Le retour de Linlin à Saint-Nirols
Le retour de Linlin à Saint-Nirols
Saint-Nirols
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Saint-Nirols ne serait qu'un point ordinaire sur la carte de France si ce n'était pas le
village des momies...
Le décor servant de cadre au roman est peint avec quatre couleurs, le noir du charbon,
le blanc de la neige, le bleu du ciel et le rouge du sang...
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Ces faits sont totalement fictifs mais, par honnêteté, respect et devoir moral, il faut préciser
qu'un haut fait d'armes s'est réellement déroulé dans la région servant d'écrin au roman.
A Estivareilles, le 22 août 1944, les FFI ont contraint une colonne allemande comptant
environ 850 hommes à la reddition au terme de rudes et sanglants combats.
Cette œuvre de fiction se déroule au début des années soixante, une période antérieure
à la loi Evin sur l'alcool et le tabac.
Bien que la loi Marthe Richard du 13 avril 1946 ait imposé la fermeture des maisons de
tolérance en France, les lieux de débauche et de pratiques sexuelles tarifées existaient toujours
et connaissaient une intense activité dans les grandes villes à l'époque dans laquelle se déroule
le roman.
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Automne
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Six heures quarante cinq, un matin de septembre 1961. Premier client du Camerlot à cette
heure matinale, Alain, dit Linlin, est assis à sa place habituelle avec son pot de rouge et son
verre.
L'homme doit son surnom à sa sœur Andrée quand elle a commencé de parler. Il lui était
plus facile de dire Linlin que Alain. Un jour où des camarades de classe étaient venus jouer chez
leur copain Alain, ils ont entendu sa sœur l'appeler Linlin. Cela n'était pas tombé dans l'oreille
de sourds car depuis ce jour tout le monde a appelé le fils du notaire Linlin. Maître Mounier,
homme de la haute, n'avait pas du tout apprécié que son fils soit affublé de ce sobriquet à
connotation bien trop populaire.
Derrière son comptoir, Maurice Tabarin essuie des soucoupes et des tasses tout en
regardant ce personnage pittoresque qu’il aime bien et il se remémore alors son retour au
village il y a trois ans de cela.
Son contrat dans la légion étrangère étant arrivé à expiration, Linlin est revenu à Saint-
Nirols par un bel après-midi d’été de 1958.
Le superbe cabriolet blanc à la sellerie en cuir rouge grimpait avec aisance la côte du
Pertuiset. La mélodie du gros V8 procurait un intense plaisir à son conducteur qui, cheveux au
vent, portant des lunettes de soleil et avec le coude à la portière, savourait des airs à la mode
diffusés par l’auto radio. A l’arrière, assis sur la banquette, deux splendides dogues allemands,
l’un noir avec la poitrine blanche et l’autre, un superbe arlequin.
Linlin avait acheté la voiture et les chiens à Marseille où il était resté une semaine après
sa descente du bateau en provenance d’Alger. Il avait de bons potes dans la cité phocéenne.
Il connaissait très bien Marseille pour y avoir passé ses permissions sans rentrer à Saint-
Nirols. Aux décès de sa sœur et de son père, il avait obtenu des perms spéciales mais, après
avoir débarqué, il n’était pas allé plus loin. C’était trop dur pour lui de revenir au village pour les
accompagner au cimetière. Il leur avait infligé beaucoup de peine lors de son engagement dans
la légion, son départ avait été une fuite, un abandon. N’ayant pas eu le courage de revenir au
pays, il s’était étourdi et assommé dans les bars et les boites du vieux port.
Linlin habitera la ferme héritée de son père et qu’un couple d’agriculteurs exploite en
fermage. Ils pourront rester car il aura son indépendance dans une annexe qu’il a fait aménager
et meubler avant son retour. Amoureux des chevaux, il en achètera et pourra ainsi pratiquer
intensément et librement sa passion sur les chemins autour de son village.
Il avait fait une halte à Saint-Maurice, le temps d’acheter quelques cannettes de bière qu’il
avait déposées à côté de lui sur la banquette. L'Aronde break de la gendarmerie stationnait à la
sortie du village. Alors qu'il s'en approchait, un képi s'était placé au milieu de la route. Immobile,
les mains calées par les pouces glissés derrière le ceinturon, le gendarme attendait la voiture.
La main droite avait quitté son reposoir et présenté sa paume pour ordonner l’arrêt. Linlin avait
froncé les sourcils en tapotant le volant puis avait souri au chef qui s’avançait vers lui et qui avait
déclaré après un salut militaire :
- contrôle de gendarmerie, veuillez présenter les papiers du véhicule s'il vous plaît.
- alors Jean-Claude, on ne reconnaît pas son vieux pote ?
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avaient été beaux mais qui n'étaient plus que ruines rouillées, fissurées, moussues et sans fleurs.
Ces grandes familles n'offraient aujourd’hui qu'un bien triste spectacle.
Linlin avait eu envie de faire un pied de nez à tous ces invulnérables, ces éternels, ces
importants, ces indispensables qui étaient à ses pieds, morts et oubliés dans leurs palais
délabrés, abandonnés de tous.
Le temps avait fait son œuvre sur leur dernière forteresse. Linlin aurait voulu voir le sol
s’ouvrir pour engloutir toutes ces prétentions architecturales.
A l’angle d’une allée, un de ces riches tombeaux avait attiré son attention. Linlin s’en était
approché et avait souri à la lecture de l’épitaphe gravée dans le marbre, « gens ordinaires et
insignifiants de leur vivant, famille princière pour l’éternité dans son palais ». le nom des
occupants avait vaguement rappelé quelque chose à Linlin.
- Joannès Pitoulet 1880 - 1914
- Rosalie Plantin, son épouse 1881 - 1951
- Maurice Pitoulet, (dit Momo) 1901 - 1946
Plus loin, il avait franchement rigolé en lisant sur une tombe, « ci-gît, au terme d'une vie
de malheurs, de souffrances et de frustrations, une femme enfin comblée... par six pieds de
terre ». Deux allées plus loin et toujours à propos d'une femme, ce sera, « elle a enfin trouvé
ce dont elle a toujours rêvé... la paix ».
Avant de quitter le cimetière, de loin, Linlin avait jeté un dernier coup d’œil sur la tombe
toute simple de sa famille en appréciant cette modestie.
L’attention des boulistes sur la place avait été attirée par l’auto radio de la grande
décapotable qui diffusait un air de jazz à plein volume.
Les têtes s'étaient tournées dans la direction de l’auto qui avait stoppé en klaxonnant. Linlin
s’était assis sur le dossier de son siège et avait souri aux pétanqueurs. Il avait reconnu quelques
types avec qui il avait été à l'école autrefois. Il avait ôté ses lunettes de soleil, un pétanqueur
avait crié :
- putain, mais c’est Linlin !
- eh oui, c’est moi, c’est la quille alors j’offre une tournée générale !
La partie de boules avait été arrêtée illico et tout le monde s'était retrouvé devant le
comptoir du Camerlot. Tabarin avait salué le nouveau qu’il ne connaissait pas, et Mme Lucie
s’était approchée en s’essuyant les mains sur son tablier.
- cinq heures, c’est l’heure de l’apéro !
Linlin avait jeté un gros billet sur le comptoir en commandant :
- patron, du jaune pour tout le monde !
Il avait avalé son verre d’un trait. On l’avait interrogé sur ses blessures en Indochine, il
avait répondu :
- vous voulez voir mes trous ?
Linlin avait enlevé sa chemise et montré son dos. Des murmures s’étaient échappés devant
le comptoir à la vue de trois gros cratères violacés. Mme Lucie avait poussé un petit cri, il l'avait
regardée et, souriant :
- les lapins ressentent la même chose quand on les plombe à la chasse. Sur le
moment ça fait bizarre puis ça se corse très vite. J'en ai bavé pendant trois jours
avant d'être rapatrié en hélico de cette maudite cuvette de Diên Biên Phu. C'est bien
fait pour ma gueule, je n'avais rien à foutre là-bas car je n'étais pas chez moi. C'est la
politique qui commande avec nos penseurs, nos décideurs, nos m'as-tu-vu de
service avec leurs intérêts et ceux de la patrie. De la foutaise tout ça, les discours
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pour les beaux parleurs et le casse pipe pour les porte-flingues, les manars du
pétard au service des grandes et nobles causes. Là-bas les copains tombaient
comme des mouches. J'ai bien cru y rester lorsque j'ai eu la peau trouée. A ce
moment je me suis dit que j'aurais été bien mieux chez moi, ici, à Saint-Nirols, dans
un bon lit pour ne pas crever par terre comme une bête !
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Le dîner avait été excellent et le Bordeaux grand cru aidant, Linlin appelait le docteur beau
frère, Charles s’en amusait mais Mireille faisait la gueule. A présent ils se tutoyaient, Linlin avait
complimenté Mireille, « t’es belle comme une miss ! » mais la miss n’avait pas apprécié. Maria
pleurait à chaudes larmes chaque fois qu’elle apportait quelque chose à table, ce qui avait le
don d’exaspérer Mireille.
Le repas terminé, Linlin avait décliné l’invitation de Charles à rester pour la nuit et s'était
retiré. Désormais c’était chez lui, à la ferme, qu’il allait dormir. Sur le chemin du retour,
remarquant que le Camerlot était encore ouvert, il s’y était arrêté. Les chiens dormaient en
boule sur la banquette arrière de l'auto. Linlin avait poussé la porte du café presque désert à
cette heure tardive. Maurice avait remarqué son état et jeté un coup d’œil à Lucie dont le regard
était plein de compassion à l’égard de son nouveau client. Linlin, bien allumé :
- vous voyez, je n’ai pas été long pour revenir !
Il s’était approché du bar et s’y était calé à côté d’un type qu’il avait rencontré l'après-midi
lors de son arrivée dans le village. Linlin avait posé de nombreuses questions à son voisin tout
en éclusant un canon. Il avait des souvenirs de Saint-Nirols d’avant son engagement. Cela faisait
une paye, alors il avait voulu tout savoir, sa curiosité devait être satisfaite.
Linlin devait prendre connaissance de l’évolution des choses. La vie du village avait continué
sans lui, des gens connus et des amis n'étaient plus de ce monde, il devait réapprendre Saint-
Nirols. Tous ces changements l'avaient chagriné car en Indochine et en Algérie, lorsqu'il pensait
à son village, il se l'imaginait tel qu'il l’avait laissé. Linlin avait demandé, « qu'est devenu
Morteau, il est toujours avec sa Louise ? Et Ginette, bon Dieu qu'elle était belle ! Elle est mariée ?
Oui ? Ah bon ! Avec qui ? Non ! C'est pas vrai, avec ce con ? Pas possible ! Patron, remettez ça !
A la nôtre ! Je suis crevé, faut que j'aille pioncer, j'ai prévenu les fermiers de mon arrivée, allez
salut la compagnie, à demain ! ».
Maurice avait secoué la tête en disant :
- je crois qu’on a hérité d’une sacrée vedette !
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une momie puis une autre, Maurice sourit car deux momies font un entier... et puis sa collection
s'est tellement étoffée qu'il a oublié la provenance de la majorité d'entre eux.
Quelques jours plus tard, en fin d'après-midi, la porte du Camerlot s’ouvre pour laisser
entrer l’homme d’église en soutane, il porte la main à son calot et salue tout le monde.
Près du poêle, à sa place habituelle, Linlin s’éveille à la vue du calotin :
- croa croa, voilà le corbeau avec sa bible ambulante !
Le prêtre feint de n’avoir rien entendu, mais l’impertinent insiste :
- les curés au bistrot, il n'y a rien de tel pour vider les églises !
- mais non mon fils pas du tout, si vous étiez venu à la messe dimanche vous auriez
pu constater que l’église était bien remplie !
- dimanche je n’y suis pas allé car je n’avais pas mon parapluie !
- mais il n’a pas plu dimanche si je ne m’abuse mon fils !
- c’est vrai, mais ma place c’est toujours au fond, près des bénitiers, alors ça arrose
dur dans le secteur avec toutes les paluches dans la flotte et les signes de croix
derrière, ça gicle de partout, merci la douche !
- si cela pouvait expliquer votre absence dans la maison du seigneur ce ne serait pas
bien grave. Hélas la raison exprime quelque chose d’inquiétant et cela m’attriste
beaucoup mon ami. Vous êtes perdu si vous vous obstinez dans cette voix. Pas de
paradis, je vous plains et je prie sincèrement pour vous mon fils !
- merci papa, à la vôtre, mais j’y crois pas à votre machin, et encore heureux que ça
n’existe pas parce que ça me ferait bien chier de retrouver là-haut tous ceux que
je peux pas encadrer ici-bas !
Linlin lève son verre et le vide d’un trait.
Le curé hausse les épaules en levant les yeux au ciel puis rejoint la grande table derrière
le billard. Il prend place à côté de Philippe Gauthier, maire du village et patron de l’usine
métallurgique locale. Mr le curé vient parfois prendre un verre avec quelques personnalités du
village mais il ne reste jamais très longtemps. Autour de la table se trouvent Mr Mercier le vieux
docteur à la retraite et Anselme Sansonnet, l’instituteur, avec ses lunettes au bout du nez. A ses
côtés, Edouard Valmont, dentiste et président de la société de chasse locale.
Derrière le comptoir, Lucie a les yeux de Chimène envers cet homme si bien de sa personne
comme elle dit souvent. Il faut dire que Valmont fait quelquefois le baise main à Lucie, ce qui
lui fait rosir les joues et un petit frisson dans le dos. Quel homme, quel prince, ça la rend toute
chose, elle adore ça.
Il est vrai qu'Edouard Valmont c'est la distinction. C’est un bel homme de grande taille au
regard d'un bleu intense, une chevelure grisonnante et arborant une cicatrice sur la pommette
gauche suite à une chute de cheval sur un chemin pierreux de la commune. Toujours à l’écoute
d’autrui, curieux, manifestement très intéressé et amusé par les histoires des uns et des autres
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qui se racontent au café. C’est un bon dentiste estimé par sa clientèle et faisant l’unanimité
auprès des femmes de Saint-Nirols qui disent toutes qu’il est beau et qu’il marque bien avec sa
blouse blanche. En bref, Valmont, c’est la classe.
Ce passionné de chasse possède une riche bibliothèque sur toutes les pratiques de chasse
qu’il adore expliquer. C’est un connaisseur mais un mauvais tireur, Edouard est un chasseur
maladroit. Son cabinet ne désemplit pas mais il s’autorise toujours un break en fin d‘après-midi
entre deux patients pour venir au Camerlot acheter son paquet de cigarettes et boire sa petite
mousse adorée à la table de ses amis. Sa femme lui reproche régulièrement sa fréquentation
avec deux types peu recommandables, Linlin le débauché notoire, et le boucher Blanchet
qu'elle qualifie de goujat répugnant. La présence du vieux docteur, du pharmacien et du maire
auprès de son époux la rassure un peu.
Edouard, dentiste et président de la société de chasse de Saint-Nirols est l'époux de
Rosemonde, femme revêche et sans beauté ayant de lointains aïeux qui appartenaient à la
noblesse russe. Le couple a deux enfants, une fille et un garçon prénommés Tatiana et Alexis.
Madame a choisi ces deux prénoms en hommage aux enfants de la famille impériale russe
massacrés après la prise du pouvoir par les bolchéviks en 1918. Rosemonde voue une haine
farouche à Lénine et aux rouges en raison de l'assassinat de toute la famille du tsar dans la villa
Ipatiev à Ekaterinbourg. Elle ne pardonnera jamais aux bourreaux qui ont commis ce crime.
Lénine et les rouges resteront à tout jamais les monstres sanguinaires qui ont sauvagement
assassiné les Romanov.
Valmont prend généralement son quart d’heure au Camerlot, rarement plus. Ce soir il sera
en retard, tant pis, il finira plus tard. Il lève son bock et plonge délicatement ses lèvres dans la
mousse pour siroter sa bière avec délectation. Il repose son verre en arborant un sourire de
satisfaction. Un trait blanc lui barre la moustache, il le fait disparaître en remontant sa lèvre
inférieure par dessus l’autre. A une table voisine, un enfant a accompagné son père au Camerlot.
Le gamin boit une grenadine, ayant observé le dentiste, il l'imite en faisant le même mouvement
avec sa bouche.
Valmont consulte sa montre et se lève précipitamment en déclarant :
- il faut que j’y aille, je suis à la bourre et ma salle d’attente doit être bondée !
Très classe, il se dirige vers la sortie, et tout en longeant le comptoir, adresse à Lucie
un très souriant :
- bonsoir ma très chère !
Lucie baisse les yeux en rosissant. Mercier commande une tournée.
Le docteur Mercier est né en 1880, il a ouvert un cabinet à Saint-Nirols en 1907. Il se
déplaçait en calèche pour effectuer ses visites. Grand homme sec, élégamment vêtu, écharpe
de soie en guise de cravate, brushing impeccable sur une chevelure de neige. Homme
d’expérience et respecté qui jouit aujourd’hui d’une retraite bien méritée.
Madame Tabarin a un faible pour les messieurs de la haute. Parmi eux, le docteur
Charles Damas est un médecin compétant et apprécié de toute la population. Charles est aussi
le président de l’association sportive de Saint-Nirols, l'équipe de foot qui marche bien en
championnat régional. Les dimanches il y a foule autour du terrain du fauteuil. Damas est un
homme moderne, enjoué et pas fier du tout comme disent les gens de Saint-Nirols. Son visage
est impressionnant avec des cicatrices au menton et au nez. Ses mains portent des traces de
méchantes brûlures, souvenir d’un accident de voiture, sa voie est grave et chevrotante. Damas
n’a pas du tout le même comportement que Valmont envers Lucie. Lorsqu’il quitte le Camerlot
et que la patronne est à portée de ses mains, il en pose une sur sa croupe en disant, « salut ma
toute belle ! ». Elle baisse les yeux sur le plancher et répond, « oh docteur, quel coquin vous
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faîtes! » tout en arrangeant une mèche rebelle de son chignon. Tout le monde est habitué à ce
rituel et personne n’y prête la moindre attention. Maurice ne le permettrait à aucun autre
homme que le docteur. Sultan, le berger allemand, est couché sous le billard. Aucun
mouvement n’échappant à sa vigilance, il autorise lui aussi ce geste envers sa maîtresse.
Maurice est beaucoup plus agacé lorsque son chien de garde que tout le monde craint et qui
grogne lorsqu’une main étrangère s’avance pour le caresser s’amuse avec Damas. Cela a
commencé le jour où Maurice avait fait allusion aux crocs puissants de son chien et à sa fidélité
exclusive :
- il ne connaît que moi, je suis son seul maître !
- Maurice, ton chien est un chien de salon !
Avait lancé Charles Damas tout en s’approchant du billard :
- allez le chien, bouge-toi fainéant, viens un peu ici, fais moi voir que tu es un gentil
toutou !
Le molosse s’était prestement levé en grognant. Il s’était approché du docteur avec les
poils du dos hérissés, la queue droite, les oreilles dressées et en montrant ses crocs menaçants.
Maurice avait hurlé:
- Sultan, couché!
- le chien, surpris, avait marqué un arrêt et regardé dans la direction du comptoir, le
patron avait répété l’ordre :
- Sultan, couché !
- dans la salle personne ne bronchait, on craignait le pire. Le docteur, immobile et sur
de lui :
- allez, viens ici !
Soudain, les oreilles basses et fouettant la queue, Sultan avait bondi sur le docteur pour
lui faire la fête. Le toubib l’avait couché sur le flanc et lui avait gratté le ventre, ce qui lui arrachait
des grognements de plaisir. Les clients riaient et le patron faisait la gueule. Sa contrariété était
cependant atténuée par le fait que son chien n’avait pas choisi le premier venu mais l’homme
qui avait le droit de poser ses mains sur les fesses de Lucie.
Drôle de type ce docteur, son nom complet est Charles Olivier Damas. Arrivé à Saint-
Nirols en 1951, il a repris le cabinet du docteur Mercier situé sur la grande place du village.
Mercier ayant cessé son activité après quarante quatre ans consacrés à la santé de la population
de Saint-Nirols et de ses alentours. Le cabinet avait une grosse clientèle, le docteur Mercier a
abandonné sa calèche en 1918 pour effectuer ses visites au volant d’une des premières
automobiles de la région. Elle suscitait beaucoup d’intérêt dans le village et la campagne
environnante. Il avait coutume de dire que c'était son taxi de la Marne :
- avec elle je monte tous les jours au front de la maladie, et par tous les temps !
Les opérations chirurgicales pratiquées à l’hôpital étaient réalisées par un chirurgien
stéphanois assisté d'une infirmière. Il s’agissait d’appendicites, de hernies ou de césariennes.
Les interventions plus lourdes étaient pratiquées dans les cliniques ou à l’hôpital Bellevue de
Saint-Etienne. Les jours d’opérations, le docteur Mercier assistait le chirurgien. Damas a
naturellement pris la relève
Damas possède une DS noire et une jeep. Ce 4x4 lui est très utile pour se déplacer sur
les routes et chemins de campagne rendus difficiles par la neige et la boue en hiver. Il a aussi
une moto avec laquelle il se fait plaisir, mais seulement lorsqu’il fait beau. Charles adore
conduire son zinc, c'est ainsi qu'il l'appelle, vêtu comme les pilotes d'avions de l'époque
héroïque en veste et casque de cuir avec de grosses lunettes.
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C’est à l’étude de maître Mounier qu’il a effectué l’acquisition de son cabinet. Le notaire
était veuf depuis longtemps, c'était un homme discret qui n’allait jamais au café. Les dimanches
on pouvait le rencontrer dans la campagne effectuant de longues promenades solitaires, il était
courtois mais peu disert. Il a eu deux enfants, une fille Andrée et un fils Alain surnommé Linlin.
Le courant ne passait pas entre le père et le fils. Le notaire rêvait qu’Alain lui succède un
jour à l’étude mais, n'ayant pas la passion pour le droit, il avait abandonné la fac en troisième
année pour entrer aux beaux arts de Saint-Etienne. Son père a eu beaucoup de mal à digérer
ce renoncement mais sa déception a été atténuée par Andrée qui, ayant obtenu son doctorat,
a pu le seconder efficacement à l’étude.
Alain ne lui épargna aucune peine. Ayant terminé les beaux arts, il restera un temps à
Saint-Nirols dans une totale oisiveté, en proie à une terrible crise de conscience et ayant de gros
doutes sur son avenir. Il décidera, sur un coup de tête, de s’engager dans la légion étrangère
malgré la colère de son père et la désapprobation de sa sœur.
Il quitta Saint-Nirols pour les colonies et ne revit jamais son père et sa sœur qui épousera
le docteur Damas quelques mois plus tard. Il se souviendra toujours du jour de son départ.
Andrée pleurait en l’aidant à faire ses bagages. Elle lui avait dit :
- comme c’est laid une valise, cela emporte le bonheur, la vie, notre vie Alain !
Le notaire était perçu comme un bourge par la population du village. De petite taille,
sec, une démarche nerveuse, il portait des vêtements d’une autre époque, un chapeau aux
larges bords tombants, une cape bleu marine et une sacoche de cuir en bandoulière, une canne
rythmait ses pas. Il saluait les dames en portant la main à son chapeau qu’il soulevait
légèrement, laissant alors entrevoir sa totale calvitie, aux hommes, un léger signe de tête
suffisait.
Un jour il confia au vieux docteur Mercier :
- si vous saviez ce que j’ai vu et entendu dans mon étude durant ma
carrière ! Des réactions violentes à la lecture d’un testament chez ceux qui se
voyaient lésés, et des manifestations de joies déplacées en apprenant le montant du
magot chez certains !
Damas a su s’intégrer et se faire apprécier pour sa constante bonne humeur. Homme
simple et affable sachant mettre ses patients à l’aise. C’est un bon médecin aux diagnostics
justes. A la tête du club de foot, il fait aussi un très bon président.
Il s'était rendu plusieurs fois à l’étude de maître Mounier pour accomplir les formalités
nécessaires à la succession du docteur Mercier. Au cours de ces démarches il avait rencontré
Andrée qui s’occupait du dossier. De ces entrevues était née une idylle qui avait fini par un
mariage. Le notaire voyait en Damas un bon mari pour Andrée, un bon gendre et un bon parti
pour la famille Mounier. L’absence de Linlin à la noce avait surpris tout le monde. Il était en
Indochine lorsqu’il avait reçu le télégramme lui annonçant le mariage de sa sœur.
Un bonheur de courte durée hélas car Andrée est rapidement tombée gravement
malade. Un cancer de l’utérus qui a vite évolué pour se généraliser. Damas s'est dépensé sans
compter pour tenter de sauver sa jeune épouse. Il a cru à la victoire sur la maladie et
secrètement espéré un possible miracle. Il a eu recours aux meilleurs spécialistes de Lyon et
Saint-Etienne, mais il a dû se rendre à l’évidence, rien ne pouvait éviter l’issue fatale. Il avait
engagé une infirmière de Lyon pour assister Andrée vingt quatre heures sur vingt quatre. Elle
occupait une chambre contiguë à celle de la malade. Cette infirmière, prénommée Mireille,
était une très belle femme. Plutôt délurée et provocante qui ne passait pas inaperçue dans le
village en fumant dans la rue ou en conduisant la D.S du docteur. Elle troublait les hommes avec
ses airs de poule de luxe. On jasa beaucoup lorsque après le décès d’Andrée, cette infirmière
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resta chez le docteur pour, soit-disant, s’occuper de maître Mounier. Cet homme avait le cœur
malade et était très affecté par la mort de sa fille.
Le vieux notaire ne profita pas longtemps de sa retraite car un matin d'octobre, peu de
temps après sa cessation d'activité, il fut terrassé par une crise cardiaque au cours d'une
promenade sur un chemin de la commune. Curieuse coïncidence, le même jour, un violent
orage s’est abattu sur Saint-Nirols et la foudre a détruit le vieux chêne que son père, riche
propriétaire foncier, avait planté dans le parc du chalet pour célébrer sa naissance.
Le père du notaire vouait un véritable culte aux arbres. Depuis soixante ans, chaque année,
après les fêtes, le sapin de Noël en conteneur qui orne le grand hall d’entrée est planté au
sommet du parc. Cette pratique a débuté à la naissance du notaire et a cessé l’année du départ
de Linlin. Les soixante sapins constituent la petite forêt de Noël, très belle en hiver sous la neige.
Le notaire avait accompli le même geste que celui de son père et avait planté un chêne à la
naissance d’Andrée et de Linlin. Ces deux arbres, symboles de vie et de force, encadraient le
sien.
Les gens du village ont tenu Mireille pour responsable de la mort du notaire. Le vieil
homme n’avait pas supporté sa présence sous son toit depuis qu'il avait compris qu’entre
Damas et elle...
Linlin n’est pas venu aux obsèques de sa sœur. On l’attendait aussi à Saint-Nirols pour
l’enterrement de son père mais on ne l'a pas vu. L’héritage s’est fait sans lui, par procuration. Le
docteur Damas a hérité du chalet dans lequel il a transféré son cabinet médical. Alain a eu de
l’argent, beaucoup d’argent, ainsi qu’une ferme sur la commune, propriété de la famille depuis
trois générations. Un nouveau notaire a ouvert son étude sur la grande place du village et
personne n'a été surpris lorsque Charles Damas a ouvertement affiché sa liaison avec Mireille.
Beaucoup de commérages dans le bourg, « la nouvelle n’a rien à voir avec Andrée qui n’était
pas une beauté mais elle avait de la classe, si gentille, si douce, enfin le docteur ça le regarde
après tout, ce sont ses affaires, d’ailleurs il ne parle pas mariage avec cette dévergondée, cette
fainéante qui passe ses journées à ne rien foutre si ce n’est fumer, boire et se promener dans la
D.S noire ! ».
Le docteur a gardé la vieille bonne qui servait la famille Mounier depuis très longtemps.
Elle s’appelle Maria et n’aime pas la nouvelle venue, la remplaçante d’Andrée, l’autre, comme
elle l’appelle.
Charles Damas occupe le chalet perché au sommet d'un grand parc. Ce chalet est posé
sur un premier niveau en pierre de taille abritant les garages et dont une grande partie fait
office de terrasse à l'imposante structure en bois. Certaines mauvaises langues trouvent que
cette construction affiche une étrange ressemblance avec le Berghof d'Hitler. Saint-Nirols
possède deux autres splendides demeures, celle du dentiste Edouard Valmont, proche de la
place principale, est une somptueuse maison blanche style Art Déco trônant au centre d'un
magnifique jardin dans lequel se sont épanouis trois immenses séquoias. Au bas de la côte de
la Tourette, à deux pas des HLM, Philippe Gauthier, maire de Saint-Nirols et patron de l'usine
métallurgique locale possède un cossu manoir en briques au centre d'un grand parc agrémenté
d'un bel étang riche en carpes. Derrière la grosse bâtisse, quatre hectares de prés et une écurie
hébergent les chevaux de la famille Gauthier. L'entreprise, c'est de grands bâtiments et un
immense parc extérieur de stockage des grues et ponts roulants en attente d'expédition
jouxtant la somptueuse demeure de Philippe.
Désormais le docteur reçoit ses patients chez lui, tout comme Valmont qui a aussi son
cabinet à domicile. Pour se rendre au chalet, Il faut traverser le pont de Bouche et prendre à
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droite sur le boulevard jusqu’au cimetière puis continuer jusqu'au carrefour du gros marronnier.
On se trouve alors devant un immense portail en fer forgé soutenu par deux gros piliers en
pierre de taille avec, au sommet du gauche, le caducée du médecin et, sur le droit, la balance
symbole de la justice. Un artisan local a réalisé ces œuvres en fer forgé recouvert d’une peinture
or. Il y a deux possibilités pour accéder au chalet, soit emprunter le chemin de graviers qui longe
le mur d’enceinte puis le bois de Noël, ou opter pour le grand escalier en pierres qui partage la
pelouse. Par l’escalier c’est plus court mais vraiment raide. Le docteur se plaît à dire que ceux
qui le gravissent effectuent un test à l’effort révélateur de leur état cardiaque. Arrivés au
sommet, ils tombent nez à nez sur Rantzau, le dogue Allemand offert par Linlin, qui les observait
en silence durant leur pénible ascension. Cette rencontre avec le molosse provoque un choc
émotionnel qui accélère un peu plus leur cœur.
Le docteur fait ses visites à domicile en utilisant sa jeep ou sa moto. Il pose des questions
au sujet du travail scolaire des enfants :
- tu travailles bien à l’école ?
Très souvent ce sont les parents qui répondent à la place du petit :
- oh pour ça, y a rien à redire docteur, y marche bien en classe !
Alors le médecin donne une petite tape sur la joue du bon élève en adressant un
compliment. Mais lorsque la réponse parentale est la suivante :
- pensez vous, y fait rien, et y a pas moyen de lui faire comprendre que c’est pour son
avenir, c’est pas qu’il est bête mais il travaille pas. Les devoirs, quelle corvée, y faut
se gendarmer pour qu’il les fasse, et les leçons on vous dit pas comme c’est dur pour
qu'il se les mette dans la tête !
Damas fronce les sourcils :
- tu as des parents qui se privent pour toi et qui sont soucieux de ton avenir. Ils
voudraient autre chose que l’usine pour leur fils, ils t’aiment tu sais, tu ne veux pas
leur faire de peine n’est-ce pas ? A ton âge il y a longtemps que je n’avais plus de
parents, tu as la chance d'en avoir alors il ne faut pas les décevoir mon petit !
La mère :
- oh la la docteur, je sais pas si vos paroles vont servir à quelque chose, c’est une
bourrique vous savez !
Puis elle ajoute :
- le docteur a bien travaillé à l’école aussi il a un bon métier maintenant !
Damas rectifie :
- tout le monde ne peut pas être médecin, il faut des ouvriers sinon je n’aurais plus de
travail !
Cela fait sourire le gosse. Puisque le toubib l’a dit, c’est pas la peine de se casser la
nénette, mais à la tête que lui fait sa mère, il adopte illico l’attitude de l’enfant qui promet de
mieux faire.
Les gens savent que Charles Damas a perdu ses parents alors qu’il était enfant. Un soir,
au Camerlot, il avait révélé son passé alors que la guerre avait été évoquée et que le boucher
Roland Blanchet avait eu ces mots :
- les boches ça vaut rien, y en a pas un de bon, tous des nazis, des salauds, je me suis
battu contre eux alors je sais ce qu’ils valent. Je peux pas les blairer car ils ont tué
ma femme, je leur pardonnerai jamais !
Blanchet c’est la vulgarité absolue, lourd de corps et d’esprit, brute épaisse au crane
dégarni et aux pommettes couperosées. Les yeux sont gros, ronds et la bouche lippue émet
une voix désagréable en accord avec le personnage.
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Aux paroles de Blanchet, Damas avait perdu son calme habituel et avait asséné un
violent coup de poing sur la table qui avait fait sursauter tout le monde. La réaction du toubib
avait de quoi surprendre car on ne l’avait jamais vu comme cela. Il avait répondu :
- écoute moi bien crétin, ouvre tes oreilles, je vais te raconter une histoire, mon
histoire, pour prouver que toi et tous ceux qui tiennent les mêmes propos ont tort.
Certains ce sont opposés aux nazis et l’ont payé de leur vie. Je ne permettrai pas que
l’on salisse leur mémoire. Je suis né à Paris en 1910, mon père était un jeune
instituteur et ma mère étudiait le piano au conservatoire. Mes parents avaient été
orphelins très tôt et n’avaient aucune famille. Ils habitaient une mansarde dans un
immeuble. Mon père débutait dans l’enseignement donc il y avait peu d’argent dans
le ménage. En 1911 il y a eu un hiver très froid et le petit poêle à charbon ne
parvenait pas à réchauffer la pièce sous le toit. Un couple d’Allemands occupait un
splendide appartement situé à l’étage en dessous. Des gens attachants, charmants,
qui avaient sympathisé avec mes parents. La dame me gardait chez elle lorsque ma
mère allait au conservatoire. Le monsieur était médecin, c’était un grand chirurgien
en Allemagne, il venait régulièrement à Paris donner des cours à la faculté de
médecine, il formait des praticiens à de nouvelles techniques chirurgicales. L’épouse
du docteur s’inquiétait à mon sujet à cause du froid intense de l'hiver, elle avait
remarqué que l’appartement de mes parents était mal chauffé. Un soir qui laissait
présager une nuit glaciale, elle a proposé à mes parents de me garder chez elle pour
la nuit car son appartement disposait d'un bon chauffage. Ma mère avait hésité, mais
mon père jugeant la proposition raisonnable, avait su la convaincre. Le soir mes
parents ont soupé chez le couple, à la fin du repas ils m'ont embrassé puis sont
montés se coucher en me laissant, non sans peine, surtout ma mère, chez leurs amis.
Le lendemain je n’avais plus de parents, ils étaient morts asphyxiés à cause du
mauvais fonctionnement du vieux poêle. J'étais orphelin comme l’avaient été mes
parents. Le médecin ayant de solides relations à Paris a facilement pu obtenir ma
garde, j'ai donc été placé chez ces gens. Bénéficiant d’une excellente éducation,
voyageant entre l’Allemagne et la France, je fus inscrit dans une école parisienne car
ils voulaient m’inculquer une éducation française par respect et fidélité envers mes
parents. Pour cela, l’épouse du chirurgien résidait en permanence à Paris. En 1914,
le docteur a été mobilisé dans le service de santé sur le front. A la fin des hostilités
il a repris ses activités dans un hôpital à Berlin, nous rejoignant le plus souvent
possible à Paris. Ce n’est qu’en 1925 qu’il a pu redonner des cours en France comme
auparavant car il était pour beaucoup plus Allemand que médecin. Tout grand
praticien qu’il fut, il avait fallu du temps pour que la faculté accepte à nouveau sa
présence en ses murs. Ces gens étaient extraordinaires, honnêtes, cultivés et fidèles
à la mémoire de mes parents. Dès que j’ai eu l’âge de comprendre, ils m’ont appris
ce qui s’était passé, je ne me souvenais pas de mes parents, désormais mes parents
c’étaient eux. J’ai pu faire médecine à Paris car j’étais Français. A la déclaration de la
guerre en 1939 j’ai été mobilisé comme médecin et fait prisonnier très tôt suite à la
déconfiture de l'armée française. Parlant parfaitement l’allemand, je fus envoyé
dans un hôpital proche de Berlin, je soignais les soldats allemands. J’étais détenu
dans un baraquement réservé aux prisonniers affectés à l’hôpital. Mes parents
adoptifs étaient juifs, mon père avait pris sa retraite dans les années trente, ils
avaient refusé de quitter l’Allemagne malgré mes supplications devant la montée du
nazisme à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Ils avaient confiance au peuple Allemand,
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nation civilisée, le nazisme n’était qu’un égarement passager, ils n’imaginaient pas
la folie du régime qui se mettait en place. Ils ont été arrêtés et leurs biens confisqués.
Ils ont été envoyés dans un camp comme des milliers d’hommes, de femmes et
d’enfants juifs, de communistes, tziganes et opposants au régime nazi. Ils avaient
placé de l’argent en Suisse avant le début de la guerre et mon père avait des parts
dans une clinique privée. Ils avaient pris des dispositions pour que j’en hérite à leur
disparition. A la fin de la guerre j’ai été libéré à l’hôpital ou j’étais soigné suite à un
accident de voiture que j’avais eu avec deux Allemands, un chirurgien qui travaillait
avec moi et un S.S responsable d’un service d’expérimentations dans un camp. Ils
ont péri tous les deux dans l’accident, la voiture a pris feu, j’ai été brûlé aux mains et
je porte des cicatrices au nez et au menton !
Tous les occupants du bistrot sont restés silencieux après avoir écouté cette histoire.
Mme Lucie avait les yeux pleins de larmes. Le boucher était resté muet en contemplant
son verre avec lequel il jouait sur la table. Damas s'était levé en pointant l’index sur Roland :
- tu n’as pas le droit de dire que tous les Allemands sont de sales gens, généraliser
c’est commettre de graves injustices et cela je ne le permets pas !
Sur ces paroles il s'était retourné et dirigé vers la porte en passant tout près de Lucie
mais, contrairement à son habitude, il ne lui avait pas mis la main au cul. Surprise, elle avait
laissé échapper :
- mon Dieu le pauvre homme, comme il a dû souffrir !
Le silence s’était installé, l’atmosphère du Camerlot était devenue pesante mais le
boucher n'en avait pas démordu :
- ouais, eh ben moi je vous dis que les boches ça vaut rien, merde quoi, ils ont tué ma
femme, alors à d’autres hein !
Il avait levé son verre pour appeler Lucie qui s’essuyait les yeux et se mouchait. Linlin
était ravi du numéro que son beau frère avait fait dans le bistro. Il connaissait cette histoire
depuis longtemps mais il ne s'était pas permis de la révéler.
Linlin a fait du droit et les beaux arts. C'est un fils de notaire qui fait partie de la haute
comme disent les gens par ici. Châtain, de taille moyenne, visage doux mais avec un regard
impressionnant, de ceux qui en ont vu de toutes les couleurs, de ceux qui ont vécu. Linlin c’est
l’original qui boit à sa table réservée au Camerlot. Il parle avec un gros débit, invective et
interpelle, toujours seul à côté du poêle avec sa chopine de rouge à portée de la main.
Septembre c'est le mois des mûres. La mère Pilet fait les recommandations d'usage à ses
gosses, « mettez vos bottes et faîtes attention aux vipères ! ». Les enfants du village remplissent
des seaux et des biches à lait avec les mûres qu'ils ramassent sur les buissons. Le terrain du
Fauteuil est un bon coin que Jean-Marc et Jean-Michel connaissent bien. Ils reviennent avec les
lèvres toutes barbouillées, ce qui fait dire à leur mère, « vous en avez plus mangé que
ramassé ! ».
C'est aussi l'époque des champignons qui pullulent sur la commune. Il n'y a qu'à se baisser
pour les ramasser. A la poêle ou dans une omelette, les rosés des prés, mousserons,
chanterelles, bagues, charbonniers et canaris font le régal des habitants de Saint-Nirols.
Le feuillage se pare de ses belles couleurs d’automne, le soleil est doré, l’air est plus frais
et les jours diminuent. L’été cela fatigue, mais l’automne requinque, adoucit, tranquillise et
reconstitue les forces que la canicule estivale avait fini par émousser.
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Les grandes vacances scolaires sont terminées, les élèves se retrouvent dans la cour de
l’école située sous la collégiale. Le coup de sifflet de Mr Anselme Sansonnet ordonne la mise en
rang puis la montée en classe par le grand escalier en pierres. Les élèves s’installent par affinités
mais le maître veille au grain, il ordonne des changements car ce n’est pas aux vieux singes
qu'on apprend à faire la grimace. Le maître procède à l’appel :
- Meynard !
- présent !
- Tallon !
- présent !
- Mondon !
- présent m’sieur !
Sansonnet évalue Mondon par dessus ses lunettes en se disant, « une forte tête ?
Attends un peu mon gaillard, tu vas voir si je ne vais pas te dresser moi ! ».
- Grégoire !
Silence...
- Grégoire ?
- oui euh, treize ans !
Rires dans la classe, Sansonnet baisse ses lunettes sur le bout de son nez qu'il a long et
fin, puis :
- quoi ? Mais qu’est ce qu’il me raconte cet empoté, tu as treize ans ?
- non m’sieur, j’ai dix ans !
- alors pourquoi dis-tu treize ans imbécile ?
- parce que tous les autres le disent m’sieur !
- espèce d’abruti, ils ne disent pas treize ans mais présent ! Cela signifie qu'ils sont
là, donc qu’ils sont présents ! Et si tu n’es pas là, tu es absent, compris ?
- oui m’sieur !
- alors qu’est-ce que tu me dis si tu n’es pas là ?
- je dis absent m’sieur !
- non crétin, si tu n’es pas là tu ne dis rien, ce sont les autres qui disent absent pour
toi !
Grégoire fait les yeux ronds parce que c’est vachement compliqué pour lui tout ça. Il se
fera expliquer par un copain.
Sansonnet rayonne. Elle est bien bonne celle là, encore une jolie perle et il ne faudra pas
longtemps pour qu’il en rajoute une autre à son catalogue déjà bien garni. En effet, à la leçon
de vocabulaire, demandant à un élève ce que veut dire le mot éventuel, il aura la réponse
suivante :
- euh, eh ben ça veut dire sûr mais pas certain m’sieur !
Ensuite ce sera calcul avec des problèmes d’une telle complexité qu’il sera impossible
d’en trouver les solutions. Des trains qui partent, se croisent et n’arrivent jamais. Ajoutez à cela
des robinets qui perdent et des lavabos qui fuient. Il n’est pas étonnant qu'il y ait des gens qui
renoncent à comprendre les choses complexes de la vie. Ces problèmes sont tellement difficiles
à résoudre qu'aucune aide ne peut être espérée, même pas celle du téléphérique.
Quel téléphérique ? Celui qui est constitué d’une boite cubique en carton accrochée à une
ficelle qui s’enroule en boucle autour d’un tube de siège du dernier rang jusqu’à celui du premier.
Sansonnet a donné la permission pour cette brillante installation imaginée par un petit malin.
Ce système a été conçu pour éviter de se lever pour aller jeter un papier dans la corbeille, il
suffit de le placer dans la boite et de tirer sur la ficelle pour l’amener au premier rang sans
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causer de dérangement. Quelle conscience, quelle sagesse n’est-ce pas, ah les braves petits...
Allons donc, en fait cette boite sert surtout à se passer la solution des problèmes, sauf que,
lorsque les moins bêtes ne peuvent les résoudre, les autres s’impatientent, se tortillent sur leur
banc, interrogent du regard, s’affolent en attendant en vain l’arrivée du petit billet salvateur
dans la boite.
L’instituteur ayant quatre divisions dans sa classe, il doit s’organiser. Leçon d’histoire pour
les candidats au certificat d’études, le niveau en dessous planche sur des divisions et
multiplications avec virgules, la division inférieure est occupée avec une rédaction et les plus
petits ont des opérations simples, additions et soustractions.
Sansonnet trouve dans les leçons d’histoire l’occasion d’avoir un vaste auditoire. La guerre
de 39/45 est souvent évoquée. Sansonnet peut s’octroyer un rôle de première importance dans
la résistance.
La colonne allemande arrêtée sur le viaduc de Pontempeyrat sera évoquée si souvent
durant l’année que tous les élèves croient qu’elle s’y trouve encore. A chaque fois il y a des faits
nouveaux et de nouvelles actions de bravoure de leur instituteur. Toutes les divisions sont
suspendues à ses lèvres, personne ne fait son travail mais c’est pour une bonne cause, faire
connaissance avec un héros, un vrai. Le plaisir de Sansonnet est à son comble, sa notoriété est
universelle. La France et ses élèves doivent s’arrêter pour l’écouter.
Pendant l'étude de dix sept à dix huit heures, Sansonnet disparaît derrière son bureau
dans l’épaisse fumée de ses cigarettes. Il s’absentera et montera dans son appartement situé
au premier étage pour aller téléphoner... probablement à des résistants. Quand il revient il a
quelquefois des petits gâteaux secs qu’il mange égoïstement, insensible à l’envie douloureuse
qu’il déclenche dans tous les petits ventres affamés qui l’observent. La fin de l’étude approche,
c'est le moment pour les écoliers de ranger leurs affaires. Jean-Marc place son porte plume et
ses crayons dans le coffre qu’il s’est aménagé sous la fenêtre en creusant la plinthe avec la
bienveillante autorisation de Mr Anselme Sansonnet.
A dix huit heures, le coup de sifflet strident qui retentit dans le couloir libère une horde
de petits sauvages qui dévalent la rue de l'église.
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L'après-midi, Sansonnet a ouvert en grand les fenêtres de sa classe pour profiter d'une
belle journée avec un beau ciel bleu sans nuage. On entend crier les hirondelles autour de la
collégiale. Elles se rassemblent avant leur grand voyage. C’est vendredi, le jour du marché de
Saint-Nirols, le jour du poisson avec les vêtements des élèves qui exhalent l’odeur de la morue
consommée à midi dans presque tous les foyers.
Il n'y a aucun bruit dans la classe, c’est l’heure de la dictée. Le chien de Sansonnet, Roupie,
dort sous le bureau de son maître. Le père Sansonnet amène souvent dans la classe son chien
au nom et à la forme étranges. C’est un modèle unique dans Saint-Nirols et peut-être même le
seul au monde. C’est une boule de poils noirs et blancs dont on devine l’avant seulement parce
qu’on voit la queue à l’autre extrémité. Cette queue qui, si elle est touchée lorsqu'il se promène
dans les allées, fait tourner le toutou sur lui même comme une toupie et met son maître en
colère :
- qui a fait ça ? Tours de cours à la récré !
Assis derrière son bureau perché sur l’estrade, ses lunettes au bout du nez, Sansonnet
dicte. Il insiste sur les doubles consonnes, les liaisons et relit les phrases en marquant bien les
points particuliers d’accords par un énoncé plus lent et répété. La langue française a des pièges
diaboliques et efficaces. Depuis son poste d’observation, il peut suivre le mouvement de la main
d’un élève qui oublie un S ou commet la grosse faute de participe passé ou d’infinitif. Il insiste
encore plus et s’attarde car il a repéré sa proie. Jugeant lui avoir donné toutes ses chances, le
gros tampon buvard s’envole de son bureau pour terminer sa course sur celui de l’étourdi ou du
cancre. La classe est secouée d’un rire nerveux, la victime rapporte le projectile à son lanceur
qui lui notifie une punition, ce sera cinquante fois la règle à recopier pour demain. Sansonnet
ne se fait pas d’illusion car à la première occasion l’élève refera la faute. Mr l’instituteur procède
différemment quelquefois. Il se déplace dans les allées avec sa baguette de noisetier fendue à
l’extrémité tout en lisant par dessus les épaules. Ce n’est pas facile car les élèves sont presque
couchés sur leur cahier. Il paraît que c'est pour empêcher leur voisin de bureau de copier mais
Sansonnet sait bien qu’ils essayent de lui cacher la grosse faute, celle qui déclenche la punition.
Peine perdue car le père Sansonnet découvre toujours ce qu’il cherche, alors il pose
délicatement l’extrémité de la baguette sur la tignasse du malheureux, pousse légèrement afin
de faire entrer une touffe dans la fente puis, comme pour enrouler un bigoudis, entreprend une
rotation de la tige tout en rappelant la règle de grammaire qui vient d’être bafouées. Cela
commence à tirer sur le cuir chevelu, l’élève est obligé de se lever pour accompagner le
mouvement en rentrant la tête dans les épaules sous les rires de ses camarades. Le maître libère
son piège et ordonne au fautif de se rasseoir d'un coup sec de l’instrument sur sa tête. Celui-ci
obtempère en se massant l’endroit douloureux. Cette méthode a ses limites car quelques élèves,
et surtout pas les plus doués en orthographe, ont le crane pratiquement rasé. Sansonnet n’étant
pas né de la dernière pluie a tout de suite flairé la feinte, la bonne grosse parade au coup du
bigoudis. Si la baguette ne peut pas saisir les cheveux d'une petite rosse, elle peut lui caresser
le cuir. Il ne s'en prive pas le père Sansonnet et plutôt deux fois qu’une :
- tiens mon lascar, prends ça !
Il y a dans la classe une autre baguette en bois, plus grosse celle là, avec une fourche à
son extrémité. Elle sert à pousser les anneaux des grands rideaux coupés dans de la toile à
matelas. Le plafond est haut, les fenêtres aussi, donc la trique est longue. C’est ainsi qu’il la
nomme le père Sansonnet.
Etant lourde, c’est avec délicatesse qu’elle se pose parfois sur la tête d’un mauvais élève.
En début d’après-midi, au moment où la digestion est difficile pour un grand benêt du
fond, Sansonnet surveille la lente torsion du rideau et s’approche sur la pointe des pieds avec
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l’index sur les lèvres pour commander le silence absolu. Il découvre le grand gaillard plongé
dans un profond sommeil avec de petites bulles aux coins des lèvres. Le cancre utilise le rideau
comme un oreiller en le tenant fermement roulé avec ses mains. Le maître se recule de deux
pas, fait un geste de la main au voisin du dormeur afin qu’il s’écarte un peu. La trique se lève
sous le plafond et retombe sur le bureau dans un terrible fracas, arrachant des bras de Morphée
un malheureux au bord de la crise cardiaque.
Cinq heures, c’est l’étude pendant une heure. Sansonnet est allé téléphoner, la classe
est sans surveillance, le maître a oublié de désigner un grand du certif pour maintenir l’ordre et
le tenir pour responsable si jamais il y a du chahut.
Une petite crapule va en profiter pour s’approcher du tableau noir fixé sur la cloison
séparant la classe des filles du collège de celle de Sansonnet. Il y a un petit espace entre le bas
du tableau et le reposoir à craies, le jeune appelle en sifflotant dans l’espoir d’attirer l’attention
d’une fille du fond de la classe d’à côté. Bientôt une paire de jolis yeux bleus apparaît dans la
fente. Il en tient une, il souffle sur la poussière de craie puis entend crier, tousser et éternuer
derrière la cloison. La classe pouffe.
Mme Sansonnet, furieuse, fait son entrée dans la classe. Elle surveillait l’étude des filles
lorsqu'elle a entendu la cloison siffler, elle a voulu épier ce qui se tramait dans la classe de son
mari. Le coupable ne se dénoncera pas donc demain ce sera tours de cour pour tout le monde
aux deux récrés, celle du matin et celle de l’après-midi.
C’est ainsi que se passent les journées dans la classe d'Anselme Sansonnet, instituteur
émérite de l'éducation nationale. On ne s’y ennuie pas depuis la rentrée de septembre.
La chasse c'est sacré à Saint-Nirols. La date d’ouverture est marquée à l’encre rouge sur
tous les calendriers des postes des chasseurs de la commune. Elle est attendue avec impatience.
La nuit qui précède le grand jour est agitée, riche en rêves de tableaux de chasse
impressionnants, des tas de lapins, quelquefois un lion, un ours, un hippopotame, une girafe et
même des requins... c’est bizarre mais pourquoi pas, au point où l’on en est... Pan pan et re pan
pan ! Heureusement que le réveil arrête le carnage.
Les armes sont vérifiées depuis des semaines, graissées, essuyées, rangées, ressorties,
démontées, remontées et revérifiées. Tout fonctionne, les cartouches sont prêtes, du petit
plomb à la chevrotine car on ne sait jamais ce que l’on peut rencontrer. Il faut pouvoir faire face
à toutes les situations, alors pas question d’être à court de munitions.
Dimanche matin, c'est enfin le grand jour, l'ouverture des hostilités sous la direction de
Valmont, virtuose de la fraise et président de la chasse locale.
La société compte un nouvel adhérant, un jeunot de seize ans qui va faire ses débuts
avec son premier permis et son premier fusil offerts par son grand père. C’est souvent ainsi, le
petit fils se voit offrir le fusil du grand père qui met un terme, non sans peine, à la pratique de
la chasse. Ce n’est pas facile d’accepter la vieillerie qui commence lorsque l’heure de la retraite
sonne à soixante cinq ans. Bientôt ce sera l’abandon du jardin devenu trop grand pour des reins
douloureux. Aujourd’hui il faut admettre que les jambes ne suivent plus, que la saison passée a
bien été la dernière pour la chasse. Cela atténue un peu la douleur que de transmettre au petit
fils ce fusil qui a tué tant de lièvres, de lapins et de faisans avec une histoire pour chacun des
coups mortels, et probablement plus d’histoires que de coups ayant vraiment fait mouche.
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Le grand père attendra avec impatience le retour du petit qui rentrera bredouille. Pour
le réconforter, il lui dira :
- c’est un bon fusil, il tire juste, j’en sais quelque chose, tu vas en dégommer un paquet
avec lui, ce n'est que partie remise !
Les yeux du grand père seront mouillés car il est remplacé le pépé, la roue a tourné. Il a
souvent dit que c’était chacun son tour, de le dire est une chose mais le vivre en est une autre.
Le pépé aura tout de même l’impression d’appartenir encore à ce monde à l’occasion du
banquet des chasseurs qui clôturera la saison. Anciens et jeunes se retrouveront réunis autour
d'une bonne table pour revivre les péripéties qui ont marqué leurs parties de chasse. Durant le
repas il ne sera question que de fourrés, de chiens qui mènent, de postes, de tirs avec de grands
gestes, de gros rires et de grands cris. A cette occasion, le fluide glacial, le coussin péteur, la
fourchette qui se casse, l’araignée dans le sucre du café et la poire qui soulève l’assiette
provoqueront toujours de franches rigolades. Il y aura la limace rouge qui doit faire son effet
dans le plat de haricots verts, mais lorsque l’animal en plastique sera jeté dans un plat trop
chaud, il fondra, la sauce deviendra rouge et les haricots immangeables. Le coupable sera
confus et les haricots foutus, mais la bonne humeur sera toujours de mise.
Ce que le pépé ignorera toujours c'est la connerie phénoménale que son petit fils a
commise avec le fusil. Le jeunot était tellement excité par son cadeau qu'il s'est précipité à la
ferme familiale pour montrer son bijou à ses parents, « papa, maman, regardez ce que le pépé
m'a donné, je vais aller à la chasse, il m'a payé mon permis ! » Se voyant déjà chasser il a épaulé
et visé la lampe à pétrole posée sur le dessus du buffet, puis changeant de cible, a pointé le
calendrier des postes. La mère a protesté pour faire cesser cette grotesque démonstration. En
fils obéissant, le petit a obtempéré en contemplant l'arme tout en la manipulant dans tous les
sens. Il n'a pu résister à l'envie d'appuyer sur la détente... heureusement que le canon était à la
verticale car un coup est parti et a crevé le plafond de la cuisine. La frayeur passée, il a été
décidé de n'en parler à personne pour se préserver de la grosse honte suite aux critiques des
gens après avoir commis une telle imprudence. Le père n'aura eu qu'à procéder au rebouchage
du trou au plafond.
L'ouverture n'a pas été bonne, à midi les chasseurs doivent accepter de rentrer
bredouilles, rien, pas même vu le bout de la queue d’un malheureux lapin. Aucune cartouche
tirée sauf celle d'un viandard qui a explosé un pauvre petit piaf en se justifiant par le besoin
d’un tir d’essai qui a provoqué un haussement d’épaules de désapprobation à Mr Edouard. Le
groupe est rassemblé à côté des voitures avant le retour au village. Valmont est contrarié par
ce jour sans alors qu’il y a du gibier par ici :
- messieurs nous avons été mauvais, nous ferons mieux la prochaine fois !
Les chasseurs sont déçus de cette ouverture ratée et espèrent des jours meilleurs. On
trouve des excuses, une météo capricieuse, un été trop chaud, trop sec, la myxomatose, le
braconnage et les renards qui font trop de concurrence... La discussion est stoppée net par la
voix d’un chien qui donne dans un fourré tout proche. Les fusils sont saisis et prestement
rechargés, les visages sont tendus, les regards fixent le buisson... Soudain, un splendide lièvre
surgit, puissant, nerveux, avec les oreilles rabattues sur le dos. Des détonations claquent, les
impacts font voler de la terre sur le chemin mais la bête n’est pas touchée et franchit un fossé,
quelques mètres encore à parcourir dans le pré en contrebas et il aura la vie sauve. Jean-Michel
qui a accompagné son père espère que l'animal va sauver sa peau. Ça tiraille dur, ça sent la
poudre mais le lièvre court toujours. Marcel ne s’est pas précipité comme les autres, il lève
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calmement son fusil, épaule, vise et lâche un seul coup. La bête est foudroyée net. On dirait une
peluche qui roule et rebondit pour finalement s’immobiliser au fond du pré. L’auteur du coup
mortel sourit et fait un coup d'œil à son fiston. Valmont a lâché ses deux coups trop tôt et à
côté, il peste car son fusil est manifestement mal réglé, mais il félicite tout de même Marcel
Pilet.
Au retour, un arrêt au Camerlot s’impose pour montrer ce qu’il y a dans la poche arrière
du veston. L’armurier chasseur peut être fier de ce capucin qui doit faire au moins douze livres.
La balance romaine de Marcel Pilet lui donnera raison... le bestiau accuse six kilos trois cent
cinquante, un beau civet en perspective.
Chez le père Sansonnet, que ce soit sous la pluie, la neige ou sous un soleil de plomb, il
ne se passe pas une semaine sans tours de cour à la récréation. Punition collective vécue
comme une injustice par les innocents. Deux ou trois crétins de grands dadais responsables
d’un chahut ou d’un manquement quelconque à la discipline et la sanction tombe
immédiatement :
- tours de cour pour tout le monde, ça vous fera les pieds mes lascars !
Les pieds marquent une trace lorsque toute la classe tourne en file indienne autour de
la cour, la trace des punis. Il ne faut pas parler, pas rire, le maître surveille tout en discutant avec
les profs du C.E.G.
Têtes basses et mains dans le dos, les élèves effectuent la ronde de la honte en contrebas
de l’église, sous le grand mur de soutènement de la rue qui longe l’édifice religieux. Cette cour
offre une vue panoramique extraordinaire sur les monts du Pilat. Les jours de grand beau temps
on peut voir le Mont Blanc. Les condamnés passent devant le préau sous lequel se tiennent les
filles du collège qui, à chaque passage, ricanent en se moquant des garçons. Penauds, ils défilent
devant elles puis s’éloignent avec soulagement en longeant la barrière en ciment qui protège
du vide. La colonne passe devant les WC au fond de la cour et poursuit sa marche au pied du
grand mur en direction du préau où, hélas, les filles attendent leurs proies. Le coup de sifflet
annonçant la fin de la récréation des C.E.G met un terme à la honte mais pas à la punition.
Encore dix minutes à tourner à l’abri des regards féminins avant le retour en classe.
Pendant ce temps Linlin descend une chopine de rouge au Camerlot. Ses mains et son
pull présentent des traces de peinture. A part Damas, personne n’a vu une seule de ses toiles.
Linlin n’éprouve pas le besoin de les montrer car, dit-il, « les gens sont ignares en art, ils croient
qu’un peintre ne doit faire que de belles choses. L’art n’est pas fait pour décorer des couvercles
de boites à gâteaux ou orner les dessus de cheminées ! ».
Tabarin essaye régulièrement, en vain, de le convaincre d’exposer ses toiles. A la vue des
traces de peinture, il a demandé :
- qu’est-ce que tu fais en ce moment Linlin ?
- je suis attelé à une fresque de la vie en douze tableaux, un sacré boulot, enfin façon
de parler car c’est un plaisir. Mon œuvre est le témoignage de mon parcours dans la
vie, c’est seulement cela sans aucune prétention. J’ai trois définitions de l'art. La
première est de Willem Kloos, poète hollandais de renom qui a dit, « l’art c’est
l’expression la plus individuelle des émotions les plus individuelles ! ». La seconde
est de Maurice Derain, « l’art c’est l’expression d’une vie intérieure, seule une vie
intérieure intense garantit l’authenticité de la création ! ». La troisième est plus
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modestement de moi, « l’art est le témoignage par l’expression picturale des chocs
émotionnels ! ». Voilà, tout est dit !
Linlin finit son verre. Il est alcoolique mais ce n'est pas le dernier des couillons. Depuis
son retour d’Algérie et qu'il est installé dans sa ferme, il monte ses chevaux tous les jours dans
de longues randonnées en compagnie de ses deux dogues allemands.
Les jeudis Saint-Nirols s’emplit de ses enfants, ses rues et ses places deviennent des
espaces de jeux. Le jeudi c’est vacance, ce jour est synonyme de bonheur, de liberté et de
relâche. Pas d’école mais pas de repos pour autant, c’est souvent ce jour que sont commises les
grosses bêtises, celles qui font les grosses punitions. Le jeudi, il n'est pas rare qu'un isolateur
électrique soit pulvérisé à la fronde, qu'un carreau trop tentant vole en mille éclats, qu'un jardin
aux fraises trop tentantes soit visité ou qu'une fille soit tripotée.
Si le jeudi il n’y a pas classe pour les écoliers, il n’en est pas de même pour les ouvriers.
En effet, le boulot c’est sans relâche du lundi au samedi matin dans les usines et ateliers de
Saint-Nirols qui tournent à plein régime. On peut entendre depuis la grande place les presses
cogner, les meuleuses mordre l’acier, les scies et les limes grincer, les marteaux et les maillets
cogner.
Ce chef-lieu de canton ne connaît pas le chômage car les ouvriers ont le choix entre l'usine
leader mondiale de la boule de pétanque, la fabrique de vélos, celle de rubans et voilages ainsi
que celle qui produit de la cire, des cierges et des bougies, et surtout la grosse entreprise
Gauthier. Les ateliers de ferronneries, serrureries, armureries, les artisans menuisiers, ébénistes,
plâtriers, maçons, plombiers, électriciens, garagistes et les nombreux commerces sont aussi
pourvoyeurs d'emplois. Saint-Nirols possède tout ce qu'il faut pour produire, entretenir, réparer
et nourrir...
L'usine Gauthier existe dans la commune depuis le milieu du XIXe siècle, Philippe, fils
unique, est le sixième Gauthier à la tête de l'entreprise. Son grand père et son père ont été
maires du village. Aujourd'hui c'est Philippe qui est le premier magistrat de la commune, preuve
évidente que la famille Gauthier jouit d'une excellente réputation auprès de la population.
A l'origine l'entreprise fabriquait des outils et des machines agricoles. L'essor industriel
à la fin des années 1800 a permis une reconversion importante pour satisfaire la demande
croissante en moyens de manutentions et de levages. Les Gauthier ont produit des grues de
chantiers et des ponts roulants vendus sur le marché national et exportés dans plusieurs pays
d'Europe.
Philippe est très fier de la prospérité de sa boite et très heureux dans sa vie privée. Le
couple Gauthier n'a eu qu'un garçon prénommé Albin. Le papa nourrit l'espoir qu'il lui
succèdera à la tête de l'entreprise afin qu'elle reste dans le giron familial. Gauthier a le teint
mat, il est typé car son père avait épousé une métisse martiniquaise. A Saint-Nirols, quelques
mauvaises langues le surnomment, « le moricaud »...
L’usine représente pour la majorité des jeunes de Saint-Nirols leur seul avenir
professionnel. De pères en fils et de mères en filles plusieurs générations d’ouvriers ont
emprunté le même chemin. Pour la plupart d’entre eux cela ne pose pas de problèmes
particuliers du moment que la paye tombe, même si elle n'est pas grosse. Les fins de semaines
il y a les parties de boules sur la place, le foot le dimanche au Fauteuil, la pêche, la chasse, le
tiercé et l’apéro, n’est-ce pas une belle vie ? Les ouvriers n’ont pas de soucis et ne se plaignent
pas alors que le patron doit trimer pour faire tourner sa boutique. Quand l’ouvrier a fini sa
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journée, celle du patron est loin d’être terminée, les comptes, les coups de téléphone, les
factures à vérifier, les réunions avec les chefs d’ateliers. Gauthier se plaît à dire que, « les
ouvriers ne connaissent pas leur bonheur car ils ne font que leurs huit heures et puis s’en vont,
fini partis et aucun soucis ! » .
Cependant ce n’est pas l’avis de l'un de ses employés, un jeune marié qui habite les vieux
quartiers de Saint-Nirols. Le jeune couple a peu d’argent, comme souvent lorsque l’on se met
en ménage. Sur le chemin de l’usine, avec sa portion pliée dans un papier journal sous le bras,
ce gars n’a pas l’impression d’être un privilégié. En franchissant le portail de l’usine, il sait qu’il
arrive chez le patron propriétaire de tout... le portail, la cour, le vestiaire, les chiottes, les lavabos,
les placards, les ateliers, la pointeuse scellée dans le hall d’entrée, les distributeurs de boissons
fraîches, les machines à café, les profilés d'acier, les câbles, les moteurs électriques, les fours et
les machines-outils, ici tout appartient au patron alors que lui, simple petit ouvrier, n’a pour
seul bien que sa portion et son vêtement de travail, symboles de sa piètre condition. Comme
cela est humiliant, comme il se sent petit en ces lieux. Pour se remonter le moral il aura une
pensée pour sa jeune épouse. Ce matin, le patron passe dans l’atelier et vient le saluer, cette
poignée de main est réconfortante, une marque d’attention bienfaisante, mais elle s’adresse
plus au joueur de l’équipe fanion qu’à l’ouvrier :
- alors en forme pour dimanche ?
- ça va, je suis bien !
A ces mots le regard du jeune s’allume, enfin un sujet de satisfaction dans cet
environnement déprimant. Mr le maire, patron d’usine, est un fervent supporter de l’équipe, il
suit tous les matchs en compagnie de son ami le docteur Damas, président du club. Le jeune
gars est remonté et se voit balle aux pieds entreprenant une belle action. Sur le terrain, le chef,
le patron, c’est lui, on l’admire car il est doué et qu’il est pour beaucoup dans le bon classement
de l’équipe. Avec François, le neveu du boucher, ils font une bonne paire en attaque et il n'est
pas rare qu'ils fassent trembler les filets.
Il sent le jeu, voit tout, sait se placer et anticiper. Il remarque aussi tout ce qui se passe
derrière les barrières autour du terrain. Il voit son patron Gauthier et ça le rend important de
se savoir observé, applaudi et admiré par celui-ci. Il est une vedette sur le terrain et ne pense
plus à sa petitesse à l’usine, mais une réflexion faite par un prof à une fille qui n’avait pas su
résoudre un problème lui revient souvent à l’esprit, « à votre place, zéro, vous irez à l’usine ! ».
Ces mots résonnent toujours à ses oreilles, comme quoi, l’usine, même sur le terrain, elle
empoisonne toujours son existence.
Saint-Nirols est une cité moyenâgeuse, le quartier de la Châtelaine est très typé avec ses
vieilles maisons, ses murailles et sa porte Mandrin baptisée ainsi en souvenir du passage du
célèbre bandit dans le village. Les exploitations agricoles sont en nombre sur la commune, l’une
d’entre elles se trouve à l’intérieur du village. Les vaches sont menées au prés le matin et
ramenées le soir à l'écurie pour la traite, c’est le Pétrus qui les dirige. Garçon de ferme au sale
caractère, de petite taille, ayant l'œil vif et la moustache à la gauloise, il porte la casquette en
arrière, de grosses touffes grises s’en échappent. Il crie après les vaches, le chien et les
automobilistes. Un jour, un conducteur impatient avait klaxonné pour faire dégager la route
plus vite, erreur car Pétrus avait vu rouge et avait asséné un coup d’aiguillon sur le capot de la
bagnole. Le conducteur étant un gendarme en civil, toute la diplomatie de Mr le maire avait été
nécessaire pour que l’incident soit classé sans suites.
Dans le quartier de la Châtelaine habite une vielle femme surnommée la mémé aux
chèvres. Ses bêtes s’entassent dans la petite écurie qui jouxte son appartement. On peut la
rencontrer dans les rues étroites à l’arrière de son troupeau dirigé avec autorité par son gros
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chien noir terrifiant. Elle sort du village pour parcourir les chemins aux talus herbeux et
broussailleux qui font le régal de ses chèvres. Les bêtes broutent souvent sur les parois abruptes
aux pieds des remparts. Cette mémé aux chèvres fait peur aux enfants car Il paraît que c’est
une sorcière, qui de temps en temps dévore un cabri tout cru. On peut alors entendre le
malheureux qui hurle au fond de l’étable sous les aboiements du méchant chien. Les enfants ne
traînent pas dans les parages.
Rues et places du village grouillent d’une intense activité, passants, automobiles et
carrioles les animent. Beaucoup de vie aussi dans les nombreux ateliers de menuisiers,
d’armuriers et de serruriers avec leurs odeurs de bois, d’huile et de ferraille. Les clochettes des
portes de magasins tintent au passage des clients et les odeurs de cuir, de pain, de café torréfié
et de fumée des poêles à charbon embaument les rues du village. Un tracteur pollueur traverse
la place en pétaradant, des autos se garent, d’autres s’en vont, des rires, des cris s’échappent
des bistrots et des arrière-cours. Tout cela ne cesse que tard le soir à la nuit tombée lorsque le
village s’apaise pour s’endormir enfin sous la voûte céleste étoilée. La nuit sera troublée par
quelques aboiements et le fracas d’une poubelle renversée par un chat affamé. La lune veille
en diffusant sa lueur laiteuse sur le petit monde de Saint-Nirols. Derrière des volets clos
s’échappent un ronflement régulier d’ouvrier fatigué ou les doux gémissements d’une épouse
satisfaite. Un ivrogne passe en chantant et titubant, s’arrête puis, vacillant, déboutonne sa
braguette et pisse contre une façade. Il jure, pète, se rajuste et disparaît dans la nuit. Pendant
quelques heures tout s'arrête, c'est la petite mort du village.
Aux premières lueurs à l'est, un coq sonne le réveil. Les volets de bois claquent, les
rideaux métalliques des magasins s’ouvrent en grinçant, les bandages des roues de chars
comptent les pavés, des voix se font entendre. L’air porte l’odeur du fournil, du café, du crottin
et des diesels pollueurs. Dans la rue on s’interpelle et on se salue, les pavés sont caressés par
les pantoufles ou frappés par les galoches de celles et ceux qui vont chercher le lait, le pain et
le journal avec le cliquetis des anses des biches qui rythme leurs pas. Le village s’anime.
Roland Blanchet s’est levé de bonne heure ce vendredi matin car aujourd’hui c’est jour
de marché et d’abattage. Roland tue les lundis et les vendredis. Dès quatre heures du matin les
animaux sont alignés sur le foirail. Après un petit noir avalé au comptoir du café qui jouxte la
boucherie, c’est en compagnie de quelques maquignons que Roland ira sélectionner les
meilleurs bêtes pour son commerce et l’hôpital. En vertu d’un accord tacite passé il y a fort
longtemps entre son père et le directeur d’alors, Roland tue dans l’abattoir situé dans la cour
de l’hôpital. En contrepartie de l’abattage du bétail nécessaire à la consommation des résidents
de l’établissement, il bénéficie d’un local tout équipé avec écurie attenante à la salle d’abattage.
La boucherie connaîtra une intense activité ce matin, six personnes ne sont pas de trop pour
faire tourner la boutique. Blanchet, sa sœur Bernadette épouse de Breton le chef de la
gendarmerie locale, François leur fils et apprenti, Denise et son mari Robert. Le vieux père
Blanchet, malgré son âge, découpe et désosse toujours car Il ne peut se résigner à passer la
main. Cela agace Roland qui régulièrement l’invite à laisser tomber :
- tu crois pas que ça suffit pour toi papa, t’as pas assez donné, tu vas pas bosser jusqu’à
cent ans tout de même ?
La mère de Roland est dans la cuisine à l'arrière du magasin. Elle est très occupée dans
la préparation du repas de midi pour une grosse tablée.
Ce matin Roland a commencé à tuer à six heures. Une génisse, deux veaux, deux
cochons et trois brebis sont déjà passés de vie à trépas. La volaille, c’est François qui s’en occupe
car Blanchet n’aime pas la plume. Le vendredi, un gars de Saint Hilaire vient aider à l’abattoir,
c’est pas de trop car il y a du boulot.
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A dix heures le patron revient au magasin donner un coup de main pour le service. Il
fera de nombreux allers-retours entre son comptoir et celui du bistrot d’à côté pour trinquer
avec des connaissances. A midi, comme tous les vendredis, il sera bien allumé.
Vers treize heures tout le personnel de la maison Blanchet se retrouve assis autour de
la grande table de la cuisine. Roland préside, après une première tournée d’apéro il propose la
seconde que tout le monde refuse, sauf son père. Roland ne s’oublie pas et se verse une grosse
dose. Sa mère fronce les sourcils en direction de son homme qui, pour se justifier :
- je peux bien, j’ai rien bu ce matin !
Roland :
- avec ce que j’ai avalé ce matin, un de plus ou un de moins ça s’y connaîtra pas !
Bernadette, à l’adresse de son gendarme de mari :
- tu prends rien mon biquet ?
- non, je suis de service !
A la droite de Roland, son fils Lucien. Il l’aime bien ce petit malheureux, seul enfant qu’il
a eu avec sa femme. Lucien est trisomique 21, un terme inconnu pour la majorité des gens du
village qui disent mongolien. Roland lui caresse affectueusement la tête en songeant à son
épouse, c’est la grand mère qui élève Lulu.
Lulu attend avec impatiente que sa mémé serve le repas, il a faim, et pour faire passer
le temps, s’amuse à faire des boulettes de pain avec lesquelles il joue aux billes dans son assiette.
Cet après-midi il fera les livraisons dans le village avec son char. Pour faire sa tournée, Lulu utilise
un petit chariot en bois à roues à rayons cerclées de fer, deux grandes à l’arrière et deux petites
à l’avant. La caisse est constituée de barreaux, l’essieu avant est directionnel, prolongé par le
timon qui se termine par une poignée en forme de T. Il est vieux ce char, il était à l’arrière grand
père de Lulu. Retrouvé dans le grenier et réparé, il a été offert à Lulu par son grand père.
Maintenant on ne voit plus Lulu dans les rues du village sans son jouet, son chariot, son camion
qu'il conduit pour effectuer les livraisons dans le village. Le char transporte des saucissons, rôtis,
roulés, côtelettes, volailles et lapins. Lulu parcourt les rues en sifflant, tout le monde le connaît
et le salue affectueusement. Les gens qu'il livre lui donnent toujours une petite pièce qu'il met
dans sa boite, son trésor. Le bruit des roues de son char est familier à tout le monde.
A la gauche du patron, son neveu François, jeune garçon de dix sept ans, solide, beau
gosse, bon élément dans l’équipe de foot locale. Roland l'aime bien son neveux et il le gâte bien.
Il lui a offert une superbe mob, une Flandria rouge qui en jette un max. Roland se tourne vers
François :
- alors ça marche avec les gonzesses, tu en emmènes sur ta pétrolette dans le bois
des amoureux ?
François baisse la tête en rougissant, l’oncle éclate de rire, Bernadette est agacée :
- fiche lui la paix, toujours à parler des filles, c’est vrai t’es énervant à la fin !
Le gendarme sourit :
- il fait bon être jeune, ah si j’avais eu une bécane comme ça à son âge !
Bernadette :
- ah oui, et qu’est-ce que tu aurais fait ? Les hommes sont tous les mêmes, des
cochons !
Roland la reprend :
- ah non faut pas dire ça parce que les hommes sont ce qu'il y a de mieux sur terre
alors que les femmes sont diaboliques. Fabriquer l'univers était un trop gros
chantier pour le tout puissant, donc il a eu besoin d'un coup de main pour créer les
êtres humains. Il a embauché le diable en sous-traitance. Dieu a crée les hommes à
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Roland saisit le litre de rouge, emplit son verre, en vide la moitié d’un trait, s’essuie les
lèvres du revers de la main et annonce :
- cet après-midi encore une génisse à dégommer et terminé, je pose le tablier !
Robert jette un coup d’œil à son épouse, il ne faudra pas compter sur le patron pour finir
le boulot car, comme tous les vendredis, ça sent la bringue à plein nez. La découpe et les
préparations ce sera encore pour sa pomme, il va finir à une heure pas possible pendant que le
patron ira au boxon avec Linlin.
Après le fromage, une petite cigarette avec un café beaucoup trop chaud. Roland râle
en soufflant bruyamment sur sa tasse, il boit à petites gorgées en faisant la grimace. Sans se
lever de sa chaise, il se retourne pour saisir la bouteille de vieille prune dans le buffet et emplit
sa tasse à moitié. Sa mère le sermonne :
- tu crois pas que t’as assez bu comme ça ?
Il ne répond pas et sert son père sous le regard réprobateur de sa mère. Il en propose à
François mais Bernadette veille au grain :
- tu ne vas pas faire boire le petit !
Roland :
- ça fait du bien, ça donne des forces nom de dieu !
Son neveu :
- non tonton, pas d’alcool, c’est pas bon pour le foot !
- ah le foot, c’est vrai, tous des gonzesses ces fouteux nom de dieu !
Il pointe alors la bouteille dans la direction de son beau frère :
- une petite gnôle pour le poulet ?
Pour toute réponse Breton pose sa main à plat sur sa tasse, Roland est pris d’un fou rire
qui lui secoue le ventre. Sa mère, comme souvent, lui reproche sa façon de vivre et lui conseille
de refaire sa vie en prenant tout le monde à témoin :
- pas vrai ? Dites-lui vous autres !
Elle espère un soutien en posant un regard implorant sur Bernadette, mais sa fille n’a
visiblement aucune envie de perdre son temps en faisant la morale à son frère. Elle sait
pertinemment que cela ferait autant d’effet que de pisser dans un violon. La mère Blanchet a
compris qu'elle ne trouvera aucune aide autour de la table.
Roland répond :
- oh mais ce serait pas difficile pour moi de refaire ma vie comme tu dis m’man, et
même pour en trouver une jolie, sauf que celles que je connais me rempliraient
l’existence en me vidant le porte-monnaie !
Il explose d’un rire gras et s’étrangle en finissant sa tasse de gnôle, toute la tablée rit
joyeusement maintenant, même Lulu, sauf Bernadette qui, consternée, secoue la tête,
décidément son frère c’est sans espoir. La mère précise en haussant les épaules et en levant les
yeux au ciel :
- oh mais il ne s’agit pas de prendre une de ces filles de mauvaise vie que tu fréquentes
avec ce bon à rien de Linlin !
- dis pas de mal de mon copain m’man, c’est un brave type et ce soir on part en java
tous les deux. Et pour ce qui est de ces filles, je peux vous dire qu’elles ont bien raison
de s’allonger pour quelques billets. Elles sont moins bêtes que celles qui s’enferment
pendant huit heures dans un atelier, collées à une machine qui fait du bruit, qui pue
et leur esquinte les mains pour une paye de misère. Quand elles disent qu’elles ont
pas à rougir de l’argent qu’elles ont honnêtement gagné, alors là ça me fait marrer
de les entendre défendre le patron qui les exploite. On dirait qu’elles sont fières de
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leurs petites vies vertueuses et misérables, quelles connes, et tout ça pour élever
dans la peine les deux où trois pilons que leur a fait, un soir de beuverie, leur gros
ivrogne de mari. Moi mes poules ont fait leur choix et elles l’assument, c’est de la
volaille de premier choix, élevée au bon grain, avec une chair bien ferme nom de
dieu, et vivement ce soir que je retrouve ma petite basse cour ! Eh ouais, je suis pas
le genre de type à rester cinquante piges avec la même bonne femme, moi je me
tape cinquante nanas par an en allongeant les billets !
La mère de Roland est outrée, Denise jette un regard à Robert qui en dit long sur l’opinion
qu’elle a de son patron. Jean-Claude se fait menaçant en pointant l’index sur Roland :
- en tout cas ne va pas faire de conneries en bagnole avec ce zig de Linlin et des
scandales dans les endroits mal famés de Lyon car je ne pourrai rien pour toi, ne
compte pas que je te couvre, je ne veux pas d’ennuis avec mon colonel de
Montbrison, t'es bien prévenu !
Le regard de Roland s’assombrit et sa mâchoire se crispe. Il assène un violent coup de
poing sur la table qui fait sursauter Lulu.
- bon Dieu, toi faire quelque chose pour moi, ça me ferait mal de te devoir quelque
chose, à toi le gendarme de Saint-Nirols, de la gendarmerie française, de la
gendarmerie de Pétain, celle qui a recherché, arrêté et gardé les Juifs à Drancy. Celle
qui a emmerdé les français qui se débrouillaient pour nourrir leur famille pendant
l’occupation. La gendarmerie et leurs petits copains de la milice, ceux qui torturaient
et fusillaient les résistants. Tu veux que je te dise moi ce que j’en pense de la
gendarmerie et de ses gendarmes ? A la libération on aurait dû la dissoudre la
gendarmerie, oui monsieur, le grand Charles aurait dû le faire. C'est dégueulasse ce
qui s'est passé et te fatigue pas, je connais la musique et son refrain ! Ils étaient
obligés, c’étaient les ordres mais ils étaient pas tous comme ça, y en a qui ont résisté,
et patati et patata ! Toi ça te concerne pas puisque tu es rentré dans la gendarmerie
après la guerre, t'aurais mieux fait de rentrer à la SNCF !
Un profond malaise s’installe dans la cuisine, un silence pesant que Roland brise en
annonçant :
- allez, c’est pas tout ça mais faut y aller, y a du boulot qui nous attend Robert !
La sonnerie du magasin retentit, Bernadette regarde la pendule :
- il n’y a pas moyen d’être tranquilles une minute, je suis crevée, vous voulez bien y
aller Denise, vous serez gentille !
Denise se lève car elle est gentille. Robert joue avec sa cuillère à café en pensant,
« ces patrons, tous les mêmes ! ».
Les employés municipaux sont au travail sur la place. Il y a fort à faire avec les cageots,
papiers, légumes et fruits pourris, les bouses et crottins qui jonchent le sol. Les derniers forains
remballent et démontent leurs bancs. Mr Dupré, le photographe de Saint-Nirols filme la scène
avec sa caméra 8 mm. C’est en 1936 qu’il en a fait l’acquisition et depuis il immortalise la vie du
village. Tous les événements importants ou les scènes de la vie ordinaire sont fixés sur sa
pellicule. Commerçants, clientèle, sorties d’usines, marchés, vogues, défilés, bals, cours de
récréations, sorties de messes, mariages, enterrements, départs et arrivées des trains, les
voyageurs sur les quais, dans la salle des pas perdus ainsi que la longue file qui remonte l’avenue
de la gare en portant valises et baluchons à l’arrivée du dernier train le dimanche soir, parties
de boules et matchs de foot, courses cyclistes, les conseils de révision, les scènes de bistrots et,
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en hiver, les batailles de boules de neige, les parties de luges, les rues et places du village sous
la neige.
Mr Dupré père immortalisait déjà la vie du bourg avec son appareil à trépied et drap noir.
Le fils continue en faisant des films. Une fois par an, une projection est organisée dans la salle
des fêtes qui s’avère bien trop petite pour contenir tout le monde, alors il faut procéder à
plusieurs séances. Enormément de rires en se reconnaissant sur l’écran, on commente
bruyamment les scènes, cela fait bizarre de se voir promu acteur, mais comme les silences
deviennent lourds à l’apparition d’une personne disparue, certains ne peuvent retenir des
larmes en voyant revivre quelques secondes un être cher, un père, une mère, un mari, une
épouse, un ami, un proche.
Beaucoup de scènes de buvettes au foot, aux boules ou dans les bistrots qui provoquent
souvent la même attitude chez les personnes filmées. Elles sourient à l’objectif en levant leur
verres pour trinquer, à la vôtre m’sieurs dames, santé. La santé, on ne craint pas d’en manquer
car on lève le coude pour elle sans arrêt, à toutes occasions et même sans occasion particulière
puisque c’est pour une noble cause.
Une époque heureuse avec des gens simples évoluant dans de petites rues et vivant
nombreux dans de petits appartements. On vit serrés comme des sardines autour des tables,
dans les chambres et dans les lits. Des ruelles animées par la musique des scies, des limes, des
maillets et des marteaux. Des magasins, beaucoup de magasins, petits ou grands, luxueux ou
pauvres, des rues pleines de gens, d’animaux, d’attelages, de chars, de chariots et d’autos.
Des cafés dans lesquels on s'entasse face à face ou côte à côte en faisant cracher tout
ce qui fume, cigares, pipes et cigarettes. On rit, on trinque, on parle et on déparle, on est
proches, on se connaît ou on se découvre. Trous noirs dans la rue où l'on se perd, se noie, rêve,
s'ennuie et espère. On s’y attarde en s’appliquant à gaspiller le peu d’argent durement gagné
et tant utile à la vie des familles. C’est ici que se préparent les orages qui menacent et ravagent
l’existence des ménages.
Ce matin, au Camerlot, c’était le coup de feu comme tous les jours de marché. Un
vacarme énorme dès cinq heures du matin avec des discussions, des cris, des hurlements et des
rires. Les sabots, galoches et brodequins frappent le plancher, les chaises grincent sous les gros
culs et leurs pieds raclent le parquet. Les verres sont choqués, les goulots gargouillent en
déversant leur liquide blanc ou rouge. Des allumettes grattent des frottoirs pour incendier les
fourneaux des pipes ou allumer de grosses cigarettes aux formes approximatives malgré toute
l’application mise pour les rouler délicatement entre les gros doigts boudinés des mains
calleuses et paysannes.
On gueule, on frappe sur les tables, on jure, on fait affaire, on parle affaire, on déconne,
on se fâche, on se raccommode, on appelle les serveuses qui font la grimace, et plus elles la
font, plus on leur la fait faire en les chahutant, les chatouillant, les embêtant, des mains
s’égarent un peu, les nœuds des tabliers sont détachés, les filles sont exaspérées et au bord de
la crise de nerf. C’est un enfer où il fait bon vivre, ça grouille intensément là dedans, les
commandes sont criées, le patron s’active derrière le bar, fait répéter lorsqu'il n'a pas compris,
emplit des pots, tire des cafés, prépare les plateaux et les passe aux serveuses, encaisse, rend
la monnaie, répond aux bonjours de certains et en ignore d’autres. Lucie est assise derrière la
caisse journaux et tabac en s’efforçant de rester aimable, un paquet de gris, des feuilles, des
allumettes, un briquet, un journal, une revue, laquelle ? Le client hésite, Lucie s’impatiente, il
se décide enfin, elle encaisse mais reste de marbre. Une boite de gros cigares lui rend le sourire,
c’est une bonne vente, elle dira un gros merci à ce bon gros client.
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Dans le café on étouffe dans la fumée et les oreilles sont douloureuses dans le vacarme.
Il en sera ainsi jusqu’à treize heures pour faire place à un calme absolu qui plombe les lieux
maintenant déserts. Seuls restent deux ou trois clients qui ne semblent pas pressés de rentrer
chez eux. Un type cuve son vin à une table du fond, hébété, immobile. Lucie et Maurice se sont
contentés d'un sandwich vite avalé sur le pouce, ils prendront un vrai repas ce soir.
Maurice est appuyé sur son comptoir avec un torchon à vaisselle sur l’épaule. Il regarde,
lunettes sur le bout du nez, en direction de la place déserte. Il n’a plus la force ni l’envie
d’essuyer les verres qui s’empilent devant lui. La salle vide paraît immense avec, au centre, le
billard sous lequel Sultan dort étalé de tout son long dans le silence retrouvé. La patronne est
allée au salon de coiffure mitoyen du Camerlot. Chez lui aussi le matin a été difficile avec toutes
les paysannes arrivées au car de sept heures et qui veulent se faire coiffer le plus vite possible
avant d’aller faire leur tour sur le marché. Le sol est jonché de cheveux, pas le temps de balayer,
les employées sont aux cent coups. Il a fallu faire arrêter le car de midi devant le salon et le faire
patienter quelques minutes pour que des clientes puissent le prendre. Ouf, enfin tranquilles
pour cette semaine. Les vendredis font les grosses recettes, mais quel boulot.
Tabarin a repéré le garde champêtre sur la place avec une démarche pas très assurée. Il
sourit et dit :
- eh ben, notre garde a l'air d'en tenir une bonne, il a dû picoler sec chez la
concurrence ce matin car il ne vient plus chez moi de peur de rencontrer Linlin !
En effet, depuis que Linlin est revenu au village et qu'il a fait du Camerlot son quartier
général, le garde champêtre ne met plus les pieds dans ce café. Le courant n'est jamais passé
entre les deux hommes, tout les oppose à part leur goût immodéré pour la boisson. Au début
le garde a tenté de faire copain-copain avec l'ancien légionnaire. Quoi de plus normal entre
deux militaires à la retraite.
Sauf que Linlin, depuis le premier coup d'œil, n'a pas du tout apprécié ce vantard de
pacotille, cette grande gueule bravache. Il le traitait volontiers de fainéant et de bon à rien en
claironnant qu'un tel type portant képi, treillis et rangers faisait honte à l'armée française. Le
garde est plus âgé que Linlin, c'est un homme de petite taille au visage couperosé, il est marié
et père de six enfants, cinq filles et un garçon, le petit dernier. Les mauvaises langues disent
qu'il était décidé à mettre sa bobonne enceinte tant qu'il n'aurait pas eu de garçon. Sa démarche
révèle une légère claudication consécutive à une chute de vélo dans la descente de la Châtelaine.
Emporté par son élan, il n'avait pas pu maîtriser sa trajectoire et s'était fracassé contre un
jambage de la porte Mandrin car le vélo et le pinard ne font jamais bon ménage.
Il était impossible à Linlin de voir en ce type un frère d'arme. Prisonnier dès le début de
la seconde guerre mondiale, il a été envoyé en Allemagne et employé comme garçon de ferme.
La guerre terminée, il a retrouvé son régiment d'artillerie comme sergent d'intendance. Il n'a
pas fait l'Indochine et l'Algérie et a fini sa carrière avec le grade d'adjudant.
Pour Linlin, une carte de visite qui ne mentionne aucun engagement au casse pipe n'a pas
une grande valeur et il ne s'est pas gêné pour traiter le garde de planqué. Linlin a des états de
service bien plus glorieux et il porte la marque de trois balles dans le dos. Le garde champêtre,
dissuadé d'espérer une amitié des armes, a déserté le Camerlot devenu le fief de l'ancien
légionnaire. Linlin a fait perdre un client à Tabarin. Saint-Nirols, comme beaucoup de villages
dans les années soixante, possède assez d'établissements aptes à satisfaire la pépie d'un garde
champêtre.
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Linlin a Maurice à la bonne bien qu'il n'ait pas vraiment tiré beaucoup d'obus depuis les
bâtiments sur lesquels il a été affecté. Maurice est un ancien marin, Linlin a toujours aimé la
marine française, certainement le souvenir de bringues mémorables avec les matafs dans les
ports de Saïgon, d'Alger et de Marseille.
Tabarin ne s'étend pas trop sur sa carrière dans la marine même s'il a fini major. Il préfère
raconter les frasques dont il a été témoin quand il faisait escale dans les plus grands ports du
monde. Seulement témoin, oui oui... enfin lorsque Lucie se trouve dans les parages.
Maurice a monté une maquette en kit du cuirassé Richelieu, souvenir du bon vieux temps.
Il aurait bien aimé la mettre en exposition derrière son bar mais Lucie a protesté :
- ah non, déjà que le bar ressemble à rien avec ta collection d'horribles babioles !
Les horribles babioles sont les porte-clefs dont Maurice est si fier. Maurice n'a pas
insisté, son cuirassé trône sur le buffet de sa salle à manger.
L’après-midi est calme, Maurice fera même une petite belote avec quelques clients sans
être dérangé car les habitués savent étirer le bras pour attraper un litre derrière le comptoir et
se servir tout seuls afin de ne pas déranger le patron. Ils laissent tomber une pièce sur le zinc
du bar, Maurice dit merci tout en arrangeant ses cartes en éventail. Il râlera un peu en voyant
arriver le petit Pierre de l’hôpital car il devra se lever pour lui servir son canon au comptoir. Petit
Pierre, qui ne sait ni lire ni compter, sortira maladroitement quelques pièces de sa poche en
faisant semblant de compter puis, alors qu’il y a tout juste assez pour un verre, dira :
- gardez la monnaie, je vais en boire un autre !
Maurice, sourire au coin des lèvres, fait un coup d’œil à ses compagnons de belote :
- oh mais il est riche le petit Pierre, allez à la tienne !
Le café a encore deux ou trois heures de tranquillité à vivre avant la soirée. A la tourmente
du matin, succède un calme étrange et reposant, les tâches de vin sur les tables, les paniers de
bouteilles vides le long du comptoir, les cendriers pleins et l’odeur de tabac froid témoignent
de la tempête qui a sévi en ces lieux.
La partie de cartes finie, Maurice termine le ménage, donne un coup de balai dans la
salle, vide les cendriers et range les paniers de bouteilles. Lucie, radieuse, fait son entrée dans
le café, accueillie par quelques sifflets d’admiration en provenance de la table des joueurs de
cartes. Ses pommettes déjà rosies par son passage sous le casque s’empourprent un peu plus
sous les compliments. Il est vrai qu’elle est belle Mme Tabarin avec son chignon savamment
construit. Sultan, couché sous le billard, relève la tête dans la direction de sa jolie maîtresse. Le
baiser que Maurice dépose sur son front finit de lui mettre le feu aux joues. Elle trouve le salut
en disparaissant dans la petite cuisine tout en chuchotant :
- Maurice, allons voyons, pas ici !
Maurice essuie quelques verres encore lorsque la clochette de la porte lui fait tourner
la tête :
- ah voilà mes petits cheminots, alors on a fini la journée les gars ?
- et ouais !
Répond le plus grand à la carrure d’athlète. Il rajoute :
- et c’est pas trop tôt, y en a marre !
Maurice :
- alors cette nuit on fait dodo à Saint-Nirols ?
- ouais on se met au vert, à la campagne, l’air y est pur, pas vrai Marius ?
L’autre ne répond pas et s’assoit à une table. Il n’a pas l’air commode Marius. Il se tourne
en direction du comptoir et commande un pot et deux verres.
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Maurice apporte la bouteille de vin et sert les main. Marius emplit les verres et trinque
avec son pote :
- à la notre !
Puis, bougon, le pas commode enchaîne :
- j’étais pas tranquille tout à l’heure, j’ai bien cru qu’on passerait pas la côte de la
Roche avec ta connerie de pas vouloir faire d’eau à Bonson à cause du retard. Avec
le tonnage qu’on avait au cul et les feuilles sur le rail ça patinait dur, on aurait pu
fondre le plomb, tu peux croire que quand j’ai vu le clocher de Saint-Nirols ça m’a
soulagé !
- faut pas te biler comme ça Marius, t’as le meilleur mécano du dépôt, tout en finesse
et doigté, je suis un virtuose du régulateur, et comme t’es le meilleur chauffeur, on
forme la meilleure équipe mon petit Marius !
Marius hausse les épaules, vide son verre d’un trait et se ressert :
- ouais eh ben moi, j’ai ben cru qu’on allait fondre le plomb !
- arrête tes conneries et bois un coup, ça vaudra mieux !
Lance le grand en riant. Marius avale une gorgée puis demande :
- au fait, t’es de repos quand ?
- dimanche, et c’est pas trop tôt car y a une paye que j’ai pas eu de dimanche. Pas
moyen d’avoir un congé ces temps-ci, ma femme commence à faire la gueule, ouais
fichu boulot qu’on fait !
Le conducteur porte sa casquette comme les cyclistes d'autrefois, les « forçats de la route »,
visière à l’arrière et lunettes de protection sur le front. Son visage buriné est éclairé d’un
superbe regard bleu. Le nez est droit, la mâchoire carrée, son sourire révèle une dentition
parfaite qui contraste sur le visage noirci par la poussière de charbon. Des mèches bouclées
grisonnantes s’échappent de la casquette de part et d’autre d’un front creusé de profonds
sillons. L’homme a une voix forte.
Son compagnon, petit, rondouillard, tête nue et chauve semble plus âgé que son
mécanicien. Ils ont moins de cinquante ans car c’est l’âge de la retraite chez les roulants alors
que l’ouvrier doit bosser jusqu’à soixante cinq balais pour en bénéficier.
Les conducteurs sont considérés et bien payés, ce sont les barons du rail. Le mécano tire
une chaînette pour faire apparaître de la poche de son veston une montre à gousset paraissant
minuscule au creux de sa grosse paluche. Du pouce il ouvre le couvercle, jette furtivement un
coup d’œil aux aiguilles et replonge délicatement le précieux objet dans sa cachette. Eux, c’est
l’équipe du marchandise de seize heures. Ils seront rejoints par ceux du voyageur de dix neuf
heures avec le contrôleur qui porte l’uniforme, chemise blanche et cravate, ce qui contraste à
côté des gueules noires en bleu de chauffe. Des chopines de rouge seront descendues durant
quelques parties de billard avant qu’ils regagnent le foyer de la gare et son réfectoire pour faire
chauffer la gamelle. Après la dernière petite clope ce sera le lit dans le grand dortoir. Demain,
lever de bonne heure pour l’équipe qui assure le voyageur de cinq heures trente pour Saint-
Etienne. Il faudra préparer la machine, faire le feu, de l’eau, graisser les bielles et manœuvrer
pour mettre les voitures à quai.
Saint-Nirols est situé sur la ligne Bonson-Sembadel. La gare connaît une activité
importante avec le transport de bestiaux, de céréales mais aussi de bois et de ferraille
nécessaires aux usines et ateliers locaux. Le trafic voyageur est important car les automobiles
sont encore rares. La gare possède une remise pour abriter les machines à vapeur. L’autorail de
vingt heures du dimanche soir, celui qui déverse un flot de voyageurs canalisé par l’avenue de
la gare est stationné sur une voie de service. C’est une foule bruyante et fatiguée après une
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journée à la campagne ou revenant d’un repas de famille qui sort du bâtiment de la gare et se
disperse dans Saint-Nirols pour regagner maisons et appartements afin de profiter d’une bonne
nuit réparatrice. Dimanche soir l’avenue de la gare est le théâtre d’un défilé de sacs et de valises.
De belles valises en cuir, en toile ou en carton. Certaines ont besoin de ficelles pour tenir leur
gros ventre, comme les gros messieurs de bretelles pour soutenir leurs pantalons. Elles
contiennent du linge, propre ou non, ainsi que ce qui va régaler toute la semaine. Du vin, du
lard, du saucisson et du fromage qui pue, rapportés de la ferme de parents ou amis. Des valises
qui se dépêchent de rentrer chez elles pour mettre les trésors qu’elles renferment à l’abri.
Parfois, trop fatiguée par de longs voyages et deux guerres, l'une d'elles cède et déverse son
précieux contenu sur le sol. Elle reçoit alors une volée de jurons et de coups de genoux sur le
ventre pour avoir trahi le secret de son précieux chargement. Il faudra bien, de grès ou de force,
qu'elle ravale tout ce qu’elle a rendu sur le bitume. Tout ces gens fatigués et énervés se hâtent
pour rejoindre leur logis et leur lit. Cependant il en est certains qui, plus résistants ou moins
sérieux, feront une petite halte au Camerlot pour avaler le petit dernier, celui qui fait du bien
car demain ce sera fête à bras.
Il y a quatre vingt huit ans que la ligne a été ouverte, les habitants de Saint-Nirols sont
habitués aux longs coups de sifflet des locomotives lors des essais de freins en gare ou à
l'approche des passages à niveaux de Taillefer et de la côte du cimetière. Les enfants adorent
regarder du haut du Pont de Bouche qui surplombe la gare les bêtes noires qui libèrent des
panaches de fumée et crachent des jets de vapeur rythmés par les claquements des soupapes.
Ces monstres d’acier s’époumonent dans la rampe en tirant leurs wagons dans les lacets de la
terrible côte de la Roche entre Saint-Marcellin et Saint-Nirols. Le crissement des roues dans les
courbes annonce l’arrivée des convois à l’entrée du village. Quel beau spectacle en hiver que la
lente progression du serpent noir et fumant dans la blancheur ambiante tout en émettant de
longs coups de sifflets. Lorsque Jean-Michel accompagne son père au jardin de Taillefer, il attend
avec impatience le passage du train dans la tranchée derrière la palissade de planches disjointes.
A l'approche du monstre, il se plaque contre la parois, ferme les yeux et, la peur au ventre, sent
le souffle chaud de la bête et le sol trembler. Jean-Michel ne reprend sa respiration que lorsque
le convoi est passé.
Quelques filles délurées du village tournent dans le quartier de la gare car il y a des
conducteurs très mignons ainsi que de chauds lapins. Rendez-vous est souvent pris pour le
prochain bal ou au cinéma. L’autorail en stationnement pour la nuit a abrité bien des étreintes
car c’est plus discret que le dortoir où dorment les copains dans des lits séparés par de simples
rideaux de toile.
Un jeune mécanicien vapeur surnommé Pépin satisfait la curiosité d’une beauté locale
qui veut voir « le fourneau » de la machine à vapeur. Il l’aide à grimper sur la plate forme de la
bête en sommeil qui, foyer au ralenti, ronronne doucement. Il dit :
- écoute, elle vit !
Très impressionnée, la fille s’exclame :
- eh ben dis donc y a plein de tuyaux et de robinets là dedans, ça doit être compliqué
de conduire ça, et y a pas de volant ?
Pépin s’appliquera alors consciencieusement à lui montrer tous les robinets et tuyaux.
Au plus fort des explications, ne sachant à quoi se tenir, la belle actionnera le sifflet de la
machine dont le cri percera le silence de la nuit dans le quartier de la gare et fera sourire le
gros Marius dans le dortoir. Lorsqu’elle descendra de la machine, satisfaite, la fille portera
quelques traces noires. Il fait nuit, il est tard, personne ne la verra courir pour rentrer chez elle
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en emportant avec elle un peu de l’odeur de la grosse bête. Les cheminots aiment bien prendre
leur repos à Saint-Nirols...
Ce jeune conducteur grand séducteur devant l'éternel doit son surnom au fait qu'un
samedi, dans l'obscurité du cinéma la cigale, il a frotté une femme accompagnée de son mari.
Aventurant une main baladeuse et audacieuse à laquelle la belle dame n’opposait qu’une molle
résistance, l’explorateur avait naturellement interprété cela comme un encouragement.
Devenant plus pressant et entreprenant, ses ardeurs avaient été stoppées net par un violent
coup de parapluie sur la tête asséné par le mari de la dame, qui bien que captivé par le film
projeté ce soir là, avait été alerté par le petit manège qui se déroulait à ses côtés. Cette histoire
a fait le tour du dépôt de Saint-Etienne.
Un soir, au Camerlot, le mécano Robert est en compagnie de son chauffeur Léon. Il
interpelle Maurice :
- au fait, vendredi dernier, il s’en est passé une bonne au pont de Taillefer !
Tabarin confirme :
- une drôle d’affaire en effet, pauvre père Guillaume et surtout pauvre cheval !
Linlin n’est visiblement pas au courant. Léon le questionne :
- t’as pas su ? Pourtant ça a dû faire du bruit par ici !
Le pharmacien interroge l’instituteur et Mercier, mais personne ne sait. Léon :
- vous savez pas ?
il se racle la gorge et entame :
- c’était au dix sept heures trente de Saint-Etienne, l’équipe c’était le gros Lulu et le
Fred. A la sortie de la grande courbe à gauche de Taillefer, juste après le petit pont,
là où un chemin traverse la voie, un cheval empiétait à moitié sur les rails. Il était
attelé à une charrette dont la roue avait ripé dans le fossé et était coincée par une
pierre. Le gars fouettait le canasson pour le faire dégager de sa dangereuse posture
mais rien à faire, il était bloqué. Le gros Lulu a freiné à mort en sifflant, mais un train
ça s’arrête pas comme une brouette. Le cheval s’est affolé et s’est cabré à l'approche
du train mais il s'est fait ramasser et ça l'a décapité net. Il y avait du sang de partout,
je vous dis pas. Le type a eu la peur de sa vie, il chialait comme un gosse, il s’est
même pissé dessus à ce qu’il paraît. Le train a pris une heure de bourre avec ça, les
gendarmes sont venus, quelle histoire !
Le pharmacien :
- pauvre bête, c’est con ça !
Maurice est surpris que peu de monde soit au courant parce que samedi ça a fait du bruit
dans le village. Maurice dit que cela n’est pas passé dans le journal.
Le pharmacien rajoute :
- ah, c’est pour ça qu’on l'a pas su !
Mais Maurice aura une autre version :
- non messieurs, si vous l'avez pas su c’est que vous n'êtes pas venus au Camerlot
parce que vous n'êtes pas de bons clients !
Pourtant Linlin vient tous les jours au Camerlot et il y reste des heures, mais ce jour là il
a dormi jusqu’à seize heures à cause de la cuite qu’il avait pris la veille à Lyon avec son copain
Roland. Au réveil il s’est occupé de ses chevaux et le soir il a refait la fête chez Roland avec des
copines.
Cela fait de la peine à Linlin cette histoire avec le cheval. Il dira :
- pauvre cheval, quelle horrible fin !
Puis après quelques secondes de silence :
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- ça me rappelle une histoire en Algérie qui n’est pas piquée des vers non plus !
Il boit une gorgée en s’assurant que tout le monde l’écoute :
- c’était vers les cinq heures de l’après-midi, il avait fait une chaleur terrible ce jour là.
La section s’est arrêtée sur la place d’un village pour se rafraîchir à la fontaine. Des
gars remplissaient leur gourde sous le mince filet d’eau qui sortait d’un tuyau au
milieu du bassin. Certains avaient sauté dans l’eau tout habillés, ça rigolait comme
des gosses. Avec des copains, on s’était assis à l’ombre d’un camion pour boire et
fumer une clope. Soudain on a vu arriver sur la place une charrette tirée par un âne.
Je revois cet âne comme si c’était aujourd’hui, il était gris très clair, presque blanc.
Un type était assis derrière l’animal sur le bord du plateau d'un char. Un grand
parapluie accroché au brancard avait la pointe qui traînait sur le sol sablonneux. Ce
parapluie devait lui servir d’ombrelle au plus fort de la chaleur en début d’après-midi.
On a vu l’animal s’arrêter à quelques mètres de la fontaine. Il voulait boire, il devait
avoir l’habitude de le faire chaque fois qu’il passait sur la place, mais aujourd’hui
nous étions là et ça le gênait. Il restait immobile à une vingtaine de mètres du bassin,
les copains observaient l’équipage en silence. Un gars avait sorti une plaisanterie de
mauvais goût, « il a pas l'air content le gnoule en babouches ! ». Vêtu d’une djellaba
rayée et coiffé d’une chéchia, il était visiblement très contrarié par la présence des
sales français qui squattaient sa fontaine. Le type a renoncé à faire boire son âne. Il
a crié pour le faire avancer mais la bête ne bougeait pas d’un pouce. Il a crié plus fort
mais aucun effet sur l’animal. Cela faisait rire tous les potes autour de la fontaine.
Enervé, le gars s’est emparé de son parapluie et a donné des coups sur la croupe de
l’âne. Le bourricot secouait la tête mais ne bougeait pas d'un pouce. Le type
redoublait ses coups et proférait des injures, la section riait aux éclats, le mec était
furieux et nous fusillait du regard. Notre adjudant a dit, « il veut pas avancer le
bourricot ? Je vais le faire avancer moi, vous allez voir ! ». Il a dégainé son pistolet et
a tiré un coup en l’air. L’effet a été immédiat, l’âne s’est mis à braire puis s’est cabré
entre les brancards avant de se mettre au galop. Les copains étaient hilares,
l’adjudant a lâché plusieurs coups de feu, à chaque tir le char accélérait un peu plus.
Les efforts et les cris du gars pour le faire arrêter restaient vains. On assistait à des
tours de fontaine à fond la caisse. Les coups de parapluie accompagnés d’injures
pleuvaient sur la pauvre bête mais rien n’y faisait, il tournait toujours au grand galop
avec la queue en l’air. L’homme qui avait du mal à se cramponner sur son char a saisi
le parapluie par la crosse et a armé son bras comme le fait un lanceur de javelot avec
la main très en arrière, il a décoché un violant lancer en direction des fesses de l’âne
afin de le piquer avec la pointe. On a vu, horrifiés, le parapluie s’enfoncer à moitié
dans le trou du cul de l’animal, cela a soulevé une énorme clameur parmi les
spectateurs !
Dans la salle du Camerlot on s'esclaffe aussi à l'évocation des faits mais Lilin les arrête :
- ne riez pas, attendez la suite. Les copains de la section se sont arrêtés net de se
marrer lorsqu’ils ont vu sortir du sang de l’animal. Le bourricot a poussé un cri
effrayant, ses pattes arrière se sont raidies instantanément puis immobilisées. Les
sabots traînaient sur le sable, seules les pattes avant couraient encore, les naseaux
en l’air, les oreilles rabattues, les yeux exorbités, il soufflait violemment. Le type a
retiré le pépin lentement en hurlant de désespoir, tout le monde avait compris que
la pointe acérée, car aiguisée en frottant en permanence sur le sol, avait fait des
ravages à l’intérieur du ventre de l’animal. Un flot continu de sang s’échappait à
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l’arrière de l’âne. Le gars pleurait, gesticulait et nous insultait. Il levait les bras au ciel,
des gens accouraient de partout et formaient un cercle autour de l’attelage. La bête,
agenouillée et pattes arrières écartées, tremblait en émettant de sinistres
gémissements, il se formait une grande tâche rouge. L'animal était mortellement
blessé. Son maître s’est approché du malheureux, a pris sa tête dans ses bras, l’a
embrassé, a sorti son couteau et, d’un geste vif, a tranché le cou de son fidèle
compagnon afin d'abréger ses souffrances. Une grande gêne s’est emparée de nous,
un silence de mort écrasait la place, notre adjudant a ordonné, « allez les gars on se
tire ! ». Personne ne s’est fait prier pour quitter les lieux. La section est repartie en
jeeps et camions en laissant derrière elle un pauvre âne mort encore attelé à son
char au milieu d’une grande tâche rouge sur le sable jaune de la place. Son maître
pleurait.
On entend voler les mouches dans le bistrot.
Heureusement que Gustave, poseur à la brigade V.B de Saint-Nirols, vient d’entrer en
titubant. Il tient une sacrée biture. Le logo S.N.C.F tamponné sur son front et l’étiquette collée
dans son dos détendent complètement l’atmosphère. Il bredouille :
- Maurice un rouge !
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ressortir les doubles ou triples mentons. Ils rient de toutes leurs dents jaunes et exhalent une
haleine chargée de vinasse et de tabac. Il n'est pas rare de les entendre distiller des niaiseries
du genre :
- alors tu paies ta tournée ?
- t'es un homme, tu vas boire un canon !
Un coup de sifflet retentit, suivi du bruit des crampons sur le sol jonché de capsules de
cannettes de bière. C’est la reprise du match, chacun regagne sa place derrière les barrières,
sauf Linlin qui reste à la buvette, s’intéressant plus à son verre qu’à la partie. Il se met sur la
pointe des pieds lorsqu'une clameur s’élève autour du terrain, il observe un instant le jeu, puis,
l’action palpitante terminée, retombe sur ses talons pour siroter son vin.
Au fauteuil les personnalités de la commune se mêlent à la population pour constituer
un public qui, s’il n’est pas très connaisseur, est des plus fidèle. Un personnage haut en couleurs
vend des friandises et des gadgets. Il propose des boites qui reproduisent le bêlement du
mouton lorsqu’on les retourne et d’autres dotées d'une ficelle qu’il faut pincer et faire glisser
par à coups entre le pouce et l’index pour qu’elles imitent le chant du coq. Son panier est plein
de fanions, de sifflets, de crécelles de langues de belles mères et de bonnes choses pour les
enfants, il crie, « cacouettes, chewing-gums, nougats ! ». Les gosses le suivent autour du terrain.
Un autre match se déroule au Fauteuil, celui improvisé par un petit groupe de gamins. La
partie a lieu à deux pas du vestiaire sur la bande de pré située entre le dos des supporters de
l'équipe locale agglutinés le long de la barrière pour suivre le match de leurs petits protégés et
une haie de ronces abondamment garnie de grosses mûres juteuses et sucrées qui font le régal
des gosses qui interrompent régulièrement leur partie pour s'en goinfrer. Des pull-overs posés
sur le sol matérialisent les buts, le match des grands ne les intéresse pas plus que cela. Un coup
de sifflet strident de l'arbitre et les cris des spectateurs qui gueulent penalty arrêtent la partie
des gamins. Un môme annonce, « les gars y a peno ! » la marmaille, telle une volée de moineaux,
s'infiltre dans la haie de spectateurs. C'est avec difficultés qu'ils sortent la tête pour voir ce qui
va se passer sur le terrain car ils sont coincés sous les bras et contre les hanches des adultes qui
ne leurs facilitent pas la tâche. Ils vont pouvoir assister au coup de pied réparateur de la grosse
faute commise par l'équipe adverse.
François est seul au monde dans la surface de réparation. Il a posé le ballon sur le rond
blanc marqué à la chaux. Il se concentre à cinq mètres du ballon dans un silence de mort, la vie
s'est arrêtée, les oiseaux ont cessé de chanter, plus aucun coup de fusil des chasseurs et la foule
ne respire plus. François ne perçoit que le cognement sourd de son cœur. Il s'élance et shoot en
plaçant le ballon au ras du poteau droit, le gardien n'a pas eu le temps de bouger, il est battu,
but. La foule explose, François est congratulé par ses coéquipiers, les gamins retournent à leur
match improvisé. Saint-Nirols a réduit la marque mais reste menée deux à un.
Derrière la touche, le boulanger Robert Verdier assiste à tous les matchs en compagnie
de son épouse Simone. C’est un couple sans enfant. Il a le verbe haut en couleurs et le langage
cru, Robert ne mâche pas ses mots :
- ils baisent trop, ça leur coupe les jambes !
Simone lui répond assez fort pour que tout le monde en profite :
- pour ça, toi tu crains rien !
Valmont qui se trouve à proximité du couple en déduit que madame n’est pas une femme
satisfaite. Simone est encore une très belle femme bien que ce ne soit plus une jeunette.
Valmont n’a pas à la plaindre car l’ouvrier boulanger s’occupe régulièrement et sérieusement
de sa patronne lorsque Robert fait la sieste. Verdier n’a pas compris la réflexion de son épouse,
mais aux rires des autres, il demande :
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Le temps ne semble pas vouloir se décider à tourner au mauvais en cette fin d’octobre.
Les journées sont d’une exceptionnelle douceur et personne ne s’en plaint car ce qui est pris
est pris.
Un samedi soir sur la place du village, quelques jeunes sont rassemblés autour de la
mob de François. La bonne humeur règne, Gloria fait partie du groupe. C’est une belle brunette
de dix sept printemps à la féminité épanouie qui trouble tous les garçons. Gloria c’est une
bouche gourmande aux lèvres pulpeuses et une opulente poitrine qui tend son polo blanc rayé
de bleu. Elle n’est pas farouche Gloria, elle proteste hypocritement aux plaisanteries égrillardes
et aux mains baladeuses des garçons. Elle habite une ferme dans le village, sa mère est
employée aux cuisines de l'hôpital de Saint-Nirols. Gloria a deux frères plus âgés qu’elle. Ils
travaillent à l’usine de Gauthier qui tourne en deux postes, matinée et soirée, chacun d’eux
ayant un poste différent, leur père peut toujours compter sur l’aide d’un de ses fils pour les
travaux de la ferme. Les deux frères jouent dans l’équipe de Saint-Nirols. Gloria a encore sa
grand mère paternelle qui prépare les repas et effectue quelques tâches ménagères. Elle souffre
des jambes et se déplace avec difficultés à l’aide d’une canne. Gloria a sa part de travail à
assurer à la maison. Ayant terminé l’école avec son certificat d’étude en poche, elle est entrée
à l’usine de tissage du village.
Calée sur sa béquille, la rutilante Flandria rouge de François fait bien des envieux parmi
ses copains qui se disent qu’il a bien de la chance d’avoir un tonton boucher plein aux as. Quel
chouette cadeau cette mob.
Gloria n’est pas indifférente à la belle machine, elle caresse la longue selle et tourne la
poignée des gaz, François proteste :
- fais pas ça Gloria, ça abîme !
Elle sourit et obéit, se tourne vers lui, se fait chatte et lui propose :
- tu me fais faire un tour, j’aimerais l’essayer !
François ne répond pas, il fait sauter la béquille, donne un petit coup de pied sur le
kick de démarrage et le moteur ronronne.
Gloria enfourche la machine, passe ses bras autour de la taille de François puis ils
s’éloignent sous le regard amusé de leurs copains. Il éprouve un plaisir troublant au contact de
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cette fille plaquée contre son dos. Le ciel est étoilé, la nuit très noire, ils sont seuls au monde,
le phare dessine un cercle jaune sur le goudron de la petite route de Montorcier. La Flandria
chante dans l’obscurité et les emmène jusqu’au terrain de foot. François cale sa mob derrière
le vestiaire et invite Gloria à le suivre. Ils enjambent la clôture de fils de fer barbelé au dessus
de la grosse pierre sur laquelle s’appuie la cabane de l’arbitre. La porte non verrouillée s’ouvre
en grinçant, il lui prend la main et l’entraîne à l’intérieur, il fait noir, elle murmure :
- j’ai peur !
Il sent le souffle de Gloria sur son visage. Il a souvent plaisanté au sujet des filles avec ses
copains mais ce n'était que des mots entre potes inexpérimentés. Maintenant il en tient une
dans ses bras. Gloria est contre lui et attend. Il doit agir et faire ce qu’il faut faire.
Ce n’est pas la première fois qu’il y a un contact entre eux mais c’était lors de jeux avec
des rires qui aidaient beaucoup. Cela se résumait à des bousculades, ils s’agrippaient, se
retenaient et osaient s’appuyer l’un contre l’autre en faisant comme si de rien n'était tout en
profitant au maximum des contacts et attouchements déguisés. François pose ses lèvres sur la
bouche gourmande qui s’offre. Son cœur cogne fort, il aventure immédiatement une main sur
la poitrine de Gloria qui ne proteste pas. Il s’enhardit et glisse une main sous le polo, il caresse
les gros seins prisonniers du soutient gorge. Ses doigts tremblants réussissent à défaire l'agrafe.
Les seins sont lourds, doux et chauds. Gloria gémit faiblement, son corps retenu par le bras
solide de François se balance doucement. Après quelques minutes de ce jeu, François descend
sa main sur le ventre chaud et la glisse sous la ceinture du pantalon, Gloria ne proteste pas.
François caresse pour la première fois l'intimité féminine. Gloria gémit plus fort et se relâche
totalement en se faisant porter par le bras endolori de François. Elle embrasse plus
voluptueusement encore. François osera demander, certain qu’elle va refuser :
- tu veux faire l’amour ?
Effectivement, Gloria répond :
- non !
Elle ajoute :
- une copine à l’usine m’a avertie que si on y fait une fois, après on peut plus s’en
passer !
François va poser la question qui montre qu’il s’y connaît :
- tu es vierge alors ?
- presque !
- ???
Songe François puis, quelques précisions étant nécessaires :
- comment presque ?
- ben oui quoi, juste un peu !
- un peu vierge ça veut dire quoi ?
- eh ben que je me suis faite toucher mais juste avec les doigts, il faut que je te fasse
un dessin ou quoi ? Comme ça on craint rien et ça fait autant de bien, c’est ma copine
qui me l’a dit et elle s’y connaît !
C’est une excellente explication qui satisfait et rassure François car il se voyait déjà presque
papa. Il le sentait venir gros comme une maison. Il embrassera longuement la bouche
gourmande de Gloria et lui prodiguera de merveilleuses caresses. Finalement il prétextera
l’heure tardive pour rentrer. Le retour sur la Flandria se fera sans un mot. Sur la place les copains
ne sont plus là, il déposera Gloria devant sa ferme et ils se rouleront un dernier gros patin.
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Le lendemain, au Camerlot, Linlin est dans son coin. Coudes sur la table et le menton en
appui dans ses mains, il écoute Valmont énumérer quelques horreurs glanées dans la presse ou
vues aux actualités de la télé. Le dentiste est désespéré par le comportement humain :
- mon Dieu que l’homme est bête et cruel, l’humain n’est pas propre !
Linlin :
- propre l’homme ? Pourquoi voulez-vous qu’il soit propre ? La nature n’a jamais eu la
volonté de le faire propre car elle ne lui accorde pas la grandeur que vous voudriez
qu’il ait. L’homme est un animal. Dommage que Mr le curé ne soit pas là car je lui en
aurais touché deux mots. Dieu a crée l’homme à son image mais il a choisi une drôle
de méthode pour qu’il se reproduise, vous ne croyez pas ?
Le docteur Damas :
- que lui reproches-tu à cette méthode ?
- rien, absolument rien, elle me convient parfaitement cette méthode, je suis même
un accro de sa pratique !
Lucie, derrière son comptoir :
- oh Linlin vous êtes un coquin, il n’y a pas que ça dans la vie, fonder une famille, avoir
des enfants, c’est beau ça, vous ne croyez pas ?
- parlons en des enfants, le bon Dieu a eu le saint esprit pour faire son fils alors que
l’homme n’a que la copulation pour fabriquer les siens, et quand on pense qu'ils
viennent au monde par l’orifice situé entre le méat urinaire et l’anus, alors la
grandeur de l’homme, il y a de quoi rire. Ce n’est pas étonnant que le monde pue la
pisse et la merde quand la vie commence si près de ce qui les répand.
- vous devriez avoir honte de parler comme ça !
Proteste Mme Tabarin. Damas reste bouche bée. Linlin rajoute :
- le cul fait faire pas mal de conneries, tous ces ménages détruits pour quelques
galipettes extra-conjugales !
Le père Sansonnet abonde :
- c’est bien vrai ça, c’est payer bien cher quelques minutes de bagatelles, le jeu n’en
vaut pas la chandelle !
Linlin, enjoué :
- eh oui mais ce n’est pas de notre faute à nous les hommes car nous sommes victimes
de la nature, on perd la tête alors que les femmes peuvent garder la leur froide. C’est
médical ça, plus précisément physiologique, tu dois savoir ça toubib ?
Damas, amusé :
- j'avoue que non, mais tu vas combler cette lacune car j’ai un peu honte, moi le
médecin, d’ignorer cela !
- C’est tout simple, quand l’homme est en érection il a son sang qui afflue dans les
corps caverneux de son sexe n’est-ce pas ? Eh bien tout le sang qu’il a dans la bite
fait cruellement défaut à son cerveau. Voilà pourquoi l’homme fait souvent des
conneries quand il bande, élémentaire n’est-ce pas ?
Fier de lui, il se sert un canon et l’avale cul sec. Le docteur est sidéré. Ça rit dans la salle,
Lucie aussi. Roland vient tout juste d’entrer pour entendre l’explication de Linlin. Il salue tout le
monde, s’assied à la grande table et, tout sourire :
- notre Linlin en connaît un rayon, il a l’air en forme nom de dieu !
Au comptoir, deux ouvriers de Gauthier boivent un coup. L’un d’eux :
- je suis crevé, quelle journée, ce soir je vais pas traîner, la soupe et au lit !
Blanchet a entendu :
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- t’es pas crevé quand tu fais du noir après tes journées, à croire que le père Gauthier
te paye à rien faire !
Le gars se retourne :
- ben obligé, si on veut avoir de quoi bouffer à la maison faut se débrouiller. Je les
gagne pas aussi facilement que toi Roland et c’est juste pour mettre un peu de beurre
dans les épinards. En parlant de mettre, tu pourrais bien payer ta tournée, ça te fera
pas boiter parce qu'au prix que tu vends ta bidoche tu peux bien mon salaud !
Roland avale une gorgée, s’essuie les lèvres du revers de la main, regarde ses compagnons
en souriant et répond :
- mais t’as qu’a pas en acheter de ma viande si tu la trouves trop chère, d’ailleurs ça
te fera que du bien, tu bouffes trop mon vieux, tu t’es vu ? t’es trop gras, t’as des
joues comme un cul de charolais nom de dieu !
Des rires fusent dans la salle, le gars au bar ne sait plus quoi dire, il se retourne, hausse
les épaules et vide son verre. Mme Lucie met le couvert sur la table proche de la cuisine. Ce soir
elle a préparé un civet avec le lièvre que lui a gentiment offert Valmont. Une belle pièce tirée
en pleine course devant plusieurs témoins qui n’en sont pas revenus tant la maladresse du
dentiste est connue de tous. La scène a été cocasse, la bête est sortie des fougères dans le dos
des chasseurs pour filer tout droit dans une terre labourée. Surpris, Edouard n’a pas eu le temps
d’ajuster son tire, il a lâché ses deux coups avec le fusil à la hanche, et pan dans le mille, les
témoins n'en croyaient pas leurs yeux, Edouard non plus, mais il n’a pas voulu admettre le
facteur chance, donc il a claironné :
- joli coup n‘est-ce pas, j’ai pas hésité, je le sentais bien, j’ai tiré mes deux coups pour
assurer, on ne va pas chipoter, un lièvre ça les vaut bien. Si ça avait été un lapin je
me serai contenté d’une seule cartouche évidemment !
Edouard jubile, son auditoire sourit, mais Linlin ne peut s’empêcher de le taquiner :
- on comprend pourquoi on dit menteur comme un arracheur de dents !
- voyons mon ami, devrais-je en déduire que vous mettez ma parole en doute ?
- tout à fait mon très cher et cela ne fait aucun doute !
Valmont a l’air sincèrement contrarié et cherche en vain un soutient dans la salle. Il se
contentera de hausser les épaules. Edouard est un brave homme sans méchanceté, beau joueur,
il finira par en rire. Sa Rosemonde chérie n’aimant pas le gibier, ce qui n'est pas banal pour une
épouse de président de chasse, Edouard ne lui a pas demandé de préparer ce lièvre. Il a très
généreusement donné son trophée comme il le fait chaque fois qu’il lui arrive, mais très
rarement, de tuer quelque chose. Madame Lucie a eu la réaction qu’ont toutes les personnes à
qui le dentiste donne du gibier :
- oh mais non Mr Valmont, c’est trop, je ne sais pas si je dois accepter, comme c’est
gentil, j’ose pas, c’est gênant tout de même, c’est vrai que cela ne vous fera pas faute ?
Edouard a répondu, comme toujours en semblable circonstance :
- mais non, pas du tout, c’est de bon cœur, vous savez à la maison le gibier on s’en
lasse, toujours du gibier, acceptez c’est peu de chose et cela me fait plaisir !
Lucie :
- alors c’est bien pour vous faire plaisir, c’est vraiment gentil !
A dix sept heures Edouard passe au Camerlot pour acheter ses cigarettes et avaler sa
petite mousse. Il sent la bête qui mijote dans la cuisine, c’est comme un coup de poignard, une
torture pour le fin gourmet qu’il est :
- Mme Lucie, je perçois des effluves bien agréables, j’en connais qui vont se régaler ce
soir !
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être drôle, ose un léger rire rapidement imité par ses collègues qui ne veulent pas être en reste.
Ce soir le dictionnaire sera ouvert dans beaucoup de ménages.
C’est à cet instant que la porte du café s’ouvre et qu’apparaît Boucles d’Or. Alors ce qui
n’était qu’un léger rire se transforme en véritable tonnerre. Tous les regards convergent sur
Escudet qui jubile.
Le jeune homme blond semble ravi de la bonne ambiance qui règne dans l’établissement
de Maurice. Il s’approche du comptoir en ondulant du bassin et commande une grenadine
limonade. Linlin l’interpelle :
- tu ferais mieux de boire un canon, ça te donnerait des couleurs !
Boucles d’Or lève les yeux au plafond, fait un geste gracieux de la main et une moue de
dégoût avant de répondre avec des tics nerveux :
- du vin, merci bien pour les couleurs, hou la la, je ne veux pas devenir violet, mon
Dieu quelle horreur !
Le téléphone sonne dans le café. Maurice répond et appelle le père Joseph :
- c’est pour toi, ton fils !
Le fils du père Joseph est à l’armée au 3ème régiment du Génie à Charleville-Mézières
dans les Ardennes. Le Camerlot disposant du téléphone, il avait été convenu qu’il appellerait
son père aujourd’hui, à cette heure précise. Le silence se fait dans la salle lorsque Joseph saisit
le combiné :
- allô, c’est toi Lucien ? Hein quoi ? J’entends pas, qu’est-ce que tu dis ? Putain ça
marche pas ce machin ! Ah ça y est je t’entends, alors ça va, comment ça se passe,
tu manges bien, la bouffe est bonne ?
Il ne parle pas le père Joseph mais il crie au ravissement de toute la salle qui suit la
conversation, Maurice se marre. La communication ne sera pas très longue car ça coûte un bras
pour un bidasse de téléphoner de si loin. Après les recommandations de la part de la maman
et ses gros bisous, ainsi que ceux de la mémé, du pépé, de ses frères et de ses sœurs, Joseph
raccroche. Maurice lui dit, amusé :
- tu sais c’est pas la peine de gueuler comme ça dans le bigophone, on entend très
bien en parlant normalement !
Joseph est vexé :
- t’as pas l’air de te rendre compte mais Charleville-Mézières c’est pas la porte à côté,
au cas où tu le saurais pas c’est dans les Ardennes !
Linlin :
- ton fils est allé voir couler la Meuse dans la ville d’Arthur Rimbaud ? Il faut y être né
pour aimer !
Roland :
- c’est vrai ça, pourquoi aller si loin alors qu’il aurait pu regarder la Loire à Andrézieux,
et la Loire vaut bien la Meuse non ?
Linlin :
- je veux mon neveu, et je ne parle pas du barrage de Grangent ou du pont du
Pertuiset, c’est tout de même autre chose que leur pont de bois tout juste bon pour
faire passer les sangliers !
Les rires fusent encore de toute part dans le café puis s’éteignent peu à peu pour faire
place à un profond silence, de ceux qui mettent mal à l’aise lorsqu’ils se prolongent. Mais celui-
ci sera de courte durée et magistralement troublé par un bruit tout à fait inconvenant en ce lieu
public. En effet, Linlin qui se tortillait sur sa chaise depuis quelques instants lâche un énorme
pet qui déclenche à nouveau l’hilarité générale et les protestations de Lucie.
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Linlin :
- nom de dieu que ça fait du bien, quel plaisir voluptueux. Celui-là ne sent rien, vrai, il
ne sent pas parce qu’il est rond comme les perles d’un chapelet de nonne, ce n’est
pas un de ceux qui piquent le ventre quand ils sont pointus, ni un foireux qui pue,
non, c’est un rond, un costaud à vous dépailler les chaises, mais cela ne craint rien
Maurice car les tiennes sont en bois !
Boucles d’Or est outré, il condamne avec un geste de dédain gracieux :
- oh le gros dégoûtant, quel cochon, quelle éducation, c’est honteux et il n’a même
pas honte avec ça !
Linlin :
- cochon moi ? Mon cul est plus propre que le tien ! Tu n’as pas d’humour p’tit, il est
vrai que si tu en as eu, il s’est très certainement échappé de ton corps par ton petit
trou du bas que tu laisses trop complaisamment et trop souvent ouvert à tous les
vents. Voilà ce qui arrive aux petites tarlouzes de ton espèce !
- vous ne savez pas à qui vous avez à faire, sachez que je fréquente des gens cultivés
et importants moi !
- cultivés je ne sais pas, mais culs tirés certainement !
- oh quel bel esprit à ras les pâquerettes, j’ai des relations avec des gens du monde
moi, à Saint-Etienne et même ici, mais je ne dirai rien, vous ne comprendriez pas !
- mais si on comprend très bien mon belet, des relations de chiottes ou de jardins
publics, ces endroits mal famés et fréquentés par des prédateurs écœurants dont
tu es la proie. Quelle belle vie tu as, on t’envie !
Cela est vraiment trop pour le mignon qui, outré et au bord de la crise de nerf, secoué de
spasmes nerveux, finit sa grenadine en levant le petit doigt puis sort avec les lèvres pincées. Il
aura ces mots en franchissant le seuil du café :
- heureusement que je déménage bientôt, j’ai trouvé une place de serveur à la
Talaudière. Je ne suis pas mécontent de quitter ce bled de péquenots !
Roland aura le dernier mot :
- bon vent pupuce, et bon débarras !
Linlin, pour clore le sujet :
- bon Dieu, entre la jaquette et ceux qui sont à voile et à vapeur, Saint-Nirols abrite
de drôles d'oiseaux !
Le calme revenu dans le café, Gauthier interpelle Sansonnet :
- au fait, quel jour voulez-vous venir visiter l’usine avec vos élèves pour que je me
libère afin de vous guider et vous donner toutes les explications utiles ?
Sansonnet :
- quand ça vous arrange le mieux mon ami, et surtout que cela n’occasionne pas de
gêne dans le travail, ce sera quand vous voulez, il n’y a aucun problème pour moi !
- chez moi c’est le lundi et le vendredi qu’il faut venir, c’est les jours où je tue, ça leur
plaira bien aux gosses vous verrez !
Roland a dit cela en riant, mais il y a comme un malaise dans le café.
Lucie :
- oh Roland, mais c’est horrible !
Sansonnet :
- vous parlez d’un spectacle pour les gosses !
Escudet :
- tu veux les traumatiser ces gamins ?
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Jean-Michel est un garçon rêveur et sensible. Son monde est celui de son village natal. Il
ne s’imagine même pas qu’il puisse y avoir un monde extérieur à celui-ci, ni un monde antérieur
au sien. Tout est né avec lui, Saint-Nirols est le centre de l’univers et non la gare de Perpignan
comme l’a décrété Salvador Dali.
C’est très exactement le jeudi 23 août 1951 que tout à commencé pour Jean-Michel.
Entendant des bruits en provenance de sa cave, Marcel Pilet s’était armé de courage pour
descendre afin d’en trouver l’origine. Ayant ouvert la porte avec appréhension, il avait
découvert un enfant assis dans un tonneau de vin aux lames supérieures éclatées. C’est ainsi
que Jean-Michel a fait son entrée dans la vie à la manière des oiseaux qui brisent la coquille de
l’œuf pour apparaître. Jean-Michel n’est donc pas né dans un chou comme tous les petits
garçons du monde mais dans un tonneau de vin. Jean-Michel n’est assurément pas un enfant
comme les autres ...
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Plus sérieusement, c’est avec l’aide de la sage-femme que Jean-Michel est venu au monde.
Ce fabuleux événement s'est déroulé dans le bâtiment de l’école maternelle dans lequel ses
parents louaient un appartement au dernier étage en face de l’hôpital local. Jean-Michel
rejoignait un grand frère né deux ans et demi avant lui.
Etre né dans une école et en face d’un hôpital a certainement été déterminant pour la
suite de son existence car ce sont des lieux qui lui ont toujours inspiré craintes et malaises.
Jean-Michel a regardé par sa fenêtre et il a vu la statue de la sainte vierge perchée tout
là haut sur le toit de l'hôpital.
Sa famille est restée deux ans à cet endroit puis a déménagé dans le quartier de la rue du
Nord, quel beau nom frais et sain. Le nouvel appartement se situe au premier étage d’une
maison qui en comporte deux. Les grands parents de Jean-Michel habitent au rez de chaussée
et sa famille occupe un appartement composé de deux pièces au premier étage. Une pour
dormir et une pour manger, écouter le poste TSF, faire les devoirs, jouer, se chauffer auprès du
fourneau et faire sa toilette. C’est la pièce à tout faire.
La salle de bain c'est l'évier en grès scellé dans un angle de la pièce qu’encadrent deux
fenêtres donnant sur la route de Firminy, et Les WC sont au sous-sol de l’immeuble.
Le père de Jean-Michel exerce la belle profession d’armurier dans un petit atelier à
proximité de l’église.
Accompagné de sa maman, le chemin qu’emprunte Jean-Michel pour aller à l’école
maternelle passe devant l’hôpital.
L’hôpital qui lui semble très grand avec plein de fenêtres, et tout en haut cette dame avec
un bébé dans les bras qui les regardent. Le gamin fait coucou en souriant. Jean-Michel ne le
connaît pas ce gosse. Il demandera à sa maman :
- c’est qui le petit garçon là haut ?
- c’est le petit Jésus avec sa maman, la sainte vierge !
- ils sont en pierre ?
- oui, c’est une statue !
- pourquoi ?
- c’est comme ça !
- ah bon !
Jean-Michel et sa mère passent devant la grande porte en bois abritée sous les voûtes
prenant appui sur la terrasse d’un large escalier.
De veilles femmes et de vieux messieurs sont assis sur des bancs sur le perron. Jean-Michel
les observe du coin de l’œil avec une curiosité mêlée de crainte. Il les trouve laids.
Il questionne sa mère :
- maman, les vieux habitent à l’hôpital ?
- on ne dit pas les vieux mais les personnes âgées mon chéri ! Eh oui, ils habitent ici
parce qu’ils sont très âgés ou malades. Ils ne peuvent plus rester chez eux, ils ne
travaillent plus alors ils se reposent !
Inquiet, Jean-Michel a rajouté :
- alors ils habitent avec les sœurs ?
- oui !
Terrorisé par cette réponse, il a dit très fort :
- quand tu seras vieille maman, je veux pas que tu habites chez les sœurs !
Sa maman a souri, Jean-Michel a jeté un dernier petit coup d’œil en direction de tous ces
malheureux obligés d‘habiter avec les vilaines sœurs. Jean-Michel sait que les sœurs sont de
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sales méchantes qui font des piqûres qui font très mal. Pour lui une sœur c’est comme un curé
sauf que c’est une femme.
Jean-Michel a très peur des sœurs ainsi que des curés. En apercevoir sur la place lui
accélère le cœur, il fait alors tout son possible pour les éviter. Le petit garçon qu’il est a très bien
compris que leurs habits sont faits exprès pour qu’on les remarque de loin. Il est alors facile de
passer au large et de les surveiller en douce tout en prenant garde de ne pas se faire repérer.
La pire situation est de se casser le nez sur ces oiseaux de malheur au détour d'une ruelle,
impossible de fuir, il faut alors passer très vite en baissant la tête et en rasant les murs, quelle
épreuve...
Bien plus tard, la mère de Jean-Michel lui apprendra que lorsqu'elle était scolarisée à
l’école des sœurs, elle n’avait pas le droit de jouer dans la cour de récréation. Ses parents n’ayant
pas toujours les moyens de payer sa scolarité, elle devait rester dans un coin de la cour en
compagnie de quelques camarades dans la même situation qu’elle. Interdiction de jouer avec
les enfants des parents plus aisés.
Un autre personnage terrorise énormément les gosses du village, il s’agit du patère. Jean-
Michel a un trou dans le ventre lorsqu'il entend sa voix terrifiante quand il passe sous ses
fenêtres, « patère, patère, peaux de lapins, ferraille, vieux meubles, débarrasse caves et
greniers ! ». Il ne respire plus dans la crainte d’entendre, « et tous les enfants pas sages! ».
N'entendant plus le ronronnement de la camionnette, il ose un regard prudent dans la rue, le
danger est passé. Comme tous les enfants du village, Jean-Michel a été mis en garde contre le
patère, « si tu n’es pas sage, il viendra te chercher et t’emmènera très loin, voilà ce qui arrive
aux petits polissons ! »
Depuis, Jean-Michel est devenu le petit garçon le plus sage de Saint-Nirols.
La cour de récréation de l’école maternelle paraît immense à Jean-Michel, bien plus grande
qu’elle n’est en réalité. Il s’agit de l’espace de liberté propice aux grandes courses et aux
échappées ludiques. La maîtresse devient moins sévère, moins directrice d’étude, plus
surveillante bienveillante des jeux de la petite pépinière d’hommes et femmes en devenir.
Jean-Michel se souviendra toujours des beaux jours de printemps lorsque ces lieux
devenaient le théâtre d’une intense activité. Cris et rires fusaient de toute part.
Deux odeurs flottaient dans la cour. L’une douce et agréable sous le superbe lilas qui
s’épanouissait d’aise, bien calé contre le mur d’enceinte et exposé aux bienfaits du soleil. L’autre,
âcre et répulsive à côté des WC construits dans un coin qui ne voyait jamais le soleil.
En quelque sorte une préfiguration olfactive de ce que la vie va réserver à tous les enfants
qui s’ébattent ici dans l’insouciance de leur âge.
Le meilleur et le pire, le bon et le mauvais, le sucré et le salé, le bonheur et le malheur,
les joies et les peines. Tout cela distribué par le plus anarchique et aléatoire principe, celui
orchestré par la grande loterie de la vie.
Une dotation plus ou moins équilibrée pour la majorité d’entre eux, avec les inévitables
excès impondérables à toutes les manifestations du hasard.
Plus tard Jean-Michel ne criera pas à l’injustice car il reconnaîtra volontiers avoir été
équitablement servi. Il aura sa petite vie tranquille d’homme ordinaire évoluant parmi une foule
d’anonymes en tous points semblables à lui.
Il se souviendra toujours de la jolie cour de son école maternelle jonchée de seaux, de
pelles et râteaux en plastique. Il n’oubliera jamais une roue en bois aux rayons enjolivés de
petites boules multicolores qui faisait courir les petites jambes d’écoliers en faisant tinter une
clochette fixée sur la fourche. Une poignée permettait une bonne prise en main pour la diriger.
Les intrépides du volant pouvaient se défouler en slalomant au milieu de leurs petits camarades.
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Pièce unique convoitée par tous, il fallait patiemment attendre son tour pour conduire cette
belle machine.
Jean-Michel se rappellera toujours comment la maîtresse faisait apprendre les couleurs en
utilisant les caches pots en papiers multicolores des plantes d’ornement de la classe. Il fallait
désigner un pot à l’annonce d’une couleur, « où est le vert ? Le bleu ? Le rouge ? ».
De vagues souvenirs de bûchettes et de boules pour apprendre à compter et surtout une
table magique qui, débarrassée de son plateau, se transformait en bac à sable contenu dans
son ventre recouvert de zinc.
Le petit bout de chou qu’il était n’était pas très rassuré devant la porte d’entrée de l’école
et avait bien besoin du bisou de sa maman pour trouver le courage de descendre les trois
marches qui l’amenaient dans un long couloir bordé de porte-manteaux. Jean-Michel avait
l’impression terrifiante d’être avalé dans le tube digestif d’un monstre dévoreur d’enfants.
Deux ans plus tard, et miraculeusement sauf, il a changé de classe pour entrer en primaire.
Son parcours a été rallongé de quelques mètres seulement puisque sa nouvelle école se trouvait
dans le bâtiment de l’amicale laïque toute proche. Etant devenu assez grand pour ne plus avoir
besoin de se faire tenir la main par une maman, c'est en compagnie de son frère qu’il effectuait
désormais le trajet.
Sa nouvelle classe n’avait qu’une fenêtre qui donnait sur le jeu de boule de l’amicale
laïque et sur la chapelle à côté de l’hôpital. Vus de l'extérieur, les vitraux de la chapelle sont
aussi laids que le sont tous les vitraux vus de l’extérieur. Ce qui conforte Jean-Michel dans le
jugement qu’il a sur les sœurs et les curés, « des malins qui obligent à entrer dans les églises
pour apprécier la grande beauté des vitraux irradiés par la lumière extérieure ! ».
Sa salle de classe était tout ce qu’il y avait de plus ordinaire avec son grand tableau noir
et son gros poêle gourmand qu’il fallait bien nourrir en charbon. Les élèves devaient accomplir
cette tâche à tour de rôle durant les saisons froides. Chaque jour était désigné un chargé de
mission condamné à faire des va-et-vient entre la cave et la classe. Il lui incombait d’assurer le
doux confort de ses camarades, celui indispensable à l’épanouissement des bons élèves mais
aussi celui des plus beaux spécimens de cancres que l’éducation nationale a produit.
La progression scolaire de Jean-Michel l’amènera jusqu’au CEG situé deux cent mètres
plus loin. Ayant encore grandi, il peut désormais accomplir le trajet sans être chaperonné par
un grand frère qui ne doit pas en être chagriné.
Cette rallonge de parcours allait permettre à Jean-Michel de découvrir une fenêtre magique
et de passer devant l’atelier de son père.
Quelle est donc cette fenêtre magique ?
Celle d'un logement en rez de chaussée occupé par un couple de braves gens. L’homme
exerce la profession de serrurier. Son établi s’appuie sous une large fenêtre qui lui fournit toute
la lumière nécessaire à l’exécution de son travail de précision. La grande pièce est modestement
meublée avec, au centre, une table recouverte d’une belle nappe rouge à petits carreaux blancs,
et adossé contre le mur à droite, un buffet sculpté. Au fond de la pièce, bien campé sur ses
pieds, un fourneau au cornet brillant. Dans un angle, une horloge comtoise vit en balançant son
disque jaune derrière le trou de son ventre.
Jean-Michel a découvert ce petit appartement atelier par un beau jour d'automne. La
fenêtre étant ouverte, il a vu un monsieur qui travaillait en sifflotant. Sa curiosité lui a donné
l’audace de se mettre sur la pointe des pieds avec les avant-bras en appui sur le rebord de la
fenêtre pour se hisser le plus haut possible. Il a découvert alors quelque chose de fascinant.
Depuis ce jour, chaque fois qu'il voit la fenêtre ouverte, il s’en approche pour saluer le
couple de braves gens qui habitent là.
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Ils ne sont pas surpris de le voir car ils ont compris son petit manège. Ils connaissent le
but de sa visite.
Dès le premier jour ils avaient vu que Jean-Michel avait repéré la collection de petits
animaux alignés sur une étagère qui fait le tour de la pièce. Jean-Michel était fasciné par les
éléphants, girafes, lions, tigres, zèbres, chameaux, singes, vaches, veaux, cochons, chevaux,
chiens, chats et tout ce que l’arche de Noé avait contenu. Il ne comprenait pas pourquoi des
vieux possédaient ce magnifique trésor d‘enfant. Des jouets faits pour des gosses comme lui. Il
y en avait tant, ils étaient si beaux, ils pouvaient bien lui en donner quelques uns parce qu’ils
n’en avaient pas besoin, ils étaient trop grands et ce n’était plus de leur âge.
