Guerre et paix en poésie épique française
Guerre et paix en poésie épique française
Sous la direction de
Roman Kuhn et Daniel Melde
Herausgegeben von
Klaus W. Hempfer
Band 40
La guerre et la paix dans la poésie épique
en France (1500–1800)
Sous la direction de
Roman Kuhn et Daniel Melde
Umschlagabbildung:
Circle of Victor Wolfvoet (II): Minerva expels Mars, after 1635
© RKD – Netherlands Institute for Art History, RKDimages (293217)
Sandra Provini
La mortelle feste. L’ambivalence de la représentation des batailles dans la
poésie héroïque française et néo-latine au temps des premières guerres
d’Italie (1494–1515) .............................................................................................. 23
Denis Bjaï
La représentation de la guerre dans La Franciade (1572) de Ronsard et
La Judit (1574) de Du Bartas ................................................................................. 45
Bernhard Huss
La narration historique dans la poésie épique d’actualité : entre héroïsation
et transmission critique de l’histoire ...................................................................... 61
Bruno Méniel
L’éthique des chefs guerriers dans les poèmes épiques sur les troubles de
religion (fin XVIe–début XVIIe siècle) ..................................................................... 87
Daniel Melde
La représentation des armes à feu dans la poésie épique sur les guerres de
Religion. Sébastien Garnier, Henriade (1593/94) et Paul Thomas, Rupel-
laïde (1630) .......................................................................................................... 103
Sofia Guthrie
Confessional identities and national allegiances.
The siege of Montauban (1621) in three Latin epics ........................................... 123
Grégoire Menu
Le guerrier tempéré : métamorphoses du héros épique dans les poèmes
héroïques des années 1650 .................................................................................. 137
Lucien Wagner
Guerre sainte et politique moderne. La croisade dans Clovis et Saint Louis ....... 153
6 Inhalt / Table des matières
Francine Wild
Guerre et paix dans les poèmes héroïques des années 1650 et 1660 ................... 165
Ramunė Markevičiūtė
La mobilisation des choses. La guerre et Louis XIV dans le poème
didactique latin en France .................................................................................... 185
Roman Kuhn
« Dégénération » du héros ? L’héroïsme dans La Henriade de Voltaire ............ 203
Daniel Maira
Paix amollissante et guerre virile dans La Henriade de Voltaire ........................ 219
Klaus W. Hempfer
Guerre, érotisme et satire dans La Pucelle de Voltaire........................................ 237
Gerd König
Colomb comme héros épique à la fin des Lumières ............................................ 251
Ludwig Braun
Neulateinische Epik in Frankreich und Italien – ein Vergleich ........................... 265
DANKSAGUNG / REMERCIEMENTS
Die in diesem Band zusammengefassten Studien gehen auf eine Sektion beim
Frankoromanistentag zurück, der unter dem Thema „Krieg und Frieden. Zur Pro-
duktivität von Krisen und Konflikten“ vom 26. bis zum 29. September 2018 an
der Universität Osnabrück stattfand. Das Konzept unserer Sektion zur Rolle von
Krieg und Frieden in der Epik Frankreichs zwischen 1500 und 1800 ergab sich
aus unserer Tätigkeit in zwei an der Freien Universität Berlin angesiedelten Teil-
projekten der DFG Forschungsgruppe 2305 Diskursivierungen von Neuem. Tradi-
tion und Novation in Texten und Bildern des Mittelalters und der Frühen Neuzeit.
Wir danken daher an erster Stelle den Leitern der beiden Projekte, Klaus W.
Hempfer und Bernhard Huss für ihre Anregungen und Unterstützung bei der Vor-
bereitung und Durchführung der Sektion.
Unser Dank geht sodann an alle Teilnehmer*innen der Sektion, die mit Ihren
Beiträgen und anregenden Diskussionen eine umfassende Perspektive auf das
Thema ermöglicht haben. Wir danken außerdem allen, die die Organisation der
Sektion und die Vorbereitung des Bandes unterstützt haben: Béatrice De March,
Sabine Greiner, Max Lübke, Carolin Pape, Julie Reich, Mahaut Ritz. Unsere Kol-
leg*innen der Forschungsgruppe haben ebenfalls durch anregende Diskussionen
zur Entstehung des Bandes beigetragen. Dem Franz Steiner Verlag sowie Klaus
W. Hempfer danken wir für die Aufnahme in die Reihe „Text & Kontext“.
Dieser Band erscheint als Druckfassung und als open access Publikation (CC
BY) – wir danken der Freien Universität Berlin für die großzügige Förderung der
open access-Fassung.
Les études rassemblées dans ce volume sont issues d’une section du congrès de
l’Association des francoromanistes allemands, consacré au sujet « Guerre et paix.
Crises et conflits – nouvelles perspectives », qui s’est tenu du 26 au 29 septembre
2018 à l’Université d’Osnabrück. La conception de notre section sur le rôle de la
guerre et de la paix dans la poésie épique en France entre 1500 et 1800 résultait du
travail de deux projets qui font partie du groupe de recherche Diskursivierungen
von Neuem. Tradition und Novation in Texten und Bildern des Mittelalters und
der Frühen Neuzeit [Les mises en discours du nouveau. Tradition et novation dans
les textes et les images du Moyen Âge et de l’Époque moderne] rattaché à la Freie
Universität de Berlin et financé par la DFG (Fondation allemande pour la re-
cherche). Nous remercions d’abord les directeurs de ces deux projets, Klaus W.
Hempfer et Bernhard Huss, pour leurs suggestions et leur soutien continuel lors de
la préparation et de la réalisation de notre section.
Nous adressons ensuite nos très sincères remerciements à tous les intervenants
et intervenantes de notre section qui, par leurs contributions et lors de discussions
très vivantes, ont rendu possible une perspective vaste et étoffée sur le sujet.
8 Roman Kuhn / Daniel Melde
Nous remercions également toutes celles et ceux qui nous ont soutenus dans
l’organisation de la section et la préparation du volume : Béatrice De March, Sa-
bine Greiner, Max Lübke, Carolin Pape, Julie Reich, Mahaut Ritz. Nous sommes
également très reconnaissants à nos collègues du groupe de recherche pour leur
soutien et leurs suggestions qui ont contribué à ce volume. Enfin, nous aimerions
exprimer notre reconnaissance à la maison d’édition Franz Steiner et Klaus W.
Hempfer pour l’accueil de ce volume au sein de la collection « Text & Kontext ».
Ce volume paraît en version imprimée ainsi qu’en format numérique en libre
accès (CC BY) – nous remercions la Freie Universität de Berlin pour sa généreuse
participation qui a rendu possible la publication en libre accès.
INTRODUCTION
Au premier abord, rien ne semble plus évident et même nécessaire que le lien pré-
sumé entre la poésie épique et l’action guerrière1. L’importance accordée à ce lien
apparaît dans la formule bien connue de Pierre de Ronsard, qui, dans sa Préface
sur la Franciade, touchant le Poëme héroïque, parue en 1587, définit le genre
épique comme étant « tout guerrier2 ». Suivant un autre point de vue, et une cen-
taine d’années plus tard, ce lien apparaît également dans une scène fameuse. Pré-
sentée comme une scène guerrière, la comparaison épique des héros avec des
animaux féroces en souligne l’aspect :
L’un et l’autre Rival s’arrestant au passage,
Se mesure des yeux, s’observe, s’envisage.
Une égale fureur anime leurs esprits.
Tels deux fougueux taureaux de jalousie épris,
[…]
A l’aspect l’un de l’autre embrasez, furieux,
Déjà, le front baissé, se menacent des yeux.
Mais qui sont ces rivaux ? Il s’agit du prélat et du chantre du Lutrin de Boileau
(chant V3) et, dans l’affrontement qui suit, on ne verra ni coups d’épées ni coups
d’arquebuses, mais des livres avec lesquels les parties opposées se bombardent –
y compris des livres de poésie épique. Même si, selon le narrateur, les volumes
sont « sans choix à la teste jettez4 », le choix que fait Boileau n’est sûrement pas
aléatoire : un personnage, par exemple, est frappé par le Charlemagne de Le
Laboureur5 – et s’endort aussitôt. Un autre s’arme d’un « Tasse François6 » et un
autre encore est blessé à l’épaule par un Brébeuf, plus exactement par la traduc-
tion de Lucain de la main de Brébeuf.
1 Par exemple, Himmelsbach 1988, p. 96, parle d’une « exigence inhérente au genre » pour
désigner « la mise en valeur de l’héroïsme dans des faits guerriers ».
2 Ronsard 1950–1952, p. 335.
3 Boileau 1966, pp. 214–215.
4 Ibid., p. 215.
5 Ibid. Voir aussi l’Epistre IX, qui qualifie Le Laboureur de « Poëte insipide, odieux », ibid.,
p. 137.
6 Ibid., p. 215. Cf. pour la critique du Tasse ces vers de l’Art poétique : « Il n’eust point de son
Livre illustré l’Italie ; / Si son sage Heros toûjours en oraison, / N’eust fait que mettre enfin
Sathan à la raison, / Et si Renaud, Argant, Tancrede, et sa Maitresse / N’eussent de son sujet
égayé la tristesse » (ibid., p. 174, chant III).
10 Roman Kuhn / Daniel Melde
épique et idéologie11, il n’est pas surprenant que dans des circonstances histo-
riques qui se prêtent mal à des interprétations en noir et blanc et qui connaissent
des changements idéologiques profonds, le statut de la poésie épique et de la
représentation de la guerre au sein de celle-ci n’ait cessé de poser de nouveaux
problèmes (ou de vieux problèmes sous un nouveau jour) : comment écrire un
poème épique au temps des guerres de Religion, après et sous le coup des
Frondes, ou bien au siècle des Lumières, sans provoquer un conflit ouvert entre
poésie et valeurs contemporaines ?
La recherche n’a pris que récemment en considération la représentation com-
plexe des conflits dans la poésie épique en France entre 1500 et 1800. Des juge-
ments féroces prononcés par Boileau dans ses pièces satiriques jusqu’aux histoires
de la littérature aux XIXe et XXe siècles, force est de constater qu’on a souvent
regardé l’épopée moderne et son développement avec un certain dédain. Au début
de son ouvrage de synthèse, Klára Csűrös constate qu’« il est de notoriété
publique que la grosse majorité de ces œuvres est mauvaise, ennuyeuse, illi-
sible12 ». À la production abondante – on compte plus de 300 titres dans la période
qui nous intéresse13 – s’opposeraient la stérilité, la monotonie et la longueur in-
supportable des poèmes épiques, ainsi que le soulignent la plupart des critiques en
France14. Partout, l’épopée moderne est renvoyée au topos du genre échoué ou de
la « case vide15 » qui est devenu un point de départ inévitable dans les études sur
l’épopée et qui va de pair avec une certaine honte éprouvée par des auteurs et his-
toriens de la littérature16. L’échec du genre est attribué à plusieurs facteurs : 1) la
qualité médiocre des poèmes, 2) l’écart insurmontable entre les aspirations théo-
riques et la pratique du poème épique, surtout en ce qui concerne les traités hyper-
trophiques au siècle classique, qui donnent l’impression d’une « recette surdimen-
sionnée » et d’une « surabondance des règles »17, ou 3) le choix thématique de
l’épopée française qui ne se limite pas au modèle virgilien arma virumque cano,
donc à un sujet guerrier stricto sensu, mais qui se manifeste par une diversité de
sujets historiques, bibliques ou didactiques18. Ces points critiques, qui ont parfois
déjà été enoncés par des contemporains des poètes épiques, ont persisté longtemps
dans la recherche et ont conduit à la simplification d’un phénomène assez com-
plexe et changeant entre la Renaissance et les Lumières. Au lieu de présupposer
l’existence d’une conception du poème épique, stable et immuable dans le temps,
et de regretter l’absence de la réalisation concrète d’un tel prototype, nous
devrions plutôt saisir les divers niveaux d’observation qu’il faut savoir distinguer
lors de l’interprétation des textes littéraires : la pratique poétique avec ses concep-
19 Une telle conception naît surtout avec le classicisme de Weimar, la philosophie de l’histoire
de Hegel et les théories de l’épopée de Bakhtine et Lukács.
20 Les notions différentes sont entre autres « grand œuvre » (Sébillet), « long poème » (Du Bel-
lay), « œuvre héroïque » (Peletier), « poème héroïque » (Ronsard), « poème épique » (Du
Bartas) ou « épopée » (Chapelain). Cf. Méniel 2004, p. 16 et Bjaï 2004/2007.
21 Daniel Madelénat, dans son étude comparatiste et diachronique sur l’épopée, propose la dis-
tinction entre l’héroïque comme « type d’action » et l’épique comme « forme littéraire »
(Madelénat 1986, p. 74), distinction qui pourrait se révéler utile : d’un côté pour comprendre
l’hétérogénéité des textes épiques en France dans lesquels l’action héroïque, quelle que soit sa
signification concrète, ne représente pas de propriété exclusive déterminant le genre, et de
l’autre pour prendre en compte des tendances héroïques dans d’autres textes non-épiques.
Cette distinction est presque absente dans les débats historiques (cf. cependant la position de
Michel de Marolles citée par Csűrös 1999, pp. 31–32).
22 Cf. Csűrös 1999, pp. 55–56. Concernant sa Seconde Sepmaine, Du Bartas écrit qu’elle « n’est
(aussi peu que la première) un œuvre purement Epique, ou Heroïque » (cité par Bjaï
2004/2007, p. 1).
Introduction 13
23 Sur la relation complexe entre les littératures vernaculaires et la littérature néo-latine cf.
Thurn 2014.
24 Cf. Provini 2013, p. 261.
25 Cf. ibid., pp. 262–267.
26 « Tu noteras encores, Lecteur, ce poinct qui te menera tout droict au vray chemin des Muses :
c’est que le Poëte ne doit jamais prendre l’argument de son œuvre, que trois ou quatre cens
ans ne soient passez pour le moins. » (Ronsard 1950–52, p. 345).
27 Cf. Galand-Hallyn/Hallyn 2001, p. 317.
14 Roman Kuhn / Daniel Melde
La derniere poesie est heroique appellée, elle contient les faictz et gestes des nobles et gens
heroiques. C’est assavoir de ceulx qui ont exposé leur vie jusques à la mort pour la liberté et
bien de la chose publicque. C’est celle qui descript par histoires les choses belliqueuses qui se
font en bataille. Histoire est le tesmoignage des temps, lumiere de verité, nourrice et vie de la
memoire, enseigneresse et maistresse d’escolle à nostre vie, messagiere d’ancienneté28.
31 Dans ce sens, La Judit diffère des épopées bibliques ou hagiographiques, qui seront encore
écrites au XVIIe siècle et qui sont le reflet inversé du programme guerrier des épopées
païennes. Cf. Krüger 1986, pp. 26–27.
16 Roman Kuhn / Daniel Melde
aux armes différentes, mais aussi d’exposer leur savoir sur le monde actuel sui-
vant ainsi les exigences de la théorie poétique à l’encontre du poète épique.
Au début du XVIIe siècle, après l’assassinat d’Henri IV en 1610, a lieu un
changement politique et idéologique qui se laisse observer davantage dans la mise
en scène épique. Sous Louis XIII, dans les années 1620, les tensions confession-
nelles resurgissent, puis prennent fin avec la reconquête des régions protestantes
dans le sud, qui conduit à stabiliser la monarchie française comme monarchie
catholique. Les poèmes épiques néo-latins traitant de cette dernière guerre de
Religion (Sofia GUTHRIE), comme la Borboniade d’Abraham Rémy ou la Rupel-
laïde de Paul Thomas, incorporent cette idéologie en se servant notamment d’une
structure épique clairement téléologique qui provient de Virgile et du Tasse. La
résistance protestante ne peut guère être articulée dans la poésie épique. L’Adol-
phide du poète huguenot Antoine Garissoles, qui narre les exploits de l’empereur
suédois, Gustave Adolphe, constitue une exception à cela. En prenant pour sujet
un empereur qui était soutenu par la France lors de la guerre de Trente Ans,
Garissoles peut implicitement exprimer son attachement personnel à l’identité
protestante de la Suède.
Le milieu du XVIIe siècle a été décrit comme étant atteint par la « fièvre
épique32 » et comme étant la scène de l’« échec concomitant33 » de toute une série
de poèmes. Il ne sera pas nécessaire ici d’expliquer les raisons de cette coïnci-
dence entre la confiance dans le genre et l’absence ressentie d’un vrai succès, il
suffira de constater qu’elle fut déplorée dès cette époque34. Il suffira aussi de sou-
ligner que ces polémiques ont eu une grande portée dans ce que l’on peut nommer
la construction du classicisme français, qui se révèle être une « affaire de récep-
tion35 ». S’il s’agit « de voir comment et sous quelles conditions, suivant un pro-
cès de canonisation, certains auteurs sont devenus classiques, au point de définir
par excellence ce que l’on appellera seulement à partir du XIXe siècle “le classi-
cisme”36 », il est également intéressant de voir comment et sous quelles condi-
tions, selon un procès de dé-canonisation, certains auteurs et certaines œuvres ont
été exclus de ce classicisme. Et ceci malgré le fait que les auteurs, dans leurs
poèmes et aussi dans leurs réflexions poétologiques, avaient eu le souci d’élaborer
une poésie épique qui soit en accord avec les règles de la doctrine classique et sur-
tout avec les bienséances et la vraisemblance37. Ce procès d’exclusion s’est servi
38 Wild 2011, p. 8.
18 Roman Kuhn / Daniel Melde
seulement par un « oubli de héros47 » mais aussi par un oubli de la guerre, excelle
dans le fait que le comique est largement fonctionnalisé et vise à miner les dog-
mes chrétiens et l’influence de la religion sur la politique (Klaus W. HEMPFER).
Si le « refus de la guerre comme espace de grandeur » est « une des quêtes
fondamentales des poètes au dix-huitième siècle48 », cela ne se manifeste dans des
poèmes qu’à partir de la génération qui suit celle de Voltaire. C’est surtout le cas
dans un groupe de textes qui semble faire écho à l’éloge de Camões par Voltaire.
Si la nouveauté des Lusiades consistait dans le fait que le poème avait pris comme
sujet la découverte d’un « nouveau pays », cette thématique n’est plus vraiment
nouvelle au XVIIIe siècle, bien qu’elle reste un moteur d’innovations dans le con-
texte de l’histoire du genre (Gerd KÖNIG). Considérant les Colombiades fran-
çaises, on peut constater qu’elles sont largement influencées par des textes non-
épiques, comme l’Histoire des deux Indes, ou par des œuvres de « genre indé-
cis49 », comme Les Incas de Marmontel (entre histoire, roman et épopée), et qu’à
l’instar des poèmes antérieurs, elles projettent des débats actuels sur leur sujet,
faisant de Colomb un philosophe des Lumières. Cette projection devient encore
plus visible, si l’on compare les textes français avec des textes venant d’Espagne à
l’arrière-plan idéologique bien différent.
Les traits particuliers de la poésie épique en France deviennent plus évidents
lorsque nous prenons en compte le développement du genre épique dans d’autres
pays comme l’Italie. En ce qui concerne le type d’épopée dominant, nous pouvons
constater qu’à partir du XVIIe siècle les poètes français s’orientent plus clairement
que les italiens vers le modèle virgilien de l’épopée, qui cherche à établir un lien
typologique entre les héros d’un passé éloigné et le monde présent des auteurs
(Ludwig BRAUN). La Jérusalem délivrée du Tasse reste une exception qui ne con-
naît point de successeurs en Italie et qui constituera pourtant un modèle important
en France.
Supposé que le poème épique soit « tout guerrier », qu’il soit intimement lié à la
guerre (et nous avons vu dans la perspective des contributions de ce volume que
ce lien ne semble se défaire que tardivement et avec beaucoup d’hésitations au
cours du XVIIIe siècle), ce constat ne peut nous apparaître que partiel et peu révéla-
teur de la complexité et de la multiplicité des formes du poème épique dans son
ensemble, auxquelles il nous est possible d’accéder lorsque l’on prend en compte
la manière dont les textes réagissent à ce défi d’écriture. Car, comme nous l’avons
vu, dans toutes les époques considérées, les textes sont caractérisés par la
recherche d’un équilibre fragile entre la guerre, avec la position centrale qu’elle
doit occuper, et les exigences éthiques, politiques et morales contemporaines.
47 Tsien 2010.
48 Roulin 2005, p. 27.
49 Ibid., p. 118.
Introduction 21
C’est précisément le rôle central que la tradition attribue à la guerre qui fait de
l’épopée une sorte de sismographe des changements d’attitudes vis-à-vis de la
guerre : ne pouvant simplement éviter le sujet, la poésie épique doit sans cesse
trouver de nouveaux compromis.
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Boileau, Nicolas (1966) : Œuvres complètes, éd. Françoise Escal, Paris, Gallimard.
Giorgi, Giorgetto (éd.) (2016) : Les poétiques de l’épopée en France au XVIIe siècle, Paris, Cham-
pion.
Montesquieu (1949) : Œuvres complètes, éd. Roger Caillois, t. 1, Paris, Gallimard.
Ronsard, Pierre de (1950–1952) : Œuvres complètes, t. XVI, La Franciade, éd. Paul Laumonier,
Paris, STFM.
Saint-Évremond, Charles de Marguetel de Saint-Denis (1706) : Les véritables œuvres de Monsieur
de Saint-Evremond. Publiées sur les manuscrits de l’auteur. Seconde edition, revûë & corri-
gée, t. 3, Londres, Tonson.
Télin, Guillaume (1534) : Bref sommaire des sept vertus, sept ars liberaulx, sept ars de Poesie,
sept ars mechaniques […], Paris, Galiot du Pré.
Voltaire (1996) : Les Œuvres complètes de Voltaire, t. 3B, An Essay on Epic Poetry/Essai sur la
poésie épique, éd. David Williams, Oxford, Voltaire Foundation.
Sources secondaires
Braun, Ludwig, (2007) : Ancilla Calliopeae, Ein Repertorium der neulateinischen Epik Frank-
reichs (1500–1700), Leiden, Brill.
Bray, René (1974) : La formation de la doctrine classique en France (1re éd. 1927), Paris, Nizet.
Bjaï, Denis (2004/2007) : « En guise d’introduction : L’émergence du concept d’héroïque », Ca-
hiers de Recherches Médiévales et Humanistes 11 spécial, pp. 13–24. [mis en ligne le 18 oc-
tobre 2007, [Link] consulté le 21 janvier 2020]
Bjaï, Denis / Csűrös, Klara (1997) : « Le long poème narratif à la Renaissance. Tableau chronolo-
gique », Nouvelle Revue du Seizième Siècle 15.1, pp. 185–214
Csűrös, Klára (1999) : Variétés et vicissitudes du genre épique de Ronsard à Voltaire, Paris,
Champion.
Galand-Hallyn, Perrine / Hallyn, Fernand (éds.) (2001) : Poétiques de la Renaissance. Le modèle
italien, le monde franco-bourguignon et leur héritage en France au XVIe siècle, Genève,
Droz.
Génetiot, Alain (2005) : Le Classicisme, Paris, PUF.
Himmelsbach, Siegbert (1988) : L’épopée ou la « case vide ». La réflexion poétologique sur
l’épopée nationale en France, Tübingen, Niemeyer.
Huss, Bernhard / König, Gerd / Winkler, Alexander (2016) : Chronotopik und Ideologie im Epos,
Heidelberg, Winter.
Krüger, Reinhard (1986) : Zwischen Wunder und Wahrscheinlichkeit. Die Krise des französischen
Versepos im 17. Jahrhundert, Marburg, Hitzeroth.
Madelénat, Daniel (1986) : L’épopée, Paris, PUF.
22 Roman Kuhn / Daniel Melde
Sandra Provini
3 Jean Marot (1999, p. 121) définit la « sublimité héroïque » apte à traiter ce qui touche aux
souverains dans le « Prologue » aux Prieres sur la restauration de la sancté de Madame Anne
de Bretagne (1512).
4 Formule d’Octovien de Saint-Gelais (1509, f. A ii r° et v°), « Prologue » aux Énéydes de
Virgille. Thierry Mantovani et Gérard Defaux ont relevé dans les Prieres de 1512 plusieurs
vers précisément imités de l’Énéide (cf. Marot 1999, p. 400), et non de la traduction de Saint-
Gelais, ce qui permet de nuancer l’affirmation de Clément Marot (1533–1534, p. 3) selon
laquelle son père ne savait « aucunes lettres ne Grecques ne Latines ».
5 C’est toutefois sans doute une autre source, difficile à déterminer précisément, qui a inspiré la
description du Conseil des dieux au cours duquel « Paix » vient demander que la souveraineté
sur la terre, longtemps exercée par Mars, lui soit remise. Ce motif, qui rappelle le début de
l’épopée historique de Claudien, le De Bello Gildonico, où Rome vient se plaindre à Jupiter et
aux dieux de son Conseil des ravages commis par Gildon, apparaissait fréquemment dans les
épopées néo-latines italiennes depuis sa reprise par Pétrarque au chant VII de l’Africa,
v. 500 sqq.
6 Cf. Cigada 1968, p. 72 ; Nardone 2006, pp. 357–358 ; Provini 2013, p. 270.
7 Voir Sallmann 1998.
8 Voir Brioist 2002.
9 Sallmann 1998, p. 68.
La mortelle feste 25
ration pathétique des massacres. Cette ambivalence se traduit sur le plan poétique
par une hésitation entre l’héroïsation des combats, qui s’appuie sur le recours à
des topoï épiques (catalogues des héros, aristies, etc.), et la fidélité aux réalités de
la guerre moderne que les poètes, témoins des combats pour certains, ont pu
observer.
1 LA BEAUTÉ DE LA GUERRE
L’armée en marche est belle et sa description nécessite le recours à tous les procé-
dés rhétoriques qui suscitent l’enargeia, effet descriptif particulier que les rhéteurs
latins résument dans la formule ante oculos ponere, « placer devant les yeux ».
Jean Marot, dans son Voyage de Venise, utilise principalement le présent pour sa
description de l’armée française en marche vers le champ de bataille d’Agnadel.
Le poète donne à voir, mais aussi à entendre : il fait usage du discours direct pour
les cris des soldats (v. 2091) ou les exhortations des chefs (v. 2105–2106), ainsi
que d’allitérations et d’assonances pour rendre les sonorités, comme dans cette
description de l’armée de Louis XII :
Fiffres, tabours, trompes, cors et clerons
A faict sonner. Lors, grans coups d’esperons
Donnent de hait chevaliers et vassaulx,
Qu’ilz n’actendoient fors les mortelz assaulx.
Pouldres volloient, pannunceaulx et enseignes
Luysent au vent par vaulx et par montaignes.
(v. 2125–2130)
Ces vers offrent un véritable spectacle visuel et sonore : lumière des étendards
déployés, parade des chevaliers, sonorité martiale des instruments rendue dans le
premier vers par l’allitération10 en [r], dont la prononciation est encore roulée au
XVIe siècle et dont Ronsard écrira dans la préface de la Franciade qu’elle est la
lettre héroïque par excellence, faisant « une grande sonnerie & baterie au vers11 ».
L’abondance des pluriels produit un effet de grandissement épique, de même que
la mention finale « par vaulx et par montaignes » qui suggère la longueur du cor-
tège. Le défilé de l’armée qui part au combat est une source de plaisir pour les
spectateurs et le poète cherche à faire partager cette « émotion esthétique12 » au
lecteur en recréant l’atmosphère chevaleresque de la campagne. Il en explique la
nature au cœur d’une longue description de l’armée de Louis XII en marche vers
Rivolte :
Trompes, clairons sonnent incessamment
Et lors passerent
Les gens de pied, qui bonne ordre garderent.
Deux mil estoient ; plombées deschargerent ;
Tabours sonnent, enseignes balloierent.
C’estoit plaisir.
Et ne croys pas que l’homme peust saisir
Ennuy ne dueil, quant peult veoir et choisir
Tel passe-temps, qui est le vray desir
D’ung noble cueur,
Qui ne pretend fors monter à valleur,
Repudiant de guerre le malheur,
Mais seullement ne tend fors à l’honneur
Qu’avoir y peult.
Amour de prince et noblesse l’esmeut,
De faire plus que Tristant pour Yseult,
Et le loyer, qu’il en attend et veult,
Est grace et bruit[.]
(v. 1517–1534)
Le plaisir tient d’abord à des impressions sonores et visuelles : musique des trom-
pettes et des tambours, couleurs des enseignes déployées. Mais la beauté du spec-
tacle renvoie à celle des hauts faits qu’accompliront les combattants mus par un
pur désir de gloire. La référence aux exploits de Tristan, récompensés par « grace
et bruit », évoque l’idéal chevaleresque toujours vivant dans les esprits.
C’est en effet à la qualité des exploits accomplis par les chevaliers que tient sur-
tout la beauté de la guerre. Dans les scènes de bataille, c’est sur les actions du roi-
chevalier et de quelques grands capitaines que se focalise l’attention des poètes
qui donnent une représentation idéalisée des combats où l’exploit individuel a
encore sa place. Ils confèrent aux cavaliers un rôle décisif, qui ne correspond plus
à la réalité de la guerre moderne. À l’heure où l’infanterie devient l’élément
essentiel du corps d’armée, où l’emploi des armes à feu et de l’artillerie diminue
l’importance des corps à corps des chevaliers, leurs poèmes exaltent la charge vic-
torieuse, le défi aventureux et l’action héroïque13. Comme dans l’épopée antique
ou la chanson de geste, où le narrateur épique donne une vue générale de la
bataille, puis se focalise sur un capitaine qui se précipite dans la mêlée, combat
seul contre tous et massacre ses adversaires, le récit qu’ils proposent des combats
menés par leurs contemporains sur le sol italien accorde une large place à l’aristie,
série d’exploits guerriers accomplis par un héros qui se lance avec fureur sur la
La bataille est présentée comme un face à face entre le roi, désigné à la manière
d’un héros épique par son prénom, Carolus, seul contre l’armée italienne tout
entière. De même, la description que fait La Varanne des affrontements sur la
montagne de Gênes comprend une aristie du doge de Gênes, à laquelle met fin
Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice. S’il n’est pas certain que le doge ait
14 Pour une définition de l’aristie dans l’épopée gréco-latine, voir Foucher 1997. Voir aussi
l’étude stylistique du récit d’une aristie chez Homère, Ennius, Virgile, Lucain et Silius dans
Biville/Dangel/Videau 1997.
15 Dans le chant II du De Neapolitana Fornoviensique victoria, l’aristie de Charles VIII occupe
près du quart du récit de la bataille de Fornoue (du vers 325 au vers 352, tandis que le récit de
la bataille occupe les vers 275 à 388). La plus grande partie du récit se focalise sur des actions
individuelles : la manœuvre de Pierre de Rohan qui vient au secours du roi (v. 303–321),
l’aristie de Charles VIII et celle de Matthieu de Bourbon fait prisonnier par les Vénitiens
malgré sa bravoure (v. 357–381).
16 Certains estradiots arboraient la croix blanche de France sur le devant de leur armure, et der-
rière la croix rouge. Cf. Labande-Mailfert 1986, p. 349.
17 Andrelini 1496, II, v. 324–339 : « Un traître a sur la poitrine l’insigne gaulois, sur le dos
l’insigne ausonien. / C’est seulement toi, Charles, seulement toi qu’il cherche à rejoindre / Au
milieu de ceux qui t’entourent. L’un frappe son casque surmonté d’un panache, / Un autre son
épée étincelante, un autre ses bras levés. / Scéva n’avait pas reçu tant de flèches volantes /
Quand il perdit un œil transpercé en tenant le talus. / Tout comme le lion de la Marmarique
pressé par un ennemi en rangs serrés / Enrage, indigné, et s’enflamme d’une grande colère, /
Et mord de sa gueule écumante tantôt l’un tantôt l’autre de ceux qui le pressent / Et les lacère
de ses larges griffes, et à travers les traits ennemis, / Lance des éclairs sans être blessé et saute
redoutable dans le champ ouvert, / La foule cédant désormais devant lui, de même, faisant
tournoyer son épée / Et pressant son cheval tout trempé de sueur, / Charles se fraye un large
chemin et piétine les corps terrassés. / Voici que, sa fraîcheur intacte sous les coups redoublés
de l’ennemi, / Il reprend un combat indomptable et une bataille sanglante ».
28 Sandra Provini
pris part aux combats, que La Palice a quittés en raison d’une blessure, La
Varanne présente pourtant sur le modèle épique la bataille comme un duel entre
les chefs des deux camps, dernier acte avant la victoire des Français due à la bra-
voure de La Palice :
Dux Ligurum maerens habitum caedemque suorum
Inspicit et numerum tantum decrescere iniquo
Fert animo, ruit et medios moriturus in hostes
Pertaesus vitae, aut ulturus vindice dextra
Exanimes socios. Vultus quatit ira minaces,
Ignescunt oculi, ceu cum fera Martia plenas
Explorat caulas ut edacem compleat alvum,
Si fortasse canum vis urgeat, ipse ferino
Insurgit rictu atque horrescunt lumina flammis.
Pallicius, memorandus eques, Mavortius heros,
Intrepidus magno qui congrediatur Achilli,
Verba ducis Ligurum et nimios compescuit ausus.
Imbelles nidos ut terret flammiger ales,
Pallicii virtutem animi sic Itala virtus
Obstupet admirans, cui nec concurrere quisquam
Hesperia de gente ausit. Se clausit acervo
Exanguis turbae et gelida tellure iacentis18.
Dans le Voyage de Venise, Jean Marot met en scène Charles de Bourbon quittant
le corps de bataille pour soutenir l’avant-garde à Agnadel. Il suit le même modèle
épique que ses contemporains néo-latins, avec lesquels il partage la référence à la
guerre de Troie :
Adonc s’en part Bourbon de la bataille,
Vient au conflict, où, d’estoc et de taille,
Noz ennemys avoient ja repoussez
Nostre avant-garde au deça des fossez.
Lors, furieux, plus que tigre ou lyon,
Ou comme Hector, sortant hors d’Ylion
Pour aux Gregoys faire quelque dommaige,
Ce noble duc donna de tel couraige
Avec ses gens qu’il a fait ouverture
Des gens de pied, lesquelz mist en rompture.
18 La Varanne 1507, II, v 585–601 : « Le doge des Ligures observe affligé la situation et le mas-
sacre des siens, / Et supporte avec peine d’en voir autant diminuer le nombre. / Il se précipite
au milieu des ennemis pour y mourir, / Dégoûté de la vie, ou pour leur faire payer de sa droite
vengeresse / La mort de ses compagnons. La colère déforme son visage menaçant, / Ses yeux
s’embrasent. De même, quand la bête consacrée à Mars / Guette les bergeries pleines de mou-
tons pour remplir son estomac vorace, / S’il arrive qu’une meute de chiens le serre de près,
lui-même les attaque / Avec sa gueule féroce et ses yeux se hérissent de flammes. / La Palice,
chevalier digne de mémoire, héros né de Mars, / Cet intrépide qui pourrait se mesurer au
grand Achille, / Mit un terme aux exhortations du doge des Ligures et à sa trop grande
audace. / De même que les faibles nichées sont terrifiées par l’aigle qui porte le tonnerre, / La
vaillance italienne reste interdite, déconcertée par la vaillance de l’âme / De La Palice, contre
lequel n’ose se porter aucun soldat / Du peuple hespérien. Il s’enferma dans des monceaux /
De cadavres exsangues gisant sur la terre gelée ».
La mortelle feste 29
Les trois aristies citées usent de procédés stylistiques communs pour sublimer les
faits d’armes accomplis par un capitaine ou par le roi. Ces derniers bénéficient de
comparaisons avec de grands héros antiques : La Palice est comparé à Achille,
Charles de Bourbon à Hector. La Varanne présente de plus La Palice comme un
héros au sens premier avec la formule « Mavortius heros », qui fait de lui un
demi-dieu né de Mars, tout comme Jean Marot dira Louis XII « vray filz unicque /
Du Dieu Mavors » dans le Voyage de Venise (v. 7–8). De telles comparaisons glo-
rifiantes sont nombreuses dans les poèmes considérés : elles font entrer les guer-
riers contemporains dans une lignée héroïque en les associant aux dieux et aux
héros de la fable. Les poètes néo-latins ont recours de surcroît à des comparaisons
animales développées en deux ou trois vers : Charles VIII est assimilé à un lion,
La Palice à un aigle et le doge de Gênes à un loup, sur le modèle de la comparai-
son dite « homérique ». Jean Marot établit lui aussi une comparaison topique,
quoique plus brève, de Charles de Bourbon avec le lion et le tigre. Ces procédés
de style concourent à la sublimation des affrontements sur le sol italien, représen-
tés comme une série d’exploits individuels accomplis par des capitaines, héros de
nouvelles épopées.
2 L’HORREUR DE LA GUERRE
Cependant, les faits d’armes ne font pas l’objet d’une exaltation uniforme tout au
long des récits de bataille. À la peinture sublime du spectacle de l’armée aux éten-
dards déployés et aux armes étincelantes, au récit admirable des démonstrations
de bravoure du roi ou de l’un des grands capitaines de l’armée, succèdent le plus
souvent des tableaux faisant toute leur place aux réalités sordides de la guerre
moderne. Les ravages de l’artillerie et les corps à corps des « piétons » dans des
affrontements à mort, bien éloignés de l’imaginaire chevaleresque de la guerre,
font l’objet d’une condamnation de la part des poètes comme de nombreux huma-
nistes contemporains. Le poète et chroniqueur du roi Louis XII, Jean d’Auton,
témoin des batailles sur le sol italien, affirme en effet dans ses Chroniques, que
ces scènes « bien merveilleuse[s] a ymaginer » étaient plutôt « espoventable[s] a
regarder »19.
Jean Marot s’attache à rendre l’épouvante que provoquent les combats et particu-
lièrement l’usage de l’artillerie : il exploite toutes les ressources du langage pour
en restituer les effets visuels et sonores. Sur le plan visuel dominent la noirceur et
la fumée :
Le feu corrusque en l’aer, la fumée obumbroye,
Le son gens espouvante et la pierre fouldroye.
(v. 3091–3092)
Marot insiste surtout sur le « son » provoqué par les canons. Le seul fait de les
déplacer est déjà source d’un « bruit » inouï :
Canons, perriers, basilicqs, coulevrines,
Mortiers, faulcons et longues serpentines,
Boulletz de fer, manteaulx, barilz de pouldre,
Au charrier sembloit tonnerre et fouldre.
(v. 2095–2098)
La métaphore repose ici sur une syllepse : le mot « fluste » peut en effet désigner
à la fois l’instrument de musique et un canon fin. L’attaque et la défense de la
place sont ainsi présentées comme une sorte de concert où chaque instrument doit
tenir sa partie. Mais bien vite, quand la bataille commence, l’ironie fait place à
l’horreur, renforcée par l’allitération en [r] :
[…] adonc, fut une horreur
D’ouyr bruyre et crouller tel tonnerre et fureur
(v. 3131–3132)
Ce bruit rencontre un écho universel et terrorise les animaux qui vivent sur terre,
dans l’eau ou dans les airs, topos épique qui contribue au grandissement de la des-
cription :
20 À propos du bruit occasionné par les tirs d’artillerie, Jean-Claude Margolin (2005, p. 128,
n. 61) cite la condamnation par Luther des canons et leur « musique infernale ».
21 teneur : « ténor ». Le ténor a la voix la plus aiguë, tandis que la contrebasse est l’instrument
au son le plus grave.
La mortelle feste 31
Les poèmes néo-latins recherchent tout autant l’effet d’enargeia. Dans le tableau
que fait Antoine Forestier de l’artillerie, les allitérations en [t] et [r] produisent,
comme chez Jean Marot, une harmonie imitative :
Terra tremit tanto tonitru caelumque profundum
Ingemit effugiuntque ferae pavidaeque volucres.
Corda pavor sternit neque enim fera tela Tonantis
Maiores edunt celo dimissa tumultus22.
Les poètes néo-latins comparent plus précisément l’artillerie aux fera tela
Tonantis25, la foudre brandie par Jupiter. La Varanne assimile le fracas des canons
au bruyant travail des Cyclopes forgeant sous l’Etna l’arme de Jupiter, tel que le
décrivait Virgile au chant VIII de l’Énéide (v. 416–428) :
22 Forestier 1510, v. 315–318 (je souligne) : « La terre tremble sous un tel tonnerre et les pro-
fondeurs du ciel / Gémissent et les bêtes sauvages et les oiseaux effrayés s’enfuient. / La peur
abat les cœurs et les traits cruels du Tonnant / Envoyés du ciel ne créent pas de plus grands
bouleversements ».
23 Géorgiques I, v. 328–331 : ipse pater media nimborum in nocte corusca / fulmina molitur
dextra, quo maxima motu / terra tremit, fugere ferae, et mortalia corda / per gentis humilis
stravit pavor.
24 Polydore Virgile justifie cette comparaison topique par l’analogie entre la bombarde et la
foudre qui ont en commun l’odeur, la lumière, le bruit et la violence. Voir la traduction fran-
çaise de Guillaume Michel, 1521, Livre II, Chap. 11, f. xxxi v°, citée dans Margolin 2005,
pp. 118–119. Cette image sera aussi développée dans Latomus 2009, pp. 48–49.
25 Forestier 1510, v. 317.
32 Sandra Provini
Pour représenter les canons, Marot préfère à cette image mythologique celle de
l’enfer, l’explosion, la fumée opaque et la puanteur du soufre produites par cette
invention diabolique (v. 2764) évoquant les flammes infernales27 :
Si orrible et bruyant que je croy qu’en enfer
Tel tonnerre ne font Sathan ne Lucifer.
(v. 3079–3080)
Sensibles, on l’a vu, aux actes de bravoure individuels, les poètes dénoncent les
tirs d’artillerie qui font disparaître des guerres modernes les prouesses du héros
antique ou du chevalier médiéval, qui risquait sa vie en affrontant directement son
adversaire, tandis que les artilleurs tuent de loin, sans même voir leurs ennemis.
Les canons utilisés par les Vénitiens qui refusent un combat à terrain découvert
contre l’armée de Louis XII apparaissent ainsi dans la Chiliade comme l’arme des
lâches, Forestier insistant sur le fait qu’il s’agit d’une mort infligée à distance
(longe) :
26 La Varanne 1507, II, v. 496–498 : « Ce ne sont pas un tel labeur ni un tel fracas qui occupent
sans relâche / Les noirs cyclopes dans leur antre sous l’Etna, quand, actionnant les soufflets, /
Ils fabriquent les armes de Jupiter et forgent le tonnerre destructeur ».
27 Cf. Arnold 2002, p. 32.
28 « New fury », titre donné au chapitre sur l’artillerie, ibid., pp. 23–51.
29 Voir Margolin 2005.
La mortelle feste 33
Louis XII, qui « onc ne flechist la teste » (v. 2776) bien que « pres de luy, / en la
bataille, eut maint homme brouy / espars en l’aer » (v. 2779–2781), est ainsi supé-
rieur à Hector, Hercule et César qui, s’ils « estoient vivans, auroient crainte et
frayeur / de tel tempeste » (v. 2774–2775).
Tout comme la réalité des ravages que provoque l’artillerie qui frappe à l’aveugle,
la mort anonyme des « piétons » lors des affrontements de masse se trouve à
l’opposé de la « belle mort » propre à l’imaginaire de la guerre chevaleresque,
concentré sur les exploits d’un héros auréolé de gloire. Dans les tableaux géné-
raux des combats que peignent les poètes des guerres d’Italie, c’est l’horreur et la
pitié qui dominent plus que l’admiration. Ainsi Marot partage-t-il l’épouvante de
tous les témoins de la bataille d’Agnadel, réputée pour avoir été la bataille la plus
glorieuse mais aussi la plus sanglante de la campagne italienne31 : il l’évoque en
mors », « gemissemens des mourants », « lac rougi de sang ». Cités dans Hochner 2006,
p. 78, n. 2.
32 Jean Marot 1977, pp. 105–108.
33 Il s’agit de termes du jeu de dé. Les « aventuriers » de Richemont sont ainsi décrits comme
des tricheurs.
La mortelle feste 35
Le furor guerrier est ici démultiplié (furori, v. 527 ; ira, v. 529 ; accenses, v. 530)
et atteint la démesure (laxis habenis, v. 526 ; nec pugnae modus, v. 527). Le
rythme s’accélère, caractérisé par la parataxe, les phrases nominales (nec pugnae
modus, v. 527) et l’enchaînement des enjambements. L’accumulation des verbes
d’action conjugués au présent et la juxtaposition de phrases brèves, parfois d’un
hémistiche comme aux vers 524–525, expriment mimétiquement la frénésie de
l’affrontement. Sa démesure est rendue par des hyperboles : l’étendue du champ
de bataille ne suffit pas à contenir les cadavres ; les têtes, encore protégées par
leurs casques, volent sous la violence des coups. Le combat prend un aspect
monstrueux : les chevaliers, qui ont perdu goût à la vie, ne semblent plus faire
partie du monde des humains et les cadavres mutilés sont réduits à des membra
34 La Varanne 1507, II, v. 520–530 : « Alors la jeunesse celte brave les formations de Gênes, /
Elle jonche le sol de cadavres ennemis (et l’étendue du champ de bataille / N’y suffit pas).
Avec leur casque (ô malheur !), les têtes coupées à l’épée / Volent dans les champs et des
membres hideux couvrent la terre. / Le casque frappé résonne, l’éclat de son sommet se
fane. / L’horreur gronde des deux côtés, tandis que dans un tumulte d’une cruauté croissante /
Les armes résonnent et que Mars s’élance à bride abattue. / La bataille ne garde pas de
mesure. Il plaît aux combattants de s’abandonner / Sans trêve à la fureur des armes et la
colère brute qui habite leurs esprits / Les pousse d’eux-mêmes à la mort, comme si ces cheva-
liers pleins d’ardeur / Étaient dégoûtés du souffle de la vie ».
36 Sandra Provini
35 La Varanne 1507, II, v. 552–555 et v. 567–580 : « Après ce discours, les Ligures s’élancent
plus vite contre les escadrons français. / Les javelots alpins vibrent dans leurs mains, ils ren-
versent / Les corps robustes des Séquanes et fendent les têtes par le milieu / En deux parties
égales et le choc de leur épée brise les dents. […] / Les Français lancent une vive attaque à
l’endroit où menace le plus dense / Groupe d’Italiens. Les lances enfoncent les cuirasses
d’airain / Et rompent l’assemblage d’anneaux de fer. /À travers des mailles de triple épaisseur
pénètrent les filantes / Flèches. Les boucliers sont arrachés aux bras et renversés. / Les armes
sont rouges de sang, il coule une humeur tirée des cervelles. / La tête de celui-ci retombe,
pendante, entre ses deux épaules, / Celui-là retient de ses mains mutilées ses entrailles palpi-
tantes / Et rend le dernier soupir sous le feuillage d’un peuplier. / Un autre encore applique
ses mains sur sa blessure / Pour arrêter l’hémorragie et les têtes baissées tombent sur les poi-
trines. / Pire, les sabots ferrés des quadrupèdes / Foulent les faces tournées contre le sol et
piétinent les visages / Renversés en arrière des fils de Ligystus et leurs membres souillés de
sang ».
36 Aline Estèves note que Virgile ne cherche pas en premier lieu à rendre de manière réaliste des
atteintes corporelles (cf. Estèves 2005, pp. 292–294).
La mortelle feste 37
et les entrailles palpitantes (salientia exta) de tel blessé, la tête inclinée (demissi
vultus) de tel autre. L’usage du participe présent (trahens suspiria) fait de plus
entendre le dernier soupir du blessé qui repose sous un peuplier et ajoute encore
au caractère pathétique de cette image funèbre37. L’ensemble du tableau, entière-
ment au présent, est d’un réalisme macabre qui balaie toute exigence de bien-
séance. Au vers 572, l’association de l’image du sang (cruor) dont rougissent les
armes et de celle de la cervelle qui s’écoule (cerebro fluit erutus humor) rappelle
les images les plus horribles des épopées antiques.
Si Valerand de La Varanne cherche ainsi à susciter l’épouvante devant le
spectacle de l’affrontement entre Français et Génois, c’est par la médiation de
modèles épiques avec lesquels le poète néo-latin entretient un rapport d’imitation-
émulation, particulièrement sensible dans la description finale des corps piétinés
par les chevaux. Cette scène topique, qui dans l’Énéide dénonçait l’exercice
excessif du furor par Turnus, est sans doute inspirée ici des Punica de Silius
Italicus qui avait déjà imité la scène virgilienne :
Talis equos alacer media inter proelia Turnus
Fumantis sudore quatit, miserabile caesis
Hostibus insultans : spargit rapida ungula rores
Sanguineos mixtaque cruor calcatur harena.
(Énéide, XII, v. 337–340)
[…], conlisaque quadrupedantum
Pectoribus toto volvuntur corpora campo.
Arva natant, altusque virum cruor, altus equorum
Lubrica belligerae sorbet vestigia turmae.
Seminecum letum peragit gravis ungula pulsu.
Et circumvolitans taetros e sanguine rores
Spargit humo miserisque suo lavit arma cruore.
(Punica, IV, v. 160–166)
37 Le peuplier est un arbre funéraire. C’est sous le feuillage de cet arbre que le Ligure Cygnus
pleura la mort de Phaéton : « Namque ferunt luctu Cycnum Phaethontis amati, / populeas
inter frondes umbramque sororum / dum canit, … » (Énéide, X, v. 189–191). Peut-être La
Varanne a-t-il inséré ici ce détail en souvenir du deuil de l’ancêtre mythique des Génois.
38 Sandra Provini
La représentation des batailles se caractérise donc dans l’ensemble des poèmes par
son ambivalence. Séduits par la beauté de l’armée en marche et des exploits indi-
viduels qui rappellent ceux des héros antiques et médiévaux, les poètes célèbrent
les victoires qui confèrent au roi et à ses capitaines une gloire éternelle. Mais au-
cun des poètes n’exalte de façon univoque la « mortelle feste » qu’est la bataille,
selon la belle formule oxymorique de Jean Marot (v. 2202) : ils dénoncent, on l’a
vu, l’emploi de l’artillerie et ne cachent pas la cruauté des piétons. La mêlée où les
soldats restent anonymes suscite une horreur similaire : la mort en masse, à
l’opposé du glorieux exploit individuel, n’a rien qui puisse inspirer l’admiration.
Le spectacle des combats oscille ainsi toujours entre « merveille » et « horreur »,
« faerie » et « boucherie » chez Jean Marot. Il suscite de même exaltation et pitié
chez ses contemporains néo-latins, comme le tableau – aujourd’hui perdu – de la
bataille d’Agnadel par Jean Perréal qui avait peint, selon l’ekphrasis qu’en donne
Jean Lemaire de Belges, « l’horreur des gisans » à côté de « l’exaltation et hilarité
des triumphans »38.
Une telle ambivalence se lit souvent à quelques vers d’intervalle, de même
qu’elle avait été représentée par Jean Perréal sur une même toile. Ainsi, Jean
Marot se réjouit de voir les ennemis vénitiens abattus, mais pas de voir ces
« povres souldars » mourir39 :
Bref, c’estoit ung plaisir
De veoir abattre et en terre gesir
Venitiens, […]
(v. 2327–2329)
Car c’estoit grant horreur
De veoir meurdrir en extreme fureur
Povres souldars
(v. 2348–2350)
Marot explore tout le spectre des émotions que fait naître le spectacle de
l’« orrible feste » (v. 2283), depuis la joie féroce qu’éprouvent les Français à voir
leurs ennemis abattus jusqu’à la pitié pour les courageux « pietons » dont les
cadavres jonchent le champ de bataille, décrit dans un pathétique tableau macabre
qui cherche à restituer avec précision la vision du témoin :
Lors eussiez veu en la plaine et campaigne
Des gens occis trop piteuse montaigne,
Car sept vingtz piedz avoit de circuit
38 Ce tableau de Perréal, aujourd’hui perdu, est décrit par Jean Lemaire (1999, p. 39). Perréal
avait insisté sur l’épouvante et l’effroi qu’avait inspirés la bataille d’Agnadel « en paignant
[…] l’ordre et desordre de la bataille, l’horreur des gisans en occision sanguinolente, la mise-
rableté des mutilez nagans entre mort et vie, l’effroy des fuyans, l’ardeur et impetuosité des
vaincqueurs, et l’exaltation et hilarité des triumphans ».
39 Voir Provini 2015.
La mortelle feste 39
Il n’y a pas pour autant sous la plume des poètes de remise en question de la légi-
timité de la guerre. Si un lecteur moderne pourrait être tenté de lire une contra-
diction dans le distique de Marot qui montre « les bastons du Roy tres chrestien /
Tains et rougis du sang Venitien » et d’y déceler une condamnation du sang
répandu, la strophe qui le suit immédiatement dément cette interprétation : Marot
y cite la prière d’actions de grâce que le roi adresse à Dieu pour sa victoire
(v. 2527–2538).
De même, la Chiliade héroïque de Forestier présente des vers qui déplorent la
violence de la bataille d’Agnadel, introduite avec la formule virgilienne « bella,
horrida bella » (Énéide, VI, v. 86) :
It clamor astris bella, horrida bella parari
Permixtasque acies iunctis concurrere telis
Ac marte ancipiti pugnari40.
40 Forestier 1510, v. 476–478 : « Le bruit arrive au camp que se prépare la guerre, l’horrible
guerre, / Et que les armées se sont mêlées et s’affrontent, croisant leurs armes, / Et luttent
dans un combat incertain ».
41 Ibid., v. 511–515 : « Qui, je le demande, qui pourrait dire ces horribles carnages, ces milliers /
De morts et combien de soldats ont péri ? La terre complice / Est jonchée de cadavres et
inondée le long des routes sinueuses / Par les corps des tués et le sang répandu, / Et chaque
ruisseau en ce lieu est rougi du sang versé ».
40 Sandra Provini
Mais, comme Marot, Forestier donne sens à cette violence en inscrivant la guerre
et ses horreurs dans le plan divin. Dès le début de la Chiliade de Forestier,
Louis XII avait prié Dieu de lui accorder une victoire non sanglante :
Da bellum sine strage geri, da proelia spargi
Quam fieri poterit minimo Pater alme cruore42.
Car tous s’accordent sur le fait qu’il est préférable de remporter la victoire sans
combattre – Forestier et Marot expriment, par exemple, un même soulagement
lors de la soumission pacifique de la ville de Crémone :
Id quod vel regi gratum fuit, utpote qui rem
Exoptet potius recipi certamine nullo
Quam miseros homines sterni fundique cruorem.
Regia cui placidum nutrit clementia pectus,
Gratior esse solet victoria sicca cruentae43.
Dont gloire rend à Dieu, quant conquerir
Peult ce pays, sans plus veoir encourir
Mortel estour, auquel on peult perir
D’ame et de corps.
(v. 2736–2739)
Mais le roi s’en remet à la volonté divine. L’horreur des combats apparaît ainsi
comme une nécessité de la guerre. Forestier ne tait pas la cruauté des massacres
perpétrés par les soldats français lors de la prise de Pescara pendant la campagne
contre Venise. Il n’exalte nullement ces violences, désignées par des termes for-
tement négatifs, mais, conformément à la loi énoncée dans le Deutéronome44, il en
fait reposer la responsabilité sur la folie de l’ennemi qui a refusé de se rendre au
roi et l’a contraint à user de la violence guerrière qui, une fois déchaînée, ne peut
plus être arrêtée. Forestier démontre que ce sont les Italiens eux-mêmes qui ont
empêché leur propre salut (propriam tenuit gens illa salutem, v. 351) par leur
obstination. Il appuie son raisonnement sur des énoncés gnomiques qui font des
massacres la conséquence d’une loi générale et établit des comparaisons, avec la
maladie (v. 343–350) ou la tempête (v. 698), qui assimilent la mort infligée par les
troupes françaises à un phénomène naturel. Tout concourt à faire du sac de Pes-
cara le résultat fatal de l’entêtement des Italiens. Finalement, la mise à mort des
commandants de cette place-forte est présentée comme un « juste châtiment »
(iusta supplicia, v. 705–706).
Quels que soient les sentiments de pitié voire d’indignation que suscite le
spectacle de la violence, celle-ci se trouve donc toujours légitimée. La déploration
des maux de la guerre dans les poèmes envisagés – qui résonne comme un lointain
42 Ibid., v. 146–147 : « Fais en sorte que la guerre soit menée sans massacre, que les combats /
Répandent le moins de sang qu’il sera possible, bienfaisant Père ».
43 Ibid., v. 742–746 : « Le roi reçut de la reconnaissance, parce qu’il / Préfère obtenir satisfac-
tion sans aucun combat / Plutôt que d’abattre de malheureux hommes et de répandre le sang. /
À celui dont une royale clémence nourrit le cœur, / Une victoire exempte de sang est toujours
plus agréable ».
44 Deutéronome, XX, 10–13.
La mortelle feste 41
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Andrelini, Publio Fausto (1496 [c. 1503]) : De Neapolitana Fornoviensique victoria, Paris, Guy
Marchand et Jean Petit, B.N. Rés. m. Yc 12.
Auton, Jean d’ (1889) : Chroniques de Louis XII, tome 1, éd. René de Maulde La Clavière, Paris,
H. Laurens.
— (s.d.) : Epistre elegiaque par l’eglise militante, manuscrit de Saint-Pétersbourg, Fr. F. v. XIV 8.
Forestier, Antoine (s.d. [c. 1510]) : De triumphali atque insigni christianissimi invictissimique
Francorum regis Ludovici duodecimi in Venetos victoria. Chilias Heroica, Paris, De Marnef,
B.N. Rés. m. Yc 310.
La Varanne, Valerand de (1507 [1508 nouveau style]) : Carmen de expugnatione Genuensi cum
multis ad Gallicam historiam pertinentibus, Paris, Nicolas Desprez, B.N. Rés. m. Yc 338.
Latomus, Barthélémy (2009) : Bombarda, éd. Myriam Melchior, in Humanistica Luxemburgen-
sia : la Bombarda de Barthélémy Latomus ; les Opuscula de Conrad Vecerius, dir. Claude
Loutsch, Bruxelles, éditions Latomus.
Lemaire, Jean (1999) : La Legende des Venitiens, éd. Anne Schoysmann, Bruxelles, Académie
royale de Belgique.
Marot, Clément (c. 1533–1534) : « Aux Lecteurs », Le Recueil Jehan Marot, Paris, Louis Cyaneus
pour la veuve de Pierre Roffet.
45 Parry 1963.
46 Hormis peut-être dans le Carmen de La Varanne qui place dans la bouche d’un Génois la
dénonciation des exactions commises par les soldats français sans lui opposer de démenti, et
en montrant l’émotion qu’elle provoque chez les auditeurs, dont le roi de France lui-même
(La Varanne 1507, II, v. 655–661).
47 Hochner 2006, p. 77.
48 Andrelini 1496, I, v. 289–290 : « La cruauté dans une guerre juste / Doit être excusée ».
42 Sandra Provini
Marot, Jean (1977) : Le Voyage de Venise, éd. Giovanna Trisolini, Genève, Droz.
— (1999) : Les deux recueils Jehan Marot, éds. Gérard Defaux et Thierry Mantovani, Genève,
Droz.
Michel, Guillaume (1521) : Pollidore Vergille historiographe tres renomme. Nouvellement trans-
late de latin en langaige vulgaire, lequel sommierement et en brief traicte et enseigne, par en-
tendement plus divin que humain, qui ont este les premiers inventeurs de toutes choses admi-
rables et dignes de mémoire, Paris, Pierre le Brodeur.
Ronsard, Pierre de (1993) : Œuvres complètes, éds. Jean Céard, Daniel Ménager et Michel Simo-
nin, vol. I, Paris, Gallimard [Bibliothèque de la Pléiade].
Saint-Gelais, Octovien de (1509) : Énéydes de Virgille, translatez de latin en françois, Paris,
Anthoine Vérard.
Sources secondaires
Arnold, Thomas F. (2002) : Les guerres de la Renaissance, XVe–XVIe siècles, Paris, Autrement
(Renaissance at War, Londres, Cassel, 2001).
Biville, Frédérique, et al. (1997) : « L’écriture épique latine : propositions pour une lecture stylis-
tique », Euphrosyne, n. s., n° 25, pp. 389–414.
Braun, Ludwig (2007) : Ancilla Calliopeae. Ein Repertorium der neulateinischen Epik Frank-
reichs (1500–1700), Leiden, Brill.
Brioist, Pascal (2002) : « L’artillerie à la Renaissance », Nouvelle Revue du Seizième Siècle,
n° 20/1, pp. 79–95.
Cigada, Sara (1968) : « L’attività letteraria e i valori poetici di Jean Marot », Contributi dell’Isti-
tuto di Filologia moderna, Serie francese, t. V, Milan, Vita e Pensiero, pp. 65–162.
Dumont, Jonathan (2013) : Lilia Florent : l’imaginaire politique et social à la cour de France
durant les premières guerres d’Italie, 1494–1525, Paris, H. Champion.
Estèves, Aline (2005) : Poétique de l’horreur dans l’épopée et l’historiographie latines, de
l’époque cicéronienne à l’époque flavienne, Thèse de doctorat, Paris IV-Sorbonne.
Foucher, Antoine (1997) : « Formes et sens des aristies épiques », Euphrosyne, n. s., n° 25, pp. 9–
23.
Galand-Hallyn, Perrine / Hallyn, Fernand (éds.) (2001) : Poétiques de la Renaissance. Le modèle
italien, le monde franco-bourguignon et leur héritage en France au XVIe siècle, Genève, Droz
[T. H. R., n° 348].
Himmelsbach, Siegbert (1997) : « “Long poème” et “grand genre”, l’élaboration des formes narra-
tives longues au début du XVIe siècle », in Grand genre, grand œuvre, poème héroïque, éds.
Denis Bjaï et Klara Csűrös, Nouvelle Revue du Seizième Siècle, n° 15/1, Genève, Droz,
pp. 27–40.
Hochner, Nicole (2006) : Louis XII. Les dérèglements de l’image royale (1498–1515), Seyssel,
Champ Vallon.
Jacquart, Jean (1998) : « De quelques capitaines des guerres d’Italie : de la réalité à l’image », in
Passer les Monts. Français en Italie – l’Italie en France (1494–1525), éd. Jean Balsamo, Pa-
ris/Florence, Champion/Cadmo, pp. 83–90.
Labande-Mailfert, Yvonne (1986) : Charles VIII. Le vouloir et la destinée, Paris, Fayard.
Margolin, Jean-Claude (2005) : « La nouvelle artillerie sous le regard des humanistes », in Guerra
e Pace nel pensiero del Rinascimento, Atti del XV Convegno internazionale (Chianciano-
Pienza 14–17 luglio 2003), éd. Luisa Secchi Tarugi, Florence, Franco Cesati Editore,
pp. 111–132.
Méniel, Bruno (2016) : « La bataille comme spectacle, dans les textes du XVIe siècle », in Le Texte
en scène. Littérature, théâtre et théâtralité à la Renaissance, éds. Concetta Cavallini et
Philippe Desan, Paris, Classiques Garnier, pp. 151–171.
La mortelle feste 43
Nardone, Jean-Luc (2006) : « Le Voyage de Venise de Jean Marot. Analyse structurelle et défi-
nition du texte », in De Florence à Venise. Hommage à Christian Bec, éds. François Livi et
Carlo Ossola, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, pp. 357–358.
Parry, Adam (1963), « The Two Voices of Virgil’s Aeneid », Arion, n° 2, pp. 266–280.
Provini, Sandra (2009), Les guerres d’Italie entre chronique et épopée : le renouveau de l’écriture
héroïque française et néo-latine en France au début de la Renaissance, Thèse de doctorat
soutenue à l’Université Paris-Diderot.
— (2012) : « La poésie héroïque néo-latine en France pendant les premières guerres d’Italie
(1495–1515) », in Acta Conventus Neo-Latini Upsaliensis : Proceedings of the Fourteenth In-
ternational Congress of Neo-Latin Studies (Uppsala 2009), éd. Astrid Steiner-Weber, Acta
Conventus Neo-Latini, n° 14, 2 vol., Leiden and Boston, Brill, pp. 883–892.
— (2013) : « Le renouveau du poème héroïque en France au début de la Renaissance : Le Voyage
de Venise de Jean Marot (1509) », in L’épopée en vers dans la littérature française, éd. Jean-
Marie Roulin, Cahiers de l’AIEF, n° 65, pp. 261–276.
— (2015) : « La représentation des vaincus dans la poésie néo-latine au temps des premières
guerres d’Italie », in La défaite à la Renaissance, éd. Jean-Marie Le Gall, Genève, Droz,
pp. 243–259.
