Lecture linéaire 1 : Pour un oui ou pour un non – Nathalie
Sarraute (1982)
Biographie de Nathalie Sarraute
Nathalie Sarraute est un auteur français d’origine russe née en 1900. Elle
s’est illustrée dans le Nouveau Roman, en particulier avec l’ouvrage Tropismes
dans lequel elle met en valeur les mouvements secrets intérieurs qui peinent à
s’expliciter dans le langage mais qui ne nous influencent pas moins. On peut
retrouver ces mouvements dans le dialogue qui animent H1 et H2. La pièce Pour un
oui ou pour un non a été écrite en 1982 et présente deux personnages qui sont à
peine individualisés puisqu’ils sont nommés H1 et H2. Elle retrace un malentendu,
une dispute, un effort pour renouer le fil d’une amitié. L’extrait soumis à notre étude
est constitué des vingt-sept premières lignes de la pièce, on peut considérer qu’il fait
partie de l’exposition, même si cette pièce très courte n’a ni acte, ni scène.
Et extrait retrace-t-il une dispute ?
Nous étudierons d’abord l’expression d’un doute et des soupçons formulés
par H1. Ensuite, nous analyserons le déni et la diversion opérée par H2. Par la suite,
nous observerons l’insistance grandissante de H1. Enfin, nous verrons l’aveu final
de H2.
Conclusion
Ce texte subtil et délicat relève un dialogue dense, nourri par les liens forts et
anciens entre les personnages, malgré leur difficulté actuelle à communiquer.
Leur volonté de maintenir cette connexion, d’écouter et de se respecter
mutuellement, se manifeste à travers leur tentative de formuler des sentiments
fuyants et mal définis, parfois paradoxaux. Ce dialogue met en lumière nos
propres hésitations et nos difficultés à exprimer nos émotions et à clarifier
l’état de nos relations. H2 conclut en affirmant qu’il n’y a « Rien qu’on puisse
dire », mais le dialogue se poursuit, cherchant à disséquer ce malaise indicible. Les
mots sont-ils capables de rendre compte de nos émotions, ou les déforment-ils, voire
les créent-ils ?
DESTINATEUR(S) DESTINATAIRE(S)
- Sentiment d’amitié de - Leur amitié commune
H1 envers H2 - H2 qui verra plus clair
- Sensation que H2 - H1 qui espère ainsi
HÉROS
s’éloigne retrouver son ami
H1
ADJUVANT(S) MISSION OPPOSANT(S)
- Leurs souvenirs Connaître ce qui - Le caractère
communs éloigne H2 naturellement réservé
- Stratégie Le héros est loin de H2
argumentative de H1 d’avoir accompli sa - L’incapacité réelle de
qui ne laisse rien quête. Il ne sait pas H2 à formuler la raison
passer, insiste, pourquoi H2 s’est de son malaise
s’engouffre dans éloigné de lui, mais ce - Tactique
toutes brèches dernier a reconnu qu’il argumentative de H2 au
- L’honnêteté de H2 qui y avait bien quelque début où il essaie de ne
Mouvement 1 : L’expression d’un doute, d’un soupçon par H1
• Mode impératif
« Écoute » (l.1)
Engager le dialogue, capter l’attention de H2 et du public/lecteur (double énonciation)
=> Exposition
• Verbe de volonté à l’imparfait
« voulais » (l.1)
Captation de l’attention du public => Exposition
• Expression du but
« C’est […] pour ça que […] » (l.1)
Importance pour H1 dans sa démarche, il ne fait pas juste que passer =>
Détermination de H1
• Verbe de volonté au conditionnel => gradation dans les temps
« voudrais » (l.1-2)
H1 met plus de pression à H2 par rapport à l’imparfait => Insistance de H1
• Gradation dans les questions (de la plus vague avec un « il » impersonnel, à la plus
précise avec les pronoms « tu » et « moi » qui désignent les personnages) + lexique
de la dispute
« que s’est-il passé ? Qu’est-ce que tu as contre moi ? » (l.2)
H1 sent son ami fâché contre lui => Insistance plus offensive de H1
• Aposiopèse / Réticence
« … » (l.1-2)
=> ralentir le rythme
• Négation + Phrases incomplètes
« Mais rien… Pourquoi ? » (l.3)
Réaction vive de H2 => Déni de H2, peur de trop en dire
• Interjection
« Oh » (l.4)
Volonté de mettre un peu d’émotions dans le débat => ralentir le rythme
• Verbes modalisateurs
« semble » (l.4)
H1 ne veut pas se montrer trop affirmatif => Délicatesse de H1
