Politique de défrichement en France
Politique de défrichement en France
Charbonneau Simon, Padioleau Jean-G. La mise en œuvre d'une politique publique réglementaire : le défrichement des
bois et forêts. In: Revue française de sociologie, 1980, 21-1. pp. 49-75;
doi : 10.2307/3320900;
[Link]
Simon Charbonneau and Jean G. Padioleau : Bringing a new regulating policy into process : the cleaning of woods and forests.
This study examines, in two South-West " forest-clad " counties, the application of the 1 lth Provision of the 24 Dec. 1969 Appropriation
Bill. At the same time, it sketches the theoretical frame of the bringing into process of a regulating public policy in France.
Zusammenfassung
Simon Charbonneau, Jean G. Padioleau : Die Durchführung einer geregelten öffentlichen Politik : die Forstwirtschaft.
Dieser Aufsatz untersucht, in zwei « Walddepartements » in Südwestfrankreich, die Anwendung des Artikels 11 des Finanzgesetzes
von 24.12.1969 zur Forstwirtschaft. Er bietet die Gelegenheit zum Rahmen einer theoretischen Untersuchung über die Anwendung
einer geregelten ôffentlichen Politik in Frankreich.
Résumé
Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau : La mise en œuvre d'une politique publique réglementaire : le défrichement des bois et
forêts.
Cette étude examine, dans deux départements « forestiers » du Sud-Ouest, l'application de l'Article II de la loi de finance du 24-12-
1969 sur le défrichement des bois et forêts. Cette analyse est l'occasion d'esquisser un cadre d'étude théorique de la mise en œuvre
d'une politique publique réglementaire dans le contexte français.
R. franc socioi, XXI, 1980, 49-75
La mise en œuvre
processus au cours duquel des acteurs sociaux et des ressources sont mobilisés
pour réaliser les objectifs d'une politique préalablement définie. L'étude d'une
mise en œuvre (1) nécessite l'examen conjoint des deux faces de l'action
politique distinguée par R. Aron : le programme d'action appliqué à un problème
œuvre des politiques publiques distingue nos recherches des travaux de policy
science, soucieux de mesurer le succès ou l'échec des politiques-programme;
notre point de vue s'écarte aussi des études qui font fi de l'influence des
caractères propres d'une politique publique sur les acteurs responsables de son
exécution. C'est nous semble-t-il, l'une des faiblesses fondamentales d'un grand
l'on puisse construire un modèle global centre-périphérie sans tenir compte des
types de politique publique.
Cette recherche
*
a pu être conduite grâce à 1977; [Link], The Missing Link: The
un financement de la DGRST (action concertée : Study of the Implementation of Social Policy,
théorie de la décision et politique publique). Une Washington, D.C., The Urban Institute, 1975;
version différente de ce texte a été présentée au J.L. Pressman et A.B. Wildavsky,
séminaire GAPAC, « L'analyse des politiques Implementation, Berkeley, University of California Press,
publiques » qui s'est tenu à la Maison des 1974; D.S. Van Meter, CE. Van Horn, «The
Sciences de l'Homme (17 février 1978). Nous tenons Policy Implementation Process : a Conceptual
à remercier les fonctionnaires qui à des titres Framework », in Administration and Society,
divers ont permis de réaliser cette étude en toute vol. 6, n°4, février 1975, pp. 445-488; et le
liberté. numéro spécial « Implementation Analysis » de la
(1) Parmi les principaux travaux étudiant la revue Policy Analysis, été 1975, publié sous la
mise en œuvre des politiques publiques, citons : direction de W. Williams. Un compte-rendu des
E. Bardach, The Implementation Game, ouvrages de Bardach et al. est publié dans la
Cambridge, Mass. Institute of Technology Press, revue Les analyses de la S.E.D.E.I.S., 3. n°
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Revue française de sociologie
La mise en oeuvre d'une politique publique doit être analysée comme une
(policy) aura été légalement définie. Les systèmes d'action sociale désignent des
ensembles plus ou moins organisés d'acteurs occupant des positions hétérogènes
(élites politiques ou administratives, entrepreneurs, etc.) porteurs d'intérêts
multiples qui poursuivent des buts plus ou moins clairs et manipulent des ressources
variables en nature et en volume. Action sociale ? Ceci veut dire que les acteurs
(2) L'analyse développée dans les pages que, Droit de la protection de la Nature et de
suivantes ne prétend donc pas être généralisable à l'Environnement, Paris, L.G.D.J., 1973, pp. 444-
puissance publique visant à obtenir d'acteurs des la présentation formalisée du cadre théorique a
conduites conformes aux normes (ex. : été mise au point après les premières analyses
autorisation,
paiement de taxes) prescrites par des des observations recueillies. La procédure
dispositions législatives et administratives. Si le cadre d'enquête utilisée s'inspire en effet de la démarche
d'analyse offert ici semble généralisable à connue sous le vocable de Grounded Theory
nombre de politiques réglementaires, l'objet singulier (. Glaser et A. Strauss) où l'élaboration
d'une politique n'est pas sans influence sur les théorique et l'examen des données s'interpénétrent
modalités concrètes qu'elle revêt. Cf. notre sans cesse (B. Glaser et A. Strauss, The
Les R. An- Grounded
analyse politiques réglementaires avec Discovery of Theory, Chicago, Aldine,
gelwar, ESSEC, 1978. Les autres types de 1966). En particulier cette construction par la
politique publique définis par Th. Lowi et al. raison critique d'un cadre d'analyse permet de
(distributive, redistributive, institutionnelle) appellent dessiner des univers d'actions possibles. Et
des recherches particulières (Th. Lowi, « précisément, l'analyste, se plaçant en situation
Business, Public
American Policy, Case Studies and d'observateur s'efforce de « révéler », pour parler
Political Theory», World Politics, 16, juillet comme les économistes, les stratégies des acteurs
(3) Ces nouvelles dispositions sont présentées effectivement suivies. Par suite, l'analyse des actions
sous un juridique
angle dans S. Charbonneau, qui n'apparaissent pas dans la réalité devient
« Etude relative à la nouvelle législation sur les essentielle. Cette procédure est, nous semble-t-il,
défrichements », article à paraître dans la Revue un garde- fou utile pour éviter les pièges
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
n'existent jamais que dans leurs rapports d'interaction avec d'autres agents (5).