Sallmann, Jean-Michel (1998) : « L’évolution des techniques de guerre pendant les guerres d’Italie
(1494–1530) », in Passer les Monts. Français en Italie – l’Italie en France (1494–1525), éd.
Jean Balsamo, Paris/Florence, Champion/Cadmo, pp. 59–81.
LA REPRÉSENTATION DE LA GUERRE
DANS LA FRANCIADE (1572) DE RONSARD
ET LA JUDIT (1574) DE DU BARTAS
Denis Bjaï
1 Une seule et unique édition de La Judit en 1574 (à l’intérieur du recueil de La Muse Chres-
tien[n]e), jusqu’à la réédition de 1579 dans la première partie des Œuvres, contre cinq (et
même six) éditions et rééditions de La Franciade entre 1572 et 1574. Voir, en dernier lieu, les
mises au point bibliographiques de Rouget 2012, pp. 42–45 (qui signale, d’après W. Kemp,
des exemplaires s.d. de l’éd. turinoise, Jean-François Pico, de La Franciade) et 2015b, p. 387
(Turin, Pico, serait une fausse adresse typographique pour Lyon, Benoît Rigaud, presses de
Pierre Chastain dit Dauphin).
2 Dans l’« Advertissement aux lecteurs » de La Judit (in Du Bartas 2018, p. 9).
3 À en croire l’addition introduite en 1567 dans l’Abbregé de l’art poëtique (in Ronsard 1949,
p. 25, appar. crit.).
4 Les continuateurs de La Franciade naturellement, Claude Garnier en 1604 comme Jacques
Guillot en 1615, mais aussi Palma Cayet (Heptameron de la Navarride, 1602) ou Jean de
Schélandre (La Stuartide, 1611).
46 Denis Bjaï
Ronsard, selon le cardinal Du Perron, n’était porté « qu’à representer des guerres,
des sieges de ville, de[s] combats5 ». Si le mot guerre apparaît en effet plus de
quatre cent cinquante fois dans ses vers, depuis l’Hymne de France de 1549
jusqu’à celui de S. Blaise, dans la première collective posthume6, il ne se ren-
contre pourtant pas avec une fréquence particulièrement marquée, comme attendu,
dans ce poème « tout guerrier » que devrait être, à en croire sa dernière Préface7,
La Franciade : trente-cinq occurrences dans l’édition originale de 1572 (la pre-
mière dès l’invocation-proposition liminaire, au vers 8), plus quatre fournies par
les variantes, soit un petit dixième du total des emplois relevés. La répartition par
livre n’est pas moins significative. Si les emplois de guerre se distribuent à parts à
peu près égales (à raison de six ou sept par chant) dans les trois premiers livres, ils
se concentrent dans le dernier, avec treize d’entre eux pour le seul Catalogue des
rois (v. 889–1898), quand Francus passe à l’arrière-plan pour s’entendre raconter
les exploits martiaux de ses successeurs. Non qu’il faille parvenir aux mille der-
niers vers de l’épopée pour que retentissent enfin les clameurs de la guerre, mais
le thème ne reçoit bien sa pleine orchestration que dans ce grand morceau
d’histoire. Faut-il imputer au seul inachèvement de l’œuvre cette apparente con-
tradiction entre les affirmations tranchées du théoricien et la réalité du texte, où la
geste guerrière du héros est plus annoncée que véritablement décrite ?
La Franciade s’ouvre, comme le laissait attendre la Préface, sur l’évocation
de la guerre de Troie (Urkrieg originel auquel remontait déjà l’Énéide de Virgile
et qui fournit au long poème ronsardien son propre ancrage narratif), plus préci-
sément sur la scène fondatrice, archétypale, de l’Ilioupersis,
Quand le cheval enflé d’un million
D’hommes guerriers, de sa voute fermée
Versa dans Troye une moisson armée
D’espieux, d’escuz, de lances et de dards,
Flambans és mains des Argives soudards.
(I, v. 36–40, p. 31)
Hyperbole de l’effectif supposé des combattants grecs, appelée par la rime avec
Ilion, au vers précédent ; métaphore de la moisson, en écho à la légende de Cad-
mus8 ; énumération des armes, scandée par l’anaphore et couronnée par la nota-
tion de lumière9 : le lecteur est d’emblée introduit dans une scène guerrière,
comme les compagnons d’Ulysse dans la cité ennemie.
Le long développement qui suit décline, sur le modèle virgilien (Én., II,
v. 298–633), tous les motifs attendus du sac de ville ou eversio, selon les pré-
ceptes d’Aristote et de Quintilien répétés par Érasme10 : les flammes qui se répan-
dent, le carnage, la course des assaillants, la mère s’efforçant de retenir à elle son
enfant. La recherche du pathétique culmine dans l’évocation de Priam et
d’Andromaque, en butte l’un et l’autre à la fureur de Pyrrhus. L’infortuné vieil-
lard, qui s’est pourtant mis sous la protection de Jupiter, est sauvagement déca-
pité : « Bien loing la teste en sautelant alla ! » (I, v. 92, p. 34). Aussitôt l’Éacide se
lance à la poursuite d’Andromaque, son fils pendu à la poitrine. Si l’intervention
providentielle de Jupiter sauve le jeune Hectoride d’une mort certaine, la rage
meurtrière de Pyrrhus s’exerce sur son simulacre, précipité du haut d’une tour
« Pié contre-mont au travers de la rue / A chef froissé, par morceaux decoupé » (I,
v. 138–139, p. 37). Astyanax, en raison de son jeune âge, fait ici pâle figure. Il ne
tient pas les promesses de son nom, donné par procuration au fils pour le père,
« parce qu’Hector est seul à protéger Troie11 ». Mais, parvenu à l’âge d’homme, il
est appelé à relever le nom troyen, à fonder des cités nouvelles sur les bords du
Danube et de la Seine, au prix de sanglants combats où il se couvrira de gloire.
Du moins était-ce la promesse inlassablement répétée par tous les poèmes
préparatoires au grand œuvre. Dès l’Ode de la Paix de 1550, Cassandre prédisait à
son neveu, parmi les flammes mêmes de l’Ilioupersis, l’érection en Pannonie
d’une nouvelle Troie, d’où l’un de ses descendants repartirait à son tour, deux
cents ans plus tard, pour élever plus à l’ouest les murs de Paris12. Dans la réécri-
ture de 1552, c’est Francus lui-même qui se substitue à ce lointain rejeton et qui,
contraint de fuir la colère de Cérès, conduit les Troyens jusqu’en Gaule13. Dans
les dernières éditions de l’ode, contemporaines de La Franciade, le discours de
Cassandre fera résonner à ses oreilles de martiaux accents :
Ja desja j’entens la vois
De Seine qui te desire,
Et la desfaite des Rois
Esclaves de ton Empire :
J’entens le bruit des chevaux
Et le cliquetis des armes,
moisson armée / D’hommes chargés de harnois fremissans » (Ronsard 1948, p. 59, v. 461–
463).
9 Sur le parti tiré par Ronsard de tels effets, voir Py 1984, pp. 130–136.
10 Rhétorique, I, VII, 1365a 10–15 ; Institution oratoire, VIII, III, 68–69 ; et Érasme 1703, II, V,
pp. 77–79.
11 Iliade, VI, v. 403, trad. P. Mazon.
12 Ronsard 1921, pp. 9–13, v. 101–150.
13 Ibid., pp. 11–12, v. 119–136, appar. crit. Inflexion apportée au vieux récit médiéval, dans le
sillage des Illustrations de Gaule de Lemaire de Belges (cf. Asher 1993, p. 117).
48 Denis Bjaï
L’Ode au Roy de 1555 était, elle aussi, toute bruissante des combats que
l’Hectoride était appelé à livrer en Germanie et en Gaule, à l’instar de son illustre
descendant, Henri II. Ronsard y décrivait l’avance des troupes troyennes en fai-
sant retentir les noms des fleuves successivement franchis : le Rhin, la Meuse et la
Moselle, la Somme et la Marne, la Seine15. Mais il restait à Francus à affronter un
péril autrement plus redoutable :
Tous les Rois habitans en la Gauloise terre
Si tôt qu’il arriva luy manderent la guerre,
Et qu’il ne failloit pas qu’un étranger banni
Se ramparast ainsi d’un tel pais, garni
D’hommes et de chevaus, qui plus tôt que tempeste
Un orage ferré verseroient sur sa teste.
Mais lui qui ressembloit son pere courageus,
Ne pouvant endurer leurs propos outrageus,
Premier les assaillit, et leur donna la fuite16.
Saisissant contraste entre, d’une part, la coalition sitôt formée par les princes gau-
lois et leurs discours belliqueux complaisamment rapportés sur quatre vers et,
d’autre part, l’efficacité toute césarienne de Francus, qui paraît et les met en dé-
route. Les vers composés pour l’Entrée royale de mars 1571 s’en faisaient encore
l’écho, en saluant celui qui se rendit « vainqueur par une prompte guerre / Des
plus grands Rois de la Gauloise terre17 ».
Pourtant, une fois franchi le seuil de La Franciade, la guerre reste plus une
promesse, inscrite à l’horizon des futurs livres, qu’un thème effectivement traité.
Après Cassandre dans l’Ode de la Paix, il échoit en effet à Jupiter de prédire le
destin de l’Hectoride et de décrire à son tour la bataille acharnée qui se livrera
sous les remparts de Paris :
Devant le mur meint combat se fera
Seine de meurtre à bouillons s’enflera
Tournant sanglante à courses vagabondes
Hommes, chevaux et armes sous les ondes.
(I, v. 211–214, pp. 39–40)
19 « Par un ingénieux trait d’esprit [A facetosa urbanitate] » (Tyard 2007, pp. 121–122), Ron-
sard ne se contente pas de forger au nom de Francus une étymologie grecque ; en faisant
rimer lance avec vaillance (Ronsard 1950–1952, p. 76, v. 949–950), il dote le jeune héros
enfin sorti de page d’une arme emblématique de sa vocation guerrière, qui annonce les
exploits à venir de tout un peuple. Jouant sur une autre rime attendue, le livre I manuscrit
montrait déjà quelques vers plus haut Francus « Branlant au poin les longs plis d’une lance /
Qui depuis fut commune à nostre France » (ibid., p. 369, v. 929–930). D’abord absente du
texte imprimé, cette notation ressurgira à la faveur d’une addition de quatre vers, introduite en
1578 (p. 77, v. 952, appar. crit.), et d’une manchette portée en 1587 en regard du livre II, au
sujet des deux combattants armés « à la mode de nos gendarmes françois, la lance en la main
[…] » (p. 159, n. 2). – C’est sous l’entrée « François » de son Celt’-Hellenisme qu’avant de
citer les vers liminaires de La Franciade, l’avocat orléanais Léon Trippault reprendra à son
compte cette étymologie : « Et pour ce qu’en guerre ils [les Français] ont usé principallement
de lances, comme encores ils font pour le jour-d’huy fort dextrement, je croiroy que ce mot
François, en latin Francus, auroit esté dict, φράγκος, vel φρέγχος, de φερέγχος, quasi ὁ
φέρων ἔνχος, porte-lance » (Trippault 1580, pp. 144–145).
20 Dont les préparatifs appellent sous la plume du poète une longue comparaison, pour nous
anachronique, avec le travail de l’haquebutier ou arquebusier, qui met à profit la morte-saison
hivernale pour préparer ses balles de plomb (Ronsard 1950–1952, pp. 100–101, v. 135–141).
Dans la suite de l’épisode, le manuscrit se risquait même à introduire cette notation sonore,
pour décrire le choc violent de la tempête contre les nefs troyennes : « Avec tel bruit qu’un
canon fait, alors / Qu’il rompt le mur, la ceinture des forts » (ibid., p. 105, v. 223–224, appar.
crit. – sans doute réminiscence d’Ovide, Métamorphoses, XI, v. 508–509, mise au goût du
jour). Ronsard ne recommandera-t-il pas à l’apprenti poète, dans la Préface posthume de La
Franciade, de faire retentir « le son diabolique des canons et harquebuses qui font trembler la
terre » (Ronsard 1950–1952, p. 344) ? Pourtant le canon disparaît du texte imprimé et
l’haquebutier connaîtra le même sort après 1573. Dans son échantillon de Franciade offert à
Henri IV sous le titre d’Oracle de Protée, Jean Godard fera ainsi prophétiser par le dieu marin
les exploits guerriers de ce lointain rejeton de Francus : « Autour de son aureille incessam-
ment tousjours / Les fiffres, les canons, les clairons et tambours / Bruyront de toutes parts »
(Godard 1594, p. 17). Anachronisme pleinement justifié par son commentateur Claude Le
Brun de la Rochette : « Les zoiles pourroyent objecter, que les canons icy predits par Protee,
n’estoyent encores en usage, mais je les prie sans s’eschauffer de considerer, qu’un Dieu vati-
cinateur comme cestuy-cy, pouvoit mieux à propos predire ce qu’il prevoyoit devoir quelque
jour servir au faict de la guerre entre les hommes, que s’il luy faisoit predire (comme Ronsard
à son Hyante) les mysteres de la religion Chrestienne […] » (ibid., p. 34).
50 Denis Bjaï
certes une épreuve qualifiante où se révèlent les vertus du héros (comme le sera,
au chant suivant, l’amour désordonné de Clymène), mais elle laisse attendre des
épreuves principales continuellement différées21.
L’inspiration guerrière se concentre donc, pour l’essentiel, dans le dernier
livre publié. La prêtresse Hyante y répète et complète la prophétie de Jupiter rela-
tive au destin gaulois de Francus. Celui-ci devra en découdre avec des adversaires
aussi redoutables que le furent pour son père Diomède, Achille et Ajax :
Si que la rive et la course de Seine
De Troyens morts auront l’échine pleine,
D’armes, d’escus, de chevaux renversez
Et de bouclers d’outre en outre persez.
(IV, v. 733–736, p. 277)
On perçoit dans ces quelques vers tout le parti que Ronsard sait tirer de l’emploi
du décasyllabe. Ce mètre contraint, resserré25, imprime une grande force expres-
sive aux hémistiches initiaux, « Pié contre pié » (déjà appliqué à Francus et Pho-
vère ; II, v. 1385, p. 166), « Joyeux de sang », en rejet, et un rythme d’ampleur
croissante à la fin de la période (six syllabes, puis dix, puis vingt dans les trois
derniers membres de phrase, par effet de l’enjambement). Sur cette ample toile de
fond, le combat acharné des deux chefs, Clovis et Alaric, se détache avec un relief
saisissant, jusqu’au coup fatal porté par le roi franc à son adversaire.
Après lui se couvrent de gloire Childebert et Clotaire, les deux frères, puis
Clotaire II et Dagobert, le père et le fils. Les héritiers de Clovis, miraculeusement
détournés par le ciel d’une guerre fratricide (qui appelle la rime attendue, en con-
texte, batailles / entrailles), se réconcilient en effet en faisant cause commune
contre Amalric, lui-même fils d’Alaric :
Les monts d’Espagne au bruit de leurs chevaux
Retentiront, et couvers de gendarmes
Les champs luiront soubs la splandeur des armes.
(IV, v. 1292–1294, p. 305)
25 Sur les vertus de cette contrainte métrique, voir la Préface posthume (Ronsard 1950–1952,
p. 348).
52 Denis Bjaï
Le motif du fleuve charriant des cadavres, rencontré plus haut, devient ici celui du
fleuve obstrué, « empesché », que le poète des Hymnes, lecteur d’Homère, avait
déjà repris à la tradition épique26.
Tous les rois de la première race, cependant, ne se couvrent pas ainsi de gloire
guerrière. Non seulement Childéric, le père de Clovis, offre un bilan contrasté,
entre des débuts scandaleux et une tentative de rachat pour « Que la vertu par les
armes suivie / Perde le bruit de sa premiere vie » (IV, v. 1125–1126, p. 297), mais
il revient à une femme, Frédégonde, antithèse de la vierge guerrière chantée par
l’épopée antique et par le romanzo moderne27, de dégrader sur le champ de
bataille les valeurs héroïques (« Ira guerriere au milieu des combas, / Tiendra son
fils de trois mois en ses bras, / Traistre pitié ! pendant à sa mamelle » ; IV,
v. 1407–1409, p. 310). La revue est surtout assombrie par l’indigne cohorte des
rois fainéants, « Masques de Rois, idoles animées, / Et non pasteurs ny princes des
armées » (IV, v. 1685–1686, p. 322). L’épithète homérique ποιμένα λαῶν, appli-
quée deux fois à Francus28, passe directement à son plus digne successeur, Charles
Martel, salué comme « Grand capitaine et pasteur de gensdarmes » (IV, v. 1722,
p. 323).
Les soixante-deux vers consacrés à la bataille de Poitiers constituent en effet
le grand morceau de bravoure de La Franciade29. Ils ne mettent pas directement
aux prises Charles Martel avec Abdirame, ni même, à l’exception d’un court ali-
néa (v. 1831–1840), les Francs avec les Sarrasins. Le développement central joue
sur la succession contrastée des comparaisons épiques : le torrent qui détruit tout
sur son passage, à l’instar du Maure qualifié par image de « desbordé » (v. 1812) ;
le rocher, mû par la tempête, qui dévale la pente jusqu’à ce que, son élan brisé, il
se heurte à un « rampart », figure de l’armée chrétienne. Ronsard n’entend pas
raconter la bataille fameuse où s’est illustré Charles Martel, s’en faire le simple
historiographe. Il traite ce sujet héroïque en poète, à qui l’hypotypose permet non
tant de dire que de montrer. Après un bref paragraphe qui entrechoque les mots
pour suggérer la violence des coups, la rencontre brutale des armes et des corps
(v. 1832–1835), une longue image épique inspirée de Catulle met à distance le
tableau des combats, en redonnant son sens propre au verbe moissonner. Une
seconde image agreste, reprise cette fois aux Géorgiques, décrit l’étonnement des
laboureurs qui entendront, à l’avenir, résonner sous le soc « de grands os hurtez de
la charruë » (v. 1858). En ce lieu stratégique du Catalogue, Ronsard entend illus-
26 « Hymne de Henri II » (Ronsard 1935, p. 10, v. 90) ; « Hymne de Charles cardinal de Lor-
raine » (Ronsard 1937, p. 41, v. 216). Voir aussi l’« Elegie à Guillaume des Autels » (Ron-
sard 1939, p. 352, v. 43–44).
27 Voir Méniel 2002.
28 « Pasteur de peuple » (I, v. 128, p. 36), « Pasteur guerrier d’une troupe infinie » (I, v. 185,
p. 38). Voir, dans la pièce-préface des Eclogues et mascarades ajoutée aux Œuvres de 1584,
le parallèle entre les rois et les pasteurs, conclu par le distique « Pource Homere, qui vit par
longues renommées, / Appelloit les grans Rois les Pasteurs des armées » (Ronsard 1967,
p. 106, v. 21–22).
29 IV, v. 1797–1858, pp. 326–328. – Nous résumons dans ce paragraphe une analyse développée
dans notre ‘Franciade’ sur le métier (Bjaï 2001, pp. 326–330).
La représentation de la guerre dans La Franciade et La Judit 53
trer la leçon donnée dans ses Préfaces30 et démontrer que le poète ne se confond
nullement avec l’historien. Si l’un raconte la bataille de Poitiers, l’autre la donne à
voir et à entendre, en une narration imagée et pleine d’« énergie ».
35 Actes du IXe Synode de Sainte-Foy (1578), in Haag 1858, p. 158, art. XX.
36 Voir Reichenberger 1961. Mais ce point de vue est vigoureusement récusé par R. Cummings,
selon qui « Du Bartas had no firm conception of how to go about adapting the Book of Judith
to epic norms, nor indeed what epic norms might be » (Cummings 2010, p. 233) ; et auquel
K. Maynard objecte à son tour qu’il « somewhat misses the fact that epic norms had not been
strictly defined in this time period » (Maynard 2018, p. 146, n. 23).
37 Gardant en mémoire « ce que la prudente et sage Judith fit contre Holofernes Capitaine
Général des Assyriens », « les povres subjets du Roy enfermez à Orléans, recognoissans les
bénéfices de Dieu, tous d’un commun accord, comme fit le peuple du Seigneur assiégé en
Béthulie, dirent Cantiques de louanges au Seigneur leur Dieu : ô nostre Dieu, loué sois-tu qui
as aujourd’huy anéanti l’ennemi de ton peuple » (« Lettre de Gio. Marco Bruccio [Jacques-
Paul Spifame] à la Royne Mere du Roy », du 2 juin 1563, in Secousse (éd.) 1743, t. IV,
pp. 453–454, partiellement cité par Ferrer 2012, p. 288, n. 8 – nous rétablissons la référence
de page à l’édition ancienne).
38 Hotman, Francogallia (1573, traduction française 1574) ; Bèze, Du droit des magistrats sur
leurs subjets (1574) ; Le Réveille-matin des François (1574) ; Vindiciæ contra tyrannos
(1579, traduction française 1581). Voir Daussy 2004, pp. 61–65, et Mellet 2007.
39 Du Bartas 2018, « Advertissement aux lecteurs », p. 9 et var. c.
40 « Du Bartas, […] auquel toutefois je trouve beaucoup, non de Virgile, ains de Lucain »
(Pasquier 1996, t. II, p. 1428) ; « Bartassius in sua Juditha Lucanicum stylum sequitur » (Sca-
liger 1670, p. 17). Voir Ternaux 2000b, pp. 246–267.
41 Voir Maynard 2006, pp. 173–178.
42 D’où le titre de Miroir des vefves (symétrique d’une Jokebed ou le Miroir des meres et d’une
Susanne ou le Miroir des mesnageres) choisi par le maître d’école et dramaturge flamand
Pierre Heyns pour sa propre version. Voir Heyns 2002.
La représentation de la guerre dans La Franciade et La Judit 55
divers contingents réunis dans l’armée d’Holopherne (III, v. 17–60, pp. 75–77) et
décomptés par les Hébreux du haut de leurs remparts, suivant le motif épique de
la teichoskopia (v. 75–78, p. 78)47. Si les Assyriens mettent devant Béthulie un
siège dont le poète décrit précisément les préparatifs (v. 107–120, pp. 79–80),
avec une abondance de termes techniques anciens (trepan, belier, bricole, cor-
beau, scorpion…) déjà relevée par Bruno Méniel48, c’est finalement une ruse de
guerre, un stratagème, qui doit leur livrer la ville, pour peu qu’ils se rendent
maîtres de la source cachée qui l’alimente en eau. S’y livre alors un combat
acharné :
[…] or’ le Payen s’enfuit, ore tournant visage,
Suyt l’ennemi fuyant. Or’ l’Hebrieu perd le cœur ;
Et puis vaincu, ravit la victoire au vainqueur,
Si qu’il semble à les voir que la faveur divine
Ne sçait de quel costé, douteuse, elle s’encline
(v. 196–200, p. 83),
diverses blessures que s’infligent les combattants (v. 331–340, pp. 131–13251) et
l’« aristie » des deux rois, topiquement comparés à deux torrents (v. 357–366,
pp. 132–133). Le Mède prend l’avantage et commence à mettre l’ennemi en
déroute quand surgit providentiellement Holopherne qui, à lui seul (veni, vidi,
vici !), renverse le cours de la bataille. Il ne reste plus qu’à châtier les peuples,
dont les Juifs, ayant fait dans l’épreuve défection à Nabuchodonosor. Holopherne,
redevenu amoureux transi, est tenté d’interrompre là sa narration mais il est adroi-
tement relancé par Judith, à qui il débite la longue harangue adressée à ses soldats
(v. 445–464, p. 136) puis décrit l’itinéraire pavé de morts qui l’a conduit de
Ninive à Béthulie. Mais cette seconde partie du discours est introduite par un
commentaire ironique du poète sur le crédit à accorder à ce récit, « Moitié vray,
moitié faux. Les bravaches gen-d’armes / Mentent le plus souvent, parlans de
leurs faicts d’armes » (v. 441–442, pp. 135–136)52. Le livre VI et dernier, plus
bref que les précédents, a moins d’éclat – sauf à considérer le tyrannicide de
Judith, inspiré par ceux d’Ahod et de Yaël (III, v. 423–429 et v. 439–444, pp. 93–
94, et VI, v. 120–121, p. 148), comme son aristie à elle, accomplie en plein milieu
du camp ennemi, sous la tente du général en chef, ou comme la variante féminine
de la monomachie de David et de Goliath (bientôt chantée, après Du Bellay, par
Pierre de Brach, l’ami bordelais de Du Bartas). Il n’en comporte pas moins, avant
le cantique final d’action de grâces, un ultime volet guerrier, quand la sortie
bruyante des assiégés à présent galvanisés met le camp assyrien en alarme, y sème
la confusion, puis, à l’annonce de la mort du chef, l’effroi et la fuite désordonnée,
les troupes d’Holopherne étant implacablement taillées en pièces (v. 275–290,
p. 154)53.
51 Sur les qualités de « bon anatomiste » requises du poète épique, voir Ronsard 1950–1952,
p. 344.
52 Une des premières attestations en français de bravache. Faut-il aller jusqu’à tenir ce discours
anti-héroïque de matamore, explicitement signalé comme tel, pour « un véritable chant du
cygne de l’épique », « une parodie grinçante du genre pour signifier qu’il n’est plus »
(Taïlamé 2018, p. 10) ?
53 Cf. Dante : « Mostrava [lo duro pavimento] come in rotta si fuggiro / li Assiri, poi che fu
morto Oloferne [Il figurait (ce dallage serré) comment s’enfuirent en déroute / Les Assyriens,
quand fut mort Holopherne, trad. H. Longnon] » (Purgatorio, XII, 58–59).
54 Voir Ménager 1979, 4e section, chap. III, « Une épopée initiatique ».
55 Voir Bjaï 2001, V.1, pp. 158–164 ; et Usher 2009, 2017b et 2018, pp. 144–168.
58 Denis Bjaï
(Ronsard) qu’il n’en partit jamais »56. Si La Franciade ressortit bien à l’héroïque
guerrier, elle n’en développe cependant pas toutes les potentialités, parfaitement
entrevues par le théoricien mais que le praticien du long poème semble remettre
toujours à plus tard d’exploiter. La Judit en revanche, sur fond de réécriture du
texte biblique, s’affirme plus nettement comme une épopée guerrière qui, dans la
trame d’un récit de siège, inscrit le geste héroïque d’une femme combattante,
seulement retardé, dans l’attente du moment favorable, par les rodomontades de
sa future victime, adversaire dévirilisé bientôt abruti par le vin et incapable même
de dénouer l’aiguillette57. De ce point de vue aussi, La Judit peut se lire comme
une contre-Franciade (à la manière dont plus tard La Semaine de Christophe de
Gamon revendiquera explicitement, dès sa page de titre, d’avoir été écrite
« [c]ontre celle du Sieur du Bartas »). Mais n’est-ce pas précisément à une des
formes de poésie cultivées par la Pléiade et, à l’en croire, naguère par lui-même
que le Gascon donnait congé, dans le même recueil, au seuil de son Uranie :
Je consacrois tantost à l’Aonide bande
L’histoire des François, et ma saincte fureur
Démentant à bon droit la trop commune erreur,
Faisoit le Rhin Gaulois, non la Seine Alemande58.
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Alighieri, Dante (2014) : La Divine Comédie, éd. et trad. Henri Longnon, Paris, Classiques
Garnier.
Du Bartas, Guillaume (1971) : La Judit, éd. André Baïche, Toulouse, Publications de la Faculté de
Lettres et Sciences humaines.
— (1991–1992) : La Seconde Semaine (1584), éds. Yvonne Bellenger et al., Paris, STFM.
— (2018) : Les Œuvres (1579), éds. Denis Bjaï et François Rouget, Genève, Droz.
Du Perron, Jacques Davy (1669) : Perroniana, Genève, Pierre Colomes.
Érasme (1703) : De duplici copia, in Opera omnia, I, Leyde, Jean Leclerc.
Godard, Jean (1594) : L’Oracle ou chant de Protee, Lyon, Thibaud Ancelin.
56 Librement transposé des Regrets, XXIII. Même une tardive continuation de la Franciade, le
livre VI du Berruyer Jacques Guillot, ne parviendra pas à l’en arracher, puisque l’action
s’interrompt (abruptement) au moment où les Troyens, avec le renfort inespéré de Brennus,
s’apprêtent à livrer combat aux insulaires commandés par Orée et par Lictie, un autre Crétois
à qui est promise la main d’Hyante (Guillot 1615, f. L2v°).
57 Du Bartas 2018, p. 146, v. 73–74.
58 Ibid., p. 246, v. 17–20. La « trop commune erreur » des poètes historiographes qui font « la
Seine Alemande » plutôt que « le Rhin Gaulois », par le truchement d’un improbable Francus
déboulant de Germanie pour venir sur les bords de la Seine fonder la ville de Paris ? Peut-être
une nouvelle pierre dans le jardin de Ronsard, exclu sans ménagement des modèles
explicitement revendiqués (Homère, Virgile, l’Arioste) pour La Judit, deux ans seulement
après la publication de La Franciade. Cette strophe est reprise et amplifiée, dans la même
édition de 1579, par l’ode liminaire d’Augustin Costé (ibid., pp. 15–16, v. 27–34).
La représentation de la guerre dans La Franciade et La Judit 59
Sources secondaires
Asher, Ronald E. (1993) : National Myths in Renaissance France. Francus, Samothes and the
Druids, Édimbourg, Edinburgh U.P.
Beaune, Colette (1985) : Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985.
Bjaï, Denis (2001) : La Franciade sur le métier. Ronsard et la pratique du poème héroïque, Ge-
nève, Droz.
Braun, Ludwig (2007) : Ancilla Calliopeæ. Ein Repertorium der neulateinischen Epik Frankreichs
1500–1700, Leyde, Brill.
Creore, Alvin Emerson (1972) : A Word-Index to the Poetic Works of Ronsard, Leeds, Maney.
Csűrös, Klára (1996) : « Un avatar baroque de Marie-Madeleine ou la dévotion sensuelle », in
L’image de la Madeleine du XVe au XIXe siècle, éd. Yves Giraud, Fribourg, Éditions
universitaires, pp. 243–256.
Cummings, Robert (2010) : « The Aestheticization of Tyrannicide : Du Bartas’s La Judit », in The
Sword of Judith. Judith Studies across the Disciplines, éds. Kevin R. Brine, Elena Ciletti et
Henrike Lähnemann, Cambridge, OpenBook, pp. 227–238.
Daussy, Hugues (2004), « Les huguenots entre l’obéissance au roi et l’obéissance à Dieu »,
Nouvelle Revue du Seizième Siècle 22/1, pp. 49–69.
60 Denis Bjaï
Ferrer, Véronique (2012) : « Judith par Du Bartas : réformes d’un mythe », in Le Donne della
Bibbia, la Bibbia delle Donne, éd. Rosanna Gorris Camos, Fasano, Schena, pp. 287–296.
Fouqueray, Henri (1910) : Histoire de la compagnie de Jésus en France, Paris, Alphonse Picard,
t. I.
Haag, Eugène et Émile (1858), La France protestante, Paris, Joël Cherbuliez, t. X.
Huchard, Cécile (2017) : « De l’utilité d’une héroïne apocryphe : la Judit de Du Bartas et les
commentaires de Simon Goulard », in Entre violence et séduction. Judith et ses consœurs
bibliques dans la France et l’Italie des XIVe–XVIIIe siècles, éds. Luciana Borsetto, Marie-
Madeleine Fragonard et Corinne Lucas Fiorato, Paris, Université Sorbonne nouvelle, pp. 53–
63.
Longeon, Claude (1973) : Documents sur la vie intellectuelle en Forez au XVIe siècle, Saint-
Étienne, Centre d’études foréziennes.
— (1975) : Une province française à la Renaissance. La vie intellectuelle en Forez au XVIe siècle,
Saint-Étienne, C.E.F.
Maynard, Katherine S. (2006) : « To the Point : The Needle, the Sword, and Female Exemplarity
in Du Bartas’ La Judit », Romance Notes 46.2, pp. 169–181.
— (2018) : Reveries of Community. French Epic in the Age of Henri IV, 1572–1616, Evanston
(Ill.), Northwestern University Press.
Mellet, Paul-Alexis (2007) : Les traités monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée
et monarchie parfaite, Genève, Droz.
Ménager, Daniel (1979) : Ronsard, le Roi, le poète et les hommes, Genève, Droz.
— (1991) : « Ronsard et la France héroïque », in L’imaginaire de la nation 1792–1992, éd. Clau-
de-Gilbert Dubois, Bordeaux, P.U., pp. 253–262.
Méniel, Bruno (2002) : « La vierge guerrière dans le poème épique de la Renaissance, en Italie et
en France », in Le romanesque dans l’épique [Littérales 31], pp. 217–236.
— (2004) : Renaissance de l’épopée. La poésie épique en France de 1572 à 1623, Genève, Droz.
Miniconi, Pierre-Jean (1981) : « Un thème épique : la teichoskopia », in L’Épopée gréco-latine et
ses prolongements européens, éd. Raymond Chevallier, Paris, Les Belles Lettres, pp. 71–80.
Py, Albert (1984) : « Sur la rime Iliade-Franciade », in Imitation et Renaissance dans la poésie de
Ronsard, Genève, Droz.
Reichenberger, Kurt (1961) : « Biblischer Stoff und hohe Epik im 16. Jahrhundert : die Judit des
Du Bartas », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance 23, pp. 482–513.
Rey, Alain (dir.) (1992) : Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dic-
tionnaires Le Robert.
Rouget, François (2012) : Ronsard et le livre, Genève, Droz, t. II.
— (éd.) (2015a), Dictionnaire de Pierre de Ronsard, Paris, Champion.
— (2015b) : « Une nouvelle édition pirate de Ronsard : le Livret de Folastries, Lyon, 1574 »,
Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance 77.2, pp. 383–392.
Taïlamé, Steeve (2018) : « De Du Bartas à Coignard : l’épopée féminine à travers la figure de
Judith », Revista Épicas 2.3, en ligne : [Link] ugd/ccf9af_ee18428805
[Link] [dernière consultation le 15 avril 2019].
Ternaux, Jean-Claude (2000a) : « La Franciade de Ronsard : échec ou réussite ? », Revue des amis
de Ronsard 13, pp. 117–135.
— (2000b), Lucain et la littérature de l’âge baroque en France, Paris, Champion.
Usher, Phillip John (2009) : « Non haec litora suasit Apollo : la Crète dans la Franciade de Ron-
sard », Revue des Amis de Ronsard 22, pp. 65–89.
— (2017a) : « Un étrange adversaire : Phovère, le géant de la Franciade », Revue des Amis de
Ronsard 30, pp. 35–49.
— (2017b) : « La Crète épique : Ronsard et la tradition des isolarii », Cahiers V.L. Saulnier 34,
pp. 163–174.
— (2018) : L’Aède et le géographe. Poésie et espace du monde à l’époque prémoderne, Paris,
Classiques Garnier.
LA NARRATION HISTORIQUE DANS LA POÉSIE ÉPIQUE
D’ACTUALITÉ : ENTRE HÉROÏSATION ET TRANSMISSION
CRITIQUE DE L’HISTOIRE
Bernhard Huss
Les réflexions présentées ici résultent d’un projet de recherche intitulé « Die Pis-
tole des Mars. Zeithistorische Novität und episches Formularium im Frankreich
der Frühen Neuzeit » [Le pistolet de Mars. L’histoire contemporaine et le réper-
toire épique dans la France de la Renaissance]1. Les objets de recherche de ce pro-
jet sont des textes épiques de la France de la fin du XVIe et du début du XVIIe
siècles, qui traitent d’incidents et d’évènements historiques, lesquels eurent lieu
pas plus de cent ans avant la publication de ces poèmes. Souvent, l’écart entre
l’incident historique et la mise en texte épique ne comporte même que très peu de
mois. Nous regroupons les textes épiques de ce genre sous la notion de « poésie
épique d’actualité » (Aktualitätsepik). Le projet s’était d’emblée fixé une série de
questions-clefs pour le traitement de ces textes. Il s’agissait entre autres d’élucider
quels éléments de la tradition épique doivent être considérés comme des caracté-
ristiques constantes de la poésie épique d’actualité, dans quelle mesure la théma-
tique actuelle modifie le répertoire épique ainsi que la structure et la fonction du
genre, de quelle façon le répertoire de la poésie épique modifie la réalité histo-
rique dans la représentation littéraire, et comment les éléments du répertoire
épique, en relation à ce qui est historiquement nouveau, peuvent être différenciés
des modes de l’historiographie contemporaine. Certains de ces problèmes seront
abordés dans cette publication.
À l’origine, le projet s’était fixé comme objectif de définir la poésie épique
d’actualité de façon à ce qu’elle soit intégrée, comme sous-genre du genre épique,
dans un modèle plus différencié que celui des classifications précédentes de la
poésie épique. Cependant, la physionomie extraordinairement complexe de la
poésie épique d’actualité au niveau de la production textuelle concrète empêche
une telle différentiation sophistiquée2. Le poème épique d’actualité, qui souhaite
rapporter des évènements actuels, fait preuve d’un vaste éventail de recours aux
1 Le projet fait partie du groupe de recherche Diskursivierungen von Neuem. Tradition und
Novation in Texten und Bildern des Mittelalters und der Frühen Neuzeit [Les mises en dis-
cours du nouveau. Tradition et novation dans les textes et les images du Moyen Âge et de
l’Époque moderne]. Il est dirigé par l’auteur de ce texte, Daniel Melde y travaille comme doc-
torant. Voir [Link] pour le cadre théorique général du groupe de
recherche et Huss 2016.
2 Voir avec plus de détails Huss 2017a.
62 Bernhard Huss
Stace. La Herveis met aussi en scène – dans la tradition de l’Énéide livre VII,
Stace et Claudien – l’intervention épique de la furie, et renvoie, au début, par le
parallèle entre le héros éponyme et Scipion l’Africain, aux Punica de Silius Itali-
cus. En outre, nous comptons parmi ces textes de la phase primitive du dévelop-
pement de la poésie épique d’actualité les poèmes-chroniques de Fausto Andreli-
ni, De Neapolitana Fornoviensique victoria (1496), renfermant invocatio, propo-
sitio (introduite par la formule cantabo), comparaisons épiques, indications
épiques des moments de la journée, références linguistiques et thématiques di-
rectes à Homère, Virgile, Hésiode et Lucain (qui sont parfois rendues explicites
dans la marge de l’édition de 1496). Il faut nommer également celui de Valerand
de la Varanne, Carmen de expugnatione Genuensi (1508), sur le siège et la
bataille de Gênes du 29 avril 1507, avec des caractéristiques épiques similaires,
par exemple un catalogue épique des troupes et des références additionnelles au
Stace (la Thébaïde) et à Claudien6.
Partant de ces textes, qui peuvent être compris comme des hybrides composés
d’éléments historiographiques et épiques, on peut retracer une tradition de textes
similaires s’étendant jusqu’aux poèmes épiques d’actualité de la fin du XVIe siècle,
comme par exemple la Cité du Montélimar d’Alexandre de Pontaymeri, imprimée
en 1591. Or, c’est concernant des textes comme la Cité du Montélimar, dans les-
quels coexistent des recours frappants au répertoire de la tradition épique et divers
modes de reportage similaires à la chronique, que nous devons nous poser la ques-
tion de savoir comment le poème épique d’actualité peut être décrit en tant que
genre spécifique. Un tel profil de genre ne pourra être suffisamment établi qu’à
travers une comparaison et une différentiation effectuées en mirroir des procédés
de l’historiographie, et une prise en compte des théories de l’époque sur
l’historiographie. Une tâche aussi élaborée ne pourra être achevée à l’occasion de
cette publication. Pour autant, celle-ci prétend contribuer à la discussion sur le
rapport entre la poésie épique d’actualité et l’historiographie, en présentant cer-
taines réflexions sur la fonctionnalité de la narration historique dans la poésie
épique d’actualité. La question est la suivante : dans quelle mesure la poésie
épique d’actualité renferme-t-elle des dimensions de narration historique, qui
peuvent être décrites comme des équivalents fonctionnels aux modalités de
l’historiographie ? Pour répondre à cette question, nous prenons La Cité du Mon-
télimar comme exemple, et cherchons à savoir dans quelle mesure les quatre types
de narration historique définis par Jörn Rüsen (1982b) sont identifiables dans le
poème de Pontaymeri.
Un petit mot sur le problème théorique qui se trouve derrière cette question.
Si l’on veut distinguer de façon typologique « poésie » et « historiographie », il
faut se demander, en ce qui concerne la poésie épique d’actualité, comment ces
deux macro-genres se rapportent l’un à l’autre. Il est bien connu que le rapport
entre les deux a été posé comme problème théorique depuis Aristote. Ceci mène,
en particulier dans le cas de la poésie épique ayant comme sujet des thèmes prin-
cipalement historiques, politiques et militaires, à la question de savoir si la littéra-
7 Néanmoins, cette bipolarité est tellement relativisée par Aristote lui-même dans le chapitre
XXV, que du point de vue de la Renaissance, le poème épique d’actualité pouvait être justifié
de façon aristotélique ; voir en détail Huss 2017b, pp. 11–14.
8 Cf. en détail Huss 2017b, p. 19, n. 83.
9 Cf. en détail Huss 2017b, p. 10, n. 36.
10 Cf. les références détaillées chez Huss 2017b, p. 9, n. 32 ; p. 11, n. 42.
11 Cf. Melde/Bruns/Peters 2018, pp. 5–9.
12 Cf. pour une présentation plus détaillée et de nombreuses références aux textes primaires du
Moyen Âge, voir Melville 1982, pp. 95–108, 114, 140.
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 65
les textes historiographiques, personnes et actes sont représentés dans une inten-
tion didactique et exemplaire. La mise à disposition du passé était supposée enle-
ver les évènements représentés du cours du temps, ce qui était parfois compris
comme une sorte de pérennisation. Cette pratique englobe le transfert et
l’intégration des mythes fondateurs de l’Antiquité et des récits mythico-
historiques dans des représentations d’histoire du Moyen Âge, ainsi que le cas
inverse : la rétroprojection de narrations médiévales dans l’Antiquité, qui servait à
(re)valoriser les récits d’origine13. Jusqu’ici, on peut d’une certaine façon extrapo-
ler les réflexions du Moyen Âge sur les textes historiographiques vers les fonc-
tions et intentions de nombreux textes épiques d’actualité du XVIe siècle. Ceci ne
semble pas possible vis-à-vis du postulat du Moyen Âge, en accord avec le nil
novi sub sole, selon lequel ce qui est représenté dans le texte historique s’est non
seulement réellement produit mais se reproduira encore et encore, et selon lequel
la rencontre avec le matériel historique sert à un retour à l’origine ou à la normali-
sation constante de ce qui existe déjà comme usage courant14. La poésie épique
d’actualité de la Renaissance, elle, vise plutôt l’unicité des évènements qu’elle
décrit, qui peuvent néanmoins gagner en valence exemplaire. On sait qu’une telle
fonction exemplaire est attribuée aux objets de l’historiographie dans la théorie
humaniste. Cette conception voit en principe une proximité des textes historiogra-
phiques avec la rhétorique, une rhétorique éthico-morale qui utilise des (dé)valori-
sations15 et qui à son tour est proche de la poésie, les deux se recoupant parfois16.
Cette proximité se situe dans une certaine harmonie avec la composition rhéto-
rique et littéraire de textes épiques d’actualité et les intentions didactiques (soit
laudatives, soit vitupératives) qui leur sont liées. En plus de cela, le postulat
humaniste présuppose que l’historiographie devrait rayer la magnitudo de son
sujet de façon appropriée17. La poésie épique d’actualité recourt elle-même impli-
citement à ce postulat, et souvent aussi expressis verbis.
Que dans les pratiques anciennes la poésie épique et l’historiographie s’ef-
fleurent déjà, au moins sur les bords, que du point de vue du Moyen Âge l’histo-
riographie se voit attribuer des tâches très similaires à celles que recevra plus tard
le poème épique d’actualité, que la conception humaniste de l’historiographie,
18 Voir par exemple Stierle 1979, pp. 104, 107 ; Rüsen 1982a, pp. 26–34 (avec une critique
envers White) ; Rüsen 1982b, pp. 520–536. Bien sûr, on a déjà pu dire en ce qui concerne la
conception de l’Histoire de Pétrarque et sa continuation à la Renaissance ; « Geschichte ist
narratio und wird daher in ihrer Einheit vom Historiker als Erzähler produziert; sie ist Erzäh-
lung von res gestae, von Taten und Handlungen der Menschen, die damit als der historische
Aspekt aus der Gesamtheit der Vergangenheit herausgelöst werden bzw. als der Bezugspunkt
für Auswahl und Ordnung überlieferter Fakten im historiographischen Prozeß dienen, und
schließlich ist die narrative Produktion von Geschichte, die in einem qualifizierten Verhältnis
zur Wahrheit steht und bestimmte sprachliche Qualitäten aufweisen muß, kein Selbstzweck,
sondern dient dem vitalen Interesse des Menschen, sich in seiner Welt im Umgang mit der
Realität zurechtzufinden » [L’histoire est narratio et donc, dans son unité, est produite par
l’historien en tant que narrateur ; elle est narration de res gestae, de faits et de gestes humains,
qui, en tant qu’aspect historique, sont ainsi distingués du reste du passé, ou plutôt, qui, en tant
que point de référencement, servent à la sélection et la classification de faits ayant été trans-
mis lors du processus historiographique, et finalement, la production narrative d’histoire, qui
se trouve dans une relation qualitative face à la vérité et doit faire preuve d’une certaine quali-
té linguistique, n’est pas une fin en soi, mais sert l’intérêt vital de l’humain à s’orienter dans
la réalité de son monde] (Kessler 1982, p. 71, cf. ibid., pp. 65–66; italiques dans l’original).
19 Jauss 1982, p. 425 « [D]ie Wirklichkeit des Vergangenen [kann] nicht ohne Fiktionalisierung,
näherhin: nicht ohne die notwendigen Fiktionen der Konsistenz des erzählten Verlaufs, der
Zuordnung von Anfang und Ende und der Perspektivierung des Faktischen wieder erfahrbar
und dargestellt werden ». Cependant, contre cet « aristotélisme structurel » des « fictions »
historiographiques auquel il est probablement fait référence ici, cf. ibid., pp. 435–436.
20 Cf. dans ce contexte, en rapport aux développements historiques successifs des approches
historiographiques, Stierle 1979, pp. 86–87, 90, qui, se référant à Benjamin, différencie la
fonction du récit d’expérience de celle (partiellement descriptive, partiellement systématique)
de la transmission de savoir : une historiographie moderne et développée comporte les deux
fonctions ; la chronique du Moyen Âge s’occupe par principe du traitement narratif et de la
transmission d’expérience du réel.
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 67
que ce répertoire ait été celui de la poésie épique. Les poétiques du XVIe siècle
considèrent majoritairement que la présence21, dans le texte littéraire, d’une réfé-
rence à la réalité d’évènements actuels n’était absolument pas un problème. Tou-
tefois, dans ce cas, le poète se devait de démontrer une connaissance documentée
qui irait jusque dans les fins détails de l’époque et des techniques militaires.
L’importance du thème représenté devait trouver une solution littéraire qui cor-
responde à la demande du decorum de façon stylistique et conforme au choix du
genre. Une autre méthode ne pouvait être envisagée au vu de la poétique prove-
nant du Moyen Âge, dont la séparation des styles et des genres reposait sur
l’aptum. Donc, lorsque l’on permettait au texte littéraire de traiter d’histoire
actuelle selon ces instructions, et si cela impliquait parallèlement la narration
d’histoire, il n’y avait, pour ainsi dire, que l’option épique parmi le répertoire de
genres disponibles à cette époque.
Par conséquent, la poésie épique d’actualité n’est pas un phénomène margi-
nal, mais, à ce moment précis de l’histoire du genre, la seule réponse littéraire
possible face aux défis de la narration d’histoire. De notre point de vue actuel, la
sélection et la combinaison spécifiques de topoï épiques dans ces textes sont en
effet frappantes, ainsi que le fait que, lors des autoréférences et auto-
positionnements explicites, les textes épiques d’actualité se positionnent toujours
sur la ligne mytho-historique d’Homère et de Virgile, et ne se classent pas parmi
la poésie épique de Lucain, Silius Italicus ou Claudien, qui traitent d’événements
historiques récents. Les références à ces derniers sont limitées à des recours inter-
textuels dans ces textes mêmes, mais ne sont pas établies de façon programma-
tique dans des paratextes et par la poétologie. Dans son appel à la tradition du
genre, la poésie épique d’actualité agit comme si elle était une poésie épique
mytho-historique. Parallèlement, à travers son postulat forcé et soutenu de la
vérité, elle se rapproche des aspirations de l’historiographie de l’époque22. Elle se
place de ce fait, d’un point de vue morphologique et poétologique, dans une zone
grise entre le répertoire classique du genre épique et les caractéristiques de
l’historiographie de la Renaissance. Quant à cette zone grise, la lumière devra être
faite de plusieurs façons. Pour l’instant, il faut se contenter ici d’effectuer la véri-
fication annoncée : dans quelle mesure la poésie épique d’actualité correspond-
elle au profil fonctionnel de la narration historique, tel que la théorie de l’historio-
graphie peut le concevoir de nos jours ? Un cas exemplaire, à partir duquel une
telle vérification peut être faite une première fois, est la dénommée Cité du
Montélimar d’Alexandre de Pontaymeri.
L’épopée d’actualité de Pontaymeri à propos de la ville de Montélimar traite
d’évènements qui se situent dans la phase finale de l’ascension d’Henri IV et au
23 En ce qui concerne l’arrière-plan historique ainsi que l’état actuel des sources et de la re-
cherche, voir Huss 2018.
24 Voir par exemple Mours 1957, pp. 40–44, section « Prise et reprises célèbres de Montéli-
mar ».
25 À propos des combats de 1585 et de leurs conséquences immédiates, voir Mours 1957,
pp. 40–41 ; Azéma 1992, p. 186 ; Rippert d’Alauzier 2006, pp. 110–112.
26 À propos des combats de 1587, voir Mours 1957, pp. 41–43 ; Azéma 1992, pp. 186–187 ;
Rippert d’Alauzier 2006, pp. 116–117.
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 69
civiles, le brazier des assauts, & la sanglante poussiere des combats30 » dans la
préface « Au lecteur ». Le narrateur en tant que figura auctoris porte les caracté-
ristiques d’un poeta miles selon le modèle d’Ennius et l’instance narrative agit
comme témoin oculaire, garantissant la véracité de ce qui est rapporté. Le narra-
teur n’est pas seulement témoin, mais est en plus de cela existentiellement affecté
par les évènements31. Il semblerait qu’il s’agisse ici d’un récit de l’ordre de la
chronique narrant une histoire partiale. En effet, Pontaymeri décrit l’œuvre
comme « histoire » ayant une obligation envers la vérité historique face à laquelle
la dimension poétique n’est que secondaire : « seulement la verité princesse
unique de mes affections, m’a dicté ceste histoire, marque eternelle de la valeur de
ceux, au service desquels i’honore l’estat de ma vie: sans rien adiouster aux divers
evenemens de la guerre, qui est comprise en ce cayer, où ie suis totalement histo-
rien contre la nature de tous les poëtes » (p. 5). Lors de ce passage programma-
tique, Pontaymeri se distancie fortement des procédées de représentations poé-
tiques. Face à la vérité, il suit des exigences similaires à celles de l’historio-
graphie, des exigences comparables à celles trouvées dans bon nombre d’autres
textes de poésie épique d’actualité telle que la Henriade de Sebastien Garnier,
intitulée « vraye histoire » par l’auteur, laquelle ne contiendrait rien d’autre que la
« pure vérité »32.
Néanmoins, ceci se trouve rapidement relativisé par cet ajout de la préface
« Au lecteur » : « [...] où ie suis totalement historien contre la nature de tous les
poëtes : ie dy en ce qui est des principales matieres. Car pour quelque legere in-
vention que ie mesle parmy, il n’est pas raison que tu conclues de l’universel par
le particulier » (p. 5). Dans une perspective globale (« l’universel »), le texte pro-
pose une représentation des déroulements historiques dans leur réalité (« vérité »).
Mais les détails de ce qui est représenté (« le particulier ») peuvent tout aussi bien
être inventés33 ! Pontaymeri souligne cette combinaison complexe entre rapport
historique et procédé poétique lors de la préface du cinquième livre, qui nous inté-
resse particulièrement ici34. Déjà en ce qui concerne le niveau de l’histoire, Pon-
30 Pontaymeri 1591, p. 5.
31 L’instance de narration n’utilise que rarement les pronoms de la première personne, mais
laisse néanmoins percevoir l’appartenance au camp des huguenots (par exemple ibid.,
pp. 183–184 : « Une autre barricade a ceste cy prochaine / […] fut par nous assaillie »).
32 Cf. les références chez Melde/Bruns/Peters 2018, p. 40.
33 Dans ce passage, Pontaymeri reformule deux concepts centraux de la discussion aristotéli-
cienne sur la poésie et l’historiographie (selon le chapitre IX de la Poétique, l’historiographie
est caractérisée par la représentation du particulier, la poésie de son côté est caractérisée par
l’universel). Chez Pontaymeri, l’universel désigne la structure textuelle générale, orientée
vers l’histoire de La Cité de Montélimar, alors que le particulier désigne les passages du texte
qui ont été élaborés avec l’aide du répertoire épique. Ce n’est donc plus une conception philo-
sophique qui nous est donnée, mais une référence aux différences de genres textuels.
34 Il est dit à cet endroit (p. 126) que le poète introduit « pœtiquement un charme » à la repré-
sentation historique (en effet, d’une manière qui rappelle l’épique panégyrique de Claudien,
une Furie aiguillonne les défenseurs protestants avec un poison infernal [!] et l’Effray et la
Crainte circulent dans la ville assiégée par les catholiques). Et : « Il met en avant plusieurs
conseils donnés, & pris par les chefs des contraires factions sur la deffence ou l’assaut de la
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 71
taymeri concède qu’il ne s’agit pas d’un compte-rendu purement factuel, ce qui se
rapporte à une série d’éléments épiques de l’organisation narrative. C’est aussi au
niveau du discours que l’on trouve des processus connus provenant du répertoire
épique.
Au niveau macro-structurel du texte de Pontaymeri, il manque bien une action
divine : les Olympiens n’apparaissent presque jamais comme déterminant l’ac-
tion35. Aussi, à cause du récit linéaire similaire aux chroniques, il n’y a ni com-
mencement épique medias in res, ni anachronies significatives, flash-back, pro-
lepses ou autres éléments de ce genre. Et pourtant, le texte se présente clairement
comme étant épique. La référence géographique du titre reprend le modèle de
l’Iliade homérique (d’Ilion, Troie), les sonnets des paratextes créent le lien avec
Ronsard (Franciade) et Du Bartas (La Sepmaine) et de ce fait avec la tradition
épique française. En ce sens, l’incipit comporte déjà un poids épique, lorsqu’une
intense invocatio Solis36 se révèle être une invocation à Apollon, ayant comme
devoir d’annoncer le sujet – un sujet annoncé avec effort épique :
Di moy, cher Apollon, quelle fut l’entreprise
Des Seigneurs triumphans de la cité reprise :
Quelle fut leur issue, & quel sort malheureux
Convertit leur bravade en soupirs langoureux :
Nomme les chevaliers, dont la guerriere audace
Feit reperdre au vaincueur la victoire & la place,
Leur force, leur combatz, & le nombre des mortz,
Qui raserent vaincus de Cocyte les bords :
Et comme la pitié que l’on eut de la France,
Paisiblement calma ceste mer de vengeance.
Car l’homme valeureux, de sa gloire ialoux,
Ayant tout surmonté, doit vaincre son courroux,
Pardonner aux vaincus, & d’un tiede courage
Alenter la fureur du bou-bouillant carnage. (p. 9)
ville, ensemble quelque rencontre & un duel, le tout avec autant de verité que l’on en pourroit
desirer en l’histoire d’une province. Car ses descriptions extraordinaires bien qu’elles soyent
extremement pœtiques & inventices, ne desrobent rien de ce qui est deu a sa vraye narration,
qui est seulement peinte, & non pas massonnee de telle matiere » (p. 126, mes italiques).
35 Il existe une série de passages, qui laissent agir Apollon, Mars, Bellone, etc., mais ceci ne
concerne que des parties microstructurales et non la conception macrostructurale de l’histoire.
Le texte lui-même se rend compte que l’engagement du cosmos divin antique n’exprime, par
un discours figuratif, que la fonction du Dieu chrétien : « Les tiltres d’Apollon, de vulcan de
Mercure, / De Saturne, & de Mars belliqueux de nature, / O pere ce ne sont que des mots
figurés / Pour discerner au mieux tes efforz asseurés: / Car, tu es l’Apollon, le vulcan le Mer-
cure, / Le Saturne, & le Mars, que l’Antique peinture / Representoit au vif: à ce que les
humains / Sceussent par noms divers tes honneurs Souverains » (p. 171). Ceci correspond à
un théorème développé auparavant chez Ronsard dans l’Abbregé de l’Art poetique françoys
(1565), voir Méniel 2004, p. 109.
36 « Flambeau de l’univers … » – comme le soulignent les sept premiers vers du texte (p. 8), le
soleil connaît tout l’univers, les enfers inclus, ce qui est instantanément associé au désir géné-
ral de connaissance et de représentation que nous connaissons dans la tradition épique, voir
Méniel 2004, pp. 97–102.
72 Bernhard Huss
Ce n’est pas uniquement la mission du belli causas memorare que l’on exige
d’Apollon, c’est aussi, pour la fin de l’action guerrière retracée, le parcere subiec-
tis (littéralement traduit par « pardonner aux vaincus »), issu des indications « im-
périalistes » d’Anchise à Énée et aux futurs Romains (Énéide VI, v. 853), qui est
cité ; le debellare superbos, qui constitue dans le même vers virgilien l’autre moi-
tié de l’idéologie romaine, est représenté in actu par Pontaymeri tout au long des
sept livres à travers l’exemple de Montélimar.
Ce faisant, il se réfère, comme nous l’avons déjà indiqué, à un inventaire rela-
tivement large du répertoire épique. À de nombreuses reprises, les muses sont in-
voquées. Au niveau de l’action, l’écoulement du temps est indiqué à l’aide de
données temporelles « épiques » signalisant le début du jour ou, de manière géné-
rale, le passage d’un moment de la journée à un autre et d’une saison à une autre.
Paraboles et comparaisons épiques élucident d’importants éléments et moments
de l’histoire. Des représentations détaillées sont transmises par des ekphraseis et
mettent en relief certains points de la chaîne d’évènements d’actualité. Des cata-
logues énumèrent les opposants des deux côtés du front ; il existe même un cata-
logue des morts aux cadavres éventrés. La description des actions de guerre, très
souvent incitées par des généraux encourageant leurs camps, fait état d’armements
et d’aristies épiques ainsi que de la tuerie tumultueuse via une série de confronta-
tions individuelles de combattants37. Les différentes facettes des évènements con-
temporains sont, à maintes reprises, mises en parallèle avec des évènements con-
flictuels des poèmes épiques classiques, comme ceux de la guerre de Troie38. Le
texte fait aussi preuve d’une véritable scène de catabase, dans laquelle apparaît un
Charon surchargé face à l’arrivée d’armées de morts lors des combats des guerres
de Religion (pp. 189–191).
Le cas le plus évident d’un tel recours au répertoire épique est l’importante
dispute de primauté, racontée en détail par le narrateur, entre le Comte de Suze et
son adversaire, le Sieur de Sanilhac (Senillac chez Pontaymeri). Ce recours est
conçu selon le modèle de la dispute entre Agamemnon et Achille dans le premier
livre de l’Iliade, parallèle que le texte lui-même rend explicite à la fin de l’alter-
cation (pp. 139–145).
La situation est la suivante : au cours de l’attaque par les catholiques en août
1587, les troupes ligueuses franchissent les portes de la ville et l’occupent ainsi
que les domaines peuplés des alentours à l’aide de plusieurs milliers d’hommes39.
43 « Nous ne sommes icy pour chanter nostre race / Il faut que le paßé au present donne place /
Combien est plus flammeux, plus clair, & plus riant, / Que le soleil du soir, le soleil
d’Orient, / Si vous avez acquis de l’honneur en vostre aage, / Pourtant, ne debuez vous usur-
per l’avantage » (p. 142).
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 75
Ainsi, le vieillard, qui sera par la suite appelé « bon esprit » par le narrateur et qui,
de manière tout à fait épique, ne revêt une forme humaine que temporairement
(p. 144), met en garde contre les huguenots : que l’on procède contre eux rapide-
ment et de manière unifiée, au lieu de débattre autour de questions de prestige.
Cette unité cependant – et ceci est par la suite expressément démontré par le
texte – est bien plus présente chez les huguenots dans la tour assiégée que chez les
catholiques, les huguenots soutenant majoritairement les actions de Du Poët
(p. 169). Même si, lors des combats qui surviennent peu après contre les protes-
tants, de Suze, à la différence de l’Agamemnon d’Homère, n’a pas peur de pren-
dre activement part à la bataille (p. 194), la fin de la confrontation et la défaite des
catholiques rendent évidente la question du destinataire de l’honneur lors de la
dispute de géras : le comte de Suze, face au malheur qui s’annonce, s’emporte,
perd sa « prudence ordinaire » (p. 216), se laisse gagner par la peur de mourir et
finit par supplier les huguenots de façon indigne pour avoir la vie sauve. À la dif-
férence de sa confrontation avec Senillac, il insiste sur son impuissance due à son
âge, qui l’empêcherait de participer à tout conflit armé, et propose même volontai-
rement – preuve criante de la chute de ses idéaux héroïques – une rançon afin de
ne pas être tué (pp. 218–219). Mais c’est précisément cela qui le mène à une fin
particulièrement dénuée d’héroïsme, puisque « trois ou quatre mutins » (de ses
propres rangs de toute évidence) se sentent tellement provoqués par « tant de
parolles, / Tant de piteux regrets » qui, à leurs yeux, sont « frivolles », qu’ils tuent
de Suze et traînent son cadavre dans la boue sanglante qui recouvre la ville
(p. 220). La caractérisation antihéroïque, donc extrêmement non-épique, de cette
mort est faite par de Suze lui-même, qui meurt honteux (« Et glissant tout a coup
du cheval tempesteux / De sa mort en la mort il monstra d’estre honteux »,
p. 220). Comme pour confirmer l’opinion de Senillac, qui affirme que c’est au
tour de la jeunesse de commander, le narrateur nous raconte tout de suite après cet
évènement que le fils du comte de Suze s’est très vaillamment battu lors des com-
bats de rue qui perdurent (p. 220). Le jugement défavorable et implicite qui vise
de Suze est renforcé par le fait que seul Senillac est loué lors de la retombée des
batailles, dans les catalogues de prisonniers catholiques à Montélimar (« Le sieur
de Scenillac [sic] aux armes singulier », p. 229).
Dans ce résumé détaillé, l’affirmation faite précédemment apparaît assez clai-
rement : dans le poème épique d’actualité de Pontaymeri, des éléments que nous
attribuerions aujourd’hui à une historiographie en forme de chronique sont joints
au recours ostensible à la tradition épique. Le texte souhaite raconter de manière
historiographique et intègre à la fois des éléments centraux du répertoire épique,
76 Bernhard Huss
qui possèdent en partie une dimension clairement fictive (voir l’apparition « fan-
tomatique » du bon vieillard ou la présence de Charon dans la scène de catabase
dans le sixième livre) et, comme nous avons pu l’observer précédemment, qui
sont aussi catégorisés par les paratextes comme des inventions poétiques. Au vu
de ces éléments, comment la Cité du Montélimar se laisse-t-elle décrire par rap-
port aux fonctions attribuées à la narration historique dans ce texte ?
Jörn Rüsen a différencié quatre types de narration historique44 qui peuvent nous
être utiles afin de répondre à cette question : la narration traditionnelle (« tradi-
tionales Erzählen ») se rattache à des modes d’interprétation donnés, qui ont été
efficacement appliqués lors de précédents traitements du temps. Par le biais de
l’intégration de la tradition, une impression de continuité est produite. La tradition
est actualisée de façon narrative et réactivée par la mémoire comprise comme
mode d’interprétation. À travers des préceptes traditionnels, des règles générales
(empiriques ou normatives) sont dégagées, sous lesquelles l’expérience de temps
divers et l’expérience de la contingence sont subsumées. La narration tradition-
nelle se réfère à des idées d’origine et conçoit certaines expériences actuelles
comme des pulsions aspirant à renouveler cette origine. Le futur se laisse entre-
voir comme le retour d’un tel renouveau de l’origine. Le passé et le futur fusion-
nent avec le présent et se détachent de l’éphémère. Les modes de la narration tra-
ditionnelle réalisent une continuité dans le cours du temps en garantissant une ori-
gine qui perdure. L’identité humaine se conserve, parce que l’image que les
agents se font d’eux-mêmes se perpétue incessamment dans le temps et se trans-
met continuellement.
