Déterminants des rémunérations d'auditeurs en France
Déterminants des rémunérations d'auditeurs en France
Nathalie GONTHIER-BESACIER
I.A.E. de Grenoble – CERAG
Alain SCHATT
I.A.E. de Franche-Comté – LEG/FARGO Dijon
Résumé.
A partir de 2003, les entreprises françaises sont tenues de divulguer le montant des
rémunérations de leurs auditeurs, mais de nombreuses entreprises ont décidé de divulguer
volontairement ces informations dans leur rapport annuel 2002. Dans ce travail, nous tentons
d’expliquer le montant des rémunérations des auditeurs perçues au cours de l’exercice 2002
dans 127 entreprises françaises non financières. Nos résultats confirment l’incidence positive
de la taille et du risque associé aux entreprises auditées sur la rémunération des auditeurs.
Abstract.
Since 2003, the divulgation of audit fees is necessary in France, but numerous firms decided
to indicate voluntary the audit fees for the year 2002 in their annual report. In this paper, we
attempt to explain the amount of audit fees in 2002, on a sample of 127 French (non financial)
firms. We find that audit fees depend on firm size and firm’s risks.
Mots-clés.
Introduction
Le début de ce nouveau millénaire a été particulièrement riche en événements
financiers et comptables. En particulier, la faillite de grandes sociétés cotées en bourse (Enron,
etc.) et la découverte de nombreuses malversations comptables aux Etats-Unis et en Europe
(Parmalat, etc.) ont entraîné une baisse significative de la valeur boursière d’une multitude
d’entreprises, ainsi qu’une perte de confiance des investisseurs. Celle-ci a été d’autant plus
marquée que la survenance de tels événements paraissait a priori relativement improbable : en
effet, de nombreux mécanismes de gouvernance étaient censés limiter de tels comportements
frauduleux des dirigeants, et notamment la présence d’auditeurs1 indépendants. Cependant, la
faillite d’un des plus grands cabinets d’audit au monde suite à la faillite d’Enron – le réseau
Arthur Andersen – a rendu nécessaire une réflexion approfondie sur la question de
l’indépendance des auditeurs.
Parmi les différentes mesures prises pour renforcer la qualité du gouvernement
d’entreprise et restaurer la confiance sur les marchés financiers figurent plusieurs dispositions
sensées protéger cette indépendance. Aux Etats-Unis, la loi Sarbanes-Oxley prévoit
notamment un contrôle assidu des procédures de nomination et de fonctionnement des
cabinets d’audit par la mise en place d'une instance de surveillance, le Public Company
Accounting Oversight Board, qui met fin au système d'autorégulation de la profession. Elle
prévoit une rotation des associés en charge du contrôle des sociétés cotées tous les cinq ans.
Mais, surtout, elle affirme la nécessité de séparer les activités d’audit et de conseil. Dans le
contexte français, la loi sur la Sécurité Financière, votée en août 2003, a été très largement
inspirée des mesures prises par les autorités américaines, même si l’esprit de ces dispositions
avait déjà été intégré, pour l’essentiel, dans la réglementation de la profession comptable
française. L’affirmation dans la loi de la nécessité de séparer les activités d’audit et de conseil
reste cependant une des mesures significatives prises dans ce contexte de perte de confiance.
Ainsi, les autorités semblent considérer, d’une manière assez générale, que la
principale source de mise en danger de l’indépendance des auditeurs provient de leur aptitude
à facturer des honoraires « non-audit ». L’hypothèse selon laquelle les dirigeants d’entreprise
verseraient des honoraires d’audit légal anormalement élevés aux auditeurs, pour « acheter
leur silence » afin de « gérer » les comptes de l’entreprise, ne semble pas sous-tendre les
différentes mesures prises afin de sauvegarder l’intégrité des auditeurs.
D’un point de vue académique, cette hypothèse semble cependant digne d’intérêt. En
effet, dans les nombreuses recherches menées depuis deux décennies sur les rémunérations
des auditeurs, principalement dans les pays anglo-saxons (Etats-Unis, Canada, Grande-
Bretagne, etc.), les modèles testés n’expliquent que partiellement le montant des honoraires
facturés. Ainsi, aucun d’entre eux ne parvient à expliquer de manière satisfaisante plus des
trois quarts des honoraires d’audit légal.
