Éthique et esthétique de l'ironie
Éthique et esthétique de l'ironie
Thèse de doctorat
Études du monde lusophone
Georges DA COSTA
Jury
J’aimerais également exprimer ma gratitude envers le professeur Onésimo T. Almeida pour son intérêt
pour mes recherches et pour son accueil à la Brown University lors de mon séjour d’étude des archives
de José Rodrigues Miguéis.
Les personnes qui m’ont aidé à des degrés divers sont trop nombreuses pour les citer ici. Merci à
toutes et tous du fond du cœur.
Enfin, je remercie particulièrement Rym, qui a accompagné mon travail depuis des années,
et Elias, mon petit rêve en action.
4
AI A Inauguração
AM A Múmia
B Bartolosíada
CV O Cinzeiro Voador
EDV A Esquina-do-Vento
E Enigma!
Burguês - I
Lh Léah
Lo Lodo
MP Mucha plata!
NB Natal Branco
NN Nikalai! Nikalai!
OA O Acidente
OB O Breakdown
PC Pass(ç)os Confusos
PF Páscoa Feliz
T Tendresse
SOMMAIRE
INTRODUCTION..........................................................................................................................7
I. IRONIE ET VALEURS.......................................................................................................19
a) Ironie situationnelle....................................................................................................37
a) De l’humour… ...........................................................................................................58
C. Evolutions bio-biblio-ironiques.......................................................................................87
a) Miguéis seareiro........................................................................................................92
A. Mises en valeurs..............................................................................................................158
a) … des narrateurs.......................................................................................................177
b) … des personnages...................................................................................................186
a) Modalisations ...........................................................................................................249
b) Ironies situationnelles...............................................................................................286
b) Hétérogénéricité .......................................................................................................345
c) « Dispersion-réintégration ».....................................................................................352
b) Impossibles retours...................................................................................................434
CONCLUSION...........................................................................................................................451
Bibliographie...............................................................................................................................466
Annexes .......................................................................................................................................492
Annexe 0 : Corpus : Liste détaillée des volumes avec sigles....... Erreur ! Signet non défini.
Annexe 1 : Liste chronologique des œuvres migueisiennes publiées en feuilletonErreur ! Signet non dé
Annexe 2 : Liste alphabétique des récits migueisiens publiés en périodiquesErreur ! Signet non défini.
Annexe 4 : Lettre à Bernardo Crippa (auto-présentation, 1959).. Erreur ! Signet non défini.
Annexe 5 : Lettre à John Kerr (auto-présentation, 1977)............. Erreur ! Signet non défini.
Annexe 6 : Lettre à Maria da Graça Amado da Cunha (1965) .... Erreur ! Signet non défini.
Annexe 7 : Lettre à Rogério Fernandes (1964) ............................ Erreur ! Signet non défini.
Annexe 8 : Lettre (non envoyée) à Egito Gonçalves (1973)........ Erreur ! Signet non défini.
Annexe 9 : Lettre à Rogério Fernandes (1973) ............................ Erreur ! Signet non défini.
Annexe 10 : Introduction du roman inédit Romance de Amor .... Erreur ! Signet non défini.
Annexe 11 : Sommaire de l’essai inédit « Literatura de intenções – Café sem caféína ? »Erreur ! Signet
6
INTRODUCTION
Lors du départ de José Rodrigues Miguéis vers les Etats-Unis en 1935, José Gomes
Ferreira l’a regardé « avec la sensation que la patrie en était diminuée »1. Vingt-trois ans plus
tard, en 1958, lors du troisième séjour de l’écrivain au Portugal depuis son expatriation,
l’auteur des Aventuras Maravilhosas de João Sem Medo insiste : « C’est donc cet écrivain
exceptionnel – dites-moi – que nous allons laisser partir sans trembler et sans une tentative de
le retenir par son manteau ? »2. Miguéis repartira, et reviendra, trois fois encore, avant de
Dans le documentaire réalisé par Diana Andringa sur José Rodrigues Miguéis3,
Eduardo Lourenço conclut en déplorant l’une des plus grandes injustices commises par la
mémoire littéraire portugaise : Miguéis n’est pas un inconnu, mais il n’est pas non plus
vraiment reconnu, il serait plutôt « méconnu ». Lors du premier colloque jamais organisé en
son honneur en 1981, aux Etats-Unis, quelques mois après sa mort, Onésimo Almeida, l’un
déposées à la John Hay Library de la Brown University de Providence, souligne quant à lui
1
José Gomes Ferreira. "José Rodrigues Miguéis ou o Desdém pelo Destino". Relatório de Sombras ou A
Memória das Palavras II. Lisboa: Moraes Editores. 1980. p. 107.
2
Ibid. p. 111.
3
Diana Andringa, "José Rodrigues Miguéis - Um Homem do Povo na História da República," (Portugal: RTP-
2, 1998).
8
de son œuvre »4. Vingt ans après, à Lisbonne, un deuxième colloque lui est consacré à
regroupant les actes, fait le constat suivant : « Alors qu’on se réfère toujours à lui [Miguéis]
comme à un grand écrivain, les études correspondant à l’importance supposée de son œuvre
n’existent pas. »5 Certes, des travaux importants ont été réalisés dans le domaine littéraire, en
particulier par John Kerr6 et Teresa Martins Marques7, et une biographie a été publiée par
Mário Neves8, mais ces travaux universitaires, même s’ils sont en constante augmentation,
sont encore très peu nombreux9, et la biographie laisse encore beaucoup de zones d’ombre sur
la vie privée et surtout publique de José Rodrigues Miguéis. Lorsque nous avons découvert la
fiction migueisienne, et que nous avons cherché à en savoir plus sur l’auteur, nous nous
sommes par la même occasion heurté au silence critique existant à son sujet en langue
française. Nous n’avons en effet trouvé aucun travail universitaire s’y référant : ni mémoire
de maîtrise ou de DEA, ni thèse de doctorat, ni même article critique. Plus encore, alors que
4
Onésimo Teotónio Almeida. "Prefácio à edição portuguesa". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em Manhattan.
Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisboa: Ed. Estampa. 2001. p. 22.
5
Onésimo Teotónio Almeida. "Introdução". José Rodrigues Miguéis: Uma vida em papéis repartida. Ed. par
Onésimo Teotónio Almeida and Manuela Rego. Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa. 2001. p. 7.
6
John Kerr a souteu une thèse de doctorat (John Austin Kerr Jr. Aspects of Time, Place and Thematic Content in
the Prose Fiction of José Rodrigues Miguéis as Indications of the Artist's Veltansicht. Thesis (PhD): University
of Wisconsin. 1970) et publié une version adaptée et réactualisée de cette thèse, ensemble constituant une
méticuleuse étude bio-bibliographique de la fiction migueisienne (John Austin Kerr Jr. Miguéis, to the seventh
decade. University, Mississippi: Romance Monographs, inc. 1977).
7
Teresa Martins Marques a soutenu une brillante thèse de mestrado, adaptée et éditée en volume (Teresa
Martins Marques. O Imaginário de Lisboa Na Ficção Narrativa de José Rodrigues Miguéis. 3e ed. Lisboa:
Editorial Estampa, coll. Leituras. 1997), et a coordonné l’édition critique des œuvres complètes de l’écrivain
chez Círculo de Leitores, où elle introduit chacun des treize volumes de la collection, introductions critiques qui
mériteraient d’être éditées ensemble tant elles apportent d’informations et d’éclairages sur l’œuvre migueisienne.
8
Mário Neves. José Rodrigues Miguéis: Vida e Obra. Lisboa: Editorial Caminho. 1990. Une biographie qui
s’est fait attendre, et n’est parue que grâce à l’implication de Mário Neves, ami de Miguéis.
9
A notre connaissance, il n’existe que quatre thèses de doctorat portant sur l’œuvre fictionnelle migueisienne :
John Kerr. Op. cit. ; Maria Angelina Duarte. Socio-political undercurrents in four works by José Rodrigues
Miguéis. Ann Arbor - Michigan: University Microfilms International. 1983 ; Ana Paula Serra. A sensibilidade de
José Rodrigues Miguéis: neo-realismo, saudosismo e exilio. Ann Arbor - Michigan: UMI Dissertation Services.
1997 ; José Albino Rodrigues Pereira. O Eu-Social em José Rodrigues Miguéis, ou "um desejo de identificação
com os humildes deste mundo". Thèse de doctorat: Universidade de Salamanca. 1999.
9
n’existe qu’une seule traduction de trois de ses nouvelles en français, dans une édition
aujourd’hui épuisée11. Une illustration de ce manque d’intérêt en langue française nous est
donnée par le recueil Des nouvelles du Portugal, paru en 2000 aux éditions Métailié, qui
propose une anthologie de contes et nouvelles d’auteurs vivants entre 1974 et 1999 : Miguéis
ne figure pas parmi les auteurs traduits. Les raisons de cette désaffection ne semblent pas
résider dans un déficit de « qualité » littéraire. José Saramago, qui a beaucoup correspondu
avec l’écrivain, l’affirme : « (…) la cause n’est pas dans l’œuvre. Bien sûr que non. »12 Et le
fait que Miguéis fut le gagnant du premier prix Camilo Castelo Branco en 195913, avec son
recueil de contes et nouvelles Léah e outras Histórias, tend également à le démontrer. Comme
pour l’un des narrateurs migueisiens (O meu Natal é outro, é outra a minha Cruz. Vou sempre
em sentido contrário, incoincidente.14), les raisons se situent ailleurs, dans une collusion de
décalages spatio-temporels : décalage spatial, d’abord, car Miguéis, exilé aux Etats-Unis, ne
temporels, ensuite, dus au mode de publication particulier de Miguéis qui, bien que publiant
régulièrement ses fictions dans des périodiques, mettra parfois plusieurs dizaines d’années
avant de les publier en volume. Ce mode de publication décalé est lui-même une conséquence
du contexte politique du XXè siècle portugais ainsi que des choix politiques et littéraires de
l’écrivain. En effet, lorsqu’il quitte le Portugal en 1935, Miguéis est un jeune écrivain
prometteur15, avec un certain nombre de manuscrits plus ou moins avancés dans ses valises,
10
La dernière traduction de fictions migueisiennes est, à notre connaissance : José Rodrigues Miguéis. The
polyhedric mirror tales of american life. 1st ed. Providence (R.I.): Gavea-Brown Publications. 2006.
11
José Rodrigues Miguéis. Léah et une autre histoire. [S.l.]: Orfeu. 1994.
12
Ana Vitoria. "José Rodrigues Miguéis injustamente esquecido". Jornal de Notícias, 09/10/2001.
13
Le jury était composé de João Gaspar Simões, Jacinto do Prado Coelho, Mário Dionísio, Óscar Lopes et David
Mourão-Ferreira.
14
“O Conto Alegre de Natal que Não Escrevi” (CAN, p. 320).
15
Sa longue nouvelle Páscoa Feliz (1932) a rencontré un grand succès critique.
10
mais surtout un militant politique reconnu, ancien membre du groupe Seara Nova et
maintenant proche des communistes, qui a vécu la chute de la 1ère République. Lorsque, à
partir de 1958, à près de soixante ans, il publie la majorité de sa fiction en volume, il est alors
non seulement en décalage avec la société portugaise et la dictature en vigueur, mais aussi
avec le parti communiste, principale force d’opposition politique et culturelle du pays, avec
qui il a pris ses distances. Malgré quelques tentatives de retour, il terminera finalement sa vie
à New York, publiant ses derniers livres dans « un silence toujours plus grand des
critiques »16. La Révolution des Œillets, si elle permet la démocratisation tant attendue du
Portugal, ne fait finalement que l’isoler encore plus : trop vieux et de santé fragile, il ne peut,
alors le roman O Milagre segundo Salomé (1975) dans un silence critique quasi-absolu.
Jusqu’à sa mort (1980), Miguéis vivra ainsi « triste et doublement frustré »17 : frustré en tant
qu’ex-militant politique qui constate que le Portugal idéalisé n’est pas à l’ordre du jour, et
frustré en tant qu’écrivain qui n’a pas réussi à atteindre les lecteurs et surtout l’accueil critique
qu’il espérait. L’une des motivations de notre travail est, par conséquent, de participer à la
Notre intérêt initial pour la fiction migueisienne résidait dans sa composante critique,
littéraire et militant, ce qui aurait constitué un prolongement, nous nous en sommes rendu
16
Onésimo Teotónio Almeida. "Escrevente de primeira classe". Expresso, 08/12/2001.
17
Onésimo Teotónio Almeida. "José Rodrigues Miguéis – Um Estrangeirado que Nunca Foi". Revista da
Faculdade de Letras, 1995-1996, n° 19-20. p. 157.
11
valeur le « contenu profondément critique »18 de la fiction migueisienne abordé sous l’angle
du conflit entre individu et société, une dimension critique, selon elle, sous-évaluée par les
exégètes migueisiens. Nous aurions alors uniquement étudié l’ironie comme outil privilégié
de cette dimension critique. Cependant, assez rapidement, après lecture de tous les textes
correspondance en très grande majorité inédite, après lecture de ses articles et autres
chroniques publiés en périodiques ou inédits, une double évidence nous est apparue qui a
fiction migueisienne ne sont pas dirigées uniquement contre la société portugaise, contre les
valeurs promues par la dictature et les personnes et institutions qui les cautionnent, mais aussi
contre son propre camp politique, contre ceux avec qui il a partagé l’espoir d’une
transformation de la société, des idéalistes de Seara Nova aux communistes et autres néo-
perfection par l’écrivain, n’ont pas de cible idéologiquement déterminée et relèvent surtout de
résume pas à une ironie-instrument de ses intentions militantes et critiques. Une autre forme
d’ironie imprègne et structure également sa fiction : une ironie qui combine une vision du
monde et une esthétique différentes de la précédente et qui, selon Maria de Lourdes Ferraz,
la fiction migueisienne, c’est donc vers la présence de ces deux ironies quelque peu
18
Duarte. Socio-political undercurrents in four works by José Rodrigues Miguéis. p. 2.
19
Maria de Lourdes A. Ferraz. A ironia romântica: estudo de um processo comunicativo. Lisboa: Imprensa
Nacional-Casa da Moeda, coll. Estudos gerais. Série universitaria. 1987. p. 20.
12
contradictoires que nous avons alors dirigé notre travail. Or, si l’ironie a presque toujours été
relevée par les exégètes migueisiens, si son importance a été soulignée (une « ironie
omniprésente »20 pour Óscar Lopes, un « grand maître de l’ironie «21 pour Teresa Martins
Marques), nous ne pouvons que constater la diversité des termes et des appréciations avec
laquelle ils s’y réfèrent. Or, cette réception variable de l’ironie migueisienne n’est finalement
pas si surprenante. L’histoire de l’ironie, de ses définitions et de ses interprétations est en elle-
même vaste et diverse : la multitude d’ouvrages traitant de l’ironie sous un angle non-
clairs applicables au texte littéraire. Philippe Hamon, qui a consacré un ouvrage entier à
(…) un texte ironique n’est pas une succession de calembours ou de traits d’esprit juxtaposés
et isolables, et l’ironie globale dont traitera le littéraire ne saurait être réduite à un
échantillonnage de phrases ironiques, à la somme des figures locales de l’ironie. Et d’autre
part le littéraire, à la différence du linguiste (ou de certains linguistes), se souviendra que
l’énonciation dont il traite est une posture d’énonciation construite en énoncé (…) plurielle et
multivalente.22
On le voit, l’ironie abordée du point de vue littéraire laisse libre champ à l’interprète, ce qui
Si la fin du XXe siècle est marquée par une hégémonie de l’ironie, il s’agit d’abord d’une
hégémonie critique. Dans la prolifération des études, ouvrages et colloques aujourd’hui
consacrés à l’ironie, la notion sert souvent d’étiquette pour légitimer l’intérêt accordé à un
20 Óscar Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". Cinco Personalidades Literárias. Porto: Livraria
Divulgação. 1961. p. 70
21 Teresa Martins Marques. "Pass(ç)os Confusos, de José Rodrigues Miguéis: Entre a Radicação e a Errância".
Pass(ç)os Confusos. Lisboa: Círculo de leitores. 1995. p. IV.
22 Philippe Hamon. L'Ironie littéraire : essai sur les formes de l'écriture oblique. Paris: Hachette Supérieur.
1996. p. 5.
13
auteur, unifier à bon compte une période historique sans problématiser son unité et justifier
l’entreprise critique.23
Nous ne pouvions donc faire l’économie d’une synthèse théorique des différentes approches
de l’ironie utilisées dans l’analyse littéraire afin de montrer que notre étude de l’ironie
migueisienne ne dépend pas du choix arbitraire d’une définition particulière de l’ironie visant
à « justifier notre entreprise critique » : elle s’appuie sur le triple constat que toute ironie, quel
que soit l’angle adopté, est un jugement de valeur, qu’elle oblige le lecteur à s’interroger sur
le sens de ce qu’il lit, et qu’elle n’existe que si interprétée en tant que telle et est donc
dépendante des intentions supposée de l’ironiste. Nous distinguerons donc deux formes
d’ironie dans la fiction migueisienne : une ironie « classique », utilisée le plus souvent à des
fins satiriques, aux procédés facilement repérables dans le corps du texte, que nous
« moderne », à la fois vision du monde et herméneutique pour appréhender le réel, qui joue
plus sur la distance avec l’énoncé et met d’avantage en questions qu’elle n’attaque des cibles,
double mouvement ironique qui, d’un côté, montre des préoccupations éthiques et une volonté
d’engagement social, et vise à une action sur le monde réel dans la mise en scène textuelle de
existentiel et identitaire, qui interroge le réel et sa représentation, signe d’un rapport plutôt
tragique au monde. Et s’il est dangereux de spéculer sur les intentions d’un écrivain, dans le
23
Marie de De Gandt. "Années 1980-2000, le règne du second degré ? les faux départs de l’ironie (lectures
croisées de Flaubert, Pérec, Echenoz)", Hégémonie de l'ironie ?,
[Link] consulté le 08/07/2009.
14
révèlant primordiale dans la réception de son œuvre : d’abord, le processus ironique implique
paratextes introductifs ou conclusifs qui accompagnent ses livres font régulièrement le lien
entre ses récits fictionnels et son expérience vécue ; enfin, les procédés stylistiques et narratifs
utilisés induisent une lecture qui tend parfois à confondre les figures du personnage, du
narrateur et de l’auteur et donc à se poser la question des relations que ce dernier entretient
avec l’auteur empirique. Ce nécessaire détour biographique, que nous avons fait en parcourant
les copies de la correspondance que Miguéis conservait dans ses archives, les nombreux
articles et autres entretiens publiés en périodiques auxquels nous avons eu accès, ainsi que les
chroniques et autres réflexions publiées en volume, nous a non seulement conforté dans l’idée
considérer cette œuvre comme la cohabitation de deux modes d’écriture particuliers. Il ressort
fictionnelle migueisienne en volume, qui s’étale sur presque cinquante ans24, ne peut être
l’écrivain. Le mode de publication particulier de Miguéis, déjà évoqué, brouille cette méthode
traditionnellement adoptée en histoire littéraire et nous incite plutôt à considérer un autre type
dépendant des dates de conception et de publication des différents récits. Nous distinguerons
écrivain », qui est lui plutôt le signe du doute, des questionnements et la liberté de l’écrivain.
24
De 1932, pour Páscoa Feliz, à 1981, pour le dernier roman de Miguéis revue juste avant de mourir, O Pão não
Cai do Céu.
15
Cette cohabitation entre ces deux modes d’écriture se manifeste ainsi de manière privilégiée
dans la présence parfois simultanée des deux types d’ironie que sont l’ironie classique et
T. Martins Marques le rappelle : l’œuvre migueisienne est « aussi riche que diversifiée
relativement aux genres qui la configurent »25. Les œuvres complètes de Miguéis en volume
comptent en effet sept romans, dont un inachevé, deux longues nouvelles, quatre recueils de
recueil de fragments aphoristiques, et une pièce de théâtre. Cela pose la question de l’étendue
de notre corpus qui a finalement été tranchée par des critères liés au cadre temporel de notre
travail. Nous aurions aimé pouvoir étendre notre étude d’une part à toute l’œuvre publiée en
volume, d’autant plus que la problématique générique occupe une place non négligeable dans
l’ironie migueisienne, nous le verrons ; d’autre part, à une œuvre encore inédite, sorte d’essai
Programação do Caos. Mais cela aurait demandé encore plus de temps que nous n’en avions.
Nous avons donc restreint notre corpus principal aux œuvres estampillées génériquement
comme fiction, les romans, contes et nouvelles, auxquelles nous avons ajouté le récit
autobiographique Um Homem Sorri à Morte – Com Meia Cara, qui occupe une place
particulière dans l’œuvre migueisienne. Notre corpus secondaire, quant à lui, est composé de
toutes les autres nombreuses sources écrites migueisiennes auxquelles nous avons eu accès,
théâtre, ainsi que les paratextes explicatifs migueisiens) ou pas (les publications en
25
Teresa Martins Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". Pascoa Feliz, Um Homem Sorri à Morte,
O Passageiro do Expresso. Lisboa: Círculo de Leitores. 1994. p. II.
16
correspondance, mais aussi des ébauches plus ou moins avancées de récits ou d’essais
inédits).
Dans une lettre à Margarida Losa, Miguéis écrivait ainsi en 1973 : Como Você, sem o
querer, é Portuguesa, com a sua ânsia de « explicar » o que é feito para se constatar e sentir
apenas! Quem é que se pode gabar de « explicar » a conduta humana em todos os casos e
circunstâncias?26 Nous espérons quant à nous que notre travail a réussi à trouver le bon
entre ces trois pôles de notre démarche ne débouchent pas sur la prédominance, très
portugaise selon Miguéis, de l’explication, une volonté d’explication qui, selon Gérard
Genette, a une fâcheuse tendance à « rechercher l’unité à tout prix, et par là à forcer la
cohérence de l’œuvre »27. Notre analyse oscillera donc entre l'explication de texte et le
double-dialogue avec la théorie, la critique et l'histoire littéraire d’un côté, et les différentes
équilibre entre ce qui se trouve dans le texte et ce que nous croyons et voulons y trouver.
Notre appareil théorique diversifié dénonce la complexité de notre sujet d’étude qui englobe
des dimensions qui ne sont pas toujours spécifiquement littéraires. Si des noms reviennent
ainsi régulièrement tout au long de notre travail (P. Schoentjes, P. Hamon., L. Hutcheon, A.-
26
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Margarida Losa - 08/04/1973]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
27 Gérard Genette. Figures III. Paris: Editions du Seuil, coll. Coll. "Poétique". 1972. p. 272.
17
nombreuses épigraphes et citations disséminées tout au long de notre étude sont ainsi le reflet
regarde en ce que j'emprunte si j'ai su choisir quelque chose qui rehausse ou appuie
convenablement le reste, qui lui, est bien de moi. Car je fais dire aux autres, non pas d'abord,
mais ensuite, ce que je ne parviens pas à dire aussi bien, à cause de la faiblesse de mon
Nous allons donc structurer notre travail en trois temps. Dans une première partie,
nécessité de comprendre les processus mis en jeu dans l’ironie, vaste et complexe sujet
d’étude aux ramifications pluridisciplinaires, ainsi que la corrélation entre la vie l’œuvre de
l’écrivain, nous ont amené à clarifier les concepts et les axes d’étude à partir desquels nous
avons analysé notre corpus. Nous établirons ainsi la relation intime existant entre ironie et
valeurs, entre les valeurs de l’homme-Miguéis et celles portées par sa fiction, une fiction que
manières particulières de voir le monde et la littérature, à deux types d’ironie que nous
étudierons dans les deux parties suivantes de notre travail : une ironie classique et une ironie
romantique ou moderne. Dans la deuxième partie, nous nous intéresserons à l’ironie en tant
qu’outil d’un mode d’écriture militant. L'idéologie occupe une place importante dans l'univers
fictionnel migueisien, non pas comme un système structuré d'interprétation de la réalité, mais
plutôt comme une vision du monde divisé en oppresseurs et opprimés. L'auteur se positionne
28
Montaigne, Essais, Livre II, chap. 10, « Sur les livres ».
18
C'est cette évaluation permanente menée dans et par le texte migueisien que nous mettrons en
évidence : une évaluation qui se situe dans le cadre d’une stratégie littéraire globale à la fois
des préoccupations éthiques de Miguéis. Finalement, dans la troisième et dernière partie, nous
aborderons l’ironie migueisienne en tant que manifestation d’un mode d’écriture cette fois-ci
basé sur la liberté de l’écrivain : une liberté qui ne maîtrise à la perfection les conventions
littéraires que pour mieux les dépasser et les questionner, qui se joue des relations ambiguës
entre autobiographie et fiction, et qui n’hésite pas à brouiller les repères traditionnels de
I. IRONIE ET VALEURS
29
Lettre à Jorge de Sena, 27 août 1975, citée in Almeida. "José Rodrigues Miguéis – Um Estrangeirado que
Nunca Foi". p. 157.
20
Notre objectif, dans cette première partie, est double : essayer de fixer un cadre
théorique opératoire de l’ironie en mode littéraire, que l’on pourra utiliser dans la suite de
notre travail, dans lequel on mettra en évidence la dimension évaluative de tout processus
ironique, et, conséquence directe de cette nécessaire prise en compte des valeurs dans
l’ironie, mérite, pour être clarifié, une mise au point théorique préalable. Il ne s’agit pas que
d’une simple question de taxonomie, qui pourrait sembler dispensable : mieux définir l’ironie,
et par conséquent l’ironie migueisienne, permettra d’en reconnaître les différentes modalités
et ainsi de mieux en comprendre la portée et les enjeux. Nous procèderons dans un premier
nécessaire, de quelques unes des principales conceptions de l’ironie utilisées dans l’analyse
littéraire. Cela nous donnera l’occasion de mettre en évidence l’aspect axiologique primordial
et inhérent à toute effet d’ironie, et, en particulier, la dimension éthique de l’ironie littéraire.
Ce préambule théorique sera suivi, dans un deuxième temps, d’une présentation de la manière
dont l’ironie migueisienne a été perçue. Nous soulignerons entre autres l’absence presque
migueisienne, puis nous pauffinerons les contours conceptuels de l’ironie à partir d’une rapide
étude des relations entre ironie, satire, sarcasme, parodie, pastiche et humour. Enfin, dans un
troisième et dernier temps, nous nous intéresserons à la biographie de José Rodrigues Miguéis
et aux liens qu’elle entretient avec sa production fictionnelle. Pendant une grande partie de sa
vie Miguéis fut en effet au moins autant journaliste et militant politique qu’écrivain. Puis, en
1946, il arrêtera ses activités militantes pour se consacrer à la littérature. C’est cette relation
21
entre engagement politique et littérature, entre les valeurs prônées et défendues par l’homme
et les choix littéraires de l’écrivain, qui sera étudiée dans cette partie. Nous examinerons en
particulier les corrélations que l’on peut établir entre l’évolution idéologique de l’écrivain et
l’utilisation de l’ironie. Pour cela, nous distinguerons deux modes d’écriture principaux dans
service d’un idéal politique et où l’ironie « classique » et satirique est l’un des procédés
ou « moderne ».
22
La nature même de l’objet étudié dans notre travail, l’ironie, à la fois complexe et
parfois contradictoire si l’on tient compte des différentes approches théoriques qui en ont été
faites, nous oblige à clarifier les choses. Dans cette présentation, il ne s’agit pas pour nous de
dresser un tableau exhaustif des nombreuses théories et définitions de l’ironie. D’abord parce
que cela n’est pas le but de notre travail, ensuite parce que cela a déjà été fait, et bien fait, par
d’autres : un certain nombre d’ouvrages présentent en effet une vue d’ensemble des théories
de l’ironie applicables aux études littéraires31. Cela dit, nous ne pouvions évacuer le flou
terminologique et conceptuel inhérents au concept et au mot depuis ses débuts, cédant ainsi à
ce que Brigitte Basire nomme une « illusion de transparence »32, et choisir la définition ou
l’approche qui s’adapterait le mieux à ce que nous voulions dire. Joseph Dane33 a en effet
montré, de manière quelque peu polémique, que l’ironie peut servir d’alibi arbitraire aux
30
Pierre Schoentjes. Poétique de l'ironie. Paris: Seuil, coll. Points Essais. 2001. p. 99.
31
Cf D. C. Muecke. The compass of irony. Londres: Methuen. 1969 ; Wayne C. Booth. A rhetoric of irony.
Chicago: University of Chicago Press. 1974 ; Linda Hutcheon. Irony's edge : the theory and politics of irony.
London: Routledge. 1994 ; P. Hamon. L'ironie littéraire en 1996 ; P. Schoentjes. Poétique de l'ironie en 2001 ;
F. Florence Mercier-Leca. L'ironie. Paris: Hachette supérieur. 2003en 2003. A signaler également le numéro
spécial (n°36) de la revue Poétique de novembre 1978 et le recueil collectif Linguistique et sémiologie consacré
à l’ironie publié par les Presses universitaires de Lyon en 1978.
32
Brigitte Basire. "Ironie et métalangage". DRLAV, 1985, n° 31. p. 129-30.
33
Joseph A. Dane. The critical mythology of irony. Athens: University of Georgia Press. 1991.
23
commentateurs littéraires pour légitimer leur existence, et Philippe Hamon pose également
(…) l’ironie n’est-elle qu’une posture d’énonciation, parmi d’autres, à l’intérieur du champ
littéraire, qu’on peut circonscrire et définir par un certain nombre de traits spécifiques (…), ou
ces traits (communication différée, ambivalences, jeu sur les valeurs, dédoublements, rôle de
l’implicite, importance des échos intertextuels, mises en scènes polyphoniques, création d’un
lecteur actif, rôle du rhétorique comme signal) ne sont-ils, mais concentrés et comme
exacerbés par et dans l’ironie, que ceux de TOUTE la littérature en général ? Voire de tout le
langage en général ?34
En ce qui nous concerne, la présentation théorique que nous proposons de l’ironie répond par
l’ironie à une unification impossible, mais en rappeller les points forts et les notions utiles à
auxquelles, pour certaines, nous nous référerons régulièrement tout au long de notre étude, 3/
et, surtout, mettre en évidence le fait que, quelle que soit l’approche théorique choisie, les
dimensions éthiques.
34
Hamon. L'ironie littéraire. p. 153.
24
1. CONCEPTIONS LINGUISTIQUES
attitude fondamentale de l’homme, dont l’exemple le plus célèbre sera Socrate. Vladimir
L'ironie au sens primitif est d'abord et exclusivement d'ordre philosophique. Liée à la vie et à
la parole de Socrate qui lui sert de figure éponyme, l'ironie socratique est un moyen au service
de la dialectique; sa fin est d'accoucher de la vérité et de confondre les sophistes. Mais
Aristote, en l'incluant dans sa Rhétorique, lui dénie toute prétention à atteindre la vérité
philosophique ; en tant que fausse humilité, elle est considérée, en termes éthiques, comme le
défaut d'une vertu dont l'excès s'appellerait (alazoneia) ou fanfaronnade35
Cela dit, Socrate, en mettant en œuvre une dialectique qui fait de l’ironie un art de
l’interrogation faussement naïve, à la fois subversif et pédagogique, qui mène à la vérité, nous
considérée soit comme une attitude envers la vie du point de vue philosophique, une attitude
roublarde, faite de feinte et de dissimulation, critiquée par Aristote, soit comme un discours,
dans une perspective linguistique, qui vise à la fois la critique et l’enseignement. C’est à cette
35
Vladimir Jankélévitch. L'ironie. Paris: Flammarion, coll. Champs. 1979. p. 86.
25
en France37, est celle d’une ironie verbale fondée sur l’antiphrase, dans la longue tradition de
Dès l’antiquité, les rhétoriciens ont cherché à classer l’ironie parmi les tropes au sens étroit du
terme où la signification d’un mot, d’une expression ou d’une phrase était supposée faire
localement l’objet d’un transfert conceptuel. L’ironie était ainsi définie comme un trope
d’opposition – désigné par la suite comme une antiphrase – consistant à exprimer quelque
chose en signifiant le contraire, par pur effet de style.38
Dumarsais la définissait encore en 1730 comme un trope entendu comme figure de mot : «
une figure par laquelle on veut faire entendre le contraire de ce qu’on dit : ainsi les mots dont
on se sert dans l’ironie, ne sont pas pris dans le sens propre et littéral. »39 C'est l'inversion
sémantique comprise grâce au contexte, souvent explicite, très localisée dans le texte, où la
cible de l’ironie ainsi que son auteur sont facilement identifiables. Or, en définissant l’ironie
contradiction entre ce que l'on dit et ce que l'on veut donner à entendre, ces approches
36
Le dictionnaire Houaiss (version cd-rom 1.05a, novembre 2002) donne comme première définition de l’ironie
: « Figure par laquelle on dit le contraire de ce que l’on veut laisser entendre ».
37
Le Petit Robert (Version cd-rom 2.1, 2001) indique, pour sa part : « 1 Manière de se moquer (de qqn ou de
qqch.) en disant le contraire de ce qu'on veut faire entendre. Figure de rhétorique apparentée à l'antiphrase. »
38
Laurent Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. Paris: Kimé. 1996. p.
89.
39
Dumarsais. Des tropes ou des différents sens. Edité par Françoise Douay-Soublin. Paris: Flammarion. 1988. p.
156.
26
rhétoriques ne rendent pas compte du fait que l’ironie exprime une critique et met toujours en
c’est se moquer, plus que parler par antiphrase »40. Pierre Schoentjes regrette ainsi que ne se
soit pas imposée la définition du « blâme par la louange », ce qui soulignerait plutôt « la
nature axiologique de l’ironie et même la direction que prend l’évaluation »41 et permettrait de
l’ironie, parmi d’autres, « de parvenir à ses fins dépréciatives »42. Cela dit, la nature railleuse
de l’ironie a quand même été depuis longtemps relevée : La Bruyère définit l’ironie comme
« une raillerie dans la conversation, ou une figure de rhétorique »43 ; Fontanier affirme qu’elle
est une figure qui « consiste à dire, par manière de raillerie, tout le contraire de ce qu’on pense
ou de ce qu’on veut faire penser aux autres «44 ; et, pour Beauzée45, chez qui l’ironie
antiphrastique est vue désormais comme figure de pensée, elle consiste à railler celui qu’elle
encore sur la tradition rhétorique de l’ironie, avec, au cœur de leur approche, la notion de
contraire entre sens littéral et dérivé. L’ironie y est abordée le plus souvent à partir d’une
sémantique qui ne débouche plus uniquement sur le contraire (« il arrive souvent que l’on
40
Catherine Kerbrat-Orecchioni. "L'ironie comme trope". Poétique, février 1980, n° 41. p. 120.
41
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 99.
42
Kerbrat-Orecchioni. "L'ironie comme trope". p. 122.
43
La Bruyère. Caractères. Paris: Garnier. 1962. p. 16.
44
Pierre Fontanier. Les Tropes de Dumarsais, avec un commentaire raisonné, Vol. 2. Genève: Slatkine. 1967. p.
200.
45
Nicolas Beauzée. "Ironie". Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Vol. 8.
Stuttgart: Frommann. 1967.
27
perçoive intuitivement comme ironiques des séquences qui ne comportent pas d’antiphrase
sémantique, une composante spécifiquement illocutoire , doit donc être prise en compte.
pour entrer dans celle de la réussite et de l’échec »48. Dans cette relation à trois actants qui se
l’ironie), il y a toujours une cible qui est visée par l’évaluation négative de l’ironiste49.
est vue comme une stratégie discursive opérant au niveau du langage. Dan Sperber et Deirdre
46
Kerbrat-Orecchioni. "L'ironie comme trope". p. 119.
47
Ibid.
48
Linda Hutcheon. "Politique de l'ironie". Poétique de l'ironie. Ed. par Pierre Schoentjes. Paris: Seuil. 2001. p.
294.
49
Cette cible pouvant aussi bien être l’énonciateur que le destinataire.
50
Anne-Marie Paillet-Guth. Ironie et paradoxe : le discours amoureux romanesque. Paris: Honoré Champion,
coll. Bibliothèque de grammaire et de linguistique. 1998. p. 111.
28
Wilson (1978) ont permis d’effectuer un progrès sensible dans les définitions littéraires de
l’ironie. Ils la considèrent comme la « mention échoïque » d’un énoncé émis par quelqu’un
d’autre et non comme une désignation directe du monde. La cible de l’ironie est ici le
discours auquel elle fait écho tout autant que les personnes susceptibles de tenir ce discours :
(…) toutes les ironies sont interprétées comme des mentions ayant un caractère d’écho : écho
plus ou moins lointain, de pensées ou de propos, réels ou imaginaires, attribués ou non à des
individus définis. (…) Nous soutenons que toutes les ironies (…) peuvent être décrites comme
des mentions (généralement implicites) de proposition ; ces mentions sont interprétées comme
l’écho d’un énoncé ou d’une pensée dont le locuteur entend souligner le manque de justesse
ou de pertinence. (…) Dans cette conception, une ironie a naturellement pour cible les
personnes ou les états d’esprit, réels ou imaginaires, auxquels elle fait écho.51
L’ironiste est celui qui prend de la distance avec son énoncé, qui mentionne des propos dont il
se dissocie. Cet écart, ce dédoublement énonciatif lui permet de convoquer des univers
axiologiques collectifs ou individuels tirés d’autres discours, instaurant ainsi une véritable
Parler de façon ironique, cela revient, pour un locuteur L, à présenter l’énonciation comme
exprimant la position d’un énonciateur E, position dont on sait par ailleurs que le locuteur L
n’en prend pas la responsabilité et, bien plus, qu’il la tient pour absurde. Tout en étant donné
comme le responsable de l’énonciation, L n’est pas assimilé à E, origine du point de vue
exprimé dans l’énonciation. 52
51
Dan Sperber et Deirdre Wilson. "Les ironies comme mentions". Poétique, novembre 1978, n° 36. p. 408-11.
52
Oswald Ducrot. "Esquisse d'une théorie polyphonique de l'énonciation". Le dire et le dit. Paris: Ed. de Minuit.
1984. p. 210.
29
L’énoncé ironique, comme l’explique O. Ducrot, est en effet fondé sur un brouillage de la voix
narrative, qui rend indécidable le système évaluatif global (...). L’ironie serait donc une sorte
de citation implicite, consistant pour l’énonciateur à faire entendre dans son propos une voix
qui n’est pas la sienne et dont, par une série d’indices (qui ne tiennent parfois qu’au seul
contexte), il montre qu’il se distancie. (...) l’ironie apparaît comme une combinaison de voix
qui, bien que confondues dans un même énoncé, renvoient à des locuteurs différents : l’un
prenant en charge le contenu explicite (l’énonciateur E), l’autre le refusant (le locuteur L).53
Le locuteur est responsable mais pas coupable : il est responsable de l’expression du point de
vue absurde, mais seulement de son expression, le point de vue en lui-même étant attribué à
l’énonciateur. L’énonciation ironique est donc, selon les termes de Dominique Maingueneau,
celle qui « met en scène un personnage qui énonce quelque chose de déplacé dont le locuteur
se distancie »54. Cette théorie polyphonique de l’ironie vient ainsi prolonger et surtout
terme ‘mentionner’ me semble ambigu. Il peut signifier que l’ironie est une forme de discours
rapporté. Or (…) il n’y a rien d’ironique à rapporter que quelqu’un a tenu un discours
absurde. Pour que naisse l’ironie, il faut faire comme si ce discours était réellement tenu, et
Alain Berrendonner56, quant à lui, définit l’ironie par une inversion, mais il place
d’un énoncé, d’une contradiction sémantique ou logique, comme dans les conceptions
53
Vincent Jouve. Poétique des valeurs. Paris: PUF. 2001. p. 119.
54
Dominique Maingueneau. Eléments de linguistique pour le texte littéraire. 3e ed. Paris: Nathan, coll. Nathan
université. 2001. p. 84.
55
Ducrot. "Esquisse d'une théorie polyphonique de l'énonciation". p. 210. La théorie de l’ironie-mention a en
effet, depuis son exposition par Sperber et Wilson, fait l’objet de critiques qui ont pointé ses faiblesses : voir par
exemple la démonstration de Laurent Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et
ironiques. p. 133-44.
56
Alain Berrendonner. "De l'ironie". Eléments de pragmatique linguistique. Paris: Editions de Minuit. 1981. p.
173-239.
30
comme un processus qui superpose à une valeur argumentative une ou plusieurs valeurs
inverses. Cette ironie entendue comme contradiction argumentative ne réside plus dans
l’affirmation d’un état de choses et son contraire, mais dans le fait « qu’en avançant un
argument, on avance du même coup l’argument inverse « : l’énonciation possède une valeur
argument ne saurait mener à deux conclusions inverses, car on aboutit ainsi à un paradoxe
une sérieuse et une ironique, toutes deux portant sur le même énoncé. L’« effet d’antiphrase »
ne se situe donc plus au niveau sémantique du trope mais à celui plus pragmatique de
l’énonciation. La contradiction à l’œuvre dans l’ironie a changé de niveau. Elle n’est plus à
Le fameux exemple du texte de Montesquieu sur l’esclavage des Noirs dans L’esprit
des lois ne peut se comprendre comme ironique si l’on définit l’ironie par « un simple jeu
générale, ce qui nécessite, par ailleurs, une connaissance extratextuelle des positions du
philosophe, sans quoi son raisonnement peut être pris à la lettre58. Florence Mercier-Leca59 et
Laurent Perrin60 ont tous deux relevé l’intérêt particulier de l’approche d’Alain Berrendonner
qui met déjà l’accent, peu avant O. Ducrot, sur une co-présence61 paradoxale au sein d’un
57
Hamon. L'ironie littéraire. p. 21.
58
Voir Anne Herschberg Pierrot. "L'ironie". Stylistique de la prose. Paris: Belin. 1993. p. 154 Pour plus
d’analyses du texte de Montesquieu sur l’esclavage, voir également Oswald Ducrot. La preuve et le dire. Paris:
Mame. 1973. p. 185-90.
59
Mercier-Leca. L'ironie. p. 35.
60
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 105.
61
Co-présence déjà soulignée par D. C. Muecke : « (…) l’ironie ne se caractérise pas tant par l’ambiguïté elle-
même, que par une curieuse qualité de sensation générée par la co-présence d’éléments contradictoires. » (D. C.
Muecke. "Analyses de l'ironie". Poétique, novembre 1978, n° 36. p. 480).
31
même acte d’énonciation : l’ironie consiste « à faire entendre le contraire de ce que l’on dit
dans le moment même et par l’acte même où on le dit »62. A. Berrendonner va plus loin
encore : « Faire de l’ironie, ce n’est pas s’inscrire en faux de manière mimétique contre l’acte
de parole antérieur ou virtuel, en tout cas extérieur, d’un autre. C’est s’inscrire en faux contre
sa propre énonciation, tout en l’accomplissant. »63 Selon lui, tout ironiste se prendrait
finalement pour cible, l’ironie se réduisant alors, d’après L. Perrin, à une « forme tout à fait
conception d’une ironie paradoxale, à la suite de A. Berrendonner, que mettra en pratique A.-
M. Paillet-Guth dans son étude sur le discours amoureux romanesque : « définir en effet
l’ironie non plus comme une contradiction entre deux sens qui s’excluent mutuellement,
comme le voudrait l’analyse classique, mais comme un paradoxe. Loin d’établir une
hiérarchie entre deux sens dont l’un annulerait l’autre, le paradoxe postule une constante
réversibilité de la signification (…). »65 L’ironie est désormais conçue non comme une
mention pure et simple, comme le soutenaient Sperber et Wilson, mais plutôt, d’après
introduit par l’énonciateur lui permet de produire un énoncé et, en même temps, un
commentaire sur celui-ci. Comme l’affirme B. Basire : « les énoncés ironiques sont en fait à
la fois employés et mentionnés » ou, en d’autres termes, « ce qui est désigné à la critique,
dans l’ironie, c’est non pas une énonciation déjà accomplie ou accomplie ailleurs (même
62
Berrendonner. "De l'ironie". p. 216.
63
Ibid.
64
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 162.
65
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 9.
66
Jacqueline Authier-Revuz. "Hétérogénéité(s) énonciative(s)". Langages, 1984, n° 73. p. 98-111.
32
énoncée. »67 L. Perrin ajoute : l’ironie « ne consiste pas formellement à rejeter mais à feindre
d’adhérer à un point de vue que l’on rejette »68 ; l’ironiste « prétend toujours hypocritement et
paradoxalement s’associer au point de vue qu’il prend pour cible »69. D. Maingueneau
rappelle cependant que cette connotation autonymique, cet aspect paradoxal au niveau de
l’énonciation, cette « étrange combinaison d’une adhésion et d’un rejet dans lequel le sujet
invalide sa propre énonciation « n’est ironique que s’il y a « volonté de dérision »70, c’est-à-
paradoxe) permettent de comprendre que ce que Beda Alleman nomme l’« aire de jeu »71 de
l’ironie littéraire ne se résume pas forcément à des points textuels particuliers. L’ironie ne
peut pas toujours être comprise, et exister, seulement au niveau de la phrase où différents
énoncés courts. Elle ne rend pas compte de tous les emplois possibles de l’ironie, en
particulier du fait que l’ironie peut également exister seulement au niveau de l’énonciation,
dans un décalage énonciatif, dans une prise de distance critique. Discours dédoublé, à double
sens, duplicité énonciative : l’ironie est maintenant vue comme un discours critique d’un autre
67
Basire. "Ironie et métalangage". p. 144.
68
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 141.
69
Ibid. p. 144.
70
Maingueneau. Eléments de linguistique pour le texte littéraire. p. 87-88.
71
Beda Alleman. "De l'ironie en tant que principe littéraire". Poétique, novembre 1978, n° 36. p. 396.
33
c) Approches récentes
Laurent Perrin, tout en s’inscrivant dans le cadre des approches linguistiques non-
l’ironie comme trope, trope conçu comme une figure de pensée fonctionnant par antiphrase :
« la technique oratoire de Socrate montre clairement que l’ironie est une figure de pensée qui
joue sur le télescopage de deux points de vue, de deux opinions opposées plutôt que sur une
simple inversion de la signification d’un mot ou d’une phrase. »72 Antiphrase et ironie se
situent au niveau des stratégies discursives du locuteur, plutôt qu’à celui des règles qui
président à la construction des phrases : « L’ironie est une forme de tromperie ouverte, de
d’adhérer à un point de vue qu’il rejette, tout en cherchant d’une part à prendre pour cible le
discours ou l’opinion à laquelle il fait écho et d’autre part à communiquer son propre point de
vue par antiphrase. »73 L. Perrin défend ainsi une « conception de l’ironie comme emploi
prétendu ou simulé »74, et se place dans une perspective résolument pragmatique où l’usage
de l’ironie répond simultanément à une double fonction : celle de railler une cible et celle de
L’ouvrage de Linda Hutcheon consacré à l’ironie, Irony’s Edge, toujours pas traduit en
72
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 9.
73
Ibid. p. 145.
74
Ibid. p. 125.
34
l’auteur : son côté « tranchant »75. Pour la théoricienne canadienne, l’existence sémantique de
l’ironie n’est pas liée au rejet d’un sens littéral au profit d’un « vrai » sens figuré et ironique,
mais plutôt à la perception simultanée d’un sens littéral affiché et d’un (ou plusieurs) autre(s)
sens cachés. C’est cette perception simultanée qui, dans un mouvement d’oscillation, crée un
troisième sens ironique et « tranchant ». C’est donc une conception de l’ironie qui « implique
toujours des relations dynamiques et plurielles entre le texte ou l’énoncé et son contexte, de
même qu’une interaction constante entre celui qu’on nomme ironiste, l’interprète et les
circonstances générales de la situation discursive. »76 L’ironie est définie comme une stratégie
discursive opérant au niveau du langage mais aussi, plus globalement, au niveau de l’œuvre
entière77. Cette stratégie, évaluative, provoque des réactions émotionnelles « chez ceux qui la
comprennent, chez ceux à qui elle échappe, et aussi (de façon plus compréhensible) chez ses
cibles ou ses victimes »78. L. Hutcheon va ainsi s’intéresser aux effets et aux fonctions de
l’ironie du point de vue de l’interprète, sur qui repose la responsabilité finale de l’existence de
l’ironie79, insistant sur le fait que tout texte peut être interprété comme ironique
différence de la plupart des autres stratégies discursives, l’ironie instaure explicitement une
relation (à l’intérieur de laquelle elle existe) entre l’ironiste et des auditoires multiples (...) il y
a plus en jeu ici que dans d’autres modes de discours, et ce « plus » est surtout une question
75
Hutcheon. Irony's edge : the theory and politics of irony. p. 37. « L’ironie irrite ; elle raille, attaque et
ridiculise ; elle exclut, embarrasse et humilie. (…) L’ironie a toujours un tranchant. » (Hutcheon. "Politique de
l'ironie". p. 294)
76
Hutcheon. "Politique de l'ironie". p. 290.
77
Ibid. p. 291.
78
Ibid. p. 290.
79
Hutcheon. Irony's edge : the theory and politics of irony. p. 45.
80
Ibid. p. 56.
35
fonctionnement que si l’on a les compétences requises, que si l’on fait partie des happy few,
mais bien un processus qui ne peut survenir qu’entre personnes appartenant préalablement à
des « communautés discursives »82 proches. L. Hutcheon minimise la part de raillerie associée
traditionnellement à l’ironie pour se pencher sur cet écart énonciatif où se joue le sens et
En tant qu’agent, l’interprète réalise une série d’actes herméneutiques complexes et il le fait
dans une situation et un contexte spécifiques, dans un but particulier et avec des moyens
Philippe Hamon, quant à lui, définit l’ironie littéraire comme une posture
d’énonciation qui met « à distance et en tension »84, ce qui se traduit dans le texte littéraire par
énonciation envers son propre énoncé, distanciation entre des contenus éloignés co-présents
dans l’énoncé même, et distanciation avec des énoncés extérieurs cités. Soucieux d’éviter le
d’ironie :
(…) une ironie paradigmatique d’une part, qui s’attaquera à toutes les hiérarchies et jouera sur
les « mondes renversés » (…), sur la permutation, la neutralisation ou le bouleversement
généralisé (le carnaval) des places dans une échelle ou dans une hiérarchie (…), et une ironie
syntagmatique d’autre part, qui s’attaquera à la logique des évènements et des enchaînements,
81
Hutcheon. "Politique de l'ironie". p. 296.
82
Ibid. p. 297-98.
83
Ibid. p. 292.
84
Hamon. L'ironie littéraire. p. 151. Hamon reprend à son compte la formulation proposée par B. Alleman
qui définit l’ironie littéraire comme un « champ de tension ». (Alleman. "De l'ironie en tant que principe
littéraire". p. 396)
85
Hamon. L'ironie littéraire. p. 44.
36
Il met plutôt l’accent sur la topologie de l’ironie, sur la « scène ironique » vue comme une
structure actancielle permanente de cinq rôles énonciatifs (qui peuvent être présents ou
souligne que : « L’évaluation constitue le cœur même de l’acte d’énonciation ironique. Elle
en est à la fois le matériau privilégié, elle constitue le signal de l’intention ironique, et elle en
86
Ibid. p. 69-70.
87
Ibid. p. 124.
88
Ibid. p. 30.
37
rappelle : « L’ironie est un mode d’énonciation global (tout le texte est ironique) comme local
(le narrateur, ou l’un de ses personnages, fait un effet d’ironie en un endroit précis du
texte). »89 Cette dimension globale de l’ironie, nous l’aborderons à travers les notions d’ironie
a) Ironie situationnelle
89
Ibid. p. 82.
38
entier comme une scène ironique et toute l’humanité comme si elle était composée de simples
acteurs.90
C’est en 1833 qu’apparaît la première analyse consacrée à cette ironie observable avec
Connop Thirlwall91, en Angleterre, qui, sous l’expression « ironie pratique », range divers
types d’ironies observables, dont l’« ironie tragique », l’« ironie du destin » et, surtout, pour la
première fois, l’« ironie dramatique » ou « sophoclienne », qui réside dans la double référence
des mots d’un personnage à la situation telle qu’il la voit et à la situation réelle connue par le
public. Cette conception de l’ironie met l’accent sur le fait qu’il faut un « observateur », un
spectateur, pour que l’ironie existe, et, en ce sens, l’ironie de situation est toujours
« théâtrale ». Le théâtre, comme le rappelle P. Hamon, en tant qu’« art social par excellence et
par excellence art de l’espace double, d’un espace à coulisses, à décors et à masques »92, est,
de fait, l’une des références privilégiées dans le discours sur l’ironie. Lorsque cette ironie
situationnelle est représentée, mise en scène au théâtre ou dans la fiction, elle peut alors
prendre la forme de l’« ironie dramatique » qui, selon P. Schoentjes, « se situe à la croisée de
inconscient de la portée de sa situation, de ses actes ou de ses paroles alors que le public,
disposant de plus d’information, en connaît les implications. »93 Cette ironie situationnelle,
« immanente »94, souvent appelée « ironie du sort »95 en France, où elle se réfère
90
D. C. Muecke. Ironia e o Irônico. São Paulo: Editora Perspectiva. 1995. p. 34-35.
91
Connop Thirlwall. "On the irony of Sophocles". The Philological Museum, Vol. II. 1833.
92
Hamon. L'ironie littéraire. p. 111.
93
Pierre Schoentjes. "Ironie". Le dictionnaire du littéraire. Ed. par Paul Aron, Denis Saint-Jacques, and Alain
Viala. Paris: P. U. F. 2002. p. 308.
94
Christian Vandendorpe. "Notes sur la figure de l'ironie en marge de La Chute d'Albert Camus". Revue
canadienne d'études rhétoriques, septembre 2001, Vol. 12.
95
Expression courante à partir de 1810 (selon P. Hamon. L'ironie littéraire. p. 13).
39
l’Antiquité). La nouveauté réside non pas dans la perception des phénomènes, mais dans
l’utilisation du mot ironie pour les qualifier. D. C. Muecke voit dans l’article de Thirlwall le
repère principal dans l’histoire du concept d’ironie en langue anglaise, et le dernier grand pas
dans son évolution96. A partir de là, tout n’est qu’une histoire de reformulation, redécouverte
représente une « contradiction entre deux niveaux sémantiques attachés à une même séquence
signifiante », de l'ironie « référentielle » qui est la « contradiction entre deux faits contigus »
et qui représente une relation entre « le support ou siège de l'ironie (telle situation, telle
Une œuvre considérée comme ironique ne contient donc plus obligatoirement des
effets d’ironie verbale : une situation peut être supposée ironique en elle-même. Cependant, la
frontière entre ironie verbale et ironie de situation, entre ironie instrumentale et ironie
observable, n’est pas vraiment fixée. Le concept d’ironie dramatique exemplifie bien le fait
que l’ironie de situation n’existe que construite, ce que rappellent P. Hamon (« toute ironie est
(« l’effet d’ironie réside toujours dans les mots de celui qui rend compte de la situation »99).
Nous emploierons donc l’expression « ironie situationnelle » et ses dérivés, mais nous
garderons à l’esprit que la réalité n’est pas ironique en soi. Cependant, là encore, que ce soit
pour faire rire (l’arroseur arrosé) ou compatir (les mésaventures d’Œdipe), ces coups de
théâtre, coups du sort et autres situations incongrues ne sont ironiques que si « le jeu de
96
Muecke. Ironia e o Irônico. p. 46.
97
Catherine Kerbrat-Orecchioni. "Problèmes de l'ironie". Linguistique et sémiologie 2 : L'ironie. Lyon: Presses
de l'université de Lyon. 1978. p. 17.
98
Hamon. L'ironie littéraire. p. 19.
99
Schoentjes. "Ironie". p. 308.
40
symétrie mis en place suggère très fortement l’idée de justice ou d’injustice »100, c’est-à-dire
b) Ironie romantique
univers infini qui fait de l’homme, fini, sa victime éternelle, est en effet née en Allemagne à la
100
Ibid.
101
P. Hamon évoque la « figure-type de l’ironie, celle du ‘monde renversé’, figure à dimension à la fois
syntagmatique (séquentielle) et paradigmatique (une axiologie y est impliquée) » (Hamon. L'ironie littéraire. p.
16).
102
Ernst Behler. Ironie et modernité. Paris: Presses universitaires de France, coll. Collection Littératures
européennes. 1997. p. VIII.
103
Terme employé par D. C. Muecke. Ironia e o Irônico. p. 35.
104
Il serait d’ailleurs plus juste de parler d’« ironies romantiques », vu la diversité des discours et des
conceptions de l’ironie dans le Romantisme allemand (F. Schlegel, A. Schlegel, Jean-Paul Richter, Ludwig
Tieck, Novalis, Karl Solger, Schleiermacher, etc.). Nous nous restreindrons ici à une présentation de l’ironie
romantique selon Schlegel.
41
connue »105, et, au Portugal, « mal utilisée et largement ignorée »106. Marie de Gandt montre
qu’on passe alors d’une ironie rhétorique à une ironie qui structure le monde, le sujet et le
domaine esthétique, qui articule par conséquent « différents modes d’ironie, à la fois
littéraires et ontologiques « : l’ironie est à la fois une vision du monde, une attitude
existentielle et le « principe de l’œuvre moderne »107. Pierre Schoentjes108 rappelle ainsi que
proclame, selon les termes de Ernst Behler, « une nouvelle sensibilité dualiste, paradoxale, à
l’égard du monde »109. L’ironie devient une manière de voir les choses à distance et d’en
« réside dans les contradictions de notre nature et aussi dans les contradictions de l'univers ou
chaos » que, selon P. Schoentjes, l’homme tente malgré tout « d’organiser et de saisir dans
son unité afin de réduire son angoisse existentielle «111. Cette ironie observable de la situation
de l’homme n’est cependant pas sans espoir : à l’univers-chaos ironique F. Schlegel oppose
105
Pierre Schoentjes. "De l'ironie romantique à l'ironie moderne : un "sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine
de mort" (Jules Janin)". Ironies entre dualité et duplicité. Ed. par Joëlle Gardes Tamine, Christine Marcandier,
and Vincent Vivès. Aix-en-Provence: Publications de l'Université de Provence. 2007. p. 93. Pour commencer à
être prise en compte en France, il faudra attendre le début du XXè siècle, avec l’étude de Georges Palante.
"L'Ironie, étude psychologique". Revue philosophique de la France et de l'étranger, 1906, n° 61.
106
Ferraz. A ironia romântica: estudo de um processo comunicativo. p. 40.
107
Marie de De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. Thèse de doctorat: Paris 8. 2004. p. 1-2.
108
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 102.
109
Behler. Ironie et modernité. p. 32.
110
Palante. "L'Ironie, étude psychologique". p. 147-63.
111
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 104.
42
Vrai »113, en intégrant l’ironie à son art, en faisant de l’ironie un idéal de vie, une éthique. D.
maximum une attitude adoptée (comme dans le cas de Socrate), on peut maintenant la
considérer comme un engagement permanent et conscient »114. La vie est ainsi conçue comme
« demande à l’homme d’être à la fois le même et son contraire »116. L’ironie « ne s’arrête
jamais sur une synthèse définitive mais continue à l’infini son mouvement de va-et-vient entre
les opposés »117. Une conscience118 lucide est nécessaire pour ironiser et pour comprendre
distance à soi, distance au langage. Et cette distance sous-tend toute une esthétique. L’ironie
romantique met à distance et remet en question ; elle interroge la réalité mais également la
instances dont l’une regarde l’autre agir ; de là, elle réside aussi dans la façon dont l’art se met
lui-même en scène en dévoilant ses procédés. »120 Pour F. Schlegel, l’ironie, ou « auto-
112
« L’ironie est la claire conscience de l’éternelle agilité, de la plénitude infinie du chaos » (Idée 69 in Friedrich
Schlegel. "Idées". L'Absolu littéraire. Théorie de la littérature du romantisme allemand. Ed. par Philippe
Lacoue-Labarthe and Jean-Luc Nancy. Paris: Seuil. 1978. p. 213).
113
« L’ironie (…) comme une dialectique capable de se rapprocher dans un même mouvement du Beau et du
Vrai. » (Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 102)
114
Muecke. Ironia e o Irônico. p. 35.
115
Ibid. p. 40.
116
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 106.
117
Ibid.
118
« Bien que toute connaissance n’ironise pas ouvertement sur son objet, on peut appeler la conscience une
ironie naissante, un sourire de l’esprit ». (Jankélévitch. L'ironie. p. 20)
119
« Ainsi l’ironie introduit dans notre savoir le relief et l’échelonnement de la perspective. » (Ibid. p. 21)
120
Schoentjes. "Ironie". p. 308.
43
enthousiasmes créatifs, où il est pleinement dans son acte créateur, énergie irréfléchie et
aveugle où il ne s’appartient plus ; et des prises de distance critique avec l’objet créé, de
simultanément l’adhésion et le rejet, le positif et le négatif »123 et, ajoute Laurent Van Eynde,
l’artiste « concentre en elle le mouvement paradoxal d’une création qui ne s’accomplit qu’à se
nier »124, ce que F. Schlegel résume par la célèbre formule : « L’ironie est la forme du
paradoxe »125.
processus de composition en tant que tel dans l’œuvre littéraire, suivant l’exemple de Don
réalisme »126, l’ironie romantique proclame par conséquent la fin de l’illusion narrative.
L’œuvre d’art, comme l’artiste, comme l’homme et comme le monde, est en processus
caractère fragmentaire est inhérent à sa nature. Ainsi, paradoxalement, l’œuvre d’art ironique,
par l’affirmation de son artificialité, revendique par la même occasion son côté naturel
d’imitation de la vie.
121
Fragment 37 in Friedrich Schlegel. "Fragments critiques". L'Absolu littéraire. Théorie de la littérature du
romantisme allemand. Ed. par Philippe Lacoue-Labarthe and jean-Luc Nancy. Paris: Seuil. 1978. p. 84.
122
Fragment 51 in Friedrich Schlegel. "Fragments de l'Athenaüm". L'Absolu littéraire. Théorie de la littérature
du romantisme allemand. Ed. par Philippe Lacoue-Labarthe and Jean-Luc Nancy. Paris: Seuil. 1978. p. 104.
123
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 124.
124
Laurent Van Eynde. "L'ironie romantique et l'auto-limitation de l'œuvre". Introduction au Romantisme d'Iéna.
Friedrich Schlegel et l'Athenäum. Bruxelles: Ousia. 1997. p. 170.
125
Fragment 48 in Schlegel. "Fragments critiques". p. 87.
126
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 109.
44
souligne que cette attitude critique face au réel remet en question les valeurs de la doxa.
Hostile à tout ordre moral, à toute idéologie, à toute convention ou norme littéraire
contraignante, l’ironie devient le moyen de s’en affranchir127. Tel est le sens de la fameuse
expression de Proudhon « Ironie, vraie liberté ». Une ironie d’autant plus libre car, P.
Schoentjes le souligne, elle est capable de se prendre elle-même pour cible : « l’ironie est
Dans notre travail, comme, entre autres, E. Behler129 et Pierre Schoentjes, nous
considèrerons l’ironie romantique comme « une catégorie critique plutôt qu’historique »130,
tout en étant conscient que les procédés littéraires qui lui sont rattachés sont bien plus anciens
propose d’ailleurs de l’appeler « ironie artistique » car elle se manifeste dans tous les arts par
polysémie et la polyvalence, l’interaction entre les genres et entre les différents domaines
artistiques. »131 L’ironie romantique sera donc comprise comme une attitude critique et
distanciée, attitude à la fois philosophique (face au monde, au réel et au sujet), qui peut être
thématisée dans la fiction, et esthétique (face à l’œuvre d’art) qui se traduit par l’utilisation
d’un certain nombre de techniques littéraires. Pour notre analyse, on s’intéressera par
127
Ibid. p. 244.
128
Ibid. p. 245.
129
Behler. Ironie et modernité
130
Schoentjes. "De l'ironie romantique à l'ironie moderne : un "sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de
mort" (Jules Janin)". p. 94-95.
131
Monique Yaari. Ironie paradoxale et ironie poétique : vers une théorie de l'ironie moderne sur les traces de
Gide dans Paludes. Birmingham, Alabama: Summa Publications. 1988. p. 127.
45
du texte, ainsi qu’aux différents procédés littéraires employés, signes d’un rapport réflexif à la
3. ETHIQUE ET IRONIE
l’ironie :
Notons bien que l’ironie ne fait pas « mine de » ou « semblant de » présenter un jugement
favorable, elle l’exprime pleinement mais demande, sur la base de la contradiction avec la
réalité présentée simultanément, que l’on ne s’y arrête pas. (...) il ne s’agit pas de rejeter un
sens littéral au profit d’un sens figuré, deux notions dont on sait par ailleurs qu’elles sont
extrêmement difficiles à définir avec précision, mais bien d’assigner aux différents propos en
contradiction leur place respective dans une hiérarchie de valeurs.132
En philosophie, l'éthique est la branche qui s'occupe de la façon de conduire sa vie et est
qui sous-tend ce dernier »134. Où l’on se rend compte qu’ironie et éthique sont intimement
liées.
qui permet « au locuteur de signaler son intention ironique «135. Approfondissant les relations
entre ironie et argumentation ébauchées par Alain Berrendonner, le paradoxe instauré par
132
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 145.
133
“(…) l’éthique n’est pas autre chose que la tentative rationnelle de vivre mieux” (Fernando Savater. Ethique à
l’usage de mon fils. Paris: Seuil. 1994. p. 77).
134
Paul Ricœur. "Ethique". Encyclopædia Universalis. 2001.
135
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 210.
47
l’ironie étant appréhendé dans sa dimension argumentative136, L. Perrin distingue deux formes
d’ironie, basées sur deux formes d’argument défaillant, l’argument contraire et l’argument
trop faible :
Lorsque l’ironie est fondée sur une contrevérité, le locuteur se contente de contredire une
opinion commune au niveau de ce qu’il exprime, opinion qu’il cherche en fait à réhabiliter et à
renforcer par antiphrase. Lorsqu’une ironie est fondée sur une exagération en revanche, ce qui
est exprimé dans l’énoncé ne contredit pas mais exagère, caricature jusqu’au ridicule une
opinion commune, que le locuteur cherche à révoquer par antiphrase.137
En premier, une ironie par contrevérité où le locuteur affirme (X) avec un argument (Y) fondé
sur une contrevérité, contraire à une opinion commune, où ce qui est exprimé (ou montré dans
le cas d’un récit) en (Y) dément l’ensemble des effets susceptibles d’être associés à ce qui est
exprimé en (X). La démarche logique étant manifestement invalide, la situation est alors
perçue comme ironique par l’interprète : le point de vue (ou affirmation) (X) est donc
contredit, et l’opinion commune à laquelle il est fait référence se trouve, de fait, ainsi
valorisée. C’est ce type d’ironie qui est en jeu lorsque, par exemple, le narrateur de « A
Importância da Risca do Cabelo », à propos du personnage principal Mansinho, dont les pages
précédant cet extrait ont montré la malhonnêteté et l’hypocrisie, écrit : « Uma sombra leve
cobriu-lhe um instante os olhos francos, límpidos, honestos » (IRC, 189). C’est ce que
Jankélévitch nomme « ironie logique », une ironie qui vise à contredire un point de vue
(Mansinho est franc et honnête) par la référence à une opinion commune valorisée (quelqu’un
d’honnête et franc ne trompe pas les gens). À cette première forme d’ironie, L. Perrin en
oppose une autre : une ironie par exagération fondée sur un argument trop faible, où
l’affirmation du locuteur (X) n’est pas contredite par ce qui peut être déduit de son argument
136
« L’ironie se distingue des autres formes, banales, de contradiction, en ceci qu’elle est, précisément, une
contradiction de deux valeurs argumentatives » (Berrendonner. "De l'ironie". p. 184).
137
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 189.
48
(Y), mais où « les arguments (Y) ont tous la même fonction pragmatique de justification trop
faible »138. Dans ce cas, bien que valides, les prémisses de raisonnement sont inapplicables,
l’interprète ne peut alors que reconnaître l’affirmation (X) comme une exagération ironique.
Contrairement à l’ironie fondée sur une contrevérité par le biais d’un argument contraire,
l’ironie fondée sur une exagération par un argument trop faible « n’est pas liée à l’invalidité
d’une prémisse contraire à un lieu commun, mais à l’inapplicabilité d’une prémisse par
ailleurs tout à fait conforme à un tel lieu commun. »139 Dans ce deuxième type d’ironie par
argumentation défaillante, l’opinion commune est attaquée. C’est cette espèce d’ironie qui est
Dans le cas d’une exagération ironique, l’ironiste se contente d’exagérer une opinion
commune en contestant certaines conditions d’application d’un système de raisonnement qui
n’est pas en soi contestable et que chacun est susceptible de mettre en jeu pour justifier une
conclusion plus mesurée à l’aide d’un argument plus décisif. L’exagération ironique
correspond aux aspirations de tout ironiste et à l’esprit même de l’ironie car elle permet de
répercuter la raillerie sur le point de vue de celui à qui l’on s’adresse et même, dans une
certaine mesure, sur ce que l’ironiste aurait pu lui-même exprimer sérieusement.140
locuteur feint de croire au discours proféré pour mieux le désamorcer et pousser jusqu’à
l’absurde une logique qui avait à son départ quelque fondement. Se contentant de « dérégler
un système de raisonnement dont seule la mise en œuvre est contestée », elle est « une arme
argumentation pour en réfuter les conclusions. »141 On est bien ici dans le champ éthique, car
138
Ibid. p. 202.
139
Ibid. p. 206.
140
Ibid. p. 208.
141
Ibid. p. 223.
49
contradictoires, mais à opposer deux manières d’évaluer les conditions d’application d’un seul
et même principe, dont la validité n’est nullement mise en cause. »142 C’est une ironie
« morale » ou « éthique », selon Jankélévitch, qui « fait éclater les scandales invisibles » et
ses prétextes, pour qu’elle demande grâce »143. Cette ironie éthique ne cherche plus, explique
L. Perrin, à
(…) contredire et à réhabiliter par antiphrase une évidence (…) mais à caricaturer une opinion
commune (…) pour la réfuter indirectement. Par une telle ironie, le locuteur cherche bel et
bien à communiquer par antiphrase (…) mais une telle antiphrase n’est alors aucunement
redondante par rapport au contexte. Contrairement à la contrevérité ironique qui ne saurait
véhiculer (…) aucune information réellement nouvelle pour l’interlocuteur, l’exagération
ironique vise au contraire à véhiculer un certain nombre d’effets nouveaux et pas
nécessairement incontestables aux yeux de l’interprète.144
C’est cette forme d’ironie que l’on retrouve dans le passage suivant, tiré de Páscoa Feliz, où
(...) como eu fugi, afinal, à vida angustiosa do mundo. Quase me julgo feliz. E porque não?
(...) Aqui, sou apenas um número: o 28. (...) São presos que se revoltam, ou que brigam, e a
quem aplicam penas corporais? Não sei. Renuncio a sabê-lo. Ninguém me dá, nem eu peço,
explicações. Nada me importa, os outros não existem para mim... Que façam como eu: calo-
me, obedeço, vivo tranquilamente. De que serve a liberdade? Livre, o homem corre ao
precipício. (...) Oh, este horror de sentir a realidade fugir sob os meus próprios passos!
Trabalhosamente, recomponho o « Eu », que a presença dos outros dissipa e confunde. (...) O
isolamento e a calma da prisão permitem-me pensar melhor e ordenar tantas recordações.
Embebido em mim mesmo, sinto arder, mais vivo, o meu poder de concepção, e ainda espero
compor alguns volumes de análise introspectiva. Vou meter o Nietzsche num chinelo. Penso às
vezes com piedade na insensatez dos que lutam apaixonadamente pela vida livre; chego a rir
142
Ibid. p. 222.
143
Jankélévitch. L'ironie. p. 101.
144
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 190-91.
50
do meu próprio passado, eu, que já me deixei arrastar pelo remorso e pela dor. Agora sinto-
me perfeitamente sereno. (PF, 20-21)
Le lieu commun affirmant qu’il vaut mieux s’occuper de ses propres affaires et ne pas se
mêler de celles des autres voit ici sa logique poussée à l’extrême : en prison, on n’est plus
gêné par les autres, et ainsi on peut se consacrer à soi-même. Ce personnage, qui, en prison,
« n’est qu’un numéro : le 28 », nous apparaît ainsi comme l’incarnation littéraire de deux
entités collectives ironisées par Miguéis : d’une part, la société mise en place après le 28 mai
1926, où l’ordre dictatorial va s’imposer peu à peu, où la plupart des individus ne pourront
également les écrivains et poètes modernistes145, concentrés sur eux-mêmes et leur œuvre.
Cette absence de réaction face aux agressions et autres injustices est ici développée non pas
tant jusqu’à un absurde paradoxal mais plutôt jusqu’à une forme de cruauté qui oblige le
Selon Paul Ricœur, l’éthique est un questionnement qui précède la morale, vue comme
« tout ce qui, dans l’ordre du bien et du mal, se rapporte à des lois, des normes, des
impératifs ». L’éthique se place donc par delà les notions de bien et de mal, comme une
évaluation qui ne peut se penser qu’en mouvement et qui, contrairement à la morale, «se
145
“o Modernismo alienante, a-político (mas na verdade reaccionário e conformista)” (José Rodrigues Miguéis.
"[Lettre à Rogério Fernandes - 22/12/1964]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional de
Portugal]). Cf Annexe 7, où cette lettre est reproduite.
51
forme et se transforme dans une conscience aux prises avec le monde »146. Elle repose sur la
responsabilité de l'individu quant à l'usage de sa liberté en société, liberté vue non pas comme
un concept mais bien comme un mouvement de la conscience de l’individu dont les actes
s’insèrent dans le monde, mouvement qui permet d’avoir des valeurs et d’en changer, signe de
P. Ricœur s’est intéressé aux médiations qui nous permettent d’accéder à la dimension
temporelle. La fiction est une de ces médiations. Elle permet de donner corps et forme au
temps. Pour lui, «la fonction mimétique des récits s’exerce de préférence dans le champ de
fiction »149. C’est par la narration que l’on arrive à se comprendre soi-même (l’herméneutique
du soi). L’œuvre de fiction projette «des manières d’habiter le monde », fournit un «espace de
confrontation entre le monde du texte et le monde du lecteur »150, permettant ainsi une
«expérience fictive du temps »151 par le face à face du lecteur avec l’aspect temporel d’une
expérience virtuelle de l’être au monde proposé par le texte. Ricœur pointe alors les travaux
de la narratologie152 qui ne s’intéressent qu’au texte153, délaissant les relations entre le lecteur
146
Paul Ricœur. "Préface". Ethique et littérature - XIXe-XXe siècles : Actes du colloque “Ethique, esthétique :
avenir de la spiritualité ?”, 10 et 11 décembre 1998. Ed. par Éléonore Roy-Reverzy and Gisèle Séginger.
Strasbourg: Presses universitaires de Strasbourg. 2000.
147
Paul Ricœur. Temps et récit, 1. Paris: Editions du Seuil, Collection Points Essais. 1983. p. 12.
148
Ibid. p. 18.
149
Paul Ricœur. Temps et récit, 2. Paris: Editions du Seuil, Collection Points Essais. 1984. p. 165.
150
Ibid. p. 15.
151
“Nous n’hésitons pas à parler ici, en dépit du paradoxe évident de l’expression, d’expérience fictive du temps,
pour dire les aspects proprement temporels du monde du texte et des manières d’habiter le monde projeté hors de
lui-même par le texte.” (Ibid. p. 15-16).
152
“Avec Gérard Genette, la distinction entre temps de l’énonciation et temps de l’énoncé se tient dans
l’enceinte du texte, sans implication mimétique d’aucune sorte.” (Ibid. p. 143), “la narratologie s’efforce de
n‘enregistrer que les marques de la narration inscrites dans le texte.” (Ricœur. Temps et récit, 2. p. 155).
153
“C’est donc le récit, et lui seul, qui nous informe ici, d’une part sur les évènements qu’il relate, et d’autre part
sur l’activité qui est censée le mettre au jour” (Genette. Figures III. p. 73).
52
et le monde projeté en dehors de lui par le texte154, oubliant, volontairement, que derrière les
négligeant ainsi une part, décisive pour le philosophe, du rôle de la fiction, à savoir celle de la
mise en place d’un espace où l’individu est confronté à lui-même et peut être amené à
Nombreux sont les exégètes migueisiens qui ont relevé l’importance de la question
éthique chez José Rodrigues Miguéis : ainsi, par exemple, António José Saraiva et Óscar
Lopes affirment que « le problème le plus vif et le plus attrayant dans les fictions
plénitude morale accessible »155. De même, Massaud Moisés évoque une « vocation de
moraliste »156 chez José Rodrigues Miguéis, qu’il qualifie « d’éthique au sens le plus élevé du
mot », car assumant l’acte d’écriture non seulement comme un acte ludique ou esthétique
mais aussi comme un acte mis « au service l’élévation de l’être humain »157. Mais peu d’entre
eux, si ce n’est aucun, relient cette dimension éthique à l’usage de l’ironie. Massaud Moisés,
par exemple, parle de « réflexions d’ordre éthique qui accompagnent les notes d’humour et
d’ironie »158, excluant ainsi, de fait, l’ironie du champ éthique. Or, ironie et éthique sont
foncièrement liées :
Cependant, on peut être précis sur l’essentiel : l’ironie est évaluative ; c’est un jugement
critique, attribué au sort dans le cas de l’ironie situationnelle, à une personne dans le cas de
154
Ricœur. Temps et récit, 2. p. 154.
155
António José Saraiva et Óscar Lopes. "José Rodrigues Miguéis". História da literatura portuguesa, 17e ed.
Porto: Porto Editora. 2000. p. 1027.
156
Massaud Moisés. "Introspecção e loucura (II)". O Estado de São Paulo, Suplemento Literário, 24/04/1965. p.
4.
157
Massaud Moisés. "José Rodrigues Miguéis". O Conto Português, 5a ed. São Paulo: Editora Cultrix. 1999. p.
247.
158
Moisés. "Introspecção e loucura (II)". p. 4.
53
l’ironie verbale. Aussi l’ironie est-elle inséparable de l’éthique, qui fournit la base au
jugement : la réflexion sur le comportement de l’eirôn est née dans le domaine de la morale, et
la littérature poursuit cette réflexion. Raconter une histoire, c’est en effet nécessairement
s’interroger sur la vérité des êtres et des choses quand ce n’est pas plus platement poursuivre
des buts moraux, voire ouvertement moralisateurs.159
L’ironie peut participer de l’entreprise éthique par ses intentions, par ses cibles ou par les
thématiques abordées, mais elle le fait surtout par son existence même. P. Hamon le rappelle :
« Lire, c'est non seulement « suivre » une information linéarisée, mais c'est également la
hiérarchiser, c'est redistribuer des éléments disjoints et successifs sous forme d'échelles et de
local. »160 Et lire un texte qui se veut ironique intensifie ce processus : « L’ironie construit un
Fondée sur une évaluation des situations et des relations, l’ironie oblige le lecteur à considérer
plusieurs points de vue simultanément et à prendre parti, qu’il soit d’accord ou pas avec la
vision que lui propose le narrateur ou l’auteur. Pierre Bange écrit à ce propos : « l’ironie place
le récepteur devant un choix, elle lui interdit de ne pas faire de choix, c’est-à-dire d’accepter
‘naïvement’ le monde proposé/imposé. »162 Mais, remarque P. Schoentjes, quelle que soit sa
position, le bien est fait, il s’est posé des questions. : « En introduisant dans son discours des
159
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 318-19.
160
Philippe Hamon. Texte et idéologie. Paris: Quadrige / Presses Universitaires de France. 1997. p. 54.
161
Hamon. L'ironie littéraire. p. 151.
162
Pierre Bange. "L'ironie, essai d'analyse pragmatique". Linguistique et sémiologie 2 : L'ironie. Lyon: Presses
de l'université de Lyon. 1978. p. 66.
54
faits incompatibles, des erreurs évidentes, des contradictions internes ou des raisonnements
faux, l’ironiste oblige son public à s’arrêter et à s’interroger sur le sens de ses paroles. »163
163
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 171.
55
José Martins Garcia166, illustre bien la posture diversifiée des analystes de l’œuvre
fictionnelle de José Rodrigues Miguéis face à son ironie, et l’adjectivation utilisée est
symptômatique de la manière dont l’ironie est le plus souvent appréhendée, dans une relation
hiérarchisée aux concepts et aux genres voisins : l’ironie, « souveraine », trône tout en haut de
colorent de leurs tonalités respectives. Afin d’éclairer la réception de l’ironie migueisienne et,
par la même occasion, compléter notre approche de ce concept protéiforme qu’est l’ironie,
nous allons, dans un premier temps, faire un relevé, dans les différents textes critiques de la
164
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 293.
165
D. C. Muecke. "Analyses de l'ironie". Idem, novembre 1978, n° 36. p. 478.
166
José Martins Garcia. "Gabriel: A Máscara Translúcida de Miguéis". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em
Manhattan. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisboa: Ed. Estampa. 2001. p. 125.
56
fiction migueisienne, des occurrences du mot ironie, ou de ses dérivés, ou bien encore de
mots/notions renvoyant à des concepts ou des genres entretenant une relation soit
d’équivalence soit de contraste avec elle. Puis, dans un second temps, nous nous intéresserons
à ces relations plutôt floues entre les différents genres et notions connexes de l’ironie afin
d’en clarifier les définitions et nous donner ainsi un outil opératoire pour la suite de notre
travail.
57
presque toujours168 été relevée par les exégètes migueisiens et, généralement, sous la forme
d’une « ironie critique »169, comme l’illustre Margarida Barahona : « la production de José
univers social et culturel dont l’auteur se distancie assumant envers lui des positions
fréquemment critiques et/ou ironiques. »170 Pourtant, des nuances, voire de grandes
167
Maria Lúcia Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)".
Meridianos do Texto. Lisboa: Assírio e Alvim. 1979. p. 71.
168
Certains critiques n’emploient jamais le mot « ironie », ou ses dérivés, lorsqu’ils se réfèrent à la fiction
migueisienne. Quelques exemples notables : Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". ; Ferreira. "José
Rodrigues Miguéis ou o Desdém pelo Destino". ; David Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de
José Rodrigues Miguéis". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em Manhattan. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida.
Lisboa: Estampa. 2001) ; ou encore Mário Dionísio. "Um Escritor Português". Vértice, juin 1947, Vol. 4, n° 47.
169
Expression utilisée entre autres par : Maria Saraiva de Jesus. "O Neo-realismo e a visão da pobreza na obra de
José Rodrigues Miguéis". Mathesis, 2002, n° 11. p. 228 ; Maria de Fátima Marinho. "José Rodrigues Miguéis".
História da Literatura Portuguesa. Ed. par Maria de Fátima Marinho and Óscar Lopes, Vol. 7. Lisboa: Alfa.
2002. p. 132.
170
Margarida Barahona. "José Rodrigues Miguéis e o Seu Tempo". Contos de José Rodrigues Miguéis. Lisboa:
Seara Nova, Ed. Comunicação. 1981. p. 18.
58
a) De l’humour…
subtilité172 de l’écrivain ironiste : une manière d’évaluer positivement l’ironie et, sans aucun
doute, une manière pour les critiques littéraires de se classer « parmi ces élus qui ont été
touchés par la grâce de l’ironie »173, comme l’écrit P. Schoentjes. Cette valorisation de
l’ironie migueisienne se fait cependant le plus souvent à travers l’utilisation d’un concept
connexe : l’humour.
le situe dans la lignée de Eça de Queirós et Camilo Castelo Branco174. Maria Lúcia Lepecki
en fait l’un des écrivains portugais les plus intéressants pour étudier le « binôme
171
José Rodrigues Miguéis. "Nota do Autor à 3.ª edição". Onde a Noite Se Acaba, 7e ed. Lisboa: Editorial
Estampa. 2000. p. 229-230.
172
Voir par exemple : Ana Maria Alves. "Miguéis Seareiro". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em Manhattan.
Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisboa: Ed. Estampa. 2001. p. 201 ; Taborda de Vasconcelos. "Um Homem
Sorri à Morte: Novela [sic] de José Rodrigues Miguéis". Diário de Notícias, 02/01/1966 ; Gerald Moser.
"Miguéis - Testemunha e viajante". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em Manhattan. Ed. par Onésimo Teotónio
Almeida. Lisboa: Ed. Estampa. 2001. p. 226 ; António José Saraiva. "Rodrigues Miguéis". Iniciação na
literatura portuguesa, 2e ed. Lisboa: Gradiva. 1995. p. 255 ; Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis".
p. 60 ; Ilídio (coord.) Rocha. "Miguéis, José Rodrigues". Dicionário cronológico de autores portugueses, Vol.
IV. Lisboa: Instituto Português do Livro e das Bibliotecas, Publicações Europa-América. 1998. p. 101 ; Isabel
Allegro Magalhães. "Anos 60 - Ficção". História da literatura portuguesa - As correntes contemporâneas. Ed.
par Óscar Lopes and Maria de Fátima Marinho, Vol. 7. Lisboa: Publicações Alfa. 2002. p. 397; Luís Forjaz
Trigueiros. "José Rodrigues Miguéis - Nikalai! Nikalai!" Colóquio-Letras, décembre 1971, n° 4. p. 91.
173
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 139.
174
Teresa Martins Marques. "A Matéria da Escrita". Jornal de Letras, 26/12/2001.
59
d’« humour », pas de « comique »176. Un humour « raffiné », fait de sourires ou de demi-
sourires, mais pas de rires, ceux-ci étant réservés au comique, champ perçu comme moins
noble177. Lyrique178, noir179 ou anglais180, l’humour migueisien est ainsi placé au même
« niveau »181 que l’ironie, voire utilisé en tant que synonyme182. Il n’y a rien de surprenant à
cette association entre ironie et humour, comme l’atteste l’une des définitions de l’ironie
données par le dictionnaire Houaiss183, qui rapproche humour et ironie par leurs effets184. En
associant l’ironie à l’humour, l’accent n’est alors plus mis sur la fonction critique de l’ironie
mais sur sa fonction divertissante, plus légère et plus douce, ce qui entraîne certains
Cependant, l’humour est aussi employé en tant que terme contrastant, permettant de nuancer
cette dernière. Revêtant des habits moins critiques et agressifs186, l’humour est ainsi de fait
175
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 89.
176
Ibid. p. 75.
177
Massaud Moisés fait la même distinction à propos de la nouvelle Páscoa Feliz (Massaud Moisés.
"Introspecção e loucura (I)". O Estado de São Paulo, Suplemento Literário, 10/04/1965).
178
Ferreira. "José Rodrigues Miguéis ou o Desdém pelo Destino". p. 111.
179
Álvaro Manuel Machado. "José Rodrigues Miguéis - O Milagre Segundo Salomé". Colóquio-Letras,
novembre 1976, n° 34. p. 80.
180
Moisés. "Introspecção e loucura (I)". p. 3.
181
« La relation que l’ironie entretient avec le couple humour/comique (…) il s’agit de termes renvoyant à des
procédés perçus à un niveau identique. » (Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 221)
182
Voir par exemple : Massaud Moisés. "Romance e Memória (III)". O Estado de São Paulo, Suplemento
Literário, 10/10/1964, et José Albino Rodrigues Pereira. "José Rodrigues Miguéis e José Régio - mesma
geração, tendências distintas". José Rodrigues Miguéis: Uma vida em papéis repartida. Ed. par Onésimo
Teotónio Almeida and Manuela Rego. Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa. 2001. p. 145.
183
Dictionnaire Houaiss, version cd-rom 1.05a, novembre 2002.
184
P. Schoentjes, quant à lui, place l’humour dans le champ du comique et du rire, réservant le sourire à l’ironie
(Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 222).
185
Voir Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 74.
186
« Au fond, l’humour a un faible pour ce qu’il raille (...). » (Jankélévitch. L'ironie. p. 172)
60
toujours évalué positivement : l’humour migueisien est « fin »187 ; il est le signe, positif, d’une
« distance »188.
la caractéristique de son style, et le mot ironie n’est même pas mentionné. C’est le cas,
notable, de António José Saraiva et Óscar Lopes, qui, dans leur História da literatura
portuguesa, évoquent une œuvre « aux tonalités d’ambiance et d’humour narratif très
variées »189. Pour Óscar Lopes en particulier, l’humour migueisien, critique mais attendri190,
b) … à la satire et au sarcasme
ou bien les trois à la fois ? Il n’est pas surprenant, lorsque les commentateurs de l’œuvre
migueisienne veulent mettre en valeur la composante critique et/ou agressive de son ironie,
que ce soit pour simplement la relever, la louer, ou la déplorer, que, plutôt que d’ironie, ils
parlent de satire191. Celle-ci peut être « divertissante »192, « à clef »193, « féroce »194 ou
187
Moisés. "Introspecção e loucura (I)".
188
Saraiva. "Rodrigues Miguéis". p. 155.
189
Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". p. 1027.
190
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 79.
191
Voir par exemple William B. Edgerton. "Miguéis e os Russos: Um estudo de Nikalai!" José Rodrigues
Miguéis: Lisboa em Manhattan. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisboa: Estampa. 2001. p. 57.
192
Magalhães. "Anos 60 - Ficção". p. 397.
193
Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". p. 1027.
194
Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". p. XVI.
195
Pierre Hourcade. "José Rodrigues Miguéis – As Harmonias do ‘Canelão’". Colóquio-Letras, mars 1975, n°
24.
61
Miguéis dans les années 1990196, a plusieurs fois souligné sa tonalité satirique197 ou
ironique198 ou même les deux simultanément, dans un emploi presque interchangeable des
deux termes : au sujet de la nouvelle « Enigma ! »199, elle évoque un « ton satirique » qu’elle
associe à l’« ironie migueisienne » et, pour le roman Uma Aventura Inquietante, une « satire
dans l’intention railleuse, entre l’ironie (et/ou humour) et la satire : selon elle, la satire est plus
donné par Álvaro Manuel Machado202 : dans l’un des rares articles de journaux commentant
ne lui accorde, plutôt dédaigneusement, que celle, moins prestigieuse, de satirique. Dans le
même article, il va jusqu’à attaquer le titre du livre qu’il qualifie péjorativement de simple
seulement il nie quasiment à l’ironie la possibilité d’être critique et agressive, réservant ces
caractéristiques à la seule satire, mais cette dernière se voit également privée de toute
possibilité d’être ironique : pour le critique, la satire est plus directe, plus voyante et donc
196
Aux éditions Círculo de leitores, en 1995 et 1996. Chacun des volumes est pourvu d’une introduction
critique.
197
Elle parle de satire à propos de l’expérience judiciaire de l’auteur transposée dans les romans O Pão Não Cao
do Céu et Idealista no Mundo Real (Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". )
198
A propos de la nouvelle « A Linha Invisível » (Teresa Martins Marques. "Onde a Noite se Acaba de José
Rodrigues Miguéis: A Vida em Contraluz". Onde a Noite se Acaba. Lisboa: Círculo de Leitores. 1995. p. VI).
199
Ibid.
200
Teresa Martins Marques. "Uma Aventura Inquietante, de José Rodrigues Miguéis: A Arquitectura do
Labirinto". Uma Aventura Inquietante. Lisboa: Círculo de leitores. 1995.
201
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 93.
202
Machado. "José Rodrigues Miguéis - O Milagre Segundo Salomé". p. 79-81.
62
satire non-ironique, il nous permet de rappeler que la satire n’emprunte en effet pas toujours
les voies détournées de l’ironie203, qu’elle peut faire appel à « un certain nombre de procédés
directs, telles la caricature et l’invective, qui ne doivent rien à l’implicite de l’ironie »204.
courante telle qu’« ironie mordante » illustre bien le lien historique existant entre les deux
notions. Álvaro Salema, par exemple, associe sarcasme et subtilité206, ce qui laisse supposer
de Miguéis, montre bien la place assignée au sarcasme mais aussi à la caricature en relation à
l’ironie : « Ce ne sont pas vraiment des caricatures – car le ton n’est presque jamais celui du
sarcasme, mais plutôt celui d’une douce et subtile ironie »207. Cette conception du sarcasme
en fait un proche parent de la satire sans implicites dans ses manières plus directes et moins
« nobles ». L’ironie garde ainsi régulièrement pour elle les connotations positives, qui
203
« Le ton de la satire varie selon une échelle qui va de l’ironie doucement moqueuse, sur le modèle d’Horace,
à l’indignation injurieuse inspirée de Juvénal. » (Claire Cazanave. "Satire". Le dictionnaire du littéraire. Ed. par
Paul Aron, Denis Saint-Jacques, and Alain Viala. Paris: P. U. F. 2002)
204
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 218.
205
Voir par exemple Massaud Moisés. "Gente da Terceira Classe". O Estado de São Paulo, Suplemento
Literário, 18/05/1963 ; Garcia. "Gabriel: A Máscara Translúcida de Miguéis". p. 125 ; Ferreira. "José Rodrigues
Miguéis ou o Desdém pelo Destino". p. 109.
206
Álvaro Salema. Antologia do Conto Português Contemporâneo. Lisboa: Instituto de Cultura e Língua
Portuguesa, coll. Europe. 1984. p. 85.
207
Rocha. "Miguéis, José Rodrigues". p. 101.
63
Lorsque M. L. Lepecki, dans son analyse du roman Nikalai! Nikalai!, écrit : « Miguéis
peut même être taxé de romantique. Et il n’est absolument pas loin de l’être. »209, elle effleure
l’absence, dans l’exégèse migueisienne, de l’utilisation d’une autre conception de l’ironie qui
largement, de l’ironie comme stratégie discursive s’attaquant à des cibles bien définies : il
s’agit de l’ironie romantique. Alors que la majorité des exégètes de l’œuvre de Miguéis font
allusion à son ironie, une seule, T. Martins Marques, évoque rapidement, cette conception de
l’ironie dans son analyse210. Pourtant, un nombre non négligeable de critiques ont relevé
quelques unes des caractéristiques qu’on attribue généralement à l’ironie romantique. José
Martins Garcia affirme que les divers tons ironico-critiques présents dans O Milagre Segundo
des adultes »211. Gérald Moser écrit que la vie, pour Miguéis, ressemble parfois à une
« sinistre farce, vide de sens »212. C’est une farce que l’on retrouve qualifiée de « sociale » et
« tragique » par O. Lopes213 à propos de Páscoa Feliz. Le monde selon Miguéis a ainsi été
208
Vasconcelos. "Um Homem Sorri à Morte: Novela [sic] de José Rodrigues Miguéis".
209
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 81.
210
Marques. O Imaginário de Lisboa Na Ficção Narrativa de José Rodrigues Miguéis. p. 28.
211
Garcia Garcia. "Gabriel: A Máscara Translúcida de Miguéis". p. 125.
212
Gerald Moser. "The Campaign of Seara Nova and Its Impact on Portuguese Literature, 1921-1961". Luso-
Brazilian Review, été 1965, Vol. II, n° 1. p. 38.
213
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 59 & 77.