La narration exemplaire (« exemplarisches Erzählen »), lorsqu’il s’agit de
former des idées de continuité, se base sur des normes d’action produisant une
continuité afin que l’action puisse se tourner vers une expérience temporelle
règlementée. La narration exemplaire vise un rapport aux règles qui stabilise le
cas exemplaire et en fait donc la ligne de conduite des modes d’action dans divers
moments (historia magistra vitae). Des changements temporels du passé sont ren-
dus compréhensibles face aux processus réguliers qui fournissent un modèle
transcendant le temps pour les actions à venir. Les cas exemplaires sont des
remémorations de concrétisations empiriques de ces règles, rendues conscientes
par la narration. L’action contemporaine doit avoir lieu selon ces normes d’action
transhistoriques, exemplairement présentées. Alors que la narration traditionnelle
stabilise les sujets de l’action, en insistant sur la transmission et donc sur la conti-
nuité des conditions de vie et du cadre de l’action, la narration exemplaire stabi-
lise les sujets par l’élaboration d’une compétence de règles, qui maintient sa vali-
dité par-dessus le changement extérieur des conditions d’action et aide ainsi à le
contrôler. Des actions du passé apparaissent comme des modèles mélioratifs ou
péjoratifs et offrent une orientation aux actions et comportements contemporains.
La narration exemplaire établit, dans une intention pratique, des analogies entre le
présent et le passé.
effet, en y regardant de plus près, le texte de Pontaymeri se débat avec une situa-
tion dans laquelle des modèles d’action traditionnels sont difficiles à invoquer et
la fiabilité de l’action exemplaire face à la vision critique des conditions de guerre
civile en France doit être défendue avec effort. Une description « génétique » de la
continuité, certaine du progrès et tenant compte des changements, n’est pas pos-
sible à ce moment de l’histoire, déjà parce que, lors du conflit actuel, les lignes de
séparation et les points de rupture, qui impliquent mentalement et physiquement
l’auteur en tant que personne historique, ne permettent pas de confiance historique
fondée génétiquement. Pour autant, nous trouvons dans la Cité du Montélimar une
relation complexe entre les narrations traditionnelle, exemplaire et critique. Nous
allons aborder ceci brièvement.
Un texte qui n’agit pas de façon historiographique stricto sensu, mais intègre
des éléments du répertoire épique, vise un autre horizon de tradition que la
« simple » historiographie sous forme de chronique. Des cadres de traditions sont
ici invoqués et actualisés à travers des recours à la tradition épique. Dans le
poème épique d’actualité de Pontaymeri, les dispositifs de nature purement histo-
riographiques sont à peine évoqués. Le placement traditionnel (au sens de la nar-
ration traditionnelle selon Rüsen) des événements est en grande partie pris en
charge par les recours à la tradition épique. Revenons un instant sur la scène de
conflit étudiée précédemment : la structure narrative du premier livre de l’Iliade
est ici reconstituée tout en étant transformée ; la dispute entre les deux officiers est
produite selon la querelle entre Agamemnon et Achille. La scène entière, présen-
tée chez Pontaymeri à la façon d’un simple témoignage oculaire, est en réalité un
élément du répertoire épique classique. Le lecteur cependant n’en prend pas
immédiatement conscience. Il saisit plutôt la situation historique comme si elle
avait vraiment eu lieu ainsi et avait été attestée sous cette forme par le narrateur
qui agit aussi comme figura auctoris testimoniale. Ce n’est que le « bon vieil-
lard » qui, en comparant explicitement les deux adversaires avec les héros homé-
riques, établit le cadre de tradition littéraire tiré de l’Iliade. À partir du moment où
ce cadre est établi, la situation historique rapportée par le narrateur doit se sou-
mettre à cette tradition épique et être mesurée d’après ses modèles d’action. Ceci
conduit à juger le comportement des acteurs de Montélimar selon la directive tra-
ditionnelle du récit homérique : c’est entre autres l’héroïsme (ou le non-héroïsme)
de Senillac et de De Suze qui est ainsi questionné face aux modèles d’Achille et
d’Agamemnon. En se concentrant sur les personnages, l’intégration du cadre tra-
ditionnel de la situation de guerre homérique-épique met l’accent sur la façon
d’agir des deux paires d’acteurs, ceux d’Homère et ceux de Pontaymeri : la con-
centration sur la comparaison des actions concrètes des individus relie la narration
traditionnelle avec le mode de l’exemplaire45. La référence à l’Iliade inaugure
un cadre de réception traditionnel et des attentes face auxquelles les exempla
d’actions héroïques peuvent recevoir un relief transhistorique.
45 Cette mise en relation de deux modes de narration historique n’est pas exceptionnelle, mais
doit être présumée selon la théorie de Rüsen, cf. Rüsen 1982b, pp. 561–584.
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 79
46 Immédiatement après la référence à l’Illiade, il dit aux deux adversaires de la dispute : « Il est
temps, il est temps, ou iamais, de penser / Comme viste on pourra l’ennemy dechasser, / Qui
se tient enfermé seulement pour quelque heure, / Selon que du Poét conseille sa demeure : /
Mais qui doit a la fin courir sur nostre camp, / Et nous environner par l’un et l’autre flanc »
(p. 144).
80 Bernhard Huss
sauve. Parce que de Suze ignore le conseil du « bon vieillard », les combattants
catholiques se retrouvent, face à l’assaut des huguenots et de leurs partisans à
l’assaut, dans la même situation que les Grecs, proches de la défaite devant Troie.
Contrairement à ceux-ci, les catholiques seront effectivement battus à Montéli-
mar. L’exemplarité négative du comportement de De Suze n’atteint sa véritable
signification qu’à travers et face au modèle de la tradition homérique.
Parce que de Suze sous-estime la situation tel un Agamemnon, les huguenots
peuvent, avec succès, entreprendre leur libération, qui a été discutée longuement
et de manière épique lors du rassemblement des armées (pp. 148–155). Celle-ci se
déroule expressément selon les préceptes épiques et est donc racontée tradition-
nellement, conformément au modèle littéraire : un présage des évènements guer-
riers à venir, interprété en détail vers la fin du cinquième livre, est suivi dans le
sixième livre par la description épique d’un lever du jour, précédée d’une invoca-
tion à Uranie (pp. 167–168), par le début des activités de combat avec une scène
d’armement collectif (p. 169) et par une série de surenchères avec des guerriers et
des scènes de combat antiques (p. 170). La représentation épique des batailles est
accompagnée d’éléments de catalogues, d’aristies, de duels, de harangues de
commandants, etc. Cependant, le cadre traditionnel, par l’insistance sur le témoi-
gnage historique du narrateur (p. 184), laisse entrevoir la situation historique.
Ces éléments épiques de scènes traditionnelles de bataille avec les codes
d’honneur militaires et les normes d’action qui leur sont propres, pourraient dès
lors promouvoir la mise en exergue laudative d’une exemplarité héroïco-guerrière,
qui pourrait être orientée vers le modèle de Senillac. Ceci n’est cependant pas
continuellement le cas dans le texte de Pontaymeri et cela n’est guère dû au fait
que Senillac ne se bat pas du côté des protestants mais des catholiques, donc du
côté des adversaires du narrateur ou respectivement de la figure de l’auteur. C’est
plutôt dû au fait que l’héroïsme de guerre ne peut ou ne pourrait être conservé que
lors de situations « épiques ». Dans ces situations, les combats, suivant un mode
traditionnel, opposent des guerriers héroïques ; cela peut alors, à l’appui du style
et des topoï épiques, être loué comme exemplaire47. En réalité cependant, la
guerre contredit fortement l’idéologie traditionnelle du combat épique ; elle se
révèle au regard du narrateur-témoin comme étant un carnage non-héroïque48.
L’exemplarité positive, développée à l’aide du texte homérique, ne suffit pas à
l’exposé de Pontaymeri de la bataille finale de Montélimar à couvrir le visage laid
des guerres de Religion. Même si la description des combats met régulièrement en
scène des éléments typiques de l’épopée, la narration traditionnelle et exemplaire,
47 Par exemple p. 146 : « Mais renverser un chef, Acher d’une quadrelle / Le corps d’un grand
Seigneur bronché pour sa querelle, / Ensanglanter son bras aux poulmons de celuy / Qui vi-
vant aportoit plus que mille d’ennuy, / O l’acte glorieux digne d’un Eacide, / Du prince Ges-
sean, ou du preux Thebaide : / Le ciel ayme ceux la, Iuppin en a soucy, / Et ne glissent iamais
au Tartare noircy ».
48 Voir p. 145 : « Car de faire esclipser au travers des combats / Un mercenaire amas de souffre-
teux soldats, / Meurtrir, chapler la foule, et paver la prérie / D’Arquebuziers surpris, foiblette
infanterie / L’on ne peut meriter le nom victorieux. / Bien souvent tel carnage est au ciel
odieux ».
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 81
49 Par exemple pp. 193–194 : « Les morts comblent la rue, et les tristes bleßés / Sont en mesme
charnier l’un sur l’autre entaßés, / Le sang flotte noiratre, et les esgouts de ville / Vomissent
hors des murs la cruauté civile / Comme un ruisseau noircy traversant la Cité / Quand l’air
verse pleureux son deluge emprunté. / Le foßé l’engloutit, et hoste tutelaire | Recoit la chaude
humeur en son humeur contraire ».
50 Par exemple pp. 197–198, lorsque le Seigneur de Chabert, ayant jusqu’alors combattu épi-
quement et héroïquement, au vu de ses victimes, perd son héroïsme et épargne la vie des
vaincus au lieu de les abbattre : « Le defence envers luy est un crie-merci, / De sauver ses
vaincus außi eut-il souci / (Ie d’y) apres le feu plus ardent des batailles / Quand desia
l’ennemy desertoit les murailles : / Car au commencement necessaire il estoit / D’offencer
l’ennemy : comme il se presentoit, / Or, comme il est du tout invincible aux allarmes, / Il fut
incontinent addouci par les larmes / Des vaincus, des bleßés, en facon qu’il sauva / Bon
nombre de soldats que braves il treuva ».
51 Voir surtout pp. 208–209 : « Ainsi de toutes pars un chacun s’esvertue / D’escarter l’ennemy
qui foisonne en la rue, / Les vivants et les morts sont en nombre pareil, / Le Ciel en est hon-
teux, honte en a le Solei, / Honte en a le vainceur, le vaincu en ha honte, / Honte en a le mal-
heur qui ceste troupe affronte, / Iupin en est honteux, et le despité Mars / Pour la honte rougit
des contraires soldars / Honteuse en est la France, honteux en sont les Princes / Qui virent en
ce iour desertes leurs provinces. / Moy-mesme en suis honteux, et mon riche cayer / Se ver-
meille en leur honte, à noircir coustumier. »
82 Bernhard Huss
52 Ce ne sont pas les partis pris qui sont au premier plan lors de la réécriture de l’Iliade, c’est
pour cela que les Troyens n’avaient pas pu être envisagés comme un équivalent possible aux
huguenots assiégés dans la tour de Montélimar.
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 83
tant que phénomène relevant d’une continuité progressiste (au sens de la narration
génétique), pourrait s’élever au-delà des conflits et des changements de l’époque
guerrière (au moment de la publication, Henri IV n’est pas encore confirmé
comme successeur incontesté de la maison de Valois). Au lieu de cela, le discours
critique retombe incessamment dans un discours exemplaire de type laudatif, qui
n’est plus tout à fait idéologiquement compatible. Ce discours, explicitement ou
implicitement, adresse les dédicataires protestants du texte et, finalement, n’est
pas en mesure de dénier le bien-fondé de leurs actions. À la fin, le « divin Lec-
teur » de l’ouvrage, très probablement Lesdiguières en tant que dédicataire de
l’épopée dans son ensemble, et non Blancon auquel est adressé le livre VII, est
interpellé :
Voici divin Lecteur la fin de mon ouvrage
Mais ce n’est pas la fin du soucieux courage
Que i’ay de t’honorer en l’honneur Dauphinois
Dont le paisible estat sert de moule aux Francois,
Pour r’imprimer leur foy laschement effacée
Par l’infidele main d’une race avancée
Race qui n’estoit rien et qui de nostre Tout
Rebastit sa naissance et Aligne le bout
De nostre bien confus en son malheur extreme.
L’homme qui hait son Roy est hayneux a soy-mesme
Telle fut donc la fin des affinés ligueurs
Qui de nostre Cité convoiterent les murs.
Ie finy par leur mal ayant uni ma peine
A la fin de l’effort de la troupe Chrestienne
Qui grosse de plaisir, de richesse, et de los
Veut au temple divin consigner son repos,
Ou ie vay la treuver pour en commun langage
Rendre grace au Seigneur pere de nostre ouvrage. (p. 235)
À cet endroit le discours critique fait place à un discours partial, qui fait de
l’exemple positif du dédicataire l’emblème de la pacification de la France. La cri-
tique de la guerre civile, formulée précédemment à de nombreuses reprises, qui
fait de celle-ci une déchirure absurde, se retire pour faire place à la cinglante cri-
tique d’un seul des camps de la guerre civile, la Ligue catholique. Une explication
chrétienne-confessionnelle du conflit est même sous-entendue, alors qu’elle appa-
raît auparavant inadmissible lorsque Pontaymeri emploie la formule « la troupe
chrétienne » dans un discours critique et évoque le nom de Dieu dans le dernier
vers. Le loyalisme royal, perçu dans le postulat réclamant de rester fidèle au roi,
est encore issu d’une motivation protestante à ce moment-là : la conversion finale
au catholicisme d’Henri de Navarre a lieu environ deux ans après la publication de
La Cité du Montélimar. Ce fait à lui seul montre pourquoi, au milieu des troubles
de l’époque, la simple esquisse d’une narration génétique de l’histoire de l’époque
est impossible.
La Cité du Montélimar se sert de toute évidence d’un recours à la tradition
épique afin de compenser un certain manque de modèles de narration tradition-
nelle parmi l’historiographie de l’époque, un manque en tout cas du point de vue
84 Bernhard Huss
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Homère (1955) : Iliade. Chants I–VI, t. 1, éd. et trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres.
Pontaymeri, Alexandre de (1591) : La Cite du Montelimar, ou les trois prinses d’icelle, Compo-
sees & redigees in sept livres par A. de Pontaymeri, Seigneur de Foucheran, s.l.
Provini, Sandra (éd., trad.) (2004) : Humbert de Montmoret / Germain de Brie / Pierre Choque,
L’incendie de La Cordelière. L’écriture épique au début de la Renaissance, La Rochelle,
Rumeur des âges.
Sources secondaires
Azéma, Thierry (1992) : « A l’aube des temps modernes » / « Naissance et affirmation de la Ré-
forme » / « Une ville de l’Ancien Régime (XVIIe–XVIIIe siècles) », in Histoire de Montélimar,
éd. Stéphane Baumont, Toulouse, Éditions Privat, pp. 161–216.
Becherer, Agnes (1996) : Das Bild Heinrichs IV. (Henri Quatre) in der französischen Versepik
(1593–1613), Tübingen, Narr.
Brown, Cynthia J. (1985) : The Shaping of History and Poetry in Late Medieval France. Propa-
ganda and Artistic Expression in the Works of the Rhétoriqueurs, Birmingham, Summa Pub-
lications.
Carr, Richard A. (2003) : « The Resolution of a Paradox. Alexandre de Pontaymeri’s Response to
the Querelle des femmes », Renaissance Studies 17.2, pp. 246–256.
Coston, Adolphe de (1883) : Histoire de Montélimar et des principales familles qui ont habité
cette ville, t. 2, Montélimar, Bourron [réimpr. Paris, Éditions du Palais Royal, 1973].
Csűrös, Klára (1999) : Variétés et vicissitudes du genre épique de Ronsard à Voltaire, Paris,
Champion.
Himmelsbach, Siegfried (1997) : « “Long poëme” et “grand genre”. L’élaboration de formes nar-
ratives longues au début du XVIe siècle », Nouvelle Revue du Seizième Siècle 15, pp. 27–40.
La narration historique dans la poésie épique d’actualité 85
Rippert d’Alauzier, Gwenola de (2006) : Dauphiné protestant. Regards sur les guerres de Religion
en Dauphiné au XVIe siècle : des prémices de la Réforme à l’Édit de Nantes, Aubais, Mémoire
d’Oc Éditions et Recherches.
Rüsen, Jörn (1979) : « Wie kann man Geschichte vernünftig schreiben ? Über das Verhältnis von
Narrativität und Theoriegebrauch in der Geschichtswissenschaft », Theorie und Erzählung in
der Geschichte, éds. Jürgen Kocka et Thomas Nipperdey, München, dtv, pp. 300–333.
— (1982a) : « Geschichtsschreibung als Theorieproblem der Geschichtswissenschaft. Skizze zum
historischen Hintergrund der gegenwärtigen Diskussion », in Formen der Geschichtsschrei-
bung, éds. Reinhart Koselleck, Heinrich Lutz et Jörn Rüsen, München, dtv, pp. 14–35.
— (1982b) : « Die vier Typen historischen Erzählens », in Formen der Geschichtsschreibung, éds.
Reinhart Koselleck, Heinrich Lutz et Jörn Rüsen, München, dtv, pp. 514–605.
Stierle, Karlheinz (1979) : « Erfahrung und narrative Form. Bemerkungen zu ihrem Zusammen-
hang in Fiktion und Historiographie », in Theorie und Erzählung in der Geschichte, éds.
Jürgen Kocka et Thomas Nipperdey, München, dtv, pp. 85–118.
Struever, Nancy S. (1970) : The Language of History in the Renaissance. Rhetoric and Historical
Consciousness in Florentine Humanism, Princeton, Princeton University Press.
L’ÉTHIQUE DES CHEFS GUERRIERS DANS LES POÈMES
ÉPIQUES SUR LES TROUBLES DE RELIGION
(FIN XVIe–DÉBUT XVIIe SIÈCLE)
Bruno Méniel
Pendant les guerres de Religion et dans les années suivantes s’écrivent des
poèmes de combat qui racontent et commentent les événements récents. On
recense ainsi plus d’une vingtaine d’œuvres qui peuvent compter une dizaine de
pages comme plusieurs centaines, les plus célèbres étant le Cantique d’Ivry (1590)
de Du Bartas et les Tragiques (1616) d’Aubigné1. Les auteurs peuvent alors se
réclamer du modèle de La Pharsale de Lucain, qui, elle aussi, racontait une guerre
civile et prenait nettement parti. Ils composent leurs œuvres en s’efforçant d’être
fidèles tout ensemble à la forme traditionnelle du poème héroïque, à la matière
fournie par les faits historiques et à l’idéologie de leur camp. Pour glorifier le
chef, ils reformulent des lieux communs sur la vaillance et les vertus, mais ne
tiennent-ils pas aussi un discours plus élaboré et plus subtil reflétant leurs choix
politico-religieux ? Autrement dit, l’éthique des chefs qu’expriment ces poèmes
varie-t-elle selon l’idéologie dont ils sont porteurs ?
ÉPOPÉE ET ÉTHIQUE
Il n’y a pas de lieu particulier, dans les poèmes que nous étudions, pour le dis-
cours éthique, qui est pratiquement partout. Il est certes loisible de considérer
qu’il est prioritairement à chercher dans le discours du poète-narrateur présentant
les personnages et commentant leurs actions, qui tend à proliférer dans la poésie
de combat. Par exemple, le poète recourt fréquemment au procédé de l’éthopée,
portrait moral visant à présenter un personnage, d’ordinaire avant qu’il n’entre en
action. L’éthopée constitue un lieu privilégié de l’affirmation des valeurs
héroïques. Grâce à elle, les prouesses détaillées par le récit n’apparaissent pas
comme des faits exceptionnels, mais seulement comme les manifestations d’une
manière de vivre, qui résulte de l’appartenance à une lignée, d’un caractère, d’une
éducation et de choix moraux. Le discours éthique peut aussi apparaître dans
l’éloge funèbre que fait le poète d’un soldat mort sur le champ de bataille, en rap-
pelant les idéaux qui ont animé celui-ci.
Pourtant, très souvent, le discours éthique est pris en charge par les person-
nages, au style direct : la harangue prononcée devant l’armée par le chef est le
moyen de rappeler la cause qui est défendue et les valeurs qui sont privilégiées ; la
prière que le chef adresse à Dieu avant de s’engager dans la mêlée indique
l’importance qu’il accorde à la Providence divine et le sens qu’il attribue à sa
lutte ; les défis et les invectives que les soldats échangent au cours des combats
donnent lieu à l’affirmation de convictions morales ; les cris de triomphe après la
victoire sont parfois aussi l’occasion de redire les motifs d’un engagement.
Au-delà encore, c’est toute la forme du poème qui véhicule une éthique. Le
récit détaillé des affrontements magnifie les gestes courageux et dénonce les actes
de couardise. Entre ces deux tendances, nulle contradiction : que les poèmes de
combat fassent une place à la satire n’empêche pas que leur ton à la fois senten-
cieux, emphatique et exalté célèbre la vie militaire comme une existence épurée
par la discipline, la familiarité avec le danger et le souci de l’honneur. Le poème
de combat se sert des procédés du grandissement – la périphrase, l’hyperbole,
l’amplification, l’allégorie, la comparaison – pour donner plus de relief à
l’héroïsme ou à la cruauté, à l’humanité ou à l’horreur. L’analogie est systéma-
tique : pour suggérer les vertus et les mérites d’un chef militaire, le poète compare
celui-ci à tel ou tel héros mythologique ou historique. Ces exemples contribuent à
la copia du poème, à sa force encomiastique et à son ouverture sur un riche inter-
texte. Ils sont un élément essentiel du mécanisme de la gloire : le héros imite des
prédécesseurs et aspire lui-même à devenir un modèle. L’une des fonctions du
poème épique, et singulièrement du poème de combat, est de fabriquer des figures
de guerriers admirables, que l’on désirera imiter ou – puisque le poème de combat
évoque des personnes réelles – que l’on voudra suivre. Ainsi, dans La France
divisée de Pierre Boton, Philippe II d’Espagne rappelle à son gendre Charles-
Emmanuel la fonction des modèles :
L’honneur nourrit les grans : et les sentiers tracez
Par ces grands demy-dieux, qui nous ont devancez
A suivre leur vertu, les successeurs invitent,
S’ils veullent parvenir à l’honneur qu’ils meritent.
L’amour de sa grandeur provient de la vertu :
Qui nous fait suivre hardis le chemin ja battu
De ces Heros, desquels les gestes on admire2.
Le genre épique a des affinités avec l’éloquence épidictique. Il n’est pas certain
que les textes théoriques sur l’épopée aient eu une influence profonde sur la com-
position des poèmes de combat. Ils valent néanmoins parce qu’ils fixent des idées
qui sont partagées par toute une époque. Comme l’on sait, selon la théorie aristo-
télicienne, le héros tragique ne peut être parfait, car alors il ne commettrait aucune
faute et son malheur apparaîtrait au spectateur comme injuste et même incompré-
hensible. Au contraire, selon la plupart des théoriciens de la Renaissance, le héros
épique a pour fonction de donner une idée de la perfection. Pour le Tasse,
« l’épopée au contraire [de la tragédie] réclame une vertu éminente dans ses per-
Si la noblesse d’âme est héritée des ancêtres, elle n’est pas un acquis définitif, elle
doit être mise sans cesse à l’épreuve du combat. C’est ainsi que Pontaymeri fait
l’éloge d’un soldat, Aramond, en affirmant qu’il a su se montrer par ses vertus
digne de ses aïeux :
3 Tasso 1997, p. 84 ; Tasso 1959a, p. 360 : « l’epico, a l’incontro, vuole nelle persone il sommo
delle virtù, le quali eroiche da la virtù eroica sono nominate. »
4 Tasso 1997, p. 101 ; Tasso 1959a, p. 377 : « le valorose [persone] in supremo grado di ecce-
lenza ».
5 Scaliger 1561, p. 91, col. 1 : Neque id temerè dictus enim est fuisse omnium sui temporis
sapientissimus. Quare et bellum dissuasit, ut justus : et in bello pugnavit, ut fortis ; et
superstes fuit satis patriae, ut felix ; et reposuit patriam, ut gratus ; et perpetuavit sacra, ut
pius.
6 Monluc 1964, p. 789. Monluc revient souvent sur cette idée, « les grands combats se font par
les gentilshommes » (p. 536), « il n’y a travail ny faction que de noblesse » (p. 777), « il n’y a
combat que de noblesse » (p. 781).
7 Voir Jouanna 1976.
8 [Montreux] 1592, f. Eij v°, v. 2–5.
90 Bruno Méniel
Aramond est à la fois la vivante réplique de ses ancêtres et le pur produit de ses
œuvres : le paradoxe révèle toute l’ambivalence d’un monde qui se voudrait stable
et qui se sait mouvant.
Une place à part est néanmoins réservée au roi. Lui est d’essence différente,
parce qu’il doit son statut à sa naissance et que le sacre lui a donné une légitimité
supplémentaire. Ce statut particulier doit rendre le roi indépendant du jugement
populaire, comme le souligne un poème en l’honneur d’Henri III :
[…] le Roy s’est veu de tant plus excellent,
Que du los populaire il est plus nonchalant […]10.
Effectivement, il dégaine son épée et, d’un coup judicieusement placé à l’aine, au
défaut de la cuirasse, il tue son ennemi.
L’éthique du chef est d’abord une éthique de l’honneur :
» Tousjours l’honneur accroist au defaut de la vie,
» Mesme on ne doit sans luy de vivre avoir envie :
» L’honneur est le seul bien de l’homme genereux,
» Le guerdon et le prix d’un faict chevalereux :
Le bon prince serait celui qui gouvernerait en se laissant guider par Dieu :
En vain vous déployez harangue sur harangue
Si vous ne prononcez de Canaan la langue,
En vain vous commandez et restez ébahis
Que, désobéissant, vous n’êtes obéis :
Car Dieu vous fait sentir, sous vous, par plusieurs têtes,
En leur rébellion, que rebelles vous êtes ;
Vous secouez le joug du puissant Roi des Rois,
Vous méprisez sa loi, on méprise vos lois. (II, v. 441–448)
Aubigné n’a pas cherché à ériger au sein des Tragiques de grande figure hé-
roïque : ni Coligny, parce qu’il meurt lors de la Saint-Barthélemy, ni Henri de
Navarre, parce qu’il se convertit, n’étaient à même de devenir les objets princi-
paux du poème. L’éloge du premier tient en deux formules : il est à la fois l’« ad-
miral admirable » (V, v. 693) et « noztre Caton » (V, v. 831). Le second est quali-
fié d’« ingenieux tyran » (VI, v. 637) et comparé à Julien l’Apostat. Le chef dont
l’éloge est le plus net est sans doute Élisabeth d’Angleterre, « heureuse en guerre
et ferme dans la paix » (III, v. 966). Si Aubigné fait d’elle le « fleau des tyrans »
(III, v. 994), il loue aussi sa « vertu virginale » (III, v. 977) en des termes qui rap-
pellent étrangement les litanies de la Vierge14. Il ne lui attribue pas, cependant,
13 Pontaymeri 1591, p. 52, v. 13–18 (les guillemets fermants en tête de vers soulignent que ces
vers sont sentencieux).
14 Fragonard 1991, pp. 39–52.
92 Bruno Méniel
Dans la harangue qu’il lui fait prononcer devant ses troupes, Elizabeth fonde sur
sa foi son espoir de victoire :
Dieu cognoit que j’ay mis en luy mon esperance,
Et qu’en luy seulement gist ma ferme asseurance,
Qui clement et bening, trespitoyable et doux,
Sçait que son nom tresainct est invoqué sur nous :
[…].
Et nous nous asseurons sur le sang espandu,
De celuy qui pour nous fut en croix estendu […]17.
Recourant à un lieu commun des harangues, elle met en avant l’idée que la mort
est préférable à la défaite :
Si Dieu veut qu’au combat vaincüe je demeure,
Je suis contente aussy qu’avecques vous je meure :
Vous deffaicts je n’ay plus de vivre aucun desir,
Je pry’ Dieu qu’aussy tost mort me vienne saisir18.
Après la victoire sur l’« invincible Armada », Elisabeth ne voit comment montrer
sa reconnaissance au « Dieu des Armées », car elle sait qu’Il répugne aux messes
votives, aux Te Deum, aux Salve Regina, aux cantiques. Elle Lui adresse donc une
« tres-humble priere », venue du cœur, pour Le remercier d’avoir protégé ses
« esleuz » contre un « Tyran » et pour Lui attribuer toute la gloire :
Je te veux adresser une ame toute pure,
Qu’as en moy façonnée exempte de soüillure,
Un cœur humble, abaissé, sans faintise contrit,
Pour mieux te loüanger je dresseray l’esprit.
J’esleveray ma voix aussi claire qu’un Ange,
Pour dignement chanter de tes faits la loüange.
Veu qu’à toy seulement, ô mon Dieu, mon Seigneur,
D’une telle victoire en est deu tout l’honneur21.
Comme l’on voit, chez les poètes protestants, la guerre est accomplissement de la
volonté divine et la préoccupation éthique cède la place au souci de devenir
l’instrument de la Providence.
19 encombre : danger.
20 [Le Petit] 1598, f. F viij r°, v. 16–28.
21 Ibid., f. G ij r°, v. 27–v°, v. 1.
22 Tasso 1997, p. 141. Tasso 1959b, p. 489 : « perciò che si veggono messa innanzi quasi
un’imagine di quella gloria per la quale essi sono stimati a gli altri superiori ; e riconoscendo
le virtù del padre e de gli avi, se non più belle, almeno più ornate con varii e diversi lumi de la
poesia, cercano di conformar l’animo loro a quello esempio ; e l’intelletto loro medesimo è il
pittore che va dipingendo ne l’anima a quella similitudine le forme de la fortezza, de la tem-
94 Bruno Méniel
La poésie épique offre donc des modèles, et le modèle par excellence est le héros
de la Jérusalem délivrée. Le personnage de Godefroy (Goffredo) est d’autant plus
important pour les ligueurs que la famille de Lorraine descend de Godefroy de
Bouillon. Les textes analysant l’héroïsme du personnage du Tasse sont rares en
France, plus fréquents en Italie. En 1595, Lorenzo Giacomini Tebalducci Males-
pini publie un discours en l’honneur du Tasse prononcé auparavant devant
l’Académie des Alterati, où il montre que celui qui veut « voir une vraie image de
justice, de tempérance, de libéralité, de magnanimité, de courage, ou même l’Idée
du Prince sage et valeureux, en particulier dans le gouvernement des troupes en
armes, et dans les actions militaires très importantes » ne doit pas avoir recours
aux héros d’Homère, Agamemnon, Achille ou Hector, ni même à l’Énée de Vir-
gile. Il doit considérer le Godefroy du Tasse, au contact duquel « le cœur s’arme
de piété, de zèle, de magnanimité, de constance et en somme de toutes ces vertus
qui sont requises pour le perfectionnement de soi et pour l’accomplissement du
devoir de chef de l’armée »23. Ces lignes formulent ce que les poètes ligueurs
pouvaient trouver dans la Jérusalem délivrée : un dépassement de l’héroïsme
païen, un engagement au nom de la foi et une exaltation du zèle.
Dans L’Heureuse et entière victoire, Montreux rappelle au duc de Mercœur
qu’il descend de Godefroy et il évoque le modèle de la croisade :
Ainsi ton pere vieu, Godefroy de Lorraine
Qui d’infidelles morts jonchea toute la plaine
D’Egypte, de Sirie, et du fertille pais,
Qui porta du seigneur la bien-heureuse Croix,
Fut beny du grand Dieu, en l’heur de sa victoire,
Pour l’avoir veu soigneux à conserver sa gloire […]24.
Le poète insiste sur le courage des Princes Lorrains qui dirigent la Ligue :
Mais qui vit onc loger dans l’esprit, dans le cœur
Des grands Princes Lorrains, la palissante peur ?
Qui les a veu craintifs, s’estonner sous l’orage ?
La grandeur du peril agrandist leur courage,
Ce qui grave la peur és ames des mortels,
Est le mesme pinceau qui les peint immortels25.
bien qu’il meure26 ») et la foi (« il faut que nostre foy, esprouve nostre amour27 »).
Ce sont là des valeurs supérieures au souci de la gloire, pour laquelle il n’a que
mépris (« Nous ne combattons pas, pour graver nos trophees28 »). Plus radical
encore, dans L’Heureuse et Entière Victoire de Montreux, le Duc de Mercœur
harangue ses troupes en faisant de l’honneur de Dieu la finalité du combat :
C[’]est pour luy, pour son nom, pour sa gloire éternelle,
Que nous marchons armez encontre l’infidelle,
Pour les Temples, la foy, de nos devots ayeux,
Nous paroissons armez dans ce camp orguilleux.
Nous ne combattons pas seulement pour la vie,
Pour nos biens, nos maisons, et pour nostre patrie,
Mais pour l’honneur de Dieu, pour nos ames aussi,
Qu’un tiran orgueilleux veut forcer sans mercy29.
L’idée qu’un hérétique puisse régner sur la France est perçue comme une violence
équivalant à une conversion contrainte : en sauvant l’honneur de Dieu, le ligueur
se sauve lui-même.
Ensuite, le duc de Mercœur présente la foi et la liberté comme des valeurs
suprêmes :
Combien heureusement, et d’une masle audace
Devons nous aujourd’huy combattre en ceste place ?
Ou l’honneur du grand Dieu, la foy, la liberté,
Et le salut du pais, se voirra disputé30 ?
La foi se manifeste par la confiance que le chef a dans l’aide céleste, et donc par
une conception providentielle de l’Histoire :
Mais il ne songe pas que l’humaine puissance
Ne peut faire a la main du Seigneur resistance […]31.
Les poètes ligueurs développent l’idée que le succès militaire vient d’abord du
soutien de Dieu. Ainsi, Nicolas de Montreux affirme :
celuy vainc tousjours
Qui n’attent d’autre part que de Dieu son secours […]32.
Quoi qu’il arrive, le guerrier qui combat mû par la foi est toujours victorieux,
même s’il meurt :
Tousjours marche, asseuré, veuf de crainte et d’effroy
Celuy-là qui combat pour son Dieu, pour sa foy,
Un si divin combat que juste il se propose,
Ne peut qu’une victoire heureuse ne luy cause,
Il fait référence au modèle païen de Codros, que néanmoins les ligueurs surpas-
sent, car ils meurent non pour leur pays, mais pour leur Dieu35. Dans la harangue
que le duc de Mercœur adresse à ses troupes avant la bataille de Craon, il déclare :
Sus, sus donnons dedans, on me voirra vaincueur
Retourner au combat, ou privé de vigueur
Au grand Dieu j’offriray mon ame en sacrifice,
Mon sang à sa bonté, pour la rendre propice
A vos jours, à vostre heur. S’il plaist à sa grandeur
Qu’il tombe sur nos chefs quelque gauche mal-heur.
Cent fois je le supp[l]y, l’adjure davantage.
Que sur mon chef tout seul roulle tout le dommage […]36.
Les « politiques » n’accordent pas au zèle la même importance que les ligueurs ou
les protestants fermes. Ils prônent le contrôle des passions et défendent des
valeurs telles que l’amour de la patrie et la réconciliation nationale. Le poète pro-
testant Alexandre de Pontaymeri est représentatif de cette éthique. À ses yeux, le
chef vainqueur doit savoir juguler sa colère :
L’éthique des « politiques » est proche du stoïcisme, mais ne doit pas être confon-
due avec lui. Elle préconise la maîtrise des émotions, non leur éradication. En par-
ticulier, le spectacle de la souffrance de l’ennemi vaincu peut éveiller chez le
guerrier le plus implacable un sentiment de compassion. Pontaymeri rapporte le
cas du Seigneur de Chabert qui a tué tant d’ennemis qu’il peut être comparé à un
faucheur dans un pré, mais lorsque l’adversaire commence à céder, il a le souci de
sauver les vaincus. Sa magnanimité n’est pas dénuée de pitié :
Or, comme il est du tout invincible aux allarmes,
Il fut incontinent addouci par les larmes
Des vaincus, des blessés, en façon qu’il sauva
Bon nombre de soldats que braves il treuva39.
Dans la prière qu’Henri IV adresse à Dieu avant la bataille d’Ivry, il déclare qu’il
est prêt à mourir pour son pays :
Si tu congnois Seigneur que la guerre je fais
Pour espandre le sang, ennemy de la paix :
Je veux mon Dieu, je veux, que toute leur armee,
Vienne droict dessus moy se jetter animee,
Coulpable du malheur que ton peuple innocent
Par les effects divers de la guerre ressent.
Mais si l’amour aussi que j’ay à la patrie
Et le salut commun me faict mettre ma vie
En un si grand hazard : fais par ta grand’bonté
Que mon ennemy soit vaincu et surmonté,
Me donnant à bon droict dessus luy la victoire
Dont a toy en sera, et l’honneur, et la gloire47.
Cohérent avec lui-même, Henri IV, qui, avant la bataille, se disait mû par l’amour
de la paix, une fois la victoire acquise, manifeste sa clémence. Dans La Henriade
de Garnier, il se sert de cette vertu comme d’un moyen de séduction. Par la grâce
qu’il accorde aux Suisses à l’issue de la bataille d’Ivry, il conquiert leurs cœurs :
Vaincre son ennemy, c’est un grand advantage,
Mais bien encore plus de vaincre son courage,
Bien sûr, il ne s’agit en l’occurrence que de laisser retourner chez eux des merce-
naires étrangers, mais cet acte de clémence peut en annoncer d’autres. La clé-
mence, qui conduit le prince, usant d’un droit dont il a la prérogative, à faire grâce
au vaincu sans considération des fautes ou des injustices que celui-ci a pu com-
mettre, révèle son aptitude à surmonter son ressentiment et atteste sa générosité.
Cette notion a reçu ses lettres de noblesse des discours Pro Marcello et Pro Liga-
rio de Cicéron et du traité De clementia de Sénèque, mais elle est prisée des histo-
riens et des philosophes, à l’image de Guichardin :
Il n’est rien que les hommes doivent davantage désirer en ce monde ni qui soit plus glorieux
que de voir leur ennemi terrassé et à leur merci ; et cette gloire est double pour ceux qui en
font bon usage, j’entends qui se montrent cléments et se contentent d’avoir vaincu49.
Du Bartas brosse le portrait d’un roi aux colères généreuses, qui oublie les af-
fronts et ne se souvient que des services rendus :
Bien que la clémence d’Henri IV soit présentée comme une faiblesse, voire
comme une injustice, par les libelles de certains « politiques », comme le montre
la « Harangue de Monsieur d’Aubray » dans la Satyre Ménippée53, elle est célé-
brée comme une vertu éminente par les poèmes de combat qui relèvent de la
« propagande » royale54. La clémence reste cependant une notion d’origine
païenne, alors que le pardon, qui procède de la charité, est une vertu authentique-
ment chrétienne. Selon Du Bartas55, c’est par le pardon qu’Henri IV parachève
son succès, en remportant une victoire sur lui-même :
O vrayement invincible et plus qu’Auguste Roy,
Qui triomphes heureux du triomphe, et de toy.
Et qui rends tous contans, ton ost de la victoire,
Le vaincu du pardon, et tous deux de ta gloire56.
La clémence manifeste une supériorité, elle assujettit celui qui en bénéficie et elle
peut s’accompagner d’humiliation57. Au contraire, celui qui pardonne à quelqu’un
ne voit plus en lui un ennemi, un vaincu, un obligé, mais un prochain. La promo-
tion du pardon vise à faire pièce au zèle des ligueurs, car elle donne à Henri IV un
statut de « prince chrétien » que ceux-ci lui dénient. De plus, le roi n’est pas
n’importe quel chef de guerre : il doit vaincre ses adversaires tout en sachant que,
lorsque la paix aura été rétablie, il devra négocier avec eux pour restaurer l’unité
nationale. Le pardon œuvre pour la réconciliation à venir.
À la différence de la clémence, le pardon n’est pas le privilège exclusif du roi.
Il est pratiqué à des niveaux intermédiaires de la hiérarchie militaire. C’est ainsi
que Pontaymeri affirme que le capitaine victorieux doit savoir
» Pardonner aux vaincus, et d’un tiede courage
» Alenter la fureur du bou-bouillant carnage58.
Ainsi, dans les poèmes de combat s’instaure une relation étroite entre éthique,
religion et politique. L’epos est porteur d’une vision providentielle de l’histoire,
mais celle-ci est plus marquée chez les protestants fermes et les ligueurs, pour qui
le chef, Elisabeth d’Angleterre ou le Duc de Mercœur, est un être à part, qui béné-
ficie du secours divin. L’éthique du courage, de la magnanimité, du sacrifice, est
partagée par tous. Les protestants fermes et les ligueurs privilégient la foi et le
zèle. Les « politiques » intègrent à l’éthique du chef la maîtrise de soi, la clé-
mence, la douceur, la compassion et le souci de la paix. Cette dichotomie pourrait
bien avoir une base sociale : les œuvres des protestants et des ligueurs relèvent
d’une éthique nobiliaire, qui fait l’apologie de la guerre religieuse comme moyen
de manifester son zèle et de défendre l’honneur de Dieu ; celles des « politiques »
se rattachent à l’idéologie des gens de robe conjuguant le contrôle stoïcien des
passions et une morale chrétienne du pardon.
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Anon. (1588) : L’Argument de la victoire que le Roy s’est acquise sur les Ristres, Paris, Jean
Richer.
Aristote (1995) : Organon IV Seconds analytiques, éd. Jules Tricot, Paris, Vrin.
Aubigné, Agrippa d’ (1995) : Les Tragiques, éd. Jean-Raymond Fanlo, Paris, Champion, 2 vol.
Binet, Claude (1594) : Les Destinees de la France, Paris, Jamet Mettayer et Pierre L’Huillier.
Bosquet, Jean (1599) : Reduction de la ville de Bone, par Messire Charles, Duc de Croy et
d’Arschot, Prince de Chimay etc. en l’An 1588, Anvers, Martin Nutius.
Boton, Pierre (s.d.) : La France divisee. Poëme contenant l’histoire tragique de la Ligue, s.l.
Cicéron (1960) : Divisions de l’art oratoire, éd. et trad. Henri Bornecque, Paris, Les Belles Let-
tres.
— (1965) : Les Devoirs, éd. et trad. Maurice Testard, Paris, Les Belles Lettres.
Du Bartas, Guillaume Salluste (1594) : Cantique sur la victoire d’Ivry obtenue par le Roy (1590),
Lyon, Jean Tholosan.
Garnier, Sébastien (1593) : Les Huict Derniers Livres de la Henriade [IX–XVI], contenans les
faicts merveilleux de Henry, roy de France et de Navarre [...], Blois, Vve B. Gomet.
— (1594) : Les Huict Premiers Livres de la Henriade, contenans les faits admirables de Henry roy
de France [...], Blois, Gomet.
Giacomini Tebalducci Malespini, Lorenzo (1596) : Oratione in lode di Torquato Tasso [...], Flo-
rence, Filippo Giunti.
Sources secondaires
Daniel Melde
L’emploi des armes à feu, comme l’artillerie, les arquebuses ou les pistolets, a
changé la guerre et son éthique de manière fondamentale1. À partir de la seconde
moitié du XVe siècle, les armes à base de poudre noire deviennent un facteur
important de ce changement ; en raison de leur capacité de nuisance, elles déter-
minent le déroulement et l’issue des batailles. En même temps, ces nouvelles
armes ont un statut ambivalent. D’un côté, il s’agit d’outils militaires indispen-
sables pour réussir dans la guerre. Les monarques ou les chefs militaires aiment se
targuer de la grandeur et de l’efficacité de leurs bombardes. Ce sont aussi des
objets de curiosité scientifique qui engendrent des traités théoriques, comme la
Nova Scientia de Niccolò Tartaglia2. De l’autre côté, ces armes sont vigoureuse-
ment critiquées par la majorité des humanistes qui les regardent comme des ins-
truments diaboliques, une « hyperbole de la transgression prométhéenne3 », té-
moignant d’un déclin dans l’éthique des hommes4.
La poésie épique qui traite des événements historiques ne peut pas ignorer ce
développement militaire. Dès le premier épanouissement de la poésie épique re-
naissante en Italie au XVe siècle, dont le foyer thématique recouvre très souvent
l’histoire récente5, et dans les premiers poèmes héroïques écrits en France lors des
guerres d’Italie6, il est possible d’observer un engagement poétique vis-à-vis des
armes à feu et leur intégration dans la narration épique. En raison de la place pri-
mordiale que tient la guerre dans la poésie épique, il y a tout lieu de se demander
comment le genre réagit à cette évolution dans l’art militaire. Partant de la tradi-
tion du genre épique, les aristies mettent davantage l’accent sur l’héroïsme indivi-
duel mis en scène dans les corps à corps, forme de combat encore très présente
dans le monde extra-littéraire de l’Antiquité ou du Moyen Âge. Cependant, la
nouvelle réalité des armes à feu se caractérise par des stratégies de défense et
d’attaque à longue distance et par des combats de plus en plus dépersonnalisés
avec une multiplication du nombre de tués. Il suffit de rappeler les scènes fa-
meuses du Roland Furieux de l’Arioste (dans les chants IX et XI), où le combat
chevaleresque du monde fictif des paladins est fortement opposé aux nouvelles
armes anti-chevaleresques de la réalité moderne7. La critique des armes à feu pro-
noncée dans le Roland furieux a été interprétée, entre autres, comme faisant partie
du métadiscours ariostien sur le genre épique dont le schéma de combat tradition-
nel semble difficilement s’appliquer à la réalité moderne8.
Ce qui semble être incompatible chez l’Arioste, la poésie épique et l’art mili-
taire moderne, se révèle une synthèse productive dans la pratique poétique lors
des guerres de Religion en France, époque qui nous intéresse dans cette contribu-
tion. Néanmoins, la question de la proximité temporelle des sujets épiques, qui est
plus ou moins directement liée à la légitimité de la représentation épique des
armes à feu, fait débat dans les discours théoriques à partir de la seconde moitié
du XVIe siècle. La recherche consacrée aux poèmes épiques sur les guerres de
Religion constate en effet que « l’événement contemporain […] séduisit bon
nombre de poètes […] mais fut systématiquement condamné par les théori-
ciens9 ». Une telle affirmation ne doit pas empêcher cependant de considérer la
complexité de la relation entre pratique poétique, discours théorique et perspective
adoptée par la recherche en ce qui concerne le rôle de l’actualité historique dans la
poésie épique à l’époque des guerres de Religion. Ce système complexe devra lui
aussi être élucidé dans cette contribution.
Notre traitement de la représentation épique des armes à feu se divise en trois
parties. Premièrement, il s’agira de remonter le fil de l’histoire littéraire et des
conceptions modernes influentes de l’épopée, qui essaient d’exclure toute sorte de
nouveautés de leurs définitions du genre épique. En deuxième lieu, nous regarde-
rons de plus près le discours théorique sur la poésie épique au XVIe siècle et le rôle
qu’y tient le « nouveau ». La troisième partie sera dédiée à l’analyse de la séman-
tique et de la fonction des armes à feu dans deux poèmes épiques qui traitent des
guerres de Religion, la Henriade (1593) de Sébastien Garnier et la Rupellaïde
(1630) de Paul Thomas.
Les modernes « purifient » le monde – ses objets, ses hommes, son histoire – en
attribuant aux phénomènes la qualité d’« ancien » ou de « nouveau » afin d’orga-
19 Pour la relation entre la philosophie de l’histoire et la théorie des genres littéraires, cf. Hemp-
fer 1973, pp. 192–202.
20 Hegel concède que les épopées ont été aussi écrites à l’Époque moderne, mais ces poèmes
seraient seulement des œuvres d’érudits, des épopées « secondaires », qui ne reproduisent que
les modèles classiques ; elles ne sont pas de « créations originales ». Cf. Hegel 1855, pp. 236–
239.
21 Bakhtine 1978, p. 450. Pour une discussion critique de la position bakhtinienne, cf. Melde/
Bruns/Peters 2018, pp. 3–5.
22 Latour 1997, pp. 92–93.
La représentation des armes à feu dans la poésie épique 107
niser le monde qui se veut un monstre hybride. La distinction entre épopée « an-
cienne » et roman « nouveau » relèverait d’une telle purification23.
La perspective dite moderne empêche de saisir la complexité polytemporelle
des phénomènes littéraires entre 1500 et 1800. La Renaissance et le siècle clas-
sique se basent essentiellement sur la reprise et l’imitation de genres et d’auteurs
« anciens » afin de représenter la réalité « actuelle ». La poésie épique est un
exemple parfait de cette mise en discours du « nouveau » par les reprises et imita-
tions des « anciens », car elle sert bel et bien à traiter de changements historiques
(la découverte du Nouveau Monde, les guerres de Religion), techniques (l’art
militaire moderne), politiques (l’absolutisme) ou philosophiques (les Lumières).
Pour Voltaire, auteur de l’épopée historique La Henriade, le statut modèle des
poètes anciens ne coïncide pas avec le besoin de s’orienter thématiquement vers
des sujets anciens. Les poètes doivent prendre en compte les changements scienti-
fiques et culturels qui ont eu lieu au fil du temps :
Nous devons admirer ce qui est universellement beau chez les anciens ; nous devons nous
prêter à ce qui était beau dans leur langue et dans leurs mœurs ; mais ce serait s’égarer étran-
gement que de les vouloir suivre en tout à la piste. Nous ne parlons point la même langue ; la
religion qui est presque toujours le fondement de la poésie épique, est parmi nous l’opposé de
leur mythologie. Nos coutumes sont plus différentes de celles des héros du siège de Troye,
que de celle des Américains. Nos combats, nos sièges, nos flottes n’ont pas la moindre res-
semblance ; notre philosophie est en tout le contraire de la leur. L’invention de la poudre,
celle de la boussole, de l’imprimerie, tant d’autres arts, qui ont été apportés récemment dans
le monde, ont en quelque façon changé la face de l’univers. Il faut peindre avec des couleurs
vraies comme les anciens, mais il ne faut pas peindre les mêmes choses24.
Selon Voltaire, écrire de façon épique sur son propre temps (« nos coutumes »,
« nos combats », « notre philosophie »), autrement dit transmettre du « nouveau »
par le biais de l’« ancien », ne constitue pas un paradoxe, mais une pratique litté-
raire, bien courante au temps des Lumières.
Depuis l’Énéide de Virgile, la référence à l’histoire contemporaine est un trait
inhérent à la poésie épique. Servius, commentateur de Virgile, tout en disant que
l’intention de l’œuvre virgilienne relève autant de l’imitation d’Homère (Home-
rum imitari) que de la glorification d’Auguste partant de ses ancêtres (Augustum
laudare a parentibus)25, décrit la liaison naturelle entre l’« ancien » générique et
le « nouveau » historique, liaison qui persiste dans la tradition du genre épique de
l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle. Au Quattrocento, l’interprétation de Servius qui
considère l’Énéide comme une épopée panégyrique sur l’empereur actuel sert de
point de départ aux justifications visant à légitimer l’écriture d’épopées d’actualité
sur les exploits militaires des ducs en Italie26. À l’Époque moderne, les épopées
23 Cf. Farrel 2003, p. 391 : « It is certain that from Schiller to Hegel to Lukács to Bakhtin the
trope of contrasting epic with novel as a means of illustrating the larger difference between
antiquity and the modern period was a staple of modernist self-definition. »
24 Voltaire 1996, pp. 408–409.
25 Serv., Verg. Aen. I, praef. : intentio Vergilii haec est, Homerum imitari et Augustum laudare
a parentibus.
26 Cf. Melde/Bruns/Peters 2018, pp. 10–15 ; Peters 2016.
108 Daniel Melde
27 Pour un aperçu sur la poésie épique d’actualité de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance, cf.
Melde/Bruns/Peters 2018.
28 Cf. Maskell 1973, p. 62 : « The alliance of epic and the living hero had a cramping effect on
the poets who tried this experiment. The interest of these poems therefore remains largely his-
torical. As epics they are too violently distorted by the weight of contemporary events. »
29 Cf. Csűrös 1999, p. 273 : « L’actualité, comme sujet de l’épopée, est en général condamné,
mais l’usage n’en tient aucun compte » ; voir aussi Jomphe 2002, p. 247. Pour Csűrös, il
s’agit même d’un paradigme transhistorique : « Le verdict de la théorie est donc unanime et
conséquent à travers les siècles : l’actualité ne peut fournir matière à l’épopée » (Csűrös 1993,
p. 294). À notre avis, il est, cependant, nécessaire de bien distinguer le discours théorique du
XVIe siècle et les théories modernes de l’épopée qui naissent à partir du XIXe siècle et qui cri-
tiquent l’actualité comme sujet épique pour des raisons bien différentes, cf. supra.
30 Ronsard 1950–52, p. 345.
31 Pour Le Tasse, la proximité temporelle du poète avec son sujet épique altèrerait la « licenza di
fingere » ; cf. Tasso 1964, p. 10 : « Portano le istorie moderne gran commodità in questa parte
La représentation des armes à feu dans la poésie épique 109
Ronsard estime-t-il que l’écart temporel doit être de « trois ou quatre cens ans » ?
Il s’agit très probablement d’une référence à Homère, au poète épique prototype,
et son sujet de la guerre de Troie qui, selon de nombreux historiens depuis
l’Antiquité, s’est déroulée environ 400 ans avant le temps du Méonide32. La cri-
tique de Ronsard concernant l’actualité historique n’est guère liée à une critique
des objets de la réalité moderne, qui seraient incompatibles avec la poésie épique,
mais est liée à son concept général de la vraisemblance poétique. Dans sa théorie
du poème héroïque, Ronsard exige en effet que le « son diabolique des canons &
[des] harquebuses qui font trembler la terre, frosser l’air d’alentour33 » soit repré-
senté dans le poème. En choisissant un sujet du passé lointain, voire légendaire,
Ronsard prend l’Énéide de Virgile comme modèle et suit le propos de Joachim Du
Bellay qui, dans sa Deffence et illustration de la langue françoyse, considère à
côté des romans de chevalerie les « vieilles Chroniques Françoyses » et les
« anciennes Chroniques Romaines » comme la base thématique d’un « long
Poëme Françoys »34.
Pourtant, la pratique du poème héroïque en France lors des guerres de Reli-
gion est tout à fait contraire à la position de Ronsard ou de Du Bellay : le rapport à
l’actualité fonctionne comme un moteur pour ces poèmes dont la véracité histo-
rique représente un élément valorisant, leurs auteurs éprouvant la nécessité de
s’engager politiquement à travers leurs poèmes épiques35. En ce qui concerne leur
macrostructure, ces textes se situent moins en continuité avec les narratives
mythiques d’Homère et de Virgile qu’avec la poésie épique de Lucain ou de
Claudien, centrée sur des événements historiques qui sont racontés de manière
plutôt linéaire et commentés par une voix narrative très présente. L’idée d’une
poésie épique sur les événements historiques d’actualité, qui se révèle être la pra-
tique dominante à l’époque des guerres de Religion, peut malgré les positions de
Ronsard et de Du Bellay, nommées précédemment, être ancrée dans le discours
théorique du XVIe siècle36. La défense de Jules-César Scaliger en faveur de
Lucain, qu’il considère sans aucun doute comme « poète » dans ses Poetices libri
septem en raison des éléments fictifs et de la dispositio clairement poétique de son
poème sur la guerre civile romaine, est un lieu commun37. De manière générale,
Scaliger s’inscrit dans une tradition poétologique qui présuppose pour la poésie
épique et l’historiographie des affinités rhétoriques (le maniement créatif du maté-
riau) et protreptiques (« doctrina iucunda »)38.
Au-delà de Scaliger, nous trouvons des théorèmes dans les traités poétiques
qui exigent du poète épique un rapport plus épistémologique qu’historique au
temps présent. Jacques Peletier du Mans, qui estime que « l’Histoire est le Sujet le
moins propre pour le Poète39 », caractérise « l’œuvre héroïque » « comme une
Mer, ainçois une forme et image d’Univers »40. Cette métaphore, tirée de l’Insti-
tution oratoire de Quintilien41, souligne le rapport mimétique au monde extra-
littéraire de toute poésie épique qui, pour reprendre un terme de Roger Friedlein,
dresse des « cosmovisions42 ». Afin d’atteindre ce but, le poète épique devrait se
montrer érudit dans de nombreux domaines. Cela concerne moins le traitement
d’actualités historiques qu’une expertise générale de la part du poète épique dans
les « Ars et Sciences », comme le souligne Du Bellay quand il s’adresse au poète
épique à venir :
Donques ò toy, qui doué d’une excellente félicité de Nature, instruict de tous bons Ars, et
Sciences, principalement Naturelles, et Mathematiques, versé en tous genres de bons
Aucteurs Grecz, et Latins, non ignorant des parties, et offices de la vie humaine […] fay re-
naitre au monde un admirable Iliade, ou une laborieuse Eneide43.
Du Bellay dresse l’image d’un quasi-« génie universel » dont a besoin le « genre
universel » de la poésie épique, dans laquelle convergent tous les genres, tous les
arts, toutes les sciences. À cela s’ajoute la connaissance de ce qui concerne les
« parties, et offices de la vie humaine ». Le poète épique doit donc être capable de
concevoir une œuvre renfermant non seulement une valeur poétique, mais servant
aussi d’exemplarité humaine et morale.
Par ce recours, évidemment éclectique, aux théories poétiques dans la France
du XVIe siècle, nous pouvons constater que la dichotomie entre la théorie et la pra-
tique poétiques, qui a souvent été soulignée par la recherche concernant l’inté-
gration des événements d’actualité historique et la représentation des armes à feu,
s’avère moins stricte. Ces armes constituent des objets de la réalité contemporaine
des poètes, des objets responsables de la gloire des chefs militaires et des horreurs
de la guerre. Représenter les armes à feu dans les poèmes épiques permet aux
poètes de mettre en scène leur savoir sur le monde actuel, de créer des images
émouvantes et d’instruire les lecteurs ou les lectrices sur les valeurs militaires et
morales de ces armes. Aux XVIe et XVIIe siècles, les armes à feu incitent les poètes
à les traiter dans des poèmes de genres différents, parmi lesquels on retrouve non
seulement la poésie épique, mais aussi les odes, les élégies et la poésie didac-
tique44.
44 Par exemple le poème « Les armes » ou « L’Elegie du verre » de Ronsard (cf. Langer 1982) ;
pour la poésie didactique au XVIIe siècle, voir la contribution de Ramunė Markevičiūtė dans
ce volume.
45 Sur la Henriade de Garnier, cf. Becherer 1996, pp. 24–28, 142–164 ; Charpentier 1991 ; Mé-
niel 2004, pp. 212–222 ; Maynard 2018, pp. 59–80 ; Melde/Bruns/Peters 2018, pp. 38–44 ;
Melde 2020, pp. 44–49.
46 Pour les détails bio-bibliographiques, voir Plée 1852.
47 L’artillerie est décrite une fois (Garnier 1593, XI, pp. 45–47), les pistolets à huit reprises (X,
p. 40 ; XI, pp. 61–62 ; XII, pp. 67–69 ; XIII, pp. 81–82 ; XIII, pp. 84–85 ; XIII, pp. 90–91 ;
XV, p. 119 ; XV, p. 122).
48 Garnier 1593, XI, p. 46 : « Faisans aussi grand bruit, que l’esclatant Tonnere / Qui tombe
droict d’enhaut, sus ceste basse terre / Lors que le Dieu des Dieux, iustement irrité, / De-
slasche dessus nous sa fouldre despité. » Quelques vers plus tard, le narrateur attribue la fu-
reur au canon même lorsqu’il parle de « l’espouvantable bruit du furieux Canon » (ibid.).
112 Daniel Melde
À travers la référence aux foudres de Jupiter, dont celui-ci fit usage contre les
Géants, le narrateur épique souligne le potentiel de violence inhérent à l’artillerie.
Son utilisation, tel le tonnerre jupitérien, est animée par la rage qui se déverse sur
les troupes de la Ligue. Simultanément, par la description détaillée des parties de
corps dispersées sur le champ et offertes en « pasture aux bestes et oiseaux », une
impression générale d’horreur est transmise, inscrivant le poème dans la tradition
humaniste d’une critique générale des armes à feu, dénoncées en tant qu’armes
inhumaines, voire diaboliques. Ici, le narrateur épique quitte le terrain de la narra-
tion partisane en faveur d’une perspective globale sur les cruautés des guerres
civiles. Il n’est pas étonnant que la description du champ de bataille chez Garnier
fasse allusion au livre VII de la Pharsale, poème épique de Lucain sur la guerre
civile romaine, qui évoque des vautours se nourrissant de cadavres à la suite de la
bataille décisive entre César et Pompée50.
Les petites armes à feu, c’est-à-dire les pistolets, sont plus présentes que
l’artillerie dans la Henriade. Leur représentation, liée également au discours sur la
morale militaire, se manifeste notamment lors des aristies épiques. Dans le livre
XIII de la Henriade, une scène se déroule dans laquelle Henri IV est défié par un
adhérent de la Ligue. Henri, qui n’est absolument pas impressionné, fustige
l’« arrogance » du ligueur et lui prophétise une mort soudaine :
« Tu sçauras aujourd’hui, avec ton arrogance,
Que c’est de t’adresser à ce grand Roi de France,
Tu sentiras, Ligueur, la force de mes bras,
Te jetant renversé de ton cheval à bas. »
Ce disant il le suit avec la pistolle,
L’émorche fait bien feu, mais le coup ne s’envole,
Dont le Roi fut alors grandement irrité
Contre son pistolet, le jetant despité,
Disant semblables mots : « A vrai dire, ces armes
Sont indignes de moi, c’est aux couars gendarmes ;
Peu après, l’adversaire d’Henri IV dégaine son propre pistolet, mais celui-ci aussi
ne fonctionne pas (« le coup fut vain »). Henri s’élance et met fin au destin de son
opposant par l’épée, tout en insistant sur le fait que son ennemi puisse s’estimer
heureux de mourir de la main du roi lui-même et passer ainsi à la postérité52.
Dans ce passage, la confrontation entre le pistolet et l’épée est explicite et
rend compte du premier comme d’une arme « indigne », ne correspondant qu’aux
soldats couards. Cette attribution de valeur morale se retrouve aussi dans d’autres
passages décrivant les soldats se servant de pistolets. Il semble en quelque sorte
paradoxal qu’Henri IV lui-même souhaita faire usage du pistolet en premier lieu53.
Garnier semble ainsi avoir voulu exposer le manque de fiabilité de cette arme –
via le récit d’une expérience qui montre un problème réel associé aux armes à feu
– afin qu’elle puisse être ensuite mise en opposition avec la supériorité militaire et
surtout morale de l’épée. Nous rencontrons une scène presque identique dans le
« Cantique d’Ivry » de Du Bartas, publié en 1590, dont Garnier s’est très certai-
nement inspiré54. Contrairement néanmoins à la représentation chez Du Bartas, le
Henri IV de la Henriade insiste non seulement sur la dimension vertueuse et
honorable de l’épée, mais se vante également qu’elle soit l’arme des Français, qui
en deviendraient plus « vaillans » et plus « courageux ». Une telle dichotomisation
entre le vertueux Français, du côté des royalistes, qui tire l’épée, et le non-
Français, soutenant la Ligue et qui se sert du pistolet couard, est typique du poème
de Garnier qui cherche constamment à représenter Henri IV comme le souverain
légitime de la France et non comme le représentant d’une faction confessionnelle
ou politique55.
La scène la plus curieuse en ce qui concerne la représentation des armes à feu
dans la Henriade de Garnier se trouve également dans le livre XIII. Malligny, un
adhérent d’Henri IV, qui lors de la bataille d’Ivry s’illustre par sa prouesse et son
ardeur au combat, ressemblant à un paladin de Charlemagne56, est observé par
Mars, le dieu de la guerre. Ce dernier est « envieux du bonheur de Beauvais Mal-
ligny » et « enflammé de telle ire »57 qu’il le confronte par un discours menaçant
et le blesse ensuite avec son pistolet :
« Je t’empescherai bien, superbe Malligny,
De remporter l’honneur, que tu pense aujourd’hui,
Dessus tes compagnons, et ton cheval l’hermite
Ne te garantira pas de ma vive poursuite. »
Ce disant contre lui tira son pistolet,
Dont il fut quelque peu offensé du boulet,
Tout au plus bas du ventre, où l’on voit la partie
Où consiste du tout l’estre de nostre vie58.
