ?
– Vous m’avez frappée ? demande-t-elle d’une voix enrouée, légèrement
haletante.
Je me racle la gorge et lui réponds, la bouche sèche.
– Ouais, tu pétais un câble, princesse, tu braillais tellement que j’ai dû te
faire taire.
– Vous n’étiez pas obligé de…
Elle s’interrompt alors que Maddie se dirige vers nous.
– Salut, Trav. Qu’est-ce que je te sers ?
– Un JB.
– Et pour elle ? demande-t-elle en désignant la meuf d’un coup de menton.
– Une assiette complète, et rapidos, j’ai pas toute la nuit.
– D’accord, Trav, compris.
Je lui grimace un sourire, en suivant son cul des yeux, puis je reporte mon
attention sur la meuf. Elle n’a visiblement rien perdu de mon petit manège.
– Vous n’êtes pas très discret.
– J’ai une belle gueule, j’attire les meufs, j’en profite et j’aime baiser. Où
est le problème ? terminé-je en replaçant la table et en prenant place en face
d’elle.
Elle a un hoquet de surprise et baisse les yeux, comme une petite fille prise
les doigts dans un bocal de confiture.
Pas encore à moi et déjà jalouse comme une teigne ?
L’arrivée de nos boissons et de sa bouffe me distrait de mes réflexions.
Tout en posant l’assiette et nos verres sur la table, Maddie mate mon invitée.
– C’est qui ? demande-t-elle. Je l’ai jamais vue.
– Elle n’est pas d’ici.
– Oui, merci, j’ai remarqué, mais qu’est-ce que tu fous avec elle ? Je t’ai
jamais vu avec une femme en dehors du club, et elle a pas franchement l’air
d’une brebis.
– Hé, je suis là, vous pouvez très bien me poser vos questions, rétorque
mon invitée en agitant sa main, m’arrachant un sourire.
Je coupe court à toute discussion, les sourcils froncés :
– Merci, Maddie. Maintenant, mange, ordonné-je à la meuf alors que
Maddie s’éloigne, visiblement déçue.
Tout en dégustant mon whisky par petites lampées, je l’admire. Elle
mâche lentement au départ, puis de plus en plus voracement. Je la regarde
faire, ouvrir la bouche, se sucer les doigts pleins de sauce.
Bordel à cul.
J’imagine sa divine bouche autour de ma queue, sa chatte sous la mienne,
ma langue à l’intérieur. Ma bite se dresse un peu plus alors que je la pensais
au taquet. Je commence à être furieusement à l’étroit dans mon boxer. Je
m’éclaircis la voix, plonge dans ses yeux aux reflets de glacier, encore plus
brillants sous l’éclairage brut des néons blafards.
J’attends qu’elle ait fini pour laisser tomber :
– Comment tu t’appelles ?
– Cassandra, mais tout le monde m’appelle Cassie, répond-elle en ne
cessant de jeter des coups d’œil inquiets autour d’elle.
– Tu n’as rien à craindre tant que tu es avec moi.
Elle affiche un pâle sourire, mais sa poitrine se relâche imperceptiblement.
Elle pose ses beaux yeux sur moi.
– Et vous, quel est votre nom ?
Je me carre sur la banquette.
– Aaron Travis, mais, là où je vis, c’est seulement Trav.
– Et où vivez-vous, Trav ?
– À quelques kilomètres d’ici, pas très loin de Corpus Christi.
Elle reste silencieuse, semblant enregistrer l’information.
– Au fait, merci pour tout à l’heure. Je ne sais pas ce qu’ils m’auraient fait
si vous n’étiez pas intervenu, souffle-t-elle sans, quasiment, reprendre son
souffle. Et je ne vous en veux plus de m’avoir frappée.
Encore heureux !
Je ne réponds rien, me contentant de la mater en attendant la suite.
– Je peux vous poser une autre question ?
– Bien sûr, princesse, tout ce que tu voudras.
Je me sermonne. Putain, c’est qu’une meuf ! Canon, c’est sûr, mais une
chatte en puissance… Alors, d’où me vient ce besoin de la garder près de
moi, de la protéger et de répondre à ses putain de questions ?
Je ne vais quand même pas me transformer en fiotte dégoulinante de
désir ?
Je reporte mon attention sur Cassie.
– Qu’avez-vous fait à ces types ?
– Certains n’auront plus jamais l’envie de violer une fille.
Elle rougit imperceptiblement, sa jolie bouche articulant un « oh » muet.
Elle se reprend, me sonde, certainement pour se persuader que je ne
représente aucune menace.
– Qui êtes-vous ?
Je prends un air détaché. Je n’aime pas particulièrement parler de moi.
– Je suis dans le commerce.
– Vous paraissez bien mystérieux pour un commerçant, remarque-t-elle
d’une voix douce.
Si tu savais, poupée…
Je décide de lui en dévoiler un peu plus et me rapproche d’elle.
– Je possède un petit aérodrome, pour du transport de marchandises ou des
sauvetages en mer.
– Un pilote ? Un pilote qui frappe des gens, mais en sauve d’autres. Vous
vous moquez de moi ?
Putain, elle me cherche ?
Je retiens un sourire une fois de plus. Ce qui me chagrine, c’est qu’elle ne
semble pas prête à vouloir finir dans mon lit. Généralement, dès que
j’apparais quelque part, en cinq minutes j’ai levé au moins trois meufs, que je
tire dans la demi-heure qui suit. Toutes les trois. Ensemble ou séparément.
– Vous me prenez pour une demeurée ?
Elle a tout l’air d’avoir repris du mordant, bien que sa voix reste douce,
veloutée à souhait.
– Loin de moi cette idée, princesse, ironisé-je avec un clin d’œil devant
son air frondeur.
Je lui adresse mon plus beau sourire séducteur.
– Tout le monde connaît les gangs de bikers, continue-t-elle sans paraître
perturbée le moins du monde par mon numéro de charme. Ces hors-la-loi
sans foi ni loi qui ne pensent qu’à trafiquer, racketter et tuer. N’est-ce pas
marqué sur vos bras ?
Elle montre mes tatouages.
– Ah, ça ? Des gribouillis de gosses, débité-je pour me foutre de sa gueule.
– Je sais ce que veut dire le « 1 % » dans votre dos. Vous en êtes ?
Avouez, termine-t-elle en se penchant en avant. OutlawRiders ?
Je me raidis. Ses lèvres sont si proches des miennes… Je peux sentir son
putain de souffle sur ma peau. Je me penche à mon tour pour plonger dans
ses pupilles dilatées.
– Si je te réponds « oui », poupée, tu te tires en courant ?
Elle pose sur moi un regard profond, troublé. Quelque chose vibre dans ma
poitrine, comme si… comme si mon cœur voulait se barrer, putain.
– Je le devrais ?
– À toi de voir.
Elle s’approche encore et murmure :
– Je pense que vous êtes tout en nuances, Trav, et que vous jouez un rôle
qui n’est pas le vôtre.
Bordel de Dieu !
– T’es une saloperie de psychologue ? me moqué-je.
Elle baisse de nouveau la tête, s’éloigne, mais j’ai le temps de remarquer
ses yeux brillants.
– Non, je faisais des études de droit.
Je comprends mieux. D’où sa parfaite connaissance des MC et des
inscriptions sur mon blouson.
– Et ?
– Je n’ai pas très envie d’en parler. Et lui, qui est-ce ? demande-t-elle en
désignant Jay.
– Un mec du club, sous mes ordres. Bon, on va baiser ?
Elle a un sursaut.
Putain, c’est pas gagné…
– Je… je voudrais trouver un hôtel en ville, s’il vous plaît, pour… pour me
reposer et me préparer. Demain, je dois rencontrer quelqu’un, c’est important
pour moi.
– Et il est où, ce rencard ? demandé-je pour noyer le poisson alors que j’en
ai rien à foutre.
Elle extirpe un papier chiffonné de la poche arrière de son jean et me le
tend.
Je lis ce qui est noté et recrache ma gorgée de whisky.
Nom de Dieu !
– C’est cet homme que tu dois voir ?
– Oui.
– Qu’est-ce que tu lui veux ?
– C’est mon père.
Bordel de merde ! C’est encore pire que tous les pires scénarios que j’ai
imaginés.
Cette meuf me plaît. Je voulais me la faire, l’emmener chez moi pour la
baiser, et il faut qu’elle soit la fille du prés’. Et qui dit « fille du prés’ » dit
« intouchable » pour tous les mecs du club, moi y compris, même s’il m’aime
comme un fils.
Putain de merde…
Il va m’empêcher de l’approcher. Me décalquer si je m’avise de poser les
yeux sur elle ou de lui manquer de respect. Autant dire que, pour ce qui est de
la sauter, je peux me la foutre sur l’oreille et la fumer plus tard.
Heureusement que je n’ai pas mis mon plan à exécution de la foutre dans
mon lit, sinon j’étais mort.
J’imagine la scène, après une nuit de baise torride : le visage encore bouffi
de plaisir, les joues rouges, les lèvres gonflées d’avoir répondu à mes baisers
– sans parler de sa chatte –, je l’aurais encore baisée sur la table du petit déj’
parce que j’aurais été incapable de résister à ses grands yeux bleus, à sa
bouche pulpeuse de suceuse, à son corps à se damner. Et là, elle me sort, la
bouche en cœur, qu’elle est la fille du prés’. Autant me pendre au premier
arbre venu ou me faire hara-kiri.
Je l’ai échappé belle.
Depuis quand il a une fille, le prés’ ? Et aussi canon ?
Je vais ramer, pris au piège de ses putain de beaux yeux. Elle a éveillé
quelque chose que je ne pensais pas possible, quelque chose dont je me suis
protégé toute ma vie. Je croyais surtout mon cœur mort depuis longtemps.
Mon paternel m’a toujours seriné de me méfier des meufs. On peut les
fourrer, les baiser jusqu’à plus soif, mais faut pas s’attacher. Sous aucun
prétexte. Ou accepter d’en souffrir, et y laisser ses tripes et sa peau. Les
bikers ne sont pas faits pour aimer ni avoir une famille. C’est bien trop
dangereux. Combien de fois ai-je entendu qu’il regrettait de m’avoir conçu ?
Je regarde Cassandra, et quelque chose s’allume au fin fond de mon être.
Quelque chose que je repousse de toutes mes forces.
Je prends mon portable, me lève d’un bond et me pose face à la vitre.
Samuel décroche aussitôt.
– Prés’, on a un problème, dis-je, la voix éraillée, avec la sensation
dérangeante qu’un nid de guêpes a élu domicile dans ma trachée.
Je suis vraiment dans la merde.
4
Cassandra
Il écarquille les yeux de stupeur à la lecture du nom et de l’adresse de mon
père. Il prend son portable et se lève. Le dos tourné pour se soustraire à ma
vue, il s’agite, ne cessant de se passer la main dans les cheveux. Il revient
quelques minutes plus tard, me tend mon papier, puis il laisse tomber en
évitant mon regard :
– Allons-y, il veut te voir dès ce soir.
– Qui ?
– Ton père.
– Vous le connaissez ?
– Oui. Très bien, même. Allez, debout. Prends tes affaires.
Mais… je ne suis pas prête !
Sans attendre ma réponse, ni même s’assurer que je le suis, il balance
quelques billets sur la table et sort du bar. Je n’ai d’autre choix que de
récupérer mon sac et de courir pour le rattraper.
Il est déjà devant sa moto, à taper du pied. Quand j’arrive près de lui, ses
yeux me dévorent. Il ouvre la bouche, s’apprête à dire quelque chose, mais,
au dernier moment, il se contient et se contente de me tendre son casque. Puis
il enfourche sa bécane et me fait un signe de tête pour que je m’installe
derrière lui.
J’ai un mouvement de recul.
– Je ne veux pas vous suivre.
– Et pourquoi ça ? grogne-t-il.
– Je ne vous connais pas.
– Effectivement, ce n’est pas comme si je venais de sauver tes miches.
Ce n’est pas faux.
Aaron : 1/Cassie : 0
– Où allons-nous ? demandé-je pour gagner du temps et ne pas me laisser
envahir par l’anxiété.
Je pèse le pour et le contre.
Lorsque je sonde mon cœur, je dois reconnaître que cet homme ne me fait
pas peur. Au contraire, il m’inspire confiance. Je suis intimement persuadée
qu’il n’est pas une menace. S’il avait voulu me faire du mal, il n’aurait pas
attendu. Et il ressemble tellement à ce garçon surgi de mes souvenirs de petite
fille…
Ce jeune garçon qui accompagnait mon père ce jour-là.
Je dois le suivre, je n’ai pas le choix.
Il pousse un soupir exaspéré et se passe la main dans les cheveux.
– Je te l’ai dit, je t’emmène voir ton père. Monte.
– Où ça ?
– Au club.
– Au club ? Mais pourquoi ?
– Tu le sauras bien assez tôt. Grimpe sur cette bécane avant que je
m’énerve et te colle le cul de force sur la selle.
– OK, OK, pas la peine de crier.
Il est visiblement à bout de patience. Ses yeux me transpercent, et je me
demande ce que j’ai bien pu faire pour le mettre dans cet état. Je décide de ne
pas le pousser à bout. De plus, je ne peux gérer un surplus d’émotions, aussi
contradictoires que dérangeantes, tant je suis bouleversée à l’idée de revoir
mon père après toutes ces années.
Je récupère mon sac, le cale sur mon dos, puis enfile le casque. Les doigts
malhabiles, je me débats avec la lanière. Excédé par ma lenteur, il souffle une
fois de plus et me demande d’approcher avec son index pour accrocher la
sangle sous mon menton. Ses yeux ne quittent les miens que pour se poser sur
ma bouche. Je le dévisage, incapable du moindre mouvement, le souffle
court. Il laisse retomber sa main, se détourne, mais j’ai le temps d’apercevoir
un regard empli d’étonnement.
Je suis une fois de plus perdue.
Il actionne le démarreur, fait quelques rotations nerveuses du poignet. Les
vrombissements des deux motos envahissent soudain l’espace alors que je
grimpe avec précaution derrière lui, laissant une distance de sécurité entre
nous.
– Rapproche-toi, princesse, me dit-il en tirant sur mon bras.
Je n’ai d’autre choix que de me coller à son dos. Mes mains reposent à plat
sur son ventre. Ses abdominaux se tendent à chacun de ses mouvements, à
chacune de ses respirations, à chaque changement de vitesse, et roulent sous
mes doigts. Je ferme les yeux en m’efforçant de me détendre. Je voudrais
surtout pouvoir oublier, effacer de ma mémoire les récents événements qui
ont ruiné ma vie.
Recommencer à zéro.
Je suis là pour ça, non ?
Pour me construire un autre avenir.
Je ne peux empêcher mon corps de trembler à l’évocation de ces souvenirs
douloureux : Ted, puis ces hommes dans la rue. Ils auraient pu me tuer si
Trav n’était pas intervenu. N’était-ce pas ce que je voulais finalement ? En
terminer avec la vie ?
Lorsque ma tête a heurté le sol, lorsque je me suis débattue avec
acharnement, pensant ma dernière heure arrivée, j’ai eu une pensée pour le
beau biker.
Et si lui et ce garçon étaient la même personne ?
Soudain, sa main vient chercher la mienne pour m’empêcher de le fuir.
Comme s’il savait, comprenait ma souffrance, sans en connaître les causes, et
voulait en alléger le poids, la partager.
Personne ne peut m’aider ni ôter cette souillure accrochée à ma peau.
Le temps sera mon seul remède.
J’ouvre les yeux en l’entendant parler dans un interphone, puis je regarde
tout autour de moi tandis que d’immenses grilles s’ouvrent, nous laissant
pénétrer dans une enceinte gardée par de hauts murs. J’ai l’impression
d’entrer dans une prison sous haute surveillance.
Trav gare sa moto sous un appentis, à côté d’une trentaine d’autres, au bas
mot. Un peu plus loin sont stationnés de gros 4x4 noirs, des fourgons ainsi
que plusieurs pick-up. Les spots lumineux me permettent de voir comme en
plein jour : les bâtiments en enfilade, les pelouses entretenues, les escaliers
qui doivent mener à des appartements, les fresques aux couleurs du club, les
lettres rouge sang bordées de noir au-dessus d’un motard aux cheveux de feu.
C’est beau.
Troublant, incongru, déstabilisant, mais beau.
Que fait mon père dans cet endroit ?
Sans que je lui demande quoi que ce soit, Trav détache mon casque, qu’il
pose sur le guidon. Puis il se saisit de mon sac et me tend la main.
– Viens.
Voyant que j’hésite, il insiste :
– Il ne t’arrivera rien, tu peux me faire confiance.
Je place alors ma main dans la sienne et je me laisse guider.
Plus nous approchons de ce qui semble être le bâtiment principal, plus la
musique devient forte.
– Regarde droit devant toi, murmure Trav à mon oreille.
– Pardon ?
– Regarde tes pieds, c’est mieux.
Merde, qu’entend-il par là ? Que vais-je découvrir ?
Il pousse la porte.
Aussitôt, l’odeur de cigarette me fait suffoquer. Puis mes yeux percent le
brouillard. J’ai un sursaut de frayeur. Alors qu’il m’entraîne à travers une
salle immense, où un juke-box vomit une musique nasillarde, je ne peux
m’empêcher de jeter quelques petits coups d’œil curieux autour de moi, pour
le regretter dans la foulée. Des canettes ainsi que divers aliments jonchent le
sol. Des couples sont étendus sur des canapés, vautrés les uns sur les autres.
Des filles aux habits colorés dansent lascivement, à moitié à poil.
Où suis-je tombée ?
Trav répond par un doigt levé aux invectives de ses compères.
– Trav, tu partages, mec, comme d’habitude ?
– D’où qu’elle vient, cette meuf ? On l’a jamais vue.
– Tu nous la présentes pas ?
– C’est ta nouvelle chaudasse ?
– Salut, Trav, tu m’as manqué, dit l’une des filles en se collant à lui.
Elle pose une main sur son entrejambe et se lèche les lèvres, tout en me
retournant un regard noir.
Les doigts d’Aaron se crispent sur les miens.
– C’est qui, cette fille ? continue-t-elle.
Il la repousse sans ménagement.
– Pousse-toi, Lilly.
– On se voit plus tard ?
Il ne répond rien. Il nous fait monter une volée de marches pour aller
frapper à une porte. Je me rends compte que j’ai retenu mon souffle lorsque
j’exhale l’air que renferment mes poumons.
Une voix se fait entendre.
Mon cœur se serre.
Papa…
5
Aaron
D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais vu le prés’ dans cet état,
lui toujours si distant et mesuré. Après nous avoir demandé d’entrer, il se lève
de son fauteuil, comme s’il avait un clou sous les fesses, pour se ruer sur nous
et prendre Cassandra dans ses bras.
J’ai même cru, une fraction de seconde, qu’il allait se mettre à chialer, le
nez dans son cou, les yeux fermés, une expression extatique sur le visage,
comme s’il avait vu la Vierge.
Tout en les regardant, je me rends compte que mon cœur cogne fort dans
ma poitrine et que je ne vaux guère mieux que Sam. Je serre les dents à en
faire exploser mes molaires, encore bouleversé par des sentiments confus, et
je frémis au souvenir du corps de Cassie collé contre mon dos sur ma bécane,
de ses cuisses épousant les miennes, de ses bras autour de moi, de ses mains
sur mon ventre, de sa chaleur, de sa présence. Douce, réconfortante.
Jamais aucune nana n’est montée derrière moi ni ne m’a inspiré de telles
pensées. Généralement, elles ne me servent qu’à me vider les couilles et
basta. Je préfère mille fois la compagnie de mes frères.
Oui, elle est la première, et j’ai aimé. Vraiment aimé.
Cassandra, quant à elle, sanglote doucement contre l’épaule de son père,
les yeux fermés, accrochée à son cou comme pour le retenir et l’empêcher de
disparaître. Elle est ébouriffée, ses habits sont froissés, son blouson déchiré
par endroits, ce que je n’ai pas remarqué jusque-là, et son jean est
dégueulasse ; mais elle est si attirante que je ne peux détourner mon regard de
son cul moulé par ce putain de tissu qui lui colle à la peau.
Vaincu, je détourne les yeux.
Bordel… qu’est-ce qu’il m’arrive ?
– Cassie ? C’est bien toi ? demande le prés’, en la faisant reculer, pour
ensuite repousser des cheveux de ses joues mouillées de larmes et
l’embrasser.
– Oui, papa, c’est moi.
– Pourquoi ne m’as-tu pas appelé ? Je serais venu te chercher. C’est
dangereux de voyager seule. Ta mère ne t’a pas appris ça ?
Cassandra se raidit immédiatement.
– Je n’ai plus de mère.
Putain, sa mère est morte ?
– Comment ça ? demande Samuel.
– Il faut que je te parle, mais je… j’aimerais que nous soyons seuls, dit-
elle en jetant un coup d’œil dans ma direction.
Le prés’ fait de même. Il s’écarte de sa fille et vient me donner une
accolade assortie de quelques tapes dans le dos. Il souffle discrètement :
– Merci, fils.
Je lui ai donné peu de détails lors de notre conversation téléphonique, mais
visiblement, il a fait le rapprochement entre l’état de sa fille et mon retard.
Encore une fois, je m’en veux de l’avoir laissée sans protection, et je blêmis
en pensant à ce qu’il aurait envie de me faire s’il savait que je suis déjà
obnubilé par sa fille, par l’envie de la coucher sous mon corps pour la baiser
sauvagement. Je revois ses grands yeux de biche fixés sur moi, mouillés de
larmes, sa moue tremblante.
Je la mate par-dessus l’épaule de Sam. Nos yeux se dévorent, semblent se
parler, ne se lâchent plus. Une lueur traverse ses iris, me transperce, me
foudroie sur place, et je recule avec un sursaut d’étonnement. Je ne
comprends absolument rien à ce qui se passe. Pourquoi déclenche-t-elle de
telles sensations ? Pourquoi suis-je si troublé par sa présence, si ému ? Et
obsédé, il faut bien l’avouer.
Putain, qu’est-ce que cette nana me fait ?
Elle détonne tellement dans cet univers, elle irradie d’une telle fraîcheur,
d’une telle candeur, d’une telle innocence que j’en viens à penser que le
mieux, pour elle, est de retourner d’où elle vient avant de se faire broyer ou
de foutre le feu au club. Et encore une fois, je ne peux empêcher un instinct
de protection animal de prendre possession de mon cerveau.
Personne ne la touchera ni ne la regardera de travers. J’y veillerai.
Je détache les yeux de ma tentatrice en entendant le prés’ murmurer :
– Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour elle aujourd’hui. Je t’en serai
éternellement reconnaissant.
Je lui rends son accolade.
– C’est normal, Sam. Tu as eu des nouvelles ?
– Oui, j’ai appelé Joe. La rue est calme et, visiblement, ce n’étaient que de
petits malfrats en recherche de sensations fortes.
Je grimace.
– Et bien, ils ont été servis. Aucune revendication ?
– Non. Ils n’oseront pas s’attaquer à nous, ne sois pas inquiet. Convoque
les gars pour demain à la première heure, il faut que je leur parle.
– Ce sera fait, prés’.
Après un dernier regard à Cassandra, je quitte le bureau.
Putain, faut qu’elle parte. J’en parlerai à Sam dès demain.
Cette idée ne me quitte plus alors que je pénètre dans le bar et que Stanley,
mon meilleur pote, qui visiblement m’attendait pour avoir des nouvelles, me
saute dessus.
– T’es tout seul ?
– Comme tu vois, bougonné-je. Viens, j’ai besoin de descendre quelques
bières et de me faire une meuf, putain.
Je me frotte vigoureusement le visage pour évacuer les images qui
s’accrochent encore à ma mémoire. Stan se met à rire et m’enveloppe les
épaules pour m’entraîner vers le bar.
– En parlant meuf : c’est qui, cette fille ?
– Tu le sauras bien assez tôt.
– Allez, Trav, je suis ton meilleur pote.
Je lui mets un coup dans les côtes.
– Ouais, mais tu ne sais pas garder un secret.
– Là, tu m’intrigues.
Tout en l’ignorant, je prends place sur un tabouret, puis je fais un signe au
barman, un autre de nos prospects. Je chope la bière lancée de main de
maître, la décapsule contre la barre en laiton du zinc, puis je trinque avec
Stan.
– Au club, aux chaudasses et à ceux qui les baisent.
– C’est cette fille qui te met dans tout tes états ?
J’allais lui répondre d’aller se faire foutre lorsque Lilly vient s’installer
entre mes jambes pour me lécher le cou. C’est exactement ce dont j’ai besoin.
Il faut que je baise, ou je vais imploser. Je la laisse faire, tout en attendant le
frétillement de ma queue me signalant que les festivités peuvent commencer.
J’imagine sa bouche autour de moi. Lilly est goulue, prête à tout pour me
plaire, et j’aime ça. D’habitude.
Sauf que, là… rien. Ma bite reste désespérément terrée dans son logement,
sans l’esquisse du moindre tressaillement.
Nom de Dieu !
Je descends ma bière et demande une bouteille de bourbon. J’ai besoin de
quelque chose de plus fort, de quelque chose qui me fasse oublier une
certaine meuf, qu’elle sorte de mon cerveau, ou je vais devenir dingue. Ses
longs cheveux, ses yeux aussi lumineux qu’un ciel d’été, sa tristesse, sa
détresse…
Ne me demandez pas pourquoi, mais j’ai l’intuition qu’elle est
malheureuse et que la vie n’a pas toujours été tendre avec elle. Pourtant, je
n’en sais foutre rien et ça me dépasse moi-même.
Quelqu’un lui aurait-il fait du mal ?
Si c’est le cas, putain… Si je tombe sur le mec qui l’a brutalisée, je l’étripe
en sortant ses boyaux pour l’étrangler avec et le regarder mourir. Lentement.
Très lentement. Après lui avoir arraché les ongles, tous les ongles, et enfilé
des aiguilles dans les couilles. Ou peut-être que je lui couperai la queue pour
la lui foutre dans la bouche et le regarder se vider de son sang. Je ne sais pas
encore. Ça peut paraître un poil excessif, mais c’est ce que je ressens au plus
profond de mes entrailles.
Je recrache le bouchon de la bouteille et avale, à même le goulot, plusieurs
rasades. L’alcool me brûle la gorge et mes muscles se détendent enfin. Plutôt
que de me demander pendant mille ans ce que je ressentirais avec la chatte de
Cassandra autour de moi, j’attrape le cul de Lilly et la fais monter sur mes
cuisses pour qu’elle se balance sur ma queue. Je m’empare de ses lèvres.
Puisqu’elle est là, elle peut me sucer, me faire jouir. Et peut-être finirai-je par
avoir envie de la sauter.
Je la repose au sol et lui prends la main pour l’entraîner à l’extérieur. Je
m’adosse au mur, puis j’allume une cigarette. Elle me connaît bien, elle sait
de quoi j’ai besoin. Elle s’agenouille sur le bitume, ouvre mon jean. La tête
contre le mur, je la laisse me sucer, et je pousse un gémissement en imaginant
une autre bouche, des yeux bleus transparents rivés aux miens, un cul, des
seins dessinés pour mes mains. Je deviens dur comme la pierre.
L’envie de baiser me submerge, et, même si ce n’est pas cette femme à
genoux devant moi que ma queue réclame, elle fera l’affaire.
« Celle que tu désires ne sera jamais à toi », ne cesse de répéter mon
cerveau en surchauffe.
Bordel de merde…
Je balance ma clope, prends un préservatif dans la poche arrière de mon
jean tout en bloquant d’une main exigeante la tête de la brebis contre mon
bas-ventre.
– Mets tes mains contre le mur et écarte les jambes, ordonné-je.
Elle se relève, se léchant les lèvres, tandis qu’un éclair de triomphe
traverse ses iris. Elle se met en position. Je relève sa jupe et grogne de
contentement en constatant qu’elle n’a pas de culotte. Je claque l’une de ses
fesses sans ménagement, enfile le préservatif, et je la pénètre avec encore
moins de prévenance pour un plaisir rapide me laissant un goût de fiel dans la
bouche.
– Eh ben, dis donc ! tu étais méchamment excité, roucoule-t-elle avec une
grimace. Tu m’avais habituée à mieux. C’est cette pétasse à gueule de
madone qui te met la tête à l’envers ?
Je prends ses joues entre mes mains et je serre jusqu’à la faire couiner.
Mais cette fois, ce n’est pas de plaisir.
– Dégage.
Elle recule tandis que je fourre ma queue dans mon froc.
– Je m’excuse, Trav, ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu me pardonnes,
dis ?
C’est ça, ouais, je vais te croire.
Elle tente de caresser ma joue. J’arrête sa main et la repousse une nouvelle
fois.
– Tire-toi. Et que je ne t’entende plus dire du mal d’elle, terminé-je en
haussant la voix tout en la suivant dans le couloir.
– Quand tu te seras bien amusé avec elle, comme avec toutes les autres, tu
reviendras vers moi. Tu es toujours revenu, tu aimes trop mon cul, persiffle-t-
elle.
Elle part dans un grand éclat de rire. Je gronde. J’allais répondre, tout en
terminant de fermer les boutons de mon jean, lorsque mon regard croise celui
de Cassie, transformée en statue, à quelques mètres de nous.
Que fout-elle ici, bordel ?
Sam est inconscient. Il veut la jeter en pâture ou quoi ? Les frères vont
n’en faire qu’une bouchée, lui sauter dessus comme sur un morceau de
barbaque fraîchement découpé, juteux à souhait. Ce sont tous des tarés en
puissance, ils ne pensent qu’à baiser toutes les nouvelles chattes passant à
leur portée.
Ses iris font des allers-retours entre Lilly et moi. Un éclair traverse ses
yeux de louve, puis elle se détourne pour s’éloigner, le dos droit.
6
Cassandra
Plus tôt, dans le bureau du prés’
Mon père m’entraîne vers une banquette et m’invite à m’asseoir. Puis il
s’installe près de moi. Pour les empêcher de trembler, il prend mes mains
entre les siennes.
J’ai peur. Plus de neuf ans nous séparent de notre première rencontre.
Nous sommes des étrangers l’un pour l’autre. Pouvons-nous nous
comprendre et communiquer, alors que nous nous connaissons à peine ? Je
reconnais ses traits, ils sont gravés dans ma mémoire, mais je ne connais pas
l’homme qu’il est.
– Raconte.
Je lève les yeux, complètement larguée, et je me perds dans la
contemplation des traits de son visage.
Je ne peux pas. Je ne peux pas lui dire ce que Ted m’a fait. Je ne veux pas
qu’il cherche à me venger, à lui faire payer de m’avoir violée, car c’est ce
qu’il fera, je le sais. Après avoir entendu mes confessions, il réunira ses gars
et se ruera à Austin pour faire justice lui-même.
Mais Ted a la peau dure, c’est un pervers. Un être sans foi ni loi, lui aussi.
Un de plus. À la seule différence qu’il peut le faire en toute impunité, sans
avoir à s’en cacher. Bien au contraire, les politiques lui témoignent de la
déférence, tout comme la police. Il est adulé, tout le monde lui baise les
pieds. À croire qu’il faut écraser son prochain pour se faire respecter.
L’argent permet tout, pourrit tout, détruit tout.
Quel monde de merde…
Il ne faut pas que mon père se mêle de cette histoire ou ça finira dans un
bain de sang. Ted enverra l’armée pour les détruire. Jusqu’au dernier. Il ne
fera qu’une bouchée des OutlawRiders. Fini le club. Rayé de la carte.
Je ne le permettrai pas. Tout, mais pas ça. Je serais prête à retourner vers
lui plutôt qu’il touche à mon père. Ou à Aaron.
– C’est quoi, ces marques sur ton cou ? continue-t-il en prenant mon
menton entre ses doigts. Il t’a fait du mal ?
– C’est ma faute, papa. J’ai manqué de respect à ma mère et il s’est mis en
colère.
– Il t’a frappée ?
– Oui, acquiescé-je, les larmes aux yeux. Et comme je lui tenais tête, il a
cherché à me faire taire.
– Ce type est un malade, je l’ai toujours dit. Que fait ta mère avec un type
pareil ? À l’époque, déjà, il était toxique et colérique.
– Tu le connais ?
– Oui.
– C’est pour lui qu’elle t’a quitté ?
Ses yeux deviennent brumeux alors qu’il plonge dans ses souvenirs.
– Je ne pouvais pas rivaliser avec sa fortune. J’étais jeune, sans le sou. Il
m’a demandé de disparaître de vos vies, alors c’est ce que j’ai fait. Je ne me
suis pas battu pour toi, Cassie, et je le regrette. Je voulais que tu aies un
avenir digne d’une princesse. Je n’avais rien à t’offrir. Si j’avais su…
Je me cale contre sa poitrine, et il referme ses bras sur moi. À quoi bon lui
demander pourquoi il m’a abandonnée ? Je n’en tirerai rien de satisfaisant. Je
ne peux pas lui demander de me protéger et le forcer à accepter, s’il le faut,
en lui faisant des reproches et en l’accablant pour ce qui m’est arrivé.
– Tu n’as pas à t’en vouloir. Tu as fait au mieux pour moi, je le sais. Je l’ai
compris lorsque tu es venu me voir en secret. Je savais que je pouvais
compter sur toi, que tu me protégerais si j’avais besoin de toi un jour. Tu t’en
souviens ? C’est ce que tu m’as dit en me donnant ce papier avec ton adresse
et ton numéro de téléphone. Et aujourd’hui, j’ai besoin de toi.
Il m’éloigne de lui et laisse tomber d’un ton grave :
– Tu ne peux pas rester ici, ce lieu n’est pas fait pour une jeune fille.
Je me raidis.
– Je suis ta fille, et je sais me défendre.
– Je n’en doute pas une seule seconde, et j’ai confiance en mes gars. Si je
leur dis de faire attention à toi, ils le feront. Seulement…
– Seulement ?
Voyant qu’il ne répond rien, je panique. Je prends ses mains dans les
miennes et le supplie :
– Papa, je t’en prie, ne me renvoie pas là-bas.
Il semble me voir enfin.
– Ta mère n’a rien fait ? Elle ne t’a pas protégée ?
– Non. Ted n’est pas quelqu’un que l’on peut contredire.
Elle m’a vendue. C’est ça, la vérité. Elle m’a sacrifiée pour sa sécurité
matérielle. Elle préfère l’argent à sa propre fille.
J’espère que mon père ne se doute pas que quelque chose cloche, que je ne
lui dis pas tout.
– Sinon, tu trafiques quoi ici ? demandé-je pour changer de sujet.
Il reste bouche bée.
– Pardon ?
– Je veux dire : tes affaires. Tu ne fais rien d’illégal, au moins ?
Il esquisse un geste avec son pouce et son index accompagné d’un sourire
contrit, et je me fais la réflexion que mon père est vraiment un bel homme.
Ses yeux bleus, si semblables aux miens, pétillent de malice tandis qu’il me
répond :
– Tu connais le fonctionnement des clubs ?
– Comme tout le monde. D’ailleurs, comment t’es-tu retrouvé à la tête de
celui-ci ?
Il se cale sur le sofa et croise ses longues jambes.
– Par le plus grand des hasards. Je me suis lié d’amitié avec le père
d’Aaron chez les marines et, lorsqu’il est venu prendre la succession de son
père, je l’ai suivi. J’ai été son VP, son vice-président, pendant de nombreuses
années, et j’ai été élu président après lui, à son décès.
Je sens quelque chose vibrer dans ma poitrine. C’est complètement fou,
mais tout ce qui concerne Aaron m’intéresse, à mon corps défendant.
– Le père d’Aaron est mort ?
– Oui, il y a dix ans. Tué dans une embuscade commanditée par les
Mexicains.
– Il avait quel âge ?
– Seize.
– Tu t’es occupé de lui, ensuite, comme s’il était ton propre enfant ?
Ma voix chevrotante trahit mon émotion. Il m’a abandonnée, moi, mais il
s’est attaché à un autre enfant.
– On peut dire ça, effectivement. Ce n’était pas de tout repos, crois-moi. Je
lui disais souvent que j’aurais préféré être sur le terrain plutôt que de veiller
sur lui, car il était fougueux, difficile à cadrer et en permanence en colère.
– Et sa mère ?
– Partie lorsqu’il était bébé.
Une fois de plus, mon cœur se serre pour cet homme qui a tout perdu. Moi,
il me reste encore mon père.
– Tu te rends compte qu’il a été obligé de se battre pour moi ?
– Je sais, il m’en a touché quelques mots lorsqu’il m’a appelé, et je
remercie le ciel d’avoir mis Aaron sur ta route.
Et moi donc…
– Vous avez l’air très liés, ajouté-je.
– Il a bien évolué. Il a un esprit vif, hors du commun, alors j’en ai fait mon
VP. À son âge, c’est assez remarquable.
– Il m’a parlé d’un aérodrome et de transport de marchandises. C’est vrai ?
– Tout ce qu’il y a de plus vrai. Une affaire de famille, et il a su faire en
sorte qu’elle fonctionne. Très bien, même. Il a maintenant une dizaine
d’employés et il y passe de plus en plus de temps.
– Ça ne te dérange pas ?
– Non. Je voudrais un autre destin pour lui que ce club. Pour toi aussi,
d’ailleurs, termine-t-il en me fixant de ses yeux graves.
– Tu as peur pour lui ?
Il semble réfléchir et se passe les mains sur le visage.
– Constamment. On a toujours peur de perdre les gens que l’on aime,
non ?
Je l’enlace.
– Je suis là, moi. Je ne te quitterai jamais, je te le promets. Papa ?
– Oui, Cassie.
– C’est lui qui était avec toi lorsque tu es venu me voir ?
– Oui. Tu te souviens de lui ?
Oh que oui !
Ce que je ne lui dis pas, c’est que, depuis ce jour-là, certaines nuits, je rêve
de son regard magnétique, le plus beau que je n’ai jamais vu, et j’ai prié pour
qu’un jour il vienne me chercher, me délivrer et m’emmener loin de ma
maison. Loin de ma mère et de mon beau-père.
– Oui, me contenté-je de répondre. Alors, je peux rester ? demandé-je
après quelques secondes de silence. Promis, je ne te gênerai pas. Je peux
même t’être utile, j’ai fait des études de droit des entreprises.
Il a un sourire amusé.
– Alors, nous sommes sauvés.
– Ne rigole pas avec ça, je ne voudrais pas que tu finisses en prison. Tu ne
fais pas de trafic humain, au moins ?
– Non, nous ne mangeons pas de ce pain-là. Nous pourrions même vivre
tranquilles si on ne nous cherchait pas constamment des noises.
– Qui ?
– Écoute, ce ne sont pas des affaires de femmes, reste en dehors de ça.
Moins tu en sauras, mieux ce sera pour ta tranquillité, et la mienne.
– Je veux être utile, papa, je veux servir à quelque chose. Je vais faire
quoi, de mes journées, sinon ? Je pourrais jeter un œil à ta comptabilité, faire
en sorte que tu flirtes avec l’illégalité sans pour autant faire partie du grand
banditisme. Allez, dis oui, s’il te plaît…
Je lui prends les mains.
– S’il te plaît.
– OK, je vais voir ce que je peux faire. Donne-moi ton téléphone.
Je le lui tends. Il en retire la puce, mais, au moment où il va la mettre sous
son talon pour la broyer, je le retiens.
– Attends, j’ai des dossiers importants dessus.
L’étonnement se lit dans ses yeux.
– Je peux me servir de ton ordinateur ?
– Bien sûr.
Il se lève, et je le suis jusqu’à son bureau. Il tape le mot de passe de son
PC et me montre le fauteuil à haut dossier, m’invitant à m’asseoir.
– Je t’en prie.
Je remets la puce dans mon téléphone, branche le câble pour me relier à
l’ordinateur et transfère les fichiers.
– Qu’est-ce que c’est ? Des cours ?
– Non. Mon assurance-vie.
Il lève un sourcil.
– J’ai trouvé dans le coffre de Ted des dossiers confidentiels et j’en ai fait
des photos en pensant qu’ils pourraient m’être utiles un jour.
– Comment as-tu fait pour avoir le code ?
– Par hasard. Ma mère l’avait noté sur un Post-it, dans un tiroir de la
cuisine. Si Ted savait ça, il la tuerait.
– C’est sûr qu’elle n’a pas inventé l’eau chaude. Heureusement que tu
tiens de moi, ironise-t-il. Tu les as lus ?
– Oui.
– Et ?
– Tu verras par toi-même, je te laisse y jeter un coup d’œil. Tu me diras ce
que tu en penses, mais c’est de la bombe. Il est mouillé jusqu’au cou dans des
trafics de biens publics, des détournements de fonds. Un jour, il se prendra
une balle entre les deux yeux, et personne ne le regrettera.
Il m’enlace et dépose un baiser sur le sommet de ma tête.
– Tu as très bien fait. Avec ça, on le tient s’il tente quelque chose.
– Je crains que ce ne soit pas suffisant. J’ai peur, papa. Dans ses messages,
il n’a pas arrêté de dire qu’il me retrouvera, où que je sois. Je ne serai plus
jamais en sécurité nulle part, terminé-je, les larmes aux yeux.
Il me veut, il n’arrêtera jamais de me chercher. Demain, après-demain,
dans une semaine, un mois, que sais-je, il sera à nos portes.
– Alors, je serai en travers de son chemin, Cassie, je t’en fais la promesse.
Nous te protégerons. Mes gars te protégeront. Demain, je leur expliquerai la
situation, je leur dirai qui tu es, et je ferai en sorte qu’ils te respectent pour
que tu te sentes en sécurité parmi nous.
– Pourquoi pas ce soir ?
Il rit.
– Parce qu’ils sont sous l’emprise de l’alcool ou occupés à… Enfin, ils ne
sont pas forcément présents. Et j’ai une solution toute trouvée.
– Qui est ?
– Tu verras demain.
Je n’en saurai pas plus. Quelle est sa solution magique ? Compte-t-il me
confier à quelqu’un en qui il a toute confiance ? Aaron ? Mon Dieu, s’il met
ma sécurité entre les mains de son VP, je devrai passer du temps avec lui,
peut-être même tout mon temps.
Comment vais-je faire ?
Je me pose encore la question lorsque je le vois arriver de l’extérieur.
Avec une fille. Même si ça me fait mal, je ne suis pas surprise. Il ne m’a pas
caché sa vraie nature : il aime profiter de son physique, des femmes, et
visiblement, il n’a pas menti. Dès notre arrivée au club, toutes les filles l’ont
instantanément dévoré des yeux, même celles qui étaient occupées avec un
autre biker. Il était au centre de toutes les attentions, et je suis persuadée qu’il
aurait pu choisir n’importe laquelle d’entre elles pour l’entraîner dans sa
chambre et passer la nuit avec elle. J’ai ressenti une certaine fierté à le voir
les ignorer tout en serrant ma main dans la sienne pour me protéger, faire
écran de son corps… jusqu’à ce que cette fille vienne se coller à lui. Là, pour
une raison que j’ignore, une flambée de colère m’a clouée sur place.
Mon état ne s’améliore pas en le voyant se rajuster. Ni lorsqu’elle sort un
truc du genre : « Après t’être amusé avec elle, comme avec les autres, tu me
reviendras, tu aimes trop mon cul. » Je ne suis pas naïve au point de ne pas
comprendre qu’il vient de faire l’amour avec elle. Est-elle sa petite amie ?
Je rebrousse chemin, après lui avoir témoigné tout le dédain dont je suis
capable, mais avec une petite pointe persistante au cœur que je me force à
ignorer : il ne me doit rien, il fait ce qu’il veut de sa vie, et il peut sauter
toutes les salopes du club, ce n’est pas mon problème.
Je rejoins mon père près du bar, sentant le regard d’Aaron dans mon dos,
et je m’oblige à l’ignorer lorsqu’il s’approche de nous, un sourire de tombeur
aux lèvres. Je prends ma bière pour la porter à ma bouche. Nos iris se croisent
une nouvelle fois, ne pouvant visiblement rester très longtemps sans se
chercher et se rejoindre. Devant mon regard noir, le sien se trouble. Après un
signe de tête au barman, il attrape la canette que ce dernier lui lance, la
décapsule contre le comptoir, puis la vide d’un trait. Il en demande une autre.
Cette fois-ci, il la lève dans ma direction, boit une gorgée, puis il passe la
langue sur ses lèvres tout en me dévorant de son regard enfiévré.
Je détourne la tête, me sentant devenir rouge comme une tomate, pour me
focaliser sur ce qui m’entoure, écoutant d’une oreille distraite la conversation
de mon père. Je résiste à l’envie de me rapprocher pour glisser mon bras sous
le sien, poser ma tête sur son épaule et fermer les yeux.
Une bouffée de reconnaissance gonfle mon cœur. J’aime mon père et je
suis heureuse de l’avoir retrouvé, heureuse et soulagée qu’il veuille me garder
près de lui. Je suis fière d’être sa fille, même si j’ai la sensation tenace
d’avoir troqué la peste contre le choléra.
Fille de prés’…
Punaise, je n’en reviens toujours pas. Je suis la fille unique d’un président
de club de motard. D’un chef de hors-la-loi. Il me l’a confirmé : leurs
activités n’ont rien de légal. Mais, malgré mes appréhensions, il a su me
mettre en confiance. Et sa patience, sa compréhension, l’amour
inconditionnel qu’il me voue ont fait le reste.
Je reporte mon attention sur l’homme de toutes mes pensées, en pleine
discussion avec un biker, à l’autre bout du bar. Stan, si je me rappelle bien.
Mon père me l’a présenté plus tôt dans la soirée. Plutôt beau gosse, grand,
blond, cheveux longs, tatoué. Son tee-shirt immaculé sous son blouson sans
manches tranche avec la tenue débraillée de certains. Il est peigné, rasé de
près, soigné. Mais tout mignon qu’il est, il ne peut rivaliser avec la beauté
brute d’Aaron, avec sa présence attractive, son regard magnétique. Appuyé
sur un coude, dans une attitude faussement décontractée, ce dernier domine,
sûr de lui, à croire que le monde lui appartient. Il tourne brusquement la tête.
Le feu ardent de nos iris se télescope. Tout en lui me bouleverse. Dès que
mes yeux rencontrent les siens, je sens que quelque chose vibre dans ma
poitrine. Jamais un garçon ne m’a fait cet effet. Il me fascine autant qu’il
m’effraie. Sous bien des aspects, il me fait penser à mon père : la même
prestance, le même port altier, la même puissance. Certainement parce qu’il
l’a en partie élevé et lui a transmis beaucoup de lui-même.
Le destin a-t-il remis Aaron sur ma route pour qu’il prenne soin de moi ?
J’aime cette idée.
Stan lui donne un coup de coude, puis il se penche pour lui dire quelque
chose à l’oreille qui lui fait froncer des sourcils. Il ne quitte pas mon visage
des yeux, des yeux interrogateurs. Il semble se poser des questions auxquelles
je suis bien incapable de répondre, n’y comprenant rien moi-même.
Que pense-t-il de tout ça ? De ma présence ici ? Que pense-t-il du fait que
je suis la fille du prés’ ? A-t-il peur que je prenne sa place dans le cœur de
mon père ?
Jamais je ne ferai une chose pareille, jamais je ne chercherai à les séparer.
Si Aaron a su donner à Samuel de l’affection, s’il lui a permis de remplir son
rôle de père, s’ils en ont été heureux, s’ils ont puisé dans cette relation la
force de continuer à vivre, d’oublier ce qu’ils ont perdu, les êtres chers à leur
cœur, je m’en réjouis. Ils ont mêlé leurs solitudes, et visiblement, ça a
fonctionné. Ils ont l’air proches. Je ne suis pas jalouse, mais je les envie.
J’envie Aaron d’avoir passé toutes ces années auprès de mon père, d’avoir
échappé à ce que j’ai subi, jour après jour. Moi, j’ai grandi auprès d’un
homme infâme qui aimait se donner du plaisir devant mes yeux, et qui a fini
par me violer. C’est moi que mon père devait protéger, chérir, aider à grandir
et aimer.
Une vague de tristesse m’envahit. Il faut que je sorte d’ici, j’étouffe. Me
sentant me tortiller à côté de lui, mon père me jette un regard interrogatif.
– Je vais prendre l’air, lui dis-je tout en retenant mes larmes.
– Attends, ne sors pas seule.
Il fait un geste discret en direction d’Aaron.
– Accompagne Cassie, ordonne-t-il dès que ce dernier arrive à notre
hauteur.
– Tu ne peux pas demander à une brebis ?
Mon père lui prend le bras.
– Tu discutes un ordre de ton prés’ ?
Devant l’attitude belliqueuse d’Aaron, je retiens un gémissement.
Est-ce si déshonorant de veiller à ma sécurité, ou même de me tenir
compagnie ? J’ai l’impression que ma présence le dérange, que mon contact
le brûle.
– C’est bon, papa, laisse tomber, je n’ai pas besoin d’un chaperon. Et
visiblement, ton VP a d’autres projets. Je suis désolée, Aaron, pour tous les
soucis que je t’ai causés ou que je te cause encore.
Je me détourne, avant de fondre en larmes, puis je m’enfuis par l’escalier
pour rejoindre ma chambre, juste à côté de celle de mon père. Je n’ai plus
qu’une envie : me terrer sous la couette et pleurer tout mon soûl.
Une main agrippe mon bras.
– Pourquoi t’as sorti un truc aussi débile, princesse ?
– Parce que c’est la vérité. Tu n’as pas plus envie de veiller sur moi que
moi de passer du temps avec toi. Alors, restons-en là, veux-tu ?
– Ce n’est pas ce qui m’a mis en colère.
– Ah non ? C’était quoi, alors ?
Il a une légère moue.
Ah non… pas cette bouille ou je ne résisterai pas.
– Il voulait m’empêcher de boire. J’ai vu son regard lorsque j’ai ouvert ma
bière : il a dû trouver que c’était assez. Quand je bois, je deviens chiant et
con.
Je retiens un sourire.
– Tu veux dire : plus que d’habitude ?
– C’est ça, princesse, fous-toi de ma gueule.
Il s’approche dangereusement, franchissant les mètres qui nous séparent
pour souder son corps au mien.
– Le pire, quand j’ai trop bu, tu sais ce que c’est ?
Il caresse ma joue, mais retire sa main si vivement que j’ai l’impression
d’avoir imaginé ce geste. Je ne peux détacher mon regard de son visage,
diablement viril, de ses lèvres charnues, si proches de ma peau. Son souffle
est un subtil mélange de cigarette et de whisky. J’en ai le tournis. Je ne
pensais pas, de ma vie, être attirée par de tels effluves, mais le fait est là : je
suis subjuguée, presque hypnotisée par son attitude conquérante, ses yeux
ravageurs, enflammés de désir.
– Non, je ne sais pas, soufflé-je d’une toute petite voix en me reculant
contre le mur, mon cœur ayant décidé de me torturer, d’arrêter sa course,
pour s’effondrer à mes pieds, ou devant les siens.
Il s’approche un peu plus, caresse mon cou, ma nuque, me faisant
frissonner.
– J’ai une furieuse envie de baiser. Et là, maintenant, c’est de toi que j’ai
envie.
Hein ?
Il est si près qu’il pourrait ne faire de moi qu’une bouchée. Il suffirait qu’il
dévie un peu la tête pour que nos lèvres se touchent. Son odeur m’envahit,
déclenche quelque chose de primaire au fond de mon corps, quelque chose
que je ne contrôle pas, que je ne comprends pas, mais qui me remplit de
crainte. Lorsqu’il se recule brutalement, me privant de son soutien, j’ai le
sentiment de perdre pied, de tomber, de m’écrouler pour dévaler l’escalier.
Il descend quelques marches, puis, sans se retourner, il lance :
– Ta place n’est pas ici, princesse, tu devrais retourner d’où tu viens.
Je ne comprends pas. Il y a quelques secondes à peine, il était prêt à
m’embrasser. Je l’ai vu dans ses yeux, je l’ai compris à son attitude, je sais
qu’il en mourait d’envie. Et j’avoue que je l’aurais laissé faire, juste un
instant, juste pour voir ce que son baiser déclencherait dans mon corps, ce
que ses mains me feraient… et il me sort que je n’ai rien à faire ici. De quel
droit ? Qui est-il pour diriger ma vie ?
La colère que je sens monter en moi me cloue sur place. Je me retiens de
lui courir après pour réclamer des explications, mais je crie avant qu’il ne
s’échappe :
– Oui, eh bien, ça n’arrivera jamais !
Où a-t-il été élevé, nom de Dieu ?
Je ris toute seule, connaissant la réponse.
Ici.
Dans un club de bikers, où les femmes, visiblement, ne sont bonnes qu’à
les soulager, à se mettre à leur service, que ce soit pour les tâches ménagères
ou… pour leurs plus bas instincts. Pour ce qu’elles en récoltent, les pauvres !
Elles sont traitées comme de la merde, comme des putes, tolérées, mais pas
respectées. Comment peuvent-elles supporter de vivre comme ça ?
Bah, sans doute y trouvent-elles leur compte, sinon elles ne seraient pas
aussi nombreuses à graviter autour d’eux. Pour Aaron, mon père, Stan, ainsi
que quelques-uns, je comprends, ils sont sexy et attirants, mais les autres ?
Mon Dieu, ils me font plus penser à des brutes épaisses.
Avec combien de filles Aaron s’amuse-t-il ?
Cette question m’obnubile tellement qu’une fois seule dans ma chambre,
je suis incapable de trouver le sommeil. Je l’imagine au lit avec l’une d’entre
elles, celle que j’ai vue et qui semble être une habituée, ou une autre, en ce
moment même. Peut-être est-il en train de baiser, comme il le dit si fièrement.
Mon corps se tend, mes doigts s’aventurent sur mon sexe, et je rêve que ce
sont les mains d’Aaron. Je me force à le voir, lui, à l’imaginer en moi pour
oublier d’autres attouchements, pour oublier les mains de Ted sur mes
hanches, incrustées dans ma chair. Je le laisse prendre toute la place, emplir
mon cerveau, chacun de mes neurones, pour qu’il fasse refluer ces autres
images qui gangrènent ma mémoire.
Jusqu’à ce que les souvenirs reviennent en force.
N’y tenant plus, je saute du lit. J’ai besoin d’une boisson chaude pour me
calmer. Mon père est monté se coucher depuis plusieurs heures, le club est
silencieux, je ne risque rien à aller me préparer un lait chaud. J’enfile mes
bottes, un pull sur mon ensemble short-débardeur, et je sors de la chambre.
Des veilleuses me permettent de descendre l’escalier sans louper une
marche. Dans la grande salle, quelques lumières diffusent une faible clarté, et
j’ai l’agréable surprise de constater que tout a été soigneusement rangé et
nettoyé. J’en suis soulagée. Vivre dans une porcherie aurait été un calvaire
pour moi, car j’aime l’ordre et la propreté. Je traverse la pièce sur la pointe
des pieds en jetant de petits coups d’œil anxieux autour de moi. Je sursaute en
entendant quelques ronflements et je distingue des corps enchevêtrés sur les
sofas.
Je regarde discrètement, essayant de découvrir des silhouettes connues
dans cet imbroglio. Aaron n’a pas l’air d’être parmi eux. J’aurais détesté le
surprendre dans les bras d’une fille. Mon imagination n’aurait pas pu
s’empêcher de le voir la posséder, la pénétrer, s’unir à elle. Je secoue la tête
pour tenter d’oublier cette vision dérangeante, mais d’autres questions, tout
aussi déroutantes, sinon plus, s’imposent.
A-t-il déjà été amoureux ? Est-ce qu’une fille, un jour, a fait battre son
cœur ? Stop, Cassie, ça suffit maintenant ! Oublie cet homme, il n’est pas
pour toi.
J’ouvre quelques portes le plus discrètement possible pour enfin trouver la
cuisine. Je me dirige vers le réfrigérateur, immense, comme tout ici, et rempli
à ras bord. Une autre porte donne sur un garde-manger géant, lui-même garni
de victuailles diverses et variées. Au moins, si nous sommes un jour en état
de siège, il y aura de quoi nourrir tout le monde pendant des mois. Cette idée
me rassure.
Je sors deux œufs, une bouteille de lait frais, et pose le tout sur le plan de
travail. Puis je fouille dans les tiroirs pour trouver une casserole et une poêle
à frire. En entendant la porte s’ouvrir dans mon dos, je fais volte-face, la
poêle brandie comme une arme, le cœur battant. Je ne devrais pas être ici,
seule, en pleine nuit. Mon père me tuerait s’il l’apprenait, j’en suis sûre.
– Stan, tu m’as fait peur.
Il promène ses yeux sur mes jambes nues et pousse un soupir.
– Tu ne devrais pas te promener dans le club, surtout dans cette tenue.
J’ignore sa remarque.
– J’allais me faire des œufs avec un lait chaud, tu en veux ?
– Oui, pourquoi pas.
Je lui tourne le dos et commence à m’affairer. Il s’adosse au plan de
travail, près de moi, et croise les bras sur sa poitrine, faisant ressortir ses
pectoraux. Je lui souris.
– Omelette ou œufs au plat ?
– Œufs au plat, avec une tranche de bacon, s’il te plaît.
Ah, carrément…
– D’accord.
Il me suit du regard alors que je retourne au frigo prendre les ingrédients
manquants. Tout en préparant notre en-cas, je le détaille discrètement. Il est
très attirant, avec son jean taille basse, son gros ceinturon, son tee-shirt
moulant et ses pieds nus. Des tatouages ornent ses bras musclés, son cou et
dépassent de l’échancrure. Je me demande subitement si son torse en est
également recouvert. De ce que je peux en voir, ils sont beaux, fins et
harmonieux, tout comme leur propriétaire. Je ne sais où il a passé la nuit ni
dans quels bras, mais il sent bon et semble tout droit sorti de la douche.
– Pardonne-moi si je t’ai réveillé, dis-je en déposant nos assiettes sur la
grande table en bois massif.
Il s’assied en face de moi.
– Tu ne m’as pas réveillé.
– Tu n’étais pas au bar ?
– Pour coucher avec les chaudasses ? Jamais de la vie. Contrairement à
mes frères, je ne mange pas de ce pain-là. Mmm, c’est délicieux. Tu es
bourrée de qualités, termine-t-il avec un regard appuyé.
– Merci. Parle-moi un peu d’Aaron.
Il me fait un clin d’œil.
– Ce n’est qu’une bite, méfie-toi de lui. Moi, lorsque j’ai le choix, je
préfère un autre style de fille, si tu vois ce que je veux dire.
Je baisse la tête pour éviter son regard inquisiteur.
Je vois très bien, effectivement.
Mon cœur se serre une fois de plus en imaginant Aaron en bourreau des
cœurs, en aimant à gonzesses. En voyant que je ne relève pas sa remarque,
Stan continue :
– Et toi ? Tu n’arrivais plus à dormir ?
– À vrai dire, je n’ai pas fermé l’œil.
– Qu’est-ce qui te tracasse, beauté ?
J’ai un léger sourire.
Beauté…
– J’ai vécu des moments difficiles, récemment, mais je crois que c’est
surtout le fait d’être ici, parmi vous, qui me déstabilise. Je ne m’attendais pas
à ça.
