Vers la paix perpétuelle – Un projet philosophique
Véronique Le Ru
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Véronique Le Ru. Vers la paix perpétuelle – Un projet philosophique. Thomas Nicklas; Jean-Luc Liez.
Imaginer la paix en Europe : de la Pax romana à l’Union européenne, Editions et presses universitaires
de Reims, pp.155-166, 2016, 9782374960258. �halshs-02053349�
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Véronique Le Ru (Reims)
Vers la paix perpétuelle –un projet philosophique
Mon propos est de rendre compte de l’opuscule de Kant Vers la
paix perpétuelle - un projet philosophique de 1795, qui a fait date dans
la réflexion sur l’idée de paix. Je commencerai par réfléchir sur
l’expression même de projet de paix perpétuelle, puis je soulignerai que
l’opuscule de Kant doit sa célébrité du fait qu’il opère une excellente
synthèse de deux traditions philosophiques pour penser l’idée de paix.
Enfin je montrerai pourquoi on ne pense plus de la même façon l’idée
de paix avant et après Kant.
I. Que veut dire l’expression de projet de paix perpétuelle ?
L’intitulé de l’opuscule peut être trompeur : projet ne signifie pas
en effet esquisse mais plutôt processus. Le terme de projet est porteur
d’un renversement dans la détermination des principes de l’action
politique : celle-ci n’est plus affaire de prudence, d’habileté ou
d’expérience, ni de tradition, mais relève d’un impératif qui fixe ce qui
doit être accompli dans les faits. Le titre Zum ewigen Frieden veut dire
un mouvement orienté vers une fin : l’opuscule est une contribution à
l’avènement de la paix en ce qu’il met en place les conditions qui en
hâtent la venue. On traduit ordinairement ewigen Frieden par paix
perpétuelle pour distinguer cette paix terrestre de la paix éternelle à
laquelle Kant fait référence de manière ironique dans la dédicace de son
ouvrage : « A la paix éternelle : Est-ce que cette inscription satirique
sur l’enseigne de cet aubergiste hollandais, où était peint un cimetière,
s’adressait aux hommes en général, ou particulièrement aux chefs d’Etat
qui ne peuvent jamais se rassasier de la guerre, ou bien même à ceux
des philosophes qui rêvent à ce doux songe – on peut laisser la question
en suspens. L’auteur du présent écrit pose toutefois pour condition que,
puisque le politicien pratique prend le politicien théorique de haut, et
considère celui-ci, avec une grande suffisance, comme un érudit
scolaire qui, avec ses idées vides de contenu, ne met pas en péril l’Etat,
lequel doit provenir de principes expérimentaux, et qu’on peut donc le
laisser abattre ses onze quilles d’un coup sans que l’homme d’Etat, qui
a l’expérience du monde, doive en tenir compte, ce politicien pratique
devra, en cas de conflit avec le politicien théorique, se comporter de
manière suffisamment conséquente pour ne pas flairer un danger pour
l’Etat derrière les opinions que celui-ci aventure au petit bonheur, et
1
qu’il expose publiquement ; - par cette clausula salvatoria, l’auteur
entend en bonne forme se garantir expressément de toute interprétation
malveillante »1.
Dans cet exorde se laisse déjà lire la volonté de Kant d’en
découdre avec l’opposition courante du praticien et du théoricien et
avec le lieu commun selon lequel il se peut que cela soit juste en théorie
mais, en pratique, cela ne vaut point, lieu commun dont Kant a fait une
critique radicale en 17932 et dont il remontre l’inanité dans son opuscule
en ce qui concerne l’idée de paix. Il met aussi en garde contre la
tendance du politicien pratique à flairer un danger pour l’Etat dans tout
mouvement pacifiste et dans toute défense de l’idée de paix. Sur ce
point, la compréhension du terme projet comme processus revêt son
importance : le mouvement vers la paix perpétuelle est un processus ou,
comme l’indique le sous-titre, un projet philosophique, autrement dit
une praxis, une activité qui a pour fin une fin immanente à elle-même.
