NARRATOLOGIE
[1. D’où vient la notion ? A qui est-elle empruntée ? A quelles « écoles théoriques » est-elle
liée ?]
La narratologie est la science du récit et l’étude de la narrativité (ce qui fait qu’un récit est un
récit, et pas une description, une argumentation ou autre chose). Ce néologisme a été
introduit par Todorov en 1969 dans le but d’émanciper la jeune théorie du récit du champ
des études littéraires (p. 10), car, ainsi qu’il le relève, « la narration est un phénomène que
l’on rencontre non seulement en littérature mais aussi dans d’autres domaines qui pour
l’instant relèvent, chacun, d’une discipline différente (ainsi contes populaires, mythes, films,
rêves, etc.) » (Grammaire du Décaméron, p. 10). La théorie du récit trouve ses origines dans
la poétique d’Aristote et dans la rhétorique classique, ainsi que dans les travaux formalistes
russes et des folkloristes scandinaves, ces derniers ayant cherché à définir les éléments
invariants des contes à travers les concepts de type et de motif (A. Aarne et S. Thompson).
Au croisement des approches folkloristes et du formalisme russe des années 1920, Vladimir
Propp a joué un rôle crucial en posant l’hypothèse que l’ensemble des contes merveilleux
russes dérivaient d’une matrice narrative unique, qui pouvait être décrite en recourant à un
nombre fini de rôles narratifs et de fonctions ordonnées. Les narratologues structuralistes
poursuivront ce travail d’abstraction en vue de décrire les caractéristiques formelles et
fonctionnelles propres à l’ensemble des récits. Todorov a joué un rôle majeur dans le
développement de la narratologie en France en traduisant certains textes des formalistes
russes, notamment un article de Boris Tomachevski exposant la dualité entre fabula (ordre
de l’histoire racontée) et sujet (ordre du récit qui raconte cette histoire), qui deviendra l’un
des fondements de la narratologie moderne.
La narratologie a prospéré en France dans les années 1965-1975, d’une part en réaction aux
approches historiques et biographiques dans un contexte global de contestation des
institutions, et d’autre part en adoptant un cadre épistémologique plus ou moins inspiré par
le structuralisme, alors en vogue dans les sciences du langage. Durant cette époque,
l’objectif était de fournir une description objective du texte littéraire en recourant, d’une
part, à une analyse thématique de la fable (dans le prolongement de V. Propp, notamment
avec les travaux de Cl. Bremond et de A.-J. Greimas) et, d’autre part, à une analyse du
discours du récit (Genette), notamment des jeux sur le temps (ordre, durée, fréquence), la
voix (narrateur) et la focalisation (point de vue). Au milieu des années 1970, si les théories
de la déconstruction ont contribué à marginaliser les travaux des narratologues, Ricœur
(1983-1985) et certains théoriciens de la lecture, comme Eco (1985), Jouve (1992,
1997/2010, 2001) ou Dufays (1994/2010), ont renouvelé les concepts de l’analyse du récit
en les articulant aux processus de la réception. La théorie du récit en France s’est par ailleurs
poursuivie dans le giron de l’analyse de discours (Maingueneau, 2004) et de la linguistique
textuelle (Adam, 1997 ; Rabatel, 1998). Ces renouvellements n’ont pas empêché Genette de
poursuivre ses analyses en les élargissant notamment à des réflexions d’ordre esthétique
(1994, 1997) ni une nouvelle génération de narratologues français d’approfondir ou de
contester (Patron, 2009) les concepts genettiens. Parallèlement, dans les pays anglo-saxons
et germaniques, la narratologie a continué à prospérer, tout en diversifiant ses approches,
ses méthodes et ses cadres épistémologiques, à tel point que certains spécialistes parlent
aujourd’hui de narratologies (au pluriel) (Herman 1999, Nünning 2003). David Herman a
introduit le terme « narratologie postclassique » pour décrire l’évolution de cette science et,
notamment, son ouverture en direction des approches cognitives, rhétoriques et
fonctionnalistes. D’une manière générale, la narratologie contemporaine semble avoir
intégré la problématique de la lecture, de la subjectivité et de la relative indétermination du
texte.
[2. Pourquoi et dans quelles conditions cette notion a-t-elle été sollicitée en didactique de la
littérature ? Que révèle son usage ? Comment a-t-il évolué ? ]
Si la narratologie n’est pas parvenue à s’institutionnaliser en France, elle a en revanche
connu une grande fortune dans le champ de la didactique en fournissant une véritable boîte
à outils pour l’analyse de textes.
Il faut saluer à ce propos les ouvrages de Halté et Petitjean (1977), de Fossion et Laurent
(1981), de Goldenstein (1985/1999), de Reuter (1996, 2000) et de Dumortier (1980, 2001,
2005), qui concurrencent avec succès des vulgarisations rédigées par des non-didacticiens
comme Rey (1992) ou Philippe (1996). Ces narratologues didacticiens se sont attachés d’une
part à présenter dans un langage clair les principaux apports de l’analyse du récit et d’autre
part à les illustrer, voire à les prolonger, sur la base d’expériences dans les classes qui se sont
développées aussi bien du côté de la lecture que du côté de l’écriture narrative (cf.