– Tu viens d’où ?
– Austin.
– Tu cherches quoi au juste ici ?
– C’est une longue histoire.
– Tu ne devrais pas t’éterniser, le club n’est pas un endroit pour toi.
Une grimace désabusée étire mes lèvres.
– Je sais, on me l’a déjà dit. En parlant d’Aaron, tu le connais depuis
longtemps ? demandé-je en soutenant son regard et pour changer de sujet.
– Depuis toujours. Tout comme lui, j’ai été élevé au club par mon père.
– Ton père est ici ?
– Non, il est mort dans l’embuscade qui a coûté la vie à Jack. Seul Taylor
a survécu, miraculeusement. Il t’intéresse ?
– Qui ?
– Trav.
– Non, je demandais ça comme ça, pour m’intéresser à la vie du club, à
votre vie, à vous tous.
Je ne suis pas crédible pour deux sous, mais Stan semble s’en contenter.
Il me sourit et me lance un clin d’œil.
– Comme je te l’ai dit, il saute sur tout ce qui bouge.
– Tout comme toi, connard, rétorque une voix à l’entrée de la pièce. Sauf
que tu t’arranges pour que ce soit en dehors du club.
Je lève la tête, surprise de découvrir Aaron. La colère couve dans ses yeux,
et je m’attends à ce qu’il s’en prenne à Stan, mais il n’en est rien. Il se
contente de lui mettre une tape amicale dans le dos pour ensuite se diriger
vers le réfrigérateur et prendre une bière.
– Ne l’écoute pas, Cassie, il passe son temps à dire du mal de moi.
Il toise son ami.
– Tu n’es pas meilleur que moi. Tu peux juste te passer de baiser, pas moi.
– Je n’ai jamais prétendu le contraire.
Je ne sais plus où me mettre. Ils ne vont pas étaler leurs performances
sexuelles, leurs pratiques, leurs goûts douteux devant moi, si ?
– Tu as faim ? demandé-je à Aaron en me levant.
Dans ma précipitation, je manque de le bousculer. Lorsque son regard
s’arrête sur mes cuisses nues, mon rythme cardiaque s’envole une fois de plus
et je rougis jusqu’à la racine des cheveux.
– Bon Dieu, Cassandra, file t’habiller.
Il me saisit le bras et gronde entre ses lèvres :
– Et tout de suite, avant que je te foute une raclée pour oser te balader à
moitié à poil dans un foutu club où il n’y a que des foutus baiseurs.
Je me dégage d’un geste brusque.
– Toi le premier, d’après ce que j’ai cru comprendre.
– Si ton père te voit dans cette tenue, tu vas passer un sale quart d’heure, et
j’aimerais être là pour te regarder fermer ta jolie bouche, gronde-t-il dans
mon oreille pour n’être entendu que de moi seule.
Je sais qu’il a raison, mais il est hors de question que je le laisse me dicter
ma conduite.
Je résiste. Nous sommes face à face, à nous livrer bataille. Je pose les
mains sur son torse, satisfaite de sentir sa respiration s’envoler sous mes
doigts.
– Je t’interdis de me dire ce que j’ai à faire, je suis une grande fille.
Stan laisse fuser un rire tandis qu’un biker, que je n’avais pas vu jusque-là,
franchit la porte de la cuisine, la faisant claquer contre le mur. Il titube et,
lorsqu’il s’avise de ma présence, certainement incongrue à cette heure si
matinale, il s’immobilise.
– Putain, mais c’est qui, cette chaudasse ? Waouh, elle est roulée comme il
faut, termine-t-il, en s’empoignant par-dessus son jean et en avançant vers
nous, comme s’il allait me sauter dessus. C’est pas juste, t’arrives toujours à
dénicher des beaux morceaux et à les garder pour toi, Trav. Mais tu vas
partager avec ton vieux pote Hank, pas vrai ?
Je recule, prise à la gorge par son odeur. Aaron tend le bras pour le
repousser, puis colle son nez contre le visage rougeaud du malotru.
– Ne t’approche pas d’elle, Hank. Et si je te vois lui manquer de respect, tu
le regretteras toute ta chienne de vie.
– Pourquoi, VP, c’est ta régulière ?
Je jette un coup d’œil à Aaron pour qu’il m’éclaire.
C’est quoi, une régulière ?
– Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Dégage !
Hank gronde et charge, tel un taureau furieux. Puis tout s’enchaîne très
vite. Il pousse Aaron violemment contre le plan de travail. Trav réagit au
quart de tour.
– Stan, vire-la d’ici, crie-t-il avant de se jeter sur Hank.
Stan saute du banc et me prend le bras. Pour une fois, je ne cherche pas à
discuter.
7
Aaron
Le bras autour du cou de Hank, ma lame contre sa jugulaire, je le menace :
– Calme-toi, ou je te bute.
– Putain, Trav, je faisais que rigoler. Je m’en tape, de cette brebis.
– Ce n’est pas une brebis, grogné-je.
– Alors quoi, c’est ta régulière ? Tu nous as caché que t’as une petite
protégée ? Remarque, je te comprends, elle est bonne.
– Tais-toi, je t’interdis de parler d’elle ou même de poser les yeux sur sa
personne.
– C’est qui, cette fille, pour que tu te mettes dans tous tes états ?
Je le lâche et me passe une main fatiguée sur le visage.
– Un bon gros tas d’emmerdes en perspective, murmuré-je en quittant la
pièce d’un pas rageur.
***
Deux heures plus tard, assis à la gauche du prés’, dans la chapelle – une
pièce immense garnie de chaises installées autour d’une table de chêne clair
sculptée à l’effigie du club, et où se déroulent toutes les réunions importantes,
ainsi que les prises de décisions et les votes –, je l’écoute distraitement
exposer la situation, les yeux rivés sur Hank.
J’espère qu’il va fermer sa grande gueule.
Lui aussi me mate en massant sa mâchoire douloureuse et en se foutant de
ma gueule. Maintenant qu’il sait qui elle est, il la ramène moins, et je sais
qu’il se taira, mais je n’ai pas fini d’en entendre parler. Je veux surtout éviter
à Cassandra d’avoir des problèmes avec son père quelques heures à peine
après son arrivée.
Pourquoi, putain ? Ce ne sont pas mes oignons !
Je pense même que ça lui remettrait les idées en place, à cette furie. Bon
Dieu, je la revois à moitié à poil dans la cuisine, et je retiens un grondement.
Je la pensais faible et peu sûre d’elle, et je constate qu’il n’en est rien. Sous
ses dehors de pucelle effarouchée se cache une battante.
Une fois encore, je me demande ce qu’elle a subi pour partir à l’aventure,
seule, retrouver un père qu’elle n’a pas vu depuis des années. Depuis plus de
neuf ans.
Je le sais parce que j’étais avec lui lorsqu’il est allé la trouver dans son
école. Je ne l’ai jamais quitté depuis. Pas un seul jour. Cette gamine, je ne l’ai
vue qu’un court moment, mais j’ai rêvé d’elle pendant des nuits entières,
incapable d’extirper de ma mémoire son visage angélique, ses immenses
yeux bleus. Ça m’est revenu comme un flash en pleine gueule ce matin quand
je suis entré dans la cuisine et qu’elle a levé son regard vers moi.
Je l’avais pressenti ; mon cœur le savait, lui. Seulement, je n’étais pas prêt
à l’accepter. Je l’ai reconnue, et ce connard a fait un bond dans ma poitrine.
Bordel de merde…
Mes souvenirs reviennent en force. En vérité, elle n’avait rien d’une
gamine. Grande, mince, elle semblait si triste, si apeurée que j’ai
immédiatement eu envie de la protéger. Puis elle s’est mise à pleurer, et je lui
ai tendu un mouchoir. Nos doigts se sont touchés. Elle a levé ses beaux yeux
vers moi et m’a regardé avec une expression indéfinissable que j’ai prise pour
de la fascination, un intérêt évident. Nos regards se sont soudés l’un à l’autre,
comme si nos âmes se reconnaissaient.
Lorsque nous sommes repartis, je me suis retourné en sentant sa présence
à la fenêtre. Elle me regardait. Les âmes sœurs sont-elles faites pour se
rencontrer et s’aimer, quoi qu’il arrive ? Je me suis longtemps posé la
question, et je me la pose encore.
J’ai souvent rêvé que je retournais la chercher pour l’avoir près de moi,
mais je ne l’ai pas fait, et son souvenir s’est estompé peu à peu dans la fureur
et la colère permanentes. Qu’avais-je à lui offrir, de toute façon ? Des larmes,
de la peur, des incertitudes quant à l’avenir ? Rien n’a changé depuis, et j’en
suis toujours au même point : il n’y a rien de bon pour elle, ici.
– Aaron ?
–…
– Putain, tu m’écoutes ? Et arrête avec ce couteau.
Je lève les yeux pour découvrir la pièce vide. Puis je regarde mes mains, le
plateau de chêne massif, les entailles profondes incrustées dans le bois.
Merde…
Je n’ai plus fait ce genre de choses depuis des années. Il fut une époque où
je passais mon temps à tout lacérer. Tout et n’importe quoi, plutôt que ma
peau. Je n’étais pas débile à ce point, bien qu’animé par le désir de détruire.
Jusqu’à ce que je trouve un autre exutoire : les chattes des brebis. Baiser.
Baiser jusqu’à m’évanouir, jusqu’à oublier qui je suis, pour finir par y
parvenir. Au début, c’était pour occulter ma chienne de vie, effacer le fait que
ma mère m’avait abandonné, moi, son seul enfant, pour aller je ne sais où
avec un autre biker, encore plus déglingué que mon paternel, et c’est pas peu
dire. J’étais petit, mais je me souviens des colères noires de mon père, la
plupart du temps dirigées contre moi. Ensuite, ç’a été pour l’oublier, elle, ses
immenses yeux bleus malheureux, son visage torturé.
– Je veux que tu prennes soin d’elle, que tu la protèges s’il devait
m’arriver quelque chose.
– Hein ?
Je regarde Sam.
– Tu m’as très bien compris. Si ça doit mal tourner, tu dois me promettre
de l’emmener loin de tout ce merdier. Tu prends ton biplace, et vous vous
tirez, c’est clair ?
Voyant que je ne réponds toujours rien, me contentant de le fixer tout en
essayant de mesurer l’impact de sa requête sur mon avenir, il insiste :
– J’ai ta parole ?
– Oui, prés’.
– Et ça commence dès aujourd’hui.
– Quoi ?
– À partir de maintenant, et jusqu’à nouvel ordre, tu ne la lâches pas d’une
semelle.
– Même quand elle va pisser ?
Il a une grimace et se retient pour ne pas me foutre sur la gueule.
– Et ne t’avise pas de lui manquer de respect. Si tu la touches, je te fais
exploser la cervelle, c’est bien compris ? Aaron Travis ? martèle-t-il, perdant
patience devant mon mutisme et mes yeux de débile décérébré.
Quand il m’appelle par mon nom en entier, c’est mauvais signe. Je me
revois, ado boutonneux, dégingandé et ingérable. Combien de fois m’a-t-il
plaqué contre le mur pour me faire entendre raison, alors que mon propre
père n’en avait rien à foutre ? J’ai arrêté d’en tenir le compte. Sans lui, je
serais déjà en prison, à croupir et mourir à petit feu, ou plus sûrement bouffé
par les vers, le ventre ouvert.
Je dois tellement à cet homme que mon cœur se serre.
– Tu ne peux pas me demander ça, prés’.
– Et pourquoi donc ?
– Parce que, c’est tout.
– Tu es le seul en qui j’ai vraiment confiance, le seul qui saura la sortir de
cette merde.
Que me cache-t-il ?
– Tu ne nous as pas tout dit ?
– Non.
– Et ?
Il se rassied et se passe une main sur son visage las.
– On est dans la merde.
– Qui ?
– Ted Barton.
– Merde. Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?
– C’est le beau-père de Cassie. D’après elle, il cherchera à la retrouver.
J’ai la sensation qu’une lame acérée me laboure le bide.
– Pourquoi ?
– Pour qu’elle rentre au bercail, auprès de sa mère.
Mouais, je ne suis pas convaincu.
– Tu ne crois pas qu’il y a autre chose ? Tu as bien remarqué les marques
sur son cou, non ?
– Oui. Elle m’a dit qu’il l’avait frappée pour avoir osé lui tenir tête.
– Tu la crois ?
– Non. Si je croise cet enfoiré, je le bute pour avoir osé la toucher, c’est
aussi simple que ça.
Alors, nous serons deux.
– Combien de temps avant qu’il nous tombe dessus ?
– Une semaine, tout au plus.
– Je vois. Alors, on attend bien sagement ?
– Ouais, on ne bouge pas, on se prépare. Je vais rapatrier les Nomads.
– OK. Confinement ?
– Non, nous allons attendre que tout le monde soit rentré.
Il me tend une liasse de billets.
– Tu iras lui acheter quelques bricoles pour sa chambre. Je veux qu’elle se
sente bien.
– Sans elle ?
Il plante ses yeux dans les miens.
– Avec elle.
– Merde, Sam, je ne suis pas une putain de nounou.
– Aaron, me réprimande-t-il.
– J’ai dit non. Tu sais où me trouver. Et tu devrais lui dire de partir, sa
place n’est pas ici.
Il hurle encore mon prénom lorsque je quitte la chapelle en claquant la
porte derrière moi. Nous aurons bientôt les hommes du sénateur sur le dos, et
il me demande d’aller faire les boutiques ? Il est inconscient ou quoi ? Il
devrait surtout la renvoyer chez elle avant qu’elle foute le feu au club.
Et à ta bite !
En arrivant au bar, je bloque sur une chute de reins découverte, des jambes
interminables qui se serrent et se desserrent, tandis que leur propriétaire, le
menton dans la main, se concentre sur les paroles de Daisy, la régulière
d’Asher, un frère parti en expédition. Putain, je n’arrive pas à en détourner le
regard.
J’imagine mon nom sur ses reins, ses jambes autour de ma taille, avec ma
queue profondément enfoncée dans sa chatte incandescente. Je serre les
poings.
Je ne devrais pas penser à elle ni avoir envie d’elle. Ça ne m’apportera rien
de bon.
– Trav, fait Stan en m’empoignant le bras.
– Quoi ?
Il m’attire à l’écart et gronde :
– Tiens-toi tranquille avec elle.
– Je ne comprends pas, mon frère, explique-toi.
– J’ai remarqué ton regard sur elle. C’est la fille du prés’, insiste-t-il.
Je vois rouge.
– Tu crois que je ne le sais pas, peut-être ? Elle t’intéresse ?
– Dis pas de conneries, je veux t’éviter des ennuis, c’est tout. Putain,
pourquoi t’es en colère ?
– Fous-moi la paix, Stan.
Je m’arrache de sa poigne d’un coup d’épaule et, ignorant le regard de
Cassandra posé sur moi – elle n’a visiblement rien raté de la scène –, je sors
du club.
J’ai besoin de prendre l’air, de rouler et de voler. J’aurais même besoin de
partir quelques jours, à des milliers de kilomètres, tout seul, mais je ne peux
pas laisser le club ni mes frères si ça venait à se gâter. Ce qui ne saurait
tarder.
Quelle merde…
J’allume une clope et je retiens un grognement en sentant mon portable
vibrer dans la poche de mon blouson. Je lève les yeux vers la fenêtre du
bureau du prés’. Même à cette distance, je peux voir qu’il est en colère. Je
sais ce que je risque, j’en ai pleinement conscience. Mais je préfère encore lui
désobéir plutôt que de passer du temps avec sa fille. Un autre que moi se
serait déjà fait passer à tabac pour n’avoir osé qu’une infime partie de ce que
je lui fais endurer depuis que je suis gosse. Mais peut-être qu’un jour, il en
aura marre de mes écarts de conduite et il me foutra dehors.
Je n’avais pas pensé à ça…
Que deviendrai-je loin du club ? Loin de mes frères ? Je n’ai rien connu
d’autre. Ce serait comme m’arracher le cœur, car, même si j’aime voler,
même si je suis accro à mon bimoteur, je suis encore plus dépendant de ma
bécane et de mon club. Sam m’a toujours dit que j’en prendrai la direction
après lui, mais j’avoue que ça ne m’intéresse pas. J’y suis bien, c’est mon
univers, mais je n’ai aucune envie d’en avoir le commandement. Je pourrais
en revendiquer le contrôle, je suis en âge pour ça, mais je m’en branle. Je lui
laisse le plaisir de diriger cette bande de dégénérés que j’appelle mes frères et
que j’aime pourtant plus que tout.
Je jette ma clope et l’écrase d’un coup de talon.
Fais chier !
Je fais demi-tour pour rentrer. J’empoigne Cassandra par le bras. Elle
résiste, et je me retiens pour ne pas la charger sur mon épaule, l’emmener
dans ma chambre et lui apprendre comment bien se comporter avec un
homme.
Sam veut que je passe du temps avec elle ? Eh bien, il va être servi, et elle
aussi. Je vais être tellement ignoble, tellement imbuvable qu’elle me fuira
pour le restant de ses jours, et enfin j’aurai la paix. L’emmener faire des
courses ? Il me prend pour qui ? Il se fout vraiment de ma gueule.
– Suis-moi, ordonné-je d’une voix dure alors que Stan s’avance, prêt à
prendre sa défense.
– Pour aller où ? demande-t-elle. Je n’ai aucune envie de t’accompagner.
Je m’approche et la serre contre moi d’un bras pour murmurer à son
oreille :
– C’est un ordre de ton père, alors, tout comme moi, tu vas lui obéir ou je
te mets une fessée devant tout le monde.
Je souris en la voyant capituler plus rapidement que prévu. Elle paraît
même quelque peu décontenancée.
Elle n’est pas au bout de ses surprises. Des bricoles pour sa chambre ? Il
peut toujours courir. Je vais lui en faire baver et la dégoûter pour toujours de
cette partie du Texas afin qu’elle retourne à sa vie de citadine friquée.
Je sais que je me comporte comme un salaud, mais je n’en ai rien à foutre.
Je ne veux pas me laisser attendrir. Plus vite elle sortira de ma vie, plus vite je
retrouverai ma paix de l’esprit et ma sérénité.
Cette histoire a assez duré.
***
Quelques heures plus tard, après un trajet durant lequel nous n’avons
échangé que peu de mots, perdus dans nos pensées respectives, je me gare à
l’entrée du parc naturel des Caprock Canyons.
– Qu’est-ce qu’on fait ici ? demande-t-elle en me suivant à l’extérieur.
– Du tourisme, dis-je en la devançant et sans plus lui accorder la moindre
attention.
– Tu pourrais au moins m’attendre, se plaint-elle au bout de plusieurs
mètres.
Je pousse un soupir et m’arrête en tapant du pied.
– C’est bon ? Tu es capable de marcher un peu plus de cent mètres, non ?
– D’habitude, oui, mais pas avec des bottes de cow-boy.
– Nous allons arranger ça !
Je l’entraîne dans un magasin pour lui acheter des chaussures de marche,
un sac à dos, une casquette et plusieurs bouteilles d’eau. Je me charge de
transporter la bouffe.
Contre toute attente, elle semble prendre plaisir à la randonnée, comme
une gamine devant de nouveaux jouets. Malgré moi, je réponds à ses
questions sur la faune et la flore en ressentant, moi aussi, de plus en plus de
plaisir. J’étale mon savoir tout en me réjouissant de son air surpris devant
mes réponses détaillées.
Eh oui, princesse : si tu penses que je ne suis qu’une bite sans une once de
culture, tu te trompes.
Sans savoir exactement pourquoi, j’en éprouve quelque fierté.
– Et ça, c’est quoi ?
Je me retourne… et bloque sur son buste dénudé, son soutien-gorge, son
tee-shirt pendu à la ceinture de son pantalon, sa poitrine…
Putain ! Elle veut ma mort, ou quoi ?
– Rien d’important. On continue, grondé-je, en faisant volte-face, après
avoir aperçu un sourire malicieux sur ses belles lèvres.
Ah, elle veut jouer à ce petit jeu ? Alors, jouons, et nous verrons qui sera
le plus fort et le plus téméraire.
Je sors moi aussi le grand jeu. Sourires en coin, œillades enflammées, et,
lorsque j’essuie mon visage avec mon tee-shirt imbibé de sueur, je suis
heureux de constater qu’elle ne peut éviter de mater mes abdos.
La journée s’écoule, entre tortures et tentations. Plus les heures filent, plus
mon humeur devient massacrante. J’en ai plus qu’assez de résister à
l’attraction et à la fascination qu’elle exerce sur moi. Je vais la foutre dans un
bus pour qu’elle rentre au club et j’irai me noyer dans la piscine du Wet
n’Wild Waterworld.
J’enrage alors qu’elle supporte mon humeur de chien, la chaleur et la
fatigue avec une totale maîtrise d’elle-même. Je ne pensais pas une seule
seconde qu’elle serait aussi résistante. J’imaginais qu’elle allait me supplier
de rebrousser chemin ou de la porter parce qu’elle aurait mal aux jambes,
mais j’en suis pour mes frais.
– Ça va ? demandé-je pour la millième fois.
Sous-entendu : tu en as assez ?
– Oui, très bien, merci. Cet endroit est magnifique, répond-elle, comme à
chaque fois.
Je grogne. Moi, ça ne va pas. Pas du tout, même ! Rien ne se passe comme
je l’ai prévu, et, plus je la regarde, plus j’ai envie d’elle. Je revois ses
expressions d’extase face au panorama lorsque nous nous sommes arrêtés
pour nous restaurer. A-t-elle cet air-là lorsqu’elle jouit ?
Putain, stop, Aaron ! Pense à autre chose, nom de Dieu !
Je m’arrête devant une montée escarpée au milieu des épineux.
– Passe devant, c’est dangereux. Je te retiendrai si tu glisses.
– D’accord, si tu veux.
Je la laisse me contourner en me frôlant, et son contact m’arrache un
frisson. Elle commence à monter, et là, putain, le mouvement déhanché de
ses fesses, ses petits halètements d’effort… tout me fout la tête à l’envers. Je
savais que c’était une mauvaise idée. Tout part en couille, depuis le début.
– Fais attention aux serpents, crié-je soudain pour m’amuser, chasser le
trouble qui prend de l’ampleur dans mon corps et tenter de faire abstraction
de ma queue enflée.
Je ris lorsqu’elle pile. Avec un cri strident, elle me saute dans les bras, et
mon rire se coince dans ma gorge. Je la tiens serrée contre moi. Longtemps.
Trop longtemps. Beaucoup trop longtemps pour ma paix intérieure. Puis je la
repose au sol sans aucune douceur.
– On rentre, bougonné-je une fois de plus en ignorant son air dévasté et ses
yeux humides.
***
De retour au club, je l’abandonne au bar et je monte directement dans le
bureau du prés’. J’ouvre la porte sans frapper, puis je me plante devant lui.
– Ce sera sans moi, trouve quelqu’un d’autre.
Il sait très bien que je parle de sa fille. Il est hors de question que je passe
une minute de plus seul avec elle. J’ai cru devenir fou sur le chemin du
retour. Je n’avais qu’une envie : m’arrêter au bord de la route pour
m’enfoncer en elle et oublier ce feu brûlant qui me mettait à la torture. Je
voulais voir ses yeux se révulser de plaisir. Je n’en pouvais plus. Mes doigts
devenaient blancs à force de serrer le volant et j’avais mal à la mâchoire. Et
ça a été pire en l’entendant renifler à plusieurs reprises.
Je quitte la pièce, dévale l’escalier, puis je traverse le bar à grandes
enjambées sous les regards surpris de toutes les personnes présentes. Je fous
un coup de poing dans la porte, l’envoyant heurter violemment le mur.
Fais chier…
Puis j’enfourche ma bécane.
Tout en roulant comme un fou sur la ligne droite entre le club et Corpus
Christi, je repousse les images de Cassandra collées à mes rétines, ses grands
yeux mouillés de larmes.
J’accélère. L’asphalte se déroule sous mes roues, l’adrénaline de la vitesse
coule dans mes veines. Un vrai shoot naturel, en attendant celui de l’azur du
ciel. Je ne connais rien de mieux pour déconnecter : le bruit du moteur, le
casque sur mes oreilles, la concentration, l’infini déployé devant mes yeux.
En général, mon esprit tourmenté se calme. Après avoir volé plusieurs
heures, je sais que j’aurai les idées plus claires et que j’arrêterai de voir son
joli petit cul se balancer devant mes yeux.
J’entre dans le hangar pour aller garer ma moto à son emplacement
habituel. Les gars sont tous sortis et il ne reste que mon avion, un magnifique
bimoteur blanc flambant neuf, avec « AngelWings », le nom de mon
escouade, écrit en lettres bleues.
Eddy vient à ma rencontre.
– Ça va, fils ?
– Ouais. T’as fait le plein ?
– Oui, tout est en ordre.
– OK. Je vais dormir. Prépare-le pour demain matin, à l’aube.
– Pas de problème, je m’en occupe, fils. Dormir te fera du bien, t’as une
sale gueule.
– Merci, Ed, ta sollicitude me touche, lancé-je en lui mettant une tape sur
l’épaule. Marge est là ?
– Fidèle au poste, comme toujours. Elle ne manquerait un jour pour rien au
monde. Elle mourra dans ce bureau.
– Pourquoi tu dis ça, elle est souffrante ?
– Mais non, ma femme est un roc, sort-il ironiquement en s’éloignant.
Avec un soupir de soulagement, je me dirige vers le bureau de
commandement, où officie Margaret, sa moitié, une plantureuse
septuagénaire qui m’a vu naître.
– Salut, Marge, dis-je en claquant une bise sur sa joue duveteuse. J’ai
prévu de voler demain matin, tu as quelque chose pour moi ?
– Non, mon beau, c’est calme, répond-elle en me prenant les joues pour
m’embrasser. Hou, ça n’a pas l’air d’aller, toi, tu as le regard soucieux. Tu
veux m’en parler ?
Je ne peux rien lui cacher, elle me connaît comme si j’étais de son sang.
Marge est ce qui se rapproche le plus d’une grand-mère : protectrice,
moralisatrice, et… folle de moi. Elle m’aime. Inconditionnellement. Seul
point noir, elle me bassine depuis des lustres pour que je sorte avec sa petite-
fille. Si elle savait comment je traite les meufs, quel connard je suis, elle
arrêterait d’essayer de me la foutre dans les pattes.
– Je…
Soudain, j’ai envie de me confier, mais pour lui dire quoi ? Que je suis
tombé raide dingue de la fille de mon prés’, une fille dont le souvenir m’a
hanté pendant des mois, lorsque j’avais 16 ans, et que la vie a remise sur mon
chemin tout récemment ? Je ne sais même pas si elle se souvient de moi, ni
même si elle a ressenti la même chose.
Je l’ai cru, sur le moment, mais maintenant, je ne sais plus. J’ai plutôt le
sentiment que ma présence lui fait horreur, et c’est ce que je voulais, non ?
Que mon contact lui foute la gerbe. Ce serait tellement plus simple. Alors,
pourquoi j’ai mal ? Pourquoi ai-je le sentiment d’avoir perdu quelque chose
de précieux, quelque chose d’indispensable à mon bonheur ?
Quand je repense à ce jour-là, je sais qu’un truc s’est passé. J’en suis sûr.
Ça a vibré dans mon cœur. Un cœur que je croyais mort depuis longtemps –
depuis le départ de ma mère, je crois – et qu’aucune femme n’a su réanimer
depuis. Il n’a plus battu pour aucune meuf, jusqu’à ce que Cassandra le
réveille à nouveau.
Fais chier…
La voix de Marge me fait sursauter.
– Tu t’es encore disputé avec Samuel ?
– Ouais. Excuse-moi, je n’ai pas très envie d’en parler. Je vais me coucher,
à demain.
– À demain, mon grand.
Je la plante là avant de pleurer dans son giron sur mon sort. Je hais les
sentiments, je hais les larmes, je hais les femmes, et je hais encore plus cette
meuf pour ce qu’elle déclenche dans mon corps et dans mon cerveau. Je
devrais la baiser pour me la sortir une bonne fois pour toutes de la tête. Une
fois que je l’aurai eue, je suis sûr qu’elle arrêtera de me hanter. Il faut surtout
que j’arrête de penser avec ma bite.
Je pousse un juron en entendant mon portable sonner, puis en voyant le
nombre de messages laissés par Samuel. Bien qu’habitué à mes escapades, il
a cherché à me joindre de nombreuses fois, certainement pour me foutre une
branlée en raison de la façon dont j’ai traité sa fille.
Ce ne serait que justice.
J’efface ses messages sans les écouter et je me rue sous la douche. L’eau
fraîche m’aide à reprendre mes esprits et chasse peu à peu la fatigue de la nuit
que j’ai passée, les yeux fixés au plafond.
***
Après un bon café bien corsé, partagé avec Marge, je décide de monter
dans mon avion lorsqu’elle me fait de grands signes en accourant.
– Tu ne devrais pas sortir, ils annoncent un gros coup de vent à la radio. Il
sera sur nous dans quelques heures.
– T’inquiète, Marge, mais fais rentrer les gars. Moi, je vais m’amuser un
peu.
– Ce n’est pas prudent, mon garçon. Je vais me faire des cheveux blancs.
– Tu as déjà tous tes cheveux blancs, Marge.
– Oui, ben alors, je vais devenir chauve.
Je lui serre l’épaule.
– Je suis un bon pilote.
– Le meilleur, je sais. Jack le disait souvent quand tu n’étais pas là pour
l’entendre. Ton père affirmait que tu avais ça dans le sang.
Je la regarde sans comprendre.
– Mon père disait ce genre de choses de moi ?
– Oui. Il t’aimait, même s’il n’a jamais su te le dire, ou même te le
montrer, dit-elle en s’éloignant. Fais attention à toi.
Mon père… un mot sympa à mon égard ?
Je ne la crois pas. Il n’était pas ainsi. Elle dit ça pour me faire plaisir, pour
que je me raccroche à quelque chose parce qu’elle sent que je ne vais pas
bien.
Je ferme mon blouson d’un geste sec, puis je grimpe dans le cockpit et
attache ma ceinture. Je mets mon casque et allume les moteurs. La magie
opère instantanément. Après avoir effectué les vérifications d’usage, décliné
mon identité et décrit mon plan de vol à la tour de contrôle, je m’élance sur la
piste. Je survole mon aérodrome et, comme à chaque fois, un sentiment de
fierté prend possession de moi. Je fais plusieurs cercles, répondant aux saluts
d’Eddy, puis je m’éloigne en direction du golfe du Mexique.
Lorsque la première bourrasque ébranle l’appareil, je regrette presque ma
témérité, et, lorsque des zébrures illuminent le ciel, j’ai l’impression que je
vais me chier dessus.
Putain de bordel, tout ça pour fuir une femme…
8
Cassandra
Installée au bar, je sirote mon café tout en repensant à la journée d’hier. Ce
type va me rendre folle. J’ai passé mon temps à me débattre entre l’envie de
le frapper, ou de le mettre par terre pour lui sauter dessus et l’embrasser à
pleine bouche. Je m’étais fait un point d’honneur de ne pas l’irriter, de
m’intéresser à la nature, à cet endroit magnifique qu’il me faisait découvrir, et
je voulais qu’il ait une autre opinion de moi, qu’il cesse de me considérer
comme une précieuse ou une citadine écervelée incapable du moindre effort.
Je suis plus résistante que j’en ai l’air. Je pensais avoir réussi, jusqu’à ce
qu’il me tienne contre lui. Là, il a pété un plomb, et moi aussi. Je ne peux
plus ignorer ce qu’il m’inspire, et, sous son indifférence et la dureté de son
regard, je me suis effondrée. J’ai retenu mes larmes, pour les laisser couler
silencieusement sur le chemin du retour.
Puis il s’est barré. Mais pour aller où ? Mon père n’a rien voulu me dire, et
je lui en veux également.
– Qu’est-ce qu’il avait, Trav, pour partir comme ça hier soir ? demande
Daisy. Tu es au courant de quelque chose, Stan ?
Ce dernier, que je n’ai pas entendu arriver, me regarde avant de répondre :
– Non, mais je m’en doute un peu.
Il s’interrompt lorsque l’un de ses frères lui tape sur l’épaule, lui
ordonnant de rejoindre mon père dans son bureau. En les voyant s’éloigner,
je ne peux m’empêcher d’être déçue. J’avais des tas de questions à lui poser
puisqu’il a avoué savoir ce qu’il se passe avec Aaron. Je veux comprendre,
même si je sais que je ne devrais pas autant m’intéresser à lui. Oui, j’en suis
consciente, mais c’est trop tard : cet homme a pris possession de mon
cerveau.
Perdue dans mes pensées, je sursaute lorsque Stan me tend mon pull.
– Viens, on sort.
– Encore ? Je suis déjà allée me balader avec Aaron, hier, et je n’ai pas
envie de…
Sans m’écouter davantage, il se détourne, les mâchoires serrées, pour
s’éloigner à grands pas, m’obligeant à lui courir après. J’en ai marre qu’ils se
déplacent tous au pas de charge, comme s’ils avaient le diable aux trousses.
Marre d’avoir le sentiment de déranger, d’être insignifiante, en complet
décalage dans ce monde d’hommes. S’ils le pouvaient, tous autant qu’ils sont
– et Aaron le premier –, ils me renverraient chez moi.
Je retiens la porte du club avant qu’elle ne me revienne dans la tronche
lorsqu’une furie blonde, sortie de je ne sais où, me bloque le passage, puis me
bouscule sans ménagement. Je mets quelques secondes à reconnaître la fille
qui a si gentiment accueilli Aaron en lui mettant la main à l’entrejambe,
comme s’il était sa propriété.
Elle s’approche, menaçante :
– Fille du prés’ ou pas, j’en ai rien à foutre. Aaron est à moi, alors, si tu te
casses pas d’ici vite fait, je te saigne.
Je la pousse à mon tour.
– Je n’irai nulle part, et vous ne me faites pas peur.
– Lilly, hurle Stan depuis la cour. Fiche-lui la paix.
Elle répond par un doigt d’honneur. Une telle animosité traverse ses iris
lorsqu’elle les reporte sur moi que je fais un pas en arrière, m’apprêtant à
recevoir un coup ou un crachat en plein visage. En voyant Stan accourir vers
nous, elle bat en retraite, non sans lâcher, un : « Salope, j’aurai ta peau… »
J’en reste abasourdie, chamboulée plus que je ne l’aurais cru, n’ayant
jamais ressenti autant de haine ni de méchanceté gratuite à mon encontre.
– Ça va ? me demande Stan. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
Je soupire en prenant sur moi.
– Rien d’important.
– J’en parlerai quand même au prés’ ce soir.
– Non, m’empressé-je de répondre. Je t’en prie, je ne veux pas être la
source de conflits. C’est déjà bien assez compliqué comme ça.
– Je vais quand même en toucher deux mots à Trav pour qu’il la recadre.
Encore moins…
Il reprend sa course.
– Je ne sais vraiment pas si c’est une bonne idée. Stan ? supplié-je.
Percevant ma voix chevrotante, il se retourne :
– Quoi, beauté ?
– Tu n’es pas obligé de me tenir compagnie si tu n’en as pas envie. Je
peux très bien m’occuper seule.
– Je dois t’emmener en ville pour t’acheter des fringues plus correctes.
Ordre de ton père.
Et visiblement, il ferait bien autre chose de sa journée.
– Comment ça, « plus correctes » ?
– Du cuir, quoi. Un pantalon, un gilet. Nous avons une boutique où tu
devrais trouver ton bonheur. Angela t’aidera à choisir.
– Qui est Angela ?
Il détourne les yeux.
Pourquoi tous ces mystères ?
– C’est quoi, une régulière ?
– Je t’expliquerai, monte.
Il m’ouvre la portière du pick-up, puis il s’installe derrière le volant.
Voyant que je ne fais pas un geste, il se penche pour attacher ma ceinture de
sécurité, et je me cale au fond de mon siège pour échapper à son contact. Stan
est très beau, très attirant, il pourrait faire craquer n’importe quelle femme.
Mais il ne me fait aucun effet. J’aimerais qu’un autre homme que lui soit
assis à mes côtés, comme hier.
Je ne dis rien. Je pense à Aaron.
Que fait-il en ce moment ? Est-il allé retrouver une femme ?
– Ça va ? Tu n’es pas malade, au moins ? Tu es toute pâle. Tu veux que
l’on s’arrête quelque part pour prendre un petit déj ?
– Non, c’est gentil, mais je n’ai pas faim.
– Qu’est-ce qui te tracasse, beauté ?
Je m’arme de courage et lui demande, alors qu’il tourne la tête vers moi :
– C’est qui, cette fille, pour lui ?
Il comprend que je parle d’Aaron, pas besoin de lui faire un dessin.
– Une brebis qu’il baise de temps en temps.
– OK, je vois. Tu sais où il est parti ?
– À son club. Lorsqu’il a les nerfs, il a besoin de voler.
– Et tu sais aussi pourquoi il est comme ça, je suppose ?
– Oui.
– Il t’en a parlé ?
– Non, mais je le connais bien et je sais très exactement ce qu’il se passe
dans sa caboche en ce moment même.
Je me lance :
– Tu pourrais m’emmener là-bas ?
– Tu veux dire à Corpus Christi, aux AngelWings ?
– C’est comme ça que s’appelle son club, AngelWings ?
– Yep.
Les ailes des anges. C’est joli.
– Oui. J’ai besoin de…
De quoi, au juste ? De le voir, d’avoir des explications, d’être près de lui,
tout simplement.
– Oublie ça, beauté, répond Stan avant que la moindre argumentation ne
sorte de ma bouche. Ton père me tuerait s’il venait à l’apprendre. Nous
devons nous rendre en ville, un point c’est tout, ce sont les consignes.
Je ne réplique pas, une fois de plus. Je ne suis pas libre d’aller où bon me
semble, je l’ai compris, mais ça part d’un bon sentiment, mon père ne veut
que me protéger. Alors, je vais me retenir de piquer une crise et suivre bien
sagement ses directives pour ne pas risquer de le mettre en colère ni de lui
donner l’envie de me renvoyer, ou d’attirer des ennuis à Stan. Je ne veux en
aucun cas semer la zizanie dans le club. Ce qui m’amène à revoir en pensée la
déferlante de haine dont je viens d’être victime.
J’en suis encore toute retournée, car, en dehors de la maison, je peux dire
que je jouis d’un calme relatif. Étant de nature méfiante, je ne me lie pas
facilement, préférant la compagnie de quelques personnes triées sur le volet.
Je pense soudain à Louisa, ma meilleure amie. Je devrais l’appeler pour la
rassurer, lui dire que tout va bien et que j’ai retrouvé mon père. Je me
promets de le faire dès mon retour, mais ce n’est certainement pas une bonne
idée. Ted a pu mettre son téléphone sur écoute dans le but de retrouver ma
trace. Je ne ferais que le lancer sur ma piste.
Le silence règne dans l’habitacle. Nous n’échangeons plus aucune parole
jusqu’à ce que Stan s’arrête devant un immense magasin de fringues, accolé à
un atelier de motos.
Waouh ! C’est à nous, ça ?
Il descend, fait le tour du pick-up et ouvre ma portière. Puis il met sa main
dans mon dos, m’invitant à avancer tout en regardant partout autour de nous.
– Quelque chose ne va pas ? m’inquiété-je.
– Non, tout va bien. Allez, Angela doit t’attendre. Je patienterai devant la
porte.
– Tu n’entres pas ?
– Non, je préfère rester à l’extérieur.
– Comme tu veux.
Il ne cesse de regarder dans toutes les directions, le visage soucieux et les
sourcils froncés. Je voudrais savoir ce qu’il me cache et si j’ai raison de
m’inquiéter. Je sens la peur me gagner. Je n’aurai plus jamais l’esprit en paix.
Pitié, mon Dieu, faites que tout se passe bien et que Ted finisse par
m’oublier.
Tu peux toujours rêver !
Cette partie de mon esprit, la plus réaliste, continue de me souffler à
l’oreille que je mets le club ainsi que tous ses membres en danger, comme
s’ils n’avaient pas déjà assez de problèmes comme ça.
Mon père et Aaron sont en danger à cause de moi, voilà la vérité.
Je décide d’oublier mes angoisses quelques heures puisque, pour l’instant,
je n’y peux rien changer. Impressionnée, je pose les yeux sur le bâtiment ocre
en forme de V, avec tout un soubassement vitré et une immense tour
rectangulaire centrale, en haut de laquelle brille l’écusson doré des Harley.
À peine suis-je à l’intérieur qu’une femme d’une grande beauté – typée,
très brune, avec de beaux yeux noirs en amande et affichant une petite
trentaine d’années – se dirige vers moi, main tendue.
– Bonjour, je suis Angela.
Je serre sa main en lui rendant son sourire, qu’elle a très doux et avenant.
– Et moi…
– Cassandra, je sais. Ton père m’a appelée pour me prévenir de ta visite.
– Alors, vous savez qui je suis ?
– Oui, et ça me fait vraiment très plaisir de faire ta connaissance. Depuis le
temps que j’entends parler de toi, je peux enfin mettre un visage sur ton nom.
Bien, par quoi allons-nous commencer ? Viens, suis-moi, nous allons trouver
de quoi te transformer en bikeuse glamour et sexy. Tu es très mince, tu
porteras parfaitement les pantalons de cuir du club, continue-t-elle en
avançant dans l’allée.
Je lui emboîte le pas. S’il me fait d’aussi jolies fesses que les siennes, je
suis d’accord. Cette femme est incroyablement belle, élégante, avec un port
de reine et de longs cheveux bouclés ébène glissant dans son dos à chacun de
ses mouvements. Elle porte le gilet des Outlaws.
– Mon père vous a parlé de moi ? demandé-je, la bouche sèche.
– Effectivement, et très souvent même. Je connais ton existence depuis des
années.
– Oh… ce qui veut dire qu’il pensait à moi de temps en temps ?
– Oui, je peux te l’affirmer. Il souffrait que tu grandisses loin de lui, et il
n’a jamais cessé de veiller sur toi ni de t’aimer.
Il ne m’a pas menti, alors.
Soudain émue aux larmes, et rassurée sur le fait que mon père m’aime
vraiment et n’a pas cessé de penser à moi pendant toutes ces années, je la
serre dans mes bras.
– Merci, Angela. Vous ne pouvez pas savoir le bien que ça me fait de vous
entendre dire ça.
J’ai une soudaine intuition.
– Vous êtes sa régulière ?
Je suis persuadée qu’Angela compte pour mon père, même si je ne sais pas
trop ce que ce mot veut dire ni ce qu’il implique. Elle s’écarte, et une ombre
douloureuse traverse son beau visage.
– En tout cas, ce qui s’en rapproche le plus, même s’il n’a jamais voulu…
Enfin, bref, il ne serait pas content d’apprendre que je te parle de nous et de
mes désirs inavoués. Les bikers sont des hommes secrets.
– J’ai cru remarquer, oui. Ne vous inquiétez pas, je ne dirai rien.
Elle me sourit. Je pense m’être fait une alliée, et après la séance
d’intimidation de la brebis d’Aaron, je ne peux que lui être reconnaissante de
me montrer un peu de gentillesse et de me laisser croire que je suis la
bienvenue, du moins dans son magasin. Elle me précède dans les rayons,
choisit des vêtements, noirs pour la plupart, avec les incrustations du club.
– Bien, voyons… un pantalon, un gilet, des tee-shirts… avec des strass, je
viens de les recevoir. Regarde : sur toi, ils seront du tonnerre, termine-t-elle
en les plaçant devant elle pour que je me rende compte de l’effet.
Effectivement, ils sont superbes. Puis elle s’arrête devant un portant et
demande :
– De la lingerie ?
Noire également.
Pourquoi pas…
– Celui-ci ?
Ses tourbillons, ses sourires et son babillage me donnent le tournis. Tout
est très beau et le cuir est extraordinairement souple. Je me demande soudain
à quoi je vais ressembler dans de tels vêtements.
Quelques minutes plus tard, je ne me pose plus la question en me
regardant dans la glace, peinant à reconnaître la femme qui me fait face.
La vache…
– Tu es magnifique, chérie, ton père va être fier de toi. Il a plutôt intérêt à
calmer ses gars avant qu’ils n’en viennent aux mains pour conquérir ton
cœur.
Le loup dans la bergerie… Ouais, je sais.
Je frissonne en pensant à Lilly et à ses menaces. Dois-je la prendre au
sérieux ou ne sont-ce que des divagations de femme amoureuse marquant son
territoire ?
Je devrais me confier à Angela. Son attitude empreinte de sympathie, alors
qu’elle attend mon ressenti – que je tarde à lui donner, encore une fois perdue
dans mes pensées –, me laisse supposer qu’elle pourrait devenir mon amie et
peut-être me tranquilliser, me conseiller sur la conduite à tenir, bien que le
mieux que je puisse faire, c’est ignorer cette folle de Lilly et ne pas me laisser
intimider.
– D’ailleurs, Stan paraît déjà conquis.
Je croise dans le miroir le regard du biker blond posé sur moi lorsque,
soudain, derrière lui, une Jeep lancée à toute allure entre dans mon champ de
vision.
La scène devient irréelle, d’une incroyable rapidité. Tout s’enchaîne
devant mes yeux épouvantés. Tandis que je me retourne pour hurler à Stan de
se mettre à l’abri, il plonge devant le pick-up, sortant un flingue de sa botte,
alors que des tirs font voler en éclats les vitrines.
Angela crie et se saisit de mon bras pour m’entraîner vers une trappe au
niveau du sol. Elle ouvre le battant et me pousse à descendre. Elle a juste le
temps de me rejoindre et de refermer derrière elle qu’un bruit assourdissant
de fin du monde retentit.
Par réflexe, je me jette à terre, les mains sur la tête, tandis que le magasin
s’effondre, nous ensevelissant sous des tonnes de gravats. Mon cœur pulse à
mille à l’heure. J’ai bien cru que ma dernière heure était arrivée.
Je me redresse lentement en regardant tout autour de moi, complètement
hébétée. Je pense soudain à Aaron. Et si je ne le revoyais jamais ? Si je
mourais ici, asphyxiée avant que quelqu’un vienne nous secourir ?
Non, je ne veux pas le croire. La vie ne l’a pas remis sur mon chemin pour
me l’arracher aussitôt. Ce ne serait pas juste.
Alors, je prie pour avoir le bonheur de le retrouver.
9
Aaron
Combien de temps mon appareil va-t-il résister à la tempête faisant rage
au-dessus du golfe ? Pris dans la tourmente d’un ciel noir comme de l’encre,
je ne vois plus rien. Mes instruments s’affolent et font monter d’un cran mon
anxiété, déjà à son niveau maximal. Je vole à l’instinct, et mon instinct me
souffle que ce n’est pas bon. Pas bon du tout même, une vraie merde !
Je vérifie encore une fois l’altimètre, tapant sur l’écran, puis j’enclenche le
traceur de mon portable. Ainsi, si jamais je m’écrase, ce qui est plus que
probable, en plus des indications de la boîte noire, mes frères seront capables
de me retrouver pour au moins me donner une sépulture décente, si tant est
qu’il reste quelque chose de moi. Si je survis au crash, ce qui serait déjà
miraculeux, les charognards attirés par l’odeur du sang ne feront de mon
corps qu’une bouchée. Je sais d’expérience que la forêt mexicaine est loin
d’être accueillante.
Bordel de merde…
Je m’accroche au manche et gronde en pensant que mon magnifique avion
tout neuf, que je n’ai même pas fini de payer – mon petit bijou –, n’en
réchappera pas.
Pas plus que toi, mec.
Pour la millième fois, j’envoie des messages de détresse, en donnant ma
position, sans vraiment attendre de réponses, puisque jusque-là je n’en ai reçu
aucune. Je suis seul au monde, livré à moi-même. Sans crier gare, des images
de ma courte existence affluent dans mon cerveau.
Ma dernière heure est-elle arrivée ?
Est-ce que mon âme le sait, à défaut de ma volonté ? Putain, je ne veux pas
crever tout seul. Je suis courageux, je n’ai jamais faibli devant aucun danger,
devant aucun mec, même armé jusqu’aux dents. Je suis toujours monté au
combat pour protéger mes frères. Mais là, putain, je ne maîtrise plus rien, et
encore moins les éléments déchaînés. Je sors ma médaille de ma chemise,
seul souvenir de ma mère, et la place contre mes lèvres tandis que quelques
mots de prière, autrefois entendus à la télé, me reviennent en mémoire.
Je ne suis pas doué pour prier, mais putain, maman, où que tu sois, veille
sur ton fils, car là, j’ai vraiment besoin de toi.
Cette médaille ne me quitte jamais. Elle l’a placée autour de mon cou
lorsque j’étais bébé avant de m’abandonner, après une violente dispute avec
mon paternel. M’aimait-elle ? Ne serait-ce qu’un tout petit peu ? J’en sais
foutre rien !
Ce que je sais, c’est qu’elle en avait marre des brebis que mon père baisait,
du sang, de la violence, du danger permanent. Sam m’a tout raconté lorsque
j’étais un ado révolté, alors que mon paternel ne voulait rien me dire, lui. Il
s’enfonçait alors dans la violence, répondant à mes questions par des coups.
J’avais besoin de comprendre si c’était ma faute. Qu’est-ce que j’avais fait de
mal pour qu’elle se tire en me laissant tomber ? Je n’y étais pour rien, je
n’étais pas la cause de son départ. Il m’a fallu des années pour m’en
persuader, mais le mal était fait.
Peut-être cette médaille saura-t-elle me protéger, mieux que ma génitrice
ne l’a fait en m’abandonnant entre les mains des nombreuses femmes de mon
père qui se sont succédé après son départ et qui s’occupaient de moi par
obligation, mais sans réelle envie, me délaissant dans un coin dès qu’il avait
le dos tourné.
J’étais un fardeau pour tout le monde. Sauf pour Sam. Puis je suis devenu
un putain de canon, et là, la donne a changé, et c’est moi qui leur en ai fait
voir de toutes les couleurs.
La carlingue de l’avion, bringuebalée dans tous les sens par les vents
violents, me ramène à la réalité, et je m’acharne à tenir le cap. Les trombes
d’eau s’abattent sur le cockpit. Les rafales se succèdent, me déstabilisent,
rendant le maintien de ma direction de plus en plus compliqué. L’orage
m’environne, le tonnerre gronde et les zébrures continuent de déchirer le ciel
noir.
L’avion tremble. Les moteurs toussotent, malmenés par des ratés.
Il ne manquait plus que ça.
– Aller, bébé, tiens le coup, me lâche pas, putain…
Soudain, ce qui devait arriver arriva.
Malgré mes vagues prières, la foudre s’abat sur l’avion, enflammant l’un
des moteurs. L’autre ne tarde pas à s’arrêter, victime de surchauffe. L’avion
plane un moment, puis c’est la chute libre.
Plus je descends, moins la masse nuageuse est dense, mais pour autant je
n’y vois pas grand-chose. Je scrute devant moi en priant, une fois de plus,
pour être au-dessus de la forêt, ce qui augmenterait mes chances de survie
lors de l’atterrissage forcé.
Tout le temps que dure la chute, mes pensées prennent une tout autre
direction, comme si j’avais besoin de me raccrocher à quelque chose de beau
pour ne pas perdre pied. Ou plutôt à quelqu’un : Cassie, et ses magnifiques
yeux qui me bouleversent. Je ne vois qu’elle. Comment se fait-il que je ne
l’aie pas reconnue dès que les miens se sont posés sur elle, alors que ce
regard m’a hanté pendant des années ? Pourquoi son souvenir a-t-il été
relégué au fin fond de ma mémoire, avec tout un tas de merde dessus ?
Peut-être parce que tu étais trop occupé à en sauter d’autres, mec, à te
perdre entre toutes les cuisses qui passaient à ta portée ?
Ouais, certainement…
Aurais-je la chance de la revoir ? Si elle était là, devant moi, j’aurais
tellement de choses à lui dire. Des choses que je n’ai jamais avouées à
personne, des mots que je n’ai jamais prononcés. Je jure que, si je m’en sors,
je lui déclare mon amour, et je ferai tout pour qu’elle m’aime en retour…
Mais que ferait-elle d’un taré dans mon genre ? Qu’ai-je à offrir à une
femme ? Hormis des chevauchées sauvages et des orgasmes en cascade ?
Les femmes finissent par nous quitter, c’est ce que mon père m’a toujours
rabâché. Suis-je capable d’aimer une femme ? Et moi, suis-je digne
d’amour ? Est-ce que Cassie serait prête à tout sacrifier pour moi, à m’aimer
suffisamment pour vouloir passer sa vie entière à mes côtés ?
Je ne sais pas ce qu’est l’amour, je n’ai jamais voulu aimer une femme. Je
n’en ai même jamais éprouvé le besoin. Or, là, pour la première fois de ma
vie, je pense à une femme et je veux me faire aimer d’elle.
Les cimes des arbres arrivent dans mon champ de vision avec, à ma droite,
assez éloignée, une trouée, comme une sorte de clairière. Je me concentre et
essaie de dévier l’appareil, serrant tout ce que je peux pour qu’il tienne
jusque-là alors que les branches griffent son ventre et ralentissent sa course.
Les crissements raclent mes oreilles.
Je n’y arriverai pas, bordel de merde…
– Allez, on y est presque, bébé, crié-je pour me redonner du courage.
La clairière n’est plus très loin, le sol se rapproche à vitesse grand V.
– Allez, putain…
Les vitres explosent, et je tente désespérément de protéger mon visage
avec mon bras. Je hurle lorsqu’un éclat de verre se fiche dans mon épaule
avec une telle violence qu’il transperce le cuir, mais j’ai enfin touché la terre
ferme.
Après plusieurs dizaines de mètres de glissade, je me crois enfin sauvé,
mais l’avion est détourné de sa trajectoire par un rocher, m’envoyant ricocher
contre un autre, plus important.
Je perds connaissance lorsque ma tête heurte le montant latéral.
10
Cassandra
Assise sur le sol dur de la cave du magasin, bien que collée contre Angela,
je frissonne. Tout s’est passé si vite que j’ai encore du mal à réaliser. Qui ?
Pourquoi ? Étais-je visée ?
– C’était quoi, ce truc ? Une bombe ?
– Non, plutôt un lance-roquettes, marmonne Angela en me serrant plus
fort. Ne t’inquiète pas, ton père va venir nous chercher.
– C’était qui, ces mecs dans la Jeep ?
– Des Mexicains.
– Tu les connais ?
Elle ne répond rien, semblant perdue dans ses souvenirs.
– Angela ?
– C’est une longue histoire.
Son visage se ferme.
– Tu crois qu’ils connaissent l’existence de cette planque ? continué-je.
– Je ne pense pas, et j’espère qu’ils ne prendront pas le temps de fouiller
les décombres.
– Tu crois que Stan a pu s’en tirer ?
– C’est un guerrier, comme tous ses frères, et les mecs de l’atelier lui ont
certainement prêté main-forte, ne te fais pas de souci pour lui.
Je me tais, mais ne peux m’empêcher de cogiter et de me sentir coupable.
J’ai vraiment le sentiment de déclencher des catastrophes en chaîne depuis
que je suis arrivée dans le club. Aaron est parti en colère pour aller je ne sais
où, il s’est disputé avec son meilleur ami et avec mon père ; Lilly s’en est pris
à moi en me jetant à la figure toute la haine dont elle était capable pour bien
me faire comprendre qu’Aaron est à elle et que je dois dégager le plancher. Et
maintenant, ça : l’attaque et la destruction du magasin.
Tout est ma faute, et je crois que je ferais mieux de partir, n’importe où
ailleurs, avant de leur attirer plus d’ennuis et de tous les détruire.
– Angela ?
– Oui, ma chérie ?
– Tu crois que je suis maudite ? Que je peux attirer le malheur sur les
gens ?
Elle me fait face et prend mes mains dans les siennes.
– Mais non, bien sûr que non. Pourquoi dis-tu une chose pareille ?
Je baisse la tête.
– Parce que, partout où je passe, je rends les choses compliquées, et ça,
depuis que je suis née.
Devant son regard gentiment inquisiteur, je continue, avec le besoin de me
confier à quelqu’un.
– Mon… mon beau-père a abusé de moi, c’est pour ça que je me suis
enfuie de la maison.
Mes yeux se noient de larmes alors que les siens s’agrandissent.
Elle m’attire dans ses bras.
– Oh, ma chérie, je suis tellement désolée pour toi ! Hélas, c’est le lot de
beaucoup de femmes dans ce monde, j’en sais quelque chose. Mais on survit,
crois-moi. De toute façon, on n’a pas tellement le choix : c’est ça ou mourir.
Je sens un tel désarroi dans sa voix que je ne peux m’empêcher de
demander :
– Parce que… toi aussi ?
– Oui. Mon propre frère, pendant des années. Tu en as parlé à ton père ?
– Non, je ne voulais pas envenimer les choses ni qu’il se sente
responsable. C’était la première fois. Quand j’étais enfant, il se contentait de
se déshabiller devant moi pour se branler, et il m’obligeait à regarder ou il me
touchait partout… mais sans… enfin, tu vois… Cela semblait lui suffire.
Comment ai-je pu le laisser me faire ces choses ? Avec du recul, je m’en
veux.
– Il ne faut pas, ma belle, tu n’es pas responsable. Ce n’est pas toi qui as
un problème, mais lui. Tu avais peur, certainement. Tout comme j’avais peur.
– Tu as réussi à lui échapper ?
– Oui, grâce à ton père. C’est lui qui m’a sortie des griffes de ce malade.
– Et tu l’as revu ?
Sa voix n’est qu’un murmure lorsqu’elle répond :
– Oui, à l’instant même. C’était lui, dans la Jeep, et bientôt, ce sera la
guerre.
11
Angela
Nous sommes enfermées depuis ce qui me semble des heures, et mon
angoisse ne cesse de grimper. Je n’entends aucun bruit. Je ne sais même pas
s’ils ont commencé à déblayer ce qu’il reste du magasin, s’ils sont à notre
recherche et s’ils vont nous trouver avant que nous ne manquions d’air,
planquées dans ce trou à rats. Je n’ai aucun moyen de contacter Sam, car j’ai
laissé mon portable dans le tiroir-caisse, alors qu’il m’a demandé de toujours
l’avoir sur moi.
Il doit se faire un souci monstre.
Qu’est-ce qu’ils font, bon sang !
Alors que Cassandra s’est endormie contre mon épaule, à bout de forces,
la pauvre chérie, je pense à son père, à mon Sam, puis à cette nuit-là. La nuit
où mon calvaire a commencé, avant qu’il ne vienne y mettre un terme.
J’avais 14 ans, Alejandro, 16. Alejandro. Mon demi-frère.
Je ne compte plus les actions contre le club, les tentatives d’enlèvement
dont j’ai été la cible durant ces huit dernières années, mais il s’est calmé et
j’ai relâché ma vigilance. Sam également. Nous pensions qu’il s’était fait une
raison et avait lâché le morceau. C’était mal le connaître : Alejandro
n’abandonnera jamais, et aujourd’hui, il est passé à la vitesse supérieure. Son
regard, avant qu’il n’enclenche le lance-roquettes, directement dirigé sur moi,
m’a fait froid dans le dos. Il veut ma mort et faire d’une pierre deux coups,
très certainement : se débarrasser de moi – moi qui l’ai trahi et abandonné –
et déclarer la guerre aux Outlaws.