C’est pourquoi il faut donner au projet de paix perpétuelle son sens le
plus exigeant, comme le mentionne Kant dès le premier article
préliminaire de son opuscule : « 1. Aucun traité de paix ne peut valoir
comme tel s’il a été conclu en réservant secrètement la matière d’une
guerre future. Car alors il ne serait qu’un armistice, un ajournement des
hostilités, et non la paix qui signifie la fin de toutes les hostilités, et à
laquelle ajouter l’épithète perpétuelle constitue déjà un pléonasme
suspect »3. Comme le remarque le traducteur Max Marcuzzi dans une
note : « Le titre du livre est donc lui aussi un pléonasme, certainement
teinté d’ironie, qui démarque le mot ‘paix’ de l’usage incorrect qui en
était fait jusqu’alors en le confondant avec ‘trêve’. La paix, n’existant
pas encore, relève du projet ; en suivant les principes habituels
(empiriques) de son action, le politicien pratique (visé notamment par
la clause de sauvegarde) n’a jamais pu avoir affaire à elle mais à la
guerre et à des trêves. Comme idée, la paix doit être constituée a priori
de façon purement théorique, car on n’en a pas encore eu l’expérience
1
Kant, Vers la paix perpétuelle – un projet philosophique, trad. Max Marcuzzi,
Paris, Vrin, 2007, p. 15.
2
Voir son texte intitulé Sur le lieu commun : il se peut que cela soit juste en théorie
mais, en pratique, cela ne vaut point.
3
Kant, Vers la paix perpétuelle – un projet philosophique, p. 17.
2
(se réclamer de l’expérience pour – ou contre – une théorie de la paix
n’a donc pas de sens) »4.
Kant opère une refonte conceptuelle de la notion de paix de
manière à ce qu’on ne confonde plus la paix avec l’armistice ou
l’interruption des hostilités. La paix ne peut être que perpétuelle car
parler de paix temporaire, c’est prôner comme perpétuel l’état de
guerre. Il importe donc d’être rigoureux dans la manière dont on conçoit
la paix, afin de pouvoir l’être également dans la manière de l’instaurer.
La paix conçue comme projet philosophique ou comme processus est
un objet indéfiniment à construire, c’est la mise en œuvre d’un projet
qui ne cessera jamais d’être projet ou praxis pour devenir une œuvre
achevée et détachable du projet ou de la praxis, car le projet de paix
serait alors une poiésis qui aurait pour fin une œuvre extérieure à
l’activité qui la produit, et non une praxis. Et, en ce sens, le titre de
l’ouvrage « paix perpétuelle » n’est plus un pléonasme, c’est la forme
condensée d’un jugement analytique qui explique la paix comme un
projet philosophique et un impératif moral. La paix est donc un
processus toujours à construire analogue au processus de l’universel :
de même que le sens de l’universel est toujours à construire et toujours
en devenir, et ne peut être fixé une fois pour toutes car grand serait alors
le risque d’un faux universel défini par une partie du tout (risque de
l’occident centrisme par exemple ou de l’anthropocentrisme), de même
l’idée de paix s’inscrit dans un processus indéfini de construction. Et il
est nécessaire qu’il en soit ainsi pour garantir l’autre impératif de la
raison qu’est la préservation de la liberté. En effet, selon Kant, la fin de
tout danger de guerre implique la fin de toute liberté, donc le despotisme
de tyrans puissants5. Cela veut dire que si l’on sortait du processus
indéfini de construction de la paix pour entrer dans une paix stable, la
liberté en serait menacée, le statut de processus est donc essentiel et doit
être intégré dans la définition de l’idée même de paix. La paix kantienne
est aux prises avec un effort moral constant qui, s’il cessait, la ferait
basculer soit dans la guerre, soit dans la tyrannie. L’idée de paix telle
qu’elle est présentée dans les articles préliminaires de l’opuscule est
abordée de façon morale et rationnelle. Cette première section ne
préjuge en rien des difficultés de sa mise en œuvre institutionnelle, dont
4
Kant, Vers la paix perpétuelle – un projet philosophique, p. 63.
5
Kant, Conjectures sur le commencement de l’histoire humaine in Œuvres de Kant,
Paris, Gallimard Pléiade, t. II, 1985, p. 516.
3
il est question dans la deuxième section qui réunit les articles définitifs
de l’opuscule. Mais avant de les aborder, je voudrais montrer que le
projet de paix kantien est remarquable par la synthèse qu’il opère de
deux traditions philosophiques.
II. En quel sens l’opuscule de Kant est-il une synthèse de
traditions philosophiques relatives à l’idée de paix ?