64
interprété à plusieurs reprises comme un « grand cirque »214 où plane l’ombre de Chaplin215 :
humour et drame sont mêlés, et tragique et comique forment un nécessaire duo face à tant de
ridicule et de grotesque216. Il n’est donc pas étonnant de voir les critiques migueisiens relever
régulièrement une ironie escortée par des adjectifs, adverbes ou noms appartenant au champ
l’écriture migueisienne ; Maria Saraiva de Jesus parle d’« ironie triste »218, Óscar Lopes
d’« ironie lyrique »219 ; Ronald W. Sousa220 et José Martins Garcia221 associent ironie et
amertume, de même que Jorge de Sena qui souligne l’« amère ironie » de l’écrivain, une
« amertume sereine et dominée » ainsi que son réalisme « à la fois âpre et ironique »222 ; José
« regretté »223… Désillusions, mélancolie, tristesse, amertume sont de fait des sentiments que
Páscoa Feliz, évoque ainsi le sourire amer et mélancolique du personnage principal, Renato,
214
Moisés. "Introspecção e loucura (I)". p. 3.
215
La figure de Charlot a fasciné Miguéis, qui lui a consacré un bel essai : José Rodrigues Miguéis. "Eros e Mr.
Chaplin - Meditação Sôbre a Génese do Cómico". Colóquio, décembre 1963, n° 26. Le lien avec le mode
d’intervention chaplinien a été évoqué pour les romans Nikalai! Nikalai! (Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O
Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 75) et Uma Aventura Inquietante (Lopes. "O Pessoal e o
Social Na Obra de Miguéis". p. 69), ainsi que pour la nouvelle Páscoa Feliz (Moisés. "Introspecção e loucura
(I)". p. 3).
216
En ce qui concerne Nikalai! Nikalai !, William Edgerton parle de « tragicomédie grotesque » (Edgerton.
"Miguéis e os Russos: Um estudo de Nikalai!" p. 58) et T. Martins Marques d’« atmosphère tragi-comique »
(Teresa Martins Marques. "Retorno, Mito e Simulacro em Nikalai! Nikalai! e A Múmia, de José Rodrigues
Miguéis". Nikalai! Nikalai! Lisboa: Círculo de leitores. 1995. p. II).
217
Marques. "A Matéria da Escrita".
218
Saraiva de Jesus. "O Neo-realismo e a visão da pobreza na obra de José Rodrigues Miguéis". p. 233.
219
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 65.
220
Ronald W. Sousa. "Nas asas de um Arcanjo: Implicações ideológicas da atitude narrativa de Miguéis". José
Rodrigues Miguéis: Lisboa em Manhattan. Lisboa: Estampa. 2001. p. 91.
221
José Martins Garcia. "Gabriel: A Máscara Translúcida de Miguéis". Idem. Ed. par Onésimo Teotónio
Almeida. Lisboa: Ed. Estampa. 2001. p. 118.
222
Jorge de Sena. "José Rodrigues Miguéis". O Estado de São Paulo, Suplemento Literário, 29/08/1959.
223
Ferreira. "José Rodrigues Miguéis ou o Desdém pelo Destino". p. 109.
65
qu’il associe à une prise de distance, à une position de supériorité face la réalité tragique de la
condition humaine :
contradictions, que traite l’essai d’Óscar Lopes portant sur l’œuvre fictionnelle de Miguéis, en
1961. Le critique commence par saluer la diversité des procédés littéraires migueisiens,
diversité qu’il associe à l’humour pratiqué225, humour employé ici comme catégorie
englobante incluant l’ironie. Puis il compare la nouvelle Páscoa Feliz, publiée en 1932, à
capacité à faire sentir l’unité intrinsèque de deux types d’« obéissance » contradictoires
auxquelles sont confrontés les êtres humains à la personnalité divisée : l’obéissance aux
comme principal fil conducteur de l’œuvre migueisienne dans son ensemble celui de la
conciliation/contradiction des désirs individuels avec les possibilités offertes par la réalité227.
par une même « angoisse », celle de se sentir « étranger » (à l’espace, aux temps passé et
224
Moisés. "Introspecção e loucura (I)". p. 3.
225
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 52.
226
Ibid. p. 57-58.
227
Ibid. p. 60.
66
présent), angoisse traitée avec une « surprenante variété de styles ou tons humoristiques »228.
Mais ce sentiment d’étrangeté en côtoie un autre, exactement à l’opposé : celui d’un profond
U.S.A. aurait ainsi exacerbé son « sens dramatique des réalités humaines »230 : à propos de la
nouvelle « Saudades para a Dona Genciana », Ó. Lopes note la présence d’une douleur due à
l’irréversibilité du temps qui passe, ce qui entraîne une ironie qui « permet la pondération
vibrante entre attractions et répulsions face à un certain passé social »231 ; à propos de
Zacarias, personnage principal du roman Uma Aventura Inquietante, il évoque « un autre type
d’ironie, une auto-ironie d’auteur portugais »232 ; les contradictions entre l’homme et la nature
(ré)intégration individuelle, sont, selon lui, le mieux traitées dans Um Homem Sorri à Morte –
Com Meia Cara233 ; enfin, la pièce de théâtre O Passageiro do Expresso est présentée comme
recélant un « jeu d’oppositions polaires insolubles »234. Óscar Lopes est finalement le critique
qui s’est le plus attardé sur l’ironie migueisienne, sans cependant en faire le cœur de son
étude. Il est celui qui décrit le mieux, bien que partiellement et sans la nommer, cette autre
conception de l’ironie présente dans l’œuvre migueisienne : celle qui prend en compte la
réalité conçue comme une farce, les contradictions du monde et de la nature humaine, les
personnages en butte à leurs conflits intérieurs pour pouvoir espérer leur (ré)intégration,
tension insurmontable entre pôles opposés à l’œuvre dans l’écriture migueisienne et dans
228
Ibid. p. 62.
229
Ibid. p. 63
230
Ibid.
231
Ibid. p. 65.
232
Ibid. p. 69.
233
Ibid. p. 75.
234
Ibid. p. 80.
67
G. Moser voit dans l’œuvre fictionnelle migueisienne une recherche des « énigmes
comme un peintre du « sujet individuellement considéré dans des situations qui impliquent la
dualité et le conflit »236. Eduardo Lourenço tient l’écrivain pour un « pessimiste », conscient
son combat237. Ronald W. Sousa place également la fiction migueisienne, le plus souvent,
sous le signe de l’opposition entre les idéaux de l’individu, en particulier ceux relatifs à la
dans son essai supra-cité, décrit les personnages-types migueisiens comme des « anti-héros »
en « situation de perte », qui ne se « réalisent » pas, Renato de Páscoa Feliz étant la plus
artistique et le reflet d’une attitude mentale qui relie Miguéis à Pessoa ou encore à Vergílio
Ferreira. Cette attitude se manifeste entre autres par la « symbiose fiction/essai » et par la
Páscoa Feliz comme les deux pôles d’une « esthétique dialectique » de la problématique de
235
Moser. "Miguéis - Testemunha e viajante". p. 217.
236
Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". p. XVIII.
237
Eduardo Lourenço. "Miguéis: o outro e os outros". José Rodrigues Miguéis: Uma vida em papéis repartida.
Ed. par Onésimo Teotónio Almeida and Manuela Rego. Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa, Departamento de
Cultura. 2001. p. 228.
238
Sousa. "Nas asas de um Arcanjo: Implicações ideológicas da atitude narrativa de Miguéis". p. 86.
239
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 72 & 75.
240
Ibid. p. 79.
241
Mário Sacramento. "A Problemática do Eu em José Rodrigues Miguéis". Ensaios de Domingo. Coimbra:
Coimbra Editora. 1959. p. 292.
68
modernité »244 de la critique implicite de Miguéis par rapport à l’univocité sous-tendant les
là245.
242
Ibid. p. 285.
243
Ibid. p. 283.
244
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 74.
245
Ibid. p. 80.
69
signification de son ironie semble difficile. L’ironie migueisienne oscille, dans la perception
qu’en ont ses exégètes, entre des pôles opposés : cruauté et/ou tolérance ? Férocité et/ou
l’ironie migueisienne, ainsi que, s’il en était besoin, la difficulté à cerner et à définir le
processus ironique en tant que tel, ce qui, on l’a montré dans notre introduction théorique à
On ne peut envisager tout au plus que des effets d’ironie, qui prennent une valeur sémantique
différente selon les discours, selon l’historicité de l’énonciation, et la conception esthétique
mise en œuvre : on ne peut en effet traiter au même titre de l’ironie voltairienne et de l’ironie
romantique, ni même utiliser ces étiquettes comme des catégories homogènes.247
évaluative »248 de l’ironie rend difficile toute interprétation univoque du phénomène, cette
246
Hamon. L'ironie littéraire. p. 47.
247
Herschberg Pierrot. "L'ironie". p. 159.
248
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 145.
70
variabilité dans l’interprétation dépendant de la relation qui se noue entre l’œuvre et ses
migueisienne ne serait ainsi que le reflet de la diversité inévitable des réceptions individuelles
de l’ironie. Sans minimiser cette réception inévitablement variable de tout effet d’ironie, nous
nous proposons d’ébaucher un cadre définitoire de travail plus précis quant aux concepts
utilisés par la suite. Une mise au point qui se veut strictement photographique, à des fins de
clarté et de netteté, pour essayer de limiter au maximum le flou dans l’emploi de ces
L’ironie satirique, verbale, de la part d’un narrateur ironiste est, comme le rappelle D.
C. Muecke, un phénomène peu courant au XXè siècle et plutôt caractéristique des siècles
précédents250. Pourtant, Miguéis fut un satiriste convaincu, tout au moins durant une partie de
sa vie, et ses narrateurs se font régulièrement l’écho de ces intentions satiriques. La satire a
pour but de corriger certains vices et certaines inepties du comportement humain en les
249
Ibid. p. 229.
250
Muecke. Ironia e o Irônico. p. 112.
71
ridiculisant : ses visées sont sociales et morales. Elle est aujourd’hui définie soit comme une
pratique textuelle localisée, soit comme une forme de discours qui s’attaque, avec des nuances
de degré, à quelqu’un ou quelque chose. On parlera plutôt d’un ton satirique, avec F. Mercier-
Leca, d’une « intention critique et moqueuse »251, que d’un genre littéraire particulier comme
par le passé. L’ironie apparaît comme l’un des nombreux procédés utilisés par la satire. Satire
et ironie, ton et procédé, intention et outil, sont ainsi souvent confondus252, surtout si l’on ne
considère que l’ironie classique, pédagogique, où, comme l’écrit P. Hamon, « les postes et
actants discursifs (cibles, complices, normes, et valeurs implicites) restent fixes, distincts,
voués au régime du double, et identifiables, mis au service d’un système de valeurs lui-même
identifiable »253.
parcourt une gamme étendue « qui va du rire dédaigneux au petit sourire caché » et « là où
l’ironie coïncide avec la satire, l'extrême de la gamme ironique s'entrelace à l'éthos méprisant
de la satire »254. Nous retiendrons cependant que satire et ironie ne coincident pas forcément,
même lorsqu’on ne considère qu’une ironie classique. Il peut y avoir une différence de nature
entre satire et ironie, en plus d’une différence de degré : la satire non ironique ne feint pas. Le
rire destructeur et ridiculisant provoqué par la satire est au service d’une norme morale stricte
que le satiriste cherche à imposer255 ; mais, lorsque la satire est ironique, et du fait que l’ironie
est toujours, même formellement, une adhésion, elle apparaît « nécessairement plus ludique et
251
Mercier-Leca. L'ironie. p. 108.
252
« Trop souvent cependant l’ironie est réduite à sa fonction satirique, c’est le cas en particulier en France
(…). » (Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 217)
253
Hamon. L'ironie littéraire. p. 152.
254
Linda Hutcheon. "Ironie, satire, parodie : une approche pragmatique de l'ironie". Poétique, 1981, n° 46. p.
148.
255
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 219.
72
sans pitié ; le satiriste-ironiste, bien que juge sévère, se veut plus pédagogue « en ce qu’il
tradition rhétorique, relayée par celle de l’école, a réfléchi sur l’ironie à partir d’exemples qui
relèvent en réalité du sarcasme. »258 L’usage courant (mais aussi académique) confond en
effet volontiers l’ironie avec le sarcasme. Wayne Booth259, qui fait la distinction entre satire
type de distinction aux relations entre ironie et sarcasme : selon lui, un sarcasme peut être
ironique et une ironie sarcastique. Il y aurait donc des interférences possibles entre les deux
notions. De même, si l’on affirme, comme Sperber et Wilson, que l’ironie consiste à faire
écho à un discours ou à un point de vue que l’ironiste prend pour cible de sa raillerie, cela
permet de ranger le sarcasme sous cette définition. Le sarcasme est en effet une forme d’écho
satirique qui consiste à commenter et à railler un propos, un geste, une opinion. Or, entre
sarcasme et ironie, il y a une différence de nature. Le sarcasme qui, dans le langage courant,
est plus ou moins synonyme de « raillerie », se veut plus direct que l’ironie : il ne feint pas, il
affiche clairement son indignation et est généralement entendu comme plus grossier, plus
visible, plus malveillant, plus blessant encore que la satire, se situant, selon P. Schoentjes, à
« un niveau de critique supplémentaire »261. C’est cette agressivité affichée qui est souvent
256
Ibid. p. 220.
257
Ibid.
258
Ibid. p. 227.
259
Booth. A rhetoric of irony. p. 30.
260
Certains ironologues considèrent la satire comme un procédé forcément ironique : « L’on associe trop
souvent l’ironie à la satire et la satire à l’ironie. Or, la satire est certainement ironique, mais l’ironie n’est pas
forcément satirique. » (Monique Yaari. "Ironie, (satire), modernité". French Literature Series, 1987, n° 14. p.
178).
261
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 228-29.
73
dénigrée comme « sarcastique ». La définition de l’ironie comme mention n’est donc pas
suffisante. L. Perrin l’a bien montré262 : la différence entre sarcasme et ironie ne se fait pas au
point de vue qu’il rejette, ce qui n’est pas le cas dans le sarcasme. Le sarcasme agit à visage
Selon Mikhaïl Bakhtine, pour qui, dans l’Antiquité, tout genre avait son « travesti
Ce persiflage semble arracher le discours à son objet, les séparer et montrer que tel discours
direct d’un genre (épique ou tragique) est unilatéral, borné, et ne peut épuiser son objet ; la
parodie oblige de percevoir les aspects de l’objet qui ne se casent pas dans le genre, le style en
question. L’œuvre qui pastiche et parodie introduit constamment dans le sérieux étriqué du
noble style direct, le correctif du rire et de la critique, le correctif de la réalité, toujours plus
262
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 133-44.
263
Hamon. L'ironie littéraire. p. 26.
264
Mikhaïl Bakhtine. Esthétique et théorie du roman. Paris: Gallimard, coll. Tel. 1987. p. 412.
265
Voir Daniel Sangsue. La relation parodique. Paris: Librairie José Corti. 2007. p. 66-67.
74
riche, plus substantielle, et surtout plus contradictoire et plus multilingue, que ce que peut
contenir le genre noble et direct.266
le signe d’une prise de distance critique, d’une « conscience parodique », d’un dédoublement
du parodiste qui regarde « de l’extérieur, avec les yeux d’un autre »267 les discours parodiés.
Nous sommes bien ici en terrain connu : celui de l’ironie. Dans Palimpsestes, Gérard Genette
définit la transtextualité comme « tout ce qui met [un texte] en relation, manifeste ou secrète,
présence effective d’un texte dans un autre (cas de la citation, du plagiat, de l’allusion), et
l’hypertextualité, définie comme « toute relation unissant un texte B à un texte antérieur A sur
lequel il se greffe d’une manière qui n’est pas celle du commentaire »269. Le texte B est appelé
l’imitation d’un style, on obtient ainsi un pastiche. L’hypertextualité est ensuite définie selon
trois « régimes » ou fonctions de ces relations entre hypertexte et hypotexte : les régimes
ludique, satirique et sérieux. On aboutit donc ainsi à un « tableau général des pratiques
ludique non d’un texte mais d’un style, et la parodie, qui est réduite à une « transformation
minimale », consiste à « reprendre littéralement un texte connu pour lui donner une
signification nouvelle (…). La parodie la plus élégante, parce que la plus économique n’est
266
Bakhtine. Esthétique et théorie du roman. p. 414.
267
Ibid. p. 418.
268
Gérard Genette. Palimpsestes. Paris: Ed. du Seuil, coll. Points Essais. 1992. p. 7.
269
Ibid. p. 13.
270
Ibid. p. 45.
271
Ibid. p. 58.
75
donc rien d’autre qu’une citation détournée de son sens, ou simplement de son contexte et de
son niveau de dignité (…).272 Cette conception stricte de la parodie désigne donc le résultat de
la transformation d’un texte singulier dont le sujet est transposé dans un contexte différent.
Cela dit, elle s’applique principalement, au-delà des grandes œuvres reconnues, à des textes
satirique, Genette place le travestissement burlesque et la charge. La charge est une imitation
diffère quant à lui de la parodie sur deux points : il procède, de manière contraire à la
parodie, en changeant le style d’une œuvre particulière sans en changer le sujet (par exemple
un style vulgaire appliqué à un sujet noble) ; et, alors que la parodie se veut uniquement
d’un style).
Comme le souligne Daniel Sangsue dans son récent ouvrage sur la parodie, l’approche
de G. Genette a
(…) l’avantage de fournir des définitions salutairement rigoureuses grâce aux catégories de
l’imitation (on imite un style) et de la transformation (on transforme un texte), elles lèvent la
confusion trop répandue de la parodie avec (entre autres, et pour les plus importants) le
pastiche, le travestissement burlesque et cette sous-catégorie du pastiche qu’est le poème
héroï-comique.273
272
Ibid. p. 28.
273
Sangsue. La relation parodique. p. 129.
76
Cependant, cette classification a ses limites que le propre auteur reconnaît. Ainsi, au sujet de
« convergence fonctionnelle » de ces trois formules en un « effet de comique »275 aux dépens
de l’hypotexte. Il insiste ainsi sur la perméabilité des catégories qu’il met en place et en vient
conceptions plus larges dans leur étendue définitoire : pour Paul Aron, la parodie est
« l’imitation d’un modèle détourné de son sens initial et, plus généralement, une
Hannoosh voit la parodie comme « le retravail et la transformation comiques d’un autre texte
par distorsion de ses traits caractéristiques »278. Une transformation comique qui se traduit par
nouveau, incongru et souvent trivial »279. La cible du rire s’étend ici du texte particulier au
genre littéraire, pastiche et parodie ne faisant donc plus qu’un. D. Sangsue se démarque de ces
conceptions jugées trop larges : « C’est donc abusivement que le terme parodie est appliqué
(…) à des textes qui ont pour cibles une école, une manière ou un genre. On devrait plutôt
274
Ibid. p. 99.
275
Genette. Palimpsestes. p. 39.
276
Ibid. p. 558.
277
Paul Aron. "Parodie". Le dictionnaire du littéraire. Ed. par Paul Aron, Denis Saint-Jacques, and Alain Viala.
Paris: P. U. F. 2002. p. 422.
278
Michele Hannoosh. Parody and Decadence. Laforgue's Moralités légendaires. Columbus: The Ohio State
University Press. 1989. p. 10.
279
Ibid. p. 13.
77
parler à leur propos d’imitation caricaturale ou de pastiche satirique. »280 Il reste quant à lui
S’il y a tout intérêt à délimiter la notion de parodie le plus précisément possible, il ne faut
cependant pas écarter définitivement les acceptions qui font d’elle quelque chose comme une
« imitation caricaturale », pour la bonne raison qu’elles sont entrées très fortement dans
l’usage et que les écrivains eux-mêmes y ont parfois recours.281
tentant de les synthétiser et d’en retenir les points forts, les définitions antérieures : « La
parodie serait ainsi la transformation ludique, comique ou satirique d’un texte singulier. »282 Il
il évite le problème des frontières définitoires entre ces trois champs connexes que sont le
propose pas de définition. Nous pourrons alors définir le pastiche en prolongeant son
raisonnement : le pastiche comme « une imitation ludique, comique ou satirique d’un style,
genre ou manière ». Avec ces deux définitions, nous ne faisons finalement que reprendre les
fonctionne que pour marquer la différence »283, et le pastiche est défini comme un interstyle
plutôt qu’un intertexte où « c'est plutôt la similitude que la différence qui est signalée. »284
Quatre cases pas assez étanches du tableau genettien des pratiques hypertextuelles (parodie,
travestissement burlesque, pastiche, charge) sont ainsi finalement réduites à deux, parodie et
pastiche, plus opératoires, que nous retiendrons pour la suite de notre travail.
280
Sangsue. La relation parodique. p. 94.
281
Ibid. p. 103.
282
Ibid. p. 104.
283
Hutcheon. "Ironie, satire, parodie : une approche pragmatique de l'ironie". p. 143.
284
Ibid. p. 147.
78
référence et l’écart par rapport à un texte singulier (parodie), ou à un style ou genre (pastiche)
antérieur qu’ils tournent en dérision. La parodie (ou le pastiche), en tant que « synthèse
bitextuelle fonctionnant toujours de manière paradoxale »285, peut en effet être considérée
comme une forme particulière d’ironie. C’est une ironie, écrit L. Perrin, « qui s’en prend non
seulement au contenu mais également à la forme linguistique du discours qu’elle prend pour
cible et devrait donc être apparentée à un écho direct ou partiellement direct. »286 La question
qui se pose, encore, est de nature pragmatique : c’est celle des effets comiques, ludiques, et/ou
satiriques de ces pratiques hypertextuelles ironiques, ce que L. Hutcheon nomme éthos. Car,
reconnaissance du lecteur qui se rend compte du jeu parodique - c'est-à-dire critique en même
temps que ludique »289. Or, bien que les satiristes « peuvent toujours décider d'utiliser la
parodie comme dispositif structurel, c'est-à-dire comme véhicule littéraire de leurs attaques
sociales (donc extratextuelles), la parodie ne peut avoir pour ‘cible’ qu'un texte ou des
conventions littéraires. »290 Il y a donc d’un côté « un ‘type’ du ‘genre’ parodie qui est
satirique mais qui vise toujours une ‘cible’ intertextuelle ; de l'autre, la satire parodique (un
285
Ibid. p. 144.
286
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 132.
287
Hutcheon. "Ironie, satire, parodie : une approche pragmatique de l'ironie". p. 146.
288
Ibid. p. 141.
289
Ibid. p. 148.
290
Ibid. p. 143.
79
‘type’ du ‘genre’ satire) laquelle vise un objet hors du texte mais utilise la parodie en tant que
Et surévaluer pour dévaluer, permuter le haut et le bas dans une hiérarchie, est la structure de
base simple de très nombreux énoncés ironiques. Or une « valeur » ne se définit pas forcément
en termes structuralement binaires (du type : « c’est bien / c’est mal »), une opposition ne se
fait pas automatiquement selon une opposition de deux classes complémentaires,
contradictoires ou contraires, mais selon des degrés, des échelles, selon la scalarisation plus ou
moins fine d’un champ sémantique (…).293
C’est également ce que souligne Laurent Perrin, qui, dans la feinte paradoxale de l’ironiste,
voit « une sorte d’acte d’auto-réfutation implicite à travers lequel le locuteur cherche à
soit une relation simple de contradiction, soit encore, plus spécifiquement, une relation de
contrariété ou de neutralité à l’égard de ce qu’il exprime. »294 Par ailleurs, les conceptions
291
Ibid. p. 149.
292
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Câmara Reys]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Brown's University],
10/05/1948.
293
Hamon. L'ironie littéraire. p. 28.
294
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 114.
80
non-rhétoriques de l’ironie permettent de décrire une grande partie des situations ironiques
sans avoir recours à une quelconque traduction sémantique du sens littéral d’un énoncé,
déplacent l’intérêt de l’énoncé à l’énonciation : « C’est dans les jeux du global (échelle de
l’œuvre) et du local (échelle de la phrase ou du paragraphe) d’une part (et non pas d’une
phrase à une réalité), du texte et d’un intertexte d’autre part (et non d’un parleur et d’un
écouteur), que se trouve l’essence de l’ironie littéraire »295. Ceci est très intéressant dans la
perspective de l’étude d’une « ironie littéraire », c’est-à-dire une ironie qui prenne en compte
partir du moment où l’on cesse de considérer l’ironie sous le seul angle de l’antiphrase et où
l’on n’espère plus trouver une vérité derrière une apparence, les images qui soulignent
l’ambiguïté du sens s’imposent. »296 Le fait d’assumer et de réfuter dans le même acte
énonciatif crée une ambiguïté, ce que rappelle A.-M. Paillet-Guth : « cette tension entre
maintien paradoxal de deux interprétations ? »297 Cette ambiguïté, ajoute P. Schoentjes, peut
déboucher, pour le lecteur, sur une forme d’indécidabilité quant aux intentions de l’ironiste,
c’est-à-dire, dans la littérature de fiction, quant aux intentions de l’auteur : « ce n’est pas
parce qu’on a saisi qu’un jugement était ironique qu’on a saisi l’intention de celui qui
Un paradoxe est bien cela : bien plus qu’une polysémie ordinaire, bien plus qu’une ambiguïté
banale qui se résoudrait par l’établissement d’une hiérarchie entre deux signifiés. Dans un
295
Hamon. L'ironie littéraire. p. 152.
296
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 209.
297
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 10.
298
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 166.
81
paradoxe, l’équivoque ne permet pas cette hiérarchisation des sens, parce que chacun des deux
conduit à l’autre, circulairement, et le désigne comme le « vrai sens ». Chaque valeur infère sa
contradictoire.299
L’ironie romantique, théorisée par les idéalistes allemands, quant à elle, est le fondement
(…) « attaque » l’ensemble des structures d’une œuvre : ce sera la « blague supérieure » à la
Flaubert, le pastiche généralisé à la Lautréamont, la sotie à la Gide, l’indécidabilité à la Kafka
ou à la Beckett, qui passent par une polyphonie généralisée des sources d’énonciation où le
lecteur ne peut plus assigner une place ni à une vérité stable, ni à une cible nommable, ni à une
« voix d’auteur » autorisée et surplombante.300
Le texte littéraire ironique devient ainsi pour le lecteur « un texte parfois inconfortable »301, et
même, d’après Milan Kundera, irritant : « L’ironie irrite. Non pas qu’elle se moque ou qu’elle
attaque mais parce qu’elle nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme
ambiguïté »302. Cette ironie moderne marque donc un changement de posture chez l’ironiste.
monde, et demandait à l’art de leur assigner une place, l’ironiste moderne les accepte sans
état-d’âme. »303 Cette posture moderne a depuis franchi un nouveau pas: « L’ironiste moderne
contradictions. Chez les auteurs contemporains il n’existe aucune nostalgie du sens similaire à
celle qui trouve à s’exprimer dans l’ironie romantique. »304 On débouche finalement sur une
ironie (ou auto-ironie généralisée) qui traite tout de manière non sérieuse, à une distance
299
Berrendonner. "De l'ironie". p. 227.
300
Philippe Hamon "L'ironie". Le grand atlas des littératures. Ed. par Jacques Bersani. Paris: Encyclopaedia
Universalis. 1990.
301
Hamon. L'ironie littéraire. p. 153.
302
Milan Kundera. L'Art du roman. Paris: Gallimard, Folio. 1986. p. 159.
303
Schoentjes. "De l'ironie romantique à l'ironie moderne : un "sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de
mort" (Jules Janin)". p. 108.
304
Ibid. p. 98.
82
critique indéterminable, aux cibles irrepérables : tout jeu de mots, tout jeu avec les mots, avec
les discours, avec les genres peut ainsi être qualifié d’ironique. L’ironie confine alors à
l’humour.
derrière lui. Les relations entre les deux notions sont donc, on le conçoit aisément, tout aussi
(« l’ironie se définit par le fait de dire, par une raillerie, ou plaisante, ou sérieuse, le contraire
de ce qu’on pense ou de ce qu’on veut faire penser »305) et définit l’humour de manière très
proche de ce que l’on a vu pour l’ironie romantique et moderne : « Alors que l’ironie porte un
jugement et tend à fixer la signification, l’humour jette un doute sur le réel et institue une
incertitude interprétative, une hésitation herméneutique, qui ont pour conséquence de retarder
ou d’annuler même le rire. »306 Pour lui, le « détachement humoristique », qui opère dans la
nuance et le décalage, « semble suspendre tout jugement »307, et l’humour est alors défini
« par son indétermination même »308. Cela dit, il montre finalement sa préférence pour une
L’ironie, quant à elle, est « plus agressive et surtout plus engagée, suppose toujours à l’esprit
un idéal exprimé ou non »309. Denis Labouret considère l’ironie uniquement au niveau
305
Franck Evrard. L'humour. Paris: Hachette, coll. Contours littéraires. 1996. p. 37.
306
Ibid. p. 38.
307
Ibid. p. 41.
308
Ibid. p. 135.
309
Ibid.
83
propose »310. L’ironie apparaît ainsi comme l’un des étapes du processus humoristique. Par
ailleurs, il insiste sur la dimension évaluative de l’humour qui requiert, selon lui, « une
poétique de l'effet-idéologie qui lui est propre » et finit par définir l’humour comme la
« conscience distanciée de soi et du monde ». Ici encore, c’est une conception classique, et
donc réduite, de l’ironie qui est utilisée pour faire la différence entre les deux concepts, et la
présentation de l’humour qui est donnée (une concience distanciée) ressemble étrangement à
nous l’avons évoqué dans la réception critique migueisienne. Selon Marie-Claude Lambotte,
l’ironie « se démarque de l’humour par la visée qu’elle soutient vis-à-vis du monde extérieur
et la notion de sérieux qui s’y attache »311. Catherine Kerbrat-Orecchioni fait le même type de
même, on le sent intuitivement, l’un des axes selon lesquels l’ironie s’oppose à l’humour
(plus anodin, plus ludique, plus euphorique). »312 Cela dit, et, même si V. Jankélévitch affirme
que l’ironie « est encore plus sérieuse que le sérieux »313, P. Schoentjes, lui, nous rappelle très
justement que « sur le territoire du non-sérieux, l’ironie coudoie plusieurs pratiques : la satire,
concepts à l’aide des notions de sérieux et de jeu ne nous semble en effet pas pertinente, car,
nous l’avons signalé auparavant, la dimension ludique est inhérente à l’ironie littéraire en tant
qu’aire de jeu. Henri Morier illustre, lui, une autre ligne de démarcation liée à la précédente :
310
Denis Labouret. "Le double je de l'humour", Fabula,
[Link] consulté le 08/07/2009.
311
Marie-Claude Lambotte. "Ironie". Dictionnaire des genres et notions littéraires, 2e ed. Paris: Encyclopaedia
Universalis & Albin Michel. 2001
312
Kerbrat-Orecchioni. "Problèmes de l'ironie". p. 41.
313
Jankélévitch. L'ironie. p. 168.
314
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 216.
84
il distingue l’« ironie d’opposition » et l’« ironie de conciliation ou humour »315. La notion
d’agressivité est en effet régulièrement associée à l’ironie, perçue alors dans sa conception
classique et satirique, alors que l’humour garde régulièrement pour lui la tolérance et la
sympathie envers ses cibles. Ainsi, V. Jankélévitch qualifie l’humour d’ « ironie ouverte »316,
spirituelle ».
réversibilité »317. Henri Bergson, par exemple, fait la différence entre une ironie qui prend
Tantôt on énoncera ce qui devrait être en feignant de croire que c’est précisément ce qui est :
en cela consiste l’ironie. Tantôt, au contraire, on décrira minutieusement ce qui est, en
affectant de croire que c’est bien là ce que les choses devraient être : ainsi procède souvent
l’humour. L'humour, ainsi défini, est l'inverse de l'ironie.318
Il nous est difficile de tracer une frontière décisive et surtout opérationnelle en termes
d’analyse littéraire entre les deux notions. Nous clôturerons donc notre bref panorama des
relations entre humour et ironie par le constat de Robert Escarpit : « On découvrirait sans
doute, en cherchant bien, d’indiscutables humours que rien ne distingue de ce que nous avons
appelé l’ironie, sinon une fugitive et indéfinissable nuance. On trouverait aussi des humours
sans ironie. C’est là un domaine vague, où les frontières sont imprécises et où les mots sont
315
Henri Morier. "Ironie". Dictionnaire de poétique et de rhétorique, 5 ed. Paris: Presses Universitaires de
France. 1998.
316
Jankélévitch. L'ironie. p. 172.
317
Bernard Gendrel et Patrick Moran. "Humour et comique, humlour vs ironie", Fabula,
[Link] consulté le 08/07/2009.
318
(Henri Bergson. Le rire. Paris: PUF, coll. Quadrige. 1993. p. 97). Gérard Genette partira de cette distinction
pour élaborer sa propre théorie différenciatrice entre ironie et humour (Figures V).
85
trompeurs.319 » C’est sur cette base d’indécidabilité et d’indifférenciation que nous choisirons,
dans la suite de notre travail, de parler d’ironie pour décrire des situations où d’autres
Pour clore cette partie définitoire, nous allons donc faire ce que nous ne voulions pas
faire, c’est-à-dire tenter, comme beaucoup de ceux qui se sont frottés à l’éventail
impressionant des approches de l’ironie et ont voulu clarifier les choses, de donner notre
définition du phénomène, péremptoirement persuadés que celle-ci apporte quelque chose qui
n’existait pas déjà. Voici donc une définition de plus de l’ironie en littérature, qui tient
compte des différentes conceptions abordées précédemment, sorte de droite obtenue par
régression linéaire qui ne passe par aucun des points qu’elle est supposée intégrer, mais qui
matérialise l’écart minimum possible avec l’ensemble de ces points. Nous retiendrons donc
que l’ironie littéraire est une posture énonciative paradoxale et dissimulatrice, de mise à
distance critique, qui instaure une situation de communication plus ou moins complexe, au
contexte déterminant, et qui opère au niveau de l’énoncé localisé et/ou du texte littéraire plus
global. Cette définition générale, qui répond très largement aux différentes approches
littéraires de l’ironie que nous avons évoquées, nous permettra d’étudier l’ironie migueisienne
dans sa diversité et dans ses diverses modalités tout en gardant un cadre théorique unitaire. Ce
cadre unitaire nous intéresse ici doublement : d’abord, il nous permet d’utiliser un même mot
pour des approches et des conceptions parfois très différentes mais renvoyant toutes à un
séparément dans la suite de notre travail, ne prennent toute leur signification que dans leur
coexistence : une ironie classique, qui met plutôt l’accent sur la dimension critique, qui est
319
Robert Escarpit. L'humour. Paris: P.U.F., coll. Que sais-je ? 1960. p. 127.
86
souvent verbale, et qui fonctionne grâce à un co(n)texte éclairant, et une ironie romantique ou
paradoxe.
87
C. EVOLUTIONS BIO-BIBLIO-IRONIQUES
dans les préoccupations de Miguéis tout au long de sa vie, et cette conception a, en partie,
particulier l’usage diversifié de l’ironie. Une ironie qui nous apparaît comme le meilleur
diversité, œuvre fictionnelle que l’on analysera comme la résultante de deux modes d’écriture
qui se sont succédés et/ou chevauchés au long de la carrière littéraire de Miguéis : un premier
mode d’écriture basé sur un engagement éthique et politique au service d’un idéal de société
plus juste, que nous appellerons le « mode militant », et un second plutôt basé sur le doute, le
320
José Rodrigues Miguéis. "Literatura de intenções - ou café sem caféina?" José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University]. p. 12.
88
1. L’IMPORTANCE BIOGRAPHIQUE
Dans les dernières années de sa vie, José Rodrigues Miguéis a été très touché par la
thèse de doctorat et les travaux de John Kerr sur son œuvre, travaux qui l’ont quelque peu
réconcilié avec les critiques littéraires, du fait de l’énorme et minucieux travail effectué mais
portuguese-american society qu’il a adressée au critique américain, nous pouvons lire ceci :
Fortunately, Prof. John A. Kerr, Jr. (…) has a healthy aversion to classify me. He tries instead
même, bien des années plus tôt, il s’adressait à Adolfo Casais Monteiro en ces termes : Creio,
como V., que a biografia não explica a Obra, ou a Criação: mas a uma vida diferente (a
outro homem) não corresponderia uma Obra diferente? Aí é que está o caroço. Mas os
321
José Rodrigues Miguéis et Maria Virginia de Aguiar. "O Escritor Deve Ser Visto à Luz do Homem
Subjacente". A República, 21/09/1963.
322
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à John Austin Kerr Jr. - 26/09/1977]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal]. Cf Annexe 5, où cette lettre est reproduite.
89
nossos « biógrafos-críticos », com ou sem Freud, nunca conseguem estabelecer o link efeito-
causa..., a correlação, quero eu dizer. »323 Dans cette partie (I.C.), c’est dans ce cadre bio-
bibliographique que nous nous placerons également. Tout en respectant la part d’inconnu liant
l’écrivain, l’auteur et l’image que nous nous faisons de lui, nous allons suivre les conseils
Para comentar uma simples frase ou ideia, torna-se por vezes imperativo conhecer a obra e
até a vida de um escritor, todo o mosáico não só literário mas também ético e cívico da sua
existência: pois tudo é parte da sua vivência ou criação. (ADDA, 27)324
Basta-nos ler Strindberg e O'Neill, Proust, ou mesmo Tolstoi (e quantos outros!) para nos
apercebermos de quanto era errônea a teoria da Nova Crítica, que denegava a correlação da
obra com a vida e experiência dos autores: a sua biografia em suma. O que não é dizer que
essa correlação não fosse muitas vezes indirecta ou até antagónica: o importante é que ela
existia, era o húmus de que a obra se nutria. O difícil é estabelecê-la e interpretá-la! (ADDA,
93-94)325
De todos [os estudos] (em Portugal) o mais penetrante, creio eu, é o de Mário Sacramento,
pelo facto de procurar relacionar a obra com a biografia do autor, e de estabelecer
confrontos esclarecedores.326
Nous suivrons par la même occasion les conseils de M. L. Lepecki, qui souligne que, « pour
une compréhension intégrale de son écriture »327, cette exploration biographique est d’autant
plus nécessaire chez Miguéis car sa fiction s’enracine profondément dans son expérience
autres récits autobiographiques de l’écrivain. Nous n’avions de toute façon pas le choix.
L’ironie nous y oblige, ce que soulignent, entre autres, L. Hutcheon (« S'il est une chose sur
323
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Adolfo Casais Monteiro]". Espólio de Adolfo Casais Monteiro [Biblioteca
Nacional de Portugal], Lisbonne, 19/01/1958.
324
Daté du 28 septembre 1973.
325
Texte daté du 15 décembre 1976.
326
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Maria Lúcia Lepecki - 07/10/1973]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
327
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 75.
90
laquelle les théoriciens de l'ironie sont d'accord c'est que dans un texte qui se veut ironique il
faut que l'acte de lecture soit dirigé au-delà du texte vers un décodage de l'intention
évaluative, donc ironique, de l'auteur »328), ou encore P. Schoentjes : « Dans le cas d’une
œuvre littéraire, et compte tenu du grand nombre de voix qui peuvent s’y faire entendre
simultanément, ce sera toujours en dernier lieu l’idée que nous nous faisons de l’auteur, et de
lui seul, qui aiguillera notre décision et fera pencher la balance soit en faveur de l’ironie soit
en faveur du sérieux. »329 La nature évaluative de l’ironie exige à elle seule une étude du
transmission des valeurs n’est qu’un premier temps de l’analyse. D’où viennent les valeurs
ainsi transmises ? Qui visent-elles et pour quoi faire ? Ce sont des questions auxquelles seule
une étude du hors-texte peut apporter des réponses. »330 Les conceptions sémantico-
réception jouent un rôle primordial dans la communication ironique. Des effets d’ironie
peuvent exister « indépendamment des intentions de l’ironiste (de sorte que je me demande
qui doit être légitimement désigné par le terme ‘ironiste’) »331, poursuit L. Hutcheon. Car il
peut y avoir problème dans la décision de lire un propos comme ironique. Les marqueurs
d'ironie ne sont pas toujours des indicateurs suffisants (appartenance à une communauté
extralinguistique, ce que l’on constate, sait ou croit savoir du référent évoqué mais surtout du
sujet d’énonciation ironique, en particulier en termes de valeurs, est primordial. L’ironiste met
en perspective, inverse plus ou moins radicalement, mais surtout, dévalorise une cible. D’où
328
Hutcheon. "Ironie, satire, parodie : une approche pragmatique de l'ironie". p. 141.
329
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 148.
330
Jouve. Poétique des valeurs. p. 163-64.
331
Hutcheon. "Politique de l'ironie". p. 291.
91
lecteur essaye de reconstruire, à partir d’un texte interprété comme ironique, une hiérarchie de
valeurs basée en particulier sur l’idée qu’il se fait de l’auteur. Dans le cas de la fiction
littéraire, le lecteur a et/ou se forme une image de l’auteur, ce que W. Booth appelle « auteur
implicite »332. Cette image, en tant qu’image, est donc forcément différente de l’auteur réel, ce
qui rend possible une mauvaise interprétation : « Il importe donc au plus haut degré de se
faire l’image la plus précise possible de l’auteur d’un énoncé. »333, écrit F. Mercier-Leca.
C’est ce que nous allons faire dans les pages qui suivent, nous appuyant sur la correspondance
de Miguéis334 et sur le riche paratexte qui accompagne régulièrement ses œuvres. Ces deux
espaces de parole, distincts dans leur spécificité et objectifs, nous apporteront des
informations importantes, ne serait-ce que par les contradictions observées entre eux.
332
Wayne C. Booth. The rhetoric of fiction. Chicago: University of Chicago Press. 1961
333
Mercier-Leca. L'ironie. p. 40.
334
Miguéis gardait souvent des copies de sa correspondance qui est dans sa très grande majorité inédite. Nous
citerons principalement des lettres que nous avons consultées dans les archives de l’écrivain, que ce soit celles
microfilmées et déposées à la Bibliothèque nationale du Portugal, ou les originales, déposées à la John Hay
Library de la Brown University à Providence.
92
2. EVOLUTION IDEOLOGIQUE
José Rodrigues Miguéis est né au début du XXè siècle, en pleine période d’agitation
portugaise. Elle ne tiendra qu’une quinzaine d’années, jusqu’au coup d’état du 28 mai 1926
qui aboutira à l’Estado Novo de Salazar en 1933 et à une longue nuit anti-démocratique de
plus de quarante ans qui poussera Miguéis à s’exiler aux Etats-Unis. Ces années sont
implication dans le groupe Seara Nova puis son adhésion progressive au communisme.
a) Miguéis seareiro
335
Daté du 14 mars 1979.
336
"Lembranças de Raul Brandão". A amargura dos contrastes. Lisboa: O Independente. 2004. p. 25. [Publié
originellement en mai-juin 1961 dans la Gazeta Musical]. p. 25.
93
Dès son adolescence, dans la lignée d’un père républicain, Miguéis a eu des
préoccupations sociales et, très vite, il choisit son camp. En 1920, alors jeune étudiant, il
S’appuyant sur les journaux O Sol339, de Beja, et Alma Nova, de Lisbonne, le Núcleo de
Ressurgimento Nacional est « une organisation aussi ambitieuse qu’éphémère, inspirée par un
patriotisme post-guerre et une idéologie confuse qui se base sur une philosophie ultra-
investira, comme toujours, une énergie hors du commun, en tant qu’intellectuel, animateur et
orateur, mais également comme militant de base qui ne rechigne pas à l’action : Não é uma
revolta política – é uma revolução moral. (...) Que sejam os moços a lançar o brado
337
Sur cette période de la vie de l’écrivain, et pour avoir une idée plus détaillée de ses activités au sein de la
República dos Mochos et du Núcleo de Ressurgimento Nacional, voir les chroniques « Enterro de um Poeta »,
« Levanta-te e Caminha », « Janela com Paisagem », et « Lá Vêm os Poveirinhos » in O Espelho Poliédrico.
338
« Levanta-te e caminha », O Espelho Poliédrico, p. 24.
339
Les statuts de l’organisation y sont publiés : José Rodrigues Miguéis et al. "Estatutos do Ressurgimento
Nacional". O Sol, 14/05/1921.
340
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 189-90.
341
José Rodrigues Miguéis. "Hora de Renovo". O Sol, 21/04/1921.
342
“Janela com paisagem”, O Espelho Poliédrico, p. 41.
94
Popular. L’intérêt de Miguéis pour l’éducation, déjà manifesté dans des articles de journaux,
est ainsi concrétisé344. Il se poursuivra d’ailleurs par une expérience d’enseignant d’histoire-
géographie en 1926-1927 au lycée Gil Vicente de Lisbonne et par un séjour de trois années à
En 1921, à vingt ans, alors étudiant en Droit, Miguéis n’est déjà plus un inconnu dans
qui édite une revue homonyme aux objectifs pédagogiques et politiques. Plusieurs travaux346
ont étudié l’action de Miguéis au sein de Seara Nova, et tous ont relevé l’importance de cette
partie de la vie de l’écrivain pour comprendre son œuvre : « l’un des plus importants
engagements de sa carrière, si ce n’est le plus important », selon John Kerr347. Créé en 1921,
le groupe Seara Nova regroupe à la Bibliothèque Nationale, alors dirigée par Jaime Cortesão,
de jeunes intellectuels militants comme Miguéis348 et des personnalités plus âgées comme
António Sérgio, Aquilino Ribeiro, Raul Brandão, Câmara Reys, Jaime Cortesão, ou encore
Raúl Proença, le premier directeur de la revue. En ces temps de crise morale, politique,
sociale et économique, Seara Nova est l’un des nombreux mouvements qui se créent pour
343
Pour mieux connaître les objectifs de cette organisation, voir les articles suivants : José Rodrigues Miguéis.
"O Pensamento Republicano e a Geração Nova". O Século, 29/02/1924, José Rodrigues Miguéis. "A Geração
Nova". A República, 01/03/1924 et José Rodrigues Miguéis. "União da Mocidade Republicana". Seara Nova,
01/03/1924, n° 32. Voir également « Requiem para Junqueiro » in O Espelho Poliédrico.
344
Cf Vincent Murché. Curso Sistemático de Lições de Coisas, Ciclo I. Lisbonne: Liga Propulsora da Instrução
em Portugal. 1926, ouvrage préfacé par António Sérgio et traduit et adapté par Miguéis.
345
C’est en tant qu’illustrateur qu’il débute sa carrière journalistique dans le Diário de Noticias, Edição da Noite
en 1921. C’est également comme illustrateur qu’il collabore pour la première fois à la revue Seara Nova en
1923.
346
Voir entre autres : Alves. "Miguéis Seareiro". p. 183-216 ; Neves. José Rodrigues Miguéis: Vida e Obra. p.
47-57 ; Kerr Jr. Miguéis, to the seventh decade. p. 19-32.
347
Kerr Jr. Miguéis, to the seventh decade. p. 19.
348
Dans la jeune garde seareira figurent aussi Mário de Castro, Irene Lisboa, David Ferreira ou encore José
Gomes Ferreira.
95
« sauver la Nation », mais, comme l’écrit Ana Maria Alves, plutôt qu’un groupe uniforme,
(…) un groupe qui aujourd’hui encore impressionne par l’envergure mentale et morale de ses
membres et qui dans les pages de la revue et en marge de celle-ci ont mené à bien une œuvre
littéraire, historiographique, politique, philosophique, et une action civique qui reste demeure
comme l’un des plus notables mouvement d’idées que le Portugal ait connus349
Rénover la mentalité de l’élite portugaise (...) ; créer une opinion publique nationale qui exige
et appuie les réformes nécessaires ; défendre les intérêts suprêmes de la Nation, en s’opposant
à l’esprit de rapine des oligarchies dominantes et à l’égoïsme des groupes, classes et partis ;
protester contre tous les mouvements révolutionnaires tout en défendant et définissant la cause
de la vraie Révolution ; contribuer à la formation, par delà les Patries, de l’union de toutes les
Patries – une conscience internationale suffisamment forte pour empêcher de nouvelles luttes
fratricides.
S’assumant comme élite culturelle, les seareiros prétendent transformer et régénérer la vie
politique et sociale à travers la réforme des mentalités. Miguéis écrit ainsi en 1925 : Parece-
me pois que a Seara Nova surgiu exactamente para levantar o espírito da Nação a um estado
de consciência activa, no qual, e dentro das formas nitidamente democráticas pelas quais
pugnamos, lhe fosse possível começar o ataque aos erros antigos e modernos da nossa vida
éthique de socialisme à réaliser dans le cadre d’une démocracie parlementaire, l’Etat ayant un
349
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 196.
350
José Rodrigues Miguéis. "A Comemoração do 4° Aniversário de 'Seara Nova'". Seara Nova, 24/10/1925, n°
57. p. 175.
96
rôle interventionniste important, sur la base d’une morale immaculée »351. La revue offre ainsi
un espace de débat et de réflexion qui jouera aussi un rôle important en tant que revue
littéraire, ouvrant d’ailleurs ses portes à des auteurs liés à la revue Presença, revue et auteurs
régulièrement accusés de désintérêt envers les questions sociales352. Les membres de Seara
aux gouvernements353. Ils veulent rationaliser la vie politique portugaise et créer une opinion
publique républicaine. Ils protestent contre tous les mouvements révolutionnaires, se voulant
des hommes libres et indépendants défendant par-dessus tout la démocratie. En février 1922,
une révolution est prête à éclater au Portugal. Le groupe seareiro diffusera un manifeste de
protestation contre toute action violente de prise du pouvoir. Ils font de même lors des
Câmara, Raul Esteves) et du 19 juillet 1925 (par Mendes Cabeçadas) et de celle de janvier
1926 (par Justiniano Esteves, Martins Júnior et Lacerda de Almeida). Les activités de Miguéis
(1923) aux côtés de personnalités telles António Sérgio, Raúl Proença, Raúl Brandão, Jaime
Cortesão ou encore Leonardo Coimbra et, en 1926, quelques semaines avant le coup d’état
351
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 197.
352
António Sérgio, par exemple, a polémiqué avec João Gaspar Simões en 1932 dans les colonnes de Seara
Nova, tout comme Álvaro Cunhal et José Régio en 1939, cette dernière polémique prenant place dans une
polémique plus large entre la revue Presença et les adeptes du néo-réalisme.
353
Pourtant, ils y participeront plusieurs fois jusqu’en 1926, signe de leur influence.
354
Cf Annexe 3, où sont reproduites quelques unes de ses illustrations.
355
Miguéis donne des conférences à l’Universidade Livre, à l’Universidade Popular, et dans les syndicats et
autres associations culturelles de Lisbonne jusqu’à son départ en 1935 pour les Etats-Unis où il poursuivra cette
activité.
97
Antifasciste » organisée par la Seara Nova pour alerter le public sur les dangers du fascisme
imminent. On lui propose d’ailleurs de faire partie de la direction de la revue, mais il refuse.
Après le coup d’état militaire du 28 mai 1926 dirigé par Gomes da Costa, la censure et
inefficace, malgré de nombreuses années de lutte dans ce que l’on appelle le « Reviralho »356.
En février 1927, la révolution avortée entraîne une grande vague de répression et oblige, entre
autres, les principaux dirigeants de Seara Nova, António Sérgio, Raul Proença et Jaime
Cortesão à prendre le chemin de l’exil vers la France où, avec Afonso Costa et José
Domingues dos Santos, ils constitueront la Ligue de Paris. Proença et Sérgio reviendront au
Portugal en 1932, Cortesão en 1957 seulement, après avoir vécu au Brésil à partir de 1940.
Entretemps, la revue continue malgré tout de paraître sous la direction de Câmara Reys, et
Miguéis en devient l’un des animateurs principaux – que ce soit au niveau du contenu de la
revue (illustrations, essais, contes et nouvelles, articles politiques, etc.) mais aussi de
356
Ce mouvement révolutionnaire républicain a impulsé, entre 1926 et 1940, plus d’une dizaine de révoltes pour
tenter de restaurer la démocratie au Portugal, instaurant un véritable climat de guerre civile, particulièrement
entre 1927 et 1931. Voir Luís Farinha. O Reviralho. Revoltas Republicanas contra a Ditadura e o Estado Novo,
1926-1940. Lisboa: Editorial Estampa. 1998.
357
João Madeira. Os engenheiros de almas: o Partido comunista e os intelectuais (dos anos trinta a inícios de
sessenta). Lisboa: Estampa. 1996. p. 83.
98
révolution en 1927, comme l’illustre un article publié en juin de cette même année :
Mesmo na desgraça êsses partidos persistem cegamente nos mesmos erros. (...) Há muito
tempo que tôda a gente reconhece que entre os partidos portugueses não há senão diferenças
de pessoas. (...) A atitude combativa, essencialmente oposicionista da SEARA NOVA, com
tudo o que encerra de moralmente construtivo e bom, tem causado apreensões a muito
republicano dos partidos. Quantos desejam fervorosamente que ela não ganhe agora o
prestígio que no futuro lhe permita exercer uma acção decisiva no govêrno da nação, apoiada
nas classes populares!... Podem estar descansados, êsses ardentes defensores da estabilidade
social republicana, a SEARA não é, e nem será talvez nunca um partido. Falta-lhe para isso
aquele sentido pequenino dos interêsses, essa possibilidade de transigir com misérias morais,
a arte de agradar, a capacidade de cultivar o lugar-comum para lisonjear os ignorantes
enfatuados, o espírito mercantil – que são infelizmente em Portugal (...) os caracteres mais
evidentes da política partidária.358
On le voit, en 1927, Miguéis est un ardent défenseur de Seara Nova dont il met en avant
358
José Rodrigues Miguéis. "Reflexões". Seara Nova, 30/06/1927, n° 101. p. 83-84.
359
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à João Sarmento Pimentel - 10/03/1931]". José Rodrigues Miguéis: Vida e
Obra. Ed. par Mário Neves. Lisboa: Editorial Caminho. 1990. p. 86.
99
En 1929, à l’aide d’une bourse de la Junta de Educação Nacional, Miguéis part pour
(socialistes belges et exilés russes). C’est pendant ce séjour qu’éclate une polémique entre
Miguéis et l’un des collaborateurs de Seara Nova, Castelo Branco Chaves, puis entre Miguéis
finalement par une rupture. C’est le début « d’une nouvelle posture de Miguéis »361, selon
l’expression de António Ventura, une nouvelle phase idéologique dans la vie de l’écrivain,
En 1930, Castelo Branco Chaves, ancien monarchiste arrivé à Seara Nova par
l’intermédiaire d’António Sérgio, publie un essai traitant du concept de révolution chez Eça
de Queirós363 dans lequel il affirme que ce dernier et la Génération de 70 font partie des rares
élites révolutionnaires que le Portugal ait connues, car ayant vraiment tenté de transformer la
360
La Belgique, et Bruxelles en particulier, sont le siège d’un certain nombre de récits migueisiens parmi
lesquels les romans Uma Aventura Inquietante et Nikalai! Nikalai!, ou encore la nouvelle « Léah ».
361
António Ventura. "José Rodrigues Miguéis". O imaginário seareiro, ilustradores e ilustrações da revista
Seara Nova (1921-1927). Lisboa: Universidade de Lisboa. 1988. p. 147.
362
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à António da Silveira]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca
Nacional de Portugal], 22/07/1975.
363
Castelo Branco Chaves. "O Conceito da Revolução em Eça de Queirós". Seara Nova, 20/03/1930, n° 205.
100
société par la réforme des mentalités et des coutumes. Ce faisant, il fait des seareiros les
héritiers directs de cette génération. Miguéis répond par deux articles portant le même titre et
intellectuels dans la transformation de la société. Après avoir rappelé son admiration pour
Génération de 70365, inspirée de Proudhon, et récuse les conclusions tirées par Castelo Branco
Chaves366. Pour lui, les temps sont autres, les conditions et les exigences sont nouvelles, on ne
peut plaquer dogmatiquement des réponses d’une autre époque. Il faut être attentif au réel en
hoje, é adquirirmos a consciência histórica do momento em que vivemos367. C’est en tant que
« stratégie à long terme »368, note António Reis, que Miguéis critique la pensée seareira :
pour l’écrivain, il faut repenser l’action de l’intellectuel dans les nouvelles conditions
imposées par la dictature. Selon lui, une transformation théorique et pratique est nécessaire :
l’idéalisme de la Génération de 70 et, par conséquent, celui du groupe Seara Nova tel que
revendiqué par Castelo Branco Chaves est insuffisant. La pensée et l’action révolutionnaire
prolongamento necessário das ideias. Quem aplaude esta e recusa aquelas, ou mente no seu
364
José Rodrigues Miguéis. "Sôbre os fins e a coragem nos meios de actuar (I)". Idem, 18/09/1930, n° 220 ; José
Rodrigues Miguéis. "Sôbre os fins e a coragem nos meios de actuar (II)". Seara Nova, 02/10/1930, n° 222.
365
Dénonciation qu’il reprendra dans "Paixão e Calvário das Letras Portuguesas (Notas para um Ensaio)", O
Diabo, 11/05/1940, 18/05/1940 et 08/06/1940.
366
José Rodrigues Miguéis. "Sôbre os fins e a coragem nos meios de actuar (I)". Seara Nova, 18/09/1930, n°
220. p. 58.
367
Ibid. p. 59.
368
António Reis. "A crítica de Miguéis ao conceito seareiro do papel político dos intelectuais". José Rodrigues
Miguéis: Uma vida em papéis repartida. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida and Manuela Rego. Lisboa:
Câmara Municipal de Lisboa. 2001. p. 46.
101
nos olhos.369 Son deuxième article, un peu plus explicite quant à ses intentions, dresse un
O que leva à falência muitos intelectuais é a sua falta de coragem e de serenidade perante os
acontecimentos, a sua obstinada crença na eficácia das ideias agindo como ideias e não como
instituições – a sua pertinácia em recuar perante os fenómenos, não poucas vezes dolorosos,
de fecundação e da gestação das suas mesmas ideias. A persuasão pela lógica, pelos
argumentos ou pela expressão pura e simples das ideias, não passa dum sonho, embora
delicioso. (...) Que é, pois, (para eles) a revolução? Simplesmente – o surge et ambula
intelectualista. Consiste em produzir ensaios e artigos modelares, de estilo apimentado e com
recorte elegante, em pronunciar conferências modelares que implicam risonhamente com a
moral burguesa – e em ir para casa, lido o Figaro e o vient-de-paraître, de chinelos, no
agasalho confortável dum lar burguês, esperar que o manjerico da revolução cresca cá fora,
dê cheiro e floresça... A revolução (como diria o querido e prudente Emílio Costa) – se a
burguesia quisesse... Revolução de varinha mágica. Por imposição de mãos, ou arte de toque,
ou Espírito Santo de Élite...370
Malgré la tonalité satirique voire sarcastique de cette lettre qui tourne en ridicule l’idéalisme
seareiro, dans un style que l’on retrouvera plus tard dans la fiction, la direction exilée du
groupe (Sérgio, Proença et Cortesão) répond par un texte collectif où elle garde un ton
conciliant et minimise les divergences, tout en se solidarisant avec Castelo Branco Chaves et
consciences libres et accessibles, comme telles, à l’influence salubre des idées »371. Miguéis
369
Miguéis. "Sôbre os fins e a coragem nos meios de actuar (I)". p. 60.
370
Miguéis. "Sôbre os fins e a coragem nos meios de actuar (II)". p. 87&90.
371
Jaime Cortesão, Raúl Proença, et António Sérgio. "A 'Seara Nova' e o Conceito de Revolução". Idem,
30/10/1930, n° 224.
102
Que quiz com os meus artigos? - marcar o sentido em que, a meu ver, deve encaminharse a
acção política e social dos intelectuais democratas do nosso tempo, por oposição, em grande
parte, aos métodos da grande geração e aos da Seara Nova no presente. (...) antes de me
destacar do grupo Seara Nova e ir ao encontro do que considero a missão essencial do nosso
tempo - o trabalho duro da realização da democracia socialista pelo próprio povo...372
Dans cette « lettre » de séparation, c’est surtout et encore l’idéalisme d’António Sérgio qui est
visé. Pour Miguéis, l’intellectuel doit avoir le courage de le reconnaître : (...) os ideais, as
doutrinas, as teorias sociais não podem ser um refúgio da inteligência em conflito com as
situer au-dessus, mais aux côtés de ceux qui souffrent et qui luttent, et, surtout, dans l’action
organisée :
(…) que, sem recurso a determinados meios, certos fins ideológicos não passarão jamais do
domínio da literatura; que os intelectuais têm o dever de passar das afirmações doutrinais à
acção, dos métodos expositivos, da controvérsia lógica para a dialéctica da organização e
para a própria organização; das camarolhas, tertúlias e academias para a atmosfera acre e
fértil das massas populares.374
Entretemps, António Sérgio réagit375, sur un ton quelque peu paternaliste, aux deux articles de
Miguéis sur les fins et les moyens. Récusant l’accusation d’élitisme, il fait la différence entre
le groupe Seara Nova et la Génération de 70, affirmant que les méthodes ne sont pas les
mêmes et accusant Eça et ses compagnons de ne pas avoir d’idée concrète et constructive de
groupe Seara Nova, il compare l’antagonisme existant entre sa position et celle de Miguéis à
celui existant entre les anarchistes et les bolcheviques, c’est-à-dire entre Proudhon et Marx :
372
José Rodrigues Miguéis. "Uma Carta". Idem, 29/12/1930, n° 231. p. 231.
373
Ibid.
374
Ibid.
375
António Sérgio. "Sociedade e Espírito, Acção Política e Sinceridade Intelectual". Idem, 25/12/1930, n° 230.
103
d’un côté, une réforme intérieure des mentalités comme condition de la réforme extérieure de
la société, et, de l’autre côté, l’inverse. Suite à la « lettre de séparation « envoyée par Miguéis,
Câmara Reys et António Sérgio réagiront personnellement. Alors que le premier, ancien
professeur de Miguéis au lycée, dresse un éloge moral de l’écrivain, l’assure de son amitié et
souligne l’action inestimable qu’il a menée durant huit ans en faveur de la revue Seara
Nova376, le second continue sur le même ton paternaliste que lors de son premier article déjà
cité. Il accuse Miguéis d’avoir « un certain penchant pour le bolchevisme »377 et place les
divergences sur le plan moral et non politique, réaffirmant la position de la revue : « (…) ce
qui définit le plus Seara Nova ce n’est pas l’ensemble de ces thèses, mais son attitude
spirituelle (…) Seara Nova est une espèce de religion de l’intellect, religion de pure
La rupture entre Miguéis et Seara Nova ne fut certainement pas totalement une
« surprise »380 pour les principaux acteurs. En 1927, dans un article intitulé « Ditadura – e
depois ? »381, Miguéis défend l’idée que la transformation sociale de la République se fera par
une nouvelle force politique organisée qui sera l’expression de la volonté du peuple. Dans un
autre article rédigé en 1927, le jeune seareiro laisse une nouvelle fois entrevoir un
remodelage profond de sa posture politique : Temos de fazer tudo de novo382, même s’il
376
Câmara Reys. "José Miguéis". Idem, 29/12/1930, n° 231.
377
António Sérgio. "Sobre uma Crise de Consciência". Idem, 29/12/1930, n° 231.
378
Ibid.
379
Dans les archives de Miguéis, nous avons trouvé un brouillon de réponse aux deux articles de A. Sérgio, mais
l’écrivain n’a finalement pas jugé bon de poursuivre la polémique.
380
Jaime Cortesão, Raúl Proença, et António Sérgio. "A 'Seara Nova' e o Conceito de Revolução". Seara Nova,
30/10/1930, n° 224.
381
José Rodrigues Miguéis. "Ditadura - e depois?" Gente Nova, 07/05/1927, n° 2.
382
Miguéis. "Reflexões". p. 83.
104
réaffirme son attachement aux positions seareiras, en particulier la critique des partis
politiques :
A Seara Nova carece do seu isolamento e da sua independência, porque dificilmente a verdade
se acomoda aos compromissos e às votações. Uma vez que nos filiamos, perdemos o direito de
julgar e o de renovar as nossas convicções, para nos sujeitarmos ao regimento do partido.
Não digo que isto seja desonesto. Mas é incompatível com a nossa missão. Há nos partidos
homens que pensam assim mesmo e nos aplaudem. Êles teem o seu papel, e nós o nosso.383
A. M. Alves évoque une lettre de António Sérgio à Câmara Reys, écrite entre 1927 et 1930,
où Miguéis est qualifié de « jeune bolchevique »384. A. Reis cite une lettre de Miguéis à Raúl
Proença, datée du 29 septembre 1929, soit quelques jours avant son départ pour la Belgique :
(…) estando de acordo consigo no que respeita à atitude moral, julgo divergir de si na
orientação política385. A. Reis cite également une lettre de Raúl Proença, datée du 24 octobre
1930, où ce dernier évoque avec une certaine tristesse le fait que Miguéis, « si fin, si subtil,
s’éloigne des doctrines libérales pour embrasser des doctrines plus ou moins
communistes »386. Pourtant, lorsque João Madeira évoque, pour la différencier de celle des
seareiros, la « conception marxiste » de Miguéis « où les idées sont dotées d’une force
sociale, se prolongeant dans les moyens et les instruments d’action, où la violence, conçue
comme moyen et non comme fin, est non seulement légitime, comme historiquement
nécessaire »387, ce qu’il décrit pourrait très bien correspondre à Seara Nova. António
Ventura388 voit, quant à lui, s’opposer des conceptions différentes de la démocratie plus
qu’une dichotomie pensée/action : on ne peut en effet pas reprocher aux seareiros de pas
383
Ibid. p. 85.
384
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 208.
385
Reis. "A crítica de Miguéis ao conceito seareiro do papel político dos intelectuais". p. 53.
386
Ibid.
387
Madeira. Os engenheiros de almas: o Partido comunista e os intelectuais (dos anos trinta a inícios de
sessenta). p. 87.
388
Ventura. "José Rodrigues Miguéis". p. 147.
105
s’être impliqués physiquement par le passé dans la défense de leurs idées, et, de plus, de ne
pas vouloir avoir recours à la violence pour renverser la dictature militaire, comme en
témoigne leur rôle dans l’opposition active à la dictature au sein du mouvement reviralhista.
Cependant, il est aujourd’hui clair que cette polémique constitue une étape marquante
dans l’histoire culturelle portugaise. António Pedro Pita l’affirme : « Avec cette polémique, et
pour la première fois sur la scène culturelle portugaise, l’optique marxiste donne forme à une
d’un projet politico-intellectuel »389. Cette opinion est partagée par A. Réis qui considère
praxis marxiste »390, et par João Madeira qui qualifie cette rupture de « première
notion même d’intellectuel, et « cette transformation impliquait une rupture avec la tradition
choisir Marx contre Proudhon. »392, écrit A. P. Pita. A. Reis complète en affirmant que deux
(…) la vision de l’intellectuel comme militant révolutionnaire inséré dans une organisation
politique de masse capable d’édifier la société socialiste, et celle de l’intellectuel comme
389
António Pedro Pita. Conflito e unidade no neo-realismo português: arqueologia de uma problemática. Porto:
Campo das Letras, coll. Campo da literatura. 2002. p. 46.
390
Reis. "A crítica de Miguéis ao conceito seareiro do papel político dos intelectuais". p. 43.
391
Madeira. Os engenheiros de almas: o Partido comunista e os intelectuais (dos anos trinta a inícios de
sessenta). p. 88.
392
Pita. Conflito e unidade no neo-realismo português: arqueologia de uma problemática. p. 49.
106
membre d’une élite éclairée qui oriente une opinion publique interclassiste capable d’imposer
aux politiques des différents partis les réformes progressistes nécessaires.393
(…) la croyance et la foi dans le pouvoir spirituel de l’Idée, et la croyance et la foi dans le
pouvoir de l’Histoire, entendue comme dialectique de faits matériels et sociaux. La première
sujette à la contingence de la volonté humaine, la deuxième s’appuyant sur le déterminisme
des lois qui régissent l’évolution des structures économico-sociales.394
Cette prise de position de Miguéis sous-tend également une autre conception du peuple,
pointé comme l’unique groupe social capable de « consacrer et vivifier les pensées des
intellectuels »395, comme il l’écrit, et surtout de la culture : celle-ci n’est plus vue comme un
mouvement descendant de l’élite vers le peuple, mais plutôt, selon les termes de A. P. Pita,
théoricien distingue ainsi l’interprétation historiciste du marxisme, portée entre autres par
Miguéis et surtout Bento de Jesus Caraça, co-fondateur avec Miguéis du journal O Globo en
1933, qui voyait la culture comme le problème central de son époque, de l’interprétation
Reis évoque quant à lui « un nouveau paradigme incarné par une nouvelle génération qui aura
en José Rodrigues Miguéis et Bento de Jesus Caraça ses pères fondateurs »398, un paradigme
393
Reis. "A crítica de Miguéis ao conceito seareiro do papel político dos intelectuais". p. 43.
394
Ibid. p. 44.
395
Miguéis. "Sôbre os fins e a coragem nos meios de actuar (II)".
396
Pita. Conflito e unidade no neo-realismo português: arqueologia de uma problemática. p. 50.
397
Selon A. P. Pita, ces deux interprétations définissent l’identité idéologique du marxisme et du communisme
portugais, mais c’est la seconde qui s’imposera : d’abord réunies sous la bannière antifasciste, elles s’affrontent
en 1951-1952 au sujet de la question de l’art. C’est ce que l’on a appelé la polémique interne du néoréalisme qui,
selon A. P. Pita, est le résultat de ces deux interprétations contradictoires que le marxisme portugais a voulu
synthétiser.
398
Reis. "A crítica de Miguéis ao conceito seareiro do papel político dos intelectuais". p. 44.
107
fondé sur « un marxisme historiciste et humaniste, dans la ligne de celui que Gramsci
La rupture avec Seara Nova reflète, sans aucun doute possible aujourd’hui, la posture
marxisante de Miguéis dans les années 30. Ses relations avec le parti communiste portugais
sont cependant encore floues. En 1980, lors de son dernier grand entretien publié400, il
n’évoque à aucun moment le sujet de manière explicite. Nous aurions tendance à dire que
cette absence de référence à ce parti politique qu’il a connu de près est la preuve que la
relation a été intense et la séparation douloureuse. Le fait est que Miguéis n’a jamais voulu
avouer publiquement son rôle aux côtés et/ou au sein du parti communiste. Témoin de cette
volonté d’occulter cette partie de son passé, l’affirmation catégorique de sa veuve, Camila
Miguéis, dans un entretien donné au journal Expresso en 2001 : « Il n’a jamais appartenu au
Parti communiste »401. Néanmoins, nous disposons de quelques données nous incitant à
penser le contraire, notamment des lettres ou brouillons de lettres parfois non envoyés
retrouvés dans les archives de l’écrivain. En particulier, une longue lettre manuscrite adressée
à Mário Dionísio402, dont nous ne savons pas si elle fut finalement envoyée, probablement
rédigée à l’automne 1947 suite à la lecture de l’article403 que ce dernier a consacré au recueil
399
Ibid. p. 56.
400
Carolina Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em Manhattan.
Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisbonne: Estampa. 2001. p. 251-58.
401
Catarina Carvalho. "Escritor emigrante". Expresso, 08/12/2001.
402
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". José Rodrigues Miguéis' Archives [Brown's
University].
403
Dionísio. "Um Escritor Português".
108
de contes et de nouvelles Onde a Noite se Acaba, s’est révélée une source unique, à notre
connaissance, sur le parcours du militant Miguéis. Ce dernier y explique en effet pourquoi son
œuvre publiée est si réduite : (…) a limitação da minha obra é a consequência do carácter
militante da minha existência404, et, pour illustrer son propos, il rappelle son intérêt précoce,
dès 1917, pour la Révolution russe et entreprend de faire la liste de ses activités militantes.
A son retour de Belgique, Miguéis, maintenant éloigné de Seara Nova, poursuit ses
édition de Páscoa Feliz, en 1932, a lieu grâce à l’aide du syndicat de l’Arsenal da Marinha de
Caraça, l'hebdomadaire O Globo qui sera interdit par la censure après la parution du 2ème
numéro. Avec ce dernier, Miguéis intègre une structure liée au parti communiste portugais : le
Núcleo dos Intelectuais Simpatizantes do PCP. En 1934 est constituée la Ligue contre la
404
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 1.
405
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 209.
406
Le titre, inspiré du film éponyme de Eisenstein, donne une bonne idée de l’orientation politique du journal
lors de sa création.
407
Pour plus de détails, voir Alves. "Miguéis Seareiro".
408
“Até que um próspero sindicato operário condescendeu em editá-la (...). Não pedi nem cobrei direitos de
autor: o sacrifício era de regra para o escritor ‘interveniente’” (José Rodrigues Miguéis. "Nota do Autor (à
segunda edição)". Páscoa Feliz, 7e ed. Lisboa: Editorial Estampa. 1987. p. 147).
109
Mais, comme le souligne João Madeira, la ligne programmatique de cette Ligue est
clairement sous influence communiste409. Aux débuts de 1935 paraît un nouveau périodique,
signe un article interpelant les nouvelles générations410 où il invoque l’homme intégral, celui
qui va au bout de ses possibilités et réalise ainsi intégralement sa raison d’être, nécessaire
reste encore peu étudiée, en particulier sa participation au « Reviralho » en tant que seareiro
et en tant que « communiste »412. Luís Farinha, se basant sur des propos de David Ferreira,
rapporte ainsi que le noyau initiateur du reviralhismo est issu des membres du groupe Seara
Nova, parmi lesquels Miguéis413. Il est ainsi très probable que, même après son départ de
Seara Nova, l’écrivain-militant a continué à revoir et/ou à militer avec certains de ses anciens
compagnons seareiros : lors du 10ème anniversaire de la revue Seara Nova, Câmara Reys
rapporte à Raul Proença, alors encore exil, la présence des « communistes Miguéis et
Mendes »414 ; mais c’est surtout dans la lutte contre la dictature militaire qu’il s’est
certainement retrouvé avec eux, comme lors des préparatifs de la révolte du 26 août 1931415.
movimentos contra a actual Ditadura: em 1927, fevereiro, tomei as posições que me foram
409
Madeira. Os engenheiros de almas: o Partido comunista e os intelectuais (dos anos trinta a inícios de
sessenta). p. 97.
410
José Rodrigues Miguéis. "A Mensagem da Juventude". Gládio, 31/01/1935.
411
Ibid. p. 5.
412
Même si, jusqu’à fin 1934, le Parti communiste critique le Reviralhismo pour son idéologie et sa déficience
organisationnelle, un certain nombre de communistes ont participé aux différentes actions du Reviralho, le plus
souvent à titre individuel (cf Farinha. O Reviralho. Revoltas Republicanas contra a Ditadura e o Estado Novo,
1926-1940. p. 219).
413
Ibid. p. 36.
414
Cité par António Reis. Raúl Proença: biografia de um intelectual político republicano, 2 vol., Vol. II. Lisboa:
Imprensa Nacional-Casa da Moeda. 2003. p. 120.
415
Information donnée par Mário Neves. José Rodrigues Miguéis: Vida e Obra. p. 58.
110
indicadas; em julho de 28, igualmente ((...) foi meu escritório o centro da acção). Em Agosto
de 32 também...416. Cette référence à 1928 réapparaît aussi dans Aforismos & Desaforismos de
Aparício :
(...) lembrarei que, em 1928, no meu escritório do Arco da Bandeira se fizeram alguns
preparativos para a revolução de Julho desse ano. Numa das salas passaram a noite anterior
dois militares de alta patente e bons serviços, os coronéis Maia Magalhães e Rego Chaves
(...), elaborando os planos desse movimento do « reviralho ». Guardou-lhes a porta, de pistola
de guerra em punho, o estudante Francisco Mendes, meu amigo, há anos falecido. (ADDA,
212)
Miguéis affirme également avoir collaboré à plusieurs journaux clandestins, dont O Rancho,
l’un des tout premiers, produit conjointement avec Câmara Reys417. En 1974, dans une lettre à
Jacinto Baptista, évoquant la mémoire de Raúl Proença et son action militante anti-salazariste,
en particulier ses Panfletos, Miguéis écrit : (…) fui um dos promotores da publicação
clandestina418. Enfin, dans une autre lettre à Jacinto Baptista, il écrit : (…) no dia da
« revolução » de Fevereiro eu faltei às aulas para ir ajudar a assaltar a fábrica de armas (?)
d’informations sur ses dernières années de militance au Portugal avant son départ vers les
U.S.A.. On y apprend ainsi qu’il a donné des cours secrets sur le Manifeste du Parti
Communiste dans un syndicat ouvrier ; qu’il devait, sur les instructions de José de Sousa,
416
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 4.
417
Cf Ibid.
418
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 02/02/1974]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
419
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 15/11/1973]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
420
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 4-5.
111
Grande, « mission » finalement annulée car le journal auquel il était destiné fut suspendu, ce
certain nombre de militants politiques poursuivis par la police ; qu’il a fait partie de la
Commission de secours aux réfugiés et prisonniers politiques ; qu’il a discuté plusieurs fois
chez lui avec Bento Gonçalves, secrétaire général du P.C.P., et que ce dernier l’a introduit
dans des réunions internes du Parti. Malgré tout, il affirme qu’il n’était pas membre du Parti
communiste portugais, mais simplement un écrivain qui voulait servir la « Cause » à laquelle
Même si de nombreuses zones d’ombre sont encore à éclairer, il semble que les
activités politiques américaines de Miguéis « à elles seules, mériteraient un livre »421, comme
l’affirme sa veuve. Ses premières années aux U.S.A. sont en effet marquées par un intense
activisme politique : De novo levado pela paixão política (de que me julgara divorciado) e o
meu amor a Portugal e à Democracia422. A son arrivée, encore sous statut de visiteur, il aide
ainsi à la création du Clube Operário Português423 à New York, au sein duquel il dirige la
« cellule communiste »424. Ce « club » aidait, entre autres, matériellement les immigrés
portugais et était considéré comme une organisation subversive par les autorités américaines
qui surveillaient ses activités : Denunciado, recebi numerosas visitas de membros dos
serviços secretos dos EUA425. Miguéis s’y implique beaucoup, ainsi que sa femme, et de
diverses manières : (...) fiz discursos, organizei festas, colhi subscrições, varri salas, vendi
cerveja ao balcão426, comme décrit dans la chronique « Na ‘Casa-de-bordo’ » : Ele não é mau
421
Anon. "José Rodrigues Miguéis por Camila Miguéis: Entrevista". Letras & Letras, 01/01/1992, n° 62. p. 11.
422
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 253.
423
Les activités liées au Clube Operário sont évoquées dans les récits brefs « Comércio com o Inimigo » et « A
Inauguração » du recueil Pass(ç)os Confusos.
424
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 5.
425
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 253.
426
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 5.
112
homem. Parece que era professor lá na terra. Ajuda-nos aí, escreve os programas e
panfletos, artigos... E a mulher é boa sujeita, organizou o grupo de costura, arranjou férias
no campo prà pequenada... (OEP, 179) Il ouvre les portes du Clube à la Workers Alliance,
organisation de chômeurs fondée par des socialistes et des communistes. Il crée et organise la
Républicains espagnols : c’est lui qui organise la participation des antifascistes portugais dans
les comités de secours à l’Espagne et aux réfugiés politiques européens427. Il publie en petit
volume, en 1937, le récit bref « Casa de Ricos » (intégré en 1946 sous le nom de « O Acidente
» à Onde a Noite se Acaba) dont les bénéfices seront versés par le Groupe Antifasciste
Portugais, dont Miguéis était le principal animateur, à la cause républicaine. John Kerr Jr.
reproduit d’ailleurs une brève information parue à cette occasion, où le vocabulaire employé
Casa de Ricos est un drame extrait de la vie réelle d’un ouvrier et de sa vieille mère qui,
comme des millions d’autres prolétaires, ont été immolés sur l’autel de la superbe et de
l’indifference de ceux dont l’existence a pour fondations le sang et l’infortune. (…) Cette
magnifique nouvelle coûte seulement 20 cents. (…) Portugais ! Aidez à l’écrasement du
monstre qui fauche sans pitié la vie des Espagnols dont le seul crime est celui de vouloir
préserver les institutions de leur choix ! Aidez à la construction d’un barrage au
développement du fascisme ! (…) Votre argent, employé au service d’une cause si noble,
produira des intérêts que vos exploiteurs ne pourront jamais vous payer.428
Au nom du Groupe Antifasciste Portugais, Miguéis prononce un discours devant des milliers
427
Miguéis ira jusqu’à donner une partie de son salaire pour la cause espagnole (cf Ibid.).
428
John Austin Kerr Jr. "Considerações sobre alguns textos políticos de Miguéis". José Rodrigues Miguéis:
Lisboa em Manhattan. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisboa: Estampa. 2001. p. 103.
113
Populaire Portugais et affirme entre autres l’importance des évènements espagnols pour
l’avenir du Portugal : Portugal segue a luta do povo espanhol com todo o seu fervor e
esperança nos destinos da democracia, certo de que o seu próprio destino está a ser decidido
Norman Thomas, leader du Parti socialiste américain, et Earl Browder, leader du Parti
adopté une résolution adoptant la stratégie du Front Unique et l’alliance antifasciste avec les
autres partis. Miguéis écrit ainsi plusieurs articles pour Unir, le journal du Front populaire
portugais, créé en 1937 à Paris et dirigé par José Domingues dos Santos, auquel collaborent
des communistes, mais sous le contrôle des républicains. Le rupture avec les communistes a
lieu en 1938431, puis le journal sera interdit par le gouvernement français sous la pression du
exilés espagnols, La Voz, de New York, page qu’il rédige seul. En tant que journaliste,
Miguéis écrit également, souvent sous un pseudonyme, des articles dans les journaux luso-
429
Ibid. p. 104-05. Le discours de Miguéis y est reproduit en entier.
430
Fin 1936 se forme le Front Populaire Portugais sous la direction de Afonso Costa et de Bernardino Machado,
républicains historiques. Y participent, entre autres, le Parti démocratique, la Gauche radicale, les Francs-
Maçons, des militaires, des anarcho-syndicalistes, des seareiros comme António Sérgio, et des communistes
comme Bento de Jesus Caraça.
431
La référence à ces articles publiés par Miguéis dans Unir provient de la lettre de 1947 à M. Dionísio. La
recherche, la consultation et l’étude de ces articles n’a pas encore été menée à notre connaissance et reste donc à
faire.
114
américains (Norte, Nueva Democracia) et anglais (The Nation, The Protestant)432. En 1938, il
est la cheville ouvrière d’une première historique : (...) organizei pela primeira vez na história
marchei à cabeça deles, tímido e orgulhoso dessa primeira grande vitória – na obra da minha
integração com os trabalhadores!433 Miguéis fait également partie d’un comité de soutien et
d’accueil aux réfugiés fuyant le fascisme. Nous trouvons une trace de cette activité sur le site
espagnole. Il y est souligné l’action de certains Portugais dans l’assistance aux réfugiés, en
particulier celle de Caraça et de Miguéis, tous deux liés au Comité mondial de lutte contre la
guerre et le fascisme, encore connu sous le nom de Mouvement Amsterdam-Pleyel, qui fut
créé en 1933 suite à l’initiative des écrivains communistes Henri Barbusse et Romain Rolland
et réunissait des intellectuels de gauche, dans leur majorité liés aux partis communistes.
Miguéis, de New York, faisait également le lien avec la League of American Writers, liée au
entretien de 1992, la veuve de Miguéis confirme en partie ces informations : après avoir
rappelé que leur appartement, pendant la guerre d’Espagne, était devenu le « central
elle évoque également les réfugiés du fascisme allemand qui s’adressaient à Miguéis,
recommandé par « un groupe de Lisbonne dont le chef était Bento de Jesus Caraça »435. Par
432
L’étude complète de l’activité militante et journalistique de Miguéis aux Etats-Unis, initiée par John Kerr Jr.,
reste à faire. Une partie de son activité en tant que journaliste dans les milieux luso-américains est cependant
maintenant accessible depuis la mise à disposition sur internet des archives du Diário de Notícias de New
Bedford. Voir à ce sujet Duarte Miguel Barcelos Mendonça. "Miguéis 'desconhecido'". Jornal de Letras, 01-14
juillet 2009.
433
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 6.
434
Voir [Link]
435
Anon. "José Rodrigues Miguéis por Camila Miguéis: Entrevista". p. 11.
115
Democracy et, en mai 1945, il prononça un discours remarqué à New Bedford à l’occasion
d’un rassemblement public de protestation contre les trois jours de deuil national décrétés par
Salazar suite à la mort de Hitler436. Lors de la mort de Bento de Jesus Caraça, en 1948,
Miguéis fera sa nécrologie, sous un pseudonyme, et rappellera ses activités de soutien aux
réfugiés :
ou en termes d’activités, est donc indéniable, de ses années lisboètes post-28 mai à son action
militante aux Etats Unis jusqu’au début des années 40. Mais quelle était la relation exacte
qu’il entretenait avec le Parti communiste ? En 1971, Emídio Santana, vieux militant anarcho-
syndicaliste portugais, affirme que Miguéis était lié au P.C.438. En 1990, Mário Neves, le seul
biographe de l’écrivain à ce jour, souligne que la relation de Miguéis avec le P.C.P. n’est pas
encore élucidée, même si ses sympathies envers les « principes défendus par le Parti
Communiste » sont indubitables439. Ana Maria Alves, quant à elle, écrit : « Il est plausible que
Miguéis ait été lié au Parti Communiste, mais il est difficile de pondérer le degré et la
436
Cf Mendonça. "Miguéis 'desconhecido'". p. 22.
437
José Rodrigues Miguéis. "Está de luto a inteligência nacional". Diário de Notícias [New Bedford],
30/06/1948.
438
Emídio Santana et Luís Salgado de Matos. "Lisboa, 1920 - vida sindical e condição operária". Análise Social,
1981, n° 67-68-69. p. 962.
439
Neves. José Rodrigues Miguéis: Vida e Obra. p. 84.
116
signification de cet engagement, vu que le P.C.P. est, à cette époque, une petite organisation
très fluide et d’idéologie confuse. »440 Elle poursuit en concluant à « l’adhésion effective » de
Miguéis au Parti si l’on en croit ses écrits, en particulier sa chronique « Breve Encontro com
Malraux »441. Puis elle affirme, quelque peu contradictoirement, que le crédo politique
migueisien est basé sur « une optique de gauche qui ne peut en aucun cas être considérée
comme marxiste ». D’autres sont plus catégoriques quant aux relations de Miguéis avec le
Parti communiste. Lors de la sortie de Páscoa Feliz en 1932, un critique décrit l’écrivain
communiste »442. Ricardo António Alves, dans son étude sur les relations entre Ferreira de
dans les pages du journal O Globo, créé et co-dirigé par Miguéis et Caraça, un article non
signé443, mais attribué à Miguéis par John Kerr, entre autres, attaquait ouvertement Ferreira de
Castro pour un reportage qu’il avait publié après un déplacement au Maroc et dans lequel il
reconnaissait l’œuvre positive de la France dans ses colonies. Ricardo Alves place cette
personnelle », et affirme que Miguéis, « jeune écrivain communiste, n’a pas voulu discuter
des idées ouvertement, mais plutôt exécuter moralement un adversaire politique », dans le
Ferreira de Castro répondit aux deux directeurs445, mais l’interdiction du journal par la
440
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 215.
441
In O Espelho Poliédrico.
442
David de Carvalho. "Um escritor proletário que se revela". Emancipador [Lourenço Marques], 16/05/1932.
443
José Rodrigues Miguéis. "O Velho Marrocos Visto por um Escritor Novo". O Globo, 25/11/1933.
444
Ricardo António Alves. Anarquismo e neo-realismo: Ferreira de Castro nas encruzilhadas do século.
Lisboa: Âncora. 2002. p. 147-51.
445
Ibid. p. 167-74.
117
Censure ne permit pas que ce début de polémique se poursuive446. En 1983, António Ventura
publie une lettre envoyée en 1941 par le Bureau politique du PCP à Miguéis où ce dernier est
désigné comme « notre référent auprès du Parti américain »447, parti alors dirigé par Earl
Browder, qui en sera exclu en 1946. Et, dans une note de bas de page, Ventura décrit ainsi
l’écrivain : « journaliste et écrivain, membre du PCP depuis le début des années 30 ». Et, en
1988, le chercheur confirme : « Nous pensons qu’il n’y a plus de doute quant à l’adhésion de
José Rodrigues Miguéis au P.C.P. »448. Enfin, en 1998, lors du passage à la télévision du
documentaire réalisé par Diana Andringa, une journaliste affirme que Miguéis fut membre du
Malgré le soin apporté par Miguéis à ne pas faire de référence directe à ce sujet dans
ses entretiens ou écrits, même autobiographiques ou privés, nous trouvons tout de même
Como Duhamel Tentou Salvar-me »450, il décrit la rencontre de Georges Duhamel, de passage
au Portugal au début des années 30, avec un groupe d’intellectuels portugais dont il faisait
A un moment de la soirée, G. Duhamel le prend à part et lui dit : Jeune homme, vous avez de
l’esprit, e eu quero salvá-lo. Estes seus amigos são todos comunistas encapotados. Vão
servir-se de si, espremê-lo, e depois abandoná-lo! (p. 113). Miguéis commente alors la scène
: Eu ri-me: ele estava enganado, eu sabia o que fazia, e tinha com que defender-me.
(Ingenuidade minha!). G. Duhamel n’aura pas réussi à sauver Miguéis du communisme. Dans
446
Plus tard, les deux écrivains se rencontreront à plusieurs reprises et il semble qu’ils aient entretenu des
relations amicales.
447
António Ventura. "Documentos sobre uma Tentativa de Contacto entre o Bureau Politico do PCP (Julio
Fogaça) e a I.C. em 1941". Estudos sobre o comunismo, septembre-décembre 1983, n° 1. p. 25.
448
Ventura. "José Rodrigues Miguéis". p. 148.
449
Elisabete França. "Memória de um injustiçado". Diário de Notícias, 15/03/1998.
450
José Rodrigues Miguéis. "O Espelho Poliédrico: De Como Duhamel Tentou Salvar-me". Diário de Lisboa,
27/06/1970, intégrée à O Espelho Poliédrico.
118
pasmo e orgulho: « É tal-qual o nosso Browder! » – ao tempo leader bem amado. Eu tinha
então um pequeno bigode arruivado. (OEP, 257) Il était donc considéré comme le
américain. Mário Neves cite par ailleurs une lettre envoyée à João Sarmento Pimentel en 1931
où Miguéis fait référence à sa rupture avec Seara Nova : A minha atitude (...) valeu-me a
cólera olímpica do Sérgio, que não perdoa a dissidência sovietófila do discípulo.451. Il ajoute
un peu plus loin : (...) em que erros psicológicos se funda particularmente a actividade
muito melhores do que ele), fizeram e sustentam a grande experiência russa.452 Mais c’est
dans les archives de l’écrivain que les indices sont définitivement confirmés par Miguéis.
Tout d’abord, dans la lettre à M. Dionísio, à propos de son action aux U.S.A. : Bastará dizer-
lhe que fui membro do P.C. »453 ; puis dans une lettre envoyée à Jacinto Baptista en 1978 :
Fiquei devendo a crise aos « meus portugueses » - Clube Operário, Liga Anti-fascista, P.C.,
etc.454
La question, aujourd’hui, n’est donc plus de savoir si Miguéis était lié au parti
communiste, s’il en a été membre ou s’il en a simplement été un compagnon de route, mais
bien de mieux connaître la nature de son adhésion et, par conséquent, de mieux comprendre
les raisons de son éloignement postérieur. Adhésion et éloignement, nous le verrons, qui
jouent un rôle primordial dans l’écriture migueisienne et, en particulier, dans son ironie.
451
Miguéis. "[Lettre à João Sarmento Pimentel - 10/03/1931]". p. 86.
452
Ibid. p. 87.
453
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 5.
454
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 29/03/1978]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Brown's University].
119
anarchiste à lutter efficacement contre la dictature dans le cadre du Reviralho, mais aussi à la
montée du fascisme en Europe. C’est également dans ce cadre que João Madeira place la
rupture entre l’écrivain et les seareiros : rappelant le rôle important du groupe Seara Nova
difficultés à attirer les nouvelles générations qui aspirent à plus d’action et d’efficacité. Cette
correspond, on l’a vu, sur le plan idéologique, à « l’affirmation du marxisme sur la scène
son sectarisme »457, le P.C.P. finit quand même par constituer l’unique alternative de combat
contre la dictature portugaise. A cette époque, le Parti communiste paraissait le meilleur outil
pour changer et améliorer la situation. Mais les perspectives marxistes proposées par Caraça
455
Lettre à David Ferreira de 1978, in Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". p. XV.
456
Madeira. Os engenheiros de almas: o Partido comunista e os intelectuais (dos anos trinta a inícios de
sessenta). p. 85.
457
Ibid. p. 89.
120
et Miguéis étaient ouvertes, non dogmatiques, et « fondées sur une attitude d’interrogation
radicale »458. Miguéis adhère au Parti communiste, mais il « n’adopte pas une posture suiviste
conçoit comme source d’intolérance et de sectarisme »460. Ainsi, par exemple, en 1945, alors
hospitalisé, Miguéis envoie un message écrit à la soirée organisée par l’Alliance Libérale
Portuguaise Pro-Démocracie : (...) é preciso pôr de parte todo o sectarismo, e saber criar uma
critiques qu’il affirmait déjà lors de sa rupture avec le groupe Seara Nova en 1930 où, tout en
« une grande liberté mentale, une vaste et utile action critique, et un profond sentiment
marxisme :
L’analyse de la rupture entre Miguéis et Seara Nova par A. Reis va dans la même direction :
458
Ibid. p. 95.
459
Ibid. p. 88.
460
Ibid. p. 86-87.
461
Anon. "A festa da Aliança Liberal Portuguesa Pro-Democracia esteve concorridissima". Diário de Notícias
[New Bedford], 12/03/1945.
462
José Rodrigues Miguéis. "Uma Carta". Seara Nova, 29/12/1930, n° 231. p. 231.
463
Miguéis. "Sôbre os fins e a coragem nos meios de actuar (I)". p. 59.
121
« tutélaire à la manière des seareiros »464. A ce moment-là, Miguéis incarne déjà une posture
Não podemos cair no erro Anteriano (e seareiro dos inícios) de pedir Anjos e Sábios para nos
governar. (...) O papel dos Intelectuais, a meu ver, não é dirigir a Política, mas inspirá-la - e
contentar-se com isso.465
Porque todos os Estados são maus, e devemos procurar corrigi-los cá de fora, sem quaisquer
veleidades de Poder. Os intelectuais, digo eu.466
Dans son dernier entretien public, déjà évoqué, Miguéis souvient des années 30 et 40
Foi na altura em que na Europa o escritor se sentia implicado numa situação político-social,
e em que a literatura estava condicionada a um certo construtivismo social de tendência
revolucionária. (...) A Revolução Russa tinha representado para os intelectuais europeus a
promessa de um mundo melhor. Mais tarde, muitos se desiludiram, (...) atitude de relativa
descrença geral. Isso passou-se por altura dos últimos anos de 30 a 40, e afectou-me
directamente (...).467
Si les relations, incontestablement intimes, entre Miguéis et le P.C.P., sont encore à clarifier,
les modalités de son éloignement le sont encore plus. Car, ce qui est sûr, c’est que,
progressivement, l’écrivain nourrit une hostilité grandissante envers ceux qu’il nomme
ses ex-camarades communistes. Dès 1960, il l’écrit à Mário de Castro (Tu sabes, Mário: eu
Censura sufocam-me; mas o que está por baixo disso, e contra isso, às vezes não me apavora
464
Reis. "A crítica de Miguéis ao conceito seareiro do papel político dos intelectuais". p. 56.