Encore une fois, je me trompais en me pensant en sécurité. Je me suis
trompée sur toute la ligne avec lui.
Je plonge dans mes douloureux souvenirs.
***
Je me réveille en sursaut en sentant un corps contre le
mien, puis un couteau sur ma gorge. Je me débats. La lame
entaille ma peau. Le sang coule, mouille ma chemise de nuit.
– Bouge plus, gronde Alejandro.
Il descend ma culotte sur mes cuisses. Tremblante de peur,
je ne comprends rien. Je ne réalise pas ce qu’il s’apprête à
me faire. Je le supplie, mais il est ivre, comme bien souvent
depuis quelque temps.
Je ne le reconnais plus. Ce n’est pas mon demi-frère, ce
garçon qui prend possession de ma virginité, mais un monstre.
***
Comment ai-je pu lui faire confiance toutes ces années ? Pourquoi n’ai-je
rien vu ? Je le laissais venir dans mon lit. J’avais besoin de lui, besoin qu’il
me console lorsque je pleurais et appelais ma mère, tuée sous mes yeux par
une bande rivale, cinq ans plus tôt. Toutes les nuits, je revoyais la scène,
j’entendais à nouveau les cris, les gémissements des blessés, les gens qui
hurlaient. Je la voyais, elle, gisant dans une mare de sang, ses yeux vitreux
fixés sur moi dans un appel muet, mon petit frère dans ses bras, mort lui
aussi.
Je ne sais toujours pas comment j’ai survécu à mes blessures. Par réflexe,
en entendant les premiers coups de feu, je me suis traînée à la force des bras
derrière une poubelle et je n’ai pris que quelques balles. Transportée à
l’hôpital, j’ai eu beaucoup de fièvre, mais je me suis battue pour vivre et j’y
suis parvenue. Mon père m’a fait venir près de lui, dans son club de bikers, et
c’est là que j’ai rencontré Alejandro, le fils qu’il a eu d’une première femme,
morte elle aussi, et dont je ne connaissais même pas l’existence. Mon père,
quant à lui, était devenu comme fou : il maudissait ma mère d’avoir été
imprudente, et moi, je m’en voulais de ne pas avoir su les protéger, elle et
mon petit frère.
Mais qu’aurais-je bien pu faire du haut de mes 9 ans ? Rien. Je le sais, je
l’ai compris plus tard, mais sur le moment, je culpabilisais d’être encore en
vie. D’autant plus que mon père ne me regardait pas, ne s’occupait pas de
moi, perdu dans sa colère. Une colère qui s’est soldée par un nouveau bain de
sang.
Je vivais constamment avec la peur au ventre de le perdre, comme j’avais
déjà perdu ma mère, et je ne peux nier que le réconfort d’Alejandro me faisait
du bien. Alors, je le laissais venir dans mon lit, me serrer contre lui, me
rassurer, me caresser pour m’apaiser.
Puis il est venu de plus en plus souvent, presque toutes les nuits. Je ne
l’entendais même plus, il savait être discret. Je le découvrais à mon réveil. En
ouvrant les yeux, je voyais les siens braqués sur moi avec tellement d’amour
que mon cœur se gonflait de joie. Je pensais que c’était l’amour d’un frère
pour sa sœur. J’avais tellement besoin de me sentir aimée.
Mais je me trompais. Alejandro ne m’aimait pas comme un frère. Il
m’épiait constamment, surveillait chacun de mes gestes. La situation a
empiré, son instinct de protection devenant étouffant. J’étais à lui, il ne
cessait de le répéter. À l’école, aucun garçon n’avait le droit de m’approcher.
D’ange gardien, il est devenu mon bourreau.
Pourtant, moi, je l’aimais comme un frère, et je savais que ce qu’il me
faisait était mal. Il me disait que j’étais belle, que je le rendais fou, que ma
beauté le hantait et que tout était ma faute.
Ça a duré des années. Il était brutal, bestial, colérique. Il me faisait mal.
Lorsque je me refusais à lui, c’était pire. Il menaçait de me tuer si j’en parlais
à qui que ce soit. Alors, je me suis tue. J’en suis venue à le haïr.
Je n’ai jamais abhorré quelqu’un aussi fort de toute ma vie, et j’en voulais
à mon père de ne rien voir, de ne rien comprendre, de ne rien empêcher. Ou
alors, il savait, mais s’en fichait. Après tout, j’étais une fille, et les filles
servent à ça, non ? À vider les couilles des bikers. Même si j’étais de son
sang, il ne m’a jamais montré le moindre sentiment, et mon sort semblait le
laisser de marbre. Il avait d’autres choses à faire : son club à gérer, ses
affaires, ses règlements de comptes, ses trafics, ses alliances.
Lorsque j’ai vu Samuel Taylor pour la première fois – à l’époque où
l’entente régnait entre les deux clubs, avant que mon père ne merde et ne les
trahisse –, lorsque nos regards se sont croisés, le sien si bleu, si magnétique,
si fier, mon cœur s’est arrêté de battre un instant. Mon souffle s’est envolé et
mon corps s’est couvert de frissons. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait
en moi. Al me frappait si je regardais un autre garçon que lui, mais il n’était
pas là. Il était parti en virée avec d’autres frères. Alors, je me suis permis
d’admirer ce beau biker plus âgé que moi d’une dizaine d’années. Il me
fascinait. J’avais compris qu’il était le chef. Il buvait peu, ne regardait pas les
filles. Il était mystérieux et terriblement attirant.
J’aurais pu me concentrer sur le jeune homme qui l’accompagnait, tout
aussi beau que lui, sinon plus, ou sur un autre de ses frères, mais je ne voyais
que lui. Tout en déposant les plats sur la table, je sentais son regard sur moi.
Je frissonnais à chaque fois et je m’enfuyais en cuisine, les joues rouges et les
sens en ébullition.
Puis mon père m’a envoyée me coucher. Je savais pertinemment ce que
cela signifiait : ils allaient baiser toutes les filles présentes. Alejandro m’avait
déjà raconté par le menu ce qu’il se passait durant leurs soirées lorsqu’il
venait ensuite me rejoindre dans mon lit et qu’il me prenait de force. Pour lui,
j’étais la « meilleure petite chatte ». J’étais sa chatte, à lui et à lui seul.
Pendant qu’il allait et venait dans mon corps, brutalement, comme à son
habitude, me tirant des larmes de souffrance, il me décrivait ce qu’il faisait
subir aux autres filles. Il me dégoûtait. J’avais envie de vomir.
Est-ce que le beau biker allait lui aussi participer à la fête ? Il ne semblait
ne voir que moi, mais je m’égarais, sans aucun doute. Pourquoi m’aurait-il
remarquée ? J’étais laide à faire peur. Je mettais un point d’honneur à
m’habiller avec des guenilles, à ne laver que le strict minimum pour tenter de
repousser Alejandro et le dégoûter. Mais c’est à moi que je faisais horreur,
c’est moi que je détruisais à petit feu. Mon corps, mon âme.
Mais pour Sam, cette nuit, j’aurais voulu être belle, j’aurais voulu sentir
bon. Alors, j’ai pris une longue douche, j’ai lavé mes cheveux, puis l’envie de
partir à sa recherche m’a taraudée, me faisant frémir d’excitation. Pourtant,
au lieu de ça, je me suis mise au lit, me bouchant les oreilles pour ne pas
entendre la musique, les va-et-vient dans les chambres sous la mienne, les
coups de lits contre les murs, les gémissements de plaisir.
Au bout d’un interminable moment, n’y tenant plus, je suis sortie du club.
J’avais dans l’idée de me rendre au petit bassin en contrebas, caché à la vue
de tous par des arbres et une petite élévation de terre sèche et rocailleuse.
J’aimais m’y rendre pour me ressourcer au contact de la nature et tenter
d’oublier ma triste vie, ma solitude, ma misère. Mon père m’avait fait quitter
l’école pour que je serve les frères au club, et je n’avais plus aucune amie.
Les brebis me détestaient parce que j’étais la fille du prés’, la sœur préférée
de Al, alors que toutes étaient amoureuses de lui, et parce que j’étais devenue
son jouet favori. Tout le monde le savait, j’en étais persuadée, mais ils n’ont
jamais rien dit ni fait quoi que ce soit pour me protéger de lui, et je me sentais
mourir tous les jours un peu plus.
Arrivée près du bassin, j’ai remarqué une présence, et j’allais rebrousser
chemin lorsque sa voix m’a retenue.
– Angela ?
Je me suis arrêtée. Il connaissait mon nom… J’ai cherché son regard dans
la nuit étoilée. La pleine lune me permettait d’apercevoir ses traits, si fins, si
beaux. L’homme le plus beau que je n’aie jamais vu. Il m’a tendu la main.
– N’aie pas peur, viens t’asseoir près de moi.
Je ne sais pas pourquoi je l’ai écouté. Je me suis avancée. Je n’étais pas
effrayée. Je savais que c’était un homme bien, un homme d’honneur. Je le
voyais dans ses yeux levés vers moi. Il était différent de tous les autres bikers
que j’avais rencontrés jusque-là. Il était d’une autre trempe, il avait une tout
autre envergure. J’ai remarqué, pendant le repas, comment ses frères le
considéraient, le respect qu’ils lui vouaient. Même mon père semblait
insignifiant et écrasé par sa prestance. Si Al avait été présent, il lui aurait mis
une balle entre les deux yeux, car lui ne se serait pas soumis. Mon demi-frère
est une bête sauvage et féroce, et j’étais heureuse qu’il ne soit pas là.
Je me suis approchée un peu plus. Voyant que j’étais réticente à l’idée de
m’asseoir à ses côtés, il s’est mis debout. Puis il m’a scrutée, sans plus dire
un mot. J’ai vacillé sous le feu de ses prunelles. J’ai pris mon élan pour fuir et
ne pas succomber à ce qu’il déclenchait entre mes cuisses, dans mon ventre.
C’est mal. Ça fait mal. C’est sale.
J’ai slalomé entre les arbres. Je n’entendais pas ce qu’il me disait pour me
rassurer. Au bout de quelques mètres, il m’a rattrapée et m’a plaquée contre
son torse pour me retenir alors que j’allais tomber. J’aurais voulu crier, me
débattre, le frapper… Je n’ai su que me laisser engloutir par le désir que je
voyais dans ses iris.
Il a approché ses lèvres des miennes. Tout doucement. Juste un
effleurement. Puis il a mis ses grandes mains sur mes joues. Je savais qu’il
me laisserait m’enfuir si je le voulais ou si je le lui demandais, mais je n’en
avais plus aucune envie. J’aimais ce que je voyais sur son visage, j’aimais ses
mains sur ma peau, et ce que je ressentais à son contact n’avait rien à voir
avec ce qu’Alejandro me faisait subir. Ici, nul dégoût, nulle menace. J’étais
bien, je me sentais confiante, protégée. Je voulais qu’il m’emmène, loin. Loin
d’ici. Loin de Al et de mon père. Au moins pour quelques heures.
Son baiser, me prenant par surprise, m’a fait gémir, m’accrocher à son
gilet de cuir. Je ne comprenais toujours pas ce qu’il se passait. Je savais
seulement que je ne voulais pas que ce baiser prenne fin. J’ai noué mes bras
autour de son cou, je l’ai attiré encore plus près et j’ai ouvert mes lèvres pour
lui. Lorsque sa langue est venue caresser la mienne, lorsque le goût de sa
bouche m’a envahie tout entière, je me suis sentie fondre. Puis j’ai eu envie
de le sentir dans mon corps. C’était animal, comme un instinct de survie. Je
voulais qu’il me fasse l’amour, qu’il me touche pour me faire oublier les
mains d’Alejandro, le corps d’Alejandro, le sexe d’Alejandro.
Je n’ai plus réfléchi. Je le voulais.
Je l’ai repoussé, doucement, et j’ai laissé tomber ma robe ainsi que mes
autres vêtements. Puis je me suis allongée. Je l’ai regardé se déshabiller à son
tour. Je l’ai admiré. Je voulais que son corps magnifique reste à jamais gravé
dans mon esprit. Je voulais que son souvenir me nourrisse jusqu’à la fin de
mes jours. Je voulais qu’il m’aime, même si j’étais sûre, à cet instant, de ne
jamais le revoir, et c’était certainement mieux ainsi. Mon père le tuerait s’il
apprenait ce que nous nous apprêtions à faire, et la vengeance d’Alejandro
serait terrible.
Il jouait sa vie en s’unissant à moi. Nous jouions notre vie tous les deux,
mais qu’importe. Je n’avais pas peur, je le voulais. Lui. Et il semblait s’en
moquer lui aussi. Je lui ai tendu les bras.
Il est venu se coucher sur moi sans un mot. Nous n’en avions pas besoin,
nos yeux se parlaient, nos âmes se reconnaissaient. J’ai retenu mon souffle
lorsqu’il est entré en moi en m’attendant à une douleur insupportable, comme
d’habitude. Mais elle ne s’est pas produite. Puis j’ai laissé couler mes larmes
lorsqu’il a commencé à bouger. Des larmes de bonheur, puis très vite des
larmes de jouissance. C’était incroyable. Incroyablement bon, incroyablement
fort. Je lui ai donné mon corps, mon cœur et mon âme cette nuit-là, et nous
nous sommes aimés. Longtemps. Pendant des heures, assoiffés l’un de
l’autre, jamais rassasiés.
Au petit matin, il m’a embrassée tendrement alors que je somnolais dans
ses bras, uniquement recouverte de sa chemise.
***
– Il faut que j’y aille, ma belle, dit-il après un baiser
langoureux, nous laissant à bout de souffle.
Mon cœur menace de s’arrêter pour de bon. Je m’agrippe à
ses épaules. Je ne veux pas qu’il parte, je ne veux pas qu’il
me quitte. Pas déjà. Je le veux encore dans mon corps. Je
désire tout de lui, je suis prête à tout pour le retenir,
pour qu’il ne m’abandonne pas à ce monstre qu’est mon demi-
frère.
– Emmène-moi, supplié-je, la voix emplie de larmes.
Sam prend mon menton entre ses doigts et lève mon visage
vers lui pour sonder mon regard.
– Pourquoi ? Tu es en danger ici ?
Comment le sait-il ? A-t-il compris mon calvaire, mes
souffrances ?
– Oui.
– Qui ? grogne-t-il.
Je reconnais bien là l’instinct de protection des bikers.
– Qu’importe. Emmène-moi, ne me laisse pas.
Il me fait rouler sous lui, et son sexe tendu vient
caresser mon entrecuisse.
– J’ai encore envie de toi, bordel. Qu’est-ce que tu me
fais ?
Je lui souris malgré mes larmes.
– Viens. Moi aussi, j’ai envie de toi. Tellement, si tu
savais.
Il prend un préservatif dans la poche de son jean,
l’enfile, puis entre en moi si doucement, si pleinement que
des frissons remontent le long de ma colonne vertébrale. Ses
va-et-vient m’arrachent des cris, que j’étouffe en mordant
son épaule, tandis qu’il m’emmène jusqu’à la jouissance
ultime.
Quelques minutes plus tard, appuyée sur un coude, je le
regarde s’habiller. Je pourrais le contempler toute ma vie.
Il est si beau, si parfait, il est fait pour moi. Et même si
je suis malheureuse de le voir partir, je n’oublierai jamais
ce que j’ai vécu dans ses bras. Ces quelques heures d’amour
m’ont rendue plus forte et vont m’aider à supporter mon
quotidien, j’en suis sûre.
Il se penche et m’embrasse.
– Je reviendrai. Attends-moi.
Je n’ai pas le temps de répondre qu’il est déjà loin. Je
m’habille à mon tour, le plus rapidement possible, pour
rejoindre discrètement ma chambre, sans rencontrer âme qui
vive.
***
Lorsque, quelques heures plus tard, les Outlaws ont repris la route, Samuel
a soudé ses yeux aux miens, un léger sourire aux lèvres, avant d’enfiler son
casque et d’enfourcher sa Harley. J’ai retenu mes larmes pour ne pas me
trahir, car Alejandro, rentré tôt au matin, n’arrêtait pas de me fixer, son
regard faisant des allers-retours entre le chef des bikers et moi. Il sentait que
je m’éloignais, que je mettais de la distance entre nous. Il a compris,
d’instinct, qu’il s’était passé quelque chose pendant son absence.
Après les soupçons et les questions sont venus les coups. Je le supportais,
sans rien dire, sans me rebeller, comme le ferait une poupée de cire.
J’attendais.
J’avais fini par perdre espoir lorsque, trois semaines plus tard, j’ai appris
par hasard que mon père avait trahi les Outlaws en signant des accords avec
leurs ennemis de toujours, les Hells Angels. Je rêvais de mon beau biker, je
rêvais qu’il venait, se battait avec Al, le tuait pour me venger de m’avoir fait
du mal pendant si longtemps, pour ensuite m’emmener loin de cet endroit.
Ce jour-là, mon père s’était absenté avec la plupart de ses gars, Al
compris. J’ai entendu la barrière voler en éclat, des coups de feu, puis des
bruits de moto. Je suis sortie du club, la peur au ventre. Comme dans un rêve,
j’ai vu Sam s’arrêter devant moi, enlever son casque, mais je l’avais déjà
reconnu. Il m’a tendu la main, m’a fait un signe du menton pour que je
grimpe derrière lui. Il m’a tendu son casque, puis il m’a enlevée, comme un
preux chevalier sur son destrier de métal, devant les brebis et les quelques
régulières présentes au club. Je suis sûre que certaines m’ont enviée.
Les gars de mon père n’étaient pas des tendres. Un sourire étire mes lèvres
à ces souvenirs.
Mon Sam…
Depuis ce jour, nous ne nous sommes plus quittés. Il a fait de moi sa
régulière, il m’a confié ce magasin, m’a donné un avenir ainsi que tout son
amour. Mais il n’a toujours pas fait de moi sa femme. Je ne demande rien, je
me contente de ce qu’il veut bien me donner. J’ai compris depuis longtemps
que Sam n’est pas de ces hommes que l’on attache, et je sais qu’une femme
lui a brisé le cœur.
La mère de Cassie.
12
Samuel
Je lève les yeux de mon PC lorsque la porte de mon bureau s’ouvre sous
une poigne impatiente. Entre Kurt, l’un de mes gars, affecté à la surveillance
du club et de ses membres ainsi que du système informatique. Il est avec nous
depuis seulement quelques mois et, chaque jour, je me félicite de cette
dernière recrue. Son talent est incroyable, son aide, plus que précieuse. Il sait
hacker, infiltrer, découvrir les failles des systèmes comme personne. S’il est
là, c’est que quelque chose de grave vient de se produire, car il ne sort
presque jamais de son bureau. Il vit dans le noir. Une vraie taupe.
Je l’ai déjà branché sur Barton. Dès que ce connard de sénateur bougera le
petit doigt, Kurt le saura.
– Prés’, on a un problème.
– Raconte.
– Trav a activé son alarme.
En un bond, je suis debout. Je me saisis de mon gilet, prêt à partir.
– Putain, et… ?
– Je l’ai localisé : il est en pleine forêt mexicaine et ne bouge plus.
– Qu’est-il allé foutre là-bas, nom de Dieu ?
– J’en sais rien, prés’…
Non, bien sûr. Personne ne sait jamais ce que trafique ce petit trou du cul.
Je me saisis de mon téléphone, qui sonne dans ma poche arrière.
Quoi, encore ?
Je pense que je suis devenu aussi pâle qu’un mort en entendant ce que les
gars de l’atelier de Corpus Christi me débitent.
Bordel de merde !
Au début, je refuse de comprendre, puis je gronde.
Putain, Cassie, Angela…
– Prés’, qu’est-ce qui se passe ?
Je me rue dans l’escalier et ordonne :
– Rassemblement. On décolle. Le magasin a été attaqué.
Il ne leur en faut pas plus. Des raclements de chaises font écho à mes
paroles, puis des cavalcades suivent. Je suis déjà dehors. Les gars
m’emboîtent le pas après avoir chopé leurs armes, jamais très loin, puis ils
montent dans les pick-up.
Je démarre, franchis la barrière à toute blinde alors qu’elle est à peine
entrouverte. Kurt, à mes côtés, se crispe sur la poignée pour ne pas être
ballotté dans tous les sens, son PC portable sur les genoux. Il pianote de la
main gauche.
– J’ai les caméras, prés’.
– Alors ?
– Putain, le magasin est entièrement détruit, comme s’il avait été soufflé. Il
n’y a plus rien.
J’accélère, les dents serrées. Les kilomètres défilent. La peur viscérale
d’avoir perdu ma fille en plus de la femme que j’aime me tord le ventre. Je ne
supporterai pas qu’on me prive de Cassandra alors que je viens de la
retrouver. Pas encore une fois.
Elle était bébé quand je les ai abandonnées, elle et sa mère, sous la
pression et le chantage de Barton, qui a réussi à me faire passer pour de la
merde. Il a appuyé là où ça faisait mal, car, entre Beth et moi, ça ne se passait
pas aussi bien que je l’aurais souhaité. Et avec l’arrivée de Cassie, la situation
a empiré. Elle est devenue capricieuse, égocentrique, et n’arrêtait pas de me
faire des reproches. J’enchaînais les petits boulots et je ne pouvais pas lui
payer tout ce qu’elle désirait. Barton l’a couverte de cadeaux somptueux et de
belles paroles. Et, un soir, lorsque je suis rentré à la maison, elle était partie.
Elle m’avait enlevé ma fille. Mais que pouvais-je faire ? Un bébé a besoin
de sa mère.
Barton est venu me voir à mon travail. Il m’a démontré qu’elles seraient
mieux sans moi, que je n’étais qu’un minable sans le sou, que j’allais faire
leur malheur, alors que lui pouvait leur offrir une vie de rêve. Je suis donc
parti.
Et je l’ai regretté. Chaque jour. J’ai souffert le martyre, mais c’était trop
tard. J’avais fait des choix et je devais m’y tenir. Les regrets n’apportent
jamais rien de bon. Je me suis engagé dans les marines, j’ai brillé au combat,
je me suis endurci. Aujourd’hui, je suis à la tête d’un moto club, et je suis
heureux.
Enfin, je l’étais jusqu’à ce matin. Jusqu’à ce que les trois personnes que
j’aime le plus au monde soient en danger, ou pire.
Putain… Aaron, mon fils, où peux-tu être ?
– Et Trav ? demandé-je à Kurt.
– Toujours aucun mouvement.
– Envoie Bill et Elliott, qu’ils prennent plusieurs gars avec eux, il faut
faire vite. Il est peut-être blessé. Putain, c’est pas vrai !
Je tape du poing contre le volant.
Que t’est-il arrivé, fils ?
Ce petit trou du cul m’aura tout fait, mais je l’aime de tout mon cœur. Je
l’aime comme le fils que je n’ai jamais eu, et j’ai peur de le perdre lui aussi.
J’essaie de me concentrer sur les faits, sur ce que je peux déjà régler ici,
plutôt que de laisser des pensées morbides envahir mon cerveau et me rendre
malade.
Qui a détruit le magasin ? Barton ? Ça n’a pas de sens, il ne s’en prendrait
pas à mes possessions. Il veut retrouver ma fille, pas la tuer. Les Mexicains ?
C’est Angie qui était visée ? Ce connard d’Alejandro Dominguez en veut
encore à ma régulière, alors que je pensais qu’il avait lâché le morceau ?
C’est certainement ça…
– C’est fait, prés’, m’annonce Kurt. Ils vont demander à un pilote du club
d’Aaron de les emmener sur les lieux. Je leur ai donné la position. J’espère
qu’ils arriveront avant qu’il ne soit trop tard.
Putain, ta gueule, Kurt !
J’ai la gorge nouée. Au même moment, Bill me dépasse à fond de train
pour se placer devant moi et met en route ses warnings, puis il file à toute
allure. Je prie pour qu’ils le retrouvent vivant. Mais, s’il s’en sort, ce que
j’espère de tout cœur, ce petit con va m’entendre. Qu’est-ce qu’il lui a pris
d’aller se foutre dans la gueule du loup ? À moins qu’il se soit fait prendre
par la tempête, ce qui expliquerait qu’il soit en pleine forêt, en territoire
mexicain.
J’appelle le club des AngelWings, et Margaret décroche à la première
sonnerie.
– Salut, Marge. Des nouvelles d’Aaron ?
– J’allais justement t’appeler, Sam. Rien, hélas. On est très inquiets, ici. Ça
fait des heures que l’on essaie d’avoir un contact.
– Son avion ?
– HS.
Putain… il s’est crashé !
Mon ventre se noue, l’angoisse m’envahit. Mes yeux brûlent. Je me
reprends aussitôt en me sermonnant. Larmoyer ne me ramènera pas les
personnes que j’aime.
Je ne peux pas empêcher ma voix de se voiler en demandant :
– Un signal de la boîte noire ?
– Oui.
– Envoie-le par mail, Kurt va se débrouiller. On va le retrouver, Marge,
terminé-je en l’entendant renifler.
La pauvre est dans un piètre état, car elle aime Aaron plus que tout. Elle
m’a souvent secondé pour son éducation en le sermonnant de son côté, avec
un point de vue plus… maternel, et certainement plus de douceur.
– Que Dieu t’entende, souffle-t-elle.
Je raccroche en pilant devant le magasin, puis je saute du pick-up.
Non de Dieu, tout est détruit !
Il ne reste que des décombres, mais le matériel n’est rien. Nous
reconstruirons le tout. Ce que je veux, mon souhait le plus cher, c’est que les
deux femmes de ma vie soient vivantes. Les gars ont déjà appelé des bulls et
sont tous en train de déblayer le site à l’aide de pioches, de pelles ou à mains
nues. Je cherche Stan parmi eux.
L’un de mes gars accourt vers moi.
– Désolé, prés’, on n’a rien pu faire.
– Où est Stan ?
– À l’hôpital, salement touché au thorax.
Merde…
– Kurt, appelle l’hosto et demande des nouvelles de Stan.
Il s’éloigne tandis que je m’approche des décombres, repoussant la
question qui me brûle les lèvres.
– Vous avez retrouvé des corps ?
– Non, aucun pour le moment.
– Il y avait du monde dans le magasin ?
– J’en sais rien, prés’. Certainement.
– Prés’, par ici !
Je m’élance, mon cœur menaçant de lâcher à tout moment. Un autre de
mes gars me désigne le sol : un bras tendu perce les décombres.
– Déblayez. Vite, putain !
Ils s’acharnent à retirer les parpaings qui recouvrent le corps. Je pousse un
soupir de soulagement. Je ne connais pas cette femme.
– Sortez-la d’ici. Trouvez son identité, il faut prévenir sa famille.
Au loin, des sirènes retentissent.
– Quelqu’un a vu quelque chose ?
Je les scrute les uns après les autres, attendant des réponses.
Autant être au parfum avant que le shérif ne rapplique.
L’un d’eux lâche :
– Une Jeep, six mecs armés jusqu’aux dents. Ils ont arrosé la façade, et
Stan, bien que touché, a riposté. Puis ils y sont allés au lance-roquettes, ces
enfoirés. On a dû en avoir deux, trois, parce qu’ils se sont barrés.
– Vous avez pu les reconnaître ?
– Des Mexicains, sans aucun doute.
J’avais raison, putain…
– Bien. Dépêchez-vous de déblayer ce merdier. Si elles se sont réfugiées
dans la cave, elles risquent de manquer d’air dans quelques heures. Shérif
Cuninghan, dis-je en me tournant face au nouvel arrivant, accompagné de ses
sbires.
Je serre la main de l’homme de loi de Corpus Christi, un type
nouvellement promu, mais qu’il nous a été facile d’acheter. Sa femme aime
les belles choses. Les très belles choses. Très chères. Je l’attire à part.
– Il faut m’arranger ça. C’est un coup des Mexicains.
Cuninghan fronce les sourcils.
– Vous êtes sûr, Taylor ? Ils seraient venus vous narguer jusqu’ici ? J’en
doute, ils ne prendraient pas de tels risques.
– Puisque je vous le dis, mes gars les ont vus ! Putain, ils ont trouvé
d’autres corps…
Je retiens mon souffle. Je respire à nouveau normalement lorsque l’on me
fait un signe négatif de la tête.
– Une fuite de gaz, OK ? Rien de plus, rien de moins. Je vais avertir mes
assurances et mes avocats. J’indemniserai les familles des victimes.
– Il y a certainement des témoins.
– Vous vous en occupez. Achetez leur silence pour ne pas affoler la
population, je me charge du reste.
– Votre femme était dans le magasin ?
– Oui, ainsi que ma fille.
Je serre des poings.
Nom de Dieu.
Je l’ai à peine retrouvée que je l’envoie à la mort. Je prie pour qu’elle et
Angie aient pu se mettre à l’abri, et je me concentre sur l’action au lieu de me
laisser envahir par l’angoisse. L’action, je connais, je suis fait pour ça. Pour
les émotions et les sentiments, nettement moins.
Je lève la main et coupe le shérif dans son élan alors qu’il ouvre la bouche
pour me poser une question à la con.
– Je vous laisse, vous aurez votre enveloppe demain à la première heure.
Vous savez où me trouver.
Je le plante là pour aller prêter main-forte à mes gars. Il nous faut trois
bonnes heures pour trouver enfin la trappe donnant accès à la cave.
J’ouvre fébrilement le battant et braque ma torche dans l’ouverture. Elles
sont là, blotties l’une contre l’autre. Elles ne bougent pas.
J’appelle, je crie leurs prénoms tout en sautant sur le sol sablonneux, mais
elles ne donnent aucun signe de vie.
– Des civières, vite ! Trouvez-moi des civières, nom de Dieu, et aidez-moi
à les remonter !
Je palpe leurs cous, à la recherche d’un pouls. Elles sont vivantes.
Dieu soit loué, je peux enfin respirer !
Le poids qui oppressait ma poitrine s’allège un peu.
***
L’attente est usante pour mes nerfs. Les deux femmes de ma vie sont
quelque part dans cet hôpital de merde, à subir des tas d’examens, et
personne ne me dit rien. Je vais prendre le premier gus en blouse blanche
passant à ma portée pour l’emplafonner. Ils se foutent de ma gueule. Ils
m’ont quand même rassuré sur l’état de Stan lorsque j’ai menacé de tout
péter. Il va s’en tirer. La balle est ressortie, rien de vital n’a été touché.
– Kurt ? Toujours aucune nouvelle de Trav ?
– Non, prés’, aucune, mais les gars seront bientôt sur zone.
Putain… faites vite, les mecs.
Je déteste attendre, ça me rend fou.
Aaron, Cassie, Angie…
Les trois personnes que j’aime le plus au monde.
Ma belle Angie.
Qu’est-ce que j’attends pour l’épouser ? Pour en faire ma femme devant
Dieu et les hommes ? Qu’elle ait pu m’être arrachée aujourd’hui me laisse
entrevoir la profondeur des sentiments que je lui porte, mais je ne suis pas fait
pour les grandes déclarations. Je n’ai jamais su parler aux femmes, encore
moins les retenir. Pourtant, cette femme est ce que j’ai de plus beau dans la
vie, de plus précieux. Je suis heureux avec elle, et jamais je n’ai regretté
d’être retourné la chercher. Son père venait de me doubler, je n’avais plus
aucun scrupule à lui ravir sa fille. C’était sans compter ce malade
d’Alejandro. Un vrai psychopathe.
Lorsqu’elle m’a raconté son calvaire, durant toutes ces années,
pudiquement, comme si elle était coupable, j’ai vu rouge. Je voulais aller
dessouder ce tordu, qu’il meure lentement d’une atroce agonie. Elle m’en a
empêché.
Pourquoi ?
L’aimait-elle, finalement ? Je me suis longtemps posé la question. Elle a
nié lorsque je l’ai interrogée à ce sujet, mais est-ce que je peux lui faire
confiance, putain ? Je n’ai aucune confiance dans les femmes, sans pour
autant être aussi radical que Jack, le père d’Aaron, mon meilleur pote.
J’aurais quand même dû le faire descendre. Si j’avais écouté mon instinct,
nous n’en serions pas là aujourd’hui.
Angie sait que je tiens à elle, que je ferai tout pour elle… En un mot : que
je l’aime. Mais il est peut-être temps que je le lui prouve. Par des actes.
Je verrai ça plus tard.
Pour l’instant, je veux simplement la serrer dans mes bras et l’embrasser.
La sonnerie de mon téléphone me fait sursauter.
– Ça y est, prés’, on a trouvé l’avion.
Grand silence. J’entends des bruits de tôle, des halètements. Ils doivent en
chier pour ouvrir la porte de l’habitacle.
– Bill, accouche, putain.
– Personne, répond-il enfin. Le cockpit est vide, et il y a du sang, prés’. Du
sang partout. Oh, putain…
– Quoi ?
– Son portable, il est là. Nous n’avons plus aucun moyen de le localiser,
prés’.
Merde…
13
Aaron
Un seau d’eau glacée lancé en pleine gueule me ramène à la réalité. Une
dure réalité. Je secoue la tête avec la désagréable sensation de me noyer.
Putain de bordel de merde…
J’ai tourné de l’œil combien de fois ? Trois ? Quatre ?
J’en sais rien…
Tout comme je ne sais toujours pas où je suis ni qui sont ces hommes qui
s’acharnent sur moi, et encore moins pourquoi. Je me souviens de la tempête,
de ma vie qui défilait, du crash, de la glissade au sol, du rocher qui m’a
envoyé contre la roche.
Putain, je me croyais sauvé, quel con !
Puis un éclat de verre s’est fiché dans mon épaule et je me suis assommé
contre la carlingue. Et je me suis réveillé ici. Ils ont retiré le morceau de
verre. Le sang coule le long de mon bras et commence à faire une belle mare
vermillon sous la chaise sur laquelle je suis attaché. La manche de mon
blouson d’aviateur en est également imbibée. Je ne suis pas con au point de
ne pas comprendre que j’ai perdu beaucoup de sang, même si je ne sais pas
combien de litres un putain de corps en contient.
Mais, bordel, qu’est-ce qu’ils veulent ?
Je ne comprends rien à leur charabia de merde à ces enculés de Mexicains,
seulement quelques mots. Putain, j’aurais dû apprendre. Avec la quantité de
Mexicaines que j’ai baisées, j’aurais pu. Les seuls mots que je connaisse sont
ceux criés dans ma chambre à coucher.
Tout ça me semble si loin…
J’ai le sentiment que ce que j’ai vécu jusqu’ici ne m’appartient pas, que
c’est la vie de quelqu’un d’autre, une vie vécue dans une autre dimension.
Une dimension parallèle, où j’étais heureux.
Mon club, mes avions, mes frères…
Si j’avais su, j’aurais encore plus profité de cette vie-là, une vie de rêve,
finalement. Une vie que j’ai choisie, en tout cas. Pourquoi n’a-t-on aucune
conscience d’être heureux ? Pourquoi on n’a pas une petite loupiote qui
s’allume quelque part dans notre cerveau nous signifiant : « Attention,
profite, moment magique » ?
Putain, je deviens philosophe, c’est la fin !
Mon esprit dérive une fois de plus, se retranche quelque part, loin à
l’intérieur pour empêcher mon corps de souffrir, mais la réalité me rattrape
une fois de plus. Les coups pleuvent. Je bande mes muscles pour résister à la
nausée qui me tord l’estomac. Après plusieurs pains au visage, ils frappent
dans mon épaule blessée. Je serre les dents. Je ne crierai pas, je ne les
supplierai pas d’arrêter, je ne leur ferai pas ce plaisir. C’est mal me connaître.
Des coups, j’en ai pris toute ma vie, je peux encaisser. La seule chose qui
pourrait me faire flancher, c’est voir une personne que j’aime se faire torturer
devant moi, l’un de mes frères, ou mon prés’, ou… Cassie.
Putain, Cassandra…
Chaque fois que je reprends connaissance, je pense à elle, à son caractère
de merde, à ses yeux de louve, à son corps de rêve. J’ai envie de la revoir, j’ai
besoin de la revoir. Alors, je m’accroche, je serre les mâchoires, je leur
crache à la gueule le sang qui envahit ma bouche, les rendant encore plus
enragés, mais je ne lâche rien. Jamais. C’est moi qui décide quand et
comment je mourrai, et ce sera à 80 balais et en baisant. Pas avant. Pourtant,
la souffrance est tellement forte que je perds de nouveau pied. La sensation
est cette fois-ci étrange. Je sors de mon corps, je plane pour voir la scène d’en
haut.
Putain, je ne suis pas beau à voir.
Puis un mec entre dans la casbah, gueule un truc, une seringue à la main. Il
s’approche de moi, me plante une aiguille dans l’épaule et injecte un produit.
Mon corps éthéré se casse la gueule.
Fais chier…
Silence radio.
14
Samuel
Trois jours.
Trois jours qu’Aaron a disparu, et nous n’avons toujours pas de nouvelles.
Les gars ont ratissé large et interrogé des villageois. Bill s’en est chargé en
baragouinant un peu de mexicain. Pour l’instant, aucune piste, et Kurt
s’énerve sur Google Maps pour tenter de repérer quelque chose, n’importe
quoi : un camp, des motards, des bandes armées. Ce qui me rassure, c’est que
ceux qui l’ont ravi ne savent pas qui il est, sinon nous aurions déjà reçu une
demande de rançon. Il n’a rien lâché, je le reconnais bien là.
Tiens bon, fils…
Les seuls points positifs de la journée sont que Stan, Angela et ma fille
vont bien. Stan est de retour au club et Angela est présente chez moi, dans
mon chalet, construit sur une butte aux abords du MC. Une maison superbe,
immense, avec plusieurs chambres d’amis. Pour quoi faire, pour qui ? Je me
le demande. Il n’y vient jamais personne, sauf Angela, à l’occasion, bien
qu’elle préfère rester en ville. Et moi, je passe le plus clair de mon temps ici.
Peut-être était-ce en vue de placer mon fric, pour avoir un endroit à moi le
jour où je me casserai du club.
Je passe une main lasse sur mon visage. Je vais devoir rattraper le coup
avec Angela. Elle m’en veut. Et moi aussi, je m’en veux, mais ce qui est fait
est fait, je ne peux pas revenir en arrière. Lorsque j’ai eu l’autorisation de la
voir, je me suis précipité dans sa chambre pour m’arrêter, comme un con, à
deux pas de son lit, complètement paralysé. J’ai failli la perdre. J’ai compris
que ça m’aurait fait mal. Très, très mal. J’ai flanché, je me suis dégonflé et je
me suis comporté comme un enfoiré. Je l’ai embrassée du bout des lèvres, lui
ai à peine dit deux mots, puis j’ai quitté sa piaule en lui ordonnant de
s’installer chez moi. Je lui ai envoyé un gars dès que les docs ont donné le feu
vert pour sa sortie. C’était non négociable. Je la voulais en sécurité, près de
moi. Les autres régulières s’occupent d’elle, elle est bien entourée, et j’ai
donné des ordres pour qu’elle se ménage et se repose. Mais la connaissant,
elle va leur donner du fil à retordre et serait bien capable de se barrer pour
retrouver sa liberté.
J’ai placé des gars afin de l’empêcher de partir et pour veiller sur elle.
Pour le moment, elle est sage, mais ça ne fait que quelques heures qu’elle est
sortie de l’hôpital, et je m’attends au pire.
En appui sur le repose-tête de mon siège de bureau, les yeux fermés, je
rêve qu’un autre que moi, un mec qui aurait des couilles, lui prépare un dîner
somptueux et qu’au moment du dessert, il lui offre un petit écrin contenant
une belle bague assortie d’une demande en mariage.
Quelque chose de beau, d’inoubliable. D’un romantisme à gerber.
J’en suis incapable. Pourquoi ?
Il faut que je la voie, elle me manque. J’ai besoin d’être près d’elle, de
passer du temps en sa compagnie, comme dans un vieux couple, un couple
normal. Cette femme m’est indispensable, alors qu’est-ce qui peut bien
déconner chez moi ?
Je retiens un rire nerveux. Nous ne serons jamais un couple normal, nous
ne vivrons jamais en toute quiétude. Elle, parce qu’elle est susceptible d’être
retrouvée et tuée par son psychopathe de demi-frère. La menace plane encore
et, lorsqu’il saura qu’il a loupé son coup, il recommencera. Moi, parce que je
risque ma vie à tout instant. Mais ce n’est pas pour autant que nous ne
pouvons pas profiter l’un de l’autre et vivre des instants de pur bonheur. Et
des instants de bonheur, j’en ai eu.
Cette femme m’a donné beaucoup plus que n’importe qui dans ma chienne
de vie. Elle m’a offert son cœur, en plus de son corps. Cette nuit-là, lorsque je
me suis retrouvé en elle, j’ai su. Avant cela, et je ne sais toujours pas
comment l’expliquer, elle m’avait attiré, irrésistiblement, alors qu’elle tentait
de passer inaperçue en rasant les murs. Sous ses longs cheveux, j’avais pu
entrevoir un court instant un beau visage, sans défauts, une peau magnifique
et des yeux noirs. De très beaux yeux. Sombres, avec une lueur rebelle, mais
tant de souffrance. Sous les guenilles dont elle était vêtue, j’ai imaginé un
corps parfait, bien que mince, presque maigre.
Putain, j’étais largement plus vieux qu’elle, mais je la voulais. Je la
désirais de tout mon corps. Ma queue s’est réveillée à son contact, alors que
ça faisait des mois qu’elle était en dormance. Même baiser des brebis était
devenu insipide. Depuis des années, en vérité. Je le faisais pour alimenter la
légende, pour l’hygiène, mais sans réel plaisir, sauf celui, fugace, rapide, d’un
coup à la va-vite.
Ce soir-là, Angela a touché mon cœur, et lorsqu’elle s’est retrouvée devant
moi, propre, parfumée, habillée d’une belle robe, passant de souillon à femme
fatale, j’ai béni le ciel de l’avoir mise sur ma route.
Elle était morte de peur et elle a voulu s’échapper. Oh, elle n’avait pas
peur de moi, je l’ai vu tout de suite, mais elle était effrayée par l’amour, par
ses réactions à mon contact. Cela semblait lui faire horreur. Puis elle m’a
laissé enfin l’approcher et s’est transformée en volcan. Notre séquence de
baise, qui a duré toute la nuit, a été torride. La plus belle nuit de ma vie
d’homme.
Au petit jour, elle m’a demandé, d’une toute petite voix, de l’emmener
loin de cet endroit, et j’ai compris. J’ai compris qu’un homme la faisait
souffrir, qu’elle était maltraitée, écrasée, peut-être même violée. Qui lui
faisait ces choses ? Qui la violentait ? Je ne l’ai su que plus tard.
J’ai rongé mon frein pendant trois semaines. Puis, une fois de plus, le
destin – ou appelez ça comme vous voudrez – nous a facilité la tâche. Son
père nous a trahis : je ne lui devais plus rien, je n’avais plus à lui être loyal.
Alors, je suis retourné au club la chercher.
Lorsqu’elle m’a reconnu, lorsque son visage s’est fendu d’un sourire
magnifique, lorsqu’elle a grimpé sur ma bécane sans un mot, mais avec un
regard qui me disait tant de choses, comme lorsque je l’ai baisée sur l’herbe,
j’ai su que la vie me souriait à nouveau, et j’ai repris la route, la joie au cœur.
J’avais trouvé une compagne, une femme à ma mesure, une femme dont je
voulais faire ma régulière. Même si elle était bien plus jeune que moi et
qu’un jour, peut-être, cette différence d’âge nous séparerait, j’étais heureux.
Incroyablement heureux. Je le suis encore auprès d’elle.
Je relève la tête, puis je prends une décision. Je me saisis de mon portable
et passe un appel, donnant des ordres brefs. Puis j’envoie un massage à
Angela :
[Je serai à la maison ce soir.
Fais-toi belle.]
Alea jacta est…
Cassie, quant à elle, a préféré regagner sa chambre à côté de la mienne
plutôt que de rester avec Angela. Elle va bien, et l’épisode du magasin ne
semble pas avoir laissé de séquelles. Mais peut-être ne veut-elle pas en parler
pour ne pas ajouter à mon angoisse. Ou alors, toutes ses pensées sont
accaparées par ce petit con d’Aaron. Elle l’aime, et elle veut être aux
premières loges lorsqu’il rentrera. Quand je lui ai raconté sa disparition et dit
que nous étions à sa recherche mais que, pour le moment, nous n’avions rien
de concret, j’ai vu son visage se décomposer.
Et si je ne me trompe pas, lui aussi est attiré par elle. Putain, j’ai vu sa
façon de la regarder, je ne suis pas dupe. Il la veut dans son lit, et mon
instinct de protection envers ma fille m’a fait merder. Je sais comment il se
comporte avec les femmes, quel connard il peut être. Pas pire que d’autres,
c’est un fait, mais il séduit rapidement pour jeter encore plus vite, détruisant
des cœurs au passage. Il a une belle gueule, il est intelligent, beau parleur,
séducteur, sûr de lui, et même si je l’aime comme un fils, je ne veux pas qu’il
brise le cœur de ma Cassie, de ma fille unique, de la chair de ma chair. Je ne
le supporterai pas. Alors, je lui ai fait promettre de ne pas la toucher, mais de
la protéger, même au péril de sa vie. J’ai fait de la merde.
Je lui ai demandé l’impossible, en l’obligeant à passer tout son temps avec
elle, mais en restant insensible à ses charmes. Autant demander à un aveugle
s’il veut recouvrer la vue. Ma fille est une belle jeune femme, et elle a tout
pour rendre fou d’amour un homme. Je suis sûr qu’à l’heure qu’il est, tous
mes gars, sans exception, rêvent d’en faire leur régulière. J’espère qu’ils n’en
viendront pas aux mains pour s’attirer ses faveurs, à moins qu’Aaron leur ait
déjà fait comprendre qu’elle était chasse gardée.
Merde…
C’est ma faute s’il est parti et maintenant porté disparu.
Bordel de merde…
Je frappe du poing sur la table. Il faut le retrouver.
Comme à son habitude, Kurt entre en trombe dans mon bureau après avoir
vaguement frappé à la porte.
– J’ai du nouveau, prés’. Regardez.
Il pose son ordinateur portable devant moi, sur mon bureau, puis il met en
route une vidéo.
– Quand ?
– À l’instant. J’ai mis des potes sur le coup. Il y avait trop de lieux à
surveiller, je ne pouvais pas me débrouiller seul. Avant que vous ne disiez
quelque chose, prés’, ce sont des gars sûrs, je les connais depuis que je suis
p’tit, on a grandi ensemble. Et, comme moi, l’informatique n’a aucun secret
pour ces mecs. L’un d’eux vient de m’envoyer cette vidéo, et je suis venu
aussitôt.
– Tu es sûr que c’est lui ?
– Sûr à cent pour cent ? Non, les images sont relativement floues, mais
regardez…
Il zoome : un brancard de fortune, un homme allongé, habillé avec ce qui
me semble être un blouson d’aviateur…
– Approche encore, demandé-je froidement.
Kurt s’exécute.
– Putain, c’est lui ! Mon instinct me dit que c’est lui.
– Je le pense aussi, prés’.
– Et là, regarde. Nom de Dieu, Alejandro Dominguez.
– Vous le connaissez ?
– Oh que oui !
La situation se complique. Le scénario est encore pire que tout ce que
j’avais imaginé : Aaron est entre les mains de ce malade mental.
Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Dominguez domine un vaste
territoire. Lui et ses gars tuent, violent, rackettent à tour de bras, et, d’un club
de bikers, ils sont devenus une bande armée du grand banditisme : drogue,
prostitution, trafics de toutes sortes. Le père d’Angela n’était déjà pas
quelqu’un de très reluisant, mais son fils le surpasse haut la main en cruauté,
bien qu’il soit certainement plus intelligent. La personne découvrant un pilote
américain blessé a dû vouloir se faire du pognon en le livrant au caïd du coin,
sans savoir qu’il avait tiré le gros lot.
Il est hors de question qu’Aaron reste entre leurs mains plus longtemps, ils
vont le torturer jusqu’à ce qu’il parle.
– On y va. Je sais très exactement où est la tanière de ce connard. Appelle
les Wings, il nous faut leur meilleur pilote et un avion de fret pour les gars et
le matériel.
– C’est comme si c’était fait, prés’.
Je le remercie d’un hochement de tête et reporte mon attention sur l’écran.
On arrive, fils, ne lâche rien.
– Tu as du nouveau ?
Je sursaute en entendant la voix de ma fille. J’éteins mon PC et me dirige
vers elle pour la prendre dans mes bras et la serrer contre moi. Elle a l’air en
forme, bien que son visage paraisse soucieux et fatigué.
– Comment vas-tu ?
Elle sourit courageusement.
– Bien, je crois.
– Tu n’as mal nulle part ?
– Non, ça va. Réponds-moi, s’il te plaît, papa : as-tu des nouvelles ?
J’avais raison, elle se fait du souci pour Aaron. Elle a des sentiments pour
lui et m’en apporte encore la preuve.
– Oui. On va le chercher.
– Où ? Que lui est-il arrivé ?
– Désolé, Cassie, mais je dois rassembler les gars et me préparer. On se
voit plus tard, dis-je en passant près d’elle.
Elle me retient par le bras, les yeux implorants.
– Je veux venir avec toi.
– Hors de question.
– Je peux être utile, j’ai des notions de secourisme.
– C’est très gentil à toi, mais nous aurons un médecin avec nous.
Je me libère et me dirige vers la porte lorsque sa voix m’atteint de
nouveau :
– Dis-moi au moins ce qu’il a. Où il est ? Papa, s’il te plaît…
Je me retourne et demande :
– Pourquoi est-ce si important pour toi ?
– Parce que… je… il m’a sauvée, amenée ici, et je…
Elle s’embrouille, son émotion colore son visage, une vive émotion qu’elle
tente de cacher avec une petite toux.
Oh oui, je sais, ma fille. Je sais très exactement ce que tu ressens pour
Aaron. Mais je ne suis pas prêt à te laisser vivre quelque chose avec lui,
même si je dois pour cela te rendre malheureuse, et lui aussi.
– Je te le ramènerai, sois tranquille, ne puis-je m’empêcher de répondre
face à la détresse de son regard.
Nous en sommes déjà là ? Ils se connaissent à peine, nom de Dieu ! Ah,
l’amour ! Il frappe toujours au moment où l’on s’y attend le moins.
Son sourire tremblant m’accompagne alors que je dévale l’escalier pour
rejoindre mes gars. Après une brève réunion dans la chapelle, nous tombons
d’accord : il faut délivrer Aaron de cette bande de tarés. Et sans perdre de
temps. Aucun frère n’a émis la moindre objection. Ils aiment tous Trav et
donneraient leur vie en échange de la sienne. Ils ont hâte d’en découdre et de
passer à l’action, car l’oisiveté n’est pas leur fort.
Notre plan d’attaque est simple : un porteur, atterrir à proximité, attaquer
pendant la nuit. Kurt a transmis les coordonnées de leur base à notre pilote, et
tout a très vite été planifié.
Stan nous rejoint alors que nous embarquons dans les pick-up, armés
comme pour partir au combat, et c’est bien ce que nous allons faire : la
guerre. Dominguez est allé trop loin en s’en prenant à Angela. Il a ouvert les
hostilités, et il va le payer.
– Je viens avec vous, prés’.
– Stan, tu tiens à peine debout.
– Je viens, point.
– OK, alors grimpe.
Après tout, je ne sais pas ce que nous allons trouver, et un homme de plus
peut faire toute la différence.
Pendant que je roule comme un taré en direction de Corpus, de nouvelles
questions m’assaillent, portant mon angoisse à son niveau maximal. Allons-
nous réussir à le sauver ? Dans quel état sera-t-il ?
J’espère de toute mon âme qu’il est encore en vie. Pour lui, pour moi… et
pour ma fille. Car, contrairement à ce que j’ai pu penser jusque-là, jusqu’à ce
moment précis, je ne veux que leur bonheur à tous les deux. Et si leur
bonheur est de s’aimer, et bien, ils auront ma bénédiction. Mais je veillerai au
grain, et Aaron n’a pas intérêt à mal se comporter avec ma fille ou il aura
affaire à moi.
Oui, je suis prêt à tout accepter, à les laisser s’aimer, et je jure que c’est ce
que je ferai. Je ne me mettrai plus jamais en travers de leur route. Tout, plutôt
que de le ramener entre quatre planches.
15
Aaron
Un gémissement s’échappe de mes lèvres. La sueur dégouline de mon
front alors qu’un instrument fouille ma plaie. Malgré toute ma bonne volonté,
je crois que je suis en train de gueuler comme un dément. Tout mon corps est
en feu. Une voix que je reconnais comme étant la mienne résonne à mes
tympans.
Putain, qu’ont-ils fait de moi ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Où suis-je ?
Depuis combien de temps suis-je comme ça, avec cette fièvre de cheval ?
Je tente de rassembler mes souvenirs pour oublier la douleur : une cabane,
des coups, un homme, la drogue dans mes veines qui m’a fait délirer un
moment, puis un autre mec, un taré. Puis des coups, encore, pour leur livrer
mon identité.
J’ai tenu, je n’ai rien dit… mais jusqu’à quand ? Combien de temps encore
mon corps va-t-il résister ?
Qu’ils aillent se faire foutre ! Plutôt crever qu’attirer mes frères dans un
piège pour une putain de rançon.
Où m’ont-ils emmené ? Je me souviens maintenant d’un camion, des
ornières qui me faisaient vivre le martyre, pendant des heures interminables,
de mon épaule qui me faisait un mal de chien.
Putain, il faut que je me casse d’ici au plus vite. Dès que j’irai mieux, je
mets un plan d’évasion à exécution.
J’entrouvre les yeux alors qu’une main fraîche se pose sur mon front,
remplacée par une compresse avec une forte odeur de menthe. Le froid me
fait un bien fou. Je suis de plus en plus brûlant, cette fièvre étant certainement
due à ma blessure à l’épaule. La même main me redresse la tête tandis que
l’on porte un gobelet à mes lèvres.
– Buvez, ordonne une voix douce.
Putain, une meuf…
– C’est du pavot, ça calmera vos douleurs et votre fièvre.
Et en plus, elle parle ma langue.
– Qui… qui êtes-vous ? arrivé-je à articuler au prix d’un immense effort.
Que… que m’avez-vous fait ?
– J’ai enlevé le morceau de verre qui restait dans votre épaule, tout ira bien
maintenant.
Mes yeux se posent sur un visage.
– Qui êtes-vous ? réitéré-je alors que le sommeil ne demande qu’à
s’emparer de moi.
Pour la première fois depuis des lustres, je me sens bien, apaisé. Je n’ai
plus mal. Certainement l’effet de son breuvage.
– Personne.
Sa réponse traverse ma conscience, mais elle sort de la pièce et je sombre
dans le brouillard une nouvelle fois.
De violentes claques me réveillent, me faisant voir des étoiles.
Putain, ce calvaire ne finira donc jamais ?
– Redressez-le ! crie une voix.
Je grogne et manque de tourner de l’œil lorsque des mains me saisissent
brutalement afin de m’asseoir au bord du lit. Mes tortionnaires sont obligés
de me maintenir pour m’éviter de m’effondrer.
Un homme vient vers moi. Il m’attrape le menton pour approcher mon
visage du sien.
– Aaron Travis, quelle bonne surprise !
Merde… fais chier…
– Tu pensais pouvoir me cacher ton identité, saloperie de biker de merde ?
Si tu tiens à la vie, tu vas coopérer et attirer ton cher président ici.
Il n’en est pas question, il peut me tuer tout de suite.
– Va te faire voir chez les Grecs, et enculer par la même occasion,
t’aimeras certainement…
Un coup de poing en plein visage arrête ma diatribe. Le sang emplit ma
bouche. Un rire nerveux s’échappe de mes lèvres : je serai certainement
moins beau avec des dents cassées.
Fais chier…
– Tu te demandes certainement qui je suis et où tu es.
Je lève un sourcil et le défie du regard.
Pauvre con, si tu savais comme je m’en branle…
Voyant que je ne daigne pas répondre, il se redresse comme un paon et
opère des tours sur lui-même en écartant les bras.
– Tu as devant toi le grand Alejandro Dominguez.
Bordel de merde…
Je crache une giclée sanguinolente, qui va s’échouer sur sa godasse vernie
noir et blanc.
Tapette de merde. Fringué comme une fiotte.
– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ? Je ne compte pas te demander
en mariage.
Une fois de plus, son poing s’écrase contre ma face, faisant craquer ma
mâchoire. Ce type est taré, ses yeux sont ceux d’un fou. Je sais parfaitement
qui il est, qui est Alejandro Dominguez, de quoi il est capable et ce qu’il
faisait à Angela. Sam m’a tout raconté. Ce que la pauvre a subi, leur
rencontre.
Je serre les poings avec l’envie de lui éclater la tronche. Dans mon monde,
nous n’aimons pas les violeurs ni les pédophiles, et encore moins les
incestueux. S’il ne m’avait pas dit son nom, je ne l’aurais pas reconnu. Il a
changé, s’est empâté. Ce qui n’a pas évolué, en revanche, c’est la lueur de
démence qui habite son regard.
– Tu seras heureux d’apprendre que ma chère sœur est morte.
Il fait un mouvement de la main vers le plafond, tel l’Arlequin de la
commedia dell’arte face à son public, accompagné d’un rire sonore.
Bouffon…
– Pffttt… envolée, et la fille de ton prés’ avec.
Mon cœur s’arrête, poignardé par une douleur abominable. Non, c’est
impossible, il dit ça pour me faire perdre mes moyens, pour m’abattre. Pas
Cassie. Pas ma Cassie.
Je me débats, gronde.
Je vais lui faire la peau, à ce connard de merde.
D’un bond, je me retrouve debout, animé par l’ultime nécessité de lui
défoncer le portrait. La haine me donne des ailes. La détresse aussi. Ses sbires
m’entravent avant que je puisse l’atteindre.
Je me débats de plus belle, rapidement couvert de sueur. Dominguez lâche
un ordre en mexicain, et l’un de ses gars lui tend un journal.
– Regarde, c’est marqué là.
Je lis les titres : un magasin de Corpus Christi, une fuite de gaz, le décès
d’Angela Dominguez et de Cassandra Taylor.
Anéanti, je hurle, l’insulte, le traite de tous les noms, ce sale enfoiré de
merde, en cherchant encore à le frapper, les obligeant à se mettre à trois pour
me retenir. Je deviens encore plus enragé que lui.
Mais ils me font tomber, me rouent de coups. Dans un sursaut de survie, je
me recroqueville pour protéger ma tête et mon ventre. Ils s’acharnent, me
laissant proche de l’évanouissement, puis ils quittent la pièce.
Leurs rires se font entendre dans le couloir alors que je gémis de douleur et
que des larmes ruissellent sur mes joues. Puis je hurle comme un animal
blessé. Blessé à mort, terrassé par la haine pour Dominguez qui explose dans
ma tête à la mesure de ma souffrance. Je jure que je vais l’écharper à mains
nues. Je vais le buter, le défoncer, en faire de la pâtée.