Même si ces honoraires « non expliqués » peuvent être liés à d’autres causes
économiques (réputation, signal, etc.), ils sont suffisamment élevés pour que soit questionnée
la solidité de l’indépendance des auditeurs, surtout si les relations contractuelles entre
auditeurs et audités s’inscrivent dans la durée.
1
Dans ce travail, nous utiliserons le terme auditeur - plus fréquent dans la littérature - pour désigner l’activité de
certification légale des comptes, et non celui de commissaire aux comptes.
Si les recherches sur les déterminants des honoraires d’audit légal sont extrêmement
nombreuses dans les pays anglo-saxons, il faut noter qu’à ce jour aucune étude n’a été réalisée
sur ce thème en France (Hay et al., 2004). Une telle recherche s’avère cependant intéressante
car plusieurs différences institutionnelles majeures relatives à l’audit légal distinguent la
France de la plupart des pays anglo-saxons2 et peuvent influencer de manière significative le
modèle d’établissement des rémunérations des auditeurs.
Il existe en France un système de co-commissariat aux comptes : en effet, l’article
L.225-28 du Code de commerce impose aux sociétés astreintes à publier des comptes
consolidés de désigner au moins deux commissaires aux comptes. Le Code de déontologie
professionnelle des commissaires aux comptes souligne que les deux auditeurs assument alors
« la responsabilité conjointe » de la mission3, ce qui représente un véritable mécanisme de
double contrôle, récemment ré-affirmé dans la loi sur la Sécurité Financière.
Par ailleurs, les mandats de ces auditeurs ne sont pas renouvelables tous les ans,
comme aux Etats-Unis, mais ils portent sur une durée de 6 ans, renouvelable sans limitation4.
Cette situation signifie que les entreprises n’ont pas la possibilité de changer d’auditeurs en
fonction de leurs « besoins de gestion des comptes » selon leur bon gré. Par ailleurs, le
montant des honoraires n’est généralement pas révisé de manière substantielle chaque année :
ainsi, l’attribution d’un mandat d’audit constitue une « rente » pour plusieurs années, dont on
peut envisager que la valeur est intégrée au modèle de tarification.
Une autre particularité de la normalisation de l’audit légal en France concerne
précisément son système de tarification. Ainsi, jusqu’en 1985, le décret du 12 août 1969
proposait une tarification en francs des honoraires du commissaires aux comptes, calculée en
fonction du montant total du bilan. Ce dispositif a été remplacé, dans le décret du 3 juillet
1985 par une valorisation, sur la base d’un taux horaire négocié, d’un budget d’heures
correspondant à un programme de travail. Si le barème en vigueur reste souple dans son
application (fourchettes d’heures) et ne concerne pas toutes les entités (il ne s’applique pas
aux plus grandes entreprises), il a cependant des conséquences sur les niveaux de tarification.
Enfin, le principe de la séparation des activités d’audit et de conseil a été souligné
beaucoup plus tôt en France que dans les pays anglo-saxons (Mikol et Standish, 1998). La loi
interdit en principe pour l’auditeur de percevoir toute forme de rémunération de la part de la
société contrôlée en dehors de sa mission de certification (art. L.225-224, 4° du Code de
commerce), seules les prestations « directement en lien avec la mission de certification des
comptes » lui étant accessibles. En pratique cependant, compte tenu de la complexité de sa
mission et de la liberté d’appréciation laissée à l’auditeur quant aux modalités de sa mise en
œuvre, le référentiel normatif a dû compléter cette disposition d’ordre légal afin de clarifier la
démarcation entre les travaux ressortant de la mission légale et ceux qui lui sont extérieurs, et
donc interdits. Ainsi, suite aux recommandations de la COB, des conclusions des différents
rapports sur l’indépendance de l’auditer (Le Portz en 1992 et 1997, Nallet en 1999), la
profession a intégré elle-même cette démarcation dans son Code de Déontologie
Professionnelle, en optant pour une séparation beaucoup plus stricte que celle que prévoyaient
les textes internationaux alors en vigueur (règles de la SEC de novembre 2000, nouveau Code
d’Ethique de l’IFAC de novembre 2001, Recommandation de la Commission Européenne sur
l’indépendance du contrôleur légal de mai 2002). Cette délimitation a été consacrée depuis par
la Loi sur la Sécurité Financière de 2003, plus intransigeante que la loi Américaine Sarbanes
Oxley de 2002, qui autorise notamment les prestations d’ordre juridique et fiscal.