Mars cherche à tuer Malligny avec son pistolet afin de le punir de son excellence
guerrière. Pourtant le soldat d’Henri IV n’est que « peu offensé du boulet », car,
comme nous l’apprenons dans les vers suivants, Minerve intervient :
C’estoit de Malligny pour certain fait deslors,
Si le coup eust donné aussi-bien en son corps
Comme il avoit frayé : mais Minerve pour l’heure
Contre Mars irrité, de si triste avanture
Amodéra le coup, et le Dieu Tracien,
Voyant que sa valeur ne lui profitoit rien,
De despit et desdain, donne un coup de pistolle
Droit au Thessalien l’Hermite, vers l’espaulle59.
57 Ibid., p. 91.
58 Ibid.
59 Ibid.
60 Pour l’interprétation de la scène chez l’Arioste, cf. Föcking 2014, pp. 98–104.
La représentation des armes à feu dans la poésie épique 115
les épopées de l’Antiquité, les dieux païens de la Henriade sont capables de parti-
ciper aux combats en faisant eux-mêmes usage des armes – peu importe si ce sont
des armes « anciennes » ou « modernes » – et en protégeant les soldats contre
celles-ci. Chez Garnier, Mars représente la guerre furieuse telle qu’elle est menée
par les ligueurs et à laquelle l’emploi des pistolets est associé. L’intervention de
Minerve ne sert pas seulement à sauver la vie d’un partisan d’Henri IV, mais elle
sert au-delà à garantir la survie d’une éthique guerrière jugée supérieure, une
éthique qui est menacée par les troubles des guerres de Religion61. En intégrant
des divinités qui proviennent de la tradition classique de l’épopée et qui symboli-
sent la guerre, chacune selon son idée, Garnier souligne de nouveau la différence
éclatante entre les royalistes et les ligueurs et contribue à la glorification panégy-
rique de son propre mécène62.
La Rupellaïde de Paul Thomas représente, selon Ludwig Braun, l’un des meilleurs
poèmes épiques français néo-latins à cause de sa structure et son langage virgi-
liens qui dépassent les traits de la chronique versifiée, souvent attribués aux autres
poèmes épiques de cette période63. Elle fut publiée en 1630 et traite, en six livres,
des batailles ayant eu lieu à La Rochelle (en latin rupella) dans les années 1620.
Le siège de ce bastion protestant entre 1627 et 1628 et la défense de l’Île de Ré
contre l’armada anglaise occupent une place majeure dans la Rupellaïde. L’épo-
pée lie constamment les topoï épiques, tirés notamment de l’Énéide de Virgile et
de la Jérusalem délivrée du Tasse, à l’actualité historique. Par ailleurs, le poème
traite de façon très détaillée des phénomènes techniques et scientifiques. Nous y
trouvons des digressions sur la fabrication des navires de guerre, sur les canons,
sur le compas et des explications sur l’origine de la marée64. De tels passages
encyclopédiques, voire didactiques, qui exposent le savoir philosophique et/ou
scientifique de l’époque, font partie intégrante de la poésie épique depuis l’Anti-
quité65 et peuvent par ailleurs être reliés aux préceptes poétologiques esquissés
dans le deuxième chapitre de notre contribution.
61 L’effet négatif causé par Mars sur les ligueurs est explicitement décrit dans le texte : « Vous
voiez nos soldats au combat animez / Et d’autre part contr’eux les Ligueurs enflammez, / Que
la contention sœur de Mars & compagne, / Avoit la fait venir » (Garnier 1593, p. 92).
62 Dans les arts plastiques de la Renaissance nous trouvons également des représentations des
divinités païennes, mais aussi des Saints chrétiens avec des armes à feu. Sur l’iconographie
dans ce contexte, cf. Hale 1990, pp. 203–215.
63 Cf. Braun 2007, pp. 272–292, qui donne un résumé détaillé du poème.
64 Cf. Thomas 1630, pp. 52–53, 59–61, 64–65, 113–115
65 Nous pensons notamment au livre VI de l’Énéide, où Anchise explique à Énée la réincarna-
tion des âmes, ou au catalogue très détaillé des serpents dans le livre IX de la Pharsale de
Lucain.
116 Daniel Melde
Nous centrerons notre analyse sur le livre III de la Rupellaïde dans lequel la
fabrication des tubes de canon et la production de la poudre noire et des boulets de
fer sont décrites de manière exhaustive. La description se situe à un moment de
l’histoire où la ville de La Rochelle, attendant les renforts anglais, prépare sa
défense contre les troupes royales de Louis XIII (au milieu de 1627). Les uns affi-
lent des épées et des lances, les autres installent un énorme four de fusion avec des
soufflets qui attisent les flammes66. Ce qui suit est une description longue et
détaillée de la fabrication et du fonctionnement des tubes de canon (49 vers).
D’abord, les différents métaux qui doivent être mis dans le four sont décrits,
ainsi que le rapport des quantités nécessaires au mélange pour la fabrication des
tubes. Il s’agit d’un alliage de bronze qui se compose principalement de cuivre
(aes) et d’étain (stannum) avec des parties de plomb (plumbum) et de laiton (ori-
chalcum)67. Puis, le processus de moulage est décrit :
Ardet at ut primum excoctis operosa metallis
Materies, calidaque fluens fornace liquescit,
Tellurem effodiunt rapidi, fossaque patente
Ducitur argilla formata columna tenaci,
Longa, teres, cui deinde cavo superadditur alveo
Altera, complexuque involvens accipit amplo,
Laevior introrsum, spatii discrimine tanto,
Muralis quanta excudenda est machina mole,
Immittuntque cavis liquefacta metalla caminis.
Tum vero artis opus magnae, fabricata latebris
Machina mole cava eripitur, quae pondere saxa
Centuplici superet vibranda, extentaque longe
Bis decies, quanto fauces diducit hiatu68.
Les modèles en argile (deux colonnes qui forment le moule ; la plus grande est
creuse et enclave l’autre) sont mis dans un fossé creusé dans la terre. Puis,
l’alliage liquide est versé dans le moule. Le tube de canon en est finalement ex-
trait. Selon le narrateur, le poids du tube, comparé à celui du boulet, est cent fois
supérieur et son extension longitudinale est vingt fois plus grande.
Les vers suivants sont consacrés aux différents types de canons qui portent
des noms de serpents (colubri, dracones, basilisci, aspides) ou de rapaces (falco,
hierax, aesalon, nisus). L’analogie avec les animaux est expliquée, entre autres,
par la rabies animale que l’artillerie semble imiter69. Afin que les canons soient
66 Thomas 1630, pp. 59–60 : Cotibus hi gladios subigunt, ensesque recudunt, / Aut exesa gravi
tergent rubigine tela. / Vastam illi fornacem aptant, & follibus atros / Ventosis ignes acuunt.
67 Ibid., p. 60 : stridentiaque aera, / Albentis massas plumbi, fulvumque orichalcum / Inijciunt,
centumque immiscent partibus aeris / Stanni octo, quinasque liquant partes orichalci. / Aera
nitens durat stannum ; simul utraque nectit, / Datque pati iunctis orichalcum viribus ignes.
68 Ibid.
69 Ibid. : Haec longi nomen Colubri gerit, illa Draconis, / Haec rabiem Basilisci imitatur, &
Aspidis illa. / Sunt etiam alituum rapidorum a nomine dicti / Falcones, Hieraxque, atque
Aesalo ; & additur illis / Rex olim, post factus avis, iam machina Nisus. Pour un aperçu de la
variété des types de canon et de leurs noms « poétiques », souvent inspirés de la mythologie
antique, cf. Hall 1997, p. 90.
La représentation des armes à feu dans la poésie épique 117
opérationnels, certains construisent des carrioles en bois qui portent les tubes70.
D’autres préparent la poudre noire en écrasant du charbon de bois (carbones) et
du salpêtre (nitrum) et en y ajoutant du soufre (sulphur). Dans la foulée, la mix-
ture poudreuse est imprégnée d’un liquide vinifère (fervidus humor Bacchi)71. La
description est finalement close par le traitement des boulets de canon : leur pro-
duction, leur bruit fracassant lors du lancement et leur dégât brutal parmi les
forces terrestres.
Le narrateur finit la digression sur l’artillerie en la comparant, de manière
typique, aux foudres de Jupiter forgées par les cyclopes (Cyclopia tela) et qui font
trembler le ciel, la terre et l’océan72. Par cette mise en parallèle poétique, voire
épique, le texte souligne l’importance de cette invention militaire dans la mesure
où elle joue un rôle décisif, similaire à celui d’une force divine. La dimension
affective de la digression, déjà introduite par la comparaison mythologique, cul-
mine finalement dans une apostrophe du narrateur aux esprits humains aveuglés et
aux cœurs blasés :
O caecas hominum mentes, & pectora dura
In pestem ingeniosa suam ! non tela, nec enses
sufficiunt ? quid opus stygias accingier artes,
Praecipitare neces, alasque adiungere fato ?
Scilicet infernis fuit educenda caminis
Machina, quae coeli fulmen simularet, & ignes,
Corpora vasta daret, fundoque everteret urbes73.
70 Thomas 1630, p. 60 : Inde alii advolvunt ornos, longosque resectis / Instituunt currus truncis,
& ahenea curvis / Imponunt tormenta rotis, ac pondera librant.
71 Ibid., pp. 60–61 : Carbones alii tiliae, lentique salicti / Congestos terere, effossumque
inspergere nitrum,/ Sulphuraque immiscere parant. intrita lavatur / Materies unda ardenti,
quam fervidus humor / Bacchi exhalavit, tepidoque eduxit aheno. Sur la production de la
poudre noire à l’époque de la Renaissance cf. Hall 1997, pp. 67–104.
72 Thomas 1630, p. 61 : Fit crepitus, quali stridunt Cyclopia tela, / Igneus exercet tumidas cum
Iuppiter iras. / Volvitur in coelum turbo, quo protinus omnis / Horruit Oceanus, campi
intremuere fragore, / Inque sinu pavidae prolem pressere parentes.
73 Ibid.
118 Daniel Melde
de l’enfer, donc du pôle opposé au dieu omnipotent du ciel. Son usage renvoie à
une prétention de l’homme qui cherche à faire siennes les forces divines. Troisiè-
mement, la digression tient une place fonctionnelle dans la modélisation du conflit
idéologique dans la Rupellaïde. Elle se situe à la fin du livre III du poème, qui
décrit les préparations militaires de la ville de La Rochelle contre les troupes
royales de Louis XIII. Même si l’apostrophe du narrateur ne s’adresse pas explici-
tement aux Rochelais, mais à tous les hommes qui utilisent l’artillerie, il est pos-
sible de relier la critique des canons meurtriers aux protestants notamment, celle-
ci permettant de renforcer l’antagonisme idéologique entre les deux armées, sym-
bole de l’antagonisme vertical entre les forces célestes et infernales : d’un côté, les
troupes royales qui défendent la vraie et seule foi chrétienne, de l’autre, la faction
des protestants hérétiques qui se servent d’une arme diabolique.
CONCLUSION
Les poèmes épiques se constituent essentiellement à travers les armes qui y sont
présentes. De l’Antiquité jusqu’à la Renaissance en passant par le Moyen Âge,
nous trouvons dans l’épopée des armes, qui passent pour être plus ou moins
héroïques et qui marquent l’horizon idéologique des textes. Les armes en combat
rapproché, comme l’épée, valorisent le héros épique et constitue souvent le point
culminant des aristies, tandis que les armes à distance sont regardées comme des
armes de couards. Les poèmes épiques écrits à l’époque de la Renaissance et rela-
tant des événements de l’histoire contemporaine traitent davantage des nouveautés
militaires qui ne peuvent plus passer inaperçues. Les armes à feu font partie inté-
grante de la « vraye histoire » (Garnier) des événements et sont mis en perspective
au moyen de procédés provenant de la tradition poétique de l’Antiquité. Dans la
France des XVIe et XVIIe siècles, l’« ancien » genre épique s’avère être à la hauteur
de ce « nouveau » phénomène et n’est pas remis en question par celui-ci, comme
pourrait le suggérer le métadiscours dans le Roland furieux de l’Arioste74. Nous
pouvons observer que les poèmes épiques confrontent les différentes armes, ac-
cordant à chacune un indice spécifique, soit temporel (ancien/nouveau), soit idéo-
logique (héroïque/non-héroïque ; divin/infernal). Dans les deux poèmes épiques
analysés dans cette contribution domine un regard plutôt négatif sur les armes à
feu. Celui-ci s’inscrit dans le discours humaniste régnant depuis le XVe siècle et
est orienté en fonction de la cause idéologique que les différents auteurs cherchent
à promouvoir. Notre analyse de la Henriade de Sébastien Garnier a montré l’am-
biguïté liée à l’utilisation du pistolet. Il s’agit d’abord d’une arme tout à fait juste
utilisée par Henri IV, mais, au moment où le pistolet déraille, le roi critique « ces
armes indignes » et en revient au combat « traditionnel » à l’épée, attitude qui doit
74 La thèse selon laquelle l’apparition des armes à feu dans l’épopée introduit l’échec et l’insig-
nifiance croissante du genre en faveur du roman (cf. Föcking 2014, p. 109), ne peut pas nous
convaincre vu la quantité des poèmes qui représentent des batailles modernes et dans lesquels
les armes à feu sont thématisées de manière stratégique et fonctionnelle pour la narration.
La représentation des armes à feu dans la poésie épique 119
être prise comme modèle pour tous les Français vaillants. La scène dans laquelle
Mars, le dieu de la guerre, emploie lui-même le pistolet, figure l’égarement dans
l’art militaire marqué par la fureur irrationnelle. La Rupellaïde déploie le savoir
militaire sur les canons et la poudre noire de façon ostensible et détaillée. Même si
la longue digression évoque une certaine admiration envers ces progrès tech-
niques, c’est finalement l’effet pernicieux de l’artillerie pour l’humanité qui est
mis en relief par le narrateur. Son utilisation est liée aux protestants à La Rochelle,
donc au « diable » du point de vue de la monarchie catholique.
Pour reprendre les propos de Joachim du Bellay, nous pouvons conclure que,
concernant la représentation des armes à feu, les poètes de la Henriade et de la
Rupellaïde se montrent à la fois « instruict[s] de tous bons Ars, & Sciences » et
« non ignorant des parties, & offices de la vie humaine ». Ils ne représentent pas
seulement les innovations qui s’opèrent dans l’art militaire, mais dressent en outre
les conséquences morales de leur emploi. Leur approche est donc de nature mimé-
tique et protreptique.
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Du Bartas, Guillaume Salluste (1940) : « Cantique d’Ivry », in The Works of Guillaume De Sal-
luste Sieur Du Bartas, t. 3, éd. Urban Tigner Holmes et al., Chapel Hill, The University of
North Carolina press, pp. 490–505.
Du Bellay, Joachim (2001) : La Deffence et Illustration de la langue françoyse, éd. Jean-Charles
Monferran, Genève, Droz.
Peletier du Mans, Jacques (1990) : Art poétique, in Traités de poétique et de rhétorique de la Re-
naissance, éd. Francis Goyet, Paris, Le Livre de Poche, pp. 235–344.
Ronsard, Pierre de (1950–1952) : Œuvres complètes, t. XVI, La Franciade, éd. Paul Laumonier,
Paris, STFM.
Scaliger, Julius Caesar (1994–2003) : Poetices libri septem / Sieben Bücher über die Dichtkunst,
5 ts., éds. Luc Deitz et Gregor Vogt-Spira, Stuttgart/Bad Cannstatt, Frommann-Holzboog.
Tasso, Torquato (1964) : Discorsi dell’arte poetica e del poema eroico, éd. Luigi Poma, Bari,
Laterza.
Thomas, Paul (1630) : Pauli Thomae Engolismensis Rupellaidos sive de rebus gestis Ludovici
XIII. Franc. & Navarr. Regis invictissimi libri VI, Paris, apud Carolum Morellum.
Voltaire (1996) : Les Œuvres complètes de Voltaire, t. 3B, An Essay on Epic Poetry / Essai sur la
poésie épique, éd. David Williams, Oxford, Voltaire Foundation.
Sources secondaires
Bakhtine, Mikhaïl (1978) : « Récit épique et roman. Méthodologie de l’analyse du roman », in id.,
Esthétique et théorie du roman, trad. Daria Olivier, Paris, Gallimard, pp. 441–473.
Becherer, Agnes (1996) : Das Bild Heinrichs IV. (Henri Quatre) in der französischen Versepik
(1593–1613), Tübingen, Narr.
Bjaï, Denis (2001) : La Franciade sur le métier. Ronsard et la pratique du poème héroïque, Ge-
nève, Droz.
120 Daniel Melde
Braun, Ludwig, (2007) : Ancilla Calliopeae, Ein Repertorium der neulateinischen Epik Frank-
reichs (1500–1700), Leiden, Brill.
Brioist, Pascal (2002) : « L’artillerie à la Renaissance », Nouvelle Revue du Seizième Siècle,
n° 20/1, pp. 79–95.
Charpentier, Hélène (1991) : « Sébastien Garnier et la première Henriade » in Avénement d’Henri
IV. Quatrième centenaire, t. 4, Les lettres au temps d’Henri IV, éds. James Dauphiné et Mi-
chel Magnien, Pau, J & D Éditions, pp. 141–164.
Contamine, Philippe (éd.) (1992) : Histoire militaire de la France. Des origines à 1715, Paris,
Presses Universitaires de France.
Csűrös, Klára (1993) : « Le poème héroïque et l’actualité. La Rochelleide de Jean de La Gessée »,
in Poétiques et narration. Mélanges offerts à Guy Demerson, éds. François Marotin et
Jacques-Philippe Saint-Gérand, Paris, Champion, pp. 293–308.
— (1999) : Variétés et vicissitudes du genre épique de Ronsard à Voltaire, Paris, Champion.
Farrell, Joseph (2003) : « Classical Genre in Theory and Practice », New Literary History 34.3,
pp. 383–408.
Föcking, Marc (2014) : « Ariost und die Bombe. Rittertugend versus Militärtechnik im Orlando
Furioso » in Der Krieg hat kein Loch. Friedenssehnsucht und Kriegsapologie in der Frühen
Neuzeit, éds. Marc Föcking et Claudia Schindler, Heidelberg, Winter, pp. 89–109.
Friedlein, Roger (2014) : Kosmovisionen. Inszenierungen von Wissen und Dichtung im Epos der
Renaissance in Frankreich, Portugal und Spanien, Stuttgart, Steiner.
Hale, John R. (1990) : Artists on Warfare in the Renaissance, New Haven/London, Yale Univ.
Press.
Hall, Bert S. (1997) : Weapons and Warfare in Renaissance Europe. Gunpowder, Technology and
Tactics, Baltimore/London, Johns Hopkins University Press.
Hegel, Georg Wilhelm Friedrich (1855) : La Poétique, t. 1, éd. et trad. Charles Bénard, Paris,
Veuve Joubert.
Hempfer, Klaus W. (1973) : Gattungstheorie, München, Fink.
Huss, Bernhard (2017) : « Rinascimentale Epostheorie und das Projekt der Aktualitätsepik in
Frankreich », Working Papers der FOR 2305 « Diskursivierungen von Neuem » 4, en ligne :
[Link]
Working-Paper-No_-4_-[Link].
Jomphe, Claudine (2002) : « La Rochelleide de Jean de La Gessée (1573) et les voies du poème
héroïque au lendemain de La Franciade », in L’épopée et ses modèles de la Renaissance aux
Lumières, éds. Frank Greiner et Jean-Claude Ternaux, Paris, Garnier, pp. 247–271.
Langer, Ulrich (1982) : « La poudre à canon et la transgression poétique. ‘L’élégie du verre’ de
Ronsard », Romanic Review 73.2, pp. 184–194.
Latacz, Joachim (2010) : Troia und Homer. Der Weg zur Lösung eines alten Rätsels, Mün-
chen/Berlin, Koehler & Amelang [12001].
Latour, Bruno (1997) : Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique,
Paris, La Découverte [11991].
Lukács, Georg (1954) : Beiträge zur Geschichte der Ästhetik, Berlin, Aufbau-Verlag.
Margolin, Jean-Claude (2005) : « La nouvelle artillerie sous le regard des humanistes », in Guerra
e Pace nel pensiero del Rinascimento, Atti del XV Convegno internazionale (Chianciano-
Pienza 14–17 luglio 2003), éd. Luisa Secchi Tarugi, Florence, Cesati, pp. 111–132.
Marx, Karl (1963) : Œuvres, t. 1, Économie, éd. Maximilien Rubel, Paris, Gallimard.
Maskell, David (1973) : The Historical Epic in France. 1500–1700, Oxford, Oxford Univ. Press.
Maynard, Katherine S. (2018) : Reveries of Community. French Epic in the Age of Henri IV,
1572–1616, Evanston (Ill.), Northwestern University Press.
Melde, Daniel / Bruns, Vivien L. / Peters, Christian (2018) : « Zeithistorische Novität im Epos.
Gattungshistorische Überlegungen mit Einzelstudien zur Epik des italienischen Quattrocento
und der französischen Renaissance », Working Papers der FOR 2305 « Diskursivierungen
La représentation des armes à feu dans la poésie épique 121
Sofia Guthrie
In the 1620s Louis XIII fought a series of civil wars against the Huguenots, lead-
ing to the definitive military defeat of this Calvinist minority by the end of that
decade.1 Today the intense finale of the French Wars of Religion is chiefly re-
membered for the siege of La Rochelle, the city in southwestern France that has
become synonymous with Huguenot insurrection.2 Another Protestant metropolis
in the vicinity of Toulouse, however, was not far behind it in rebelliousness: Mon-
tauban. In 1621 this stronghold was unsuccessfully besieged by the crown, result-
ing in a defiant triumph for the Huguenots. The siege was reported in numerous
prose accounts from both sides of the religious divide, and poets, too, took an in-
terest in it. Three Latin epics that concerned themselves with the theme were
Abraham Remy’s Borboniad (Paris, 1623), the Rupellaid (Paris, 1630) by Paul
Thomas the younger, and Antoine Garissoles’ Adolphid (Montauban, 1649). All
three are partisan narratives: two were authored by Catholics, while the third was
composed by a Huguenot who was a native of Montauban and possibly an eye-
witness to the events he described.
Epic, the poetry of nations, was equipped with unique mechanisms for the
formulation of a community’s identity and fated destiny, making it a potent medi-
um for ideology.3 This article will trace a cluster of confessional ideas well-
studied in other discourses and consider their appearance in the guise of the epic
siege narrative. A brief overview of the military and religious background as well
as of literary siege traditions (1) will be followed by observations relating to Hu-
guenot fortifications (2). The principal section will discuss the siege’s treatment in
the three epics (3), the aim being to show how epic motifs originating in the works
of Homer and Virgil were adapted to accommodate a seventeenth-century reli-
gious war. Concluding remarks will reflect on the significance of both the genre
itself and these particular poems (4).
1 I am grateful to Keith Sidwell for his remarks on the ideas presented in this article, and to
Elena Dahlberg, Andrew Laird and Penny Roberts for their comments on an earlier draft.
2 Historians are in disagreement as to whether the Wars of Religion ended with the Edict of
Nantes in 1598 or continued until the Peace of Alès in 1629. This article has adopted the per-
spective presented in Holt 2005, pp. 3–4, namely that this conflict included also the civil wars
of the 1620s.
3 Quint 1993, pp. 3–18; Schaffenrath 2015, p. 59.
124 Sofia Guthrie
and, in what up to then had been Montauban’s main Calvinist temple, held a te
Deum service to honour Louis XIII.14 What ensued was a humiliating metamor-
phosis: the city’s military resources were destroyed, its fortifications were demol-
ished, various Catholic orders were invited to set up convents, and a Jesuit college
was established.15 But the conclusion of military hostilities and the signing of the
peace treaty did not settle confessional dissension, neither in Montauban nor in
the rest of France. As Philip Conner has pointed out, the conflict “continued in
other forms, most notably through the pen”.16
Michael Wolfe has noted that early modern siege narratives constituted a kind
of genre, one that “served as a convenient vehicle for commentaries about politi-
cal ideology, conflicting social values, or the inexorable unfolding of God’s will
through battle”.17 The literary afterlife of the siege of Montauban provides an il-
lustrative example. In Catholic sources the stronghold was portrayed as a bastion
of heresy and militant rebellion, while Protestant representations of events took
pride in the city’s heroic defence and relished God’s affection for the Huguenot
cause.18 Meanwhile epic poetry sustained a parallel siege tradition that was rooted
in the ten-year siege of Troy in Homer’s Iliad and subsequently carried on by
Roman poets. The ninth book of Virgil’s Aeneid described how the Rutulians be-
leaguered Aeneas’ camp, but better known is Aeneas’ own account of the tragic
fall of Troy in the poem’s second book. Virgil’s successors in the first and second
centuries AD employed the convention, and, much later, numerous early modern
epic poets followed suit.19 Warfare may have been transformed since antiquity,
notably by the invention of gunpowder, but sieges still played an important role in
sixteenth- and seventeenth-century military engagements. Louis XIII’s campaigns
against the Huguenots in the 1620s were, for instance, characterised by siege war-
fare rather than field battles, ensuring the continued relevance of that aspect of the
Greek and Roman epics.20
In any siege narrative the focus will naturally be on the city walls. They form the
boundary that separates the two forces, and their state determines the outcome of
the conflict. Montauban was exceptional in this respect: one of France’s best-
protected cities, it was virtually a fortress.21 Not surprisingly, its star-shaped de-
fences were discussed in great detail in almost every contemporary report of this
14 Ibid.
15 Ibid.; James 2002, p. 221.
16 Conner 2002, p. 7.
17 Wolfe 2000, p. 340. See also Wolfe 2009, pp. 114–115.
18 Agrippa d’Aubigné wrote that even women participated in the defence effort (1981–2000,
vol. 10, p. 126).
19 Gwynne 2016, p. 50.
20 Lublinskaya 1968, p. 185.
21 E.g. ibid., p. 191; Holt 2005, p. 185.
126 Sofia Guthrie
siege.22 The walls had a complicated political history. Long before the domestic
rifts prompted by the Reformation, the crown had promoted the construction of
walls around the towns in the French South, with the aim of warding off foreign
enemies.23 The Wars of Religion altered the alignment of the hostilities, and under
the Edict of Nantes (1598) the Huguenots were ensured the right to maintain forti-
fications around many of their cities, with the reasoning that this minority popula-
tion was entitled to protection against their Catholic countrymen.24 In the case of
Montauban, it had been the father of Louis XIII, Henri de Navarre, who, albeit
before ascending to the throne, had contributed funds for the walls around what
was known as the New City (a settlement added to the northern flank of the Old
City) as well as those around the suburb on the Tarn’s western shore, tellingly
named Villebourbon after its patron who was a member of the House of Bour-
bon.25 During the 1620s the fortifications surrounding Huguenot cities often came
to shelter pockets of an insubordinate France seeking to escape the king’s authori-
ty.26 For that reason Louis XIII made clear his wish to henceforth allow fortified
towns only on the nation’s borders, and at the surrender of a Huguenot city he
tended to demand the destruction of its walls, something that the inhabitants often
were slow and reluctant to comply with.27 Given these circumstances it is not sur-
prising that the city walls acquired prominence in all of the three epics considered
below.
The Borboniad
Abraham Remy (1600–1646, also known as Abraham Ravaud) was born in Remy
in the North of France but moved to Paris while still a boy, there receiving a legal
education. Over the course of his career, which would culminate in his appoint-
ment as professor of rhetoric at the Collège Royal in 1643 and the title of regius
poëta, he authored several works dedicated to Louis XIII, Louis XIV, and Cardi-
nal Richelieu.28 One of his earliest publications was the Borboniad the title de-
noting the noble house of its hero, Louis XIII.29 This epic, printed in Paris in
1623, covered the king’s campaigns against the Huguenots in 1620–21. It was
divided into two parts, each containing four books, and the siege of Montauban
could be found at the end of the poem’s very final book.30 As its full title stated
that the text would contain “the victories won and the triumphs over the rebels”
(contra rebelles victoriae partae ac triumphi), the crown’s failed attempt to cap-
ture Montauban formed a somewhat dissonant conclusion to the poem.31
Remy initiated his 227 verses long description of the siege by setting forth
how this Huguenot stronghold had greeted the king’s army with brazenness and
newly erected fortifications (used as metonymy for the city itself). The passage
also incorporated two intertextual connections with Virgil’s Aeneid, here marked
in bold and with underlineation, respectively:
Nec sibi proptereà MONT-ALBIA Moenia quidquam
Fata aduersa timent, aut proxima bella verentur.
Quippe nouos adhibent ritus, noua praelia condunt,
Vastásque aedificant moles: fremit agmine multo
TARNIVS, & talem miratur crescere motum.
Hanc Vrbem cocto latere, & triplici aggere murus
Deffendit, quem cornigerae multâ arte tuentur
Hinc atque hinc turres, atque obice moenia firmant.32
MOUNT ALBA’s walls did not on that account [i.e. the approach of the royal army] have
any fears of hostile Fates, nor were they awed by the proximity of the wars. For they prac-
ticed their novel worship, laid the groundwork for new battles, and constructed vast earth-
works. The TARN made his great current roar and marvelled at the rise of such commotion.
A wall defends this city with its baked brick and a triple rampart. Towering hornworks placed
at intervals guard the wall with great ingenuity, and defensive works reinforce it with their
barriers.33
The bolded words effected a reverberation of the siege of Troy in Aeneid 2.13–16.
This likened Montauban not to the Trojan city, as may have been expected given
their common predicament, but to the wooden horse:
Fracti bello fatisque repulsi
ductores Danaum, tot iam labentibus annis,
instar montis equum divina Palladis arte
aedificant sectaque intexunt abiete costas;
Broken in war and pushed back by the Fates, the Danaan leaders, now when so many years
had slipped by, were with the aid of Pallas’ divine ingenuity constructing a horse that was as
tall as a mountain, and they formed its flanks by weaving together fir planking.
A second verbal affinity with the same story, this time evoking Aeneid 2.32, rein-
forced the association with the siege of Troy:
30 More than one version of the poem exists, as is mentioned in Braun 2007, p. 225. This article
has relied on the edition printed in 1623 Ex Typographiâ Ioannis Martini.
31 Braun 2007, p. 226, notes that the chronological unit covered by the poem is awkward, as the
narrative does not mention the Peace of Montpellier which ended this round of the Wars of
Religion in October of 1622.
32 Remy 1623, part 2, book 4, pp. 68–69.
33 All translations are my own.
128 Sofia Guthrie
The allusions were remarkably apt, inclining the reader to conceive of the
Protestant stronghold as a Trojan horse which, concealing enemy combatants, had
stealthily slipped inside France to bring about the kingdom’s ruin just as the
wooden horse had doomed the nation’s mythical ancestors, the Trojans.34 The
Huguenots were thereby compared to a foreign, invading force. Further under-
scoring that notion, the Borboniad labelled the crown’s forces “Gauls” (meaning
Frenchmen), thus leaving the status of their Huguenot countrymen unclear.35 This
reflected the Catholic suspicion that the Huguenots, clustered as they were in the
south, far from Paris, were trying to form their own republic inside of France.36
The argumentum preceding book 4 of the Borboniad, which explains the king’s
decision to quash Montauban’s resistance, likewise hints at estrangement and sep-
aration:
Hinc Montalbiae perduellionis dissidia contra ire constituens, Maynium jubet Vrbem
vndequáque cingere.
Next, deciding to proceed against the rift caused by Montauban’s treason, [the king] gave
Mayenne orders to surround the city on all sides.
The noun dissidium (a variant spelling of discidium, which comes from discindo:
“cut apart”) suggested that the city had cut itself off from France. While no Hu-
guenot republic ever materialised, the southern alienation from the kingdom was
not entirely a figment of the Catholic imagination. Some level of perceived dis-
connection is attested to in the journal kept by one of Montauban’s consuls at the
time, Jean Natalis. The consul noted that, after raising the siege, “[t]he king en-
tered Toulouse on Tuesday the sixteenth of November, and departed on the twen-
ty-fourth of that same month, returning to France”.37
The Huguenots’ insubordination was, if the Borboniad was to be believed, in-
stigated and abetted by infernal forces. Earlier in the poem Discord had exited the
Underworld and emerged in France, something that led to the appearance of an-
other infernal creature: Heresy. During the siege of Montauban this personifica-
tion had, enraged by the king’s successes against the Huguenots elsewhere,
claimed the city walls. This intimation that the conflict transcended human affairs
was accentuated by yet another allusion to Virgil’s Troy (here noted in bold):
34 For detail on French authors’ appropriation of Trojan Francus as their founder, see Asher
1993, pp. 111–155.
35 Remy 1623, part 2, book 4, p. 70. The same goes for the Rupellaid: Thomas 1630, book 2,
pp. 34, 35.
36 Lublinskaya 1968, pp. 161, 166–167, 200.
37 Natalis 2005, p. 48 (“Le Roy entra dans Tolose, le mardi seizième du dit mois de novembre,
et en partit le 24 dudit mois, s’en retournant en France”). I am grateful to Guy Astoul for
drawing my attention to Natalis’ memoirs.
The siege of Montauban in three Latin epics 129
The verses recalled Aeneid 2.615–616, in which Venus had alerted Aeneas to the
presence of Athene, his enemies’ protectress, on the walls of Troy:
iam summas arces Tritonia, respice, Pallas
insedit, nimbo effulgens et Gorgone saeva
Now the citadel’s summits look behind you! have been claimed by Tritonian Pallas,
agleam with her storm cloud and ferocious Gorgon.
Remy’s use of Troy as a reference frame broadened the chronological and cosmic
scope far beyond Louis XIII’s operations around Montauban, perhaps proposing
that the king’s failed siege was merely a fated prelude to a more momentous fu-
ture, just as the fall of Troy had necessarily preceded the Trojan expedition to
found a great empire, Rome.
The Rupellaid
Paul Thomas, sieur de Girac (?–1663), often given the epithet “the younger”, to
distinguish him from his eponymous uncle, published his six-book Rupellaid, an-
other Catholic epic that treated these wars, in Paris in 1630.39 Educated at the Jes-
uit college in his native Angoulême, Thomas would later become a magistrate at
the présidial court of that city.40 While he would gain notice in the 1650s through
a quarrel with Pierre Costar, the Rupellaid was penned early in his career.41 The
title was derived from the Latin name for La Rochelle, Rupella, and its subject
was the siege of that city. An embedded narrative justified the appearance of the
siege of Montauban (which had taken place seven years prior to the siege of La
Rochelle) in the work. The poem’s second book related how one of the Huguenot
leaders, the Duke of Soubise, had approached Charles I of England with a request
for assistance. As the Duke on that occasion reviewed the conflict’s earlier stages,
he devoted thirty-nine verses to the siege of Montauban. When remarking upon
the city’s elevated position and fortifications, just as in the Borboniad, Virgil was
called to mind:42
The phrase ventum erat had appeared in Aeneid 6.45 its only occurrence in Vir-
gil to describe Aeneas’ entrance into the Sybil’s cavern, a gateway to the Un-
derworld (ventum erat ad limen…; “They had come to the threshold…”). Its re-
appearance in the Rupellaid may therefore convey that coming to Montauban was
akin to standing before the gates of Hell. If so, the Catholic author’s placement of
this allusion in the mouth of a Huguenot character only added to its sinister fla-
vour, as it implied that the Huguenot leader was aware and proud of the city’s in-
fernal connotations. Further highlighting Montauban’s ambiguous status in rela-
tion to the French nation, the Duke of Soubise took care to throw light upon a cu-
riosity: the city’s semi-sovereign political system. This was presumably a refer-
ence either to its rejection of the imposition of a royal governor ever since 1562,
or to the fact that only the city’s Protestants were, at this time, allowed to hold
political office.46 Similarly to the Borboniad, the siege of Montauban was used in
the Rupellaid to express a set of inter-related ideas: separation made possible by
city walls, a lack of conformity to the Catholic faith, and the insufficient reach of
royal political control.
43 The Cadurci were an ancient Celtic tribe that had resided in the area around Cahors (Lew-
is/Short 1879, s.v. Cadurci), i.e. the province which in the seventeenth century was known as
Guyenne. They are mentioned in Pliny’s Natural History and in Julius Caesar’s Gallic Wars.
44 The Tectosages, likewise an ancient tribe mentioned by Pliny and Julius Caesar, inhabited the
lands between the Pyrenees and the Rhône (ibid., s.v. Tectosages), that is, Languedoc.
45 Thomas 1630, book 2, p. 34.
46 See Mercure François 1622, vol. 7, p. 822; Benedict 2002, p. 146; Conner 2002, p. 5.
The siege of Montauban in three Latin epics 131
The Adolphid
While both Catholic epics surveyed above were published in Paris and heralded
Louis XIII as their hero, the Huguenot epic naturally had a very different perspec-
tive.47 It was written in Montauban by a Huguenot minister and theologian from
that city: Antoine Garissoles (1587–1651), who had been educated at Montau-
ban’s Protestant academy and would spend most of his career there as a professor.
In the last half of the 1640s he became a prominent figure within France’s by then
weakened Huguenot church when he, as moderator at the Huguenots’ national
synod of 1644–1645, engaged in a well-publicised doctrinal disagreement with
some of the scholars at the Protestant academy at Saumur.48 In addition to works
dealing with Calvinist doctrine he composed two hexameter poems addressed to a
Swedish audience: a 446 verses long panegyric in honour of the coronation of
Queen Christina, and the Adolphid, an epic in twelve books that contained close to
10 000 verses.49 It came out in 1649, two decades after the conclusion of the Wars
of Religion.
At a time when the Huguenots had come to rely on a demonstration of loyalty
to the French crown as their main survival strategy, the Adolphid was peculiar in
that its hero was a foreign ruler: Gustav II Adolf, the king of Lutheran Sweden,
who had been hailed as the champion of Europe’s Protestants in the Thirty Years’
War.50 The poem’s main action spanned the years 1630–1632, during which the
Swedish king oversaw astonishing victories against the German Emperor up until
his death in the battle of Lützen. Though primarily dealing with the military ex-
ploits of this warrior-king, Garissoles also took the opportunity to reflect upon
France’s domestic tensions. The French Wars of Religion received attention al-
ready in the poem’s first two books, but it is primarily the twelfth and final book
that deserves a closer look. In a digression that took the form of an autobiograph-
ical narrative by the poet, the narrator recounted a series of personal misfortunes,
the crescendo of which was a brief (fourteen verses) but emotional account of how
Garissoles’ hometown had suffered during the religious wars. This time the siege
of Montauban was viewed from the perspective of the besieged:51
Nunc longa fatigat
Obsidio, & vasto labentes impete muri.
47 The Adolphid’s place within the literature on Gustav Adolf has been examined in Helander
2002, 2003, and 2004. A summary of the poem’s contents can be found in Braun 2007,
pp. 436–468. Guthrie 2017 discusses its construction of a perennial bond between the Swe-
dish and the French nations.
48 The point of contention was the mechanism of the transmission of the original sin. For more
detail, see e.g. Heyd 2013.
49 The shorter poem was the Panegyricvs svper trivmphalis coronationis pompa, printed in Am-
sterdam in 1650.
50 For Huguenot royalism in the seventeenth century, see Parker 1978, p. 16; James 2002,
p. 223.
51 The text does not specify that this refers to the events of 1621, but that is the only event relat-
ing to Montauban during the relevant time period that can be characterised as a ‘long siege’.
132 Sofia Guthrie
While much of this epic was peppered with Virgilian language, these particular
verses were devoid of obvious echoes of the Aeneid.54 On the one hand, the pas-
sage was decidedly tactful, something that in all likelihood can be explained by
measures taken by the crown to suppress stories of martyrdom and persecution.55
Garissoles did not, for example, state outright that Louis XIII was the person re-
sponsible for the attack on Montauban, instead leaving the reader to complete the
picture. The passage was also, in line with the rest of the poem, free from overt
religious rhetoric.56 Yet its attention to victimhood signalled confessional under-
tones. In contrast to the two Catholic epics, the Adolphid did not emphasise the
fortifications’ massive strength, but instead their disintegration under the artillery
fire. Moreover, it turned the focus onto the city’s common people, who were flee-
ing for their lives and whose homes at least those built outside the city’s walls
were destroyed.57 The emotional effect was enhanced by the siege’s impact on the
narrator’s own family: he claimed that two of his brothers were killed, and a third
mutilated.58 No mention was made of any provocation or resistance on the part of
Montauban’s population, and the attack was presented as senseless and ruthless. It
was not possible to infer from Garissoles’ narrative that this siege in fact had been
a triumphant success for the Huguenots of Montauban.
This rhetoric of suffering was consistent with the general Huguenot inclina-
tion to form a collective identity as a community under attack, a strategy that was
put into practice to strengthen internal cohesion as well as elicit the sympathy of
outsiders.59 It can also be explained by the timing of the poem’s publication: three
decades after the siege, the Huguenots were no longer a formidable force but a
cowed population at the crown’s mercy, its privileges steadily deteriorating. It is
in that context significant that Garissoles’ heart-rending portrayal of the siege of
Montauban was incorporated in a poem that acclaimed a Protestant king for his
willingness to intervene on behalf of suffering co-religionists, suggesting that the
poem was a Huguenot attempt to form a bond with co-religionists abroad.60 The
French crown’s habit of relying on Protestant nations in its quest to contain the
House of Habsburg often compelled it to show more leniency towards its own
Protestant population than it might have done otherwise. Meanwhile the Hugue-
nots were interested in developing bonds with precisely those nations. During the
1620s they had repeatedly sought and received aid both in the form of military
interventions and diplomatic pressure from sympathetic Protestant rulers. A few
decades later, Sweden’s position as France’s long-term ally in the Thirty Years’
War made it a potential recipient of Huguenot appeals. Antoine Garissoles was
clearly keen to reach a Swedish readership, as was indicated by the dedication of
his Adolphid to Queen Christina of Sweden (the daughter of the poem’s dead
hero) and her advisory council. After its publication the poet sent his eldest son to
Stockholm to deliver a copy to the queen, and he even reprinted a part of the book
to accommodate royal protocol and ensure that Christina would read it.61
instead draws attention to the perspective of the besieged, something that tends to place the
emphasis on the heroism of anonymous citizens. In Garissoles’ account, however, the citizens
are helpless casualties rather than heroes.
58 This account by the narrator ought not be understood as an accurate representation of bio-
graphical reality. As Braun 2007, p. 465, fn. 104, has pointed out, several items in it do not
match what is known about Garissoles’ life from other sources.
59 Shephardson 2007, pp. 20–23. One expression of this was the Huguenot interest in martyro-
logy, something that also makes its appearance in epic: martyrological elements are heavily
featured in the Huguenot Agrippa d’Aubigné’s epic Les Tragiques. For more detail on the
martyrological aspects of that poem, see Quint 1993, pp. 185–209, and Maynard 2007,
pp. 29–32.
60 Lublinskaya 1968, pp. 188, 190, 213, 217 (England and the Swiss Cantons).
61 Bayle 1820, vol. 7, s.v. Garissoles.
134 Sofia Guthrie
4 CONCLUDING REMARKS
The epic siege narrative provided a flexible backdrop for the tensions between the
French crown and the Huguenots. Also supplied by the genre were elaborate para-
digms for the Underworld that facilitated grim characterisations of confessional
opponents. Topoi originally developed in pagan Greece and Rome generated
themes and ideas such as treason, infernality, and fights for a community’s sur-
vival that made Roman antiquity resonate convincingly in the context of a
seventeenth-century religious war.
By putting to use those epic tools, the three poems discussed above all offer
different takes on the identities of “the Gauls” as well as the Huguenots, and on
the nature of the relationship between the French king and this Protestant minori-
ty. The Catholic works discussed here employed classical motifs to commend the
French crown and the established order, and to mark the Huguenots out as a
menacing anomaly. While Remy re-used the topoi of the Trojan horse and a god-
dess standing on top of city walls to put a malicious spin on the Huguenots’ re-
sistance, his fellow-poet Thomas appropriated Aeneas’ descent into the Under-
world to underline the sinister status of Montauban. Meanwhile, the Huguenot
author, Antoine Garissoles, availed himself of the rhetoric of persecution and suf-
fering rather than allusions to Virgilian paradigms to draw a foreign Protestant’s
monarch’s attention to the calamities that his hometown had suffered at the hands
of its own king.
BIBLIOGRAPHY
Primary sources
Aubigné, Agrippa d’ (1981–2000): Histoire Universelle, ed. André Thierry, 11 vols., Geneva,
Droz.
Bayle, Pierre (1820–24 [orig. 1695]): Dictionnaire Historique et Critique, 16 vols., Paris, Desoer.
Garissoles, Antoine (1649): Adolphidos sive de bello Germanico, qvod Incomparabilis Heros
Gvstavvs Adolphvs Magnvs Suecorum, Gothorum, Vandalorumque Rex pro Germaniae Pro-
cerum & Statuum libertate gessit, Libri Dvodecim, Montalbani [Montauban], Apud
Philippvm Braconerium, 1649.
— (1650): Panegyricvs svper trivmphalis coronationis pompa, serenissimae potentissimaeque
principi Christinae Avgustae Suecorum, Gothorum, Vandalorumque Reginae, Magnae Fin-
norum Principi, Estoniae Careliaeque Duci, Ingriae Dominae &c., Amstelodami [Amster-
dam], Apud Ludovicum Elzevirium.
Goujet, Claude-Pierre (1758): Memoire Historique et Littéraire sur le Collége Royal de France,
3 vols., Paris, Chez Augustin-Martin Lottin.
Gramond, Gabriel Barthélemy de (1653 [orig. 1643]): Historiarvm Galliae ab excessv Henrici IV.
Libri XVIII., Amstelodami [Amsterdam], Apud Ludovicum Elzevirium.
[Joly, Hector] (1623): Histoire particvliere des plvs memorables choses qui se sont passees au
Siege de Montavban; & de l’acheminement d’iceluy, s.l.
Mercure François (1613–1648), 25 vols., ed. Etienne Richer et al., Paris.
The siege of Montauban in three Latin epics 135
Natalis, Jean (2005): Mémoires du siege royal mis devant ceste ville de Montauban et de la
merveilleuse délivrance que Dieu par sa grâce, nous donna ceste année 1621, eds. André
Serres and Georges Forestié, [Montauban], [SMERP].
Quick, John (1692): Synodicon in Gallia Reformata: Or, the Acts, Decisions, Decrees, and Canons
of those Famous National Councils of the Reformed Churches in France, 2 vols., London,
Printed for T. Parkhurst and J. Robinson.
Remy, Abraham (1623): Borbonias sive Lvdovici XIII. Franc. et Navar. Regis Christianissimi.
Contra rebelles victoriae partae ac Triumphi, Parisiis [Paris], Ex Typographiâ Ioannis Marti-
ni.
Thomas, Paul (the younger) (1630): Rvpellaidos siue de rebvs gestis Lvdovici XIII. Franc. &
Nauarr. Regis inuictissimi Libri VI., Parisiis, Apud Carolvm Morellvm.
Secondary sources
Asher, Ronald E. (1993): National Myths in Renaissance France: Francus, Samothes and the Dru-
ids, Edinburgh, Edinburgh University Press.
Benedict, Philip (2001): The Faith and Fortunes of France’s Huguenots, 1600–1685, Aldershot,
Ashgate.
— (2002): Christ’s Churches Purely Reformed: A Short History of Calvinism, New Ha-
ven/London, Yale University Press.
Braun, Ludwig (2007): Ancilla Calliopeae: Ein Repertorium der neulateinischen Epik Frankreichs
(1500–1700), Leiden/Boston, Brill.
Conner, Philip (2000): “Peace in the provinces: Peace-making in the Protestant South during the
Later Wars of Religion”, in The Adventures of Religious Pluralism in Early Modern France,
eds. Mark Greengrass, Keith Cameron, and Penny Roberts, Oxford/New York, Peter Lang,
pp. 177–189.
— (2002): Huguenot Heartland: Montauban and Southern French Calvinism during the Wars of
Religion, Aldershot, Ashgate.
Félice, Guillaume-Adam de (1850): Histoire des Protestants de France, Paris, Libraire Protes-
tante.
Garrisson, Janine (1984): “La Genève Française”, in Histoire de Montauban, ed. Daniel Ligou,
Montauban, Editions Privat, pp. 99–129.
Guthrie, Sofia (2017): “Goths, Gauls and Franks in Antoine Garissoles’ Adolphid (1649): How to
rewrite the ancient history of Sweden”, in Apotheosis of the North: The Swedish Appropria-
tion of Classical Antiquity around the Baltic Sea and Beyond (1650–1800), eds. Bernd Ro-
ling, Bernhard Schirg, and Stefan Bauhaus, Berlin, De Gruyter, pp. 175–186.
Gwynne, Paul (2016): “A Tale of a Few Cities: Topos, Topography and Topicality in Neo-Latin
Epic”, Renaessanceforum 10, pp. 49–75.
Helander, Hans (2002): “Antoine Garissoles Adolphis, en episk hyllning till Gustav II Adolf”, in
Mimesis Förvandlingar: Tradition och förnyelse i renässansens och barockens litteratur, eds.
Hans-Erik Johannesson, et al., Stockholm, Atlantis, pp. 301–315.
— (2003): “Gustavides: Latin epic literature in honour of Gustavus Adolphus”, in Erudition and
Eloquence: The Use of Latin in the Countries of the Baltic Sea (1500–1800), eds. Outi
Merisalo and Raija Sarasti-Wilenius, Helsinki, Academia Scientarum Fennica, pp. 112–125.
— (2004): Neo-Latin Literature in Sweden in the Period 1620–1720: Stylistics, Vocabulary and
Characteristic Ideas, Uppsala, Acta Universitatis Upsaliensis.
Heyd, Michael (2013): “Who was the more loyal Calvinist? The use of Calvin in the La Place -
Garissoles controversy on the non-imputation of Adam’s sin”, in Bible, Histoire et société:
Mélanges offerts à Bernard Roussel, eds. R. Gerald Hobbs and Annie Noblesse-Rocher,
Turnhout, Brepols, 2013. pp. 289–304.
136 Sofia Guthrie
Holt, Mack (2005): The French Wars of Religion, 1562–1629, 2nd ed., Cambridge, Cambridge
University Press.
James, Alan (2002): “Huguenot militancy and the seventeenth-century wars of religion”, in Society
and Culture in the Huguenot World 1559–1685, eds. Raymond Mentzer and Andrew Spicer,
Cambridge, Cambridge University Press, pp. 209–223.
Lacombe, Henri (1934): “Documents pour servir à l’histoire du moulin à papier de Girac”, Bulle-
tins et Mémoires de la Société Archéologique et Historique de la Charente (Année 1633),
pp. 140–151.
Larroque, Ph. Tamizey de (1895): “Quatre lettres inédites d’Abraham Remy, le futur professeur au
Collège de France, écrites a Peiresc en 1628, 1629, 1630”, Revue d’Histoire littéraire de la
France, 2e Année, No. 2, pp. 221–228.
Lewis, Charlton T. / Short, Charles (1879): A Latin dictionary: founded on Andrews’ edition of
Freund’s Latin dictionary, Oxford, Clarendon Press.
Lublinskaya, Aleksandra D. (1968): French Absolutism: The Crucial Phase, 1620–1629, trans.
Brian Pearce, Cambridge, Cambridge University Press.
Maskell, David (1973): The Historical Epic in France, 1500–1700, London, Oxford University
Press.
Maynard, Katherine (2007): “Writing Martyrdom: Agrippa d’Aubigné’s Reconstruction of Six-
teenth-century Martyrology”, Renaissance and Reformation, 30.3, pp. 29–50.
Parker, David (1978): “The Huguenots in seventeenth-century France”, in Minorities in History,
ed. Anthony C. Hepburn, London, Edward Arnold.
Quint, David (1993): Epic and Empire, Princeton, Princeton University Press.
Schaffenrath, Florian (2015): “Narrative Poetry”, in The Oxford Handbook of Neo-Latin, eds. Sa-
rah Knight and Stefan Tilg, Oxford, Oxford University Press, pp. 57–72.
Shephardson, Nikki (2007): Burning Zeal: The Rhetoric of Martyrdom and the Protestant commu-
nity in Reformation France, Bethlehem, Lehigh University Press.
Wolfe, Michael (2000): “Walled towns during the French wars of religion (1560–1630)”, in City
Walls: The Urban Enceinte in Global Perspective, ed. James D. Tracy, Cambridge, Cam-
bridge University Press, pp. 317–48.
— (2009): Walled Towns and the Shaping of France: From the Medieval to the Early Modern
Era, Basingstoke, Palgrave Macmillan.
LE GUERRIER TEMPÉRÉ : MÉTAMORPHOSES DU HÉROS
ÉPIQUE DANS LES POÈMES HÉROÏQUES DES ANNÉES 1650
Grégoire Menu
Si Mambrun utilise l’Énéide pour étayer son propos, citant les livres où Énée fait
montre de ses talents de guerrier et ceux où il brille en temps de paix, on pourrait
également penser au poème du Tasse. L’épopée de Marino dédicacée à Louis XIII
et préfacée par Chapelain, l’auteur de La Pucelle, a, comme l’a montré Françoise
Graziani, aidé à rendre possible un « renoncement pour le poète à célébrer la
guerre […] pour chanter, à la manière épique, une civilisation de l’otium fondée
sur la valorisation de l’art et sur la problématique recherche du bonheur hu-
main2 ». Les représentations de guerriers dans les poèmes héroïques des années
1650 suivent ce nouveau cahier des charges, proposant des figures aussi vaillantes
sur le champ de bataille que pieuses, sachant se battre avec bravoure et ne crai-
gnant pas la vue du sang, capables de toujours faire preuve de mesure et de tenir
leurs passions sous le joug de la raison. Autrement dit, ils représentent la synthèse
en une même figure de qualités épiques traditionnelles et de qualités propres à la
culture du milieu du XVIIe siècle louant la tempérance et la pondération, en dia-
logue avec les évolutions esthétiques et socioculturelles du temps. Si les poèmes
héroïques du milieu du siècle font donc la part belle aux batailles et aux exploits
militaires, l’horizon est bel et bien la paix – paix intérieure et paix du royaume,
paix spirituelle et paix politique.
Les guerriers représentés dans les poèmes héroïques font montre des qualités
attendues sur le champ de bataille : de vigueur, de vaillance, d’endurance, d’habi-
leté et de force. Ces dispositions guerrières remarquables se retrouvent chez les
personnages éponymes, à l’exception de Saint Louis, comme nous le verrons, et
chez les différents représentants de la noblesse. Elles apparaissent dans les scènes
de combat suivant des dispositifs variés également exploités dans les gravures qui
ouvrent chaque livre : duel, comme au livre IX d’Alaric ou au livre XXVI de Clo-
vis ; combats en groupe restreint, par exemple au livre XVI du poème de Desma-
rets ; batailles rangées, dont les occurrences sont trop nombreuses pour être ci-
tées ; ou un mélange de ces différents dispositifs. Une gravure est tout à fait repré-
sentative d’une stratégie descriptive que l’on retrouve d’une épopée à l’autre : il
s’agit d’une œuvre de Chauveau ouvrant le livre VII du poème de Le Moyne.
3 Est donnée ici la date de la première édition « complète », sachant qu’il faut attendre le
XIXe siècle pour que les douze derniers livres du poème de Chapelain soient imprimés (voir
Chapelain 1882).
Le guerrier tempéré 139
empêche l’avancée des troupes (livre X). Plus tard dans ses aventures, il triomphe
d’un géant et enfin du sorcier Mirème, l’opposant principal à la reconquête de la
sainte couronne, qui apparaît sous la forme d’une chimère mi-lion, mi-dragon
(livre XVI). Dans la mesure où Chapelain s’oppose à l’usage du merveilleux dans
la poésie épique, on ne sera pas surpris de ne pas trouver de tels cas dans La
Pucelle.
Au fil de ces divers combats apparaissent donc les qualités militaires des protago-
nistes. Toutefois, puisqu’à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, adjuvants et
opposants font preuve des mêmes qualités. Cette quasi-égalité guerrière permet de
faire briller les bons quand ils triomphent enfin, mais rend bien difficile de les
distinguer des méchants selon une seule axiologie guerrière. Pourtant, dans la
mesure où l’épopée est alors conçue comme un art à visée didactique et morale, il
est essentiel de pouvoir faire la différence. C’est donc par d’autres qualités que la
distinction s’opère.
Le Saint Louys présente un exemple particulièrement clair de cette hiérarchie
plaçant les qualités éthiques chrétiennes – piété, tempérance, mesure, patience –
au-dessus des qualités guerrières, trop partagées. Alors que l’affrontement final se
prépare, Saint Louis et Forcadin, général des Sarrasins, haranguent leurs troupes
respectives. Le premier excite un désir de gloire et rappelle à ses soldats leur mis-
sion pieuse : rapporter en France la couronne d’épines. Son adversaire, lui, fait
miroiter à ses soldats des gains bien plus triviaux, comme le souligne une isotopie
du luxe :
Forcadin d’autre part, d’un air imperieux,
Parle aux siens de la main, de la voix & des yeux.
Il fait valoir la proye au Soldat mercenaire ;
Et luy remplit le cœur de l’espoir du salaire.
Ces bardes, luy dit-il, ces housses que tu vois,
Cet argent en armets, & cét or en pavois,
Cette pompe de train, ce luxe d’equipage,
Seront si tu sçais vaincre, auiourd’huy ton partage4.
La différence fondamentale entre les Français et les Maures ne réside pas dans
leur vaillance et dans leurs faits d’armes mais dans la motivation qui seule donne
sa valeur éthique à l’action. La bravoure et la force de la noblesse chrétienne ne
sont positives que parce qu’elles sont mises au service du christianisme. C’est
d’autant plus nécessaire dans l’épopée de Le Moyne que Saint Louis finit par être
vaincu. Comme s’en justifie l’auteur dans le traité en préambule du poème, le roi
ne doit pas être jugé tant par ses victoires que par ses mœurs et ses vertus :
Qu’on oppose tant que l’on voudra, qu’il n’a pas esté heureux. La fortune ne fut iamais Feu-
dataire de la Vertu : elle ne fut iamais à ses gages. […] Les Heureux se font de la mesme
main, qui fait les Delicats, les Effeminez & les Lasches. La Vertu ne se mesle point de sem-
blables Ouvrages : elle se contente de faire les Forts & les Patiens, les Hardis & les Coura-
geux5.
L’humilité mise en scène dans cette entrée royale étonne. L’excès est remplacé
par le dépouillement le plus total que martèle l’anaphore de « sans ». Le commen-
taire hyperbolique et oxymorique de la voix narrative souligne que cette qualité
chrétienne est conçue comme étrangère à la noblesse d’épée et qu’elle est pourtant
source d’admiration et de gloire sans pareille. On pourrait ainsi parler d’un
héroïsme du dénuement.
Cette mise en avant des qualités chrétiennes est une constante dans les quatre
poèmes héroïques, même dans le poème de Scudéry où Alaric apprend progressi-
vement à maîtriser ses passions. C’est par ces qualités que les aristocrates chré-
tiens brillent davantage que leurs opposants et c’est par elles qu’ils sont excep-
tionnels. Ainsi, Jeanne d’Arc n’a pas besoin d’inculquer la bravoure à l’aristo-
cratie française. En revanche, elle doit leur apprendre la mesure et la réflexion. Au
livre VIII, au cours du sacre de Reims, elle est celle qui rappelle les nobles à leurs
devoirs religieux alors qu’ils veulent se ruer contre les troupes dirigées par Bed-
ford venant de passer à l’attaque :
Tous, changeant de couleur à la grande nouvelle,
Bruslent au feu du Prince, au feu de la Pucelle ;
Ils demandent Betford, demandent le combat,
Et la chaleur des Chefs passe jusqu’au soldat.
Ouy, nous le combattrons, dit la Fille celeste ;
Mais du Sacre avant tout, achevons ce qui reste ;
Dans dix jours seulement l’Anglois se fera voir,
Cependant, qu’on s’appreste à le bien recevoir7.
Même s’il semble concéder que l’objection est « plus difficile à repousser que les
neuf autres », le problème n’est pas si grand que cela : certes Alaric était arien,
mais la distance historique donne à Scudéry une certaine liberté pour accommoder
son héros à l’éthique du temps. Il propose aux lecteurs, habitués à ces transposi-
tions, d’admirer comment Alaric apprend à maîtriser ses passions, et non à les
supprimer en opposition à un néostoïcisme en vogue dans certains cercles aristo-
cratiques. Il propose une figure de la résistance contre les élans du cœur, et de la
maîtrise : « car enfin la vertu ne consiste pas à n’avoir point de passions, mais à en
avoir, & à les vaincre11 », écrit-il dans la préface.
Desmarets, avec le personnage de Clovis, ne bénéficie pas de la même lati-
tude et il doit s’accommoder de certains épisodes conservés par la chronique, peu
8 Ibid., p. 451.
9 Le Moyne 1665, p. 192.
10 Scudéry 1654, « Préface », n.p.
11 Ibid.
Le guerrier tempéré 143
compatibles avec les mœurs du XVIIe siècle. On pourrait mentionner Thierry, fils
issu d’une première union, que Desmarets qualifie lui-même d’illégitime et qu’il
justifie en inventant un épisode magique, ou encore penser à la célèbre anecdote
du vase de Soisson, selon laquelle Clovis, rappelant en cela Achille, laisse éclater
sa colère et brise d’un coup de francisque le crâne d’un soldat lors d’une revue des
troupes. Il se venge ainsi de l’affront que ce dernier lui aurait fait subir, quelque
temps auparavant : alors que le chef franc voulait récupérer, en plus de sa part de
butin, un vase liturgique pour le rendre à Saint Rémi, le soldat avait préféré le cas-
ser d’un coup de hache. Cet épisode exemplaire est problématique au XVIIe siècle
aussi bien à un niveau pathétique que politique : que penser d’un souverain qui
met à mort l’un de ses sujets sans autre forme de procès ? Les aménagements opé-
rés par Desmarets témoignent du problème posé par cet épisode où la violence
surgit d’une passion mal maîtrisée. Le poète insiste tout d’abord sur les méfaits du
soldat qui ne se contente pas de briser le vase par dépit mais essaie également de
soulever l’armée contre Clovis12. Celui-ci est alors contraint de répondre vigou-
reusement pour défendre son autorité, mais il conserve sa juste colère, qualité du
souverain reconnue, sous contrôle et organise plutôt une sorte de procès :
Au trone de Clovis le coupable est traisné :
Par sa juste sentence est soudain condamné ;
Et sa teste aussi-tost par la hache est tranchée,
Par qui du sacré vase une anse fut touchée.
Ainsi le Chef Hebreu, quand son soin diligent
Trouva le lingot d’or, & les sicles d’argent,
Par Achan recelez d’une main anatheme,
Contenta par sa mort le Monarque suprême13.
La scène insiste sur le souci de justice dont fait preuve Clovis, aussi bien dans la
mise en scène que par le lexique judiciaire. Desmarets efface même l’auteur du
coup fatal par une tournure syntaxique passive. Le roi n’a pas agi sous la seule loi
de la colère mais a su faire respecter l’ordre selon le droit civil aussi bien que
divin, ce que rappelle la mention de la satisfaction de Dieu après la punition
d’Akân. Malgré cette habile présentation, la scène est supprimée de la version de
1673. Si Desmarets mentionne une adaptation à « la delicatesse du goust de [son]
temps14 », les nombreuses descriptions sanglantes qui demeurent invitent à cher-
cher une explication supplémentaire. La violence est acceptée quand elle s’exerce
dans des batailles ou des tournois, c’est-à-dire dans un cadre approprié, mais elle
est signe d’une mauvaise éthique si elle découle d’un débordement pathétique,
d’un manque de contrôle : la violence n’est pas mauvaise en elle-même mais elle
le devient si elle signale un abandon aux passions.
Pour expliquer cette émergence d’un guerrier tempéré, il faut prendre en compte
trois contextes : l’histoire littéraire avec les métamorphoses du genre épique dans
la France du XVIIe siècle ; l’histoire sociopolitique des tumultes des années 1650,
que l’on retrouve mentionnés plus ou moins directement dans tous les poèmes
héroïques du corpus ; l’histoire culturelle avec en plus de l’influence de la morale
catholique celle de la galanterie qui se manifeste aussi bien à un niveau éthique
qu’esthétique.