La gentille dame a toujours de gentils mots accompagnés d’un tout aussi gentil sourire
pour Jean-Michel. Son mari, sans doute trop occupé à arracher de fines particules d’acier avec
de grinçants et précis petits coups de lime, ne semble pas avoir remarqué l’envie du garçonnet.
Sa position est vite inconfortable et douloureuse, Jean-Michel doit se résoudre à
redescendre du bord de la fenêtre. Ce ne sera pas encore pour cette fois qu’il aura son
merveilleux cadeau.
Reprenant son chemin, il atteint la voûte creusée sous le parvis de la collégiale. Elle lui
fait penser à un tunnel de chemin de fer. Il n’y a pas de rails pourtant Jean-Michel redoute
toujours d’y rencontrer un train. Il court pour le traverser. Dessous il y fait toujours frais et il
s'amuse à crier de brefs, « ohé ohé !» que l’écho lui renvoie.
Le tunnel franchi, Jean-Michel arrive à la deuxième chose importante de son nouveau
trajet scolaire, l’atelier de son père situé à côté de l’église et du CEG.
Il pousse la porte tous les matins et se souviendra toute sa vie du cliquetis que fait le
loquet. Une fois dans la place, des effluves d’huile, de ferraille et de charbon lui emplissent les
narines. Sa chienne qui répond au très soviétique nom de Mirka lui fait la fête, il la caresse, fait
la bise à son père et adresse un petit bonjour au monsieur qui travaille à ses côtés.
Jean-Michel accomplit alors son petit rituel matinal. Il actionne la pédale de la perceuse
à colonne pour entraîner la lourde roue à inertie en faisant chanter sa longue courroie de cuir.
Il passe à la petite forge pour tourner la manivelle de la turbine à air et se régaler du chant des
pignons qui tournent très vite. Il s'approche du grand étau et joue avec sa longue barre de
serrage qui fait un joli bruit de ferraille lorsqu’il la laisse retomber après l’avoir légèrement
soulevée. Son père l’a souvent mis en garde, « attention, tu vas te faire mordre ! » et
effectivement il n’est pas rare que Jean-Michel se fasse pincer les doigts en les laissant là où il
ne faut pas. C’est bien fait donc il ne se plaint pas.
Jean-Michel restera deux ans au collège, le temps nécessaire pour préparer l’entrée en
sixième.
Les jours du vieux CEG sont comptés. Situé, selon certains, bien trop près de l’église, la
construction de son remplaçant est lancée sur le site des jardins ouvriers.
Une réalisation qui changera radicalement la vie des écoliers, avec un nouveau parcours
pour aller en classe dans des locaux flambant neufs.
Il était attendu depuis longtemps ce collège d’enseignement général. Que de patience pour
tous ceux qui l’espéraient, élus, parents, enseignants et écoliers, mais une école restant une
école, pour certains élèves ce n’était pas ce dont ils rêvaient.
A la cantine du vieux collège un élève s’était plaint d’avoir trouvé une pierre dans son
assiette de lentilles, la femme de service lui avait rétorqué :
- il en faut des pierres pour construire le nouveau CEG !
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rotules tout en jetant un regard oblique sur celles d'une belle voisine. Le curé va se jeter un
petit coup de blanc, s’il savait l’envie qu’il provoque parmi l’assistance masculine en buvant en
juif... un curé juif, c'est un comble. Le temps paraît long à certains pour que tout ce cirque finisse
afin qu’ils puissent aller au bistrot pour s’en jeter un petit derrière la cravate. Certaines brebis
du tout puissant vont se mettre à genoux devant la belle barrière en fer forgé rehaussée de
peinture or, du très bel ouvrage qu’il paraît, même que c’est le forgeron du village qui l’a dit au
bistrot. C’est pour l’admirer de plus près qu’il va communier tous les dimanches. C’est au
Camerlot, en avalant son petit blanc pour faire descendre l’hostie, qu’il vante régulièrement
l’œuvre de ce lointain compagnon qui n’a plus mal aux dents depuis longtemps, « ça c’est du
travail, y faut reconnaître que celui qui a fait ça connaissait son boulot ! ». Il faut voir tous ces
parfaits chrétiens agenouillés devant la barrière, tête baissée, en attente de leur petite ration
de pain béni. Lorsque leur tour arrive, ils tirent la langue au curé pour qu’il y dépose la précieuse
rondelle qu’il ne faut pas mâcher et encore moins toucher, même avec des doigts chrétiens.
C’est très sec une hostie sur la langue, il faudrait un petit coup de blanc pour aider à la faire
descendre, le curé partage son pain mais pas le vin, il se le garde pour lui ce petit malin. Roland
ne met jamais les pieds à l'église et il a sa petite idée au sujet de la communion qu'il ne se prive
pas de claironner à qui veut bien l'entendre, « les curés disent que l'hostie est le corps de Jésus,
un morceau de pain aussi sec que les couilles à Taupin, un vrai étouffe chrétien, putain y feraient
mieux de donner une rondelle de saucisson avec un petit canon de blanc pour faire passer, y
aurait plus de monde pour aller communier, je les imagine tous bien alignés avec une serviette
autour du cou pour recevoir le corps du Christ, bon appétit messieurs dames, à la bonne vôtre
et ce serait moi qui fournirais toutes les églises de la région en saucissons, par ici la monnaie et
tout le monde y trouverait son compte ! » .
A l’église les invités mangent mais ne boivent pas, c’est comme ça, alors puisqu’il en est
ainsi, patience car chez Maurice il y en a du bon... En attendant, ils ferment les yeux et joignent
les mains pour se faire de beaux mirages à défauts de miracles. Ils sentent alors passer dans
leurs gosiers des flots de blanc d’Alsace. Ils se réjouissent par avance du précieux liquide qu’ils
vont pouvoir siroter au Camerlot dans un petit calice au pied fin du plus bel effet dans sa livrée
vert émeraude. Un coup de clochette fait revenir les rêveurs dans l’église. Maintenant c’est le
sermon. Le curé prêche, parle, déparle, invective en pointant un index accusateur, il menace,
ses paroles roulent sous les voûtes. Après un éclat, il se tait un instant pour jouir de la puissance
de sa voix, de son écho et de son effet sur ces êtres minuscules assis sous sa chaire. Quelle
merveille cette acoustique qui donne à sa voix d’homme ordinaire une force de l’au-delà. Une
architecture au service de l’effet recherché, la parole divine se doit d’être surnaturelle. En tout
cas cela dure, le curé s’éternise et l’éternité, en bas, ils ne sont pas pressés d’y arriver, il ont bien
le temps. Ils le regardent croiser les doigts, lever les yeux sous les voûtes, se balancer puis
empoigner fermement le rebord de sa chaire en jetant un regard sévère sur l’assemblée tout
en proférant des menaces sur toutes les pécheresses et pécheurs dont il connaît, grâce à la
diabolique efficacité de la confession, tous les méfaits et turpitudes. Cela continue, ça finira
quand ? Que c’est long une messe... Beaucoup n’écoutent plus et pensent, « je sais pas ce qu’il
dit mais il parle bien !». C’est le moment de la quête, certains toussent pour masquer le bruit
de l’unique petite pièce jetée dans le panier. Il y a ceux qui jettent très fort plusieurs d’entre
elles pour bien faire entendre leur générosité et il y a le comédien, celui qui fait patienter le
panier devant lui jusqu’à ce qu’il soit remué pour en faire chanter les pièces qu'il contient afin
de réveiller le faux étourdit qui sursaute en affectant la confusion, puis, s’étant assuré que tous
les regards sont sur lui, sort son portefeuilles, l’ouvre lentement pour en extirper un billet qu’il
fait chanter entre son pouce et l’index avant de le jeter négligemment sur les pièces. Le panier
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poursuit sa course mais il le rappelle par un petit claquement de doigts, il revient devant lui, les
gens croient qu’il va oser récupérer un peu de monnaie comme s’il avait trop donné, même le
curé fronce les sourcils. A la stupeur générale, l’homme sort un second billet, le fait chanter
plus fort que l’autre et, grand seigneur, lui fait rejoindre son jumeau dans le panier. Le rang
devant lui s’est retourné, ses voisins d’à côté et ceux du rang de derrière se penchent beaucoup
pour voir la gueule du gars représenté sur les billets. Au doux chant des billets, Mr le curé s’est
miraculeusement transformé, il est vieux mais a une très bonne ouïe, il arbore soudain le visage
d'un être touché par la grâce.
Toutes les catégories sociales de Saint-Nirols sont représentées dans la collégiale pour
suivre la messe du dimanche matin. On trouve les professions libérales, les patrons,
commerçants, artisans, ouvriers et paysans, avec certains représentants de cette dernière
catégorie qui n’ont rien à envier aux familles les plus aisées. De toute façon, quel que soit leur
milieu social ou leur fortune, ils sont tous égaux, oui chères sœurs, oui chers frères, c’est le curé
qui l’a dit. Ces bonnes paroles rassurent, elles font du bien par où elles passent mais il y en a
tout de même pour qui elles sont un peu dures à avaler. Ils veulent bien faire un effort, et même
de violents efforts, mais il y a toujours l'apparence et la situation des gens qu’ils doivent
accepter comme leurs égaux qui les en dissuadent. Il est aussi difficile à certains pauvres de se
croire égaux aux riches qu’il peut l’être à certains riches d’admettre qu’ils ne valent pas mieux
que tous les pauvres qui les entourent.
De toute façon le paradis ça se mérite et cela vaut pour tout le monde. Le curé a dit cela
juste avant la quête, à bon entendeur salut. Il est prudent d’acheter sa place en y mettant le
prix pour ne pas être déçu des prestations.
Il y a dans l’assistance deux jeunes et jolies créatures du bon Dieu qui se trémoussent
sur leur chaise au lendemain d’un bal populaire où elles n’ont pas été très sages ni trop
farouches. Arborant un regard salace, Gauthier et Valmont ne les quittent pas des yeux. L'un se
mordille nerveusement la lèvre inférieure, l'autre s'humecte la lèvre supérieure avec la pointe
de sa langue. Ils ont des airs de vieux tontons aux idées pas très catholiques. Il faut reconnaître
que c’est un peu fort de bouchon en ces lieux. Ils s’y voient, ils s’y croient, voilà des
quinquagénaires redevenus jeunes. Ils se sentent complices de ces filles qui leur font
énormément regretter le temps où leurs femmes leur ressemblaient. Les paroles du christ
rappelées par le bon vieux curé, « aimons nous les uns les autres ! » sont un encouragement et
une permission. Ils sont volontaires pour les mettre en pratique en s'imaginant protecteurs très
rapprochés de ces douces brebis. Ils se veulent câlins et rêvent d'offrir leurs bras solides en
guise de nid douillet. Ils ne sont plus là ces pauvres hommes, ils pensent si fort que leurs
épouses finissent par les entendre. A voir leurs mines de petits garçons qui salivent devant un
paquet de bombons, elles ont vite fait de comprendre ce qui les met dans cet état. Un petit
coup de coude et un regard qui en dit long sur leur façon de penser les font redevenir de bons
chrétiens plongés dans le plus profond des recueillements.
La longueur du sermon et la fraîcheur des lieux provoquent invariablement le même
effet chez les deux petites poulettes. Une envie pressante de faire pipi les fait se trémousser sur
leur chaise. Ce n'est donc pas parce qu'elles ont le feu au cul contrairement à ce que certains
pensent. Pour l’instant elles ont hâte que cette messe se termine pour enfin pouvoir se soulager
comme elles le font régulièrement depuis quelques semaines déjà, dans la petite cour d’une
maisonnette située au pieds des escaliers de la collégiale. Alors qu’elles sont accroupies,
culottes baissées et jupes relevées, elles entendent avec stupeur frapper aux carreaux d’une
petite fenêtre de la maison qu’elles croyaient inhabitée. Pétrifiées mais obligées de terminer
leur petite commission qui leur tendait douloureusement la vessie, elles voient qu’un vieux
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papy les observe en riant. Ayant terminé, ou presque, et tant pis pour les dernières gouttes,
elles se rajustent en gloussant et ricanant puis détalent à toute vitesse. En réalisant que ce
vieux cochon devait se rincer l’œil depuis des semaines à chaque sortie de messe. L’une d’elles
dit le plus sérieusement du monde :
- ce vieux qui va bientôt mourir aurait mieux fait d’aller à la messe au lieu de nous
mater la papillote derrière ses carreaux. Cela aurait été un bon moyen pour lui de
monter au paradis alors que là ça sera l’enfer direct pour nous avoir reluquées
comme il l’a fait !
Sa copine est intriguée :
- t’es sûre que quand on regarde nos bazars on va en enfer ?
- plutôt que j’en suis sûre, mais pourquoi tu me demandes ça ?
- oh pour rien, enfin si, c’est à dire que mon Jojo ça lui arrive de me la regarder... alors
ça le fera aller en enfer ?
L’autre éclate de rire :
- mais non idiote, c’est pas pareil entre jeunes, c’est normal, qu’est-ce que tu crois
qu’ils me font des fois ceux avec qui je sors. Et moi tu crois p’t-être que je leur
reluque pas la quéquette à ces lascars ? Tu vas pas me faire croire que t’as jamais vu
celle de ton Jojo quand même ?
La copine est vraiment gênée, elle baisse les yeux en rougissant et, tout bas :
- si, une fois !
- quoi une seule fois ? Ma pauvre petite faut-y que tu sois nunuche, surtout avec Jojo
parce que c’est pas pour dire mais le Jojo il a plutôt la réputation de la sortir rapidos.
J’en sais quelque chose moi parce que j’y suis passée avant toi avec lui. Tu peux être
sûre que c’est pas toi qui l’a dépucelé ton Jojo et je peux même te dire que je suis
pas la seule dans le village avec qui il a passé un bon moment. Il est pas mal monté
mais sans plus, rien à voir avec l’ouvrier du boulanger tu peux me croire. Mais celui
là je te le conseille pas, faut être mieux délurée que toi ma petite, sinon rien que de
la voir tu vas tomber dans les pommes !
La fille est contrariée que son Jojo ait pu faire à d’autres ce qu’elle aime tant qu’il lui fasse
depuis qu’elle lui a dit oui il y a un mois de cela. Elle est prévenue en ce qui concerne la boulange,
et comme elle aime déjà beaucoup moins son Jojo, il ne faudra pas très longtemps pour que ça
casse. Ayant déjà goûté à la chose, étant libre et allant aux bals, elle ne tardera pas à croiser la
route du fabriquant de miches qui a un penchant très prononcé pour celles de toutes les
femmes. Ayant imprudemment accepté de le suivre dans sa garçonnière, elle constatera de visu
l’énormité de la chose, mais contrairement à ce que sa copine lui a prédit, elle ne sera pas
traumatisée mais très émoustillée, preuve que la complexité de la psychologie féminine est bien
réelle. Elle en déduisit naturellement que Jojo n’avait pas besoin de faire le malin car il était loin
de faire la maille avec la boulange. Elle a eu une grosse crainte au moment crucial mais tout
s'est bien passé.
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parce qu'à Saint-Nirols on aime et on mange les patates, ce sera les doryphores, un point c'est
tout.
Saint-Nirols gagne deux à zéro, la fête sera belle. Elle se déroulera dans un château de la
région. La grande salle est magnifique avec une cheminée monumentale garnie d’un bon feu.
Une table a été dressée pour le lunch, des serveurs en vestes blanches sont à pied d’œuvre. La
musique est diffusée par une puissante sono et les plus soiffards ont tout de suite remarqué
qu’il y avait de quoi les satisfaire à volonté. Quelques couples investissent le parquet de la vaste
salle de danse. Toutes celles et ceux qui sont proches de l’équipe ont fait le voyage. Les joueurs
avec leurs épouses ou leurs copines, les amis de Philippe, du docteur, du dentiste , les amis des
amis avec leurs connaissances, presque tout Saint-Nirols est présent ce soir.
François s’est distingué au cours du match, ses parents sont fiers de lui. Pour Breton c’est
naturel d’être fier car il ne faut pas oublier qu’il est adjudant chef de gendarmerie. Roland et
Linlin arrosent cette victoire sans retenue. Des chants s’élèvent dans la salle, « qui c’est les plus
forts ? C’est les doryphores ! On a gagné ! On a gagné ! ». Des chants qui font honneur, par
l’originalité de leurs paroles, à la richesse de la langue de Molière.
François a marqué le premier but d’une superbe reprise de volée sur un centre. Le
deuxième a été l’œuvre de son copain, ouvrier chez Gauthier, d’une tête splendide sur corner à
cinq minutes de la fin du match. Les frères de Gloria ont été impériaux en défense. François a
été blessé à l’arcade sourcilière par un pied levé trop haut, mais rien de bien méchant. C’est
Mireille, l’infirmière, qui l’a soigné dans le vestiaire. François était troublé par cette superbe
femme qui sentait le parfum de luxe. Assis sur la banquette avec les jambes crottées de boue,
François était en sueur, essoufflé avec le cœur qui cognait très fort. Elle lui en a fait la remarque
en posant sa main sur sa poitrine tout en le regardant d’une façon bizarre. Quels yeux, quelle
bouche et quelle poitrine... Mireille était accroupie et sa robe légèrement retroussée dévoilait
ses jolies cuisses. Ils étaient seuls dans le vestiaire et pouvaient entendre les clameurs du public
massé autour du terrain. Mireille l’a essuyé, désinfecté et pansé en utilisant la caisse à
pharmacie blanche marquée d’une croix rouge. Alors qu’elle appliquait délicatement un
sparadrap avec ses pouces, François a remarqué qu’elle avait posé ses deux mains sur ses joues
brûlantes, leurs visages étaient si proches qu’il sentait le souffle de la lente et profonde
respiration de Mireille.
François est assis à côté de Linlin, face à son oncle. Il y a à cette table une belle brochette
de joyeux drilles qui tournent à la bière. Le phono distille un paso-doble, trois couples ont investi
la piste. Parmi eux, la belle Mireille danse avec Valmont. Mireille est moulée dans une robe
rouge et grandie par de hauts talons aiguilles qui lui font de superbes mollets gainés dans des
bas résille. Les yeux masculins sont rivés sur elle, ceux des femmes dissimulent mal leur jalousie.
Le boucher se penche à l’oreille de son neveu :
- belle garce hein, pas vrai ? T’en pince pour elle petit saligaud ! T’as raison, tu devrais
essayer de tenter ta chance !
François est gêné, il détourne son regard mais Roland insiste :
- je t’assure que tu devrais essayer ! Tu sais ce qu’on dit ? Qui danse bien baise bien !
François sourit à son oncle et interroge:
- tu veux parler du dentiste tonton ?
Roland explose d’un rire qui attire tous les regards.
Bernadette est intriguée:
- tu racontes encore des cochonneries bien sûr !
- eh oui, mais c’est normal entre bouchers charcutiers !
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Les rires grossissent à la table et la belle danseuse a remarqué l’intérêt que lui
portent Roland et son neveu. Elle fixe ce dernier avec un petit sourire provoquant tout en se
mordillant la lèvre inférieure. On peut facilement lire dans ses pensées, «attends mon petit, toi
tu ne perds rien pour attendre !».
Après ce sera un slow. Le jeune ouvrier boulanger qui est un bon coq de basse cour, sa
patronne Simone pourrait en témoigner, se lève pour inviter Bernadette à danser. Il demande
la permission à son gendarme de mari qui la lui accorde volontiers en souriant. Le couple étant
noyé dans l'obscurité au milieu des autres danseurs, le jeune entreprend de frotter sa cavalière
qui n’en revient pas d’un tel culot. Bernadette est troublée par le comportement de ce gamin à
peine plus âgé que François. Si Jean-Claude les voit cela va faire du grabuge. Bernadette a mal
aux bras à force de repousser cet entreprenant cavalier et éprouve un énorme soulagement à
la fin du disque. Ayant rejoint Mireille à table, elle s'empressera de lui glisser dans le creux de
l'oreille:
- incroyable, il bandait ce petit con, un vrai bourrin, j'ai jamais vu ça moi !
Mireille éclate de rire. Breton veut savoir, il questionne son épouse:
- qu’y a-t-il de si drôle ma chérie ?
- oh rien mon biquet, des histoires de femmes, ça te regarde pas mon canou !
Jean-Claude sourit, il n’en saura pas plus.
François a un petit coup dans le nez et parle avec ses équipiers du match de l’après-midi.
Il les fera rire quand, évoquant son but, il dira:
- c’était pas difficile, leur gardien est noir, il suffisait de tirer dans le blanc !
Plus tard dans la soirée, étant encore plus chaud et repensant à la scène du vestiaire, il
s’approchera de Mireille et la draguera ouvertement à côté de Charles qui feindra de ne rien
voir. Elle aura beaucoup de mal pour se dépêtrer de cet importun maladroit. Roland a vu la
scène, il tire François par le bras pour l’éloigner et le sermonner:
- ça va pas ta tête, t’es pas bien? Eh ben mon salaud tu manques pas d’air, t’es gonflé!
Tout à l’heure je t’avais dit d’essayer mais pas devant le toubib, merde, fais gaffe! Tu
essaieras un jeudi quand la bonne est en congé et que Charles est sorti pour faire
ses visites. Je peux ben te le dire, je me la suis faite sur une chaise la belle Mireille,
devant l’armoire à glace de sa chambre, ça te la coupe pas vrai? Une vraie salope, tu
peux me croire mais fais gaffe à Damas !
La fête finira fort tard dans la nuit. Une belle soirée très arrosée avec un retour à Saint-
Nirols très difficile pour certains. Linlin est ramené à sa ferme allongé sur la banquette arrière
d’une voiture qu’il ne connaît pas. Demain, il n’aura pas le moindre souvenir de son retour au
village.
Le temps est à l'orage dans la D.S de Damas:
- espèce de garce, tu crois que je n’ai pas vu ton manège avec François ?
Mireille se rebiffe:
- oh le vilain jaloux qui veut me faire peur ! Je rêve, pince moi ! Tu n’as pas d’ordres à
me donner et encore moins de menaces à me faire ! Je suis libre mon vieux, libre, tu
entends ? Mais qu’est-ce qui te prend ? C’est un gosse François, enfin voyons ! Et
puis il était saoul, tu l’as bien vu ! Je t’aime mon gros minet, je suis toujours ta
Mireille chérie, pas vrai que je t’excite ?
Elle se frotte contre Charles qui la repousse sans ménagement. Elle peste:
- oh et puis merde à la fin !
Elle se cale contre la portière, remonte le col de son manteau de fourrure et s’endort.
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11 novembre, célébration de l’armistice de 1918, la grande guerre, la Der des Ders, les
tranchées, les poilus, les morts pour la France, ceux qui ont leur nom gravé sur le monument
aux morts. Cette guerre est inscrite au programme d'histoire et la leçon a été retenue car
Sansonnet est un excellent conteur qui sait captiver son auditoire. La Marseillaise a été apprise
par cœur car tout bon citoyen doit connaître l'hymne national. La classe de Sansonnet a rendez
vous devant le collège pour se rendre, en rang, sur la place du village. Le gratin de Saint-Nirols
est rassemblé devant la stèle ornée de mille drapeaux et oriflammes. Mr le maire est ceint de
son écharpe tricolore et des hommes importants ont sorti leurs médailles. Tout ce que la
commune comporte en képis est exposé sur la place, gendarmes, garde champêtre, pompiers
et fanfare. Jean-Claude Breton est positionné à un mètre devant ses hommes afin que l’on sache
bien qui est le chef. La poitrine décorée est gonflée à bloc par le bon air de Saint-Nirols. L’œil
est fixe, un peu bovin, ce qui est tout à fait normal pour un beau frère de boucher. A l’entame
de la sonnerie aux morts il se raidit dans un garde à vous parfait avec le doigt sur la couture du
pantalon au plis impeccablement réalisé par Bernadette. Très raide, très martial, il porte sa main
droite gantée de blanc plus blanc que blanc sur sa tempe pour un salut militaire de première
classe. Jean-Michel rêvasse devant tout ce cirque et sourit en imaginant Breton faire le même
geste en ne posant que l’index sur sa tempe pour dire que tout le monde est zinzin. Le garde
champêtre l’imite maladroitement, l’allure n’est pas terrible car il se balance avec le port de la
main qui laisse à désirer. Le képi est porté à l’arrière ce qui lui donne plus l’allure d’un pêcheur
à la ligne que celle d’un soldat. Après la sonnerie aux morts, ce sera la Marseillaise. Breton va
rester immobile toute sa vie devant le monument aux morts. Il est devenu une statue vivante
figée dans un garde à vous éternel et cela a l’air de lui plaire. Le garde branle de plus en plus en
semblant dormir debout. Sansonnet fait les gros yeux en entendant un petit plaisantin de sa
classe fredonner les paroles de la Marseillaise. Tout est vite rentré dans l’ordre jusqu’à ce que
le petit rebelle récidive à la fin du morceau. Aux dernières notes, celles qui
accompagnent,«abreuvent nos sillons !», il lâche un tonitruant,«pon pon pon !». Il n'est pas
identifié et ne se dénonce pas, ce sera des tours de cour pour tout le monde à la prochaine
récréation. Les filles sont en face des garçons qui ont tout le loisir de les observer en détail.
Jean-Michel ne s’en prive pas, persuadé que c’est fait exprès pour ça. La musique crée une
atmosphère propice à s’enflammer. Un petit gars a repéré une petite brunette qui a beaucoup
de charme. Il ne lui faut pas un gros effort d’imagination pour se sentir l’étoffe et l’âme d’un
héros qui, face à sa belle, est glorifié par les hymnes officiels. Discours de Mr le maire, qu’il est
beau dans son costume Mr Philippe Gauthier, suivi par celui d’un ancien combattant plein de
médailles de toutes les couleurs et portant le béret sur le côté. Toutes les personnalités sont
impeccables, tous très beaux, très propres, très fiers, très droits, très maigres, très gros, très
blancs, très rouges, très très... Le drapeaux est beau, le drapeau est grand, le drapeau est lourd,
le bonhomme qui le porte est laid, petit, malingre mais ne ploie pas sous la charge. C’est fini,
Philippe invite tout le monde à la mairie pour le vin d’honneur. Jean-Michel connaît le vin rouge,
le vin blanc, mais pas le vin d’honneur. Mr Sansonnet libère ses élèves car le vin n’est pas pour
eux. Il l'est pour lui, il y a droit avec tous ces messieurs. Le garde champêtre a été le plus prompt
pour réagir à l'invitation de Mr le maire, il est le premier arrivé sur les marches de la mairie.
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est présent à côté du maire qui peut constater de visu ce que ses jeunes concitoyens ont
d’ordinaire dans le pantalon. L'autorité militaire est représentée par un médecin chef, des sous
chefs, des pas chefs et des secrétaires.
Les garçons reconnus aptes défilent dans le village avec cocardes, clairons et macarons
portant la mention, «bon pour les filles». Tous les bistrots sont visités, la journée est faite de
libations qui donnent aux futurs soldats des démarches incertaines contribuant à faire douter
la population de leur capacité à défendre la patrie si, par malheur, elle devait être menacée. Les
réformés, honteux d'être inaptes, ne font pas la fête. La réforme dévalorise aux yeux des filles
et surtout à ceux de leurs parents qui ne veulent pas d’un gendre chiffe molle:
- s'il a été réformé c'est qu'il doit pas être bien costaud, ça ferait pas un bon mari pour
la fille, ils auraient des gosses avec une petite santé !
La seule satisfaction pour les recalés, ils n’auront pas l’armée à faire pendant un an et demi.
C’est toujours cela de gagné car pour ce que ça rapporte. C’est ce que leur répétera leur famille
et amis afin de trouver du bon à l’élimination :
- s’il y a la guerre tu resteras à la maison, ça t'évitera de te faire estropier ou de revenir
dans un cercueil comme ton grand père à Verdun. C’est sûr qu’en quatorze y en a un
paquet qui auraient préféré être réformés plutôt que de faire de la chair à canon. Et
puis te bile pas, tu trouveras ben à te caser, les pisseuses c’est pas ça qui manque
par le pays, tu trouveras ben chaussure à ton pied. Vaut mieux pour elles un mari
réformé que d’être veuves de guerre, tu crois pas ?
Le jeune gars réfléchira un moment pour finalement être du même avis. Mais tout de
même, c’était l’occasion de voir du pays, de prendre le train et de se retrouver dans une ville de
garnison avec un bel uniforme qui fait chavirer le cœur des filles. Si on a pu lire dans ses pensées,
on le détrompera:
- mais non gros bêta, dans les villes de garnison, des uniformes, il n’y a que de ça, alors
les filles tu penses bien qu’elles s’en fichent pas mal de tous ces gars habillés pareil !
Dans la salle, en file indienne, les futurs guerriers n’en mènent pas large. Ils sont passés
à la toise, pesés, vus par l’ophtalmo qui leur fait lire une ligne de lettres sur un tableau. Le toubib
leur fait tirer la langue, compte leurs dents, écoute leur cœur au stéthoscope, leur fait dire
trente trois, leur fait tendre les bras et écarter les doigts. Il y a un interrogatoire, ça se corse:
- pas de maladies ?
« mince alors, comment c’est-y que ça s’appelle ce que j’ai eu quand j’étais petit, c’est
pas la mixo ? Non, c’est les lapins qui attrapent ça ! J’ai ben eu la fouire des fois mais y-z’ont pas
besoin de savoir, manquerait plus qu’ils aillent fourrer leur nez par là ! Y a ben eu la fois où
popol m'a démangé mais c’était la belle blonde de Saint-Etienne qui m’avait refilé ça après
m’avoir gentiment dit bonjour dans la rue sans me connaître et qui m’avait demandé si je voulais
pas la suivre dans sa petite chambre et qu’il aurait fallu être pas bien dégourdis pour pas dire
oui, mais il a fallu que je lui laisse un billet à la polissonne. J’ai ben dis non mais cette garce a
appelé des zigotos qui avaient pas l’air commodes. J’ai dû cracher mon oseille et puis y m’ont
foutu dehors par la peau du cul en me disant que j’avais pas intérêt à revenir rôder dans les
parages. Chui pas fou, elle m’aura pas une autre fois celle là avec ses belles manières. C'est
Damas qui m’a soigné mon oiseau qui était tout abîmé. Il m’a traité de gros couillon de m’être
fait plomber par une poule. Ah pour sûr, chui pas prêt d’oublier mais je peux pas leur dire ça
non plus, alors »:
- pas de maladies m’sieur !
Et il apprendra à l'occasion que l’on ne dit pas monsieur à un capitaine.
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C’est ainsi qu’ils se retrouvent tous à poil l’un derrière l’autre. Cela en fait rire quelques
uns après que l’un d’eux ait fait allusion au jour où Boucles d’Or devra passer devant le conseil
en se baissant certainement très souvent dans le rang. Celui qui se trouvera derrière lui fera
certainement une drôle de tronche.
En attendant ils ne savent pas trop comment se tenir, bras croisés ou bras ballants, mains
dans le dos ou sur les hanches pour les plus hardis. Il faut assurer, assumer, et ce n’est pas
toujours évident. Ça peut être ridiculement petit, à peine moyen, normal, long, très long, fin,
gros, très gros et même très long et très gros à la fois. C’est le cas de l’ouvrier boulanger, unique,
exceptionnel, phénomène de foire, beaucoup regardent en coin en ayant l’impression d’être
infirmes en présence d’un pareil engin. Il y aura un gars qui interpellera le possesseur de
l’énorme appendice :
- eh la boulange, t’es venu avec ta baguette ?
La boulange est derrière un gars à petite zigounette qui oblige l’officier recruteur à chausser
ses lunettes, s’avancer et plisser les yeux pour apercevoir quelque chose au milieu des poils, ce
qui lui fait dire:
- ben mon ami, comment faites-vous pour la trouver quand vous voulez pisser ?
Cela fait rire tout le monde, sauf le malheureux qui se voit déshonoré à tout jamais et
immédiatement affublé du peu glorieux surnom de sans queue.
Le conscrit suivant c’est la boulange, le fabriquant de miches obsédé par celles de ces
dames. Le gradé se recule d’un coup sur son siège et regarde à droite et à gauche pour mesurer
de l’effet produit sur ses voisins et s’assurer qu’il ne rêve pas. Il ôte ses lunettes jugées trop
grossissantes puis, constatant qu’il n’en est rien, annonce haut et fort en roulant les R :
- bon pour le service dans les tirailleurs Sénégalais mon garçon, félicitations et bon
courage à madame s’il y en a une !
Un gros rire explose dans la salle. Le maire n’en croit pas ses yeux et ne peut
s’empêcher de penser à Simone, la femme du pauvre Verdier. Le garçon est très fier de sa virilité
qui a impressionné l’autorité militaire. Le voilà assuré d'une notoriété qui dépassera largement
les limites du canton.
A l’issue de la séance, les personnalités prennent l’apéritif à la mairie avant de se
retrouver autour d’une bonne table dans un restaurant du village. Les dames sont invitées
évidemment, la femme du préfet et celles des membres du conseil municipal ont patienté en
visitant les personnes âgées de l’hôpital et en papotant dans un salon douillet. L’épouse de
Gauthier attend son mari au volant de sa 403 stationnée devant la mairie, son fils est assis sur
la banquette arrière. Linlin arrive à cheval, accompagné de ses deux dogues. Il s’arrête à hauteur
de la voiture et salue la dame. Mme Gauthier explique à Linlin qu’elle attend son mari, qu’elle
avait peur d’être en retard pour le repas, qu’elle revient de Saint-Etienne où elle a fait quelques
courses, qu’elle est exténuée, qu’il y a un monde fou en ville, qu’elle doit passer à la maison
pour déposer son fils, donner des consignes à la bonne et s’habiller pour le repas, que mon
Dieu elle doit être affreuse, qu’elle n’a pas eu le temps d’aller chez le coiffeur, qu’elle n’arrête
pas, qu’elle n’a pas une minute à elle, que ce n'est pas facile d’être l’épouse d’un homme
important, qu’elle doit tenir son rang, que les simples femmes de simples petits ouvriers n’ont
pas ce genre de soucis, que mon Dieu ci, que mon Dieu ça et patati et patata. Si elle savait
comme Linlin s’en fout de ses gros petits malheurs de sale petite conne de bourge. Linlin sourit
à cette femme à qui il aimerait bien fermer son caquet. Il ne l’écoute plus et se fait plaisir en
imaginant cette pimbêche dans les bras de son copain Roland qui lui ferait subir les derniers
outrages. Quelle horreur pour elle, quelle punition, comme ce serait bien fait pour sa gueule.
Linlin jubile.
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Il n’y a pas beaucoup de monde dans le café, la grande table n’est occupée que par
Sansonnet et Mercier. Le tailleur et Mr Pierrot sont au fond de la salle, Sultan a regagné sa place
sous le billard et Linlin occupe la sienne près du poêle. Sansonnet :
- ça fait drôle de voir ces petits gars qui vont bientôt partir à l’armée, quand je pense
que je les ai vus tout minots dans ma classe, ça nous rajeunit pas !
Linlin :
- l’armée c’est comme l’école, tout le monde à la même enseigne, un simulacre
d’égalité, n’est-ce pas Mr l’instituteur ?
- s’il est une chose à laquelle je veille en classe, c’est de ne pas faire de différence car
je sais que la vie s’en chargera bien !
- c’est vrai !
Affirme Linlin, puis il ajoute :
- je suppose que les friandises sont équitablement distribuées à la fin de l’année. Les
premiers de la classe n’en reçoivent pas plus que les cancres et il ne sont pas les seuls
à partir en voyage scolaire en laissant les autres sur place ? Sinon quelle histoire,
quel scandale ! Mais je ne serais pas surpris qu’il se trouve quelques élèves parmi
les meilleurs ainsi que leurs parents pour trouver cela injuste en arguant qu’il serait
normal de récompenser en fonction du résultat. Pas de traitement de faveur en
classe, une parfaite illusion d’égalité bien que les signes de différences sociales
soient flagrants. Difficile de faire abstraction de la situation des parents tant elle
saute aux yeux. Dans la vie les meilleurs rafleront tout, les bonnes places, les gros
salaires et les plus beaux partis pour leurs mariages. Heureusement que ce n’est pas
toujours les plus belles, bien que quelques petits veinards tirent le gros lot, le fric et
la beauté en prime ! Heureusement qu'il y a une justice car ce sont souvent des
connes, sinon avouez qu’il y aurait de quoi les jalouser ! Eh oui Mr l’instituteur, voilà
ce qu’il en reste de votre belle égalité scolaire, elle ne dure pas longtemps ! Qu’en
dites-vous, et qu’y pouvez-vous ?
Sansonnet :
- là, ce n’est pas de mon ressort mais de celui des politiques et de celui des principaux
intéressés. Mais est-ce qu’ils s’en préoccupent, vont-ils voter, ont-ils une conscience
politique et sociale, ont-ils seulement une opinion ? en voyant à qui j’ai à faire en
classe avec certains, j’ai de sérieuses raisons d’avoir des doutes. Je me dis qu’il leur
reste un chemin bien trop long à parcourir pour devenir des hommes dignes de ce
nom et qu’ils auront bien des raisons et des occasions pour renoncer avant d’avoir
atteint cet état !
Linlin réagit :
- l’école n’a pas pour vocation d’éduquer mais de sélectionner. Seulement la recherche
des meilleurs, les autres on s’en fout, ils se démerderont tout seuls. Pas étonnant
si plus tard on les voit emprunter de mauvais chemins en souffrant et en s’échinant
pour survivre tout en avançant dans la mauvaise direction, voilà ce qu’est la vie, pas
très beau n'est-ce pas ? Il en passe tous les jours sous nos fenêtres ! Ils avancent en
trimant vers leur destin minable ! Qui les arrête, qui les oriente, qui les aide, je vous
le demande ? Qui se souvient des enfants qu’ils étaient dans la cour de l’école, en
classe et dans les rues du village ? Ils étaient beaux et promis à une heureuse
destinée ! Qu’en est-il aujourd’hui ? Regardez ce qu’ils sont devenus ! Quel héritage
laisseront-ils aux gosses qu’ils auront ? Osons nous seulement les saluer, les
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reconnaître ? Non, on est des dégueulasses ! Ce qui est interdit à l’école est la règle
dans la vie, voilà Mr l’instituteur, c’est exactement ça !
Sansonnet ne daigne pas répondre et vide son verre. Mr Pierre prend part à la conversation :
- mon cher Linlin, votre réflexion sur la différence est très juste et cela crée parfois
des situations qui peuvent être difficiles à vivre pour un père comme moi par
exemple.
Pierrot habite un appartement sur la grande place. Retraité, c'est un ancien ouvrier de
Gauthier. Il continue :
- vous savez tous que j’ai eu trois gosses ? Chaque année, on les reçoit pour la
Toussaint, c’est le seul jour où on peut les réunir car pour Noël ou le jour de l’An ils
sont retenus du côté de leurs belles familles. Ils sont venus chez nous il y a trois
semaines. J’adore cette journée, ma femme prépare le repas depuis tôt le matin, ça
sent bon la cuisine dans la maison, je dresse la table dans l’impatience de voir tout
mon petit monde au complet. Ma femme est toute excitée à l’idée d’avoir ses
enfants et petits enfants pour la journée. Charles, l’aîné, est fonctionnaire aux
impôts à Saint-Etienne, Nicole, sa femme, est secrétaire. Ils ont un petit, ça va pas
mal pour eux. Le second, c’est Louis, il est ouvrier aux fonderies à Firminy, il est marié
avec Lucienne qui a une petite santé. Elle ne travaille pas, ils ont deux gosses. Le
dernier, Jacques, est celui qui a le mieux réussi, il avait des facilités pour apprendre
à l’école.
Sansonnet :
- ça c’est vrai, il avait des dispositions pour les études, c’était un élève doué et
travailleur, de ceux dont on garde un bon souvenir !
Pierrot continue :
- il est médecin, nous avons fait des sacrifices pour ses études, il est marié avec
Béatrice, avocate au barreau de Lyon. Ils ont trois enfants alors pour eux,
évidemment, tout va bien. Quand tout a été prêt, j’ai guetté l’arrivée du car vert de
Firminy. Il est arrivé pile à l'heure sur la place. J’ai vu descendre Louis, Lucienne et
leurs deux mômes engoncés dans leurs habits du dimanche. Ils m’ont aperçu et
m’ont fait des signes, je leur ai répondu avec la larme à l’œil. J’ai appelé ma femme
qui a fait la remarque suivante, « les pauvres petits, ça a pas l’air facile pour eux et il
a fallu que Lucienne apporte un gros gâteau, je vais la disputer ! ». A cet instant,
Charles est arrivé avec son Aronde, j’ai remarqué sa bonne mine, Nicole était
radieuse, leur gosse aussi. Jacques est arrivé au volant de sa D.S au moment des
embrassades. Lorsque Béatrice est descendue de l’auto ma femme a fait une
remarque sur son manteau de fourrure, Jacques et les petits étaient habillés comme
des princes, que du beau linge pour la famille Lyonnaise. Les retrouvailles sur la
place m’ont paru un peu froides, la belle voiture et le manteau y étaient sans doute
pour quelque chose. Je souffrais en observant mes trois fils que je place à égalité
dans mon cœur , leurs différences sociales étaient trop évidentes. Depuis ma fenêtre
j’avais vu arriver le car, l’Aronde et la D.S. J’avais remarqué les vêtements et les
manières, même les gosses ne semblaient pas cousins et quand vous pensez que
Jacques touche plus d’allocations familiales que ses frères, c’est ma femme qui me
l’a glissé à l’oreille, puis elle a rajouté qu’il fallait être heureux d’être réunis pour
passer une bonne journée. Elle n’a pas eu une remarque pour la belle composition
florale que Béatrice a apportée. Le repas s’est très bien passé, l’avocate faisait bien
un peu la gueule mais ça n’a pas empêché mes trois petits gars d’être bien ensemble.
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Ils étaient manifestement heureux de se retrouver, ils ont pris du plaisir, comme à
chaque fois, en évoquant des souvenirs d’enfance. Vous savez Jacques n’est pas fier,
il n’a pas renié ses origines. Sa femme ce n’est pas pareil mais on s’en moque !
Mercier :
- c’est touchant ce que vous venez de dire, il y a des différences qu'il faut accepter car
les êtres n’ont pas les mêmes dispositions. Moi j’étais médecin mais je ne suis qu'un
piètre joueur de pétanque et malgré mes efforts je suis régulièrement battu par
nombre d’ouvriers. Il en est de même pour les champignons, j’ai une bonne vue mais
je n’ai pas le coup d’œil pour les trouver. L’autre jour j’ai rencontré un type qui avait
le panier rempli de girolles et qui m’a avoué les avoir trouvées dans le bois que j’avais
parcouru avant lui sans en voir une seule. J'ai uniquement cueilli deux gros cèpes
que je ne pouvais pas louper à moins d'être aveugle. Ce jour là j’ai passé plus de
temps à regarder les corbeaux dans les branches qu’à me baisser pour ramasser des
champignons. C’est fou ce qu’il y avait comme corbeaux et ils faisaient un raffut de
tous les diables, je me demande si ce n’est pas le signe annonciateur d’un hiver
rigoureux !
Le tailleur prend la parole :
- les corbeaux sont le symbole de la liberté, c’est ce que pense ma femme. Elle ne
supporte pas de voir des animaux en cage depuis qu’elle a été détenue à Auschwitz.
Un après-midi d’été torride, lors d'un appel interminable comme on en subissait
souvent et par tous les temps, qu’il neige, qu’il gèle, qu’il pleuve ou sous un soleil de
plomb selon l’humeur des SS. Vêtus de nos hardes pouilleuses ou nus comme des
vers, les hommes et les femmes vivaient un véritable calvaire dans l’attente,
l’angoisse et la terreur. Mon épouse, alignée avec ses camarades d’infortune,
observait les SS et leurs chiens féroces. Ils n’avaient rien d’humain, avec des regards
terrifiants, et lorsqu 'ils étaient ivres c’était pire. Des sauvages, des monstres qui, par
jeu, pouvaient ôter la vie. Sous la fournaise, des femmes tombaient comme des
mouches, c'était à coups de cravache qu'ils les faisaient relever et malheur à celles
qui restaient à terre, une charrette les emmenait directement à la douche ou au four !
Oui, enfournées vivantes ! Ma femme a remarqué dans le beau ciel bleu un corbeau
qui traversait le camp, indifférent à la misère qu’il survolait. Elle a pensé, « quelle
chance il a d’être libre » puis, baissant les yeux, elle a vu un scarabée qui passait
devant elle et se dirigeait vers la clôture de fils de fer barbelés. Elle enviait un bousier
qui avait plus de chance qu’elle car il allait franchir la clôture électrifiée. A lui la fuite,
la liberté et la vie sauve. Ma femme s'est retenue pour ne pas laisser échapper un
cri lorsqu’elle a vu le pied d'une détenue s’avancer pour écrabouiller la bestiole. Le
mouvement qu’avait fait la femme pour écraser l’insecte n’a pas échappé à la
vigilance d’un gardien. Il a compris ce qu’elle avait fait et a voulu s’amuser. Il s’est
approché pour constater la petite tâche sur le sol, puis, affectant un air de désolation,
est retourné à sa place face aux détenues. Il a désigné la coupable de ce crime
horrible en rappelant qu’ici, seuls les SS avaient le droit de tuer et qu'un tel acte de
cruauté ne pouvait rester impuni. Une sale youpine venait d'ôter la vie à une
créature du bon Dieu, à un mange merde qui valait mieux qu’une juive. Il a pointé
l’index en direction de la femme d’une extrême maigreur et au teint blafard dont le
corps tremblait. L’effondrement de cette frêle carcasse paraissait imminent. L’effroi
déformait son visage, son regard terrorisé implorait un improbable pardon, ses
lèvres s’agitaient pour esquisser de vaines supplications mais aucun son ne parvenait
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à s’échapper de sa bouche. Elle n'était qu'un jouet aux yeux du bourreau qui
contrôlait un troupeau. Des êtres humains humiliés, parqués comme du bétail et
confrontés à la démoniaque entreprise de conditionnement qui les a réduits à l’état
de choses insignifiantes à la merci des caprices de leurs geôliers. Qui devinerait la
belle femme élégante et cultivée qu’elle était encore il y a quelques mois seulement
de cela, mariée, des enfants, un ménage heureux vivant dans une Europe en paix.
Aujourd’hui c'est une femme brisée, affamée, torturée, sans droits et privée des
êtres qui lui sont chers. Allait-elle oser ces quelques pas en avant pour obéir à l'ordre
de sortir du rang. Le SS s’impatientait en vomissant des injures. L'immonde brute
tenait un gourdin et sa face monstrueuse affichait un rictus de mépris et de haine,
son regard de prédateur fixait sa proie. Soudain la femme en grande détresse s’est
avancée en traînant les pieds avec la gorge sèche et la poitrine nouée. A un mètre
de son bourreau elle s’est arrêtée, le gourdin s'est levé, elle a fermé les yeux. Les
détenues ont sursauté au sinistre bruit du crâne fracassé et ont vu le misérable corps
se recroqueviller et choir comme un pantin pour n’être désormais qu’un petit tas
informe et sans vie. Voilà ce qu’il subsistait de ce qui fût un être humain, une tâche
sur le sol du camp, à quelques mètres de celle qui fût un scarabée. Voila la scène
cauchemardesque à laquelle mon épouse a assisté. L’homme a poussé un cri de
plaisir en assénant un violent coup de botte au cadavre. Le bruit d’os brisés a
provoqué des évanouissements chez nombre de femmes qui avaient largement
dépassé les limites de ce qu’un être humain peut supporter. Si je peux vous parler
aujourd’hui, c'est que je le dois à une chance inouïe, inconcevable car mon épouse
et moi avons dû passer l’épreuve de la sélection huit fois. Je ne l’oublierai jamais.
Logiquement je ne devrais plus être de ce monde. Je sais ce qu’est le pouvoir absolu,
ce n’est pas d’avoir la fortune et gouverner depuis un palais. Il peut revêtir une forme
totalement dépouillée dans son exercice. Une simple chaise et une petite table
posées dans une cour font l'affaire. Un homme en blouse blanche, un médecin, est
assis et vous avancez en file indienne jusqu’à lui. Il vous ordonne d’aller à droite ou
à gauche. Dans le premier cas c’est la survie provisoire jusqu’à la prochaine sélection,
dans le second c’est la douche donc la mort dans la chambre à gaz, suivie par la
mise au four crématoire pour partir en fumée, la seule fuite possible dans ces lieux.
Ma femme et moi avons avancé huit fois vers cet homme et huit fois il nous a mis
dans la bonne file. La dernière fois, j’ai cru deviner une hésitation dans son regard
mais la chance a encore basculé en ma faveur. Depuis, j’ai fait le serment de ne
jamais participer à un jeu de hasard. Ma femme et moi avons touché le gros lot huit
fois, le plus gros qu’un être humain puisse gagner, avoir la vie sauve. Qu’y a-t-il de
plus précieux ? Désormais je bénis chaque jour nouveau !
Il règne un profond silence dans la salle, le garagiste et Roland sont arrivés pendant les
explications du tailleur et ont rejoint la grande table sur la pointe des pieds, conscients de la
gravité et de la solennité du moment. L’homme a poursuivi :
- une première sélection était faite lors des gros arrivages par trains, d'autres avaient
lieu dans l'infirmerie ou au retour du travail, gare à celles et ceux qui étaient trop
faibles. Il y en avait une autre, celle pratiquée par un médecin SS afin de réaliser ses
expériences médicales dans le secteur spécial du camp. Le secteur d’où
s’échappaient parfois de sinistres hurlements. L'officier nazi venait sélectionner ses
cobayes une fois par mois. Je revois très bien sa façon de procéder, il entrait toujours
dans le baraquement avec le même scénario. La porte s’ouvrait brusquement en
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claquant, deux gardes armés faisaient irruption en hurlant pour que l’on s’aligne
devant les châlits puis ils se plaçaient au garde à vous de chaque côté de la porte.
Peu après, deux dobermans bondissaient en jappant dans la baraque, bientôt suivis
par le médecin SS, cravache à la main, impeccable dans son uniforme d’officier nazi
avec son manteau de cuir posé sur ses épaules et sa casquette portée avec la visière
qui lui masquait les yeux. Son sergent d'ordonnance était toujours accroché à ses
basques. J’étais d’une extrême maigreur et j’accentuais l’impression de faiblesse en
adoptant une posture voûtée. Le nazi avait besoin de gars solides, il passait devant
moi sans marquer d’arrêt, je baissais la tête, je ne pouvais que deviner la silhouette
trapue d’un homme de petite taille aux bottes d’un brillant irréprochable. Les deux
chiens tournaient autour de nous en nous reniflant et en grognant. Je n’oublierai
jamais la voix au timbre très particulier de ce monstre, elle nous glaçait. Il parlait en
allemand et son secrétaire traduisait en français. Cet officier nazi était polyglotte,
nous l'avions entendu s'exprimer en français, en russe et en anglais lorsqu'il insultait
des déportés sur la place d'appel. S 'adresser à nous par l'intermédiaire d'un
intermédiaire montrait tout le mépris qu'il avait envers les sous-hommes que nous
étions. Un jour il se produisit un événement lors de la visite du SS. Un compagnon
qui venait d’être sélectionné, se sachant condamné, avait hurlé, « vous êtes tous des
salauds les SS, les alliés auront votre peau ainsi que celle de ce malade mental
d’Hitler !». L’aide de l’officier s’était précipité pour frapper l’insolent, mais le nazi
l’avait retenu d’un geste. Les chiens excités par les cris et la bousculade étaient
devenus fous et aboyaient, prêts à bondir sur leur proie, un ordre sec les avait
stoppés net. Immobiles, ils fixaient le malheureux en montrant leurs crocs
menaçants. Il régnait dans la cabane un silence de mort. Le médecin s’est placé
devant l’imprudent et, tout en se tapotant doucement la paume de sa main gauche
avec sa cravache, il fixait le rebelle dans les yeux. Il a appliqué l’extrémité de sa
badine sous le menton du prisonnier pour lui faire relever la tête puis a dit dans un
français parfait et à voix haute pour que tout le monde entende, « on va voir si tu es
courageux sale juif et comment tu supporteras quand je te couperai une jambe à vif
et que je te laisserai pourrir mais rassure-toi, je te mettrai un garrot !». Cela faisait
partie des expériences médicales très utiles pour savoir combien de temps un soldat
allemand pouvait survivre avec de telles blessures. Il y avait aussi le bassin d’eau
glacée pour évaluer la résistance du corps humain au froid, très utile pour les marins
ou aviateurs allemands coulés ou abattus en mer du nord. Je passerai sur les
inoculations de virus, de bactéries, sur les brûlures et les charcutages en tous genres,
tous plus utiles et plus savants les uns que les autres. J’observais l’officier d’un regard
oblique depuis le fond de la cabane et je remarquais son profil au gros nez et sa lèvre
inférieure épaisse. Le prisonnier a été poussé à l’extérieur, il était promis à une fin
horrible dans le secteur spécial du camp. En sortant, l’officier s’est cogné un genou
contre un châlit, il a juré en allemand en frappant la porte de sa cravache. J’entends
encore cette voix, elle me glace toujours. Il y avait dans le camp deux choses qui
nous faisaient un trou dans la poitrine, les grandes cheminées qui crachaient leurs
fumées noires jour et nuit et les baraquements médicaux installés à l’écart, d'où
s'échappaient des cris de bêtes blessées et agonisantes.
Le tailleur se tait, il a fini son récit, il a l’air épuisé, vidé, son regard témoigne qu’il a vu
des choses qu’aucun homme ne devrait voir. Il faudra un long moment avant que quelqu’un ose
dire des banalités, et encore plus longtemps avant que Roland ne lâche sa première grossièreté.
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Linlin se lève après avoir fini son pot, il est temps qu’il récupère son cheval et ses chiens
pour regagner sa ferme, ce qu’il vient d’entendre l'a ébranlé, il sera presque sobre ce soir.
Lundi matin, ses lunettes sur le bout du nez, Tabarin lit son journal pour consulter les
résultats et le classement du foot. Il sait depuis la veille au soir que Saint-Nirols a gagné car
après chaque match toute l'équipe se retrouve au Camerlot. Damas entre pour prendre un petit
noir au comptoir. Maurice l'interpelle :
- bonjour président, on est deuxième ex aequo avec Usson, à un point du premier,
Andrézieux !
Damas vérifie sur le canard et ajoute :
- c'est excellent, ça promet pour le derby avec Usson, ça va chauffer, avec un match
de retard, si on gagne on monte, je me trompe ?
- pas du tout, c'est bien ça, alors les petits doryphores ont pas intérêt de déconner
sinon ils vont se faire sulfater, pas vrai président ?
Le président sourit, finit sa tasse, racle le sucre du fond et lèche la cuillère. Il adresse un
salut militaire à la cantonade et dit en sortant :
- je vais chez Roland, Bernadette m'a dit au téléphone qu'il fait une crise de coliques
néphrétiques !
Damas gare sa jeep devant la grille de la maison de Roland. C'est une grosse demeure avec
une superbe vue sur la plaine. La cour est à l'abandon, les ronces et les chardons prolifèrent à
cause de la négligence du maître des lieux. Quand l'épouse de Roland était encore de ce monde,
le jardin avait fière allure. Il était fleuri avec goût et avait une pelouse impeccable. C'était un
petit paradis de verdure avec de superbes rosiers palissés sur des treillages alors qu'aujourd'hui
ils envahissent la façade blanche dans la plus totale anarchie. Charles grimpe les dix marches
de la terrasse couverte de mousse. Les volets de l'étage sont toujours fermés, cette grande
maison paraît inoccupée, froide et triste. Cependant elle s'anime quelquefois pour devenir un
joyeux lupanar qui abrite les parties fines que Roland organise avec la présence de filles de
Saint-Etienne ou de Lyon. Pour ces occasions Linlin est toujours de la fête.
Damas frappe et ouvre la porte vitrée du hall en s'annonçant. Roland crie :
- je suis dans le salon, entrez toubib !
Charles le trouve grimaçant, livide, en sueur, et couché en chien de fusil sur un canapé en
cuir en mauvais état. Il faut dire que ce canapé en a vu de toutes les couleurs et c'est le cas de
le dire, des blanches, des noires, des jaunes, des grosses, des maigres et des normales. Le
docteur n'est pas censé le savoir car il n'est pas venu pour soigner le canapé mais le pauvre gars
couché dessus qui souffre le martyr. Damas a tôt fait de confirmer la crise de coliques
néphrétiques. Roland grogne :
- j'en ai marre de cette saloperie, c'est pas la première fois que je fais une crise,
putain que ça fait mal. C'est Robert qui m'a ramené, j'aurais pas pu conduire,
c'est insupportable, ça me casse en deux !
- je vais te faire une injection et tu ne sentiras plus rien !
- je devais tuer ce matin, c'est râpé, j'ai fait téléphoner à Saint Hilaire pour faire
venir le gars qui nous donne un coup de main les vendredis. Avec Robert et
François ils se débrouilleront tous les trois. Cet après-midi, si ça m'a passé, je
pourrai p't-être les aider !
Roland ne se doute pas qu'il agace Charles avec ses histoires d'abattoir dont il se fout
comme de sa première chemise. Il lui dit :
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avec ça c'est rare que je laisse filer un cochon, il tombe raide mort sur le coup !
- ah bon ? Cela ressemble vraiment à une grosse balle de guerre !
- les balles de guerre sont faites pour tuer des hommes mais pour les éléphants c'est
une autre affaire, il faut du gros. Il y a plus balèze encore mais c'est pas raisonnable
car c'est trop puissant, vous prenez une sacrée secousse avec le recul, largement
de quoi vous déboîter l'épaule ou vous péter la clavicule, j'ai pas envie d'aller chez
vous pour réparer la casse après avoir tiré !
- il y a des éléphants dans la région ?
Roland rit :
- sacré toubib, vous avez le mot pour rire mais regardez plutôt dans le tiroir du bas !
Alors là par contre, interdit, j'ai pas le droit mais je m'en cache pas, même mon
beau frère le sait, il fait ben la gueule quand j'en parle mais c'est normal, c'est
un flic !
Charles a ouvert le tiroir et ne voit que des boites de cartouches, du matériel de nettoyage,
goupillons, chiffons, burettes et boites de graisse. Il saisit un petit appareil doté d'une manivelle
et demande ce que c'est.
- ça ? C'est l'outil pour sertir les cartouches ! Regardez au fond du tiroir !
Damas fouille sous des chiffons et trouve deux étuis de pistolets. Il en saisit un et dit :
- ah d'accord, je comprend !
Il l'ouvre et en extirpe un colt 45. il interroge :
- ou t'as eu ça Roland ?
- ça vient de la résistance, je l'ai bien mérité non ? Je l'ai gardé, je l'ai pas rendu à la
libération ! Sacré calibre le 45 avec des bastos de 11.43, ça fait de jolis trous ! Je
suis pas le seul a avoir gardé ce genre de souvenirs. Je parie qu'y en a qui ont des
fusils, des sulfateuses, des grenades et p't-être ben des tanks. Le problème c'est
que ça tient de la place ces trucs !
- et celui là ?
Questionne Charles en saisissant l'autre étui qu'il caresse délicatement et sur lequel est
gravé P38.
- lui ? Je l'ai piqué à un fridolin que j'ai dérouillé à la Sten en 44. C'était le jour où on
a attaqué la colonne allemande sur le viaduc de Pontempeyrat. J'avais la haine, ces
salauds venaient de tuer ma petite femme lors de l'attaque du train à la Roche. Je
les aurais tous sulfatés ces putains de boches. Je l'ai vengée avant son
enterrement !
Le toubib joue un instant avec le pistolet. Il le soupèse en l'examinant. Le chargeur est
approvisionné, le cran de sûreté est mis. Damas entrouvre la chambre en tirant légèrement la
culasse puis extirpe le chargeur de réserve de son logement sur l'étui de cuir noir.
Roland, en riant :
- oh mais ça a l'air de l'intéresser notre toubib ! Mais c'est que du petit ça, du 9mm,
une piqûre de guêpe !
- tu crois ?
Charles a répondu en éprouvant des difficultés pour remettre le P38 dans son étui. Roland
a l'occasion de faire étalage de son humour graveleux :
- c'est pourtant pas difficile, ça rentre tout seul, comme papa dans maman !
Charles hausse les épaules, range les armes et referme le tiroir et la vitrine.
- ceux-là je peux pas m'en servir, verboten!
Roland éclate de rire.
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Deux jours plus tard Roland expulsera une pierre de la taille d'une lentille et sera tout fier
de montrer à tout le monde, au magasin et au bistrot, cette « concrétion d'oxalate de
calcium ! ». Roland prendra plaisir à faire son savant sans préciser que c'est Charles qui lui a
appris le nom de son caillou.
Au lavoir communal la chaudière est surmontée d'une lourde lessiveuse. Le vaillant foyer
fait bouillir l'eau et une épaisse vapeur s'échappe comme d'une locomotive en donnant
l'illusion de réchauffer le bâtiment à ciel ouvert. Seul le pourtour du bassin central est couvert
pour protéger les lavandières de la pluie. Ici on lave son linge sale en compagnie. Jean-Michel a
accompagné sa mère au lavoir. Il se tient blotti dans le coin à côté de la chaudière. Les femmes,
à genoux dans leur caisse , s'échinent à la besogne. Les visages sont baignés dans la vapeur de
la chaudière chargée de l'odeur du savon et les mains sont plongées dans l'eau glacée. En ces
lieux règnent les matrones, les revêches et les commères. Les timides se font toutes petites.
Attention cette place est réservée à la mère Mornifle, cette autre à la mère Torniole. Malheur à
l'étourdie qui s'y installe. Les femmes ont leurs habitudes, elles ont leur jour de lessive, il est
donc facile à celles qui ne veulent pas rencontrer les terribles de choisir un autre jour pour
venir laver. Quelquefois, hélas, ces garces font exprès de changer leurs habitudes pour avoir le
plaisir de voir celle qui occupe leur place leur la céder en s'excusant, confuse, gênée et soumise.
Il faut rendre à Césarine ce qui est à Césarine.
Lieu propice aux commérages, on y parle du mari d'une telle, d'un fainéant ou d'un poivrot
notoire. Au sujet d'une absente :
- vous avez vu son linge ? J'oserais pas le montrer ! Son linge propre est du linge sale
pour moi, et tout troué avec ça ! C'est à croire qu'elle sait pas coudre ! Mais moi je
crois plutôt qu'elle a une belle rogne au coude, vous croyez pas ?
Cette autre encore, qui manches retroussées, racle sans ménagement les fibres d'un
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drap à la brosse aux poils durs tout en donnant raison à sa voisine d'en face :
- oh la la, m'en parle pas !
Elle ponctue son approbation par de terribles coups de battoir assénés sur le pauvre drap.
Le gros savon fait des bulles en caressant le linge pour apaiser le mauvais traitement qui lui a
été infligé mais bien vite le supplice recommence, brosse dure, battoir, rinçage et torsades pour
l'essorer avec de gros bras de bûcherons. Il faut le punir d'avoir été sale et de faire donner tant
de peine pour le rendre propre. Une délurée lave ses serviettes périodiques, la mégère d'en
face lui lance :
- cette semaine le Louis, tintin, pas vrai ?
- m'en parle pas, il est plutôt grognon, c'est toujours pareil quand j'ai mes
ragnanas !
La mégère rajoute :
- quand c'est fini alors c'est la fête tous les jours ?
- ouais et même plusieurs fois par jour, c'est que c'est un chaud le Louis !
La mégère ne veut pas être en reste :
- moi le mien, figure toi que si je le laissais faire y me ferait ça même quand je les ai,
on dirait que ça l'attire ce vieux cochon !
Ça rit, ça ricane et ça glousse autour du bassin. Une autre :
- moi ce qui me gêne c'est de les faire sécher à l'étendage de la fenêtre, j'ai
l'impression que tout le village sait que les anglais ont débarqué à la maison ! C'est
vrai, c'est gênant !
- oui surtout que celles qui ont le feu au cul au village savent que ton Pierrot est en
manque, alors attention aux cornes ma petite !
Renchérit une mémère plutôt boulotte qui, sitôt après avoir lâché sa réplique, se lève en
déclarant :
- je vais faire pleurer le minou !
Elle se dirige vers la grille du caniveau à côté de la chaudière, donc devant Jean-Michel
qui se fait tout petit dans son coin. Il la voit relever sa jupe, baisser son slip, écarter les pieds et
s'accroupir au dessus de la grille pour se soulager. Il ne voit qu'un gros cul blanc et un jet d'urine
fumante. Il ne bronche pas et jette un œil en direction de sa mère pour s'assurer qu'elle n'a rien
remarqué. L'autre a enfin terminé sa miction et se rajuste en disant que ça fait du bien tout en
regagnant sa place.
La discussion sur les bricoles des femmes ne semble pas vouloir se terminer. Il est vrai
qu'il s'agit d'un sujet intarissable. Une jeune lavandière enceinte se redresse souvent en se
tenant les reins. Sa voisine lui reproche de venir au lavoir :
- ma pauvre petite, comme il t'a mise ton homme, c'est lui qui devrait venir faire la
lessive, ça lui ferait les pieds. C'est vrai ça, les hommes ont le beau rôle, c'est pas
eux qui portent les moutards, ni eux qui les font !
Une voix s'élève au bout du bassin :
- moi le mien y a ben trente ans qu'il est enceinte, vous avez vu le bide qu'il a ? Et lui
ça le fatigue pas, sauf les lendemains de cuite, mais faut pas qu'il compte sur moi
pour le plaindre !
La future mère sourit et dit que sa grossesse la met bien souvent malade. Elle amusera
les lavandières en racontant que sa petite fille, âgée de cinq ans, a annoncé au cours d'un repas
familial qu'elle était certainement enceinte car ayant mangé quelque chose qui l'avait
barbouillée, elle avait eu des nausées comme maman et que c'était bien parce que cela ferait
deux bébés à la maison. Une autre voudra apporter sa pierre à l'édifice :
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- au fait je vous ai pas dit ? Ça y est, ma matrue les a eues, vous vous rendez compte,
douze ans et déjà une petite femme, j'arrive pas à y croire, il a fallu que je lui parle,
ça a pas été facile à faire, je sais pas vous mais moi je savais pas comment lui
tourner la chose ! On se dit toujours qu'on a bien le temps mais un jour ça vous
tombe dessus sans prévenir ! Enfin c'est fait, une belle corvée en moins !
Toutes les femmes semblent de son avis. Il y aura un tour de bassin pour que chacune
évoque son expérience personnelle de petite fille et celle de mère quand elles ont eu des filles.
Il paraît qu'une fille aînée c'est bien pratique pour ça. Jean-Michel ne comprend pas de quoi il
s'agit. Les femmes changent enfin de discussion ce qui le soulage de ne plus entendre parler de
ces choses étranges sur les filles. Il se promet de mener sa petite enquête sur ces mystères
auprès des copains qui ont des sœurs car ils doivent bien savoir. Jean-Michel soupçonnait les
filles étranges mais pas à ce point, c'est certainement pourquoi les garçons s'intéressent tant à
elles. Elles ont un secret, peut-être un trésor, il se jure de le découvrir...
Escudet passe au Camerlot vers les seize heures. Mr Mercier souffle sur un chocolat
bouillant. Sansonnet prend la pose en sirotant un canon en tenant son verre tel un curé son
calice. Voulant rompre le silence, il abordera le sujet idéal pour parler lorsqu'on n'a rien
d'intéressant à dire :
- alors messieurs, notre temps s'adoucit, il paraît que cela annonce la neige, pas bon
ça, pas bon du tout !
Jeudi, des enfants jouent sur la place, les garçons aux billes et les filles à la marelle.
Sansonnet annonce l'arrivée de Damas qui redescend de l'hôpital vêtu d'un costume sombre et
portant sa trousse de médecin en cuir au gros fermoir en laiton brillant.
Tous les regards suivent Charles qui avance dans la direction du café. Arrivé à hauteur des
filles, il s'arrête et observe leur jeu, le palet est un boulet de charbon. Le docteur se place devant
la case départ et tend la main, une blondinette lui passe le boulet, il se courbe un peu et avec
application lance le palet dans une case. Il saute à cloche pieds de cases en cases sous les rires
des fillettes.
Vu du café, Charles paraît bien balourd dans sa position à l'équilibre instable. Il se sert de
sa serviette comme contrepoids et parvient non sans difficultés à rester debout.
Charles abandonne vite ce jeu de filles en tapotant la joue de la plus petite des gamines
pour s'intéresser à celui des garçons.
Alignés derrière un trait tracé sur le sol, ils tirent sur une dix. Damas se fait prêter quelques
billes pour tenter de dégommer la pyramide partiellement abritée derrière une pierre plate. Le
jeune propriétaire de l'édifice est assis derrière sa construction installée à cinq mètres des
tireurs.
Charles est le seul à tenter sa chance, les garçons ont cessé de tirer pour juger l'adresse
du toubib car ce n'est pas tous les jours que les enfants d'un village ont l'occasion de jouer aux
billes avec un docteur.
Après quelques jets infructueux qui font rire les gosses, sauf celui qui a passé ses billes
au maladroit, la pyramide vole en éclats et les bras se lèvent sous des hourras de joie et au
grand soulagement de celui qui va pouvoir récupérer ses billes, d'où l'expression bien connue...
Charles est visiblement satisfait d'avoir réussi, se sachant observé, il jette un regard en
direction du bistrot en levant un pouce en signe de victoire. On s'amuse aux tables du bistrot
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Nirols lui est passé sur le ventre dans son jeune temps ! Une bonne que c'était,
elle aimait ça et s'en cachait pas, « j'peux pas m'en passer, y m'en faut ! » qu'elle
disait. Elle a passé sa vie au lit avec des mecs dedans cette cochonne !
Mercier sursaute :
- voyons Louis, un peu de respect envers les défunts !
Mais Louis insiste :
- ça fait drôle de la voir allongée toute seule et surtout qu'elle bouge plus ! !
Mercier secoue la tête de désapprobation, Martin est incorrigible.
Le boulanger :
- y a pas si longtemps elle venait encore au magasin pour acheter sa baguette.
Elle était gentille cette mamie et j'avais remarqué qu'elle devait être belle dans sa
jeunesse, une paire de nichons énorme !
Après avoir joint le geste à la parole, il poursuit :
- je l'aurai connue dans son temps pour sûr que j'aurais pas dit non !
Toute la tablée rigole aux regrets de Verdier, le cocu du village. Le croque mort va en
remettre une couche :
- mais c'est pas trop tard si tu veux, elle est à la morgue et pas encore en bière, mais
couvre toi bien car elle doit être très froide maintenant !
- mon Dieu !
S'exclame le vieux docteur.
Le samedi est jour d'affluence aux bains douches publics. Les gens sont propres à Saint-
Nirols car ils vont aux douches une fois par semaine. Les autres jours, ils se lavent devant l'évier
de la pièce principale de leur logement. Peu de foyers ont la chance de posséder une salle de
bains, donc pour la majorité ce sont les douches municipales qui permettent la grosse toilette
hebdomadaire.
On s'y rend en famille et parfois le grand frère doit accompagner le plus petit. C'est
ce qui a été commandé à Lucien :
- tu emmènes Paul et tu veilles à ce qu'il se lave correctement, tu l'aideras !
- oui m'man !
Lucien n'est pas emballé de faire la nounou, mais puisqu'il le faut... Les deux frangins
arrivent dans la rue des bains, gravissent les trois marches de la porte d'entrée et se retrouvent
dans le hall où flotte une odeur de savon et de shampooing. Ils avancent main dans la main vers
la petite table du fond derrière laquelle se tient, revêche et bras croisés, une grosse matrone
rousse qui les toise en leur demandant :
- une douche pour deux ?
- oui madame !
Lucien déteste cette mégère au gros chignon.
Sur un coin de la table, une corbeille contient des petits berlingots de shampooing
multicolores, des verts, des rouges, des jaunes ou des bleus selon leur parfum. Paul ne peut
résister à l'envie de plonger une main dans ces petites poches en plastique. Il les caresse avec
un plaisir sensuel, c'est doux, c'est mou, c'est... :
- on touche pas si on n'en veux pas !
Lucien, rien que pour emmerder la vioque :
- on en prend deux m'dame, vas-y Paul, choisis !
- ça fera deux francs de plus !
Grogne l'autre.
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Lucien paye et n'espère pas de merci. Il prend Paul par la main en entendant sur un ton
autoritaire :
- la quatre est libre !
Lucien s'engouffre dans le long couloir menant aux cabines. En chemin il croise la belle
Fernande, elle a l'air ravie de rencontrer Lucien :
- oh mais c'est mon beau Lulu, bonjour, comment vas-tu ?
Paul est vexé car il n'y en a que pour son frère, et il n'en croit pas ses oreilles quand il
entend dire à cette fille avec quelque chose de bizarre dans la voix :
- tu passes avec moi dans la deux ? Je suis seule !
Paul n'a jamais entendu une question plus idiote. Il se dit, « elle ne voit pas que je suis là
et que c'est à moi de passer avec mon frère ? Il faut qu'elle soit folle pour vouloir se doucher
avec un garçon, ça se fait pas ! ». Heureusement que son grand frère n'est pas zinzin car il
répond :
- je peux pas, je suis venu avec mon petit frère !
Paul se dit, « bien fait pour toi ma petite ! ». C'est seulement à cet instant que la fille
remarque sa présence, et à voir la tête qu'elle tire, Paul devine que cela n'a pas l'air de lui faire
plaisir. Elle conclut :
- tant pis pour toi !
Avant de planter les deux frangins au milieu du couloir. Paul ne comprend pas pourquoi
son frère lui fait jurer de ne pas parler de cette nana aux parents parce que ça aurait été bien
marrant de raconter qu'elle voulait passer dans la même douche que Lucien. Ils auraient bien
rigolé les parents, mais ce qui est juré est juré. Lucien est vert de rage et fulmine d'être venu
avec ce petit emmerdeur de Paul en songeant à ce qu'il vient de louper. Afin de lui ôter
définitivement l'envie de revenir avec lui à la douche, il s'applique à mettre du savon dans les
yeux de son petit frère. Paul proteste en couinant :
- je reviendrai plus jamais à la douche avec toi !
Lucien est soulagé, Paul rajoute :
- tu mériterais de passer avec la Fernande ça serait bien fait pour toi !
Lucien est vert de rage et se dit, « ah le petit con, il remue le couteau dans la plaie ! ». Les
pleurs du petit redoublent sous la nouvelle application de savon dans ses yeux.
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de leur grosse voix à faire trembler les murs. Suivis par leur maître, ils s’élancent sur le chemin
en direction du château. La belle châtelaine vient à leur rencontre, sa gracieuse silhouette se
découpe dans le gris du ciel de Montorcier.
- bonjour Alain, vous voyez je suis à l’heure ce matin !
Linlin la trouve plus belle que jamais. Les cloches de la collégiale sonnent huit heures. Il
fait doux, les deux cavaliers vont parcourir trois heures durant les chemins et les bois autour
du bourg. A leur retour au château, ils prennent l’apéritif. Linlin fait le service, un petit porto
pour la jolie femme et deux doses de whisky pour lui. Son amie s’installe au piano qui trône
dans le grand salon. Linlin s’accoude sur la longue table d’harmonie, elle commence à jouer.
Les flammes dansent dans la grande cheminée de pierre au rythme des accords. Linlin bat la
mesure sans baguette mais avec le verre à la main. Elle cesse de jouer pour tremper ses lèvres
dans son verre, Linlin lui dit qu’elle joue bien et lui demande depuis quand elle pratique le piano.
- j’étais gamine et je prenais des leçons chez une vieille dame acariâtre dont
l'appartement sentait le pipi de chat. Comment de tels gens peuvent-ils servir la
beauté de la musique, le monde du rêve et du sublime. Je me souviens des leçons
rébarbatives de solfège, des remontrances, des critiques, combien de fois m’a-t-elle
dit, « non, ce n’est pas ça, recommence ! ». Recommence est le mot qui sied le mieux
à la musique. Souvent c'était, « tu n’es pas dans le temps, ta main droite, ta gauche,
tu fais n’importe quoi, décidément tu n’écoutes rien, recommence ! » Quelle horreur,
quel calvaire pour la petite fille que j’étais, que de mauvais souvenirs avec des cris
et des pleurs. Ce que je fais au piano aujourd’hui, je le dois à cette femme. Des après-
midi entiers, qu’il fasse gris ou qu’il fasse beau, j'étais enfermée dans cet
appartement. Je détestais cette femme. Avec mes parents, les disques nous faisaient
rêver, mais je pensais que derrière toute cette beauté il y avait eu, comme pour moi,
des pleurs, du travail, de la rigueur et de la souffrance !
Linlin l’écoute parler avec attention. Elle s'est remise à jouer en regardant le visage qui
l’observe avec beaucoup de douceur. C’est cette vision qui l’autorise à lui reprocher ses
mauvaises fréquentations avec Roland, cet homme vulgaire qui n’a que l’argent pour exister, ce
fabriquant de saucissons. Ce n’est pas l'argent qui fait le mérite mais le contraire. Elle continue
de jouer, Linlin lui dit :
- c’est un instant merveilleux qui touche au divin, et c’est l’incroyant que je suis qui
vous dit cela. La musique me fait redouter la mort car savoir que je n'en entendrai
plus jamais m'est insupportable. La vie est un sale cadeau, c'est comme une poche
remplie d’eau donnée à la naissance mais avec une fuite que l’on ne peut colmater.
L’eau s’écoule lentement, le niveau baisse inexorablement puis l’instant redouté
arrive et c’est la mort !
Linlin s’est déplacé et se retrouve dans le dos de la belle pianiste dont les cheveux sont
relevés en chignon d’où s’échappent quelques mèches d’or. Il est troublé par la délicate nuque
qui s’offre à sa vue. Elle poursuit ses critiques à l’égard de Roland :
- vous n’êtes pas fait pour aller ensemble, vous êtes l’eau !
Elle joue un accord coulant.
- il est le feu !
Elle ponctue d’une touche grave et lourde. Elle continue :
- vous êtes la brise légère, il est l’ouragan destructeur. Vous êtes beau, sensible, doux
et cultivé, il est laid, frustre et inculte !
Elle improvise une musique d’accompagnement à ses propos. Elle poursuit en jouant
doucement :
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Deux opérations sont prévues à l’hôpital ce lundi après-midi, une appendicite pour un
enfant d’un village voisin que Damas a diagnostiquée hier matin et une méchante hernie qu’un
agriculteur s’est fait en voulant charger une grosse souche de peuplier dans un tombereau.
Vers seize heures une belle limousine noire se gare dans la cour de l’hôpital. Le
chirurgien est un homme d’une cinquantaine d’années, grand et sec avec la chevelure crantée
et grisonnante. Il porte un pardessus sombre et tient une petite serviette de cuir. Après avoir
galamment ouvert la portière de son assistante, une belle infirmière brune de grande taille,
c'est bras dessus bras dessous qu'ils se dirigent vers l'escalier d'entrée. Roland était occupé à
décharger un veaux de sa bétaillère au moment de leur arrivée. Il les a observés en douce en
s'attardant sur les belles jambes de la dame tout en se disant avec un petit sourire au coin des
lèvres, « celle là, je suis sûr que l’autre se la tape ! ».
Charles accueille le couple dans son bureau et donne quelques renseignements sur les
patients à opérer pendant qu’ils se préparent en enfilant blouses et bonnets. Le trio s’engouffre
dans le long couloir aux murs carrelés de blanc pour se rendre au bloc. L’infirmière précède les
deux hommes qui conversent en ayant les yeux rivés sur le beau cul qui se balance devant eux
et les mollets dont le galbe parfait est barré par la cote des bas de soie. Le bloc est rudimentaire
mais correctement équipé pour le type d’interventions que l’on y pratique. L’assistante prépare
les instruments lorsqu’un chariot poussé par une religieuse amène l’enfant. Il est installé sur le
billard sous la grosse lampe, on le rassure, le masque à chloroforme est appliqué sur son visage
et il s’endort. L’opération est effectuée sans problème, celle du paysan suivra tout aussi
normalement. Rien que de la routine pour cet habile chirurgien chevronné.
A l'issue de l'intervention Damas propose au docteur et à son assistante de venir prendre
un pot chez lui. Mireille adore recevoir ce praticien toujours très courtois envers elle. Parfois ils
restent pour souper, mais aujourd’hui l'homme déclinera l’offre car il est pressé de rentrer après
une journée très chargée. La route de Saint Maurice étant enneigée, le retour par le Pertuiset
se fera avec prudence.
Le chirurgien n’ayant pas accepté son invitation, Damas s’attarde un peu à l’hôpital et
fait des visites à des pensionnaires. Dans un couloir, il croise un petit vieux qui lui demande de
le laisser partir :
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Damas regarde la bête prisonnière dans cette salle où le moindre bruit résonne sinistrement.
C’est bientôt la fin pour elle, plus de verts pâturages, elle est au centre du piège dont elle ne
réchappera pas. François attache une patte arrière de l'animal avec le filin qui descend d’un
palan fixé au plafond et détache la corde enroulée autour des cornes. Il saisit la chaîne et
commence à tirer. Des bruits de cliquetis et de pignons emplissent la salle froide. La bête est
inquiète, tête baissée elle souffle. Soudain elle ressent la traction sur sa patte et s’affole en
meuglant. Elle se débat mais ses pattes arrière ne touchent déjà plus le sol. François la hisse
encore plus haut. Elle remue énergiquement ses antérieurs en appui sur le sol cimenté et cela
la fait tournoyer sous le palan. Elle se fatigue, son ventre se soulève et retombe rapidement au
rythme de sa respiration. Lorsque François juge la bête à la bonne hauteur il cesse de tirer sur
le brin de chaîne. L’animal essaye en vain de redresser la tête et meugle de plus en plus fort.
Roland crie plus fort encore à l’adresse de Damas :
- elle peut gueuler, on l’entend pas de dehors, c’est bien insonorisé, les murs sont
épais !
Il s’empare du merlin accroché au mur et s’approche de la condamnée. Il se crache dans
les mains, empoigne le manche, lève les bras, puis, immobile, attend l’instant propice, celui où
la bête se présentera à lui dans la meilleure position. C'est le moment, Roland lâche un « han ! »
de bûcheron en frappant de toutes ses forces sur le crâne de la bête. Damas sursaute au
craquement morbide. L’animal tremble de tout son corps, sa langue pend, ses yeux énormes
sortent de leurs orbites et un souffle profond s’échappe de ses naseaux. Roland introduit un long
jonc par le petit orifice qu’à fait le merlin. Il le glisse profondément dans le canal médullaire tout
en faisant de petits va-et-vient jusqu'à ce que la bête n’ait plus de tremblements et pende
lourdement sous le palan. Roland se tourne vers Charles :
- c’est pour supprimer les mouvements végétatifs docteur !
Puis il retire la longue tige de la colonne vertébrale, passe un tablier blanc et chausse des
bottes noires en caoutchouc. Il saisit un couteau et un fusil à aiguiser, ses mains s’animent d'un
geste adroit et rapide, le fil de la lame glisse en chantant. Il repose le fusil sur l’établi, s’approche
de la bête et d'un geste précis tranche sa gorge. Un flot de sang jaillit et se répand sur le ciment
avant de disparaître dans un siphon.
Damas regarde la carcasse pendante. L’homme a décidé de son sort. Elle ne vit et ne
donne la vie que pour être mangée. Elle bénéficie d'un sursit lorsqu'elle est élevée pour son lait
mais l’issue sera toujours la même car une vache meurt rarement de vieillesse. Celle qui pend
sous le palan sera bientôt débitée en steaks et côtelettes. Le boucher est satisfait, le docteur
reste de marbre. Roland lâche :
- c’est-y pas du bon boulot ça ?
Charles ne répond pas et se dirige vers la sortie. Il neige, il fait sombre, il fait froid, la jeep
démarre et disparaît.
La nuit est tombée sur le village. Les enfants traînent encore dans les rues pour faire du
lèche vitrines. Certaines d'entre-elles contiennent des trésors, des trains électriques qui
tournent sur un circuit équipé de tunnels, d’aiguillages, de maisonnettes et de passages à niveau.
Des poupées habillées comme des princesses, des panoplies de Zorro, de Davy Crockett, de
chevaliers du moyen âge, de cow-boys et d’indiens. Des camions, des voitures, des châteaux
forts, des mécanos, des garages, des fermes et bien plus encore, le tout dans un écrin de
guirlandes, de boules, de papiers multicolores, d’ampoules et de bougies. Ici est rassemblé tout
ce qu’il faut pour faire rêver les enfants de Saint-Nirols avant Noël. Ceux des familles aisées qui
espèrent trouver l'objet de leur rêve au pied du sapin et ceux des familles modestes qui ne se
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font aucune illusion car ces merveilles ne sont pas faites pour eux. Des vitrines sur lesquelles se
collent plein de petits nez, ceux des riches et ceux des pauvres, ceux qui s’impatientent et ceux
qui se résignent en souffrant devant tout cet étalage de richesses, de différences et d’injustices.
Ici les heures deviennent des minutes et le froid n’a pas d’emprise. Jean-Michel rêve devant la
vitrine avec des camarades. Il est ici car sa mère l’a envoyé acheter une flûte chez Verdier après
lui avoir donné 1 franc tout en le prévenant, « surtout ne les perds pas ! ». Il a évidemment fait
un détour par la place pour jeter un coup d’œil aux belles vitrines et se plonger dans un monde
magique en compagnie de quelques copains tout naturellement retrouvés ici. Ils sont bientôt
rejoints par un groupe de garçons de l’école des curés, les corbeaux en capes noires. Une
bataille de boules de neige s’engage immédiatement. Il n’y a pas de cohabitation possible entre
les deux clans, chacun essaye de déloger l’autre. Les boules volent de toutes part,
accompagnées de mots doux de circonstance. Il faudra l’intervention d’adultes de passage pour
mettre un terme aux hostilités et rétablir l’ordre. C’est alors que Jean-Michel se souvient de la
mission que lui a confiée sa mère, le pain... Il plonge sa main dans la poche droite de son
pantalon pour se rassurer au sujet de sa pièce de 1 franc. Son cœur fait un bond car elle n’est
plus là. Il vérifie sans conviction la poche gauche au cas où, mais non, il est certain de l’avoir
mise dans la droite et elle n’y est plus. Il l’a perdue pendant la bataille avec les corbeaux. C’est
en se réchauffant les mains en les mettant dans ses poches et en les ressortant qu’elle a dû
tomber, ou en se baissant pour ramasser de la neige pour mouler une boule. Son cœur s’affole
car il redoute le savon que sa mère va lui passer. Il va se faire rudement engueuler en rentrant
à la maison sans le pain et sans la pièce. Jean-Michel entreprend des recherches devant la
vitrine et sur la place mais il n'a pas grand espoir et est vite découragé par l’ampleur de la tâche.
Comment retrouver une pièce de 1 franc perdue dans la neige. C'est donc résigné qu'il retourne
devant la vitrine pour profiter encore un instant de la vision de l'exposition féerique. Il espère
que cela lui donnera l’énergie nécessaire pour regagner le domicile familial afin d'informer sa
mère de la catastrophe et subir ses foudres. Il devra retourner au pain avec une nouvelle pièce
plus précieuse que l’autre car donnée avec force menaces quant au devoir qu’il aura de la mener
à bon port sur la banque de Verdier. A l’instant où il décide de retourner chez lui, il remarque
au loin un groupe d’hommes parmi lesquels il reconnaît la silhouette de son père. C’est à lui
qu’il va demander une nouvelle pièce, c’est bien mieux que d’affronter sa mère. Il demandera
à son père de ne rien dire et s’imagine très bien l’entendre lui dire, « tiens, en voilà une autre
et rassure toi je dirais rien à maman ! ». Ça lui fait chaud au cœur et il court à la rencontre de
son sauveur. Alors qu’il est encore éloigné de lui et que son père ne l’a pas encore remarqué, il
le voit s’arrêter, se baisser et ramasser quelque chose sur le sol enneigé. Son cœur se remet à
taper très fort de joie et soulagement. Il court en direction de son père et lui demande :
- papa t’as pas trouvé une pièce de 1 franc ?
- si pourquoi ?
- c’est la mienne, c’est pour le pain, je l'ai perdue, elle est tombée de ma poche !
- ah ça par exemple, elle est bien bonne celle là !
Une place de chef-lieu de canton c’est grand et il y passe beaucoup de monde, vous y
ajoutez de la neige et c’est le père de Jean-Michel qui retrouve, par hasard, la petite pièce de 1
franc que son fils a perdue. Jean-Michel se dit qu’il a une chance pas possible et qu’il n’est pas
comme tout le monde. Cela lui rappelle une anecdote de classe.
Il y a quelques années, alors qu’il n’était pas encore dans la classe de Sansonnet, au
cours d’une composition de calcul, l’instituteur avait donné un problème qui lui avait posé
beaucoup de difficultés pour le résoudre. Il avait perdu du temps pour trouver la solution et
lorsque l’instituteur avait annoncé la fin de l’épreuve, il ne lui restait plus qu’une opération à
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effectuer pour terminer. Aujourd'hui, il ne se souvient plus s’il s’agissait d’une multiplication ou
d’une division mais seulement qu’il n’avait plus le temps de la faire. Il avait alors pris la décision
la plus folle qui soit, celle d'inscrire le résultat au hasard après un coup d’œil aux nombres en
présence et procédé à une évaluation pifométrique d’un ordre de grandeur plausible. Il s’était
jeté à l’eau en inscrivant un résultat. Incroyable mais vrai, il avait vu juste, tellement
invraisemblable qu’il n’en a jamais parlé à personne. Il ne se souviendra plus du nombre exact
mais seulement qu’il y avait un sept, un huit et peut-être bien un deux ou un trois, chiffres qu’il
jouera plus tard au loto... sans succès.
Après le souper, Jean-Michel est descendu chez ses grands parents. Sa grand mère coud
à la table sous la lampe baissée au maximum à l’aide du contre poids blanc en céramique rempli
de grenaille. Son grand père est assis à côté du fourneau et est occupé à garnir sa pipe. Il bourre
le tabac avec son pouce, sort son briquet qui sent l’essence, ouvre le couvercle et actionne la
molette qui arrache quelques étincelles à la pierre. La mèche s’enflamme doucement en lâchant
un panache de fumée noire. La flamme est approchée du foyer et son pépé tire des bouffées
sur le tuyau avec de gros bruits de bouche. Le tabac s’illumine soudain d’un ton rouge vif orangé
qui fascine Jean-Michel. Il se fait tard, il embrasse ses grands parents et remonte chez lui.
Au réveil, la mère Pilet fait une annonce :
- la neige est bien tombée !
Son frère et lui sortent du lit sans se faire prier pour courir jusqu'à la fenêtre :
- ouah comme il y en a beaucoup!
Le petit déjeuner est vite avalé, suivi d’un rapide brin de toilette et d’une brève révision
des leçons. C’est curieux comme la neige les rend impatients d’aller à l’école. Les matins de
neige nouvelle, les écoliers trouvent le chemin de la classe moins ennuyeux qu’à l’ordinaire.
Protégés dans un épais manteau, les mains dans des moufles de laine, les pieds chaussés de
bottes en caoutchouc, la tête coiffée d’un bonnet à pompon et le cou serré par une grosse
écharpe, les voilà au bas de l’escalier. Ils franchissent le seuil de la porte, l’intense clarté leur
fait mal aux yeux. Tout est immaculé, figé, silencieux, l’air pur et frais s’infiltre dans leurs
poumons en leur glaçant le nez. Le monde a changé, de gros bourrelets blancs cachent les
chéneaux au bord des toits, les murs et murets ont grandi et se sont arrondis, tout est neuf,
tout est blanc comme dans les paysages de cartes postales en hiver.
C'est avec une délicieuse excitation qu'ils se dirigent vers l’école. Ils foulent la couche molle
en raclant les pieds pour rayer le tapis blanc de larges traînées ou en les enfonçant pesamment
pour marquer de belles empreintes accompagnées d’un crissement sourd caractéristique. Jean-
Michel se retourne pour contempler ses traces. Les rues sont belles mais quelques personnes
hélas, s’affairent déjà à abîmer le superbe décor. Elles ont entrepris de former à la pelle de gros
tas de neige disgracieux de part et d’autre de leur porte et le long des trottoirs. Une vieille
femme, écharpe sur la tête et un seau de cendres à la main, salit la belle neige en faisant de
larges tâches grises avec le geste du semeur pour que ça ne glisse pas. Les enfants sont
mollement portés par cette couche qui se comprime en grinçant sous leurs pas. Après quelques
minutes de ces jeux, Jean-Michel remonte son écharpe sur son nez et savoure son agréable
chaleur, sa maman a raison, c’est un cache-nez. Il se sent protégé en avançant avec sérénité et
bonheur.
Rejoints en chemin par d’autres écoliers, il s’engage naturellement une bataille de
boules de neige. Pour former des projectiles parfaitement ronds et fermes il est nécessaire de
quitter les moufles et de les enfouir au fond des poches. Paf, Jean-Michel en prend une en pleine
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figure. Son frère rit, Jean-Michel proteste, se précipite pour faire une boule, glisse, tombe et se
retrouve tout blanc. Furieux, il moule maladroitement une boule et la lance tout aussi
maladroitement en direction de son frère qui rit encore plus fort. Heureusement il est vengé
par des grands qui visent bien et le font courir sous des tirs nourris. Cet exercice a vite fait de
geler les doigts et souffler dessus ne sert à rien, le mal persiste alors il faut renfiler les moufles
pour apprécier la chaleur qu'elles procurent. C’est avec le doux plaisir de ce bien être retrouvé
que la marche en avant se poursuit en direction de l'école.
Une halte à l’atelier sera d’un grand réconfort. Quelques minutes pour profiter du poêle
à charbon qui fait disparaître les désagréments du contact avec la neige. Ils se retrouvent dans
la cour de l'école où ils s'emploient immédiatement à réduire à néant les bienfaits de la chaleur
emmagasinée à l'atelier paternel en faisant des glissades et des boules de neige qui volent dans
tous les sens.
A dix huit heure le coup de sifflet annonciateur de la fin de l’étude libère une bande
d’excités qui dévalent la rue avec leur cartable doté d’un éclairage. Une ampoule blanche à
l’avant et une rouge à l’arrière, le tout alimenté par une pile à l’intérieur. La horde de petits
sauvages court en faisant des « vroum vroum vroum ! » et des « tut tut tut ! » et même des
« pin pon pin pon pin pon ! ». La classe de Sansonnet en a inventé une autre...
Si on sait s’amuser chez Sansonnet, on y travaille dur aussi car à la fin de l’année scolaire
il y aura le certif. Il a bien du mérite le père Sansonnet avec la bande de petites crapules qu’il a
dans sa classe car ce n’est pas facile de faire entrer quelque chose dans des crânes
hermétiquement clos à la culture. Lorsqu’il y parvient, cela ne peut plus en ressortir car c’est
trop profondément enfoui sous d’épaisses couches de malice et de niaiserie. Ce matin, après la
récré, il y a eu dictée et le record de fautes a été allègrement battu. Ce record ne tient jamais
très longtemps mais Sansonnet ne s'en offusque pas outre mesure car plus rien ne l’étonne.
Des bandes de neige fondante subsistent le long du mur exposé au nord alors il y a
bataille de boules de neige dans la cour pendant les récrés avec des boules lourdes et bien
serrées, de celles qui font très mal quand elles sont reçues en pleine poire. Quelques boules
termineront leur course dans la cheminée d’un atelier situé sous la cour, ce n'est pas le fait du
hasard mais à une patiente application de la part des lanceurs. L’armurier qui travaille là-
dessous est un brave type que ces plaisanteries finissent par excéder. Cet homme a beau être
gentil, sa patience a des limites et il ne supportera pas très longtemps de se faire enfumer par
son poêle qui ne digère pas la neige. Il sortira plusieurs fois en rouspétant pour faire cesser ce
jeu. N'obtenant pas le résultat escompté, il croira judicieux de prendre un balai en guise de fusil
et de faire comme s'il visait et tirait en faisant « pan pan ! », ce qui n’aura d’autre effet que de
provoquer un énorme fou-rire des élèves et un rappel à l’ordre de la part de Sansonnet :
- attention, si j’en prends un qui jette des boules de neige par dessus la barrière il va
comprendre et il n’aura pas envie de recommencer !
Heureusement qu'il n’a pas vu la scène ni entendu gueuler le type sinon c'était tours de
cour pour toute la classe pendant une semaine et très certainement la distribution de quelques
roustes...
Les plus frileux jouent aux billes dans la partie sèche de la cour. On tire des quatre, des
dix et des vingt. Ces pyramides promises à la destruction sont bien protégées derrière un petit
cailloux qui fait rebondir ou dévier les billes tirées. Certains se ruineront alors que d’autres, les
plus adroits, les plus chanceux ou ceux qui bénéficient du meilleur site auront su remplir leurs
poches et leurs sacs en toile. Un bouchon s'est formé dans l’escalier à cause de l'arrêt obligatoire
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Mercredi soir annonce le début des vacances de Noël pour les écoliers de Saint-Nirols.
Le lendemain, Jean-Michel et son frère foncent en compagnie de quelques camarades au bois
de Montorcier pour jouer dans la superbe cabane qu’ils ont construite avec des planches et des
tôles complaisamment offertes par des pères compréhensifs ou chapardées dans quelques
jardins et débarras de la commune. Cette cabane a tout le confort avec sa fenêtre, sa porte et
son vieux petit poêle tout neuf comme a dit Jean-Michel lorsqu'il l'a vu pour la première fois.
Ce poêle et son cornet ont été « récupérés » on ne sait où et par on ne sait qui... et puisqu'il
rend bien service ici, c'est qu'il doit certainement manquer à quelqu’un quelque part. Peu
importe à qui il appartenait, maintenant qu'il est là il y reste. Assis sur leurs bancs, c’est à dire
des planches posées sur des pierres, les enfants se réchauffent les mains autour du foyer. La
casserole « empruntée » à la grand-mère d’un loustic de la bande fera cuire des patates et des
œufs. Un grand dégourdi aura ces mots pour minimiser le larcin :
- dans la campagne, les œufs et les patates y en a tellement que c’est pas du vol !
Jean-Michel dit qu’il préfère les patates cuites dans la cendre, ce qui provoque une
réaction indignée d’un camarade :
- t’es pas bien toi, on a tout le confort, un poêle, une casserole, de l’eau, et tu
voudrais qu’on fasse un feu par terre pour faire cuire les patates ? T’es pas moderne
toi !
Peut-être que Jean-Michel n’est pas moderne mais il préfère les patates cuites comme il
l’a dit et il n’en démordra pas.
Il est cinq heures, en décembre la nuit tombe vite, il faut éteindre le feu. L’eau de la
casserole ne suffisant pas, quelques lascars se font plaisir en pissant dans le poêle avant que
tout ce petit monde se donne rendez-vous pour demain.
Un garnement recommande à celui qui sort le dernier :
- ferme bien la porte !
Une petite fripouille rajoute :
- ouais, car avec tous les voleurs qui traînent !
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Les vacances scolaires c’est la guerre déclarée aux piafs, gare à eux, les frondes sont armées
de pierres par les plus méchants ou de billes par les plus riches. Les marrons et les pialousses,
c’est pour les batailles entre les bandes rivales. Ces cochonneries font un mal de chien, les
parents interdisent ces munitions tellement elles sont dangereuses. Dans un œil ou pire, dans
les deux, il paraît qu’on peut en devenir aveugle, aveugle comme ceux qui ne voient rien, ceux
qui ont une canne blanche et de belles lunettes de soleil même quand il n’y a pas de soleil. Une
fronde c’est peut-être dangereux certes, mais cela ne dissuade pas les petits loustics de faire
des provisions de pialousses que l’on trouve à profusion dans les buissons. les plus molles ne
sont pas bonnes pour la fronde et justes bonnes à donner la chair de poule et des frissons
carabinés quand on a la curiosité de vouloir les goûter. Il y a des solides qui disent que c’est
bon, ils en bouffent des poignées sans sourciller. Cela ne leur fait rien, mais curieusement c’est
à ceux qui les regardent avaler cette cochonnerie que ça fait bizarre. C’est en automne qu’il faut
faire des provisions de marrons, rien que les plus gros, ceux qui font le plus mal. La nature a
mal fait les choses car on se pique les doigts pour les sortir de leurs bogues. Un savant de la
bande a dit que ce sont les fruits du diable. Jean-Michel croit que ce sont ceux du bon Dieu
puisqu'il a mis plein d'épines autour pour rendre leur extraction difficile. En tout cas il n'y a pas
mieux pour faire détaler un ennemi ou s'amuser à viser le cul des copains. C’est bizarre parce
que les pierres qui servent à casser les tasses en haut des poteaux électriques, les vieux carreaux
qui ne demandent que ça et à estourbire les piafs, il y en a de partout, il n'y qu’à se baisser pour
en ramasser. Jean-Michel en déduit donc que le diable et le bon Dieu n’ont rien à voir là dedans.
Pour les vacances de Noël, les Tabarin accueillent leur nièce Isabelle. C’est la fille du frère
de Maurice, militaire de carrière à Lyon. A dix huit ans Isabelle est une jeune fille d’une
magistrale beauté. Sa venue n’est pas passée inaperçue aux garçons de Saint-Nirols. Maurice l’a
remarqué car les jeunes viennent plus nombreux et restent plus longtemps au Camerlot.
Maurice n’aime pas ça car c’est une grosse responsabilité pour Lucie et lui. Ses parents ont
demandé qu’ils aient l’œil sur elle. Isabelle est belle et elle le sait. Connaissant son pouvoir de
séduction, elle ne se prive pas de s'en servir pour aguicher. Maurice reste vigilant et fait vilain
aux vieux qui lorgnent sur la petite en osant quelques compliments du genre :
- mais c’est qu’il a une jolie nièce le tonton Maurice, ouais une bien jolie plante, ah si
j’avais encore mes vingt ans !
Maurice remet le vieux coquin à sa place :
- ouais mais justement tes vingt ans tu les as plus depuis un demi siècle, alors c’est
pas la peine de reluquer la petite avec tes yeux de merlan frit. C’est peut-être une
belle plante, mais c’est pas toi qui fera le jardinier mon vieux !
Roland aussi sera recadré à cause de ses grossièretés alors que Linlin, bien qu’il semble
avoir fait copain-copain avec la belle, ne sera pas une source d’inquiétude pour le couple
Tabarin. Maurice se languit de son retour à Lyon afin d'être libéré de la lourde responsabilité
qui lui a été confiée par son frère.
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deuxième choix au prix du premier choix. Ta balance est juste, je te l’accorde, c’est
seulement un problème de désignation de marchandise !
Roland hausse les épaules et répond :
- quel con, aller raconter de pareilles sottises alors que tout le monde sait que chez
Blanchet on ne trouve que la meilleure qualité, que du premier choix !
Incrédule, Linlin rit et s’adresse à un autre type :
- et toi le vendeur d’arbres en bûches à qui un client a commandé dix stères de bois
dur en bûches de cinquante et qui se retrouve avec un tas de huit stères en vrac au
milieu de sa cour avec quelques morceaux de résineux au milieu. Dans ton bahut
huit stères en vrac valent bien dix stères bien rangées ! Tu peux rire toi le garagiste,
il t’est facile de dire au mec en panne que ça vient de ci ou de là, qu’il faut changer
ce truc, ce machin ou ce bitoniau alors que ce n’est pas ça du tout mais juste un fil
débranché ou un filtre encrassé. Un coup de tournevis ou de clef de dix et envoyez
la monnaie pour régler la grosse note avec, « je peux vous le faire moins chère mais
sans facture ! » ben voyons, pourquoi se gêner ? Pour les télés c’est pareil parce
qu'on n'y connaît rien là dedans ! Et toi le plâtrier peintre pourquoi tu tousses, toi
qui prétends passer une sous couche de préparation et quatre litres de peinture par
dessus alors que les murs n’ont pas vu la couleur de ta sous couche et ne portent
que deux litres de barbouille ! Une belle brochette de gens honnêtes n’est-ce pas ?
Vous Sansonnet, il n'y a rien à dire, votre boulot est propre et noble ! Mais je mets
les autres crapules à l'amende, Lucie une chopine, c’est le beau monde de Saint-
Nirols qui régale !
Roland rit à gorge déployée mais les autres font la gueule en jurant qu’ils ne sont pas
comme ça. On peut alors entendre le traditionnel refrain :
- faut pas croire ces âneries car les artisans sont contrôlés, c’est sérieux, on est
honnêtes et c’est à nous dégoûter de l’être avec ce que les impôts nous prennent !
C’est dur pour arriver à mettre trois sous de côté !
Linlin s'amuse de toutes ces protestations non convaincantes. Lorsque Tabarin ferme son
café, la neige tombe à gros flocons.
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Hiver
Pour ses habitants les jours vont paraître très longs entre le réveil dans les matins froids,
les journées grises et les soirées interminables autour des lampes qui diffusent leur pâle lueur
jaunâtre. La neige sera au rendez vous en tombant en gros flocons, de ceux qui vous posent une
grosse épaisseur en un rien de temps et que le froid, le gel et la méchante bise venue du nord
conserveront des semaines en rendant les rues et les trottoirs dangereux. Les toits surchargés
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feront le gros dos en fumant de toutes leurs cheminées, les gens courberont un peu plus l’échine
en rentrant la tête dans les épaules. Il faudra supporter l’épreuve, endurer, attendre et espérer
des jours meilleurs.
Quelques vieux abandonneront la partie devenue trop difficile. N’ayant plus la force et la
patience pour durer jusqu’aux premiers bourgeons, ils tireront leur révérence dans le souvenir
des beaux printemps de leur jeunesse. Ils seront remplacés par quelques nouveaux nés
insouciants venus défier la rigueur des lieux. Tout le monde se livre à la quête frénétique des
calories délivrées par les bons vieux poêles et les vaillants fourneaux que l’on gave avec le
précieux charbon extrait à la sueur du front dans les entrailles de Saint-Etienne. Les soupes sont
plus épaisses, plus riches et plus fumantes, elles embuent les vitres des fenêtres, sont avalées
lentement pour bien montrer qu’elles ne sont pas gagnées facilement et qu'elles se méritent.
Ce sont de grosses cuillerées soufflées et aspirées bruyamment qui descendent réchauffer les
ventres. Au coucher, il faudra du courage pour entrer dans des draps glacés et chercher du bout
des pieds une bouillotte un peu trop brûlante au début puis, quelques minutes plus tard, avoir
un contact agréable en bénéficiant d’une douce chaleur au fond du lit.
Le docteur Damas se fait plaisir au volant de sa jeep dans les rues glissantes du village.
Il réalise de superbes travers sur la place et entreprend la difficile ascension de la rue de la
Châtelaine. Il patine, s’arrête, se reprend et repart, les gens s’écartent et se plaquent contre les
murs sur son passage. Il salue et klaxonne en s’amusant comme un gosse aux commandes de
son jouet. Sa moto restera au garage jusqu’aux beaux jours. La D.S du docteur roule
régulièrement dans Saint-Nirols avec Mireille au volant. Elle a reçu un magnifique cadeau offert
par Charles, le bijoux de ses rêves, une Triumph TR3 blanche qu’elle sortira, décapotée, lors des
premiers beaux jours ensoleillés du printemps.
Un matin, les pompiers sont allés décrocher un pendu, un vieux garçon dépressif sans
travail et sans argent. Le désespéré a noué sa corde à la croix du calvaire sur l’esplanade. Le
sacristain l’a trouvé en allant préparer l’église pour le premier office. Les pompiers l'ont détaché,
Damas a délivré le permis d’inhumer, Breton a effectué les constatations d’usage et le corps a
été transporté à la morgue. Coïncidence, un feu de cheminée s'est déclaré en matinée dans la
maison du pendu, ce qui a provoqué une nouvelle intervention des soldats du feu. Les bigotes
y ont vu la marque du diable, le curé celle du seigneur qui a purifié par le feu la demeure du
damné. Quant au photographe, il a fixé sur sa pellicule le combat engagé contre le sinistre afin
d’agrémenter le film permanent qu’il tourne sur Saint-Nirols.
Mr le curé a reçu la lettre que le suicidé avait glissée dans la fente de la boite aux lettres
de la poste. Elle annonçait l’intention du bonhomme de mettre fin à ses jours et la manière qu’il
avait choisie pour y parvenir. Geste sacrilège pour un chrétien, mais pas pour l’athée décidé
d’en finir en faisant un dernier pied de nez à la calotte. Le plus difficile a été de laisser tomber
la lettre dans la boite, le type ne pouvant plus faire marche arrière après l’annonce de son geste.
C’est ce qu’il a expliqué au curé en concluant qu’un mécréant peut aussi avoir du courage sans
l’aide du tout puissant.
A la boulangerie, le petit Pierrot tend sa pièce à la boulangère qui lui donne une flûte
en échange. Il remercie poliment et s’en va. Aussitôt sorti, Simone dit à la cliente suivante :
- comme il louche ce petit, c’est dommage, autrement ça ferait un beau gosse !
Pierrot est affecté d’un sévère strabisme convergeant, le corps médical a vaguement
expliqué à ses parents que des muscles sont à l'origine de son défaut de parallélisme
oculaire. Pierrot ne s'en plaint pas car son acuité visuelle est suffisante pour lui permettre de
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mener la même existence que celle de ses petits camarades. Comme beaucoup de
garnements de Saint-Nirols, il est gourmand et fréquente assidûment le petit magasin de la
marchande de bonbons. Hélas, ce n’est pas bon du tout pour sa vue car la jolie dame possède
une poitrine opulente qu’elle met en valeur avec de vertigineux décolletés. Lorsqu’elle se
penche au dessus des bocaux à bonbons, Pierrot ne peut contrôler l’irrésistible envie de
plonger son regard dans la fabuleuse vallée en aggravant considérablement son strabisme.
Plus tard, une intervention chirurgicale corrigera efficacement ce défaut mais elle ne le
guérira pas de son penchant pour les bonbons et de son attirance pour la belle marchande. Il
sera toujours client mais ne se contentera pas de regarder, il touchera et embrassera les
deux énormes nichons.
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un noyer de premier choix. Valmont éprouve un bonheur visible à présenter son bijou.
L’armurier reconnaît la facture haut de gamme de l’arme et concède à voix basse :
- c’est une pièce de collection que vous avez là Mr Valmont !
Edouard chuchote à l’oreille du père de Jean-Michel :
- c’est vrai, il m’a coûté une petite fortune et m’a valu une grosse dispute par mon
épouse. Je reconnais que c’est une folie, mais quand on aime on... !
Il ne finit pas sa phrase car des cris et des aboiements se font entendre au fond du vallon.
Les chasseurs se taisent et, immobiles, tendus, surveillent le secteur d’où pourrait surgir l’animal.
Quelques secondes s’écoulent en paraissant une éternité, la voix des chiens grossit, Roland
recule et prend appui contre le tronc d’un pin. Il porte sa main gauche à la bouche, mord
l’extrémité de sa moufle, la retire et la crache au sol. Il positionne avec soin sa main sous le
canon de sa carabine, lève la main droite, sert le bout de l’autre moufle entre ses dents, en
extrait sa main, empoigne fermement la poignée de crosse, lève l’arme et épaule. Il mâchouille
le gant de peau qui pend à sa bouche. Ses gros yeux lui sortent de la tête et une tâche de salive
grandit sur le gant. Un énorme sanglier surgit soudain au fond du pré et à grandes foulées, fonce
droit sur Roland. Une énorme détonation fait trembler la campagne et affole une volée de
corbeaux. La bête est foudroyée en pleine course et roule sur la prairie couverte de gelée
blanche. Roland hurle :
- je l’ai eu, je l’ai eu !
Tout excité, fou de joie, emporté par sa vive émotion, il court vers l’animal sans penser
que le sanglier n’était peut-être pas seul. Effectivement, deux belles femelles suivent,
poursuivies par une meute de chiens hurleurs. Valmont et Pilet ne lèvent pas leurs fusils car
Roland serait dans leur ligne de tire, Edouard est furieux. A la vue de Roland, les deux fugitives
dévient leur course et sautent dans les taillis en frôlant l’armurier et Valmont qu’elles n’avaient
pas repérés. Roland a été surpris et a hésité un instant avant de mettre en joue. Les cris des
deux hommes lui ont fait retrouver ses esprits et baisser le canon de sa terrible pétoire. Roland
se trouve tout penaud, Edouard et l’armurier sont livides, une tragédie a été évitée de justesse.
Quelques secondes de récupération sont nécessaires aux deux cibles humaines avant de
pouvoir copieusement engueuler l’imprudent. On est passés tout près d’un accident de chasse.
Les deux chasseurs courent pour rejoindre Roland. Le dangereux irresponsable n’en mène pas
large. Edouard est outré :
- dites moi que ce n’est pas vrai, que je me trompe, que j’ai rêvé, que vous n’avez pas
pointé votre arme dans ma direction n’est-ce pas ? Quel scandale, me faire ça à moi
le président de la société de chasse, vous vous rendez compte de ce que vous venez
de faire mon ami, à moi qui suis chargé de l’organisation de cette battue et
responsable de la sécurité, je passe pour quoi moi dans cette affaire ?
Valmont se tourne vers son compère en le prenant à témoin :
- vous avez vu n’est-ce pas, il aurait pu me toucher, c’est affreux, incroyable, dites lui !
Marcel Pilet constate le très grand trouble de Roland, il ne veut pas en rajouter mais tient
à faire remarquer un petit détail à Edouard :
- je ne sais pas si vous avez vu, mais j’étais aussi dans sa ligne de tire, je risquais tout
autant que vous !
Valmont réalise seulement à cet instant qu’il n’était pas seul à courir un grand danger,
alors il rectifie :
- vous entendez, vous avez aussi mis la vie de notre ami en péril, oh mon Dieu quelle
affaire, surtout n’en parlons à personne, que cela ne s’ébruite pas, sinon quel
scandale !
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Roland a repris du poil de la bête, en gros hypocrite il dit qu’il avait vu, qu’il n’aurait pas
tiré et que ça ne craignait rien. L’armurier lui ordonne de se taire et avoue avoir eu la peur de
sa vie en voyant la carabine pointée dans sa direction. Valmont fera remarquer que dans sa
précipitation Roland s’est imprudemment placé dans sa ligne de tir et celle de son ami, mais
qu’eux n’ont pas pointé leurs fusils dans sa direction car se sont de bons chasseurs qui savent
garder leur sang froid. Résultat des courses, par sa faute, deux belles laies n’ont pas pu être
tirées.
Le trio est bientôt rejoint par les autres chasseurs, les chiens excités tournent autour du
cadavre en le sentant. Roland a manifestement évacué l’incident car à la grande surprise
d’Edouard et de l’armurier, il jubile devant son trophée comme s’il ne s’était rien passé de grave.
La battue est terminée, Roland, très fier, s’adresse aux chasseurs qui examinent la bête étendue
sur la prairie :
- z’avez vu, il a pas fait un pli, il a pas eu le temps de comprendre ce qui lui est arrivé !
La bête a un petit trou dans la poitrine et un énorme sur le flanc droit. Les chasseurs sont
sidérés et demandent à voir avec quoi il a tiré :
- avec ça mes amis !
Il plonge la main dans sa poche et en ressort des bastos impressionnantes.
Un collègue s’exclame :
- putain, c’est du calibre ça, des obus !
Roland jubile en précisant :
- ouais, avec ça tu arrêtes net un éléphant, un autobus et même un train !
L’armurier est exaspéré, il hausse les épaules en secouant la tête. Valmont veut lancer
une pique :
- ce qu’il ne faut pas entendre, mais nous ne sommes pas des éléphants, un éléphant
ça se remarque, n’est-ce pas Roland ?
Roland ne répond pas, les autres chasseurs croient déceler une certaine gêne dans son
attitude, ils interrogent du regard mais n’obtiennent aucune réponse. Valmont glisse à l’oreille
de son voisin de poste :
- quel crétin, quel abruti, il aurait pu nous exploser, mais le plus grave dans
l’affaire c’est qu’il nous a privés du tir de deux belles bêtes !
Pilet regarde Edouard pour s’assurer qu’il plaisante, mais le dentiste est tout à fait sérieux,
cela fait un drôle d’effet à son interlocuteur qui entendra longtemps résonner dans ses
oreilles, « le plus grave dans l’affaire c’est qu’il nous a privés... ». Valmont ne décolère pas car le
manque de contrôle de Roland l’a empêché d’abattre un sanglier et peut être deux car il ne les
aurait pas ratés, c’était du tout cuit, enfin c’est ce qu'il dit car pour ce qui est de son adresse,
même avec le plus beau fusil du monde...
Faute de disposer d'une balance, les chasseurs feront confiance à l'évaluation pifométrique
du poids du monstre donnée par le boucher de Saint-Nirols expert en poids des bêtes :
- je vous fiche mon billet qu'un bestiau comme ça doit afficher cent dix kilos sur la
bascule !
Puis, c'est le fusil à la bretelle que les participants de la battue posent pour la photo.
Roland plastronne, fier comme Artaban, au centre du groupe pendant que la dépouille du gros
mâle exposée à ses pieds est reniflée et léchée par les chiens.
Ayant satisfait à l'immortalisation de l'événement, tous les chasseurs se retrouvent assis
autour d’une bonne table dans une auberge de la commune car toute battue digne de ce nom
se doit d’être terminée par un casse croûte.
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Roland va payer sa tournée d’apéros pour arroser son tir. Elle sera suivie par quelques
autres, histoire de ne pas rester boiteux. La joyeuse assemblée peut passer aux choses sérieuses
en faisant honneur au saucisson, au pâté, aux pieds de cochon, à la salade de museau, aux
rillettes, à la tripe et à l’omelette aux champignons. Le tout étant copieusement arrosé de blanc,
de rosé et de rouge, celui qui colore de la même teinte les pommettes et le nez en donnant une
étrangeté dans le regard, mélange d’hébétude et de niaiserie, à ceux qui en abusent. Roland
enlève le saucisson des mains d’un maladroit :
- regarde, faut couper le sauce en biais, ça fait des tranches ovales, c’est plus
esthétique mon pote, allez donne ton assiette que je te serve !
- coupées en biais c'est trop gros pour moi, donne moi juste le bout du biais, ça me
suffira !
- oh le con, z’avez entendu les gars, le bout du biais !
Toute expression humaine a disparu sur les visages sanguins des hommes devenus des
bêtes fauves qui mangent, qui bâfrent, qui boivent, qui engloutissent, qui rotent, qui pètent,
qui rient et qui crient. Les ceintures sont desserrées d'un cran. Tous les chasseurs réunis en ces
lieux sont des fumeurs. Les cigarettes, les pipes et l’impressionnant barreau de chaise que
Roland s’est fiché dans la bouche crachent dans la salle autant de fumée que les grandes
cheminées des aciérie situées à côté du stade Geoffroy-Guichard. On en arrive au fromage, au
café et à son indispensable pousse. Une vieille prune pour les uns, un petit marc de derrière les
fagots pour les autres et les deux pour certains téméraires. Des breuvages titrant allègrement
dans les cinquante degrés. On évoquera avec nostalgie quelques gnôles d’autrefois, celle du
père Truc ou de la mère Machin, de celles qui affichaient facilement soixante dix bourrins sous
le capot et qui pouvaient même plafonner à quatre vingt au compteur. Un rougeaud intervient :
- quatre vingt degrés ? Mais c’est rien ça, j’ai connu bien plus fort moi, ouais, sur la
tête de mes gosses, y en a qui faisaient aux alentours de quatre vingt dix et p’t-être
ben plus, si si, riez pas, c’est comme je vous le dis, nom de diou qu’elle était raide,
elle arrachait la ganache et vous faisait un trou dans le bide ! C'est qu'on était
costauds dans ce temps là !
Arrive le moment des blagues et des chansonnettes. Un chasseur récoltera un franc
succès avec la chanson de Gaston Ouvrard, « j’suis pas bien portant, j’ai la rate qui... le foie qui...
et tout le restant... » et à le voir c’est vrai qu’il n’a pas l’air bien le bonhomme. Un autre osera
« le temps des cerises », histoire de faire passer les fruits de cette variété d’un grand bocal
exposé sur un rayon du bar aux tasses de quelques uns, le tout noyé dans une bonne dose du
précieux liquide dans lequel elles baignent.
Un type demande à Roland de venir chez lui pour tuer le cochon. Roland n'a pas l'air
d'être emballé par cette invitation et il le fait savoir en claironnant qu’il n’arrête pas de trimer
et que c’est à croire qu’il n’y a que lui qui bosse dans le pays. L’hiver, les cochons ne sont pas à
la fête car ils sont nombreux à passer de vie à trépas. Ils sont trucidés dans les fermes, les cours
et les rues de Saint-Nirols. C'est un spectacle qui exerce toujours un attrait morbide chez les
gosses. Il y a toujours des amateurs, allez savoir pourquoi, car le cochon, le brancard, le couteau,
les couinées, le sang, le feu et la bidoche ce n’est pas très folichon. C’est tout un art, une
tradition et beaucoup de boulot. Roland saisit l’occasion pour raconter :
- vous allez vous marrer, l’autre jour je suis allé tuer pour le père Artimon à côté
d’Estivareilles. Sa femme a un défaut d’élocution et prononce les « que », les « che »
et les « se » en « te ». Au moment du casse croûte elle a appelé sa fille, « tolette,
tolette, monte au tarnier terter un tautiton ». Je savais pas où me mettre et je sais
pas comment j’ai fait pour pas éclater de rire !
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Puis les rires ayant cessés, on évoquera le conseil de révision. L’ouvrier de Verdier est
devenu une célébrité locale depuis son passage devant les autorités. Une voix s’élève :
- un vrai bourrin à ce qu’il paraît !
Valmont :
- a propos de chevaux, j’ai une bonne blague à vous raconter mes amis !
Roland :
- le cheval j’aime ça, mais dans l’assiette !
Valmont proteste :
- mon Dieu quelle horreur, comment pouvez vous ! Mais revenons à nos moutons.
L’histoire se passe dans un fort en Amérique, à l’époque de la cavalerie et des indiens,
comme dans Rintintin. Le régiment est commandé avec poigne par un colonel
amoureux fou de cheval. Il est veuf et père d’une ravissante fille de dix huit
printemps qui vit avec lui dans ce milieux d'hommes, et ce qui doit arriver arrive,
cette fille a une relation amoureuse avec un jeune soldat. Ce garçon souhaitant
épouser la belle se décide à demander sa main à son colonel de père. Il se présente
au bureau du papa et se jette à l’eau, « mon colonel, je veux épouser votre fille,
nous nous aimons ! ». le colonel ajuste son monocle, toise le jeune homme et
dit, « très bien mon garçon mais voyons ce que vous avez dans le pantalon ! ».
Imaginez la tête du gars lorsqu’il entend ça. Le colonel lui explique, « vous n’ignorez
pas qu’ici nous sommes dans la cavalerie, alors moi, colonel de ce régiment, je ne
donnerai ma fille qu’à un garçon monté comme un cheval, allez montrez moi votre
bazar ! ». Après quelques secondes d’hésitation le jeune soldat finit par s'exécuter
devant l’insistance de son supérieur. Le colonel se penche au dessus de son bureau
et sourit devant ce qu’il voit, « vous plaisantez mon petit gars, avec ça vous n'avez
aucune chance, allez ouste dehors, fichez moi le camp et ce n’est pas la peine de
revenir ! ». Le jeune homme triste et désespéré erre à cheval dans la campagne. Il
rencontre dans un chemin une vieille femme pliée sous un lourd tas de branchages
qu’elle porte avec peine sur son dos. Il se propose de l’aider, elle accepte. Arrivés
devant la cabane où elle habite, elle lui avoue être une fée et veut le récompenser
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d'avoir été gentil avec elle. Il peut formuler un vœu, elle le réalisera. Quelle aubaine
pour notre brave soldat qui, ravi, déclare, « je veux avoir un sexe comme celui de
mon cheval ! ». la fée est un peu surprise mais avec les humains il ne faut s’étonner
de rien et encore moins avec les militaires. Elle murmure quelques formules
magiques et le miracle s’accomplit. Le jeune homme sent des fourmillements
bizarres et quelque chose de gros dans son pantalon. Il remercie la fée, enfourche sa
monture et part au galop en direction du fort. Le revoilà devant le bureau du colonel.
Il se fait annoncer par le planton de faction et se retrouve face à l’officier qui, agacé
par l’obstination du jeune soldat, hausse franchement le ton, « c’est encore vous ?
Je croyais pourtant avoir été assez clair, vous êtes bouché mon garçon, allez zou
dehors et n'insistez pas sinon je vous colle au trou pendant un mois ! ». Sans dire un
mot le jeune défait son pantalon. Le colonel n’en croit pas ses yeux et reste baba à
la vue de l’énorme engin. Il est maintenant obligé d’accorder ce qu’il a refusé tout à
l’heure, « ok ! Je vous accorde la main de ma fille mais vous me devez des
explications ! ». Le jeune homme raconte son aventure, la fée et le vœu exhaussé. A
peine a-t-il terminé son récit que le colonel se précipite hors de son bureau, repère
un soldat qui passe à cheval dans la cour, lui ordonne de descendre de sa monture,
prend sa place et franchit au galop la porte du fort. Il part à la recherche de la vieille
femme et ne tarde pas à la trouver. Elle porte un lourd seau d’eau. Il saute à terre et
se propose de l’aider. Elle accepte, surprise de constater à quel point sont courtois
et serviables les soldats de l’armée américaine. Arrivés sur le seuil de sa cabane, elle
fait au colonel la même révélation que celle avouée au jeune tout à l’heure, « vous
avez été gentil avec moi, je suis une fée, je peux vous exhausser un vœu, formulez
en un ! ». Le colonel ne se fait pas prier deux fois, « j’en veux une comme celle de
mon cheval s’il vous plaît ! ». La fée est vraiment étonnée, que se passe-t-il dans
l’armée américaine ? Mais puisqu’il le veut, il l’aura. Elle formule quelques mots
magiques, il sent lui aussi que quelque chose d’étrange se produit à un certain
endroit de sa personne. C’est fait, il la remercie, saute sur son cheval et part au triple
galop jusqu’au fort. Il pénètre dans la cour à fond la caisse, les gardes ont juste le
temps de s’écarter sur son passage, il saute à terre, bouscule le planton de service
devant la porte de son bureau et court jusqu'à sa chambre. Il se campe devant son
armoire à glace, défait ses bretelles, son ceinturon, ferme les yeux, déboutonne et
baisse son pantalon, puis mains sur les hanches, fébrile et souriant, rouvre les yeux...
et, horrifié s’écrie, « oh merde, j’avais pris une jument ! ».
Les chasseurs sont hilares et frappent sur les tables, les tasses sautent.
Soudain les cloches sonnent à toute volée car il y a un mariage à Saint-Nirols. Un type au
visage cramoisi se lève et fait mine de tirer sur des cordes en disant :
- quand j’entends les cloches, j’imagine toujours un moine qui se balance dans les
cordes avec les jambes en l’air, cul nu et les couilles qui dansent, et ding et dong et
ding et dong !
- encore un malheureux qui fait la connerie de sa vie !
Précise le voisin de celui qui voit des moines se balancer dans les cordes des clochers.
- ouais, il ferait mieux de se casser une jambe plutôt que de se marier !
Renchérit un gars à l’extrémité de la table. On déduit qu’il doit être bien malheureux en
ménage celui là parce qu’une jambe cassée ça fait mal. C’est ce qu’un de ses voisins lui dit, mais
il rétorque :
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- peut-être mais ça guéri, c’est l’affaire de quelques semaines et t’y penses plus alors
que quand t'en as une comme la mienne à la maison, c’est l’enfer pour l'éternité !
Ah bon diou, à ma mort j'aurai bien mérité le paradis moi !
L’autre insiste :
- et le divorce, t’y as pas pensé ? C’est pas fait pour les chiens !
- oh que si que j’y ai pensé, et plus d’une fois, mais tu crois que je trouverais une autre
bonne qui veuille faire le boulot gratos toi ?
Sincèrement ennuyé par ce problème qui est un véritable cas de conscience, il vide sa
tasse de liqueur et s’en ressert une autre bien chargée en espérant sans doute trouver une aide
efficace dans son breuvage.
Valmont veut dédramatiser la situation :
- allons messieurs ne soyez pas si négatifs au sujet du mariage, tout le monde n’est
pas malheureux en ménage !
Son voisin l’approuve :
- c’est vrai ça, faut pas exagérer tout de même ! Des types qui étaient vraiment
heureux dans le mariage se sont mis à boire lorsque leur femme les a quittés, c'est
pas une preuve d'amour ça ?
Mais un autre ne veut pas s’en laisser compter :
- ah ouais ? Moi je connais un paquet de types qui ont été bien soulagés lorsque leurs
bonnes femmes ont fait la valise et qui se sont mis à picoler lorsqu'elles sont
revenues. En tout cas moi je vous dis qu’il y a plus de mariés que d’heureux !
Ceci étant dit pour donner plus de profondeur au débat afin de l’élever. C'est une tâche
d'une extrême difficulté que de faire plus profond pour élever, seul un chasseur intelligent peut
y parvenir. Il s’en trouve donc un autour de la table. Cela peut surprendre mais un chasseur
intelligent est moins rare que la bartavelle. Cette dernière est tellement rare qu’il n’est pas un
seul chasseur de la tablée qui la connaisse. Les tontons flingueurs ont deux excuses pour ignorer
son existence, la première est qu’elle ne vit pas dans la région et la seconde, sans doute la plus
valable, c’est qu'elle est très rare. Il faut absolument rectifier une erreur, une injustice, en effet
Edouard Valmont, dentiste et président de la société de chasse connaît très certainement ce
volatile, non pas qu’il l’ait rencontré un jour par le plus grand des hasards et qu'il l’ait tiré et
naturellement raté à cause de sa maladresse légendaire, mais plus certainement par la riche
culture qu’il s’est forgée en se plongeant de longues heures durant dans la plus complète des
œuvres les plus complètes jamais éditées sur le plus riche des sujets pour lui, la chasse, les
chasses, toutes les chasses, le gibier , les gibiers, tous les gibiers. Bref, en un mot, en un seul,
sur la chasse, Valmont est incollable. Un chasseur aura ces mots :
- la mairie et l’église sont au mariage ce que les boules et les guirlandes sont au sapin !
Cet intellectuel laisse quelques chasseurs babas d’admiration mais en plonge d’autres
dans des chemins tortueux pour essayer d’en comprendre le sens. Chemins qui s’apparentent
plus aux catacombes et oubliettes dans lesquelles, démunis du fil qui avait servi à Ariane, ils
finiront par se perdre corps et âme, agréablement anesthésiés par les nombreux breuvages
alcoolisés ingurgités. Comme toujours en semblable situation, devant les propos intelligents du
chasseur intelligent, plus nombreux sont ceux qui s’en foutent, tout occupés qu’ils sont à se
laisser aller en naviguant dans la douce béatitude que leur procure leur digestion matinale, bref,
ils ont chaud et ils sont chauds.
La nuit s’est posée sur le village. Les vitrines, projecteurs qui parent d’or et d’argent les
pavés de la place attirent les clients comme les lampadaires les moustiques en été. Intense
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animation encore dans les commerces avant le souper, fébrilité du soir, dernières courses pour
se doter de l’indispensable juste avant la fermeture, histoire de soulager la crainte de manquer
et de devoir se passer jusqu’au lendemain. La porte de chaque magasin possède son identité
propre, tantôt légère, tantôt lourde. Il y a celle qui grince, celle qui couine, celle qui frotte, celle
qui coince, celle qui s’ouvre toute seule d’un effleurement ou d’un souffle, celle équipée d'une
poignée récalcitrante ou bien docile, celle en bois, en fer ou en faïence. Leur ouverture s’opère
en déclenchant le son agréable et discret d’une douce clochette ou d’un carillon qui n’en finit
pas de dire que vous êtes là et que cela en est gênant d’être annoncé de la sorte. Parfois c’est
un fort et bref coup d’une sonnette désagréable qui vous prévient qu’il ne faudra pas être trop
long pour faire votre choix. Le caractère des commerçants est annoncé par le timbre de la porte
de leur magasin. Doux et patient par la petite sonnette, soupçonneux et méfiant avec la sirène
d’alarme, sec, cassant et mal gracieux avec la sonnerie qui vous glace. Aux sons il faut marier
les odeurs de papier, d’encre et de crayons chez la libraire, d’encaustique et de savon à la
droguerie, de cuir de bois et de vaisselle au bazar. Une fois dans la place, les pas de la
commerçante ou de son mari sur le plancher de l’arrière boutique confirment la première
impression reçue par le carillon de la porte. On devine la gentille par la légèreté, le suspicieux
par la rapidité, le sévère par la lourdeur. Les caisses aussi ont pris le caractère des maîtres des
lieux et l’expriment par le son de leurs tiroirs. Il y a les reconnaissants aimables, les surprotégés
menaçants et les impatients désagréables. La signature du petit commerce par ses sons et ses
odeurs.
François fait tinter la douce clochette du magasin du tailleur. C'est un gentil bonhomme
ce tailleur passionné de foot qui assiste à tous les matchs de Saint-Nirols. François veut un
pantalon sur mesure de couleur grise. Il choisit un échantillon, ce sera un tissu à chevron. Le
tailleur prend ses mensurations, le tour de cuisses lui fait dire :
- on reconnaît les footballeurs car leurs cuisses sont fortes, ton copain, l'avant centre,
est venu la semaine dernière pour un costume, il a les mêmes mensurations que toi !
Le pantalon sera prêt sous huitaine, François sort du magasin au moment où arrive Damas.
Ils se croisent sur le pas de la porte et échangent quelques mots sur le prochain match. Mr le
président aime bien discuter avec ses poulains.
Damas se tient au centre de l’échoppe du tailleur, il attend quelques secondes, le rideau
du fond s’écarte :
- bonjour docteur, entrez, ma femme est ici !
Charles pénètre dans la petite pièce qui fait office de cuisine. A droite de la table il y a
une alcôve dans laquelle la malade est alitée. Très pâle, elle souffle avec difficulté un presque
inaudible :
- bonjour docteur !
Qui ne recevra en retour :
- alors, qu’est-ce qui ne va pas ?
- j’ai pris froid docteur avec le temps que l’on a depuis quelques jours !
- voyons ça !
Charles s’assoit sur le bord du lit en jetant un coup d’œil aux photos jaunies encadrées
sur la commode face à lui. Le tailleur se tient immobile dans le dos du docteur et l'observe avec
un regard inquiet. Damas ausculte la poitrine au stéthoscope, fait asseoir la malade, écoute
dans son dos, lui fait dire trente trois, la fait tousser, lui demande d'ouvrir la bouche et de tirer
la langue.
- les bronches sont encombrées, vous avez mal lorsque vous toussez ?
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nuits, les cris de douleurs et les hurlements étaient amplifiés par l’étroitesse des
ruelles et devenaient vite insupportables aux voisins, aux passants et bien sûr aux
proches parents. La vie n’est qu’une succession d’épreuves, elles débutent avec la
souffrance de l’enfant lors de son passage pour venir au monde, celle de la mère lors
de l’accouchement, les difficultés que réserve l’existence, le travail pénible qui
fatigue ou l’absence de travail qui prive de conditions d'existence décentes. Le
manque d’argent, de bonheur et des deux à la fois. Le temps imparti à chacun s’étant
écoulé, le moment du départ étant arrivé, il faut quitter cette vie de misère en
souffrant encore et en faisant souffrir ceux qui nous aiment. On s’en va comme on
est venu, dans la douleur mais avec la peur en supplément, sans savoir pourquoi on
était là, sans avoir vu le temps passer, dans l’angoisse, vulnérables et vaincus. La fin,
tout le monde en parle dans le quartier, les magasins, les usines et les ateliers. Il y a
les allées et venues du docteur qui reste plus ou moins longtemps auprès du
mourant. Il vient avec précipitation quelquefois, ce qui accentue l’attention des
voisins, gonfle et accélère les rumeurs qui se propagent. De nuit, lors de crises plus
aiguës, des volets s’entrouvrent, des rideaux s’écartent pour voir, pour savoir, on
guette l’arrivée du curé qui porte les sacrements. Ceux qui ne savent pas, ceux à qui
on n'a pas dit, comprennent vite à cause du silence, plus de cris, de hurlements et
plus de gémissements lancinants de douleur. Tout ce qui vous faisait souhaiter une
fin rapide pour retrouver la paix et le repos. Votre conscience est enfin soulagée,
vous êtes délivrés de ce sale sentiment d'impuissance et de culpabilité qui vous
rongeait de l’intérieur. Une magistrale leçon d’humilité et de petitesse. On dira que
c’est mieux ainsi, qu’elle, ou qu’il a fini de souffrir, que c’était pas humain d’endurer
ça et que c’est affreux. Allez savoir à qui la fin fait le plus de bien car ce n’est pas
toujours le malade qui la souhaite. Il y aurait là encore la manifestation de la lâcheté
et de l’hypocrisie humaine que cela ne m’étonnerait pas. Je vous parle de mon temps
évidemment, de celui où on gueulait pour naître et pour mourir. Après le décès c'est
l’enterrement avec le corbillard aux couleurs noir et argent. Un deuil cela s’affichait,
se montrait, s’exposait, cela vous pétait à la figure, maintenant tout se fait en douce,
la maladie, l’agonie et la mort sont cachées dans les cliniques et les hôpitaux le plus
loin possible pour que l’on ne voit pas et pour que l’on n’entende pas. Les funérailles
sont une formalité, une animation villageoise, on regarde passer le cortège lorsqu’on
n’est pas concerné et que ce n’est pas notre affaire. Comme c’est triste, le pauvre
homme, la pauvre femme, tu parles... !
Toute la salle a écouté religieusement en pensant à leurs proches disparus ainsi qu'aux
expériences vécues dans des situations similaires. Tout le monde a pu se reconnaître dans le
récit de Mr Mercier, tous sauf le grand crétin arrivé pendant les explications du vieux docteur,
flanqué des quatre imbéciles qui lui obéissent servilement. Ils ont dérangé Maurice le temps de
leur servir trois canons et deux demi. Ils ont suivi, amusés, la fin du récit.
Le chef est une grande gueule, un je sais tout, j’ai tout vu, j’ai tout fait, comme il y en a
hélas dans tous les villages de France et de Navarre. Il se vante de ses conquêtes, de son savoir
faire, de sa force, rassuré par l’apparente dévotion de sa cour d’abrutis. Il fait son numéro,
raconte des blagues à deux balles qui n’ont d’effets que sur les quatre benêts qui
l’accompagnent. C’est un couard que Linlin a pesé depuis longtemps déjà. Derrière sa grande
gueule il n’y a rien comme toujours chez ces types. Linlin en a connu de ces poltrons qui brassent
de l’air en se protégeant derrière les autres et qui s’esquivent quand ça commence à chauffer.
Linlin ne l’écoute pas ce frimeur, ce faiseur de vent. Malheureusement ce connard s’éternise et
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finit par lasser avec ses cris, ses rires bêtes qui polluent l’ambiance. Linlin a levé les yeux dans
sa direction depuis un moment déjà, trop longtemps sûrement car il finit par lâcher :
- tu vas pas fermer ta gueule ? Tu nous fais chier avec tes conneries !
Un silence pesant tombe sur le café. Le grand est vexé :
- écoutez le poivrot du village qui veut faire le shérif, c’est toi qui va la fermer sale con,
pauvre type, légionnaire de mes deux, soldat de pacotille, fils à papa, fils de
bourges. Voyez moi ça les gars, y me fait peur, je tremble !
Linlin est crispé avec un regard qu’on ne lui a jamais vu. Il se lève doucement en fixant
le provocateur qui a cessé de rire et n’affiche plus la même assurance en regardant
nerveusement à gauche et à droite pour évaluer la situation et prendre ses sbires à témoins :
- z’avez vu, il veut nous faire peur ce minus ! Si je me retenais pas je lui foutrais la
raclée qu'il mérite !
- faut pas te retenir mec, c'est vrai qu'avec des si on refait le monde, si ma tante en
avait, ce serait mon oncle !
La grande gueule est sur des charbons ardents. Sultan a senti qu'il y a de l'électricité dans
l'air et que l'orage menace, Il grogne sous le billard, Tabarin le fait taire, Lucie est affolée.
Linlin est maintenant face au gars paniqué qui espère l'aide de ses amis. Linlin lui dit :
- ne cherche pas de secours, c’est inutile, ils sont aussi lâches que toi mec, tu ne dois
compter que sur toi, t’es tout seul, regarde moi dans les yeux, c’est pas facile hein ?
Linlin appuie chaque syllabe, chaque mot en s’exprimant lentement, sa main droite plonge
dans sa poche et en ressort avec un couteau à cran d’arrêt. Un gros murmure s’élève dans la
salle, les gars s’écartent de leur copain qui se retrouve tout seul appuyé contre le comptoir.
Maurice gueule :
- fais pas le con Linlin, range ça !
Linlin n’écoute pas, il appuie sur le bouton et la lame jaillit avec un bruit qui glace tout le
monde et fait blanchir le matamore qui, bouche entre ouverte, sue et ne bouge plus d’un poil.
Linlin applique la pointe de la lame sur le cou du fanfaron et lui chuchote à l’oreille :
- je peux te saigner comme un goret mon gros !
Les jambes du vantard le trahissent, il tremble de tout son corps, blêmit et murmure :
- arrête !
Il manque d’air et panique. Une main se pose sur l’épaule de Linlin, c’est celle de Gauthier.
Linlin plie sa lame, enfouit son couteau dans sa poche et sort du café sans un mot. Les quatre
poltrons emmènent leur héros. Un profond malaise s’est installé dans le café.
Tabarin doit faire quelque chose car on étouffe chez lui maintenant. Il réfléchit et trouve
le meilleur moyen d’effacer ce cauchemar, il annonce :
- allez on ferme, l’ambiance est cassée pour ce soir, demain il fera jour !
Le café se vide, on salue madame Lucie qui est visiblement très choquée par l’incident.
Maurice décrète qu’il rangera demain. Il accompagne le dernier client jusqu’à la sortie et reste
immobile sur le seuil de la porte. Lucie le rejoint avec la larme à l’œil. Il passe un bras autour de
sa taille et lui dépose un baiser sur la joue. Lucie le regarde et sourit. Du petit doigt il essuie les
petites larmes qui roulent sur le visage de sa femme. Qu’elle est belle Lucie, il chavire devant
cet océan de tendresse puis se ressaisit et crie très fort sur la place :
- ce soir fermeture exceptionnelle pour cause de gros câlins !
Lucie le tire par la manche en protestant :
- oh Maurice, allons voyons, tu n’y es plus, c’est gênant, que racontes-tu là, que vont
penser les gens ?
- que j’ai bien de la chance pardi, et ils ont bien raison !
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En hiver, après le souper, on veille en famille au coin du feu. Les enfants jouent quelques
minutes encore avant d’aller au lit. Les parents profitent de cette tranquillité pour évoquer leur
journée, formuler des projets et faire le bilan de leur existence. Instants d'intimité pour se
retrouver, s'écouter et s’aimer. Une ambiance paisible dans la douce chaleur de la pièce, le
fourneau sera garni pour qu’il dure le plus longtemps possible dans la nuit. C'est le moment
d’aller se coucher.
Il y a quelques familles chez qui la fabuleuse invention qu’est la télévision a fait son
entrée. Elle a aussitôt entrepris son œuvre de transformation de la cellule familiale. C’est son
rôle, sa mission. Les habitudes ancestrales sont bouleversées dans les ménages, la vie change.
La dévotion pour l’écran magique occulte l’intérêt que l’on portait à l’autre. Au nom de la culture
et du divertissement, la télé va faire taire les gens dans les foyers, les rassembler devant elle,
serrés les uns contre les autres et pourtant si distants les uns des autres. Le centre d’intérêt
n’est plus le conjoint et les enfants mais la petite lucarne qui prend vie à vingt heures en faisant
cesser celle de ceux qui la regardent. La télé présente de nouvelles têtes, de fabuleuses
aventures, la vie lointaine dans un monde que l'on ne connaît pas, un monde bien plus
intéressant que celui de la petite famille, de la petite vie. On s'éloigne lentement de ses proches
pour retrouver chaque soir de parfaits inconnus qui font rêver. L’épouse va paraître bien terne
au mari à côté de la belle intrigante dans le film du soir. Le mari aura piteuse allure pour sa
femme en comparaison avec le bel homme courageux, séducteur, riche et important qui crève
l’écran à chacune de ses apparitions. Il se créait insidieusement une cristallisation pour la vie
magique de la télé, une vie qui fait envie, qui fait rêver, qui fait oublier sa propre vie et négliger
celle de ses proches. La télévision rassemble physiquement des êtres qui s’isolent mentalement.
Elle œuvre à la passivité du peuple.
C’est ainsi que dans une ferme de Saint-Nirols un couple d’agriculteurs à la retraite passe
ses soirées devant le petit écran. Lui, les mains inertes, posées à plat sur les grosses côtes de
son pantalon de velours, des mains qui ont travaillé dur. Elle, assise à ses côtés, avec les mains
posées sur son tablier, les doigts entrelacés avec les pouces qui roulent ou se tapotent.
De bonnes mains qui ont vécu, rugueuses mais tendres, des mains de caresses mais
aussi de taloches, de sagesse et d’expérience, de patience et d’économies, pesantes et
rassurantes. Des mains de semeur, de poigne et de rudesse, de labeur, de devoir, de misère et
de galère.
Ces mains regardent s’agiter à la télé des mains de stylos, de micros, de discours. Des
mains blanches mais pas très propres, des mains de boniments, de gestes et de pouvoir, mains
flatteuses et enjôleuses, celles aux ongles vernis et aux doigts garnis de jolies bagues. Des mains
de promesses et de mensonges, d’affaires et de magouilles, de fric, du cul, de jeux, de vilains,
de malins.
Ce sont ces mains qui réussissent à ralentir puis à arrêter des millions de mains de
paysans, de mineurs de fond et d’ouvriers. Des mains de pacotilles ont vaincu les mains de vie
et du travail en les rendant gourdes, résignées, abruties, anesthésiées devant l’écran de la télé
qui montre une vie qui n’est pas la leur, une vie qui n’est pas la vie.
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Linlin ne s’est pas levé de bonne heure ce matin, il a mal aux cheveux car hier soir il est
rentré dans un bel état. Il ne se rappelle pas ce qu’il a fait, il a bu c’est sûr, mais où et avec qui...