2
Ces différences institutionnelles sont le résultat, pour partie, des différences d’organisation et de réglementation
de l’activité d’audit. C’est ce que mettent par exemple en évidence Baker et al. (2001) et Baker et al. (2002).
3
Article 8 du texte d’application de l’article 14 du Code de Déontologie et d’Indépendance.
4
Sauf dorénavant pour les sociétés faisant appel public à l’épargne pour lesquelles le mandat des commissaires
aux comptes personnes physiques ne peut pas être renouvelé (Loi sur la Sécurité Financière).
Ainsi, l’existence de telles différences institutionnelles justifie qu’une recherche sur
les déterminants de la rémunération des auditeurs soit réalisée en France.
Si par le passé aucune étude n’a tenté d’expliquer l’amplitude des honoraires versés
aux auditeurs en France, c’est essentiellement en raison d’un manque d’informations
disponibles. En effet, les entreprises françaises, contrairement aux entreprises de certains pays
anglo-saxons, n’avaient pas l’obligation de divulguer dans leur rapport annuel le montant des
honoraires versés à leurs auditeurs.
Cette situation a évolué récemment pour les sociétés cotées, puisque le règlement COB
n°2002-065, applicable à compter du 1er janvier 2003, les oblige désormais, ainsi que leurs
filiales françaises et étrangères, à indiquer dans leurs prospectus et documents de référence
« le montant des honoraires d’audit et hors audit » versés à chacun des commissaires aux
comptes (ou autres professionnels du réseau dont il est membre)6.
De nombreuses entreprises avaient progressivement intégré, et anticipé, cette évolution
réglementaire, en publiant volontairement ces honoraires dans leur rapport annuel. En effet,
cette publication était déjà fortement encouragée dans la Recommandation de la Commission
Européenne sur l’indépendance du contrôleur légal de mai 2002. Par ailleurs, elle était prévue
dans le Code de Déontologie et d’Indépendance des Commissaires aux comptes7.
Dans ce contexte de contrainte réglementaire croissante de publication des montants
facturés aux auditeurs, notre étude empirique s’intéresse aux déterminants des honoraires
d’audit divulgués en France.
Cet article est structuré de la façon suivante. La revue de la littérature présentée dans la
première section nous permet d’identifier les principaux déterminants de la rémunération des
honoraires d’audit légal (1.). Dans la seconde section, nous exposons notre méthode
d’investigation, c’est-à-dire la procédure de sélection de l’échantillon ainsi que les variables
retenues (2.). Nos résultats sont exposés et discutés dans une troisième section (3.). Enfin,
nous synthétisons nos principaux résultats et concluons dans une dernière section (4.).
H1 : Le montant des honoraires d’audit augmente avec le temps de travail des auditeurs.
L’auditeur, qui ne peut pas tout voir et dont le temps d’intervention est compté, doit
mettre en œuvre une méthodologie qui lui permette à la fois de motiver son opinion et
d’obtenir un maximum d’efficacité, c'est-à-dire d’optimiser le rapport entre le coût de son
contrôle, l’identification des risques et le niveau de confiance obtenu. Il doit donc concentrer
ses efforts sur les points susceptibles de remettre en cause la certification en réalisant une
approche par les risques.