Je hurle tellement cette souffrance est insupportable.
Je hurle d’avoir perdu la seule femme que j’ai jamais aimée.
Je hurle parce que je n’aurai jamais la possibilité de le lui dire.
Je hurle parce que je ne me remettrai jamais de sa perte.
Je hurle parce que je pense à la souffrance de Samuel, et que mon cœur
saigne pour lui, car maintenant, je sais ce que c’est que d’aimer et de souffrir
par amour jusqu’à en crever.
16
Samuel
La nuit est tombée. J’écarte les jumelles infrarouges de mes yeux. C’est
mal barré. Kurt a réussi à localiser la bande de Dominguez, non pas à l’ancien
club de bikers, devenu une zone désaffectée, mais dans une vaste propriété
distante d’une centaine de kilomètres et gardée comme une forteresse par une
trentaine de gars armés jusqu’aux dents, au bas mot. De hauts murs
d’enceinte, une maison immense de style colonial, avec certainement piscine,
alcools, drogues et nanas en Bikini. Le parfait cliché de la mafia mexicaine
qui pue le fric à plein nez.
Où est Aaron ? Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
– Qu’est-ce qu’on fait, prés’ ? demande Stan.
– On attend.
– On attend quoi ?
– Le moment propice pour créer une diversion. Nous allons attaquer au
nord tandis qu’une autre équipe prendra l’entrée principale. On les aura par
surprise, je doute qu’ils aient souvent de la visite.
Au même moment, le bruit d’un fusil-mitrailleur se fait entendre, et
aussitôt, les gardes de l’entrée déguerpissent en nous laissant le champ libre.
La voilà, notre diversion !
Je fais un mouvement ample du bras, donnant le signal de l’attaque.
Comme un seul homme, nous nous ruons sur le portail en fer et l’escaladons
en une fraction de seconde à la force des bras. Une fois dans le parc,
j’ordonne à la moitié de mes hommes de s’élancer vers la droite, tandis que
j’emprunte le chemin de gauche avec le restant de ma troupe en slalomant à
travers les arbres. La baraque, à quelques centaines de mètres, est allumée
comme en plein jour. Des coups de feu se font encore entendre, puis c’est le
silence. Un silence oppressant.
Soudain, j’entends des bruits de course, une respiration oppressée, des
branchages qui se brisent.
– Quelqu’un. Planquez-vous, ordonné-je.
Nous nous écartons du chemin pour nous agenouiller dans les buissons.
Lorsque l’homme passe près de nous, je lui saute dessus et les autres le
mettent en joue. J’appuie ma lame sur la gorge. Nous luttons quelques
secondes, et au moment où je vais lui asséner le coup de grâce, en
l’assommant avec le manche de mon couteau, il s’effondre dans mes bras. Je
découvre alors son visage.
– Nom de Dieu, c’est Trav !
Aussitôt, les frères laissent exploser leur joie et nous entourent pour le
toucher, lui dire des mots réconfortants, mais Aaron n’a aucune réaction.
– Bordel, mon frère, tu vas bien ? demande Stan en lui tapotant la joue.
Prés’ ?
– Dis aux autres de lever le camp, lancé-je tout en saisissant Aaron à bras-
le-corps. Il est brûlant de fièvre, nous devons nous dépêcher de rentrer.
En entendant du bruit derrière nous, nous nous retournons.
– Attendez, supplie une voix au fort accent mexicain. Votre ami a promis
de m’emmener.
Stan est statufié, comme figé devant l’apparition. On dirait qu’il a vu un
ange. Il faut dire qu’elle s’en approche, avec sa chemise de nuit d’un blanc
virginal, ses pieds nus et ses longs cheveux noirs.
– Qui êtes-vous ? demande Stan, toujours ébahi.
– Je vous en prie, monsieur, emmenez-moi, s’écrie-t-elle encore en
s’agrippant à lui. Ne me laissez pas ici, il me tuera s’il apprend que j’ai aidé
le prisonnier à s’enfuir.
Elle se met à sangloter. Stan me lance un coup d’œil effaré par-dessus
l’épaule de la jeune femme.
– Je m’appelle Julia, et il… c’est un monstre. Pitié…
Je lui touche le bras. Elle se détourne d’un geste vif, dévoilant une épaule
lacérée d’anciennes cicatrices ainsi que de stries visiblement plus récentes qui
montent jusqu’à sa gorge. Ses bras sont également dans un triste état.
Nom de Dieu…
Quel monstre est capable d’infliger de telles tortures à une femme ? Je le
sais, sans qu’elle ait besoin de prononcer son nom. Dominguez.
Des coups de feu retentissent. Plus le temps de tergiverser.
– On l’emmène. Bill, fais une trouée dans l’enceinte, on n’a pas le temps
de regagner la sortie, faut se tirer. Kurt, des nouvelles des autres ?
Il parle dans son cellulaire tandis que Bill se dirige vers le mur en sortant
des bâtonnets de dynamite de son sac à dos. Il les pose au sol et actionne le
détonateur.
Le bruit est assourdissant, mais le mur cède.
– Ils sont attaqués, prés’. On a un blessé.
– Préviens le doc. Que les gars s’en occupent, on laisse personne derrière
nous. Mike, Denzel, allez leur prêter main-forte. Stan, Kurt, Bill, on dégage !
Je m’élance dans l’ouverture tout en traînant Aaron, lourd comme un âne
mort, Stan sur mes talons, avec contre lui une Julia plus morte que vive et
tremblant de tous ses membres. Je charge Aaron sur une épaule et me mets à
courir.
À moitié couchés dans les roseaux, en slalomant aussi vite que possible,
nous échappons de justesse aux tirs ricochant autour de nous. Malgré les
faisceaux lumineux balayant le terrain, ils n’arrivent pas à nous repérer.
J’ai une pensée pour mes gars. J’espère qu’il n’y aura pas trop de casse et
que nous rentrerons tous vivants.
Arrivé à proximité de l’hélicoptère, je fais signe au pilote. Tandis que les
pales se mettent en mouvement, Kurt grimpe en premier. Il tire Aaron dans
l’habitacle, aidé du doc, qui aussitôt l’installe sur une civière après m’avoir
adressé un regard anxieux. Ouais, je sais, il a une sale mine. Il est brûlant, et
j’espère qu’il n’est pas trop tard pour lui. Mais je le connais, il est dur et il se
battra, j’ai confiance en lui.
Aaron veut vivre. Il doit vivre. Il le faut.
Stan grimpe à son tour, puis il aide Julia. Je le vois s’installer à côté d’elle
et retirer son blouson pour le poser sur ses épaules. Nos regards se croisent.
Son clin d’œil me fait bien comprendre que cette nana lui plaît et qu’elle est
sous sa protection. J’allais m’élancer pour récupérer les autres lorsque je les
vois débouler dans la clairière.
Je les compte fébrilement. Tout le monde est là. Six debout, deux blessés.
En me dépassant, Bill me fait signe de regagner l’hélico. Je leur crie à mon
tour d’accélérer le mouvement alors que des Jeep entrent dans mon champ de
vision. Elles sont encore loin, mais je les arrose copieusement avec mon
fusil-mitrailleur pour couvrir mes gars.
Ils hurlent mon nom tandis que l’hélico s’élève. Je cours. Les balles
ricochent de plus en plus près. L’adrénaline pulse dans mes veines, mes
jambes s’actionnent d’une volonté propre, mues par mon seul instinct de
survie. Un instinct que je connais bien et qui ne m’a jamais fait défaut.
Je chope les mains tendues qui me hissent rapidement à l’abri tandis que
l’hélico prend de la hauteur, manié de main de maître.
Les mecs dans les Jeep lèvent des poings menaçants.
Allez vous faire mettre, bande de tapettes…
Je jure de revenir un jour, de les exterminer jusqu’au dernier et de foutre le
feu à cette baraque. Mais, avant ça, nous devons nous préparer à
d’éventuelles représailles, car, si j’ai bien compris, nous venons de ravir à
Dominguez son nouveau jouet. Il va sortir de ses gonds lorsqu’il le
découvrira.
Osera-t-il s’attaquer à nous de plein fouet ? J’en doute. Il n’est pas si fou,
il sait que le club est imprenable. Il procédera par ruse. Dès que les Nomads
seront rentrés, je placerai le club en confinement.
Putain de merde, je n’ai pas qu’un ennemi à mes portes, désormais, mais
deux.
– Comment va-t-il ? demandé-je au doc en désignant Aaron allongé sur
l’une des banquettes prévues pour les blessés.
Il me montre la plaie boursouflée.
– L’infection est profonde. Je lui ai posé une perf d’antibios et j’espère que
la fièvre tombera rapidement, mais les prochaines heures vont être décisives.
On n’a plus qu’à prier pour que son cœur tienne. Je ne sais pas comment il a
trouvé le courage de s’enfuir.
Je touche le bras du garçon que je considère comme mon fils, un sourire
aux lèvres.
– Ouais, c’est un dur à cuire, et il est sacrément courageux. Et les autres ?
– Quelques balles à extraire, mais rien de sérieux. Je m’y mets dès que j’ai
fini avec lui.
Je pose une main sur son épaule.
– Merci, doc.
– Pas de quoi, prés’.
Je passe voir chacun de mes gars, les remercie d’un mot pour leur courage
et leur professionnalisme, avant de m’effondrer face à Stan.
Comme d’habitude, l’adrénaline quittant mon corps me laisse nauséeux et
vaguement anxieux. Je contemple mes gars : ils sont dans le même état que
moi. Certains ont déjà sombré dans un sommeil réparateur. Je suis fier d’eux,
ils n’ont pas failli, ce sont les meilleurs. Jack et moi les avons entraînés
pendant des années aux techniques de combat rapproché des marines ainsi
qu’au maniement des armes. Cette nuit, encore, ils m’ont prouvé qu’ils
étaient efficaces, de vrais soldats, obéissants et prêts à faire face à toute
situation.
Stan a les yeux fermés, un bras protecteur autour des épaules de la jolie
Mexicaine. Sa tête repose dans le creux de son bras et elle est profondément
endormie.
J’envoie un message aux gars du club pour donner mes directives, puis je
ferme les yeux à mon tour pour un repos bien mérité.
Mission accomplie : nous avons récupéré Aaron et nous rentrons tous,
vivants.
17
Cassandra
L’attente est terrible ; mon anxiété, à son maximum. J’erre dans le club
comme une âme en peine. J’enchaîne les cafés, assise au bar, discutant avec
le prospect barman ou avec la régulière de Bill, très gentille, et qui m’a
embrassée comme du bon pain dès que je lui ai dit qui j’étais. J’ai fini par me
réfugier dans ma chambre. Le club est d’un calme angoissant, privé de ses
membres les plus éminents. La nervosité est palpable chez tous. Et j’ai besoin
d’échapper au regard chargé de haine de Lilly, constamment braqué sur moi,
ainsi qu’au rictus qui ne la quitte plus et que je rêve de lui retirer en lui
éclatant la face.
Pauvre conne, si tu crois que tu me fais peur, tu te mets le doigt dans l’œil
bien profond.
Je tourne dans mon lit, incapable de fermer les yeux une seule seconde.
Les heures défilent, la nuit n’en finit plus. Je regarde ma montre toutes les
demi-heures. Personne ne me dit rien, c’est déprimant. Si seulement Angela
était là, nous aurions pu nous réconforter l’une l’autre.
Je ne peux m’empêcher de gamberger. Les deux hommes auxquels je tiens
le plus au monde sont je ne sais où, et je crève de trouille. L’homme devenu
si cher à mon cœur est-il encore vivant ? Est-ce que je l’aurais senti si ce
n’était pas le cas ?
Il est vivant, je le sais. Mon père le trouvera et me le ramènera comme il
me l’a promis.
Je ne peux imaginer qu’il en soit autrement ou je vais m’effondrer. Je
pense à ma meilleure amie, et l’envie de l’appeler pour entendre sa voix et
tromper mon angoisse me taraude, même si nous sommes au milieu de la
nuit. Juste quelques secondes, pas assez pour leur donner le temps de me
repérer. Je pourrais aller dans le bureau de mon père, utiliser son téléphone, il
n’en saura rien.
Je me relève, ouvre ma porte. Le couloir est désert. J’avance sur la pointe
des pieds. Je me retourne, sur le qui-vive, en croyant percevoir le bruit d’une
respiration derrière moi.
Personne.
Pourtant, il m’a bien semblé entendre quelque chose. Je deviens parano, ou
quoi ? Je vais bientôt avoir peur de mon ombre. Cette attente m’use les nerfs,
me fait imaginer n’importe quoi.
J’entre dans le bureau de mon père et m’empare du combiné. Louisa
répond après quelques sonneries, la voix ensommeillée.
– Allô ?
J’ai les larmes aux yeux. J’ai tellement de choses à lui dire, à lui confier
pour qu’elle me rassure, me donne son avis… Mais je n’en ai pas le temps,
hélas. Je n’aurais même pas dû l’appeler, ce n’est pas prudent.
– C’est moi, Louisa.
– Mon Dieu, Cassie ?
– Je n’ai pas beaucoup de temps, je voulais juste te dire que je vais bien.
J’entends des reniflements.
– Oh, ma belle, je me suis fait tellement de soucis pour toi. Tu es sûre que
ça va ? Où es-tu ?
– Je ne peux pas te le dire, mais oui, je vais bien, ne t’inquiète pas. Je te
raconterai tout, promis. Je te rappelle bientôt. Je t’embrasse.
Et je raccroche avant de me mettre à pleurer à mon tour. Je ressors du
bureau, aussi discrètement que j’y suis entrée, pour retourner dans ma
chambre lorsque j’entends des pas dans l’escalier. Je me fige, le cœur battant.
– Angie…
Je cours me réfugier dans les bras d’Angela.
– Je venais voir comment tu allais. Je me doutais bien que tu étais
incapable de dormir, tout comme moi.
Je me niche dans son cou.
– Je suis heureuse que tu sois là.
– Moi aussi, la solitude commençait à me peser. J’ai eu un message de ton
père me demandant de me préparer pour une soirée spéciale, puis un autre
quelques minutes plus tard pour annuler, ajoute-t-elle avec un pâle sourire.
– Oh, je suis désolée ! Mais ce n’est que partie remise, non ? dis-je en la
serrant plus fort contre moi.
Je lui caresse le dos en un va-et-vient apaisant.
– Ne t’inquiète pas, tout va bien, me rassure-t-elle. Je suis habituée, j’ai
appris à vivre avec ses obligations, je ne lui en veux pas.
– Tu as des nouvelles ?
– Pas plus que toi, visiblement. Un des gars m’a demandé de venir me
mettre à l’abri.
Je redresse la tête.
– Il a ordonné le confinement ?
– Oui.
– Tu as déjà vécu cette situation ?
– Oh oui, plusieurs fois.
– Raconte-moi, demandé-je en l’entraînant dans ma chambre.
Je ferme la porte et m’allonge sur mon lit. Elle s’installe à mes côtés.
– Que veux-tu savoir ?
– Le club et ses lois. Toi, mon père, votre rencontre. Tout.
– C’est gênant.
– Par rapport à ma mère, tu veux dire ?
– Oui, entre autres choses.
– Une autre fois, alors ? la prié-je en réprimant un bâillement.
– Si tu veux. Essaie de dormir un peu, tu sembles exténuée.
– Tu veux bien rester avec moi ?
Elle m’attire contre elle et passe son bras derrière mon dos.
– Dors tranquille, je suis là. Je n’irai nulle part.
Si elle savait combien j’ai rêvé d’entendre de tels mots sortir de la bouche
de ma propre mère ! J’ai attendu, en vain, pendant toutes ces années où je
mourais en silence. Pourquoi n’a-t-elle jamais rien fait ? Pourquoi n’ai-je
jamais eu ni marques d’amour, ni câlins, ni soutien ? Pas le moindre geste
d’attachement ? J’avais si peu d’importance à ses yeux ?
Certainement. Je n’étais rien. Rien qu’un fardeau, une marchandise qu’elle
avait décidé de laisser entre les mains de son mari pour avoir la paix et le
confort matériel.
Avant de sombrer, j’arrive à articuler un « merci », auquel Angela répond
par un baiser sur le haut de ma tête.
***
Allongée sur le lit d’Aaron, je le laisse me déshabiller. Lentement. Ses
yeux ne quittent pas les miens, lourds de désir. Je me noie dans leur lumière,
si intense que mon corps ne répond plus. Je vais prendre feu. Je me consume.
Je le veux. En moi, tout de suite. Je veux qu’il me montre ce qu’est
l’amour, ce qu’est le plaisir, car je l’ai choisi, lui, et pas un autre, pour
m’initier, pour me démontrer qu’entre un homme et une femme, ça peut être
beau, magnifique même, transcendant, puissant. Il est dans mon cœur depuis
tellement d’années. Je l’aime. Je l’ai toujours aimé, alors même que j’avais
refoulé ce merveilleux sentiment tout au fond de mon cœur pour ne pas
souffrir, ne pas pleurer sur ce qui ne serait jamais, j’en étais persuadée. Son
souvenir m’a pourtant nourrie des nuits entières.
Mais il est là et je suis près de lui, dans sa chambre, dans ses bras. Il m’a
choisie. Depuis le début, je le sais maintenant.
– Continue.
– Ça te plaît, princesse ?
– Oh oui, ne t’arrête pas, s’il te plaît.
Je me tortille en sentant sa bouche se promener sur mon corps. Je brûle, je
frissonne. Ses doigts accompagnent maintenant ses lèvres. Ils serpentent sur
mon ventre alors qu’il embrasse mes seins tour à tour pour ensuite en aspirer
les pointes dressées. Il est doué, incroyablement doué. Il déclenche des
sensations que je n’aurais jamais cru pouvoir ressentir un jour. Il est si doux
et si exigeant en même temps que je perds pied.
– J’ai envie de te baiser, princesse. J’en ai envie depuis que mes yeux se
sont posés sur toi à la gare routière.
Moi aussi, j’ai envie de lui. Tellement. Mais je ne sais comment le lui dire,
encore moins le lui montrer. J’ai peur de ne pas me comporter comme il le
faudrait, peur que mon inexpérience ne le fasse fuir, en plus de mon corps
fracassé. Vais-je accepter qu’il entre en moi après ce que Ted m’a fait subir ?
– Détends-toi, bébé. Je ne veux que ton bien et je ne te ferai jamais de mal.
Tu me crois ?
Je lui fais signe que « oui ». J’ai confiance en lui, bien plus qu’en moi-
même. Ses doigts caressent maintenant mes lèvres intimes, tendrement,
amoureusement. Il me prie de me détendre une fois de plus alors que je me
crispe sous lui, le sentant m’écarter. Il les fait coulisser, les introduit un peu
tout en prenant voracement possession de ma bouche, occultant tout le reste.
Je halète contre ses lèvres en m’ouvrant. Mes cuisses s’écartent d’elles-
mêmes. J’ai envie de le sentir en moi, j’en ai besoin. J’ai besoin de ses mains,
de ses doigts, de son sexe. J’ai besoin de lui, de lui tout entier.
Mon esprit le veut, alors que mon corps se rebelle. Des images surgissent
du fond de ma mémoire, mais je me concentre sur ses baisers, de plus en plus
exigeants. Sa langue entraîne la mienne dans une danse folle. Et folle, je le
deviens.
À bout de souffle, je le repousse.
– Aaron, je… j’ai besoin de te dire quelque chose…
Ses yeux sont anxieux.
– Il t’a fait du mal, c’est ça ?
Encore une fois, je ne peux qu’incliner la tête dans un assentiment muet.
– Je te ferai oublier, je te le promets. Je te ferai oublier jusqu’à son
souvenir. Et si un jour je croise sa route, je le tuerai, je t’en fais la promesse.
Je t’aime, Cassie, plus que tout, et je t’aimerai toujours.
Mon cœur explose de joie. Il m’aime ! Il vient de me l’avouer, faisant de
moi la plus heureuse des femmes.
– Viens.
Je ne sais que dire d’autre. Il y a tellement d’amour dans le regard qu’il me
porte, tellement de détresse, aussi, pour ce que j’ai vécu que mon cœur se
serre. Je crois qu’il est aussi mort de trouille que moi.
– Dis-moi si c’est trop pour toi, OK ? Je n’ai jamais été tendre avec une
femme.
Je caresse sa joue.
– Je te le dirai, promis.
Je sens son sexe, à l’entrée du mien, commencer à me pénétrer et…
***
La voix d’Angela, me demandant de me réveiller, pénètre mon esprit. Elle
me secoue doucement.
Non… mais… pourquoi ?
J’ouvre les yeux, troublée, mais aussi incroyablement frustrée que mon
magnifique rêve soit interrompu au meilleur moment, celui où Aaron allait
enfin me faire l’amour et me prouver qu’il m’aime, après me l’avoir dit. Ce
rêve semblait si réel, et j’aimerais tellement qu’il se réalise, mais ce n’est
qu’un songe, un fantasme, rien de plus.
– Ils sont en route, ils seront là dans une heure, dit Angela.
Mon Dieu… enfin.
– Aaron, balbutié-je, incapable d’en dire plus.
– Tu l’aimes ?
Je lève mes yeux gorgés de sommeil sur son beau visage.
– Comment le sais-tu ?
Je mets ma main sur ma bouche, car les mots sont sortis tellement vite
sous le coup du soulagement que j’ai révélé mes sentiments. C’est la
première fois que j’avoue à voix haute mon amour pour lui, que je l’accepte
dans ce qu’il a de plus puissant, de plus merveilleux, et que je m’autorise à
croire que l’amour et le bonheur sont enfin à ma portée.
M’aimera-t-il un jour ? Autant que je l’aime ? Voudra-t-il de moi ? Alors
qu’il ne s’amuse qu’avec des brebis, des filles faciles, des coups d’un soir ? Il
me l’a dit, et Stan me l’a confirmé. Mais je viens de vivre l’enfer, alors je
peux m’autoriser à penser que le paradis me tend les bras, non ?
– Tu parles en dormant. Tu as prononcé son prénom à plusieurs reprises.
J’ai même pensé, en entendant tes gémissements, que le bel Aaron te faisait
des choses… hum… disons, agréables.
Elle a une moue coquine.
– Qu’est-ce que tu penses de lui, toi qui le connais bien ?
Je la suis du regard tandis qu’elle se lève et lisse sa jolie robe légèrement
froissée.
– C’est un garçon bien, répond-elle. Ne te fie pas aux apparences ni aux
mauvaises langues. Il est plus profond qu’il n’en a l’air et ton père l’aime
comme un fils. Si tu le veux, tu devras te battre, mais tu réussiras, je le sais.
Je me lève à mon tour pour l’enlacer.
– Stan m’a dit qu’il n’aimait que les brebis.
– C’est l’image qu’il donne de lui, celle d’un mec que l’amour n’intéresse
pas, mais moi, je sais qu’il a un grand cœur et qu’il est capable d’aimer,
sincèrement. Les hommes de notre monde ont peur de souffrir, peur que
l’amour les rende vulnérables, peur qu’on leur arrache la femme qu’ils
aiment. Ce sentiment est incrusté au plus profond d’eux. Aimer un biker va te
mettre en danger, Cassie. Es-tu prête à l’accepter ?
– Oui, Angie, je ferai tout pour cela. J’accepterai tout pour l’avoir à moi,
même quelques heures. Merci. Merci d’être là et de croire en moi, soufflé-je.
Elle met un doigt sur ma poitrine, au niveau de mon cœur.
– C’est toi qui dois croire en toi. Écoute-le, lui. Écoute ce que dit ton cœur.
Viens, descendons voir les autres.
Oui, elle a raison.
Je vais écouter ce que me dit mon cœur. Je sais que ce sera compliqué, que
je devrai me battre contre mes peurs, peut-être contre Aaron lui-même, mais
je ne renoncerai pas. Jamais. Je m’en fais la promesse. Je me battrai pour
l’avoir, je me battrai pour qu’il me voie enfin et qu’il m’aime. Je me battrai
pour faire partie de sa vie et pour avoir droit au bonheur. Je jette un coup
d’œil à ma montre. Cette heure va être la plus longue de toute ma vie.
Quelques minutes plus tard, assise contre Angela sur le grand canapé, je
sens tous les regards rivés sur nous. Je donne un petit coup de coude à la belle
Mexicaine et je me penche pour lui murmurer à l’oreille :
– Tu crois que mon père a retrouvé Aaron ?
– Sans aucun doute, il ne serait pas rentré sans lui.
J’espère qu’elle dit vrai. Je serre sa main pour puiser quelques forces à son
contact, car je suis morte de trouille. Mon cœur frappe fort dans ma poitrine à
la pensée de le revoir et de pouvoir, enfin, lui avouer mon amour. Je l’aime,
depuis toujours. Mes sentiments pour lui ont grandi durant ces longues heures
où nous avons été séparés alors que la peur de l’avoir à jamais perdu me
rongeait.
– Les voilà ! crie un gars posté face aux grandes baies vitrées.
Toutes les personnes présentes se ruent à l’extérieur, autour des pick-up et
du fourgon. Je les rejoins lentement, ne sachant pas vraiment à quoi me
raccrocher, les jambes soudain coupées. Mon corps est comme du plomb et
refuse d’avancer. De loin, je vois les portes du gros fourgon noir s’ouvrir.
Mon père saute lestement sur le bitume. Aussitôt, il scrute la foule amassée
devant lui. Lorsque ses prunelles se posent sur le visage d’Angela, ravagé par
l’angoisse, un léger sourire étire ses lèvres. Ils se dévisagent un instant.
Je retiens mon souffle. Je donnerai ma vie pour qu’un jour Aaron me
regarde comme mon père contemple Angela. Il y a tant d’amour dans ce
regard. La foule est muette, comme moi.
Soudain, il ouvre les bras. Angela s’élance pour se jeter en larmes contre
sa poitrine. Ils s’embrassent, comme s’ils étaient seuls au monde, sous les
sifflets.
Je m’approche, des larmes plein les yeux moi aussi. Mon père se détache
d’Angela pour me prendre à mon tour dans ses bras. Il me serre si fort qu’à ce
moment même, je ne peux mettre en doute les sentiments qu’il me porte.
– Prés’, dit Stan derrière lui. Aaron est au plus mal, il convulse. Le doc est
en train de le choquer.
Mon cœur menace de s’arrêter.
Non !
Mon père saute dans le fourgon, et je le suis.
Je veux le voir, il faut que je le voie, que je sois près de lui…
Au début, dans la faible lumière de l’habitacle, j’ai beaucoup de mal à
distinguer quelque chose. Puis je le découvre, lui, le visage aussi pâle qu’un
mort. À ses côtés, le front soucieux, une fille, incroyablement belle, qui me
fait instantanément penser à Angela.
Je me recule discrètement, laissant couler mes larmes, et mon corps se
crispe en voyant le sien se tendre sous les impulsions électriques. Chaque
fois, mon cœur menace de s’arrêter.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
J’ai la sensation de mourir tant l’angoisse m’étreint la poitrine. Je hurle
silencieusement : je ne veux pas qu’il meure ! Pas maintenant ! Pas après
avoir accepté mes sentiments pour lui. Et cette fille n’y changera rien, car j’ai
décidé de me battre. Ni elle, ni Lilly, ni aucune autre ne me le ravira.
Entre deux traitements de choc, le médecin lui fait une piqûre et le ventile.
– C’est bon, il repart, crie-t-il, soulagé.
J’entends mon père relâcher le souffle qu’il a retenu jusque-là, mais pour
moi, c’en est trop, je ne peux en supporter davantage. Je fuis pour retrouver la
solitude de ma chambre et pleurer à chaudes larmes, la peur au ventre qu’il ne
soit pas encore sauvé et qu’il fasse un nouvel arrêt cardiaque.
J’aurais dû rester près de lui.
Un petit moment plus tard, Angela vient me retrouver.
– Tu descends manger quelque chose ?
– Non, merci, je n’ai pas faim.
Je me tourne pour qu’elle ne puisse voir mes larmes. Le matelas s’affaisse
lorsqu’elle s’assied derrière moi. Elle me caresse le dos pour m’apaiser,
nullement dupe de mon état.
– Comment va-t-il ? demandé-je d’une petite voix en refoulant mes
larmes.
– Mieux. Le doc a fait ce qu’il fallait et son état est stationnaire.
Je me redresse sur mes coussins en essuyant mes larmes et lui fais face.
– Mes nerfs ont lâché, excuse-moi.
– C’est bien normal, et tu es tout excusée. Tu devrais aller le voir, rester à
son chevet. Ton père est d’accord.
Je lui saute dans les bras, heureuse de ne pas avoir à me battre contre mon
père pour aimer l’homme que j’ai choisi. Une autre question me taraude
pourtant :
– Et cette fille, tu sais qui elle est ? Elle lui tenait la main, Angie, elle
semblait si inquiète.
– Je ne sais pas, ma chérie. Je peux seulement te dire que Stan est aux
petits soins pour elle et qu’il ne la quitte pas des yeux.
Si seulement Angie pouvait dire vrai, que ce soit Stan qui l’intéresse, et
non Aaron…
– Je vais le voir.
– Il est dans sa chambre, dit-elle en riant avant que j’atteigne la porte.
Avec le doc.
Je cours jusqu’à la chambre d’Aaron pour tomber nez à nez avec Lilly, qui
sort de la pièce. Elle me repousse.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– La même chose que toi. (Pétasse !) Je viens voir comment il va.
– Il va bien, il dort, et il n’a certainement pas besoin de toi.
– Oui, maintenant qu’il a cette fille.
Elle se renfrogne.
– Cette Julia ne restera pas, j’y veillerai. Vous ne m’arrivez pas à la
cheville, reprend-elle devant mon mutisme. Toutes autant que vous êtes, je
n’ai pas peur de vous. Il me reviendra. Il est toujours revenu, il aime trop ma
chatte.
– Tant mieux pour toi. Maintenant, laisse-moi passer.
– Il s’amuse avec toi, comme avec les autres. Trav baise, rien d’autre. Tu y
laisseras ton cœur, petite fille, termine-t-elle en s’éloignant dans un grand
éclat de rire.
Je ne sais ce qui m’impressionne le plus : sa méchanceté ou sa fausse
sollicitude. Je pousse la porte et m’approche du lit sur lequel repose l’homme
qui ne quitte plus mes pensées, de jour comme de nuit, et que j’ai eu peur de
perdre. Si peur que j’en tremble encore.
Le doc lève les yeux vers moi.
– Vous êtes Cassandra, la fille du prés’ ?
– Oui, docteur. Comment va-t-il ?
– Bien. Je pense qu’il est tiré d’affaire. Je peux vous le confier ? Il faut que
je retourne à l’hôpital chercher des poches d’antibiotiques.
– Bien sûr, docteur.
– Le prés’ a mon téléphone. Si besoin, n’hésitez pas à m’appeler.
– Très bien, docteur. Merci.
Le doc sort de la chambre, et je m’assieds près de la main d’Aaron, posée
sur le drap blanc. Les images de mon rêve refont surface. J’ai envie de me
coucher à ses côtés juste pour me serrer contre son corps en imaginant qu’il
est à moi. À moi seule, sans que je sois obligée de le partager. Je regarde son
visage, un peu plus coloré, creusé par la douleur. Je me penche pour passer
mes doigts tremblant sur ses joues ombrées de barbe, puis je dégage ses
cheveux de son front, encore brûlant.
Le toucher m’émeut. Un désir brutal me fait frissonner. Je veux plus.
Beaucoup, beaucoup plus. Je le veux. Lui. Tout entier. Je n’ai jamais rien
désiré d’aussi fort.
Ses paupières frémissent, son rythme cardiaque s’accélère. Il ouvre les
lèvres, halète, la fièvre reprenant visiblement possession de son corps, et un
son ténu sort de ses lèvres craquelées. Je me penche un peu plus pour
l’entendre, médusée, prononcer dans un souffle : « Mon amour… » Je me
recule.
À qui ces mots sont-ils destinés ? À qui rêve-t-il ?
Je ferme les yeux.
Peu importe…
« Bats-toi, m’a conseillé Angie, crois en ton cœur. » Et mon cœur, à cet
instant précis, me dit que je ferai tout pour cet homme, que je suis prête à me
battre comme une louve pour qu’il soit à moi.
Son absence et la peur de ne jamais le revoir ou de le voir mourir sous mes
yeux m’ont fait comprendre que je tiens à lui plus qu’à toute autre personne
en ce monde. Je l’aimerai pour deux, et peut-être qu’un jour, il comprendra ce
que je ressens, que je peux lui apporter tout ce dont il a besoin, car j’aime cet
univers. Son univers, qui est devenu le mien. Il me fascine et ne me fait pas
peur, bien au contraire. Je ne me suis jamais sentie aussi vivante et en sécurité
qu’ici, avec mon père et ses bikers veillant sur moi.
J’aime le club. J’aime le cuir et son odeur, celle de leurs bécanes, ce
mélange subtil de sueur virile et de métal. Et putain, ce qu’ils ont de la
gueule, ces types baraqués, tatoués, sur leurs destriers rutilants ! Sous des
dehors de gros durs, ils possèdent un cœur généreux et le sens de la famille.
Je secoue la tête en repensant à Lilly. Je refuse qu’elle me gâche la vie. Et
cette Julia, elle peut aller se rhabiller. Je ne lâcherai rien. Où est-elle, en ce
moment ?
Qui va à la chasse perd sa place, je m’en fous. Elle me trouvera en travers
de son chemin, tant pis pour elle.
Un gémissement me fait ouvrir les yeux. Aaron tremble, son souffle s’est
encore accéléré. Il gémit de douleur. Je touche son front, puis je cherche son
pouls au niveau du poignet : il pulse à mille à l’heure.
Je vérifie sa perfusion, quasi pleine. Mais il y a urgence, la fièvre semble
être montée d’un coup ! Pourtant, le doc a bien dit que son état était
stationnaire, non ? Alors, qu’est-ce qui se passe ?
Je m’affole et je sors en trombe de la pièce pour appeler à l’aide, mais au
bout de quelques minutes qui me paraissent interminables, personne ne
répond. Renonçant à le laisser seul sans surveillance, j’entre de nouveau dans
la chambre.
Je fouille ma mémoire pour me souvenir de mes cours de secourisme. Je
me dirige précipitamment vers l’armoire pour prendre un drap, que je plonge
dans l’eau fraîche de la baignoire, après l’avoir remplie. Je l’essore comme je
le peux, le pose au pied du lit, puis je libère Aaron du drap et des couvertures.
Il est trop couvert, ça ne m’étonne pas que la fièvre ait augmenté. Son
corps dénudé provoque le feu à mes joues. Il est sublime, tapissé de
tatouages, tous plus beaux les uns que les autres. Il me faudrait des heures
pour les détailler. Je me promets qu’un jour, j’en ferai le tour. Mon regard se
pose, comme attiré par un aimant, sur le dessin gravé sur son cœur, un visage
de femme perdu au centre de volutes colorées.
Et pas n’importe quel visage.
On dirait… Non, c’est impossible !
Je me secoue et le recouvre du drap imbibé d’eau froide avant de mourir
moi-même de combustion. Il marmonne des paroles inintelligibles, continue
de grelotter et de gémir lorsque je le tourne pour glisser le drap sous son
corps afin qu’il soit parfaitement enveloppé. Puis je vais chercher des
serviettes, que j’imbibe également d’eau fraîche, pour les placer sous sa
nuque et sur son front. Je les changerai toutes les heures s’il le faut.
Finalement, je dois les remplacer tous les quarts d’heure, car elles
s’assèchent vite sous l’effet de sa fièvre de cheval. Au bout d’une heure,
enfin, son souffle s’apaise et son visage se détend. Il n’a plus le front crispé
ni cette grimace de douleur maintenant que la crise semble être passée. Je
vais pouvoir souffler et savourer ce moment de calme, et le fait de l’avoir
encore un peu tout à moi. Rien qu’à moi.
J’approche mon fauteuil pour être au plus près du lit, puis je pose ma main
sur la sienne. Si sa fièvre monte encore, je le sentirai.
Ses doigts se contractent sous les miens, et je retiens mon souffle. Je ne
bouge pas, bien que l’envie de le rejoindre dans son lit me taraude une
nouvelle fois. Il pousse un grognement, et ce simple son me transporte. Les
images de mon rêve refont surface, et j’aimerais les entendre, ces
grognements, des grognements de plaisir qui vibreraient dans mon oreille,
virils et diablement sexy. Quelque chose prend naissance entre mes cuisses.
Comme un besoin primaire, une nécessité, une intime conviction qu’il me le
faut, là, en moi, pour être pleinement heureuse et comblée. Que lui seul
pourra calmer ce feu qui prend de l’ampleur jour après jour.
Je ferme les yeux, le ventre dévoré par une envie irrépressible à laquelle je
me dois de résister. Pour tenter d’oublier ces désirs tenaces, je m’oblige à me
détendre et, enfin, à trouver le sommeil. Un sommeil où mes rêves
deviendront réalité et où Aaron sera à moi. Un rêve magnifique, dans lequel il
fera de moi la plus heureuse des femmes pour me guérir, apaiser mon cœur
ainsi que mon corps vibrant d’espoir. L’espoir de finir par oublier ces autres
mains qui m’ont détruite.
La sensation d’une présence à mes côtés me fait soudain sursauter. Mon
père, que je n’ai pas entendu pénétrer dans la pièce, est debout à côté du lit, le
visage sombre.
– Ça va, papa ? murmuré-je en bâillant.
Il pousse un soupir et dépose un baiser sur le sommet de ma tête.
– Je m’inquiète pour ce petit con. Il ne s’est toujours pas réveillé ?
– Il a eu une montée de fièvre. J’ai appelé, mais comme personne n’est
venu, j’ai dû faire face. Permets-moi de te dire que ton médecin manque
quelque peu de professionnalisme.
– C’est qu’il doit penser que tout va bien, répond-il en se frottant
vigoureusement le visage.
– Ce qui n’est pas le cas, visiblement, bougonné-je.
– Le doc ne fait pas partie du club, Cassie. Il accepte de nous rendre
quelques services, alors je préfère ne pas me le mettre à dos en lui faisant des
reproches. Toutefois, je lui en toucherai deux mots, promis. Je vais rester près
de lui, tu devrais aller te reposer.
Je m’étire et réponds :
– J’aimerais rester aussi, s’il te plaît. Je ne suis pas fatiguée, et je…
j’aimerais être là lorsqu’il se réveillera.
L’air inquisiteur de mon père me fait baisser la tête.
– Ce n’est pas un garçon pour toi, assène-t-il froidement.
Je relève les yeux bien vite en entendant ces mots.
– Pourquoi dis-tu ça, papa ? Angie m’a affirmé que tu étais d’accord.
– Parce que je sais comment il se comporte avec les filles et que je ne veux
pas qu’il te brise le cœur.
– Ça n’arrivera pas, je te le promets. J’y veillerai. Je l’aime depuis que j’ai
12 ans, depuis ce jour où je l’ai vu, avec toi, lorsque tu es venu me rendre
visite à mon école. Ne me demande pas pourquoi, mais j’ai su que ce garçon
allait être important pour moi et que je l’aimerais toute ma vie. Mon cœur le
savait. Il n’y aura jamais que lui, papa.
Il en reste bouche bée.
– Mais vous vous connaissez à peine.
– Je sais, et c’est pour ça que je te redis que je serai prudente. Et s’il se
comporte mal avec moi, je te l’envoie, OK ? Pour que tu lui fasses sa fête.
Il a un faible sourire.
– Tu es sûre de toi ?
– On ne peut plus sûre, papa. J’ai confiance en lui. C’est Aaron que je
désire, personne d’autre. Tu veux bien, dis ? Tu veux bien me laisser passer
du temps avec lui pour que nous apprenions à nous connaître ? Enfin, s’il le
souhaite, lui aussi. Dis-moi que tu nous laisseras une chance, s’il te plaît, mon
petit papa !
Il marmonne une fois de plus.
– Je ne sais pas, Cassie. Tu me mets devant le fait accompli, et je déteste
ça.
– Je te demande seulement de me faire confiance. Je suis une grande fille
et je sais me défendre.
Il se met debout pour m’attirer à lui et me loge contre son épaule.
– Je ne voudrais pas qu’il te fasse du mal, tu as suffisamment souffert
comme ça.
Les larmes me montent aux yeux.
Oh que oui ! S’il savait par quoi je suis passée… Mais je crois qu’il l’a
compris lorsque je lui ai parlé de ma fuite.
Et je crois aussi que ce que j’ai vécu toute mon enfance m’a endurcie et a
renforcé mon caractère. Je refuse que ce que Barton m’a fait subir me
détruise, ou même m’empêche de vivre ma vie de femme. Je refuse de me
laisser guider par la peur. Je vais me battre pour mon bonheur, me battre pour
qu’Aaron m’aime, en espérant que ce que j’ai pu lire dans ses yeux avant
qu’il me fuie ne soit pas le fruit de mon imagination, mais qu’il me veut et
me désire aussi fort que je peux le désirer et le vouloir.
La vie nous a fait nous rencontrer, puis nous retrouver bien des années
plus tard sans que j’aie cessé de penser à lui. Elle a failli nous séparer. Nous
aurions pu mourir, l’un et l’autre, mais il n’en est rien, nous sommes bel et
bien vivants. Alors, je ne la laisserai pas nous éloigner à nouveau, il n’en est
pas question.
Je sais que notre parcours sera semé d’embûches, mais c’est le cas de bon
nombre d’histoires d’amour. Je suis consciente que je vais devoir me battre
contre toutes les femmes qui ont jalonné sa vie, et contre Lilly en particulier,
mais je ne lâcherai rien.
– Très bien, murmure mon père. Je te laisse avec lui, puisque c’est ce que
tu désires, mais fais attention à toi.
Il m’embrasse et se détache de moi. Je le regarde sortir de la pièce,
attendrie, mais incroyablement heureuse qu’il me fasse confiance et qu’il
croie en mon jugement.
Je veille Aaron pendant trois jours et trois nuits, ne m’absentant que pour
prendre une douche rapide et me changer. Même mes repas me sont apportés
dans la chambre par des prospects ou des régulières, des personnes de
confiance. Angela et mon père passent me rendre visite tous les soirs. Ils
s’enquièrent de son état et discutent avec moi quelques minutes de tout et de
rien. Puis ils repartent après m’avoir souhaité une bonne nuit. Mon père m’a
fait monter un lit, et personne ne vient nous déranger, à part le doc et Stan,
visiblement les deux seules autres personnes autorisées à entrer dans cette
pièce.
Je vis recluse, hors du temps, mais j’en suis infiniment heureuse. Ces
heures sont les plus sereines et les plus apaisantes de toute ma vie.
Et Aaron est tout à moi. Je peux fantasmer comme une malade, rêver de
son corps, le toucher, le caresser, m’enivrer de l’odeur de sa peau en
attendant patiemment le moment où il se réveillera.
18
Aaron
J’entrouvre les yeux, pour les refermer aussitôt.
La lumière, bien que tamisée, agresse mes rétines. Les sens en alerte, je
cherche à m’imprégner de ce qui m’entoure. J’essaie de donner l’illusion que
je dors encore pour que ces sauvages ne s’en prennent pas à moi une fois de
plus. Les battements de mon cœur accélèrent à cette seule pensée. Mon corps
se rebelle, douloureux, au souvenir des coups multiples, se crispe dans
l’attente du moment où ils viendront encore me torturer. Ils se sont tellement
acharnés sur moi qu’aucune parcelle de peau ne semble avoir été épargnée.
J’ai mal partout. Broyé de l’intérieur, aussi faible qu’un enfant qui vient de
naître, j’ai le sentiment que mon calvaire a duré une éternité, même si, la
plupart du temps, j’étais drogué ou soumis à une telle fièvre qu’avec du recul,
tout paraît confus.
Au bout de quelques minutes, ne voyant rien venir, je me détends enfin.
L’odeur qui m’enveloppe m’est familière, me réconforte agréablement sans
que je sache pourquoi. Mon cœur s’apaise et un soupir de soulagement
s’échappe de mes lèvres malgré moi. Je m’autorise un moment de répit,
bienvenu après toutes ces heures de souffrance, avec une petite lueur
d’espoir. L’espoir que mon calvaire soit terminé et que je sois enfin en
sécurité.
Je peux toujours rêver… Où suis-je ? M’ont-ils repris ? Ai-je réussi à
m’échapper ?
J’enrage de ne pas me souvenir. Au bout d’un long moment, j’ouvre les
yeux, cette fois-ci parfaitement éveillé, lorsque mes narines perçoivent un
parfum, des notes fruitées et sucrées, alléchantes comme une friandise, et je
sursaute lorsque mon regard se pose sur une tête près de ma main. Le souffle
chaud de la belle endormie caresse agréablement mes doigts, emprisonnés
dans les siens. De longs cheveux noirs, une silhouette de rêve,
d’interminables jambes moulées dans un cuir ajusté, une poitrine aux courbes
plus qu’alléchantes, mise en valeur par un petit tee-shirt laissant une bande de
peau à découvert.
Mon cœur bondit dans ma poitrine. Comment est-ce possible ? Elle est
vivante. Bel et bien vivante ! Oh putain, j’en chialerais tellement je suis
heureux de la revoir saine et sauve. Mais alors, ce journal ? L’article sur son
décès ?
L’annonce de sa mort m’a anéanti. J’ai eu si mal que je ne peux plus
mettre en doute les sentiments qu’elle m’inspire. Mon désir pour elle est
passé de physique à quelque chose de plus… profond.
Je comprends : Sam a fait croire à leur mort pour doubler Dominguez et
avoir enfin la paix. Depuis huit ans que le prés’ lui a pris sa demi-sœur, ce
taré n’a pas arrêté de nous pourrir la vie. Il est derrière la plupart des coups
foireux, même lorsqu’il s’agit de bandes locales. Il a le bras long, ce connard.
Je fais le tour de la pièce des yeux, rassuré pour de bon, mais n’osant
encore y croire. Je remarque un lit, dans un coin. Depuis combien de temps
me veille-t-elle ?
Je retire doucement ma main et la pose délicatement sur ses cheveux pour
descendre sur son visage. Je caresse sa joue, puis l’arête de sa mâchoire, son
cou à la peau veloutée, et enfin ses lèvres. Je me demande soudain quel goût
elles ont. Ce que je ressentirais en l’embrassant, comme j’en ai rêvé tous ces
jours où ils me faisaient souffrir.
Cette seule pensée m’a aidé à tenir, à ne rien lâcher. Je voulais encore la
serrer contre moi, entendre son souffle s’envoler à mon contact, sentir le désir
prendre possession de son corps, jusqu’à ce que Dominguez piétine mes
projets sans le savoir. Sans savoir le mal qu’il me faisait. Maintenant que je
sais qu’elle est vivante et qu’elle est là, sous mes yeux, si belle, si tentante, je
veux plus.
Je la veux, elle. Je veux la séduire, l’amener dans mon lit, l’amener à me
vouloir, à me réclamer, à sortir ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-
même sans vouloir se l’avouer ni l’accepter. Je veux qu’elle en crève d’envie,
elle aussi. Je n’ai jamais rien désiré aussi fort.
Je suis conscient que je vais devoir l’amadouer, lui donner confiance en
moi, lui faire oublier l’image du parfait connard qu’elle doit avoir de ma
personne. Car, oui, connard, je l’étais, je ne peux le nier. Mais j’ai changé,
mon ancien moi a disparu dans cette aventure. L’horreur m’a transformé,
l’espoir m’a fait renaître. Je ne suis plus celui que je faisais semblant d’être
avant cette épreuve.
Je continue mes caresses, jusqu’à ce qu’elle gémisse dans son sommeil,
tellement profond qu’elle ne se rend compte de rien. J’aimerais tout reprendre
depuis le début avec elle, me montrer sous un autre jour, ne pas la faire fuir,
et ne pas la fuir. Je voudrais que ce soit simple, pour une fois, me laisser aller
à aimer une femme. L’aimer, elle, sans avoir peur qu’elle m’échappe ou
qu’elle me soit arrachée et que tout s’arrête dans un putain de méchant coup
du sort. J’aimerais avoir foi en la vie, croire en nous ainsi qu’en notre
histoire.
J’arrache d’un coup sec le tuyau de la perfusion. Je n’en ai plus besoin, la
fièvre est tombée et il faut que j’aille pisser. Je prends un pansement pour le
coller sur l’orifice, puis je plie le coude quelques minutes. Je vire la
compresse de mon front, me dégage du drap qui m’emprisonne et glisse avec
lenteur vers l’autre bord du lit.
Je pose les pieds au sol, en sueur. Ma tête tourne, je frissonne. Au prix
d’un immense effort, je me retrouve debout.
Putain de bordel de merde, je ne me suis jamais senti aussi faible de toute
ma putain de vie. Une vraie loque !
Je chancelle en mettant un pied devant l’autre. Des bras s’enroulent autour
de mon buste pour me soutenir avant que je m’étale au sol.
– Tu aurais dû me réveiller, me sermonne-t-elle, la voix rauque de
sommeil.
Je me retiens pour ne pas l’attirer contre moi et l’embrasser à pleine
bouche. Je me racle la gorge, ému.
– J’ai essayé, mais tu dormais tellement profondément que tu n’as rien
senti. Tu faisais des petits bruits, charmants, d’ailleurs, comme si…
– N’importe quoi. Je ne rêvais pas.
– Oh que si, ma belle, tu rêvais, et je sais très exactement à quoi, répliqué-
je avec un sourire en coin. Tu rêvais de moi ?
Elle pouffe.
– Ça, c’est dans tes rêves. Tu n’es pas le seul beau mec du club.
– Merci pour le « beau mec ». Euh… tu ne vas pas m’accompagner aux
chiottes, tout de même ? m’exclamé-je en la voyant prendre la direction de la
salle de bains.
– Ben si, pourquoi ? Je suis habituée. J’ai souvent donné un coup de main
dans les maisons de retraite pendant mes vacances.
– Les maisons de retraite, voyez-vous ça ? Tu vas voir ce que le vieux va
te faire, vilaine fille, une fois qu’il sera en pleine possession de ses moyens.
Elle rit de nouveau, et ce son est si beau et si frais que je la regarde comme
un con, la bouche ouverte. Elle aussi me dévisage en se mordant la lèvre.
Nom de Dieu…
Ma queue tend le tissu de mon boxer, me faisant un instant oublier mon
envie de pisser pour d’autres plus… charnelles. Je la trouve toujours aussi
belle, sinon plus, lumineuse avec son visage sans le moindre défaut, attirant,
tout comme sa bouche. Je l’imagine instantanément autour de ma queue
turgescente, affamée.
Je gronde :
– Ramène-moi dans mon lit et viens te coucher avec moi.
– Certainement pas. Je te conduis à la salle de bains. Tu feras ce que tu as
à faire, et ensuite je t’aiderai à te remettre au lit. Tu dois te reposer, tu es
encore très faible.
Je prends l’une de ses mains et la porte à mes lèvres.
– Je veux que tu sois là lorsque je me réveillerai, je veux te voir dès que
j’ouvrirai les yeux.
Vos gueules ! Je me transforme en amoureux transi si j’en ai envie, OK ?
Je tue le premier qui le répète ou se fout de ma tronche.
Elle déglutit, puis rougit.
Mmm… j’aime la teinte de ses joues.
– D’accord.
J’en reste comme un con une fois de plus. Je pensais devoir batailler pour
qu’elle accepte, mais il n’en est rien. Tout est devenu naturel entre nous, et
elle-même semble différente.
– Tu veux bien me donner un bain ? demandé-je avec un sourire aux
lèvres.
– Tu crois que c’est raisonnable avec ta blessure ?
– Je garderai mon épaule hors de l’eau. Alors ?
– Oui, si tu veux.
– Tu me savonneras ?
Elle prend un air rusé.
Que mijote-t-elle ?
– Euh… oui, pourquoi pas.
Encore une fois, je suis sidéré par sa réponse. Elle va me toucher, me
laver, s’occuper de mon corps, me bichonner. Je n’ai jamais laissé une fille
m’approcher de cette manière, mais là, j’en ai envie. J’ai envie qu’elle prenne
soin de moi. Décidément, je ne me reconnais plus.
Elle m’abandonne alors que je me retiens au chambranle, soudain perdu
sans son appui. Je chancelle de nouveau, mais cette fois-ci en matant son cul
alors qu’elle se penche pour fermer la bonde et ouvrir les robinets de la
baignoire. Elle met ses doigts sous l’eau et tourne la tête pour me regarder, le
souffle un peu court. Elle balaie mon corps de ses yeux devenus presque
noirs, toussote pour cacher son trouble. Je ne sais pas si elle est consciente de
ce qu’elle dégage, surtout avec le cul moulé dans ce cuir qui ne laisse aucun
doute à l’imagination.
– Pas trop chaude, l’eau ? Pour ne pas faire remonter ta température.
Ses joues prennent soudain une teinte vermillon lorsque ses prunelles
dilatées se posent par inadvertance sur mon boxer tendu à bloc par ma bite en
manque. Bordel, ma température interne est au taquet dans ma queue, mais je
ne la ferai descendre pour rien au monde. Je veux m’enfiévrer, devenir
bouillant, ingérable. Je veux la coucher sur le sol de cette salle de bains, là,
maintenant, pour m’enfouir en elle. Ma queue ne demande que ça, et moi,
encore plus.
– Je te laisse, tu m’appelleras lorsque tu seras dans l’eau.
– Euh… oui, OK.
J’ai soudain la bouche sèche alors qu’elle passe en me frôlant, l’air de rien.
Je ne peux lâcher son cul des yeux lorsqu’elle s’éloigne.
Mes mains me démangent de pouvoir le posséder, le palper, le caresser.
Putain, elle me rend fou ! Plus fou que je ne le suis déjà. J’ai envie d’elle à en
crever. Mon désir ne cesse de monter en flèche tandis qu’elle se penche pour
enlever mes draps. Elle suspend son geste et me désigne la salle de bains du
menton.
Ouais, ouais, j’y vais, mais tu ne perds rien pour attendre. Ton petit cul
sera à moi, tôt ou tard, et plus tôt que tu ne le penses.
Après avoir pissé aussi longtemps qu’une vache incontinente, je me glisse
dans l’eau du bain, divinement tiède.
– Cassie !
Je lève la tête et sursaute en la voyant à l’entrée de la pièce, contre le
chambranle, profitant visiblement de la vue.
– Tu es là depuis longtemps ?
– Assez, oui.
Je renonce à en savoir plus.
– Viens me laver, femme.
Son sourire éblouissant me donne chaud. Sans prononcer le moindre mot,
elle prend le gel douche.
– Tu veux peut-être que je me mette debout pour te faciliter la tâche ?
– Non, ça ira. Je vais m’occuper de ton dos, te shampouiner, et tu te
débrouilleras pour le reste, non ?
– Si je n’ai pas le choix…
– Effectivement, c’est à prendre ou à laisser. Une autre fois, peut-être.
Oh… mais très certainement. Compte sur moi pour te le rappeler. La
prochaine fois que je serai dans cette baignoire immense, tu seras avec moi,
bien profondément plantée sur ma queue. Et ensuite, c’est moi qui te laverai.
– Redresse-toi, demande-t-elle d’une voix douce mais quelque peu
autoritaire.
Je lève un sourcil.
– Tu me donnes des ordres ?
– Oui, mais c’est pour ton bien.
– Alors, j’accepte, mais que ça ne devienne pas une habitude, princesse.
J’ai dormi combien de temps ?
– Trois jours. Tu as fait un arrêt cardiaque en arrivant au club. Le doc t’a
récupéré par les cheveux, et les traitements ont fini par faire effet, puisque tu
t’es réveillé et que la fièvre est visiblement tombée.
Nom de Dieu… trois jours.
Trois jours de souffrance, mais je suis vivant. Et je serais capable de subir
de pires tourments si c’est pour vivre ce dénouement : moi, nu, entre ses
mains.
Nos yeux se parlent, tout comme nos corps, irrésistiblement attirés l’un
vers l’autre. Pour la première fois de ma vie, je me surprends à fantasmer, à
attendre, à savourer ces petits préliminaires presque platoniques. Ma
perception s’accroît : son souffle sur mes épaules, mon cou, alors que ses
mains se déplacent sur ma peau. Je ferme les yeux et me laisse porter par ses
effleurements. J’ai plein de questions à lui poser : ce qu’il s’est passé de son
côté, la destruction du magasin et comment elle en a réchappé, mais ça peut
attendre.
Petit à petit, je me détends. Ses mains, aventureuses, rampent sur mon
ventre tendu, sur mes abdos contractés. Ma queue se dresse un peu plus. J’ai
envie de lui arracher tous ses vêtements pour la faire basculer dans l’eau et
l’empaler. Je donnerais tout ce que j’ai pour la sentir autour de moi, percevoir
sa chatte, sa moiteur, pour la faire aller et venir sur moi jusqu’à nous faire
jouir, ensemble.
Putain…
J’entends sa respiration se modifier. Elle est visiblement en proie à une
vive émotion, identique à la mienne. Ses petits soupirs résonnent jusqu’au
bout de ma bite.
– J’ai envie de prendre soin de toi, dit-elle subitement.
J’ouvre les yeux, troublé, ému.
– Pourquoi ?
– Parce que je pense que tu en as besoin. Après… après tout ce que tu as
vécu. Toutes ces marques… Tu as mal ?
– Non, ça va. Je survivrai.
Ses mains caressent mes pectoraux, tout près de mon cœur, puis ma
médaille.
– Elle me vient de ma mère, murmuré-je, le cœur serré.
– Tu veux m’en parler ?
– Pas maintenant.
Elle prend une grande inspiration.
– D’accord. Et ce visage ?
Je plonge au fond de ses iris.
– Oui ?
– C’est… on dirait… Qui est-ce ? demande-t-elle finalement.
– La personne qui a peuplé mes nuits pendant des années et que je rêvais
de retrouver sans y croire vraiment.
Sa voix est rauque lorsqu’elle prononce :
– C’est… moi ?
Je plonge dans le bleu de ses yeux et me lance :
– Oui, Cassie, c’est toi. En tout cas, les traits que j’ai imaginés de toi
adulte.
– C’est assez ressemblant, je trouve.
– Je trouve aussi.
– Alors, tu te souviens, toi aussi ?
– Oui. Je me souviens de ce jour-là comme si c’était hier. Je pourrais
dessiner tes traits les yeux fermés, car ils sont à jamais gravés dans ma
mémoire.
Elle rougit et ses paupières papillonnent. Elle est visiblement à court de
mots. Nos yeux sont rivés l’un à l’autre.
Tout doucement, pour ne pas l’effrayer ni la faire fuir, j’enveloppe sa
nuque d’une main et attire son visage vers le mien. Nos bouches se frôlent,
nos souffles se mélangent. J’entrouvre mes lèvres et lèche les siennes d’une
langue impatiente. Mon cœur menace d’exploser tant l’attente de son baiser
me met au supplice.
Ma queue se tend. J’ai envie d’elle comme jamais je n’ai désiré une
femme. J’ai envie d’être dans son corps, de renaître à son contact comme je
l’ai tant rêvé pendant toutes ces années, et plus récemment, lors de ma
captivité. Mon corps se couvre de frissons. L’attente me bouffe, mais c’est
foutrement bon, excitant, si…
Cassie se raidit en entendant frapper à la porte de la salle de bains et
s’éloigne brusquement. Je m’échoue, privé d’air, en manque. De ses lèvres si
proches, de sa peau sous mes doigts.
