Définitions de régionalisation et intégration
Définitions de régionalisation et intégration
Ce flou verbal pourrait être plus ou moins explicitement accepté comme une fatalité. On
pourrait partir du postulat que ces mots sont utilisés par plusieurs disciplines, qui ont chacune
leurs outils, leurs méthodes et leurs questionnements. On accepterait ainsi l’idée que les
disciplines du domaine SHS (y compris la science politique et l’économie) sont
définitivement irréductibles et qu’elles ne parviendront jamais à dialoguer fructueusement.
Mais cette situation pose plusieurs problèmes épistémologiques. Premièrement, on constate
une variété de définitions à l’intérieur des disciplines elles-mêmes. On ne peut donc que
s’interroger sur la validité et la portée des concepts et notions utilisés par les spécialistes.
S’agit-il ni plus ni moins de définitions ad hoc en fonction de la finalité de tel ou tel texte
scientifique ? Si on n’y prend pas garde, il existe un risque de voir invalidée une partie des
études disponibles, indépendamment de leur qualité sur le plan empirique. Deuxièmement, les
sciences sociales ne se développent pas de façon séparées. Dans leur pratique, notamment
dans le cadre de programmes de recherche nationaux et internationaux, il n’est plus rare que
des chercheurs de différentes disciplines académiques coopèrent. Les démarches sont
multidisciplinaires mais aussi de plus en plus interdisciplinaires. Développer des recherches
interdisciplinaires sur les thèmes de l’intégration régionale, de la régionalisation ou du
régionalisme, suppose alors qu’un effort de mise en ordre et de clarification soit fait.
Dans les débats sur la régionalisation, sur le régionalisme et sur l’intégration régionale, la
géographie est une discipline très discrète. Cet effacement est d’autant plus difficile à
comprendre que c’est une des disciplines qui a le plus apporté à la définition du concept de
région. Il faut toutefois reconnaître que, après leur développement sous l’impulsion de Paul
Vidal de la Blache (Vidal de la Blache, 1913), les études régionales ont été confrontées à
diverses dérives et impasses, en raison notamment de leur caractère de plus en plus
monographique. Par ailleurs, les géographes se sont en général davantage intéressés à la
région d’échelle infra étatique qu’aux grands ensembles régionaux multiétatiques. Malgré ces
réserves, il serait dommageable de se priver de tout ce que la géographie a pu produire sur ce
thème. On peut se demander par exemple si les définitions et les méthodes qu’elle propose ne
pourraient pas être transposées à l’échelle d’ensembles territoriaux de grande taille.
Dans un premier temps, on présentera les approches de ces trois notions proposées par
l’économie et les relations internationales, et secondairement par la sociologie et l’histoire.
On rappellera la manière dont ces disciplines définissent les concepts qui s’y rapportent, ainsi
que les faiblesses des définitions et des approches proposées. Dans un deuxième temps, on
montrera pourquoi la géographie peut prétendre faire un apport substantiel aux débats sur
l’intégration régionale, le régionalisme et l’intégration régionale. On se demandera si les
approches et les définitions géographiques de la région sont transposables et si elles ne
souffrent pas aussi de certaines faiblesses. Dans un troisième temps, on tentera de dépasser les
ambiguïtés de ces trois mots pour en proposer des définitions plus fermes.
En s’appuyant sur ses propres recherches concernant les logiques de localisation des firmes,
Pierre Veltz a proposé dans les années 1990 de parler de l’économie d’archipel (Veltz, 1997
et 2007). Il formule alors des critiques très fortes et directes contre la régionalisation. Pour lui,
l’hypothèse d’un retour des logiques de proximité dans des ensembles régionaux constitués
par des pays voisins est une hypothèse faible, parce que la réduction des coûts ne concerne
pas que les transports à courte distance, parce que l’espace mondial est traversé par des
réseaux et parsemé de nœuds qui concentrent les flux au détriment d’autres espaces et parce
que le fonctionnement de l’économie et des firmes met en avant la contrainte temporelle, ce
qui donne une sorte de priorité aux systèmes logistiques bien organisés et minimise
l’importance de la proximité géométrique.