Assis à sa grande table en chêne, il est rêveur en remuant sa cuillère dans son bol de
café. Il regarde le mouvement du liquide en surface avec la traînée de mousse formée par les
petites bulles qui tournent en spirale en s’écartant progressivement pour s’accrocher autour du
bol. Il songe à tous ces matins, là bas, en Asie, quand il prenait son café parmi ses camarades
tout en pensant à Saint-Nirols et à sa famille. Cela embuait son regard. Combien de bols et de
tasses font le même tourbillon dans le monde à cet instant... Linlin s’amuse avec sa cuillère, il
touille dans le café chaud et voit apparaître les visages grimaçants de ses parents et de sa sœur
Andrée noyés au cœur de cet univers noir en perpétuelle expansion. Les planètes tournent, sa
tête aussi.
De la neige à Noël rend la fête plus merveilleuse. Tabarin est d’excellente humeur, il jette
un coup d’œil sur la place, les guirlandes dans les arbres lui font chaud au cœur, il le dit aux
occupants de la grande table :
- c’est beau Noël, ça me fait rêver comme un gamin. La neige, la forêt, les cheminées,
les cadeaux, bon Dieu que c’est bon tout ça ! La famille, les amis, les gosses qui
attendent le père Noël, tout quoi !
Mercier sourit, Sansonnet rêve et Roland boit. Charles :
- tout à l’heure, chez un couple de personnes âgées, j’ai remarqué un petit sapin
joliment décoré.
Mme Lucie l’interrompt :
- Maurice, qu’attends-tu pour faire le nôtre dans le café et pour mettre quelques
guirlandes derrière le comptoir et dans les vitrines ? Je sais pas à quoi tu penses mais
cette année tu n’es pas en avance !
- mais oui ma chérie, on doit m’apporter le sapin tout à l’heure, on le fera ce soir si tu
veux !
- si je veux ? Et comment je veux, je l’exige !
Charles attend pour poursuivre, Maurice l’a remarqué :
- voyons Lucie, tu as coupé le docteur, allez y Charles, continuez !
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Aujourd'hui tout est fini, ils sont remplacés, la roue a tourné. Les gens qui comptent maintenant
ont pris la place de ceux qui comptaient hier. C'est la terrible loi de l'existence, celle qui
condamne au retrait pour permettre le remplacement afin d'aller de l'avant. Tout est compté,
ce n'est qu'une question d'échelle et d'horloge, tout en étant très prudent avec la notion de
temps car Mercier est persuadé que le temps n'existe pas et qu'il n'y a que le mouvement. Il
partage tout à fait l'avis de Linlin sur le sujet depuis qu'ils en ont parlé un jour tous les deux.
Cependant il ne souhaite pas en débattre avec un instituteur manifestement impatient de
retrouver la compagnie des vivants au Camerlot car il regarde fréquemment sa montre.
De retour au café, les deux compères remarquent que la discussion porte sur la mort.
Tabarin :
- chaque fois qu’on en met un dans le trou j’ai droit à la visite de la famille au grand
complet au retour du cimetière. C’est la mort qui rassemble le plus, c’est bizarre ça
non ?
Linlin va se lancer sur le sujet en décrivant tout ce qu'il n'aime pas les jours d'enterrement :
- on trinque, on bavarde avec le cortège de remarques idiotes au sujet des
retrouvailles, « ben dis donc ça fait un sacré bout de temps qu’on s’est pas vus ! »
« ouais, eh ben c’est pas compliqué, c’était pour l’enterrement de l'oncle
Joseph ! », « eh ouais, faut des occasions comme ça pour se voir » , « au fait, ça te
fait quel âge maintenant ? », « c’est-y pas que tu compterais des fois ? Je suis pas
tellement pressé de réunir la famille pour mon dernier voyage tu sais ! », « oh
miladiou, parle pas de malheur, t'es ben trop costaud pour faire un
macchabée ! » « ah bon diou tu m'as fait peur ! »
Il y a le lointain cousin ou le grand oncle qui se rapetisse les yeux et, dans un éclat
de voix, « mais ça serait pas le Paul ? Ah ben ça par exemple, je t'aurais pas
reconnu si t'avais pas la même voix que celle de ton père, même que je l'ai dit à la
Marinette et qu’elle a dit comme moi. Ah ben merde alors, c'est fort ça, mais dis
donc, t’as blanchi mon colon ! ». Quand c'est pas, « c’est que ça c’est drôlement
éclairci là haut, on voit les cailloux dans la rivière ! » ou, « tu vieillis pas, y faudra
me donner la recette ! ».
Cela fait toujours plaisir lorsque cela s’adresse à une femme. Bien sûr elle fera
des manières, « oh le vilain flatteur, si ça pouvait être vrai !». Il faut alors voir les
efforts qu’elle fait pour se creuser les joues et étirer le cou pour escamoter son
trop visible double menton, rentrer son ventre, gonfler sa poitrine histoire de
rappeler qu'elle a toujours des seins et non des trucs qui subissent la loi de la
gravitation universelle en faisant une totale confiance envers la robustesse d'un
énorme soutif aux bretelles renforcées. Elle dira, « vous êtes gentil ! », alors il se
fendra d’un, « mais non, c’est vrai, je suis sincère ! ». Ça peut continuer par, « et
tes petits ils sont grands maintenant, ça leur fait quel âge? Ça nous rajeunit pas
tout ça, eh ouais, la roue tourne ! ». Tout ce cirque ressemble à tout sauf à un
enterrement, quelle hypocrisie. Ils passent quelquefois sous les fenêtres des uns
et des autres mais ils ne s’arrêtent pas car ils n’ont pas le temps, ils courent
toujours et ont toujours à faire. Jamais un petit mot car ils ne savent pas quoi se
dire. A la fin de l’année il y a les vœux, cette corvée avec plein de gentillesses sur
le petit carton et tellement de déplaisir pour les écrire !
Comme tous les vendredis, Roland est bien allumé. Il interpelle Linlin :
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- j’espère que la semaine prochaine cette saloperie de neige sera dégagée et que les
routes seront praticables parce que ça fait une paye qu’on n'a pas été en ville ! Ça te
manque pas ?
Lucie toussote, il poursuit :
- nos copines doivent se faire du soucis, on doit leur manquer et puis merde on a ben
droit à nos petits câlins nous aussi, pas vrai Linlin ?
Linlin ne répond pas, alors Roland insiste :
- et les sentiments Linlin, tu y penses aux sentiments ? Faut retourner à Lyon, pas vrai
mon pote ?
- les sentiments, tu parles de sentiments, le cul ouais parce que moi, question
sentiments j'investis que dans le long terme, dans le vrai, le pur !
Roland se marre :
- moi aussi Linlin j'investis dans le long et le dur !
Lucie hausse les épaules.
La neige ne fond pas vite et ça en remet une couche en début de semaine.
Les services de voirie mettent les bouchées doubles pour dégager les routes. Le gros
chasse neige n’est pas fainéant et fait du bon travail. Saint-Nirols n’est plus coupé du monde. Il
n’y a pas de neige dans la plaine, la frontière c’est la Roche. A partir de cette limite on a
l’impression de changer de pays, on laisse d’un coup le monde austère des montagnes, des
congères et du froid pour voir s’étaler la vaste plaine au climat plus doux.
Linlin conduit son gros cabriolet blanc capoté de noir. Il jette un regard en coin sur son
passager et remarque son regard malicieux. Roland jubile, tout émoustillé par la perspective de
la soirée coquine qu’il s’apprête à passer. Engoncé dans son beau costume gris, le cou serré par
une cravate bleue au nœud volumineux. Ce nœud de cravate amuse Linlin car il en dit long sur
l’état de Roland. Chaque fois que Roland porte la cravate de travers c’est qu’il en a un bon coup
dans les carreaux. Linlin lui a déjà dit de ne jamais conduire avec une cravate parce qu’il suffirait
aux flics de vérifier si elle est droite pour savoir s’il est à jeun.
Ils arrivent dans la quartier de la Terrasse à Saint-Etienne. Un feu passe au rouge, Linlin
s’arrête et attend en tapotant le volant. Il s’impatiente :
- mais qu’il est long !
Roland se marre :
- normal, c’est le feu du sommeil !
- qu’est-ce que tu me chantes là ?
- eh ouais, je le connais bien ce feu, c’est celui qui m’a fait rater mon permis la
première fois que je l’ai passé !
- quoi ?
- tu vas pas me croire mais quand j’ai passé mon permis, et ça fait une paye de ça,
c’était la semaine de Noël, y avait du boulot au magasin et j’avais pas le temps
d’apprendre mon code pendant la journée alors je le faisais le soir après le souper.
Je veillais tard mais y avait pas moyen de me le rentrer dans la tronche ce putain de
code. La veille de passer l’examen j’ai pas dormi, j’ai appris cette saloperie toute la
nuit, je te dis pas dans quel état j’étais le matin. J’avais les traquettes parce que
l’inspecteur était une sacrée peau de vache ! Eh ben j’ai tout su par cœur et y m’avait
pas fait de cadeau, tout y était passé, ah le salaud. Aussi quand il m’a dit que c’était
bon pour le code, tu peux croire que j’ai été rudement soulagé, ça m’a complètement
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détendu, j’étais super bien pour l’épreuve de conduite mais on est arrivés à ce putain
de feu qui était aussi long qu’aujourd’hui et je m’y suis endormi !
- non !
- je tombais de sommeil, il neigeait à gros flocons que je regardais tournoyer et se
poser. Mes paupières ont fini par baisser le rideau alors tu penses ben que ça a pas
plu à l'inspecteur, recalé le petit Roland. Heureusement que la fois suivante il avait
pris sa retraite sinon je l’aurai pas eu ce putain de billet rose, y m’aurait eu dans le
pif, c’est sûr !
Le feu passe au vert, Linlin ne dort pas et rit aux éclats en regardant son drôle de passager
qui s’est endormi au volant en passant son permis.
Linlin revoit le jour où, pour la première fois, il a emmené Blanchet avec lui dans ses
virées nocturnes. Ils étaient au Camerlot, Roland tenait une bonne biture et était venu s’asseoir
en face de Linlin. De verres en verres et de confidences en confidences, la discussion avait dérivé
sur les femmes. Linlin était un militaire en retraite mais un paillard en activité. Roland le cuisinait
en essayant de lui arracher quelques anecdotes. Linlin ayant constaté que Blanchet était fort
intéressé par la chose, il lui avait tout naturellement demandé de l’accompagner à Lyon :
- comme ça tu pourras en profiter toi aussi !
Roland avait rechigné :
- oh moi les femmes tu sais, depuis que j’ai perdu la mienne elles ne m’intéressent
plus !
- ah bon ? On dirait pas parce que t’es plutôt curieux sur la chose mon vieux !
- c’est juste pour déconner !
Linlin avait dit :
- t’as perdu ta femme il y a une quinzaine d’années, tu vas pas me dire que depuis t’as
jamais plus... !
Roland n’était pas à l’aise, il roulait les épaules, triturait son verre, dansait sur sa
chaise, toussotait, regardait à droite et à gauche puis, s’étant rapproché de Linlin, à voix basse :
- t’es mon pote toi, alors j’peux ben te le dire, eh ben oui, depuis ça a été fini, mais
t’avise pas de le raconter à qui que ce soit parce que c'est pas des choses à dire !
Linlin avait éclaté de rire et Roland faisait la gueule. Lucie les observait :
- vous êtes bien mystérieux, qu’est-ce que vous complotez ?
C’était un vendredi, Linlin avait tapé sur l’épaule de Roland :
- ça a trop duré, il est temps que ça cesse, viens avec moi, je t’emmène !
C’est ainsi que tout a commencé. Tous les vendredis les deux compères prennent la route
pour aller faire la java dans les quartiers chauds de Saint-Etienne ou de Lyon.
Linlin sourit en conduisant. Il se remémore le jour où, pour la première fois, il a poussé
Roland dans un établissement où l’on dispense de la tendresse contre quelques billets de cent
balles.
Roland avait l’air penaud et congestionné. Linlin avait appelé une fille :
- je te confie un pote qui a besoin de dérouiller son oiseau suite à une trop longue
abstinence. Occupe toi bien de lui avec un service de première classe !
Alors La fille avait emmené le boucher par le bras dans un obscur escalier. Linlin revoit
Roland se retourner dans sa direction, tout gêné, avec l’air de demander, « je peux ? ». Il avait
fallu l’encourager, « allez laisse toi faire, tu es entre de bonnes mains, c’est une experte !».
Depuis il n’y a plus besoin de le pousser, les deux amis sont devenus des habitués des
établissements à lumière tamisée.
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Les voilà arrivés dans le quartier chaud. Linlin gare son américaine pendant que Roland
trépigne :
- dépêche-toi Linlin, la nuit est courte !
Première maison visitée à Lyon, première tournée et premier racolage. Il s’agit d’une dame
d’un âge avancé et qui fait le maximum pour faire croire le contraire. En jupe moulante, bas
résille et maquillage forcé, elle s’approche du bar, escalade un tabouret, pose la main sur le bras
de Roland et lui sourit de toutes ses dents ou plus exactement de tout son dentier. Elle est très
liante :
- tu m’offres un verre beau gosse ?
Elle doit être aveugle songe Linlin.
- alors mon mignon comment tu me trouves, t’as pas envie de me faire un petit câlin ?
Roland balance un clin d’œil à Linlin et répond :
- eh ben je suis comme qui dirait quelqu’un qui lit la carte devant un grand restaurant
et qui la trouve fort appétissante et qui voudrait bien y goûter !
Il avance une main en direction des nibards de la vieille belle qui se recule en
protestant :
- bas les pattes vieux, faut payer pour toucher la marchandise !
Alors Roland paye et embarque son colis dans les étages.
Plus tard dans la soirée, ils sont dans un autre établissement pour assister à un strip-tease.
Sur scène c'est encore une vieille mais elle est très bien conservée, elle se déloque en deux
temps trois mouvements. Juste le temps d’avaler une coupe ou deux pour nos deux amis et ils
sont vite sollicités par quelques filles vraiment très sympas. Ils choisissent leur partenaire et
montent l'escalier. Arrivés à l’étage, ils entendent parler dans la première pièce dont la porte
est ouverte. Roland jette furtivement un œil et aperçoit une alignée de sacs à main posés sur
une étagère, l’outil de travail de ces dames, l’accessoire indispensable ainsi que deux képis de
policiers qui lui arrachent cette réflexion :
- merde alors vise moi ça, les flics viennent au boxon, on aura tout vu !
Il entend
- bonjour messieurs !
Adressé par un agent assis à une table avec son associé en compagnie du tenancier des
lieux. Ils boivent un café en fumant une clope. Roland décide de les chambrer un peu :
- je sais pas toi, mais moi je passe pas après les flics parce que je pourrais plus bander !
Les deux types rient de la plaisanterie et rassurent :
- on n'est pas clients, on vient juste voir si tout est calme et se réchauffer avec un bon
petit café gentiment offert par la maison !
- on dit ça, on dit ça, parce qu’il y a bien d’autres façons pour se réchauffer ici, pas vrai
les filles ?
Les filles attendent chacune devant une chambre en s’impatientant :
- alors vous venez ? On n’est pas là pour discuter !
Roland :
- c’est sûr et je vais te faire voir ma poulette !
L’une d’entre elles propose :
- une petite partie carrée, ça vous dit ?
Linlin n'a pas envie de partager ses ébats avec Roland :
- ah non, ça je peux pas, voir les roustons de mon pote me couperait les moyens ma
petite !
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Après l’exercice ils redescendent au bar, s'installent confortablement sur des fauteuils
en simili rouge et commandent une bouteille de champagne pour reprendre des forces. Roland
est satisfait :
- je mène deux à un mec !
- attends, la partie n’est pas finie, il doit m’être facile d'égaliser mon pote !
Roland jubile et lorgne les filles dans la salle. Il repère une grosse blonde :
- tiens, si tu veux te faire les muscles celle là fera l’affaire !
Linlin sourit :
- cette grosse cochonne qui exhibe ses jambons est pour le boucher, t’as l'habitude,
la cochonnaille t'en vois tous les jours !
- bien sûr que j’aime ça, même que ton beau frère me le reproche parce qu'il paraît
que c’est pas bon pour mon cholestérol ! Ça me ferait pas de mal de me régimer,
mais si t’en veux pas je vais m’en occuper de la grosse moi ! Je vais ben m’en
débrouiller! Mais faut que je reprenne des forces parce que la bête est fatiguée, chui
pas une carabine à répétition !
La fille ayant remarqué qu’on s’intéressait à elle prend la pose et se gonfle pour se mettre
en valeur comme certains oiseaux pour les parades amoureuses. Roland s’aperçoit alors qu’elle
est bien plus grosse qu’il ne croyait et n’a plus du tout envie de faire mumuse avec ce
mastodonte. Il se ravise donc avec élégance :
- je voudrais ben mais j’peux point, c’est que vois tu ma toute belle, mon toubib m’a
interdit la charcuterie !
Vexée, la rondelette :
- ferme ta gueule, sale plouc, espèce de connard !
Linlin :
- madame a du vocabulaire à ce que je vois, elle appartient au beau monde. Roland,
t’as aucune chance avec madame, t’es pas assez bien !
Elle :
- visez moi cet âne qui veut faire de l’esprit !
Roland :
- mon pote, un âne ? Comment tu peux dire ça, t’en as déjà vu des ânes toi la pute qui
a jamais mis les pieds ailleurs que sur un trottoir pour faire le tapin ? Linlin, si t’avais
un âne, faudrait pas lui demander de lui donner une carotte, car comme elle en a
jamais vu, elle connaîtrait pas l’avant de l’arrière et serait ben capable de lui la foutre
dans le cul tellement qu’elle est conne!
La fille est furieuse, elle se lève, s’approche et crache au visage de Roland qui ne se
démonte pas pour autant. Il s’essuie avec son mouchoir et dit en riant :
- c’est ça ma petite, crache, avec tout ce que tu dois avaler pendant la journée c’est
normal que tu rejettes un peu, ça fait de la place !
Elle lève la main pour gifler mais Roland lui bloque le bras en ordonnant :
- ça suffit, tire toi pouffiasse avant que je me fâche !
La fille pleure, l’incident a rameuté ses copines pour la défendre :
- eh toi le gros dégueulasse, t’as fini ton numéro ? Va voir ailleurs si on y est !
- allons les filles calmez vous, et toi la petite rousse viens t’asseoir à côté de tonton
Roland tu verras comme il est gentil !
- moi ? Ça risque pas, tu me dégoûtes, tu t’es vu ? Jamais je monterai avec un mec
comme toi, tu me fais gerber !
Roland se retourne vers Linlin et dit :
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- tu entends ça ? Allons donc, elles sont toutes pareilles, il suffit de montrer les talbins
et elles s’allongent !
La rousse :
- tu peux aligner tous les billets de la banque de France, avec toi jamais, plutôt crever
que de me faire sauter par un goret comme toi !
- tu as tort parce que je suis un doux du gland moi !
- t’en as pas marre de voir ta tronche de gros dégueulasse dans la glace?
- oh mais c’était pour rire ma petite chatte, allez à la tienne et à celle des autres !
- ouais ? Eh ben moi je trouve que t’es un peu trop porté sur le rire mon gars, faudrait
voir à être un peu triste de temps en temps, histoire de te reposer la connerie ! Crois
moi, ça te ferait le plus grand bien !
Roland rit et commande une autre bouteille, ce qui lui vaut de ne pas être mis dehors
par le patron.
Linlin lève sa coupe en direction d’une tablée de quatre filles :
- à la votre mes toutes belles, à l’amour !
Elles gloussent. L’une d’elles :
- tu y crois à l'amour toi ?
C’est Roland qui répond :
- moi oui, l’amour est un feu qui s’allume dans le pantalon et qui s’éteint sous le jupon,
si tu veux j’ai un joli bijou pour toi ma poulette !
- ah ouais ? Alors ça tombe bien parce que j’ai un bel écrin pour le ranger et j’adore ce
genre de pendentif !
- pendentif mon cul, je suis pas le genre de mec à me pisser sur les pantoufles. Le petit
Roland est tout à fait capable de vous enlever la culotte à toutes les quatre en moins
de temps qu’il vous en faudra pour les remettre. Je vous fais le jeu des courses
landaises mais au lieu d’enlever des cocardes c’est vos slips que j’arrache !
L’atmosphère est à nouveau détendue dans l’établissement. Linlin a remarqué deux
tables occupées par des travailleurs immigrés qui montent à l’étage à tour de rôle. Il lui faut un
certain temps pour comprendre qu’il s’agit de la clientèle d’une seule fille. Il compte, ils sont
neuf. Ces mecs sont de tous les âges, certains très jeunes mais il y en a au moins trois qui doivent
pas être loin de la retraite. Il en repère un qui louche, qui n’a plus de dents, qui n’est pas très
propre, qui regarde sa montre sans arrêt et qui s’impatiente en attendant son tour. Linlin pense
que la fille a du mérite pour faire ça avec de tels types et qu’elle ne vole pas son fric. Lorsque ce
gars redescendra plus personne ne montera. Linlin en déduit que c’était le dernier à passer. A
le voir on comprend pourquoi les autres passent avant lui. Quelques minutes plus tard, Linlin
est étonné de voir descendre une fille d’une grande beauté. Il la suit du regard, elle va au
comptoir, s’allume une cigarette et prend une coupe. Tous ses clients la regardent et parlent à
voix basse en riant. Elle les ignore complètement. Un jeune gars se lève pour aller aux toilettes,
il passe derrière elle et lui met la main au cul, furieuse, elle le gifle violemment. Roland :
- c’est du travail à la chaîne qu’elle fait la petite, c’est dégueulasse, pouah, faudrait me
payer cher pour passer après ces bédouins !
Linlin :
- chut, ferme la, s’ils t’entendent on va passer un sale quart d’heure !
Heureusement Roland a compris et n’insiste pas. Ecœurés par le champagne, ils
passent au whisky. Linlin :
- une boisson de mecs, la préférée des cow-boys, pas vrai Roland ?
Roland s’en fout car au stade où il en est, il avalerait n’importe quoi. Linlin préviendra :
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- faut faire gaffe, c’est du costaud, il faudra pouvoir rentrer tout à l’heure !
Roland est rassuré par le sérieux de son pote. Il imagine la tronche que ferait son beau
frère de gendarme s'il le voyait ici et se demande s'il ne devrait pas l’amener avec eux un de ces
vendredi. Il se ravise rapidement par égard envers sa sœur Bernadette. Il ne veut pas mettre le
feu dans son ménage. Et François, pourquoi pas ? Non, c’est son neveu, le fils de sa sœur, ce
serait pareil et peut-être pire. Bernadette serait certainement plus contrariée au sujet de
François qu’avec Jean-Claude.
Linlin a remarqué que Roland est dans la lune :
- eh tu rêves, à quoi tu penses ?
- à rien, des conneries !
Redescendu sur terre :
- on est bien ici, pas vrai ? Traités comme des coqs en pâte, boisson et petites turlutes,
qu’est-ce que tu veux de mieux. Au fait tu aimes les pipes toi ? Moi j’adore, y paraît
que c’est les femmes mariées qui ont plus de quarante ans et les putes qui les font,
c’est vrai ça ?
Pour toute réponse, Linlin sourit. Roland a envie de parler :
- au fait je t’avais pas dit, tu sais la dernière fois que des filles sont venues chez moi, y
en a une qui est restée jusqu’au matin alors que ses copines sont parties avec toi. Le
matin, au réveil, elle cachait ses nibards avec le drap alors je lui ai fait
remarquer qu’elle avait pas besoin de faire ça vu qu'on avait fait les fous, à poil, toute
la nuit ! Elle a pas aimé, toutes les mêmes, faut pas grand chose pour les contrarier !
Fallait voir la gueule qu’elle tirait ! Mais c’est vrai quoi, la nuit elle fait plein de trucs
avec la lumière et le matin madame a des pudeurs ? Elle s’est fâchée et c’est tant
mieux car j’avais bien compris son manège, elle cherchait à me mettre le grappin
dessus pour se caser, mais je suis pas tombé de la dernière pluie ! Cette gonzesse
avait une sacrée paire de loches, mais les nibards, moi, ça me branche pas plus que
ça ! Pendant la soirée elle m'avait dit en bombant le torse pour bien les mettre en
valeur que c'était ce qu'elle avait de mieux, bof que je lui avais répondu, tu sais j’ai
passé l’âge de téter ! Elle cherchait un compagnon pour ses vieux jours la mignonne,
mais est-ce que j’ai une gueule de compagnon moi ? Elle m’avait pas bien regardé
cette morue, c’est ben toutes les mêmes va ! Au fait tu vas rire, quand je suis monté
avec l’autre tout à l'heure, au moment de la petite toilette de l’oiseau je lui ai dit que
c’était pas la peine parce que j’étais propre comme un sou neuf parce que je m’étais
lavé ce matin les ratiches, le cul et la bite ! Eh ben ça lui a pas plu à cette conne et
elle m’a traité de goujat ! Il aurait p't-être fallu que je dise les dents, l'anus et le
prépuce ? En tout cas elle roule les pelles comme une reine !
Linlin :
- comment tu sais ça, tu as déjà embrassé une reine ?
Roland :
- bien sûr que non, et j'ai pas envie de rouler un patin à la reine d'Angleterre, pouah !
- en principe les putes embrassent pas !
- mais j’ai payé pour ça, et même que ça m'a presque coûté plus cher que pour la
sauter cette pépée ! Mais c’est vrai que ça vaut le coup, c’est meilleur, tu crois pas ?
C’est la totale, sinon c’est comme qui dirait un repas sans entrée !
Linlin :
- une entrée de charcuterie pour le boucher, une bonne salade de langue pas vrai ?
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- Et comment parce que je suis un connaisseur moi, blague à part, on en profite bien
quand on vient ici ! Au fait ton beau frère, tu sais ce qu’il a dit l’autre jour au
Camerlot ?
- non !
- eh ben qu’il serait pas étonné si un jour il devait nous traiter pour une maladie
vénéneuse à cause de nos mauvaises vies !
- c’est pas vénérienne plutôt ?
- p’t-être ben, t’as raison, mais tu sais, moi et la médecine... en tout cas je lui ai dit
que ça craignait rien parce qu'on se désinfectait à l’alcool avec tout ce qu’on avale !
Il a ajouté qu’on pourrait bien attraper une belle cirrhose du foie, quel con ton beauf,
ces toubibs sont tous les mêmes, si on les écoutait y faudrait se mettre à sécher. Plus
d’alcool, de tabac, de nanas et puis quoi encore hein, c’est à croire qu'ils se réservent
tout ça pour eux et qu’ils veulent pas partager ! Mais je déconne, il est bien ton beauf,
c’est un brave type le Charles et je te dis pas avec la Mireille, y doit pas s’ennuyer au
pieu, ah le petit coquin !
Roland regarde son verre vide et tape sur la table pour commander:
- remplissez nos verres parce qu’ils sont aussi secs que les couilles à Taupin !
Le patron s'approche avec une bouteille à la main.
Linlin tend son verre. Roland a repéré un type bizarre dans le fond du café qui observe
les filles avec un air coincé. Il fait du coude à Linlin et éclate de rire :
- regarde l’autre là-bas, une vraie tête de cintré !
Une fille solidement charpentée vient s’asseoir à côté de Roland. Elle lui fait des
œillades et l’aborde :
- tu payes ton verre mon chéri ?
- mais bien sûr que je paye, ici je fais que ça !
Au mot paye, Roland envoie un postillon sur la joue de la fille qui proteste :
- espèce de cochon, tu peux pas faire attention non ?
Elle s’essuie avec des gestes gracieux. Roland :
- oh la la excusez princesse, je l’ai pas fait sans le vouloir !
La princesse fait de gros efforts pour saisir le sens de la remarque de Roland. Il n’en reste
pas là :
- mais dis donc faut pas exagérer, faudrait pas pousser la mémé dans les orties parce
qu’elle a pas de culottes, tu vas faire croire à qui que tu crains un petit postillon alors
que t’as ben reçu pire non, je me trompe ?
Elle éclate de rire en caressant la main de Roland :
- oh le gros cochon, rien qu’à te voir je devine que t’es un gros dégueulasse toi !
Elle lève les bras pour arranger son chignon en arborant deux aisselles abondamment
garnies de grosses touffes noires. Roland fait la même tête que Bernadette Soubirous lorsqu’elle
a vu la Sainte Vierge dans la grotte à Lourdes, mais contrairement à la petite bergère, ses mots
sont :
- oh putain, nom de dieu de nom de dieu, vise moi ça, c’est pas des dessous de bras,
c’est des chattes, oh putain que ça m’excite, oh nom de dieu de bordel de merde !
La fille se marre et le provoque :
- et tu voudrais les bouffer peut-être ?
Roland a un air de gros dégueulasse, celui là même que la fille lui a trouvé il y a quelques
instants. Linlin n’ose pas imaginer la suite, c’est pas vrai ça, non, il ne va tout de même pas...
mais Roland a déjà dit :
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- et comment que je veux, je m’en régale déjà par avance parce que les dessous de
bras de femmes, j’adore ça. La dernière fois que je suis allé au coiffeur, la fille qui m'a
fait le shampooing avait un tablier à manches courtes qui bouffaient et je voyais ses
touffes noires. Vous pouvez pas vous imaginer comme ça me troublait, ça me
chauffait tellement que je sais pas comment j’ai fait pour pas lui mettre la main au
cul à la petite !
La fille insiste :
- pas chiche, t’as rien que la gueule !
Roland :
- combien tu paries ?
Elle :
- moi je parie rien mais ce sera le prix d’une passe !
Tout excité et décidé à relever le défi, il met la main à son portefeuille et pose cent balles
sur la table.
La fille prend le billet et l’enfouit dans son sac. Roland ordonne :
- allez, haut les mains, lève les bras ma petite !
Linlin est sur le cul.
La jeune femme, assise sur la banquette rouge, lève les bras et met ses mains derrière
la nuque. Elle porte une robe rouge à bretelles, les deux grosses touffes noires tranchent sur sa
peau laiteuse. Roland finit son whisky, adresse un coup d’œil à son pote et entreprend la fille. Il
lui lèche copieusement les aisselles en passant de l’une à l’autre. Les poils mouillés collent à la
peau et troublent les témoins de la scène. On ne voit de Roland que la tonsure de son crâne qui
s’active de haut en bas et de droite à gauche. Après une minute ou deux qui paraissent une
éternité pour Linlin, Roland s’arrête, s’essuie la bouche et jubile :
- t’as vu, je l’ai fait, nom de dieu que c’est bon !
la fille se lève en écartant les bras et dit en faisant la grimace :
- je suis toute poisseuse, faut que j’aille me laver, j'en ai la chair de poule ! Celle là on
me l’avait jamais faite, quel dégueulasse ce mec !
De retour, elle commande une bière. Roland :
- tu bois de la pisse ma petite, c’est vrai la bibine me fait penser à ça. Valmont adore
la pisse qui mousse, pas vrai Linlin ?
Le juke-box diffuse un slow langoureux, quelques couples se forment. Roland fait la
moue en s’adressant à Linlin :
- danser j’aime pas, même bourré j’aime pas ça ! Bien sûr que si y faut le faire pour
arriver à sauter une dame et ben je fais un effort, tu me connais ! Mais moi je trouve
ça con la danse, con à chier, c’est une pratique de gonzesses où de pédés, enfin c’est
mon point de vue ! Et toi Linlin, tu danses ?
- pourquoi tu m’invites ?
- oh le con !
Linlin regarde sa montre qui indique quatre heures, il est temps de prendre du soucis. Il
voit double et prévient Roland qu’il devra conduire pour le retour. Ils sont dans la rue, une fille
les a suivis et fait le tour de la voiture. Elle s’extasie :
- quelle belle bagnole tu as Linlin, j’aimerais faire un tour, je te récompenserai, tu
verras, t’auras pas à le regretter !
- je sais mais ça suffit pour aujourd’hui, j’en peux plus, faire des acrobaties sur une
banquette ce sera pour une autre fois ma petite !
La fille insiste :
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- allez Linlin, emmène moi faire un tour dans ton auto, allez dis oui, mon Dieu qu’elle
est belle !
- une autre fois je t’ai dit, je suis crevé, c’est promis on ira faire un tour tous les deux
la prochaine fois. Ma tire aime bien que j’emmène de jolies filles sur ses banquettes
parce que ça lui fera de beaux souvenirs le jour où elle rouillera dans la grange de
ma ferme !
- La fille rit :
- oh chouette, ta bagnole est tellement batte et spacieuse, tu verras je lui en donnerai
des beaux souvenirs moi !
- J’en doute pas ma mignonne !
Linlin se dit que si les voitures pouvaient parler elles en auraient de bien belles à raconter.
Bien des épaves qui pourrissent aujourd'hui dans les casses ont certainement été le le théâtre
de quelques belles parties de jambes en l'air du temps où leurs chromes rutilaient ...
Roland conduit et Linlin est affalé à côté de lui avec les pieds sur le tableau de bord. Pour
se tenir éveillé, Roland a mis l’auto radio plein pot et chante faux. Il parle tout seul maintenant :
- la deuxième, comme elle était roulée quand elle marchait devant moi, ça m’excitait
tu peux pas savoir. J’aime ce moment, dans l’escalier et le couloir, quand tu la suis,
que tu la connais pas et qu'elle te connaît pas, c'est pas le tapis ou la peinture des
murs que tu regardes pas vrai ?
Linlin est aux abonnés absents. Roland poursuit :
- ta petite blondinette avait une gueule de gamine mais une sacrée paire de roberts,
elle était bonne ? Merde répond, elle était bonne ?
Linlin se réveille, il plisse les yeux et fixe la route éclairée par les phares. Il se redresse
d’un coup sur le siège et interroge :
- mais où on est, tu t’es paumé ?
- non j’ai tourné en rond pendant un moment mais maintenant je sais où je suis, c’est
bon je me reconnais, on va reprendre la bonne direction.
Linlin ronchonne, se cale contre la portière, croise les bras et referme les yeux. Roland
rouspète :
- si t’es pas content t’avais qu’à conduire, on aurait pas perdu une demi heure en
tournant en rond!
Blanchet ne chante plus. Il a baissé l’auto radio et jette un œil sur son voisin. Roland est
agacé de voir son pote pioncer alors que lui doit conduire et lutter pour rester éveillé. Il fait
comme si Linlin l’écoutait :
- j'aime pas les mollassonnes, je préfère celles qui bougent. Un copain d'armée
m'avait bien fait marrer, tu sais ce qu'il m'avait raconté ce con ? Qu'il avait une nana
super nerveuse au pieux et qu'elle se tortillait comme un ver sur un hameçon ! Une
vraie pile électrique, tellement excitée qu'il avait peur de se faire électrocuter par la
bite ! Au fait un mec ça tire combien de coups dans sa vie ? Remarque c’est variable
parce que ça dépend du mec et aussi des gonzesses bien sûr. Si c’est de celles qui
ont toujours les cuisses serrées, évidemment c’est pas gagné. Un pote maquignon
m'a dit avoir baisé des milliers de fois dans sa vie mais fait l’amour seulement trois
fois à sa bobonne pour avoir ses trois gosses. C’est un poète ce mec mais c’est un
sacré con en affaires, ah la charogne, il les donne pas ses bêtes, il les aime les fafiots
ce putain de voleur. Il a dû en découdre un paquet de poches de vestons celui là avec
les portefeuilles qu’il y met, faut voir l’épaisseur qu’ils ont à la fin des foires et
marchés. Sa bobonne doit être fortiche en couture avec le nombre de fois qu'elle a
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dû recoudre ses poches, et bonne au lit aussi parce qu’il a ben dit qu’il l’avait sautée
un paquet de fois en dehors des trois coups pour faire ses trois moutards. Ouais
ouais ouais, elle doit pas craindre de faire couiner le sommier celle là non plus,
remarque ben qu’il a dû la faire cocue un paquet de fois aussi parce qu’un
maquignon qui a un gros ... portefeuille ! Ah je t’ai bien eu, tu croyais que j’allais
sortir une cochonnerie, pas vrai ?
Linlin ne croit rien car il dort.
Les huit gros cylindres ronronnent, les kilomètres défilent. Blanchet a remis sa cravate
bien droite en vérifiant dans le rétroviseur. Il se gratte la joue en faisant chanter sa barbe sous
ses ongles. Roland est surpris et s’interroge en plissant le front car c’est fou comme elle a
poussé en une nuit. Il pense que c’est parce qu’il l’a bien arrosée. Il jette un œil à Linlin et
constate que la sienne n'a guère poussé alors qu'il a autant picolé que lui. Le moteur donne
soudain des à-coups. Roland s’inquiète, ses gros yeux roulent alternativement du tableau de
bord à Linlin. Il s’affole, change de vitesse et pompe sur la pédale de l’accélérateur en jurant :
- oh putain de merde, c’est quoi ça, qu’est-ce qu’y a encore, oh nom de dieu de
miladiou, oh bordel de merde mais qu’est-ce qu’elle nous fait celle-là, qu’est-ce
qu’elle a cette garce ?
Linlin s’est réveillé et n’a pas mis longtemps pour comprendre. Il se penche sur le tableau
de bord pour avoir la confirmation de sa petite idée. Il observe l’aiguille de la jauge à essence
et constate qu'elle est à zéro. Linlin :
- ce qu’elle a ? Elle a soif parce qu'elle est à sec tout simplement!
- quoi ? Oh merde c’est pas vrai, y manquait plus que ça !
C'est au point mort que les deux compères arrivent à la station service du Pertuiset.
Roland baisse sa vitre et lit la pancarte qui est apposée sur la pompe :
- ouverture à 6 heures 30, oh putain y va falloir attendre une heure, tu te rends
compte ? Bon Dieu de merde mais tu peux pas y foutre de l’essence dans ton char
quand on part en virée, merde c’est pas compliqué de faire le plein, même une
bonne femme y penserait ! Résultat des courses on est coincés là pendant une heure
alors que je dois bosser ce matin, putain je vais être frais !
- t’as qu’a pioncer au lieu de pleurnicher, je conduirai pour finir le trajet et ta comédie
ça sert à rien sinon à commencer sérieusement à me les gonfler ! De l’essence, il y
en avait assez pour faire le voyage, c’est de ta faute pauvre con, t’avais qu’à pas te
paumer dans Lyon et mettre une plombe pour trouver la sortie !
Roland remonte le col de sa veste et le tient fermement serré avec ses grosses pognes
de boucher. Il se met en boule sur le siège passager et ferme les yeux. Il râle :
- et merde t’avais qu’à pas être bourré et t’aurais conduit gros malin, on serait rendus
à l’heure qu’il est ! Allez bonne nuit camarade, oh putain qu'il fait froid, comment tu
peux pioncer dans un frigo ?
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Linlin est vite en forme après un ou deux canons de blanc. Il chante et déconne auprès
des premiers clients venus chercher leur journal. Une pêche d’enfer, il faut rallumer le four tant
qu’il est chaud...
Roland boit un au café, il est blême, presque vert avec le regard dans le vague. Il va
devoir supporter le regard de ses parents et de sa sœur tout à l’heure au magasin. Ils ne lui
diront rien mais leur silence en dira long sur ce qu'ils pensent et ça le fait chier rien que d’y
penser. Roland ne supportera pas, alors il gueulera, « quoi, qu’est-ce qui va pas, eh ouais j’ai fait
la bringue, merde j’ai pas le droit p’t-être, faut que je vous demande la permission ? Je vous
signale que je suis plus un gamin alors je fais ce que je veux ! ». C’est comme ça à chaque fois
et ça l’emmerde pas possible. Roland va devoir bosser et tenir jusqu’à midi pour enfin aller
dormir sans bouffer. Il tombera dans son lit comme une masse et restera dans le coma tout
l'après-midi. Roland se décide et tape sur le comptoir :
- bon allez j’y vais, c’est l’heure !
Linlin osera :
- tu crois ? C’est bizarre, j’ai pas entendu sonner le réveil !
- c’est ça connard fais le mariole, on voit bien que c’est pas toi qui doit tenir une
journée de boulot !
- comme je te plains mon pauvre Roland, promis je penserai bien à toi !
- chante beau merle, espèce de salopard !
Roland s’est mis en route pour rejoindre son magasin. Linlin rit, écluse un dernier petit
blanc et rentre chez lui. Il pourra dormir jusqu’au soir, personne ne l’attend. Ses dogues lui
feront la fête, il les nourrira, donnera un coup d’œil aux chevaux dans les box puis se glissera
dans les draps, satisfait, assommé de fatigue et d’alcool. Diên Biên et Biên Phu veilleront au pied
du lit sur le sommeil de leur maître.
Ce matin, la mère de Roland a téléphoné à Damas car Lulu est malade. Le fils de Roland
est élevé par ses grands parents qui occupent l’appartement situé au dessus de la boucherie.
La vieille femme sermonne Roland :
- heureusement que ton père et moi sommes encore de ce monde sinon ce pauvre
petit qu’est-ce qu’il deviendrait, tu serais incapable de t’en occuper avec la vie que
tu mènes. Heureusement qu’il y a ta sœur, ça me rassure car je sais qu’elle s’en
occuperait bien s’il nous arrivait malheur. C’est une brave fille Bernadette, c’est au
moins ça de bien dans la famille, Dieu merci elle est pas comme son frère. Lulu a fait
la comédie toute la nuit !
Roland trouve malin de faire de l’esprit :
- son père aussi, tel père tel fils, bon sang ne saurait mentir !
- tu vas te taire oui, tu devrais avoir honte père indigne ! Il a toussé toute la nuit ce
pauvre petit avec de la fièvre, et où était son père pendant ce temps ? Je vous le
donne en mille, chez les filles pardi, oh mon Dieu quelle horreur !
Roland ne répond pas, tête basse, il découpe, désosse et prépare les commandes avec,
en prime, un mal de crâne carabiné.
Charles arrive, dit bonjour et, à la vue de la tête de Roland :
- dans ton cas l’aspirine est encore ce qu’il y a de mieux, tu as encore fait des tiennes
cette nuit, la gueule de bois est une excellente punition pour ceux qui ne savent pas
se tenir, et je ne crois pas me tromper en soupçonnant que mon beau frère était
dans le coup, pas vrai ?
La mère de Roland fulmine :
- sauf votre respect docteur, ce Linlin a une bien mauvaise influence sur Roland !
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Le soir, après quelques heures de repos, Linlin et Roland se retrouvent au Camerlot, avec
comme toujours, quelques mètres qui les séparent. A les voir ainsi qui pourrait deviner qu’ils
ont été comme deux larrons en foire la nuit passée. Linlin est seul à côté du poêle avec, pour
toute compagnie, son pot de rouge. Roland est à la grande table avec Mr Mercier, Sansonnet,
Escudet, le pharmacien et la boulange Robert Verdier. Valmont viendra plus tard à la fermeture
de son cabinet. Damas fait son entrée et échange quelques mots avec Linlin. Il rejoint ses
collègues et tire une chaise. Le comptoir soutient quatre types fatigués. Maurice s’active,
secondé par Lucie coiffée de frais. Sultan a décidé d’hiberner sous le billard.
Charles observe Roland en souriant :
- t’as une sale tête mon vieux, voilà ce que c’est de faire des folies de son corps !
Roland :
- ouais ça me force le pneu, je tourne au café bien serré et quand je vois l’autre zig
avec son pinard, ça me retourne les entrailles !
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Linlin :
- tu ferais mieux de faire comme moi, c’est un bon produit le vin, c’est naturel, ça
conserve, ça rend aimable et joli, ça ne peut que te faire du bien mon vieux parce
que question beauté t’es pas gâté !
Roland :
- je vais vous étonner mais j’ai pas toujours été moche, j'étais bel homme même, bien
sur moi et bien dans ma tête. Avec ma jolie petite femme nous formions un beau
couple. Eh oui, demande à ceux qui se souviennent et tu verras, c’est pas si vieux
d’ailleurs, ça remonte à quoi, quinze ans ? Ouais c’est la vie qui m’a rendu comme je
suis, c’est depuis la mort de ma femme !
Il caresse le bord de sa tasse. Les lendemains de virées avec Linlin il souffre toujours de
ses écarts de conduite, ça lui donne le blues. Roland devient attendrissant et sympathique à
ceux qui le voient d’ordinaire uniquement comme un goujat irascible. Les yeux dans le vague, il
poursuit :
- mais c’est fini, elle n’est plus là, c’était la plus jolie fille de Saint-Nirols. J’avais de
beaux cheveux bouclés en ce temps là ! Putain de sales boches qui ont tout bousillé,
c’est à partir de là que j’ai changé et que je me suis laissé aller. Je me suis aigri, j’avais
pas ce sale caractère avant cette saloperie de guerre !
Linlin rit :
- si tu le reconnais... mais dis donc ça te vaut rien de faire la bringue, ça te fout le
bourdon !
Damas commande un double whisky à Lucie. Sacré Charles, alors lui il peut rester des
semaines sans avaler la moindre goutte d’alcool et puis un jour, allez savoir pourquoi, il va se
mettre à picoler sans retenue et faire dire à certains que c’est pas raisonnable pour un médecin
de boire comme ça. Il peut tout avaler et faire des mélanges assassins qui ne semblent pas avoir
le moindre effet sur lui. Charles a toujours un comportement correct, n'a jamais une démarche
mal assurée ni rien dans le regard qui puisse trahir ses excès. A Saint-Nirols personne ne l’a vu
ivre une seule fois. C’est un phénomène parce qu’à l’occasion de certaines fêtes on l’a vu boire
énormément.
A son cabinet il recommande la modération aux alcooliques notoires tout en les mettant
à l’aise. Il ne les juge jamais sévèrement et n’ont pas le sentiment désagréable d’être traités
comme des gosses que l'on sermonne quand ils ont fait des bêtises. L’alcoolique n’aime pas être
démasqué, il n’admet pas son état et se cache la vérité. Il boit avec des amis en trinquant à leur
santé, il a beaucoup d’amis, il y a beaucoup de bistrots et il ne boit qu'un verre à la fois. Celui
qui boit seul le fait avec le regard dans le vague, il n'est pas là, il est ailleurs. Les cafés sont sur
son chemin et son chemin passe par les cafés. Il s’y perd, s’y noie et s'y ennuie en espérant des
jours meilleurs. Le lent processus de délabrement physique et psychique croît au rythme des
jours qui passent, se suivent et se ressemblent.
Charles est un médecin que les poivrots aiment bien et ne craignent pas. Un médecin
qui ne leur parle pas d’alcoolisme, un médecin qui ne dit pas ce qu’ils ne veulent pas entendre,
ce qu’ils n’aiment pas entendre. Comme tous les villages de France Saint-Nirols a ses buveurs
excessifs. Comme tous les médecins de France Charles en voit en consultation. Ils font partie de
sa clientèle et font de leur vie ce qu’ils veulent bien en faire car Charles a compris depuis
longtemps que leur faire la morale serait aussi utile que de pisser dans un violon. Charles étant
un mélomane nourrissant une grande passion pour les orchestres philharmoniques, l’image
d’un violon subissant un tel outrage lui serait insupportable.
Charles sirote son whisky en jouant avec le glaçon. Il interroge Roland :
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descendent des sacs de sable posés sur les wagons plats en protection des
mitrailleuses et qu’ils en déversent pour permettre la reprise de la marche du train.
Le chauffeur est prudemment remonté dans la locomotive en jetant de furtifs coups
d’œil en haut de la saignée. Une cinquantaine de fridolins sont descendus du train
avec des sacs et se sont employés à déverser un filet de sable sur chaque rail. On a
ouvert le feu, on était une quarantaine d'hommes répartis en hauteur de chaque
côté du train. Les mitrailleuses ont été neutralisées de suite, ça canardait sec, on
arrosait à droite et à gauche, une giclée par ci et une autre par là. Les schleus
couraient dans tous les sens et se jetaient sous les wagons pour se protéger. On avait
laissé tourner les moteurs des voitures, ma femme était au volant d’une traction. Ce
qui n’était pas prévu et que la résistance ignorait, c’est que le convoi était suivi par
un autre, un convoi routier qui a été informé de l’attaque, par qui ? On ne l’a jamais
su. Est-ce les coups de feu qui les ont avertis ou un sale collabo ? Toujours est-il qu’on
a vu rappliquer sur le chemin deux autos mitrailleuses et quatre camions remplis de
boches. Il a fallu déguerpir illico, j’ai vu des gars tomber sous les balles des frisés. J’ai
sauté avec deux compagnons dans la bagnole que ma femme conduisait et elle a
démarré sur les chapeaux de roues. La vitre arrière a volé en éclats et la voiture a
ralenti, ma femme a réussi à faire trois cent mètres avant de s’arrêter, j'ai compris,
un gars a pris sa place au volant, je l’ai tirée sur mon siège et elle est morte dans mes
bras. Elle avait pris une balle dans le dos. On a réussi à fuir, j’ai ramené le corps de
ma femme chez moi et j'ai rejoint le camp du maquis pour préparer la suite du travail.
C’est Sansonnet qui poursuit l’histoire à présent :
- je n’avais pas été désigné pour participer à l’attaque du train. J’étais chargé des
vacations radio pour tout le réseau, d’autres groupes se tenaient prêts pour
poursuivre le harcèlement de la colonne allemande. Vers les dix sept heures des
bruits de sirènes ont retenti dans Saint-Nirols et ont paniqué la population. Des autos
mitrailleuses et camions allemands stationnaient sur la place. Des side-cars
traversaient le village à toute allure et des cris et des hurlements s’élevaient dans les
rues, les boches étaient fous furieux. Une auto mitrailleuse est montée à l’hôpital.
Un officier allemand accompagné de soldats est entré dans le hall, le docteur
Mercier a été appelé, n’est-ce pas docteur ?
- oui oui, je me souviens de cet homme, un capitaine blessé à l’épaule. Je lui ai extrait
une balle, fait un pansement et mis le bras en écharpe. Il n’a pas voulu d’anesthésie,
plutôt coriace le bonhomme. Il a mis sa vareuse sur les épaules et m’a ordonné de
le suivre jusqu’à la gare. Le train est arrivé à ce moment, des hommes hurlaient, un
vent de panique soufflait parmi les hommes qui couraient de partout. Il y avait des
blessés, des infirmiers et un docteur allemand s’en occupaient. On m’a ordonné de
les aider, je n’avais pas le choix.
Sansonnet reprend la parole :
- dans la cabine de la locomotive deux soldats tenaient en respect l’équipe de
conduite. J’ai compris que les boches avaient deviné que les deux gars étaient dans
le coup pour l’attaque. Je ne donnais pas cher de leur peau, ils ne devaient d’avoir la
vie sauve que parce qu’ils étaient indispensables aux fridolins pour la conduite du
train. Ils étaient en sursis jusqu’au terminus du convoi, je voyais deux fusillés en
attente d’exécution, je les plaignais. Un camion est arrivé, des gardes ont tombé la
ridelle et jappé des ordres pour descendre des blessés sur des brancards. Il régnait
autour du train une pagaille indescriptible, ça hurlait de partout et courait dans tous
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les sens. Tout le quartier était bouclé, les gens qui s’approchaient pour voir étaient
immédiatement rassemblés sur les quais marchandises par les boches. Des
ambulances militaires sont arrivées toutes sirènes hurlantes suivies par des camions.
A la vue de leurs occupants la population présente a été terrorisée car il s’agissait
d’une section S.S. A sa tête, un officier hautain en uniforme noir et brassard rouge à
croix gammée portant des bottes au brillant recouvert de poussière. Un grand blond
sous une casquette dont la visière masquait à moitié des lunettes de soleil aux verres
ronds. Une sale gueule à la mâchoire carrée et aux lèvres pincées. Sa voiture est allée
directement à la mairie. A l'époque, le maire c'était le père Souriceau, il a été sorti
sans ménagement et a reçu l’ordre de l’officier nazi de faire rassembler la population
à la gare. Le garde champêtre a été réquisitionné avec son tambour. D’une main
tremblante le maire a griffonné un message sur une feuille qu’il a remise au garde
qui, embarqué dans la voiture décapotable de l’officier nazi, a entrepris le tour du
village suivi par un camion plein de soldats. L'auto s'arrêtait dans chaque quartier, le
garde municipal faisait un roulement de tambour et lisait, « avis à la population, sur
ordre du capitaine commandant le détachement de l’armée d'occupation allemande,
la population doit se rassembler sur la grande place du village ! » il ponctuait par un
second roulement de tambour. Les soldats descendaient du camion et investissaient
les maisons pour en sortir les occupants manu militari. Dans les rues des files de
gens terrorisés se formaient, puis, encadrées par des soldats, s’acheminaient vers la
grande place qui allait contenir toute la population valide de Saint-Nirols. L’officier,
debout dans son auto, bras croisés, dévisageait la foule anxieuse et silencieuse. C’est
une colonne surveillée par des sbires armés et assistés de chiens féroces qui a pris
la direction de la gare pour se retrouver sur les quais marchandises. Les corps de
huit soldats allemands tués lors de l’attaque du train étaient alignés face à la
population minée par la peur à l’idée des représailles que cela allait entraîner. Les
gendarmes du village et la milice venue de je ne sais où étaient aux premières loges,
ça valait pas cher ces gens là. Un vieil homme s’est penché vers moi et m’a
murmuré, « ils vont prendre des otages et les fusiller, c’est sûr qu’on va pas y couper,
c’est la faute à la résistance, ils sont fous de s’en prendre à l’occupant, c'est les plus
forts, il faut savoir accepter la défaite, c'est la faute à ce de Gaulle qui joue le héros
mais qui craint rien parce qu'il est bien planqué en Angleterre ! ». A cet instant, au
lieu de fermer le caquet de ce vieil imbécile, je me suis remémoré ce que j’avais lu
dans une revue, à savoir que les fusillés meurent sans entendre le tir des armes parce
qu’ils sont morts avant. Cela m'a rassuré, c’est bizarre non ? Et je faisais les calculs
dans ma tête. L’instituteur résistant que j’étais savait que la vitesse initiale d'une
balle à la sortie du canon était approximativement de sept cent mètres par seconde
et que celle du son est de trois cent trente mètres et des poussières à la seconde. La
balle allant plus de deux fois plus vite que la propagation du son et vu que le peloton
d’exécution est à dix mètres, on meurt sans entendre les détonations. Je suis alors
reparti dans d’autres calculs, de probabilités cette fois, afin de me donner des raisons
d’espérer. On est combien ici, cinq cent, huit cent et peut-être bien mille ? Il y a
combien d’habitants à Saint-Nirols ? J’ai honte, moi l’instituteur je ne sais pas ça, j’ai
oublié, alors je me trouve plein d’excuses, le choc de la situation, la chaleur, c’est ça,
c’est certainement la chaleur mais pas la peur, allons donc, la peur ? Moi ? Et puis
tout le monde n’est pas ici, il en manque bien la moitié avec les trop vieux, les
malades, les prisonniers en captivité en Allemagne et tous les trouillards qui ont dû
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se cacher dans les caves et les greniers. Ils n’ont pas de quoi être fiers ceux là, ah ils
sont beaux, quels héros. Mais revenons à nos moutons, je vais prendre disons cinq
cent pour voir, comme cela avec ce chiffre c’est plus risqué pour moi. Les boches ont
huit tués, combien d’otages vont-ils prendre par tué... pas dix.... non, quand même
pas, faut pas pousser ! Disons cinq, allez marchons pour cinq, donc cinq fois huit ça
fait quarante, alors cinq cent moins quarante fait quatre cent soixante. Ça serait bien
le diable si j’avais pas la veine de me trouver parmi ceux là ! J’étais fou, c’est cela,
complètement fou. Je me foutais des autres, il n’y avait que moi qui comptais, je me
suis écœuré, j’ai eu envie de me désigner pour me punir de mes sales calculs et ainsi
devenir un héros. A côté de moi j’ai reconnu un maquisard et cela m’a stoppé dans
mes intentions, je ne pouvais détacher mon regard de son visage à la mâchoire
crispée. Il bouillait de rage et de haine envers les verts de gris. J'ai cru un instant qu’il
allait faire une connerie alors j’ai posé ma main sur son épaule, il m’a regardé d’un
air étonné et m’a reconnu. Il m’a chuchoté qu’il en voulait à leurs informateurs de
n’avoir pas su qu’une colonne S.S suivait le train par la route, quelle bourde, quelle
connerie, qu’il ne savait pas combien de gars de la résistance étaient tombés
pendant l’attaque, que si cela s’était déroulé comme prévu les schleus auraient
morflé vilain et que même s’ils avaient réussi à passer la Roche on les aurait eus plus
loin, on les aurait stoppés, et que bon Dieu, au lieu de cela, on en était arrivés à ce
fiasco, à ce qui se passait là devant nous, et que c’était pas possible tout ça. Toute
cette foule silencieuse rassemblée là et gardée par des hommes casqués, bottés et
armés, en attente du sort qui lui était réservé, avait tout d’une scène surréaliste.
Face à nous, des soldats avec des chiens qui nous regardaient comme si nous étions
du bétail, cela m’humiliait d’être tenu en respect par ces boches et leurs clébards
féroces. Il faisait une chaleur étouffante sur les quais en cette fin de journée de juin.
L’odeur de créosote du traitement des poteaux de lignes électriques empilés derrière
nous en attente d’expédition rendait l’air irrespirable et ajoutait à la sensation
d’oppression. Nous sommes restés là immobiles un temps suffisamment long pour
nous paraître une éternité. Deux camions sont arrivés en soulevant la poussière du
chemin entre les voies du faisceau de triage. Ils ont manœuvré pour se présenter
ridelles face à la foule. Les portières ont claqué, des hommes sont descendus, les
bâches ont été relevées et dix corps ont été jetés sur les pavés devant l’officier S.S.
Mon voisin a été secoué par un spasme nerveux en reconnaissant les corps sans vie
de ses compagnons. L’officier nazi faisait les cent pas avec les mains dans le dos. Le
maquisard a soufflé en serrant les dents, « oh putain, c’est pas vrai ça, ah les salauds,
ils le payeront ! ». Il n’a rien rajouté car des cris et des hurlements dans le second
camion ont précédé l’ouverture de la ridelle. Des soldats armés de MP 40
encadraient l’arrière du bahut d’où l’on a vu descendre six hommes aux mains liées.
Deux étaient blessés, un au bras, l’autre à la jambe. J’ai entendu dire à mon
voisin, « oh merde ! ». L’officier nazi continuait à faire les cent pas en nous toisant
avec un air de mépris. Il avait un chien qui le suivait collé à ses jambes,
manifestement bien dressé, comme le tien Maurice !
Cette réflexion surprend tout le monde, surtout Maurice qui ne sait pas si c’est sérieux
ou une moquerie. Sansonnet poursuit :
- Le S.S s’est approché de la grue de chargement sur le quai et nous a dit, « vous allez
voir ce que l’on fait aux terroristes qui abattent lâchement des soldats allemands ! ».
Il a donné des ordres, des hommes ont examiné la grue, bricolé des manettes et ont
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ordre et a essuyé un nouveau refus. Avec un rictus de mépris au coin des lèvres, sans
un mot, le S.S a ressorti son pistolet et a tiré une balle dans la tête de celui qui avait
osé le narguer. Le cheminot s’est écroulé sur les pavés pendant que la douille n‘en
finissait pas de rebondir en chantant. Les collègues de la victime étaient verts de
peur et la foule horrifiée. Le sadique s’est approché du rang et, en souriant, a
annoncé, « au suivant de ces messieurs ! ». Le chien fixait les malheureux en
grognant et en montrant les crocs. Le maître passait lentement devant chacun d’eux
en posant un regard assassin sur les visages baissés et livides. Il n’a pas eu à en
désigner un autre, le chef de service portant une casquette blanche est
spontanément sorti du rang pour se diriger vers la rame. Il a actionné une tirette sur
chaque wagon, on pouvait entendre un bruit d’échappement d’air, les sabots de
freins se sont écartés des roues et la rame a été totalement desserrée. Tête baissée,
il a rejoint sa place dans le rang en passant tout près du corps de son collègue qui
gisait recroquevillé, la tête baignant dans une flaque de sang. L’auto mitrailleuse a
été redémarrée et s’est appuyée à l'arrière de la rame. Elle a poussé, les wagons se
sont entre-choqués avec un épouvantable vacarme de ferraille, les manilles jouaient,
se tendaient et se détendaient en claquant, la rame avançait en grinçant. L’auto
mitrailleuse s’est arrêtée et les wagons ont continué à rouler. Les rails et les bandages
des roues jouaient une lancinante complainte métallique qui s’est achevée par un
choc effroyable contre le butoir. Des nuages de poussières se sont élevés sur les
plateaux des wagons dans un tonnerre de bois et de fer, la rame a reculé avec des
soubresauts ponctués par les claquements des manilles. La foule a sursauté à la
terrible secousse. Les nazis étaient satisfaits, ils jubilaient de plaisir avant le jeu
diabolique auquel ils allaient se livrer. Le blessé au bras a été amené avec un autre
prisonnier jusqu’au butoir sur lequel ils ont été attachés debout, face aux wagons,
dos contre la traverse rouge, sur les marques noires laissées par la graisse des
tampons. Les pauvres gars ficelés sur le butoir tout à l’extrémité de la voie de service
étaient blêmes et en sueur, la foule assistait impuissante à cette scène insoutenable
en retenant son souffle. Des murmures se sont élevés lorsque le véhicule militaire a
repris position derrière les wagons en attente de l’ordre. L'officier a fait un geste de
la main, le moteur s’est emballé et les wagons se sont élancés sur leurs proies. La
foule était glacée par l’horreur, des femmes s’évanouissaient, les spectateurs
baissaient la tête en fermant les yeux, certains se bouchaient les oreilles, incapables
de regarder, d’entendre et de supporter une telle monstruosité. Au choc final, la
terre a tremblé, la foule a tressailli, les cœurs se sont affolés, des pleurs, des cris et
des hurlements ont fusé. Les nazis ont beaucoup ri à la vue des deux corps
écrabouillés qui pendaient au butoir. Les deux cadavres ont été détachés et se sont
écroulés sur la voie. Les trois derniers maquisards ont été amenés pour la poursuite
des exécutions. L’officier, pour ne rien manquer du magnifique spectacle, se tenait
tout près du butoir, bras croisés, jambes écartées avec son chien couché à ses pieds.
Deux prisonniers ont été attachés dos à dos et fixés au butoir, le troisième pleurait,
c’était un tout jeune gars de dix sept ans. Il s’est retrouvé ficelé à l’autre extrémité
de la pièce de bois. Pour aller plus vite, les boches allaient faire passer les trois à la
fois. Les deux gars qui faisaient face aux wagons fermaient les yeux pour ne pas voir
les tampons et les corps de leurs camarades étendus à leurs pieds. Celui qui tournait
le dos à la scène regardait le ciel bleu en ce chaud après-midi de Juin. La rame a été
reculée très loin cette fois. A l’ordre, l’auto mitrailleuse a élancé très fort le mortel
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convoi puis s’est arrêtée. Le sinistre chant des roues sur les rails rouillés a
accompagné les wagons jusqu’au point d’impact. La formidable compression a
éclaté les poitrines, les trois têtes se sont sèchement levées sous la secousse puis
sont mollement retombées. C’était fini, des ordres fusaient, les nazis couraient vers
le train et les camions. Le jeu était terminé, la foule sentait la terre se dérober sous
ses pieds, la mort était passée sur Saint-Nirols. Les allemands ont emmené leurs
morts, le dernier side-car a quitté la gare. Le long coup de sifflet du train qui allait
continuer sa route a déchiré l’air et fait un trou dans le ventre de la population. Il a
fallu un certain temps aux gens pour oser bouger et réaliser qu'ils n'avaient pas rêvé.
Une foule hébétée regardait la grue qui soutenait toujours un pendu dans les airs, le
corps couché sur le pavé et les cinq autres écrasés au butoir. Plus de gendarmes et
de miliciens, envolés les sales oiseaux.
Blanchet est tendu, livide, il récupère à la cuillère un peu de sucre non dissout au fond
de sa tasse vide et le porte à sa bouche, fait une ou deux sucions en claquant sa langue puis il
soupire :
- ah les vaches, ils l’ont payé, on était renseignés sur ce qu’ils avaient fait à Saint-Nirols,
je peux dire que j’ai eu la main lourde avec ma Sten, et c'est avec plaisir que j’en ai
plombé un paquet de ces salauds. Le train a été stoppé au milieu du viaduc de
Pontempeyrat et toute la colonne a été neutralisée. Les boches se sont rendus, ils
avaient peur de sauter et de faire le grand plongeon, le pont était miné, ils n’ont pas
insisté les frisés. Le salaud d’officier S.S avait pris une bonne rafale dans le bide, il a
crevé devant nous comme une bête, ça nous faisait vachement plaisir de le voir se
tortiller sur le ballast, il avait perdu de sa superbe, une larve que c’était, un gars a
voulu l’achever, on s’y est opposés pour qu’il en chie jusqu’au bout ce salopard, cette
ordure, ça a pas été très long pour qu’il y passe et c’était bien dommage. Les
obsèques de ma femme ont eu lieu deux jours plus tard. Je l’ai vengée avant qu’elle
soit dans le trou ma petite femme, l’église était pleine à craquer. Au cimetière il y a
eu une haie d’honneur devant son cercueil et une salve a été tirée par les maquis.
Ça a été un grand fait d’arme pour la résistance que la neutralisation de cette
colonne allemande. Mais ce que l’on sait moins, c’est l’accident survenu à Saint-
Nirols après ces faits.
Sansonnet opine du bonnet, le pharmacien fronce les sourcils en interrogeant du
regard les occupants de la grande table. Roland :
- ah vous voyez, vous savez pas !
- j’avoue que non, mais je vous en prie, racontez !
Roland sort ses cigarettes, en prend une et fait le geste d’en proposer à son auditoire. Il
remue la tête de déplaisir en voyant trop de mains s'avancer en direction de son paquet. Pour
se faire pardonner, Escudet offre à Roland la flamme de son briquet. Cigarette au bout des lèvres,
Roland étire le cou, avance une main pour protéger la flamme et tire quelques petites bouffées
en guettant les premières fumées. Mr Mercier engage la cibiche généreusement offerte par
Roland à l’extrémité de son fume cigarette noir à bague dorée. Il sort une petite boite
d’allumettes de la poche de son gilet et la secoue pour en évaluer le contenu, il jette un œil au
motif du beau dessin qui orne la boite, pousse délicatement d’un doigt le tiroir, en extrait une
allumette qu’il gratte avec application sur le frottoir. Il adore le bruit de raclement de la tête
rouge sur l’abrasif et celui du petit souffle au moment de l’embrasement. Ensuite il y a la fumée,
les couleurs vives et riches de la flamme, du blanc, bleu, rose, rouge, orange, jaune et enfin
l’odeur de soufre. Mercier accomplit un rituel dont il vit intensément chaque étape. Gestes
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insignifiants et d’une banale simplicité pour tous mais qui revêtent un caractère intensément
sensuel pour lui. Il tient l’allumette par son extrémité, attend que la flamme soit bien stabilisée,
puis doucement l’approche par dessous en commençant très bas et en remontant tout
doucement, bien à l’aplomb du bout de la cigarette qui est très loin de sa bouche car fichée tout
au bout du fume cigarette qu’il s’efforce de garder à l’horizontale tout en aspirant doucement.
Pour cela il le tient gracieusement entre le pouce et l’index en levant le petit doigt. Tant de
méticulosité et de précision au service d’un jeu, celui de déceler les signes avant-coureurs de
l’allumage imminent par le bruit du tabac sous la chaleur, la première lueur, la première fumée,
essayer d’allumer le plus bas possible, battre son record. C’est le challenge de Mercier, ses petits
jeux olympiques, son attention est totalement axée sur ses gestes précis. Un moment intense
qui lui procure beaucoup de plaisir. Il ne comprend pas pourquoi tant de gens font comme
Roland pour allumer leur cigarette. Il trouve navrant qu’ils ne discernent pas toute la richesse
sensuelle d’un tel acte et qu’ils le bâclent systématiquement, le banalisent en l’expédiant trop
rapidement. Et que dire du fait qu’ils ont tous ce geste stupide de protéger leur flamme par une
ou deux mains qu’ils placent en écran d’un vent qui n’existe pas quand ils sont bien à l’abri
comme ici, au Camerlot. Mr Mercier a souvent posé la question et il se la pose toujours car la
seule réponse qu’on lui a fait a été, « ah bon, oui c’est bizarre ça, c’est vrai ! » mais ils ne se sont
pas débarrassés pour autant de ce geste inutile alors il ne comprend toujours pas Mr Mercier.
Les cigarettes sont allumées depuis longtemps maintenant tout autour de la table, mais
Roland n’a toujours pas répondu à la demande du pharmacien qui s’impatiente :
- alors, vous racontez oui ou non ?
- oui ça vient, minute papillon, y a pas le feu non ? Merde quoi, bon, où j’en étais moi ?
Ah oui, les maquisards ont défilé sur la place de Saint-Nirols pour fêter leur victoire
sur les boches bien que la guerre soit loin d'être terminée. Moi j’avais pas le cœur à
ça à cause de ma femme. On leur a piqué leurs armes aux frisés, une bonne prise,
les jeunes gars étaient fous de joie, entassés dans les voitures et sur les plateaux des
camions ils tiraient des rafales en l’air pour s’amuser. Les chefs avaient beau les
engueuler en leur disant qu’il fallait garder les balles pour les schleus, il y avait pas
moyen, ils continuaient toujours ces petits cons. La foule était rassemblée autour de
la place et applaudissait les héros. Une femme, sur le trottoir en face du bassin, a
ressenti un petit choc sur son épaule, suivi d’un autre comme si on lui versait
quelque chose dessus. Elle a porté sa main sur son épaule, et, horrifiée, a constaté
qu’il s’agissait de sang. Elle a hurlé en faisant un bond en avant, a levé la tête pour
voir ce qui se passait. Une femme était affalée sur le rebord de sa fenêtre au dernier
étage de l'immeuble avec les bras et la tête qui pendaient dans le vide. Une flaque
de sang se formait sur le trottoir. Une balle perdue l’avait touchée en pleine tête.
Quelle connerie, quelle bourde, je vous dis pas le froid que ça a jeté sur la fête, ça a
été fini, comme si ce que les boches avaient fait ne suffisait pas, il y avait bien besoin
de ça. On n'a pas su qui était le fautif, mais à quoi bon, c’était un accident tout ce qui
a de plus con. C’est bizarre mais peu de gens connaissent cet événement pourtant
c’est pas banal, pas vrai Linlin ?
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ignoraient et ont toujours du mal à reconnaître les faits malgré les preuves des
atrocités. Allons donc, si cela devait se reproduire cela se déroulerait de la même
manière. Oui, aujourd'hui ces idées sont toujours là mais elles ne bénéficient plus
des moyens de propagande. Le peuple allemand a surtout changé aux premiers
revers militaires. A l’époque de leur écrasante supériorité ils applaudissaient aux
conquêtes de territoires et de pays, toujours plus sans aucune concession. Tant pis
pour les faibles et les opprimés, n’oubliez pas que la population allemande était à
plus de 90% derrière Hitler et les nazis, « le fanatisme est la seule forme de volonté
que l'on puisse insuffler aux faibles et aux timides », c’est de Nietzsche !
Linlin finit son verre et le remplit. Il ne se taira pas :
- l’été, sur l’autoroute, on ne voit que des phares blancs en direction du midi. Les
boches aiment bien la France parce qu'ils sont venus plusieurs fois chez nous, en
1870, 1914 et 1939, faut croire qu’ils s'y trouvent bien puisqu’ils s’y sont invités à
trois reprises !
Damas regarde Linlin d’un œil réprobateur. Linlin poursuit :
- Et les camps, comment une telle entreprise de destruction humaine a-t-elle pu se
mettre en place avec une organisation élaborée par des gens intelligents, cultivés,
civilisés et tout cela au service d’une énorme machine à broyer une communauté. Il
est simpliste et idiot de dire aujourd'hui que les horreurs ont été planifiées et
commises par de sinistres crétins, des monstres abjectes, incultes et cruels, des gens
dénués d'intelligence et de culture. Ben voyons, en fait si l'on y regarde d'un peu
plus près, que voit-on ? Par exemple lors de la conférence de Wannsee qui avait
pour but de mettre en place la solution finale, il se trouvait huit détenteurs de
doctorats parmi les quinze personnes présentes et l'organisateur de cette réunion
était un certain Reinhart Heydrich, un tout proche d'Hitler, pilote d'avion, joueur de
violon et escrimeur. Ce n'est pas vraiment le profil de pauvres types et d'abrutis
dégénérés mais plutôt celui de gens possédant titres et capacités de valeurs, on a
vraiment à faire à l'élite de la société, la crème de la crème. L’intelligence et le savoir
au service de la barbarie, c'est inquiétant et cela interroge n'est-ce pas ? Ce n'est pas
très rassurant pour l'avenir car ce n’est pas fini, il s’en passera d’autres, le monde
nous ressortira bien un autre petit Hitler un jour ou l’autre et ce sera reparti pour
une grosse déconnade.
Mme Lucie secoue la tête :
- oh Linlin, vous n’avez pas honte ?
- pas du tout, c’est ceux qui suivent ces connards qui doivent avoir honte, pas moi !
A cet instant des coups de feu claquent dans la rue, des consommateurs se précipitent à
l’extérieur puis reviennent quelques secondes plus tard en riant. Ils expliquent que c’est le père
Robin, l'électricien du village, vendeur, installateur et dépanneur de télévisions qui tire avec du
petit plomb sur les antennes pour les dégivrer. Mercier :
- voilà une bien singulière façon de remédier aux dysfonctionnements des nouvelles
technologies !
Durant l’hiver, le père Robin sortira souvent sa pétoire pour rendre l’image aux téléviseurs
qui en sont privés...
Noël est proche et l’excitation des enfants en attente de leurs cadeaux est au maximum.
Les journées leur paraissent interminables. Il y a bien la luge avec cette neige qui ne fond pas,
mais tous les jours cela finit par lasser. Les joies de la glisse au prés de la Côte et dans le chemin
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de la Tannerie finissent par perdre de l’intérêt sous la persistance du froid avec le déplaisir des
pieds mouillés et des doigts gelés. Jean-Michel reste au chaud à la maison, seul son frère a le
courage de sortir. Décidément, rien ne peut l’arrêter celui là. C’est le nez collé aux carreaux
durant de longues minutes ou en lisant des BD et en feuilletant des catalogues que Jean-Michel
fait passer les tristes journées d’hiver. Quelques devoirs scolaires car il faut bien, mais il y a
encore le temps, alors livres et cahiers sont vite rangés. Il tourne en rond et se lamente :
- m’man , je sais pas quoi faire, je m’ennuie !
- prend une pierre et tape toi sur les doigts, ça t’occupera !
C’est sa réponse, elle rajoute :
- vivement que l’école recommence, comme ça vous saurez quoi faire ton frère et toi !
« Quelle horreur, on voit bien qu’elle ne sait pas ce que c’est l’école ! ».
Que c’est long d’attendre un père noël, même si c'est un père noël à qui l’on ne croit plus
depuis longtemps.
Au Camerlot Linlin critique cette manière de vivre Noël :
- repas de familles, guirlandes et cadeaux, alors que pour moi Noël c’est de la neige,
du blizzard, un cheval qui passe en tirant un traîneau de bois de chauffage. Des gens
rassemblés autour de la cheminée pour manger des châtaignes après une bonne
soupe avec une grosse pièce de lard. Au matin c'est une belle orange dans une
chaussure, une poupée de chiffons pour les filles et un jouet en bois pour les garçons.
Noël c’est froid dehors et chaud dans les maisons et les cœurs. Le père Noël n'est
pas le gentil bonhomme que l'on décrit car il fait de la différence entre les mômes.
Il dépose les plus beaux jouets au pied du sapin chez les riches, et seulement des
babioles chez les pauvres !
Lucie n'aime pas cette vision des choses, mais ne sachant quoi dire, elle se contentera de
demander s'il y aura de la neige à Noël.
Noël arrive enfin car il finit toujours par arriver, même si pour les enfants le temps semble
s’arrêter avant la nuit du père Noël.
Au réveil c'est l'effervescence chez les Pilet car le père Noël est passé. Papillotes, oranges,
mandarines et cadeaux sont au pied du sapin. Les paquets sont déballés avec frénésie et leurs
contenus provoquent des « oh ! » et des « ah !» de satisfaction. Cette année Jean-Marc a eu
une belle voiture mue par une manivelle sur un boîtier à l'extrémité d'un câble et dirigée grâce
à un levier de commande qui fait aussi apparaître la tête d'un chien jappeur à une vitre arrière .
Jean-Michel a reçu une panoplie de David Crockett avec une toque en fourrure, une carabine,
un couteau et un ceinturon. Il y a belle lurette qu'ils ne croient plus au bonhomme à la hotte et
au traîneau de rennes mais ils s'assurent qu'il a bu la tasse de chocolat qu'on ne manque pas
de lui laisser sur la charbonnière. Leur père est allé jouer aux cartes à l'amicale car il y a toujours
un concours la veille de Noël. Il a bu son chocolat à son retour, Jean-Michel l'imagine en train
de le réchauffer sur le coin du fourneau.
Tous les enfants n'ont pas le bonheur de trouver des jouets au pied du sapin à leur réveil.
C'est notamment le cas d'un petit dont le père passe trop de temps en compagnie de la chopine.
La veille, il attend avec angoisse un père probablement ivre, chez lui il n'y a pas de sapin, « pas
besoin de cette saloperie ! » qu'il a dit le chef de la famille. La mère aussi, le regard dans le
vague patiente au delà de l'imaginable en attendant le maître des lieux. Elle jette de fréquents
coups d'œil à la pendule, pique le feu et tient la soupe au chaud. Des pas retentissent dans
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l'escalier, ils annoncent le retour du despote qui terrorise femme et enfant lorsqu'il est saoul.
Ces premiers mots seront pour son fils :
- toi, le père Noël, faut pas y compter, tu le sais espèce d'âne, bon à rien !
Il y en aura aussi pour sa femme :
- la soupe est pas bonne et même pas chaude, garce de femme, je vais me coucher
comme ça je verrai plus vos gueules de pleurnichards !
Le lendemain, le gamin croisera un petit voisin qui lui énumérera ses cadeaux et demandera :
- et toi, qu'est-ce que t'as eu ?
Il prépare un gros mensonge... peut-être un jeu de construction, oui, ça il aurait bien aimé,
ou une belle maquette de bateau... pourquoi pas ? Mais survient le père qui a entendu la
question. De sa grosse voix de pas commode :
- lui ? Une paire de baffes et un bon coup de pied au cul, voilà ce qu'il mérite ce bon à
rien, c'est ce que le père Noël apporte aux bourriques de son espèce !
La bourrique oubliera ou feindra d'avoir oublié cet épisode douloureux car ce gosse est
blindé depuis le temps qu'il subit cette tendresse paternelle.
Le jeudi après Noël la poudreuse tombera en abondance durant la nuit. Sa chute sera
accompagnée par celle de la température jusqu'à dix heures du matin pour atteindre dix
centimètres avec moins dix degrés au thermomètre. Sur le seuil de sa ferme, Pétrus est heureux
d’annoncer à chaque passant :
- c’est dix heures, il y a dix centimètres de neige et il fait moins dix !
Cela s’arrête de tomber d’un coup, la température remonte petit à petit, à midi il fait
moins un, le ciel est bas et chargé, ce qui fait alors dire à Pétrus :
- je crois ben que ça va en tomber un paquet !
Il a raison car à partir de quatorze heures les premiers flocons descendent doucement
pour se poser sur Saint-Nirols. Au début ils sont clairsemés, légers, tourbillonnants, des enfants
s'amusent à en attraper avant qu’ils ne touchent le sol. Très vite leur nombre croît énormément,
le ciel ressemble à celui de Normandie le jour du débarquement, mais là il y a bien plus de
parachutes et on se demande d’où ils sortent, aucun bruit d’avion, les nuages s’appliquent à
déverser toute leur cargaison. Les flocons ne cessent de grossir en taille et en nombre, ce sont
maintenant des morceaux de coton gros comme des papillotes qui tombent pour recouvrir et
étouffer Saint-Nirols en lui posant une couche de quarante centimètres sur la tête. A seize
heures tout s’arrête, le village est englouti, asphyxié, les rues sont désertes, pas même un chien
qui traîne ou alors c’est qu’il est dessous le pauvre. Les gens sont inquiets par ce silence de mort,
ils scrutent les cieux dans la crainte qu’ils ne lâchent le reste de leur marchandise blanche et ne
les engloutissent à tout jamais. Petit à petit on s’enhardit pour oser montrer le bout de son nez,
à la fenêtre pour les moins courageux, sur le pas de la porte pour les plus téméraires. Tout le
monde est d’accord pour admettre que la tâche pour déblayer et faire la trace est bien trop
importante, que les pelles ne sont pas plus utiles que des petites cuillères pour venir à bout
d'une telle couche et que le courage fait défaut. La résignation est générale, il est décidé
d’attendre demain pour y voir plus clair en espérant que le vent du midi donnera un bon coup
de main, sait-on jamais. Pétrus aura le mot de la fin et ôtera toutes forces et illusions à ses
voisins en prédisant :
- celle là on va l’avoir pendant longtemps parce que c’est pas demain la veille que ça
va s’arranger et je serais pas surpris que ça se mette à geler par dessus, c’est l’éclat
d’obus que j’ai pris dans le bras en 18 qui me le dit, il me picote, c’est mon baromètre
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lui fera une ou des cicatrices supplémentaires, de celles qui attestent de la vie trépidante des
enfants du coin durant les longs mois d’hivers.
Après quelques descentes les petites jambes commencent à être douloureuses parce
qu’il faut remonter au sommet de la côte en tirant les luges à l’aide d’une corde. La neige est
entrée dans les bottes, les pieds et les gants sont mouillés, les doigts et les orteils font souffrir,
la fatigue se fait sentir, le souffle devient court. En sueur sous des vêtements glacés par le vent
du nord, avec de la morve qui gèle sous le nez, l’intérêt et le plaisir de la glisse ont vite fait place
à un douloureux supplice auquel il est vite mis un terme. Le jeu dans ces conditions ne peut pas
durer très longtemps, rendez-vous est donc donné pour le lendemain. Pour l’instant il y a
urgence à regagner la maison pour se réchauffer et avaler un goûter qui obsède les petits
ventres affamés. La chaleur du logis familial est bonne, les pieds nus avancés devant la porte
ouverte du four se réchauffent doucement. Qu’il est bon ce fourneau qui dispense sa tendresse
et ses bienfaits, comme il est aimé. La tasse de lait chaud avalée avec des carreaux de chocolat
procure un plaisir de roi, un bien être intense. Les enfants se demandent pourquoi ils ont bien
pu aller se geler comme ils l’ont fait cet après-midi. Pour l’instant les luges remisées dans la cave
n’exercent plus aucun attrait sur les petits bonhommes réconfortés, choyés dans la douceur du
nid familial. Demain il fera jour et curieusement l’envie de ressortir les luges pour retrouver
l’univers blanc et froid se fera à nouveau ressentir. Le petit déjeuner sera vite avalé, les bottes
sèches et les gants chauds auront à cœur de faire oublier combien ils étaient désagréables la
veille et se sera reparti pour des tours de luges jusqu’aux premières manifestations des
symptômes qui dissuadent bien vite de poursuivre cette froide activité. Décidément la vie est
bizarre, on s’évertue à refaire les choses qui vous font souffrir. Au découragement du soir, le
matin fait renaître de nouvelles envies qui ignorent les problèmes qu’elles vont générer.
Des cheminots se réchauffent au Camerlot et disent que c'est tout givré à la Roche avec
des congères énormes. Leur locomotive poussait le wagon chasse-neige qui bataillait ferme
pour déblayer la voie. Il ont dû s’arrêter souvent et s’y reprendre à plusieurs fois tellement la
couche était épaisse.
Linlin écoute, confortablement installé à côté du poêle. Lucie lui apporte un pot et
emporte le vide. Il l’entame aussitôt. Tabarin, derrière son comptoir :
- pour arrêter le train il en faudrait une sacrée couche, ça passe partout cette bête là,
pas vrai les gars ?
Le mécano se contentera de hocher la tête en signe d’approbation et s’appliquera à se
rouler une belle cigarette, de celles dont on est fier, celles qui n’ont rien a envier à celles que
l’on achète au bar-tabac.
Linlin :
- moi je hais les trains, les gares sont moches et les voyageurs puent l’angoisse. Ils ont
peur de partir, d’arriver ou de se perdre. Ils regardent sans cesse leur montre et la
pendule de la gare au cas ou ce ne serait pas la même heure. La bonne heure est
celle des trains, la seule, la vraie, celle que l’on attend, que l’on espère ou que l’on
redoute. Que de larmes sur les quais de gares, d’adieux, d’au revoir, de dernières
poignées de mains ou embrassades, des éloignements provisoires ou définitifs, des
vies qui se déchirent au son strident des sifflets et des grincements de roues. Les
voies de chemin de fer ont guidé des convois en quatorze et en trente neuf en
emportant à tout jamais des enfants du pays qui sont allés mourir pour la France,
pour l’honneur, pour la vie de celles et ceux qui sont restés au village et qui les ont
oubliés, pour celles et ceux qui ne prennent pas une minute pour lire les noms gravés
sur le monument aux morts, ceux qui sont allés crever loin du pays dans le feu, l’eau,
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la boue, le froid, la peur et la souffrance. Des gars sont partis d’ici pour l’Indo et
l’Algérie par ces trains du devoir, ces trains de la politique et du pouvoir qui font
l’histoire en l’imprimant en lettres de sang dans les cahiers du souvenir, ceux que
l’on n’aime pas trop ouvrir. Que dire des trains de la mort, avec toute cette détresse
humaine entassée dans des wagons à bestiaux à destination des camps
d’extermination ?
Linlin vide son verre et continue :
- Je déteste les gens dans les trains. Dans les compartiments ils se croient obligés de
vous adresser la parole pour raconter des conneries ! Si vous n’avez pas de place
assise et que vous êtes debout dans le couloir, vous êtes sans cesse dérangé par
celles et ceux qui ont une place mais qui passent et repassent avec des pardons et
des repardons pour aller aux chiottes ou venir fumer une clope en vous jetant la
fumée dans la figure. Il y a ceux qui s’assoient au milieu du couloir avec sacs et valises
sous prétexte qu’ils n’ont pas de place et qui se croient obligés d’emmerder tout le
monde. Ils ne bougent pas d’un pouce, il faut les enjamber, ils n’aiment pas ça et
vous le font savoir en ronchonnant. Et que dire de ceux qui soupirent en vous
coinçant contre la cloison en vous croisant et qui vous envoient au visage leur haleine
fétide chargée d’alcool, de tabac et de mauvaise digestion !
Valmont, en blouse blanche avec son manteau posé sur les épaules, fait son entrée au
Camerlot. Il s’arrête au comptoir à tabac, fait ses hommages à Lucie, prend son paquet de
cigarettes et rejoint la grande table. Comme toujours, il est pressé :
- Maurice, un demi s’il vous plaît, je n’ai pas beaucoup de temps, c’est plein au cabinet,
oh la la j’en connais un qui va être drôlement à la bourre ce soir ! Alors mes amis
quoi de neuf ?
Valmont s'assoit lorsque la porte s’ouvre pour laisser entrer Roland en œuf de Pâques avec
une écharpe nouée autour de la tête et une énorme chique à la joue droite. Il gesticule, se tient
la joue et interpelle Maurice :
- c’est y pas honteux ça, y a qu’un dentiste au village et il est pas à son cabinet pour
soulager les pauvres gens comme moi qui souffrent le martyr ! II paraît que
Monsieur est au bistrot ! Tu l’aurais pas vu des fois, par hasard ?
Tout le monde rit et se tourne dans la direction d’Edouard qui suce sa mousse avec
délectation. Il pose son verre et dit :
- Voilà voilà, si c’est pour une urgence j’arrive tout de suite mais je n’ai plus
d’anesthésique, je procède aux extractions sans endormir aujourd’hui !
Roland éclate de rire en enlevant son écharpe et en crachant les cuisses de
mandarine qu’il avait glissées entre sa joue et sa gencive. Il rejoint la tablée de ses amis et
s’insurge :
- mais c’est qu’il serait ben capable de le faire l’animal !
Roland s’assied et commande une tournée à Maurice :
- c’est le dentiste qui arrose !
Valmont proteste en mettant la main au portefeuille. Blanchet rajoute :
- eh ben, c’est plutôt durail pour lui faire sortir ses petits sous au monsieur !
Pressé, Valmont finira son demi debout puis regagnera son cabinet non sans avoir adressé
un très respectueux :
- bonsoir ma très chère !
A Lucie qui en rougit de plaisir. Elle redira au sujet de Valmont que c’est un homme
distingué, qu'il a énormément de classe dans sa blouse blanche avec son pardessus jeté sur ses
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épaules sans en enfiler les manches, un bien bel homme Edouard. Il y a bien quelques
mauvaises langues pour penser qu’une belle paire de cornes irait très bien à Maurice, mais ce
ne sont que de vilaines pensées évidemment.
Linlin :
- ce n’est que l’enveloppe, vous connaissez sa situation, c’est pour cela que vous
portez ce jugement. Méfiez vous des apparences et de l’effet de conditionnement,
soyez objective. Si j’étais photographe, j’inverserais les rôles et vous seriez trompée.
Il me suffirait par exemple de convaincre des clochards pour poser en smoking aux
côtés de grosses limousines et de belles poupées. Après une bonne séance de
décrassage, de rasage et de coiffage, ils seraient à vos yeux des gens distingués. A
l’inverse il me faudrait transformer des Valmont en clodos mal rasés, vêtus de hardes
et ébouriffés. Ils n’auraient qu’à faire la manche dans la rue et ils deviendraient des
loques, des rebuts de l’humanité dénués de tout intérêt !
Mme Lucie fait la moue, elle n’est pas d’accord, elle remarque tout de suite la classe chez
un homme, Linlin est agaçant avec ses histoires tordues.
Le nouvel an arrive avec son cortège de, « bonne année et bonne santé ! » et plein de
bonnes choses qui font plaisir et qui ne coûtent pas un rond. Cela fait chaud au cœur, mais
seulement à lui car pour le reste c'est le fourneau qui s'en occupe à condition d'avoir tout ce
qu'il faut pour qu'il fasse correctement son travail. Le bois et le charbon seront sa précieuse
nourriture quotidienne pour faire supporter l'hiver.
Les habitants de Saint-Nirols vont piquer le feu, vider le cendrier et alimenter le foyer. Au
matin il faut rallumer pour regagner des degrés et entretenir le poêle pour avoir chaud tout au
long de la journée.
Un soir de janvier, Charles Damas ne peut pas démarrer sa jeep dans la cour de l’hôpital.
La batterie a rendu l’âme, le froid persistant de ces derniers jours a eu raison d’elle, il doit se
résoudre à rentrer à pieds. Il entre au Camerlot presque désert à cette heure pourtant peu
tardive et avale deux doubles whiskys à la grande surprise des Tabarin. Il ne traîne pas Charles,
il boit ses verres cul sec et salue les patrons qui se demandent quelle mouche l’a piqué pour
être aussi bizarre et si pressé.
Charles passe sur le pont de Bouche. Il a relevé le col de son manteau pour se protéger
le nez et les oreilles. Il presse le pas, le vent du nord s’engouffre sous le pont avec de sinistres
hurlements. Une locomotive sommeille en ronronnant dans la remise. Il perçoit la lumière
blafarde de la gare. Sale coin, la bise soulève des tourbillons de poudreuse qui lui glace le front.
Il y a deux ans, une jeune fille enceinte qui se croyait perdue parce que son gars l’avait
laissée tomber en apprenant son état a enjambé la barrière et s’est jetée dans le vide. Quel
malheur, quel gâchis, être enceinte ce n’est pas la fin du monde pour une fille, même si pour
bien la prévenir et la préserver d’un écart de conduite, ses parents l’avaient menacée des pires
représailles du genre, « tu ne seras plus notre fille, on ne te connaîtra plus, tu seras une fille
perdue, ce sera pas la peine de remettre les pieds à la maison ! » et etc et etc...
En général lorsque le petit est là ils sont bien contents de s’en occuper et peu importe
s’il n’a pas de père. Pas de père, elle est bien bonne celle là, le saint esprit peut-être, mais l’a-t-
on vu une seule fois dans les parages celui là... Et tous ces crétins qui ont été tout surpris
d’engrosser leur partenaire alors qu’ils la sautaient depuis des mois sans prendre la moindre
précaution, c’est à se demander s’ils ne croyaient pas qu’il fallait être mariés pour faire des
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gosses. Toutes les bonnes grosses plaisanteries bien lourdes balancées sur la grossesse dans les
bistrots, les ateliers et usines de Saint-Nirols. Aux jeunes gars, « alors t'as rempli le sac ? » aux
filles, « t'es tombée sur un clou rouillé ? » ou, « l’abcès va percer quand ? » et encore, « voilà
ce que c’est de jouer à touche pipi et à la bête à deux dos ! » sans oublier, « on t’a mis un
polichinelle dans le tiroir ? » . Autant d’âneries, de grossièretés et de plaisanteries au ras des
pâquerettes qui sont peut-être à l’origine de drames en enlevant aux malheureuses le courage
nécessaire pour assumer et affronter la situation.
Charles longe le cimetière en jetant un petit coup d'œil aux croix qui dépassent du mur.
Il éprouve un grand soulagement en arrivant à la grille de son chalet. Encore ces satanées
marches à escalader et il se retrouve sur le perron, la lumière qui filtre au travers de la porte
vitrée est la promesse d’une douce et chaude ambiance. Mireille l’accueille en l’embrassant
mais, surprise, elle se recule vivement :
- comme tu es froid mon chéri, tu es rentré à pieds ?
Damas explique pour la jeep. Elle déborde d’amour envers son petit médecin chéri :
- viens vite te réchauffer devant la cheminée, je te sers un whisky !
Bien protégés derrière les volets clos et avec le fourneau qui fait son travail pour entretenir
une bonne chaleur dans la pièce, Jean-Marc, le frère aîné, fait ses devoirs de vacances sur le
coin de la table, quant à Jean-Michel, il a remis les siens à plus tard. Il construit un réseau
électrique à l’aide de vieilles pelotes de laine en guise de fils. Il tire une ligne d’un pied de chaise
à celui de la table pour rejoindre une poignée de porte du buffet et continuer jusqu’à
l’espagnolette d'une fenêtre. Bientôt le réseau est si dense que la cuisine est transformée en
toile d’araignée. La mère menace pour faire cesser ce jeu enveloppant :
- enlève moi tout ça avant que papa rentre sinon gare à toi !
Jean-Michel s’exécute à contrecœur :
- je peux même pas m’amuser tranquillement dans cette maison !
Il entreprend un nouveau jeu. En équilibre à plat ventre sur une chaise, il nage dans l’océan.
Il prend une bonne inspiration et se retrouve en apnée sous la table au milieu du corail, des
poissons multicolores et des terribles requins qui rôdent dans les parages. Attention aux
méduses, il esquive de justesse un coup de pied de son frère, ah la sale bête, loupé, bien fait !
Sa chienne Mirka, couchée près du fourneau, est un terrible monstre marin qu’il approche avec
prudence. Elle ouvre un œil, il s’enfuit, reprend une inspiration en surface et plonge sous le
buffet pour se retrouver dans une grotte sous marine qu’il explore. Il lui faut remonter à la
surface pour prendre de l’air et une magistrale paire de gifles par la même occasion. La mère
gronde, elle est démontée :
- ça t’apprendra à te traîner par terre avec un pantalon tout propre !
Retour sur la terre ferme dans la chaleur maternelle qui se manifeste par des brûlures
sur les joues et sous les manifestations de compassion de son frère qui s’abîme en grimaces
moqueuses à son adresse.
La soupe mijote et dépose de la buée sur les carreaux. Jean-Michel entreprend de beaux
dessins du bout des doigts. Bientôt les vitres sont couvertes de chefs d’œuvres, chats, chiens,
fleurs, étoiles filantes et pas filantes mais, encore une fois, il sera contraint à regret de mettre
un terme aux manifestations picturales de son génie créateur. C’est ainsi que se verra stoppé
net le talent prometteur d’un artiste en herbe par les mots d'un verdict sans appel d’une mère
courroucée et peu sensible à l’art brut, authentique et primitif :
- c’est bien la peine que je fasse mes carreaux, tu sais pas quoi inventer mon pauvre,
viens t’asseoir à ta place et ne bouge plus jusqu’à l’arrivée de papa !
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Son frère se moque de lui. Jean-Michel lui fait la langue et souffre en silence de la terrible
oppression dont sont victimes tous les artistes incompris dans les régimes totalitaires.
Son père arrive et prédit une nuit glaciale. Ils vont manger une bonne soupe, fruit du
travail du père et amoureusement préparée par la mère. Après le souper, il faudra se glisser
dans un lit inhospitalier qu’il faudra patiemment dompter, secoués un temps par
d’incontrôlables tremblements et claquements de dents avant qu’il ne se transforme en un nid
douillet et protecteur qui les isolera des frimas de la nuit. Il peut faire froid dehors car ils sont
bien ici, au chaud, chez eux, à la maison.
Ils nagent dans un bonheur fait de simplicité, celui qui fera de beaux souvenirs dans une
maison ordinaire avec des parents ordinaires. Un feu, une petite soupe riche des valeurs du
travail bien fait, des sourires et des bisous. Les riches ne peuvent pas se payer ce bonheur là car
c’est le luxe des gens simples, ceux qui vivent bien près les uns des autres, ceux qui n’ont pas
besoin de se raconter des histoires de riches, ceux qui peuvent se dire, rien qu’avec leurs yeux,
des je t’aime mieux dits que dans les plus beaux livres. Ceux chez qui un père qui siffle et une
mère qui chantonne est plus agréable à entendre que la plus douce des partitions jouée sur le
plus luxueux des pianos. Ceux qui ont un bonheur qui ne s’achète pas tellement il est hors de
prix, même avec tout l’or du monde.
Le village va passer une nuit difficile. Ce n’est pas la première, il a l’habitude, les maisons
sont solides et elles en ont supporté d’autres. Saint-Nirols n’est pas perdu dans la nuit glaciale
car la pleine lune l’éclaire, aidée par la réverbération de la couche neigeuse. L’astre blanc est
une veilleuse rassurante. Les cheminées laissent échapper de légères volutes de fumées que
crachent poêles et fourneaux en signe de vie et de résistance des familles protégées. Dans la
campagne environnante, les fermes aux toits alourdis par la charge de neige sommeillent en
faisant le dos rond sous une voûte céleste constellée de millions d’éclats scintillants. Solidement
ancrées dans le sol gelé, réchauffées par les bêtes, elles vont patiemment attendre en guettant
les premières lueurs du jour pour donner au coq l’ordre de sonner le réveil afin de redémarrer
les bonnes et paisibles vies qu’elles abritent.
Au réveil, surprise, plus d’électricité, une lampe à pétrole est posée sur la table, Jean-Marc
et Jean-Michel adorent cette ambiance inhabituelle. La flamme jaune vacille en créant des
ombres dansantes sur les murs, c'est l’opportunité d’un jeu au petit déjeuner, c’est à celui qui
réussit le monstre le plus terrifiant où le plus bel oiseau en ombres chinoises. Leur mère ne sera
pas la spectatrice amusée par leurs prouesses mais plutôt l’empêcheuse de continuer leur
spectacle :
- arrêtez de vous amuser, buvez votre bol avant qu’il refroidisse !
L'envie de sortir les tenaille, les luges les attendent mais un interdit tombe :
- faire de la luge avec un froid pareil, pas question, il fait moins quinze, vous
allez rester bien tranquilles au chaud, il n’y a pas un chat dans les rues !
Maman a ordonné, ils obéissent. Jean-Michel vérifiera tout de même par la fenêtre si
aucun minou ne se promène et effectivement il n’apercevra pas le bout de la queue d’un seul.
Puis il méditera sur le fait qu’il n’y ait pas un chat dans les rues sous prétexte qu’il fait froid alors
que d’ordinaire ce sont les chiens qu’il ne faut pas mettre dehors par un temps pareil, car il a
bien souvent entendu dire, « c’est pas un temps à mettre un chien dehors ! ». Ce sera
évidemment la question qu’il posera à sa maman qui lui répondra :
- un chien ou un chat c’est pareil, c’est la même chose !
- mais non, c’est pas pareil, c’est pas vrai, un chat c’est un chat et un chien c’est un
chien !
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Décidément les adultes sont bien étranges, Jean-Michel n'insistera pas tellement ça lui
paraît stupide. Le gel a dessiné des fleurs sur les carreaux et des motifs aux contours irréguliers
et fascinants qu’il admire un instant puis fait fondre en y soufflant dessus, comme lorsqu’il se
réchauffe les doigts quand ils sont engourdis par la neige. Il pose l’index sur le pourtour de la
glace et regarde, amusé, les gouttes d’eau se former, dégouliner le long de son doigt, de sa main
et passer dans sa manche. Comme c’est froid et désagréable, cela met un terme à ce jeu avant
que sa mère intervienne :
- mes carreaux !
Il faut rapidement gagner des degrés dans la maison. Maman Pilet ôte les ronds du
fourneau, gratte dans les braises à l'aide du pique-feu et actionne la tirette de la grille du foyer
pour faire tomber les cendres. Du papier, du petit bois et la flamme renaît. Quelques minutes
plus tard, à l’aide du seau à charbon, quelques boulets sont déversés dans le foyer. Il ne faudra
qu’un petit quart d’heure pour qu’une douce chaleur se répande dans la pièce.
Au Camerlot, Tabarin donne l’explication de la panne à ses clients. Tôt ce matin, à
l’ouverture, une équipe de E.D.F est venue se réchauffer avec de bons cafés et quelques blancs.
Ils sont au travail depuis trois heures du matin sur la ligne qui alimente le village. Avec le vent,
le givre et le poids de la neige, des pylônes ont cédé, des poteaux se sont brisés et à certains
endroits ce sont des arbres qui sont tombés et ont sectionné des câbles. Il faudra travailler toute
la journée et une partie de la nuit prochaine pour rétablir la ligne. Maurice a posé quelques
bougies, lampes tempête et à pétrole sur les tables et le comptoir, ça donne un air de fête au
café. Beaucoup de monde sur la place car c’est le marché. Il y a ceux partis à la recherche
d’informations au sujet de la panne et ceux qui arrivent au café pour en donner avec une
fâcheuse tendance à aggraver la situation. De bouches à oreilles, à chaque nouvel interlocuteur
la situation empire.
Bientôt ce sera tout le réseau qui sera détruit, une heure plus tard on en sera même à
annoncer :
- il paraît qu’au barrage de Grangent c’est pas joli à voir, l’usine électrique et les
turbines… même le barrage donne du souci mais allez savoir avec tout ce qui se dit,
en tout cas ce qui est sûr c’est qu’on est pas prêts d’avoir du jus à Saint-Nirols non de
non !
- ah bon ? Ben zut alors, mince, bon diou, on est pas tirés d’affaire alors !
Vers huit heures trente il fait jour, on peut souffler sur les mèches des bougies et des
lampes. Les usines ne pouvant pas tourner, on a renvoyé les ouvriers chez eux. Certains se sont
réjouis d’avoir fini la semaine le vendredi matin, mais leur joie a été de courte durée car les
contremaîtres et chefs d’ateliers leur ont donné rendez vous pour l’après-midi, où le lendemain
samedi, au cas où le courant reviendrait. Quelques uns vont prier en secret pour que la panne
leur accorde un grand week-end.
A dix heures, il y a un enterrement. Linlin est à la collégiale car le défunt était un pote à
lui. Ils trinquaient quelquefois ensemble, unis par un passé commun en Indochine et en Algérie.
Du fond de l'église, derrière une colonne, il observe la famille. De belles femmes en manteaux
de fourrures collées à de très sérieux maris en pardessus gris. Tout ce monde renifle, pleurniche
et soupire en prenant des attitudes de circonstance. Linlin regarde le cercueil entouré de gerbes
et couronnes de fleurs tout au bout de l’allée centrale, la boite de son pote , celui qu’il voyait
régulièrement, celui avec qui il évoquait le casse pipe. Une amitié indéfectible parce que
construite dans des moments d’absolue vérité, dans ces instants où tout peut finir d’un seul
coup. Ils sont revenus de là où ils auraient dû rester, leur vie ne tenait qu’à un fil et cela
n’intéressait personne. Linlin en connaît plus sur ce gars que toutes celles et ceux qui font des
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mines, là bas, devant sa caisse, cette famille de comédiens. Linlin pense à juste titre qu’il était
bien plus proche de son ami que tous ces pékins venus faire comme il se doit en pareille
circonstance, c’est à dire semblant, du cinéma. Linlin est certain qu’ils évaluent déjà ce qu’il y
aura à empocher à l’héritage. Le plus proche du défunt par la pensée c’est Linlin, pourtant c’est
le plus éloigné physiquement tout au fond derrière un pilier.
A la fin de la messe, Linlin redescend de l'église pour aller au Camerlot. Sur la place, il
croise Escudet au volant de sa grosse dépanneuse, un G.M.C de l’armée américaine. Linlin fait
un signe de la main, Marcel s’arrête à sa hauteur et baisse sa vitre, il sort sa tête coiffée d’une
casquette fourrée enfoncée jusqu’aux oreilles :
- salut Linlin, ça caille ce matin, c’est la merde, plus de jus et le laitier qui tombe en
panne. Il s’est coincé dans une congère et il a insisté pour essayer de s’en sortir,
résultat des courses il a bousillé son embrayage ce con ! Il faut que je m’occupe du
lait, c’est une priorité, ça va être long pour le sortir et le ramener, tintin pour
bouffer à midi, je vais me les geler, c’est vers Usson qu’il est planté ! Et mon gros
pépère qui voulait pas démarrer !
Il frappe sur le volant du plat de la main :
- ça a été limite, tu entends comme il claque des dents et vois comme il crache vilain,
mais maintenant qu’il tourne il peut plus rien lui arriver ! Bon allez, faut que j’y aille,
à plus Linlin !
Linlin arrive au Camerlot pour apprendre une mauvaise nouvelle. C’est Lucie qui lui
l’annonce :
- vous êtes au courant pour les tailleurs ?
- non !
- c’est affreux, ils sont morts tous les deux, on les a retrouvés intoxiqués dans leur lit.
C’est leur poêle à charbon, le cornet s’est déboîté, c’est Charles qui vient de nous le
dire. Il a été appelé chez eux, ce sont des voisins qui se sont inquiétés de voir le
magasin fermé. Vous vous rendez compte ? C’est terrible ! Et le docteur ça a dû lui
en ficher un coup parce que ses parents sont morts à cause d’un poêle eux aussi !
Linlin ne dit mot et va s’asseoir à sa place. Il observe la salle bondée. Le marché, la panne
électrique, l’enterrement et la mort des tailleurs font bien des raisons pour venir s’entasser,
jaser, piailler, commérer et ragoter. Il est tiré de sa rêverie par des rires à la table voisine. Deux
gars regardent vers la place en disant :
- c’est pas vrai ça, c’est la meilleure, il risque pas de trouver le trou, il peut chercher
longtemps !
Un vieux monsieur est accroupi, manivelle à la main et essayant de l’introduire pour
démarrer sa quatre chevaux qui doit faire un caprice à cause du froid. Le hic c’est qu’il est à
l’avant de sa voiture, le moteur étant à l’arrière, il va avoir du mal. Heureusement qu'il passe
un type qui lui adresse la parole, on peut voir d’ici l’air confus du vieil homme qui se précipite
à l’arrière en faisant des moulinets avec ses bras. Finalement ce sera le passant qui, d’un coup
efficace du poignet, démarrera la bagnole et d’un regard amusé regardera partir l’étourdi après
lui avoir couru au derrière pour lui rendre la manivelle qu’il oubliait.
Linlin remercie Lucie qui vient lui apporter son pot de rouge et un verre. Il songe au
couple de tailleurs et à Martin qui va vendre deux cercueils. L’enterrement ne se fera pas ici. Ils
étaient Juifs, ils seront enterrés à Lyon car ils avaient de la famille là bas, ce sera un voyage qui
rapportera gros au Louis.
Vers les midi le café est vraiment bruyant. Avec le froid les gens n’ont pas traîné sur le
marché et ont recherché la chaleur du Camerlot.
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De la chaleur, Linlin en a à revendre avec les pots qu’il s’est mis derrière la cravate. Il
interpelle Maurice qui s’affaire derrière son comptoir :
- Maurice, c’est grand chez toi, c’est bien, j’aime les grands bistrots, ça résonne, ça
sent le bois, la cigarette et il y a de la place pour picoler parce que quand on est
bourrés on enfle, on gonfle, on est pleins à craquer, ça fout la grosse tête, on devient
importants, il faut que ça soit haut de plafond mon pote !
Maurice sourit et se dit que l’ami Linlin est bien parti. Roland est arrivé au Camerlot avec
un bon coup dans le nez lui aussi. Il n’a pas pu tuer à l’hôpital car il fait trop froid pour laisser la
porte ouverte afin d’avoir de la lumière. Roland a dit que c’était reporté à demain, que ce serait
bien le diable si le jus n’était pas revenu d’ici là. Il a fait les bistrots Roland et il mène les bœufs
à l’heure qu’il est comme on dit par ici. Les bœufs qui devaient passer de vie à trépas ce matin
avec la maestria qui caractérise Roland bénéficient, grâce à la panne électrique, d’un sursis de
vingt quatre heures. Sansonnet évoque un incident dont il a été le témoin :
- des gosses jouaient vers la montée de l’église, il y en a un qui s’est amusé à poser sa
langue sur la barrière gelée pour voir comment ça fait, eh bien il a vu parce qu’elle
est restée collée et ça a été long pour qu’il se libère, il s'affolait en tirant, j’ai dû le
calmer, j’ai bien cru devoir aller chercher une bouillotte d’eau chaude !
Blanchet rit grassement et balance :
- merde alors, heureusement qu’une fille n’a pas essayé de descendre à califourchon
sur la rampe sinon elle restait collée jusqu’au printemps. Mais elles veulent pas se
mettre une barrière gelée entre leurs petites cuisses toutes chaudes pas vrai ?
Sansonnet lève les yeux au plafond en soupirant :
- pauvre Roland !
L’affluence sera permanente durant l’après-midi, tout Saint-Nirols passe au Camerlot.
Valmont ne peut recevoir ses patients sans électricité car pas d’éclairage pour sa scialytique ni
de jus pour faire tourner ses fraises. Cette panne le réjouit car il aura tout son temps au
Camerlot sans avoir besoin de surveiller sa montre. Il pourra questionner les uns et écouter les
autres en se délectant de quelques bonnes histoires comme il les aime et satisfaire sans
modération son penchant pour la bière. Il ne refuse aucune tournée, il fait même remettre. Cet
après-midi on verra souvent la fine moustache du dentiste blanchie de mousse, Edouard va
tourner plein pot à la bibine. Sansonnet carbure au rouge, et Blanchet, pour probablement
aider à faire passer ses cailloux, passera de la gnole au rouge, pour finir à la bière car dit-il :
- ça fait pisser, ça rince la tuyauterie et ça fait du bien par où ça passe, pas vrai toubib ?
Le toubib n’est pas en reste, au grand étonnement de Lucie qui le verra descendre quelques
whiskys avec une grande facilité. Elle en touchera d’ailleurs deux mots à Maurice :
- tu as vu ce qu’il boit Charles ? Hier soir déjà il a pris deux doubles, il manquerait plus
qu’il se mette à dérailler notre docteur, on serait bien montés avec ça ! Pas vrai
Maurice ?
Maurice la rassure :
- c’est rien, c’est pas grave, il sait s’arrêter Charles, je l’ai déjà vu à l’œuvre, il nous fait
une petite période et rien de plus !
Tout le monde évoque cette saleté de panne électrique mais tout le monde se réjouit
de se retrouver ici sans autre occupation que d’aligner tournées sur tournées. Il y a bien sûr le
cas des tailleurs qui revient souvent sur la sellette mais plus le temps passe et moins on en parle,
comme c’est bizarre. Avec l’alcoolisation, la gravité de ce fait divers semble moins importante
que ce matin. Cela ne provoque que des hochements de tête lorsqu’il est abordé par un nouvel
arrivant, façon de dire, « eh oui, on sait, que voulez vous qu'on vous dise de plus ! ». Par contre
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les plaisanteries de comptoir font toujours recette. Le ton monte un peu plus haut à chaque
grivoiserie. Les blagues salaces se suivent, le ton est au graveleux dans l’établissement de
Maurice. Lucie n’aime pas ça mais elle trouve la force de supporter grâce aux fréquentes
ouvertures de son tiroir caisse. La recette sera bonne. Les Tabarin annoncent la tombée de la
nuit, il n’est pas cinq heures et déjà il faut rallumer bougies et lampes dans le café. On en
distribue aux tables, Roland veut à tout prix en allumer une, il se dispute cette gaminerie avec
Mr Edouard qui lui aussi fait son caprice pour cela. Les bougies et les lampes à pétrole sont
réparties sur les tables et le comptoir, les flammes créent une atmosphère propice à un laisser
aller collectif qui n’a d’ailleurs pas attendu cela pour débuter.
Valmont donne quelques signes d’inquiétude à son entourage et ce n’est pas pour
déplaire à Roland qui s’est installé à ses côtés en veillant à ce que son verre ne reste pas vide.
La bière a le défaut de rendre la langue pâteuse et notre ami le dentiste est maintenant bien
affecté par ce handicap. Plus il a du mal à s’exprimer et plus il veut parler.
Victor Mugnet, le pharmacien, est parti dans des explications sur la lune, son influence
sur les marées, les semailles, les coupes de bois et de cheveux, le solstice d’hiver et celui d’été.
Des jardiniers l’interrogent, il est bon d’avoir un savant dans les parages alors il faut en profiter.
Il connaît aussi les champignons, ses acolytes l’écoutent, sauf l’instituteur qui est contrarié
parce que normalement, les leçons, c’est lui qui les donne. Roland est toujours un tantinet
obsédé par la chose, il scrute la place pour surveiller le passage de filles ou de femmes.
Sansonnet se doit de réagir pour se distinguer aux yeux des consommateurs présents. Il va
prendre la relève du pharmacien pour dispenser un cour de sciences naturelles niveau certificat
d’étude bien entendu. Comme ses auditeurs de proximité ont fait des études supérieures, mis
à part le boucher qui s’en fout complètement d’ailleurs, il va devoir hausser le ton pour toucher
un public plus éloigné du point de vue position dans la salle et plus bas du point de vue niveau
d’instruction. Si beaucoup l’ignorent dans son entreprise de diffusion culturelle, il y en a
cependant quelques uns, titulaires du certif depuis fort longtemps, qui sont heureux de se
remettre à niveau. Quant aux cancres congénitaux qui ne possèdent pas le prestigieux diplôme
et ceux, qui à cause d'un absentéisme chronique car ne pouvant être à l’école et à la ferme en
même temps à l’époque où les enfants étaient jugés par leurs parents plus utiles aux champs
qu’à s’user les fonds de pantalons sur des bancs d’école, il ont l’opportunité de s’instruire à bon
compte. Ces derniers sont les plus attentifs, ils tendent l’oreille, fascinés par ce cours de
rattrapage et reconnaissants envers cet instituteur exemplaire qui pousse sa conscience
professionnelle jusqu’à donner de sa personne dans un lieu aussi inapproprié et insolite qu’un
café. C’est un cour qui fait chaud au cœur à ceux qui en profitent, Sansonnet l’a bien perçu. Il
vient, sans le savoir, d’inventer les cours gratuits de formation pour adultes. Il plastronne notre
père Sansonnet, pour un peu il se lèverait, monterait sur sa chaise afin de toucher un auditoire
plus large, il lui faudrait un tableau noir, il devrait demander à Maurice pourquoi il n'y pas de
tableau au Camerlot et celui-ci lui répondrait certainement qu'il a assez de soucis avec les
ardoises que lui laissent certains clients amnésiques alors il ne va pas s’embarrasser avec un
tableau. Le père Sansonnet en est aux montagnes maintenant, celles des Alpes et des Pyrénées.
Il y est allé, il connaît car il a fait son service dans les chasseurs alpins. Il aime la montagne et
l’exprime :
- la montagne c’est beau, c’est grandiose, vous vous sentez tout petit en montagne,
minuscule. Les nuages, ah les nuages, lorsque vous êtes au dessus d’eux la montagne
est comme un barrage qui retient les nuages, quelquefois il n’y en a que d’un côté,
alors en regardant la vallée vous vous dites que si on ouvrait les vannes, elle serait
engloutie toute entière et les villages que vous apercevez tout en bas seraient noyés !
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Le cours magistral sera interrompu par une non moins magistrale remarque de Blanchet :
- voyez moi ces bigotes là bas, il y en a une de pas mal du tout, plutôt bien roulée cette
demoiselle du bon Dieu, pas vrai ? Je suis sûr qu’elle rêve plus souvent de bites que
de cierges !
Mme Lucie :
- oh vous n’avez pas honte Roland ?
Roland honte ? Allons donc, il est fier de lui au contraire. Sansonnet n’a pas apprécié
d’avoir été coupé par cet ancien cancre de Blanchet. Il ne tient pas à en rester là, l’intervention
de Roland va lui procurer un nouveau sujet d’expression, il se sent remonté à bloc le père
Sansonnet. Cet énergumène de Roland assis face à lui déclenche naturellement la suite :
- j’aime avoir des cancres dans ma classe car je me délecte de leurs perles. J'en ai eu
des têtes de lard dans ma carrière, des comme la tienne mon pauvre Roland !
- pauvre moi, allons donc, c’est la meilleure ça !
- mais je les ai mâtés, pas vrai que je t’ai mâté Roland ?
Roland ne répond pas, l’école n’est pas un sujet sur lequel il aime s’étendre. Il n’en a pas
gardé de bons souvenirs et manifestement cela se remarque. Son vieil instituteur va poursuivre :
- à l’école le pouvoir c’est moi, la discipline et l’ordre c’est toujours moi, j’ai le droit de
menacer et de sanctionner, je ne conçois pas le métier d’instituteur sans ma
baguette pour taper sur les doigts et les têtes. Je représente la loi et la justice dans
la classe, je suis craint parce que je punis et j’aime ça. Oui messieurs j’aime ça ! Un
instituteur c’est un sifflet, une baguette et un bureau sur une estrade. Le pouvoir est
quelque chose de jouissif, et ce pouvoir je l’exerce sur une population facile à
gouverner et à contraindre, celle des enfants !
Damas semble très amusé par cette démonstration d’autorité. Le dentiste, très
fatigué, conclut par :
- c’est leumentable, je preu.. proosteste ! Hic !
Sansonnet saisit son verre par le pied, le porte à ses lèvres, boit une rasade, claque sa
langue sur son palais, soupire et dit :
- eh oui j’ai du pouvoir, je suis important, dans le village il y a trois personnes
importantes, trois chefs, le maire, le curé et l’instituteur !
Les regards amusés se croisent. Gauthier n’est pas là, sinon quelle fierté pour lui qui est
maire et patron, donc deux fois chef, donc deux fois plus important. Le pauvre est occupé dans
son usine à organiser la reprise du travail qu’il espère vivement pour demain.
Roland :
- ce que j’ai gardé de l’école, ce sont les maîtresses, une garce qui m’avait pris en
grippe et des chouettes, c’est p’t-être pour ça que je peux plus m’en passer
aujourd’hui, pas vrai Linlin que j’en ai encore des maîtresses, et des super bonnes ?
Linlin :
- Pour ce qui est des institutrices t’as pas dû en avoir beaucoup dans ta vie d’écolier
parce que, primo, on ne peut pas dire que tu sois allé à l’école très longtemps, et
que, secundo, ayant souvent redoublé, tu n’as pas dû changer souvent de maîtresse,
il aurait fallu passer dans les classes supérieures !
Roland :
- gros malin, les institutrices je les emmerde parce qu'elles m’ont fait chier quand
j’étais môme. Je leur pisse à la raie aux institutrices et même aux instituteurs, et je
précise que je suis pas pédé au cas où y en a qui croiraient... Mais aujourd’hui
regardez le bien le dernier de la classe parce que c’est lui le mieux payé, ouais, le
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dernier à l’école est le premier pour le tiroir caisse, c’est-y pas bien ça, qui dit mieux,
je gagne plus que l’instituteur, alors qui c’est qui a raison, qui c’est le plus malin ?
Sansonnet est vexé par cette désagréable évidence, Roland poursuit en revanchard satisfait :
- et qui c’est qui fait bouffer tout le monde à Saint-Nirols, hein ? Même les instits
passent chez moi, c’est bon pour le tiroir caisse, et ding et ding et reding, n’en jetez
plus la cour est pleine et merci m’sieurs dames, au plaisir de vous revoir ! De qui on
peut pas se passer ? C’est du boucher ! Qui c’est qui encaisse ? C’est toujours le
boucher !
Linlin décide de le faire taire car il a dépassé les bornes le boucher de Saint- Nirols.
- tu sais, tes institutrices et tes instituteurs ne se faisaient pas de soucis pour ton avenir.
Ils savaient très bien que le gros cancre, le gros nul assis en face d’eux reprendrait la
boucherie familiale. C’était du tout cuit avec tes grosses mains, ta grosse tête et ton
regard bovin. Il leur suffisait de t’imaginer avec un tablier plein de sang et tu faisais
un beau petit boucher, con peut-être, mais boucher !
Roland murmure un juron, baisse les épaules, finit son verre puis, silencieux, promène
un regard triste et éteint au loin sur la place.
La neige s’est remise à tomber lentement, mollement. Les clients qui entrent au
Camerlot ont la tête blanche, ils se tapent les pieds en faisant grimacer Lucie :
- mon plancher, oh la la Maurice, on va se faire rire pour nettoyer !
Maurice plonge la main dans le seau de sciure et la répand avec le geste auguste du semeur.
Valmont est fin saoul, et malgré une démarche qui n’est plus assurée du tout, sort
fréquemment sur le seuil du café pour regarder tomber la neige puis revient à sa place en
titubant pour commenter :
- ça tombe non de chin, va avohar le paquet, si cha continueu !
Lucie cache un sourire derrière sa main tout en jetant un coup d’œil à Maurice. Elle
chuchote :
- le pauvre Edouard, comme il s’est mis, gare à sa femme !
Edouard :
- avec cette neuge, néège, y vont pas poufoir éparer leur courant, hic, pas vrai c'que
j’dis ?
Roland :
- t’occupe pas dentiste, bois un coup, amiral remets une tournée !
Lucie, tout bas :
- non Maurice, c’est pas sérieux, il ne faut plus, tu as vu dans l’état qu’il est le pauvre ?
Maurice :
- ça va pas le tuer, une bonne nuit, une bonne gueule de bois et c’est tout !
Et il ressert une tournée. Valmont avale avec difficulté une gorgée puis entreprend de se
lever. Ayant du mal à reculer sa chaise, Roland l’aide, il est debout maintenant et tangue un peu
en gagnant la sortie. Au passage devant le bar il tente d’adresser un sourire à Lucie mais il ne
réussi qu’à lui exposer une face de grand benêt grimaçant. Lucie ne reconnaît plus du tout en
ce type bourré l’homme distingué et classe qu’elle admire tant. Figé sur le pas de la porte, mains
dans les poches, il se balance doucement en regardant tomber la neige. Il bredouille :
- merde cha va pas z’arrêter cette salpie, sa lo pe rie de neuge !
Dans son dos, des amis inquiets au sujet de son équilibre se tiennent prêts au cas où...
Soudain Valmont s’avance dans la rue avec le nez en l’air dans les flocons et les yeux mi clos. Il
traverse la rue en zigzagant tout en se déboutonnant la braguette. Ses compagnons observent,
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inquiets, les gestes tout à fait inhabituels chez cet homme de la haute. On entendra dans son
dos :
- il faut qu’il en tienne une sacrée pour faire ça notre Edouard !
Valmont s’arrête à deux pas d’un platane ravi d’avoir été choisi parmi ses congénères
parce qu’il va pouvoir, durant un instant, savourer l’intense bienfait d’un jet chaud et fumant à
la base de son tronc solidement enraciné dans le sol gelé de Saint-Nirols. Edouard pisse
longtemps en se balançant et en sifflotant, enfin en essayant de siffloter car, un peu à cause du
froid et surtout à cause de sa cuite carabinée, il ne parvient plus vraiment à contrôler les sons
qui s’échappent de ses lèvres. Ayant enfin terminé cette miction qui a paru intarissable à ses
amis qui se les gèlent en l’attendant, il se la secoue méticuleusement pour faire tomber la
dernière goutte et entreprend de se reboutonner. Pour cela il lui faut de la stabilité, il écarte les
jambes, avance les épaules et recule le bassin. Voilà une figure bien difficile à maîtriser pour un
homme dans son état. Ses amis s’inquiètent en le voyant vaciller dangereusement tout en
triturant sa braguette puis, impuissants, voient le dentiste se casser en deux au niveau du bassin,
partir à l’arrière et tomber lourdement le cul dans la neige. Il hurle :
- p’tain de Dieu, je me gèle les roustons !
Ses amis accourent. Le corps médical de Saint-Nirols va lui porter assistance. Damas, le
pharmacien et même le vieux docteur Mercier qui est vite prié de regagner la chaleur du
Camerlot afin qu’il ne vienne pas bêtement attraper du mal dans cette froidure du soir. Deux
solides hommes de science suffiront amplement pour tirer Edouard de sa fâcheuse posture. Ils
le prennent sous les bras et le soulèvent. Reconnaissant mais pitoyable, il bafouille :
- meurci les zamis, de Dieu qu’elle est froaaade !
Le docteur le rajuste en énumérant les opérations à haute et intelligible voix :
- allez, on rentre les bijoux de famille, on remet l’oiseau dans sa cage et on ferme la
boutique !
Charles adresse un clin d’œil au pharmacien en ajoutant :
- je sais ce qu’il y aura comme dessert chez les Valmont ce soir, des œufs à la neige !
Le pharmacien tient à compléter le menu :
- et certainement une grosse soupe à la grimace !
Edouard entrouvre un œil et proteste :
- ah ché très spiri te tuel, vément té spirituel, c’est pas bien de se moquer d’un nonette
tome, honnête hom, victime d’un asquident de la circulation !
D’un commun accord il est alors décidé de ramener Valmont chez lui. Damas et le
pharmacien entreprennent donc cette délicate opération, mais Edouard refuse
catégoriquement de monter dans la jeep malgré de multiples tentatives pour le décider. Il
faudra se résigner à le raccompagner à pieds. Valmont aura le mot de la fin :
- non pas en voature, chui pas saoul vous savez, hic, faut pas croare hic !
Roland assiste à la scène depuis la porte du Café et se marre en s’adressant à Maurice :
- aussi têtu qu’un bourricot éventé notre Edouard !
- parce que c’est têtu un âne éventé ?
- ché pas moi, mais il me semble que si j’étais un âne têtu et qu’en plus je sois éventé,
eh ben c’est sûr que je voudrais pas avancer moi !
Impossible de décrire la tête que fait Maurice en entendant ces explications qui ont de
quoi faire avoir une drôle de tête à quiconque essaierait de comprendre quelque chose à une
phrase aussi bizarre que celle-ci. Il fait froid ce soir, il y a de la neige et pas d’électricité, les
tournées ont été si nombreuses que personne ne peut dire combien il y en a eu, donc Maurice
ne cherchera pas à comprendre.
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Le chemin est long et difficile pour les deux dévoués protecteurs de l’homme fatigué.
Edouard, soutenu de chaque côté, parvient péniblement à faire ses pas. Les gens croisés sur le
parcours interrogent :
- oh mon Dieu Mr Valmont va pas bien docteur ? Vous voulez un coup de main ? Il a
eu un malaise ?
Où alors :
- il n’est rien arrivé de grave, vous voulez qu’on vous aide ?
Dans ces situations, c’est fou le nombre de gens qui proposent leur aide alors qu'on
souhaite avoir la paix et ne rencontrer personne. C’est ce que se dit Damas à chaque fois qu’il
doit poliment répondre :
- non merci, ce n’est rien, ça va aller, on se débrouille très bien tous les deux, vous
êtes gentils, ce n’est qu’une grosse fatigue, du surmenage, c’est rien, juste une petite
faiblesse !
Mais ils insistent :
- vous êtes sûrs ? C’est de bon cœur vous savez, ça sera plus facile, plus on est
nombreux !
Il faudra qu’il se fâche pour se débarrasser de ces gêneurs et empêcheurs de tourner en
rond. Lorsque c’est fait il ne peut s’empêcher de marmonner :
- mais merde à la fin, qu’ils s’occupent de leurs miches ces cons, c’est vrai quoi, on
leur a rien demandé à ces balourds !
Le pharmacien rigole de ce transport très particulier et surtout de la tête que va faire
madame à la vue de son cher époux. Au coup de sonnette la porte s’ouvre presque
immédiatement car monsieur était attendu avec impatience par sa Rosemonde chérie. A la vue
de son mari, le regard de l’épouse est suffisamment éloquent sur les sentiments qu’elle éprouve
devant cette scène affligeante pour que les deux dévoués au transport du corps ne s’attardent
pas. Ils se limitent à de brèves explications confuses, inutiles et peu convaincantes puis,
discrètement, sur la pointe des pieds, disparaissent dans la nuit. Sur le chemin du retour, Damas
fait la réflexion suivante à son ami :
- regarde, c’est bien fait la nature, tu vois la lune comme elle éclaire le chemin enneigé ?
L’homme dispose de deux éclairages naturels, le soleil le jour, puissant, intense, qui
permet l’activité, le travail. La nuit il y a la lune, veilleuse pour ne pas se perdre et
accomplir de petites tâches avec juste ce qu’il faut pour voir, un peu comme celle
que l’on vient de faire, quoiqu’il eut été préférable de l’accomplir dans une totale
obscurité, pas vrai ?
Le pharmacien ne répond pas, il marche dans la neige épaisse, il a froid, il remonte le col
de son manteau et y enfouit son visage à demi.
Il arrive fréquemment à Linlin, lorsqu'il en a trop, de ne pas pouvoir rentrer tout seul
chez lui. Aujourd’hui il fera le voyage en jeep. Après avoir raccompagné Valmont, Charles devra
emmener Linlin à sa ferme. A Saint-Nirols les toubibs servent aussi à rapatrier les ivrognes chez
eux. La cheminée n’est pas éteinte, Linlin rajoute un fagot, quelques bûches et ça repart.
Assis face à face, Linlin et son beau frère discutent. Leurs visages sont jaunis par la lueur
que diffuse la lampe à pétrole posée sur la grande table en chêne. Linlin se lève pour aller
chercher une bouteille de vin dans la remise. Il la caresse en la montrant à Charles :
- tu m’en diras des nouvelles !
Charles prend la bouteille pour en lire l’étiquette :
- côte de Beaune, eh bien mon cochon, tu te soignes bien !
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Les deux hommes vont parler très tard dans la nuit. Linlin a récupéré de son passage à
vide au Camerlot, c’est incroyable et Charles n’en revient pas. Les deux beaux frères vont
évoquer leur vie à la manière de deux anciens camarades de régiment qui se retrouvent. Linlin
va parler de l’Indochine car Charles veut tout connaître de son parcours. Linlin racontera tout,
l’éloignement, l’horreur, la peur, sa sale guerre. Linlin aura les yeux humides en évoquant sa
rencontre avec une fille qui s’appelait Thuy :
- elle était belle comme tu ne peux pas t’imaginer. On s’est aimés à la folie mais on
n'était pas du même camp, j’étais l’ennemi et son père ne l’acceptait pas, on peut le
comprendre n’est-ce pas ? Un jour elle m’a appris qu’elle était enceinte, nouvelle
merveilleuse et inquiétante à cause des événements, mais cette guerre dans laquelle
on s’enlisait allait bien finir un jour. Nos projets heurtaient sa famille et son peuple,
notre avenir n’était pas des plus clair. Un jour son père est venu me trouver pour
m’annoncer une terrible nouvelle. Thuy était morte, tuée par une mine à côté de son
village. J’ai voulu la voir mais il a refusé. La compagnie a été déplacée et on a été
parachutés sur Diên Biên Phu, dans ce piège, ce trou à rats, tu connais la suite. Je
m’en suis sorti par miracle, blessé et rapatrié sanitaire. Mon contrat arrivant à
expiration et la guerre étant perdue pour la France, j’ai rempilé pour l’Algérie comme
si je prenais un billet pour l’au-delà. Je voulais forcer le destin à parachever son
œuvre destructrice mais j’en suis encore revenu, comme pour mieux me punir
encore en me torturant avec le souvenir de ce que j’avais perdu dans un coin d’Asie
et de ceux que j’avais lâchement abandonnés dans les monts du Forez. J’ai laissé
partir toutes celles et ceux qui comptaient pour moi, je vis dans leur souvenir avec
mes regrets et ma peine, un fardeau bien lourd à porter.
Linlin caresse une deuxième bouteille :
- c’est ce qui me fait supporter cette saleté d’existence, je plane, je fuis la réalité ! En
Indo j’ai découvert l’herbe et la blanche, ces saloperies de bonne compagnie pour
les types comme moi, les paumés, les brisés, les écorchés, mais j’en abuse pas toubib,
c’est seulement quand il y a urgence !
Damas reste silencieux en écoutant Linlin qui poursuit :
- en Indochine, avec ma femme, oui je dis ma femme et pourtant nous n'étions pas
mariés, c’était l’amour, le vrai, le grand, le beau. Lorsque je l’ai perdue je suis tombé
au fond d'un trou. C’était l’harmonie d’une rencontre improbable qui pourtant avait
eu lieu, le parfait absolu, l’union des corps et des âmes, l’évidence sans explications
qui procurait force, confiance et courage en l’avenir. Le paradis terrestre, le seul
auquel je crois, le vrai, le seul qui vaille la peine d’être recherché. La beauté de la vie
au milieu de la folie des hommes, la paix des âmes au milieu de la guerre. Un sourire,
une présence, une compréhension, une sincérité, une fragilité, une certitude, une
vérité au quotidien. J’ai tout perdu alors je me noie dans les paradis artificiels, je n’ai
plus de repères, tout est flou !
Depuis un moment Charles porte son attention sur un meuble vitrine dont les étagères
supportent de petites fioles contenant des trucs bizarres qu'il n'arrive pas à identifier. Il a beau
plisser les yeux, rien à faire, il ne voit pas de quoi il s'agit depuis sa place assise à table. Il se lève
tout en questionnant Linlin :
- c'est quoi ces trucs ?
- ça ? Tu ne risques pas de deviner !
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Arrivé devant le meuble, Damas constate que des flacons contiennent des pierres pour
certains, un mégot de cigare, un liquide, une douille de balle, une mèche de cheveux et des
choses non identifiables de prime abord dans d'autres.
- c'est un cadeau qui a été fait à mon père il y a fort longtemps par un de ses amis
qui désirait se débarrasser d'une collection très particulière ! Mon père a accepté
par politesse mais n'ayant jamais voulu de ça chez lui, il l'a remisée dans la cave de
la ferme familiale et c'est là que je l'ai retrouvée à mon retour d'Algérie. Je trouve
cela plutôt original, bizarre certes mais pas banal !
- cela ne me dit pas de quoi il s'agit !
- ok, je vais t'affranchir,là-dedans ce sont des écailles de peinture et de la poussière
de rouille de la tour Eiffel, il y a aussi un ticket pour la visite du monument. Là
c'est un morceau de ciment récupéré dans les ruines du Berghof d'Hitler. Ici c'est
un morceau de pierre prélevé sur la pyramide de Khéops. Cette fiole contient de
l'eau, mais pas n'importe quelle eau, c'est celle de la fonte d'un éclat de
l'iceberg qui a coulé le Titanic. Un type a ramassé un morceau de glace sur le pont
après la collision et a couru jusqu'à sa cabine pour le faire fondre afin de
récupérer l'eau dans une petite topette, et ce type a survécu au naufrage.
Là dedans c'est un mégot de cigare d'Al Capone, c'est plutôt craignos car ce
gangster avait la syphilis. Dans celle là c'est une mèche de cheveux de Mata Hari,
elle était belle mais cela ne l'a pas épargnée du peloton d'exécution. Alors là c'est
un échantillon de crottin du cheval de Napoléon récupéré à Waterloo, cela illustre
tout à fait dans quelle merde il est allé se fourrer le Bonaparte . Là dedans, c'est
l'extrémité d'une plume taillée dans un roseau qu'a utilisé Van Gogh. Avec ce truc
l'artiste a réalisé des dessins qui valent une fortune aujourd'hui. Cette feuille de
lierre séchée provient de sa tombe à Auvers-sur-Oise. Ces cendres ont été
récupérées sur le bûcher de Jeanne d'Arc et la douille de calibre 7,65 est celle de
la balle qu'Hitler s'est tiré dans la tête à l'intérieur de son bunker à Berlin le 30
avril 1945.
Charles est pétrifié devant l'étui de la cartouche, ses yeux ne peuvent s'en détourner.
Quelques secondes lui sont nécessaires avant de pouvoir dire :
- j'y crois pas, c'est extraordinaire, tu penses qu'ils sont authentiques ?
- alors là, mystère... mais ne l'ébruite pas car je ne voudrais pas
que cela attise des convoitises auprès de tous les connards friands de ce genre de
reliques pour fétichistes !
L’électricité fût rétablie dans la nuit. Le rétablissement du dentiste prit plus de temps,
trois jours furent nécessaires pour faire passer sa gueule de bois carabinée. Valmont a craint
que sa femme ne lui pardonne jamais son écart de conduite. On ne revit plus Edouard au
Camerlot pendant une semaine mais le temps efface tout, même les plus grosses hontes.
Un soir il a fait une discrète et brève réapparition, juste un petit salut de la main aux amis
assis à la grande table en esquissant un petit sourire gêné. Tête baissée en fouillant dans son
porte-monnaie, il a demandé un paquet de cigarettes sans oser croiser le regard de Lucie puis
a dit « merci, bonsoir madame ! » en tournant les talons. Quelques jours plus tard il est revenu
et a osé sur un ton plus assuré :
- bonjour les amis !
Il a rajouté :
- excusez, j’ai pas le temps, j’ai un monde fou dans ma salle d’attente !
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Le lendemain il a repris ses bonnes vieilles habitudes en venant s’asseoir près de ses amis
à la grande table comme si rien ne s’était passé et que tout était comme avant. Il lui a semblé
cependant que Sultan le regardait avec quelque chose d’étrange dans le regard, comme si ce
chien lui adressait un sourire canin moqueur. Ses amis n'ont fait aucun commentaire sur
l’épisode de la panne et certaines de ses conséquences. Madame son épouse ne lui faisait plus
la gueule, sa vie à la maison avait repris son cours normal et c’était bien mieux ainsi.
Il ne sera plus question de l’incident jusqu’au jour où, un vendredi en fin d'après-midi,
deux paysans ayant copieusement bu ce jour de marché sortent du café en titubant. Valmont
est outré par ce spectacle :
- c’est une honte de se mettre dans de semblables états, c’est inhumain !
A ces mots, Sansonnet rit et s’étrangle en sirotant son vin. Valmont est vexé :
- vous n’allez pas me comparer à eux tout de même ?
- oh non, pas aujourd’hui, mais un certain jour de neige, de froid et de panne
électrique, vous voyez ce que je veux dire ?
Valmont ne répond pas, il consulte sa montre et annonce :
- il faut que j’y aille, j’ai des rendez vous !
Il hausse les épaules à la vue de l'air moqueur de Sansonnet et s'adresse à Lucie :
- bonsoir madame, passez une bonne soirée, à demain !
- bonsoir Mr Edouard, mes amitiés à madame!
C'est ainsi que Valmont fit son retour au Camerlot après son petit accident de bistrot.
François a sorti sa Flandria pour s'amuser sur la neige. Il roule en posant les pieds par
terre afin de maîtriser son équilibre, ce n’est pas facile, il fait de grosses embardées, les gens se
retournent sur son passage en le traitant de foulatra, de marteau et de plein d’autres mots
gentils empruntés au riche et coloré vocabulaire régional. Le chemin de François croise celui de
Tabarin :
- eh François, tu vas te casser la figure avec ton engin sur la neige !
- je fais gaffe Maurice mais c’est vrai que c’est pas facile de tenir debout !
- tu n’es pas au travail, Roland t'a donné quartier libre ?
- j’ai commencé à quatre heures du matin à l’hôpital, on a tué ce matin car on n'a pas
pu le faire hier à cause de la panne. J’ai juste avalé un sandwich à midi et à deux
heures j’ai posé mon tablier. Je ne suis pas l'esclave de Roland, dix heures de boulot
ça suffit et s’il est pas content le tonton il a qu’à embaucher !
- t’as bien raison, allez bonne journée !
François passe devant la ferme de Gloria. La belle est dehors avec une pelle à la main,
occupée à faire la trace devant sa porte. Elle est vêtue chaudement pour se protéger du froid
intense. Gloria est toute mignonne dans son anorak bleu ciel à la capuche bordée de fourrure.
Elle porte des gants de laine, un collant noir et a chaussé des bottes en caoutchouc. François
s’arrête et l'interpelle en lui souriant :
- bonjour Gloria, tu veux que je t’aide ?
- c’est pas de refus, je suis crevée et cette neige est lourde !
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François cale sa bécane sur la béquille et fait la bise à sa copine. Il saisit la pelle et continue
la tâche. Gloria l’observe pendant qu’il travaille, ses yeux fixent les larges épaules. François va
vite en besogne, elle lui dit :
- comme tu es fort !
En pensant, « comme il es beau ! ». Elle jette un furtif coup d’œil aux fenêtres de la
ferme pour s’assurer que sa grand mère n’est pas derrière les carreaux. Avec une voix étrange,
elle lui demande :
- tu veux venir écouter le transistor avec moi ? Ça va être Salut les Copains !
La surprenante invitation, la douceur de la voix et la lueur dans les yeux de Gloria font
entrevoir à François la perspective d'un après-midi coquin. Il en aura la certitude lorsqu'elle lui
ordonnera :
- mets ta mob dans la grange, comme ça ma grand mère ne la verra pas devant la
ferme. Je suis seule, ma mère travaille à l'hôpital, mon grand frère est à l’usine pour
rattraper la journée d’hier et mon autre frangin est avec mon père au marché de
Montbrison, ils ne rentreront que tard ce soir par le car !
- et toi tu travailles pas ?
Demande François.
- non, le boulot est plutôt calme en ce moment, on a pas besoin de rattraper, on va
dans la voiture ?
François est émoustillé par la tournure que prennent les événements. Après avoir escaladé
une petite rampe enneigée, il rentre sa Flandria dans la grange. Ça sent bon le foin, Gloria lui
dit :
- attends moi là, je reviens tout de suite, juste le temps de récupérer mon transistor
et de dire à ma grand mère que j’ai du travail à faire à l’écurie !
Elle enlève son anorak, ses gants de laine, pose ses bottes de caoutchouc et chausse des
ballerines. Elle disparaît en courant dans un couloir, François attend. Elle n’est pas longue et
réapparaît en musique avec un transistor à la main et une couverture écossaise. Ses cheveux
noirs sont tirés à l’arrière et attachés en queue de cheval. Qu’elle est belle, qu’elle est fraîche
Gloria.
Elle prend la main de François et l’entraîne au fond de la grange. Une petite porte donne
accès à un escalier en bois qui descend dans une remise. L’écurie est à côté, derrière une cloison
de planches disjointes, l’odeur des bêtes est perceptible. Des vitres sales ornées de toiles
d’araignées diffusent une pâle lumière dans la remise. La vieille auto noire est là, François en
ignore la marque, ses pneus sont à plat. Que de fois, enfants, ils ont joué avec des camarades à
l’intérieur de cette vieille bagnole. Que de fabuleux voyages ont été effectués à bord de ce vieux
tacot. François ouvrait le capot pour vérifier les niveaux avant le départ. Il s’installait au volant,
passait les vitesses en imitant le bruit du moteur, tirait des boutons dont il ignorait l’utilité,
baissait et remontait la vitre latérale à l’aide de la manivelle qui grinçait. S‘engageaient alors de
folles poursuites entre gangsters et policiers ou de beaux voyages à destination de la mer
Méditerranée, celle qui est toute bleue et qui fait rêver.
François s'apprête à ouvrir la portière avant mais Gloria l’en dissuade :
- non, on monte derrière, on n’est plus des gamins, tu ne crois pas ?
François a la gorge sèche. D’une voix tremblante, il balbutie :
- ouais ouais !
Ils s’installent sur la banquette arrière, il règne à l’intérieur une odeur de cambouis, de
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poussière, de paille et de foin. Les sièges, crevés par endroits, laissent échapper de la filasse.
Gloria étale la couverture sur la banquette. Elle oriente le transistor pour trouver la meilleure
réception et le pose sur le siège avant en disant :
- nous sommes tranquilles jusqu’à cinq heures !
François calcule en consultant sa montre, ils ont une heure et demi. Gloria précise :
- il n’y a que ma grand-mère et ça risque pas qu’elle vienne ici car elle marche presque
plus maintenant !
Le poste diffuse une musique douce, ils sont seuls au monde. François jette un coup d’œil
à la remise histoire de retarder le moment où il va devoir oser... A gauche, une échelle est
accrochée à la parois de planches, des cordes ainsi qu’un collier, des licols, un joug et des harnais.
A droite, des outils, fourches, râteaux, faux, pelles et pioches. Des étagères qui font le ventre
sous le poids des caisses, des boites et de tout le fourbis qui s’y entasse. Il ne fait pas froid dans
la vielle auto car la proximité des vaches et le foin de la grange au dessus de leurs têtes leur
procurent chaleur et bien être.
François pose son regard sur Gloria. Elle est superbe, dix sept ans et demi et déjà une
vraie femme dégageant une sensualité explosive avec une étrangeté dans le regard. Ses lèvres
entrouvertes dévoilent une dentition parfaite. Gloria est calée contre la portière avec une jambe
repliée sur la banquette. François repense à ce jour d’automne où il l’a emmenée sur sa mob
dans la cabane de l’arbitre au terrain du Fauteuil. Il faisait nuit, cela facilitait bien les choses
mais aujourd’hui elle est en pleine lumière. Il s’approche d’elle, lui prend la main, son cœur
cogne à rompre, il sent battre ses tempes, il ferme les yeux et l’enlace.
Leurs lèvres s’unissent. François l’embrasse dans le cou, elle renverse sa tête en arrière
en fermant les yeux dans un profond soupir. Sa peau sent bon, François a les joues en feu. La
respiration profonde de gloria soulève ses seins lourds qui tendent son pull-over. François glisse
une main sous la laine, il caresse le corsage et entreprend de le déboutonner. Gloria se libère
un instant pour ôter son pull, sa queue de cheval se balance autour de son visage, elle sourit.