La moralisation de l’épopée
Selon Le Tasse, le poème héroïque et la tragédie partagent une même fin : être
utile en amusant (« giovar dilettando15 »). Les deux genres se distinguent en
revanche par les moyens mis en œuvre pour parvenir à ce but. Suivant la tradition
aristotélicienne que reprend Le Tasse, la tragédie représente des êtres ni bons ni
mauvais et propose le spectacle de leur fin malheureuse. L’épopée, elle, incite à
faire le bien en montrant les récompenses que des figures « d’une excellente vertu
et d’un courage quasi divin16 » obtiennent grâce à leurs bonnes actions17. Les
poètes et les poéticiens français du XVIIe siècle emboîtent largement le pas au
Tasse, tout en renforçant l’impératif moral18.
Par rapport à l’Italien, ils insistent sur le rôle édifiant du poème héroïque qui
généralise l’histoire. Dans son « Discours de la Poësie », Le Moyne explique ainsi
que les « Poëtes de la Cour19 » ont pour devoir de fournir des « leçons plus utiles,
plus sérieuses, & plus dignes » que des « vaudevilles Satyriques & des chansons à
boire »20. Ils doivent viser à éduquer les grands de façon plaisante, par « de belles
feintes & de nobles Images21 », et se distinguent des philosophes ou des historiens
non pas tant par les savoirs qu’ils véhiculent mais par la manière dont ils édifient.
Les auteurs de poèmes héroïques ont l’ambition d’être de ces « Philosophes
utiles & agreables22 » qui, « travaillant pour les Cabinets & non pas pour
l’Escole23 » doivent « avoir un grand soin de la parer d’expressions magnifiques,
& d’Images nobles & illustres, qui donnent un nouvel éclat & une seconde
richesse à sa Matiere24 ». Ainsi, ils deviennent « les Docteurs de Cours & les
Directeurs de cabinets25 ».
Les Frondes
Desmarets milite pour un retour du Grand Condé et une réconciliation avec le roi
par un poème qui est aussi bien une remontrance au premier qu’au second.
L’écrivain ne se contente donc pas de représenter l’exemplarité politique d’un
système monarchique unifié, mais cherche également à se faire guide, pour la cou-
ronne et pour la noblesse. Le vœu exprimé dans le Clovis se réalise grâce à la paix
des Pyrénées en 1659.
Au-delà de ces allusions historiques, ces figures de guerriers tempérés, de
nobles valeureux soumettant leur bravoure et leur fougue à leur raison, sont assez
représentatives des évolutions de la culture aristocratique à cette période. Comme
l’a bien montré Emmanuel Bury, l’héroïsme fondé sur l’honneur et une « utopie
guerrière29 », tout en demeurant bien ancré dans la culture noble, fait place à la
politesse et à l’honnêteté qui s’imposent comme deux valeurs cardinales après les
Frondes.
24 Ibid., p. 28.
25 Ibid., p. 19.
26 Desmarets de Saint-Sorlin 1657, pp. 63–64.
27 « De son sang, d’un long ordre elle lit les histoires, / Les noms de ses Neveux, les vertus, les
victoires » (ibid., p. 65).
28 Ibid., p. 67.
29 Bury 1996, p. 175.
146 Grégoire Menu
La galanterie
36 « “Je ne vis jamais, déclare Balzac, une plus heureuse naissance [c’est-à-dire de plus heureux
commencements], et vous dis de plus (mais je veux que cela passe pour oracle) que si Mon-
sieur Chapelain est le conseil du Père Le Moine, le Père Le Moine réussira un des grands per-
sonnages des derniers temps” » (Chapelain 1880, p. 421). Voir également la lettre de Chape-
lain où ce dernier fait un portrait en demi-teinte de Le Moyne : s’il loue sa poésie, il le peint
comme « un des plus fous personnages » à la « mine hagarde et soldate » (ibid., p. 429).
37 Ibid., p. 137.
38 Le Moyne 1658, p. 449.
39 Viala 2008, p. 34.
40 Chapelain 1656, « Preface », n.p.
148 Grégoire Menu
On retrouve ici un lexique et une imagerie galante, avec un Dunois plus proche
d’Hylas que de Céladon. Ce fil d’intrigues amoureuses, avec la jalousie de Marie
et celle de Dunois qui pense avoir un concurrent auprès de Jeanne en la personne
d’Alençon, se déroule jusqu’à l’avant dernier livre où Dunois, après la mort de
Jeanne, retrouve ses sens et revient vers Marie. Les lecteurs du XVIIe n’auront
jamais eu le fin mot de l’histoire en tout cas par le biais de copies imprimées. Les
poèmes de Scudéry et de Chapelain représentent donc tous deux l’apprentissage
de la politesse et de la mesure en amour. En bref, ils représentent comment Alaric
et Dunois sont devenus de galants hommes, nouvel idéal éthique compatible avec
une morale chrétienne de contrôle des passions humaines sur laquelle insistent les
clés allégoriques fournies par les deux auteurs.
Comme le laisse voir l’aveu de Dunois, la galanterie a enfin une influence
esthétique notamment avec des métaphores amoureuses guerrières typiques de la
littérature galante et parfois proches du cliché. Toutefois, leur présence dans les
épopées est intéressante dans la mesure où comparants et métaphorisants retrou-
Alaric, déjà bien proche d’être un parfait galant, résout aisément le problème
parce qu’il partage avec son prisonnier une expérience affective que révèle une
communion du « soûpire » qui passe d’un personnage à l’autre :
A ces mots de nouveau ce Grand Captif soûpire :
Et le Roy qui comprend ce qu’il a voulu dire,
Soûpire comme lui ; puis d’un air fort charmant,
Ie vous entends, dit-il, & vous estes Amant43.
À un niveau formel, Scudéry présente l’amour de Valere sur le mode d’une pra-
tique populaire dans les salons galants, l’énigme44, ainsi que l’indique le rejet syn-
taxique de la solution en toute fin de phrase.
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Chapelain, Jean (1656) : La Pucelle ou La France delivree, poëme heroïque, Paris, Augustin
Courbé.
— (1882) : Les Douze derniers chants du poëme de la Pucelle, éd. Henri Herluison, Orléans,
H. Herluison.
— (1880–1883) : Lettres de Jean Chapelain, de l’Académie française, éd. Philippe Tamizey de
Larroque, Paris, Imprimerie nationale, 2 vol.
Desmarets de Saint-Sorlin, Jean (1657) : Clovis ou La France chrestienne. Poeme heroique, Paris,
Augustin Courbé.
— (1673) : Clovis ou La France chrestienne. Poeme reveu exactement, & augmenté d’inventions,
& des actions merveilleuses du Roi, Paris, Claude Cramoisy.
— (2014) : Clovis ou La France chrétienne, éd. Francine Wild, Condé-sur-Noireau, Société des
Textes Français Modernes.
Giorgi, Giorgetto (éd.) (2016) : Les Poétiques de l’épopée en France au XVIIe siècle, Paris, Honoré
Champion.
Le Moyne, Pierre (1658) : Saint Louys ou La Sainte couronne reconquise. Poëme heroïque, Paris,
Augustin Courbé.
— (1665) : De l’art de regner, Paris, Sébastien Cramoisy et Sébastien-Marbre Cramoisy.
— (1641) : Hymnes de la sagesse divine, et de l’amour divin, avec un discours de la poesie, &
d’autres pieces sur diverses matieres, Paris, Sébastien Cramoisy.
— (1665) : La Gallerie des femmes fortes, Paris, Compagnie des Marchands Libraires du Palais
[Paris, Antoine de Sommaville, 1647].
Scudéry, Georges de (1654) : Alaric ou Rome vaincue, poëme heroïque dedié à la serenissime
reyne de Suede, Paris, Augustin Courbé.
Tasso, Torquato (1964) : Discorsi dell’arte poetica e del poema eroico, éd. Luigi Poma, Bari,
Laterza.
— (1997) : Discours de l’art poétique. Discours du poème héroïque, éd. et trad. Françoise Grazia-
ni, Paris, Aubier.
Sources secondaires
Barbiche, Bernard (2012) : Les Institutions de la monarchie française à l’époque moderne, Paris,
Presses Universitaires de France.
Bély, Lucien (1994) : La France moderne 1498–1789, Paris, Presses Universitaires de France.
Bury, Emmanuel (1996) : Littérature et politesse : l’invention de l’honnête homme (1580–1750),
Paris, Presses Universitaires de France.
Collas, Georges (1911) : Jean Chapelain 1595–1674 : un poète protecteur des lettres au
XVIIe siècle : étude historique et littéraire d’après des documents inédits, Paris, Perrin et
Compagnie.
Cornette, Joël (2000) : Le Roi de guerre : essai sur la souveraineté dans la France du Grand
Siècle, Paris, Payot & Rivages [1993].
Elias, Norbert (1985) : La Société de Cour, Paris, Flammarion.
Le guerrier tempéré 151
Lucien Wagner
conversion par la persuasion et non par la force. Enfin, les poètes épiques chré-
tiens du milieu du siècle, loin de se recruter dans les rangs de l’opposition dévote
au ministériat de Richelieu, comptaient parmi les loyalistes les plus fervents. Par-
mi eux, l’auteur d’un Clovis paru en 1657, Desmarets de Saint-Sorlin, a été l’un
des principaux artisans de la politique culturelle du cardinal6. L’autre poète auquel
nous nous attacherons, le Père Le Moyne, qui a achevé presque en même temps
son Saint Louis (1658), était, en tant que jésuite français7, lié par serment de fidé-
lité personnelle au roi, et en outre adepte, comme tout son ordre, du culte du saint
ancêtre de Louis XIII et de Louis XIV8. Dans ces conditions, pourquoi des poètes
tout acquis à l’État royal moderne célèbrent-ils la prise d’armes pour la foi dans la
tradition de la Chrétienté médiévale ? Nous comparerons Clovis et Saint Louis,
épopées les plus exemplaires de cette rêverie héroïque9, pour comprendre d’abord
comment Desmarets et Le Moyne construisent leur poème à partir du mythe de la
croisade. Ensuite, nous verrons en quoi ces textes travaillent davantage à résoudre
des problèmes idéologiques contemporains qu’à réactiver des fantasmes ar-
chaïques.
6 Sur Desmarets voir Hall 1990 ; Jouhaud 2000, pp. 269–292 ; Fumaroli 2001 ; Mathieu-
Castellani/Laugaa/Viala (éds.) 1996.
7 Sur Le Moyne : Chérot 1887 ; Maber 1982.
8 Sur le culte de Saint Louis chez les jésuites français : Lavieille 2012.
9 Les deux autres principaux poèmes héroïques à sujet historique parus dans cette même dé-
cennie, Alaric de Scudéry et La Pucelle de Chapelain, ne répondent pas aussi bien au modèle
tassien de l’épopée de croisade. Alaric est dédié à Christine de Suède, et le protagoniste est
censé être l’ancêtre de celle-ci. Il a pour mission divine de punir Rome, qui est déjà chré-
tienne. Dans La Pucelle, Jeanne d’Arc et Dunois sont les véritables héros, leur mission divine
est de sauver la France, alors que le roi est une figure velléitaire. Clovis et Saint Louis peu-
vent être en revanche rapprochés en ce que dans ces deux textes, le héros épique est le roi de
France chrétien, investi par Dieu d’une mission de défense de la foi.
Guerre sainte et politique moderne 155
dans l’Histoire des rois francs, avait soin de présenter cette campagne contre les
Ariens comme une guerre sainte archétypale10. C’est en ce sens que Desmarets,
dans son « Avis » au lecteur, rappelle le titre complet de son œuvre :
S’il s’en trouve quelques uns qui s’étonnent que je ne finis pas mon ouvrage par le baptême
de Clovis, et qui s’imaginent que je devais conclure par la chose qui semblait être mon véri-
table but, je les prie de considérer que le titre de mon poème est Clovis ou la France chré-
tienne ; ils verront que mon but était de faire voir le christianisme établi dans la France ; et
qu’il n’y fut établi qu’après la défaite et la mort d’Alaric, roi des goths ariens, ennemis de
Jésus-Christ, lequel possédait tous les pays depuis la Loire jusques aux Pyrénées, qui font
pour le moins un tiers de la France11.
10 Voir Grégoire de Tours 1990, chap. I. Entre autres passages caractéristiques : « Vers ce
temps, Clovis dit à ses fidèles (à ses leudes) : “Je souffre avec impatience de voir les Ariens
occuper une partie des Gaules. Marchons contre eux, et avec l’aide de Dieu nous soumettrons
leur pays” », p. 33.
11 Desmarets 2014, « Avis », p. 84.
12 Ibid., XIII, v. 5320, p. 303 ; XXVI, v. 10669–10670, p. 521.
156 Lucien Wagner
Enfin, l’ultime grande bataille prend la forme d’une croisade explicite contre
l’hérésie arienne. Après le baptême, saint Rémi enjoint Clovis de prendre les
armes contre les Wisigoths :
Vengez votre Sauveur, et brisez en tous lieux
Marbre et bois et métal, images des faux dieux.
Allez punir des Goths l’infidèle insolence
Qui veut ôter au Fils l’égalité d’essence.
Des ennemis du Christ purgez les champs gaulois.
Plantez la foi partout en y plantant vos lois13.
17 Grousset 1995, p. 284. Sur la bataille de Massore [Massurah], voir aussi Grousset 1991,
pp. 461–464. L’auteur rend responsable Robert d’Artois et sa « folie stratégique » de l’échec
de la croisade tout entière.
18 Le Moyne 1666, XIV, p. 433 : « Le Comte qui piqué d’un aiguillon de Gloire / Poursuivant
les fuyars croit suivre la Victoire, / Donne jusqu’à Massore, avec tant de chaleur, / Suit son
zele si loin, suit si loin sa valeur, / Qu’il passe la barriere avecque ceux qu’il chasse, / Et se
trouve tout seul engagé en la place ».
19 Le Moyne 1666, XIV, pp. 441–442.
20 Voir Génetiot 2005, pp. 291–293 (« L’histoire comme caution du vraisemblable ») et
pp. 294–301 (« Du bon usage de l’histoire : la liberté d’invention »).
158 Lucien Wagner
comme nous l’avons, il suffit que nous ayons la vray-semblance en la maniere : & que la
forme du Poëme, & la fin de la Poësie, n’en demandent pas davantage21.
C’est ainsi que dans le premier livre, Louis déclare aux ambassadeurs sarrasins :
« Tous mes desseins ne vont qu’à la Couronne Sainte, / Qui du Sang precieux de
mon Sauveur fut teinte22 ». Le poème s’achève sur la découverte de la Couronne
du Christ. La quête glorieuse est achevée, le but de guerre est atteint, il n’est plus
question d’une défaite tragique.
Plus fondamentalement encore, cette quête de la Sainte Couronne confère un
sens spirituel au poème. Au livre VIII, Louis est ravi au Ciel et confronté à Jésus,
qui lui offre le choix entre trois couronnes. Louis dédaigne les couronnes des em-
pires terrestres d’Occident et d’Orient, pour saisir la Couronne d’épines du Christ.
Dès lors, la défaite militaire devient paradoxalement nécessaire au souverain qui
désire porter sa croix à l’instar de son Sauveur. La défaite selon les critères ter-
restres de la gloire profane est triomphe au Ciel. Elle place Louis au rang des mar-
tyrs de la foi qu’il a admirés, en gloire, au Paradis.
question est de savoir quel projet idéologique elles servent. Quelle vision de la
monarchie française impliquent-elles ?
remment toute religieuse de la croisade en vient à justifier une quête bien séculière
de l’hégémonie européenne. De cette grandiose vision de la destinée internatio-
nale de la France, quelle conception de la royauté peut-on déduire ?
Saint Louis et Clovis ont été écrits entre les années 1630 et 1650, époque de
troubles et de contestations violentes40. Dans ce contexte, la mise en scène de
guerres saintes a aussi pour objet de sacraliser le pouvoir royal. Il est ainsi frap-
pant de constater à quel point la loyauté et la trahison sont des thèmes importants
dans Clovis. La fidélité au prince y est une valeur suprême, et elle s’appuie en
dernier ressort sur l’élection divine qui rend celui-ci légitime. Clovis peut compter
sur de nombreux auxiliaires, au premier rang desquels Clotilde et son conseiller
Aurèle, qui figure Richelieu. Viennent ensuite Lisois, le premier de ses chefs,
incarnation des Grands du royaume ; puis nombre de prélats, saints et ermites,
dans le rôle d’intermédiaires de sa conversion. Clovis, qui adopte une écharpe
blanche de converti41, est une préfiguration d’Henri IV réunifiant un territoire
pulvérisé. Il met fin à l’anarchie des temps barbares et des guerres intestines, dont
Aubéron au livre II lui avait fait le récit42. Il unit derrière lui différents peuples en
les convertissant au catholicisme romain, et gagne à son service les trois ordres,
clergé, noblesse, tiers état. Le message du poète à ses contemporains est clair : ce
sont les tyrans étrangers, ce sont les rebelles et les factieux, Habsbourgs et Fron-
deurs, qui usent de la « raison d’Enfer43 » en disciples de Machiavel, et non pas
Aurèle, l’ancêtre fictif de Richelieu. Par le fait que le roi héros est investi d’une
mission de croisade, il réconcilie les Français autour de lui.
Dans Saint Louis, c’est peu de dire que la croisade légitime le roi : elle le
sanctifie. La rébellion est phénomène quasi inconnu dans son armée. Le souverain
subjugue ses hommes par sa valeur, sa prudence, sa majesté. À sa première appa-
rition, trônant en son conseil, il est comparé au soleil ordonnateur du cosmos :
Comme dans ce Palais, où les celestes feux,
Composent un Senat roulant & lumineux,
Le Soleil distribuë à chacun la lumiere, [...]
Il regle leurs emplois par son impression : [...]
Ainsi, de son Conseil, le Monarque François,
Est la gloire & la force, est le cœur et la voix44.
CONCLUSION
47 Voir parmi mille exemples, le tournoi du livre IV de Saint Louis, la joute d’Yoland en armure
contre les Francs (Clovis, livres VII–VIII), ou l’épisode des amours de Clovis avec Albione
métamorphosée en Clotilde (livres VIII–IX).
48 Deux exemples en effet effrayants, en ce que, pour les lecteurs de l’époque, ils renvoient aux
protestants du royaume : « il tarde à mon épée / Que dans leur sang impie elle ne soit trem-
pée » (Desmarets 2014, p. 486, déjà cité plus haut) ; et d’autre part cette prophétie au sujet de
Louis XIII devant faire le siège de La Rochelle : « Il aura son Egypte à vaincre dans la
France » (Le Moyne, 1666, p. 240 ; nous remercions Francine Wild qui a attiré notre attention
sur ce dernier vers).
49 Il est important de noter que le poème de Clovis n’appelle pas à la violence contre les protes-
tants, alors même qu’il est évident que les hérétiques Wisigoths ariens les représentent. En
effet, le poème est écrit bien après la prise de La Rochelle ; le parti protestant est vaincu
depuis longtemps. La célébration de la guerre contre l’hérésie dans Clovis est à comprendre
comme un hommage à un haut fait accompli par le roi de France, et non comme un appel au
massacre. De façon particulièrement remarquable, dans sa dédicace au roi, Desmarets
demande de façon explicite au jeune Louis XIV de convertir les protestants par la seule per-
suasion : « Mais il n’est plus besoin ni de valeur ni de force pour ramener au sein de l’Eglise
ceux que l’hérésie a corrompus. Il ne faut plus d’armées ; il ne faut plus de sang, puisqu’ils
vous sont tous soumis. » (Desmarets 2014, p. 75).
164 Lucien Wagner
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Desmarets de Saint-Sorlin, Jean (2014) : Clovis ou la France chrétienne, éd. Francine Wild, Paris,
STFM [Paris, Augustin Courbé, Henry Le Gras et Jacques Roger, 1657].
Grégoire de Tours (1990) : L’Histoire des rois francs, Paris, Gallimard.
Le Moyne, Pierre (1666) : Saint Louis, Paris, Louis Bilaine.
Le Tasse (1996) : La Jérusalem délivrée, Paris, Le Livre de Poche.
— (1997) : Discours de l’art poétique. Discours du poème héroïque, Paris, Aubier.
Sources secondaires
Chérot, Henri (1887) : Étude sur la vie et les œuvres du Père Le Moyne, Paris, Alphonse Picard.
Constant, Jean-Marie (2007) : La Folle Liberté des baroques, Paris, Perrin.
— (1987) : Les Conjurateurs, Paris, Hachette.
Cornette, Joël (éd.) (2000) : La Monarchie entre Renaissance et Révolution (1515–1792), Paris,
Seuil.
Csűrös, Klára (1999) : Variétés et vicissitudes du genre épique de Ronsard à Voltaire, Paris,
Champion.
Dupront, Alphonse (1997) : Le Mythe de Croisade, Paris, Gallimard.
Flori, Jean (2001) : La Guerre sainte. La formation de l’idée de croisade dans l’Occident chrétien,
Paris, Aubier-Flammarion.
Fumaroli, Marc (2001) : « Les Abeilles et les Araignées », in La Querelle des Anciens et des Mo-
dernes, éd. Anne-Marie Lecoq, Paris, Gallimard.
Génetiot, Alain (2005) : Le Classicisme, Paris, PUF.
Grousset, René (1995) : L’Épopée des croisades, Paris, Perrin.
— (1991) : Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem, t. III, Paris, Perrin.
Haran, Alexandre Y. (2000) : Le Lys et le Globe. Messianisme dynastique et rêve impérial en
France à l’aube des temps modernes, Paris, Seyssel.
Hall, Hugh Gaston (1990) : Richelieu’s Desmarets and the century of Louis XIV, Oxford Claren-
don Press.
Jouhaud, Christian (2000) : Les Pouvoirs de la littérature, Paris, Gallimard.
Lavieille, Géraldine (2012) : « Les Jésuites et la dévotion à saint Louis au XVIIe siècle : la célébra-
tion du Roi très chrétien », Les Cahiers de Framespa, 11, en ligne : https://
[Link]/framespa/2025 [dernière consultation : 20 avril 2019].
Maber, Richard G. (1982) : The Poetry of Pierre Le Moyne (1602–1671), Bern/Francfort, Peter
Lang.
Mathieu-Castellani, Gisèle / Laugaa, Maurice / Viala, Alain (éds.) (1996) : Desmarets de Saint
Sorlin (XVIIe siècle no 193).
Sauzet, Robert (2007) : Au Grand Siècle des âmes. Guerre sainte et paix chrétienne en France au
XVIIe siècle, Paris, Perrin.
Thuau, Étienne (2000[1966]) : Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu, Paris,
Albin Michel.
GUERRE ET PAIX DANS LES POÈMES HÉROÏQUES DES
ANNÉES 1650 ET 1660
Francine Wild
Les poèmes héroïques qui paraissent dans les années 1650 et 1660 sont tous con-
çus selon un même modèle, hérité de la Jérusalem délivrée et plus lointainement
de l’Énéide : le héros, chargé d’une mission sacrée, l’accomplit avec l’aide de la
Providence. La mission est toujours liée à un territoire : elle peut consister à libé-
rer le pays d’un envahisseur, à créer un royaume ou un empire, ou à partir à la
conquête d’un autre pays ; elle passe inévitablement par une ou plusieurs guerres,
qu’il faut préparer, lancer, mener, gagner. La paix est attendue à la fin selon
l’ordre voulu par la divinité.
Les causes de la guerre varient selon le sujet : les motifs peuvent être pure-
ment religieux, comme dans Saint Louis ou dans Charlemagne, ou essentiellement
nationaux, comme dans La Pucelle ; l’affrontement religieux et la conquête du
territoire convergent dans Clovis et plus encore dans Charle Martel. Le cas
d’Alaric est particulier, puisque ce conquérant nordique va prendre Rome sur
ordre de Dieu pour la punir de ses crimes. Les formes de la guerre varient beau-
coup, de la guerre entre états solennellement déclarée à de rapides coups de main
ou à une escarmouche imprévue. Quant à la paix, elle n’apparaît guère que dans
l’intervalle entre deux guerres ; on l’évoque parfois au passé ou comme une pers-
pective d’avenir.
Les poètes se plient à des contraintes externes et internes multiples : il leur
faut suivre l’histoire en respectant les données essentielles de leur sujet, rester
dans la tradition épique qui leur dicte de nombreux motifs et leur impose un cadre
pour la composition du poème, mais aussi tenir compte de la sensibilité du lecteur
contemporain. L’ancien et la nouveauté ne cessent de se côtoyer, quelques cons-
tantes, comme l’esprit héroïque, permettant une fusion harmonieuse. L’écriture du
poème héroïque est un creuset où le poète rassemble et unifie des éléments très
disparates. C’est cet aspect diachronique (au sens étymologique) que j’essaierai
d’analyser d’abord en étudiant dans les différents poèmes, à propos de la représen-
tation et du déroulement matériel de la guerre, les divers héritages qu’ils transmet-
tent.
Je me tournerai ensuite vers l’invention, la façon dont l’intrigue est conçue.
Tenant compte des contraintes tant historiques que poétiques qu’ils assument,
comment les poètes intègrent-ils l’intervention des forces suprahumaines dans
l’action de ces poèmes, en ce qui concerne les événements guerriers ? Comment
parviennent-ils à maintenir un intérêt, malgré l’importance des stéréotypes ?
Comment font-ils entrevoir la paix, très peu présente dans notre corpus ?
166 Francine Wild
Les poètes ont une bonne connaissance de la chose militaire : seul Scudéry a porté
l’épée, mais le P. Le Moyne est issu d’une famille noble qui a combattu la Ligue1,
Desmarets a été surintendant des fortifications puis secrétaire de la Marine du Le-
vant, et tous, par leur culture livresque, connaissent bien l’histoire militaire depuis
l’Antiquité. Ils mêlent – privilège du poète – toutes les époques. En insérant un
dénombrement des troupes, ou l’ekphrasis des armes du héros, ils reprennent des
traditions qui remontent à Homère ; simultanément ils introduisent des objets, des
usages, des motivations, totalement actuels au moment où ils écrivent.
Strates historiques
Dans leurs descriptions des préparatifs de guerre, les habitudes militaires qu’ils
connaissent dominent. Saint Louis nous présente, sous une forme très moderne,
l’entraînement des jeunes croisés :
Là de jeunes guerriers […]
Forment un vrai courage en de fausses batailles,
Donnent de feints assauts à de feintes murailles,
Et sans verser de sang ni courir de hasards,
D’une guerre sanglante exercent tous les arts.
L’un fournit à cheval une juste carrière ;
L’autre le fer au poing combat à la barrière ;
L’un rompt sur un faquin qu’il appelle un sultan ;
L’autre défend un fort dont il a fait le plan.
Ici par une tour de cent boucliers formée,
S’attaque une Memphis de glaise et de ramée ;
Là sous des mantelets, et par de petits ponts,
Se prend Alep en terre, et Damas en gazons2 ; […]
L’ambassadeur sarrasin Garaman qui voit au passage ces exercices en conclut que
« ce nouvel adversaire / Ne sera pas […] bien facile à défaire3 ». Dans Clovis, au
moment où le héros va affronter les Bourguignons, le poète indique qu’« Aurèle
par ses soins l’allège d’un grand faix, / De puissants appareils fait l’apprêt néces-
saire / Et compte tous les pas du perfide adversaire4 ». Le ministre assure l’inten-
dance comme le fera bien plus tard son descendant Richelieu. Les « appareils »
suggèrent une guerre très technique, plus conforme aux usages du XVIIe siècle
qu’à ceux des Mérovingiens. Ici et là, dans les récits, le vocabulaire de la guerre
Les anges participent plusieurs fois à l’ornementation, ce qui fait du style archi-
tectural baroque la projection terrestre de ce que serait une vision du paradis : ce
sont eux qui bâtissent et ornent la sépulture d’Aimon de Bourbon, comme le
raconte Alegonde au livre X, et celle de Robert d’Artois au livre XIV13. Ce sont
eux encore qui offrent à la flotte des croisés naviguant vers Damiette une vision
digne d’un arc de triomphe de l’époque classique :
[...] il s’offre à nos yeux dans une nue ardente
Une Croix de lumière et de sang éclatante.
Sous elle des carquois vides et renversés,
Des arcs demi rompus et des turbans froissés,
5 En 737, Charles Martel ne réussit pas à prendre Narbonne, mais gagna une importante vic-
toire à l’embouchure de la Berre. La ville ne fut reprise qu’en 759. Le poème héroïque de
Carel de Sainte-Garde insiste sur la victoire chrétienne et sur le sort des protagonistes, et
passe sous silence le fait que Narbonne resta aux musulmans.
6 Charle Martel, Seconde Partie, X, 4, p. 47.
7 Ibid., X, 7, p. 57.
8 Ibid., Première Partie, I, 5, pp. 19–20.
9 Clovis, XXII, pp. 438–439.
10 Charle Martel, Seconde Partie, X, 1, pp. 37–40.
11 Ibid., XII, 1, pp. 95–98.
12 Saint Louis, III, p. 89.
13 Ibid., respectivement X, p. 306 et XIV, p. 442.
168 Francine Wild
Comme dans l’histoire, l’ennemi ne fait que rire de ce message, ainsi que le rap-
porte à la Pucelle l’un des deux trompettes qui l’ont porté :
[…] les tyrans, du message offensés,
Nous ont du feu tous deux lâchement menacés.
Ils ont fait de ta lettre une indigne risée,
Ils ont de tes avis la faveur méprisée,
Et contre ton honneur, et contre ta raison,
N’ont versé qu’amertume, et vomi que poison19.
Chapelain est de nos auteurs celui qui subit le plus la contrainte de l’histoire :
l’histoire de Jeanne d’Arc est un épisode bien connu, et il lui serait impossible de
modifier l’ordre des batailles, les choix stratégiques ou l’identité des chefs de
l’armée. Ici, le détail historique qu’il reproduit sert à témoigner de la droiture de la
Invariants culturels
Sur quelques aspects, il n’y a aucun écart entre l’histoire, la culture millénaire qui
nourrit la tradition épique et les idées du XVIIe siècle. C’est particulièrement évi-
dent en ce qui concerne le rôle du roi dans la guerre. Il doit être celui qui prévoit
et organise, un stratège, et on attend aussi de lui qu’il combatte en tête de ses
troupes. Cette vision très largement partagée au XVIIe siècle, dont témoignent les
statues équestres de nos rois sur les grandes places des villes, s’incarne dans les
poèmes. Tandis que le fidèle ministre Aurèle assure sur son ordre la préparation
matérielle, Clovis « ses troupes animant » « partout répand l’audace »20. Lors-
qu’approche la bataille contre les Germains, sa bravoure éclate dans sa réponse au
prince Ardéric et galvanise chefs et soldats :
« Leur grand nombre d’archers ne se peut surmonter.
Leurs traits nous couvriront comme un nuage sombre.
– Eh bien, répond Clovis, nous combattrons à l’ombre. »
À l’envi tous les chefs, incapables d’effroi,
Approuvent par leurs voix la réponse du roi,
Et son camp, par ses cris, donne une sûre marque
Qu’ils sont dignes soldats d’un si digne monarque21.
Dès qu’il arrive à une position favorable, Clovis l’organise en tenant compte de la
disposition du terrain, des ressources en hommes de chaque régiment, et fait éta-
blir un fortin au sommet. Les manœuvres qu’il commande, dans cette bataille dé-
cisive qu’il est à un moment sur le point de perdre, sont rapportées avec beaucoup
de précision. Dans Saint Louis les hauts faits du roi depuis sa première jeunesse
sont rapportés grâce à une ekphrasis22, et on le voit tout au long du poème parcou-
rir les quartiers du bivouac, encourager les hommes, les haranguer avant le com-
bat. Pendant la bataille il « inspire l’ordre aux chefs et la force aux soldats23 ».
Tous les poèmes héroïques mettent en relief le rôle du roi dans la conduite de
l’armée, même s’il y a d’autres héros importants24. Charle Martel exprime naïve-
ment cette conception du caractère royal : lorsqu’un saint ermite prophétise la
venue du roi parfait, Louis XIV, la valeur guerrière est la première vertu qu’il lui
attribue, et pour prouver qu’elle est quasi congénitale, il annonce qu’il jouera,
enfant, avec des petits soldats de métal :
Traditions poétiques
Sur d’autres points qui n’ont pas de valeur historique, c’est la longue tradition de
la poésie épique qui dicte les comportements, les discours, les façons de com-
battre. Elle impose une série de motifs familiers. Le dénombrement des troupes
permet de rappeler l’ampleur des empires ou des coalitions qui s’opposent. Les
envois d’ambassades qui précèdent la guerre, comme dans Saint Louis28, et plus
encore les harangues faites aux troupes immédiatement avant la bataille, déjà pra-
tiquées par les Italiens du siècle précédent29, sont l’occasion de développer des
discours argumentatifs et de donner des modèles d’art oratoire.
La représentation du combat suit une tradition qui remonte aux textes anciens,
à l’Énéide notamment, continuée et amplifiée par les épopées italiennes. C’est un
moment à la fois collectif et individuel. La bataille est décrite comme gigantesque,
avec des armées innombrables, des nuées de flèches qui obscurcissent le ciel, des
forêts de lances, des ruisseaux de sang, comme le montrent ces quelques vers tout
au début de Charlemagne, alors qu’une bataille vient de s’achever :
Là se voyaient de Mars les horreurs étalées ;
Des rivières de sang inondaient les vallées,
25 Charle Martel, Seconde Partie, XI, 8, p. 89. L’auteur de cette prophétie est l’ermite Chryso-
ras, qui développe à Childebrand, ancêtre de la dynastie capétienne, la grandeur de sa race,
aboutissant à Louis XIV.
26 L’intention didactique ne se limite évidemment pas à l’aspect guerrier de la fonction royale.
Le P. Chérot a remarqué que Saint Louis contenait tout un art de régner (Chérot 1887, p. 321).
Le livre V d’Alaric est consacré au témoignage d’un ermite, qui raconte son acquisition de la
sagesse, fait l’apologie du savoir et décrit sa bibliothèque : « Oui, l’école des rois se trouve en
ces volumes » (p. 197). Le passage se clôt sur l’éloge de Christine de Suède.
27 Voir Homère, Iliade, IV, v. 250 ; V, v. 528.
28 Au livre I.
29 Dans la Jérusalem délivrée, Godefroy harangue les combattants chrétiens avant l’ultime
combat (XX, 13–20). Dans L’Italia liberata dai Goti, du très aristotélicien Trissino, Bélisaire
fait deux harangues successives, dans le livre VI et dans le livre VII, avant la bataille de
Naples.
Guerre et paix dans les poèmes héroïques des années 1650 et 1660 171
À cela s’ajoutent souvent des éléments monstrueux aux yeux des combattants
chrétiens, comme l’apparence effrayante de certains ennemis, ou les éléphants de
combat qu’utilise l’ennemi dans Saint Louis et dans Charle Martel.
Simultanément, sur ce champ de bataille, les guerriers s’affrontent un par un,
comme dans l’épopée antique et la chanson de geste. Les troupes ne sont que
l’instrument d’un chef et presque toujours la mort de celui-ci décide du sort de la
bataille, ses hommes perdant courage31. Il n’est pas rare que des guerriers se ren-
contrent en combat singulier, en marge de la bataille, soit pour un duel des chefs
qui décidera du sort du combat32, soit par jeu et par provocation comme Ormagor
devant Damiette dont Charles d’Anjou relève le défi33. Ils suivent alors un proto-
cole qui est celui des tournois : on dégage l’espace nécessaire à la course des che-
vaux, puis les combattants s’affrontent d’abord avec la lance, en prenant à dis-
tance leur élan, puis à l’épée, enfin avec le javelot, la masse ou la hache. Le cas le
plus général reste celui d’une lutte seul à seul sur le champ de bataille. Il permet
au poète de nommer les adversaires et de mettre en valeur une destinée indivi-
duelle heureuse ou infortunée. Quelques motifs reviennent : le guerrier qui abat
l’un après l’autre une série d’ennemis, avant d’être tué par un autre héros34 ; le
jeune homme abattu comparé à la fleur qu’on a coupée35 ; l’évocation, lorsqu’un
guerrier tombe, de la bien-aimée qui va le pleurer36. Les comparaisons « homé-
riques » aussi sont topiques : le lion courageux, le combat de deux taureaux, le
torrent dévastateur, le roc battu des flots, le chêne qui s’abat … Le poète peut
mettre en valeur des personnages à qui il attribue le nom d’une famille noble con-
30 Charlemagne, I, p. 4.
31 C’est surtout net dans Saint Louis, où la mort d’Olgan tué par Louis amène le sultan à décider
la retraite (VII, p. 203) ; celle de Forcadin marque la victoire finale (XVIII, p. 572).
32 Un tel combat termine l’action : Clovis s’achève par le combat singulier où le héros tue le
chef ennemi Alaric (Clovis, XXVI, pp. 459–463), Charle Martel peu après le combat de
Childebrand et de l’émir Athin, où Childebrand vainqueur épargne son adversaire qui a pro-
mis de se faire chrétien (Charle Martel, Seconde Partie, XVI, 9 et 10).
33 Saint Louis, III, p. 74.
34 Ainsi dans Charle Martel, Gondebaut finalement tué par Mauronte, IV, 5, pp. 105–108 ;
Odon, X, 7, pp. 58–59 ; dans Saint Louis, Lisamante « ne pousse rien qu’elle ne le renverse »
jusqu’au moment où Forcadin l’abat (XVIII, p. 564).
35 Le modèle est Pallas, aux livres X et XI de l’Énéide. Dans Saint Louis, un jeune Sarrasin tué
« languissait comme un lis que la bise a touché » (II, p. 66) ; de même le jeune Elmorenor
(VII, p. 199). Dans Clovis c’est d’abord Viridomare « comme une belle fleur que la faux a
tranchée » (XIX, p. 397), puis les jumeaux Valdon et Vandalmar (XXVI, pp. 513–515). Féne-
lon reprendra ce motif avec Hippias dans Télémaque, au livre XIII.
36 Dans Saint Louis, dès le premier combat naval, on apprend que Meneville sera pleuré par
Orante (II, p. 63), Choiseul par Doralice et Mailly par Elise (p. 64) ; Ormonde avertie par un
songe meurt avant même d’avoir reçu la nouvelle de la mort de Bérenger (VII, p. 200). Dans
Charle Martel lorsque Gondebaut est tué, son épouse Berte l’apprend par un songe (Première
Partie, IV, 8, pp. 115–117). Le motif du jeune homme abattu et celui de l’aimée désolée se re-
joignent lorsque l’adolescent Ammutadir est ramené mourant, et que la très jeune Daïmène
meurt de douleur en même temps que lui (Seconde Partie, XV, 8 et 9).
172 Francine Wild
37 Saint Louis, XV, pp. 448–449. Mme de Rambouillet est née Catherine de Vivonne, et M. de
Rambouillet est issu de la maison d’Angennes. Le Laboureur dans Charlemagne et Carel de
Sainte-Garde dans Charle Martel, ayant fait le choix de noms à consonances anciennes pour
leurs personnages, signalent parfois qu’il s’agit de l’ancêtre de telle famille noble.
38 Le héros gagne des tournois sur sa route, mais aussi arrive souvent juste à temps pour empê-
cher une injustice, une exécution, un mariage forcé, etc. Voir Chênerie 1986, pp. 262–263.
39 Clovis, XVII, pp. 355–362.
40 Charle Martel, Seconde Partie, IX, 9–11, pp. 25–33.
41 Voir, dans Clovis, les combats navals d’Aurèle, puis les divers ennemis qu’il doit affronter
pour sauver Agilane après le naufrage (X, p. 246–250) ; dans Saint Louis, les deux rencontres
sur le rivage où Alphonse sauve successivement Lisamante et le couple de Raymond et Bé-
linde (II, p. 39 et 47–49) ; dans Charle Martel, l’épisode où Imundar défait à lui seul une ar-
mée (Première Partie, VI, 2, p. 158). On peut rattacher à cet univers païen et sylvestre
l’expédition de Childebrand chez les Frisons (Charle Martel, Seconde Partie, XII, 7, pp. 118–
121) et une part importante de l’action de Charlemagne.
42 Saint Louis, XII, p. 357.
Guerre et paix dans les poèmes héroïques des années 1650 et 1660 173
Le Ciel et l’Enfer sont donc toujours partie prenante dans les combats des poèmes
héroïques. C’est Dieu qui donne au héros la mission de mener la guerre, surtout
dans le cas de la croisade, dans Saint Louis, ou de la lutte contre l’envahisseur
musulman dans Charle Martel, mais aussi dans La Pucelle où il s’agit de libérer
les Français « peuple élu qui doit à l’avenir / Sous [son] aimable joug tous les
peuples unir45 », et plus bizarrement dans le cas d’Alaric envoyé de Suède pour
châtier Rome. Le cas de Clovis est plus complexe, car le héros n’est pas encore
chrétien au début du poème. Sainte Geneviève l’envoie faire la guerre contre les
Bourguignons en lui promettant amour et pouvoir : « Pour l’heur de ton trône, /
Va conquérir d’un coup et Clotilde et la Saône46 ». Dieu veut cette guerre, mais
elle n’est pas menée en son nom. La deuxième campagne, contre les Germains,
oppose Clovis en voie de se convertir à une coalition de païens, et c’est alors qu’il
fait un pas décisif vers le baptême avec le fameux vœu au « Dieu que Clotilde
adore47 » ; la troisième, contre le Wisigoth Alaric, sectateur de l’hérésie arienne,
lui est ordonnée par saint Rémy dans l’euphorie qui suit la cérémonie du baptême
à Reims :
Allez punir des Goths l’infidèle insolence
Qui veut ôter au Christ l’égalité d’essence.
La progression est très claire. Dieu favorise d’emblée l’amour de Clotilde et les
victoires des Francs qui servent ses desseins, mais Clovis n’est son champion que
lorsqu’il est devenu chrétien.
sement trouvée à l’abbaye de Fierbois53. Avec de telles armes, les héros ne crai-
gnent rien sur le champ de bataille.
Il arrive en outre que le poète donne un frisson d’angoisse prémonitoire au
héros adverse peu avant l’issue prévue de la lutte54. Ou bien, à un moment de la
bataille, des guerriers célestes apparaissent dans la nue, terrorisant les combattants
sarrasins : c’est ainsi que dans Saint Louis la bataille engagée devant Damiette
s’achève par la fuite éperdue des Sarrasins qui ont entendu un son « plus éclatant
que le son de l’airain » et cru voir « quelque étrange renfort de troupes incon-
nues » ; ce spectacle n’est pas visible pour les croisés, mais Eudes55, qui priait sur
le rivage, a vu « des chevaliers ardents et croisés », et parmi eux « aux premiers
rangs, Charles, Pépin, Martel », ainsi que « le grand Montfort et le grand Gode-
froy »56. Dans Charle Martel, c’est « des célestes esprits […] le capitaine » qui
descend du ciel dans une « clarté divine ». Son apparition, « sur le camp sarrasin
[…] fait pleuvoir l’horreur / Et remplit leurs esprits d’une aveugle fureur »57. Ces
apparitions renforcent le caractère inéluctable de la victoire chrétienne. La poé-
tique issue d’Aristote qui préside à nos poèmes ne permet pas d’imaginer l’échec
final. Même le P. Le Moyne, qui souhaitait faire avec la croisade malheureuse de
saint Louis l’épopée du « héros chrétien » grand dans le malheur et l’échec, a fina-
lement centré l’action sur la recherche de la Sainte Couronne, et clôt l’épopée sur
la réussite de cette quête.
Le risque est grand d’une action mécaniquement menée de victoire en vic-
toire, les tentatives de l’Enfer étant vouées à un échec rapide. C’est ce qu’Antoine
Adam, dans son Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, reproche à Ala-
ric en particulier : « une allure mécanique et monotone : un obstacle dressé par
l’Enfer, une victoire du héros ; puis un nouvel obstacle, suivi d’une nouvelle vic-
toire58 ». Sans prendre à la lettre ce jugement surtout fondé sur les premiers livres
d’Alaric, on peut se demander comment l’imagination des poètes leur permet de
concevoir une action suffisamment riche et capable de capter l’intérêt du lecteur.
53 La Pucelle, I, pp. 39–40 : la Pucelle a eu la révélation que « l’ardent coutelas du célèbre Mar-
tel », caché à Fierbois, lui était destiné, et le roi l’envoie chercher. Cette épée, selon Charle
Martel (Seconde Partie, XI, 4, p. 77), est celle même que le Ciel a donnée à Childebrand, en
le chargeant de la déposer « après [s]es grands exploits » dans l’église de l’abbaye de Fier-
bois. Carel de Sainte-Garde fait ainsi le lien entre son poème héroïque et celui de Chapelain.
54 Clovis, XXVI, p. 518 ; Saint Louis, XVIII, p. 571.
55 Eudes de Châteauroux (1190–1273) était légat du pape pour cette septième croisade.
56 Saint Louis, III, pp. 75–77. Le récit est fait par Coucy qui comme les autres chevaliers croisés
n’a rien vu.
57 Charle Martel, Seconde Partie, XVI, 5, p. 233.
58 Adam 1948–1956, II, p. 65.
176 Francine Wild
59 Le roi bourguignon est Gondebaut, conseillé par le rusé Irier, mais c’est son fils Sigismond,
rival auprès de Clotilde, que Clovis affronte sur le champ de bataille (Clovis, XIII et XIV). Le
roi des Germains est Algérion, et au combat les adversaires sont, outre des rois comme Arma-
ric et Viridomare, les traîtres francs Ardéric et Clodéric (XIX et XX). Enfin le Wisigoth Ala-
ric est à la fois le héros qu’il combat, le roi ennemi, et son rival (XXV et XXVI).
60 L’oriflamme est présentée à Clovis par l’ermite Montan (XIII, p. 301) ; elle fait apparaître les
traîtres complotant derrière une nuée (XIV, p. 311) ; elle ramène à l’obéissance les soldats
tentés d’écouter des « discours rebelles » (XVIII, p. 370).
61 Clovis, XX, p. 408.
62 Saint Louis, XIII, pp. 397–400 pour l’exploit de Lisamante ; XI, pp. 342–347 pour le double
combat entre Zahide et Mélédor, Almasonte et Alzir.
63 Les sortilèges de Zarbal font se rompre toutes les échelles dressées contre les murs de Nar-
bonne (Charle Martel, Seconde Partie, X, 6). Plusieurs combats sont victorieux grâce à un
déguisement (XII, 7) ou parce qu’Imundar joue sur son origine sarrasine pour tromper les
ennemis (IX, 7 et 8 ; XVI, 3).
Guerre et paix dans les poèmes héroïques des années 1650 et 1660 177
64 Voir par exemple le meurtre involontaire d’Osmin par Imundar (Charle Martel, Première
Partie, III, 5, p. 72).
65 Rompert et Odilon dans Charle Martel (Seconde Partie, XIII, 3 et 4 ; la rivalité s’apaise avec
la prédiction de Boniface au livre VII). Dans Charlemagne, Bouchard et Josbert découvrent
leur rivalité (I, pp. 10–14) puis essaient de concilier jalousie et amitié (V, pp. 134–139 ; VI,
pp. 165–173).
66 Saint Denis intervient dans Clovis pour secourir Clotilde (XX, p. 407). Dans Charlemagne,
c’est saint Boniface qui dans une apparition dit à Tilpin où il trouvera Charles endormi (IV,
p. 116). Dans Charle Martel, saint Jacques sous l’apparence d’un voyageur guérit Alfonse
blessé sur le champ de bataille, et prédit que son tombeau sera découvert par l’un des descen-
dants et successeurs d’Alfonse (Seconde Partie, XV, 5, p. 198).
67 Saint Michel vient annoncer à Clovis le miracle de la biche qui permettra à l’armée de passer
la Vienne en crue (Clovis, XXV, p. 505) ; dans Saint Louis, c’est lui qui vient chercher Louis
pour une visite initiatique au paradis (Saint Louis, VIII, pp. 212–256). Il aide ensuite Bourbon
à combattre le dragon. Dans Charlemagne, c’est lui qui empêche la magicienne Géronde de
tuer le roi Charles (III, p. 67).
178 Francine Wild
Bons et méchants
Le Bien est inévitablement aux côtés du héros chrétien. Lorsqu’un ennemi païen
semble pourvu de toutes les qualités épiques et romanesques, on peut s’attendre à
le voir se convertir. C’est particulièrement flagrant dans Charlemagne avec le
Saxon Vitikin, d’une fierté exemplaire, qui dès l’issue du premier combat recon-
naît loyalement que Charles l’a vaincu, et qui vers la fin du poème, lorsqu’il fait
sa soumission définitive, ne tarde pas à accéder aux vérités du christianisme70.
Des guerriers et guerrières païens, les plus héroïques se convertissent et rejoignent
le camp chrétien71. Aux ennemis sont attribués vices et passions mauvaises. Dans
le cadre de la guerre, c’est surtout leur déloyauté et leur cruauté qui sont mises en
relief.
68 Un groupe de démons aident les Anglais dans le combat (III, pp. 108 et 122), les aident à faire
basculer un mur pour écraser la Pucelle (IV, p. 168), Asmodée inspire aux soldats le goût du
pillage et des plaisirs (VI, p. 154).
69 Satan conseille à Betford la retraite (IX, p. 395), puis va voir Isabeau sous l’apparence de
Fascot (X, pp. 401–403) pour la persuader d’ouvrir aux Anglais une porte de Paris, répand
des rumeurs alarmantes (X, p. 426), combat aux côtés des Anglais (XII, p. 481). C’est lui
encore qui tue Amaury et va annoncer sa mort sous l’apparence d’un soldat (XII, p. 482). Il
inspire au Bourguignon l’idée de prendre Compiègne (XII, p. 505), et sous l’apparence de
Flavy fait relever le pont-levis (XII, p. 513), ce qui entraîne la captivité de la Pucelle.
70 C’est au livre I, pp. 25–26, que Vitikin combat Charles puis reconnaît sa défaite. Au livre VI,
Charles qui le tient prisonnier lui rend la liberté, et même lui offre une alliance, puis insiste
pour qu’il se fasse chrétien (pp. 176–178). Une vision la nuit, où Vitikin découvre la beauté
du christianisme et la descendance glorieuse qu’il aura grâce à l’alliance avec le sang de
Charles, achève de le convaincre (pp. 181–183).
71 Dans Alaric, le chef lapon Jameric et sa fille, qui combattent aux côtés d’Alaric, se convertis-
sent sans changer de camp ; en revanche dans Clovis, la guerrière Yoland est touchée par la
grâce et se rallie à Clovis ; dans Saint Louis, Zahide et son frère Muratan se font chrétiens
successivement, tous deux après avoir été blessés ; dans Charle Martel, le More Imundar et sa
bien-aimée Galiane, ainsi que la Saxonne Clodesinde, sont tous baptisés ensemble (Seconde
Partie, XIII, 5, p. 140).
Guerre et paix dans les poèmes héroïques des années 1650 et 1660 179
Il envoie avec son ambassadeur le cadeau d’une superbe armure d’or, dont le
poète fait une longue ekphrasis. C’est un cadeau empoisonné : cette armure en-
chantée fait mourir d’une fièvre subite celui qui la porte74. Dans Charle Martel,
sur le conseil de Zarbal, Athin, le chef des troupes sarrasines enfermées dans Nar-
bonne, envoie l’habile Almanzor demander une trêve75, avec l’intention d’en pro-
fiter pour faire une sortie et surprendre l’assiégeant qui ne sera plus sur ses gardes.
Face à ces traîtrises, les héros chrétiens ne sont pas naïfs ; eux aussi savent
ruser ou profiter des occasions, parfois même en usant du mensonge. Au début de
la bataille de Dijon, alors que deux alliés de Clovis sont en train de le trahir et
n’engagent pas leurs troupes, l’ermite Montan envoie le pieux Aurèle vers le roi
de Bresse, oncle de Clotilde, avec un « feint message » :
[…] avance, et lui promets
Que ton roi contre lui ne combattra jamais.
Qu’il l’aime, aimant Clotilde, et pour marque plus claire,
Qu’il tient hors du combat Cararic et Ranchaire ;
Que de même il s’arrête […]76.
jetant le désordre dans la cérémonie, et son succès ramène les Frisons au respect
des accords conclus78. Un peu plus loin nous est raconté un audacieux coup de
main dans le camp des envahisseurs mores qui menacent Lyon, par lequel le héros
« fait d’eux à son aise un horrible carnage79 ». Les héros chrétiens ne reculent pas
devant les brutalités de la guerre.
À l’issue d’une bataille décisive, leur générosité éclate. On peut tout particu-
lièrement admirer la bonté de Clovis avec les Germains vaincus : il a envoyé un
chef, Sigalde,
[…] commis
Pour empêcher le sac du camp des ennemis.
Il conduit un amas de cent illustres dames
Qu’il sauva de l’ardeur des impudiques flammes80.
Remarquant que les princes captifs représentent toute la Germanie, Clovis « […]
par sa douce loi / Partout remet le calme où tout tremble d’effroi81 ». Sa générosité
va encore plus loin : remarquant leur bonne entente, il marie la fille du roi Algé-
rion tué dans la bataille, Berthe, au prince suève Arismond, et leur confie le
royaume d’Algérion. Il fait ainsi le bonheur du jeune couple en même temps que
celui du fier peuple des Germains, qui échappe à une domination étrangère. Il
prouve aussi qu’il sait modérer son ambition. À l’inverse, dans Saint Louis, le sul-
tan se montre cruel envers ses propres sujets chrétiens, en qui il voit des traîtres
potentiels : l’armée vaincue devant Damiette massacre les chrétiens avant de quit-
ter la ville ; au Caire, le sultan prend en otages une centaine de jeunes chrétiens,
hommes et femmes, et les utilise quelque temps comme boucliers humains, puis le
sorcier Mirème les brûle vifs dans un cérémonial qui vise à mobiliser les démons
du feu82.
L’opposition n’est pas pour autant constante et caricaturale. Les harangues
avant le combat, au livre VII de Saint Louis, montrent une relative équivalence
des valeurs invoquées. La supériorité morale de Louis est évidente, mais le dis-
cours du sultan fait appel à des sentiments légitimes, comme l’amour de la patrie.
La comparaison des deux laisse une impression plus équilibrée qu’on n’attendrait,
après le portrait du sultan au début du poème.
La guerre est toujours en cours ou au moins en germe. On pourrait penser que nos
poèmes, dont le dernier précède de peu les Aventures de Télémaque, expriment un
regret ou un désir de paix. C’est l’inverse qui se produit. Lorsque Louis, fils de
Charlemagne, raconte au prince britannique Alfrede l’état paisible du royaume
avant la guerre en cours, il décrit une pax gallica résultant de victoires sur tous les
ennemis :
À notre France alors le Danube et le Tage,
La Tamise et le Pô rendaient un humble hommage,
Et prêts de la servir en toute occasion,
Croyaient se faire honneur de leur soumission.
Par infinis combats la Saxe était réduite,
Ses temples abattus, ses guerriers mis en fuite,
Les Sarrasins chassés, les Huns, les Avarois
Vaincus, pris dans leur camp et rangés sous nos lois83.
Les poèmes s’achèvent tous de façon très abrupte avec la victoire attendue, Alaric
avec le sac de Rome, Clovis au moment où tombe le chef ennemi Alaric, Saint
Louis lorsque le héros vainqueur entre en possession de la Sainte Couronne,
Charle Martel dès que Childebrand a gagné son duel décisif avec l’émir Athin84.
Aucun des poètes ne représente la conclusion définitive de la guerre en cours, ni
un tableau de la paix retrouvée, ni les noces attendues qui la symboliseraient85 : il
semble qu’on imagine la paix comme une absence d’événements, et que de ce fait
elle n’a pas de place dans l’épopée, genre voué à l’action.
Il serait naïf dans ces conditions de se demander si le poème héroïque défend
un idéal guerrier ou pacifique. Le poème épique représente la guerre avec toutes
ses horreurs, mais ne la remet pas en cause. La guerre est inéluctable, elle est aussi
source de gloire, et on lui demande seulement d’être au service d’une cause juste.
Le consensus est total. Aucun héros pourtant ne dit aimer la guerre pour elle-
même. Les personnages cruels sont des impies, et sont châtiés pour leur méchan-
ceté. Ainsi le roi danois athée Mandragan, dans Clovis, caractérisé par son
« amour du sang86 », qui magnifie la guerre dans une provocation adressée aux
dieux, est immédiatement foudroyé87.
Toute campagne militaire amène à traverser ou occuper des territoires. Les
troupes aimées de Dieu sont irréprochables : il n’y a ni pillage ni exaction, et les
populations peuvent se féliciter de leur arrivée. Lorsque Clovis entre en Bour-
gogne,
Tout s’avance en bel ordre, et de l’auguste roi
Tout garde par les champs la rigoureuse loi.
Le laboureur content sent la paix dans la guerre.
Le troupeau broute l’herbe et le bœuf fend la terre.
CONCLUSION
88 Note de Desmarets : « L’Histoire marque que Clovis fit pendre un soldat pour avoir pris une
botte de foin. »
89 Clovis, XIII, p. 300.
90 Charlemagne, V, p. 143.
Guerre et paix dans les poèmes héroïques des années 1650 et 1660 183
sont causés par l’intrigue amoureuse ou ont des conséquences sur elle, notamment
lorsque des guerrières participent aux combats.
La guerre tient surtout une place importante dans l’enseignement que le poète
entend donner au lecteur et en premier lieu au roi. L’insistance sur les négocia-
tions, les ambassades, sur la préparation matérielle de la guerre et sur la science
militaire, sur ses objectifs, sur la fonction hégémonique que doit assurer la France,
sur l’utilité de ménager les populations civiles, est significative. La France est
presque constamment en guerre au XVIIe siècle, et la gloire dans l’esprit de tous est
d’abord celle des armes. Il est logique que nos poètes, qui pourtant sont presque
tous de paisibles hommes de lettres et des hommes pieux, aient utilisé toutes les
possibilités que le genre épique leur offrait pour parler de la guerre en tant que
lieu de grandeur.
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Carel de Sainte Garde, Jacques (1679) : Charle Martel ou les Sarrazins chassés de France, Paris,
Jacques Langlois.
Chapelain, Jean (1656) : La Pucelle ou la France délivrée, Paris, Augustin Courbé.
Desmarets de Saint-Sorlin, Jean (2014) : Clovis ou la France chrétienne, éd. Francine Wild, Paris,
STFM [Paris, Augustin Courbé, Henry Le Gras et Jacques Roger, 1657].
Le Laboureur, Louis (1666) : Charlemagne, Paris, Louis Billaine [1664].
Le Moyne, Pierre (1658) : Saint Louys ou la Sainte Couronne reconquise, Paris, Augustin Courbé.
Scudéry, Georges de (1654) : Alaric ou Rome vaincue, Paris, Augustin Courbé.
Sources secondaires
Adam, Antoine (1948–1956) : Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, Paris, Domat,
5 volumes.
Chênerie, Marie-Luce (1986) : Le chevalier errant dans les romans arthuriens en vers des XIIe et
XIIIe siècles, Genève, Droz.
Chérot, Henri (1887) : Étude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne : 1602–1671, Paris, Picard.
Cousinot (attr.) (1864) : Chronique de la Pucelle, ou chronique de Cousinot, éd. Vallet de Viri-
ville, Paris, Delahays.
LA MOBILISATION DES CHOSES
Ramunė Markevičiūtė
Dans le poème didactique de François Champion sur les étangs à poissons, publié
pour la première fois à Paris en 1689, une scène dramatique est relatée. À la ma-
nière d’un documentaire animalier, le poème décrit la façon dont un brochet, aussi
désigné « tyran de l’étang » par l’auteur, ose attaquer un caneton :
Ille etiam, tenerum sensit si quando per undas
Nare Anatem longe, et matrem stipare sequendo,
Ille (nefas) pedibus visus traxisse revulsis
Multa reluctantem, pennasque hinc inde moventem
Cum sonitu; mediosque inter flentisque ululatus
Et concursantum fremitus, sorpsisse sub imo
Gurgite, et imbelles laniasse immaniter artus1.
Celui-ci ressent, même de loin, qu’un tendre caneton, suivant sa mère de près, nage dans
l’eau. Et l’on voit comme il le tire vers le bas, tête la première (quelle horreur), alors que ce-
lui-ci se débat et bouge ses plumes avec vacarme. Sous les lamentations de la mère, pleurante,
et les cris de ceux qui viennent assister, il le tire dans les plus profonds abîmes, et déchire
sauvagement les membres paisibles2.
Mais peu de temps après, la caméra bascule vers une élégante assemblée réunie
dans la nature. C’est la Gallica nobilitas de Versailles, le jeune roi Louis XIV in-
clus, qui savoure la fraîcheur estivale à Fontainebleau. Le jeune Louis est occupé
à nourrir les poissons lorsque l’idée lui vient d’inciter un cygne et ce brochet,
dévoreur de canards, à se battre pour de la nourriture. C’est alors que quelque
chose de miraculeux se produit :
(Mira loquar, sed vera) novo perculsa sub undis
Lumine Bellaquei dominatrix Naïas horti,
Molliter assurgens caput exerit; atque ubi duram
Jam tum militiam, bellique placere labores
Miratur puero, dextram petit; inde sereno,
Attonita procerum turba, haec superaddidit ore:
« Disce, puer, patriam virtutem, et vincere bello;
Hac iter ad coelum est.3 »
Mais c’est la vérité, la maîtresse des jardins de Fontainebleau, une naïade, touchée par la
nouvelle lumière sous l’onde, élève doucement sa tête de l’eau. Et lorsqu’elle admira à quel
point, à ce moment déjà, la guerre et l’art de la guerre plurent au garçon, elle prit, à la grande
stupéfaction de la noblesse, sa main et lui dit gaiment : « apprends, mon enfant, à atteindre la
vertu paternelle et la victoire de la guerre. C’est là que réside la voie vers le ciel. »
4 Dans les Stagna, François Champion applique lui aussi un programme qui dépasse le contenu
épistémique ou esthétique de son texte. Ceci est rendu évident par la présence, hormis celle
du roi de France, d’une personnalité française éminente de l’époque : Champion dédie son
œuvre à Pierre Daniel Huet. Il l’interpelle dans les vers finaux du poème, en le désignant
comme homme de sciences (Tu rerum causas penitus tentare latentes Doctus, p. 32) et le prie
de livrer un commentaire scientifique du texte (poteris majora docere, ibid.), voir Haskell
2003, pp. 61–62. L’année de la rédaction des Stagna, Champion enseignait la grammaire et
les sciences humaines au collège jésuite de Caen. Pierre Daniel Huet se trouvait alors parmi
les anciens élèves les plus renommés de cette école et avait par ailleurs acquis d’autres
mérites auprès de sa ville natale. Non seulement il était membre de l’Académie royale des
Belles-Lettres de Caen, mais il y fonda aussi en l’an 1662 l’Académie des Sciences. Lors de
la publication des Stagna en 1689, Huet attendait encore de recevoir l’évêché de Soisson, qui
lui fut attribué et qu’il échangea en 1692 pour l’évêché d’Avranches situé à proximité de son
lieu de naissance, voir Biographie universelle ancienne et moderne 1966. Avec son poème,
Champion voulait probablement profiter de la passion qu’éprouvait Huet pour la poésie afin
de lui rappeler son ancienne école, source de ses succès scientifiques (Borbonio lymphas dum
fonte salubres Ducis, p. 31 ; le collège jésuite était alors nommé Collegium Regium Borbo-
nium).
La mobilisation des choses 187
Après la mort en 1661 de Jules Mazarin, qui fut pendant longtemps son principal
ministre, Louis décida de diriger personnellement le gouvernement, mais eut
besoin que quelqu’un succède à Mazarin pour s’occuper de l’image royale. Suite
aux évènements turbulents de la première moitié du siècle, les agissements oppo-
sitionnels des nobles et d’autres couches de la population lors de la Fronde, qui ne
purent être réprimés qu’avec difficulté par Mazarin, il devint évident que le roi
avait besoin de nouveaux alliés afin de stabiliser son absolutisme. Il s’avéra en
premier lieu qu’une bonne presse était importante dans la lutte pour le pouvoir,
puisque les partisans de l’opposition s’en étaient déjà servis avec succès contre le
roi16. Sur la recommandation de Mazarin, c’est Jean-Baptiste Colbert qui prit en
1661 le poste d’intendant des finances de Louis et devint l’architecte de l’image
du roi. Historiographes et poètes de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
immortalisèrent chaque pas du souverain : la victoire contre la Fronde, la décision
de régner en monarque absolu, la guerre contre l’Espagne, la Hollande, l’Autriche,
etc., ou encore la révocation de l’Édit de Nantes en 168517. Colbert tint à faire
avancer les travaux scientifiques, tout particulièrement dans les domaines des
mathématiques, de la physique et de l’histoire naturelle. Pour ce faire, fut fondée,
entre autres, l’Académie des Sciences en 1666. Le Journal des savants, lui, devait
servir à transmettre au public les résultats de l’académie scientifique et de
l’Académie française, créée sous Richelieu et Louis XIII. Dans le cadre de cette
promotion culturelle et scientifique, Colbert promut tant la bibliothèque royale
que l’imprimerie royale, qui opéraient sous le sceau du roi. Mais le rôle principal
de ces institutions étatiques fut en fin de compte de proclamer la gloire royale. Les
plus grands artistes de l’époque furent recrutés afin de pérenniser et commerciali-
ser les campagnes militaires et les somptueuses festivités de Versailles sous la
forme de tableaux, tapis et impressions18. À une époque où le prix du papier aug-
menta, à cause des guerres incessantes entre autres, et où l’on était donc poussé à
imprimer des textes dans des formats réduits et courts de préférence, les imprime-
ries soutenues par l’État gagnèrent en influence. Aucun autre monarque européen
n’utilisa les possibilités qu’offrait la politique culturelle comme le fit Louis XIV.