Figure 1
Ou simplement effleurée
Les géographes s’intéressent encore peu aux grands ensembles régionaux. Dans la plupart des
cas, ceux qui écrivent sur la mondialisation investissent d’autres thèmes : les réseaux, le
déclin du rôle des Etats, les grands flux d’échanges, l’impact local ou régional (au sens infra
étatique) de la mondialisation, la métropolisation... Et parmi les géographes qui s’intéressent
vraiment aux grands ensembles géographiques, beaucoup n’utilisent qu’une seule focale. Ils
ne s’attardent le temps de quelques paragraphes que sur les ensembles fondés sur des traités
régionaux commerciaux. Par ailleurs, ils tiennent peu ou pas compte des travaux des
économistes, des internationalistes et d’autres disciplines comme l’histoire et la sociologie.
Dans les dictionnaires de géographie les plus utilisés, la région au sens d’ensemble
multiétatique est négligée ou à peine effleurée. Le dictionnaire dirigé Roger Brunet, Robert
Ferras et Hervé Théry rappelle simplement que le mot région est appliqué par l’ONU à de
grandes fractions du système monde composées d’États contigus (Brunet, Ferras, Théry,
1997). Quant au dictionnaire dirigé par J. Lévy et F. Lussault (Lévy, Lussault, 2003), il ignore
le concept de région transposé à cette échelle. Celle-ci n’est évoquée qu’au détour d’une
phrase dans l’entrée « géographie régionale » pour rappeler l’existence de « dynamiques
d’associations régionales » (ALENA, MERCOSUR). Par ailleurs, les deux dictionnaires ne
proposent pas d’entrées « régionalisation », « régionalisme » et « intégration régionale ».
Le plus surprenant est que les nombreux dictionnaires thématiques consacrés à la
mondialisation accordent relativement peu d’attention à la régionalisation. Dans le
dictionnaire de Cynthia Gorra-Gobbin (Ghorra-Gobin, 2006), le thème de la régionalisation
est abordé exclusivement à travers la formation des accords régionaux à l’exception de l’Asie
orientale. L’article consacré à l’intégration régionale est flou sur la définition des ensembles
retenus. Martine Azuelos parle par exemple d’Europe occidentale sans en donner et en
justifier les limites. Cette façon de faire implique que, si régionalisation il y a, elle s’arrêterait
aux limites conventionnelles de l’Europe occidentale, ce qui est douteux. Le dictionnaire
dirigé par Pascal Lorot (Lorot, 2001) suit la même démarche.
Dans des ouvrages plus spécialisés, les tendances sont souvent identiques. Isabelle Géneau de
la Marlière et Jean-François Staszak abordent très brièvement la question du régionalisme
dans leur manuel de géographie économique (Géneau de la Marlière, Staszak, 2000). Il s’agit
en l’occurrence d’un régionalisme formel au sens commercial. Les deux auteurs affirment que
le régionalisme définit des « régions économiques » sans entrer dans le détail. C’est le parti
pris dans l’Encyclopédie de géographie (Bailly, Ferras, Pumain, 1995). Dans son chapitre
consacré aux marchés communs dans le monde. Yves Berthelot se fonde exclusivement sur le
maillage des accords régionaux. De son côté, Olivier Dollfus, qui a pourtant beaucoup
travaillé sur la mondialisation, ne s’est quasiment pas intéressé à la régionalisation de l’espace
mondial et aux processus d’intégration à cette échelle. Dans Mondes nouveaux (Brunet,
Dollfus, 1990), il se contente de quelques courts développements sur la place de la CEE dans
le monde et d’une courte histoire des ententes régionales. Dans un livre de 1997 republié
récemment (Dollfus, 2007), il consacre moins de trois pages aux ensembles régionaux, sans
donner d’information sur sa méthode délimitation. Enfin, Jacques Lévy n’accorde pas une
ligne à l’échelle des grandes régions multiétatiques dans le livre qu’il a dirigé sur la
mondialisation (Lévy, 2008) comme si les phénomènes de proximité spatiale ne jouaient plus
aucun rôle dans l’organisation de l’espace mondial.
Laurent Carroué (Carroué, 2007) prend quant à lui quelque distance vis-à-vis des accords
régionaux. Il ne parle pas de « régionalisation » mais de « continentalisation » ou de «
polarisation continentale » des échanges commerciaux en s’appuyant sur une matrice
d’échanges commerciaux de l’OMC constituée de quelques grands blocs (Amérique du Nord,
Amérique latine, Europe, CEI, Afrique, Moyen Orient, Asie). Cette méthode est plus nuancée.