Stan s’éclaircit la voix.
Connard…
– Entre, fais comme chez toi, mon pote, ne te gêne surtout pas, grondé-je.
– Je vous laisse, lâche Cassie en se levant brusquement pour sortir de la
pièce.
Elle passe devant Stan, qui la suit des yeux. Je claque des doigts pour le
faire revenir sur terre, et il daigne enfin reporter son attention sur moi plutôt
que de continuer à mater le cul de ma copine.
Ma copine ?
J’ai bandé pour elle, je l’ai désirée comme un fou… Alors, oui, elle est
dorénavant ma copine.
– Putain, ce petit pantalon de cuir lui fait…
– Tais-toi ! Je ne veux rien entendre ! Puisque tu es là, tu vas m’aider, dis-
je en me levant. Passe-moi la serviette.
Il fixe ma queue au garde-à-vous, sourire en coin.
Quoi ? Il veut refaire le concours de la plus grosse en érection ? Il sait
que je le bats. Nous les avons mesurées des quantités de fois, et j’ai toujours
gagné, alors elle ne va pas rétrécir comme par magie.
Il se détourne, un rictus aux lèvres, et me lance la serviette.
– Elle te plaît tant que ça ? Tu en as parlé au prés’ ?
– Ta gueule, Stan. Et, oui, elle me plaît. Plus que ça, si tu veux savoir.
– Je vois, effectivement, lâche-t-il en matant encore ma queue. Elle
partage tes sentiments ?
– J’en sais rien, Stan. Mais je la veux, et j’ai décidé d’y aller mollo, d’être
patient.
– Toi, y aller mollo avec une fille ? Ce serait bien la première fois.
Tout en discutant, je sors de la baignoire. J’enroule la serviette autour de
mes reins, nullement gêné par ma nudité. Nous nous connaissons depuis
toujours et notre anatomie n’a aucun secret pour l’autre. Nous avons toujours
tout fait ensemble, sauf baiser. Stan est trop coincé pour ça. Mon frère est un
moine. Je ne sais pas comment il fait, comment il peut se passer de baiser
pendant autant de temps. Moi, je ne le peux pas. C’est pour cette raison que,
putain, ma queue tendue me fait un mal de chien. J’aurais dû me faire jouir
avant de sortir de la baignoire, pendant que le souvenir de la bouche de
Cassie si près de la mienne était encore présent. Je toussote.
– Comme quoi, tout arrive un jour, mon pote. Tu peux m’attendre à côté,
j’arrive, demandé-je finalement.
Je vais devoir me soulager si je ne veux pas sauter sur Cassie à la moindre
occasion.
– Yep.
Je ferme la porte derrière lui. Je me soutiens au mur avec précaution, les
jambes bloquées contre la baignoire. Je dénoue la serviette et empoigne ma
queue dressée.
J’imagine aisément la bouche de Cassie autour de mon membre, puis je
l’imagine, elle, nue sur mon lit, ses seins tressautant à chaque coup de reins.
Putain, c’est si réel, si fort que je pourrais jouir entre mes doigts, mais j’en
suis incapable. Je respire comme un bœuf, au bord de la crise cardiaque, et je
suis obligé d’appuyer mon front brûlant contre la faïence, le souffle court,
prêt à rendre l’âme, pour ne pas m’effondrer.
Je m’assieds sur le rebord de la baignoire, puis je me force à respirer
calmement pour faire refluer mon putain de malaise. Lorsque mon rythme
interne est revenu à peu près à la normale, je quitte la salle de bains pour aller
m’affaler sur mon lit, complètement vidé. Je me glisse sous les draps frais
avec un soupir de plénitude, puis je ferme les yeux.
C’est fou, mais le moindre acte me semble incroyablement jouissif depuis
que j’ai regagné le club alors que je me croyais foutu. Même si je me sens
faible comme jamais je ne l’ai été de toute ma vie, j’ai envie de m’extasier
sur tout, de profiter de chaque instant, de savourer.
Ouais, c’est ça, « savourer », c’est le mot.
– Ça va ? Tu te sens mieux, ironise Stan, assis confortablement dans le
fauteuil, les pieds sur mon lit.
– Ta gueule, vieux. Bon, de quoi voulais-tu parler ?
Je soupire et place un bras sous ma nuque. Putain, j’ai envie de dormir
encore, alors que j’ai visiblement comaté pendant trois jours. Je déteste cet
état de faiblesse, et j’espère retrouver rapidement une meilleure forme.
La question de Stan me prend au dépourvu :
– Il s’est passé quelque chose avec Julia ?
– La meuf qui m’a soigné au Mexique ?
– Oui. Tu en connais d’autres ?
– Pourquoi tu me parles d’elle ?
– Parce qu’elle est ici, figure-toi.
Je le regarde comme s’il me parlait en mandarin.
– Tu ne te souviens de rien ?
– Seulement des bribes, entre autres ce que me faisaient ces chiens pour
me faire cracher le morceau, et que j’aimerais oublier, pour tout te dire. Et ma
fuite, à laquelle Julia, effectivement, a participé. J’ai dû lui promettre de
l’emmener pour qu’elle m’apporte une arme, sans avoir envie d’honorer ma
promesse. Ensuite, eh bien, je me souviens vaguement de m’être effondré de
soulagement dans les bras de Sam, puis plus rien.
– Elle t’a suivi et nous a parlé de votre deal. Lorsque le prés’ a vu son état,
lorsqu’il a compris que Dominguez la torturait elle aussi comme il torturait
Angela, il m’a demandé de me charger d’elle.
– Et ce taré a déjà répliqué ? Il a cherché à se venger ?
– Pas pour le moment, mais nous sommes en confinement. Manquerait
plus qu’il fasse alliance avec Barton pour nous tomber sur le dos, et ce serait
notre fin.
– Pourquoi feraient-ils alliance ?
– Le sénateur est véreux, il fraie avec le grand banditisme. Le prés’ a mis
les frères d’Austin au parfum. Si Barton bouge un orteil, s’il contacte ce taré
de Dominguez, nous le saurons.
– Nous devrions attaquer les premiers. Putain, faut que je voie Sam,
terminé-je, en essayant de me lever, pour retomber sur le dos. Nom de Dieu,
je ne vaux plus rien, je suis HS.
– C’est normal, mec, tu as fait un arrêt cardiaque, tu as eu de la fièvre.
Laisse-toi un peu de temps.
– Du temps, je n’en ai pas, soufflé-je. Il faut que je sois capable de la
protéger si Barton vient la revendiquer jusqu’ici.
– Pour l’instant, les journaux ont fait croire à sa mort, nous devrions avoir
quelques jours de répit.
– Sa mère va très certainement rappliquer, non ? Que s’est-il passé ?
Mon cœur se serre encore à cette évocation.
Ma Cassie… morte… j’en tremble encore.
– Dominguez a détruit le magasin au lance-roquettes. Visiblement, il visait
sa sœur, en s’attaquant en même temps aux affaires du club, pour se venger
du prés’. Ce mec a la rancune tenace, c’est le moins que l’on puisse dire.
– Tu m’étonnes. Et Cassie, que faisait-elle au magasin ?
– Tu t’es barré, mec, alors le prés’ m’a demandé de l’emmener faire des
emplettes. Cuirs, sous-vêtements…
What ?
Je me redresse, pour me rallonger aussitôt, encore une fois perclus de
douleurs.
Je bougonne :
– Des sous-vêtements ? Tu t’es rincé l’œil, connard ? Tu as maté ma
meuf ?
– Hé, ce n’était pas encore ta meuf.
– Tu savais qu’elle m’intéressait, avoue, mais tu as profité de mon absence
pour marcher sur mes plates-bandes.
– Je ne t’aurais jamais fait ça, mon frère, et tu le sais. J’ai obéi aux ordres,
c’est tout. Et toi, qu’est-ce qui t’a pris de te sauver comme un voleur ?
Je passe une main fatiguée sur mon visage.
– Je n’en sais rien, soupiré-je. J’ai pété un câble. Le prés’ voulait que je
passe du temps avec elle, et après une seule petite journée, je n’en pouvais
déjà plus. Dès que je posais les yeux sur elle, je bandais comme un malade.
J’ai cru devenir fou, car il m’avait fait promettre de ne pas la toucher, comme
s’il savait déjà que j’en mourais d’envie. J’ai préféré me tirer. J’ai pris mon
avion. Je voulais voler quelques heures pour me vider la tête, mais j’ai été
rattrapé par l’ouragan.
– Tu as eu de la chance d’en sortir vivant. Pour en revenir à Cassie, qu’est-
ce qui a changé aujourd’hui ? Tu assumes tes sentiments ?
– Je crois que oui. Je vais en parler au prés’. Et peut-être acceptera-t-il
l’idée que je ne veuille que du bien à sa fille et que je ne lui briserai jamais le
cœur.
– T’as pas intérêt, ou tu prendras une balle entre les deux yeux.
– Loin de moi cette idée. Au contraire, pour la première fois de ma vie, j’ai
envie de rendre une femme heureuse. Tu sais que c’est elle, la fille dont je
t’ai parlé pendant des mois ?
– Nan ! Cassie est la fille que vous êtes allés voir ce jour-là ? Je
comprends mieux, c’est vrai qu’elle est sacrément bonne.
– Ne t’avise surtout pas de…
– Ne t’inquiète pas, c’est Julia que je veux. Alors ?
Je le fixe en sachant pertinemment ce qu’il attend de moi. Stan a toujours
fait passer mes désirs avant les siens, il en a toujours été ainsi. Pourquoi ? Je
ne saurais le dire. Il m’aime, tout simplement. Comme un frère. Peut-être
encore plus qu’un frère. Si cette fille m’avait intéressé, il aurait renoncé à
elle, car je l’ai vue en premier. Je décide d’abréger ses souffrances.
– Julia n’est rien pour moi, tu as carte blanche, mon frère. Je suis très
heureux pour toi. Elle partage tes sentiments ? demandé-je, un sourire
sadique sur les lèvres, car je sais pertinemment qu’il ne lui a pas encore
dévoilé ce qu’il ressent pour elle.
En plus de se comporter en moine, Stan est très regardant sur les chattes
qu’il baise, où il va tremper sa bite. Il est aussi pudique qu’une vieille fille
qui n’a jamais vu une queue de sa vie. Son visage s’éclaire.
– Je vais pouvoir commencer ma cour, alors. J’espère qu’elle voudra de
moi.
Je lève les yeux au ciel.
– Putain, Stan, on n’est plus au seizième siècle. Tu la prends, tu la baises,
tu la retournes, tu la baises encore, tu la fais crier, et ça va aller comme sur
des roulettes, crois-moi. Les meufs adorent ça.
Il s’esclaffe.
– C’est ce que tu projettes avec Cassandra ? Laisse-moi te dire que…
– Non, je te l’ai dit, je prendrai tout mon temps. Je veux l’amener à me
désirer autant que je la désire, et même plus, pour qu’elle me saute dessus en
croyant mener la danse.
– Tu t’y mets quand ?
– J’ai déjà commencé, mon pote. Elle sera bientôt mûre à point, terminé-je
en bâillant, épuisé.
Enfin, je l’espère…
– Stan ?
– Ouais, mon frère ?
– Merci d’être venu me chercher.
– Je t’en prie, tu aurais fait la même chose pour moi. Et je n’étais pas seul :
il y avait Sam, Kurt, Bill, Elliott et les autres.
Ouais, il faudra que je les remercie tous.
C’est grâce à eux que je suis encore en vie aujourd’hui. Je ferme les yeux
en frissonnant. Ce que j’ai vécu n’est pas près de s’envoler de ma mémoire,
mais je saurai faire avec. Je suis de retour, amoureux comme ce n’est pas
permis, et je vais profiter de la vie sans me poser de questions.
– Laisse-moi, mec, je suis vanné, il faut que je dorme.
– OK, alors à plus, mon frère. Aaron ?
– Mmm ?
– Tu as de la visite.
Je tourne la tête et ouvre les yeux avec un soupir de lassitude pour
découvrir Lilly, qui tente de soudoyer Stan afin d’entrer dans la chambre.
Putain, qu’est-ce qu’elle vient foutre ici ?
Elle n’a pas encore compris que j’en ai jamais rien eu à foutre de sa
gueule ? Je l’ai baisée, point, comme à peu près tous mes frères dans ce club,
sauf Stan. En prenant un plaisir mitigé, qui me suffisait jusque-là, mais qui
n’est rien en comparaison de ce que je ressens lorsque je touche Cassie. Je
suis prêt à jouir en posant mes putain de mains sur son corps sublime. Qu’est-
ce que ce sera quand je serai enfoui en elle ?
Je regarde mon frère et je finis par laisser tomber, alors qu’il envoyait
Lilly se faire mettre :
– Laisse-la entrer, Stan.
Qu’on en finisse !
Il lève un sourcil, et je réponds d’une grimace. Il me fait un doigt
d’honneur et décampe en laissant la porte ouverte, si toutefois j’avais l’envie
irrésistible de la sauter.
Merci, Stan, mais même si j’étais en pleine possession de mes moyens, ce
qui est loin d’être le cas, je n’aurais aucune envie de cette meuf. C’est une
autre femme que mon corps réclame.
Aussitôt libérée, Lilly se jette sur moi en sanglotant, me prenant tellement
au dépourvu que je ne sais comment réagir face à ces torrents de larmes.
Manquait plus que ça. Qu’est-ce qu’elle me fait, putain ?
Je la pensais plus maîtresse de ses émotions. J’ai compris, depuis bien
longtemps déjà, qu’elle est attachée à moi, bien que j’aie été odieux avec elle.
Je me suis comporté comme le dernier des salauds. Je l’ai rabaissée, utilisée,
car je ne voulais en aucun cas qu’elle nourrisse des sentiments à mon égard.
Je n’ai jamais été amoureux d’elle. Je la baisais, c’est tout, et je ne pouvais
rien lui donner hormis ces quelques bons moments dont je n’ai pas été avare,
autant être honnête. Mais jamais, ô grand jamais, je n’ai eu envie d’en faire
ma régulière, et je ne lui ai fait aucune promesse. J’attendais quelqu’un
d’autre. Et ce quelqu’un, je sais maintenant de qui il s’agit.
Je la repousse sans aucune douceur. J’aimerais pouvoir la virer à coups de
pompe dans le cul, mais je n’en ai pas le courage ni l’énergie.
Ma voix est sèche lorsque j’ordonne :
– C’est bon, calme-toi.
Elle redresse la tête, renifle. Elle me dégoûte. Comment ai-je pu la baiser
autant de fois ? Elle est fanée, aigrie, bouffée par les excès en tous genres.
Ses paupières frémissent et elle se remet à pleurer.
– J’ai eu tellement peur, Trav, je ne pensais jamais te revoir.
– Ouais, ben tu vois, je suis là. Donc, maintenant, tire-toi, je dois me
reposer.
Elle glisse une main le long de ma jambe, jusqu’à ma queue, qu’elle
cherche à choper à travers les draps, mais cette dernière reste tapie bien au
chaud.
Elle ne me fait plus aucun effet. Au contraire, elle me fout la gerbe.
– Je sais de quoi tu as besoin, laisse-moi faire.
Je retiens sa main alors qu’elle cherche à me branler.
– Arrête ça tout de suite. On a pris du bon temps, mais c’est fini, ça ne se
reproduira plus jamais. Toi et moi, c’est terminé.
Elle se crispe. Je bloque son poignet avant qu’elle ne me broie les burnes.
– C’est à cause de cette salope ? Tu vises le gratin, et je ne suis plus assez
bien pour toi, c’est ça ? Ce n’est pas une fille pour toi, elle ne te suffira
jamais.
– Que sais-tu, toi, de moi et de mes désirs ?
– Je connais tes besoins. Tu ne peux pas me laisser comme ça, Trav. Je t’ai
tout donné, tu faisais de moi ce que tu voulais.
– Ouais, eh bien, c’est peut-être ça, le problème. Maintenant, assez parlé,
tire-toi.
– Donne-moi encore une nuit, Trav, rien qu’une nuit, et ensuite, promis
juré, je ne t’embêterai plus.
– Je ne te crois pas, tu mens.
– Avant, tu me désirais, je te suffisais, tente-t-elle encore, les yeux
implorants.
Putain, elle est bouchée, ou quoi ?
– Oui, mais ça, c’était avant. Je te l’ai dit, j’ai changé, ça ne m’intéresse
plus.
– S’il te plaît, en mémoire du bon vieux temps…
– J’ai dit non, n’insiste pas.
Malgré mon ton sans appel, elle s’approche, cherche à s’emparer de ma
bouche en se couchant à moitié sur moi.
– Baise-moi, Trav…
Je la repousse une fois de plus.
– Fous-moi la paix, Lilly, et tire-toi une bonne fois pour toutes avant que
je m’énerve.
Mais cette demeurée s’accroche comme une sangsue.
Je lève les yeux en direction de la porte en entendant du bruit, et Lilly
profite de ce moment d’inattention de ma part pour coller ses lèvres aux
miennes.
Je croise le regard de Cassie.
Fais chier…
19
Cassandra
En découvrant Lilly sur lui, je vois rouge.
Pour qui se prend-elle, à la fin ? Il ne veut plus d’elle, elle est sourde ?
Une colère comme j’en ai rarement connu s’empare de mon être et, en
quelques enjambées, je suis sur elle et la frappe à l’épaule.
– Je crois qu’il t’a demandé de le laisser tranquille, non ? Alors, dégage !
Surprise, elle se redresse d’un bond et serre les poings, prête à en
découdre, en parfaite habituée des bastons entre brebis.
– Lilly, arrête ça tout de suite ! Si tu la touches, si tu touches à un seul de
ses cheveux, je te jure que je te tue ! crie Aaron.
Elle cligne plusieurs fois des yeux. Capitule. Puis elle traverse la pièce,
non sans m’avoir retourné un regard noir chargé de haine. Un de plus. Aaron
n’a rien loupé de notre échange ni de sa démonstration d’intimidation.
– Je crois qu’elle a compris.
– J’en doute, dis-je faiblement, inquiète malgré tout. Stan l’a déjà menacée
de t’en parler, d’en parler à mon père, et ça ne l’empêche pas de
recommencer, visiblement. Elle me hait.
– Ça lui passera. Elle ne s’en prendra plus jamais à toi, je te le promets, je
vais régler ça. Viens. Approche.
J’obéis et m’assieds au bord du lit, à distance raisonnable.
– Plus près.
Je ne bouge pas. Ma poitrine se soulève au rythme saccadé de ma
respiration. Je le désire tellement que j’en tremble. J’ai envie de lui à en
mourir, je le veux. Chaque infime partie de moi le réclame. Je rêve de
l’embrasser, de me frotter contre son corps et de le laisser me posséder, enfin,
mais je n’arrive pas à faire un geste.
Je ne peux que me noyer dans ses yeux. Il a un sourire doux.
– Je te fais peur ?
– Un peu… avoué-je, le souffle court, me maudissant d’être aussi tarte.
Comment lui faire comprendre que je le désire si, dès qu’il me touche, j’ai
envie de me barrer à l’autre bout du monde ?
– Pourquoi ? Je ne te ferai jamais de mal, Cassie. Tu me crois ?
– Je ne sais pas. Je…
Il prend ma main qui reposait sur mon genou, effleurant ma cuisse au
passage. Je me raidis. Il se redresse. S’approche. Comble les derniers
centimètres qui nous séparent.
– Fais-moi confiance, tu ne le regretteras pas. Ça aussi, je peux te le
promettre, murmure-t-il. J’ai envie de t’embrasser, Cassie, maintenant.
Laisse-moi t’embrasser, s’il te plaît…
Ces derniers mots sont prononcés tout contre ma bouche. Son souffle
chaud caresse ma peau. Il continue de parler tout en glissant sa main le long
de ma nuque, sous mes cheveux, doucement, lentement, comme il le ferait
avec un animal apeuré. Ses paroles m’hypnotisent, tout comme ses iris,
soudés aux miens, son corps si près de moi. Des milliers de petits frissons
courent le long de ma colonne vertébrale, éveillent mes sens.
Il effleure mes lèvres. Me tente plus que de raison. Me torture. J’en
pleurerais presque. J’attends. J’attends le moment ultime où il posera enfin sa
bouche sur la mienne. N’y tenant plus, c’est moi qui prends l’initiative en
m’en emparant avec rage. Ses doigts se crispent dans mes cheveux. Nos
langues se trouvent. Enfin. Je ne peux plus rien arrêter. Je le laisse
m’embrasser, me serrer contre lui, m’attirer contre son buste, me plaquer
contre son sexe tendu. Il me revendique, il me veut, il a envie de moi, et me
le fait bien comprendre. Il descend ses paumes dans mon dos, puis sur mes
fesses pour me faire onduler sur lui en poussant de petits gémissements
rauques qui vibrent dans ma poitrine, à l’unisson de mon amour pour lui. Mes
doigts vont à la rencontre de la peau nue de son torse. J’ai envie de le
toucher, partout. De toucher toutes les parties de son corps que je n’ai pu que
regarder jusqu’à présent.
Il est si beau, si parfait. Si attirant. Je perds la tête, j’oublie où je suis. Qui
je suis. Il n’y a plus que lui qui compte, et ce que je désire qu’il me fasse. Je
ne pensais pas avoir de telles envies, de tels besoins après ce que Barton m’a
fait, mais c’est ainsi. Aaron a ce don. Auprès de lui, je me sens une autre. J’ai
envie d’être une autre. Sans passé ni présent.
Juste une femme amoureuse, dans les bras de l’homme qu’elle aime et à
qui elle est prête à donner son corps. Mais, malgré moi, la peur refait surface.
Peur de mal faire, peur qu’il ne veuille plus de moi après m’avoir eue, peur
de la violence de mes sentiments pour lui, de leur force.
Je gémis et cherche à lui échapper, et il me laisse aller, à bout de souffle
lui aussi.
– Ce sera quand tu veux, princesse, je ne suis pas pressé, grogne-t-il dans
mon cou. C’est toi qui décideras où et quand.
J’en reste muette de surprise. Je caresse sa joue, soudain attendrie, la gorge
si serrée que j’ai l’impression de croasser en murmurant, les yeux emplis de
larmes :
– Merci. Je… tu sais, il…
Il pose un doigt sur mes lèvres.
– Ne dis rien.
Je cligne plusieurs fois des paupières.
– OK. Tu as faim ?
Il balaie mon corps, grignote ma lèvre.
– Affreusement. Faim de toi, princesse.
– Je voulais dire…
Il rit.
Mon Dieu, comme je l’aime !
Ça me percute. Avec la violence d’une Harley lancée à pleine vitesse.
***
Je passe une semaine à m’occuper de lui, jusqu’à ce qu’il récupère. À
prendre soin de lui et à discuter, beaucoup. Nous nous confions nos petits
secrets, nos désirs inavoués, et nous nous embrassons, énormément, sans
jamais aller plus loin. Je crois que je ne suis pas encore prête, et je crois qu’il
le sait. Sa patience me rassure, me fait comprendre que je ne suis pas qu’un
plan Q.
Enfin, j’ose l’espérer.
Alors que je bouquine dans le fauteuil près de son lit, je relève la tête en
sentant son regard sur moi. Il passe son temps à me contempler, sans jamais
me dire ce qu’il pense. Je lui souris.
– Tu veux bien me passer quelques fringues ? J’aimerais descendre.
– Oh, tu te sens enfin prêt à faire ton entrée dans le monde des vivants ?
– Ouaip. Trav, le retour !
Je ris, et il s’esclaffe avec moi.
– De quoi as-tu besoin ?
– Un jean et un tee-shirt, s’il te plaît. Et mes bottes, là, dans le coin.
– Des chaussettes ?
– Ouais. Dans la commode.
Je pose ses habits sur le lit.
– Je te laisse t’habiller. On se retrouve en bas ?
– Ouais, princesse. Et plutôt deux fois qu’une. Je te garde un tabouret près
de moi, termine-t-il avec un clin d’œil.
Est-ce que ça signifie qu’il montrera à tous qu’il me veut ? Parce que je
serai assise à côté de lui ? Au bar, puis à table ?
Je ne demande rien de plus : être près de lui, manger à sa table, partager
son repas. Avoir ma cuisse contre la sienne, nos mains soudées, nos doigts
unis. Ensuite, lorsqu’il sera pleinement remis, il m’emmènera sur sa moto
pour une petite virée. Je me collerai à son dos, je nouerai mes bras autour de
sa taille et je le laisserai me mener au bout du monde.
Cassie, arrête de rêver !
Je me dépêche de m’habiller après une douche rapide. Je n’aime pas être
longtemps loin de lui. Il m’est devenu aussi indispensable que l’air que je
respire. J’ai besoin de sa présence à chaque instant. J’enfile mon pantalon en
cuir, mes bottines de moto et un tee-shirt propre, puis je sors de ma chambre.
En bas de l’escalier, je vois du coin de l’œil Lilly foncer sur moi et me
percuter. Ma tête heurte violemment le mur et la douleur me plie en deux.
Mes mains se crispent sur mon ventre, qu’elle vient de transpercer d’un coup
de couteau tout en étouffant mes cris avec sa main.
Son rictus est la dernière chose que je vois avant de tomber à genoux. La
peur étreint mon cœur, me faisant suffoquer. Une peur incontrôlable, qui
m’amène des larmes aux yeux. La peur de mourir sans le revoir ni lui avoir
dit que je l’aime.
Je voudrais hurler, mais j’en suis incapable.
Puis je ne vois plus rien.
20
Aaron
Je m’inquiète pour Cassie. Qu’est-ce qu’elle fout, bordel ? Je devrais
monter voir où elle en est. Si elle est sous la douche, putain, je jure que je l’y
rejoins pour la baiser.
Bordel de merde !
J’en peux plus.
Jusqu’à quand vais-je tenir ?
Je me le demande. Je ronge mon frein en subissant stoïquement les
embrassades de mes frères, leurs claques dans le dos, leurs mots de
bienvenue, pour ensuite m’attaquer au steak qu’Angela a posé d’autorité
devant moi avec un grand verre d’eau, avant d’aller s’asseoir sur une
banquette avec les autres régulières pour mater son homme.
De l’eau ? Sérieux ? J’ai exigé une bière.
Puis mes frères se désintéressent de moi pour reprendre leurs activités :
picoler, se battre, claquer des culs et baiser dans tous les coins.
La routine, quoi ! La vie continue, et c’est très bien comme ça.
Je regarde autour de moi, incroyablement heureux d’être là, de retrouver
mes frères et mon univers. Mon foyer. Le prés’ vient me donner une
accolade.
– Ça va, fils ?
– Ouais, prés’, ça baigne. Je suis en super forme.
– T’as une sale tronche, tu aurais dû garder le lit encore quelques jours.
Euh, plus d’une semaine, c’est largement suffisant, non ?
Je souris.
– Toi aussi, tu m’as manqué.
– P’tit con.
Il me tape dans le dos, les yeux rieurs, et s’éloigne.
– Vieux schnock.
Un doigt dressé dans ma direction me répond alors qu’il se dirige dans la
pièce voisine pour disputer une partie de snooker avec Clay et Kurt. Je les
vois d’ici : ils l’attendent en s’engueulant.
Malgré le brouhaha ambiant, Cassandra ne quitte pas une seule seconde
mes pensées.
– Je suis heureux de te voir en si grande forme, dit Stan en s’asseyant à
mes côtés.
– Merci, mon frère. Alors, tu en es où avec Julia ?
Il se renfrogne, puis rougit.
– Nulle part.
Il a rougi ? Je dois rêver…
– Tu perds tous tes moyens dès qu’une nana te plaît. C’est quoi, ton putain
de problème ?
Je dévore mon plat, attendant sa réponse. Je ne m’étais pas rendu compte à
quel point j’étais affamé. J’aurais pu bouffer un buffle. Je finis ma bouchée
lorsqu’un hurlement nous fait nous retourner. J’entends mon prénom,
murmuré d’une voix à peine audible.
Je m’élance, poussant les personnes qui se mettent en travers de mon
chemin, pour recevoir Cassie dans mes bras alors qu’elle s’effondre.
– Putain ! Appelez le doc, elle est couverte de sang ! Cassie, Cassie,
réponds-moi, princesse.
– Lilly… murmure-t-elle, puis sa tête retombe sur le côté.
Je la saisis à bras-le-corps et je cours vers la sortie.
Plus le temps pour le doc…
L’adrénaline et la peur de perdre la femme que j’aime me font oublier mes
douleurs et ma fatigue.
– Stan, les clés du pick-up ! hurlé-je. Bill, El, trouvez Lilly, il ne faut pas
qu’elle nous échappe. Cassie, Cassie, putain, tiens le coup, bébé !
– Donne-la-moi, ordonne Stan. Tu ne seras d’aucune utilité si tu tombes
avec elle.
Le prés’ accourt, alerté par les cris. Il comprend la situation en une
fraction de seconde.
– Nom de Dieu, appelez l’hosto ! Je la prends. Stan, tu pilotes.
– OK, prés’, répond Stan alors que je transfère Cassie dans les bras de son
père.
– Qui ? demande-t-il.
– Lilly.
– Putain, tu aurais dû gérer cette affaire avant qu’il ne soit trop tard.
– Je suis désolé, prés’, je ne pensais pas qu’elle irait jusqu’à s’en prendre à
elle physiquement.
– Fais ce que tu as à faire.
– J’ai donné des ordres, elle n’ira pas loin.
– Retrouve-moi à l’hôpital quand ce sera fini.
Avant de franchir les portes du club, sa fille ensanglantée dans les bras, il
me lance un regard impitoyable qui me ferait m’aplatir par terre. Mais,
putain, je n’y suis pour rien ! Je sais ce qu’il me reste à faire. Je connais les
lois du club et je suis d’accord avec Sam : on ne peut pas laisser une femme
telle que Lilly errer dans la nature.
En s’en prenant à l’une des nôtres, elle a signé son arrêt de mort.
Je tourne en rond comme un lion en cage en attendant l’appel de Bill et
d’Elliott. Je perds patience, gueule sur tout le monde. Angela s’approche pour
me prendre dans ses bras et me réconforter.
– Elle est jeune et en bonne santé. Garde confiance, elle va s’en sortir.
Comment peut-elle être si sereine en toutes circonstances ? Elle ne doute
donc jamais de rien ? Je suis sur le point de lui répondre vertement qu’elle
n’en sait foutre rien, mais je me tais. J’apprécie énormément Angela. Je la
respecte et il est hors de question que je passe mes nerfs sur elle, elle ne le
mérite pas.
Mon portable vibre dans ma poche. La voix de Bill gronde à mon oreille,
couverte par le bruit du fourgon.
– On l’a. On t’attend à l’entrée de Corpus, premier parking à droite.
– J’arrive.
Visiblement, elle n’a pas eu le temps d’aller bien loin. Je raccroche, puis je
monte dans ma chambre prendre mon blouson, mes clés de moto et récupérer
mon couteau, que je le glisse dans ma botte.
Quelques minutes plus tard, mes roues avalent l’asphalte. Au fil des
kilomètres, ma résolution forcit. Je n’ai jamais tué une femme, mais je n’ai
pas le choix. C’est ma faute si Cassie en est là, Sam a raison, et il me butera
si jamais elle succombe à ses blessures. Je vais prendre mes responsabilités et
faire ce qu’il faut. Je dois tuer dans l’œuf cette menace, sans scrupules, sans
états d’âme. Si je ne le fais pas, si j’épargne Lilly, un jour ou l’autre, sa haine
pour Cassie et le club nous reviendra en pleine gueule, et l’on a bien assez de
problèmes comme ça pour en laisser couver d’autres.
Je me gare derrière le fourgon, retire mon casque, mets la béquille, puis je
descends de ma bécane. Je frappe à la vitre. Bill ouvre la porte et me tend la
main pour m’aider à monter.
Lilly est assise dans un coin, dans un piteux état. Les frères ont préparé le
terrain, elle ne se rendra compte de rien. Je serai rapide. Elle n’a pas à espérer
une quelconque pitié de ma part, mais ce n’est pas pour autant que je veux la
voir souffrir ni lui laisser le temps de me supplier.
– Mettez-la debout.
Ils la redressent sans ménagement alors que je me penche pour prendre
mon couteau. Je m’approche et lui passe le tranchant sur la gorge d’un geste
vif, l’incisant d’une oreille à l’autre. Le sang jaillit à gros bouillons dans un
bruit écœurant qui ne m’émeut plus. Je la regarde mourir. C’est une question
d’honneur.
Lorsqu’elle a rendu son dernier souffle, je me détourne.
– Enterrez-la.
Puis je saute du fourgon et remonte sur ma bécane, pressé de rejoindre
l’hôpital en espérant que la femme que j’aime soit encore en vie. Si ce n’est
pas le cas, je ferai déterrer le corps de Lilly pour le donner en pâture aux
corbeaux, et je me mettrai une balle dans le cœur avant que Sam ne le fasse.
21
Samuel
Kurt ayant prévenu l’hôpital de notre arrivée, un brancard nous attend à la
porte des urgences et Cassie est immédiatement prise en charge.
Depuis, j’attends.
Encore…
Je vais finir par détester cet hôpital. Je prends mon portable pour envoyer
un message à Angela. J’ai besoin d’elle. Besoin de l’avoir près de moi.
[Demande à un gars de
t’accompagner, j’ai
besoin de toi.]
Sa réponse ne tarde pas.
[J’arrive.]
Je n’en attendais pas moins d’elle. Dans quelques minutes, elle pourra
m’entourer de son amour et de son soutien. Je passe une main fatiguée dans
mes cheveux.
Putain, quand est-ce que toute cette merde va s’arrêter ?
Je visionne de nouveau le film de ces derniers jours pour comprendre à
partir de quel moment ça a foiré. À quel moment notre vie s’est-elle
transformée en un putain de merdier, alors que nous coulions des jours d’un
calme relatif ? Trop, certainement. Trop pour notre monde. Je le sens au plus
profond de mes tripes. Bientôt, ce sera l’escalade, comme toujours. Une
accumulation de merdes qui finira dans un bain de sang. Le truc va
m’échapper pour s’alimenter de lui-même. Il en a toujours été ainsi. Depuis
que je connais le club. Même si je ne le souhaite pas, même si ma nature
profonde m’incite à prendre des chemins plus tempérés, la voie de la raison
plutôt que celle du sang, je vais être obligé de me défendre et de riposter. Ce
sera eux ou nous.
La menace rôde, je le sens. D’où viendra-t-elle ? Quand ? Comment ? J’en
sais rien, mais je serai prêt, comme je l’ai toujours été. Je ne reculerai pas et
je protégerai mon club et les êtres qui me sont chers par tous les moyens.
La tête contre le mur, je tape du pied alors que Kurt ne cesse de passer
devant moi, le téléphone vissé à son oreille. Je lève un sourcil à son intention.
– Trav arrive. C’est fait, prés’.
Je ne réponds rien.
Bien…
Le p’tit n’a pas faibli. Le p’tit… Il faut que j’arrête de l’appeler comme ça.
C’est un homme maintenant, avec des couilles, le sens de l’honneur et des
responsabilités. Et un jour, il me succédera à la tête du club. Je sais qu’il en
est capable, il a ça dans le sang. J’ai confiance en lui, une confiance aveugle.
Je l’aime comme mon fils, mais, si ma fille meurt, je jure que je le tue de mes
propres mains.
En entendant des bruits de bottes, j’ouvre les yeux. Il avance, chancelant,
pour se diriger contre un mur, sur lequel il se tape la tête. Je ne l’ai jamais vu
dans un tel état, en tout cas pas depuis de nombreuses années. Il ne profère
pas un son, mais continue de se cogner le crâne de plus en plus fort.
Putain, faut qu’il arrête de faire ça.
Je pose une main sur son épaule et il me surprend en s’effondrant dans
mes bras, en pleurs. Je le serre contre moi et lui tape le dos.
– Ça va aller, fils, tu as fait ce qu’il fallait.
Il se reprend, essuie ses larmes et passe les mains dans ses cheveux. Dans
quelques heures, ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir, un dégât collatéral,
un mal nécessaire. Il le faut, ou notre cerveau pourrit de l’intérieur et nous
courons à notre perte en mettant le club en danger. Aaron en a conscience. Il
sait comment ça fonctionne, comme nous tous.
– Comment va-t-elle ?
– Elle est au bloc.
– Qu’ont dit les médecins ?
– Rien encore.
– Putain. J’y vais.
Je le retiens.
– Tu ferais mieux de rentrer, tu tiens à peine debout. Je t’appelle dès que
j’ai du nouveau.
– Non, Sam. J’ai besoin d’être près d’elle, de la voir, de savoir qu’elle va
bien. Je serai incapable de dormir, et tu le sais.
– Je sais surtout que tu sors d’une sorte de coma qui a duré trois jours, et
qu’une semaine de convalescence est loin d’être suffisante, alors tu vas
rentrer au club bien sagement et te foutre au lit. Stan va t’y conduire. Tu
laisses ta moto ici.
Il amorce un pas.
– Tu peux dire ce que tu veux, faire ce que tu veux, je reste ici. Point.
Je soupire et cède.
Putain, je peux rien lui refuser.
– OK, comme tu veux, mais repose-toi un peu.
Il se laisse tomber sur une chaise, ferme les yeux, et ses traits se détendent.
Je crois revoir le gamin qu’il était il n’y a pas si longtemps. Je me détourne,
en proie à une émotion qui me fouille les entrailles et que je refuse d’analyser
pour l’instant, d’autant que Stan entre dans la salle d’attente, suivi d’Angela.
Il me tend mon gobelet de café alors qu’Angela se serre contre moi en
m’embrassant sur la joue. Je passe un bras dans son dos.
– Merci d’être venue, ma belle.
– Je t’aime, murmure-t-elle à mon oreille.
– Moi aussi, je t’aime. Quand toute cette merde sera finie, je t’emmènerai
loin d’ici, et toi et moi, nous nous marierons.
Elle est tellement sur le cul qu’elle ne sait quoi répondre. Sa bouche forme
un joli O, que je rêve de voir se refermer sur la partie de mon anatomie qui ne
vibre que pour elle. Mais ce n’est ni le lieu ni le moment. Elle en a les larmes
aux yeux.
– Alors, je t’aime encore plus. Comment va-t-il ? demande-t-elle en
désignant Aaron, qui discute avec Stan.
– Pas très bien, tu t’en doutes.
– Je suis triste pour Lilly. C’est son amour pour lui qui l’a détruite. Et
Cassie ?
– Aucune nouvelle pour le moment. Viens, allons nous asseoir. Tu veux
un peu de mon café ?
– Avec plaisir.
Nous prenons place l’un à côté de l’autre. Au bout d’un long moment, n’y
tenant plus, Angie s’endort sur mon épaule. Je ferme les yeux pour essayer de
me détendre, en vain. Angie gémit, certainement en proie à son cauchemar
habituel. Elle ne m’en a jamais parlé en détail, mais je sais qu’elle a peur de
ce qu’il pourrait m’arriver, peur que Dominguez ne finisse par détruire les
Outlaws. Et comme moi, elle est consciente que ce qui vient de se produire
n’est que le début d’une longue série d’emmerdes.
J’ouvre les yeux en entendant sa voix douce et je la regarde. Elle est si
belle ! J’ai tellement envie d’elle que le souffle me manque.
22
Angela
J’ouvre les yeux brusquement en réprimant un cri, en proie à un
cauchemar. Toujours le même : Alejandro m’arrache à Samuel, le tue, me
ramène au Mexique et fait de moi sa prisonnière. Je n’ai plus quiconque pour
me protéger, il a tué la seule personne que j’aimais en ce bas monde et je suis
à nouveau sous son emprise. C’en est fini de moi et de mon bonheur avec un
homme merveilleux, respectueux, amoureux, un homme que j’aime plus que
ma vie. J’ai tout perdu – ce qui alimentait mon cœur et mon âme –, et je n’ai
plus qu’à mettre fin à mes jours, car, sans lui, je suis incapable de vivre.
Samuel est mon tout, mon univers, mon sauveur.
L’angoisse altère ma respiration : ce rêve est-il prémonitoire ? Si ça doit se
produire, je me fais une promesse : je ne partirai pas seule. Non, je ferai tout
pour débarrasser la terre de cette engeance du diable, de cet homme qui,
pourtant, a le même sang que moi, mais que je hais de tout mon être.
Sous quelle forme viendra la menace ? Je ne le sais pas, et ça me remplit
d’effroi. Ce dont je suis sûre, en revanche, c’est que ça a déjà commencé ;
l’attaque du magasin n’était qu’un début. Je sens, au plus profond de mon
être, que des heures sombres nous attendent, qu’Alejandro trouvera un moyen
de nous détruire. Il n’abandonnera jamais et nous persécutera jusqu’à ce que
ce soit lui ou nous. L’annonce de ma mort nous laisse un peu de répit, mais il
n’en restera pas là : il ira jusqu’au bout pour anéantir Samuel et les
BlackAngels.
La main de Sam est toujours sur la mienne. Je lève les yeux vers son
visage. Il semble assoupi, mais je sais qu’il n’en est rien et qu’il reste vigilant
malgré ses yeux fermés. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je l’aime
tellement que ça me fait mal. Je serais prête à donner ma vie pour cet homme,
à mourir plutôt que le voir souffrir. Je le défendrai, quel qu’en soit le prix. Je
me racle la gorge pour chasser ce sentiment de peur qui y a élu domicile.
– Ça va, bébé ? demandé-je en le serrant contre moi. Tu as réussi à dormir
un peu ?
La vive lumière de ses magnifiques yeux bleus m’enveloppe et me
réchauffe.
– Quelques minutes, tout au plus, mais ça me suffit.
Il se penche et murmure à mon oreille, me faisant frissonner :
– Que dirais-tu de me faire passer un bon moment, poupée ?
– Sam, ce n’est pas raisonnable.
– J’ai envie de toi, grogne-t-il en m’embrassant dans le cou. Tu es…
Il s’interrompt, le regard braqué sur l’entrée de la salle d’attente. Il se lève
d’un bond et se dirige droit sur le médecin qui vient de franchir la porte. Tous
les regards se portent sur lui, sur sa haute silhouette, son dos large, ses
épaules carrées et son blouson de cuir alors qu’il traverse la pièce.
C’est mon homme.
Oui, cet homme fier, beau comme un dieu, est à moi. Je le rejoins et glisse
ma main dans la sienne.
– Monsieur Taylor ? demande le chirurgien.
– Lui-même. Et voici ma femme, Angela. Alors ?
Son ton bourru cache son angoisse, que moi seule suis capable de déceler,
car je le connais bien. Vu de l’extérieur, Samuel donne l’impression de
n’avoir peur de rien, mais je sais qu’il n’est pas cette machine à tuer que tout
le monde croit connaître.
– L’opération de votre fille a été un succès, monsieur Taylor, et je suis
heureux de vous annoncer qu’elle est tirée d’affaire.
Un long soupir sort de la bouche de mon homme.
– Elle a eu beaucoup de chance, reprend le chirurgien. Sa blessure était
profonde et elle ne doit sa survie qu’à une sangle abdominale tonique.
Comme elle a perdu beaucoup de sang, nous allons la garder en observation.
– Combien de temps ?
– Quelques jours. Le shérif passera prendre votre déposition, car votre fille
a été blessée à l’arme blanche et nous avons dû le déclarer. J’espère que vous
comprenez.
– Pas de problème, vous avez fait votre boulot. Je peux la voir ?
– Venez, je vais vous conduire jusqu’à elle.
– Sam ? appelle une voix derrière nous.
Aaron approche, les yeux embués de sommeil, les cheveux en bataille.
– Tout va bien, fils, elle est sauvée, et nous pouvons monter la voir. Tu
veux nous accompagner ?
– Quelle question ! Bien sûr.
– Deux personnes à la fois, pas plus, ajoute le médecin.
Nous le suivons sans un mot. Je n’ose imaginer ce qu’il serait advenu de
nous si Cassie avait succombé à ses blessures. Je frissonne en songeant que
Sam aurait été capable du pire.
Il a un mouvement de recul en entrant dans la chambre de sa fille. La
pauvre est blanche comme une morte, branchée à tout un tas de machines.
– Nom de Dieu, grogne-t-il. Vous êtes sûr qu’elle va s’en sortir, doc ?
Le chirurgien pose une main sur son épaule.
– Je peux vous l’assurer, monsieur Taylor, tout va bien. Elle est seulement
sous sédatifs pour ne pas souffrir et ne se réveillera que dans quelques heures.
Je vous laisse. Appelez l’infirmière si vous avez besoin de quoi que ce soit,
ajoute-t-il en nous désignant la femme debout près du lit.
– Merci, docteur, dis-je à la place de Sam, qui s’est avancé.
Il regarde sa fille sans dire un mot, les mâchoires serrées.
– Deux personnes seulement, s’il vous plaît, c’est le règlement, nous
précise l’infirmière.
Je regarde Aaron.
– C’est bon, reste avec lui, j’attendrai mon tour dans le couloir.
– OK.
Je le remercie d’un sourire, puis approche une chaise pour Sam.
– Assieds-toi. Tu as besoin de quelque chose ?
Il prend place, m’attire à lui pour me faire tomber sur ses genoux et niche
son visage dans mon cou en grognant :
– De toi, Angie, et grâce à Dieu, tu es là.
– Sam ?
– Mmm ?
– J’ai peur.
Il redresse la tête, plonge dans mes iris et caresse ma joue.
– De quoi, ma belle ?
– Que les choses changent.
– Tu sais ce qui ne changera jamais ?
– Non.
Il enroule une main possessive sur ma nuque.
– Mon amour pour toi, murmure-t-il en prenant ma bouche voracement.
Notre baiser devient de plus en plus passionné.
– Putain, on ne peut pas être tranquille deux minutes ! ronchonne-t-il en
extirpant son portable de la poche de son jean. Quoi ?
Je n’entends pas la réponse, mais, à la façon dont ses sourcils se froncent,
je crains le pire. Les ennuis ne sont jamais très loin.
Il me fait descendre de ses genoux et se lève pour marcher à grandes
enjambées, se passant la main sur la nuque, signe chez lui d’une grande
nervosité. Il fait signe à Aaron de le rejoindre alors qu’il raccroche.
– Je dois retourner au club, les fédéraux vont débarquer pour une
perquisition, nous dit-il.
– Barton ? demande Aaron.
– Sans aucun doute possible. Kurt a intercepté des échanges de mails, et
visiblement, il a envoyé le FBI pour nous emmerder, nous foutre la pression
et déterrer de vieux dossiers. Mais ils ne trouveront rien.
Je me blottis dans ses bras.
– Tu en es bien sûr ?
Il a un sourire en coin.
– Certain. Je suis plus malin qu’eux, bébé. On ne va pas apprendre à un
vieux singe à faire la grimace. Je ne crains rien. Le club est à l’abri, et toi
aussi, me rassure-t-il.
– Tu crois qu’ils sont là pour Cassie ?
Son regard devient fixe.
– J’ai fait en sorte qu’il la croie morte dans l’effondrement du magasin,
alors je ne sais pas.
– Mon Dieu, mais si… si jamais l’hôpital appelle ton ex ?
– Ça n’arrivera pas, j’ai donné de faux papiers.
– Ils ne pourront jamais remonter jusqu’à elle ?
– Je l’espère, en tout cas, mais tout est toujours possible.
– Moi aussi, j’ai de faux papiers ?
Il m’embrasse furtivement sur les lèvres.
– Bien sûr, depuis longtemps. Tu es en sécurité, chérie. Tu es morte, toi
aussi, dans cette attaque.
– Tu crois que ça dissuadera mon frère ?
– J’en sais rien, mais nous le surveillons. Pour l’instant, Dominguez se
tient tranquille.
Je soupire parce que je sais parfaitement comment mon frère fonctionne.
Lui aussi, je le connais bien.
– Il va vouloir récupérer Julia.
– Je sais. Et il se prépare, sans aucun doute. Mais, s’il nous attaque de
front, il ira au casse-pipe, alors il cherchera un autre moyen et ça va lui
prendre du temps. Je vais devoir te laisser, bébé. Ne vous absentez sous
aucun prétexte, on se voit plus tard. Je te tiens au courant, fils.
Aaron lui répond d’un hochement de tête, perdu dans ses pensées, les yeux
rivés sur Cassandra. Sam embrasse sa fille sur le front, puis il franchit la
porte de la chambre. Je le regarde s’éloigner, le cœur lourd.
Je reporte mon attention sur Aaron, qui s’est assis à la place de Samuel. Je
pose une main sur son épaule.
– Elle va s’en sortir.
– Je m’en veux. C’est ma faute si elle est là, je n’ai pas su la protéger de
cette folle.
Je m’assieds sur le lit.
– Personne n’aurait pu prévoir ce qu’a fait Lilly, pas même toi. Elle
n’avait encore jamais fait d’histoires et savait rester à sa place. Elle semblait
accepter sa condition.
– Elle pensait que j’allais faire d’elle ma régulière. C’est entièrement ma
faute, je te dis.
– Tu le lui avais promis ?
– Non, jamais… Enfin, je ne crois pas.
– Ce qui est fait est fait, et nous n’y pouvons rien changer. Et… tu prévois
quoi pour elle ? demandé-je en désignant Cassie du menton.
Une lueur traverse son regard.
– Nous ne sommes pas du même monde, Angela.
– Elle tient beaucoup à toi, Trav.
Il ne répond rien, mais à voir son visage, lui aussi tient à elle, c’est
indéniable.
– Je vais me chercher un café, tu en veux ?
– Ouais, merci.
En sortant de l’ascenseur au rez-de-chaussée, je croise une femme blonde,
très élégante, le regard dissimulé derrière des lunettes fumées et entourée de
deux mecs baraqués habillés de noir. Je ne sais pourquoi, mais une sonnette
d’alarme retentit quelque part dans ma tête. Une sonnette que je me force à
ignorer.
Arrête d’avoir peur de tout et de tout le monde, Angie.
À mon retour à l’étage, je la retrouve plantée devant la vitre qui donne sur
la chambre de Cassie. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je ne peux voir son
regard, mais j’ai la nette impression qu’elle est captivée par la scène qui se
déroule sous ses yeux : Aaron tenant la main de Cassandra et lui parlant à
l’oreille.
Qui est cette femme ? Que fait-elle ici ?
– Je peux vous aider ? demandé-je gentiment.
– Merci, mais non. Je me suis trompée d’étage, dit-elle en se détournant, la
bouche pincée, sans m’accorder plus d’attention.
– Il n’y a pas de mal.
Je la suis un moment des yeux, puis j’entre dans la chambre de Cassie,
bien décidée à ne pas céder à cette peur insidieuse qui continue de me fouiller
les entrailles.
23
Aaron
– Merci, dis-je à Angie en prenant le gobelet de café qu’elle me tend.
– Elle s’est réveillée ? demande-t-elle.
– Non.
– En arrivant, j’ai pourtant cru que tu lui parlais.
– Effectivement, je lui parle, mais elle ne répond pas.
Je rougis comme un puceau.
Putain, je vais finir par croire que mon père avait raison sur un point : les
femmes nous affaiblissent, perturbent notre jugement.
Je devrais me contenter de la baiser sauvagement pour assouvir le désir
que j’ai d’elle, et basta. Ensuite, je taille la route. Comme je l’ai toujours fait.
De la baise pour de la baise, rien d’autre. Les sentiments polluent le cœur,
gangrènent le cerveau, et l’on finit dans un trou avec du plomb dans la
cervelle.
« Si tu veux vivre vieux, disait mon père, ne tombe jamais amoureux. Les
femmes sont mauvaises pour nous. »
Je ne sais pas s’il avait raison, mais il n’était pas amoureux. Du moins, pas
que je le sache. Et ça ne l’a pas empêché de clamser à moins de 40 balais.
Sam dirait que l’on ne commande pas son cœur, et je crois que je suis en train
d’en faire l’expérience. Malgré moi, mes sentiments pour Cassie se sont
insinués au plus profond de mon âme pour ne plus vouloir s’en déloger. J’ai
le sentiment de dépérir, de suffoquer lorsque je suis loin d’elle, et j’ai hâte de
me retrouver seul pour reprendre mes messes basses.
– Trav ?
– Mmm ?
– Tu crois que ça va bien se passer pour le club ?
– Je n’en doute pas une seule seconde, et tu ne devrais pas douter toi non
plus, ma belle. Le prés’ gérera ça de main de maître, comme il l’a toujours
fait.
– Tu ne penses pas que les fédéraux peuvent être une menace ?
– Ne t’occupe pas de ça.
Ma voix est plus tranchante que je ne l’aurais voulu. Elle baisse les yeux.
– Je sais, mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur. C’est normal,
non ?
– Tu devrais y aller, Sam a besoin de toi.
Il aura surtout besoin de baiser quand les fédéraux auront quitté le club
pour évacuer la tension.
– Tu as raison. Je vais te laisser, alors, dit-elle en terminant son café.
Elle se lève, jette son gobelet à la poubelle et me serre dans ses bras.
– Fais attention à toi.
– Toi aussi, ma belle. Attends, j’appelle les gars pour qu’ils te cueillent à
la sortie.
Je prends mon portable.
– Bill, Angie s’en va.
– OK, j’y vais. Hé, Trav ?
– Ouais ?
– Elle va bien, la p’tite ?
Je souris.
– Ouais, vieux frère, elle va bien.
– Cool, alors. Veille-la bien, termine-t-il en s’esclaffant.
Je raccroche, avant de le traiter de tous les noms, et je m’adresse à Angela,
qui attend mon feu vert :
– Voilà, c’est fait, tu peux y aller.
– D’accord, merci. Au fait, c’est sans doute rien, je m’affole certainement
plus que nécessaire, mais, quand je suis remontée tout à l’heure, il y avait une
femme devant la vitre. Tu sais à quoi ressemble la mère de Cassie ?
Merde. Manquerait plus que ça…
– Absolument pas. Tu en as parlé à Sam ?
– Non, je… je ne voulais pas me mêler…
– Je vais le faire, ne t’inquiète pas. Pars tranquille.
Elle me répond d’un sourire, puis s’éclipse.
Je compose le numéro du prés’.
– C’est moi. Angie dit qu’elle a vu une femme devant la chambre de
Cassie. Il y a eu du mouvement chez Barton ces dernières heures ?
– Putain, et les fédéraux qui vont débarquer ! Je vois avec Kurt et je te
rappelle. Reste sur tes gardes. De ton côté, tu n’hésites pas si tu as le moindre
doute, OK ?
– OK. À plus, prés’.
– À plus, fils.
Je raccroche, soudain soucieux, et m’approche de Cassie. Je caresse son
beau visage. Elle paraît si fragile, si vulnérable que mon cœur n’y résiste pas.
Je glisse mes lèvres sur les siennes, puis sur son cou, jusqu’à son oreille, pour
murmurer :
– Je t’aime.
Je me rassieds, pour me relever aussitôt en entendant la porte s’ouvrir
derrière moi.
Trop tard…
Un bras m’enserre la gorge alors qu’un silencieux se plante entre mes
côtes, m’arrachant une grimace.
– Si tu fais un geste, t’es mort.
Je balance la tête en arrière et je souris en entendant un nez craquer.
Bien fait pour ta gueule, connard.
Je me retourne d’un bloc, mais un violent coup dans la mâchoire me fait
tomber, me coupant le souffle. Je me redresse illico, secoue la tête et crache
le sang que j’ai dans la bouche. Je serre les poings, prêt à en découdre.
En moins de deux secondes, ils sont sur moi. L’un des deux me ceinture
tandis que l’autre me bourre de coups de poing. Je résiste comme je le peux,
charge, donne des coups de pied, mais à deux contre un, tout enragé que je
suis, je sens mes forces s’amenuiser.
Je crie, je m’acharne, je gronde comme un demeuré, mais ils me laissent
sur le carreau. En sang, luttant pour ne pas sombrer, je ne peux que les
regarder, impuissant, mettre Cassie sur un brancard et l’emmener.
24
Aaron
Je crache du sang. Je gémis en essayant de bouger et, au bout d’un
moment qui me semble durer une éternité, j’arrive à me redresser contre le
mur et à saisir mon portable. J’appuie longtemps sur la touche 5.
– Trav ?
Voyant que je ne réponds pas, le prés’ vocifère :
– Putain, parle, nom de Dieu !
J’arrive à articuler péniblement :
– Hôpital… Cassie…
– C’est pas vrai ! Nom de Dieu de merde ! J’envoie des gars… ça va ?
Trav, réponds… Aaron, ça va ?
Le reste se perd dans le brouillard.
***
Des mains me secouent.
Putain, j’ai encore l’impression d’être passé sous un bulldozer.
Aussitôt, des images de l’enlèvement de Cassie surgissent derrière mes
paupières closes. Je me redresse, grogne et suffoque sous les flashs de
douleur qui inonde mon cerveau, pour retomber sur mon lit, les bras en croix.
– Bon Dieu, faut aller la chercher, mec. On ne peut pas la laisser entre les
mains de ce fumier.
– C’est pour ça que je suis là, on t’attend à la chapelle. Tiens, tu vas avoir
besoin de ça, dit Stan en me tendant une bouteille de bourbon.
J’avale une lampée et grimace sous la brûlure de l’alcool.
– Merci, mon frère.
Je me lève et commence à me désaper. Stan désigne du menton les
marques sur mon corps.
– Tu as eu du bol, ils auraient pu te tuer.
– Ils auraient mieux fait. Moi, je ne les louperai pas. Je vais les buter, ces
salauds, ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Ça se présente comment ?
– Une ambulance est arrivée chez Barton il y a une heure à peine. Kurt a
vu des mecs en sortir un brancard.
– Combien ?
– Quatre. Mais il y en a certainement d’autres dans la baraque.
– C’est elle ?
– Très certainement.
– Et lui ?
– Aucune trace.
– C’est jouable.
– Ouais, c’est ce que pense le prés’.
– Emmène-moi sous la douche.
Il me prend sous les aisselles et me conduit à la salle de bains.
– Tu veux que je te savonne ? ironise-t-il.
Même s’il cherche à détendre l’atmosphère, je ne suis pas d’humeur.
– Ta gueule.
– Tu préférerais que ce soit Cassie, pas vrai ?
– Ouais, mais tu n’es pas elle.
Il se bidonne, ce merdeux !
– Heureusement, je détesterais être amoureux de toi, t’es qu’un connard.
Je le mate, puis demande d’une voix sourde :
– Tu crois qu’elle est amoureuse de moi ?
– Sans aucun doute, mon frère.
– Putain, quelle merde ! J’espère que ce taré ne la touchera pas.
– Elle est dans le cirage, il n’oserait pas.
– Mouais… Bordel, cette histoire me rend dingue.
Je tape du poing contre la faïence. Je pose mon front brûlant sur les
carreaux pour chercher un peu de fraîcheur, puis je me fous sous les jets.
***
J’entre dans la chapelle et je m’assieds à la gauche de Sam avant d’allumer
une clope. Il pose une main sur mon épaule et la serre.