La création d’académies fut inflationniste sous Colbert – tout servait à la mise à
profit de la politique royale. Dans son étude sur les imprimeries parisiennes du
XVIIe siècle, Henri-Jean Martin suppose que Colbert entretenait un intérêt scienti-
fique pour la botanique, la zoologie et les mathématiques, mais qu’il considérait
ces occupations comme une affaire de prestige plutôt qu’une affaire pragma-
tique19. Colbert savait rassembler et promouvoir dans les académies des scienti-
fiques fidèles à la couronne, qui étaient aussi libres que possible dans leurs
recherches mais qui, de temps en temps, étaient astreints à payer leur tribut au roi,
sous toutes les formes de déférence possibles.
Dans son livre intitulé The Enlightenment in practice, sorti en 2012, Jeremy
Caradonna met en évidence le rôle que jouèrent les concours académiques dans la
formation de l’image royale20. Sous l’égide du roi, un prix littéraire, doté d’un
énorme prestige, était accordé annuellement suivant l’évaluation anonyme de
textes déposés parmi les catégories « poésie » et « prose ». La recherche et la
promotion de valeurs aristocratiques telles que la gloire, la renommée, le mérite et
l’élégance trouvèrent leur expression dans cette compétition autour du prix litté-
raire. Ainsi, amateurs et académiciens s’inscrivaient au concours, qui leur offrait
aussi un lieu d’échanges intellectuels. La compétition académique dictait des ten-
dances dans tous les domaines possibles de l’art, de la littérature et de la théorie
philosophique21. Dans le cadre de la politique culturelle de Colbert, elle était aussi
politique qu’elle pouvait l’être. Lors du choix du sujet, on s’en tenait aux évène-
ments de l’actualité politique ou l’on préservait une connexion, importante straté-
giquement, avec l’Église catholique, en proposant des thèmes religieux et en pro-
mouvant ainsi la foi catholique : tous les textes devaient recevoir la bénédiction de
deux théologiens de la Sorbonne après leur réception. Puisque les femmes et
même les étrangers avaient le droit de participer, le concours prit rapidement la
forme d’un réseau national et international d’échanges intellectuels, dans lequel
réputation personnelle, ressources et capital culturel circulèrent plus vite que
jamais. La victoire contribuait à lancer ou à développer des carrières littéraires, ce
qui poussa en particulier des savants marginalisés à mesurer leurs forces lors de la
compétition littéraire. Néanmoins, des personnalités célèbres tels que Fontenelle
et, plus tard, Voltaire et Rousseau firent eux aussi partie des participants et des
lauréats. Le concours académique devint l’une des activités intellectuelles princi-
pales de l’époque et il semblerait que les académiciens assistaient de leur plein gré
à cet événement, au cours duquel il s’agissait donc essentiellement de rendre
hommage à la gloire royale. Cette politique culturelle fut des plus efficaces. La
monarchie centralisait, politisait et « absolutisait » la pratique littéraire, jusqu’à ce
que le mécanisme de glorification fonctionne par lui-même22. La mobilisation
entreprise à des fins d’expansion du pouvoir ne concernait pas seulement la guerre
sur les champs de bataille, mais aussi la guerre autour de l’influence littéraire.
l’ordre des jésuites, qui s’efforçait d’exercer son influence de manière notoire, en
particulier dans les hautes sphères de la société. Les textes sont un des moyens
d’atteindre le public. L’hégémonie totale d’un « collectif », tel que le royaume de
France, se joue non seulement sur le champ de bataille, mais aussi, comme nous
l’avons vu, dans les domaines des sciences, de la philosophie, de la technologie,
de la production d’œuvres d’art ou encore de l’architecture. Le poème didactique
a la capacité de réunir tous ces domaines à la fois. D’une part, ce genre mise sur la
représentation d’un objet complexe de façon élégante et compréhensible, d’autre
part, l’objet lui-même est revalorisé par la mise en forme poétique23. L’enjeu de
transposer en vers la représentation d’un contexte complexe apporte une plus-
value qui fait du poème didactique réussi un texte adapté à l’exposition publique
ou aux dédicaces. Par ailleurs, l’incorporation dans le récit de la personne actuel-
lement au pouvoir se fait sans effort, comme dans les Géorgiques de Virgile. En
imitant cette œuvre, une grande partie des poètes prenait pour modèles
l’invocation de l’empereur au début du premier livre et le temple de César dans le
proême du troisième livre24.
Le poème didactique sur l’élevage d’oiseaux de Jean Roze, imprimé pour la
première fois en 1700 à Bordeaux, est un bon exemple du « mélange » de ces dif-
férents domaines25. Jean Roze, né en 1679 à Bordeaux, intégra l’ordre des jésuites
en 1697 et enseigna la rhétorique et les humanités à Saintes avant d’être muté à
Bordeaux26. Son Aviarium carmen est dédié à Guillaume de La Brunetière du
Plessis-Gesté, évêque qui officiait à l’époque à Saintes. L’envol d’oiseaux, théma-
tisé et décrit dans la dédicace, semble narrer le départ de l’auteur de Santes tout en
reprenant le thème du poème27. Après avoir retranscrit des instructions portant sur
l’aménagement d’une volière, sur l’alimentation des oiseaux et sur les activités
qui leur sont adaptées, et après avoir discuté de leurs différentes espèces, le poète
attire notre attention sur le rossignol et son chant inégalable, qui provoque chez
tous les autres habitants de la volière un silence attentif. Un parmi eux ose cepen-
dant défier la « diva » :
Hanc superare tamen cantu contendit Acanthis,
Demens, ac tantis impar conatibus: at nos
Nos, sua quemque, rapit laudum malesuada cupido;
Marsya sic cantu Phoebum, sic Pallada Arachne,
23 L’idée que l’objet se voit revalorisé par la forme poétique est déjà présente dans un article du
Journal de Trévoux à propos de l’Aurum de Le Fevre, Journal de Trévoux, mai 1703, p. 1040.
Voir aussi Meier 1994, p. 15.
24 Selon la classification de Bernd Effe, les Géorgiques appartiennent au type « transparent » de
la poésie didactique, puisqu’elles laissent transparaître un message politique à travers l’objet
discuté, voir Effe 1977, p. 86.
25 Le poème fut réimprimé à Paris en 1701 et à Bordeaux en 1787 et est inclus dans le deuxième
tome des Poemata didascalica.
26 Bibliothèque de la Compagnie de Jésus 1960.
27 Voir Roze 1700, pp. 3–5.
192 Ramunė Markevičiūtė
Si dans l’étang à poissons Louis était un chef de guerre, parmi les oiseaux, il est le
rossignol. Tous feraient mieux de garder le silence devant ce maître-chanteur dont
aucun n’arrive à la cheville, surtout son voisin européen, récalcitrant et arrogant,
peint sous forme de pinson. Le rossignol de Roze relève magnanimement le défi
du pinson. Sans être intéressé par la gloire de la victoire, il le surpasse amplement.
Le pinson néanmoins n’est pas seulement têtu, il est aussi mauvais perdant. Face à
l’assemblée d’oiseaux, il appelle pathétiquement à l’insurrection contre le tyran
présumé :
Quae vestram indigna Volucres
Libertatis, ait, ceperunt taedia mentem?
Cernitis, ut ventosa suas Philomela sorores
Despicit, imperioque viam dulcedine cantus
Affectat; […]
ego sola reluctor,
Sola ego; necquicquam vanis conatibus hostem
Demoror. Ah video, nulli Res publica curae est
Ite, et clamosae Volucres servite Volucri;
At non sub vili regalia flectet Acanthis
Colla jugo, aut ullum aspicet captiva Tyrannum29.
Quelle lassitude indigne de liberté a accaparé votre raison, oiseaux ? Voyez-vous comment le
vaniteux rossignol regarde ses sœurs de haut et à travers la douceur du chant se fraie un che-
min vers le pouvoir ? [...] Moi seul m’oppose, moi seul cherche en vain à retenir l’ennemi.
Comme je vois, personne ne se soucie de la République ! Allez et servez, vous oiseaux,
l’oiseau impertinent ! Le pinson ne baissera pas sa nuque royale face au miteux joug, ne lève-
ra pas, prisonnier, les yeux vers un tyran.
Il n’est pas difficile de reconnaître dans les paroles du pinson le discours d’un
frondeur contestataire ou d’un adversaire européen. Le poète livre même une
comparaison directe : tel le rossignol, Louis est attaqué par les membres de
l’Alliance Viennoise (les Pays Bas, l’Allemagne, la Flandre, l’Angleterre et
l’Espagne30). Mais le roi de France se défend avec succès contre ces alliances sans
Dieu et, de même, le rossignol peut briser les intrigues tissées à son encontre :
Sic ubi fata sibi a sociis indigna parari
Audivit Philomela, volat, cunctisque repente
28 Ibid., p. 20.
29 Ibid., p. 21.
30 Non aliam ob causam Lodoicum Europa petebat: / Scilicet hinc Batavus, movet hinc Germa-
nia bellum, / Flandriaque atque altae collectis viribus Alpes, / Atque assueta suos solio de-
trudere Reges / Anglia; et ipse, novo sub principe noster, Iberus (ibid., p. 22).
La mobilisation des choses 193
31 Ibid., p. 22.
32 Roling 2019 retrace l’évolution du symbole du rossignol dans la poésie chrétienne et laïque,
depuis le Moyen Âge jusqu’à l’Époque moderne, et montre que la charge symbolique de
l’oiseau-chanteur est en lien direct avec sa description dans l’Histoire naturelle de Pline
l’Ancien. Pline y décrit déjà des compétitions de chants entre oiseaux et combien leur souf-
france peut les mener à un épuisement mortel. Dans le langage symbolique chrétien, le rossi-
gnol est devenu l’incarnation du chrétien pieux ou se référa au Christ lui-même. La perfor-
mance extraordinaire du chant du rossignol fut louée pendant des siècles, mais on constate
une prédilection toute particulière pour ce motif chez des poètes carolingiens tels qu’Alvare
de Cordoue, Eugenius Vulgarius ou Alcuin, voir Roling 2019, pp. 179–180 et Jarcho 1928,
p. 575. En général, on peut observer à cette époque un intérêt pour les comportements anthro-
pomorphiques des oiseaux. Ainsi, Théodulfe d’Orléans décrit dans son poème De pugna
avium un combat d’oiseaux dans la région autour de la ville de Cahors.
33 On peut reconnaître une certaine affinité entre la fable et le poème didactique dans l’analogie
entre animaux et êtres humains, en particulier par rapport aux figures des souverains. Au
siècle des Lumières, la fable et le poème didactique étaient considérés, tous les deux, comme
faisant partie de la littérature didactique, mais, en même temps, on les considérait comme des
genres distincts (voir Albertsen 1967, pp. 70–71 et Siegrist 1974, pp. 42–43). Comme le
poème didactique, la fable est elle aussi un genre fortement orienté vers la politique et la so-
ciété. Certaines fables de La Fontaine se réfèrent explicitement à la politique guerrière de
Louis XIV et révèlent une position qui lui est favorable tout en étant parfois critique, position
en grande partie liée aux avantages ou inconvénients qu’elle pouvait apporter à la carrière de
l’auteur, voir Grimm 1994, en particulier pp. 121–123.
194 Ramunė Markevičiūtė
les Humanités dans sa ville natale38. C’était un poète productif qui atteignit grâce
à ses œuvres une renommée dans l’ensemble du pays39. Pendant sa jeunesse, outre
son poème didactique sur la poudre à canon, il rédigea un poème sur l’art de con-
verser (De arte confabulandi, 1694), un poème épique biblique (Saul moriens,
1690) et d’autres poèmes qui portaient sur Louis XIV, dont un épyllion relatant la
victoire du roi à Namur en 1692 (Namurcum a Ludovico Magno Expugnatum,
1692), ainsi qu’une épitaphe sur la mort du roi. Le Pulvis pyrius était tellement
célèbre et populaire qu’il reparut en 1699 en annexe de l’édition de Parme du
poème agricole, le Praedium rusticum, écrit par Jacques Vanières, aux côtés des
Stagna de Champion. Après une introduction très pratique sur les composants de
la poudre à canon ainsi qu’un exposé détaillé sur sa production et la vérification
de sa qualité, le poète décrit de lourds appareils de guerre, canons, bombes et mor-
tiers. En poétisant le fonctionnement des mortiers, il fait preuve de sa maîtrise
poétique :
Illa alto stant firma solo, tum desuper olla
Ingens, aere gravis, nitroque impleta locatur,
Ore altum versa in coelum, exitioque parata:
Subjecto interea vix nitro apparuit ignis,
Fit sonus: illa volans celeri velocior Euro
Tollit se in nubes; rutilo via tramite fulget
A tergo, longumque trahit toto aethere sulcum:
Tum superas emensa vias, ubi certa per altum
Confecit spatia, et jussa super astitit arce,
Anceps, sustentata diu, saevum usque minantur
Excidium, proprio donec se pondere ad ima
Praecipitem devolvit40.
Ceux-ci sont bien ancrés sur un sol élevé, pendant qu’en-haut le gigantesque chaudron fait de
lourd minerai est rempli de nitrate. Avec leur ouverture dirigée vers le ciel, ils sont destinés à
la ruine. À peine le nitrate ajouté, une flamme apparaît, un bruit retentit et se lève vers les
nuages, dans un vol plus rapide que l’Euros. La traînée jaune doré brille à l’arrière et trace un
long sillon à travers tout l’éther. Elle mesure alors les sentiers célestes, parcourt là-haut une
certaine distance et s’arrête, suspendue en l’air, incertaine, au-dessus de la forteresse ordon-
née, jusqu’à ce qu’elle apporte l’atroce ruine en se jetant, usant son propre poids, tête la pre-
mière vers le bas.
Un tel outil était utile pour le roi de France, confronté à des sièges et à des prises
de forteresses, difficiles d’accès. À ce propos, Tarillon rappelle la conquête de
Nice, en 1661, dont la citadelle, à cause de sa position élevée, représenta un défi :
Te quoque inaccessam praecelsa rupe, Nicoea,
Nil validi juvere situs; vix Gallicus ignis
Pour les lecteurs ayant des intérêts scientifiques, Tarillon proposa une explication
plus fondamentale des processus rendant la poudre à canon effective :
Acribus est nitris calor insitus, abditaque intus
Semina flammarum; vix illa exsuscitat ignis,
Particulasque leves noto contingit odore,
Tum vero inter se fractis corpuscula vinclis
Ignea confunduntur, eunt, redeuntque per auras,
Turbinis in morem, celeres, motum adiuvat aer
Incensus: flammam interea viscosa morantur
Sulphura, praepediuntque una, irritantque morando,
Nec iam se capit aestus, et obvia quaeque refrigens,
It coelo victor; magna vi concitus aer
assonat, hinc tanto displosa tonitrua motu,
Hinc volucri plumbo vis addita, duraque vasto
Dissultant crepitu saxa, immanesque recludit
Huc illuc tellus, igni disrupta, cavernas42.
Le nitrate enflammé possède une chaleur qui lui est propre, et à l’intérieur se trouvent, ca-
chés, les fragments de flammes. À peine ce feu s’allume et touche les fines particules avec
l’odeur habituelle, que ces liens se rompent et que les corps de feu se multiplient entre eux et
sifflent rapidement dans l’air comme un tourbillon. Sur ce, l’air enflammé accélère le mou-
vement. En même temps, le soufre, coriace, retient la flamme en la limitant tout en la provo-
quant. La chaleur ne peut se contenir et monte, victorieuse, vers le ciel, brisant tout sur son
chemin. L’air, bouleversé par cette grande force, résonne. De ce mouvement intense provient
la foudre explosive, c’est pour cela que le plomb possède un tel pouvoir de voler. Ainsi, les
dures pierres éclatent avec un vacarme infernal et la terre, déchirée par le feu, s’ouvre en
trous géants de toute part.
Malgré le fait que le poème suive un schéma provenant des Géorgiques et qu’il
comporte des éléments typiques à ce texte tels que les questions programmatiques,
l’invocation aux êtres divins, les invocations aux empereurs ou aux rois et un
mythe étiologique à la fin, des expressions telles que « semina flammarum »,
« particulasque leves » et « corpuscula ignea » indiquent une imitation du De
rerum natura. La référence de Tarillon aux particules et aux corpuscula lors de
l’explication scientifique de la puissance explosive de la poudre à canon laisse
supposer que l’auteur travaillait suivant un système scientifique atomiste. En effet,
l’effectivité de la poudre à canon était un sujet de recherche très populaire, René
Descartes lui-même s’étant exprimé à ce sujet dans ses Principia philosophiae de
1644. Néanmoins, dans la description de la force explosive de la poudre, Des-
cartes se concentre sur le mouvement de la particule conique du nitrate, unique en
son genre :
41 Ibid., p. 135.
42 Ibid., p. 138.
La mobilisation des choses 197
Et quoniam harum nitri particularum, singulae multum spatium exigunt, ad circulos sui mo-
tus describendos, hinc sit, ut huius pulveris flamma plurimum dilatetur: Et quia circulos istos,
describunt ea cuspide, quae sursum versus erecta est, hinc tota eius vis tendit ad superiora
[…]43.
Comme les particules de nitrate nécessitent beaucoup de place pour ce mouvement circulaire,
la flamme de cette poudre s’étend largement. Et comme le cercle est construit par cette pointe
orientée vers le haut, toute cette puissance se dirige vers le haut.
Tarillon ne semble pas avoir suivi cette explication lors de la rédaction de son
texte, puisque le mouvement circulaire et ascendant des particules de nitrate, fon-
damental pour la force explosive chez Descartes, n’est thématisé nulle part dans
son poème. Ceci n’est pas très surprenant lorsqu’on sait que les jésuites étaient
généralement opposés au cartésianisme, et que le roi de France avait censuré cer-
tains des enseignements de Descartes44. Tarillon semble plutôt avoir eu en tête le
modèle d’explication présenté dans l’Epitome Naturalis Scientiae de 1618, celui
du docteur allemand Daniel Sennert, qui n’était alors déjà plus très récent :
A nitro tota pulveris tormentarii vis provenit, qui a sulphure quidem, ut facile accendatur,
habet: quia tamen sulphur totum in momento quasi non accenditur, sed per partes et succes-
sive deflagrat: nitrum vero postquam semel flammam concepit, subito totum cum impetu de-
flagrat, et quia inflammatum, quo prius concludebatur, loco capi nequit; ac praeterea nitrum
et sulphur hostes quasi sunt: fulminei istius impetus causa est45.
Toute la puissance de la poudre à canon provient du nitrate, qui, lui, obtient sa puissance du
soufre, afin de s’enflammer plus facilement. Car le soufre ne s’allume pas en un instant mais
brûle progressivement et par fragments. Le nitrate lui, une fois qu’il est touché par la flamme,
brûle instantanément, complètement et avec violence et lorsqu’il est allumé, ne peut pas tenir
en place, comme cela a été démontré tout à l’heure. De plus, nitrate et soufre sont pour ainsi
dire ennemis. Ceci est la cause de cette force explosive.
Comme chez Sennert, la rivalité entre soufre et nitrate joue un rôle central dans
l’explosion violente de la poudre chez Tarillon. Le nitrate brûle facilement, mais
n’est que difficilement inflammable. Le soufre de son côté, est facilement in-
flammable, mais ne brûle que progressivement, il « retient la flamme » jusqu’à ce
que celle-ci « ne puisse plus se contenir » et explose en direction du ciel.
Chez Tarillon, cette partie scientifique comprend 14 lignes du poème de 333
vers, dans lequel sont thématisés et décrits, outre les indications sur la fabrication
de la poudre à canon, la manière de se procurer des ingrédients, l’appareil de
guerre et l’élévation mythologique de l’objet, soit la célébration de la gloire mili-
taire de Louis XIV.
Les poissons, les oiseaux, la poudre à canon, les mortiers et Louis XIV se sont
révélés être les héros de ces épopées didactiques, dans lesquelles des hommes et
des objets sont mobilisés ensemble, dans le but de fortifier le « collectif », dans ce
cas, le royaume de France. Le vocabulaire du philosophe et sociologue français
Bruno Latour, co-fondateur de la théorie de l’acteur-réseau46, peut nous aider à
expliquer ce phénomène. Dans sa monographie, probablement la plus connue,
Nous n’avons jamais été modernes, Latour introduit une distinction conceptuelle
entre « collectif » et « société ». Alors que « société » décrit uniquement l’être-
ensemble des humains, Latour développe le concept de « collectif » pour parler
autant de l’être-ensemble des humains que celui des choses : « C’est seulement
lorsque nous enlevons les non-humains brassés par le collectif, que le résidu, que
nous appelons la société, devient incompréhensible.47 » Selon Latour, la société,
ou plutôt le collectif, est défini par les humains qui agissent en lui, mais aussi par
les objets, lesquels agrandissent ce collectif. Aux yeux de Latour, les objets repré-
sentent tout ce qui n’est pas humain, donc autant les choses naturelles telles que
les arbres, les animaux, les pierres, les nuages, que ce qui est fait par l’homme,
comme les ordinateurs ou les tondeuses à gazon, en incluant également les choses
abstraites comme par exemple le théorème de Pythagore. Le collectif attribue dif-
férentes valeurs et significations à ces choses, de façon à ce que chaque acteur ait
un certain poids dans les interactions au sein du réseau. Latour utilise le mot
« mobilisation » afin de décrire ce phénomène. Ce n’est pas par hasard que le mot
possède aussi une connotation militaire. Plus le nombre de choses mobilisées est
élevé, plus le collectif s’agrandit et, de ce fait, les chances de s’affirmer contre un
autre collectif, que ce soit à un niveau culturel ou à un niveau militaire, augmen-
tent. Selon Latour, ce type de mobilisation est exercé par toutes les sociétés et cul-
tures à un même degré :
S’il y a une chose que nous faisons tous également c’est bien de construire à la fois nos col-
lectifs humain et les non-humains qui les entourent. Certains mobilisent pour constituer leur
collectif des ancêtres, des lions, des étoiles fixes et le sang caillé des sacrifices ; nous mobili-
sons pour construire les nôtres la génétique, la zoologie, la cosmologie et l’hématologie48.
Le collectif définit sa propre identité à travers les différentes valeurs qu’il accorde
aux choses. Pour le collectif ayant le roi de France à sa tête, ces valeurs seraient la
technique militaire, l’académie scientifique, la critique littéraire ou encore la bo-
tanique. Nous avons vu que tous ces aspects ont leur place dans le poème didac-
tique français. Au plus tard depuis les Géorgiques, qui constituèrent le modèle le
plus éminent de la poésie didactique de l’Époque moderne, les sciences, la philo-
sophie et la poétique sont mobilisées à des fins politiques. Ce n’est pas pour rien
que les poèmes didactiques étaient le genre de prédilection des jésuites, lesquels
possédaient toutes les compétences requises dans tous ces domaines afin de créer
Les choses dans les poèmes didactiques ne représentent pas un décor pour les
actions humaines, mais deviennent elles-mêmes des héros épiques, qui entrent en
guerre pour défendre l’hégémonie du collectif français. Le poème didactique en
tant que texte, mais aussi les choses qui y sont discutées, sont mobilisés pour
étendre le pouvoir du collectif. Le collectif en revanche peut être imaginé comme
un réseau composé d’agents tels que des humains, des choses, des animaux et des
entités non-physiques, qui peut soit coexister paisiblement avec d’autres collec-
tifs, soit les affronter. Au XVIIe siècle, le collectif du royaume de France possédait
de nombreux rivaux, qu’il attaquait militairement ou par le biais de la politique
culturelle. Dans le poème didactique, la complexité de ces réseaux, composés
d’éléments politiques, scientifiques et culturels, est particulièrement notable.
Miroirs d’un état prémoderne, dans lequel la séparation des domaines nommés ici
n’est pas encore accomplie, ces textes peuvent paraître bizarres, hybrides et in-
compréhensibles au lecteur moderne. Dans sa monographie sur la poésie épique
en France, de Ronsard à Voltaire, Klára Csűrös remarque que les poètes scienti-
fiques se caractérisaient plutôt par le « pédantisme que le modernisme », d’une
façon telle que le poème didactique, « poésie et science lui faisant également
défaut », dut disparaître dès le XVIIe siècle55. Dans les faits, le genre se conserva
sous sa forme latine jusqu’au XVIIIe siècle et survécut dans les langues vernacu-
laires jusqu’au XIXe siècle. Cependant, on constate combien les problèmes de poé-
tologie de la poésie didactique se sont multipliés à partir de la réception de la Poé-
tique aristotélicienne, et combien le genre, à partir du XVIIIe siècle, correspondit de
moins en moins aux goûts de ses contemporains56. Avec la séparation des
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Batteux, Charles (1771) : Les quatres poétiques d’Aristote, d’Horace, de Vida, de Despréaux, t. 2,
Paris, Saillant et Nyon Libraires et al.
Champion, François (1813) : « Stagna », in Poëmata didascalica, t. 2, éds. François Oudin et
Pierre-Joseph Olivet, Parisiis, apud Auguste Delalain, pp. 19–32.
Descartes, René (1644) : Principia philosophiae, Amstelodami, apud Ludovicum Elzevirium.
Journal de Trévoux = Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux arts, mai 1703, Trévoux,
Imprimerie de S.A.S.
Mercure galant, dédié à Monseigneur Le Dauphin, Juillet 1700, Paris, chez Michel Brunet.
Roze, Jean de (1700) : Aviarium seu de educandis avibus carmen, Burdigalae, apud Simonem Bué.
Sennert, Daniel (1633) : Epitome naturalis scientiae, Editio tertia, Wittebergae, Typis Ambrosii
Rothi.
Tarillon, François (1749) : « Pulvis Pyrius » in Poëmata didascalica, t. 1, éd. François Oudin,
Parisiis, apud Petrum Aegidium Le Mercier, pp. 128–140.
Sources secondaires
Albertsen, Leif L. (1967) : Das Lehrgedicht. Eine Geschichte der antikisierenden Sachepik in der
neueren deutschen Literatur mit einem unbekannten Gedicht Albrecht von Hallers, Aarhus,
Akademisk Boghandel.
Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, première partie : Bibliographie, par Augustin et Aloys de
Backer ; seconde partie : Histoire, par Auguste Carayon (1960), éd. Carlos Sommervogel,
Louvain, Editions de la Bibliothèque S.J.
Biographie universelle ancienne et moderne (1966), éds. Louis Gabriel Michaud et Joseph
François Michaud, Graz, Akademische Druck- und Verlagsanstalt.
Caradonna, Jeremy L. (2012) : The Enlightenment in Practice, Ithaka et al., Cornell University
Press.
Csűrös, Klára (1999) : Variétés et vicissitudes du genre épique de Ronsard à Voltaire, Paris,
Champion.
Dalzell, Alexander (1996) : The Critisism of Didactic Poetry. Essays on Lucretius, Virgil, and
Ovid, Toronto et al., University of Toronto Press.
Deneire, Tom (2014) : « Neo-Latin and the Vernacular : Methodological Issues », in Brill’s Ency-
clopedia of the Neo-Latin World, éds. Philip Ford, Jan Bloemendal et Charles E. Fantazzi,
Leiden, Brill, pp. 275–285.
— (2017) : « Neo-Latin Literature and the Vernacular », in A Guide to Neo-Latin Literature, éd.
Victoria Moul, Cambridge, Cambridge University Press, pp. 35–51.
Effe, Bernd (1977) : Dichtung und Lehre. Untersuchungen zur Typologie des antiken Lehrge-
dichts, München, Beck.
Friedlein, Roger (2014) : Kosmovisionen. Inszenierungen von Wissen und Dichtung im Epos der
Renaissance in Frankreich, Portugal und Spanien, Stuttgart, Steiner.
Grimm, Jürgen (1994) : Le pouvoir des fables. Etudes lafontainiennes I, Paris et al., PFSCL.
202 Ramunė Markevičiūtė
Haskell, Yasmin A. (2003) : Loyola’s bees : Ideology and Industry in Jesuit Latin Didactic Poetry,
Oxford, Oxford University Press.
Haye, Thomas (1997) : Das lateinische Lehrgedicht im Mittelalter. Analyse einer Gattung, Leiden/
New York/Köln, Brill.
Jarcho, Boris I. (1928) : « Die Vorläufer des Golias », Speculum 3.4, pp. 523–579.
Korenjak, Martin (2019) : « Explaining Natural Science in Hexameters. Scientific Didactic Epic in
the Early Modern Era », Humanistica Lovaniensia 68.1, pp. 135–175.
Kühlmann, Wilhelm (2016) : Wissen als Poesie, Berlin/Boston, De Gruyter.
Latour, Bruno (1991) : Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique,
Paris, La Découverte.
— (2005) : Reassembling the social. An introduction to Actor-Network Theory, Oxford, Oxford
University Press.
Mahlmann-Bauer, Barbara (2005) : « Poetische Darstellungen des Kosmos in der Nachfolge des
Lukrez », in Der Naturbegriff in der Frühen Neuzeit, éd. Thomas Leinkauf, Tübingen, Max
Niemeyer Verlag, pp. 109–186.
Martin, Henri-Jean (1969) : Livre, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle (1598–1701), t. 2,
Genève, Droz.
Meier, Christel (1994) : « Pascua, rura, duces – Verschriftungsmodi der Artes mechanicae in
Lehrdichtung und Fachprosa der römischen Kaiserzeit », Frühmittelalterliche Studien 28,
pp. 1–50.
Méniel, Bruno (2004) : Renaissance de l’épopée. La poésie épique en France de 1572 à 1623,
Genève, Droz.
Roling, Bernd (2018) : « Frühneuzeitliche Marienepik zwischen theologischem Lehrgedicht und
Epos : Die Mariados libri tres des Julius Caesar Delphinus († 1564) », Daphnis 36, pp. 30–
64.
— (2019) : « Cantat luscinia : die Chiffre der Nachtigall zwischen Liebe und Auferstehung », in
Die Versuchung der schönen Form. Spannungen in “Erbauungs”-Konzepten des Mittelalters,
éds. Susanne Köbele et Claudio Notz, Göttingen, Vanderhoeck & Ruprecht, pp. 176–198.
Roling, Bernd / Markevičiūtė, Ramunė (2019) : « Die Beweiskraft der Dichtung in der frühneu-
zeitlichen Debatte um die animalische Intelligenz », Working Papers der FOR 2305 « Dis-
kursivierungen von Neuem » 13, en ligne : [Link]
berichte/publikationen/wp13/FOR-2305---Working-Paper-No_-[Link]
[dernière consultation le 13 juin 2019].
Schindler, Claudia (2019) : « Didactic Poetry as Elitist Poetry: Christopher Stay’s De poesi
didascalica dialogus in the Context of Classical and Neo-Latin Didactic Discourse », in Neo-
Latin and the Vernaculars : bilingual interactions in the early modern period, éds. Alexander
Winkler et Florian Schaffenrath, Leiden, Brill, pp. 232–250.
Siegrist, Christoph (1974) : Das Lehrgedicht der Aufklärung, Stuttgart, Metzler.
Thurn, Nikolaus (2012) : Neulatein und Volkssprachen. Beispiele für die Rezeption neusprachli-
cher Literatur durch die lateinische Dichtung Europas im 15.–16. Jahrhundert, München,
Fink.
— (2014) : « Neo-Latin and the Vernacular: Poetry », in Brill’s Encyclopedia of the Neo-Latin
World, éds. Philip Ford, Jan Bloemendal et Charles E. Fantazzi, Leiden, Brill, pp. 287–299.
Urmann, Martin (2018) : « The Reconfiguration of Natura and Ars in Cartesian Rhetoric and the
Epistemological Reflections in the Prize Questions of the French Academies », Working Pa-
pers des SFB 980 Episteme in Bewegung 11, en ligne : [Link]
Listen_Read_Watch/Working-Papers/No_11_Urmann_Prize-Questions/Working-Paper-Nr-
11_Urmann.pdf [dernière consultation le 13 juin 2019].
« DÉGÉNÉRATION » DU HÉROS ?
Roman Kuhn
Même si les termes poésie épique et poésie héroïque ne sont en aucune façon
synonymes, il existe un rapport fort entre les deux domaines. On peut certes faire
des vers sur les exploits héroïques dans d’autres genres que la poésie héroïque et
la poésie épique comprend (au moins selon quelques définitions) des filiations qui
ont peu à voir avec l’héroïsme (tel que la poésie encyclopédique), mais le rapport
entre les deux termes reste si étroit que celui de poésie héroïque semble désigner
le noyau conceptuel, voire le prototype de la poésie épique. Madelénat explicite
l’affinité élective qui existe entre les deux domaines, tout en les séparant dans son
analyse. L’héroïque désigne « un type d’action collective et positive » tandis que
l’épopée est « une forme littéraire constituée selon les règles d’une poétique et
d’une culture » :
On constate des affinités […] entre l’épopée (au sens large) et l’héroïque : la réunion d’un
mode d’énonciation narratif élevé, et d’un ensemble d’actions et de thèmes héroïques, consti-
tue des agrégats stables, durables et généraux […]1.
Si cette analyse est valable pour l’épopée au sens large, définie par Madelénat
comme « classe de narration de ton grave2 », elle l’est encore plus pour l’épopée
dans le sens plus étroit qui désigne le genre littéraire de la tradition occidentale.
Même si l’on peut constater que ce n’est qu’avec la poétologie de la Renaissance
que le rôle accordé au héros, comme personnage garantissant l’unité du poème,
devient plus central3, l’importance de l’action héroïque semble indéniable dans
toute la tradition.
Dans la pratique poétique et plus encore dans la poétologie en France, cela
fait partie des constantes à propos desquelles règne un large consensus : l’épopée
nécessite un illustre héros. Mais, comme l’on peut s’y attendre, la question de
savoir ce qui le caractérise atteint bien moins d’unanimité. En 1662, Michel de
Marolles résume dans son Traité du Poëme Epique les qualités que devrait possé-
der le héros épique, selon les préceptes poétologiques de ses contemporains, qua-
lités divergentes, qui sont parfois en concurrence voire même en opposition les
unes par rapport aux autres. On peut en tirer la conclusion que ce héros est un
élément central dans la pensée poétologique tout en étant une figure extrêmement
problématique et complexe :
Ils veulent qu’outre l’Vnité du sujet, il y ait aussi vnité de personne principale, & que le He-
ros inspiré du Ciel, paroisse au monde auec des actions presque diuines, ou pour le moins fort
au dessus de la portée commune des hommes, pour des conquestes fameuses, ou pour le re-
nouuellement de quelque grand Empire, auec des auantures merueilleuses de guerre &
d’amour, ne donnant pas moins de preuues de sa discretion que de sa valeur, aprés auoir sur-
monté des trauaux infinis, & s’estre signalé par vne pieté exemplaire, qui n’incommode pour-
tant point la bien-seance, & qui ne l’empesche point aussi d’estre galand4.
Même si pour Marolles ce modèle du héros est, par conséquent, hors d’atteinte et
« ne se peut iamais reduire en pratique5 », l’auteur reste convaincu que le poème
épique doit « décrire les exploits guerriers de quelque fameux Heros, ou de plu-
sieurs ensemble, qui ont signalé leur valeur en des rencontres difficiles6 ».
Si l’on souhaitait reconstruire le héros à travers l’abondance des réflexions
poétologiques sur la poésie épique et la richesse de la pratique poétique, l’image
obtenue serait sûrement encore plus contradictoire que celle dessinée par
Marolles. Cependant, notre intention n’est pas de retracer dans les moindres
détails les ramifications du discours portant sur le héros, mais d’observer de
manière plus générale le lien entre les exigences morales et éthiques d’une époque
et les revendications poétologiques, propres au genre. Ce lien fragile apparaît éga-
lement dans le résumé critique que fait Marolles, lorsqu’il décrit d’un côté, sui-
vant les motifs du genre, le héros surmontant des aventures guerrières, et d’un
autre côté le héros galant s’accordant à l’idéal social. La critique du surmenage du
héros, formulée par Marolles, montre que les deux domaines peuvent entrer en
conflit et cela concerne également leurs qualités historiques respectives. Comme
l’a formulé Sandra Provini, « le héros assume une historicité, il évolue en même
temps que les valeurs de la société7 », mais cette historicité ne doit pas nécessai-
rement être parfaitement alignée à l’historicité propre au genre de la poésie
épique.
La période entre la deuxième moitié du XVIIe et la première moitié du XVIIIe
siècle semble être un moment particulièrement intéressant de cette « histoire croi-
sée », puisque l’on a régulièrement observé des changements majeurs dans les
discours sociétaux et moraux sur le héros à cette période. Ainsi, dans Morales du
grand siècle, Bénichou décrit déjà un héroïsme de la première moitié du XVIIe
siècle, qu’il attribue surtout aux drames de Corneille et qui se réfère encore à des
conceptions de la morale féodale, pourtant déjà anachroniques à l’époque. Celles-
ci subiront d’énormes pressions durant la seconde moitié du siècle, surtout sous
l’influence du jansénisme. Suivant un processus que Bénichou décrit comme la
« démolition du héros8 », l’idéal aristocratique et héroïque est abandonné et les
9 Ibid., p. 175.
10 Stegmann 1974, p. 30.
11 Levi 1974, p. 87.
12 Asch 2016.
13 Marquart 2018, voir aussi Gelz 2016, pp. 25–29.
14 Sonderforschungsbereich 948 2019, p. 9.
15 Le Bossu 1675, II, p. 275.
16 Ibid., IV, pp. 36–46.
17 Ibid., p. 37.
18 Ibid., pp. 39–40.
206 Roman Kuhn
nécessaire que le Héros d’un Poëme soit homme de bien & vertueux19 ». Ainsi, Le
Bossu postule, de façon explicite, l’indépendance de la figure du héros épique vis-
à-vis de la morale – et ceci malgré le fait qu’il définisse, de façon toute aussi
explicite, l’épopée comme poésie morale : « un discours inventé avec art, pour
former les mœurs20 ». La poésie épique doit servir l’instruction morale, mais elle
n’est pas forcée d’atteindre ce but à travers la figure-modèle du héros moralement
intègre, car la « Morale enseigne également les vices à fuïr21 ».
La divergence qui persiste entre l’éthique et la poétique, autrement dit, entre
la morale contemporaine et les modèles qui forment le genre, divergence que Le
Bossu cherche à défaire à travers une disjonction partielle de l’éthique et de la
poétique, s’accentue au XVIIIe siècle. Si Larry Norman considère la querelle
d’Homère comme la « préhistoire de cette “disparition” de l’héroïsme épique22 »,
qui aurait eu lieu au milieu du XVIIIe siècle, on devrait considérer Le Bossu
comme pré-préhistorique dans la mesure où le problème et les solutions se res-
semblent : « pour sauver l’héroïsme, on le cantonne à l’espace poétique.23 » Le
héros qui pose le plus de problèmes pour Le Bossu et pour les Anciens dans la
querelle d’Homère est évidemment Achille et il restera au centre de la discussion
jusqu’au milieu du XVIIIe siècle24, comme le montrent les Éléments de littérature
(1787) de Marmontel. Ce dernier semble, à première vue, vouloir délier le lien
traditionnel entre l’action héroïque et l’épopée, en acceptant d’inclure une large
gamme d’objets et en formulant de façon très générale les conditions de base de
l’action épique : une épopée, c’est « l’imitation, en récit, d’une action intéressante
et mémorable25 ». Mais, afin qu’une action puisse être intéressante, elle doit pos-
séder, selon Marmontel, une importance universelle et transhistorique :
L’action de l’épopée doit avoir une grandeur et une importance universelles c’est-à-dire indé-
pendantes de tout intérêt, de tout système, de tout préjugé national et fondées sur les senti-
ments et les lumières invariables de la nature26.
29 Ibid., p. 512.
30 Ibid.
31 Pour cette « sorte de réalisme historique, […] de fidélité à l’altérité troublante du monde
antique » voir Norman 2010, p. 59.
32 Marmontel 2005, p. 521.
33 Marmontel 1755, p. 826.
208 Roman Kuhn
Dans la signification qu’on donne a ce mot aujourd’hui, il semble n’être uniquement consacré
qu’aux guerriers, qui portent au plus haut degré les talens & les vertus militaires; vertus qui
souvent aux yeux de la sagesse, ne font que des crimes heureux qui ont usurpé le nom de ver-
tus, au lieu de celui de qualités, qu’elles doivent avoir34.
Face à cela, le grand homme serait « bien autre chose » : « il joint aux talens et au
génie la plûpart des vertus morales ». Jaucourt précise la différence de manière
concise : « Le titre de héros dépend du succès, celui de grand-homme n’en dépend
pas toûjours »35.
Le rejet des conceptions du héros guerrier semble encore bien plus clair chez
Voltaire que chez Jaucourt. Pensons seulement dans un premier temps à la
déconstruction voire même la destruction de l’héroïque dans La Pucelle, qui ne
reprend sûrement pas par hasard un thème qui avait déjà donné des difficultés à
Chapelain lorsqu’il cherchait à définir l’héroïque36 – précisément parce que son
héros était une femme37. C’est peut-être dans un court poème qui accompagnait
une lettre adressée à Frédéric II, que la critique du héros émise par Voltaire est
formulée le plus catégoriquement :
J’aime peu les héros, ils font trop de fracas;
Je hais les conquérants, fiers ennemis d’eux mêmes,
Qui dans les horreurs des combats
Ont placé le bonheur suprême;
Cherchant partout la mort, & la faisant souffrir
A cent mille hommes leurs semblables;
Plus leur gloire a d’éclat, plus ils sont haïssables38.
À partir d’ici, aucune voie menant à une attribution positive du concept de héros
ne semble envisageable39. Une lettre à Thieriot va dans le même sens et oppose
explicitement grand homme et héros : « Vous savez que, chez moy les grands
hommes vont les premiers, et les héros les derniers. J’appelle grands hommes tous
ceux qui ont excellé dans l’utile ou dans l’agréable. Les saccageurs de provinces
ne sont que héros.40 » Dans les contes41, enfin, et notamment dans Candide,
l’héroïsme guerrier et son idéalisation sont attaqués de manière acerbe :
Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes,
les fifres, les haut-bois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y eut
jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté
[…]. La baïonette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le
tout pouvait bien se montrer à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un
philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque42.
Quand, peu après, les soldats, qui violent et éventrent des jeunes filles, sont dési-
gnés comme des « héros43 », là aussi, aucun retour à un emploi du terme qui ne
soit pas dénigrant ne semble possible.
Certains chercheurs relièrent un tel rejet de l’héroïque avec l’impossibilité de
l’épopée, soit l’échec inévitable de la composition de l’épopée. Ainsi, pour Phi-
lippe Sellier, il est tout à fait évident que le mépris de l’héroïque renferme la rai-
son de l’échec supposé de La Henriade. L’absence d’un article « héros » dans le
Dictionnaire philosophique de Voltaire, et celle d’articles sur Achille, Hercules,
Ulysse et d’autres, permettraient de déduire indirectement la raison pour laquelle
La Henriade ne peut relever de la poésie héroïque :
Rien d’étonnant donc que l’épopée composée par Voltaire […] soit une œuvre manquée. […]
Le siècle des Lumières a, dans l’ensemble, cessé d’admirer les prouesses guerrières. Au con-
quérant sanguinaire, on oppose volontiers le grand civilisateur44.
48 Ibid. On trouve la même argumentation chez Menant, qui désigne le Henri IV de La Henriade
comme « chef de guerre sans personnalité », Menant 1981, p. 296.
49 Voltaire 1996, p. 307.
50 Ibid.
51 Ibid., p. 401.
52 Voltaire 1970, p. 365 ; toutes les références à La Henriade proviennent de cette édition.
53 Moureaux 1979, p. 223.
54 Voltaire 1970, p. 365, variante.
« Dégénération » du héros ? 211
Cette caractérisation du héros, grand dans sa soumission, est encore plus accen-
tuée dans les versions d’après 1728 :
Suivi de Mornay seul, il va trouver la reine,
Sans appareil, sans bruit, sans cette pompe vaine
Dont les grands, quels qu’ils soient, en secret sont épris,
Mais que le vrai héros regarde avec mépris.
Il parle ; sa franchise est sa seule éloquence.
Il expose en secret les besoins de la France,
Et, jusqu’à la prière humiliant son cœur,
Dans ses soumissions découvre sa grandeur. (I, v. 333–339)
55 Cette dernière formulation rappelle d’ailleurs un vers d’Aubigné : « Les Rois, qui sont du
peuple et les Rois et les pères » ; D’Aubigné 2003, p. 82 (I, v. 197).
56 Voltaire 1970, p. 380, variante.
212 Roman Kuhn
Qu’une telle valorisation de l’héroïque, qui essaie plusieurs fois, comme nous
l’avons montré, d’opposer un vrai héroïsme à un faux, occupe une position si cen-
trale dans l’épopée de Voltaire, ne peut qu’étonner si l’on prend en compte la cri-
tique acerbe de l’héroïsme que Voltaire a exprimé dans d’autres écrits et d’autres
genres : « Qu’il ait pu être le versificateur de la valeur militaire, le rénovateur de
l’épopée […] – et qu’il ait aussi été le plus virulent détracteur de cet héroïsme57 ».
Le fait que « héros » et ses dérivés soient employés une centaine de fois – 99 fois
précisément58 – dans La Henriade et dans ses paratextes montre que les vers cités
ne sont pas des exceptions. Aussi, les exemples montrent qu’il ne s’agit pas d’une
présence « innocente » du mot, qui serait dépourvu de signification. Bien au con-
traire, l’usage du mot et l’amplification de son emploi dans les rédactions sem-
blent bien réfléchis. Dans la grande majorité des cas, le mot « héros » porte une
connotation positive ou du moins neutre. À certains endroits, comme nous l’avons
vu, le terme est aussi utilisé pour décrire des actes ou des acteurs criminels. Les
coupables de la Saint Barthélémy, par exemple, sont désignés comme « héros »,
quand il est dit que les ruines de Paris en flammes « Etaient de ces héros les
pompes triomphales » (II, v. 290). On trouve également des sentences, telles que
le verdict concernant les meurtriers d’Henri III : « Le crime a ses héros, l’erreur a
ses martyrs » (V, v. 200). Le fait que tout ceci ne porte pas uniquement sur le
terme « héros » devient évident lorsqu’on retrouve ensuite des jugements sem-
blables sur le grand homme : « Souvent des scélérats ressemblent aux grands
hommes » (V, v. 202).
Alors que dans les réflexions éthiques ou morales, qui ont souvent été reprises
par la recherche, le héros et le grand homme sont perçus comme antipodes (« Ge-
genmodell59 » selon Marquart), cette opposition ne semble pas du tout aussi claire
dans le discours épique. On a plutôt affaire à une intégration et à un rapproche-
ment entre les deux concepts : Henri IV est un grand homme et un héros, tandis
que ses adversaires peuvent êtres des héros criminels et avoir l’apparence de
grands hommes. Loin de pouvoir constater une disparition du concept de héros,
celui-ci est très présent dans le texte. Il nous semble que l’on peut avancer deux
explications quant à ce fait, qui sont, en outre, connectées l’une à l’autre.
On trouve la première explication dans la poétologie de l’épopée, qui reste
enchevêtrée à l’héroïque. Voltaire, dans ses réflexions poétologiques et dans sa
pratique poétique, reste fortement attaché à une conception classiciste du poème
épique. En conséquence, il hérite de la figure du héros et d’une conception de
l’héroïque qui est associée au genre depuis toujours : « épopée oblige, Henri est
d’abord le héros guerrier60 ». Bien que l’image positive que Voltaire dessine
d’Henri IV reprenne la critique « moderne » du héros uniquement guerrier, il
semble incontournable que, qua motif du genre, son concept opposé réclame aussi
sa place. Comme le remarque Sylvain Menant à propos de La Henriade : « le
héros moderne doit être en même temps, et profondément, un héros ancien61 ». Il
semblerait que le modèle du genre ne tolère pas de dé-héroïsation, ou du moins
pas complète – et la solution que vise La Henriade est une intégration de diffé-
rents motifs, une intégration de réflexions éthiques et poétiques : le problème
qu’avait déjà isolé Le Bossu semble être encore virulent au XVIIIe siècle, excepté
le fait que la disjonction totale entre l’éthique et la poétique n’est plus possible
pour Voltaire. C’est plutôt une synthèse fragile entre les deux domaines qui doit
être bâtie. De ce point de vue, le héros épique n’apparaît pas tant touché par la
« démolition » que par une « rénovation » continuelle, et ce processus semble sur-
tout fonctionner de façon additive : alors que Marolles se plaint déjà à propos des
aspects contradictoires et pluriels du héros épique, qui ne se laissent plus vraiment
synthétiser en une seule personne, cette figure continue de recevoir de nouvelles
propriétés – sans que d’anciennes conceptions de l’héroïque soient pour autant
évincées. Dans cette perspective, l’épopée semble être un lieu idéal pour une telle
confrontation opposant différents modèles du héros : elle permet d’exposer le
héros-modèle autant que les versions critiquées de l’héroïsme. Le nouveau héros,
représenté avant tout par Henri, est non seulement une figure composée de mul-
tiples facettes (il suffit de se rappeler les formules en « et » déjà citées), mais il est
59 Marquart 2018, p. 1.
60 Lahouati 2002, p. 61.
61 Menant 2002, p. 34.
214 Roman Kuhn
L’article de Jaucourt montre à sa manière que les choses ne sont effectivement pas
si unidimensionnelles. Il commence par esquisser une sorte d’histoire du concept
avant de formuler la critique du héros que nous avons déjà citée :
le terme de héros, dans son origine, étoit consacré à celui qui réunissoit les vertus guerrieres
aux vertus morales & politiques ; qui soutenoit les revers avec constance, & qui affrontoit les
périls avec fermeté. L’héroïsme supposoit le grand homme, digne de partager avec les dieux
le culte des mortels. Tels furent Hercule, Thesée, Jason, et quelques autres. Dans la significa-
tion qu’on donne a ce mot aujourd’hui, il semble n’être uniquement consacré qu’aux guerriers
[…]65.
Cette union des vertus guerrières et des vertus morales, qui d’après Jaucourt cor-
respondait à ce que le terme « héros » désignait, semble être l’objectif de tout son
article, qui, par ailleurs, ne vise aucunement le simple rejet de l’héroïque et sa
substitution par le grand homme, comme le montre également la fin de l’article :
Enfin, l’humanité, la douceur, le patriotisme réunis aux talens, sont les vertus d’un grand-
homme ; la bravoure, le courage, souvent la témérité, la connoissance de l’art de la guerre, &
le génie militaire, caractérisent davantage le héros ; mais le parfait héros, est celui qui joint à
toute la capacité, & à toute la valeur d’un grand capitaine, un amour & un desir sincere de la
félicité publique66.
Ce parfait héros ne semble pas être très éloigné des caractéristiques du « vrai
héros » que l’on peut trouver dans La Henriade. Un autre article de l’Encyclo-
pédie permet un rapprochement encore plus net. Il s’agit de l’entrée anonyme (de
Diderot67 ?) sous le lemme « Héroïsme », qui parle d’Henri IV :
Jamais la Grece ne compta tant de héros, que dans le tems de son enfance, où elle n’étoit
encore peuplée que de brigands & d’assassins. Dans un siecle plus éclairé, ils ne sont pas en
si grand nombre ; les connoisseurs y regardent à deux fois avant que d’accorder ce titre ; on
en dépouille Alexandre ; on le refuse au conquérant du nord, & nul prince n’y peut prétendre,
s’il n’offre pour l’obtenir que des victoires & des trophées. Henri le grand en eût été lui-
même indigne, si content d’avoir conquis ses états, il n’en eût pas été le défenseur & le pere.
La plûpart des héros, dit la Rochefoucaut, sont comme de certains tableaux ; pour les estimer
il ne faut pas les regarder de trop près. Mais le peuple est toûjours peuple ; & comme il n’a
point d’idée de la véritable grandeur, souvent tel lui paroît un héros, qui réduit à sa juste
valeur, est la honte et le fleau du genre humain68.
Les parallèles entre cette évaluation de l’héroïsme et celle que nous avons vu dans
La Henriade sont manifestes ; Henri IV est digne du nom de héros parce qu’il est
à la fois conquérant de ses états et père de sa nation : il est « le vainqueur et le
père » (I, v. 6). De même, la vénération erronée du peuple pour les faux héros
rappelle ce peuple dans La Henriade qui prend les tyrans pour des héros.
Loin de vouloir simplement abolir l’héroïsme, ces entrées de l’Encyclopédie
semblent essayer de tenir en équilibre plusieurs tendances de la discussion con-
temporaine sur le héros : d’un côté, une tendance qui essaie de renouveler le con-
cept en le modifiant profondément – et il semble que La Henriade fasse partie de
cette même tendance – et de l’autre côté, une tendance qui dénigre les héros et
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Anonyme (1765) : « Héroisme », in Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts
et des métiers, t. 8, Paris, Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand, p. 181.
Chapelain, Jean (1656) : La Pucelle ou la France délivrée, Paris, Augustin Courbe.
D’Aubigné, Agrippa (2003) : Les Tragiques, éd. Frank Lestringant, Paris, Gallimard.
Jaucourt, Louis de (1765) : « Héros (Gramm.) », in Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des
sciences, des arts et des métiers, t. 8, Paris, Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand,
p. 182.
Le Bossu, René (1675) : Traité du poëme épique, Paris, Chez Michel le Petit.
Marmontel, Jean-François (1755) : « Épopée », in Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des
sciences, des arts et des métiers, t. 5, Paris, Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand,
pp. 825–831.
— (2005) : Éléments de littérature, éd. Sophie Le Ménahèze-Lefay, Paris, Desjonquères.
Marolles, Michel de (1662) : Traité du poème épique, pour l’intelligence de L’Eneïde de Virgile,
Paris, Chez Guillaume de Luyne.
Rousseau, Jean-Baptiste (1972) : Œuvres de J. B. Rousseau. Nouvelle Édition avec un commen-
taire historique et littéraire, éd. J. A. Amar, Genève, Slatkine [Réimpr. de l’édition Paris
1820].
Voltaire (1968–) : Les Œuvres complètes de Voltaire, Oxford et al., Voltaire Foundation.
— (1968–1977) : Correspondence and Related Documents. Definitve Edition, t. 85–135, éd.
Theodore Besterman.
— (1970) : La Henriade, t. 2, éd. O. R. Taylor.
— (1980) : Candide ou l’optimisme, t. 48, éd. René Pomeau.
— (1996) : An Essay on Epic Poetry / Essai sur la poésie épique, t. 3B, éd. David Williams.
Sources secondaires
Asch, Ronald G. (2016) : Herbst des Helden. Modelle des Heroischen und heroische Lebensent-
würfe in England und Frankreich von den Religionskriegen bis zum Zeitalter der Aufklärung,
Würzburg, Ergon.
Bénichou, Paul (1973[1948]) : Morales du grand siècle, Paris, Gallimard.
Calin, William (1983) : A Muse for Heroes. Nine Centuries of the Epic in France, Toron-
to/Buffalo/London, Univ. of Toronto Press.
Charpentier, Hélène (1998) : « Henri IV héros épique dans l’œuvre de Charles de Navières », in
Héroïsme et démesure dans la littérature de la Renaissance. Les avatars de l’épopée. Actes
du Colloque International (21–23 octobre 1994), éd. Denise Alexandre, Saint-Étienne, Publi-
cations de l’Université de Saint-Étienne, pp. 273–286.
Feeney, D. C. (1986) : « Epic Hero and Epic Fable », Comparative Literature 38.2, pp. 137–158.
Gargett, Graham (2004) : « Voltaire’s L’Ingénu, the Journal chrétien and Saint-Foix : A New
Source for Hercule de Kerkabon ? », in Heroism and Passion in Literature. Studies in Honour
of Moya Longstaffe, éd. Graham Gargett, Amsterdam/New York, Rodopi, pp. 91–102.
Gelz, Andreas (2016) : Der Glanz des Helden. Über das Heroische in der französischen Literatur
des 17. bis 19. Jahrhunderts, Göttingen, Wallstein.
Grosperrin, Jean-Philippe (2006) : « L’épique mitigé. De l’art d’accomoder les fureurs d’Achille
sous le règne de Louis XIV », in Palimpsestes épiques. Récritures et interférences géné-
riques, éds. Dominique Boutet et Camille Esmerin-Sarrazin, Paris, Presses de l’Université Pa-
ris Sorbonne, pp. 45–61.
218 Roman Kuhn
Hempfer, Klaus W. (2013) : « Ariosts Orlando Furioso. Die (De-)Konstruktion von Helden im
generisch pluralen Diskurs », in Heroen und Heroisierungen in der Renaissance, éds. Achim
Aurnhammer et Manfred Pfister, Wiesbaden, Harrassowitz, pp. 45–69.
Hepp, Noémie (1979) : « La Fortune d’un héros épique : Achille en France au XVIIe siècle », Studi
Francesi 23, pp. 15–26.
Iotti, Gianni (2019) : « Images de l’horreur dans La Henriade », in La Henriade de Voltaire : Poé-
sie, histoire, mémoire, éds. Daniel Maira et Jean-Marie Roulin, Paris, Champion, pp. 167–
179.
Lahouati, Gérard (2002) : « Voltaire poète épique », Revue Voltaire 2, pp. 49–63.
Levi, Anthony H. T. (1974) : « La Disparition de l’héroïsme : Étapes et motifs », in Héroïsme et
création littéraire sous les règnes d’Henri IV et de Louis XIII, éds. Noémie Hepp et Georges
Livet, Paris, Klincksieck, pp. 77–88.
Madelénat, Daniel (1986) : L’Épopée, Paris, Presses Univ. de France.
Marquart, Benjamin (2018) : « Grand homme », in Compendium Heroicum, éds. Ronald G. Asch,
Achim Aurnhammer, Georg Feitscher et Anna Schreurs-Morét, publié par le Sonder-
forschungsbereich 948 « Helden – Heroisierungen – Heroismen » de l’Université Freiburg,
01.01.2018. DOI: 10.6094/heroicum/grand-homme.
Menant, Sylvain (1981) : La Chute d’Icare. La Crise de la poésie française 1700–1750, Genève,
Droz.
— (2002) : « Henri, héros classique, héros moderne », Revue Voltaire 2, pp. 27–36.
— (2010) : « L’héroïsme en uniforme dans la littérature des Lumières », in Héroïsme et Lumières,
éds. Sylvain Menant et Robert Morrissey, Paris, Champion, pp. 87–102.
Méniel, Bruno (2015) : « La métamorphose d’un héros épique. Henri IV, roi de guerre, roi de
paix », Cahiers de recherches médiévales et humanistes 29, pp. 373–389.
Miller, Dean A. (2000) : The Epic Hero, Baltimore/London, Johns Hopkins Univ. Press.
Moureaux, José-Michel (1979) : « La mythologie du héros dans les rapports de Voltaire et Frédé-
ric de 1736 à 1741 », in Voltaire und Deutschland. Quellen und Untersuchungen zur Rezepti-
on der Französischen Aufklärung, éds. Peter Brockmeier, Roland Desné et Jürgen Voss,
Stuttgart, Metzler, pp. 223–239.
Norman, Larry (2010) : « La Philosophie à l’assaut de l’héroïsme dans la Querelle d’Homère », in
Héroïsme et Lumières, éds. Sylvain Menant et Robert Morrissey, Paris, Champion, pp. 53–64.
Pomeau, René (2001[1951]) : « Voltaire et le héros », Revue Voltaire 1, pp. 75–82.
Provini, Sandra (2008) : « Introduction », Camenae 4, pp. 1–6.
Roche, Daniel (2010) : « L’héroïsme cavalier : fin XVIe siècle–début XVIIIe siècle », in Héroïsme et
Lumières, éds. Sylvain Menant et Robert Morrissey, Paris, Champion, pp. 19–36.
Roger, Philippe (2010) : « Avatars de l’héroïsme au siècle des Lumières », in Héroïsme et
Lumières, éds. Sylvain Menant et Robert Morrissey, Paris, Champion, pp. 179–201.
Roulin, Jean-Marie (2005) : L’Epopée de Voltaire à Chateaubriand: Poésie, histoire et politique,
Oxford, Voltaire Foundation.
Russo, Elena (2007) : Styles of Enlightenment: Taste, Politics and Authorship in Eighteenth-
Century France, Baltimore, Johns Hopkins Univ. Press.
Sellier, Philippe (1990[1970]) : Le mythe du héros, Paris, Bordas.
Sonderforschungsbereich 948 (2019) : « Held », in Compendium Heroicum, éds. Ronald G. Asch,
Achim Aurnhammer, Georg Feitscher et Anna Schreurs-Morét, publié par le Sonderfor-
schungsbereich 948 « Helden – Heroisierungen – Heroismen » de l’Université Freiburg,
01.02.2019. DOI: 10.6094/heroicum/hdd1.0.
Stegmann, André (1974) : « L’Ambiguïté du concept héroïque dans la littérature morale en France
sous Louis XIII », in Héroïsme et création littéraire sous les règnes d’Henri IV et de
Louis XIII, éds. Noémie Hepp et Georges Livet, Paris, Klincksieck, pp. 29–51.
Tsien, Jennifer (2010) : « Jeanne ou l’oubli du héros », in Héroïsme et Lumières, éds. Sylvain Me-
nant et Robert Morrissey, Paris, Champion, pp. 133–152.
PAIX AMOLLISSANTE ET GUERRE VIRILE
DANS LA HENRIADE DE VOLTAIRE
Daniel Maira
Avec ses guerres sanglantes et ses héros intrépides, le poème épique n’est pas le
premier genre littéraire auquel on pense dès lors qu’on souhaite mener une
enquête sur la notion de mollesse1. Sans vouloir commencer par une archéologie
de cette notion2, il suffit d’évoquer l’opposition qu’on trouve déjà chez Properce
entre écriture élégiaque et écriture épique. La mollesse s’inscrit sans ambiguïté
aucune du côté de l’élégie amoureuse, où les objectifs esthétiques se recoupent
avec les enjeux éthiques : Properce parle de son mollis liber et de son mollis ver-
sus, à savoir ces vers amoureux inspirés par Cupidon ou par la bien-aimée qui
sont antagoniques au durus versus de l’écriture épique3, celle-ci appelant à
l’inverse un univers guerrier et viril. L’opposition entre une mollesse élégiaque et
une virilité épique est thématisée et illustrée à plusieurs reprises dans les poèmes
de Properce. Et pourtant la mollesse, quand bien même elle est mise à distance,
demeure indispensable à la compréhension de l’écriture et de l’univers épiques,
qui ne peuvent pas être pensés en dehors de cette altérité alanguissante. Le risque
d’amollissement hante un imaginaire épique qui doit conjurer l’idée même d’une
défaite guerrière et d’un échec moral afin de promouvoir et de célébrer un idéal
viril qui se matérialise à la fois dans un héros vaillant et dans un style hardi4.
S’il est plus aisé de prouver que la virilité est une qualité indispensable à
l’écriture et à l’univers épiques, car tout héros est conventionnellement incité à
faire étalage de sa bravoure et de son courage5, il est en revanche moins évident
d’observer comment la mollesse s’insinue également dans cet univers. La guerre
et la paix peuvent dès lors être comprises et interprétées à travers le filtre des
notions genrées de mollesse et de virilité : dans La Henriade, la guerre et la paix
cristallisent en effet des modèles divergents de masculinité, souvent incompatibles
avec l’idéal viril, et on peut dès lors se demander si une masculinité autre que
guerrière est possible dans le genre épique. Une brève réflexion terminologique
sur la notion de mollesse au XVIIIe siècle s’impose avant d’étudier, dans un second
temps, comment la mollesse est exploitée dans La Henriade, notamment à travers
deux personnages masculins qui incarnent deux modèles dissemblables de virilité,
sans pour autant exclure que ces deux modèles partagent la même vulnérabilité
morale. Cette analyse sera menée à l’intersection d’une réflexion sur les genres
sexués et sur la mise en intrigue du récit épique, dont la guerre et la paix consti-
tuent des phases essentielles.