Pour autant, elle n’est pas totalement convaincante car on ne sait pas pourquoi ces blocs
continentaux ou subcontinentaux ont été choisis. De plus, les régions retenues par l’OMC
dans son rapport annuel sur le commerce mondial ne sont souvent pas comparables et varient
d’un chapitre à l’autre. Par ailleurs, l’approche de Laurent Carroué est strictement
économique et commerciale.
II. Glissements de sens, flou conceptuel et biais dans plusieurs disciplines académiques
La notion d’intégration pose de nombreux problèmes or son usage courant dans de nombreux
contextes laisse penser le contraire. C’est avant tout un concept de la sociologie qui désigne le
processus par lequel un individu se place dans la société, par lequel il se socialise. Cela passe
par l’apprentissage et l’intériorisation des normes et valeurs qui régissent le corps social.
Catherine Rhein rappelle que la notion d’intégration est fondatrice en sociologie depuis les
travaux d’Emile Durkheim et qu’on la retrouve au cœur des recherches en sociologie portant
aujourd’hui sur la question migratoire (immigration et citoyenneté) et sur les politiques de la
ville, sur les effets de la décentralisation et sur les évolutions du rôle de l’Etat, etc. Par
intégration on entend l’intégration de l’individu dans le collectif, en faisant coïncider
condition politique et condition sociale. L’intégration est ainsi conçue comme l’art de policer
les forces sociales et présuppose un primat du collectif sur l’individuel (Rhein, 2002). Mais
cette notion pose plusieurs problèmes. Catherine Rhein rappelle qu’elle est rejetée par certains
courants de la sociologie et que c’est une notion complexe que certains sociologues ne
souhaitent envisager que de manière sectorielle. W. Landecker distingue par exemple quatre
types d’intégration et estime qu’il ne faut pas donner de définition unique (Landecker, 1965).
Les spécialistes des relations internationales sont allés très loin dans l’étude de l’intégration
régionale. Mais les désaccords sont très vite apparus et plusieurs théories concurrentes ont été
formulées dès les années 1950. K. Deutsch et ses élèves et collègues (Deutsch et alii, 1957)
ont développé l’idée que l’intégration est un processus qui repose moins sur la formation
d’une communauté que sur l’établissement d’une organisation (régionale) ou d’une
association voire d’institutions politiques communes. Ernst Haas définit quant à lui
l’intégration par référence à son objectif (Haas, 1958), c’est-à-dire la création d’un État
fédéral. L’intégration est réalisée au jour le jour par les élites des États qui prennent part au
processus, fonction après fonction (spill over effect), contribuant à faire apparaître à chaque
étape de nouveaux acteurs donc les intérêts ne se confondent pas avec ceux des États
nationaux. A peu près à la même époque, Stanley Hoffmann (Hoffmann, 1990) et Andrew
Moravcik (Moravcik, 1993) ont développé une approche qui met l’accent sur la rationalité des
acteurs politiques (les États). Pour lui, l’intégration régionale n’est rien d’autre que le fruit
d’un marchandage entre ceux-ci et suppose la création d’institutions internationales régionales
qui doivent organiser ce marchandage.
Les économistes, dans le sillage des travaux pionniers de J. Viner (Viner, 1950) et B. Balassa
(Balassa, 1961), ont développé une très riche palette d’approches également en associant les
notions d’intégration régionale et de régionalisme. Pour la plupart, l’intégration économique
régionale réside dans le fait pour plusieurs pays de constituer un espace économique unique
ou de tendre vers ce résultat, en empruntant des voies distinctes : la planification, le marché et
l’action des firmes, la signature d’accords régionaux internationaux. Dans ce dernier cas,
l’intégration désigne le passage d’un degré à un autre de l’échelle du régionalisme, ce qui
suppose un niveau de coopération économique à chaque fois plus élevé et éventuellement des
transferts de souveraineté. L’intégration est ainsi définie comme le résultat d’une stratégie
régionale qui remplace des espaces nationaux contigus par un espace unique ou en voie
d’unification. Les travaux des économistes distinguent parfois des types ou des générations de
régionalismes (GEMDEV, 1999) et sont souvent développés autour d’une question
récurrente : les accords régionaux sont-ils bons ou mauvais pour le commerce international,
pour la circulation des facteurs, pour l’allocation optimale des ressources (Bhagwati, 1991 et
1992 ; Bhagwati, Greenaway, Panagariya, 1998) ou pour garantir le développement et le bien-
être (Frankel, 1998).