Le déboutonnage s’accélère, les doigts tremblent, elle se retrouve vite en soutien gorge, elle se
blottit un peu plus contre François, se fait chatte en ronronnant sous les caresses et les baisers.
Sa bouche est humide et chaude, François trouve qu’elle embrasse encore mieux que la
dernière fois dans la cabane. Cela remonte à l’automne, quatre mois déjà. Elle va aux bals depuis
qu’elle travaille. Une copine a dit à François que Gloria a beaucoup de succès auprès des gars,
qu'elle en profite bien et lui a avoué avoir déjà fait la chose. François n'avait pas apprécié cette
nouvelle, l'idée d'une Gloria facile et expérimentée ne lui plaisait pas. Il ne sera donc pas le
premier, c’est une femme et lui un tout jeune homme encore. Ses seins l’attirent, alors il
entreprend de dégrafer la bride qui résiste. Gloria le repousse en se moquant de sa maladresse,
elle s’avance sur la banquette, penche le buste en avant et passe ses mains dans son dos avec
les coudes bien relevés et très à l’arrière. D’un adroit tour de mains, prestement, les crochets
sont défaits. Gloria commente en riant :
- voilà c’est pas bien compliqué !
Les élastiques se détendent pour libérer les seins énormes qui oscillent de droite à gauche
sous les mouvements d’épaules qu’à fait Gloria pour se dégrafer. François est fasciné, il ne peut
détacher son regard des lourds nichons fermes et souples qui se tiennent bien droits, il les
caresse. Elle ouvre la bouche, la colle sur celle de François et lui aspire très fort la langue. Que
de fois François a plaisanté sur ces nichons avec ses copains, dans le genre :
- Gloria, tu as de sacrés poumons !
Ou :
- trois kilos de chaque côté, tu as plus de lait que tes vaches, qui c’est qui te trait ?
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merveilleux gravé à tout jamais quels que soient leurs parcours respectifs dans la vie. Il y aurait
eu cette initiation partagée, ce cadeau, cette fête, ce secret commun.
François doit absolument chercher beaucoup de bonnes raisons pour se justifier et il en
trouve une qui lui convient bien. Il se souvient de ce que gloria lui avait dit dans la cabane de
l’arbitre, « une copine à l’usine m’a dit que quand on y a goûté on peut plus s’en passer ! » . Ça
le fait sourire car il a joué un bon tour à Gloria, elle y a déjà goûté avec des gars les soirs de bals
et pourtant elle a dû s’en passer aujourd’hui dans la voiture. Il ne trouve que cette lamentable
excuse qui illustre toute la mauvaise foi des hommes et l’étendue de leur hypocrisie pour
justifier les actes peu glorieux qu’ils ont commis en maîtrisant soit disant parfaitement la
situation. Il y a toujours d’excellents prétextes pour expliquer les gros ratages.
Linlin est arrivé au Camerlot en traîneau tiré par son grand Oldenbourg. On ne sait pas
où il a déniché cet engin mais c’est toujours un beau spectacle que de le regarder passer avec
cet attelage original. Les hivers étant très enneigés, il n'est pas rare qu'il utilise ce moyen de
transport. Il lui arrive aussi quelquefois, lorsque la trace n'est pas faite, de monter au village au
volant du tracteur de ses fermiers. Linlin dit qu’il faudrait balader les gosses dans les rues et
dans les chemins autour du village pendant les vacances de Noël. Le traîneau fait rêver les
enfants parce que cela fait très père Noël et cartes postales. Il veut bien prêter le traîneau mais
pas le cheval et pas question pour lui de faire la nounou, alors il se fait gronder par Mme Lucie
qui lui fait remarquer que ce n’est pas la peine de proposer cela s’il ne veut pas s’en occuper.
Linlin secoue son pot pour faire tomber la dernière goutte, Maurice l’observe en
souriant et lui dit :
- je prépare sa petite sœur !
Il remplit une bouteille à l’aide d’un entonnoir. Distrait par un client qui réclame un paquet
de gris, il laisse déborder le vin et jure.
Linlin rit :
- c’est très bien ça, pas de faux col pour moi !
Linlin feuillette un magazine qui traînait sur le bord de la vitrine. Quelqu’un, pour
plaisanter :
- mais tu sais lire ?
- non mon con, je regarde les images et je me dis que c’est bien un bouquin pour
bonnes femmes car il y a tout pour leur faire envie, de belles robes et plein
d’histoires de princes et de princesses. Des gros malheurs avec des gosses orphelins
ou malades, pauvres petits, sortez vos mouchoirs. Je ne serais pas surpris que le
coquin de photographe ait usé d’un vilain tour pour arriver à faire pleurer les
mioches parce que, pour en avoir vu dans de sales situations en Indochine, je peux
vous dire qu’un môme ça ne pleure pas aussi facilement que sa mère. Ce roublard
de journaleux, ce faiseur d’images, a dû leur dire que le père Noël n’existait pas ou
que Rintintin allait mourir dans le prochain épisode parce que les bombes, la famine,
l’exode et les maisons qui brûlent n’arrivent même pas à les faire chialer ! Un gosse
c’est bien plus coriace qu’on ne l'imagine !
Mme Lucie n’en croit pas ses oreilles :
- mon Dieu Linlin, allons, voyons, les pauvres petits malheureux !
Roland entre :
- salut la compagnie !
Il sert la main de Linlin, s’approche de la grande table et en fait le tour de politesse :
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- b’jour Mr Mercier, ça va-t’y ? salut Louis, alors deux enterrements demain ? Les
affaires vont bien dis donc !
Martin n’a pas le temps de lui répondre, Roland est déjà passé à Charles :
- si t’es ici c’est que les gens ont pas besoin de toi, pas vrai ? Quand le toubib est au
bistrot c’est qu’y a pas de bobos ! Alors Mr Sansonnet c’est les vacances ? Quels
veinards ces instits ! Salut Maurice, bonjour Lucie ! mais c’est qu’elle est toute
mignonne avec son chignon tout beau tout neuf !
Madame Tabarin prend la pose en rougissant. Roland effleure Sultan avec un pied de sa
chaise, la bête gronde, Maurice aussi et tout s’arrange.
Roland :
- oh là mais c’est que ça boufferait le client ce bestiau, Maurice un demi !
Un client :
- au fait, Roland, du temps que je te tiens !
- ouais ?
- ma femme et moi, on est pas contents du poulet qu’on a pris chez toi la semaine
dernière !
- allons bon, voyez-vous ça, et qu’est-ce que vous lui reprochez à mon poulet ?
- eh ben il était pas bien bon !
- quoi ?
- eh ouais, j’sais pas moi, il avait comme un petit arrière goût !
- ah nom de dieu c’est la meilleure ça, et un petit arrière goût de quoi ?
- euh j’sais pas moi, un arrière goût quoi !
- un arrière goût de mauvaise cuisinière ouais, celui de ta femme ! Ah putain c’est
toujours comme ça, chaque fois que c’est pas bon c’est de la faute à Blanchet ! Mais
c’est pas de ma faute si vous savez pas cuisiner les gars, allez au resto ! Je vends tout
ce qui a de meilleur en viandes, volailles et lapins et voilà ce que j’entends, c’était
pas bon ! Un rôti, un poulet ou un civet mal préparés et c’est de ma faute ! Ben
voyons, moi ce que je vois c’est qu’une pauvre bête est morte pour rien, elle est
même morte deux fois, à l’abattoir et dans vos casseroles ! C’est ce qui s’appelle du
gâchis ça monsieur ! Faites pas chier le boucher qui fait bien son boulot sinon il va
tirer son rideau et vous irez vous démerder ailleurs, vous verrez si c’est meilleur, vous
tarderez pas à le regretter le petit Roland !
- remarque, j’ai pas dit que c’était de ta faute hein, ça se peut que... !
- rien du tout, t’as qu’à botter le cul de ta bonne femme, ça lui apprendra à faire la
bouffe comme il faut !
Le gars se tait en se disant qu’il aurait mieux fait de ne pas la ramener. Roland se
tourne vers Martin :
- alors deux d’un coup ? Eh ben mon cochon ça c’est du boulot, croque mort, voilà ce
que j’aurais dû faire moi, ouais parce que tes clients ne sont plus là pour te faire des
reproches !
Martin est questionné par ses amis au sujet de la cérémonie :
- ce sera à Lyon, toute leur famille est là bas, ils seront inhumés au cimetière juif dans
le quartier de la Mouche !
Mme Lucie :
- si ça avait été ici, il y aurait eu du monde, c’est sûr !
Sansonnet :
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- la collégiale aurait certainement été trop petite pour contenir toute la foule, elle
aurait été pleine comme la cathédrale de Reims à l’occasion du sacre des rois de
France.
Linlin :
- si nos tailleurs étaient morts de vieillesse ou de maladie cela aurait moins fait de
bruit mais deux cercueils alignés côte à côte dans une allée d’église suite à un
accident, ça fait recette, ça déplace du monde !
Martin corrige :
- non, pas à l'église ni dans une synagogue, pour les juifs la cérémonie se déroule au
cimetière !
- juifs, chrétiens, protestants ou musulmans, pour moi c’est la même salade, ce sont
tous des gens qui croient au père Noël et je vous avoue que cela me troue le cul ! Ce
serait normal de chanter petit papa Noël dans toutes les synagogues, églises,
temples et mosquées du monde !
Roland commande une tournée :
- qui pourra dire que le boucher de Saint-Nirols est un radin ?
Et il rajoute en riant :
- vous devinerez jamais ce que j’ai rêvé cette nuit ? Que j’étais pauvre, vous vous
rendez compte ? Pauvre, moi, quel cauchemar, j’étais en sueur, nom de dieu ça m’a
foutu une trouille pas possible !
Linlin :
- mais c’est normal !
Tout le monde cesse de rire et se tourne dans sa direction. Roland émet un quoi interrogatif
et Linlin poursuit :
- eh oui mon vieux, le jour t’es riche dans ta vie et la nuit t’es pauvre dans tes rêves.
C’est normal car dans l’existence de tout homme, il y a deux vies, celle éveillée et
celle du monde du sommeil. Ce sont des boucles concentriques, de ce fait elles ne
se rencontrent jamais !
Roland, sous les rires :
- tu devrais arrêter de picoler Linlin, tu déconnes sec, pas vrai toubib ? Il faut
l’enfermer !
- écoutez moi et vous allez comprendre. Vos deux vies ne se rencontrent jamais mais
elles sont bien là. Les ouvriers qui manifestent contre les patrons ou le
gouvernement sont des hypocrites car la nuit, dans l’autre monde, ils sont riches et
importants. A l’inverse, les riches et les patrons passent des nuits horribles avec des
rêves dans lesquels ils sont pauvres, sans pouvoir ou emmerdés par des grèves à
répétition. A-t-on vu des patrons défiler dans les rues pour revendiquer des nuits
plus tranquilles ? Non, ils font chier personne afin d’avoir de meilleures existences
pendant leur sommeil alors que les ouvriers sont sans cesse en train de pleurnicher
ou de faire grève pour demander l’impossible alors qu’ils sont les princes de la nuit
en rêvant qu'ils ont gagné le gros lots à la loterie nationale et qu'ils ont de belles
aventures amoureuses avec les plus jolies vedettes de cinéma. Ils dorment à côté de
bobonne mais ils sont dans les bras de Marilyn Monroe ces petits saligauds ! Il faut
arrêter de déconner car il y a un équilibre et une justice. La distribution est équitable,
à chacun son tour, le jour, la nuit, le jour et ainsi de suite !
On est estomaqués dans le café. Roland :
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- t’es gonflé toi, tu manques pas d’air mon salaud, tu t’arrêtes jamais, t’es jamais
fatigué ?
Beaucoup rient aux propos de Linlin sauf un type qui boit au comptoir, un syndicaliste,
un rouge, le coco a failli s’étrangler en écoutant Linlin :
- ce qu'y faut pas entendre, alors ça c’est la meilleure !
Gauthier est satisfait de l’explication de Linlin car elle lui convient tout à fait. Il est d’accord,
Linlin n’est pas bête, il a tout compris, c’est un visionnaire. En effet il est fréquent que Gauthier
passe des nuits affreuses, empêtré dans des grèves sans fin que lui colle un syndicat. Il
cauchemarde aussi en voyant un meneur lui prendre sa place à son bureau alors que lui se
retrouve devant une presse avec les mains sales et en proie à de terribles doutes sur son avenir.
Sa paye de misère ne lui permet plus d’entretenir son superbe manoir dont la toiture a des
fuites, le coût du chauffage est exorbitant, il ne peut plus faire ferrer ses chevaux. C’est affreux
cette existence, il faut la vivre pour comprendre. Il porte la main à son portefeuille histoire de
se rassurer tout à fait. Il fait encore jour, c’est encore lui le patron, le maire et le riche. Valmont
passe en coup de vent et remarque le trouble de Gauthier :
- ça ne va pas mon ami ?
- ce n’est rien, la fumée de la salle qui m’incommode un peu probablement !
Linlin n'en a pas terminé :
- ce n'est pas l'argent qui fait le mérite ! Je ne suis pas à plaindre question pognon
mais je n'éprouve aucun sentiment de supériorité ! Des riches ne connaissent pas le
montant exact de leur fortune alors que les pauvres savent exactement combien il
leur manque pour joindre les deux bouts à la fin du mois ! Il se trouve de beaux
spécimens d'abrutis chez les riches et de merveilleuses personnes parmi les revenus
modestes ! Il est vrai que l'inverse existe aussi !
Lucie, assise derrière sa banque aux tabacs, fait un joli sourire au tout petit monsieur qui
vient de lui acheter une cartouche de cigarettes blondes puis qui s'est déplacé de quelques
centimètres seulement pour se retrouver devant le comptoir où il avalera vite fait un café
enrichi à la gnôle servi par Maurice. C’est une petite douceur de Noël, le bonhomme fait claquer
sa langue puis il gratifie tout le monde d’un très jovial au revoir en sortant :
- bon, salut la compagnie, faut que j’aille retrouver l’amour de ma vie, faut jamais faire
attendre sa douce moitié sous peine de se faire la vie pas possible !
Roland se marre :
- eh ben y doit pas y en avoir un gros morceau de l’amour de sa vie parce que la moitié
d’un presque nain ça fait pas beaucoup !
La porte s’ouvre, le coiffeur d’à côté entre, accompagné d’un client tout frais tout neuf et
rasé de près. Il sent bon l'après rasage et affiche une coupe au rasoir parfaite, pas un poil ne
dépasse, même du nez, les ciseaux du figaro sont aussi passés par là. Coupe arrêtée s’il vous
plaît, de celle qui vous fait un trait net sur la nuque, un trait qu’on dirait qu’il a été fait à la
guillotine.
Le coiffeur reste au comptoir pour avaler vite fait un petit canon offert par son modèle
d’exposition. Ne pouvant rester boiteux, il commande une autre tournée. Roland félicite le
travail du maître :
- y a pas à dire, c’est du bon boulot, faudra que tu me fasses la même coupe, court
autour et long sur le dessus, ça me changera !
- mais je vends pas de moumoutes moi, il faut que tu ailles te promener dans le
quartier de l’église !
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- pourquoi ?
- pour que les pigeons te chient sur la tête, c'est un bon engrais !
- ah c’est malin ça, n’empêche je constate que tout bon que tu sois, tu peux rien pour
moi !
- rien que le tour, la couronne, et je peux te faire ça d’une seule main en deux temps
trois mouvement !
- et c’est aussi cher que si j’avais des cheveux ! Ah putain ces coiffeurs quels voleurs,
qu’y en ait ou qu’y en ait pas sur le dessus c’est le même prix ! Ah bon Dieu si je
faisais ça au magasin, vendre cent grammes de bidoche au prix du kilo je serais riche !
Et puis quand tu dis que tu peux le faire d’une seule main, j’espère seulement que
ce sera pas de la gauche, t’es ben droitier toi hein ? parce que de la gauche ça serait
pas bien équilibré et ça me ferait une tronche de travers, pas vrai ? Ou pire, y me
couperait ben le cou cet oiseau là !
Sansonnet :
- au moins ça fermerait le caquet au moulin à paroles que tu es !
- mais j’y peux rien moi, c’est vous qui m’avez appris à m’exprimer Mr l’instituteur !
L'école ça n'a pas que du mauvais !
Le coiffeur a l’occasion de placer quelque chose sur le sujet :
- en parlant d’école ça me fait penser que j’ai engueulé mon apprenti tout à l’heure. Il
devait remplir la fiche pour commander les produits au représentant, et il a écrit
shampooing avec un seul o, vous vous rendez compte ? Pour un coiffeur, c’est pas
fort !
Roland :
- ouais, c’est comme si une pute savait pas écrire bite !
Un client est très heureux d’annoncer à Sansonnet que sa fille travaille bien à l'école :
- elle fait toujours zéro faute en dictée, elle bosse dur ! Ah pour ça, y a rien à redire,
toujours le nez dans ses livres, elle apprend ses leçons et fait même ses devoirs au
lit, même que ma femme la dispute pour ça !
Roland jubile :
- ta femme a bien raison de l’engueuler parce que ta fille, si elle continue de travailler
au lit, y se pourrait ben qu’elle finisse pute !
Mr Mercier sursaute :
- mais enfin Roland, vous n’ouvrez donc la bouche que pour proférer des insanités ?
Vous ne respectez rien, pauvre petite, si elle vous entendait ! Et vous dites ça à son
père, quelle honte, et mes cheveux blancs, cela ne vous dérange pas de tenir de tels
propos en présence de gens de ma génération ?
- Mr Mercier faut pas le prendre comme ça, je déconne c’est tout, y a pas de mal à ça !
Linlin secoue la tête, il y a longtemps qu’il est habitué à la façon de plaisanter de son pote
Blanchet. Le coiffeur doit absolument regagner son salon, mais il ne le fera qu‘après avoir
balancé une petite vanne :
- au fait Mr Mercier, vous parlez de vos cheveux blancs, vous savez pourquoi le bon
Dieu les fait devenir de cette couleur ?
- ma fois non !
- parce que les vieux ont la fâcheuse habitude de se perdre quand ils n’ont plus toute
leur tête, alors c’est plus facile de les retrouver, on les voit de loin !
Mercier apprécie modérément. Roland saisit la balle au rebond :
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- ah vous voyez Mr Mercier, y a pas que moi qui vous manque de respect, mais à lui
vous dites rien !
- c’est que je ne tiens pas à me fâcher avec mon coiffeur, j’ai grandement besoin de lui
pour me tenir présentable. Mes cheveux sont peut-être blancs, mais ils sont encore
là tandis que toi Roland, vu que tu n’es déjà pas très futé, on peut craindre le pire
pour tes vieux jours, si tu te perds ce sera pour toujours, aucune chance de retrouver
un cailloux un peu fou !
- ah la vache y m’a bien eu, Lucie, une tournée c’est moi qui régale, je suis pas chien !
Le coiffeur retourne à son devoir pour réaliser des exercices de haute voltige autour de
ses fauteuils. C’est le champion du ciseau et du rasoir. Il va, d’une main, la gauche et les yeux
fermés, tenter et réussir une coupe au rasoir, à peine s’il manque un morceau d’oreille à la fin
de l’exercice. Le client est néanmoins, ou plutôt oreille en moins, satisfait puisqu’il paye avec le
sourire. Le figaro le raccompagne jusqu'à la porte :
- au revoir Mr Van Gogh !
Février est terrible, c'est pour cela qu'il est court. Vingt huit jours à endurer un froid glacial.
Tic tac tic tac, les jours sont courts, tic tac tic tac, les nuits sont longues, le réveil sonne. Les
habitants de Saint-Nirols doivent se lever dans la froidure pour accomplir les tâches
indispensables à leur survie.
Mars, la grande foire. La place est noire de monde, ils ne sont donc pas tous morts. Il fait
très froid dehors et très chaud dans les cafés.
Des centaines de bêtes sont alignées sur le foirail et des milliers de gens tournent autour.
Les éleveurs sont là pour faire affaire. Ces gens sont durs et intraitables pour conclure les
transactions avec la satisfaction d'avoir réussi le bon coup. Les intérêts sont opposés entre celui
qui vend et celui qui achète, il faut donc trouver le bon compromis, celui qui satisfait les deux
parties en ne donnant pas le sentiment de s'être fait avoir.
Des cris, des rires, quelques fâcheries, des « top là ! » avec des portefeuilles qui se
remplissent ou qui se vident et des affaires qui se finissent autour de la table d'un bistrot.
Blanchet a acheté le bœuf gras à l’issue du concours. Exposition sur le foirail, la bête est
contente, elle a gagné mais qu’a-t-elle gagné ? Une photo devant la vitrine de la boucherie, une
boucherie c’est quoi ? On lui a passé un beau ruban bleu, blanc, rouge sang. Une petite ballade
dans les rues de Saint-Nirols, c’est beau Saint-Nirols mais ça ne vaut pas un bon pâturage. Mais
où l’emmène-t-on ? A l’hôpital ? Pourtant elle n’est pas malade, quelle drôle d’idée. La bête fait
la fière en pensant qu’on la regarde derrière les fenêtres, des centaines de fenêtres derrière
lesquelles se cachent les malheureux qui ne sont pas bien portants alors que l’animal est fort
avec ses gros muscles qui lui permettent de courir dans la campagne. Une porte à droite, on
rend visite à quelqu’un ? Comme c’est marrant la vie d’artiste, le monsieur s’amuse à le soulever,
ça commence à bien faire, ils n’arrêtent pas de le peser, seulement les pattes arrière ? Comme
c’est bizarre, on ne lui l’avait jamais faite celle là, il lève quoi le monsieur ? Pan, c’est fini, bon
appétit !
En hiver Saint-Nirols n’a que de courtes journées, des journées coincées entre huit
heures trente et dix sept heures trente. Ça ne fait pas lobe pour y caser tout ce qui doit être fait
avec la lumière du jour, celle qui ne coûte pas un rond, c’est pourquoi les gens courent. Le
moment où il faut basculer l’interrupteur de l’unique lampe qui pend au centre de la pièce
principale arrive toujours trop vite. Débutent alors ces interminables soirées d’hiver, celles où
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il fait bon se serrer très près les uns des autres, éclairés par une lumière pisseuse qui va juste
permettre de faire les devoirs, préparer le souper et passer la veillée à proximité du bon
fourneau, ce bienfaiteur des familles, ce protecteur des existences.
Après vingt heures, c’est le silence dans le village. Nuits froides, noires et rues désertes.
Les fenêtres éclairées prouvent qu'il y a encore de la vie et que les âmes du village résistent.
Tout cela fait presser le pas de celui qui traîne encore dans les rues en pensant à la bonne soupe
et à la chaleur qui l'attendent, promesses d’un doux et merveilleux réconfort à l’abri d’une
solide bâtisse, une de celles qui en ont vu de toutes les couleurs depuis la nuit des temps. Et
l’hiver passe avec sa rudesse, sa grisaille et sa tristesse. Saint-Nirols vit au ralenti, à l’économie.
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Printemps
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Les premiers bourgeons gorgés de sève annoncent la renaissance. Les jours rallongent,
le village s’éveille avec la nature. L’engourdissement de l’hiver fait place à une fébrilité et une
soif d’activités.
Sur la place, des enfants jouent en courant et en criant pour compenser des longs mois
de frustrations hivernales. Une vitalité et énergie engendrées par la joie de retrouver leur
espace de jeux dans sa totale intégralité. Saint-Nirols et la campagne environnante
redeviennent agréables à parcourir. Le village revit avec l’arrivée des beaux jours et s’offre
généreusement à toutes celles et ceux qu’il abrite. Les ruelles et les places s’animent, la
population sort de son hibernation.
Au Camerlot, Mercier boit un café en regardant les enfants jouer sur la place. Le vieux
docteur :
- ah, la jeunesse c’est merveilleux, les gens d’âge comme moi le disent mais on ne les
écoute pas car il paraît qu’on radote. Je regarde ces gosses et me dit que chacun
porte en lui la vieille ou le vieux qu’elle ou qu’il deviendra avec sa ou ses maladies
en devenir, sa ou ses souffrances. C’est la vie avec son inquiétant mystère et toutes
les questions sans réponses. Nous, les vieux, on voudrait une deuxième chance, un
autre tour en remettant le compteur à zéro. Eh oui mais ce n’est pas possible hélas,
comment ne pas être jaloux de la jeunesse, c’est inavouable mais c’est humain. Qui
n’a pas cette envie devant des enfants en début de vie. C’est peut être laid mais c’est
compréhensible, pour nous chaque jour compte, une nouvelle saison, un nouveau
printemps est un cadeau, l’ultime peut être. Le temps de vie s’amenuise, l’échéance
approche, il y a la dernière année, le dernier mois, la dernière semaine, la dernière
journée, la dernière heure, la dernière minute et puis la dernière seconde, rideau,
on ferme ! La jeunesse puise généreusement dans son capital santé et temps avec
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- oh oui c’est une figure, un vrai instit, pittoresque certes, mais efficace lui aussi, et il
a bien du mérite avec toutes les têtes folles qu’il a dans sa classe, des fins d ‘études
qu'ils n'ont jamais commencées. Pour certain c’est plutôt le fond des études, les bas-
fonds même !
Tablier bleu noué autour de la taille, serviette blanche jetée sur une épaule et manches
de chemise retroussées, Maurice ouvre en grand la porte de son café pour aérer. Il respire à
pleins poumons l’air frais et pur de Saint-Nirols. Le visage baigné par les rayons du soleil, il ferme
les yeux et sourit en savourant intensément cet instant de bonheur simple dans la pureté
matinale. Ce bain de douceur printanière est interrompu par le sinistre grincement de la grille
de son voisin. Maurice proteste gentiment :
- holà père Soulier, faudrait mettre une goutte d’huile, on dirait une grille de cimetière
que vous avez là, cette musique me glace les os !
- bonjour Maurice, j'aime entendre ce bruit, j’en profite de mon vivant car au
cimetière il n’y a que ceux qui ont de la visite qui l’entendent. C’est comme qui dirait
la sonnette de leur tombe et comme je suis seul, sans famille, on ne viendra pas pour
moi quand je serai allongé là bas, je ne l’entendrai plus jamais, alors j’en profite
maintenant !
Maurice ne sachant quoi répondre se contente de sourire au père Soulier. Le bruit du char
de Lulu lui permet de se détourner de cette discussion désagréable par un si beau matin. Il
interpelle le conducteur du chariot :
- alors Lulu, déjà dans les livraisons ?
- oui oui, il y a beaucoup de travail à la boucherie aujourd'hui et moi je vais gagner
plein de pièces, ce soir je serais riche !
Maurice inspire un grand coup et entre dans le café.
A la table voisine de celle de Mercier deux hommes boivent, un petit blanc du matin pour
l’un, et un petit noir qui fume dans sa tasse pour l’autre. Le buveur de vin consulte sa montre
et dit :
- bon, faut pas que je traîne, je vais au coiffeur, sinon y aura trop de monde et je vais
plus en sortir !
Mercier se retourne légèrement et, amusé :
- non mon ami, vous n’allez pas au coiffeur mais chez le coiffeur, c’est la vache qu’on
mène au taureau !
L’autre sourit, vexé tout de même de s’être fait reprendre par un docteur en retraite. Il
lance :
- allez, bonne journée à tous, à plus tard Maurice !
Maurice fait un signe de tête au client qui sort. Mercier, l’œil enjoué :
- ah ces coiffeurs, il s’en dit de bonnes sur leurs fauteuils et il s’en passe aussi de drôles.
Je me souviens d’un coiffeur, c'était un musicien qui jouait de la mandoline. Un jour,
un jeune tout juste pubère lui avait demandé de lui faire la barbe, le figaro était allé
dans la pièce à côté et en était revenu avec son instrument à la main. Il s’était placé
derrière le jeune et avait commencé à jouer. Le petit gars lui avait demandé ce qu’il
faisait, il lui avait répondu qu’il attendait que sa barbe pousse !
Lucie rit puis, soudain prend une mine sérieuse. Elle semble bien ennuyée en se regardant
dans une des glaces de son comptoir. Elle dit :
- en parlant de coiffeur, ça me fait penser que cet après-midi j’ai rendez vous et je ne
sais pas comment me faire coiffer. J’en ai marre de ce chignon, j’ai bien envie de me
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les faire couper, mais comment, courts, mi longs ? Je sais pas ! Oh la la, c’est pas
facile, et Maurice qui m’aide pas à choisir, je sais pas comment faire, j’hésite !
Sansonnet attend devant le comptoir à tabacs et journaux. Il vient chercher son canard
et ses deux paquets de cigarettes tout juste suffisants pour la journée. Sansonnet est un gros
fumeur. Lucie :
- ah bonjour Mr Sansonnet, vous allez pouvoir m’aider, vous êtes un homme de goût
vous ! Comment vous me verriez ?
Sansonnet rit :
- alors là, c’est pas à moi qu’il faut demander ça ma chère Mme Lucie, vous devez
choisir toute seule, comme une grande fille !
Lucie fait la moue :
- oh vous êtes pas gentil, je pensais bien que vous... mais tant pis, puisque personne
veut m’aider, eh bien je me débrouillerai toute seule !
Sansonnet se réjouit d'avoir l’occasion de faire étalage de sa culture :
- c’est plus l’idée de devoir choisir que le choix lui même qui est difficile !
- oh la la, c’est pas avec ça que je vais me décider ! Il y a des jours et des jours que j’y
pense, même que j’en perds le sommeil, vous pouvez pas imaginer comme ça me
tracasse, ça me travaille comme pas possible !
Sansonnet va en remettre une couche :
- qui souffre avant l’heure de la nécessité souffre plus que de nécessité !
Lucie est impressionnée par tant d’érudition :
- comme vous en savez de jolies choses Mr Sansonnet, comme vous parlez bien, on
voit que vous êtes des savants les instituteurs !
- ce n’est pas de moi mais de philosophes Grecs dont je suis bien incapable de vous
dire le nom !
Mercier :
- eh bien rendons à César ce qui est à César, il s’agit de Quintilien et de Sénèque, et ils
n’étaient pas Grecs mais Latins !
Sansonnet encaisse le coup :
- ah bon ? Ça doit être ça en effet, j’avais oublié, ils sont si nombreux !
Mercier n’est pas mécontent de lui et il ne peut résister à l’envie d’enfoncer un peu plus
le clou :
- il est absolument indispensable de citer ses sources, c’est une question d’ honnêteté
élémentaire, n’est-ce pas ? Et sans faire d’erreurs si possible !
Sansonnet est déjà sur le pas de la porte :
- allez, au revoir tout le monde, bonne journée !
« Quelle belle occasion de me taire ! » se dit-il en montant la rue de l'église avec son
journal sous le bras et une clope au bec. En chemin il décide de faire une interrogation écrite
de géographie pour vérifier si ses petites canailles ont bien appris leur leçon. Préfectures et sous
préfectures, ça va les occuper un bon moment, ils ont intérêt à savoir sinon gare à eux, ça va
barder.
Linlin, perché sur sa grande monture, s'approche du Camerlot escorté de Diên Biên et
Biên Phu. Lucie et Maurice l’observent depuis leur comptoir. C’est toujours un magnifique
spectacle. Linlin descend de son cheval, l’attache à un poteau de signalisation défense de
stationner et ordonne à ses deux dogues de se coucher, ils obéissent immédiatement. Sultan a
vu l’équipage et fixe les molosses depuis la porte du café en grognant doucement. Tabarin lui
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ordonne d’aller se coucher mais il doit répéter l’ordre plusieurs fois avant que Sultan, oreilles
basses et queue entre les jambes, obtempère en traînant les pattes. C’est à contre cœur qu’il
regagne son billard et se couche. Il boudera longtemps, le nez sur le parquet, avec dans le regard
l’expression malheureuse de sa triste condition de chien de bistrot.
Linlin entre :
- bonjour tout le monde, quelle journée superbe, je revis avec ce temps. On a fait une
belle ballade tous les quatre. On est partis à cinq heures du matin, je vais pas trop
traîner, mes bêtes sont crevées, je dois m’en occuper, et puis je suis en
stationnement interdit, il ne manquerait plus que Breton passe et qu’il me colle une
contredanse !
Un gars au comptoir, un rouge abonné à l’huma :
- on les voit les heureux retraités de l’armée coloniale Française, toujours à se balader,
en vacances à perpétuité alors que nous, les ouvriers, les bosseurs, les exploités,
faudra encore trimer quatre mois à l’usine avant les congés !
Linlin :
- ah les congés payés, merci le front populaire, ça c’est quelque chose, n’est-ce pas ?
L’autre :
- si c’est quelque chose ? Pardi, c’est un droit arraché de haute lutte et inscrit dans les
conventions collectives ! C’est pas volé et on nous doit bien ça depuis le temps que
les ouvriers engraissent les patrons, ce n’est que justice !
- t’as sûrement raison, mais si t’étais une mouche et que tu tournes autour de la table
de ton patron tu en entendrais de belles sur les congés payés. Faut pas croire, les
patrons ne les ont toujours pas digérés ces fameux congés payés !
L’ouvrier s’agace :
- je voudrais voir ça moi qu’ils les remettent en question, y z’ont qu’à essayer pour
voir ! D’ailleurs un mois c’est pas assez, faudrait cinq semaines, et que ça leur plaise
ou non !
- ça plairait pas, c’est certain. Les avantages sociaux sont pas perçus de la même
manière selon que l’on soit du côté des travailleurs ou des employeurs. Les
congés payés sont moralement et humainement justifiés, mais n'attends pas de
ceux qui les payent qu’ils partagent ce point de vue. Tu n'as qu'à faire l'essai si tu
es joueur et courageux, tu laisses au patron le choix de les accorder ou non et tu
verras comment il réagira. Les congés, couic, finis ou alors sans solde bien sûr. Les
patrons vous aiment bien lorsque vous êtes au boulot et seulement là, tout en
étant convaincus qu'ils vous paient trop pour ce que vous faites !
Le rouge est bien remonté et promet la révolution. Il peste :
- y vont voir, ça va leur faire drôle aux bourges !
Linlin rebondit :
- la révolution a déjà été faite en 1789 !
- ouais ? Et ben y en reste à faire, c’est pas fini, un syndicat, voilà ce qu’on va lui mettre
sur les bras à ce cher Gauthier !
- ton cher Gauthier comme tu dis, je suis sûr que les revendications syndicales lui
mettent des boutons et qu’il n’est pas pressé que tu le montes ton syndicat, ou alors
un syndicat maison dans lequel il aura son mot à dire, des conseils à donner et son
rôle à jouer, mais pas un syndicat qui lui donnera des ordres tout droit venus de
Moscou. Il voudra bien vous associer dans les décisions pour la bonne marche de
l’entreprise, celles qui lui feront gagner un peu plus de pognon, mais il ne voudra pas
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entendre parler de celles qui lui en coûteront. Vous aurez votre mot à dire
uniquement dans le choix de la couleur du papier cul, à l’exclusion du rose bien
entendu !
Linlin se marre. Ayant pris une chopine de rouge au comptoir, il se dirige à sa place tout
en rajoutant :
- oui oui, seulement le choix du papier cul mon vieux et rappelle toi, pas de rose et
surtout pas de rouge mais il ne s’en fait pas de cette couleur. Gauthier n’a donc rien
à craindre, ses chiottes d’usine ne seront pas pavoisés d’oriflammes
révolutionnaires !
Le gars congestionné sait parfaitement qu’il ne sera pas aisé de le monter ce syndicat car
il faut les bouger ces veaux qui, il n’y a pas si longtemps de cela, étaient encore en sabots et qui
ne comprennent pas toujours que c’est pour leur bien. Le mot grève leur fait plus peur qu’au
patron. La paye n’étant pas grosse, la perspective de perdre des journées de travail ne les
emballe pas. Ce n’est pas un fils de bourge qui va donner des leçons au militant. S'il ne se
retenait pas, il lui filerait la correction qu’il mérite, mais il se retiendra d’autant plus facilement
qu’il sait que Linlin n’est pas un enfant de cœur ni une mauviette. Linlin a une réputation de
baroudeur et l’épisode du couteau à l’encontre de la grande gueule a fait le tour du village. Linlin
n’est pas facile à manier et ce n’est pas la peur qui le fait trembler mais l’abus de la chopine.
Monsieur le curé fait son entrée au Camerlot. Il sourit à Lucie en soulevant son calot,
sert la main de Maurice et daigne adresser un petit bonjour à Linlin qui, en réponse, lève son
verre :
- à la votre, monseigneur !
Mercier se lève poliment et présente une chaise à l’ecclésiastique. Des poignées de mains
sont échangées. Tabarin, depuis son comptoir :
- qu’est-ce que je vous sers Mr le curé, un petit café ?
- Euh, non, plutôt un petit blanc sec s’il vous plaît !
Linlin :
- les curés sont des connaisseurs en vins et le bistrot n'est pas le meilleur endroit pour
satisfaire votre plaisir car le service de Maurice laisse à désirer. Chez lui le blanc est
servi dans un vulgaire petit verre ordinaire alors que dans la grande maison vous
vous le sifflez dans un calice en or ! Au fait, il fait pas loin de son demi litre le calice,
pas vrai ?
- il ne faut pas exagérer, si vous alliez à la messe vous verriez que l’on verse juste une
petite larmichette de vin dans le calice. Une quantité dérisoire, c’est le symbole qui
compte, le sang du Christ !
- eh ben il devait se mettre quelque chose votre Christ pour avoir du blanc dans les
veines ! Je suis un enfant de cœur à côté de lui, pas vrai Maurice ? J’en ai seulement
quelques grammes par litre de sang moi, mais lui, alors là champion, du pur, du cent
pour cent !
Le curé hausse les épaules et porte son verre à la bouche en le tenant délicatement entre
le pouce et l’index. Alors qu’il sirote sa première gorgée, les cloches sonnent. Linlin :
- il n'est pas content de vous voir au bistrot votre bon Dieu, il vous sonne les cloches
Mr le curé !
- non mon cher, ce sont les neuf heures qui sonnent !
Linlin :
- vous avez une sacrée pendule dans votre baraque, on l’entend de loin !
- et oui, c’est l’horloge de la maison du seigneur et elle est à son image, puissante !
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- oui mais c’est pas le seigneur qui l’a construite cette maison, ce sont des hommes
avec des plans d’hommes dans le but d'impressionner. Imaginez la petitesse de
l'ouvrier et du paysan dans l’église, eux qui habitent une misérable bicoque. Notre
collégiale est grande, elle se voit de loin, du haut de la côte de la Tourette ou depuis
la route de Vaux et même de bien plus loin. On ne peut pas ne pas la voir, et même
si l'on n’est pas croyant comme moi, on l’aime bien, elle fait partie du décor. Saint-
Nirols sans son église ne serait plus Saint-Nirols, n’est-ce pas ? Que d’efforts pour en
arriver là ! Elle est au service d’une cause mais pour moi ce n’est que du bon boulot
de tailleurs de pierres, de maîtres verriers, de sculpteurs et d’ébénistes! Bravo les
gars, c’est du solide, ça tiendra debout longtemps ! Ça se respecte parce que c’est
fait pour, et ce n’est pas Mr le curé qui dira le contraire ! Mais pas dans le sens que
vous claironnez mon père !
- ah bon et comment cela mon fils ?
- j'aime les cloches, aujourd’hui par exemple, avec une belle journée comme celle ci,
qu’y a-t-il de plus beau que le grand clocher qui se dresse dans le ciel bleu avec les
hirondelles qui tournent autour et le son des cloches qui rythment le temps et la vie
des gens du village. En été les cloches sont chaudes comme les pierres du clocher et
des murailles, en hiver elles sont froides comme le fer des barrières sur lesquelles
on ne pose plus les mains. Elles informent les gens sur les événements qu’elles
sonnent, elles ont un code et sont entendues de loin dans la commune. Elles vous
font vibrer la carcasse dans les rues étroites et ont un pouvoir énorme sur les gens.
Elles rassemblent dans la joie et l’allégresse à l’occasion d’un mariage ou d’un
baptême et dans la peine en sonnant le glas lors d’un décès. Depuis la nuit des temps
elles ont été un efficace moyen de communication. Elles donnaient l’alerte au moyen
âge en sonnant le tocsin lors d'attaques ou d'incendies. C’est l’ancêtre des sirènes et
du téléphone. Quel puissant effet que celui des cloches, ça glace le sang et met la
chair de poule. Elles sonnaient avec le même timbre il y a des siècles, nos ancêtres
de Saint-Nirols entendaient le même son que nous aujourd’hui. Les gens sont passés,
elles les ont vus vivre et finir. Ah les garces, bon Dieu de bon Dieu, elles sonnent à
votre baptême, votre communion, votre mariage et votre mort. L’église a inventé
des moyens diaboliques de conditionnement. Comme les magiciens, il faut en
mettre plein les yeux. La religion c’est encore plus fort car tous les sens sont sollicités.
L’architecture extérieure et intérieure, les statues, les vitraux, les cierges et les
tableaux. L’odorat avec l’encens, l’ouïe avec les cloches et les clochettes, une
acoustique étudiée qui donne au curé une voix d’extra-terrestre. La parole de Dieu
est forte, elle doit être rapportée d’une manière forte. On est servis, ça résonne et
ça porte, ancêtre des boites à spectacles, l’église est une boite à magie avec effets
spéciaux primaires. Très bon public le chrétien, ce n’est pas pour rien qu’on l’appel
croyant. Il gobe tout sans demander de preuves, il espère des miracles qui n'arrivent
jamais, alors il se contente de se les faire raconter et il y croit. Le curé est un
prestidigitateur dans sa tenue de scène. Il n’exécute aucun numéro mais il décrit
ceux de Jésus, ceux que personne n’a vus. A la fin du spectacle le prêtre en espère
un de miracle, celui qui remplirait d'oseille les paniers d’osier avec de bons gros
biftons de cent balles. C’est vrai qu'il est préférable de les donner au curé plutôt que
d’aller les boire au bistrot !
Lucie fait vilain en pensant, « mais qu’est-ce qu’il raconte ? » Il poursuit :
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- des quêtes miraculeuses qui feraient la fortune des curés, la messe est un
divertissement gratuit mais une petite contribution de solidarité chrétienne est
sollicitée avec le petit panier qui chante. Que dire des rites sacrés et de leur mise en
scène, l’hostie, le vin, le calice, la tenue du curé brodée d’or et d'argent, un coup de
clochette, tout le monde baisse la tête, un autre, on la relève, au signal tout le monde
à genoux, puis debout, assis, debout, à genoux. La communion aussi c’est pas mal
non plus avec l’effet placebo de l’hostie et le pouvoir extraordinaire de la confession
où l’on peut entendre des choses qui ne seraient même pas avouées sous la torture.
Cette confession fait pâlir d’envie tous les tyrans et dictateurs du monde, quelle
facilité pour obtenir des aveux et tout savoir. L’homme et la femme viennent à
confesse, entrent dans la boite magique, se mettent à genoux, le rideau s’ouvre, il
fait noir, une grille, une voix et une silhouette derrière, des yeux qui brillent en vous
sondant l’âme, et c’est parti pour le grand déballage des petits écarts de conduite
aux plus grosses fautes, le curé insiste un peu avec les filles sur le fameux péché de
la chair, « ah bon ? Et avec qui ? Toute seule ? Souvent ? Comment ? Il faut tout dire
car le seigneur vous écoute ma fille ! ». Sa voix s’étrangle un peu après certains aveux
mais le pardon est toujours au rendez vous, quels lâches les gens, ils avouent tout
du moment qu’il y a le salut au bout du compte. Pourquoi s’en priver, c’est la grande
lessive pour se refaire une virginité, quoi que, les jeunes filles plus très jeunes filles
auront beau vérifier à leur retour à la maison, la pièce manquante sera toujours aux
abonnés absents. Pourquoi se priver de faire des saloperies puisqu’il suffit de les
avouer à confesse avec au final une petite douche de l’âme. Tu es sale, tu te laves et
c’est reparti pour un tour. L’église utilise ce moyen diabolique d’efficacité avec le
grand mystère, la peur et la promesse du pardon qui favorisent le grand déballage.
Des croix devant lesquelles vous vous agenouillez pour prier car vous croyez à cette
histoire de Christ et de bon Dieu. Une belle histoire écrite exprès pour ça, mais le
mystère reste entier, la question reste posée car l’homme, petite chose, ne peut y
répondre alors vous organisez, vous dirigez, vous célébrez parce que vous savez. Moi
non, je cherche, je m’interroge, cela m’intrigue et m’obsède. Ma croix c’est le point
d’interrogation, j’en ai sculpté un en fer forgé car tout tourne autour de la question.
La religion apporte une réponse, une solution, une histoire. Sornettes que tout ceci,
c’est pour rassurer ou menacer et surtout pour conditionner et contrôler. C’est
grotesque et monstrueux car l’univers est vaste et la terre ridiculement petite, la
réponse est dans la matière, c’est simple, on est rien et on est tout. L’intelligence
n’est qu’une fonction du cerveau, un mécanisme logique fait pour s’adapter et
évoluer, la vie n’est que le fruit du hasard et de la nécessité, un point c’est tout. Je
ne sais plus de qui c’est... Au fait Mr le curé, c’est Jésus qui touche les droits d’auteur
sur la bible, il doit ramasser le paquet votre seigneur pas vrai ? Vous condamnez la
contraception et l’avortement parce que vous êtes pour la vie à tout prix, mais quel
prix quand il s’agit d’Hitler ! Celui qui ne mérite pas le H majuscule à son nom, parce
que celui là Mr le curé, je peux vous assurer que j’aurais donné cher pour avoir le
plaisir de l’écrabouiller quand il n’était qu’à l’état d’embryon, quelle jubilation !
Imaginez la scène, entre mon pouce et la table, ah si j’avais pu alors qu’il n’était
encore que l’assemblage de quelques cellules, j’aurais pressé mon pouce en
tournant légèrement comme pour un moustique et de toutes mes forces pour être
bien sûr. Son sang aurait peut être dessiné une petite croix gammée ! Personne
répond ? On le plaint le petit Adolf ? Le monstre ce serait moi ? Alors que la petite
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bouillie de chair, d’eau et de sang n’aurait jamais pu faire subir au monde ce qu’il lui
a infligé ! Tuer le mal dans l’œuf et arrêter un processus calamiteux pour l’humanité !
Comment un ovule et un spermatozoïde peuvent-ils aboutir à ça, la vie à tout prix,
même à celui là Mr le curé ?
Mr le curé ne relève pas la provocation. Il n’est pas là, il ne voit pas Linlin et ne l’entend
pas. Linlin ne s’arrête plus :
- à ma mort pas de curé, pas de messe, pas de faire-part ni d’avis de décès. Pourquoi
dire que je suis mort alors que peu de gens savent que j'existe. Pas de cimetière
mais une incinération et mes cendres jetées sur les chemins sur lesquels je me suis
promené à cheval. C’est tout car je préfère la grosse cuite plutôt que les petits vers,
au four Linlin. Aucun discours car tout à été dit, tout est fini, c’est trop tard, quand
c’est fini, c’est fini ! La vie n’est qu’entre parenthèses, celle qui s’ouvre et celle qui
se ferme ! Avant et après c’est le néant, silence on passe, on est passé ! Le
recueillement par une pensée peut-être, mais c’est tout. La vie continue pour les
autres, place aux autres, mais leur tour viendra aussi ! La mort, c’est comme avant
la vie, le grand vide. Les disparus sont là où sont les enfants à venir c’est à dire nul
part ! Le temps n’existe pas, il n’y a que le mouvement ! J'ai eu l'occasion d'en
toucher deux mots à Mr Mercier ! Mourir c’est dormir pour toujours d’un profond
sommeil, sans rêves et sans réveil, le grand mystère. Tu sais quand ça va t’arriver ?
Non ! Où ça va se passer ? Non ! Sur la route, dans ton lit, ou à l’hosto dans une
chambre sordide, avec plein de choses ordinaires, trop ordinaires en ne sachant
peut-être pas que c’est le moment, que c’est ici que ton voyage se termine ! Et si tu
le sais, tu trouveras que le lieu n’est pas terrible, t'aurais espéré mieux, c’est trop
simple, trop banal avec toutes ces petites choses insignifiantes et incontournables,
celles qui font l’ordinaire, une bouteille de parfum, un livre, une boite de bombons
et tu n’aimes rien de tout cela car le parfum pue, le livre est con et les bombons
pas bons ! Pourtant c’est pour toi, ce sont les cadeaux offerts par ceux qui t’aiment.
Alors il faudra sourire, faire semblant, mais tu voudrais que ça soit mieux. Merde
c’est ta vie qui fout le camp tout de même, tu souhaiterais que tout le monde le
sache, que tout le monde te voie, que tout le monde t’accorde un peu d'attention,
un regard ne serait-ce qu'une seconde mais tout le monde s'en fout, ils pensent à
leur vie, à ce qu'ils vont bouffer ce soir et à celles qu'ils aimeraient bien sauter. Tu
rêves en égoïste que tout va s'arrêter avec toi mais il continuera à tourner encore
longtemps ce putain de monde tordu qui t'abandonne en route, qui te laisse
crever au bord du chemin. Quel chemin ? Celui qui vient d’où ? Celui qui mène où ?
Linlin boit puis continue à déverser des amabilités à l'encontre de la calotte. Ce sera,« bravo
l’église, c’est du grand art pour contrôler et conditionner les gens. Une belle entreprise
qui a eu recours aux miracles, c’est excellent les miracles, même si l'on n'en voit jamais
la couleur. Aucune preuve mais tout le monde y croit, plus c’est gros et plus ça marche, c'est
comme la magie ! Des dizaines de milliers de malades qui vont à Lourdes et combien de cas
inexpliqués de guérisons ? Je dis bien inexpliqués, ceux qui n’ont rien de miraculeux mais sont
la manifestation d’effets psychologiques ! Combien de pèlerins vont étaler devant la grotte leur
paralysie, leur maladie et reviennent avec ? Combien d’entre eux ramènent dans leurs bagages
le cancer qui va les ronger dans les semaines ou les mois à venir ? Heureusement que les curés
sont inoffensifs aujourd’hui alors que dans le temps cela ne les gênait pas de faire brûler des
gens sur les bûchers de l’inquisition ! Putain, c’est pas extraordinaire ça ? Que dire de la
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compassion que vous affichez à l’égard des pauvres, tout en allant bouffer chez les riches ? Au
fait, on vous engraisse encore avec le panier de victuailles
que l’on dépose à la cure ? Les familles nobles et les patrons avaient un bon moyen pour
verrouiller le pouvoir, se l’approprier et le contrôler. Leurs fils devenaient curés, toubibs,
députés, militaires ou magistrats, comme cela ils détenaient tous les moyens pour sermonner,
soigner, légiférer, commander et punir. Le pouvoir et le prestige au sein d’une même famille, ça
en jette, ça vous fait une sacrée carte de visite tout ça, un étalage de lignée supérieure
inattaquable ! Avec un jeu pareil dans les pognes la partie est toujours gagnée ! On ne peut que
courber l’échine devant cette puissance et cette réussite ! Evidemment les familles n’avaient
pas toujours un nombre d’enfants suffisant pour pourvoir tous ces postes et leurs enfants
n’étaient pas toujours aptes intellectuellement à suivre de telles études pour cause de tares
congénitales lourdes, héritage des sales manies dans ce milieu à se marier entre cousins et
cousines ! Mais qu’à cela ne tienne, il suffisait d’être amis entre familles complémentaires et
c’était bien le diable si on ne trouvait pas parmi les rejetons des uns, les cousins des autres et
les neveux du beau frère du grand ami de la tante de la cousine du frangin de Monseigneur, la
pièce utile pour monter l’affaire, clore le dossier ou obtenir l’autorisation, le privilège ou le passe
droit ! Il va s’en dire Mr le curé que tous ces gens au dessus de tout soupçon ont une place de
choix dans votre église, la meilleure, au premier rang avec leur nom gravé sur le prie Dieu s’il
vous plaît. La petite obole est passée par là ! Qu’elle est belle votre église, votre maison du bon
Dieu, comme l’homme s’y sent petit Mr le curé, tellement petit qu’il n’ose pas tousser ni faire
du bruit avec sa chaise pour ne pas se signaler d’une trop voyante manière car ça résonne trop
la dedans et les regards se tournent trop facilement dans votre direction. Dans cette grande
maison fraîche et pure, les gens du peuple croient à quoi, à qui ? Peu importe pourvu qu’ils
croient, qu’ils bossent et surtout qu’ils obéissent sinon gare à eux ! La menace est terrifiante,
l’enfer par les curés, la prison par les juges, la maladie par les toubibs, le peloton d’exécution
par les officiers et la porte par les patrons ! Le troupeau est bien gardé, les bergers ont leurs
clébards, ils sont flics, chefs, chefaillons ou sbires ! Belle société mes amis, ordonnée et
contrôlée ! Ah j’oubliais les femmes, que serait une société sans les femmes, je vous le
demande ? Les filles de grandes familles étaient mariées avec des hommes importants pour
avoir plus de pouvoir et de protection. Si elle était trop moche, on pouvait toujours en faire une
nonne. Avoir quelqu’un dans les ordres, donner des ordres et maintenir l’ordre pour éviter le
désordre ! A vos ordres chef, oui chef, merci chef ! »
Linlin a terminé sa bouteille. Le curé affecte une mine de désolation avant de réagir à cette
volée de traits empoisonnés. C’est en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, c’est-à-
dire au plafond du Camelot, que Mr le curé dira :
- je ne répondrai pas à de tels blasphèmes, je vous plains, votre démonstration est
simpliste mais je ne vais pas perdre mon temps à essayer de vous convaincre ! Vous
vous êtes égaré et peut-être damné à tout jamais mon fils ! Vous n’avez plus qu’à
espérer en la grande clémence du tout puissant mais je crains fort que les portes du
paradis ne restent fermées à tout jamais pour vous mon fils !
- le paradis ? Ses portes sont grandes ouvertes pour Roland et moi ! Tous les vendredis
on y va au paradis et on y est reçus comme des papes ou des petits anges ! Faut voir
comment on nous gâte là-bas et si vous voulez on vous y emmènera avec nous la
prochaine fois, parce que pour bien parler d’un endroit il est préférable d’y avoir mis
les pieds, ne serait-ce qu’une fois !
Mr mercier s’interpose et demande un peu de respect envers l’homme d’église mais Linlin
ne veut pas lâcher sa proie :
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- vous dites que je suis perdu mon père, mais je saurai bien me retrouver parce que
j'ai tiré mon âme et ma carcasse de situations bien plus difficiles en Indochine, alors
ne vous faites pas de soucis pour moi, il y a assez de mon beauf de toubib qui me
reproche de trop boire et qui se préoccupe de mon devenir ! Ce matin je suis pas
bourré, je n’ai qu’une chopine dans le buffet, j’ai l’esprit clair mon père ! Oh ça rime !
Bon, assez parlé, mon cheval et mes chiens m'attendent ! Je dois m’en occuper, ils
comptent sur moi et je leur dois bien ça ! Et eux ne racontent pas de conneries pour
exister en se servant des autres !
Mme Lucie, derrière son comptoir :
- oh !
Maurice feint de n’avoir rien entendu. Mr mercier regarde au loin en branlant la tête. Le
curé est plein de pardons, de bontés et de bondieuseries. Il est indestructible, il finit son verre,
Mercier commande une autre tournée, Mr le curé n’a pas entendu, cela se remarque à sa
surprise et à sa molle protestation lorsque Maurice le sert. Puisqu’il est servi, il faut le boire.
Linlin s’éloigne sur son cheval, au pas, ses deux grands chiens le suivent en balançant
leur arrière train. On sent qu’ils en ont plein les pattes de leur longue randonnée matinale. Les
deux grosses gamelles de riz, de pâtes et de viande seront vite avalées. Linlin reviendra au
Camerlot avant midi et se fera recadrer par Lucie :
- Linlin, on ne parle pas à un prêtre comme vous l’avez fait, vous pouvez penser ce que
vous voulez mais tout de même, dire des choses comme ça !
Maurice fait la gueule :
- t’occupe pas de ça, ils ont raison tous les deux ! Moi je sais pas, j’y comprend rien à
ces questions ! Les curés se gênent pas pour dire ce qu’ils pensent alors ceux qui ne
sont pas de leur avis ont raison de le dire aussi ! Pas vrai Linlin ? C’est la liberté ça,
on est en France et en république !
Linlin sourit en entamant un pot tout neuf. Au comptoir deux gars parlent d’un fait divers
relaté dans le journal. L’un d’eux est catégorique :
- avec moi ça serait vite fait, je le ferais raccourcir tout de suite, comme ça t’es sûr
qu’il recommencera plus ! La peine de mort c'est efficace, ils ont tué, on les tue, un
point c’est tout !
Son compagnon est de ceux qui écoutent sans jamais émettre d’opinion. Il dodeline de
la tête, dit oui quand l’autre veut lui faire dire oui et non quand il attend un non. Un public idéal,
celui qui vous fait croire que vous dites forcément la vérité car il ne discute jamais votre opinion,
c’est le béni oui oui de service. Le parleur est satisfait, il a tout compris, il maîtrise tout, que fait-
il devant le comptoir de Tabarin celui là, il devrait être président de la république. « Un de
plus !», songe Linlin, « Quel con ce type !». Ce qui déçoit Linlin, c’est que Mme Lucie approuve
le gars :
- vous avez bien raison, c’est comme pour les tueurs d’enfants, pas de pitié pour les
monstres !
Linlin s’en mêle évidemment :
- la condamnation à mort, ça c’est une sentence mais au fait, on l’est tous condamnés,
et ouais, on a tous un rendez vous avec la faucheuse, elle a notre nom sur son
calepin ! A quelle date ? Dans quelles circonstances ? Mystère ! Etre condamné à
mort et s’inquiéter de savoir si on va souffrir ! Une préoccupation compréhensible
des guillotinés qui se demandent comment ça va leur faire. Les gazés, fusillés,
pendus ou électrocutés ont la même angoisse sur la manière et la méthode, sur
l’instant fatidique en envisageant le scénario... Les plus imaginatifs souffrent le plus
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car ils meurent plusieurs fois dans leur tête. Les bœufs et les vulgaires ne font que
paniquer, n’ayant pas la même faculté pour reconstituer la scène avec précision.
Seule la manière de procéder préoccupe. Est-ce que ça fait mal ? Mais aucune
question sur l’après, l’absence, le retrait de la scène des vivants, l’éternité du néant
et la vie des autres qui continue. Ce sont des questions de philosophie tout ça ! La
vieillesse n’est-elle pas une terrible maladie ? On peut encore entendre la voix de
nos chers disparus et les imaginer encore bien présents, où sont-ils passés ? Au
même endroit qu’ont rejoint les condamnés à mort ! Sauf qu’ils ont sauté le pas en
se faisant tenir la main par ceux qui les aimaient ou qui les soignaient. Ils y sont allés
sans s’en rendre compte, assommés de barbituriques et de tranquillisants ! Comme
la morphine est bonne en ces moments là. Il y a le sourire du curé qui, tel un
représentant de commerce, vous promet des lendemains encore plus beaux à
condition de lui faire confiance, il faut signer et se laisser faire ! Après tout le monde
s’en fout pourvu que l’on ai dit oui ! On se fait toujours mettre dans la poche de
quelqu'un, celle d’un curé ou d’un vendeur d’aspirateurs ! Cela fait un nom de plus
dans un carnet ou une liste, plus elle est longue et plus elle rapportera à celui qui la
possède ! Pour l’un se sera en mérite de la part de l'évêché et en pourcentages pour
l’autre. Pour les condamnés à mort il y a une mise en scène de première, pensez
donc, le dernier jour, le dernier repas, la dernière nuit, le dernier lever avec pour
seule satisfaction celle d’avoir fait sonner de bonne heure les réveils du curé, du juge,
des avocats, des témoins et du bourreau... bien fait pour eux ! Cela doit être quelque
chose que le bruit des pas dans le couloir, la clef dans la serrure, l’intrusion dans la
cellule de toutes ces gueules de papier mâché des croques mort et calotins de
service ! C’est quoi ces ciseaux ? Une chemise toute neuve condamnée à avoir son
col coupé ? Un verre de gnôle tendu par une main qui tremble un peu, une petite
cigarette qu’il n’est pas facile d’allumer, le toubib est là et ne dit rien, pourtant il
devrait car ce n’est pas bon l'alcool et la clope au réveil ! Dans ces instants, il ne doit
pas y avoir beaucoup de condamnés qui se préoccupent des matchs de foot du
championnat de première division en demandant aux exécuteurs des sales besognes
qui va gagner samedi et qui va marquer. La justice des hommes doit passer en faisant
trépasser ! Les préparatifs, les derniers pas, les derniers bruits avec tous les sens du
condamné qui fonctionnent trop bien pour qu’il voit bien, qu’il entende bien, qu’il
sente bien, qu’il comprenne bien avant que tout s’arrête et qu’il soit privé de tout !
Les derniers gestes, les dernières images, les cris de la foule, ce monstre civilisé,
quand le spectacle était publique, les gardes, les témoins, le procureur, les avocats,
le bourreau, le docteur ! Les derniers mètres et la machine à couper... elle en a coupé
combien ? C’est du solide cet engin, trop vraie, bien trop présente, faite en bois
d'arbre, en arbre des forêts, en forêts de vies ! Dernières sensations, derniers
ressentis, des pas mal assurés sur le pavé, une gorge sèche et un cœur en panique !
Des mains qui agrippent, poussent et aident, un contact, une odeur de bois, ça
bascule, jouet pour grandes personnes, drôle de manège, maman tu vois ton fils ?
Regarde ! Au secours maman, aide moi, laisse moi pas, c’est quoi ce bruit de fer qui
glisse ? Couic, pour lui c’est fini, c’est noir, tout noir, plus noir que noir, le vide, le
silence, le néant ! Pour les autres il y a le panier, le sang et un tas de viande allongé,
attaché, habillé mais plus tout entier ! Le travail n’est pas fini car il faut encore
démonter la machine après l’avoir lavée. Ces mecs qui se déplacent de prisons en
prisons connaissent une bien singulière géographie, celle des villes où ils
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- mais non, écoute ! Il n'y a pas qu’eux qui vont vieillir, nous aussi, alors on ferait mieux
de penser à quoi on va ressembler, nous, quand il vont être libérés. On serait pas
pressés qu’il sortent les gars car ça nous en foutrait un sacré coup au moral pas vrai ?
- en parlant de coup tu ferais mieux d’en boire un, comme ça tu diras pas de conneries
pendant ce temps !
- t’as raison Maurice, ça résonne dans ma bouteille vide, apporte moi sa petite sœur !
Maurice a fait vite dans l’espoir que cela fera taire Linlin. Peine perdue, il continue :
- dans la vie, les gens honnêtes le sont souvent parce que ne pas l’être est interdit et
risque de leur apporter des emmerdes. nom de dieu pourquoi ne pas être honnête
parce que c’est beau, c’est bon, c’est humain et agréable de faire le bien, d’aimer les
gens et de les respecter ! La société n’est pas propre, les gens ne sont pas propres. Il
suffit d’une période de troubles, de désordres ou de guerres pour revoir surgir les
vieux démons. Lorsqu'on on perd un copain à la guerre il ne devrait n'y avoir que de
la douleur et de la peine, mais cela réveil la colère qui engendre la vengeance et la
violence. Ils ont tué donc on tue aussi pour venger, laver l’affront et l’honneur. J’ai
vécu de telles situations, j’ai eu la haine, la rage mais j’en ai pas bandé ! Vous vous
marrez, ça vous étonne ? Pourtant si vous saviez tout ce que la terre peut porter
comme détraqués, salauds et lâches qui, prétextant la vengeance, justifient les viols
de filles et de femmes ! Ce n’est pas un acte irréfléchi de douleur et de désespoir,
non, c’est calculé et espéré ! Ils sont excités, ils bandent, ils ont envie, ils salissent,
souillent, avilissent les femmes et par la même occasion la mémoire des camarades
qu’ils prétendent venger ! La mort de leur pote leur permet de passer un agréable
moment ! Des mecs comme ça il y en a de partout et honorablement connus pour
certains !
Linlin n’est pas rentré chez lui pour déjeuner, il est resté à sa table et a continué à
boire. Lucie ayant refusé de continuer à le servir, c’est Maurice qui a pris le relais. Roland passe
au Camerlot en coup de vent pour acheter ses cigarettes. D'un signe de tête Lucie lui montre
son copain affalé sur sa table :
- Roland, emmenez le, il faut qu’il rentre chez lui, il n’a pas mangé, on lui a proposé de
se mettre à notre table mais il a refusé, quelle tête de mule quand il s’y met !
Roland rit :
- vous en faites pas pour lui, c’est un solide, il a l’habitude ! Alors mon pote on prend
racine au Camerlot ? Fais gaffe, c’est le printemps, tu vas bourgeonner !
Linlin murmure quelque chose que Roland ne comprend pas. Il ajoute :
- eh ben mon salaud t’en tiens une bonne, tu t’entraînes pour vendredi ? Pas étonnant
que tu tiennes mieux le coup que moi, mais vas-y molo sinon tu vas pas tenir la
distance vendredi ! Je compte sur toi, on nous attend à Lyon, des cuisses bien
chaudes et nous au milieu ! Nos cocottes tiennent le nid au chaud, faut pas
déconner !
Linlin a dépassé la côte d’alerte, il ne comprend plus, il n’entend plus. Il dort sur le bord
de la table, la tête calée sur ses bras croisés. Il renverse son pot de rouge à moitié plein, Roland
le récupère et le pose sur le comptoir. Il rassure Lucie :
- un petit somme et il va se requinquer notre Linlin, vous verrez il sera tout neuf, je
connais l’artiste !
Valmont fait son entée au Camerlot. En congés une semaine, il en a profité pour aller
taquiner les truites de l’Andrable. Il montre à Lucie quelques belles pièces au fond de son panier
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et insiste pour qu’elle en prenne deux, les plus belles. Edouard est fier de sa pêche. Il interpelle
Maurice :
- ce soir vous allez vous régaler Maurice, vous m’en direz des nouvelles de ces farios,
ça c’est de la truite !
Roland s’avance, jette un œil dans le panier et dit :
- allez, avouez que vous les avez pêchées à la main ces truites !
Le dentiste :
- allons donc, un président de chasse qui pêche à la main ? vous déraisonnez mon
ami !
- je rigole, vous comprenez pas le rire ma parole ! Le poisson moi j’aime pas ! La viande
rouge oui, mais votre truc qui pue, merci bien ! Mais dites moi, vous auriez pas
acheté ces truites dans une poissonnerie ou dans un élevage des fois ? Z’êtes bien
sûr d’être allé à la pêche vous ? Si vous cocotez le poisson ça serait pas plutôt que
vous avez fourré vos paluches dans la culotte d’une fille qui se néglige par hasard ?
Oh le vilain petit coquin que voilà ! Ah c’est du joli ! Eh ben j’en connais une que si
elle savait, ça voudrait barder pour votre matricule ! A la pêche, ouais, tu parles !
Le dentiste est outré :
- comment pouvez-vous dire de telles horreurs, c’est bien de vous ça !
Lucie aussi proteste et abonde dans le sens de Valmont :
- vous êtes un dégoûtant Roland, honte à vous !
Maurice sourit en soupesant les deux truites offertes. Il salive déjà à la pensée du bon
plat de ce soir :
- merci Mr Valmont mais il ne fallait pas, c’est trop !
- mais si voyons, cela nous fait trop à ma femme et moi, et le poisson c’est bon quand
c’est frais ! Allez, au revoir, je rentre, il est tard, mon épouse doit se faire un sang
d’encre, bonne journée Mme Lucie et à un de ces jours !
Lucie rosit et ne peut soutenir le regard de ce cher Edouard, homme galant, gentleman
et tellement... Elle murmure un petit merci en baissant les yeux.
Roland s’esclaffe :
- mon épouse doit se faire un sang d’encre ! Tu m'étonnes, je la comprend, depuis le
jour de la panne d’électricité cet hiver, elle doit pas être tranquille sa bourgeoise
quand elle le voit pas rentrer !
Lucie :
- voyons Roland c’était un accident, cela ne vous arrive jamais à vous peut-être ?
- vous parlez d’un accident, la descente qu’il avait ce soir là notre Edouard, j’aurais pas
voulu la faire à vélo ! Sacré Edouard !
- mauvaise langue !
Conclut Lucie. Roland doit partir :
- c’est pas tout ça mais j’ai du boulot qui m’attend, allez zou, surveillez bien le petit
pendant son sommeil !
Il rit en pointant l’index en direction du dormeur.
Une petite heure de sommeil et il émerge, s’étire, baille bruyamment, jette un coup d’œil
dans le café et découvre des têtes nouvelles. A la grande table, il y a le pharmacien, Sansonnet
et Escudet. Des types tapent le carton au fond du bistrot et deux ou trois gars s’appuient contre
le comptoir. Tabarin observe Linlin et n’en revient pas de le voir comme ça. Avec ce qu’il a avalé
depuis ce matin, c’est incroyable, juste un petit roupillon d’une heure et le voilà aussi frais que
lui le matin au réveil. Quel type ce Linlin, il faut le voir pour le croire, mais en quoi est-il fait ?
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Tabarin :
- alors, on émerge ? Et ben dis donc tu reviens de loin, la terre se serait arrêtée de
tourner que tu te serais rendu compte de rien !
- crois pas ça, j’ai une horloge et une boussole dans la tête, je sais toujours où j’en
suis ! Un bourlingueur comme moi, ça se perd jamais !
Un joueur de cartes :
- un bourlingueur qui fait du surplace au Camerlot, bien calé à sa table, il fait pas
beaucoup de chemin le bonhomme !
- erreur mon pote car les plus grands et les plus beaux voyages ce ne sont pas ceux
que tu fais en avion, en bateau, en train ou en bagnole et même à pied ou à vélo !
Non mon gars, tu te trompes, parce que les plus beaux voyages c’est ceux que tu fais
avec la bouteille ! Avec ça tu voles nom de dieu, c’est magique, pas besoin d’essence
ou de gros mollets ! On peut laisser les bagnoles au garage, plus d’autos, plus de
types pour les fabriquer, plus de garagistes pour les réparer, plus d’essence, plus de
taxes mais ces cons du gouvernement nous feraient payer très cher le manque à
gagner, faudrait remplir les caisses ! Maurice, tu vendrais le pinard à la pompe, au
prix fort et bien taxé, SVP mettez moi en dix litres !
Ses yeux cherchent sur la table vide. Linlin paraît contrarié :
- Maurice, mon pot n’était pas fini !
Maurice n'en revient pas :
- je l’ai mis de côté, tu l’avais renversé, c’est Roland qui a sauvé ce qui reste. Mais que
tu t’en souviennes, alors là chapeau, je sais pas comment tu peux faire !
Maurice apporte le demi pot de rouge avec un verre. Linlin caresse la bouteille et se
verse un verre. Il l’avale cul sec et dit :
- avec ça tu refais le monde, t’es heureux et tu fais du chemin sans te fatiguer !
Un gars du comptoir s’autorise un conseil :
- pourquoi tu te trouves pas une petite femme Linlin, tu serais comme un coq en pâte,
elle te ferait de bons petits plats, ça vaudrait mieux que ta façon de vivre, le vin ça
nourrit pas un homme tout de même !
- ah tu peux parler ! Parce qu’avec toi elle est heureuse ta bonne femme peut-être ?
La pauvre, t’as vu ta tronche ? Tu crois que t'abuses pas question canons toi aussi ?
L’autre se tait et rit jaune. Linlin poursuit :
- moi marié, c’est exclu, alcoolo comme je suis et père de famille ? Quelle horreur !
Le soir en rentrant bourré il y aurait de la peur et du dégoût dans le regard de ma
femme et celui de mes enfants. Leurs yeux auraient du mal à retenir des larmes, ils
resteraient têtes basses dans un silence de mort ! Autour de la table régnerait la
terreur avec le seul bruit des cuillères dans les assiettes, quelques mots murmurés
dans la crainte de demander le pain, le sel ou l’eau par peur de déranger, de
contrarier la bête immonde et de provoquer une colère qui n’en finira plus avec des
mots qui blessent et humilient ! J’imagine les verres avalés dans la journée, le blanc
du matin, le jaune à midi, le rouge l’après-midi et la bière, le soir encore du jaune
pour l’apéro et au souper du rouge ! Tous ces verres sur la table, tous ces verres
avalés en une seule journée, putain de Dieu que j’ai honte ! Vous parlez d’une alignée,
c’est pas humain une telle consommation, faut arrêter !
Un type la ramène :
- tu arrêtes de boire ? Pas possible !
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- connard ! Je suis pas en ménage moi, alors pourquoi changer mes habitudes ? Par
contre ce que je viens de dire concerne peut-être bien certains d’entre vous ?
Un grand silence s'installe dans le café, puis, après quelques secondes, un picoleur de
comptoir :
- ah bon je me disais aussi, Linlin, arrêter de boire !
- tu te disais quoi ? Des âneries mon vieux car tu me connais mal ! Pour moi ce qui est
difficile dans la vie n’est pas d’accomplir des actes qui imposent des sacrifices et font
souffrir car je peux tout endurer si le jeu en vaut la chandelle alors qu'il m’est très
désagréable de dire bonjour aux gens avec qui je n'ai pas envie de discuter. Parler
pour ne rien dire est la principale occupation d'une majorité de gens qui vous
bassinent avec les banalités d’usage sur le temps, la politique et la vie chère. Ils te
demandent comment ça va alors qu'ils s'en foutent royalement ! M’asseoir à une
table avec eux m’est insupportable, je préfère rester seul ! Aller chez eux avec leur
femme qui t’observe, te détaille, te jauge, te juge ! Tu peux lire dans ses pensées, « il
n'a pas de cheveux blancs, il n'a pas pris de brioche, il fait plus jeune que le mien, et
patati et patata... » il faut causer de tout et de rien, du travail et des gens, « oh, c’est
vrai ça ? Je savais pas ! Ah bon ? Mon Dieu, quelle époque, je vous dis pas... ! » à
chier quoi, au secours, lâchez moi !
Plus tard dans l’après-midi le docteur Damas arrête sa jeep sur la place à hauteur d’Escudet
qui discute avec Roland, la boulange et le croque mort :
- alors messieurs on fait la causette ? Personne à enterrer Louis ? Pas de voiture à
réparer Marcel ? Et vous, le four est éteint, c’est relâche au pétrin ? Quant à toi
Roland c’est ton personnel qui bosse pour toi à la boucherie ? Vous en avez de la
chance, j’ai pas choisi le bon métier moi car j’ai mes visites à faire et je n’aurai pas
fini de bonne heure ce soir !
A cet instant une belle jeune femme enceinte passe à côté de la jeep. Roland pose sur
elle un regard égrillard. Elle dit bonjour au docteur et aux autres avec un petit sourire gêné.
Damas la connaît très bien :
- bonjour ma petite, comment ça va ? Ce bébé doit commencer à s’impatienter
maintenant ? Le grand jour approche ! Essaye de le faire de jour, tu seras bien
mignonne si tu peux éviter de nous réveiller au beau milieu de la nuit, la sage-femme
ou moi !
Elle sourit en rougissant. Cette discussion en présence des autres hommes la gêne
beaucoup. Elle osera tout de même :
- oh vous savez, c’est pas moi qui déciderai, c’est lui !
Elle pose une main sur son ventre bien rond.
- eh oui hélas, malheureusement ces petits ne choisissent pas toujours le meilleur
moment pour venir ! Allez, bien le bonjour à ton mari !
Elle s’éloigne avec quatre paires d’yeux rivés sur ses jambes. Damas :
- allons messieurs, un peu de respect envers une future jeune maman !
Blanchet :
- tu fais un beau métier Charles, sacré veinard, tu vois de la belle viande bien ferme
et bien roulée !
Le groupe rit, Escudet ne dit mot. Il se gratte sa barbe de trois jours en suivant du
regard la jeune femme qui s’éloigne. Robert Verdier lui tape sur l’épaule :
- eh, arrête de rêver, c’est pas pour toi ça !
Charles :
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- eh oui messieurs, un de ces jours je l’accoucherai et cela fera une âme de plus à
Saint-Nirols !
Roland ne peut s’empêcher :
- moi je sais bien ce que je voudrais lui faire à celle là, de Dieu je vous dis pas ! Vous
en avez de la chance les toubibs, mais pas tant que les gynécos qui voient tous les
modèles de foufounes ! Ça doit pas plaire à leurs bonnes femmes ! Quand ils leur
font des trucs au lit elles doivent avoir l’impression de passer une visite médicale !
Charles :
- décidément tu es incorrigible, tu ne changeras pas !
Roland est hilare :
- on est tous les trois dans la bidoche, moi celle des bêtes que je tue et découpe et toi
Louis les macchabées, pouah, que de la viande froide aussi ! Pas très ragoûtant tout
ça, alors que toi Charles, c’est le top du top, du beau, rien que du beau !
Charles :
- tu crois ça ? Pourtant ce n’est pas toujours joli à voir avec la maladie, les corps usés,
déformés, les agonisants et les morts !
Verdier :
- finalement c’est encore Marcel et moi qui avons le meilleur boulot ! La farine, l’odeur
du pain chaud et des gâteaux chez moi, et chez Marcel le bruit des moteurs qui
ronronnent !
Roland :
- tu pétris des miches toute la journée et lui a les mains sous le capot !
Leurs rires attirent l’attention du curé qui passe sur son vélo.
- il m’est très agréable et réconfortant de rencontrer des paroissiens de bonne
humeur par une belle journée comme aujourd’hui, puis-je savoir ce qui motive cette
allégresse ?
Blanchet rit plus fort encore pour répondre :
- la lune Mr le curé, la pleine lune même, bien ronde et bien faite !
Mr le curé fronce les sourcils :
- mais mon ami, si je ne m’abuse, ce n’est pas la pleine lune en ce moment !
Blanchet, en s’étouffant :
- oh si Mr le curé, mais cherchez pas car les curés y connaissent pas grand chose à la
lune qui nous préoccupait à l’instant !
Rire général, le curé réalise soudain le sens de la plaisanterie. Vexé, il hausse les
épaules et lève les yeux au ciel tout en écartant les bras :
- bande de mécréants, je prierai pour votre salut !
- merci bien Mr le curé, c’est gentil !
Puis le curé enfourche sa monture en faisant un signe de croix.
A peine le calme revenu que passe une vieille femme vêtue de noir avec un arrosoir à la
main. Blanchet fait un coup d’œil à Verdier :
- tiens, la mère Morla qui porte à boire à son mari, elle va au cimetière ! Ah la garce,
faut voir ce qu’elle lui fait boire comme flotte maintenant qu’il est au boulevard des
allongés ! Elle arrose les plantes tous les jours sur sa tombe ! Je me l’imagine en train
de lui dire, « ah tu en as bu des canons dans ta vie mon cochon, tu voulais pas
m’écouter hein, toujours au bistrot, eh bien tu boiras de l’eau maintenant et que tu
le veuilles ou non, tiens, avale ça !». Un arrosoir et puis un autre encore, le pauvre
homme doit avoir les os rouillés avec toute cette flotte !
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Un petit coup de klaxon fait tourner la tête aux cinq compères. Mireille passe au volant
de sa Triumph. Clope au bec, lunettes de soleil et foulard noué sur la tête, elle adresse un petit
coucou de la main à l’assemblée.
Charles démarre sa jeep :
- bon j’ai assez entendu de conneries comme ça pour aujourd’hui, bonne journée à
vous quatre !
Le lendemain, la grosse auto de Linlin traverse le village à vive allure. Roland est assis à
côté de son copain. La capote ouverte, nos deux amis profitent des rayons du soleil printanier.
Linlin a klaxonné devant la boucherie et Roland ne s’est pas fait prier pour aller faire une petite
virée dans la campagne, « à condition de pas trop traîner parce qu’y a du boulot à finir avant ce
soir ! ». Au carrefour des routes de Firminy et de Saint-Etienne, Jean-Claude Breton, bras croisés
et regard sévère sous la visière de son képi est de faction avec un jeune gendarme. Il fronce les
sourcils à la vue de l’américaine qui s’approche, ralentit et s’arrête à sa hauteur. Blanchet lève
le menton en souriant et lance :
- alors la volaille, on caquette et on picore au carrefour ?
Breton n’apprécie pas que son beau frère le chahute en présence d’un subalterne :
- s’il te plaît Roland sois correct sinon, tout beau frère que tu sois, je pourrais bien te
coller une prime pour injures et outrages à agents de la force publique !
- arrête ton char Jean-Claude, fais pas chier d’honnêtes citoyens qui se promènent
tranquillement ! Putain ma frangine doit pas rire tous les jours avec un type comme
toi !
Attiré par la mélodie du gros V8, le chef s’approche du cabriolet :
- ça c’est de la bagnole, mais attention, faudrait pas avoir le pied trop lourd sur le
champignon, t’es pas à Montlhéry ici, alors vas y piano s’il te plaît !
- Je veux bien mais les chevaux qui sont sous le capot se sentent des fourmis dans les
pattes avec l'arrivée des beaux jours du printemps ! Au sortir de l’hiver ils piaffent
d’impatience pour se dégourdir les jambes, c’est normal vieux !
Breton a reniflé plusieurs fois au dessus de Linlin en faisant la grimace :
- ben dis donc, ton haleine est plutôt chargée, c’est pas une auto que tu conduis mais
un tonneau de vin ! Faut pas déconner avec ça, tu exagères, un de ces jours tu vas
voir ce que tu vas voir ! Bon allez zou du vent, circulez, foutez moi le camp pour que
je ne vous voie plus !
Linlin s’éloigne, Roland fait coucou de la main à son beau frère qui fulmine. Le jeune
gendarme se marre, Breton est vert de rage :
- va falloir que je sévisse ! Ils vont pas en avoir de chagrin ces deux zigotos ! Et toi,
qu’est-ce que tu as à rire bêtement comme ça ? Tu ferais mieux de m’arrêter l’autre
qui arrive avec sa camionnette et de le contrôler à fond, papiers, véhicule et s’il n’est
pas en règle il va comprendre qui c’est qui commande !
Le coup de sifflet strident stoppe net l’auto. Le conducteur est visiblement inquiet. Les
mains dans le dos, Breton entreprend le tour du véhicule en se baissant à chaque roue pour en
examiner scrupuleusement les pneus.
Linlin a pris la direction de Saint-Nizier. Il a l’intention d’aller à Rosier pour une petite
halte canon, ensuite direction Saint-Maurice, nouvel arrêt bistrot puis retour à Saint-Nirols.
Roland apprécie la caresse du vent sur son crâne dégarni. Il porte des lunettes de soleil et a mis
le coude à la portière. Les deux compères restent silencieux quelques minutes et profitent du
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plaisir de rouler en décapotable sur les belles routes de la région. Après quelques kilomètres,
Roland rompt le silence :
- au fait Linlin, tu sais la belle Maria, eh ben je me la suis tapée cette bêcheuse, ouais !
Elle a beau faire des manières, être sapée comme une reine, avoir un parfum de luxe
et aller deux fois par semaine chez le coiffeur, je lui ai défrisé la chicorée dans la
camionnette à cette princesse ! Ça t’en bouche un coin ça, pas vrai ?
Linlin ne répond pas et jette un regard sur son voisin en souriant. Roland pavoise en
arborant la mine d’un gars fier de son exploit. Le nez dans le vent, il inspire profondément le
bon air de la campagne et poursuit :
- eh oui mon pote, c’était le soir de la fête au château après le match de coupe de la
Loire ! Je l’avais un peu flattée ce soir là, elle riait avec Mr le maire et tout le gratin
du village, je savais que Gauthier se l’était faite, ouais ouais, on me l'avait dit ! Tu
penses bien que ça m’a intéressé ! Au retour sa copine avait pas envie de la
raccompagner parce que ça lui faisait faire un trop grand détour, alors tu penses bien
que j’ai sauté sur l’occasion ! Je me suis proposé pour le transport, pas bête le petit
Roland ! Elle était un peu pompette, je lui ai ouvert la portière de la camionnette en
disant, « le carrosse de Mme la baronne est avancé, si Mme veut bien se donner la
peine ! » elle riait, ça l’amusait, elle faisait des manières et moi je pensais,«monte
ma petite et tu vas voir ce que tu vas voir!».
Linlin rit franchement:
- sacré Roland!
- elle s’est installée, je me frottais les mains, Gauthier nous observait de loin, il avait
compris mon manège, je lui ai fait un petit coup d’œil à ce bougre de petit chaud
lapin. Il souriait au bras de sa femme ce polisson, je suis sûr qu’il crevait d’envie
d’être à ma place! C’est vrai que toi t’as rien vu dans l’état que t’étais! C’est moi qui
t’ai chargé sur la banquette arrière de la bagnole de Verdier! C’est la boulange qui
t’a ramené à Saint-Nirols et tu t’es rendu compte de rien! Martin voulait te ramener
mais j’ai préféré te mettre dans la bagnole de Robert! C’est vrai quoi, t’aurais eu l’air
d’un cadavre dans l’auto du croque mort, pas vrai que j’ai bien fait?
- Je veux mon neveu, c’est vrai que le lendemain j’avais un trou dans mon emploi du
temps de la veille! Tu viens de le combler !
- bon bref, toujours est-il qu’en chemin je lui ai compté fleurette à la belle Maria. Je
lui ai demandé comment les hommes faisaient pour la séduire, tu vois le truc,
histoire de déconner et de l’amuser quoi! Elle jouait le jeu, faisait des mystères,
parlait de classe, de distinction et d’éducation! J’étais plutôt mal placé pour elle
parce que question classe et distinction c'est pas le genre de la maison, tu me
connais ! Mais je me marrais moi, j’avais ma petite idée derrière la tête ! Elle faisait
des mines en prenant la pose, parlait de petits cadeaux, de restos, de voyages, de
luxe et de galanterie ! J'allais lui en foutre de tout ça moi, elle pouvait toujours y
compter la petite ! Arrivés à Saint-Nirols, j’ai fait le tour du boulevard et je lui ai
demandé si elle ne voyait pas d'inconvénients à ce que j’arrête mon zinc un moment
histoire de regarder les étoiles ! Elle rigolait, amusée par la tournure des événements.
Aussitôt garé entre deux platanes et je l’ai entreprise, les bonnes manières moi,
connais pas ! Ça a été fait en deux temps trois mouvements, « Roland, oh non, pas
ça, pas ici, pas maintenant, quelqu’un pourrait passer, on pourrait nous voir ! »
qu’elle disait. Un bon coup la Maria, tu peux me croire, le Philippe s’y était pas
trompé, il a du flair notre maire ! Ça peut bien faire des manières ces gonzesses,
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toutes les mêmes ! Moi je peux pas la blairer cette nana, quand elle vient au magasin
elle se prend pas pour une merde, mais tu peux croire que j’en ai bien profité ! Elle
faisait plus de chichis, elle soufflait comme un veau, tu peux pas t’imaginer, j’avais
peur qu’elle me claque dans les pognes ! Quand j’ai eu fini, « ramenez-moi !» qu’elle
m'a dit, madame me vouvoyait, ça me faisait marrer ! J’ai démarré, elle ne riait plus
et restait muette. La nuit était claire, il faisait doux, je l’ai laissée sur la place et je
suis pas descendu pour lui ouvrir la portière ! Je l’ai pas galamment raccompagnée
jusqu’à sa porte, elle a du marcher toute seule, comme une grande ! Maintenant,
quand je la revois au magasin, elle me tire une de ces gueule, si tu voyais ça ! Mais
elle est pas trop rancunière puisqu’elle est toujours cliente, pas vrai ? En tout cas moi,
après ça, j’ai passé une bonne nuit, j'étais bien content de moi, le petit Roland a
dormi comme un ange !
Les semaines s’écoulent dans une douceur exceptionnelle. Il fait bon, il fait beau, les gens
de Saint-Nirols ont le moral au beau fixe.
Un jeudi, Jean-Michel joue avec deux camarades dans le quartier de la rue du Nord. L’un
d’eux, à l’insu de l’autre, lui demande s’il veut le suivre chez son grand père qui héberge son
frère pour quelques jours. Il s’agit d’un vieux prêtre à la retraite qui dit sa messe
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Ce printemps, Saint-Nirols sera touché par un gros malheur. Une fillette de huit ans
décède des suites d’un cancer. Ses parents sont des gens très estimés et respectés. Le père est
avocat à Saint-Etienne. A table, le petit Pierrot entend dire par son père :
- il paraît qu’elle avait attrapé une saloperie dans le ventre, ça fait un an qu’elle était
malade, elle a souffert le martyre cette gamine !
La mère de Pierrot a les larmes aux yeux et répète sans arrêt :
- pauvre petite, c’est pas Dieu possible !
Pierrot écoute avec les yeux embués, la cuillère immobile au dessus de son assiette de
soupe fumante. Son père annonce :
- l’enterrement est pour demain !
Demain c’est jeudi, il n’y a pas école, Pierrot a décidé d'aller à l’enterrement. Il prendra
son vélo et ira au cimetière. C’est qu’il la connaissait bien cette petite fille, il se souvient de
l’année dernière, pendant les grandes vacances, quand il l’avait vue jouer dans le parc de sa
grande maison. Il faisait un tour en vélo et s'était arrêté devant la grille du portail. Elle l'avait
remarqué et s’était approchée, elle portait une superbe poupée dans ses bras. Pierrot se
souvient de ce qu’ils s’étaient dit :
- bonjour comment tu t’appelles?
- Pierre!
- moi c’est Marie et elle c’est Amélie!
Pierrot était fasciné par cette belle fillette à la peau très blanche qui lui avait demandé:
- quel âge as-tu ?
- sept ans!
- moi aussi, tu veux jouer avec moi? Tu serais mon mari et Amélie serait notre enfant!
Pierrot avait été flatté d'être le mari d’une si jolie petite femme, quand il racontera ça à
ses copains ils vont faire une drôle de tête. Une voix féminine avait coupé court à l’entrevue,
c’était celle de la mère de Marie qui ordonnait depuis le perron de la belle maison :
- Marie tu viens, c’est l’heure de ta leçon de piano, tu dois travailler tes gammes !
« Oh, elle joue du piano !» avait pensé Pierrot. Elle lui apparaissait plus merveilleuse
encore. La petite Marie avait adressé un petit sourire navré à Pierrot en lui disant:
- zut, c’est dommage, tu reviendras dis, tu me le promets?
- promis juré, si je mens je vais en enfer !
Pierrot l’avait regardée s’éloigner et avait attendu un instant pour écouter le piano, la
musique montait et descendait, c'était beau, elle jouait bien. Il ne l’a jamais revue pourtant il
est passé de nombreuses fois devant la grille. Il a eu beau s’arrêter, épier, écouter, mais rien,
pas même le son du piano. Il avait remarqué que le docteur venait souvent, il pensait que la
mère de Marie était malade et que c’était pour ça qu’elle ne sortait pas jouer avec lui, « elle
doit aider sa maman et la soigner, c’est une fille bien, on se mariera ensemble ! ». Il en était
certain.
Pierrot est prêt de bonne heure le matin de l'enterrement. Il arrive au cimetière, appuie
son vélo contre le grand mur et entre. Les lieux sont déserts, il entend les cloches qui sonnent
d’une façon triste, il sait que c’est pour elle. Il n’ose pas bouger, le cimetière est grand, il va
attendre dans un coin, a demi caché derrière une grande croix. Il se demande à quel endroit on
va enterrer Marie. Le temps va lui paraître long, très long avant qu’il se raidisse au bruit des
moteurs qui s’approchent. Ça y est la voilà, il aperçoit le corbillard couvert de fleurs au travers
de la grille. Il s’en veut car il n’a pas pensé à en apporter alors qu'il y en a plein dans le jardin
de son père. Il reviendra pour en déposer sur la tombe de Marie, c’est juré. Il y a beaucoup de
belles autos derrière le corbillard. Il se cache.
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Il voit passer le cortège avec le petit cercueil blanc porté par Louis Martin et un autre
homme. Il y a beaucoup de gens tout de noir vêtus, des femmes avec des voiles, tout le monde
pleure, Pierrot aussi maintenant. La pluie se met à tomber, il observe de loin, il est sorti de sa
cachette et se tient immobile à l’entrée du cimetière. Il ne voit que des parapluies bien alignés
dans une allée en bas. C’est comme des champignons tout noirs. Il attend là, trempé jusqu’aux
os. Quand c’est fini, il voit passer les parents de Marie. Sa maman est effondrée de douleur et
secouée par de gros sanglots, elle porte un grand chapeau, son mari la serre dans ses bras, elle
essuie ses yeux avec un grand mouchoir blanc. Le papa de Marie remarque Pierrot mais passe
sans lui dire un mot. La plupart des gens ne le remarquent pas en sortant du cimetière. Les
quelques uns qui posent leur regard sur lui sont bien un peu surpris à la vue de ce môme aux
yeux rougis et tout trempé dans ses vêtements ordinaires. Un vieil homme s’arrête, l’observe et
s’approche :
- Bonjour, que fais-tu là mon garçon ?
- je suis venu pour Marie !
- c’est très bien, tu la connaissais la petite Marie ?
- voui m’sieur !
Répond Pierrot d’une voix tremblante, puis, après une hésitation :
- on devait se marier tous les deux et c’est vrai !
L’homme fronce les sourcils et sourit. De sa main gantée il caresse la joue de Pierrot :
- ah bon? Mais tu es trempé, tu vas attraper du mal, rentre vite chez toi mon petit!
Pierrot tourne les talons, récupère son vélo et l’enfourche. Le vieux monsieur raconte déjà
l’anecdote aux personnes qui l’entourent.
Le soir, au souper, Pierrot questionne ses parents :
- maintenant la petite Marie est dans son cercueil au fond d’un trou, qu’est-ce qu’on
devient après?
Son père:
- t’en as de bonnes toi, c’est y des questions pour un gosse de ton âge? Mange ta
soupe et tais-toi!
Sa mère:
- laisse le s’exprimer, il est sensible, ça lui fait du bien de parler!
- sensible? Eh ben il manquait plus que ça!
- oui et il n’y a rien de mal à ça, au contraire!
Pierrot:
- hein maman, qu’est-ce qu’on devient quand on est mort?
- des petits anges comme ceux qui sont au ciel, à l’heure qu’il est la petite Marie est
un ange!
- ah bon? Et comment elle a fait pour sortir de son cercueil et de la terre? Quand on
est enterré y a plein de terre maman!
- euh, eh bien je sais pas moi mais en tout cas elle l’a fait! Tu dois en être sûr mon
petit et elle te voit de là haut, elle nous voit tous!
Le père hausse les épaules en marmonnant quelque chose d’inaudible. Pierrot réfléchit
au dessus de son assiette. Il s’amuse avec sa cuillère à couler la petite flotte de pommes de terre
et de bouts de poireaux qui naviguent dans l’océan fumant qu’il a pour mission d’engloutir tout
entier. La soupe sacrée, aimée, riche en légumes qui ont poussé au jardin dans la terre bêchée
et ratissée par son père, cette terre qui colle aux pieds et fait garder les pieds sur terre. La terre,
objet de toutes les attentions, unique source d’intérêts et de discussions dans les familles. Le
travail et la bouffe, voilà résumées les principales préoccupations et occupations dans la vie. De
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la peine et du labeur qui finissent dans les ventres, travail, mange et tais-toi. Pierrot s’intéresse
à d’autres choses, il regarde plus haut, là où son père ne met jamais les pieds, là où son père ne
veut pas savoir. Après de longues hésitations, Pierrot lâche sa cuillère et entre dans le domaine
interdit:
- comment elle fait Marie pour tenir là haut? Elle peut tomber si elle se penche pour
nous regarder!
Son père lâche un juron mais sa maman se fait plus douce encore:
- non, parce que les anges ont des ailes!
Pierrot imagine Marie avec des ailes, comme elle doit être belle. Il est certain qu’elle joue
avec les hirondelles dans le beau ciel bleu de Saint-Nirols. Le soir elle doit aller dans l’église pour
se reposer et discuter avec les anges qui sont dessinés sur les vitraux. Il s'abstient de faire part
de ses pensées car à voir la tête que fait son père, il se dit qu’il n'aime sûrement pas les anges.
Pierrot passe discrètement sa main dans son dos pour vérifier si des ailes y ont poussé. On sait
jamais, des fois que Marie lui aurait fait ça pour qu’il puisse aller jouer dans le ciel avec elle. Il
n’y a rien, il cherche bien et se contorsionne tellement sur sa chaise que son père lui demande
s’il a des puces pour se tortiller de la sorte. Pierrot est soulagé car il ne sait pas comment il
aurait pu faire pour cacher des ailes dans son dos, il s’imagine avec une grosse bosse sous sa
chemise et demande :
- on peut devenir bossu un jour?
- ma pauvre femme, je crois bien qu’on a fait un gosse fada!
Un grand mystère va préoccuper le père de Pierrot. C’est en effet à partir de ce jour que
les plus belles tulipes du jardin vont mystérieusement disparaître. Le père promet un beau coup
de pied au cul à celui qu’il surprendra dans son jardin :
- ah nom de diou, il en aura pas de chagrin, je vais lui faire passer l’envie de venir
piétiner mes plates-bandes ! Encore heureux que c’est que les fleurs qui l’intéressent,
ça se mange pas, y manquerait plus qu’y s’mette à lorgner sur mes salades, mes rates,
mes tomates, mes haricots, mes choux, mes poireaux et tout le tremblement quand
ça va donner ! Ah bon diou de bon diou, ah le petit saligaud ! Y nous priverait ben
de manger ce pilleur de jardins ! Faudra que j’ai l’œil si je veux récolter cet été !
Pierrot se fait tout petit dans son coin, sa maman a compris et sourit.
La pluie semble ne plus vouloir s’arrêter en ce mois de mai. Le temps est triste et tout le
monde ne parle que de ça. Lors des rencontres sur la place, c’est toujours le même disque. Deux
amis se croisent :
- quel temps pourri, fouilla, mais ça s’arrêtera pas de dégringoler, y en a marre de cette
flotte, pas vrai ?
- m’en parle pas, ça fout le bourdon à la fin ! On est obligés de rester dedans et on sait
pas quoi tourner ! Et les jardins je te dis pas, ça doit être du propre !
- eh ouais on sait pas qu’en dire tiens, pas vrai ?
- un temps de fou mais avec leurs spoutniks c'est pas étonnant, ils nous ont tout
détraqué le bazar ! Tu vas pas me dire hein, c’est pas bien bon ça !
- pour sûr ! De nos jours c’est tout chamboulé, on voyait pas ça dans le temps, il y avait
des saisons !
- ah oui alors, elles se faisaient !
- et comment !
- tu vas voir qu’avec leurs expériences ils vont finir par tout faire péter !
- ça se pourrait ben !
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- qu’est-ce que tu veux voir dans ta Russie y a rien que de la neige, des bombes et des
spoutniks là-bas ! Ils sont tellement pauvres qu'ils mangent pas à leur faim les
pauvres bougres !
- pauvres les russes ? Mais tu veux rire, y a pas de chômage chez eux !
- eh ouais ils en arrivent à les déguiser en bornes kilométriques pour les occuper !
- quoi ?
- ouais monsieur, ils sont tellement malins que l’on n’y voit que du feu lorsqu’on utilise
les quelques routes potables qu’ils ont. Je vois la scène de là. Les gars qui se causent
le soir, « demain je fais le kilomètre dix, et toi ? », « moi le quinze, vers le grand
virage au bas de la descente, faudrait pas qu’un chauffeur de camion qui aurait un
peu trop forcé sur la Vodka vienne me descendre de mon plot ! »
- arrête tes conneries mon vieux, ils n’ont rien à nous envier, crois moi ! Là- bas
n’importe qui peut devenir médecin, les études sont gratuites, les soins sont gratuits,
les logements sont gratuits et pour ce qui est de la nourriture ils nous en
apprendraient. Ils ont des champs de blé aussi grands que notre département et ont
des milliers de tracteurs et de moissonneuses batteuses pour les travailler ! Alors
laisse moi rire, comparés à nos petits paysans qui ont quatre poules trois vaches et
deux cochons, qui c’est les pauvres ?
- je vais te dire moi, ta Russie où n’importe qui peut être médecin eh bien je voudrais
pas y habiter moi parce qu’ils doivent être bien soignés si le premier couillon venu
peut faire médecin. Les études gratuites mais les études de quoi ? Pour réciter Karl
Marx ? Quant aux médicaments gratuits, heureusement, y manquerait plus qu’on
leur fasse payer les cochonneries que leur font avaler ceux que tu appelles des
médecins. Moi je leur ferais pas soigner mon chien à ces sauvages, là-bas les toubibs
sont payés comme des ouvriers alors c’est pas étonnant qu’ils soignent comme des
ouvriers. Tu voudrais pas que je te soigne moi, non ? Les appartements gratuits ? Tu
peux en parler, heureusement qu’ils sont pas bien nourris là bas, comme ça ils sont
pas bien épais. C’est pour ça qu’on les entasse à plusieurs familles dans une seule
pièce ! Tu me dis qu’ils ont des champs de blé aussi grands qu’un département
Français, c’est tellement grand qu'ils s’y perdent les bougres et quand leurs tracteurs
et moissonneuses tombent en panne au milieu, ils ne savent pas comment faire pour
les dépanner, ils n’ont pas de pièces de rechange et quand ils en ont, ils ne savent
pas où elles sont tellement c’est la pagaille dans leur administration. Il faut
demander la permission au petit chef qui demande au plus grand qui téléphone à
son supérieur qui doit en référer au conseil supérieur des études spéciales au
ministère des affaires qui concernent la chose et il faut que ça redescende d’en haut,
de si haut qu’on ne voit pas d’où ça vient, que ça se perd, que c’est la faute à
personne et à tout le monde et pendant ce temps le tracteur pourrit au milieu de
ton champ grand comme un département ! Voilà comment ça marche dans ton beau
pays. Ils feront une enquête car il y a des fonctionnaires pour ça, il y en a un pour
chaque domaine, et il y a même des fonctionnaires pour contrôler et surveiller les
fonctionnaires qui surveillent ceux qui surveillent. Le mec zélé doit faire son boulot,
c’est à dire qu’il doit trouver un coupable, il a intérêt à en trouver un de coupable s’il
ne veut pas aller faire un tour en Sibérie pour voir de quel bois ils se chauffent là-
bas. Au final, s’il n’y a pas de coupable, eh ben il en inventera un pour se tirer
d’épaisseur. Cela ne fera jamais qu’un innocent de plus dans leurs goulags, et au
point où ils en sont, un de plus ou un de moins ça ne s’y connaît pas. Le blé, tu parlais
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du blé, c’est vrai qu’ils en produisent énormément et même trop si bien qu’ils ne
savent pas quoi en faire. Les russes n’ont pas de pain sur leur table mais ils vendent
leur blé à l’étranger pour se faire des roubles. Note bien que je n'ai pas dit pour se
faire du blé. Leur récolte pourrit dans des silos qui sont montés de travers, et je te
parle pas de leurs usines où ils fabriquent plein de choses boiteuses qui ne servent
à rien et qu’ils savent pas ou ça doit être expédié. Ils font bien des enquêtes mais
quand ils ont trouvé c’est trop tard, plus personne n’en a besoin parce qu’ils se sont
débrouillés autrement. C’est comme les ouvriers qui vont bosser seulement quand
ils ne sont pas malades, alors vu comment ils sont soignés là-bas, ils sont toujours
malades. Les usines, chez eux, ça résonne comme dans une cathédrale tellement
qu’il n’y a personne dedans. Ils se soignent à la vodka parce qu'ils ont rien trouvé de
mieux, ils sont tous bourrés là bas, remarque c’est une façon de se chauffer parce
qu’ils habitent dans un frigo. la Russie c’est toujours en dessous de zéro, d’ailleurs il
paraît que les thermomètres font que la moitié des nôtres puisqu’ils n’ont pas
besoin de tout ce qui est marqué au dessus du zéro. Ça leur va bien vu qu’ils n’ont
que des petits appartements, ça tient moins de place !
- ce qu’il faut pas entendre, t’es content de ton numéro ? C’est des conneries de
capitalistes qui sont jaloux que ça marche si bien dans ce pays et puis je vais pas
mieux t’en dire parce qu'on finirait par se fâcher !
- mais non, on va pas se brouiller pour si peu mais de parler politique, des fois ça
tourne au vinaigre, pas vrai ?
- ouais, on ferait mieux de parler du temps comme ça on sera d’accord pour dire qu’on
a un temps pourri, hein ?
- oh putain dis, c’est y pas drôle ça, c’est justement de ça qu’on parlait tout à l’heure,
tu te rends compte ou ça mène le temps, c’est bizarre non?
- c’est sûrement la faute des américains !
- tu crois pas si bien dire, ils le font exprès pour emmerder les russes!
- oh mais tu vas pas recommencer, ça suffit non ?
- ah ah ah ! Toi tu marches pas, tu cours !
Une sœur est morte à l’hôpital, Jean-Michel l’apprend d’un copain enfant de cœur qui
sert la messe tous les dimanches à l’église. C’est un bon chrétien.
Jean-Michel se souviendra toujours de cette sœur, le premier cadavre qu’il a vu dans sa
vie. Son copain l’a traîné à l’hôpital pour aller la bénir. Il ne voulait pas mais son pote a insisté :
- tu dois venir, c’est important, il faut le faire si tu veux aller au paradis !
Puisqu’il faut le faire pour aller au paradis alors il le fait, rassuré aussi parce que son
camarade lui a dit qu’il y emmenait tous les copains qu’il rencontrait dans le village. Puisqu’ils
y vont tous, Jean-Michel ne peut pas refuser.
Il gravit les marches de l'escalier, arrive sous les voûtes de l’entrée devant la lourde porte
en bois. Son cœur se met à battre très fort, ses mains sont moites et il ressent comme un creux
dans le ventre. Son copain et lui entrent dans un grand hall au sol couvert de grandes dalles de
pierre. Il l’invite à le suivre vers une porte à gauche, l’ouvre, c’est tout noir là-dedans, il chuchote
pour parler :
- tu feras comme moi !
Cela rappelle à Jean-Michel le copain qu’il a suivi pour servir la messe de son grand oncle,
c’est pareil, il faut toujours qu’il fasse comme les autres. Il ne sait pas faire tout seul Jean-Michel,
c’est vrai qu’il n’y connaît rien à leurs trucs religieux alors ça l’inquiète beaucoup. Ses yeux
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s’habituent doucement à l’obscurité, il distingue des cierges très longs qui brûlent autour d’un
lit. Sur le lit, la sœur morte. Elle est dans sa robe de sœur, son visage est tout blanc, on dirait
une poupée de cire qui tient dans ses mains jointes une croix avec une chaîne pleine de perles.
A la tête du lit, sur le mur, une énorme croix, il se demande comment elle tient. Au pied du lit,
il y a des sœurs à genoux qui font des prières. Elles ont la tête baissée, tant mieux, comme ça
elles ne les voient pas. Jean-Michel n’ose plus bouger, son pote le tire par le bras :
- viens, approche !
Il prend un truc dans un petit seau posé sur un tabouret. Il avance la main au dessus de
la tête de la sœur et fait des signes bizarres. Il se retourne vers Jean-Michel et lui tend le machin
qui ressemble au levier de vitesse de la voiture du père à Riquet. Il dit :
- c’est le goupillon, allez bénis la !
- je la quoi ?
- tu la bénis !
- comment ?
- fais voir, donne !
Il retrempe le bidule dans le seau et explique :
- c’est de l’eau bénite là-dedans, faut bien remuer comme ça et tu fais le signe de croix
sur la tête de la sœur !
Il lui fait une démonstration complète et lui passe l’étrange outil :
- vas y, à toi !
Jean-Michel plonge l'engin dans le seau, le remue bien en jetant un œil à son pote afin
de s’assurer qu’il fait tout bien comme il faut, puis, d’un pas hésitant, s’approche du lit mais pas
trop, il est plus raide que le truc qu’il tient dans la main. Jugeant être assez prêt pour ce qu’il
doit faire, il avance doucement la main et la remue pour faire le signe de croix le plus fantaisiste
jamais réalisé en présence de religieuses qui en restent béates. Ce qui le surprend c’est que la
sœur morte transpire énormément, elle a le front tout mouillé. Jean-Michel en fait la remarque
à l’oreille de son pote qui se marre en lui répondant trop fort :
- t’es con, c’est pas de la sueur, c’est l’eau bénite !
Jean-Michel réalise seulement maintenant que l’eau bénite c’est vraiment de l’eau, de la
vraie, de celle qui mouille. Les sœurs qui ne sont pas mortes ont entendu les paroles du copain.
Elles ne dormaient pas car l’une d’entre elles proteste d’une voix douce. Jean-Michel passe le
goupi machin truc à son copain et se hâte de sortir. Dehors il pleut toujours mais ça lui fait du
bien. Il n’est pas prêt d’oublier cette journée. Le bon chrétien le rejoint en riant et ne peut
s’empêcher de répéter :
- t’es chié toi, de la sueur sur le front d’une morte, elle est bien bonne celle là, c’est la
douche qui la mouille, t’as vu comme elle a la figure propre ?
Jean-Michel tourne les talons en se jurant de ne plus aller bénir une sœur morte, tant
pis s’il ne va pas au paradis.
La pluie ne s’arrête toujours pas et les gens meurent aussi beaucoup ces temps-ci à Saint-
Nirols. Jean-Michel est inquiet, il songe, « vivement que ça s’arrête sinon on va tous y passer!»,
il compte, « on est combien à Saint-Nirols? Trois mille? Ah bon, quand même, alors c’est pas
encore mon tour et puis je suis jeune moi, c’est les vieux qui meurent en premier, mais au fait,
il y a bien eu la petite fille l’autre jour, oui la petite Marie. Non de chien, ça fout la trouille, ah
mais non c’est vrai qu'elle était malade alors que moi je ne le suis pas, donc tout va bien, ouf! »
L’après-midi est toujours pourri par la pluie, un sale temps gris et triste. Le père Mathieu
est cloué dans un lit à l’hôpital. Pour lui c’est la fin du voyage, il est seul, sa femme est partie il
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y a deux ans déjà, il sait qu’il va la rejoindre, ça lui donne du courage, il lui en faut car il souffre
beaucoup. Il dit souvent:
- bon diou que c’est dur!
Les piqûres pour le soulager sont un véritable calvaire. Les sœurs ne sont pas tendres
avec la peau de ses fesses:
- priez mon fils, le bon Dieu vous entendra et vous aidera! Il vous attend!
Il s’en fout du bon Dieu le père Mathieu car il sait bien que le bon Dieu c’est fait pour
aider à faire passer, mais il n’a pas besoin de toutes ces sornettes de sœurs en cornettes. Il veut
qu’on lui foute la paix, qu’on le laisse tranquille, il réussira bien tout seul, il partira car personne
n’a été oublié ici bas, on y va tous un jour. Au cours d’une visite du docteur Damas, le père
Mathieu lui a dit qu’il savait que c’était pas la peine qu’il fasse une lettre au père Noël cette
année et qu’il n’y aura rien dans ses souliers parce qu’il n’a plus besoin de souliers, que là où il
va aller on n’y traîne pas les pieds. Il avait ému Charles en lui disant que la différence qu’il y
avait entre eux c’est que s’ils savaient qu’ils allaient mourir un jour, pour lui c’était pour très
bientôt.
Le père Mathieu ne peut plus les encadrer ces sœurs et que dire de ces femmes de
service qui, pour la plupart, sont vulgaires et sentent la transpiration. Elles lui parlent comme à
un gosse de cinq ans, comme elles sont connes de l’infantiliser de la sorte, lui qui pourrait
encore tant leur en apprendre. Enfin basta, il fait comme si de rien n’était, c’est plus la peine de
toute façon, c’est fini, c’est trop tard. Il se fait du bien en songeant aux beaux jours d’été, alors
un léger sourire illumine sa face de souffrance. Il se revoit, il n’y a pas si longtemps de cela
encore, au volant de sa belle 202 avec son épouse à ses côtés portant le chapeau qui lui allait si
bien. C’était le temps du bonheur, la maladie n’avait pas encore décidé de leur mettre le grappin
dessus. Ils parcouraient les jolies routes de la région.
Il sent l’odeur des bois de pins et de sapins, celle de la mousse et des champignons qu’il
aimait tant. Au souvenir de la brise légère et fraîche des monts du Forez son corps est parcouru
par un délicieux frisson. Il entend le chant des grillons, cigales du haut forez, les merles enjôleurs,
les mésanges espiègles et les corbeaux aux puissants croassements qui résonnent au dessus
des vallons où coule l’Ance, cette belle rivière à truites qui joue de merveilleux clapotis. Il voit
les près à jonquilles, ces fleurs que sa femme adorait parce qu’elles annonçaient le printemps.
Elle en couvrait l’auto, comme c’était beau, c’était à celui qui faisait le plus gros bouquet, bien
rond, bien jaune. Il se souvient qu’elle lui avait montré qu’avec quelques feuilles au milieu c’était
plus joli, plus esthétique.
Le père Mathieu inspire profondément en faisant le plein de tous ces souvenirs du temps
du bonheur. Il est prêt pour le grand voyage et très impatient de retrouver sa petite femme
chérie.
Que reste-t-il de tout cela ? Une croix sur le mur au dessus de sa tête. Il cesse de sourire,
il a mal au corps et au cœur le père Mathieu. Il est inquiet et se demande comment ça fait
quand on laisse tout, puis il ferme les yeux, il est encore vivant, il appartient encore à ce monde
qui ne tourne pas très rond. Il souffre le père Mathieu.
C’est pendant son sommeil, sans déranger personne et sans s’en rendre compte, qu’il
s’en ira le père Mathieu.
Depuis son poste d’observation au Camerlot, Linlin regarde la maison du père Tintin.
Tous les matins le père Tintin ouvre ses volets à l’autre bout de la place, c’est bien réglé, à huit
heures pile. Aujourd’hui, ni Linlin ni le père Tintin se doutent que ce n’est pas un jour comme
les autres car le père Tintin ouvre ses volets pour la dernière fois. C’est en effet dans la matinée
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qu’il sera emporté par une crise cardiaque. Depuis ce jour, à huit heures pétantes, Linlin jette
toujours un œil aux volets clos du père Tintin.
La même semaine il y aura encore l'enterrement d'une femme âgée, une ancienne
institutrice de Saint-Nirols. Lucie a dit qu’elle a vu passer le corbillard couvert de belles roses
blanches, ce qui a fait réagir Roland :
- des roses blanches, je t’en foutrais moi des roses blanches ! Ah la garce, ce qu'elle a
pu me faire chier quand j’étais dans sa classe, une peau de vache pas possible ! Elle
ne mérite pas les roses, seulement leurs épines !
Lucie est contrariée :
- voyons Roland, un peu de respect envers cette demoiselle, on ne parle pas ainsi
d’une défunte !
- oh que si ! D’ailleurs si elle s’est jamais mariée c’est bien que c’était une vraie carne !
La série des décès n’allait pas s’arrêter comme cela, et la pluie non plus. Un matin, la
nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, le chirurgien et son assistante ont trouvé
la mort dans un accident de la route au retour d’une opération chirurgicale à l’hôpital de Saint-
Nirols.
Invités à souper chez Damas après l'intervention, ils ont pris congé de leurs hôtes tard dans
la soirée. Il faisait un temps épouvantable, la pluie tombait comme des cordes, la visibilité était
réduite et la route glissante. La grosse auto a dérapé dans un virage de la descente du Pertuiset
à l’endroit le plus dangereux, là où il n’y a qu’un petit muret pour protéger du ravin. Ce parapet
a été endommagé une semaine auparavant par un camion qui a frotté en croisant un autre
poids lourd. Le choc avait provoqué une brèche qui n’avait pu être réparée tout de suite à cause
des pluies diluviennes. Une barrière provisoire avait été installée ainsi que des panneaux de
chantier pour sécuriser et signaler le danger. C’est ici que la voiture a sauté dans le vide. Une
chute de cent mètres dans le vide cela ne pardonne pas.
Au Camerlot tout le monde en parle. C’est Damas qui l’a annoncé lorsqu’il est passé ce
matin après avoir été prévenu par un coup de fil de l’hôpital de Bellevue. L’accident s’étant
produit vers les une heure du matin, ce ne sera dans le journal que demain.
A six heures trente, le lendemain, lorsque Maurice ouvre le Camerlot il y a déjà un
attroupement devant le café. On se presse pour avoir le journal qui va donner tous les détails,
satisfaire la curiosité et étancher la grosse soif de tout savoir. Aujourd’hui Tabarin aura une
grosse clientèle.
Les paquets de journaux livrés par une camionnette venue de Saint-Etienne ne sont pas
encore déballés que certains veulent déjà se servir. Maurice se fâche :
- minute papillons, c’est pas la peine de vous affoler comme ça, laissez moi d’abord
les déballer et les compter, faut que je vérifie s’il y a le compte !
Bientôt chacun s’installe à une table ou se tient debout devant le comptoir avec le précieux
journal. La page faits-divers est immédiatement recherchée après la lecture du gros titre en
une, « Chute vertigineuse dans la descente du Pertuiset. Mort tragique d’un chirurgien et de
son assistante dans un terrible accident de la route ».
Tabarin s'active et n’a pas le temps de lire son journal, son percolateur fume comme une
locomotive. Il va de tables en tables pour servir petits noirs et petits blancs secs. Il fait des
passages derrière le comptoir à tabac pour des paquets de cigarettes, de tabac, des feuilles de
papier gommé à rouler, des boites d’allumettes et des briquets. A ce régime, Maurice ne tarde
pas à perdre patience. Il lorgne sans cesse sur la pendule en parlant tout seul :
- mais qu’est-ce qu’elle fout ?
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Il a appelé Lucie deux fois depuis le bas de l’escalier mais elle n’arrive toujours pas. il a
entendu des pas sur le plancher, elle est debout mais elle en met un temps... Lorsqu'elle arrive
enfin, elle est bien surprise de voir le café plein :
- oh Maurice quel monde, ben ça alors !
- eh ouais y a du monde, mais au lieu de parler tu ferais mieux de m’aider, ça vaudrait
mieux !
Alors ça elle n’aime pas Lucie. Elle est vexée. D’ordinaire elle est accueillie par un petit
bisou et son café tout prêt, mais aujourd’hui quel cirque de si bonne heure. Des clients tapent
sur les tables pour commander des tournées. Si tôt ce matin et déjà du bruit comme un jour de
marché. Heureusement cela ne durera pas, il y aura une accalmie, même s’il y aura plus de
passage qu’à l’ordinaire cela restera supportable, mais ce qui sera énervant, le dernier journal
vendu, c'est de devoir dire à tout nouvel arrivant :
- il n’y a plus de journaux !
Et d’entendre, à chaque fois :
- ah bon ? Pas de journal, c’est une grève ?
Et de répondre :
- non c’est pas une grève, j’ai pas dit pas de journaux mais plus de journaux ! C’est pas
la même chose ! A cause de l’accident tout le monde s’est précipité pour venir
l’acheter !
- eh oui, c’était ben pour ça que je le voulais aussi, mais s’il n’y en a plus eh ben tant
pis, à moins que, je peux vous emprunter le vôtre ?
- si vous voulez mais il faudra être patient car vous êtes au moins le dixième à
l’attendre, alors qu’est-ce que je vous sers en attendant ?
- et puis non, tant pis, j’en trouverai ben un chez des voisins, allez bonne journée !
Tabarin est excédé car lui non plus n’a pas eu le temps de lire son journal. Il le voit passer
de tables en tables si bien que lorsqu’il pourra enfin l’avoir, ce sera un journal tout froissé que
Maurice aura dans les mains et il n’aime pas ça. Plus tard dans le matin, Maurice proposera un
petit café à Lucie, elle l'acceptera avec un air pincé mais le petit bisou qu’elle recevra au coin du
menton la déridera tout à fait. Ce sera avec un immense plaisir qu’elle entendra Maurice lui
susurrer au creux de l’oreille :
- pardon ma chérie pour tout à l’heure, avec ce monde j’étais débordé et cela m’a
énervé. Tu peux remonter si tu veux ou aller faire des courses, je me débrouillerai
bien tout seul !
Lucie sourit, elle lui pardonne tout à son Maurice chéri.
Miracle, il cesse enfin de pleuvoir sur Saint-Nirols. Avec le retour du soleil, les oiseaux
rechantent et les hirondelles ont repris leurs folles arabesques autour du clocher. La cour du
C.E.G retrouve ses élèves pendant les récréations. Il était temps car il y a peu de place sous le
préau sous lequel il faut se serrer comme des sardines sans aucune possibilité de courir. Le père
Sansonnet peut à nouveau avoir recours aux tours de cour pour calmer ses petits lascars. Il avait
dû se replier sur les lignes à recopier, cinquante, cent ou deux cent fois selon la gravité des
fautes et à présenter le lendemain avec la signature des parents au bas de la dernière page S.V.P.
En vertu du principe que toute mauvaise chose a du bon, ces punitions ont permis à certains
petits malins de réfléchir aux moyens qu’il pouvaient inventer pour leur rendre la tâche moins
pénible. Le plus simple était de mettre le petit frère à contribution. Pour cela un petit chantage
avec une menace de dénonciation aux parents au sujet d’une bêtise qui pouvait rester sans
coupable était relativement facile à réaliser. La feuille de calque pouvait être envisagée mais le
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truc était trop visible aux yeux expérimentés du père Sansonnet. Malheur à ceux qui avaient
oublié que le père Sansonnet n’était pas né de la dernière pluie et que ce n’était pas aux vieux
singes que l’on apprend à faire la grimace. Le coup était trop gros pour passer inaperçu, qu’il
s’agisse d’une écriture inconnue ou de la couleur du calque, cela valait le double de la peine
pour le lendemain, dans le style, « je ne dois pas tricher pour effectuer mes punitions, je ne
dois pas…etc... etc.. ». Les plus inventifs ont mis au point des stylos qui n’ont pas dû être
brevetés car ils sont introuvables dans les rayons des librairies et des magasins de fournitures
scolaires. Il s’agit de relier trois, quatre ou cinq stylos de la même couleur à l’aide de ruban
adhésif en prenant soin de régler l’écartement des pointes aux côtes exactes de l’espacement
des lignes. En veillant à bien suivre une ligne de référence et en tenant l’alignement des pointes
bien perpendiculairement aux lignes, il devient alors possible de recopier trois, quatre ou cinq
lignes à la fois. L’efficacité du système dépend de la grosseur de la main de l’utilisateur, les plus
grandes peuvent tenir plus de stylos. Les plus grosses mains sont celles des plus grands et c’est
bien connu que les plus grands sont les plus bêtes, donc les plus bêtes sont moins punis que les
plus petits. Sansonnet n’y voit que du feu. Il faut simplement veiller à avoir une écriture
régulière et à ne pas faire de ratures ou de maladresses sinon elle sont reproduites à l’identique
sur trois, quatre ou cinq lignes suivant le nombre de stylos utilisés. Avec une méticuleuse
attention, Mr Sansonnet aurait dû remarquer que la page était composée de paquets de lignes,
des jumelles, des triplées, des quadruplées ou des quintuplées. Une superposition de bandes
identiques. L’écriture étant celle du puni, et les lignes étant faîtes au stylo, c’était bon.
Linlin a demandé au plâtrier peintre du village de venir chez lui à la ferme. Il veut faire
installer une salle de bains chez ses locataires, le couple de fermiers. Pour cela il suffira
d’aménager une pièce servant de remise. C’est Linlin qui a décidé des travaux, les braves gens
n’ont rien demandé et ils sont gênés :
- oh c’est pas la peine Mr Alain, vous savez depuis le temps on a l’habitude, on se
débrouille très bien comme ça ! Le confort moderne c’est pas pour nous, on est bien
trop vieux !
- ne discutez pas, vous aurez une belle salle de bains un point c’est tout !
Le loyer sera le même, je ne vous augmenterai pas! Non mais qui c’est qui
commande?
Ce brave couple d’agriculteurs a beaucoup de respect pour leur cher Mr Alain. Ils disent
de lui qu'il est gentil, trop gentil même, et que ça lui fait du tort. Mr Alain n’est pas bête, il est
instruit, il a fait des études, c’est un artiste qui peint des tableaux. Il y en a plein dans la grange
qui lui sert d’atelier mais il ne les montre pas, c’est toujours fermé à clef. Son père, Maître
Mounier, était un Monsieur, un homme très fier que l’on craignait. Mr Alain c’est autre chose,
on ne dirait pas d’où il vient, bien sûr il y a la boisson, ça leur fait de la peine de le voir certains
jours dans des états pas possibles mais il n’a pas le vin mauvais et n’a jamais eu un geste
d’humeur ni un mot plus haut que l’autre. Il lui arrive de donner la main pour les travaux de la
ferme. Ça les gêne beaucoup parce que le propriétaire, ce fils de notaire, peintre, retraité de
l’armée qui a gagné des médailles en Indochine et en Algérie n’hésite pas a retrousser les
manches et à se crotter les bottes pour manier la hache et la bêche. Pas fier pour deux sous et
qui ne demande rien en retour. Monsieur Alain est un sacré bonhomme et que dire sur les fois
où il a aidé des gens sans qu’ils le demandent lorsqu'ils ont eu des ennuis avec leurs
propriétaires à cause de loyers en retard et qu'ils risquaient d’être expulsés. Mr Alain a payé
pour eux et leur a même donné en plus, de quoi se tirer d’affaire, comme ça, par pure bonté.
C’est un saint Mr Alain, paraît même qu’il a dit que c’était pas normal que les locataires soient
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emmerdés par leurs propriétaires, qu’il ne supportait pas ça, que tout le monde a le droit de
vivre sous un toit avec ou sans argent et que c’est pas ceux qui ont des appartements et des
maisons à pas savoir quoi en faire qui doivent emmerder ceux qui ont toutes les peines du
monde à leur payer un loyer pour avoir le droit de vivre sous un toit qui ne leur appartient pas.
Voilà ce que pense ce brave couple de gens simples au sujet de leur propriétaire.
La proposition faite plusieurs fois par la fermière pour aller de temps en temps faire un
peu de ménage chez Linlin a toujours reçu un non catégorique :
- le ménage pour quoi faire, je fais un courant d’air et la poussière s’en va ! C’est pas
pour une casserole, une assiette et un verre, je me débrouille bien tout seul. Le lit
c’est pareil, je change les draps quand ils sont sales, j'attends pas qu’ils soient noirs
mais ils font bien quelques semaines tout de même parce que je salis pas. Ça va très
bien ainsi ma petite dame, c’est déjà bien que vous me fassiez le lavage et le
repassage. Ça me gêne un peu, j’ai l’impression de vous faire travailler, moi qui refuse
le principe de me faire servir et d’avoir des petits nègres. Je devrais même vous faire
cadeau du loyer si j’étais quelqu’un de bien !
La dame en souriait, il était inutile d’insister. Pour ce qui est de ses chevaux et de ses
chiens, Linlin s’en occupe tout seul et fort bien d’ailleurs car il n’y a qu’à les regarder pour s’en
persuader. Ses animaux sont superbes.
Diên Biên et Biên Phu ont adopté les fermiers et les suivent parfois lorsqu’ils vont
travailler dans les terres ou les champs, comme cela le temps leur paraît moins long durant les
longues absences de leur maître.
Il est onze heures lorsque la camionnette du plâtrier arrive dans la cour de la ferme.
Linlin sort sur son seuil et vient saluer l’homme en blanc. Il lui demande de le suivre chez les
fermiers. L’artisan prend des mesures, évalue et calcule. C’est un professionnel sérieux et réputé
pour faire du bon boulot. Le gars referme son calepin et dit :
- bon, je peux le faire le mois prochain !
Il propose une fourchette de prix qui convient à Linlin et précise :
- et je te vole pas, je te fais une facture tout ce qu’il y a de régulier au centime près,
main d’œuvre et fournitures comprises ! Pas d’arnaque avec moi contrairement à ce
que tu as dit un jour au Camerlot quand tu avais fait bazar !
- je sais, je te connais, tu es honnête et les autres aussi d’ailleurs, enfin je crois ! Je
déconnais, j’étais gazé ! Allez viens, entre, je te paye le jaune !
Linlin invite aussi les fermiers, l’homme accepte volontiers mais la femme refuse en
prétextant un plat à surveiller sur le feu. Elle reste seule au centre de la pièce vide et se plaît à
imaginer ce que sera sa belle salle de bains, une salle de bains comme il y en a chez les gens
biens.
L’après-midi Linlin selle un cheval puis, accompagné de ses dogues, prend la direction
du château de Villeneuve où il doit retrouver la belle dame pour aller faire une randonnée.
Après des semaines de pluie les chemins sont gorgés d’eau, la nature n'a pas chômé, des feuilles
neuves habillent enfin de vert tendre des arbres restés trop longtemps nus. Les talus sont
envahis de hautes herbes grasses, les premières fleurs peuvent éclore et se donner aux rayons
du soleil. Les oiseaux se chargent de l’animation musicale. Un hymne à la paix et à la vie s'offre
à Linlin.
Il rejoint son amie dans la cour du château, elle est prête, ils s’élancent au trot dans un
chemin forestier. Une superbe ballade sur les chemins et sentiers autour du village les attend.
Les dogues s’en donnent à cœur joie, tantôt devant les chevaux, tantôt derrière, sautant avec
facilité d’impressionnants talus, disparaissant un instant puis ressurgissant au milieu du chemin
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en bondissant, vifs comme l’éclair, oreilles rabattues sur le crane, langue pendante, babines
baveuses et le fouet à l’horizontale. Leurs longues pattes accomplissent des foulées de géants.
Les chevaux ont du mal à suivre.
La châtelaine monte un magnifique Andalou gris. Elle est belle dans sa tenue
d’équitation, bottes de cuir, veste vert anglais, pantalon beige et casquette noire. Elle a tressé
sa blonde chevelure en une longue natte qui danse au rythme du galop. Linlin n’a pas la même
conception de la monte. C’est tête nue, en bottines de caoutchouc, en jean et pull-over gris
affichant des taches de peinture et quelques accrocs qu’il chevauche son superbe hongre noir,
un Hanovrien d’un mètre soixante douze au garrot. Il a une exigence Linlin, pas de cuir pour
harnacher sa monture, car, dit-il :
- le cuir c’est la peau des bêtes, celle des bêtes que l’on a tuées pour les bouffer. Je ne
ferai jamais porter du cuir à mes chevaux car ce sont des animaux que je respecte
trop !
La selle, le licol et les rênes de la monture de Linlin ne sont pas en cuir. Le bourrelier de
Saint-Nirols avait été très étonné par la commande de l'ancien légionaire. Il lui avait fallu
employer des sangles en matière synthétique utilisées dans l’industrie. Elles ont servi à la
confection des rênes, du licol et des étrivières sans poser de problèmes. Pour la selle ce fut une
autre paire de manches. Il a fallu chercher longtemps avant d'opter pour de la bâche de camion
cousue en plusieurs épaisseurs fixée sur un treillage en cordes tendues sur un cadre en bois
dessiné par Linlin et fabriqué par l’ébéniste du village. Plusieurs semaines de recherches et
d’essais ont été nécessaires pour trouver la bonne formule, celle qui ne blesserait pas le cheval
et qui procurerait un confort et une assise acceptables pour le cavalier. Linlin a opté pour un
cadre en robinier, le faux acacia étant un bois très dur et résistant à la putréfaction. Le pommeau
et le troussequin ont été formés dans de grosses pièces, quant aux barres de liaison, elles ont
été sélectionnées dans des ramures d’un centimètre de section qui assurent solidité et
souplesse à l’assise avec un complexe tressage de corde synthétique. Le plus délicat a été la
confection des panneaux en feutre comprimé dans de la bâche, faits sur mesure et ajustés à la
perfection sur le dos des chevaux. Le résultât est surprenant, Linlin a voulu plusieurs modèles
dans des couleurs différentes, des verts, des rouges et des noirs. Il peut à loisir modifier les
éléments de sa selle. Il affectionne particulièrement un siège noir avec des quartiers rouges..
Il s'en fiche complètement des critiques que Valmont fait au sujet de son harnachement.
Mr Edouard Valmont dentiste de Saint-Nirols et président de chasse monte avec un
équipement très classique de chez classique. Selle anglaise et bottes en cuir de qualité
supérieure, du sur-mesure provenant de la boutique du meilleur bottier de France. Mme
Valmont, l’épouse revêche, monte avec une tenue qui n’a rien a envier à celle de monsieur son
époux sinon elle ne monterait pas. Madame ne monte pas souvent car elle n’aime pas trop
poser son délicat petit cul sur le dos d’une rosse qui se fait un malin plaisir à lui rendre ses
déplacements inconfortables. Madame préfère s’exhiber dans son valorisant accoutrement de
cavalière dans les rues et magasins de Saint-Nirols. C’est du plus grand chic que de descendre
de sa 403 en tenue d’écuyère, histoire de faire comme si elle venait de faire une petite rando
avec sa copine la reine d’Angleterre. En France il n’y a plus de reine, peut-être des reines de la
nuit ou des reines de l’ennui mais plus de reine à roi.
Monsieur Philippe Gauthier et son épouse montent aussi avec un équipement très chic.
Ils sont allés l’acheter à Lyon, chez un fournisseur qui équipe les meilleurs cavaliers de France,
ceux qui s'amusent à sauter des obstacles. Madame Gauthier se sent l’âme d’une championne
de saut d’obstacle. Philippe n'a pas l'étoffe d'un champion d'équitation mais c'est un bon
sauteur, il paraît que... il se murmure que... mais chut, cela ne regarde personne.
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Aujourd’hui dimanche, il y a une grande fête équestre à Saint-Nirols. Les clubs hippiques
de toute le région ainsi que les pratiquants individuels d'équitation ont répondu à l’invitation
des organisateurs de l'événement. Les rues du village sont investies par des cavaliers qui,
déguisés en soldats ou en seigneurs, font revivre un passé haut en couleurs. De belles dames
dans de jolies robes aux généreux décolletés, tout là haut perchées sur leurs montures, attirent
les regards des hommes tout en bas agglutinés. Les Gauthiers sont de la fête, montés sur leurs
chevaux, c'est l'occasion de montrer leur situation élevée dans la société. Dans l'assistance, un
ouvrier de Philippe se penche à l'oreille de son voisin et lui susurre :
- t'as vu le moricaud et sa bourgeoise comme ils sont fiers sur leurs canassons !
Auquel le mec répondra :
- normal, c'est pas des loquedus mais des patrons, des gens de la haute !
Rosemonde Valmont est évidemment présente à côté de son très cher Edouard qui, juché
sur le dos de son magnifique Selle Français, est encore plus classe qu’à l’ordinaire. Lucie Tabarin
est sortie du Camerlot pour, a-t-elle dit à Maurice, « aller voir les jolis chevaux! ». Elle n’a d’yeux
que pour Edouard, son cœur lui parle, « c’est un seigneur, comme il est grand, comme il est
beau tout là haut ! »... ses yeux se mouillent un peu, Edouard a repéré Lucie dans la foule et lui
fait un petit signe de la main, vraiment tout petit, très discret, sans oser un sourire, même un
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tout petit. Il jette furtivement et prudemment un coup d’œil sur sa femme afin de s’assurer
qu’elle n’a rien remarqué. Edouard n’emploie jamais le terme de moitié lorsqu'il parle de sa
femme car il prend garde à préserver l'entière intégralité de sa très chère. Il aurait l’impression
de la diminuer. Quant à madame son épouse, elle ne supporterait pas cette réduction, madame
Valmont n’est pas la moitié d’Edouard, elle est son double, son triple, elle le domine, l’écrase,
l’étouffe et ne lui laisse qu’une toute petite place dans son existence. Edouard ne peut pas
bouger, au sens propre comme au figuré. Aujourd’hui aussi il est très à l’étroit puisqu'il est
coincé entre un imposant Shire de 1.90m au garrot et accusant le poids respectable de 1200 kg
certifiés sur la bascule du village, monté par un solide barbu aux pommettes couperosées et
l’Anglo-Arabe que sa femme n’arrive pas à faire tenir tranquille. Rosemonde Valmont ne sourit
pas, elle est très elle même, très pincée, très aigre, très piquante, étranglée par la jugulaire de
sa bombe et par le col de son très sage corsage boutonné très haut sous le menton. Madame
Valmont fait la gueule, ça lui fripe la bouche et les joues, ça la rend toute vieille . Elle n’aime pas
monter, c’est de notoriété publique. Elle cite souvent ce que disait Winston Churchill à propos
du cheval, « le cheval est un animal inconfortable au milieu et dangereux aux deux
extrémités ! ». Elle est tout à fait d’accord avec lui. Aujourd’hui elle est en selle pour se montrer,
pour s’exposer et n’a pas beaucoup d’affection pour sa monture. Son cheval doit faire montre
d’une remarquable patience pour ne pas se délester de l’affreuse charge qui se démène sur son
dos. Il a des envies de mordre, il piaffe, souffle, renâcle et secoue violemment la tête. Sa
cavalière soupire, proteste et lui cisaille la bouche en tiraillant sur les rênes comme une
forcenée. Pire, madame a des éperons et elle s’en sert. Pan sur le flanc droit et pan sur le gauche,
s'il en veut elle va lui en donner. Pour le faire tenir tranquille elle joue aussi de la cravache, ce
qui n’est pas fait pour arranger les choses. Cette femme, bonne à rien et mauvaise en tout, est
franchement exaspérée, énervée et maladroite, son mari l’est aussi mais avec un fusil. Il n’est
donc pas surprenant qu’elle cingle le menton d’Edouard avec le coup de cravache qu’elle
destinait à la croupe de son trublion canasson.
Madame monte un hongre qui se dit que du temps où il avait encore ce qui rime avec
bonbons, il l'aurait envoyée valdinguer sur le pavé cette cavalière de pacotille, vu qu’il est un
hongre, il va se comporter en cheval adouci par la perte de ses bijoux de famille, mais tout à
l’heure, de retour au box, si elle passe derrière lui, un bon petit coup de sabot au cul de la
mégère qui ne blessera que son amour propre ne sera pas pour lui déplaire. Il s’en réjouit par
avance. Edouard, alors voilà un homme gentil qui ne demande rien à personne et qui ramasse
un méchant coup de cravache dans la ganache.
Edouard n’a rien dit, il a encaissé en silence. Il est vrai que Lucie est dans la foule et
qu’elle ne quitte pas des yeux son beau seigneur. Sous le coup perfide elle a tressailli mais point
défailli. Le menton de Valmont est en feu, il doit se persuader que le coup n’était pas volontaire
parce que, tout de même, un coup de cravache pour un anodin petit bonjour? Un bonjour à qui?
A Lucie? Une amie? Une amie qui ne demanderait peut-être pas mieux que de devenir autre
chose qu’une amie? Ah bon? Cela se voit tant que ça? La femme de Maurice? Maurice le patron
du Camerlot? Le bistrot où cet hiver, le jour de la panne d’électricité, il a pris une cuite carabinée?
C’est donc sa punition?
Il y a plus de cent chevaux sur la place et cet après-midi il y aura une grande parade, des
jeux équestres et des cascades qui se dérouleront sur le terrain du Fauteuil. Il paraît qu’il y a de
vrais cosaques qui vont sauter une haie en flammes et effectuer des acrobaties. Un type dans
la foule, celui qui pense et dit qu’en Russie c’est bien mieux qu'ailleurs, claironne à qui veut bien
l’entendre que les cosaques sont des russes, donc forcément ce sont les meilleurs. Il y aura des
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tournois avec des lances, quelqu’un demande si Ivanhoé, Davy Crockett, Buffalo Bill, Geronimo,
Rusty et Rintintin, Attila, Napoléon et ses hussards seront de la fête? Mais personne ne sait.
La veille, Jean-Michel est allé avec des camarades faire honneur aux premières cerises.
Un gros cerisier de leur connaissance, isolé au centre d’un petit pré, a reçu leur visite. Tels des
moineaux dans les branches, ils ont investi l’arbre en grimpant très haut dans sa ramure. La
cueillette était bonne, les gros fruits rouges à chair ferme, juteuse et sucrée à souhait craquaient
délicieusement sous la dent, coulaient dans la bouche et emplissaient les estomacs. Il faisait
chaud, très chaud. De retour à la maison, Jean-Michel a bu beaucoup d’eau fraîche, beaucoup
trop d’eau trop fraîche et, le soir, après le souper, a ressenti une drôle d’impression, comme une
barre dans le ventre. Il s’inquiétait, sa maman l’a rassuré:
- c’est seulement une petite indigestion!
Jean-Michel a été malade et a vomi toute la nuit. Inquiète, sa mère a procédé à un
interrogatoire. Il a dû avouer la goinfrerie de cerises, ses aveux l’ont rassurée, elle en souriait:
- c’est une bonne crise de foie, c’est bien fait pour toi, ça t’apprendra pour la prochaine
fois!
Comme c’est tendre une maman, ça sait parler aux enfants pour les rassurer. Ils savent
tout de suite que, même si ça fait mal, ce n’est pas grave parce que quand c’est grave les
mamans ne grondent pas et ne crient pas. Il n’y avait plus qu’à endurer. Ça l’a travaillé dur toute
la nuit et ce matin il est toujours dans le même état. Il n’a plus rien dans le ventre mais vomit
toujours de la bile jaune. Jean-Michel songe à la fête des chevaux qu’il ne veut manquer pour
rien au monde. Il se passe maintenant une heure entre deux vomissements, donc il décide
d’accompagner son père sur la place.
Jean-Michel voit une impressionnante alignée de chevaux avec leurs cavaliers. Linlin est
avec la belle dame de Villeneuve, il a laissé ses chiens à la ferme. Jean-Michel est bouche bée
devant tous ces superbes chevaux. Linlin lui sourit en lui adressant un coup d’œil. Il y a
énormément de monde pour assister au défilé, François est en compagnie de Gloria qui rit
beaucoup, elle est belle, les chevaux aussi, mais voilà que les nausées le reprennent:
- papa, il faut rentrer, j’ai encore envie de vomir!
Arrivé chez lui, il régurgite des fils jaunes et blancs d’un liquide visqueux. Il a mal au cou,
aux côtes et au ventre à force de hoqueter et de forcer. Il se recouche. Ses parents mangent
chez ses grand parents, il passera le dimanche au lit, régulièrement secoué par de violents
spasmes vomitifs.
Le lendemain tout va bien. Inconsolable d’avoir manqué la fête, sa mère le réconforte:
- c’est bien fait, ça te servira de leçon, tu te goinfreras plus de cerises!
Jean-Michel ne loupe pas toutes les fêtes ou animations de Saint-Nirols. Il en est une qu’il
voit arriver avec le plus vif intérêt. Le journal a annoncé un grand événement, des courses de
petites voitures à moteur. Pour pouvoir y participer il faut avoir entre six et treize ans et
découper des bons que le quotidien va insérer dans ses pages. Dix sont nécessaires pour avoir
le droit de tenter sa chance dans de vraies petites voitures de courses avec de vrais moteurs de
49 cm³. Elles sont fabriquées dans les établissements des frères Carniel à Saint-Etienne et ont
un joli nom, Jeudi, allusion au jour de la semaine sans école. Les constructeurs des autos
organisent « Le Critérium du Jeune Champion » afin de faire de la publicité pour leurs belles
voitures. Les sélections pour la finale régionale prévue à Lyon se déroulent les jeudi dans des
villes et bourgs de la région Rhône-Alpes. A la maison de Jean-Michel il n’y a qu’un journal que
les parents se partagent avec les grands parents du dessous mais il y a deux enfants, c’est
embêtant, ils ne sont pas longs à trouver une solution, une mamie voisine se fera un plaisir de
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découper les bons pour le grand frère. La piste sera installée sur la grande place à côté du
bachat, parce qu’à Saint-Nirols, sur la place, il n’y a pas un bassin mais un bachat. Ceux qui diront
que ce n’est pas français n’ont qu’à regarder tous les noms inscrits sur le monument aux morts
et ils verront des noms bien d'ici, des gars du village qui n’ont pas loupé l'occasion d'aller se
faire tuer au nom de la patrie.
Le matin du grand jour est enfin arrivé, en échange des bons découpés dans le journal,
un écusson est remis aux enfants autorisés à participer aux épreuves. Les sélections peuvent
commencer. Tous les garçons de Saint-Nirols attendaient ce jour avec impatience. Maurice
Tabarin a vendu durant dix jours plus de journaux qu’à l’ordinaire. Pas de filles, non, ce n’est pas
pour elles, il n'est pas question de mettre un volant de voiture de course entre les mains d'une
fille...
Dans le quartier de Jean-Michel, un petit dur se voit déjà sur la plus haute marche du
podium avec sa photo dans le journal et une sélection à la clef pour la grande finale régionale
à Lyon. Les autres l’écoutent se vanter et rêvent de le devancer. C’est souvent ainsi dans la vie,
les vantards se font mousser devant ceux qui rêvent de les voir se planter. Ils croient être
admirés, aimés, alors qu'ils sont détestés et donnent des envies de meurtres.
Jean-Michel attend dans la file, les voitures sont sur la ligne de départ. Son tour arrive,
un briefing est nécessaire avant de s'asseoir dans le baquet du bolide. Les consignes sont
données par un spécialiste spécialement dépêché à Saint-Nirols. Il prodigue des explications de
la plus grande importance, du genre:
- il n’y a qu’une pédale, elle fait accélérateur et frein!
Bizarre, des interrogations se lisent sur le visage de Jean-Michel:
- lorsque tu appuies, ça accélère!
Jean-Michel a compris, alors l’autre poursuit:
- et si tu enfonces la pédale à fond, ça freine!
Jean-Michel a tout pigé mais le gars n’en a pas terminé:
- il faut doser, accélérer le plus possible mais pas trop sinon, sinon? Tu freines!
Tout est dit et Jean-Michel a compris toutes les explications du spécialiste venu spécialement
pour expliquer.
C’est donc instruit de toutes ces consignes utiles et nécessaires que Jean-Michel se
retrouve assis dans un siège baquet. Casqué mais pas sanglé, normal, les ceintures de sécurité
n’existaient pas encore à cette époque, elles n’étaient pas encore utiles, on ne se tuait pas à
cause de leur absence. C’est plus tard qu’on les a inventées et qu’il a été dit qu’on pouvait en
mourir de ne pas les mettre. Il y aura donc des ceintures et toujours des morts...
Jean-Michel est prêt, dernier petit rappel au cas où il serait con:
- souviens toi, tu accélères pas trop sinon ça freine!
Jean-Michel ne l’écoute plus. Le tracé du circuit est des plus simple, il s’agit d’un ovale
délimité par des bottes de paille et des barrières pour contenir la foule des spectateurs. Parmi
eux, Linlin et Roland ont l’air de s’amuser comme des fous et disent regretter de n’avoir plus
l’âge de monter dans ces petits bolides. Linlin l’a dit une fois et a compris que cela suffisait, mais
Roland, lourd comme il est, l’a claironné à chacun de ses voisins de barrière et a même interpellé
un responsable de l’attraction pour avoir la permission d’essayer. Au refus courtois de l’homme,
Roland a opposé de véhémentes protestations qui ont enlevé le sourire de l’organisateur. Il
fallait que Roland ait le dernier mot:
- y comprennent pas le rire ces journaleux !