465
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Adolfo Casais Monteiro]". Espólio de Adolfo Casais Monteiro [Biblioteca
Nacional de Portugal], New York, 27/05/1961.
466
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca
Nacional de Portugal], 25/10/1978.
467
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 256.
122
menos468.), et à Adolfo Casais Monteiro : (...) ou a gente participa da missa triste e obscura
do Reviralho (que é o fracasso Perpetuado) ou está vendido. (...) Para muitos, o Reviralho é
de longe um modo de vida469. Il partagera également avec Jorge de Sena cette amère critique
Quer refazer a mentalidade portuguesa? Portugal não tem cura – tem curas: os padrecas das
inúmeras freguezias e igrejinhas da pseudo-Cultura. Esborrache-os mas não queira reformá-
los. Olhe o destino de todos os nossos Grandes (...). Com que coragem eles (incluindo o nosso
caro Óscar) falam da URSS sem mencionar um só dos crimes lá cometidos contra o espírito...
e a carne dos homens livres!... Eu sei: custa e dói muito renunciar a ser alguém naquele
alguidar de lacraus. Eu próprio morro disso. Porque não temos mais nada! (...) Nem de
vontade eu iria para viver ignorado ou a dar e levar castanhas nos Conformistas do
Inconformismo!470
Nous ne disposons d’aucune certitude quant aux raisons exactes de cet éloignement. Son
départ vers les Etats-Unis, en 1935, l’écarte de la scène où se joue l’évolution du marxisme au
Portugal, or c’est à cette époque que les conceptions déterministes du marxisme s’affirment et
dans le mouvement communiste au Portugal à partir des années 40, c’est-à-dire la stalinisation
468
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Mário de Castro - 02/11/1960]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
469
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Adolfo Casais Monteiro - 18/08/1960]". Espólio de Adolfo Casais
Monteiro [Biblioteca Nacional de Portugal]
470
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 05/12/1973]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
471
Madeira. Os engenheiros de almas: o Partido comunista e os intelectuais (dos anos trinta a inícios de
sessenta). p. 100.
123
Parti communiste qui allait se mettre en place. Dans la chronique « Breve Encontro com
Malraux », écrite en 1969, on peut ainsi lire cette auto-critique : O que não víamos então era
que, no seu esforço de tudo reduzir à Razão, à consistência e à doutrina ou ideologia, alguns
pensadores, sem o saber, ignoram ou suprimem muitos dos (com frequência legítimos)
105) Par ailleurs, son activité militante antifasciste aux Etats-Unis (que ce soit dans
l’opposition immigrée à Salazar, dans son soutien aux Républicains espagnols ou dans son
action en faveur des réfugiés) n’était pas forcément bien vue au pays de l’anticommunisme (et
aussi probablement parmi les immigrés portugais), ce qui lui a apporté pas mal de
désagréments et certaine désillusions : Foi um erro na medida em que vim a verificar que, em
troca da minha dedicação total, conheci a ingratidão e o abandono472. Si l’on ajoute à cela sa
situation financière peu reluisante473, ses problèmes de santé et la défaite des Républicains
Ce qui n’empêche pas que perdure chez l’écrivain une vision du monde encore fortement
Marques l’a constaté en étudiant la correspondance, inédite, entre Miguéis et son ami et ex-
Il apparaît évident, dans la correspondance avec David Ferreira, que le cadre de référence
politico-partidaire de Miguéis s’est altéré à partir des années 50. C’est le retour, sinon à
Lisbonne, du moins aux valeurs seareiras, à la tolérance, à l’imperfection des différentes voix
472
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 254.
473
Tout au long de sa vie, Miguéis sera en butte à des problèmes financiers dont il parle régulièrement dans sa
correspondance.
474
“Em 1957 ainda aplaudi a intervenção russa na Hungria, onde os Americanos preparavam um golpe (disse-
mo alguém com responsabilidades) com maquinaria destinada a substituir as indústrias... etc.” (José Rodrigues
Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 24/05/1971]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional de
Portugal]).
124
libres des citoyens, toujours préférable à la perfection du chœur à l’unisson des régimes qui
suffoquent la liberté dissonante (…).475
Elle ajoute : « tout porte à croire qu’à ce moment-là Miguéis ne répéterait pas la polémique
des années 30 avec Castelo Branco Chaves »476. Ce qui, finalement, n’est pas surprenant. Car,
A. Reis le souligne, les divergences apparues en 1930 entre Miguéis et Seara Nova ne
sauraient cacher « l’existence de convergences sur le plan éthique entre une même vision
dans les conceptions marxistes de Miguéis et de son ami Bento de Jesus Caraça. Dans une
Bento de Jesus Caraça souligne la singularité du moment historique avec la montée des
fascismes, évoque la lutte permanente entre l’individu et le collectif tout au long de l’Histoire
et affirme que l’accessibilité à un stade supérieur libéré de ce conflit ne peut se faire qu’à
travers la lutte et les contradictions. L’homme cultivé intégralement est celui qui est conscient
condition humaine et qui est préoccupé par le perfectionnement intérieur. Une culture à la fois
Caraça et Miguéis fait ainsi de la culture à la fois une fin et un moyen au service d’un
engagement social conscient du moment historique dans lequel il agit et plus apte à
475
Teresa Martins Marques. "Saudades Para José Rodrigues Miguéis". Pascoa Feliz, Um Homem Sorri à Morte,
O Passageiro do Expresso. Lisbonne: Círculo de Leitores. 1994. p. XV.
476
Teresa Martins Marques. "José Rodrigues Miguéis: Da Reconstituição de um Mundo". Colóquio-Letras,
juillet-décembre 1993, n° 129-130. p. 137.
477
Reis. "A crítica de Miguéis ao conceito seareiro do papel político dos intelectuais". p. 55.
478
Madeira. Os engenheiros de almas: o Partido comunista e os intelectuais (dos anos trinta a inícios de
sessenta). p. 92-94.
125
la pédagogie. Il n’est donc finalement pas surprenant que Miguéis revienne à des positions
très proches de celle de la Seara Nova de ses débuts. Il écrit ainsi en 1968 :
( ...) com a idade e a experiência, sobretudo a observação e a leitura estou hoje numa posição
que não repugnaria à nossa velha Seara: uma atitude que seria de vigilância militante, na
defesa da democracia parlamentar, de tendência socialista, com partidos, liberdade de
opinião e responsabilidade, orientada por um espírito humanístico (e humanitário) aberta a
todas as correntes e debates. (...) A Democracia é sobretudo o regime da opinião e esta é
preciso criá-la, cultivá-la, mantê-la viva: a opinião pode considerar-se um «Quarto Poder»
do Estado - o inspirador e moderador. (...) Uma democracia precisa de forças políticas, de
homens de governo, mas não menos de organismos capazes de elaborar ideias, inspirações,
métodos e técnicas, planos de reformas, etc. que sem serem de governo no sentido estrito,
exerçam uma acção de presença, de orientação crítica, e esse é, creio eu o papel dos
«intelectuais» - professores, cientistas, técnicos, filósofos, economistas, etc. (assim foi
concebido o papel original da Seara, suponho eu).479
figure de Raúl Proença. Dans quatre articles publiés en 1979 dans le Diário Popular, Miguéis
fait l’éloge de ce personnage qu’il considère comme son « idole et maître »480 et qui incarne
parfaitement, selon lui, l’esprit et l’engagement seareiros, intransigeant dans les principes
préoccupation suprême était la Culture482. Il est intéressant et significatif, à ce sujet, de lire les
quelques phrases suivantes, destinées par Miguéis au directeur du journal Linha Geral, de
Leiria, en 1933, tirées d’une lettre où l’écrivain se plaint et critique l’attitude de ce dernier :
479
Lettre à David Ferreira, 30 décembre 1968. Extraits tirés de José Rodrigues Miguéis. "Excertos de cartas
inéditas para David Ferreira". Jornal de Letras, 26/12/2001, et également en partie cités par Teresa Martins
Marques. "Cronologia". José Rodrigues Miguéis: Catálogo da exposição comemorativa do centenário do
nascimento: 1901-1980. Lisboa: Câmara municipal de Lisboa. 2001. p. 194.
480
José Rodrigues Miguéis. Uma flor na campa de Raul Proença. Lisbonne: Biblioteca Nacional. 1985. p. 12.
481
Ibid. p. 17.
482
Ibid. p. 22.
126
Há uma coisa pior do que a confusão das ideias e do que a própria ausência de ideais: é o
exprimí-las de maneira a impedir os outros de pensar, ou de modo a lançar-lhes os espíritos
num turbilhão de perigosas confusões. Se as doutrinas democráticas ainda têm um papel a
desempenhar em Portugal, esse é o de educar o espírito na clareza e na rectidão, na
sinceridade e na lealdade. Tal foi, ou quis ser, o papel da Seara Nova, tão mal compreendida
pelos democratas no seu apostolado do Espírito. Que as ideias sejam como espadas nuas, tal
era o sonho do Proença, tal é a lição que, por mim, julgo dever aproveitar da Seara. Que
importam as divergências, se a nossa razão, como uma chama direita e clara, nos ilumina os
passos? O papel da Razão é servir – servir a infinita variedade das tendências, das ideias, dos
sentimentos, purificá-los e ordená-los. A razão, a dialéctica interior, devem ser o nosso
método. (…) esta linguagem – ou antes, esta forma de esconder o pensamento e de camuflar
as verdades é um verdadeiro delito de consciência!483
Ayant depuis peu quitté Seara Nova, en pleine effevescence communiste, Miguéis se base sur
(...) numa linguagem de insuportável reformismo... (...) Que tenho com a tua vida? A tua vida
pública interessa-me como cidadão; e depois na qualidade de teu amigo e na de colaborador
dum jornal em que muitos puseram de comêço alguma esperança. (...) É curioso que eu,
renegado e expulso da Seara, acusado pelo Sérgio de cultivar obscuridades, venha reclamar
agora clareza nas ideias e rectidão nos princípios! Mas os meus erros são outros – e eu não
excomungo ninguém. Digo o que penso, e para mais em carta privada também não tento
converter ninguém, nem dou conselhos... Gosto que as pessoas sejam o que são: espontâneas.
Mas o que se vê é que a obra da Seara passou pela vida portuguesa como um arado por cima
da rocha nua. A disciplina das ideias e a pureza das intenções ficam letra morta sem uma
organização que as estruture, em política. Claro, se queremos alguma coisa mais do que
mirar-nos no espelho lisonjeiro da nossa literatura... (...) A verdade é que, desde o próprio
título, a Linha Geral se apoia numa confusão de ideias. Esse nome (para não ser uma
especulação oportunista de um estado mental ocorrente) deveria acorrentar o teu jornal a
uma política bem definida, - a que lhe inspirou precisamente a designação, num momento em
483
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Freitas e Silva - 24/04/1933]". José Rodrigues Miguéis' Archives [Brown's
University]. p. 1-2.
127
que um grande plano de construção revolucionária dum mundo novo se impunha severamente
ao mundo capitalista. Vã esperança! (...) Tu queres fazer política nova em Leiria sem beliscar
os páchás, corruptos da política velha! Meter o branco e o preto no mesmo godé!...484
Miguéis clôturera d’ailleurs cette lettre-critique par un hommage appuyé au maître : Raúl
Proença... a alma mais forte, viril e pura do jornalismo republicano, ao pé da qual as nossas
Selon A. M. Alves, plutôt qu’une idéologie marxiste, il s’agit en fait chez Miguéis
vaguement libertaire »486. Or, s’il semble aujourd’hui évident que l’historienne se trompe
quant au non-marxisme de Miguéis, il nous apparaît par contre possible et pertinent, et pas
« libertaire ». Même s’il avait de la sympathie pour eux488, Miguéis n’était pas un anarchiste
Conheci muitos anarco-sindicalistas e respeitei-os sem estar de acordo com eles; tive sempre
horror ao primitivismo e ao « obreirismo » que os caracterizava, num país de baixa cultura e
484
Ibid. p. 4-5.
485
Ibid. p. 5.
486
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 215.
487
Rappelons que le Parti communiste portugais a été créé en 1921, composé en grande partie, à l’époque, d’ex-
militants révolutionnaires dont beaucoup d’anarcho-syndicalistes.
488
Voir le récit « Galbo, o Terrorista » (in Pass(ç)os Confusos), où le personnage principal est un anarchiste vu à
travers le regard bienveillant du narrateur ; voir également Idealista no Mundo Real où le syndicaliste anarchiste
Vesgo, personnage secondaire, est évalué positivement ; et, surtout, nous y reviendrons, voir le personnage de
Amândio, l’oncle maternel de Gabriel dans A Escola do Paraíso.
489
Texte daté du 20 novembre 1978.
128
pouca indústria (...). As tendências destrutivas, de acção directa, etc., tiveram sempre eco no
povo trabalhador: que outro caminho lhes restava? 490
Proclamei-me hoje livre. Eu, que tenho sobre a Liberdade uma doutrina tão complicada! « Je
lis ton nom », é fácil dizer: mas agarrá-la é outra história. Livre, é claro, dentro dos limiares
ou parênteses de que aqui já falei (na Programação do Caos). Nem « para além do Bem e do
Mal », como diria o louco de génio, mal compreendido. Anarco-ético, em suma. Eu! Ou seja,
com certa moralidade. (...) Talvez as perspectivas da idade avançada me ajudem a pensar
assim: Só temos os deveres e as paixões a que aceitamos sujeitarnos! (ADDA, 183-184)491
Proença, qui, selon J. Baptista, était un « humaniste socialiste d’inspiration libertaire »492, et
qui, selon A. Reis, s’assumait « comme anarchiste exclusivement au sens éthique en tant que
défenseur du primat de l’individu sur le tout »493. Cette dimension libertaire se retrouve
également chez un autre seareiro des premières heures, Raul Brandão, que Miguéis admire
beaucoup (Quando o conheci pessoalmente (...) o meu fervor tornou-se adoração494) et à qui
preuve dans ses œuvres d’un « sens constant de la piété en modulation anarchiste dans
l’observation de la misère et des misérables »496. Il n’est donc pas très surprenant de voir
Miguéis écrire, dans une lettre envoyée en 1975, en pleine Révolution des Œillets, la phrase
490
Miguéis. "[Lettre à Rogério Fernandes - 22/12/1964]". Cf Annexe 7, où cette lettre est reproduite.
491
Texte daté du 14 avril 1979.
492
Jacinto Baptista. Jaime Cortesão, Raul Proença: Idealistas no mundo real. Lisboa: Biblioteca Nacional.
1990. p. 59.
493
Raul Proença. Raul Proença: Antologia - 1. Edité par António Reis. Lisboa: Ministério da Cultura. 1985. p.
297.
494
Miguéis. "Nota do Autor (à segunda edição)". p. 156.
495
José Rodrigues Miguéis. "Lembranças de Raul Brandão". Gazeta Musical, mai-juin 1961, n° 122-123.
Eduardo Lourenço considère d’ailleurs Raul Brandão comme « l’unique et véritable maître » de Miguéis
(Lourenço. "Miguéis: o outro e os outros". p. 229).
496
Salema. Antologia do Conto Português Contemporâneo. p. 19.
129
sindicalistas, que poderiam ser (tendo ainda força) o contra-peso do actual monopólio497. Les
En tant que « projet éthique qui engage directement, dans sa moindre pratique, un
jugement sur la valeur des relations et des situations »498, écrit Daniel Colson, qui évalue sans
cesse « la qualité émancipatrice ou oppressive des actes, des points de vue et des prises de
position »499, cette tendance anarchisante déjà présente dans les principes et pratiques
l’écrivain. Cette double nécessité éthique et libertaire, nous allons la retrouver dans les deux
modes d’écriture migueisiens que sont le mode militant et le mode écrivain et, en particulier,
dans les deux types d’ironie correspondants que sont l’ironie classique et l’ironie romantique
ou moderne.
497
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Maria da Graça Amado da Cunha]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal], 24-26/02/1975. Voir aussi José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto
Baptista - 02/01/1975]". José Rodrigues Miguéis' Archives [Brown's University].
498
Daniel Colson. Petit lexique philosophique de l'anarchisme. De Proudhon à Deleuze. Paris: Le Livre de
Poche. 2001. p. 108.
499
Ibid. p. 112.
130
D.C. Muecke501 a souligné la distinction opérée par Morier au sein de l’ironie entre
attitude d’opposition et attitude de conciliation. Cela nous semble une entrée intéressante pour
cohabitation en son sein des deux types d’ironie que sont l’ironie classique, ironie
peut en effet être reliée à une autre, relation/opposition/tension, qui a imprégné la vie et
l’œuvre migueisienne : homme et/ou écrivain ? Cette question préoccupe en effet Miguéis
tout au long de sa vie. En témoignent les nombreuses références présentes dans ses écrits, de
Une question qui pose par la même occasion celle de la relation de l’individu au
au sein de la société. Une question qui trouve donc ses réponses dans la conception, qui
variera au fil du temps, qu’a Miguéis du rôle de la littérature et qui débouche, selon les
réponses et donc l’état d’esprit et les intentions idéologiques de l’écrivain, sur des récits aux
500
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 254.
501
Muecke. "Analyses de l'ironie". p. 486.
131
caractéristiques variables, mais avec des constants thématiques et/ou narratives propres à
chacune des réponses apportées. Nous distinguerons donc deux modes principaux d’écriture
d’opposition franche à un ordre social injuste, où la littérature de fiction est conçue comme un
réalistes, voire néo-réalistes, où l’intention pédagogique est au cœur du projet littéraire, ce qui
se traduit régulièrement par des récits exemplaires, et où l’ironie classique et satirique est l’un
des instruments privilégiés – mode d’écriture opèrant dans les récits publiés durant la phase
militante de l’écrivain mais aussi dans une grande partie de ceux publiés ultérieurement en
monde et de la réalité, en particulier à travers la mise en fiction de son vécu et, du coup,
questionne l’acte même d’écrire, faisant preuve d’une ironie littéraire plus moderne – mode
d’écriture principalement détectable dans les récits publiés en volume après la fin des années
50.
502
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 251.
132
diversité des œuvres particulières auxquelles ces critiques faisaient référence, par la diversité
et par la réception variée de ces effets d’ironie par les critiques. Il nous semble cependant
l’œuvre migueisiennes tiennent en partie au fait que ces différentes études critiques ne
précédemment. Cette difficulté à percevoir ces évolutions tient par ailleurs au mode de
publication particulier à Miguéis, mode de publication dont la prise en compte est également
convient tout d’abord de rappeler le contexte historique particulier dans lequel Miguéis a
grandi et vécu avant de s’exiler en 1935, celui d’une 1ère République fragile et agitée qui
débouchera sur une longue dictature de presque un demi-siècle. Ce contexte sera déterminant
dans les choix opérés par l’écrivain. Ce dernier affirme ainsi en 1942 : Num mundo menos
problemático do que o nosso, eu teria sido escritor - com estas ou aquelas inclinações
políticas - mas escritor. Só acessoriamente político503. Le fait est que le monde dans lequel a
vécu Miguéis était « problématique ». D’où une constante interrogation quant à l’attitude à
adopter face à la situation : Penso no homem que sempre fui, indeciso, hesitante entre
entregar-me por completo à acção (que nunca reneguei) ou à literatura, à pedagogia, etc.
Mas foi a minha indecisão que fez a minha força, foi ela que me impeliu a fazer o pouco que
503
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jaime Cortesão - 19/12/1942]". Espólio de Jaime Cortesão [Biblioteca
Nacional de Portugal].
133
até hoje consegui realizar!504 Par conséquent, plutôt que le binôme homme/écrivain, c’est
plutôt le binôme homme politique/écrivain ou militant/écrivain qui est en jeu : De facto, eu, «
seareiro um dia irradiado da Seara Nova por esquerdismo, por muitos anos coloquei o
homem, os homens, acima da minha literatura505. Cette tension entre l’activisme politique et
la création littéraire est constante tout au long de sa vie et de ses écrits. La littérature apparaît
ainsi soit comme sa mission première (Hoje estou isolado, impedido de me deslocar
livremente, e sofrendo não só dores físicas, mas sofrendo de me ver impedido, na minha
própria terra e no meio do nosso pequeno tumulto, de exercer a missão que sempre julguei
Não podendo dar expressão à minha paixão política, resigno-me a ser o escritor obscuro que
Você sabe.507
Ou bien elle apparaît comme l’un des deux piliers co-fondateurs de l’identité de l’homme-
Miguéis : Pense que eu, fundamentalmente animal político (embora só de ideias) procuro
talvez nas letras o que a Política me recusa: e encontro-o. (...) (Mas não se trata duma
504
Lettre à David Ferreira, 23 mars 1973. Extrait tiré de Teresa Martins Marques. "Excertos de Cartas Inéditas
de José Rodrigues Miguéis para David Ferreira". Jornal de Letras, 26/12/2001.
505
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre au destinataire inconnu - juin 1959]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
506
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Adolfo Casais Monteiro - 22/09/1946]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
507
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Manuel Rodrigues Lapa - 23/07/1972]". Espólio de José Rodrigues
Miguéis [Biblioteca Nacional de Portugal].
508
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 08/08/1973]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University]
134
derivação, ou sublimação: eu sou escritor, e ao sê-lo contradigo até por vezes o político
represso.)509
Ces différentes postures adoptées face à la question homme et/ou écrivain ? sont liées
à l’évolution idéologique de Miguéis. Comme à propos de cette dernière, nous allons par
périodes à considérer comme des outils d’analyse discutables, car comme toutes les
« phases » elles ne sont pas étanches et on ne peut vraiment déterminer précisément les dates-
migueisienne. Nous distinguerons donc trois périodes littéraires chez l’écrivain-Miguéis, trois
l’écrivain.
politique et l’écriture. Gerald Moser, à propos des trois premiers récits brefs publiés par
1927512) parle d’histoires déjà inspirées par la solidarité envers les gens ordinaires mais où
António Sérgio évoque, en 1923, « un conte ingénu de Miguéis »514, et l’écrivain lui-même le
509
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Adolfo Casais Monteiro - 03/03/1959]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
510
José Rodrigues Miguéis. "Milagre de Joane". Seara Nova, août-septembre 1923, n° 26.
511
José Rodrigues Miguéis. "Noite Infinita (1)". Seara Nova, 15/09/1925, n° 53.
512
José Rodrigues Miguéis. "A Sombra". Seara Nova, 22/12/1927, n° 112.
513
Moser. "The Campaign of Seara Nova and Its Impact on Portuguese Literature, 1921-1961". p. 38.
514
José Carlos Gonzalez, ed., António Sérgio : Correspondência para Raúl Proença. Lisboa: Publicações Dom
Quixote / Biblioteca Nacional, 1987. p. 169.
135
qualifie de « conto de feição mística »515. Puis, la « tendance nocturne et piétiste » de ses
longues années que l’on peut situer entre 1929 et 1946, la militance politique et anti-fasciste a
occupé une place importante dans la vie de Miguéis, parfois aux dépens de sa vocation
littéraire :
Entrei nos E.U., em 1935, dominado pela ideia de que os deveres cívicos do homem, do
cidadão, se sobrepunham às responsabilidades do escritor... Quis identificar-me com as
necessidades do nosso povo. Era um ponto de vista moral como outro qualquer!
Paralelamente, fui sempre partidário da unidade de pensamento e da acção. Não concebo a
palavra senão como traço de união entre o pensamento e o acto. Pensar é agir, e agir é
completar o pensamento. A liberdade pareceu-me sempre condição prévia, essencial, da arte.
A literatura é a melhor e a mais perdurável das armas; mas para que ela floresça, parecia-me
necessária certa medida de liberdade para todos... Foi a essa liberdade que eu sacrifiquei o
meu papel de escritor.517
Et c’est son exil vers les Etats-Unis qui, de manière décisive, a fait basculer Miguéis dans le
militantisme : « Em 1935 vim para os EUA, e foi então que as hesitações se desvaneceram.
Não podendo actuar como escritor em meio estranho e hostil, lancei-me na acção. »518 Ces
objectifs pédagogiques et/ou idéologiques, c’est ce que nous appelons le mode militant
d’écriture chez Miguéis, un mode d’écriture où la littérature est conçue comme une arme au
service de l’engagement social et politique : Em tempos acreditei que o dever do escritor era
o de consagrar-se aos seus deveres « sociais » antes de produzir. Esta atitude resultava num
515
Cf “Nota do Autor (à segunda edição)” in Páscoa Feliz. p. 154.
516
Idem, p. 155.
517
Anon. "O Dr. Rodrigues Miguéis Concede-nos uma Entrevista". Diário de Notícias [New Bedford],
21/10/1949. p. 4.
518
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 5.
136
Mais cette phase militante de la vie de Miguéis, et le mode d’écriture qui lui est
associé, va prendre fin. L’intense activité politique menée par l’écrivain se heurte à un
obstacle rédibitoire : son corps. Cela commence par une crise de nerfs : Em 1937, com 35
anos, sofri o meu [breakdown], que durou 4 a 5 anos: sem parar de trabalhar, que o pão era
escasso!, sem férias nem curas. O Luminal era a panaceia de então, e tomei tones dele520.
Durant ces années de traitement, continuant à militer et à travailler, Miguéis reprend petit à
petit son activité d’écrivain de fiction, écrit et/ou révise beaucoup d’histoires, et ré-apprend à
Para onde, e para quem escrever? A minha acção queimara-me; não podia voltar a Portugal
(...). O meu sofrimento moral, a psico-nevrose, resultava essencialmente de me ver privado da
minha obra própria, do meu ambiente, do meu futuro. A guerra veio agravar tudo isto. O
tratamento consistiu, essencialmente, em ensinar-me a resignação realista às condições da
minha vida521
Puis, en 1944, après deux ans de travail à l’édition du Reader’s Digest, période durant
laquelle il ne publiera pas beaucoup d’articles ni de fictions dans les périodiques, il fait un
séjour d’un mois à l’hôpital Beth Israel pour une péritonite aigüe. Le temps de récupérer, il se
American Comittee for Democracy. Cela ne dure qu’un peu plus d’un an. En novembre 1945,
on lui diagnostique une infection cérébrale potentiellement mortelle. Cette fois-ci, son séjour
519
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 257.
520
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 29/03/1978]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
521
Miguéis. "[Lettre à Mário Dionísio - 1947]". p. 6.
137
à l’hôpital (Bellevue) sera plus long, et les séquelles bien plus importantes522, séquelles à la
Quando em 1935 saí de Portugal para os EUA, com passaporte de turista (« Daqui a três ou
seis meses estou de volta! », prometi eu a minha chorosa mãe; e desci a escada a correr),
tencionava unicamente mergulhar de vez no anonimato e na obscuridade a que sempre aspirei
e ainda hoje aspiro. Um ano mais tarde a guerra de Espanha veio arrebatar-me a essa
decisão, para me lançar de novo, cegamente, no turbilhão político, de que só onze anos mais
tarde eu sairia, meio estropiado, para regressar (supunha eu: definitivamente) ao meu mundo
e à missão de escrever. Assim se vive - de abismo em abismo. (ADDA, p. 97)523
Ceci ne veut pas dire qu’il n’est plus sensible aux injustices et à la misère du monde, ni qu’il
ne publiera pas d’œuvres critiques, engagées et/ou politiques par la suite, on le verra, mais
que le primat est donné à l’écrivain et non à l’activiste militant, à l’œuvre et non à l’action
O problema que se põe ao escritor de ficção não é este: 'Que coisas, que problemas - que tese
irei demonstrar?' Mas estoutro: 'Como darei forma, expressão, ao que sinto e penso?' (...) As
ideias e sentimentos são um património comum. A sua 'expressão' é já outra coisa - um
temperamento. Só dois tipos de homens se podem exprimir utilmente por escrito: o escritor
dialéctico, pedagógico, o pensador, dotado de qualidades temperamentais que fazem dele
(que lhe dão a paciência de ser) um laborioso organizador de pensamentos, ideias ou imagens
organizadas e coordenadas no papel. O outro, é o escritor de ficção: e a este não cumpre
expor as ideias como tais, as teses, os problemas, as ideologias – (...) mas antes 'recriar' a
vida, fazer vida-síntese por escrito, de tal modo que os problemas surjam, vivam autónomos,
nos actos e pensamentos dos personagens, e possivelmente as suas soluções. Este é o 'artista'.
522
Cette expérience est décrite dans le récit autobiographique Um Homem Sorri à Morte – Com Meia Cara, que
nous étudierons dans notre troisième partie (cf infra III.B.2 p. 402).
523
Texte daté du 11 janvier 1977.
138
(...) a ficção é boa ou má, como uma igreja, um teatro, uma escultura, um quadro, um fresco,
não pelo que a inspira, mas pela maneira como se realizou.524
Dans un autre essai dactylographié de 1946 (de dix-neuf pages) retrouvé dans ses archives,
inédit à ce jour, « Literatura de Intenções – ou ‘Café sem Caféina ?’ », on peut encore lire :
A questão já não é de saber se a literatura é, pode, ou deve ser uma arma, mas antes de
inquirir se a manejamos para servir os homens, integrá-los e libertá-los, ou se para confundí-
los e obscurecê-los; em procurar saber que espécie de arma, e a que fins dirigida, e a serviço
de que causa.525
(...) divertindo-o [o leitor], fazendo-o rir e chorar (como fazia Shakespeare, esse mestre da
carpintaria teatral), retratando-lhe e recriando o mundo de que é parte, mas sem lhe dar a
perceber imediatamente que está aprendendo. A literatura que não for boa como arte, não
serve bem os propósitos imediatos, ou estéticos, nem os mediatos, éticos, sociais ou outros.526
En clair : pour une meilleure efficacité militante, l’écrivain doit avant tout être un (bon)
écrivain : « A questão não é que a literatura de ficção não deva ser panfleto: mas sim que a
má ficção faz maus panfletos. »527. Cette priorité donnée à l’écriture, à l’œuvre, reste ainsi
524
José Rodrigues Miguéis, manuscrit daté du 12 septembre 1945, cité par Almeida. "Escrevente de primeira
classe". Cette position, comme nous l’avons déjà souligné dans le chapitre précédent, se révèlera minoritaire
dans le milieu culturel marxiste portugais et le courant littéraire associé du néo-réalisme. C’est d’ailleurs sur des
bases proches de celles défendues ici par Miguéis, que Mário Dionísio, entre autres, quittera le P.C.P. dans les
années 50.
525
Miguéis. "Literatura de intenções - ou café sem caféina?" p. 7. Cf Annexe 11, où est reproduit le sommaire de
cet essai.
526
Ibid. p. 18.
527
José Rodrigues Miguéis. Aforismos & Desaforismos de Aparício. Edité par Onésimo Teotónio Almeida.
Lisboa: Editorial Estampa, coll. Obras completas de José Rodrigues Miguéis. 1996. p. 65. Texte daté du 15 mars
1976.
139
psicológica como projector que sonda as zonas obscuras do espírito humano, elevando-as à
luz da consciência. Creio, portanto, na função consciencializadora da Arte, mas sem fazer
desta um corpo de doutrina, de leis ou dogmas. A Arte deve atingir a razão, mas através dos
afectos, da emotividade, deixando ao ensaio, ao panfleto, a função de mobilizar os afectos
através da razão.528
É preciso, é imperativo deixar ao artista uma ampla zona de liberdade pessoal, de pesquisa,
experimentação, sinceridade emocional (...). Se a consciência nos inclina a dar preferência ao
militante, ao engajado, que isso o não impeça de cantar, comover-se ou chorar, de duvidar
até, se tal for o seu estado de espírito. O que nós queremos é libertar e servir o homem: a
revolução não é um fim, é um meio.529
Miguéis-écrivain renaît littéralement de ses cendres, cendres causées par l’incendie dévorant
de la passion militante :
Já antes tinha escrito: « O homem em nós mata o escritor. » – Ao que acrescentei: « Diante
das lágrimas que escorrem pela face interior do mundo, cai-nos das mãos a pena! » (...) Mas,
um dia, como que renasceu das cinzas, acreditando que a função do escritor é a de realizar-se
fazendo obras e que a essência da sua vocação é exprimir-se – exprimindo o drama dos
outros.530
Progressivement, l’importance donnée à l’écriture croît, aux dépens des objectifs politiques et
ou pédagogiques du militant : Era a maneira de continuar a actuar no mundo das ideias. Mas
já então convencido de que não podemos reformar os homens pela literatura. Ainda hoje não
sei como ela actua nem o que ela representa no caminho do futuro: muito menos « arma » do
528
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Bernardo Crippa - 20/01/1959]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal]. Cf Annexe 4, où cette lettre est reproduite.
529
Miguéis. "Literatura de intenções - ou café sem caféina?" p. 13-14.
530
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 254.
140
que eu supunha!531 En 1959, dans une lettre à Adolfo Casais Monteiro, à propos de son
recueil de contes et nouvelles Léah e Outras Histórias, Miguéis évoque ses tentatives de lutte
contre ses tendances littéraires militantes : No entanto, alguma coisa deve existir de
constante: talvez a sensibilidade polémica, subjacente. Dizem-me que sou cruel com certas
figuras - não o sou tanto quanto mo pede meu feitio polémico ou pedagógico, que reprimo.532
Il apparaît donc qu’après 1946, un changement s’est opéré dans l’état d’esprit et dans
l’attitude de Miguéis, que ce soit dans sa conception du rôle de l’écrivain, mais aussi, plus
Também eu me deixei arrastar por um pragmatismo que hoje condeno, embora ainda guarde
à evidência uma inspiração social e humanitária. (...) Desde há muito ultrapassei a
concepção da literatura como arma de qualquer forma de regime, e a ele escravizada. Sou
pela liberdade e adverso a todas as formas de absolutismo estatista.533
C’est cette période de la vie de Miguéis, dont on situera le début en 1946, que nous appelons
plus dominé par le militant, nous associerons un mode d’écriture particulier, le mode écrivain,
qui se traduit souvent par des œuvres fictionnelles à l’ironie romantique ou moderne, c’est-à-
dire où l’écrivain fait preuve d’une attitude critique de mise à distance de la réalité et/ou du
531
Ibid. p. 255-57.
532
Miguéis. "[Lettre à Adolfo Casais Monteiro - 03/03/1959]".
533
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 257.
141
coincide pas avec la disparition de ce que l’on a appelé le mode militant d’écriture. En 1949,
Tenho esperanças de intensificar no Brasil a minha actividade literária. (...) Nunca deixei de
escrever! No meio de trabalhos, campanhas e dificuldades, escrevi sempre. E nem por voltar
à literatura me afastarei um ápice das minhas directrizes de homem e cidadão. Sinto que,
como escritor, as servirei melhor. Só lastimo não ter dado à Colónia o que julgo melhor de
mim... Tenho projectos e materiais acumulados que dariam, para encher uma vida.534
Or, ces écrits accumulés datent pour la majorité de ses années d’activisme politique. Il y a
donc un grand problème à résoudre pour l’écrivain : Vivo numa encruzilhada, repudiando o «
realismo » dos livros inacabados – dois ou três romances velhos, convencionais, mas
d’écriture militant correspondant à une période de sa vie désormais révolue : (…) é nos meus
livros inéditos que se encontra o grosso dos meus escritos « políticos »536 ; mais les récits
sont là et Miguéis va les (re)publier en volume. Nous retrouvons donc dans ces récits plus ou
moins réécrits, et particulièrement dans les romans, le mode militant d’écriture, on l’a vu
escritor! Pouco a pouco desisti de salvar o mundo et son père. Ele se salvará por si, ou se
534
Anon. "O Dr. Rodrigues Miguéis Concede-nos uma Entrevista". p. 4.
535
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Adolfo Casais Monteiro]". Espólio de Adolfo Casais Monteiro [Biblioteca
Nacional de Portugal], 16/12/1969.
536
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à John Austin Kerr Jr. - 21/08/1969]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
142
perderá537. Désormais, ce ne sont plus les certitudes du militant mais les doutes, les questions
permanente au sein de l’homme-Miguéis entre le militant qu’il fut et l’écrivain qu’il est :
O meu polemismo (ou pessimismo) chega a dificultar-me trabalhar nos livros e receio por
vezes não poder continuar com estes « cacos » de espelho. (...) O « político » em mim
continua a matar ou a oprimir o escritor, e a fazer sofrer o homem. Esforço-me por encontrar
um meio-termo.538
Nombre de récits brefs migueisiens sont en effet publiés dans des périodiques avant d’être
intégrés, parfois des dizaines d’années plus tard, à un recueil540. De même pour certains
publiée par Miguéis en volume (c’est-à-dire après 1958, soit à plus de 57 ans) est le résultat
final de textes manuscrits commencés parfois dans les années 20. Mais, qu’ils aient été
publiés ou pas dans des périodiques auparavant, le fait est que Miguéis retravaille et réécrit
l’édition en volume serait par conséquent intéressante à mener pour préciser et nuancer nos
malheureusement pas les moyens dans le cadre de ce travail. Cela dit, nous partons de
537
Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 29/03/1978]".
538
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à António Ruella Ramos - 30/11/1968]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
539
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Rogério Fernandes]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca
Nacional de Portugal], 29/03/1973.
540
Pour une analyse plus détaillée de ce mode de publication particulier : cf infra III.A.1.c) p. 352.
143
l’hypothèse que ces réécritures et autres révisions avant publication en volume n’ont que peu
affecté la tonalité générale des œuvres initiales. Mais s’il s’avère un jour que les changements
sont plus importants que nous le pensions, il est alors fort probable qu’ils montreraient que la
dimension critique et satirique de ces œuvres modifiées a été fortement atténuée, ce qui
pertinence du mode militant dans sa dimension ironico-satirique serait donc réhaussée en tant
que reflet de l’état d’esprit de Miguéis au moment de leur conception initiale, et le travail
d’atténuation de ces épines ironico-satiriques effectué après coup ne ferait que conforter notre
analyse sur l’évolution littéraire de l’écrivain passant d’une écriture de combat bardée de
certitudes à une conception moins rigide sur ses prétentions et intentions, par conséquent plus
libre de se laisser aller à des préoccupations moins sociales et plus personnelles, et donc à un
mode d’écriture différent : ce que l’on a appelé le mode écrivain, où affleure régulièrement
une ironie plus moderne. Pour les besoins de notre analyse, tout en sachant que les fictions
modes d’écriture que sont le mode militant et le mode écrivain, nous considèrerons ces deux
modes séparément.
Dans une lettre datée de 1941, intégrée au paratexte de Onde a Noite se Acaba,
Miguéis affirme : A ironia (...) continua sendo o meu instrumento predilecto. Se tivesse de
pedir um juízo crítico, seria para esse género de histórias que eu apontaria, como a
144
militant politique se traduit ainsi régulièrement dans la fiction migueisienne par l’utilisation
soit d’une ironie agressive, souvent satirique, qui tourne parfois au sarcasme non ironique (le
sarcasme faisant ici office d’expression littéraire privilégiée du sectarisme politique qui,
même s’il a globalement plutôt bien préservé Miguéis, vue l’importance qu’il a toujours
donnée à la liberté individuelle, ne l’a pas totalement épargné, comme il l’avoue lui-même à
plusieurs reprises), soit d’une ironie faisant plus appel au comique et moins à la raillerie,
gentiment satirique, plus conciliante et moins agressive. Dans les deux cas, il s’agit d’une
ironie militante qui vise à dénoncer et corriger les comportements, vices et autres injustices
sociales, qui fait régulièrement appel au ridicule et qui, par delà la visée pédagogique de
transformation du lecteur et de la société, possède une visée morale542 qui prend appui sur des
normes et des valeurs stables et claires. Dans Páscoa Feliz (1932), œuvre originale et
fondatrice, largement louée par la critique de l’époque, comme l’a très bien noté John Kerr543,
la dimension de critique sociale est bien présente, et parfois sur le mode ironique. Dans Onde
a Noite se Acaba, recueil de nouvelles publié en 1946, mais achevé en 1940, en pleine période
(conçue dans les années 20, réécrite en 1940) illustrent bien l’usage par Miguéis de l’ironie en
mode militant. Ce dernier récit est d’ailleurs totalement submergé par la tonalité ironico-
satirique, à tel point que Miguéis ressent le besoin de s’en expliquer devant le lecteur à partir
de la 3è édition :
541
“Carta a D. C.” (1941) in Miguéis. "Nota do Autor à 3.ª edição". p. 229-30.
542
La fonction exemplaire de certains récits migueisiens, voir leur côté moralisateur, est particulièrement visible
parmi ceux dont la tonalité satirique est dominante (cf T. M. Marques. "Onde a Noite se Acaba de José
Rodrigues Miguéis: A Vida em Contraluz". p. 6).
543
John Austin Kerr Jr. "Notes on Páscoa Feliz and some of its implications for the future". Proceedings of the
Pacific Northwest Council on Foreign Languages, 1978, Vol. XXIX, Pt. 1.
145
Refi-la em Nova York em 1940. Verificando qua a população da Irlanda mártir era ainda a
mesma de um século atrás, prova irrecusável da sua miséria e opressão, irritei-me com o
Império Britânico e inseri o conto no volume. Está claro que o Prof. Ch. Brown (…) é uma
charge de que ainda coro quando penso em Gibbons (…).544
Cette explication destinée au public est à mettre en parallèle à celle donnée par lettre à
l’exégète qui l’a suivi durant les dernières années de sa vie et qui a publié le plus d’articles
critiques sur son œuvre, John Kerr. Où l’écrivain nous apprend que l’ironie, la satire et le
ridicule présents dans le le récit sont au service de la colère et, peut-être ?, du sectarisme
politique : Em 1940, quando a escrevi (em New York), eu acabava de ler algures que a
Imperialismo Britãnico! E quis vingá-la. Mais uma vez a mesma simpatia pelos oprimidos,
etc.? ou sectarismo politico?545 Les trois autres recueils de contes et de nouvelles migueisiens
seront publiés en volume après 1958, dans le cadre de ce que l’on a nommé la phase de
l’écrivain où l’ironie satirique n’est plus un procédé à l’honneur. Cependant, comme nous
récits intégrés à ces volumes bien après leur écriture ou leur conception. Dans Léah e Outras
Histórias (1958), quatre récits brefs sur les dix du recueil comportent une dimension ironico-
satirique plus ou moins importante. Pour deux d’entre eux nous ne disposons pas de date de
Sorte com Barbeiros » fut écrit avant 1943546 ; quant à « Uma Viagem na Nossa Nerra », il fut
publié originellement en 1939. Dans Gente da Terceira Classe (1962), trois récits sur les
plata! » (conçu en 1929 et publié en 1934), « A Düsseldorf num Pulo » (conçu en 1931), et
544
Miguéis. "Nota do Autor à 3.ª edição". p. 222-23.
545
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à John A. Kerr Jr. - 16/01/1971]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
546
Cf José Rodrigues Miguéis. "Tablóides". Seara Nova, 14/08/1943, n° 835 .
146
« Gente da Terceira Classe » (conçu en 1935-36) ; Pass(ç)os Confusos (1982), révisé de son
vivant par l’écrivain547 mais édité après sa mort, est constitué des récits qui composaient le
recueil Comércio com o Inimigo (1973) auxquels viennent s’en ajouter d’autres. Tous, à
l’exception de trois inédits dont deux ont été conçus à la fin des années 70, ont été publiés
auparavant dans des périodiques dans les années 60 ou 70, et probablement conçus à la même
époque. Par conséquent, il n’est pas surprenant de ne trouver qu’un seul récit de tout le recueil
qui présente une ironie satirique : « Ele Era o Nosso Paizinho! ». Ce récit devait initialement
constituer l’épilogue du roman O Milagre Segundo Salomé mais fut rejeté par Miguéis car
jugé trop « burlesque »548, trop sur le ton de la « farce » pour un « roman sérieux »549. Nous
n’en connaissons pas la date de conception, mais il est probable qu’il fut écrit à la fin des
années 30 ou au début des années 40. Si l’on considère les romans migueisiens, nous
retrouvons le même schéma : sur les six romans publiés par l’écrivain550, quatre d’entre eux
possèdent une tonalité satirique plus ou moins prononcée mais néanmoins significative (Uma
Salomé), et un cinquième (O Pão Não Cai do Céu) répond en grande partie aux canons néo-
réalistes. C’est le signe d’un mode militant d’écriture correspondant à une posture idéologique
particulière : bien que publiés en volume après 1958, période finale de la vie de l’écrivain où
transformation sociale, ces cinq romans ont tous été conçus et/ou écrits en partie durant la
phase militante de Miguéis. Au sujet de son premier roman publié en volume, Uma Aventura
547
Cf Marques. "Pass(ç)os Confusos, de José Rodrigues Miguéis: Entre a Radicação e a Errância". .
548
Cf José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Egito Gonçalves - 24/02/1973]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal]. Cf Annexe 8, où une première version de cette lettre est reproduite.
549
Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 05/12/1973]". p. 1.
550
Deux seront après la mort de Miguéis, Idealista no Mundo Real et O Pão Não Cai do Céu, ce dernier ayant
été révisé totalement par l’auteur de son vivant.
147
Inquietante (publié en feuilleton551 entre 1934 et 1936), Miguéis écrit ainsi dans le paratexte
Mais le premier roman sur lequel l’écrivain a travaillé fut en fait Idealista no Mundo Real.
Celui-ci, publié en feuilleton en deux séquences espacées d’une quinzaine d’années à cause de
la censure (1964-1965 puis 1979), ne sera publié en volume qu’après la mort de Miguéis, en
Este romance, o primeiro que ousei acometer, lá pelos meus vinte e poucos anos, tinha um
ambicioso propósito satírico. No meu verdor de angry young man, imprimi-lhe um cunho
mordaz, quase cruel. O personagem central, Deodato da Cunha Baltasar, era o bode
expiatório dos meus humores polémicos, reformadores.553
Enfin, le dernier roman publié en volume par Miguéis de son vivant, O Milagre Segundo
Salomé, fut initié au début des années 30, avant d’être finalisé une trentaine d’années plus
tard, comme cela est expliqué dans le paratexte final. Il fut donc en partie écrit durant la phase
militante migueisienne, ce qui se traduit également par une importante composante ironique et
satirique, voire sarcastique, que l’écrivain avoue avoir vainement tenté de réduire par la suite :
551
Cf Annexe 1 : Liste chronologique des œuvres migueisiennes publiées en feuilleton.
552
José Rodrigues Miguéis. "Começo e fim de uma aventura". Uma Aventura Inquietante, 6e ed. Lisboa:
Editorial Estampa. 1989. p. 273-74.
553
“Nota do Autor”. Idealista No Mundo Real. p. 25.
554
“Nota do Autor”. O Milagre Segundo Salomé. p. 349.
148
En résumé, dans tous les volumes de fiction de Miguéis, bien que la grande majorité
ait été publiée lors de ce que nous avons appelé la phase de l’écrivain, nous retrouvons le
mode militant d’écriture en plus ou moins grande proportion. Plus particulièrement, l’ironie
classique, souvent satirique, apparaît de manière plus ou moins marquée dans presque toute
l’œuvre fictionnelle migueisienne : dans les quatre recueils de nouvelles, dans quatre des six
romans, et dans l’une des deux longues nouvelles publiées en volume de manière isolée. C’est
cette ironie que nous étudierons en détail dans notre deuxième partie (II).
écrivain, mode d’écriture caractéristique de ces moments où le militant politique ne prend pas
le dessus sur l’écrivain et va même parfois jusqu’à disparaître totalement, et mode d’écriture
d’être un écrivain militant (...) Miguéis fut un militant, qui, entre autres choses, écrivait »556.
Le mode écrivain s’observe principalement et plus clairement, on l’a dit, dans une grande
partie des publications en volume qui ont eu lieu lors du dernier quart de sa vie (1958-1980).
Cependant, on peut déjà le voir en action dans le premier livre de Miguéis, Páscoa Feliz, une
555
“Do Autor (com humildade)”. É Proibido Apontar - Reflexões de um Burguês – I. p. 12.
556
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 183.
149
longue nouvelle publiée en 1932, mais probablement finalisée en 1929-1930, qui fait office de
littérature ou bien au militantisme politique : A ideia original da Páscoa, se tal houve, deve
ter-me surgido entre 1924 e 1926, como reacção contra a tendência polémica e ultra-realista
textuelle des deux modes d’écriture : à la critique parfois satirique d’une société injuste et, en
narration que des thématiques abordées (identité, responsabilité, folie). On retrouve également
cette cohabitation des deux modes d’écriture dans le premier roman publié en volume par
Diabo en 1934, en pleine phase militante, l’écrivain est obligé d’avoir recours à un
subterfuge :
Como podia eu oxidar uma tão bela reputação de homem grave e responsável, com planos de
reforma e salvação nos bolsos, voluntário da auto-imolação indispensável à tranquilidade
geral das consciências – rebaixando-me a escrever uma novela de imaginação sem qualquer
« mensagem » visível, sem programa nem panfleto, e ainda por cima com um Fim Feliz… Na
nossa sociedade não pode haver um Fim Feliz, nem mesmo para um burguês da raça de
Zacarias. (...) Não era, decerto, uma novela policial ou de amor que esperavam de mim a
meia dúzia de leitores sequiosos de mais intensos estímulos intelectuais. (...) Incapaz de
resolver esta contradição gritante entre a minha vocação de narrador de histórias e os
imperativos da minha consciência e de uma opinião exigente, resolvi adoptar o pseudónimo «
Ch. Vander Bosch », hipotético escritor belga de quem eu seria, apenas, o exímio intérprete.558
Ce paratexte, écrit en 1958, en plus d’être une attaque en règle contre les partisans de la
littérature au service d’un « message visible », à savoir le néo-réalisme, dont Miguéis fut l’un
557
"Nota do Autor (à segunda edição)". Páscoa Feliz. p. 145.
558
“Começo e fim de uma aventura”. Uma Aventura Inquietante. p. 275.
150
des « précurseurs », nous y reviendrons559, ce qui en fait une auto-critique ironique, met
également très bien en lumière la tension militant/écrivain qui imprègne ce roman qui attendra
vint-quatre ans avant d’être publié en volume. Car, malgré le ton ironico-satirique de l’œuvre,
qui critique entre autres l’individualisme bourgeois (Depois de tudo, talvez haja aqui mais
1934560), la « conscience » de l’écrivain ne lui permet pas d’assumer ce récit qui joue avec les
codes du roman policier, jeu pas assez subordonné aux « impératifs » militants et trop livré
aux exigences de l’imagination et du plaisir. Une lettre de Miguéis à John Kerr se révèle
particulièrement intéressante à ce sujet ; l’on y voit que ce schéma s’est répété avec la
nouvelle « Saudades para a Dona Genciana »561, conçue en 1940 et réécrite en 1953562 :
A data tardia da publicação (1956) deve-se a que nem o ambiente de Salazar era propício – a
censura cortou-me ou proibiu-me várias histórias descorajando-me – nem a camaradagem
literária me era favorável: o mundo literário vivia (como hoje!) obcecado pela « politique
d’abord »: tudo devia servir a causa da « revolução » (Eu servi-a...) A « oposição »
esquerdista (comunista?) tentou atrair-me mas depressa se desiludiu, porque eu servia acima
de tudo a literatura. A « significação artística » da história é de uma profunda impregnação,
talvez, de longe!, comparável à dos naturalistas russos. Um fundo de preocupação ético-
cultural. E é claro, fortemente emocional!563
Miguéis a eu encore plus de difficultés à finaliser et à publier le roman Nikalai! Nikalai!. Lors
de sa sortie en 1971, dans une lettre déjà citée à Jorge de Sena, où il avouait que le roman
559
Cf infra II.A.3.b) p.218.
560
“Começo e fim de uma aventura”. Uma Aventura Inquietante. p. 277.
561
José Rodrigues Miguéis. Saudades para a Dona Genciana. Lisboa: Iniciativas Editoriais. 1956. Cette
nouvelle, l’une des plus apréciées des critiques, sera ensuite intégrée à Léah e Outras Histórias (1958).
562
Information donnée in José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à José Gomes Ferreira - 09/06/1956]". Espólio de
José Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional de Portugal].
563
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à John Austin Kerr Jr. - 03/06/1976]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
151
avait été conçu et en grande partie écrit à l’époque de sa franche adhésion au communisme,
Miguéis se demande comment concilier cela avec son « état d’esprit récent »564 :
Essa ambiguidade penetrou o livro com uma humidade inestancável, e daí a minha longa
hesitação. Por exemplo, a história dos boatos a respeito da URSS, que são um dos trechos
bem-humorados do livro, revela alguma coisa... A fantasia da incursão era já de dois gumes:
Receias comprometer os emigrados, ou lesar a URSS? etc. (...) Há aqui problemas que eu,
bicho racional, não sei resolver racionalmente. Deixo que o livro fale. Os nosso doutrinários
vão meditar, já vão meditando (daí o silêncio): que quis o M. dizer? Onde quer ele chegar?
Mas a parte alguma! – a não ser talvez ao coração ou o interesse do leitor.565
La même année, dans une lettre à John Kerr, il qualifie Nikalai! Nikalai! de « livre
détestable » et de « roman-cadavre »566 : il s’agit bien en effet de déterrer un roman écrit sous
un mode militant poussé à son extrême, et réécrit dans le cadre d’un mode écrivain hostile à
cette manière de faire, ce qui se traduit par une ambigüité énonciative propre à l’ironie
moderne : Novela de novela? Não foi bem isso que intencionei, se alguma coisa quis. (...)
Daí, essa ambiguidade. Tudo o que consegui (mal) foi realizar esse « parênteses », ou ciclo
de que o leitor deduz que nada se passou567. Cette situation de tension entre les deux modes
Salomé : Já não posso escrever assim, estou saturado ou perdi as ilusões, a verve, eu sei lá.
Este riso amargo e forçado, de boca à banda... (OMSS2, 300). Miguéis importe ainsi ses
militant/écrivain est littéralement mis en scène à travers Gabriel, alter-ego de l’écrivain, qui
564
Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 24/05/1971]".
565
Ibid.
566
Miguéis. "[Lettre à John A. Kerr Jr. - 16/01/1971]".
567
Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 24/05/1971]".
152
grande partie des récits miguéisiens retrace en effet, fictionnellement, son passé. Des récits
pour beaucoup basés sur son expérience personnelle, et à caractère plus ou moins
Cara, qui relate la grave maladie de l’hiver 45 qui a failli emporter l’écrivain, apporte une
fictionnelle migueisienne dans son ensemble peut être abordée dans ce cadre, en particulier à
s’ajoute un autre déchirement dans la vie de Miguéis : celui de l’exilé. Après son départ vers
les Etats-Unis en 1935, Miguéis résidera à New York jusqu'à sa mort, à l’exception d’un
jamais deux ans (1946/1947, 1952 (2 mois), 1957/septembre 1959, mai 1963/avril 1964, 1966
retourner vivre définitivement au Portugal sont innombrables (Este absurdo só pode dissipar-
se lá, esmurrando o nariz na realidade, dando-me conta de que é preciso retomar o comboio
onde ele está e não onde, teimosamente, eu quero que ele esteja570). Mais, à chaque fois, ces
tentatives de retour au pays se soldent par un échec et un nouveau départ vers l’Amérique.
Les raisons de cet impossible retour au bercail sont nombreuses : la situation politique et la
censure, les conditions de vie matérielles, les problèmes de santé, l’adaptation de sa famille
(femme et fille adoptive) à un nouvel environnement… Il était donc inévitable que Miguéis
568
Cf infra III.B.2 p. 402.
569
Cf infra III.A.2.c) p. 366.
570
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Manuel Mendes - 13/06/1957]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
153
identitaire (cf « O Conto Alegre de Natal que Não Escrevi »571), retour à un espace-temps
originel et réintégration individuelle et sociale (cf « Regresso à Cúpula da Pena »572) – mais
également par leur questionnement au niveau narratif, ce qui donne lieu à ce que John Kerr, se
référant au récit bref « Lodo »573, nomme une « nouvelle phase dans le style de l’auteur »574.
par ailleurs d’un questionnement de l’acte même d’écrire, en particulier du rôle de l’écriture
grande partie des récits que nous avons déjà évoqués dans le cadre du mode écrivain, et en
roman Nikalai! Nikalai! qui l’accompagnait dans le même volume, trouvait « plus à son
goût »576.
Ecriture, identité, autobiographie, fiction et réalité : tels sont les principaux pôles
autour desquels s’enroulent les fils littéraires tissés par Miguéis en mode écrivain, fils plus ou
moins tendus, parfois jusqu’à la rupture, plus ou mois emmêlés, qui constituent au final des
récits ironiques où il est parfois difficile de distinguer les pôles des uns des autres. C’est cette
ironie, romantique et moderne, qui pose finalement plus de questions qu’elle ne donne de
réponses, que nous étudierons en détail dans notre troisième et dernière grande partie (III).
571
José Rodrigues Miguéis. "O Conto Alegre de Natal que Não Escrevi". Diário de Lisboa, Magazine,
24/12/1966. Intégré ensuite à Pass(ç)os Confusos.
572
Écrit en 1947, intégré à Léah e Outras Histórias.
573
José Rodrigues Miguéis. "Lodo". O Tempo e o Modo, février 1967, n° 47. Récit intégré ultérieurement à
Pass(ç)os Confusos.
574
John Austin. Kerr Jr. "A Thumbnail Sketch of the Life and Works of José Rodrigues Miguéis". Proceedings
of the Pacific Northwest Conference on Foreign Languages, 19-20/04/1974, Vol. XXV (1) Literature and
Linguistics. p. 37.
575
Cf infra III.B.3 p. 423.
576
Miguéis. "[Lettre à John A. Kerr Jr. - 16/01/1971]".
154
Dans la suite de notre travail, nous allons donc étudier cette cohabitation plus ou
moins pacifique entre le mode militant et le mode écrivain à travers l’ironie vue comme le
caractéristique de chacun de ces deux modes d’écriture, mais aussi au sens figuré de
577
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Alberto Machado de Rosa - 19/01/1958]". Espólio de José Rodrigues
Miguéis [Biblioteca Nacional de Portugal].
156
Dans cette partie, nous considérerons l’utilisation de l’ironie par Miguéis en tant que
procédé littéraire répondant à son besoin d’intervention sociale basé sur un certain nombre de
valeurs. John Kerr fut le premier à étudier l’œuvre fictionnelle migueisienne dans sa
globalité578, mais c’est surtout Maria Angelina Duarte qui démontre que la fiction
migueisienne est fondamentalement critique579. Critique envers l’individu, qu’il veut libre et
responsable, mais également envers la société, dont il dénonce les injustices et les hypocrisies,
Miguéis construit un univers fictionnel auquel le lecteur ne peut accéder, souvent, qu’en
passant par le prisme d’un texte évaluateur, ce qui est particulièrement vrai dans les fictions
relevant de ce que nous avons appelé le mode militant d’écriture, c’est-à-dire une grande
Dans un premier temps, nous ne nous intéresserons pas au texte ironique en tant que
tel mais à son cotexte non-ironique, aux procédés et à la stratégie littéraires utilisés par
Miguéis dans son entreprise fictionnelle militante : cela nous permettra de mieux connaître le
cadre évaluatif dans lequel s’insère l’ironie migueisienne, cadre textuel de valeurs qui nous
éclairera sur les intentions de l’écrivain et ses cibles principales. L’ironie joue avec les valeurs
que le texte migueisien véhicule. Elle prend naturellement sa place dans ce carrefour de
valeurs qu’est le texte : quelle que soit la définition adoptée, il y a, nous l’avons vu, dans tout
L’ironiste procède à deux évaluations simultanément : l’une, directe, est mise en question par
une autre, plus ou moins implicite. Il convoque deux (ou plus) univers de valeurs en tension
578
Cf sa thèse de doctorat Kerr Jr. Aspects of Time, Place and Thematic Content in the Prose Fiction of José
Rodrigues Miguéis as Indications of the Artist's Veltansicht), éditée en volume (Kerr Jr. Miguéis, to the seventh
decade ), et ses nombreux articles.
579
Duarte. Socio-political undercurrents in four works by José Rodrigues Miguéis .
157
(pas forcément opposés) et procède, dans le cas d’une ironie « classique »580, à une
frontière entre le bien et le mal, le beau et le laid importe bien moins que la hiérarchie entre
les différentes valeurs. Or, celles-ci sont toujours irrémédiablement en conflit (...). »582 Reste
au lecteur, à partir d’une contradiction, d’une tension ou d’un décalage énonciatif interprété
comme ironique, à rétablir, ou pas, la hiérarchie de valeurs sous-tendant l’ironie. C’est à cette
ironie migueisienne classique que nous nous intéresserons en détail dans un second temps :
nous étudierons les procédés littéraires utilisés par l’écrivain pour la faire exister, que ce soit
580
« […] celle qui a une cible bien identifiable, où la place d’un narrateur-énonciateur est toujours désignable, et
qui exerce souvent une fonction pédagogique non ambiguë […]. » (Philippe Hamon. "L'ironie". Le grand atlas
des littératures. Ed. par Jacques Bersani. Paris: Encyclopaedia Universalis. 1990)
581
Hamon. L'ironie littéraire. p. 31.
582
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 145.
158
A. MISES EN VALEURS
Dans cette partie, nous étudierons le cadre fictionnel critique global dans lequel
s’insère l’ironie migueisienne. Nous commencerons, dans un premier temps, par montrer que
le mode militant d’écriture produit un texte fictionnel riche en « effets-valeur ». Nous nous
intéresserons ainsi aux valeurs portées par le texte migueisien en étudiant « l’effet-idéologie
qui se dégage du texte, le système de valeurs inhérent à l’œuvre »584 et éclairerons les circuits
un deuxième temps, nous ébaucherons une rapide carte thématique des préoccupations
éthiques des narrateurs et des personnages. Enfin, dans un troisième temps, nous verrons en
quoi le mode militant d’écriture s’inscrit dans une stratégie littéraire globale qui se manifeste
terminerons par une incursion dans l’histoire littéraire portugaise où nous tenterons de situer
583
Miguéis et Aguiar. "O Escritor Deve Ser Visto à Luz do Homem Subjacente".
584
Jouve. Poétique des valeurs. p. 10.
159
1. TEXTE ET VALEURS
(...) le texte romanesque suggère d'abord, par divers procédés cumulés, que le réel n’est pas
relevable d’une norme unique, qu’il est fondamentalement carrefour de normes, carrefour
d’univers de valeurs dont les frontières et les compétences ne sont pas forcément, toujours,
parfaitement ajustées, complémentaires ou distinctes.587
Dans cette partie, nous allons repérer et étudier ces valeurs que le texte migueisien affiche
ouvertement en nous basant sur la poétique du normatif élaborée par Philippe Hamon et
reprise par Vincent Jouve, en particulier sur la notion d’« effet-idéologie » (« Hypothèse : que
l’effet-idéologie, dans un texte (et non l’idéologie) passe par la construction et mise en scène
stylistique d’appareils normatifs textuels incorporés à l’énoncé. »588), et celle, très proche,
d’« effet-valeur »589. Nous montrerons que la fiction migueisienne est très dense en effets-
585
Ibid. p. 34.
586
« Sur les principes (qu’un texte, énoncé et énonciation confondus, est un produit ancré dans l’idéologique :
qu’il ne se borne pas à être, mais qu’il sert à quelque chose ; qu’il produit – et est produit par – l’idéologie), tout
le monde est d’accord. » (Hamon. Texte et idéologie. p. 6) ; « D’une part, tout texte suppose un point de vue (qui
est, forcément, toujours orienté), d’autre part, le lecteur ne peut élaborer un sens sans identifier et hiérarchiser
des jugements. » (Jouve. Poétique des valeurs. p. 9)
587
Hamon. Texte et idéologie. p. 220.
588
Ibid. p. 20.
589
« Mon projet étant d’identifier les valeurs qu’un texte affiche ouvertement, je parlerai d’effet-valeur plutôt
que d’effet-idéologie » (Jouve. Poétique des valeurs. p. 11).
160
valeurs, que l’auteur utilise tous les « médiateurs » et autres « embrayeurs » idéologiques
L’évaluation, les valeurs, et donc l’ironie, sont plus ou moins présentes dans le texte
selon la compétence normative de l'instance évaluante, et, écrit P. Hamon, peuvent, a priori,
présente des points textuels particuliers où les appareils évaluatifs peuvent apparaître et se
laisser localiser, véritables foyers normatifs du texte. Ces points particuliers sont définis
comme lieux d’une évaluation, l’évaluation étant définie comme « un acte de mise en relation
entre un sujet et une norme extratextuelle »591, complète V. Jouve, comme une comparaison
entre un procès (évalué) et une norme (évaluante). Il n’y a évaluation, et donc norme et
valeurs, que là où il y a un sujet en relation médiatisée avec un objet ou un autre sujet. Quatre
relations privilégiées de l’homme au monde et aux autres sont retenues par P. Hamon : le
fois qu’un personnage se servira d’un outil », l’éthique, « chaque fois qu’un personnage
entrera en contact avec un autre personnage », et l’esthétique, « chaque fois qu’un personnage
entrera par ses sens en contact avec le monde »592. L’outil, le langage, la loi et les sens seront
590
Hamon. Texte et idéologie. p. 28.
591
Jouve. Poétique des valeurs. p. 19.
592
Philippe Hamon. "Littérature et valeurs". Le grand atlas des littératures. Ed. par Jacques Bersani. Paris:
Encyclopaedia Universalis. 1990.
161
donc de valeurs, dont l’écrivain va pouvoir jouer à volonté. Les exemples d’évaluation par le
fictionnelle migueisienne.
Lorsque, dans le récit bref « O Acidente », le narrateur parle de « Mestre João », c’est
une performance technique qui est évaluée, c’est-à-dire la relation au monde médiatisée par
un outil, une technique, ou une finalité. « Mestre » renvoie à une norme implicite et suppose
que le personnage, dans son domaine, maîtrise parfaitement tous les actes du métier. Les
loin dans le récit (A sua porta acabou por ficar montada na perfeição. OA, 202). Les
Castelo dos Mouros. Isto que aqui está é para durar séculos! Já pouco se faz disto, com esta
solidez, à moda antiga! (OA, 192), une double évaluation est à l’œuvre : l’une positive, qui
porte sur la construction en cours, et l’autre, négative, qui porte sur l’évolution des métiers de
la construction civile. Le travail, la technique sont ainsi toujours, selon les termes de V.
A patroa admirou-a: esta rapariga tinha uma capacidade inata para absorver maneiras,
linguagem, atitudes, tudo o que a pudesse elevar: uma reserva e delicadeza inexplicáveis
numa reles sopeira, que lhe atraíam a clientela escolhida, endinheirada. (OMSS1, 98)
O trem rompe a marcha e desliza sem um solavanco. A perfeição! (...) A marcha é tão suave,
que julgo escorregar sobre um tapete de arminhos. (ADNP, 172)
593
« Ces quatre domaines (le regard, le langage, le travail, le rapport à autrui), instaurent des relations
médiatisées entre les acteurs du récit, se réfèrent donc toujours à des normes. » (Jouve. Poétique des valeurs. p.
31)
594
Ibid. p. 23.
162
(...) a casa garrida e modesta do trabalhador. Tudo brilha de asseio. (NB, 56)
acteur du récit à un objet ou à un sujet peut être évaluée en fonction de « grilles esthétiques
qui viennent filtrer et codifier a priori sa sensation »595, sa perception du monde. Dans la
relation d’un personnage au monde qui l’entoure, de toutes les fonctions sensorielles, c’est le
degenerado. (OA, 191). Dans cet exemple, le regard artistique permet au narrateur d’évaluer
négativement la maison (bourgeoise) et, par conséquent, ses propriétaires, et, à travers eux,
toute une classe sociale : É uma grande casa para gente rica (OA, p. 191). On retrouve
plusieurs fois cette critique migueisienne des goûts de la petite bourgeoisie lisboète par le
biais de l’architecture :
Os filhos nem sempre estão de acordo com o gosto dos pais, mas procuram não os contrariar.
O Gabriel, então, com uma intuição quase penosa das formas, distingue entre uma fachada
clássica ou barroca e as tristes e mesquinhas imitações que passam por « casa à antiga
portuguesa »: antes um casal saloio! (AEDP, 353)
A casa era à Lapa, num destes sóbrios edifícios que a burguesia lisboeta de há oitenta anos
edificava para digerir em paz e silêncio os cupões dos Empréstimos, e que a modernidade vem
implacavelmente substituindo por caixas de ressonância de cimento, a baixo juro e renda alta.
(PECT, 200)
Dans l’exemple suivant, c’est l’Allemagne qui est prise pour cible, à travers une évaluation
négative de ses paysages urbains : Pela primeira vez me sinto no « estrangeiro ». Os meus
decoração, as fachadas dum gosto quase demasiado apurado. Tudo é esquisito, requintado, e
595
Hamon. Texte et idéologie. p. 26.
596
« Parmi ces grilles esthétiques, celles qui régentent le regard sont sans doute privilégiées, réticulant le monde
en lignes de mires et spectacles organisés (...). » (Ibid. p. 26-27) ; « C’est parce que le regard, à la croisée de
l’affectif et du social, est toujours surdéterminé (...). » (Jouve. Poétique des valeurs. p. 21)
163
mesmo duro na sua ultra-simplicidade. (ADNP, 181) Mais les autres sens sont également
sert aussi du toucher (Há quanto tempo não conhecia o conforto duma cama, a boa e suave
lassidão, o consolo voluptuoso duma presença humana. EDV, 104), du goût ((...)
continuamos a tragar a inqualificável beberragem que a bordo se chama café, e que eu diria
ser água de panelas, se não fosse tão negra e amargosa. GDTC, 17), et de l’ouïe :
Deve ter tomado um copito a mais: de repente, afogueada, atira-se ao cadáver de um piano
que está ao canto, entre o bufete e a chaminé, senta-se, abre-o, percorre-o com escalas
arrepiadas, ensaia alguns acordes desafinados, clareia o crónico pigarro, e por entre gosmas
e refegos da laringe desata a cantar, oh céus, um « tango » zíngaro ou tzigano (...). (NN, 54)
Des évaluations synestésiques ont ainsi logiquement leur place dans le dispositif migueisien :
Dois catres imundos dispostos em ângulo recto, a bacia do lavatório negra dos restos de chá
que nela despejam várias vezes por dia, as roupas sujas, o irrespirável fedor... (NN, 56)
Três vezes por semana, depois do serviço, o pai leva-o consigo ao barbeiro. Com as luzes nas
túlipas cor-de-rosa multiplicadas nos espelhos, o fumo dos cigarros e charutos, os aromas
mistos flutuando, as nuvens de pó de talco, o zumbir das ventoinhas, o susurro de conversas e
risos, as perguntas corteses ou familiares, as ordens breves, o sacudir de alvas toalhas, o
canto cristalino das tesouras, o rápido e firme assentar das navalhas, a leitura de revistas e
jornais – uma atmosfera a um tempo viril e delicada – a barbearia permite-lhe afundar-se
numa dormência secretamente voluptuosa. (AEDP, 352)
Chaque fois qu'un personnage s’exprime, il peut être évalué, parfois au travers d’un
véritable « discours d’escorte évaluatif qui viendra apprécier sa parole »597. La compétence et
la performance langagières, c'est-à-dire les relations aux autres par la parole, renvoient en
effet soit à une norme grammaticale, soit à l’élocution, soit à la technicité, soit à tout autre
norme d’usage implicite. Ce type d’évaluation est par conséquent très courant dans la fiction
597
Hamon. Texte et idéologie. p. 25.
164
roman A Escola do Paraíso, une voisine déclare, au sujet de Sr. Augusto, le père immigré et
galicien du jeune héros : Ah, fala como um livro aberto. É uma perfeição dum hom’! »
(AEDP, 31). Puis, le récit reprend : O sr. Augusto não é de cá: mas o seu português é tão
correcto e natural, que ninguém o diria estrangeiro. Até já tem havido apostas por causa
disso. (AEDP, 32). Le personnage est ainsi doublement valorisé : d’abord par la voisine, qui
le hisse à une hauteur linguistique (« livro aberto », « perfeição ») bien supérieure à la sienne
et à celle du milieu populaire où ils vivent, comme le montre son maniement de la langue à
elle (« hom’ ») ; puis par le narrateur, qui relève et confirme la compétence linguistique du
personnage (« tão correcto e natural «). Dans le roman Idealista no Mundo Real, à la suite de
justice :
E então aquela de « manto da piedade » estava mesmo a pedir chuva! Frases gastas, lugares-
comuns para uso da vegetação das vielas e becos que enchia o auditório. (...) Nunca tinha
falado tão mal. (…) O discurso tinha sido banal, cheio dos inevitáveis narizes de cera (...). A
sua eloquência breve e nervosa (...) introduzira no tribunal indigesto de retórica uma nota de
frescura e novidade. (INMR, 89-90)
Via-se então, para seu espanto e alívio, sentado em frente dos discípulos: para logo notar,
com embaraço e estranheza, que não podia exprimir-se no seu bom inglês habitual, e era
noutro idioma, monossilábico e gutural, que ele próprio não entendia, que se punha a
papaguear a história de Guilherme da Normandia. (E, 20-21)
Le « bon » anglais sert ici de norme grammaticale affichée, norme que le personnage ne
parvient pas à respecter. Pire, il utilise une autre langue, moins « civilisée », incompréhensible
signe non seulement d’une dévalorisation en termes de technicité et d’élocution mais aussi
165
postulée par le personnage comme étant la meilleure. Et nous pourrions multiplier ainsi les
exemples :
E falam mal o francês, com um sotaque carregado, eram incapazes de pronunciar as vogais
nasais, o U soprado, que diziam iu. (MP, 160)
(…) dois chineses, um de Xangai (…) Fala um francês lamentável, diz Lièxe por Liège (...). Ao
contrário, o conterraneo, e aparentemente subordinado, tem (...) uma capacidade linguística
notável: o seu francês é imaculado, e fala o alemão com desembaraço. (ADNP, 180)
évaluable dans sa relation aux autres598. Il existe tellement de lois, de règles, de codes, de
rituels, que le savoir-vivre en société est une relation privilégiée par le discours évaluatif599.
Dans les récits migueisiens, la société apparaît ainsi très régulièrement comme un système
complexe de relations qui sont, à tous les niveaux, évaluables. Souvent, c’est le narrateur qui
598
« Enfin, chaque fois qu’un personnage agit en collectivité, sa relation aux autres peut se trouver réglementée
par des étiquettes, des lois, un code civil, des hiérarchies, des préséances, des rituels, des tabous alimentaires, des
manières de table, des codes de politesse, qui, assumés, par tel ou tel évaluateur, viennent discriminer ses actes et
sa compétence à agir en société, son savoir-vivre. » (Ibid. p. 26-27)
599
« D’une façon générale, la relation à autrui s’évalue par rapport à l’acceptation ou au refus d’un code
commun. » (Jouve. Poétique des valeurs. p. 31)
166
Mas quem venceu dentro de mim, Léah, não foi o virtuoso, foi o cobarde. (Lh, 35)
- (...) Que havia de dizer aquela boa gente? Que eu não tenho vergonha na cara? Que não sou
homem para obrigar o meu filho a cumprir a sua palavra de cavalheiro? (IRC, 183)
Antigamente havia respeito e bons costumes! A tua República é que deu cabo disto. Está tudo
perdido com a falta de religião que por aí vai. (...) É a anarquia, o bolchevismo, o salve-se
quem puder! (OMSS1, 85)
Les quatre systèmes de médiation, quatre univers de valeurs privilégiés par le texte
conformité ou non aux quatre systèmes de règles est réécrite en termes moraux (bien ou mal,
bon ou mauvais), ces deux langages pouvant s’entremêler. Cette retranscription du monde en
métaphorique d’un système par un autre »602, brouillage auquel le lecteur est obligé de se
confronter. Chez Miguéis, c’est principalement en termes de bien et de mal que se font les
jugements, et les quatre plans de médiation sont rarement utilisés isolément. Ainsi, dans
« Gente da Terceira Classe », l’évaluation éthique positive de l’un des personnages est
Vê-se que é homem vivido, senhor de si, sem fronteiras nem courelas na cabeça. O mundo e o
mar são dele, tendo por únicos limites os direitos do próximo. Exprime-se bem, com precisão.
600
Hamon. Texte et idéologie. p. 222.
601
Ibid.
602
Ibid.
167
(...) Não tem raízes na terra, é livre, as dolas e prupiadades não lhe interessam. (...)
Compreende coisas que escapam aos outros, tem o espírito aberto e liberal. Faz contas
prodigiosas de cabeça (…). (GDTC, 23-24)
langagière est courante, ce qui, pour un écrivain, n’est pas surprenant. Ainsi, toujours dans
Dos continentais que embarcaram em Lisboa, com destino à América, alguns inquietam-me,
mais do que me inspiram simpatia. Pertencem à categoria dos que só falam de terras,
divisórias, frutos, foros, rendas e pensões, e discutem iluminações eléctricas e melhoramentos,
que um deles chama « improvimentos » em luso-americano. São loquazes, enfáticos,
suficientes como Doutores da Sebenta (imitam-nos, decerto), sobretudo quando, num
português poluído de mau americano, louvam as grandezas materiais da pátria adoptiva (...).
(GDTC, 26)
critiqué par le narrateur sur le plan éthique, pour ses convictions variables mais surtout pour la
A quantos latino-americanos tenho ouvido falar assim, escondendo a chaga das suas
multidões esfaimadas, exploradas e oprimidas e das liberdades conspurcadas, sob o manto da
logorreia tecnocrata! Este meu Faúndez foi « socialista » com Alessandri, o velho, e é agora
servidor do general Ibañez. Ah, como diria o meu mestre Barzin, tudo é possível na América
do Sul... E deixo de o escutar. Deu-lhe Deus a palavra para dissimular o pensamento!
(ADNP, 175)
Cette prépondérance de la critique du langage utilisé par les personnages, nous la retrouverons
au cœur de notre analyse de l’ironie : l’ironiste, nous l’avons vu, peut être défini comme celui
qui prend de la distance avec son énoncé et qui mentionne des propos dont il se dissocie. En
168
particulier, cette attention portée au langage est à la base des pastiches migueisiens que nous
b) Carrefours idéologiques
idéologiques privilégiés »604, deux « nœuds syncrétiques importants »605, selon les termes de
V. Jouve, qui méritent une attention particulière, où s'entrecroisent les quatre plans de
être « le signal d’une mise en relation, d’un renvoi, légitimant ou contestataire, à une valeur et
au système normatif qui la sous-tend »606. Ecrivains, peintres, œuvres d’art et personnages
littéraires, figures historiques, etc. abondent dans la fiction migueisienne. Dans Nikalai!
Nikalai!, par exemple, l’incompétence de Mme Prokopékskaya en tant que hôtelière, ainsi que
ses origines douteuses, contrastent avec ses manières de Grande Dame et son langage qui se
veulent raffinés. Souvent, lorsqu’elle s’exprime, le narrateur peut apprécier (faire apprécier au
lecteur) la parole ainsi énoncée, l’accompagnant d’une évaluation plus ou moins explicite.
603
Cf infra II.B.2.c)(3) p. 314.
604
Hamon. Texte et idéologie. p. 34-37.
605
Jouve. Poétique des valeurs. p. 77.
606
Hamon. Texte et idéologie. p. 36.
169
Dans l’exemple qui suit, deux grands écrivains russes sont convoqués, miroirs référentiels
A senhora Prokopékskaya, excitada e risonha, feliz daquelas gentilezas bem russas, bem
nossas, murmurava com rotações dos olhos baços:
- Ah quels fous, mais quels fous! Mais asseyez-vous donc, messieurs!
Sempre em francês, com um sotaque algo duro e muito raffinement. Era em momentos assim
que ela chegava a imaginar-se personagem de um romance de Turguêniev ou mesmo de
Tolstói. (NN, 28)
Dans O Milagre segundo Salomé, pour illustrer l’état lamentable de la situation du pays,
para sujar Gil Vicente, Apolo e as Musas, e a pergunta fica sem resposta. (OMSS1, 261)
Aventura Inquietante s’écrie quant à lui : Nós, portugueses, temos imenso em comum com os
russos, a confusão mental, por exemplo, embora, hélas, sem Dostoievski! (UAI, p. 88) Il va de
soi que ces objets sémiotiques et les valeurs qu’ils véhiculent peuvent également servir à des
évaluations positives, que ce soit par la voix du narrateur ou celle des personnages :
(...) o Poeta de olhos chamejantes e barba patriarcal, de quem ouvira a menina Adélia recitar
O Melro e Fiel: um poeta divino que descia ao povo! (OMSS1, 161)
Acho (segundo Pascal) que o homem forte é o homem só. (UAI, 169)
Nikalai! Nikalai!, par exemple, ils servent de référence et de caution dans l’argumentation des
170
li e estudei muito... Kropótkine, Bakunine, Proudhon, Jean Grave, Sorel! O Lenine deu-lhes a
terra e o Estáline tirou-lha. (NN, 127) Dans l’extrait suivant, où le narrateur, railleur, décrit
une scène de la vie quotidienne new-yorkaise au moment de Noël, filmée par les caméras de
régulièrement l’auteur : O ‘Superman’ torna a espreitar pelo visor do monstro, olha as horas
no pulso, ajusta o aparelho. O ‘show’ vai começar. É entrar, meus senhores, é entrar! Está
aberta a feira das vaidades do mundo, o CarNatal! (CAN, 319). En qualifiant le caméraman
caméra monstrueuse ; « show », mot anglais passé dans la langue courante, renvoie ici à une
société où tout peut être transformé en spectacle, comme le jour de Noël, qui, cible d’un
intertextuelle des paroles traditionnelles des crieurs chargés d’attirer le chaland pour assister
aux spectacles, justement ; et, pour finir, la « foire aux vanités » ne peut que renvoyer certains
particulier son hypocrisie. Trois lignes gonflées d’effets-valeur, au service d’une critique
est ici le médiateur central, comme souvent, dans l’évaluation effectuée par le narrateur : une
société qui se donne en spectacle, qui est filmée, et sera donc montrée à la télévision pour être
regardée, et un lecteur qui est invité à lire, à regarder, à assister à cette mise en scène, à cette
foire. Un regard qui permet donc de voir et de critiquer la réalité, mais un regard qui est lui-
même critiqué car ayant pris une importance monstrueuse, dans une société où de plus en plus
171
d’actions et de comportements sont guidés par les règles du show, où tout doit être fait pour
L’autre carrefour de valeurs privilégié par le texte est le corps. P. Hamon écrit à ce
propos :
Dans le corps, l’éthique (la conduite, l’apparence en société, le paraître), l’esthétique (le beau
et le laid, les canons de la mode, du « goût »), le technologique (la « confection » et la
fabrication) et le communicationnel (les signaux physiognomoniques, ceux du code
vestimentaire, de la « parade » sexuelle) se surdéterminent toujours (...).607
Miguéis utilise très souvent les différentes parties du corps, « vecteur essentiel de notre
rapport au monde »608, précise V. Jouve, pour mettre en œuvre ses pratiques évaluatives.
passou, e ele seguiu-lhe com olho frio de conhecedor os movimentos do châssis rolante. NN,
travers son corps, peut ainsi être soumis à une triple évaluation impliquant à la fois éthique,
Classe » : Madame tem um olhar muito doce, pestanudo e submisso. É (ou melhor, foi)
realmente bonita, um rosto de linhas delicadas, as carnes suaves, mas, a ajuizar pelas simples
inspecção visual, bastante amolecidas pelo excesso de uso. Deve ter sido no seu tempo uma
boa fonte de receita. (GDTC, 18) Les corps des personnages masculins subissent le même
sort évaluatif que leurs homologues féminins. Dans l’extrait suivant, le narrateur dresse le
Cabelo » :
607
Ibid. p. 37.
608
Jouve. Poétique des valeurs. p. 77.
172
(...) olhei-o com atenção: o Mansinho era o que as mulheres costumavam chamar « um bonito
rapaz »: o rosto, apesar de redondo, tinha as linhas firmes; a pele era fresca, branca e rosada,
sem essa mancha azul da barba que desfeia tantos homens aliás simpáticos; o nariz de bom
desenho, a boca recortada e carnuda, e os olhos rasgados e brilhantes, de um cinzento escuro,
alternadamente cheios de expressões ternas, risonhas e melancólicas, com longas pestanas
negras, como as sobrancelhas. Sobre isso, tinha uma voz bem timbrada, de uma articulação
perfeita (coisa, infelizmente, cada vez mais rara entre os portugueses « educados »), em que
se adivinhava o tenor nato, se um português jamais tivesse pensado em ser cantor a sério.
(IRC, 174)
L’évaluation, positive, est de nature esthétique : Mansinho est beau ; la description qui est
faite de son visage correspond à un canon de beauté validé par l’expérience (« o que as
mulheres costumavam chamar ‘um bonito rapaz’ »). Le narrateur prend ensuite appui sur une
généralité supposant l’accord implicite du lecteur (« sem essa mancha azul da barba que
personnage. Par ailleurs, en plus des yeux, Mansinho régale les oreilles : sa voix bien timbrée,
qualité encore plus valorisée dans ce cas de par sa rareté parmi les Portugais éduqués,
Cela dit, c’est au service d’une évaluation éthique que le corps, tout comme l’objet
sémiotique, est le plus souvent utilisé. C’est à travers le corps que le jeune Aurélio fait l’éloge
Um diabo duma velha que nada lhe metia medo. Nem mal que lhe chegasse. Ninguém na
família se lembrava de a ter visto doente. Bons nervos, apetite, a primeira a levantar-se e a
última a deitar-se, e quando se sentava, era para comer enquanto o diabo esfrega um olho.
Aurélio invejava-lhe o bom humor, o equilíbrio, a utilidade, e até as gengivas quase nuas, com
que rilhava castanhas piladas. Sem aquela velha... (ALI, 116)
C’est à travers le corps que sont accusés l’hypocrisie et la petitesse des jeunes élites
Sebenta dera um verniz de saber e uma indelével soberbia. (...) Respirava aquele ar como o
Plata! » : Os sul-americanos tinham muito menos interesse. Vestiam geralmente com mais
apuro, e mesmo excessos que denunciavam a mentalidade do parvenu. (...) Alguns usavam
que lhes parecia o cúmulo da civilização e do europeísmo. (MP, 159); ou encore le fils du
petit fonctionnaire public de province dans O Pão Não Cai do Céu : Atarracado e feiote, com
o rosto tortulhoso de borbulhas e pontos negros, era o típico falhado de aldeia, com fome
(OPNCDC, 56).
Comme les médiateurs, ces deux embrayeurs d’effets-valeur que sont l’objet
sémiotique et le corps sont régulièrement présents simultanément dans une même séquence
textuelle évaluative :
Cabia-lhe bem o nome de visão: sobre a seda fosca do vestido, branco como um sonho de
Chopin, a ampla capa de veludo azul com forro de cetim rosa-pálido tinha reflexos
cariciosos; um grosso molho de raposas prateadas envolvia-a de astral macieza; as luvas
arrendadas suavam faiscações de jóias; e o chapéu, direitinho da Rue de la Paix, era uma
delicada orquestração de plumas furta-cores e pedrarias a coroar aquele luxo pagão ou
celestial, em todo o caso digno dum final de revista do Casino de Paris. (OMSS2, 16-17)
La description par le narrateur de la vision offerte par Salomé, personnage ici littéralement
astral et céleste et donc quelque peu exceptionnel voire surnaturel, fait appel à la fois au
174
corps, et plus particulièrement aux « relations qu’il entretient avec l’habit »609, et aux objets
sémiotiques (« Chopin », « Rue de la Paix », « Casino de Paris »), ce qui entraîne une
travers un vocabulaire évaluatif (« caricioso », « delicada », « digno »). L’alliance des deux
embrayeurs pour célébrer la beauté des femmes est courante chez Miguéis. Hélène et
des personnages :
Ela estava sentada diante de nós, iluminada de orgulho e mocidade, como Helena num pleito
de beleza, o busto erguido, dois seiozinhos apontando na blusa clara – risonha e feliz de
sentir-se admirada e desejada. (Lh, 27)
Salomé estava de uma elegância ofuscante, era uma Afrodite em plena frescura (OMSS1, 246)
(...) um corpo de Afrodite, uns olhos salpicados de oiro, cintilantes e convidativos (...). (NN,
26)
pension où il a séjourné : Pulaste com uma agilidade de espantar, dadas as tuas formas
robustas, quase rubensianas (...). (Lh, 22) En peu de mots, l’évaluation esthétique est faite :
Léah possède un corps à la beauté formelle garantie adjectivement par Rubens ainsi qu’une
aisance physique surprenante. Cela dit, même si cela est moins courant chez eux, les femmes
peuvent aussi être la cible de jugements esthétiques fortement négatifs de la part des
narrateurs migueisiens : Muito morena e quente, de farta cabeleira negra e luzidia com
alguma caspa, é pena não tomar banho nem escovar os dentes, onde tem sempre um cimento
609
« Mais le corps signifie surtout dans les relations qu’il entretient avec l’habit » (Ibid. p. 79).
175
Toutefois, corps et objets sémiotiques ne servent pas qu’à glorifier ou critiquer des
personnages sur le plan esthétique, bien au contraire. L’évaluation esthétique, on l’a vu, n’est
en effet souvent qu’un outil d’évaluation éthique plus ou moins directe, comme dans « A
mulheres caem-te nos braços, o mundo inteiro é teu, vives segundo a lei de Jesus Cristo,
dormes onde te apetece, não tens horas nem responsabilidades, nada que te prenda... (EDV,
114) Deux des quatre relations de médiation (sens et loi) et les deux embrayeurs se rejoignent
ici pour afficher le plaisir, l’admiration et l’envie ressentis par Evelyn devant le corps du
2. PREOCCUPATIONS ETHIQUES
Les principales thématiques de la prose migueisienne ont un lien direct avec les
textuellement son désir d’une société plus juste (et donc la critique de situations de
dans l’évaluation textuelle des personnages et des situations par les narrateurs – à travers
610
Onésimo Teotónio Almeida. "Introdução". Aforismos & Desaforismos. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida.
Lisboa: Editorial Estampa. 1996. p. 10.
611
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 200.
612
Saraiva de Jesus. "O Neo-realismo e a visão da pobreza na obra de José Rodrigues Miguéis". p. 222.
177
a) … des narrateurs
l’individu dans la société. On y retrouve régulièrement des phrases, des paragraphes, voire des
situation.
Classe »
Dans ces univers de valeurs que rassemble et confronte le texte, l’évaluation textuelle
se concentre avec prédilection sur les « nœuds normatifs » du texte « là où il y a règles, donc
évaluations (louanges ou blâme) possibles, donc évaluateur probable »613, et, en particulier,
dans les descriptions et les portraits de personnages » là où l’auteur risque fort de se ‘payer la
tête’ de ces derniers »614, comme l’écrit P. Hamon. Ces nœuds normatifs du texte, véritables
foyers idéologiques, se signalent comme tels par différents procédés de mise en relief, en
particulier la concentration et l’intrication des quatre plans de médiation des effets-valeur par
l’intermédiaire des supports thématiques privilégiés que sont le corps et l’objet sémiotique.
Certains récits brefs sont ainsi dominés par le régime textuel de l’effet-valeur, que ce soit au
613
Hamon. L'ironie littéraire. p. 80.
614
Ibid.
178
Terceira Classe »), mais surtout négative (« Enigma! », « Uma Viagem na Nossa Terra », « A
Düsseldorf num Pulo », « A Importância da Risca do Cabelo », « Mucha Plata! », « Ele Era o
Nosso Paizinho! », « Bartolosíada »). Les romans et autres longues nouvelles, quant à eux,
plus complexes, laissent davantage de place à la diversité narrative et aux séquences textuelles
non évaluatives, ce qui ne les empêche pas de présenter de très fortes concentrations d’effets-
valeur (cf Idealista no Mundo Real et O Pão não Cai do Céu), voire d’être considérés comme
satiriques (O Milagre Segundo Salomé et Nikalai! Nikalai!). Nous ne présenterons ici que
quelques uns de ces portraits évaluatifs dressés par les narrateurs migueisiens, tous tirés de
Dans ce récit, le narrateur à la 1ère personne, portugais, s’est embarqué sur un bateau
en direction des Etats-Unis. Dans une sorte de journal de bord, il décrit alors de personnages
immigrés issus des couches populaires portugaises dont un certain nombre subit, parfois
longuement, les critiques du narrateur. Nous retiendrons ci-dessous des portraits à forte
concentration évaluative d’où ressortent quelques unes des principales valeurs plébiscitées par
frontale, sarcastique, et ne laisse aucun doute quant à ce que pense le narrateur des valeurs
É sobretudo dos graúdos e influentes que ele gosta de falar, com um respeito instintivo de
candidato a émulo: são esses que o atraem com o seu poder legalista, subtil e quase religioso;
gostaria de ser da mesma laia. (...) A esta veneração abjecta pelo Grau (...) Para o calar,
finjo que aprovo e conheço. Mas não se cala. Como chegou da América a arrotar postas de
pescada, com uns cobres de representação, fatiotas novas e sapatos amarelos, os doutores
aldeotas deram-lhe importância, levaram-no às perdizes, lisonjearam-no mesmo pedindo-lhe
emprestados uns contos de réis a juros. Conta-me os podres de todos eles. (...) Volta agora
para o Mass., impante, a juntar mais dolas para comprar mais terras, arredondar
615
On peut d’autant plus parler de types que les personnages de ce récit sont anonymes.
179
prupiadades, deslocar os pobres, rivalizar com os poderosos, fasciná-los, erguer uma casa «
moderna » que assassine o carácter da sua aldeia. É o tipo do pobre que nasceu para ser rico,
ou do rico que nasceu pobre por engano; do medíocre que aspira a mandar. Deve ser
presidente ou secretário de algum clube ou sociedade colonial, onde os trampolineiros
encartados arrebanham os pategos para melhor lhes falarem de Camões, que nunca leram, e
lhes chuparem os dólares. Campónio ganancioso, furtivo e chicaneiro, é o oposto do rural
bucólico da lenda: os seus olhos de louvado pesam a natureza inteira em termos de inventário
e partilhas, a sua alma é feita de retalhos de bens, de courelas. É desta massa que se fazem há
séculos os doutores de leis, cuja cultura coimbrã tem permeado, através do Poder, da
influência, da submissão e da louvaminha, e a compasso do Fado gargarejado, a vida e a
cultura portuguesa, reduzindo-a ao estado em que hoje a vemos em todos os sectores. Está
sempre com quem manda, Deus guarde a V. Ex.ª, com a Ordem e a Conservação (...). (GDTC,
26-28)
Dans ce portrait, trois des quatre plans de médiation (éthique, esthétique et langage) sont
nombreuses maisons d’immigrés que l’on peut apercevoir dans les villages portugais, maisons
casa ‘moderna’ que assassine o carácter da sua aldeia «). A cette critique du comportement
et du goût, une évaluation négative en termes de maniement du langage (« Mas não se cala »)
vient renforcer le jugement éthique globalement négatif du personnage, dont la vie se résume
à vouloir plus d’argent et de pouvoir (« Grau », « Poder », avec une majuscule reflétant
l’importance de ces mots pour le personnage). Les deux principaux embrayeurs d’effets-
valeurs sont présents : l’écrivain pilier de la construction identitaire nationale sert ici de
repoussoir (« Camões, que nunca leram »), et le corps du personnage reflète à la fois la
compétence du personnage dans son obsession pour l’argent (« seus olhos de louvado ») et le
mépris que le narrateur lui témoigne (« chegou da América a arrotar postas de pescada »).