Les analyses développées par les spécialistes de sciences politiques et les relations
internationales s’appuient souvent sur le présupposé suivant : les États sont les acteurs
principaux voire uniques de l’intégration régionale et du régionalisme. Leur approche
statocentrée du régionalisme les amène ainsi à porter leur regard exclusivement sur les
gouvernements et sur l’action des institutions publiques. Les ensembles régionaux ainsi
définis, représentés sur les figures 2 et 3, correspondent à des grappes d’Etats et les limites
des régions ainsi définies suivraient le tracé des frontières des Etats impliqués. Aussi, dans de
nombreuses études, seuls les ensembles constitués sur la base de traités régionaux sont pris en
considération (Moreau-Defarges, 2005). Cette approche domine chez les internationalistes qui
se réclament du programme de recherche réaliste.
Figure 2
On retrouve un biais identique chez les économistes qui décrivent le plus souvent l’intégration
au niveau des États (économies nationales), pour des raisons qui tiennent sans doute à la
disponibilité des données statistiques. Comme pour les internationalistes, la région est définie
simplement comme un ensemble d’États voisins liés par des accords régionaux, ce qui revient
à ignorer le rôle les pratiques sociales qui ne sont pas impulsées ou pilotées par les
gouvernements et de naturaliser ces grappes d’Etats en acceptant l’idée qu’un accord dit
« régional » fait une région.
Figure 3
En confondant accord régional et intégration, on mélange en réalité des niveaux de
coopération différents. Cela revient par ailleurs à figer dans le marbre des constructions qui
sont mouvantes car produites par les sociétés elles-mêmes. Le monde serait découpé en
ensemble bien délimités et contigus, à l’instar du découpage du monde en continents. Il
suffirait de cartographier les ensembles régionaux définis par des accords pour connaître la
géographie mondiale de l’intégration régionale. Dans ce sens, l’ASEAN devrait par exemple
être considérée comme une région du monde. Cette approche qui fait la part belle aux États et
donc aux gouvernements est prépondérante aussi chez les spécialistes du droit international
public, et pour cause, car l’intégration est présentée par eux comme une remise en question de
la souveraineté des États, dès lors que « les attributs, qui sont au cœur des prérogatives
régalienne de l’État, sont transférées à une organisation internationale » (Brichambaut,
Dobelle, Haussy, 2002).
Un autre biais de ces approches est leur caractère monosectoriel. La plupart des économistes
qui s’intéressent au régionalisme et à l’intégration régionale fondent leurs analyses sur
l’observation exclusive du commerce international ou des échanges d’investissements
internationaux, par exemple. Certains vont plus loin que l’idée d’intégration par le marché en
estimant qu’on ne peut parler d’intégration qu’en permettant l’intégration des économies, ce
qui supposent une forte convergence structurelle entre les économies impliquées (Marchal,
1965). Ces approches proposent une vision monodimensionnelle et économiciste de
l’intégration régionale, alors que ce processus est bien plus riche. Quelques travaux
développent des approches englobantes (GEMDEV, 1999 ; Uvalic, 2002). Henri Regnault
porte par exemple un regard global sur le régionalisme en élargissant son analyse au-delà de
la sphère strictement économique. Emettant des doutes sur la validité de la classification
traditionnelle des régionalismes, il montre que le « système commercial régional » suppose
« un vouloir vivre ensemble » ou, au minimum, la conscience d’un « devoir vivre ensemble »
qui en fait un projet géopolitique global, non réductible à la seule logique économique »
(Regnault, 2008). On retrouve ce souci de proposer une vision multisectorielle dans les
approches dites structuralistes qui portent un intérêt particulier aux facteurs économiques,
politiques, institutionnels et sociologiques de l’intégration, mais là encore avec une approche
statocentrée et sans réel souci de définir l’idée de région intégrée (Suarez, 2009).