Or, la démarche d’identification du risque d’erreurs significatives dans les états
financiers résulte d’une approche qui combine, d’une part, une identification des erreurs
potentielles, c'est-à-dire le « risque inhérent » lié à l’entité contrôlée, d’autre part, une
identification des erreurs possibles, c'est-à-dire du « risque lié au contrôle » (ou de non
maîtrise). Alors, et compte tenu du caractère significatif des montants contrôlés, l’auditeur
détermine sa quantité de travail pour fixer son « risque de non détection » et aligner au final le
« risque d’audit » global qu’il accepte de supporter et dont il fixe le niveau a priori. Ainsi, la
démarche d’audit par les risques se modélise comme suit, selon les normes de la CNCC et de
l’IFAC (Norme d’audit internationale ISA 400) :
Le « risque inhérent » est « la possibilité que le solde d’un compte ou d’une catégorie
d’opérations comporte des anomalies significatives isolées ou cumulées avec des anomalies
dans d’autres soldes ou catégories d’opérations, nonobstant les contrôles internes existants »11.
Il se situe donc en amont du contrôle interne mis en place par l’entreprise, et peut être estimé
de diverses manières selon la méthode d’audit développée par l’auditeur. Les différentes
approches conduisent à distinguer : les risques exogènes liés au secteur d’activité ou à la
réglementation, et les risques propres à l’entité tels que le nombre et la complexité des
11
Normes CNCC 2-301, Evaluation du risque et contrôle interne, §04.
opérations, l’implantation dans des pays à risque, la vulnérabilité, la stratégie, le niveau
d’expérience de l’encadrement, etc.12
Le « risque lié au contrôle » (ou risque de non-maîtrise) peut être défini comme « le
risque qu’une anomalie dans un solde de compte ou dans une catégorie d’opérations, prise
isolément ou cumulées avec d’autres anomalies dans d’autres soldes de comptes ou d’autres
catégories d’opérations, soit significative et ne soit ni prévenue, ni détectée par les systèmes
comptables et de contrôle interne et donc non corrigée en temps voulu »13. L’approche, par
l’auditeur, de ce « risque lié au contrôle » est opérée lors de la prise de connaissance de
l’entreprise et de son organisation, puis dans la phase d’évaluation du contrôle interne.
Il faut préciser que, si l’objectif de l’auditeur est de ramener le risque d’audit à un
niveau suffisamment faible pour être acceptable, il doit également tenir compte du « Seuil de
signification », à partir duquel l’omission ou l’inexactitude d’une information est susceptible
d’influencer les décisions économiques prises par les utilisateurs se fondant sur les comptes.
La détermination du seuil de signification, qui relève du « jugement professionnel » de
l’auditeur et de sa responsabilité, est souvent opérée à partir des grandeurs significatives
incluses dans les états financiers.
Ainsi, d’un point de vue technique, la démarche d’audit est adaptée au risque qu’une
erreur significative soit présente dans les comptes. Au final, le risque associé à l’entité
contrôlée doit avoir une incidence positive sur les honoraires d’audit. En fait, selon l’équation
du risque que nous avons présentée, une évaluation forte de ce risque contraint l’auditeur à
augmenter l’étendue de ses contrôles, afin de réduire son propre « risque de non détection » et
maintenir au niveau préalablement fixé le « risque d’audit » final.
Au plan théorique, cette relation positive est également présumée dans la littérature.
Elle se justifie de plusieurs façons.
D’une part, le risque associé au client, et notamment son risque de défaillance,
constitue un élément important intégré par les auditeurs en raison des poursuites judiciaires
éventuellement engagées contre eux en cas de faillite du client et des pertes conséquentes
qu’elles peuvent engendrer. Anderson et Zeghal (1994) et Pong et Whittington (1994) ont par
exemple montré que les risques de recherche de responsabilité sont plus importants en cas de
défaillance de l’entreprise auditée.
Par ailleurs, une autre dimension du risque de défaillance est parfois avancée dans la
littérature, liée à la solvabilité de l’entreprise auditée. Selon Matthews et Pells (2003),
l’auditeur est tenté de facturer plus cher ses services à un client en difficulté, en raison du
risque qui pèse sur le recouvrement de ses honoraires, et pour lequel il exige une
« couverture » (ou une provision). Cet argument semble particulièrement approprié en France,
où l’existence de super-privilèges de l’Etat et des salariés et la présence d’autres créanciers
prioritaires (notamment les banques qui détiennent diverses garanties) rendent peu probable le
paiement des honoraires des auditeurs.