180
Mais cette évaluation d’un personnage sert ici également la critique de la société portugaise
todos eles »), inculture (« Fado gargarejado »), soumission et paternalisme (« Deus guarde a
V. Ex.ª, com a Ordem e a Conservação »). Un second portrait au vitriol fait immédiatement
suite au précédent :
Há outro do mesmo género, mas em gordo, baixo e pastoso: enverga um sobretudo imenso, de
lã de camelo, que parece herdado de algum nababo. Das mangas saem-lhe apenas as cabeças
dos dedos, grossas como baquetas de tambor, e luzidias. O cachecol de seda cor de sangue-
de-boi dá-lhe um relevo violento à cara cheia, morena e barbuda, onde o nariz mal avulta,
comido pela adiposidade invasora. Trombas de caceteiro ou quadrilheiro dos bons tempos. É
amaricano, e não deixa de o repetir com ênfase. Também veio à Pátria comprar terras, e é
amante do Pugresso. Para ele, alguns quilómetros de estradas valem por todos os ideais.
Quando fala de dolas e prupiadades parece um cabo de ordens em gozo de licença, e remexe
as cabeças dos dedos, que espreitam das mangas como fantoches. Foi trabalhador de pá-e-
pico, um « burro de trabalho », diz orgulhosamente, mas hoje é bossa, é patrão e contrata
(contractor, empreiteiro). Bem sucedido, manhoso e boçal, é a corruptela do camponês em
kulak, e só respeita os poderes da força e do dinheiro. Se tivesse ido para o Brasil no tempo
das vacas gordas tinha voltado barão, ou pelo menos comendador. Retoma teimosamente o
fio de uma história que ninguém entende nem escuta: « Pois como l’eu ia dizendo, tá lá agora
uma junta de parróquia... » Quando lhe falam dos tempos da crise: « Quais crise, nem quais
desemprego! Eu maila patroa chegámos a fazer às setenta e oitenta dolas por semana! »
Havia milhões de desempregados, mas: « Nunca falta trabalho a quem quer trabalhar! » - um
ponto de vista perfeitamente digno de um presidente da General Motors. Grande nação, a
América. Nem quer que lhe falem nas Uniões operárias: corja de racatias! Muitos mártires
têm sofrido e morrido para que este « operário », que odeia a sua classe, se aproveite de
todas as conquistas e privilégios do Trabalho organizado: o seguro contra o desemprego, as
pensões na doença e na velhice, o direito de organização e os contratos colectivos... A
Liberdade é o seu pomar, mas outros o plantaram. (GDTC, 28-29)
Le narrateur dresse ici un second portrait acéré d’un Portugais émigré, nouveau-riche, qui
repart aux Etats-Unis après un séjour au Portugal. De nouveau, les deux embrayeurs
privilégiés dans la production d’effets-valeur sont présents, mais le narrateur donne plus
181
celui-ci est à la fois le support privilégié des valeurs et prétensions littéralement portées par le
de le tourner en ridicule, avec ses manches trop longues où les doigts émergent à peine,
comme articulés (« fantoches »), incitant le lecteur à ne pas prendre au sérieux ce personnage.
Les quatre plans de médiation fournisseurs de normes sont également tous présents :
l’apparence esthétique du personnage n’est guère valorisée (un manteau trop grand, une
écharpe mal assortie à son visage) ; son langage est donné en pâture au lecteur soit en style
direct, soit en citation indirecte intégrée au récit, un portugais populaire que le personnage ne
maîtrise plus, tellement il est américanisé (« Pugresso, dolas, prupiadades, bossa, amaricano,
teimosamente o fio de uma história que ninguém entende nem escuta ») ; le travail, que le
valorisant (« orgulhosamente »), surtout quand pratiqué sans compter (« burro de trabalho »)
et sans tenir compte des droits des travailleurs (« Uniões operárias: corja de racatias! ») ; et,
enfin, la relation du personnage aux autres est uniquement basée sur l’adhésion à la loi du
plus fort (« só respeita os poderes da força e do dinheiro ») et sur la recherche de profit sans
aucune préoccupation autre que matérielle (« Para ele, alguns quilómetros de estradas valem
por todos os ideais »). A noter que, comme pour le portrait précédent, les valeurs portées par
service de l’importance donnée à ces notions, qui ne font ici qu’aggraver le cas de
leurs aspirations. D’autres personnages de « Gente da Terceira Classe » sont, quant à eux,
182
évalués de manière positive, en particulier Esta velhota toda de negro, xaile e lenço, que tem
gemido quase sem cessar (GDTC, 30) : le narrateur dresse alors le portrait d’une femme très
pauvre, qu’il voit comme le symbole de toutes (« tão comum ») ces nombreuses femmes
portugaises (« do nosso povo »), qui ne plient pas (« carvalho ») devant les difficultés de la
vie, difficultés qui ne l’empêchent pas de partager ses maigres avoirs (« oferece »). La
droiture du buste renvoie ainsi à la dignité du personnage, à une force à la fois physique et
morale. La sympathie, l’amour du narrateur envers les pauvres s’exprime ici clairement.
Les « gens de la troisième classe »616 constituent une grande partie de la galerie des
personnages migueisiens. Auteur de nombreuses nouvelles, l’écrivain reste ainsi fidèle aux
caractéristiques originelles du genre, qui privilégie le « commun des hommes »617, les laissés
pour compte et les marginaux618 : Iriam eles confirmá-lo na sua descoberta de que a minha
reviendrons620, sont régulièrement solidaires et admiratifs envers ces gens traités parfois
comme des animaux (« gado de açougue », GDTC, 12), qui luttent contre la misère et les
616
Et non de troisième classe, erreur régulièrement commise lorsque les critiques évoquent ce récit bref et le
recueil éponyme.
617
« (…) c’est du commun des hommes que veut parler la nouvelle, au double sens social et intime (…). » (Jean
Pierre Aubrit. Le conte et la nouvelle. Paris: Masson & Armand Colin Editeurs, coll. Coll. Cursus Lettres. 1997.
p. 154).
618
« (…) la nouvelle comme le mode d’expression privilégié des groupes minoritaires et marginaux. » (Pierre
Tibi. "La nouvelle : essai de compréhension d'un genre". Cahiers de l'Université de Perpignan, 1995, n° 18. p.
41).
619
Miguéis. "[Lettre à John A. Kerr Jr. - 16/01/1971]".
620
Cf infra III.A.2.a) p. 358.
183
difficultés tout en restant dignes. La solidarité apparaît ainsi comme l’une des valeurs
principales portées par la fiction migueisienne, et en particulier ses narrateurs, même si les
Tudo o que neles era grosseiro e boçal se agravou e acentuou na brutalidade do ambiente que
encontraram (...).Por quanto mais tempo é que os simples e os privados continuarão a
confundir cultura com os valores puramente materiais, de aquisição? Quando aprenderão
eles que, sem o espírito, sem os princípios, tudo o mais é caos? Na sua idolatria das Coisas
(que não é só deles, pois aprenderam com os seus Amos) permanecem retrógrados e de
espírito tacanho. Os objectos, por enquanto, se elevam o homem, ainda não o libertam – ao
contrário... (GDTC, 29)
Les critiques les plus féroces et plus ou moins ironiques sont en effet généralement réservées
ayant un quelconque pouvoir dans la société : Eu amo os pobres, os simples e os humildes (da
humildade, e não da humilhação), e os que vivem para uma obra; e detesto os influentes, os
mola real da existência. (ADDA, 207) Sont ainsi fortement attaqués : des petits bourgeois
lisboètes dans « Uma Viagem na Nossa Terra » ; un fils à papa et ledit papa, petits notables
anglais snob et frustré dans « Enigma! » ; des immigrés portugais nouveaux-riches dans
américains prétentieux dans « Mucha Plata! » ; des élites hypocrites dans O Milagre Segundo
Salomé, qu’elles soient financières, politiques, militaires ou religieuses ; des juges, avocats et
autres personnels de l’(in)Justice portugaise dans Idealista no Mundo Real ; des Russes blancs
immigrés dans Nikalai! Nikalai! ; des médias et un commissaire dans Uma Aventura
621
« (…) son dédain de l’homme de classe moyenne » (Moisés. "José Rodrigues Miguéis". p. 248) ; « (…)
plusieurs contes de Léah examinent de près les hypocrisies particulières aux classes moyennes de l’époque »
(Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". p. 1027).
184
Inquietante ; les grands propriétaires terriens et autres élites de l’Alentejo dans O Pão Não
faveur des gens du peuple se trouve dans « Gente da Terceira Classe », où un vieux pêcheur
portugais émigré aux Etats-Unis, évalué positivement, évoque son fils, qui a fait ses études à
Harvard, est devenu ingénieur, et renie depuis ses origines modestes : Mas aquele ladrão
L’auteur et les narrateurs donnent ainsi parfois le rôle principal de leurs récits brefs à
Clandestino », deux des contes migueisiens les plus lus, inclus dans Gente da Terceira
Classe. Le premier, qui fait maintenant partie des lectures obligatoires à l’école primaire
portugaise, et qui nous raconte l’histoire d’un immigré du service de nettoyage du métro de
New-York nourrissant sa famille avec le riz tombant par les grilles d’aération, illustre
allégoriquement une société divisée entre « ceux d’en haut et ceux d’en bas »622. Le deuxième
conte raconte l’histoire d’un sans-papiers, population parmi les plus invisibles des laissés pour
un soir de Noël, à la recherche d’une vie meilleure : Quem era e donde vinha ele? Ah, mas
são perguntas, essas, que se não fazem nunca a um destes homens magros, de rosto antes do
tempo engelhado pelos trabalhos, as privações e os ventos forasteiros (OVC, p. 39). Ces deux
solidaire des humbles du monde entier et en particulier des travailleurs portugais, qu’il
622
“Os de Cima e os de Baixo”, chronique publiée dans É Proíbido Apontar – Reflexões de um Burguês – I. p.
101-110.
185
s’identifie régulièrement à ces « oubliés de l’art »623, comme il le rappelle quelques mois
avant sa mort : (…) cometi o erro de me devotar demasiado aos problemas dos imigrantes e
de me apaixonar pela gente portuguesa (...). Identifiquei-me com eles!624. Cette identification
É nestes momentos de convívio que eu me sinto mais nosso, mais deles, mais orgulhoso dos
simples, mais enternecido. » (NB, 62)
Sentia-se atraído para o convívio daqueles homens sinceros, violentos por vezes, no fundo
bons e generosos, cuja rudeza o ambiente agravara sem lhes dar, em compensação, nada de
novo ou melhor, além do pão e de certa medida de liberdade. (...) Era como se necessitasse
desse convívio para sentir-se completo, uno com a consciência e o destino. Robusteciam-no.
Não lhe bastava já o amor satisfeito: procurava a renúncia, a identificação com os Outros, e
onde a encontraria senão entre eles? (AI, 241)
Elle peut également se traduire dans les relations amoureuses des narrateurs. Dans la plus
bonne qu’il a aimée, Léah, et l’image idéalisée qu’il en dresse postérieurement est autant celle
de la jeune femme que celle, collective, des femmes du peuple, dont Léah apparaît finalement
comme la représentante : Seria porque tu eras moça humilde, filha dum pescador-lavrador do
Pas-de-Calais, e porque tinhas tido poucos anos de escola, e tudo em ti parecia simples e
directo (...) com a candura e a melancolia de quem vai sem saber aonde; ou porque tocavas
623
« Le roman naturaliste se présente comme l’esthétique nécessaire qui prend en charge les oubliés de l’art. »
(Philippe Dufour. Le réalisme. De Balzac à Proust. Paris: PUF. 1998. p. 19).
624
Matos. "Entrevista com José Rodrigues Miguéis". p. 253-54.
186
Ces évaluations textuelles positives chargées d’émotion et les portraits négatifs vus
leurs valeurs, et donc de celles l’auteur, qui correspondent, on l’a vu, à celles de l’écrivain : la
b) … des personnages
Parmi les personnages migueisiens, certains partagent, à des degrés divers, les mêmes
préoccupations éthiques que les narrateurs et l’auteur. Parmi eux, Cosme, immigré portugais
aux U.S.A., qui donne son nom à la nouvelle « O Cosme de Riba-Douro » du recueil Gente da
Terceira Classe, se situe pleinement dans le champ éthique et politique. Ayant connu la
misère et la faim au Portugal pendant sa jeunesse (Pra comprar outro par de sapatos, ou uma
roupinha nova de estamenha, eram pelo menos três anos de trabalho. CDRD, 80), Cosme a
appris à se défendre (A primeira coisa que fiz, quando cá me apanhei, foi aprender a ler e
(...) sou senhor dos meus actos. Não devo nada a ninguém, e ninguém me deve nada. Sou
livre. A gente ou luta por aquilo a que tem direito, ou desiste, e é esborrachado. Mas pode
lutar, e isso é o mais importante para um homem da minha laia. (...) As coisas que a gente
goza valem muito, a fome ensinou-me isso! Mas o direito de reclamar, de melhorar a nossa
situação ainda vale mais. A verdadeira liberdade é isto, uma luta, uma conquista de todos os
dias... (CDRD, 81)
Cosme est un militant : il ne peut accepter l’injustice sociale (O amor da Justiça chegava a
cegá-lo. CDRD, 85). Il veut transformer le monde et les individus, et se montre très critique
625
Cf III.B.1 p. 392.
187
envers ses compatriotes immigrés souvent hermétiques à toute prise de conscience collective
qui pourrait leur leur faire envisager autre chose qu’une vie uniquement consacrée au travail
et à l’argent :
Se ao menos a nossa gente pudesse abrir os olhos e ver! (...) Vivem para aí como animais,
nessas casas-de-bordo imundas (...). Odeiam os sindicatos, e pensam que são todos o mesmo
ráquete. Trabalham como bestas de carga, comem mal, levam anos a juntar, e para quê? A
ambição deles é voltar ricos, pra comprar propriedades (...). Querem ser fidalgos, como os
que lá ficaram. Querem passar de explorados a exploradores ! (...) Vieram escravos, e
escravos tornam. Este mundo é largo, e chegava bem para todos, se soubéssemos partilhar os
frutos do trabalho! (CDRD, 82-83)
los e afinal virei-os contra mim. (...) O que é preciso é educá-los, ensiná-los a ver e a pensar,
a organizar-se ! (CDRD, 87) Fidèle à ses convictions, Cosme part combattre le fascisme en
Afrique du Nord pendant la 2de guerre mondiale (p. 95). Il y mourra. Le narrateur ne cache
pas sa sympathie et son admiration envers ce personnage et ce qu’il incarne : (...) a sua
linguagem não era a dos conformistas, era a dos homens que põem a verdade dos seus
Aquilo a que chamamos « um sectário ». (CDRD, 94) Dans « Natal Branco », publié dans le
compétence technique) sont convoqués par le narrateur pour dresser le portrait positif d’un
immigré portugais du nom de Tony626, laveur de carreaux, qui est conscient des injustices
626
Un personnage du nom de Tony est également cité dans « O Cosme de Riba-Douro » et « A Inauguração ». Il
est fort probable que ce soit le même, et que ces trois récits soient basés sur des personnes réelles que Miguéis a
côtoyées lors de sa période militante dans le milieu des travailleurs luso-américains. Là encore, se pose la
question de la dimension autobiographique de la fiction migueisienne.
188
(...) sabe onde tem o nariz: conhece de leis e organizações, direitos e deveres. Lê os jornais, é
membro de sociedades, e está sempre ao corrente do que vai por esse mundo. É um português
« integrado ». Trabalha das oito às quatro, todos os dias menos ao domingo, e não falta,
apesar disso, a uma reunião, a uma festa de solidariedade. Fala um inglês superior ao
comum, e o seu português (...) guarda um forte sabor serrano. (NB, 57-58)
Dans O pão não cai do céu, beaucoup de personnages partagent les mêmes préoccupations
révolutionnaire venu aider les paysans de l’Alentejo à lutter pour une vie meilleure (Só a
dignidade; e quem erra, pague pelos seus erros... aprendendo! (...) porque isso é a
experiência: errando, tacteando, e corrigindo-nos. OPNCDC, 130), ainsi que le père et les
Através de tudo, num ponto estavam os três de acordo: sem liberdade – de discussão, de
imprensa, de organização e eleição – nada era possível fazer. O que urgia era derrubar a
ditadura. (...) Só a livre discussão podia traçar as directrizes do futuro, e determinar quais as
soluções concretas a adoptar. Cada um à sua maneira, eram três cidadãos honestos, sinceros,
bem intencionados. Para todos eles o homem era a medida e a finalidade de todas as coisas.
(OPNCDC, 41)
Ou encore le Dr. Palma, personnage secondaire évalué positivement par le narrateur, qui
apparaît comme le Robin des Bois de la santé : Aos ricos cobrava bom dinheiro: pagam pelos
Comme l’a souligné Maria Angelina Duarte, les amours migueisiennes représentent
un des moyens de trouver le bonheur : pour Rodrigues Miguéis, même oppressé, l’individu
reste le responsable de ses actions, et, en tant que tel, peut alors agir et cesser d’être une
189
victime, et peut ainsi enrichir son existence par l’amour627. Dans « A Linha Invisível »,
nouvelle intégrant Onde a Noite se Acaba, les rebelles anonymes que l’on entend se battre au
loin sont l’objet de l’admiration du personnage principal Aurélio, jeune fils de bonne famille
: Quem eram esses anónimos que assim se erguiam e expunham contra a força e a ordem,
ardendo em sentimentos que ele desconhecia, mas era obrigado a confessar heróicos,
desenlaçado de si próprio e dos outros, sozinho. (ALI, 130). Aurélio, à travers leur exemple,
prend ainsi « conscience du vide de sa vie et découvre le sentiment de solidarité humaine «628.
Parallèlement à cette prise de conscience, Aurélio s’éprend de la jeune bonne, Albertina : Era
bonita, muito feminina, quase delicada na sua robustez. Aurélio, sentindo-a assim, reanimou-
se, começava a julgar-se outro homem – homem. (p. 124). On retrouve une autre Albertina629
dans le roman Idealista no Mundo Real. Le jeune idéaliste Deodato, journaliste, avocat, puis
traitée de « farce » (Então a liberdade dum desgraçado de inocência aliás mais que duvidosa,
pode estar à mercê dum discurso? Mas tal é a regra deste jogo. Uma farsa preparada de
antemão. Desde o porteiro ao juiz, para todos eles o réu é apenas um meio de vida. INMR,
91), dans un pays en route vers la dictature (Em que sistema vivemos nós, se a polícia pode,
por ordem do ministro do Interior, imiscuir-se nas atribuições da Justiça? Não faltava mais
nada. Isso é o arbítrio, a ditadura! INMR, 263). Deodato finira par démissioner de ses
éthique, Deodato s’éprend d’une jeune professeure, Albertina, militante politique. Celle-ci se
627
Maria Angelina Duarte. "José Rodrigues Miguéis and His Women". José Rodrigues Miguéis: Lisbon in
Manhattan. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Providence, Rhode Island: Gávea-Brown Publications. 1984. p.
109.
628
Saraiva de Jesus. "O Neo-realismo e a visão da pobreza na obra de José Rodrigues Miguéis". p. 226.
629
Dans O Milagre Segundo Salomé, Salomé prend des cours particuliers avec une jeune femme du nom de
Albertina. Il est probable que ces deux personnages soient les mêmes.
190
pose en défenseur du peuple (O povo precisa de quem lhe abra os olhos, de quem o ensina e o
dirija. Realidade, vida, combate. INMR, 250) et l’attaque justement sur le terrain éthique :
O que o senhor vê no povo e faz do povo é literatura, especulação. O senhor não vê o povo,
não o conhece nem o pinta. Nem escreve para ele, desengane-se. Tudo o que faz é explorá-lo,
como os outros. Com a diferença que os outros lhe tiram o suor, e o senhor lhe tira o
pitoresco, o anedótico, entende? INMR, 24). Toujours dans Idealista no Mundo Real, un
personnage secondaire montre très bien où vont les sympathies et les convictions de Miguéis,
à travers le regard que porte Deodato sur un syndicaliste anarchiste, Vesgo, qui en plus de se
montrer excellent orateur, va surtout rappeler que la liberté n’est souvent qu’une illusion pour
(...) exprimia-se com sóbria e nítida eloquência, poucos gestos, e o tom de quem domina a
cólera própria e a hostilidade alheia; (...) O que era a liberdade?, perguntou. E respondeu,
numa breve digressão histórico-social citando factos, nomes e números, de tal modo que
dentro de instantes a assembleia o escutava absorvida. (...) daquela argumentação que era a
de um idealista, talvez até de um fanático, mas se mantinha integralmente adentro das
realidades, expulsando delas toda a ficção, todas as construcções dum espírito teleológico.
Aquele rude orador abria-lhe inesperadas janelas sobre um panorama que ele adivinhava,
mas nunca ousara afrontar: o dum mundo onde os homens se entredestroçavam em nome
duma Paz angélica e abstracta; onde a miséria e a fome das massas contrastavam com a
riqueza de poucos, entre promessas de abundância; onde a opressão da imensa maioria
respondia aos princípios teóricos duma liberdade que era o privilégio de raros apenas.
(INMR, 260-261)
Dans Uma Aventura Inquietante, le personnage principal, Zacarias, immigré portugais vivant
Cette transformation éthique s’accompagne ici également d’une histoire d’amour : Zacarias
va trouver le bonheur dans les bras de Claire, sa logeuse. Un prénom féminin, Claire, qui
réapparaît lui aussi dans une autre histoire d’amour « Cinzas de Incêndio » : dans ce récit bref
191
inclus dans Onde a Noite Se Acaba, l’amour du personnage principal pour Claire, jeune
annamite rebelle et combattante pour la liberté de son peuple, prend des dimensions
universelles : Nesse instante o pintor amou em Claire a raça dos anamitas, e com eles todos
os oprimidos do mundo. (CDI, 163). De même, José Boleto, l’un des personnages principaux
de O Pão Não Cai do Céu, aime Rosinda, jeune paysanne, d’un amour qui s’étend à tout le
peuple de l’Alentejo qui, dans le roman, se soulèvera contre l’ordre établi : Quero-te como
quero a esta terra e à nossa gente. Tu, para mim, és a encarnação do nosso Alentejo.
(OPNCDC, 70).
Parmi tous les personnages migueisiens, ceux du roman A Escola do Paraíso ont une
« magistral réalisme »631, selon A. J. Saraiva et Ó. Lopes, premier volet d’une trilogie dont O
Milagre Segundo Salomé est le dernier volet, présente un certain nombre de membres de la
famille envers qui le narrateur/auteur fait preuve de plus ou moins de respect et d’admiration
et dont on peut supposer qu’ils ont été des exemples formateurs dans sa vision du monde et sa
fictionnel »632 de Miguéis, donnent le ton. Dona Adélia, la mère, se dédie complètement aux
autres633 :
Tudo o que ela fazia pelos pais, os irmãos e até os estranhos, era com alegria, e sem esperar
gratidão nem recompensa. Pelo amor da vida. Concebia a vida como religião, e esta como
obras. Não se queixava, era activa, sadia e tolerante, e todos a adoravam ou invejavam. Vivia
para os outros, trabalhando e cantando, infatigável. Via a humanidade não como abstracção,
630
Moser. "The Campaign of Seara Nova and Its Impact on Portuguese Literature, 1921-1961". p. 40.
631
Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". p. 1027.
632
Expression utilisée par T. Martins Marques. "A Matéria da Escrita". et Maria Angelina Duarte. "Prefácio".
Idealista no Mundo Real, 1a ed. Lisboa: Editorial Estampa. 1986. p. 18.
633
Dans O Milagre Segundo Salomé, la jeune Amélia sera la personne qui aidera l’un des personnages
principaux, Severino Zambujeira, alors jeune apprenti analphabète, à lire et à écrire.
192
mas sob a espécie real das pessoas, dos dramas individuais que era preciso socorrer, e nunca
recuava diante dum sacrifício. (AEDP, 345)
Sr Augusto, le père, galicien, est également une figure importante pour le jeune Gabriel : Está
visto que ele adora a mãe, gosta imenso dos irmãos, mas a sua curiosidade pelo pai não tem
limites. (AEDP, 87). Comme la mère, il possède une énergie et une confiance en la vie
impressionnantes (São talvez as memórias da infância infeliz que o fazem crer e confiar no
futuro, meta e motor do seu avanço!, AEDP, 354), et il inculque ses convictions républicaines
à Gabriel. Le chapitre 29, intitulé « Boi-do-Val’ », relate la rencontre de Dona Adélia avec
son frère Amândio, des années après que celui-ci ait quitté la maison familiale lorsqu’il avait
treize ans. C’est le deuxième chapitre consacré à ce personnage. Le chapitre 17, « Ele tinha
umas asas brancas », décrivait déjà l’enfance de Amândio. Deux chapitres pour un même
personnage : c’est certes le reflet de l’importance qu’il revêtait pour Dona Adélia, qui le
considérait un peu comme un fils, mais également pour l’auteur. Amândio ne supportait pas
l’injustice ((…) era respeitador: se alguma vez furtou uns cobres à mãe, era para correr a
dá-los a um pobre ou aleijado (...). AEDP, 157), même envers les animaux. Rebelle, il était né
pour être libre et n’hésitait pas à braver les punitions corporelles infligées par le père pour
protéger ses frères : Nascia nele o camarada solidário, responsável... (AEDP, 159). Ayant
quitté l’école, il se forme seul, puis, à vingt ans, part au Brésil, toujours révolté et maintenant
travaille pour l’un de ses frères, qu’il apprend vite à haïr pour son comportement : Só pensa
no dinheiro. (AEDP, 342) Revenu au Portugal, il vit dans des conditions misérables, ce que
Adélia ne comprend pas : O que é que o tinha feito assim? Que estranha vocação de amor e
sacrifício o arrastara até ali? (...) o revoltado solitário, que vivia desiludido, despeitado de
193
não achar nos homens, na ordem das coisas humanas, a resposta ao seu imenso amor
recalcado e sem objecto. (AEDP, 347) Devenu artisan potier, il se marie avec une femme
plutôt odieuse, ce qui interpelle le narrateur, et où l’on devine les questionnements intimes de
Miguéis sur les motivations profondes qui poussent les militants : O qué que os tinha
l’écrit G. Moser, est encore renforcée par un troisième chapitre qui lui est entièrement
consacré, « Porque Te Calas Amândio? », prévu pour intégrer le roman inachevé Filhos de
Lisboa, qui aurait dû constituer le deuxième volet de la trilogie. A propos de ce chapitre, qui
décrit la mort de l’oncle Amândio, Miguéis affirme : É uma das melhores coisas verídicas e
lacrimogéneas que tenho feito: parte dos meus nunca realizados Filhos de Lisboa635. Que ce
soit par son père, sa mère (Ela sacrificara tudo aos pais, a ajudar os parentes; ele dera tudo
pelos ideais..., AEDP, 348), ou son oncle, Gabriel, le héros de la trilogie migueisienne
inachevée, se voit ainsi inculquer, dès son plus jeune âge, la solidarité comme valeur
fondamentale.
dans cette partie, si elle pose un certain nombre de questions auxquelles nous tenterons de
répondre dans la suite de notre travail636, en particulier dans ses implications ironiques, établit
un lien direct entre les valeurs régulièrement prônées par les narrateurs et les personnages et
celles de Miguéis. Cela inscrit les choix thématiques de l’écrivain dans le cadre d’une
démarche littéraire militante que nous allons maintenant étudier plus en détail.
634
Moser. "The Campaign of Seara Nova and Its Impact on Portuguese Literature, 1921-1961". p. 40.
635
Lettre à Jacinto Baptista du 03/09/1980 in José Rodrigues Miguéis. "Três cartas de Miguéis: inéditos". Jornal
de Letras, 09/01/2002-20/01/2002.
636
Cf III.B.1 p. 392.
194
Maria Angelina Duarte, dans sa thèse consacrée à Miguéis, affirme : « Ce que Saraiva
et d’autres n’ont pas réussi à voir est le fait que derrière la sympathie et l’identification avec
les personnages représentant les victimes de la société se cache une critique implicite des
structures sociales et politiques qui les oppriment. »638 Elle pointe ainsi A. J. Saraiva comme
exemple de l'incompréhension de l'œuvre migueisienne par les critiques : celui-ci n'écrit-il pas
mais surtout avec « sympathie et communion »639 ? Or, comme le remarque A. M. Duarte,
« sympathie et critique ne s’excluent pas mutuellement »640. Par ailleurs, tout en étant plus ou
beaucoup de récits migueisiens ne présentent pas d’effet d’ironie classique. Ainsi, si l’on
considère par exemple Onde a Noite se Acaba (1946), sur les huit récits que compte ce recueil
de contes et nouvelles, conçus et/ou écrits entre 1925 et 1940, six ne présentent aucune
637
Epigraphe à Idealista no Mundo Real.
638
Duarte. Socio-political undercurrents in four works by José Rodrigues Miguéis. p. 2.
639
Saraiva. "Rodrigues Miguéis". p. 155.
640
Duarte. Socio-political undercurrents in four works by José Rodrigues Miguéis. p. 2.
195
occurrence d’ironie localisée ou de situation à vocation satirique641. De même, sur les dix
récits que compte Léah e Outras Histórias (1958), six ne présentent pas d’ironie satirique642.
C’est à la dimension non ironique de cette stratégie littéraire à l’œuvre dans le mode militant
d’écriture migueisien que nous nous intéresserons dans cette partie, où l’ironie apparaît ainsi
comme un outil parmi d’autres, certes privilégié, au sein d’une stratégie littéraire plus globale
mise au service d’une certaine idée du rôle de la littérature dans la société : à la fois critique et
pédagogique.
a) Objectifs pédagogiques
allons présenter ici quelques uns des procédés utilisés par Miguéis.
641
“Morte de Homem” (conçu en 1928), “A Mancha Não se Apaga” (conçu en 1925), “O Chapelinho Amarelo”
(conçu en 1933), “Cinzas de Incêndio” (conçu en 1933, réécrit en 1938), “O Acidente” (publié en 1935), “Beleza
Orgulhosa” (publié en 1940).
642
“Léah” (publié en 1940), “O Natal do Dr. Crosby (Do Diário dum expatriado)”, “Regresso à Cúpula da
Pena”, “Desasseis Horas em Missão Secreta”, “Uma Carreira Cortada”, “Saudades para a Dona Genciana”.
643
José Rodrigues Miguéis. "[Comemorações do 31 de Janeiro]". O Século, 29/02/1924.
196
Eduardo Lourenço affirme que Miguéis fut « le plus lucide commentateur de lui-
même »644, et Onésimo Almeida souligne le « regard clinique » porté par l’écrivain sur lui-
même et sur son œuvre645. De cette capacité à s’auto-critiquer témoignent les nombreuses
pages inédites de ses archives, que ce soit sous formes de lettres (parfois non envoyées) ou
portant sur l’actualité, ainsi que sur ses œuvres et les appréciations que celles-ci ont reçu. La
Autor ») sont également une parfaite illustration de ce besoin et de cette capacité à s’auto-
évaluer alliée à la volonté de (s’)expliquer. Le lecteur peut y puiser une somme considérable
l’écrivain au moment de leur conception, ainsi que de nombreux commentaires et/ou analyses
concernant ses œuvres et leur réception, ce qui peut se révéler déterminant pour la lecture. Les
« Notes de l'Auteur » sont ainsi presque systématiques chez Miguéis. Des quinze volumes
publiés de son vivant, à notre connaissance, trois seulement l’ont été sans une note de l’auteur
O Passageiro do Expresso, Léah e Outras Histórias. Tous les autres (fiction, chroniques et
plusieurs pages où l’auteur s’adresse directement au lecteur : Páscoa Feliz se termine par une
« Nota do Autor (à segunda edição) » de quinze pages ; Onde a Noite se Acaba par une
644
Lourenço. "Miguéis: o outro e os outros". p. 230.
645
Onésimo Teotónio Almeida. "Retrato do artista enquanto escritor". Idem. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida
and Manuela Rego. Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa. 2001.
197
« Nota do Autor à 3.ª edição » de dix pages ; Gente da Terceira Classe finit par une courte
« Explicação ao leitor (da 1.ª edição) » de deux pages ; É Proibido Apontar débute par cinq
pages intitulées « Do Autor (com humildade) » ; Nikalai! Nikalai! finit par une « Nota do
Autor » de sept pages ; O Espelho Poliédrico inclut une « Nota do Autor » d’une page en fin
de volume ; O Milagre Segundo Salomé se termine par une « Nota do autor » de sept pages ;
O Pão Não Cai do Céu par une note de cinq ; Uma Aventura Inquietante finit par une note de
six pages intitulée « Começo e fim de uma aventura » ; Idealista Num Mundo Real propose
une note de trois pages ; le récit autobiographique Um Homem Sorri à Morte - Com Meia
Cara débute par une préface de l’auteur de deux pages. Le roman A Escola do Paraíso n’est
accompagné d’aucune note de l’auteur, mais il y en avait une de prévue originellement : Ana
Ribeiro a retrouvé plusieurs versions de celle-ci dans les archives de l’écrivain646. De même,
pour le recueil de récits brefs Comércio Com o Inimigo, ensuite intégré à Pass(ç)os Confusos,
Miguéis avait prévu une « Explication », comme il l’écrit à Jacinto Baptista647 ou à Egito
Gonçalves648. Cette importance donnée au paratexte, outre le fait, comme l’a noté O.
Almeida649, que cela le rapproche de Jorge de Sena, autre grand exilé de la littérature
(2) Récits-feuilletons
646
Ana Ribeiro. A Escola do Paraíso de José Rodrigues Miguéis: um romance de aprendizagem. Dissertação de
Mestrado: Universidade do Minho, Centro de Estudos Humanísticos. 1998.
647
Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 08/08/1973]".
648
Miguéis. "[Lettre à Egito Gonçalves - 24/02/1973]". Cf Annexe 8, où une première version de cette lettre est
reproduite.
649
Onésimo Teotónio Almeida. "Retrato do artista enquanto escritor". José Rodrigues Miguéis: Uma vida em
papéis repartida. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida and Manuela Rego. Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa.
2001.
198
Miguéis a souvent publié ses longs récits en feuilleton651 avant qu’ils ne sortent en
volume et ce, jusqu’à la fin de sa vie. Sa première publication en volume, la nouvelle Páscoa
Feliz, ne fut pas éditée en feuilleton, mais il était dans ses intentions initiales de le faire. Son
premier roman, Uma Aventura Inquietante, édité en volume en 1958, fut d’abord publié en 31
parties entre 1934 et 1936, soit vingt-quatre années plus tôt, dans le journal O Diabo. Son
récit autobiographique, Um Homem Sorri à Morte, avant l’édition en volume de 1959, fut
publié dans le Diário de Lisboa l’année précédente. Le roman Idealista no Mundo Real, avant
d’être édité en volume après sa mort, vit 16 épisodes publiés en 1964-65 dans la revue Seara
Nova : la publication fut interrompue par la censure et les 7 derniers épisodes apparaîtront
quatorze années plus tard dans le Diário Popular en 1979. Son dernier roman, O Pão Não Cai
do Céu, révisé de sa main peu avant sa mort, et publié après celle-ci en 1981, fut d’abord
publié dans le Diário Popular en 1975-76. Deux récits brefs plus courts furent également
publiés en feuilleton par Miguéis : « Como Êles se Amavam !… (Conto Verídico de Amor e
de Guerra) » dans le Diário de Notícias de New Bedford en 1940, et « Viagens na nossa terra
», dans le même journal, en 1944. Cette implication littéraire dans le monde du journalisme
est le signe d’une volonté de l’écrivain d’être proche du plus grand nombre possible de
lecteurs, ce qui, dans un cadre militant, est évidemment plus intéressant : Escrever é uma
acção inútil ou gratuita: é a leitura que a torna útil.652 Ainsi, ce que Miguéis écrit dans la
Note de l’auteur sur O Pão Não Cai do Céu, peut sans aucun doute s’appliquer à ses autres
650
“Nota do Autor”. O Pão Não Cai do Céu. p. 273.
651
Cf Annexe 1 : Liste chronologique des œuvres migueisiennes publiées en feuilleton.
652
José Rodrigues Miguéis. O Passageiro do Expresso. 2e ed. Lisboa: Editorial Estampa, coll. Obras completas
de José Rodrigues Miguéis. 1984. p. 77. Texte daté du 13 juillet 1976.
199
récits-feuilletons : Fi-lo como se fosse para o povo: o povo-que-não-lê, mas dantes lia, pelo
menos, os ingénuos romances que iam de porta em porta, em fascículos semanais, levar-lhe
popular?653.
des points de vue, analyses et autres récits à prétention référentielle. Parfois très longues et
un statut générique plus « objectif », donnant l’impression au lecteur de lire non pas une
fiction mais un essai, un reportage ou des compte-rendus de débats. Il est à noter, que dans
presque tous les extraits que nous allons évoquer, l’écrivain s’est nourri de son expérience
pour façonner ses personnages et développer des réflexions qu’il a lui-même menées. Cette
Dans Nikalai! Nikalai!, pendant plusieurs pages, le narrateur dresse un portrait des
Russes blancs en exil dans les années 20, personnage (collectif) principal du roman :
653
« Nota do Autor ». O Pão Não Cai do Céu. p. 272.
654
cf III.B.1 p. 392.
200
(...) uma variegada colecção de antigos funcionários imperiais sem recursos que – suponho eu
– se lançaram no exílio atrás dos chefes, da esperança, da aventura, da novidade, ou de coisa
nenhuma: sem saber por quê nem para quê. A maioria, decerto, para fugir à confusão e
morticínio da guerra civil, e contando voltar em breve. (...) Aos que nada perderam, o exílio
deu em compensação um espécie de aura de martírio ou categoria social. (...) Há quem diga
que só na Europa são quatrocentos mil (...). Os cossacos não passam de trinta mil. (NN, 33)
Ce portrait, basé sur les observations qu’a pu en faire Miguéis lors de son séjou en Belgique
Quem é que pode averiguar responsabilidades, quando a História, essa grande força do
inconsciente, nos leva a todos de escantilhão? (…) não têm os russos provas suficientes de
que foram sempre tratados como enjeitados ou bastardos? (...) Mas não são eles, os russos,
culpados também de imperialismo ou colonialismo na Ásia? (NN, 37). Dans un autre chapitre,
le narrateur poursuit son office d’historien en retraçant les origines de la légende annonçant le
retour du tsar Nicolas. Cette digression historique se poursuit durant plus de deux pages et le
narrateur ne cache pas ses objectifs pédagogiques : A história terá muitas destas lacunas a
preencher… » (NN, 71). Dans Idealista no Mundo Real, les discussions/débats de Deodato
avec o Milheiro, son ex-collègue étudiant droitisant, maintenant fonctionnaire, sont rapportés
portugaise :
A República não tem salvação, a monarquia é um mito, e o que vier será muito pior. Estamos
a pedir outro Sidónio, o cautério da ditadura. Tudo cariado até à raiz, homens, consciências,
instituições. O povo a dormir. Anda tudo ao dinheiro. (...) E é nesta ilha, neste charco de
estagnação com lampejos de sonho de lua, que tu queres fazer o Paraíso? Espera que outros o
façam. Tudo chegou sempre atrasado a este cu-do-mundo: a civilização, as ideias, os
caminhos de ferro... (...) A Inglaterra não quer bolir no que está. Ela é a dona disto. Foi
sempre a nossa desgraça. E que fazer? Foram os castelhanos que nos atiraram para as
garras do leopardo. O que me espanta é como a gente se aguenta, há quase oito séculos, entre
a cruz e a caldeirinha. (INMR, 212-215)
201
Dans O Milagre Segundo Salomé, c’est un chapitre entier, soit seize pages, qui sont dédiées à
une analyse socio-politique du Portugal menée par le major Tristão Barroso. Intitulées
« (Reflexões de um militar bem intencionado) », ces pages mêlent réflexions sur la société et
Somos física e mentalmente uma nação ao mesmo tempo europeia e ultramarina... e nem uma
coisa nem outra. À sombra da aliança inglesa, sobrevivência humilhante mas difícil de alijar,
a nossa intervenção na guerra europeia (assim o cremos) garantiu-nos temporariamente o
domínio colonial, que nos impõe graves responsabilidades mas nos oferece ricas perspectivas:
remanescente ainda improdutivo do Expansionismo e continuação viva do destino, bom ou
mau, que colectivamente escolhemos há quatrocentos anos, e cujo repúdio, por ora, só
aproveitaria aos caçadores de impérios. (OMSS2, 91)
On peut donc ne pas être surpris si certains, comme le critique João Décio, à propos de ce
roman, dans une lettre adressée à Miguéis, évoquent « une ingérence trop importante du réel
(considérations sur les aspects sociaux du Portugal) qui porte préjudice au roman »655. Dans O
Pão não Cai do Céu, l’ingénieur Sarmento, révolutionnaire venu de la capitale, a l’occasion
de faire entendre ses longues analyses et réflexions, que ce soit sur la définition du fascisme
655
João Décio. "[Lettre à José Rodrigues Miguéis - 30/12/1975]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
202
temporária, assim espero eu – e ela deixou cair a máscara das boas intenções. (OPNCDC,
100)
A escola do povo é a acção política! (...) O que temos é de fazer homens! Sem eles não há
cidadãos. (...) Dê a iniciativa ao povo, e ele aprenderá a utilizá-la. Só há uma maneira de
aprender a tocar harpa – é tocá-la, dizia o racionalista mestre Aristóteles. Como a harpa ou a
arte da guerra, a liberdade só se aprende no seu exercício, no autogoverno e na iniciativa.
Claro, como a criança, o povo, todos nós, precisamos de ser esclarecidos e orientados – esse
é o papel dos intelectuais cultos, organizados. Mas não tutelado! (OPNCDC, p. 129-130)
On retrouve ici un vocabulaire et des problématiques déjà évoqués lors de notre étude de
transformation de la société.
Si le roman (ou une longue nouvelle) peut facilement se prêter à ces insertions et
psychologique ou politique, on peut également les observer, moins longues certes, dans un
narrateur procède à une analyse historique de l’émigration juive durant deux pages (p. 92-
94) : Traziam consigo a memória dos pogromes (...) de Petliura e Makhnô. (OCA, 93), ou
bien dans « Silvestre, os Seus Amores », où l’amour et la souffrance sont auscultés dans leur
relation intime (p. 226-227) : Dera entrada para o reino do Ciúme, abandonava-se ao prazer
mórbido da autoflagelação, e dali não desmordia. (...) da sua coroa de mártir imaginário.
(SSA, 224). La question de l’amour est d’ailleurs une thématique privilégiée de Miguéis, et
une source régulière de questionnement et d’analyse pour les narrateurs migueisiens comme
dans « Agnès – Ou o Amor Assexuado », récit qui apparaît comme une réflexion sur l’amour,
en particulier du point de vue de la femme, et qui fait l’éloge d’un amour assexué :
Era então possível uma total identificação ou igualdade dos sexos? Nem tanto era preciso:
sem nada sacrificar dos seus dons naturais, a experiência – ou o sonho – acabava de me
203
Alors que dans « Silvestre, os Seus Amores » le mode militant adopté fait de la réflexion sur
conception étriquée des relations homme-femme, symptomatique d’un certain état d’esprit
axiologique qui préside à l’écriture. Dans ce récit publié pour la 1ère fois en 1980656, c’est la
liberté, ici sexuelle, qui est promue comme valeur fondamentale : on n’est plus dans un mode
où Miguéis met en texte des valeurs et des intentions pédagogiques, mais bien dans le mode
écrivain, qui ne cherche plus à critiquer et à changer la société, mais affirme la liberté de
l’individu.
656
José Rodrigues Miguéis. "Agnès - Ou o Amor Assexuado". Diário Popular, 14/08/1980
657
Susan Rubin Suleiman. Le roman à thèse ou l'autorité fictive. Paris: Presses Universitaires de France. 1983.
p. 69.
204
exemplaires. Au niveau pragmatique, tout récit, tel l’exemplum658, suppose un destinataire sur
qui il agit et l’hypothèse qu’une histoire vécue par le biais de la lecture peut être une
expérience dont on tire exemple pour agir. La « moralité » de ces récits peut être plus ou
souligne « l’insistance à attribuer une ‘morale’, une lecture critique de dimension sociale aux
normalement assumée par le narrateur »659. De même, s’appuyant sur le recueil Onde a Noite
se Acaba, T. Martins Marques place Miguéis au sein d’une tradition de conteurs de récits
Proveito e Exemplo660.
Les narrateurs peuvent choisir de « laisser parler l’histoire »661, selon les termes de V.
Jouve. En effet, l’histoire elle-même, « en tant qu’elle est vécue comme expérience (comme
transformation) par un sujet à travers le temps »662, écrit S. Suleiman, possède un effet
persuasif : « Le bonheur du protagoniste fonctionne comme preuve et garant des valeurs qu’il
affirme. Si le protagoniste finit mal, son échec sert également de leçon ou de preuve, mais
cette fois-ci a contrario : le destin du protagoniste permet au lecteur de voir la mauvaise voie,
sans la suivre. »663 Les jugements narratifs des situations et des comportements des
personnages sont indirects et proférés à travers l’organisation du texte, ce que Gérard Genette
658
Nous concevrons ici l’exemplum comme « un mode de persuasion qui prend la forme du récit » (Jean-Yves
Tilliette. "L'exemplum rhétorique : questions de définition". Les exempla médiévaux : nouvelles perspectives.
Ed. par Jacques Berlioz and Marie Anne Polo de Beaulieu. Paris H. Champion. 1998. p. 65).
659
Margarida Barahona. "Os Modos de Representação do Social nos Contos de José Rodrigues Miguéis". Contos
de José Rodrigues Miguéis. Lisboa: Seara Nova, Ed. Comunicação. 1981. p. 19.
660
Marques. "Onde a Noite se Acaba de José Rodrigues Miguéis: A Vida em Contraluz". p. V.
661
Jouve. Poétique des valeurs. p. 111.
662
Suleiman. Le roman à thèse ou l'autorité fictive. p. 91.
663
Ibid. p. 92.
205
appelle la « fonction de régie »664 du narrateur. L’évaluation porte ainsi sur l’ensemble et la
globalité d’un récit, sanctionnant la conformité ou non du résultat obtenu avec le projet initial
du protagoniste, dans la mise en place de situations qui, par leur exemplarité, peuvent dégager
une « morale de l’histoire » et indiquer le sens des actions à mener, et peut alors se faire sans
exemple, où le narrateur, Ricardo, a sombré dans la folie depuis qu’il a trahi son ami, qui s’est
suicidé, et a abandonné la sœur de celui-ci à sa solitude, peut se lire comme une incitation à la
solidarité, à l’honnêteté et au courage, car la clausule du récit est sans appel : la souillure des
crimes passés ne s’efface jamais : A mancha não se apaga!... (AMNSA, 81). De même, dans
l’omnipotent maître et tyran d’un recoin de la Beira, avec beaucoup de morts et d’injustices à
son actif, mourra comme une bête sauvage, sous les balles de son fidèle serviteur et la menace
de la foule, après avoir contracté la rage auprès de son chien. Le crime, une fois de plus, ne
Cela dit, chez Miguéis, les récits (ou séquences de récits) exemplaires sont
discursif, le point de vue de l’autorité énonciative joue en effet un rôle primordial : les
jugements du narrateur, valant autorité, peuvent être émis sur le mode d’un discours
idéologique »665 du narrateur, fonction qui peut être déléguée à des personnages porte-
664
G. Genette distingue cinq fonctions pour le narrateur (Genette. Figures III. p. 261-65) : la fonction
proprement narrative, la fonction de régie, la fonction de communication, la fonction testimoniale ou
d’attestation, et la fonction idéologique.
665
Ibid. p. 261-62.
206
parole666. S. Suleiman observe alors « un effet de glissement qui fait que nous acceptons
comme ‘vrai’ non seulement ce que le narrateur nous dit des actions et des circonstances de
l’univers diégétique, mais aussi tout ce qu’il énonce comme jugement ou comme
interprétation. Le narrateur devient ainsi non seulement source de l’histoire mais aussi
interprète ultime du sens de celle-ci. »667 Dans les récits migueisiens où le narrateur est très
présent textuellement, les jugements explicites émis par celui-ci sur les personnages et leur
comportement sont nombreux, on l’a vu. Un bon exemple nous est donné par « Silvestre, os
Seus Amores » : le narrateur rencontre un vieil ami perdu de vue depuis longtemps, Silvestre,
ce qui lui donne l’occasion de nous raconter l’histoire de cet homme, toujours célibataire et
seul, vivant par et pour ses livres, et surtout de son premier et unique amour avorté. Le récit
est sans appel pour le personnage – le narrateur s’adresse d’ailleurs directement à lui : A
solidão, a esterilidade, eis o fruto de não teres sabido perdoar à vida, que é realidade e
imperfeição, devir, e não só literatura e fixação. (SSA, 232), et la clausule apparaît à la fois
comme une leçon de morale et un conseil pour le lecteur : ...E o Silvestre, pobre amigo, lá vai,
metódico e pausado, com o seu perfil imperial romano, sonhando com o futuro-que-passou,
sem perceber que só tem porvir quem tem presente, e ele nunca o teve: porque o futuro do
homem está no que ele hoje semeia ou cria, no que dele cresce e frutifica, e não no que se
acumula, repousa e fossiliza. (SSA, 232) Même si les jugements des narrateurs peuvent
affleurer tout au long du texte, les clausules sont particulièrement adaptées à l’énoncé à
entanto » – diria ele muitos anos depois, ao discutir com ela estes problemas – « se a idade e
666
« (…) de toutes les fonctions extra-narratives, celle-ci est la seule qui ne revienne pas nécessairement au
narrateur. On sait combien de grands romanciers idéologues, comme Dostoievski, Tolstoi, Thomas Mann,
Broch, Malraux, ont pris soin de transférer à certains de leurs personnages la tâche du commentaire et du
discours didactique […]. » (Ibid. p. 263-64)
667
Suleiman. Le roman à thèse ou l'autorité fictive. p. 90.
207
as circunstâncias mo permitissem, creio que recomeceria a vida com os mesmos erros, lutas,
ilusões e tormentos. São eles, afinal, que a tornam fecunda e nos reconciliam com a nossa
fraqueza! » (OB, 48), Compreendeste enfim que a ternura - ainda quando na aparência
incestuosa - é a essência do puro e duradouro amor. (T, 129). Cette dernière citation illustre
l’une des manières privilégiées par les narrateurs de montrer leurs préférences morales : le
recours aux énonciations indirectes (« Compreendeste »). Miguéis use du même procédé dans
« A Linha Invisível », récit qui apparaît comme un plaidoyer pour la solidarité, l’action, la
a podridão, a mentira. ALI, 131) menée par Aurélio, le personnage principal, jusqu’alors :
Isto mostrou-lhe até que ponto o homem é a roupa que veste. (p. 138)
Era na luta – percebia-o bem – na dinâmica da vida, que residia por enquanto todo o segredo.
Ele tinha posto a literatura antes da acção, o pensamento antes da experiência, e percebia de
súbito o seu erro, a causa da sua inércia e esterilidade. (p. 137)
Avec « mostrou-lhe », « percebeu-se » ou « percebia-o bem », les décisions, les pensées et les
conclusions éthiques du personnage possèdent un effet de vérité et d’autorité aussi fort que si
universelle668 énoncées au présent gnomique. Ces paroles sentencieuses sont le plus souvent
prononcées par les narrateurs migueisiens, et régulièrement entre parenthèses, mais aussi par
les personnages :
668
« Ces passages, rendant compte de ce que le narrateur considère comme des vérités générales valables au-delà
de l’univers textuel, relèvent de ce que Barthes appelle ‘les codes de référence’ » (Jouve. Poétique des valeurs.
p. 93)
208
(há sempre uma teoria para disfarçar as nossas fraquezas) (CDI, 151)
(...) as pessoas que caminham no mesmo sentido quase nunca se encontram. (CAN, 314)
Chaque personnage étant un « évaluateur en puissance »669, comme l’écrit V. Jouve, la portée
de son évaluation dépendra du crédit qui lui est accordé par l’autorité énonciative. Dans A
Escola do Paraíso, le 10ème chapitre (« Tu irás e voltarás ») est en fait le récit bref exemplaire
raconté par la mère du jeune Gabriel, Adélia, à ses trois enfants : - Não vos contei eu já a do
rapaz que vivia com a mãe, e queria ir para o Brasil? (AEDP, 91). La morale finale tire ici sa
force exemplaire de vérité de son côté lapidaire mais surtout de l’évaluation positive du
personnage de la mère par le narrateur tout au long du livre : Não há dívida que a morte não
son physique, son comportement, tout est soumis au regard évaluateur du narrateur, mais sans
qu’une dominante se dégage : d’abord évalué positivement en termes esthétiques (p. 174), il
desmanchar a máscara (…). IRC, 175) ; mais, malgré tout, le regard du narrateur reste
bienveillant : o maridinho ideal com que elas sonham!, pensei a olhá-lo, e sorrindo com
669
Ibid. p. 105.
670
Hamon. Texte et idéologie . p. 33.
209
simpatia. (p. 175). L’histoire d’amour entre Mansinho et une jeune Belge va-t-elle résister aux
pressions sociales qui enjoignent le jeune personnage principal à rentrer dans le rang des
conventions et des règles de la bonne société provinciale portugaise ? Apparemment oui : Não
passa! Gosto desta pequena a valer. (p. 176), affirme le jeune homme. Mas então porque
hesitava? (p. 182), demande le narrateur ? Mansinho est-il un pauvre type qui souffre de son
indécision : Aquele pobre rapaz sofria, era um fraco. (p. 184) ; ou bien a-t-il choisi,
parecia ter chegado a uma decisão, verdadeiramente heróica para a sua índole. (p. 184) ?
Même si le narrateur est de plus en plus critique envers le personnage, l’incertitude demeure :
Aproxima-se a hora da decisão para o Mansinho: que irá ele fazer? (p. 187). Le lecteur, tout
comme le narrateur, ne saura qu’à la fin de la nouvelle si ce personnage est plutôt « bon » ou
plutôt « mauvais » : Tive de lhes mentir (IRC, 188), avoue-t-il. Le narrateur exprimera alors sa
aquilo que se lê nos livros. (p. 188), (...) voltei devagar ao meu quarto, enjoado e vazio.
suivre, pointant ainsi ce que devrait faire le lecteur dans une situation semblable : être
honnête, ne pas jouer avec les sentiments des autres, refuser d’obéir à un ordre conventionnel
bourgeois basé sur d’hypocrites apparences. Mansinho apparaît ainsi comme le contrepoint
négatif de Aurélio, dans « A Linha Invisível », qui, lui, donne le bon exemple à suivre en se
sont nombreux. Pour notre étude, nous nous appuierons sur la définition de Susan Suleiman :
Syntagmatiquement, on peut définir une histoire d’apprentissage (de Bildung) par deux
transformations parallèles affectant le sujet : d’une part, la transformation ignorance (de soi)
connaissance (de soi) ; d’autre part, la transformation passivité action. Le héros va dans
le monde pour se connaître et atteint à cette connaissance à travers des actions qui sont à la
fois des « preuves » et des épreuves. (…) les « aventures » ne constituent qu’un prélude à
l’action véritable : c’est au seuil de la « vie nouvelle » du héros que se termine l’histoire
d’apprentissage. Cela explique pourquoi, dans le Bildungsroman classique, le héros est
toujours un homme jeune.671
Certains récits brefs migueisiens peuvent être considérés commes des « histoires
d’apprentissage », des « récits de formation » : Margarida Barahona note à juste titre qu’une
partie d’entre eux tient son exemplarité du parcours effectué par les personnages dans la quête
d’une meilleure connaissance de soi672. Dans « A Linha Invisível », par exemple, l’angoisse et
(alguma coisa parecia ter-se alterado dentro e em volta dele. ALI, 126 ; Ficou ali sentado
671
Suleiman. Le roman à thèse ou l'autorité fictive. p. 82.
672
Barahona. "Os Modos de Representação do Social nos Contos de José Rodrigues Miguéis". p. 20.
211
muito tempo, em silêncio, sentindo crescer a consciência, como uma árvore dentro da esfera
alheio. p. 131). Il renaît littéralement (Uma pequenina luz de esperança começava a romper
também no escuro da sua existência, até ali toda concentrada em si mesma. Sentia-se viver,
como quem desperta dum prolongado sono. p. 132) et peut alors se lancer dans l’action et
tempo de sentir que assim se libertava a si próprio. (p. 138). Le cordon qui le liait à son
milieu bourgeois, hypocrite et asphyxiant, est enfin coupé, et le récit se termine par une
promesse d’un avenir bien plus heureux pour le personnage, maintenant plus libre et conscient
: O táxi rolou. A linha invisível, quebrada... Aurélio sorriu. (p. 139). « A Linha Invisível »
répond donc parfaitement aux caractéristiques du récit de formation classique, selon les
termes de S. Suleiman (le héros aboutit à une meilleure connaissance de soi et à l’action).
Cela dit, il n’y a pas d’âge pour apprendre et repartir sur de nouvelles bases : Miguéis
l’illustre dans « O Crime Perfeito », récit bref où un homme, marié et bien avancé dans l’âge,
tente de tuer sa jeune maîtresse qui le délaisse (Mas querei eu libertar-me? Ou mergulhar
mais no lodo que me atrai? OCP, 139). Le meurtre n’aura pas lieu, mais la tentative suffit à
veut vraiment : Estou livre, livre dela, da paixão e da obsessão. (...) Matei, sim, mas foi a
tirania dum amor doentio, egoísta, que era só vontade de domínio, despeito, rebelião contra a
minha própria miséria. (...) Sinto-me outro, calmo. (...) Amanhã começa uma vida nova... um
Mais c’est surtout dans ses romans que Miguéis propose des parcours de personnages,
le plus souvent jeunes, en formation, en chemin vers une liberté et/ou une conscientisation
212
accrues. Ainsi José Boleto et O Cigano, dans O Pão Não Cai do Céu, deux des personnages
principaux aux parcours différents finissent pourtant par se retrouver sur le même chemin
révolutionnaire673. Ainsi Gabriel, dans A Escola do Paraíso674, qui entre peu à peu dans
repressões, de esplendores e vexames. (AEDP, p. 108), Alguma coisa morreu ali agora
mesmo, e outra coisa nasceu dentro dele (...). (p. 133). A la fin du roman, Gabriel a quitté le
paradis de l’enfance pour entrer dans la réalité moins idyllique de l’adolescence et du monde
adulte, un monde des adultes qui, en parallèle, à l’image du père du héros, Sr Augusto, a
quitté le paradis d’une 1ère République idéalisée pour entrer dans la dure réalité des
désillusions : Todas estas coisas lhe deixavam a vaga melancolia dos entusiasmos frustrados,
sem derivativo. (p. 358). Ainsi Zacarias, dans Uma Aventura Inquietante, espèce de
« Fradique »676 se désintéressant des autres et de l’état du monde (Sempre retráido da vida
alheia (...) raras vezes abria um jornal. « Nunca li os jornais, santo Deus, e eis a origem do
meu mal presente! » Ah, se os tivesse lido, se tivesse olhado para o mundo em que vivia, em
lugar de se refugiar numa deleitosa solidão. UAI, 103), qui découvre la solidarité et l’amour :
No fim de contas, a dura experiência valera bem a pena. Alguma coisa se tinha transformado
nele, deixando-lhe uma nova concepção da existência. (...) Mas havia mais do que isso: tinha
descoberto que o Homem-Só é o animal vegetante, estagnado e estéril. Por muito que o não
673
Cf notre étude du roman infra II.A.3.b)(2) p. 230.
674
Roman étudié en tant que « roman d’apprentissage » par Ana Ribeiro. A Escola do Paraíso de José Rodrigues
Miguéis: um romance de aprendizagem.
675
Selon A. J. Saraiva et Ó. Lopes, avec A Escola do Paraíso, le « roman d’adolescence » trouve sa meilleure
expression chez José Rodrigues Miguéis. (António José Saraiva et Óscar Lopes. História da literatura
portuguesa. 17e ed. Porto: Porto Editora. 2000. p. 1041)
676
“Tinha vivido a seu modo, homem de negócios por necessidade, no fundo um pequeno Fradique, o seu
modelo bem-amado.” (UAI, p. 101). Comme l’a remarqué T. Martins Marques, Zacarias épousera Claire, qui est
également le prénom de l’une des femmes avec qui le personnage de Eça de Queirós, Fradique Mendes,
correspond. (Marques. "Uma Aventura Inquietante, de José Rodrigues Miguéis: A Arquitectura do Labirinto". p.
VI).
213
quisesse, deixara-se implicar na teia social; dependia dos outros, da opinião hostil como da
simpatia, e para reconquistar a liberdade fora-lhe preciso reintegrar-se, vencer aquela e
atrair esta. Precisara de crer nos laços invisíveis, mas nem por isso menos reais, da
interdependência e solidariedade humana, no bem como no mal. (...) é só na comunhão e na
luta que os homens poderão alcançar a paz e a salvação! (...) Fora ainda mais longe, na
ordem pessoal: descobrira-se enfim capaz de dedicar-se, de amar e depender. (p. 251)
Ainsi l’idéaliste Deodato, jeune personnage principal récemment formé en droit, dans
Idealista no Mundo Real, roman qui, selon T. Martins Marques, « problématise les
contradictions d’un jeune magistrat à la recherche de son identité idéologique et sociale »677.
Deodato, au début du récit, est pauvre et désorienté : A actividade dos outros atraía-o e
aterrava-o. Queria agir, organizar a existência, consagrar-se a alguém, a uma obra: mas
todo o seu dinamismo era interior, como o do caleidoscópio: por fora um canudo negro. A
Dona Emília era a única testemunha do seu marasmo. (INMR, 35). Il trouve finalement du
por momentos o apaixonara, tinha um essentimento doloroso: era o pilar de apoio de toda
démissionnera, laissant ainsi présager d’un futur plus libre et plus en accord avec lui-même.
synthétise toutes les visions de la femme : de la prostituée à la mère, en passant par la déesse
et la sainte. Miguéis fait du parcours de cette figure féminine le pont entre identité
677
Marques. "A Matéria da Escrita".
214
est une jeune paysanne, innocente, perdue au cœur de Lisbonne. Après s’être fait manipulée
par un vieux notable qui profite de sa crédulité, elle se retrouve enceinte et perd sa place de
bonne. Seule, elle n’a d’autre moyen pour survivre que de devenir prostituée. Elle change
alors de nom (Chamava-se agora Salomé, um nome para batalhas de amor-fingido. OMSS1,
artistiquement, elle devient l’archétype de la « femme fatale », et oscille entre, d’un côté, la
figure de la femme dangereuse, liée aux perversions sexuelles, évaluée négativement, et, de
inexpérimentée, devient rapidement, grâce à sa beauté, une figure à part dans la maison de
passe où elle travaille, une véritable déesse de l’amour : E quando finalmente o seu corpo
surgiu, radioso de alvura na fraca luz da saleta, estátua de pudor e timidez, Vénus
inconsciente da sua divindade, (…) a dona Rosa não pôde disfarçar um sobressalto e ficou
muda de admiração: - É uma escultura… uma Salomé! (OMSS1, 94). Peu à peu, sa prestance
presque surnaturelle en fait une attraction (A fama correu : diziam-na sempre-virgem, que
nenhum homem a pudera desflorar. p. 99), presque une idole (É realmente uma mulher para a
gente viver de joelhos a adorá-la! p. 169). Severino Zambujeira, l’un des trois personnages
principaux, homme d’affaires influent, la choisit un jour pour compagne, et, lui aussi, tombe
en admiration devant elle : Nunca a vira tão bela nem tão dominadora – uma deusa!, e
678
Salomé est l’une des figures privilégiées de l’imaginaire symboliste dans toute l’Europe de la fin du XIXè
siècle. Les passages des Evangiles selon saint Mathieu (14,11) et selon saint Marc (6,17), où sont racontées la
danse des sept voiles de Salomé et la décollation de Jean-Baptiste, ont inspiré nombre d’artistes : Mallarmé,
Strauss, Moreau, Flaubert, Wilde, Klimt, etc., et Mário Sá Carneiro, entre autres, au Portugal.
215
prostrava-se de admiração aos seus pés. p. 271-272. Il se dégage de Salomé une force
intérieure qui résiste à toutes les attaques de l’extérieur (A lama roçava-a e passava,
deixando-a mais polida e mais esquiva, como após a enxurrada os calhaus do leito dum
regato. p. 101), comme si une auréole protectrice (Aquela Salomé tinha um ar de santa. p.
102) la maintenait hors du monde matériel, ange parmi les hommes : Salomé era, assim, uma
flor impoluta boiando num paul. O sinho e a pureza, como dois anjos invisíveis, sustinham-na
no espaço, sobre o abismo, sem cair. p. 114). Un jour, elle décide de revoir son village natal.
Elle traverse en voiture le pays, et croise des paysans éberlués : Uns a Salomé, supunham-na
princesa, outros talvez fada ou moura encantada. Houve até uma velha desdentada que
murmurou, fazendo o sinal da Cruz: « Parece mesmo uma santa que ali vai, sem tirar nem
pôr! (OMSS2, 13). Attristée par la misère, elle distribue un peu d’argent, laissant les gens
comme sous le charme d’un ensorcellement (Cabia-lhe bem o nome de visão, p. 16). Arrivée
aux abords de son village, elle rencontre trois petits bergers, dans la forêt. Alors qu’une
tempête se déchaîne, Salomé perd conscience. De retour à Lisbonne, retrouvée et ramenée par
son chauffeur, elle n’est plus la même : Era como se flutuasse entre dois mundos, já
despegada do primeiro mas sem saber ainda ao certo em que outro iria pisar. (OMSS2, 62).
Pendant ce temps, l’« apparition » de la Vierge à des petits bergers fait la une des journaux et
une entreprise pour tirer profit de ce « miracle ». Salomé traverse une crise existentielle, elle
ne peut plus continuer comme avant : Durante essa pausa decidira de existir para o mundo e
para si mesma. (p. 116). Le lecteur suit l’évolution de Salomé, de plus en plus mystique :
(…) entregue como andava à exploração do seu mistério: como que suspensa daquele místico
instante, perpetuado em prece e meditação. Gravitava em torno de uma coluna de luz serena e
radiosa, umas vezes arrebatada num torvelinho interior para as alturas puríssimas da
beatitude, outras, descendo às profundezas da mais terrena humildade. (...) Era como se alma
216
e corpo se lhe houvessem divorciado, uma ascensão de desapego contemplativo, e outro num
plano inclinado de auto-apagamento. (OMSS2, 131)
Sortant de sa torpeur, Salomé renaît : a resolução de expiar, redimir-se, regenerar-se. (p. 138).
N’ayant jamais pu se rappeler ce qui s’est passé le jour où elle est allée à son village natal,
Meca, elle se plonge dans les journaux et la foi, espérant y trouver des réponses à ses
des élites pour retourner à la rue, comme prostituée : começou a fazer os preparativos de
regresso à « vida », como se no Céu só se pudesse entrar caindo. (OMSS2, 139-140). C’est là,
à la fin du roman, qu’elle rencontre Gabriel qui, depuis A Escola do Paraíso, a grandi et est
devenu journaliste militant. C’est le coup de foudre (sentiu-se atraído para esta irmã de
Madalena, por assim dizer caída do céu. p. 213). Tous deux vont, grâce à l’amour, retrouver
leur innocence perdue : Era a inocência do Paraíso ou da infância. p. 227. Pour atteindre le
paradis sur terre, les anges679 doivent être déchus. On retrouve ici l’attirance des personnages
masculins migueisiens pour les femmes du peuple et autres exclus et marginaux, ce qui fait de
cette rencontre une étape essentielle dans la transformation et l’évolution future non
seulement de Salomé mais aussi de Gabriel : Nesta união, escandalosa para os bem-
pensantes, que crêm sobretudo na eminente dignidade das aparências, ele encontrou a
alegria de ser novo e robusto, e dar-se e receber sem restrições, de ser feliz enfim, como ela –
e mais alguma coisa que só o tempo viria a revelar-lhe. (OMSS2, 236). Salomé, encore
tourmentée par les « apparitions », se souvient finalement de ce qui s’est passé lors de sa
visite à son village natal et raconte tout à Gabriel. Cela signe la fin de ses malheurs : grâce à
Gabriel (Fizeste-me voltar à terra, e eu esqueci-me do céu... p. 338), elle peut maintenant
tomber enceinte et donner la vie à son tour. L’amour apparaît de nouveau chez Miguéis
679
Gabriel signe ses chroniques du nom de « Gabriel Arcanjo ».
217
comme une voie pour trouver le bonheur : Tolinha, Milagre é a gente sentir-se feliz neste
mundo de atrocidades e misérias. (...) De uma felicidade que tu própria fizeste, sem pedir
nem roubar nada a ninguém... (Gabriel, OMSS2, 236). A la fin du roman, Salomé n’existe
plus, elle a définitivement laissé la place à Dores. Dores, petite orpheline portugaise
simplement femme qui a réussi à se libérer de ses mythes personnels, au sens d’illusions, de
La liberté est à la fois fin et moyen chez José rodrigues Miguéis. Fin des actions à
mener quand l’individu est discriminé et prisonnier d’un ordre qu’il n’a pas voulu, et moyen
de vivre en tant qu’individu responsable de ses actes : Quem somos nós para julgar e,
qualquer burocracia, clique, partido ou púrria. (ADDA, 58-59). Les narrateurs migueisiens,
par leurs récits de formation, revendiquent la liberté pour leurs personnages, mais l’individu
reste toujours le (co)responsable de ses chaînes, tel Aurélio, dans « A Linha Invisível » :
amarrado por uma linha invisível a uma existência sorumbática e repressiva. Haverá
porventura prisão pior que a que de dentro nos impomos? (ALI, 100). Cette libération de
ainsi l’évaluation et la critique lorsque les personnages n’assument pas leurs responsabilités :
eu sou duro, intransigente em questões de sentimento e convicção, e todo a favor das decisões
Confondue parfois par certains personnages avec l’aisance matérielle (Os objectos,
por enquanto, se elevam o homem, ainda o não libertam – ao contrário... GDTC, 29), la
liberté migueisienne ne se conçoit que dans la pratique (A Liberdade (disse eu) só vale o que
218
vale o uso que dela fazemos : e essa é a única maneira de a exprimir (e não a sua pregação
no espaço). É a Liberdade em acção, muito mais difícil do que parece à primeira vista.
(ADDA, 86). C’est cette « liberté en action » que conquièrent les personnages migueisiens en
formation.
b) Miguéis et le néo-réalisme
comparaison entre la fiction migueisienne et celle des auteurs portugais du XIXè siècle
(Camilo, Eça et Fialho) est récurrente et mériterait également qu’on s’y attarde, c’est à sa
relation avec le néo-réalisme que nous nous intéresserons ici. En effet, comme l’écrit Carlos
Leone :
(…) le marxisme est arrivé au Portugal de manière théorique, à travers José Rodrigues
Miguéis et Bento de Jesus Caraça ; mais, bientôt, il est identifié avec le néo-réalisme, un style
680
Anon. "Rodrigues Miguéis num Incisivo Depoimento Afirma que a Literatura se Libertou das Disciplinas".
Diário de Lisboa, Suplemento Literário, 22/03/1935.
219
littéraire qui actualise le réalisme du XIXè siècle dans le but d’exposer les injustices sociales
sous la forme fictionnelle afin d’échapper à la censure.681
Dans quelle mesure Miguéis, militant marxiste et communiste pendant des années, on l’a vu,
fut-il néo-réaliste ? Telle est la question à laquelle nous tenterons de répondre dans cette
partie.
« contre le type de littérature ou d’auteurs alors consacrés – ceux de la revue Presença (1927-
1940) – qui étaient devenus le nouvel establishment »682, selon les termes de Alexandre
Dans l’introduction critique à son recueil des textes théoriques du néo-réalisme portugais684,
Carlos Reis commence par faire la distinction entre le néo-réalisme et le réalisme du XIXè
répond la diversité « des racines idéologiques, des préférences thématiques et des propres
techniques littéraires utilisées »685. Selon C. Reis, le paternalisme distant de l’écrivain réaliste
681
Carlos Leone. "Delayed Enlightenment: Philosophy in Twentieth Century Portugal", Portuguese Literary &
Cultural Studies, [Link] consulté le 09 juillet 2009.
682
Alexandre Pinheiro Torres. Le mouvement néo-réaliste au Portugal. 1a ed. Bruxelles: Sagres-Europa. 1991.
p. 19.
683
Pita. Conflito e unidade no neo-realismo português: arqueologia de uma problemática. p. 16.
684
Carlos Reis, ed., Textos teóricos do Neo-realismo português. Lisboa: Seara Nova - Editorial Comunicação,
1981
685
Ibid. p. 13-14.
220
XIXè, les néo-réalistes opposent une conception marxiste du phénomène littéraire. De fait,
[1934], le jeune Álvaro Salema traduit les conclusions du 1er Congrès des Écrivains
décembre 1939 avec la publication de Gaibéus, par Alves Redol. »687 Vu les positions
Pita, qui considère le néo-réalisme comme « l’émergence tardive et localisée d’un profond
comme l’un des mieux placés pour participer activement à ce mouvement politico-littéraire.
Cependant, à cause de son exil, puis, finalement, pour des raisons personnelles et politiques,
686
Torres. Le mouvement néo-réaliste au Portugal . p. 23-24.
687
Maria Graciete Besse. "La représentation du monde rural dans la fiction néo-réaliste portugaise".
Intercâmbio, 1996, n° 7. p. 117.
688
Pita. Conflito e unidade no neo-realismo português: arqueologia de uma problemática. p. 81.
221
sociale, on l’a vu, il ne fait pas partie des écrivains portugais considérés aujourd’hui comme
néo-réalistes. Nous ne saurons donc jamais quelle aurait été l’influence exercée par Miguéis
sur les théoriciens et écrivains néo-réalistes s’il avait résidé au Portugal : selon Adolfo Casais
surgit vers 1940 n’aurait-il pas commis le pêché fondamental de donner plus d’importance
aux formules et recettes plutôt qu’à la substance et, si l’écrivain le plus indiqué pour l’orienter
ne se trouvait pas à des milliers de kilomètres, aurait-il suivi une meilleure direction . »689
Cette nouvelle génération d’écrivains prendra par conséquent son envol avec seulement
café Brasileira, dans le Rossio lisboète, l’un des « deux ou trois centres de fréquentation
689
Adolfo Casais Monteiro. "José Rodrigues Miguéis". Correio da Manhã, 1° Caderno [Rio de Janeiro],
20/06/1959. p. 8.
690
Mario Dionisio. "Manuel da Fonseca". Poemas completos. Ed. par Manuel da Fonseca. Lisboa: Portugalia
editora. 1963. p. XII.
222
Si l’on suit la définition de S. Suleiman, la fiction migueisienne peut sans aucun doute
Disons donc que le roman réaliste, c’est le roman tel qu’il nous a été légué par le XIXè siècle :
fondé sur une esthétique du vraisemblable et de la représentation, il met en scène et suit les
destins de personnages fictifs donnés comme réels, qui évoluent dans un monde qui
correspond, au moins virtuellement, au monde de l’expérience quotidienne du lecteur.691
La question, que posent de fait les critiques migueisiens quand on les lit est : de quel réalisme
Première publication migueisienne en volume, Páscoa Feliz (1932) octroie déjà une
part importante à la critique sociale692 : un journaliste a même qualifié l’auteur d’« écrivain
prolétaire » qui démontre dans son récit que l’« individu est le produit de son milieu »693.
D’ailleurs, John Kerr considère qu’avec cette nouvelle, Miguéis devance les néo-réalistes de
plusieurs années, et est donc leur « précurseur non reconnu »694. Cependant, Páscoa Feliz
apparaît surtout, pour de nombreux critiques, comme une illustration, au moins partielle, des
691
Suleiman. Le roman à thèse ou l'autorité fictive. p. 21.
692
Cf John Austin Kerr Jr. "Páscoa Feliz: Some Critical and Thematic Considerations". Revista Lingua e
Literatura, 1976, n° 5. p. 185.
693
Carvalho. "Um escritor proletário que se revela".
694
Kerr Jr. "Notes on Páscoa Feliz and some of its implications for the future". p. 108.
223
idées défendues par les animateurs de la revue Presença : Maria Saraiva de Jesus, à propos de
Páscoa Feliz, mais aussi du roman Uma Aventura Inquietante, parle de « psychologisme aux
suit l’analyse de Óscar Lopes qui, une quarantaine d’années plus tôt, affirmait déjà que
l’enthousiasme suscité par la parution de Páscoa Feliz était lié à une certaine « idéologie »
exemplifiée par José Régio dans O Jogo da Cabra-Cega et théorisée par J. Gaspar Simões696 ;
dans le climat littéraire de l’époque, nouvelle qui, selon le critique brésilien, « pourrait être
de la génération présenciste » si cette dernière n’avait été stimulée directement par des
John Kerr698 rappelle qu’au moment de la sortie de Páscoa Feliz, en 1932, Miguéis est
surtout connu comme orateur et militant politique seareiro et désormais proche des
critique de Páscoa Feliz, parle de « précipitation lamentable », d’œuvre « trop hybride et,
« procédé simpliste », et qu’il conclut en espérant qu’un jour Miguéis « comprendra mieux la
vie »699, on ne peut, pour expliquer tant de hargne, que replacer cette réaction dans le cadre
idéologique et culturel de l’époque. La revue Presença est née 1927 sous l’impulsion, entre
695
Saraiva de Jesus. "O Neo-realismo e a visão da pobreza na obra de José Rodrigues Miguéis". p. 220.
696
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 53.
697
Moisés. "Introspecção e loucura (I)". p. 3.
698
Kerr Jr. "Páscoa Feliz: Some Critical and Thematic Considerations". p. 177.
699
Albano Nogueira. "Páscoa Feliz, Novela de José Rodrigues Miguéis". Presença, novembre 1932, n° 36. p.
11.
224
autres, de José Régio, João Gaspar Simões, et Branquinho da Fonseca, ce dernier quittant la
revue en 1930 et remplacé par Adolfo Casais Monteiro à la direction de la revue. Elle sera à
l’origine de ce que l’on appelle le second modernisme portugais. Ces nouveaux modernistes,
qui afficheront pour certains leur apolitisme, seront régulièrement attaqués par les
intellectuels et les écrivains plus engagés socialement, en particulier les néo-réalistes. Cet
antagonisme, lié principalement à la conception des relations entre art et société, a vu l’une de
différents extérieurement »700 : dans un témoignage recueilli par le Diário de Lisboa, Miguéis
affirme : Uma literatura que não responde às interrogações da sua época – pelo menos – está
condenada ao esquecimento.701 Quelques jours plus tard, il se voit répondre par José Régio :
Será finalidade da arte responder seja ao que for? […] Como arte, qualquer obra de arte não
On l’a vu, cette position de J. Régio n’est pas très éloignée de celle qu’adoptera Miguéis
quelques années plus tard ; mais, à ce moment-là, Miguéis est partisan d’une littérature au
service d’un engagement social, et la réaction d’Albano Nogueira tient plus de l’agression
politique que de l’analyse littéraire. Cela dit, les personnalités composant le mouvement lié à
Presença n’avaient pas toutes les mêmes positions, ce qui entraînera d’ailleurs conflits
internes et scissions. Adolfo Casais Monteiro, l’un des trois derniers directeurs de la revue
avec Régio et Gaspar Simões, illustre parfaitement cette diversité. À propos de Páscoa Feliz,
bien des années après la sortie du livre que son succès était parfaitement compréhensible car il
700
Lourenço. "Miguéis: o outro e os outros". p. 227.
701
Anon. "Rodrigues Miguéis num Incisivo Depoimento Afirma que a Literatura se Libertou das Disciplinas".
702
José Régio. "Comentário, Interrogação e Dúvidas Sôbre um Depoimento de Rodrigues Miguéis". Presença,
avril 1935, Vol. II, n° 44.
225
« révélait une tendance nouvelle et coincidait avec l’aspiration à une littérature qui sorte du
régional pour aller vers l’universel, vers des incursions plus osées dans le champs de
dans le paysage littéraire portugais de cette première moitié du XXe siècle : elle place ainsi
certains procédés littéraires avec chacun des deux courants littéraires, mais garde son
indépendance et « sa diversité propre », ce qui fait de lui et de son œuvre un objet d’étude
incompatible avec les étiquettes705. La fiction migueisienne, dans sa globalité, reflète par
réaliste »706. Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que Páscoa Feliz illustre déjà, à elle
seule, cette dualité, cette « unité des contrastes » qui fait toute la saveur de la fiction
migueisienne selon Massaud Moisés707 et qui, d’une certaine manière, réconcilie ainsi dans le
champ littéraire ce que A. Casais Monteiro nomme « la génération des frères ennemis », celle
de José Régio et Vitorino Nemésio d’un côté, et de Miguéis et José Gomes Ferreira de
l’autre708. Pour conclure, provisoirement, nous laisserons la parole à Miguéis, qui a ressenti le
besoin d’ajouter une « Nota do Autor » à la 2ème édition de Páscoa Feliz en 1958, dans
laquelle il écrit :
703
Monteiro. "José Rodrigues Miguéis". p. 8.
704
Teresa Martins Marques. "Saudades de Lisboa para José Rodrigues Miguéis". José Rodrigues Miguéis:
Catálogo da exposição comemorativa do centenário do nascimento: 1901-1980. Lisboa: Câmara municipal de
Lisboa. 2001. p. 11.
705
Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". p. XIV.
706
Rocha. "Miguéis, José Rodrigues". p. 102.
707
Moisés. "Introspecção e loucura (I)".
708
Monteiro. "José Rodrigues Miguéis". p. 8.
226
Parece (...) que não sou neo-realista, nem humano nem nacionalista, nem moderno nem
antigo. Não sou nada. Não satisfaço nenhum standard ou padrão, nenhuma ideia esquemática
e preconcebida dos sabichões desta Alameda Tavirense dilatada às dimensões nacionais e às
pretensões universalistas. É talvez porque sou eu, sou diferente, sou outro, não me confundo?
Afinal de contas, pessoal?Se o meu neo-realismo, onde existe, não é dos que se metem pelos
olhos dentro, dos que satisfazem à vista desarmada os catalogadores e agrimensores da
literatura e da vida – como se fossem as categorias e classificações que fazem a realidade, e
não o contrário; e como se a substância importasse menos do que as fórmulas e receitas, e a
convicção e a acção menos do que a profissão de fé – pergunto eu se não será preferível que
eu dê uma nota destoante, e permaneça fiel à minha maneira, sincero, espontâneo e laborioso,
variado na minha unidade essencial? Idêntico a mim mesmo, poliédrico se querem, aberto a
todos os ventos que por mim rocem, mas, apesar de tudo, com este ar de família, apto a
traduzir o que, à falta de melhor termo, chamamos a sensibilidade portuguesa?709
L’écrivain affirme ainsi à la fois son indépendance littéraire et son attachement aux valeurs
celle-ci ne peut être classée dans un courant littéraire particulier. Maria Lúcia Lepecki évoque
709
Miguéis. "Nota do Autor (à segunda edição)". p. 150-51.
710
Pita. Conflito e unidade no neo-realismo português: arqueologia de uma problemática. p. 26.
227
mouvements, courants ou tendances »711. Álvaro Salema affirme quant à lui : « Oscillant entre
Massaud Moisés considère l’art de Miguéis comme « antioligarchique » et « basé sur la quête
entre le roman réaliste traditionnel et le roman existentiel des années 1960 », l’écrivain ayant
« montré la voie d’un type de roman qui, tout en étant le reflet fidèle du réel, brise le cadre
rigide du récit traditionnel »714. Enfin, Adolfo Casais Monteiro souligne la place particulière
référant au journal O Globo, fondé par Miguéis et Caraça en 1933, Teresa Martins Marques y
voit une « anticipation de certains vecteurs critiques de tendance néo-réaliste qui seront
711
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 78.
712
Salema. Antologia do Conto Português Contemporâneo. p. 85.
713
Moisés. "José Rodrigues Miguéis". p. 246.
714
Georges Le Gentil et Robert Bréchon. La littérature portugaise. Paris: Editions Chandeigne. 1995. p. 238.
715
Monteiro. "José Rodrigues Miguéis". p. 8.
716
Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". p. VIII.
228
présencistes et situent l’écrivain dans « une ligne précursive du néo-réalisme »717. Ils
Le néo-réalisme présente comme caractéristique de base (et explicite dans son nom même, qui
se généralise à partir de 1938) une nouvelle focalisation de la réalité portugaise, d’une certaine
manière analogue à celle de la Génération de 70, mais qui, comme Miguéis l’avait déjà pointé
en 1930, critique l’élitisme pédagogique proudhonien-antérien et des démocrates de Seara
Nova des années 20, car il vise la conscientisation et la dynamisation de classes sociales plus
larges.718
Ana Serra consacre une partie de sa thèse719 à étudier la fiction migueisienne sous l’angle du
de la lutte sociale. Elle considère ainsi Zacarias (UAI), Aurélio (ALI), O Cigano (OPNCDC),
comme des anti-héros qui se révèlent des héros au sens néo-réaliste du terme car ils finissent
présence des thématiques de la misère et de la lutte sociale dans certaines œuvres est vue
comme le signe d’une approche néo-réaliste. Selon elle, l’œuvre migueisienne ne peut pas
être entièrement considérée comme néo-réaliste, mais elle participe de la tentative d’une
comme l’un des pionniers720 du néo-réalisme car ses personnages sont le produit de la société,
conscience sociale qui tend vers une action transformatrice d’inspiration marxiste721.
717
Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". p. 1026.
718
Saraiva et Lopes. História da literatura portuguesa. p. 1030.
719
Serra. A sensibilidade de José Rodrigues Miguéis: neo-realismo, saudosismo e exilio .
720
Ibid. p. 88-89.
721
Un petit bémol à ces conclusions : considérer Zacarias de Almeida, qui finit par se marier et mener une vie
calme et bourgeoise, comme un héros de la lutte marxiste nous semble quelque peu exagéré.
229
Quand son œuvre fictionnelle est considérée dans sa globalité, Miguéis est donc perçu
comme « parfois », « un peu », voire « très » néo-réaliste, selon les commentateurs et les
œuvres étudiées, mais rarement totalement722. Ainsi, par exemple, Maria Saraiva de Jesus ne
pense pas que Miguéis puisse être strictement qualifié de néo-réaliste même si quelques uns
militantes de l’écrivain : elle voit plutôt le réalisme migueisien comme une « fusion
un certain néo-réalisme, oeuphémisme adopté par le réalisme socialiste lusitanien »724 ; enfin,
dans son História da literatura portuguesa, Maria de Fátima Marinho situe l’écrivain, parfois,
Quand il est accolé fermement au nom de Miguéis, l’adjectif « néo-réaliste » fait ainsi
« Léah »726 comme une œuvre marquante de l’évolution du récit bref portugais vers le néo-
daté, « contaminé par la thématique néo-réaliste »728. Au sujet de « O Acidente »729, conte
722
Quelques exceptions toutefois : dans son Histoire du théâtre portugais, Duarte Ivo Cruz évoque Miguéis
comme étant l’un des « grands noms » du néo-réalisme portugais (Duarte Ivo Cruz. História do teatro
português: Editorial Verbo. 2001. p. 272) ; et une récente Histoire de la littérature portugaise place Miguéis
dans le chapitre consacré aux écrivains néo-réalistes (cf Óscar Lopes et Maria de Fátima Marinho, eds., História
da literatura portuguesa - As correntes contemporâneas, vol. 7. Lisboa: Publicações Alfa, 2002).
723
Saraiva de Jesus. "O Neo-realismo e a visão da pobreza na obra de José Rodrigues Miguéis". p. 222.
724
Ventura. "José Rodrigues Miguéis". p. 148.
725
Marinho. "José Rodrigues Miguéis". p. 129.
726
José Rodrigues Miguéis. "Léa". Revista de Portugal, novembre 1940, n° 10. Intégré ensuite à Léah e Outras
Histórias.
727
Armando Moreno. Biologia do Conto. Coimbra: Livraria Almedina. 1987. p. 443. Il est intéressant de noter
que « Léah » a aussi été analysé, conjointement avec des récits de José Régio et de Branquinho da Fonseca, deux
figures notables du mouvement présenciste, comme une œuvre illustrant les thèses de la revue Presença. (cf
Álvaro Cardoso Gomes. "O psicológico e o social na ficção da Presença". Colóquio-Letras, novembre 1982, n°
70).
728
António Cabrita. "Rodrigues Miguéis: o homem contíguo ao exílio". Jornal de Letras, Artes e Ideias,
19/03/1985, n° 141.
230
publié en 1935 dans le journal O Diabo, Mário Sacramento parle de « conte prolétaire »730 et
Teresa Martins Marques de « conte à caractère néo-réaliste »731. Cette dernière affirme
également qu’il s’agit d’un récit où « l’exemplarité s’identifie à la fonction sociale que
Miguéis attribue au texte en tant que dénonciation de l’exploitation à laquelle sont soumis les
pauvres et les opprimés. »732 Une fonction de dénonciation qui s’appuie sur un réalisme où
l’œuvre d’art est supposée « reproduire dans les dialogues les expressions caractéristiques des
accord avec leur configuration socio-professionnelle. »733 Ces derniers apparaissent en effet
comme un groupe dans ce récit, comme un personnage collectif exploité qui a toutes les
raisons de se révolter : Dispersos pela casa toda, há pouco, mal se notavam; mas agora
juntos, no afluxo do espanto e do terror, são a multidão, são a massa. Gritos, gritos... OA,
198. Les travailleurs se mettront en grève suite au décès d’un des leurs qui a chuté de
plusieurs mètres à cause de mauvaises conditions de travail et de sécurité. Cela dit, la grève
Finalement, c’est un roman surtout qui est presque systématiquement qualifié de néo-
réaliste : O Pão Não Cai do Céu. C’est à lui que nous nous intéresserons plus en détail dans
729
José Rodrigues Miguéis. "O Acidente". O Diabo, 20/01/1935. Intégré ensuite à Onde a Noite Se Acaba.
730
Sacramento. "A Problemática do Eu em José Rodrigues Miguéis". p. 289.
731
Marques. "Onde a Noite se Acaba de José Rodrigues Miguéis: A Vida em Contraluz". p. VI.
732
Ibid.
733
Saraiva de Jesus. "O Neo-realismo e a visão da pobreza na obra de José Rodrigues Miguéis". p. 228.
231
En 1948, nous l’avons vu, Miguéis a déjà initié le processus qui l’éloignera de
l’idéologie défendue par le parti communiste ainsi que du militantisme politique, et, par
conséquent, de la conception de la littérature comme arme. Voici ce qu’il écrit cette année-là à
A respeito do neo-realismo (digo isto a sorrir, e como sempre que sorrio com uma seriadade
quase perigosa) tenho trabalhado ultimamente num romance, ex-peça de teatro para os
operários de New Bedford, que ainda há de dar água pela barba a alguns. É de 1937-38 (…).
O problema da terra, da fome, da rebelião social e política do Baixo Alentejo! Tudo sério,
seco, sem ironia, sem risos, sem fornicação (...) – enfim, a OBRA PERFEITA & DEFINITIVA
que me exigem de faca ao peito, tal como por ela choram as Tágides e os críticos da Neo-
Seara Nova.735
Miguéis commet un livre qu’il place lui-même dans le cadre du mouvement néo-réaliste :
initialement, le roman n’était qu’une pièce de théâtre qu’il a conçue « en pleine euphorie de la
Guerre d’Espagne » et qui se terminait par le soulèvement des paysans, signe de « son néo-
réalisme de l’époque »736. Les critiques sont unanimes à ce sujet : O Pão Não Cai do Céu est ,
734
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca
Nacional de Portugal], 10/05/1974.
735
Miguéis. "[Lettre à Câmara Reys]".
736
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Brown's
University], 19/12/1974.
232
pour M. Saraiva de Jesus et pour T. Martins Marques, l’œuvre migueisienne « la plus proche
est la plus nette » et qui apparaît comme une sorte de « manifeste contre l’exploitation des
travailleurs ruraux de l’Alentejo »738 ; et, pour A. M. Alves, son roman « le plus politique et,
phase » du mouvement740, sont placés sous le signe d’une « bataille à outrance pour le
contenu en littérature »741 : une avant-garde politique prône une esthétique où prime la
forme, distinction forme/contenu présupposant une conception du langage en tant que média
neutre et transparent. On est alors dans ce que A. Pinheiro Torres appelle le « néo-réalisme
réel », celui préconisé entre autres par Alves Redol, en opposition au « néo-réalisme
737
Cf Saraiva de Jesus. "O Neo-realismo e a visão da pobreza na obra de José Rodrigues Miguéis". p. 223, et
Teresa Martins Marques. "Do Mundo Real ao Mundo Possível: Os Caminhos da Liberdade n’O Pão Não Cai do
Céu, de José Rodrigues Miguéis". O Pão Não Cai do Céu. Lisboa: Círculo de Leitores. 1995. p. IV.
738
Marinho. "José Rodrigues Miguéis". p. 132.
739
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 211.
740
Alexandre Pinheiro Torres. O Movimento Neo-Realista em Portugal na Sua Primeira Fase. Lisboa: Instituto
de Cultura Portuguesa, coll. Biblioteca Breve. 1977. Selon cette classification, la deuxième phase du néo-
réalisme débute en 1950 avec la publication de Mudança de Vergílio Ferreira.
741
Alves Redol, préface à la 6e édition de Gaibéus.
742
Torres. O Movimento Neo-Realista em Portugal na Sua Primeira Fase. p. 431.
743
Reis, ed., Textos teóricos do Neo-realismo português. p. 30.
744
Ibid. p. 28.
233
Não Cai do Céu répond ainsi à de nombreux critères néo-réalistes de cette première phase. M.
texte néo-réaliste, surtout dans la première phase du mouvement, se donne pour mimétique et
documentaire. »745 O Pão Não Cai do Céu, « qui documente sur des faits historiques et des
débats politiques vécus par l’auteur »746, entretient cet « artifice de la transparence »747 :
une prise de conscience par le lecteur d’une réalité qu’il faut transformer. La présentation que
Durante uns três dias, ou antes noites, conversaram e discutiram. Fumando sem cessar,
Sarmento pintou-lhe um quadro amplo e minucioso da situação. (...) por todo o país reinava a
agitação. A nação inteira gemia ao peso da tirania. Não havia trabalho, em Lisboa e no Porto
os desempregados pediam esmola pelas portas, eram internados como vagabundos ou
mendigos, deportados até, se protestavam. Os jornais eram censurados, asfixiados,
suprimidos. Os intelectuais perseguidos ou demitidos, expatriavam-se. Eram dissolvidas as
instituições culturais livres. O ensino ia sendo entregue a monopólios confessionais e a
militares. Abolidas as organizações operárias, criavam-se em seu lugar os sindicatos policiais
da ditadura. Não havia liberdade de expressão, de debate, de organização. O comércio e a
indústria (...) nas mãos de meia dúzia de privilegiados que anulavam toda a livre
concorrência, ao abrigo da repressão imposta pelo poder. (...) Milhares de homens (...) eram
presos, deportados (...). Espancavam-se os presos nas cadeias, alguns eram assassinados, e
as notas oficiosas falavam de « suicídio ». (...) Prendia-se gente como no tempo da Santa
Inquisição, a altas horas da noite ou da madrugada (...). Era a denúncia gratuita, o arbítrio, o
abuso de poder. Caminhava-se para o monopólio total: na vida pública e na vida privada.
