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Notes d'un prince de Juda

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YISHAÏ SARID

Le Troisième Temple
roman traduit de l’hébreu
par Rosie Pinhas-Delpuech

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Je me suis construit une maison et j’y ai
planté un jardin à l’endroit même où
l’ennemi a voulu nous en chasser. Face
à l’emplacement du Temple je l’ai con­
s­­truite, afin d’élever toujours dans mon
cœur notre précieuse maison détruite, qui
n’est pas encore reconstruite.

S. J. Agnon,
Le Feu et les Arbres,
éditions Schoken, 1998.

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PRÉFACE
DE LA COMMISSION SCIENTIFIQUE

Lorsque le royaume de Juda fut conquis, la deuxième


colonne s’empara de Jonathan, le jeune fils du roi
Yehoaz.
Pendant sa détention qui dura plusieurs mois
dans la forteresse de Jaffa, le prince Jonathan prit
ces notes qui furent conservées dans les archives du
ministère de l’Information. Jusqu’à une date récente,
ce témoignage de première main, d’une importance
capitale pour la recherche sur le dernier royaume
de Juda, n’était pas accessible aux chercheurs uni-
versitaires. En accord avec la loi des archives, cin-
quante ans s’étant écoulés depuis leur rédaction,
les autorités compétentes nous ont confirmé qu’il
n’existe aucun obstacle politique ou sécuritaire à ce
que ces notes soient diffusées.
Pour ne pas retarder une publication très attendue
par la communauté internationale de chercheurs et,
pour une grande part, initiée par elle, nous avons
décidé de les laisser en un premier temps dans leur
langue originale, l’hébreu. Parallèlement, nous venons
d’initier un projet de traduction, accompagné d’un
appareil critique nécessaire à un lecteur contempo-
rain. Cette entreprise qui n’est pas des plus faciles
prendra un certain temps.

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Le texte original est manuscrit, sur des feuilles lisses.
En un premier temps, nous avons reçu une ver­­sion
scannée du document, mais nous avons de­­mandé à
voir l’original pour nous assurer de son authenti-
cité. Et nous avons été autorisés à sortir des archives
quelques feuillets qui ont été examinés dans des
laboratoires universitaires. Par ailleurs, une analyse
critique, linguistique et historique de ces écrits éta-
blit sans aucune équivoque qu’il s’agit bien du texte
original écrit par un membre de la famille royale de
Juda, peu de temps après la destruc­tion du royaume.
On trouvera ci-après les notes en question manus-
crites dans la langue d’origine.

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1. Il était vraiment là, derrière le voile, antique et
im­mobile et plus profond que tout, vivant indubita­
ble­ment. J’étais destiné à le servir. Sa présence m’op­­­
pressait, elle pesait nuit et jour sur mon cerveau, mon
cœur, mes entrailles. Même en ce moment, elle ne
me lâche pas.
Je dois veiller à la fermeté de mes mains, car si
l’huile se renverse ou si le flambeau s’éteint, mon
châtiment sera immédiat et inéluctable. Son regard
repose sur moi à travers des paupières énormes,
posées comme des poids sur des yeux qui ont la pro-
fondeur d’abîmes. Ils contiennent tous les mondes,
le royaume des morts, l’histoire des cieux et de la
terre, et à présent, ils se concentrent uniquement
sur moi, sur les gestes délicats de mes doigts qui
tiennent les pinces en or et chassent prudemment
vers la bassine les restes d’huile brûlée.
L’huile d’olive d’une pureté inégalée se renverse sur
les chandelles et enveloppe les mèches de tissu, une
flamme orange s’élève vers le ciel en dégageant une
douce clarté crépusculaire. Et voilà qu’il s’endort,
paisible et satisfait, ses paupières se ferment sur le
monde comme de puissantes portes. Le jour s’achève.
J’entends sa respiration lourde. Interdit d’émettre le

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moindre son, mes lèvres sont scellées, mais j’ai envie
de lui chanter une douce berceuse. Je suis à peine
à trois pas de lui. Si je déplace le voile écarlate, je
pourrai être avec lui, caresser sa tête qui contient
toute la sagesse de la Création et toutes ses terreurs,
le consoler, dissiper un peu sa solitude. Si je le fais,
je sais que je ruinerai aussitôt ma vie en ce monde
et dans le monde à venir.