1 LE TERME DE « MOLLESSE »
La mollesse peut être perçue comme un état dégradant qui est la conséquence d’un
abandon immodéré à la volupté (le Dictionnaire de l’Académie, 1694, évoque la
« mollesse de Sardanapale » pour toutes ces « personnes qui mènent une vie molle
et efféminée »10) et à la frivolité du luxe, au point que sont souvent regrettées –
non sans nostalgie – les mœurs viriles et toniques des ancêtres, qui s’alignent da-
vantage sur une éthique de la perfection. Louis de Jaucourt reprend textuellement,
dans son article, la traduction en prose de l’ode sur la vertu des Anciens d’Horace
(Odes, livre III, 6) donnée par Sanadon, mais il attribue aux Gaulois ce que
Horace assignait aux « robustes Samnites, qui s’étoient endurcis aux pénibles tra-
vaux de la guerre et de la campagne11 » ; et à la fin de son article, il propose une
version légèrement revue de la célèbre traduction en vers de la même ode par
Antoine de La Motte, qui clôturait déjà la version en prose de Sanadon12. Dans
cette ode, Horace déplorait entre autres les conséquences politiques de la « licence
des mœurs13 », pour le dire avec les mots de Sanadon. En effet, en se livrant
lâchement aux plaisirs du superflu, antagoniques aux « solides plaisirs », l’être
humain s’approche d’un style de vie délicat qui trahit les qualités de la virilité, et
par conséquent il s’énerve et s’effémine. Encore d’après le Dictionnaire de l’Aca-
démie, « La volupté amollit le courage », et le verbe « amollir » signifie, au sens
figuré, s’affaiblir ou devenir efféminé14. C’est dans ce sens que le Télémaque de
Fénelon, dès qu’il débarque sur l’île de Calypso, s’exclame : « Que les dieux me
fassent périr plutôt que de souffrir que la mollesse et la volupté s’emparent de
mon cœur ! Non, non, le fils d’Ulysse ne sera jamais vaincu par les charmes d’une
vie lâche et efféminée15 ». Fénelon prolonge en outre cette réflexion sur la mol-
lesse dans ses Lettres spirituelles :
Ce que vous avez le plus à craindre, Monsieur, c’est la mollesse et l’amusement. […] La mol-
lesse est une langueur de l’âme, qui l’engourdit, et qui lui ôte toute vie pour le bien ; […] La
mollesse ôte à l’homme tout ce qui peut faire les qualités éclatantes. Un homme mou n’est
pas un homme ; c’est une demi-femme. […] Enfin souvenez-vous, Monsieur, […] que la mol-
lesse énerve tout, qu’elle affadit tout, qu’elle ôte leur sève et leur force à toutes les vertus et à
toutes les qualités de l’âme, même suivant le monde. Un homme livré à sa mollesse est un
homme faible et petit en tout16.
L’amollissement est ressenti dès lors comme une féminisation du masculin, et par
conséquent comme une menace à son intégrité et à son identité viriles ; un homme
sans nerfs et efféminé fait état de la perte de maîtrise sur son corps et sur sa volon-
9 Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, art. « mol-
lesse », paru en 1765.
10 Dictionnaire de l’Académie française, 1694, s. v. « mollesse ».
11 Horace 1756 [1re éd. : 1728], p. 301.
12 La Motte 1970, p. 146 (aussi La Motte 1753, p. 488).
13 Horace 1756, p. 302.
14 Dictionnaire de l’Académie française, 1694, s. v. « amollir, ramollir ».
15 Fénelon 1995, p. 35.
16 Lettres spirituelles, n° 34, dans Fénelon 2007, p. 100.
222 Daniel Maira
té. Les causes de la mollesse sont à chercher soit du côté d’un hédonisme excessif
en compagnie des femmes, celles-ci étant souvent retenues responsables de la dis-
solution de la virilité masculine ; soit alors d’un état de l’âme, ou « langueur de
l’âme » suivant l’expression de Fénelon, qui empêche le masculin d’accomplir sa
destinée tant virile qu’épique. Cet amalgame du mol et du féminin n’a d’ailleurs
rien de surprenant si l’on songe à une fausse étymologie proposée déjà par Lac-
tance et Isidore de Séville, pour qui le mot mollitia viendrait de mulier à travers
mollior, alors que vir donne à la fois virtus et virilitas17. La « virilité », chez Vol-
taire, renvoie par ailleurs très souvent au membre viril et à sa vigueur sexuelle, qui
sont des marqueurs distinctifs de l’identité masculine (« Un jeune homme, pour
amortir l’instrument de la virilité, y attache des anneaux de fer d’un poids propor-
tionné à ses forces » ; « Ce saint [Augustin] raconte que son père le vit dans un
état de virilité qui lui causa une joie vraiment paternelle, et qui lui fit espérer
d’avoir bientôt des petits-fils in ogni modo, comme de fait il en eut. »18).
À partir de toutes ces considérations, on comprend que le héros doit mettre à
distance tout danger d’amollissement, l’idéal du héros épique étant consubstantiel
à l’idéal viril. La menace d’amollissement traverse néanmoins toute La Henriade :
quatorze passages comprennent le lexème « mol » (« mollesse », « mou », « mol-
lement », « amollir »19). Dans la plupart des cas, ces passages sur la mollesse qua-
lifient soit Henri III soit le futur Henri IV : le dernier Valois est représenté comme
un roi dont l’ethos se définit par la faiblesse et une paresse indolente, tandis que le
roi de Navarre est d’abord mis en scène comme étant à la fois brave et philosophe,
modéré et éclairé, celui qui, tout en maîtrisant les vertus guerrières, déplore les
effets néfastes de la violence et des troubles civils. Et pourtant il n’est pas non
plus affranchi d’un risque d’amollissement, conformément à un lieu commun qui
17 Lactance 1974, t. I, p. 183 : « Une vigueur supérieure a été attribuée aux mâles, pour qu’ils
contraignent ainsi plus facilement les femelles à supporter le joug marital. C’est pourquoi on
l’a appelé homme (vir), parce que la force (vis) est plus grande en lui qu’en la femelle, et
c’est de là que la vertu (virtus) tire son nom ; de même, femme (mulier), selon l’interprétation
de Varron, vient de « mollesse », une lettre ayant été changée et retranchée, comme s’il y
avait mollier. » (XII, 16–17). Lactance renvoie à Varron, De lingua latina, V, 73 (« Virtus ut
viritus a virilitate »), mais cf. aussi Cicéron 1970, II, 43 : « Appellata est enim ex viro vir-
tus. » (« Vertu a la même racine que viril. »). Isidore de Séville s’inscrit dans la même lignée,
voir ses Etymologiae, 2010, pp. 116–119, livre XI, 2.17–18 : « Vir nuncupatus, quod maior in
eo vis est quam in feminis, unde et virtus nomen accepit, sive quod vi agat femina. Mulier ve-
ro a millitie, tamquam mollier, detracta littera vel mutata appellata est mulier. » (« L’uomo
si chiama vir perché in esso c’è maggior forza (vis) che nelle donne, e da qui prende nome
anche la virtù ; oppure perché tratta la donna con forza. Mulier (donna) deriva da mollities
(debolezza), come se fosse mollier, e successivamente, con la caduta di una lettera e il muta-
mento di un’altra, si è chiamata mulier. »). Pour toutes ces questions terminologiques, voir
Williams 2013 et Thuillier 2011.
18 Voltaire, L’opinion en alphabet, art. « Fanatisme » (Voltaire 2016, p. 247) ; Questions sur
l’Encyclopédie, art. « Augustin » (Voltaire 2008, p. 224).
19 Voltaire 1970, chant I, v. 33 ; chant III, v. 166 et v. 208 ; chant IV, v. 391 ; chant VII, v. 20,
v. 202, v. 238 ; chant VIII, v. 512 ; chant IX, v. 20, v. 31, v. 91, v. 274 ; chant X, v. 1, v. 225.
Toutes les citations de La Henriade renvoient à l’édition Taylor.
Paix amollissante et guerre virile dans La Henriade de Voltaire 223
fait du roi de Navarre un coureur de jupons20, ainsi que le reporte par exemple
Péréfixe dans son Histoire du roy Henri le Grand, qui « reconnaît son foible pour
les femmes » mais pour accuser ces lâches flatteurs qui entretiennent le penchant
ravageur du roi « au lieu de le fortifier et de le retenir »21. Quant à Pierre Bayle, il
insiste, dans son Dictionnaire historique et critique sur la dérive « incontinente »
du roi, tout en appréciant sa grandeur22. Il est alors indispensable d’aborder ces
différentes incarnations d’une masculinité royale car si, ainsi que l’a montré de-
puis longtemps Joan Scott, le genre permet de « signifier des rapports de pou-
voir23 », il est alors intéressant d’aborder la référence genrée du pouvoir en temps
de paix et de guerre chez deux rois aussi différents que le dernier Valois et le
premier Bourbon.
Dans La Henriade, le vice de la mollesse qualifie surtout Henri III, qui est pré-
senté dès le premier chant comme un roi délicat et paresseux :
Il devint lâche roi d’intrépide guerrier ;
Endormi sur le trône au sein de la mollesse,
Le poids de sa couronne accablait sa faiblesse.
Quélus et Saint-Maigrin, Joyeuse et d’Épernon,
Jeunes voluptueux qui régnaient sous son nom,
D’un maître efféminé corrupteurs politiques,
Plongeaient dans les plaisirs ses langueurs léthargiques24.
Cette image d’un roi indolent bénéficie d’une longue tradition, car dès le
XVIe siècle Henri III est représenté par ses adversaires comme un roi efféminé
s’abandonnant langoureusement aux plaisirs de la chair, et qui de plus subit l’em-
prise ravageuse de ses mignons25. Les chefs d’accusation de cette mollesse royale
sont multiples. Est pointée d’abord du doigt une transformation avilissante du roi :
Henri III n’a pas toujours été un homme lâche, car il a su apporter les preuves de
sa virilité guerrière, mais – et c’est cet aspect qui mérite d’être retenu – ces vertus
martiales ne sont pas acquises une fois pour toutes. L’identité virile, qui est dans
une condition de fluctuation permanente, ne relève pas d’une nature ontologique.
En effet, une fois monté sur le trône, Henri III fait état d’une faiblesse qui est à la
fois politique et morale. Le roi, devenu facilement corruptible, ne sait pas résister
à l’adulation de ses conseillers « qui flattaient sa mollesse, et lui donnaient des
lois26 », la langueur de son âme caractérise son tempérament, et de plus il ne
modère pas son penchant pour des plaisirs frivoles qui relèvent du superflu. Cet
habitus moral explique la perte de ses vertus masculines, car d’après l’idéal d’un
éthos viril fondé sur la modération, tel qu’Aristote le problématise dans l’Éthique
à Nicomaque, la perte de maîtrise de soi aboutit à une forme de ratage27, qui
penche tantôt du côté de l’excès (à l’instar d’une masculinité téméraire, comme
celle du duc de Guise ou du duc de Mayenne) tantôt du côté d’un manque de vir-
tus (à savoir une masculinité déficiente, comme celle d’Antoine de Bourbon ou
d’Henri III). Le chant III insiste d’ailleurs sur les faiblesses du roi :
Sa gloire avait passé comme une ombre légère.
Ce changement est grand, mais il est ordinaire.
On a vu plus d’un roi, par un triste retour,
Vainqueur dans les combats, esclave dans sa cour.
Reine, c’est dans l’esprit qu’on voit le vrai courage.
Valois reçut des cieux des vertus en partage.
Il est vaillant, mais faible, et moins roi que soldat,
Il n’a de fermeté qu’en un jour de combat.
Ses honteux favoris, flattant son indolence,
De son cœur à leur gré gouvernaient l’inconstance ;
Au fond de son palais, avec lui renfermés,
Sourds aux cris douloureux des peuples opprimés,
Ils dictaient par sa voix leurs volontés funestes ;
Des trésors de la France ils dissipaient les restes ;
Et le peuple accablé, poussant de vains soupirs,
Gémissait de leur luxe et payait leurs plaisirs28.
Henri III est considéré comme vaillant seulement sur le champ de bataille ; un
guerrier ne fait pas pour autant un bon roi, qui doit également – et surtout – se
qualifier par sa fermeté morale et par un esprit viril, deux qualités essentielles à la
définition d’un roi philosophe et éclairé. Or c’est justement à cause de la faiblesse
de son esprit et de son inertie que le dernier des Valois échoue. Henri III devient
un contre-modèle, et en tant que roi raté il est politiquement – et donc aussi viri-
lement et moralement – disqualifié, et rejoint ainsi la lignée des rois fainéants.
Henri III incarne deux mollesses distinctes que l’autre Henri, le premier des
rois Bourbon, est appelé à conjurer. La première, essentiellement morale, corres-
pond à l’abandon démesuré aux plaisirs de la chair et à un style de vie délicat et
paresseux. La deuxième mollesse est une paresse politique, à savoir la négligence
dans l’exercice du pouvoir, car un roi qui n’est pas suffisamment prudent ou clair-
voyant se laisse circonvenir et subjuguer par des ministres mal intentionnés, à
l’instar de « tous ces rois fainéants » de la première race qui sont « sur un trône
avili fantômes impuissants »29. Le chant prophétique qui met en scène la rencontre
entre Saint Louis et Henri IV fait état des conséquences funestes suscitées par
27 Aristote 2004, pp. 116–117 : « la vertu est un état décisionnel qui consiste en une moyenne
[…]. D’autre part, elle est une moyenne entre deux vices, l’un par excès, l’autre par défaut »
(II, 6 ; 1106a–1107a). Voir Reeser 2006, pp. 49–76.
28 La Henriade, chant III, v. 47–62.
29 La Henriade, chant VII, v. 191–192.
Paix amollissante et guerre virile dans La Henriade de Voltaire 225
Si, sur le plan moral, l’amollissement des mœurs, le luxe et la luxure peuvent être
déplorés, ainsi que dans Les Aventures de Télémaque de Fénelon, c’est surtout que
cette mollesse pose un problème politique. Le roi – dans ce cas Henri III – perd sa
crédibilité morale et son autorité politique à cause de l’immodération de ses plai-
sirs et d’un exercice non-éclairé du pouvoir, d’autant qu’il s’entoure de conseillers
qui ne font pas preuve de sagesse ni de circonspection. Un bon roi se reconnaît à
son « esprit » et non à sa valeur guerrière, et Henri III, se reposant avec noncha-
lance sur ses lauriers, fait montre de vanité et d’orgueil. Mais comment com-
prendre alors cette subordination de la virilité guerrière à une virilité philoso-
phique dans un poème épique qui exige que les héros se qualifient également par
leurs vertus martiales ?
La menace d’un amour dévirilisant l’homme est un topos du genre épique qui est
également mobilisé dans La Henriade pour montrer comment plusieurs guerriers
et héros réussissent à surmonter les délices de l’amour et à ne pas oublier le
sublime d’une destinée glorieuse qui leur est promise. Dans le célèbre chant IV de
l’Énéide, le roi Iarbas, qui certes a été rejeté par Didon et qui s’en prend mainte-
nant à son rival, compare Énée à Pâris, les deux hommes étant Troyens et séduc-
teurs de femmes étrangères :
Et nunc ille Paris cum semiviro comitatu,
Maeonia mentum mitra crinemque madentem
subnixus, rapto potitur
Et maintenant ce beau Pâris avec son escorte d’eunuques, soutenant d’un bandeau méonien
son menton, ses cheveux humides, se fait maître de ce qu’on m’a volé38
Le code vestimentaire d’Énée est également blâmé, car le bonnet phrygien renvoie
au culte de Cybèle et à ses ministres eunuques. De même, dans une perspective
très proche, on trouve les mêmes allusions dans le chant VII de l’Orlando furioso
de L’Arioste, où Bradamante part arracher son amant Roger « del regno ef-
feminato e molle, e in Francia rimenarlo » (« à la mollesse de l’île efféminée et
l’emmener en France ») : Roger, oublieux du devoir des armes dans le « lascivo e
molle palazzo » (« les mollesses de ce palais lascif ») d’Alcine, dévirilise un corps
qui n’est plus qu’un mannequin portant des vêtements sophistiqués (« il suo vestir
delizïoso e molle / tutto era d’ozio e di lascivia pieno » ; « ses vêtements d’une
molle délicatesse / respiraient la paresse et la lascivité ») et des bracelets brillants
(« e ne l’uno e ne l’altro [braccio] già virile » ; « chacun de ses deux bras, autre-
fois si virils »)39. L’abandon de soi au luxe, à la volupté et à l’amour se paie en
termes d’honneur, de gloire et aussi de virilité.
Tout comme Énée et Roger, dans La Henriade sont évoqués d’autres héros
qui subissent l’emprise de Cupidon ; on renvoie ainsi à Amour qui « [f]it tomber
sans effort Hercule aux pieds d’Omphale40 », et encore à Marc-Antoine, ce grand
général de l’armée romaine, qui préféra s’enfuir avec Cléopâtre au lieu d’affronter
Auguste, raison suffisante pour perdre la guerre avec lâcheté :
Ne vit-on pas Antoine amolli dans tes fers,
Abandonnant pour toi les soins de l’univers,
Fuyant devant Auguste, et, te suivant sur l’onde,
Préférer Cléopâtre à l’empire du Monde ?
Henri te reste à vaincre, après tant de guerriers41 ;
Le futur roi de France est, comme Hercule, au carrefour entre deux chemins : il
peut suivre la voie de la volupté, à l’instar de ses prédécesseurs, y compris
abstraite et la mollesse est dès lors mobilisée pour décrire un état réel de détérioration morale
et sociale.
38 Virgile 1992, IV, v. 215–217.
39 Ariosto 1998, chant VII, respectivement strophes 48, 79, 53, 54.
40 La Henriade, chant IX, v. 90.
41 La Henriade, chant IX, v. 91–95.
228 Daniel Maira
Henri III, et s’écarter ainsi du droit chemin. Et c’est ce qu’il choisit de faire, car le
roi de Navarre abandonne son armée au milieu d’une bataille décisive qu’il est en
train de gagner – la bataille d’Ivry ! –, pour se concéder une pause provisoire qui
met en arrêt l’habitus du guerrier. Henri est leurré par l’espoir qui fait croire à tous
ces hommes de guerre qu’ils réussiront à se maîtriser le moment venu et qu’ils
sauront résister au pouvoir d’amour, voire le dominer. Mais dans cet éternel com-
bat entre Vénus et Mars, Henri IV n’est pas non plus à l’abri d’une menace fémi-
nisante, et il pourrait pour cette raison se livrer à une vie délicate et rejoindre son
prédécesseur sur le trône de la mollesse. Dans La Ligue, il avait été plus claire-
ment affirmé, presque sous forme de maxime, que « négliger ses lauriers, c’est
n’avoir point vaincu42 ». En effet, tout comme pour Henri III, l’amollissement
risque de se transformer en un problème politique sérieux, d’autant que depuis
que le chef de guerre n’est plus à la tête de son armée, les ligueurs reprennent
l’avantage et se croient à nouveau vainqueurs :
Ces moments dangereux, perdus dans la mollesse,
Avaient fait aux vaincus oublier leur faiblesse.
A de nouveaux exploits Mayenne est préparé.
D’un espoir renaissant le peuple est enivré43.
Le parallèle entre un Henri III assis sur le trône de la mollesse et un Henri IV qui
risque de s’amollir au temple de la volupté se double ainsi d’un nouveau paral-
lèle : les deux rois sont entourés par des conseillers, à la seule différence près que
l’esprit et les attentes de tous ces ministres ne sont pas identiques. Aux conseillers
flatteurs d’Henri III est opposé un mentor qui se distingue par sa sagesse stoïcien-
ne et par sa générosité. Le roi Bourbon amolli et tombé dans les filets de Cupidon
n’oppose aucune résistance aux réprimandes de Philippe de Mornay ; au contraire,
il quitte sans regrets l’état libidineux qui le condamnait à l’oubli de soi et de ses
devoirs, ce qui fait de lui un roi qui a de l’esprit, un roi éclairé qui sait distinguer
immédiatement les conséquences politiques de ses actions et retrouver ce droit
42 « Le temps vole, et sa perte est toujours dangereuse ; / En vain du grand Bourbon la main
victorieuse / Fit dans les champs d’Ivry triompher sa vertu : / Négliger ses lauriers, c’est
n’avoir point vaincu. / Ces jours, ces doux moments, perdus dans la mollesse, / Rendaient aux
ennemis l’audace et l’allégresse » (La Henriade, p. 595, variante ; cf. La Ligue, 1723,
chant IX, v. 4).
43 La Henriade, chant X, v. 1–4.
44 La Henriade, chant IX, v. 273–276.
Paix amollissante et guerre virile dans La Henriade de Voltaire 229
chemin qui aboutira à une éthique téléologique car il mesure les avantages poli-
tiques de cet hédonisme interrompu.
Si les deux Henri partagent la bravoure guerrière, une véritable différence se
met en place dans le chant IX. Il y a d’une part l’inaction évidente d’Henri III
noyé dans sa mollesse, alors que la mollesse d’Henri IV est transitoire et peut
facilement être amendée. Au final, la nonchalance avec laquelle le héros passe
d’une disposition à une autre n’est pas vraiment le signe d’une incertitude ou
d’une inconstance morales, mais un abandon provisoire de soi, maîtrisé et réflé-
chi, ce qui permet de rapprocher cette alternance dans La Henriade de celle de la
Jérusalem délivrée, suivant l’Essai sur la poésie épique où Voltaire montre que le
Tasse « fait passer le lecteur des alarmes de la guerre aux délices de l’amour, et de
la peinture des voluptés il le ramène aux combats45 ». Le voyage prophétique a
déjà dévoilé à Henri IV que pour être un vrai héros et un bon roi, à l’instar de
Charlemagne ou de Clovis, il vaut mieux concilier devoir politique et amour de la
sagesse : il est plus vertueux de renoncer à « cet amour que la mollesse inspire46 »
et qui trouble les esprits, en faveur d’une « volupté tranquille » qui élève le sujet
vers un amour se caractérisant par « des plaisirs sans regrets, du repos sans lan-
gueur »47, à l’opposé donc de cette « molle Volupté » trompeuse qui fréquente le
temple de l’Amour. Il ne s’agit pas de renoncer à l’amour, mais de diversifier les
différentes expressions de la volupté, tout en les hiérarchisant à l’intérieur d’une
expérience fondée sur l’alternance entre devoir politico-moral et abandon au plai-
sir des sens, entre volupté tranquille et volupté molle, ou entre virilité et mollesse.
Représentant au début du poème épique une masculinité marginalisée, Henri IV
est destiné à incarner l’idéal d’une virilité absolue.
À propos du rejet de la mollesse dans La Henriade peut être posée une question
de philosophie politique ainsi que de philosophie morale : si le héros – Henri de
Navarre – risque déjà de ne pas maîtriser ses passions lors d’une guerre qu’il n’a
pas entièrement gagnée, au point d’être rappelé à l’ordre par ses conseillers, en
temps de paix, saura-t-il ne pas s’alanguir sur le trône et éviter une gouvernabilité
qui ressemble à celle de son prédécesseur ? Dans l’écriture épique, et en particu-
lier dans La Henriade, la paix est perçue comme une vertu civile qui doit être
poursuivie48, même si paradoxalement ce processus civilisateur risque d’entraîner
Le vers « La paix n’amollit point leur valeur ordinaire » met au jour un raisonne-
ment qui serait de l’ordre d’une idée préconçue ou d’un cliché qui est convoqué
pour être immédiatement rejeté, à savoir celui d’une paix affaiblissant le courage,
car les hommes ne sont plus incités à mettre leur virilité à l’essai et goûteraient
par conséquent à une vie raffinée. La paix comporte ainsi un réel risque d’amol-
lissement : le roi Henri III ne modère plus ses passions et il s’alanguit voluptueu-
sement dans le luxe et dans les plaisirs de sa cour, au milieu de ses mignons, mais
sur le champ de bataille les Français savent faire encore étalage de leur force et de
toute leur bravoure. Le champ de bataille devient ainsi le lieu où se déploie la per-
formance de la virilité, alors que la paix, qui met la virilité en stand by, oblige les
identités masculines à se détendre, au risque de s’efféminer. La guerre promeut
l’idéal viril et permet au sujet masculin de s’élever au rang de héros, tout en expo-
sant les hommes tantôt à la menace d’une mort qui n’est pas glorieuse, tantôt au
risque de couardise – et l’abandon à l’amour, dans le chant IX, peut être perçu
comme une forme de lâcheté. En effet, dans le temple de l’Amour, l’homme pro-
fite d’un état de « paix profonde » en se livrant aux « plaisirs que promet l’abon-
dance » et en se laissant charmer par « des concerts enchanteurs / dont la molle
jours fastes et néfastes ; inciter les citoyens à la vertu grâce à la splendeur des récompenses et
les éloigner des vices au moyen de sanctions ; ratifier les mariages ; être modéré dans les pas-
sions » ; en temps de guerre, l’homme d’État doit se confronter avec « toutes les tâches qui
concernent la vertu guerrière » (IV, 4, trad. du latin dans Giorgi (éd.) 2016, p. 130).
49 La Henriade, chant III, v. 201–210.
Paix amollissante et guerre virile dans La Henriade de Voltaire 231
harmonie inspire les langueurs »50. Tant dans la cour réelle du roi que dans la cour
allégorique d’Amour, la paix n’est pas exempte d’un risque d’amollissement viril.
Le cas des amours d’Henri IV posait en effet un sérieux problème historio-
graphique, car le topos d’un roi voué au libertinage était considéré comme un
danger politique pour le bon gouvernement des affaires et des intérêts de la mo-
narchie. Tant Mézeray dans son Histoire de France (1646–1651) que Pierre Bayle
dans son Dictionnaire historique et critique (1694–1697) reportaient, avec éton-
nement et devoir de défense, comment le roi Henri, lors de ses batailles,
s’absentait avec nonchalance pour se rendre à des rendez-vous galants, en courant
ainsi le risque de mettre en péril les avantages réels d’une éventuelle victoire.
Mézeray renvoie aux rumeurs circulant après la bataille de Coutras, mais pour
justifier les stratégies militaires du roi de Navarre :
On jugeoit d’abord, que les moindres fruits d’une si grande Journée, devoient estre la jonction
des Reistres et la conqueste des Villes qui se trouveroient sur le chemin des vainqueurs […] ;
et peu de jours après, cette armée triomphante se rompit elle-mesme en plusieurs pieces. […]
Quelques-uns jetterent la faute de cette separation si prompte sur les amours du Roy de Na-
varre, et creurent que l’impatience de revoir sa belle Comtesse le remena comme par force en
Bearn […], deferant ainsi l’honneur de sa victoire au merite de sa beauté. […] Mais ceux qui
le vouloient justifier de ce reproche […], de sorte qu’il n’avoit pas esté possible de les mener
plus loin, et que l’on avoit esté contraint de leur donner congé pour s’aller preparer à un plus
grand voyage51.
Voltaire connaît très bien ce lieu commun, qu’il récupère dans l’Essai sur les
mœurs mais pour le nuancer et le justifier, en renvoyant simplement aux habitudes
militaires de l’époque : « C’était ainsi qu’on faisait la guerre alors52 ». Voltaire ne
s’arrête pas pour autant à ce simple renvoi aux us et coutumes de l’art de la
guerre ; il reprend cette réflexion en la développant dès le premier paragraphe du
chapitre consacré à Henri IV dans l’Essai sur les mœurs (chap. 174). Ce plaidoyer
peut être lu comme une véritable défense de la virilité d’Henri IV par le biais
d’une réflexion surprenante sur … la castration ! Voltaire réfléchit plus globale-
ment à l’ethos du guerrier, y compris celui du roi de Navarre, et semble surtout
soucieux de répliquer à Pierre Bayle et de contester une considération que celui-ci
avait placé également au début de l’article consacré à Henri IV dans son Diction-
naire historique et critique, à savoir que la virilité – dans le sens d’une vigueur
virile qui stimule l’acte vénérien – peut devenir un obstacle à l’accomplissement
de la vaillance militaire, notamment en raison de la menace amollissante que
représente « l’amour des femmes53 ». Bayle dissocie clairement le courage guer-
rier de la vigueur sexuelle, car rien ne prouve d’après lui un lien causal entre la
virilité vénérienne et la virilité martiale, et à l’appui de cette idée, il prend comme
modèles plusieurs misogynes, puceaux, impuissants et eunuques54. Bayle évoque
les eunuques Origène et Photius comme figures exemplaires de courage militaire,
prouvant ainsi que la vigueur sexuelle ne nourrit pas la virilité guerrière ; et il
arrive même à supposer, par un raisonnement ad absurdum, que si le roi de
Navarre avait été châtré comme Abélard après son premier harcèlement sexuel ou
son premier viol, il « serait devenu capable de conquérir toute l’Europe […]. Ce
serait en vain qu’on m’objecterait qu’un semblable châtiment lui eût ôté le cou-
rage55 ». Bayle refuse de penser que le commerce avec les femmes puisse renfor-
cer les vertus militaires d’un chef guerrier, c’est pourquoi Henri IV aurait pu
atteindre, d’après lui, une gloire plus impressionnante s’il n’avait pas été affecté
par cette « incontinence prodigieuse », que l’Encyclopédie entend comme le
« dérèglement dans la recherche des plaisirs de l’amour56 ».
Voltaire refuse de pousser les choses aussi loin, et il trouve en effet aberrant
de considérer que « si on l’eût fait eunuque, il [Henri IV] eût pu effacer la gloire
des Alexandre et des César57 ». Voltaire rejette cette « ridicule supposition58 » en
faisant entendre, non sans ironie, que Bayle aurait peut-être pensé « qu’il faille
être un demi-homme pour être un grand homme59 ». L’apologie de Voltaire est
claire : sauf quelques rares exceptions, une « foule de grands capitaines a mêlé
l’amour aux armes60 ». Voltaire conclut que la virilité – dans le sens d’une vi-
gueur sexuelle – est indispensable à la constitution de l’identité du guerrier, et par
conséquent aussi à tout héros épique, ce qui revient à dire que les femmes ne
constituent pas une menace si l’homme réussit à maîtriser à temps ses pulsions :
la nature […] donne tout, ôte presque toujours la force et le courage à ceux qui sont dépouil-
lés des marques de la virilité, ou en qui ces marques sont imparfaites. Tout est physique dans
toutes les espèces ; ce n’est pas le bœuf qui combat, c’est le taureau. La force de l’âme et du
corps sont puisées dans cette source de la vie. […] Henri IV fut souvent amoureux, et quel-
quefois ridiculement ; mais jamais il ne fut amolli ; la belle Gabrielle l’appelle dans ses
lettres, Mon soldat. Ce seul mot réfute Bayle61.
Un roi guerrier, tout en étant courageux et viril, est un homme qui doit avoir une
puissance comparable à celle d’un taureau, mais en tant qu’être humain il peut
courir le risque d’être subjugué par les feux de l’amour. Si la mollesse constitue
une menace générale pour les hommes de guerre, le cas d’Henri IV prouve qu’il a
su rester indemne en réagissant avec fermeté et détermination : le futur roi de
France récupère le champ de bataille, prouvant ainsi qu’il ne s’est pas fait sur-
plomber par une volupté déréglée, et qu’il a su intégrer cette volupté amollissante
au sein d’une expérience virile. En d’autres termes, l’expérience amollissante de
la volupté renforce l’éthos viril du héros ; plus il s’amollit, plus il s’élève au rang
d’un idéal viril à la fois héroïque et épique.
Que l’art de la guerre implique une éthique de la chasteté pouvait se lire éga-
lement dans Les lettres philosophiques (1734), où toutefois le renvoi à cette pos-
ture morale débouche sur la valorisation d’une humanité concupiscente. Dans le
diptyque qui oppose Descartes à Newton dans la lettre XIV, Voltaire souligne que
le premier « essaya quelque temps du métier de la guerre, et depuis, étant devenu
tout à fait philosophe, il ne crut pas indigne de lui de faire l’amour », alors que du
second sont rapportés les diagnostics des médecins d’après lesquels « il n’a eu ni
passion ni faiblesse. Il n’a jamais approché d’aucune femme ». Voltaire conclut en
ennoblissant le désir charnel de Descartes puisqu’il lui accorde la même valeur
morale que la soi-disant virginité de Newton (« On peut admirer en cela Newton,
mais il ne faut pas blâmer Descartes »), même si on comprend que le philosophe
français, qui « éprouva tout ce qui appartient à l’humanité », l’emporte sur le
savant anglais puisque le bien moral de la chaste retenue « pour le genre humain »
suscite les perplexités de Voltaire62. Contrairement au guerrier, le philosophe est
légitimé à faire l’expérience des plaisirs de la chair ; qu’en est-il par conséquent
d’un roi comme Henri IV, qui est à la fois philosophe et guerrier ?
Sylvain Menant a montré comment Henri IV, dans La Henriade, incarne un
héroïsme moderne sur le plan de l’histoire, de la monarchie et de la pensée, au
détriment d’un héroïsme guerrier et violent63. Dans la même perspective, Gianni
Iotti a souligné récemment comment, dans La Henriade, « l’exaltation du courage
qui se confond avec la violence la plus sanglante se réduit à un simple exercice de
rhétorique », et que « les idéaux de paix et de modération sont en train de devenir
les valeurs primordiales et prédominantes d’un nouvel horizon culturel », qui
coïnciderait avec « un idéal de bonheur et de tolérance »64. Le héros de La Hen-
riade remporte la guerre peut-être moins militairement que moralement ou philo-
sophiquement : il a montré qu’il sait résister virilement à la menace d’une mol-
lesse qui l’aurait efféminé et qui lui aurait fait perdre son honneur. Il a su réagir
avec une fermeté morale exemplaire, grâce aussi, d’une part, à une éducation qui,
contrairement à celle de son prédécesseur Henri III, s’est faite loin des milieux
raffinés de la cour, ainsi que le rappelle Voltaire dans l’Essai sur les guerres
civiles : « Il ne fut pas élevé, comme un prince, dans cet orgueil lâche et efféminé,
qui énerve le corps, affaiblit l’esprit et endurcit le cœur.65 » L’idéal viril du héros
épique dans La Henriade englobe celui d’une masculinité éclairée et tempérée,
galante et tranquillement voluptueuse, assouplissant ainsi l’idéal d’une virilité
guerrière absolue que prônait Pierre Bayle, ce dernier étant favorable à la mise au
ban de toute ouverture libidineuse. Si dans plusieurs textes narratifs des XVIe et
XVIIe siècles Henri IV était célébré comme un monarque néo-stoïcien, à la fois
guerrier clément et civilisateur66, Voltaire impose à travers son héros un nouveau
modèle de masculinité, une virilité adoucie qui réussit à se maîtriser, surtout en
temps de paix, au nom d’un idéal social et moral fondé sur la tolérance, sur la jus-
tice, sur la sagesse des lois, sur la non-violence et sur le bonheur des peuples. Cet
idéal se transforme en un idéal politique et philosophique qui est incarné par un
héros et grand homme à la fois comme Henri IV qui a su concilier gloire militaire
et paix civile, concupiscence libertine et fine galanterie67. La molle volupté ne doit
pas être rejetée ou bannie, car elle devient une expérience intégrante de l’humanité
virile et guerrière du héros, surtout d’un héros qui, contrairement à ce qu’en dit
Pierre Bayle, sait très bien mettre un terme à ses plaisirs quand le devoir le rap-
pelle à l’ordre. Le héros épique n’est ni un Héliogabale ou un Henri III amolli sur
le trône de la mollesse, ni un homme chaste ou un eunuque qui renonce virilement
au commerce avec les femmes ou qui est obligé d’y renoncer, mais un homme
qui, à l’instar d’un Sylla et d’un Alcibiade, sait concilier plaisir et devoir, virilité
morale et vigueur sexuelle, la molle volupté et la volupté tranquille68.
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Académie française (1694) : Dictionnaire de l’Académie française, 1re édition, t. 2, Paris, Coi-
gnard.
Ariosto, Ludovico (1998) : Orlando furioso / Roland furieux, t. I (chants I–X), éd. bilingue
d’André Rochon, Paris, Les Belles Lettres.
Aristote (2004) : Ethique à Nicomaque, éd. et trad. Richard Bodéüs, Paris, Flammarion « GF ».
Bayle, Pierre (1969) : Dictionnaire historique et critique, t. VIII, Genève, Slatkine Reprints.
Cicéron (1970) : Tusculanes, t. I, éd. et trad. Georges Fohlin et Jules Humbert, Paris, Les Belles
lettres.
Sources secondaires
Bonnet, Jean-Claude (1998) : La Naissance du Panthéon : essai sur le culte des grands hommes,
Paris, Fayard.
Connell, Raewyn W. (1995) : Masculinities, Berkeley, University of California Press.
Cronk, Nicolas (1999) : « The Epicurean Spirit : Champagne and the Defence of Poetry in Vol-
taire’s Le Mondain », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century 371, 1999, pp. 53–80.
Iotti, Gianni (2019) : « Images de l’horreur dans La Henriade : rhétorique et invention », in La
Henriade de Voltaire : poésie, mémoire, histoire, éds. Daniel Maira et Jean-Marie Roulin,
Paris, Champion, pp. 167–179.
236 Daniel Maira
Maira, Daniel (2017) : « Le pouvoir fardé à la cour d’Henri III : satire et parodie du masculin », in
Féminité et masculinité altérées : transgression et inversion des genres au Moyen Âge, éds.
Eva Pibiri et Fanny Abbott, Firenze, Sismel – Edizioni del Galluzzo, pp. 285–299.
— (éd.) (2020) : Mollesses renaissantes : défaillances et insuffisances du masculin, Genève, Droz.
Menant, Sylvain (2002) : « Henri, héros classique, héros moderne », Revue Voltaire 2, pp. 27–36.
Méniel, Bruno (2015) : « La métamorphose d’un héros épique », Cahiers de recherches médié-
vales et humanistes 29, pp. 373–389.
Reeser, Todd (2006) : Moderating Masculinity in Early Modern Culture, Chapel Hill, University
of North Carolina Press.
Scott, Joan W. (1988) : « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les cahiers du GRIF
37–38, pp. 125–153
Thuillier, Jean-Paul (2011) : « Virilités romaines : vir, virilitas, virtus », in Histoire de la virilité,
éds. Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, Paris, Seuil, pp. 65–111.
Tsien, Jennifer (2003) : Voltaire and the Temple of Bad Taste : A Study of La Pucelle d’Orléans,
Oxford, Voltaire Foundation.
Viala, Alain (2008) : La France galante : essai historique sur une catégorie culturelle, de ses ori-
gines jusqu’à la Révolution, Paris, PUF.
Williams, Craig (2013) : « The Meanings of Softness : Some Remarks on the Semantics of mol-
litia », EuGeSta 3, pp. 240–263.
GUERRE, ÉROTISME ET SATIRE DANS
LA PUCELLE DE VOLTAIRE
Klaus W. Hempfer
1 RÉDACTION ET PUBLICATION
1 Cf. Voltaire 1970, p. 243. Pour les informations suivantes, cf. l’introduction de Vercruysse,
ibid., pp. 13–96.
2 Sur les éditions pirates, cf. ibid., pp. 33–70.
3 Ibid., pp. 72–75.
4 Best. 5843=D6505 (Voltaire 1968–1977, t. 100, pp. 310–311).
5 Vercruysse dans Voltaire 1970, p. 87. La citation se réfère à Collé 1868.
238 Klaus W. Hempfer
pondance, Voltaire s’est souvent plaint des manipulations subies par son poème,
que ce soit dans certains manuscrits ou dans les éditions pirates6.
À partir du XVIIIe siècle, on a beaucoup discuté de la véridicité de ces protesta-
tions, mais je crois que l’on peut se fier à Vercruysse qui, suivant lui-même l’opi-
nion de Theodore Besterman, prétend que « Voltaire a tout fait pour répandre des
textes corrects7. » Cela ne signifie pas que les éditions que Voltaire autorisa à la
fin de sa vie, de 1762 à 1775, aient manifesté une réticence exagérée à l’égard de
la religion et de l’érotisme, bien au contraire. Avec sa tendance apologétique,
Vercruysse minimise la satire mordante et les gauloiseries, plus explicites qu’im-
plicites, qui caractérisent La Pucelle d’un bout à l’autre, y compris les éditions
revues par Voltaire lui-même, lorsqu’il écrit :
La Pucelle n’offense pas la morale et le personnage de Jeanne de manière grave. Nombre
d’écrits du temps sont plus lestes (ou plus nocifs si l’on préfère) que quelques scènes ou pro-
pos galants, d’ailleurs plus suggérés que décrits8.
[L’écart entre le constat qu’il s’agit ici d’un texte central selon la conception du XVIIIe siècle,
et sa négligence de la part des études littéraires [...] est remarquable.]
J’ajouterais que ce fait n’est pas seulement remarquable, mais déplorable, et cela
d’autant plus que la recherche, encore assez restreinte, n’arrive pas toujours à évi-
ter les approches anachroniques, même si ce ne sont plus celles du XIXe siècle. Les
remarques qui suivent partent d’une constatation cruciale faite par François Bes-
sire il y a une vingtaine d’années :
La Pucelle n’est pas le délassement d’un instant, mais la sédimentation des travaux d’une
vie12.
Au XVIIIe siècle, les éditions de textes littéraires sont en général pourvues d’une
indication de genre. Ceci n’était pas le cas pour les genres « problématiques »
comme par exemple les satires (en vers et en prose13) ou les romans, qui parais-
sent souvent sans péritexte générique ou munis d’un sous-titre anodin (histoire,
etc.).
Le sous-titre des éditions pirates de La Pucelle, c’est-à-dire celles publiées
sans autorisation de la part de Voltaire, est « Poëme » (dans les trois éditions de
Louvain de 1755) ou « Poëme héroï-comique » (dans les trois éditions parisiennes
de 1755 et dans les trois éditions londoniennes de 1756). Les éditions autorisées
par Voltaire ont toutes « Poëme » comme sous-titre. On comprend pourquoi, si
l’on se rappelle le principe poétologique de la distinction des styles et des genres
qui était en vigueur tout au long du XVIIIe siècle.
Dans son article « genre de style », publié pour la première fois dans
l’Encyclopédie, Voltaire écrit :
[...] chaque genre d’écrire a son style propre en prose et en vers. On sait assez que le style de
l’histoire n’est point celui d’une oraison funèbre ; qu’une dépêche d’ambassadeur ne doit
point être écrite comme un sermon ; que la comédie ne doit point se servir des tours hardis de
l’ode, des expressions pathétiques de la tragédie, ni des métaphores et des comparaisons de
l’épopée14.
Si cet article démontre que le principe de la distinction des genres et des styles est
soutenu dans le livre-phare des Lumières, un autre texte, dont le ton est « fran-
chement pédagogique15 », en montre la large diffusion : La Connaissance des
Le principe, dont découlent ces deux citations, principe fondamental depuis l’Art
Poétique d’Horace19, est le decorum ou l’aptum. Dans le cadre du decorum, La
Pucelle pourrait en effet paraître un « Temple of bad taste », titre que Jennifer
Tsien donne à son livre sur La Pucelle afin d’indiquer que ce texte est le contraire
d’un autre texte de Voltaire, le « Temple du goût ». Les deux écrits, le « Temple
du goût » et La Pucelle, soi-disant « Temple du mauvais goût », ont pourtant été
publiés côte à côte dans le volume XI de l’édition encadrée20. De plus, il ne me
semble pas particulièrement probable que Voltaire ait mis trente ans à bâtir un
temple du mauvais goût, ni qu’il ait voulu établir une opposition entre La Pucelle
et Le Temple du Goût, ce dernier texte consistant plutôt en une satire du mauvais
goût qu’en un éloge du bon. Le trait d’union entre ces deux écrits, tout comme la
raison qui a poussé leur auteur à les publier dans le même volume, me paraît plu-
tôt résider dans leur tendance commune à la satire.
Ce que l’on peut constater avec certitude chez Voltaire, c’est une théorie poé-
tique qui, d’une part, correspond à sa pratique des genres « nobles » comme
l’épopée sérieuse, la tragédie, le poème didactique, l’ode, etc. et qui, d’autre part,
diffère de sa pratique des genres bas comme la satire en vers ou l’épopée comique.
Pour expliquer cette divergence, il faut retourner au principe poétologique et rhé-
torique du decorum. Si l’on présuppose une hiérarchie entre les objets à représen-
ter et une relation nécessaire entre la « noblesse » des objets et celle des styles,
une épopée comique ou burlesque, au sens historique du terme burlesque, ne peut
être théorisée en tant que genre acceptable, puisque c’est la violation du decorum
qui constitue le caractère distinctif de ce genre même21. D’un autre côté, il existe
une pratique poétique pluriséculaire qui se base exactement sur cette divergence et
qui remonte jusqu’au Margitès homérique perdu, dont Aristote dit qu’il se rap-
porte à la comédie, de la même manière que l’Iliade et l’Odyssée se rapportent à
16 Ce texte parut pour la première fois à Londres sans nom d’auteur et fut réédité en 1750 et
1751. À partir de l’édition de Kehl, il fut classé parmi les écrits de Voltaire, mais Theodore
Besterman a prouvé que l’auteur en est David Durand, ministre huguenot réfugié à Londres.
Pour les détails, cf. Cronk 2007, pp. 357–359.
17 Étant prouvé apocryphe, le texte de la Connaissance n’a pas été recueilli dans OCV. Je le cite
d’après Voltaire 1877–1885, XXIII, pp. 327–424, citation p. 372 (édition Moland).
18 Ibid. XXIII, p. 374.
19 Cf. Fuhrmann 1973, en particulier pp. 106–108.
20 La Pucelle d’Orléans, poëme, suivi du Temple du Goût, &, s. l. (= Genève, Cramer) 1775.
Pour cette édition, cf. la description bibliographique complète dans Voltaire 1970, p. 107.
21 Pour une discussion plus approfondie de cette problématique, cf. Hempfer 2002.
Guerre, érotisme et satire dans La Pucelle de Voltaire 241
la tragédie22. S’ensuit une longue série de textes épiques dont le comique résulte
de stratégies discursives fort divergentes : la Batrachomyomachie pseudo-
homérique, Il Morgante de Pulci et Le Roland Furieux de l’Arioste, La Secchia
rapita de Tassoni et L’Eneide travestita de Lalli pour en arriver à Scarron et Boi-
leau et toute une série de mock heroics anglais, particulièrement appréciés par
Voltaire, tout comme l’était le poème de l’Arioste. Il ne s’agit pas ici d’entrer
dans une discussion sur les différences considérables qui existent entre les textes
cités. Ce qui m’importe, c’est seulement la constatation qu’il y a, malgré la pro-
blématique théorique du genre, une longue tradition pratique de l’épopée comique
ou héroï-comique qui, si l’on suit Aristote, remonte jusqu’à l’auteur des archi-
textes de l’épopée sérieuse, et qui permet de construire une attente générique, à
laquelle répond le texte voltairien23.
C’est dans cette tradition que Voltaire situe expressément La Pucelle, en
témoignent ses lettres, la préface de l’édition de 1762 et d’autres écrits. Dans une
lettre à Argental (15 juin 1755), il précise que c’est surtout « dans le goût de
l’Arioste24 » qu’il a écrit La Pucelle.
S’il est vrai qu’il existe un grand nombre de relations intertextuelles entre La
Pucelle et Le Roland Furieux, il n’en est pas moins vrai, malgré l’affirmation de
Voltaire, qu’il y a une différence on ne peut plus nette entre ces deux textes. Je
montrerai que celle-ci résulte avant tout du fait que Voltaire exploite, d’un bout à
l’autre de son texte, le comique produit par la parodie de l’épopée sérieuse au pro-
fit d’une satire mordante des institutions sociales et de leurs représentants. Cette
satire vise avant tout la religion révélée et les relations enchevêtrées entre l’Église
et le pouvoir profane, qui donnent à l’institution religieuse une influence qui,
selon Voltaire, ne lui revient pas. C’est donc le comique constitué par la parodie
de l’épopée sérieuse qui véhicule la propagande philosophique de l’auteur et
« ennoblit » pour ainsi dire un genre tout à fait problématique du point de vue
poétologique.
3.1 La propositio
Dès le premier vers, c’est « la vaillance » de l’héroïne qui est soulignée et que le
texte développe dans les vers suivants, qui dépeignent « la Pucelle » comme le
facteur décisif dans le combat entre la France et l’Angleterre (« Ranimant de son
Roy la mourante vertu »). Après une courte invocation aux anges chrétiens, qui
remplace l’invocation à la muse de l’épopée « païenne », et dans laquelle Jeanne
réapparaît sous l’antonomase « Guerriere Houlette » (v. 13), suit un long éloge du
dédicataire du poème, Henri d’Orléans, qui rehausse surtout ses qualités guer-
rières et celles de sa famille :
Heros, dont les exploits ne craignent point l’Oubly ;
Vive Source d’honneur, qui tousjours claire & pleine
Grossis, de flots bruyans, ma languissante veine,
Et fais couler mes jours, dans l’honneste loysir,
Qu’envioit la Fortune à mon noble desir ;
Des veritables chants de mon sacrè Parnasse,
Aprens les hauts desseins d’un Guerrier de ta Race,
Et voy, dans leurs succes, jusqu’où le coeur humain
Peut porter les efforts d’une mortelle main27.
Mais le vrai but de Voltaire n’est ni la critique d’une épopée particulière ni celle
de l’épopée sérieuse en général. Il vise autre chose. Dès le premier vers, il pré-
vient son lecteur de ne pas s’attendre à une épopée « normale » :
Je ne suis né pour célébrer les saints
(I, v. 1)
Le fait que le temps pendant lequel Jeanne a gardé son pucelage est limité à un an
n’est pas fortuit, mais renvoie de manière ingénieuse à l’unité de temps prescrite
par la tradition poétique à l’épopée sérieuse29. C’est donc dès le début du texte
que La Pucelle expose de manière incontestable son caractère parodique, d’où
résulte un effet comique qui, de toute évidence, ne vise point l’épopée sérieuse en
tant que genre « noble », comme le prétend Robertson. Dans ce qui suit,
j’essaierai de démontrer que le but premier de Voltaire n’est pas « to satirize vari-
ous generic features of epic (e.g. the ‘Christian Marvellous’)30 », mais que sa véri-
28 Je cite La Pucelle d’après l’édition critique de Jeroom Vercruysse en indiquant chant et vers.
29 Cf. Bray 1978, pp. 235–237.
30 Robertson 2010, p. 1. C’est la formule adoptée par l’auteur dans son « abstract » de la version
électronique du chapitre « Voltaire’s La Pucelle », extrait de Robertson 2009, pp. 130–157. Je
ne peux pas discuter ici en détail la différence que Robertson cherche à établir entre « mock
heroic» et « mock epic » : « [...] mock-epic poetry takes a step beyond mock heroic, for the
latter acknowledges the cultural authority of serious epic by using its devices to ridicule the
actions of lowly beings such as the frogs and mice in the Batrachomyomachia, while mock
epic implies a critical attitude to serious epic as such, and thus tends to oppose and subvert its
authority » (Robertson 2009, p. 5). Cette opposition me paraît d’autant plus problématique
que l’auteur semble dire le contraire quelques pages plus loin : « Not only [...] did many of
the features of epic migrate into other genres, but epic as a genre became a ready target for
parody. This is the function of mock epic. To a large extent, mock epic existed alongside se-
rious epic as a form of parody which did not question or invalidate the value of the major
genre. Mock epic is thus an expansion and transformation of mock-heroic poetry. But, as we
shall see, from its beginning in the pseudo-Homeric Battle of the Frogs and Mice, the mock-
244 Klaus W. Hempfer
table cible est la religion catholique et son culte des saints en tant que réalité insti-
tutionnelle. Autrement dit, Voltaire n’écrit pas une satire littéraire pour décons-
truire un genre qu’il a lui-même pratiqué et auquel il doit sa gloire en tant
qu’auteur de La Henriade, mais il écrit un texte dont le comique – outré et élaboré
dans une large mesure à travers la parodie – cherche à détruire une institution
sociale, « l’infâme » de ses lettres31. C’est pourquoi Voltaire ne satirise point le
merveilleux chrétien en tant que trait générique de l’épopée chrétienne sérieuse,
mais en tant que principe constitutif de la religion chrétienne32.
3.2 La narratio
À une propositio assez insolite suit une narratio non moins insolite. La raison en
est que la narration ne commence pas, comme le lecteur s’y attend, par le récit de
la guerre, mais par l’innamoramento de Charles VII, qui rencontre Agnès Sorel à
un bal et qui, immédiatement, tombe amoureux d’elle (I, v. 27–47). Leur premier
dîner ne se fait pas attendre, qui est aussitôt suivi par leur première nuit d’amour,
racontée dans des détails plutôt hardis (I, v. 48–128), comme le constate le narra-
teur lui-même :
J’allais montrer à leurs [sc. lecteurs] yeux ébaudis
De ce beau corps les contours arrondis.
Mais la vertu, qu’on nomme bienséance,
Vient arrêter mes pinceaux trop hardis.
(I, v. 120–124)
Le récit singulatif de la première nuit est suivi par le récit itératif de « trois mois
entiers » (I, v. 129) d’une « joyeuse vie » (I, v. 181). C’est à ce moment-là que la
thématique de la guerre affleure pour la première fois, le narrateur confrontant
Charles et sa « joyeuse vie » avec « [l]e prince anglais, toujours plein de furie » (I,
v. 183), qui, avec ses soldats, est en train de dévaster la France.
heroic mode implied a criticism, however mild, of the values of epic. And in the period on
which the book focuses, from the early eighteenth century to the middle of the nineteenth,
mock epic flourished alongside and because of the decline of serious epic. » (Ibid., p. 32). Si
le genre du mock epic en tant que parodie de l’épopée sérieuse « did not question or invalidate
the value of the major genre », il ne peut pas impliquer en même temps « a critical attitude to
serious epic as such, and thus tend[…] to oppose and subvert its authority. »
31 Cf. Pomeau 21969, pp. 314–315 qui en donne la définition suivante : « L’infâme est donc
l’intolérance, pratiquée par des Églises organisées, et inspirée par des dogmes chrétiens. En
fin de compte, l’infâme, c’est le christianisme. » (p. 315).
32 Il va sans dire que la parodie de l’épopée sérieuse peut aussi prendre la fonction de satire
littéraire. C’est surtout le cas quand Voltaire construit sa parodie sur la base de références
intertextuelles à Homère, mais cette référence satirique à l’épopée homérique n’est pas à con-
fondre avec une satire généralisée de l’épopée sérieuse en tant que genre. Les distances que
Voltaire prend vis-à-vis d’Homère résultent du fait qu’au cours des XVIIe et XVIIIe siècles les
normes poétologiques sont devenues beaucoup plus restrictives qu’elles ne l’étaient aupara-
vant – surtout en ce qui concerne le decorum et la bienséance externe. J’approfondirai cette
question autre part.
Guerre, érotisme et satire dans La Pucelle de Voltaire 245
Il est plus qu’évident que Voltaire fait réciter à saint Denis les mots que
l’archange Gabriel prononce lorsqu’il entre dans la maison de la future mère de
Jésus-Christ pour lui annoncer la naissance du fils de Dieu, engendré par le Saint-
Esprit : « Ne timeas, Maria, invenisti enim gratiam apud Dominum » (Luc, 1, 30).
Par cette relation intertextuelle explicite, le texte voltairien donne à l’auto-
présentation comique de saint Denis (« et saint de mon métier ») la fonction de
miner un des dogmes fondamentaux de la religion catholique, l’immaculée con-
ception du fils de Dieu. Même si la motivation explicite, donnée un peu plus loin
par saint Denis sur son choix (« la pucelle » Jeanne contre la « catin » Agnès : I,
v. 326–329), diffère de l’énonciation divine à l’égard de la future mère de Dieu,
Voltaire en tant qu’auteur cherche à ridiculiser le dogme chrétien dans son en-
semble33. C’est un résultat qu’il obtient déjà par le simple emploi du mot « puce-
lage », plutôt que « virginité », « pucelage » étant, avec « puceau » et « pucelle »,
33 Saint Denis n’est point du tout « God’s spokesman », comme écrit Russo 1977, p. 32. Russo
connaît bien la Bible et relève beaucoup de références intertextuelles pertinentes, mais La Pu-
celle n’est pas régie par une opposition entre « Christ and Lucifer » (p. 34) ni entre « heroes
and villains » (p. 33) et Jeanne est encore moins un(e) « miles gloriosus » (p. 38). Au con-
traire, les deux camps sont ridiculisés, de manière différente, oui, mais avec le même but
d’« écraser l’infâme ». Toutes les références intertextuelles à la Bible – ce que Russo appelle
« religious imagery » – sont fonctionnalisées dans cette direction. La Pucelle n’est pas « a
mockery, which varies between subtle and blatant, of organized religion » (p. 50), mais une
des attaques les plus féroces à la religion révélée que Voltaire ait jamais écrite.
246 Klaus W. Hempfer
un des « mots [...] bâs » qui, selon les lexicographes du temps, « ne se disent [...]
qu’en plaisantant », et, par-dessus tout, du mot « pucelage » « on ne se sert guère
[...] en bonne compagnie34 ». Et c’est pourquoi aussi, en fin de compte, ce n’est
pas un épisode de la guerre de Cent Ans que Voltaire raconte, mais les vicissi-
tudes de Jeanne, continuellement exposée à perdre sa virginité, et cela jusqu’aux
attaques de son âne ou d’un « cordelier qu’on nommait Grisbourdon » (II, v. 78).
L’épisode d’Hermaphrodix et de Grisbourdon aux IVe et Ve chants, qui, de prime
abord, ne semble être que de la pure pornographie, pourrait en être la pierre de
touche.
Après une bataille à Orléans, Jeanne et Dunois, les seuls à avoir assuré la victoire
sur les Anglais, se perdent dans la forêt :
Mourants de faim et lassés de chercher,
Ils maudissaient la fatale aventure
D’avoir vaincu sans savoir où coucher.
(IV, v. 185–187)
Guidés par un chien, ils arrivent à un « beau palais d’une vaste étendue » (IV,
v. 238) :
Nos paladins enchantés, éblouis,
Crurent entrer tout droit en paradis.
(IV, v. 243–244)
Saint Denis, qui voit le spectacle d’en haut et, de nouveau, veut secourir Jeanne,
ne peut le faire parce qu’il se trouve dans « une fâcheuse affaire » (IV, v. 569)
avec saint Georges, « le patron d’Angleterre » (IV, v. 570), mécontent du secours
qu’il porte aux Français. Le chant se conclut par une adresse au lecteur dont on
pourrait dire qu’elle a vraiment été faite « dans le goût de l’Arioste » – à la diffé-
rence de ce qui la précède et la suit. Le narrateur s’arrête en laissant l’histoire en
suspens à un point culminant :
Mais il est temps, lecteur, de m’arrêter.
Il faut fournir une longue carrière ;
J’ai peu d’haleine et je dois vous conter
L’événement de tout ce grand mystère,
Dire comment ce nœud se débrouilla,
Ce que fit Jeanne, et ce qui se passa
Dans les enfers, au ciel et sur la terre.
(IV, v. 582–588)
À cette fête infernale, peuplée par le plus haut clergé, le cordelier Grisbourdon est
accueilli comme « féal ami35 » (V, v. 47) par Satan lui-même. Ce « fils du
Diable » (V, v. 55) – quand même un cordelier – est fort étonné de retrouver en
enfer entre autres Clovis,
[...] qui tout son peuple a mis
Dans le chemin du benoît paradis, […]
(V, v. 96–97)
Cette adresse au lecteur implique beaucoup plus qu’elle ne dit. Elle suggère
l’inférence suivante : sur la base des normes chrétiennes, la réalité du monde his-
torique n’est autre chose que la perpétuelle falsification de ces normes mêmes.
C’est cette inférence qui, à son tour, rend explicite le caractère ironique des deux
vers qui commencent le chant en enfer :
O mes amis, vivons en bons chrétiens,
C’est le parti, croyez-moi, qu’il faut prendre.
(V, v. 1–2)
Le chant V finit par un récit en analepse fait par Grisbourdon qui reprend l’his-
toire au point où le narrateur l’avait interrompue à la fin du chant IV : après avoir
tenu leur promesse à Hermaphrodix et l’avoir entièrement satisfait36, Grisbourdon,
« fils de saint François » (V, v. 185), et son muletier sont en train de dérober à
Jeanne son pucelage, lorsqu’apparaît l’âne ailé, le « coursier » de Jeanne, que
Dunois monte « le cimeterre en main » (V, v. 235). Alors, Grisbourdon a « re-
cours à la sorcellerie » (V, v. 243) et se change en femme, qui
Eût des humains rendu fou le plus sage.
(V, v. 256)
36 Cf. le récit plutôt explicite de Grisbourdon : « J’étais là-haut, comme on sait, votre apôtre, / Et
pour l’honneur du froc et pour le vôtre, / Je concluais l’exploit le plus galant / Que jamais
moine ait fait hors du couvent. / Mon muletier, ah, l’animal insigne ! / Ah le grand homme, ah
quel rival condigne ! / Mon muletier ferme dans son devoir, / D’Hermaphrodix avait passé
l’espoir. / J’avais aussi pour ce monstre femelle / Sans vanité prodigué tout mon zèle. / Le fils
d’Alix ravi d’un tel effort, / Nous laissait Jeanne en vertu de l’accord. » (V, v. 197–208).
Guerre, érotisme et satire dans La Pucelle de Voltaire 249
Dunois, ébloui par la beauté de Grisbourdon changé en femme, laisse tomber son
épée au moment où le muletier
Brûla soudain d’une flamme nouvelle.
[...]
Il lâcha prise et j’eus la préférence.
(V, v. 277–281)
Cette préférence coûte cher à Grisbourdon : Jeanne le tue avec l’épée que Dunois
avait faite tomber et Grisbourdon finit son récit plutôt mécontent de son destin :
Ainsi parlait le moine avec aigreur
Et tout l’enfer en rit d’assez bon cœur.
(V, v. 297–298)
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Chapelain, Jean (1656) : La Pucelle ou La France délivrée, poëme héroïque, Paris, Augustin
Courbe.
Clément, Jean-Marie-Bernard (1772) : Nouvelles observations critiques sur différens sujets de
littérature, Amsterdam, Moutard.
Collé, Charles (1868) : Journal et mémoires de Charles Collé, 3 ts., éd. Honoré Bonhomme, Paris.
Condillac, Étienne Bonnot de (1789) : Cours d’étude pour l’instruction du prince de Parme, 16 ts.,
Genève/Lyon, Dufart.
Féraud, Jean-François (1787/88) : Dictionnaire critique de la langue française, 3 ts. Marseille,
Mossy.
Voltaire (1775) : La Pucelle d’Orléans, poëme, suivi du Temple du Goût, &, s. l., [Genève, Cra-
mer].
— (1877–1885) : Œuvres complètes, 52 ts., éd. Louis Moland, Paris, Garnier.
— (1968–) : Les Œuvres complètes de Voltaire, Oxford et al., Voltaire Foundation (= OCV).
— (1968–1977) : Correspondence and Related Documents. Definitve Edition, t. 85–135, éd.
Theodore Besterman.
— (1970) : La Pucelle d’Orléans, t. 7, éd. Jeroom Vercruysse.
— (1987) : Œuvres alphabétiques, t. 33, éd. Jeroom Vercruysse.