Les auteurs de nombreuses études ne prennent pas la peine de proposer une définition de la
notion de région. Cela peut venir du fait que l’économie, à l’exception de la nouvelle
économie géographique, et les relations internationales accordent peu de place à l’espace
géographique. Il peut apparaître ici ou là en économie (effets d’agglomération, modèles
gravitaires) mais il n’est en général qu’un vague arrière-fond pour la plupart des spécialistes
de relations internationales. Chez ces derniers, d’ailleurs, le principe de contiguïté, qui est une
des conditions pour parler de région en géographie, n’est pas toujours clairement admis.
Même chez un internationaliste comme Bruce Russett, qui a mis pourtant l’espace au centre
de ses travaux, l’idée de contiguïté n’est pas considérée comme une condition nécessaire
(Russett, 1967). Il parle plutôt de proximité et considère celle-ci comme un critère possible
parmi d’autres. William Thompson a exploré lui aussi le concept de région (Thompson,
1973). Après avoir analysé les travaux de 21 spécialistes des relations internationales
intéressés par l’échelle régionale des relations internationale, il dresse la liste des critères
proposés par eux pour définir une région (regional subsystem) et conclut que la contiguïté
spatiale n’est pas reconnue comme une condition toujours nécessaire. On trouve cette idée
chez d’autres auteurs plus récents. Manfield et Milner parlent par exemple de régionalisme à
propos de l’accord signé en 1928 par la France et ses territoires situés outre-mer ou pour le
Commonwealth mis en œuvre en 1934. Dans ces deux cas, le principe de contiguïté
territoriale ou même de proximité spatiale est très sérieusement remis en cause (Winters, 1996
; Mansfield, Milner, 1999). Lorsqu’on affirme un impératif de proximité, ce qui ne veut pas
dire contiguïté, se pose alors la question de la distance adéquate. C’est ce que font Keohane et
Nye dans un article sur les évolutions de la globalisation (Keohane et Nye, 2002). Selon eux,
il est possible de décliner la notion de distance en allant du régional au global. Mais à partir de
quelle distance peut-on considérer qu’une distance n’est plus régionale ? Ils n’apportent pas
d’éclaircissement sur ce point.
Un dernier problème peut être mentionné. Les auteurs qui parlent d’intégration régionale font
rarement le distinguo entre l’intégration comme processus en marche et l’intégration comme
situation de fait. Cette remarque renvoie à la question redoutable de la mesure de
l’intégration. A partir de quel seuil et selon quels critères et quels indicateurs, peut-on
considérer qu’un ensemble dit « régional » est intégré ? Cette question n’est généralement pas
posée par les auteurs.
Bien que la géographie ait encore peu parlé d’intégration régionale au-delà de l’échelle
étatique, il serait dommageable de se priver de tout ce qu’elle a produit sur la notion de
région. Pour autant, on doit se demander si ce que disent les géographes peut être transposé
pour clarifier les notions d’intégration régionale, de régionalisme et de régionalisation.
Après avoir distingué des régions administratives, des régions dites « historiques », des
régions homogènes et des régions dites géographiques, les géographes se sont intéressés aux
régions polarisées en observant les relations économiques et les faits de circulation (Claval,
1995 ; Hauser, 1924 ; Pinchemel, 1997 ; Vidal de la Blache, 1913). L’idée fit son retour dans
les années 1960, impliquant l’existence d’une relation de complémentarité dissymétrique et
d’une intégration fonctionnelle entre un centre et une périphérie (Reynaud, 1981). Elle est
même explorée dans l’œuvre de plusieurs géographes (Juillard, 1962) et d’économistes
comme (Boudeville, 1964 et 1973). Ce type de région est souvent représentée à partir de la
portée limite de certains services et a des limites mouvantes et imprécises.
La région est conçue alors comme un système spatial qu’il est possible de distinguer des
systèmes voisins. Parler de système suppose que ses unités constitutives se ressemblent plus
entre elles qu’aux unités extérieures et que les relations entre les unités constitutives sont plus
intenses à l’intérieur de la région qu’avec les unités spatiales extérieures. La région est
assimilée à un système, quelle que soit sa taille, et se donne à voir dans l’existence
d’interactions fortes entre des éléments voisins, alors que les relations sont moins fortes avec
des éléments externes. Tous les éléments en interaction forment ainsi une réalité géographique
qui les dépasse et au sein de laquelle chacun a une place et une fonction particulière. Cette
approche peut sans mal être transposés à des ensembles multiétatiques de taille continentale,
pourvu que le principe de contiguïté spatiale soit respecté. Ces idées ont d’ailleurs été
transposées à diverses échelles par des géographes ou des économistes (Friedmann, 1966 ;
Pinchemel, 1997).