Deux ou trois petits tours de prise en main avec des trajectoires fantaisistes et voilà
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Jean-Michel aligné au départ d’une épreuve de qualification. Le starter lâche les petits bolides,
Jean-Michel est dernier, il faut faire quatre tours, un, deux, trois tours et il est toujours dernier,
mais soudain un accrochage se produit entre les trois premiers… il y a un passage, il s’y infiltre
et gagne, quel panache. Deuxième série éliminatoire, Jean-Michel a fait des progrès. Second au
dernier tour, tout près de celui qui le précède et qui veut le distancer, celui ci prend tous les
risques, enfin il ne faut pas exagérer car les voitures font plus de bruit qu’elles ne vont vite. Au
dernier virage il veut faire le téméraire, accélère trop et pile net. Jean-Michel passe, deuxième
victoire. Il a son ticket pour l’après-midi. Son frère Jean-Marc ne s’est pas qualifié, seul le
premier de chaque série est retenu pour les éliminatoires. Une grosse satisfaction pour Jean-
Michel, le petit dur qui se voyait vainqueur n’a pas été qualifié. A midi, à table, Jean-Michel est
l’objet de toutes les attentions de la part de sa famille, il est devenu un champion automobile,
Fangio n’a qu’à bien se tenir. Quinze heures, les choses sérieuses vont débuter, il y a foule
derrière les barrières, Jean-Michel a repéré ses parents et son frère, il ne veut pas les décevoir.
Première série, c’est la sienne, il bénéficie encore d’un accident pour passer en tête et la
conserver. Qualifié pour la finale, il rêve. Trois autres séries désignent ses adversaires. Le voilà
présenté à la foule, il est le petit coissou, la surprise de la journée, plus jeune de quatre ans par
rapport aux autres finalistes. Aucune combinaison à sa taille bien sûr, il faut donc rouler
l’extrémité des manches et des jambes pour qu’il soit présentable. On l’applaudit, il n’en revient
pas. Le départ sera donné à la façon vingt quatre heures du Mans. Les quatre autos sont sur la
ligne de départ, moteurs tournants et les pilotes à cinq mètres derrière. Au top il faut courir,
monter et démarrer. Départ, Jean-Michel court, son casque étant trop grand, il lui tombe sur
les yeux, il ne voit plus rien, s’arrête, rajuste son casque pour voir que les autres sautent déjà
dans leurs voitures et démarrent. Jean-Michel est enfin au volant, c’est parti. Au dernier tour il
dépasse le troisième qui n’était pas bon et franchit la ligne sous le drapeau à damier. Troisième
sur quatre, ce n'est pas si mal, il n’est pas dernier. Le correspondant de presse local a fait de
belles photos, il a promis à ses parents de leur en donner, il l’a fait, elles sont aujourd’hui dans
une boite à gâteaux en fer blanc, une boite qui a contenu des gâteaux qui ont été mangés et
dont on ne se souvient plus du goût. La boite étant vide, elle a servi à stocker les souvenirs,
même ceux que l’on a oubliés mais qui, à l’ouverture du couvercle, vous sautent au visage, vous
mouillent les yeux ou vous arrachent de francs sourires. Toute une vie qui témoigne en visages
entassés dans une boite à gâteaux qui n’a plus besoin de date de péremption. Une boite qui a
vu son contenu passer du périssable à l’éternel, une boite à rappel, à regrets et émotions, une
boite à vies que l’on ressort, que l’on retrouve un instant pour les perdre encore.
Il y a une maison rouge dans le village. On l'appelle ainsi parce que ses volets et son
portail sont peints de cette couleur. Un couple l’habite l’été pendant les vacances et quelques
week-end par an. L’homme est un violoniste membre de l'orchestre philharmonique de Lyon.
Plus jeune, il a parcouru le monde sur des paquebots de croisières en animant les soirées des
messieurs-dames qui traversent les mers et océans de la planète sur des palaces flottants. Un
gosse de Saint-Nirols qui habite tout prêt de la maison rouge entend le chant du violon, il est
séduit par l’instrument et vient régulièrement rôder sous les fenêtres lorsque l’homme joue.
L’épouse du musicien remarque sa présence et informe son mari qu’il a un petit admirateur. Le
monsieur désire rencontrer le jeune mélomane. Un jour il sort et parle à l’enfant:
- bonjour, tu aimes le violon?
- oh oui monsieur, c’est beau!
Le couple invite l’enfant à entrer pour voir l’instrument et l’écouter. Le musicien lui met
le violon dans les mains. L’homme tord le cou à la vieille croyance des cordes en boyaux de chat,
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les cordes sont en boyaux de moutons. L’enfant est déçu, des boyaux de chats c’était mieux, il
croyait vraiment que les chats avaient des cordes de violon dans le ventre, le son du violon tel
des miaulements de chats… c’était magique et expliquait le timbre si particulier de l’instrument.
Le musicien est très touché par le regard émerveillé du gosse.
L’enfant reviendra très souvent pendant les vacances ainsi que certains dimanches. Il
sera toujours le bienvenu. Un violon d’étude lui est prêté pour recevoir ses premières leçons. Il
est doué et fait de rapides progrès, mais le solfège est plus indigeste. Devant le don évident de
ce gosse, le violoniste a éprouvé le besoin de rencontrer ses parents afin de leur faire part de
son jugement. Il offrira le violon en insistant devant le refus gêné des parents. Le gamin peut
désormais jouer seul aussi souvent qu’il le désire, ses progrès sont fulgurants et son professeur
est sidéré en les constatant. Chaque séjour de l’homme à Saint-Nirols est mis à profit pour
entraîner le garçon. Hélas, un jour les volets rouges vont rester définitivement clos. La nouvelle
parvient au village, le musicien est décédé à Lyon. Quelque chose se brise alors chez l’enfant
qui devient triste chaque fois qu’il regarde son violon. Il joue moins souvent et moins
longuement qu’avant, puis il cesse totalement de jouer. Il se contente d’ouvrir l’étui de temps
en temps, de regarder l’instrument, de le caresser du bout des doigts en rêvant, puis referme
la boite.
Plus tard, après le certificat d’étude, il entrera à l’usine de Gauthier. Son histoire étant
connue de beaucoup de monde au village, c’est tout naturellement qu’il sera surnommé «crin
crin» .
Un garçon de Saint-Nirols nourrira toujours une grande passion pour le plus merveilleux
des sons, celui du violon.
La vie printanière se déroule dans la douceur ambiante. Fleurs, soleil, ciel bleu, arbres
touffus, petits oiseaux chanteurs et légère brise vivifiante concourent à réchauffer les vieilles
pierres du village ainsi que le cœur de ses habitants.
Le Camerlot est au centre de la vie du village. Aujourd’hui, à la grande table, une
discussion sérieuse s’est engagée entre gens sérieux. Il est question de l’indiscipline des
citoyens. Sansonnet, Gauthier, Damas, Mercier, Escudet, Blanchet et le pharmacien sont à leur
poste.
Sansonnet a la conscience tranquille car il donne au monde du travail et à la société des
petits gars bien informés sur leurs droits et leurs devoirs, des jeunes gens qu’il a bien éduqués
et bien dressés. Ce ne sera pas de sa faute si, plus tard, ils tournent mal. Que tout le monde
fasse son travail aussi bien que lui et le monde tournera plus rond.
Linlin suit les débats depuis son poste d’observation. Quand il juge le moment opportun,
il intervient après avoir rempli son verre à ras bord et fait un petit trou du bout de ses lèvres en
se penchant sur la table:
- vous savez, dans l’ensemble les gens sont étonnement disciplinés. Je suis sidéré de
voir comment des êtres humains peuvent faire quotidiennement la même chose
avec conscience et régularité. Toute une vie consacrée à la rigueur du travail dans le
respect des lois de la république, de l’église et de la justice. Je ne vois qu’une
explication à cela, c’est le résultat d’une machine à conditionner diaboliquement
efficace. Enfant, c’est la famille qui dirige, éduque, punit ou récompense, ensuite
c’est à l’école de prendre le relais, obéissance aux coups de sifflets, en rang et en
silence, on écoute et on apprend, on se mesure lors des compositions, un classement
est établi avec les meilleurs, les moins bons et les mauvais. Félicitations et
récompenses aux bons élèves, réprimandes et punitions aux mauvais !
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Plus Linlin parle et plus Sansonnet est fier de lui et de son rôle. Instituteur, le plus beau
métier du monde. La France lui doit tout, Linlin poursuit:
- pour les garçons ce sera l’armée, la plus belle entreprise à faire entrer dans le
moule, obéis et ferme-la, les filles en sont dispensées mais leur condition de
femme les destine automatiquement à la dépendance au sein du foyer avec la
marmaille à gérer, le ménage et la bouffe. Elles n’ont pas droit à la politique, sois
belle et tais-toi. Elles ne la ramènent pas, sauf entre elles pour jacasser.
L’homme subit l’armée pour être prêt à défendre son pays, sa patrie.
Quelle connerie, c’est en fait pour le mater, le dompter, le contrôler. Le pouvoir
peut dormir tranquille, ses dociles brebis sont bien gardées. De retour du service
militaire ces hommes ont appris à obéir. Ce sont les gendarmes, maires, politiques,
employeurs, curés et chefaillons qui en prennent possession. A vos ordres
messieurs, ordonnez et on obéira. Le drapeau est sacré, on est prêts, s’il faut se
faire tuer pour la république des nantis et des planqués on ira en chantant. L’église
apporte sa pierre à l’édifice, elle prône une conduite qui sert l’ordre et la morale.
Toutes choses exigées par des personnes qui s’affranchissent souvent de ces
injonctions. Faites comme je dis mais pas comme je fais, mêlez vous de ce qui vous
regarde, circulez y a rien à voir et l’église menace. Voilà bien là une entreprise
nationale de mise au pas. L’ordre pour le contrôle avec le concours des crétins, des
naïfs, des ambitieux, des véreux et des tartuffes. Comme c’est beau tout cela !
Lorsqu’il a fini de parler, personne ne rajoute quoi que ce soit, il s’installe alors un long
silence pesant. Chacun s’absente en hochant la tête, en jouant avec son verre ou en regardant
au loin sur la place. Certains font les trois à la fois, ce sont ceux qui s’ennuient trois fois plus que
les autres. Personne n’ose une contestation, une correction, un avis ou même un soutien. Au
Camerlot, les mouches volent et Sultan dort... Linlin, encouragé par tant de docilité ambiante,
se décide à continuer:
- j’ai un grand mépris pour les hommes ambitieux ! L’ambition est loin d’être une
qualité à mes yeux, les hommes qui en sont animés ne sont que des carriéristes
vaniteux qui camouflent leur véritables intentions, celle du prestige et du pouvoir,
leur moteur c’est la fierté ! Tous ces politiques qui affectent de se préoccuper de la
situation des humbles citoyens, c’est à pleurer! Sous les robes de la magistrature,
combien se cachent de coureurs de promotions en faisant du zèle, haro sur les
imprudents qui font un petit écart de conduite et sur les transgresseurs de la loi qui
leur servent d’ascenseurs pour la montée vers les sommets ! Les condamnés font le
dos rond en servant de marches d’escalier dans la tour du pouvoir, tout ce qui porte
un uniforme avec calots ou képis avec ou sans flingue est un surhomme dont on n’a
pas à douter de la probité morale! En êtes-vous certain? Qui sont-ils vraiment, que
seraient-ils capables de faire en des circonstances particulières? N’y a-t-il pas eu de
tristes précédents ? Des braves types sous le képi? Heureusement qu’il y en a, ce
sont ceux qui ne comprennent pas toujours comment et pourquoi ils en sont arrivés
là, mais il faut bien bosser. Il y a des flics teigneux, malades de pouvoir, d’ordre et
d’autorité, les méchants, les mauvais, corvéables et serviables à tout et même au
pire! Excusés parce qu’ils obéissent aux ordres, c’est leur rôle! On en a vu qui ont
obéi et participé aux entreprises les plus infâmes, les plus inhumaines, les plus
sordides dans un passé pas très lointain, du zèle, du vice et de la haine au service de
l'état! Il peuvent être malhonnêtes aussi à leurs heures, que ce soit en service ou en
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dehors, cela est arrivé hélas, rarement bien sûr, le fait de brebis galeuses comme on
dit!
Linlin fait une pose, vide son verre et voit Charles qui sourit en le regardant. Il va y en
avoir pour lui aussi:
- et les toubibs? Eh oui cher beau frère, les toubibs soit-disant entièrement dévoués
à la cause des malades, en guerre constante contre la souffrance humaine, les
maladies, les virus, bactéries et traumatismes, totalement désintéressés eux aussi?
Et mon œil! Tu ne crois pas qu’il se trouve parmi eux de petits bonhommes minables,
fiers de leur notoriétés locales? Ayant choisi cette filière pour sa noblesse et son
prestige? La signification de la plaque de laiton vissée à leurs portes et le regard du
petit peuple à l’égard de ces docteurs qui leur allègent leurs souffrances et leurs
douleurs tout en s’alourdissant le porte-monnaie! Vive les sifflets des instituteurs,
les uniformes des flics et militaires, les soutanes des curés et les robes des magistrats!
Avec eux vous avez tout ce qu’il faut pour mettre en rang, en ligne, à genoux ou en
prison! Les ordres et les sanctions tombent depuis une estrade, un bureau, une
chaire ou une tribune ! Se déguiser, prendre de la hauteur pour diriger, imposer,
gouverner et sanctionner!
Après une courte pause et une gorgée, Linlin poursuit:
- et voilà, il est beau le monde, un troupeau avec ses bergers et ses clébards pour le
garder, ses observateurs pour sélectionner, ses possédants pour vendre ou acheter,
ses bouchers pour tuer et ses morfales pour bouffer!
Damas ne fait pas la gueule, Escudet fait du coude au père Sansonnet en lui glissant à
l’oreille:
- il s’est laissé dire ça Charles? Moi ça m’aurait pas plu!
Ce sera Mercier qui répondra:
- Linlin, si ce que tu dis n’est pas excessivement charitable envers Charles et moi, c’est
par contre excessivement inexact car je n’ai jamais perçu mon métier autrement que
comme indispensable à toutes celles et ceux qui en ont bénéficié! Je n’ai jamais
intrigué, calculé ni jubilé d’une position sociale que tu dis enviée mais qui m’a plus
souvent montré combien j’étais faible et impuissant à satisfaire celles et ceux qui
attendaient l’impossible de moi! Comme je me sentais petit et inutile devant les cas
incurables, je n’étais pas le docteur triomphant et je n’ai jamais perdu de vue que
mes moyens étaient limités! Quelques victoires sur la maladie, certes, mais hélas
combien de défaites aussi? De celles qui me minaient et me montraient tout le
chemin qui reste encore à parcourir à la science! Je peux te jurer que j’ai toujours
simplement fait mon devoir, mon métier, dans un sincère respect de l’autre, de celui
qui attendait de moi! Le médecin on ne l’envie pas mais on le craint, on en a peur
car c’est celui qui peut faire mal avec ses piqûres et instruments et surtout celui qui
peut découvrir ce que l’on redoutait tant d’attraper! J’ai pratiqué à une époque où
la vie était différente de celle d’aujourd’hui. Il fallait prendre son temps pour tout,
ce que l’on ne sait plus faire maintenant, ce que l’on ne supporte plus! Aller au
marché demandait quatre heures de trajet aller et autant pour le retour à certains
fermiers éloignés du village avec le cheval ou les bœufs attelés à la carriole! Le casse-
croûte était emporté et pris en chemin, c’était pas une belle vie ça? On la dégustait
en prenant son temps! Arrivés au chef-lieu de canton, nos braves paysans
s’occupaient en tout premier lieu du cheval ou des bœufs, ils les faisaient boire au
bachat comme on dit par ici et allaient les mettre à un endroit tranquille avec les
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autres! Si les chevaux pouvaient parler, on aurait pu entendre, « d’où tu viens toi?
Le chemin n’était pas trop mauvais? Eh bien tu as de la chance parce que nous, par
ici, on ne peut pas dire que les cantonniers se font du mal au travail, et s'ils ont de la
corne sous le menton c'est à force de s’appuyer sur leurs outils! Ah les vaches, faut
voir les chemins dans l’état qu’ils les laissent! Ils n’ont pas pitié de nos sabots! Ils ne
risquent pas de se faire un tour de reins car la terre est bien trop basse pour eux!
C’est plus facile de descendre des canons que de piocher!» Les chevaux devaient se
faire du soucis au sujet de leurs maîtres, «dans quel état vont-ils revenir ce soir?
Heureusement qu’on connaît la route pour le retour!». Ils avaient bien raison de
s’inquiéter parce qu’à peine arrivés et les soins élémentaires dispensés à leurs
animaux, ils allaient sur le foirail et y faisaient forcément beaucoup de rencontres.
Leurs femmes installaient fromages, œufs et volailles sur une petite planche posée
entre deux chaises en guise de banc. Quand elles avaient tout vendu elles pouvaient
faire quelques emplettes sur le marché, le nécessaire, l’utile et le raisonnable. Les
hommes avaient fait de fréquents allers-retours dans les bistrots en compagnie de
connaissances, ils avaient trouvé d’autres amis déjà installés dans les estaminets,
cela avait grossi les tournées et à l’issue du marché ils étaient souvent fin saouls. A
cette époque je faisais mes visites aux malades en calèche avec des chemins à
l’image de ce qu’était la vie, c’est à dire pas faciles, des ornières, des cailloux pointus
qui blessaient les pieds du cheval et les grosses racines qui devenaient glissantes les
jours de pluie! Du danger, des difficultés, des ennuis, où est le prestige là-dedans
Linlin? Je n’y vois que de la servitude à une noble cause, celle de la santé, par tous
les temps et tous les chemins, eh oui mon ami! Et que de souvenirs aussi, comme
celui là par exemple, quand, appelé au milieu de la nuit au chevet d’une femme qui
allait mettre un enfant au monde, son mari m’a regardé à mon arrivée et a dit en
souriant,«mais c’est-y pas le docteur qui m’a pissé dessus?» Imaginez ma surprise,
je regardais ce gars et me disais que d’être bientôt papa lui avait fait perdre la raison.
Je débutais dans le métier, je n’ai pu que bredouiller, «mais monsieur voyons, en
voilà des façons!», comme une femme à qui on aurait manqué de respect. Il s’agissait
d’un crime de lèse majesté, d’un attentat à l’encontre d’un représentant de l’ordre
des médecins! Un jeune médecin tout beau tout neuf qui faisait de gros efforts pour
se donner des airs de savant dont personne ne peut se passer! Heureusement qu’il
m’a expliqué qu'enfant, j’avais été gardé par sa mère qui travaillait comme femme
de ménage chez mes parents, un jour où elle avait amené son fils avec elle, il m’avait
porté sur ses genoux et le bébé de six mois que j’étais avait mouillé le pantalon du
garçon de six ou sept ans qu’il était! Et voilà, il peut y avoir des anecdotes pas piquées
des vers dans la carrière d’un médecin de campagne! Le privilège des nobles et
beaux métiers c’est aussi de les exercer parmi les gens du peuple en étant à leur
service! Descendre de son piédestal et se retrousser les manches, modestement,
apporter aide et soulagement, expliquer et faire comprendre, être apprécié par la
qualité de son travail!
On acquiesce autour de la grande table. Sansonnet se croit obligé de rajouter:
- c’est vrai qu’il y a de beaux métiers docteur!
Linlin:
- et je suppose que vous attendez qu’on vous dise que le vôtre est le plus beau? Eh
bien ne comptez pas sur moi, ah non alors, parce que moi je suis contre l’école! Oui
cela vous paraît énorme n’est-ce pas? Mais je persiste et signe, je suis contre l’école
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qui distille l’illusion et véhicule des rêves inaccessibles à la majorité des élèves! Elle
est mauvaise car elle prône l’égalité alors que les différences sociales sont bien
présentes et s’affichent dans la classe! Elle ne peut plus rien pour les élèves lorsqu’ils
ont terminé leurs études et qu'elle les lâche dans la nature pour s’en débarrasser!
Seul compte le pourcentage de réussite à l’examen qui permet de classer les
établissements! Le demandeur d’emploi doit aller sonner aux portes des entreprises,
envoyer des courriers et attendre le bon vouloir où l’opportunité, c’est à dire la
chance ou les méthodes honteuses que sont le piston et les recommandations! Que
fait l’école contre cela? Où sont les beaux principes républicains et les vertus laïques?
Le chemin de l’école est semé d’embûches, il est long, laborieux et n’est agréable
que dans un sens, celui du retour, le soir, à la maison! Il y a bien d’autres façons pour
apprendre et s’instruire Mr l’instituteur! La conscience ne s’apprend pas et ne se
cultive pas! On en a ou pas, le reste ce ne sont que des départements, des chef-lieux
de cantons, des problèmes, des fleuves et des dates, pas très important dans la vie
tout cela!
Les cloches se mettent à sonner à toute volée, Tabarin arbore un sourire attendri:
- c’est la petite Durand qui se marie! Une gentille fille que cette Louisette, elle épouse
un jeune gars de Saint-Etienne, il est aux P.T.T, il a la sécurité de l’emploi, c’est bien,
c’est un beau mariage, ils vont bien ensemble, ils ont la vie devant eux, ils sont jeunes
et ils sont beaux! C’est la sortie de la messe, ils vont venir ici prendre un pot! Le père
Durand nous a prévenus, il faudra libérer les tables là-bas au fond s’il vous plaît! Vous
trouverez bien à vous installer à une autre place, il y a des tables de libres vers la
porte d’entrée! C’est curieux, les clients ne s’installent jamais aux tables proches de
la porte, ils ne le font que lorsqu’il n’y a plus de places ailleurs! Je pense qu'ils se
cachent au fond pour que leurs femmes ne les voient pas lorsqu’elles passent devant
le café!
Les cloches continuent d’inonder le village de leur joyeux concert. Linlin:
- c’est leur jour de gloire aux jeunes mariés, le monde est à leurs pieds, ils sont beaux
et bien sapés. Lui, dans un costard qui ne tardera pas à ne plus lui aller à cause des
bons petits plats qu'elle va lui mitonner, et elle dans sa robe blanche qu’elle ne
remettra plus jamais et qui dormira pour toujours dans une boîte au fond d’un
placard! Des déguisements pour une belle histoire, celle d’un jour, celle du mariage!
Aujourd'hui ils sont importants mais le monde ne s’arrêtera pas de tourner pour
autant! Cela me fait penser à un pote en Indo qui m’avait raconté qu'il avait très mal
vécu le cirque que l'on avait fait autour de sa petite personne et celle de sa femme
le jour de leur mariage! Ça le faisait chier d’être en costard et applaudi à la sortie de
l’église. Tous les gens souriaient et criaient vive les mariés, ça se fait de partout! Les
gens saluent au passage du cortège ! Ce pote m’a raconté qu’il avait repéré des gars
qui bossaient au bord de la route, la vie était normale pour eux, c’était pas la fête,
plus loin d’autres étaient occupés à refaire une toiture, le mariage n’était pas leur
affaire non plus. La noce et son cortège, tout un cinéma qui ne les concernait pas, ils
s’en foutaient royalement et ils avaient raison. Mon ami s’était même amusé à
deviner quelles pouvaient être les pensées et les paroles qu’ils avaient sur le mariage
qui passait sous eux. Ce n’était pas pour lui plaire, du genre,« la mariée, ce soir ça va
être sa fête. J’aimerai bien être à la place du jeune marié! », des réflexions qui
vexeraient beaucoup de mariés, de celles qui ne se disent pas, qui ne s’entendent
pas mais qui se devinent derrière les sourires et les attitudes de ceux qui les pensent.
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mec infecte qui fait bamboche pendant que ses employés gagnent sa croûte pour lui. Linlin se
cale sur sa table après avoir avalé une bonne rasade et c’est parti :
- tu trinques pendant que tes employés bossent pour toi ! Tu as tes petits nègres en
somme ! La bidoche y a que ça de vrai, pas vrai ? La bouffe, la bouffe ! Il faut que le
peuple mange et qu’il s’amuse, comme cela on peut en faire ce qu’on veut ! C’est
Néron qui l’a dit je crois, tu vois c’est pas d’aujourd’hui, « le peuple, il lui faut du pain
et des jeux » avec ça tu le contrôles ! Toi tu le tiens bien avec ta bidoche et ta
charcutaille. Le cochon c’est bon, une valeur sûre, dans le cochon tout est bon, la
tête, le cœur, les côtes, les pattes, la queue, le lard, les jambons, les saucissons, les
saucisses et le boudin. Bouffons du cochon nom de dieu! On le porte sur le bide, sur
les hanches, dans les veines et les artères. Vive le cochon et vive le pognon du
cochon !
Roland est piqué, il va répondre, se rebiffer, il prend son souffle mais la porte du
Camerlot s’ouvre, la noce arrive, la mariée est très jolie.
- vive la mariée, vive les mariés !
Roland est déjà debout, il se tapote la joue avec l'index en criant :
- la bise, la bise, la bise !
Linlin songe à la séduction et à l’amour. Il pense aux circonstances et situations qui font
que les êtres se rencontrent, se plaisent et s’unissent. Sur un échange de regards parfois,
purement physique, comme cela, allez savoir pourquoi, mais il y a des raisons aussi, des calculs,
des perspectives. Derrière les sourires et la tendresse il y a les barrières sociales, culturelles,
religieuses, l’argent, les carrières. Il songe à la phrase horrible, « c’est un bon parti ! » et ça le
fait sourire en pensant au parti communiste, celui qui se fout des beaux sentiments et de
l'amour, celui qui a détruit un paquet de familles au nom de son idéologie, celui qui a construit
sa société idéale au bulldozer.
Il fait beau en ce printemps, on a choisi les dates du mariage par commodité, c’est organisé,
fabriqué et sans improvisation. Linlin est tiré de ses pensées par la vision d'une belle robe
blanche devant sa table. Il lève les yeux, elle est mignonne, il se lève et dépose deux gros bisous
sur ses joues.
Le lundi matin, Escudet a l’habitude de s’asseoir dans un coin du bistrot avec un petit
café et le journal qu’il consulte en faisant des commentaires.
Un homme frêle fait son entrée, achète un paquet de cigarettes et commande un petit
blanc. Il descend son verre cul sec et sort. Escudet interpelle Lucie :
- chaque matin je suis soulagé de le voir arriver !
- pourquoi ?
- ben pardi, avec la grosse femme qu’il a et lui qui est pas plus épais qu’un haricot, il
passe des nuits dangereuses. Quand on dort dans la même couche qu’un éléphant
il faut beaucoup de chance pour ne pas se faire écrabouiller, mais un jour il va y avoir
droit, c’est sûr !
- oh, quelle mauvaise langue vous êtes !
- Qu'est-ce que vous en savez, vous y avez goûté à ma langue pour dire ça ?
Lucie lève les yeux au plafond en haussant les épaules. A cet instant Maurice sort de la
cuisine, à la mine de sa femme et constatant que l’on rit beaucoup, il l'interroge, elle répond en
levant les yeux au ciel :
- tu demandes, c’est Marcel qui raconte des cochonneries de bon matin, ça promet !
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Linlin arrive et parcourt lui aussi le journal. Il s’attarde à la page politique. Les élections
législatives auront lieu dans un an et un futur candidat est déjà en campagne. Linlin soupire :
- celui là n’est pas en retard pour faire son boniment, il n’est pas de chez nous, c’est
un parachuté, il promet. Il tape dans le dos des anciens, les caresse dans le sens du
poil, trinque avec eux et pose avec son plus beau sourire pour les photos. Ah le
coquin, il fait déjà des projets pour notre région qu’il ne connaît pas, mais
qu’importe, il fait comme s'il la connaissait mieux que quiconque. Il sait ce qu’il faut
faire, ce qu’il doit faire, ce qu’il va faire. Voter pour lui est notre intérêt, notre
sauveur est arrivé ! Il n’est pas sur les photos de classe avec les types de son âge
mais il aurait pu y être bien sûr, il est comme eux, il les comprend, il les connaît. Il
s’est marié avec une jeunette de la région, la fille d’une personnalité. Il se refait une
virginité, le voilà jeune parmi les jeunes et jeune papa bientôt. Il lui faudra
néanmoins, à contre cœur, révéler avoir eu quatre enfants de précédents mariages,
âgés de dix huit à vingt quatre ans, mais il ne s’éternisera pas sur le sujet. Il sera vite
à la tête du foot et de la mairie s’il s’installe à Saint-Nirols. Il n’hésitera pas, à soixante
balais bien tassés, à s’entraîner avec les jeunes gars de l’équipe de foot en leur
assurant avoir joué à un très haut niveau dans sa jeunesse, mais personne ne saura
exactement où c’était et quand c’était. Une chose aussi bizarre qu’étrange sera de
constater que le champion n’a pas, contrairement aux vrais ex-champions, conservé
de beaux gestes. Aucune technique et pas plus de jambes, seulement une paire de
gambettes étrangement dépourvues de muscles, petites cannes fines d’une
blancheur maladive. Il saura cependant balayer les doutes de certains en mettant
cela sur le compte de la politique, cela permettra à tous ceux qui pouvaient en
douter de constater combien c’est usant et pénible de se dépenser sans compter et
sans arrières pensées pour les chers administrés. Après ça, qui osera encore dire que
la place est bonne ?
Damas est arrivé au bistrot pendant que Linlin parlait. Il proteste car il n’est pas disposé à
laisser sa place de président des doryphores, il ne faut pas y compter, il se défendra bec et
ongles. Il rit en buvant son café, il n’a pas beaucoup de temps, ses patients l’attendent. C’est
curieux comme Charles a du monde les lundis. Il donne des jours de caisse à tous ceux qui ne
se sentent pas assez bien pour aller bosser. Il loue la conscience professionnelle de tous ces
malades qui ne voudraient pour rien au monde aller au travail et faire du mauvais boulot en
n’étant pas au mieux de leur condition. Les patrons doivent apprécier d’avoir des employés
soucieux de la qualité du travail et du rythme de production. Tels des athlètes de haut niveau,
ils préfèrent rester au vestiaire plutôt que de pénaliser les résultats de l’entreprise en étant
diminués à leurs postes. Charles ne s’attardera pas plus longtemps mais il ne faudra pas profiter
qu’il ait le dos tourné pour lui piquer son siège. Lucie est chargée de lui indiquer les noms des
intrigants. Tout le monde rit de l’esprit dont fait preuve le toubib de Saint-Nirols. Linlin poursuit :
- quand ce mec en aura assez, salut la compagnie, il se tirera en lâchant tout le
monde, même sa femme et son gosse. Avec ce genre de type on est tous cocus,
il
reprendra ses valises et ira faire campagne ailleurs. Une région minière par
exemple
ou de marins pêcheurs, peu importe s’il faudra qu’il se fende de l’achat d’un bateau
pour faire plus vrai que vrai, il le fera pour avoir sa coquille de noix amarrée au port.
Devenu un authentique marin, il pourra continuer de tromper, de trahir et s'il
traîne dans le coin une beauté qui n’est pas insensible au baratin de ce genre de
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mecs, elle sera pour lui. Ces types sont des malades et ceux qui les écoutent
sont des cons. Avec les mineurs, il n’hésitera pas une seconde pour porter la statue
lors du défilé de la Sainte Barbe. Il ira peut-être en Afrique, pourquoi pas, ces types
là rien ne les arrête, sauf les balles. Nègre blanc, il organisera des courses
d’éléphants ou de girafes, ce sera le créateur du nouveau P.M.U africain. Ami et
frère des noirs, noir lui-même, mais de l’intérieur. Ah la politique, ceux qui en font
et qui bouffent à tous les râteliers en faisant toutes les crémeries, qui ne critiquent
pas les dictateurs du moment qu’on peut leur vendre des chars d’assauts, des
avions et des usines clés en mains pour avoir un peu de leur pétrole. On dit que le
fric n’a pas d’odeur et le pétrole non plus, faut vraiment avoir le nez bouché, vous
ne croyez pas ? Après ça, il ne faudra pas s’étonner que ces types ne sentent rien
venir en politique, tu parles de stratèges, aucun blaire ces mecs, mes chiens feraient
mieux qu’eux. Cherchez les dindons de la farce, les couillons de l’histoire, les
victimes de leurs histoires tordues, de leurs phrases en l’air avec des mots qui font
les grands maux.
Avec la douceur printanière, la place est investie par les boulistes. Les parties se déroulent
sous un ciel d’un bleu intense. Le soleil oblige certains joueurs à rechercher l’ombre sous le
feuillage des platanes qui ont été plantés pour cela, enfin, c’est ce qu’ils disent. Les carreaux
claquent et résonnent sur les façades des maisons qui bordent la place mais qui n’ont pas été
construites pour répercuter le bruit des boules qui se fracassent les unes contre les autres. Ça
crie, ça rit, ça proteste, ça se tait, ça calcul, ça acclame, ça applaudit, bref, ça joue. Depuis le
Camerlot, Tabarin observe les joueurs. La caisse de boules derrière le comptoir est à demi pleine,
elle est à disposition des clients qui veulent faire une petite partie. Maurice est malin, les
perdants doivent payer la tournée aux vainqueurs, il y a donc de fréquents allers-retours entre
la place et le bistrot.
Un jeune du village est appuyé contre le comptoir. Il vit de petits boulots, de place en
place mais ne tient pas en place. Il ne fait jamais de vieux os dans la même boite. Alors lui c’est
un raide, un vrai de vrai, fainéant comme une couleuvre ou comme un coucou comme on dit
par ici. C’est vrai qu’il n’a pas son pareil pour rester des heures à ne rien faire, confortablement
installé sur un banc de la place pour se faire dorer la pilule sous les rayons du soleil. Il fait la star
de cinéma avec ses lunettes de soleil aux montures dorées, achetées chez le pharmacien pour
une somme plutôt rondelette pour son petit porte-monnaie au ventre plat. Lorsque passe une
jolie fille, il fait étalage de son intelligence supérieure en la sifflant tout en faisant glisser ses
bésicles sur le bout de son nez pour qu’elle voit ses yeux qu’il croit irrésistibles depuis qu’une
myope lui a dit qu’ils étaient jolis. C’est un geste qu’il a travaillé devant la glace à la manière des
plus grands acteurs américains. Il le sait au point mais ignore à quel point cela lui donne l'air
con. Ce gars là se fait entretenir par ses parents et s'autorise quelques petits séjours chez les
pauvres imprudentes qui ont eu la faiblesse de l’écouter et de le croire. Pour lui c’est toujours
cela de pris, ses parents espèrent qu’il va se caser, que c’est la bonne et qu’ils n’auront plus à le
supporter. Il peut alors faire de bonnes grasses matinées dans le lit d’une belle qui doit se lever
de bonne heure sur l'ordre d’un réveil intraitable qui le lui commande mais qui sonne bien trop
longtemps de l’avis du paresseux puisqu’il faut qu’il râle un peu pour qu’elle se décide enfin à
sortir son gros cul du lit pour aller bosser. Il trouve des gourdes, des lourdes, des gentilles, des
pas bien finaudes, de celles qui croient qu’il en pince pour elles et leurs beaux yeux. Aussi
connes soient-elles, elles finissent toujours par comprendre à qui elles ont à faire et cela se
traduit toujours par un retour au nid familiale pour cet oiseau migrateur à petit rayon d’action.
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C’est un danseur, un turfiste et un coureur de jupons, joli spécimen d’homme à éviter, attention
mesdames. Un de ceux qui rêvent de gros gains ou de bonnes rencontres pour vivre sans bosser
et pouvoir se reposer, eux qui ne sont pourtant pas fatigués puisqu’ils n’ont jamais rien fait.
Maurice :
- alors, pas de boulot aujourd’hui ?
- non, je suis en caisse !
- t’es malade ? On dirait pas !
- si si, j’ai mal aux mains, une sorte de rhumatisme d’après le toubib !
- ah bon ?
Maurice a du mal pour se retenir de rire. Mal aux mains, ça lui va bien pense-t-il. Un
consommateur assis avec deux copains a entendu et l’interpelle :
- eh, mal aux mains, tu fais une petite belote avec nous ?
Il aura ce surnom collé à la peau pour longtemps.
Alors que sur la place se déroulent des parties de boules acharnées, il se met à
pleuvoir des vêtements depuis une fenêtre située tout en haut sous les toits, celle de
l’appartement occupé par la fille que fréquente le coq du village, l’ouvrier de Robert Verdier.
Une valise fait le grand saut et rebondit au milieu des boules en se disloquant. Toutes les têtes
se lèvent et regardent dans la direction de la fenêtre d’où s’échappent des cris. Bientôt la
boulange apparaît au bas de l’escalier et se précipite sur ses fringues qu’il récupère et roule
sous son bras. La valise est désormais invalide à tout jamais. Les boulistes se marrent. L’un d’eux :
- on dirait que le torchon brûle, il y a de l’eau dans le gaz petit ?
- non non, c’est rien, juste un petit différend, ça va s’arranger !
Répond, gêné, l’expulsé.
- mais ouais, faut signer la paix sur l’oreiller mon pote !
Lance un joueur visiblement ravi de l’incident. L’éconduit s’engouffre dans le couloir,
grimpe les escaliers quatre à quatre et frappe à la porte en suppliant :
- allez, je t’aime, je te jure, ouvre ma puce, il n’y a que toi, allez !
Le silence s’installe, les parties de boules reprennent. Le calme retrouvé laisse supposer
que la paix a été signée et qu’il y a du raccommodage dans l’air.
Jean-Michel joue aux petites voitures sur la carpette de l'appartement de la famille Pilet.
Il y a un bon moment qu’une sévère envie de faire pipi lui taraude le ventre. Il a attendu tout ce
qu’il a pu mais là il faut y aller car il n’en peut plus.
Le logement familiale est dépourvu de W.C privatif, c’est courant dans les vieilles
demeures. Pour la nuit, il y a le seau émaillé avec son couvercle au bruit caractéristique qui
signale son utilisation, suivi du chant du jet d’urine. Le W.C. collectif se situe dans la remise du
sous-sol. Le papier journal accroché au mur n’est pas là pour être lu. Les photos et les nouvelles
ne sont plus toutes fraîches mais elles font passer ces moments d’une façon utile.
Jean-Michel a peur d’aller dans ce maudit cabinet du sous-sol. Son cœur s’emballe, il se
dépêche en triturant un paquet de feuilles du journal La Tribune en guettant les moindres bruits.
Il a le souffle court lorsque, accroupi sur les marches du chiotte à la turc, il entend des pas dans
l’escalier. Il s’affole, a honte de savoir que quelqu’un va attendre son tour pour prendre sa place
dans son odeur encore présente. Et ce journal qui fait du bruit lorsqu'il s'en sert, cette feuille
de papier trop raide qui trahit son utilisation. Jean-Michel s’imagine qu’on le voit en train de se
torcher et maudit ce mode de vie. Il réalise que les jeunes femmes confrontées à ce genre de
situation dans les vieux immeubles de Saint-Nirols doivent avoir encore plus honte que lui. Elles
aussi font des bruits en pissant ou des plouf plouf désagréables. Comme cela doit être humiliant
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pour elles de sortir du petit cagibis, sous le regard de celui qui feint de n’avoir rien entendu et
qui va leur succéder dans la place.
La rampe de l'escalier a son odeur, mélange de bois, de cire et de sueur. Les mains
l'agrippent, pesantes pour monter et caressantes à la descente. Jean-Michel s'amuse souvent à
la chevaucher pour descendre en glissant avec le nez collé dessus. C’est bon et repoussant, riche
en sensations tactiles et olfactives.
Comme il se sent bien lorsqu’il regagne le nid douillet de sa famille, son monde, son
univers. Ça sent bon, le repas mijote sur le fourneau, son ventre fait des bruits :
- maman, j’ai faim !
- tu attendras que papa arrive, lave toi les mains et la figure, tu es tout brécheux !
Mais où t’es passé pour te mettre dans un état pareil ?
Jean-Michel râle un peu, son frère se moque de lui alors il lui tire la langue, s’approche
de l’évier et hésite pour choisir le gant de toilette :
- maman, c’est lequel pour la figure ?
- le bleu, trompe toi pas, prends pas la main des fesses pour la figure !
Son frère rit car il aimerait bien qu’il se trompe, pouah c’est dégoûtant, rien que d’y
penser Jean-Michel en a la chair de poule. Il se dit, « il mériterait que je me lave les fesses avec
la main de la figure, comme ça je rirai bien quand il se débarbouillera le nez avec ». Mais au fait :
- maman, pourquoi tu dis la main ?
- parce qu’un gant c’est une main !
- non, un gant c'est un gant, et une main c'est une main !
Son frère :
- arrête, tu nous saoules avec tes histoires !
Jean-Michel s’arrête mais pour lui un gant ce n’est pas une main.
Demain c’est dimanche et Jean-Michel n’aime pas les dimanches parce que c’est trop long
les dimanches. A partir du moment où il est habillé en dimanche, il est bridé et engoncé dans
son pantalon au pli impeccable, ses chaussures raides et bien cirées et sa chemise au col
étrangleur. Jean-Michel doit écouter la longue liste d'interdictions énumérées par sa mère :
- ne te traîne pas par terre !
- ne frotte pas tes souliers sur ton pantalon !
- ne marche pas dans la boue !
- ne joue pas au foot !
- ne fais pas du vélo sinon tu vas te mettre du cambouis avec la chaîne et si tu tombes
tu vas déchirer ton pantalon !
Tout ce qui fait des dimanches interminables dans l’attente de la libération le soir enfin
venu.
L'après-midi, c’est l’odeur du café fumant dans les tasses chez les cousins ou cousines.
Le bruit de l’horloge qui fait exprès de tourner le plus doucement possible, tellement lentement
que l’on ne voit pas les aiguilles bouger. Le temps c’est quoi, comment ça marche, à quoi ça sert ?
Ces pendules énervent Jean-Michel. Elles sont précieuses avec leurs dorures tout autour ou
enfermées dans des boites avec un trou sur le ventre pour voir leur disque jaune qui se balance
pour vous narguer. Il ne faut pas y toucher car c’est fragile et ça vaut cher, pas toucher, pas
bouger, tout ce qu’il n’aime pas. Et s’il ne s’en sortait pas de cet après-midi, s’il devait toujours
rester assis ici ? Jean-Michel ne va donc jamais vieillir, mais comment ont fait les parents, les
tantes et les oncles pour devenir grands, avoir des cheveux blancs, des rides et des moustaches ?
Ils rient eux et ne s’ennuient pas. Jean-Michel a soudain envie de mourir, rien que pour les
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embêter, pour leur passer devant, partir avant eux qui sont pas pressés, qui ont le temps, tout
le temps pour ne rien faire. Mourir d’ennui, c'est possible ?
Il y a les murmures des parents et des grands quand les conversations ne regardent pas
les enfants, et c’est fou ce qu’il y a comme conversations qui ne regardent pas les enfants, mais
au fait, qu’est-ce qui regarde les enfants ?
Les cliquetis des tasses sur les soucoupes, le chant des petites cuillères qui touillent le
café, le choc des verres, les volutes de fumée de cigarettes et les cendriers qui puent. Jean-
Michel avance une main pour éteindre une clope qui n’en finit pas de mourir en l’empoisonnant
avec sa sale odeur, sa mère rouspète, faut pas toucher. Quelqu'un dit en riant qu’il est bien trop
petit pour fumer, que ce n’est pas pour les gosses, qu’il a bien le temps. Ils n’ont rien compris,
Jean-Michel n’a pas le temps, il n’en peut plus d’attendre. Attendre, attendre, il ne fait que ça
depuis toujours...
Autre chose qui n’est pas pour les gosses, le vin, la goutte et le café, sauf avec du lait.
Des rires, toujours des rires, on peut rire ? Alors rions, mais de quoi ? De tout et de rien, entre
cousins et cousines, mais il ne faut pas pousser car ça suffit les gosses, on n'entend que vous et
on ne s’entend plus parler. Les petits gâteaux, ça c’est bon, mais il ne faut pas exagérer, savoir
se tenir, se retenir, montrer que l'on est bien élevé, dire merci et encore merci, « tu as dit merci ?
Oui maman, j’ai dit merci, oui il a dit merci ! Ah bon, je n’avais pas entendu, il ne manquerait
plus qu’il ne soit pas poli ! Mais s’il a dit merci, c’est bien ! » N’en jetez plus car il n’en peut plus !
Merci ! Merci ! Merci ! Merde ! « Quoi ? Merci ! Ah bon, j’avais cru entendre ... ! »
Immobilité pesante, attente interminable, tic tac tic tac tic tac...
Un tire bouchon entre en action et s’enfonce, le bouchon souffre, le bouchon grince, le
tonton force, le tonton tire... bouchon, le tonton souffle, le tonton devient tout rouge, le
bouchon couine contre le goulot, le bouchon pète, pas le tonton, en faisant rire tout le monde,
c’est normal les pets font toujours rire. Une petite goutte pour la digestion, la forte pour les
hommes et la douce, la liqueur, pour les femmes mais pas pour les gosses, décidément... un
petit canard ? Coin coin, Jean-Michel cherche le canard, où est le canard ? On va manger un
canard ? Les femmes font des canards en gloussant comme les poules, comme c’est bizarre...
Un petit coup d’œil à la pendule, elle a bougé grâce aux petits canards, ouf. On se remue
autour de la table, il était temps de prendre du souci. Des bises qui claquent bien fort, des
poignées de mains, des au revoir, des à bientôt à la maison, des on vous attend, des c’est bien
normal, des on compte sur vous, des plein de choses, des rires, des bâillements et des
étirements... Ce fichu dimanche est passé, ce vilain dimanche est fini. A dimanche prochain !
Jean-Michel le sait, il en est sûr, le rendez vous est pris pour un autre dimanche, un de
ces sales dimanches qui arrêtent les horloges. Un de ces tristes dimanches qui font taire les
gosses, qui engoncent les gosses et font mourir les gosses.
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tournent maintenant aux cafés et aux sirops. Alors là c’est vraiment bizarre. Stupeur le jour où
ces jeunes vieux à la calvitie naissante et aux tempes grises débarquent boudinés dans des
survêtements qui compriment leurs brioches. Ils prennent un café sur le pouce et sortent pour
aller courir.
Des informateurs révèlent les avoir vu trottiner sur les chemins de la commune et faire
des mouvements de gymnastique. Breton qui met rarement les pieds au Camerlot va venir
régulièrement et sournoisement prendre son petit jus au comptoir avec son équipier. Il a un
regard soupçonneux envers ces lascars qui mènent une vie bien étrange. On l’entendra souffler :
- ceux là, je sais pas ce qu’ils mijotent mais ils prépareraient un mauvais coup que ça
m’étonnerait pas ! Faut les avoir à l’œil !
Des types au comptoir ont entendu le chef et rapporté ses propos aux mecs en
survêtements. Dorénavant, chaque fois que Breton est au Camerlot, les sportifs parlent plus
fort qu’à l’ordinaire :
- tu crois qu’on va réussir ? Ce sera pas facile !
- mais ouais, te bile pas, ça passera comme une lettre à la poste !
- ouais ouais, mais faudra pas se planter sinon on va ramasser !
- je suis sûr qu’on va en mettre des pleines valises !
- faudra avoir l’esprit d’équipe, c’est comme ça qu’on décrochera la timbale !
- toi, tu surveilleras nos arrières et tu gueuleras s'il y a du danger !
- toi, tu montes bien la garde pour qu’on n'en prenne pas plein le buffet !
- Momo, faudra pas te faire bloquer, pas te faire arrêter !
- faudra pas avoir peur et pas hésiter pour tirer les gars !
Breton est abasourdi par ce qu’il vient d’entendre, ils préparent un mauvais coup, il en
était sûr, c’est un hold-up, ah les petits saligauds, faut pas les lâcher d’une semelle, ça va faire
du bruit ça, il va prendre du galon le père Breton !
Il remet son képi et, mains dans le dos, passe à côté de la joyeuse tablée de sportifs à la
retraite. Il les toise avec un regard de mépris, surtout l’instituteur.
La camionnette des flics sera souvent sur les chemins empruntés par les coureurs à pieds.
Elle stationnera aussi à proximité du terrain du Fauteuil, à quelques pas des gars qui tapent dans
le ballon. Breton secoue la tête :
- je vais leur en foutre du ballon moi, je vais les mettre au ballon ouais, tous derrière
les barreaux, ils vont voir ce que c’est que de sortir du droit chemin, ils vont pas en
avoir de chagrin, attendez mes petits gars, je vais m’occuper de vôtre cas moi !
Cela durera encore quelque temps, au ravissement de Tabarin et de quelques
consommateurs du Camerlot. Breton devient de plus en plus nerveux, jusqu’au jour où un gars
dira :
- ça y est les gars, le grand jour est arrivé, on est prêts, c’est pour samedi, enfin de
l’action !
De faction au comptoir, Breton ne peut se retenir et hurle :
- nom de dieu, je vais pas laisser faire ça en me croisant les bras, je vais tous vous
coffrer moi et ça va vite être fait mes lascars !
Cette intervention provoque l'hilarité dans le café. Breton est outré et agite un doigt
vindicatif en faisant les gros yeux :
- y a pas de quoi rire, c’est une honte, des pères de familles, et un instituteur par
dessus le marché, mais c’est pas vrai ça, on aura tout vu !
Un gars fait de l’œil à Maurice, se lève en écartant les mains en signe d’innocence et prend
tout le monde à témoin :
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- vous avez vu, mais il est fou ce type, enfin quoi, on est en règle, on a nôtre licence,
pas vrai les gars ?
Breton tombe des nues, il soulève son képi et se gratte la tête :
- vous avez quoi, quelle licence ?
- ben ouais, samedi on joue notre premier match amical avant de débuter en
championnat critérium la saison prochaine ! C’est pas interdit que je sache non ?
Vous avez devant vous la première équipe critérium de Saint-Nirols chef ! On a
décidé de rechausser les crampons, si ça vous dis !
Breton s'approche de la porte de sortie, honteux, penaud et engueule son acolyte :
- c’était une fausse piste, t’aurais dû t’en douter, quel crétin tu fais, c’était évident
pourtant, de quoi j’ai l’air moi maintenant ?
- d’un gros con pardi !
C’est Roland qui, arrivé depuis peu au café, lui a répondu en riant. Il rajoute :
- et dire que c’est mon beau frère ce mec là, oh putain, quelle honte pour la famille,
je comprendrai jamais la frangine, comment elle a pu choisir un type pareil, alors ça !
François se fera engueuler parce qu'il devait bien savoir puisqu'il joue dans l’équipe fanion,
mais il protestera :
- mais papa, tout le monde savait, maman aussi savait, il n’y avait que toi qui l’ignorait,
ils ont voulu te faire une blague, c’était pas méchant !
- ah ah, je les ai bien eus, j’avais bien compris leur petit manège depuis le début. J’ai
fait semblant de marcher couillon, comme maintenant pour t’engueuler fiston, je
blaguais, pas vrai chérie ?
Bernadette est sidérée devant une telle mauvaise foi. Elle secoue la tête en levant les
yeux au ciel :
- mon pauvre Jean-Claude, il y a des jours où je me demande ce que j’ai bien pu te
trouver pour t’épouser !
- c’est parce que je suis bel homme dans l’uniforme, reconnais le ! Pas vrai ma puce,
hein que c'est ça qui t'a plu ?
Seize heures quarante cinq, Linlin s’arrête devant la gare. Diên Biên et Biên Phu sautent
de la banquette rouge pour se dégourdir les jambes. Linlin ramasse un gros babet tombé du
grand cèdre qui étire ses longues branches par dessus la barrière du quai de la gare. Il excite ses
molosses et le jette très loin sur la place, les deux dogues s’élancent. Linlin sourit, il adore les
voir courir. Quelle élégance avec leurs longues pattes postérieures qu’ils ramènent tout à l’avant
sous leur poitrine dans des foulées impressionnantes. Biên Phu récupère le cône et le dépose
aux pieds de son maître, Diên Biên le subtilise prestement et s’enfuit, poursuivi par Biên Phu,
avec le fruit du grand conifère dans sa gueule. Le chien se plaque contre le sol, l’arrière train en
l’air, l’autre, oreilles dressées et tête penchée, attend, prêt à bondir. Le sifflet de l’autorail de dix
sept heures met un terme au jeu. Linlin rappelle ses chiens et surveille la sortie des voyageurs.
Il y a du monde, les voyageurs passent à côté de Linlin en posant un regard sur la belle voiture
et les chiens impressionnants. Soudain, une énorme valise accrochée à la main d’une belle
jeune femme blonde apparaît dans l’encadrement de la porte. Une jolie fille aux formes
généreuses qui attirent le regard des hommes présents dans le secteur et de quelques
cheminots qui n’ont manifestement rien d’autre à faire. Elle sourit à Linlin qui s’approche,
l’embrasse et la soulage de sa lourde charge. La fatigue se lit sur le visage de la mignonne, elle
marque un temps d’arrêt à la vue des chiens mais Linlin la rassure et l’aide à s’installer dans la
grosse bagnole. La valise est engloutie par l’immense coffre. Linlin démarre.
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Cette fille a décidé de fuir le milieu Lyonnais afin de se libérer de l’emprise de son
souteneur. Elle veut tourner la page. S'étant confiée à Linlin, il lui a proposé de l’héberger tout
le temps nécessaire pour qu’elle s’organise, qu’elle prépare sa nouvelle vie et son retour dans
son Jura natal. Elle a mis de l’argent de côté et désire acheter une boutique de prêt à porter. Ses
parents font la gueule, ils lui avaient dit qu’elle n’existait plus pour eux. Sa mère a cependant
accepté de lui parler au téléphone, c’est un premier geste, un premier pas. Convaincre le père
n’est plus qu’une question de temps et la mère en fait son affaire. Elle a dit à sa fille que son
père dit ne pas vouloir revenir sur sa décision mais qu’il en crève d’envie, que le temps arrangera
tout, mais que c’est encore trop tôt. Elle devait comprendre que c’était une question de principe
et qu’elle lui fera signe quand le père cédera lorsqu'il sera prêt. Elle avait rajouté que c’était pas
si facile, qu’avec ce qu’elle leur avait fait, que tout de même, qu'il fallait oublier, que c’était fini
et qu’il ne faudra plus en parler. Elle lui avait servi le couplet de circonstance. C’est sur la bonne
voie, ce ne sera plus très long.
En attendant la fille est chez Linlin et le village jase. Son arrivée n’est pas passée
inaperçue, les langues ont bien tourné. Linlin n’est pas très surpris de voir Roland venir aux
nouvelles, il n’a pas pu s’en empêcher car sa curiosité est trop forte.
Au bruit du moteur de la 203 camionnette dans la cour, Linlin est sorti sur le pas de sa
porte. Blanchet a le sourire en descendant de sa bagnole. D’un ton enjoué :
- alors tu nous caches un petit bijou à ce qu’y paraît, on peut voir ? Eh ben mon salaud,
une pute à domicile, tu te refuses rien, ça c’est du luxe ! Je la connais ? C’est laquelle ?
Ça serait-y pas la petite Minou des fois, ou la grosse Lulu ? Non ? Ah j’y suis, c’est la
belle Suzon qui est mignonne comme mes roustons ! Je me trompe ? Allez, accouche
merde, c’est laquelle ? Je veux en profiter, c’est normal hein, je suis ton pote ! Quelle
belle idée t’as eu, plus besoin d’aller au boxon à Lyon ! Mais une c’est un peu juste,
pas vrai ? Faudra augmenter le cheptel, je te fais confiance, t’as le coup d’œil pour
les choisir, tu sais reconnaître la qualité ! C’est comme moi pour la bidoche !
Linlin l’a laissé finir, il est resté sur la pierre de seuil, calé contre le chambranle de sa
porte avec les mains dans les poches puis, calmement, en martelant ses mots :
- tire toi, elle n’est pas ici pour ça, elle a décroché, fous-lui la paix !
- merde tu déconnes, une pute c’est fait pour faire la pute non ? Allez déconne pas,
laisse moi entrer pour voir !
- je t’ai dit de te tirer, personne ne la touchera, je la protège !
- tu la quoi ? Merde, les putes on les protège pas, on les saute ! Une pute c’est une
pute et ça reste une pute !
- je te répète qu’elle a tourné la page, alors tu lui fiches la paix, tu ne veux pas
comprendre ? Allez tu décarres avant que je me fâche !
Roland a vu bouger un rideau et a aperçu la fille derrière la fenêtre. Il jubile :
- dis donc mon salaud, c’est pas la plus moche que t’as ramené là ! Tu dois pas
t’emmerder avec un engin pareil !
Linlin descend de la marche et fait un pas dans la direction de Roland qui recule un peu.
Il a perdu toute envie de rigoler en voyant la tête que fait son copain. Linlin a les traits tendus,
la mâchoire crispée et le regard mauvais. Il pointe l'index sur Roland et, d’un ton cassant :
- les putes valent mieux que toi mon pauvre, il faut avoir de la merde dans la tête à la
place du cerveau pour parler comme tu le fais. Hélas t’es pas le seul, normal en
apparence et pourri de l’intérieur, ressaisis-toi mon gars et pense à ta femme, tu la
respectais n’est-ce pas ? Alors fais-en de même pour cette fille, allez tire-toi, j’ai du
boulot, je dois m’occuper de mes chevaux !
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En soirée, Roland a rejoint Linlin au Camerlot, l’incident est clos. Il s’est assis à la table
voisine de celle de son copain. Linlin est toujours seul à sa place, la table à côté du poêle n’a
qu’une chaise, cela est connu de tous et tout le monde le respecte, la place de Linlin est quelque
chose de sacré, son privilège, sa propriété. Maurice le sait et veille à la préserver de tout fessier
étranger. Les consommateurs de passage sont toujours surpris de s’entendre dire que cette
place est réservée et qu’ils ne doivent pas s’y installer. Tabarin trouve bizarre de considérer cette
table et cette chaise comme si elles ne lui appartenaient pas alors que tout le reste dans le café
est à lui. Linlin dit l’avoir largement payée cette place avec tout le pinard qu’il a bu ici. Après un
long silence, Roland osera enfin parler à son ami :
- excuse pour ce matin, t’avais raison, des fois je suis con mais j’ai compris !
- c’est rien, on n'en parle plus. Elle est chez moi pour se protéger, je veille à sa sécurité.
C’est une femme avec sa dignité, son courage, son parcours et ses galères. Elle ne
veut plus subir, elle va s’en sortir, j’en suis sûr !...
Roland ne dit rien, il regrette son attitude de ce matin et cela se voit. Il observe Linlin
se servir un verre de vin et le porter à sa bouche, Roland fixe la glotte qui monte et descend.
Roland boit un demi qui a trop de mousse et il s’en fiche plein les babines. Sultan se lève,
baille, s’étire et entreprend le tour du bistrot. Il vient renifler le bas du pantalon de Roland qui
retire vivement sa jambe en criant :
- vise moi l’autre qui renifle mon futal, il a senti la boucherie le morfale, la viande et
le sang, c’est que le bestiau me boulotterait bien, allez, tire toi de là sale bête !
Lucie a entendu et fait vilain, elle appelle son chien qui n’obéit pas et va se frotter dans
les jambes de Linlin qui lui caresse le museau en disant :
- ah, tu as senti mon Diên Biên et ma Biên Phu, tu les sens mes deux gros toutous ?
Sultan ferme les yeux et grogne de plaisir sous les caresses. Maurice a vu la scène et ne
peut supporter plus longtemps, il appelle immédiatement son chien. Sultan lève la tête et court
vers son maître qui sort de derrière son comptoir pour le caresser et lui baragouiner des mots
d’amour :
- alors mon chien chien, mon toutou, mon tout beau, mon joli, et qui c’est le toutou à
son papa ? Oh oui, oh oui, il l'aime son Maurice le Sultan, mais bien sûr, oh voui voui,
c’est ça, c’est bien, oh le bon toutou, hein mon Sultan, oh là là, oh voui, là, là, sage !
Linlin, amusé, regarde le maître du toutou faire son numéro. Il commande:
- c’est le p'tit Maurice qui va apporter sa p’tite chopine de rouquin au p’tit Linlin, eh
voui, eh voui, allez apporte, qui c’est le patron du p’tit Camerlot? Mais c’est mon p’tit
Maurice, allez apporte moi la p’tite bouteille, voui, c’est bien ça, qu’il est gentil,
vouah qu’il est bravounet !
Linlin fait un clin d'œil à Maurice qui pose la bouteille du précieux liquide sur la table.
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Damas abandonne ses amis de la grande table et pose sa main sur la croupe de Lucie en
disant au revoir. Tabarin a vu et, comme d'habitude, ne dit rien. Linlin interpelle Maurice:
- t’es bizarre comme mec toi, tu veux pas qu’on touche à ton chien mais ta femme tu
t’en fous, on peut lui mettre la main au cul!
Lucie fait:
- oh!
Et Maurice:
- c’est plus qu’un chien mon Sultan, et pour ma femme c’est pas n’importe qui non
plus qui peut se le permettre, Charles c’est quelqu’un, un docteur, c’est pas pareil!
Roland :
- et le boucher, il peut vu que c’est un connaisseur en bidoche?
- le boucher prendra celle là sur la figure s’il essaye!
Répond Lucie en balayant l’air de la main. Linlin boit une grosse rasade. Il a trouvé l’occasion
et un sujet pour poursuivre :
- t’as pas le droit de te servir tout seul mon pote, il faut mériter ou avoir la permission !
On se demande ce que va sortir Linlin :
- la chance n’est pas distribuée équitablement, la dotation est inégale. C’est injuste,
les mieux servis auront les meilleures places, le plus de fric et les plus jolies nanas.
Les oubliés seront les employés des premiers avec des salaires de misère et des
bonnes femmes ordinaires !
Roland ne va pas laisser passer l’occase :
- ah, vous voyez, vous êtes tous témoins, je suis quelqu’un d’intelligent moi, je fais
travailler les autres, je suis pas allé à l’école longtemps et pourtant le patron c’est
moi, voilà, y a rien à rajouter, ça veut tout dire! Si j’avais voulu mais moi je serai
président de la république et toutes les gonzesses se battraient pour m'avoir dans
leur lit!
Sansonnet n’a pas besoin de dire quoi que ce soit, son regard est éloquent. Roland,
président de la république, mon Dieu mon Dieu. Linlin n’aura pas les mêmes égards :
- toi ? Mais c’est pas pareil, tu représentes tout à fait le type de mecs qui ont bien eu
besoin que leurs parents naissent avant eux, comme moi aussi, merci papa, merci
Maître Mounier !
Roland veut en placer une mais Linlin ne va pas le laisser parler :
- ferme la ! Mais tu t’es vu, tu t’es entendu des fois ? Franchement tu peux bénir tes
parents de t’avoir mis au monde dans une boucherie parce que sinon tu serais où ?
Je ne suis pas certain que le père Gauthier t’aurait pris dans sa boite, pourtant il en
a des cons dans son effectif, et même des cons de première, mais alors toi tu
dépasses tout ce que l’on peut imaginer, tu plafonnes à quinze milles !
- ne l’écoutez pas, il déconne, je le connais, il est jaloux de moi ! Allez bois un coup, ça
t’occupera et pendant ce temps tu diras pas de conneries !
Linlin se marre et fait un coup d’œil à son pote. Il s’empresse de préciser qu’il a dit ça
pour le faire marcher :
- je t’aime bien mon gros, c’était pour te chatouiller !
- je crains pas la chatouille !
- où j’en étais moi ? Ah oui, ce que la société a structuré, ordonné, classé avec des
standards est cassé en période de désordre et de trouble social. Dès qu’il y a une
situation perturbée c’est l’occasion de se servir, l’opportunité de corriger et de
gommer les différences, une façon de rééquilibrer la balance. Quelle revanche à
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prendre sur le destin et l’ordre ! Le laid, pauvre et vulgaire, issu d’un milieu social
défavorisé, celui qui n’a jamais pu espérer se faire admettre chez les riches et les
nobles, celui qui ne devrait pas songer une seconde espérer pouvoir approcher et
encore moins épouser leur jolie fille, cette fille qui le méprise au plus haut degré, le
jour où ça va péter, ça va chauffer pour le cul de la belle ! Bien des débordements
ont connu de tels scénarios, pensez donc, ces bourges, ces riches, il faut leur faire
payer ! Alors autant en profiter, les sales pimbêches vont passer un sale quart
d’heure car ils ne perdent pas le nord les barbares ! Ils sont partants pour s’offrir une
petite douceur avec les dames de la haute ! Durant les heures troubles de l’histoire,
il y a toujours eu des actes de barbarie des deux côtés de la barrière car les riches
nobles ne faisaient pas la fine bouche pour épingler une jolie petite paysanne à leur
tableau de chasse ! C’est bizarre mais il n’était plus question de rang et de milieu,
ce qui est bon est bon, peu importe le gîte et le couvert, une cabane et de la paille
font l’affaire ! C’est ainsi que lors des révolutions ou des soulèvements, le laid se
paye la belle, le pauvre se fait la riche, le benêt baise l’intellectuelle, le faible
tambourine la forte et le sans grade épingle la noble. Voilà l'ordre bousculé en
réaction aux brimades et vexations !
Lucie est choquée :
- mon Dieu Linlin, quelles horreurs !
- des horreurs ? Pourtant de tels faits ont été fréquents dans l’histoire !
- dans l’histoire peut-être mais il y a longtemps, on n'est plus des sauvages tout de
même, faut pas exagérer !
- ma pauvre Lucie, comme vous êtes naïve !
- mais je vous permets pas, je ne suis pas plus naïve que vous mon cher !
- oh mais ce que j’en dis c’est pour vous mettre en garde!
- me mettre en garde, comment ça ?
- c’est que vous êtes belle, très belle, trop belle, alors si les chinetoques ou les russkofs
débarquent un jour à Saint-Nirols je ne voudrais pas qu’il vous arrive malheur ! C’est
que les bridés ne doivent pas en voir tous les jours des femmes comme vous ! Je suis
sûr que vous leur feriez passer leur jaunisse s’ils vous voyaient, ça leur en mettrait
plein leurs petites mirettes, ils pâliraient devant une telle beauté ainsi exposée !
Quant aux russes, ce sont des barbares, certes, mais ils savent apprécier la beauté !
- oh taisez-vous espèce de vilain flatteur !
Lucie rougit, plusieurs voix abondent dans le même sens que Linlin, Lucie est
cramoisie. Linlin termine son verre et son litron puis retourne à sa ferme où il retrouve la fille
qu’il héberge.
Elle restera quinze jours chez lui. Un matin, il l’amènera à la gare pour prendre le train
de six heures trente. Elle est heureuse car une nouvelle vie commence, elle se pend au cou de
Linlin et lui fait de gros bisous. Des cheminots qui traînent sur le quai se font du coude mais ils
se trompent, ils n’ont rien compris au film. Tout Saint-Nirols s’est trompé sur ce qui s’est passé
chez Linlin car il ne s’y est absolument rien passé. Mais allez faire croire ça à tous ceux qui ne
sont pas tombés de la dernière pluie et à toutes celles qui ont remué la tête chaque fois qu’elles
ont comméré sur la présence de cette traînée chez ce Linlin de malheur en faisant tout un tas
de, « c’est une honte, vous vous rendez compte, chez lui, chez nous quoi, quel homme est-ce
donc mon Dieu ! Et Mr le curé, qu'en dit-il et que fait-il ? Comment, Mr le curé fait ? Doux Jésus,
c’est pas possible ! Mais non ! Ah bon, vous m’avez fait peur ! Une telle créature dans nos murs,
j'ai dit aux gosses de pas aller traîner là bas, des fois qu'ils verraient ce qu'il faut pas ! Mon
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homme m'a dit qu’il paraît qu’il s’en passe de belles ! Quoi votre homme va là-bas ? Non, j’ai
pas dit ça, il a dit ce qu’on lui a dit ! Ah bon, je me disais bien aussi que votre homme n’irait pas
voir des créatures comme ça ! Ah ben ça non alors, et même des créatures autrement ! Ah bon,
mais vous voulez parler de qui ? Ah mais vous savez pas au sujet de Mme Frisquet, qui aurait
dit qu’elle avait le feu au cul celle là ? Il paraît qu’elle se le fait éteindre par un pompier ! Ah
bon ? Vous m’en apprenez une bonne, remarquez elle pouvait pas mieux tomber, car un
pompier, c'est ben ce qui a de mieux pour s'occuper du feu qu’elle a au cul ! Oh c'est pas bien
de se moquer ! Mais non, c’est pas méchant, faut ben rire, faut dire qu'il s’en passe de drôles
dans le pays, approchez que je vous dise !... ». Laissons ces charmantes dames de Saint-Nirols
parler sans méchanceté de tous les petits travers de leurs concitoyennes et concitoyens. Il est
de notoriété publique que les seules mauvaises langues du village sont enfermées dans le sous
sol de la collégiale, ce sont les momies et il y a longtemps qu’elles ne disent plus de mal de
personne.
Sur le quai, la fille est en pleurs et tous les mots du monde ne lui suffiraient pas pour
remercier Linlin de tout ce qu’il a fait pour elle. Elle lui tient la main, elle est heureuse, le train
siffle, le départ est imminent. Depuis le marche pieds, elle lui dit :
- merci Linlin, si tous les types étaient comme toi le monde serait moins moche !
Il sourit et lui envoie un baiser. Elle entre dans la voiture et s’installe sous sa grosse valise
qui fait faire le gros ventre au filet du porte-bagages. Linlin restera sur le quai jusqu’à ce que le
train disparaisse dans la courbe du passage à niveau de la côte du cimetière.
Linlin et Roland n’iront plus à Lyon les vendredis soirs. Désormais ils feront la java au
Camerlot, à la ferme ou chez Roland, mais sans filles de petite vertu. Il en fût fini de la débauche
dans la vie des deux amis.
L’arrêt des expéditions lyonnaises est intensément commenté à Saint-Nirols. Linlin et
Roland peuvent discerner dans le regard des dames du village une expression de gratitude. Les
deux compères sont sur le chemin de la rédemption. Les bigotes sont plus aimables au magasin
envers Roland, à tel point que Bernadette dira à son frère :
- Roland, on dirait que les vieilles filles te manifestent beaucoup d’intérêt, on va finir
par te marier, mais il ne faut pas la prendre trop vieille parce que si vous voulez faire
des enfants !
- quelle conne la frangine, quelle conne !
Tout le magasin rit.
Au Camerlot, Mr le curé se félicite du retour dans le droit chemin des deux brebis égarées.
Tabarin le reprend :
- faut pas exagérer mon père, ce ne sont pas des enfants de cœur nos deux loustics
car s’ils ne boivent plus leurs canons à Lyon, ils se rattrapent largement ici, croyez
moi, remarquez c’est pas moi qui vais m’en plaindre car ils n'ont pas peur de
commander des tournées eux !
Maurice ayant insisté sur le « eux », l’effet est immédiat. A deux ou trois tables, on entend
frapper des pièces, un cendrier ou le cul d’un verre pour en commander une. Maurice est ravi :
- oui oui, voilà on arrive !
Avec un sourire qui fait plaisir à voir. Même le tiroir caisse est heureux, il le fait savoir en
faisant tinter plus joyeusement sa petite clochette.
L’après-midi, dans les jardins ouvriers, les hommes recherchent l’ombre pour se
protéger quand les rayons du soleil se font méchants. Tout est prévu, les cabanes sont équipées
de tonnelles accueillantes et appréciées. Fernand est bien calé sur sa banquette, entouré
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Le père Bruchot est le Mozard des jardins ouvriers, non pas que ce soit un virtuose du
jardinage, mais parce qu'il est amoureux de la grande musique, à tel point qu'il possède un
vieux gramophone à manivelle dans sa cabane pour écouter ses disques de musique classique
préférés pendant qu'il jardine. Ses voisins de parcelle en ont plein les oreilles de cette musique
de bourges, ils l'ont surnommé Mozard et ne manquent pas de lui claironner qu'il les soûle avec
sa « chanforgne » et qu'il ferait mieux de passer des disques d'accordéon. A ces remarques, le
père Bruchot ne se démonte pas et leur fait savoir que le musette n'est qu'une musique pour
amuser la populace alors que lui est un vrai mélomane.
Après les santé, merci, à la tienne, à la nôtre et le petit dernier avalé vite fait sur le pouce,
la rigolade est terminée. Tout ce petit monde doit se faire violence pour trouver le courage
nécessaire afin de retourner dans la fournaise pour s’occuper des précieuses parcelles
nourricières.
Le jardinier a sa fierté, c’est à celui qui a la surface la plus propre, les raies les plus droites et les
pousses les plus belles, signes d’un savoir faire garantissant une riche et abondante récolte. La
promesse d’un bon rendement s’expose devant les cabanes et illumine la face des jardiniers qui
se dépensent sans compter. La valse des arrosoirs bat son plein, puisés dans les bidons reliés
aux chéneaux des cabanes ou dans le trou d’eau tout en bas au fond du jardin, ils sont vidés
dans les raies ou au pieds des pousses tendres. La bonne humeur règne ce samedi après-midi
sous un beau ciel bleu ensoleillé. Les hommes s’affairent dans la chaleur, certains sont en
maillots de corps.
Depuis sa cabane, Jean-Michel observe son père qui sème des radis, il s’applique en
tirant la langue. Il a repiqué des salades et leur a donné à boire, une bonne rasade d’eau bien
fraîche à leur pied pour les encourager à bien grossir.
La parcelle qui jouxte celle de son père est à monsieur Pierre. Il est inactif monsieur
Pierre. A l’ombre sous sa tonnelle, il s’éponge le front et répète inlassablement en soufflant :
- quelle chaleur bon diou !
Au fond de sa cabane, dans une caisse, sa chienne allaite sa dernière portée. Monsieur
Pierre est bien ennuyé car il n’a pas eu le courage de faire ce que sa femme, la Ménie, lui a
commandé depuis trois jours. Il l’entend lui rabâcher, « alors, qu’est-ce que tu attends, tu vas le
faire oui ou non ? ». Mais il ne peut s’y résoudre. Jean-Michel l’observe de loin car il ne veux
pas voir les petits promis à une fin horrible. Soudain Mr Pierre a vu quelque chose et se fronce,
Jean-Michel tourne la tête dans la même direction et voit arriver la grosse Ménie. Elle lui fait
peur cette sale mégère avec son chignon et son gros derrière. Boudinée dans un vilain tablier à
fleurs bleues, elle ricane tout en saluant les personnes qu’elle croise sur son chemin. Elle est
maintenant devant sa cabane, se plante à trois pas de Mr Pierre et, les mains sur les hanches,
aboie :
- tu l’as pas fait hein, pas vrai ?
- eh non, tu sais bien que ça me peine de faire ça, si on les gardait je trouverai bien à
les placer tous les cinq, ils sont beaux tu sais !
- ah ouais, et qui c’est qui leur fera la soupe ? Ma pomme bien sûr ! On va p’t-être
nourrir six chiens ? Mais t’as perdu la raison mon pauvre homme, on va en être
embarrassés des mois avant de les avoir tous placés ! Allez, pousse toi de là, je vais
m’en occuper moi puisque t’es pas capable !
Jean-Michel a le cœur serré, il est au bord des larmes. Il la voit remplir une casserole
d’eau puis la mettre sur le gaz. Elle râle, grogne et jure. Jean-Michel ne peut détacher son regard
de la casserole. Mr Pierre s’est levé et s’est éloigné tout au fond du jardin car il ne veut pas voir
ça. Quand l’eau boue, la Ménie prend un morceau de tissus et se penche au dessus de la caisse
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pour saisir une à une les petites boules noires qu’elle place au centre du chiffon dont elle rabat
et noue les extrémités. Elle ferme la chienne dans la cabane, la pauvre bête couine en grattant
la porte. La Ménie tient le paquet par le nœud, ça remue à l’intérieur. Prestement elle plonge
le tout dans la casserole d'eau bouillante, Jean-Michel ferme les yeux, étouffe, suffoque,
panique. La mégère en a terminé de son affreuse besogne. Elle claironne :
- ça y est Pierre, c’était pas difficile, ils ont rien senti ! Mais tu crois pas que c’est moi
qui vais faire le trou par hasard, prends ta bêche et magne toi le popotin !
La chienne hurle à la mort dans la cabane. Plusieurs jours seront nécessaires pour que
Jean-Michel évacue cette scène affreuse de son esprit.
Le jeudi, il joue avec son cousin sur les quais marchandises de la gare en courant entre
des empilements de traverses qui puent la créosote et de poteaux de bois traités et goudronnés
en attente d’expédition. Ces poteaux seront bientôt de faction au bord des routes du
département pour soutenir les lignes électriques et téléphoniques.
Le moteur de la draisine ronronne, l’oncle de Jean-Michel, agent de la brigade VB de
Saint-Nirols est son conducteur. Jean-Michel s’approche et lui fait la bise. Son cousin demande
à son père ou il va :
- à Périgneux, vous voulez venir ?
- oh oui, chic alors !
Jean-Michel est aux anges, mais son oncle exige qu’il aille demander la permission à son
père. Il part en courant et revient très vite avec la précieuse autorisation paternelle. La draisine
rouge et beige est contre le quai, deux wagons chargés de traverses sont accrochés derrière elle.
L'oncle ordonne aux gosses de monter, de s’asseoir sur la banquette et de ne rien toucher. Jean-
Michel est très impressionné, il flotte une odeur de gas-oil dans la machine. Des cheminots
s’installent à leurs côtés, le tonton de Jean-Michel prend place au pupitre de conduite. Le chef
de service siffle et fait la palette, c’est parti, ça balance un peu, le moteur monte dans les tours.
Les yeux de Jean-Michel scrutent les lieux, son cousin lui montre les pétards, les torches
et les drapeaux :
- les pétards ça se met sur les rails et quand un train roule dessus ils pètent, ça veut
dire au conducteur qu’il faut ralentir parce qu'il y a peut être quelque chose devant
sur la voie. Les torches brûlent comme les feux de Bengale !
Un vieux cheminot va donner des précisions :
- les pétards, les torches et les drapeaux servent à faire les protections !
Jean-Michel ne comprend pas mais n’ose pas demander ce qu'est une protection.
Il ne faut pas longtemps pour arriver à Périgneux qui n’est pas très loin de Saint-Nirols
mais qui semble une destination lointaine, un voyage extraordinaire aux deux enfants. La
draisine s’arrête, les cheminots descendent et déchargent les traverses. Il faut faire vite il car ils
n’ont qu’un petit intervalle. Jean-Michel demande :
- c’est quoi un intervalle ?
Son cousin lui apprend :
- c’est le temps qu’ils ont pour travailler avant le passage d’un train !
Le chef de brigade qui surveille les opérations prévient :
- grouillez vous les gars sinon il faudra se garer pour laisser passer le dix sept heures
trente et on sera pas rendus de bonne heure !
Jean-Michel regarde la voie qui mène à Saint-Etienne, la grande ville dont on parle dans
les journaux. C'est le foot et le vélo avec un grand champion qui s’appelle Roger Rivière et qui
détient le record de l’heure. Il paraît qu’il y a des mines à Saint-Etienne et que c’est là qu’on
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trouve du charbon. Il faut que les mineurs descendent à des kilomètres sous terre pour aller le
chercher. Quand il sera grand, Jean-Michel ne veut pas être mineur car il faut être fou pour
descendre sous terre. Aujourd’hui c’est la deuxième fois de sa vie qu’il prend un train, même si
ce n’est qu'une draisine. La première fois c’était il y a deux ans avec ses parents et des amis. Ils
étaient allés à Pontempeyrat pour pique-niquer sous le grand viaduc. Quelle expédition pour
Jean-Michel. En attendant le train avec son frère et les enfants des amis de ses parents, ils se
sont amusés à tenir en équilibre et à marcher sur les rails. Cela leur avait valu une dispute par
les parents et par un agent de la gare qui n’avait pas l’air commode sous sa casquette. Il avait
menacé :
- vous voulez vous faire écraser par le train ? Il est interdit de jouer sur les voies ! Et
devant les parents encore , c’est du propre, on aura tout vu !
Les enfants s’étaient faits tout petits derrière leurs parents en attendant que l’orage passe
et que le sévère tourne les talons pour oser :
- quel train ? y en a même pas ! Et on l’entendra bien venir avec le bruit qu’il fait !
L’autorité parentale avait dit :
- c’est interdit, un point c’est tout, ne discutez pas ! Voyez, c’est écrit sur le mur !
Jean-Michel s’était approché de la pancarte fixée à côté de la porte donnant accès à la
salle d’attente et avait lu, « défense de traverser les voies en dehors du passage planchéié » . Il
n’était pas écrit que l’on ne pouvait pas s’amuser sur les rails. Il avait jeté un coup d’œil en
direction du bureau du chef de gare et avait vu le méchant cheminot qui les surveillait comme
un chat le ferait avec une souris qu’il va dévorer. Les enfants ne se l’étaient pas fait dire deux
fois et n’avaient plus bronché en attendant le train.
Treize heures, le Camerlot est calme, Linlin est à son poste d’observation, les Tabarin
mangent à la petite table proche du comptoir et de la cuisine. Trois clients prennent le café
avant d’aller s’enfermer tout l'après-midi dans l’usine de Gauthier. Linlin regarde la place et suit
les déplacements des gens. Des filles en pantalons moulants passent en tordant le cul, elles se
rendent à l’usine de rubans. Linlin remarque qu’elles sont mal coiffées. Il ne reste plus grand
chose de frais et de construit de leur passage chez le coiffeur la semaine dernière. Ces filles vont
toutes les semaines s’asseoir sur les fauteuils du salon situé à côté du Camerlot et en ressortent
crêpées ou avec de savants chignons qu’elles auront bien du mal à préserver lors du petit bal
du samedi soir. Il leur faut beaucoup de prudence pour ne pas détruire le petit chef d’œuvre
posé sur leur tête. Attention aux petits tours en auto qui peuvent être dévastateurs pour les
bouclettes savamment ordonnées par le figaro local et son épouse, mais ce n’est pas le plus
grand péril qu’elles encourent, un gros ventre est vite attrapé le samedi soir. Linlin est tiré de sa
rêverie par une tape amicale sur son épaule, c'est un client qui le salue. La vie s'écoule
lentement au Camerlot.
Jean-Michel a le nez collé aux carreaux en regardant les poules de la ferme en face de
chez lui qui picorent dans un talus. Pétrus prend le soleil sur son banc. C’est bientôt l’heure
d’aller à l’école, son père est déjà parti à son atelier, sa mère fait la vaisselle, son frère feuillette
Vaillant et s’arrête à la page des aventures de Placid et Muzo . Un bruit de moteurs poussés à
fond se fait entendre. Jean-Michel ouvre la fenêtre et voit arriver deux tractions, une noire et
rouge en tête et, collée à son pare choc, une beige. Un gros freinage sous sa fenêtre et elles
empruntent la rue qui monte à l’hôpital. C’est dingue, ces gars font la course, il y a beaucoup
de gens aux fenêtres, cela les amuse. Il paraît qu’il s’agit de deux jeunes de Saint-Nirols, des
fortes têtes, des fous du volant. Un spectateur commente :
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Comme il est difficile après le repas de midi d’être attentif en classe. C’est la digestion,
tout est calme, on entend voler les mouches. Sansonnet tarde à prendre les choses en main.
Tout là haut à son bureau, il semble rêver. C’est bizarre car il sourit avec ses lunettes au bout du
nez tout en balayant sa classe du regard . Il se lève et annonce :
- je vais vous montrer quelque chose que je suis le seul à posséder !
Il plonge une main dans la poche de sa veste et en extirpe un porte-clefs. La mode est à
la collection de ces gadgets, objets de toutes les convoitises et attentions. Il jubile le père
Sansonnet :
- regardez cette belle momie dans son cercueil ! Il est chouette celui-là n’est-ce pas ?
Personne en a un comme ça ! Vous aimeriez bien avoir le même, pas vrai ?
Une voix s’élève à une table du fond :
- m’sieur, je l’ai aussi ! Regardez !
Julien, cancre de fin d’étude, exhibe le même objet qui se balance à l'extrémité de sa
main. Sansonnet sourit en invitant par des mouvements d’index l’heureux possesseur de cette
petite merveille à venir jusqu’à l’estrade pour la montrer à ses camarades. Julien est ravi de cet
instant de gros succès. Il montre fièrement sa pièce de collection en remontant l’allée.
Sansonnet tend la main :
- fais voir une seconde que je le compare avec le mien ! Oh mais c’est vrai dis donc, tu
as exactement le même ! C’est bien, mais peux-tu me dire où tu l’as eu mon grand ?
- je l’ai acheté m’sieur !
- tu l’as acheté ? Mais où donc s’il te plait ?
- euh, j'sais plus m’sieur, j’ai oublié m’sieur !
- tu as oublié ?
- oui m’sieur !
- tu veux que je te rafraîchisse la mémoire ?
Le jeune baisse la tête car il sent que l’affaire prend une mauvaise tournure. Sansonnet
ordonne au premier rang de reculer les bureaux. Quelques tables sont poussées. Sansonnet
précise :
- pour faire de la place !
Sansonnet tombe la veste et retrousse les manches de sa chemise. Il jubile :
- eh bien je vais vous dire où il a acheté ce joli porte-clefs ! Ce crétin l’a volé au magasin
de souvenirs à côté de l'église !
Toute la classe fait :
- oh !
- oui, la dame qui tient le magasin m'a appelé pour m'expliquer ce qui s’est passé.
Elle m’a décrit le voleur, je lui ai demandé de me prêter le même objet, vous
connaissez la suite!
Sansonnet dispose de plusieurs sanctions, des lignes à recopier, des tours de cour, des
coups de baguette sur les doigts ou sur la tête, des tirées de cheveux et du jet du tampon buvard.
Mais il y a la plus terrible, celle réservée aux grosses fautes, la rouste . Elle se décline en deux
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La rumeur a vite fait le tour du village, un cirque est en train de s’installer sur la grande
place. Les badauds sont nombreux pour assister au montage du chapiteau. La ménagerie est le
centre d’intérêt principal. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut entendre barrir des éléphants
et rugir des lions dans Saint-Nirols. Les curieux en sont pour leurs frais car des bâches et des
camions interdisent de voir la moindre bête, seuls les bruits et l’odeur des animaux trahissent
leur présence. Il faudra payer pour voir.
Ce matin, il y a un nouvel élève dans la classe de Sansonnet. Il fait partie du cirque. Il a
quatorze ans et porte les cheveux longs. Il paraît que c’est un acrobate jongleur, mais pour toute
la classe la question est surtout de savoir si c’est bien un garçon car ses longs cheveux blonds
intriguent énormément. Julien, poussé par les moins courageux, lui a posé la question :
- t’es une fille ou un garçon ?
Pour toute réponse il s'est retrouvé sur le cul, déséquilibré par une prise si savante et
si rapide qu’il n’y a vu que du feu. Sansonnet fichera une paix royale au nouvel arrivant.
Quelques opérations de base et une lecture approximative en disent long sur le niveau du
garçon qui accuse un sérieux retard bien compréhensible avec la scolarité en pointillé qu’il suit
dans les villes étapes de la tournée du cirque. Comme il fait beau, Sansonnet a annoncé la bonne
nouvelle :
- cet après-midi, sortie aux trois croix, n’oubliez pas vos gourdes !
Le maître n’oubliera pas la sienne. Elle contient un demi litre d’un liquide dont on ne
voit pas la couleur mais qui libère à l’ouverture du bouchon une odeur que les enfants n’ont
aucun mal à identifier comme étant celle du gros rouge qui tâche. La gourde de Sansonnet n’est
pas transparente comme celle des élèves, elle est en aluminium recouverte de peau.
Cette gourde date de la guerre de quatorze, elle a fait les tranchées avec les régiments
de zouaves et de tirailleurs sénégalais. Elle en a donc vu de toutes les couleurs.
Le sifflet retentit dans le couloir, c’est l’heure de la récréation.
Tout le monde se précipite devant les WC au fond de la cour. Ces lieux n’ont jamais connu
une telle affluence car aujourd’hui il s’agit de percer un grand mystère. Puisque c’est au pied du
mur qu’on voit le maçon, se sera au mur du pissoir qu’on verra l’homme. Va-t-il pisser debout
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contre l’urinoir ou va-t-il entrer dans un chiotte fermé pour faire comme les filles ? Il est attendu,
ils vont enfin savoir.
Il n’a pas l’air de se décider :
- merde, il le fait exprès ou quoi ?
Lance un grand. Un petit ose :
- et s’il a envie de faire caca ? Il sera ben obligé d’aller dans un chiotte qui ferme et on
saura pas alors !
Le grand réalise :
- merde, c’est vrai, on y avait pas pensé !
Un autre vient à la rescousse :
- il y a un espace sous la porte, on saura quand même !
Un gamin est outré :
- oh mais t’es un gros dégueulasse toi, j’espère que t'as jamais regardé par dessous la
porte, sinon tu as dû en voir des culs et des gros boudins !
C’est une explosion de rires qui est coupée net par l’approche de l’artiste de cirque. Tout
le monde s’écarte, où va-t-il aller ? Il déboutonne sa braguette et se plaque contre le pissoir :
- c’est bien un garçon les mecs !
Le jeune a compris :
- bande de petits cons, vous êtes bien des ploucs, vous avez jamais rien vu !
Ils déguerpissent car Sansonnet, intrigué par l’attroupement, vient dans leur direction.
Sansonnet surveille la montée du chemin escarpé qui longe la paroi de la carrière et qui
conduit tout là haut sur le plateau des trois croix. Il veille à ce que les élèves ne s’approchent
pas du trou dangereux. Jean-Michel s’arrête pour relacer une chaussure, le maître lui demande
de se dépêcher :
- oui m’sieur !
Sansonnet ne le regarde pas, Jean-Michel prend une pierre et la jette dans le trou. Elle
met longtemps pour descendre, le bruit qu’elle fait en arrivant en bas est à peine perceptible
mais son petit écho fait tourner la tête de Sansonnet qui n'a rien vu.
Tout en haut sur le plateau, un petit match de foot est organisé. Le garçon du cirque
émerveille toute la classe avec quelques acrobaties, il sait marcher sur les mains.
Sansonnet interdit d’approcher du bord de la carrière ainsi que du pierrier envahi par
des ronciers car il paraît que c’est infesté de vipères. Personne ne transgressera l’interdiction,
l’évocation des mots carrière et vipère est parfaitement dissuasive.
Le soir du spectacle, Jean-Michel flâne avec des camarades autour des caravanes.
Surprise, ils voient une belle femme qui se change avant la représentation. La porte de sa
caravane est ouverte, elle est torse nu avec une paire de nichons énormes. Ce n’était pas prévu
dans la visite mais ils en prennent plein les mirettes. Ils détalent en se marrant.
Plus loin, Jean-Michel aperçoit le jeune aux cheveux longs. Comme il est beau dans son
costume d’acrobate. Des paillettes brillent sur son gilet rouge et il a de gros biscoteaux. C’est
un artiste admiré et applaudi sous son chapiteau alors qu'il ne sait presque pas lire. Les filles
doivent lui faire les yeux doux. Il fait du trapèze et vole tout là-haut dans les airs comme à la
piste aux étoiles. Un homme est à ses côtés, cela doit être son père car ils se ressemblent
beaucoup. Dans la file d'attente, un couple avec un enfant sont près d’eux. La mère tient par la
main son jeune fils qui regarde avec des yeux émerveillés les deux vedettes dans leurs beaux
costumes de scène. Le père de l’écolier d’un jour caresse la joue du gamin et lui dit bonjour :
- hello young man, how are you ?
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Le lendemain, vers dix neuf heures, Linlin entre au Camerlot avec un panier à la main :
- Lucie, j’ai pensé à vous !
- oh, des pissenlits, comme c’est gentil, comme ils sont beaux, c’est Maurice qui va
être content, Maurice, Maurice !
Du fond de la cuisine :
- oui, qu’y a-t-il ?
Il sort et s’approche :
- chouette, j’adore ça! Ce sera bien meilleur que les artichauts que tu voulais mettre.
Des pissenlits aux lardons avec des œufs et des croûtons, la salive me monte à la
bouche. Linlin on te mets une assiette et tu manges avec nous, j’insiste !
- je me baladais à cheval et j’ai remarqué qu’il y en avait de partout, justes à point,
tout jeunes, tout neufs, bien tendres. Il y en a des blancs, ce sont ceux qui poussent
dans les taupinières, c'est les meilleurs, j’aurais pu en ramasser des kilos !
Maurice est heureux :
- Lucie, tes artichauts, j’étais pas chaud pour les manger ! T’as vu Linlin, ça rime,
artichauts avec pas chaud !
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Ils ont bien raison d’en profiter car ce sera le seul plat qu’ils pourront manger tranquillement.
A peine ont-ils terminé leur salade que la porte du café s’ouvre pour laisser entrer une bande
de joyeux drilles en bottes et casquettes, qui reviennent de la pêche aux grenouilles. Le groupe
est déjà bien allumé quand il fait son entrée au Camerlot.
Maurice a compris qu'il en est fini de la tranquillité. Ces zigs tournent à l’apéro. A peine
est-il assis qu’il doit se relever pour remettre une tournée, mais il reste aimable et souriant car
le jeu en vaut la chandelle. Il se déplace pour une belle somme, cinq apéros à chaque fois,
auxquels il faut ajouter des paquets de cigarettes, c’est tout à fait supportable parce que le
travail est agrémenté de la douce musique du tiroir caisse que Maurice aime tant.
La tablée des pêcheurs de batraciens est bruyante. Il faudra aussi compter sur l’arrivée
de quatre autres joyeux lurons qui vont s’installer au fond du café. L’un d’entre eux demande si
quelqu’un a une montre à vendre car un de ses potes n’a plus la sienne. Tabarin est un peu
surpris de la question :
- une montre, mais pourquoi ?
- pour savoir l’heure pardi !
- ah bon ?
Tabarin va être éclairé :
- eh ouais, on vient de faire quelques parties de boules à la longue, la Lyonnaise, la
vraie qui vaut bien la pétanque, n'en déplaise aux adeptes des pieds tanqués, et ce
zig a mis en doute mes capacités de tireur. L’homme pointe un doigt en direction de
son voisin qui rit jaune. Je lui ai dit que s’il était absolument certain que j’étais un
maladroit, il n’avait qu’à poser sa breloque sur une boule. Il ne craignait rien puisque
je devais la louper. Il a relevé le pari et pan, un carreau pile-poil sur sa tocante. Je
vous dis pas la tronche qu’il a fait. Il avait même parié une tournée tellement il était
sûr de lui, Maurice, quatre jaunes c’est lui qui régale !
Maurice prédit à Lucie une soirée animée et mouvementée. Le comptoir sera bientôt garni
de types qui n’ont visiblement plus soif mais qui descendent verres sur verres. Maurice est
constamment appelé pour refaire les niveaux, les calices ne tiennent pas longtemps leur
contenu et Maurice se demande où ces lascars peuvent mettre tout ça. C’est à croire qu’ils n’ont
pas de fond, ni de trop plein. Maurice redoute tout de même les vidanges intempestives, celles
qui lui font sortir le seau, la serpillière et lui font perdre son sang froid. Maurice n’hésite pas
dans ces cas là, et c’est par la peau du cul qu’il expulse le dégoûtant.
Les soirs de dérives ne sont pas prévisibles, cela se déclenche d’un seul coup, sans que
rien ne soit programmé. Il y a évidemment des événements propices pour de tels excès. Ce sont
les fêtes comme la vogue, les jours de marché ou les soirs de bringues, mais parfois rien ne
laisse présager d'une telle tournure des choses. Il suffit parfois que deux copains boivent un
coup et qu'il arrive un troisième larron qui les rejoint en remettant sa tournée, suivie d’une
autre pour ne pas rester boiteux et c'est parti. Les fêtards ne vont pas manquer d’attirer d’autres
énergumènes qui vont se joindre à eux et la machine sera lancée en devenant très vite
incontrôlable.
Des paris stupides peuvent être lancés et tenus. A la table des pêcheurs de grenouilles,
ça commence à s’animer pas mal. Un grand type s’est levé et a crié :
- pari tenu !
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Il plonge une main dans le sac posé à ses pieds et en ressort une grenouille toute étonnée
de se retrouver dans un café. Sa surprise sera de courte durée car le gaillard ouvre un four
presque aussi grand que celui de Verdier et engloutit la bestiole illico sous les applaudissements
de certains de ses copains et les cris de stupeur des autres. Mme Lucie n’a que le temps de faire :
- oh !
Avant que le grand en prenne une autre qui gesticule beaucoup celle là, peut-être a-t-elle
deviné ce qui est arrivé à sa copine ? Mais qu’elle le veuille ou non, elle emprunte le même
chemin. L’avaleur de batraciens se siffle un jaune cul sec pour faire glisser, puis déclare :
- oh putain elles bougent, je les sens, touche Marius !
L’autre pose la main sur l’estomac hypertrophié du grand, et confirme :
- vrai, je les sens aussi, bon diou ça cogne et ça grouille vilain là dedans !
- attends, elles vont se saouler vite fait avec ce que j’ai avalé ce soir, elles baignent
plus dans l’eau de leur étang mais dans une marre de vinasse et de jaunes !
Lucie n’en peut plus :
- c’est horrible et monstrueux ce que vous faites là !
- mais non c’est bon les grenouilles, pas vrai les gars ?
Un spectateur qui pense comme Lucie répond en faisant la grimace :
- ouais mais pas comme ça, dans du beurre, à la poêle et seulement les cuisses !
- ça y est, elles bougent plus, ça les a eues, les pauvres se sont noyées dans l’alcool,
remarquez c’est une belle mort, pas vrai les gars ?
L’anecdote est rapportée à un nouvel arrivant qui dira :
- c’est pas vrai, pas possible, j’y crois pas, je demande à voir !
- qu’est-ce que tu paries, une tournée si je le refais ?
Aussitôt topé et une troisième innocente bestiole connaît la même fin que ses deux
précédentes consœurs. C’est navrant certes mais le sort qui attend celles qui sont dans le sac
n’est guère plus enviable. Elles seront tranchées vivantes, au couteau, sur un billot, juste en
dessous des pattes avant puis aussitôt dépouillées pour avoir l’aspect qu’on leur connaît dans
l'assiette. Il est vrai que lorsqu’on en mange, elles n’ont plus l’air de grenouilles, forcément, sans
peau, sans têtes et sans les pattes de devant ça ressemble seulement à quelque chose de bon
qu’il faut manger sans se poser trop de questions du genre, d’où ça vient, comment on les
attrape, comment on les tue, qui le fait, est-ce que ça leur fait mal ? Oh les pauvres ! Il ne faut
pas poser ces questions parce que chaque fois que Jean-Michel les a posées, il s’est fait
engueuler par son père, son frère et tous ceux qui étaient assis autour de la table en train de
bien se régaler en les mangeant. Mais revenons au Camerlot qui, ce soir, est empli de gens de
bonne compagnie et de gens du monde.
Le ton est donné et cela ne tarde pas à déraper complètement. Puisque le grand a épaté
la galerie, il ne faut pas être en reste, il faut se montrer à la hauteur. Alors il y a l’homme fort,
celui qui peut lever une chaise à la seule force de ses mâchoires sous les applaudissements, les
bravos et les sifflets d'un public aviné. Le hic, c’est qu’à force de soulever des chaises et d'avoir
eu droit à un verre à chaque démonstration, la mâchoire de l'homme fort n’est plus aussi
efficace et l’exercice cesse en cours d’exécution, la chaise est lâchée et un de ses pieds se brise
sur le plancher. Mme Lucie n’est pas contente mais Maurice dit que la chaise est payée depuis
longtemps.
Un autre avoue avoir la tête la plus solide de Saint-Nirols et qu’il peut casser un plateau
de service dessus. Cela ne lui fait pas peur, chose promise chose due, au seul tarif d’une seule
petite tournée générale qui, soit dit en passant, représente pas mal de verres, il demande un
plateau à Maurice, Lucie est au bord de la crise de nerfs. Le gars saisit l’ustensile à deux mains
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et le porte au dessus de sa tête puis, d’un coup sec, le rabaisse sur le dessus du crâne dans un
bruit effroyable. Le plateau est pulvérisé alors ça rigole encore plus fort dans le café. Les verres
sont remplis et le tiroir caisse du Camerlot fait le plein.
Un type, calme celui là, est assis tout près d’une fenêtre garnie de géraniums. Il avoue à
Lucie que ses fleurs sont bien jolies. Elle abonde dans son sens :
- Elles sont belles n’est-ce pas ?
Elle est contente de voir qu’il se trouve un homme civilisé dans son café, un homme
sensible à la beauté des fleurs. Lucie n’a pas compris, Maurice oui, décidément rien ne leur sera
épargné ce soir. Le gars n’est pas un poète mais un type qui a une envie coupable envers les
géraniums de Lucie. Il entreprend, devant une Lucie horrifiée, de boulotter ses belles fleurs
rouges. Lucie crie mais le type va bouffer deux ou trois fleurs, boire un jaune cul sec et roter .
Linlin est très calme à côté du poêle. Roland est assis près de lui à la table voisine. Ils ne
meurent pas de soif. Le silence se fait d’un seul coup car Breton vient d’entrer dans la salle avec
son jumeau. Les deux gendarmes s’installent au bar et commandent un café :
- on est de nuit, ça nous tiendra ! Le mien bien serré s’il te plaît Maurice !
Jean-Claude reste silencieux le temps de touiller dans sa tasse, puis :
- quel vacarme vous faîtes là dedans, on vous entend du fond de la place !
Roland :
- on s’amuse nous, on bosse pas la nuit cher beau frère !
- ouais mais attention pour rentrer en voiture, faudrait pas faire de conneries sinon !
Pour bien se faire comprendre, il remue son doigt comme le ferait une maman qui
gronderait son môme. Roland n’a pas l’air impressionné :
- moi, ma voiture roule toute seule, vous voulez voir les gars ? Même bourré, elle me
ramène toujours à la maison, elle est bien dressée !
Breton hausse les épaules alors que Roland sort sous le regard de tout le monde. Il monte
dans sa camionnette, la démarre, passe une vitesse, embraye et descend. Le ralenti étant réglé
haut, la voiture avance toute seule. Roland fait le pitre et des singeries devant le Camerlot.
Breton n’en croit pas ses yeux et les fêtards hurlent de joie. La bagnole commence à prendre le
large, Roland se décide à courir pour rattraper son auto qui n’avance pas très vite. Il court un
instant à côté d’elle en faisant mine de tenir un volant invisible puis il ouvre la portière, monte
et revient devant le café en klaxonnant. Il entre, on l’applaudit, il s’approche de son beau frère
qui fait la gueule :
- t’as vu Jean-Claude, je t’avais bien dit que c’est une bagnole intelligente et qu'elle
n’est pas comme les autres, il ne lui manque que la parole !
Breton préfère s’en aller car il en a assez vu et entendu, ça lui suffit pour ce soir. La soirée
sera difficile à supporter pour Mme Lucie. Maurice aura du mal à se débarrasser des
envahisseurs. Il lui faudra beaucoup de persuasion et de diplomatie pour y parvenir. Il ne peut
compter sur la compréhension d’aucun consommateur puisque tout le monde est fin soûl au
Camerlot.
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- regarde on va se marrer !
Linlin accélère et roule dans une flaque d’eau, une énorme gerbe asperge le pauvre gars,
Roland est hilare. Ils se garent devant le Café et entrent, ravis du bon tour qu’ils ont joué au
coach des doryphores. Linlin retrouve sa place, Roland rejoint Mr Mercier et le pharmacien.
Sansonnet fait son tiercé, il ne faut pas le déranger car il étudie sérieusement les pronostics du
journal avant de cocher ses tickets. Il joue avec sa petite pince accrochée à son porte clefs.
L’entraîneur entre en arrachant un cri de stupeur à Lucie :
- oh mon Dieu, mais que vous est-il arrivé ? Vous êtes trempé de la tête aux pieds !
Tous les regards convergent sur la victime de Linlin qui n’est mouillée que jusqu’à la ceinture.
Il faut toujours que les femmes exagèrent. L’homme s’arrête à quelques pas de l’entrée et
repère Linlin qui feint de ne pas le voir. L’homme mouillé se dirige vers le comptoir pour
demander une carafe d’eau à Maurice qui obtempère en disant simplement :
- voilà !
Mais Maurice s’interroge sur les intentions du bonhomme. Il ne lui faudra pas très
longtemps pour comprendre. Le gars se dirige vers Linlin qui fait toujours celui qui ne voit rien.
Il se place derrière son dos et lui vide consciencieusement tout le contenu de la carafe sur la
tête. Linlin ne bouge pas d’un pouce jusqu’à la dernière goutte. Roland éclate de rire, bientôt
imité par tout le café, le type n’aura pas dit un seul mot et ira s’asseoir à la table ou sont réunis
ses amis du foot. Linlin s’essuie les yeux, passe un mouchoir dans ses cheveux et demande une
serpillière à Lucie. C’est lui le responsable, c’est lui qui nettoiera les dégâts.
Tabarin menace :
- ça va pas recommencer comme hier soir, non alors, pas tous les jours sinon je ferme
la boutique moi !
Sansonnet a levé la tête, s’est fait expliquer, a souri et a dit :
- il y a une justice mon cher ami, n’est-ce pas ?
Puis il rajoute :
- j’appelle ça une justice militaire mais je ne la conteste pas. On fait payer par une
brimade une simple plaisanterie qui n’était pas de très bon goût, j’en conviens
volontiers.
Linlin :
- c’est plutôt la loi du Talion Mr Sansonnet ! Quant à la justice militaire, elle est à la
justice ce que la musique militaire est à la musique, alors forcément... !
Sansonnet réfléchit un instant puis se replonge dans ses pronostics chevalins.
Roland est habillé en boucher avec un tablier blanc et un petit calot. Il fait très frais, très
propre, très boucher. Des clients lui font remarquer qu’il ne s’en fait pas :
- au bistrot au lieu d’être au boulot ? Eh Roland, t’as abandonné le navire en pleine
tempête? Ta frangine doit pas être contente !
Auxquels il répond sans se démonter :
- je peux ben en prendre cinq, j’étais levé ce matin que tu faisais encore des rêves au
creux de ton oreiller mon petit gars et puis merde faut ben que je fasse mon petit
tiercé ! Alors père Sansonnet, c’est lesquels qu’il faut jouer aujourd’hui ?
- ceux qui seront à l’arrivée pardi !
Valmont lit aussi avec beaucoup d’attention la page hippique. Il griffonne quelques
numéros sur le pourtour de son journal, fait des croix, entoure ou souligne des noms en parlant
tout seul :
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- celui là me plaît bien, mais je crois pas beaucoup au neuf car il n'a rien fait depuis
longtemps, par contre cette petite pouliche, oui oui, je la verrais bien à l’arrivée,
surtout qu’elle est montée par Saint-Martin !
Linlin ne joue pas et a toujours clairement exposé sa position. Il monte tous les jours et
déteste le turf. Il a dit que sans les courses il n'y aurait pas autant d'intérêt pour les chevaux,
que le peuple ne voit que des machines à courir avec une cote, une place et un rapport. Tout le
monde connaît l'opinion de Linlin. Au plus fort des enjeux, il criera :
- le P.M.U devrait être interdit, c’est l’exploitation du cheval, les turfistes sont des
négriers !
Il y aura un petit silence, des regards interrogateurs puis des haussements d’épaules. On
entendra à une table :
- il fait chier avec ses conneries !
Puis la rumeur enflera de nouveau dans le café, on se rencardera pour la deuxième ou la
quatrième, on cochera, on déchirera et on recommencera. Certains taisent jalousement leurs
paris et leurs enjeux, ceux qui doivent leur rapporter gros, les grosses cotes. Il y a les tuyaux
bien sûr, les indices, les rumeurs, les on-dit et tous les petits trucs qui doivent aider à trouver
ce qui paraîtra si facile après l’arrivée, « oh bon Dieu, j’aurais dû y penser, c’était évident, mais
pourquoi je l’ai pas mis ? ». Il y a toujours des tickets que l’on ne montre pas, ceux qui sont bien
cachés au milieu des autres. Ça monsieur c’est une bombe, si ça sort ça va faire mal, alors silence
motus et bouche cousue, on va voir ce qu’on va voir. Bien souvent, ce que l’on voit après l'arrivée,
c’est une multitude de types déçus qui déchirent leurs tickets, vexés par la course de leurs
protégés, leur promettant la boucherie à ces bons à rien qui ne méritent pas l’avoine qu’on leur
donne. Il n’est pas rare d’entendre :
- eh Roland, celui-là tu peux le mettre à ton étale demain, il vaut pas un clou, il mérite
pas mieux, il m’a fait perdre une petite fortune ce tocard de bourrin !
Linlin a bien prévenu son ami que le jour où il vendra de la viande de cheval dans sa
boucherie, il aura perdu son amitié à tout jamais, « le cheval ça ne se mange pas, ça devrait être
interdit, c’est du cannibalisme !».
Pour l’instant Linlin ne dit mot en se contentant d’observer l'intense activité dans le café.
Le regard des parieurs lui fait peur, il les trouve écœurants avec leurs sales mimiques, leur façon
de tenir leurs tickets, de les vérifier, de les revérifier et même de les rerevérifier en parlant tout
seuls. Linlin est sûr que s'il n’y avait personne, certains les embrasseraient ces bouts de papier
et qu’ils feraient des signes de croix dessus, pourquoi se priver ? « Mr le bon Dieu, s’il vous
plaît, faites que le numéro huit arrive et si vous pouviez faire gêner le numéro cinq, allez Mr le
bon Dieu, vous pouvez bien, c’est rien pour vous ça !», et s’il faut se fendre d’une petite prière,
pourquoi pas, du moment que ça ne coûte rien et que ça peut rapporter gros.
Ils ne sont là que par intérêt, « ah ils sont beaux ces citoyens !» pense Linlin. II se verse
un canon et l’avale d’un trait.
Il observe Roland qui poireaute dans la file d’attente devant le guichet du P.M.U. Il se
dit, « Roland le boucher avec l'image de son métier qui lui colle à la peau. Valmont aussi, plus
tard les gens l’imagineront toujours dentiste avec sa fraise et sa blouse blanche. Dans la tête
des gens, il ne pouvait qu'être dentiste et Roland boucher. Le boucher aux mains rouges, né
pour tuer, découper, emballer et vendre de la bidoche, rien que de la bidoche. Y a-t-il un gars
connu et reconnu pour lui même et non par le biais de son boulot ? Même Maurice et Lucie
derrière leur comptoir pour servir, toujours servir, bonjour, qu’est-ce que je vous sers, voilà,
merci, au revoir, et servir toute une vie durant. La seule et unique vie que l’on a, celle qui vous
colle un métier, un uniforme et une famille pour toujours. Ce ne sont que des chaînes, des
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entraves, c’est déformant et réducteur car l’homme est bien autre chose que ce qu’il paraît être
au travers de sa profession. Il mérite plus en tout cas, une vie c’est si court, si plein de mystères.
La perte des aïeux, des parents, des amis, la non connaissance des ancêtres lointains ou des
futurs descendants, toutes ces existences décalées, tout ce brouillard, ce vide, l’homme est tout
petit. La gravitation, les masses, la lumière, ce n’est que de la physique, de la chimie, de la
matière et du mouvement. L’homme a sa petite vie, sa misérable existence, le temps n’existe
pas, il n’y a que le mouvement, la pensée résulte des sens, de la mémoire et... ! ».
Louis Martin tire Linlin de ses profondes pensées en le saluant :
- bonjour Linlin !
« lui aussi, croque mort à perpétuité, les cercueils, le corbillard ! »
Linlin remarque Escudet, « celui là possède une autre casquette, celle de garagiste avec
du cambouis sur les paluches. Il aura beau se les laver, les gens verront toujours ses pognes
noires. Le mec à qui il sert la louche regarde toujours s’il ne lui a pas sali la main. Même en
retraite, vous resterez toujours toubib, dentiste, boucher, croque mort ou mécano... !»
Roland le tire de sa rêverie :
- ça y est Linlin, j’ai fini, tu me ramènes au magasin ?
Ils croisent en chemin une superbe jeune fille, tout juste dix huit ans avec un corps de rêve.
Linlin n’est pas aveugle, il a remarqué la beauté mais n’a rien dit. Roland est prévisible :
- oh putain, t’as vu la petite comme elle est gironde ! Oh la la quelle nana, belle à
croquer, jeune et bien faite, tu vois le tableau le jour où tu te la fais, si t’es le premier,
putain que ça doit être bon hein, pas vrai ? Etre le premier dans la place c’est un peu
comme si elle était à toi pour toujours, elle peut bien avoir des mecs après, se marier
et avoir des gosses, toi tu te diras toujours que t’as été le premier et qu’elle t’oubliera
jamais parce qu'on n’oublie pas la première fois, pas vrai ? Et ça c’est bon mon pote !
- arrête de rêver Roland, tu pourrais être son père à cette gamine !
- ça va pas la tête, son père, non mais t’es pas bien ! Eh ben moi je partirais bien huit
jours en vacances avec elle au bord de la grande bleue, ça tu peux me croire, histoire
de me changer un petit peu la vie quoi, y a pas de mal à ça !
Linlin est arrivé devant la boucherie qui est pleine à craquer. Roland râle :
- bon Dieu quel monde, font chier tous ces cons, quel boulot pour rassasier tous ces
morfales. J’en ai marre de tous ces clients, t’as du bol, tu bosses pas alors que moi je
dois gagner ma croûte, allez Linlin à plus !
Linlin revient au Camerlot où il retrouve sa place encore chaude et un pot tout neuf
apporté par Maurice. Des gars du foot sont rassemblés à une grande table avec leur entraîneur
au pantalon mouillé. Linlin a encore une petite sensation de fraîcheur dans le dos, des joueurs
sourient en le regardant, il adresse un coup d’œil au gars qu’il a aspergé tout à l’heure. Il est
satisfait de lui et de la conclusion qu’a pris cette farce. Linlin se dit que ce type sait se faire
respecter et qu’il ne manque pas d’humour. C’est un bon entraîneur, Linlin écoutera les
consignes qu’il donne pour le match de cet après-midi.
A côté de lui, deux jeunes gars de l’équipe discutent. L’un dit à l’autre :
- au fait, tu veux faire mon témoin ?
L’autre est visiblement très étonné :
- faire monter Moingt, pourquoi ?
- non, mon témoin à moi !
- mais qu’est-ce que tu me dis là, j’y comprend rien moi, pourquoi faire monter
Moingt ?
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- pour mon mariage pardi, je te rappelle que je me marie dans un mois, alors je te
demande si tu veux bien être mon témoin, c’est pourtant pas compliqué !
- oh la la, j’avais compris que tu voulais que je fasse monter Moingt, l’équipe de foot
de Moingt ! C’est pour ça que je comprenais pas !
- Elle est bien bonne celle là !
Dit Linlin, amusé par ce quiproquo.
Une camionnette dont le pot d’échappement fait un raffut du diable passe devant le café.
Mme Lucie proteste :
- c’est pas possible un tel vacarme, quel sans gêne, s’il passe de bonne heure le
dimanche matin, ceux qui veulent faire la grasse matinée doivent apprécier !
Mr Mercier sourit à Lucie et dit :
- aujourd’hui nous sommes dérangés au petit matin par le bruit d’une poubelle que
l’on déplace ou par une automobile, alors imaginez il y a cinquante ans de cela ce
que devait être le passage dans les ruelles pavées des chevaux ferrés et attelés à des
charrettes aux roues à bandage d’acier. Les gens en sabots cloutés devaient faire bien
plus de bruit qu’aujourd’hui et pourtant personne ne s’en plaignait, c’était naturel,
c’était la vie quotidienne. Lucie vous avez raison au sujet de cet indélicat, il devrait
faire réparer son pot d’échappement car s’il rencontre notre cher ami Breton, il aura
sûrement droit à son petit papillon !
Une table est occupée par des anciens d’Algérie qui évoquent leur séjour en Afrique du
nord au frais du contribuable Français. Chacun y va de son couplet, les embuscades, les coups
de mains, les tortures et les corvées de bois. Tout cela fait toujours recette à en juger par le ton
passionné et l’auditoire élargi à d’autres tables du café et même depuis le comptoir. Tabarin est
invité à prendre un verre, c’est la meilleure façon de lui faire payer sa tournée. Il s’installe en
bout de table. Maurice a fait plusieurs fois le tour du monde. Il en a vu de toutes les couleurs
le bourlingueur des mers et océans qui est venu s’échouer derrière le comptoir du Camerlot. Il
ne rechigne jamais pour raconter ses aventures. Dans tous les cafés du monde on aime entendre
ces choses car c'est la seule façon qu’ont certains de voyager sans bouger de leur chaise.
Maurice en connaît un rayon sur les frasques durant les escales. Dans tous les grands ports il y
a des maisons avec des filles pour accueillir les marins. Maurice prend la parole :
- nous les matafs, pour aller aux filles, il faut traverser les mers et océans alors que les
gars de l’armée de terre on leur livre la marchandise à domicile par pleins camions,
le B.M.C est apprécié du bidasse, pas vrai Linlin ? !
Linlin opine du bonnet et rajoute :
- c’est vrai que le bordel militaire de campagne est bien pratique car à chaque conflit
les soldats peuvent faire mumuse au boxon mis à leur disposition. J'ai fréquenté ces
lieux de plaisirs en Indochine et en Algérie. Maurice, les marins ne sont pas à
plaindre parce que dans les ports, il n’y a que des bateaux et des putes. T'as bien dû
en profiter toi aussi mon cochon !
Maurice ne répond pas, ça rigole autour de la table. Il cherche Lucie du regard et ne la
voit pas car elle se trouve dans son dos. Il n’a pas le temps de se retourner qu’elle lui lance :
- tous les hommes ne sont pas comme ça, pas vrai Maurice, dis lui que tu n’allais pas
voir ces filles, pas toi, n’est-ce pas ?
Maurice ne pipe mot et cela agace Lucie. Elle insiste :
- mais tu vas répondre à la fin oui ou non ?
- eh non, bien sûr que non, faut pas croire, c’est vrai quoi, y a pas que ça !
Ça rigole dur autour de lui. Il doit être catégorique :
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- quelles conneries tu peux raconter, c’est bien de toi ça, si tu savais Lucie les sottises
qu’ils disent !
- je veux pas savoir, les cochonneries c’est pas mon genre tandis que toi ça n’a pas l’air
de te déplaire !
- oh non ma chérie, pas du tout, tu veux que je t’aide ?
- t’as intérêt, et si tu veux pas manger des œufs durs comme des pierres, dépêche toi
de les retirer du gaz car il ne doit plus rester d’eau et ça va brûler la casserole !
Les gars se marrent. Maurice disparaît dans la cuisine en leur faisant un clin d’œil. Lucie
lui adresse un regard assassin.
Maurice reviendra s’asseoir un moment, histoire de raconter ses voyages, l’Afrique, l’Asie,
l’Amérique, celle du nord et celle du sud. On lui demandera :
- et celle du centre, tu l’as visitée ?
Ou encore :
- et les pyramides ?
- quoi les pyramides ?
- c’est vrai qu’elles sont pointues ?
- je les ai vues de loin, je peux pas te dire si le bout pique !
- ah les pyramides, c’est beau les pyramides, j’aimerais bien les voir moi !
Linlin :
- t’es pas fou toi ? Pense à tous les types qui ont trimé et sont morts en les
construisant ! Va plutôt voir la belle pierre de Villeneuve qui s’est faite toute seule,
c'est un miracle de la nature !
Le gars fait la moue car ce sont les pyramides qu’il veut voir, il s'en fout de la pierre de
Villeneuve.
L’après-midi, Saint-Nirols gagnera son match au terrain du Fauteuil devant beaucoup de
spectateurs. La soirée sera calme au Camerlot. Lucie et Maurice fermeront de bonne heure et
s’offriront le restaurant en amoureux.
La vie printanière suit son cours, la semaine se déroule calmement, sans heurts ni
événements marquants. Tout baigne, les petits oiseaux chantent, le soleil brille, une brise légère
anime les feuilles des arbres, les gens passent, vont, viennent, s’arrêtent, échangent, écoutent,
travaillent, mangent et dorment.
Chez Blanchet, les affaires marchent bien, Roland a le sourire et son père aussi. Le chiffre
d’affaire qui enfle régulièrement a de quoi leur faire plaisir. C’est samedi, le magasin est plein,
le carnet de commandes aussi. Lulu aura beaucoup de voyages à effectuer pour assurer les
livraisons avec sa charrette bien garnie. A chaque retour au magasin Lulu compte les pièces qu’il
a gagnées au cours de son périple puis les place dans sa boite en fer qu’il remue. Le bruit lui est
agréable :
- je suis riche papa, écoute, il y en a plein là dedans !
Roland :
- eh oui Lucien, t’es riche, tu m'aideras si un jour je suis dans le besoin, pas vrai ? T’es
un brave garçon, tu laisseras pas ton père crever de faim ?
Lulu fait la tête :
- non, c’est les miens de sous, ils sont à moi, je les ai gagnés et je les garde ! Quand
j’en aurai beaucoup, j’achèterai un avion pour faire le tour du monde !
Roland rit :
- eh ben dis donc t'es dur en affaires toi et tu sais ce que tu veux !
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- de toute façon tu pourras rien faire aujourd’hui car elle a sa bonne, c’est pas
mercredi et avec son repas de ce soir elle aura autre chose à faire ! Alors tintin pour
les galipettes ! Et puis faut pas que tu traînes, y a encore du boulot pour toi ici !
Il donne une grosse bourrade dans le dos de François après lui avoir mis le colis sur les
bras.
François a calé le carton sur le réservoir de sa Flandria et arrive devant la grille de la
propriété du docteur Damas au moment où celui-ci sort au volant de sa jeep :
- salut François ! Ah, c’est la livraison pour ce soir ? C’est bien, Maria l’attend ce colis !
Alors on va le gagner ce match ? Bien sûr que oui ! Tu vas planter un ou deux buts
pas vrai ? Tu es en forme ? Alors pas de problème, ça va le faire !
François n’a pas le temps d’en placer une, Damas fait les questions et les réponses :
- j’ai mes visites à faire alors si je veux avoir fini de bonne heure il ne faut pas que je
traîne ! Allez François, à demain, et qui c’est les plus forts ? Les doryphores
évidemment !
- Damas démarre en faisant voler les gravillons. François le regarde s’éloigner en
roulant comme un marteau.
François enclenche la première et attaque le chemin. C’est raide, ça grimpe dur, il passe
la seconde et la tient jusqu’au virage à l’angle du grand mur. Il doit revenir sur le premier rapport
pour longer le petit bois de Noël avant d'en terminer avec la côte. Il arrive au pied du grand
perron entouré de balustres, s’arrête, cale la Flandria sur sa béquille, empoigne le carton, longe
la D.S noire garée au milieu de l’allée, monte les marches d'escalier du perron et s’approche de
la porte d'entrée vitrée protégée par des barreaux en fer forgé. Un salon de jardin en teck est
installé sur la grande terrasse au pied de trois marches qui amènent François jusqu’à la sonnette.
Son cœur s’emballe, ça l’agace, lui le sportif, le footballeur qui peut courir comme un lapin
durant tout un match, il ne sait pas pourquoi, ça ne se maîtrise pas ces choses là, c’est bête mais
c’est comme ça. Il cale le paquet sous son bras gauche, avance son index sur la sonnette et
constate combien il tremble ce satané doigt. Il hésite, s’essuie la pomme de la main sur la jambe
de son pantalon, prend une grande inspiration et enfonce le petit bouton blanc. C’est fait, il ne
peut plus reculer. Le carillon tinte à l’intérieur du hall et fait japper Rantzau avec sa grosse voix
qui fait trembler les murs. C’est trop tard, François ne peut pas fuir en laissant le carton qui lui
scie le bras sur le seuil de la porte. Rien ne se passe, aucun signe de présence humaine,
seulement la colère du molosse qui emplit la maison mais personne ne vient. Il s’approche des
vitres en verre cathédrale, plisse les yeux, aucun mouvement, juste cette énorme tâche noire
solidement campée dans la place et qui n’arrête pas de japper. François est soulagé, mais il faut
livrer le colis. Il insiste sur la sonnette, ce qui a pour effet de faire monter d'un cran le niveau
des aboiements. Tant pis, il ose encore reposer le doigt sur le bouton, ce qui provoque une volée
supplémentaire de jappements menaçants puis, quelques secondes plus tard une voix se fait
entendre :
- Rantzau tais-toi ! Oui oui, oh la la minute, on arrive, la ferme toi, couché, y a pas le
feu non de non, quel boucan là dedans !
François distingue une silhouette qui se découpe derrière les vitres. La porte s’ouvre et
François se retrouve face à la bonne. La voix l’avait déjà rassuré car ce n’était pas celle de Mireille
et puis il avait reconnu la démarche et le tablier blanc. Quel soulagement pour lui.
La vieille femme toise François avec un regard plein de méfiance puis elle remarque le
carton :
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- ah, c’est la boucherie, eh ben c’est pas trop tôt, je commençais à me demander si... !
Mais je te connais pas toi, je t’ai jamais vu au magasin ! Tu es le fils de Bernadette,
c’est ça ?
- oui oui madame, Roland c’est mon oncle et mon patron !
- je suis pas idiote, si tu es le fils de Bernadette je sais bien que tu es le neveu de ce
sale bonhomme de Blanchet ! Comme tu peux le voir j'aime pas ton oncle, c’est pas
un type fréquentable, et Mr Alain qui est toujours avec lui, si c’est pas malheureux
ça, un si gentil garçon Mr Alain ! Je l’ai connu tout petit avec sa sœur Andrée, et dire
qu’il vient même plus ici, dans sa propre maison, celle de son père ! Il a changé Mr
Alain, il boit beaucoup et c’est la faute de ton oncle ! Je l’ai toujours dit ! Quand je
pense à ce qu’était cette maison du temps de Maître Mounier et que je vois ce qu’elle
est devenue maintenant avec l’autre, cette bonne à rien de Mireille ! Ah celle là, oh
mon Dieu, si monsieur voyait ça, le pauvre se retournerait dans sa tombe, c’est... !
Maria ne peut poursuivre, une voix glace le sang de François :
- qui est là Maria ?
- c’est la viande et la charcuterie madame, la commande pour le repas !
Maria soulage François de son lourd paquet et avise une étiquette :
- il y a la note dessus, c’est bon, je passerai au magasin dans la semaine pour régler !
François devine la présence de Mireille dans le dos de Maria. Son cœur qui s’était calmé
s’emballe à nouveau. Elle s'avance en peignoir blanc avec une serviette de la même couleur
nouée sur la tête. Une clope est fichée au coin de ses lèvre, elle écarte Maria et s’exclame :
- tiens, mais qui je vois là, c’est notre champion, le phénomène de l’équipe de Saint-
Nirols, la petite vedette locale ! Eh bien Maria, ne restez pas plantée là, vous n’avez
rien à faire ? Allez ranger tout ça dans le frigo et commencez à préparer les plats !
Ce n’est pas le travail qui manque, je vous rappelle que nous avons un repas ce soir !
Maria ne répond pas et hausse les épaules. Elle est vexée et contrariée, ses lèvres ont
disparu tellement elle les pince, elle part dans la cuisine.
Voilà François tout seul devant Mireille. Quelle belle femme, il est gauche, ne sait pas
quoi dire ni quoi faire. Les souvenirs de la fête du foot se bousculent dans sa tête. Il a honte, le
courage lui fait défaut. La belle a remarqué son trouble, elle s’approche, François se sent défaillir,
il va reculer, elle avance une main et effleure son arcade :
- il n’y a plus rien, juste une petite cicatrice, ça fait plus viril, vous jouez demain ?
- euh... vou vui m'dame !
Le sourire de Mireille révèle sa belle dentition. Elle jette un coup d’œil pour s’assurer que
le hall est désert, seul l’impressionnant Rantzau est planté sur le tapis pour surveiller l’intrus.
François sent ses jambes mollir et ses joues rosir. Ses tempes battent au rythme de son cœur
qu’il ne parvient pas à contrôler et qui cogne comme un tambour dans sa poitrine. Ses mains
sont moites.
Le trouble du garçon fait jubiler Mireille qui s’avance si près que François sent le souffle
de sa respiration sur son visage en feu. François se remémore le jour où elle l’a soigné dans le
vestiaire, cette odeur, cette présence.
- alors, on est moins à l’aise que lors de la fête après le match, pas vrai ? On avait plus
de courage ce soir là, c’est qu’on avait un petit peu bu n’est-ce pas ?
Elle murmure ces mots en avançant ses lèvres et en se trémoussant. Rantzau grogne,
elle se retourne :
- fous-moi le camp toi, allez dégage !
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Le dogue incline la tête comme s’il se demandait ce qu’il devait faire, mais un autre ordre
plus sec le fait partir au trot et disparaître dans la grande demeure. Mireille rit :
- tu as vu comme il m’obéit ? J’aime quand on file doux devant moi, ça me plaît !
Des pas dans son dos, c’est Maria qui vient faire sa curieuse. Mireille fait un pas en arrière
et se retourne :
- vous voulez quelque chose Maria ?
- euh non, ou plutôt si !
- mais qu’y a-t-il à la fin ? Expliquez vous !
- quels plats je prends pour la charcuterie madame?
- le service en argent dans le vaisselier, nous avons du beau monde ce soir, il faut sortir
l’argenterie !
Maria retourne en cuisine. Mireille s’assure de sa disparition et vient se coller contre
François qui tremble sur ses jambes :
- eh bien dis donc, je te fais peur ? Je suis si laide que ça ?
- ne... euh... ne... non, c’est pas ça !
François a du mal à déglutir. Mireille pose sa main sur le ventre du garçon, puis se retourne
encore pour s’assurer qu’ils sont bien seuls. Personne, elle se plaque littéralement contre lui
maintenant mais des pas se font encore entendre dans le couloir. Elle se recule prestement en
disant à voix haute :
- vous allez marquer combien de buts demain ?
- madame ?
- quoi encore ? Décidément vous ne savez rien faire toute seule, il faut tout vous dire !
- les verres, je mets ceux en cristal ?
- oui Maria, comme vous dites, ceux en cristal ! Ce n’est pas compliqué, vous mettez
tout ce qu’il y a de mieux ! C’est compris cette fois ou il faut que je vous fasse un
dessin ?
Maria repart en maugréant. Mireille soupire :
- c’est pas vrai ça, elle le fait exprès cette vieille bique, on ne peut pas avoir trente
secondes de tranquillité !
Mireille se fait chatte et caresse la nuque de François. Elle dépose un petit baiser sur ses
lèvres, ce qui a pour effet immédiat de le décoincer. Il veut enlacer Mireille mais elle se dégage
et le repousse violemment en entendant les pas de Maria. Maria a vu la scène, elle s’arrête net,
pétrifiée, embarrassée, hésite quelques secondes puis tourne les talons et s’enfuit en se
signant :
- oh mon Dieu, doux Jésus, Marie pleine de grâce, pauvre docteur, s’il savait !
Mireille a entendu, mais elle demande :
- que dites-vous Maria ?
On entend du fond de la cuisine :
- oh rien, rien du tout !
François est remonté à bloc, il saisit Mireille par la taille pour l’embrasser. Elle le repousse
sèchement :
- arrête, va-t’en, on n'est pas tranquilles, je n’ai pas le temps ! Mais on trouvera bien
une occasion, ne gâchons pas ici ce qui pourrait être si bon ailleurs, ça ne sera que
meilleur, allez file !
Mireille ferme la porte. François est fou de joie, il s’élance dans les escaliers, trébuche et
renverse table et chaises du salon de jardin en s’étalant sur la terrasse. Ce vacarme alerte
Rantzau qui devient fou derrière la porte. Les femmes crient pour le faire taire, ouvrent la porte
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et ne peuvent que constater le désastre. L’instant de stupeur passé et voyant que François ne
s’est pas fait mal, Mireille peut se laisser aller et rire aux éclats. Maria lâche :
- quel couillon, quel crétin, c’est pas le neveu du boucher pour rien !
François se relève rouge de confusion et range tout ce qu’il a bousculé. Il bredouille :
- pardon, ex... que... excusez, y a rien de cassé !
Mireille interroge :
- pas de bobos ? Ce serait dommage pour le match de demain !
François a déjà enfourché sa mob, il répond :
- non non, tout va bien, au revoir madame !
Ce madame agace la belle Mireille. Elle se dit que celui-là ne perd rien pour attendre. La
Flandria dévale le chemin à toute allure.
Damas a fini sa tournée de bonne heure et s’est mis sur son trente et un, il est super
classe dans son costume bleu nuit avec nœud papillon. Mireille a reçu la coiffeuse juste après
la visite de François. Maquillée et moulée dans une robe noire au décolleté vertigineux, elle
affiche son explosive féminité. La table est dressée dans l’immense salle à manger surchauffée
par la grande cheminée Louis-Philippe. Aux murs, un Utrillo, deux Soutine et un Modigliani ont
attiré l’attention du vieux mari de la copine de Mireille. Cet homme a fait fortune dans la chimie,
il siffle d’admiration :
- mon cher Damas, qui soupçonnerait que de tels trésors puissent être accrochés aux
murs d’une demeure de Saint-Nirols ? Ravissante demeure certes, mais alors là je
suis estomaqué, vraiment !
Charles :
- c’est une manière élégante pour dire que Saint-Nirols est le trou du cul du monde,
n’est-ce pas ? Tu vois Philippe toute l’estime que l’on a en haut lieu du village dont
tu es le maire ?
Philippe n’a pas le temps de répondre car le Lyonnais corrige aussitôt le tir :
- oh loin de moi cette idée mais il est vrai que l’on croit souvent, à tort, que les chefs-
d’œuvre artistiques se trouvent toujours dans les capitales ou les plus grandes villes
de province ! La réalité surprend, c’est ce que je tentais d’exprimer mon cher !
- vous avez autour de vous le trésor que feu mon beau père a patiemment constitué
durant sa vie de notaire ! Mais ils ne sont pas tous ici, il y a de belles pièces à l’étage,
je vous montrerai tout à l'heure, si vous voulez, quelques petits Bonnard, Rouault
et un Matisse qui doivent avoir une jolie cote sur le marché de l’art !
Le vieil homme est abasourdi par cette révélation, sa jeune épouse lui fait du coude :
- eh, redescend sur terre, on n’est pas venus ici pour visiter un musée mon chou mais
pour dîner chez ma copine Mireille avec qui j’ai travaillé à Edouard-Herriot ! Nous
étions les deux plus belles infirmières de Lyon, tu as eu du goût mon minou !
Damas sourit et ne peut s’empêcher de penser, « toi ma petite, tu as l’air d’une belle
petite garce, une sangsue qui a su s’accrocher à la bonne proie, mais si tu as réussi à te faire
épouser par un coffre fort tu n’en auras jamais la clef ma poulette car cela m’étonnerait bien
que ton minou, qui pourrait être ton grand père, soit tombé de la dernière pluie. On ne devient
pas un baron de l’industrie chimique quand on est le dernier des couillons ! ».
Mireille met un terme à ses pensées :
- pourquoi parler au passé, nous sommes toujours les deux plus belles infirmières que
Lyon ait connues ! Mais aujourd'hui nous n'exerçons plus car nous avons été libérées
du travail par les deux hommes les plus protecteurs du monde ! Quelle merveilleuse
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destinée pour nous n’est-ce pas, même Blanche Neige nous envierait nos princes
charmants !
On rit beaucoup autour de la table en choquant les flûtes à champagne. Charles tourne
au whisky.
Valmont est splendide ce soir au côté de son épouse qui a du mal à cacher tout le
déplaisir qu’elle ressent devant la réussite de ses hôtes et du couple Lyonnais. Pourtant elle
n’est pas à plaindre car son chirurgien dentiste de mari occupe un bon rang dans la hiérarchie
sociale. Gauthier, maire et patron local, accompagné de madame, complètent cette tablée de
notables.
Maria s’applique pour le service. Elle a de l’expérience depuis le temps qu’elle est dans
la maison. Elle a servi quantité de déjeuners, dîners, lunchs et apéritifs du temps de maître
Mounier. Il y avait du beau monde qui venait en ce temps là, vraiment ce qu’il y avait de mieux.
Les temps ont bien changé, songe Maria. Elle met un point d’honneur à n’avoir aucun reproche
à subir de la part de Mireille car elle n’a toujours pas digéré que cette créature puisse remplacer
Mme Andrée dans la propre maison du vieux maître, cela bout dans sa tête, « quelle honte,
quel malheur, c’est pas Dieu possible ! »...
L’ambiance est excellente et le repas aussi. La maîtresse de maison recevra des
félicitations pour le divin gigot. Le mérite en revient à Roland, bon boucher, viande de qualité
mais citoyen peu recommandable.
Mireille évoquera les frasques du boucher et ses virées à Lyon avec son pote Linlin.
S'adressant à sa copine :
- tu aurais pu les rencontrer dans les quartiers chauds quand ils partaient en goguette
les vendredis soir, mais c'était avant parce qu'il paraît que c'est fini maintenant, c'est
ce qui se dit mais moi j'ai des doutes, je n'y crois pas trop !
- mais ma chérie, tu parles comme si nous allions nous encanailler dans ces lieux de
perdition ! Allons voyons, certains restaurants fréquentés par la petite pègre locale
à la rigueur, pour le frisson, n’est-ce pas minou ? Des cabarets où l’on rencontre des
filles, mais à distance, rien que pour voir et sentir cette atmosphère pittoresque !
C’est juste un peu excitant mais sans plus, nous n’avons aucune relation avec le
milieu, oh mon Dieu non, quelle horreur !
La copine de Mireille veut savoir qui est ce Linlin. Il lui sera juste dit que c'est un drôle
de type, un original, que ce serait trop long à expliquer et que c'est sans importance. Il ne sera
pas dit que l'immense chalet, à l’origine...
A cet instant, Charles se sert un gros whisky. Les Gauthier et les Valmont connaissent
l’historique de la maison mais on n’insistera pas.
Le vin est à la hauteur, un Château Petrus. Tout le monde est à l’aise et les langues se
délient. Il fait trop chaud, Maria doit ouvrir une fenêtre. Elle s'exécute en râlant, « on n'a pas
idée de faire du feu avec un temps pareil, mais ça fait chic les grandes bûches dans la cheminée,
c'est bien de Mireille ça ! ».
La copine de Mireille a beaucoup parlé chiffons, toilettes et tennis, ce qui a énormément
déplu à Mme Valmont qui bout intérieurement, « on le saura qu’elle est de Lyon celle là et que
l ’on ne peut s’habiller correctement qu’à Lyon car les boutiques c’est autre chose qu’à Saint-
Etienne, et ne parlons pas de Saint-Nirols. Comme elle m’énerve avec ses pauvres chéries et ses
comme je vous plains ! ». La bavarde se taira un instant mais elle ne tardera pas à en rajouter
au grand agacement de Rosemonde :
- notre dernière réception avec un ministre à notre table, je vous dis pas mes chéries,
j’étais vannée, toute la préparation pour ce dîner avec des hommes d’affaires
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Afin d’avoir quelque chose d’extraordinaire à raconter à son amie Lyonnaise, Mireille
évoquera la mort du chirurgien et de son assistante, mais elle est au courant, elle l’a lu dans la
presse car l’histoire a fait du bruit jusqu’à Lyon. Mireille :
- mon Dieu quelle horreur, quel drame n’est-ce pas ?
Les couples Valmont et Gauthier sont du même avis et le font savoir en opinant de la
tête. Elle peut poursuivre :
- ils sont venus à la maison, comme souvent après les opérations. On a pris quelques
verres mais pas plus que d’habitude, il faisait un temps épouvantable avec toute
cette pluie qui dégringolait depuis des jours et des jours sans jamais vouloir s’arrêter.
J’étais crevée, je tombais de sommeil, je suis allée me coucher. Le matin c’est Charles
qui m’a appris la terrible nouvelle.
Le repas se poursuivra tranquillement, on parlera de tout et de rien, du temps bien sûr,
avec cet hiver qui vient de passer et qui a paru interminable à Mireille. Damas voit là l’occasion
de s’amuser un peu au détriment de Valmont. Il ne peut résister au plaisir de le titiller :
- c’est vrai que cet hiver a été particulièrement difficile, nous avons même été privés
d’électricité un jour et une nuit à cause de la neige, du givre, de la tempête et des
arbres qui sont tombés sur la ligne qui alimente Saint-Nirols ! N’est-ce pas Edouard,
tu n’as pas pu travailler, un jour de congé en somme, remarque ça fait du bien, n’est-
ce pas ?
Edouard baisse la tête, visiblement gêné et agacé par le sujet abordé par ce salaud de
Charles. Le dentiste n’est pas prêt de l’oublier cette panne d’électricité. Il fulmine contre Charles
en pensant, « mais qu’a-t-il besoin d’évoquer cela cet imbécile ? ». Edouard concédera un
timide et presque inaudible :
- oh oui !
En lançant un regard réprobateur à Charles. Gauthier et sa femme feignent de ne rien
savoir, l’épouse de Valmont est sur la défensive, toutes griffes dehors, prête à exploser, à bondir
et à mordre. Damas n’insistera pas plus. Mireille arbore un drôle de sourire. Son amie, sentant
que l’atmosphère est électriquement trop chargée , changera de sujet :
- félicitations Mireille, le service est parfait, tu as une perle, j’aimerais avoir la même !
Maria a entendu du fond de sa cuisine et ce n’est pas pour lui déplaire. Lorsqu’elle revient
en salle pour apporter le dessert, elle est un peu plus fière et aux petits soins presque exclusifs
pour l’amie de Mireille à tel point qu’elle va oublier un instant de se retirer au terme du service
en restant immobile, tel un valet de pied, à un mètre derrière sa désormais protégée. Mireille
la fera s’éclipser sur la pointe des pieds :
- eh bien Maria, ne restez pas plantée là, vous n'avez rien à faire en cuisine !
Lorsqu’elle a disparu, la copine de Mireille rajoute :
- elle est charmante, elle veut trop bien faire, vraiment tu as de la chance avec elle car
de nos jours il est difficile de trouver des employées honnêtes, sérieuses et
travailleuses !
- ne m’en parlez pas !
Rétorque Rosemonde tout en faisant des gracieusetés de la main, puis, voyant que les
regards sont suspendus à sa personne :
- depuis que ma femme de ménage a pris sa retraite j’ai les pires difficultés avec les
filles qui défilent chez nous. Je ne peux en garder aucune, où va la France, je vous le
demande ?
L’amie de Mireille se croira obligée de renchérir :
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- la retraite, parlons-en, encore une belle trouvaille du socialisme tout ça, c’est qu’elle
nous coûte cher cette retraite ! Ah oui alors, et est-ce que les ouvriers la méritent
cette retraite, n’est-ce pas mon minou ?
Le minou ne répond pas, il tire goulûment sur le barreau de chaise que lui a offert Damas
et cela lui procure visiblement un énorme plaisir. Il n’en est pas de même pour la femme de
Valmont qui se sert de sa main comme d’un éventail pour évacuer le gros nuage toxique.
Ce sera l’épouse de Mr le maire, ou plutôt celle de Mr l’industriel de Saint-Nirols qui
rajoutera :
- les ouvriers veulent tout et se croient tout permis, ils n’ont pas idée du mal que l’on
se donne pour avoir des entreprises saines et compétitives. Ils font leurs huit heures
de travail et puis s’en vont à la maison. Enfin, travail est un bien grand mot car ce ne
sont que des fainéants qu’il faut surveiller sans relâche car ils ne perdent pas une
occasion pour se rouler les pouces dès que vous leur tournez le dos ! Et le
syndicalisme, parlons en, quelle horreur, nous avons un meneur dans l'usine ! Il
intrigue avec les rouges pour monter un syndicat, ce monsieur veut faire cracher les
patrons à ce qu’il paraît ! C'est ce qu'on va voir, mais pour qui se prend-il cet
analphabète ? Ce serait bien le comble ça ! Alors là chapeau ! Mais de quoi se
mêlent-ils ces oiseaux là, je mettrais tout ça au plis moi ! Je me demande bien ce que
fait le gouvernement ? Un bon ouvrier est un ouvrier qui travaille et qui ne parle pas !
Qu’ils s’estiment heureux d’avoir des salaires corrects ! Mais non, c’est que ces
messieurs estiment avoir des droits maintenant, ils ont des exigences ! Mais ont-ils
seulement conscience du poids des charges sociales, des difficultés du marché et de
la concurrence impitoyable ? Non bien sûr, ils font des marmots et n’ont même pas
les moyens de les élever, de les éduquer et de les nourrir ! Il leur faut des allocations
familiales ! Ben voyons c’est facile, alors pourquoi se gêner ?
Gauthier lève un sourcil et fait remarquer :
- mais ma chérie, nous bénéficions aussi des allocations familiales, certes avec un seul
enfant cela ne représente pas grand chose !
- il ne manquerait plus que ça que nous n’y ayons pas droit alors que les ouvriers les
touchent ! Et pour un oui ou pour un non ils se mettent en caisse, l’assurance
maladie, une belle invention ça aussi ! Ils se fichent bien que la production de l’usine
soit perturbée à cause de leurs absences, bien au chaud à la maison avec bobonne,
comme ça ils n'ont pas fini d’en faire des gosses ! D’être en caisse ne les empêche
pas d’aller au jardin, parce que mal au dos pour travailler mais pas pour bêcher,
quand ce n’est pas pour aller à la chasse, à la pêche ou aux champignons ! On le voit
tout de suite d’ailleurs quand c’est l’époque, il n’y a qu’à compter les ouvriers
manquants, c’est parlant ! Jouer aux boules, ils n’osent pas trop car on risque de les
voir sur la place, nous les singes comme ils nous appellent, et je ne vous parle pas
des lundis, travailler avec une gueule de bois ça les gêne beaucoup ces très chers
ouvriers, et c’est pas peu dire avec ce qu’ils nous coûtent ! Charles, de grâce, je vous
en conjure, ne donnez pas d’arrêts de travail de complaisance, c’est catastrophique
pour l’entreprise, vous me comprenez n’est-ce pas ? Mais vous n’êtes pas comme ça
n’est-ce pas ?
Damas sourit. Elle poursuit :
- et au mois d’août ils vont se faire bronzer au frais du patron, oui on les paye pour ça,
c’est un comble, vive les congés payés, vive le front populaire, alors là c’est le
bouquet ! N’est-ce pas Philippe ?