L'étude de la mise en œuvre décompose ainsi le déploiement d'une politique
décision est le produit d'un système d'action (agents, ressources) dont on examine le
fonctionnement; l'enjeu final est autant que faire se peut de reconstruire le
système d'action global dans lequel se développe la politique publique.
perturbe avec plus ou moins d'ampleur les modalités habituelles de conduite des
agents sociaux concernés. Définir, édicter une mesure, appeler à la mettre en
pratique mobilisent des acteurs ou dérangent des intérêts ou des croyances, font
naître des accords et des conflits. La mise en œuvre crée des problèmes : toute
différence perçue entre les états réels d'une situation et ses états désirés ou
dirait B. de Jouvenel, vise à obtenir que dans des contextes perturbés des agents
sens ? On peut en douter car il n'y aurait pas à proprement parler action entre
les éléments du système mais automatisme, ce qui n'est pas le même chose.
A l'autre extrême, quand dans les opérations de mise en œuvre, tout, c'est-à-dire
s'efforce donc d'établir un ou des ordres plus ou moins heureux entre les
éléments programmés et discrétionnaires. Et ces ordres naissent du fait que les
acteurs respectent et partagent des contraintes, perçoivent des conditions de
succès ou d'échec, repèrent des alternatives, formulent des compromis.
(5) Comme l'écrit M. Weber : « l'action est Autres; (ii) la projection de significations et (iii)
sociale dans le mesure où, du fait de la signifïca- l'influence des représentations qu'ils ont des Au-
tion subjective que l'individu ou les individus qui très et de leurs propres actions,
agissent y attachent, elle tient compte du com- (6) Cette présentation succincte de l'analyse
portement des autres et en est affectée dans son des systèmes d'action sociale doit beaucoup au
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Revue française de sociologie
Dans ce cadre de pensée, l'agent social est d'une manière ou d'une autre
toujours actif : les acteurs sociaux engagés dans une mise en œuvre font face à
des problèmes qu'ils s'efforcent avec plus ou moins de bonheur de cerner et de
dépasser ou non. Les actions entreprises sont dites actions stratégiques
lorsqu'elles présentent une nécessité absolue perçue par l'agent; soit qu'elles
durables sur la manière dont il exerce ses activités. Quant à la stratégie, elle
ou informels qui définissent les identités collectives des agents, qui délimitent les
droits, les responsabilités, les obligations et les ressources légitimes des acteurs.
lorsqu'ils constatent des écarts entre les conduites légitimes, attendues d'une
bureaucratie légale -
(7) Ce caractère flagrant nécessite des remar- P. Self, Bureaucracy or Management, Londres,
ques tant l'étude des organisations est peu diserte G. Bell and Sons, 1965.
à ce propos -
quand elle ne balance pas par (8) M. Zald, "Political Economy : a Frame-
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
doivent sinon résoudre, tout au moins contenir. La complexité est une de ces
organisations,
la complexité désigne l'hétérogénéité et la multiplicité plus ou moins
complexité lorsqu'il perçoit des écarts entre les dispositions générales, abstraites,
formulées par le législateur et les situations concrètes auxquelles il doit faire
face. Ces sentiments de complexité peuvent naître (i) d'objectifs ambigus ou
laxistes que celles inscrites dans les textes semblent nécessaires pour mener à
bien leur mission. Certes les conjonctures de complexité revêtent de multiples
facettes selon les circonstances. Cependant, parmi les problèmes auxquels font
face les politiques réglementaires, un dilemme d'action, nous dirait T. Parsons,
les domine. Ce dilemme d'action, nous semble-t-il, est issu peu ou prou de
tensions entre les pôles de l'« universalisme » et du « particularisme ». Soit Ego
(fonctionnaire, administré, etc.) juge les situations ou les autres acteurs (Alter)
d'après des critères généraux applicables d'une manière universelle aux acteurs
ou aux situations analogues; soit Ego écarte les critères généraux de jugement et
prenons le parti de nous placer plus spécialement ristics of Organizational Environments and
(12) Nous nous appuyons ici sur les travatux five Science Quarterly, 17, 3, sept. 1972,
de la sociologie des organisations et plus spécia-
pp. 313-327.