Historiquement, l’ouvrage de Kant s’inscrit dans une tradition
qu’on peut faire commencer avec le premier plan de paix de Pierre
Dubois : De recuperatione terre sancte (1306), ou avec le premier écrit
sur la paix d’Erasme : Querela pacis undique gentium ejactae
profligataeque (1517). Un siècle plus tard, Sully fait paraître son
« Grand dessein » dans le tome 30 de ses Mémoires (1635). En 1693,
William Penn, quaker de son état et fondateur de la Pennsylvanie publie
An Essay towards the Present and Future Peace of Europe, by the
Establishment of an European Diet, Parliament or Estates, qui est le
dernier projet de paix fondé de manière essentiellement religieuse.
La production d’ouvrages sur la paix s’accroît ensuite au
XVIIIème siècle surtout chez les Lumières françaises. L’abbé Castel de
Saint-Pierre en est, jusqu’à Rousseau, la figure la plus éminente, et vaut
comme référence constante de tous les textes ultérieurs, le cas échéant
pour le critiquer ou s’en moquer, comme c’est le cas avec De la paix
perpétuelle de Voltaire (1761). On doit en effet à l’Abbé Saint-Pierre
l’expression même de paix perpétuelle (Projet pour rendre la paix
perpétuelle en Europe, 1713). Le projet de l’abbé se caractérise par le
fait qu’il intègre des références à des dynasties ou à des nations
particulières, il propose ainsi une liste nominative d’Etats confédérés
pour circonscrire une sphère pacifiée, et les place sous l’autorité
expresse du roi de France. Même si Rousseau cherche à se dégager de
ces références particulières, l’Extrait de projet de paix perpétuelle de
Monsieur l’abbé de Saint-Pierre de 1756 (publié en 1761) et le
Jugement sur la paix perpétuelle de 1756 (publié en 1782) restent
centrés sur l’Europe, il parle notamment de constituer une
Confédération européenne pour garantir la paix, ce qui conduit Voltaire
à prendre, comme angle d’attaque, le point de vue de l’Empereur de
Chine : « Nous avons été sensiblement affecté de voir que dans ledit
extrait rédigé par notre aimé Jean-Jacques, où l’on expose les moyens
faciles de donner à l’Europe une paix perpétuelle, on avait oublié le
4
reste de l’univers, qu’il faut toujours avoir en vue dans toutes ses
brochures »6.
Si l’opuscule de Kant s’inscrit dans le sillage de ces ouvrages, il
est aussi lié aux événements politiques de la Révolution française et à
la possibilité historique qu’elle ouvre de penser la nécessité rationnelle
d’instaurer un nouvel ordre interétatique. Cependant, le texte de Kant
n’est pas seulement lié à une situation historique donnée, il ouvre à un
futur indéfini, comme le titre de l’ouvrage l’indique, et il reprend la
thématique de la guerre et de la paix aussi ancienne que la philosophie
elle-même. Son projet est bien de rationaliser le droit qui prétend fixer
des normes indépendantes de tout contexte historique et de l’identité
religieuse. Il poursuit le mouvement engagé par les théologiens juristes
espagnols quand il leur fallut réfléchir aux aspects juridiques de la
conquête de l’Amérique. Celle-ci, du reste, marque le moment où se
développe une réflexion sur la thématique du droit de la guerre et de la
paix et sur le droit international. Ce souci de rationalisation du droit
international se manifeste dans le fonctionnement du texte Vers la paix
perpétuelle : Kant applique au problème juridico-politique de
l’établissement de la paix les acquis fondamentaux de la Critique de la
raison pratique, qui détermine en quel sens un devoir s’impose à tout
être raisonnable fini, et de la Critique de faculté de juger, qui précise à
quelles conditions une réflexion sur l’histoire peut être articulée à la
réflexion morale.
Pour poser dans toute son ampleur le problème de la paix, Kant
réfléchit à la fois sur la tradition chrétienne centrée sur l’idée de
Providence qui rapporte à la paix un ordre créé par Dieu, et sur la
tradition artificialiste qui insiste au contraire sur la dimension
institutionnelle et conventionnelle de la paix, et sur son lien à la volonté,
au calcul et à l’habileté des humains. Il vise à articuler une historicité
de la notion de paix dont la clé est théologique et une pratique dont le
sens est moral. L’idée de paix est donc issue d’une synthèse entre
l’histoire qui emporte passions et humains dans son flux et ses
soubresauts, et la morale qui est un processus délibérément construit
par les humains et qui relève de la volonté et de la raison. Si le projet
6
Voltaire, Rescrit de l’empereur de la Chine à l’occasion du projet de paix
perpétuelle in Œuvres complètes de Voltaire, t. LX, Paris, Pourrat, 1831, p. 167-
171.