Biais des approches géographiques de la région
Il n’existe pas un modèle unique de région en géographie. On a pour habitude d’en distinguer
au moins trois voire quatre qui renvoient à ce que Philippe et Geneviève Pinchemel appellent
des logiques : logique naturelle, logique d’homogénéité ou d’uniformité, logique de
polarisation et logique territoriale (Pinchemel, 1997), ce qui montre l’ambiguïté fondamentale
de cette notion. Selon cette grille de lecture, on distingue classiquement des types de régions
qui renvoient à des réalités irréductibles. La région homogène est un ensemble dont les
éléments constitutifs se ressemblent plus entre eux qu’avec ceux situés dans les régions
voisines. La région géographique se distingue quant à elle des autres régions par une
combinaison particulière de caractéristiques physiques et sociales. La région administrative
est clairement délimitée et renvoie à l’idée d’un transfert ou un de compétences politiques. La
notion de région est donc ambiguë car polysémique en géographie. Peut-on transposer une
notion ambiguë à d’autres objets par ailleurs beaucoup plus grands au risque de créer une
confusion supplémentaire ?
Figure 4
Figure 5
A la lumière de ce qui vient d’être dit, on peut conclure que les approches des géographes
présentent des faiblesses :
La région a été d’abord définie comme une portion d’un espace étatique plus vaste. On
peut donc penser qu’il est problématique voire impossible de transposer l’usage du
mot à des ensembles couvrant tout ou partie du territoire de plusieurs pays voisins. En
effet, n’y a-t-il pas une différence fondamentale de nature entre ce qui relève de
l’intraétatique, du transétatique et du multiétatique ? La question de l’échelle et de la
taille peut donc prêter à discussion, même si certains géographes admettent que
l’usage du mot « région » ne doit pas être limité à une portion d’espace intraétatique.
On lit parfois l’expression régions mondiales. Christian Girault parle quant à lui de
Grande Région (Girault, 2009).
Certaines définitions sont peu fructueuses pour la recherche sur l’intégration régionale.
C’est le cas de la région homogène dont les insuffisances ont été notés maintes fois par
beaucoup d’auteurs (Claval, 1995 ; Pinchemel, 1997). On peut aussi se demander si la
logique d’homogénéité fait sens pour ensemble multiétatiques ?
Concevoir la région comme système spatial, éventuellement fondé sur une relation de
type centre-périphérie, présente un certain intérêt mais cette approche peut entrer en
contradiction avec l’idée de continuité géographique, car rien ne dit qu’un système
doit être composé d’éléments contigus. Un système peut fonctionner lorsque les
éléments constitutifs sont éloignés les uns des autres. Le système spatial n’est donc
pas nécessairement régional. Dans ce cas, l’idée de contiguïté des éléments du système
n’apporte peut-être aucune valeur ajoutée.
Figure 6
Malgré ces biais, les approches géographiques présentent des avantages incontestables :
Les géographes admettent depuis longtemps le caractère dynamique, car socialement
construit, des limites régionales. Ils acceptent le caractère flou voire les
chevauchements des limites régionales. Cela suggère que l’approche n’est pas
systématiquement statocentrée. De ce point de vue, les approches des géographes
ressemblent à celle des sociologues, également très dynamiques, qui s’intéressent
aussi aux acteurs non étatiques, aux groupes sociaux en interactions, à la
transnationalisation des pratiques, etc. (Saurugger, 2008 ; Gana, Terrazoni, 2014).
Les géographes, postulant que l’espace géographique est une production sociale, ont
de moins en moins tendance à présupposer des limites lorsqu’ils mettent en lumière
des entités régionales. La région est moins un donné qu’un construit qui se présente
comme un tout fonctionnel. Cela les amène à mettre en œuvre des méthodes
différentes de celles des économistes et des spécialistes des relations internationales.
Ainsi, au lieu de naturaliser les ensembles délimités par des accords régionaux
commerciaux ou par des traités internationaux régionaux, ils préfèrent en général
observer et éventuellement cartographier la répartition des flux et des pratiques
sociales afin de voir si des agrégats régionaux se distinguent (Richard, 2010) .