Iement sur les contributions de John Child, "Or- (13) Faute de place nous nous permettons de
Environment and Perfor- renvoyer aux exemples concrets décrits dans
ganizational structure,
mance, the Role of Strategic Choice", Sociology, R. Angelmar, J. Padioleau, op. cit.
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Revue française de sociologie
chacun doit exécuter et respecter la Règle de droit, préférée pour des raisons
y compris, le cas
vont poindre entre les administrés et les fonctionnaires. En effet, dans la relation
relation avec l'administré (B). « Etant donné votre situation, dit (A) à (B), je vais
vous exempter du paiement de cette taxe bien que les textes ne le prévoient
celle du retrait. Une stratégie qui se veut universaliste tend ainsi vers des actions
Selon H. Simon, une action peut être dite programmée dans la mesure où les
règles et les critères qui définissent les réactions des agents apparaissent
(14) Une description vivante et imagée du cembre 1971, pp. 70-98 : «Plus on comprend,
dilemme d'action universalisme-particularisme moins on surveille la réalisation. Plus on est près
est donnée par Cleus Flavius (pseudonyme d'un de la base, moins on saisit les finalités et les
haut fonctionnaire) dans un article intitulé « Le raisons » (p. 74).
Prince enchaîné », dans la revue Foi et Vie, dé-
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
Toutefois, rien n'assure que la périphérie puisse décider seule ou qu'elle impose
ses vues au centre par suite des phénomènes d'incertitude et de conflit qui
interfèrent.
peut prévoir avec certitude les événements susceptibles d'affecter ses choix ou
(ii) il ne connaît pas avec précision les liens de causalité entre les éléments de son
environnement ;
(b) les caractères intrinsèques à l'environnement : (i) ce dernier est instable ou
pertinente par la périphérie. Les services extérieurs des Ministères et/ ou les
Préfectures sont convaincus de l'hostilité des assujettis potentiels à la règle de
l'universalité; en même temps ils ont le sentiment de ne pas pouvoir les
contrôler. Le retrait est praticable, à la condition de rendre sinon impossible tout
au moins incertaine, la réaction normale du centre. Pour ce faire, la périphérie
encore, persuade celui-ci de l'opportunité d'un retrait. Quel que soit le cas de
figure, discrétion oblige car des publics-surveillants peuvent dénoncer l'abus de
cette stratégie sur le devant de la scène sociale et politique.
55
Revue française de sociologie
trouvait engagé dans une situation de certitude (17). Dans ce cas, les exigences
soit, dans ces situations, le centre demeure l'acteur essentiel responsable des
actions stratégiques.
Au regard du centre, une stratégie particulariste rend plus incertains les effets
inéluctable
(21). Bien au contraire : en face de décisions critiques, caractéristiques d'une
(17) Pour un inventaire de l'influence de ces (19) K.R. MacCrimmon, R.N. Taylor, op.
K.R. MacCrimmon, R.N. Taylor, "Decision (20) Cf. A.H. Van de Ven, A.L. Delbecq :
Making and Problem Solving", dans The Hand- "Determinants of coordination modes within or-
Institution, 1973.
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
empressons-nous
de le dire : pour certains d'entre eux, à cause des inégalités de ressources entre
administrés. L'un des périls de toute stratégie particulariste est de faire naître
chez certains assujettis des doutes générateurs de conflits sur les valeurs de la
constitution organisationnelle d'une politique publique.
Dans un conflit, (i) les auteurs dépendent les uns des autres, (ii) leurs
préférences s'opposent, (iii) la situation est perçue comme conflictuelle. Il est
qualifierons, à la suite de L.R. Pondy (22), de politiques, ces derniers portant sur
des bénéfices liés aux options stratégiques. Tout d'abord les acteurs sociaux
paraissent plus sensibles à des gains ou à des coûts à court terme. Des
observations contrôlées ou des résultats d'expérience en témoignent : les acteurs
sociaux portent plus d'attention aux menaces à court terme qu'aux dividendes
lointains (25). Ensuite, l'impact des coûts et des bénéfices varie selon le degré de
concentration sur des acteurs sociaux : plus les bénéfices d'une option straté-
Concepts and Models ", Administrative Science cratiques servent parfois de paravant ou se trans-
314: "Variations of Organizational Conflict", (25) H. Raiffa, Decision and Analysis, New
Administrative Science Quarterly, vol. 14, 4,
n°
York, Addison-
Wesley, 1968, pp. 91-94;
dec. 1969, pp. 499-505. F. Mosteller et Ph. Nogee, "An Experimental
(23) Cf. J.G. March, H.A. Simon, Les or- Measurement of Utility", Journal of Political
ganisations, Paris, Dunod, 1974, chap. ??, Economy, vol.59, oct. 1951, pp. 371-404;
pp. 1 10-133; R.H. Hall, Organizations: Struc- [Link], Political Organizations, New
ture and Process, Englewood Cliffs, New Jer-
York, Basic Books, 1973, chap. 8 et 10.
sey, Prentice Hall, 1972, chap. VII, pp. 203-243.
