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Vie des Arts
Carthage romaine
Abdelmajid Ennabli
Volume 18, numéro 73, hiver 1973–1974
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Éditeur(s)
La Société La Vie des Arts
ISSN
0042-5435 (imprimé)
1923-3183 (numérique)
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Citer cet article
Ennabli, A. (1973). Carthage romaine. Vie des Arts, 18(73), 22–26.
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Carthage
ABDELMAJID ENNABLI romaine
Comme les grandes villes américaines
édifiées d'un seul coup, en bordure de la
côte atlantique, face au Vieux continent,
la Carthage romaine s'est construite à la
tête de l'Afrique, face à Rome, de l'autre
côté du bassin méditerranéen.
Dès l'abord, ses fondateurs, qui la des-
1. Statue de Démèter, découverte en 1899 dans tinaient à être une capitale, la voulurent à
une citerne de Carthage. la fois vaste et majestueuse. Travaillant
Musée du Bardo. comme sur une table rase, puisque le site
(Phot. W. Daszewski) de la ville punique détruite avait été aban-
donné pendant plus d'un siècle, les urba-
2. On ne peut se faire une idée des proportions de
l'amphithéâtre de Carthage, à peine dégagé, que
nistes romains conçurent un plan cadas-
par celui d'EI Djem, aussi en Tunisie, un des plus tral qui étonne encore aujourd'hui par sa
remarquables du monde. vigueur et par son étendue.
(Phot. O.N.T.T.) A partir du sommet de l'acropole de
Byrsa, pris comme centre géométrique, les
arpenteurs établirent les deux grands axes
AXE DE DEVELOPPEMENT ET PROGRAMMATION perpendiculaires, le decumanus maximus
La zone de mise en valeur du patrimoine monu-
mental de la région de Carthage se répartit géogra-
et le cardo maximus, déterminant ainsi les
phiquement entre les périmètres communaux de La quatre parties du grand rectangle formant
Marsa, Sidi Bou Saïd, Carthage et La Goulette. Elle l'assiette de la ville. S'étendant parallèle-
couvre la totalité des communes de Carthage et ment au rivage, ce plan mesure 888 mètres
de Sidi Bou Saïd, dont elle détermine définitivement sur le cardo maximus, nord-sud, et 828,
le plan d'urbanisme. A La Marsa, où elle ne concer-
ne que 25 p. 100 du périmètre communal, elle déter- sur le decumanus maximus, orienté est-
mine un plan d'urbanisme de détail qui devra s'in- ouest, couvrant ainsi 262 hectares environ.
tégrer au plan actuellement suivi, à moins qu'il n'en- Puis, à l'intérieur de cette vaste surface,
traîne sa révision. Quant à La Goulette, un schéma
d'aménagement entre déjà dans sa phase d'exécu- en partant de deux grands axes perpendi-
tion; on l'avait élaboré en ne tenant compe que de culaires, tout un quadrillage de cardo el
la commune en tant qu'entité. Toutefois, l'impact de de decumanus orthogonaux est tracé, dé-
la mise en valeur du patrimoine monumental entraî- limitant des lots d'égale superficie desti-
ne pour cette commune une polarisation supplé-
mentaire, particulièrement pour l'urbanisation du nés aux constructions. De part et d'autre
Kram Ouest. Dans tous les cas, il est clair que l'ex- du cardo maximus et parallèle à lui, vingl
ploitation du patrimoine archéologique aura une cardo secondaires, espacés de 37 m. cha-
incidence directe sur tout plan d'aménagement des cun, s'allongent du nord au sud, traversés
territoires communaux et extracommunaux de la
côte nord. En conséquence l'harmonisation des perpendiculairement par six decumanus
plans d'urbanisme des quatre communes s'impose. répartis de part et d'autre du grand decu-
La préocupation de concevoir l'urbanisation com- manus, orienté est-ouest. C'est dans le
me partie d'un aménagement global de la côte nord trame de ce réseau de rues que sont ré-
et l'incidence de la mise en valeur archéologique sur parties les insulae. Chaque insula ou îlo'
l'aménagement amènent à préconiser la réalisation
d'une première tranche, qu'il convient de situer évi- mesure une longueur quadruple de sa lar-
demment dans la zone où s'exercera la plus forte geur soit 35 m. 5 sur 142, couvrant une
pression urbaine et où, en même temps, doivent se surface de cinquante ares.
trouver les monuments ou les vestiges les plus nom-
breux. Ainsi, près de 2000 ans avant que les
Compte tenu de ces critères, le choix se portera pionniers américains ne l'appliquent sur le
sans hésitation sur le centre de la Carthage romaine Nouveau continent, les Romains ont inrv
antique, tel que l'ont délimité les conclusions de posé à la topographie naturelle du terrair
l'archéologie.