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Gauthier ne répond pas et il se contente de remuer la tête en faisant une moue réprobatrice
tout en jouant avec son verre. C’est qu’elle exagère un peu sa douce moitié, elle n’y va pas avec
le dos de la cuillère. L’attitude de son mari l’exaspère :
- bien sûr cela n’a pas l’air de te déranger ni de t’inquiéter, n’empêche que les
bêtises qu’ils font au travail c’est à toi de les réparer ! Tu as failli perdre un gros
client anglais à cause de ça, tu as dû batailler ferme tout un week-end à Liverpool
pour lui donner l’assurance que cela ne se reproduirait plus ! Te confondre en
en excuses alors que les fautifs se la coulaient douce aux boules, au foot ou à la
pêche ! Tu as pu sauver les meubles mais à quel prix, le client t'a fait du chantage
et en a profité pour renégocier le contrat ! Résultat des courses, il a revu les tarifs
à la baisse ! Merci les ouvriers, des séries complètes de pièces loupées, aucune
conscience ces gens là ! Tu es trop bon avec eux Philippe et cela te perdra ! S'il y
avait une justice dans l'affaire, eh bien il aurait fallu retenir le préjudice sur leur
paye, voilà, ils ne méritent pas mieux !
L’industriel lyonnais veut savoir ce que fabrique Philippe. Il prend son souffle pour répondre
mais sa femme lui vole le départ :
- des grues de chantier et des ponts roulants !
Charles s’amuse, il imagine la mère Gauthier répondre des conneries genre :
- « Des selles de dromadaires en tôles galvanisées, ce qu’il y a de plus solide sur le
marché. La tôle ordinaire ne leur plaisait pas trop, ils faisaient des gueules de
chameaux avec ça sur le dos. Avouez que c’est un comble, un dromadaire qui fait le
chameau, mon Dieu comme c’est rigolo ! Bref, la tôle ordinaire ne leur convenait
pas, mais galvanisée, oui ! Ça se vend bien dans les pays qui utilisent ces animaux
plutôt que des chevaux. Nous avons essayé de produire des selles de chameaux
mais c'est une autre paire de bosses car c’est fou ce que c'est rosse ces bêtes à
deux bosses. C’est difficile à mettre au point et les chameaux n'y mettent pas du
leur, ils font des manières de dromadaires pas contents d'avoir des selles en tôles
non galvanisées. Tant pis pour eux, quand ils en auront marre de faire la tête nous
verrons ce que l’on peut faire pour eux, ce ne sont pas des chameaux qui vont faire
la loi tout de même ! »
Charles redescend sur terre pour entendre Marie :
- nous exportons dans toute l'Europe. C’est avec un lot de grues destinées aux anglais
que nous avons connu les problèmes que je viens d'évoquer !
Charles se marre et questionne :
- de quelles couleurs les grues ?
- mais de toutes les couleurs, jaunes, rouges, blanches et que sais-je encore, mais
pourquoi me posez-vous cette question ?
- parce que je me disais que grises ça ferait bien, eh oui, des grues cendrées comme
les oiseaux !
- très spirituel vraiment ! Laissez moi répondre à notre ami au lieu de me couper avec
vos plaisanteries douteuses !
Charles imagine la mère Gauthier annoncer :
- « ah oui, nous fabriquons aussi des roues pour hydravions mais ça ne marche pas
très bien ! »
Et s'entend lui rétorquer :
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- « normal, les roues c’est fait pour rouler, pas pour marcher et encore moins pour
flotter ! Un hydravion qui vole et qui flotte n'a pas plus besoin de roues qu'un cul-
de-jatte de chaussures ! »
Madame ne piperait mot à ce délire et ferait une tronche pas possible. C’est pourquoi
Charles ne va plus la contrarier et se retrancher dans un monde imaginaire :
- « nous avons à notre catalogue une machine à fabriquer du sable que nous avons le
plus grand mal à commercialiser dans les déserts, ainsi que des frigos qui ne
séduisent pas les esquimaux ! »
Charles repose les pieds sur terre à l’instant où Mme Gauthier claironne :
- c'est bien la peine de se donner tout ce mal pour être embêtés par des sauvages
révolutionnaires ! Il faut dire aussi que Philippe ne fait pas trop d’efforts pour les
dissuader de lui mettre des bâtons dans les roues et leur faire comprendre qui c'est
qui commande !
Charles ne peut résister :
- il parle le sauvage Philippe ? Je ne savais pas !
- non il ne parle pas le sauvage comme vous dites et il ne parle pas aux sauvages non
plus, vous savez ceux qui sont dans sa propre usine, ici, à Saint-Nirols !
- ah bon, il y a des sauvages à Saint-Nirols ?
- oui, je veux parler de tous ceux qui lui font des ennuis, ceux qui croient qu’ils peuvent
se mêler de tout, ceux qui croient que l’usine leur appartient. Vous voyez de qui je
veux parler bien sûr ?
Philippe est visiblement lassé :
- oh moi les conflits, les histoires et les discours, je m’en passe bien volontiers. Vous
savez les politiques et les syndicats, du moment qu’ils n’arrêtent pas ma boutique,
je m’en fiche pas mal. Si pendant qu’ils parlent mes machines tournent, produisent
et rapportent, pour moi c’est l’essentiel !
Sa femme hausse les épaules. L'industriel Lyonnais va apporter sa pierre à l’édifice :
- les syndicats, c’est le cancer de l’économie, ça vous ronge une entreprise en un rien
de temps ! On a vu des boites qui tournaient bien et qui, du jour où un syndicat s’y
est monté, se sont mises à boiter ! Dès que le ver est dans le fruit, il se gâte ! Les
inspecteurs du travail ont toute une panoplie de lois et de règles qu’ils imposent !
C'est un frein au développement industriel ! Tout cela au nom de l’utopie socialiste
et de la grandeur populaire ! Le peuple souverain avec des revendications d’égalité
sociale, qu'elle imbécillité ! C’est stupide car contre nature. La société c’est la jungle,
la vie naturelle avec ses prédateurs et ses proies, ses rois et ses sujets, ses forts et
ses faibles, ses nuisibles et ses inutiles ! Comme les moustiques, les mauvaises
herbes et les virus qu’il faut combattre à l’aide d’insecticides, de désherbants et de
vaccins ! Il faut privilégier l'essentiel, le profit et le pouvoir, tout le reste n’est que
jérémiades et pleurnicheries ! Il s’agit d’une compétition avec ses vainqueurs et ses
vaincus, la réussite est l’aboutissement des ambitions légitimes des plus doués parmi
les êtres supérieurs ! C’est tout simplement une sélection naturelle, une évidence
scientifique et humaine ! Le peuple m’effraye comme vous n’avez pas idée ! Et
populaire rime avec vulgaire !
Le vieux réac a fini de vomir tout le bien qu'il pense du petit peuple et du syndicalisme.
Mme Gauthier est séduite par l'analyse de ce brillant esprit qui a tout compris. Elle se
contenterait seulement d’une vague approbation de la part de son époux, elle le regarde mais
ce qu’elle voit la navre énormément. Philippe s’amuse à faire des ronds de fumée avec sa
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cigarette, au ravissement de Mireille qui passe un doigt dans les anneaux en ricanant comme
une gamine. Mme Gauthier soupire profondément :
- mon pauvre Philippe, tu es consternant !
- hein quoi, que dis-tu ma puce ?
- non, rien, c’est sans importance !
Damas, pour mettre un terme à cette chamaillerie conjugale :
- alors, qui va gagner la coupe de France cette année mon cher Philippe, Saint-Etienne ?
- oh moi vous savez, ça m’est bien égal !
Mireille rebondit :
- pas Saint-Nirols en tout cas, ça c’est sûr !
- oh mais qu’est-ce que tu dis là voyons, tu ne vas pas comparer notre équipe de petite
bourgade avec les grosses cylindrées ! N’empêche qu’on tourne super bien cette
saison, vous verrez demain, Edouard et Philippe, le match est au fauteuil, nous
passerons un agréable après-midi, il va faire beau, je l’ai vu au ciel, je m’y connais en
météo ! Vous pourrez apprécier le jeu de François et de son copain, celui qui bosse
chez toi Philippe ! Ils sont bons et vont encore faire des merveilles, j’en suis sûr !
Mireille rajoute :
- j’adore le foot, j’y comprend rien mais j’aime l’ambiance, je crie, je siffle, c’est super
marrant ! J’y connais rien mais j’ai remarqué que François est plutôt adroit avec le
ballon !
- ah mais tu vois ma chérie, c’est un début, tu reconnais déjà les bons, le reste suivra !
On rit un instant autour de la table, puis le silence s'installe. Seule la vieille pendule
rappelle qu’elle vit toujours en égrenant bruyamment les secondes du temps. Un cri fait
sursauter tout le monde :
- au fait, j’oubliais, vous ne savez pas ce qui nous est arrivé ?
C’est Valmont qui vient de lancer cette annonce si fort que sa femme, soudain très
inquiète, croit qu’il est devenu fou et se demande ce qui lui prend tout d’un coup.
Le silence devient plus lourd que la maison, tous les regards sont suspendus aux lèvres
de Valmont. Il paraît étonné de l’effet qu’il a produit, il se racle la gorge, et, calmement :
- eh oui chérie, tu n’as pas raconté pour notre propriété familiale de Menton, tu sais
bien, allons quoi, les blousons noirs !
- mon Dieu c’est vrai, encore quelque chose de beau, vous allez voir, mais vas-y toi,
raconte !
- bon d’accord ! La gendarmerie m’a prévenu, cela fait quoi, un mois oui, c’est à peu
près ça, n’est-ce pas chérie ? C’est Breton qui m’a convoqué. Cela m’a fichu la trouille
car je me demandais bien ce qu’il me voulait, je n’en menais pas large, pourtant je
n’avais rien à me reprocher mais je pensais à tout, vous savez ce que c’est, même à
une histoire de fraude avec le fisc, oui oui, pourtant je me disais bien que je n’avais
rien à craindre de ce côté là parce que ma comptabilité est clean ! D’ailleurs, s’il y
avait eu un problème avec mes comptes, j'aurais eu affaire avec le fisc mais pas avec
les gendarmes, et comme j’étais certain que personne n’était mort de trouille sur le
fauteuil de mon cabinet dentaire car je n'ai pas la réputation d’être un dentiste
tortionnaire mais plutôt celle d’un doux et excellent praticien alors vraiment je ne
voyais pas ce qu’il pouvait bien me vouloir. Lorsque je suis entré dans son bureau,
Jean-Claude a tout de suite vu à mon air que j’étais très inquiet. Il m’a
immédiatement rassuré en me disant que ce qu’il avait à me dire n’était pas grave.
Je respirais mieux mais j’étais impatient d’apprendre le motif de ma convocation.
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Breton faisait durer, il entretenait le mystère, prenait la pose derrière son bureau,
ouvrait des tiroirs et sortait des dossiers. Il commençait à sérieusement m’agacer ce
petit chef de brigade. Il a dû s’en rendre compte parce qu’il a fini par se décider à
parler, mais à la manière de quelqu’un qui sait tout, de quelqu’un d’important à qui
toutes les informations importantes sont divulguées. Il était fier de me montrer qu’il
allait me renseigner sur quelque chose, et moi j’attendais toujours pour savoir sur
quoi !
Sa femme perd patience :
- enfin Edouard, va au fait, tu es agaçant avec tes détours !
- mais raconte si tu penses savoir mieux faire, ne te gêne pas ! Bon, je peux continuer
oui ?
Madame se tait. Edouard prend son souffle :
- Breton a enfin daigné aller droit au but, « Mr Valmont, on a été prévenus par la
police de Menton que votre propriété avait reçu la visite d’une bande de blousons
noirs ». Lorsqu’on vous apprend une chose semblable, je vous dis pas ce que l’on
ressent, je dois vous avouer que je n’en ai pas parlé au Camerlot parce que ces
choses là, je ne tenais pas à les ébruiter parce qu’avec Linlin et ce Blanchet de
malheur, s’ils avaient su, ils n’auraient pas manqué de me chambrer et de l’ébruiter !
- oh mais c’est si affreux ?
Interroge Mireille.
- c’est pire !
Renchérit l’épouse d'Edouard en levant les yeux au ciel :
- attendez la suite et vous allez voir !
Son mari observe chacun des invités avant de poursuivre, et, constatant qu’il tient bien
son auditoire en haleine :
- cette bande de blousons noirs est arrivée sur des grosses motos et avec des filles. Ils
sont entrés dans notre propriété, propriété que nous avons eue par un héritage
familiale, une vieille tante du côté de mon père, mais bref, ils devaient savoir que les
gardiens, un couple de portugais, étaient absents. Des gens très bien qui étaient
partis une semaine dans leur famille au Portugal !
Sa femme soupire d’impatience, « il s’égare, il s’égare ! »... Edouard revient à ses moutons :
- ces voyous se sont introduits dans la cave en fracturant un soupirail et une fois dans
la place, ils se sont servis. Ah les salopiauds, mes meilleures bouteilles grands crus y
sont passées, Saint-Emilion, Pommard, Clos-Vougeot, j’en suis malade ! Ah les
saligauds, ils ont fait une bringue à tout casser ! Les voisins ont cru que c’était des
gens de notre famille parce qu’ils ne se cachaient pas, bien au contraire et avec la
musique à fond ! Ils m’ont vidé le congélateur, pourquoi se gêner quand c’est gratuit ?
Ils ont utilisé la piscine aussi, même qu’il s’en serait passé de belles avec les
gonzesses à poil, ouais ouais !
Mireille s’esclaffe, Charles lui fait les gros yeux.
- mais le pire dans l’affaire !
- quoi le pire ?
- ah les dégueulasses !
- quoi les dégueulasses ?
- ils ont déféqué dans la piscine avant de partir !
- oh bon Dieu, ils ont quoi ?
Charles s’étrangle en riant mais il trouve le souffle pour dire :
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m’embêter qu’elle me le commande, mais ça m’étonne pas d’elle, faut que ça joue la dame ! ».
Maria entendra avec déplaisir sa patronne lui annoncer :
- vous pouvez vous retirer maria, nous n’avons plus besoin de vos services, vous
rangerez demain !
« madame n’a plus besoin de moi, c’est nouveau ça, que ferait-elle sans moi, pour qui
elle se prend celle là ? Ça peut fumer et faire des manières de grande dame ! Si monsieur savait
ce que j’ai vu cet après-midi, elle ferait moins la fière ! Bon je vais me coucher ! Moins je te vois
et mieux je me porte ! ». Libérée de son service, Maria se retire en adressant un discret bonsoir
auquel personne ne daigne répondre.
Les Gauthier et les Valmont prendront congé à une heure trente. Les dames félicitent
Mireille et Charles donne rendez vous à ses amis :
- je compte sur votre présence au terrain du Fauteuil ! Bonne nuit, rentrez bien !
- à quelle heure le match ?
- à très exactement quatorze heures quatre vingt dix !
Marie hausse les épaules et Philippe rit. Charles suit du regard la DS et la 403 qui descendent
le chemin et franchissent la grille. La nuit est très claire, le ciel est étoilé, il fait bon. Charles reste
un moment sur le perron pour savourer ces merveilleux instants. Il inspire profondément et
rentre.
Les lyonnais restent pour la nuit, ils ne prendront la route qu’à dix heures, juste pour
arriver et se mettre les pieds sous la table pour un déjeuner chez des amis aux Brotteaux.
L’homme n’a pas oublié :
- alors Charles, tu me les montres ces Bonnard, Rouault et Matisse ? Je bous
d’impatience !
A dix heure trente, après le départ de leurs invités lyonnais, les Damas descendent au
village à bord de la D.S. Mireille fera quelques courses car il ne reste plus rien dans le frigo et
Charles ira faire son tour au Camerlot pour prendre des nouvelles de ses poulains avant le match
de l'après-midi. Il boira quelques apéros mais pas trop car hier soir le repas a été bien arrosé.
Le match se déroule sous un très beau soleil et Saint-Nirols perd 1-0 avec un but contestable
sur un hors jeu flagrant que l'arbitre n'a pas sifflé. L'homme en noir a droit à une bronca à la
hauteur de l'injustice dont sont victimes les doryphores. Damas est remonté à bloc, il peste,
cherche un soutien auprès de ses amis mais constate avec déplaisir que les Gauthier et les
Valmont ont l'air de s'en foutre royalement, décidément le foot n'est pas un domaine qui les
branche alors que Mireille s'amuse comme une gamine en insultant l'arbitre. Le nombreux
public entassé autour du terrain du fauteuil fait entendre sa colère, mais en vain. Aujourd'hui
Saint-Nirols a perdu, les doryphores se sont fait voler.
Les géraniums sur les fenêtres de l’appartement du rez-de-chaussée où vit son camarade
rassurent à peine Jean-Michel en ces lieux sinistres.
C’est un jeudi, il est dans la cour de l’hôpital, écrasé, oppressé, au milieu des grands
bâtiments qui l’entourent. La sortie au fond de la cour est fermée par une grosse grille. Jean-
Michel est pétrifié en ces lieux de mort. Il regarde son copain en se demandant comment il peut
vivre ici. Son père étant le gardien et l'agent d'entretien de l’hôpital, il bénéficie d'un logement
de fonction situé sous celui du directeur de l'établissement.
Son camarade est face à lui avec avec un ballon de foot dans les mains. Il le soupèse, en
vérifie le gonflage et le fait rebondir sur le sol pavé. La balle frappe lourdement le sol en
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résonnant dans cette immense cour fermée. Jean-Michel se sent prisonnier, comment peut-on
jouer dans ces lieux qui ne sont pas faits pour ça ?
Voir la mère de son copain, souriante à sa fenêtre fleurie, va un peu le rassurer. Son
copain vit en ces lieux, joue, fait ses devoirs, mange, dort très près des sœurs, des vieux, des
malades, des mourants, des morts, du brancard, de la morgue, de la buanderie et de l’abattoir.
Ils se font des passes, la balle est frappée trop fort, Jean-Michel ne peut la contrôler et
la voit s’éloigner et rouler en direction de la porte de la chambre mortuaire contre laquelle elle
finit sa course. Jean-Michel supplie son copain du regard, celui-ci sourit mais ne bouge pas.
Quelle épreuve terrible pour Jean-Michel que d'aller récupérer le ballon collé contre la sinistre
porte. L’air chargé de vapeurs de savon en provenance de la buanderie toute proche devient
irrespirable, Jean-Michel cesse de respirer. Arrivé devant le ballon, il se baisse, s’en empare et
le presse contre sa poitrine, ferme les yeux, son cœur cogne très fort, sa tête est bien trop près
de la maudite porte derrière laquelle on met les morts. Jean-Michel fait volte-face et regagne
en courant le centre de la cour. Il respire, lève les yeux, le ciel est bleu, des hirondelles passent
en criant.
La partie continue et la balle ira quelquefois encore à proximité de la morgue ou se
nicher sous le brancard qui attend ses clients à côté de l’escalier. Quelques violents shoots
claquent contre le gros portail de l’abattoir. Jean-Michel n'ose imaginer ce qui se passe à
l'intérieur.
Il reste le plus possible au centre de la cour, ayant peur d’être happé par ces murs qui
abritent l’horreur, il voudrait être un oiseau et fuir en volant très haut.
En ces lieux, point de silence mais un indescriptible concert de vaisselle, de couverts et
de plateaux qui s’entrechoquent, de chariots qui grincent, de portes qui claquent, de cris, de
rires, de hurlements, de toux et de pleurs. Ça sent la soupe, l’éther, le vieux bois et le savon
chaud.
Jean-Michel est terrorisé dans cette cour d'hôpital. Il lève les yeux en direction des
fenêtres ouvertes d’où s’échappe un intense grouillement de vies finissantes.
Un frisson parcourt son dos, un fourmillement agace son ventre. Le ballon termine sa
course devant les fenêtres de la grande salle, celle qui sert de salle de gymnastique aux élèves
du C.E.G. Jean-Michel colle son visage contre les vitres. Au fond, des cordes descendent du
haut plafond, au centre, des tapis et un cheval d’arçons, le parquet brille. Sur la droite, des
étagères supportent tout un bric-à-brac. Son copain lui dit que c’est une réserve de matériel
pour l’hôpital et une remise pour tout ce qui ne sert plus. Mais qu’y a-t-il là, tout à côté de la
fenêtre ? Des baignoires empilées, au moins cinq ou six. Jean-Michel demande pourquoi elles
sont là et apprend, sidéré, qu’elles ne servent plus, qu’elles sont vieilles et ont été remplacées
par des neuves. Jean-Michel ne peux s’empêcher de songer que c’est injuste toutes ces
baignoires qui ne servent plus alors que chez lui il n’y en a pas. Son camarade explique que la
salle de bains a été refaite à neuf, que le sol et les murs ont été carrelés et que tout le matériel
a été changé. Jean-Michel répète en ouvrant de grands yeux :
- la salle de bains ?
- oui, pourquoi ?
Voyant son étonnement, il propose de lui faire visiter les lieux. La curiosité aiguisée, Jean-
Michel accepte volontiers.
Ils empruntent l’entrée au coin de la buanderie en passant à côté de ce satané brancard.
L’escalier est raide, un étage, puis un autre encore, une porte, un palier avec un long couloir
percé de fenêtres, au fond une porte encore qui donne sur un autre couloir sombre, ils avancent
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dans l'obscurité, une porte vitrée diffuse une lueur blafarde qui les guide. Son copain l’ouvre et
annonce :
- regarde, c’est ici que les vieux se déshabillent !
La pièce carrée dont le sol est recouvert d'un plancher est partagée en son milieu par une
palissade en bois d’un mètre cinquante environ et garnie de porte-manteaux. De chaque côté,
des bancs, son pote s’avance et explique :
- les sœurs font entrer les femmes et les hommes qui sont séparés par ça !
Jean-Michel ose une question :
- c’est pas haut la séparation, alors les hommes peuvent voir les femmes ?
- non, seulement les plus grands peut-être mais il y a les sœurs pour surveiller et puis
les hommes et les femmes ne se lavent pas en même temps mais chacun à leur tour
bien-sûr. Quand un groupe entre dans la salle de bains, l’autre attend, c’est long
parce qu’ils ne sont pas vifs les vieux. Lorsqu’ils ont fini, ils doivent se sécher, se
rhabiller et sortir avant que d’autres puissent prendre leur place pour se déshabiller
et se laver à leur tour, et ainsi de suite, t’as compris ? C’est simple et bien réglé, les
sœurs veillent, c’est comme cela tout l’après-midi. Les jours de bains c’est les
mercredi et les samedi !
Jean-Michel est impressionné. Quel boucan ça doit faire avec tout ce monde alors que
maintenant il règne ici un silence à faire peur. Il fait frais, Jean-Michel n’en mène pas large. Son
copain s’est avancé et l’appelle :
- viens voir, la salle de bains est ici !
Son guide ouvre une porte en verre dépoli et sourit :
- et voilà, nous y sommes, la voici la fameuse salle de bains, viens, n’aie pas peur !
Jean-Michel traîne un peu les pieds, il en a de bonnes son copain, « n’aie pas peur, n’aie
pas peur ! »... il n’a pas l’habitude comme lui.
Les voilà dans une grande pièce rectangulaire toute blanche. Le sol est carrelé, les murs
aussi. Deux fenêtres aux carreaux peints en blanc laissent passer une lumière tamisée. Le
plafond, blanc aussi, est partagé par une rangée de tubes néon. Des tuyaux et des barres d’appui
courent sur le mur de gauche équipé de cinq pommes de douches. Jean-Michel a repéré un
tuyau de caoutchouc terminé par une lance d’arrosage enroulé sur un support et, plus loin, cinq
baignoires toutes neuves alignées perpendiculairement au mur. Une question lui brûle les
lèvres :
- ils se lavent tout nus et tous ensemble ?
- bien sûr ! Tu vois ces chariots ? C’est pour ceux qui ne tiennent pas debout, et ces
brancards sur roulettes c’est pour ceux qui restent tout le temps couchés, c’est les
sœurs qui les lavent ceux-là !
Jean-Michel n’ose pas imaginer la scène, des sœurs qui lavent des vieux, des hommes et
des femmes, cela le panique, il a envie de s’enfuir.
La visite est terminée, c’est avec soulagement qu’il se retrouve dans la cour sous un beau
ciel bleu. Son camarade lui fait alors une annonce qui le ravit et le libère :
- j’arrête de jouer, je vais goûter, va goûter toi aussi et tu reviendras après si tu veux !
- oui oui, d’accord, à tout à l’heure... peut-être !
Jean-Michel court en direction du petit portillon à côté de la grande grille fermée.
Le voici maintenant dans la rue. Il court toujours, s’essouffle, descend sur la place baignée
de soleil et occupée par des boulistes. Les platanes sont beaux avec leurs grandes feuilles qui
dansent sous une petite brise. Des oiseaux chantent et la terrasse du Camerlot est bien garnie.
Ici c’est la vie alors que lui revient de l’enfer, de l’ombre, du froid, du monde des vieux, des
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malades, des mourants et des morts. Les boulistes jouent et rient, le bonheur est ici, là haut ce
sont les grilles, les murs, la buanderie, l’abattoir, la morgue, la peur, les pleurs et les sœurs.
Il n’ira plus, c'est certain, son copain peut l'attendre longtemps, tant pis pour lui, on n’a
pas idée d’habiter dans un endroit pareil.
Jean-Michel joue aux billes avec son camarade dans la cour de l’hôpital. Ils sont à côté
de la grille d'entrée, sur l'allée sablonneuse qui longe le mur d’enceinte recouvert de splendides
rosiers grimpants. Jean-Michel regrette énormément d’être ici et ne comprend pas pourquoi il
se retrouve en ces lieux, n’avait-il pas juré qu’il n’y remettrait plus jamais les pieds...
Son copain le tire de ses pensées :
- c’est à toi de jouer, qu’est-ce que tu attends, tu rêves ?
Jean-Michel est troublé, il vise pour lancer une bille lorsque des pas dans son dos le font
sursauter. Il se retourne, son cœur s’emballe, la mère supérieure s’approche de lui. C’est une
grosse femme habillée en sœur, elle sourit. Jean-Michel veut s’enfuir mais il ne peut pas, il est
paralysé, la religieuse lui prend la main et dit :
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- alors c’est toi le petit curieux qui voulait savoir comment fonctionnent les séances
de bains ? Allez, viens avec moi, puisque tu veux savoir, eh bien tu vas savoir parce
que tu vas tout voir. Allez zou, en route et pas de protestations s’il te plaît !
Jean-Michel veut dire non mais aucun son ne sort de sa bouche, il essaie vainement de
résister et de ne plus marcher mais quelque chose l’oblige à suivre cette nonne. Sa tête refuse
mais ses jambes obéissent. Il se retourne et constate que son copain rit de sa détresse, il le
maudit, c’est de sa faute, s’il n’avait pas habité ici, c’est affreux, au secours...
Tiré par l’énorme et énergique sœur, il se retrouve dans l'escalier abrupte. Littéralement
aspiré dans cet étroit boyau, Jean-Michel vole pour gravir les marches. L’horrible nonne ne pipe
mot.
Arrivés sur le palier du second étage alors qu’il n’a même pas vu passer le premier, ce
qui n’était qu’un vague murmure enfle soudain. Il y a du monde dans le couloir, beaucoup de
monde. Tiré par cette matrone au gros derrière, Jean-Michel remonte une colonne immobile et
porteuse de toute la misère humaine. Elle claironne :
- voyez qui je vous amène, un petit curieux qui veut tout savoir et tout voir !
Des rires très gras ou aigus se déclenchent, bientôt suivis par des quintes de toux qui
secouent les frêles carcasses, des mains noueuses s'avancent pour le toucher, l’attraper et
l’agripper. Quelques femmes chantent en se balançant. Une voix s’élève :
- oh le joli petit ange qui est venu pour voir mon cul !
Jean-Michel n’a pas le temps de voir la vieille qui a dit ça car il est déjà plus loin, plus en
avant. Il les observe en passant, ils sont laids, maigres, tordus, édentés, des bas tombent sur
des pantoufles percées et déformées, des pantalons sont trop larges, trop longs ou trop courts,
des vestes rapiécées, crasseuses, sans forme et des casquettes à la visière cireuse. Beaucoup le
regardent méchamment, Jean-Michel comprend qu'il n’est pas le bienvenu. Certains lui
tournent le dos, d'autres cachent leur visage dans leurs mains. Jean-Michel a envie de crier
qu’il n’y est pour rien, que ce n’est pas lui qui a voulu venir, que c’est elle qui le force mais rien
ne sort de sa bouche.
C'est une colonne misérable de corps usés empestant la sueur, l’urine et le tabac froid.
La couleur dominante est le gris, le noir ou le marron. Quelques robes aux fleurs délavées,
passées, fanées. Les cheveux sont gras, gris, blancs, rares et raides. Chez les femmes, ils pendent
sur des épaules osseuses, sont attachés en queues de cheval tristounettes ou étouffés en
chignons pelotes d’épingles, des peignes disciplinent les mèches rebelles. Chez les hommes, ce
sont souvent des cranes boules de billard ou ébouriffés aux couleurs cendres. Les joues sont
creuses, les bouches mâchouillent sans arrêt et les langues s’activent en balayant des gencives
édentées. Des dos voûtés, des bras ballants ou croisés, des mains tremblantes aux doigts gourds,
noueux, tordus, crochus. Des doigts qui grattent et usent les revers de tabliers de leurs ongles
acérés. Ça soupire, ça souffle, ça siffle, ça proteste, ça grogne, ça tousse, ça crache, ça bave, ça
râle, ça crie, ça chante ou ça pleure mais ça tient debout. Les pieds traînent, les dos tanguent
et ça tremble en se cramponnant à la main courante du mur. Un mouchoir est trituré sans
relâche, plus loin c’est un bouton de col de chemise qui est déboutonné et reboutonné sans
arrêt. Un alignement de têtes branlantes solidement attachées aux frêles carcasses par de gros
tendons saillants sur des cous décharnés.
Plus loin, une grosse vieille interpelle la sœur en riant :
- ma sœur, je veux le prendre avec moi dans une baignoire, je m’occuperai du petit
oiseau de ce bel ange !
« C’est pas vrai ça, oh non, pas elle ! ». Jean-Michel est terrorisé. Plus en avant, ce sera :
- alors petit, t’es venu te rincer l’œil ?
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Une mémé aguichante adopte une posture de starlette en se caressant les hanches.
Cette chaîne humaine en bout de vie, cette guirlande défraîchie, avance soudain de
quelques mètres en claudiquant en appui sur des cannes, béquilles ou déambulateurs. Un arrêt
encore dans la progression, ce répit est mis à profit pour se rajuster, reprendre son souffle,
s’armer de courage et puis ça repart pour un mètre ou deux, le tout accompagné de cris, de
rires ou de hurlements sinistres, c'est la musique de cette misérable colonne. La sœur salue
certains, sourit à d’autres en les présentant à Jean-Michel, très vite, trop vite, mais il a le temps
de retenir un nom, un surnom ou une profession. Marguerite, Antoine, Joseph, Marie, Gabriel,
Louis, Bernadette, il est au paradis... Elle était infirmière, paysanne, il était instituteur, ouvrier.
Celui là était militaire, comme il a l’air sévère, comme il se tient droit, garde à vous nom de dieu.
Cette autre était avocate et fait encore des effets de manches, lui était couturier, il porte un
nœud papillon et une pochette pour décorer sa veste de belle coupe. Un agriculteur qui compte
toujours ses vaches. Un bûcheron, Jean-Michel est effrayé, a-t-il encore sa hache ? Un maçon
est au pied du mur et, le sachant solide, c'est sans crainte qu'il s'y appuie.
Tous ces métiers évoquent l'activité, la vigueur, l’intelligence et le savoir faire. Mais que
reste-il ici, des êtres inactifs, au ralenti, fanés, alignés en attendant leur tour pour la douche ou
le bain. Terrible exposition du conditionnement humain, comment peut-on finir sa vie ainsi,
dans cet environnement impersonnel et froid, sans intimité, ni respect. Des animaux, des bêtes
qu’il suffit de tenir propres un minimum, de nourrir, de guider, de parquer, de contrôler et de
surveiller. Une fin de vie encadrée, prise en charge, comptabilisée. Quelle horreur, tout est
organisé, orchestré, planifié et caché derrière les épais murs gris de l’hôpital. Jean-Michel sait
maintenant, il est le témoin de toute la misère humaine en route vers sa terrible destinée. Ces
êtres frêles, osseux et cagneux ont été de rudes et solides travailleurs, de fins et brillants
intellectuels, mais aujourd’hui ils ne sont que des jouets sous la coupe d’une organisation bien
réglée qui gère leur existence.
Ils finissent leurs vie comme ils l’ont commencée, aux ordres des matrones après l’avoir
été à celui des instituteurs, des gradés, des employeurs, des politiques et des curés.
La sœur emprisonne la main de Jean-Michel d’une poigne de fer et pousse un battant
de la porte vitrée donnant accès à la salle du vestiaire. La partie gauche est vide mais les porte-
manteaux sont couverts de vêtements que l’enfant reconnaît comme féminins. Bas, robes de
chambre, combinaisons, tabliers et corsages sont alignés au dessus des bancs. Au sol, des petits
souliers et des pantoufles ont été abandonnés par leurs pieds. De l’autre côté de la séparation
centrale, des hommes s’activent maladroitement à se dévêtir dans la pénombre, indifférents à
la présence du gamin. Assis sur le banc, certains sont déjà nus et attendent. Des corps vieux,
maigres, gros, tordus, monstrueux. Des zizis pendent, les plus maigres semblent avoir les plus
gros. L’homme qui se tient debout près de la porte d’accès aux douches n’est pas maigre lui, au
contraire, son ventre est gonflé comme un ballon mais ses fesses sont étrangement fines et sa
zigounette est minuscule, c’est à peine si elle dépasse de la toison grise. Le crâne est lisse mais
le torse est velu. Jean-Michel le craint beaucoup celui là. Il est si proche de lui qu’il pourrait le
toucher.
A cet instant, la porte des douches s’ouvre, des vieilles femmes toutes mouillées sortent
en gloussant de plaisir. Une main d’homme s’avance en direction de l'une d'entre-elles qui passe
à sa portée pour toucher, caresser, tripoter, la sœur la repousse vivement en grondant.
Ces vieilles nues passent devant Jean-Michel. Il a droit à une procession de ventres
flasques, plissés ou ballonnés, un défilé d'anciennes fabriques à bébés qui, devenues stériles,
ont mis la clef sous la porte depuis bien longtemps déjà. Des nichons pendent, tout plats, sauf
quelques uns, ronds ou droits qui défient encore les lois implacables de la gravité. Le regard du
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gamin est attiré par les bas ventres poilus, noirs, mais beaucoup de gris et blancs. Quelques
fentes lisses aussi, tirelires à l’envers qui ont certainement perdu toutes leurs pièces. Le cœur
de Jean-Michel cogne très fort. La dernière femme est à peine sortie qu’un ordre est crié de
l’intérieur pour faire entrer les hommes.
La sœur pousse sa proie :
- allez entre, le spectacle va commencer !
Jean-Michel est dans la pièce, au milieu des corps nus. Certains se précipitent vers une
baignoire alors que d’autres, comme paralysés, attendent à quelques pas d’une pomme de
douche en la fixant avec crainte comme si elle pouvait déverser autre chose que de l’eau, de la
bonne eau, de celle qui mouille et fait du bien. Ici on n'est pas à Auschwitz tout de même...
Sous la lumière des néons, la salle prend une teinte bleutée. Quatre sœurs voilées
apparaissent, elles sont nues sous un tablier en plastique transparent qui ne couvre que le
devant. Leurs jolis culs charnus sont à l'air. Elles sont chaussées de bottes blanches en
caoutchouc. Comme elles sont belles, comme elles sont jeunes.
Le tablier plaqué sur leur peau révèle les aréoles aux gros tétons et les pubis poilus. Elles
ordonnent, s’activent, placent les gens dans les baignoires ou sous les pommes de douches. Un
chariot est avancé et reçoit un vieil homme aux jambes d’une maigreur effrayante et couvertes
de varices. Il sera placé sous la rampe des douches. Une sœur, très jeune, très belle annonce
l’arrivée de l’eau. Elle tourne une vanne, ça gargouille dans la tuyauteries, les pommes soufflent
un instant puis crachent une fine pluie fumante. Jean-Michel voit un homme avec une mèche
de cheveux qui lui tombe sur les yeux. Il ouvre la bouche et tire la langue, l’eau semble sortir de
sa bouche comme d'une gargouille.
Les baignoires se remplissent, l’atmosphère se charge de vapeur suffocante, la
température augmente, le trouble du gamin est à son comble. Il a les yeux rivés sur le corps des
sœurs, sur leur religieuse féminité révélée aux endroits de contact avec le tablier.
Un ou deux chanteurs dans les baignoires, un ou deux pleureurs sous les douches, les
nonnes vont de l’un à l’autre et les aident. L’homme assis sur un chariot est totalement assisté.
A ses côtés, un petit vieux semble terrorisé par la pluie fine qui l’inonde. Il se cramponne très
fort à une barre d’appui, la tête vissée dans les épaules, il ne bouge plus, une sœur s’approche
et le lave. Jean-Michel flotte dans l’air humide et reçoit toutes ces scènes surréalistes comme
une claque qui cingle ses joues en feu. Il lui est permis de voir toutes ces images crues de la vie,
celles que l’on ne montre jamais, celles dont on ne parle jamais, celles qui n’existent pas.
Comme à la buanderie, l'air est chargé de l’odeur du savon. Ça résonne dans la salle
comme dans une église. Jean-Michel assiste à la toilette de corps imparfaits.
Des sœurs grondent, d’autres rassurent, toutes se démènent en s’employant à leur
œuvre de propreté. Elles sont trempées mais gardent le sourire.
Soudain, Jean-Michel remarque un homme hilare au bout de la rangée de pommeaux
de douche , sa bouche est édentée, une jeune sœur le lave, il a au bas du ventre un zizi énorme,
tellement énorme qu’il essaye de le diminuer, de le raccourcir comme il le ferait pour plier une
canne à pêche télescopique, sauf qu’il va très vite, qu’il ne semble pas savoir s’il veut la plier ou
la déplier puisque sa main ne fait que des va-et-vient...
Il revient alors en mémoire de Jean-Michel les paroles d’un grand à l’école qui disait :
- moi j’ai une grosse et grande bite, pas une limace comme celle des mômes !
Jean-Michel se dit alors qu’il vaut mieux avoir une petite zigounette comme la sienne
plutôt qu’une grosse comme celle de cet homme, parce qu’il semble bien embarrassé avec ce
truc là.
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Une image aussi, celle des chiens qui ont parfois la même chose entre les jambes quand
ils montent sur le dos d’autres chiens. C’est vrai car il l’a vu quelquefois dans les rues.
Une jeune sœur gronde en voyant la grosse quéquette du vieux monsieur :
- espèce de cochon, vous allez voir !
Elle appelle :
- sœur Marie, regardez moi ce vilain qui a besoin d’être rafraîchi !
Sœur Marie s’approche de la lance au grand tuyau, ouvre la vanne et dirige le jet d’eau
froide sur le malheureux, à l’endroit de la longue chose. L’homme crie en se pliant en deux, les
sœurs rient et, miracle, il a maintenant une petite zigounette. Comme c'est bizarre.
Plus loin, vers une baignoire, une sœur fait un prompt écart et tape sur une main qui
s’égare:
- bas les pattes espèce de vicieux !
Jean-Michel n’a pas vu ce qui s’est passé. L’homme baisse la tête avec un air penaud. La
sœur a une poitrine énorme avec des gros tétons sombres collés sur le plastique de son tablier
mouillé. Elle a un gros cul tout rond, elle sourit, Jean-Michel veut mieux l’observer, il essaye de
s’approcher mais la mère supérieure le retient en annonçant :
- allez c’est fini, tu m’entends ?
Elle lui secoue une épaule mais il résiste, il ne veut pas bouger, refuse de s’en aller. Il
veut encore regarder les sœurs voler dans la vapeur, merveilleuses et bien plus belles que
lorsqu’elles sont habillées avec leurs longues robes de curés. Ici elles ne lui font pas peur mais
elles disparaissent un peu, deviennent floues et s’effacent. La lumière baisse et les bruits
s’étouffent. Jean-Michel quitte ces lieux, mais où va-t-il, où est-il ? il s’accroche à une main, les
secousses se font plus fortes et il entend très distinctement :
- allez, c’est l’heure, tu m’entends, debout petit fainéant, c’est l’heure de te lever si tu
ne veux pas être en retard à l’école !
Il ne parlera de ce rêve à personne. C’est à cause de l’hôpital tout ça, il n’est pas prêt d’y
retourner.
Un samedi, au Pertuiset, Jacques attend au bord de la route. Il lève le pouce sans succès
au passage des automobiles, cela fait une demi heure qu’il poireaute et que personne ne
s’arrête. Il a repéré une DS blanche qui traverse le pont, il tend le bras et l’agite, son pouce est
bien visible, on ne voit que lui. Miracle, le clignotant fonctionne, l’auto ralentit et s’arrête.
Jacques ramasse son sac et s’approche en courant, il a reconnu un couple d’instituteurs de Saint-
Nirols. Ils reviennent d’une journée pédagogique à Saint-Etienne. Les occupants de l’auto
connaissent l'auto-stoppeur. L’homme dit à son épouse :
- tu vois qui je vois ? C’est notre ami Jacquot le terrible ! Nous prenons un drôle de
passager !
La dame baisse sa vitre et l’invite à monter.
Le jeune est modérément satisfait d’être tombé sur les gens qui lui ont empoisonné toute
sa scolarité à Saint-Nirols. Il s’installe sur la banquette arrière et prend aussitôt ses aises. Ils
pose un bras sur le dossier et étire ses jambes. Il regarde autour de lui, puis, très connaisseur :
- c’est une belle bagnole que vous avez là m’sieur ! Elle a combien de bornes ?
Mais c’est à la dame de poser les questions :
- alors Jacques, ça se passe bien à Firminy ? Tu as compris ton intérêt à bien
travailler et à respecter la discipline ?
- oh ouais m’dame !
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- sûrement pas, si on te revoit au bord de la route, tu peux être certain que l’on ne
s’arrêtera pas !
- oh m’sieur, elle a pas d’humour votre bonne femme, elle comprend même pas le rire,
ça doit pas être drôle tous les jours pour ... !
Jacques n’a pas le temps de finir sa phrase, la voiture a redémarré.
Les vacances scolaires approchent, le ciel est encore plus bleu, les hirondelles chantent
plus fort et le soleil brille de mille feux.
Les matières inscrites au programme du certif ont été étudiées durant l'année scolaire.
Les révisions peuvent commencer à l’approche de l’examen. Cela permet d'éclaircir quelques
points encore obscurs pour certains mais Sansonnet sait pertinemment que tout n’est que
mystères dans l’esprit des nombreux cancres de sa classe. Heureusement qu'il y a quelques
garçons brillants et sérieux qui sauront déjouer tous les pièges classiques de l’épreuve. Les
grammaticaux, ceux de l’orthographe et les incontournables grands classiques des
mathématique avec des baignoires qui fuient, des trains qui roulent, s'arrêtent, se croisent et
arrivent enfin à destination. Des règles de trois à n'en plus finir et tout le toutim. Une des
dernières occasions pour Sansonnet de s’énerver au sujet d’accords bafoués, de terminaisons
fantaisistes et des graves affronts faits à l’orthographe, du genre, « habricots, les volets clôts,
un habrit, les poussains, un essin, un vaqueçin, tuillaud, idiau, baite et maîchant » avec, pour
ce dernier, à la question :
- tu as vu comment tu as écrit méchant ?
La réponse :
- voui m’sieur, fallait pas le chapeau de gendarme sur le i, c’est ça ?
- je vais t’en foutre moi d’un chapeau de gendarme, continue comme ça et c’est entre
deux gendarmes que tu vas finir !
Il peut s’agir d’une question de choix bien embarrassante quand il s’agit d’écrire, « le
France est un pakebeau ? Pacebeau ? Pâques beau ? Pac-bot ? », « fouilla, que c’est dur ça, y
z’ont pas idée de faire des bateaux si grands et aux noms si compliqués à écrire ! ».
Une petite tirée de cheveux, enfin il faut le dire vite car lorsque Sansonnet en tient un
par la tignasse, il n’y va pas avec le dos de la cuillère tout en disant :
- quoi, comment ? Qu’est-ce que je vois, comment il m’écrit paquebot cet empoté !
- atte...tendez m’sieur, ça y est, j’ai trouvé, paquebeau, voilà, avec un Q m’sieur !
- c’est sur le tien que mon pied va taper espèce de cancre ! Parce que la fin de
paquebot, c’est du beau, c’est même la fin du paquebot et des haricots, c’est pas le
France mais le Titanic qui coule ! Et encore heureux que je te demande pas
comment tu écris Titanic parce que j’aurais de drôles de surprises ! Ça le ferait
certainement remonter à la surface d'entendre comment tu épellerais son nom !
- oh, c’est bien marrant ce que vous dites là m’sieur !
- tu crois ça ? Dis toi bien que s’il remonte c’est pour venir te chercher et t’emmener
avec lui dans les profondeurs de l’océan ! Parce que c’est ta place, c’est là que tu
nages mon pauvre et tu fais comme les écrevisses, tu avances à reculons !
- oh mais m’sieur, les écrevisses c’est pas dans les océans mais dans les rivières qu’elles
sont, je le sais bien parce qu’avec mon père c’est là qu’on les attrape ! On y va la nuit
parce que c’est interdit, et même qu’y faut pas faire de bruit au cas où y aurait les
gendarmes dans le coin !
- ah bon, parce que les gendarmes pêchent aussi les écrevisses la nuit ?
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- oh mais non m’sieur, y sont là pour essayer de nous alpaguer ! Mais on est plus fins
qu’eux, y nous voient pas les képis, même que mon père dit qu’y sont tellement cons
qu’y verraient même pas si on leur volait leur gendarmerie ! C’est vrai m’sieur qu’y
sont cons les gendarmes ?
- je ne sais pas, mais si c’est le cas, je te conseille de rentrer dans la gendarmerie parce
qu’avec ce que tu tiens, tu finiras au moins colonel !
- ouah, c’est chouette ça ! Comme ça si je suis colonel mon père pourra aller à la pêche
tranquille, je perdrais pas mon temps à le courser et je pourrais rester à la
gendarmerie des fois qu’y aurait des couillons qui essayent de la voler !
Que répondre à cela ? Rien ! C’est pourquoi Sansonnet ne répond pas. Sansonnet aime
bien ses cancres qui lui font la vie belle, aussi belle que des perles, de celles qui ne vous font
pas regretter d’être instituteur. Un instituteur occupe toujours la meilleure place pour la pêche
à la précieuse concrétion sphérique. Ce ne sont pas des élèves que Sansonnet a dans sa classe,
mais des huîtres perlières. Il enseigne depuis longtemps, donc il possède une riche collection
de perles. Il est riche Sansonnet, il peut prendre sa retraite tranquille.
L’équipe de foot a fait une excellente saison, elle termine deuxième de sa poule, à un
point du premier. Damas peste au Camerlot :
- si on ne s’était pas fait voler deux matchs par l’arbitrage on montait, c’est injuste !
Damas se console avec la perspective de la coupe de la Loire. Saint-Nirols a passé avec
succès tous les tours préliminaires de l’épreuve. Tout le village vit avec passion cette
merveilleuse aventure, la fièvre a gagné tout le monde, le Camerlot est en effervescence, les
pronostics vont bon train, les joueurs sont chouchoutés, François a des nuits agitées à
l’approche du jour J. Saint-Nirols contre La Talaudière, voilà une affiche alléchante, la rencontre
aura lieu à Feurs.
Quel que soit le résultat du match, l’équipe sera fêtée comme il se doit pour son
magnifique parcours. Bien sûr tout le monde espère, et si certains affichent une trop grande
confiance en étant persuadés d’une issue glorieuse, la majorité reste prudente et se contente
de rêver secrètement d’une victoire tout en se faisant déjà à l’idée qu’une défaite ne serait pas
déshonorante du tout à ce stade de la compétition. Il faut voir dans ce second comportement
l’empreinte de la superstition plutôt que celle de la sagesse, histoire de ne pas porter la poisse
et de ne pas tenter le diable. Des cierges vont brûler à Saint-Nirols pour implorer l’aide du bon
Dieu, pas celle du père bien sûr, parce qu’il commence à se faire bien vieux, mais de son fils
Jésus, celui qu’on voit sur les tableaux et sur la croix, celui qui a la trentaine et a l’air d’être super
bien affûté et qui ne doit pas être maladroit du tout vu qu’il peut faire des miracles. Si on pouvait
lui faire signer une licence juste pour un match, il paraît que ça se fait dans tous les sports. On
ne peut l’ignorer car il n’y a qu’à voir à la télé le nombre de types qui font leur signe de croix en
entrant sur le terrain ou avant de prendre le départ d’une course, qu’elle soit à pieds, à cheval,
en voiture ou en vélo. Qui se cache parfois sous l’apparence de tous ces sportifs ? Oui oui, lui
même et en personne. Lorsqu'on parle de lutter contre le dopage, il y a de quoi se marrer car il
faudrait commencer par arrêter de jouer les matchs de foot à douze sur le terrain, oui, onze
plus le bon Dieu, enfin son fiston, ça fait bien douze. Les cyclistes qui escaladent les cols de
haute montagne plus vite qu’un chamois peut les descendre est plutôt bizarre. Ne seraient-ils
pas deux sur la selle pour pédaler ? Qui est le second ? on aura compris de qui il s’agit. Ce n’est
pas étonnant qu’il y ait tant de crevaisons derrière à cause des épines de sa couronne, il en
sème tout au long de la route ce petit filou, ah il est beau le sport ! En attendant, l’entraîneur
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de Saint-Nirols ne doit compter que sur ses petits gars pour le match car Jésus n’a pas confirmé
sa présence. Il n’est pas sûr de pouvoir se libérer à cause des communions solennelles qui, au
mois de juin, lui prennent tout son temps. Et puis à son âge il a mieux à faire que de se mettre
en short pour taper dans un ballon les dimanches après-midi. Il doit s’occuper de tout pour que
la grande machine de la vie sur terre tourne bien rond. Quelques petits grains de sable viennent
quelquefois gripper la belle mécanique, c’est que le bon Dieu n’a pas quatre bras contrairement
à ce qui est souvent dit car il ne peut pas être à la fois au four et au moulin. Il y aura bien
quelques mauvaises langues pour dire que si on perd c’est parce que le bon Dieu a chaussé les
crampons de l’adversaire, mais il ne faut pas être défaitistes, on verra bien sur le terrain, il ne
faut pas toujours partir battus dans la vie. S’il y a un barbu chevelu dans l’équipe d’en face, alors
là, bien sûr, ce ne sera pas gagné, quoi que, fatigué comme il doit l'être en ce moment à cause
de tout ce qu’il fait, ce n’est pas sûr que le petit Jésus soit bien vigoureux sur le terrain.
Mais en attendant, Maurice verrait bien la coupe de la Loire dans sa vitrine. Elle ferait
rudement bien, ce serait évidemment la plus belle et la plus prestigieuse parmi toutes celles
déjà gagnées par les doryphores dans divers tournois et challenges. Maurice a déjà réservé une
place pour la coupe, au milieu des autres, bien en vue. Maurice l’espère, tout le monde l’attend,
il ne manque plus qu’elle.
Gauthier et Damas ont prévu une fête, le champagne coulera à flots.
Gauthier a eu une belle formule :
- Nous allons faire tinter le cristal mon cher Charles !
Ce sera une superbe soirée dans une salle polyvalente, quelque part dans la vallée du Giers.
Un traiteur, ami de Gauthier, a été réquisitionné pour le repas, il faut que ce soit parfait, géant.
Les inscriptions pour le déplacement à Feurs et à la fête se font au Camerlot. Cinq cars sont
prévus, Linlin et Roland sont évidemment sur la liste.
Comme tous les jours, Gauthier fait le tour de son usine. Les bureaux, le magasin, le quai
des expéditions, le hall d'assemblage, l'atelier de montage, celui de câblage des châssis des
armoires électriques et des pupitres de commandes, du montage des moteurs et des tambours
d'enroulement des câbles de traction, des freins, puis termine par le secteur peinture. Il
distribue des poignées de mains, de celles qui ne coûtent pas cher et qui rapportent gros en
terme de reconnaissance. Rien de tel qu’une bonne serrée de louche tout en le regardant droit
dans les yeux pour faire d’un ouvrier un sujet corvéable et taillable à merci. Gauthier peut
mesurer l’effet produit sur celles et ceux à qui il sert la pogne. Alors qu’il se trouve encore à
quelques mètres de sa cible, il peut déjà remarquer son changement de comportement. Cela
va du petit sourire gêné et du maintien gauche chez les uns à l’expression de plaisir intense avec
les yeux qui sortent de la tête chez les autres. Gauthier a vite fait de repérer les timides, les
lèche culs, les fayots, les fiers et orgueilleux.
Il assiste au ballet des mains vite essuyées sur les tabliers ou les bleus de travail, les
petits regards en coin qui précèdent les, « bonjour monsieur Gauthier ! » discrètement
murmurés ou très cérémonieusement déclamés. Gauthier joue avec son personnel et se délecte
des marques d’attention. Il se sait critiqué dans son dos mais il jouit des attitudes de servilité
en face à face, il peut alors s’amuser à marquer des différences. Un petit bonjour à distance à
ceux qui attendaient sa main, un geste amical à ceux qui n’en attendaient pas tant, une franche
poignée de main est un gros cadeau. Que dire de la petite tape dans le dos quand elle est
accompagnée de quelques mots gentils du genre, « alors mon ami ça va, la petite famille aussi ?
Bonne journée ! » il faut voir l’effet produit sur l’heureux bénéficiaire de toutes ces sympathies
patronales. Son regard s’allume et sa poitrine se gonfle, c’est d’ailleurs pour cette seconde
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manifestation que les mauvaises langues disent que Gauthier salue de préférence les dames de
cette manière. C’est inexact car avec les dames, Gauthier ne donne pas de petites tapes dans le
dos, mais seulement une petite caresse au bas du dos, il faut convenir que c’est tout à fait
différent. Il ne le fait pas à toutes non plus, il ne faut pas exagérer, seulement à celles qui sont
jolies et surtout à celles qui veulent bien se laisser faire, alors cela réduit considérablement le
champ des actions caressantes du père Gauthier. Lorsque ce sujet est abordé, bien des gens
passent en revue toutes celles qui sont belles et pourraient dire oui. La curiosité est attisée mais
personne ne dénoncera car il ne serait pas très agréable pour certains d’apprendre qu’il s’agit
de leurs fille, de leurs sœur, de leur mère ou de leur épouse. Petit indice, il y a des blondes, des
brunes et des rousses mais aussi de fausses blondes, de fausses brunes et de fausses rousses.
Si ce n’est pas suffisant, alors, juste pour mettre sur la voie, il sera dit qu’il y a aussi des connes,
des idiotes et des vaillantes. Voilà, c’est tout, les curieux devront se contenter de ça. S’ils ne
trouvent pas, eh bien qu’ils aillent se faire voir chez les grecs, des fois qu’ils sauront eux, quoi
que, les grecs, ce ne sont pas les femmes qui les intéressent... Alors dernier indice, mais le der
des der, il y a aussi de fausses connes, de fausses idiotes et des fainéantes... oui, parce qu’une
fausse vaillante n’est ni plus ni moins qu’une fainéante. Si cela ne suffit toujours pas, ils n’ont
qu’à s’adresser au curé ou à Breton parce que les curés et les gendarmes savent tout grâce aux
confessions ou aux enquêtes qui se pratiquent en soutane ou en képi, dans un confessionnal ou
une gendarmerie. Lorsque les questionnés ne disent pas tout, que les curés et les gendarmes
restent un peu sur leur faim, on peut toujours compter sur les ragots des bigotes ou les lettres
de dénonciations des délateurs de service pour alimenter et remplir les dossiers, donner de la
consistance, parvenir à la touche finale qui permettra aux inquisiteurs et enquêteurs de mettre
au banc de la société, d’excommunier, de condamner, de sanctionner et de distribuer les billets
pour le purgatoire, l’enfer ou la prison, mais pas question de divulguer les noms et adresses de
tous ces parfaits paroissiens et citoyens qui se mettent spontanément au service de tous les
pouvoirs, et même des pires...
Lorsque Gauthier fait un immense plaisir aux uns en prenant le temps de s’arrêter et de
leur parler gentiment, il fait beaucoup de peine aux autres, à ceux qu’il n’a pas daigné saluer.
En ces moments là, Gauthier ne vaut pas cher dans le cœur de tous les oubliés du patron.
N'ayant pas eu droit à la petite attention du boss, ils ne vont pas se gêner pour interpeller les
récompensés, « ben dis donc, t’es bien vu par le singe toi ! » auxquels il faudra bien répondre
quelque chose, « moi ? Mais non, pas plus que les autres! », tout en pensant le contraire
évidemment. De retour à la maison, l’heureux gratifié n’oubliera pas de dire à sa femme que le
patron est venu le saluer, qu'il lui a posé la main sur l’épaule et lui a même demandé des
nouvelles de toute la famille, «Tu te rends compte? Le patron ! ». Cette femme se rendra peut-
être compte à condition qu’elle oublie un instant combien son mari, adoré du patron, ramène
à la maison à la fin du mois. Alors peut-être se dira-t-elle, « ce patron est bien bon, il sait
reconnaître les bons ouvriers, mon mari est un bon ouvrier ! » oui c’est bien vrai ça, ce mari là
est un bon ouvrier, un vrai ouvrier, de ceux qui ramènent une vraie paye d’ouvrier, bien comptée
et bien pesée par son bon patron qui est un vrai patron, de ceux qui comptent à l’économie, de
ceux qui pèsent la précieuse paye de leurs précieux ouvriers sur des balances faites pour peser
les choses précieuses, c’est à dire les choses légères, aussi légères que la poussière parce qu’une
paye d’ouvriers c’est quelques francs et des poussières. Il faudrait chanter merci patron, merci
patron, tu es trop bon, merci patron merci patron, tu es trop bon et je suis trop con. La bonne
humeur étant communicative, il se pourrait bien que le dit patron réponde par la sienne de
chanson, « j’ai du bon tabac dans ma tabatière, j’ai du bon tabac et tu n’en auras pas ! »...
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Coupe de la Loire oblige, le bon patron Gauthier accorde plus de temps aux joueurs de
l’équipe de foot et s’inquiète au sujet de leur forme. Depuis trois semaines déjà, il leur accorde
des horaires aménagés pour faciliter les entraînements. La finale se doit d’être préparée comme
une finale, donc le plus sérieusement possible. Les doryphores sont les joueurs les mieux
préparés du monde.
Cela ne manque pas de créer des jalousies car il ne faut pas oublier que cela se déroule
dans une usine, une usine qui emploie des ouvriers, des ouvriers qui sont embarqués sur le
même navire ou plutôt sur la même galère. Sur une galère les coups de fouet sont distribués
sans compter et sans faveurs particulières, tout le monde rame et ramasse, tout le monde est
au même régime, alors pas étonnant que cela fasse jaser et que ça tousse dans la boîte. Certains
jaloux qui n’aiment pas le foot ne peuvent s’empêcher de critiquer pendant la portion :
- s’il s’occupait de sa boîte comme du foot, le boulot marcherait mieux et on serait
p’t-être mieux payés !
Gauthier est interpellé par un gars dans l’atelier :
- Mr Gauthier, vous accordez des heures aux footballeurs mais moi il m’en faudrait
pour m’occuper de mon jardin car avec ce beau temps c’est pas le travail qui manque,
c’est vrai ça, si je veux que la récolte soit bonne il faudrait que je m’y tienne un peu
plus, alors une heure ou deux par ci et une autre par là, ça ferait bien l’affaire ! Vous
croyez pas patron ?
Gauthier a de l’humour :
- je vais vous en donner du temps pour le jardin, comptez là dessus mon vieux, croyez
ça, mon pied au cul oui plutôt, allez au boulot espèce de petit rigolo, et au trot !
Les témoins de la scène rient et le travail continue. Gauthier passera plus de temps auprès
de l’entraîneur qui est aussi chef d’équipe dans l’atelier. Le contremaître s’autorisera une
approche discrète avec les mains dans le dos et la brioche en avant. Il écoutera la discussion
entre le patron et l’entraîneur en arborant un sourire bête en se balançant sur ses jambes tout
en surveillant sournoisement le personnel de l’atelier. L’impressionnante alignée de stylos
multicolores accrochés à la poche de sa blouse bleue attestent de l'importance du bonhomme,
cela lui donne un air d’officier soviétique exposant avec fierté l’imposant placard de médailles
et barrettes qui alourdissent sa glorieuse poitrine, symboles évidents de son absolue autorité.
L’homme est important, c’est un chef, il y a Dieu, le patron et lui.
Gauthier prend congé de l’entraîneur avec des mots d’encouragements et tourne les
talons au nez et à la barbe de son contremaître sans lui adresser un regard et une parole.
Comme c’est vexant pour un contremaître à qui le patron ne prête aucune attention, un
contremaître transparent, inexistant. Pour bien montrer qu’il y a une hiérarchie, cet homme
contrarié va s’empresser de donner quelques ordres à ce petit subordonné d’entraîneur, histoire
de lui rappeler qui c’est qui commande ici, après le patron évidemment. Un entraîneur de foot
dirige onze bonhommes sur le terrain alors qu’un contremaître comme lui commande deux cent
cinquante ouvriers dans la boite, aucune comparaison possible. Mr le contremaître poursuit
son chemin au milieu de son territoire avec les mains dans le dos et la poitrine un peu plus
gonflée, ainsi son ventre paraît un peu moins gros.
La tension monte à l’approche de la rencontre, les petits gars sont vaillants aux
entraînements mais trop sérieux. L’entraîneur a remarqué que la pression arrive dans la zone
rouge, à l’évidence l’événement est dur à gérer. Il compte sur les deux ou trois boute-en-train
de l’équipe pour détendre l’atmosphère, ceux-là même qu’il a bien souvent dû recadrer durant
la saison quand ils n’en faisaient qu’à leur tête et qu’ils perturbaient le travail du groupe. Il suit
du regard l'un de ces joyeux lurons allant récupérer un ballon qui, shooté très fort, est allé bien
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au delà des limites du terrain et a fini sa course dans un pré voisin dans lequel des vaches
paissent. La balle s’est immobilisée au beau milieu d’un pâté, une bouse bien fraîche. Le gars
dissimule le paquet vert collé sur le cuir et, à la main et très haut, lance le ballon en direction
de François tout en lui disant :
- allez François, fais une tête et je reprends de volée !
François se place bien sous la balle pour ajuster sa tête, le ballon redescend, lesté de son
peu ragoûtant chargement. François cogne très fort du front et se retrouve maculé de bouse de
vache sous les moqueries, rires et quolibets de ses camarades. Ce n’est pas exactement ce que
l’entraîneur attendait pour détendre l’atmosphère, mais bon, faute de mieux il se contentera de
ça.
Le grand jour arrive enfin, les cars et les autos emmènent joueurs et supporters à Feurs.
Saint-Nirols est désert, pas un chat dans les rues, seulement un chien qui, ayant fait fuir les
minous, profite de cette finale de coupe de la Loire pour faire les poubelles du village en toute
tranquillité.
Des tribunes supplémentaires ont été montées et sont pleines à craquer. Le match tant
attendu va commencer, les équipes font leur entrée sur le terrain. François vit un grand moment,
cette finale de coupe départementale est pour lui une finale de coupe de France et même de
coupe du monde, à chacun sa finale, libre à lui de la rêver comme il lui plaît.
Au premier rang des tribunes, Linlin et Roland ne seront pas avares d'encouragements.
Il fait très beau, Damas, Mireille, Gauthier et madame sont aux anges, tous les quatre portent
des lunettes de soleil.
C’est sous une chaleur écrasante que le coup de sifflet de l’homme en noir libère enfin
les joueurs. La lutte est engagée, elle sera rude, virile, difficile. Saint-Nirols souffre, Saint-Nirols
est à la peine. Les adversaires sont solides et expérimentés, ils évoluent à un niveau supérieur
dans le championnat départemental. La vaillance des petits gars de Saint-Nirols est émouvante
à souhait, ils s’accrochent, luttent avec leurs moyens, mais rien à faire, la hiérarchie sera
respectée et les petits doryphores seront battus sur le score de 2 à 1. François a été à la hauteur
de sa réputation en marquant de la tête sur corner. Saint-Nirols est tombé avec les honneurs.
Roland ne pourra s’empêcher de distiller son humour au vitriol :
- les doryphores se sont fait sulfater !
Pour les supporters, « il n’y a pas eu de défaite mais un joli match, c’est beau ce qu’on a
fait, les p’tits gars ont donné du fil à retordre à l’adversaire, alors vive le foot, vive Saint-Nirols
et vive les vainqueurs ! ».
Boucles d’Or, accompagné d’un vieux beau maniéré, passe devant Linlin et Roland.
S’adressant à son compagnon suffisamment fort pour que tout le monde entende :
- Les ploucs n’avaient aucune chance de gagner contre notre équipe !
Linlin rit en prenant Roland à témoin :
- analyse très éclairée d’une petite tarlouze ! Allez on va s’en jeter un petit derrière la
cravate, ici ça pue trop la fiotte !
Les esprits sont déjà occupés par la grande fête qui attend tout le monde. On grimpe
dans les cars et les autos, direction le banquet et la grosse fiesta. Un car sera plus long que les
autres pour partir, c’est celui qui attend Linlin et Roland qui s’attardent à la buvette.
La grande salle de sport a été aménagée en restaurant avec des alignées de tables
recouvertes de nappes blanches en papier et un coin réservé pour la danse avec une sono
d'enfer. Des plateaux sur tréteaux soutiennent un impressionnant alignement de bouteilles
d’apéros et de champagne. Deux tonneaux d’excellent Bourgogne sont en perse. La foule se
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presse, les robinets grincent et les verres se remplissent d’un liquide du plus beau rouge.
Gauthier sert le champagne et invite Charles à trinquer avec lui. Ils choquent leurs flûtes,
Gauthier dit :
- qu’il est beau ce son mon ami, souvenez vous, j’avais promis de faire tinter le cristal !
Les boissons anisées qui virent au blanc laiteux avec l’eau commencent à donner des
couleurs à certains et à faire briller leurs yeux. Linlin et Roland ont décidé de modifier le
mélange eau alcool de leur breuvage. Cinq volumes d'eau pour un volume d'alcool est la
proportion préconisée par la faculté de médecine. Les deux compères adoptent le dosage
proportionnel au score du match, 2-1, soit deux grosses couilles d'alcool pour une larmichette
d'eau. Leurs verres contiennent un liquide couleur caramel, Linlin et Roland avalent quasiment
du pur sous les regards amusés de leurs voisins.
L’ambiance qui n’est jamais tombée depuis le début de l’après-midi prend une autre
dimension dans la grande salle. Maintenant ça explose en résonnant sous le haut plafond, des
groupes se forment autour des joueurs qui refont le match. Peut-être vont-ils le gagner cette
fois ? Des chants de victoire s’élèvent en dépit du score, bref, tout le monde est content. Ce qui
compte c’est la fête et les gars de Saint-Nirols savent la faire. Les amuse-gueules, les cacahuètes,
les chips et olives ne font pas long-feu, les bouteilles d’apéro sont vite éclusées, heureusement
que les deux gros tonneaux de vin ont la capacité d’alimenter la troupe. On peut passer à table.
Le repas est servi, on bâfre, on se piffre, on rigole, on déconne, on chante, on danse et
ça chauffe. Charles prédit que l'on n’est pas prêts d’oublier une fête comme celle là car il y a mis
le prix. Gauthier n’est pas déçu des prestations de son ami traiteur. Du bruit, il y en a, de la joie
aussi, les danseurs sont emportés dans une folle farandole avec les joueurs, leurs épouses ou
leurs copines. De temps en temps un disque de slow fait baisser la lumière dans le coin de la
salle et s’accrocher les corps pour quelques minutes de tendresses dans la presque obscurité
puis tout s’éclaire, les danseurs s’éveillent, s’animent et s’endiablent sur un paso-doble ou un
tango. Les valses, il n’en faut pas trop car ça fout la lourde et avec ce qui a été bu, il n’y a pas
besoin de cela pour avoir le tournis. Linlin est éteint, il avait commencé trop tôt, depuis ce matin
qu’il en mettait. Roland ne vaut pas mieux, il ne se lève plus de sa chaise, de ses yeux vitreux et
de travers il voit les danseurs en double, en triple, la musique lui fracasse les oreilles et résonne
dans sa tête vide. Il ne sait plus qui il est ni ce qu’il fait ici, il flotte dans du coton, de temps en
temps il essaie vainement de réagir, sa tête se balance pour suivre la cadence mais il n’est plus
en mesure depuis longtemps, il est déréglé, il est largué, perdu. Miracle, il esquisse un
mouvement brusque du buste pour se redresser. Roland vit toujours et regarde autour de lui
d’un air bovin. Le boucher de Saint-Nirols est devenu vache, il pèse une tonne, il est de la fête,
une fête c’est fait pour s’amuser et rire, Roland doit rire entre deux hoquets, Roland essaie de
rire mais ne parvient qu’à esquisser un sourire benêt. Il croit entendre son beau frère lui dire
quelque chose à l’oreille, mais quoi ? Que lui a dit Jean-Claude? Mystère. Sa sœur s’approche,
elle est gentille Bernadette, elle lui passe les doigts dans les cheveux qui lui restent autour du
crâne et le grattouille. Il aime ça Roland, ça lui fait du bien, elle lui parle doucement, gentiment,
mais il ne comprend rien. Bernadette n’est plus là mais à une table lointaine, très lointaine et
très instable. Roland voit trouble car il est bleu. La femme de Gauthier bavasse et jacasse en
riant. Roland fait de gros efforts pour penser et Roland arrive encore à penser, un tout petit peu
cependant, juste assez pour se dire, « Gauthier a l’air bien, Charles aussi, Charles est assis en
face de Mr le maire, mais qu’est-ce qu’il fout ici le Maire de Saint-Nirols, on fait quoi ici, on est
là pourquoi ? ». Roland se tourne vers son pote Linlin qu'il sait là tout près, il va lui demander
mais Linlin dort sur le coin de la table et Roland ne sait plus ce qu’il voulait demander. Roland
va faire dodo, il n’entend plus la musique.
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François est en forme, avec juste ce qu’il faut dans les veines pour avoir du courage et
de l’audace. Mireille est explosive dans sa robe sexy, elle s’amuse comme une gamine en
trinquant et chahutant avec les jeunes. Elle fume beaucoup et rit avec ses voisins de table. Elle
se lève souvent pour aller danser, on la fait beaucoup danser et on la fait beaucoup rire. Damas
apprécie modérément. La belle lorgne sur François et François a remarqué l'intérêt qu'elle lui
porte. Un slow, François s’approche, elle lui sourit, il ne dit rien, à peine sont-ils dans la semi
obscurité qu’elle se plaque contre lui et le fixe dans les yeux, il soutient son regard, elle est
bouillante et exhale un parfum à faire chavirer les sens d’un homme normalement constitué.
François est troublé, François est subjugué, François est envoûté. Mireille glisse à l’oreille de
François :
- tu vois, on a fini par se retrouver tous les deux !
Mireille plaque sa joue contre celle de son jeune cavalier et entreprend de lui caresser la
nuque. François est en feu, il cherche Damas du regard et le voit en compagnie de Gauthier et
de plusieurs convives. Que faire, comment faire, il remarque une porte à côté de la sono, s’en
approche en dansant, il sent un petit baiser furtivement déposé sur sa mâchoire crispée et la
pointe d’une langue qui lui titille le lobe de l’oreille. François va oser, François va attaquer, il
prend une grosse inspiration et se lance :
- tu viens ?
Il tire Mireille par la main et n’est pas surpris qu’elle le suive sans aucune résistance. C’est
à l’instant où il fixe le loquet de la porte qu’il est pris d’un terrible doute, va-t-elle s’ouvrir ? Les
Dieux sont avec lui car elle s’ouvre. Mireille le pousse sans se soucier des quelques couples de
danseurs qui les voient sortir de la salle. C’est avec un immense soulagement que François
referme cette porte qui les isole de la foule. Ils sont maintenant seuls au monde dans un long
couloir éclairé par une faible lumière diffusée par des lampadaires extérieurs au travers de
fenêtres aux verres dépolis. Ils s’avancent en se tenant par la main, comme le feraient un garçon
et une fille pour leur premier rendez vous galant, leur premier flirt. François a repéré des portes
au fond à droite, il y vont très vite sans se retourner, accompagnés par la musique de la salle
qui leur rappelle qu’à quelques mètres de là se trouvent toutes celles et ceux qui ne doivent pas
savoir qu’ils sont là, toutes celles et ceux qui ne doivent pas savoir ce qu’ils vont faire. Cette
situation leur procure des petits picotements dans le ventre et accélère délicieusement les
battements de leurs cœurs. Les voici devant la première porte. Ils ne vont pas plus loin, qu’y a-
t-il derrière ? François n’hésite pas et actionne la poignée. La porte s’ouvre, c’est un vestiaire
avec des bancs sur le pourtour de la salle et des portemanteaux scellés dans les murs. Le sol est
carrelé et leurs pas résonnent dans la salle. François n’a pas le temps d’inspecter les lieux plus
en détail car Mireille lui mange la bouche.
La salle polyvalente est située entre l’autoroute et la voie ferrée, les voitures qui passent
à vive allure lancent des traits de lumière au travers des vitres. C’est dans un univers surnaturel
de flashes intermittents et de coups de klaxons stridents que les deux corps s’étreignent. Une
musique douce et lointaine leur parvient. Un train siffle dans la nuit et fait trembler les murs.
Mireille et François se tiennent au centre de la grande pièce sombre et froide. François
entreprend avec fébrilité la découverte de ce corps fabuleux, il caresse l’opulente poitrine par
dessus la robe. Elle lui glisse à l’oreille :
- tu es un petit cochon mon minet, t’es beau gosse tu sais, tu dois faire envie à toutes
les filles du village, pas vrai, tu n’as que l’embarras du choix non ?
François s’écarte soudain, et, inquiet :
- faudrait pas que Charles nous trouve ici !
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- tais-toi, ne t’occupe pas de lui, il est avec Gauthier et les autres, il ne pense pas à
nous, ne te fais pas de soucis mon grand, pense à autre chose !
Elle lui roule un patin d’une volupté rare et François ne trouve rien de mieux à dire :
- vous y faîtes aussi avec mon oncle ?
Elle le repousse brusquement et, furieuse :
- mais qu’est-ce que tu racontes, tu crois que c’est le moment, et il a fallu qu’il te dise
ça ce crétin ! Eh bien tu vois il n’en est pas mort ce con, et tu es quand même plus
mignon que lui non ?
Mireille attire François dans un coin de la salle et s’assoit dans l’angle, juste à la
jonction des bancs. Elle entreprend alors de lui déboutonner sa chemise. Il se penche,
l’embrasse dans le cou, fait glisser les bretelles de sa robe, défait les agrafes du soutien gorge
et l’enlève. L’énorme poitrine tombe, lourde, molle et chaude. François malaxe les gros seins, il
est brusque et maladroit :
- attends, laisse moi faire, tu vas voir comment ça va être bon, c’est la première fois
pour toi, je me trompe ? Oh mais quelle chance j’ai, c’est à moi que revient
l’immense honneur de dépuceler le meilleur joueur de foot de Saint-Nirols, et ce qui
ne gâte rien c’est qu’il est joli garçon ! Oh mon Dieu quel merveilleux cadeau pour la
petite Mireille, il faut que je m’applique. Je vais te donner le plus beau souvenir de
ta vie mon petit !
Elle défait la ceinture du pantalon, les boutons et glisse sa main. Mireille est
agréablement surprise :
- eh ben dis donc, t’es plutôt bien monté tu sais, tu veux que je dise ? Tu l’as plus
grosse que celle de ton oncle !
Cette remarque fait sourire François, « plus grosse que celle de tonton, elle est bien
bonne celle là, ah s’il nous voyait Roland, comme il avait raison au sujet de cette Mireille... oh
mais que fait-elle, ouah que c’est bon ! ». Mireille s’active au bas de son ventre, elle l’a pris dans
sa bouche et François n'en revient pas, c’est chaud, c’est bon. François s’appuie sur le mur que
les phares des voitures illuminent par intermittence. Il peut alors distinguer Mireille quelques
fractions de seconde. Ce n’est plus qu’une tête qui va et vient de haut en bas. Un train passe,
son sifflet déchire la nuit, le sol se dérobe sous ses pieds, les murs tremblent, François aussi.
Mireille arrête sa gâterie buccale, retrousse sa robe et pose sa culotte. François fixe les deux
grosses cuisses blanches gainées de bas noirs tendus par un porte jarretelles. Mireille écarte les
genoux, prend la main de son jeune amant, la promène sur sa poitrine puis, mettant ses pieds
sur les bancs qui forment un angle, elle pose la main du petit boucher sur son sexe :
- tu vois l’effet que tu me fais !
François n’en peut plus, il soulève sauvagement les genoux de Mireille qui s’agrippe aux
portemanteaux. Le trafic intense des voitures sur l’autoroute, la musique de la fête et l’intense
excitation anesthésient leur conscience. Les deux amants n'entendent pas la porte s’ouvrir.
Ayant remarqué l’absence de Mireille, Charles s’est inquiété puis, soupçonneux, est parti à sa
recherche. Il se tient Immobile dans l’encadrement de la porte et observe la scène qui lui crispe
la mâchoire et lui fait un regard d’assassin. Il sert très fort ses poings mais ne dit rien.
François est emporté par son désir, par sa soif de réaliser enfin ce rapport initiatique. Il
pénètre sauvagement Mireille, il est à l'intérieur de son ventre chaud et profond. Mireille gémit
faiblement, pour François c’est trop bon, c’est trop fort, il se raidit en émettant un grognement,
c’est déjà terminé. Damas referme la porte sans bruit et retourne à la fête. Mireille est frustrée,
elle se dégage :
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- eh ben dis donc, c’est plutôt rapide, j’ai pas eu le temps de te suivre mon grand, tu
aurais pu m’attendre !
François est gêné et se détourne pour se rajuster. Mireille rit :
- rassure-toi, avec le temps et l’habitude tu te maîtriseras, la première fois c’est
souvent comme ça, c’était trop bon mon poussin et tu n’as pas pu te retenir mon
mignon, tu sais c’est plutôt flatteur pour moi !
François esquisse un petit sourire. Mireille termine de remettre de l’ordre dans sa
tenue et sort un bâton de rouge à lèvres de la petite sacoche qu’elle porte attachée à la ceinture
de sa robe. Elle se fait une retouche dans la semi-obscurité, fait manœuvrer ses lèvres d’avant
en arrière tout en refermant la fermeture éclair de son nécessaire à maquillage. Elle ordonne:
- il faut y aller sinon ils vont se demander où on est passés!
François fait semblant de ne pas voir la main qu’elle lui tend. Il est déjà dans le couloir et
file devant. Il n’entend pas Mireille qui le supplie de l’attendre. Il est lassé de cette femme mûre,
trop femme, trop bonne femme, trop large de bassin, de cette femme aux seins lourds et mous.
François méprise cette femme facile et vulgaire. Il regrette encore plus à cet instant l’occasion
loupée avec Gloria. François se remémore son superbe corps en se disant qu'elle était faîte pour
lui, qu’elle était à sa taille, de son âge et qu’elle est jeune Gloria. Il arrive devant la porte,
derrière la musique est très forte, il se retourne et attend Mireille qui le rejoint en lui faisant
vilain. Elle procède à une ultime inspection de sa tenue, arrange une petite mèche rebelle, tire
sur un pli de la robe et demande:
- c'est bon, on ne remarque rien?
- non!
- alors vas-y, ouvre!
François a le cœur qui cogne très fort, il inspire profondément et ouvre. La lumière les
aveugle et la musique les assaille, les revoilà dans la grande salle, de retour dans le monde qu’ils
avaient quitté. Ils se séparent et se fondent dans la foule en se frayant un passage au milieu des
danseurs. François baisse la tête et fonce au milieu de la fête qui bat son plein. Mireille rejoint
Bernadette et Mme Gauthier. François déteste Mireille maintenant qu’il la voit assise avec sa
mère. François est contrarié, «comment peut-elle oser parler à maman après ce qui vient de se
passer? Pouah, quelle garce, quelle vicieuse ! Si maman savait, sûr qu’il y aurait du grabuge et
du pétard dans la salle!». François rejoint un groupe de copains qui se demandaient où il avait
bien pu passer. François prétextera être sorti quelques minutes pour prendre l’air. Il dira cela en
scrutant le visage de ses potes à la recherche d'un signe révélateur qui indiquerait qu'ils savent
ce qu'il vient de faire. L’un d’eux le rassurera:
- quelques minutes ? Tu veux rire, ça fait une paye qu’on te cherche avec les potes, dis
plutôt que t’es sorti pour dégueuler et que tu as fait un petit roupillon pour te refaire
une santé !
Le petit groupe rit de bon cœur. C’est à cet instant que François réalise combien Mireille
et lui ont été imprudents. François ne comprend pas comment il ont pu oser faire ça car il se
doute bien que des personnes les ont vus sortir tous les deux et revenir ensemble. Mais au fait,
quelle heure est-il ? François consulte sa montre et lit minuit. Il ne sait pas combien de temps
Mireille et lui se sont éclipsés. Il repense à cette Mireille qui lui a trouvé à redire parce qu’il était
allé trop vite et se dit qu’il a bien fait sinon ils seraient encore là bas à faire leurs cochonneries
et que cette gonzesse ne mérite pas qu’on lui accorde plus d’un quart d’heure. Tout ceci pour
dire que François essaye de trouver plein de prétextes pour lui permettre d’oublier qu’il n’a pas
été, aux dires de son impudique initiatrice, un amant exceptionnel. « Damas, où est Damas ? »,
il l’avait oublié celui là. François le cherche frénétiquement du regard et le découvre enfin. Il se
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tient près des tonneaux, rigole et trinque avec des amis. François peut respirer, il est soulagé,
pas d’embrouille. C’est sûr qu’il ne se doute de rien le père Damas puisqu’il n’est pas en train
de faire une scène à sa compagne. François plaint son président qui ne mérite pas une telle
garce. Il observe cet homme, ce médecin, ce notable en se demandant quelle pourrait-être sa
réaction s’il savait. François n'est qu'un jeunot qui ne pèserait pas lourd face au toubib. Il a la
désagréable impression d’avoir emprunté quelque chose de très personnel au docteur. C'est
comme s’il s’était introduit chez lui et avait utilisé sa brosse à dents, sûr qu’il n’aimerait pas çà
Charles. Il en serait de même s’il lui avait piqué sa D.S pour aller faire un tour avec ses potes, et
quoi encore, fouiller dans les tiroirs du bureau de son cabinet médical et de se faire prendre la
main dans le sac, mais là il ne s’agit ni d’un sac ni de la main. François a le dos parcouru par des
frissons en se revoyant avec Mireille, dans Mireille, une Mireille en porte jarretelles qui
s’agrippait aux portemanteaux. La Mireille du docteur compte certainement plus que sa brosse
à dents, son auto ou son bureau.
La fête finira fort tard dans la nuit et le retours à Saint-Nirols sera très pénible pour certains.
Heureusement, l’idée d’utiliser des cars était une excellente idée. Des voitures klaxonnent en
entrant dans le village, ce qui fera croire à la victoire à ceux qui sont tirés de leur sommeil en
ignorant le résultat du match. Dans deux heures il fera jour et il faudra aller bosser, à l’usine, au
bureau ou sur les chantiers. Il faudra tenir sa journée, ça va être dur avec une gueule de bois
carabinée pour certains.
Le lendemain, Damas fait ses visites à l’hôpital. Charles n’est pas de bonne humeur et
cela se voit. Une religieuse lui en fait la remarque, il ne répond pas, elle met cela sur le compte
de la défaite. C’est normal qu’un président d’équipe de foot ait le blues quand son équipe se
fait éliminer si près d'un grand exploit. Finaliste, il faudra s'en contenter. On essaiera de faire
mieux la prochaine fois, mais la coupe serait mieux sur l’étagère de Maurice qu’à la Talaudière.
Certains disent que Saint-Nirols n’a pas eu de chance, d’autres sont satisfaits d'un résultat pas
déshonorant, bref, il y en a pour tous les goûts. Le foot c’est comme en politique, il y a des
vainqueurs donc forcément des vaincus. Les gars de La Talaud étaient les plus forts un point
c’est tout. C’est ce que l’on pouvait se dire à l’époque car on ne savait pas encore qui avait joué
avec eux ce dimanche après-midi à Feurs. Non, pas Jésus le barbu chevelu mais sa mère, oui,
Marie en personne, celle qui est sainte. Difficile à croire et pourtant c’est vrai. La Sainte Vierge
a eu un faible pour la Talaudière. La preuve, c’est que quelques années plus tard elle va
apparaître dans un jardin à une petite Bernadette Soubirous gaga, pas gaga parce que fada mais
gaga parce que c’est comme cela qu’on surnomme les stéphanois. La Talaudière n’est pas Saint-
Etienne mais c’est si proche que c’est pareil. Le douzième homme de la Talaud, le jour de la
finale, était donc une femme, et pas n’importe laquelle, une sainte, une magicienne qui peut
apparaître et disparaître à volonté, donc, forcément une vraie pro du ballon capable de le
prendre au nez et à la barbe de tout le monde sans que l’on sache comment elle a fait. Peut-on
imaginer Saint-Nirols gagner dans ces conditions ? Oh nom de dieu, quelle histoire !
Le docteur Charles Damas est dans une grande salle de dix lits occupés par des femmes.
Charles est au chevet de l’une d’entre elles. Son fils de soixante cinq ans qui lui rend visite tous
les jours est présent. Après l’avoir auscultée, Charles lui adresse quelques mots gentils, histoire
de la réconforter :
- tout va bien, vous êtes bien ici n’est-ce pas ? Vous êtes bien soignée, on s’occupe
bien de vous et les sœurs sont gentilles, que demander de plus ?
- oh oui docteur, je suis bien ici et tout le monde est très gentil avec moi, mais c’est
pas pour moi que je me fais du soucis, c’est pour lui !
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La mémé désigne son fils d’un mouvement de menton. C'est un petit homme engoncé
dans un costume sombre et dont le visage exprime un grand désarroi. D’une voix emplie de
toutes les craintes maternelles :
- vous trouvez pas qu’il a l’air fatigué docteur ? Il faudrait qu’il se couche un moment
dans le lit d’à côté pour se reposer ! Vous croyez pas docteur ? Je lui ai dit mais il
veut pas m’écouter ! Mais si c’est vous qui lui dites, il vous écoutera parce qu’avec
moi y a pas moyen, ça veut rien écouter ces gamins !
Charles jette un coup d’œil au gamin sexagénaire qui se tient dans son dos. Le pauvre est
en détresse. C’est sans doute le souvenir d’une mère qui avait encore toute sa raison qui le
torture. Il doit maintenant, quotidiennement, venir assister au terrible spectacle qu’offre
l’inexorable cruauté du temps. Il est le témoin de ce que la vie a réservé à sa maman, de ce que
la vie réserve à chacun. Charles sourit au bonhomme, un sourire de compréhension, un sourire
de compassion. L’autre n’en a cure car l’implacable destin de tout être humain est étalé devant
lui, que reste il de la maman qu’il a eue ? Comment ne pas être anéanti en assistant, impuissant,
au délabrement des êtres qui vous sont chers et de constater la preuve évidente de notre
éphémère existence ?
Charles range son stéthoscope dans sa serviette et sort. Ses pas qui résonnent dans le
couloir lui sont désagréables. Charles n'aime pas ce son qui lui rappelle celui du couloir qu’il a
emprunté hier, celui qui l’a amené devant une porte de vestiaire, cette porte qu’il aurait mieux
fait de ne pas ouvrir. L’hôpital lui devient insupportable. Charles se dépêche de terminer ses
visites et passe au Camerlot pour écluser quelques whiskys. Charles est perdu dans ses pensées,
un imbécile tente de le dérider :
- oh mais c’est pas bien grave si on a perdu, on a passé une bonne soirée qu’on n'est
pas prêts d’oublier, pas vrai Docteur?
Charles le regarde d’un air lui ôtant toute envie d’insister. Charles pense, « pauvre con,
si tu savais la belle soirée que j’ai passé !». L’image de Mireille et de François l'obsède et le ronge.
Cette vision le rend malade, le docteur est malade.
Le jour du certificat d'études est arrivé. Aujourd'hui, Saint-Nirols accueille les candidats
de tout le canton. Le CEG est en fièvre. Ce matin, Sansonnet s’est levé de bonne heure pour se
mettre sur son trente et un. Le maître a délaissé son béret. Une petite pochette blanche glissée
dans la poche de poitrine de sa veste de costume anthracite, une cravate bleue et des souliers
neufs font de lui un bel instituteur très fier de lui. Sansonnet est plus à l'aise que les candidats
de sa classe qu’il présente à l’épreuve. Il avait annoncé la couleur en annonçant que le jour du
certif il porterait une belle veste, comme celle que tous ses cancres allaient ramasser.
Il accueille, en compagnie de monsieur le directeur, ses collègues des écoles des villages
du canton. Tout ce petit monde s’isole dans le bureau du directeur pour prendre possession des
épreuves contenues dans de grandes enveloppes cachetées, annotées et tamponnées par
l’académie.
La procédure est expliquée pendant que les candidats se morfondent dans la cour. Les
hirondelles, insensibles à ces instants solennels, décrivent de superbes arabesques en criant
dans le bleu du ciel. Le clocher de la collégiale sonne les neuf heures. A ce signal bien trop
religieux, il faut adjoindre celui, très laïc, du sifflet de Sansonnet. Les malheureux suppliciés
s’approchent en répondant présent à Mr l’instituteur qui, lunettes sur le bout du nez, procède
à l’appel en lisant la longue liste dactylographiée sur plusieurs feuilles. Les classes sont
attribuées.
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A cet instant, dans beaucoup de maisons et de fermes du canton, des mamans regardent
la pendule en ayant une pensée pour le fruit de leurs entrailles qui va subir le contrôle de ses
connaissances. Des prières sont faites dans l'espoir que les sujets inspireront leur progéniture.
Quelle fierté pour la famille si la fille ou le fiston décroche le précieux diplôme. Le grand père
espère aussi en secret même s’il a abondamment répété, pour conjurer le mauvais sort, que ce
ne sera pas bien grave en cas d’échec. Le pépé n'a pas le certificat d’étude, la mémé non plus,
alors si le petiot le décroche, ce sera un peu le leur ce certificat d’études puisque celui de leur
descendance. La montre est déjà achetée, le grand père n’a pas traîné, ce sera la récompense
en cas de réussite ou la consolation en cas d’échec. De toute façon, certificat ou pas, ce sera
l’usine. Un homme ça doit avoir une montre.
Le grand père tire sur sa pipe et regarde au loin à travers les carreaux, là bas vers les terres,
les champs et les bois, là où il a tant traîné ses galoches. Il pense très fort à son petit fils, là haut
sous l’église, courbé sur sa copie, face à des problèmes qui ne doivent pas être commodes, «
pour sûr, oh bon diou de bon diou !».
Que ce soit dans les maisons, à l’usine, aux champs, dans les ateliers ou dans les commerces,
les parents penseront à l’enfant qui souffre, à l’enfant qui s’applique, à l’enfant qui passe le
grand examen. Il doit être à la hauteur, c’est une question d’honneur. Ils se substituent à eux
pour les aider, ils ne sont plus seuls, « allez petit, allez petite, fais voir qu’on n’est pas des
couillons dans la famille !».
Les épreuves dureront toute la journée, c’est long et difficile un certificat d’études, ça ne
se donne pas comme ça, faut pas croire, pensez donc, dictée, « aie aie aie ! », grammaire,
« ouille ouille ouille ! », rédaction, « oh là là ! », calcul, « fouilla, ça c'est du sérieux mais c’est
pas encore fini ? » Mais non, géographie, « oh putain ! », histoire, « oh merde ! », sciences
naturelles, « c’est bien naturel ça ? » Et instruction civique, histoire de voir si t’es un bon citoyen,
« eh ben bon diou, si t’es pas mort après ça, c’est que tu mérites bien de l’avoir ton certificat
d’études ! ».
Pour grappiller quelques précieux points qui pourraient être très utiles, il y a le dessin,
la récitation, le chant et la gymnastique. Pour cette dernière, c’est dans la cour du C.E.G que
cela se déroule. Le grimper à la corde attachée à une branche d’arbre, le saut en hauteur avec
un élastique qu’il ne faut pas toucher. Certains de ces petits citoyens sont de bons sauteurs car
ils ont de qui tenir. Il paraît que leur père et leur grand père avaient cette disposition, c’est à
croire que c’est héréditaire ce truc là, mais chut, ce n'est ni le lieu ni le moment de colporter
des ragots... Le lancer du poids, qu’il est lourd et comme c’est difficile de le jeter le plus loin
possible. C'est comme lorsqu’on en a un gros sur la conscience et qu'il n'est pas facile de s’en
dépêtrer. Il y a aussi des mouvements appelés enchaînements. Plutôt compliqués à réaliser ces
trucs avec des gestes comme on n'en fait jamais, des manières de dingo qui ne sait pas quoi
faire de ses jambes et de ses bras.
Tout cela se déroule sous les yeux de spectateurs agglutinés et penchés tout là haut sur
le mur de la cour pour observer et hélas rire en se moquant de la maladresse, de la lourdeur et
raideur de certaines et certains, ce qui a pour effet d’augmenter le trouble des exécutants.
Toutes ces épreuves terminées avec plus ou moins de réussite, la longue attente va
commencer. Deux ou trois jours d’inquiétudes et de doutes avec la question des parents :
- alors, c'est bon ou pas ?
Et, pour réponse :
- je sais pas, on verra !
Ou :
- ça va, ça a pas mal marché !
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Mais aussi :
- oh là là, c’est pas la peine, c’est foutu, c’est sûr, j’ai raté !
Il faudra alors attendre la dernière épreuve, la plus terrible pour enfin savoir. Celle qui
consiste à s’approcher des listes de résultats et de chercher son nom avec des joies, des cris,
des rires mais aussi des pleurs. Le monde qui s’écroule en cas d’échec et la peur de rentrer à la
maison en étant porteur de la très mauvaise nouvelle.
Il y a des parents qui en rajoutent :
- j’en étais sûr, tu es le meilleur, comme ton père !
Ou alors :
- c’est bien fait, t’es qu’un âne, un bon à rien, y a des fois où je me demande si je suis
bien ton père ! Hein maman, des fois que, t’aurais pas ?.. .
Avec le cortège de noms d’oiseaux qui font très mal et qui ne seront jamais oubliés. Bref,
un succès mérité pour les reçus et des tas d'excuses pour les recalés. Pour certains ce sera la
compétence de Sansonnet qui sera mise en doute. Heureusement le temps passe, demain il
fera jour, un autre jour tout neuf et l’éloignement inexorable de ces instants douloureux
s’entreprendra. Ce qui a paru important et obsédant dans une existence s'oubliera pour laisser
place aux petites choses de la vie, celles qui font la vie. La soupe, le sommeil, l’insouciance, le
chaud , le froid, la faim, l’envie et l’ennui. Grandes et longues vies faites de bric-à-brac, de
petitesses et de bassesses, de lâchetés et de faiblesses de rêves et d’échecs. Longues vies faites
du meilleur comme du pire.
La vie réservera bien des surprises avec des cancres qui deviendront millionnaires et des
savants qui s’étioleront et s’éteindront à l’usine au fond d’un sordide et sombre atelier, sale et
bruyant, devant une machine qui ne leur laissera pas une minute de répit, au service et au profit
du patron qui les nourrit.
Après le certif, il ne reste que quelques jours d’école avant les grandes vacances. Ce sont
les plus merveilleux car le beau temps, les hirondelles et la libération toute proche font que
l’école devient agréable et excitante. Les récréations sont plus longues et les sorties aux trois
croix plus fréquentes. Les élèves apportent les gourdes tous les jours avec la casquette à visière
transparente et teintée en bleu, jaune ou rouge, histoire de voir la vie en couleurs de vacances.
Il ne faut pas oublier les lunettes de soleil achetées 1 franc sur le marché, celles qui ont les
montures et les verres en plastique souple qui se font souvent la malle. Les enfants sont très
classe avec ça, ils ont a l’air de vrais «prend-l’air», ce sont les touristes que l'on appelle comme
cela à Saint-Nirols.
La classe s’est vidée des certificats d’études, pour eux c’est fini, ils n’ont plus rien à
apprendre car ils savent tout ce qu’il est bon de savoir quand on a quatorze ans et que l’on va
entrer dans la vie active, dans la vie des hommes et dans celle des femmes, ce qui est le plus
important... ce sont les grands qui l’ont dit un jour dans la cour.
Diplômés ou non, les grands ne sont plus là, ils sont déjà en vacances. Ceux qui restent
se sentent abandonnés à leur sort d’écoliers. Certains viennent faire les beaux en haut du mur
au dessus de la cour. Ils rient en affichant leur statut d’anciens élèves. Sansonnet ne daigne pas
lever la tête pour soutenir la provocation car il n’a plus aucun pouvoir sur eux. Il sait bien qu'ils
sont là pour lui dire, «regarde pépère, je suis en haut et toi tu es en bas, finis les devoirs, les
leçons, les punitions, les tours de cour, les menaces, les humiliations au tableau, l’ordre,
l’obéissance et les roustes! je suis un homme libre, à moi la vie, un travail, une paye et les petites
pépées!»
Sansonnet sait parfaitement ce que la vie leur réserve à ces ânes bâtés et il ne peut
s’empêcher de se réjouir en songeant, « attendez les gars, vous allez voir si c’est fini l’ordre et
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l’obéissance car l’armée vous attend et va vous dresser, ensuite ce sera l’usine pour bosser
comme des esclaves et plus tard vos belles mères mettront leur nez dans vos ménages avec la
complicité de vos femmes qui ne vaudront guère mieux que vous question intelligence et
culture. Ça promet, vous n’y couperez pas mes lascars, profitez en bien maintenant tout là haut
sur le mur car cela ne va pas durer. Des agneaux, oui oui, vous ferez de beaux petits moutons
qui irez à la messe avec la belle famille si elle y va, vous ferez des heures supplémentaires si
votre patron l’exige, vous braillerez bêtement sur la ligne de touche au terrain du Fauteuil
lorsque tout le monde gueulera, vous vous croirez forts en agissant comme les faibles. Lorsque
vous jouerez aux boules ou aux cartes vous regardez votre montre en vous disant qu’il faut y
aller si vous ne voulez pas vous faire engueuler par votre bourgeoise. Vous ne devrez pas traîner
le soir pour aller vous coucher parce qu’il faudra vous lever de bonne heure le matin pour aller
bosser, tellement libres que vous ne lirez pas les pages politiques, économiques et sociales dans
le journal, celles écrites par des journalistes qui causent si bien que vous n’y comprendrez rien.
Puisque ceci n’est pas pour vous, alors vous le laisserez aux autres, c’est-à-dire à ceux qui
s’occuperont de ce que vous négligerez, ce qui est le plus important, votre vie, votre condition
d'homme et votre avenir. Vous ne pourrez pas vous prendre en main mais d’autres s’en
chargeront mes amis et vous verrez comme ils vont vous faire la vie belle. La musique classique,
le théâtre, la littérature c’est quoi ça, à quoi ça sert ? Mais parler des salades, des patates, de la
pêche, de la chasse et du foot alors ça oui ! La seule musique est celle qui vous fait taper des
pieds et danser sous les lampions sur un air d'accordéon. Le bétail humain qui s’enivre, qui
s’abrutit et qui s’acharne à entretenir sa médiocrité, et dire que vous allez faire des gosses,
pauvres petits ! ».
L’année scolaire touche à sa fin, une de plus, une de moins. Le temps passe. Sansonnet
est triste, c’est toujours comme ça les fins d’années scolaires lorsqu’il voit partir ses élèves, ses
petits hommes lâchés dans la vie des adultes. Il en a vu passer un paquet dans sa carrière. Cette
année scolaire est particulière pour Sansonnet, il n'en a parlé à personne mais il sait qu’il n’y
aura plus de rentrée, plus de sifflet. L’heure de la retraite a sonné, il a fait son temps d'instituteur,
la roue a tourné. Les papiers de l’académie sont arrivés, pour lui il en est fini de sa classe, de ses
odeurs, de ses bruits, des leçons, des rires et des silences. Les enfants vont lui manquer, leurs
joies, leurs pleurs, les récréations, les tours de cour, les saisons, pas celles de tout le monde
mais celles des instituteurs, celles qui sentent bon l’automne avec les bouquets de feuilles
mortes et les champignons. L’hiver avec la neige et la fumée du vieux poêle, le printemps avec
les oiseaux, les bourgeons que l’on regarde se transformer lentement en feuilles neuves, l’été
avec les hirondelles qui sonorisent les récrés, les gourdes et les sorties aux trois croix. Le
moment fort, celui tant attendu et tant redouté, celui du certificat d'études, combien en a-t-il
connu de certifs ? Il ne veut même pas compter...
Sansonnet ordonne de rentrer en classe. Aujourd’hui c’est la séance du grand nettoyage
de fin d’année afin de laisser la classe propre comme on l’a trouvée au début de l’année scolaire.
Le plancher sera lessivé à l’eau de javel. Les élèves ont dû se procurer des feuilles de
papier de verre, des tampons de paille de fer et de la cire qui sent bon afin d’enlever toutes les
traces et inscriptions résultant d’une année de présence, de travail, de souffrance et d’ennui sur
les bureaux. Tout doit disparaître, les tâches d’encre, les graffitis, les petits cœurs porteurs
d’initiales et prénoms féminins. Toutes ces marques de promesses d’amours éternels envers
quelques belles du village auxquelles ils ont souvent pensé tout au long de l’année scolaire au
détriment du travail et des résultats. Leurs images ont souvent flotté dans ces lieux, seulement
visibles de leurs amis de cœur. La classe est un espace chargé d’amours platoniques. Pendant
qu’ils effacent leurs petits secrets, reviennent en mémoire les longues et tristes journées
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d’automne, l’hiver rigoureux sous la protection du gros poêle, l’arrivée du printemps qui fait
naître sentiments et passions puis l’été porteur du secret espoir de rencontrer sa belle sur les
chemins inondés de soleil autour du village. Cette compagne des moments difficiles aura
partagé les problèmes, les dictées et les rédactions. Ces dernières sont bien propices pour faire
croire que l’on réfléchit à son travail avec le porte plume au coin des lèvres et la tête dans les
nuages en rêvant à de lointains voyages en compagnie de l’élue de son cœur.
Les plateaux des bureaux sont raclés et poncés pour redevenir neufs. Quel plaisir
d’étaler au chiffon la cire odorante qui teinte et fait briller, une bonne cire fabriquée ici à Saint-
Nirols. Les fenêtres sont grandes ouvertes, les deux rectangles bleus traversés par les
hirondelles sont un appel à la fuite. Il fait chaud, il fait bon, l’atmosphère est chargée du mélange
de l'odeur des clopes de Sansonnet, de cire, de javel, de poussière de craie et du bouquet de
giroflées posé sur le bureau du maître. Une véritable symphonie olfactive à la gloire des grandes
vacances. Les vacances c’est bien et c’est pas bien. C’est bien parce que l’école est finie mais il
faudra revenir après deux mois et demi de liberté afin de recommencer une autre année dans
une autre division ou dans une autre classe avec un nouveau maître ou une nouvelle maîtresse.
Les camarades ne seront plus les mêmes, certains travailleront à l’usine avec une paye à la fin
du mois, d’autres seront partis sous d’autres cieux dans des pensions lointaines à Firminy ou
Saint-Etienne. Les chemins se séparent, les vies aussi, tout change, tout passe et Jean-Michel
n’aime pas ça.
La kermesse aura lieu dimanche. Organisée par le sou des écoles et l’amicale laïque, c'est
la fête de fin d'année scolaire. Des stands décorés de guirlandes multicolores et de branches de
sapin seront montés dans la cour du CEG.
L’excitation gagne chacun des élèves, ça sent bon les vacances. Le bal, animé par un
orchestre régional, se déroulera dans la salle voûtée du réfectoire.
Samedi, beaucoup de monde pour monter les stands. Jean-Michel donne la main avec
son frère et son père. Un camion rempli de branches de sapin est nécessaire pour transformer
la cour en un pittoresque parc d’attractions. La scène pour l’orchestre est montée et calée à la
perfection, quelqu’un a même apporté un niveau, les musiciens n’auront aucune excuse s’ils
font des fausses notes. Le sol à chape de ciment lissé reçoit des copeaux de paraffine, tout est
prêt pour réaliser de belles glissées des pieds.
Le grand jour arrive, les élèves ont du mal à reconnaître leur cour de récréation. Elle a
pris des allures de petite vogue. Une foule nombreuse a investi les lieux.
Jean-Michel regarde la trace qu’ont fait les pieds des élèves lors des tours de cour. Il
n’oublie pas que si aujourd’hui c’est la fête, il en est quelquefois bien autrement. Cette maudite
trace est bien là, imprimée dans le sol de la cour, la marque de la fête des élèves de Sansonnet,
celle qui use les souliers, celle qui fait les petites hontes devant les filles.
Avec plus d’adultes que d’enfants, des parents d’élèves, leurs amis et les amis de leurs
amis, la cour est bondée. La musique du bal s’entend jusqu’aux W.C au fond de la cour.
Il y a la pêche miraculeuse, des bibelots sont accrochés aux pinces à linge qui pendent
à l’extrémité de ficelles attachées aux cannes en noisetier. Les enfants se pressent pour cette
attraction qui a été montée devant la porte de la soute à charbon du collège, au pied du grand
mur sous l’église. Un rideau tendu devant la porte cache des trésors que l’on peut pêcher pour
une modique pièce de 1 franc. Ça mord à tous les coups et ça pique pour ceux qui accrochent
les babioles au bout des lignes. En effet, ce local sert de chenil pour les chiens de chasse du
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concierge du C.E.G. C’est infesté de puces qui se régalent d’avoir trouvé de nouvelles victimes à
deux pattes. Cloques et démangeaisons sont garanties derrière le rideau.
Une roue désigne les numéros gagnants à la loterie, plus loin ont lieu des courses de
lapins. A côté, il est fait appel à l’adresse, tirs aux boules de pétanque, shoots avec un ballon de
foot qu’il faut faire passer au travers d’un pneu. François va se régaler et épater pas mal de
monde avec son adresse. Au fond de la cour, tir de tomates sur cibles humaines. Celui qui tombe
le chapeau a gagné, les tomates sont bien mûres mais elles font un mal de chien lorsqu'elles
sont reçues en pleine poire. Heureusement que les cibles sont partiellement anesthésiées à
l’alcool.
Les lanceurs vont s’appliquer. Linlin, pas maladroit, gagnera une bouteille de mousseux
qu’il s’empressera de liquider sous le préau avec son pote Roland. Ils feront tous les deux le tour
des stands sans lésiner sur le porte-monnaie en honorant toutes les attractions.
Edouard est venu faire son tour à la fête en compagnie de madame qui ne s'est pas faite
prier pour le suivre car le couple possède désormais une Mercedes. Rosemonde est aux anges
car ils sont les seuls à en avoir une dans le village, la voiture est superbe dans sa livrée bleu nuit.
Elle est grande, elle est grosse et elle en jette un max. Ils se sont garés à une place bien en vue
comme cela tout le monde peut voir dans quoi roule la famille Valmont...
Jean-Michel va jeter un coup d'œil au bal, il y a du monde. Les miss de Saint-Nirols sont
toutes là. Il y en a pour tous les goûts et tous les âges. Les slows font éteindre la lumière si bien
qu’il est impossible de voir ce qui se passe sur la piste. Lorsqu'on rallume, un musicien demande
aux filles si c’était bon et aux garçons s'ils sont satisfaits du sérieux coup de main qu’il leur a
donné en jouant dans l'obscurité une musique de roucoule. Jean-Michel n’y comprend rien du
tout à ce qu’il baragouine dans son micro. Le type insiste en disant qu’il voit quelques beautés
qui devraient remettre de l’ordre dans leur coiffure avant que maman ne les gronde. Le speaker
annonce des morceaux qui vont plaire au troisième âge. Il recommande aux hommes de
s’assurer que les dentiers et les moumoutes sont bien ajustés, que les chaussettes sont bien
remontées, que les souliers sont bien lacés et de ne surtout pas oublier de resserrer d’un cran
les ceintures de pantalons afin d’éviter des catastrophes. Les dames ne sont pas oubliées, il leur
est conseillé de vérifier si elles ont les bretelles de leurs soutien-gorges solidement attachées
ainsi que leurs porte-jarretelles, il faut que tout cela soit en état de supporter quelques valses
endiablées au rythme de l'accordéon, de celles qui vont leur faire retrouver un instant le temps
de leurs vingt ans qui a pourtant filé depuis longtemps. Escudet démontre un beau talent de
valseur. Il fera tournoyer bien des filles dans ses bras, toute seule dans son coin, madame son
épouse finira par faire la gueule. Le préau a été transformé en buvette géante, les tables sont
pleines de monde. Sansonnet et madame discutent autour d'un verre avec des amis. Un type
manifestement ivre est appuyé au comptoir et des gosses l’observent. Il leur fait de l’œil et
demande de ne pas cafarder en portant l’index sur sa bouche. Son petit manège a été repéré,
il chaparde des rondelles de saucisson dans l'assiette posée à portée de ses mains et destinées
à confectionner les sandwichs. Il les avale comme des hosties en levant les yeux au ciel et ne ne
s’arrêtera que lorsqu’il recevra une tape sur les doigts par la serveuse qui a découvert son forfait.
Jean-Michel se faufile jusqu’au pied du podium pour observer les musiciens qui le
fascinent. Ils sont beaux dans leurs costumes bariolés. L'accordéoniste semble porter beaucoup
d’intérêt à une jolie fille assise sur les genoux de son amoureux. Elle ne quitte pas des yeux le
joueur de piano à bretelles. Jean-Michel a immédiatement remarqué le manège mais le gars n’a
rien vu, ce gros bêta fait sauter sa chérie sur ses genoux au rythme de la musique que distille le
séducteur perché sur les tréteaux.
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La fête passera trop vite, les derniers accords joués, l’orchestre remballe son matériel. Il
ne reste que quelques personnes sous le préau, des familles et quelques jeunes éméchés qui
avalent encore quelques canons. Jean-Michel aide à porter les instruments de musique jusqu’à
la camionnette du groupe. Il a déjà effectué plusieurs voyages lorsqu’il monte un tambour bien
protégé dans sa housse. Arrivé en haut de l'escalier de la cour il s'arrête net, pétrifié par ce qu'il
voit, l'accordéoniste qui s'intéressait beaucoup à la fille cet après-midi est en train de
l'embrasser sur la bouche. Elle s’est débarrassée de son encombrant fiancé qui est parti depuis
longtemps. Jean-Michel ne sait quoi faire, il attend un instant puis décide de redescendre de
quelques marches pour remonter en sifflotant. Lorsqu’il est en haut, miracle, ils sont séparés et
lui sourient en le soulageant de sa charge. Jean-Michel redescend les marches quatre à quatre.
A la fin du bal, une fille descend la Châtelaine pour regagner les H.L.M où elle réside.
Elle n’est pas très belle, grande brune aux cheveux courts lui donnant une allure de garçon.
Derrière elle, deux jeunes gars ont emprunté le même chemin. Ils l’aperçoivent, l’un d’eux ricane
en murmurant à son collègue:
- il paraît que c’est une gouine, elle aime que les filles, c’est une copine qui me l’a dit,
elle est en pension avec elle à Saint-Etienne !
Ils l’ont croisée plusieurs fois dans la cour et au bal, elle était toujours seule, souriante
mais seule.
Un jeune l’interpelle, elle s’arrête, se retourne, elle distingue mal les deux garçons car il
fait très sombre dans l'étroite ruelle, elle a seulement reconnu la voix :
- alors, on rentre toute seule, on n’a pas trouvé de galant ce soir pour se faire
raccompagner ?
- mais si, j’en ai même deux !
Elle leur prend la main et se place au milieu d’eux. Ils rient, un peu surpris par cette
réaction inattendue mais qui leur donne du courage et de l’audace. L’un d’eux se lance :
- il fait chaud ce soir, on va pas rentrer tout de suite, qu’en dis-tu ?
- c’est une bonne idée !
L’affaire prend une tournure qui n’est pas pour déplaire aux deux loustics. Ils arrivent au
bas de la rue pentue, longent les bâtiments des H.L.M et empruntent le chemin du foot. La fille
enlace la taille des garçons et se blottit entre eux pour ne pas avoir peur dans la nuit. C’est ce
qu’elle leur a dit. Les gars se lancent des clins d’œil par dessus ses épaules, la lune éclaire
généreusement le chemin qui les emmène dans un pré à l’herbe tendre avec, dans les oreilles,
le récurrent bourdonnement de la musique du bal. Des mains s’égarent, elle dit :
- mais que faites-vous ? Eh bien c’est du joli ça !
Les garçons se font plus entreprenants encore et le trio se retrouve vite couché dans le
pré jouxtant le terrain de foot. Cette nuit, c’est une partie bien particulière qui se jouera au
fauteuil.
Un grand changement dans la vie de la famille Pilet se produit le jour où ils quittent le
vieil appartement de la route de Firminy pour emménager dans les HLM flambants neufs.
jean-Michel aide ses parents pour préparer leur futur lieu de vie. Le grand nettoyage pour
effacer toute trace de chantier et l'installation de nouveaux meubles avant le déménagement
sont accomplis avec fébrilité. La famille Pilet entre dans le monde moderne avec des WC
intérieurs, une salle de bain et une salle à manger. Une machine à laver, un frigo et une
télévision font leur entrée dans le nouveau logement.
Jean-Michel se délecte de l'odeur de la cuisinière à feu continu et de la télé qui sentent
le neuf.
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Aux H.L.M, les effets du printemps sont bien visibles. L’air pur et frais entre par les fenêtres
laissées grandes ouvertes, les géraniums fleurissent les balcons, il fleure bon le café, les
transistors diffusent leur musique mêlée aux bruits assourdissants des aspirateurs en action
mais qui ne dérangent personne car ils sont synonyme de progrès et de modernité. Il faut que
cela s’entende, plus c’est fort et mieux c’est. Les lits sont à l’air, draps et couvertures pendent
aux fenêtres des chambres, c’est l’occasion de montrer dans quoi on dort, dans de belles
couleurs et dans de la qualité, du fin, du doux et du cher. Les descentes de lit ne passent pas
leur vie au pied des lits, elles sont exposées à l’occasion de leur mise à l’air. Qu’elles soient en
laine, en coton ou en acrylique et arborant des scènes galantes ou chasseresses, elles subiront
les caresses d’une brosse délicate ou les coups de boutoir de bras énergiques qui les secouent.
Ici la poussière est indésirable, elle est traquée jusque dans les moindres recoins avec tout
l’arsenal dont dispose la ménagère moderne. Ça époussette, ça balaye, ça aspire, ça frotte, ça
récure, ça lave et ça nettoie de partout. Les meubles chauffent à force d’être dépoussiérés,
surtout ceux de la salle à manger, comme chez « les gens du monde », oui, il y a une salle faite
exprès pour manger le pain que l'on n’a pas volé. Les H.L.M sont neufs, ils sont beaux et se
méritent, donc on ne sera pas à une goutte de sueur près pour montrer qu'ici ça sent le propre
parce que c’est propre, que ça brille aux fenêtres, sur le carrelage du sol de la cuisine et du
couloir, le plancher de la salle à manger, sur la plaque de la cuisinière ou du fourneau, sur l’évier,
le lavabo et la baignoire, oui, on a une salle de bains pour prendre des bains, comme Marilyn
Monroe. On a un WC intérieur avec une belle cuvette recouverte d’une lunette, finis les chiottes
à la turque, maintenant on est fiers de ses gogues.
Quelle révolution dans l’existence des gens qui viennent habiter aux H.L.M. Tout change
dans leur vie, du moins c’est ce qu’ils croient, et comme ils ne croient que ce qu’ils voient, ils
regardent avec insistance tout ce qui les pousse à croire que leur condition a changé. La petite
ampoule au dessus de l’ancienne table, celle qui diffusait une lumière douce et intimiste dans
le vieil appartement, a fait place au tube néon au dessus de la table en formica de la cuisine du
beau logement tout neuf. C’est la mode du néon dans les cuisines, de ceux qui crachent leur
lumière blanche en faisant mal aux yeux. Il faut que ça pète et que ça en jette. On n’hésite pas
à faire sortir le gosse pour aller voir si, de dehors, la cuisine est blanche. On attend son retour
avec impatience :
- alors, c’est comment, ça fait bien ?
- oh voui, c’est comme un magasin !
- vouaouh, ben alors !
Et la salle à manger, il faut en parler de la salle à manger, c’est un lustre qu'il lui faut, un
lustre riche en branches et en ampoules, plus il en a et mieux c’est. C’est donc à ceux qui en ont
le plus :
- vous en avez combien ?
- cinq lampes de 40 watts !
- seulement ? Nous on a dix lampes de 100 watts !
- oh putain mais ça fait combien de watts ? Vous vous chauffez avec alors ? Vous êtes
branchés en ligne directe sur le barrage de Grangent ? C’est du vingt cinq mille volts ?
Mais il faut un transformateur ! Ça fait pas trop de bruit et ça vous électrise pas tout
ça ? Vous pensez pas que c’est pas bien bon pour la santé la haute tension ? Et ça
fait pas bzz bzz bzz, au dessus de votre tête quand vous mangez votre soupe ?
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- ah mais non parce qu’on ne mange pas la soupe dans la salle à manger nous !
- ah bon ? Mais vous mangez où alors ?
- ben dans la cuisine pardi, la salle à manger c’est pour les repas quand on a du monde !
- ah bon ? Et quand vous avez du monde y a encore de la place sous votre lustre à
haute tension ?
- oh oui, mais faut pas croire, y en a qui ont plus de lampes que le nôtre !
- non !
- si !
- ah bon ? Pas possible !
- y en a qui en ont cinquante, cent et p't-être ben mille !
- merde alors !
Et que dire de la couleur, parce qu'il faut que cela se remarque de dehors. Le petit est
encore réquisitionné pour aller se rendre compte en comparant avec les voisins, des fois que
certains en auraient qui se voient mieux, alors on verra bien ce qu’on peut faire pour leur la
faire mettre en veilleuse. De dehors c’est effectivement les grandes illuminations de Versailles
et de l’avenue des Champs Elysées un soir de Noël. Rose, bleu, rouge, orange, jaune, violet, arc
en ciel, ça fait bien avec les rideaux qui ne sont pas en reste avec des couleurs qui n’existent nul
part ailleurs. Des couleurs de H.L.M, spécialement inventées pour aller avec des lustres à mille
branches, ceux sous lesquels on danse la valse à mille temps, tellement ça va vite et tellement
on y voit rien tellement qu’on est aveuglés !
Tôt le matin, des chahuts d’enfants résonnent dans les grands bâtiments, les premiers
vélos parcourent déjà les allées et la vorace tondeuse du concierge entreprend d’engloutir les
grosses touffes grasses du gazon qui pousse à foison au pieds des balcons fleuris.
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l’extrême, piquer un vieux chien pour abréger ses souffrances sous le regard plein de larmes de
ceux qui l’ont vu naître, grandir, jouer, vivre dans leur foyer, courir, chasser et, pour les clients
suivants, délivrer une chienne d’une portée déjà retenue et placée au complet dans des
maisons qui attendent avec impatience ces petites peluches pleines de vie !
Le curé se lève car il doit aller visiter des malades. Il lève une main de bénédiction et
s’autorise :
- bonne journée à vous mes frères, dans la joie et l’allégresse, et que Dieu vous garde !
Linlin s’est bouché les oreilles. En sortant le vieux curé croise deux types qu'il salue
chaleureusement. Les deux mecs n’ont rien à craindre car ils ont la bénédiction du censeur, pour
un peu ils mettraient de l’eau bénite dans l’anisette. Tabarin ne sert que la main d’un seul et ne
demande qu’à celui-ci ce qu’il veut boire. L’autre est déjà venu plusieurs fois ce matin. Maurice
connaît son homme et lui sert un blanc. Le gars proteste :
- je voulais un café !
- ah bon, je pensais que ce serait comme d’habitude !
Tabarin veut enlever le verre :
- non, laisse, je déconne !
- ah, c’est malin ça, je me disais aussi, parce que je les connais bien mes clients, je suis
un fin psychologue vous savez ! Quand un type vient chez moi plusieurs fois dans la
journée, je fais toujours comme si c’était la première fois que je le vois et je lui redis
bonjour lorsqu'il est en compagnie de quelqu’un qu’il est souhaitable de ne pas
informer de ses habitudes. C’est vrai que ça peut faire moche, par exemple vis à vis
d’un membre de sa famille qui ignore qu’il picole sec. Il m’arrive fréquemment de
faire de même lorsque Gauthier est dans le café, eh ouais, il a pas besoin de savoir
lesquels de ses employés sont portés sur la bouteille. Remarquez, il doit bien avoir
sa petite idée sur la question, parce qu’en voyant la trogne de certains, il se doute
bien que ce n’est pas en suçant de la glace qu’ils ont attrapé un tel tarin ! Ça me fait
toujours marrer lorsque Gauthier est là de leur demander ce qu’ils veulent boire et
qu'ils font semblant de réfléchir, puis après quelques secondes d'hésitation, me
répondent, « je prendrai bien un petit café moi, et puis non, j'en ai trop bu ce matin,
c’est pas bon pour la santé, t’as qu’à mettre un petit blanc, mais limé et avec
beaucoup d’eau s’il te plaît Maurice ! ». Je vois ses efforts pour jouer au mec
vachement poli qui veille sur sa petite santé alors qu’il est déjà venu deux ou trois
fois le matin et que c’est à peine s’il m’a dit bonjour en bougonnant pour s’écluser
cinq ou six grand blancs secs !
Tabarin s’approche du comptoir à tabacs pour servir un client :
- bijour missiou, si vous pli, ine pitite boîte di tabac à priser !
- voilà, merci, au revoir, bonne journée !
Roland se marre :
- si vous pli Mourice, ine pitite tourni si vous pli merci !
Mme Lucie :
- Roland, vous êtes méchant de vous moquer !
- moi méchant ? Allons donc, je les aime bien les bicots moi !
Mercier, occupé à faire quelques points au billard, sursaute en entendant cela :
- ce genre de moqueries et l’affreux nom que vous avez employé sont tout à fait
inadmissibles mon vieux, il y a là dessous des relents de racisme que je ne tolère pas !
- ouais bon c'est vrai que le mot que j'ai employé est insultant, pardon, c'était pour
déconner, mais je suis pas raciste du tout docteur, vous vous trompez. Je n’ai rien
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contre eux, j’ai même beaucoup de respect pour eux et bien moins pour nous qui
avons occupé leur pays. J’ai toujours été pour l’indépendance de l’Algérie depuis le
tout début de la guerre, je faisais seulement le con au sujet de son accent, mais c’est
pas méchant, je suis de leur côté, quand on voit comment on les emploie sur les
chantiers et tout le sale boulot qu’on leur fait faire. Vous me connaissez mal, j’ai
combattu les bôches parce qu’ils avaient rien à foutre chez nous, alors c’est pas pour
trouver normal qu’on soit allés emmerder les Algériens chez eux ! Vrai, faut me
croire !
- ah bon je préfère ça, je vous présente mes excuses mon ami, le racisme, je ne
supporte pas !
Mercier parle calmement tout en déposant avec application du bleu sur le procédé de sa
queue de billard avant de se coucher sur une bande avec une jambe à l’horizontale et un pied
en appui sur le plancher. Il va jouer un point délicat, tout le monde retient son souffle.
Roland n’attend pas que les boules aient fini leur course pour répliquer :
- le racisme, le racisme, tout de suite les grands mots, c’est quoi le racisme, je vous le
demande? Eh bien c’est tout simplement l’intolérance et la bêtise! Je suis pas surpris
que les crétins n’aiment pas les noirs, les rouges et les jaunes car l’autre jour au
magasin une mère de famille se plaignait que son fils avait été éconduit des HLM en
s’entendant dire, « t’es pas d’ici toi, les étrangers n’ont rien à faire ici, qu’est-ce que
tu viens tourner dans le quartier, retourne chez toi, ici c’est privé, allez ouste,
remonte au village et que je te revoie pas dans le secteur sinon gare à toi ! », par un
type qui habitait encore dans le centre du village il y a un mois de cela ! Non mais
vous vous rendez compte ? Quel connard ce mec ! Tout ça parce qu’il y avait du bruit
sous sa fenêtre ! Quel con, faut ben que les gosses s’amusent non ?
Mercier :
- cet enfant est étranger ? Enfin je veux dire d’origine étrangère ?
- pensez vous, il est bien Français, aussi Français que vous et moi ! D’abord c’est bien
simple, y a pas d’étrangers à Saint-Nirols ! C’est le fils de la mère Dupond ! Vous voyez
bien, plus blanc que lui y a pas, à part la neige !
- ah bon ? C’est vraiment une attitude stupide et de la méchanceté gratuite. Nos
semblables sont parfois cruels n’est-ce pas ?
- cruels, cruels, ils sont cons plutôt ouais ! Tenez, c’est comme à l’usine de Gauthier, il
a des ouvriers qui habitent dans les villages des alentours, eh ben j’ai entendu dire
par un père de famille qui avait demandé une place pour son fils et qu’on n'avait pas
pris, « c’est pas normal que des étrangers travaillent à Saint-Nirols alors que nous,
qui avons toujours habité ici, on n’ait pas la place en priorité ! ». C’est pas horrible
d’entendre ça ? C’est bien Français ce comportement, mais moi ça m’étonne pas,
avec ce que j’ai vu pendant la guerre, je sais de quoi ils sont capables. Tous des
couards, des lâches, faut voir comment y en a qui ont retourné leur veste à la fin de
la guerre, tous des héros, des résistants, mon œil ouais, pouah, laissez moi rire, des
millions de Pétainistes ouais ! Et ça va à la messe tous les dimanches, ben voyons
faut réserver sa place au paradis, des fois qu’y en aurait pas pour tout le monde !
Linlin applaudit Roland :
- bien parlé mon ami, mais ce ne sont pas les prières qui donnent l’éternité, ce sont
les sourires, la bonne humeur et la franchise. Le paradis, c’est sur terre qu’il faut le
chercher ou le faire parce qu’au ciel, il n’y a que des nuages !
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Fin juin c'est le début du tour de France. Les transistors retransmettent les exploits des
forçats de la route. Des clans se sont formés dans les usines. Il y a les Poulidoristes et les
partisans de maître Jacques. Tous suivent le duel que se livrent les cracks sur les routes de
France au goudron fondant. Chacun campe solidement sur ses positions, des paris sont lancés,
des photos sont découpées et placardées un peu partout dans les ateliers. Les Français suivent
le tour en révisant leur géographie, la France vit au rythme du tour et se déchire aux succès des
uns et aux malheurs des autres. La France gravit péniblement les cols avec les champions, donne
de la voix dans les contre la montre et frémit lors des arrivées au sprint. Les soirs, la terrasse du
Camerlot est le théâtre d’explications savantes, de révélations fracassantes et de mystérieuses
prédictions :
- vous allez voir ce que vous allez voir, il est pas battu, attendez les Pyrénées, l’autre
tiendra pas ! Qu’est-ce que vous croyez, qu’est-ce que vous pariez ?
Comme toutes les années, Escudet s’est mis au diapason et porte une casquette de cycliste
pendant toute la durée de l’épreuve. Dans son garage il suit au transistor les étapes et, le soir,
vient au café se joindre à la bande de passionnés pour commenter le déroulement du feuilleton
estival. Lui, c’est un farouche admirateur d’Anquetil, il n’en a que pour lui, c’est à croire qu’il est
seul sur la grande boucle. On le chambre bien sûr le père Escudet, on lui en fait voir de toutes
les couleurs car dans une région de rudes travailleurs et d’ouvriers qui savent ce que trimer veut
dire pour gagner leur croûte, on n’aime pas trop ce malin d’Anquetil qui rafle toutes les victoires
d’une manière un peu trop facile. Il sera dit que Poupou mériterait bien la gagne du tour, que
c’est un vaillant Poulidor, un frère d’infortune, un galérien à ce qu’il paraît :
- faut pas pousser les copains, il pleurerait Poupou s’il voyait nos fiches de paye, il est
pas à plaindre et il échangerait pas sa place contre la nôtre !
Dira un gars plus réaliste.
Escudet se marre :
- c’est qui Poupou ? Un tendre que mon Jacquot va bouffer tout cru, je vous le dis moi !
- oh mais tu nous saoules avec ton Anquetil, à t’entendre on dirait que vous êtes
copains !
- ah mais je voudrais bien être son pote à Anquetil moi, c’est sûr, je peux même vous
dire qu’y a des fois où je me dis qu’un de ces jours ça se pourrait bien qu’y s’arrête à
ma station ! Ça me fera drôle mais ça me fera rudement plaisir les gars !
- ah bon, Anquetil à ta station ? Et pourquoi il viendrait chez toi ? Tu déparles mon
pauvre Marcel, t’as dû ramasser un coup de gandot sur la cafetière avec ce soleil !
- mais pour prendre de l’essence pardi, comme tout le monde, y a pas de raison, on
sait jamais !
Tout le monde se moque du pauvre Escudet. Il est furax :
- marrez vous bandes de cons, en attendant si un jour il s’arrête, je lui ferai signer un
orthographe et ça vous en bouchera un coin les mecs !
Sansonnet sursaute :
- on ne dit pas orthographe, mais autographe, du grec autographos, composé de
autos, soi-même et de graphein, écrire !
- ouais bon ça va, on sait que vous êtes savant monsieur l’instituteur mais en
attendant, si un jour je l’ai ce machin truc d’auto quoi déjà ? Ça vous coupera la
chique à tous et on verra bien qui c’est qui se marrera alors !
Roland n’avait encore rien dit :
- tu peux toujours l’attendre ton Anquetil, t’es pas prêt de le voir à ta pompe !
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- on sait jamais, des fois qu’il passe dans la région et qu’il ait besoin d’essence !
- mais il a pas besoin d’essence Anquetil puisqu'il roule en vélo !
Les rires explosent dans le bistro du brave Maurice.
Le dernier jeudi du printemps est superbe. Jean-Michel profite du beau temps pour
entreprendre, en vélo, le tour du boulevard comme le font les coureurs lors de la course cycliste
de la vogue. Arrivé devant la grille de la propriété de Damas, un petit coup de klaxon retentit
pour le prévenir qu'une auto arrive. Jean-Michel se serre bien à droite et se fait dépasser par
la belle Opel bleue. A l’arrière, sur la banquette, la jolie petite fille blonde.
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Eté
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Un bel été commence, de ceux qui chauffent fort et sèchent les feuilles des arbres et les
herbes des talus. La campagne suffoque dans la fournaise, les rues, les tuiles et les pierres sont
brûlantes. Les après-midi, les enfants fuient l’enfer en allant se baigner dans les fraîches rivières
environnantes. Pas d’air, le cri des hirondelles est encore plus strident dans le bleu du ciel livré
aux terribles rayons de l’astre de feu. Par les fenêtres grandes ouvertes, trous noirs béants
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barrés de géraniums triomphants sur les façades bouillantes, s’échappent des signes de vies
venus du plus profond des appartements, là où subsiste encore, grâce aux murs épais, une
agréable fraîcheur. Les transistors jouent les plus beaux tubes de l’été, Saint-Nirols a des
fenêtres musicales.
L'été, c'est la saison des airelles cueillies à la main ou au peigne. Des enfants du village
parcourent les bois des alentours à la recherche des petites billes violettes. Ils en mangent
beaucoup ce qui leur fait les lèvres et la langue bleues mais ils doivent remplir la biche à lait
pour ramener à la maison de quoi faire de la bonne confiture, celle qui sera un régal étalée sur
des tartines de pain.
Ce dimanche matin, ça sent rudement bon chez les Pilet. Un rôti cuit dans la marmite
et une tarte sue dans le four. Le poste est de la fête, il diffuse des airs d’accordéon. La mère de
Jean-Michel prépare le repas, elle est aux cents coups car il y aura une pleine maison de tatas,
de tontons, de cousines et de cousins.
Son frère et lui doivent se faire tout petits car il ne faut pas rester dans les jambes de
leur mère. Comme Jean-Michel n’est pas grand, sa mère l’a perdu, c’est pour cela qu’elle crie
afin qu’il aille chercher le pain. Il est pourtant à ses côtés mais elle ne l’a pas vu. Il doit se
manifester :
- coucou, c’est moi, ton fils !
Elle râle :
- pousse-toi de là, tu vois pas que tu m’embarrasses ?
Voilà, c’est comme ça, même un petit bout de chou qui se fait tout petit embarrasse
toujours une maman qui prépare un dîner. Elle trouvera un millième de seconde à lui accorder
pour lui donner l’argent du pain et le charger d’une tonne de recommandations. Elle est pressée,
Jean-Michel aussi. Il sort en courant.
Le repas familial se déroulera normalement.
Lundi après-midi la place est investie par les pétanqueurs. Les joueurs, assis à l’ombre
des platanes, attendent l’ultime instant pour aller se placer dans le rond tracé sur le sable
brûlant. Le bruit des presses et meuleuses qui cognent et rognent le métal en cette journée
d’horrible canicule fait ressentir une grande compassion envers tous les pauvres ouvriers
prisonniers dans les usines et ateliers du village.
Après le souper, les gens traînent, il fait trop chaud, pas question d’aller au lit. Des
chaises sont sorties sur les trottoirs, on se rassemble pour faire la causette entre voisins, ça
papote et ça rigole en espérant une fraîcheur qui ne viendra pas. Les enfants jouent, les enfants
crient, les rues vivent. Lorsqu’il se fait bien tard, il faut se décider à rentrer pour dormir avec la
fenêtre ouverte, sous le drap seulement, afin de se protéger des moustiques voraces. Ayant
enfin trouvé le sommeil dans la fraîcheur du petit matin, le réveil sonne pour commander d’aller
s’enfermer dans cette satanée boîte. Putain que c’est dur de gagner sa croûte, encore quelques
secondes de répit mais il faut se lever car les épouses jouent du coude et ronchonnent:
- allez debout, ça a sonné ! T’as pas entendu ?
Bien sûr qu’il a entendu, allez, un peu de courage. Un petit café vite avalé sur le pouce,
un coup de flotte fraîche sur le nez et, « c’est reparti mon kiki, au boulot, le devoir t’appelle, le
patron doit encore pioncer, on ne le verra pas avant neuf heures !». L'ouvrier sourit en roulant
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sa portion dans un journal car le titre lui saute aux yeux, «Jacques rit, Poupou pleure». Il aura
de la lecture pendant la pause.
Un dimanche, les parents de Jean-Michel sont invités pour déjeuner chez des amis. Tout
excités à l’idée de ce repas, son frère et lui sont prêts de bonne heure. Ils ont rendez vous avec
les trois garçons des gens chez qui ils vont aller manger et qui vont leur faire visiter le camp que
leur bande a construit aux trois croix. La mère est très inquiète de lâcher sa progéniture si tôt
dans la nature dans leurs habits du dimanche.
Les recommandations et les menaces pleuvent sur eux avant qu’ils ne sortent:
- n’allez pas vous salir sinon gare à vous, n’allez pas vous déchirer sinon ça va barder,
n’allez pas faire de sottises sinon vous allez le regretter, ne faites pas ci, ne faites pas
ça, faites attention...!
C’est fou tout ce qui est interdit aux enfants, pourtant c’est ce qui peut arriver facilement
lorsqu’ils sont livrés à eux même et lorsqu'ils ils jouent entre copains, cousins, garnements,
galapiats amis ou ennemis. Bref, le mot d’ordre d’une mère prévenante c’est :
- attention !
- ouais ouais, oui oui, promis juré !
Ce matin c’est une mission très secrète car leurs copains les emmènent au camp où Jean-
Marc et Jean-Michel n’ont pas le droit de mettre les pieds. En effet c’est le camp de la bande du
haut, la plus redoutée de Saint-Nirols. Dans tous les villages il y a des bandes, celle des gars d’en
haut, donc forcément celle des gars d’en bas, celle du centre ou celles du tour, c’est vachement
compliqué tout ça. Jean-Michel et son frère Jean-Marc ne font pas partie de cette bande mais,
puisqu'ils sont autorisés à visiter le camp par certains de ses membres, cela leur donne le droit
d'y aller. Les chefs ne seront pas là car les chefs de camps dorment à poings fermés les
dimanches matins. Les chef sont ceux qui n’auraient pas voulu qu’ils visitent mais les petits
soldats étant en permission et le camp ne fonctionnant pas, Jean-Michel et son frère peuvent
satisfaire leur curiosité .
D'ordinaire on se lève tard le dimanche et on fait la grande toilette, celle qui est faite exprès
pour que l’on ne puisse plus rien faire après. A douze ans, âge de la communion solennelle, il
faut, comme tout bon chrétien, aller à la messe puis acheter le journal et le pain sous la menace
des parents qui ont un œil sur la pendule, histoire d’ôter l’envie de traîner en chemin.
Heureusement qu’il y a les jeudis et les soirs après l’étude. L’été fait exprès de faire les
jours très longs pour que les enfants puissent bien profiter des camps après l’école.
Le chemin de la carrière est vite escaladé avec les trois copains en tête, Jean-Michel et son
frère ferment la marche. Quelques pierres sont jetées dans le trou pour le plaisir d’entendre
l’écho du choc tout en bas et de se faire un petit frisson au creux du ventre. A l’entrée de la
clairière il y a une petite butte ceinturée de quelques pins aux troncs tortueux. Le plus grand
annonce :
- c’est notre camp, il est bien protégé, il y a des ronces tout autour et l’entrée se fait
par un passage entre deux grosses pierres. D’habitude il y a des sentinelles avec des
arcs, des lances et des frondes !
Jean-Michel est bigrement impressionné, il s’avance en suivant son frère. Les voilà au
centre du camp, le sol est nu, aucune herbe. Un des gamins précise:
- c’est tout propre, c’est normal !
Il jette un coup d’œil circulaire, histoire de s’assurer que tout est en ordre puis, en
montrant du doigt :
- là, c’est le poteau de tortures !
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Tout le monde a pris place autour de la table. La mère Pilet a passé l’inspection et est
rassurée, aucune tâche, aucun accroc aux vêtements. Comme il n’est plus nécessaire de faire
des menaces et des recommandations, elle se contentera de dire :
- heureusement que vous n'avez pas fait de sottises, sinon !
La mère des copains prendra leur défense :
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- oh mais ils sont sages, ils sont grands maintenant. C'est comme les nôtres, il faut
avoir un œil dessus, comme tous les gosses, mais il faut bien que jeunesse se passe,
et puis il n’y a pas d’anges sur terre !
- ils ne sont sages que lorsqu’ils ils dorment !
Jean-Marc plonge ses doigts dans les cacahuètes et les petits gâteaux d’apéritif, ce qui
déclenche les foudres de sa mère :
- oh mais il nous fait honte ce gosse !
Et la compréhension de la dame :
- mais laissez faire, s’il aime !
Quand les parents en ont terminé avec l’apéro, Jean-Michel a très faim. Les garçons
manifestent leur impatience, les ventres gargouillent.
L’entrée est posée sur la table, Jean-Michel fait la moue. Il s’agit de saucisson brioché,
pourtant c’est bon le saucisson brioché mais, lorsqu’on revient d’un camp où on a vu des vipères,
des vivantes et des mortes, des percées et des calcinées, il est normal de penser à ça en voyant
le morceau de saucisson cuit dans la brioche. La chair rose fait penser à des vipères. Jean-Michel
voit des vipères de partout maintenant, des vipères en saucisson brioché, des vipères coupées
en rondelles. Son frère et ses potes n’y pensent pas, ils dévorent et en redemandent.
Le lundi est caniculaire, Linlin se désaltère au Camerlot. Il boit tout en justifiant sa soif
par la chaleur. Personne n’est dupe, lui non plus. Il rétablit vite une vérité :
- Maurice, je serais malhonnête de faire croire cela, tu sais bien que je bois qu’il fasse
chaud ou qu’il fasse froid !
En réponse, il n’aura droit qu’à un petit sourire du patron qui essuie des verres derrière
son comptoir.
Mercier n’écoute pas car il est trop occupé par l’allumage de sa cibiche fichée au bout de
son fume cigarettes. L'allumette est basse, très basse, Mercier a fait des progrès, il est bon pour
la médaille d’or.
Le café est envahit par les mouches qui ont trouvé refuge dans la relative fraîcheur des
lieux. Attirées par l'odeur de ses chevaux, elles tournent autour de Linlin. Il ne cesse de battre
l’air pour les faire partir. Ses gestes font sourire les occupants de la grande table, il aura cette
explication :
- c’est curieux, les mouches reconnaissent l’artiste, elles sont cultivées ces petites
bestioles, je suis le seul qu’elles trouvent intéressant ! Désolé messieurs mais cette
notoriété est gênante pour moi, ma modestie en souffre un peu !
Le docteur Damas :
- c’est plutôt ton odeur qui les attire et non ton talent !
La salle rit, Linlin lève son verre à l’adresse de Charles avant de le porter à ses lèvres.
Le temps passe, la journée aussi. La nuit est tombée et les époux Tabarin mangent à la
petite table proche du comptoir. Linlin n’est pas rentré chez lui, il continue de picoler en silence.
Il sait se tenir, il sait boire, il garde la tête froide, il boit des seaux et cela en étonne plus d’un.
Ces prouesses de l’inutile et cette capacité à se détruire avec des records imbéciles désolent
Lucie qui dira :
- il se fait du mal à boire comme ça, cela me fait de la peine !
- oui bien sûr, il ne s’arrange pas, il se brûle le corps mais pas la tête, vraiment ça
m’épate ! Je sais pas comment il fait !
Rajoutera Maurice.
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Linlin se lève et, en titubant, sort sur la terrasse du Camelot. Il observe le ciel étoilé et dit
à la cantonade :
- vous avez vu ? Prenez le temps de regarder là haut, c’est là que se trouve la vérité !
On est peu de choses alors pourquoi faut-il qu'on se déchire pour écrire notre
petite histoire ! L'orgueil est la bêtise humaine absolue ! Regardez là haut nom de
Dieu, c'est la démonstration de notre petitesse ! Comme c'est beau, mystérieux,
grandiose ! Bon je rentre Maurice, bonne nuit Lucie, vivement demain matin, le
le chant du coq lavera toutes les cochonneries de la veille et de la nuit. Il fera un
jour nouveau, tout neuf, tout beau, tout propre que l'on s'empressera de salir à
nouveau! Allez, salut la compagnie !
Les vacances et le beau temps font lever Jean-Michel et son frère de bonne heure. La
mère Pilet râle :
- vous pouvez pas rester couchés un moment de plus ? C’est les vacances, vous avez
bien le temps, quand c’est l’école il n’y a pas moyen de vous tirer du lit et là c’est le
contraire, c'est vrai ça !
Jean-Marc a rendez vous avec ses copains pour fabriquer une cabane. Son frère est
indésirable car il est trop petit. Les cabanes c'est du sérieux, ce sont des chantiers pour les
grands. Jean-Michel s’en moque car il n’aime pas les copains de son frère, il les trouve cons. De
bonne heure, Jean-Michel parcourt en vélo les rues de Saint-Nirols. L’air est frais, c’est agréable,
il décide d’aller faire un tour à l’atelier pour voir son père. La côte étant trop difficile, il pousse
son vélo en pensant qu’à la descente, tout à l’heure, cela ira mieux, trop même, il ne faudra pas
se laisser gagner par la vitesse, car si les freins cassent... ouais et ben c’est décidé, il redescendra
à pieds, c’est plus sûr.
Jean-Michel appuie son vélo contre le mur de l'atelier et entre. Son père est tout étonné :
- tu es déjà debout et par les rues de si bonne heure ?
- oui, je me promène, je suis venu en vélo !
Jean-Michel salue le collègue de travail de son père et caresse Mirka. Il actionne la pédale
de la perceuse à colonne. Le bruit des limes sur les pièces serrées dans les étaux lui donne la
chair de poule. Il observe son père qui, le dos courbé, les manches retroussées, lime en tirant
légèrement la langue. Cela le fascine de voir le métal arraché avec tant d’application. Son père
peut réaliser des ajustements de pièces avec une très grande précision. Jean-Michel ne
comprend pas comment il fait et ne peut que s’extasier. Son père passe sa vie devant son étau,
c’est pour nourrir la famille qu’il le fait, c’est ce que sa mère a toujours dit. Il allume une mèche
pour faire du noir de fumée sur une pièce à ajuster afin de vérifier si elle plaque bien sur une
autre. Jean-Michel s’approche. Son père lui montre et explique :
- tu vois cette trace, il faut que j’en enlève un peu ici !
Il donne deux ou trois petits coups de lime légers comme des caresses et revérifie au noir
de fumée puis annonce, satisfait :
- voilà, c’est parfait !
Jean-Michel est admiratif devant une telle adresse, il jette un coup d’œil au monsieur qui
se tient devant l’autre étau de l’atelier. L’homme ne semble pas s’extasier de l’exploit réalisé par
son père. A midi Jean-Michel lui en fera la remarque et aura l’explication suivante :
- c’est normal parce qu'il fait la même chose que moi !
Cette réponse n’est pas satisfaisante pour Jean-Michel car son père est un fortiche à l'étau.
Il lui a vu faire des pièces que personne ne peut réaliser mieux que lui. Aussi bien, peut-être,
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mais mieux certainement pas. L’avenir lui donnera raison car son papa gagnera la médaille d’or
au concours des meilleurs ouvriers de France. C’est quelque chose car la France c’est grand, des
ouvriers il y en a un paquet, être le meilleur est bien la preuve qu'il est bon n’est-ce pas ?
Jean-Michel se souviendra de tout cela le jour où son père recevra sa médaille à Saint-
Etienne des mains d’un ministre. Un ministre n'étant pas le dernier des couillons sait
parfaitement à qui il distribue des médailles. Quand il en donne une c’est que celui qui la reçoit
l’a bien méritée. Une médaille, c’est comme une correction, tu ne la reçois que si tu la mérites.
La différence c’est qu’une correction tu ne t’en vantes pas alors que la médaille tu la fais voir à
tout le monde.
Ce jour là, Jean-Michel reverra son père courbé sur l’étau en train de réaliser des
ajustements parfaits en tirant un petit peu la langue. Son imagination vagabonde le fera sourire
en songeant qu’il était peut-être en train de faire la langue à ce ministre de tout et de rien, de
ce dont il parle beaucoup mais qu’il ne connaît pas. Du vent, des boniments, des blablas pour
se faire mousser sur le dos de ceux qui bossent...