2. Mon père a donné l’ordre de couler le chande-


lier à sept branches, la ménorah, à l’image de celui
profané par les Romains dans le Deuxième Temple,
exactement sur le modèle de celui qui figure sur la
porte de Titus, dans leur ville de Rome. Ainsi nous
l’a-t‑il ordonné et ainsi l’avons-nous fait, en accord
avec les mots de la Bible :

Et il fit le chandelier d’or pur, et il le fit d’or battu,


ses flancs, sa tige, ses coupes, ses boutons et fleurs
furent faits de même.
Et il fit aussi les lampes au nombre de sept (Ex.,
xxxvii, 17, 23).

Matin et soir, nous entretenons les lampes avec


des pinces et des aiguilles en or pur, nous ratissons
et nettoyons les restes d’huile brûlée et en rajou-
tons. Si une lampe s’éteint dans la nuit, nous la
rallumons avec la flamme éternelle qui brûle sur
l’autel. Nous obtenons l’huile des lampes en pres-
sant les fruits d’antiques oliveraies sur les collines
de Samarie, leurs vieilles racines tètent l’eau de
sources invisibles et pures qui jaillissent du cœur
de la montagne. Dans ma jeunesse, j’ai participé

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une fois à la récolte d’olives, grimpé à une échelle,
près de la cime bruissante des arbres, avec le vaste
ciel d’un bleu profond au-dessus de moi. J’étais si
heureux là-bas.
Le rabbin Yigal Tseruya, rabbin de mon père et
son ami de jeunesse, expliquait que selon la Kab-
bale, la flamme de la ménorah ravivait la lumière
cachée diffuse dans l’univers, perdue lors de la bri-
sure des vases, quand la profusion divine s’est mêlée
à l’impur après la faute du premier homme. C’est la
raison pour laquelle la Création ne peut être répa-
rée que si le Temple est érigé et que le chandelier
brûle d’une flamme éternelle.
Pour mon père, le rabbin Tseruya était une per-
sonnalité unique et inégalée, un grand érudit reli-
gieux. Il l’avait destiné à présider le sanhédrin – le
tribunal rabbinique – et à occuper la fonction de
grand prêtre, mais le rabbin a été tué pendant la
guerre de Rédemption, au cours du combat contre
Amalek, éternel ennemi d’Israël. Mon père, qui des-
cend lui aussi d’une famille de prêtres, s’est trouvé
dans l’obligation d’endosser la fonction de grand
prêtre. Il n’a jamais pu remplacer un ami comme
le rabbin Tseruya.

3. Moi, Jonathan, le plus jeune fils de Yehoaz, roi


et grand prêtre à Jérusalem, je note ces faits de ma
propre écriture, et après avoir achevé ces notes, je
les signerai et vous les remettrai ; je sais et je com-
prends que je ne pourrai pas les sortir d’entre ces
murs.
Vous m’avez interrogé durant des semaines. J’ai
répondu à toutes vos questions. Vous avez manœuvré

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pour arriver à l’essentiel, aux derniers jours, en fait
à l’ultime. Après avoir entendu les détails immé-
diats, terrifiants, vulgaires, vous m’avez laissé tran-
quille. Je voulais vous expliquer mes actes, éclairer
les faits, déployer devant vous une vision plus vaste.
Mais vous n’aviez pas la patience pour cela. Vous
m’avez emprisonné dans cette cellule en m’accordant
une grande faveur : vous m’avez donné un stylo et
du papier. Je n’écris pas pour vous, mais pour mon
peuple, les Juifs. C’est à eux que je dois rendre des
comptes. Peut-être que malgré tout, un jour loin-
tain, une poignée de réfugiés pourront lire ces mots.
Selon votre volonté, je déclare par la présente
que je n’ai pas à me plaindre de vous : vous avez
servi mes repas en temps voulu et m’avez laissé dor­­
mir. Vous ne m’avez pas insulté ni humilié, vous ne
m’avez pas déshonoré, autant que cela est possible
entre des ennemis jurés qui s’exterminent mutuelle­
ment dans une guerre totale. Il est vrai que vous
m’avez empêché de voir mon demi-frère, le petit
bébé, mais vous m’avez assuré qu’il était entre de
bonnes mains. J’espère que bientôt, lorsque le pays
recouvrera le calme, vous lui permettrez de venir me
retrouver. Je vous fais ici le serment que si vous nous
laissez partir, nous irons au loin. Je le porterai dans
mes bras, nous nous tiendrons à l’écart des affaires
publiques, nous dissimulerons notre passé et nos
vrais noms, nous trouverons un rivage lointain et
solitaire où nous disparaîtrons à jamais. Si seule-
ment vous nous laissez partir.