250 Klaus W. Hempfer
Sources secondaires
Gerd König
Pour faire un trait bien régulier, il nous faut une règle droite. Peu importe si cette
dernière est vieille ou manque de couleur. Néanmoins, tant qu’on a le choix, on a
tendance à saisir celle qui nous plaît le plus. Le fourreau d’un glaive peut certes
être miraculeusement décoré, mais il ne trahit pas pour autant la qualité de sa
lame. En ce qui concerne l’Homme, on est souvent abusé par ses biens ou ses
vêtements et l’on oublie les qualités qui se trouvent en lui pour estimer sa juste
valeur. Des remarques de la sorte, Sénèque en fait très régulièrement au cours de
ses epistulae morales1. Son intention est assez claire : en dénonçant, de façon
répétitive, un certain comportement, il veut que son lecteur comprenne en quoi
consistent les erreurs morales les plus communes, afin que chacun puisse finale-
ment s’améliorer soi-même. Sénèque nous rappelle qu’on donne trop d’impor-
tance aux aspects extérieurs et aux « emballages » qui ravissent nos yeux et qui
nous font oublier quel est le noyau essentiel des choses. C’est tout le contraire
quand on regarde différents domaines ou groupes de personnes de notre société :
il y en a qui tirent profit du fait même qu’il est très difficile de reconnaître le véri-
table noyau des choses bien « emballées ». Cela est aussi bien valable pour
l’historiographie ancienne que pour les agences de publicité modernes. On cons-
tate qu’un même objet ou un certain fait historique peut être loué, vilipendé,
défendu, donc être perçu différemment, selon la perspective appliquée. Bien sûr,
ce procédé s’avère être le plus effectif lorsqu’il s’agit de choses peu connues, de
nouveautés dont les destinateurs ne connaissent pas le « noyau essentiel ».
L’article suivant s’occupe de la mise en scène, de « l’emballage littéraire » de
la nouveauté la plus révolutionnaire de l’Époque moderne, la « découverte du
Nouveau Monde » par Christophe Colomb, dont les voyages d’exploration n’ont
cessé et ne cessent de fasciner l’humanité, même plusieurs siècles après la date
décisive de 1492. Cette fascination est due, entre autres, à la personnalité aux mul-
tiples facettes que représente historiquement le héros génois. Et c’est elle qui
donne une certaine liberté d’action aux hommes et femmes de lettres qui se sont
mis à verbaliser la vie et les gestes héroïques de Colomb, qu’ils présentent tou-
jours sous un angle individuel. Bien que la « découverte des Amériques » par
Colomb compte parmi les sujets les plus traités de la littérature2, il existe encore
suffice to grasp what was disseminated throughout Europe in the first few generations
alone ».
3 Voir Boccage 1756, Bourgeois 1773, Laureau 1994, Lesuire 1781.
4 Pour un aperçu des épopées néolatines, voir la grosse monographie de Villalba de la Güida
2012, écrite avec beaucoup d’assiduité. Elle offre surtout un répertoire de citations et de po-
tentiels textes sources des poèmes.
5 Cf. Peramasius 1777.
6 Maya Feile Tomes a retrouvé ce poème épique il y a quelques années (voir Feile Tomes 2017,
pp. 4–7). Elle parle d’un texte exemplaire de l’« Hispanophone [...] sphere » (p. 21) qui a été
négligée par les chercheurs jusqu’à présent et qui a produit de nombreux textes en latin dont
« untold numbers […] [are] still awaiting rediscovery and rehabilitation » (p. 13).
7 Roulin 2005, pp. xvii–xviii, souligne que le genre épique offre une possibilité plus vaste de
donner un certain sens aux événements singuliers de l’histoire décrits par rapport à
l’historiographie. L’auteur peut accentuer « les valeurs qui doivent prévaloir dans le présent »
et prôner une certaine idée de « l’avenir de la collectivité », ce qui fait d’une épopée toujours
une « œuvre d’actualité » avec un « deuxième niveau de lecture ».
Colomb comme héros épique à la fin des Lumières 253
sées que brièvement dans le cadre de cette contribution. Bien que le XVIIIe siècle
ne constitue guère le siècle le plus important de l’histoire coloniale en ce qui con-
cerne les découvertes et les conquêtes, il marque une période d’importants chan-
gements quant aux relations culturelles et politiques entre l’Europe et le monde
colonial. À cette époque « [t]out […] redonnait de l’actualité au sujet8 » comme le
constate R. Virolle. La France est de plus en plus impliquée dans le colonialisme,
d’un point de vue économique aussi bien que politique9. Elle se retrouve dans des
querelles permanentes avec les pays voisins ; suite au traité de Paris de 1763, qui
met fin à la guerre de Sept Ans, les Anglais se voient céder la province de Qué-
bec ; un an plus tôt, les Espagnols prennent temporairement possession de la
Louisiane avant que Napoléon ne la cède aux États-Unis en 1803 ; l’Amérique et
Haïti sont en train de se battre pour leur indépendance. Pendant cette période, la
France se met aussi à s’interroger sur la manière d’agir dans le monde colonial.
Elle ne se contente plus de critiquer la démarche de l’Espagne, en tant que son
plus grand concurrent dans les colonies, en se basant sur des stéréotypes obso-
lètes, mais elle essaie de trouver une démarche adéquate et fondée sur une analyse
empirique10. Au cours de cette période, a lieu par exemple, en 1735, la première
expédition hispano-française sous Jorge Juan, Antonio de Ulloa et Charles Marie
de La Condamine, laquelle offre aux Français, durant dix ans, un aperçu authen-
tique du « statu quo » des travaux des Espagnols dans les colonies, lequel est
enregistré de façon encyclopédique. Dans l’Hexagone, on commence d’ailleurs à
prendre ses distances par rapport à Vespucci qu’on avait qualifié, pendant plu-
sieurs siècles, de personne la plus importante en ce qui concerne la découverte des
Amériques – étant donné qu’il avait mis pied le premier sur la terre ferme – et à
accorder la faveur à Colomb. On assiste à une distorsion intentionnelle de
l’histoire puisque c’est lui maintenant le héros qui vise délibérément à la décou-
verte de l’Amérique, qui incarne le progrès de l’humanité, qui est donc un philo-
sophe des Lumières avant la lettre11. On ne mentionne jamais que Colomb se base
sur des informations tirées principalement de l’Imago Mundi de Pierre d’Ailly, un
compendium déjà tombé en désuétude à l’époque de Colomb. La découverte de
nouvelles régions exotiques permet aux auteurs de fonder des digressions didac-
tiques qui conviennent au siècle de l’Encyclopédie12. Le Génois est modelé sous
la forme d’un héros qui poursuit son chemin malgré les jaloux sceptiques et pes-
simistes de la Couronne espagnole, conduit par les valeurs des Lumières telles que
l’individualisme, la vertu ou l’action humanitaire. C’est surtout ce dernier aspect
qui est accentué dans les chapitres CXLV (intitulé par ailleurs De Colombo et de
l’Amérique) à CXLVIII de l’Essai sur les mœurs de Voltaire datant de 1756, dans
lesquels ce dernier qualifie Colomb de véritable héros de la découverte. Colomb
est loué puisque, contrairement à ses successeurs – à Cortès au Mexique et à
Pizarro au Pérou – il ne recourt pas à des actes de violence et il se révèle être un
héros irénique13. Les Colombiades françaises à partir de 1750 célèbrent donc un
autre type de héros qui ne se distingue plus principalement par ses actions guer-
rières héroïques mais qui fait preuve d’autres qualités. Voilà une innovation fon-
damentale que les auteurs des Lumières apportent au sous-genre des Colom-
biades, pour lesquelles un héros chargé d’une mission de paix n’était pas du tout
le premier choix, étant donné qu’on avait assez régulièrement recours aux scènes
guerrières à la manière des épopées suivant le moule antique et les topoï connus.
Lors de notre petite analyse de cette nouvelle image du héros, nous examinerons
deux poèmes sur Colomb datant de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, qui
s’opposent diamétralement l’un à l’autre en ce qui concerne leurs fondements
idéologiques : 1) Le Nouveau Monde (1781) du Français Robert-Martin Lesuire,
connu par ses contemporains comme auteur de romans14. Motivé par la publica-
tion du roman Les Incas, ou La Destruction de l’empire de Pérou (1777) de Mar-
montel15, il critique vivement les atrocités de la guerre commises par les Espa-
gnols et le fanatisme chrétien. 2) De invento Novo Orbe (1777) du jésuite espa-
gnol José Manuel Peramás qui – après les acerbes critiques des Français – vise
une apologie de l’Espagne16. Comme nous pouvons l’observer dans leurs para-
textes aussi bien que dans leurs autres œuvres, ces deux auteurs réagissent aux
œuvres de De Pauw (Recherches philosophiques sur les Américains, 1768/69) et
surtout de Raynal (Histoire philosophique et politique des établissements et du
commerce des européens dans les deux Indes, 1770), qui prennent en considéra-
tion les exploits de Colomb et dont les textes étaient très répandus en France. Le
fait que les deux poèmes épiques reflètent le jugement contemporain sur la coloni-
sation les rapproche des productions littéraires provenant des concours acadé-
miques de cette époque. Le premier de ces concours est lancé en 1774 par l’Aca-
démie de Pau ; le plus connu est celui de l’Académie de Lyon de 1783 qui pose la
question suivante : la découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au
13 Voir Pageaux 1987, p. 323 ; Virolle 1987, p. 956 ; Bédarida 1957, pp. 426–427 ; Roulin
2005, p. 108 et surtout p. 27 : « Le refus de la guerre comme espace de la grandeur est une
des quêtes fondamentales des poètes au dix-huitième siècle ». Pour Voltaire, le sujet du
« Nouveau Monde » semble parfaitement adéquat pour modeler un héros pacifique. C’est la
raison pour laquelle il prône la lecture des Lusiades de Camões et de l’Araucana d’Ercilla.
Cf. Roulin 2005, pp. 28–31 ; Pratt 1992, p. 89.
14 Voir, entre autres, Gillet 1995, passim.
15 Voir Marmontel 1819.
16 Après une assez longue période de silence, ces deux auteurs ont récemment fait l’objet de
quelques contributions, voir surtout Feile Tomes 2017, Arbo 2016 et l’édition Lesuire 2018.
Colomb comme héros épique à la fin des Lumières 255
genre humain ? Comme chez Raynal17, la plupart des textes issus des concours
mélangent l’hommage de la mise en exploitation économique des territoires
d’outre-mer par les Espagnols avec la critique mordante de leur cruauté. À celle-ci
s’oppose l’image que l’on trace de Colomb, navigateur du XVe siècle, que l’on
dote de l’esprit humanitaire des Lumières, sans effacer pour autant la conception
pessimiste de l’humanité dans l’ensemble de ces textes18.
Dans le poème épique de Lesuire, la centaine de marins espagnols qui accom-
pagnent Colomb lors de son périple représentent le prototype européen. Ils sont
caractérisés par une « valeur commune à [leur] patrie19 », chargée d’une connota-
tion clairement péjorative20. Colomb, à l’inverse, se démarque des autres. Lesuire
modélise dans son poème en 26 chants un héros problématique, dont le caractère
se développe tout au long du poème. Au début, Colomb personnifie l’image clas-
sique du héros épique. Élu commandant du projet par Isabella, reine d’Espagne, il
est convaincu de l’honneur que ce projet promet. Avec ses marins, il veut chris-
tianiser la partie jusque-là cachée du monde21 et il est étroitement lié aux actions
de ses compagnons de voyage de l’« Ancien Monde » 22. En tant que « [c]onstant
Navigateur23 », il possède des traits de caractère stoïques, traditionnellement attri-
bués à Colomb dans les épopées néolatines (de Stella ou Mickl), dans le sens où il
supporte tous les revers de fortune et où il poursuit sa mission politico-religieuse
tel un deuxième Énée. De plus, il se distingue des autres personnages par le lien
spécial qu’il entretient avec Dieu. Bien que ces attributs restent les mêmes tout au
long du poème, leur fond se modifie. Vers le milieu et la fin du poème, Colomb
devient de plus en plus « stoïque », mais force est de constater qu’il ne s’agit plus
d’un stoïcisme accentuant l’apathie prônée au sein de l’école philosophique tradi-
tionnelle. Au fur et à mesure, Colomb est plutôt un héros « stoïque » sensible qui
expose ses sentiments. Il pleure souvent, surtout quand il est question de la des-
truction que les Espagnols infligent à la beauté du « Nouveau Monde », ce qui
semble contredire ce stoïcisme traditionnel24. Cette mise en scène s’explique par
la popularité des écoles philosophiques de l’Antiquité pendant les Lumières. On
peut déjà remarquer l’influence de la Stoa en tant que base philosophique et
17 Dans la neuvième édition de son Histoire philosophique (de 1780 à 1783) se trouve un bilan
qui se réfère précisément à ce sujet et qui porte le titre suivant : réflexions sur le bien et le mal
que la Découverte du Nouveau-Monde a fait à l’Europe.
18 Voir surtout Bennassar/Bennassar 1991, pp. 52–53 ; Briesemeister 1992, p. 314 ; Méchoulan
1988, passim.
19 Lesuire 1781, t. I, p. 47.
20 Les Espagnols sont décrits comme « lâches tyrans » (ibid., p. 37), « vils brigands armés »
(ibid., p. 43), « destructeurs » et « tigres » (ibid., p. 46).
21 Voir ibid., p. 22 : « il poursuit ses projets, / Surmonte les dangers & hâte les succès ».
22 « [D]es Castillans le zèle impétueux / Bénit avec transport leur Chef majestueux » (ibid.,
p. 31).
23 Ibid., p. 3.
24 Déjà quand le héros pleure pour la première fois dans le poème, on lit « Une larme de joie &
d’attendrissement, / De ses stoïques yeux coule dans ce moment » (ibid., p. 8 ; mes italiques).
256 Gerd König
25 Andrew 2016, p. 244, accentue aussi l’influence de l’épicuréisme qui s’y mêle et parle d’une
« modified form of Stoicism, which we shall call “epicurean” ». Voir aussi Maurer 2016,
passim et Baasner 1988, p. 163.
26 C’est déjà Shaftesbury qui avait, lors de sa moral sense theory, accentué les points communs
entres les idées stoïques et chrétiennes, par exemple la providence stoïque et l’idée chrétienne
d’un Dieu créateur ou le cosmopolitisme des stoïciens qui peut être rapproché de la sociabilité
et de l’amour du prochain.
27 Lesuire 1781, t. II, p. 28.
28 Voir surtout ibid., pp. 60–95.
29 Röd 1984, p. 158.
30 Il y a par exemple la description « ossianique » du paysage de l’Amérique du Nord qui
exprime la mélancolie du locuteur : « dans cette solitude / Je traînais à pas lents ma longue
inquiétude ; / Et depuis deux Soleils, pour combler mes tourmens / La terre à mes besoins
n’offrait plus d’alimens. / Un [sic] obscure vapeur s’élève de la plaine, / Répand un voile
épais sur ma vue incertaine, / Et fait que je m’engage en de vastes deserts / Où languit la
Nature au bout de l’Univers. / Quand le nuage sombre à mes yeux s’évapore, / Au faible éclat
du jour dont le Ciel se colore, / Je vois un sable immense, où l’aspect de la mer / Au bord de
l’horison se confond avec l’air. / […] / Je sens que la clarté s’éteint pour ma paupière, / Et que
mon ame est prête à quitter la lumière » (Lesuire 1781, t. II, p. 47).
Colomb comme héros épique à la fin des Lumières 257
31 Voir par exemple l’extrait suivant du discours de Colomb devant le cacique Sébastos : « Que
ne puis-je rester dans votre heureux Empire ! / Mais ma patrie enfin me réclame, & je dois /
Lui porter en tribut vos vertus & vos loix » (Lesuire 1781, t. II, p. 29).
32 Voir ibid., pp. 105–107, pp. 132–150 et surtout p. 134, pour la demande que Colomb lance à
son vis-à-vis : « De ton bonheur [...] daigne me faire part. / Prisonnier, comme toi, j’aspire à
ta sagesse ».
33 Ibid., p. 176.
34 Comparez par exemple la formule suivante des epistulae morales de Sénèque avec les vers de
Lesuire : in eo qui scit mori nil posse fortunam (Sénèque, ep. 70,7) et « Là le Sage triomphe,
& le sort est domté, / Là finit le pouvoir que, par un ordre auguste, / Le Ciel, à la Fortune, ac-
corda sur le Juste » (Lesuire 1781, t. II, p. 167).
35 Roulin 2003, p. 261.
36 Marmontel 1819, p. 112.
37 Voir par exemple ibid., pp. 103, 120, 127.
258 Gerd König
38 On lit que Molina aurait quitté Pizarro en même temps que Las Casas « si son honneur, trop
engagé, ne l’avait retenu » (ibid., p. 128).
39 Voir sa devise au chapitre XVIII (ibid., pp.168–169) : « C’est parce qu[e l’entreprise] est
pénible, qu’elle nous est réservée : les dangers en feront la gloire » – qui se rapproche claire-
ment de la devise stoïque calamitas occasio virtutis.
40 Ibid., p. 482.
41 Lesuire 1781, t. II, p.196.
42 Ibid., p.163.
43 Pendant le XVIIe siècle, il y avait par exemple plus de vingt rééditions de l’Historia de la Con-
quista de Mejico d’Antonio de Solís y Rivadeneira dans laquelle les premiers pas des Espa-
gnols sur la terre ferme des Amériques sont loués, ainsi que le héros national Cortés en tant
que missionnaire clément.
44 Voir Tietz 2001, pp. 617–619, 624 ; Tietz 1992, p. 374 ; Alperóvich 2001, p. 33 et passim.
Colomb comme héros épique à la fin des Lumières 259
piques aux habitants de l’« Ancien Monde » (appelés « genus superbum, ingra-
tum » et « durum » 53), qui renvoient aux philosophes français qui prennent leurs
distances par rapport à l’Église traditionnelle et s’adonnent à un hédonisme maté-
rialiste.
Contrairement aux Colombiades françaises, chez Peramás, Colomb n’est plus
un philosophe mais un jésuite avant la lettre. Parfois, la Mission des jésuites, qui
ne commence que cinquante ans après la découverte du « Nouveau Monde », se
fond dans les actes de Colomb lui-même. Avant de lever l’ancre à Cadíz pour par-
tir vers le « Nouveau Monde » afin d’y instaurer l’Eucharistie54, Colomb se retire,
par exemple, dans un temple, reçoit la communion, lance une prière à Jésus et ain-
si de suite, ce qui fait penser à Ignace de Loyola qui a eu une vision divine avant
de se diriger vers Rome pour y fonder la Compagnie de Jésus. D’ailleurs, dans le
proème de la deuxième moitié de l’œuvre, ce n’est plus la muse Érato qui est
invoquée pour soutenir Colomb mais Jésus lui-même55.
Les Colombiades parues à partir de 1750 présentent donc leur propre façon
d’« emballer » les faits historiques concernant Christophe Colomb et la décou-
verte du « Nouveau Monde ». Elles témoignent – en raison d’un changement dans
la conscience et dans la connaissance de la colonisation – d’une importance crois-
sante des traits de caractère paisibles dans la configuration épique. Peu importe
s’il s’agit d’une perspective pro- ou anti-espagnole. L’épopée Christophe Colomb,
rédigée par N. Bourgeois une bonne vingtaine d’années avant, pourrait servir de
point de référence, car sa conception diffère nettement de celles des deux autres
poèmes. La découverte du « Nouveau Monde » y est représentée comme un défi
que l’humanité doit affronter et qui a été lancé par le Dieu chrétien. Malgré tout,
nous pouvons y trouver également un Colomb consistant en un missionnaire pai-
sible qui n’entre pas en guerre, mais qui, en tant que représentant de l’« Ancien
Monde », instruit les habitants du « Nouveau Monde » de façon encyclopédique
sur les vérités de la religion chrétienne56. De plus, les délits des conquérants espa-
gnols sont qualifiés de phénomènes typiquement humains qui résultent de la chute
originelle qui a fait de l’Homme un être faillible. Le fait que Colomb est modelé
sous la forme d’un héros pacifique dans cette Colombiade n’est donc pas unique-
ment lié à une idéologie anti- (ou pro-)espagnole que sous-tendrait ce poème : ce
héros est intégré dans une conception plus vaste de la condition humaine.
BIBLIOGRAPHIE
Sources primaires
Sources secondaires
Alperóvich, Moiséi S. (2001) : « La expulsión de los jesuitas de los dominios españoles y de Rusia
en la épica de Catalina II », in Los jesuitas españoles expulsos. Su imagen y su contribución
al saber sobre el mundo hispánico en la Europa del siglo XVIII. Actas del coloquio interna-
cional de Berlín (7–10 de abril de 1999) éd. Manfred Tietz, Frankfurt am Main/Madrid, Ver-
vuert/Iberoamericana, pp. 33–43.
Andrew, Edward (2016) : « Epicurean Stoicism in the French Enlightenment », in The Routledge
Handbook of the Stoic Tradition, éd. John Sellars, London/New York, Routledge, pp. 243–
253.
Arbo, Desiree (2016) : The Uses of Classical Learning in the Río de la Plata, c. 1750–1815. PhD
thesis, University of Warwick, en ligne : [Link] [dernière consul-
tation le 7 février 2019].
Baasner, Frank (1988) : Der Begriff « sensibilité » im 18. Jahrhundert. Aufstieg und Niedergang
eines Ideals, Heidelberg, Winter.
Bédarida, Henri (1957) : « Christophe Colomb dans la littérature francaise », in À travers trois
siècles de littérature italienne, éd. Carlo Pellegrini, Paris, Didier, pp. 419–439.
Bennassar, Bartolomé / Bennassar, Lucile (1991) : 1492. Un monde nouveau ? Paris, Perrin.
Briesemeister, Dietrich (1992) : « Columbus als “Apostel und Eroberer” im französischen Epos
des 18. Jahrhunderts », in Columbus zwischen zwei Welten. Historische und literarische Wer-
tungen aus fünf Jahrhunderten, vol. 1, éd. Titus Heydenreich, Frankfurt am Main, Vervuert,
pp. 307–324.
— (1994) : « “Christophe Colomb, ou l’Amérique découverte” (1773) : una epopeya francesa de
Nicolas-Louis Bourgeois sobre Santo-Domingo », in Lengua y cultura en el Caribe hispáni-
co. Actas de una sección del Congreso de la Asociación de Hispanistas Alemanes celebrado
en Augsburgo, 4–7 de marzo de 1993, éds. Jens Lüdtke et Matthias Perl, Tübingen, Nie-
meyer, pp. 51–60.
Carocci, Renata (1994) : « Introduction », in L’Amérique découverte (Pierre Laureau), texte
établi, annoté et présenté par Renata Carocci, Fasano, Schena/Paris, Nizet, pp. 7–35.
Delaney, Carol L. (2006) : « Columbus’s Ultimate Goal : Jerusalem », Comparative Studies in
Society and History 48, pp. 260–292.
— (2012) : Columbus and the Quest for Jerusalem, London, Duckworth Overlook.
Colomb comme héros épique à la fin des Lumières 263
Domingues, Beatriz H. (2008) : « Platão e os Guaranis : uma análise da obra de Joseph Perramás à
luz das utopias européias renascentistas e das teorias ilustradas sobre o Novo Mundo », Histó-
ria Unisinos 12, pp. 93–105.
Duviols, Jean-Paul (1987) : « Le régime colonial espagnol vu par les Français à l’époque des Lu-
mières » in L’Amérique espagnole á l’époque des Lumières. Tradition – Innovation – Repré-
sentations, Colloque franco-espagnol du CNRS, 18–20 septembre 1986, éd. Groupe interdis-
ciplinaire de recherches et de documentation sur l’Amérique latine, Paris, Éditions du CNRS,
pp. 309–318.
Feile Tomes, Maya (2017) : Neo-Latin America : The Poetics of the « New World » in Early Mod-
ern Epic. Studies in José Manuel Peramás’s De Invento Novo Orbe Inductoque Illuc Christi
Sacrificio (Faenza, 1777). Ph.D. dissertation, King’s College, Cambridge (U.K.).
Gillet, Jean (1995) : « Lesuire et le roman d’aventure », in Dramaxes. De la fiction policière, fan-
tastique et d’aventures, éds. Denis Mellier et Luc Ruiz, Fontenay/Saint-Cloud, ENS, pp. 267–
282.
Greenblatt, Stephen (1991) : Marvelous Possessions. The Wonder of the New World, Oxford,
Clarendon Press.
Lüsebrink, Hans-Jürgen (2006) : « Von der Faszination zur Wissenssystematisierung : die kolonia-
le Welt im Diskurs der europäischen Aufklärung » in Das Europa der Aufklärung und die
außereuropäische koloniale Welt, éd. Hans-Jürgen Lüsebrink, Göttingen, Wallstein, pp. 9–18.
Maurer, Christian (2016) : « Stoicism and the Scottish Enlightenment », in The Routledge Hand-
book of the Stoic Tradition, éd. John Sellars, London/New York, Routledge, pp. 254–269.
Méchoulan, Henry (1988) : « La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre
humain ? Réflexions sur le concours de Lyon 1783–1789 », Cuadernos Salmantinos de Filo-
sofía 15, pp. 119–152.
Milhou, Alain (1983) : Colón y su mentalidad mesiánica en el ambiente franciscanista español,
Valladolid, Casa-Mudeo de Colón.
Pageaux, Daniel-Henri (1987) : « Colomb et le problème de la découverte de l’Amérique dans la
France des Lumières », in L’Amérique espagnole à l’époque des Lumières. Tradition – Inno-
vation – Représentations, Colloque franco-espagnol du CNRS, 18–20 septembre 1986, éd.
Groupe interdisciplinaire de recherches et de documentation sur l’Amérique latine, Paris, Édi-
tions du CNRS, pp. 319–326.
Pratt, Terry M. (1992) : « Primitive Episodes in Enlightenment Epic : Le Suire’s Le Nouveau
Monde », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century 296, pp. 89–102.
Röd, Wolfgang (1984) : Geschichte der Philosophie, vol. VIII, Die Philosophie der Neuzeit 2. Von
Newton bis Rousseau, München, Beck.
Roulin, Jean-Marie (2003) : « La “romanisation” du héros dans l’épopée du tournant des Lu-
mières », in Le Romanesque dans l’épique. Actes du Colloque du Groupe de recherche sur
l’épique de l’Université de Paris X Nanterre (22–23 mars 2002), éd. Dominique Boutet, Nan-
terre, Centre des Sciences de la Littérature, pp. 253–270.
— (2005) : L’Épopée de Voltaire à Chateaubriand : poésie, histoire et politique, Oxford, Voltaire
Foundation.
Tietz, Manfred (1992) : « Der lange Weg des Columbus in die “Historia del Nuevo Mundo” von
Juan Bautista Muñoz (1793) », in Columbus zwischen zwei Welten. Historische und literari-
sche Wertungen aus fünf Jahrhunderten, vol. 1, éd. Titus Heydenreich, Frankfurt am Main,
Vervuert, pp. 357–379.
— (2001) : « Las Reflexiones imparciales de Juan Nuix y Perpiña (1740–1783) : el “saber ameri-
canista” de los jesuitas y “las trampas de la fe” », in Los jesuitas españoles expulsos. Su ima-
gen y su contribución al saber sobre el mundo hispánico en la Europa del siglo XVIII. Actas
del coloquio internacional de Berlín (7–10 de abril de 1999), éd. Manfred Tietz, Frankfurt
am Main/Madrid, Vervuert/Iberoamericana, pp. 611–646.
Torlais, Jean (1950) : « Christophe Colomb et sa poétesse », Miroir de l’histoire 1, pp. 281–287.
264 Gerd König
Ludwig Braun
Vorweg einige Zahlen und Fakten: Das neulateinische Epos lebt in Italien, wenn
wir Petrarcas Africa von 1340 einmal beiseitelassen, von 1450 bis 1950, in Frank-
reich lebt es nur von 1500 bis 1690. Frankreichs neulateinisches Epos entsteht
überhaupt erst durch den Einfluss aus Italien, regt dann seinerseits das national-
sprachliche Epos in Frankreich an, jeweils nach Unterart nochmals 50 bis 100
Jahre später.1
Der Rhythmus: erstes neulateinisches Epos in Italien – erstes neulateinisches
Epos in Frankreich – erstes französisches Epos in Frankreich ist stets der gleiche,
im biblischen und hagiographischen Epos ebenso wie im historischen, z. B. bei
zeitgenössischen Ereignissen: Basini, Hesperis, 1457; Andrelinus, Neapolitana
Victoria, 1496; Garnier, Henriade, 1593/94, bei zeitfernen Ereignissen: Collatius,
eversio urbis Ierusalem, 1481; Monsmoretanus, Bella Britannica, 1513; Ronsard,
La Franciade, 1572.
Vergleichen wir die neulateinische Epik in Italien und Frankreich, zugegeben
sehr pauschal, so ist Italien ungleich bedeutender durch seine biblischen lateini-
schen Gedichte. Sannazaros Partus Virginis (1526) und Vidas Christias (1535)
sind berühmt und unübertrefflich in ihrer vergilischen Sprache und Struktur, we-
niger bekannt, aber wundervoll ist Tommaso Cevas Jesus Puer (1690), ein poema
comico-heroicum2, das dieser Kennzeichnung viel besser gerecht wird als Ales-
sandro Tassonis Secchia rapita (1622) oder Nicolas Boileaus Lutrin (1678). Im
alttestamentlichen Bibelepos gibt es in Frankreich neben dem freilich monumen-
talen Moyses Viator des Antoine Millieu (1636/39) so gut wie nichts, in Italien ist
neben vielem anderen wie Fracastoros Joseph (1550) und Bartolomeo Bottas Da-
vidias (1573) besonders zu nennen Tortolettis Juditha Vindex (1628), die ich ohne
Bedenken über La Judit von Bartas (1574) stellen würde.
1 Vgl. besonders Faustus Andrelinus, 1450–1518, seit 1488 in Paris. – Als grundlegende Dar-
stellungen der Epik sind zu nennen für Italien: Belloni 1908–1911; für Frankreich: Toinet
1899–1907, Sayce 1955 (nur zur Bibelepik alttestamentlicher Stoffe), Maskell 1973, Him-
melsbach 1988 (die beiden letztgenannten nur zu historischen Epen), zu Epen jeder Art dann
Csűrös 1999, alle in erster Linie die nationalsprachlichen Gedichte behandelnd, aber mehr
oder weniger ausführlich auch auf die neulateinischen Epen eingehend. Sehr nützlich beson-
ders die reichhaltigen Listen der vorhandenen Epen bei Himmelsbach 1988, S. 263–267 und
Csűrös 1999, S. 385–427. Ohne Beschränkung auf Untergattungen und einzelne Nationen
Hofmann 2001.
2 So der Dichter selbst in seiner prosaischen Vorrede: (poema) comico-heroici naturam sumit.
266 Ludwig Braun
Zudem kann das neulateinische Epos in Italien, da es länger lebt, bis zum
20. Jahrhundert neue Anregungen aufnehmen, z. B. werden in den Status einer
epischen Heldentat erhoben Leistungen wie die eines Ingenieurs, der den Schwer-
transport eines Findlingsblocks von 1.500 Tonnen bewältigt (Filippi-Pepe, Mo-
numentum Petri 1789), oder die Ausarbeitung und Verkündigung eines Dogmas
durch den Papst (Polcari, Maria sine labe originis proclamata 1905).
Frankreich hingegen interessiert sich stärker für das historische Epos. Be-
trachtet man auch in Italien nur die Zeit von 1500 bis 1700, in der allein es ja la-
teinische Epen in Frankreich gab, so ist den Zahlen nach die Produktion in den
einzelnen Unterarten etwa gleich, nur im zeitgenössisch-historischen Epos ist
Frankreich erheblich fruchtbarer mit 21 gegenüber 9 Gedichten.
Besonders merkwürdig ist sodann das historische Epos über Zeitfernes.3 Die
lateinischen Gedichte aus Italien schildern überwiegend Kriegszüge der Antike4
oder allenfalls aus der Zeit Karls des Großen,5 ohne dabei ein besonderes nationa-
les Interesse zu zeigen; in Frankreich hingegen sind im Lateinischen wie dann
auch im Französischen in allen drei frühesten Epen nationale Ereignisse zentral:
Monsmoretanus (1513) und Valerand de La Varanne (1516) feiern Johanna von
Orleans, Ronsard (1572) Francus, den legendären Ahn der französischen Könige.
Zudem geschieht gerade in Frankreich im Epos etwas sehr Folgenreiches,
eingeleitet durch Ronsard. Er greift als erster dazu, die Taten eines Urahnen der
Könige Frankreichs zu schildern, des Trojaners Francus, und dies, um gerade den
gegenwärtigen König, Karl IX., dadurch indirekt zu rühmen.6
Die Initiative sollte damit von den französischen Neulateinern auf die franzö-
sischen Nationalsprachler übergehen, auch wenn die Krönung dieser Entwicklung
noch an die 80 Jahre auf sich warten ließ.
Zunächst musste noch ein zweites grundlegendes Element hinzukommen, das
von Tasso, in der Epik der italienischen Sprache geschaffen wurde: der christliche
Held, der vor mehreren Jahrhunderten eine ruhmreiche Tat zur Verteidigung des
Christentums vollbracht hat.7
Ronsards Francus war ja noch kein Christ, und es ist der heidnische Olymp,
der ihn zu großen Taten bestimmt. Gottfried von Bouillon hingegen befreit in
christengöttlichem Auftrag Jerusalem von der Herrschaft der Seldschuken: La
Gerusalemme Liberata (erstmals gedruckt 1581). Gemeinsam ist aber beiden,
Ronsard und Tasso, dass sie ihre Helden typologisch und genealogisch ausdrück-
3 Das Folgende erweitert meine vorläufigen Bemerkungen in Braun 1999a, S. 11–19, Braun
1999b, S. 62, 72–78, Braun 2007, S. 8–9, Braun 2008, S. 166–168 und zieht neue Konse-
quenzen daraus.
4 Z. B. de Chaula 1983, Bellum Parthicum (verf. vor 1406); Collatius 1481, eversio urbis Ieru-
salem.
5 Verinus 1995, Carlias (verf. 1494); Pisanus 1603, Pietas Caroli Magni.
6 Maskell 1973, S 67 spricht richtig von „originality of Ronsard’s conception of epic“, wird der
Sache aber nur teilweise gerecht.
7 Nur ansatzweise so Maskell 1973 S. 29–30, besser S. 31, der schicksalhafte Auftrag des Hel-
den nach dem Muster Vergils werde jetzt christlich, Alaric, Clovis, St. Louis, Jeanne seien al-
le „instruments of God“.
Neulateinische Epik in Frankreich und Italien – ein Vergleich 267
lich mit je einem besonderen Fürsten aus der Zeit des Dichters in Verbindung
bringen, durch bedeutungsschwere Prophezeiungen: Bei Ronsard verkündet Jupi-
ter und dann noch einmal die Zauberin Hyante die große Zukunft der Francus-
Söhne bis hin zu Karl IX.,8 bei Tasso wird Alfons II. von Este als Nachkomme
des herausragenden Helden Rinaldo prophetisch hervorgehoben und zu einem
neuen Feldzug gegen die Türken aufgerufen.9
Denn eine solche Verknüpfung des zeitgenössischen Herrschers mit den Hel-
dentaten eines frühen Vorfahren erhöht nicht nur die Würde des späten Nachfol-
gers, sondern ruft ihn auch auf zu eigenen großen Taten.
Diese Gestaltungselemente der nationalsprachlichen Epik in Italien und
Frankreich sind etwas ganz Besonderes. Sie sind in der Neuzeit noch nie dagewe-
sen, sie sind aber auch in der Antike nie dagewesen, nur allein in Vergils Aeneis.
Dort werden die Taten des Aeneas erzählt, der der Urahn des Augustus ist und die
erste Grundlage für das Machtgebilde geschaffen hat, das zur Zeit des Dichters
besteht: Das Imperium Romanum. Der Ruhm des Vorfahren spiegelt und vergrö-
ßert den Ruhm des Nachkommen und ist zugleich Verpflichtung und Ansporn, es
ihm gleich zu tun. Diese Beziehung zwischen frühzeitlichem Held und zeitgenös-
sischem Herrscher wird durch gewichtige Prophezeiungen hervorgehoben, die auf
verschiedene Weise, wörtlich sowie durch bildliche Darstellungen, dem Helden
oder mindestens dem Leser mitgeteilt werden. Dadurch wird zugleich klar, dass
sich in dem Geschehen eine schicksalhafte Bestimmung und ein Teil des göttli-
chen Heilsplanes vollzieht.10
Servius, der antike Kommentator, hat dieses Konzept markig formuliert als
die Absicht Vergils, Augustum laudare a parentibus11. Daraus wird nun: Karl IX.,
Alfons von Este rühmen von ihren Vorfahren her, und es soll daraus werden, wie
wir gleich sehen, Louis XIV rühmen von seinen Vorfahren her, von Chlodwig,
Karl Martell, Ludwig dem Hl.
Diese drei aus Vergil gewonnenen Elemente: Ronsards durchgehende Ahnen-
reihe, die zum gegenwärtigen König Frankreichs führt, Tassos früher Held, der
sich durch eine richtungsweisende Verteidigung des Christentums bewährt (bei
Vergil ist das natürlich noch nicht christlich, aber immerhin ist sein Held der pius
Aeneas!), bei beiden der prophetische Blick in die Zeit des Dichters, werden in
8 Jupiter in Buch 1, S. 7–11, Hyanthe in Buch 4, S. 196–229, eingeschoben überdies eine Pro-
phezeiung der Leucothoé in Buch 3, S. 115–116.
9 10,73ff. u. 17,90ff., Prophezeiung eines Eremiten bzw. eines wundersamen Alten.
10 Maskell 1973 bezeichnet S. 72 Ronsards Franciade zunächst völlig zu Recht als ein „prima-
rily Virgilian poem“, begründet das aber dann mit der oft von ihm erwähnten „Storm-
Shipwreck-Recital“-Sequenz: Das ist gewiss ein wichtiges Vergilisches Element, zumal
dadurch für ein ganzes Gedicht der ordo artificialis konstituiert wird; den viel wichtigeren
Grundgedanken Vergils, das eigentliche geniale Konzept, das ich soeben umrissen habe, hat
Maskell indes nirgends gewürdigt. Siehe aber etwa Gilbert Highet 1949, S. 73: „the whole of
the Aeneid (unlike any other classical epic) relates the fulfilment of a great and favourable
prophecy […] the prophecy led to the establishment of Rome“.
11 Serv., Verg. Aen. I, praef.: intentio Vergilii haec est, Homerum imitari et Augustum laudare a
parentibus.
268 Ludwig Braun
einer plötzlich und massiv um 1650 auftretenden Gruppe von Epen – in französi-
scher Sprache – zu größter Wirkung verbunden:
– Scudéry, Georges de (1654): Alaric ou Rome vaincue (10 Bücher). Eroberung
des sittenlosen Rom durch den christlichen Goten Alaric, historisch im Jahr
410; in kühner Umdeutung der Geschichte, in der es um Religion oder Moral
überhaupt nicht ging. Gerade Scudéry geht allerdings eher eigene Wege, weil
seine Panegyrik in erster Linie nicht auf den französischen König zielt, son-
dern auf Christina von Schweden, bei der er offenbar seinen größeren Vorteil
vermutet.12
– Chapelain, Jean (1656): La Pucelle ou la France délivrée (12 Bücher). Der
zunächst rein national anmutende Krieg gegen die Engländer wird als Streit
zwischen Gott und Satan inszeniert.
– Desmarets de Saint-Sorlin, Jean (1657): Clovis ou la France chrestienne (26
Bücher), gipfelt in der Schlacht von Vouillé 507, in der Chlodwig den Arianer
Alarich II. besiegt und tötet.
– Le Moyne, Pierre (1653/58): Saint Louis ou la Sainte Couronne reconquise
(18 Bücher), Kreuzzug Ludwigs des Hl. 1249–54.
Die lateinische Epik über historische Stoffe aber bleibt unterdes in Frankreich
lange einfach stumm:13 Nach den erwähnten zwei Johanna-Gedichten von Mont-
moret und La Varanne 1513 und 1516 entsteht erst gegen 1639 wieder etwas Ein-
schlägiges: Der Martellus des Pierre de Boissat.14 Dann allerdings kommt auch
hier eine ähnliche Gruppe von Epen ans Licht wie im Französischen, gleichfalls in
den 1650ern:
– Boissat, Pierre de (in erweiterter zweiter Fassung zwischen 1655 und 1658,
nur handschriftlich15): Martellus (12 Bücher); Karl Martell siegt (732) über
die Sarazenen bei Tours und Poitiers.
– Bussières, Jean de (1658): Scanderbegus (8 Bücher); die Verteidigung Alba-
niens gegen den Sultan Murat II. (1450).
– Mambrun, Pierre (1658): Constantinus (12 Bücher); Sieg des christlichen
Kaisers Constantin über den heidnischen Mitkaiser Licinius bei Byzanz (324).
– Bussières, Jean de (1675): Clodoveis (1 Buch); Krieg Chlodwigs gegen die
arianischen Westgoten unter Alarich II. (507). Das Werk ist nicht vollendet.
Alle diese Epen enthalten einen Ausblick auf das französische Königtum, mit Un-
terschieden, die zum Teil daher rühren, dass während der langen Entstehungszeit
der Gedichte Louis XIII gestorben ist (14.5.1643), Louis XIV aber, geboren
5.9.1638, erst ab 1661 aus eigener Macht und ohne Regenten herrscht. Manche
Dichter ignorieren die Schwierigkeit einfach, wie Scudéry, der nur von Louis XIII
spricht und eigentlich auf die Verherrlichung Christinas von Schweden hinaus
12 Maskell 1973, S. 95 teilt ein biographisches Detail mit, das eine recht lasche Auffassung der
Ethik eines Dichters bei Scudéry deutlich macht.
13 Anders als die französische Epik, die zwischen Ronsard und den 1650ern einige Gedichte
hervorbringt, die bereits, wenn auch unvollkommen, an Ronsard anknüpfen; siehe dazu unten.
14 Um 1639 entstanden, gedruckt um 1649, vgl. Braun 2007, S. 384–385.
15 Siehe Braun 2007, S. 391.
Neulateinische Epik in Frankreich und Italien – ein Vergleich 269
will, oder wie Mambrun, der Namen nur bis zu Ludwig dem Hl. nennt16 und sonst
großzügig von „allen Königen Frankreichs“ spricht.17
Andere reichen pflichtschuldigst Überarbeitungen nach, so Desmarets, der
1657 nur bis zu Louis XIII und Richelieu blickt, im Druck von 1673 diese Namen
aber stark zu Gunsten von Louis XIV reduziert, und Le Moyne, der im zweiten
Druck von 1658 zu Louis XIV schon deutlich mehr zu sagen hat als 1653.
Explizit genannt wird Louis XIV zudem von Chapelain, de Boissat in der
2. Fassung von 1655/58, und de Bussières im Scanderbegus, und derselbe hatte
das doch wohl auch für seine Clodoveis vor.
Eine genealogische Beziehung zwischen epischem Held und König von
Frankreich ist allerdings gar nicht einmal so häufig vorhanden, nur bei Le Moyne,
Desmarets, de Boissat, und vermutlich geplant für die Clodoveis von de Bussières.
Sonst besteht immerhin eine ideologische Verbindung zum französischen König,
bei Scudéry durch Alaric, bei Chapelain durch Jeanne, bei Mambrun durch
Constantin, bei de Bussières durch Scanderbeg.
Bis die Idee solcher Epen entsteht und zündet, braucht es beträchtliche Zeit, zu-
dem verlangen sie viele Jahre der Arbeit, bis sie vollendet sind. Wir wissen, daß
Chapelain seit etwa 1625 an seinem Epos arbeitete, Desmarets seit etwa 1630,
Mambrun ab etwa 1638, Le Moyne ab 1645/50, Scudéry ab den späten 40ern. Es
handelt sich auch klar um eine Gruppe, sie kannten sich gegenseitig und tauschten
sich aus, denn sie stammten aus den Reihen der Societas Jesu – de Bussières,
Mambrun, Le Moyne – oder der 1634 gegründeten Académie Française – de
Boissat, Chapelain, Desmarets (diese drei von Anfang an), Scudéry (dieser seit
1650), und viele von ihnen zitieren sich gegenseitig in ihren langen Vorworten.
Wer mag aber nun wirklich als erster die Idee zu diesem französisch-national-
christlichen Epos gehabt haben? Ich habe den Eindruck, Chapelain18, oder auch
Desmarets, aber jedenfalls niemand von den Lateinern. Mambrun beginnt 8 bzw.
13 Jahre später als diese mit seiner Arbeit. Aussagekräftiger ist der Fall de Bois-
sat: Sein Martellus, um 1639 entstanden, wird um 1649 in erster Fassung ge-
druckt. Aber diese Fassung enthält die so wichtige Prophezeiung mit der Reihe
der Nachkommen Martells bis zu Ludwig XIII. und ersten Ahnungen zu Lud-
wig XIV. noch nicht, de Boissat fügt sie erst, neben einigen weiteren Bereiche-
rungen der Handlung, in der zweiten, nur handschriftlich überlieferten Fassung
hinzu.19
Bei de Bussières hingegen kann man gleichfalls lehrreich verfolgen, wie er
sich von einem zeitgenössisch-historischen Epos zu einem Gedicht des neuen Ty-
pus vorarbeitet: Er beginnt mit seiner Rhea Liberata in drei Büchern, gewidmet
einem Ereignis von 1627, gedruckt 1655,20 also einigermaßen zeitnah, dann folgt
sein Scanderbegus in acht Büchern (offenbar recht flott gearbeitet, denn 1656 er-
scheinen Bücher 1–4, 1658 alle 8 Bücher, und mindestens bis 1650 saß er ja wohl
noch an der Rhea Liberata), über Ereignisse, die 200 Jahre zurückliegen, die eine
Verteidigung des Christentums darstellen und für die der Dichter sich um eine
rühmlich-typologische Verknüpfung mit Louis XIV immerhin bemüht.21 Da sich
diese Entwicklung jedenfalls auf das Muster der 1650er hinbewegt, darf man wohl
vermuten, dass seine Clodoveis dem zuletzt vollkommen gerecht werden sollte:
Chlodwig, der erste in der Reihe der fränkisch-französischen Könige, der sich tau-
fen lässt, Krieg gegen Heiden und Häretiker führt, der also bestens in die Gruppe
Martellus, Louis IX passt, dort allerdings durch einen Clovis (von Desmarets de
Saint-Sorlin) bereits vertreten ist, konnte eigentlich nur nach diesem Muster wei-
ter geplant werden. Die Clodoveis ist allerdings über das 1. Buch hinaus nicht ge-
druckt worden, im Jahr 1675, vermutlich doch, weil de Bussières 1678 gestorben
ist. Man sieht aber jedenfalls an diesen zwei Fällen de Boissat und de Bussières,
wie die Idee der beschriebenen Epos-Konzeption schrittweise um sich greift, und
dass die Lateiner hier nicht die Initiatoren sind.
In folgenden Jahren setzt sich dieser Epen-Typus durchaus fort, wenn auch
nicht mehr so massiv. Zu nennen wären der Charlemagne von Louis Le Labou-
reur (1666, unvollendet, Bücher 1–6 gedruckt, 12 B. geplant), ein weiterer
Charlemagne von Nicolas Courtin, gleichfalls 1666 (und zum Glück für beide
Verfasser ohne inhaltliche Überschneidungen!); von demselben Charlemagne
pénitent 1687, der Charle-Martel von Jacques Carel de Sainte-Garde 1679, und
man kann staunend bemerken, dass in diese Tradition auch noch gehört kein Ge-
ringerer als Voltaire mit seiner Henriade (1728): Bei ihm wird Heinrich IV. von
Ludwig dem Heiligen in den Himmel entrückt, wo er seine glorreichen Nachfol-
ger auf dem Thron Frankreichs bis zu Louis XV schauen darf (Buch 7).
Ich habe natürlich vereinfacht. Es gibt Vorgänger und Wegbereiter für diesen
Typ von Epos. Ein herausragender Fall wäre Petrarcas Africa, die einen christlich-
teleologischen Ansatz hat,22 freilich nicht den prophetischen Ausblick auf den
einen genealogisch verknüpften Helden der Gegenwart bieten kann. Im Franzö-
sischsprachigen gibt es schon vor 1650 manches, was aber doch nicht den Gipfel
erreicht, etwa, weil der Held und seine Taten nicht christlich geprägt sind oder
weil ein Fürst mit den Taten eines oftmals überdeutlich fiktiven Ahnen gepriesen
wird. So z. B. Pierre de Laudun, La Franciade, 1603, 9 Bücher, mit seinem frei
erfundenen germanischen Francus, der bei Würzburg einen Sieg über die Römer
erringt, aber vom paganen Olymp begünstigt wird; da hilft es nichts, dass der
Dichter sich mit Ahnen- und Königsreihen bis Henri IV in verschiedenen Prophe-
zeiungen geradezu austobt. Oder als Zielpunkt göttlicher Fügung wird ein nicht
gerade überwältigend großer Herrscher gewählt: So rühmen Alphonse Delbène,
Amédéide, 1586, und Honoré d’Urfé, La Savoysiade, um 1600, Karl Emanuel I.
von Savoyen (reg. 1580–1630). Überdies blieben beide Gedichte unvollendet.
21 Gott prophezeit: Die Türken endgültig zu besiegen, wird Scanderbeg nicht vergönnt sein,
sondern erst dem König Ludwig XIV., Buch 7 § 25.
22 Vgl. Klecker 2001 passim, bes. S. 652–655.
Neulateinische Epik in Frankreich und Italien – ein Vergleich 271
Erstaunlich nahe kommt dem Ideal der Meister von 1650 allerdings Sébastien
Garnier, Les premiers livres de la Loyssee, contenans, le voyage de Sainct
Loys …, Blois 1593. Garnier hätte das Zeug gehabt, ein früher Vorläufer zu wer-
den. Denn, soviel wird deutlich: Zu einem Epos in der Folge Vergils gehört, damit
es seine volle Wirkung entfalten kann, die teleologische Ausrichtung auf eine
Herrschergestalt von wahrhaft weltgeschichtlicher Bedeutung. Garnier plante, wie
er in einer Randbemerkung (S. 6) angibt, im 14. Buch die Brücke zu Henri IV zu
schlagen, indes: Auch er hat, wie so viele, sein Epos nicht vollendet.
In Italien aber lebt dieser Typus in seiner vollkommenen Ausbildung kaum
weiter, trotz der „Pioniertat“ Tassos. Im Lateinischen entspricht nur halbwegs die
Syrias des Bargaeus (1585/1591), vor allem, weil sie diffus bleibt in ihrer teleolo-
gischen Aussage, wer denn nun als neuer Held gegen die Türken aufstehen soll;
im Italienischen gibt es einige schwache Nachahmungen Tassos, die meist wenig
denkwürdige Taten erfundener Ahnen in einen kaum zwingenden Zusammenhang
mit zeitgenössischen Adelshäusern Italiens bringen.23
Einen bemerkenswerten Ansatz bietet im Italienischsprachigen allerdings, und
sogar noch vor Tasso, das Gedicht Dell’Hercole von Giovanbattista Giraldi
(1557). Dieses Epos gehört zunächst in die Gruppe der Werke der romanzo-
Dichter wie Boiardo und Ariost, stellt aber entschieden seinen Haupthelden in den
Mittelpunkt, ist dadurch nicht so diffus wie die anderen, bei denen man durch die
Fülle der verschiedenen Geschichten und Gestalten nicht den Eindruck bekommt,
dass die Herrscherpanegyrik des Hauses Este ein unbedingt zentrales Anliegen
wäre24.
Dieser Hercules hat natürlich auch noch nicht einen christlichen Hintergrund,
ähnelt aber der Aeneis schon beträchtlich durch die Konzentration auf den einen
genealogisch verknüpften Helden. Von dem man allerdings nicht gerade sagen
kann, er habe die Grundbedingungen für das Herzogtum Ferrara geschaffen. Und
spätestens, wenn Jupiter prophezeit: Al costor bello impero non pongo io Termine
alcun di tempo (S. 112, Stanze 4), sieht man, dass sich Giraldi mit der Übertra-
gung von Aen. 1,278f. hierher doch um mehrere Schuhgrößen vergriffen hat.
Dazu ist zu bedenken, dass es in Italien nationale Herrscher von umfassender
Macht und historischer Größe nicht gibt. Man sieht das schon bei Tasso selbst in
seinem Appell an Alfonso II. d’Este: Der war gewiss ein bedeutender Fürst und
ein großer Förderer der Künste, insgesamt aber doch ein politisches und nationa-
les Leichtgewicht. So fehlt diesen Gedichten, ob lateinisch oder italienisch, der
23 Vgl. Belloni 1908–1911, etwa S. 265 zu Tommaso Balli, Palermo liberato, von 1612, S. 268
zu Francesco Bracciolini, La Croce racquistata, von 1613, S. 272–275 zu Gabriello Chiabre-
ra, L’Amedeide, von 1620.
24 Für eine Neubewertung der genealogischen Enkomiastik als wesentliches Strukturelement bei
Ariost tritt Häsner 2019 ein. Indes, ist diese Enkomiastik nicht doch beträchtlich von anders-
artigen Elementen überwuchert? Schon in seinen ersten, programmatischen Versen kündigt
der Dichter an: „Le donne, i cavallier, lʼarme, gli amori, / le cortesie, lʼaudaci imprese io can-
to“. Hingegen etwa Giraldi: „Le fatiche, i travagli, i fatti egregi DʼHercole io canto“. Um zu
schweigen von Arma virumque cano. Das wären zielgerichtete Absichtserklärungen. Aber bei
Ariost kommt Ruggiero nicht einmal im Titel vor.
272 Ludwig Braun
25 Man sollte meinen, dass das Habsburgerreich im Grunde sehr ähnliche Voraussetzungen bie-
ten konnte. Indes ist hier, wie Franz Römer, der Kenner dieser Materie schlechthin, versi-
chert, nur ein einziges Epos wenigstens teilweise einschlägig: Joachim Meister (ein Schlesi-
er), De Rodolpho Habspurgico, 1576. Dieser folgt aber in seinen auf Maximilian II. gerichte-
ten Zukunftsausblicken, einer Schildbeschreibung und einer Prophezeiung des Flussgottes
Hister, den Vergilischen Vorbildern so eng, dass offensichtlich ein Einfluss von Ronsard,
obwohl chronologisch durchaus möglich, nicht vorliegt. Es ist also ein Eigenweg, der von
niemandem fortgesetzt wird. Zu Meister vgl. Römer 2018, S. 175–192, bes. 178–184.
Neulateinische Epik in Frankreich und Italien – ein Vergleich 273
staunlich vage; Statius hat nichts dergleichen. Das alles ist keine ernsthafte Nach-
ahmung der Aeneis. Es fehlt besonders an genealogischen Verknüpfungen zwi-
schen einem frühen und einem zeitgenössischen Helden als herausragenden Ge-
stalten; und Caesar bei Lucan ist zwar ein Vorfahre Neros, wird ja aber durchge-
hend als negativer Held gesehen.
Auch das Mittelalter, für das meine Kenntnisse allerdings gering sind, scheint,
bei allem Interesse gerade der Epik für das Aufspüren möglichst früher erlauchter
Ahnen von verherrlichten Herrschern der eigenen Zeit, die vergilisch explizierte
Verbindung zwischen Ahnen und zeitgenössischen Helden allenfalls selten und
ohne Nachdruck vollzogen zu haben: Mir bekannt ist lediglich im Roman d’Énéas
wie dann auch im Eneasroman des Heinrich von Veldeke eine rudimentäre Über-
nahme der Anchises-Prophezeiung in der Unterwelt, reduziert auf die Namen Sil-
vius, Aeneas Silvius, Romulus, Caesar, Augustus.26 Das ist mager gegenüber
Vergils Heldenschau, und in der Hauptsache einfach abgeschrieben. Zudem wer-
den die anderen zukunftsgerichteten Stellen der Aeneis, die Jupiter-Rede des
1. Buches und die Schildbeschreibung, in diesen mittelalterlichen Gedichten
überhaupt nicht aufgegriffen. Das zeigt das geringe Interesse an oder auch das
mangelnde Verständnis für Vergils Konzeption. Der Roman de Brut von Wace
bietet v. 679–702 ein Traumorakel, das Diana dem Brutus gewährt, nach dem die-
ser zuletzt nach Albion gelangen solle und dort eine Dynastie von in der ganzen
Welt gerühmten Herrschern begründen werde: Das ist immerhin etwas! Übrigens
mit deutlichen Anklängen an das Traumorakel des Aeneas (Aen. 3,147–179). Die
Prophezeiung wird dann zwar durch die Handlung erfüllt, es wird aber nicht wei-
ter Bezug darauf hergestellt. Die Vergil-Imitatio bleibt also punktuell, von einer
Übernahme des gesamten Konzepts kann keine Rede sein. Das vollbringen, so
weit man um sich blicken mag, erst Tasso und die Franzosen.
Zunächst hatte ich befürchtet, die warmen Worte, die ich für die französischen
Dichter dieser Epen gefunden habe, könnten mein Auditorium vielleicht überra-
schen, wenn nicht gar befremden. Denn das im Zentrum stehende Kleeblatt von
Scudéry, Chapelain, Le Moyne und Desmarets, das sind genau jene Epiker, vor
denen wir schon immer von unseren Lehrern gewarnt worden sind. Klára Csűrös
nennt sie in ihrem höchst verdienstvollen Buch mehrmals „les dinosaures“, „qui
ont valu à l’épopée française la triste réputation que l’on sait“27. Es gab aber
schon einige Zeit vorher auch andere Urteile: Bereits Maskell 1973, S. 142–146
hat die Pucelle von Chapelain einfühlsam und verständnisvoll gewürdigt, und der
unglaublich belesene und gedankenreiche William Calin bezeichnete Le Moynes
Saint Louis als „a splendid poëme heroïque […] which deserves rehabilitation.“28
Es war mir dann eine freudige Überraschung, unter den Teilnehmern der Sektion,
die sich im Rahmen des 11. Kongresses des Frankoromanistenverbands der Epik
Frankreichs zugewandt hat, einer neuen und durch eindringliche Interpretationen
vorzüglich begründeten Hochschätzung dieser Gedichte zu begegnen.
BIBLIOGRAPHIE
Primärliteratur
Mambrun, Pierre (1658): Constantinus sive Idololatria Debellata, Paris, D. Bechet und L. Billaine.
Meister, Joachim (1576): De Rodolpho Habspurgico, Görlitz. o.V.
Millieu, Antoine (1636/39): Moyses Viator, Lyon, G. Boissat.
Monsmoretanus, Humbertus (1513): Bella Britannica, Paris, Badius Ascensius.
Pisanus, Octavius (1603): Pietas Caroli Magni, Rom, Gullielmus Facciottus.
Polcari, Innocenzo (1905): Maria sine labe originis proclamata, Benevent, De Martini.
Roman d’Énéas, Le (1972): übers. u. eingeleitet v. Monica Schöler-Beinhauer, München, Fink.
Ronsard, Pierre de (1572): La Franciade, Paris, Gabriel Buon.
Sannazaro, Iacopo (1526): Partus Virginis, Rom, F. Minitius Calvus.
Scudéry, Georges de (1654): Alaric ou Rome vaincue, Paris, Augustin Courbé.
Tassoni, Alessandro (1622): La Secchia rapita, Paris, Toussainct du Bray.
Tortoletti, Bartolomeo (1628): Juditha Vindex, Rom, Typis Vaticanis.
Urfé, Honoré de (1609): La Savoysiade, Fragmente in: Nouveau recueil des plus beaux vers, Paris,
Toussainct du Bray, S. 1–22.
Verinus, Ugolinus (1995): Carlias, hg. v. Nikolaus Thurn, München, Fink (verf. 1494).
Veldeke, Heinrich von (1992): Eneasroman, hg. u. übers. v. Hans Fromm, Frankfurt a. M., Deut-
scher Klassiker Verlag.
Vida, Marco Girolamo (1535): Christias, Cremona, apud Lodovicum Britannicum.
Voltaire (1970): La Henriade, hg. v. O. R. Taylor, Genf, Institut et Musée Voltaire (verf. 1728).
Wace (2002): Roman de Brut, hg. v. Judith Weiss, Exeter, Univ. of Exeter Press (verf. 1155).
Sekundärliteratur
Toinet, Raymond (1899–1907): Quelques recherches autour des poèmes héroïques-épiques fran-
çais du dix-septième siècle, 2 Bände, Tulle, Crauffon (Nachdruck Genf, Slatkine, 1971).
Les conflits en France entre 1500 et sont représentées et évaluées de manière
1800, qui résultent entre autres de variée et polyvalente. Ces variations
bouleversements confessionnels (les dépendent du modèle épique choisi, des
guerres de Religion), politiques (la considérations poétologiques ainsi
monarchie absolue) ou concernant que de l’arrière-plan socioculturel auquel
l’histoire des idées (les Lumières), les poètes appartiennent. Elles con-
font naître un vaste panorama de poèmes cernent tant la représentation de la vio-
épiques aux sujets mythiques, histo- lence sur les champs de bataille que la
riques, bibliques ou scientifiques. Depuis conception et la modélisation du héros
les premiers essais épiques au temps épique. Au sein d’un genre fortement
des guerres d’Italie jusqu’aux Colom- codifié émergent donc de multiples essais
biades au XVIIIe siècle, la dimension qui conçoivent de nouveaux regards
de la guerre, qui se veut une constante sur la guerre et la paix tout en les inté-
dans la tradition du genre depuis grant dans le répertoire de la tradition
Homère, ainsi que celle de la paix, liée épique.
à la vision d’un âge d’or chez Virgile,
ISBN 978-3-515-12749-3
[Link]
Les théoriciens du XVIe siècle débattaient de la compatibilité de la poésie épique avec l'art militaire moderne, notamment l'intégration des armes à feu. Bien que certains considéraient cela comme incompatible, d'autres poètes de l'époque des guerres de Religion en France ont trouvé des moyens de l'intégrer, transformant ce qui semblait incompatible dans le Roland Furieux en une synthèse productive .
Le projet épique de Ronsard est unique dans son temps car il intègre une linéarité des ancêtres pouvant relier des figures légendaires aux monarques contemporains, comme Francus aux rois de France, renforçant ainsi la légitimité royale. Ces récits étaient conçus pour louer indirectement le roi actuel par ses aïeux, exploitant des prophéties pour relier mythologiquement le passé et le présent .
La dimension éthique dans les épopées mettant en scène des chefs militaires comme Henri IV est cruciale car elle oriente et renforce les traits de caractère des héros en fonction de la cause idéologique représentée. Elle s'illustre à travers des figures héroïques et la manière dont les actions guerrières sont représentées, façonnant ainsi une éthique du héros distincte pour chaque camp idéologique .
Les épopées protestantes, comme celles qui penchent pour la Pharsale de Lucain, partagent une vision dénonciatrice des horreurs et cruautés engendrées par la guerre civile. Cette représentation serve à illustrer les ravages de la guerre, semblable à Lucain, et reflète donc une affinité idéologique avec la condamnation de la guerre civile à travers l'épic .
Dans les épopées du XVIe siècle, la paix est souvent perçue comme une absence d'événements, ce qui contraste avec la guerre, qui est l'objet même de l'épopée en tant que genre voué à l'action. Les poètes de cette période ne représentent pas la conclusion définitive de la guerre ou un tableau de paix retrouvée car cela ne s'inscrit pas dans l'objectif narratif de l'épopée .
Les poèmes épiques français du XVIe siècle, tels que ceux évoqués par Ronsard, associent les exploits des héros épiques à des figures royales contemporaines, renforçant ainsi la légitimité des dirigeants actuels par la noble lignée de leurs ancêtres. Cette approche est influencée par la tradition virgilienne où le héros établit les fondements d'un empire actuel, comme c'est le cas dans l'Énéide .
La poésie épique d'actualité se différencie de l'historiographie classique en combinant narration historique et éléments épiques pour profiler et évaluer des faits historiques d'une manière unique. Elle est considérée comme un dispositif hybride, où la fiction poétique se mêle à la chronique historique, défiant ainsi la stricte séparation entre poésie et historiographie établie par Aristote .
Historiquement, les fortifications des villes huguenotes étaient justifiées par le besoin de protection contre les catholiques suite à l'alignement modifié des hostilités provoqué par la Réforme. Sous l'Édit de Nantes, les Huguenots conservaient le droit de maintenir ces fortifications, symbolisant une protection nécessaire de cette minorité contre ses compatriotes catholiques .
La représentation épique de la guerre à la Renaissance inclut des innovations techniques comme les armes à feu, ce qui contraste avec les conceptions d'Aristote et Hegel qui privilégient des fondements « anciens » pour l'épopée. À cette époque, les poètes ont intégré ces éléments non pas comme une contradiction mais comme un moyen d'exposer de nouveaux concepts d'héroïsme guerrier .
Le genre épique joue un rôle central dans la construction de l'identité nationale française en célébrant les événements et figures historiques nationaux. Ronsard, par exemple, utilise le mythe de Francus pour renforcer les liens entre les mythologies anciennes et la royauté contemporaine, soulignant ainsi l'importance de l'héritage culturel et historique dans la légitimation du pouvoir royal .