57
Revue française de sociologie
gique atteignent des groupes sociaux homogènes et limités en taille plus ces
désintéressent des choix stratégiques quand les coûts et les bénéfices apparaissent
diffus. Si les coûts sont diffus et les bénéfices concentrés des pressions peuvent
être exercées sur l'appareil administratif mais celles-ci seront d'une intensité
limitée. En revanche, selon toute vraisemblance, les pressions seront plus fortes
dans deux situations : (i) des coûts concentrés s'associent avec des bénéfices
diffus, (ii) des coûts et des bénéfices concentrés s'entremêlent. Cependant, ces cas
l'administration dans un autre contexte : dans ce cas, les assujettis, en tout ou partie,
réclament une stratégie qui réduise les coûts, mais l'Administration ne peut
défendre cette politique. Le premier cas laisse, nous semble-t-il, une certaine
(26) J.Q. Wilson, op. cit. Paris, L.G.D.J., 1961, tome I, p. 261). Cette am-
(27) C'est dire l'ambiguïté du recours au biguité n'échappe pas à l'attention de juristes : S.
pouvoir discrétionnaire de l'Administration selon Charbonneau, op. cit.; Ch. Debbasch, «Le dé-
lequel « en présence de circonstances de fait don- clin du contentieux administratif ». Recueil Dal-
telle ou telle décision (...) autrement dit, lorsque ministratif et l'épreuve de l'urbanisme déroga-
sa conduite ne lui est pas dictée à l'avance par le toire », A.J.D.A., janvier 1974, page 3 et suivan-
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
fraction de l'avantage total dont peut bénéficier un seul individu, plus est réduite
supporter seul la charge du financement, plus, enfin, sont élevés les coûts
et de neutralité.
Pour prévenir ou contenir les conflits induits par les options stratégiques du
particularisme ou du retrait, deux dimensions s'imposent aux responsables des
choix stratégiques : le taux d'homogénéité des groupes favorables ou
défavorables
à tel ou tel choix stratégique, et le volume des ressources mobilisables dont
disposent ces derniers. Nous l'avons vu, les menaces de conflits s'élèvent si
riste ou de retrait sans tenir compte de l'homogénéité des cibles. Aussi, l'appareil
administratif préfère-t-il, pouvons-nous conjecturer, scinder les publics atteints
catégorie,
tandis que l'Administration peut faire valoir les états totalement différents
des autres catégories. Ainsi, pour conclure, la gestion de conflits éventuels
associée aux conjonctures de complexité et d'incertitude incite-t-elle l'appareil
administratif à user de stratégies mixtes, où s'entremêlent des éléments d'univer-
(28) M. Oison, The Logic of Collective Ac- (29) Ce point de vue est développé dans no-
tion, Cambridge, Mass., Harvard University tre étude avec R. Engelmar sur les politiques
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Revue française de sociologie
aux yeux des « entrepreneurs technocrates » car l'objet des dispositions apparaît
n'est pas sans atouts. D'abord, elle accroît la légitimité des dispositions auprès
pour l'essentiel des travaux d'étudiants de clare : « Si une taxe était annoncée à l'avance, on
l'A.D.S.S.A. (A.M. Bergon, J.L. Gilardi, M. Ma- se précipiterait pour défricher avant qu'elle ne
ruani, G. Sambe) effectués sous notre direction soit entrée en application », J. O. Débats, Sénat,
au cours de l'année universitaire 1974-1975. 18-12-1969, p. 1822.
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
faire valoir leurs points de vue; elle peut réduire les erreurs de jugement; elle
informe l'appareil central des problèmes futurs de mise en œuvre et des acteurs
imprécis appelle des aménagements. En quelque sorte le texte est un essai dont la
transformation, pour parler comme les amateurs de rugby, va s'effectuer au
collaboration
(33). Pour être bref, ces « transactions » respectent les principes de fond du
projet (autorisation préalable, taxe) mais l'adjonction expresse d'exemptions,
d'exceptions ou de conditions d'application, pour la plupart à la demande de
parlementaires, compliqueront l'action des fonctionnaires. L'essentiel est surtout
ailleurs -
ce qui n'échappe pas à l'expérience politique des représentants des
intérêts agro-forestiers au Parlement. Dans l'ensemble, le texte final permet des
latitudes d'appréciation et d'action importantes aux unités périphériques de
l'appareil bureaucratique sur lesquelles eux-mêmes ou leurs mandants ne sont
jouant sur les latitudes d'action et d'appréciation laissées dans le texte législatif,
ne va-t-elle pas pour répondre aux demandes réelles ou fictives d'assujettis
récalcitrants, faire prévaloir des stratégies particularistes ou de retrait ?