L’approche des géographes est descriptive et non normative. Leurs questionnements
sont aux antipodes de ceux des économistes qui se demandent souvent si la signature
d’un accord régional est bonne ou mauvaise pour le commerce. C’est une question
qu’on trouvait déjà dans les travaux de Jacob Viner dans les années 1950 (Viner,
1950).
L’approche des géographes n’est pas monosectorielle : tout objet peut être étudié de
façon géographique dès lors qu’on étudie sa distribution spatiale et l’évolution de sa
distribution.
Malgré les problèmes soulignés dans les parties précédentes, il est nécessaire d’avancer pour
aboutir à des définitions de ces trois notions, au niveau transétatique ou supraétatique. Bien
que les glissements de sens soient fréquents, on peut partir du postulat que l’existence des
trois mots n’est pas fortuite et qu’ils ne sont pas interchangeables. Puisqu’ils existent, on peut
faire l’hypothèse qu’ils renvoient à des réalités différentes et qu’il existe des relations entre
ces réalités.
Si on tire parti des approches mentionnées plus haut, le mot régionalisation est le plus ambigu.
Il est donc préférable d’en préciser le sens à chaque usage, à moins que le contexte de son
utilisation soit suffisamment clair. Dans tous les cas, le mot régionalisation est utilisé par
commodité mais il est très ambigu car il contient la racine « région ». Or on a vu plus haut
qu’un espace régional correspond en toute rigueur à un espace fonctionnel structuré par des
interactions forte entre ses composantes, ce qui n’est pas le cas dans les cinq exemples
susmentionnés. Ici, la racine « région » désigne simplement par facilité une échelle
intermédiaire entre le local-national et le mondial-global. Par référence à la régionalisation
des Etats-nations, on parle de régionalisation de l’espace mondial pour désigner cette échelle
intermédiaire. Le mot peut désigner :
la concentration régionale des échanges : des pays voisins échangent de plus en plus
entre eux et la proportion de leurs échanges avec le reste du monde décroît. On parle
alors de régionalisation des échanges commerciaux, des flux migratoires, des flux de
toutes natures. Il s’agit là de la dimension régionale de la mondialisation, étudiée
principalement par les économistes et certains géographes.
la concentration régionale de certaines pratiques : on peut parler de régionalisation des
pratiques lorsque des acteurs, quels qu’ils soient, privilégient leur voisinage régional
dans tel ou tel domaine. On parlerait ainsi de régionalisation de l’action extérieure
d’un gouvernement ou de l’action d’une firme si leurs actions sont tournées en priorité
vers la région du monde où ils se trouvent et moins vers des régions plus éloignées.
Mais on est ici aux franges de ce qu’on appelle le régionalisme (voir ci-dessous), ce
qui crée une forme d’ambiguïté.
l’homogénéisation de certaines pratiques ou la socialisation des acteurs à l’échelle
régionale : des acteurs situés dans la même partie du monde en viennent à utiliser le
même langage ou les mêmes pratiques, adossées aux mêmes normes et standards de
comportement, les mêmes représentations, etc. Cette multiplicité de sens oblige à être
explicite à chaque utilisation.
le découpage du monde en portions d’espace continues et de grande taille : par
exemple, les entreprises, les institutions, les ONG, etc. découpent le monde en grandes
régions et mettent en œuvre leurs stratégie dans le cadre géographique ainsi proposé
(Didelon, Grasland, Richard, 2009).
la multiplication des organisations régionales fondées sur des accords régionaux signés
par des pays contigus.
L’expression intégration régionale désigne le processus par lequel des territoires peu ou pas
reliés les uns aux autres forment petit à petit un ensemble régional distinct du reste du monde.
Cet ensemble est plus que la simple addition de ses parties. Beaucoup de spécialistes
admettent deux types d’intégration régionale :
L’intégration dite « formelle » est la moins difficile à définir. Des pays peuvent entrer
dans un accord régional et former un espace commun : on peut dire par exemple que
les 6 pays fondateurs de la Communauté économique européenne se sont intégrés dans
l’espace communautaire en 1958. On peut ainsi dire que l’Alena, le Mercosur,
l’Unasur, le Cafta, l’Asean sont des exemples d’intégration régionale puisque les pays
membres font à chaque fois partie d’un accord régional. Enter dans l’accord signifie
qu’on intègre une portion d’espace mondial définie par cet accord, sans préjudice de
ce qu’il se passe à l’intérieur. Il s’agit d’un processus top down piloté par les
gouvernements.