– Ça va, fils ? Tu es sûr que tu peux nous accompagner ?
– Ouais. Ça va se passer comment ?
– On va improviser.
– Mais encore ?
– On verra sur place. On a les plans de la baraque. Tu resteras en
surveillance pour donner l’alerte.
– Non.
– Comment ça, « non » ? Tu refuses d’écouter ton prés’ une fois de plus ?
fulmine-t-il. Je voudrais pas qu’il t’arrive quelque chose, fils.
Je serre des poings.
Il n’a pas encore compris que j’aime sa fille, que je ferai tout pour la
sauver et que la savoir entre les mains de ce fumier me tue ?
– Il ne m’arrivera rien. Mets quelqu’un d’autre à la surveillance.
Il grommelle et finit par laisser tomber :
– D’accord. Kurt ?
– Pas de souci, prés’.
– Et avec les fédéraux ?
– Ils sont repartis la queue entre les jambes.
– Les AK ?
– Planqués dans les chiottes. Heureusement que nous avons eu la bonne
idée de pirater la boîte mail de Barton.
– Pourquoi on ne prend pas un hélico ? demande Elliott, semblant sortir
d’un rêve. Quoi ? reprend-il alors que les rires fusent. J’adore ces engins, et
on irait plus vite, non ? Si Barton rapplique…
Je ne peux m’empêcher de sourire, moi aussi.
– C’est compliqué, Elliott.
– Il faudrait atterrir en dehors de la ville, renchérit Samuel, demander des
fourgons à nos frères d’Austin. On ne peut pas arriver, ni vu ni connu,
comme en forêt mexicaine.
– D’accord, j’ai rien dit.
– Envoie quand même quelques gars sur place, Sam, si jamais Barton se
pointe. Dis-leur d’intervenir et de nous attendre.
– Kurt, appelle Austin. Trav a raison, on ne peut pas se permettre de la
laisser sans protection. Passons au vote, mes frères. Qui est d’accord pour
aller chercher ma fille dans la maison de ce salopard ?
Sa fille, et la femme que j’aime.
Tout le monde lève la main, sans exception, en gueulant :
– Ouais, et plutôt deux fois qu’une !
– On fera qu’une bouchée de ce connard !
– Tu as notre parole, prés’.
Je ne suis pas surpris de leurs réactions, Cassie fait partie de notre famille.
J’écrase ma clope dans le cendrier alors que Sam frappe avec le marteau,
mettant un terme à la séance.
– Merci, mes frères. Alors, c’est parti.
***
Sam conduit vite, dans un silence total, plongé dans ses réflexions. Je
ferme les yeux, n’ayant pas plus envie que lui de parler, et je me laisse gagner
par le calme qui règne dans l’habitacle. Mais je ne suis pas tranquille.
Qu’allons-nous trouver dans cette baraque ? Que compte-t-il faire d’elle ?
Et si nous arrivons trop tard ?
Je serre les dents.
Nom de Dieu…
– Repose-toi, ordonne Sam. Dors. Tu en as besoin. Tu crois que ça va
aller ?
– Ouais, ça ira, ne t’inquiète pas pour moi. Tu me réveilleras ?
– Oui.
– Promis ?
– Promis, fils. Et je n’ai qu’une parole. Maintenant, ferme-la, je dois
réfléchir.
Je cale ma tête contre le dossier et je laisse le sommeil me gagner.
***
– Nous sommes arrivés.
Je sursaute, puis me frotte les yeux et les joues pour me réveiller. Je
regarde à travers la vitre.
– C’est là ?
– Ouais, répond Kurt. L’ambulance est toujours devant la porte.
– Bien, on va pouvoir la piquer si besoin. Ils sont si sûrs d’eux qu’ils n’ont
même pas fermé le portail.
– Faut se méfier, dit Sam, il y a certainement des caméras. J’ai envoyé Bill
en reconnaissance. D’ailleurs, le voilà.
Bill grimpe dans le fourgon.
– Alors ? demande Sam.
– J’ai mis les brouilleurs, ils n’y verront que du feu.
– On y va.
Nous sautons discrètement du fourgon, suivis de près par les autres frères.
J’attrape le fusil-mitrailleur que me tend Bill, puis je regarde autour de moi. Il
y a là une bonne vingtaine de gars, armés jusqu’aux dents.
– Kurt ? demande Sam dans sa radio.
– Tout est OK, prés’.
Sam fait un geste du bras.
– On se déploie.
Le groupe se scinde en deux. Nous courons, Sam en tête, sous le couvert
des arbres, jusqu’à la baraque, que nous contournons. Je regarde ma montre.
Minuit.
– Et maintenant ? chuchoté-je.
– On entre, sa chambre est à l’étage, répond Sam.
Il sort un instrument de son sac, le colle contre une vitre et découpe un
cercle parfait. Il passe sa main par l’ouverture et ouvre la fenêtre sans un
bruit. Il grimpe sur le rebord, saute dans la pièce, mais à peine a-t-il les pieds
sur le sol que des alarmes retentissent.
– Nom de Dieu ! Allez, on se grouille !
Je m’engouffre derrière lui et j’atterris lestement sur le parquet. Je le suis à
travers la pièce tandis que les éclairages se déclenchent et que des bruits de
cavalcades se font entendre dans l’escalier.
Sam me pousse contre le mur, juste à temps avant que la double porte de la
salle à manger ne s’ouvre pour laisser entrer les deux molosses de ce matin.
Nos fusils-mitrailleurs les arrêtent en plein élan. Je saute par-dessus les corps
pour me ruer dans l’escalier.
C’est trop facile, putain, ça sent mauvais.
Au même moment, d’autres types rappliquent, mais comme nous avons
l’avantage de la surprise, nos AK n’en font qu’une bouchée.
Arrivé sur le palier, Sam me montre le couloir de droite.
– Au fond.
Je cours et fais voler la porte pour me figer sur le seuil.
Nom de Dieu…
Cassie est attachée aux montants d’un lit, bâillonnée. Elle se débat, tire sur
ses liens et gémit, les yeux épouvantés. Lorsqu’elle me reconnaît enfin, elle
laisse échapper un cri étouffé en regardant en direction de la salle de bains,
comme si elle voulait me prévenir d’un danger.
N’écoutant que mon instinct, je me jette sur le côté, échappant de justesse
à une balle, qui ne fait que m’érafler le bras. Sam jaillit dans la chambre à son
tour et riposte. La femme au pistolet s’écroule, touchée en plein cœur.
Je me relève et me rue sur le lit pour libérer Cassie et la prendre dans mes
bras.
– C’est fini, princesse. Calme-toi, je suis là.
Je la serre fort, si fort que je pourrais lui faire mal. Je ne peux m’en
empêcher : j’ai eu si peur de la perdre une fois de plus, et je remercie le ciel
de l’avoir retrouvée saine et sauve.
– Oh, Aaron, tu es venu ?
Je repousse ses cheveux, puis embrasse tendrement ses lèvres, ses joues,
ses paupières… Je n’arrive plus à m’arrêter.
– Oui, ma belle, soufflé-je contre sa bouche. Rien ni personne n’aurait pu
m’en empêcher. J’aurais fait n’importe quoi pour te récupérer, je serais allé te
chercher jusqu’en enfer.
Oui, je suis prêt à tuer pour cette femme, à me damner, à me sacrifier, car
elle est celle que j’aime. Elle quitte mon visage des yeux pour regarder vers
le sol. Une mare de sang commence à se former sous le corps de la femme.
Un gémissement s’échappe des lèvres de Cassandra.
– Maman… mon Dieu… papa ? Est-ce qu’elle est… ?
Quoi ? Cette femme est sa mère ?
Sam est agenouillé près du corps de son ex-compagne, complètement
abattu.
– Sam ?
Semblant sortir d’une transe, il lève les yeux vers moi et esquisse un signe
négatif de la tête. Cassie gémit et se détache de moi pour aller rejoindre son
père, en pleurs. Elle s’agenouille, et il passe un bras autour de son cou pour
l’attirer à lui.
– C’est fini, elle ne te fera plus jamais de mal. Ni lui, tu as ma promesse.
Que s’est-il passé ?
Voyant qu’elle hésite, il insiste :
– Tu peux tout me dire, Cassie. C’est elle qui t’a fait kidnapper à
l’hôpital ?
Elle secoue la tête en signe d’assentiment, secouée de sanglots.
– Et lui, où est-il ?
– Je ne sais pas. Elle m’a dit qu’il fallait que je lui obéisse quand il serait
de retour, elle m’a menacée, et elle… elle m’a frappée quand j’ai résisté,
hoquète-t-elle. Puis elle m’a attachée à ce lit. Je suis désolée, papa.
Sam me regarde. Il se relève, en la tenant contre lui, les dents serrées. Je
pense la même chose. Si un jour je mets la main sur ce type, je jure de lui
couper les couilles pour les lui foutre dans la bouche et le regarder s’étouffer.
Il mourra lentement et n’aura que ce qu’il mérite. Les mecs qui ne respectent
pas les femmes ne doivent rien attendre de plus.
– Viens par là. Pourquoi es-tu désolée ? Ce n’est pas ta faute.
– Je sais, papa. Merci d’être venu à mon secours. Je n’ose pas imaginer ce
qu’il aurait fait de moi cette fois.
– N’y pense plus. Nous rentrons chez nous. Bill, fais-nous un joli feu.
Aaron…
Tandis que Bill s’exécute en ouvrant son sac pour en sortir des bâtons de
dynamite, j’attrape une couverture pour l’enrouler autour des épaules de
Cassie, puis je la prends dans mes bras.
– On y va, princesse.
Elle noue ses bras menus autour de mon cou. Lorsque je baisse les yeux
dans sa direction, les siens sont fixés sur moi, confiants, remplis d’un amour
si intense que mon cœur fait une embardée. Je la serre contre moi et je
descends l’escalier à la suite de Sam sans plus rencontrer âme qui vive.
– Lilly ? demande-t-elle faiblement.
Je réponds d’une voix dure :
– Elle ne sera plus une menace, sois tranquille. J’ai fait ce qu’il fallait.
Un soupir de soulagement s’échappe de ses lèvres.
– Ta sécurité est importante pour moi, bébé. Maintenant, tiens-toi bien.
Elle sourit faiblement, épuisée.
– Je n’ai aucune envie de te lâcher… bébé, murmure-t-elle en fermant les
yeux. Aaron ?
– Oui, princesse ?
– Je t’aime.
Je l’embrasse sur le front, la gorge serrée, incapable de répondre.
Moi aussi, princesse. Moi aussi.
Elle dort déjà à poings fermés lorsque je l’installe sur l’une des banquettes.
Je m’assieds à ses côtés, puis je place sa tête sur mes genoux. Alors que nous
reprenons la route, je jette un regard par la vitre arrière. Des flammes
s’élèvent derrière les arbres : la maison de ce connard de Barton est en train
de partir en fumée.
Mais lui, où est-il ? J’aurais voulu qu’il flambe avec sa putain de baraque,
mais ce n’est que partie remise. Nous aurons sa peau, nous n’en resterons pas
là.
Quelques kilomètres plus loin, nous croisons un convoi de grandes
berlines noires arborant des fanions des États-Unis à l’avant.
– C’est lui ?
Sam gronde :
– Très certainement. Je vais le buter, ce salopard. Un jour, j’aurai sa peau.
Alors, nous serons deux à le tuer.
25
Cassandra
J’ai dormi pendant des jours, perdant complètement la notion du temps.
Lorsque j’ouvre les yeux, je découvre Aaron installé dans un fauteuil à
côté de mon lit. Il dort, sa main près de la mienne. Je le touche du bout des
doigts et je souris piteusement en songeant qu’il y a quelque temps, les rôles
étaient inversés.
La gorge serrée, je repense à ce qu’il s’est passé, à ce qui aurait pu
advenir. Il aurait pu mourir. La balle l’a juste effleuré, mais la prochaine fois,
qu’arrivera-t-il ? S’il prenait une balle à cause de moi ? Si j’étais responsable
de sa mort ? Si Barton s’en prenait à lui ? Je ne le supporterais pas.
Et je lui ai dit que je l’aimais, bordel ! Mais qu’est-ce qu’il m’a pris ?
Quelle conne !
Il sursaute en percevant mes caresses sur sa peau et il ouvre les paupières.
Son sourire, magnifique, si doux, si caressant, me réchauffe. Je me surprends
à rêver qu’entre lui et moi, tout est possible, malgré Barton et les Mexicains,
malgré la menace permanente.
Comment tout ça va-t-il finir ?
Je me le demande, mais je refuse de me laisser aller à la mélancolie.
– Viens, dis-je en me poussant et en tapotant le matelas.
Il se lève, puis se couche contre moi pour me prendre dans ses bras et
m’embrasser.
– Ça va, princesse ?
– Je ne sais pas. Dès que je ferme les yeux, je revois le corps de ma mère,
et tout ce sang… mon Dieu…
– Tu finiras par oublier.
– Comment peut-on s’habituer à toute cette violence ? Je crois que je ne
m’y ferai jamais.
– On s’habitue à tout, fais-moi confiance. Mais tu as raison sur une chose,
ce monde n’est pas le tien, tu n’es pas faite pour ça.
Quoi ?
Je me crispe et noie mes yeux dans les siens.
– Je n’ai plus que vous. Je veux faire partie de cette famille.
– Tu en fais partie, Cassie, et ce sera toujours le cas. Mais tu dois
demander à ton père de t’envoyer à l’université, tu dois reprendre tes études
et t’éloigner du club.
Je n’ose comprendre.
– Tu veux que je parte ?
Ses yeux se voilent.
– Ce serait plus sage. Pour tout le monde.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Il n’y a aucun avenir pour toi ici. Dès que la menace Barton sera écartée,
tu partiras.
Non, je ne veux pas, il n’en est pas question !
Je me redresse, en colère.
– Tu veux te débarrasser de moi, c’est ça ? Si c’est parce que je t’ai dit que
je t’aimais, eh bien, c’est faux, j’ai menti. J’étais perdue, je ne savais plus ce
que je disais, je…
Il me coupe d’un baiser et me fait basculer sur le dos.
– Aaron, je…
– Tais-toi, gronde-t-il. Putain, qu’est-ce que tu me fais, princesse ?
Je prends son visage entre mes mains.
– Si tu veux que je parte, c’est d’accord, mais pars avec moi.
– Je ne peux pas.
Tout son corps me désire. Je le sais, je le sens. Et moi aussi, je le désire
comme jamais je n’ai désiré quelque chose de toute ma vie. Lorsque ses
lèvres touchent de nouveau les miennes, mon corps s’enflamme, le réclame.
Je prends sa nuque, cherche sa langue. Je gémis lorsqu’elle rencontre la
mienne. Nos yeux ne se lâchent plus.
– Prends-moi, Aaron. J’ai besoin de te sentir en moi, murmuré-je, le feu
aux joues.
Il plonge dans mes iris.
– Tu es sûre ?
– Oui, fais-moi l’amour. Fais-moi oublier jusqu’à son souvenir.
– Je serai le plus doux des hommes, je te le promets.
– Je sais. Viens.
Il repousse les couvertures et glisse ses mains sur mes cuisses, puis sous
mon tee-shirt pour le faire passer par-dessus ma tête tout en continuant de
m’embrasser fébrilement. Je l’aide à retirer le sien. Il touche mon ventre du
bout des doigts, effleure mes pansements.
– Tu as mal ?
– Ça peut aller.
– Tu es sûre ? demande-t-il une fois de plus.
Je l’attire à moi et lui présente mes lèvres.
– Oui, je suis sûre. Touche-moi encore.
Il reprend ses caresses et, petit à petit, mes douleurs cèdent la place à
l’excitation la plus pure. Ses lèvres et ses mains enflamment ma peau, mon
être qui a tant besoin de lui. Plus que tout. Je veux l’avoir en moi, je veux le
sentir bouger, me posséder, faire de moi une femme à part entière.
Je me cambre sous ses baisers, lorsque sa bouche se referme sur mes seins,
lorsque son souffle caresse mon sexe, qu’il a mis à nu. Mon cœur fait des
bonds dans ma poitrine lorsque mes doigts parcourent son corps alors que le
mien s’impatiente.
Je gémis en sentant sa langue sur mes lèvres intimes, puis ses doigts. Je
gémis son nom, me cambre, le supplie, une fois de plus, en tremblant de la
tête aux pieds.
– Prends-moi, Aaron. Maintenant.
Il me regarde avec une lueur malicieuse, bien décidé à me torturer.
– Nous allons prendre tout notre temps, princesse. Et tu vas être patiente
parce que, moi, ça fait des semaines que je rêve de faire ça, termine-t-il en
glissant ses doigts doucement à l’intérieur de mon sexe. Alors, tais-toi et
profite.
Une envie de pleurer enfle dans ma gorge tant l’attente est douloureuse.
Cet homme est le diable en personne. Un diable avec une langue et des doigts
si savants, si exigeants qu’au bout de quelques minutes de cette douce torture,
un orgasme d’une violence inouïe me terrasse, balayant toutes mes barrières.
Si fulgurant que je cache mes yeux pour empêcher mes larmes de couler.
Avant que j’aie le temps de revenir à la réalité, il se couche sur moi tout en
continuant de me torturer. Il retire ses doigts, et je gémis une nouvelle fois.
– Encore ? murmure-t-il en soulevant mes mains de mon visage.
Il cherche mes yeux et me regarde si intensément que mon cœur chavire.
– Tu en veux encore ?
Pourquoi poser des questions dont il connaît parfaitement les réponses ?
Je noue mes bras autour de sa nuque pour l’attirer encore plus près et
prendre ses lèvres voracement.
– Oh oui, encore, haleté-je.
– Ne bouge pas.
Comme si j’en avais envie.
Il descend du lit pour enlever son jean et son caleçon. Après avoir pris un
préservatif, il s’empoigne et le fait coulisser sur son membre dressé.
Bordel…
Je ne peux en détacher le regard. Il est beau, incroyablement beau. Je ne
pensais pas qu’un sexe d’homme pouvait être aussi magnifique, mais peut-
être parce que c’est celui de l’homme que j’aime. Pourtant, je me crispe
lorsqu’il s’allonge sur moi. Comprenant mon malaise, il reprend ses baisers,
enflamme chaque partie de mon corps pour que je m’abandonne une nouvelle
fois. Et il y parvient si bien que, lorsqu’il entre en moi, enfin, je suis prête à le
recevoir.
– Putain, bébé…
Ses gémissements me font sourire. J’aime l’idée qu’il perde la tête, lui
aussi. J’agrippe ses fesses, et il commence à bouger, doucement au départ,
puis si intensément que j’oublie tout, tout ce qui n’est pas ma passion pour
lui, ma soif de lui. Son sexe glisse dans le mien, lubrifié par le plaisir qu’il
m’a déjà donné, encore et encore. C’est si bon, si fort qu’après quelques
minutes de va-et-vient passionnés, mon plaisir coule entre nous et mes cris
montent crescendo. Il les fait taire par des baisers. Je ne pensais pas une seule
seconde que l’amour physique, l’amour partagé avec la personne aimée,
puisse être si beau, si absolu, si enivrant.
J’en veux encore. J’en ai besoin. Et je le désire, lui. Je veux son sexe en
moi, encore plus loin. Je noue mes jambes autour de ses reins et je m’agrippe
à ses poignets, de part et d’autre de mon visage, rendant coup pour coup.
– Oui, c’est bon, putain, c’est bon, ne cesse-t-il de répéter, comme s’il en
était lui-même surpris. Encore, bébé, encore, supplie-t-il, la voix hachée.
Regarde-moi.
Alors, je le regarde tandis qu’il me possède. Nos yeux se font l’amour, tout
comme nos corps, nos cœurs. Nos âmes se rejoignent. Nos iris sont soudés,
nos bassins ondulent à l’unisson, se séparent pour mieux se retrouver. Et,
lorsque mon merveilleux amant place ses mains sous mes fesses pour
m’attirer à lui et me pénétrer encore plus profondément, avec encore plus de
force et de passion, il m’amène à l’orgasme dans une explosion de plaisir et
jouit avec moi. Puis il s’effondre sur mon corps, vaincu.
– Et maintenant, ça va mieux ? demande-t-il après avoir retrouvé son
souffle.
Oh que oui ! Je ne sens plus mon corps, j’ai mal partout, mais je suis
heureuse, incroyablement heureuse.
Je me redresse sur un coude.
– On ne peut mieux.
– Habille-toi, on sort faire un tour, j’ai envie de rouler, décrète-t-il en
sautant du lit.
Cet homme est fou. Impétueux, impatient, bourré d’énergie.
Je fais la moue.
– Nous sommes vraiment obligés de sortir ? Pour aller où, d’abord ?
Il me colle un baiser sur les lèvres.
– C’est une surprise. Je t’attends au bar. Ne me fais pas trop languir, bébé.
Je le retiens.
– Je ne partirai pas, Aaron. Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi
facilement. Surtout pas après ce qu’il vient de se passer.
Il m’embrasse de nouveau d’un baiser passionné, mettant le feu à mon
corps une nouvelle fois. J’ai envie de lui appartenir encore. Maintenant que je
sais ce que l’on ressent en faisant l’amour avec lui, je n’en aurai jamais assez.
Il se détache de mes lèvres et me sourit tout en caressant mon visage levé
vers lui.
– Tu es une tête de mule, je le savais.
– Et tu n’as encore rien vu, susurré-je avec un clin d’œil. Encore.
Il reprend ma bouche.
– Gourmande, va !
– Mmm, oui.
Cette fois-ci, il se recule, me laissant atrocement frustrée.
– Ça suffit, ou nous ne sortirons jamais de cette chambre. À plus, bébé.
Puis, sur cette ultime parole, il sort de ma chambre.
Je retombe sur l’oreiller. Oui, cet homme est fou. Fou à lier, et je l’aime
comme une folle.
***
Après m’être douchée et apprêtée, j’entre dans le bar et le repère aussitôt.
Il saute de son tabouret pour se diriger vers moi et me prendre dans ses bras.
Il me fait tourner et m’embrasse à pleine bouche, sous les sifflets et les
applaudissements de tout le club.
– Bienvenue dans le monde des vivants, princesse, souffle-t-il à mon
oreille.
Il me fait un clin d’œil, et je lui souris pour ensuite me prêter de bonne
grâce aux embrassades. Ils me montrent tellement de sollicitude, tellement
d’amour, me faisant comprendre que je suis l’une des leurs, que des larmes
me montent aux yeux. La main d’Aaron ne quitte pas la mienne.
Mon père s’avance vers moi, un bras autour de la taille d’Angela.
– On a cru que tu ne sortirais jamais de cette chambre, dit-il en
m’embrassant, surtout que j’ai envoyé Aaron te chercher il y a de cela
plusieurs heures.
Il scrute son VP.
– Sam, laisse-les tranquilles, le sermonne Angela alors que je rougis
jusqu’aux cheveux.
– Je plaisante. Dans mes bras, fils.
Il enlace Aaron et lui tape le dos.
– Tu as ma bénédiction. Prends soin d’elle.
– C’est bien mon intention, prés’, répond Aaron.
– Et toi, jeune fille, j’espère que tu sais ce que tu fais, me souffle-t-il à
l’oreille en me prenant dans ses bras.
– Oui, papa. C’est lui que je veux.
– Très bien, alors. Je te fais entièrement confiance et je t’aime.
– Je t’aime aussi, papa.
– Où allez-vous ? demande-t-il en voyant Aaron m’entraîner vers la sortie.
– Faire un tour, crie l’homme de mon cœur.
En moins de cinq minutes, je me retrouve sur sa Harley, avec un casque
sur la tête, collée à son dos. Je ne sais pas où il m’emmène et je m’en moque.
Je suis heureuse. Heureuse de ce que j’ai vécu dans ses bras, heureuse d’être
derrière lui sur cette bécane, heureuse de faire partie de son monde, qui est
devenu aujourd’hui le mien, en savourant intensément ce moment de répit. Je
ne veux penser à rien. À rien d’autre que son corps entre mes bras, mes
cuisses moulant les siennes, nos bassins imbriqués. Je ne veux pas penser à
l’après, à demain. Je ne sais pas de quoi il sera fait, et je m’en fous.
Nous arrivons devant un aérodrome.
Oh… les AngelWings.
À peine sommes-nous descendus de moto qu’une belle blonde accourt vers
nous pour lui sauter dans les bras.
Ah non, ça ne va pas recommencer ! J’en ai marre de toutes ces groupies !
Il me regarde, en se prêtant de bonne grâce à ces démonstrations de
séduction à peine voilées, avec un sourire en coin. Il se régale de mes
froncements de sourcils, et je me jure de lui faire la peau tôt ou tard, à cette
morue. Je vais demander aux filles de m’apprendre à tirer. Et lui, il ne perd
rien pour attendre. Il la repousse enfin et lui demande d’aller faire préparer
son avion. Elle s’éclipse, non sans m’avoir retourné un regard curieux.
– Qui est-ce ?
– La petite-fille de Marge.
– Et qui est Marge ?
Il prend ma main et embrasse mes doigts.
– Tu es jalouse ?
– Moi ? Pas du tout, lancé-je en me dégageant pour m’éloigner d’un pas
vif.
Il me rattrape, me ceinture, puis me tourne face à lui.
– Hé, où comptes-tu aller comme ça ?
– Je rentre.
Il prend mon visage en coupe et plonge au fond de mes yeux.
– J’ai baisé tellement de filles que je ne pourrais même pas en faire le
compte, Cassie, mais c’est la première fois que je faisais l’amour. Avec toi.
Aujourd’hui. Ces filles n’ont aucune importance. J’ai tatoué ton visage sur
ma peau, bordel, que te faut-il de plus ? termine-t-il devant mon air toujours
renfrogné.
Oh, mon Dieu : il avoue qu’il tient à moi, qu’il m’aime et qu’il a fait
l’amour pour la première fois ! Je me serre contre lui et glisse mes mains
dans son dos, si émue que ma gorge est nouée. Des larmes de bonheur
menacent d’envahir mes yeux. Il a mille fois raison : que me faut-il de plus ?
– Pardonne-moi. Tu as raison, je suis atrocement jalouse et je ne sais pas si
je pourrai accepter toutes ces femmes qui te tournent autour comme si tu
n’étais qu’un sexe en libre-service.
Il lève un sourcil avant de se mettre à rire.
– Un « libre-service » ? Tu veux dire une putain de bonne queue ?
Je ris à mon tour.
– Ça va, les chevilles ? Maintenant, tu es à moi, et j’aimerais que les filles
de la terre entière le sachent.
– Aaron ! crie une voix. Quel plaisir de te voir !
Une femme d’une bonne soixantaine d’années se dirige vers nous, puis le
prend dans ses bras pour l’embrasser sur les deux joues.
Bon, là, ça va, je ne ferai pas de scandale !
Il m’interroge du regard et me fait un clin d’œil lorsque je lui tire la
langue.
– Marge, laisse-moi te présenter ma meuf, Cassandra, la fille de Sam.
Je retiens une remarque acerbe.
Sa « meuf » ?
Puis une onde de plaisir pur me transporte : sa meuf. Je suis sa meuf,
autant dire sa nana, sa fiancée, sa régulière, non ?
– Oh, je suis ravie de faire votre connaissance, Cassandra. Cet énergumène
ne m’a jamais présenté personne, alors je suppose que ça veut dire quelque
chose. N’est-ce pas, Aaron ?
Il enroule un bras possessif autour de mes reins et dépose un baiser sur ma
joue.
– Oui, Marge, ça veut dire quelque chose.
Une fois de plus, mon cœur bondit de joie. À les voir se regarder, se
sourire, je comprends qu’un lien très fort les unit. S’il lui dit que je compte
pour lui, que je suis importante à ses yeux, c’est qu’il le pense.
– Je suis contente pour toi. Vraiment. C’est ce qui pouvait t’arriver de
mieux. Tu as l’air heureux, et je le suis aussi, termine-t-elle en essuyant une
petite larme.
– Arrête, tu vas me faire chialer. Viens là, dit-il en l’attirant contre son
cœur. Merci, Marge. Merci pour tout.
– De rien, fils, répond Marge, cette fois-ci en pleurs.
Lorsque Aaron reporte son attention sur moi, j’essuie discrètement mes
yeux, émue aux larmes, moi aussi. Son sourire quelque peu gêné me prouve
qu’il n’est pas dupe et qu’il a remarqué mes yeux humides.
Au bout de quelques secondes d’intense émotion, Marge reprend :
– Ton avion est prêt. Ellie a trouvé exactement le même que celui que tu as
perdu.
– Oh, génial ! Merci, Marge. Viens, dit-il en m’entraînant d’un pas
vigoureux. Il faut que je te présente quelqu’un.
Nous entrons dans un immense hangar, et il me conduit vers un homme
relativement âgé, qui l’accueille d’un sourire.
– Salut, fils.
Ils se serrent la main.
– Eddy, je te présente Cassie, ma meuf.
Eddy me tend la main, et son sourire s’élargit tandis que ses yeux pétillent.
– Oh ! enchanté, jolie Cassie. Moi, c’est Ed, le mari de Marge. Je suppose
que vous avez fait la connaissance de ma femme. Dès qu’Aaron entre dans le
club, elle lui saute dessus pour l’embrasser comme du bon pain, et rien ni
personne ne pourrait l’en empêcher. Aaron est comme le fils que nous
n’avons jamais eu, vous savez. Nous l’avons vu grandir et…
– Ed… le coupe Aaron.
Je mets une main sur sa poitrine en riant et je me serre contre lui.
– Oui, j’ai remarqué, en effet, mais ça ne me gêne absolument pas.
– Bon, quand vous aurez fini vos effusions, je pourrais espérer faire
connaissance avec mon nouvel avion ?
Eddy lui tape sur l’épaule, et s’ensuit une discussion technique, que
j’écoute d’une oreille distraite en faisant le tour de l’appareil en question,
magnifique, il est vrai.
Vingt minutes plus tard, nous survolons l’océan. Et c’est incroyable. Je
n’ai jamais rien ressenti d’aussi fabuleux.
– Où allons-nous ?
– Chez moi.
– Comment ça, chez toi ?
– Dans mon petit coin de paradis, une île que j’ai achetée il y a déjà
plusieurs années. Il n’y a rien d’autre qu’une piste d’atterrissage, une paillote
et la mer, mais c’est chez moi. Mon chez-moi. Tiens, d’ailleurs, elle est là-
bas, dit-il en tendant le bras.
Au début, je ne vois qu’un petit point, mais, au fur et à mesure que nous
approchons, l’île se découpe dans le bleu azur de l’océan. Verte, avec
d’immenses plages de sable blanc. Il n’a pas menti, ça ressemble à un
véritable petit coin de paradis, vu du ciel. Et vu de près, c’est encore plus
beau.
Il fait atterrir son avion avec dextérité, puis il prend ma main et m’entraîne
vers la maison. Une « paillote » ? Je dirais plutôt une magnifique maison de
bois. Il sort un trousseau de clés de sa poche, pousse la porte et me fait entrer.
Je laisse échapper une exclamation de surprise, n’en croyant pas mes yeux.
– Waouh ! Tu es trop modeste, cette maison est superbe.
– C’est vrai, j’en suis très fier, maintenant. Viens…
Il laisse tomber son blouson d’aviateur au sol et m’attire à l’extérieur. Puis
il court en direction des vagues, en semant ses autres vêtements. On dirait un
gamin. Il a une telle fougue, une telle soif de vivre, une telle énergie et
semble si heureux que je ne peux m’empêcher de sourire comme une débile
en détaillant son corps alors qu’il entre dans l’eau jusqu’à la taille.
Il prend le liquide en coupe et s’en asperge le visage. Il se passe les mains
dans les cheveux pour les ramener en arrière. Il est si beau, si attirant que
mon cœur n’y résiste pas et fond une fois de plus.
– Tu viens ?
Je rougis sous le feu de ses yeux tout en commençant à me déshabiller
lentement. Il incline la tête, et je ressens l’intensité de son regard sur ma
peau, mon ventre, mes cuisses.
Lorsque je suis intégralement nue, il sort de l’eau. Il s’arrête devant moi et
touche les pansements protégeant mes cicatrices.
– Je suis tellement désolé, bébé, dit-il, les yeux brillants.
Puis il me prend dans ses bras et me serre à m’étouffer.
– Tellement désolé.
Je me recule et me noie dans ses iris voilés de larmes.
– Ce n’est pas ta faute.
– Tu as encore mal ?
Je souris, puis caresse sa joue.
– Je ne suis pas en sucre, Aaron. Ça va.
Il s’empare de ma main pour en embrasser la paume, faisant naître des
milliers de frissons sur ma peau. Je ne le pensais pas si tendre ni si
romantique, et j’avoue que je suis agréablement surprise. Il comble mon cœur
de toutes les manières.
– C’est vrai, tu es même sacrément courageuse. Et magnifique.
– Je suis blanche comme un cachet d’aspirine, dis-je avec une petite moue
pour détendre l’atmosphère.
– Tu vas vite prendre des couleurs, ne t’inquiète pas pour ça.
Il m’embrasse en murmurant entre chaque baiser :
– J’aime ta peau, j’aime tes lèvres, et…
Ses mots m’enflamment. Ses baisers me consument.
– Et ?
Il soude ses yeux aux miens et prend mon visage en coupe.
– Je t’aime.
Oh, mon Dieu… il l’a dit, il l’a dit ! Je n’en reviens pas, bordel… Je vais
m’évanouir.
Je lui saute dans les bras, pleurant et riant à la fois, si brusquement que
nous nous retrouvons au sol.
– Oh ! mon amour, moi aussi, je t’aime, et je t’aimerai toujours !
Je noie son visage sous mes baisers et mes « je t’aime » enfiévrés, le
faisant partir dans un grand éclat rire. Je suis heureuse, heureuse comme je ne
l’ai jamais été. Et ce bonheur, je ne veux jamais qu’il s’arrête. Je veux cet
homme dans ma vie, pour toujours. Où il sera, je serai. Mon avenir est d’être
à ses côtés, je ne veux rien d’autre que lui.
Soudain, son visage redevient sérieux, ses yeux, noirs comme de l’encre. Il
me fait basculer sur le dos et parsème mon corps de baisers mouillés, de mon
cou à mon sexe, qu’il embrasse, lèche, aspire.
Mon Dieu, je vais mourir…
Il agrippe mes hanches, moi, ses cheveux, alors qu’il s’immisce entre mes
nymphes brûlantes pour me soumettre. Et comme nous sommes seuls au
monde, je crie mon amour et ma passion.
Je crie lorsque l’orgasme me terrasse, et je crie encore lorsqu’il entre de
nouveau en moi d’un coup de reins enflammés.
Il ne bouge plus, profondément enfoui dans mon corps, et cette sensation
est si extraordinaire, si intense et bouleversante que plus rien n’existe. Tout
est dissous dans mon amour pour lui, dans cette passion qui m’habite. Il est
mon amour, mon bel amour, celui que j’ai attendu toute mon existence.
– Comme j’aime t’entendre crier, bébé. Je me sens comme le roi du
monde.
– Tu es mon roi. Le prince de mon cœur.
– Je t’aime, bébé, et je vais te faire l’amour jusqu’à ce que tu hurles mon
nom.
– Vantard.
Il donne un coup de reins, et je crie de plaisir une fois de plus.
– Ne t’ai-je pas dit un jour que tu allais y prendre goût ? martèle-t-il.
Mon Dieu ! Chaque coup de bassin est encore plus intense que le
précédent et me rend complètement folle de désir.
– Si, tu me l’as dit. Alors, qu’est-ce que tu attends ?
Il m’aime si intensément que je ne peux douter de son amour. Ses yeux
pénètrent mon âme à mesure que son sexe pénètre le mien, encore et encore,
jusqu’à nous faire jouir. Fort. Si fort que je m’accroche à ses épaules pour ne
pas m’évanouir. Puis il se couche à mes côtés et m’attire dans le creux de son
bras.
Il prend ma main et la serre dans la sienne. Lorsque je lève la tête pour le
regarder, sentant les battements de son cœur revenir à la normale, il a les
yeux clos et un immense sourire accroché aux lèvres. Il dort à poings fermés.
Je reprends ma position et ferme les yeux à mon tour en laissant les rayons
du soleil brûlants lécher mon corps. Une douce quiétude m’envahit, et je
sombre dans un sommeil réparateur.
***
Des baisers me réveillent et j’ouvre péniblement les paupières.
– Salut, bébé.
– Salut, beau gosse.
– Rentrons, je vais te préparer à manger.
– Tu n’arrêtes jamais ? Tu es hyperactif, non ? grogné-je, en le retenant,
avant qu’il ne m’échappe.
– Tu n’as pas faim ?
Je me pends à son cou et m’empare de ses lèvres.
– Parce qu’en plus, tu cuisines ? Tu es bourré de qualités, dis-moi !
– En plus d’être un dieu du sexe, tu veux dire ?
Je souris en coin.
– En plus de ça, oui, espèce de prétentieux.
– Non, seulement réaliste.
– Si tu le dis.
– Tu n’as pas pris ton pied à l’instant ?
Cette fois-ci, c’est lui qui a un sourire canaille. Un sourire qui me fait
fondre.
– Oh que si, Aaron, c’était merveilleux ! Et pour répondre à ta question,
oui, je suis affamée, et pas que de nourriture.
Il se met debout et m’aide à me relever avant de me prendre contre lui.
– Gourmande…
– Tu le sais déjà, non ?
– Oui, et ça me plaît, termine-t-il en me claquant une fesse.
Nous nous rhabillons en batifolant, puis nous remontons la plage en
direction de la maison, main dans la main.
***
– Poisson au barbecue, ça te va ?
– C’est parfait.
Je fonds une fois de plus en le regardant couper du petit bois et s’occuper
du feu.
Bordel, je salive…
– Tu me bouffes des yeux, bébé ? demande-t-il d’un ton rauque en
approchant d’une démarche chaloupée.
Frimeur, va !
– Je suis affamée, je te l’ai dit.
– Alors, viens, moi aussi, j’ai faim. Faim de toi. Encore. Putain, j’ai
constamment envie de toi, bébé.
Ça aussi, ça me va…
Je pousse un cri lorsqu’il me soulève de ma chaise afin de poser mes
fesses sur la table. Il baisse son caleçon et écarte ma lingerie pour entrer en
moi d’une poussée. Nous laissons une fois de plus libre cours à notre passion.
***
Les heures défilent, et ce n’est qu’à la nuit tombée que nous regagnons le
club. La fête bat son plein. Aaron embrasse ses frères. Ils se moquent de lui et
me regardent en riant en lançant des remarques graveleuses à notre sujet. La
réputation d’Aaron n’est plus à faire. C’est clair qu’il sait rendre une femme
heureuse, et je le suis. Indubitablement.
– Va m’attendre dans ma chambre, dit-il en déposant un baiser sur ma
joue. Vos gueules, bordel ! lance-t-il aux autres.
Puis il se retourne vers moi.
– À partir d’aujourd’hui, je te veux dans mon lit, c’est là qu’est ta place.
Il fait un doigt d’honneur à Stan, qui rit de plus belle.
J’allais lui répondre que j’accepte volontiers cette place lorsque mon père
ouvre la porte de la pièce où ils s’enferment pour leurs débats.
– On a un problème. Réunion ! Et tout de suite, pas dans dix ans. Dixon,
sors des cuisses de ta brebis et rapplique.
Aaron prend mon visage entre ses mains et m’embrasse.
– Je reviens vite, bébé. Attends-moi.
– OK.
***
Lorsqu’il pousse la porte de sa chambre, une heure plus tard, j’étais sur le
point de m’endormir. Il se saisit d’un sac à dos qui traînait au sol et ouvre ses
tiroirs pour y prendre quelques vêtements. Puis il vient s’asseoir sur le lit.
– Tu pars ? lui demandé-je.
– Oui.
– Longtemps ?
– Je ne sais pas trop, tout dépend.
– De… ?
– Je ne peux rien te dire, désolé. Moins tu en sais, mieux c’est.
Je monte sur ses genoux et j’enroule mes bras autour de son cou. J’ai peur
pour lui. Je suis en colère, aussi, qu’il m’abandonne après ce que nous venons
de vivre. Pourtant, je dois accepter qui il est, ce qu’il est, l’aider et le soutenir
du mieux que je le peux. Tout, pour être avec lui, aimée de lui. Tout, plutôt
que de le perdre.
– Je veux savoir, dis-je en m’efforçant d’être convaincante. Je ne suis pas
comme toutes tes autres femmes, je suis la fille du prés’ et tu peux tout me
dire. Je saurai encaisser. Je veux faire partie de ta vie, Aaron, et te soutenir si
tu as besoin de moi.
Il passe une main fatiguée sur son visage et lisse sa barbe.
– Je suis un tueur, Cassie.
– Je le sais.
– Ça ne te fait pas peur ? Un jour, tu pourrais me détester pour ce que je
suis obligé de faire, pour ce que je suis.
– Je sais qui tu es, mon amour, et je l’accepte. C’est pour le club que tu
accomplis tout ça, pour les affaires et tes frères. Tu n’as pas le choix. Et je ne
pourrai jamais te détester, quoi que tu fasses. Je t’aime.
Il me serre contre lui, la main sur ma nuque.
– Je t’aime aussi.
– Un câlin avant que tu prennes la route ?
Il rit.
– Pas le temps. Je suis systématiquement en retard et ça fout ton père en
rogne. Je suis persuadé qu’ils m’attendent déjà.
– Laisse-le râler, embrasse-moi.
Il me bascule sur le lit et se couche sur moi. Il fout le feu à mon corps,
jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus lui-même.
– Putain, faut que j’y aille ou je n’arriverai pas à te quitter. À plus, bébé.
Je saute du lit à mon tour.
– Je t’accompagne.
Je m’habille rapidement tandis qu’il finit de préparer son sac, puis, main
dans la main, nous sortons de sa chambre et du club. Toutes les régulières
sont déjà dehors, à regarder leurs hommes monter sur leurs bécanes.
J’embrasse mon père, lui demandant de prendre soin de mon mec, puis je
soude ma bouche à celle d’Aaron.
– Fais attention à toi, bébé, dis-je avec un sourire encourageant.
Je veux qu’il parte en toute confiance, qu’il sache qu’à son retour, une
petite femme l’attendra bien au chaud dans son lit pour le réconforter. Je sais
que c’est ce dont il aura besoin. Il aura besoin de moi, de mon corps, et je
suis toute prête à le lui donner. Il aura besoin de moi pour oublier ce qu’il
aura été obligé d’effectuer. Ils vont faire couler le sang. Ça fait partie du
métier. Je l’accepte et j’espère de tout mon cœur qu’il me reviendra sain et
sauf.
Oui, à son retour, je serai là. Je ne voudrais être nulle part ailleurs.
Il enlace mes épaules.
– Je reviendrai, je te le promets, bébé.
– Je sais.
Ils lancent les moteurs. Mon père, en tant que prés’, avance en premier,
suivi d’Aaron, son VP. Lorsqu’ils passent les grilles du club, mon cœur se
serre. Angela me rejoint, puis elle glisse un bras autour de mes épaules.
– Tu t’y habitueras.
– Je sais, on s’habitue à tout, c’est ce que dit Aaron.
– Ils reviendront indemnes.
J’enlace sa taille et pose ma tête sur son épaule.
– Je l’espère.
Je garde au fond de moi l’espoir qu’il ne leur arrivera rien. Je sais qu’ils
sont de taille à se battre et à se défendre, mais je sais aussi que je ne dormirai
pas une seule minute et que je serai morte de trouille jusqu’à ce que son
moteur vrombisse de nouveau dans cette cour.
26
Aaron
J’adore rouler la nuit. Mes lunettes aux verres fumés donnent une lumière
fantomatique aux paysages, mais, ce qui est bel et bien réel, c’est ce mélange
d’excitation et d’angoisse qui me tord le bide. Comme toujours avant d’aller
en enfer. L’enfer est notre quotidien, et la violence, inhérente à cette
existence, une banalité et une habitude affligeantes. Plus rien ne me surprend,
plus rien ne me révolte. Je suis capable de transpercer le cœur d’un mec sans
états d’âme. C’est la loi du talion, ou celle du plus fort, comme dans une
arène : tuer ou être tué. Je ne me pose pas de questions et je fais ce pour quoi
je vis : je protège mes frères, le club et nos affaires.
Mon monde est cruel et impitoyable. Si l’on n’y prend garde, si l’on
relâche un tant soit peu notre vigilance, il est capable de nous broyer. Mais je
suis rodé à la violence, j’y suis préparé. J’ai été élevé dans ce milieu, j’en fais
partie intégrante. Je ne sais rien faire d’autre et je ne voudrais pas d’une vie
différente. J’aime mon club, mes frères, j’aime les virées à moto, j’aime ces
décharges d’adrénaline que procurent les bastons, les fusillades… Je crois
que j’aime vivre dangereusement, tout simplement, comme les chevaliers
d’antan qui se battaient pour une juste cause ou pour défendre leurs intérêts.
Je ne vis que pour protéger ma famille, mon honneur, et maintenant Cassie.
J’en ai fait mon credo, mon unique préoccupation.
J’ai la chance d’avoir un « cerveau », comme le dit le prés’, et je sais
déduire, analyser, juger les gens ; je suis capable de renverser une situation
qui semblait perdue d’avance et de nous sortir de n’importe quelle merde,
toujours dans l’intérêt du club.
Je nous ai tirés de tellement de galères qu’aujourd’hui, Sam s’en remet à
moi et se fie à mon jugement pour conclure des alliances ou prendre les
décisions importantes.
C’est pour cette raison que nous sommes sur la route : nos affaires
viennent d’en prendre un coup. Nos frères de l’Arkansas se sont fait piquer
une importante cargaison de flingues par un groupe bien renseigné,
visiblement à la solde des Mexicains, et plusieurs de nos gars y ont laissé la
vie. Quelqu’un a vendu la mèche, et le prés’ des Outlaws de l’Arkansas, Jim,
a appelé Sam pour régler le problème. Qu’il y ait une balance parmi les
Outlaws me rend malade, mais ça vient forcément de chez eux, car, au sein
de notre club, il n’y a aucun traître, j’en suis persuadé. J’ai une confiance
aveugle en chacun de mes frères. La fuite ne vient pas de chez nous.
Lorsque Sam a posé la question, tous lui ont répondu, les yeux dans les
yeux, n’y être pour rien, et je les crois. Même un bon paquet de fric ne
pourrait pas les inciter à nous trahir. C’est une question d’honneur et de
survie, car celui qui balance est un homme mort. Nous connaissons les règles
et les acceptons.
Ma roue dans celle de Sam, je laisse les kilomètres de bitume défiler à
toute allure dans un état presque second, vigilant, tout en réfléchissant au
club… et à Cassie. Encore. Cette fille est dans chacune de mes pensées.
Putain de merde, baiser avec elle a été la plus belle expérience de sexe de
toute mon existence ! Et pour la première fois de ma vie, j’y ai mis des
sentiments, et c’était… bordel, au-delà de tout ce que j’avais imaginé. Je suis
accro à cette nana. J’étais déjà mordu, et je le suis encore plus depuis que j’ai
possédé son corps.
Je ne pensais pas un jour être aussi dépendant d’une meuf, mais c’est le
cas. Je l’aime, c’est aussi simple que ça. Il m’a fallu du temps pour le
comprendre et l’accepter, et ça me fait flipper, je ne vais pas dire le contraire.
J’ai peur pour elle. Elle est courageuse, elle sait où elle met les pieds, mais a-
t-elle réellement conscience de tout ce que cela implique ? Ai-je le droit de
lui demander de sacrifier son avenir pour moi, égoïstement, parce que j’ai
besoin d’elle ?
Car, oui, j’ai besoin d’elle à chaque putain d’instant de ma putain de vie
depuis qu’elle y est entrée comme une tornade en bousculant tout sur son
passage : mes croyances, mes certitudes, mes doutes. Je ne doute plus, bien
au contraire. J’ai compris que l’amour donne des ailes, une force incroyable,
l’envie de devenir quelqu’un de meilleur. Et mon père n’est qu’un con de ne
pas l’avoir saisi. À moins qu’il n’ait pas eu la régulière qu’il lui fallait. Je le
pense. D’après ce que m’a raconté Sam, ma mère n’avait pas l’étoffe d’une
femme de biker. Elle a été séduite au début, évidemment, comme toutes les
brebis. Elle savait ce qui l’attendait en tant que femme de prés’, mais elle
n’avait pas le cœur bien accroché. Alors, elle a jeté l’éponge pour mourir
quelques années plus tard, rongée par l’alcool. Cassie n’est pas comme ma
mère, elle est forte et téméraire. Elle se battra pour ce qui est juste, et j’ose
croire qu’elle se donnera à fond pour moi, pour notre amour et pour le club,
sa nouvelle famille. Elle a l’envergure d’une régulière. Plus que ça :
l’envergure d’une femme de prés’. Je sais que je ne me trompe pas, elle est
celle que j’attendais, celle qu’il me faut.
Perdu dans mes pensées, je remarque à peine que nous arrivons dans la
petite ville des Outlaws de l’Arkansas, Harrison, bourgade de treize mille
habitants soumise depuis quelques dizaines d’années au joug d’un conseil
municipal raciste affilié au KKK, dont le siège n’est qu’à une trentaine de
bornes. Les Outlaws sont ouverts d’esprit, tolérants, les frères viennent de
tous horizons. Chez nous, il n’y a pas de racisme, nous n’embrassons pas les
idées du Klan. Seuls comptent les affaires et les profits, mais nous sommes
obligés de composer avec la politique locale, en bonne intelligence, pour que
tout le monde y trouve son compte. Sauf que, si les Hells ou les Mexicains
cherchent la merde, cette bonne entente volera en éclat et tout le monde en
pâtira, car ça finira dans un bain de sang. Il ne faut pas que cela se produise,
sous aucun prétexte. Nous devons arrêter l’escalade de la violence pendant
qu’il en est encore temps.
Nous garons nos bécanes et entrons dans le club. Dès que les portes se
referment derrière nous, les frères avancent pour nous souhaiter la bienvenue.
Aussitôt, le prés’ des BlackHorses, le chapitre des OutlawRiders de
l’Arkansas, Jim, accompagné de son VP, Grant, nous conduit à la chapelle,
Sam et moi. Un prospect nous apporte des bières ainsi que des cendriers. Je
me frotte le visage pour chasser la fatigue de la route, puis j’allume une clope
et expire la fumée tout en écoutant Sam et Jim discuter des faits.
– Trav, qu’est-ce que tu en penses ? finit par demander Sam.
Je m’adresse à Jim.
– Vous avez des soupçons ?
Il jette un coup d’œil à son VP.
– Oui, Dave, des Nomads, arrivé l’année dernière. Il boit beaucoup, se
bagarre, demande du blé à tout le monde.
Sam et moi éclatons de rire.
– Tu décris la majorité des gars, mon frère, continué-je. A-t-il changé ses
habitudes récemment ?
– Il a une nouvelle régulière, une pétasse qui ne pense qu’au fric, continue
Grant. Avant, c’était un bon gars. Nous pensons qu’elle veut lui faire quitter
le club.
– C’est pour le fric, alors ?
– Ouais, Trav, on le pense. C’est un coup des Hells, l’un des survivants
nous l’a confirmé.
Je regarde Sam, qui hoche la tête, me donnant la permission de continuer
sur ma lancée. Après quelques secondes de réflexion, je laisse tomber :
– On va lui tendre un piège. Je m’en charge.
– Je te suis, fils, dit Sam. Jim ?
– Ouais.
– Grant ?
– Ouais, ça marche.
Nous réglons l’entrevue dans les moindres détails, et Jim donne un coup
de marteau, mettant fin à la séance.
– Allez boire un coup, les filles sont à votre disposition, mes frères. Sam,
je te vois demain, nous avons encore à parler.
– Pas de problème, mon frère, dit Sam en se levant et en lui donnant
l’accolade. Mais les filles, ce sera sans moi.
Jim lui tape dans le dos en riant.
– Toujours fidèle à ta régulière ? Tu es un saint, Sam.
Sam rit à son tour en lui passant un bras autour des épaules.
– Je ne sais pas si je suis un saint, mais oui, ma régulière me suffit. Et toi,
mon frère ?
– Oh, moi, tu sais, depuis que…
Le reste de leur conversation se perd dans le brouhaha ambiant. Je regarde
autour de moi : mes frères sont déjà assis sur les sofas, bière à la main, brebis
sur les genoux. Je cherche Stan dans la pièce enfumée et le repère au bar.
– Ça va, mon frère ? demandé-je en m’asseyant près de lui.
Je finis ma bière et en demande une autre au prospect tout en écoutant Stan
me parler de Julia. Je me fous de sa gueule en comprenant qu’il n’a pas
évolué d’un millimètre avec elle. Mon meilleur pote est aussi coincé qu’un
puceau.
– Tu devrais passer à la vitesse supérieure, mec, parce que je peux te
prédire que, si tu ne lui montres pas rapidement qu’elle t’intéresse, d’autres
s’en chargeront, et tu te retrouveras comme un couillon.
– J’en sais rien, mec.
– Quoi ? À toi aussi, l’amour fait peur ? Ce que disaient nos vieux, c’était
des conneries, mon frère. Rien ne vaut une meuf aimante autour de notre
queue, ça fait une sacrée différence, je peux te le dire.
– Ouais, j’ai cru comprendre que toi et Cassie, vous aviez consommé.
Je me fends la gueule.
– Ouais, consommé, c’est ça, et pas qu’une fois. C’est une bombe, mon
frère…
– Stop ! s’esclaffe-t-il. Épargne-moi les détails scabreux, s’il te plaît.
– Putain, où est-ce que t’as appris à parler ? Tu suis des cours par
correspondance ?
Il plonge le nez dans sa bière.
– Stan ?
– Eh bien, pour tout te dire, j’aimerais reprendre les études et trouver un
travail.
– Quitter le club ?
Il me regarde, le visage empreint de gravité.
– J’en sais rien, mec.
Je suis sur le cul. Jamais je n’aurais pensé une seule seconde que Stan
puisse un jour nous quitter. Me quitter. Je pose ma main sur son épaule.
– Je vais avoir besoin de toi, mon frère. Tu seras mon VP lorsque je
reprendrai le flambeau après Sam. C’est ce que nous avons toujours voulu,
non ? Souviens-toi, quand on était gosses, on voulait ressembler à nos pères,
avoir notre propre blouson, des flingues…
– Tu n’en as pas marre de tout ça ? demande-t-il en me désignant du
regard ce qui se passe autour de nous.
Je contemple les brebis à moitié à poil, les bagarres, l’alcool et le shit qui
passent de main en main.
– Non, pas vraiment, ou alors un lendemain de cuite, quand j’ai abusé du
bourbon et que l’alcool m’a rendu mélancolique.
– Toi, tu t’en fous, tu as tes avions. Mais moi ? Qu’est-ce que j’ai, moi ?
– Tu m’as, moi, et tu as le club, tes frères. Tout le monde t’aime, Stan, tu
es indispensable au club, et tu m’es indispensable, terminé-je en appuyant sur
ces derniers mots.
– Nul n’est irremplaçable, mon frère.
– Putain, qu’est-ce que t’as ? C’est depuis que tu as pris une balle ?
– Peut-être, j’en sais rien.
– Allez, bois, ça te détendra, tu me fous le bourdon. Ou va tirer un coup.
– Non, je vais me coucher. À demain, mon frère.
Je le retiens par le bras.
– Stan ?
– Ouais…
– Ça va s’arranger, je te le promets.
Je le prends dans mes bras, une boule récalcitrante en travers de la gorge.
Je remonte ma main le long de son cou, serre sa nuque entre mes doigts, puis
je l’embrasse sur la joue.
– Je t’aime, mon frère.
Il répond enfin à mon accolade et m’embrasse à son tour.
– Je t’aime aussi, mon frère.
Je le regarde fendre la foule et s’engager dans le couloir menant aux
piaules mises à notre disposition. J’ai un mauvais pressentiment. S’il
commence à douter de lui, de son avenir dans le club, il peut se mettre en
danger, sciemment ou pas, et le moindre faux pas peut lui être fatal. Il va
falloir que je le surveille de près et que je le protège. De lui-même, s’il le
faut. Je ne survivrai pas à la perte de mon meilleur ami. Je ne survivrai pas à
une perte de plus.
J’ai besoin de respirer de l’air frais, de m’aérer la tête. Je sors, m’adosse
au mur et allume ma clope en fermant les yeux. Instantanément, des images
de Cassie envahissent mon cerveau : ses yeux myosotis aussi bleus que
l’océan, son corps d’albâtre couché sur le sable, sa chatte brûlante, son rire,
ses provocations, ses petites crises de jalousie.
Bordel, elle me manque.
– Salut, beau brun, tu as besoin de quelque chose ?
J’ouvre les yeux pour découvrir la meuf qui, tout à l’heure, me regardait
avec insistance. Je la détaille : poitrine opulente, minishort, talons hauts.
Une bimbo sans aucun intérêt.
Voyant que je ne réagis pas à ses appâts, elle a une moue suggestive.
– Allons dans ta chambre, et je t’en montrerai un peu plus.
Je la repousse.
– Je ne suis pas tout seul, poupée, alors passe ton chemin, d’accord ?
Elle saisit ma main, la place sur l’un de ses seins et se colle contre mon
thorax.
– On peut s’amuser à trois, si tu veux.
Je la repousse un peu plus durement. Son contact me fout la gerbe.
– Je ne suis pas intéressé. Salut.
Dix minutes plus tard, alors que je sors d’une cabine des toilettes pour
hommes, je la retrouve adossée aux lavabos, à se tripoter les nichons.
Si elle croit me tenter avec ses obus siliconés…
– Tu me plais. Dès que je t’ai vu, j’ai eu envie de toi.
Elle se lèche les lèvres avec gourmandise et, avec un rire qu’elle pense
sexy, elle s’approche de moi pour mettre sa main sur ma queue.
– Laisse-moi m’occuper de toi, bébé. Je sais que tu en meurs d’envie. Tu
verras, je suis douée.
Sa voix éraille mes tympans. Je la repousse encore une fois.
Maintenant, ça suffit, ma patience a des limites.
– Tire-toi.
– Mais…
J’ouvre la porte et élève la voix en lui prenant le bras pour la foutre
dehors :
– Tire-toi, je te dis !
– Connard…
– Ouais, c’est ça. Barre-toi.
Mon regard croise celui de Sam.
Fais chier…
***
Je tire sur ma cigarette avec énervement. Depuis la veille et l’histoire avec
cette meuf, Samuel ne m’adresse plus la parole. Je sais que les apparences
sont contre moi et qu’il est persuadé que je l’ai sautée, alors que, putain, je
n’ai absolument rien fait avec cette fille.
– Sam, il ne s’est rien passé avec cette nana.
– Ta gueule. Je sais ce que j’ai vu, mais nous en reparlerons plus tard. Ce
n’est pas le moment, nous avons une mission à accomplir.
Je décide de changer de sujet.
– Tu crois que Dave se doute de quelque chose et qu’il a compris ce que
nous sommes venus faire ?
– J’en sais rien, et je m’en fous. S’il a donné le club, il va le payer.
Ouais… Ça fait plus d’une heure que nous patientons dans la grange, le
point de rencontre, après un trajet sans incident. L’attente me fout les nerfs.