4. Je suis né trois ans avant la Rédemption, j’étais


le quatrième enfant de mes parents, après deux fils

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et une fille. J’ai servi dans le tabernacle du Troi-
sième Temple de Jérusalem érigé par mon père,
roi et grand prêtre, le premier depuis Alexandre
Jannée. Les événements relatés se sont produits
entre août et septembre, vingt-trois ans après l’ac-
cession de mon père au trône et l’inauguration du
Temple.
Avant la naissance de mon petit frère, j’étais le der­­
nier prince, aussi bien en âge que selon le rang.
Mon frère David, de dix ans mon aîné, était l’hé-
ritier du trône. Comme notre père, il était officier
dans une unité d’élite composée de soldats témé-
raires et audacieux, et comme lui, il était fort,
calme et il inspirait la crainte. Mais il n’avait pas la
sagesse de mon père. Il y a quelques années, mon
père le nomma ministre des Armées. Son visage
lisse comme la feuille d’olivier, son port léger et
élancé au temps de sa gloire sont gravés dans ma
mémoire.
Mon autre frère, Yoël, a été préposé par mon père
au service du sanctuaire. Les affaires du royaume
étaient pressantes et malgré ses nombreux talents et
son grand pouvoir, il lui était impossible de gouver­
ner le pays et le Temple dédié à Yahvé. Ce n’est que
les jours de fête et de commémoration qu’il rem-
plaçait sa tenue royale par celle de grand prêtre et
qu’il officiait en personne dans le sanctuaire. Le
restant de l’année, Yoël était responsable de la rou-
tine du Temple. Nos deux parents étaient bruns et
élancés, alors que Yoël est gros et rouge, le visage
doux et l’expression cupide, incompatible avec le
dirigeant qu’il avait envie d’être.
Ma sœur, Yif ’at, de quatre ans mon aînée, a eu
cinq enfants, des fils et des filles, mais elle est restée

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mince, avec un visage juvénile et rayonnant. Son
mari aussi était beau et ensemble ils avaient fondé
une famille juive où cohabitaient la beauté et la
modestie, les enseignements de la Torah et le bon
sens populaire. Deux fois par semaine, ils présen-
taient ensemble l’émission télévisée préférée du
royaume qui non seulement distrayait le peuple,
mais l’éduquait et renforçait son unité. Tout le
monde connaissait les lèvres rouges et pulpeuses de
ma sœur, ses longs cils, sa silhouette souple qui se
laissait deviner sous ses vêtements d’une coupe par-
faite et son voile de modestie qui couvrait tout son
corps, à l’exception du cou, du visage et des mains.
Moi, le plus jeune frère, je secondais mon frère
Yoël dans le service du Temple. C’était ma fonc-
tion. Je passais le plus clair de mes journées près
de l’autel, à aider les prêtres, veillant à ce que le
rituel s’accomplisse dans les règles. J’étais respon-
sable aussi de la rédaction du journal du Temple, j’y
consignais les principaux événements qui s’y dérou-
laient, le nombre d’animaux sacrifiés tous les jours,
les noms des invités de marque et les événements
exceptionnels. Toute question concernant le sanc-
tuaire m’était adressée : “Posez la question à Jona-
than, il se souvient de tout”, disait‑on.
Ce que je vous raconterai ci-dessous est pure
vérité, tout est marqué au fer rouge dans ma tête.
Mon seul souhait est qu’un jour quelqu’un de mon
peuple puisse lire ces lignes.

5. Chaque matin, je me levais à l’aube et montais


à pied sur le mont. Au-dessus de la ville, les der-
nières étoiles s’éteignaient une par une dans le ciel.