Il existe aussi une intégration régionale « fonctionnelle », dite parfois « réelle » ou
« approfondie ». Il s’agit du processus par lequel les interactions entre des territoires
contigus croissent à tel point qu’elles finissent par être plus intenses en interne qu’avec
les territoires situés à l’extérieur. La croissance des interactions est observable dans la
géographie des pratiques des acteurs à tous les niveaux (individus, firmes, institutions,
etc.). Les ensembles régionaux intégrés se lisent ainsi dans la géographie des pratiques
sociales, économiques et politiques et non nécessairement dans les limites des grands
ensembles fondés sur des accords. Ce sont les pratiques qui font la région et
permettent d’en lire les contours.
En toute rigueur, il vaut mieux ne pas parler d’intégration dans le premier cas. L’expression
intégration superficielle ou formelle est maladroite car la signature d’un accord régional ne se
traduit pas nécessairement par l’augmentation des échanges et des interactions entre les unités
spatiales qui le composent. Autrement dit, l’accord ne produit pas nécessairement de l’espace
régional au sens plein du mot. Les exemples ne sont pas rares : on constate par exemple que le
commerce international interne au Mercosur et à l’Asean reste minoritaire.
L’expression intégration régionale doit être réservée au deuxième cas, à condition de lever
une ambiguïté. Il faut distinguer le processus et l’état de fait et dire à partir de quel seuil un
ensemble peut être considéré comme intégré. La définition de l’intégration régionale comme
processus pose peu de problème. Cela désigne par exemple la montée dans les degrés de
l’échelle du régionalisme (piloté par les gouvernements) définie par Bela Balassa : forum
régional, aire de libre-échange, union douanière, marché commun, union monétaire, union
politique (Balassa, 1961). Passer d’un degré à l’autre suppose un approfondissement des
interactions entre les unités spatiales composant l’ensemble considéré.
On retrouve cette approche dynamique, dans les travaux de B. Hettne et F. Söderbaum qui se
rattachent au constructivisme social et à la new regionalism approach. Ils définissent des
degrés de l’intégration régionale (des degrés de regionness) en observant les comportements
de tous les acteurs. Leur démarche accorde autant d’attention au processus to down que
bottom up. Ils observent ainsi la formation de régions fonctionnelles construites par les
pratiques sociales autant que par les institutions publiques. L’intégration régionale est ainsi
définie comme le processus par lequel une portion d’espace, peu importe sa taille, est peu à
peu « remplie » par assez de substance sociale, économique, institutionnelle politique,
culturelle, identitaire, etc. pour devenir un système distinct des autres et être finalement perçu
comme tel. Bien que cela soit implicite, on peut penser que ces auteurs estiment qu’un
ensemble est considéré comme intégré lorsqu’est atteint le dernier stade : l’union économique
et politique chez Balassa ; le stade régional ou la société régionale, selon B. Hettne et F.
Söderbaum (Hettne et Söderbaum 1998 et 2000).
Il existe des liens théoriques et empiriques, bien que pas systématiques, entre les trois
notions :
entre le régionalisme et la régionalisation : le régionalisme peut avoir des
conséquences variées parmi lesquelles la croissance des échanges à l’échelle
régionale, soit ce qu’on peut appeler une régionalisation des échanges. Mais cette
relation n’est pas univoque et pas permanente. Il n’y a pas de loi en la matière car le
régionalisme ne débouche pas nécessairement sur la régionalisation. Un constat
empirique suffit à le montrer : l’ASEAN est un accord régional qui n’a pas permis,
jusqu’à une période récente au moins, une augmentation des échanges entre les pays
membres. On peut en dire autant du Mercosur.
entre le régionalisme et l’intégration régionale : en développant des stratégies et des
préférences régionales, les acteurs situés dans des territoires contigus peuvent
favoriser la croissance des interactions entre leurs territoires et la formation éventuelle
d’un système régional.
entre intégration régionale et régionalisation : la croissance des interactions à
l’intérieur de l’ensemble défini se donne à voir dans la croissance des échanges entre
territoires voisins. La régionalisation des échanges est alors la face visible d’un
processus plus profond.
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