Nos hommes sont postés à l’extérieur en surveillance ainsi qu’aux différentes
intersections. Dès que les mecs rappliqueront, nous le saurons.
Sam tire son portable de sa poche, prend une communication, puis
raccroche.
– Les voilà. On les capture vivants. Ensuite, j’aviserai. C’est bien
compris ? Si vous avez besoin de tirer, visez les jambes. Tout le monde à son
poste.
Pendant le speech de Sam, j’analyse les réactions des BlackHorses, puis je
me dirige vers les portes de la grange en sortant mon arme.
Quelques minutes plus tard, lorsqu’une bonne dizaine de bikers entrent en
fracassant les battants, pensant nous surprendre, ils se retrouvent avec nos
flingues pointés sur leur tête.
– Baissez vos armes, ordonne Sam. Le premier qui tente quelque chose est
un homme mort.
– Qu’est-ce qui nous dit que tu ne nous tueras pas quand même ?
Sam s’approche de celui qui a parlé.
– C’est toi, le chef ?
– Ouais.
– Ton nom ?
Comme il rechigne à obtempérer, Sam l’envoie au tapis d’un coup de
poing.
– Ton nom, hurle-t-il, ou je te fais exploser la cervelle !
– John Cassada.
– Dis à tes gars de poser leurs armes. Plus vite que ça.
Nouveau coup de poing. Le sang gicle de sa bouche une fois de plus.
– Faites ce qu’il vous dit, grogne Cassada en crachant quelques dents et en
essuyant ses lèvres d’un revers de manche.
Ses gars laissent tomber leurs armes à leurs pieds. Stan et moi les
ramassons pour les foutre dans un sac. Elles iront augmenter notre arsenal
privé, déjà considérable.
– Maintenant, attachez-les deux par deux, ordonne Sam. Jim, retourne au
club avec tes gars, on s’occupe d’eux. Tu sais ce qu’il te reste à faire.
– Ouais.
– Attends-moi, je dois lui poser quelques questions.
– Pas de problèmes, Sam.
Dès que les BlackHorses quittent les lieux, Sam s’approche du fameux
John. Il le saisit par les revers de son blouson pour l’entraîner à l’écart
pendant que nos frères surveillent les autres. Il me fait signe de le suivre.
– Maintenant, tu vas nous dire qui nous a balancés. Et si tu t’avises de me
mentir, je te retrouverai, John Cassada, où que tu sois, et je te ferai la peau.
– D’a… d’accord. Qu’est-ce que j’ai en échange ?
– Je ne crois pas que tu sois en position de négocier, mec, mais je vais être
magnanime et vous laisser la vie sauve, à toi et tes gars. Vous pourrez partir
et retourner à vos petites affaires. Je veux juste le nom de ton contact. Et
peut-être qu’un jour je ferai appel à toi pour développer mon business dans
cet État. Vas-y, crache.
– Le prés’ et son VP.
Je regarde Sam, n’en croyant pas mes oreilles.
Jim et Grant ? Nom de Dieu !
– Depuis combien de temps ?
– Plusieurs mois.
– Les Hells sont au courant ?
– Non, je fais cavalier seul.
– Pourquoi ?
– Jim est de plus en plus gourmand. Nous nous sommes opposés et ça a
dégénéré. Des gars sont tombés des deux côtés. Il n’avait pas d’autres choix
que d’en référer aux Outlaws.
– Trav ?
– Ça se tient, Sam. Ils font passer l’embuscade pour un coup des Hells,
pour foutre la merde entre nos deux clubs et nous abattre par la même
occasion, tout en éliminant un maillon de la chaîne, à savoir… eux, terminé-
je en désignant Cassada.
– Tu as sans doute raison. John ?
Il tend la main, que l’autre serre.
– Rentrez chez vous, et pas un mot, compris ?
– Compris.
Nous les relâchons, et ils se tirent sans faire plus de vagues.
– Rentrons, les gars. Jim et Grant nous attendent. Trav ?
Il me fait signe d’approcher.
– Tu t’occupes de Grant. Jim se dévoilera, et je le buterai.
– OK, prés’. Compte sur moi.
Lorsque nous pénétrons dans la pièce où le prés’ et le VP des BlackHorses
sont supposés nous attendre avec le traître, une mauvaise surprise nous
accueille.
27
Cassandra
– Les voilà ! crie une voix.
Les bikers posent leurs bières et repoussent les brebis pour se ruer à
l’extérieur. Je suis le mouvement avec les régulières, un peu en retrait,
comme j’en ai l’habitude. Je sais que tout va bien, que l’équipe est au
complet, qu’ils sont sains et saufs – sinon nous en aurions été informés –,
mais je ne peux empêcher mon cœur de faire des siennes à la seule pensée de
le revoir. Les moteurs vrombissent, et les applaudissements retentissent alors
qu’ils entrent dans la cour, puis se garent à reculons le long du mur
d’enceinte, sous les appentis. Les régulières sautent sur leurs hommes et se
pendent à leur cou pour les embrasser à pleine bouche.
Je ne bouge pas, les pieds collés au sol. Ils refusent d’avancer malgré toute
ma bonne volonté. Je ne vois que lui.
Il retire son casque, le pose sur le guidon, puis ses lunettes, qu’il accroche
à son blouson. Tout en se passant les mains dans les cheveux, il me cherche
des yeux. Lorsque nos regards se croisent, un sentiment de soulagement
détend visiblement ses traits. Il descend de sa bécane et se dirige vers moi
pour me charger sur son épaule et m’emmener. Je suis tellement surprise par
l’assaut que je crie, pour ensuite lui ordonner de me poser. Mais ce traître
n’en a rien à faire. Alors même que je me débats et le frappe en lui intimant
l’ordre de me libérer, il traverse le club-house sous les rires et les remarques
de ses frères, puis il ouvre la porte de sa chambre, qu’il referme d’un coup de
pied.
Il me laisse tomber sur son lit. Je glousse comme une idiote, mais mon rire
se fige dans ma gorge en le voyant se dévêtir. En un rien de temps, il est nu.
Si beau que mon corps prend feu en une fraction de seconde. Puis il se jette
sur moi.
Ses baisers m’enflamment. Tout en nouant mes bras autour de son cou, je
me frotte à lui d’une façon indécente, ne réussissant qu’à me consumer
encore plus. J’ai tant besoin de le sentir en moi que j’en perds la raison. Je
cherche son sexe tendu entre nos deux corps, le caresse timidement du bout
des doigts, puis je m’enhardis en le sentant se tendre et grogner. Nous
n’avons pas prononcé une seule parole, nous n’en avons pas besoin. Nos
yeux se disent tout : le bonheur de nous retrouver, ce besoin que nous avons
l’un de l’autre, de nous posséder. Et, lorsque je le reçois enfin dans mon
corps comme un cadeau, je ne peux que le serrer contre mon cœur et le laisser
m’aimer. Passionnément. Jusqu’à toucher le ciel.
– Tu m’as manqué, bébé.
Je prends ses lèvres, puis susurre :
– Tu m’as manqué aussi.
Il se positionne sur le dos, les yeux fixés au plafond. La tristesse tapie au
fond de ses prunelles m’alarme immédiatement.
– Aaron ?
– Je vais bien, répond-il en m’attirant contre lui.
– Que s’est-il passé ? Tu veux m’en parler ?
– Je ne crois pas que…
Je tourne son visage vers moi.
– Je voudrais pouvoir t’aider, te soutenir. Tu as tellement fait pour moi. Tu
m’as sauvée des griffes d’agresseurs, tu es venu me chercher chez Barton et,
surtout, je t’aime, Aaron, au-delà de tout. Plus que tout. Je ne veux pas être
seulement une fille que tu baises, je veux faire partie de ton monde, je te l’ai
dit.
– Tu n’es pas que ça, et tu le sais. Tu n’es pas une brebis. Je t’aime,
Cassie, depuis que j’ai 16 ans, et…
Il se passe une main dans les cheveux.
– Je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur pour toi, de penser que
t’entraîner dans le monde qui est le mien n’est pas une bonne idée. Quelqu’un
pourrait s’en prendre à toi pour m’atteindre, ou atteindre ton père. Je ne pense
qu’à ça, et ça me tue.
– Regarde-moi.
Il lève ses beaux yeux de velours vers moi.
– J’ai été en danger toute ma vie, et tu n’y étais pour rien. Je ne me suis
jamais sentie autant en sécurité que depuis que je te connais. Tu me
protégeras, je le sais. Avec toi, je ne risque rien.
– Je l’espère, mais ce n’est pas si simple.
– La seule peur que j’ai, c’est celle de te perdre, mon amour.
Il prend ma nuque et approche sa bouche de la mienne avant de
murmurer :
– Ça n’arrivera pas, et je jure que je tuerai Barton pour ce qu’il t’a fait.
– Vous avez retrouvé sa trace ?
– Non, mais ça ne saurait tarder.
Je me cale contre son corps.
– Raconte-moi.
– Te raconter quoi ?
– Ce qu’il s’est passé à Harrison.
Il soupire et laisse de nouveau son regard errer dans les méandres de ses
souvenirs.
– Nous avons trouvé les traîtres.
– Qui ?
– Le prés’ et son VP, et c’était juste pour le pognon. Des frères que nous
connaissons depuis des dizaines d’années. Ils voulaient faire porter le
chapeau à l’un des leurs, mais nous nous sommes méfiés.
Il a une longue hésitation, puis continue :
– Quand nous sommes rentrés au club, ils l’avaient tué pour éviter qu’il
parle. Il était innocent, Cassie.
– Et eux ?
– Éliminés. Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient.
Je le serre contre moi, comprenant sa douleur.
– Ce n’est pas ta faute, bébé.
– Si, nous aurions dû le protéger. Il avait un gosse, bordel, un fils, ce que
nous n’avons appris qu’ensuite.
– Que va-t-il devenir ? demandé-je après quelques secondes.
– Le club prendra soin de lui, il ne manquera de rien, mais je doute que les
frères Nomads en restent là.
– Tu veux dire qu’ils pourraient chercher à venger sa mort ? Nous
pourrions être mêlés à ça ? Je pensais que les Nomads n’étaient attachés à
aucun club ?
– C’est le cas, ils vont de chapitre en chapitre au gré de leurs envies. Ils
ont l’âme vagabonde, mais ils forment un corps avec des règles bien à eux.
– Ils s’en prendront certainement aux BlackHorses avant de s’en prendre à
nous. Nous sommes au courant, et nous pourrons nous préparer. Je suppose
que vous avez mis à la tête du club des frères en qui vous avez toute
confiance.
Il me pousse sur le dos et s’installe entre mes cuisses.
– Je suis d’accord, attendons de voir venir. Tu es la voix de la raison,
princesse.
Je caresse sa joue et lui souris.
– Tout va bien se passer, bébé, je te le promets, et une femme a toujours
raison.
Il rit et plonge ses prunelles dans les miennes.
– Je t’aime.
Il y a tant d’amour dans ces trois petits mots que je ne peux que lui
répondre, du fond du cœur, que je l’aime aussi.
28
Cassandra
Je cherche le corps d’Aaron à mes côtés, mais la place est vide, froide,
comme tous les matins depuis quatre jours. Je déteste cette sensation, celle de
m’endormir dans ses bras et de ne pas le trouver à mon réveil parce qu’il est
parti je ne sais où, travailler ou trafiquer je ne sais quoi avec ses frères. J’ai
parfois l’impression de passer après sa bécane et le club, et, à certains
moments, cette situation me rend malheureuse. Surtout lorsque je suis seule,
comme maintenant.
Je repousse la couette et je m’assieds au bord du lit. J’ai la ferme intention
d’appeler Angela afin de lui demander si je peux lui donner un coup de main
pour l’aménagement de la nouvelle boutique. Ça m’occupera et m’empêchera
de trop penser à Aaron et à quel point il me manque.
Je souris comme une imbécile heureuse en remarquant un petit mot sur la
table de chevet, avec un portable posé dessus. Je m’en saisis, puis ouvre le
répertoire, où ne se trouve qu’un seul numéro.
Je suppose que c’est le sien.
J’ai envie de l’appeler juste pour entendre le son de sa voix, mais ce n’est
certainement pas une bonne idée. Je prends le morceau de papier, le déplie et
lis :
Appelle-moi.
Mon sourire s’élargit. Je me dépêche de composer son numéro. Il décroche
aussitôt. Sa voix rauque entre dans mon corps, me donne des frissons et
l’envie d’être près de lui. Je l’imagine aisément, appuyé sur sa bécane et se
passant la main dans les cheveux, ses yeux rêveurs au velours mordoré, ses
lèvres étirées en un sourire sensuel, comme lorsqu’il s’apprête à mettre sa tête
entre mes cuisses pour me torturer. Je l’imagine si bien que mon ventre se
serre de désir. Maintenant que j’ai un téléphone, je vais pouvoir le
photographier sous toutes les coutures et fantasmer sur son corps lorsqu’il
sera loin.
– Cassie ? Tu es là, bébé ?
Je me racle la gorge.
– Oui, oui, désolée. Tu disais ?
– Mon cadeau te plaît ?
– Oh, oui, merci infiniment.
– Comme ça, je pourrai te joindre à tout moment lorsque j’ai besoin de
t’entendre, ou pour que tu me dises des trucs.
Je m’allonge sur le lit. Les yeux perdus au plafond, je rêve. Je rêve qu’il
est là, avec moi, que ses mains parcourent mon corps. J’aime lui appartenir,
j’aime qu’il revendique mon corps, j’aime sa passion, et j’aime celle que je
suis dans ses bras.
– Quel genre de trucs ?
– Eh bien, par exemple que tu aimes ma grosse queue, que je te fais jouir,
bébé…
– … rien qu’au son de ta voix, terminé-je pour lui.
– Comment ?
– Je disais que tu étais capable de me donner du plaisir rien qu’avec ta
voix.
– Comme… là, maintenant ?
– Oui, ronronné-je.
Il grogne avant de rire.
– Putain, ne bouge pas, j’arrive.
Je ris moi aussi.
– D’accord. Je t’attends.
– J’en ai pour une demi-heure max.
– Tu fais quoi, au juste ?
– On ramène des bécanes pour les retaper.
– Oh, je vois. C’est légal ?
– Tout ce qu’il y a de plus légal, bébé.
– Dépêche-toi quand même, car je ne suis pas sûre de pouvoir attendre.
J’ai trop envie… de…
Je me trémousse, ne sachant comment exprimer mon désir de lui, ce
besoin irrépressible de le sentir en moi, cette soif de son corps qui prend
possession du mien.
– Envie de… ? Exprime-toi, bébé. Je ferai tout ce que tu désires si tu me le
demandes gentiment.
Soudain intimidée, je bégaie. J’ai peur qu’il me trouve niaise,
inexpérimentée, et qu’il se lasse de moi parce que je ne peux pas lui apporter
ce à quoi il est habitué. Il rit une fois de plus de mon malaise.
– Je t’apprendrai.
– OK. J’ai hâte de commencer.
– Et moi, hâte de te montrer. Je dois y aller, bébé, à plus.
– À plus, beau gosse.
Lorsque, quelques minutes plus tard, je m’installe au bar pour prendre un
café, l’une des brebis me tend une enveloppe jaune avec mon nom marqué
dessus.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Je ne sais pas, Cassie, c’était dans la boîte aux lettres.
Bizarre…
Qui peut bien m’écrire ? Personne ne sait que je suis ici. Avec un sombre
pressentiment, je décachette l’enveloppe pour sortir ce qu’elle contient. Mon
cœur se serre douloureusement. C’est une photo d’Aaron avec une fille. Il est
contre un mur, et ce qu’ils font est sans équivoque. Je retourne le cliché. Il y a
une date au dos : la photo a été prise il y a quatre jours, lorsqu’il était chez les
BlackHorses.
J’essuie une larme. J’ai mal, atrocement mal. Mes plus grandes peurs
deviennent réalité : je ne pourrai jamais lui suffire. Partout où il passe, les
filles se jettent à ses pieds. Pourquoi se contenterait-il de moi, alors qu’il peut
avoir toutes les femmes qu’il veut ?
Je saute du tabouret et je cours jusqu’à la chambre d’Aaron, où je jette
l’enveloppe sur le lit. Avec une rage grandissante, je sors mon sac de voyage
de la penderie pour y entasser quelques fringues tandis que mon cerveau
analyse la situation : quelqu’un cherche à nous séparer, à me montrer Aaron
sous un mauvais jour. Qui aurait intérêt à agir ainsi ? Qui voudrait
m’atteindre ? Me faire du mal ?
Ça ne se passera pas comme ça. Après tout, ce n’est pas comme si je
n’étais pas au courant. Alors, je refuse de me laisser aller à la colère, car c’est
ce que cette personne attend, mais je ne veux pas pour autant faciliter les
choses à Aaron ni le voir pour le moment. J’ai besoin de m’éloigner quelques
heures, mais comment faire ? Le club est une forteresse bien gardée et nous
sommes toujours en confinement. Mon père va me tuer, et Aaron aussi
lorsqu’il comprendra que j’ai filé, mais je m’en fous.
Je me saisis de mon blouson, de mes lunettes de soleil et de mon sac, et je
traverse le club-house, l’air de rien. Puis je pique les clés du pick-up dans une
boîte située dans le garage. Il y a tellement d’effervescence que personne ne
fait attention à moi.
Je me dirige ensuite d’un pas décidé vers l’appentis où sont garés les
véhicules. En passant devant la moto d’Aaron, j’ai un pincement au cœur en
songeant à quel point j’aime être collée contre son dos. Je ne sais pas ce qu’il
prévoit pour nous, il ne m’en a rien dit. Nous n’avons pas parlé de notre
avenir, mais en avons-nous un ensemble, finalement ? Il m’a embrassée
devant tout le monde : est-ce que ça veut dire qu’il veut faire de moi sa
régulière ? Alors, si c’est le cas, pourquoi ne l’a-t-il pas déjà accompli ?
Peut-être parce qu’il pense que ma place n’est pas ici, comme il me l’a
maintes fois répété, et qu’il ne veut pas faire de projets parce qu’il s’amuse
avec moi.
Ils arrivent. Je monte dans le pick-up, puis je profite de l’ouverture des
portes pour sortir du club sans que personne se mette en travers de ma route.
Je place mon bras devant mon visage en remarquant Aaron dans l’un des
fourgons.
Il n’a qu’à se faire du souci pour moi, ça lui apprendra.
Une petite voix dans ma tête, que je refuse d’écouter, me dit qu’il s’en est
déjà bien assez fait comme ça depuis que je suis entrée dans sa vie.
Oui, eh bien, il n’a que ce qu’il mérite…
Je roule à vive allure en direction du centre-ville de Corpus Christi, avec
dans l’idée de faire quelques boutiques, juste pour avoir le sentiment d’être
une jeune femme normale, avec une vie normale, et pour oublier ces idées
noires qui m’assaillent dès que je pense à lui.
J’arpente les rues, en me retournant plusieurs fois, croyant être suivie, puis
j’entre dans un supermarché alors que mon portable n’arrête pas de vibrer
dans ma poche. Je souris en pensant que c’est certainement Aaron. Il a trouvé
la photo sur son lit et il doit tourner en rond en s’arrachant les cheveux.
Bien fait pour lui !
29
Aaron
Le pick-up est à peine garé que je saute de l’habitacle pour pénétrer dans
le club-house.
– Aaron ?
Je me retourne en entendant mon prénom. Brenda vient à ma rencontre
tout en tortillant du cul. Elle m’allume ouvertement, comme à son habitude.
Je lève les yeux au ciel et demande :
– Qu’est-ce que tu veux, Brenda ?
Elle se met à rire et se colle à moi.
– Ce n’est pas ce que tu crois, chéri, mais, si jamais tu as un petit goût de
revenez-y, je suis disponible. Oh, ça va, continue-t-elle devant mon
froncement de sourcils. T’inquiète, tout le monde sait que tu en pinces pour
Cassie, et je l’aime bien, moi, cette meuf, c’est une chic fille.
Elle me tend une enveloppe.
– Tiens, tu as reçu ça.
Je m’en saisis.
– Merci. Désolé si je t’ai parlé plus durement que je ne l’aurais voulu.
– C’est rien, tu es tout excusé, termine-t-elle en s’éloignant.
Je prends la direction de ma chambre avec la ferme intention de sauter sur
la belle brune qui se trouve dans mon lit et qui m’a chauffé à blanc. J’ai rêvé
de sa chatte durant tout le trajet de retour, je n’en voyais pas la fin.
Je pousse la porte et j’ai un instant d’étonnement en constatant que la
pièce est vide. Tout en l’appelant, je vais voir dans la salle de bains.
Personne.
J’allais partir à sa recherche lorsque je remarque une enveloppe identique
à la mienne sur le lit. La penderie est ouverte, et je regarde à l’intérieur.
Merde, elle a pris toutes ses fringues…
Où compte-t-elle aller ? Et sans m’en avoir parlé ? Je suis quand même en
droit de le savoir, bordel ! C’est ma régulière, et, bien que je ne l’aie pas
encore déclaré officiellement, je pense qu’elle le sait. Je ne me comporterais
pas comme ça si je n’étais pas amoureux d’elle. Je ne lui ferais pas l’amour
sans capote, putain, au risque qu’elle tombe enceinte.
Je l’aime, je sais que je l’aime. Plus que tout. J’en ai pour preuve ce
tiraillement désagréable au niveau de la poitrine en sentant inconsciemment
que quelque chose cloche.
Je me saisis de l’enveloppe. Je regarde à l’intérieur et en sors une photo
format A4.
Nom de Dieu !
J’ouvre la mienne.
Nom de Dieu de bordel de merde !
J’appelle Cassie, tout en courant en direction du bar.
Messagerie, putain !
Je raccroche pour demander au prospect :
– Tu sais où est le prés’ ?
– Il est parti pour une livraison. Qu’est-ce qui t’arrive, mon frère ?
Je ne réponds rien et je m’éloigne pour composer le numéro de Sam. Il
décroche immédiatement.
– Trav ?
– Il faut que tu rentres, on a un problème.
– Cassie ?
– Ouais.
Je l’entends jurer.
– Tu veux que je convoque les frères ?
– Non, va m’attendre à la chapelle, j’arrive, bougonne-t-il, visiblement de
mauvaise humeur.
Une demi-heure plus tard, il pousse la porte, la fait claquer derrière lui,
puis se plante devant moi.
– Où est-elle ?
– Envolée, et j’ai reçu ça.
Je lui lance les clichés, qui glissent sur la table jusqu’à lui.
– Nom de Dieu ! Qui ?
Je gronde :
– Tu le demandes ?
– Barton ?
– Qui d’autre ?
– Tu as certainement raison. Putain, il savait où la trouver. Depuis le
début.
Il détaille les photos où l’on voit Cassie avec Stan devant le magasin,
l’explosion, sa sortie sur un brancard et son arrivée à l’hôpital, puis le même
hôpital après l’agression de Lilly. Il y a tout. Tout ce qu’elle a vécu depuis
qu’elle est ici, sauf notre virée en avion et ce que nous avons fait sur la plage,
à mon grand soulagement. J’aurais détesté que Sam voie sa fille nue entre
mes bras.
– Tu sais où elle est ?
– Non, Sam, et elle a reçu ça. L’enveloppe était sur mon lit.
Je lui montre la photo avec la nana de l’Arkansas.
– Sam, crois-moi, il ne s’est…
Il s’en empare, puis me la balance et lève la main pour me couper dans
mon élan.
– Ce n’est pas le plus important, je te laisse régler tes histoires de queue
avec ma fille. Il faut la retrouver avant lui, et vite. Qu’est-ce qu’il a pu lui
dire pour l’attirer hors du club ?
– Je pense plutôt qu’elle a cherché à me fuir.
Putain, c’est ma faute si elle est dehors sans protection.
Je prends mon téléphone en le sentant soudain vibrer dans ma poche.
Cassie… Je soupire, soulagé.
– Bébé, je… Cassie ?
Je perçois des voix. Deux voix, et mes yeux s’agrandissent quand je
comprends qu’elle m’a appelé pour que j’entende. Et j’entends tout.
Bordel de merde, il la tient !
Je tourne sur moi-même en m’arrachant les cheveux.
Fais-le parler, bébé, donne-moi un indice, bordel…
30
Cassandra
Je dois gagner du temps, le faire parler. C’est ma seule chance. Je mets
discrètement la main dans mon sac pendant qu’il ouvre la chambre du motel.
Je trouve mon téléphone à tâtons et compose le dernier – et seul – numéro
enregistré, celui d’Aaron.
Quand Ted a posé son revolver contre mes côtes, dans ce magasin, en
m’ordonnant de le suivre sans lui opposer de résistance, sinon il tuerait des
personnes prises au hasard autour de nous, j’ai obéi. Je ne devais pas l’irriter
ni le contredire. Lorsqu’il a ces yeux de fou, il est capable de tout, même du
pire. Puis il m’a demandé de prendre le volant pour nous amener jusqu’à ce
motel situé à une vingtaine de minutes du centre de Corpus Christi.
Je décide de jouer la comédie et de tenter le tout pour le tout. Je me jette à
ses pieds, en pleurs, puis j’entoure ses jambes avec mes bras.
– Oh, Ted, je suis si contente de te voir, si tu savais ! Tu m’as tellement
manqué. Et ces bikers, ils sont horribles, ce sont de vraies brutes.
Des grognements sortent de sa bouche alors qu’il prend ma queue de
cheval à pleine main et lève mon visage vers lui.
– Et cet Aaron, il t’a touchée, vous aviez l’air d’être très proches.
J’essaie d’être persuasive, alors que mon cœur bat à tout rompre.
– Non, Ted, je l’ai repoussé. Depuis que je t’ai senti en moi, je ne pense
qu’à toi et j’ai compris que je t’aime. Je t’aime, Ted, depuis des années, mais
je n’ai jamais osé te le dire, tu m’intimides, et…
– C’est vrai ? Tu m’aimes ?
– Oui, je… tu es mon idéal. Tu es si fort, si intelligent, si beau, et… que tu
m’aies amené ici, au Beach Motel de Robstown, pour m’aimer à nouveau,
c’est… fantastique. Je veux être avec toi, Ted, je l’ai toujours voulu.
Après m’avoir remise sur mes pieds, il me serre contre sa poitrine et glisse
une main sur ma nuque.
– Pourquoi t’es-tu enfuie, alors ?
– C’est ma mère. Elle a menacé de me tuer si je ne partais pas, et c’est ce
qu’elle aurait fait si mon père n’était pas venu me récupérer chez toi. Je pense
qu’elle t’aurait tué, toi aussi. Elle avait tout programmé, elle me l’a dit. Elle
voulait ton argent.
– L’immonde salope ! Je savais qu’elle tramait quelque chose. Elle était
jalouse de toi, de ta jeunesse, de mes sentiments pour toi. Je t’aime comme un
fou, Cassie, depuis que tu es toute petite. Tu me rends dingue, je ne contrôle
plus rien quand je suis avec toi.
Je me force à lui sourire.
– Fais-moi l’amour, Ted, c’est mon plus cher désir.
Il me pousse vers le lit et me force à m’allonger en se couchant sur moi.
Puis il se rue sur mes lèvres. Je ferme les yeux de toutes mes forces pour ne
pas vomir.
Il faut que je tienne le coup. Je ne dois rien lâcher ou il me fera encore du
mal.
Il m’embrasse de plus en plus passionnément, m’amenant des larmes au
bord des yeux.
– Ted… tu veux bien poser ton revolver, s’il te plaît ? Il me fait peur et
je… je voudrais te déshabiller, te toucher, te montrer à quel point je t’aime. Je
voudrais te prendre dans ma bouche.
Il gronde de désir tout en retirant son flingue de la ceinture de son pantalon
pour le poser sur le chevet. Puis il cherche à nouveau mes lèvres.
– Ma Cassie, tu es si belle…
Tout en réprimant un haut-le-cœur, je le laisse m’embrasser, puis je le
pousse doucement sur le dos. J’ouvre son pantalon en me léchant les lèvres
de façon suggestive. Il avale sa salive difficilement en fixant ma bouche, puis
il retient son souffle lorsque j’effleure son sexe tendu du bout des doigts.
– Soulève.
Il obéit. Je descends son pantalon sur ses hanches, et… je saute du lit pour
me saisir de son revolver et le pointer sur lui.
Je hurle :
– Ne bouge pas, ou je tire !
– Sale petite pute !
– Espèce de salaud ! Tu n’es qu’un pourri, un pervers, tu m’as volé mon
enfance. Bouge pas !
Il rit sournoisement en se levant et se dirige vers moi.
– Tu n’es pas de taille contre moi, alors tu vas être une bonne petite et me
donner ce flingue. Et je te laisserai partir, je te le promets. Je ne te ferai aucun
mal.
Il se jette sur moi et, de peur autant que de surprise, j’appuie sur la détente,
à bout portant, le touchant à l’abdomen. Je crie d’effroi lorsqu’il me pousse
contre le mur. Nous luttons, mais il perd rapidement des forces. Je le frappe
pour qu’il me lâche et le repousse avec l’énergie du désespoir. J’arrive à le
faire basculer sur le côté. Il s’écroule en mettant un genou au sol.
Ayant recouvré ma liberté, je prends mon sac et je cours m’enfermer dans
la salle de bains. J’attrape mon portable, qui s’est éteint entre-temps, et
compose le numéro d’Aaron.
Décroche, mon amour, s’il te plaît…
– Je suis là, bébé.
Je pleure de soulagement et j’arrive à articuler faiblement.
– Où ?
– Devant le motel. Quelle chambre ?
– 212.
Je déverrouille la porte avec beaucoup de précautions et je regarde dans la
chambre. Ted est appuyé contre le mur, encore vivant, les mains sur le ventre,
comme s’il voulait retenir tout le sang qui s’en échappe. Ses yeux me fixent,
emplis de terreur et… d’autre chose que je ne saurais définir.
J’entends des bruits de cavalcades dans l’allée, et j’ouvre la porte d’entrée
à Aaron avant d’éclater en sanglots. Il me serre contre lui et m’embrasse.
– Ça va, bébé ?
Je suis sur le point de lui répondre lorsqu’il me repousse violemment sur le
côté. Je hurle en le voyant se diriger à grandes enjambées vers Ted et lui
loger une balle dans la tête. Le bras de Barton, qui maintenait l’arme pointée
sur nous, retombe le long de son corps. Aaron revient vers moi et me prend
dans ses bras pour calmer mes tremblements.
– C’est fini, bébé. C’est fini, il ne te fera plus jamais de mal.
Je m’accroche à lui, éperdue de reconnaissance, car il m’a libérée de mon
bourreau. Grâce à lui, je n’aurai plus jamais peur que Ted nous sépare ou s’en
prenne à quelqu’un que j’aime.
– J’ai entendu un coup de feu, est-ce que tout va bien ? demande mon
père, entrant en courant dans la pièce.
– Il avait une autre arme planquée sur lui, le salaud, répond Aaron en
désignant Ted.
Mon père se dirige vers Barton pour chercher son pouls, puis il crache sur
son corps.
– Bon débarras.
Aaron prend mon visage en coupe et m’embrasse.
– Viens. Sortons.
Il m’entraîne à l’extérieur, me pousse contre le mur et prend voracement
mes lèvres. Ses mains sont partout sur moi, comme s’il voulait faire le plein
de ma présence. Je ne peux que répondre à ses baisers, assoiffée, moi aussi, le
cœur et le corps en ébullition. La peur serpente dans mes veines, me faisant
perdre toute mesure, toute pudeur. La peur de ne jamais le revoir, de mourir
loin de lui. J’ai tellement envie de lui que je pourrais le laisser me faire
l’amour contre ce mur si nous n’étions pas en plein jour, à la vue de tous.
Mes émotions sont trop fortes ; ce que je viens de vivre, trop violent. Une
personne a encore été tuée sous mes yeux et, même si je me sens libérée d’un
poids immense, j’éclate en sanglots convulsifs. Puis je repense à cette photo.
Je pense que l’homme que j’aime m’a peut-être trompée avec la première
chaudasse rencontrée dans un club. Est-ce que, chaque fois qu’il sera loin de
moi, j’aurai peur qu’il me trahisse ? Est-ce que je peux lui faire confiance ?
Voyant que je cherche à me soustraire à son étreinte, il prend mon visage
entre ses mains.
– Bébé, dis-moi. Qu’est-ce que tu as ?
Je garde les yeux baissés et des sanglots m’étouffent.
– Bébé, parle-moi. Regarde-moi.
J’essuie mes larmes, puis je le repousse. Il n’aurait pas été plus surpris si je
lui avais mis une claque.
– Ne fais pas ça, bébé, ne me repousse pas. Pas comme ça. J’ai droit à une
explication, tu ne crois pas ?
Je prends une grande inspiration.
– La photo.
Je ne peux en dire davantage tellement la douleur est intolérable.
L’imaginer dans le corps de cette fille, le voir l’embrasser, la caresser, lui
faire ce qu’il me fait, alors que je pensais être la seule, me terrasse, me coupe
le souffle.
Il tend la main pour caresser ma joue, mais je l’écarte d’un geste brusque.
– Ne me touche pas.
– Il ne s’est rien passé avec cette fille, je te le jure.
Je sonde son regard, et je suis loin d’être convaincue.
– Je ne l’ai pas touchée, c’est elle qui est venue se coller à moi, reprend-il.
Je l’ai envoyée bouler, je te le jure sur ce que j’ai de plus précieux. Je t’aime,
Cassie, je n’aime que toi. Crois-moi, bébé, je n’ai aucune envie de te tromper.
Pas après ce que nous avons vécu.
Je baisse de nouveau les yeux. Je pourrais… oui, je pourrais lui laisser le
bénéfice du doute, ne pas me fier aux apparences et le croire s’il me dit qu’il
ne m’a pas trompée. Son regard est si limpide, si triste qu’il ne peut pas me
mentir. Pas après tout ce qu’il a fait pour moi. Il a eu peur pour moi, il a tué
pour moi, et il m’a libérée. Aurait-il fait tout ça pour une fille dont il n’a rien
à foutre ? Il ne peut pas vouloir construire notre histoire d’amour sur un
mensonge. Pas lui. Pas Aaron Travis.
Il a pu être, dans le passé, un vrai salaud avec les filles, consommant sans
s’attacher, mais il ne leur a jamais rien promis. Il a toujours été honnête avec
elles, et elles l’acceptaient. Jamais il ne leur a menti. Aaron est quelqu’un de
droit, de confiance. Je le sais, je le sens au plus profond de mon âme. Alors,
je le crois quand il me dit qu’il n’aime que moi.
Je lui tends les bras, n’en pouvant plus d’être éloignée de lui. J’ai besoin
de son corps, de sa chaleur, de ses bras autour de moi. J’ai besoin de lui, tout
simplement.
– Prends-moi contre toi, supplié-je, des larmes plein la voix.
– Tout ce que tu voudras, bébé, dit-il avant d’accéder à ma demande et de
me serrer contre lui.
Je plonge mon nez dans son cou. Je le respire à m’en faire exploser le
cœur.
– Hé… prenez une chambre, lance Bill en arrivant vers nous. Il doit bien
en avoir quelques-unes de libres dans cette turne. Sam est à l’intérieur ?
– Oui, répond Aaron, et mêle-toi de ce qui te regarde, mec.
– Oh, ça va, si on peut plus plaisanter, grogne Bill en entrant dans la pièce.
– C’est Barton qui a envoyé les photos. J’ai reçu la même enveloppe avec
des clichés de toi. Il savait où tu étais, depuis le début.
Je le regarde, surprise.
– Nous pensons qu’il savait où était Sam et qu’il le faisait surveiller, au
cas où, un jour, tu viendrais te mettre sous sa protection.
Comprenant que ce n’est pas mon appel à Louisa qui a mis Ted sur ma
piste, finalement, je décide de ne pas en parler. Je le lui dirai plus tard, rien ne
presse.
– Qu’allez-vous faire de lui ?
– Maquiller la scène en règlement de comptes.
– Comment ça ?
– Nous avons préparé une lettre anonyme dénonçant ses trafics avec les
groupes mafieux, ainsi que les documents que tu as photographiés. Il a donné
rendez-vous à son maître chanteur, et ça a mal tourné pour lui. Rien de plus
classique lorsque l’on fricote avec des malfaiteurs, termine-t-il avec une
moue ironique.
– Vous aviez tout prévu ?
– Oui, il était hors de question qu’il s’en sorte, Cassie.
– Mais il y a eu des coups de feu, des gens ont peut-être vu nos visages.
– Ne t’inquiète pas, nous nous occupons de tout, tu n’as rien à craindre.
– On aurait pu se contenter de faire disparaître le corps, non ?
– Non, Cassie. Barton est un sénateur, c’est un personnage influent. Les
fédéraux auraient tout fait pour le retrouver s’il était porté disparu. C’est la
seule solution, crois-moi.
Je n’insiste pas. Ils ont l’habitude de gérer ce genre de situation de crise.
– Tu n’as rien à te reprocher, bébé, poursuit Aaron. Pas plus que pour ta
mère. C’étaient deux êtres maléfiques, et nous n’avons fait que notre devoir
en les éliminant. D’ailleurs, je voulais te dire que tu as été parfaite. J’espère
que tu jouais la comédie et que tout ce que tu lui as dit sur tes sentiments pour
lui était faux.
Ainsi, il a entendu…
Je caresse sa joue.
– Bien sûr, comment peux-tu en douter ? Je le haïssais, au contraire, pour
ce qu’il m’a fait depuis mon plus jeune âge. Il m’a volé ma vie.
Il pose un baiser sur mes lèvres et plonge au fond de mes prunelles,
mettant son cœur à nu.
– Alors, compte sur moi pour te la rendre. Je passerai la mienne à te guérir,
et je ne te donnerai plus jamais l’occasion de douter de ma fidélité.
– Ça me va, approuvé-je avec un grand sourire.
– Les enfants, nous rentrons, dit mon père en sortant de la chambre, puis
en refermant la porte derrière lui.
– Le quartier est calme, renchérit Kurt en se dirigeant vers nous tout en
pianotant sur son ordinateur portable, qui ne le quitte jamais. Aucun
mouvement suspect.
– Comportons-nous normalement, ajoute mon père, et le tour sera joué.
Nous partons chacun de notre côté, et nous nous retrouvons au club. Faites
tout de même attention. Aaron, je te confie ma fille ?
– Pas de souci, prés’.
Ils ont un sourire entendu, puis Aaron prend ma main et mon sac, qui
traînait au sol, pour m’emmener vers sa moto. Il pose son casque sur ma tête
et clipse la mentonnière.
– Prête ?
– Toujours, avec toi.
Il a un sourire magnifique.
– Alors, monte, bébé.
Je me colle à son dos et je le laisse m’emmener. Tandis que la route défile,
je repense aux divers événements, à tout ce que j’ai parcouru pour en arriver
là, à ce moment ultime, et je pars dans un grand éclat de rire, les bras au ciel,
la tête en arrière.
Je pousse un hurlement de joie, parce que je suis libre, heureuse, parce que
le type qui m’empêchait de vivre est mort, et parce que l’homme que j’aime
de tout mon cœur me ramène chez nous, là où est ma place, près de notre
famille, et que l’aimer est la plus belle chose que je connaisse et qui me soit
arrivée.
Oui, ma place est près de lui, car il est mon tout. Ma raison de vivre. Mon
unique univers. Et je l’aimerai toute ma vie.
Lorsqu’il me regarde, en riant lui aussi, je me mets debout, prends son
visage à deux mains et je l’embrasse, au risque de le faire dévier de sa
trajectoire.
Alors, il emprunte un petit chemin désert et s’arrête derrière une butte. Il
me fait basculer devant lui et s’empare de mes lèvres.
– Ici ? Maintenant ?
– Tu veux dire : sur ta moto ?
– Ben, ouais. Tu es partante, bébé ?
– Oh, que oui, murmuré-je, le corps en ébullition.
– Alors, viens vite, j’en peux plus.
Je descends, enlève mes chaussures et mon jean alors qu’il déboutonne le
sien pour sortir son sexe bandé, puis je remonte sur lui, à califourchon.
– Mmm, pratique, ce petit nœud, dis-moi, susurre-t-il d’une voix
merveilleusement rauque en le faisant coulisser.
Puis il me soulève à bout de bras pour me faire descendre sur son membre,
si enflé de désir qu’il me remplit divinement, m’écarte voluptueusement.
Nos cris s’élèvent dans les airs, et nous sommes si excités, si avides de
nous unir que le plaisir nous cueille presque par surprise.
Épilogue
Cassandra
– Prête ?
– Prête pour quoi ?
– Tu me fais confiance ?
– Oui, bien sûr.
Il prend ma main dans la sienne et embrasse mes doigts.
– Alors, ne bouge pas.
Il part en courant.
Où va-t-il ? Qu’a-t-il encore inventé ?
Cet homme est fou, en plus d’être un amoureux insatiable. Et il sait si bien
s’y prendre qu’il me rend affamée, moi aussi. Je passerais mon temps à faire
l’amour avec lui, je n’en ai jamais assez.
Depuis que nous sommes rentrés de notre expédition punitive, je vis des
jours et des nuits en tous points merveilleux. Les plus heureux de toute mon
existence. Une vraie lune de miel. Cinq jours et quatre nuits de pur bonheur,
que nous avons passés sur son île, loin du club. Juste lui et moi. Cinq jours à
nous aimer.
Je me demande parfois ce que serait notre vie en dehors du club. Mais cela
voudrait dire vivre loin de mon père, ce que je ne veux pas. J’ai besoin d’être
près de lui pour rattraper le temps perdu, surtout qu’il est aimant, attentionné,
un président respecté par ses frères, juste et droit, et je sais qu’il se réjouit
pour moi. Car, si au début il avait peur qu’Aaron me brise le cœur, je crois
qu’il est maintenant tout à fait convaincu que son VP m’aime et ne me fera
jamais de mal. Et me savoir avec lui le rassure.
Aaron revient au pas de course, puis il frappe avec son couteau sur sa
canette de bière.
– Un peu de silence, s’il vous plaît.
Quelques têtes se tournent dans notre direction, mais, comme il y a
beaucoup de bruit, personne ne fait véritablement attention à nous.
– Vos gueules, hurle le gros Bill. Trav a une déclaration à nous faire.
Et là, je vois mon homme mettre un genou à terre et sortir un écrin de sa
poche. Il l’ouvre, et je ne peux retenir un cri en mettant ma main devant ma
bouche, n’en croyant pas mes yeux. Mes mains sont moites, mes yeux me
piquent, et mon cœur tambourine si fort dans ma poitrine que j’ai
l’impression qu’il veut en sortir pour exploser de bonheur. Un bonheur que je
dois une fois de plus à Aaron, l’homme de mes rêves.
Il prend la bague et se racle la gorge. Des rires et des sifflements fusent de
toutes parts.
– Vos gueules, merde, réitère Bill, ou Trav va perdre tous ses moyens, et
sa future…
– Bill, le sermonne Angela.
– OK, OK, je me tais, grogne Bill, levant les mains en signe de reddition.
Aaron secoue la tête et marmonne :
– Bande de nases.
Puis, il se racle de nouveau la gorge.
– Cassie…
Il a à peine prononcé mon prénom que, déjà, mes larmes coulent. Il prend
ma main.
– Tu es entrée dans ma vie comme une tornade, en bousculant tout sur ton
passage, et je remercie la destinée de t’avoir remise sur mon chemin, toi que
je n’ai jamais pu oublier. Ce jour-là, tu as conquis mon cœur, mon corps…
– Et ta bite, crie une voix.
Les sifflements et les rires retentissent. Je ris aussi, heureuse à en mourir,
car ce qu’il est en train de me dire, avec une émotion attendrissante, c’est
qu’il veut faire de moi sa régulière.
Et, bordel, oui, je le veux moi aussi !
– Bref, Cassie, c’est toi que je désire sur ma bécane, collée dans mon dos,
c’est toi que j’ai choisi pour être ma régulière.
Il élève la voix sur ces derniers mots et, dans un geste théâtral, il glisse la
bague à mon annulaire gauche, sous les applaudissements de la foule en
délire.
Il lève brusquement la main.
– J’ai pas fini ! Et je jure…
Il marque une pause.
Punaise, il va me tuer…
– Et je jure de te chérir, de t’honorer et…
– De te monter aussi souvent que ma Harley, termine l’un de ses frères.
– Mais vos gueules, bordel, laissez-le finir ! crie une voix féminine.
Les rires fusent de plus belle.
– Cassie, veux-tu m’épouser ?
Oh, mon Dieu…
Je ne peux que le regarder, le cœur au bord de l’implosion. Une lueur de
crainte traverse ses iris, lui qui, pourtant, n’a peur de rien.
– Bébé ?
– Oui, mon amour, mille fois oui, soufflé-je en lui sautant dans les bras.
Il me serre et nous fait tourner sur nous-mêmes en m’embrassant à pleine
bouche.
– Maintenant, si vous voulez bien nous excuser, je vais faire l’amour à ma
future femme, lance-t-il en me chargeant sur son épaule.
Je pousse un cri.
Non… il n’a pas osé dire un truc pareil devant tout le monde ?
Je crois que je ne me ferai jamais à ce sexe débridé, à cette débauche de
sentiments. Quoique, alors que l’homme de mes rêves me jette sur son lit…
Sans nous quitter une seule seconde du regard, nous nous déshabillons,
fébriles, impatients, habités par l’urgence de nous unir, car nous ne
connaissons rien de plus beau que cet amour partagé, qu’il vient de
concrétiser et de dévoiler devant tous ses frères. Ce moment d’intense
communion, où nous ne formons qu’une seule et même âme.
Je lui tends les bras. Lorsqu’il vient se loger entre mes cuisses pour me
pénétrer avec une lenteur diabolique, je me cambre et gémis de plaisir. Puis,
très vite, ses coups s’intensifient, jusqu’à me faire toucher le ciel, et nous
jouissons, ensemble, dans un orgasme aussi fort que la passion qui nous lie.
***
– Elle te plaît ?
Je lève les yeux vers Aaron et me love plus fermement dans le creux de
son épaule. Il enserre mon poignet.
– Je l’adore. Tu as très bon goût.
– C’est vrai, puisque je t’aime.
– Je t’aime aussi. Tu es toute ma vie, Aaron, j’espère que tu le sais.
Ses yeux s’assombrissent.
– Qu’est-ce qu’il y a, bébé ? demandé-je, soudain anxieuse.
– J’en sais rien. Je crois qu’on devrait partir pendant qu’il en est encore
temps.
Je me lève sur un coude.
– Les Mexicains ?
Il m’a raconté la rencontre de mon père et d’Angela, et ce que ça a
impliqué pour les deux clubs.
– Ouais. Ça bouge de leur côté. Je ne sais pas ce qu’ils mijotent, mais je
n’aime pas ça.
– Et mon père ?
– Il ne laissera jamais le club et il se battra à mort pour la femme qu’il
aime. Tu le sais, non ?
– Oui, Angela compte beaucoup pour lui, et elle l’aime, elle aussi.
– Elle est notre mère à tous.
– On ne peut pas les laisser seuls face aux Mexicains.
Il soupire.
– C’est vrai, mais quand toute cette merde sera terminée, je me consacrerai
à mes avions, et nous irons vivre sur mon île.
– Ça marche. J’irai où tu iras. Je suis à toi, Aaron.
– Et moi, à toi. Maintenant, occupe-toi de moi, ma belle tornade, dit-il en
me désignant son membre dressé.
Rien n’est plus efficace pour occulter un instant la dure réalité et les
lendemains incertains que de s’oublier l’un dans l’autre. Nous passons la nuit
à nous aimer, fermement convaincus que, des nuits comme celle-ci, nous en
aurons encore plein d’autres. Dans les bras d’Aaron, je renonce à mon passé,
j’oublie qu’un jour, un homme m’a fait du mal, car celui à qui j’ai dit « oui »
ce soir saura me guérir de mes blessures, même des plus profondes.
Ce soir, le VP des Outlaws m’a demandée en mariage, et j’ai accepté,
comme j’accepte son monde, son club, ses frères, sa famille, qui est devenue
aujourd’hui la mienne.
Je veux passer ma vie à ses côtés. Je veux le soutenir, lui apporter tout le
réconfort possible, l’aimer et porter ses enfants pour créer notre propre
famille. C’est mon vœu le plus cher. Avoir un enfant de l’homme que j’aime.
Et peut-être que je porte déjà la vie, qui sait ?
FIN
Playlist
This Life – « Sons of Anarchy Theme Song »
Evanescence – « Lithium »
Depeche Mode – « It’s No Good »
Battleme – « Hey Hey, My My »
Thirty Seconds to Mars – « A Beautiful Lie »
Chase Atlantic – « Church »
Chase Atlantic – « Triggered »
Chase Atlantic – « Right Here »
Evanescence – « Bring Me to Life »
The White Buffalo & The Forest Rangers – « Come Join the Murder »
Ryan Horne – « Terrible Tommy »
Yelawolf – « Till It’s Gone »
Noah Gundersen & The Forest Rangers – « Day Is Gone »
Sons of Anarchy – « Knockin’ On Heaven’s Door »
Jack Savoretti – « Soldier’s Eyes »
Remerciements
Comme souvent lorsque j’écris, cette histoire m’a habitée pendant des
semaines. Les personnages sont devenus mon quotidien, ils m’ont parlé, ont
créé leur propre univers. Mais si Dark Ride a pu voir le jour, c’est grâce à
plusieurs personnes, que je tiens à remercier ici.
En premier lieu, mon mari et mes enfants. Mon mari m’a épaulée depuis le
début. Il a supporté mes doutes, mes coups de blues et de désespoir, mes
interrogations. Mes enfants ont su se suffire à eux-mêmes, et être assez
gentils et autonomes pour ne pas me faire culpabiliser du temps passé loin
d’eux, rivée à mon écran. Je vous aime.
À ma famille et à ma belle-famille, pour les mots de soutien, les
encouragements.
À mes patientes et fidèles lectrices : Estelle, Christelle, Françoise, Jeanine,
pour ne citer que les principales. Vous m’avez écoutée, supportée, grondée
parfois. Vous avez commenté mon travail, donné votre avis de façon
constructive, et cela m’a permis d’avancer dans le scénario. Mille fois merci.
À Thaïs L. et Maria Bertucci pour avoir su me donner le ton, me mettre le
pied à l’étrier et me guider dans mes premiers chapitres. Vous êtes des filles
géniales. Vous avez été disponibles, à l’écoute, et je vous en serai
éternellement reconnaissante. Mille mercis.
À Maud, mon éditrice, pour avoir encore une fois permis que ce livre voie
le jour. Travailler avec elle est un vrai bonheur, un atout indéniable pour la
cohérence, la vraisemblance des personnages, et pour que l’intrigue tienne la
route. Un grand, grand merci.
À vous, chers lecteurs, pour avoir tourné ces pages avec, je l’espère,
beaucoup de plaisir. L’aventure continue avec Stanley, le meilleur ami de
Trav. Et j’ose espérer également que vous serez au rendez-vous. Un grand
merci, de tout mon cœur.
Découvrez Private Affair de Laura Black
PRIVATE AFFAIR
Extrait des premiers chapitres
ZAGE_001
1.
Thays
Je suis libre ! Les yeux mi-clos, je respire enfin un air dépourvu de cette
odeur acide qui a empesté mon quotidien pendant cinq longues années.
Derrière moi, les hauts murs gris, cernés de barbelés, me donnent envie de
détaler et, en même temps, je me sens totalement perdue. Le monde qui
s’ouvre devant moi est terrifiant, probablement parce que je vais devoir
l’affronter seule.
Tous ceux qui appartiennent à mon passé m’ont lâchée du jour au
lendemain, mais celle qui me manque le plus, c’est Natty, ma mère d’accueil.
La dernière fois que je l’ai aperçue, elle n’a pas prononcé un mot, ne m’a rien
reproché. Elle m’a juste dévisagée comme si elle me voyait pour la première
fois, comme si je n’étais qu’une étrangère et pas la gamine qu’elle élevait
depuis douze ans. Ce souvenir soulève encore et toujours amertume et colère.
Je secoue la tête, chassant ces images qui m’entraînent vers le néant.
Aujourd’hui est un grand jour, même si j’ignore ce que je vais bien pouvoir
faire de cette liberté toute neuve.
Je ne suis plus personne, du moins c’est le sentiment que j’éprouve. Hier,
j’étais une jeune fille heureuse de vivre, fiancée au garçon le plus génial du
monde et j’allais entamer ma quatrième année à l’université. J’avais certes
perdu mes parents quand j’étais petite, mais l’amour de Natty et des siens
m’avait ramenée à la surface. J’étais satisfaite de mon existence, du moins
c’est le souvenir que je garde de cette période d’insouciance. Il a suffi d’une
nuit pour que tout bascule, pour que je comprenne que la seule personne sur
qui je pouvais vraiment compter, c’était moi ! J’ai payé cher cette leçon, mais
je ne suis pas près de l’oublier. Cinq ans de ma vie ont disparu dans un
claquement de doigts, simplement parce que j’ai été trop naïve pour
comprendre que mon destin – ma parole aussi – comptait moins que celui
d’une fille de bonne famille. Marjorie a gagné sur toute la ligne et moi je n’ai
plus rien.
Plus rien… C’est littéralement le cas. Je me fends d’un sourire ironique. Je
porte aujourd’hui la tenue que j’avais quand j’ai débarqué au centre
pénitentiaire de Rennes : des sous-vêtements en coton, un jean bleu marine et
un chemisier à col Claudine. C’est en définitive un look sage, très classique
même, qui correspondait à celle que j’étais, mais plus du tout à celle que je
suis devenue. Je me sens décalée dans cette tenue de petite fille irréprochable,
ce qui colle parfaitement à mon état d’esprit. Le monde qui m’ouvre les bras
m’est étranger et ça me file une frousse monstrueuse.
Mon cœur se met à battre la chamade et il me faut quelques minutes pour
me rappeler quelques exercices simples d’ancrage. J’inspire profondément
par le nez, bloque ma respiration et expire par la bouche, lentement, très
lentement. Le calme pénètre mes chairs, m’offrant un sursaut de lucidité. Je
suis peut-être seule, sans endroit où me réfugier, mais je suis forte. Cinq
années derrière les barreaux m’auront au moins appris ça. Désormais, la frêle
Thays Verdon, celle qui a été bafouée et utilisée sans vergogne, n’existe plus.
Je récupère un peu d’assurance, méditant sur les actes que je me suis
promis d’accomplir à ma sortie. La vengeance arrive en tête de liste, mais elle
ne m’est pas encore accessible. Je me rabats sur celui qui va symboliser ma
renaissance et me décide enfin à bouger.
***
Le salon de tatouage est calme à cette heure de la journée. Je jette un coup
d’œil sur les photos accrochées sur les murs, appréciant le talent des deux
hommes qui officient ici. J’ai pris le temps de choisir les meilleurs. C’est Tim
qui s’occupe de moi. Ce type est un véritable fantasme sur pieds, exposant
ses bras tatoués et musclés comme marque de fabrique. Son côté rebelle
accentue son charme ravageur et je dois admettre qu’après cinq ans
d’abstinence je le trouve plutôt à mon goût.
– Tu viens, m’appelle-t-il. J’ai fini le modèle, tu vas me dire ce que tu en
penses.
Je le suis dans la pièce qui lui sert autant de cabinet de tatouage que de
bureau. Il pose une fesse sur sa table de travail et me tend une feuille. Le
phénix est splendide, dessiné de profil avec ses ailes déployées au-dessus de
lui. Sa longue traîne se déroule avec majesté.
– Le haut du corps sera tatoué sur ton omoplate droite et la queue
descendra sur ton dos jusqu’à ta hanche gauche, ma puce.
– Il est magnifique !
– Content que ça te plaise. Je voulais qu’il soit parfait.
Tim me décoche un clin d’œil ensorceleur. Je sais qu’il joue de son
charme avec toutes les clientes, mais ça produit son petit effet sur ma libido
affamée. À ce stade, je craquerai bien pour une séance de sexe débridée. Juste
du sexe ! Rien que du sexe…
Je reviens au dessin, imaginant déjà le splendide phénix encré sur ma
peau. Ma liberté a besoin de ce symbole pour se révéler, pour exprimer sans
fard la femme nouvelle que je suis devenue. Ça fait des mois que je travaille
sur l’idée de ce tatouage.
– On commence quand ?
– Demain après-midi, ma puce.
– OK pour moi.
Je trépigne presque d’impatience, mais quand Tim darde sur moi un regard
lascif, c’est un autre besoin qui prend le relais. Je n’ai jamais été très douée
en matière de séduction et j’ai manqué les plus belles années de ma jeunesse,
mais je sais encore reconnaître quand un type a envie de moi. Et, là, en
l’occurrence, c’est réciproque.
Tim bouge sans un mot, déplaçant son corps avec une agilité féline qui me
captive. Nom de Dieu, il a un cul d’enfer. Il ferme la porte et s’y adosse, bras
croisés sur son torse musclé.
– Tu es sûre de toi, ma puce ? Je ne suis pas un garçon du genre gentil.
Je rigole doucement. Je veux juste du sexe, pas qu’il m’étourdisse de
compliments sucrés. Cette version-là, j’y ai déjà goûté et je m’en suis mordu
les doigts. Cyril a détruit ma capacité à croire en l’amour, cet enfoiré !
– Je ne cherche pas un charmant garçon, Tim, mais un mec qui me baise…
qui me baise fort.
Mon séducteur rit à son tour et agite l’index sous mon nez pour que je me
rapproche de lui. J’obtempère, des papillons entre les cuisses.
– Tant mieux, ma puce, parce qu’avec moi, c’est brut et direct !
Lorsqu’il plaque mon dos contre son torse, un peu brusquement, j’esquisse
un sourire gourmand.
Cyril n’est jamais loin de la surface de mes pensées, certainement parce
que c’est le seul amant que j’ai connu. Avec moi, il a toujours été doux et
prévenant, m’initiant aux plaisirs de l’amour avec une patience sans limites.
Tim, avec ses manières un peu rustres, m’éloigne de ces souvenirs pernicieux
et j’approuve à quatre cents pour cent !
La tête tournée vers Tim, je lui abandonne ma bouche, frétillant contre sa
main qui s’insinue dans mon jean. Parce que le tissu l’empêche d’agir comme
il veut, il déboutonne mon pantalon en grognant et le descend sur mes
jambes, entraînant ma culotte. Nom de Dieu, il ne plaisante pas avec les
préliminaires !
– Écarte les cuisses !
J’obéis, le laissant mener la danse. Lorsqu’il enfonce deux doigts en moi,
je sursaute. Malgré l’humidité de mon sexe, il me faut quelques minutes pour
m’habituer à cette présence intrusive qui ne se contente pas d’aller et venir en
moi. Je suis à la limite d’une douleur qui, étrangement, réveille mon
excitation.
Tim m’embrasse de nouveau, envahissant ma bouche comme ses doigts
mon sexe. Il n’y a rien de tendre chez ce type, mais je m’en contrefiche. De
sa main libre, il malaxe mes seins, accentuant encore mon impression que je
ne suis que de la pâte à modeler. Curieusement, ça m’excite davantage. J’en
redemande et me mets à onduler sous ses doigts, gémissant à chaque
mouvement rude. Nom de Dieu, ce con va me faire jouir en un rien de temps.