Jean-Michel aura aussi une pensée pour Mirka qui n’est plus de ce monde depuis belle
lurette. Il ne l’oubliera jamais cette petite chienne de chasse en l’imaginant en train de dormir
dans l’atelier de son père. Elle dormait, indifférente à tous les exploits qui se déroulaient à
quelques pas de sa place au coin du poêle. Elle était blasée des prouesses que son armurier de
maître réalisait tous les jours depuis des années. Pour elle c’était devenu aussi normal que les
caresses qu’elle recevait.
L’après-midi, les cloches pleurent à Saint-Nirols. C’est l’enterrement de la Julie, celle qui
n’a pas eu de chance et de bonheur dans la vie. Deux personnes seulement suivent son cercueil
pour l’accompagner dans sa dernière promenade jusqu’au cimetière. Deux voisines qui n’ont
pas pu faire autrement vu qu’elles étaient ses plus proches voisines et que cela aurait fait vilain
de ne pas y aller.
Julie, très tôt orpheline d’un père alcoolique, a dû travailler à l’usine de rubans pour
subvenir aux besoins d’une mère qui avait une petite santé. Julie n’était pas jolie et était la risée
des garçons du village. A la sortie de la messe, sur la place, à l’usine et dans les bals populaires,
elle a trop souvent entendu :
- t’as une tronche à faire rater une couvée de singes !
Elle restera souvent seule dans son coin, triste et malheureuse. Sauf un soir où, de retours
d’un bal, des garçons l’ont suivie, l’ont flattée, l’ont emmenée dans un bois et l’ont forcée. Elle
fut engrossée par cette unique rencontre avec « l’amour », et neuf mois plus tard elle accoucha
d’un garçon. Ce fils est devenu une vraie teigne qui, pour la punir de sa faute, de sa pauvreté et
d’être sa mère, lui a rendu la vie impossible. Julie a dû élever un fils tyran, un fils alcoolique. Il
paraît qu’il la battait, les commères en ont fait des tonnes, «non, pas possible, oh mon Dieu
comme c’est triste !». Voilà le bon Dieu qui rapplique, qu’est-ce qu’il vient faire ici celui là, on
ne l’a pas sonné? Au fait, Dieu n’aurait-il pas dû s’en occuper de la pauvre Julie ? Oh mais c’est
qu’il n’a pas que cela à faire, il n’aurait pas fini s’il devait se mêler de toutes ces petites choses
sans importance ! Ah bon, pourtant on serait en droit de croire que... mais c'est pas grave, c’est
vrai que ce n’est pas grand-chose une Julie, ça compte pour du beurre une Julie qui n’est pas
belle, pas riche et pas bien finaude !
Les fleurs étaient l'une des rares sources de bonheur et de satisfactions dans la vie de
Julie. Elle avait aussi une passion pour les oiseaux. Elle aurait dû s'en méfier depuis le soir où
elle en avait rencontré de pas très beaux au retour d’un bal.
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Julie aimait les fleurs et les oiseaux, les hirondelles dans le bleu du ciel et le merle
chanteur. Elle pouvait reconnaître les oiseaux à leurs chants, c'était son petit bout de paradis.
Julie cultivait de belles fleurs en pots sur le rebord de sa fenêtre. Elle pouvait rester
longtemps à les regarder en se disant qu’elles étaient siennes, que c’était elle qui avait réussi
cette merveille et que ses fleurs étaient jolies. Julie aurait bien aimé être un peu plus belle, juste
assez pour ne pas s’entendre dire combien elle était laide, juste assez pour qu’on ne la remarque
pas. Elle priait en espérant, mais chaque matin sa glace lui montrait que le miracle n’avait pas
eu lieu.
Il fait très beau pour son enterrement, le ciel est bleu, des fleurs ont poussé tout exprès
sur le talus et dans le fossé tout le long de la route qui mène au cimetière. Un merle et un
rossignol se sont unis pour un duo magique sur le passage du corbillard et fait couler quelques
larmes à ses deux voisines. Son fils, la teigne, n’est pas venu pour accompagner sa mère. Le
chemin n’était pourtant pas si long et le trou pas si profond. Un petit trou de rien du tout, juste
assez grand pour y mettre un tout petit bout de femme pas belle du tout, qui n’avait jamais fait
de bruit, qui ne s’était jamais plainte, qui n’avait jamais nui à autrui et qui s’en allait
discrètement. Un peu de terre pour recouvrir celle que personne n’avait regardé autrement que
pour se moquer, un peu de terre pour faire taire celle qui n’avait pourtant jamais rien dit. Où
est sa tombe? Quelle tombe ? Qui va mettre des fleurs sur celle qui les aimait tant ? Il paraît
qu’un petit moineau est venu déposer de petites graines sur sa tombe et que chaque printemps
un miracle se produit, des fleurs venues de nulle part éclosent rien que pour celle qui n’était
pas belle. Des fleurs se font très belles pour celle qui les aimait tant. Promeneurs, si vous passez
devant le cimetière de Saint-Nirols vous entendrez le merle et le rossignol qui chantent pour
Julie.
Vers les dix sept heures, sous une chaleur torride, Linlin rentre de sa randonnée à cheval.
Après avoir pansé sa monture, il la met au pré. Les dogues, fatigués par la ballade, vont se
coucher sous le hangar et ne réagissent pas à l’arrivée de la jeep de Charles. Linlin est dans sa
cuisine, la porte est grande ouverte, Charles s’annonce :
- salut Alain, je peux entrer ?
- quelle question, installe toi, je suis vanné, quelle chaleur !
Linlin est torse nu devant l'évier de pierre, offrant à Charles la vue de son dos musclé
portant la trace des trois blessures. Il ouvre le robinet et vérifie de la main la température du
filet d'eau. La jugeant assez fraîche, il saisit un broc émaillé posé sur une étagère et le place
sous le robinet. Il se retourne et dit :
- il appartenait aux parents de mon père, il n'est pas d’aujourd’hui !
Linlin se penche au dessus de l'évier et vide tout le contenu du broc sur sa nuque. La
fraîcheur de l’eau le fait souffler très fort, il se redresse, ramène ses cheveux à l’arrière et enfouit
sa tête dans une serviette éponge. Il se frictionne énergiquement, jette la serviette sur ses
épaules puis se peigne avec les doigts en se regardant dans la glace fendue accrochée de travers
à l’espagnolette de la fenêtre. Linlin fait quelques grimaces comme pour voir si tout fonctionne
bien, il tire la langue, compte ses dents, bouge sa mâchoire de gauche à droite et d’avant en
arrière, plisse les yeux puis les ouvre en grand, des rides se font et disparaissent sur son front.
Cette petite gymnastique amuse Charles. Linlin a l’air déçu :
- faudrait que je change cette saloperie de glace! Je l’avais gagnée dans une vogue,
ça fait une paye, j'étais aux beaux-arts à cette époque ! Elle est vieille et fendue,
pas étonnant que j'ai cette gueule, les glaces s'abîment en vieillissant, je ne suis
plus aussi beau qu’il y a vingt ans quand elle était neuve !
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Charles sourit, Linlin s’approche de la grande table en chêne où son beau frère a pris place
et lui propose un canon. Il ouvre le vieux buffet pour en extirper un litre et deux verres qu’il
dépose sur la table puis il sort une bouteille d’eau minérale du frigo. Il ne peut servir qu’un demi
verre de rouge à Charles qui lève le goulot de la bouteille, mais il s’en met un plein pour lui. Les
deux hommes trinquent, Charles sirote lentement deux ou trois petites gorgées alors que Linlin
vide son verre cul sec et le remplit à nouveau à ras bord en disant :
- p'tain que j’avais soif, ça fait du bien !
Damas dit rien et observe son beau frère. Linlin décapsule la bouteille d’eau minérale,
Charles pense que c’est pour lui et s'apprête à dire qu’il ne fallait pas, mais il voit Linlin porter
son verre plein à sa bouche, y faire un petit trou puis, tout en buvant, se verser de l’eau en
maintenant le goulot appuyé sur le bord du verre. Le spectacle arrache un sourire à Charles qui
remarque que plus Linlin boit et plus le contenu du verre s’éclaircit. Cela passe du rouge sombre
au rouge vif puis au rose pâle pour finir par être complètement limpide à cause du rajout
permanent d’eau. Linlin descendra la moitié de la bouteille avant de s’arrêter, de s’essuyer les
lèvres et de roter. Damas s’est amusé de cette scène comme un gosse :
- eh bien mon ami quelle descente, c’est bien la première fois depuis que je te connais
que je te vois boire de l’eau! Tu devrais sérieusement songer à fermer le robinet
avant qu’il ne soit trop tard ! Tu es costaud, c’est ce qui t’a permis de tenir aussi
longtemps à ce régime, mais tu sais, rares sont ceux qui ne payent pas l’addition un
jour ou l’autre à ce jeu là ! C'est le médecin qui parle, mais tu fais ce que tu veux, tu
n’es plus un gamin alors ce que je t’en dis !
- t’as raison Charles, je sais bien qu'avec cette saloperie d’alcool on n’a jamais le
dernier mot ! Si tu savais le nombre de gars que j’ai vu se détruire avec ça! C’est les
jours comme aujourd’hui que j’ai le plus envie d’en finir avec le boubou ! Le soleil
qu’il y avait ce matin m’a dissuadé de mettre le nez dans la vinasse, mais ce n’est pas
facile car le poison est là !
Linlin se met le doigt sur la tempe, enjambe le banc et s’assoit, il était resté debout
pendant qu'il parlait et paraissait très grand à Charles qui le voyait d’en bas. Charles, petit et
rondouillard, est tassé dans le profond coussin d’un fauteuil en rotin. Ils se font face. Linlin sourit
en savourant l’agréable fraîcheur qui règne dans sa cuisine. Quelques secondes s’écoulent ainsi
dans un silence seulement rythmé par la bonne vieille et vaillante horloge qui égrène le temps
comme elle le fait depuis si longtemps. Linlin ignore d'où vient cette pendule, elle a peut-être
connu Napoléon, le Bonaparte en personne, celui qui était pas bien haut sur pattes mais qui
s’est fait porter par son cheval jusqu’en Russie. Il en a fait du chemin ce petit bonhomme mais
il aurait mieux fait de rester en Corse pour se consacrer à la cueillette des olives. La Corse serait
probablement indépendante et sans histoires aujourd’hui. Au lieu de se morfondre et de mourir
captif sur l’île de Sainte Hélène il aurait coulé des jours heureux et aurait fini en beauté sur son
île du même nom. Il se trouvait trop à l’étroit dans son appartement à Ajaccio et il a vu trop
grand, voilà où cela mène d’avoir la folie des grandeurs. S’il était resté peinard tranquille chez
lui, il se serait épargné le bon coup de froid qu’il a attrapé chez les cosaques. Il n’a pas eu
beaucoup d’égards envers ceux qui le suivaient à pieds. Les pauvres gars avaient de quoi être
grognards car on le serait à moins. Linlin jette un coup d’œil à cette imperturbable pendule
impériale. Elle est capable de compter les mauvais moments comme les bons, les joies comme
les peines. Elle a vu des regards implorants qui lui demandaient de ralentir mais elle n'aime pas
que l’on s’adresse à elle uniquement pour ne pas voir arriver trop vite ce que l'on redoute, la
vieillesse et la mort alors que lorsque tout va bien personne ne la regarde et personne ne voit
comme elle fait bien sa besogne. Les jours de fête, elle ne supporte pas que l’on dise qu'elle est
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allée trop vite alors qu'elle n’a rien à se reprocher car elle fait toujours son travail correctement.
Elle en a entendu des, «oh déjà? Comme le temps passe vite! On ne s’est pas rendus compte
de l’heure!» et que dire de toutes celles et ceux qui ne lui font pas confiance et qui contrôlent
si elle donne bien la bonne heure en comparant avec leurs montres, ces petites choses
précieuses et prétentieuses qui font les fières parce qu’elles ont le ventre plat et un bracelet du
meilleur cuir. La pendule n’a pas honte de son cuivre et de son laiton devant des montres qui
font du tape à l'œil en exhibant leur plaqué or. On verra bien si dans vingt, trente, quarante ou
soixante ans leurs aiguilles sauront toujours ce qu’elles tournent, alors qu'elle, enfermée dans
sa boite vermoulue et ventrue, se rira toujours du temps qui ne l’aura même pas fatiguée. Elle
sera toujours là, à l’heure juste mais à quelques secondes près. On lui pardonne volontiers car
elle a enduré un paquet d'hivers qui lui ont fait froid dans les engrenages et autant d'étés qui
l'ont fait suer dans sa caisse . La toquante n'est pas toquée malgré les guerres et drames qu'elle
a vécus. On l’oublie mais elle ne nous oublie pas. Certains lui ont coupé le sifflet avec la manie
qu’elle avait de sonner tous les quarts d’heures, les demi-heures et les heures. Midi ça allait
encore, même si on ne s’entendait plus parler, mais minuit c'était autre chose, pourquoi
réveiller tout le monde pour dire qu’il est seulement minuit et que l'on peut encore dormir. Le
matin elle prend un malin plaisir à vous sortir du lit quand vous vous y trouvez si bien. Ça sonne
de partout dans le village et comme si cela ne suffisait pas il faut que les cloches du curé s’y
mettent aussi. La nuit, la pendule du bon Dieu nous réveille sans cesse, certainement pour se
venger que l'on puisse dormir pendant qu’elle bosse. On les oublie mais elles s’occupent de
nous. En expertes comptables qu’elles sont, elles savent exactement ce qu’il en est de notre
capital vie. La pendule a souffert à l’unisson avec les gens avec qui elle a partagé les guerres, les
maladies, les absences et les longues attentes. Combien de vieilles, de vieux mais aussi de gens
dans la force de l’âge et même d’enfants quelquefois a-t-elle accompagnés la dernière année,
la dernière nuit, la dernière journée, la dernière heure, la dernière minute et la dernière
seconde ? Elle ne s’est pas arrêtée et a continué à traquer et aller chercher les autres. Elle nous
aura tous, on ne l’aime pas mais elle nous le rendra bien lorsque ce sera le moment, elle ne fera
même pas cadeau de l’ultime seconde. Elle nous a à l’œil, imperturbable, elle compte. On peut
la prier, l’implorer, rien n’y fait, « oh temps, suspends ton vole... !», elle ne lâchera rien, elle ira
au bout de sa détermination, de sa chasse et de sa folie meurtrière. Elle charge nos épaules de
toutes les secondes qui font les minutes qui font les heures, les jours, les semaines, les mois et
les années. Ce n'est pas étonnant si l'on a le dos voûté lorsqu'on est vieux, car avec tout ce
qu’elles nous y ont posé dessus ces rosses.
Charles tousse pour faire redescendre Linlin sur terre. II baille, s’étire de bien être et
contemple ce qui l’entoure puis, en se calant solidement sur ses coudes :
- tu sais je suis bien ici, tranquille peinard, tout seul. J'apprécie après toutes les
bringues que j’ai fait avec du beau monde parfois, mais aussi avec le rebut de
l’humanité ! C’était faux, superficiel, avec des menteurs, des hâbleurs, des précieux,
des connes de la haute ou des pouffiasses de la basse !
Il s’interrompt avec le regard dans le vague tout en caressant son verre. Il ressert un petit
canon à Charles et s’en verse un gros bien plein. C’est à cet instant que Charles remarque que
le verre de Linlin est beaucoup plus grand que le sien, un gros verre à moutarde, lourd et épais,
qui a vite fait de vous liquider un litre en moins de deux. C’est peut-être pour ça que certains
gars croient qu’ils ne boivent pas trop mais juste ce qu’il faut pour trinquer tout en restant
raisonnables. C’est ce qu’ils disent à leurs femmes en rentrant chez eux, pas plus de deux ou
trois verres... Charles sourit et finit son verre de médecin, un petit verre avec un peu de vin, du
jus de raisin, le produit de la vigne qui pousse sur la terre des hommes.
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Linlin entre au Camerlot à l’instant où Mme Lucie s’apprête à mettre une grosse plante
verte dans une vitrine, il la soulage de sa lourde charge et la pose à l'emplacement indiqué par
Lucie :
- merci beaucoup Linlin, c’est gentil, c’est pas Maurice qui m’aiderait alors qu'il voit
bien que je bataille !
Maurice a une bonne raison pour être resté derrière son comptoir :
- mais tu m’as rien demandé !
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- à Linlin non plus j’ai rien demandé, mais c’est un gentleman lui, il est galant lui, il est
bon lui !
- trop bon trop con, ah ah !
Ça c’est du Roland tout cuit, il n’a pu s’empêcher de la faire évidemment. Lucie
désapprouve :
- voyons Roland, comment osez vous parler de Linlin ainsi alors que c’est un ange
notre petit Linlin !
Roland se marre :
- ah ouais ? Eh ben y va payer sa petite tournée l’angelot pas vrai ?
Linlin acquiesce d’un geste de la main tout en s’installant à sa place réservée.
Roland annonce l'arrivée de Martin et Escudet qui s'approchent du Camerlot :
- voilà Laurel et Hardy qui rappliquent ! Vous trouvez pas qu'ils leurs ressemblent ?
C'est vrai, le Louis est tout fin et le Marcel est gros, ils sont plutôt rigolos ces deux
zigotos !
On sourit de la remarque que Roland a fait sur les deux compères qui entrent dans le café.
Il y a du monde et du passage au Camerlot. Les Tabarin ne chôment pas. On parle de tout
et de rien, il fait chaud et Linlin boit. Tel un fauve qui guette sa proie, il est à l’affût en attendant
la bonne occasion pour se mêler à une conversation, donner son avis, un jugement ou des
précisions. Il ne tardera pas à entrer en action après avoir saisi le mot sexe à une table voisine.
Il rebondit tout naturellement sur le sujet :
- pas très propre le sexe, on aborde souvent ce sujet sous le couvert de la plaisanterie !
C’est bien commode pour parler de ce qui gêne, tout tourne autour de ça alors que
la foufoune d'une femme n’est pas vraiment ce qu'il y a de plus affriolent, mais bon
Dieu comme ça attire ce machin !
Mr le curé, attablé en compagnie de Mr Mercier et du pharmacien, tousse pour ne pas
entendre mais Linlin continue :
- chez l'homme la chose devient très embarrassante lorsqu'il est dans de bonnes
dispositions, c'est très animal ! Avouez que l'humain, cet être supérieur, mériterait
quelque chose de plus conforme à la très haute opinion qu'il a de lui ! C'est pour
cela qu'il a construit des mairies et des églises afin de rassurer et de légitimer ! De
bonnes grosses bâtisses qui taisent le sexe, qui cachent le sexe, des lieux où l’on ne
parle que de mariages, de messes et de bénédictions !
Mr le curé s’est retourné et, un coude sur le dossier de sa chaise :
- oh mon Dieu comme c’est laid, comme c’est petit une telle conception !
- parlons en de la conception Mr le curé, ça me fait bien marrer la conception selon
l’église, tout un programme avec l'ange Gabriel. Le sexe existe, c'est naturel, mais
j'admets qu'on ne devrait pas dire qu’on a baisé pour parler de l'acte, il serait bien
plus poétique de dire qu'on a uni le bas de nos abdomens !
Lucie hausse les épaules tout en secouant la tête.
Linlin en restera là, il sait que l’homme en noir est prêt pour une joute oratoire, alors pour
le frustrer de ce plaisir et le laisser sur sa faim, il refuse le combat et entre dans un mutisme
total. Avec un léger sourire de dérision au coin des lèvres et le regard dans le vague, il se sert
maladroitement un canon, l’engloutit et finit son pot jusqu'à la dernière goutte. Il se lève,
s’approche de la porte et annonce :
- je vais changer l’eau du poisson et je reviens !
Maurice rit, Lucie lève les yeux au plafond tout en essuyant des verres derrière son
comptoir. Mr le curé reste de marbre. Quelques minutes d’un profond silence et un murmure
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renaît dans le café, quelques rires fusent, des pieds de chaises raclent le parquet et des verres
sont choqués, petits bruits délicieux d’un bistrot qui vit.
Linlin réapparaît dans l’encadrement de la porte, il a boutonné sa braguette de travers,
Roland le lui fait remarquer, il sourit en remettant les choses en ordre puis regagne sa place.
A peine assis :
- la nature n'a pas crée le plaisir pour nous faire du bien mais tout simplement pour
nous tenir par la chose afin d'assurer la reproduction, nous nourrir, nous désaltérer
et nous protéger du froid du chaud et de l’eau ! Et l’eau il faut s’en méfier car cette
saleté a vite fait de vous faire rouiller nom de dieu !
Linlin, bien allumé à côté du poêle éteint tient sa place comme un bastion, pas facile à
déloger de là le bonhomme. Qui voudrait s’y risquer d’ailleurs, les candidats ne se
bousculeraient pas. Il fait parfois chier tout le monde avec ses conneries mais on l’aime bien et
on le respecte. Linlin a levé son pot vide, mais ce geste n’attirant pas l'attention des patrons, il
emploie alors un moyen plus efficace en tapant le cul de son pot sur la table. Lucie râle et
Maurice arrive avec le précieux liquide.
Aussitôt servi, aussitôt versé et tout aussi vite avalé. Linlin repose son verre, étouffe un
petit rot derrière sa main et attaque :
- Dieu n’existe pas, c’est une invention de l’homme ! La peur de la mort, de l’après,
c’est le fruit de la culture et du pouvoir pour conditionner, diriger et gouverner.
L’homme existait bien avant la religion, il a traversé des millions d’années à l’état
sauvage sans Dieu pour le guider! Si Dieu existe pourquoi ne s’est-il pas manifesté
avant ? Il a attendu des millénaires pour le faire, quelle énormité! Il n’a pas besoin
de preuves pour exister, comme c’est curieux, ça sent l’arnaque à plein nez ! Il aurait
pu se montrer à un homme préhistorique ou à sa bonne femme, le bouche à oreille
aurait fait le reste et on l’aurait vénéré avec un os dans le nez ! L’homme est sur terre
pour se nourrir et se reproduire comme les animaux, le reste n’est que le résultat de
l’acquisition d’expérience! Se protéger, s’abriter, fabriquer des outils et des armes!
Après ce n’est qu'une question d’organisation, de structures sociales avec ses
moyens de contrôle ! Et Dieu est un outil de contrôle diabolique dans la société,
c'est un artifice! Pas de Dieu dans le monde animal car l'animal s’en fout de Dieu et
moi aussi d’ailleurs! L’homme doit passer son temps à le prier pour le remercier et
attirer ses grâces, comme un dictateur qui organise le culte de sa personnalité! Quel
prétentieux pour exiger d'être adoré, remercié et pour s'être fait construire des
chapelles, églises, collégiales et cathédrales afin d'être célébré ! Dieu aurait dû faire
l'homme à son image dès le début de l'humanité et tout serait parfait sur terre !
Pourquoi faire perdre du temps à tous les moustiques qui vivotent ici bas alors qu’il
serait bien plus simple et agréable d'être au paradis tout de suite ! On a torturé et
brûlé sur des bûchers au nom de la religion ! Ah ils sont beaux les barbares en
soutanes !
Ayant terminé, Linlin cherche Mr le curé du regard mais point de curé, envolé le curé, il
n’a pas supporté.
Linlin dérange, Maurice a horreur de ce genre de conversation dans son café, c’est pas
bon dans un bistrot, pourtant ce ne sont pas les sujets qui manquent nom de dieu. Il y a le foot,
les boules, la pêche et le vélo pour tailler une petite bavette tranquillement devant un comptoir,
c'est fait exprès pour ça. La politique c'est comme la religion, il n'y a pas mieux pour foutre une
merde pas possible dans un bistrot, ça devrait être interdit dans les cafés. Maurice promet de
remonter les bretelles au premier qui s’aventurera sur ce terrain.
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- justement elle m’entend pas alors on peut ben rêver un peu, ça fait pas de mal, pas
vrai les gars ? Une petite minette par un beau jour d’été comme aujourd’hui, seuls
au monde entre les quatre murs d'une petite piaule, je sais pas vous mais moi je me
sens pousser des ailes !
- ah vous me faites un sacré ange, un joli polisson oui, voilà ce que vous êtes !
La salle rit un instant.
Il n’est pas rare que les gens qui passent sur la place soient étudiés à leur insu en
provoquant quelques commentaires. Il va de soit que lesdits commentaires sont rarement
charitables. Cela donne toujours dans l’égrillard ou dans la médisance. A Saint-Nirols on s’y
entend pour cet exercice. Les turpitudes des uns et les défauts des autres sont souvent passés
en revue.
Linlin repère une femme qui lui rappelle des souvenirs, c'était il y a longtemps, une petite
amourette un soir de bal. Il sourit car il y a quelques minutes il a déjà vu passer un autre de ses
petits flirts de jeunesse. Linlin va alors partir dans un petit délire. Il imagine une photo de lui,
assis dans un fauteuil avec ses anciennes conquêtes tout autour. Pour faire simple et plus
esthétique il se contentera de cinq, mais les plus jolies. Deux se tiendraient debout de chaque
côté du dossier du fauteuil avec leurs mains posées sur ses épaules. Une serait assise à ses pieds
avec les bras croisés sur ses genoux et enfin deux autres, à genoux de chaque côté des
accoudoirs, avec les mains sur ses avant-bras. Linlin fixerait l'objectif du photographe et les filles
le regarderaient langoureusement. Une photo pour immortaliser la fierté du chasseur
triomphant posant au milieu de son tableau de chasse.
Le père Martin est silencieux avec un coude sur la table et le menton posé sur sa main.
Il a le regard vide, il a l’air mort, c’est normal pour un croque mort. On dirait un vautour qui
attend son casse croûte, comme c’est bizarre, il a le cou du vautour, sec et rouge. Il y a des
moments où il sent la mort Martin, ses yeux sont éteints, tout le monde le regarde et tout le
monde pense à son sale boulot. Les gens pensent aux cercueils, à ce type qui côtoie la mort
tous les jours et qui la met en boite. Comment peut-on faire ça, il en faut, eh oui c'est ça, il en
faut, c'est comme les flics, les juges, les matons et les bourreaux, il en faut. Escudet est assis à
côté de Martin, alors lui c’est un beau boulot qu'il fait, le bruit des clefs et des boulons avec les
mains pleines de cambouis, les moteurs qui ronronnent paisiblement en tournant rond ou
rugissent méchamment à l'accélération, les voitures montées sur le pont, le pont billard pour
autos malades, soignées et guéries par le garagiste médecin des bagnoles. Le bruit du palan qui
sort un moteur de son berceau... ah non, c’est pas beau ça car cela fait penser au palan de
Roland, celui qui lève les animaux, juste avant de...
Le regard de Martin s’éclaire soudain, un petit sourire redonne vie à son visage endormi.
Toutes les têtes se tournent dans la direction du centre d’intérêt du père Martin et tout le
monde voit ce qui a ressuscité le croque mort. C’est tout simplement le passage d’une dame
qui est à l’origine de ce petit miracle. Tout le monde a compris, des petites ridules de malice se
dessinent autour de ses yeux et lui donnent l'air vicieux. On peut lire dans ses pensées, c’est
comme s’il disait tout haut, «ah celle là, je lui...!» mais il émet seulement quelques petits :
- hum hum !
Qu’il ponctue par un petit claquement de langue avant de replonger dans le coma,
seulement entrecoupé par quelques bâillements. Escudet aussi semble parti bien
profondément au pays des songes. Lucie aura cette remarque :
- on vous entend plus Marcel, vous êtes bien calme, vous dormez ? C’est la nuit qu’il
faut dormir !
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- mais j'ai passé une bonne nuit après une petite soirée de Français moyen. Une petite
bibine en regardant la télé et un petit câlin avec bobonne ! Voilà, c’est tout, rien de
bien folichon, pas vrai ?
- ah mais je croyais que c’était l’hôtel des culs tournés en ce moment chez vous ? Vous
nous racontez des histoires mon cher Marcel, apparemment c’est toujours le grand
amour avec madame !
- Mais non, vous n’y êtes pas du tout, les femmes vous êtes toutes les mêmes, vous
avez beau être fâchées, il vous faut votre petit câlin avant de faire dodo. C’est comme
qui dirait des gouttes pour dormir !
- oh, ce qu'il ne faut pas entendre !
Roland ne l’avait pas ramenée depuis un bon moment mais si on lui tend la perche, il la
saisit :
-pas mal le coup des gouttes pour dormir, eh ben Mme Lucie il est plutôt bizarre notre
ami non ?
- ah bon, pourquoi ?
- eh ben oui quoi, c’est pas du sperme qu’il a dans les roustons mais du somnifère, ah
ah !
- oh !
- si si !
- oh taisez vous donc, vous n’êtes qu’un cochon Roland, vous tournez tout de travers,
avec vous y a pas moyen de discuter !
Escudet vient au secours de Lucie :
- laissez le dire, on connaît le personnage !
- vous pouvez parler, vous êtes bien comme lui, vous ne connaissez que la vulgarité,
vous pourriez vous exprimer autrement tout de même, nous sommes entre gens
civilisés !
Linlin :
- voilà bien la civilisation Mme Lucie, des siècles de sous entendus et de doux
euphémismes pour parler des choses crues, mais nos amis Roland et Marcel ont tout
simplement décidé de faire leur révolution culturelle, eh oui, à bas l’hypocrisie, ils
appellent un chat, un chat, tout simplement !
Roland :
- et une chatte, une chatte !
On rit de la plaisanterie. Roland se tait, les mouches ont enfin la parole et en profitent
en se faisant vraiment bruyantes. Escudet a repris sa position de rêveur et le temps va s’arrêter
durant quelques instants à Saint-Nirols. Il ne faut pas croire que l’on ne vieillit pas dans ce bourg,
que nenni, sinon bonjour la ruée vers l’éternité, ça va rappliquer de toutes parts alors que le
village n’est pas assez grand pour contenir tous les candidats à la vie éternelle. On peut chercher
sur les boites aux lettres, sur les plaques de portes et dans le bottin, il ne se trouve aucun
Mathusalem à Saint-Nirols. Il faut absolument dissuader toutes celles et ceux qui croient au
père noël car il en va de la tranquillité de la vie du village. Alors, pour tous les sceptiques, il est
rappelé que les personnes les plus âgées de Saint-Nirols ce sont les momies et lorsqu’on voit la
gueule qu’elles ont, on n’a pas envie de leur ressembler. Il faut espérer que l’on ne viendra pas
en nombre pour les voir sinon ça va être l’invasion. Il faut donc croire sur parole qu’il n’y a pas
de Mathusalem à Saint-Nirols et que les momies ont vraiment des gueules de momies.
Escudet est dans les nuages, il n’a pas bougé car le temps s’est arrêté quelques secondes
au Camerlot comme lorsqu'une montre, un réveil ou une pendule fait un petit caprice.
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- oh mais c’est pas vrai ça, on dirait que vous avez tous été piqués par la mouche tsé-
tsé. Même vous Roland qui n’avez pas pour habitude de garder votre langue dans
votre poche !
C’est vrai que Roland a l’air d’un enfant sage, il sourit béatement et dit :
- ça me rappelle l’école, les après-midi après avoir mangé, la digestion, le bien être.
Cela me fait penser à ça ce silence, à l’école j’étais le roi des rêveurs moi !
Sansonnet a l’air d’approuver et ne contredit pas Roland qui poursuit :
- j’aime avoir la tête calée dans le creux de la main, en extase, je suis bien, j’apprécie,
je savoure, je me laisse aller, ça baigne pour moi !
Mr Mercier :
- c’est une sorte d’auto-hypnose bienfaitrice et relaxante ! C’est excellent contre le
stress mon ami ! Vous rechargez vos accus en somme !
Escudet se marre :
- Roland stressé ? C’est la meilleure ça ! C’est plutôt ce que vous avez dit à la fin qui
lui va le mieux, il recharge ses accus à bloc pour pouvoir mieux décharger après, eh
ouais !
Lucie :
- ah mais cela n’aurait pas été normal si vous n’aviez pas sorti une bêtise Marcel !
Un gars ira aussi de son couplet :
- c’est bien vrai ce que vous dites Mr Mercier, c’est ce que ma femme n’arrête pas de
me dire aussi ! Elle a besoin de ses huit heures de sommeil ! Il faut dire que moi je
dors guère, cinq heures me suffisent, mais ma femme, alors elle, qu’est-ce qu’elle
peut dormir ! C’est bien simple, je la vois toujours au lit ou en peignoir ! Si le sommeil
existait comme discipline olympique, elle serait médaille d’or ma femme ! C’est ce
que je lui dis d’ailleurs ! Je lui dis ça souvent ! A tel point d’ailleurs qu’elle me l’a dit
que je lui dis toujours ça même !
Linlin se réveille aussi :
- alors ça, fallait le dire, je me suis dit que ça a été bigrement et joliment dit, c’est bien
dit et il ne sera pas dit que ça a été mal dit !
Le gars est soupçonneux, il fronce les sourcils, Linlin se moquerait-il de lui ? Pourtant qu’à-
t-il pu dire de pas bien dit ? Il ne voit pas le gars, il cherche... ah mais il ne sera pas dit qu'il y ait
quelque chose de risible dans ce qu’il a dit, et puis tant pis, ce qui est dit est dit.
Linlin a remarqué les efforts énormes que fait le gars pour ne pas se noyer dans ses
pensées, il lui tend une perche :
- et qu’est-ce qu’elle te dit ta bonne femme quand tu lui dis ce que t’as dit ?
- eh pardi, que moi je serais médaille d’or des emmerdeurs, voilà ce qu’elle me dit
chaque fois que je lui dis !
Dès que le fou rire général est passé, la vie reprend son cours normal dans le café. Des
types trinquent au comptoir, l’un d’eux se languit des congés :
- il me tarde de les arroser, encore un mois et demi à trimer et puis grasses mâtinées,
pêche et jardin, la vie de rêve quoi !
Linlin a envie de gâcher les congés de l'ouvrier de comptoir qui les attend comme un gosse
attend ses jouets à Noël :
- vous savez que vous avez intérêt à bien les protéger vos congés, car même si c’est
un droit inscrit dans les conventions collectives, il ne faut pas croire que cela ne peut
plus changer !
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Le type s’étrangle avec le liquide issu de la vigne qui passe de travers dans son gosier. Le
type est un vrai rouge maintenant et il a même tendance à virer sur le violet. Voilà comment un
nouveau parti peut naître. Il y avait les rouges et maintenant les violets, merci Linlin. Le méchant
est bien remonté, Linlin a remarqué le changement de couleur, les poings qui démangent et le
regard qui n’a rien à envier à ceux des pensionnaires d’asiles pour malades mentaux. Linlin peut
jubiler :
- eh ouais, c’est peut être institutionnel, constitutionnel et bien carré mais vous devez
bien vous douter que les patrons dont vous appréciez les largesses tout au long de
votre carrière en rognant un centime par ci et un autre par là pour que leur
entreprise soit rentable et compétitive digèrent mal les congés payés. Si les congés
ne sont pas du gaspillage pour eux, je veux bien me les couper, eh ouais les mecs, si
vous étiez des mouches leur tournant autour à la période des congés payés, vous en
entendriez de belles. Quant à ce qu’en pensent leurs charmantes épouses, il est
facile de deviner, « ces fainéants d’ouvriers, tout cet argent qu’on leur donne au mois
d’Août pour se dorer la pilule ! ». Il est vrai que cela représente un paquet de toilettes
tout ça pour le cul de ces dames. Ne les entendez-vous pas dire que l'on vous paye
pour travailler et non pour vous les rouler ? Tendez un peu l’oreille pour voir si je dis
des conneries, alors qu’est-ce que vous voyez par vos oreilles ?
Un des gars est complètement perdu, il ne sait plus par où il doit regarder et entendre,
c’est sans doute pour cela qu’il cherche une aide du côté de son pote costaud, mais le balèze
n’en a pas fini avec ses ennuis de gorge, il n’a toujours pas retrouvé son souffle pour moucher
Linlin. Il est malheureux comme le serait un flic à qui l'on aurait coupé le sifflet alors ce n'est
pas peu dire. C’est une chance pour Linlin, donc il en profite :
- eh ouais messieurs, vous avez vu ça où qu’on paye les gens à ne rien foutre ? Vous
en connaissez des gens à qui on les donne comme ça ? On rémunère le travail et non
le repos, prenez exemple sur vos patrons, ils bossent eux, faire des journées de vingt
cinq heures ne leur fait pas peur, eh ouais, ils ont des jours bien plus longs que les
vôtres, c’est normal sinon ils ne pourraient pas caser tout ce qu’ils doivent faire dans
de vulgaires petites journées d’ouvriers. Ils se sont donnés de la peine pour avoir
tout ce à quoi vous n’avez pas droit. Le travail, le travail et encore le travail ! Quelle
idée aussi sotte que grenue que de vouloir encourager l’oisiveté et la fainéantise !
Pas étonnant que l’économie aille si mal. Les congés devraient être sans solde, mais
pas un mois non, quinze jours suffiraient largement pour reposer des ouvriers qui ne
sont pas bien fatigués !
On peut dire que Linlin n'y est pas allé avec le dos de la cuillère.
L'ouvrier en attente de ses congés s’est étranglé puis est sorti du café en entendant les
conneries de Linlin. Demain il ne faudra pas oublier de prendre le journal, des fois qu’on
donnera de ses nouvelles parce qu’il ne faut pas rigoler avec ça, des contrariétés qui ne passent
pas bien, une mauvaise nuit par dessus le marché avec plein de cauchemars dans lesquels il voit
des patrons qui bossent mieux que lui installer leurs saletés de pendules pointeuses pour
compter ses heures en lui faisant penser qu’il ne sortira jamais de cette boite de malheur si ce
n’est les pieds devant et uniquement pour être mis dans une autre boite, celle d’ Escudet. Il voit
le cortège le suivre jusqu’au cimetière avec tous ses potes qui sont là en bleu de travail parce
qu’il ne faudra pas qu'ils traînent après l’enterrement pour retourner bosser. Le patron est là,
ah le brave homme, il est venu, c’est qu’il l’aimait bien alors, sinon il n’aurait pas tenu sa veuve
de si près. Il est certain qu’il va aider sa femme pour ne pas la laisser dans le besoin et qu'il va
bien s’en occuper. A leur attitude on dirait des amoureux, cette vision l'attendrit, mais il ne faut
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pas qu’il en rigole car c’est son enterrement tout de même... Mais au fait, c’est vrai qu’il a l’air
de la frotter un petit peu trop ce putain de singe de malheur, merde alors voila bien un
cauchemar mortel que l’on ne doit souhaiter à personne, même à ses pires ennemis.
Linlin fait vraiment chier quand il se met à piquer, contrarier, titiller et provoquer ceux
qui démarrent au quart de tour.
Un client est appuyé contre le comptoir et sirote une petite mousse. Il se plaint de la
chaleur, Lucie lui fait remarquer qu'il faut en profiter car l'hiver viendra bien assez tôt, qu'à
Saint-Nirols la froidure c'est quelque chose et que les gens ne sont jamais contents. Le type
reconnaît qu'elle a raison et dit :
- dimanche avec la femme et les gosses on est allés chercher la fraîcheur dans les bois
de la Chaulme. On a pique-niqué, on était bien, on a installé la table de camping et
les chaises au bord de la route sur un espace herbeux. La boisson était au frais dans
la glacière, les voitures nous klaxonnaient et les gens nous criaient, « bon appétit ! ».
Roland se marre et s'étrangle en avalant une gorgée de bière de travers :
- t'es sûr qu'ils te disaient bon appétit ?
- ben ouais !
- et tu leur disais merci ?
- ben ouais, je suis poli !
- moi je crois plutôt qu'ils criaient bande d'abrutis aux connards qui se mettent au
bord de la route pour manger en respirant les gaz d'échappement ! Putain vous
pouvez pas vous mettre dans une clairière ?
Le type hausse les épaules, finit sa bibine et en commande une autre.
Que Saint-Nirols est joli sous le soleil et le bleu du ciel. Les enfants vivent intensément les
vacances, une où deux sorties baignade par semaine, pas plus car la rivière est loin et
l'expédition en vélo en décourage plus d’un. Il est plus facile de se retrouver dans les bois autour
du village pour des jeux de guerre entre les bandes et jouer dans les cabanes et les camps.
Chacun son secteur pour préserver la paix, ceux des trois croix sont les plus terribles et les plus
dangereux. Perchés tout là-haut sur le plateau de la carrière, ils peuvent être tranquilles, les
autres n’ont aucune envie d’aller les défier car l’histoire des vipères a fait le tour du village. Les
enfants font aussi du vélo ou jouent au foot, quelquefois un lézard fait les frais d’une rencontre
avec ces aventuriers en rupture de bancs scolaires. Capturé, attaché à un gros pétard à mèche,
une allumette est craquée et boum, rien que pour voir ce qu’il en reste... pas grand chose à vrai
dire, une patte par ci et un morceau par là, pouah !
Dans les cabanes on joue au papa et à la maman ou au docteur car il y a toujours
quelques filles assez généreuses pour offrir leur corps à la science. Les cours d’anatomie vont
en étonner plus d’un. Il est vrai que la vue du truc qui les fait tant parler a de quoi surprendre.
Pour s'instruire, les plus curieux oseront toucher en tremblant légèrement.
Que de discussions sur la chose qui obsède. Certains sont très impatients d’être grands
pour pouvoir faire comme les grands. Il sera procédé dans la cabane à une revue de détail des
plus belles filles et des plus belles femmes de Saint-Nirols. Aux côtés de Jean-Michel se trouvent
le fils du maire, celui d’Escudet, du garde champêtre, Pierrot et trois ou quatre autres
garnements. Une assemblée que l'on peut qualifier de sages très préoccupés par la chose. Une
chose d’importance puisqu’elle a mobilisé tout ce petit monde bien décidé d’en savoir un peu
plus sur celles qu'ils n'ont pas le droit d'approcher et encore moins de toucher, celles qui sont
farouchement gardées par leurs mères, leurs pères ou leur maris. La réunion est des plus
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secrète, c’est pour cela qu’une telle réunion ne peut se faire que dans une cabane secrète.
L’ordre du jour est traité très sérieusement, une liste exhaustive est établie:
- la sœur à Machin, oh la là comme elle est bien !
- ouais, mais pas aussi bien que la voisine à Truc !
- ah ouais parce que la voisine à Truc a une paire de roploplos qui fait envie de lui faire
pleins de trucs !
- mais vous oubliez la femme du père Chose !
- oh non alors !
- ouah, comme elle en a de belles choses la femme du père Chose !
- eh les gars, la femme du père Chose a des choses qui font envie de lui faire plein de
choses !
- c’est bien vrai ça !
Toutes seront passées au crible, sauf les sœurs et les mères des petits gars présents car
une sœur ou une mère ce n’est pas pareil.
Le soir, avant de s’endormir, Jean-Michel repense à la discussion de l’après-midi dans la
cabane et il voit défiler toutes celles qui les ont fait rêver. Ses paupières sont lourdes et le
sommeil le gagne. Jean-Michel fait des efforts pour lutter contre ce tourbillon qui l’emporte
dans un monde qui fait tordre et fondre les formes. Le monde de la petite mort, celle d’où l’on
peut revenir, celle d’où l’on émerge, au réveil, tout frais tout neuf. Jean-Michel veut rester un
instant encore avec ces visions de croupes rebondies et de poitrines opulentes, ce sera une
bouche aux lèvres pulpeuses lui adressant un merveilleux sourire qui le fera lâcher prise et
totalement chavirer dans les bras de Morphée.
Jean-Michel flotte dans une atmosphère cotonneuse, porté par de belles volutes de
fumées tantôt roses, tantôt bleutées ou jaunes verdâtres. Le voilà assis au premier rang dans
les fauteuils du cinéma La Cigale avec tous ses copains à ses côtés. Ils sont vieux mais avec leurs
têtes d’aujourd’hui. Ils arborent moustaches, calvities et embonpoint qui les font ressembler à
leurs pères. Albin, le fils du maire, est devenu maire, le fils du garde champêtre est devenu
garde champêtre et il en est ainsi pour tous les autres.
Albin est superbe dans son costume bleu avec l’écharpe tricolore de maire qui lui barre
la poitrine. Il se lève et escalade les quelques marches qui l’amènent sur la scène devant l’écran.
La salle est petite, les murs sont recouverts d'un tissus rouge. Le copain maire tient la feuille de
son discours . Il fait un geste à l’adresse du copain garde champêtre qui se lève en ajustant son
tambour. Un autre signal déclenche un roulement très solennel... le maire, bras tendus et
bésicles sur le nez, lit sa feuille :
- avis à la population, un bien étrange mystère turlupine douloureusement mes chers
concitoyens. Je veux parler des jolies filles et belles femmes de la commune. Ils ne
cessent d’en parler et se demandent à quoi elles ressemblent vraiment. Ils
s’imaginent des choses, se torturent l’esprit et se font un mal pas possible en
pratiquant tous ces pénibles exercices. Cela ne peut plus durer, le maire ayant pour
mission de garantir une bonne qualité de vie à tous ses administrés, c'est dans ce
but que j'ai pris la décision de vous faire un immense plaisir en satisfaisant votre
curiosité et la mienne aussi par la même occasion. Il s’agit d’une mesure de santé
publique, il y va de l’intérêt général. Ouvrez bien vos yeux mes amis, vous n’allez pas
être déçus et vous allez en prendre plein les mirettes. Admettez que je mérite bien
d’être votre maire et j’espère que vous vous en souviendrez aux prochaines élections.
J'ai décidé de convoquer toutes celles qui sont à l’origine de vos troubles afin de
vous faire passer un agréable moment !
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Ambiance surréaliste dans une odeur de vieux bois et de poussières, rythmée par le
battement des talons aiguilles qui résonnent sous le plafond. Elles sont divines et se donnent
en spectacle mais demain ces filles et ces femmes auront repris leur place dans la vie de Saint-
Nirols aux bras de leurs maris ou au sein de leurs familles qui les protègent des petits morveux
qui sont dans la salle. Filles et femmes inaccessibles, indifférentes à leurs secrètes envies, elles
les croiseront sans les voir alors que ce soir elles s’exhibent complaisamment. La plus belle est
au fond de la scène mais est voilée par un écran de fumée, Jean-Michel la distingue mal. Les
autres aussi se perdent dans un brouillard qui s'épaissit progressivement. Celui qui voulait faire
condamner la porte du fond de la scène est hors de lui, « qui est le responsable de la fumée ?
Qu’on me l’amène ce con qui cache ce qu’on est venus voir ! ». Des rires aigus attirent l’attention
de Jean-Michel, une vieille lui fait de l’œil, « mon Dieu qu’elle est laide, elle est comme celles
de l’hôpital ! », Jean-Michel a dit mon Dieu, il pense alors être puni par le tout puissant. Une
sonnerie retentit, tout le monde applaudit, tout est noir maintenant. Jean-Michel ne voit plus
rien mais entend très distinctement la sonnerie, il ne rêve pas car c’est celle du réveil de ses
parents. Son père va se lever pour aller travailler.
Encore un drôle de rêve dont il ne parlera à personne. Il a assisté cette nuit à quelque
chose d’extraordinaire. Ce matin Jean-Michel a hâte de parcourir les rues du village dans l'espoir
de rencontrer une belle ayant défilé sur la scène du cinéma. Il croisera bien quelques filles et
femmes qui lui ont offert le plus merveilleux des cadeaux mais aucune ne s'intéressera à lui.
C’est comme si rien ne s'était passé, cela doit évidemment rester secret. Ce qui l’énerve c’est
qu’il n’arrive pas à se rappeler à quoi elles ressemblaient. Jean-Michel ne connaît même pas
toutes celles qu’il rencontre. Elles n’avaient pas ces têtes de filles et de femmes honnêtes à qui
il dit bonjour quand il les croise. Mais quelles têtes avaient-elles et que reste-il des magnifiques
corps, seulement des femmes faites pour les courses, le ménage et piailler entre commères.
Des filles mal coiffées et portant de grandes chaussettes pour cacher leurs vilains mollets. Des
filles qui baissent les yeux en piquant un fard lorsqu’elles sont sifflées par un groupe de garçons,
et celles qui, étant à plusieurs, se moquent en ricanant du petit gars qu'elles croisent. Que des
femmes ordinaires dans leurs petites vies ordinaires. Jean-Michel est contrarié, vivement ce soir
qu’il se couche, alors peut-être bien que, sait-on jamais...
Aujourd’hui ce n'est qu'à dix sept heures que Maurice voit Linlin entrer au Camerlot :
- tiens te v’là, on s’inquiétait mon vieux, pas de Linlin ce matin, à midi non plus et pas
plus cet après-midi ! On te croyait malade, nous voilà rassurés !
Lucie s’approche :
- je suis contente de vous voir, je vais vous servir, allez vite vous asseoir !
Linlin est bizarre, cela se remarque tout de suite. Un visage pas comme à l'ordinaire,
même Roland lui demande si ça va. Sansonnet l’observe intensément, retraité, il a échangé sa
tenue d’instituteur contre celle de vacancier avec des lunettes de soleil accrochées à la poche
de sa chemisette bleue. Mercier ne dit mot, son regard va du pharmacien à Maurice en passant
par Roland. Linlin s’assoit, il est pâle et très nerveux. Il tremble pour se servir un verre. Dans le
café on entend le goulot du pot qui claque contre le bord du verre. Sa patte folle fait tomber du
vin sur la table en portant son verre à la bouche. Linlin remarque qu’il est l’unique centre
d’intérêt dans le bistrot et l’objet de toutes les attentions. Il sait que les gens sont comme les
prédateurs qui remarquent tout de suite celui qui ne va pas fort, celui qui n’est pas en forme et
qui va devenir leur proie. Il ne va pas se laisser faire :
- qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce que vous avez tous à me regarder comme une huître, je
tremble, c’est ça ? Eh oui je tremble, vous n’avez jamais vu quelqu’un trembler ? Ça
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vous la coupe ça pas vrai ? C’est normal, c’est le premier verre que je bois de la
journée !
Roland est estomaqué :
- pas possible, à cinq heures, oh putain Linlin mais qu’est-ce qui t’arrive, ça va pas, t’es
malade ?
- au contraire ça va très bien, si tu savais ce qui m’arrive comme tu dis, c’est incroyable !
- mais merde, dis nous, fais nous pas languir comme ça !
- vous allez pas le croire !
Linlin avale un autre verre et, miracle, se métamorphose pour redevenir celui que l’on
connaît. Fort, tranquille, serein, ses mains lui obéissent à nouveau, il les maîtrise et les regarde
en les faisant bouger, à plat, doigts écartés, son cœur s’est calmé et sa respiration est redevenue
régulière, ample et profonde. Il essuie du revers de la main les gouttes de sueur qui perlent sur
son front et remplit son verre. Tous les regards convergent sur lui. Il reste silencieux en sirotant
quelques petites gorgées de vin. Linlin est comme on ne l’a jamais vu, ses yeux brillent. Il sourit
en balançant la tête, comme pour dire, « c’est pas vrai, mais qu’est-ce qui m’arrive ? ». Roland
n’en peut plus :
- alors t’accouches oui ou merde ?
Linlin sort de ses pensées profondes et regarde toutes les personnes présentes dans le
café puis pousse son verre entamé et le pot au bord de la table. Il se lève en repoussant sa
chaise, sourit et annonce :
- écoutez-moi bien, c’est fini, je ne bois plus !
Il pose quelques pièces sur la table puis s’approche de la sortie et disparaît. Tout le monde
est abasourdi par la nouvelle. Sultan s’est levé pour accompagner Linlin jusqu’à la porte.
Maurice ne comprend pas. Lucie reste bouche bée, des larmes roulent sur ses joues, des
murmures naissent aux tables. Maurice reste figé derrière son comptoir avec une serviette sur
l’épaule. Roland :
- mais qu’est-ce qui lui prend ? Maurice un jaune, j’en ai besoin !
La chaise vide et de travers, le verre et la bouteille entamés créent un profond malaise.
Tous les regards convergent sur ce verre et cette bouteille en équilibre précaire au bord d'un
précipice. Lucie a du mal à réaliser que quelque chose d'important vient de se passer. Il lui
faudra un long moment avant qu'elle se décide à débarrasser la table. Ses jambes tremblent
lorsqu'elle s'approche enfin du poêle pour enlever les objets familiers de Linlin. Difficile pour
Lucie de se résoudre à vider le verre dans le bac du bar. C'est comme si elle versait le sang de
Linlin et qu'il en était fini de lui. Lucie hésite quelques secondes, regarde Maurice puis vide
lentement le contenu du verre. Le siphon engloutit Linlin jusqu'à la dernière goutte.
Cela en met plus d’un sur le cul car pour une nouvelle c’est une nouvelle. Roland n’est
pas le moins troublé, il avalera pas mal de boissons anisées en silence et il lui sera très difficile
de se décoller de sa chaise. Ce soir le bar fermera de bonne heure. Les Tabarin souperont dans
un bistrot vide. Un profond silence régnera durant tout le repas. Ce n'est qu'en débarrassant la
table que Lucie dira :
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- Alain, elle l’a appelé Alain, non mais tu te rends compte Charles, mon petit s’appelle
Alain, comme moi, Alain !
Linlin se répète. Linlin s’appelle Alain, tout le monde le sait. Son fils s’appelle Alain, on
l’apprend. Quelle histoire, Charles est un peu perdu, c’est pourquoi Linlin continue :
- elle n’a jamais sauté sur une mine, c’est son père qui a tout manigancé pour nous
séparer !
Il faut avoir l’esprit plutôt tordu pour ne rien trouver de mieux qu’une mine comme moyen
de persuasion lorsqu’un père ne veut plus que sa fille fréquente un garçon, mais il ne faut pas
perdre de vue que cela s'est passé pendant la guerre d’Indochine et que les mines y étaient très
courantes et même bondissantes parfois. L’ancien légionnaire Alain Mounier, dit Linlin, poursuit
son récit captivant :
- après l’assaut des viets à Diên Biên Phu, il a dit à sa fille que j’avais été tué et elle l’a
cru. Comment ne pas y croire, parce que moi je n’ai jamais compris comment j’ai fait
pour me tirer de ce merdier. Pour moi elle était morte et pour elle je l’étais aussi.
Son père avait bien réussi son coup, mais je le comprend, il faut se mettre à sa place,
sa fille amoureuse d’un occupant, sa fille avec un sale Français !
Charles a le regard d’un enfant à qui l’on raconte un merveilleux conte de Noël. Il a hâte
de connaître la suite. Linlin se ressert un verre d’eau, Charles tend le sien et voilà deux hommes
assis dans une cuisine de ferme qui trinquent en buvant de l’eau. Ce n’est pas banal mais ce que
Linlin va apprendre à son beau frère l’est encore moins. Il vide son verre, s’essuie la bouche avec
la manche de sa chemise et se met en devoir de satisfaire l’immense curiosité du médecin :
- la messe semblait dite n’est-ce pas ? Eh bien c’était sans compter sur le hasard qui a
fait qu’un pote qui était dans ma compagnie retourne là bas en vacances ! Faut
quand même avoir l’esprit plutôt tordu pour avoir envie de revoir ce pays, retourner
là où on a connu l’enfer ! Pour rien au monde j’aurais voulu y remettre les pieds moi,
enfin je veux dire avant que je sache ce que je viens d'apprendre maintenant. Eh
ouais, un coup de poker pas possible, écoute moi bien Charles !
Charles écoute, il est de marbre, plus que tout ouïe. Il y a la statue du penseur de Rodin
mais si le père Rodin avait vu Charles ainsi, il aurait sauté sur son argile ou sur ses burins pour
l’immortaliser dans la posture de l’écouteur. Linlin continue :
- ce mec nostalgique du casse pipe est allé, en touriste, sans casque ni fusil, dans ce
foutu pays. Il a crû reconnaître Thuy dans un restaurant où elle était employée
comme serveuse. Tu m’entends ? Il est retourné là bas, lui qui en était parti en
cinquante quatre avec un bon coup de pied au cul par les Viets et il est tombé sur
ma petite Thuy. Il la connaissait car nous avions fait des sorties ensemble pendant
nos quartiers libres. Il n’en croyait pas ses yeux car je lui avais raconté ce que son
père m’avait dit. Elle était morte alors qu'il la voyait là, devant lui, en chair et en os.
Il s’est approché d’elle et lui a baragouiné quelques mots tout en faisant des gestes.
Lorsqu’il a prononcé son nom elle est tombée des nues, comment ce type pouvait-il
la reconnaître ? C’est ce qu’elle lui a demandé dans un français parfait. Le mec était
sur le cul. Il lui a tout expliqué et a remarqué que le visage de Thuy s’était assombri
lorsqu’il lui a révélé que son père était venu me trouver pour m'annoncer qu’elle
avait trouvé la mort en sautant sur une mine. Thuy pleurait, le gars commençait à
comprendre. Le père avait monté cette histoire pour que Linlin ne revoit plus sa fille.
Il ne savait plus quoi dire mais il faut se mettre à sa place. C'est elle qui a dénoué le
nœud de l’affaire en annonçant à mon pote que j'étais mort durant l’assaut final et
qu'elle l'avait appris par son père. Tu t’imagines la tronche qu'a fait mon pote en
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comprenant que le vieux Viet était un vicelard de première qui avait ourdi un sacré
plan pour être sûr que, ni moi, ni Thuy, ne cherche à retrouver l’autre. Chacun de
nous devait croire que l’autre était mort. C’était aussi simple que ça, diabolique mais
efficace. Passées les quelques secondes nécessaires pour qu’il pige tout, il s’est
marré. Thuy ne comprenait pas, elle était folle de rage, comment ce type pouvait-il
rire de ma mort, ce n’était pas possible car elle savait qu’on était de bons potes tous
les deux. Elle a commencé à comprendre qu’il y avait quelque chose de bizarre et
peut-être d’affreux. C’est alors qu’il lui a dit, « mort Linlin ? Elle est bien bonne celle
là, Linlin mort dans la cuvette de Diên Biên Phu ? Allons donc, il a sauvé sa carcasse
de ce piège et moi aussi puisque je suis là. Par contre si j’en suis sorti intact, il n’en a
pas été de même pour lui, il s’en est tiré avec trois trous dans le dos, je le sais parce
qu’on s’est revus après. S’il n’est pas mort en Algérie ou d’une cirrhose du foie, il doit
se trouver quelque part en France notre Linlin ! ». Le mec n’a pas pu continuer parce
que Thuy s’est évanouie, il y avait de quoi, tu te rends compte ce qu’elle a dû
ressentir à l’annonce d’une telle révélation ? Elle a entrepris des recherches et n’a eu
aucune difficulté pour retrouver ma trace en s'adressant au ministère de la défense.
Tu vois c’est sa première lettre, celle dans laquelle elle me dit qu’elle me croyait mort
et comment elle a appris la vérité. Je lui ai répondu en lui donnant ma version des
faits, sa mort annoncée par son père, ma blessure et la suite de mon parcours. Je l'ai
questionnée au sujet de sa grossesse, tu te rends compte Charles ? Demander à une
femme des renseignements sur sa grossesse presque dix ans après, alors qu’une
grossesse c’est l’affaire de neuf mois ! En retour, j’ai reçu cette lettre, regarde, elle
fait dix pages. C’est dans celle-ci qu’elle me parle de l’existence de mon fils ! Je lui
avais dit que je ne l’avais jamais oubliée, que j’étais libre, et que si elle l’était aussi et
qu’elle éprouvait toujours quelque chose pour moi, qu'elle pouvait venir, et tu sais
quoi ? C’est là que ça devient incroyable, elle m’a dit oui, elle vient, tu m’entends
Charles ? Thuy va venir à Saint-Nirols ! Et avec le petit, mon petit, mon fils, ils vont
venir me rejoindre, j’ai envoyé les billets d’avion, de train ainsi que de l'argent ! Je
me suis occupé de tout dans les moindres détails, j’ai eu recours à une agence de
voyage de Saint-Etienne, tout est parfaitement réglé Charles ! Il ne manque plus
qu’elle, je l’attends, enfin je veux dire je les attends, eh ouais j’arrive pas à me faire
à l’idée que j’ai un fils ! Oh putain de Dieu, quelle histoire Charles, alors maintenant
t’as compris pourquoi j’arrête de boire ? Je ne veux pas me montrer à eux tel que
j'étais, je n'ai pas le droit, je ne peux pas leur faire ça, tu comprends ? J’étais pas
comme ça là bas quand j’ai rencontré Thuy ! Alors je dois redevenir l’homme qu’elle
a connu et ne pas continuer à être cette éponge, cette loque qui me dégoutte tous
les matins au saut du lit ! Je le veux Charles et je vais faire ce qu'il faut ! Je crois rêver,
c’est pas possible, inimaginable ! Ils arrivent le jour de la vogue, le dimanche après-
midi au train de quinze heures ! J’ai le trac Charles ! J’ai peur mais je suis fou de joie !
C'est invraisemblable ce qui m’arrive, je n’ose pas y croire ! Alors ce n’est pas
compliqué, je dois me débarrasser de ce poison avant qu’elle arrive, euh, qu’ils
arrivent, je dois me désintoxiquer et me libérer de cette cochonnerie qui me pourrit
la vie ! Cela ne me laisse pas beaucoup de temps mais j’ai pas le choix, j’ai déjà
commencé mon combat !
Le lendemain, tout le monde ne parle que de cela dans le village :
- Linlin a dit qu’il arrête de boire !
- non, c’est pas vrai !
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- si !
- ah bon ?
Et patati et patata.
Au Camerlot aussi les commérages vont bon train :
- c’est vrai Maurice ce qu’on dit ?
Quelques intelligents sont sceptiques :
- il va pas tenir longtemps, c’est sûr, il risque pas de s’arrêter de boire, il aime trop le
boubou !
Chacun a sa version, son opinion et son pronostic, Maurice ne voit que la chaise vide à
la petite table près du poêle. Mme Lucie est heureuse de la décision de Linlin car elle a souvent
dit que ce n’était pas bien qu’il boive comme ça et que ça lui faisait de la peine de le voir dans
les états où il se mettait. Elle éprouve un étrange malaise devant la place vide de Linlin.
Damas passera au Camerlot et donnera toutes les explications au sujet du
comportement de son beau frère. Il parlera de la rencontre avec Thuy en Indochine et de la
naissance qui en a résulté. Il ne manquera pas d'évoquer le plan employé par un père humilié
par la relation que sa fille entretenait avec un soldat Français et il ne passera pas sous silence
l’extraordinaire rebondissement qui bouleverse aujourd’hui l’existence de Linlin. Les
retrouvailles miraculeuses de ces deux êtres à qui la vie a réservé la plus extraordinaire des
histoires d’amour, merveilleuse et terrible. Ils étaient vraiment faits l’un pour l’autre et
programmés pour se rencontrer. La destinée a mis le prix pour parvenir à ses fins, une guerre
lointaine, un terrible mensonge, des blessures qui auraient pu être fatales et un fabuleux coup
du sort. Tout le café a écouté dans un silence religieux. Lucie n’a pu retenir de grosses larmes à
l’évocation de cette histoire incroyable, de celles qui ne se trouvent que dans les livres ou les
contes de fées.
L’événement majeur, le gros scoop, est la venue de Thuy annoncée pour le dimanche de
la vogue. Ce qui est certain c’est qu’il y aura du monde devant la gare, le défilé du corso fera un
bon prétexte à tous les curieux qui ne voudront pour rien au monde manquer l’arrivée de la
mystérieuse Thuy.
Charles n’omet pas de parler du sevrage difficile que Linlin entreprend.
Comme c'était tout à fait prévisible, la vie de Linlin devient un enfer. Il souffre le martyre,
plus une goutte d’alcool d’un seul coup alors qu’il n’avalait que ça du matin au soir. Linlin est en
manque et c’est terrible, les fermiers l’entendent hurler parfois, les bruits de vaisselle cassée et
de chaises renversées les inquiètent beaucoup. La vieille femme est allée aux nouvelles et a vu
un Linlin terrifiant avec une mine défaite et un regard de souffrance. Il a été correct avec elle,
comme toujours. Il ne demande rien car il a ce qu’il faut pour se nourrir :
- sauf le pain si vous voulez bien, une couronne tous les trois jours que vous poserez
sur le rebord de la fenêtre. Soyez gentille de ne pas vous inquiéter pour moi. Oui
c’est dur, mais je m’accroche !
Il lui en faudra du courage pour supporter, endurer et tenir bon. A douleur inhumaine,
courage surhumain. Charles l’avait prévenu, Linlin est bien souvent à deux doigts de l’appeler
pour une piqûre ou des cachets, allant parfois jusqu’à poser la main sur le combiné du
téléphone, mais se ravisant toujours au dernier moment. Il résiste, il a mal mais se dit qu’il le
mérite, que c’est le prix à payer pour tout ce qu’il a fait et le meilleur moyen de ne plus
recommencer. Toutes ces années de dérives et d’excès ont un prix, le jeu en vaut la chandelle,
il pourra avoir la tête haute s’il s’en sort. La vie et les événements ne l’ont pas épargné, tombé
tout en bas, il voit le ciel bleu tout là haut. Il entreprend une ascension difficile en serrant les
dents.
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Heureusement qu’il a ses chiens et ses chevaux. Il s’en occupe, leur parle et peut fuir sur
les chemins ou dans les bois. Il emmène un casse croûte qu’il avale assis sur une pierre ou contre
un arbre dont il admire la force et la solidité de son enracinement. C’est cela, il doit s’enraciner
dans la vie, être ancré comme un arbre pour ne plus être ballotté, secoué et dériver comme
une épave. Il doit en finir avec la fuite, les pirouettes et s’accepter comme il est vraiment. Voir
venir, laisser venir et vivre enfin une vie normale.
Il respire en avalant à pleins poumons l'air vivifiant de Saint-Nirols. Les oiseaux lui font
la fête au cours de ses ballades. Linlin profite sans modération des magnifiques paysages en
regardant vivre et s’ébattre Diên Biên et Biên Phu. Il le fait avec lucidité, sans cette enveloppe,
cette chape d’alcool qui l’a emprisonné, étouffé et porté durant toutes ces années. Linlin voit
ses chevaux plus beaux et les sensations qu’il éprouve à les monter sont plus riches et plus
intenses. Linlin a toujours aimé et respecté ses compagnons à quatre pattes, aujourd’hui, sans
le filtre déformant de l'alcool, il pose un regard nouveau sur eux.
La journée ça va, il y a les bruits et les tâches utiles et ordinaires de la vie. Faire son bois
pour l'hiver est une aubaine pour lui, il peut se vider la tête en effectuant la corvée des bûches
à refendre et à ranger sous la remise. Il fait voler sa cognée au milieu de la cour et s'emploie à
fracasser les quinze stères qu'il s'est fait livrer. Torse nu, en sueur, buvant goulûment l'eau
fraîche du puits sous le regard inquiet de ses voisins qui n'osent pas lui proposer leur aide.
La nuit tout est arrêté, figé, silencieux. Il n'a que la perception d’un monde assoupi qui
dort du sommeil du juste, de celui qui n’a pas volé son repos, de celui qui a l’âme en paix parce
que son corps est fatigué d’une saine et louable activité, celle du travail qui vous bouffe tout
entier jusqu’à vous faire oublier de penser. La nuit offre alors à Linlin la vision d’un monde qui
semble lui être interdit à tout jamais. Avec elle débute son calvaire, son existence devient
terrible, il flirte avec la folie, quelques tours dans le lit sans trouver le sommeil avec une
oppression énorme, des mains folles qui s’emballent, des aiguilles plantées dans tout le corps,
des crampes, des nausées et des hallucinations, un monde de monstres, de feu et de douleur.
Linlin hurle et étouffe, il est en nage, il faut qu’il sorte, il faut qu’il bouge, il faut qu’il vive.
Ses chiens l’attendent car ils ont compris. Il selle son grand Oldenbourg et part dans la
nuit sous un ciel d’ébène piqué de millions d’étoiles. Il erre sur les chemins, traverse des prés,
des bois et s'approche du village endormi. Le voilà sur la grande place qu'il croit déserte alors
qu'il y a le chef Breton qui bulle dans son Aronde. Il est de service Jean-Claude, patrouille de
nuit, normal pour un oiseau de nuit portant le képi. Les pas du cheval attirent son attention car
il ne dormait que d’un œil. La silhouette de Linlin perché très haut sur sa grande monture et
encadrée par les deux chiens se découpe sur les façades des maisons de la place. Breton lève
la tête et son adjoint l’imite. Les voilà tout à fait réveillés, jean-Claude sait parfaitement ce que
Linlin endure. Bien calé sur son siège, il ne bronche pas à l’approche de l’étrange équipage. Les
sabots ferrés de la monture de Linlin font un énorme ramdam sous les fenêtres de tous les
braves gens qui dorment. Breton ferme les yeux et les oreilles. Linlin passe devant lui sans
regarder la voiture, mais a-t-il seulement vu la voiture. Diên Biên et Biên Phu ont flairé les deux
képis qui se font tout petits dans la bagnole. Ils grognent et posent leurs grosses pattes sur les
portières en fichant la trouille au jeune gendarme :
- putain chef, quelles bêtes, quelles gueules y z’ont, ça fait au moins cent kilos un
bestiau pareil, pas vrai chef ?
Le chef ne répond pas, il s’assure que la portière est bien fermée et regarde avec
compassion s’éloigner Linlin sur son immense cheval. Linlin siffle et les deux molosses
rejoignent leur maître en quelques grandes foulées.
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Linlin prend la direction de l’église. Les fers des sabots claquent sur les pavés des rues
étroites et pentues. Derrière les volets clos, les fenêtres sont restées ouvertes à cause de la
chaleur étouffante de cette nuit d’été. L’insolite cortège réveille beaucoup de monde. Tiré de
son sommeil, un type actionne la poire qui pend à la tête de son lit, se frotte les yeux, consulte
le réveil sur la table de nuit en fronçant les sourcils, quelques secondes lui sont nécessaires pour
parvenir à faire le point et réaliser quelle heure il est :
- deux heures, c’est pas vrai, il est deux heures du matin et Linlin fait tout ce ramdam.
Il est vraiment pas bien pour faire un tel bazar, faut ben que ça le force pour se
balader à cheval la nuit dans les rues du village !
IL soupire en éteignant, sa femme est réveillée, elle demande ce qui se passe :
- c’est quoi tout ce bruit ?
- c’est rien, c’est Linlin qui passe à cheval !
- mais c’est quelle heure ?
- deux heures !
- alors cette fois il est devenu complètement fou !
Le gars est bien réveillé maintenant. Il se frotte contre sa douce moitié tout en lui caressant
une épaule. Elle proteste, se retourne et va se caler tout au bord du lit. Il la rejoint, elle
bougonne, il demande :
- tu veux ? J’ai envie chérie !
- ça va pas non, t’as vu l’heure ? On dirait pas que tu te lèves bientôt pour aller au
boulot, dors ça vaudra mieux !
Ce n’est pas la peine d’insister, le pauvre gars n’y aura pas droit, et surtout il réalise
qu’effectivement le réveil va bientôt sonner, alors c’est bien énervé qu’il se retourne et regagne
son coin :
- p'tain de Linlin, quel con !
Linlin est arrivé tout là haut sur l’esplanade de l’église et il contemple les mille petits points
lumineux qui brillent dans la vaste plaine. Il imagine le mont Blanc, très loin parmi des masses
noires qu’il distingue vaguement. Gigantesque iceberg flottant au milieu d’un océan de
ténèbres. Il lève la tête sous l’immensité impressionnante de cet infini mystérieux qui lui
procure un trouble étrange. Il se sent minuscule sur une terre minuscule. Il est perdu dans un
univers sans limites et en perpétuelle expansion. Curieusement, alors que tout ce qu’il voit
devrait le paniquer, il se sent bien, debout sur les étriers, bras écartés, il crie très fort aux étoiles.
Il entend un orchestre symphonique lui jouer l’ouverture de Tannhäuser, son air préféré qui lui
donne la chair de poule. La musique de Richard Wagner est en phase avec Linlin, elle a été
composée pour lui. Soudain le tonnerre gronde et des éclairs zèbrent la nuit, un déluge de pluie
fine tombe sur l'esplanade, Linlin est trempé par cette douche céleste qui le débarrasse de son
poison. Linlin est enfin serein. Tel un seigneur monté sur son grand cheval, il flotte dans l’infini
et l’éternité. Il vit et sourit en s’imaginant que Saint-Nirols est le centre de l’univers, qu’il en est
le maître et qu’il contemple son immense royaume. Alexandre le grand, Jules César et Napoléon
étaient des petits garçons à côté de lui.
Linlin baigne dans un océan de bonheur, un immense bien être l’envahit. Il consomme
avec délectation ces instants de plénitude et d’harmonie. Son corps s’est apaisé et se fait enfin
oublier. Linlin a gagné.
Le chemin du retour est plus bruyant parce que les pas de son cheval sont plus pesants
à la descente sur les pavés des rues pentues du village. C’est un Linlin tout neuf, plein d’espoir
et de force qui redescend du belvédère. Il va enfin pouvoir regarder la vie en face. Le cheval a
compris qu’il a un maître nouveau, il est content et le fait savoir en martelant plus fort encore
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les pavés que tant de ses illustres aïeux ont fait chanter en ayant sur le dos de nobles seigneurs
et de belles dames. Les deux dogues sont heureux d’accompagner un maître guéri, mais il ne le
font pas savoir en jappant car ce sont des dogues allemands, de grands seigneurs dotés d’une
excellente éducation. De joie, ils remuent énergiquement leur fouet en brassant l’air de Saint-
Nirols, ce qui provoque une légère brise qui fait frissonner toutes celles et ceux qui dorment
découverts. Le bruit des fers et la fraîcheur soudaine réveillent encore une fois les gens qui
ronchonnent sur l’oreiller.
La lune est complice de cette renaissance, elle éclaire Linlin, son cheval et ses chiens de
toute sa blanche clarté. Elle trace un joli chemin pour un homme triomphant, heureux,
optimiste, détendu et qui a bien sommeil maintenant. Il regagne sa ferme, panse son
compagnon, rentre ses chiens et se couche. Il se réveillera à dix heures après avoir dormi
comme un bébé.
Au Camerlot, Linlin est au centre de toutes les conversations car son périple équestre
nocturne n’est pas passé inaperçu. Roland n’est pas surpris lorsqu’il l’apprend et pense que son
copain file du mauvais coton. Il se dit qu’il devrait aller le voir mais pour lui dire quoi ? Que faire
pour lui ? Il se sent bien impuissant. Il ne voit pas d’autre solution qu’un retour à la boisson pour
que tout redevienne comme avant, « quelle idée d’arrêter, il pouvait bien faire avec non ? »
Roland ose une question à Mr mercier qui joue au billard :
- qu’est-ce que vous en pensez, qu'est-ce qu'on peut faire pour lui ?
- nous ?
- oui !
- mais rien mon ami, absolument rien, Linlin est très fort mentalement, bien plus fort
que chacun d’entre nous ! Est-ce utile de le préciser, vous le connaissez, l’issue
dépendra de lui et uniquement de lui, n’oubliez pas qu’il a décliné l’offre de Charles,
alors nous... !
Un type au comptoir a des certitudes :
- faire ce qu’il fait, eh ben moi je vous dis que c’est le signe qu’il donne plus l’heure !
Il est toqué, vous allez pas me dire, faire du cheval dans les rues en pleine nuit c’est
ben que ça tourne plus rond dans sa tête ! Ché pas vous, mais pour moi c’est pas le
comportement de quelqu’un de normal et de civilisé ça, voilà ce que j’en pense moi !
Mercier étudie un coup délicat et allume la cigarette fichée depuis longtemps à l’extrémité
du fume-cigarette noir à bague dorée qu’il déplace sans arrêt d’une commissure à l’autre.
Faisant face au zig du comptoir tout en le toisant par dessus ses lunettes à double foyer, il laisse
glisser sa queue de billard entre ses doigts jusqu’à ce qu’elle atteigne le plancher. Le petit toc
caractéristique lui indique qu’elle ne descendra pas plus bas. Il prend sa respiration, puis :
- en voilà un grand mot que ce civilisé, civilisation, tout un programme ! Beaucoup de
difficultés et de temps pour parvenir à construire quelque chose, aller de l’avant et
tout voir réduit à néant au moindre désordre social avec son cortège d’horreurs qui
font reculer l’homme bien en deçà du point où il se trouvait et pour lequel il s’était
donné tant de mal pour l’atteindre !
Apparemment, personne ne comprend ce qu’à voulu dire Mr Mercier. Il a bien parlé c’est
sûr, mais qu’a-t-il voulu dire ? Roland secoue la tête et commande un verre à Maurice.
Mercier tire une bouffée sur le fume-cigarette, la fumée monte le long de son visage et
va se perdre dans sa chevelure d’argent. Tout le monde a suivi le trajet du nuage, il y a fort à
parier que certains croient que Mr Mercier se teint les cheveux à la fumée de cigarette. Il fait
demi tour, retourne au billard, réfléchit et marque un joli point. Maurice le félicite depuis son
comptoir. Le silence se fera dans le café, seulement troublé par le choc des boules, tantôt sec
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ou tantôt doux comme une caresse. Le temps passe et les points s’accumulent. Mercier a
conquis son public. Maurice :
- heureusement que vous jouez Mr Mercier sinon ce billard servirait uniquement de
niche pour Sultan !
Entendant prononcer son nom, le chien lève la tête en direction de son maître. Mercier
ne répond pas, il aligne les points tout en fumant, il mordille son tube noir, se déplace autour
du billard au fur et à mesure des coups et figures qu’il réalise. Il dépose régulièrement avec
application du bleu sur le procédé de la queue de billard. Sultan suit les pieds de Mercier tout
autour de son domaine. Mercier doit se coucher sur le tapis pour faire un point. Les
consommateurs suivent les trajectoires des boules qui s’entrechoquent, se séparent, prennent
des chemins opposés, rebondissent sur les bandes, se croisent et se rassemblent dans un coin.
Une rouge et deux blanches qui taillent une petite bavette en se faisant du coude ou des épaules
des dizaines de fois toutes les trois, toujours bien regroupées sous les adroits petits coups du
maître qui, jugeant que cela a assez duré comme cela, leur assène un bon coup qui va les faire
se disperser sur le tapis vert et, comme par miracle, les faire encore se retrouver dans un espace
pas plus grand qu’un mouchoir de poche. C’est un régal de voir réaliser un beau rétro, un coulé,
un superbe massé et des coups à plusieurs bandes. Mercier est trop bon joueur, personne n’ose
jouer sur ce billard posé au milieu du café et exposé à tous les regards de peur que Mercier
arrive et soit le témoin de laborieux coups maladroits ou que les spectateurs présents puissent
faire la comparaison avec le talent du vieux docteur au jeu fin, subtil et éclairé. Ce billard est le
domaine de tant de coups de génie qu’il est devenu le billard de celui qui les réalise, le tapis
vert est devenu interdit aux néophytes, le billard est à Mercier et... à Sultan.
Le mardi, les premiers forains arrivent à Saint-Nirols avec leurs gros camions et leurs
remorques qui transportent les manèges ou se transforment en stands de tir, loteries ou palais
des délices emplis de confiseries et friandises. Les caravanes se regroupent dans le quartier de
la gare.
La fièvre de la vogue s’empare des enfants du village, certains proposent leur aide pour
monter les manèges afin d'obtenir quelques tickets ou jetons gratuits en récompense. La vogue
est un moment fort de l’année à Saint-Nirols. Elle est importante et draine un public nombreux
venu de tous les villages des alentours. Elle débutera le samedi en fin d’après-midi, l'attente
fébrile des enfants sera récompensée, les manèges effectueront enfin leurs premiers tours. Plus
tard, en soirée, la retraite aux flambeaux précédée par une fanfare sera le très officiel départ
pour trois jours de liesse. Comme c’est beau une retraite aux flambeaux avec toutes les
lanternes qui dansent derrière une clique très volontaire mais très amateur. Normal pour des
musiciens non professionnels qui font de leur mieux. La musique est mal traitée, on reconnaît
des airs militaires, c'est pour les conscrits qui doivent s’entraîner à marcher au pas des futurs
militaires qu’ils seront très bientôt. Garde à vous, vive la république et vive la France nom de
dieu. L'ensemble des belles loupiotes multicolores aux extrémités des mâts portés par des
enfants enchantés ou des classards excités apporte une touche féerique à la vogue. Pendant le
défilé il n’est pas rare de voir s’embraser un lampion un peu trop secoué par une trop juvénile
main ou par la brusquerie d’un conscrit un peu trop alcoolisé. L’enfant pleurera la perte de sa
lanterne et il n’y a pas plus triste qu’un enfant qui tient un flambeau en lambeaux. Il ressent
alors ce que doit ressentir un phare côtier qui tombe en panne et faillit à son devoir et à sa
mission. Il se sent inutile, éliminé, éteint et pleure comme un veau qui a perdu sa vache de mère
sous les rires et quolibets de centaines de spectateurs insensibles à la détresse humaine. Au
terme de la procession flamboyante et musicale ce sera le début du bal dans la baraque au
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parquet ciré pour effectuer de belles glissées des pieds. Demain il y aura encore un bal, celui
du dimanche, en matinée et en soirée s’il vous plaît, de quoi entretenir de nombreux espoirs
de rencontres et de contacts plus ou moins rapprochés avec les belles du canton. Le dimanche
est le point d’orgue des festivités, la foule est énorme. Outre les attractions foraines, le début
d’après-midi aura son défilé avec une fanfare et des chars fleuris. La fête finira fort tard dans la
nuit et reprendra le lundi, jour de congé exceptionnel. Le lundi de la vogue est un jour chômé à
Saint-Nirols. Ceci est tout à fait légal puisque autorisé par un décret officiel promulgué par le
premier magistrat du village. Les usines et entreprises du village accordent très généreusement
un jour de congé à leurs ouvriers, jour qu’il faudra récupérer, pas folle la guêpe. Les ouvriers
doivent remercier leur maire pour cette mesure et leurs patrons pour s’y conformer. Les
employés de Philippe Gauthier feront l'économie d'un merci puisque leur patron est aussi le
maire du village. A eux de choisir, merci Mr le maire ou merci patron... on connaît la chanson !
Le prix des tours de manèges est moins cher et ils durent plus longtemps le lundi. Au
programme de l’après-midi, les jeux organisés par les classards. Courses en sacs, biches à casser
avec les yeux bandés et tir à l’oie, suivis par les cinquante tours du boulevard. Une course
cycliste qui réunit les meilleurs régionaux et qui consacre toujours un authentique champion,
pas Bobet mais presque.
Isabelle est à Saint-Nirols, plus belle que jamais. Maurice et Lucie trouvent leur
responsabilité bien lourde à assumer. Leur nièce est une très jolie fille bien trop délurée à leur
goût. A Lyon ses parents lui laissent pratiquement tout faire. Les fins de semaines, elle sort avec
sa bande de copines et copains dans les boites de nuit. Comme leur nom l’indique, ces
établissements fonctionnent la nuit, donc Isabelle sort toute la nuit. Le jeune frère de Maurice
est militaire de carrière. Un militaire de carrière n’est pas un soldat qui travaille dans une
carrière pour en extraire des pierres, un militaire de carrière est un soldat qui fait carrière dans
l’armée comme un ouvrier fait la sienne dans une usine. Un militaire qui n’est pas de carrière
est un appelé qui doit accomplir ses obligations militaires. Un garçon qui trouve le temps très
long, éloigné qu’il est de son pays natal, du pays où il a grandi, du pays où il a laissé papa, maman,
frangins, frangines, copains, copines, coquines. Il y a vraiment de quoi avoir le bourdon. La
plupart des gars ont attendu avec impatience le moment ou ils ont pu s'accrocher la quille
autour du cou le jour de leur libération. Ils ont tous dit avoir perdu leur temps et de l'argent
sous les ordres de gradés pas toujours très futés. Il y a cependant des mecs qui font carrière
dans l’armée, c’est à dire qu’il se trouve des types qui ont décidé de se faire chier toute leur vie
sous un béret, un calot ou un képi, loin de chez eux, de leur maman, de leur papa, de leur
frangins, de leurs frangines et qui se trouvent bien à faire ce que tous les autres n’aiment pas,
c’est à dire rien. On peut croire ceux qui vous disent qu’ils ne supportaient pas de ne rien foutre
toute une journée tout en étant surveillés par ceux qui devaient s’assurer qu’ils le faisaient
correctement parce que, rendus à la vie civile, ils se sont empressés d’aller bosser comme des
forcenés dans l’usine de Gauthier en étant surveillés par ceux qui s’assurent qu’ils bossent bien
comme des forcenés en étant récompensés à chaque fin de mois par une paye d'ouvrier.
La belle Isabelle, qui sort en boites, qui a un père militaire sans doute trop occupé par
sa carrière pour s’occuper d'elle, un père bien trop coulant envers une fille qui suit des études
de très loin avec des résultats scolaires qui en attestent. Isabelle est un premier prix de beauté
mais une gourde sur les bancs du lycée.
Elle était déjà venue pour les vacances de Noël et avait causé bien du tracas aux Tabarin.
Les gars du village tournaient pas mal autour d’elle. Une belle plante comme ça, pensez donc.
Lorsqu’elle est arrivée par le train en début de semaine, Lucie a vu débarquer une jeune femme
avec tout ce qu’il faut là où il faut, de quoi faire perdre la tête à bien des hommes avec sa
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démarche de mannequin moulée dans un jean très serré. Bien du soucis en perspective pour
l’oncle et la tante Tabarin que de garder cette nièce un peu trop affriolante pendant une
semaine. Quel soulagement lorsqu’elle reprendra le train direction Lyon, comme un retour à
l’expéditeur d’un colis bien trop embarrassant.
Le café va voir défiler beaucoup de jeunes attirés comme les mouches par le sucre.
Maurice veille au grain, il est sur des charbons ardents. Les classards fréquentent le bistrot,
Maurice se fait une raison car il connaît bien tous ces minots, que des petits gars biens dont il
n’a rien à craindre. De ce côté là tout va bien, sauf en ce qui concerne un conscrit bien particulier.
Il s’agit de l’ouvrier boulanger, l’étalon, le phénomène de foire, la vedette du conseil de révision.
Ce lascar vient plus souvent au Camerlot et il fait bande à part en ne se mêlant pas à ses petits
camarades de classe qui rigolent en faisant gentiment la fête en tout bien tout honneur. Assis
sur un tabouret, le coq est sur son perchoir à l’extrémité du bar. Ses yeux en disent long sur les
idées et intentions qu’il a dans la tête. Maurice a repéré son manège.
Maurice ronge son frein et se retient, pourtant ce n’est pas l’envie qui lui manque de
prendre par la peau du cul et d'envoyer valdinguer hors de son bistrot ce coureur de jupons, ce
tombeur à l’impressionnant tableau de chasse, ce gugusse qui fait cocu son patron. Maurice a
une pensée pour ce pauvre Verdier aux mains blanches de farine, ce besogneux du pétrin
victime d'un prédateur de ménages.
Cet après-midi, Isabelle traîne dans le café, elle est assise près d’une vitrine et passe son
temps à feuilleter des magasines de mode et des romans photos. Ces bouquins que Maurice a
depuis longtemps catalogués comme responsables de terribles troubles dans la gente féminine,
de ceux qui leur montent à la tête et qui finissent par leur faire prendre une très grosse tête et
un tout petit cœur d’artichaut, de ceux qui fondent pour un rien, pour un oui ou pour un non.
Maurice est persuadé que ces bouquins, « y a pas pire ! ».
Pas étonnant qu’Isabelle ne pense que toilettes et maquillage et pas étonnant non plus
qu’elle ne soit pas très vaillante. Maurice est gentil en disant pas très vaillante. En réalité, elle
est carrément cossarde, elle les a à la retourne, palmées avec un poil au creux de la main et la
rogne aux coudes. La petite est affectée par de terribles handicaps qui ne la prédisposent pas à
se jeter sur le boulot. Ce serait une catastrophe nationale si de telles pathologies touchaient
un pays comme la Chine. Cela paralyserait toute son économie qui repose essentiellement sur
l’énergie à l’huile de coude. Les chinois ont trouvé un vaccin pour se protéger, la formule est
inscrite dans un petit livre rouge et il paraît que cela marche très bien. En Chine il n’y a pas de
fainéants, tout le monde bosse, les hommes, les femmes, les vieux et les enfants. Les chinois
marchent à la baguette qu'ils ne posent même pas pour manger.
Isabelle ne donne pas de coup main à sa tante et à son oncle. Elle ne bouge
pratiquement pas son cul de sa chaise, sauf pour se regarder dans une glace ou aller faire la
belle en tordant le croupion dans les rues de Saint-Nirols en compagnie de quelques filles et
garçons de son âge constamment accrochés à ses basques. Isabelle est une reine qui se déplace
avec sa cour. Le hic c’est que l'oncle Maurice est un républicain convaincu qui n'a pas beaucoup
de tendresse à l’égard de l’aristocratie toute familiale soit-elle. Nièce où pas, la reine Isabelle se
doit de respecter les lois républicaines qui prévalent chez son bistrotier de tonton. Les crises
gouvernementales ne manquent pas chez les Tabarin depuis que cette petite merdeuse
lyonnaise est venue foutre la pagaille dans leur ménage. Il faut dire que Lucie a une fâcheuse
tendance a prendre systématiquement la défense de sa nièce au grand dam de Maurice qui, de
ce fait, voit très souvent rouge. Maurice est courroucé, Maurice fait de la tension, Maurice a
pris un caractère de cochon.
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Maurice a bien souvent le pied ou la main qui lui démangent mais il se retient, comment
pourrait-il frapper la fille de son frère. Lucie n’a pas fini d’entendre :
- elle ne veut rien foutre, eh bien tant pis, qu’est-ce que tu veux que je te dise, le
frangin et la belle sœur ont fait une allergique au boulot, c’est ça, pour moi ils ont
dû la concevoir un premier Mai, je ne vois que ça ! Remarque il vaut mieux qu’elle
ne donne pas la main et ne serve pas dans le café car si c’est pour allumer tous les
types, merci bien, parce que je ne sais pas si tu as remarqué mais les types mariés,
et même les vieux, ont une drôle de façon de lui dire bonjour et de la regarder ta
chère petite nièce adorée !
Lucie hausse les épaules. Maurice est en ébullition, c’est une cocotte minute qui doit
régulièrement relâcher un peu de pression :
- nom de dieu, crois bien que c’est la dernière fois qu’on la fait venir cette petite
fouteuse de merde, faudra en toucher deux mots au frangin et à la belle sœur ! C’est
vrai, un bistrot c’est pas un endroit pour une jeune fille ! Regarde moi tous ces
cochons avec leurs yeux de braises, ils vont finir par foutre le feu à mon bar tellement
qu'ils sont chauds bouillants !
Lucie haussera encore les épaules, mouvement qu'elle exécute très souvent depuis que
la petite est arrivée au Camerlot. A bien y regarder, Lucie a fini par se sculpter un joli buste en
pratiquant cet exercice. Elle a pris des attitudes d’avocate de la défense à force de plaider la
cause d’Isabelle. Elle écarte les bras :
- mais enfin Maurice, regarde la bien cette petite, qui pourrait voir en elle une
mauvaise fille si ce n’est des gens de ton espèce, de ceux qui voient le mal partout
et qui ont oublié qu’ils ont été jeunes eux aussi ! Remarque il est vrai qu’il y a fort
longtemps de cela !
- traite moi de gâteux aussi du temps que t’y es !
Lucie rit, Maurice aussi. Il s’est encore emporté pour rien. Il est à deux doigts de le regretter
quand il voit sa nièce sourire au gigolo perché sur son tabouret. Son sang ne fait qu’un tour, il
ne manquait plus que ça, c’est pas vrai, et l’autre imbécile qui lui fait les yeux doux maintenant.
Des yeux de veau qui a envie de téter sa mère, ça ne va pas se passer comme ça, il faut qu’il
fasse quelque chose Maurice, il y a urgence. Maurice réfléchit plus vite que la batterie de tous
les ordinateurs de Cap Canaveral et de Baïkonour réunis. Il y a le feu dans le bistrot depuis que
Tabarin a vu ce trousse jupons faire les yeux doux à sa nièce. Ce type qui s’est vanté, ici même,
devant son comptoir, qu’il était capable de reconnaître, les yeux fermés, rien qu’à l’odeur, les
propriétaires de la moitié des petites culottes des filles et femmes de Saint-Nirols. Il appelle
Lucie et, à l’oreille :
- Il faut absolument que tu occupes Isabelle quelques minutes dans la cuisine,
débrouille-toi, trouve-lui quelque chose à faire !
Lucie et Maurice sont en branchement direct avec les centres les plus perfectionnés du
monde en matière de calculs compliqués. La réponse ne se fait pas attendre, c'est souriante et
d’une voix douce et innocente que Lucie demande à sa nièce :
- Isabelle, ma chérie, tu viens m’aider une seconde ? Tu seras gentille, j’ai du linge à
plier dans la cuisine !
Lucie vient de prouver avec maestria que les hommes ont raison de considérer les femmes
comme des êtres diaboliques.
Isabelle souffle un peu, c’est fou ce que cela a l’air de lui faire plaisir, la rosse secoue la
tête en faisant la moue. Maurice, un tantinet moins diplomate que sa femme, va la décider de
se lever :
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- allez bouge ton cul de ta chaise, tu vas pas rester toute la journée à rien foutre avec
le nez plongé dans tes romans à l’eau de rose ! Ta tante t’a demandé un service alors
tu lui obéis, et au trot !
La belle oisive est choquée par le ton de son oncle et elle fulmine en se dirigeant, tête
basse, vers la cuisine. Elle traîne un peu les pieds, c’est sans doute dû au regard pesant que pose
sur son séant le séducteur de comptoir tout là haut perché sur son tabouret. Le rapace a une
bonne vue et lorgne sur les parties charnues de celle qu’il se promet d’inscrire très bientôt à
son menu. Maurice n’étant pas tombé de la dernière pluie a immédiatement compris ce que le
prédateur a dans la tête en ce moment et il ne supporte pas que l'obsédé de la chose soit béat
d’admiration devant la plus belle paire de miches qu’il ait vue dans sa vie de boulanger. Quand
on sait le paquet de miches que peut pétrir et façonner un boulanger dans sa carrière, on peut
lui faire confiance lorsqu'il pense tout bas mais suffisamment fort pour que cela s’entende, « oh
putain de Dieu, quelles miches ! ». Maurice attend qu’Isabelle disparaisse dans la cuisine. Elle
n'a pas digéré les paroles de son oncle, mais il faut reconnaître qu’elle a de quoi être
déboussolée la petite. Elle a plein de choses qui se bousculent dans son esprit en ce moment,
cela va du, « merde, je ne suis pas là pour faire la bonne ! » au, « on ne dirait pas que tonton
Maurice est le frère de papa, chez nous c’est moi qui commande, toutes mes volontés et mes
caprices sont exhaussés alors qu'ici, oh la la, quels bonnets de nuit cet oncle et cette tante.
Toujours à me tourner autour pour me surveiller comme une gamine, c’est bien la dernière fois
que je viens en vacances chez eux, ça c’est sûr ! ».
Isabelle est enfin dans la cuisine et Lucie a fermé la porte. Maurice fait face au spécialiste
des miches. Il s’essuie les mains, jette le torchon sur son épaule, fait apparaître ses gros bras
velus en retroussant méticuleusement les manches de sa chemise, ressert le cordon de son
tablier et jette un regard furtif en direction de la cuisine pour bien s’assurer, encore une fois,
que les femmes sont incapables de voir et d’entendre ce qui va se passer maintenant. Maurice
est calme, très calme, il pose ses deux grosses paluches à plat sur le comptoir juste sous le nez
du Casanova de fournil. Maurice en impose. Le jeune a cru un instant qu’il allait avoir une
gentille discussion avec un gentil patron de troquet de campagne mais il ne l’a cru qu’un très
court instant, un instant si bref que même le chronomètre le plus précis du monde n’aurait pas
pu dire combien cela a duré tellement cela a été court. En effet, le jeune se trouve soudain très
mal assis sur son tabouret en remarquant que le regard de Maurice a de quoi faire froid dans le
dos d’un boulanger qui n’est pas devant son four pour s’y réchauffer. Le pauvre gars ne peut
même pas se caler contre un dossier puisqu’il est assis sur un tabouret. Il commence à se tasser
comme un pain sans levain. Maurice a soudain la désagréable impression d’être en face d’une
merde de chien et se surprend à retenir sa respiration pour ne rien sentir de l’étron qui est posé
sur le siège de bar. Maurice cherche les mots que l’on doit utiliser lorsqu’on veut s’adresser à
une déjection canine. Tabarin, le marin qui a parcouru le monde dans tous les sens a toujours
su se faire comprendre. Maurice est allé dans tous les coins de la sphère bleutée, des photos
prises par les spoutniks montrent que de là haut, en effet, la terre est bleue. Rien que pour
emmerder et chipoter, certains diront qu’une sphère n’a pas de coins, mais allez dire cela à des
gars comme Linlin ou Maurice qui ont roulé leur bosse dans tous les coins et recoins que la terre
peut avoir. Maurice se voudra très clair afin de bien se faire comprendre :
- écoute moi bien chaud lapin de mes deux, Isabelle, ma nièce, tu la laisses tranquille,
tu ne lui tournes pas autour, tu ne la regardes même pas, elle n’existe même pas
pour toi, sinon je te coupes les roustons et je les donne à bouffer à Sultan, tu piges ?
Et je rigole pas !
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Sultan dresse les oreilles et se lèche les babines sous le billard. Le séducteur sait exactement
ce qui l’attend. Le boulanger est aussi blanc que la farine qu’il utilise au fournil mais ce n’est pas
une maladie professionnelle. Ses doigts tremblent beaucoup en touillant son café à l’aide de sa
petite cuillère. Maurice n’est pas décidé à lâcher sa proie :
- et au bal t’as pas intérêt à t’approcher d’elle, je n’y serai pas pour te surveiller et la
protéger mais j’aurai des yeux et des oreilles qui le feront pour moi ! Fourre-toi bien
ça dans le crâne mon petit, j’ai mis des types sur le coup et je leur fais entière
confiance ! Tu t’approches seulement d’elle et tu le regretteras ! Je plaisante pas,
crois-moi ! T'as pigé ?
Le petit gars ne peut pas répondre car il est au bord de l’évanouissement. Maurice l’a
remarqué et ça le rassure, cela veut dire que la leçon a porté ses fruits. Le jeune descend
maladroitement de son tabouret, ses jambes flageolent, il s’éloigne sans un mot. Maurice le
rappelle :
- tu n’oublies rien ?
- ne non, non m’sieur, j’sais pas !
- ton café, tu l’as payé ?
- oh non, excusez !
A cet instant le boulanger ne sait plus où il en est. Il sort son petit porte-monnaie avec
difficulté du fond de sa poche et a toutes les peines du monde pour parvenir à en ouvrir la
fermeture à glissière. Le pauvre gars tremble comme une feuille de la tête aux pieds :
- pe pe pardon, excusez me moi !
Maurice, triomphant et grand seigneur :
- laisse, ce café est pour moi, je te l’offre mais je te ferai pas de cadeau pour Isabelle,
ça tu peux en être sûr mon petit gars !
Le petit gars est totalement déstabilisé. Maurice se dit qu’en ce moment le Don Juan aurait
sans doute bien du mal à justifier sa réputation auprès des femmes. La peur a sûrement fait
rentrer l’escargot bien profond dans sa coquille. Maurice se marre en voyant un mec livide et
complètement lessivé sortir de son bistrot en bredouillant un compliqué :
- meu reci m’sieur !
Maurice est rassuré car sa nièce est mise à l’abri de ce trousseur de jupons. Son travail
exécuté, Isabelle revient dans le café. Maurice l’observe du coin de l’œil et remarque qu’elle a
l’air déçue de ne plus voir l’autre crétin sur son tabouret. Elle retourne s’asseoir devant ses
revues, deux jeunes inoffensifs s’approchent d’elle et lui font la bise. Maurice n’aime pas trop
ça mais il se dit, « enfin bref, c’est la jeunesse de maintenant, faut que ça se lave la figure à tout
bout de champ, et vas y que je te fasse des bises et encore des bises et toujours des bises. Ici
on n'en fait que deux alors que chez les cagnas, ceux du Puy de Dôme, ils en font trois. Paris,
c’est encore pire parce que c’est quatre qu’il en faut pour faire le compte. Eh ben ça doit pas
être triste dans les grandes administrations, le matin et le soir quand ils se disent bonjour et au
revoir. Ça doit en rogner du temps sur la journée, pas étonnant qu’ils en foutent pas lourd les
fonctionnaires, ils passent leur temps à se biser. Bonjour Simone, bonjour Pierrot, et smac
smac smac et re-smac, tu vas bien ? Oh pas trop, je suis crevée, j’ai passé une nuit épouvantable
à cause du petit qui fait ses dents ! Ah bon ? Et ça lui fait combien à ce petit ? Quatre ! Quoi, il
a quatre ans et il fait seulement ses premières dents ? Mais non, je croyais que tu demandais
combien il avait de dents, oh elle est bien bonne celle là ! Mais alors ça lui fait combien ? Eh
ben si tu veux savoir au plus juste, disons que ça lui fait un an et quatre dents ! Eh ben quand
vous pensez qu’ils sont peut-être deux cent cinquante dans le service et qu’il faut multiplier par
quatre pour les bises et mettre cinq minutes pour chacun au sujet des nouvelles de la petite
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famille, de la grand-mère, de l’oncle Momo ou du cousin Germain, eh bien ça vous mène déjà
loin dans la journée tout ça ! Le chef de service ne fait pas de bises mais se demande à quelle
heure ses subordonnés pensent pouvoir enfin commencer à bosser ! ». Maurice en est à ce
stade dans ses pensées quand les deux jeunes commandent des jus de fruits. Quant à Isabelle,
pour elle, ce sera un lait fraise. Maurice râle :
- quelle emmerdeuse tu fais, tu me fais ouvrir une brique juste pour toi !
Maurice remplit les verres qu'il dispose sur un plateau, s’approche de la table puis s'arrête
à un mètre de ses clients et demande :
- puis-je servir ces messieurs dame ? C’est que je ne voudrais pas déranger une aussi
noble tablée !
Les copains d’Isabelle sont un peu gênés, ne sachant pas si c’est du lard ou du cochon.
Leurs regards vont d’Isabelle à son original tonton dans l’espoir de trouver une explication à ce
curieux comportement. Ils sont seulement sûrs de n’être pour rien dans cette affaire et en
concluent donc qu’il s’agit d’un problème de famille entre un oncle qui n’a pas l’air commode
et sa nièce qui est des plus charmante. Maurice dépose les deux verres de jus de fruits en faisant
un clin d’œil aux deux gars, ce qui les rassure tout à fait, puis il se tourne vers Isabelle en faisant
une courbette :
- voici le lait fraise de Mme la princesse, si Mme désire autre chose, elle n’aura qu’à
me sonner, je suis à son entière disposition ! Madame, messieurs, permettez que je
me retire, j’ai du travail qui m’attend ! La vaisselle et le ménage car je n’ai pas de
bonne pour m’aider, je dois faire le travail tout seul ! Je n’ai pas la chance d’avoir une
petite nièce qui serait assez gentille et courageuse pour soulager, ne serait-ce qu’un
petit peu, le presque vieux tonton que je suis !
Les jeunes rient mais Isabelle est contrariée. Elle regarde au loin sur la place avec l’air le
plus pincé qu’elle ait pu trouver dans l’important stock d’attitudes pour exprimer le déplaisir
dont elle dispose. Elle pianote nerveusement sur la table avec ses doigts fins garnis de bagues.
Des doigts qui se terminent par des ongles vernis en rouge vif qui n’ont pas l’air d’être trop
torturés par le travail.
Le vendredi après-midi, tout est monté sur la grande place. Le marché a dû se replier
sur les petites places et dans les rues. Cette semaine, priorité absolue aux manèges et aux
stands. Les forains sont heureux d’avoir terminé le montage de leurs baraques et attractions. Ils
se retrouvent au Camerlot pour régler les derniers petits détails autour d’un pot. Les discussions
plus épineuses concernant les emplacements sont abordées, ce sont toujours des sources de
problèmes et il n’est pas rare d’entendre :
- je vous préviens que l’année prochaine je veux un autre emplacement, c’est normal,
j’y ai droit, y a pas de raison que ce soit toujours les mêmes qui aient les meilleures
places. Pour faire une recette correcte il ne faut pas être à l'écart !
Il sera alors question d’ancienneté, de priorités, de roulement, de justice et d’ordre, tout
un programme. Les gros manèges font valoir qu’il leur faut les grosses places, logique, les
moyens manèges ont besoin de places moyennes, tout aussi logique et les autres n’ont qu’à se
caser entre les gros et les moyens. C’est simple, c’est sans doute pour celà que bon an mal an
on trouve toujours une solution. Pour preuve, c’est que la vogue a toujours lieu même si certains
forains font du chantage :
- c’est la dernière fois que je viens à Saint-Nirols, je vous préviens que si je n’ai pas
l’assurance d’avoir la place qui me revient, ne comptez plus sur moi l’année
prochaine !
Il y a dix ans qu’ils disent cela, et ils sont là tous les ans.
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Un type baraqué roule ses biscoteaux au comptoir. Il porte un maillot de corps, tenue
vestimentaire idéale pour mettre en valeur une exposition musculaire ambulante telle que la
sienne. Le monsieur est en représentation permanente, il est à l’étalage. Cette semaine ce sont
les habitants de Saint-Nirols qui peuvent profiter du spectacle et ils ne s’en privent pas. Ils
contemplent l’impressionnante montagne de muscles qui s’offre complaisamment et
généreusement à leur vue. L’homme est un forain qui tient une baraque de lutteurs et de
démonstrations de numéros de force athlétique.
Roland est au café. Ayant fini sa journée à l’abattoir et au magasin... il serait plus juste
de dire que ce sont ses employés qui terminent ce qu’il a laissé en plan. Nous sommes vendredi
et, comme tous les vendredis, Roland est bien chaud. Ayant remarqué le costaud qui plastronne
au comptoir, comment ne pas le remarquer, il interpelle Escudet :
- vise moi celui là, ben dis donc, doit pas falloir le contrarier le bonhomme, oh putain
on dirait un Charolais ! En le regardant j’ai l’impression de voir un bœuf de premier
choix ! Je savais pas moi qu’on en faisait des comme ça, il a pas intérêt d'aller se
promener chez les cannibales le gonze parce qu’il y aura droit illico, rien qu’à le voir
les sauvages en auraient l’eau à la bouche !
Le type a entendu, ce qui a pour effet immédiat de lui faire rouler un peu plus les
mécaniques. Escudet :
- ouais, tu peux croire que pour un tel résultat il lui a fallu lever des tonnes de fonte
et ramer sur des machines de tortures des heures et des heures, l’équivalent de
plusieurs traversées de l’Atlantique à la rame et tout ça sans bouger de place !
Quand tu penses que c'est uniquement pour avoir le plaisir de se regarder dans une
glace !
Le type souriait, flatté par le début de la phrase, mais la fin lui déplaît visiblement,
« comment ça, se regarder dans une glace ? », il dévisage Escudet, Roland se marre :
- ah bon, Putain y doit y avoir un paquet de glaces chez lui, pas vrai Marcel ?
- ouais ouais, y paraît qu’il habite au château de Versailles ! Il en a une pleine galerie
alors y a de quoi faire, mais il faut ben ça pour admirer tout ça pas vrai ? C’est qu’y
faut que ça rentre toute cette barbaque, alors tu penses ben que c’est pas avec une
petite glace d’armoire à glace qu’il pourrait !
Roland s’étrangle de rire, le gars fait vilain en toisant les deux impertinents. Ça
bouillonne dans sa tête. Heureusement qu’il se trouve un forain dans la salle, celui qui tient la
baraque de chiques et confiseries comme on dit par ici pour venir en aide à nos deux amis. Ce
providentiel sauveur est assis en compagnie du patron des auto-tamponneuses, de celui de la
chenille et de celui du manège des grands avions. Lui aussi est en maillot de corps mais il n’a
pas les bras du colosse, loin s’en faut. Les siens sont secs et noueux. Des bras vrais, solides et
bien attachés sur des épaules qui, si elles n’ont pas la largeur de celle du phénomène de foire,
sont plutôt carrées. L’homme est chauve avec des airs de Fernand Raynaud. Il rit suffisamment
fort pour que le contrarié s’intéresse à lui. Tout en portant son demi à la bouche, il déclare :
- c’est que de la gonflette, du vent, du rembourrage pour midinettes !
Cela jette un grand froid dans le bistrot. Que va-t-il se passer ? On observe l’hercule au
comptoir. Il est calme, repose sa tasse de café, s’essuie la bouche et s’approche du confiseur.
Lucie est toute pâle. Maurice s’est arrêté d’essuyer des verres. Bras croisés, Le gars se campe à
deux pas de la table des forains :
- alors on veut faire le mariole mon bonhomme, t’es tout seul ou bien t’as besoin de
tes petits copains pour faire le poids ?
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- moi ? Mais j’ai besoin de personne pour te donner une leçon, je suis assez grand tout
seul !
Plus un bruit dans la salle, Maurice est très inquiet et Sultan a les oreilles dressées. Le
sosie de Fernand Raynaud continue :
- je te propose une épreuve, celui qui perd paye une tournée, c’est un exercice de
force !
Maurice retrouve le sourire. Le balèze se marre aussi car il est très sûr de lui, que peut-il
craindre de cette demi-portion ? Et surtout dans son domaine, celui du muscle. Ce chauve est
certainement un inconscient, un fanfaron qui ne se dégonfle pas, au contraire :
- t’es pas capable de lever une masse à l’horizontale en la tenant d’une seule main par
l’extrémité du manche !
Le costaud fait la grimace un instant puis, interrogatif, répète :
- lever une masse à l’horizontale en la tenant d’une seule main par l’extrémité du
manche ? Et tu peux le faire toi ? Si t’y arrive je peux le faire aussi, y a pas de
problème, j’ai largement ce qu’il faut pour ! Mais attend, une petite question tout
de même, le manche de ta masse fait pas deux mètres ? Parce qu’alors là,
évidemment, même toi dans ce cas t’y arriverais pas, pas vrai ?
- bien sûr que non, mais t’en a déjà vu des manches de deux mètres toi ? Non, c’est
un manche normal d’une masse normale !
Soudain le colosse est inquiet, il trouve le bonhomme un peu trop sûr de lui. Il imagine
l’épreuve et observe l’autre avec incrédulité... avouez qu’il y a de quoi, comment un type qui
vend des chiques peut-il faire ça ? Bizarre bizarre, il demande à voir. Le pari est conclu, les deux
hommes se serrent la main, le café se vide et tout le monde se retrouve sur la terrasse. Maurice
écarte quelques tables et chaises pour faire de la place. Les spectateurs forment un cercle. Le
solide croise les bras, ce qui lui fait des biceps encore plus impressionnants, l'autre
file à sa caravane stationnée à deux pas de là et en revient avec l’objet du pari à la main. Une
masse semblable à toutes les masses, ni plus grosse ni moins grosse que les masses que l’on
peut avoir chez soit. La voix d’un curieux, de ceux qui veulent tout savoir, comme tout curieux
qui se respecte, s’élève :
- oh mais elle pèse combien ?
Un savant s’empresse alors de faire le savant, comme tout savant qui se respecte :
- rien qu’à la voir, au moins dix kilos !
Il se trouve parmi la foule quelqu’un qui n’a pas peur de contredire un savant, donc en
bon contradicteur de savant qu’il est :
- ça va pas bien ton zinzin toi ? Dix kilos, et pourquoi pas cent du temps que t’y es ?
- ah bon, elle fait moins ? P’t-être ben, mais ce que je sais moi, c’est que je voudrais
pas la ramasser sur les panards !
Tout le monde rit maintenant que tout le monde connaît exactement, au centimètre près,
la longueur du manche et, au gramme près, le poids exact de l’engin. L’hercule reste dubitatif,
ce doit être un homme qui, enfant, devait être de ceux que Sansonnet a abondamment vu
passer dans sa classe tout au long de sa très longue carrière. De ceux qui sont et resteront
éternellement perplexes, de ceux qui comprennent vite mais à qui il faut expliquer longtemps.
Bref, le gars, cet imbécile, n’a toujours pas compris combien pèse et mesure cette masse.
Apparemment c’est le seul car tous les témoins de la scène, même Roland, et c’est pas peu dire,
ont compris et savent que la masse fait son poids. A Saint-Nirols, on n'est pas tombés de la
dernière pluie.
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La masse passe de mains en mains. Elle est soupesée, évaluée, comparée mentalement
avec l’idée que l’on se fait du poids des choses, surtout celles qui sont bien pesées. Tout le
monde a compris que l’on avait à faire à du sérieux, du lourd de chez lourd, tout ce qu’il y a de
plus lourd. Il y en a qui s’y connaissent en poids. Ayant un lapin ou un lièvre dans la pogne, il ne
leur faut pas longtemps pour donner, au gramme près, le poids exact du capucin qui a eu le tort
de se trouver sur le passage de la gerbe de plomb lâchée par un chasseur de Saint-Nirols. Un
chasseur qui, les yeux fermés, dans un épais brouillard et avec deux litrons de 12 dans la panse,
n’hésite pas à tirer une matrue grive à la chevrotine. La sage-femme qui passe par là est
immédiatement réquisitionnée. Pensez donc, une main de sage-femme ça s’y connaît en poids.
En tenant un bébé par les pieds comme un chasseur le ferait avec un lapin, elle peut annoncer
au quart de gramme près le poids du bébé au type fier d’en être le père. La sage-femme ferme
les yeux tout en soupesant un bien curieux bébé, encore un de plus qui va certainement être
très lourd dans la vie. Elle ne le dit pas mais elle le pense !
La comédie a assez duré parce que le grand voudrait bien la tâter cette masse
maintenant qu’elle est passée entre toutes les mains, sauf les siennes. Il la réclame, la sage-
femme lui passe l’enfant masse. Le gars fait la moue et examine l’outil sous toutes les coutures.
Les gars qui sont au deuxième et troisième rang n’y voient rien, même sur la pointe des pieds,
c’est toujours comme ça, il faut toujours que les plus grands se mettent devant. Puisqu’ils
gênent, ils en sont quittes pour expliquer à ceux qui ne voient rien.
Le musclé examine la masse, donc il sait maintenant exactement comment est faite une
masse. Il ne lui reste plus qu’à la faire virevolter avec facilité et la lancer dans les airs comme le
ferait un jongleur avec une quille de jonglage. Le hic c’est que le colosse n’est pas un jongleur
et que la masse n’est pas une quille. Ce qui aurait pu arriver avec un jongleur arrive à coup sûr
avec celui qui ne l’est pas. L’engin est échappé et tombe sur les pieds du savant qui n'aurait pas
voulu la ramasser sur les panards. Le pauvre homme pousse un cri comme rarement Saint-Nirols
a eu l’occasion d’en entendre, puis il fait le tour de boulevard le plus rapide jamais réalisé à
cloche-pied. Il paraît que le record tient toujours aujourd’hui. Lorsqu'il s’arrêtera chez Damas,
celui-ci lui prescrira une pantoufle vraiment très bizarre avec le bout ouvert pour permettre aux
orteils rudoyés de respirer le bon air du pays. C’est d’ailleurs depuis ce jour que l’on trouve
uniquement ici, et nul part ailleurs, des pantoufles vendues à l’unité, droite ou gauche avec le
bout coupé.
Tout le monde attend que l’épreuve débute. Le balèze se baisse, ramasse la masse et la
passe au sosie de Fernand Raynaud :
- fais-nous voir, prouve ce que t’as dit !
L’autre est tout sourire, il regarde la foule qui s’est agglutinée et pose la masse à plat sur
le sol. Il se crache dans les mains, s’accroupit, relève la tête pour profiter du plaisir que lui
procurent les nombreux témoins puis, avec minutie, empoigne doucement l’extrémité du
manche. Il assure sa prise en ouvrant et refermant plusieurs fois les doigts. Il respire
profondément puis inspire bruyamment une grande bouffée d’air de Saint-Nirols. Il bloque sa
respiration, des veines font saillie sur sa main, son bras, son épaule, son cou et sur ses tempes,
des veines énormes, très bleues, prêtes à éclater. Ses yeux gonflent, ses lèvres et ses joues aussi,
il devient écarlate et, miracle, la masse décolle du sol sous les cris du public. Elle se lève comme
prévu, parfaitement à l’horizontale, le type se redresse complètement, il est violet maintenant,
tout son corps tremble sous le terrible effort. La masse est sous les yeux des témoins, tenue à
l’horizontale d’une seule main placée à l’extrémité de son manche.
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Quelques secondes d’éternité figées dans un effort surhumain, puis le type se relâche
complètement en soufflant violemment, et la masse retombe. L’homme est heureux, il salue la
foule qui l’applaudit, il se tourne en direction du survitaminé et l’invite à l’imiter :
- allez à toi maintenant, t’as vu c’est fastoche, surtout pour un costaud comme toi, fais
nous voir qu’on se marre !
Le géant a l’air soucieux. Il fait quelques mouvements d’assouplissement avec ses gros
bras et se retrouve accroupis devant l’objet inerte qui lui parait soudain bien lourd. Puisqu’il
faut qu’il se lance, il se lance. Il empoigne le manche qui paraît très fin dans sa grosse paluche,
il inspire encore plus profondément que son prédécesseur, normal car il a les poumons plus
volumineux, il se crispe, tout le monde retient son souffle autour de lui. Il force, il gémit, le gars
qui a réussi avant lui se marre et, bras croisés, lance des clins d’œil à ceux qui le regardent pour
voir sa réaction. La masse ne bronche pas, c’est comme si elle était collée sur la terrasse du
Camerlot. L’homme fort a beau faire de gros efforts d’homme fort, insister, essayer encore,
modifier la position de ses pieds tout en jurant, en principe cela aide bien, mais il y a un hic, le
manche se lève mais la masse ne suit pas. Le fer reste obstinément posé sur le sol. Le costaud
doit se rendre à l’évidence, il n'y arrive pas, il s’avoue vaincu. Il a utilisé toute sa force mais il
doit renoncer. C’est comme les truites de l’Andrable piquées au bout d’un hameçon, elles ont
beau se démener énergiquement dans tous les sens, elles finissent toujours dans l’assiette du
pêcheur. Ce n’est pas une truite qui va rester sur l’estomac du balèze mais une masse, et pour
longtemps car une masse ça ne se digère pas facilement. Le vaincu va se justifier, se défendre
et s’expliquer comme le font tous les vaincus, histoire de montrer qu’ils n’ont pas eu de chance,
que cela n’aurait pas dû se passer comme ceci ou comme cela, que si cela ne s’était pas passé
comme ça, il en aurait été bien autrement et tout différemment, qu’il n’avait pas dit qu’il s’était
fait une luxation du coude la veille en montant son attraction sur la place, qu'il a plein de
numéros de force qu’il est le seul à pouvoir réaliser, que si l’autre vient dimanche dans sa
baraque, il lui fera voir car il sera guéri d’ici là sans avoir eu recours à Mr le docteur Charles
Damas. Non il se soigne tout seul le monsieur et fort bien, en homme fort en quelque sorte. Il
sera dit que cet exercice n’est pas une question de force mais d’adresse, que tout est dans le
geste et qu’il doit y avoir un truc, parce que, question muscles, il a largement ce qu’il faut le
monsieur et tout le monde le voit bien d’ailleurs.
On demande une autre démonstration au mec qui ressemble vraiment beaucoup à
Fernand Raynaud. Il s’exécute encore, mais avec plus de difficultés qu’avant, on le comprend.
Les deux gars se serrent la main et se retrouvent au comptoir. Le grand doit une tournée.
On demandera évidemment au confiseur comment il fait pour réussir ce tour de force, alors il
dira que tout est dans le pouce et le poignet et un peu dans des muscles pas fainéants. Son
entraînement il le fait en fabriquant la pâte à chiques et berlingots qu’il travaille au crochet. Il
faut la malaxer, la retourner, la rouler, la tordre, la lancer et l’étirer, puis, pour finir, la couper
aux ciseaux en biseaux croisés pour former les belles friandises multicolores à bouts pointus.
Cela n’a pas l’air comme ça mais ça construit un homme ce truc là, il n’y a rien de tel que
le travail au crochet, et non une vie au crochet, pour vous faire un homme, un vrai, un qui a de
la poigne. Le confiseur fait un clin d’œil à son entourage, le grand costaud est vexé alors il
prétexte du travail à terminer dans sa baraque à mecs baraqués pour s'éclipser.
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fois seulement... C’est la chanson qu’entonne l'artisan boulanger, mais son employé ne l’écoute
pas car il broge au sujet de ce que lui a fait subir Maurice au Camerlot. Il a fait une croix sur la
belle Isabelle. Il aurait bien aimé car c'est certainement une bonne affaire... Il avait un ticket
avec elle mais ce con de Tabarin lui a foutu la trouille de sa vie, alors pas question. Il passe en
revue les filles qu’il connaît, celles qu’il pourrait bien inscrire sur son tableau de chasse déjà
copieusement garni. La boulange sourit en regardant Verdier car il sait qu’il aura toujours la
possibilité de se rabattre sur Simone et de la rejoindre dans le lit du patron pendant que celui
ci sera devant son four et son pétrin. Mais la Simone commence à avoir des heures de vol, ce
ne sera qu’en dernier recours, qu’au cas où il n’aurait rien de mieux à se mettre sous la main,
enfin, façon de parler. Il sourit, son patron le coupe dans ses pensées :
- a quoi penses-tu pour te marrer comme ça ?
- à rien patron !
Une fournée est en route et bientôt à point. Il observe son patron qui, comme à son
habitude, s’applique à affûter la lame de son couteau. Verdier en contrôle le fil, un vrai rasoir.
L’ouvrier se revoit jeune mitron alors qu’il venait tout juste de rentrer chez les Verdier. Il
se souvient très bien de ce que Robert lui avait dit, « tu vois petit, avec cette lame je fais le
lamage ou la grigne sur la pâte, c’est ma signature et chaque boulanger a la sienne ! », il
regardait Verdier donner de vifs et précis coups de lame sur les pains façonnés juste avant de
les enfourner. Il l’entend encore lui dire comme si c’était aujourd’hui, « on va les enfourner et
la cuisson va dessiner des lèvres sur la croûte. Les plus belles lèvres du monde, celles du pain !
Rappelle toi que celles de la plus belle femme du monde ne vaudront jamais celles du pain ! Eh
oui petit, les premières fatiguent et font battre les hommes alors que les secondes rassasient
en réunissant les hommes autour des tables ! ». Le jeune avait trouvé son patron bien étrange
et n’avait pas compris grand chose à toutes ces bizarreries. Aujourd’hui il sait ce qu'il voulait
dire mais il voit aussi qu’il n’a pas perdu ses sales manies, en effet, il se coupe les poils du cou
de chaque côté de la nuque puis vérifie encore le fil de la lame en sacrifiant quelques poils du
bras et, pour finir, se cure les ongles des mains et se coupe les callosités des pieds. Une lame
irréprochable qui fera la grigne sur la prochaine fournée à venir. L’ouvrier sourit en
songeant, « si les clients savaient, s’ils le voyaient ! », mais Verdier ne voit pas ce qu’il y a de si
marrant :
- au lieu de rêvasser et de rire bêtement, tu ferais mieux de défourner, c’est bon
maintenant !
Bon peut-être, mais joli oui, avec une belle croûte dorée à point et des lèvres superbes et
gourmandes.
Samedi, le grand jour est enfin arrivé, tout est monté, tout est fin prêt et les enfants de
Saint-Nirols tournent dès le matin autour des stands et des manèges, pressés qu’ils sont de voir
et d’entendre tout cela prendre vie. Les forains peaufinent les derniers détails.
Sur la piste du manège des auto-tamponneuses, un ouvrier lave les belles voitures
électriques impeccablement alignées sur deux rangées. Il y a des blanches, des bleues, des
jaunes, des rouges, des vertes, des oranges et des violettes. Trois de chaque, trois fois sept ?
Vingt et une voitures sur la piste. Un gros merci au passage à Mr Sansonnet pour avoir appris à
compter aux enfants qui attendent le feu vert pour se tamponner. Ces belles autos sont faites
pour ça et sont là pour ça.
La roulotte du gars qui bosse sur le manège est stationnée à côté de la piste. La porte
est ouverte, le mec est parfaitement au courant que les petits crapouillots agglutinés devant sa
caravane en prennent plein les mirettes de toutes les photos de pin-up dénudées dont il a
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tapissé les murs. Elles s’offrent lascivement et complaisamment à leur vue. Le type du manège
sait l’intérêt que suscitent les pensionnaires murales de son petit appartement à roulettes.
Un spectacle bien particulier à quelques heures de la fête qui durera trois jours dans un
tonnerre de décibels.
L’heure approche, Jean-Michel est tout excité, ses parents se préparent. Il fait beau, il
fait chaud, c’est samedi, toute la famille s'est mise sur son trente et un. C’est le moment des
dernières recommandations de la mère :
- soyez sages, ne réclamez pas sans arrêt pour faire du manège car au prix où c’est, il
faudrait que papa fasse double journée pour pouvoir payer. Vous ne faîtes que
quelques tours ce soir, il faut en garder pour demain et surtout pour lundi, parce que
les tours seront moins chers et dureront plus longtemps !
Vivement lundi pense Jean-Michel, mais lundi la vogue sera presque finie alors il faut en
profiter ce soir.
En chemin ils croisent des gens de connaissance. Les adultes se saluent et adressent
plein de mots stupides comme seuls les adultes peuvent en avoir. C’est à se demander où ils
vont chercher tout ça et s’ils en ont encore beaucoup de semblables en réserve, du genre :
- alors les enfants, vous êtes contents d’aller faire du manège ?
- devine... !
Il y a foule devant les loteries, la mère de Jean-Michel achète quelques billets. Elle rêve
en secret de gagner un joli lot tout en annonçant :
- de toute façon, je ne gagne jamais, je n’ai pas de chance et ces forains sont des
malins !
Son fils se dit qu’elle ne devrait pas dire ça car elle a eu de la chance pour avoir eu un
petit garçon comme lui. Il n’y en a pas de mieux que lui, qu’il est un gros lot et qu’il vaut mieux
que toutes ces poupées ou ces bibelots étalés sur les rayons. Sa mère a perdu, mais voyant la
gagnante de la série toute heureuse d'emporter un beau transistor elle cède aux boniments du
forain et rejoue encore. On ne sait jamais, elle est si jolie cette grande poupée dans sa belle
robe, comme elle ferait bien dans la chambre sur une étagère. On dirait une princesse, une
reine. La mère de Jean-Michel a les yeux de Cosette pour cette poupée, mais il faut la
comprendre car elle a maintes fois raconté que lorsqu'elle était gamine, pour Noël, son père lui
avait fabriqué une poupée avec un collet vert, cette plante fourragère qui, sculptée et habillée
d'un bout de chiffon faisait bien l'affaire. Si elle gagne, elle l’aura bien méritée.
Toute la petite famille Pilet se retrouve au café. Les parents s’assoient avec des amis à la
grande table, celle qui d’ordinaire reçoit les Mercier, Damas, Gauthier et autres personnalités
du village. La mère rayonne de bonheur au milieu de tout ce brouhaha alors qu'elle n’a pas
gagné sa poupée, elle doit se faire une raison et admettre qu’elle n’a pas de chance dans la vie.
Le Camerlot est plein à craquer. Maurice et Lucie sont secondés par des serveuses et
des serveurs. Les clients se serrent les coudes sur trois rangs devant le comptoir. Jean-Marc et
son frère sortent pour aller faire du manège. Après quelques tours, ils rejoignent leurs parents,
ce n’est pas facile car il faut se faufiler en jouant des coudes. Un bassin à contourner, un bras à
déplacer légèrement, merci, une petite touche sur un dos qui fait barrage, pardon s’il vous plaît,
un passage très dangereux sous une main qui tient un verre rempli à ras bord, ouf, pas une
goutte, plus qu’un ventre à tasser, un autre à frotter, mais qui me chatouille ? Encore un petit
effort et ils seront arrivés. Un grand bonhomme, si grand qu’il a son derrière à hauteur du nez
de Jean-Michel, pourvu qu’il ne pète pas, son frère est aussi passé sans encombre, ses cheveux
n’ont pas bougé, temps calme, tant mieux pour lui. Plus qu’un bras en travers, ça doit passer, ça
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va passer, mais trop près d’une aisselle qui manque manifestement d’air pour respirer, elle sue
et elle pue, pouah ! Jean-Michel reprend sa respiration et arrive à destination.
Il faut répondre aux questions d’usage, celles que l’on pose toujours à des enfants qui
reviennent de faire des tours de manège :
- vous en avez bien profité ?
- voui !
- vous êtes contents ?
- voui voui !
- vous avez attrapé le pompon ?
- non !
- alors ça suffit pour ce soir ?
- oh non !
- vous n’êtes pas rassasiés ?
- non !
C’est très clair, leur mère ne posera plus de questions parce qu’elle ne veut sans doute
pas qu’ils remplissent le café avec plein de, « non !». Les gens sont déjà serrés comme des
sardines, ce n’est pas la peine d’en rajouter.
Le couple d’amis en compagnie de leurs parents sont des gens charmants. Surtout la
dame lorsqu’elle propose d’offrir des tours de manège. Mme Pilet proteste mais la très gentille
dame ne l’écoute pas :
- si si, j’insiste, ça me fait plaisir !
Jean-Marc et Jean-Michel sont tout à fait d’accord, mais la mère gronde :
- gardez vos sous, c’est bien trop cher, ils n’ont pas besoin d’y retourner, ils en ont
assez fait, ça suffit comme ça !
Mais de quoi se mêle elle, et qu’est-ce qu’elle en sait si ça suffit ? Et puis ce n’est pas trop
cher puisque ce n’est pas elle qui va payer ! Heureusement que la gentille dame ne se laisse pas
faire :
- ah mais laissez moi tranquille à la fin, ce ne sont pas vos affaires, n’est-ce pas les
enfants ?
- voui voui m’dame !
- mais c’est vrai ça, si ça nous fait plaisir de faire plaisir aux gosses des autres, ça nous
regarde parce qu’on n'a pas de gosses nous !
Jean-Michel regarde cette pauvre femme qui n’a pas de gosses et se dit qu’il aimerait
bien être son gosse de temps en temps, juste un peu mais pas tout le temps parce qu’il aime
bien ses parents. Ce serait juste pour faire plaisir à cette gentille dame, vu qu’elle a dit que ça
lui faisait plaisir de leur faire plaisir. Jean-Michel veut bien lui faire plaisir, par exemple les
vendredis, au marché, elle pourrait se faire plaisir en lui achetant des jouets au bazar à 1 franc.
C’est pas cher 1 franc et on peut avoir de jolies choses avec pleins de pièces de 1 franc, et elle
en a plein son porte-monnaie de pièces de 1 franc. Jean-Michel le voit bien maintenant qu’il est
ouvert alors pourquoi ne pas la soulager en la débarrassant de toutes ces pièces qui doivent
être rudement lourdes à porter et qui lui déforment son porte-monnaie. Il pourrait même
l’accompagner quand elle fait ses courses, rien que pour qu'elle se fasse plaisir en lui achetant
de bons gâteaux. Pourquoi ne pas lui porter son panier aussi, rien que pour lui permettre de
donner une petite récompense parce que dans la vie il faut être gentil avec les gens. C’est sa
mère qui lui l’a dit. Il faut faire plaisir aux gens les scouts appellent cela des B. A.
Et les revoilà repartis avec quelques pièces et un billet en poches. Ils se sentent riches
et ça leur fait tout drôle.
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Ont-ils dit merci ? Mais oui bien sûr et mille fois merci même car avec leur mère ça ne
passe pas ce genre d’oubli. Interdit de ne pas dire merci. Il a même fallu qu’ils arrêtent d’en dire
des merci, car c’est comme pour les non, sinon le café aurait débordé tellement qu'il est plein.
Ce qui ne plaît pas à Jean-Michel c’est de devoir emprunter un chemin dangereux, Il va
devoir franchir les mêmes obstacles que tout à l’heure, mais dans l’ordre inverse.
Et c’est parti, retenir sa respiration avant de passer sous l’aisselle qui pue et qui est
encore plus mouillée que tout à l’heure, se pincer le nez devant le cul du grand, il ne pète pas,
ouf. C’est au tour du frangin de passer, Jean-Michel est inquiet, rien, il l’a échappé belle. Jean-
Michel continue en ouvrant le chemin, mais une énorme déflagration lui fait tourner la tête
juste à temps pour voir s’ébouriffer un petit malheureux qui suivait son frère de près. Ses
cheveux ont bougé sous un vent force sept. Une petite chatouille au ventre, coucou c’est
toujours moi, Jean-Michel, le fils de mon père et de ma mère. Une petite bourrade à l’autre
pour faire de la place, Il est encore plus gros que tout à l’heure, mais c’est normal parce qu’il a
encore bu depuis son dernier passage. Attention ils sont sous le verre, pas de danger car il est
presque vide. Jean-Michel passe, tapote un dos, encore pardon, il n’a pas à déplacer le bras car
il n’est plus là. Il fonce et arrive devant un bassin, oh, c’est un bassin féminin, pourtant il jurerait
bien que tout à l’heure il était masculin. Jean-Michel a largement la place pour passer sans
toucher mais il touche un peu, beaucoup, elle se retourne, elle est grande, elle est belle, il n’est
pas vilain mais bien trop petit pour elle. Elle rit au dessus de ce gamin qui ne manque pas de
culot et qui lui fait la langue après qu’elle l’ait traité de sale petit cochon qui ne sait pas garder
ses mains dans ses poches.
Jean-Michel est enfin sorti indemne du Camerlot et se retrouve sur les manèges avec
son frangin qui l’attend. Il est trop grand pour s’asseoir à ses côtés sur le siège du joli car rouge
qu’il conduit en faisant le fier. Il conduit un car parce qu’il n’a rien trouvé de plus grand. Son
frère attend parce que les grands qui montent dans un petit manège ont l’air de grands dadais.
Son frère est grand mais son frère n’est pas un grand dadais. Un peu de vent leur fait du bien,
ils profitent du bon air de Saint-Nirols, pas celui que le gamin a pris dans les narines en faisant
la traversée du Camerlot dans leur dos. La pauvre petite victime de la perfide décharge intestine
assassine est toute pâle. Jean-Michel le voit bien puisqu’il est au guidon de la moto qui essaye
en vain de le doubler depuis dix tours. Il peut toujours essayer, Jean-Michel ne va pas se laisser
faire, surtout que ce zigoto de gazé veut le dépasser par la droite, pas question, il a vu ça où lui
qu’on double par la droite ? Il se décoiffe pour chasser les mauvaises odeurs emmagasinées
dans sa chevelure en tournant, sans casque, à cent à l’heure. Il est complètement fêlé ce zig,
mais il faut se mettre à sa place car si une bourrasque de falzar fait du bien à celui qui la lâche,
il n'en est pas de même pour celui qui la prend dans le nez. Ils tournent, ils tournent, allez roulez
jeunesse, émotions, sensations, vitesse, roulez petits bolides... Et voilà le pompon qui fait son
apparition, Jean-Michel se détend mais le forain est plus rapide que lui, alors il prend son mal
en patience en se disant, « attends mon vieux, je vais bien finir par t’avoir ! », et hop, zut,
encore loupé. Jean-Michel est vert de rage lorsqu 'il voit le forain chatouiller le nez de son
motard de voisin avec le pompon et que celui ci ne fait rien pour l’attraper. Il ne peut pas tout
faire, s’aérer les cheveux, essayer de doubler par la droite à cent à l’heure, lâcher le guidon de
sa moto dans un virage pour essayer, en vain, d’attraper le pompon. Il est malin le bougre et il
veille au grain, il surveille du coin de l’œil en attendant le moment propice pour agir. Il fait celui
qui se fout du pompon mais il le décroche de sa pince à linge sans faire la moindre embardée.
Alors là chapeau, Jean-Michel n’est pas fâché, au contraire, car il est rassuré de voir qu’il a
totalement récupéré de son asphyxie, quoiqu'il aura des doutes lorsque le gazé lui donnera le
ticket gratuit qu’il vient de gagner. Ça va bien sa tête ? Il ne veut plus faire de petit manège, c’est
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bon pour les gosses qu’il a dit, ah bon ? Certainement parce qu’il est capable de conduire une
moto d’une main sans doute. Jean-Michel est un gosse qui ne refuse pas un ticket gratuit, alors
il l’accepte volontiers. Jean-Marc s’impatiente et dit qu’il va faire un tour vers les auto-
tamponneuses et qu’il n’aura qu’à le rejoindre là bas. Jean-Michel tournera encore dans son car
et, incroyable, la moto est toujours collée à sa droite sans qu’il y ait un pilote à son guidon.
Motard ou pas, elle ne passera pas. Le patron du manège narguera encore Jean-Michel avec
son pompon mais il peut bien se le garder son truc à faire fuir les mouches, ce martinet pour
petites filles pas sages, il s’en fout de son machin, il n’a qu’à se l’accrocher au derrière comme
ça il pourra faire l’avion.
Un petit coup d’œil devant le tir, ça sent la poudre, les détonations claquent, des pipes
mobiles volent en éclats, des gars font des trous dans des cartons, d’autres crèvent des ballons
ou s’appliquent à viser une cigarette en plâtre qui leur fera gagner une carte cachée dans une
enveloppe. Faut-il être con pour payer pour un truc dont on ignore le contenu. Le mec qui tire
a vraiment l’air d’un con entouré de copains tous aussi cons que lui. Il a gagné, ses potes
applaudissent, il n’y a vraiment pas de quoi. Ils se précipitent autour du boutonneux qui ouvre
l’enveloppe en tremblant. Ils font des, « oh ! » et des, « ah ! ». Jean-Michel s’approche pour
essayer de voir ce qu’il y a de si beau, mais les cons lui disent que ce n’est pas pour les gosses.
Ah bon ? Un mec s’acharne pour gagner une poupée pour sa fiancée, il faut couper une ficelle
tendue. Jean-Michel attendra un instant, peut-être qu’elle n’en voudra pas et lui en connaît une
à qui cela ferait bien plaisir. Qui ? Mais sa mère évidemment. Et voilà, le gars a loupé la ficelle,
c’est raté pour la poupée. Jean-Michel ne restera pas une seconde de plus devant ce stand pour
militaires et pour chasseurs, car avec ces derniers il pourrait y avoir des plombs qui partent de
travers.
Jean-Michel s’arrête une minute devant les grands avions qui tournent en l’air. Ils volent,
il y en a qui montent et qui descendent. Jean-Michel les suit un instant du regard mais il doit
vite renoncer car cela lui fiche la lourde. Il rejoint les auto-tamponneuses qui se tamponnent
par devant, par derrière et même sur les côtés. Deux costauds tapent plein fer, de face, dans
l’auto de deux minettes. Boum ! Il faut voir leurs seins comme ils remuent, les filles reculent
d’un kilomètre. Jean-Marc est au volant d’une voiture bleue avec un pote tout pâlichon à ses
côtés, certainement la peur qui doit lui faire ça. Le tour se termine à cet instant. Jean-Marc
demande à son frère de monter avec lui mais il décline l’invitation. Jean-Michel n’a pas envie
de ramasser un mauvais coup, ils ne savent pas conduire là-dedans, il faut voir tous ces
accidents. Jean-Michel ne veut pas finir tout ébouillé comme les deux pauvres minettes.
Son nez le guide jusqu’à la baraque du confiseur. En chemin il marque un arrêt devant
une machine à tiroirs que l'on ouvre quand on introduit une pièce de 1 franc. Il y a un
attroupement, c’est encore les cons de tout à l’heure, ceux qu’il a vus au tir. Cette fois le
boutonneux a gagné un appareil photo miniature. Il colle un œil sur le petit trou fait pour ça et
il se marre. L’appareil est passé à son voisin qui fait comme lui et se marre aussi. Jean-Michel
s’approche pour s’entendre dire, encore une fois, que c’est pas pour les gosses. Merde alors, la
vogue ne serait pas faîte pour les gosses ? Mais au fait, n’était-il pas en train de faire confiance
à son nez pour le mener jusqu’à la baraque du confiseur ? Donc il hume un petit peu et trouve
son chemin, encore quelques pas et le voilà devant Fernand Raynaud qui a posé sa masse. Ce
sera un sandwich, une barquette de frites et un sachet de pralines. Merci Fernand ! C’est fou ce
que peut engloutir un gamin qui a un petit creux.
Pendant qu’il mange, une bande de jeunes fait du tapage au Camerlot. Ce n’est pas grave
car ses parents sont sortis du café et se promènent au milieu de la fête en compagnie de la
gentille dame et de son mari. Si Jean-Michel les rencontre et qu’il lui reste une petite place, il
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ne dira pas non pour une petite barbe à papa, mais ce sera uniquement pour faire plaisir à la
dame.
Maurice est énervé, cela se passe mal chez lui en ce moment, soudain il sort de ses
gonds, empoigne un gars par le col et le fond de culotte et l’expulse sans ménagement. Maurice
est vert de rage, à ceux qui lui demandent ce qui se passe, il s’emporte en expliquant :
- ce cochon, ce dégueulasse, il a pissé contre mon comptoir !
Sultan est fermé dans la cuisine et gratte la porte en jappant. La bousculade et les cris
l’ont excité. Mme Lucie est outrée, il faut laver à l’eau de javel, des jeunes rient mais pas
longtemps car en voyant le regard de Maurice ça les calme tout de suite. Il se fait menaçant
Maurice :
- si ça continue je vais ouvrir la porte et Sultan va vous faire tenir tranquilles !
Attention les gars, poussez moi pas à bout parce qu’il va faire le ménage lui, et ça va
pas être long, croyez moi !
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se servent d’un os de fémur, celui d’une grande momie qui le prête de temps en temps. Peut-
être qu’un jour la nouvelle unité de mesure ne sera plus le mètre mais la longueur que fait un
fémur, disons assez grand, donc pas petit, et qui appartiendrait à celle ou celui qui aurait
l’amabilité de le prêter pour mesurer.
La place est noire de monde avec les familles complètes de Saint-Nirols. Enfants, parents,
grands parents. Il est de notoriété publique que l’on vit très vieux à Saint-Nirols. Il y a aussi des
visiteurs venus d’ailleurs mais qui n’ont que des petites familles car ils ne vivent pas à Saint-
Nirols. Ils font le nombre en venant avec leurs amis et les amis de leurs amis. Cela finit par faire
effectivement du monde sur la très grande place de Saint-Nirols surtout que l’on a perdu de la
place en installant les manèges. Un manège ça prend de la place alors quand il y en a beaucoup,
puisque Saint-Nirols est un grand village, chef-lieu de canton, excusez du peu, il ne reste plus
beaucoup de place autour !
C’est la fête patronale. Quel drôle de nom. C’est la fête à Gauthier ? Eh bien merci patron !
Il a mis le paquet le coco ! Gauthier un coco ? Il y a de quoi sourire ! Elle est bien bonne ! Si sa
femme entendait cela elle fouillerait dans le portefeuille de son cher et tendre époux pour
s’assurer qu’il n’y a pas une carte rouge, pourquoi rouge ? Mais parce qu’on peut supposer
qu’elles sont de cette couleur les cartes des cocos ! Non ? Ah bon ! Il est vrai que l'on n'en voit
pas beaucoup par ici !
Il n’y a pas besoin de chercher longtemps pour trouver des gars qui offrent le pitoyable
tableau de mecs qui ont trop bu. Quel triste spectacle que tous ces types ivres qui ne marchent
pas très droit et prennent toute la place alors qu’il n’y en a pas beaucoup. Quelques
dévergondées gloussent, ricanent et font tourner la tête des hommes mariés. Des voyous sont
venus, ils portent des blousons noirs, il ne faut pas les regarder sinon gare à celui qui ose les
dévisager... eh ouais, ils sont venus nombreux les loustics, normal car ils ne sont courageux que
lorsqu’ils sont nombreux ! Saint-Nirols est blindé et déborde d'une foule en quête de
distractions et d’étourdissements populaires.
Jean-Michel commence à en avoir plus que marre de tout ce vacarme et des musiques
qui se mélangent. Il se surprend à désirer son lit car il est écœuré par l’odeur des frites mêlée
à celle des groupes électrogènes qui cognent en fumant dans de vieux camions.
Le jeune boulanger passe au Camerlot avec des amis. Il ne porte pas sa cocarde de
classard car il n’aime pas ce truc qui fait ressembler à rien, si ce n'est à un préfet ou à un député
qui vient inaugurer une foire ou un comice agricole. C’est dire comme ça peut donner l’air cloche
ce bidule accroché sur la poitrine. Comme beaucoup, ils prennent l’apéro, bien qu’ayant déjà
soupé. Ce n’est pas un problème pour les gars de Saint-Nirols, faut pas croire, quand c’est la fête
c’est la fête, et la fête ce n’est pas tous les jours qu’on la fait, alors quand on la fait, on la fait
comme il faut. Avant de manger, apéros avec un s, après manger, apéros, toujours avec des s.
Le regard de Maurice lui rappelle où est son intérêt, « la belle Isabelle, tintin, pas
question, tant pis, c’est qu’il me tuerait ce con, je tiens à ma peau ! », en pensant à sa peau, il
se tâte les roustons tout en cherchant Sultan du regard.
Les Tabarin voient Isabelle sortir. Elle est en compagnie de jeunes conscrits en qui ils ont
confiance, mais une fois sur la place, dans la fête, elle peut en faire des rencontres, surtout au
bal dans la grande cabane. Ils n’osent même pas y penser. Cette satanée Isabelle leur fait
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pousser des cheveux blancs à la vitesse grand V. Ils ont essayé de lui imposer une heure pour
rentrer :
- minuit !
Elle leur a ri au nez alors ils sont allés jusqu’à une heure du matin pour s'entendre
dire :
- et puis zut, vous verrez bien, je suis plus une gamine. A Lyon, quand je sors en boîte
c'est toute la nuit et mes parents ne me disent rien. Je suis avec des copines et des
copains, je veux m’amuser et en profiter, oh là là que vous êtes vieux jeu, quels
bonnets de nuits vous faites ma parole !
Ils la regardent partir et constatent que ce n’est plus une gamine. Isabelle porte un petit
corsage blanc qui met sa belle poitrine en évidence. Sa jupe trop courte cache très peu de
choses et montre ses longues jambes au galbe parfait. Ses chaussures à talons hauts la rendent
plus grande qu’elle n’est ce qui la rend plus femme encore. Ses cheveux noirs sont tirés à l’arrière
et tressés en une longue natte qui danse dans son dos.
Tous les hommes la lorgnent et Maurice ne voit que ça. Il les entend chanter :
- vise moi celle là
vois le popotin qu’elle a
c'est la nièce de Tabarin
oh putain
quelle belle poupée
vise comme elle est tournée
avec des gambettes
à nous faire tourner la tête.