La Direction des Forêts n'ignore pas en effet le laisser-aller de nombreuses
ayant
marque, op. cit. En particulier, le texte législatif pour objet la « codification des circulaires exis-
prévoit l'exemption du paiement de la taxe pour tantes, relatives au défrichement des bois » ; le
« les défrichements situés dans les zones définies 30 novembre 1967 une autre circulaire sur la
par décret après avis conforme du ou des « protection des espaces boisés dans les commu-
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Revue française de sociologie
tactique (37) du centre. Cette procédure fait l'économie d'un décret et réduit
équilibre biologique » (...) je vous demande, écrit le Directeur des Forêts aux Préfets,
de vous inspirer des considérations suivantes pour appliquer cette disposition.
Le législateur a voulu manifestement étendre les pouvoirs donnés au
gouvernement pour s'opposer à des défrichements dans des cas ne rentrant pas dans les
sept premiers paragraphes de l'a. 158, mais susceptibles néanmoins d'entraîner
des nuisances pour la collectivité. Peu de précisions figurent dans les travaux
mentale, ne reçoivent pas de textes d'application, produits dérivés, en ce qui concerne les bois
Revue de Droit Public, juillet-août 1974, p. 1043 provenant de reboisements exécutés en applica-
et [Link]. S. Charbonneau, op. cit., sur les tion du titre V du code ; 8) à l'équilibre biolo-
implications juridiques de ces pratiques. gique d'une région. Jusqu'en 1 908 il n'existait
(39) L'imposition d'une taxe, estiment les que les six premiers de refus motifs d'autorisa-
ture, peut provoquer une régulation des défri- septième cas a été rajouté
par une loi du 12 mai
chements en dissuadant certaines des spécula- 1908. Une loi du 22 mai 1971 a rajouté un
tions agricoles ou immobilières dont la rentabi- dernier motif: dans les zones qui font l'objet
lité s'avère à l'époque supérieure à celle de la d'un plan d'aménagement rural, l'administration
sylviculture. pourra s'opposer à un défrichement susceptible
(40) Un bois peut être conservé lorsqu'il est d'entraîner une rupture de l'équilibre agro-sylvo-
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
la loi pose le principe d'un examen individuel des projets de défrichement. Qui
plus est, malgré les dispositions claires de l'article 157 du Code forestier, la
circulaire du 12 janvier 1970 permet aux Préfets d'accorder l'autorisation du
défrichement sur délégation du Ministre, c'est-à-dire, en fait, le Directeur
Départemental de l'Agriculture (43). Si celui-ci estime qu'il y a lieu d'assortir
l'autorisation de réserves, le Ministère interviendra en dernier ressort. Ainsi, la volonté
périphérie -
(43) Selon . 157 du Code forestier, (44) Renseignements pris dans une note in-
« l'autorisation est délivrée par le Ministre de terne non publiée du Service Forêtsdes rédigée
l'Agriculture après reconnaissance de l'état des par le Chef du Bureau de l'Aménagement Fon-
bois et après avis du Préfet ». En conséquence, si cier (mai 1975); ces renseignements été ont
le Préfet veut respecter à la lettre l'article 157, il confirmés par des entretiens à Paris (juillet 1976)
devra se consulter lui-même avant de prendre sa etdans l'un des départements étudiés (septembre
décision ! On peut s'interroger aussi sur la léga- 1976).
63
Revue française de sociologie
tion administrative. Les massifs forestiers présents dans ces régions sont
en d'autres termes,
ces massifs ne sont ni trop petits, ni trop grands. Enfin, par comparaison avec
lequel il veut s'appuyer recouvre de facto un objet très hétérogène. Ces tensions
n'échappent pas au centre qui en coopération avec les appareils périphériques
générales sur des plans d'aménagement rural ou d'occupation des sols mais à
fournir un argumentaire circonstancié. Pour ce faire, si l'Administration veut
réaliser ses ambitions, elle doit s'engager dans des « études spécifiques
(45) Id. note interne, p. 2. (48) Note interne, op. cit. Entretiens Paris et
(46) Circulaire PN 3019 NS. périphérie.
(47) Id. la dernière expression est extraite de (49) Circulaire PN 3019 NS; note in-
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
tribunaux (50).
En dépit de ces obstacles, des études de ce type ont pu être réalisées avec
d'ensemble demeure une chose difficile dans les départements où les conditions
rapportées ci-dessus sont pour la plupart moins saillantes. Dans ces contextes, la
périphérie peut, au grand jour, faire sienne la stratégie du retrait, ou si les
fonctionnaires locaux s'opposent au défrichement, ils le feront en prenant grand
région, le retrait est d'abord la règle ! Qui plus est, cette stratégie du retrait reçoit
(50) Dans
ce but la circulaire du 29 septem-
les entretiens effectués à Paris et dans les dépar-
bre 1 970
fournit un inventaire de conditions : tements.