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Gare au lévite qui s’endormait à son poste de
garde aux portes du mont, son châtiment était
sévère. À tout hasard, je leur lançais un “Bonjour !”
tonitruant quand j’étais à proximité, pour ne pas les
surprendre en train de somnoler et les faire dégainer
de peur. Ils me saluaient d’un léger signe de tête et
retournaient à leurs affaires. Je n’avais aucune aura
royale et on ne me traitait pas comme un fils de roi.
Je traversais seul l’immense esplanade déserte au
sommet du mont. La nuit, elle était faiblement éclai-
rée par des réverbères, afin de ne pas ternir l’éclat
du sanctuaire brillant de tous ses feux comme une
myriade de diamants. À mesure que l’on s’appro-
chait du Temple, l’obscurité se dissipait et le regard
était ébloui.
Devant la porte intérieure qui conduisait au
sanctuaire, la surveillance était plus sévère. Chaque
matin, il fallait que je décline mon identité, de
crainte qu’un terroriste aux intentions malveil-
lantes n’usurpe mon apparence en adoptant ma
taille modeste, mes lunettes épaisses et le boite-
ment que j’essaie de dissimuler. Le vigile énonçait
mon identité greffée sous ma peau dans une puce
électronique : “Jonathan, fils de Yehoaz, juif, prêtre,
autorisé à entrer.”
Chaque matin, je grimpais au poste d’observation
sur la muraille et j’attendais, comme si le jour ne
pouvait se lever sans moi ni le soleil briller. J’aimais
sentir la fraîcheur, regarder le ciel pâlir, deviner les
premiers rayons tâtonner dans les ténèbres et décla-
rer victorieusement : “Étoile du matin”, tandis que
l’orient conquis se teintait d’un mince ruban de
lumière. C’est l’heure où le peuple d’Israël se réveille.
Le Créateur espère nous voir au travail.

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Alors je descendais de mon poste d’observa-
tion, espérant que les prêtres étaient bien réveillés
et qu’avant de se consacrer au service de Dieu, ils
viendraient se purifier dans le bain rituel et se laver
des souillures de la nuit. Car plus l’homme est pur,
plus il est digne de ce service, et Dieu nous a octroyé
une faveur en nous autorisant à faire usage devant
lui de notre chair, de nos écoulements et de nos
odeurs, de toute l’impureté qui nous colle à la peau.
Chaque famille de prêtres était appelée deux
semaines par an au service du Temple. Ils venaient
des quatre coins du pays et c’est sur eux que repo-
sait le travail, comme à l’armée les réservistes. À
seize ans révolus, un prêtre suivait une formation
de base d’un mois et après l’avoir achevée avec suc-
cès, il était apte à rejoindre ses frères et ses proches.
Tous se consacraient au service avec enthousiasme,
nous ne voulions pas de gens tristes et éteints qui
accompliraient leur tâche comme s’ils obéissaient
au diable. Notre Dieu aime être servi dans la joie.
Ainsi, après l’immersion matinale, ils s’habillaient
de blanc, ceignaient leurs reins d’une ceinture bro-
dée et se coiffaient d’une mitre. De grand-père en
petit-fils, ils servaient tous ensemble et parfois,
même les arrière-petits-enfants les rejoignaient
quand ils avaient l’âge requis. Une joie saine et
virile les animait. Moi aussi, je descendais chaque
matin me tremper dans le bain rituel privé du grand
prêtre, seul dans une pièce verrouillée de l’inté-
rieur.
Après l’immersion, nous nous tenions tous sous
la voûte du ciel teinté de clarté et nous disions avec
ferveur les dix commandements. Je sentais dans mes
os sa présence proche, son haleine et son souffle

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émanant du cœur du rocher qui, caché dans les tré­­
fonds du Temple, étreint le monde tout entier.
J’en­tendais sa voix dans mes oreilles, comme s’il
commandait la première fois les dix paroles sur le
mont Sinaï :

Je suis le Nom, ton Dieu, qui t’a sorti d’Égypte, de


la maison de servitude. Tu n’auras pas d’autres dieux
devant moi.

Puis nous récitions le Shema Israël et nous finis-


sions par la prière du service du Temple :

Agrée Adonaï notre Dieu ton peuple Israël et considère


sa prière, et restitue le service dans ton sanctuaire, et
reçois les gens d’Israël et leur prière, et accueille tou­
jours le service d’Israël ton peuple (...) Béni sois-tu, le
Nom, qui ramènes ta Chekhina à Sion.