5
de paix perpétuelle est philosophique, cela veut dire qu’il n’est pas
uniquement juridique, le droit n’est qu’un aspect de la question, l’autre
tout aussi essentiel est téléologique, ce que l’on a déjà évoqué en parlant
du projet comme d’une praxis. Du strict point de vue juridique, Kant
montre que le projet de paix est aporétique et contradictoire, Kant
démantèle toute prétention du droit à établir un ordre international
pacifique et fait pourtant valoir d’un même geste la nécessité morale
d’instaurer un tel ordre. L’aporie et la contradiction d’un tel projet du
point de vue juridique n’empêchent pas qu’il soit à penser comme un
impératif moral mais cela ne veut pas dire que l’ordre de la paix puisse
être réalisé (car sinon ce ne serait plus un impératif moral). Il est donc
vrai de dire que la paix doit être instituée par le droit mais il faut aussi
reconnaître qu’il est impossible de faire passer cet impératif dans les
faits par des moyens seulement juridiques. Tout le discours de la
volonté, de l’institution, et d’une manière générale de la convention et
de l’artifice est bien présent chez Kant, il correspond à la formulation
du devoir de paix, mais ce devoir est impuissant à produire son objet.
Le deuxième aspect du projet comme téléologique s’avère donc
essentiel. Kant vise à encourager le développement d’une philanthropie
cosmopolitique qui vienne pallier le caractère aporétique et
contradictoire du projet de paix sur le plan juridique puisque nulle
institution ne peut le réaliser : il faudrait instaurer un Etat d’Etats, ce
qui est incompatible avec le caractère autonome et indépendant d’un
Etat. La philanthropie est donc nécessaire pour que le droit devienne
effectif et que les contradictions inhérentes à l’idée même d’un droit
international puissent être surmontées. Mais le point que souligne Kant
est que la philanthropie va nécessairement se développer à partir de
l’égoïsme : les humains, mus par la recherche de leur intérêt bien
compris, accomplissent ce que les Etats doivent réaliser de par leur
destination rationnelle (sans toutefois pouvoir y parvenir directement
par eux-mêmes du fait de l’aporie juridique d’un Etat d’Etats), mais ceci
à condition qu’aucun Etat n’ait le droit de bloquer les relations entre les
hommes de toutes les parties du monde. Puisqu’il est impossible de
créer un véritable ordre international du fait qu’on ne peut légitimement
instaurer d’autorité supranationale dotée d’une force de contrainte
efficace, il faut se contenter d’un fédéralisme interétatique qui est
purement formel puisqu’il n’impose pas de loi, mais qui repose sur la
bonne volonté des Etats et sur le bon exemple que peuvent offrir des
6
républiques pacifiques déjà constituées. Cet ordre ne peut fonctionner
que grâce à la philanthropie comprise comme intérêt et intéressement
aux autres. Au fond, la téléologie kantienne revient à dire qu’on peut
compter sur l’égoïsme des hommes pour produire mieux que les
horreurs des guerres et pour réaliser le droit, même si ce n’est pas pour
des raisons morales. Le texte de Kant, en ce sens, est un texte juridique
et téléologique. Pour comprendre l’originalité de la synthèse qu’il
présente, il faut rappeler comment la paix a été conçue avant lui : soit
la paix était considérée comme un état dont l’apparition ou la disparition
échappaient pour l’essentiel à l’activité des hommes, la paix était un
effet du destin ou de la Providence ; soit elle était produite par l’activité
des hommes dans la tradition artificialiste de Hobbes et de Rousseau.
C’est donc pour rendre le projet de paix convaincant que Kant opère la
synthèse des deux traditions.
III. La pertinence du projet kantien de paix : pourquoi ne
pense-t-on plus l’idée de paix de la même manière avant et après Kant ?
Avant Kant, Hobbes et Rousseau proposent une conception
artificialiste de l’idée de paix mais qui se heurte à des contradictions.
En effet, s’ils partent tous deux d’un état de nature où, pour Hobbes,
l’Homme est un loup pour l’Homme et où, pour Rousseau, l’Homme
est naturellement bon, à l’autre bout du processus historique, on a
affaire à des individus, ou à des groupes, situés dans un espace politique
cloisonné où les rencontres se font dans le cadre contraignant constitué
dans le cours de l’histoire pour assurer la paix et le partage des biens.