taux de boisement de la région considérée; ca- (52) Comme en témoigne la correspondance
dence des défrichements réalisés pendant les der- de l'ingénieur en chef du Génie Rural des Eaux
nières années; etc. De plus, une circulaire du et Forêts, chef du Service Régional d'Aménage-
Service des Forêts SF 3024, en date du 12 ment Forestier, adressée au chef du Service des
août 1971, adressé aux Préfets définit les « direc- Forêts du Ministère, « après concertation avec les
forestière Ces dernières, des Directeurs Ré-
tives de politique ». pré-
cinq D.D.A., et consultation
l'aménagement global du territoire et de la faire nal des Forêts, menées au cours de ces derniers
participer à la politique d'amélioration des res- mois» (lettre du 8/1/1973).
sources naturelles décidée par le Gouverne- (53) Mission Interministérielle pour l'Amé-
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Revue française de sociologie
tion s'élèvent au nombre de ... deux, qui seront d'ailleurs ratifiés par le Conseil
d'Etat. Dans ces deux affaires, les D.D.A. disposent d'un dossier technique bien
étayé dont on a pris soin de vérifier au préalable avec le centre la pertinence des
arguments au regard de la doctrine du Conseil d'Etat; des publics externes (ex.
Ministère de l'Environnement, associations) interviennent; le poids politique de
ces deux propriétaires apparaît faible; les préfets donnent leur accord; enfin,
pour l'Administration, il s'agit de faire un exemple (55). Le succès auprès du
Conseil d'Etat est d'importance. D'abord, du point de vue du centre : ces affaires
créent un précédent pour les massifs forestiers étendus; ensuite, les services
trouve aussi son fondement dans la concentration des coûts, les capacités de
mobilisation et de contrôle de groupes sociaux locaux susceptibles d'être atteints
par les oppositions à défricher. Les élus du Sud-Ouest ont été les plus actifs et les
plus efficaces lors des débats au Parlement; des syndicats agricoles et sylvicoles
locales (57); depuis longtemps les services forestiers ferment volontiers les yeux sur
(55) Pour étudier ces deux affaires, nous Conseil d'Etat concourt à la recherche de solu-
de notes internes et de lettres échangées entre ment rural dans cette grande région forestière »;
Paris et la périphérie. c'est à ses yeux une occasion de mettre en place
(56) Ainsi, dans une lettre adressée par un un moyen réglementaire, « par exemple une ins-
haut fonctionnaire du Service des Forêts à un truction du Ministre de l'Agriculture établie sur
gnement à tirer des arrêts du Conseil d'Etat trai- (57) Cf. à ce propos S. Charbonneau, op.
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Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
donné. Ce type de rapports est caractéristique des liens qui s'établissent entre les
D.D.A. et les communes. Ces dernières ou les sections de communes possèdent
dans le Sud-Ouest des domaines forestiers importants (60). Selon les textes
que les autres collectivités ne seraient soumises à aucune condition (62). Mais les
fonctionnaires forestiers à tous les échelons ne l'ignorent pas : les relations avec
les collectivités locales ne sont pas du même type que celles entretenues avec des
personnes privées. Les services forestiers critiquent les communes « factieuses »
apparaissent avant tout soucieux d'entretenir de bons rapports avec les édiles
municipaux et les conseils généraux; les préfets peuvent aussi faire valoir, en
peuvent compter sur le soutien des parlementaires mais aussi le cas échéant sur
(59) Lettres adressées par les départements à Forestier « Aquitaine » évalue la répartition de la
Paris, 1971-1973. propriété dans le Massif des Landes de Gascogne
(60) Le Service Régional d'Aménagement de la façon suivante :
ble de règles spéciales d'ordre public dérogatoires (62) Parmi ces réserves, citons notamment :
au droit commun et déterminées par le Code les garanties de l'aménagement forestier, respect
forestier en vue d'assurer la conservation et la de l'aménagement de l'espace rural, etc.
mise en valeur des bois et forêts auxquels elles (63) Cf. l'article pionnier de J.P. Worms,
s'appliquent dans l'intérêt supérieur de la nation « Le préfet et ses notables », Sociologie du tra-
(planifïcation des travaux et des coupes de bois), vail, 8, 3, 1966, pp. 249-276.
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Revue française de sociologie
assujettis qui, s'ils disposent de ressources vont tenter de s'y soustraire. Dès lors,
à la lumière du schéma développé supra, les problèmes vont s'accroître et,
partant, les pressions sur les services périphériques.
(64) Ces rivalités sont décrites dans la thèse (65) Cette idée n'est pas nouvelle. Un décret
de D. Bayard sur « Les Directions Départemen- du 2 mai 1848 avait prévu de faire payer l'auto-
3e Uni-
tales de l'Equipement ». Thèse de Cycle, risation de défrichement le partage de la par
Forêts à Paris : « la procédure de délivrance du ment. Voir Ch. Guyot, Cours de droit forestier,
permis de construire subordonnée à l'avis de 1908-1910, Paris, p. 831.
l'Ingénieur des Eaux et Forêts n'est pas respectée (66) Cf. sur ce point, les analyses de
d'une façon satisfaisante » (1973)... S. Charbonneau (op. cit.); J. Lamarque {op. cit.).