• Expression de la rupture (2 verbes)
« tu t’éloignes… tu ne fais plus jamais signe… » (l.4)
=> Reproches et insistance de H1
• Verbe d’obligation + Adverbe permanence et répétition + Présentatif
« il faut toujours que ce soit moi … » (l.4-5)
H1 ressent que les sentiments d’amitié de H2 envers lui ont faibli => Déception et
agacement de H1 + Insistance de H1
• Verbe de connaissance + Adverbe d’intensité
« Tu sais bien » (l.6)
=> Complicité entre H1 et H2
• Lexique d’une personne timorée (qui ne se met pas en avant)
« rarement l’initiative » ; « peur » (l.6)
=> H2 se dévoile
• Verbe de connaissance + Pronoms personnels qui désignent les personnages
« Tu sais » (l.7) ; « Nous » (l.7)
=> Complicité entre H1 et H2
• Adverbe de négation
« Non » (l.8)
H1 réfute l’argument de H2 selon lequel leur relation a tjrs été déséquilibrée ainsi =>
Insistance de H1
• Verbe d’intuition + Pronom indéfini
« je sens qu’il y a quelque chose » (l.8)
H1 à l’intime conviction que quelque chose a changé dans leur amitié => Insistance
de H1
Mouvement 2 : Déni et diversion par H2
• Préposition d’opposition
« Mais » (l.9)
=> Déni de H2
• Adverbe + Locution adverbiale + Locution verbale d’effort + Verbe + Adverbe
intensif de quantité
« justement » ; « [se] demander » ; « J’ai beau » ; « chercher » ; « tant » (l.10)
La réflexion personnelle de H1 le pousse dans son effort de recherche et montre sa
perplexité
=> Insistance de H1
• Adverbe + Pronom indéfini
« jamais » (l.10,11) ; « rien » (l.11)
H1 n’a rien pour confirmer son intuition => Incompréhension + Insistance de H1
• Question rhétorique
« Tu te souviens comme on attendrissait ta mère ? » (l.14-15)
H1 utilise la carte la plus sensible, la carte familiale, pour faire parler H2 =>
Complicité entre H1 et H2
• Adjectif de la compassion + Emploi de l’imparfait
« pauvre » ; « aimait » ; « disait » (l.16)
La communication des sentiments est réussie, on comprend que la mère est décédée
=> registre pathétique
• Présentatif + Locution d’insistance
« C’est ce que j’ai fais, d’ailleurs » (l.17)
H2 insiste sur ce qu’il a fait => H2 nie les faits
Mouvement 3 : Insistance de H1
• Adverbe d’insistance + Impératif
« Si, dis-moi… » (l.20)
H1 continue d’exercer une pression sur H2 => insistance de H1
• Gradation + Hyperbole
« à une certaine distance… » (l.21) ; « à l’autre bout du monde… » (l.22)
Amplifie l’idée d’un éloignement croissant et irréversible entre H1 et H2 => Rupture
de la communication
• Expression des sentiments négatifs
« ça me fait de la peine » (l.22)
H1 veut réveiller la pitié, la compassion de H2 => Tentative de manipulation de H1
Mouvement 4 : L’aveu de H2
• Didascalie surprenante et intense + Réplique en miroir + Impératif à la 2 ème
personne
« dans un élan. – Mais moi aussi, figure-toi… » (l.23)
Aveu de H2 que H1, depuis le début, dit vrai => Aveu de H2
• Verbe « aime + Locution adverbiale d’égalité + 3x Marques de la 2 ème personne
« Que veux-tu… je t’aime tout autant, tu sais… » (l.25)
H2 fait une place dans son discours à H1 => Sentiment d’amitié réaffirmé
• Conjonction de coordination exprimant l’opposition
« mais » (l.25)
Paradoxe : l’amour que H2 porte à H1 n’empêche pas la déception et la défiance =>
Rupture dans l’amitié
• Multiplication des interrogations
« ? » ; « ? » (l.26)
H1 ne renonce pas mais demande à H2 d’aller plus loin dans le dévoilement =>
insistance de H1
• Conjonction de coordination indiquant la conséquence
« donc » (l.26)
H1 justifie son entêtement => Entêtement de H1
• 3x Expressions de la négation + Adverbe
« Non… vraiment rien… Rien » (l.27)
H2 joue avec la patiente de H1, il semble faire un retour en arrière sur ses aveux =>
Rétractation de H2
• Proposition subordonnée relative
« qu’on puisse dire… » (l.27)
H2 ne semble pas parvenir à formuler ce qui peut sembler tellement subtil qu’on ne
peut l’attraper, le fixer par des mots : c’est là tout l’enjeu de la pièce => H2 peine à
s’exprimer