Maurice ne supporte pas cette chanson et exprime sans cesse ses craintes à Lucie qui le
remet à sa place :
- oh ça suffit Maurice, laisse la vivre un peu cette petite, elle est jeune !
Maurice n’en parlera plus, très occupé qu’il est par une soirée qui promet une grosse
recette avec une clientèle qui deviendra, les heures passant, de plus en plus difficile à supporter.
L’alcool, la chaleur et la fatigue rendent l’atmosphère électrique. Un orage menace, Saint-Nirols
chauffe, Saint-Nirols hurle dans la nuit, Saint-Nirols est une cible toute désignée pour recevoir
les foudres célestes. Il fait trop lourd, Sultan crève de chaud dans la cuisine, son maître ne
l’oublie pas et le bol d’eau fraîche qu’il lui apporte lui fait le plus grand bien.
Incroyable ce que la jeunesse avale comme bières et boissons anisées, c’est ce qui
rapporte le plus, alors que la clientèle de gens d’âge mûr traîne à table pour avaler quelques
petits rouges limés. Il faut les voir payer ces anciens, ils mettent huit jours pour sortir leurs
petites pièces de leur porte-monnaie et tout aussi longtemps pour les compter et les recompter
si bien que cela paraît une éternité. Ce sont aussi les plus pressés pour se faire servir :
- alors ça vient Maurice ?
Maurice fait des efforts surhumains pour rester aimable car il sait que ce n’est pas la vogue
tous les jours et que ces petits clients sont ses clients de tous les jours, c’est à dire ceux qu’il ne
doit pas vexer sous peine de les perdre à tout jamais. Un vieux client de perdu c’est au minimum
deux tournées de deux canons quotidiennes de perdues parce que le papy vient boire son petit
rouge tous les jours avec son vieux copain de classe ou de régiment, alors il ne faut pas les vexer
si on ne veut pas qu’ils aillent ailleurs, là où ils seront bien reçus parce qu’ils seront les bienvenus,
là où ils ne seront ni brusqués, ni bousculés, là où on leur laissera le temps de respirer, là où on
les laissera vivre à leur rythme, c’est à dire au rythme des gens de leur âge, celui des gens pas
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pressés d’aller là où ils n’ont pas envie d’aller. Sachant qu’ils n’en ont plus pour bien longtemps,
ils freinent autant que possible pour se faire une petite vie au ralenti, une vie à l’économie.
Maurice est sans cesse sur le qui-vive. Il y a toujours un verre cassé, une chaise renversée,
des cris et des bousculades. Lucie est en poste derrière le comptoir. Maurice est sur le terrain,
aidé par une serveuse qui n’est plus très jeune et qui s’en voit beaucoup avec la jeunesse ainsi
qu'un serveur qui a la fâcheuse habitude de ne jamais refuser les verres qu’on lui offre, si bien
qu’il se déplace avec une démarche chaloupée en portant les plateaux de service qui tiennent
en équilibre par on ne sait quel miracle.
Dans la salle du bal, Isabelle part à la recherche du boulanger. Celui ci l’a vue et se cache
prudemment en se fondant parmi la foule. Il n’est pas le seul à l'avoir repérée car elle est plus
désirable que jamais. A chaque slow, elle est littéralement assiégée par les garçons qui ne font
pas preuve d’une grande richesse de vocabulaire :
- tu danses ?
- tu danses ?
- tu danses ?
- tu danses ?
Cela commence à bien faire car Isabelle en voit défiler des centaines. Il y a aussi ceux qui
ne parlent pas et qui se contentent de pointer l’index dans sa direction en prenant un air
intelligent. Ils ne disent rien mais cela veut dire la même chose que les, « tu danses ? », sauf
que c’est sensé être demandé à la Clark Gable, il ne manque que la petite moustache fine et le
savoir faire. Ce n’est pas rien car c’est ce qui fait toute la différence. Il y a ceux qui n’y croient
pas et qui passent trop vite, et ceux qui y croient un peu trop parce qu’ils marquent l’arrêt. Il n’
y a pas pire pour agacer Isabelle et énerver les autres, ceux qui attendent leur tour, mais à tous,
absolument tous, Isabelle dit :
- non non non et non !
Isabelle voit défiler une galerie de portraits de gars du coin. Elle remarque tout de suite
qu’elle n’a pas à faire à des Lyonnais et encore moins à des Parisiens. Il faut voir la dégaine de
certains et l’assurance et l’insistance de ceux qui se prennent pour des maquignons jusqu’à en
faire bovins. Isabelle ne serait pas surprise de les entendre dire, « meuh !!! ». On se croirait à la
foire, Isabelle a peur qu’on lui fasse ouvrir la bouche pour regarder et compter ses dents, qu’on
lui tâte le pis, le ventre, les cuisses et le derrière, car dans la région on n'achète pas une bête
sans lui faire passer un examen complet, mais Isabelle n’est pas à vendre. Que dire de ceux qui
vont un peu trop au cinéma ou qui lisent en cachette les romans photos de leurs frangines ou
de leur mère. Cela se remarque tout de suite, un petit je ne sais quoi dans la démarche, le port
de tête et le sourire, uniquement chez ceux à qui il ne manque pas une ratiche sur le devant.
Cela a été travaillé et même vachement travaillé parce que, pour avoir l’air con, ils ont
effectivement l’air con. Isabelle assiste ce soir à un défilé de cons et tous ces cons semblent ne
s’intéresser qu’à elle. Isabelle va finir par avoir des doutes car une fille qui attire tous les cons
d’un département est plutôt inquiétant...
Isabelle doit bouger, Isabelle doit se libérer. Elle part à la recherche de celui qu’elle veut
depuis qu’elle l’a remarqué dans le café de son oncle. Isabelle veut à tout prix rencontrer le
boulanger, mais celui ci déploie mille ruses afin de l’éviter. C’est qu’il n’a pas oublié les menaces
de Maurice bien gravées dans sa tête. Isabelle traque, cherche, fouine. Le gars la voit venir, se
dérobe, se cache un instant puis change de coin. De traqueur il est devenu gibier et c’est la proie
qu’il convoitait qui le fait fuir. Cela ne peut durer ainsi toute la soirée et Isabelle finit par croiser
celui sur qui elle a jeté son dévolu. Le voilà devant elle, comme pétrifié. Elle lui fait un sourire à
damner tous les saints du paradis mais il ne bronche pas car ce n’est pas un saint, alors elle
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emploie la manière forte et sort de sa panoplie son regard de braise, celui qui pourrait faire
fondre un iceberg. Il ne fond pas, apparemment c’est sans effet sur lui et Isabelle n’en revient
pas. Il devrait lui parler mais il reste muet, est-il si timide ? C’est donc elle qui va le brancher
mais il se retourne et la laisse plantée là comme un épouvantail à moineaux. Isabelle est
épouvantée, bouche bée, ce mec l’a ignorée. Plein de gars ont vu la scène et n’en reviennent
pas, ils n’en croient pas leurs yeux. Un type comme lui avec une réputation comme la sienne,
une fille comme elle et qui ne demande que ça et rien ne se passe ? Alors là, on aura tout vu !
Isabelle est vexée, c’est un affront qu'on on ne lui a jamais fait car personne ne lui résiste,
n’importe quel homme normal devient une marionnette entre ses mains et elle en fait ce qu’elle
veut de ces pantins masculins dont elle tire les ficelles à sa guise. Isabelle dispose dans son jeu
d’un atout maître, la séduction. Avec cette carte elle sait qu’elle peut faire mettre à genoux un
patron ou un député parce qu’elle l’a déjà fait, mais sans leur donner ce qu’ils voulaient. C’est
là qu’elle a pris conscience de son pouvoir, son arme est son sex-appeal d’une puissance
redoutablement efficace, tout à fait capable de vous faire défroquer un curé en moins de temps
qu’il n’en faut à un pigeon pour vous poser une fiente sur la tête lorsque vous rasez les murs
dans les vieux quartiers du village.
Isabelle n’en revient pas, comment est-ce possible ? Elle cherche et ne trouve pas. On
peut la comprendre car elle n’a jamais été éconduite. Boucles d'or passe à côté d'elle et c'est le
déclic... Et si le boulanger était PD ? C’est sûrement ça, elle ne voit pas d’autre explication.
Elle retrouve une bande de classards scotchés au bar et leur explique ce qu’elle vient de
vivre. On peut aisément imaginer la tête des gars quand elle leur dit que la boulange est une
pédale. C’est la meilleure ça, ils rigolent et supposent qu’elle ne parle pas du gars qu’ils
connaissent, celui qui a montré aux autorités militaires, le jour du conseil de révision,
l’encombrant cadeau dont dame nature l’à affublé et dont pas mal de filles et de femmes du
village pourraient témoigner qu’il sait très bien s’en servir. Mais elles n’avoueront jamais la
chose, pas plus à Breton qu’à tous les sales petits curieux du village. Ce petit cadeau, enfin façon
de parler, est rangé chez elles au rayon des souvenirs, ceux que l’on garde pour soit, donc
qu’elles gardent pour elles. Sachant qu’avec le temps on a toujours tendance à en rajouter et à
exagérer, eh bien il doit falloir une très grande boite à souvenirs pour pouvoir faire rentrer tout
ça. Il y en a peut-être bien un qui sait, c’est le curé, mais là encore motus et bouche cousue,
secret de confession oblige. Il faut donc se faire une raison, on ne saura rien.
Isabelle accepte une bière, elle n’aime pas la bière mais elle boira cette bibine par dépit,
pour se calmer les nerfs et un peu par provocation. Elle s’en veut de s’être gourée sur ce mec et
d’avoir perdu son temps. Elle se traite d’idiote et les classards ne comprennent pas.
Elle ne résiste pas à l’appel d’un twist endiablé et se retrouve au centre de la piste de
danse. Quelle aisance, quelle fraîcheur, une beauté sauvage aux formes divines. Des cuisses de
rêve révélées par la mini-jupe qui ceint des hanches aux rondeurs troublantes. Et quel cul, et
quels seins, tous les regards des mecs sont allumés et ceux des filles sont jaloux. Elle rit, s’amuse
et provoque. Elle a remarqué le boulanger qui, du coin de la buvette, ne la quitte pas du regard.
Alors elle veut lui en mettre plein la vue et lui montrer ce que c’est qu’une femme, une vraie.
Des classards sont venus la rejoindre et se collent un peu contre son corps en dansant. Les
bassins se frottent, les cuisses aussi. Il fait trop chaud et trop lourd, le tonnerre claque soudain
au dessus de la fête, l’orage pressenti est arrivé, de violents éclairs illuminent la salle. Dehors la
foule se disperse en courant pour trouver un porche ou un couloir. C’est la panique générale,
chacun se met en quête d’un abri pour se protéger du déluge qui commence à s’abattre sur
Saint-Nirols. Les pourtours des manèges, les auvents des stands, les bistrots et le bal sont pris
d’assaut, tout le monde se serre, tout le monde crie, tout le monde rit. La fête est mouillée, la
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fête est noyée. Le bal et le Camerlot voient leur affluence doubler en un rien de temps. En très
exactement deux éclairs et autant de coups de tonnerre, c’est dire si cela a été rapide. Et voilà
donc deux endroits de Saint-Nirols où l’on étouffe littéralement maintenant.
Il y a en ce moment dans le Camerlot plus de monde et de bruit qu’un jour de grosse
foire. Maurice n’abonde pas, il court de table en table et fait de son mieux pour satisfaire au
plus vite une clientèle impatiente et bruyante. Par contre son serveur tourne au ralenti
maintenant avec un petit quelque chose dans la bouche qui le gêne beaucoup pour transmettre
les commandes que Lucie équilibre le plus judicieusement possible sur les plateaux qu’elle voit
partir avec inquiétude dans la salle. Elle suit du regard le parcours périlleux de tout cet empilage
de verres, carafes et cannettes soutenu par une main paressant bien fatiguée. Quel
soulagement de le voir arrivé à destination et posé en sécurité sur une table. Ouf, la catastrophe
n’a pas eu lieu cette fois encore. Chaque nouveau convoyage effectué par son serveur éméché
plongera Lucie dans la même angoisse. Au soupir de soulagement qu’elle émet à l’arrivée du
précieux chargement intact fait vite suite un grand agacement, celui qu’elle ressent en voyant
le garçon plongé dans un sérieux problème de calcul mental :
- ça fait, hic, quatre francs cinquante, meurci, hic !
Pièces et billets sont posés sur le plateau, parce qu’il est plus facile pour les consommateurs
de les déposer là plutôt que dans une main qui ne tient pas en place, se dérobe, ne sait
manifestement plus si elle est ouverte ou fermée, paume dessus ou paume dessous. Ce n’est
pas fini car il faut rendre la monnaie, qu’elle est difficile à faire cette soustraction.
Heureusement qu’une jeunette souffle le résultat au garçon qui sourit et essaye de siffler
d’admiration, mais rien ne sort, alors il se contente de dire :
- bra ha vouoh, brevo, mais c’est qu’eule compte bien la peuti hic tite !
Lucie étire le cou pour surveiller la scène, elle a envie d’aller à la table pour aider le
maladroit aux doigts gourds et au regard éteint à sortir la monnaie de la poche de son gilet.
L’homme est fatigué mais il tient encore debout. L’homme n’est pas rapide mais il effectue son
service. Il s’applique, fait de gros efforts pour entendre, comprendre, se rappeler et miracle, il
y parvient.
La serveuse est en situation difficile au fond du café. En prise avec des énergumènes qui
lui dénouent sans cesse le cordon de son tablier, les jeunes la chahutent et l’énervent en
changeant constamment leur choix de consommations :
- un rouge, et puis non, attendez, un demi, euh non !
- alors, vous vous décidez ?
- un jaune plutôt, oui c’est ça, un jaune ou alors une bière avec la mousse au fond !
- faudrait savoir, j’ai pas que ça à faire, vous êtes pas tout seuls ici !
La pauvre est au bord de la crise de nerfs, elle est gentille pourtant, peut être trop et avec
ces zigs cela ne pardonne pas. Lucie sait être revêche quand il le faut pour remettre les choses
en place car les familiarités sont inacceptables pour une femme qui tient un café, il faut savoir
se faire respecter.
Au bal, Isabelle rayonne. Elle fait tout pour oublier l’affront que lui a infligé le boulanger.
Elle entreprend de fréquents trajets jusqu’à la buvette. Après une bière, elle passe au blanc
citron. Le serveur est étonné, il a du blanc, il a du citron mais d’ordinaire il les sert séparément.
Isabelle en a bu à Lyon avec des copains, alors elle veut faire goûter aux classards qui ne la
lâchent pas d'une semelle. Le préposé aux boissons veut bien servir un fond de citron et du
blanc par dessus, mais il est bien embêté pour le prix alors il se renseigne auprès de ses
collègues de la buvette. C’est un problème car un canon on sait ce que ça vaut, qu’il soit rouge
ou blanc, c’est le même prix, un citron aussi ça a un prix, mais les deux ensemble... on ne peut
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pas ajouter tout de même, ça ferait trop cher, il faut se décider, alors on fait un prix spécial à
peine plus cher que le canon. La nièce de Tabarin est une belle emmerdeuse avec ses manières
précieuses et ses consommations que l’on n'a pas l’habitude de servir par ici. Elle a l’air d'adorer
le blanc citron et rit de plus en plus fort en attirant de plus en plus l’attention sur elle. La belle
a pris des couleurs et ça lui va bien, elle a des gestes qui la rendent plus désirable encore avec
un sans gêne provocant, elle s'est assise sur le bord du bar et a défait un bouton de son corsage.
Le sillon de sa belle poitrine en fait loucher plus d’un.
Il y a justement deux types au comptoir qui, depuis un moment, ne la quittent plus des
yeux. Deux jeunes et solides gaillards qui bossent dans les travaux publics. Ils sont actuellement
en déplacement dans la région pour un gros chantier à Saint-Etienne. Les fins de semaines, loin
de chez eux et ayant envie de se distraire un peu, ils se baladent dans leur tube Citroën aménagé
en camping car. Ils errent dans la région à la recherche de fêtes estivales. C’est donc par pur
hasard qu’ils sont tombés sur la vogue de Saint-Nirols. C’est pour eux l’occasion de bien
s’amuser dans ce joli petit bled perdu dans la campagne.
Isabelle se sait observée depuis un moment par les deux gars et ce n'est pas pour lui
déplaire. Elle rit plus fort encore en découvrant ses belles dents. Elle prend des poses, croise les
jambes et fume une clope. Les deux gars s’approchent en souriant et lui offrent un verre qu’elle
accepte. Les classards cèdent leur place sans insister car Ils ont l’air de minots à côté de ces
deux mecs bronzés en tee-shirts blancs pourtant sensiblement du même âge qu'eux. Ces
ouvriers de chantiers aux bras de travailleurs de force se font doux :
- comment une belle fille comme toi peut rester seule, pas d’amoureux ? Un chagrin
d’amour peut-être, mais un de perdu et dix de retrouvés. On ne peut pas croire qu’un
type puisse laisser tomber une nana comme toi, c’est plutôt toi qui doit laisser
tomber les mecs ! On se trompe ? Belle comme tu es, tu dois pas avoir de mal pour
en trouver, tu n’as que l’embarras du choix et tu dois en faire souffrir des prétendants,
un vrai petit bourreau des cœurs !
Les copains d’Isabelle ne sont pas très loin et ça les dérange de voir ces deux types qui
la draguent. Ils espèrent qu’elle va les envoyer promener parce qu’on les voit venir de loin avec
leurs gros sabots, leurs intentions ne sont que trop évidentes. Mais non, elle joue pour épater
ses potes et leur montrer qu’elle est séduisante, qu‘elle plaît aux hommes, aux vrais, et qu’elle
n’est plus une gamine malgré ses dix huit ans. Ses camarades se disent qu’elle joue avec le feu
car les deux types n’ont pas bon genre.
Le boulanger observe la scène de loin en éprouvant mille remords, « c’était du tout cuit
avec cette nana, je sais bien ce que cherchent ces deux gars, et vu l’état d’Isabelle, ils n’auront
pas trop de difficultés pour l’obtenir. Tabarin ne peut rien contre eux car ils ne sont pas d’ici. Il
ne les connaît pas, et ses espions sont seulement chargés de me surveiller moi ! ». Le pauvre
n’en peut plus de voir cette scène. Un slow débute, il décide de partir en chasse dans la salle.
Isabelle suit l’un des deux types sur la piste.
Le gars va frotter Isabelle et même l’embrasser au milieu des couples de danseurs. Des
classards, sur la pointe des pieds, ont vu la scène.
A la fin du slow, retour à la buvette pour un petit verre. Un autre slow, mais cette fois
avec l’autre gars. C’est un scénario identique au précédent qui se déroule sous les yeux des
copains qui observent de loin. Isabelle se laisse embrasser par le deuxième type. A la fin de la
danse, lorsque toute la lumière est rétablie, ils voient Isabelle rire, donner la main aux deux gars,
les suivre et disparaître par la porte de sortie.
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L’orage déverse des trombes d’eau. Isabelle, encadrée par ses deux solides gardes du
corps, passe en courant devant le café de son oncle. La salle est comble, il y a de la buée sur les
vitres, donc aucune crainte d’être vue...
Le trio arrive à la camionnette garée à quelques mètres du Camelot. Celui qui doit ouvrir
la porte ne trouve plus les clefs, fouille ses poches, rien dans la droite, rien dans la gauche,
l’autre l’insulte :
- magne toi connard, merde on se mouille !
Il cherche dans celles de derrière, toujours rien, alors il demande :
- c'est pas toi qui les a ?
- oh merde t’as raison, c’est moi qui conduisais tout à l’heure !
- alors c’est qui le connard ?
Le gars a du mal pour sortir le trousseau de la poche mouillée de son jean. Sa main ne
glisse pas, il se contorsionne, fait des efforts et y parvient, il exhibe les clefs, à la serrure
maintenant, il fait sombre alors le gars ne trouve pas le trou, il pinaille. Ils sont trempés
jusqu'aux os tous les trois car c’est un véritable déluge qui leur dégringole dessus, mais ils
rigolent. Ouf ça y est, la porte s’ouvre et ils peuvent enfin s’engouffrer dans le tube. Ils sont à
l’abri et éclatent de rire.
Les vêtements trempés collent à la peau, du rimmel a coulé sur les joues d’Isabelle. Elle
regarde autour d’elle et s’extasie :
- comme c’est bien ici !
En effet le logis ambulant des deux gars est plutôt bien aménagé. Des banquettes, une
tablette, une cuisinière et un frigo. Malgré l’obscurité, elle remarque des photos cochonnes
placardées sur les parois. Un gars rit et lui dit :
- t’as vu, c’est chouette, ça te plaît ?
Elle est manifestement troublée par ce qu’elle voit mais pour ne rien laisser paraître et
ne pas faire gamine, elle ose :
- oui !
Elle ne peut détacher son regard de tout ce qu’elle voit. Ça l’effraie et l’attire à la fois. Il
fait sombre, elle ne distingue pas très bien à la seule lueur d’un lampadaire de l’avenue de la
gare qui diffuse une légère clarté à travers les vitres mouillées du tube. Elle préfère cela, c’est
moins gênant. Mais un type allume une lampe à gaz et tire les rideaux de toile pour occulter les
vitres.
Isabelle a la tête qui tourne. A l’extérieur l’orage redouble de violence, les grosses
gouttes résonnent sur le toit de la camionnette, il semblerait qu’il y a de la grêle maintenant.
Les éclairs flashent à travers les rideaux. Isabelle a trop bu et se retrouve assise sur une
banquette moelleuse entre deux types qu'elle ne connaît pas. On rit en se passant une serviette
pour se sécher les cheveux. Les deux gars ont un regard étrange et se collent contre elle. Face
à elle, les photos crues s’étalent sans pudeur, elle ne va pas se dégonfler, c’est trop tard, elle est
prisonnière, mais c'est une proie consentante. Les photos porno placardées sur les murs
l’encouragent. Isolée du monde extérieur, elle sent des mains qui s’aventurent sur ses cuisses
et son corsage. Une bouche la dévore, la musique du bal leur parvient et ça cogne fort sur la
carrosserie. Isabelle a peur maintenant et émet quelques protestations mais les gars sont malins
et ne brusquent rien :
- si on prenait un petit whisky ?
La petite lampe à gaz souffle en diffusant une lumière faible qui fait danser des ombres
géantes. Un gars s’est levé et sort une bouteille et trois verres d'un placard. Une bonne dose
pour Isabelle, elle ne dit pas non. Sa tête l’emporte, elle flotte dans un univers irréel avec un
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énorme vacarme sur le toit du camion et de la musique plein les oreilles. Elle se laisse faire
maintenant en regardant toutes les photos indécentes. En quelques secondes elle est nue, ne
conservant que ses chaussures à brides et talons hauts.
Isabelle est un beau jouet entre leurs mains expertes. Elle se donne, elle n’était plus
vierge car elle l’avait déjà fait une fois, à Lyon, avec un garçon de son âge. Il avait fait très
attention, comme indiqué sur la brochure d’éducation sexuelle qu’ils avaient feuilletée
ensemble dans sa chambre, un après-midi de vacances scolaires.
Ils la possèdent tour à tour. Isabelle vole, passe de l’un à l’autre, soulevée, retournée,
portée par des bras solides. Elle fera ce qu’elle voit sur les photos et ça ne lui déplaira pas. Avec
la bouche, elle n’aurait même pas imaginé ça il y a quelques minutes de cela. La langue des gars
aussi, ce sont les photos qui ont permis tout ça. Elle est surprise Isabelle par cette audace et cet
abandon. Un coup de tonnerre un peu plus fort que les autres réveille Isabelle, mais que fait-
elle là ? Non, c’est pas bien, mais ils sont parvenus à leurs fins. Elle proteste :
- arrêtez !
Ayant fini, ils ne recommencent pas. Elle regrette mais c'est trop tard, ce qui est fait est
fait, ils ont eu ce qu’ils voulaient. Isabelle pleure tout en se rhabillant. Un whisky lui est proposé,
elle refuse et s’enfuit. Un frisson la parcourt en passant devant le Camerlot. Qu’a-t-elle fait à
côté du café ? Comment a-t-elle pu, et avec deux types, deux beaux salauds, dans quel piège
s’est-elle fourrée...
Isabelle rejoint ses amis au bal. Ils la regardent d’un air bizarre, elle est trempée et pense
que ce qu'elle a fait se voit sur elle. Elle panique, pourvu qu’elle ne tombe pas enceinte, quel
scandale, quelle horreur. Elle restera prostrée sur sa chaise dans un coin de la salle en proie à
de terribles inquiétudes. A chaque slow un attroupement de types essaieront sans succès de la
faire danser. Et la soirée passera comme cela, affreuse pour Isabelle qui restera silencieuse,
entourée de quelques classards qui feront de vains efforts pour lui arracher ne serait-ce qu’un
petit sourire.
L’orage a gâché la fête au moment de la grosse affluence, les forains ont vu fuir leur
clientèle au profit du bal et des bistrots. Tabarin a fait une recette record et sa nièce rentre à
l’heure convenue, accompagnée de quelques gentils conscrits. Le petit groupe s’est installé
dans un coin du Camelot, les filles rient, Isabelle non. Maurice pense qu’elle fait la gueule parce
qu’elle devait rentrer à une heure du matin. Tant pis pour elle, il a la responsabilité de garder sa
nièce, son frère lui fait confiance, il ne doit pas faillir à son devoir.
Le boulanger est au bar avec des amis. Tabarin a retrouvé le sourire car il a préservé sa
nièce de ce dangereux dragueur. Il s’est renseigné, on lui a assuré qu’on ne les a jamais vus
ensemble. Il ne peut résister au plaisir de le narguer :
- alors mon gars, la soirée a été bonne, on s’est bien amusé ? C’est vrai qu’il faut que
tu en profites car c’est bientôt l’armée, les classes, les gardes et le crapahutage, pas
très marrant tout ça, pas vrai ?
Le jeune est vert de rage, sa soirée a été gâchée, il regarde dans la direction d’Isabelle et
la voit dire bonsoir à ses amis. Elle crie à sa tante :
- je suis fatiguée, je monte me coucher !
Elle fait une tête pas possible, Lucie la trouve bizarre :
- tu n’aurais pas un peu bu toi par hasard ?
- si, un verre ou deux et ma tête tourne !
Outrée, Lucie regarde Maurice :
- non mais tu entends, elle a bu, elle nous les fera toutes celle là !
Isabelle a disparu par la porte du fond et grimpe l’escalier jusqu’à sa chambre. Le
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boulanger aimerait la suivre, Maurice l’a compris et le fixe avec un regard d’assassin. Le jeune
chasse de son esprit cette pensée que Maurice a devinée. Il reste songeur un instant puis une
lueur éclaire son visage. Finalement ce sera Simone qui lui fera oublier sa grosse déception. Elle
doit dormir seule dans son grand lit, et comme dit le proverbe, faute de grive on mange du
merle, autant finir la soirée par un gros câlin avec la femme de son patron pendant que celui-ci
est occupé devant son pétrin à préparer les fournées qui régaleront les habitants de Saint-Nirols.
Il saute de son tabouret en souriant, le ventre de Simone l’attend.
Le dimanche matin, les rues sont pleines de flaques, l’orage est passé, il fera beau, le ciel
est bleu. Le long des trottoirs, les confettis mouillés sont agglutinés en une pâtée peu
ragoûtante, le sol est jonché de feuilles de platanes arrachées par la grêle, la pluie et les
bourrasques. Le village va rester silencieux quelques heures encore. Les puissantes sonos des
manèges et du bal ainsi que le tonnerre ont bien secoué Saint-Nirols durant la nuit. Ce répit est
nécessaire car la fête n’est pas finie.
Au Camerlot, les turfistes sont déjà à leur poste avec un petit café ou un blanc devant
le nez. Stylos en mains et journaux sous les yeux, ils étudient les courses de l'après-midi, le
monde n’existe plus pour eux.
Tabarin a eu du boulot pour nettoyer son café. Ce matin le désordre était proportionnel
à le recette de la veille. Lucie est remontée à bloc, elle attend sa nièce de pied ferme pour lui
faire la morale :
- alors celle là Maurice, qu’elle descende et elle va m’entendre, quand je pense qu’elle
a bu, non mais tu te rends compte ?
Maurice se rend compte évidemment, il voudrait dire à Lucie que quelques verres d’alcool
ce n’est pas bien grave, qu’elle courait un risque bien plus grand avec le boulanger. Maurice est
soulagé, l’essentiel a été préservé, la confiance de son frère n’a pas été trahie, l’honneur
d’Isabelle est sauf et c’est bien le plus important. Si Maurice savait ce qui s’est passé dans le
tube à deux pas de son bistrot...
A treize heures la famille Tabarin mange vite fait sur le pouce. Isabelle n’a pas faim et
fait la gueule. Cette nuit il lui a été difficile de trouver le sommeil, elle a beaucoup pleuré. Elle
entendait la musique de la fête qui continuait sans elle.
Sa tante ne va pas la lâcher :
- c’est bien fait, ça t’apprendra de boire comme ça, au moins tu sauras ce que ça fait
et la prochaine fois tu réfléchiras à deux fois !
Lucie prend plaisir à la piquer. Isabelle songe, « si tu savais ma tante, tu ferais une crise
de nerfs et toi tonton un infarctus, mon Dieu, pourvu qu’il n’y ait rien ! ».
La vogue est finie pour Isabelle, elle ne pense qu’à ses prochaines règles. Elle va les
attendre avec impatience alors que d'ordinaire, s'il y a une chose qui lui gâche l’existence, c’est
bien ça.
Vers les quatorze heures, la foule envahit de nouveau Saint-Nirols. En avant la musique,
les forains vont faire une bonne journée car il fait beau, pas un nuage dans le bleu du ciel. C’est
reparti pour un après-midi de festivités. Les manèges tournent, la jeunesse rit. Coiffés de
canotiers, les classards sont prêts pour continuer la fête. Certains couvre-chefs ont bien souffert
et témoignent des frasques de la nuit. Un concert de sifflets stridents et de clairons poussifs, de
ceux qui cassent les oreilles à tout le monde, mais sans eux la fête ne serait pas la fête. C’est
avec la cocarde épinglée sur la poitrine que toute cette jeunesse affiche sa joie de vivre avec
des filles charmantes mais paraissant bien fatiguées aux bras de vigoureux et peu délicats
conscrits.
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Le défilé se prépare devant la gare. La clique est au grand complet maintenant que le
chef est sorti du café avec les joues bien colorées d’un ton violet. Cette musique a une
homogénéité qui laisse à désirer avec ses grands secs et ses petits gros, ses fillettes trop jeunes
et ses mémères trop vieilles. Que dire de la tenue, une vareuse aux boutons dorés d’un bleu
délavé, trop courte ou trop longue, trop lâche ou trop serrée, jamais à la bonne mesure, ce qui
est un comble pour une clique.
Le pantalon trop long fait des plis sur les godasses et souffre sous les talons. Celui qui
est trop court montre trop complaisamment des chaussettes montées très haut ou qui ont une
fâcheuse tendance à se relâcher en dévoilant des chevilles variqueuses. Il y en a même une
paire qui n’est pas assortie, une blanche et une noire, on ne voit que ça. En musique, une
blanche valant deux noires, cela ne peut que se remarquer.
Une grosse caisse est calée contre un gros ventre. Des petits bouts de chou ne savent
pas ce qu’ils font là avec un tambour trop grand pour eux et des baguettes dont ils ne savent
pas quoi en faire puisqu’on leur a défendu de s’en servir. Ils sont là parce que papa et maman
font partie de la clique, pour faire joli. C’est une façon comme une autre de joindre l’utile et
l’agréable, il est possible de garder un œil sur le rejeton qui défile à l'avant de la formation en
faisant semblant de jouer.
Des filles en jupes plissées et socquettes tristounettes, gros mollets ronds ou fils de fer.
Il y en a une belle, très belle, trop belle pour souffler dans une trompette... Que dire des
casquettes, il y a les larges fromages retenus par les oreilles, les soucoupes posées sur le
sommet du crâne et qui ne parviennent pas à couvrir entièrement une méchante calvitie. On
les porte de travers, à l’arrière, bien à plat ou sur le nez pour ceux qui veulent se donner des
airs d’officiers sévères.
Derrière cette clique modèle, se rassemblent les majorettes et c’est encore pire chez
elles. Des droites et des cagneuses, des grandes bringues, genre attardées de la classe et des
petites grosses faisant de la pub pour le boudin, tiens v’la du boudin... Les chapeaux dont la
jugulaire se perd dans le gras du cou chez les obèses ou qui étrangle les maigres. Au secours,
une momie est en train de s’étrangler, appelez les pompiers, non non, elle est toujours comme
ça, c’est son air, ouf, on a eu peur. Une autre s’en sert certainement pour tenir son dentier, ça
lui remonte les joues et lui pince les lèvres.
Oh mais la cheffe est jolie, c’est sans doute pour cela qu'elle est cheffe, on ne doit voir
qu’elle pendant le défilé. Un peu fière, c’est normal pour une cheffe, mais on lui pardonne car
elle est belle. Elle attend, immobile, un sifflet prisonnier entre ses lèvres pulpeuses. Elle attend
avec le bâton calé sur ses belles hanches, « mon Dieu qu’elle est belle », qui a dit ça, Mr le curé
est ici ?
Quelques notes dirigées par le chef d’orchestre afin de s’échauffer, quelques petits pas
sur place pour les majorettes, rythmés par le sifflet de leur jolie cheffe, histoire de voir si toutes
les gambettes fonctionnent. Tout ce petit monde attend car les fêtes sont souvent faites
d’attentes interminables.
Quelques chars fleuris sont attelés à des tracteurs pollueurs ou derrière des chevaux de
trait très calmes. Ils en ont vu d’autres dans leur vie de chevaux de trait. La charrette qu’ils vont
tirer aujourd'hui dans les rues de Saint-Nirols ne va pas peser bien lourd à côté des charretées
de bois ou de fumier qu’ils trimballent depuis des années à la force du collier et du jarret. Que
dire des kilomètres de sillons qu’ils ont tracés en tirant à grand peine les socs de charrues pour
ouvrir de larges plaies dans les terres grasses et lourdes de la région avec, parfois, une rosse de
pierre ou une souche pour les faire caler, injurier et prendre quelques coups de fouets avant
qu’ils ne la déchaussent sans ménagement comme une saleté qu’elle était. Ah ils en ont usé des
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fers et de la corne sur les routes et les sentiers du canton. Aujourd’hui c’est aussi leur fête, on
va les admirer et les caresser, ils l’ont bien mérité.
Le char des classards est décoré de branches de sapin. C'est le premier, juste derrière
les majorettes. Sur son plateau, une brochette de jeunes pas très présentables mais on leur
pardonne volontiers car ce n'est pas tous les jours que l'on fait la classe. C’est la France de
demain, les porte-drapeaux, les guerriers, les héros, mais des héros bien fatigués par une nuit
très agitée. Si le spectacle est affligeant, on peut toujours regarder une ou deux jolies filles que
l’on plaint bien sincèrement de se retrouver en telle compagnie sur ce char qui a des airs de
radeau de la méduse.
Bientôt quinze heures, il va falloir y aller, le chef de la clique est prêt. Grosse
responsabilité que de précéder le long cortège dans les rues de Saint-Nirols tout en donnant le
tempo. Il questionne :
- les majorettes, prêtes ?
- prêtes !
- les chars, prêts ?
- prêts !
Le sifflet du train de Saint-Etienne se fait entendre, quinze heures, pile-poil à l’heure.
- y a pas à dire, y sont bien réglés à la Sènecéef !
C’est le grand Jules qui le dit en remettant sa montre à gousset dans la poche de son gilet.
Les cloches confirment avec quelques secondes de retard, ce qui fait encore dire au grand Jules :
- on voit que c’est dimanche, le bedeau a fini le vin de messe, c’est pour ça qu’il retarde
un peu !
Ce n'est pas pour la musique, les majorettes et les chars qu'il y a foule devant la gare.
Tout Saint-Nirols est venu voir si c’était vrai cette histoire de femme et de gamin qui viennent
retrouver Linlin. Mais au fait, où est-il ? On l’avait oublié mais il n’était pas très loin. La grosse
américaine, décapotée et garée derrière les entrepôts de marchandises, a démarré au coup de
sifflet et s'avance doucement sur la place. On s’écarte sur son passage, le conducteur est
méconnaissable. Qu’il est beau Linlin dans son costume clair avec un visage de beau jeune
homme, bronzé et rasé de frais. Comme il a l’air sérieux Linlin, anxieux aussi, c’était donc vrai
cette histoire de femme et d'enfant... Assis sur la banquette arrière, Diên Biên et Biên Phu sont
majestueux.
La voiture s’arrête entre les majorettes et le char des classards. Linlin descend, tendu,
ému. Un malaise s'installe devant la gare. La foule est silencieuse, les musiciens, les majorettes
et les chars sont figés. Seulement quelques murmures, tous les regards sont rivés sur lui.
Linlin a arrêté la fête. Le grincement strident des sabots de freins indique l’arrêt de
l’autorail. Linlin est immobile, superbe, à cinq mètres de la porte de sortie du hall de la gare.
Des voyageurs marquent un arrêt en sortant, surpris à la vue du grand cortège immobile et de
l’immense foule silencieuse.
Linlin scrute chaque visage. Tous ces gens venus pour la fête ressentent l'atmosphère
étrange qui règne devant la gare. Il y a ce type planté à quelques pas de la porte qui les dévisage
les uns après les autres et dont Ils n’osent pas soutenir la force de son regard, alors ils s’écartent
prudemment pour le contourner. La gare n’en finit pas de se vider, ça sort encore mais toujours
pas de Thuy ni de petit Alain. Cela commence à jaser autour de Linlin. La gare libère enfin ses
derniers voyageurs, plus personne ne sort. Le visage de Linlin se décompose, quelques secondes
passent, c’était trop beau, Linlin baisse la tête en faisant peine à voir. Soudain une clameur
s’élève dans la foule. Linlin sursaute et lève les yeux. Devant lui, sur le pas de la porte, une
superbe femme aux yeux bridés tient par la main un joli petit eurasien. Linlin a la gorge nouée,
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des larmes roulent sur ses joues. Thuy le fixe, ses lèvres tremblent et ses yeux brillent. Le regard
du gosse va de l’un à l’autre. Bras ouverts, Linlin se précipite. Ils s’enlacent et s’embrassent en
pleurant. Le gosse s’agrippe aux deux corps qui n’en font plus qu’un. Linlin caresse la tête de
son gamin qu’il entend dire en sanglotant :
- papa !
Linlin se baisse, le saisit sous les bras, le soulève et l’embrasse. la foule applaudit et libère
enfin toute son émotion contenue en hurlant sa joie. Les femmes sortent leurs mouchoirs pour
essuyer leurs larmes.
Ce sera la grosse voix de l’employé des chemins de fer qui séparera Thuy et Linlin :
- hum hum, s’y vous plaît, pardon m’sieurs dames, les bagages, qu’est-ce que j’en fais ?
Linlin sourit et tapote amicalement l’épaule de l’agent S.N.C.F tout en lui faisant un clin
d’œil. C'est le grand Raymond qui a l’air tout penaud au manche d'un chariot chargé de valises.
Linlin se précipite vers sa voiture :
- tu les mets dans le coffre !
Le coffre est immense mais il faut bien ça pour tout caser. Linlin sort un billet de cinquante
balles de son gilet, la foule murmure à la vue de la grosse coupure. Grand seigneur il le tend,
pincé entre l’index et le majeur, au grand Raymond qui ne se fait pas prier pour le faire
disparaître dans sa grosse pogne. Ils se connaissent très bien pour avoir bu quantité de canons
ensemble, mais le cheminot fera comme s'il s'agissait d'un voyageur lambda :
- merci bien m’sieur !
Comme elle est belle Thuy, assise à l’avant du cabriolet. Le petit Alain n'est pas impressionné
par les molosses, il est entre ses deux nouveaux encombrants amis qui l'ont déjà adopté. Il rit
en les caressant. Linlin, les yeux noyés de larmes, se met au volant et démarre le gros V8. Linlin
et Thuy ne se sont encore rien dit. Les mots ne seraient pas assez forts. Ils se regardent en
silence, la main de Thuy est emprisonnée dans celle de Linlin.
A cet instant, le chef d’orchestre compte en battant la mesure :
- deux, trois quatre !
La clique entame un morceau qui fait battre les cœurs encore plus fort et met la chair de
poule à tout le monde. Les musiciens avancent et les majorettes suivent en cadence. Linlin est
prisonnier entre les majorettes et les chars fleuris. La foule fait barrière de chaque côté de la
rue, c’est la fête de Thuy et du petit Alain qui n’auraient jamais imaginé une seule seconde avoir
une aussi peu discrète arrivée à Saint-Nirols. Linlin doit suivre le mouvement. Il fait partie, bien
malgré lui, du défilé de la vogue. Linlin aurait espéré des retrouvailles plus discrètes.
« Mon Dieu que Thuy est belle, comme ils font un beau couple, et ce petit, le portrait
tout craché de Linlin mais avec les yeux de sa mère ! ». Le curé se retient de justesse pour ne
pas faire un signe de croix et donner une bénédiction au passage de la grosse auto blanche.
Ils sont tous là bien sûr. Le plus visible est Breton qui, dans son uniforme impeccable,
fait de l’ombre à Bernadette et à François. Un peu plus loin, les Gauthier, les Valmont, Mercier
et Roland. Ce dernier n’en revient toujours pas de ce qui est arrivé à ce pote qu’il a du mal à
reconnaître tant il a changé. Il est beau Linlin et cette femme à ses côtés, alors là des comme
ça, c’est bien simple, il n’en a jamais vu. Linlin arrive à proximité du Camelot. Les Tabarin sont
dehors et Lucie pleure évidemment. Charles est en compagnie de Mireille qui a daigné le suivre
puisqu’il a insisté pour aller voir passer des chars de ploucs comme elle a dit. Charles pose un
regard envieux sur tout ce bonheur qui passe devant lui. Sansonnet est avec madame, il a troqué
son costume d'instituteur contre une tenue de retraité en vacances perpétuelles, chemisette
en coton bleue et lunettes de soleil. Il adresse un petit signe amical à Linlin. Accompagnée de
quelques chaperons, Isabelle est sortie du café, elle est au bord du trottoir pour voir passer le
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cortège. Elle n’aime pas se voir là, « mon Dieu, après ce que j’ai fait hier, je ne vaux pas plus
qu’une fille de trottoir ! ». Elle regarde passer le superbe cabriolet blanc qui transporte le plus
beau couple du monde. Elle se fait du mal en songeant, « comme c’est beau l’amour, le vrai ! ».
Un coup d’œil sur les deux magnifiques dogues et l’enfant..., « mon Dieu, l’enfant ! ». A la vue
du petit Alain, Isabelle porte la main sur son ventre et s’enfuit dans sa chambre en courant.
Linlin se penche vers Thuy et lui glisse dans le creux de l’oreille :
- je t’aime !
Elle ne sourit pas mais pose sur Linlin un regard contenant toute la tendresse, l'amour
et la douceur que la terre peut porter :
- je t’aime aussi !
Elle lui sert la main très fort, les cinq occupants du cabriolet ont les yeux emplis de
larmes. Les dogues n’ont pu résister à toute cette émotion ambiante, leurs paupières rouges
larmoient aussi et, en bons dogues qu’ils sont, ils bavent de plaisir.
La clique, suivie par les majorettes, tourne à droite. Linlin est enfin libéré, il peut tourner
à gauche pour regagner sa ferme. Ils ont tant à se dire tous les trois, enfin réunis, enfin seuls.
La vogue démarre tout à fait avec le défilé. Les sirènes des manèges hurlent, ça claque
et sent la poudre aux stands de tirs, les gens crient et rient, l’odeur des frites et des chiques se
répand sur la place bondée, les confettis pleuvent en abondance et les premiers accords se font
entendre dans la cabane du bal.
Le Camerlot est plein à craquer. Le tiroir caisse a du coffre et le fait savoir, ding ding ding,
merci bien, ding ding, au revoir et à bientôt, ding ding, oh le gros billet que voilà, ding ding, « oh
bien sûr que oui que je peux vous faire de la monnaie ! » ding ding, « ce n'est pas ce qui
manque ! » ding ding, « merci ! ».
Roland a eu une grosse émotion et décide de la faire passer en employant les gros
moyens. Ce sera à la gnôle, car si cela ne fait pas un gros volume, ça produit de gros effets. Il a
des confettis plein les cheveux et rit quand Lucie le lui fait remarquer. Il répond :
- mais quels cheveux, ceux du tour ?
Il passe sa main dans sa couronne frisée, une pluie de pellicules multicolores tombe sur
la table. Ses voisins, Mme et Mr Sansonnet en compagnie de Mr Mercier sourient. Roland
déclare qu’il devrait aller se les faire couper, « les cheveux ! », c’est bien de lui, par contre on a
moins l’habitude de lui entendre faire de la poésie :
- j’aime me faire coiffer par la petite coiffeuse d'à côté, j’aime bien quand elle me
tourne autour, quand son ventre est tout prêt de mes joues, je le sens tout chaud,
tout doux, et ses dessous de bras, oh la la, son parfum et la caresse de ses doigts sur
mon cuir chevelu !
Il se tapote le dessus du crâne en riant, ses voisins rient aussi. Sansonnet murmure à son
épouse et au vieux docteur :
- celui là, je ne serais pas surpris qu’il croit que le ministre de la culture est le
responsable des plantations !
C’est alors qu’arrivent dans le café deux joyeux classards. Ils rejoignent quelques uns de
leurs amis assis dans le fond du bistrot à qui ils expliquent leurs exploits :
- on a bien rigolé tout à l’heure au corso, on a porté une vieille après lui avoir jeté des
confettis, si vous aviez vu ça les gars, elle criait, c’était bien marrant !
Roland s’étrangle :
- ah les petits saligauds, je les ai vus faire, c’est Mme Michelet, mais vous entendez ça,
une vieille la mère Michelet ? Ah ben merde alors, c’est la meilleure ça, elle a tout
juste quarante ans et est tournée comme une reine ! Merde alors, une vieille, ce qu'y
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faut pas entendre ! Ah les sales petits merdeux, je suis sûr que si elle s’était
présentée au concours de miss corso elle aurait gagné haut la main la mère Michelet,
même à quarante balais !
Il est mauvais Roland car elle est belle la mère Michelet et ce n’est pas une vieille la mère
Michelet. Le père Sansonnet aura ces mots :
- Roland, ils n’ont que dix huit ans, une femme de quarante ans n’est plus une jeune
pour eux !
- ouais ? Eh ben moi j'suis pas d’accord, la mère Michelet est bien mieux que toutes
ces petites pisseuses qui tordent le croupion sur la place !
Deux heures plus tard, Linlin reviendra à la vogue avec la jolie Thuy à son bras. Le petit
Alain fera des tours de manèges, beaucoup de tours. Linlin dépense sans compter pour son petit,
ce fils retrouvé, ce fils dont il a été si longtemps privé.
Linlin et Thuy regardent tourner leur enfant au guidon d'une belle moto rouge. Un type à
côté d'eux aura ces mots, « il fait bon être jeune, ils ont bien raison d'en profiter, c'est plus de
notre âge, le temps file trop vite ! », auquel Linlin répondra, « pourquoi toujours compter les
années au lieu d'en profiter un maximum, regardez les gosses, ils se font plaisir sans compter
les tours ! ».
La nouvelle famille connaît un succès fou sur la place. On les salue, on leur sourit, ils
achètent des chiques et mangent des frites. Linlin tire une fleur à la carabine et l’offre à sa belle.
Vers les dix huit heures, le trio fait son entrée au Camelot. Lucie est derrière son comptoir. Par
réflexe, elle pose une main sur le goulot d’un pot et se ravise immédiatement, comme si elle
venait de se brûler. Linlin regarde sa place habituelle, celle qu’il a abandonnée depuis des
semaines. Elle est occupée par trois jeunes qui se lèvent immédiatement en voyant arriver le
propriétaire de la table. Linlin sourit en disant merci. Lucie se précipite à la rencontre de son
client préféré... après Valmont. Elle est aux anges :
- bonjour Linlin, vous ne pouvez pas savoir comme cela me fait plaisir de vous revoir !
Elle retient une petite larme au coin de l’œil avec l’extrémité de son petit doigt. Linlin
sourit et dit :
- Lucie, je vous présente Thuy et mon fils Alain !
Ça y est, Lucie pleure à chaudes larmes. Elle dépose mille bisous salés sur les joues du
petit Alain. Thuy aura droit au même traitement. Tout le monde s’essuie, Linlin :
- Thuy, Alain, je vous présente madame Lucie, mon amie. La dame la plus gentille de
Saint-Nirols !
Maurice s’approche, étranglé par l'émotion, aucun son ne sort de sa bouche, alors il se
contente de serrer énergiquement la main de Linlin. Lucie interroge :
- qu’est-ce qu’on vous sert, ou plutôt non, qu’est-ce qu’on vous offre ?
Anxieuse, elle attend la réponse de Linlin :
- une grenadine pour mon petit, tu vas voir comme c’est bon fiston!
Thuy demandera dans un Français absolument parfait :
- un diabolo menthe s’il vous plaît madame !
- oh mais je vous en prie, pas de madame, appelez moi Lucie !
C'est au tour de Linlin, que va-t-il commander ? Un lourd silence s'installe dans le café,
tout le monde veut entendre ce qu'il va dire :
- un café Lucie, vous serez gentille !
C’est la première fois qu'il va boire autre chose que de l’alcool au Camerlot.
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Lucie court jusqu'au comptoir en pleurant comme une madeleine. Elle va commencer par
le café. Elle n’a jamais fait un café avec autant de plaisir. C’est la première fois qu’elle ressent
une telle émotion en faisant un café, et pourtant, comme dirait Mr le curé, Dieu sait si elle en a
fait dans sa vie. Un café pour Linlin, rien que pour lui, Lucie parle à son percolateur :
- fais en un bien bon mon vaillant, applique toi, c’est pour Linlin, c’est le premier que
je vais lui servir !
Maurice se tient à ses côtés pour surveiller chacun de ses gestes au cas où elle se
tromperait. Elle n’en a fait que quelques dizaines de milliers dans sa vie, alors une petite
surveillance du coin de l’œil c’est plus prudent, on ne sait jamais, une erreur est si vite arrivée.
Ce n’est pas un café comme les autres qui est en train de se faire au Camerlot, c’est celui de
Linlin. Maurice suit les opération et s’inquiète en silence, « c’est la bonne température ? Elle en
a mis assez ? Pas trop j’espère ! Est-ce qu’il passe bien ? Voyons voir la pression ! C’est bon ! ».
Maurice est carrément collé dans le dos de Lucie mais elle ne dit rien car ils ne sont pas trop de
deux très expérimentés bistrotiers pour faire et réussir ce café très particulier. En ce moment,
ils sont en train de réaliser la chose la plus difficile au monde. Ils ne laisseraient personne d’autre
s’en charger à leur place. Maurice montre à Lucie où sont les soucoupes, Lucie dit oui, il lui dit
de prendre une petite cuillère, Lucie dit oui. Le café est prêt, la tasse est délicatement posée au
centre du plateau. Si Maurice ne se retenait pas il ferait une croix sur le calendrier et ferait venir
la clique pour qu’elle sonne quelque chose de très solennel. La grenadine et le diabolo menthe
viennent compléter le chargement. Lucie pose sa main sous la précieuse commande et se dirige,
avec Maurice dans le dos, vers la table de ses très chers amis qui les regardent s’approcher en
souriant.
Lucie sert Thuy :
- voici pour vous !
Puis le petit Alain :
- tiens, c’est pour toi mon chéri !
Vient enfin le tour de Linlin :
- et un bon café pour vous mon cher ami, je l’ai fait avec amour celui là !
- merci beaucoup Lucie, c’est gentil, mais vous n’auriez pas un petit sucre s’il vous
plaît ?
C’est un véritable coup de poignard pour Lucie qui se confond en excuses. Le rouge lui
monte instantanément aux joues mais il lui reste suffisamment de lucidité pour trouver le
responsable de cet impardonnable oubli :
- mais enfin Maurice, où as-tu la tête ? C’est pas la peine de s’y mettre à deux pour en
oublier la moitié !
Maurice court à son comptoir, mais Linlin le fait stopper net en l’interpellant :
- non, pas une moitié mais un sucre entier !
Toute la salle rit, même le petit Alain bien qu'il ne comprenne rien au comique de la
situation.
C'est la fête, Saint-Nirols baigne dans la joie . Ce soir, le feu d’artifice sera tiré sur les
quais de la gare et il sera magnifique.
Quelle émotion pour Thuy et Linlin lorsqu’ils se retrouvent enfin seuls dans leur
chambre. Thuy caresse en pleurant les trois cicatrices que Linlin a dans le dos. Tout ce qu’ils ont
connu là bas remonte à la surface en une fraction de seconde. Ils vont passer une nuit
merveilleuse, ils ont tellement de retard à combler, ils sont seuls au monde et ils reviennent de
si loin...
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Au réveil, ils sont à la table de la grande cuisine, une bonne odeur de café flotte dans la
pièce, le soleil entre par la fenêtre en illuminant le beau visage de Thuy. Leur fils dort encore
car il a besoin de récupérer de toutes les émotions de la veille. Il a retrouvé son papa dans un
pays qu’il ne connaît pas et a fait beaucoup de tours de manèges.
Diên Biên et Biên Phu montent la garde devant la porte de la chambre de leur nouveau
petit maître.
Linlin goûte enfin au bonheur dont il a été privé pendant si longtemps. Il pense à son
père et à sa sœur, il voudrait qu’ils puissent voir ça mais c'est trop tard car on ne peut pas faire
machine arrière. Cela a pris du temps mais aujourd’hui le voilà enfin rangé. Il ne rêve pas Linlin,
sa petite Thuy est assise en face de lui et son fils dort dans sa chambre. Linlin a construit une
famille, sa famille. Il peut enfin se regarder dans la glace sans se dire que l’image qu’elle lui
renvoie est celle d’un homme qui triche et qui fuit alors qu'il a tant à se faire pardonner. Linlin
n’éprouve plus de honte en pensant à ses parents, Linlin s’est relevé et a retrouvé sa dignité.
Il regarde Thuy qui étale de la confiture de mûres sur une biscotte. Scène banale pour des
millions de gens, mais invraisemblable pour lui. Ils forment un couple normal en apparences,
comme tous les couples alors qu'il a fallu un sacré coup de bol pour qu'ils se retrouvent. Thuy
est l’aiguille retrouvée dans une botte de foin. Il avance une main et la pose sur celle de Thuy.
Elle lève la tête et lui sourit. Ces deux êtres ont souffert mais aujourd’hui, par un coup de
baguette magique, tout s’éclaire et s’illumine pour eux.
Thuy a beaucoup parlé à Linlin durant la nuit. Voulant tout savoir sur le pays du soldat
français venu de si loin pour faire la guerre à son peuple et comprendre comment deux êtres
que tout poussait à se haïr s’étaient rencontrés et s’étaient aimés, elle a appris à lire et à écrire
la langue des colonisateurs de son pays, elle a lu leurs grands auteurs, étudié l’histoire de France
et sa cuisine. Linlin sera choyé et gâté comme un coq en pâte. La cuisinière à gaz et le fourneau
vont enfin servir à autre chose qu’à réchauffer le café et la pièce. Les fermiers avaient rarement
senti de bonnes odeurs de cuisine s’échapper de la fenêtre de leur propriétaire. Désormais cela
allait changer. Linlin ne se cassait pas la tête pour bouffer, une omelette, du saucisson, du lard
et des patates faisaient l’affaire quand il ne sautait pas les repas car un veau qui tête bien n’a
pas besoin de manger. L’épouse du fermier apportait régulièrement des plats à réchauffer, une
soupe pour trois jours, un civet, une bonne potée, de la confiture et des fruits qui, sans ça,
allaient pourrir sur l’arbre et autant de bonnes choses qui lui faisaient chaud au cœur de mettre
sur la table de Mr Alain, accompagnées de remarques du genre :
- il faut manger Mr Alain sinon vous allez vous faire du mal à vivre comme vous le
faites, il vous faudrait une dame pour vous faire des petits plats !
Linlin n'écoutait pas. Naufragé de la vie, il n’entendait pas tous ces appels à la raison. Il
était seul, il avait tout perdu, il ne lui restait que sa peinture, ses chevaux et ses chiens.
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ainsi que sur ceux du boulevard. Ce sera une belle course âprement disputée, très nerveuse car
richement dotée de primes offertes par les commerçants et artisans de Saint-Nirols et
attribuées tous les deux tours. Gauthier offre toujours la sienne, la plus grosse, pensez donc,
cent mille anciens francs . Ses ouvriers sont loin de gagner une telle somme à la fin du mois.
Cette prime est disputée au vingt cinquième tour et attribuée au premier sur la ligne d’arrivée,
c’est dire si cette course intéresse les routiers sprinters de la région. Il n’est pas rare de voir celui
qui empoche cette prime, considérant sa journée bien gagnée, descendre de vélo quelques
tours plus tard sous les sifflets d’une foule en colère. La particularité de cette épreuve est qu’elle
comporte deux courses en une. Il y a ceux qui viennent uniquement pour la super prime, on les
reconnaît tout de suite car ce sont ceux qui abandonnent en masse après le vingt cinquième
tour et les autres qui, n’ayant pas décroché le gros lot, vont courir pour le bouquet final remis
par la miss locale. Cela fait toujours bien, le mardi, d'avoir sa photo dans le journal à la page des
sports. Dans l’histoire du cyclisme régional, rares ont été ceux qui ont épinglé la grosse prime
et le bouquet, seuls quelques champions ont pu réussir ce tour de force, il n’était alors pas
étonnant de les retrouver dans les rangs des professionnels quelques mois plus tard. Il y a
quelques cracks qui ne sont pas toujours ceux qui ont les plus grosses cuisses mais qui font
penser que si leur vélo de course a un guidon spécial c’est parce qu’ils l’ont tordu à force d’y
tirer dessus. C’est l’explication qui a été donnée à une charmante dame qui questionnait son
mari sur le sujet.
Les premières voitures de coureurs arrivent et provoquent des petits attroupements.
C’est un spectacle que de regarder les champions se préparer. Les vélos fixés sur les galeries de
toits, ou sortis des coffres font bien des envieux. Il n’est pas rare de voir des connaisseurs
empoigner la bête de course par la potence et la selle pour la soupeser d’un air admiratif et
donner une appréciation digne des plus grands savants en matière de cyclisme sans oublier d’y
mettre la moue de circonstance :
- il est pas lourd !
Personne ne les contredit mais il y a toujours des sceptiques qui vérifient en se croyant
obligés de rajouter quelque chose à l’analyse faite par les savants :
- ouais !
- ouais ouais !
C’est mieux que le précédent car c'est deux fois ouais . Mais il va s’en trouver un qui va
épater tout le monde et en laisser plus d’un sur le cul en donnant son appréciation. Il s’agit de
celui qui, en reposant délicatement la machine à pédaler autour du boulevard va, en se reculant
de deux pas pour mieux voir, dire à tout le monde:
- non, en effet, elle n’est pas lourde !
Quel n’est pas l’étonnement et l’admiration de Jean-Michel devant cet homme capable
de connaître le sexe d’un vélo. Il a dit, « elle n'est pas lourde ! » car c’est une bicyclette. Jean-
Michel a beau se contorsionner dans tous les sens mais il ne voit rien qui trahisse la chose. Cet
homme est vraiment fortiche, il porte une pantoufle à bout ajouré. Décidément ce type n’a pas
retenu la leçon de la masse, pourvu que gros bras ne traîne pas dans les parages et ne prenne
pas l’envie de jongler avec le vélo, rien que pour voir s’il est plus léger que la masse. Jean-Michel
part tout de suite à la recherche d’un vélo pour essayer de repérer ce qui fait qu’un vélo est un
monsieur ou une dame dans le monde des vélos. Ça doit sûrement se remarquer si c’est comme
pour les chiens et les taureaux. Incapable de trouver le moindre indice, il finit par poser la
question à un classard de sa connaissance qui passe par là. Jean-Michel aura l'explication
suivante :
- un vélo mâle est un vélo qui a une pompe et deux sacoches !
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Jean-Michel hausse les épaules et tourne le dos au zigoto qui s'est moqué de lui. Il en est
fini de sa petite enquête, il fait le tour des voitures des champions pour les regarder se préparer
avant la course. Des gens font des commentaires sur les chances d’untel ou le palmarès d’un
autre. Tout le monde cherche parmi les concurrents ceux pressentis comme favoris. Des gars se
promènent avec le programme sur lequel sont inscrits les noms et les numéros de dossards des
coureurs. Cela ressemble au tiercé alors Jean-Michel pense que c’est comme pour les courses
de chevaux. Il le dit à un copain qui ne veut pas le croire, alors, pour le convaincre, il le traîne
jusqu’à la terrasse du Camerlot. C’est ici que les gens font leur tiercé et c’est là que l’on remet
les dossards aux coureurs. Des hommes contrôlent les licences et les papiers d’identité des
coureurs puis les font émarger sur une feuille. C'est bien la preuve que c’est très sérieux. Jean-
Michel est persuadé que les gens parient sur la course et son copain pense comme lui
maintenant.
Etant devant le Camerlot, Jean-Michel ne peut pas résister à l’envie d’une glace. Il entre
dans le café bondé de monde et s’approche du grand frigo qui contient ce qui doit satisfaire sa
gourmandise. Il est surpris de voir Mme Lucie se précipiter vers lui alors qu’elle a fort à faire
avec sa nombreuse clientèle :
- bonjour mon petit, tu as choisi ?
- oui Madame, une glace double, vanille fraise s’il vous plaît !
- Voilà, et bien garnie, tu es un gentil petit !
- combien ça coûte ?
- 1 franc cinquante !
- merci, au revoir !
Jean-Michel lèche sa glace avec délectation, Lucie le regarde s’en aller avec plein de
tendresse dans les yeux.
Qu’ils sont beaux ces coursiers aux jambes rasées, bronzées et bien huilées pour mieux
briller. Les maillots, aux couleurs des clubs, portent des marques, « garage la route bleue » qui
fait penser à des kilomètres d’asphalte de cette couleur, certainement la route qui mène jusqu’à
la grande bleue. C’est ce que s’imagine Jean-Michel. Deux coureurs font la réclame pour « la
poudre d’escampette », ils ne doivent pas être faciles à suivre ces deux lascars, les autres
doivent les avoir à l’œil avec cette inscription dans le dos. Quatre types affichent carrément la
couleur avec, « poudre de perlimpinpin », les histoires de dopage ne datent pas d’aujourd'hui,
ces mecs ont une gueule à faire peur, ils sont tout pâles, presque verts, avec pleins de tics
nerveux. On se demande comment ils font pour tenir sur leurs vélos. Quelques marques de
poudres à laver portées par des gars qui n’auront pas à se demander pourquoi ils seront si vite
lessivés. Des marques d’apéritifs anisés ou non sur ceux qui font des zigzags durant l’épreuve.
Tout cela a des airs de tour de France bien qu’il ne s’agisse aujourd’hui que de cinquante
tours de boulevard. Un tour de France c’est plus long qu’un tour de boulevard. Vous avez beau
en aligner cinquante d’affilée ce sera toujours bien plus court qu’un seul tour de France. La
course se déroule à Saint-Nirols, et ici il n’y a pas de cols, sauf ceux des vestes et des chemises.
Jean-Michel pense à cela parce que chaque fois qu’il entend parler d’un col de haute montagne
cela lui fait toujours penser à passe montagne, ceux que l’on se met sur la tête lorsque le blizzard
souffle méchamment sur Saint-Nirols. La tête c’est toujours au dessus du col... Comme c’est
compliqué cette histoire de cols...
Il règne une belle ambiance sur la place, ça sent l’embrocation, le cuir et le boyau.
L’odeur du cuir des selles de vélos, oui, les selles sentent le cuir, même si on y pose
pendant des heures des culs qui suent. Tout cycliste sait qu’après deux heures de course par
forte chaleur, la peau de chamois qui est très utile au confort du popotin du coureur sentira
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certainement le chamois qui pue. Les boyaux, n’en parlons pas, ce serait trop long à expliquer
qu’ils ne proviennent pas de la boucherie de Roland. Pour ce qui est de l’embrocation, cela ne
veut pas dire que quelque chose est mis dans un broc. Il faudrait demander au pharmacien s’il
se trouve sur la place. L’ignorance des profanes en matière de vélos et des courses cyclistes fait
dire à Jean-Michel, « qu’ils sont cons ! ».
Le speaker au bon bagout annonce sa prise de fonction en procédant à des tests de
sono :
- un, deux, trois !
Puis :
- un, deux, trois, quatre !
Ce qui fait dire à un gamin pas plus haut que trois pommes :
- papa, le monsieur il sait pas compter, il va que jusqu’à quatre mais moi je sais jusqu’à
dix !
- mesdames, mesdemoiselles, messieurs bonjour ! Aujourd’hui Saint-Nirols offre son
magnifique cadre pour l’organisation de son grand prix cycliste annuel. Une course
richement dotée grâce à la grande générosité des artisans et commerçants de ce
sympathique village. Sa réputation a largement dépassé les limites du département
et je ne parle pas de la désormais célèbre prime du vingt cinquième tour qui fait
beaucoup parler d’elle et fait de Saint-Nirols le village le plus convoité de France pour
tout ce que le monde de la petite reine compte comme pratiquants! Ils sont venus
nombreux et de partout pour en découdre sur ce magnifique et très roulant circuit !
Un plateau de choix pour une course de prestige qui, au terme de ses cinquante
tours de circuit désignera, n’en doutons pas, comme tous les ans, un très beau
vainqueur ! Un vainqueur qui inscrira son nom au prestigieux palmarès de l’épreuve !
Nous comptons sur votre générosité pour encourager ces sportifs, les primes sont
les bienvenues, vous pouvez les apporter aux personnes présentes sur le podium !
Vous pouvez aussi les donner aux charmantes demoiselles qui vont passer parmi
vous pour vous proposer le programme de l’épreuve, faîtes leur le meilleurs accueil
et ayez le porte-monnaie généreux. Les coureurs vous en remercient par avance !
Ne ménagez pas vos applaudissements, les coursiers en auront besoin ! Nous vous
recommandons la plus grande prudence autour du circuit, tenez vos chiens, vos
enfants et vos grands mères en laisse, il serait regrettable qu’un stupide accident
vienne ternir une si belle fête du sport cycliste ! Alors vive le vélo cet après-midi à
Saint-Nirols ! Une belle épreuve va pouvoir se dérouler dans les meilleures
conditions !
A peine a-t-il reposé son micro que l’on peut entendre :
- Médor au pied !
- toi Momo tu ne quittes pas les jupes de ta mère !
- vous mémé, restez bien calée dans votre chaise pliante, vous verrez comme vous
serez bien cet après-midi, bien à l’ombre sous ce platane, et si vous êtes bien sage
on vous achètera une glace, vous savez un chocolat glacé ! Vous les aimez hein, pas
vrai que vous êtes une gourmande mémé ? Et puis surtout qu’il y a pas besoin d’avoir
de dents pour les manger puisqu'il suffit de les sucer !
Et voilà tout le monde tranquille pour un moment. Il ne faudra pas longtemps pour que
Médor se mette à japper au passage de vélos comme il le fait toute la semaine sur celui du
facteur. Cet après-midi, vu que le toutou croit assister à une course de facteurs en culottes
courtes, il se dit que ça doit être bien commode pour leur taquiner les mollets. Momo réclame
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une sucette et des tours de manège. La mémé, pour qui ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une
sourde, tanne tout le monde avec sa glace.
La météo est de la fête. Il fait un beau temps de course cycliste. C’est à dire qu’il fait un
beau soleil qui rend les maillots jolis, les cuisses belles et fait battre les semelles sous les airs
d’accordéon diffusés plein pot par les hauts parleurs disséminés autour du circuit.
Le bavard reprend du service :
- mesdames, mesdemoiselles et messieurs, voici la liste des engagés. Je peux vous
assurer de la présence des plus grands noms parmi tous les champions que compte
le monde du cyclisme régional ! Les plus beaux palmarès du cyclisme amateur sont
là, soyez sûrs qu’ils n’ont pas fait le déplacement à Saint-Nirols pour rien !
Puis, il égrène une longue liste pleine de noms d’illustres inconnus à tous les peu
connaisseurs du monde du vélo que peut contenir Saint-Nirols. Il y aura la mémé qui,
probablement lasse d’attendre sa glace, voudra savoir si le Louison Bobet est ici et à qui on
répondra que oui, si bien qu’à chaque tour elle demandera qu’on lui montre ce Bobet qui n’est
pas un « feignant » comme elle dit.
Mr Dupré est avec sa caméra pour filmer l’épreuve. Il a fixé le déroulement de la vogue
sur sa pellicule pour enrichir son trésor de souvenirs et événements. La mémoire du village n’est
pas prête de sombrer dans l’oubli. Saint-Nirols existera et vivra aussi longtemps qu’il y aura un
opérateur capable de projeter ses images sur un écran blanc. Les spectateurs en prendront plein
les mirettes en revoyant vivre celles et ceux qui les ont précédés dans ce magnifique bourg des
monts du Forez. Les petits signes et sourires adressés à l’objectif leur iront droit au cœur. Cela
leur fera tout chose d'imaginer qu’ils s’adressent à eux en sachant que cela vient d'un autre
temps, d’une époque qu’ils n’ont pas connue. Des petits coucous faits par des gens qui ont
quitté la vie et qui signifient, « ne nous oubliez pas car nous étions là avant vous, n'avez-vous
pas à rougir de ce que vous avez fait subir au Saint-Nirols que nous vous avons légué ? ». C’est
fou ce qu’une caméra peut faire dire comme bêtises...
La foule se presse le long des barrières. Les dossards sont remis à la terrasse du Camelot.
Les concurrents sont regardés comme des géants de la route. Escudet a sorti sa casquette pour
partir à la recherche d'Anquetil, des fois que... Les filles font leur sélection question beauté et
élégance. On peut les entendre minauder :
- comme il est mignon celui là !
- et lui, tu as vu comme il est beau ?
Les coureurs ont l’habitude et ce n’est pas pour leur déplaire. Les plus admirés jouent à
fond la carte séduction en passant tout doucement le long des barrières en arborant un sourire
d’affiche de cinéma ou de roman photos. Il y a aussi les beaux ténébreux qui troublent même
les femmes honnêtes. Les joyeux lurons et boute-en-train de service y vont de leurs petits clins
d’œil accompagnés de :
- à tout à l’heure pour la photo sur le podium, le bouquet c’est pour moi mes jolies !
Après un départ sous les applaudissements d’une foule en délire, les sourires font vite
place aux grimaces. La lutte s’engage sans round d’observation, sévère, impitoyable, les
premiers abandons ne tardent pas à se produire, ceux qui font que l’on se demande toujours
pourquoi ces types ont pris tant de soins à se préparer après être venus de si loin pour faire
trois petits tours et s’en aller par la petite porte. Ils donnent l’impression qu'être coureur cycliste
se résume à s’habiller, gonfler les boyaux, attacher le dossard et aussitôt refaire les mêmes
gestes en sens inverse. Sauf que cela va plus vite pour dégonfler que pour gonfler. Il est
beaucoup plus fastoche de baisser pavillon que de faire front. Cela s’est vu pendant la guerre.
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Aucun nom ne sera divulgué mais il sera seulement dit qu’il est aussi désagréable aux lâches
qu’aux héros d’entendre un boyau qui se dégonfle, cela remue quelques bribes de mauvaise
conscience aux premiers et énerve à un point pas possible les seconds qui ne supportent pas
ce bruit de lâcheté. Aujourd’hui, autour du circuit, il se trouve des représentants des deux
catégories, alors on espère qu’il n’y aura pas trop de « pschitts ».
Ceux qui renoncent ont toujours une pleine valise de bonnes excuses :
- j’ai une vilaine bronchite qui m’enquiquine depuis quelques jours !
- j’ai mal dormi !
- mon dérailleur déconne !
- j’ai pas digéré, y a quelque chose qui passe pas !
Ben voyons, c’est tout simplement le rythme et la vitesse que le gars ne digère pas. Quant
à son copain qui le rejoint, à pieds et le dossard à la main sur le bord du circuit, pour lui c’est :
- je me réserve pour la prochaine course dimanche, j’ai des chances, c’est un circuit
pour moi !
C’est dit assez fort, histoire de ne pas avoir l’air d’un mec qui abandonne mais plutôt
celui du futur vainqueur de dimanche prochain. C’est bien pratique et bigrement efficace
surtout quand il s’agit d’une course lointaine qui n’aura donc pas lieu dans la région et dont on
ne fera pas écho dans le journal. Les témoins voient un futur vainqueur mais ne pourront pas
vérifier dans le canard.
Bref, on assiste au balais traditionnel des abandons et à leurs sempiternelles excuses.
Celles qui permettent à tout coureur cycliste de renoncer sans perdre la face.
La course se déroule avec son lot de crevaisons. Les coureurs qui en sont victimes
peuvent procéder à un changement de roue sur la ligne et reprendre la place qui était la leur
dans l’épreuve sans être pénalisés. C’est ce qui s’appelle rendre un tour. Ce n’est autorisé qu’une
seule fois et seulement avant le vingt-cinquième tour, celui de la grosse prime.
Les sprints se succèdent avec leurs vagues qui font frémir la foule. Les coureurs râlent et
gueulent sans cesse parce qu’ils sont gênés et parce que ci ou parce que ça. Tout le monde
comprendra que dans le vélo il y a toujours de bonnes raisons pour tout, que ce soit pour
abandonner, pour avoir perdu un sprint, pour ne pas être devant, pour être derrière, pour ne
pas être là où il faudrait, pour être à la traîne, pas dans le coup ni dans les bons coups. Un
cycliste ne perd pas ou ne gagne pas parce qu’une course est trop dure, non mais elle n’est pas
bien, son tracé est trop ci ou pas assez ça, un gars n’est jamais exténué, il est malade. Quand il
gagne après une sévère lutte, il aurait pu faire le double de kilomètres en ne pédalant que d’une
seule jambe, facile quoi. Il ne pouvait pas ne pas gagner parce qu’il était tout bonnement
imbattable.
Gauthier est monté sur le podium, c’est l’heure de sa minute de générosité. Il lâche le
gros paquets de biftons sur la table, les spectateurs applaudissent en louchant sur la liasse. Ses
employés font la gueule en réalisant tout ce que cela représente en heures de boulot. Ils
entendent alors sonner leur réveil et ça dure longtemps comme pour tous ces matins où il est
si difficile de se tirer du lit. Breton a mis son sifflet à la bouche et posé la main sur l’étui de son
pistolet au cas où...
Le speaker électrise la foule et les coursiers en annonçant la super prime. Le peloton est
dynamité, chargé, dopé, les gens se pressent contre les barrières en se faisant tasser, étouffer,
écrabouiller. Le paquet débouche au loin dans le virage, ça remue, crie et applaudit de partout,
un gros courant d’air balaie la ligne d’arrivée, un gars hurle sa joie en levant les bras.
Le nom de celui qui a raflé la prime est annoncé, le tour suivant on n’a d’yeux que pour
lui, cet homme riche, ce nanti de la pédale. Un tour après ça siffle beaucoup autour du podium
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car le gars abandonne, pas sa prime, mais la course. Il a reçu un vilain et sournois coup de coude
dans les côtes au moment de l’emballage final, c’est vrai parce qu’il se tient le côté. Il tend la
main à Mr le commissaire de course qui lui passe la liasse, il compte la liasse, une fois , deux
fois, trois fois, il plie la liasse et l’enfouit dans la grande poche de son maillot qui fait de la
réclame pour la banque « Talbin et Dupognon ». Il sert la louche à Gauthier qui sourit et fait la
bise à madame qui fait la grimace, un peu à cause de tout ce pognon qui change de main, mais
surtout pour le répugnant contact avec des joues mouillées par de la sueur, ce qui trahit ce
qu’elle ne connaît pas... l’effort. Ça la dégoûte énormément, ce gars sent l’ouvrier qui a les
poches pleines de son argent. Elle sourit pour la photo, pour la circonstance, puis elle se retire
pour faire ce qu’elle fait toujours si bien, la gueule. Il vaut mieux qu’elle se retire Mme Gauthier
car elle est tellement aigrie, piquante et cassante que l’on peut craindre le pire sur une ligne
d’arrivée de course cycliste, crevaisons, bris de roues et de cadres à profusion.
Linlin est venu avec sa belle Thuy et son petit Alain qui est fasciné par la course. Les
manèges tournent en se languissant de la fin de cette épreuve cycliste qui leur fait une vilaine
concurrence avec tous les clients potentiels disséminés sur le circuit.
Tout a une fin, même cinquante tours de boulevard. Le vainqueur franchira, comme tous
les vainqueurs, la ligne d’arrivée en levant les bras sous les acclamations d’une foule en délire.
Il recevra bises et gerbe de la miss locale, celle qui a été élue sous le chapiteau du bal samedi
soir et qui a défilé avec le corso dimanche après-midi. On ne la remarque que maintenant la
pauvre, il faut dire que Linlin lui a volé la vedette devant la gare. Elle est belle mais sans plus,
Jean-Michel n’aurait pas voté pour elle. La course de cinquante tours a duré deux heures, le
tour fait très exactement deux kilomètres, mesurés avec un appareil très précis et très secret,
tellement secret qu’on ne le sort que très rarement. Il est secrètement rangé dans le garage des
cantonniers. Il ressemble à un vélo qui n’a qu’une seule roue, pas de selle, pas de cadre, de
freins mais un guidon et un compteur. Un prototype taillé pour la vitesse, car équipé comme il
est, il est forcément fait pour aller vite et loin. Bref, les vaillants coursiers ont fait une sacrée
moyenne, combien ? « fouilla !», quel problème. Si Sansonnet était dans les parages il le dirait
en moins de deux. Tout ce que l’on peut dire c’est que le record du tour de boulevard à cloche-
pied a été largement battu, normal puisque les gars ont tourné sur des vélos.
Les vélos sont rangés dans les coffres des autos et repartent là d’où ils viennent. La vogue
peut reprendre son rythme de croisière mais toujours gênée par la concurrence des jeux
organisés par les classards.
Le premier est la course en sacs, rien que du très classique. Le suivant, casser des biches
à l’aide d’une perche avec les yeux bandés. Les biches sont attachées à une corde tendue en
travers d'une rue à deux mètres cinquante de hauteur. Elles contiennent des trésors de
friandises, mais l’une d’elle renferme une poule vivante qui doit bien se demander ce qu’elle
fout là et ce qui va lui arriver. Pour que ce jeu soit vraiment un jeu digne de ce nom, il faut que
certaines biches contiennent de l’eau, de la sciure ou de la farine. Ce jeu est dangereux,
pourtant pas de casque ni de lunettes de protection pour les participants. Jean-Michel va jouer,
on lui bande les yeux, un classard le fait tourner, trop tourner, il le lâche et lui met la perche
entre les mains. Le voilà debout mais avec un tournis pas possible, rien à faire, le sol ne tient
pas en place. Il entend des :
- plus à droite, plus haut, oui, plus à gauche, non, derrière, à droite !
Des conseils bien inutiles pour lui qui ne sait même pas s’il est debout, assis ou couché,
a-t-il seulement la tête à l’endroit ? Il vole, plane, au secours il est perdu, il n’y arrive pas. Ce
con lui a foutu la grosse lourde en le faisant tourner comme une toupie, il arrête et abandonne.
Le classard lui demande si ça va, les suivants seront moins tournés et casseront les biches.
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Autre lieu, autre jeu, le tir à l’oie. Celui là est plutôt bizarre et Jean-Michel le trouve
stupide et cruel. En effet, une oie est attachée par les pattes à une corde tendue entre deux
arbres sur l’avenue de la gare. La pauvre bête est morte évidemment, mais certains regrettent
que l’animal ne soit pas vivant. Jean-Michel reconnaît bien là tous les petits nazis en herbe qui
n’en finissent pas avec leurs sales manies de bourreaux. La bête est morte et bien morte.
Forcément, avec la tête tranchée mais rattachée au corps avec du fil de fer. Les possesseurs de
motos dans la commune sont mis à contribution pour ce jeu. Ils doivent prendre un passager
sur la selle de leur engin et faire le tour du quartier de la gare. En passant sous l’oie, le gars à
l’arrière de la moto, debout sur les cale-pieds, tente d'arracher la tête du volatile. Une dizaine
de motos tournent. A chaque tentative l’animal est loupé, effleuré ou résiste à la traction. Aucun
ne parvient à saisir fermement la tête et à l’arracher. Celui qui y parviendra gagnera l'oie. Il faut
passer assez vite, gare aux tricheurs qui ralentissent trop sous l’animal. Après de nombreuses
tentatives infructueuses, Linlin a soudain une idée lumineuse. Il s’installe au volant de son
cabriolet avec Thuy et Alain à ses côtés et invite des jeunes de la classe à s’asseoir sur le dossier
de la banquette arrière. Isabelle est priée de se joindre à eux mais elle fait la sourde oreille et
toutes les sollicitations de ses amis pour qu'elle monte avec eux restent vaines. Elle veut qu’on
lui fiche la paix. Lucie la trouve bien triste alors qu'à l’ordinaire c'est une fille enjouée et
dynamique. Elle en touche deux mots à Maurice qui ne sait quoi en dire. La psychologie
féminine est trop compliquée.
Le gros V 8 démarre et s’engage sur le circuit sous les rires des nombreux spectateurs
présents devant le Camerlot. Quelques secondes d’attente et quelques motos qui ratent encore
la cible et le voilà qui arrive à proximité du volatile qui pendouille toujours avec la tête en bas.
Linlin ralentit, un jeune est debout sur la banquette, il étire son bras et arrache la tête de l’oie.
Ce jeune gars a gagné la bête. Quelques applaudissements, mais beaucoup de sifflets aussi car
on proteste et on crie à la tricherie. Une auto n’est pas une moto, c’est plus facile, mais vu que
cela commençait à bien trop durer, il est admis que le jeune a mérité son prix. L’oie est détachée
et remise à son heureux propriétaire. Il est heureux d'exhiber son trophée sanguinolent. Un joli
cadeau, des mains se tendent pour évaluer le poids d’une oie sans tête. Elle passe de l’une à
l’autre et même entre celles de celui qui à toujours mal au pied droit. Décidément ce type est
un maniaque du pesage.
Linlin est radieux avec Thuy à son bras. Roland, impressionné par la métamorphose de
son ami et par la beauté de Thuy n’ose pas s’approcher, ce sera donc Linlin qui fera les premiers
pas afin de lui présenter Thuy et son fils. Roland est confus, embarrassé et ne sait pas trop quoi
dire. Il bafouille maladroitement :
- enchanté m’dame, bonjour mon petit, t’es bien mignon !
Et, se tournant vers Linlin :
- salut, ça va, alors te voilà en ménage maintenant et même en famille ?
Linlin s’amuse de la confusion de son ex-compagnon de virées nocturnes. Roland sait
qu’il devra désormais se passer de Linlin pour faire la java.
La vogue connaîtra un beau succès ce soir encore, mais jusqu’à minuit seulement car
demain c’est fête à bras, tout le monde au boulot car les porte-monnaie ont énormément
souffert durant ces trois jours de liesse. Il est grand temps de les laisser se reposer un peu afin
qu’ils reprennent le petit embonpoint qui leur va si bien. Le silence retombe enfin sur le village.
Demain les forains démonteront et reprendront la route en direction d’un autre village qui les
attend avec impatience. La vogue de Saint-Nirols s'éteint pour que renaisse une vogue ailleurs.
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Isabelle repart à Lyon le lendemain et donne de ses nouvelles deux semaines plus tard,
elle paraît heureuse et très enjouée au téléphone. Lucie la préfère comme cela. Isabelle a été
drôlement soulagée de voir débarquer ce qu’elle espérait tant... et puis elle a rencontré un
jeune militaire de carrière et cela a été un vrai coup de foudre entre les deux tourtereaux. Le
jeune homme est très apprécié par les parents d'Isabelle qui se voient déjà beau-papa et belle-
maman. Que demande le peuple ? Un militaire de plus dans la famille, ça doit être génétique
ce truc. Toute la famille doit passer pour le quinze Août, l’heureux prétendant sera présenté à
Lucie et à Maurice.
La place a retrouvé son visage habituel et les gens leurs habitudes. Les semaines
estivales passent, les congés sont arrivés et ont été bien arrosés. Le mois d’Août est caniculaire,
le village vit intensément avec ses gros marchés d’été, ses parties de boules et le plaisir intense
qu’éprouvent les gens à ne rien faire un mois par an seulement.
Un matin, c’est avec joie que Jean-Michel accompagne sa mère pour faire les courses.
Jean-Michel a besoin de nouvelles chaussures car ses pieds ont grandi.
Mme Pilet pousse la porte du cordonnier, ding dong, les lieux sentent bon le cuir et le
carton. Jean-Michel pense que le magasin n’a pas de murs et que ce sont les boites de
chaussures qui soutiennent le plafond. Il y en a des milliers, et, parmi elles, il y a celles qui ne
savent pas encore qu’elle vont embellir ses pieds.
Le vendeur est un monsieur gracieux. Il parle en regardant les pieds de ses clients. Il
compte leurs pieds, il y en a quatre donc deux paires de chaussures à vendre. La mère le déçoit
un peu en lui disant qu’il ne faut pas compter les siens. Quatre moins deux faisant deux, ce ne
sera donc qu'une seule paire pour équiper des petits pieds qui grandissent.
Le monsieur le fait asseoir et demande à sa mère ce qu’il lui faut. Etant un gosse, Jean-
Michel n’a pas droit au chapitre, mais il ne se laissera pas faire sans rien dire. Le bonhomme va
devoir démonter tout un pan de mur avant d'entendre :
- ouais, c'est celles-là que je veux !
Le cordonnier est content car c’est une belle paire qui vaut cher. La mère de Jean-Michel
l’est beaucoup moins mais son fils n’en démordra pas. Le type lui appuie sur les nougats en lui
demandant :
- ça va ? Tes orteils ne touchent pas au bout ? Elles ne te serrent pas trop ? Lève-toi et
marche !
Comme c’est bizarre, Jean-Michel a déjà entendu cela au catéchisme. Il se prend pour qui
celui là ? D’accord, il sait bien qu’il ne dit pas ça pour lui casser les pieds car ce n’est pas son
intérêt puisqu'il a une paire de godasses à caser sur des pieds entiers. Jean-Michel se met à
délirer sur le bonhomme qui lui triture les arpions, « voilà donc un type qui touche et sent tous
les pieds de Saint-Nirols ? Pouah ! Mais il peut poser ses mains sur les mollets de toutes les
belles filles du village en caressant leurs pieds ? Quel coquin ! ».
Le bonhomme est un savant qui en connaît un rayon sur les chaussures.
Il parlera de tiges, de doublures, de doubles points, de coutures renforcées et de contrefort
ce qui fait penser à Jean-Michel aux châteaux forts, pas de doute c'est du solide pour un petit
costaud. Le cordonnier précise que la semelle est en crêpe, c'est chouette le crêpe mais il paraît
que cela ne glisse pas sur la neige et le verglas... Jean-Michel est déçu. La mère demande de
poser des fers pour ne pas user les talons. Le fils n'est pas d'accord et l'exprime avec des yeux
implorants, heureusement le cordonnier est de son avis, mais pas pour le même motif, les clous
des fers ne tiendraient pas dans le crêpe. Ouf, tant mieux, Jean-Michel ne veut pas faire de
boucan en marchant et faire retourner tout le monde sur son passage. La mère Pilet est
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satisfaite de son achat, Jean-Michel aussi. Le cordonnier est souriant lorsque sa cliente sort son
porte-monnaie. Jean-Michel mettra ces chaussures uniquement les dimanches. Des pieds tout
beaux tout neufs, des pieds du dimanche. L'homme heureux raccompagne ses clients jusqu'à
la porte :
- merci beaucoup, au revoir et à bientôt !
Jean-Michel sait bien que ses pieds grandissent, mais tout de même, il ne faut pas exagérer,
le cordonnier devra attendre encore un peu avant de le revoir, surtout que sa mère a acheté du
solide.
Ensuite, direction la droguerie, là où ça sent bon le savon, les savonnettes, les produits
d’entretien et plein de trucs nécessaires pour rendre les appartements tout beaux tout propres.
C’est un vrai bazar, il y a de tout et de partout, des tiroirs, des étagères, des rayons, des caisses
et des cartons remplis à ras bord. Le vieux monsieur sort de derrière une pile de paillassons
avec ses pieds tout propres, normal. Sa mère achète une brosse et de la lessive. Jean-Michel
jette un coup d’œil à ce capharnaüm et se demande comment le bonhomme fait pour ne pas
s’y perdre. Chaque fois qu’il vient ici, il s’attend à le voir sortir d’une boite ou d’un tiroir profond.
Il se l’imagine en train de faire l’alpiniste sur ses étagères, cherche les cordes qu’il utilise,
« savoir si il fait comme Tarzan ? ». Jean-Michel est tiré de ses rêveries par la petite tape qu’il
lui donne sur la joue accompagnée d’un jugement très juste :
- c’est un brave petit que vous avez là madame, il a l’air gentil !
« c’est le plus parfait des gosses de Saint-Nirols qui se trouve dans ton magasin en ce
moment, tu n’auras jamais l’occasion d’en voir un meilleur que moi. Il n’y a pas à dire, il a l’œil
le bonhomme !» pense Jean-Michel.
Les voilà dehors, en route pour la boutique de l’horloger. La porte fait chanter un coucou,
comme c’est bizarre. Ici flotte l’odeur de l’huile des rouages des belles mécaniques avec plein
de tic tac ! La mère de Jean-Michel vient récupérer son réveil qui donnait des signes de fatigue.
Le monsieur annonce qu’il lui a fait un bon nettoyage, qu’il est tout neuf et pile-poil à l’heure.
Jean-Michel regarde sa maman à qui cela ne doit certainement pas faire plaisir d’entendre dire
que son réveil n’était pas propre. Ce type est un plaisantin car question propreté sa mère ne
rigole pas avec ça. Elle fait régulièrement son ménage à fond et n’oublie jamais le réveil. Ce gars
est un menteur, il a beau avoir un troisième œil loupe sur ses lunettes, il raconte des salades.
Jean-Michel regarde ses mains aux doigts fins adaptés à la manipulation d’outils minuscules, de
ceux qui vont de partout, dans les plus petits endroits des plus petites montres. Ce gars est le
maître du temps, c’est lui qui donne l’heure, qui compte les dents des engrenages et les tours
que font les ressorts et les aiguilles. Il pèse les contrepoids des horloges, des fois que certains
auraient maigri et que d’autres auraient pris de l’embonpoint. Jean-Michel n’aime pas ce type
qui voit tout et qui règle tout. Il devine qu’il doit se cacher dans le ventre des horloges pour
surveiller les gens chez eux. Il se promet de regarder dans celle de ses grands parents, derrière
la vitre, là où le balancier se balance. Equipé de ses lunettes et de sa loupe, il doit voir dans le
corps des gens. Jean-Michel n’aime pas ça, « il vérifie nos engrenages, ceux qu’on a dans la tête.
C’est comme un docteur qui voit tout et règle tout ! ». Le voilà soudain très impatient de partir
d’ici. Jean-Michel n’aime pas passer les visites médicales, « cela ne le regarde pas d’aller fouiller
à l’intérieur de mon corps. Ce sale bonhomme peut, à distance, faire avancer ou reculer les
pendules. Il lui suffit de le vouloir pour pouvoir. Il fait vieillir plus vite ou mourir d’ennuis ceux
qu’il n’aime pas en bidouillant dans le ventre des pendules ». Jean-Michel en arrive à se
demander si ce bonhomme n’est pas un automate fait d’engrenages, de pignons et de ressorts.
« Peut-être qu’il a un trou dans le dos pour être remonté à l’aide d’une clef comme une
pendule ? ». Evidemment, il ne faut pas très longtemps à Jean-Michel pour imaginer le type
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avec une clef dans le trou du cul, alors il rit et le type aussi, même quand il se rassoit sur son
tabouret après avoir encaissé le prix d’un nettoyage de réveil qui n’était pas sale. Il ne doit pas
avoir de clef sinon, aie aie !
Roland passe au Camerlot en coup de vent et prend un café avec Maurice. Charles arrive
pour acheter des cigarettes, il est pressé car il doit assister le nouveau chirurgien à l’hôpital.
Roland l’interpelle :
- ils ont de la chance les ouvriers car ils peuvent se mettre en congés alors que nous,
tintin, pas vrai Charles ? C’est pareil pour toi Maurice, l’été les gens ont encore plus
soif que d’habitude alors tu dois rester ouvert ! Et les gens bouffent aussi, donc le
boucher que je suis doit bosser pendant que les autres se la coulent douce !
Charles ne répond pas, il règle son paquet de clopes et sort. Roland :
- on dirait que ça urge à l’hosto, c’est vrai que ses patients ne peuvent pas attendre
alors que les miens se passeraient bien du coup de merlin !
En août, il y a la pêche aux vairons, ces petits poissons qui font de délicieuses fritures. Au
comptoir du Camerlot, un type dira qu'il en a pêché 400 en deux heures dans l'Andrable. Il a
emmené son plus jeune fils avec lui mais le gosse n'arrêtait pas de s'accrocher dans les
branchages du bord de la rivière. A bout de patience, il a fini par monter un bas de ligne sans
hameçon avec le ver fixé par un nœud. Le petit n'a évidemment rien attrapé mais a fait preuve
d'une grande patience. De temps en temps, par pitié, le papa a prêté sa canne à son fiston
lorsqu'il sentait un poisson ferré au bout, le gosse était tout heureux de sortir de l'eau un beau
petit vairon.
Le quinze août le temps s’est bien rafraîchi, une pluie dans la nuit suivie d’un petit vent
du nord ont suffit pour faire sortir les petites laines. On espère que cela ne durera pas
longtemps car les congés n’en sont qu’à la moitié. Des anciens rassurent tout le monde car leurs
articulations ont senti le retour du beau temps.
Une 403 blanche se gare devant le Camelot. Maurice n'a pas mis ses lunettes, il étire le
cou et plisse les yeux pour pouvoir lire la plaque d’immatriculation... soixante neuf, il exulte :
- Lucie Lucie, viens voir, les voilà, ils arrivent !
Lucie s’arrange un peu, ôte son tablier, remet de l’ordre dans sa coiffure et se précipite
au devant de sa belle sœur et de son beau frère. Le jeune couple est derrière les parents. On
s’embrasse, le frère de Maurice lui ressemble vraiment beaucoup sauf qu’il est plus jeune et a
encore des cheveux. Sa femme, petite brune pétillante, est tout à fait charmante. Isabelle
s’approche de son oncle au bras de son chéri. Maurice ferme les yeux et ordonne l’arrêt :
- attends Isabelle, c’est un moment important ! Est-ce qu’il est beau au moins ? Il me
plaira ? Il te mérite ?
Le jeune homme est gêné par cet accueil, Maurice se plante devant lui, baisse la tête et
ouvre les yeux. Il regarde les pieds de son presque futur neveu :
- les pieds ça va, je suis pas déçu mais voyons le reste !
Tout le monde rit dans le café, Isabelle aussi, son amoureux a hâte que cesse cette comédie
mais Maurice insiste :
- ces jambes sont celles d’un grand, c'est un costaud !
Il relève la tête et voit un beau jeune homme qui lui sourit. Maurice s’exclame :
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- oh, mais c’est qu’il est bien ce militaire, très bien même ! Isabelle, tu veux que je te
dise, tu as tiré le bon numéro, il me plaît !
Maurice attrape le chéri d’Isabelle par les épaules et l’embrasse, ouf, le voilà soulagé car
cela commençait à bien faire.
Sultan est sorti de son billard niche pour accueillir la famille. Il fait la fête à Isabelle et
renifle le nouveau venu qui le caresse. Sultan baisse les oreilles et remue la queue, il s’est fait
un nouvel ami. Il ne va pas en profiter très longtemps car Maurice veille :
- Sultan couché, allez zou, sous le billard ! Il n’est pas méchant, il a l’air comme ça mais
je le contrôle ! Il est bien dressé, il m’obéit au doigt et à l’œil, c’est le videur de
l’établissement !
Les clients du bistrot se marrent en entendant cela car ils n’ont jamais vu quelqu’un expulsé
par le videur de Maurice. Le chien de Maurice a une bonne place, nourri, logé et toujours
couché sous le billard.
Le jeune sourit, il a compris que Sultan est le toutou de son maître.
Comme prévu, le beau temps et la grosse chaleur ne tardent pas à réapparaître. Isabelle,
son chéri et ses parents font de jolies ballades dans la région. Le frère de Maurice veut
absolument monter jusqu’à l’église pour voir le Mont Blanc et les momies. Le musée d’art et
d’industrie de Saint-Etienne est inscrit au programme pour voir la collection d’armes, normal
pour un militaire. Quelques sorties restaurant avec Maurice et Lucie mais c’est toujours la
comédie pour les convaincre de fermer le Camerlot un peu plus tôt. Les repas au café sont
animés, il faut réunir trois tables pour caser les six convives.
Un soir où toute la famille est à table, le jeune boulanger entre dans le café et s’installe
au comptoir. Isabelle est totalement indifférente à sa présence, Maurice est soulagé. Il se lève
pour aller servir le futur incorporé en s’assurant qu’il ne lorgne pas trop dans la direction
d’Isabelle. Mais non, un regard peut-être sur la grande tablée mais sans plus. Maurice interpelle
son frère :
- regarde, tu vois là une future jeune recrue de l’armée Française, on craint rien avec
lui, la France peut dormir sur ses deux oreilles car elle sera bien défendue !
Le frère de Maurice lève la tête en direction de la boulange et le questionne :
- vous savez où vous allez ?
- non, pas encore, j’attends ma feuille d’incorporation, c’est l’affaire de quelques jours,
pourvu que ce soit pas dans les paras, c’est tout ce que j'espère !
Maurice se marre un bon coup :
- oh mais qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Et depuis quand tu refuses de sauter
toi ?
Isabelle tend l’oreille et ses parents regardent Maurice en souriant. Tabarin a envie de
plaisanter :
- c’est dommage que l’on ne sache pas encore où il va parce qu’on pourrait prévenir
son colonel pour qu’il ne l’affecte pas comme chauffeur de son épouse, sinon il
risque de lui pousser des cornes à ce malheureux chef de corps !
Le frère de Maurice sourit en observant le Don Juan perché sur un tabouret. Isabelle ne
comprend pas, c’est à croire qu’il ne s’agit pas du type qu’elle a croisé au bal de la vogue...
Le boulanger est mal à l’aise, il finit son verre, saute de son perchoir et s’éclipse dans
l’indifférence générale.
Les invités des Tabarin resteront une huitaine de jours à Saint-Nirols. Toute bonne chose
ayant une fin, viendra le moment de se faire de grosses bises avant que la 403 ne reprenne le
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chemin de Lyon. Lucie et Maurice sont invités à Lyon au printemps prochain. Ils n’auront qu’à
se débrouiller pour trouver quelqu’un pour tenir le Camerlot pendant une semaine ou deux et,
comme dit le frère de Maurice :
- vous n’avez qu’à fermer, vous pouvez bien, vous n’avez jamais pris de vacances
depuis que vous tenez ce bistrot. Vos clients ne vont pas s’envoler, vous les
retrouverez à votre retour et ils seront bien contents de vous revoir ! Cela ne va pas
vous gêner question monnaie, vous êtes assez riches comme ça, la biche est pleine
et les pépètes vous n'en aurez plus besoin quand vous serez dans le trou !
Lucie proteste car elle n'aime pas que l’on parle de ça devant les clients :
- oh ce qu’il faut pas entendre ! Vous croyez ça vous ?
Puis elle se dit, « les gens n’ont pas besoin de savoir que Maurice et moi avons ramassé
et mis pas mal d’argent de côté. C’est vrai, c’est gênant qu’ils croient qu’on en met plein le tiroir
caisse rien qu’en étirant le bras pour faire passer un paquet de cigarettes ou servir un verre,
encaisser et rendre la monnaie. Ils oublient qu’il faut être debout de bonne heure et supporter
les clients toute la journée jusqu’à fort tard le soir. Faut pas croire, faut pas être fainéants, une
affaire comme la nôtre ce n’est pas tout le monde qui peut la faire tourner ! »
Maurice aura le mot de la fin :
- on trouvera bien un moyen pour se libérer et puis s’il faut fermer, eh bien on fermera,
personne ne mourra de soif à Saint-Nirols. Je fais confiance à ma clientèle, elle
connaît le chemin de la concurrence. On a encore le temps, l’hiver sera long, et avant
le retour des beaux jours il passera pas mal d’eau sous les ponts de Lyon ! Pas vrai
frangin ? Le Rhône a un gros débit, c’est autre chose que ce qui coule au Camerlot !
Puis c'est la grande distribution de bises, les frangins se tapent dans le dos, les belles sœurs
essuient quelques petites larmes et les jeunes sourient. Tout le monde monte dans la 403, les
portières claquent, Maurice et Lucie font les recommandations d’usage :
- soyez prudents, roulez doucement, vous avez bien le temps parce qu'avec tous ces
marteaux sur la route !
La Peugeot démarre en klaxonnant avec des mains qui s’agitent aux portières.
Escudet n'est pas prêt de digérer la mauvaise blague qu'on lui a fait...
Il râlait de devoir emmener sa belle mère au Puy-en-Velay pour la fête mariale du 15 Août.
Il répétait sans cesse :
- fait chier de mener la belle vioque au Puy !
Le lendemain du 15 août, Escudet a fait son entrée au Camerlot en faisant la gueule. Il tenait
une pancarte en carton à la main, s’est approché de la grande table et a montré l’écriteau à la
cantonade tout en questionnant :
- qui a fait ça ?
On pouvait lire, « prudence, belle mère à bord ».
Escudet ne saura jamais qui était l'auteur de cette mauvaise plaisanterie, mais il
soupçonnera Blanchet car il ne voit que lui pour faire ce genre de blague. Roland fait l'innocent.
Furax, Marcel s'écrie :
- vous vous rendez compte, je me suis promené toute la journée avec ça accroché au
cul de la bagnole. Je l’ai vu que le soir en la rentrant au garage, j’ai pas eu l’air con
moi !
Blanchet aura le mot de la fin :
- de toute façon ça change pas grand-chose vu que t’as tout le temps l’air con !
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Puis arrive la dernière semaine d’Août., il fait toujours très chaud, les congés touchent à
leur fin, les ouvriers essaient de ralentir le temps en savourant intensément chaque instant des
journées qui passent. Rien n’y fait, les jours s’égrènent et les amènent inexorablement à
l’instant où ils devront refaire leur portion et se retrouver prisonniers, pour onze mois, entre les
murs de leurs boites.
Les vacances scolaires aussi ont une fâcheuse tendance à faire comme une peau de
chagrin. La vue d’un instituteur dans les rues fait grimacer les gosses car ils savent qu’ils vont
bientôt avoir à faire à eux. Ils ont déjà suivi leur mère sur le marché pour acheter la blouse et
peut-être renouveler le cartable. Tout est prêt pour la rentrée. Il reste encore une bonne
semaine de vacances pour les ouvriers et trois pour les élèves.
Désormais la ferme abrite une famille heureuse. Les fermiers entendent tous les jours
des rires et de la musique s'échapper des fenêtres. Thuy et Alain ont appris à monter à cheval.
Accompagnés de Linlin, ils font de longues randonnées dans la campagne.
Thuy apprécie la compagnie de la belle dame du château et s’entend à merveille avec le
vieux couple voisin. Les paysans ont adopté « cette gentille Thuy qui est si intelligente et si bien
comme il faut pour Mr Alain ! » et que dire du petit Alain devenu leur petit chouchou qui vient
souvent les voir à la ferme.
Cependant, un soir, un nuage va venir assombrir le ciel du couple nouvellement
reconstruit. Les deux tourtereaux sont assis sur le banc sous le chèvre feuille odorant palissé au
dessus de la fenêtre de la cuisine. Linlin va alors poser la question qui lui brûle la langue :
- Thuy, je voudrais te demander quelque chose, ça me trotte dans la tête depuis
quelque temps !
- oui ? Je t’écoute mon chéri !
- c’est pas facile à dire, mais voilà, c’est au sujet de toutes ces années que l’on a
passées séparés !
- oui, que veux-tu savoir ?
- excuse moi de te demander cela mais c’est important !
- tu me fais peur !
- tu as connu un autre homme après moi ?
Surprise, Thuy reste silencieuse un instant. Visiblement la question la dérange. Linlin
insiste :
- tu ne veux pas me le dire, peut-être plusieurs hein ?
- je te croyais mort !
- ça va j’ai compris, j’ai vite été remplacé !
- tu n’as pas le droit de me parler ainsi ! Est-ce que je te demande si tu as rencontré
d’autres femmes ?
- c’est pas pareil, je buvais, j’étais brisé, je ne t’ai jamais oubliée ! Les autres ça
comptait pas pour moi ! Et puis merde c’est pas pareil, je suis un homme moi, un
mec c’est pas la même chose !
- évidemment les hommes c'est pas pareil, on connaît la chanson ! Eh bien oui, j’ai
rencontré un homme et j’ai vécu avec lui ! Un homme qui me battait car c’était un
sale type ! Voilà l’homme que j’ai rencontré après toi, un jaloux, comme toi, tu es
content ? Tu es bien avancé maintenant que tu sais !
Linlin ne peut s’empêcher :
- et tu l’as quitté ?
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- oui je l’ai quitté et crois moi si tu veux, les hommes ça a été fini, voilà tu sais tout, tu
es content ?
Thuy se lève en s’essuyant les yeux. Linlin la rejoint, caresse ses longs cheveux noirs et
lui demande pardon :
- je t’aime tant, alors l’idée qu’un autre ait pu... !
Il ne terminera pas sa phrase car elle pose ses lèvres sur sa bouche. Ils finiront la soirée
en se promenant dans les petits chemins autour de la ferme, éclairés par la pleine lune qui
guide leurs pas.
Saint-Nirols est écrasé par la chaleur ce dernier vendredi d'août. C’est le baroud
d’honneur de l’été, la dernière canicule avant l’automne. Damas demande à Mireille de
l’accompagner pour récupérer sa DS chez Escudet qui lui a fait la vidange. Cela ne l’enchante
visiblement pas mais elle s’installe dans la jeep. Charles prétexte une consigne importante à
donner au sujet d’un malade pour faire un détour par l’hôpital. Charles entre dans la cour, la
bétaillère de Roland et la Flandria de François sont devant l'abattoir car c’est jour d’abattage.
Charles gare sa jeep derrière la bétaillère, puis :
- s’il te plaît Mireille descends, je veux te montrer quelque chose !
Mireille fait la moue, Charles insiste, alors c’est à contre cœur qu’elle accepte de le suivre.
Charles prend Mireille par le bras et s'avance jusqu’au portail. Mireille est inquiète.
Charles ouvre la lourde porte de l’abattoir et entre en poussant Mireille devant lui. Il referme la
porte et tire le verrou derrière eux.
A la vue du couple, Roland et François font une drôle de tête. Cela n’est pas normal,
François a un mauvais pressentiment. Le travail est fini, il ne reste plus qu’à nettoyer.
Roland sera le premier à parler :
- Charles, Mireille ? Mais en voilà une surprise ! Quel hasard, pas vrai mon neveu ?
Mireille est livide en ces lieux pleins de sang, dans cette salle froide où le moindre bruit
résonne désagréablement. François donnerait cher pour être ailleurs. Le souvenir de la soirée
après la finale de la coupe de la Loire le dérange soudain énormément. Il ne peut s’empêcher
de penser que c’est à cause de ça que Charles est ici. Il craint le pire. Damas a une gueule à faire
peur avec un regard terrifiant, il se passe un truc pas normal, c’est sûr. Il s'écoule quelques
secondes dans un silence de plomb avant que Charles sorte de son dos le pistolet qu’il avait
glissé dans la ceinture de son pantalon. Charles a un rictus qui lui donne l’air d’un fou. Roland
regarde, hébété, le pistolet P38. Mireille reste bouche bée, François vit un cauchemar. Damas
ordonne aux trois de se regrouper dans un coin de la pièce. Il interroge Roland en exhibant son
arme :
- tu le reconnais ?
- quoi, ça ? Ben oui, c’est un P38, comme le mien !
- eh oui, comme le tien parce que c’est le tien !
Roland a les yeux qui lui sortent de la tête mais il n’a pas le temps de se poser des questions
car Charles ajoute :
- vous vous êtes bien payés ma tête tous les trois, mais le moment de régler l'addition
est venu !
Mireille tremble de tout son corps et sent qu’elle va tourner de l’œil. La voix de Damas
roule sous les voûtes de la grande salle :
- Roland, tu te souviens du jour où tu m’as montré tes flingues ? Tu avais une crise de
coliques néphrétiques ! Lorsque la mère Desanges est arrivée, elle tenait les clefs de
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même bruit de cliquetis que lorsqu’il soulève une génisse pour la mettre dans une fâcheuse
posture. Roland se balance la tête en bas. Il souffle et devient tout rouge. Charles ordonne à
François de rejoindre Mireille dans le fond de la salle.
Charles remarque une chaise le long du mur, il s’en empare et l’amène devant Roland,
enlève sa veste et la pose méticuleusement sur le dossier. Il défait un bouton du col de sa
chemise blanche et s’assoit à califourchon sur la chaise, les bras en appui sur le dossier, le P38
pointé dans la direction de François et de Mireille. Il a sur le visage un sourire qui fait peur à
voir. Il se décide :
- bien, où en étais-je de mon récit ? Ah oui ! En Allemagne j’étais quelqu’un de redouté
pendant la guerre, vous ne pouvez pas vous imaginer la crainte que j’inspirais !
Remarquez il y avait de quoi avec le travail que je faisais. J’étais obligé de porter un
tablier et des bottes en caoutchouc pour me protéger du sang lors des expérience !
Mes travaux portaient sur les blessures, les maladies et les infections. Je pratiquais
des amputations partielles ou totales pour simuler les blessures de guerre, sans
anesthésie. J’utilisais aussi des armes automatiques en lâchant des rafales, des
haches ou des explosions afin de reproduire les conditions les plus réalistes possibles
afin dévaluer les effets conjugués de l’état de choc, de la douleur, de la peur, de
l’angoisse, de l’hémorragie et de l’infection dans différents milieux ambiants ! Au sec,
au chaud ou au frigo ! Dans l’eau douce, salée, tempérée, froide, glacée, la boue et
même le purin ! J’ai inoculé des bactéries et des virus et j’ai méticuleusement noté
les effets produits ! Tout était consigné, analysé, chronométré ! Je vous passe les
détails mais je peux vous garantir que celles et ceux qui sont passés dans mes pattes
ont connu l’horreur absolue sans le moindre espoir de salut ! Ils m’ont maintes fois
supplié pour que j’abrège leurs souffrances mais c’était sans compter sur ma
conscience professionnelle ! En faisant preuve d’humanité ou plutôt de faiblesse,
l’expérience aurait perdu toute valeur scientifique ! Elle devait aller jusqu’à son
terme en laissant faire la nature ! La rigueur scientifique des travaux dépendait du
scrupuleux respect des procédures ! Ils avaient beau gueuler comme les agneaux,
brebis, veaux, vaches et cochons qui sont passés entre tes paluches Blanchet,
aucune pitié, aucune faiblesse ! J’étais consciencieux et méticuleux dans mes
recherches ! Eh oui, il s’agissait de recherches qui devaient permettre de mettre au
point des techniques de survie pour les grands blessés avant qu’ils ne soient
acheminés sur des sites médicalisés à l’arrière du front ! C’est pourquoi il était
nécessaire de chronométrer le temps que mettait un sujet pour mourir, c’était tout
simplement le temps maximum dont on disposait pour sauver un soldat Allemand
qui aurait présenté les mêmes blessures ! Vous voyez qu’il s’agissait bien de
recherches au profit d’une bonne cause, celle des soldats blessés ! Les cobayes
étaient des Juifs, ça ne compte pas un Juif, ils servaient à améliorer notre savoir en
matière de blessures, celles qu'avaient nos vaillants soldats sur le front des
opérations du grand Reich ! Nous disposions d’informations intéressantes nous
permettant d’évaluer la résistance humaine et de mettre au point des médicaments
et des techniques efficaces en cas d’infections, de blessures par balles, de brûlures
ou de membres arrachés ! Des travaux étaient aussi menés dans le domaine de la
résistance du corps humain face aux grands froids, ça c’était pour la campagne de
Russie, ce n’est pas un pays mais un congélateur ! Il y avait la piscine remplie de blocs
de glace, c’était pour nos pauvres aviateurs abattus dans les mers et océans du Nord !
Pas vraiment chaud tout ça je sais. Vous allez me dire que ces expériences n’étaient
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pas très rigoureuses car pratiquées sur des Juifs, de la vermine, des sous hommes
alors que les résultats devaient permettre des techniques et thérapies qui
s’appliqueraient à de vrais hommes, à des êtres humains de race supérieure, nos
vaillants soldats allemands ! Evidemment nous y avons pensé et c’est pour cela que
chaque fois que c’était possible nous prenions de préférence des cobayes parmi les
prisonniers non Juifs, les terroristes, les prisonniers faits sur le front Russe et les
opposants au régime nazi. Les Tziganes, les noirs et les malades mentaux n’étaient
pas vraiment des sujets dignes d’intérêts car trop différents de la race supérieure !
Et pourquoi ne pas avoir eu recours à des animaux, ridicule n’est-ce pas ? Donc tirer
d’après eux des conclusions qui trouveraient une application sur des sujets aryens
n’était pas acceptable sur le plan de la stricte rigueur scientifique ! Mais cela
permettait tout de même des études comparatives intéressantes ! Je blessais, je
brûlais, j’infectais, je refroidissais, je soignais, je prolongeais au maximum, je
soulageais en expérimentant des anesthésiants mais je ne poussais pas le vice
jusqu’à envoyer en centres de convalescence ! Cela se terminait toujours très mal
pour mes cobayes, ils finissaient toujours par passer dans les cheminées du camp !
La salle est sinistre, c’est l’enfer, c'est un piège. Peut-on imaginer pire cauchemar ? La
réalité est à l’extérieur, derrière la grosse porte, avec les oiseaux, le ciel bleu, la famille, les amis,
la civilisation, le Camerlot et les parties de boules...
Charles corrige un peu sa position, les pieds de sa chaise font un bruit sinistre sur le sol
en ciment. Il poursuit :
- heureusement qu’il y avait les réceptions pour nous changer les idées ! Elles se
déroulaient les soirs dans le quartier résidentiel à quelques kilomètres du camp. Que
des beaux chalets et jolies maisons mis à la disposition des officiers du camp et de
l’hôpital militaire ! Que du beau monde en uniformes et robes du soir, du bon
champagne français et des orchestres pour faire oublier, l’espace d’une soirée, la
guerre et ses horreurs ! Nous étions des monstres ? Allons donc ! Seulement des
gens cultivés, des médecins, des officiers supérieurs, des gens instruits, importants,
aimant les belles et bonnes choses de la vie, les femmes, la culture, la littérature, la
peinture et la science ! Au cours de ces soirées on parlait de la guerre, des victoires
et des affaires car il y avait des hommes d’affaires et des industriels qui travaillaient
pour le grand Reich ! Toute cette prestigieuse assemblée s’amusait, s’enivrait et
croyait encore à la victoire ! On arrosait les promotions d’officiers, les récompenses,
les honneurs et les victoires en buvant du champagne en levant le petit doigt ! Que
de l’élégance et de l’esprit ! Comme quoi l’instruction et l’intelligence ne préservent
pas de la barbarie et de la sauvagerie ! Les monstres sont parfois courtois et
cultivés, monstres le jour et mondains le soir !
Charles se tait quelques secondes en méditant sur cette remarque qui le dépeint si bien.
Il se racle la gorge et continue :
- en quarante trois, j’avais senti le vent tourner. En quarante quatre j’avais la
certitude que la guerre était perdue pour l’Allemagne nazie ! J’avais un ami, Friedrich,
officier chirurgien à l’hôpital militaire de Berlin. Il partageait mon analyse
contrairement à beaucoup d’imbéciles qui s’obstinaient à croire à l'impossible ! Les
bombardements sur Berlin étaient dévastateurs et toute ma famille a péri sous les
bombes. J’ai commencé à préparer ma fuite car je ne voulais pas tomber entre les
mains des alliés et surtout pas entre celles des russes ! Barbares nous ? Allons donc,
les russes se défendaient pas mal non plus ! Pendant leur avancée sur Berlin, ils ont
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violé tout ce qu'ils trouvaient de féminin de douze à soixante dix ans ! Je devais
changer de tête, j'avais un gros nez, de grosses lèvres et les les oreilles décollées. Un
chirurgien n'aurait pas beaucoup de mal pour corriger cela. J'en ai parlé à Friedrich
qui m'a informé de la présence d'un médecin français prisonnier qui travaillait à
l’hôpital. Il s'appelait Damas et faisait des miracles sur les blessés civils et militaires.
C’était un excellent plasticien capable de redonner une apparence humaine aux
visages affreusement mutilés. Ce gars avait raconté son histoire à Friedrich. La mort
de ses parents à Paris quand il était bébé et le couple d'allemands qui l'avaient
recueilli. L'homme était chirurgien, la guerre, prisonnier, ses parents adoptifs
déportés et morts dans les camps ! Il était comme moi, seul. Friedrich m’avait
prévenu que je ne devais pas lui dire qui j’étais sinon il aurait refusé de m'opérer !
C’était un courageux qui se serait fait tuer pour son idéal et ses convictions. J’ai
décidé de me faire passer pour un industriel qui avait intérêt à fuir la Gestapo !
J’étais recherché, ils étaient sur mes traces et allaient bientôt m'arrêter parce que
j’avais fourni au Reich des matières premières de mauvaise qualité au prix fort ainsi
que des obus mal calibrés. Au début de la guerre, depuis le pacte de non agression,
j’étais aussi en affaires avec les russes, j'en avais profité pour les escroquer en
encaissant beaucoup de fric sans leur fournir ce qu'ils m'avaient commandé ! Je suis
recherché par les Russes et les Nazis. Je suis un ami de Friedrich, je l'ai payé pour
qu’il m’aide !
Roland pend toujours avec la tête en bas, il est violet maintenant. Charles l’observe et
continue :
- un rendez vous a été fixé avec ce fameux damas au chalet de Friedrich. Je me suis
présenté en tenue civile bien sûr, nous avons pris un verre et discuté. Je lui ai raconté
l'histoire que je viens de vous servir. Damas m'a félicité pour mon français que je
parlais parfaitement bien sans aucun accent et il m’a raconté son histoire en détail.
C'était comme Friedrich m'avait dit. Décidément ce type m'intéressait beaucoup,
médecin sans famille et, chose curieuse, plus je le regardais et plus je trouvais que
l'on pouvait se ressembler. A l'examen de mon visage pour déterminer quelles
modifications il pouvait y apporter, il a eu ces remarques extraordinaires, « après
l’opération vous pourrez facilement passer pour mon frère ! Vous allez voir comme
nous allons nous ressembler ! ». Je l’observais, en effet il avait la même taille que
moi mais était de plus forte corpulence, son visage avait la même forme ronde et sa
voix avait des intonations similaires à la mienne. Il avait insisté en prenant Friedrich à
témoin, « regarde, avec les lèvres réduites, les oreilles plaquées et un petit nez tout
neuf, peut-être faire le menton un peu plus fin et c’est tout à fait moi ! ». J’ai posé
une permission de dix jours et l’opération a été prévue dans le chalet de Friedrich.
Damas a protesté pour des questions d’hygiène. Cela vous fait drôle que je vous parle
de Damas, le vrai, n’est-ce pas ? Il était hors de question de faire ça à l’hôpital car je
me serais fait prendre. Finalement l’opération a été faite au chalet comme convenu,
tout s’est bien passé, le plan se déroulait à merveille. Friedrich m’a donné des soins
pendant quatre jours et Damas est venu constater le résultat. Il était satisfait. J’avais
de gros hématomes, le nez me faisait terriblement souffrir. Les points de sutures ont
été enlevés et je n’avais plus de pansements. J’étais violet, comme toi Roland, j’étais
un peu tuméfié mais juste ce qu’il fallait pour ce que j’avais prévu. Damas et Friedrich
sont venus le soir du huitième jour de ma permission. Il ne me restait plus que deux
jours. J’allais passer à l’action. Nous avons soupé tous les trois, j’ai fait parler
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Damas pour avoir plus de précisions. J’en avais besoin car c’était indispensable pour
réussir mon plan. J’ai appris au sujet de la fortune de ses parents adoptifs placée en
Suisse, c’était très intéressant de savoir qu’un joli magot m’attendait dans un coffre
fort helvète. Je l’observais pendant qu’il racontait sa vie et c’était vrai qu'on avait un
air de famille, mais il ne se doutait pas à quel point, c’était tellement vrai qu’il allait
devenir moi et que moi j’allais le remplacer ! Le repas fini, j’ai versé une dose de
somnifère dans leurs verres de cognac, de quoi assommer un cheval ! Je les ai
chargés dans la voiture de Friedrich après avoir passé mon uniforme d’officier
allemand à Damas et pris ses vêtements civils, puis j’ai échangé nos papiers.
Je me suis mis au volant et j’ai pris la route qui mène à l’hôpital. Très sinueuse et
bordée de ravins, elle traverse une forêt dense. Je me suis arrêté juste avant un gros
virage, j’ai installé Friedrich au volant et Damas à ses côtés. J’ai poussé la voiture dans
le ravin. J’avais un jerrican d’essence, je suis descendu dans le trou. Ils étaient bien
amochés. J’ai mis le feu à la voiture et j’ai fait ce que vous voyez à mes mains pour
faire croire que j’avais essayé de sortir les deux occupants de l’auto. Cela n’a pas été
difficile après une piqûre anesthésiante. Je me suis cogné le front pour avoir une
bosse toute fraîche. Mes lèvres étaient encore enflées depuis l’opération. Il m’a suffit
de rentrer à pieds jusqu’aux premières maisons d'où j’ai pu donner l’alerte. On m'a
secouru, j’avais les mains brûlées donc plus d’empreintes digitales. Désormais
j’étais Damas. J’ai été soigné à l’hôpital militaire. Les corps de Friedrich et du médecin
S.S n’ont pu être identifiés car ils étaient totalement carbonisés. Je n’ai plus travaillé
à l’hôpital à cause de mes mains, j’ai été envoyé dans une maison de convalescence.
C’est là que j’ai été libéré par les alliés, j’ai montré mes papiers et expliqué ma
situation ! je suis rentré à Paris où je suis resté quelques années, j’ai travaillé
comme interne dans un hôpital puis je suis arrivé à Saint-Nirols où j'ai pris la
succession du docteur Mercier ! J'ai rencontré Andrée, la sœur de Linlin, on s'est
mariés puis elle est tombée malade ! C’est là que tu as fait ton entrée dans ma
vie Mireille ! Andrée est décédée, tu es restée au chalet pour t’occuper du notaire,
mon beau père devenu bien embarrassant. » j ai décidé de le faire disparaître, ainsi
j’avais la totale jouissance du chalet et une part de sa fortune ! Il avait le cœur
malade alors j’ai donné un petit coup de pouce à la nature ! Il avait l’habitude
d’emporter au cours de ses promenades sa gourde avec du café froid qu’il adorait, il
m'a suffi d'y incorporer une bonne dose de digitaline pour qu'il fasse une belle crise
cardiaque !
Mireille :
- tu es un monstre, un taré, un malade, pauvre type !
Roland:
- arrête de déconner Charles, ça suffit, détache moi, allez merde arrête, j'étouffe !
Roland est bleu maintenant. François :
- s’il vous plaît docteur, pardon, je m’excuse pour l’autre fois au foot ! Laissez moi
partir !
François est livide. Charles pointe l’arme dans sa direction en lui ordonnant de s’asseoir
contre le mur. Il continue :
- j’ai pas fini de vous étonner, mais ne m’interrompez pas sans arrêt sinon ça va être
trop long ! Vous vous souvenez cet hiver, la mort du couple de tailleurs, les juifs ?
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Roland tremble, agité par de violents spasmes. Mireille réalise qu'elle a vécu avec un
monstre. François est complètement abattu.
- c’était la veille de la panne électrique, il faisait un froid terrible, je n’avais pas pu
démarrer ma jeep en partant de l’hôpital ! Je suis donc rentré à pieds en empruntant
les rues pavées enneigées et verglacées ! Arrivé devant le magasin du tailleur, l’homme
était en train de fermer les volets de sa boutique. Il m’a dit bonsoir, et alors que j’allais
lui répondre, j’ai glissé sur une plaque de verglas et me suis cassé la figure. Par réflexe
j’ai juré en allemand, cela m’arrive parfois hélas. A son expression j’ai compris que ça
lui rappelait quelque chose ! Terrorisé, il est rentré comme un fou dans son magasin en
laissant la porte grande ouverte. J’ai regardé autour de moi, personne, je l’ai suivi, il ne
m’avait pas entendu entrer. Il se tenait dans le passage donnant accès à la pièce
attenant à sa boutique. Il écartait le rideau d’une main en disant à sa femme, « c’est lui,
je l’ai reconnu, le docteur est le médecin du camp où l’on était ! Je l’ai entendu jurer en
allemand comme la fois où il s’était cogné dans le baraquement ! j’en suis sûr, la même
voix, c’est pour ça que je lui trouvais un air bizarre ! Et son regard devant ton numéro
de matricule l’autre jour, tu te rends compte ? ». J’étais dans son dos, il n’avait pas
senti ma présence. Sa femme, assise à côté du poêle répétait sans cesse, « oh mon
Dieu, oh mon Dieu, c’est pas possible ! Mais que peut-on faire ? ». Je n’ai pas laissé à
son mari le temps de répondre, je l’ai assommé d’une manchette sur la nuque, la
femme a crié et s’est évanouie. J'ai fermé la porte du magasin et le verrou puis je leur
ai fait une injection pour un sommeil éternel. Je les ai mis au lit tous les deux après leur
avoir passé des vêtements de nuit. J’ai pris sur un trousseau une des deux clefs de la
porte qui donne sur l’arrière cour. Il m’a suffit de légèrement déboîter le cornet de leur
poêle afin que la fumée se répande dans la pièce. Je suis sorti dans la cour, j'ai fermé à
clef et j’ai emprunté le couloir qui donne sur la rue. Personne en vue, je me suis
débarrassé de la clef en la jetant dans une bouche d’égout puis je suis passé au
Camerlot où j’ai bu un ou deux whiskys pour me remonter ! Le lendemain ils ont été
retrouvés morts et c’est moi qui suis venu délivrer le permis d’inhumer. Les gendarmes
ont fait les constatations d’usage. Breton a dit que ces poêles sont dangereux lorsqu'ils
ont de longs cornets qui traversent la pièce, que ça peut se déboîter et que c’était
vraiment trop con de mourir comme ça. Puis il a eu le mot de la fin en secouant la tête
avec un air de grande pitié, « pauvres gens ! ».
Charles s’arrête un instant pour mesurer l’effet produit par son récit. Son regard de fou réduit
ses otages au silence. Roland donne des signes d’inquiétude, Charles prend son pouls à la
carotide et dit :
- il y a une sacrée pression là dedans dis donc, ça ne demande qu’à sortir tout ça !
Roland implore en vain. Mireille est appuyée contre le mur, sans réaction, sans vie apparente.
François fixe Charles intensément. Charles continue :
- si je vous dis que ce n’est pas fini, alors là je vous épate, pas vrai ? Et pourtant c’est
vrai, il me reste à vous parler de la mort du chirurgien et de son assistante dans le
Pertuiset, parce qu’il ne s’agissait pas d’un accident !
Mireille n’en croit pas ses oreilles, c’est trop monstrueux, elle a atteint le degré ultime
dans l’échelle de la peur panique. Charles s’amuse :
- eh oui ma petite ! J’ai été contraint de le faire ! C’était de la faute du chirurgien ! Lors
de l’intervention à l’hôpital, il a eu le tord de remarquer certaines cicatrices sur mon
visage et de me questionner ! Et surtout de plaisanter sur ce sujet ! J’ai bien évoqué
un accident comme je l’avais fait une fois au Camerlot en espérant que le chapitre
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serait clos une bonne fois pour toute, mais ce con a poursuivi son examen et son
analyse pendant l’intervention ! Il a eu tord ! Mes oreilles l’ont intrigué avec les
petites marques d’incisions pourtant très discrètes et normalement bien cachées
dans les plis ! Mais il a fait, par jeu, des déductions et des suppositions en prenant
son assistante à témoin, du genre, « ma chère amie, cet homme a de toute évidence
subi une intervention de chirurgie esthétique ! Qui croirait que notre ami le docteur
Damas est une coquette, un homme très soucieux de son apparence ! Il devait se
trouver bien laid n’est-ce pas pour se faire refaire le nez, le menton et corriger le port
de ses oreilles ! Je soupçonne même une intervention sur les lèvres et probablement
au niveau des arcades ! ». Cet imbécile insistait et l’infirmière gloussait à chacune de
ses remarques ! j’ai encore fait allusion à l’accident de voiture en Allemagne, à mes
brûlures aux mains mais en vain ! Le bonhomme n’en démordait pas, il était tenace
et m’a dit que ce n’était pas à lui qu’il fallait raconter des histoires car il avait pratiqué
la chirurgie plastique, qu’il connaissait les traces et les indices qui la révèlent.
Cicatrices particulières, bien localisées et symétriques, interventions sur les tenseurs
qui se manifestent par des expressions très significatives, des zones cicatricielles
internes bien visibles parce que générant des densités non homogènes et des
asymétries non naturelles au niveau des implantations et un aspect de la lèvre
inférieure qui révèle une atteinte du muscle orbiculaire que mon sourire trahissait.
Il était allé trop loin. Il avait vu juste, évidemment c’était inacceptable pour moi mais
il a enfoncé le clou et s’est définitivement condamné ce con, ainsi que son assistante,
en abordant ce qu’il n’aurait pas dû évoquer, « autre hypothèse mademoiselle, mais
bien plus inquiétante celle là car non motivée par une futile motivation esthétique,
mais plutôt pour ne pas être reconnu, par souci de se débarrasser d’un passé
compromettant afin de se soustraire aux poursuites qui pourraient en découler ! ».
Sherlock Holmes n’aurait pas fait mieux n’est-ce pas ? Mais Sherlock Holmes était un
personnage de roman alors que celui qui était face à moi était bien vivant, donc bien
embarrassant ! Cet inspecteur au bistouris avait décidé d’aller au bout de ses
investigations au ravissement de son charmant petit Watson en blouse blanche et
bas de soie, «oh mais dites donc, je ne serais pas surpris que notre ami n’ait pas la
conscience tranquille ! Après la guerre, nombreux ont été ceux qui, pour se cacher,
ont eu recours à la chirurgie esthétique ! Et puis les brûlures aux mains c’est très
pratique pour faire disparaître les empreintes digitales ! oh la la ma chère, notre ami
n’est pas celui que l’on croit ! ». Il a ri, la fille aussi. J’en ai fait de même pour donner
le change. C’était de l’humour chez lui bien sûr. Quant à l’infirmière, de toute
évidence, elle avait pris ça pour un jeu. J’en était certain car son regard ne trahissait
pas la moindre inquiétude, mais il en avait trop dit et pouvait en parler à Saint-
Etienne. Ne voulant courir aucun risque, ma décision était prise ! Il m’a tout à fait
conforté en concluant, « rassure-toi, je ne traque pas les criminels de guerre, à
chacun son boulot ! ». Après l’intervention, ils sont venus souper à la maison, j’ai pu
échafauder un plan pour m'assurer qu’ils ne parleraient jamais. Toi Mireille, tu es
allée te coucher de bonne heure car tu tombais de sommeil... normal avec ce que
j’avais mis dans ton verre ... eux aussi, à la fin du repas déjà bien arrosé ont eu droit
à leur petit somnifère, mais bien plus fort que le tien ma chérie ! L’infirmière dormait
sur le canapé, le toubib luttait de toutes ses forces contre l’endormissement. Il a
compris qu’il se passait quelque chose d’anormal, s’est inquiété et m’a accusé de
leur avoir fait avaler une drogue ! Pour toute explication, je l’ai assommé et attaché.
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Je leur ai fait ingurgiter quelques verres d’alcool par tubage, comme cela, après
l’accident, s’il y avait une autopsie elle conclurait à la conjugaison du sale temps et
de l’absorption d’alcool. Il faisait un temps pourri avec une pluie diluvienne ! Quelle
affreuse nuit j’ai passé, vous ne pouvez pas vous imaginer !
Comme si Roland, Mireille et François allaient plaindre ce fou furieux. Il marque un temps
d’arrêt pour mesurer l’inutilité de sa remarque puis il poursuit :
- j’avais deux corps sur les bras, il fallait que je m’en débarrasse. Vous allez voir comme
ma mise en scène était géniale ! Je suis allé chercher ma moto au garage et je l’ai
mise dans la remorque de la jeep en utilisant une rampe de chargement, il faut dire
que mon zinc pèse son poids ! Je suis parti dans la nuit en empruntant les petites
routes et les chemins afin de ne pas me faire remarquer. Arrivé dans le Pertuiset, à
l’endroit des travaux, là où le camion avait défoncé le muret, je me suis engagé dans
un chemin qui monte dans un bois, j’ai déchargé la moto et l'ai calée contre un arbre.
Je suis revenu à Saint-Nirols avec la jeep et la remorque vide. Il faisait un temps
épouvantable, une pluie torrentielle, un véritable déluge, je n’y voyais rien. Je suis
allé au garage prendre mon casque et mon manteau de cuir que j’ai mis dans la
voiture du chirurgien. J’ai chargé l’infirmière sur le siège avant en la calant bien. Elle
dormait comme un bébé. J’ai couché le toubib entre la banquette arrière et les
dossiers des sièges avant. J’ai enfilé son manteau et mis son chapeau, quelle bonne
idée de porter un chapeau car de nuit et par un sale temps, je pouvais aisément
passer pour le chirurgien. Je me suis mis au volant. Il ne me restait plus qu’à terminer
le travail. Je roulais doucement avec la grosse limousine qui faisait le même bruit
que la voiture de mon beau frère. J’ai eu peur en voyant la bagnole des flics au
carrefour de la route de Firminy ! Breton était en planque avec un autre gendarme,
ils n'y ont vu que du feu, ils connaissaient l’auto. Avec cette pluie et le chapeau, ils
ont cru qu’il s’agissait du docteur qui repartait de Saint-Nirols après avoir pratiqué
des opérations à l’hôpital. J’avais eu chaud, c’était terrible et délicieux comme
sensation, digne des meilleurs tours de magie. Si Breton s’était douté de ce qui
s’était passé et de ce qu’il y avait dans l’auto qui passait devant lui... t’as raison
Roland, ton beau frère est un con ! Il me tardait d’arriver au Pertuiset mais je devais
être très prudent car un accident et tout mon plan tombait à l’eau ! Arrivé sur les
lieux, j'ai caché l’auto dans le chemin et vérifié que la moto était toujours là. Cette
bonne vieille pétrolette était la clef de la réussite de mon plan car c’est elle qui devait
me ramener à la maison ! Je pouvais enfin procéder à la dernière touche de ma mise
en scène. J'ai ôté le chapeau et le pardessus du chirurgien, j'ai mis mon casque et
enfilé mon cuir, la pluie redoublait. J'ai sorti le chirurgien qui s'est réveillé et s'est
débattu, je me suis dit que ce mec était un sacré coriace, je l’ai assommé de nouveau
mais en le frappant sur le front à l’aide du cric de sa bagnole. J’ai tapé fort, il avait
son compte mais ce n'était pas grave car avec ce qu’il allait subir cela ne se
remarquerait pas ! J’ai nettoyé le cric et l’ai remis dans le coffre. Ce n'est qu'à ce
moment que j'ai réalisé que l'infirmière n'était pas morte, cela n'a pas été très
difficile de lui briser la nuque. Il ne fallait pas commettre d’erreur ! j'ai mis son
pardessus au chirurgien et posé son chapeau sur sa tête tout en me disant que ce
n’était pas la peine car il n’allait pas le garder longtemps. C’est bizarre de songer à
ces choses en ces instants ! Je l’ai détaché en pensant à récupérer la corde puis j’ai
placé le macchabée à côté de l’infirmière du côté du volant. J’en ai bavé pour installer
ce grand gaillard mais c’était fait ! J’ai vérifié qu’aucune bagnole arrivait, je me suis
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Charles immobilise Roland qui couine et gémit, puis d’un coup sec plonge la lame dans la
gorge de sa victime. Un bruit horrible de trachée percée se fait entendre. Sous la grosse pression
accumulée par la position tête en bas, le sang gicle. Charles fait un bon en arrière pour éviter le
jet. Roland râle en faisant de grosses bulles rouges puis vomit.
Mireille s’est évanouie, son dos a glissé le long du mur et elle se retrouve assise, impudique,
jupe relevée et cuisses écartées. Charles ordonne à François de descendre le corps de Roland,
de le détacher et de ranger la corde. François s’exécute sous la menace. Roland gît sur le ciment
de l’abattoir en baignant dans une mare de sang. Charles annonce :
- et maintenant à votre tour les deux tourtereaux !
Le P38 se lève, une détonation claque, l’impact secoue la poitrine de Mireille qui meurt
instantanément avec un trou de neuf millimètres dans le cœur. La douille éjectée tinte en
rebondissant sur le ciment. Charles, alerté par le bruit bizarre qu’a fait la culasse de l'arme, jette
un coup d’œil et voit qu’une balle est mal engagée dans la chambre, le pistolet est enrayé. C’est
une aubaine pour François, il bondit et bouscule Charles qui trébuche sur le corps de Roland et
tombe en jurant en allemand. Sa chemise est maculée de sang. François a déjà ouvert le verrou
et tiré le grand et lourd portail de l’abattoir. Il court vers sa Flandria, l’enfourche et démarre.
Charles s’est relevé, a éjecté la balle récalcitrante et réarmé le P38. Il saute dans sa jeep et se
lance à la poursuite de François. A l’extérieur c’est la fournaise de l’été. François fuit avec la jeep
à ses trousses. Les pétanqueurs voient passer les deux véhicules et croient une seconde qu’il
s’agit d’un jeu mais à la vue de la chemise maculée de sang les rires s’effacent sur tous les visages
et sont instantanément remplacés par des expressions d’effroi, « que se passe-t-il ? Ce n’est pas
possible, quelle horreur ! »
François espère semer Damas en empruntant les ruelles. Les passants se plaquent
contre les murs et injurient le jeune intrépide. La jeep arrive avec un conducteur fou taché de
sang. C’est la panique, Charles tire deux fois sans atteindre le fuyard. La Flandria revient sur la
place, contourne le bassin et prend la direction du pont de Bouche. Charles est tout près
maintenant, les témoins sont pétrifiés par la scène à laquelle ils assistent. Ils devinent
confusément qu’un terrible drame est en train de se dérouler à Saint-Nirols.
Lulu est à côté du bassin avec son chariot. Il fait les livraisons du vendredi. Il sourit au
passage de François et dit :
- François fait la course avec sa jolie moto !
Etonné, Lulu voit arriver la jeep. IL ne comprend pas pourquoi elle fonce droit sur lui et
ne fait rien pour l’éviter. Lulu ferme les yeux et, sous le regard horrifié de quelques témoins, se
fait percuter de plein fouet par le docteur. Lulu est projeté contre le muret du bassin qu’il heurte
violemment de la tête. Son chariot est pulvérisé, les paquets qu’il contenait sont éparpillés sur
la place. La jeep continue sa course folle. Les gens accourent et forment un cercle autour du
corps du petit malheureux. Une roue du chariot détruit tourne encore en grinçant. Cette douce
plainte s’unit aux petits sanglots et gémissements de Lulu pour jouer un sinistre requiem. Le
feu du soleil encore haut dans le ciel de Saint-Nirols est atténué sur le visage de Lulu par le lent
balayage de l’ombre des rayons de la roue qui offre une protection dérisoire à son propriétaire.
Le mouvement de la roue ralentit, le souffle rauque de Lulu aussi. Lulu fixe la roue de ses petits
yeux ronds de trisomique 21, réceptacles emplis de larmes étincelantes déversées par saccades
au rythme de ses sanglots en petites coulées de pierres précieuses roulant sur ses joues en
scintillant de mille éclats.
Puis tout s’arrête, la roue et Lulu. C’est le silence. Le sang qui s’échappe d’une oreille et
de sa nuque alimente un filet rouge qui emplit les joints des pavés. Tantôt freiné par une
excavation plus profonde ou accéléré par l’étroitesse d’une autre, le ru rouge trace son lit par
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à-coups. Les badauds suivent sa progression qui l’amène jusqu’à la grille d'une bouche d’égouts
qui l’engloutit.
Plus loin, la course-poursuite continue car le docteur ne lâche pas sa proie. Le regard
fou, la mâchoire crispée et sa chemise souillée par le sang du papa de Lulu, il fonce, conscient
que son plan a échoué mais animé d'une farouche détermination pour aller jusqu'au bout de
sa folie meurtrière. Il a tout perdu, c’est ce qu’il se dit en passant devant la grille de sa propriété.
Quel gâchis, les moteurs puissants que sont la haine et l'orgueil le poussent toujours plus en
avant dans son ultime désir de vengeance. François a pris le chemin de la carrière pour monter
sur le plateau des trois croix. La Flandria escalade le dangereux sentier, suivie par la jeep qui fait
des bonds sur les cailloux et du surplace en patinant sur des zones sablonneuses. Les roues
s’enfoncent alors un peu jusqu’à ce que les crampons retrouvent de l’adhérence sur des pierres
qu’ils arrachent en labourant le chemin. La poursuite reprend au bord du précipice.
Charles tient le volant d’une main pour tirer deux balles qui manquent leur cible à cause
des fortes secousses. Le bruit des moteurs emballés et des détonations ont alerté les jeunes du
camp des trois croix. Ils se précipitent au bord du chemin et voient passer François qui s’agrippe
de toutes ses forces au guidon de sa Flandria. Il leur crie :
- il est fou, il a tué Roland et Mireille, il veut me tuer, il me tire dessus, planquez vous !
François longe les trois croix et fonce au fond de la clairière en espérant le salut dans le
bois de pins. La jeep ne pourra pas passer entre les arbres plantés serrés.
Les jeunes voient arriver Damas avec un regard de fou furieux, un pistolet à la main et
la chemise ensanglantée. Ils se cachent dans les fourrés. Le plus grand, le chef, est allé dans sa
cabane et en ressort avec le terrible carton dont il a enlevé la planche qui sert de couvercle et
attend que la jeep s'approche suffisamment... Elle arrive, il arme son bras et, tel un lanceur de
poids, projette son paquet en direction de Damas. Le lancer est d’une précision diabolique car
c’est en pleine poitrine que Charles reçoit le carton qui explose sous le choc en libérant une
vingtaine de vipères. Charles jure en allemand. Quelques bestioles l’ont déjà mordu aux bras et
aux mains. Il les empoigne pour les jeter hors de la jeep. Il en a sur les épaules, une rouge est
accrochée à sa lèvre inférieure. D’autres sont passées dans sa chemise. Il fonce tout droit sur le
plateau sans tenir le volant. La Jeep arrive sur l’éboulis au sommet de la carrière, s'envole et
plonge dans le vide. Cinq secondes de silence puis un choc effroyable au fond du sinistre trou.
Un énorme fracas de ferraille accompagné d’une explosion ont lieu tout en bas, une boule de
feu et de fumée s’élève.
Ainsi s’achève l’existence du bon docteur de Saint-Nirols. Les garçons accourent, bientôt
rejoints par François, pour regarder brûler au fond du précipice tout ce qui reste de la jeep et
de son chauffeur. Ils vont rester immobiles et silencieux quelques secondes jusqu’à ce que le
plus jeune d’entre eux demande :
- vous croyez que les vipères sont mortes ?
Quel choc pour Saint-Nirols, quelle histoire. Toute la presse écrite, parlée et télévisée
commente abondamment ce fait-divers. François refusera de s’exprimer devant les micros et
les caméras. La police fera son enquête, le passé du médecin S.S, sa vie incognito à Saint-Nirols,
ses crimes pour préserver sa véritable identité et sa fin dans la carrière occupent une grande
place dans les journaux. Les curieux envahissent le village pour voir le théâtre dans lequel s’est
joué ce drame affreux. Saint-Nirols souffre beaucoup de cette soudaine notoriété.
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- les Tabarin vendent le Camerlot et vont s’installer à Toulon. Maurice va admirer tous
les jours, en compagnie de Sultan, les bateaux dans la rade. Il rêve à de longs voyages,
part très loin mais ses pensées le ramènent toujours à Saint-Nirols.
- Linlin quitte Saint-Nirols pour une destination inconnue. Il part avec Thuy, Alain, ses
chiens et ses chevaux en laissant sa ferme au couple de vieux paysans.
- François n'a pas suivi ses parents, il travaille désormais chez Gauthier et vit avec ses
grands parents dans la grande maison blanche de Roland.
- Un jeune médecin s’installe dans le village. C’est le petit fils de Mr mercier. Tout le
monde le connaît, ce qui fait dire, « au moins on sait d’où il vient celui là, et c’est tant
mieux ! ».
- Rantzau est adopté par le dentiste, ce qui lui donne l’occasion de faire le fier en se
promenant dans les rues de Saint-Nirols flanqué de ce superbe dogue allemand noir.
Le chasseur maladroit peut faire le savant au sujet des origines de son molosse, « le
dogue allemand utilisé autrefois comme chien de combat, chasseur d’ours et patati
et patata!...».
La vie continue à Saint-Nirols, mais marquée à tout jamais par le souvenir d’un drame
effroyable.
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descend. Linlin a le visage fatigué, ses lèvres tremblent et des larmes coulent sur ses joues. Il
regarde François en hochant la tête, à ses côtés, sur la banquette, une bouteille de whisky
presque vide, « Linlin s'est remis à boire ! » songe François. Ils ne se disent rien, Linlin fait un
clin d'œil à François puis démarre. Le cabriolet roule jusqu’à la disparition de ses feux rouges au
carrefour des routes de Saint-Etienne et Firminy. François n'a pas vu quelle direction a pris Linlin.
On ne reverra plus jamais Linlin à Saint-Nirols.
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Le lendemain, dimanche, il fait beau. Jean-Michel traverse la place en vélo et voit passer
la grosse Opel bleue. A l’arrière, la jolie fille blonde lui sourit.
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Maurice Pileti.
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