68
Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
l'imposition nécessite d'être relativement élevée. Mais ceci risque de créer des injustices
et le cas échéant des actions en retour. Aussi le texte législatif sous la pression
D'entrée, la mise en oeuvre d'une taxe place le centre dans une situation
réagissent pas puisqu'ils peuvent imputer le montant de la taxe à des tiers... les
consommateurs (69). A défaut d'avoir recours à cette option, sylviculteurs et
que « la taxe est due pour tout défrichement imposable réalisé à compter du
1er/ 1 / 1 970 ». Ce n'est donc plus l'acte de défrichement qui est pris en
sa protection.
69
Revue française de sociologie
des notes internes en font foi, les préfets et des D.D.A. des deux départements
laissent reconquérir le « temps perdu » par quelques agriculteurs afin d'assurer
le passage sans trop de heurts à la nouvelle législation.
et/ou sont
succèdent avec les préfets et les services forestiers locaux; des élus interviennent
auprès du Ministre et de son cabinet; le Conseil Général se réunit en session
administrations locales ;
à présent, le Ministre -
ou le Secrétaire d'Etat -
de
l'Agriculture écrit lui-même aux Préfets (71). Les résultats des démarches des groupes
d'intérêts ne sont pas minces. Sans entrer dans trop de détails la circulaire du
18/1/1971 s'écarte de la loi, et dans certains cas, aux dires des juristes, elle
prend même une réelle liberté par rapport à la volonté du législateur (72).
L'exégèse de ce texte n'est pas en effet sans surprendre. Ainsi, parmi les
opérations non imposables figurent les « défrichements nécessaires à la création
inclure des territoires affectés à la culture ou aux pâturages, peut être mis à
l'étude par les services compétents en particulier par les Directions
Départementales de l'Agriculture et les services de la protection civile ». Or, cette dernière
disposition qui permet l'encadrement des défrichements apparaît d'emblée
inapplicable à l'une des D.D.A. (73), tant et si bien qu'une lettre du Secrétaire d'Etat,
adressée en date du 18 mai 1971 au Préfet de la Région d'Aquitaine, « décide »
les intérêts sylvicoles et agricoles (74). De plus cette lettre ministérielle, dont la
Région Aquitaine du 1er mars 1971. tection du massif forestier contre les incendies
(72) S. Charbonneau, op. cit., J. Lamarque, (...) (rôle de pare-feu des cultures envisagées;
op. cit. facilités d'accès au massif boisé; création de
(73) Lettre Directeur Départemental
du de points d'eau), etc. Comme le remarquent
l'Agriculture adressée au Ministre le 24/3/1971. S. Charbonneau, op. cit., J. Lamarque, op. cit.,
(74) Le Secrétaire d'Etat écrit : « Après avoir nombre de ces conditions correspondent parfai-
fait étudier ce problème conjointement par les tement aux nécessités de la maisiculture inten-
70
Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
sociaux dont la puissance réside moins dans leur poids économique stricto sensu
que dans leur organisation collective. L'exemple des petits agriculteurs dans l'un
des départements où le M.O.D.E.F. est bien implanté illustre cette situation. A la
suite de protestations et de menaces ouvertes d'action collective, le Ministre de
l'Agriculture demande par lettre au Préfet d'exonérer de la taxe les petites
celui où l'assujetti est un notable dont le poids politique paraît élevé au Préfet et
guère d'une affaire à l'autre (appels au Préfet et aux élus) mais le récalcitrant
cordiales » comme l'écrit l'un d'entre eux (77). Dans la plupart de ces cas, les
D.D.A. tergiversent dans l'attente d'une directive précise du Préfet. Dans
d'autres circonstances beaucoup plus nombreuses -
des personnes privées s'efforcent de ne pas payer tribut à l'Etat par l'exercice de
plusieurs manœuvres ou par l'emploi de ressources spécifiques de pression. Ces
affaires recouvrent les dossiers de grandes exploitations agricoles ou d'intérêts
agro-alimentaires. La connaissance précoce du projet de loi permet d'abord à
nombre d'entre eux d'effectuer en temps voulu des demandes de défrichement
permettant l'exonération de la taxe. Ensuite les entreprises, en particulier celles
(75) Lettre du Ministre au Préfet : « Les affaire qui va faire un bruit considérable (...).
exploitants agricoles dont la superficie est infé- J'accepterai d'aller à la bataille mais il faudra
rieure au plafond fixé par la réglementation des cependant assurer nos arrières si nous prenons
cumuls pourront utiliser en une seule fois cinq une position de combat (...). Malheureusement
droits annuels successifs à l'exonération de la l'on touche à l'une de ces « vieilles idoles » que
taxe concernant les défrichements agricoles infé- l'on encense par habitude, et tout le mal est là ».
rieurs à 1 ha», etc. (Lettre du 8 juin 1971). (77) Ce « Président» termine lettre
sa par
(76) A titre d'exemple, ces propos d'un di- une formule digne de figurer dans l'anthologie
recteur de D.D.A. écrits en marge d'un dossier : des propos du notable gascon : « Je demande à la
« Le Président X a fait un « foin » extraordinaire collectivité de me dire merci ».