Tudo o que se deixava ao povo era a ignorância, a exploração, a doença e a miséria. E
organizavam-se festejos populares, assim chamados, para adormecer os protestos das
745
Besse. "La représentation du monde rural dans la fiction néo-réaliste portugaise". p. 118.
746
Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". p. 1028.
747
Besse. "La représentation du monde rural dans la fiction néo-réaliste portugaise". p. 119.
234
barrigas vazias! (...) Agravou-se a imigração clandestina – a fuga! A nação deixava pouco a
pouco de ser um agregado de indivíduos, para se transformar num rebanho submisso, de entes
sem personalidade. O Estado era tudo – o Estado, entenda-se, dos banqueiros, grandes
industriais e terratenentes, dos bispos e generais. A nação era deles, um feudo. (OPNCDC,
145-147)
O Pão Não Cai do Céu s’attache aux conditions de vie, misérables, de petits paysans de
l’Alentejo qui finissent par se révolter : l’action du roman, selon les termes de M. G. Besse,
« tourne essentiellement autour de la lutte contre la violence et la misère dont les travailleurs
sont victimes »748. On est là dans un cadre habituel du néo-réalisme, où les espaces ruraux
sont privilégiés, où les héros sont des personnages issus des milieux les plus défavorisés, où
mouvements sociaux sont prépondérantes. Le titre du roman fournit d’ailleurs « une grille de
teneur idéologique »749 : « O Pão Não Cai do Céu » possède la force et l’évidence d’un dicton
populaire, c’est une assertion qui donne déjà la parole à ceux qui doivent travailler pour
pouvoir manger, qui implique de considérer le travail comme nécessaire, comme une valeur
positive, mais qui implique également la critique implicite de ceux qui, ne travaillant pas, ont
quand même de quoi manger, et profitent donc du travail des autres, assertion qui implique
finalement l’affirmation plus générale qu’on se doit de ne pas subir et attendre que les choses
nous tombent du ciel, que l’on doit lutter pour obtenir que nos droits soient respectés. Ce titre
emblématique est d’ailleurs repris à trois reprises au cours du roman par trois personnages
différents :
O pão não cai do céu! Vem da terra e do suor de quem a cava. Se o Socialismo, ou seja o que
for, não der a terra a quem a não tem, o povo há-de-se virar contra ele. (OPNCDC, 40)
748
Ibid. p. 120-21.
749
Ibid. p. 120.
235
A terra não cai do céu. Nem o pão, nem as máquinas, nem o dinheiro. Tudo o que é riqueza
vem do trabalho e do saber. É preciso restituí-la ao povo. A terra lá está, é preciso conquistá-
la. (p. 172)
Exijam trabalho aos ricos. Se eles não derem trabalho, exijam pão. E se eles não quiserem
dar... tomem-no à força! O pão não cai do céu, é preciso lutar para o conseguir. O pão
pertence antes de tudo a quem o produziu. Vão lá buscá-lo! (p. 177)
Juste après le titre, dans les premières pages des romans néo-réalistes, explique M. G. Besse,
« le contexte référentiel est généralement constitué par une nature hostile (la pluie, le vent, la
chaleur) ou par une situation chargée de négativité (…). Nous trouvons ainsi, soit une
situation passive, traduite par un climat d'inquiétude, soit une situation active, définie par un
climat de menace (proximité du contremaître ou du patron). »750 L’incipit de O Pão Não Cai
Havia mais de uma hora que esperava, agachada em cima da carga de batatas da carrinha,
suando medos, maus pressentimentos e agonias na charneca solitária. Em volta dela, o mato
ressequido da estiagem farfalhava no escuro como um riso de bruxas. Para o esquecer olhou
as estrelas: tinham um brilho surdo e sanguíneo no céu macio de verão. O vento rasteiro da
planície parecia erguer-se até lá cima e atiçar com o seu bafo morno e colérico um lume
disperso de brasas pulverisadas. Um grande incêndio começava a lavrar nas alturas, e ela
receou que uma lavareda envolvesse de repente o mundo inteiro para o abrasar e consumir. (
OPNCDC, 9)
dernières lignes du prologue : A esfera estrelada continuou a girar com lentidão, e os astros
tinham agora um brilho sinistro, de chamas lutuosas, sopradas pelo vento morno que subia
da planície. OPNCDC, 16. Après l’incipit, la clausule. Comme il se doit pour une littérature
qui a prétention à montrer que la société doit être transformée, la fin de l’histoire « annonce
750
Ibid. p. 119.
236
un changement possible »751, écrit encore M. G. Besse. Il s’agit ici en fait d’un « épilogue »
qui reprend la scène finale de la pièce de théâtre à l’origine du roman, scène où les paysans
fraternisent avec les soldats qui refusent de tirer sur eux, et où tous se mettent à entonner une
chanson antifasciste : O canto ergue-se, trovejante, num crescendo irresistível, dir-se-ia a voz
do próprio Alentejo, de um povo inteiro, que rola até aos horizontes, saudando o triunfo da
revolução. A Planície despertara por um breve instante, para logo recair no sono
multissecular, talvez por muitos anos. Até que algum dia... OPNCDC, 270. Miguéis
La question de la propriété (de la terre) et celle de la lutte des classes occupent une place
centrale dans le roman. Même si des individualités sont mises en relief, les travailleurs ruraux
sont traités, selon les termes de M. G. Besse, « dans les conditions réelles de son existence,
qui en font la classe exploitée »753, comme un héros collectif (O lamento era sempre o
mesmo: na voz de cada um deles falava todo o Baixo Alentejo. OPNCDC, 74), et la propriété
foncière est « considérée comme l'agent des conditions de domination excessive »754. On est
Se houvesse um governo como havera de ser, esse pão já estava distribuído pelos pobres. Mas
o governo que aí está é dos ricos, e a nossa fome a força deles! Se não fosse ela, não
andávamos nós de herdade em herdade a pedir trabalho com’a quem pede esmola por amor
751
Ibid. p. 118.
752
"Nota do Autor". O Pão Não Cai do Céu. p. 273.
753
Besse. "La représentation du monde rural dans la fiction néo-réaliste portugaise". p. 122.
754
Ibid. p. 121.
237
de Deus. (…) Porque é que a terra é de meia-dúzia? Porque é que a gente não temos nem um
palmo de chão aonde pôr os pés? (OPNCDC, 77-78)
La lutte des classes apparaît d’ailleurs dans les amours adolescentes du jeune personnage
principal, l’étudiant José Boleto, fils de paysan, avec la fille d’un riche propriétaire terrien de
la région : Pelas salas e cafés de Beja, e em Garvel, falou-se muito daquele namoro que, de
tard, devenu un jeune homme, José Boleto, couche avec une autre jeune héritière de la région,
puis repousse ses avances car il est amoureux de Rosinda, fille de paysans. Il ne peut
s’empêcher de comparer les deux jeunes filles et, par la même occasion, de comparer leurs
(...) ver-se longe dali, junto da Rosinda reservada, amorosa, delicada na sua simplicidade,
amante pobre e leal! Que contraste o delas!... (...) O imprevisto episódio deixara-lhe uma
tristeza associada a quanto ele repudiava naquele mundo: a ociosidade, o parasitismo, a
dissimulação duma gente a quem nada faltava, a não ser a franqueza e a honestidade de
propósitos. (OPNCDC, 68)
Via na camponesa que mal sabia « ajuntar duas letras » a encarnação da sua terra e gente: a
sobriedade, a força, o trabalho, a persistência, a fecundidade. O seu amor dela confundia-se
com o anseio de uma vida melhor. (Ao contrário, as graças físicas das meninas de « boa
família », com dote e futuro assegurado, como a Eleutéria dos preconceitos e desejos
recalcados, ou a Leonilde mística e depravada, se lhe atiçavam a sensualidade, repugnavam-
lhe como produto do privilégio e do ócio: de que, bem sabia, elas não tinham culpa, nem por
isso as condenava.) (OPNCDC, 110-111)
est inséparable d'une prise de position politique. D'emblée, la fiction se met au service d'une
755
Cet amour marxisant fait écho à la préférence déjà évoquée des narrateurs migueisiens pour les femmes issues
du peuple.
238
idéologie »756 : le lecteur est placé dans un cadre marxiste. Dans O Pão Não Cai do Céu, les
principaux personnages partagent tous, avec des nuances, les mêmes préoccupations éthiques
de justice sociale, qu’ils soient simples paysans (le père et le frère Boleto, le père Canha), ou
citoyens (Dr Palma, Major Paixão), ou militants politiques ou syndicaux (José Boleto,
Sarmento et Manuel Canha), ou légende vivante (O Cigano). Cependant, trois d’entre eux
jouent un rôle plus important dans ce grand rapport de forces fictionnalisé, importance liée à
Dans un temps parfois immuable, ponctué par le rythme des saisons et des travaux agricoles,
la présence humaine est déterminée par des relations de force. Ainsi, d'un côté se trouvent les
représentants du pouvoir, de l'autre, l'énorme masse des travailleurs. Entre les deux, nous
découvrons souvent des personnages qui exercent une fonction idéologique importante (…),
capables de montrer aux paysans aliénés la voie de la libération.757
direct : leurs visions du monde, leurs discours et conceptions de résistance, d’opposition et/ou
de lutte possibles. L’historienne Ana Maria Alves voit dans la famille Boleto la
Miguéis (…) la famille au sens politique »758, et discerne dans le personnage de l’ingénieur
Sarmento la figure de Raul Proença759. De son côté, Túlio Ramires Ferro, dans son édition
commentée de Os operários de Raul Brandão, écrit : « De nos jours, José Rodrigues Miguéis
a romancé le débat idéologique de l’évolution et de la révolution dans son livre O Pão Não
Cai do Céu, dans lequel le réformisme idéaliste de l’étudiant José Boleto s’oppose au
756
Besse. "La représentation du monde rural dans la fiction néo-réaliste portugaise". p. 118.
757
Ibid. p. 121.
758
Alves. "Miguéis Seareiro". p. 211.
759
Ibid. p. 213.
239
révolutionnaire que le critique associe à Raul Brandão760. On retrouve, de nouveau, les deux
figures tutélaires de Miguéis. Mais ce qui est à noter ici est l’association de l’ingénieur
révolutionnaire aux seareiros et à leur concept de révolution. Voici un extrait de ce qu’en dit
le personnage :
Já hoje não podemos arrastar o povo atrás de chavões e promessas de que ele se desiludiu.
Ora é aqui que o reformismo idealista, embora honesto e bem intencionado, se torna um café
sem cafeína – pior, um ópio que entorpece a realização das suas mesmas intenções e
promessas (...). O idealismo reformista quer os fins, mas recusa os meios de os alcançar. A
discussão, a pregação, a persuasão – se tais coisas ainda fossem possíveis ou permitidas sob
este regime – são nobres e dignas ocupações dos espíritos ágeis dos lógicos: mas na prática,
levam a um beco sem saída. (...) É-nos preciso sair do mundo anteriano da Ideia Pura, da
revolução como « movimento de ideias », e passar da pregação à execução. (...) Note-se
porém que não falo ainda da conquista do poder nem da ditadura do proletariado, mas da
revolução democrática de conteúdo progressista, como passo em frente da nossa orgânica
político-social. (OPNCDC, 126-127)
O que sucede, nesta nossa sociedade teoricamente constituída por homens iguais, é que a
escassa minoria dos não produtores detém, possui, consome e desperdiça muito mais do que
lhe é necessário: uma grande parte das mais-valias produzidas pelos homens sem-direito (...).
Onde estão então o humanismo e a sua igualdade? E como resolver esse problema,
equacioná-lo, sem um mínimo de violência expropriadora? (OPNCDC, 133)
Nous retrouvons ici des arguments, presque mot pour mot, que Miguéis a utilisés lors de
sa rupture avec Seara Nova en 1930. Même s’il présente des points communs avec les
deux figures de Proença et Brandão, l’ingénieur Sarmento nous apparaît donc plutôt
Miguéis dans les années 30, conceptions, on l’a vu, influencées par le marxisme et le
communisme.
760
Raul Brandão et Túlio Ramires (org.) Ferro. Os operários. Lisboa: Biblioteca Nacional. 1984. p. 358.
240
En ce qui concerne O Pão Não Cai do Céu, nous suivrons donc M. G. Besse qui
affirme que « le roman néo-réaliste peut être considéré comme un ‘roman à thèse’ »761. Selon
S. Suleiman, le roman à thèse est « un roman ‘réaliste’ (fondé sur une esthétique du
scientifique ou religieuse. »762. C’est un genre « foncièrement autoritaire » qui « affirme des
vérités, des valeurs absolues » et formule lui-même « d’une façon insistante, conséquente et
inambigüe, la (ou les) thèse(s) qu’ils est censé illustrer »763. O Pão Não Cai do Céu raconte en
effet une histoire, écrit S. Suleiman, « essentiellement téléologique, déterminée par une fin
qui lui préexiste, et qui la dépasse » et qui appelle « une interprétation univoque, laquelle à
son tour implique une règle d’action applicable (au moins virtuellement) à la vie réelle du
lecteur ».764 O Pão Não Cai do Céu répond également, en les cumulant, aux « deux modèles
structuraux narratifs (deux ‘types’ d’histoires) tels qu’ils sont appropriés par le mode de
discours spécifique du roman à thèse » : l’un qui relève d’une « structure antagonique, et
apparente le roman à thèse à des genres populaires comme le western ou le roman de guerre,
voire à un certain type d’épopée. »765, et l’autre qui « relève de la structure d’apprentissage et
question qui la sous-tend concerne non pas l’évolution du protagoniste, mais l’évolution
761
Besse. "La représentation du monde rural dans la fiction néo-réaliste portugaise". p. 118.
762
Suleiman. Le roman à thèse ou l'autorité fictive. p. 14.
763
Ibid. p. 18.
764
Ibid. p. 70.
765
Ibid. p. 80.
241
externe du conflit dans lequel il est engagé », et « essentiellement cognitif » pour l’histoire
entre deux adversaires qui ne sont pas égaux d’un point de vue éthique et moral », « un conflit
entre deux forces, dont l’une (celle du héros) est identifiée comme la force du bien, l’autre
étant identifiée comme la force du mal. »767 Dans O Pão Não Cai do Céu, il s’agit d’un
affrontement de classe, on l’a vu, les travailleurs ruraux contre les grands propriétaires et
tant que représentant ou porte-parole d’un groupe que le personnage fait appel à l’intérêt du
lecteur. »768 Le modèle de l’apprentissage apparaît dans l’évolution de deux des personnages
principaux qui vont finir par accepter et suivre les conceptions du révolutionnaire Sarmento.
José Boleto, étudiant politisé, débute le roman avec des positions réformatrices :
Percebia que ficara, como alguns dos seus mestres, o pai e o irmão, fiel ao individualismo a
ao livre jogo do parlamentarismo liberal. (...) Tinha acreditado que uma República de
pequenos proprietários, industriais e artífices, estruturada no cooperativismo e sob a égide e
orientação do Estado paternalista e interventor, faria a felicidade dos homens; contra o
parecer de anarquistas, sindicalistas e comunistas, que viam nisso a origem duma nova
burguesia e uma barreira à revolução social, ele preconizava a partilha da terra mono-
polizada, e a sua exploração cooperativista com o amparo e guia do Poder central.
(OPNCDC, 98-99)
résiste. Sarmento ne le ménage pas. Et, malgré quelques doutes, José Boleto finit par se rallier
766
Ibid. p. 138.
767
Ibid. p. 126-27.
768
Ibid. p. 131.
242
« O Cigano », de son vrai nom António Moura. Le prologue du roman décrit la mort de sa
femme lors d’une embuscade de la police. Plus tard, le lecteur apprend que c’est une véritable
légende vivante : Atribuíam-lhe (...) todos os actos, delitos, infracções em que julgavam
entrever o dedo duma Justiça ou Providência imanente. Ganhara fama de amigo e protector
dos fracos, e de ladrão que rouba aos ricos para dar aos pobres. OPNCDC, 81. Mais, suite
incógnito pelas aldeias e casais, pouco entrando nas vilas e cidades, e aprendia a conhecer
melhor o povo que dantes lhe fora indiferente. OPNCDC, 82). De personnage sympathique et
mythique (’É o Cigano!’, como se fosse o Messias. (...) Sentiam-se arrastados na lenda. p.
181), libre et inacessible (O Cigano só gosta de fazer o que lhe dá na real gana, e como ele
entende. Trabalha por sua conta, não confia em ninguém. p. 118), O Cigano encarna a
vindicta colectiva. É outro Robin dos Bosques! p. 143), il va se laisser convaincre par
transformer en allié très concret de la lutte des paysans. José Boleto analysera ainsi son
évolution :
Viveu sempre alheio à sorte deste povo, a quem desprezava talvez um pouco: quase um
estranho. A desgraça transfigurou-o. Foi com os camponeses, agarrados à terra como
carraças, que ele se tem achado. (...) Cá na minha, transferiu para o povo o amor que
reservava à mulher e ao filho por nascer! (OPNCDC, 141)
Lorsque Miguéis se décide à proposer O Pão Não Cai do Céu au Diário Popular pour
Ao reler o romance, acho-o por vezes algo infantil – e talvez demasiado « radical ». Já lhe
disse que não me melindro se o recusarem! Gozei a concebê-lo, a escrevê-lo, e a refazê-lo.
243
Ces réserves seront en partie affichées dans la « Note de l’Auteur » jointe au récit publié en
volume :
La parution tardive de ce roman apparaît ainsi comme une revendication par l’écrivain de son
mise au service d’une écriture militante : Talvez eu lhes haja carregado os traços, no meu
novelística, mas da fé e acção no mundo real.771, mais aussi comme une réponse à ceux qui
lui ont reproché, bien des années plus tard, de ne pas servir la Cause : Pois bem: para me
vingar estou a refazer um romance tremendo, realista, revolucionário, que escrevi entre 1937
769
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Brown's
University], 02/01/1975.
770
José Rodrigues Miguéis. "Nota do Autor". O Pão Não Cai do Céu, 6e ed. Lisboa: Editorial Estampa. 1989. p.
272.
771
Ibid. p. 273.
244
e 1945 e que há-de ficar como ‘mostra’ das minhas convicções e acções dos anos de crença e
Roman néo-réaliste et à thèse, O Pão Não Cai do Céu répond donc parfaitement au
mode militant d’écriture dont nous avons décrit les différents procédés littéraires durant toute
cette première partie : il a été publié en feuilleton, il cumule les essais fictionnels, il décrit des
où l’œuvre fictionnelle migueisienne affiche ses valeurs et ses objectifs d’engagement social
772
Lettre à David Ferreira, 28 avril 1973. Cité par Teresa Martins Marques. "Do Mundo Real ao Mundo
Possível: Os Caminhos da Liberdade n’O Pão Não Cai do Céu, de José Rodrigues Miguéis". Idem. Lisboa:
Círculo de Leitores. 1995.
245
Que ce soit sous la forme d’une ironie localisée dans l’énoncé ou bien sous celle d’une
ironie plus diffuse774 jouant sur la mise en scène de points de vue et de discours
comme l’écrit P. Hamon, sur des « décalages, des champs de tensions, des degrés »775 entre
l’auteur, le narrateur, le texte et son environnement, qu’il soit immédiat et verbal (cotexte) ou
non (contexte textuel et extratextuel). Elle doit donc être perçue en tant que telle par le
lecteur : « Loin de chercher à tromper et donc à maintenir l’illusion créée par son mensonge,
l’ironiste veut que ses allusions soient comprises. »776, souligne P. Schoentjes. D’où la
nécessité de repérer les « signaux »777, « marqueurs «778 et autres « indices »779
773
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 110.
774
Herschberg Pierrot. "L'ironie". p. 159.
775
Hamon. L'ironie littéraire. p. 40.
776
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 148.
777
« Ces signaux à ‘reconnaître’ donc, plus qu’à ‘comprendre’ » (Hamon. L'ironie littéraire. p. 80).
778
Hutcheon. "Politique de l'ironie". p. 297.
779
Catherine Kerbrat-Orecchioni. "Problèmes de l'ironie". Linguistique et sémiologie 2. Lyon: Presses de
l'université de Lyon. 1976. p. 25.
246
écarts, comme tels, qui signalent la présence de l’ironie, c’est l’incompatibilité du sens littéral
du texte avec son contexte. (…) Le contraste entre texte et contexte, ainsi que les signaux
incorporés au texte, sont des moyens différents employés dans un même but par
l’ironiste »781.
Les classements des signaux de l’ironie sont nombreux depuis les rhétoriciens
classiques, ce qui ne va pas sans poser des questions méthodologiques782. Nous avons opté
Hutcheon783 est particulièrement intéressante car elle base son approche non pas sur le type de
signal mais sur sa fonction : la chercheuse canadienne distingue, d’une part, les signaux qui
lecteur/interprète, les signaux « méta-ironiques » et, d’autre part, ceux qui structurent le
contexte de telle sorte que le dit et le non-dit débouchent sur une situation potentiellement
ironique784. De ces signaux structurants de l’ironie, elle tire finalement cinq catégories785 : les
l’ironie migueisienne, nous nous appuierons également sur les trois grandes familles
780
« Ces indices peuvent être liés à l’environnement verbal du texte (cotexte) ou à l’environnement situationnel
(contexte). » (Kerbrat-Orecchioni. "L'ironie comme trope". p. 115).
781
D. C. Muecke. "Analyses de l'ironie". Idem, novembre 1978, n° 36. p. 491.
782
« (…) ce qui pose un problème terminologique (faut-il à leur sujet parler d’indices, de signaux, de
symptômes ? cela dépend des cas, bien sûr) et typologique (..). » (Catherine Kerbrat-Orecchioni. "L'ironie
comme trope". Idem, février 1980, n° 41. p. 115)
783
Hutcheon. Irony's edge : the theory and politics of irony. p. 154.
784
Florence Mercier-Leca procède au même type de distinction entre les « indices purs » et ceux qui sont des
« conditions d’existence de l’ironie » (Mercier-Leca. L'ironie. p. 39), ou encore entre les « constituants
nécessaires et suffisants de l’ironie » et les « constituants facultatifs » qui jouent le rôle d’indices (Mercier-Leca.
L'ironie. p. 65).
785
Hutcheon. Irony's edge : the theory and politics of irony. p. 156.
247
(…) outre la « gesticulation » rhétorique, figurale, qui sert de signal textuel et comme de
« cadre » à la scène ironique, deux autres ensembles de signaux visibles, « voyants », peuvent
intervenir en régime différé : le jeu sur l’espace typographique même de la page (italique,
guillemets, parenthèses, tirets) et le jeu sur la mise à distance d’autres textes, sur cette forme
de « proxémique » interdiscursive que constitue la mention ou l’écho d’autres textes (citations,
pastiches, parodies, allusions, etc.)786
Quels sont les signaux privilégiés par Miguéis pour accompagner, signaler, strucuturer son
ironique ? Nous nous proposons de répondre à ces questions en deux temps, étudiant
séparément ce qui, le plus souvent, apparaît simultanément dans le texte : nous relèverons,
tout d’abord, les différents procédés mis au service d’une ironie verbale facilement localisable
deuxième temps, ceux utilisés pour mettre en place une scène textuelle à vocation ironique
786
Philippe Hamon. "Stylistique de l'ironie". Qu'est-ce que le style ? Ed. par Georges Molinié and Pierre Cahné.
Paris: Presses Universitaires de France. 1994. p. 156.
248
1. ETUDE STYLISTIQUE
jouent un rôle majeur dans la pratique de l’ironie à l’oral. A l’écrit, l’ironie verbale, souvent
satirique chez Miguéis, se veut militante (elle dénonce, ridiculise et agresse) et claire (elle doit
être facilement décodable grâce à des marqueurs d’ironie voyants). Le texte doit donc
apparent »789, d’indices « qui suggèrent la réinterprétation du discours premier »790, afin
d’orienter le lecteur. L’ambiguïté inhérente à l’ironie est par conséquent réduite : la volonté
de critique de l’auteur doit, dans un souci d’efficacité, transparaître assez facilement (trop
pour certains, comme Roland Barthes, qui préfèrent une ironie plus « baroque »791). C’est une
787
Sena. "José Rodrigues Miguéis".
788
Hamon. "L'ironie". p. 56.
789
Voisin-Fougère. L'ironie naturaliste : Zola et les paradoxes du sérieux. p. 10.
790
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 110.
791
Roland Barthes. Critique et vérité. Paris: Seuil, coll. Points. 1999. p. 81.
792
Hamon. L'ironie littéraire. p. 35. Expression également utilisée par Voisin-Fougère. L'ironie naturaliste :
Zola et les paradoxes du sérieux. p. 16.
249
Cette ironie, qui ne remet pas en question l'homogénéité et l'unicité des instances
énonciatives, a régulièrement été maniée comme une arme par les polémistes et les satiristes
pour ébranler l’adversaire et détruire ses arguments et ainsi faire triompher leur vérité. Cette
« antiphrastique »793, est observable dans de nombreux textes migueisiens où toute une série
de procédés stylistiques plus ou moins voyants sont mis en œuvre pour la signaler. C’est à ces
procédés (modalisations, figures de style) que nous nous intéresserons dans cette partie,
procédés régulièrement utilisés simultanément par Miguéis, mais étudiés séparémént, ce qui
entraîne un certain effet-catalogue, que l’on a tenté de réduire au maximum, effet quelque peu
inévitable si l’on veut rendre compte à la fois de leur diversité et de leur récurrence dans
a) Modalisations
expressions) introduit « une présence plus ou moins distanciée du narrateur à son énoncé »794.
son énoncé, de son « degré d’adhésion »795 aux contenus énoncés. Pas toujours ironique, cette
distance est néanmoins propice aux effets d’ironie. Les narrateurs migueisiens s’appuient
793
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 203.
794
Hamon. L'ironie littéraire. p. 88.
795
Catherine Kerbrat-Orecchioni. L'énonciation. De la subjectivité dans le langage. Paris: Armand Collin. 1980.
p. 118.
250
régulièrement sur un certain nombre de procédés modalisateurs pour manifester leur adhésion
prétendue aux propos qu’ils rapportent. Vossius, au XVIIè siècle, conseillait déjà aux orateurs
« sans aucun doute », etc. Plus récemment, A.-M. Paillet-Guth, dans son étude du discours
amoureux, souligne que « des indices lexicaux peuvent signaler l’effet de mention
ironique »796, telle l’utilisation des articles démonstratifs, qui peuvent attirer « à la fois
l’attention sur le signe, comme cliché repérable dans une phraséologie (…), et sur son
référent, qui fait allusion à une expérience (…) supposée partagée du narrateur et du
narrataire. »797 : e só não descansava, porque o repouso, essa difícil ocupação, parecia não
estar previsto no programa do seu destino. PF, 32. L’ironie migueisienne utilise une palette
notamment), en particulier avec les verbes modaux (Já agora - implorou Zacarias – não
tenho? UAI, 168 ; Um homem a andar ao longo dos carris, como um lobo ou plantígrado
numa história de Jack London, era um perigo social. Devia ser isso. INMR, 187), et
évidemment emploi d’un vocabulaire évaluatif. Nous ne nous attarderons pas sur ce dernier
point, déjà très développé supra dans la partie II. A., où nous avons montré l’importance et la
personnages et des situations est récurrente et passe par l’usage d’un vocabulaire hautement
évaluatif. Dans le cas de séquences textuelles à effet d’ironie, comme dans ce court extrait tiré
de « Enigma! », ces effets-valeur et les différents procédés textuels déjà étudiés chez Miguéis
sont évidemment présents : Pareceu-lhe afinal que o tal Shaw era um maçador de alto
796
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 146.
797
Ibid. p. 151.
251
coturno, sem nenhum jeito para a farsa. (...) Não riu. E, 18). Le ridicule du personnage
ironisé se construit ici à partir de son jugement catégorique négatif de l’art de George Bernard
Shaw, jugement qui révèle à la fois son manque d’humour et sa prétention. Le médiateur
esthétique (le savoir sentir), et l’objet sémiotique, ici le nom d’un grand auteur de théâtre
nobélisé qui a tourné en ridicule le conformisme social de son époque, sont mis au service de
la satire du personnage.
modalisateur, comme la discrète citation d’une ‘appellation contrôlée’ qui fige et raidit le
personnage dans une sorte d’image fixe, équivalant souvent à une sorte de citation du discours
social (…), donc chargée d’une certaine ‘mise à distance’ ironique. »798 Miguéis apprécie ces
épithètes créateurs d’effets d’ironie : « sorrindo com teológica subtileza. » (E, 19), « tragou
meio copo de água com religiosa seriedade. » (ALI, 117), « As eminências amarelas da
Faculdade saíram agora mesmo: impenetráveis, solenes, perfumadas, levam consigo, além
das catedráticas rivalidades, a decisão suprema. » (ENP, 325), « Alguma lei proíbe um
estudioso estrangeiro de ouvir discursos chatos? Na Inglaterra cultivamos muito esta difícil
arte. » (NN, 151). Et cette fonction de « citation du discours social » dont parle P. Hamon est
d’ailleurs parfois explicitée par des guillemets : Um governo militar, inspirado na « autêntica
modalisatrices plus ou moins stéréotypées et donc, selon les termes de A.-M. Paillet-Guth,
798
Hamon. L'ironie littéraire. p. 122.
799
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 151.
252
d’atténuer faussement une assertion : Não se pode levianamente atribuir o sumiço do general
(...) deram-lhe muitos conselhos, claro está, todos ditados pela inexperiência. (CDI, 149)
No Terreiro do Paço, à passagem do magro e veloz cortejo, ele tinha aberto a boca para
bradar « Viva El-Rei! » quando uma bala perdida, entrando-lhe pelo céu da mesma, lhe furou
a base do crânio para sair pelo olho direito. Foi uma bala prodigiosamente acrobática, disso
não resta dúvida nenhuma. (PSCB, 105)
(...) seu pai, que ia ás vezes visitá-la, severo mas no fim de contas compungido, pois parecia
querer-lhe tanto a ela como ao próprio império colonial da França. (CDI, 164)
Que a verdade deve-se dizer: para a boa da chalaça inglesa, ainda não há como os
irlandeses! (E, 17)
(...) mas devo dizer que conto com o apoio decidido e desinteressado de algumas entidades
financeiras, dentre as quais se destaca o nosso ilustre amigo, o senhor Cornelius-Hyppolite
VandenBeurs, aqui presente. (Aplausos vigorosos e prolongados.) (OMSS2, 164-165)
Certaines de ces expressions, ou « mots d’alerte »800, de par leur usage fréquent en tant que
ironique »801 entériné par les dictionnaires. Ainsi, l’usage du sic, en redondance avec les
guillemets du style direct, signale souvent chez Miguéis une connotation autonymique qui tire
l’ironie vers le sarcasme. Cela permet au narrateur de pointer du sic un discours qu’il juge
800
Expression de Pierre Schoentjes.
801
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 169.
253
narrateur, rapporte, dans l’une de ses chroniques, le discours du chanoine Laborim : Nossa
Senhora e Nossa Mãe, padroeira destes Reynos de Portugal e Algarves, que assim quisésteis
[sic] (...) resolvêsteis [sic] (...) Dissésteis [sic] (...) viésteis [sic] (...) nos désteis [sic!] (...)
fecundásteis [uf!] (…). OMSS2, 69-70. Cinq sic en une page, auxquels s’ajoute un « Uf! » de
le etc., « cas limite de la référence elliptique qui marque la dissolution d’un discours dans le
stéréotype et appelle le lecteur à y suppléer »802. Dans l’extrait suivant, Gabriel, qui s’appuie
sur le procédé de l’énumération, conclut par un « etc. » la description des propos d’un député
On est là encore proche du sarcasme, et, par-delà le caractère emphatique et creux du discours
du député, c’est bien son comportement, hypocrite, celui d’un homme sans éthique, d’une
girouette politique aux convictions flottantes et intéressées, qui est visé. Un autre exemple tiré
de Nikalai! Nikalai! : por milagre escapo ao sistemático extermínio da sua raça pelos nossos
fiéis amigos e aliados turcos, grandes servidores da civilização ocidental e cristã, et coetera.
« amical » stéréotypé et hypocrite des Etats européens qui couvrent le massacre des
802
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 153.
803
Ibid.
254
Arméniens par les Turcs. Ce etc. en toutes lettres s’allie ici à une antiphrase ironique
(« extermínio » / « civilização ») qui dénonce à la fois la barbarie des Turcs mais aussi celle
Les figures de rhétorique forment des relations, des rapports entre les différents
discours et sont le signe d’une distance de l’énonciateur à son énoncé : comme l’écrit P.
Hamon, elles « signalent sans ambiguïté un message ambigu »805. Ces mises en relations sont
donc un outil idéal pour créer des effets d’ironie car « il s’agit, dans l’ironie, le plus souvent,
simplement le contraire d’un mot. »806 Parmi les signaux les plus fréquents de l’ironie, les
figures de rhétorique occupent donc une place primordiale : grâce à elles, le lecteur peut en
effet, selon les termes de M.-A. Voisin-Fougère, être averti de la « duplicité sémantique du
804
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 171.
805
Hamon. "L'ironie".
806
Hamon. L'ironie littéraire. p. 23.
255
texte »807. Car, explique P. Hamon, c’est surtout « l’arsenal rhétorique qui fournira à l’ironie
les moyens les plus efficaces pour se signaler elle-même. Les plus efficaces parce que les plus
commodes et les plus ‘voyants’. Ici aussi on peut dire que la ‘figure’ absente de l’orateur, (…)
est représentée en régime littéraire écrit par la ‘figure’ (ou ‘l’image’) rhétorique, lieu d’une
que l’ironie fonctionne toujours par antiphrase, si l’on considère l’antiphrase ironique comme
mais aussi « entre l’énoncé (qui présente un argument en faveur de r) et l’énonciation, qui
indique qu’on utilise cet énoncé en faveur de la conclusion inverse, non-r «809. On ne
s’intéressera cependant ici qu’à l’utilisation que fait Miguéis des figures de la contradiction
au sein même de la signification d’un énoncé, en en faisant un trope qui laisse entendre
derrière un sens littéral son contraire »810. Cette définition, classique et traditionnelle, de
l’ironie verbale localisée sous la forme d’antiphrase, peut aisément s’appliquer à l’ironie
migueisienne : le narrateur, écrit P. Hamon, « dit ‘a’, pense ‘non-a’, et veut faire entendre
‘non-a’ »811. Lorsque le narrateur de Páscoa Feliz affirme : Percebi que ele não entendia
nada de contas, e secretamente gozei. (Este homem responsável veio a ser, tempos depois,
ministro da Fazenda d’el-rei.) PF, 40, l’homme dont il parle est tout sauf « responsable ». Peuvent
807
Voisin-Fougère. L'ironie naturaliste : Zola et les paradoxes du sérieux. p. 103.
808
Hamon. L'ironie littéraire. p. 92-93.
809
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 183.
810
Ibid. p. 105.
811
Hamon. L'ironie littéraire. p. 19.
256
hábil militar, maduro, experimentado, com algumas derrotas a seu crédito, NN, p. 100), le
caractère portugais (Assim que eles chegaram, com a discrição habitual da raça, contou-lhes
a aventura, cuja raridade eles celebraram, CDI, 149), ou celui de l’état belge : A lei belga,
nacional; não se opunha, porém, a que ele cumprisse a rendosa e humanitária missão em
terras estrangeiras, numa espécie de proteccionismo contra o bluff. UAI, 111. Dans les deux
contredites par le reste de la phrase, ce qui inverse finalement leur signification : le militaire
n’est pas habile, et les Portugais ne sont pas discrets, tout au contraire. Le troisième extrait
fait suite à un passage où le lecteur comprend que le personnage principal a été impliqué dans
des affaires pas très honnêtes qui jouent sur la crédulité des gens, comme la vente de
l’étranger sont donc contredites par les informations données dans le paragraphe précédent.
Ces cures sont en réalité inefficaces, et l’état belge n’a que faire de considérations
Les figures de l’analogie créent, comme l’écrit P. Hamon, « une mise en perspective
« sera d’autant plus sentie comme une distanciation ironique que les contenus corrélés seront
contradictoires ou incongrus sera donc d’autant plus propice aux effets d’ironie qu’il fait
appel aux figures qui « concentrent économiquement en un faible espace textuel le maximum
812
Ibid. p. 93.
257
consiste à rapprocher des éléments supposément proches mais qui ne le sont pas en réalité
afin de signaler/créer des effets d’ironie satirique visant à dévaloriser un personnage par le
biais du ridicule et/ou du comique. Sont ainsi visées des catégories socio-professionnelles
dans leur globalité – les curés (Os padres da sua infância, em Vilarinho da Beira, eram seres
(Suportei caprichos indecorosos de colegas brutais e passei sob a indiferença, alta como os
arcos das Águas Livres, de mestres e prefeitos. PF, 33) ; ou simplement un personnage
(Boriss Petróvitch pôs um colarinho fresco, barbeou-se, e sorriu como uma lampreia amável,
NN, 46). A noter que, parfois, ce type de comparaison peut être utilisé pour critiquer à la fois
le comparé et le comparant. Les cibles du comparant sont alors institutionnelles : Ora uma
tarde, quando eu já supunha ter barbeiro tão perpétuo como o Secretário duma Academia,
PSCB, 108, Dormira como um chefe de governo. ALI, 109, Até parece um emprego certo na
Câmara. OA, 195. La métaphore, figure moins voyante que la comparaison, devient un
conjoindre deux valeurs d’argument incompatibles »814. C’est le cas dans l’exemple suivant
tiré de O Milagre Segundo Salomé, où le narrateur s’attarde sur les compétences du maestro
Ribas : com um pedaço de Haendel e outro de Bach, e umas vagas sugestões de Fado,
Caninha Verde e Verde-Gaio, lá foi aos poucos cozinhando a melodia. (OMSS2, 156). La
métaphore culinaire n’est pas forcément ironique en soi. C’est dans le choix des ingrédients
que se cache ici l’attaque oblique du narrateur : « cuisiner une mélodie » en fusionnant Bach,
Haendel, le fado et le folklore relève pour le moins de l’incongruité et ne peut que surprendre.
813
Ibid.
814
Berrendonner. "De l'ironie". p. 186.
258
Les compétences du maestro, et les goûts voire l’hypocrisie de ceux qui le célèbrent sont ainsi
mis à mal par le narrateur. Ces comparations hétéroclites participent d’une stratégie de
deux termes (A Alzirinha, essa então, uma nervosa que se esgota toda em excessos, e depois
fica seca como um carapau, ia agora num verdadeiro « coma turístico, VNT, 60). L’ajout
d’un adjectif incongru peut ainsi faire toute la différence dans la signification d’une phrase ou
d’une séquence qui ne présente par ailleurs aucun autre indice susceptible d’indiquer une
intention critique et/ou ironique chez le narrateur (O soalho rangeu sob o peso ecuménico do
padre, IME, 258, Já um apetite teutónico me contorce as entranhas, ADNP, 179). Notons
avec P. Hamon que si l’on considére ces deux extraits isolément et hors (con)texte, « les effets
agressifs de l’ironie sont limités au maximum, au point que le lecteur ne puisse ni identifier
reconstituer »815. Un lecteur qui aurait plutôt l’impression ici « de simplement participer à un
soit pour « Ite, Missa Est », où l’oncle/curé est la cible d’une légère ironie qui affleure
régulièrement tout au long du récit, ou pour « A Düsseldorf num Pulo », véritable charge anti-
allemande, le doute n’est ici pas permis quant aux cibles visées et n’empêche pas le lecteur de
ressentir et de partager avec l’auteur une certaine jubilation dans ce jeu de rapprochements
contradiction sémantique et/ou logique, feint la contradiction mais il n’y a effet d’ironie que
815
Hamon. L'ironie littéraire. p. 94.
816
Ibid.
259
lorsque la tension entre les termes antithétiques est maintenue817, que lorsque l’oxymore attire
l’attention sur la contradiction plutôt que de fusionner les valeurs portées par les deux mots.
« l’oxymore est un support privilégié de l’ironie dès lors que la contradiction y est d’ordre
certains oxymores ont une « pertinence argumentative qui en font de bons instruments
d’ironie »819, d’autres non. L’ironie satirique naît de l’opposition de ces deux orientations
en un même nez (e disse, dilatando de rancor as delicadas narinas: ‘São bifes!’, VNT, 68),
sua engenhosa truvalha de estilo, dirigiu-se logo a um restaurante insípido e decente, E, 16).
Dans l’exemple suivant, comme souvent, l’oxymore n’est pas la seule figure mise en jeu pour
Nature : O chão tremeu-lhe debaixo das solas, lançando um bafo simultaneamente gelado e
escaldante, que agitou o ar de interferências; o mundo pulou fora dos eixos habituais, e o
P. Hamon le souligne : « Parmi les figures voyantes, les plus voyantes sont celles qui
durent le plus longtemps en texte »820, comme la métaphore filée. En voici un bel exemple,
Ia assistir mais uma vez, a um espectáculo do tempo das liteiras e das seges nobres, das
diligências e charabãs de mulas. Os automóveis ainda não eram frequentes (...). À passagem
817
« Pour prendre l’exemple de l’oxymore, celle-ci n’est ironique que lorsqu’elle renvoie dos à dos les termes en
opposition plutôt que d’amorcer leur fusion. » (Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 213)
818
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 183.
819
Berrendonner. "De l'ironie". p. 186.
820
Hamon. L'ironie littéraire. p. 93.
260
das viaturas, os pobrezinhos – cegos, coxos, mancos, aleijados de todas as idades e feitios –
ajoelhavam na berma, arremassavam o barrete para o meio do caminho, e ficavam de mãos
postas a rogar a esmola. (...) Se a esmola tardava, erguiam-se e corriam atrás dos carros,
repetindo a súplica em voz plangente, ofegante e monótona. Os viajantes, muito interessados
naquelas maratonas da paciência humana, divertiam-se a vê-los correr ao trote dos cavalos
(...). Alguns não davam nada, gozavam de graça o espectáculo arcaico, ou premiavam o
esforço dos corredores com frases sonoras, gordas de intenções humanitárias: « Tenham
vergonha! Isso é uma selvajaria! Vão para a escola, vadios! Vão pegar numa enchada, que
têm bom corpo! » (...) Mas havia sempre quem se apiedasse e atirasse o óbolo: então os
meninos engalfinhavam-se uns nos outros a disputá-lo, e enterravam as mãos, a cara, a boca
até, no pó branco e sufocante. Os velhos, despeitados, distribuíam em volta cacetada de criar
bicho. « Olha aquele! Olha aquele! Ai o malandro, que se abarbata sozinho com tudo! »,
diziam os esmoleres amadores da luta livre. Era em todo o caso uma exibição pitoresca, de
sabor lendário, coeva da Rainha Santa, que valia bem o punhado de cobres da transeunte
generosidade (...). Se a aceleração mecânica não matou logo o pitoresco, acabou pelo menos
com as maratonas da mendicidade: não há perna de menino ou de velho, por grande que seja
a força motriz da fome, que possa competir sequer com um Ford-lata a trinta quilómetros à
hora, quanto mais com um possante Mercedes de doze cilindros. (...) E, faça-se esta justiça ao
coração dos automobilistas: muitos afrouxavam a marcha para exercer a caridade.
Acabaram-se porém os incitamentos à vida útil, à escola e ao trabalho, próprios da era
vagarosa e para sempre finda do tiro cavalar e da ideologia humanitária, talvez também por
vergonha do insanável; ou devido à pressa. Tudo o mais permaneceu e se agravou. (OMSS2,
13-15)
compléter le fil ironique tissé pendant deux pages autour de la comparaison (assimilation et
réduction) des efforts fournis par les miséreux pour obtenir une petite pièce à un simple
spectacle sportif et exotique. Une fois de plus, un narrateur migueisien se situe du côté des
plus pauvres et place les élites et autres figures du pouvoir sur le banc satirique des accusés.
261
L’hyperbole ironique, qui dit beaucoup trop pour signifier beaucoup moins, fonctionne
sur un écart de signification inverse de celui de la litote. Cette dernière, figure d’atténuation
de la réalité qui dit le moins pour le plus, est depuis longtemps associée à l’ironie, comme
créent des affinités entre les deux formes. »822 Au lieu d’exagérer une qualité, l’ironiste va
simplement prétendre atténuer un défaut pour mieux l’accentuer et donc le critiquer. Dans ce
prédomine, sans qu’on puisse déceler d’autre inversion sémantique qu’une incongruité, un
décalage sémantique entre l’atténuation verbale et le contexte référentiel »823. Plus encore que
l’antiphrase ou l’hyperbole, la litote met l’accent sur le contexte. Miguéis use peu de ce
procédé : íamos só com três horas e pico de atraso, VNT p. 54, Sentia-se feliz. Tinha feito
um excelente negócio. À sua legítima satisfação não era estranha uma pontinha de vaidade:
tinha enrolado o esperto Fishbein, o bom do judeu. E, 16. Dans les figures de l’atténuation, il
utilise également la périphrase qui, au lieu d’un seul mot, en utilise plusieurs, signe d’une
821
“Nota do Autor”. OMSS2. p. 346.
822
Mercier-Leca. L'ironie. p. 45.
823
Herschberg Pierrot. "L'ironie". p. 152.
262
prise de distance des narrateurs par rapport à leur énoncé, qui leur permet de contourner le
mot attendu à des fins qui peuvent être ironiques. Les périphrases migueisiennes se placent
Clodomiro vivera muitos anos em Lisboa, enquanto a esposa, no terrunho, cuidava das vacas,
das ovelhas e dos filhos, cavava e regava as veiguinhas, segava os lameiros, roçava mato
pelos montes, e venerava a seu modo o Senhor Abade, a quem engomava as alvas e outras
delicadezas (AEDP, 146-147)
O Fonseca irritou-se com a esposa e mandou-a onde ele nunca tinha ido, apesar de gostar de
viagens e de ter aquele Chevrolet capaz de tudo. (VNT, 65-66)
fait plus volontiers appel. Ces derniers, comme le rappelle A.-M. Paillet-Guth, font en effet
partie des signaux les plus voyants de l’ironie et de la satire : « En termes argumentatifs, le
caractère outré de l’hyperbole indique qu’il faut chercher une interprétation au-delà de
l’énoncé littéral. (…) L’excès d’argument devient donc suspect et conduit à inverser
l’orientation argumentative des énoncés hyperboliques. »824 Il n'est donc pas surprenant de les
824
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 171.
263
L’énumération, « procédé quantitatif par excellence »825, écrit P. Hamon, peut allier
et voyant de l’ironie et « l’un des procédés majeurs de tous les genres parodiques qui relèvent
d’une jubilation à accumuler les mots », elle est par essence « suspecte ». C’est une « sorte de
paraît déborder le ‘vivant’ du texte ». Par la « mise en liste », ou « mise en série », elle crée
ainsi un « effet de rupture » dans le récit, rupture que le lecteur ne peut manquer.
L’énumération est par conséquent un procédé logiquement et largement utilisé par Miguéis,
houvesse custado duas libras. E, 24, Pinta em vidro, em seda, em cera, em tudo, até em tela.
AEDP, 80) ; mais elle peut être plus longue, fonctionnant ainsi, écrit P. Hamon, comme
l’« onomatopée syntaxique de l’enflure d’un discours sérieux »826 ou « comme une sorte
soit sous l’égide de la disparate, soit sous celle de la répétition mécanique »827. Dans l’extrait
comportement des personnages et celui des mouches du restaurant où ils se sont arrêtés : E
825
Hamon. L'ironie littéraire. p. 90-91.
826
Ibid. p. 91. Nous reviendrons sur cette ironisation des discours lorsque nous traiterons du pastiche migueisien
plus particulièrement (cf infra p. 314).
827
Ibid.
264
literatura, o café, um licor, na quietação refrigerante da velha sala, onde as próprias moscas
d’énonciation »828, l’hyperbole apparaît comme un « signe de fausseté »829. Les narrateurs
migueisiens feignent en effet, souvent, d’abonder exagérément dans le sens de la cible, pour
mieux la critiquer, que ce soit par l’utilisation d’adjectifs très élogieux ou celle d’expressions
importância (UAI, 38), um mistério francamente litúrgico penetrou-o até ao fundo das suas
fibras de anglo-saxão. (E, 28). La répétition d’un même adjectif ou d’adjectifs ayant même
fonction élogieuse, signifiant l’importance démesurée qui lui est prêtée, peut d’ailleurs
erudito professor » (E, 13), « O erudito Ch. Brown » (E, 13), « professor (justamente)
(E, 18), « O honrado professor » (E, 27), « O professor, cada vez mais extraordinário » (E,
27). L’extrait suivant tiré de Idealista no Mundo Real illustre l’alliance de l’hyperbole et de la
Deodato viria a ser assim a flor espiritual dos Cunhas rompendo na rude cepa dos Baltasares
(...). (...) habitutou-se a ver nele o prodígio, o messias da família (...) ser excepcional que, aos
oito anos, ajudava o tio-padre à missa para maravilha das gentes boquiabertas, e que mais
tarde iria beber o leite luminoso de Minerva. (INMR, 52-54). La contradiction se situe ici au
de ce qu’il dit (il ne signifie pas que Deodato est stupide) ; il ne fait que souligner les
828
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 172.
829
Ibid.
265
narrateur de O Milagre segundo Salomé (viera por fim dar à costa em Portugal, refúgio e
paraíso dos génios da sua laia, OMSS2, 157), et peut prendre la forme d’hyperboles
métaphoriques (Vladimir Mirônovitch vogava no céu nebuloso dos pensamentos, NN, 19).
Dans Nikalai! Nikalai!, le traitement infligé à Mme Prokopékskaya est un autre parfait
toalhas enxovalhadas das mesas, empurrar estas para junto das paredes e janelas, e chegou
mesmo ao extremo de pôr algumas flores fanadas em quatro ou cinco solitários, um deles em
cima do piano. (NN, 45). Le procédé classique de la louange pour le blâme utilise ici, comme
fonctionne dans l’exagération, et l’hyperbole ironique consiste, selon les termes de A.-M.
mais dans le sens opposé. »830 Pour différencier l’intention hyperbolique pure et l’intention
ironique usant de l’hyperbole, il y a nécessité d’un co(n)texte : ici, c’est le contraste entre les
« flores fanadas ») qui joue le rôle de signal de l’ironie. Les performances techniques et
professionnelles du personnage, en tant que patronne d’un établissement hôtelier, sont visées.
Présentée comme l’illustration d’un louable effort pour rendre la pension encore plus
de la tenancière et la déchéance dans laquelle la pension est tombée. Il n’y a pas ici
830
Ibid.
266
d’antiphrase localisée dans l’énoncé : le narrateur ne dit pas explicitement « le personnage est
une excellente patronne qui a bon goût » pour signifier ensuite le contraire. L’incongruité, la
l’énonciation, qui porte cette affirmation en lui (« le personnage est une excellente patronne
qui a bon goût ») et qui est ensuite contredit par l’énoncé (« toalhas enxovalhadas », « flores
fanadas »). Rappelons que l’ironie ne fonctionne que si le lecteur partage ou du moins
reconnaît la référence à ce « bon goût » auquel le personnage est également supposé faire
référence. Ce qui, dans ce cas, n’est pas très difficile : des fleurs fânées et des torchons frippés
sont en effet rarement des signes de raffinement esthétique dans la culture occidentale. Cela
dit, on peut théoriquement imaginer un lecteur faisant partie d’un groupe socio-culturel qui
perçoit ces torchons frippés et autres fleurs fânées comme des éléments positifs et valorisants
esthétiquement : dans ce cas, l’ironie n’existerait pas. Rappelons enfin qu’un effet d’ironie
comme celui-ci ne nous dit rien en tant que tel sur ce que pense le narrateur quant à ces codes
esthétiques, ce dernier ne faisant que pointer une contradiction pour ridiculiser le personnage.
(2) Caricatures
831
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 168.
267
T. M. Marques considère que Miguéis peut être considéré comme un « peintre »832 du
réel et des multiples espaces qui le constituent (physiques, sociaux, psychologiques). Cette
vision picturale de l’écriture migueisienne est selon nous plutôt appropriée quand on connaît
Onésimo Almeida : « Miguéis, le réaliste, connaissait tous ses personnages. Il les voyait. Il les
dessinait à côté ou sur la feuille même sur laquelle il écrivait. Avec minutie. Il allait même
jusqu’à les colorier. Et, souvent, il recommençait ses dessins en en modifiant quelques
détails »834. L’auteur de Aforismos & Desaforismos de Aparício l’énonce aussi clairement :
Sou de facto um pintor que pinta com palavras: são elas a minha matéria plástica. Amo o
papel, a tinta, a pena com que escrevo, como o pintor ama a paleta, a tela, os pincéis, as
cores das tintas – seus instrumentos. (ADDA, 183). Une œuvre-peinture du réel qui renvoie à
la conférence réalisée en 1871 au Casino Lisbonense par Eça de Queirós, A Literatura Nova –
o Realismo como Nova Expressão da Arte835, dans laquelle l’auteur de Os Maias définit le
réalisme comme étant « l’art qui nous peint à nos propres yeux – pour nous connaître, pour
savoir si nous sommes vrais ou faux, pour condamner ce qu’il y a de mauvais dans la
préconise :
Dessa maneira, a sua arte oferecia um realismo que nada tinha em comum com o « realismo »
dos visuais, dos copistas da natureza, pintores da aparência, cujo termo de evolução é a
fotografia a cores: era antes o naturalismo dinâmico e profundo que transfigura o mais
832
Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". p. XVIII.
833
Cf Annexe 3, où quelques uns des dessins migueisiens, autoportraits et autres caricatures, sont reproduits.
Lire également les pages consacrées à Miguéis par António Ventura dans son étude des illustrations de la revue
Seara Nova : Ventura. "José Rodrigues Miguéis".
834
Onésimo Teotónio Almeida. "J. Rodrigues Miguéis: Portugal em Manhattan". Jornal de Letras, Artes e
Ideias, 10/11/1981, n° 19.
835
Une des cinq conférences restées célèbres sous le nom de “Conferências do Casino”.
268
simples objecto no seu devir; que pinta, com ele, a sua história e o seu futuro. Cada coisa que
ele pintava, reflectia e concentrava como uma luz misteriosa, a vida que a rodeava, que a
precedera e a seguiria: era um momento de ansiosa pausa entre o passado e o futuro. (CDI,
176)
Amândio, influence politique et éthique, on l’a vu836, mais aussi esthétique : - Anda cá ver
como se modela o barro – disse ele um dia. – Talvez te dê também para seres artista! (AEDP,
348). La conception de l’écriture comme sculpture apparaît ainsi à plusieurs reprises dans la
absent, auquel est adressé le récit (Sou como um alquimista, um escultor metafísico, um
com esta vida. Parece que as palavras, na tua pena, se tornam carne, estremecem, pulsam,
vibram! (...) Escreves como modelas o barro e acaricias: dás vida ao que tocas. Deste-me
de la caricature. L’évaluation textuelle, on l’a vu, se concentre de manière privilégiée dans les
portraits et descriptions des personnages. L’ironie satirique y trouve par conséquent un lieu
déforme en exagérant les traits pour mieux accuser tout en amusant : il se situe donc dans le
836
Cf supra II.A.2.b).
269
sera donc doublement double ; comme l’ironie elle est un discours double, où le sous-entendu
permet d’éviter la censure et le procès en diffamation, et en tant que discours moral, elle est
avec le paraître. »837 Il n’est donc pas étonnant que Miguéis, écrivain allergique, entre autres,
à l’hypocrisie, se saisisse de la caricature pour attaquer ses cibles, et que les critiques le
Marques qualifie « Uma viagem na nossa terra » de « voyage caricatural »839 dans le monde
des valeurs de la petite bourgeoisie citadine de Lisbonne ; Óscar Lopes décrit « Enigma! »
comme une « fine caricature »840 ; Maria Lúcia Lepecki souligne le « caractère caricatural »841
des personnages de Nikalai! Nikalai!; et Álvaro Manuel Machado, on l’a vu, traite O Milagre
segundo Salomé de « simple caricature »842, ce que fait d’ailleurs l’un des personnages du
précédemment843, nous nous contenterons, dans cette partie, après l’étude particulière du récit
837
Hamon. L'ironie littéraire. p. 76.
838
Lourenço. "Miguéis: o outro e os outros". p. 230.
839
Teresa Martins Marques. "Plurivalência espacial em Léah e Outras Histórias, de José Rodrigues Miguéis".
Léah e Outras Histórias. Lisboa: Círculo de Leitores. 1994. p. IX.
840
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 68.
841
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 95.
842
Machado. "José Rodrigues Miguéis - O Milagre Segundo Salomé". p. 81.
843
Cf supra II.B.1.c) p. 261.
270
La nouvelle « A Importância da Risca do Cabelo », on l’a vu844, est un récit bref que
principal, la raie des cheveux, apparaît d’abord et déjà dans le titre où son « importance » est
soulignée, puis dans les premières lignes de la nouvelle (o nosso amigo cumpria o ritual
sagrado e melindroso, dando ao penteado todo o apuro que era o traço dominante da sua
personalidade. (IRC, 172) où le lecteur apprend que le personnage principal est quelqu’un de
soigneux, d’élégant et de raffiné, et, enfin, dans la clausule (E foi então, ao separar-me dele,
IRC, 189), retour cyclique au début du récit et à l’importance accordée à la raie des cheveux
par le personnage qui ne fait que pointer vers son éthique qui, elle, varie en fonction de ses
intérêts et de ses lâchetés. Alors que la « mise en ironie » caricaturale d’un personnage passe
traditionnellement par « l’exagération d’un trait distinctif qui constitue l’identité ou le propre
d’un individu »845, comme le remarque P. Hamon, le grossissement opéré dans ce récit par
Miguéis sur la raie des cheveux permet de focaliser l’attention sur les contradictions morales
844
Cf supra p. 208.
845
Hamon. L'ironie littéraire. p. 76
271
réaliste, est métaphorique, et la description physique débouche sur une description morale :
l’importance donnée par le personnage à son apparence et aux détails (la raie des cheveux)
n’est finalement que le signe de la non-importance donnée aux choses importantes (la
rectitude morale). D’où l’importance donnée au paraître qui n’est finalement que le signe de
la non-importance de l’être.
l’hypocrisie de la rigidité morale affichée par la société portugaise des années trente ainsi que
croque les personnages, accentue des détails, des aspects, des paroles, des pensées, vrais ou
supposés, dans le but de les ridiculiser : O Mansinho, ali encostado à muralha gótica do
Grand’Place, com a autoridade não menos medieval do pai pela frente, estava esborrachado.
(IRC, 183). En une phrase, l’auteur pointe ici à la fois l’archaisme du père, sa rigidité morale,
bourgeoise et provinciale (era o autêntico « bom rapaz » tal como o admiramos e cultivamos
na nossa terra. IRC, 175), déjà dénoncée par Eça de Queirós, où notables et clergé font la loi.
narrateur. Il s’agit d’éclairer la réalité sous un angle différent afin d’en avoir une vision plus
juste. Il faut faire toute la lumière sur ce qui reste dans l’ombre. Les relations entre surface et
846
Expression de Teresa Martins Marques. "A Mulher em José Rodrigues Miguéis: um discurso da vitalidade".
José Rodrigues Miguéis: Uma vida em papéis repartida. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida and Manuela Rego.
Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa. 2001. p. 198.
272
empolgados, como sempre que espiamos as acções de alguém que julga estar só, máxime em
frente do espelho. Nada revela tão bem o carácter dum indivíduo. (IRC, 172). Dès les
premières lignes, Miguéis nous place dans un environnement fait de silence (« tudo calado »),
d’obscurité (« reinava a obscuridade »). Le lecteur est invité à suivre, pas à pas, le narrateur
fermée, le narrateur et son compagnon vont l’entrouvrir, éclairant ainsi le lecteur sur la
situation (« Uma frincha de luz fendeu a escuridão do patamar como um golpe de espada. »).
Durant toute la deuxième page, Miguéis nous fait littéralement « voir » Mansinho devant son
miroir, faisant et refaisant la raie de ses cheveux, mettant ainsi l’accent sur l’importance
Mansinho (son culte de l’apparence sert de loupe pour dévoiler ses contradictions internes, sa
faiblesse et son hypocrisie), ce sont finalement les Portugais qui sont visés : Será porque, não
tendo muito que mostrar por dentro, nós consagramos o mais que podemos ao exterior, às
aparências? (IRC, 174), Mansinho et son père apparaissant alors, selon les termes de Philippe
847
Mot qui apparaît quatre fois dans la première page de la nouvelle, p. 171.
848
Le mot “espelho” apparaît, lui aussi, quatre fois dans la deuxième page, p. 172.
849
Dufour. Le réalisme. De Balzac à Proust. p. 26.
273
peuvent être utilisées sans intention ironisante particulière : Ah, destes tristes diplomados na
submissão abjecta? Como fazer a Cidade com tal arremedo de Cidadãos? (...) gastaram o
tesouro insubstituível da Ilusão (...). (GDTC, 21) Mais elles peuvent également traduire le
signe d’une volonté ironiste, comme dans « A Importância da Risca do Cabelo » : Durante
uns bons cinco minutos, contendo o riso, gozámos o espectáculo do Homem em Frente da Sua
Própria Imagem. (IRC, 172). Il s’agit dans cet extrait de dénoncer la prétention du
de ces derniers. »850 En effet, si l’on considère l’ironie comme un double jeu énonciatif
contradictoire qui vise un discours auquel elle fait écho, les majuscules matérialiseront alors
le discours visé. « Signes ‘droits’ ou ‘gonflés’ qui incarnent si bien tous les discours
‘orthodoxes’ (…) ou ‘enflés’ »851, les majuscules mettent ainsi leur raideur à disposition des
traits de l’ironiste, et Miguéis ne s’en prive pas : Surpreendeu-a logo de começo vir encontrar
ordem e decência num mundo de depravação, que a Lei regula e a Moral das famílias
santifica. (OMSS1, 105), E a Judiciária investiga: de que maneira? Começando por coçar o
couro cabeludo. É uma forma de estimular a cerebração (UAI, 29), Entretanto, a Judiciária
continua às apalpadelas, na escuridão, o que, por estranho que pareça, não deixa de dar
850
Hamon. L'ironie littéraire. p. 84-85.
851
Ibid. p. 85.
274
Dans ces exemples, les majuscules s’insèrent dans une stratégie hyperbolique visible et
signalent fortement leur fonction ironique, mais, parfois, seul le co(n)texte permet de décider
si elles signalent une intention ironisante ou pas : com a modéstia e a discrição próprias dum
Servidor da Ciência (E, 16). Par ailleurs, les majuscules peuvent être utilisées en tant que
simples initiales de noms de personnages (o comentário do professor M.-G., IRC, 173), pour
les anonymiser et donner ainsi une plus grande illusion de véracité, mais surtout, chez
Miguéis, pour signaler une intention critique et ironique : Don Vincente Guacamayo y F.,
chileno, partidário do radical Allessandri, e dedicado servidor, agora, do ditador Ibañez. (...)
– sob esta inicial escondia a grosseria plebeia do Faúndez materno (MP, 161)852. Cette
pratique est parfois répétée le long d’un même texte, se transformant alors en composante
d'une stratégie satirique plus globale. C’est le cas dans « Enigma! » : seu velho amigo W. K.
P Hastings (Ph.D., D. Litt., F.R.S., etc.), orientalista emérito (...) e professor de línguas
mortas e consideravelmente hipotéticas (E, 16), o professor Ch. Brown (Ph. D., K.C.)853 (E,
12) ; dans Nikalai! Nikalai!, où le personnage Othon Kirolovitch Buldógov voit ses prénoms
général Belmarça e Couto, l’un des principaux personnages secondaires du roman, est presque
852
Ce personnage, Don Vincente Guacamayo y F., apparaît également, avec le nom écrit de la même manière,
dans « A Düsseldorf num Pulo ».
853
« Ch. Brown » apparaît 24 fois dans la nouvelle, parfois suivi d'autres initiales perfides exhibant les
décorations universitaires du personnage, comme dans l’exemple cité.
854
Cf pages 17, 22, 90 et 130 par exemple.
275
Ces majuscules sont parfois utilisées conjointement avec le trait d’union pour former
des mots ou des expressions composés : la critique d’un discours qui se prend trop au sérieux,
avec les majuscules, se double ainsi d’une critique basée cette fois sur la mécanisation du
discours visé :
O Boato, reluzente como um escudo novo, deu aqui entrada há pouco, vindo da Arcada, nos
lábios do Cidadão-que-ninguém-conhece, heterónimo do Cidadão-que-bebe-do-fino (OMSS1,
193)
Provavelmente, como tudo nesta terra, a Revolução vai acabar por ser Nem-Uma-Coisa-Nem-
Outra-Antes-Pelo-Contrário. (...) Estão com ela os anticapitalistas, anticomunistas, e anti-
sejaoquefor » (OMSS2, 177)
E ali ficámos duas boas horas, sem pressa, sem planos, sem horários (...) quase esquecidos da
Dona Inês e dos seus Amores-Cantados-Na-Pedra. (VNT, 58)
Ces traits d’union sont d’ailleurs régulièrement utilisés sans majuscules : do pouco-que-nos-
traitement caricatural qui est infligé à ce personnage principal. Cette utilisation des noms
276
propres est une constante chez Miguéis, chez qui on peut observer une véritable
« symptomatologie du nom »855, selon l’expression de José Martins Garcia. On retrouve cette
personnage principal et narrateur de Páscoa Feliz, Renato, affirmait déjà, en 1932, dans une
completam-na. Aí está um belo tema para um estudo: a que obedece a escolha do nome? que
obscuras razões influem nessa escolha? como é que o nome poded relacionar-se com a
fortuna do seu portador? » (p. 29) Chez Miguéis, le choix du nom participe, souvent, de cette
stratégie globale adoptée dans le cadre d’un mode militant d’écriture, et fait donc partie de
Dans O Milagre Segundo Salomé, les noms des trois personnages principaux sont
signe « Gabriel Archange » ses chroniques satiriques, les entremezes, tel un messager de Dieu
quelque peu désabusé par le comportement des humains : « Gabriel, nom de personnage,
Gabriel, nom d’innocence, Gabriel, nom de la nostalgie du paradis perdu »857, écrit J. Martins
Garcia. Un Gabriel Archange qui, dans sa dernière chronique, « tombe » sous le coup d’état
militaire du 28 mai 1926 et la censure qui l’empêcheront d’écrire à nouveau et lui feront
envisager l’exil. Puis Dores, jeune fille innocente qui va se heurter à la dureté du monde et en
soufrir – Douleurs, qui deviendra une jeune et belle prostituée du nom de Salomé, femme
fatale qui rendra les hommes fous, mais aussi sainte, comme cette autre Salomé célèbre, mère
des apôtres Jacques et Jean, qui accompagna le Christ dans son calvaire. Et Severino
Zambujeira (de azambujeiro : olivier sauvage), le jeune paysan illétré dont on suit le parcours
855
Garcia. "Gabriel: A Máscara Translúcida de Miguéis". p. 115
856
Cf supra II.A.3.a)(3) p. 199.
857
Garcia. "Gabriel: A Máscara Translúcida de Miguéis". p. 121.
277
Alfarrobo » (de alfarroba : caroubier, et roubo : vol) : Bolas! Sentir-se um joguete nas mãos
daquele banqueiro feito à força do pulso, o ‘conde de Alfarrobo’ (assim lhe chamavam,
depois de uns negócios chorudos que fizera com alfarroba do Algarve) (OMSS2, 45). Un
personnage secondaire, le lieutenant Azaredo (de azedo : aigre, et azarento : qui porte
malheur) porte également bien son nom (A cintilação do sarcasmo nos olhos negros do
tenente, OMSS1, 251). Avec ce personnage, la caricature passe d’ailleurs par la déformation
des mots, lorsque ce dernier se saoûle lors d’une réception : Eu cá sou da Chamusca, mas a
mim ninguém me come a pinha, entende? Não sou orador, sou um m’litar deceplinado, não
quero cá saber de polít’cas nem de conversa fiada. OMSS1, 257. Dans Uma Aventura
Inquietante (UAI), Zacarias, le personnage principal, au nom d’origne juive, est victime de
préjugés racistes et se retrouve injustement accusé de meurtre ; puis, trop vieux pour avoir des
enfants, comme le prophète du même nom, il finira par adopter la fille de la victime.
L’inspecteur Rigaux, quant à lui, fait honneur à la racine de son nom (rigueur) et aidera
Zacarias à se disculper des accusations portées contre lui, entre autres par le commissaire
Théodule Petitjean. Ce dernier est, comme son nom l’indique, un « petit » commissaire, au
imputé à Zacarias se révèlera être Piorkowski, qui, comme son nom le laisse entendre (pior :
pire), est un vrai sale type : ex-espion, traître et antisémite, il tue sa femme, qu’il avait
Nikalai! Nikalai! est à ce titre exemplaire. Miguéis le dit lui-même dans la postface
ajoutée au roman : Quase todos os personagens são pois tirados do real, isto é, do que deles
pude apreender. Limitei-me a dar-lhes nomes caricaturais.858 Les noms des personnages
858
"Nota do Autor". Nikalai! Nikalai!. p. 201.
278
contribuent largement à leur ridicule et sont souvent des calembours basés sur des similitudes
homophoniques. Ces jeux de mots onomastiques indiquent le statut et le « caractère »859 des
personnages concernés ; ils constituent, écrit J. Martins Garcia, « une sollicitation pour le
lecteur, pour qu’il devine les caractères organisés par l’auteur »860. Ainsi, Vladimir
Mirónovitch Tatarátsin (de tataranha : timide), personnage timide, irrésolu et perdu dans ses
rêves ; ainsi Othon Kirilovitch Buldógov, qui, tel son homonyme canin, s’accroche de
manière tenace à ses illusions ; ainsi Pantaleon P. Pantaleônov, le seul socialiste de la pension
qui fait rire ses compatriotes et se fait également chahuter par le narrateur : Pantaleon P.
Pantaleônov, segurando o pince-nez rachado que só por milagre se lhe equilibra (...), diante
dos olhos levemente divergentes, brada na sua voz aguda e quase feminina, em todo o caso
histérica (...). (NN, 48) ; ainsi, encore, les personnages Laffitoff (laugh-it-off en anglais),
Papáverov, ou Protozoáriev. Le narrateur va même jusqu’à expliciter ces jeux de mots, entre
Prokopéksky (não sei se o apelido lhe vem de Prokop, se de kopek, a moedinha russa de
cobre : suspeito que desta, por ele ser tão forreta) (NN, 31). De plus, ces noms propres, déjà
narrateur : A essa hora (...) eu cantarolo (...) cínico mas intrigado (...): O general Papáverov
desaPAPAROVeceu! (NN, 91). Certains procédés narratifs et ludiques sont même répétés
plusieurs fois dans le roman, ce qui plonge définitivement le personnage concerné dans le
champ du comique et du ridicule : o general Papáverov (ou off)? (p. 83, 93, 94), o general
Papáveroff (ou ov) (p. 96), o general Protozoáriev (ou eff) (p. 100, 141). Et, complétant ce
859
Edgerton. "Miguéis e os Russos: Um estudo de Nikalai!" p. 59.
860
José Martins Garcia. "Gabriel: A Máscara Translúcida de Miguéis". Idem. Ed. par Onésimo Teotónio
Almeida. Lisboa: Ed. Estampa. 2001. p. 114.
861
Nous reviendrons plus en détail sur le rôle des parenthèses dans la signalétique de l’ironie migueisienne (cf
infra II.B.2.c)(1) p. 305).
279
tableau onomastique caricatural, les personnages se mettent aussi parfois à jouer avec les
noms : - (...) o general Paparoscas? – sorriu o chômeur. (p. 132), Mme. Papelótskaya (p.
141). On retrouve des noms de personnages à consonnance russe dans « Ele Era o Nosso
Paizinho! » (ENP), récit bref satirique où les noms propres sont utilisés de manière similaire :
Dans le cadre du mode militant d’écriture, Miguéis use donc d’une ironie satirique
particulières »863 ; l’énonciation doit être prise en compte, et l’auteur considéré comme un
metteur en scène de l’ironie. Il s’agit d’une mise en scène où l’ironie naît de la tension, de
l’antiphrase sera considérée entre énoncé et énonciation : une énonciation à plusieurs niveaux,
propice à des jeux de scène entre les valeurs et les discours des trois instances que sont auteur,
Nous avons déjà souligné l’importance des paratextes dans l’entreprise fictionnelle
migueisienne864. Nous nous intéresserons ici aux titres et intertitres (pour les romans) où, par
862
Hamon. L'ironie littéraire. p. 111.
863
« Il est sans doute illusoire de vouloir trouver dans le passage ironique, et dans lui seul, les critères pour
décider de l’ironie. » (Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 152)
864
Cf supra II.A.3.a)(1) p. 196.
281
delà l’autorité du narrateur, l’auteur peut donner des indications de lecture et influer sur la
réception du texte, offrant un cadre propice à la mise en place d’une lecture ironique du texte,
mais également des seuils intratextuels que sont les incipits et les clausules.
Le titre désigne l’œuvre mais peut aussi attirer l’attention du lecteur et donner des
informations sur ce qui va suivre. L’ironie peut donc affleurer dès le titre, ce qui, écrit P.
Hamon, permet à l’écrivain ironiste d’« adresser au lecteur dès le seuil du texte, un signal
clair d’intention et de pacte ‘comique’, au sens le plus large de ce terme »865. Il peut le faire
‘champ’ du comique en général »866 comme dans « Pouca Sorte com Barbeiros », « A
Importância da Risca do Cabelo », « Ele Era o Nosso Paizinho! », « Estranha Vida e Morte do
Professor Reineta », « Um Homem Sorri à Morte Com Meia Cara ». L’autre manière de
signaler l’ironie dès le titre est de faire en sorte que celui-ci, comme l’écrit P. Hamon, « fasse
déjà, précisément, ‘écho’, ou ‘mention’ (Sperber et Wilson) d’un autre texte, soit sérieux, soit
‘comique’ »867, ce qui est le cas de « Uma Viagem na Nossa Terra » (VNT), titre assurant une
fonction à la fois thématique et rhématique, qui se situe tout de suite en référence au texte de
Garrett, dont il gardera la forme de chronique de voyage, tout en déformant son titre : utiliser
aux Portugais, qu’il convoque ainsi dès le titre à assister en tant que témoins directement
impliqués dans le récit qui va suivre, celui d’un voyage particulier en voiture à travers leur
pays commun. Même si, pour l’instant, on ne peut deviner la tonalité satirique du récit, ce jeu
865
Hamon. L'ironie littéraire. p. 80.
866
Ibid.
867
Ibid.
282
référentiel et péritextuel avec un texte ironique (re)connu de tous est un indice sérieux des
intentions de l’auteur.
Les intertitres (titres de parties et/ou chapitres) peuvent également être des signaux de
l’ironie chez Miguéis. Dans O Milagre Segundo Salomé, la première partie du premier
deuxième volume, le titre d’un des chapitres, « Elogio do ‘nosso’ VandenBeurs, ou o perfeito-
homem-de-bem », use du possessif entre guillemets ainsi que des traits d’union et renvoie par
Inquietante (UAI), les titres de chapitres se constituent en série anaphorique, imprimant ainsi
Les incipits doivent intéresser et séduire le lecteur, et, comme l’écrit P. Schoentjes,
« les premières pages d’une œuvre littéraire sont souvent capitales pour saisir la tonalité de
base : quand l’ironie affleure à cet endroit privilégié, il est rare qu’elle ne soit pas maintenue
par la suite. »868 Les signaux de l’ironie auront donc, souligne P. Hamon, « avantage à
apparaître dès l’incipit du texte, soit par thématisation et polarisation (…), soit par délégation,
enchâssement. »869 L’incipit de « Uma Viagem na Nossa Terra » confirme ainsi les indices
donnés par le titre : Parecia a véspera duma batalha decisiva. E a resolução suprema, já
pelas tantas da madrugada, foi largar cedo, « daqui a bocado », logo ao romper das sete,
pela fresca, (...). (VNT, 43) Le contraste entre le ton hyperbolique adopté par le narrateur et le
contenu de l’énoncé (se mettre d’accord sur une heure de départ) installe définitivement le
récit dans le champ de l’ironie satirique. Uma Aventura Inquietante débute par un texte
émouvant traitant de la saudade des Portugais en exil »870 par T. Martins Marques. Le
narrateur, conteur spirituel, se balade dans la campagne belge, et place d’emblée le lecteur
868
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 174.
869
Hamon. L'ironie littéraire. p. 82.
870
Marques. "Uma Aventura Inquietante, de José Rodrigues Miguéis: A Arquitectura do Labirinto". p. III
284
Foi numa tarde pesada e quente de fim do Verão que eu encontrei o Personagem. E digo
pesada e quente porque à intempérie, e a ela só, se deve o encontro. Estivera o tempo fresco e
leve, e é quase certo, é certo mesmo, que não teríamos travado conhecimento, e a novela que
se vai ler, à semelhança de tantas outras histórias autênticas que ficam no esquecimento por
falta de intermediário oportuno que delas dê testemunho e fé, nunca teria sido escrita nem
publicada. Deixo as considerações filosóficas, que o caso possa inspirar, aos pensadores da
nossa terra, abençoada para a proliferação de filósofos e nabos. (Estou muito camiliano: é da
distância.) (...) Andava eu, pois, naqueles bucólicos e aprazíveis atalhos de Boitsfort, (...) a
ruminar de caminho um ensaio demolidor da Culinária Nacional (pela qual morria,
dialecticamente, de saudades) (...). (UAI, 11)
Il tombe alors sur un restaurant dont le menu affiche une « Sopa de nabos com feijão branco,
à portuguesa » :
Como todos os portugueses, sempre me alvoroçou encontrar lá fora, fosse onde fosse, um
reflexo da nossa influência civilizadora. (...) Mas nabos-com-feijão-branco era um requinte
como eu nunca vira em parte alguma. Pareceu-me extraordinário que esse eco do nosso génio
gastronómico tivesse chegado a um perdido rincão do Brabante (...) numa funda e
portuguesíssima tigela de barro vidrado de Estremoz (...). (UAI, 12-13)
Hyperbole et mot composé à traits d’union sont ici convoqués pour signaler la distance
Belgique, Zacarias d’Almeida : A minha fantasia, aqui, interveio só no arranjo dos factos e
narrateur se voit donc renforcée par le dispositif narratif de l’enchâssement ou du « cadre »871
871
Cf les « nouvelles à cadre » de Maupassant (Hamon. L'ironie littéraire. p. 82).
285
narratif qui matérialise la dissociation énonciative propre à l’ironie et ajoute une distance
toujours sur les marges et le cadre du texte, le ‘mot de la fin’ du conteur, qui clôture
fréquemment l’histoire enchâssante, est souvent un ‘fin mot’, un ‘bon mot’ qui vient, de
l’ensemble. »873 Nous avons déjà signalé le rôle important de la clausule dans « A
Importância da Risca do Cabelo », et Miguéis nous offre d’autres exemples de fins de texte à
effet d’ironie et/ou de satire : Mas não há dúvida que tinha ciúmes: sempre houvi dizer que os
macacos têm hábitos bem esquisitos. (GDTC, 34) ; Nome que levo tempo a soletrar, e
significa (salvo erro e omissão) Instituto Provincial Renano para Pesquisas sobre o Trabalho
e as Aptidões. Uff ! (ADNP, 184) ; A multidão chora o seu Paizinho. Orapronóbsky! (ENP,
329).
Nous garderons cependant bien en mémoire que ces différents seuils, potentiellement
ou effectivement créateurs d’effets d’ironie, ne sont que les seuils d’un texte qui viendra, ou
pas, confirmer ces premiers signaux d’alerte : « L’affichage d’une thématique ironique a
donc, toujours, et c’est ce que négligent trop d’analyses littéraires, une fonction narrative
globale de suspens du sens, de construction d’un horizon d’attente problématique. »874, écrit à
ce propos P. Hamon.
872
Ce procédé du jeu avec la représentation littéraire relève de l’ironie romantique. Nous étudierons cette
dimension ludique de l’ironie dans notre troisième partie, en particulier dans le cadre de l’ironie narrative
migueisienne (cf III.A.2 p. 357).
873
Hamon. L'ironie littéraire. p. 83.
874
Ibid. p. 82.
286
b) Ironies situationnelles
Miguéis met en scène des situations ironiques qui passent, ou pas, par des effets
d’ironie localisés, et/ou des procédés narratifs plus globaux. Dans ce que l’on nomme ironie
destin, à l’Histoire, à la Nature, et les effets d’« ironies factuelles »876 sont basés sur le
tableau et note l’ironie qui, à l’intérieur d’un même cadre, naît du rapprochement d’éléments
en opposition mais qui sont unis par un rapport de symétrie. »877 Dans le deuxième cas, celui
du paradigme de l’« arroseur arrosé », que l’on peut illustrer par le sort réservé au vilain petit
canard qui se transforme en cygne majestueux à la fin du conte d’Andersen, « il ne s’agit plus
simplement de deux éléments contradictoires qui se trouvent rapprochés dans une même
vision, il y a une transformation qui s’opère dans le temps et dont la particularité est qu’elle se
réalise contre notre attente. »878, poursuit P. Schoentjes. On retrouve ici, dans la bipartition de
875
Cf supra notre introduction théorique à la notion p. 37.
876
Hamon. L'ironie littéraire. p. 15.
877
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 52.
878
Ibid. p. 53.
287
P. Schoentjes, les deux types d’ironie définis par P. Hamon : l’ironie paradigmatique « qui
permutera volontiers les ‘grades’ dans une échelle » et l’ironie syntagmatique « qui jugera de
la plus ou moins grande conformité des projets et des causes avec les résultats et les
effets »879.
Nous allons donc étudier ces ironies situationnelles, d’abord dans le cas particulier du
récit bref « Uma Viagem na nossa Terra », puis d’une manière générale, dans toute l’œuvre
militante de l’écrivain.
de l’intention du narrateur, le niveau narratif révèle toujours une orientation »880. Le narrateur
s’exprime ainsi dans la manière dont il construit le récit : en tant qu’architecte ou metteur en
scène, il assume ce que G. Genette nomme une « fonction de régie ». Ce jugement narratif et
non discursif se construit progressivement, tout au long du récit, ce qui peut donner lieu à des
879
Hamon. L'ironie littéraire. p. 28.
880
Jouve. Poétique des valeurs. p. 112.
288
« Uma Viagem na Nossa Terra » est un récit entièrement basé sur l’évaluation
continue, par un narrateur à la première personne, Artur881, des « performances »882 et des
d’un récit, donc pour assurer ou ménager intratextuellement l'intérêt romanesque. »883 P.
Hamon qualifie en effet les processus d’évaluation d’« opérateurs de lisibilité »884 qui peuvent
mettre « en corrélation des points narratifs différenciés d’un même texte », véritables
anaphores885, construisant ainsi des « lignes normatives » qui seront un « élément fondateur
de la cohérence narrative »886. Dans « Uma Viagem na Nossa Terra », le lecteur accompagne
les six personnages dans un voyage automobile et normatif. L’ironie basée sur l’opposition
entre des contenus éloignés co-présents dans l’énoncé est un moyen efficace pour
décrédibiliser et railler un personnage. Les paroles et les actes des personnages seront
interprétés comme faisant partie d’une mise en scène ironique s’ils sont en contradiction avec
ce que le lecteur sait déjà ou saura plus tard. C’est l’une des conséquences, et l’une des
nécessités, de l'ironie littéraire que d’obliger le lecteur à être sur ses gardes pour faire le lien
évaluatif. Ce lecteur devient d’ailleurs de plus en plus vigilant au fur et à mesure de la lecture.
En effet, à partir du moment où l’ironie apparaît, est reconnue, existe dans une œuvre, la
lecture devient de fait plus attentive et le lecteur plus enclin à prêter des intentions ironiques
881
Artur est également le narrateur d’une grande partie des Reflexões de um Burguês publiées dans deux
volumes de Miguéis : É Proíbido Apontar – Reflexões de um Burguês - I et As Harmonias do "Canelão" -
Reflexões de Um Burguês – II. Nous reviendrons sur ces correspondances narratives et génériques dans notre
troisième partie (cf III.A.1.c) p. 345).
882
Mot répété deux fois dans le texte, en italique, p. 64 et p. 66.
883
Hamon. Texte et idéologie. p. 33.
884
Ibid. p. 30.
885
Ibid. p. 219.
886
Ibid. p. 30.
289
d’abord présenté positivement comme le meilleur ami du narrateur/personnage Artur (p. 46) ;
mais, très rapidement, ses compétences techniques sont mises en doute : o Chevrolet descaía
tristemente sobre um pneu vazio, à retaguarda, como um cavalo sobre uma pata
cansada (VNT, 46), E o radiador, provavelmente, como sempre, não tem pinga de água.
(VNT, 47). Est ainsi créé un horizon d’attente plutôt négatif qui se concrétisera en divers
points normatifs du récit. Le départ, prévu à 7h du matin, sera retardé de plus de trois heures à
cause, entre autres, de Fonseca. Pourtant, Não há tempo a perder! (VNT, 51), dira-t-il,
Fonseca, fiel a si mesmo, sempre atrasado e sempre com pressa! VNT, 56). Puis, finalement,
il dira le contraire (Não há pressas. Temos tempo. VNT, 58). Puis, une fois de plus, le
contraire (Não há tempo a perder! VNT, 63). Ces oscillations verbales répétitivement
quelque peu hypocrite du personnage : il oublie les cartes routières (p. 54), affirme alors
connaître le chemin les yeux fermés (p. 55), puis se perd finalement une douzaine de fois (p.
65). L’ironie, écrit P. Schoentjes, « joue volontiers sur les identités cachées et sur l’écart entre
l’être et le paraître »887, car « notre vision conventionnelle du monde demande l’identité de
l’apparence et de la réalité » or « l’ironie est précisément ce qui fait mentir cette vérité »888 :
les voyageurs arrivent finalement à destination, ce qui permet à Fonseca d’afficher son auto-
satisfaction que le lecteur sait non méritée : Tínhamos vindo pelo nosso vagar, explicou o
Fonseca, pela fresca, parando, gozando, admirando « esta nossa paisagem tão linda, e tão
mal empregada, este nosso Portugal que não tem nada que se lhe compare lá fora! » (VNT,
69).
887
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 53
888
Ibid. p. 58.
290
L’ironie de situation naît toujours d’un point de vue ; le rapprochement ironique peut
être le fait du hasard, mais il faut au moins un observateur pour le saisir, c’est-à-dire pour
(…) il n’y a sans doute pas d’ironie « situationnelle » (surgie du réel, des faits eux-mêmes, de
l’histoire, des choses, des objets ou de la nature), toute ironie étant construction ou plaquage
sur la réalité d’un scénario qui n’est pas nécessairement verbal, mais qui met nécessairement
en scène et implique des sujets et des règles (…).889
explicité »890. Dans « Uma Viagem na Nossa Terra », dès le titre, on l’a vu, le lecteur est
interpellé sur la possibilité d’une lecture ironique du récit, possibilité qui se confirme dans
l’incipit. Par la suite, le narrateur aurait pu se contenter de rapporter les différents propos des
résiste pas à la tentation de se moquer d’eux, et surtout de Fonseca, par la satire (plus ou
Catorze horas de viagem, oito horas de atraso, e o Fonseca, que « já tinha feito aquilo em
metade do tempo », sempre confiante e sempre invicto, discursava-nos sobre a extraordinária
performance, apesar dos inúmeros contratempos. (VNT, 66)
E os « bifes », portugueses talvez de lei como qualquer de nós, lá foram ficando para trás,
com o seu frango, a sua noção bucólica do turismo, « a gozar o nosso vinho e a nossa rica
paisagem! », sublinhou o Fonseca, com uma xenofobia inesperada num comerciante de
exportação, que só lê livros importados. ( VNT, 68)
Chegámos pela meia tarde à quintarola de Paredes, depois de termos andado às apalpadelas
por aqueles caminhos que o Fonseca conhecia « de olhos fechados » (mas não com eles
abertos). (VNT, 69)
889
Hamon. "L'ironie". p. 56-57.
890
Mercier-Leca. L'ironie. p. 89
291
Dans « Uma Viagem na Nossa Terra », récit où les effets d’ironie sont bien signalés,
l’ironie situationnelle vient donc compléter l’arsenal satirique. Mais « le principe de justice
qui se rattache très fortement à l’ironie de situation »891, comme l’écrit P. Schoentjes, n’est ici
que partiellement respecté : alors que tous les voyageurs, excepté le narrateur, se félicitent
d’être arrivés au terme de leur si beau voyage, arrive un télégramme, oublié, qu’ils avaient
envoyé la veille, et qui évoque la difficulté du voyage et prévient du retard, disant par
mensonge. L’arroseur (hypocrite) se voit ainsi encore plus arrosé (découvert). Sauf que les
hôtes de nos voyageurs n’ont pas accès à cette information : par conséquent, excepté pour le
narrateur et le lecteur, les apparences sont sauves ; l’hypocrisie de Fonseca et de ses compères
n’est donc pas sanctionnée socialement et peut se perpétuer. Ceci explique peut-être la hargne,
se retrouve dans d’autres récits brefs ou romans à forte concentration satirique comme
« Enigma! » : nous avons déjà évoqué la caricature du professeur Ch. Brown, universitaire
891
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 57.
892
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 93.
292
prétentieux, qui essaie de découvrir le secret, l’« énigme » d’une petite boîte mystérieuse
(Teria a caixa bruxedo, realmente? E, 19). La solution du mystère est donnée dans la
clausule : A polícia de Scotland Yard nunca pôde solver o mistério daquele minúsculo anel de
cabelo loiro, de mulher, encontrado entre os dedos crispados do professor Ch. Brown, Ph.D.,
K.C. (E, 30). La vie pour un cheveu… La caricature du professeur qui, quelques pages plus
tôt, était si confiant (Sentia-se feliz, aconchegado, ao abrigo dos golpes traiçoeiros do
destino, seguro de si, da solidez do Império, da eternidade relativa das coisas. E, 13) est ainsi
Cependant, Miguéis peut aussi faire preuve d’une ironie un peu moins évidente, moins
explicitée, moins verbale donc, qui se laisse moins facilement localiser, et où, parfois,
l’unique effet d’ironie est situationnel, et ce, que ce soit dans les récits brefs ou bien dans les
romans. Ainsi, dans « Simples Conto de Natal », deux personnages vivent une belle histoire
d’amour, digne d’un conte de fées, mais sont finalement rattrapés par la dure réalité, la femme
étant obligée de se prostituer pour survivre : l’ironie, de situation, est ici uniquement basée sur
l’attente induite par le titre, rhématique, qui laissait entrevoir une fin heureuse. Dans
abandonné après avoir laissé souffrir et mourir sa fille, ce que T. Martins Marques qualifie
d’« ironie du destin »893. Dans « O Anel de Contrabando », « histoire ironique de deux
personnes dominées par l’idolâtrie des objets »894 selon Rogério Fernandes, le narrateur, un
écrivain qui n’hésite pas à manipuler une jeune fille (a credulidade da espécia humana. Como
é fácil intrujá-la! OADC, 131), se fait finalement prendre à son propre jeu. Dans « Desasseis
Horas em Missão Secreta », le héros, selon les termes de T. Martins Marques, réussit sa
893
Marques. "A Mulher em José Rodrigues Miguéis: um discurso da vitalidade". p. 205.
894
Rogério Fernandes. "Gente da Terceira Classe - José Rodrigues Miguéis". Seara Nova, octobre 1963, n°
1416. p. 174.
293
mission grâce à une « ironie du destin »895. Le récit bref « Regresso à Cúpula da Pena » (à
l’instar du roman Uma Aventura Inquietante) trouve son dénouement dans un mariage
bourgeois, ce que Óscar Lopes qualifie de « happy-end ironique de comédie »896. Dans
« Pouca Sorte com Barbeiros », écrit John Kerr, la « nature ironique du récit est transportée
répétition de scènes qui, en soi, n’ont rien d’ironique. Dans « Gente da Terceira Classe », le
steward du bateau dans lequel est embarqué le narrateur conseille à ce dernier, guidé par son
apparence, de quitter le pont de la troisième classe, réservé aux Portugais ; or, le narrateur est
portugais.
d’autres procédés satiriques et/ou ironiques dans les romans migueisiens. Dans Uma Aventura
Inquietante, l’infirmier de la prison où est enfermé Zacarias, ancien combattant ayant reçu la
Croix de guerre lors de la Guerre des tranchées, raconte la manière dont il a obtenu sa
décoration : déserteur, il s’était endormi et réveillé dans un cratère où ses camarades l’ont
retrouvé et porté en triomphe pour avoir repoussé à lui seul les Allemands : Aqui tem a
história dum herói!... (UAI, 210), conclue-t-il. Dans O Pão Não Cai do Céu, Eleutéria, fille
de l’un des plus grands propriétaires terriens de la région, et pendant un temps amour de lycée
du personnage principal, José Boleto, est toujours suivie de sa dame de compagnie qui, bien
malgré elle, va servir les intentions ironisantes (une ironie à la fois verbale et situationnelle) et
sarcastiques du narrateur :
895
Marques. "Plurivalência espacial em Léah e Outras Histórias, de José Rodrigues Miguéis". p. VII.
896
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 72.
897
John Austin Kerr Jr. "Facets of Miguéis’ ‘English language’ Short-Story: ‘Pouca Sorte com Barbeiros’".
Second Symposium on Portuguese Traditions. Ed. par Claude L. Hulet. Los Angeles: University of California.
1982 .
294
Ela, não lhe caíssem os pais em desonra, nunca aparecia sozinha: sempre seguida da
mademoiselle, uma trintona supostamente francesa. Por sinal, um belo dia esta fugiu com um
picador das coudelarias de Alter, que deu em lhe moer os ossos com pancada, e acabou por
hospedá-la por sua conta num bordel de Faro, a ganhar os vinténs que ele esbanjava na
roleta, na banca-francesa e no chemin-de-fer da mesma casa, ou na vermelhinha pelas feiras
e « batotas » da província ou de Lisboa, e com outras fêmeas menos polidas mas não menos
precisadas de amor de bota-e-espora. Só então se descobriu que a triste era russa, «
aristocrata » exilada após a revolução de 1917. (OPNCDC, 59)
Dans ce même roman, Leonilde, la cousine d’Eleutéria, jeune fille également de « bonne »
famille, qui devait bientôt rentrer au couvent, se révèlera une experte en jeux sexuels et finira
par tomber enceinte d’un de ses nombreux amants : une fois de plus, l’hypocrisie des élites est
la cible de l’ironie situationnelle migueisienne. Enfin, dans Nikalai! Nikalai!, le belge Jean-
Marie Bouchon, ex-anarchiste ne parlant pas un seul mot de russe, se révèle être, « par ironie
du destin »898, le parfait sosie du défunt tsar et sera employé par les Russes blancs pour jouer
son rôle dans une tentative de renversement du gouvernement communiste : - Eu? Que diacho
é que um chômeur, ex-militante e sub-homem, pode fazer para derrubar o Moloch estalinista?