Dumortier 1989). Des auteurs comme Lits (1989) ou Reuter (1984, 1996 (avec P. Glaudes),
2009) ont ainsi consacré au personnage, aux scènes romanesques et aux « mauvais genres »
narratifs (roman policier, roman noir) des travaux qui constituent autant de contributions
originales à la narratologie.
Il apparait dès lors que la narratologie n’aurait probablement jamais connu le succès qui fut
le sien si elle n’avait pas bénéficié du relais et de la caisse de résonnance de l’école, et qu’en
retour, l’enseignement de la littérature a trouvé en elle les outils idéaux pour asseoir une
part de sa légitimité scientifique.
[3. Quelle est son utilité actuelle en didactique ? Quels problèmes éventuels sont soulevés par
les questions qui la traversent ? ]
Au début du XXIe siècle, l’enseignement de la narratologie a fait l’objet d’une remise en
cause sévère de la part de certains de ceux mêmes qui avaient contribué à la construire.
Todorov (2007) déplore ainsi qu’elle soit trop souvent mise au service d’« un conception
étriquée de la littérature qui la coupe du monde dans lequel on vit », alors que « le lecteur,
lui, cherche dans les œuvres de quoi donner sens à son existence ». Il faut dire que la plupart
des exploitations didactiques de la narratologie relèvent le plus souvent de la plus pure
orthodoxie structuraliste (schéma quinaire, schéma actantiel, analyse des figures
genettiennes) et que les approches plus récentes (comme celle de Baroni, 2007) sont encore
largement ignorées dans les manuels scolaires et les pratiques d’enseignement. Cela
explique que les critiques adressées aux approches trop formalistes (et trop arides, par leur
objectivité) du texte soient généralement confondues avec une critique de la narratologie
dans son ensemble, dans l’image figée que l’on peut s’en faire quand on se réfère aux
travaux des structuralistes. Par sa proximité épistémologique avec l’attention portée sur les
processus de lecture (cf. l’article « tension narrative »), la narratologie « postclassique »
constitue cependant à bien des égards un chantier nouveau, susceptible de renouveler en
profondeur les méthodes et les outils de l’analyse narrative dans l’enseignement tant
secondaire que supérieur.
Raphaël Baroni, « Les nouveaux outils didactiques de la narratologie "post-classique" »,
Enjeux, n° 70, pp. 9-35 ; Jean-Louis Dumortier, Lire le récit de fiction. Pour étayer un
apprentissage : théorie et pratique, De Boeck, 2001 ; Gérard Genette, Discours du récit, Paris,
Seuil, 2007 ; Peter Hühn, Jan Christoph Meister, John Pier, Wolf Schmid (dir.), Handbook of
Narratology (2nd edition), Berlin/Boston, De Gruyter, 2014 ; Yves Reuter, L’Analyse du récit,
Paris, Nathan, 2000.
Raphaël Baroni et Jean-Louis Dufays
Þ conte, lecture littéraire, sujet lecteur, lecteur modèle/lecteur réel, théories de la
réception, fiction, métalepse, personnage, temporalité littéraire et didactique,
tension narrative, texte, textualisme, stéréotype
Autres références
Antti Aarne et Stith Thompson, The Types of the Folktales, Helsinki, Academia Scientiarum
Fennica, 1987.
Jean-Michel Adam, Le Récit, Paris, Presses universitaires de France, 1996 (1re éd. : 1984) ;
Jean-Michel Adam, Les Textes : types et prototypes. Récit, description, argumentation,
explication et dialogue, Paris, Nathan, 1997.
Raphaël Baroni, La Tension narrative, Paris, Seuil, 2007.
Raphaël Baroni, L’Œuvre du temps, Paris, Seuil, 2009.
Claude Bremond, Logique du récit, Paris, Seuil, 1973.
Jean-Louis Dufays, Stéréotype et lecture. Essai sur la réception littéraire, Bruxelles, Peter
Lang, 2010 (1re éd. : Liège, Mardaga, 1994).
Jean-Louis Dumortier et Françoise Plazanet, Pour lire le récit, Bruxelles-Paris-Gembloux, De
Boeck-Duculot, 1981.
Jean-Louis Dumortier, Ecrire le récit, Bruxelles-Paris-Louvain-la-Neuve, De Boeck-Duculot,
1989.
Jean-Louis Dumortier, Tout petit traité de narratologie à l’usage des professeurs de français
qui envisagent de former non de tout petits (et très mauvais) narratologues mais des
amateurs éclairés de récits de fiction, Namur, Presses universitaires de Namur, 2005.
Umberto Eco, Lector in fabula ou La coopération interprétative dans les textes narratifs,
Paris, Grasset, 1985.
André Fossion et Jean-Paul Laurent, Pour comprendre les lectures nouvelles. Linguistique et
pratiques textuelles, Bruxelles-Paris-Gembloux, De Boeck-Duculot, 1981.
Gérard Genette, Figures III, Paris, Seuil, 1972.
Gérard Genette, L’Œuvre de l’art, Paris, Seuil, 2010 (1re éd. : 1994 et 1997).
Pierre Glaudes et Yves Reuter, Personnage et didactique du récit, Metz, Centre d’analyse
syntaxique de l’université de Metz, 1996.
Jean-Pierre Goldenstein, Lire le roman, Bruxelles, De Boeck & Larcier, 1999 (1re éd. : Pour lire
le roman, 1985).
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1966.
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