Cette première tranche, élément essentiel de
un plan de conception rationnelle destine
l'opération, doit réaliser une programmation d'en- à être le cadre de la future capitale de
semble qui en fasse le test de l'aménagement global. l'Afrique.
C'est dans les cases de ce vaste échi
(Extrait du rapport: Mise en valeur de Carthage.)
quier que sont répartis et disposés les di
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vers organes et bâtiments de la cité. relevé les traces. tre pour les concerts, les tragédies, les
D'abord, les demeures particulières: les Par contre, les établissements publics, mimiques, les déclamations. Mieux que
premiers colons qui arrivaient d'Italie et en raison de leur rôle dans la cité et de personne, Apulée, qui s'y est montré, a
pour lesquels la nouvelle ville avait été leur prestige auprès des habitants, consti- fait l'éloge de cette scène. Demeuré igno-
fondée durent recevoir des lots de super- tuent des ensembles dont l'architecture, ré pendant longtemps sous les déblais qui
ficie assez étendue pour y édifier des habi- la masse ou, à défaut, l'emplacement sont l'ont enseveli, ce théâtre a été révélé par
tations spacieuses. Tout un quartier de les plus visibles, sinon les plus reconnais- les fouilles: adossé au flanc du plateau,
ces belles villas a subsisté dans la partie sablés. l'hémicycle de ses gradins s'ouvre, au sud,
nord de la ville. Sur une des hauteurs qui Une ville comme Carthage s'enorgueillit devant un frons sceenee en grande partie
descendent lentement vers le rivage et de posséder les plus grands et les plus détruit. Un grand nombre d'éléments ar-
dont le versant a été aménagé en paliers beaux monuments. Et, ainsi que l'avait pré- chitecturaux de colonnes, de chapiteaux
successifs aux dimensions des insulae, vu le constructeur, chacun d'eux était situé et d'architraves ont été retrouvés gisant
les villas se succèdent les unes aux autres. à sa place exacte dans le plan général. par terre ainsi que de belles et grandes
Tout un ensemble de ces maisons a été L'ordonnance de cet ensemble monumen- statues de dieux et d'empereurs qui de-
dégagé et constitue aujourd'hui un des en- tal, réparti avec art et équilibre, devait vaient décorer la scène. Elles meublent
droits les plus riches et les plus attrayants constituer pour la ville une magnifique pa- aujourd'hui le Musée du Bardo.
de Carthage. La plus remarquable de ces rure architecturale: temple capitolin, au Mais plus vastes, en raison de la nature
demeures aristocratiques est celle dite de centre; au sommet d'une acropole domi- essentiellement populaire de leur diver-
la Volière en raison d'une très belle mo- nant tout le paysage urbain, thermes gi- tissement, sont l'amphithéâtre et le cirque.
saïque figurant une multitude d'oiseaux gantesques en bordure du rivage; théâtre Pour concevoir et créer ces édifices, véri-
s'ébattant dans un paysage fleuri. Tout à et odéon, dos à dos; cirque et amphithéâ- tables réservoirs destinés à contenir un
côté, dans la maison à la Cascade, une tre, voisins; sans oublier les ports qui ont entassement de plusieurs dizaines de mil-
série de cascatelles alimentent un grand fait sa fortune, les immenses réservoirs liers de spectateurs, les architectes et les
bassin face à une grande salle de récep- d'eau et une multitude de places, de por- constructeurs ont dû faire preuve à la fois
tion. tiques, de temples et d'édifices secondai- d'audace et d'invention. Selon la nature du
Dans ces vastes demeures, le maître res. Ce sont là les pièces essentielles jeu, la scène s'allonge en piste ou bien se
des céans et sa famille vivaient avec une d'une grande capitale où les fonctions fon- resserre en foyer pour concentrer l'intérêt
nombreuse domesticité. Il recevait une damentales de tout ordre, économique, sur l'action, et les gradins des spectateurs,
clientèle dont la fidélité lui imposait des religieux ou ludique, trouvaient ample sa- cernant la scène, s'étirent en longues mar-
fréquentes invitations qui, comme les té- tisfaction. «Veni Karthaginem et circum- ches ou s'élèvent en arches successives.