6. Les vagues s’écrasent sans répit contre les mu­­


railles de cette forteresse, j’entends jour et nuit le
mugissement de l’eau qui monte et se retire. Que
ne donnerais-je pour m’embarquer au loin, là où
le visage de mon père et celui de mon Dieu ne me
poursuivront plus. On m’a conduit ici les yeux ban-
dés, je n’ai pas vu la mer, mais j’ai senti au passage
l’odeur du sel, la brise m’a caressé la peau dans un
souffle de liberté, avant que je sois enfermé dans
l’air moisi du cachot. Les murs sont épais et lisses,
mes ongles les griffent pour marquer les jours qui
passent mais échouent à y laisser la moindre trace.

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7. Le service du matin était chargé et je m’y donnais
corps et âme. Les prêtres se partageaient le travail
par tirage au sort : les uns préparaient le bois pour
l’autel, les autres disposaient les récipients en or et
en argent, d’autres encore inspectaient les animaux
à sacrifier pour s’assurer qu’ils ne présentaient aucun
défaut. J’étais leur horloge, leur fouet de soie, leur
surveillant. J’étais attentif au moindre écart comme
au plus grave, je ne laissais rien passer ni à eux ni
à moi, même les jours où le chagrin m’envahissait,
menaçant de me submerger. Je le devais à mon père
et au ciel, et rien au monde n’était plus important.
J’entendais dans mon dos les murmures sur mon
zèle, on disait que je me perdais dans les détails,
que je ne savais pas distinguer l’essentiel de l’ac-
cessoire. Mais rien n’est accessoire dans le Temple.
Tout est essentiel, tout doit être parfait dans les
moindres détails comme nous le commande notre
sainte Torah.
Un prêtre à la barbe fournie et un doux agneau
blanc tiré au bout d’une corde attendaient que
le soleil monte au-dessus des monts de Galaad.
L’agneau bougeait malicieusement la queue, comme
s’il partait en promenade. Bientôt, ce serait l’heure
de commencer.
Nous faisions boire l’agneau dans un gobelet en or
et le conduisions vers les colliers d’abattage, à côté
de l’autel, à quelques pas de l’entrée du sanctuaire.
Il fallait se presser avant que le soleil n’inonde le ciel
de ses rayons et que dans tout le pays les braves gens
ne commencent leur labeur quotidien. D’abord, on
ligotait l’agneau en attachant une patte avant et une
patte arrière en diagonale ; on ne lui attachait pas
les quatre pattes pour ne pas l’humilier, car son âme

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était censée monter au ciel à la place de la nôtre.
Avant que le sacrificateur ne se dirige vers lui, nous
ouvrions les portes du sanctuaire pour que Dieu
et la Chekhina – l’âme féminine de Dieu – soient
témoins de l’acte.
Les mains du sacrificateur doivent être assurées et
son cœur, serein. Pour que le sacrifice soit réussi, il
doit libérer l’âme de l’animal avec aisance et majesté.
La tête de l’agneau était prise dans le collier et ses
pattes, attachées. Il comprenait alors qu’on l’avait
trompé, ses yeux remplis d’effroi se faisaient sup-
pliants et étonnés : pourquoi me faites-vous ça ?
Je ne voulais pas lui faire mal, mais accomplir ce
à quoi il était destiné : devenir une odeur devant
Dieu, au lieu d’être mangé par des bouches gros-
sières, digéré par des entrailles et être expulsé du
corps dans la puanteur. Je fermais les yeux, concen-
tré sur mon but et priais pour que l’odeur du sacri-
fice trouve gré auprès d’Élohim. Car je savais qu’à
tout instant, il pouvait prendre mon âme à la place
de celle de l’animal.
Le couteau de l’abatteur doit toujours être neuf
et étincelant. Je passe délicatement le doigt sur la
lame pour m’assurer qu’elle ne comporte aucune
imperfection, tandis qu’un verset résonne dans ma
tête : Et Abraham tendit la main et il prit le couteau
pour immoler son fils. La chose a vraiment eu lieu
ici, sur le mont Moriah.
Il faut trancher d’un seul coup, sans hésiter. Je
caresse la tête de la petite bête ligotée et je lui tranche
le cou d’un geste sec, la trachée-artère, l’œsophage
et les veines et artères. Ils sont soudain découverts,
sectionnés et de couleur claire, une fraction de seconde
avant que ne jaillisse le sang que je recueille aussitôt