Mais, aussi bien chez Hobbes que chez Rousseau, le pouvoir du
souverain ne peut rendre infini un espace fini (celui des terres de la
planète susceptibles d’être occupées), donc un premier facteur de guerre
résistant à l’action pacificatrice du souverain est le caractère fini des
biens disponibles (les terres). Ce facteur est aggravé par la rigidité du
système de partage des biens et de la forme que prend l’opposition entre
possédants et non-possédants. A la finitude naturelle des biens s’ajoute
l’artifice du système de propriété comme facteur durable de guerre.
Cependant, l’étude de l’état de guerre chez Rousseau se distingue de
celle de Hobbes, parce que la guerre n’est pas liée chez lui à une crainte
naturelle, mais au fait historiquement déterminé de la propriété. Le
problème de l’établissement durable de la paix ne pourra, s’il est lié à
cette question, être résolu que lorsqu’on aura trouvé la solution non pas
7
seulement pour pérenniser la puissance du prince, mais aussi pour
supprimer les effets de l’écart entre propriétaires et non-propriétaires
car le pacte conclu lors d’une première prise de possession des terres
finit par devenir problématique. L’effet du temps sur le rapport à la
propriété est par lui-même un facteur de guerre car si l’ordre établi
interdit aux nouveaux venus d’accéder aux biens, ceux-ci entreront
nécessairement en conflit avec les premiers occupants, surtout s’ils sont
forts et peuvent à ce titre faire valoir une autre sorte de droit, à savoir le
droit du plus fort : « Il s’élevait entre le droit du plus fort et le droit du
premier occupant un conflit perpétuel qui ne se terminait que par des
combats et des meurtres »7. Cependant, même si on prend des mesures
pour limiter les inégalités et mieux répartir les biens comme
l’impossibilité de tester par exemple (le droit de propriété ne s’étendant
pas au-delà de la vie individuelle du propriétaire), le problème de la
guerre subsiste dans les rapports entre Etats : les divers Etats s’étant
constitués sous la pression des premiers formés, l’agressivité est un trait
constitutif de leur fonctionnement, et pour cette même raison l’étranger
est d’emblée perçu comme un ennemi. La guerre est ainsi
consubstantielle aux Etats. En devenant citoyen, on devient soldat,
suscitant ainsi une tension entre cosmopolitisme et patriotisme. Les
humains cumulent donc les inconvénients de l’ordre social et de l’état
de nature auxquels ils sont également assujettis. L’opposition de l’état
civil dans l’Etat et de l’état de nature au dehors de l’Etat dans ses
rapports avec les autre Etats inscrit la contradiction au cœur même du
projet politique. Le seul moyen de lever la contradiction serait de créer
une confédération d’Etats. Est-ce possible ? Rousseau conclut sa
réflexion en disant qu’un tel projet de paix n’est pas chimérique. Mais
comment l’accomplir ? Il n’en dit rien : « Si, malgré tout cela, ce projet
demeure chimérique ; c’est que les hommes sont insensés, et que c’est
une sorte de folie d’être sage au milieu des fous »8.
Kant entre en scène pour proposer un projet de paix compris à la
fois dans un sens chrétien où la Providence est retenue comme simple
idée régulatrice de la praxis de la paix, et dans une perspective
artificialiste où Kant déplace la question du domaine de la prudence à
celui de la moralité. En unissant ces deux sens, Kant produit une idée
7
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes,
Paris, GF, 1971, p. 219-220.
8
Jean-Jacques Rousseau, Extrait du projet de paix perpétuelle de M. l’abbé de
Saint-Pierre (1761) in Œuvres, t. 3, Paris, Belin, 1817, p. 393.