(...) A não ser que eu esteja tão louco como vocês, ou que isto seja tudo um conto das Arábias
felizes. (UAI, 132). Cette tentative échoue, mais les aventures de Bouchon ne sont pas encore
emprego útil na Pátria dos Trabalhadores!, (UAI, 189). Ironie de situation au carré, si l’on
peut dire.
898
Marques. "Retorno, Mito e Simulacro em Nikalai! Nikalai! e A Múmia, de José Rodrigues Miguéis". p. IV.
295
explicites »899 en classes superposées, constatée sur le bateau de « Gente da Terceira Classe »,
apparaît de nouveau dans « Arroz do Céu » : à l’opposition haut/bas s’ajoute ici l’opposition
ombre/lumière. Ce conte déjà évoqué, qui peut être lu comme une adaptation fictionnelle du
mythe de la caverne illustrant l’aveuglement et la soumission des opprimés, peut être perçu
comme ironique, même si toute ironie verbale est absente. Ce récit répond en effet
limpa-vias é a rua que os outros pisam. (ADC, 70). On peut parler ici d’ironie dramatique, car
nourrir n’est pas un cadeau du ciel, et le personnage principal peut être considéré comme une
contradictions et qui dévoile, sans le vouloir, ironiquement, l’ordre injuste régissant le monde.
Dans « A Linha Invisível », récit d’apprentissage déjà évoqué, où Aurélio, héros encore jeune
et naïf, pointe les contradictions de sa famille : Mas então, se o governo era de ladrões (como
porque seriam tão maus os revolucionários? Mas parece que ainda eram piores. (ALI, 107).
Nos’Senhor ajude a quem dá trabalho òs pobres. (OA, 195). Alors qu’elle vient apporter le
899
Jouve. Poétique des valeurs. p. 101.
296
déjeuner à son fils sur le chantier de construction (Há uma velha que vem todos os dias:
cómica, aos pulinhos por cima da lama e das poças, para não molhar os sapatos, que têm
bem, o quê, dez anos de uso: ainda são do tempo do seu defunto. (OA, 193), on lui fait
comprendre (p. 204) que ce dernier est mort dans un accident dû aux mauvaises conditions de
travail et de sécurité. Choquée, sa seule réaction est la répétition, cette fois à portée ironique,
de la phrase en forme de prière : Deus Nos’Senhor ajude a quem dá trabalho òs pobres! (OA,
206). La petite vieille ne s’en remet pas et revient, tous les jours, comme si de rien n’était. La
mécanique oppression des travailleurs pauvres par leurs riches patrons : Depois, quando o
apito chama os homens, ela mete os tachos e o prato limpos no cesto, compõe a mantilha ao
pescoço, e vai-se embora pelo mesmo caminho, aos pulinhos por causa das poças e da lama,
não vá sujar os sapatos que têm o quê, dez anos de uso!, e ainda são do tempo dos seus
defuntos. (OA, 208) Páscoa Feliz possède également son ingénu : il s’agit de Renato,
isso o que as tornou tão grandes? (PF, 32). Ce dernier se remémore ainsi son enfance :
Dans cet extrait, l’ingénuité de Renato apparaît comme feinte : les majuscules utilisées et les
allusions à des actes sexuels répréhensibles pour un curé et encore plus avec un enfant, sont le
signe d’une intention satirique. A Escola do Paraíso, par contre, met en scène un véritable
297
ingénu, l’enfant Gabriel (Mas se o nome dela é Virgínia, porque é que ele se chama Manuel
um gesto, uma palavra, um sentido explícito. Mas tem de haver qualquer coisa. (AEDP, 82)
C’est à travers les oreilles innocentes de Gabriel que le lecteur soupçonne les manœuvres
passage à Lisbonne, dont la fille est hébergée par les parents de Gabriel : Não tardou que ele
terror, lhe pareceram suspiros ou gemidos atabafados. Estaria doente o Don Clodomiro?
(AEDP, 151) Le narrateur, lui, fait un peu durer le suspense (Estava na idade, dizia o
casadas antes que uma tentação do demónio... (AEDP, 153) mais ne peut s’empêcher
(...) agarrada ao grosso cordão de ouro de três voltas que ele lhe comprou na Rua da Palma,
pesado que deitava um braço abaixo, na expressão da dona Adélia. (..) a saudar com grande
respeito e acatamento a Don Clodomiro, que enriquecera em Buenos Aires e ia fazer vida
nova na aldeia, lançar sementes de civilização e progresso. (AEDP, 153)
Finalement, l’inceste est révélé de manière quelque peu sarcastique et méprisante (O menino
nasceu. Por sinal era menina, e lá ficou pela Beira, em Peravinha ou coisa assim, a criar-se.
(...) Ia-se enfim casar, vitela parida, fazer-se lavradeira e mãe de filhos, e, como a mãe dela,
grande devota do Senhor Abade. (AEDP, 155) et Gabriel, toujours ingénu, mais un peu moins
(Sem pai?! Como é que pode então ser filho?) (AEDP, 155)
Filha do avô? Mas nesse caso, quem era o pai? O Gabriel fazia esforços vãos para entender.
Lá que havia relação entre esta intriga toda e os passeios nocturnos de Don Clodomiro, isso
298
havia. E alguma coisa de parecido com o que acontecia entre o Paco e a Triana. Mas aí
acabava-se a compreensão. (AEDP, 156)
Enfin, une dernière figure ingénue mérite notre attention : Dores, la jeune paysanne du
début de O Milagre Segundo Salomé. Miguéis peut utiliser l’ironie situationnelle au niveau
local (dans une phrase, un paragraphe, un chapitre), mais aussi dans la composition globale
d’une œuvre, l’effet ironique pouvant simplement surgir lors du dénouement de l’histoire
racontée ou bien « de la juxtaposition d’épisodes entiers »900, écrit P. Shoentjes. Dans le cas
de ce roman, la situation ironique principale est qu’une prostituée, Dores devenue Salomé,
est, à l’insu de tous, y compris d’elle-même, prise pour la Vierge Marie par trois petits
bergers. Il n’y a que le lecteur qui sait que le personnage est victime d’une ironie dramatique :
Salomé attendra de nombreuses pages avant de réaliser qu’elle est à la source du « miracle »
qui fait l’actualité du pays. Déjà, au début du roman, la jeune femme, alors simple petite
paysanne perdue dans la capitale, se laisse séduire par un vieil homme qui, devinant une
innocente facilement manipulable, en profite, l’engrosse et l’abandonne à son sort. Elle finit
par avorter et se prostituer avec l’aide d’une logeuse, dona Engrácia, qui flaire tout de suite
une chance de se faire de l’argent (Mas a pequena pareceu-lhe sincera, uma parvinha. Talvez
dali se pudesse tirar alguma coisa... E interessou-se. OMSS1, 88), alors que la jeune fille croit
sincèrement que cette dernière ne pense qu’à son bien (Tanto que ela embirrava com esta
mulher, e vejam lá. Donde menos se espera, às vezes... As aparências iludem muito. « Ainda
há gente caridosa neste mundo! » OMSS1, 89). Son ingénuité (A Engrácia ficou um momento
interdita, como se tanta inocência lhe parecesse inacreditável. OMSS1, 90) mettra du temps à
disparaître : prostituée installée et en vue, elle croit encore que le vieil homme qui avait
profité d’elle avait de bonne intentions, et n’ouvre les yeux qu’avec l’aide d’une de ses
900
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 172.
299
amies : Eras uma tapadinha. Atão não vistes logo ó que ele andava? Passeios uma gaita!
dramatique, dont est victime Dores/Salomé permet ainsi à Miguéis de dénoncer la condition
de la femme dans une société foncièrement machiste et impitoyable avec les plus faibles, au
L’ironie de situation occupe donc une place de choix parmi les modalités privilégiées
de l’ironie migueisienne dans son évaluation critique d’un ordre social à la fois injuste et
hypocrite.
c) Ironie et polyphonie
qu’elle sert surtout à « communiquer figurément sa propre pensée »902. Contrairement à ceux
qui définissent « comme cible de la raillerie ce qui fait l’objet d’une louange ironique et
901
Perrin. L'ironie mise en trope : du sens des énoncés hyperboliques et ironiques. p. 102.
902
Ibid. p. 103.
300
fait que l’antiphrase véhicule un contenu dépréciatif à l’égard de ce qu’elle décrit, assimilé à
ce qu’elle prend pour cible »903, L. Perrin montre que la raillerie ne se situe pas « du côté de
ce qui est communiqué par antiphrase mais bel et bien du côté de ce qui est exprimé et
prétendument communiqué littéralement »904. Pour lui, la cible de la raillerie ironique se situe
au niveau de « du sens littéral de l’énoncé, qui est assimilé à un point de vue que le locuteur
Que ce soit au sens de Ducrot, ou au sens original de Bakhtine, l’œuvre littéraire vue
duplicité ironique surtout si, comme Bakhtine, on entend la polyphonie littéraire non
seulement comme une pluralité de voix mais aussi une pluralité de consciences et d'univers
idéologiques. L’ironie peut en effet, on l’a vu, se comprendre comme mention, comme
« instaure la polyphonie »906, où l’ironiste (le locuteur selon Ducrot) fait s’exprimer des voix,
des consciences, des valeurs, dont il se dissocie plus ou moins fortement, plus ou moins
discours qu’il condamne. Dans le cadre du récit littéraire, le duo locuteur/énonciateur proposé
par Ducrot peut se matérialiser à différents niveaux : personnage, narrateur et/ou auteur et, par
ailleurs, chacune de ces instances peut également produire un énoncé ou faire entendre une
903
Ibid. p. 98.
904
Ibid. p. 102.
905
Ibid. p. 104.
906
Beth Brait. Ironia em perspectiva polifônica. Campinas (SP): Editora da Unicamp. 1996. p. 15.
301
Para tudo tornar mais melancólico e desolador, a chuva desabou de súbito, torrencial. Houve
gritos de protesto contra a doçura lendária do nosso clima. (VNT, 65)
Em todo o caso, para sair da Crise, bastará uma destas simples soluções: equilibrar o
Orçamento, derrubar o Ministério, ou refazer a História. (OMSS1, 231)
On comprend bien dans le deuxième extrait que les solutions à la crise ne sont pas simples,
qu’elles sont compliquées, voire impossibles, l’énumération allant de pair avec la croissance
leur effet d’ironie à celui de l’énumération pour permettre au narrateur de railler tous ceux qui
On pourrait reprendre les extraits utilisés précédemment pour notre étude stylistique
de l’ironie migueisienne et les analyser en termes d’ironie polyphonique comme, par exemple,
É um hábil militar, maduro, experimentado, com algumas derrotas a seu crédito (NN, 100)
Assim que eles chegaram, com a discrição habitual da raça, contou-lhes a aventura, cuja
raridade eles celebraram (CDI, 149)
A lei belga, prudente, proibia a venda do cinto, e de outras curas igualmente eficazes, em
território nacional; não se opunha, porém, a que ele cumprisse a rendosa e humanitária
missão em terras estrangeiras, numa espécie de proteccionismo contra o bluff. (UAI, 111)
La raillerie ironique ne porte donc pas sur l’habileté du militaire, l’habituelle discrétion des
Portugais ou la mission humanitaire menée par l’état belge, mais plutôt sur tous ceux qui
mêlent dans un acte de locution unique. Cette conception de l’ironie, même si elle n’est pas
302
incompatible avec celle de l’ironie comme trope, laisse plus de place à l’incertitude et à
l’ambigüité quant au sens véritable des énoncés, à leur bonne interprétation. Cela dit, dans le
souvent, aucun doute quant aux intentions de l’auteur et quant aux cibles de ses critiques.
mais l’écrivain peut utiliser la ponctuation existante pour transposer les mimiques, les gestes
et le ton utilisés à l’oral. A l’écrit, les signes typographiques se font ainsi signaux méta-
marquer l’hétérogénéité d’un segment, citer, modaliser) mais aussi, souvent, d’un jugement
exprimé ironiquement : « toute ironie peut se décrire comme mention, à partir du moment où
907
Hamon. L'ironie littéraire. p. 84.
908
Ibid.
909
Plusieurs propositions de créer des indices explicites et univoques de l’ironie à l’écrit ont existé, entre autres
le fameux « point d’ironie », proposé par Alcanter de Brahm dans L’ostensoir des ironies (1899), mais aucune
n’a réussi à s’imposer.
910
Cf supra p. 246.
303
les indices contextuels signalent une suspension de prise en charge de l’énoncé. »911 Or,
quand on lit la fiction narrative de José Rodrigues Miguéis, l’une des choses qui frappent
précédemment étudié l’utilisation des majuscules et des traits d’union dans le cadre de la
caricature912 ; nous ne nous intéresserons donc ici qu’aux guillemets, italiques et parenthèses.
ironique. Les guillemets servent normalement au discours rapporté des personnages. Un mot
(ou une expression) entre guillemets peut apparaître au milieu du récit, sans prévenir,
intrusion en style direct de la voix d’un personnage, dans une sorte de dialogue in abstaentia,
comme par exemple dans « O Jardineiro de Almas » (JDA), où le mot « humilde » apparaît à
plusieurs reprises, à chaque fois entre guillemets, rappelant sans cesse la présence de
souvent critique, du narrateur. Tout comme chez Flaubert ou Stendhal, ils sont utilisés pour
signaler la distance que le narrateur introduit dans son discours, comme pour matérialiser une
situation potentiellement ironique, pour signaler « que l’énoncé ne saurait être assumé par son
énonciateur, que ce dernier cite une parole étrangère dont il se désolidarise »913, écrit P.
portugueses « educados » (IRC, 175), il s’agit bien de prendre ses distances par rapport à la
conception que certains ont de l’éducation. De même, lorsque l’on lit « três crianças cujos
nomes são de uma ‘bíblica’ simplicidade: Jaquina, Maria e Manel » (OMSS2, 63), on ne peut
que sentir une certaine dose de raillerie. Notons ici que Miguéis a choisi de mettre l’adjectif
entre guillemets alors que, même sans guillemets, l’expression « bíblica simplicidade » aurait
911
Herschberg Pierrot. "L'ironie". p. 156.
912
Cf supra II.B.1.c)(2)(b) p. 272.
913
Hamon. "L'ironie". p. 56-57.
304
prise envers ceux qui ont tenu ou tiendraient un discours intégrant systématiquement la Bible
De même, les italiques, habituellement utilisées pour les mots étrangers (L'Amérique!
CAN, 315), peuvent servir de mise en relief de la voix d’un personnage : Perto da janela, um
obstáculo familiar interceptou-lhe a vista: uma velha mesa de pé-degalo. Em cima dela,
banhando-se no pródigo sol da manhã de domingo, seca e nítida, estava o cofre do Tibete.
Era nele que os olhos do gato poisavam com estranha fixidez! (E, 27) Les mots ou séquences
l’attention du lecteur, ils permettent, selon A.-M. Paillet-Guth, « l’insertion d’une énonciation
elle est instrument privilégié de l’ironie »914. Fréquemment employés dans le cadre du
discours indirect libre, ils se rapprochent des guillemets dans leur fonction de distanciation
critique et ironisante. Ainsi, Salomé se rappelant les paroles de son amie Mouca : a Mouca
bem dizia que o tabaco dá cabo da mimória! (OMSS2, 85). La question qui se pose est
finalement de savoir le degré d’intensité de la critique ironique. Et, là encore, il n’y a que le
contexte qui peut aider le lecteur. Dans l’exemple précédent, on devine que Salomé fait
preuve d’une ironie plutôt douce envers son amie. Il ne s’agit pas pour elle de tourner en
dérision la parole de Mouca, mais de l’évoquer par une gentille moquerie. Comme le souligne
P. Hamon, le « biais » de l’italique et son « clin d’œil oblique » adressé au lecteur relèvent
d’emplois qui vont « de la légère distance ethnographique qui fait simplement souligner le
« prélèvement » d’un terme pittoresque, ou d’un archaïsme, ou d’un idiolecte quelconque (…)
914
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 137.
305
jusqu’à la citation franchement ironique et critique d’une expression d’un discours social
rapporté. »915 Dans l’extrait suivant, déjà cité, guillemets et italiques sont au service d’une
critique féroce du discours que tiennent les arrivistes incultes de tout poil : Volta agora para o
Mass., impante, a juntar mais dolas para comprar mais terras, arredondar prupiadades,
deslocar os pobres, rivalizar com os poderosos, fasciná-los, erguer uma casa ‘moderna’ que
fonction des parenthèses – des fonctions des parenthèses, dans le discours narratif de José
Rodrigues Miguéis, pourrait constituer une matière passionnante pour une recherche »917.
Qu’elles soient marquées par le signe canonique des parenthèses ou par des incises, elles
jouent le rôle, selon Léo Spitzer, se référant au style de Marcel Proust, « d’éléments
retardants »918 et ont pour effet de « rattacher allusivement les faits entre eux »919. L. Spitzer
ajoute : « Souvent la parenthèse renferme une critique des faits racontés : critique discrète,
mais suffisante pour faire impression sur l’esprit du lecteur. »920 Les parenthèses sont, de fait,
entre les dialogues des acteurs par l'auteur (Até aqui só tenho conhecido desilusões. Os
915
Hamon. L'ironie littéraire. p. 85.
916
Nous reparlerons également du rôle des parenthèses dans le cadre de l’ironie narrative migueisienne étudiée
dans notre troisième partie (cf III.A.2).
917
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 74.
918
Léo Spitzer. Etudes de style. Paris: Editions Gallimard, Collection Tel. 1970. p. 411.
919
Ibid. p. 416.
920
Ibid. p. 414.
921
Léo Spitzer caractérise la parenthèse comme l’« équivalent linguistique de la coulisse » (Ibid. p. 417).
306
d’une écriture « dramatique »922 déjà soulignée par Ana Ribeiro923 et Raymond Sayers924,
passant, en parallèle, entre parenthèses, comme pour ne pas déranger l’histoire racontée. Cela
simultanément deux actions : Mas filha... Tem sido o nosso problema. (Traga-me outro, sim?)
(AB, 278), O Fonseca (tornei a olhar para as janelas: fechadas) ainda não tinha saído da
toca. (VNT, 46-47). Ce lien avec le théâtre, où l’auteur est le metteur en scène du récit et où
le narrateur occupe une place centrale, est propice aux effets d’ironie. Les parenthèses
permettent à l’auteur de mettre en scène ses personnages mais aussi lui-même. Comme le
rappelle L. Spitzer, elles sont comme « les judas par lesquels le romancier regarde son action
et ses lecteurs, leur fait des signes, des clins d'œil - et par où les lecteurs peuvent le regarder à
leur tour. »925 : Depois de uma conversa habilmente conduzida (ainda não perdi de todo o
hábito dos interrogatórios!) (GDTC, 19). A travers les parenthèses, le narrateur et/ou auteur
A escada estava sempre atravancada de gente, entravam e saíam grupos, batiam portas, as
mulheres não tinham (se assim se pode dizer) mãos a medir, e os quartos eram
sucessivamente ocupados. (OMSS1, 109)
(...) e desse dia em diante passou a dar vivas à Repúbrica (rima com rúbrica) em segredo, até
tiveram de o corrigir. Isto apesar do seu grande amor à bandeira azul e branca, do bazar da
922
Rappelons que Miguéis a publié une pièce de théâtre (O Passageiro do Expresso), et qu’il a écrit d’autres
textes dramatiques insérés soit dans un livre de chroniques (« O Regulamento » et « Mendigos de Ascensor in O
Espelho Poliédrico) soit dans un livre de contes et de nouvelles (« A Omelete sem Ovos » in Gente da Terceira
Classe). Nous reviendrons sur ces interférences génériques dans le cadre de notre étude de l’ironie romantique
migueisienne et, en particulier, de l’étude de son mode de publication particulier (cf III.A.1.c)).
923
Ribeiro. A Escola do Paraíso de José Rodrigues Miguéis: um romance de aprendizagem. p. 89-90).
924
Raymond Sayers. "A América de José Rodrigues Miguéis". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em Manhattan.
Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisboa: Estampa. 2001.
925
Spitzer. Etudes de style. p. 412. Nous reviendrons en détail sur la présence du narrateur/auteur dans le texte
migueisien (cf infra III.A.2.c) p. 366).
307
Rua Augusta. É assim que a gente adere às ideias novas. Ficou sendo republicano, por
enquanto com R. Até ver. (AEDP, 113)
Et, toujours, il y a évaluation, le comique ayant régulièrement une portée satirique (Não é
verdade, Artur? (Pisadela.) VNT, 69), voire sarcastique, comme dans l’extrait suivant où
« Que lindo! », prosseguiam as vozes da nacional compreensão de tudo. « Azul, e a areia, vê-
se a areia! Até reluz! E as ondas, vês as ondas? Olha (cotoveladas nas costelas) – aaaaah!
Até se vê a espuma das ondas! » E ficámos num deslumbramento (...) com um grande sonho
náutico, ancestral, a entumecer-nos as veias. (...) « Um vapor! Olha um vapor... (...) Vai prò
Sul! Aposto que é inglês. Não, é alemão. Vai pra Lisboa! (...) Irá prò Brasil? (Nostalgia.) Por
esse mundo além! (Melancolia, quase um desespero.) Que vasto é o Mar! Que imenso o
mundo! » Continuámos neste tom por um pedaço. Precisávamos daquele mar, daquele vapor,
daquela espuma distante, para desassimilar a eloquência que nos afogava. (VNT, 62)
Tous ces procédés typographiques, étudiés ici séparément, sont ainsi régulièrement
utilisés simultanément par Miguéis, véritable « dramaturgie typographique »926 sur la scène
théâtralisée du texte.
926
Hamon. L'ironie littéraire. p. 86.
927
Mercier-Leca. L'ironie. p. 93.
308
l’alternance des voix et des points de vue à l’intérieur du récit, alternance ironique si l’on
considère l’ironie comme la distanciation critique avec des énoncés cités, la mention
disqualifiante de discours ou points de vues autres. Cette alternance de voix, de points de vue,
Em todo o caso, a opinião fica sobressaltada: nem é para menos. Os jornais, à falta duma
crise ministerial ou duma nova conferência do desarmamento perpétuo e universal, ou mesmo
do rearmamento da Alemanha, dão ao « Crime de Woluwee » um relevo alarmante. É
horrível, aumenta assustadoramente o número dos crimes, dos assaltos à mão armada.
Bruxelas está infestada! Ainda outro dia no meu bairro... Deixemos isso. Já não se pode viver
tranquilo. Tudo, é voz corrente, por causa da Guierra. As velhas comadres, que são os gansos
do Capitólio da opinião, o seu peso-morto e portanto o mais considerável, abanam
sentenciosamente as cabeças: Mau negócio, la guerre! Foi ela a origem de tantas desgraças.
Esta terra, antigamente, era um paraíso. Eram os tempos áureos de Monsieur Leopold! E
vejam lá se antes da guerra chovia desta maneira: a artilharia desarranjou tudo lá por cima.
Nunca se viu chover assim, de dia e de noite, sem parar. E o Verão? Já nem há Verão.
Antigamente... (...) Ah, e o cinema? O cinema também tem feito muito mal à mocidade.
Deviam acabar com essa peste.
- Nem me fale neles. Eu só de olhar me arrepio toda. Um nojo. Já nem lhes pego.
(Sim, sim, mas no saco das compras espreita a última edição da Dernière Heure ou talvez da
Nation Belge928...)
- O país anda infestado de estrangeiros. Têm sido a nossa desgraça. Só cá vêm fazer a vida
cara.
928
La nation belge et La dernière heure sont deux journaux belges conservateurs.
309
- A quem a senhora o diz! Uma corja – polacos, judeus, italianos, russos... Ah, esta terra era
uma bênção! Agora é deles! Era acabar-lhes com a raça. Rua. Vão roubar prà sua terra! (...)
(...) Excitam a opinião, sem perder de olho a balança em que o flamengo pesa as batatas,
roubando no peso. São elas as vestais da sociedade tal como a conhecemos, pacata. (UAI, 30-
32)
discours rapportés (en discours indirect libre ou direct), qui sont autant de clichés et de
didascalie entre parenthèses, comme s’il tirait le lecteur par la manche et s’adressait
directement à lui, pour attirer son attention et l’obliger à prendre en flagrant délit d’hypocrisie
l’une des participantes de ce forum populaire929. La scène se clôt par la reprise du récit : un
dernier préjugé raciste (envers les étrangers de l’intérieur, cette fois, les Flamands) est
d’abord rapporté au discours indirect libre, puis la voix du narrateur enfonce le clou satirique
en dévoilant la cible ultime de ses attaques : la société bourgeoise. Dans cet extrait, Miguéis,
metteur en scène ironiste, satirique et sarcastique, prend en effet pour cible le discours raciste
qui conçoit l’étranger, véritable bouc-émissaire, comme la source de tous les maux, et attaque
par conséquent tous ceux qui le portent : les journaux conservateurs et droitisants, et les
personnes qui y croient et le propagent, ces « concierges », assimilées aux vestales, dames
protectrices de l’ordre social en vigueur, ici l’ordre bourgeois, calme et tranquille, rongé par
929
Le ton satirique, voire sarcastique, de ce passage et de tout ce chapitre de Uma Aventura Inquietante est très
proche de celui des « Entremezes », chapitres-chroniques de Gabriel dans O Milagre Sedundo Salomé, roman où
l’on peut aussi observer ce type de foire aux voix et aux discours, véritable « gesticulation » vocale qui signale
l’intention ironique de l’auteur.
310
récit se fait en focalisation interne. Dans les récits à la 3ème personne, avec un narrateur
omniscient, le lecteur perçoit régulièrement les différentes scènes à travers le regard ou les
pensées d’un personnage, au discours indirect libre, comme dans l’extrait suivant tiré de O
Pão Não Cai do Céu, où Dona Feliciana regarde sa fille Eleutéria et où le lecteur en apprend
(...) uma estampa de rapariga, até dá gosto vê-la. Alentejana mesmo boa, de apetite. Os
beiços um quase nada grossos (são os do tê pai), luzidios, dum vermelho translúcido de
ameixa suculenta, parecem pedir beijos doces, mansos, prolongados, mordentes – como
aqueles que a gente vê uma vez por outra no cinema cá da terra, boas fitas americanas,
amorosas, muito instrutivas. (OPNCDC, 152)
Or, la distanciation critique propre à l’ironie prend régulièrement la forme du discours indirect
libre, on vient de le voir, procédé qui met en relief l’ambiguïté du phénomène. Ce mode
discours, d’autres voix et, feignant de partager les opinions ainsi énoncées, de jouer sur cet
insert à distance pour les critiquer. Le narrateur/auteur peut ainsi porter des jugements sans
intervenir directement dans le récit. Il s’agit d’un procédé réaliste, cher à Eça de Queirós et à
Flaubert, qui prétendaient montrer la réalité telle qu’elle était. Cette « dissociation
énonciative »931 propre à la fois au discours indirect libre et à l’ironie doit être perçue par le
lecteur : à charge pour lui de reconnaître les indices d’une discordance entre les deux voix
ainsi mêlées. En ce qui concerne l’ironie satirique, militante, l’ambiguïté énonciative, on l’a
vu, est réduite au minimum. La polyphonie, définie de manière générale par Bakhtine comme
un dialogue entre des points de vues différents, est dans ce cas soumise au point de vue de
930
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 86.
931
Maingueneau. Eléments de linguistique pour le texte littéraire. p. 85.
311
l’auteur, souvent clair : il n’y a que peu d’ambiguïté sur le message qu’il veut faire passer, sur
les valeurs qu’il promeut et les actes qu’il condamne ; les récits polyphoniques tendent ainsi
plutôt vers le monologisme. On retrouve par conséquent les différents signaux (pré)visibles de
l’extrait suivant qui nous plonge dans les pensées du professeur Ch. Brown :
(...) descobria horrorizado que eram mulheres, talvez ninfas, vampiros quem sabe, nuas ou
seminuas (não podia decifrá-lo bem), bailando entre véus imponderáveis, nebulosos, em
atitudes e movimentos impuros, escandalosos, shocking! (...) Correu ao banheiro, pensando
que aqueles sonhos eram na verdade impertinentes, indignos dum homem da sua idade e
posição, cheio de método e pureza, nice e decente (E, 21-23)
La mention ironique d'une évaluation négative, celle du personnage, entre ici en dissonnance
avec celle du narrateur qui raille son discours puritain. L’utilisation des signaux de l’ironie se
fait régulièrement de manière simultanée, on a pu le voir à maintes reprises, les effets d’ironie
verbale s’ajoutant aux effets d’ironie situationnelle. Mais, dans « Enigma ! », on assiste à une
accumulation, poussée au maximum, de tous les procédés à effets d’ironie, une ironie
satirique qui fait alliance avec la caricature, on l’a vu, et le sarcasme pour construire un
portrait au vitriol construit en grande partie sur l’utilisation du discours indirect libre, ce qui
laisse toute liberté à la voix de Ch. Brown de se ridiculiser. Miguéis s’est tellement acharné
(et amusé) sur ce pauvre professeur, que nous ne résistons pas au plaisir d’en citer un long
extrait :
encontro este querido amigo, este colega (...) Trocamos duas frases cordiais, olimpicamente
impessoais, ricas de senso comum e totalmente isentas de sentido subversivo. (...) Ah, o
Times! À ideia do Times, essa instituição em solidez, só comparável à Realeza a ao Banco de
Inglaterra, o coração do professor bateu docemente alvoroçado, como se a voz dum anjo lhe
estivesse trauteando ao ouvido o God save the King. Respirou fundo o ar da tarde,
reconfortado até ao âmago, cheio de plenitude do ser. (...) É evidente que Ch. Brown ia
contente de si, da sua compra, dos seus fecundos pensamentos. (...) Sentia-se orgulhoso de
pertencer ao número felizmente grande de ingleses bem temperados, para os quais a vida não
seria possível sem, pelo menos, seis meses no ano de bom, caricioso e cerrado nevoeiro. « A
civilização – costumava ele dizer aos seus alunos impassíveis – é a filha dilecta dos climas
húmidos e frios, e da Inglaterra em particular. As altas temperaturas e o ar seco enervam, ou
excitam demasiado, fazem murchar as flores da criação e da cultura... » Preparava havia
bons vinte anos um minucioso ensaio sobre « As relações da temperatura e do grau
higrométrico do ar com a marcha da Civilização » (ou coisa assim), mas faltavam-lhe, como é
de ver, certos dados essenciais sobre as condições atmosféricas do Egipto sob a vigésima
segunda dinastia, e outros momentos de importância histórica igualmente relativa, se os
comparamos ao esplendor da era vitoriana. Isso dava-lhe às vezes uma inquietação, o
legítimo receio de falecer sem ter concluído essa obra fundamental para a compreensão das
sociedades humanas. (E, 13-15)
Cette utilisation du discours indirect libre saturé de signaux de l’ironie apparaît également
dans O Pão Não Cai do Céu, au chapitre XIII, chapitre placé entièrement sous le signe de la
satire et du sarcasme932, contrairement au reste du roman. Le discours indirect libre permet ici
Leonardo » lors d’un repas rassemblant tout ce que l’Alentejo compte de notables. Le prélat,
sans illusions, déplore le peu de foi de ses ouailles et dresse un portrait sans appel des invités :
conhecia-lhes os vícios e as manhas, e até as virtudes, mais raras estas (OPNCDC, 190).
L’un deux offre d’ailleurs à Miguéis, par évêque interposé, de régler quelques comptes avec
932
On retrouve ainsi, entre autres procédés, l’utilisation des noms propres (cf supra II.B.1.c)(2)(c) p. 275) à des
fins caricaturales (O Padre Mateus, por alcunha o Ricoca ; o Dr. Mira Calado ; et O Dr. Homem da Veiga
Palermo), noms propres qui n’apparaissent d’ailleurs que dans ce chapitre.
313
Propaganda, não tinha compradores nem sequer seria mencionada pela história literária, a
não ser que ele viesse a aderir oportunamente às hostes marxistas. (OPNCDC, 193), ce qui,
pour le coup, ne manque pas d’(auto)ironie, dans un roman considéré comme le plus néo-
secondaire et nous raconte l’histoire de Dona Salustiana Pereira Rita, mariée une première
chave na livraria, donde não tornou a sair senão de noite pelos poucos anos que durou, uns
quatro ou cinco, cedo pelo cancro do recto arrebatado deste mundo para outro melhor, sem
tentações, se os anjos são, como se diz, assexuados. (OPNCDC, 195). Poursuivant le récit de
l’histoire de Dona Salustiana, ce personnage devenu narrateur omniscient use lui aussi du
(...) ali recebia as damas do distrito, mansas ovelhas rabonas dedicadas a obras de muita
piedade cristã, tão urgente num mundo onde persistia um infidelismo só explicável como
distante herança da moirama, e onde os homens viviam – e sobretudo morriam – à míngua da
terra, dividida esta diante de Deus da equitativa maneira exposta na escrupulosa monografia
do engenheiro Sarmento, dos Serviços Cadastrais, demitido havia tempo como subversivo:
Noventa e cinco por cento da terra arável, aproximadamente, pertenciam a quinze por cento
da população, enquanto que os outros oitenta e cinco por cento desta eram precisamente
donos dos cinco por cento restantes da terra, e, escusado será dizer, não da melhor. Era para
atenuar ou disfarçar os males desta ordem (que não remediar: porque remédio só no Céu) que
as piadosas mulheres se reuniam regularmente (...). (OPNCDC, 197)
Ce discours indirect libre intégré à un premier discours indirect libre, sorte de dicours indirect
auxiliaire efficace du narrateur principal dans son entreprise satirique. L’ironie et les
933
Cf supra II.A.3.b)(2) p. 230.
314
sarcasmes pas très catholiques dont fait preuve cet évêque aiguisent encore plus le tranchant
de la satire : quoi de plus efficace en effet que de donner l’autorité narrative à l’un des plus
Nous allons aborder une autre manière pour Miguéis de signaler l’ironie de ses
mention (voire la simple allusion) d’un intertexte » font très souvent office de signal de
l’ironie, comme si ce « réservoir stable de textes écrits antérieurs jouait le rôle de référent et
créateurs d’effets d’ironie que nous venons de dresser tout au long de cette partie (II.B.), est-il
encore utile de le rappeler, reflète avant tout notre lecture de la fiction migueisienne, notre
reconnaissance personnelle de l’ironie critique migueisienne. D’autres, avec une autre histoire
et une autre culture, ne feraient pas la même analyse. Linda Hutcheon l’a très bien démontré :
934
Hamon. L'ironie littéraire. p. 152
935
Hamon. "L'ironie".
315
« les signaux typographiques et rhétoriques familiers aux lecteurs européens – les guillemets
en eux-mêmes l’ironie mais ils acquièrent cette propriété dans un contexte circonstanciel,
l’auteur : elle « survient en raison de l’existence préalable de ce que l’on pourrait nommer des
‘communautés discursives’ qui fournissent le contexte tant pour l’encodage que pour
l’attribution de l’ironie »937, et n’existe par conséquent que si reconnue en tant que telle938.
Un marqueur ou signal de l’ironie, pour faire exister cette ironie, dépendra toujours « d’une
communauté discursive qui doit, dans un premier temps, le reconnaître et, ensuite, activer une
interprétation ironique dans un contexte particulier et partagé : rien n’est un signal de l’ironie
en soi. »939
Dans une conception de l’ironie « situant le texte dans un dialogue intertextuel », écrit
P. Hamon, évoquant donc une « distance possible d’avec des modèles ou des repoussoirs »940,
l’ironie joue sur la conscience d’un code, de règles, de normes et la transgression de ceux-ci.
Le lecteur doit donc partager la connaissance du discours original pour pouvoir en reconnaître
la transgression941. Par conséquent, ajoute L. Hutcheon, « plus le contexte partagé est large,
moins nombreux et moins prononcés seront les marqueurs textuels nécessaires pour signaler –
936
Hutcheon. "Politique de l'ironie". p. 298.
937
Ibid. p. 297.
938
Hutcheon. Irony's edge : the theory and politics of irony. p. 151.
939
Ibid. p. 158-59.
940
Hamon. L'ironie littéraire. p. 80.
941
Cette notion de « communauté discursive » nous apparaît plus appropriée que celle de « compétence du
lecteur » (cf Kerbrat-Orecchioni. "L'ironie comme trope". p. 115), notion à la fois plus élitiste et surtout moins
adaptée à la diversité d’existence de l’ironie, comme dans les cas où un texte est interprété comme ironique alors
que telle n’était pas l’intention de son auteur. Où situer alors l’(in)compétence ?
316
ou pour attribuer – l’ironie. »942 Mais dans le cadre migueisien du mode militant d’écriture, et
hiérarchisation de cette composante intertextuelle »943, comme l’écrit P. Hamon, doit être
nette : l’écrivain ironiste ne peut pas prendre le risque de ne pas être compris. Dans ce cas, le
corp(us) (littéraire, historique ou culturel) qui remplace le corps, « avec ses gestes, ses
mimiques et ses intonations, du parleur absent »944, doit donc être être (re)connu par le plus
grand nombre, et/ou bien signalé. On l’a vu, la référence à des objets symboliques et
sémiotiques est l’un des moyens privilégiés par Miguéis pour mettre en texte des valeurs945.
Le jeu intertextuel avec le réservoir des références littéraires ou historiques ainsi qu’avec les
clichés, proverbes et autres dictons populaires est courant : toujours pour se référer à des
valeurs, et, souvent, pour évaluer négativement des personnages de manière ironique. Quand
il convoque ces références, Miguéis signale par conséquent un renvoi au(x) système(s)
normatif(s) qui sous-tend(ent) ces valeurs, et crée donc la possibilité de l’existence d’effets
d’ironie par décalage ou contraste avec la nature, les paroles ou les actes d’un personnage :
comme lorsque le professeur Ch. Brown, perdu dans ses pensées, considère le Times comme
un antidote à l’angoisse existentielle (Que laço, o Times, para nos dar esta forte sensação
do corpo social do Império! Sem ele, continuaria ainda de pé, ameaçadora e inquietante, a
dúvida do Hamlet – ser ou não ser... E, 14) ; ou lorsque le narrateur de Uma Aventura
Inquietante, à une question qui lui est posée sur la situation au Portugal (dans les années 30),
répond : No melhor dos mundos possíveis, segundo Pangloss – respondi com seca brevidade.
UAI, 15) ; ou lorsque Cosme se plaint de la corruption des petits chefs de tous bords (Venha a
nós as vossas dolas! CDRD, 84) ; ou, encore, lorsque Gabriel, dans l’une de ses chroniques,
942
Hutcheon. "Politique de l'ironie". p. 297.
943
Hamon. L'ironie littéraire. p. 152.
944
Ibid. p. 25.
945
Cf supra II.A.1.b) p. 168.
317
écrit : Entretanto, o povo espera. A Igreja suspira, a Banca respira, os talassas conspiram.
Nada disto inspira. A paz reina em Varsóvia: não era o que pediam? OMSS2, 184). On peut
voir que, pour les deux premiers extraits, faisant référence à des textes littéraires particuliers,
Miguéis-ironiste prend la précaution d’être bien compris par tous en citant les figures
caractériser son œuvre et donc son ironie : parmi les quelques exceptions, John Kerr qui
qualifie le récit bref « Como eles se amavam!... (Conto verídico de Amor e de Guerra) »947 de
« parodie de soap-opera »948, et T. Martins Marques qui évoque la chanson antifasciste finale
de O Pão não Cai do Céu comme un « pastiche de l’hymne national »949. Nous avons clarifié
les relations que ces deux notions entretiennent avec l’ironie dans notre première partie950, et
avons finalement opté pour la définition de la parodie proposée par Daniel Sangsue comme
une « transformation ludique, comique ou satirique d’un texte singulier »951. Nous avons
ensuite induit une définition du pastiche comme une imitation ludique, comique ou satirique
d’un style, d’un genre ou d’une manière. Parodistes et pasticheurs se réfèrent à un hypotexte
946
António Sérgio, l'affirme : « C’est un esprit riche, varié, insinuant, fin et le plus admirable des orateurs qu’il
m’ait été donné d’entendre dans ma langue » (Diário de Lisboa, 5 avril 1935).
947
Diário de Notícias [New Bedford] du 22 au 27 novembre 1940. [Signé « Leonardo Moreira »]. Dans l’une de
ses lettres à John Kerr, Miguéis laisse sous-entendre que ce récit se se voulait pas si parodique, nous donnant
ainsi un exemple du caractère très subjectif de l’existence de l’ironie.
948
Kerr Jr. "Notes on Páscoa Feliz and some of its implications for the future". p. 108.
949
Marques. "Do Mundo Real ao Mundo Possível: Os Caminhos da Liberdade n’O Pão Não Cai do Céu, de José
Rodrigues Miguéis". p. III.
950
Cf supra I.B.2.b) p. 73.
951
Sangsue. La relation parodique. p. 104.
318
dans son discours pour les détourner ; il fait, selon D. Maingueneau, « entendre à travers son
dire une autre source énonciative qu’il pose comme ridicule »952.
aléatoire dans ses résultats, comme le fait remarquer Miguéis dans sa « Nota do Autor » à
Páscoa Feliz (De todas as leituras, de todas as experiênças pessoais, da estruturação mesmo
dum carácter, da posição e reacções do escritor ao seu meio e à época, à mentalidade e aos
costumes – de tudo isso, quem poderia exumar, destrinçar e definir as influências que actuam
numa obra? PF, 152), les critiques ont régulièrement placé la fiction brève migueisienne sur
les pas de celle des grands écrivains portugais du XIXè siècle : ainsi Mário Dionísio, pour qui
« Miguéis doit être l’écrivain portugais actuel qui accuse le plus l’influence de nos anciens du
siècle XIX »953 évoque Eça de Queirós et A Relíquia pour « Enigma! », Camilo Castelo
Branco pour « Morte de Homem » où, selon lui, « l’auteur recherche, volontairement, tous les
risques des recettes des vieux contes romantiques pour avoir le plaisir de s’y confronter et de
les dominer », et Fialho de Almeida pour « O Acidente » ; ou Mário Sacramento954, qui pense
à Cesário Verde en lisant « Saudades para a Dona Genciana », à Eça de Queirós pour « Uma
Fialho de Almeida pour « Uma Carreira Cortada » ; ou encore Jorge de Sena qui voit derrière
952
Maingueneau. Eléments de linguistique pour le texte littéraire. p. 88.
953
Dionísio. "Um Escritor Português". p. 121.
954
Sacramento. "A Problemática do Eu em José Rodrigues Miguéis". p. 282.
319
Miguéis les ombres de Camilo Castelo Branco, de Eça de Queirós et de Fialho de Almeida955.
Dans « Uma Carreira Cortada » l’influence de Fialho de Almeida est revendiquée par Miguéis
A mocidade de então ainda achava lícito admirar e até imitar o Fialho, no que nele havia de
exterior; embora não morresse de amores por ele, e tivesse horror ao plateresco, ao
embrechado e às bizarrias do estilo, a verdade é que a morte, a miséria e a podridão, sem
serem gloriosas nem sedutoras, me pareciam parte da natureza como as flores, as mulheres,
as estrelas e as paisagens, e como elas, um assunto digno de « explorar ». (...) eu procurava
tirar de tudo isso um quadro de cores dramáticas e vivas, um arrepio de emoção e piedade, ou
mesmo um riso. (UCC, 194)
devias mas era escrever isso. Parece uma página do Fialho! (UCC, 195). Si l’on peut parler
de pastiche à propos de ce récit, celui-ci n’est pas ironique : Miguéis n’y critique pas le style
de Fialho de Almeida, ni ses valeurs. Il s’agit plutôt ici d’un hommage, tout comme pour les
autres récits brefs cités par les critiques, où, s’il y a pastiche, c’est dans le cadre d’une
imitation, certes ludique, mais qui ne dénigre pas ses modèles. Dans « A Linha Invisível », le
jeune apprenti-écrivain Aurélio évoque ses tentatives littéraires passées. Le discours indirect
libre adopté par le narrateur pour reproduire ses pensées permet à ce dernier de faire le
E tudo eram jardins lilases, desgrenhados, cheios de choros do vento, áleas desertas, lágrimas
de chuva, topázios, opalas e ametistas, gritos de pavões de meter medo, repuxos danunzianos
nos oiros das tardes longas de angústia, evocações legendárias, aparições, princesas mortas-
virgens de mãos luarescentes, sonatas de Chopin com fadigas de rosas desfalecendo em
brilhos negros de pianos, luas arrastando mantos de lágrimas-estrelas pelos céus, sangues de
Alcácer Quibir em flor nos charcos, persistências de soluços magoados de cristal no
crepúsculo exsangue, Cristos exalando macerações, rastros (a rimar com astros) de passos na
955
Sena. "José Rodrigues Miguéis". p. 1
320
stéréotypé et son contexte. »956 Le narrateur exploite le décalage entre « les tournures
du cliché »957. Une fois de plus, Miguéis explicite son ironie ((a rimar com astros), todo o
arsenal de usadas formas, (sic)) et la fait dériver vers le sarcasme : ce pastiche vient ainsi
s’additionner aux autres procédés satiriques déjà évoqués pour ce récit bref afin de stigmatiser
l’ancien Aurélio et les valeurs bourgeoises qu’il représentait, et ainsi valoriser le nouvel
Aurélio, en (trans)formation, qui (re)prend sa liberté et sa place aux côtés de ceux qui luttent
pour une société plus juste et qui, on le suppose, n’écrira plus du tout de la même manière.
Dans « Ele Era o Nosso Paizinho! », récit-reportage satirique montrant littéralement au lecteur
Pelo fim da tarde, célere, a notícia correu nos bairros baixos, centrais, trepou as colinas,
espalhou-se nos subúrbios atónitos: O Marechal Orapronóbsky está agonizante, a morrer!
Não por motivo de antiguidade (ainda não fez setenta anos!) mas porque a sua vida, rica em
retiradas gloriosas e alegres campanhas amorosas, foi acidentada e, perto do fim,
amargurada pela ingratidão dos que, à sombra da sua espada salvadora, se apoderaram
disto, para o manter depois promovido a Marechal, numa espécie de exílio interior,
prisioneiro do Passado na sua própria residência, e guardado (embora discretamente) à vista
pelos esbirros da Zigurança. Entremos com cautela. (ENP, 323)
956
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 171.
957
Ibid. p. 172.
321
reporter qui, tout au long du récit (Entremos agora respeitosamente e observemos. ENP, 325)
va tourner en dérision la grande figure nationale mourante, utilisant ainsi le pastiche comme
Mais c’est surtout dans ses romans que Miguéis se fait volontiers pasticheur. « Ele Era
o Nosso Paizinho! » était d’ailleurs prévu pour intégrer O Milagre Segundo Salomé : mas
propio peso...958.
style journalistique. D’abord, c’est la presse occidentale qui est moquée, dans le chapitre V,
introduit la question :
Mas as coisas não são tão simples como à primeira vista se lhes afiguram. (...) as agências
noticiosas continuam a derramar no mundo, a serviço da razão, da verdade, da justiça e da
sede de fortes sensações, todos os rumores e boatos supostamente procedentes da U.R.S.S. em
fluxo incessante, por canais subterrâneos ou transmitidos pelo telégrafo do boca-em-boca.
(...) para revelar à humanidade atónita o que lá vai pelo ainda « cárcere-dos-povos »(...).
Bom, e que mais dizem, que mais narram eles? (NN, 73)
Suivent quelques pages où se mêlent pastiche, satire et sarcasme envers les grandes agences
d’information et autres journaux occidentaux : United Press (Hoje a United Press telegrafa,
958
Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 05/12/1973]".
322
untuosa, de Riga, que segundo informações as mais fidedignas, NN, 74), Havas (um despacho
da insuspeita Havas, NN, 74), et Reuter’s (a Reuter’s, imparcial observadora, noticia: (...)
lambem a noite eterna da Rússia. NN, 75) subissent ainsi les railleries du narrateur. Ce dernier
Essas e outras muitas calamidades, de que a imprensa nos dá uma pálida visão, se nem
sempre coincidem entre si ou com os factos, ou se contradizem gritantemente, nem por isso
deixam de horrorizar muita gente de bem que, pelo mundo fora, só tem a peito a felicidade do
povo russo, e de acordo com isso se propõe nada menos que libertá-lo pela intervenção
armada. (NN, 77)
La liste des maux imputés au gouvernement russe continue de plus belle, à tel point que le
narrateur s’écrie : Fica a gente a suar só de ler isto. (NN, 79). Finalement, la conclusion
s’impose : Quer o queiram quer não, embora confusas e contraditórias entre si, as notícias
confirmam por fás e por nefas a desintegração do sistema e as profecias dos seus adversários
internos e externos (...). Tudo, é claro, depende da interpretação a dar a tais rumores e da
fonte que os produz (...). (NN, 80) Mais Miguéis, après s’être moqué si longuement des
discours occidentaux anti-communistes portés par les médias, s’en prendra, dans le dernier
chapitre, cette fois de manière moins importante en termes de quantité de procédés satiriques
utilisés, mais peut-être d’autant plus forte, à la Pravda959, journal officiel du parti communiste
russe. Le lecteur peut ainsi lire un « sobre communiqué officiel » (p. 187) de deux pages dont
959
Rappelons que « pravda » veut dire « vérité ».
323
vastos poderes que lhe confere a Constituição democrática da U. R. S. S., lhes dê deferimento.
(NN, 189)
Miguéis-pasticheur s’attaque ici à ce qu’il connaît bien : journalisme et politique sont des
milieux qu’il a côtoyés de très près, on l’a vu. Ce pastiche satirique de la Pravda revêt
d’ailleurs une valeur particulière : pour cet ex-fervent adepte de l’idéal communiste, il
narrateur, on l’a déjà évoqué960, suite à la découverte du meurtre qui sera plus tard imputé à
Zacarias, de railler les discours racistes de l’opinion publique (A opinião pública, a voz de
Deus, pede justiça e clama por vingança. UAI, p. 34), mélange de voix anonymes et de
discours de journaux sensationnalistes. Les politiques lui fournissent, quant à eux, la matière
pour un pastiche satirique de deux pages (p. 42-43) où se succèdent les déclarations
C’est une attaque ridiculisante en règle contre les hommes politiques des partis traditionnels
qui cadre parfaitement avec la vision du monde et la posture politique de Miguéis au début
960
Cf p. 309.
324
des années 30. Lorsque le personnage principal Zacarias se retrouve en prison, il mène une
réflexion sur la liberté qui débouche sur un long monologue déclamé devant les médecins :
Nous voyons ici un écho ironique de la réflexion menée par Renato dans Páscoa Feliz. La
différence, de taille, entre les deux personnages, est que Renato se complaît dans sa prison,
alors que Zacarias fera tout pour en sortir. Nous l’avons évoqué dans notre première partie961 :
Renato symbolise la fuite et l’isolement volontaire d’une partie de la société portugaise dans
la prison sociale et mentale mise en place après le coup d’état du 28 mai 1926, alors que
Zacarias va s’opposer à son emprisonnement et réussir à se libérer de ses chaînes. Dans les
deux cas, il s’agit d’une attaque ironique de Miguéis contre ceux qui tiennent un discours de
ce type et acceptent un ordre social injuste et ne cherchent pas à réagir collectivement. Mais le
discours que Zacarias tient ici qui, dans le cadre de la diégèse, relève du domaine du jeu avec
les médecins, prend également, dans le cadre global de l’œuvre fictionnelle migueisienne, une
travers Zacarias, parodie le discours de Renato, qui était déjà lui-même un pastiche. Sorte de
961
Cf I.A.3.a). p. 49.
962
Nous traiterons de l’ironie romantique migueisienne dans notre troisième partie (III).
325
d’écriture dans sa dimension ironique. On y retrouve tous les procédés créateurs d’effets
d’ironie étudiés précédemment, procédés cumulables et cumulés, qui « ont d’autant plus de
chance de constituer un ‘macro signal’ d’ironie efficace »963. Dans ce roman-fleuve, troisième
partie d’une trilogie inachevée commencée avec A Escola do Paraíso, le lecteur ne peut en
effet « échapper aux pages magistrales de critique implacable »964 d’une société où
croire servent aux élites (intellectuelles, politiques, militaires et religieuses) pour se maintenir
Nação Republicana, personnage secondaire, joue néanmoins un rôle important sur l’échiquier
Mota-Santos dépose une proposition de loi relative au « miracle », qu’il défend devant le
Parlement et qui donne l’occasion à Miguéis de mettre en scène à la fois le discours et les
963
Hamon. L'ironie littéraire. p. 93.
964
Maria Teresa Horta. "O Milagre segundo Salomé de José Rodrigues Miguéis". Hama, 18/06/1976.
326
multiples cibles : monarchistes décadents, républicains vendus, presse sans scrupules, église
narrateur principal, comme dans les extraits que l’on vient de voir, mais aussi de Gabriel qui,
avant d’apparaître comme personnage, dans la quatrième et dernière partie du roman, est le
narrateur secondaire de dix965 chapitres, dix « entremezes ». Ces récits intercalés font office à
la fois d’intervalles, de pauses au sein du récit principal, mais surtout de chroniques satiriques
et/ou bouffonnes et/ou grotesques de la société, signées « Gabriel Arcanjo », où, entre autres
procédés, il use du pastiche. L’un d’entre eux retiendra ici notre attention, le septième –
« Auto da Aparição », dont le titre inscrit déjà potentiellement le récit qui va suivre dans la
lignée de Gil Vicente et dans le champ de la farce. Cet entremez pastiche, d’abord, le style
bergers :
Gabriel reprend finalement la main sur la parole, poursuivant son entreprise ironique et
satirique : Assim, com outros primores de estilo, foram dizendo as reportagens mais dignas de
crédito. O Milagre tornou-se o pão nosso de cada dia. A notícia, de boca em boca, depois
965
Il y a en réalité onze « entremezes », mais le 11ème occupe une place à part, à la fois dans la structure du livre,
où il ne suit pas les autres et se retrouve isolé, avant-dernier chapitre, mais aussi dans sa tonalité qui n’est plus
satirique. D’ailleurs, il n’est pas signé par Gabriel.
327
levada pela Imprensa, correu o País, avolumou-se, deflagrou como incêndio no carrasco das
almas ressequidas de heresia, impiedade e crise. OMSS2, 67. Il met littéralement en scène le
pastiche :
E a Jaquina, que, nunca tendo ido à escola, ignora do mundo toda a maldade e o que se passa
além do termo da paróquia, repetiu textualmente: « Vim ao mundo para restaurar Portugal à
testa da Civilização Cristã, e reconduzir os ateus e materialistas ao regaço da Santa Madre
Igreja » (Não teríamos nós já lido isto algures?) (OMSS2, 68)
Il s’attaque ensuite à l’Eglise à travers le discours et le style du chanoine Laborim (p. 69-70)
dont il fait le pastiche. Un chanoine fictionnel dont le discours et le nom font ironiquement
penser au chanoine Formigão (1883-1958), qui, d’après José Mattoso, fut l’organisateur de la
catolicisme au Portugal »966. O Milagre Segundo Salomé propose encore un autre narrateur
secondaire : après le major Tristão Barroso, après Gabriel Arcanjo, c’est au tour d’un
narrateur anonyme, dans la quatrième partie du livre, de prendre la parole durant trois
en trois parties-chapitres où tous les signaux de l’ironie évoqués précédemment sont réunis en
masse, et où, finalement, par cette accumulation en longueur de procédés, satire et sarcasme
finissent par reléguer la dimension ironique au minimum. Cet éloge est en effet doublement
dresse le portrait d’un homme puissant, opportuniste et impitoyable sous les traits d’un
966
José Mattoso, ed., História de Portugal, vol. 6. Lisboa: Ed. Estampa, 1994. p. 611. Nous traitons plus en
détail de l’aspect mythique et identitaire de la question religieuse et du « miracle » de Fatima in Georges Da
Costa. "L'identité nationale portugaise vue à travers O Milagre Segundo Salomé de José Rodrigues Miguéis".
Latitudes, 18/09/2003, n° 18.
328
prétentieux et hypocrite, il dresse son propre portrait qui apparaît comme celui d’une grande
partie des élites portugaises de l’époque. Des élites qui, entre elles, comme dans le cadre de ce
discours proféré dans un club très fermé, n’hésitent pas à afficher leur mépris de l’humanité,
Não é a opinião do vulgo que nos interessa, nem é para ela que apelamos: que nos importa a
nós, homens de rang, patriotas indefesos, criadores de riqueza e cultura, o que de nós sente
ou pensa e diz a ralé ignara e ululante das esquinas, dos cafés e das alfurjas, essa horda sem
pátria nem lar, que por aí rasteja numa sede insaciável de sangue e ruínas?... ou o parecer da
turba de invejosos e impotentes, de teóricos e intelectuais fracassados, de escravos das vis
paixões? (OMSS2, 190)
Dans une lettre à José Gomes Ferreira, Miguéis affirme sa gêne devant le déploiement de tant
de hargne : Bem, sátira penosa que me apoquenta. É o elogio dum financeiro internacional
(belga) feito por um sócio português do género Doutor da Falperra, o qual belga chegou, viu
e venceu. E a coisa acaba numa espécie de explosão atómica, etc. Em forma de discurso!967.
l’autorité et du pouvoir. Il s’agit de disqualifier ces discours dans leur rapport au langage
sincère et objective. Il s’agit de faire en sorte qu’ils soient lus (vus) comme un « spectacle
superlatif, se dénonçant soi-même comme spectacle »968, dans les termes de Roland Barthes.
Il s’agit, finalement, de dénoncer leur caractère idéologique et les valeurs qui les sous-tendent.
967
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à José Gomes Ferreira]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca
Nacional de Portugal], 06/04/1957.
968
Roland Barthes. "Le dernier des écrivains heureux". Romans et Contes. Ed. par Voltaire. Paris: Gallimard -
Folio. 1972. p. 11.
329
La reprise, satirique, de ces discours/styles dénote ainsi la volonté d’instaurer une certaine
surtout, une leçon de lecture, et, plus globalement, de positionnement critique face à toute
parole d’autorité. Le pastiche est donc un outil privilégié par Miguéis dans son entreprise
fait Linda Hutcheon entre « satire parodique » et « parodie satirique » évoquée dans notre
première partie969, nous pouvons dire que Miguéis est un satiriste qui vise un objet hors du
texte et utilise le pastiche en tant que dispositif structurel pour réaliser son but correctif.
style, aux discours qui n’engagent que ceux qui y croient, « à la relation même
d’identification qui relie, dans la conscience commune, l’homme au style »970, comme l’a
écrit P. Hamon, mais surtout aux hommes qui les utilisent à des fins éthiquement
condamnables.
créer des effets d’ironie sont convergents et font « système », de l’échelle de la phrase d’une
œuvre particulière à l’échelle de l’œuvre fictionnelle migueisienne dans sa totalité. Dans une
bonne partie de sa fiction, Miguéis affiche donc de manière voyante et récurrente son ironie,
969
Cf supra I.B.2.b) p. 79.
970
Hamon. L'ironie littéraire. p. 26.
330
ce qui, généralement, n’est pas perçu de manière très positive, comme le rappelle Pierre
Schoentjes : « On s’accorde volontiers pour dire que l’ironie la plus discrète est toujours la
meilleure, (…). De l’avis général, la finesse de l’ironie se mesure à l’économie des moyens
À moins d’accepter comme le suggère Kierkegaard que le véritable ironiste ne cherche pas à
être compris, on ne saurait demander à l’ironie de se passer d’indices pour signaler sa
présence. Dans la mesure où l’ironiste cherche à faire connaître son opinion, et l’ironie est
précisément une façon de donner plus de force à l’expression d’un jugement, il est obligé de
signaler la chausse-trappe qu’il ménage dans son discours. (…) Le parcours qu’il emprunte
sera influencé non seulement par le but qu’il cherche à atteindre mais encore par les
caractéristiques du public auquel il s’adresse.972
la fonction pédagogique (et politique) qu’a assigné l’écrivain à la littérature dans le cadre de
ce que nous avons appelé le mode militant d’écriture, à sa volonté d’être bien compris de ses
lecteurs, le plus de lecteurs possibles. Cette ironie classique s’inscrit donc dans une stratégie
narratifs sont utilisés conjointement. Elle existe, on l’a vu, à des degrés divers, aussi bien dans
les récits brefs (pour une partie non négligeable) que dans les romans (tous). Miguéis apparaît
didactique originelle du roman, tendance que les praticiens et les théoriciens du texte moderne
se sont efforcés de supprimer. »973 Dans cette fonction didactique, l’ironie satirique est une
971
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 158.
972
Ibid.
973
Suleiman. Le roman à thèse ou l'autorité fictive. p. 29.
331
974
Expression de Raul Proença (utilisée dans l’essai intitulé “Para um evangelho duma acção idealista no mundo
real” publié entre 1928 et 1930 dans la revue Seara Nova) que Miguéis a reprise pour son roman Idealista no
Mundo Real.
975
Jankélévitch. L'ironie. p. 124.
976
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 248.
332
Dans la partie précédente, nous avons montré que l’ironie migueisienne s’affiche
localisée), ou dans l’organisation du récit (mises en scènes ironiques). Miguéis peut ainsi être
considéré comme un ironiste classique pour qui l’ironie est une arme d’engagement social.
Mais celle-ci peut également se baser non plus sur une relation critique aux autres (la société),
mais sur une relation critique à soi, au réel, et à l’œuvre littéraire. Ce que l’on a appelé ironie
romantique977 ou moderne978 se traduit ainsi par une attitude critique et distanciée, à la fois
philosophique, pouvant être thématisée dans la fiction, et esthétique, se traduisant alors par
création. Reprenant les termes de Marie de Gandt, chez Miguéis, cette ironie se manifestera
ainsi par l’articulation d’une ironie ontologique recouvrant « une vision du monde et une
l’altérité »979, et d’une ironie littéraire, « principe de l’œuvre moderne », où l’auteur « s’inscrit
d’autorité dans le cadre de l’ironie classique et militante contenait déjà en germe une
méfiance plus générale envers le langage et toute volonté de représenter le réel. Contrairement
à l’ironie classique, que Roland Barthes qualifie de « produit narcissique d’une langue trop
confiante en elle-même », on a plutôt affaire ici à une ironie » baroque », parce qu’elle « joue
des formes et non des êtres », parce qu’elle « épanouit le langage au lieu de le rétrécir »981.
Cette ironie, selon Linda Hutcheon, est la marque d’une « littérature consciente d’elle-
977
Cf I.A.2.b) p. 40.
978
Cf I.B.2.c) p. 81.
979
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 2.
980
Ibid. p. 1.
981
Barthes. Critique et vérité. p. 81.
333
même »982. Pierre Schoentjes évoque ainsi une véritable esthétique de la (double) rupture où
l’ironie romantique ne surgit que « lorsque la tonalité de base même du texte relève de la
rupture : rupture avec les conventions du réalisme et avec celles qui régissent la conception
psychologique traditionnelle du sujet »983. En d’autres termes, c’est une rupture à la fois avec
d’un auteur, d’un narrateur ou d’un personnage – serait une entité homogène, solide et
immuable. »984 Marie de Gandt évoque ainsi une ironie ontologique qui engage une définition
de la temporalité où « le sujet romantique est pris dans un temps qui ne connaît pas de
présent », où « l’unité apparaît sur le mode du souvenir ou de l’idéal futur. »985 Or, comme le
souligne fort justement Onésimo Almeida, Miguéis, de plus en plus isolé sur son île de
Manhattan, « rêve d’un pays doublement mythique : celui de son passé, qui n’existe plus mais
est recréé dans ses livres ; et celui de son futur, jamais réalisé, de la réalisation de l’utopie
révolutionnaire socialiste »986. A l’idéal de justice sociale qu’il gardera toute sa vie et qui
s’exprime dans l’utilisation de l’ironie classique, il faut ajouter un idéal identitaire : c’est donc
derrière un double paradis perdu que court la fiction migueisienne. Plus qu’une critique,
l’ironie romantique ou moderne traduit ici tous ces questions : il ne s’agit plus seulement de
constater et de vivre avec les désillusions (ap)portées par le monde extérieur, mais aussi de
constater et de vivre avec son propre monde contradictoire. Les tensions évoquées dans la
ainsi dans la fiction et donnent lieu à une véritable « écriture paradoxale » qui, selon les
982
Linda Hutcheon. "Ironie et parodie : stratégie et structure". Poétique, novembre 1978, n° 36. p. 467.
983
Schoentjes. "De l'ironie romantique à l'ironie moderne : un "sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de
mort" (Jules Janin)". p. 96.
984
Ibid. p. 95.
985
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 14.
986
Almeida. "José Rodrigues Miguéis – Um Estrangeirado que Nunca Foi". p. 154.
334
Nous nous intéresserons donc dans cette partie à ce mode d’écriture migueisien, que
contradiction » où « l’ironie désigne l’écriture qui unit les contraires »988. Dans un premier
temps, nous considèrerons le texte fictionnel migueisien comme le dernier espace de liberté
de l’écrivain : une liberté générique dans la conception et la publication des récits brefs, qui
n’hésite pas à brouiller les frontières entre les genres et les identités narratives que sont le
narrateur et l’auteur, et une liberté narrative dans ses récits fictionnels, courts ou longs, qui
joue de manière ambiguë avec les conventions de la représentation réaliste et les instances que
sont le narrateur, l’auteur mais aussi le personnage. Nous verrons alors avec Nikalai! Nikalai!
en quoi cette ironie narrative est l’expression d’un « moi sous tension », selon Pierre
Schoentjes, ironie où » les paroles ne sont pas empruntées à un tiers » et sont « l’expression
sincère d’une partie de l’individu », où « l’adhésion au jugement peut être au moins aussi
forte que le rejet », et dont l’intérêt « provient d’ailleurs de cette tension qui enrichit le sens
identitaire. Nous mettrons en évidence les liens à la fois évidents et ambigus existant entre
autobiographie et fiction dans les récits migueisiens : nous étudierons en particulier le statut
particulier du récit autobiographique Um Homem Sorri à Morte – com Meia Cara. Puis, à
l’aide de la nouvelle A Múmia, nous verrons en quoi l’ironie migueisienne traduit une manière
de voir la littérature qui implique la rupture de l’illusion référentielle mais aussi une
987
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 371
988
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 577-78.
989
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 168.
335
miroir polyédrique : une littérature qui, reprenant les termes de Paul Ricœur, met en scène « la
990
Paul Ricœur. "L’identité narrative". Esprit, juillet-août 1998, n° 7-8. p. 301.
336
A. LIBERTE ET AMBIGUÏTE
réception de ses œuvres au Portugal. Onésimo Almeida parle du « croissant déphasage entre
l’écrivain et la critique », cette dernière « toujours plus à gauche » alors que Miguéis
« devenait de plus en plus indépendant »993. Eduardo Lourenço situe le début de ce déphasage
en 1942, lorsque Miguéis se met à travailler pour les Sélections du Reader’s Digest, ce qui,
pour certains, était le signe d’un « virage idéologique » de Miguéis, et a alors entraîné le
991
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à José Saramago - 06/02/1967]". Espólio de José Saramago [Biblioteca
Nacional de Portugal].
992
António Sérgio. "Da função da ironia no diálogo de ideias". Seara Nova, 21/03/1935, n° 431. p. 365.
993
Almeida. "Escrevente de primeira classe".
337
faire office de précurseur avec « O Acidente » ou bien, à contrario, d’écrivain passé de mode,
avec O Pão não Cai do Céu. Cette indépendance littéraire est ainsi très souvent proclamée
tout au long de sa carrière d’écrivain, que ce soit dans sa correspondance ou bien dans ses
Já me têm chamado escritor subjectivo, proletário, impressionista, neo-realista, e não sei que
outras coisas. Pouco importa. Não é o rótulo que me interessa, mas a substância.995
Já me chamaram realista crítico, realista ético, realista poético – o que está muito certo, mas
não abrange todos os realismos de que sou capaz!996
Com o nosso hábito das fáceis generalizações e das classificações comparativas (somos
padres-mestres em tudo, mesmo quando virados do avesso), nunca hesitamos em situar um
escritor num quadro feito, em etiquetá-lo como a um bicho empalhado de museu de história
natural. Eu teria de ser criptogâmico ou angiospérmico, celenterado ou coleóptero. De outro
modo, não estaria dentro da lógica, seria absurdo, inesperado, inquietante. Não se admite que
seja eu mesmo, tenho que ser – tenho até que escolher entre ser – russo ou queirosiano,
romântico ou realista.997
Dans un premier temps, nous nous intéresserons dans cette partie à la liberté que prend
Miguéis envers les genres littéraires du récit bref. Le flou terminologique autour de la
nouvelle reflète la liste infinie des possibles formels de ce type de récit qui donne une plus
grande liberté narrative à l’écrivain. Les nouvelles de Miguéis reflètent indubitablement cette
994
Cité par Onésimo Teotónio Almeida. "Estórias da Nossa História". Rio Atlântico. Lisboa: Edições
Salamandra. 1997. p. 156-58.
995
« Carta a D.C. » (1941) in "Nota do Autor à 3.ª edição". Onde a Noite Se Acaba. p. 229-30.
996
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Bénard da Costa - 01/03/1967]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
997
"Nota do Autor (à segunda edição)". Páscoa Feliz. p. 149.
338
diversité générique qui empêche les classifications et une systématisation trop rigides, et qui,
du même coup, permet une écriture libre de tout impératif formel trop strict. Nous nous
pencherons en particulier sur le mode de publication des récits brefs ainsi que sur les relations
et essais publiés par l’écrivain : ambiguïté qui n’est pas seulement le reflet d’une vision
ludique de l’écriture et des genres mais aussi le signe d’une remise en cause des conventions
littéraire migueisienne qui, à la question : quel est le sujet d’énonciation ? apporte, ou plutôt,
n’apporte pas, souvent, de réponse claire, dans un brouillage énonciatif récurrent entre les
différentes voix narratives s’exprimant dans le récit. Cette ironie narrative, nous l’étudierons
plus en détail dans le roman Nikalai! Nikalai!. Les proclamations d’indépendance proférées
par Miguéis recouvrent en effet des tensions, des contradictions, et autres contraintes,
intérieures ou extérieures, dont l’écrivain est conscient, et dont il n’hésite pas à fait part à ses
lecteurs :
Pareço às vezes contradizer-me: mas não repudio nada do que até hoje fiz, disse, pensei ou
escrevi: porque em tudo fui sincero, intenso e convicto. A minha modesta obra é um panorama
de conjunto, desigual e até com antagonismos, que são os de todos os panoramas e de todos
os homens e escritores. Nunca servi patrões, padrões, narizes-de-cera nem doutrinas
apriorísticas: mas apenas aquilo que tinha a peito dizer (e disse mal), ou não mo
consentiram.998
Cette liberté sous tensions qui ose affronter ses contradictions se retrouve dans la fiction
migueisienne, on l’a vu, en particulier dans la cohabitation de deux modes d’écriture opposés
998
"Nota do Autor". O Milagre Segundo Salomé, Vol. II. p. 351.
339
à la fois dans leurs intentions et dans leur manifestation textuelle. L’étude de Nikalai! Nikalai!
nous donnera ainsi l’occasion d’illustrer l’ironie narrative migueisienne et son jeu de masques
narratifs entre personnage, narrateur et auteur, mais également la cohabitation, tendue, entre
une ironie satirique typique du mode migueisien militant d’écriture, et une ironie plus
José Rodrigues Miguéis a touché à tous les genres, mais son intérêt pour les récits
qui, de par sa nature protéiforme, maintient des relations étroites avec d’autres genres de récit
bref comme le journal intime et le conte, permet ainsi à Miguéis de donner libre cours à son
imagination. De son vivant, il a publié quatre livres de nouvelles : Onde a Noite se Acaba
(1946), Léah e Outras Histórias (1958), Gente da Terceira Classe (1962) et Comércio com o
Inimigo (1973). Ce dernier recueil sera intégré à Pass(ç)os Confusos, volume posthume qui
comprend d’autres récits non publiés en volume auparavant, mais choisis et revus par
l’écrivain. Nous allons, dans un premier temps, clarifier les choix terminologiques utilisés
pour qualifier ces récits afin de montrer comment la nouvelle se prête bien à une écriture qui a
du mal à se laisser étiqueter et codifier et qui jongle continuellement avec les frontières
génériques. Nous nous intéresserons ensuite au mode de publication de ces récits brefs
migueisiens, souvent publiés dans des périodiques avant d’être rassemblés en volume, en y
incluant les chroniques et autres essais. Nous verrons alors comment la liberté générique dont
999
"Nota do Autor". O Milagre Segundo Salomé, Vol. II. p. 348.
341
fait preuve Miguéis joue avec l’ambiguïté inhérente à l’instance de l’« auteur », dans sa
a) Conte ou nouvelle ?
Le terme de nouvelle, de l’italien novella, ce par quoi étaient désignés au XVè siècle
des récits comme ceux de Boccace, occupe une place centrale dans les genres de la prose
fictionnelle : la nouvelle est née pour raconter la vie ordinaire de gens ordinaires. Il apparaît
donc logique que Miguéis, dans ses préoccupations sociales, se soit emparé de ce genre
littéraire, et s’inscrive ainsi dans une vieille tradition littéraire : Le Décaméron (XIVè siècle),
rompant avec le moralisme didactique ambiant, lui a donné son nom et une forme qui est
encore de mise aujourd’hui. Dès le XVè siècle, les Français se sont appropriés la novella, à
laquelle se sont agrégés d’autres types de récits brefs tels que l’exemplum, le fabliau ou le lai.
Suivront l’Heptaméron de Marguerite de Navarre XVIè siècle, puis, au XVIIè siècle, les
1000
José Rodrigues Miguéis. "Explicação ao leitor (da 1.ª edição)". Gente da Terceira Classe, 6e ed. Lisboa:
Editorial Estampa. 1994. p. 267.
342
certains théoriciens, comme René Godenne, n’hésitent pas à qualifier de « manque de rigueur
« novela » dans ses lettres ou dans les différentes « Notes de l’Auteur » inclues dans ses
livres. Ses recueils de récits brefs ont des étiquettes éditoriales qui ne facilitent pas non plus la
classification : ce sont soit des « contos e novelas », soit des « contos ». Le terme
d’histoire1002, dont la signification principale semble être de ne pas en avoir, est souvent
utilisé, symptôme probable du refus de définir plus précisément ce type de récit. Mais, que ce
soit à cause de marques d’oralité ou simplement par le fait que la nouvelle soit souvent une
histoire (ra)contée par un narrateur, les termes « conte » et « nouvelle » sont souvent utilisés
Renaissance, où elle occupe une place de choix dans la littérature romantique et réaliste. Des
variations apparaissent alors, comme le conte fantastique à la manière d’Edgar Poe, qui fut
qui nous présente plutôt des tableaux de la vie qui passe qu’une histoire avec intrigue. Au
XXè siècle, la différenciation entre conte et nouvelle se fait beaucoup plus nettement, surtout
depuis les travaux de Vladimir Propp sur le conte populaire. Ainsi, le conte est-il vu comme
une « forme simple »1003, comme la légende ou le mythe, et il s’oppose à la nouvelle, forme
désordre de la vie humaine1004 ; quand le conte est réponse la nouvelle se fait question1005.
1001
René Godenne. La nouvelle. Paris: Honoré Champion Editeur. 1995. p. 145.
1002
« La notion d'histoire recouvre indifféremment toutes sortes de textes : récit court, récit long, anecdote axée
autour d'un fait précis, à la limite un portrait, aventure de longue durée ou survol d'une vie, succession
d'épisodes, mise en évidence d'un épisode, pages d'un journal intime datées ou non, suite de lettres... » (Ibid. p.
108).
1003
Cf André Jolles. Formes simples. Paris: Editions du Seuil. 1972.
1004
« Le conte renvoie à une vérité établie, à l’ordre stable d’un monde clos ; la nouvelle, témoignant au
contraire d’un réel incertain, voire fissuré, est une enquête sur le monde et l’homme. » (Aubrit. Le conte et la
nouvelle. p. 11).
343
Par ailleurs, un même signifiant, novela et nouvelle par exemple, (ou conto et conte)
ne recouvre pas forcément le même signifié selon la langue. Anne-Marie Quint écrit ainsi :
On constate que la plupart des recueils actuels qui ont pour sous-titres « contos » seraient sans
doute sous-titrés « nouvelles » en traduction française. Le terme « novela » est certes présent
dans la littérature de langue portugaise, mais il apparaît assez tard, et fait concurrence au mot
« romance », qui semble pourtant s’être finalement imposé pour dénommer les récits de
fiction plus volumineux, à intrigue plus complexe.1006
Le concept de nouvelle a en effet varié selon les époques, les pays et les auteurs. Malgré
certaines assertions qui se veulent catégoriques, comme celle de Jorge de Sena (« un conte
est, au contraire d’une nouvelle, un récit momentané, une suspension dans le temps »1007), le
récit, parabole ou fable à propos de son Décaméron. De nos jours, le conto portugais contient
le conte français mais désigne aussi des récits qu’en France on appellerait plus volontiers
nouvelle, alors qu’en Espagne, c’est le roman qu’on appelle novela, comme en Angleterre
Ce flou terminologique, qui n’est pas sans rappeler un semblable flou dans
sans surprise chez les commentateurs de la fiction migueisienne. Pour exemple : Raymond
Sayers1008 parle, dans la même page et à propos du même récit (« A Esquina-do-Vento »), de
1005
Ibid. p. 114.
1006
Anne-Marie Quint. "Conto, história, novela. D’un mot à l’autre". Cahiers du CREPAL n°7. Paris: Presses de
la Sorbonne Nouvelle. 2000. p. 13.
1007
Jorge de Sena. "O elucidativo Prefácio". Andanças e Novas Andanças do Demónio, 2a ed. Lisboa: Edições
70. p. 214.
1008
Sayers. "A América de José Rodrigues Miguéis".
344
Marques1009 fait justement remarquer que dans le cas de Onde a Noite se Acaba, la page de
couverture du livre qualifie les récits le composant de « contos », alors que Miguéis, dans un
péritexte explicatif, les mentionne comme « novelas ». Elle évoque ainsi l’influence de la
autre approche de la nouvelle, plus analytique. Le premier élément [short], comme l’explique
Pierre Tibi, « dégage une caractéristique formelle – la brièveté – qu'elle partage avec le poème
lyrique, tandis que le second [story] fait état d'une propriété qu'elle partage avec le roman : la
narrativité »1010.
En d’autres termes, la nouvelle est un récit bref et a sa place dans une famille où l’on
retrouve le conte, la fable, l’anecdote, etc. Or, la brièveté est aussi un concept variable. Une
nouvelle peut compter quelques lignes comme quelques dizaines de pages : chez Miguéis, les
« récits brefs » publiés en volume vont de 2 pages pour « Simples Conto de Natal » à 130
pour Páscoa Feliz. La brièveté serait alors liée non pas au nombre de pages mais plutôt à une
manière d’écrire, à une certaine concision dans la forme. Ce serait un type de récit fondé sur
un sujet restreint avec une entrée en matière souvent immédiate et une certaine rapidité dans
la conduite des faits, une manière de structurer nettement le récit en but d’obtenir ce que
Edgar Allan Poe nomme un « effet unique »1011, une appréhension globale. On pourrait ainsi,
avec P. Tibi, rapprocher la nouvelle de la peinture, en tant qu’œuvre « fondée sur une
organisation spatiale des données »1012 où l’axe paradigmatique l’emporte sur l’axe
basé sur un ordre spatial et un « pôle narratif » basé sur un ordre temporel, plus proche peut-
1009
Marques. "Onde a Noite se Acaba de José Rodrigues Miguéis: A Vida em Contraluz". p. IV.
1010
Tibi. "La nouvelle : essai de compréhension d'un genre". p. 11.
1011
Edgar Allan Poe. Oeuvres: Robert Laffont, coll. Coll. Bouquins. p. 1002-03.
1012
Tibi. "La nouvelle : essai de compréhension d'un genre". p. 11.
345
être de la poésie car elle ne cherche pas toujours à « articuler une histoire »1013 mais plutôt à
peindre une atmosphère. Elle serait photographie et le roman cinéma, sélection contre
Pour René Godenne, la nouvelle et le conte sont devenus « les deux faces d'une même
pièce » et le terme de nouvelle est « le terme générique utilisé pour qualifier toute forme de
récit court »1015. Nous aurions tendance à partager cette position, en retenant les notions de
auxquelles on peut en rajouter une troisième, la tension dramatique, qui participe également
pour des récits qui ont partie liée avec la mémoire orale, le folklore et/ou le merveilleux, ainsi
empêche pas d’employer des mots comme histoire, récit bref, ou conte pour nommer certains
des textes étudiés, entérinant ainsi une tradition du flou terminologique qui, finalement, ne fait
que mettre l’accent sur la particularité de chaque nouvelle et de chaque auteur, et, plus
généralement, sur l’essence même de la littérature moderne et contemporaine, qui est un refus
b) Hétérogénéricité
1013
Ibid. p. 14.
1014
Cf supra II.B.1.c)(2) p. 267.
1015
Godenne. La nouvelle. p. 146.
346
classification, de classer les œuvres mais ne permet guère d’en exprimer l’originalité et la
spécificité. On peut même se demander s’il est possible de définir vraiment rigoureusement la
notion de genre1016. Cependant, il nous apparaît ici utile de continuer à user de ces étiquettes
génériques pour montrer combien Miguéis lui-même en joue, s’appuyant pour cela sur un
type de récit, la nouvelle, adaptable à merci malgré son obligation d’économie et de précision.
Il est clair que les difficultés terminologiques vues précédemment se répercutent en partie sur
la classification par genres littéraires. La nouvelle, écrit Daniel Grojnowski, peut en effet être
considérée comme un genre « protéiforme »1017, propre à ébranler les repères d’identification
du genre et à créer divers sous-genres non encore classés, manifestant ainsi, selon Jean Pierre
Aubrit, le « caractère ‘hypertextuel’ de tout écrit littéraire »1018. Quoi de commun, en effet, a
priori, entre une chronique et une nouvelle fantastique ? Entre un essai et une lettre ? Entre un
il existe un espace où toutes ces catégories se croisent : c’est lorsqu’elles sont utilisées et
intégrées par la nouvelle. Brièveté, narrativité et tension dramatique sont les seuls impératifs
que se fixe ce genre (et encore, pas toujours simultanément), le reste étant à la libre
Genette1019, devenant par conséquent beaucoup moins utile et efficace que pour un genre bien
défini. On trouve donc de tout dans les nouvelles migueisiennes : des reportages, des notes de
voyage, des pages de journal intime, des histoires policières, du fantastique, des chroniques,
de la poésie en prose, des contes merveilleux et/ou enfantins, du théâtre, etc. Tout (ou
1016
Cf Jean-Marie Schaeffer. Qu’est-ce qu’un genre littéraire ? Paris: Le Seuil. 1989.
1017
Daniel Grojnowski. Lire la nouvelle. Paris: Ed. Nathan, coll. Coll. Lettres Supérieures. 2000. p. 103.
1018
Aubrit. Le conte et la nouvelle. p. 13.
1019
« Encore faut-il tenir compte de l’éventuelle (ou plutôt variable) compétence narrative du lecteur, née de
l’habitude, qui permet de déchiffrer de plus en plus vite le code narratif en général, ou propre à tel genre, ou à
telle œuvre » (Genette. Figures III. p. 113).
347
presque) est là, présent et plus ou moins visible, applications migueisiennes de ce « genre
omnigenre »1020.
La chronique, écrit J. P. Aubrit, est un genre « voué, comme son nom l’indique, à la
description des temps et du temps »1021 : elle commente l’actualité. C’est un genre intimement
présent dans les récits brefs migueisiens. La perception de la réalité et les capacités
était le jeune chroniqueur de « Poeira da Rua » pour le journal República, en 1923. Pour un
certain nombre de ses nouvelles, l’action semble en effet « servir de prétexte pour véhiculer
un ensemble d’informations »1022, comme l’écrit T. Martins Marques. Miguéis le dit lui-
nouvelle entretient, de fait, depuis longtemps des relations privilégiées avec la presse et s’est
largement inspirée du fait divers. Le nouvelliste va aux nouvelles pour écrire ses textes. Ce
lien historique est ainsi ré-affirmé au XIXè siècle avec l’avènement de la presse, comme une
façon de porter un regard plus lucide, plus vrai, sur le monde1024. Miguéis lui-même l’avoue :
beaucoup de ses contes et nouvelles (et romans) sont inspirées du réel comme « O Viajante
Clandestino » (inspirado num caso real (e poucas destas histórias o não são)1025) et les autres
uma experiência pessoal1026), et parfois directement d’un fait divers, comme « Cinzas de
1020
Aubrit. Le conte et la nouvelle. p. 15.
1021
Ibid. p. 112.
1022
Marques. "Onde a Noite se Acaba de José Rodrigues Miguéis: A Vida em Contraluz". p. VII.
1023
"Nota do Autor (à segunda edição)". Páscoa Feliz. p. 154.
1024
Voir par exemple les relations existant entre prose journalistique et fiction chez Eça de Queirós (cf Daniel-
Henri Pageaux. "Eça de Queiroz entre romantisme et réalisme : de la critique à la création romanesque."
Romantisme, 1995, n° 89).
1025
"Explicação ao leitor (da 1.ª edição)". Gente da Terceira Classe. p. 268.
1026
Miguéis. "Explicação ao leitor (da 1.ª edição)".
348
associe au drame par la « tension créée ‘en direct’, devant le lecteur, découlant de la
fragmentation du langage et de l’instantanéité qui fait fait pulser les évènements comme s’ils
se déroulaient sur une scène »1030, fonctionne comme une retranscription immédiate
d’évènements vécus. Ecrivain et journaliste, Miguéis nous offre ainsi régulièrement des
qui s’embarquent pour l’Eldorado américain dans « Gente da Terceira Classe », ou encore
celle du « show » américain au moment de Noël dans « O Conto Alegre de Natal que Não
Escrevi ». Ce dernier se situe à la limite de l’essai sociologique, une tendance récurrente chez
Miguéis, on l’a vu dans le cadre pédagogique de l’essai fictionnel1031, qui observe le monde et
surtout les personnes qui l’entourent avec une acuité digne d’un naturaliste du XIXè siècle.
Lié au reportage, le genre du journal intime, du journal de bord ou encore des notes de
voyage, est également plus ou moins ouvertement instrumentalisé par Miguéis. Pour « Gente
da Terceira Classe », « nota de viagem ou esboço de carta não remetida »1032, l’écrivain place
en épigraphe « (Jornal de bordo – 1935) », nous avertissant ainsi que le contrat de lecture
n’est plus tout à fait le même : le lecteur va devoir naviguer jusqu’à Southampton dans des
eaux troublées par l’alliance forcée (par l’auteur) de l'imaginaire et de la réalité. Suit un récit à
1027
"Nota do Autor à 3.ª edição". Onde a Noite Se Acaba. p. 223.
1028
Ibid. p. 224.
1029
Ibid. p. 225.
1030
Marques. "Onde a Noite se Acaba de José Rodrigues Miguéis: A Vida em Contraluz". p. VII.
1031
Cf supra p. 199.
1032
"Explicação ao leitor (da 1.ª edição)". Gente da Terceira Classe. p. 267.
349
l’énoncé. « O Natal do Dr. Crosby » présente le même procédé et a pour sous-titre « (Do
diário dum expatriado) ». Chronique, récits-reportage, journal intime ou carnet de bord sont
des genres qui affichent leur prétention à dire la réalité et, par conséquent, leur lien supposé
avec une expérience réelle vécue par l’auteur. Nous verrons plus loin l’importance de la
migueisienne1033.
J. P. Aubrit affirme que « le récit bref est le lieu privilégié des manifestations du
surnaturel dans la littérature »1034. Ceci se vérifie chez Miguéis, où seules les contes et les
des hallucinations ou des phénomènes inexplicables rationnellement. Que ce soit, selon les
termes de P.-G. Castex, par « une intrusion brutale du mystère dans le cadre de la vie
réelle »1036 ou, comme l’écrit T. Todorov, par « l’hésitation éprouvée par un être qui ne
connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel »1037, la
nouvelles migueisiennes1038, comme dans « Enigma! », au sujet de laquelle Miguéis écrit : foi
concebida nos anos vinte como prólogo a uma novela fantástica qua ainda hoje espera
diégèse, et le fantastique apparaît alors comme une thématique, une ambiance, un épisode
1033
Cf infra III.B.1 p. 392.
1034
Aubrit. Le conte et la nouvelle. p. 117.
1035
Nous ne prenons pas en compte les apparitions de Fatima dans O Milagre Segundo Salomé.
1036
P.-G. Castex. Le conte fantastique en France de Nodier à Maupassant. Paris: José Corti. 1951. p. 8.
1037
Tzvetan Todorov. Introduction à la littérature fantastique. Paris: Seuil, coll. Points. 1970. p. 29.
1038
« A Mancha Não se Apaga » et « Morte de Homem » in Onde A Noite Se Acaba ; « O Morgado de Pedra-
Má », « Pouca Sorte com Barbeiros », « Regresso à Cúpula da Pena » in Léah e Outras Histórias ; « Primeiro
Encontro com o Transcendente » in Gente da Terceira Classe ; « A Bota »; « O Circo da Noite », « O Cinzeiro
Voador », « A Bruxa da Feira », « Lodo » in Pass(ç)os Confusos. On peut également ajouter à cette liste la
nouvelle Páscoa Feliz que Miguéis a conçu comme « un tableau hallucinatoire » aux dimensions surréalistes
(José Rodrigues Miguéis. "Os mistérios de Lisboa desvendados". Diário Popular, Artes e Letras, 24/06/1976).
1039
"Nota do Autor à 3.ª edição". Onde a Noite Se Acaba. p. 222.
350
raconté, d’autres l’intègrent dans l’énonciation même, et posent ainsi la question du rapport à
« A Mancha Não se Apaga ». Celles-ci flirtent légèrement avec le genre policier, mais cette
dimension est bien plus présente comme horizon d’attente et structure fondatrice dans des
l’homme qui a été son « único amor », son « mestre » et son « guia » (JDA, 308), donnant
ainsi l’impression au lecteur qu’il est en train de lire une lettre récitée par la narratrice, écrite
après la mort du destinataire. Cette déclaration d’amour (et de foi en l’amour) à distance,
véritable « dialogue in absentia »1041, selon T. Martins Marques, rend réelle la présence de
correspondants : Senti que era tua, do teu mistério, da fascinação da tua existência repleta »
(JDA, 306).
Le « diálogo dramatiforme »1042 « A Omelete sem Ovos » repousse si loin les limites
entre nouvelle et scène de théâtre qu’elles en deviennent presque invisibles. C’est un exemple
de la rupture progressive avec le récit classique (à intrigue) qui s’est opérée au XXè siècle,
1040
Nous traiterons en détail de cette problématique réalité/fiction, ou réalité/rêve, dans le cadre de notre étude
de la nouvelle A Múmia (cf infra III.B.3.d) p. 442).
1041
Marques. "Pass(ç)os Confusos, de José Rodrigues Miguéis: Entre a Radicação e a Errância". p. XII.
1042
Miguéis. "Explicação ao leitor (da 1.ª edição)". p. 268.
351
prend une place plus importante face à la « nouvelle histoire »1043, où il ne s’agit plus de
raconter une histoire mais bien de saisir des des instantanés de la vie quotidienne, des
moments exceptionnels ou non, mais significatifs. Ainsi, « Uma Viagem na Nossa Nerra », où
il n’est pas question d’intrigue ni de suspense mais bien d’une succession de situations
signifiantes par elles-mêmes autour d’un fil conducteur prétexte : un voyage à la campagne.
Dans ce type de nouvelle, l’important n’est plus l’énoncé mais bien l’énonciation. En
l’ocurrence, dans « Uma Viagem na Nossa Nerra », c’est le ton ironique adopté par Miguéis
qui donne tout son sens à cette peinture critique d’une certaine catégorie de la population
nouvelle. Ce phénomène de réduction de l’intrigue, qui fait que J. P. Aubrit n’hésite pas à
parler d’« anti-nouvelle »1044, trouve une autre application dans les nouvelles sans intrigue que
sont les poèmes en prose. On l’a dit, la nouvelle peut être vue comme une façon de réconcilier
la poésie avec la prose. Il n’est pas rare que Miguéis se laisse aller à des élans que l’on
pourrait qualifier de poétiques, comme par exemple dans « Ite, Missa Est », « Saudades para a
Dona Genciana », ou bien dans « Regresso à Cúpula da Pena », véritable « poème en prose du
publication particulières ainsi qu’une ambiguïté non seulement générique mais aussi
1043
Godenne. La nouvelle. p. 109-10.
1044
Aubrit. Le conte et la nouvelle. p. 92.
1045
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 67.
352
c) « Dispersion-réintégration »1046
Miguéis réside dans la publication de ses récits brefs dans des périodiques avant d’être édités
en volume, parfois de nombreuses années plus tard. Ce mode de publication particulier, déjà
censure salazaristes mais également aux choix politiques et littéraires de l’écrivain, fait se
rassembler dans un même recueil de contes et nouvelles des récits brefs parfois conçus et/ou
écrits à des dizaines d’années de distance ou bien, dans un même roman, des chapitres ou
passages plus courts aussi éloignés en termes de date de conception. Certains passages de
roman ou de longue nouvelle sont ainsi publiés de manière isolée avant leur intégration à
l’œuvre finale en volume : « 28 », publié en 1929 dans Seara Nova1048, se révèlera être le
deuxième chapitre de Páscoa Feliz ; le premier entremez de O Milagre Segundo Salomé sera
publié en 1964 dans le même journal1049 ; et, pour le roman A Escola do Paraíso, ce processus
est encore plus important : cinq chapitres sont publiés indépendamment dans différents
périodiques entre 1948 et 19591050 ; deux chapitres de la nouvelle A Múmia, publiée dans le
1046
Expression de Kerr Jr. Miguéis, to the seventh decade .
1047
Cf supra II.A.3.a)(2) p. 197.
1048
Seara Nova, 05/09/1929, n° 177. p. 131-33.
1049
"Entremez Um", Diário de Lisboa, Vida Literária e Artística, 09/04/1964, p. 17 & 19.
1050
"O Gato Preto", Jornal do Comércio, Letras, Artes, Actualidades, 20-21/06/1959), "Tiro um Olho a Ti",
Seara Nova, 27/03/1948, n° 1078, p. 172), "Aleluia na Mansarda", Seara Nova, 08/05/1948, n° 1084, p. 21-22),
"Retrato Cor de Marfim", Diário de Notícias, Suplemento Artes e Letras, 25/12/1959, p. 17), et "O Massacre dos
Mil e Duzentos", Seara Nova, 12/06/1948, n° 1089, p. 101-02.