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dans une coupe en or, il y coule et le remplit en
un clin d’œil, réchauffant les parois du récipient.
D’abord noir et d’un jet puissant, il rougit puis
faiblit, ne s’écoulant plus que par petites saccades
qui s’échappent de la plaie. L’agneau agonise, tres-
saille, se débat, avec une infinie tristesse dans les
yeux. Je vois son âme se déployer sous mes yeux
comme un papillon aux ailes transparentes, elle
semble m’échapper, mais je la retiens avec le sang
chaud que j’offre à Élohim.
On porte lentement la coupe pleine, de crainte
qu’une seule goutte ne tombe à terre et ne souille
l’offrande d’un fils d’Israël. L’autel se dresse au-des-
sus de nous, à une hauteur équivalant à deux étages
d’immeuble ; on asperge de sang les deux angles,
comme la lettre gamma des Grecs, selon l’explica-
tion de Maïmonide, afin qu’il se répande sur les
quatre parois de l’autel. Car tel est le commande-
ment de la Torah :

Car l’âme de la chair est dans le sang et je vous l’ai


donné sur l’autel pour racheter vos âmes car c’est
par le sang que l’âme sera rachetée (Lév., xvii, 11).

Les taches rouges se dispersent harmonieusement


sur les pierres lisses de l’autel, créent des formes
éphémères, signature unique de chaque sacrifice,
comme les empreintes digitales des humains.
Une fois que le sang cessait de couler, le prêtre
prenait le cadavre de l’animal, dégageait de l’anneau
sa tête égorgée, libérait ses pattes ligotées et le pen-
dait à un crochet sur un mur, près du lieu d’abat-
tage. Là-bas, on dépeçait l’animal des pieds vers la
tête et arrivé à la poitrine, on le décapitait. Puis on

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lui arrachait le cœur que l’on vidait de son sang, on
coupait les pattes, on enlevait les intestins que l’on
faisait tremper dans l’eau, surtout la panse qui était
particulièrement sale. On séparait les poumons du
foie, ensuite on découpait l’agneau en quatre parties,
en suivant le tracé des côtes, des quatre pattes, des
organes intérieurs nettoyés et on disposait le tout
sur une table à côté du crochet. Le rituel du sacri-
fice incombait à des prêtres spécialisés qui servaient
toujours dans le sanctuaire. Ils œuvraient dans les
règles de l’art, avec une aisance et une précision des
gestes qui suscitaient l’admiration.
Ensuite, on salait les membres et les organes,
l’odeur du sel mêlée à celle de la chair chatouillait
les narines. Le soleil montait à l’orient, les espaces
réservés aux hommes, séparés des femmes, se rem-
plissaient peu à peu et tout le monde attendait
l’offrande du sacrifice sur l’autel. Aux quatre coins
du pays, les hommes récitaient la prière, Shema
Israël, Écoute Israël, le corps tourné vers Jérusalem,
confiants dans notre service qui ferait régner le
souffle de Dieu sur toutes nos actions et nous pro-
tégerait des malheurs et de l’ennemi.

8. Je suis né petit, presque prématuré, et je suis


resté maigre et de petite taille. Dans notre adoles-
cence aussi, ma sœur, Yif ’at, avait une tête de plus
que moi.
Quand j’avais quatre ans et que mon père était
déjà roi, nous avons été attaqués par des terroristes
amalécites qui s’étaient infiltrés dans le pays. Ils
ont guetté le convoi de mon père près du pavillon
d’été, à Neot Kodesh, au sommet du mont Kabir,

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Common questions

Alimenté par l’IA

Le Temple de Jérusalem représente un héritage monumental pour la lignée royale de Yehoaz, étant à la fois centre religieux et symbole du pouvoir familier. Les rites du Temple manifestent une résistance face au temps et aux catastrophes historiques, tel que la profanation romaine, marquant une tentative de réaffirmer leur statut et identité religieuse. La présence continue de la famille dans ces rites vise à restaurer une connexion divine après la "brisure des vases," liant leurs actes à un idéal élevé de souveraineté sacrée, gardant ainsi vivant le lien sacré entre leur héritage familial et Dieu .

Selon la Kabbale, la flamme de la ménorah ravive la lumière cachée diffuse dans l'univers, perdue lors de la brisure des vases, quand la profusion divine s'est mêlée à l'impur après la faute du premier homme. La création ne peut être réparée que si le Temple est érigé et que le chandelier brûle d'une flamme éternelle. Ainsi, la ménorah symbolise non seulement un aspect cérémonial, mais également un équilibre cosmique et spirituel à restaurer .