Pourtant, Tim me lâche et m’écarte de lui.
– Déshabille-toi… Complètement ! Et penche-toi sur la table.
Je lui jette un coup d’œil par-dessus mon épaule. Il est en train de
déboutonner son jean et je me mordille les lèvres devant son pénis en
érection. Croisant mon regard, il empoigne son sexe et commence à se
masturber.
– Dépêche-toi, ma puce, je suis chaud comme la braise.
Je m’exécute sans plus me triturer les méninges. Dénudée, je pose mes
mains à plat sur le bureau et cambre les reins. Pas assez pour Tim
apparemment, car il tire sur mes hanches pour que je me penche davantage.
Coudes repliés sur la surface dure, j’ai l’impression de m’exposer
complètement, mais je suis récompensée par ses doigts qui réinvestissent
mon sexe. Mes muscles tressautent sous les assauts rapides et je ferme à demi
les yeux pour savourer l’extase qui croît en moi.
Lorsque enfin Tim appuie son gland contre mon intimité déjà bien humide,
je me mords la lèvre et cambre la tête en arrière. Nom de Dieu, que c’est
bon ! Il me pénètre avec une lenteur surprenante, ce qui ne m’empêche pas de
sentir chacun de mes muscles internes s’étirer. Quand il agrippe mes hanches,
je me réjouis à l’avance des coups de reins qu’il va m’asséner et je ne suis
pas déçue. Tim s’enfonce en moi avec une vigueur qui me ravit, réveillant
chacune de mes terminaisons nerveuses.
À chaque fois que sa peau claque contre celle de mes fesses, je tressaille
en accusant le coup. Mes seins frottent contre le verre glacé du bureau et ça
accroît mon plaisir, même si j’ai envie que ses mains se referment de nouveau
sur eux. Après des années sans contact physique intime, cette étreinte me
comble tout en agitant le drapeau de la frustration. J’en veux encore plus !
Je jouis pourtant au bout de quelques minutes, le corps traversé par un
spasme de plaisir tellement puissant que je m’effondre contre le bureau. Tim
s’abandonne à son tour, dans un râle guttural qui fait naître un sourire amusé
sur mes lèvres. Toujours en moi, il s’aplatit contre mon dos et glisse une
main sur mon visage, envahissant ma bouche de son index. Je le caresse du
bout de la langue avec paresse, appréciant les doigts qui se faufilent avec
autant de nonchalance jusqu’à mon clitoris.
Louvoyant dans un état second malgré une position pas franchement
confortable, je ferme les yeux, savourant la valse entre mes cuisses. Tim a
rassasié un peu du vide en moi, mais j’éprouve un sentiment grandissant de
frustration alors que je viens de jouir.
La prison m’a détraquée ! Ou alors…
Non, je refuse de penser à Cyril dans un moment pareil. Pourtant, son
visage s’impose à moi, réveillant une douleur que j’étouffe sous les braises de
ma colère. Me venger est la seule chose qui pourra m’apaiser, j’en suis
persuadée ! Mais pour ça, il faut que j’établisse un plan imparable. Un plan
qui mettra Cyril à mes pieds et qui le laissera brisé quand je me détournerai
de lui.
L’excitation m’envahit à l’idée d’atteindre cet objectif. Ça fait cinq ans
que j’y songe jour et nuit, hantée par une blessure qui ne guérit pas. La rage
au ventre, je me trémousse, ce que Tim interprète à sa manière.
– T’en veux encore ma puce ? ricane mon tatoueur préféré.
2.
Tempérance
À quel moment la situation m’a-t-elle échappé ? J’ai beau fouiller mes
souvenirs, je n’arrive pas à identifier l’instant charnière où Coleman a pu
décréter que j’étais une cruche incapable de s’assumer. J’ai toujours su que
mon frère était un misogyne sans nom, je n’aurais jamais cru qu’il me ferait
ce coup-là ! Et, comme une idiote, je suis restée bouche bée devant sa
demande inepte et insultante. J’hésite à débarquer dans la salle de réunion
pour hurler ma colère, mais je devine que Coleman ne me laissera pas m’en
tirer à si bon compte. Que je le veuille ou non, je ne possède aucun sens de la
repartie alors que mon frère a érigé le verbiage en art. Sauf à me ridiculiser,
je ne peux pas rejoindre ce crétin et ses associés.
– Sale con !
En maugréant contre ma lâcheté, je retourne m’asseoir au bureau qui est le
mien depuis que mon père m’a embauchée comme assistante, six ans plus tôt.
L’agence de détectives Martins doit sa réputation à son travail et à sa ténacité,
mais c’est grâce à moi qu’elle n’a pas sombré dans la faillite. Ni papa ni
Coleman n’ont jamais eu le sens de la mesure et si je n’avais pas géré au plus
près les finances de l’agence, Dieu seul sait où nous en serions à présent.
Mon père est décédé il y a un an. Coleman et moi avons hérité à parts
égales de l’entreprise familiale, mais, dans la réalité, je sers de bonne à une
bande de machos puérils qui pensent que leur charme naturel excusera toutes
leurs conneries. Tu parles, oui !
Et comme pour me rappeler ce que je subis chaque jour, mon imbécile de
frère passe la tête par l’embrasure de la porte.
– On a un p’tit creux. Tu nous apportes des gâteaux avec le café !
Ce n’est pas une question ! Néanmoins Coleman referme le battant avant
d’avoir aperçu ma grimace agacée. J’ai supporté la situation pendant des
semaines, mais la coupe est pleine. Quand Coleman m’a chargée, tout à
l’heure, de leur apporter le café pendant qu’eux traitaient des affaires en
cours, j’ai vu rouge. Merde ! L’agence m’appartient pour moitié et j’ai
d’autres ambitions que de faire le ménage derrière ces abrutis qui me
dégueulassent tout sans se préoccuper de qui ramasse. Mais pourquoi s’en
soucieraient-ils, hein ? Je range, je lave, je frotte et je ne me plains jamais.
Mon erreur a été de croire que j’avais affaire à des adultes intelligents et
responsables. Je me suis lourdement trompée ! Mon frère et ses copains
appartiennent à la catégorie des individus rétrogrades. Je perds mon temps à
essayer de discuter avec eux, ils ne comprennent que la manière forte. Eh
bien, si c’est ce qu’il faut pour s’imposer, je vais leur montrer que la timide
Tempérance sait aussi sortir les griffes !
Je ramasse mon sac et consulte mon portable. L’avocat m’a répondu
rapidement et le rendez-vous a lieu en début d’après-midi. Pas besoin d’être
grand clerc pour deviner que Coleman va très mal prendre mon initiative,
mais je m’en contrefiche. S’il ne veut pas me laisser une place au sein de
l’agence, il ne peut pas m’empêcher de trancher la question. Mais, pour lui, je
reste la petite sœur ultra timide qui se cachait derrière lui dès qu’un garçon
surgissait dans les parages. Bon, sur ce point, je n’ai pas vraiment changé. Je
demeure une couarde dans ce domaine. Alors, forcément, j’attire les
profiteurs et les menteurs. Le désert de ma vie sentimentale me désespère,
mais l’expérience m’a appris que je préférais la solitude à certaines
aventures… désastreuses !
Mon boulot, c’est un peu ma bouée de sauvetage, le seul endroit où je
peux m’épanouir et avoir le sentiment d’exister. Mon père l’avait compris et
il me confiait de plus en plus de missions sur le terrain. Là, je me suis révélée
à moi-même. La fille gauche qui craint de demander sa route à un inconnu est
proactive quand elle bosse. Ce que je préfère, ce sont les filatures, surtout
celles des couples adultères, et j’admets, sans fausse modestie, que je suis
douée. Mais, ça, c’était le bon temps. Depuis que Coleman a pris les rênes de
l’entreprise, je suis reléguée à des tâches ingrates et toutes mes tentatives
pour m’imposer sont refoulées avec une ironie qui me hérisse le poil. Mais
c’est terminé ! Tempérance Martins passe à l’offensive !
Je tremble d’excitation, lucide sur la difficulté du challenge à venir. Au
fond, j’appréhende la réaction de mon frère sans vraiment la craindre. Une
fois les choses enclenchées, Coleman ne pourra pas m’arrêter. S’il ne veut
pas partager avec moi la présidence de l’agence, il ne peut pas m’interdire de
diviser la surface des lieux en deux entités. C’est là toute la subtilité de mon
projet. À partir de cet après-midi notre entreprise sera scindée en deux
directions distinctes. Je n’ai trouvé que cette solution pour exister
professionnellement, la seule façon de contraindre mon frère à m’accepter en
tant que partenaire à part entière. Sur le fond, j’espère toujours qu’il
renoncera à m’exclure des affaires de l’agence quand il comprendra où nous
mène sa misogynie, mais j’ai peur d’être déçue. De toute façon, j’irai au bout
de mon plan ! Je suis déterminée à réussir !
C’est avec le sourire que je quitte la maison. Le bâtiment date du dix-
neuvième siècle et j’éprouve toujours un pincement au cœur en détaillant la
façade blanche aux larges fenêtres. Le rez-de-chaussée est suffisamment
vaste pour installer deux séries de bureaux, mais j’ai quelque scrupule à
dénaturer cette surface. Je hausse les épaules, consciente que c’est un mal
pour un bien. Au-dessus, deux étages accueillent des appartements flambant
neufs. Mon frère et ses associés logent au premier niveau, profitant largement
de la terrasse qui ouvre sur la plage. Dans ce coin de Bretagne, c’est un luxe
de pouvoir bénéficier d’un tel site et je mesure ma chance chaque jour, même
si les garçons perturbent parfois ma sérénité. Ce n’est pas toujours une
sinécure de vivre avec quatre beaux spécimens quand vous êtes du genre à
rechercher la tranquillité. Avec le temps, je m’y suis habituée et c’est de
temps à autre drôle, du moins ça l’était tant que les garçons ne m’assimilaient
pas à une bonniche.
De nouveau, je ronchonne, rassérénée dans mon choix de damer le pion à
mon frère. L’agence d’investigations Tempérance Martins, ça claque, non ?
3.
Coleman
Bordel de merde ! C’est une blague ? Dites-moi que c’est une blague !
– Tu déconnes, Tempérance, hein ? Tu me fais marcher parce que tu es en
colère et…
– Certainement pas, Cole ! Je n’ai jamais été aussi sérieuse et, comme tu
peux le constater, je suis dans mon bon droit !
Je foudroie ma sœur du regard, ce qui n’a pas l’air de produire le moindre
effet. Dans son tailleur de petite-bourgeoise, elle exhale une assurance
inhabituelle. C’est bien ma veine, tiens ! Jusqu’à présent, Tempérance s’est
montré une parfaite secrétaire, discrète et appliquée. Même si je ne lui dis pas
souvent, elle effectue du bon boulot à l’agence, gérant toute la paperasse et
tout ce qui concerne la comptabilité. En gros, elle assume tout le travail
administratif, ce qui nous permet aux gars et à moi d’être sur le terrain le plus
souvent possible. De mon point de vue, Tempérance a une chance folle
d’occuper ce poste. Je ne suis pas exigeant avec elle, je ne contrôle pas ses
heures et je la laisse gérer son domaine d’activité sans me mêler de ses
affaires. Ouais, y a pas à dire, elle a un job en or, même si je dois avouer que
je râle souvent. Mais c’est ma nature, et elle me connaît bien. Pas de quoi
fouetter un chat en somme !
Sauf que depuis quelques semaines, je ne sais pas quelle mouche l’a
piquée, Tempérance veut jouer au détective. J’ai essayé d’être patient avec
elle, de lui expliquer que le travail sur le terrain exigeait certaines
compétences, mais elle s’est entêtée, cette idiote. Attention, j’adore ma sœur,
mais je considère qu’elle n’a pas les qualités requises pour l’aspect le plus
concret de ce job. Alors pas question de céder à son caprice !
Cependant, manifestement, j’ai sous-estimé cette traîtresse. Tempérance
m’examine avec ce regard doux qui illustre parfaitement son caractère
placide, comme si elle était dans son bon droit. Nom de Dieu, OK, elle
possède la moitié de l’agence, mais ce n’est quand même pas une raison pour
diviser concrètement le bâtiment. Elle imagine quoi ? Qu’elle va pouvoir me
concurrencer sans que je moufte ? Merde !
– C’est ridicule !
– Pas du tout. Je bosse au succès de cette agence depuis six ans et je refuse
d’être cantonnée à des tâches de secrétaire. Je suis ton associée, Cole, pas ta
bonne.
Je roule des yeux, atterré par ce discours surréaliste. Tempérance tape des
rapports et répond au téléphone depuis que papa l’a embauchée. C’est quoi
ces velléités ineptes ? Je serre les dents, retenant des paroles que je
regretterais forcément, mais je dois lutter contre mon envie de secouer cette
petite idiote. Tempérance se berce d’illusions si elle imagine pouvoir
manager une affaire comme la nôtre.
– C’est un boulot difficile, poussin…
– Ne m’appelle pas comme ça, Cole. Je n’ai plus 10 ans.
Je hausse un sourcil dubitatif. À mes yeux, Tempérance reste cette gamine
un peu trop grande qu’un rien effrayait. Même si elle a vingt ans de plus
aujourd’hui, elle ne transpire guère plus de confiance en soi et affiche une
timidité presque maladive. Profiter de la vie, ce sont des gros mots pour elle,
autant que je puisse en juger. Elle ne sort quasiment jamais et fuit les soirées
que les gars et moi organisons à la maison. Ouais, sûr que ma sœur ne me
ressemble pas sur de nombreux points, mais je l’aime et il est hors de
question que j’accepte qu’elle se mette en danger.
– Je ne te demande pas l’autorisation, m’assène-t-elle avec une candeur
qui me stupéfie.
– Temp, tu veux planter notre affaire ? Qu’est-ce que tu crois que les
clients vont déduire si tu installes une seconde agence dans les locaux ? Cette
idée est ridicule !
– Peut-être, mais tu ne me laisses pas le choix. J’ai autant de droits que toi
ici, il est temps que tu t’en souviennes !
Je nage en plein cauchemar. Bordel, elle croit quoi ? Que je vais tolérer
qu’elle m’emmerde avec sa crise de la trentaine ? Qu’elle a la moindre
chance de concurrencer mon expérience ? Je souris, distinguant enfin une
éclaircie dans le ciel. Tempérance peut bien se lancer dans cette aventure
abracadabrante, elle n’ira pas loin. Je gage que d’ici deux ou trois mois elle
reviendra la queue entre les pattes vers moi, heureuse de retrouver son bureau
et ses rapports. Ouais, car franchement qui choisirait d’engager une femme,
une novice qui plus est, quand les meilleurs se situent juste à côté ?
Je vois bien que mon sourire questionne Tempérance, mais je ne pipe mot.
Après tout, c’est elle qui a cherché la bagarre. Je serai encore trop clément de
la réengager après tout ça, mais, bon, ça reste ma sœur, hein…
– OK, lance ton affaire, poussin. Mais ne compte pas sur moi pour te filer
un coup de main. Désormais, c’est chacun pour soi !
4.
Tempérance
Il fait beau. Une chance, car depuis une heure je fais le pied de grue devant
une grande enseigne de prêt-à-porter. J’aurais pu suivre à l’intérieur la
gamine peroxydée que je file depuis le matin, mais c’est au moins la dixième
boutique qu’elle visite. Comment peut-on perdre autant de temps à faire du
shopping quand on ressort des boutiques systématiquement les mains vides ?
Louise Jolivet est l’archétype de la gamine pourrie gâtée qui occupe ses
journées à dépenser l’argent de son père, sans se soucier de travailler à son
avenir. Marceau Jolivet est persuadé que sa fille se drogue et fréquente une
bande de petits malfrats, d’où l’objet de ma filature. C’est ma première
affaire en solo, mais l’enthousiasme des premiers jours est retombé. C’est à
croire que Coleman a joué l’oiseau de mauvais augure ! Jolivet est le seul
client qui a poussé ma porte en deux semaines et je soupçonne qu’il a fait
appel à moi parce que papa était un de ses amis et qu’il me conserve une
certaine affection. Ce n’est pas glorieux, mais je ne peux pas me plaindre.
Coleman surveille mes arrières et l’idée qu’il se gausse dans mon dos me
hérisse le poil.
À ce stade, il faut que je démarche les clients, mais je ne peux pas être sur
le terrain et au bureau. J’ai tenté de recruter, mais pour le moment sans
succès. Si j’étais parano, je dirais que Coleman y est pour quelque chose…
– Si je découvre que tu me mets des bâtons dans les roues, Cole, je vais te
massacrer, grommelé-je à voix basse.
Par chance, Louise sort enfin du magasin, les mains toujours vides. Je
soupire et lui emboîte discrètement le pas. Mon bel optimisme est aux
abonnés absents aujourd’hui, et je suis à deux doigts de rentrer et jeter
l’éponge. Non, ça, c’est hors de question ! Je ne m’abaisserai pas à supplier
Coleman de me réintégrer dans son équipe. Je dois persévérer et lui prouver
de quoi je suis capable ! À ce stade, mon honneur m’importe plus que tout.
Louise semble en avoir fini avec les boutiques, mais j’ai un mauvais
pressentiment en la voyant se diriger vers le port. Une partie du front de mer
a été réhabilitée il y a cinq ans, offrant un espace sympathique pour les
touristes. Toutefois, le vieux port, condamné à la même époque, est devenu
un lieu mal fréquenté. Les bassins sont à moitié à sec et quelques carcasses de
bateaux continuent de pourrir à ciel ouvert.
Deux bars de marins, plus tripots d’ailleurs que cafés, égayent le fronton,
mais les devantures vétustes n’incitent pas à la confiance, d’autant que les
habitations voisines sont abandonnées depuis belle lurette. Je ne suis pas
vraiment tranquille, mais je ne peux pas faire faux bond à mon client. Je
décide de jeter un coup d’œil pour vérifier si Louise rejoint bien la bande
décriée par son père, sans m’attarder plus que nécessaire. Je ne suis pas une
tête brûlée et, là, j’approche mes limites.
Avec mon look classique, je détonne dans cet environnement délabré,
néanmoins la proximité du fronton touristique est une excuse valable pour
justifier que je me sois égarée. Pas sûre que cela m’aide en cas de problème,
mais je me cramponne à cette argumentation tandis que mes pas m’entraînent
vers l’ombre des bâtiments abandonnés. Je comprends que j’ai commis une
erreur à l’instant où j’aperçois les deux armoires à glace qui avancent dans
ma direction. Un coup d’œil par-dessus mon épaule m’avertit de la présence
d’un troisième larron. Mes mains se mettent à trembler, et je vacille sur mes
jambes soudain de coton. D’un geste fébrile, je farfouille dans mon sac à la
recherche de ma bombe lacrymogène et ressens un réel soulagement quand
mes doigts enserrent le métal froid. Je ne suis pas sûre que ça suffira à me
tirer d’affaire si les choses dégénèrent, mais face au danger ne pas y croire
c’est sombrer dans la panique. Je ne peux pas me permettre ce luxe !
Louise a disparu, bien sûr, mais c’est le cadet de mes soucis. Dans mon
dos, les pas se rapprochent et je commence à transpirer. J’ai peur. J’ai peut-
être vu trop de films noirs, mais un espace délabré et trois inconnus
patibulaires qui encerclent une femme seule, ça ressemble à un scénario
couru d’avance. Coleman rira peut-être moins s’il me retrouve sur un lit
d’hôpital. Ou s’il doit m’identifier à la morgue. Qu’est-ce qui serait le pire au
final ? Nom de nom, c’est bien le moment de pratiquer l’autodérision, tiens !
Et si je hurlais ? Il est encore tôt, mais nous sommes en mars. Le fronton
n’est pas très fréquenté à cette époque, et je ne suis pas persuadée que le vent
n’étouffe pas mes vaines tentatives d’alerte. En même temps, je n’ai pas
l’intention de me laisser agresser sans me battre ! Comme si j’avais la
moindre chance…
À moins de dix mètres des deux colosses, j’agrippe ma bombe, prête à
dégainer.
– Eh ! Bob, clame le gaillard de droite. T’en as mis du temps, vieux !
– Ma moto déconne, riposte celui qui me suit depuis quelques minutes.
Les trois hommes me contournent pour se rejoindre et se saluent d’une
façon on ne peut plus virile. Dire que je me sens idiote est en dessous de la
vérité, mais comme je suis le seul témoin de ma paranoïa, je redresse les
épaules et continue d’avancer, l’air de rien, même si mes jambes me
soutiennent à peine.
J’attends que les trois inconnus se dirigent vers le bar le plus miteux pour
faire demi-tour, échaudée par cette expérience ratée. Louise m’a échappée et
cela me ramène à une vérité toute simple : je ne suis pas faite pour ce genre
de mission. Je ne suis pas armée pour me balader dans des coins glauques et
malfamés. Les adultères, c’est finalement bien plus rentable, et l’avantage
c’est que les clients ne manquent pas. Il faut juste que je développe la
publicité autour de mon agence !
– Hé, ma jolie, qu’est-ce que tu viens foutre par ici ?
Cette fois-ci, pas de doute possible. C’est moi qu’on interpelle ainsi. J’opte
pour la tactique de la sourde oreille et j’accélère le pas pour m’éloigner de ces
lieux sordides. Coleman a raison en un sens, je ne suis pas assez
expérimentée pour me coltiner tous les aspects de ce métier, mais pas
question de le lui avouer. Je ne suis pas obligée de me fourrer dans ce genre
de situation, il y a plein d’autres missions qui restent à ma portée… du moins
tant que je n’aurais pas recruté du personnel qualifié !
– Tu nous quittes déjà, me susurre une voix bien trop proche à mon goût.
Lorsqu’une main m’attrape le bras, je sursaute et émets un son qui
s’apparente plus à un croassement qu’à un hurlement. Mon cœur s’emballe
tandis que je me dégage d’un coup sec de la poigne masculine. Mon
mouvement de recul suscite en retour un ricanement moqueur. Forcément, je
dois ressembler à une biche prise dans le faisceau des phares d’une voiture et
j’ai la conviction que mes tremblements n’arrangent rien. J’aurais presque
pitié de moi si je n’étais pas aussi effrayée. Les hommes en face de moi ne
paient peut-être pas de mine avec leurs vêtements ordinaires et leurs visages
rasés de près, mais leur attitude est tout sauf amicale.
Je recule d’un pas, manque de trébucher dans une ornière et supporte le
rire goguenard des deux énergumènes qui s’amusent à mes dépens. Le plus
grand des deux, un brun au regard incertain, s’approche de moi et je
m’efforce d’ignorer la main qui empoigne son sexe, comme s’il me signifiait
sans ambages les pensées que je lui inspire. Je n’attire peut-être que des
losers, mais ce type bat tous les records.
– Si t’es v’nue là chercher de la bite fraîche, bébé, t’es tombée pile au bon
endroit !
– Ouais, ricane le second, nous, on est toujours partants pour baiser, même
les p’tites bourgeoises dans ton genre. T’es v’nue t’encanailler, hein ?
– Non, dis-je d’une voix que j’espère ferme, mais qui sonne avec une
vulnérabilité certaine à mes oreilles.
– Quoi ? On n’est pas assez bien pour toi, bébé ?
– Sa chatte bouffe peut-être que du costard cravate ?
Les deux hommes se frappent dans le dos, hilares, ce qui ne me rassure
pas. Leur complicité a quelque chose de pervers, comme si la bêtise de l’un
alimentait celle de son copain. Cela n’arrange pas mes affaires, même si leur
échange salace me laisse le temps de récupérer ma bombe lacrymogène.
J’écarte légèrement les jambes, consciente que la suite dépendra de ma
capacité à ne pas paniquer. Mon dos est trempé de sueur et mes mains
tremblent de plus en plus, mais l’adrénaline et la colère ont un effet stimulant
sur mes sens. À moins que je me leurre…
Mon sentiment que la situation ne pourrait pas être pire explose en mille
morceaux quand je vois Louise surgir aux côtés des deux et me fusiller du
regard.
– C’est elle qui me suit depuis ce matin, lance-t-elle.
Et voilà, j’étais dans la mouise jusqu’au cou, là je sombre dans une fosse à
purin si profonde qu’il y a peu d’espoir que je parvienne à m’en extirper…
5.
Thays
Pour la énième fois de la journée, j’essuie les verres que je viens de
nettoyer avec les moyens du bord. Sans évier à disposition, j’en suis réduite à
utiliser une bassine et une éponge qui a connu des jours meilleurs. Le lave-
vaisselle installé sous le comptoir a rendu l’âme depuis des lustres, et je doute
que le patron ait jamais songé à le remplacer.
Heureusement pour lui, la clientèle qui fréquente le bar n’est pas très
regardante niveau hygiène. La plupart des habitués viennent pour les strip-
teaseuses qui remuent leurs seins devant leurs yeux injectés de drogue. Pour
le reste, il s’agit de dealers ou de losers en manque d’adrénaline. Il faut dire
que le Démon Écarlate s’apparente un peu à l’antichambre des enfers. Ici,
tout est sombre et glauque, à l’image des petits caïds qui comptent leurs
billets en douce après avoir écumé les sorties de lycées. Même les filles qui
dansent sur les estrades miteuses exhibent des sourires rongés de lassitude
aux types qui espèrent obtenir un peu plus contre un peu d’argent. La misère
est profondément ancrée dans cet antre obscur où rien ne surnage hormis le
désenchantement. Tous ceux qui végètent ici, clients comme travailleurs, ont
une raison différente de s’y trouver, mais il n’y a pas une seule once de
lumière dans ce qui les a menés dans ce taudis. Moi comprise…
Cela fait six mois que je suis sortie de prison et la peur de l’inconnu a cédé
la place au désenchantement. Pendant les derniers temps de ma détention,
quand l’horizon s’éclaircissait sur mon avenir, j’ai tout imaginé, tout, sauf
ça ! Barmaid, je suis devenue barmaid dans une sorte de cabaret miteux qui
expose des filles dénudées comme seule publicité.
Je suis bien sûr sous-payée, confrontée à des clients qui me prennent pour
une pute et s’autorisent des propositions salaces tous les jours que Dieu fait.
Et je tolère, lèvres pincées, les reproches d’un patron qui lorgne mes seins au
lieu de me regarder dans les yeux…
Gabriel Proteau est un salopard de première, mais c’est le seul à avoir
accepté de m’embaucher. On pourrait presque croire qu’il possède un petit
côté humaniste, mais la vérité c’est qu’il manque de filles et qu’il espère me
convaincre d’ôter ma tenue de serveuse pour que j’aille me dandiner avec les
autres. Je n’en suis pas là, Dieu merci, mais je reste au bord du gouffre.
Mon salaire minable ne me permet de survivre que parce que je bénéficie
d’une place dans un centre de réhabilitation. Ma chambre est minuscule et
mal insonorisée, cependant, après la prison, c’est un petit paradis. Cela dit, le
jour où je devrais la quitter, mon salaire ne me permettra même pas de louer
un placard. Et ça, Gabriel le sait pertinemment. C’est en grande partie pour
cela qu’il me garde à son service en dépit de mon refus d’exposer mes fesses
et mes seins.
Les filles sont mieux payées que moi et jouissent de pourboires parfois
sympas, mais elles arrondissent surtout leurs fins de mois en utilisant les deux
petites chambres à l’arrière du bar que Gabriel leur loue pour une somme
modique selon lui.
Pour moi, enlever mes vêtements dans ce bouge infâme reviendrait à
sombrer dans la prostitution et ce serait comme toucher le fond. Pas parce
que le commerce de mon corps me révulse, non, il y a plus grave en soi, ça, je
l’ai appris à mes dépens ces dernières années. Néanmoins, il y a cette dignité
qui m’a été ôtée sans que je ne puisse rien y opposer, et je refuse de concéder
cette ultime part de moi à ceux qui m’ont condamnée à cette déchéance
abjecte. Ce serait leur offrir sur un plateau ce que je n’ai pas cédé, même
quand le tribunal a rendu son verdict de culpabilité.
C’est cette hargne qui m’a permis de tenir pendant ma détention, c’est
encore elle qui m’aide à garder la tête droite alors que mon fardeau s’alourdit
de jour en jour. Ma colère et mon putain de désir de vengeance qui me brûle
les entrailles à mesure que je m’éloigne de mon plan initial. Toutefois, sans
argent ni boulot clean, je ne peux pas entamer les hostilités. Ça me tue, mais
je suis suffisamment lucide pour accepter que quelques mois de plus ne
changeront rien à l’affaire. J’aurai ma vengeance, c’est tout ce qui compte !
Heureusement, ou pas d’ailleurs, je n’ai plus de larmes à verser…
– Un demi, bébé !
Raphaël me décoche un clin d’œil que j’ignore en évitant d’afficher mon
dégoût. Avec lui, mieux vaut arborer un profil bas. C’est un nerveux qui
frappe d’autant plus vite que la drogue a rongé une partie de ses neurones.
Femme ou homme, peu lui importe quand il déchaîne sa colère et un rien peut
l’enflammer.
Si Gabriel possède les murs, c’est Raphaël qui dirige en maître le Démon
Écarlate. Le cheveu sale et filasse, il a peut-être eu du charme autrefois, mais
il n’en reste pas grand-chose aujourd’hui, hormis une propension à se croire
irrésistible. Je ne l’intéresse pas vraiment, car il se passionne pour les blondes
pulpeuses, cependant ma réserve l’excite. Heureusement pour moi, jamais
plus d’une seconde…
Je le sers en louchant vers la fille qui se trémousse sur l’estrade principale.
Belle est la cible privilégiée de Raphaël, et je soupçonne qu’il enrage de ne
pas pouvoir la baiser, comme toutes les autres. Mais Belle a des principes…
Cela fait ricaner Gabriel, cependant elle ne déroge pas à ses préceptes et
utilise rarement les chambres allouées aux filles. Si elle dévoile ses charmes
sans complexe, Belle ne les vend pas au premier venu. De mémoire, en six
mois, je ne l’ai vue s’éclipser qu’avec deux clients. Et, à la grande frustration
de Raphaël, jamais avec le caïd de seconde zone.
Belle me lance un clin d’œil complice. C’est la seule collègue avec qui j’ai
développé quelques affinités. On sort parfois le soir ensemble et nous
discutons souvent après la fermeture du bar.
C’est une chouette fille, une drôle de nana en fait. Son corps de déesse qui
se balance sur la scène invite tous les hommes qui assistent au spectacle à se
damner, mais ces derniers salivent tout autant devant son visage de madone.
Belle est l’innocence personnifiée si l’on doit s’en tenir à ses traits
délicats. On ne s’étonne guère, en la voyant, que sa bouche égrène des
paroles d’une candeur déstabilisante au regard de l’utilisation qu’elle fait de
son corps. Pour ma part, j’ai compris depuis un moment que Belle manie cet
art comme une arme affûtée. Son ingénuité affichée masque en réalité un
esprit acéré, même si elle n’éprouve apparemment pas le besoin de l’exposer.
Je m’interroge parfois sur ce qui l’a conduite ici et pourquoi elle agit ainsi,
mais Belle ne révèle pas grand-chose d’elle en dehors de son corps. Et je
respecte cette réserve parce qu’au fond je suis un peu comme elle. Méfiante
et soupçonneuse…
– Bouge-moi ce p’tit cul, bébé ! braille Raphaël en balançant les hanches
dans un geste évocateur.
L’abruti me tourne le dos avec sa bière à la main et regagne sa table, celle
qui lui permet de dévorer les appâts de Belle sans se tordre le cou. Cela
révulse la strip-teaseuse de danser devant lui, car le caïd essaie toujours de la
tirer sur ses genoux pour la peloter. Gabriel n’intervient jamais quand il s’agit
de ce crétin. Belle sait se défendre, néanmoins elle redoute ces incidents qui
accroissent la frustration de cet admirateur qui la harcèle.
Je ne peux pas m’empêcher de surveiller Raphaël du coin de l’œil, en
finissant d’essuyer les verres. La musique n’est pas très forte et, comme il y a
peu de clients à cette heure, je peux entendre Raphaël élever la voix à
l’encontre de sa petite copine officielle qui vient de débarquer.
Louise est une fille à papa qui n’a pas sa place ici, mais, comme beaucoup
de camés, elle transcende les barrières sociales pour s’approvisionner. Blonde
et riche, elle s’avère une cible toute désignée pour Raphaël, et il n’a pas tardé
à la mettre dans son lit.
Cette pauvre gosse ne devine pas encore qu’elle a signé un pacte avec le
diable. Elle ne représente rien pour Raphaël, et il joue avec elle comme un
démon avec un angelot aux ailes cassées, l’entraînant vers une déchéance
qu’elle ne peut même pas imaginer.
La petite vient de se plaindre de l’intérêt que son amant porte à la danseuse
nue, ce qui lui vaut une remontrance sévère.
– Putain, bébé, tu me les brises menu !
– Pourquoi tu la fixes ? Ce n’est qu’une prostituée !
J’ai la sensation que Raphaël a du mal à contenir son agacement, mais il
n’est pas stupide – Louise, c’est la poule aux œufs d’or – et je le vois se
fendre d’un sourire séducteur pour apaiser sa compagne.
Sans toutefois quitter Belle du coin de l’œil, il empoigne la chevelure
blonde et plaque sa bouche sur celle de Louise. Louise se trémousse,
incapable de comprendre qu’elle finira tôt ou tard dans le lit des mecs qui la
matent en se léchant les babines. Je secoue la tête, atterrée.
Mon attention est attirée à ce moment par les deux gars qui pénètrent dans
le bar en traînant une blonde à l’allure sophistiquée, malgré sa mise plutôt
simple. C’est son port de duchesse qui la trahit, en même temps que sa
bouche légèrement pincée. Il n’y a pas à se tromper, elle suit, récalcitrante,
mais semble pourtant contenir sa panique.
Les deux gars l’obligent à avancer jusqu’à la table de Raphaël. Sans que je
sois plus étonnée que cela, je constate que les quelques clients à proximité
décident soudainement qu’il est l’heure pour eux de quitter les lieux.
– Cette garce suivait Louise, annonce l’un des gars.
Raphaël fronce ses sourcils, puis interroge sa copine du regard. Louise
confirme dans un gloussement qui exprime un désintérêt manifeste. Raphaël,
lui, ne peut pas se le permettre : il demeure sur les charbons ardents au
quotidien, conscient qu’il est dans le collimateur des keufs. Ce n’est pas pour
rien que le Démon Écarlate est devenu son fief. Ici, les flics ne passent pas
inaperçus et osent rarement s’inviter. L’inconnue ne ressemble pas à une
fonctionnaire de police, mais je comprends que Raphaël ne se fie pas aux
apparences. Moi non plus, je n’aime pas cette engeance d’incapables, mais
pas pour les mêmes raisons. Quand j’ai été arrêtée, j’ai découvert que les
enquêtes bâclées n’étaient pas qu’une légende. Et j’en ai payé le prix ! Assez
pour ne plus saquer les flics…
Raphaël se lève et se campe devant la blonde au sourire pincé, ce qui
augure d’un moment pénible pour elle.
– Qui t’es, toi ? aboie-t-il.
La nouvelle venue pâlit légèrement, mais elle ne baisse pas le regard.
J’aimerais pouvoir lui signifier que c’est tout, sauf une bonne stratégie.
Raphaël est un machiste de première et il tolère avec difficulté qu’une femme
s’oppose à lui. Quand je le vois se rapprocher d’elle, un rictus agressif sur les
lèvres, je subodore que l’affrontement va virer à l’hécatombe si personne
n’intervient.
– Je me suis juste perdue, émet enfin l’inconnue.
Bien, elle a compris que son silence accentue la colère de son vis-à-vis.
Pourtant, je ne suis pas bien certaine que cela suffise à Raphaël. Nom de
Dieu !
– Tu te fous de moi ?
Ce n’est pas vraiment une question, et la femme assimile cette vérité en
même temps que l’un des gars s’empare de son poignet droit pour le lui
tordre dans le dos. Elle gémit et plie les genoux, prête à s’effondrer.
Raphaël ricane, bien évidemment.
Cette fois-ci, malgré la voix dans ma tête qui me serine que je ne dois pas
m’immiscer dans cette affaire, je contourne le bar et rejoins le petit groupe.
– Lâche-la, s’il te plaît, demandé-je d’un ton doucereux. C’est tous les
jours qu’on a des zigotos qui se perdent par ici.
– Te mêle pas de ça, bébé, me conseille Raphaël, les yeux étrécis comme
ceux d’un serpent.
– Les flics vont débarquer si vous abîmez cette fille, insisté-je.
Je darde un coup d’œil agacé vers l’inconnue. Elle est livide et vacille sur
ses jambes, preuve que l’étreinte sur son poignet ne se relâche pas.
Raphaël a réagi de façon impulsive et ne semble pas vouloir capituler. Je
déglutis nerveusement, consciente que je me suis peut-être moi-même fourrée
dans de sales draps en intervenant.
– Thays a raison, assène Belle en s’interposant. Cette fille s’est égarée et
personne n’a envie d’une descente de flics. La dernière fois, on a dû arrêter
de danser et on a fini au poste. J’aime pas les flics, Raphaël. Mais tu me
protégeras, toi, hein ?
Je dois me faire violence pour ne pas la tirer vers moi. Belle n’a peur de
rien et campe à la perfection son rôle d’ingénue, mais là elle joue avec le feu.
À demi-nue et les mains plaquées sur le torse du caïd, elle lui offre une vue
imprenable sur ses seins. Forcément, la manœuvre de diversion fonctionne.
Mais comment Belle va-t-elle s’en tirer maintenant ?
Raphaël arbore un sourire carnassier et lèche ses lèvres, explicite sur l’état
d’excitation dans lequel l’exhibition de Belle le met. Louise, derrière lui,
braille comme un porcelet sur le point d’être égorgé, mais cela ne gêne pas ce
crétin.
– Belle, susurre-t-il en lui cramponnant les fesses.
– Raphaël, tu fais quoi là ! hurle Louise dans son dos. Lâche cette sale
pute !
– La ferme !
Louise ne se tait pas, mais elle peut beugler autant qu’elle veut, Raphaël
s’en contrefout. Il est obsédé par Belle et ravi de pouvoir la serrer contre lui.
Une moue lascive sur le visage, mon amie le flatte en ondulant tranquillement
contre lui. Je suis peut-être la seule à repérer qu’elle maintient une distance,
même si elle est dérisoire, avec ses avant-bras ramenés contre son buste.
– Bébé, lâche-t-elle d’un ton navré, je dois retourner danser, là.
Raphaël se rengorge comme un paon, mais il ne la libère pas. Pas
étonnant, c’est bien la première fois que Belle ne le bat pas froid et qu’il peut
jouir d’un contact aussi rapproché.
– Et tu finis à quelle heure ?
– Tard.
– Trop pour prendre un verre avec moi, ma jolie ?
– Ce soir, oui.
Raphaël se renfrogne instantanément, cependant Belle lui offre un sourire
ardent.
– Demain ? propose-t-elle. Comme ça, j’aurais le temps de me faire belle
pour toi.
Emballé par la proposition, le caïd flotte six pieds au-dessus du sol.
J’admire le stoïcisme de Belle, car j’aurais flanqué un coup de genou dans
l’entrejambe de ce salaud si j’avais été à sa place.
Louise ne braille plus, elle agonise tellement elle se tord de jalousie.
Bruno, le copain de Raphaël, la retient fermement, l’empêchant d’intervenir,
ce qui décuple probablement sa rage. La pauvre ! Toutefois, si ça peut lui
ouvrir les yeux sur la véritable nature de son amant, je juge que ce n’est pas
un mal.
Raphaël se détend enfin, affichant une satisfaction qui ne masque pas
complètement son avertissement.
– Demain ? Ouais, bébé, mais faudra me sortir le grand jeu. Tu vois ce que
je veux dire ? Toi et moi, derrière, dans l’une des piaules de Gabriel…
– Je danserai rien que pour toi, roucoule Belle.
– Tu te trémousseras autant que tu le désires, bébé, tant que tu me
donneras tout ce que je veux.
Belle rit bêtement, avant d’essayer de s’éloigner. Raphaël la retient encore
quelques secondes, l’embrasse goulûment, puis il la lâche avec un
claquement de langue satisfait. Ses copains ricanent lorsque Belle regagne la
scène, et il bombe le torse comme un coq en pâte.
Je soupire de soulagement quand il fait un signe à son homme pour qu’il
libère l’inconnue. Je la retiens, car elle manque de s’effondrer. Elle halète fort
et je prie pour qu’elle ne s’évanouisse pas. Je l’entraîne vers le bar,
consciente que Raphaël l’a déjà oubliée. Toute son attention est rivée sur la
scène et Belle qui se déhanche de nouveau.
– Merci, me souffle l’inconnue quand je lui sers un doigt de rhum.
– Vous l’avez échappé belle. Sans mon amie, Raphaël ne vous aurait pas
lâchée aussi facilement.
– Ça va aller pour elle ?
Bonne question ! Raphaël ne va pas se contenter d’une vague excuse
demain, j’en suis convaincue. Et je sais que l’homme révulse Belle.
À l’idée qu’elle doive payer de son corps, je sens monter en moi une
fureur dévastatrice. Avant, jamais je n’étais en colère, du moins pas de façon
aussi intense. L’injustice de ma condamnation et cinq ans de prison m’ont
abîmée, instillant dans mon âme une rage que rien ne parvient à éteindre.
L’ancienne moi aurait pleuré sur celle que je suis devenue, mais je n’ai pas de
temps à perdre pour ça. J’apprends juste à canaliser cette brûlure…
Pour l’heure, c’est plus difficile que jamais.
L’inconnue jette autour d’elle un regard qui exprime à la fois le dégoût et
une certaine incrédulité. Elle ne comprend pas que Belle s’est sacrifiée pour
elle. Elle n’a entraperçu que la prostituée et pas la femme foncièrement loyale
que j’ai appris à connaître. Quand elle sortira du bar, elle retrouvera son
monde, un univers qui est probablement d’une propreté irréprochable. Et elle
oubliera la strip-teaseuse qui lui a sauvé la mise… Ce constat ravive mon
amertume.
– Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?
La femme me contemple pendant un moment sans broncher, puis soupire.
Mon instinct me souffle qu’elle ne s’est pas égarée dans le coin par hasard,
mais il vaut probablement mieux que je n’en sache pas plus. Je peine déjà
assez pour me maîtriser, et cette petite-bourgeoise réveille en moi un
sentiment que je n’ai pas identifié tout de suite : elle me rappelle cette garce
de Marjorie. La ressemblance n’est pas tant physique que liée à une attitude
bourrée de préjugés et elle appuie là où ça fait mal.
Le temps n’y change rien, jamais je n’oublierai le choc ressenti quand j’ai
découvert Cyril dans le lit de cette pétasse. Cependant, je n’imaginais pas,
alors, que cela m’enverrait en prison pour cinq longues années !
– Je suis navrée si je lui ai attiré des ennuis.
– Des ennuis ? Allez, rentrez chez vous et ne venez plus traîner dans le
coin. Raphaël est du genre fou furieux et il n’hésitera pas à vous faire passer
l’envie de flâner par ici s’il vous croise de nouveau.
Je m’éloigne, effrayée par ce déferlement d’émotions qui me ramènent
dans un hier que j’ai décidé de rayer de ma mémoire. Marjorie et Cyril vivent
certainement très heureux ensemble aujourd’hui, mais ils ont construit leur
bonheur sur les ruines de ma vie. Et chaque rappel à cette vérité me procure
des brûlures acides, d’autant que je ne peux exiger réparation pour le
moment.
Je ne m’occupe plus de l’inconnue, même si je m’agace de la voir
s’attarder au bar. Toutefois, après tout, c’est son problème si elle veut
s’attirer de nouveaux ennuis. On peut dire qu’elle bénéficie d’une bonne
étoile, car Raphaël quitte les lieux avec une Louise en larmes, sans même lui
dédier un coup d’œil.
J’essuie le comptoir pour m’occuper, ce qui est inutile, car il est déjà aussi
propre que possible. Néanmoins, ça me permet de surveiller Belle qui termine
son show. Les copains de Raphaël sont toujours aux premières loges et ils la
sifflent tandis qu’elle quitte la scène. Je me précipite dans les coulisses à sa
suite et la trouve en train de s’habiller. Son jean et son chemisier sont d’une
simplicité presque monacale.
– Belle ! Nom de Dieu, qu’est-ce qui t’a pris ?
Elle évite mon regard et hausse les épaules, ce qui me permet de percevoir
une certaine tension. Quand elle pivote enfin vers moi, je discerne les ombres
qui trahissent son inquiétude.
– J’ai agi sans réfléchir, avoue-t-elle.
– Raphaël va te harceler maintenant.
– Ça faisait un moment que je songeais à quitter le Démon Écarlate. Je
crois que je n’ai plus trop le choix.
Je la dévisage, éberluée par son calme. Belle finit de lacer ses baskets et
me décoche un clin d’œil facétieux.
– Nom de Dieu, Belle !
– Ne te tracasse pas, ma chérie, je ne m’attarde jamais longtemps au même
endroit. L’heure est venue que je bouge.
– Où vas-tu aller ?
– J’ai des contacts avec un club de Nantes. Le patron m’a vue danser ici et
il a proposé de m’embaucher, mais jusque-là je bottais en touche. Les filles
officient complètement nues et, dans les salons privés, les clients avec un
passe VIP ont le droit de nous tripoter. C’est pas trop ma came, mais, après
tout, c’est pas si différent d’ici en définitive. Je vais le rappeler.
Je maudis le sort autant que la blonde sophistiquée qui a attiré tous ces
ennuis à Belle. Cette dernière ne se prostitue qu’occasionnellement. Dans ce
genre de bars, elle n’aura plus le choix que de se soumettre aux hommes qui
la plébisciteront !
Et puis Nantes… Ce n’est pas à l’autre bout de la France, mais, comme je
n’ai pas de voiture, c’est tout comme. Je frémis, prenant conscience que je me
suis attachée à Belle. Cette fille est la seule personne que j’ai admise dans
mon cercle intime et elle est devenue une amie. Une amie qui ne m’a pas
jugée quand, un soir où nous avions trop forcé sur la tequila, je lui ai raconté
mon passé…
– T’inquiète, ma chérie, j’ai déjà fait ce genre de job. C’est très bien payé
et le patron veille sur ses ouailles comme sur des poules aux œufs d’or… Puis
on se reverra. Et, comme je ne suis pas encore partie, on va aller se détendre
en liquidant quelques mojitos et qui sait si on ne rencontrera pas deux beaux
ténébreux pour égayer notre nuit ?…
Belle rit, insouciante malgré la tension qui règne dans le placard à balais
qui sert aux danseuses à se préparer. J’envie son optimisme, moi qui broie du
noir depuis des mois. Sa proposition de prendre du bon temps est finalement
une excellente idée, même si on m’impose un couvre-feu au foyer.
Et puis, nom de Dieu, je n’ai que 27 ans et je vis comme une nonne !
J’approuve l’offre de Belle, lucide sur le fait que je ne dirais pas non à un peu
de sexe. Cyril m’a tellement abîmée que je fuis toute implication
sentimentale, mais ma libido hurle de frustration.
Je regrette presque d’avoir largué Tim. Ce con m’a baisée comme un Dieu
dans les premières semaines qui ont suivi ma libération, mais, quand il a
commencé à me présenter comme sa petite copine, j’ai détalé sans un regard
en arrière.
Parce qu’une chose est sûre, je ne suis pas prête à céder de nouveau à ce
jeu de dupe. Du sexe, oui, des sentiments, non ! Et je compte bien m’en tenir
à ces bonnes résolutions !
6.
Tempérance
Un vent sec balaie le port et soulève les immondices qui jonchent le sol,
remplissant un peu plus le bassin abandonné. Dire qu’autrefois cette zone
accueillait une flotte certes petite, mais florissante. La commune de Kergec
vivait principalement de la pêche, mais ce n’est plus qu’un vague souvenir
qui survit sur les vieilles cartes postales vendues dans le bazar du coin. Le
tourisme de masse n’a pas encore dénaturé complètement les lieux, mais, à
mes yeux, c’est tout comme. Le fronton de mer réhabilité accueille
principalement des magasins saisonniers qui laissent à penser que les locaux
n’ont pas le droit à une vraie vie sociale en dehors des périodes estivales. Je
déplore cette politique qui mise sur le tourisme avant de développer les
infrastructures utiles au quotidien. Coleman se moque volontiers de moi, car,
pour autant que je sois discrète, je milite activement pour ce genre de causes
locales. Même si notre belle ville de Crest ne souffre pas autant que les
communes plus modestes du littoral, je peux devenir teigneuse quand il s’agit
de défendre leurs intérêts. Kergec représente l’exemple type de ce qu’il peut
advenir d’une ville lorsque l’on opte pour ce genre de stratégie. La partie
abandonnée du port est un repaire de petits malfrats qui s’imaginent en droit
d’appliquer leurs lois. Je frémis au souvenir de la mauvaise expérience que je
viens de vivre. Sans les deux jeunes femmes qui sont intervenues pour me
soutenir, j’aurais probablement goûté aux poings de ce crétin de Raphaël
Bridet. Le père de Louise a de bonnes raisons de s’inquiéter pour sa fille,
mais si la gamine n’a pas compris qui était son compagnon ce soir, je ne vois
pas bien ce que Marceau va pouvoir entreprendre.
Néanmoins, pour l’heure, ce n’est pas pour Louise que j’attends dans le
froid, guettant le moindre signe venant du bar. J’ai besoin de m’assurer que la
strip-teaseuse va bien, besoin de vérifier que je n’ai pas foutu encore plus le
bazar dans sa vie misérable. La brune derrière son zinc m’a foudroyée du
regard avec tant de hargne que j’ai senti une culpabilité amère fondre sur moi.
J’ai beau connaître des problèmes avec Coleman, je suis loin du compte de
ces filles qui côtoient ce salopard de Raphaël. Filer Louise m’aura au moins
appris que ce type est une ordure de première, surtout avec les femmes. Il ne
se contente pas d’approvisionner les gamins du coin en dope, il exploite
toutes les âmes perdues en les obligeant à se prostituer. Ce malfrat me
dégoûte !
La porte s’ouvre enfin, mais il ne s’agit que de deux hommes éméchés. Ils
titubent et je me rencogne dans l’ombre pour les éviter.
Qu’est-ce qui me trahit ? L’un d’eux s’arrête à mon niveau et fouille
l’obscurité, les yeux étrécis.
– Encore toi ! râle-t-il. Sors de là, sale petite garce.
– C’est qui ? interroge l’autre en manquant de s’étaler de tout son long en
avançant vers moi.
– La bourgeoise de tout à l’heure. Allez, ma jolie, montre ton joli petit
cul !
Je grogne en retour. J’ai produit des efforts non négligeables pour être la
plus transparente possible et m’entendre traiter de bourgeoise me file une fois
de plus une claque. J’ai l’air si coincée que ça ?
Le plus téméraire des deux étire la main vers moi, mais je l’évite
adroitement. Je ne suis pas aussi inquiète que je devrais l’être, peut-être parce
que l’état d’ébriété de ces deux-là me conduit à penser que je pourrais me
débarrasser facilement d’eux. Ma bombe lacrymogène en main, je me prépare
à riposter lorsque celui que j’estimais le plus aviné m’enferme dans l’étau de
ses bras. Je reçois en plein visage son haleine nauséabonde et je commence à
paniquer quand je me rends compte que sa poigne n’a rien d’incertain.
– Tu sens rudement bon, poupée, me chuchote-t-il à l’oreille. Dis, tu veux
bien me sucer ?
Bourré ou pas, mon assaillant a de la force en réserve et resserre son
étreinte quand son copain approche, un rictus goguenard sur les lèvres. C’est
dit, je ne suis vraiment pas équipée pour le terrain ! Quelle idée j’ai eue
d’accepter cette affaire alors que je n’avais pas encore d’enquêteurs sous la
main ? Je le sais pertinemment : décliner la proposition de Marceau, c’était
renoncer à mon rêve…
Tout cela, c’est la faute de Coleman et son maudit entêtement à me refuser
une vraie place au sein de l’agence ! J’insulte mentalement mon frère,
consciente que j’élude ainsi mon principal problème : je suis bloquée entre un
mur et une brute qui compte a priori jouer un peu avec moi. Un frisson de
terreur me glace l’échine et je me mets à transpirer à grosses gouttes. Mon
bras est coincé contre le flanc masculin, mais je dois absolument le libérer
pour utiliser ma bombe. C’est ma seule chance, j’en ai parfaitement
conscience.
– Laurent, lâche-la, tonne une voix féminine dans l’obscurité.
– Dégage Thays, peste le type qui me regarde me débattre.
Mon intuition première est juste. J’ai tout de suite reconnu le timbre un
peu rauque, même si je ne devine pas encore si c’est une bonne nouvelle ou
pas. La barmaid, bien qu’elle m’ait aidée, s’est finalement révélée plutôt
hostile. Elle s’avance et la lumière diffuse d’un lampadaire fatigué éclaire son
visage résolu. L’image d’une amazone s’impose d’elle-même. Cette fille est
immense, plus grande que le type qui lui fait face en tout cas, et pourtant elle
ne porte pas de talons. Néanmoins, ce qui me choque le plus, c’est son
regard, létal, qui me donne envie de me rencogner sur moi-même. Thays a un
visage joliment structuré, mais son attitude lui confère un côté dur qui me
fascine, au-delà de tous critères de beauté. La seule chose qui détonne et
assouplit un peu cette impression que la femme est forgée dans de l’acier,
c’est sa coupe. La masse soyeuse qui cascade autour de son visage en
dégradé et flatte sa nuque renvoie à une douceur chatoyante, en partie parce
que la teinte châtain exhale une belle luminosité.
Derrière elle, j’identifie la bimbo qui s’est frottée contre Raphaël, usant de
ses charmes pour le détourner de moi. J’ai presque du mal à la reconnaître, sa
tenue sage mettant en valeur sa candeur plutôt que la sensualité de son corps.
Sa chevelure est sagement nouée, accentuant cette impression générale. Le
mélange est détonant, assez pour que mes pensées s’égarent pendant une
fraction de seconde.
– Putain, les filles, foutez-nous la paix, râle mon agresseur. La dame a
envie de nous sucer, c’est pas vos oignons.
– Sauf si vous voulez nous rejoindre, tente son acolyte.
– On a d’autres projets, répond la dénommée Thays.
– Et elle aussi, intervient la bimbo en me désignant. On a prévu une soirée
entre filles toutes les trois.
J’ignore ce qui prédomine chez moi : le soulagement de voir ces inconnues
me venir une nouvelle fois en aide ou bien la panique qui croît quand je sens
une main pénétrer la barrière de mon jean pour empoigner mes fesses. Je
hoquette de dégoût et me focalise sur le visage ahuri de Thays. Les propos de
sa copine l’ont déstabilisée, toutefois elle se reprend vite et abonde de la tête.
– Allez, Laurent, lâche-la.
Mon agresseur est trop occupé à caresser mon postérieur pour réagir. Je
déteste mon impuissance, obligée de supporter des attouchements qui me
révulsent au plus haut point. Je contracte mes muscles autant que possible,
lucide sur la destination choisie par les doigts intrusifs.
– Ça suffit ! claque la voix agacée de Thays.
Je n’ai pas le temps de comprendre ce qui se déroule, concentrée sur ma
propre survie. Néanmoins, je me retrouve soudain libre, les deux types affalés
à mes pieds. Ils geignent en se roulant sur le sol. Je lève les yeux vers mes
sauveuses, bouche bée.
– Putain, Thays, tu m’avais caché tes talents de combattante. C’était quoi ?
Des prises de judo ?
– De karaté. Allez, on décampe d’ici maintenant, avant que leurs potes
débarquent !
Je juge cette proposition pertinente et j’emboîte le pas à mes deux anges
gardiens, sans trop savoir quoi leur dire. La blonde me sourit, ce qui calme un
peu ma frénésie.
– Merci, dis-je finalement.
– Pas de quoi, répond la strip-teaseuse plantureuse. Je m’appelle Belle, au
fait. Ma copine, c’est Thays.
La brune grogne un truc qui m’amène à évaluer qu’elle considère ces
présentations comme inutiles. Je ne peux pas le lui reprocher et, en même
temps, ces deux inconnues attisent ma curiosité. Entre la blonde au visage
d’ange et au corps de putain et la brune qui ressemble… Je réfléchis pendant
quelques secondes, puis décide de la classer dans le genre rebelle. Oui, c’est
ça, cette fille arbore un air buté qui semble exprimer qu’elle en veut à la terre
entière.
Je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qui les a conduites à se
prostituer dans un bouge pareil.
– Moi, c’est Tempérance.
– Tempérance ? répète Belle. C’est original comme prénom.
– Mon père était Américain.
– Ce qui explique ton côté tête brûlée, raille Thays. On n’est pas à Chicago
ici, ma cocotte. Tu t’en tires bien, mais il faut être siphonnée pour réitérer
deux fois la même connerie dans la soirée. Qu’est-ce qui t’a pris de rester
dans le secteur ?
– Je voulais voir comment vous vous en sortiez. Je… Je suis vraiment
désolée si je vous ai créé des problèmes.
– C’est très gentil, répond la blonde sous l’œil éberlué de sa collègue. Tu
viens avec nous, hein ?
Si le sang ne battait pas encore aussi puissamment contre mes tempes, je
crois que j’éclaterais de rire devant la tête de Thays. Je ne me suis pas fait
une copine avec cette fille et vu son air redoutable, je ne suis pas loin d’en
remercier le ciel.
À suivre,
dans l'intégrale du roman.
Disponible :
Private Affair
Barmaid dans un club de strip-tease, Thays tente de se réinsérer après un
séjour en prison. Mais surtout, elle a un but : se venger de son ancien fiancé
et de sa maîtresse, responsables de sa condamnation.
Quand elle décroche un job plus « honorable » dans une agence de détectives
privés, elle pense pouvoir se servir de sa nouvelle position pour faciliter ses
plans. Mais c'est sans compter sur Joshua, l'un des associés de l’agence. Entre
eux, l’attirance est une évidence, les contacts explosifs.
Mais céder à Joshua tout en utilisant son agence pour se venger ? Mauvaise
idée, très mauvaise idée…
Tapotez pour télécharger.
Disponible :
Indompté
Quand elle découvre sa meilleure amie sauvagement assassinée, Olivia quitte
tout et part sur les traces du passé de la jeune femme, bien décidée à savoir
qui a commis un tel crime.
Ses recherches la conduisent à Colorado Source, où elle rencontre Rock, le
chef des bikers et protecteurs de la ville. Elle est rapidement séduite mais
comprend trop tard qu’il lui a tendu un piège : Rock est charmant, sexy,
irrésistible… indomptable ! Elle n’avait pas prévu de tomber amoureuse.
Surtout pas quand sa vie est en danger… Pour connaître la vérité, elle risque
de devoir affronter l’homme qu’elle aime.
Entre l’aimer et le détester, que va-t-elle choisir ?
Tapotez pour télécharger.
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Juillet 2018
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