moignages archéologiques le prouvent, se strepebat me flagitisiorum amorum sarta- De l'amphithéâtre de Carthage, trop cé-
déroulaient dans un cadre sinon fastueux, go.» «Je vins à Carthage et la poêle des lèbre par les sacrifices de martyrs chré-
tout au moins certainement agréable. Le amours coupables bouillonnait autour de tiens, il ne subsiste aujourd'hui qu'une
petit peuple — celui des clients et des arti- moi», écrivait saint Augustin. grande forme ovale inscrite presque au ras
sans — devait vivre dans des locaux très De fait, ce sont les bâtiments publics du sol: plus aucune voûte n'a subsisté de
modestes et fragiles dont on a rarement destinés aux divertissements et aux jeux ce bastion de la violence; seule l'arène a
qui, aujourd'hui encore, impressionnent le
plus le visiteur; d'abord, l'odéon et le théâ-
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été dégagée n'offrant plus aucun écho de
tous les sanglants combats qui s'y dérou-
lèrent pour la jubilation de tout un peuple
assemblé. Mais l'on peut se faire une idée
de cette architecture par l'amphithéâtre
d'EI Djem, qui demeure l'un des plus re-
marquables du monde.
Par rapport à celle de l'amphithéâtre,
l'architecture du cirque apparaît plus sim-
ple: l'arène, d'une longueur pouvant dé-
passer 500 mètres, est divisée longitudi-
nalement par un mur terminé par deux
grandes bornes et autour duquel tourne la
piste. Autour de l'arène, parallèlement à la
piste, s'allongent les gradins. Au milieu,
sur l'un des côtés, se trouvait la tribune.
A l'une des extrémités se trouvent les écu-
ries, les remises et les box de départ, tan-
dis qu'à l'extrémité opposée se dresse la
porte triomphale, au-dessous de laquelle
se trouvait la tribune de la présidence des
jeux.
Les courses de chars qui s'y déroulaient
étaient la manifestation sportive la plus
populaire de l'Antiquité, et leurs compé-
titions étaient suivies avec une passion
comparable à celle qui animent les foules
d'aujourd'hui pour les grands matchs. Les
auriges, sur des chars, défendant l'une des
quatre couleurs traditionnelles — bleu,
rouge, blanc et vert — devaient exécuter
sept fois le tour de la spina. Plus que la
vitesse du char tiré par des attelages al-
lant de deux jusqu'à douze chevaux,
c'étaient les incidents qui émaillaient ces
compétitions qui faisaient la joie des spec-
tateurs. C'était surtout aux virages, que
l'on mesurait la maîtrise du conducteur et
que l'on attendait les maladroits. L'atte-
lage désorganisé, les chevaux emballés,
le char renversé, le conducteur éjecté,
c'est la déconfiture générale, le naufrage
qui déclenchait les hurlements, déchaî-
nait les passions de la foule des specta-
teurs. Celui qui, triomphant de tous ces
obstacles, parvenait à travers toutes ces
péripéties à faire les sept tours était pro-
clamé le héros et connaissait une gloire
comparable à celle des grands champions
d'aujourd'hui.
Mais de ces clameurs et des gloires
qu'elles fabriquaient, il ne reste plus au-
jourd'hui que les vestiges de monuments
déserts et muets que, seuls, les archéolo-
gues pourront interroger. VQ
English Translation, p. 92
3. Le Théâtre de Carthage.
2e siècle après J.-C.
(Phot. Dominique Roger)
4. Thermes d'Antonin.
(Phot. Dominique Roger)
5. L'Antiquarium.
Carthage, Villa de la Volière.
(Phot. Monuments Historiques, I.N.N.A.)
6. Autre vue de l'Antlquarlum, qui se détache sur
le Bou Kornine, à l'opposite du golfe de Tunis.
(Phot. O.N.T.T.)
DOSSIER TUNIS-CARTHAGE/25
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2. La châtelaine parfait sa toilette. Détail de l'illustration 1. 3. Le Seigneur reçoit. Détail de l'illustration 1.
(Phot. Institut National d'Archéologie et d'Arts, Tunis). (Phot. Institut National d'Archéologie et d'Arts, Tunis).
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