L'agneau est offert sans attacher les quatre pattes pour minimiser son humiliation, signifiant un degré de respect nécessaire même dans le rituel de l'abattage. On pense que l'âme de l'animal montera au ciel comme substitut de l'âme humaine. Cette notion de minimiser l’humiliation traduit un désir de respecter la création de Dieu dans toutes ses formes, en soulignant la responsabilité de l'homme face à ses actions même dans un cadre rituel. Le sacrifice devient un acte spirituel et symbolique, lié à une profonde responsabilité morale envers le divin .

L'abattage rituel, décrit avec minutie, est un acte chargé de symbolisme religieux. L'animal sacrifié devient une "odeur devant Dieu," un substitut de l'âme humaine. Le respect du rituel, où même la façon de lier les pattes de l'agneau vise à éviter de l'humilier, montre une considération sacrée envers le sacrifice. Il est accompli pour plaire à Élohim et permet de maintenir un lien sacré entre Dieu et l'homme. Chaque geste, chaque tache de sang, a une signification spirituelle, comme les formes rouges qui se dispersent sur les pierres de l'autel .

Jonathan joue un rôle crucial dans les rituels du Temple, agissant comme une force motrice qui garantit l'exactitude et la perfection du culte quotidien. Sa fonction de surveillant et rédacteur du journal du Temple, où il consigne les principaux événements, souligne sa perception du devoir comme une vocation, exigeant une rigueur et un zèle constants. Cette implication profonde dans chaque détail du rituel reflète son sens élevé de responsabilité envers son héritage familial et sa foi, percevant les rituels du Temple non seulement comme une obligation, mais comme un acte sacré de dévotion .

Jonathan, malgré être emprisonné par des ennemis dans un contexte de guerre totale, reconnaît que ses geôliers l'ont traité avec un certain respect, lui assurant des repas et s’abstenant de le désigner aux pires indignités possibles. Cela introduit un dilemme moral où, même dans le conflit le plus profond, l'humanité persiste, créant une couche complexe entre adversaire et empathie humaine. Damien la haine, cette reconnaissance de comportement humain incite à une réflexion sur les caprices de l'hostilité et du respect humain malgré une guerre, repositionnant la perception de l'ennemi en tant qu'être doué de raison et de sentiments .

Le service du Temple, tel que décrit par Jonathan, exige une précision et un dévouement absolus. Cette quête de perfection dans chaque détail du rite souligne une responsabilité sacrée envers Dieu et les ancêtres. Chaque acte dans le Temple est considéré comme essentiel et constitue un lien direct avec le divin. Ce souci du détail reflète une discipline religieuse qui vise à assurer l'agrément du Seigneur pour leurs sacrifices, transmettant la conviction que rien de ce qui est fait pour Dieu ne peut être pris à la légère .

Jonathan, le plus jeune fils de Yehoaz, fait partie de la lignée royale et sacerdotale, né après trois autres enfants dans une famille royale qui combine les responsabilités politiques et religieuses. Son père est à la fois roi et grand prêtre, et Jonathan est formé pour seconder son frère Yoël dans le service du Temple. Sa position le place à l’intersection du pouvoir religieux et politique de Jérusalem, illustrant ainsi la continuité de sa famille dans ces fonctions .

Jonathan a été emprisonné après avoir été interrogé sur des événements liés à sa famille et probablement à cause de la tension politique entourant leur règne. Il écrit non pour ses geôliers, mais pour son peuple, les Juifs, aspirant à transmettre un récit véridique pour qu'un jour, même une poignée de réfugiés puissent lire ses paroles. Il souhaite que ses écrits éclairent ses actes et offre une vision plus vaste des événements éloignée de la compréhension limitée de ses interlocuteurs .

La reconstruction du chandelier à sept branches, ou ménorah, a été commandée par le père de Jonathan pour restaurer un symbole sacré qui avait été profané par les Romains dans le Deuxième Temple. Le modèle utilisé était celui qui figure sur la porte de Titus à Rome, suivant les descriptions bibliques qui insistent sur sa fabrication en or pur et sa structure symbolique détaillée. Le processus de rétablissement de la ménorah est une tentative pour restaurer la continuation religieuse et historique de leur identité .

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