353
même volume que le roman Nikalai! Nikalai! en 1971, sont au préalable parus dans le Diário
de Lisboa en 19691051 ; enfin, deux récits prévus pour intégrer le roman inachevé de Miguéis,
même, une grande partie du contenu de A Múmia était initialement destinée à ce même
roman. En ce qui concerne les contes et nouvelles, trop nombreux sont les récits publiés en
périodique avant intégration dans un recueil pour que nous les listions ici1053.
En 2003, David Brookshaw publie un récit bref migueisien inédit qu’il a découvert
apréhender le sujet avec une certaine fluidité, écrivant des chroniques qui pourraient être
considérées comme des nouvelles et vice-versa »1054. Dans le cadre de notre travail, nous
n’avons pas pu mener l’étude des chroniques (O Espelho Poliédrico (1972)) et autres
Néanmoins, participant de ce jeu avec les frontières génériques, il nous faut souligner
quelques unes des correspondances existant entre ces genres a priori non fictionnels et la
fiction migueisienne proprement dite. Ces correspondances ont été déjà effleurées lorsque
nous avons évoqué les essais-fictions ou encore les nouvelles-reportages, qui signalent une
relation féconde chez l’écrivain entre son écriture journalistique et essayistique et son écriture
fictionnelle. Mais cette relation est plus que féconde, elle est intime, et, surtout, elle est
1051
"O Espelho Poliédrico: A 'Sardinha' e a Madrugada", Diário de Lisboa, 29/01/1969, p. 2 ; "O Espelho
Poliédrico: As Amêndoas Torradas", Diário de Lisboa, 05/02/1969.
1052
"Os Desentendidos", Diário de Lisboa, Vida Literária e Artística, 25/08/1960, p. 1 & centrale ; et "Porque
Te Calas Amândio? (Trecho de Romance)", Seara Nova, Novembre-décembre 1960, n° 1381-1382, p. 338-41.
1053
cf Annexe 2 : Liste alphabétique des récits migueisiens publiés en périodiques.
1054
David Brookshaw. "Nota sobre “A Chegada” de José Rodrigues Miguéis". Ficções, septembre 2003, n° 8.
354
périodiques entre 1927 et 1947 (dont un inédite). Parmi eux aurait du figurer « Reflexões de
um Burguês - Viagens na Nossa Terra », publié en 19391055, qui fut plus tard intégré au
recueil de nouvelles Léah e outras Histórias. Le très intéressant et instructif, comme souvent,
paratexte final de ce recueil est d’ailleurs clair à ce sujet : Algumas das minhas histórias vêm-
me directamente de Artur, como « Uma Viagem na Nossa Terra » e « Pouca Sorte com
- Reflexões de um Burguês II, se nomme Artur. Voici la présentation qu’en fait Miguéis :
Artur apparaît ainsi comme un premier hétéronyme migueisien, le second étant Aparício, le
narrateur des Aforismos & Desaforismos de Aparício, comme une identité fictionnelle de
Miguéis au point de s’intégrer dans les fictions de l’écrivain. T. Martins Marques souligne par
exemple la forte corrélation entre le texte « Da Mania das Grandezas », inclus dans As
1055
Seara Nova, 22/07/1939, n° 623. p. 84-89.
1056
"Do Autor (com humildade)". É Proibido Apontar - Reflexões de um Burguês – I. p. 12.
1057
José Rodrigues Miguéis. "Do Autor (com humildade)". É Proibido Apontar - Reflexões de um Burguês - I,
3e ed. Lisboa: Editorial Estampa. 1990. p. 9.
355
apparaît finalement comme un masque narratif exprimant les besoins satiriques de Miguéis,
O tom pedagógico, satírico, naturalista, destas Reflexões, o seu estilo óbvio e comezinho, que
era o da época, me confirmarão na má reputação, que tenho, de escritor passé, reformador
não da, mas pela literatura. Talvez eu hoje as escrevesse com menos arestas, menos
truculência e mais subtileza(...). (...) Sirva-me de escusa o desejo de ser objectivo e sincero,
homem, ao menos, da minha geração e da minha tarefa. Acreditávamos então, em Portugal,
nas virtudes do panfleto e da sátira, das verdades nuamente ditas.1059
chroniques, et qui aurait dû intégrer un certain nombre d’autres récits brefs publiés
originellement dans des périodiques sous le même titre générique : « O Espelho Poliédrico:
O Circo da Noite (I) »1062, publié ensuite dans le recueil de nouvelles Pass(ç)os Confusos.
faire partie du roman inachevé Filhos de Lisboa. Dans la « Nota do Autor » finale au recueil,
Miguéis ne cache pas le statut générique quelque peu flou de ces textes : Estas crónicas –
dos assuntos, foram na sua maioria publicadas no Diário de Lisboa, entre 1968 e 1971, sob o
1058
Marques. "José Rodrigues Miguéis: Da Reconstituição de um Mundo". p. 150.
1059
Miguéis. "Do Autor (com humildade)". p. 13.
1060
Diário de Lisboa, 05/02/1969.
1061
Diário de Lisboa, 29/01/1969.
1062
Diário de Lisboa, 17/08/1970.
356
mesmo título geral.1063 Maria Alzira Seixo pointera cette diversité générique qui oblige à se
confronter à « certains problèmes de la théorie des genres »1064 : ces chroniques se situent
« entre la fiction et les mémoires »1065, ou plus précisément, « ce sont des mémoires qui, ne
pouvant être intégralement acceptées dans le royaume de la fiction » sont « canalisées vers un
Les chroniques et autres réflexions et essais migueisiens apparaissent ainsi comme une
peut quant à elle être considérée comme un lieu a-générique, un espace de liberté où l'écrivain
migueisienne qui se joue ironiquement des frontières génériques et autres pactes de lecture, et
qui n’hésite pas à mêler les voix du narrateur, de l’auteur fictif et de l’auteur empirique, nous
allons maintenant l’étudier plus en détail dans sa dimension narrative : où nous nous
1063
José Rodrigues Miguéis. "Nota do Autor". O Espelho Poliédrico, 3e ed. Lisboa: Editorial Estampa. 1989. p.
301.
1064
Maria Alzira Seixo. "José Rodrigues Miguéis - O Espelho Poliédrico". Discursos do Texto. Lisboa: Livraria
Bertrand. 1977. p. 211.
1065
Ibid. p. 215.
1066
Ibid. p. 211.
357
2. IRONIE NARRATIVE
moins évidente et plus ou moins importante, mais néanmoins constante, du narrateur dans le
avait conduit les auteurs à adopter fréquemment une attitude de distanciation ironique dans
leurs œuvres. »1068 Pour des auteurs comme Flaubert, ou Eça de Queirós, l’ironie représentait
un moyen de manifester leur présence sans apparaître en tant que tel dans leur création :
« plutôt que de porter des jugements explicites sur ses personnages, le romancier montre les
différents aspects de leur personnalité, leurs facettes multiples. S’il y a lieu de prononcer un
migueisienne, si elle partage un certain nombre de ses procédés créateurs d’effets d’ironie
avec les maîtres du Réalisme, s’inscrit également dans la lignée de Camilo Castelo Branco, au
sujet duquel Jacinto do Prado Coelho écrit : « Loin d’être un chroniqueur objectif et froid, le
narrateur-auteur fait sentir sa présence, exprime à chaque pas soit ses réflexions (souvent
ironiques, malicieuses, mordantes) soit les émotions que la matière de la narration provoque
1067
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 69.
1068
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 250-51.
1069
Ibid.
358
(…). »1070 Voici un commentaire qui peut parfaitement s’appliquer aux narrateurs
migueisiens. Or, M. de Gandt définit entre autres l’ironie romantique par le processus
d’intervention de l’auteur qui dévoile par cet acte « les limites de l’œuvre, dénonce son
caractère d’illusion, et sape l’unité du propos », pointant ainsi son artificialité et assurant « la
relativité des perspectives »1071. C’est dans ce cadre que nous aborderons cette partie : celui
d’une ironie où les tensions entre les différentes voix s’exprimant dans la fiction migueisienne
contraires », mais instaurent « une coexistence paradoxale, sans annulation réciproque, entre
l’adhésion et la distance ironique »1072 Nous nous intéresserons à cette ironie narrative qui
s’inscrit dans la lignée de glorieux prédécesseurs (Cervantès, Sterne, Camilo, Garrett, etc.), et
celui-ci interagit avec les autres voix énonciatives présentes dans le discours1073 du récit.
1070
Jacinto do Prado Coelho. Introdução ao Estudo da Novela Camiliana. 3a ed. Lisboa: Imprensa Nacional-
Casa da Moeda, coll. Temas Portugueses. 2001. p. 23
1071
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 577-78.
1072
Paillet-Guth. Ironie et paradoxe. p. 504.
1073
Emile Benvéniste définit le « discours » comme « toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et
chez le premier l’intention d’influencer l’autre en quelque manière » (Emile Benvéniste. Problèmes de
linguistique générale, II. Paris: Gallimard. 1974. p. 242).
1074
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 74.
359
a été démontrée par David Mourão-Ferreira dès 19811075. Des narrateurs qui racontent
souvent, chez Miguéis, tout est fait pour mettre en valeur le narrateur dans son rôle de metteur
en scène coordonnant les différentes voix et les différents points de vue en présence dans le
récit. Nous nous intéresserons ici à l’ironie narrative migueisienne et à la distance que prend
racontant les évènements vécus par les personnages, n’hésitent pas à les commenter,
ouvertement ou plus en retrait, et de manière plus ou moins caustique : ils interviennent ainsi
comme tels, se montrent et imprègnent le récit de leur voix1076, que ce soit dans les narrations
à la 1ère personne (Acabámos, naturalmente, por chegar a Vila Nova de Gaia e ao Porto.
(Viajaram durante uns dez ou doze dias, e à volta o Mansinho parecia mais acabrunhado.
Aquele pobre rapaz sofria, era um fraco. IRC, 184), jouant sur les modalités, leurs intrusions
pouvant revêtir la forme d'une exclamation, ou d'une interrogation, voire d'une alternance des
deux : Poderia a viagem ter criado entre nós um laço de simpatia? Ali nos separamos talvez
para sempre, a América é tão grande! (GDTC, 33). Dans leurs interventions, ces narrateurs
font régulièrement preuve d’une ironie au sens classique, verbal, prenant pour cible un
1075
David Mourão-Ferreira. "José Rodrigues Miguéis e a problemática do narrador". Jornal de Letras, 8-
21/12/1981, n° 21.
1076
« La ‘voix’, notion empruntée aux grammairiens et qui caractérise l'implication, dans le récit, de la narration
elle-même, c'est-à-dire de l'instance narrative (au sens où Benvéniste parle d'instance de discours) avec ses deux
protagonistes : le narrateur et son destinataire. » (Ricœur. Temps et récit, 2. p. 161).
360
personnage ou une situation, et ce même dans les récits à la troisième personne, avec un
du récit, les narrateurs migueisiens mettent à distance l’histoire et font ainsi porter leur ironie
sur l’énonciation, une ironie considérée ici au sens schlégélien de « jeu avec la structure »1077,
comme l’écrit M. De Gandt, qui se manifeste dans le « principe même de l’intervention »1078,
comme une manifestation ludique qui « met en scène son énonciation et perturbe la
entre le monde « où l'on raconte » et « celui que l'on raconte » une « frontière mouvante »1080.
On peut ainsi régulièrement observer chez Miguéis ces « métalepses narratives » qui « jouent
rôle d'auteur (fictif) en contact immédiat avec le public »1082, que ce soit dans ses récits brefs :
1077
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 614.
1078
Ibid. p. 576.
1079
Ibid.
1080
Genette. Figures III. p. 245.
1081
Ibid. p. 244.
1082
Ibid. p. 248.
1083
Dans cette nouvelle, le narrateur que l’on croit principal, et qui s’adresse à un docteur tout au long du récit,
se révèle finalement n’être que le narrateur second, le docteur prenant la parole en tant que narrateur principal.
361
A atmosfera, com efeito, não é a dos bons tempos. Não há os gritos, os vivas e morras, a
esperança, os pugilatos de há poucos anos. Não há? Isso é o que nós veremos. (OMSS1, 196)
Não suponham agora que eu lhes vá contar toda a minha vida: uma vida conta-se em duas
palavras – ou então nem mil páginas de prosa cerrada chegam para contá-la. (PF, 29)
On constate donc, comme J. do Prado Coelho l’a noté pour Camilo Castelo Branco, la
propension de Miguéis à mettre le récit entre les mains d'un narrateur-auteur fictif toujours
attentif aux différentes relations en jeu dans le récit, « entre la diégèse d’un côté, et le lecteur
de l’autre, se dirigeant soit vers un personnage, soit vers un hypothétique lecteur, tout en
laissant, entretemps, connaître ses modes de pensée et de sentir »1084. Le texte se retrouve
ainsi perpétuellement tiraillé entre discours et récit. Certes, l’auteur, par ses interventions
Le lecteur de roman qui s’entend apostropher par une voix prenant le contre-pied de la fiction
ne peut plus adhérer avec le même sérieux à l’histoire. L’état d’esprit dans lequel il lit se
trouve nécessairement modifié du fait de l’abandon des conventions habituelles, et d’abord de
celle qui veut que l’art soit le reflet de la réalité et de celle qui suppose un auteur maître de son
histoire et, partant, assuré dans ses intentions.1085
Cependant, souvent, chez Miguéis, cette remise en question de l’illusion référentielle, ce jeu
avec le lecteur et le récit, est au service de l’instauration d’une complicité propice voire
indispensable à l’ironiste militant qui a besoin du lecteur pour toucher sa cible, et ses
1084
Coelho. Introdução ao Estudo da Novela Camiliana. p. 398.
1085
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 113.
362
Les intrusions des narrateurs-auteurs migueisiens, jeux ironiques qui plutôt que de
détruire l’illusion la dévoilent pour mieux capter l’intérêt du lecteur, vont généralement de
paire avec une mise en scène textuelle de toutes les voix narratives présentes dans le discours
du récit. Si, souvent, ces successions et autres juxtapositions de voix, comme dans le cas du
discours indirect libre1087, sont utilisées à des fins ironico-satiriques, il arrive parfois que cela
Dans « A Bota », la voix qui débute le récit à la première personne du singulier est
pour décrire le comportement du personnage et pour, entre parenthèses, nous donner une
sem se queimar. (Dantes enrolava-os à mão.) (AB, 275). Les deux voix vont tour à tour
s’exprimer sur la première page, avec une présence quantitativement plus importante de celle
du personnage. Celui-ci va alors garder la parole pendant quatre pages et, tandis que sa voix,
au début du récit, était plutôt celle d'une conscience en liberté typique du monologue intérieur,
il assume maintenant un rôle de narrateur pour nous raconter son histoire personnelle et
1086
Georges Blin. Stendhal et les problèmes du roman. Paris: José Corti. 1998. p. 179.
1087
Cf supra II.B.2.c)(2) p. 307.
363
rapporter des paroles et des écrits1088 émis par d'autres personnages, alternant récit et discours
Que ideia a minha. Quase três anos a economizar para isto: na roupa, nos cigarros, nos
cafés. Até deixei de almoçar na Baixa, vou a casa de eléctrico, um escudo até à porta - perco
tempo, mas sempre é uma economia. Tentei a Lotaria, o Totobola: sorte em branco. Em preto!
Corri tudo à procura duma coisinha em conta, até que achei, foi na rua da Prata. Três contos
e oitocentos. Um brilhante em bico - «marquise», disse o joalheiro - com duas safirazinhas ao
lado, bonito, ela vai gostar com certeza. (AB, 276)
Puis le narrateur principal revient, et, avec lui, le présent de la diégèse. Mais, comme le
souligne Maria Lúcia Lepecki, le « climat narratif » est maintenant installé dans « l’ambiguïté
Cette mise en scène narrative et dramatique de l'histoire, qui instaure une polyphonie
énonciative courante chez Miguéis et oblige le lecteur à jongler avec plusieurs narrateurs, le
forçant à adopter plusieurs points de vue, permet également à l’auteur de jouer ironiquement
avec les différentes voix narratives et autres points de vue1090. Régulièrement, en efffet, dans
le même passage, plusieurs voix se côtoient dans d’audacieux mélanges de style indirect libre,
de style direct, de monologue intérieur, de récit et de discours, ce qui peut parfois entraîner
une « transfusion » des discours et une « confusion des voix »1091, selon l’expression de G.
A Dona Alzira chegou a propor que almoçássemos «qualquer coisa» ali mesmo, em Torres,
para não perdermos mais tempo, e só parássemos em Coimbra. Os protestos foram gerais
1088
Une lettre est retranscrite p. 278.
1089
Maria Lúcia Lepecki. "José Rodrigues Miguéis - Comércio Com o Inimigo". Colóquio-Letras, juillet 1974,
n° 20. p. 83.
1090
Genette fait la distinction entre le « mode » et la voix, c’est-à-dire « entre la question quel est le personnage
dont le point de vue oriente la perspective narrative ? et cette question tout autre : qui est le narrateur ? – ou, pour
parler plus vite, entre la question qui voit ? et la question qui parle ? » (Genette. Figures III. p. 205).
1091
Ibid. p. 200.
364
(menos da minha parte: resolvi desta vez manter um silêncio reservado, estrangeiro): «Deus
nos livre, o café ainda aqui nos vai a chocalhar no bucho!» Ninguém já se entendia a respeito
de etapas e horários, e os próprios relógios andavam às aranhas, porque ninguém lhes tinha
dado corda «naquela pressa». Os Crespos sempre tomaram o seu café e um pastel de feijão, e
resolveu-se que o almoço ficasse para Leiria (ou Coimbra). Uff! Felizes da harmonia que de
novo reinava, abalámos. (VNT, 55)
Ici, cette accumulation de voix, sorte d’hyperbole phonique, fonctionne comme un signal
d’ironie à but satirique. Mais, comme l'a justement observé D. Mourão-Ferreira1092, il arrive
parfois que, de manière inespérée, « une voix encore inconnue (celle de l’auteur lui-même,
d’un personnage, du lecteur virtuel) » s’introduise dans le discours du récit, et que « la voix
parfois systématique »1093 aux parenthèses. Examinons l’extrait suivant, tiré de O Milagre
Segundo Salomé :
(Tudo isto lhe teria parecido um conto das Mil e Uma Noites, ou episódio do Rocambole, se
os houvesse lido.) (...) virou à Praça do Príncipe Real (já então do Rio de Janeiro) (...).
Intimidada, encolheu-se no canto do assento. O sujeito (Deus, é feio como a noite dos
trovões!) descobriu-se com um sorriso afável (...). (OMSS1, 144-145)
fictif1094 pour les deux premières, et laissent un doute planer quant à l’origine de la voix
dans l’extrait suivant : Ah, mas lá vinha um padeiro, com a toalha branca do cabaz cheia de
sol festivo. Ora bom dia! Felizmente há sempre um vizinho que se levanta cedo ao domingo, e
1092
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 73-74.
1093
Ibid. Des parenthèses dont nous avons déjà étudié l’importance pour l’ironie satirique migueisienne (cf infra
II.B.2.c)(1) p. 305).
1094
Dans cette partie et la suivante, lorsque nous évoquerons le narrateur-auteur, nous ferons référence à la figure
de l’auteur fictif, synthèse de l’image qu’en donne le texte et de celle que se forge le lecteur.
365
come pão fresco ao pequeno-almoço. (Também havia padeiros ao domingo!) (VNT, 47). Le
l'arrivée du boulanger. Sans transition, l'un des deux protagonistes (on ne sait pas lequel) salue
l'autre au style direct, sans guillemets. Puis une autre voix que celle du narrateur, entre
parenthèses – celle de l’auteur fictif ? – souligne le fait qu'à l’époque où se déroule l’histoire
il y avait des boulangers qui travaillaient le dimanche, se situant ainsi par delà le temps
souvent dans la fiction migueisienne, que ce soit dans les nouvelles ((É diante destes
impérios nos votam.), GDTC, 16), ou dans les romans : Andavam a brincar no jardim, um
dia, vem ele por trás e agarra o Gabriel (ainda não sabiam que o nome dele é Gabriel? pois
é), mete-o entre os joelhos, e desata a fazer-lhe cócegas..., tantas que o ia matando, não é
exagero. (AEDP, 47). Comme l’affirme D. Mourão-Ferreira, cette voix parenthétique, vient,
« presque toujours, ébranler la sécurité – illusoire – qui s’était créée dans l’esprit du lecteur
quant à l’univocité du point de vue qui paraissait avoir été adopté »1095. Un brusque passage
de l’univocité à l’équivocité qui signifie, selon le critique portugais, à la fois « une critique
cherche à représenter »1096. Et s’il ne prononce pas le terme, D. Mourão-Ferreira parle bien ici
1095
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 74.
1096
Ibid. Le critique voit d’ailleurs et déjà un manque de confiance dans la « pseudo-omniscience des narrations
réalisées à la 3è personne » (p. 69) dans le premier livre fictionnel de Miguéis Páscoa Feliz.
366
Bien que l'on puisse considérer la majorité des récits brefs migueisiens comme des
nouvelles, le « brillant causeur »1097 qu'était Miguéis pourrait être qualifié de conteur1098
plutôt que de nouvelliste. L'auteur est un passeur qui n'hésite pas à transgresser les frontières
populaire traditionnel qui, lui, souvent, n'a pas d'auteur, mais seulement un conteur. La voix
du conteur, aussi bien à l'oral qu'à l'écrit, intervient souvent dans le discours du récit, créant,
on l’a vu, des effets de rupture d’illusion référentielle mis au service de la dramatisation. On
impliquant non plus un centrage sur le narrateur, mais bien sur l'auteur, celui qui est en dehors
de l'histoire et qui choisit ce titre, connaissant tout ce qu'il va faire dire à son narrateur par la
suite. Dans « Uma Viagem na Nossa Terra », il s'agit d'un voyage dans « notre » terre,
possessif qui va englober à la fois l'auteur et le lecteur dans un cheminement commun, voyage
dont le narrateur sera le guide. Les métalepses étudiées précédemment1099, entre autres avec
ranjo os dentes – tinha que haver o inevitável ranger de dentes!, GDTC, 14), faisant
apparaître le présent de la narration au milieu d'un récit au passé ((Porque será que estes tipos
hão-de imaginar sempre que eu não « calculo » o que me é tão familiar?) IRC, 178) et,
parfois, l'interpellation directe d’un narrataire ou du lecteur : Enquanto esperava que de cima
abrissem a porta (devia estar tudo a postos, era para largarmos às sete, imagine-se!) fui
1097
« Si les récits du XIXè siècle mettent en scène une parole conteuse, c'est sans doute parce que leurs auteurs
sont de brillants causeurs. » (Aubrit. Le conte et la nouvelle. p. 129).
1098
« Miguéis était avant tout un story-teller » (George Monteiro. "Foreword". Steerage and Ten Other Stories.
Providence, R. I.: Gávea-Brown. 1983. p. 13-14). G. Genette rappelle qu'autrefois ce type de narrateur aurait
plutôt été traité de « causeur », car privilégiant la « fonction de communication » (Genette. Figures III. p. 262).
1099
Cf supra III.A.2.a) p. 358.
367
examinar o carro: já teria o pneu cheio? (VNT, 46), ce qui rajoute encore au caractère oral et
dramatique des récits migueisiens, instaurant ainsi une complicité accrue entre le narrateur-
auteur et le lecteur : (Não sei se já repararam que as pessoas que caminham no mesmo
Parmi les soixante-cinq récits brefs publiés dans les recueils migueisiens de contes et
nouvelles, une majorité d’entre eux présente un narrateur à la première personne du singulier.
La narration à la première personne suffit à instaurer un « effet de réel »1100. En effet, pour
croire à ce qu’on lit il faut d’abord croire en qui nous le dit, c’est à dire le narrateur, et plus
largement l’auteur. Or, comme le rappelle Massaud Moisés1101, que trouver de plus
vraisemblable qu’un narrateur qui s’adresse directement au lecteur pour lui faire vivre les
histoires, comme en confidence, annulant ainsi presque toute distance entre eux ? Souvent
chez Miguéis, l'histoire est rendue sous la forme d'une expérience vécue par le narrateur, en
tant qu'acteur principalement concerné mais surtout comme simple témoin. Nous pensons que
esthétique qui répond à un besoin et à une volonté de l’écrivain. Un narrateur qui dit « je »
n'est pas par hasard, avec « O Conto Alegre de Natal que Não Escrevi » ou avec « Gente da
Terceira Classe », que l'on a l'impression de lire un journal intime. « Je » pose une identité
réferentielle qui renvoie à celui qui parle, à quelqu'un qui s'interpose entre le lecteur et
l'intrigue. Le récit à la première personne exerce une fascination particulière parce que s'y
manifeste, s'y construit et s'y recompose, mot après mot, l'identité d'un sujet. Et, forcément, la
1100
Roland Barthes. "L’effet de réel". Littérature et réalité. Paris: Seuil, Points Essais. 1982
1101
Massaud Moisés. A Criação Literária, Prosa – I. 16e ed. São Paulo: Ed. Cultrix. 1997. p. 68.
1102
« (…) un récit, comme tout discours, s'adresse forcément à quelqu'un, et contient toujours en creux l'appel au
destinataire. » (Genette. Figures III p. 266). L'énonciation à la première personne accentue le phénomène.
368
espace ludique dont l’intérêt réside dans les questionnements portant sur le narrateur, autant
que sur la narration d'une histoire, l'intrigue devenant parfois un simple alibi. Comme le
essentiel qui place le lecteur dans « l'illusion d'une relation directe à l'énonciateur », et le
pousse à adopter son point de vue, à partager ses questionnements, ses émotions, ses
jugements, à être envahi par la voix narratrice. Cette voix, chez Miguéis, devient familière au
fur et à mesure de la lecture de ses nouvelles, si familière que les narrateurs masculins1104 à la
1ère personne apparaissent pour certains critiques, tel Ronald W. Sousa, « comme un
personnage principal, même quand ils ne sont pas les protagonistes de l’œuvre » et, quand ils
d’identités ».1105
Cette voix familière, on la retrouve aussi dans les romans, même écrits à la troisième
personne. Ainsi, à propos de A Escola do Paraíso, roman qu’il qualifie de « chef d’œuvre »,
D. Mourão-Ferreira souligne que « l’auteur affleure au niveau du récit »1106, en particulier par
le biais de multiples intrusions métaleptiques (Mas deixemos tudo isso e desçamos agora à
rua, sim? (AEDP, 27) ; Mas, por favor, paremos um instantinho antes de chegar ao Jardim!
(AEDP, 38) ; mais il met surtout en avant le fait que « le narrateur se confond avec
l’auteur »1107 : une (con)fusion qui opère principalement à travers le recours au présent de
1103
Grojnowski. Lire la nouvelle p. 126-27.
1104
Un seul narrateur est féminin, celui de « O Jardineiro de Almas ».
1105
Sousa. "Nas asas de um Arcanjo: Implicações ideológicas da atitude narrativa de Miguéis". p. 82.
1106
David Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". Idem. Ed. par
Onésimo Teotónio Almeida. Lisboa: Estampa. 2001. p. 75.
1107
Ibid. p. 76.
1108
Ibid. p. 75.
369
question est alors posée : « Roman à la 3è personne ? Je crois que non ; ou très peu ; ou
seulement en apparence »1109. Cet avis, qui confirme et approfondit le constat de Óscar Lopes
qui parlait d’un « récit d’une troisième personne indéterminée, fluctuante »1110, est partagé par
T. Martins Marques, qui voit en la conjugaison du présent avec la troisième personne la cause
équivocité du point de vue adopté dans le roman »1111. On retrouve cette alliance
chapitres1112 ; mais, cette fois-ci, ce procédé narratif apparaît quelque peu éclipsé par les effets
d’une stratégie narrative que T. Martins Marques qualifie de « labyrinthique » et qu’elle décrit
très bien :
(…) ce que le lecteur voit d’abord est une histoire racontée à la troisième personne qui paraît
sous-entendre le narrateur à la première personne du texte « A Laia de Introdução » et qui se
retrancherait derrière cette troisième personne pour conférer plus d’objectivité à l’histoire
racontée. C’est ce pacte tacite de lecture qui est établi au long de la première, de la deuxième
et de presque toute la troisième partie du roman. A quatre pages de la fin de l’Aventure, une
nouvelle surprise attend le lecteur : dans un passage daté du 5 avril, le récit à la 3ème personne
disparaît et surgit un narrateur à la 1ère personne qui n’est autre que Zacarias d’Almeida – le
protagoniste de l’Aventure. (...) encore une porte dans le labyrinthique processus de
construction de ce roman qui surgit maintenant aux yeux du lecteur comme un journal intime
écrit par Zacarias d’Almeida.1113
Rajoutons que ce revirement ironique final, à la fois narratif et générique, était quelque peu
signalé auparavant dans le récit par la répétition d’un procédé discret, mais chargé
1109
Ibid. p. 76.
1110
Lopes. "O Pessoal e o Social Na Obra de Miguéis". p. 82.
1111
Teresa Martins Marques. "A Construcção do Universo Ficcional n’A Escola do Paraíso, de José Rodrigues
Miguéis". Escola do Paraíso. Lisboa: Círculo de Leitores. 1995. p. VI.
1112
Les chapitres 1 à 5 ainsi que le 17ème, soit 6 chapitres sur un total de 20.
1113
Marques. "Uma Aventura Inquietante, de José Rodrigues Miguéis: A Arquitectura do Labirinto". p. IV-V.
370
postérieurement de toute l’ambiguïté qui explose au final : tous les chapitres du récit principal
débutent par l’indication, entre parenthèses, comme une sorte de sous-titre rhématique
implicite, d’une date faisant référence au temps de la diégèse. Dans les six chapitres écrits au
présent dont les cinq premiers, où le temps de l’énoncé et le temps de l’énonciation semblent
confondus, le lecteur est transporté dans le présent de la diégèse, en direct, et cette indication
temporelle initiale, entre parenthèses, lui signale la possibilité qu’il soit en train de lire un
nous, un bel avenir en tant qu’« objet privilégié de la future critique migueisienne »1114, se
situe dans ce même cadre ironique qui « confond incessament les pistes et les concepts
Escola do Paraíso, qui a maintenant grandi, apparaît d’abord comme le narrateur second de
chapitres entiers (nommés « Entremezes ») ; puis, dans la dernière partie du roman, il apparaît
comme personnage, et, finalement, à l’avant-dernière page, il se met à écrire un roman dont
l’incipit est le même que celui que l’on vient de lire (Tinha dezasseis anos, e a sombra dum
buço na carantonha lorpa, talhada a enxó...), dans un retour cyclique renversant : où « toute
fin est un recommencement »1116. D. Mourão-Ferreira parle de « vertige encore plus intense et
complexe que dans le cas de Proust »1117, car encore plus inespéré et, surtout, du fait que ce
soit un récit à la 3ème personne : un vertige qui « ne cesse d’augmenter quand s’introduit en lui
la confrontation possible entre le roman qui est déjà dans le passé et le roman qui restera
1114
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 78.
1115
Ibid.
1116
Titre du dernier chapitre (OMSS2, p. 327).
1117
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 79.
371
toujours dans le futur »1118. Là encore, comme dans Uma Aventura Inquietante, un signe
avant-coureur aurait pu (dû ?) mettre le lecteur sur ses gardes quant la fusion possible des
identités narratives : dans les 2ème et 3ème parties du roman, Gabriel signe dix « entremezes »
de son nom de guerre, « Gabriel Arcanjo », mais le 11ème, isolé dans la 4ème partie, et avant-
dernier chapitre du livre, n’est pas signé et, surtout, n’a plus du tout le ton satirique des
précédents. A ce moment du récit, Gabriel, depuis le début de la 4ème partie et dernière partie,
est devenu l’un des personnages principaux. De deux choses l’une : ou bien le narrateur de cet
entremez isolé est toujours Gabriel, maintenant anonyme et sans vélléités satiriques, et le
personnage accroît alors son importance en recouvrant son statut de narrateur (second) mais,
surtout, une voix narrative maintenant très proche de celle du narrateur principal ; ou bien
c’est au narrateur principal que l’auteur a laissé un espace de parole dont il sait que le sous-
titre générique (entremez) poussera le lecteur à attribuer l’autorité narrative à Gabriel. Dans
les deux cas, le statut de Gabriel, personnage-narrateur second, flirte de manière ambiguë
avec celui de narrateur principal. Dans les deux cas, le « vertige » final ne fait que confirmer
un mouvement ironique de fusion des identités narratives déjà ébauché au chapitre précédent.
1118
Ibid.
1119
José Rodrigues Miguéis. "Nota do Autor". Nikalai! Nikalai!, 3e ed. Lisboa: Editorial Estampa. 1985. p. 202.
372
stendhalien qui apparaît comme le lieu de rencontre entre « une ironie de propos et une ironie
considérée comme vision du monde », rencontre entre « des ironies locales, assignables à une
origine et visant un sens à trouver, et une ironie plus diffuse, dont l’origine, le sens et la cible
espace de cohabitation plus ou moins harmonieuse entre ironie classique et ironie moderne.
C’est dans ce cadre d’une ironie au carré, stendhalien, mais aussi queirosien1121, que nous
Nous l’avons rappelé, peu après la seconde Guerre mondiale, et suite à une grave
maladie qui faillit lui coûter la vie, Miguéis abandonne rapidement toute militance pour se
consacrer à l’écriture. Cela se traduit dans ses publications en volume, faites en grande
majorité alors que l’écrivain approche de la soixantaine, par la cohabitation de deux modes
d’écriture : un mode militant, et un mode écrivain. Nous avons déjà évoqué ces récits où se
manifestent à la fois l’adhésion à des valeurs éthiques et politiques (mode d’écriture militant)
mais aussi la mise à distance plus ou moins critique de celles-ci (mode écrivain), récits qui se
transforment ainsi parfois en une scène textuelle où sont mis en tension les deux types
d’ironie correspondant à ces deux attitudes face à la vie et à la littérature : une ironie classique
1120
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 11.
1121
Cette cohabitation d’ironies dans la fiction de Eça de Queirós est étudiée entre autres par : Mário
Sacramento. Eça de Queirós: uma estética da ironia. Lisboa: Imprensa Nacional - Casa da Moeda, coll. Temas
Portugueses. 2002, Lélia Parreira Duarte. Ironia e humor na literatura. São Paulo: Editora PUC Minas /
Alameda Casa editorial. 2006, ou encore Isabel Pires de Lima. "A ironia". As máscaras do desengano : Para
uma abordagem sociológica de "Os Maias" de Eça de Queirós. Lisboa: Editorial Caminho. 1987.
373
et une ironie moderne. Or, rappelons que l’ironiste est celui qui met en place cette « étrange
combinaison d’une adhésion et d’un rejet dans lequel le sujet invalide sa propre
énonciation »1122. Par conséquent, en superposant ainsi ces deux ironies, en réalisant cette
étrange combinaison d’une ironie classique, signe d’adhésion à certaines valeurs, et d’une
ironie moderne, signe d’une mise à distance critique vis-à-vis de celles-ci, Miguéis dédouble
le processus ironique : ironie au carré, ironie des ironies, double ironie contradictoire. Nous
allons donc examiner ici le cas de Nikalai! Nikalai!, dans ce cadre doublement ironique, et
étudierons en particulier l’ironie narrative déjà évoquée précédemment pour les autres textes
fictionnels de l’auteur.
Dans Nikalai! Nikalai!, roman où les personnages principaux, des Russes blancs exilés
en Belgique après la révolution bolchevique, tentent de faire revivre le tsar Nicolas II,
l’intention de Miguéis est claire : critiquer les idéaux déconnectés de la réalité, en particulier
les mythes liés à un paradis terrestre passé et/ou à venir. Dans notre deuxième partie (II.B.),
nous avons déjà utilisé des extraits de Nikalai! Nikalai! pour illustrer la signalétique de
l’ironie classique migueisienne1123. Avec ce roman, Miguéis dépasse la critique ironique, afin
de mettre en scène des personnages et des situations de plus en plus ridicules, grotesques,
1122
Maingueneau. Eléments de linguistique pour le texte littéraire. p. 87-88.
1123
Voir par exemple supra II.B.1.c)(2)(c) p. 277.
374
comiques, et tragiques à la fois. Sa volonté de critique est si forte que l’on retrouve la satire
présente dans sa forme non ironique. Au fil des pages, le roman se transforme ainsi en une
régulièrement, les corps et les objets sémiotiques restant les outils privilégiés par les traits
caricaturaux du narrateur. C’est ce que décrit très bien M. L. Lepecki quand elle parle d’un
« environnement ridicule, grotesque et en même temps, sans aucun paradoxe ici, tragique » et
d’un « portrait critique d’une totale et absolue décadence, d’une complète aliénation »1124.
Parfois, tout contraste et toute distance ont presque totalement disparu, et ne subsiste que le
collectif »1126 que sont les exilés russes, avec ses maniérismes et ses stéréotypes
affective et mentale »1127. Le traitement littéraire qui lui est infligé illustre parfaitement
fait état de l’ironie migueisienne envers ce personnage, ironie classique usant du procédé
hyperbolique1128. Or, quelques lignes plus loin, le narrateur file l’hyperbole ; mais, cette fois,
il n’y a plus d’ironie, et la critique basée sur les contradictions entre les prétentions du
1124
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 94-95.
1125
Ibid. p. 95.
1126
Ibid. p. 73.
1127
Ibid. p. 93.
1128
Cf supra p. 265.
375
chichis, o pó de arroz e as pomadas, tudo mostra que nela o passado é passado e o futuro um
mito. (...) Ela só lhes lembra o que morreu e se eterniza no presente espectral, como todas as
ruínas. (NN, 46)
Ici, c’est par l’énumération que fonctionne l’hyperbole qui attire l’attention sur les détails
passé n’est plus ; il n’en subsiste que des ruines. C’est une écriture au service du rire, qui
brosse de véritables portraits en charge, où la répétition d’un même procédé peut venir
renforcer l’évaluation négative du narrateur à l’encontre d’un personnage, mettant à mal tout
le sérieux possiblement revendiqué. Plus la diégèse avance, plus le roman lorgne vers la farce
en tant que mise en scène comique et carnavalesque où règnent tromperie, équivoques, ruses,
mystifications, avec inversion des rôles et donc des valeurs. Jean Marie Bouchon, le vagabond
anarchisant, sera ainsi intronisé tsar par les pensionnaires russes. Il se prête au jeu, non sans
ironiser : - E que é um rei, imperador ou czar senão um desempregado habitual e bem pago,
vagabond a quelque chose à voir avec l’expression « pousser le bouchon trop loin ».
Nikalai! Nikalai! apparaît donc comme une satire du mythe messianique dont
Tatáratsin, un des exilés, est l’un des représentants les plus évidents : O que lhe importava
não era este presente de miséria insípida, incolor (mas não inodora, por má sorte), em que
vogava cego e surdo, alternadamente crispado de ódio ou lânguido de nostalgia : era sim o
passado, para o qual se virava, obstinado em reconstruí-lo ou reavê-lo (...). (NN, 16) Les
deux inséparables compagnons que sont Tatarátsin et Buldógov, traités de « Bucha e Estica »
(p. 166), apparaissent comme les reflets russes de deux duos célèbres : Laurel & Hardy donc,
mais également D. Quixote et Sancho Pança, dans leur quête d’un rêve impossible. Tatarátsin
dira à un moment : « Que importa? Comer ou não comer… » (NN, 21), superposant ainsi les
figures de Shakespeare et de Cervantés à lui tout seul. C’est lourd fardeau d’écrivains
376
ironistes pour ce personnage philosophe et rêveur qui finira par se suicider, personnifiant ainsi
est un écrivain de la raison contre les errements mystico-nationalistes, et le narrateur s’en fait
l’écho :
(...) querem retornar ao passado, e não percebem que é para o futuro , bom ou mau, talvez um
precipício, que todos caminhamos (…). São náufragos agarrados a pranchas flutuantes, em
busca do navio irremediavelmente perdido. (…) Os homens procuram sempre uma forma
qualquer de « ordem », de estabilidade e novidade (...) um pai, um salvador, um rei, como as
rãs pediam. (…) todos queremos durar eternidades! (NN, 34)
Le lecteur qui connaît déjà les écrits de Miguéis et/ou a quelques notions de sa
biographie ne sera pas surpris par cet engagement fort contre les messianismes de tous bords,
« nature transidéologique »1130, et l’on pourrait en dire autant pour la satire non ironique1131.
De fait, Miguéis, dans Nikalai! Nikalai!, pointe tous les types de croyances et d’idéologies
aveugles. En particulier celles des militants politiques, et, parmi eux, d’abord, les républicains
Portugais réfugiés à Paris suite au coup d’Etat du 28 mai 1926, comme le souligne D.
1129
William B. Edgerton le rappelle, de nombreux épisodes du roman concernant les Russes sont basés sur des
faits réels et démontrent l’étendue des connaissances de Miguéis (Edgerton. "Miguéis e os Russos: Um estudo de
Nikalai!" ). Il souligne en particulier l’émergence presque simultanée du sébastianisme et du messianisme russe
à la fin du XVIè siècle.
1130
Hutcheon. "Politique de l'ironie". p. 295.
1131
Voir notre première partie où nous étudions les connivances et les differences entre ironie, satire et sarcasme
(cf I.B.2.a) p. 70).
377
portugaise suite au 28 mai »1132. En effet, on l’a vu, avant d’émigrer aux Etats-Unis, Miguéis
a activement milité pour la réforme de la 1ère République agonisante au sein, entre autres, du
groupe Seara Nova. Il a vécu les frustrations dues à la faillite du rêve républicain. L’idéalisme
à la base des conceptions des seareiros, se heurtant au monde réel de la dictature, a finalement
provoqué la rupture avec ses ex-compagnons de lutte. Or, c’est à ce moment-là, au début des
années 30, l’auteur de « Léah » résidait alors en Belgique, que Nikalai! Nikalai! a été conçu.
Romance político, embora eu o negue: O problema íntimo da história é que ela foi concebida,
e em grande parte anotada numa época da minha franca adesão (embora sempre com
restrições) a certo ideário. É manifesto que eu nunca quis mal, fazer mal, aos pobres
emigrados russos. Mas a sátira que deles faço revela-me de certo modo sectário ou
« engagé », até nos nomes que lhes dei.1133
Il s’agit bien ici d’un aveu de la part de l’écrivain qui contredit le paratexte final :
Não se trata aqui, porém, de um romance « político », nem sequer tendencioso, embora, no
sentido lato, tudo seja aristotelicamente « político » no Homem e na Sociedade. Uma das
minhas duras tarefas, ao escrevê-lo, foi precisamente a de o expurgar quanto possível de
quaisquer intenções ou opiniões pessoais, minhas.1134
Nikalai! Nikalai! fut conçu et en grande partie écrit lors de l’adhésion de l’écrivain au
communisme, et les procédés littéraires employés sont directement lié à ces positions
volonté réactive d’en finir avec l’idéalisme du groupe de Seara Nova. La cause profonde de
1132
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 77.
1133
Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 24/05/1971]".
1134
Miguéis. "Nota do Autor". p. 201-02.
378
cet « excès »1135 de satire est peut-être, finalement, à chercher du côté d’une nostalgie de cet
(…) l’ironie semble procurer à celui qui s’en sert un certain plaisir, qui ne provient pas
nécessairement d’un quelconque sentiment de supériorité comme on le prétend
habituellement, mais qui découle de la satisfaction d’évoquer ce monde idéal
malheureusement inexistant mais que les mots ont le pouvoir de faire surgir brièvement. Cette
satisfaction a cependant un prix : celui de rappeler immédiatement que notre monde n’est pas
le meilleur des mondes possibles ; de là découlent la déception et une certaine amertume qui
accompagnent l’ironie.1136
Dans Nikalai! Nikalai!, le plaisir de la remémoration non pas d’un « monde idéal », mais de
l’idéal qui portait alors Miguéis et ses compagnons seareiros est dépassé par l’amertume
de Nikalai! Nikalai! :
(...) os primeiros esboços do livro: dos anos de trinta, isso é positivo, que me foram fecundos
de ideias. Alguns episódios datam da minha passagem pelo Reader’s Digest, 1942-43, (...)
1135
Cf Georges Da Costa. "Excès et ironie dans Nikalai! Nikalai! de José Rodrigues Miguéis". Cahiers du
CREPAL, n° 13
1136
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 145.
1137
Ibid. p. 320.
379
Outro foi escrito no Rio de Janeiro, em 1949 ou 50. (...) A partir do Capítulo X tudo é obra de
anos recentes, sobre notas antigas.1138
Cette dispersion temporelle a comme conséquence, on l’a vu, la présence textuelle de deux
pastiche satirique de la Pravda évoqué dans notre deuxième partie1139, apparaît de fait comme
une auto-critique ironique : alors que le roman était initialement dirigé contre les idéalismes
réactionnaires russes et nationaux, mais aussi celui des seareiros, il attaque également l’un
des symboles de cet autre idéal, le communisme, au nom duquel il fut conçu au départ.
entre l’expression satirique d’un idéal et son auto-critique également satirique est le signe
d’une autre ironie à l’œuvre dans Nikalai! Nikalai!. Une ironie qui, selon V. Jankélévitch, « se
refuse à l’enchantement »1141 et « n’a pas envie de rire et qui exalte, au contraire, la solitude
du moi »1142. Dit autrement, une ironie qui rit pour évacuer les désillusions et le tragique de
contradiction »1143. Cette ironie, on la retrouve dans la vision du monde du narrateur (Assim
vai o nosso mundo: às apalpadelas, aos encontrões, às cegas, avançando racionalmente para
o suicídio, o absurdo ou o caos. NN, 36), un monde où les humains ne sont que des
1138
Miguéis. "Nota do Autor". p. 201-02.
1139
Cf supra p. 322.
1140
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 07/06/1975]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University]. Voir également José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Rogério Fernandes]". José Rodrigues
Miguéis' Archives [Brown's University], 11/12/1973, reproduite à l’Annexe 9.
1141
Jankélévitch. L'ironie. p. 32.
1142
Ibid. p. 130.
1143
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 12.
380
pantins (Somos fantoches racionais nas mãos de um deus desconhecido e cruel. NN, 37), et où
il est vain de vouloir imposer une unité : Sim, somos fantoches manobrados por um destino da
nossa própria criação inconsciente, em que a razão soberana pouco ou nada pode! (...) Para
onde vou eu, para onde vamos todos nós, unidos ou desentendidos? Talvez para o caos! (NN,
l’illusion idéaliste visée par la satire dans Nikalai! Nikalai! se double en effet d’une rupture de
l’illusion référentielle dans la narration. La mise à distance propre à l’ironie, comme dans
personnage/narrateur/auteur. Le lecteur commence par lire une histoire racontée au passé par
un narrateur omniscient à la 3ème personne ; puis, dans le chapitre III, sans prévenir, c’est une
sorte de journal ou de carnet de notes qu’il découvre, au présent et à la 1ère personne. Très
Complicadas divagações, que nada têm que ver com o meu romance! Era talvez agora a
altura de explicar... Não, porque nada se explica, sobretudo num romance. De falar de mim
próprio, embora com todas as reservas que o caso impõe. Não direi onde nasci, onde
brinquei-ó-bela, nem quem sou. Quem sou eu? Chamo-me Fred, só para efeitos da narrativa.
(NN, 37)
Et cet auto-portrait continue sur la page suivante, laissant ainsi totalement de côté l’intrigue :
Não tenho sinais particulares visíveis, a olho nu ou desarmado, nem sequer estando eu nu;
nem opiniões políticas definidas – ou indefinidas -, graças a uma formação céptica, empirista
e crítica, britânica para tudo dizer. Sentimental, também, um pouco. As minhas simpatias
humanas são porém as mais diversas, contraditórias e humorais: não me julgo obrigado a
descrevê-las, e em geral procuro guardá-las só para mim, para meu uso pessoal. Deduzam-
nas, se são capazes. Julguem-me pelo meu comportamento, como aos símios de Koehler. Nem
quero converter ninguém ao meu vácuo. (...) nem os meus colegas do Magdalen College
puderam jamais palpitar a minha origem. Saberei eu qual é? Passo por ser um deles. Fellow,
em suma. Sonho como toda a gente – é o meu hobby – escrever um romance. Um grande
381
número dos génios que passam por « ingleses » aos olhos do mundo de fora têm sido de facto
irlandeses – Swift, Joyce, Synge, Yeats – estrangeiros! O meu modelo preferido, no entanto,
seria o polaco Joseph Conrad, aliás Konrad Korzeniévski, marinheiro e inglês de adopção.
Terei de me resignar ao paradigma menos glamoroso do meu ex-colega Somerset Maugham
(leia-se Mô’m), que esse era inglês. (…) Penso em escrever uma história a respeito destes
russos da Pensão. Como ela acabará não sei: apenas começou, como o futuro. (NN, 38)
On comprend alors que ce Fred semble être le narrateur des chapitres précédents, mais aussi
qu’il était l’un des personnages secondaires évoqués dans le récit jusque là. Pourtant, comme
narrateur à la 1ère personne « va peu à peu s’évaporer, comme s’il avait de nouveau disparu
chapitre IX, il apparaîsse de nouveau comme simple personnage »1144 : O hóspede estrangeiro
comeu pouco e não tomou a lição de russo (NN, 138). Tout au long de ce chapitre, l’ironie
narrative migueisienne va alors jouer pleinement avec le lecteur : alternance de récit à la 1ère
et à la 3ème personne, où Fred apparaît soit comme personnage soit comme narrateur, et ce,
parfois, dans un même paragraphe, ce que M. L. Lepecki traduit par : « Fred est une 1ère
personne anonyme, qui s’auto-fictionne sous l’identité choisie, ou une 3ème personne qui s’est
changement de registre ou de substitution d’une voix par une autre », et qui, lorsque le récit
passe à la 3ème personne, est caractérisé par « une omniscience absolue », constitue « un défi
absolu aux conventions traditionnelles de toutes les modalités du discours narratif »1146. M. L.
1144
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 77.
1145
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 90.
1146
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 77.
382
Lepecki s’est longuement penchée sur ce roman : sans se référer à la notion d’ironie
romantique, elle relie la « diversité dans l’unité » qu’elle y voit mise en scène à Fernando
« équivaut à dénoncer le texte comme fiction » et « l’acte physique même d’écrire »1147. Cette
dénonciation de l’énonciation, qu’elle voit entre autres dans la (con)fusion générique, c’est-à-
dire dans le fait que le narrateur affirme être en train d’écrire un roman mais suggère que le
texte tient plutôt du journal intime ou du carnet de bord, place ainsi le lecteur « devant un
objet unique »1148 qui oscille entre la poursuite du « vrai » et la « réélaboration » fictionnelle
mémorialiste et fictionnel1149 qui pose des questions quant à la nature même du texte et à sa
spécificité littéraire, et qui trouve sa place dans cet espace dont parle Sá Carneiro : un
« quelque chose d’intermédiaire »1150, ce qui n’est pas sans rappeler le statut intermédiaire des
chroniques migueisiennes, entre mémoires et fiction, déjà évoqué. De plus, comme dans O
Milagre segundo Salomé, on a affaire à un roman circulaire. Nous avons déjà évoqué le
suicide de Tatarátsin, qui clôt le roman : Farto da vida, do exílio, das privações e da filosofia,
o infeliz tinha-se enforcado de verdade: com o cinturão de couro. (NN, 193) Ce suicide réel
contraste avec l’incipit, où le lecteur croit déjà à un suicide de ce même personnage alors qu’il
élites » qui a conçu un « roman à déchiffrer »1151 : la confusion des instances narratives,
1147
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 79.
1148
Ibid. p. 80.
1149
Ibid. p. 87.
1150
Ibid. p. 80.
1151
Ibid. p. 84.
383
« un fond d’obscurité où l’on ne pénètre pas » et qui exige du lecteur une « lecture
intelligente » provoquée elle-même par une « écriture intelligente »1152. Miguéis prend en
effet le risque de ne pas être compris par le lecteur, qui peut ne voir en Nikalai! Nikalai!
qu’un simple divertissement, un jeu cruel et gratuit, la forte présence de la voix du narrateur
excessifs :
Sou forçado a retrair-me por motivos de ordem estratégica. Ou outros. Mas basta por hoje.
Escrevo estas notas à mesa do Café des Beaux Arts. Perco nisto um tempo precioso, enquanto
o romance espera! (NN, 44)
Oh senhores, afinal estão todos de acordo. Não há como os mortos para nos unir!... Até eu,
palavra d’honra, um estranho aqui, mas emotivo, me deixo arrebatar: então não tenho eu a
lagrimazinha ao canto do olho?... Não sei o que pensar desta gente. O diabo são-n’os russos.
Enfim, as coisas não vão nada mal encaminhadas. Para onde é que eu não sei. (NN, 63)
E eu? Eu escrevo as minhas notas, esboço episódios do romance. Por vezes já nem sei
distinguir a realidade da fantasia. (NN, 83)
Ou quand il joue sur les mots, comme lorsqu’il entre dans une boutique qui se révèle être une
maison de passes :
1152
Ibid. p. 85.
384
- O meu cachimbo está bem servido. Lamento. Boa tarde. (NN, 143)
Il n’est donc pas étonnant que Miguéis ait eu besoin, là encore, d’ajouter un paratexte pour
éclairer le lecteur, comme il l’écrit à José Saramago : É possível, mas não é certo, que ainda
escreva uma nota para o fim, a « explicar » a génese da obra. Como verá, esta é cíclica, isto
é, acaba num retorno ao começo. Uma espécie (modesta) de romance de romance.1153 Mais
cette « Nota do Autor » ne fait finalement qu’entériner les ambiguïtés : Nikalai! Nikalai! é, no
entanto, (...) uma história « exterior », de imaginação, não confessional, uma fantasia ou
Fred apparaît ainsi à la fois comme personnage, narrateur et auteur du même roman :
Sentado à mesa, acabava de dar os últimos retoques na minha história (NN, 189). Mise en
Comme l’écrit T. Martins Marques, Nikalai! Nikalai! est un « jeu de vérité et simulacre »1155.
C’est une histoire de sosies, de personnages qui ne sont pas ce qu’ils paraissent et ne
paraissent pas ce qu’ils sont, à commencer par le narrateur principal qui, de linguiste
completamente louco! E tens impulsos, fantasias de sadismo! Que coisas tu inventas... Depois
então tens remorsos! Agente do Intelligence Service, tu, meu pobre Fred, que nem sequer és
inglês! (NN, 190) C’est histoire, finalement, d’un jeu de masques narratifs propre à
l’ambiguïté de l’ironie moderne où, comme le souligne très justement David Mourão-
1153
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à José Saramago - 23/07/70]". Espólio de José Saramago [Biblioteca
Nacional de Portugal]
1154
Miguéis. "Nota do Autor". p. 201.
1155
Teresa Martins Marques. "Retorno, Mito e Simulacro em Nikalai! Nikalai! e A Múmia, de José Rodrigues
Miguéis". Idem. Lisboa: Círculo de leitores. 1995. p. VI.
385
Ferrreira, « l’on ne peut pas conclure s’il s’agit au final d’un récit à la 3ème ou à la 1ère
réel »1156. Pour José Rodrigues Miguéis, réaliste « sans rivages »1157, l’ironie est une arme :
elle induit le soupçon, fait vaciller les valeurs, demande des comptes aux mots et au
langage1158 et remet en cause les représentations de la réalité. Satire et ironie romantique sont
donc indissociables dans Nikalai! Nikalai!, et participent toutes deux de la même entreprise de
cette histoire, Fred/Miguéis, ironistes exilés, interrogent sans cesse la vérité des êtres et des
choses : - O senhor tem qualquer coisa de russo, procura, procura sempre, e nunca encontra,
nunca está contente... (NN, 40) Ceci est très risqué car le lecteur, tout comme Fred, pourrait
ne pas comprendre et avouer son impuissance devant tant d’ironie (- Mais uma! Agora
percebo tudo. Ou antes, começo a perceber que não percebo nada. (NN, 164).
Jorge de Sena pensait que le roman pourrait être mal reçu par le Portugal de l’époque.
Dans sa réponse, Miguéis, toujours très critique envers lui-même, prévoit également la non-
claro ao leitor que o Fred, apesar de se dizer inglês, SIS, etc., era português, era eu (...).
1156
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 78.
1157
“E por que não de um realismo sans rivages? Ou, melhor ainda, sem colete-de-forças?” (ADDA, p. 22).
1158
« L’ironie n’est rien d’autre que la question posée au langage par le langage. » (Barthes. Critique et vérité. p.
80).
1159
Jorge de Sena. "[Lettre à José Rodrigues Miguéis - 08/05/1971]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
386
Tudo o que consegui (mal) foi realizar esse « parênteses », ou ciclo de que o leitor deduz que
nada se passou (...).1160 Nikalai! Nikalai! concilie donc la présence de deux ironies
contradictoires : une première, satirique, signe, selon L. Hutcheon, « d’un engagement serré
sur le plan des émotions »1161, qui, tout en attaquant l’Autre, est le signe d’une volonté de
(ré)intégration sociale ; et une deuxième, romantique et/ou moderne, plus « nomade », comme
dirait Jankélévitch1162, signe d’une irréductible distance au monde et à soi. Cette dernière,
selon les termes de Pierre Schoentjes, apparaît parfois comme « trop peu sincère pour qu’on la
prenne au sérieux »1163, comme un divertissement gratuit1164, une « esthétique du relatif »1165
qui brouille l’image et les intentions de l’auteur et peut ainsi entraîner l’incompréhension du
M. de Gandt nous offre une ultime possibilité de lecture de la présence de ces deux
ironies contradictoires avec la notion de « double ironie », celle qui, paradoxalement, met en
valeur sa cible et qui, en faisant de l’ironie sur l’ironie, « produit une revalorisation de la cible
première et une dévalorisation des normes qui la ridiculisaient »1166. Nous avions évoqué la
possibilité d’expliquer l’excès de satire de Nikalai! Nikalai! par une certaine nostalgie non pas
d’un monde idéal, mais de l’idéalisme passé du jeune Miguéis qui, nous l’avons l’a vu dans
notre première partie, a perdu beaucoup de ses illusions réformatrices au fil du temps. Il n’est
donc pas incongru de penser que les attaques portées dans ce roman contre les idéalismes de
1160
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 24/05/1971]". Idem.
1161
Hutcheon. "Politique de l'ironie". p. 294.
1162
« Partout exilé, toujours transhumant, éternellement nomade, l’ironiste ne trouve jamais où se fixer, où
planter sa tente : c’est un apatride ou, comme disait Novalis, un citoyen du monde. » (Jankélévitch. L'ironie. p.
152).
1163
Schoentjes. "De l'ironie romantique à l'ironie moderne : un "sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de
mort" (Jules Janin)". p. 97.
1164
On retrouve cette problématique sérieux/divertissement associée au binôme ironie classique/ironie
romantique dans Uma Aventura Inquietante, où l’aspect divertissant provient entre autres du pastiche qu’y fait
Miguéis du roman policier.
1165
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 279.
1166
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 612.
387
tous bords, associées aux jeux narratifs et verbaux qui semblent les porter en dérision, cachent
également une valorisation de l’idéal politique en tant que tel. Cette « double ironie » qui,
selon M. de Gandt, « permet de se libérer des implications de ce qu’on dit pour pouvoir le dire
militant idéaliste qu’il a été. Il s’agit d’une double ironie contradictoire qui ne fait finalement
Nikalai! Nikalai! est l’histoire d’un personnage/narrateur qui tend à se confondre avec
l’auteur. Il reproduit ainsi une technique narrative déjà présente, nous l’avons vu, dans Uma
Paul Ricoeur, « le recours à la notion de voix narrative permet à la narratologie de faire une
place à la subjectivité, sans que celle-ci soit confondue avec celle de l'auteur réel »1168.
Cependant, chez José Rodrigues Miguéis, on l’a déjà évoqué pour ses récits brefs1169, les
frontières entre narrateur, auteur fictif et « auteur réel » sont soumises à des transgressions
incessantes. David Mourão-Ferreira, dans son article déjà souvent cité, se demande ainsi en
Ne lui était-il pas indispensable, au fur et à mesure que le futur se congelait en passé, de
donner plus de liberté d’expression à ses penchants mémorialistiques et, même dans le
domaine de la fiction, d’ainsi valoriser l’« auteur » au détriment de cette suprême fiction que
constitue le « narrateur », finissant même par pratiquement le détruire ou le faire revenir à une
fusion originelle et extrêmement moderne avec l’auteur et le personnage, dans une expérience
qui n’a pas d’équivalent dans la littérature portugaise et dont la nouveauté nous échapperait
encore ?1170
1167
Ibid.
1168
Ricœur. Temps et récit, 2. p. 162.
1169
Cf supra III.A.1.c) p. 352.
1170
Mourão-Ferreira. "Avatares do Narrador na Ficção de José Rodrigues Miguéis". p. 80.
388
Nous pensons que les réponses à cette question sont positives : oui, l’œuvre fictionnelle
intimement liée à cette ironie migueisienne qui joue avec les règles génériques et les instances
conventionnelles que sont le personnage, le narrateur et l’auteur ; et, enfin, oui, cette ironie et
cette liberté sont la conséquence d’une nécessité : une nécessité imposée par la biographie de
l’écrivain, doublement exilé, loin de son pays natal et de la concrétisation de ses idéaux
l’identité. Dans la partie suivante, nous nous pencherons donc plus en détail sur les
situe selon nous la principale originalité de l’ironie migueisienne : dans la relation entre
l’ironie classique : le lecteur-interprète, écrit P. Schoentjes, opte en effet pour une lecture
ironique « à condition d’évaluer les connaissances de la personne qui parle et d’établir son
système de référence, en premier lieu sa hiérarchie des valeurs. »1174 Mais, paradoxalement,
les genres autobiographiques sont propices à l’existence d’une ironie plus moderne : comme
1171
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Raul Ferreira]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional
de Portugal], 03/07/1968.
1172
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - octobre 1961]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
1173
« Nota do Autor ». O Espelho Poliédrico. p. 301.
1174
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 146.
390
‘distanciée’ de soi et du monde par laquelle peut se définir l'humour. »1175 Cette affirmation,
que l’on peut aisément appliquer à l’ironie romantique en tant que mise en œuvre de cette
conscience distanciée de soi et du monde, pose donc les genres autobiographiques comme des
Or, nous l’avons déjà évoqué, les préoccupations éthiques des narrateurs migueisiens
sont très proches de celles de l’écrivain, de même que celles des personnages valorisés par ces
mêmes narrateurs1176. Cette proximité n’est pas fortuite. Comme pour Stendhal1177, on
peine transposée, tant la vie et les souvenirs de l’écrivain imprègnent ses fictions, tant l’auteur
et le narrateur représentent souvent les deux faces d’une même pièce. C’est à cette dimension
temps. Il n’est donc pas étonnant que le lecteur migueisien soit confronté à une ambiguité
(OMSS2, 298). Dans un deuxième temps, nous étudierons donc en détail cette relation,
ambiguë, voire paradoxale, entre autobiographie et fiction à travers le seul récit ouvertement
interrogation sur le sujet d’énonciation, cette instance qui, dissimulée derrière le texte, juge,
1175
Labouret. "Le double je de l'humour".
1176
Cf supra II.A.2 p. 176.
1177
« L’originalité de Stendhal consiste en ceci que l’autobiographie s’étend chez lui à l’œuvre tout entière. »
(Anne Maurel. "Stendhal - de l’égotisme". Magazine littéraire, mai 2002, n° 409. p. 38)
391
évalue, ironise. »1178 Qui plus est, l’ironie romantique, comme le souligne P. Schoentjes, va de
pair avec un « dédoublement de l’auteur en une instance objective qui contemple à distance le
moi subjectif », et implique « une nouvelle conception du sujet : l’homme ne se perçoit plus
comme une unité homogène mais comme un assemblage sous tension d’éléments
contradictoires. »1179 C’est à ce jeu ironique sur les identités « qui est aussi une interrogation
sur l’identité »1180 que nous nous intéresserons dans un troisième temps, avec l’étude la
nouvelle A Múmia.
1178
Kerbrat-Orecchioni. "Problèmes de l'ironie". p. 41.
1179
Schoentjes. Poétique de l'ironie. p. 111.
1180
Ibid. p. 114.
392
les critiques : Eduardo Lourenço affirme que « tout ce qui compte dans l’œuvre de Rodrigues
Miguéis est intensément et obssessivement autobiographique »1183 ; John Kerr, que « la vie de
parfois ouvertement mentionnée »1184 ; José Albino Pereira, que « l’on peut presque toujours
1181
Cf Onésimo Teotónio Almeida. "Uma vida em papéis repartida". Jornal de Letras, 26/12/2001, dont le titre
sera repris pour le volume regroupant les actes du colloque sur José Rodrigues Miguéis en 2001 (Onésimo
Teotónio Almeida. José Rodrigues Miguéis: Uma vida em papéis repartida. Lisboa: Câmara Municipal de
Lisboa. 2001).
1182
« Nota do Autor ». Nikalai! Nikalai! p. 198.
1183
Eduardo Lourenço. "As marcas do exílio no discurso de Rodrigues Miguéis". José Rodrigues Miguéis:
Lisboa em Manhattan. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisboa: Estampa. 2001. p. 47.
1184
John Austin Kerr Jr. "An Overview of Miguéis’ Prose Fiction, 1923-1968: Questions of Time, Place,
Selected Thematic Contents and the Author’s View of the World". Estudos Ibero-Americanos, juillet 1976, Vol.
II, n° 1. p. 62.
1185
José Albino Rodrigues Pereira. "José Rodrigues Miguéis e José Saramago: o mesmo empenho na
dignificação dos humildes deste mundo", Ciberkiosk,
[Link] consulté le 20/01/2004.
393
que c’est l’un des livres de Miguéis « qui se basent directement, de manière presque
testimoniale, sur une expérience vécue »1187 ; David Brookshaw, à propos de « A Chegada »,
que « cette nouvelle est bien représentative de l’œuvre de Miguéis, tant dans les aspects de
technique narrative (…) que dans la forte influence autobiographique »1188 ; Massaud Moisés,
« Gabriel est son alter-ego (…). Plus que ça, il est le propre romancier (…) »1189 ; Manuel G.
Simões, quant à lui, parle de « la tentation de lire toutes les action qu’un ‘je’ affronte comme
Cette unanimité critique entérine l’importance accordée par Miguéis à sa vie passée,
mais surtout sa volonté de ne pas oublier. Une lettre envoyée à Manuel Mendes en 1957 nous
Desde 1946 que, de regresso a Portugal, eu senti a estranheza de mim mesmo: a sensação de
ter perdido a coincidência entre quem eu era antes e o que era agora, entre as coisas que
eram minhas e as que fui encontrar. Eu estava doente, e a doença agravou o meu mal-
entendido comigo mesmo e com um ambiente a que eu parecia não perdoar ter-se
transformado - como se eu tivesse perdido a capacidade de aceitar a transformação das
coisas, mesmo que para pior! Desde então, não é lá, é aqui, neste inferno, que eu tenho
conseguido reatar, pela imaginação e a memória, o que eu era, o que éramos todos, o que era
o nosso ambiente. (...) Sim, isto é medo e mais nada: medo de não voltar a ser quem era, de
não poder aguentar-me no balanço. (...) a fazer esforços para manter-me ágil, e em condições
de retomar o fio perdido da minha vida, interrompido em 1935. Este absurdo só pode dissipar-
se lá, esmurrando o nariz na realidade, dando-me conta de que é preciso retomar o comboio
1186
Sousa. "Nas asas de um Arcanjo: Implicações ideológicas da atitude narrativa de Miguéis". p. 82.
1187
Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". p. 1027.
1188
Brookshaw. "Nota sobre “A Chegada” de José Rodrigues Miguéis".
1189
Massaud Moisés. "Romance e Memória (II)". O Estado de São Paulo, Suplemento Literário, 26/09/1964.
1190
Manuel G. Simões. "Memória duma errância na ficção de José Rodrigues Miguéis". José Rodrigues Miguéis:
Uma vida em papéis repartida. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida and Manuela Rego. Lisboa: Ed. Câmara
Municipal de Lisboa, Departamento de Cultura. 2001. p. 185.
394
onde ele está e não onde, teimosamente, eu quero que ele esteja. (...) este mal de Ser
Português Cá-Fora. (...) Mas você sabe que é lá que eu pertenço, e só lá poderei ser quem
sou. (...) encontrar um buraco onde eu me acoite e pouco a pouco regresse a mim mesmo. 1191
Il s’agit bien d’une question identitaire : après sa longue maladie et un retour pour une
convalescence au Portugal en 1946, Miguéis se sent comme un étranger, étranger envers les
personnes et le pays qu’il a quittés en 1935, et étranger envers l’homme qu’il était à ce
moment-là. Cette étrangeté le fera revenir aux Etats-Unis où, malgré plusieurs tentatives de
retour à la mère-patrie, il tentera jusqu’à sa mort de réconcilier son passé et son présent « par
plus, associée à la souffrance et à l’amertume dus à l’exil, est à la base de ses besoins
autobiographiques.
de Miguéis existant dans son œuvre fictionnelle ne rentre pas dans le cadre de notre étude.
Elles ont d’ailleurs été, de manière dispersée et parfois très rapidement, certes, relevées par
les exégètes migueisiens, notamment T. Martins Marques dans ses différentes introductions
critiques aux œuvres complètes de l’écrivain1192, ainsi que par Miguéis lui-même, souvent,
dans ses nombreux paratextes (où il fait régulièrement le lien entre ses récits et des histoires
vécues personnellement, obligeant ainsi le lecteur, de fait, à confondre narrateur, auteur fictif
importante), ainsi que dans sa correspondance : dans une lettre à Jacinto Baptista, par
exemple, à propos de Comércio com o Inimigo, il écrit : É mais um livro sem pretensões de
1191
Miguéis. "[Lettre à Manuel Mendes - 13/06/1957]".
1192
Aux éditions Círculo de leitores.
1193
Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 08/08/1973]".
395
dans cette autre lettre, adressée à John Kerr, où en plus de confirmer que les préoccupations
éthiques de ses narrateurs sont les siennes, il avoue son besoin profond de (re)créer son
passé :
Gente da Terceira Classe deals with an episode of my first trip to the United States. In it I tried
to express my systematic adhesion, ethical and temperamental, to the poor and the humble
people from which I originated, although without any deliberate political and apologetic
intent. (…) What moves me is the compulsive need to evoke or reconstruct an ambience, mood
or climate – a cultural character be it individual or collective.1194
Nous allons donc simplement souligner quelques uns de ces points de rencontre entre fiction
engagement social et politique évoqué dans notre première partie1195. Ainsi, par exemple,
élément de réponse qui concorde avec ce que l’on connaît encore peu, dans la nouvelle inédite
l’arrivée du personnage principal aux Etats-Unis et ses retrouvailles avec sa future femme.
Nous en reproduisons ici un passage qui laisse penser que le personnage/narrateur/auteur (on
retrouve cette fusion caractéristique de l’ironie narrative migueisienne) avait non seulement
des sympathies communistes à cette époque, mais qu’il côtoyait et avait côtoyé quelques uns
Com frequência aparecia o amigo e vizinho chileno, o B., ajudante de arquitecto, que uma
tarde lhe trouxe de surpresa, imagine-se!: o secretário-geral do Partido Comunista! Um tal
Hathaway, irlandês arruivado, tipo familiar de operário ou marujo, um « obreirista », falando
com volubilidade como um ex-anarquista convertido ao novo ideário. Até o fez pensar no
1194
Miguéis. "[Lettre à John Austin Kerr Jr. - 26/09/1977]".
1195
Cf supra I.C.2 p. 92.
396
Bento Gonçalves! (Não tardou em ser substituído por um sujeito de superior envergadura
mental, e nunca mais se ouviu falar do proletariano Hathaway, simpático tagarela que tivera
ao menos a curiosidade de conhecer um « camarada » português exilado!)1196
Quelques lignes plus loin, le narrateur décrit de manière quelque peu sarcastique une
O marido era trotzkista. Travaram uma discussão vivíssima, ele (feito estalinista!), com o seu
inglês ainda cru, levou a melhor, a mulher pugnou por ele, e parecia que o comia com aqueles
olhos inesquecíveis, quase que se apaixonou por ela. O professor encabulado, cheio de
ciúmes! Nunca mais se viram. Coisa frequente no país! Nesse tempo, graças às leituras
marxistas, tudo lhe parecia claro e simples. Até agradar ao belo sexo!1197
Cette nouvelle fait partie d’un ensemble inédit et inachevé plus important (recueil, roman ?),
ensemble que nous avons commencé à parcourir dans les archives de Miguéis déposées à la
Brown University, et qui semble être composé de récits à très forte influence
autobiographique portant sur une période de la vie de l’écrivain encore méconnue. Une étude
de ces inédits permettra sans doute d’éclaircir quelques ombres de la biographie migueisienne
des années 30 et 40. En effet, si l’on examine la fiction publiée par l’écrivain de son vivant
avec un regard autobiographique, on finit par avoir l’impression de bien connaître sa famille,
sa deuxième femme, les immigrés portugais aux Etats-Unis et en particulier les membres du
Clube Operário qu’il a animé, etc. Mais c’est surtout le Portugal des deux premières
décennies du XXème siècle Miguéis voulait faire (re)vivre dans sa trilogie inachevée : son
enfance et la chute de la Monarchie (in A Escola do Paraíso), la fin de son adolescence et les
débuts de la 1ère République (in Filhos de Lisboa, roman inachevé1198) et les dernières années
1196
José Rodrigues Miguéis. "A Chegada". Ficções, septembre 2003, n° 8p. 143-44.
1197
Ibid.p. 144.
1198
Deuxième dans l’ordre de la trilogie, ce roman n’a pu être complété par Miguéis. Comme l’atteste sa
correspondance, cela est dû à la matière autobiographique qu’il devait y traiter : la mort de son père en 1926, et
surtout celle de son frère en 1918.
397
de cette République si agitée jusqu’au coup d’état du 28 mai 19026 (O Milagre Segundo
Idealista no Mundo Real, non publié en volume de son vivant1199, recoupe en partie l’espace-
temps décrit dans O Milagre segundo Salomé. On retrouve dans les deux récits l’implication
décisive de l’écrivain dans le groupe et la revue Seara Nova, nommée de manière presque
transparente A Sementeira, ce qui se traduit par une présence textuelle explicite des idées
seareiras. Dans Idealista no Mundo Real, c’est une véritable profession de foi du groupe qui
est transcrite sur trois pages (p. 67-69) et valorisée par le narrateur :
1199
Il a été édité en 1986 par Maria Angelina Duarte, qui a tenu compe des notes existantes de Miguéis trouvées
dans ses archives. Il apparaît d’ailleurs, selon l’éditrice, que l’écrivain voulait introduire un « je » narratif dans le
roman. Ce n’est pas pour nous surprendre : nous faisons d’ailleurs l’hypothèse que Miguéis voulait mettre en
place le processus de (con)fusion personnage/narrateur/auteur déjà évoqué pour ses autres romans, c’est-à-dire le
revoir en mode écrivain et ainsi nuancer et enrichir le mode militant d’écriture qui le caractérise.
398
também, afinal, a maneira de evadir com elegância os seus próprios problemas. (INMR, 67-
68)
travers la réforme des mentalités dans O Milagre segundo Salomé (cf OMSS2, 103-105),
comme le confirme Miguéis dans une lettre à David Ferreira, également ancien seareiro :
Outra coisa ainda: é possível que certas passagens do Milagre te pareçam demasiado críticas
esquerda!1200.
l’on pourrait nommer l’« esprit seareiro ». Miguéis l’affirme : é o romance de um seareiro da
escola original!1201. Ce roman, le troisième volet de la trilogie, que l’écrivain et son épouse
qualifiaient de « livre-fantôme »1202, tant les critiques littéraires ne se sont pas manifestés lors
de sa parution en 19751203, revêt une importance particulière pour l’écrivain (O meu romance
O Milagre (impublicável) é a minha obra principal, a única que significa algo para
mim. »1204 ; Se leres o Milagre verás qual é o escopo desse livro; e o que ele encerra de
diferente e até de novo, no seu realismo (poético, ético, satírico, reformista)1205), ainsi que
1200
Lettre de Miguéis à David Ferreira, 10/12/1975, citée in Marques. "José Rodrigues Miguéis: Da
Reconstituição de um Mundo". p. 146.
1201
Lettre à David Ferreira du 2 et 7 novembre 1975. Citée in Marques. "Cronologia". p. 200.
1202
Maria de Sousa. "Conversa com Camila Miguéis". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em Manhattan. Lisboa:
Ed. Estampa. 2001. p. 234. Miguéis utilise les mêmes termes pour Nikalai! Nikalai! : Respiro! Vou ter um pouco
de paz de espírito, livre deste fantasma que me perseguiu trinta anos: para me atirar aos outros. (Miguéis.
"[Lettre à José Saramago - 23/07/70]". )
1203
Encore en 1996, par exemple, dans le Dicionário de literatura portuguesa, O Milagre Segundo Salomé n’est
cité que dans la bibliographie de l’entrée « José Rodrigues Miguéis ». Aucun commentaire n’est fait dans le
corps du texte sur ce livre majeur du corpus migueisien (cf Álvaro Manuel Machado. "Dicionário de literatura
portuguesa". Ed. par Álvaro Manuel Machado. Lisboa: Editorial Presença. 1996. p. 316-17).
1204
Cité par Moser. "Miguéis - Testemunha e viajante".
1205
Lettre à David Ferreira de novembre 1975, citée par Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". p.
XVI.
399
pour de nombreux commentateurs de l’œuvre migueisienne plus proches de nous, tel Nuno
Júdice :
Un des lieux communs les plus répandus après le 25 avril 1974 au sujet de la création littéraire
concerne les chefs-d’œuvre que les écrivains auraient conservés dans leurs tiroirs, et qui
n’auraient jamais pu voir le jour à cause de la Censure. En fait, on a vu que les tiroirs étaient
vides, et que très peu de chefs-d’œuvre existaient – si l’on excepte O Milagre Segundo Salomé
(1975) de José Rodrigues Miguéis, et Sinais de Fogo (1979) de Jorge de Sena.1206
Nous avons déjà évoqué l’ironie narrative dont fait preuve le roman1207. Nous avons
du major Tristão Barroso, « (Reflexões de um militar bem intencionado) »1209, ou encore les
chroniques satiriques de Gabriel Arcanjo comme des procédés inscrits dans une stratégie
déjà évoquée, mais que nous considérons ici dans son caractère autobiographique. En effet,
Miguéis fut l’acteur, parmi d’autres, d’une époque riche en bouleversements et évènements
C’est cette expérience personnelle qu’il a transcrite dans ce roman, et non pas des recherches
1206
Nuno Júdice. "Le 25 avril et la création littéraire". Travaux et documents, 2000, n° 7. p. 257. Entre autres
éloges : Onésimo Almeida parle d’“opus majus” (Almeida. "Escrevente de primeira classe". ) ; Maria Teresa
Horta de “fresque extraordinaire” (Horta. "O Milagre segundo Salomé de José Rodrigues Miguéis". ) ; David
Mourão-Ferreira de “l’un de ses meilleurs livres” (David Mourão-Ferreira. "O Milagre segundo Salomé por José
Rodrigues Miguéis". O Dia, 16/12/1975) ; José martins Garcia de “chef d’oeuvre” (Garcia. "Gabriel: A Máscara
Translúcida de Miguéis". p. 117).
1207
Cf supra III.A.2.c) p. 370.
1208
Cf supra II.A.3.a)(5) p. 214.
1209
Cf supra II.A.3.a)(3) p. 201.
400
et des informations tirées de tiers ou de livres. Bien que l’auteur s’en défende1210, certains
considèrent par conséquent O Milagre Segundo Salomé comme un roman historique : c’est le
cas de l’historien João Medina qui parle de « roman historique d’une catastrophe collective,
celle de la chute de la 1ère République et, au-delà, de l’échec de toute une génération »1211.
Dans cet essai consacré à O Milagre Segundo Salomé, João Medina insiste : il s’agit d’un
historique »1213, d’une « vision mémorialistique, exacte et critique »1214. O Milagre Segundo
Salomé nous offre en effet un portrait assez complet de la société portugaise des années
sociales entre elles, et de voir que le Portugal façonné par le régime de Salazar s’appuie sur de
nombreux éléments déjà présents dans ces premières années de la République portugaise
d’autres discours, que ce soit ponctuellement, par l’usage du discours direct ou l’intromission
au discours indirect libre de digressions et autres pensées des personnages, ou de manière plus
évidente et importante, quand des chapitres entiers sont l’œuvre de narrateurs secondaires (les
de la 1ère République1215 et de mettre ainsi en évidence les conflits et les stratégies de pouvoir
1210
“O Milagre Segundo Salomé não é um romance histórico” (“Nota do Autor”, OMSS2, p. 345).
1211
João Medina. "José Rodrigues Miguéis, romancista histórico da tragédia da Primeira República: o seu
romance O Milagre Segundo Salomé". José Rodrigues Miguéis: Uma vida em papéis repartida. Ed. par
Onésimo Teotónio Almeida and Manuela Rego. Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa. 2001. p. 26.
1212
Ibid. p. 28.
1213
Ibid. p. 31.
1214
Ibid. p. 40.
1215
« Trois grandes questions caractérisent la période 1900-1930 (...) : la question du régime, la question
religieuse et la question coloniale. » (António de Oliveira Marques et Joel Serrão, eds., Nova História de
Portugal - Portugal, da Monarquia para a República, vol. XI. Lisboa: Presença, 1991. p. 678).
401
main pour ce roman, ce qui, selon P. Hamon, n’est finalement pas surprenant : « La phrase
ironique est une phrase à double voix, une basse et une haute, et l’historien, qui a aussi
comme programme de dire le réel, le vrai, et notamment de révéler la voix basse du peuple, de
dire les causalités cachées, est donc le complice (et traducteur) idéal de l’ironique Histoire qui
imprégnant sa fiction de son expérience passée, Miguéis (re)construit son identité malmenée
par l’exil : A mim não me interessa ser traduzido: interessa-me ser português. E verá que o
marquée par l’ironie : à la fois fiction et autobiographie, ni l’une ni l’autre, « quelque chose
d’intermédiaire » qui met en question(s) la relation entre fiction et réalité, ainsi que celle du
lecteur avec le texte. Ce sont ces questions que nous allons traiter plus en détail dans la partie
suivante et que pose ouvertement Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara, seul récit
1216
Hamon. L'ironie littéraire. p. 111.
1217
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Rogério Fernandes]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca
Nacional de Portugal], 10/05/1965.
402
AUTOBIOGRAPHIQUE
Quand on évoque l’œuvre de José Rodrigues Miguéis, ce sont souvent ses nouvelles
qui sont volontiers citées, notamment « Léah » ou « Saudades para a D. Genciana », toutes
deux faisant partie du même volume, Léah e Outras Histórias, primé en 1959 avec le premier
Prix Camilo Castelo Branco, ou encore son roman A Escola do Paraíso1219. Il existe
également des textes plus méconnus mais pourtant souvent cités et loués par les exégètes
migueisiens, ce qui est le cas de Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara, qualifié
octobre 1958, puis édité en volume pour la première fois en 1959, ce texte est actuellement
effet du récit ouvertement autobiographique de deux séjours de Miguéis dans les hôpitaux de
1218
Miguéis et Aguiar. "O Escritor Deve Ser Visto à Luz do Homem Subjacente". p. 11.
1219
Ce roman est depuis quelques années édité en poche, preuve de son succès public, aux Ed. Don Quixote.
1220
Saraiva et Lopes. "José Rodrigues Miguéis". p. 1027.
1221
Cité par John Austin Kerr Jr., "Jorge de Sena on Rodrigues Miguéis: A Personal Perspective" (paper
presented at the Colloquium in Memory of Jorge de Sena, University of California, Santa Barbara, 6-7 avril
1979).
1222
Nous utilisons l’édition suivante :José Rodrigues Miguéis. Um Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara. 4e
ed. Lisboa: Editorial Estampa, coll. Obras completas de José Rodrigues Miguéis. 1989.
403
New York (un premier pendant l’hiver 1943-1944, et surtout un second, pendant l’hiver 1945)
à une période marquée par une maladie cérébrale qui paralysa l’écrivain sur la moitié du corps
(d’où le titre1223) et faillit lui coûter la vie. Nous allons donc étudier la relation entre
autobiographie et fiction dans Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara. Dans un premier
pourrions situer l’œuvre ; puis, dans un deuxième temps, nous verrons comment celle-ci
a) Fusions génériques
Miguéis, on l’a entraperçu tout au long de notre étude, se joue des frontières entre
fiction et autobiographie, créant des interrogations sur l’identité du narrateur et ses relations
autobiographique »1225, où il nomme ainsi « tous les textes de fiction dans lesquels le lecteur
peut avoir des raisons de soupçonner, à partir des ressemblances qu’il croit deviner, qu’il y a
1223
Un des nombreux titres migueisiens à portée ironique (cf Paula Morão. "José Rodrigues Miguéis: o auto-
retrato 'com meia cara' - eu, 'como se fosse outro'". José Rodrigues Miguéis: Uma vida em papéis repartida.
Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa, Departamento de Cultura. 2001p. 136).
1224
Fernando Pessoa. Livro do Desassossego: Publicações Europa-América. p. 155.
1225
Philippe Lejeune. Le pacte autobiographique. Paris: éd. du Seuil, coll. coll. Points Essais. 1996. p. 25.
404
identité de l’auteur et du personnage, alors que l’auteur, lui, a choisi de nier cette identité, ou
du moins de ne pas l’affirmer », une bonne partie de la fiction migueisienne pourrait être
plus de mise aujourd’hui, et P. Lejeune lui-même est revenu sur sa définition pour la nuancer.
C’est maintenant le terme d’« autofiction »1226 qui est utilisé pour désigner « tout l’espace
entre une autobiographie qui ne veut pas dire son nom et une fiction qui ne veut pas se
détacher de son auteur »1227. Pour Jacques Lecarme, « se rapprocheraient de l’autofiction les
livres de nouvelles, régies par un même narrateur, souvent non nommé, et qui induisent une
lecture autobiographique, sans quitter la sphère enchantée de la fiction »1228. Les nouvelles
migueisiennes pourraient rentrer dans ce schéma. Mais, pour ces récits, brefs ou longs,
fluctuant entre autobiographie et fiction, il y a un autre concept de P. Lejeune qui est, selon
nous, plus pertinent en ce qui concerne l’œuvre fictionnelle migueisienne et qui relève de
lequel, de l’autobiographie ou du roman, serait le plus vrai (...) Ce qui devient révélateur,
c’est l’espace dans lequel s’inscrivent les deux catégories de textes, et qui n’est pas réductible
à l’une des deux. »1229. Cette notion d’espace autobiographique n’engage ainsi en rien le
« genre » des différents récits et met plutôt l’accent sur l’œuvre de l’écrivain en tant
1226
Etiquette générique utilisée pour la première fois par Serge Doubrovsky en 1977, pour caractériser son
roman Fils, dont l’auteur, le narrateur et le personnage principal ont la même identité nominale.
1227
Philippe Lejeune. "Entretien". Magazine littéraire, mai 2002, n° 409. p. 23.
1228
Jacques Lecarme et Éliane Lecarme-Tabone. L’autobiographie. Paris: éd. Armand Colin. 1999. p. 271.
1229
Lejeune. Le pacte autobiographique. p. 42. Jacques Lecarme ne s’attarde pas beaucoup sur ce concept qui lui
déplaît. Se référant à l’œuvre de Gide (sur laquelle s’est appuyé Lejeune) et de Mauriac, il affirme « On ne voit
pas de raisons de faire entrer ces fictions dans l’espace autobiographique. » (Lecarme et Lecarme-Tabone.
L’autobiographie. p. 34).
405
Quelle est cette « vérité » que le roman permet mieux d’approcher que l’autobiographie, sinon
la vérité personnelle, individuelle, intime, de l’auteur, c’est-à-dire cela même que vise tout
projet autobiographique ? Si l’on peut dire, c’est en tant qu’autobiographie que le roman est
décrété plus vrai. Le lecteur est ainsi invité à lire les romans non seulement comme des
fictions renvoyant à une vérité de la « nature humaine », mais aussi comme des fantasmes
révélateurs d’un individu. J’appellerai cette forme indirecte du pacte autobiographique le pacte
fantasmatique.1230
La pacte fantasmatique, chez Miguéis, penche vers le pacte autobiographique. Mais il ne fait
que pencher. C’est au lecteur finalement, comme toujours selon ce qu’il a déjà lu de Miguéis,
selon ce qu’il connaît de sa vie, que revient la charge d’essayer de démêler le vrai du faux,
ou encore « écriture du moi » est un genre riche de sous-genres multiples et variés (mémoires,
journal, lettre, confession, autoportrait). Ces variations qui parfois se mêlent, entraînent un
flou terminologique entériné à la fois par les théoriciens, les critiques et les écrivains eux-
mêmes. Ainsi Miguéis, dans son introduction métatextuelle à Um homem sorri à morte - com
de « páginas de jornal ». Les exégètes migueisiens sont tous d’accord sur l’appartenance de
Um homem sorri à morte - com meia cara au domaine de l’autobiographie, mais le consensus
1230
Lejeune. Le pacte autobiographique. p. 42.
1231
Clara Rocha. Máscaras de Narciso - Estudos sobre a literatura autobiográfica em Portugal. Coimbra. 1992.
p. 5.
1232
José Rodrigues Miguéis. "[Préface]". Um Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara, 4e ed. Lisboa: Editorial
Estampa. 1989. p. 9-10. Dans une courte auto-bio-bibliographie envoyée à l’un de ses lecteurs (Miguéis. "[Lettre
à Bernardo Crippa - 20/01/1959]". ), Miguéis emploie aussi l’expression « narrativa pessoal ».
406
générique ne va pas plus loin. Fait intéressant, l’éditeur (Ed. Estampa) parle de « récit
autobiographique », mais cette étiquette n’apparaît pas en page de couverture mais seulement
en petits caractères, sur une page intérieure, celle récapitulant toutes les œuvres de Miguéis,
pacte romanesque, alors que le récit est, lui, indéterminé, et compatible avec un pacte
autobiographique »1233. Um Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara est donc, selon les
termes de J. Lecarme, un récit ancré dans le « temps historique balisé par des évènements
connus et vérifiables »1234, et Miguéis donne au lecteur les repères nécessaires : Esse inverno
de 1943-44 (UHSAM, 17), No outono de 1945 (p. 29), Estava-se em 1945, no ano de
Hiroxima, da morte de Roosevelt, do fim da guerra (p. 80). Or, c’est justement en tant que
récit que le texte autobiographique peut se permettre certaines libertés formelles : l’auteur
peut jouer sur le temps de la diégèse ainsi que sur la narration des évènements pour s’attarder
sur des digressions, des observations ou des réflexions du narrateur. D’où la difficulté
inhérente au « récit autobiographique », celle de savoir où se situe la limite entre ce qui relève
genre autobiographique « moins par les éléments formels qu’il intègre, que par le contrat de
lecture »1236, contrat passé entre l’auteur, qui s’engage à la sincérité, et le lecteur.
L’autobiographie est alors définie comme un récit où existe une concordance de nom entre
1233
Lejeune. Le pacte autobiographique. p. 27.
1234
Lecarme et Lecarme-Tabone. L’autobiographie. p. 62.
1235
Lejeune. Le pacte autobiographique. p. 13.
1236
Ibid. p. 8.
407
autobiographique »1237. Um Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara est un récit à la première
personne dont le narrateur est autodiégétique bien que, parfois, il ne se limite qu’à un rôle de
simple (et perspicace) observateur, de lui-même et des autres, et soit donc plus près de
l’homodiégétisme. Par ailleurs, bien que l’on ne connaisse pas son nom, qui n’apparaît pas
dans le corps du texte, la note introductive signée par Miguéis ne laisse aucun doute sur
l’identité de ce narrateur : il s’agit bien de l’auteur réel qui va s’exprimer dans les pages
suivantes. Si le lecteur avait encore des doutes quant à l’identité du narrateur, ceux-ci seront
autobiographique est donc établi. Mais, comme le rappelle P. Lejeune, ce seul pacte est
insuffisant pour distinguer l’autobiographie des autres genres de la littérature intime tels que
journal, autoportrait, essai1239. Il donne donc une autre définition, moins formelle : « récit
rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met
l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. »1240 C’est là
que les problèmes commencent. Miguéis est bien une personne réelle qui fait un récit
rétrospectif en prose, mais il ne raconte pas sa vie, seulement une petite période de sa vie (de
1943 à 1945). De plus, il ne s’intéresse pas qu’à sa personnalité, notion par ailleurs assez
difficile à cerner précisément, mais aussi aux autres personnalités et aux autres personnages
qui l’entourent, à savoir les patients, les médecins et les infirmières. Clara Rocha affirme
quant à elle que l’autobiographie « résulte d’une narration ultérieure et continue », qu’elle est
1237
Ibid. p. 23.
1238
Miguéis évoque soit dans le corps du texte, soit en note de bas de page, plusieurs de ses œuvres fictionnelles
: « Regresso à Cúpula da Pena » et « Pouca Sorte com Barbeiros », nouvelles publiées dans le recueil Léah e
Outras Histórias, mais aussi son premier recueil de contes et nouvelles, Onde a Noite se Acaba (1946), qui sera
publié quelques mois après sa sortie de l’hôpital.
1239
Lejeune. Le pacte autobiographique. p. 24.
1240
Ibid. p. 14.
408
travers la mémoire un vécu dans une vision rétrospective et englobante ».1241 Certes, Miguéis
a attendu plus de dix ans pour écrire et publier Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara. Il
avait alors plus de 56 ans, ce qui le place dans le sillage de Jean-Jacques Rousseau et de
Stendhal, qui ont respectivement écrit Confessions et Vie de Henry Brulard alors qu’ils
avaient passé la cinquantaine. Mais, encore une fois, la vision qu’il a de sa vie n’est pas
« englobante », dans le sens où elle ne prend en compte ni son vécu d’avant la crise racontée,
en particulier son enfance, ni celui d’après : rien, ou presque, n’est dit sur la vie de l’auteur
pendant le temps qui s’est écoulé entre les évènements racontés et le moment de l’écriture. On
a donc plutôt ici une « simple chronique sur une période bien délimitée de la vie »1242.
Procurei pintar um ambiente real: o dos hospitais duma grande metrópole moderna, onde a
dor e a brutalidade, a doçura e o humor, e em particular a devoção de médicos e enfermeiras
põem traços de tragédia e de epopeia, diante dos quais o caso pessoal se apaga e some. (...)
Que escritor, dispondo deste material de experiência vivida, recusaria tratá-lo com
objectividade, pintando o cenário e os actores dum drama que diariamente se desenrola a
nosso lado, mas ignorado ou esquecido, ou pudicamente velado pelos preconceitos?1244
Qui plus est, Miguéis est l’auteur de plusieurs autoportraits1245. Um Homem Sorri à Morte -
com Meia Cara peut aussi être lu comme un autoportrait littéraire : « les autoportraitistes
écrivent souvent qu’ils se peignent »1246, rappelle Michel Beaujour qui ajoute : « l’autoportrait
1241
Rocha. Máscaras de Narciso - Estudos sobre a literatura autobiográfica em Portugal. p. 33.