71
Revue française de sociologie
attention aux requêtes des intérêts locaux organisés ou à celles des notables et
responsables sont d'ailleurs des « propriétaires absents ». Dans ces cas la périphérie
légitime des demandes locales incitent les D.D.A. ou les Préfectures à les
prendre en charge quand elles apparaissent transmises par des organisations
représentatives (79).
Enfin, une autre source de variation apparaît dans l'établissement et le
recouvrement de la taxe. Bien que les deux départements aient des taux de
boisement proches, l'empressement des services forestiers à faire respecter la
volonté du législateur varie de l'un à l'autre. En effet, dans l'un des
départements
-
appelé A -
par suite de l'homogénéité, de la concentration et de
l'organisation des intérêts agricoles, de la proximité -
d'aucuns diraient de la
promiscuité -
des cercles politico-administratifs et professionnels, la D.D.A. et
la préfecture ne sont pas très rigoristes (80). Mieux encore, les services locaux
par l'intermédiaire d'actes d'influence, invisibles au regard du centre, conseillent
les petits exploitants dans la présentation des dossiers afin qu'ils puissent jouir
d'exonérations (81). A l'inverse, dans le département -
dénommé -
le style
elles ne sont pas plus le résultat de nébuleux effets de système que le produit
(78) S. Charbonneau, op. cit., J. Lamarque, internes inexistantes. Par contre, dans le départe-
une légitimité aux intérêts professionnels est fort Par ailleurs, dans le département les syndicats
bien analysé par E. Suleiman, dans Les hauts- sylvicoles et agricoles ont pour voisins de pa-
aussi dans les modalités d'organisation et dans jouent un rôle considérable dans la tendance qui
des traces du travail administratif. Dans le dépar- se dessine à partir de 1974.
tement B: les dossiers sont réduits; les notes
72
Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
TABLEAU. -
Défrichements autorisés de 1968 à 1975
Département A
Défrichements
autorisés (N) 23 39 14 53 60 84 57
Défrichements
refusés
Superficie
autorisée (ha) -
3 045 743 694 2 427 822 980 354
Défrichements
soumis
à la taxe (N) 1 4 24 35 49 50
#
1 092 ha.
Département
Défrichements
autorisés (N) 2 129 400 345 560 507 374 237
Défrichements
1*
refusés
Superficie
autorisée (ha) 950 9 353 3 799 3 401 4 401 2 875 2 400 1 593
Défrichements
soumis
à la taxe (N) - -
19 7 16 40 48 23
•
48 ha 04.
trations usent ici et là de modes particularistes d'action mais sans perdre de vue
73
Revue française de sociologie
1er à plus de rigueur dans l'application de la taxe (84). Dès lors dans un contexte
d'influence, toutes les actions dérogatoires à la Règle de droit l'ont été avec
puissant ?
situation plus favorable pour poursuivre des objectifs voulus par le législateur.
En conséquence, il apparaît nécessaire de s'interroger sur Y à-propos de stratégies
l'était dans les conditions antérieures (...); l'expérience a montré que rien n'est
(84) Ainsi le Secrétaire d'Etat demande dans (85) En particulier les économistes publiant
une lettre aux préfets de la région « de bien dans The Journal of Political Economy, The
vouloir faire procéder à un contrôle systéma-
'
Journal of Law and Economies. Une utile recen-
tique et plus sévère permettant de s'assurer que sion de ces travaux est fournie dans H.J. Le-
les conditions nécessaires sont bien remplies page, Demain le Capitalisme, Paris, le Livre de
avant que soit accordée l'exonération de la taxe Poche, 1978, chap. VI.
sur le défrichement dont il s'agit » (lettre du 9/ (86) Cf. Jean G. Padioleau, « La lutte contre
4/1974). De même une lettre de l'Ingénieur Gé- le tabagisme : action politique et régulation éta-
néral chargé de Région demande aux Directeurs tique de la vie quotidienne », Revue française de
de D.D.A., « d'être plus vigilants que jamais en science politique, vol. 27, n°
6, décembre 1977,
la matière » (lettre du 19 juillet 1974). pp. 932-959.
74
Simon Charbonneau et Jean G. Padioleau
plus inaccessible à l'influence du droit que les phénomènes qui découlent des
sources les plus fondamentales de l'activité économique (...). Dans une économie
fondée sur une interprétation universelle des marchés, les succès secondaires et
accidentels que peut obtenir une prescription légale sont soustraits dans une
réussit à s'imposer, les intéressés peuvent même défigurer l'objectif que ses
auteurs ont voulu lui donner jusqu'à le transformer en son contraire. Cela est
arrivé souvent » (87). Pour notre part nous nous contenterons de dire que la
force effective du règlement ou de la sanction économique ne saurait être établie
d'une manière générale mais seulement de cas en cas. C'est dire l'urgence
d'analyses concrètes de politiques publiques avant de pouvoir formuler des
conclusions avec quelque assurance et sans dogmatisme sur les relations entre le
centre et les périphéries.
Simon Charbonneau
Université de Bordeaux I
Jean G. Padioleau
(87) M. Weber, Economie et Société, Paris, Pion, 1971, tomel, pp. 348-349.
75