8
complexe et cohérente de la paix dans le temps comme paix perpétuelle,
et dans l’espace comme paix bénéficiant à tous les Etats. Dans la
deuxième section de l’opuscule, le premier article définitif concerne la
paix républicaine. Même si un Etat ne doit pas s’ingérer dans les affaires
d’un autre, il est toutefois souhaitable que les Etats évoluent d’eux-
mêmes vers une constitution républicaine, afin de favoriser leur
cohabitation pacifique dans le cadre d’une union fédérative. L’avantage
de la constitution républicaine est qu’elle prépare le développement de
la philanthropie cosmopolitique par ses trois caractéristiques
concernant les individus, à savoir que les citoyens y sont libres, que ce
sont des sujets dépendant d’une législation unique valant pour tous et
que ce sont des citoyens égaux devant le loi. Quant aux institutions,
deux caractères sont essentiels à la république : la représentation et la
séparation des pouvoirs. Le peuple, comme souverain théorique, doit
être représenté par un souverain réel qui, au sens strict, est le pouvoir
législatif qui proclame des lois dont la valeur est en principe
universelle ; au sens large, ce souverain peut inclure le pouvoir exécutif
qui proclame les décrets d’application des lois. Cependant, Kant
souligne que le peuple peut participer exceptionnellement au pouvoir
en tant que condition de préservation de la paix : le moment où il faut
décider de la guerre et de la paix constitue l’état d’exception qui seul
rend légitime que le peuple participe à la prise de décision, comme si
on retrouvait dans cette urgence la situation précédant le contrat originel
où, pour sortir de l’état de nature, le peuple est censé avoir consenti à
se faire représenter et gouverner par un appareil d’Etat. Le paradoxe de
la thèse de Kant est que, dans cette situation d’urgence où l’on considère
habituellement qu’il faut donner les pleins pouvoirs à l’exécutif, il
estime qu’il faut revenir au peuple dans le cadre d’un partage général
de la prise de décision. Kant est démocrate uniquement pour les temps
de déclaration de guerre, sinon la séparation entre le souverain réel et le
souverain idéal qu’est le peuple garantit l’indépendance et donc la
justice de l’Etat. Mais Kant atténue cependant cette séparation radicale
dans le mesure où le souverain doit écouter les avis des philosophes qui
régulent la pratique du souverain de fait (article secret du deuxième
supplément). La république est donc la forme d’Etat qui a les meilleures
chances de garantir la paix perpétuelle puisqu’aucun peuple ne peut, en
théorie, vouloir subir les dommages de la guerre.
9
Le deuxième article définitif concerne les rapports entre les Etats,
c’est-à-dire le droit des gens. Le problème qui se pose est que le concept
d’Etat d’Etats est contradictoire et que la fédération d’Etats qui doit
suppléer à l’Etat d’Etats est dépourvue de toute puissance de contrainte.
Le droit cosmopolitique dont il est question dans le troisième article
définitif se présente comme un droit de visite : tout Homme a le droit
d’interagir avec les habitants d’un autre Etat, mais pas de devenir
citoyen de cet Etat. Comme la planète n’est pas infinie, les humains ne
peuvent se disperser à l’infini, ce qui les oblige à se supporter les uns
les autres. Cette circulation des humains dans tous les Etats produit une
sorte de communauté régie par le sentiment d’appartenance à une même
espèce et le sentiment d’être citoyen du monde. Mais le droit seul ne
peut produire une telle sympathie, le droit cosmopolitique ne prend
finalement son sens que par la philanthropie qui en a été pourtant été
exclue. C’est pourquoi, comme le montre Kant dans le premier
supplément, la téléologie doit venir compenser ce que le droit ne peut
garantir : les humains s’obligent à se soumettre à des lois de contrainte
qui acquièrent force de loi du fait qu’elles produisent un état de paix.
La téléologie produit de la philanthropie non pas par référence au
développement d’un humanisme lié à un certain degré de civilisation
mais au moyen de l’égoïsme mutuel sous la forme de l’esprit de
commerce qui ne peut coexister avec la guerre et qui s’empare tôt ou
tard de chaque peuple : « Parce que de tous les pouvoirs (moyens)
soumis au pouvoir de l’Etat, le pouvoir de l’argent est certainement le
plus fiable, les Etats se voient contraints (bien sûr pas précisément par
les ressorts de la moralité) de promouvoir la noble paix et, partout dans
le monde où la guerre menace d’éclater, de l’en empêcher par des
médiations, tout comme s’ils se trouvaient réunis pour cela dans une
alliance permanente »9.
Je conclurai donc avec Kant que « C’est de cette manière que la
nature garantit, par le mécanisme même des penchants humains, la paix
perpétuelle ; bien sûr l’assurance n’en est pas suffisante pour qu’on
puisse en prédire (théoriquement) l’avenir, mais elle suffit toutefois
d’un point de vue pratique et fait un devoir de travailler à cette fin (qui
n’est pas simplement chimérique) »10.
9
Kant, Vers la paix perpétuelle – un projet philosophique, p. 43.
10
Kant, Vers la paix perpétuelle – un projet philosophique, p. 44.
10