1242
Lejeune. Le pacte autobiographique. p. 28.
1243
Cf p. 267 et p. 345.
1244
Miguéis. "[Préface]". p. 10-11.
1245
Cf Annexe 3.
1246
Michel Beaujour. Miroirs d’encre - Rhétorique de l’autoportrait. Paris: Seuil, coll. Coll. Poétique. 1980. p.
7.
409
Lecarme, évoquant les Essais de Montaigne, rappelle que « le récit chez lui [Montaigne] est
Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara, s’installe régulièrement dans ce que C. Rocha
profondeur »1250. Ainsi, dans la première partie du livre, au bout de quelques pages seulement,
le narrateur fait une pause dans la narration des évènements et mène une réflexion, pendant
De même, la troisième partie commence par une réflexion sur la manière d’appréhender la
mort : le narrateur nous entraîne là où la douleur et la mort font du corps le principal objet de
préoccupation du malade (Um grito de dor sem dor, como um lamento de outras esferas, de
sofrimento anterior a toda a razão e consciência. UHSAM, 88), illustrant ainsi ce que M.
1247
Ibid. p. 8.
1248
Ibid. p. 9.
1249
Lecarme et Lecarme-Tabone. L’autobiographie. p. 145.
1250
C. Rocha, op. cit., p. 40-41.
410
mort »1251, une écriture débordée par la chute du sujet « dans l’espace informe et désorienté
Tive muito tempo para reflectir. Que vem a ser isto de encarar a morte? (...) Quanto a mim,
estou por aqui envolto nas espirais latejantes duma serpente de dor que me enrosca
progressivamente. Dentro de mim, viva, insidiosa e rastejante, sapando-me, brocando
lentamente o seu caminho através de neurónios e fibras, de tecidos e vasos, destruindo,
corroendo, decompondo, dissolvendo o melhor da minha substância, proliferando à minha
custa - não apenas ameaça, não somente uma questão de sorte ou de azar, de trunfos maus ou
bons: mas alguma coisa de inexorável, talvez inelutável, que se prepara para me arrebatar,
através de selvas de agonia e dor, para o mundo do puramente mineral... Era a isto, e só isto,
que eu tinha de submeter-me e resignar-me, impotente e passivo expectador da minha própria
dissolução. (UHSAM, 45-46)
On le voit, Paula Morão a de bonnes raisons de qualifier Um Homem Sorri à Morte - Com
Meia Cara d’autoportrait1253. Pourtant, malgré tout, qualifier cette dénomination minimise le
fait que ce texte est également une narration, structurée en six parties, avec des stratégies
narratives de l’auteur, un début et une fin dans le temps de la diégèse et dans le temps du récit.
Par ailleurs, le miroir que l’auteur tourne vers lui-même, il le tourne aussi vers le monde qui
Admirei-lhe a compostura, na desgraça e na solidão: era então possível viver assim, e aceitar
o destino sem revolta nem amargura, ao menos aparentes. (...) Este rapaz anclausurado por
toda a vida, sem haver cometido outro crime que o de vir à luz, lia muito, mostrava-se
informado, e revelava um interesse profundo pela vida social - o mundo dos vivos que mal
conhecia. (UHSAM, 64-65)
1251
Beaujour. Miroirs d’encre - Rhétorique de l’autoportrait. p. 24-25.
1252
Ibid. p. 341.
1253
Cf Morão. "José Rodrigues Miguéis: o auto-retrato 'com meia cara' - eu, 'como se fosse outro'". .
411
Ces portraits pourraient être tirés d’un journal intime, ce qu’aurait pu être Um Homem Sorri à
Morte - Com Meia Cara, certes sans le style fragmentaire et la répétition datée du genre, mais
avec le même souci de mettre par écrit ce qui touche à l’intime, les observations et les pensées
sur soi, mais aussi sur les autres. On a en effet l’impression (bien que le narrateur n’oublie
que peu de temps de poursuivre l’histoire qu’il a commencé à nous raconter), surtout dans les
quatrième et cinquième parties du livre, d’être avec le narrateur dans le présent de la diégèse,
de sentir le « temps présent émerger et disparaître »1254, d’être, non plus dans la rétrospective
mais dans le devenir, faisant face à un quotidien parfois très dégradant. Cette impression est
Aqui é diferente. Numa enfermaria, em especial no serviço de neurologia dum grande hospital
público de Nova York, espécie de vazadouro das emergências de um conglomerado de nove
ou dez milhões de seres humanos, a morte ronda constantemente, lenta ou fulminante; é uma
coisa expectável, corrente, quotidiana, à la minute. É preciso encará-la a frio, com
serenidade. (UHSAM, 45)
Miguéis n’a pas publié de journal intime et sa femme assurait qu’il n’en tenait pas. On
supposera donc que, pendant ce séjour à l’hôpital, c’est sa mémoire qui faisait office de
quotidien d’une double expérience, celle de l’exil et de la maladie, propices à l’écriture intime
Um Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara est le récit d’un voyage aux frontières de
la mort dont les destinataires principaux sont spécifiés dans la note introductrice : Sim, foi
1254
Marcello Duarte Mathias. "Autobiografias e diários". Colóquio Letras, Juillet 1997, n° 143-144. p. 46.
412
escrevi estas páginas de jornal; depois, para os que queiram saber como se age num leito de
hospital, quando a morte ronda; e talvez também para aqueles médicos a quem interesse
saber como os vêem os seus doentes.1255 C’est donc un récit qui a une fonction exemplaire, lui
aussi1256 où, même dans l’adversité, Miguéis-militant ne peut s’empêcher de faire partager
aux autres les leçons de son expérience et s’inscrire clairement dans le champ rhétorique
d’une écriture transitive où, d’après les termes de M. Beaujour, « l’aveu participe de l’utilité
puisqu’il devient exemplaire »1257. Le paratexte introductif débute en effet par une question :
até que ponto pode um escritor falar das suas experiências pessoais, sem incorrer na pecha
d’universalité pour l’histoire qu’il va raconter en qualité de témoin privilégié (donc digne de
(...) a questão peca pela base, pois não é do autor que aqui se trata, essencialmente, mas sim
do que, na sua experiência pessoal, possa ser comum, comunicável, útil até, como exemplo e
lição, aos demais homens. Estas não são confissões de egotismo, nem de actos ou
pensamentos secretos, nem sondagens do « eu odioso », mas um caso humano narrado em
primeira mão pela sua mais próxima testemunha, com a objectividade de um romance, e
pretexto para agitar certos problemas tão gerais como a inquietação da doença e da morte,
ou a atitude do indivíduo perante o sofrimento físico e o destino pessoal.1259
Jusqu’où l’auteur peut-il se permettre de « confesser » ses expériences sans porter atteinte à la
portée exemplaire de son récit ? Jusqu’où, pour paraphraser la formule de Victor Hugo dans la
Préface des Contemplations, Miguéis nous parle-t-il de nous en nous parlant de lui ? Um
1255
Miguéis. "[Préface]". p. 10.
1256
Cf notre étude des récits brefs exemplaires migueisiens supra II.A.3.a)(4) p. 203.
1257
Beaujour. Miroirs d’encre - Rhétorique de l’autoportrait. p. 14.
1258
Miguéis. "[Préface]". p. 9.
1259
Ibid. p. 10.
413
Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara se veut un miroir de soi et de la condition humaine,
un témoignage exemplaire sur la force libératrice existant en chaque être humain, même
masmorras e campos de concentração? E não será também saudável mostrar em que lamas o
homem se arrasta ou mergulha por vezes, para delas se erguer e libertar, purificado?
(UHSAM, 11).
Um Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara peut ainsi se lire comme une grande lettre
n’exister que « par le mouvement qui le fait atteindre un lecteur défini »1260. Un lecteur qui,
interpellé directement dès l’entrée du livre, ne peut échapper à une lecture interactive. Mais
une lettre qui dirait non pas la volonté de Miguéis qu’on se souvienne de lui, tel un
mémorialiste ou un autographe, mais plutôt, selon M. Beaujour, qu’il « n’est rien d’autre que
son texte : il survivra par là, ou pas du tout. C’est qu’il est d’abord, et seulement,
écrivain. »1261 Écrivain pour qui les frontières génériques ne sont là que pour être franchies,
tout comme nous l’avons montré pour ses nouvelles1262, Miguéis assume ici la diversité des
genres autobiographiques qui se situe au cœur de son entreprise littéraire : les différentes
modalités de l’écriture de soi sont ainsi mêlées, fusionnées, intégrées les unes aux autres,
plaçant Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara au croisement de la chronique, du récit
1260
Lecarme et Lecarme-Tabone. L’autobiographie. p. 65.
1261
Beaujour. Miroirs d’encre - Rhétorique de l’autoportrait. p. 348.
1262
Cf supra III.A.1.b) p.345.
414
« Mais la vérité, cher ami, est assommante. »1264 Il ajoute un peu plus loin :
Qu’importe après tout ? Les mensonges ne mettent-ils pas finalement sur la voie de la vérité?
Et mes histoires, vraies ou fausses, ne tendent-elles pas toutes à la même fin, n’ont-elles pas le
même sens? Alors, qu’importe qu’elles soient vraies ou fausses, si, dans les deux cas, elles
sont significatives de ce que j’ai été et de ce que je suis. On voit parfois plus clair dans celui
qui ment que dans celui qui dit vrai. La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au
contraire est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur.1265
Jorge de Sena, au sujet de sa nouvelle O Físico Prodigioso, écrit quant à lui : « peu de ce que
j’ai jamais écrit est aussi autobiographique que cette création, la plus fantastique de celles que
j’ai imaginées »1266. Ces deux citations posent parfaitement les termes de la réflexion que
nous allons mener dans cette partie. En effet, on l’a vu1267, il est largement admis par les
critiques et par l’auteur que l’œuvre fictionnelle migueisienne contient une part importante
d’autobiographie. Notre propos est ici d’étudier la relation complexe qui lie autobiographie et
fiction.
1263
Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 05/12/1973]".
1264
Albert Camus. La chute. Paris: éd. Gallimard, coll. Folio. 1956p. 108.
1265
Ibid. p. 125-26.
1266
Jorge de Sena. "Pequena Nota Introdutória a Uma Reedição Isolada ". O Físico Prodigioso. Porto: Edições
Asa. 2002p. 10.
1267
Cf supra III.B.1 p. 392.
415
découvrir. Cela dit, dans Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara, le pacte
Rodrigues Miguéis. Mais c’est en tant qu’écrivain que l’auteur va nous raconter son histoire,
et il n’est donc pas surprenant de voir que Miguéis use de toutes les techniques narratives en
entre son œuvre fictionnelle et Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara. Nous pouvons
observer, par exemple, la présence importante du narrateur dans le récit, notamment par le
biais d’intrusions métaleptiques répétées dans la diégèse pour guider le lecteur : Mas as
minhas dificuldades não estavam acabadas (UHSAM, 27), Mas deixemos isso para mais logo.
(p. 58), Mas deixem-me voltar um pouco atrás. (p. 101), Mas é tempo de findar. (p. 107). Le
lecteur, soit directement (Se o leitor se viu alguma vez internado (p. 35), soit par
l’intermédiaire de parenthèses ((perdão do arcaísmo plebeu!), p. 25). Celles-ci ici aussi sont
régulièrement utilisées au service des objectifs les plus divers : espace propice aux
interrogations ((ou foi minha mulher que o chamou?), p. 31), aux clins d’œil intertextuels aux
lecteurs ((Sempre a minha « pouca sorte com barbeiros ») 1268, p. 55), à des commentaires sur
les évènements racontés (p. 58) ; elles peuvent s’étendre sur une demi-page (p. 59). Par
se permet de sauter dans le futur, et de sortir du temps de l’histoire racontée (Por alguns anos,
depois disso, sempre que nos víamos, éramos como dois velhos amigos e confidentes. A
minha esperança é que Miss Goldis seja hoje, como desejava, professora de Arte nalgum
1268
« Pouca Sorte com Barbeiros » est le nom d’une nouvelle du recueil Léah e Outras Histórias.
416
Pour illustrer l’implication de ces divers jeux temporels dans l’ensemble de l’acte
narratif, nous allons nous intéresser à la première partie de Um Homem Sorri à Morte - com
Meia Cara, pour montrer la construction complexe qui la sous-tend. Le récit débute in media
res (Acordei às três da manhã, a estorcer-me de cólicas e a suar frio. (UHSAM, 13), installant
déroule dans un passé indéterminé. Très rapidement, le narrateur nous emmène encore plus
loin dans le temps, à l’époque où il séjournait à Bruxelles (Era em 1930 ou trinta e um. p. 14),
où l’on apprend que, déjà, un médecin le condamnait à une mort prochaine. Là, le présent de
l’énonciation apparaît : Eu ri-me. E ainda hoje me rio (p. 14). Miguéis joue ainsi sur les deux
du passé par la conscience actuelle, d’autres au contraire tentent de la mettre entre parenthèses
pour raconter le passé comme il a été vécu au présent perpétuel et non comme il est remémoré
bien des années après. »1269, écrit J. Lecarme. Ensuite, le récit s’accélère le temps d’une courte
phrase (Os anos correram. p. 14) pour revenir encore plus loin en arrière, cette fois-ci, le
temps d’une parenthèse : (Ou assim pensava: pois lá pelos doze a treze anos atravessei uma
época de atrozes dores de estômago.) (p. 14). Puis vient une pause, digression de quelques
lignes (O homem é uma unidade, e é sempre com o corpo, e no corpo, que ele sofre. p. 15),
qui nous ramène à la narration d’expériences médicales qui se déroulent toujours à une
lointain, celui de l’histoire qui va nous être racontée (Ao tempo de que falo, tinha quarenta e
dois anos (UHSAM, 16), et à l’objet principal du livre : Foi quando sobreveio a crise. (p. 17).
Le récit reprend alors exactement au moment où il s’était arrêté quatre pages plus tôt (As
horas corriam, as dores pioravam, eu suava e gemia, p. 17), comme si ces dernières n’étaient
1269
Lecarme et Lecarme-Tabone. L’autobiographie. p. 28.
417
qu’une grande parenthèse explicative et introductive intercalée dans l’histoire. Si l’on ajoute à
cela le goût pour les descriptions, les diverses anecdotes et histoires racontées au sujet des
que se laisser emporter par la mise en scène du conteur (Olhei para a porta... UHSAM, 46).
Miguéis ne se contente pas d’un récit linéaire, ni d’une succession de tableaux : il nous
raconte une histoire, la sienne, certes, mais il la (ra)conte. La narration se place ainsi au
auteur et lecteur :
Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara est donc un récit autobiographique qui se situe
Homem Sorri à Morte - com Meia Cara, Miguéis met tout en œuvre pour faire en sorte que le
lecteur croie à l’authenticité de ce qui est narré. Il le dit clairement dans sa note introductive,
1270
« Une autobiographie, par opposition à la fiction, mais aussi à la biographie ou à l’histoire, est un texte
relationnel: l’auteur demande au lecteur quelque chose, et il lui propose quelque chose... » (Lejeune. "Entretien".
p. 22).
1271
Miguéis. "[Préface]". p. 11.
1272
Lecarme et Lecarme-Tabone. L’autobiographie. p. 87.
418
dévoilement de la réalité (Procurei pintar um ambiente real: (...) tratá-lo com objectividade,
pintando o cenário e os actores dum drama que diariamente se desenrola a nosso lado1274).
Les occasions sont nombreuses, dans le corps du texte, où Miguéis fait preuve d’une
touche finale à l’« effet de réel » voulu. L’extrait ci-dessous le montre, où par l’intermédiaire
médecin sont rapprochés, aveu naturaliste s’il en est, dans un dialogue rapporté tel quel, avec
l’accent :
Raros são os doentes capazes de nos dar uma tão clara descrição subjectiva do seu estado. É
uma coisa que exige um agudo senso de observação e uma capacidade de expressão pouco
vulgar. Só um médico poderia fazê-lo assim, ou então um escritor. E isto, para nós, é duma
importância transcendente. Ziz ziz fery, fery imporrtant! Por exemplo... (UHSAM, 59)
L’acte autobiographique peut ainsi être vu comme un engagement de l’auteur envers la vérité,
engagement qui ferait sa force. Cependant, Clara Rocha le souligne, cette affirmation doit être
vie »1276. Dans le paratexte introductif de Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara qui, on
confusion dans l’esprit du lecteur et nous décrit l’écrivain comme un (re)créateur de la réalité.
Il s’agit de donner l’illusion de vérité au lecteur, au prix de toutes les stratégies narratives : la
vérité comme fin justifie la fiction comme moyen. Cela va même plus loin, la fiction serait le
lieu privilégié de la vérité : Miguéis n’invoque-t-il pas « l’objectivité du roman » dans son
1273
Miguéis. "[Préface]". p. 9.
1274
Ibid. p. 10-11.
1275
Les « détails » sont les éléments dont la fonction est de « faire vrai » et « ne disent rien d’autre que ceci :
nous sommes le réel » (Barthes. "L’effet de réel". p. 89).
1276
Rocha. Máscaras de Narciso - Estudos sobre a literatura autobiográfica em Portugal. p. 37.
419
introduction ? La fiction ne traduit-elle pas une vérité universelle, celle des sentiments, à
Nous sommes ici au cœur de notre intérêt pour Um Homem Sorri à Morte - com Meia
Cara. Ce récit est le seul texte fictionnel migueisien étiqueté comme « autobiographique » par
les éditeurs. Or, si l’œuvre fictionnelle entière de Miguéis se situe dans un « espace
plus est, plus de dix ans après les faits exposés ? Pourquoi avoir recherché un discours de
les autres périodes et expériences vécues, use-t-il de la fiction, et pourquoi, pour cette
du livre et donc dans la nature de sa maladie. Celle-ci lui a fait côtoyer la mort de près :
Foi nesse instante, posso bem jurá-lo, que transpus resolutamente a invisível fronteira que
separa os vivos dos mortos. Encarei o negrume, e avancei para ele com amor e convicção. Os
meus olhos secaram quase de repente. Senti-me sereno. (...) Pertencia agora também ao seu
mundo, ao mundo dos homens em transição. (UHSAM, 39)
Elle lui a permis de se retrouver seul à seul avec lui-même, comme jamais auparavant :
A familiaridade com a Morte tira-lhe todo o « romance », e o próprio sofrimento, quando nos
vemos a braços com ele, é uma questão pessoal que cada um procura resolver por si, a sós
consigo, num tête-à-tête que pode parecer trágico a quem o vê de fora, mas é para o doente
um jogo empolgante e decisivo. (...) Esta solidão do homem consigo mesmo, com o seu
combate e o seu destino, este ensimesmamento ou alheamento do mundo, este (ouso escrevê-
lo?) egotismo, é uma das coisas mais pasmosas e, a um tempo, mais consoladoras que a
doença nos oferece. (UHSAM, 85-86)
La maladie lui a ouvert les portes de sa vérité : là, au voisinage de la mort, comme beaucoup
avant lui, Miguéis a trouvé sa voie. Loin des illusions militantes antérieures, il se confronte à
420
l’intégrité du corps, « médiation indépassable entre soi et le monde »1277, selon Paul Ricœur,
conformado com os meus recursos e possibilidades. (UHSAM, 99) Après avoir été épargné,
par la chance ou le hasard (Sabe, o senhor é um homem de muita sorte: o primeiro doente do
seu género que eu vejo vivo e consciente. p. 94), Miguéis est plus déterminé que jamais : A
vida tinha para mim um sabor novo, de coisa reconquistada ou reaprendida. Queria viver,
agora, não só pelo gosto de estar vivo, mas para realizar ou completar quanto me fosse
possível do que, até então, fora apenas sonho ou promessa. (p. 100) À partir de cette
expérience, il arrêtera en effet de se « disperser » ; cela lui prendra du temps, mais il publiera
en volume la plus grande partie de son œuvre fictionnelle bien après ses cinquante ans.
Une fois la mort vaincue (Esta é talvez a maior lição. A morte perdeu todo o seu poder
mágico e assustador, UHSAM, 107), l’auteur trouve finalement des accents stoïciens : Na
morte, como na vida, o que dói sobretudo, e humilha, é a rebelião inútil. A aceitação do
caractéristiques de la fiction « réaliste », Um Homem Sorri à Morte - Com Meia Cara se veut
un hymne à la vie et à l’identité retrouvées, une (ré)intégration qui donne à Miguéis une force
et une énergie nécessaires pour continuer à (re)vivre : Foi por ter sabido recolher-me um
pouco, depois da minha « morte » em 1945, que eu consegui fazer algo do que desejava.1278
L’écrivain deviendra alors totalement dépendant, tel Shéhérazade, de ses histoires : tant qu’il
continuera à écrire, il ne mourra pas. L’écriture et, en particulier, l’écriture de soi, apparaît
1277
Ricœur. "L’identité narrative". p. 302.
1278
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jorge de Sena - 01/09/1965]". José Rodrigues Miguéis: Lisboa em
Manhattan. Ed. par Onésimo Teotónio Almeida. Lisbonne: Editorial Estampa. 2001. p. 261-63.
421
paradoxe de ce récit autobiographique et ironique qui, tout en affirmant la fiction comme lieu
de vérité, se place délibérément dans un cadre générique supposé non fictionnel pour affirmer
clairement la seule certitude de l’auteur : José Rodrigues Miguéis est un écrivain. Malgré
l’évolution de la place des écritures intimes au XXè siècle, P. Lejeune regrettait encore en
2002 que l’autobiographie soit « souvent exclue de la littérature par des beaux esprits qui
« sublimada » em ficção, não é coisa fácil, nem aceitável para os nossos portugueses1280.
Ao cabo de quarenta anos, sempre descrente do que fazia, das minhas errâncias e
ziguezagues, das minhas fugas consecutivas (sem carreira, sem emprego, sem estabilidade),
da minha literatura, em que adivinhava intenções ocultas, confessionais, justificações -
descobri de repente que podia acreditar em mim mesmo, e que os outros acreditavam em
mim: como escritor.1281
Finalement, ce n’est pas tant pour ce que Miguéis raconte dans ce livre et comment il le
raconte, mais bien parce qu’il le raconte, parce qu’il intègre ouvertement son histoire
personnelle dans son discours littéraire et fait ainsi de l’écriture le « lieu de sa recherche »1282,
comme l’écrit P. Lejeune, qu’il fait ici surgir la vérité de la page blanche1283. C’est par
l’écriture, et seulement par l’écriture, qu’il réussit à se réconcilier avec son passé et avec lui-
1279
” Lejeune. "Entretien". p. 22.
1280
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à John Austin Kerr Jr. - 21/12/1969]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
1281
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Maria da Graça Amado da Cunha - 27/01/1965]". Espólio de José
Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional de Portugal]. Cf Annexe 6, où cette lettre est reproduite.
1282
« Si la psychanalyse apporte une aide précieuse au lecteur d’autobiographie, ce n’est point parce qu’elle
explique l’individu à la lumière de son histoire et de son enfance, mais parce qu’elle saisit cette histoire dans son
discours et qu’elle fait de l’énonciation le lieu de sa recherche (et de sa thérapeutique). » (Lejeune. Le pacte
autobiographique. p. 9).
1283
« C’est vers la vérité que nous courons, ma plume et moi, cette vérité que j’imagine toujours venant à ma
rencontre, du fond de la page blanche » (Italo Calvino. Le chevalier inexistant. Paris: éd. du Seuil, coll. Points
Roman. 1962. p. 97).
422
même, dans une quête identitaire qui transparaît dans certaines de ses œuvres fictionnelles, on
va le voir avec A Múmia, mais qui prend ici des accents de vérité, d’authenticité et de sincérité
1284
« la problématique existentielle du moi qui se rencontre au centre de l’écriture intime » (Catherine Dumas.
"Diário íntimo e ficção". Colóquio Letras, Janvier-Mars 1994, n° 131. p. 125).
423
peut être raconté, et, justement, c’est parce que tout processus a une dimension temporelle
qu’il peut l’être. Dans le cadre littéraire, le temps est un objet de transgression d’autant plus
important que le récit est soumis à une double chronologie, celle de l’histoire (diégèse) et
celle du discours. Les distorsions (« anachronies » selon G. Genette) qu’il subit alors
s’accompagnent d’un détournement des différentes lois scientifiques qui régissent notre
univers, offrant ainsi une métaphore à la réflexion existentielle. Or, le temps est également au
centre de la problématique identitaire. P. Ricœur fait ainsi la distinction entre deux sortes
d'identité « selon que l’on entend par identique l’équivalent de l’idem ou de l’ipse en
latin »1287 : d'une part, l'identité répétitive du même, c’est-à-dire l'identité-idem ou encore
l’identité comme « mêmeté »1288, et, d'autre part, l'identité en construction, c’est-à-dire
l'identité-ipse ou l’identité comme soi c’est-à-dire l’« ipséité »1289. Ces deux variantes se
1285
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à John Austin Kerr Jr. - 28/05/1972]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
1286
« Raconter, c’est dire qui a fait quoi, pourquoi et comment, en étalant dans le temps la connexion entre ces
points de vue. » (Paul Ricœur. Soi-même comme un autre. Paris: Ed. du Seuil, coll. Points Essais. 1990p. 174).
1287
Ibid. p. 12.
1288
P. Ricoeur subdivise par ailleurs l’identité-mêmeté en quatre types de relations : l’identité-numérique,
l’identité-ressemblance, l’identité-continuité et l’identité-permanence (Ricœur. "L’identité narrative". p. 296-97).
1289
« Notre thèse constante sera que l’identité au sens d’ipse n’implique aucune assertion concernant un prétendu
noyau non changeant de la personnalité. » (Ricœur. Soi-même comme un autre. p. 13).
424
permanence au sein du changement »1292, dualité contradictoire et problématique, qui est mise
en scène dans A Múmia. Dans le paratexte final joint au volume contenant la nouvelle,
Isso que chamamos Nostalgia – dor-do-lar, saudade ou longing – é apenas o anseio de auto-
identificação e permanência na infinidade do espaço-tempo, esse mundo subjectivo cujo
perpétuo movimento ou devir nos ameaça a cada instante de alienação ou aniquilamento. O
drama reside em que desejamos ao mesmo tempo viver – isto é, crescer, evoluir e progredir – e
permanecer. Neste conflito entre o existir (ou variar) e o ser (ou perdurar), vamo-nos
desgarrando do mundo e de nós próprios.1293
sujet dans la correspondance de l’écrivain : avec Mário de Castro (Nela acharás uma
evocação transposta da tua casa da Rua da República (antiga da Selaria?)1294), avec Maria
da Graça Amado da Cunha (A novela, se não sair agora, irá juntar-se a outras prosas para
um livro futuro, de autobiografia transposta1295), ou encore avec Jonh Kerr (Se não é
Múmia se situe ici surtout ailleurs, un ailleurs énonciatif et structurel dont Miguéis était
1290
« Toute la problématique de l’identité personnelle va tourner autour de cette quête d’un invariant relationnel,
lui donnant la signification forte de permanence dans le temps. » (Ibid. p. 142-43).
1291
Jorge Luis Borges. Conférences. Paris: Ed. Gallimard, coll. Folio Essais. 1985. p. 216.
1292
Eduardo Lourenço. Mitologia da saudade. São Paulo: Companhia das Letras. 1999. p. 89-90.
1293
Miguéis. "Nota do Autor". p. 198.
1294
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Mário de Castro - 31/12/1969]". José Rodrigues Miguéis' Archives
[Brown's University].
1295
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Maria da Graça Amado da Cunha - 07/05/1970]". Espólio de José
Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional de Portugal].
1296
Miguéis. "[Lettre à John Austin Kerr Jr. - 03/06/1976]".
425
conscient, et dont il a fait part, entre autres, à Jacinto Baptista : é uma coisa exasperada e
completamento alheios ao que hoje vivemos (…). O estilo pretende reconstituir, com
acentuação de caricatura, o mood coevo da história; por outro lado, a estrutura desta creio
que é do nosso tempo.1297 Dans cette partie, nous tenterons donc de montrer comment, dans A
identitaire, dans sa double dimension spatiale et temporelle, selon les termes de T. Todorov :
L’idée que l’être particulier est multiple a été comprise de deux manières différentes. D’une
part, comme une variation dans le temps, une segmentation de la vie, des modifications dans
un déroulement « horizontal » : c’est l’inconstance. D’autre part, comme une multiplicité dans
la simultanéité, dans l’espace et non plus dans le temps ; et, plus spécifiquement, comme une
stratification de l’être intérieur, qui le découpe cette fois-ci le long d’une « verticale ».1298
a) Je, tu, il
1297
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Jacinto Baptista - 01/02/1971]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
1298
Tzvetan Todorov. Le jardin imparfait – La pensée humaniste en France. Paris: Ed. Grasset & Fasquelle,
coll. Le Livre de Poche. 1998p. 201.
1299
Lourenço. "Miguéis: o outro e os outros". p. 227.
426
personnage principal, qui restera anonyme, dans une ville, sans nom elle aussi, mais avec
majuscule (« A Cidade »), une ville qu’il a connue autrefois (Dantes havia sempre aqui (AM,
permettant au lecteur de découvrir la ville ainsi que, grâce à l’utilisation du discours indirect
libre, ses sentiments. Très vite, apparaissent des parenthèses, procédé narratif récurrent chez
Miguéis déjà évoqué plusieurs fois. Nous en retiendrons ici l’une des principales fonctions :
introduire dans le discours du récit une voix autre, parfois indéfinie, celle du narrateur au
présent de l’énonciation ou bien celle du propre auteur, d’un personnage, voire même celle du
lecteur virtuel. Ainsi, dès la deuxième page, ce procédé est utilisé : Havia em tudo uma
grande paz, e ele sorriu, a ouvir de longe, dentro de si, os primeiros compassos da sonata
(chamada) « Ao Luar », de Beethoven, muleta gasta mas sempre oportuna. (Era talvez a
Corélia que ele sorria, à sua lembrança musical.) (p. 306). Le narrateur emploie ici cet
(...) à direita, o palácio de estilo « manuelino » ferroviário ou centenário, com que um mal-
benfeitor quisera, muitos anos atrás, modernizar em banalidades e estuque o acesso ao burgo:
o palácio envelhecera lamentavelmente, e a Cidade, porventura duas vezes milenária,
continuava jovem. (Ainda bem que os beneméritos são raros!) (AM, 306)
Cette fois, les parenthèses renferment des caractères en italique, ce qui soulève une incertitude
quant à la voix qui s’y exprime : est-ce toujours celle du narrateur ? Ou bien celle du
personnage ? Cependant, comme ces parenthèses font suite à une phrase où le point de vue
adopté est celui du personnage (à direita), qui regarde d’un œil critique les transformations
1300
Les numéros de page sans autre indication renvoient tous, dans cette partie à A Múmia.
427
subies par la ville, il paraît probable que cette exclamation entre parenthèses soit l’œuvre de
ce dernier. L’histoire avançant, ces hypothèses de lecture ne sont pas infirmées : narrateur et
personnage semblent se succéder au parloir des parenthèses, mais le lecteur ne peut empêcher
le doute de s’installer. Qui parle vraiment entre parenthèses ? Même en italique, espace
(A Cidade fecha-se na sua corola de tesouros e raridades, tem uma virgindade a defender.) (...)
(Os membros de uma grei só atingem o nível da verdadeira independência quando estão aptos
a circular entre os seus semelhantes com a penosa e confortável objectividade de quem fosse
plus, dans ce chapitre, que des parenthèses standard. Là encore, le doute persiste : Subiram
mais um piso pela íngreme escada interior. (Mais outro e outro, e estariam no terraço!) (p.
fenêtre : Estático, imóvel, imerso na realidade e no entanto fora do ser, viajou no tempo » (p.
312). Le récit change alors de nature. L’auteur nous le fait deviner par trois points de
personnage se souvient (ou rêve, on ne le saura pas) d’un jour, lointain, où il fit le même trajet
et logea dans la même maison. Le lecteur est donc maintenant avec lui, T. Martins Marques
parle de « narration de type scénique »1301, dans ses pensées/rêves et l’accompagne dans son
« voyage analeptique »1302. Pourtant, le récit continue à la troisième personne, mais cette fois
au plus-que-parfait. De nouveau, le lecteur est saisi d’un doute : est-ce toujours le même
1301
Marques. O Imaginário de Lisboa Na Ficção Narrativa de José Rodrigues Miguéis. p. 161.
1302
Ibid. p. 162.
428
narrateur qui continue à nous raconter l’histoire ? Ou bien est-ce le personnage qui est
maintenant devenu narrateur ? Et, de nouveau, des parenthèses en italique mais, cette fois, la
voix qui s’y fait entendre s’affirme en tant que telle et dit « je » : cheio do fervor de quem se
julga na posse da razão, mas ignorante sobretudo, como se é aos vinte anos, dos seus
próprios motivos ou fins. (Agora, que tudo é irreparável, posso dizê-lo e sorrir.) (AM, 313)
L’utilisation du présent nous place dans les pensées du personnage au moment de l’acte de
qui raconte les souvenirs (ou les rêves) du personnage n’est autre que le personnage lui-
même. On est en train de lire son histoire qu’il raconte à la troisième personne : il (re)présente
son passé et se décrit comme s’il était un autre. Les parenthèses en italique sont maintenant
1303
Carlos Reis souligne les « potentialités sémio-narratives du narrateur autodiégétique : un sujet mûr, avec une
grande expérience, raconte, à partir de cette positiion de maturité, le devenir de son existence. Le registre de la
1ère personne grammaticale qui se manifeste généralement dans ce cas est une conséquence naturelle de cette
coincidence narrateur/protagoniste ; conséquence naturelle, mais non obligatoire (…) ». (Carlos Reis et Ana
Cristina M. Lopes, eds., Dicionário de Narratologia. 7e ed. Coimbra: Almedina, 2000 p. 259-260).
429
Extradiégétique
Intradiégétique
Hypodiégétique
P à t < t2
1304
« (...) dans le discours indirect libre, le narrateur assume le discours du personnage (...) et les deux instances
sont alors confondues ; dans le discours immédiat, le narrateur s’efface et le personnage se substitue à lui. »
(Genette. Figures III. p. 194).
430
des deux types de parenthèses, celles en italique, et les autres, toutes deux offrant un espace
une parole plus souple et polyvalente, intégrée au récit, pour les deuxièmes : O orgulho, e
acto de submissão, e elas sorriam-lhe de longe! « Tu és duro! », disse-lhe o amigo. « Não vês
que a estás a fazer sofrer? » (Seria isso que ele queria?) (AM, 314-315). Dans ce passage, les
trouve placé au plus près de l’action, dans le passé du narrateur/personnage. Les parenthèses
l’expérience passée qu’il est en train de raconter. Elles rendent possible une mise en
aux tonalités sentencieuses ((A loucura tem a sua lucidez; ou talvez a razão seja a demência
dos sentimentos.) (p. 313) ; (As rosas-da-manhã duram tão pouco!) (p. 316). Et c’est
justement dans le cadre de ce processus d’évaluation du passé que va apparaître une nouvelle
personne grammaticale : O coração dele fazia agora acrobacias no céu azul. Julgou-se
désigné par « tu » qui n’est autre que lui-même. Il va ainsi dialoguer avec lui-même, la voix
qui s’exprime entre parenthèses et en italique jouant le rôle d’instance évaluatrice, de juge par
rapport à celle qui prend en charge le récit et les parenthèses standard. L’une se (et nous)
évalue :
431
(Ah, mas era o clown, entendes tu, o entertainer passageiro e improdutivo, que elas
desfrutavam e aplaudiam em ti, as doces raparigas criadas na riqueza e na clausura! Que é
feito delas, hoje?) (...) (Oh casta, oh Madonna, oh vida e esperança! porque não ajoelhei eu ali
mesmo a teus pés, a dorar-te, a beijar-te as mãos de gratidão? Tudo sempre me retinha de
obedecer aos meus melhores impulsos.) (AM, 316-317)
(Na verdade, eras tu, desgraçado, que mais precisavas de guia, conselho e protecção!) (AM,
331)
(A ingénua ilusão das pessoas antigas e abastadas, que se crêem « modernas » só porque
adoptam uma nova convenção!) (AM, 347)
Cette voix omnisciente va ainsi jusqu’à compléter l’histoire racontée (o filho do general
Beirós, opado e vermelho, com sinais de desgaste precoce (Ainda me lembro de ver o pai,
Monarquia) (p. 334). On retrouve dans A Múmia, avec ces trois personnes grammaticales
associées au narrateur/personnage (je, tu, il), les trois pôles du soi-même comme un autre de
Paul Ricœur. En effet, pour ce dernier, la recherche de soi renvoie à deux sortes d’opérations :
une première, de type « référentiel », où « la personne est d’abord la troisième personne, donc
celle dont on parle »1305, et une seconde, de type « réflexif », où « la personne est d’abord un
moi qui parle à un toi »1306. L’individu apparaît ainsi à la fois « comme un particulier de base
irréductible à tout autre », le « ‘lui’ dont on parle et à qui on attribue des prédicats physiques
et psychiques », mais aussi comme « le couple de celui qui parle et de celui à qui le premier
parle »1307.
Avec le treizième chapitre (« O Livro »), on revient au récit principal : A noite corria,
e com ela os anos do tempo cristalizado (AM, p. 338). La remémoration continue pourtant, et
1305
Ricœur. Soi-même comme un autre. p. 56.
1306
Ibid.
1307
Ibid., p. 68-69.
432
c’est là que tout bascule définitivement dans la (con)fusion générale : O tempo corria
entrançado em sonho. Ela adoeceu um pouco, tinha a palidez, a fragilidade dos seres
sensíveis naquela idade e tempo: os que resistem mais. (Ainda a vejo, o sorriso enigmático de
Gioconda, sentada na cadeira de braços quase à porta da sala.) (AM, 343). De nouveau, un
« je » s’exprime entre parenthèses dans le cadre d’un récit qui n’a apparemment pas refranchi
la frontière entre récit premier et récit second. On peut alors envisager deux possibilités : soit
intrusion du narrateur principal. Or, dans ce cas, le narrateur principal apparaît comme une
référant au schéma narratif de la p. 429, nous avons donc N1 = N2 = P. Si l’on suppose que
l’on se trouve dans la première situation, celle du passage invisible au récit second, et qu’il
raconter des épisodes de sa vie passée mais aussi de prendre en charge ses interrogations au
Mas tudo partiu daquele Primeiro encontro casual, que assumiu na vida dele (quem sabe se
na dela também) uma importância desproporcionada à natureza e força de um amor que, via-
o agora, não chegara a ser paixão, mas o havia de impregnar para o resto da vida: como
nenhuma paixão o conseguiu. Porquê? Nunca soubera responder. Teria procurado nas outras
mulheres a imagem da Madonna perdida? Era a ela que buscava ainda? (…) Sim, que faço
aqui, que venho cá fazer depois de tão longa ausência? Conhecia o motivo aparente desta sua
visita : o vago projecto de abrir na Cidade um negócio de antiguidades. Mas haveria nele
outro móbil oculto? (...) (Hoje seria a fortuna!) (AM, 344)
433
Or, dans ce cas, comment interpréter la voix qui s’exprime en italique entre parenthèses (Hoje
seria a fortuna!), si ce n’est comme celle du narrateur principal, prenant alors l’espace et la
En résumant, à ce stade de la lecture, cela donne à peu près ceci : soit la narration est
celui-ci à prendre la place du personnage entre parenthèses, soit elle est l’œuvre du narrateur
principal, ce qui implique la fusion de ces deux instances narratives. Dans les deux cas, sans
pouvoir vraiment trancher, le lecteur ne peut que rassembler dans une même image narrateur,
narrateur second et personnage. Tout se passe comme si le narrateur tentait de faire un récit
reprend le dessus, et l’identité des trois instances apparaît malgré ses efforts, fusion inévitable
des voix de soi. Mais, là encore, le lecteur n’est pas au bout de ses changements de
perspective. Une fois la lecture terminée, il lui reste encore à consulter la « Nota do Autor »,
A Múmia é mais um dos ensaios ficcionais com que exploro a caverna do Eu, utilizando os
materiais da experiência e memória acumulados para o romance-de-viver, sem começo nem
fim, que de há muito me ocupa: panorama desigual, contraditório como tudo na Natureza e
no Homem, de autobiografia quanto possível transposta ou despersonalizada1308
1308
“Nota do Autor”. Nikalai! Nikalai!. p. 197. Dans l’édition que nous utilisons (José Rodrigues Miguéis.
Idealista No Mundo Real. Edité par Maria Angelina Duarte. 2e ed. Lisboa: Editorial Estampa, coll. Obras
completas de José Rodrigues Miguéis. 1991), A Múmia est intrégrée au roman inachevé Filhos de Lisboa qui lui-
même suit le roman Idealista no Mundo Real. La “Nota do Autor” à laquelle nous nous référons ici est donc
celle jointe au roman Nikalai! Nikalai! : A Múmia fut en effet initialement publiée conjointement avec ce roman,
contrairement à la volonté de Miguéis qui voulait le faire séparément.
434
b) Impossibles retours
grand amour de son adolescence : tentative d’un homme vieillissant de (re)trouver son passé,
les objets, les lieux, les personnes, lui-même (Suspirou fundo, como quem regressa a si-
mesmo, de uma longa viagem. (AM, 312). Les souvenirs lui font remonter le temps : il la
revoit, Elle, Corélia, son grand amour jamais oublié, une histoire qui a mal tourné, les
que não ousa ir ao extremo do suicídio. AM, 337) qui l’ont à jamais transformé : Desde que
rompemos não voltei a ser quem era. (AM, 337). Dans la « Nota do Autor », Miguéis
l’avoue : Aborda-se aqui uma vez mais a questão do Regresso, que corre como um veio ou
filão subterraneo em muito do que tenho escrito, e aflora ocasionalmente em algumas das
minhas histórias.1310 La problématique du retour est l’une des forces d’inspiration les plus
puissantes dans son œuvre, comme le confirment les études qui y sont consacrées soit
1309
“Nota do Autor”. Nikalai! Nikalai!. p. 199.
1310
Ibid., p. 198.
435
Nikalai! Nikalai!1312, racontent en effet des parcours d’individus confrontés à une situation de
(...) em muitas das minhas histórias, é quase sempre uma situação de crise ou de perigo para
a integridade dos personagens, o que me afecta e mobiliza: como sair dela, evadi-la,
sobrepor-se-lhe? A ficção torna-se assim, para mim, uma forma de experimentação com o
risco, um repto real ou imaginário, semelhante aos de muitos sonhos, fantasias e nevroses
(...).1315
cendres du temps disparu : O que ambos tinham agora diante dos olhos, porém, não era o
passado vivo, mas a sua ruína e sombra projectada no presente (AM, 348). Il prend conscience
de la marche irréversible du temps et crucifie le passé sur l’autel du vide : Mas ninguém pode
continuar. Até recuando avançamos sempre. Para o nada. A vida não recomeça nem se
repete: só as coisas e as memórias, nem todas, nos restam: fósseis. Só servem para
contemplar (p. 349). Il refuse de laisser le passé-mort gouverner le présent-vivant : Era a isso
que ele sempre tinha procurado escapar para continuar vivo e actual: ao que, nele, se ia
constantemente necrosando. » (p. 349) La « momie » qu’il porte en lui, à la fois source de
continuité et musée identitaire, mémoire de son passé fossilisé (Com a nossa Múmia, as
1311
Voir par exemple : Francisco Cota Fagundes. "A Ficção como Autoterapia: ‘Regresso à Cúpula da Pena’ à
luz de Um Homem Sorri à Morte – com Meia Cara". José Rodrigues Miguéis: Uma vida em papéis repartida.
Lisboa: Câmara Municipal de Lisboa, Departamento de Cultura. 2001Ou encore Lourenço. "As marcas do exílio
no discurso de Rodrigues Miguéis".
1312
“Também estes meus emigrados russos pretendem regressar a algo que perderam, identidade ou mito: e não
compreendem que o seu meio de origem evoluiu historicamente, como eles evoluíram pessoalmente, perdendo
assim o pé no fluxo da sua anterior realidade.” (“Nota do Autor”. Nikalai! Nikalai!. p. 200).
1313
“É sempre empolgante penetrar nos meandros duma crise humana!” (José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à
Hermano Neves - 27/01/1969]". Espólio de José Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional de Portugal])
1314
Voir entre autres « Regresso à Cúpula da Pena » in Léah e Outras Histórias ou encore “Lodo” et “A Bota” in
Pass(ç)os Confusos.
1315
“Nota do Autor”. Nikalai! Nikalai!. p. 200.
436
nossas memórias fossilizadas (p. 350)), est condamnée à rester à sa place, celle du mort, loin
incomensurável. Somos apenas o que somos agora. O passado é o futuro que a cada instante
– o presente – morre e se enrola para trás. (AM, 349) Le passé est trop dangereux, et s’en
souvenir devient mortel : É melhor deixar a múmia na sua caixa, não lhe parece? Recordar
é... morrer (AM, 350). Le personnage/narrateur refuse d’être ce qu’il a été, car il ne l’est plus.
Il refuse que Corélia ne voie en lui que celui qu’il était autrefois. Certes, il ne renie pas son
passé (O homem que a amou, amou-a sempre e continua a amá-la; e a que ele amou continua
viva e intacta... na urna de cristal. Já nada a pode desfazer em pó. (AM, 350)), mais il est
devenu autre, il s’est créé autre et ne peut plus échapper à sa nouvelle identité : Antes de tudo,
um homem tem de saber aceitar-se, viver consigo mesmo (p. 350)1316. Ce double mouvement
contradictoire est le reflet de la vie même de Miguéis, qui a oscillé entre le Portugal et les
Etats-Unis et n’a jamais réussi à revenir vivre dans son pays natal. C’est une source
»1317. Ces préoccupations fictionnelles sont intimement, on l’a vu liées aux préoccupations
réelles, en témoigne l’importance récurrente prise par la possibilité d’un retour définitif au
Portugal dans sa correspondance, dont voici deux exemples espacés dans le temps : Todas as
ser eu1318 (1957) ; a única coisa que sempre me manteve a sobrenadar - a esperança do
1316
On retrouve ici un écho à Um Homem Sorri à Morte : “Através da inquietação, do sofrimento e da
diminuição de certas faculdades da vida de relação, aprendi a dominar os acessos de revolta inútil e a viver
conformado com os meus recursos e possibilidades.” (UHSAM, 99).
1317
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Maria da Graça Amado da Cunha - 15/06/1965]". Espólio de José
Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional de Portugal]
1318
Miguéis. "[Lettre à Manuel Mendes - 13/06/1957]".
437
aura dû revenir sur les lieux de son passé pour essayer de trouver la paix identitaire, la mise
en accord avec ce qu’il est devenu, et non ce qu’il voudrait être. Mais il ne se réintègre pas au
lieu-espace-temps de son passé, tout comme Miguéis : A questão é que não basta estar longe:
é preciso recriar-se outro, como quis o antiquário da Múmia (sem o conseguir talvez). E
autre récit, « Regresso à Cúpula da Pena »1321, de manière symbolique : dans cette nouvelle à
caractère fantastique, le personnage principal, tel Ulysse, revient dans son pays natal, tue son
rival, en rêve, et finit par retrouver sa Pénélope. L’écrivain explique ses intentions cachées
(...) esta noveleta, segundo a minha vaidade, única pelo tom, o estilo e o tema, na nossa
literatura (re-encontro do expatriado com as suas raízes) tem o fim chocho duma banalidade
romanesca. (...) Mas há uma coisa que a salva: é o sentido simbólico, oculto, que já revelei (e
só) a Jaime Cortesão. O expatriado sou eu (...), o « rival » é a boçalidade hoje dominante em
tantos planos da vida portuguesa, desde os Altos Poderes Dogmáticos até à Oposição (que,
camoneanamente, se confundiu com a Coisa... Odiada); e a priminha Julieta representa a
doçura, a modestia firme e a constância de ideais que era dantes (ou nos parecia ser) a vida
nacional, com a sua candura e as suas mentiras (como as vê na « Dona Genciana »). Era essa
que o expatriado procurava: tê-la-a encontrado?... Alas! O defeito é do escritor, que recorre
a truques simbólicos para se confessar sem dizer tudo.1322
1319
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Nuno Rocha - 15/07/1975]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
1320
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Maria da Graça Amado da Cunha - 08/02/1970]". Espólio de José
Rodrigues Miguéis [Biblioteca Nacional de Portugal].
1321
Pour une analyse de ce récit, en particulier de ses dimensions cathartique, identitaire et autobiographique,
voir entre autres : Fagundes. "A Ficção como Autoterapia: ‘Regresso à Cúpula da Pena’ à luz de Um Homem
Sorri à Morte – com Meia Cara". John Austin Kerr Jr. "Regresso à Cúpula da Pena: Integration, Reintegration
and Its Partial Frustration". Language Quarterly [University of South Florida], printemps-été 1976, Vol. XIV, n°
3-4, et Marques. O Imaginário de Lisboa Na Ficção Narrativa de José Rodrigues Miguéis p. 165-167.
1322
Miguéis. "[Lettre à Alberto Machado de Rosa - 19/01/1958]".
438
c) Médiation narrative
constat :
(...) na realidade, ele era apenas a calcificação, a concha por ele próprio segregada, a que se
acolhera, o seu refúgio e aparência. Não podia despir-se dela, renegá-la: ficaria incompatível
consigo mesmo, outro, indefeso, nu, porventura anulado. E era este homem sobreposto que
hoje decidia por ele, talvez contra ele, contra o homem subjacente – mas não saberia dizer
qual dos dois fosse o mais autêntico: eram-no ambos! (...) (AM, 350)
Constat d’une continuité faite de couches successives assimilées au fil des ans formant une
partie de son identité, et d’une obligation de les laisser enfouies sous leur synthèse, au sens
chimique du terme, produit actuel de toutes les (ré)actions passées, au risque de se trahir soi-
parfaitement les thèses de P. Ricœur qui distingue deux modalités de permanence dans le
soi ». Cette dernière, la fidélité à soi dans la parole donnée, notion essentiellement éthique,
« marque l’écart extrême entre la permanence du soi et celle du même, et donc atteste
1323
Ricœur. "L’identité narrative". p. 298-99.
1324
Ricœur. Soi-même comme un autre. p. 143.
1325
Ibid. p. 195.
439
c’est ce que voit Corélia, bien des années après : le même, encore et toujours le même1326,
évacuant ainsi les changements postérieurs de la vie du personnage, changements que celui-ci
revendique comme acte de fidélité à la promesse incontournable faite à ce qu’il est devenu. Il
n’y a plus de vérité, de véritable identité, mais bien cohabitation de plusieurs identités.
Cette construction identitaire fondée sur la fidélité à une parole tenue suggère ainsi
« identité à laquelle un être humain accède grâce à la médiation de la fonction narrative »1327.
Avec ce concept, P. Ricœur pose l’identité comme l’un des enjeux principaux du récit, en
qu’« opération narrative », devient alors le moyen par lequel la permanence dans le temps et
le changement sont conciliés1328. En effet, dans le récit, l’événement narratif « est source de
narrative, identité dynamique qui intègre « à la permanence dans le temps ce qui paraît en être
1326
« Par cette stabilité empruntée aux habitudes et aux identifications acquises, autrement dit aux dispositions,
le caractère assure à la fois l’identité numérique, l’identité qualitative, la continuité ininterompue dans le
changement et finalement la permanence dans le temps qui définissent la mêmeté. » (Ibid. p. 147).
1327
Ricœur. "L’identité narrative". p. 295.
1328
Ricœur. Soi-même comme un autre. p. 170.
1329
Ibid. p. 169.
1330
« J’applique le terme de configuration à cet art de la composition qui fait médiation entre concordance et
discordance. » (Ibid. p. 168).
1331
Ibid. p. 167-168.
440
Dans A Múmia, la construction de l’identité narrative opère sur trois niveaux de lecture
rêve ?) de son passé. Ici, la mise en intrigue construit l’identité du personnage dans le temps
en adoptant les mécanismes opératoires ambigus de la mémoire, où, comme l’écrit Jorge de
Sena à Miguéis, « la simultanéité dans le temps souvenu est transformée en succession dans le
temps du récit »1332. La narration suit ainsi les traces de la mémoire, ave nocturna e secreta
(AM, 317) :
Plusieurs tableaux du passé, souvenirs partiels1333 d’une réalité disparue mais en partie
personnage est en quête, en crise, les fondations tremblent, la mémoire devient alors un
1332
Jorge de Sena. "[Lettre à José Rodrigues Miguéis - 17/06/1961]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
1333
« Nous sommes faits, en grande partie, de mémoire. Cette mémoire est faite, en grande partie, d’oubli. »
(Borges. Conférences. p. 206).
1334
Avant de les intéger postérieurement à A Múmia, Miguéis a publié séparément deux de ces chapitres-
tableaux : « A ‘Sardinha’ e a Madrugada » (onzième chapitre) sous le titre “ O Espelho Poliédrico: A
« Sardinha » e a Madrugada ” (Diário de Lisboa, 29/1/1969), et « As Amêndoas Torradas » (huitième chapitre)
sous le titre “ O Espelho Poliédrico: As Amêndoas Torradas ” (Diário de Lisboa, 5/2/1969). L’intégration de ces
épisodes “réalistes” a provoqué chez Miguéis des questionnements non totalement résolus : voir Miguéis.
"[Lettre à Jorge de Sena - 24/05/1971]".
441
aussi réactualisation d’un passé fragmentaire, ce qui implique des interprétations1335 et des
narrative est littéralement mise en scène : le « labyrinthe »1336 de la mémoire ne suffit pas. Le
narrateur/personnage éprouve le besoin de mettre encore plus en ordre son passé, ce qui le
Mais il n’y arrivera pas : Parecia-lhe, enfim, superior às suas forças organizar numa
sequência legível, ainda que ilógica ou insensata, esses estilhaços do espelho, imanejável
peso morto dos anos, que ele desejaria, mas não ousava, destruir. (p. 340) Cette impossibilité
d’écrire du narrateur/personnage et les mots qu’il emploie pour le dire ont d’ailleurs une forte
(re)transcrire sa fiction, souvent basée sur son expérience, et, souvent, débutée à une période
majorité de ses livres à partir de la fin des années 50, d’où ce sentiment d’impuissance que
l’on retrouve dans sa correspondance : receio por vezes não poder continuar com estes
n’arrive pas à faire, l’auteur l’a finalement réussi : A Múmia se veut un récit de la mise en
1335
« La médiation narrative souligne ce caractère remarquable de la connaissance de soi d’être une
interprétation de soi. » (Ricœur. "L’identité narrative". p. 303).
1336
Mot qui apparaît deux fois dans le texte (p. 341, p. 346).
1337
Miguéis. "[Lettre à António Ruella Ramos - 30/11/1968]".
442
récit compris un comme outil permettant d’organiser les morceaux du miroir brisé de son
passé et d’« articuler narrativement rétrospection et prospection »1338, d’après les termes de P.
Ricœur ; un récit qui rappelle que « le récit fait partie de la vie avant de s’exiler de la vie dans
l’écriture »1339 ; un récit, enfin, qui montre que la construction de l’identité personnelle, en
Homem Sorri à Morte - com Meia Cara recherche l’unité. En fait, le livre va plus loin : il
affirme l’unité (O homem é uma unidade (UHSAM, 15)) de l’homme menacé (impotente e
passivo expectador da minha própria dissolução. (UHSAM, 46)), unité fondée ici sur
l’intégrité du corps, et affiche une certaine confiance dans l’écriture et le récit, en particulier
dans leur capacité de médiation et de fondation identitaires, comme nous l’avons montré. A
Múmia, par contre, joue sur la (con)fusion et la pluralité des instances énonciatrices. Le
narrateur, l’auteur et le personnage ne sont que les masques plus ou moins vrais, plus ou
1338
Ricœur. Soi-même comme un autre. p. 192-93.
1339
Ibid. p. 193.
1340
José Rodrigues Miguéis. "Introdução". Romance de Amor: José Rodrigues Miguéis' Archives [Brown's
University]. n. d. p. 11. Cf Annexe 10, où les trois dernières pages de cette introduction sont reproduites.
1341
« Cette recherche de l’unité constitue la spécificité de l’exigence autobiographique. » (Mathias.
"Autobiografias e diários". p. 41).
443
moins fictifs, de José Rodrigues Miguéis, ce qui met en doute les prétentions essentialistes,
Sorri à Morte - com Meia Cara symbolisent ainsi les deux pôles opposés de la relation
existant aujourd’hui entre écriture et identité, avec, au centre, les tensions liées aux genres
comme une preuve de l’existence de l’« auteur »1343 Miguéis ; de l’autre, une nouvelle de
confessions non affichées, qui mine la notion de sujet en tant qu’unité, et, par conséquent,
contredit la notion de sujet unifié posée par l’acte autobiographique. Cette nouvelle définit
Tudo o mais eram aparências, máscaras, disfarces. (...) Somos a nossa aparência, e mais
nada. (...) Tivera de assumir nova configuração, de aceitar planos de existência que eram todo
o contrário dele próprio – se é que este não fora já também a negação de alguma coisa, de um
outro-eu oculto. O falso deus coexiste no verdadeiro! (...) mas preservando através de tudo,
além da vida, uma certa pureza nuclear, num reduto interior onde o não atingiam os insultos
da vida. Depravado e puro, tal é a unidade dos antagónicos. Correra mundo, cumprira-se,
representara o seu papel de manequim vivo. (...) vivia contente com o seu jogo: enganar-se,
enganar o passado. (O que na tua vida é real, o que te tem preservado, é a sua parte de
irrealidade!) (AM, 338)
peut être vu comme une structure fictive1344, où « le moi est encore et toujours la raison d’être
d’une quête finalement impossible »1345. Les genres autobiographiques, comme tous les autres
1342
« L’autobiographie est au centre des débats (…) qui interrogent la nature en soi évidente du sujet et de la
connaissance. » (Linda Anderson. Autobiography. London: Routledge. 2001. p. 6).
1343
« (…) les autobiographies sont vues comme une prevue de la validité et de l’importance de certaines
conceptions de l’auteur : des auteurs qui ont autorité sur leur propre texte et dont les écrits peuvent être lus
comme des formes d’accès direct à ces auteurs. » (Ibid. p. 3).
1344
Rocha. Máscaras de Narciso - Estudos sobre a literatura autobiográfica em Portugal. p. 37.
1345
Ibid. p. 47.
444
genres littéraires, n’auraient comme seule vérité que de (re)construire le réel : le moi comme
fiction, comme simple reflet du miroir de soi. Avec A Múmia, mélange avoué de confessions
et de fiction, Miguéis assume et met en scène les problèmes liés à la volonté de représentation
et d’écriture de soi, à la médiation du langage, qui ne recouvre pas seulement la réalité décrite
mais également la médiation du temps, qui fait que celui qui écrit sur ce qu’il est n’est plus
« héros »1346 : au terme de son itinéraire ironique1347, il finit par prendre conscience de
le temps : este cenário de tragicomédia ou de ópera bufa, que é o nosso mundo e a nossa
história. Sentiu por fim que de nós nada sobrevive na Eternidade, que é apenas o Não-Tempo,
ou o vazio do tempo, e como tal sem duração: o mito de que nutrimos a nossa nulidade. (AM,
(AM, 351). On retrouve un écho à cet état de « contemplation spéculative » une page plus
dans ce qui est par nature limité. »1348. Or, dans le mythe de l’île de Thulé, celle-ci est
engloutie dans l’océan, mais des hommes en réchappent, qui se scinderont en deux groupes :
1346
Exemple de « mise à nu de l’ipséité par perte de support de la mêmeté », le narrateur/personnage constitue
« le pôle opposé à celui du héros identifiable par superposition de l’ipséité et de la mêmeté. » (Ricœur. Soi-même
comme un autre. p. 178).
1347
A propos de Tolstoï, Milan Kundera parle d’« une autre conception de ce qu’est l’homme : un itinéraire ; un
chemin sinueux ; un voyage dont les phases successives sont non seulement différentes, mais représentent
souvent la négation totale des phases précédentes. (...) On pourrait dire que les différentes phases d’un itinéraire
se trouvent, les unes envers les autres, dans un rapport ironique » (Milan Kundera. Les testaments trahis. Paris:
Gallimard, coll. Folio Essais. 1993. p. 255).
1348
Jean Chevalier et Alain Gheerbrant. Dictionnaire des symboles. Paris: Ed. Robert Laffont/Jupiter, coll.
Bouquins. 1982. p. 947.
445
Com mais frequência, porém, desapontava-o verificar que as palavras, sombras de sombras,
torrencialidade e a ebulência de uma nascente a escaldar. (AM, 340). De plus, en jouant sur
migueisiennes : un début in media res où le lecteur accompagne, grâce au style indirect libre,
comme s’il y était, le personnage principal qui vient d’arriver, et regarde, sent, observe, pense
avec lui. Pourtant, dès le début du récit, un indice nous avertit de la nature fragile de ce cadre
réaliste (era como reingressar no inexistente. (AM, 306), suivi un peu plus loin par d’autres
(Silêncio, o tempo suspenso, (p. 311-312) ; e a imagem do espectro que ele era agora! (p.
312)). Finalement, le narrateur nous prévient : mais tarde não saberia dizer se, daí em diante,
sonhou ou viu e ouviu o quer que fosse (p. 312). Ce qui va suivre, on ne saura jamais si c’était
sombras ». En effet, si les mots ne sont qu’« ombres d’ombres » (AM, 340), les personnages
créés avec ces mots ne peuvent donc être que des ombres, et la réalité captée par le langage
traduisent dans le récit par une narration ironique forgée sur l’ambiguïté : ambiguïté
446
concernant l’identité des voix narratives s’exprimant dans le texte, mais aussi ambiguïté quant
train de rêver ou non. Rêve, fiction et réalité sont conjugués ensemble pour brouiller la
dans la lignée de Raul Brandão1349. Mais, dans ce cas, en quoi l’autobiographie est-elle
davantage l’expression de soi qu’un autre texte littéraire à la première personne ? Si la vérité
du réel réside dans sa représentation, tout ne serait donc qu’une grande illusion (Assim se
reduz o universo a uma névoa impalpável, que nos permite agir como se tudo fosse ilusão.
NN, 184) ? qu’un grand mensonge1350 ? Dans A Múmia, ces doutes posent tous finalement la
même question : O mundo acaba a cada instante comigo, amanhã serei outro – quem? (AM,
p. 322).
chez beaucoup d’autres écrivains ; « le problème est de savoir comment chacun trouve le
dispersion du moi a en effet de forts échos modernistes. Massaud Moisés, dans une analyse de
confusion délirante entre le réel et l’irréel, le rationnel et l’irrationnel, les mélange des plans
temporels et mentaux, les hallucinations »1352. Cependant, Miguéis le rappelle, il existe une
différence fondamentale entre eux : Luis de Montalvor achava em mim um eco do seu querido
1349
« Où dans ces pages se termine la Vie et commence le Rêve ? » (Raul Brandão. A Morte do Palhaço e o
Mistério da Árvore. Lisboa: Relógios d’Água Editores. n. d. p. 15).
1350
« Tout est illusion et mensonge. » (Ibid. p. 103).
1351
Lepecki. "Rodrigues Miguéis: O Código e a Chave (a propósito de Nikalai! Nikalai!)". p. 81.
1352
Moisés. "Introspecção e loucura (I)".
447
naturalista e social, embora subjacente, que nos divergia.1353 En ce qui concerne Miguéis, le
retrouve également dans ses récits plus longs, nouvelles ou romans. Cette ironie narrative est
soit dans la dimension spatiale (je, tu, il) ou temporelle (perpétuel devenir, impossible
retour) : Neste conflito entre o existir (ou variar) e o ser (ou perdurar), vamo-nos
desgarrando do mundo e de nós próprios.1355 Mais elle traduit aussi la coexistence paradoxale
migueisienne de deux modes d’écriture, un mode militant et un mode écrivain. Or, cette ironie
littéraire, qui met littéralement en texte (dans l’énoncé et dans la struture narrative) la
Miguéis dans le cadre problématique des relations ambiguës entre fiction et autobiographie :
Na literatura de ficção porém, o problema é mais delicado. Há aqui, em primeiro lugar, a par
tudo uma técnica pela qual se diz, em circumlóquios, alguma coisa que de outro se não
ousaria dizer ou confessar.)1356, et, plus largement, entre réalité et fiction : (...) que eram todos
eles (e quem sou eu?) senão pobres Quixotes anónimos de um drama por enquanto sem
patético nem desenlace, títeres nas mãos de forças desconhecidas, gritando para esquecer as
1353
“Nota do Autor (à segunda edição)”. Páscoa Feliz. p. 156.
1354
De Gandt. Ironies romantiques : Schlegel - Stendhal. p. 12.
1355
“Nota do Autor”. Nikalai! Nikalai! p. 198.
1356
Miguéis. "Literatura de intenções - ou café sem caféina?" p. 9.
448
vozes da razão e do estômago, galerianos da grande nave do sonho sem rumo?... (INMR,
116).
La fin d’un récit est primordiale dans le processus de construction de sens. Après la
fin, on (re)lit, on replace les évènements précédents, on procède à une nouvelle configuration
de notre compréhension du récit. Or, à la fin de O Milagre Segundo Salomé, tandis que le
Portugal sombre dans les ténèbres dictatoriales, Gabriel le journaliste, Gabriel le militant, se
tourne finalement vers l’écriture : Gostava de escrever a história do Milagre, a tua e minha
história! (OMSS2, 300). Dans un retour vertigineux aux débuts de l’histoire et du récit, l’alter
ego fictionnel de l’écrivain se révèle être le futur auteur du livre que l’on est en train de lire.
parle ici de la littérature en tant que telle, de l’acte fondateur de l’écriture, du perpétuel retour
au récit primordial sans lequel on ne saurait pas, on ne serait pas. Il nous parle du chaos de la
vie et du monde que l’écrivain peut mettre en ordre, de l’écrivain en tant que créateur. De
même, dans A Múmia, l’identité individuelle apparaît certes comme une construction fondée
sur des contradictions : la pluralité du je, la continuité dans le changement ; mais tous ces
de soi. Ecriture et identité constituent une ligne de force vitale : en tant qu’écrivain, vivant
pour et par l’écriture, Miguéis raconte des histoires dévoilant la puissance fondatrice du récit.
C’est un moyen de montrer à la fois la diversité et la pluralité du je ainsi que son unité,
1357
Titre du dernier chapitre de O Milagre Segundo Salomé.
449
accommodation des contraires que l’on retrouve au niveau du « style » migueisien : Essa
unidade…1358, et surtout au cœur du processus ironique. Car, malgré tout, pour Miguéis,
même illusoire, même complexe, même fragmentée, l’unité du sujet existe de fait. Ce qui
Um Homem Sorri à Morte - com Meia Cara, récit d’une lutte placée sous le signe de la
dualité et de l’ironie (le titre est éloquent), mais surtout de l’espérance : écrire pour
reconquérir son identité et son statut d’homme, et ainsi échapper à celui de malade ; écrire
passé, en en faisant un simple auxiliaire de l’aventure de la vie, qui, même remplie d’illusions
le pouvoir de choisir, dans une certaine mesure, qui il est. Chez l’écrivain, la problématique
car écriture, éthique et identité sont intimement liés, comme le rappelle P. Ricœur :
« Comment, en effet, un sujet d’action pourrait-il donner à sa propre vie, prise en entier, une
qualification éthique, si cette vie n’était pas rassemblée, et comment le serait-elle si ce n’est
précisément en forme de récit ? »1360 C’est par la narration que l’on arrive à se comprendre
1358
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à Álvaro Salema - 24/01/1963]". Espólio de José Rodrigues Miguéis
[Biblioteca Nacional de Portugal].
1359
« Seule la littérature (...) peut le sauver de la vie comme humilition, frustration, et, surtout, mortel anonymat
(…) » (Lourenço. "Miguéis: o outro e os outros". p. 228).
1360
Ricœur. Soi-même comme un autre. p. 187.
1361
Ricœur. Temps et récit, 2. p. 15-16.
450
amené à modifier ses choix de vie et ses représentations mentales. C’est donc en termes de
Para ser eficaz, a ficção deve pois inventar ou recriar em termos do real ou experiencial; é
sempre tratando de realidades, embora só aparentes, abstractas ou meramente especulativas,
que uma obra nos interessa. Mas até na solidão ou no vácuo o escritor se reintegra no mundo
ou na sociedade, fora dos quais o Homem não existe e é impensável.1362
Et c’est dans l’ironie que ce questionnement se manifeste le mieux : l’ironie comme mode
1362
“Nota do Autor”. Nikalai! Nikalai! p. 200.
451
CONCLUSION
La dimension critique est primordiale et fondatrice chez Miguéis. Nous avons montré
que les idéaux et les valeurs de justice sociale de l’homme-Miguéis sont largement
représentés dans son œuvre. Les préoccupations éthiques du seareiro, puis du militant
migueisienne, où elles sont souvent portées par les narrateurs, mais le texte lui-même, riche
en effets-valeurs, ainsi que la narration, qui obéit régulièrement à une stratégie littéraire
globale utilisant divers procédés à visée pédagogique. C’est ce que nous avons appelé le mode
d’écriture militant. L’ironie classique, souvent satirique, dont Miguéis use alors volontiers,
n’hésite ainsi pas à signaler sa présence pour être sûre de ne pas manquer ses cibles qu’il veut
dénoncer et, souvent, ridiculiser. Presque toutes les possibilités offertes par le texte littéraire
sont utilisées : que ce soit localement dans l’énoncé même (modalisations, figures de style,
typographie) ou plus largement à travers des procédés narratifs de mise en scène ironique
(ironies situationnelles et polyphoniques), Miguéis fait en sorte que ses effets d’ironie soit
bien interprétés par le lecteur qu’il veut émouvoir, faire rire, convaincre et, souvent, éduquer :
A arte de pensar, Amigo, como tôdas as artes, ensina-se fazendo pensar, e não fazendo
1363
Eduardo Lourenço. "Une épopée singulière". Les lusiades. Paris: Robert Laffont. 1996. p. XI.
452
ingerir pensamentos perfeitos, acabados como jóias...1364 Mais, comme l’a relevé T. Martins
Marques, la fiction migueisienne « peut être comparée à une grande peinture murale séparée
par une ligne démarquant d’un côté le jour, la lumière, la clarté et, de l’autre, la nuit, l’ombre,
l’obscurité »1365. Si le mode militant d’écriture et l’ironie satirique sont le signe d’une envie
d’agir sur et avec le monde, d’éclairer les zones éthiquement condamnables de la société et de
l’individu, d’affirmer la force de certaines valeurs et l’espoir d’un changement possible, nous
avons montré qu’un second mode d’écriture doit être également pris en compte : un mode,
certes, où l’écrivain revendique sa liberté face aux devoirs militants (E essa revolta dos
lhe ter uma flagrante semelhança com a luta de classes na esfera social. OB, 48), mais une
liberté très marquée par les désillusions politiques et personnelles, la souffrance liée à l’exil,
les problèmes de santé et, plus généralement, par le caractère inéluctable de la précarité de la
vie et des contradictions qu’elle entraîne. Nous avons mis en évidence l’importance et la
nécessité de tenir compte dans ce cas d’une autre ironie, romantique et moderne, qui donne,
qui, selon P. Hamon, est peut-être celle « qui caractériserait le mieux dans sa diversité l’acte
de parole ironique »1366, est également l’une des principales clés pour la compréhension de la
fiction migueisienne. Qui dit évaluation dit distance entre l’instance évaluante et ce qui est
évalué. D’où l’importance que revêt l’exil de l’écrivain, comme générateur de distances
régulièrement adoptée. Nous avons en effet montré que l’ironie migueisienne, en tant que
1364
Miguéis. "Uma Carta". p. 229.
1365
Marques. "Saudades para José Rodrigues Miguéis". p. 18.
1366
Hamon. "L'ironie".
453
mise à distance paradoxale, que double mouvement de distanciation et de foi, fait de sa fiction
une aire de jeu caractérisée par l’ambiguïté. Miguéis joue ironiquement avec les conventions
littéraires : que ce soit avec les genres, dans un mode de publication de ses récits fait de
autobiographique de sa fiction que l’on peut considérer, dans sa globalité, comme un espace
l’autre. Car, en jouant avec les conventions littéraires, Miguéis en arrive à jouer avec les
conventions de la représentation même du réel : ce monde, ces autres, cette réalité auxquels il
aimerait s’intégrer mais auxquels il se sent de plus en plus étranger le font se replier sur son
monde, ses autres, sa réalité qui, eux, sont à jamais passés ou à venir. L’écriture devient alors
jamais disparu et celui de l’exposition d’un futur idéal jamais concrétisé. Mémoire, rêve(s) et
réalité se confondent ainsi dans une entreprise fictionnelle paradoxale qui affirme à la fois
l’adhésion à des valeurs et à une réalité vécue mais aussi la mise à distance amère et lucide de
distance critique, est exacerbé dans la fiction migueisienne par la présence de deux ironies
contradictoires, souvent dans la même œuvre. Dans une lettre à José Saramago datée de 1968,
Miguéis évoque d’ailleurs ses difficultés pour mener à bien cette cohabitation : Cheguei à
beira de uma decisão – a de não continuar a escrever ou a publicar (...). Além disso, quero
l’originalité de l’œuvre fictionnelle migueisienne dans sa globalité, œuvre qui oscille entre les
certitudes acquises et un doute fondamental, résident, selon nous, dans cette cohabitation de
1367
José Rodrigues Miguéis. "[Lettre à José Saramago - 13/04/1968]". Espólio de José Saramago [Biblioteca
Nacional de Portugal].
454
deux modes d’écriture et de deux grands types d’ironie que sont l’ironie classique et l’ironie
institutionnalisé »1368.
migueisienne était largement sous-estimée voire incomprise par ses exégètes, Maria Angelina
Duarte affirme que Miguéis considère l’acte d’écrire comme « un moyen d’analyser et de
clarifier la réalité »1369. Nous souscrivons totalement à ces conclusions, et nous pensons avoir
montré que l’ironie est un outil privilégié dans cette entreprise critique. Mais la fiction
migueisienne ne peut être uniquement abordée sous l’angle de la critique sociale et politique.
L’acte d’écrire chez Miguéis, plus que « clarifier la réalité », consiste plutôt, toujours, à la
évidence fondatrice : Miguéis est un écrivain, et c’est par l’écriture qu’il existe et qu’il se
définit. Certes, D. C. Muecke distingue, depuis Don Quichotte, « une ironie fondamentale du
roman » où le héros « tente en vain d’imposer une unité au monde »1370, et Georg Lukács
rappelle que « les premiers théoriciens du roman, c’est-à-dire les esthéticiens des débuts du
s’abolit »1371. Mais l’écriture ironique migueisienne, en incarnant cette tentative identitaire,
(ré)intégration et dispersion, remplit une fonction cathartique salvatrice : pour Renato, pour
Zacarias, pour Fred, pour le narrateur anonyme de A Múmia, pour Gabriel, pour Miguéis,
1368
Almeida. "Uma vida em papéis repartida".
1369
Duarte. Socio-political undercurrents in four works by José Rodrigues Miguéis. p. 240.
1370
Muecke. Ironia e o Irônico. p. 110.
1371
Georg Lukacs. La théorie du roman. Paris: Gallimard, coll. Tel. 2001. p.69.
455
l’acte d’écrire apparaît en effet, selon les termes de T. Martins Marques, comme « un
simulacre cathartique de la vie »1372. Miguéis utilise sa vie passée comme matière première
fictionnelle afin de pouvoir s’en (re)créer une nouvelle et, ce faisant, il transforme le texte en
O remédio era proceder como para um palimpsesto em que a vontade e escrúpulo do escriba
ou copista limpa rigorosamente do pergaminho ou papiro o texto que que lá estava, para
traçar sobre ele o texto novo (...) que lhe dará a ilusão de outra existência, de uma finalidade
ou razão de ser, capaz de offset a vida autêntica, original. Esse é (era) o segredo. Mas, como
em tantos palimpsestos, o texto original acaba por reçumar, reaparecer, tornar-se legível,
impor-se... e acaba até por confundir o texto sobreposto.1373
Si, comme l’affirme Maria Graciete Besse, « la question de l’identité traverse, avec une
s’inscrivant au cœur d’une réflexion plus large où la figure du sujet, dans sa double
l’ironie romantique et moderne migueisiennes apparaissent alors comme les deux faces
littéraires d’un même drame identitaire, celui d’un écrivain exilé qui se veut et qui est, avant
tout, portugais. Ce qui, pour quelqu’un qui a dû se faire naturaliser américain, n’est pas le
œuvre riche et diverse encore peu étudiée. Il pointe un certain nombre de chantiers encore à
1372
Marques. "Retorno, Mito e Simulacro em Nikalai! Nikalai! e A Múmia, de José Rodrigues Miguéis". p. IX.
1373
Miguéis. "[Lettre à Maria da Graça Amado da Cunha - 27/01/1965]". Cf Annexe 6, où cette lettre est
reproduite.
1374
Maria Graciete Besse. "Les territoires de l’identité dans l’œuvre de José Saramago". Travaux et documents,
2002, n° 19. p.75.
1375
Luís de Camões. Os Lusíadas. IV-104-8.
456
défricher et ouvre, nous l’espérons, de nouvelles perspectives d’étude. Nous aimerions ici en
citer brièvement quelques unes. Nous avons montré l’importance et la nécessité de tenir
compte des corrélations existant entre la vie et l’œuvre de Miguéis. Pour cela, nous avons dû
correspondance, en très grande partie inédite. Cette correspondance avec un certain nombre
Miguéis a souvent gardé des copies, mérite plus que les quelques attentions qui lui sont
portées par le peu de chercheurs travaillant sur son œuvre. Nous espérons avoir contribué à la
prise de conscience de la nécessité de son édition critique. De même, les nombreux articles
que l’écrivain a publiés tout au long sa carrière de journaliste jamais interrompue, ainsi que
les entretiens qu’il a accordés, mériteraient d’être rassemblés et édités. Par ailleurs, un certain
nombre de manuscrits inédits, fictionnels ou non, traînent encore dans les archives de
l’écrivain : il y a ceux qui ont déjà et seulement été publiés en périodiques, mais il existe
également un nombre important d’entre eux, plus ou moins achevés et plus ou moins longs,
qui attendent d’être étudiés. Le mode de publication particulier de Miguéis, qui a souvent
publié ses récits en périodiques puis les a revus, de nombreuses fois, et régulièrement de
nombreuses années plus tard, donne la possibilité de mener une passionnante étude génétique
de son œuvre fictionnelle, étude génétique qui peut s’appuyer sur les différentes versions et
annotations des manuscrits conservés dans ses archives. En particulier, ce qui consisterait en
un prolongement direct de notre travail, il serait intéressant de voir si l’ironie narrative que
nous avons étudiée dans ses romans est présente dès le départ, et en quelle proportion, ou si
elle est apparue lors d’une des nombreuses ré-écritures que Miguéis leur a fait subir, ce qui,
dans ce cas, poserait la question du comment mais aussi celle du pourquoi, et nous renverrait,
de deux types d’ironie dans l’œuvre de Miguéis offre également de nombreuses perspectives
457
d’études dans le cadre de l’histoire littéraire portugaise. On pourrait ainsi faire dialoguer
l’ironie littéraire migueisienne avec celle de ses prédécesseurs (Eça de Queirós en particulier)
ou avec celle de ses contemporains (José Cardoso Pires et José Saramago par exemple).
Toujours dans une démarche de confrontation mutuellement éclairante avec d’autres œuvres,
il serait intéressant de questionner l’œuvre d’autres écrivains exilés portugais (comme Jorge
de Sena) et de voir en quoi la réponse littéraire de Miguéis à la situation est (ou n’est pas)
particulière, tout spécialement dans sa dimension ironique et identitaire. Dans une perspective
plus large, il nous semble également pertinent d’essayer de situer le parcours politico-littéraire
migueisien dans le cadre européen du XXè siècle et de le comparer avec celui d’autres
que nous avons ébauchée, peut se révéler féconde. Il faudrait alors se pencher sur les
manuscrits inédits de l’écrivain, sur les nombreux fragments dispersés dans les périodiques et
les archives de Miguéis recueillis en partie par Onésimo Almeida dans Aforismos &
écrit : Não me comprometo a terminar ou rematar esta obrinha (Programação do Caos) ainda
hoje incompleta. E porque o havia de fazer, se não há nada de completo, inteiro, acabado ou
Nous espérons que notre étude, fruit d’une recherche encore et toujours inachevée elle
A Bruxa da Feira, 32
A Düsseldorf num Pulo, 161, 163, 165, 167, 251, 258, 285
A Escola do Paraíso, 64, 127, 162, 163, 164, 191, 192, 197, 208, 212, 216, 262, 263, 268,
296, 297, 298, 306, 307, 325, 331, 352, 361, 365, 368, 369, 370, 380, 387, 393, 396, 402
A Esquina-do-Vento, 163, 175, 208, 305
A Inauguração, 185
A Linha Invisível, 61, 144, 165, 172, 189, 207, 209, 210, 217, 228, 251, 257, 275, 295, 319,
320, 360
A Mancha Não se Apaga, 205, 208, 360
A Múmia, 4, 64, 153, 294, 334, 350, 352, 355, 384, 391, 392, 422, 423, 424, 426, 427, 428,
430, 431, 432, 433, 434, 435, 438, 440, 441, 442, 443, 444, 445, 448, 454, 455
Aforismos & Desaforismos de Aparício, 87, 89, 92, 110, 127, 128, 137, 138, 183, 217, 218,
221, 267, 354, 385, 457
Agnès – Ou o Amor Assexuado, 203
As Harmonias do, 60, 196, 288, 353, 354
Bartolosíada, 178
Gente da Terceira Classe, 2, 62, 145, 163, 166, 167, 171, 177, 178, 179, 180, 181, 182, 183,
184, 185, 186, 197, 217, 273, 285, 292, 293, 295, 305, 306, 340, 341, 347, 348, 349, 359,
365, 366, 367, 395
Idealista no Mundo Real, 61, 127, 146, 147, 164, 172, 178, 183, 189, 190, 191, 194, 198, 200,
213, 250, 264, 331, 397, 398, 433, 448
459
Léah e Outras Histórias, 9, 140, 145, 150, 153, 195, 196, 229, 269, 293, 340, 349, 354, 402,
407, 415, 435
O Acidente, 112, 161, 162, 195, 208, 221, 229, 230, 257, 295, 318, 337, 348
O Anel de Contrabando, 292
O Breakdown, 207, 452
O Chapelinho Amarelo, 202
O Crime Perfeito, 165, 211
O Espelho Poliédrico, 93, 94, 112, 116, 117, 123, 197, 306, 353, 355, 356, 389, 440
O Jardineiro de Almas, 268, 303, 350
O Milagre Segundo Salomé, 6, 59, 61, 63, 146, 147, 151, 161, 165, 166, 169, 173, 174, 178,
183, 189, 191, 197, 201, 213, 216, 250, 252, 253, 257, 259, 260, 261, 265, 268, 269, 273,
274, 275, 276, 282, 298, 301, 303, 304, 306, 317, 321, 324, 325, 326, 327, 328, 338, 340,
349, 352, 355, 361, 364, 370, 380, 390, 397, 398, 399, 400, 448
O Morgado de Pedra-Má, 205, 252, 275
O Pão Não Cai do Céu, 3, 146, 173, 184, 188, 191, 197, 198, 199, 202, 212, 228, 230, 231,
232, 233, 234, 235, 236, 237, 238, 239, 240, 241, 242, 243, 244, 293, 294, 310, 312, 313,
317
O Passageiro do Expresso, 15, 66, 124, 196, 198, 229, 306
Onde a Noite Se Acaba, 58, 191, 230, 337, 348, 349
Páscoa Feliz, 3, 9, 14, 25, 49, 50, 59, 63, 64, 65, 67, 108, 116, 135, 144, 148, 149, 196, 198,
222, 223, 225, 250, 255, 257, 276, 296, 317, 318, 324, 337, 344, 347, 349, 352, 361, 365,
446, 447
Pass(ç)os Confusos, 12, 111, 127, 146, 153, 197, 340, 349, 350, 355, 435, 4, 15, 31, 38, 39
Pouca Sorte com Barbeiros, 252, 257
Primeiro Encontro com o Transcendente, 162
460
Um Homem Sorri à Morte – Com Meia Cara, 15, 66, 137, 352, 390, 406, 409, 410, 411, 413,
415, 416, 418, 419, 420, 436, 442
Uma Aventura Inquietante, 37, 61, 64, 66, 67, 99, 146, 147, 149, 150, 169, 184, 190, 197,
198, 210, 212, 223, 228, 250, 256, 264, 273, 277, 282, 283, 284, 293, 294, 301, 309, 316,
323, 324, 354, 369, 371, 380, 386, 387
Uma Carreira Cortada, 262, 319
Uma Viagem na Nossa Terra, 3, 178, 183, 258, 261, 262, 264, 275, 281, 283, 287, 288, 290,
291, 301, 306, 307, 318, 354, 359, 364, 365, 366
461
INDEX ONOMASTIQUE
A
Alleman, Beda, 32
Almeida, Onésimo Teotónio, 7, 8, 10, 55, 57, 58, 59, 60, 64, 67, 100, 107, 112, 138, 176, 189,
196, 197, 267, 271, 278, 306, 333, 336, 337, 368, 392, 393, 399, 400, 420, 454, 457
Alves, Ana Maria, 58, 93, 94, 95, 96, 104, 108, 115, 116, 127, 148, 176, 220, 232, 238
Anderson, Linda, 443
Aron, Paul, 38, 62, 76
Aubrit, Jean Pierre, 182, 342, 346, 347, 349, 351, 366
Authier-Revuz, Jacqueline, 31
B
Bakhtine, Mikhail, 73, 74, 300, 310
Bange, Pierre, 53
Baptista, Jacinto, 110, 118, 121, 128, 129, 133, 136, 142, 193, 197, 231, 243, 379, 394, 425
Barahona, Margarida, 57, 204, 210
Barthes, Roland, 207, 248, 328, 332, 367, 385, 418
Basire, Brigitte, 22, 31, 32
Beaujour, Michel, 16, 408, 409, 410, 412, 413
Beauzée, Nicolas, 26
Behler, Ernst, 40, 41, 44
Bergson, Henri, 84
Berrendonner, Alain, 29, 30, 31, 33, 46, 47, 80, 81, 255, 257, 259
Besse, Maria Graciete, 16, 220, 233, 234, 235, 236, 237, 238, 240, 455
Booth, Wayne, 22, 72, 91
Brandão, Raul, 92, 94, 96, 128, 223, 238, 239, 446
Brookshaw, David, 353, 393, 395
C
Calvino, Italo, 421
Camões, Luís de, 179, 455
Camus, Albert, 38, 414
Caraça, Bento de Jesus, 106, 108, 113, 114, 115, 116, 119, 124, 218, 227
Castelo Branco, Camilo, 9, 58, 218, 318, 357, 361, 402
Chaves, Castelo Branco, 99, 101, 110, 124
Coelho, Jacinto do Prado, 9, 357, 358, 361
Colson, Daniel, 129
Cortesão, Jaime, 94, 96, 97, 101, 103, 128, 132, 437
462
D
Dane, Joseph, 22
Dionísio, Mário, 9, 57, 107, 108, 109, 110, 111, 113, 114, 118, 135, 136, 138, 221, 232, 318
Duarte, Maria Angelina, 8, 10, 11, 114, 156, 188, 189, 191, 194, 229, 372, 397, 411, 433, 442,
454
Ducrot, Oswald, 28, 29, 30, 33, 300
Dufour, Philippe, 185, 272
Dumarsais, 25, 26
Dumas, Catherine, 422
E
Eça de Queirós, 58, 99, 102, 194, 212, 218, 267, 270, 271, 310, 318, 347, 357, 372, 457
Edgerton, William B., 60, 64, 278, 376
Escarpit, Robert, 84, 85
Evrard, Franck, 82
F
Farinha, Luís, 97, 109
Fernandes, Rogério, 5, 50, 128, 142, 204, 292, 379, 401
Ferraz, Maria de Lourdes A., 11, 41
Fialho de Almeida, 218, 318, 319
Fontanier, Pierre, 26
G
Gandt, Marie de, 12, 13, 16, 41, 332, 333, 334, 358, 360, 372, 379, 386, 447
Garcia, José Martins, 55, 62, 63, 64, 276, 278, 399
Garrett, Almeida, 281, 358
Gendrel, Bernard, 84
Genette, Gérard, 16, 51, 74, 75, 76, 84, 204, 205, 287, 346, 360, 363, 366, 367, 423, 429
Godenne, René, 342, 345, 351
Gomes Ferreira, José, 7, 64, 94, 97, 150, 225, 229, 328
Grojnowski, Daniel, 346, 368
H
Hamon, Philippe, 12, 16, 22, 23, 30, 35, 37, 38, 39, 40, 53, 69, 71, 73, 79, 80, 81, 157, 159,
160, 162, 163, 166, 168, 171, 177, 208, 245, 246, 247, 248, 249, 251, 254, 255, 256, 258,
259, 263, 264, 268, 269, 270, 273, 280, 281, 283, 284, 285, 286, 287, 288, 290, 302, 303,
304, 305, 307, 314, 315, 316, 325, 329, 401, 452
Hannoosh, Michele, 76
Herschberg Pierrot, Anne, 30, 69, 245, 261, 303
Horta, Maria Teresa, 325, 399
Hourcade, Pierre, 60
463
Hutcheon, Linda, 16, 22, 27, 33, 34, 35, 71, 77, 78, 89, 90, 245, 246, 302, 314, 315, 316, 329,
332, 333, 376, 386
J
Jankélévitch, Vladimir, 24, 42, 47, 49, 59, 83, 84, 331, 379, 386
Jolles, André, 342
Jouve, Vincent, 16, 28, 29, 90, 158, 159, 160, 161, 162, 165, 168, 171, 204, 207, 208, 287,
295
K
Kerbrat-Orecchioni, Catherine, 26, 27, 32, 33, 39, 83, 245, 246, 249, 315, 390, 391
Kerr Jr., John Austin, 5, 8, 88, 94, 112, 114, 116, 141, 144, 145, 150, 151, 153, 156, 182, 222,
223, 293, 317, 352, 392, 395, 402, 421, 423, 424, 437, 453
Kundera, Milan, 81, 444
L
La Bruyère, 26
Labouret, Denis, 82, 83, 389, 390
Lambotte, Marie-Claude, 83
Lecarme, Jacques, 16, 404, 406, 409, 413, 416, 417
Lejeune, Philippe, 16, 403, 404, 405, 406, 407, 408, 417, 421
Leone, Carlos, 218, 219
Lepecki, Maria Lúcia, 57, 58, 59, 61, 63, 64, 67, 89, 226, 227, 269, 291, 310, 363, 374, 381,
382, 446, 8, 13
Lima, Isabel Pires de, 49, 372
Lopes, Óscar, 9, 12, 52, 57, 58, 60, 63, 64, 65, 183, 191, 212, 223, 227, 228, 229, 233, 269,
293, 351, 369, 393, 402, 428
Lourenço, Eduardo, 7, 67, 116, 128, 196, 224, 269, 336, 392, 424, 425, 435, 449, 451
Lukacs, Georg, 454
M
Machado, Álvaro Manuel, 59, 61, 113, 155, 269, 398, 437
Madeira, João, 16, 97, 104, 105, 109, 119, 122, 124
Magalhães, Isabel Allegro, 58
Maingueneau, Dominique, 29, 32, 310, 318, 373
Marinho, Maria de Fátima, 57, 58, 229, 232
Marques, Teresa Martins, 8, 12, 15, 58, 60, 61, 63, 64, 67, 116, 119, 123, 124, 125, 133, 144,
146, 191, 204, 212, 213, 225, 227, 230, 232, 244, 267, 269, 271, 283, 292, 293, 294, 317,
344, 347, 348, 350, 354, 355, 369, 384, 394, 398, 400, 427, 437, 452, 455
Mathias, Marcelo Duarte, 411, 442
Mattoso, José, 327
Medina, João, 400
464
Mercier-Leca, Florence, 22, 30, 71, 91, 246, 261, 290, 307
Moisés, Massaud, 52, 59, 60, 62, 64, 65, 183, 223, 225, 227, 367, 393, 446
Montaigne, 17, 409
Monteiro, Casais Adolfo, 88, 89, 121, 122, 133, 134, 140, 141, 221, 224, 225, 227
Monteiro, Georges, 41, 117, 227, 247, 327, 362, 378
Morand, Patrick, 84
Morão, Paula, 403, 410
Moreno, Armando, 229
Morier, Henri, 83, 84, 130
Moser, Gerald, 58, 63, 67, 134, 191, 193, 398
Mourão-Ferreira, David, 9, 57, 68, 305, 357, 358, 359, 364, 365, 368, 370, 377, 381, 384,
385, 387, 399
Muecke, D. C., 22, 30, 37, 38, 39, 40, 42, 55, 70, 130, 246, 454
N
Neves, Mário, 8, 94, 98, 109, 115, 118, 435
P
Pageaux, Daniel-Henri, 347
Paillet-Guth, Anne-Marie, 16, 27, 31, 80, 245, 248, 250, 251, 253, 255, 259, 262, 264, 265,
304, 320, 334, 358
Palante, Georges, 41
Pereira, José Albino Rodrigues, 8, 59, 313, 392
Perrin, Laurent, 25, 29, 30, 31, 32, 33, 46, 47, 49, 73, 78, 79, 255, 266, 299
Pita, António Pedro, 16, 105, 106, 219, 220, 226
Proença, Raul, 94, 96, 97, 101, 103, 104, 109, 110, 125, 126, 127, 128, 134, 238, 239, 331
Q
Quint, Anne-Marie, 343
R
Redol, Álves, 220, 232
Régio, José, 59, 96, 223, 224, 225, 229
Reis, Carlos, 219, 232, 428
Reys, Câmara, 79, 94, 97, 103, 104, 109, 110, 231
Ricœur, Paul, 16, 46, 50, 51, 52, 335, 359, 387, 420, 423, 431, 438, 439, 441, 442, 444, 449
Rocha, Clara, 16, 58, 62, 225, 405, 407, 408, 409, 418, 437, 443
Rocha, Ilídio, 58
S
Sacramento, Mário, 67, 89, 230, 318, 372
Salema, Álvaro, 62, 128, 220, 227, 449
465
T
Thirlwall, Connop, 38
Tibi, Pierre, 182, 344
Todorov, Tzvetan, 349, 425
Torres, Alexandre Pinheiro, 219, 220, 232, 363
Trigueiros, Luís Forjaz, 58
V
Van Eynde, Laurent, 43
Vasconcelos, Taborda de, 58, 63
Ventura, António, 99, 104, 117, 229, 267
Voisin-Fougère, Marie-Ange, 248, 254, 255
W
Wilson, Deirdre, 28, 29, 31, 33, 72, 281, 314
Y
Yaari, Monique, 44, 72
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VI. AUTRES
A. Ouvrages
490
B. Articles
C. Œuvres littéraires
ANNEXES
Mots-clés : José Rodrigues Miguéis, ironie, roman, récit bref, genres littéraires, Portugal contemporain
Keywords : José Rodrigues Miguéis, irony, novel, short-story, literary genres, contemporary Portugal