D’autre part, certains dirigeants sont plus enclins à « gérer », ou à manipuler, les
comptes de leur entreprise. La révélation d’une telle « gestion » des comptes, qui n’aurait pas
été signalée par les auditeurs, peut entraîner une dégradation de la réputation de l’auditeur
(Chan et al., 1993 ; Firth, 1997). Dans un tel cas, des pertes de revenus sont également
envisageables pour les auditeurs.
Ainsi, lorsque le risque associé au client est important, - qu’il soit lié à son activité, à
son organisation, à sa probabilité de défaillance, ou au risque de manipulation de ses
comptes -, le montant des honoraires facturés doit être plus élevé, en raison de la « prime de
risque » appliquée par le cabinet. Cette prime de risque peut se traduire, soit par une
facturation d’un temps supplémentaire consacré au dossier pour prendre davantage
12
Mémento Francis Lefebvre, « Audit et commissariat aux comptes », 2004-2005, § 25433.
13
Normes CNCC 2-301, Evaluation du risque et contrôle interne, §05.
d’assurances et ne pas commettre d’erreur, soit par une facturation plus élevée du taux horaire
pour refléter la présence d’auditeurs plus « confirmés » sur le dossier, au cas où le nombre
d’heures consacré au travail n’est pas modifié. Nous formulons donc la seconde hypothèse
suivante :
H2 : Le montant des honoraires d’audit augmente avec le « risque lié à l’entreprise auditée
».
2. Méthode d’investigation
Avant de présenter nos résultats, nous exposons notre méthode d’investigation, c’est-à-
dire la procédure de sélection de l’échantillon d’entreprises retenues (2.1), ainsi que les
mesures de nos diverses variables (2.2).
2.1. L’échantillon
La sélection de l’échantillon s’est opérée en deux étapes. Dans une première étape,
nous avons collecté tous les rapports annuels de l’exercice 2002, publiés en 2003, des
entreprises appartenant à l’indice SBF250 en 200214. La quasi-totalité des rapports annuels
étaient disponibles, soit sur le site Internet de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF), soit
sur le site Internet des entreprises concernées. Dans une seconde étape, nous avons supprimé
toutes les entreprises : (1) étrangères cotées en France et appartenant à l’indice SBF250, parce
que ces entreprises peuvent être soumises à des règles spécifiques en matière d’audit des
comptes et de rémunération des auditeurs ; (2) qui n’avaient pas communiqué volontairement
les honoraires de leurs auditeurs dans les rapports annuels ; (5) financières, c’est-à-dire les
banques et les assurances, pour des raisins d’hétérogénéité des rapports annuels (difficultés de
comparaison des éléments du bilan et du compte de résultat avec les entreprises industrielles
et commerciales). Cette procédure de sélection nous a conduits à analyser les honoraires
communiqués volontairement pour 2002 par 127 entreprises industrielles et commerciales
françaises.
Nous constatons, dans la partie A du tableau 1, que le chiffre d’affaires moyen excède
7,6 milliards d’euros, mais qu’il existe de fortes disparités entre ces entreprises, puisque la
médiane est proche de 1,1 milliards d’euros (le chiffre d’affaires de la moitié des entreprises
est donc inférieur à ce montant). On retrouve cette disparité dans le total du bilan, qui excède
10 milliards d’euros en moyenne, mais dont la médiane est égale à 1,83 milliard d’euros.
Tableau 1.
Statistiques descriptives.
L’échantillon comprend 127 entreprises industrielles et commerciales françaises cotées en bourse en 2002.
14
Quelques entreprises appartenant au secteur des technologies de l’information (code 9 de la classification
sectorielle proposée par Euronext) ont été ajoutées ultérieurement, afin de disposer d’un échantillon suffisant
pour vérifier l’incidence du secteur d’activité sur les honoraires des auditeurs.
Partie B. (Milliers d’euros)
Audit légal 4 451,4 1 383,0 7 821,6
Autres revenus 1 084,6 146,5 3 353,5
Total Honoraires 5 536,1 1 474,0 9 241,4
Partie C. (en pourcentage)
Actif circulant/Actif total 51,6 51,0 20,1
Capitaux propres/Passif total 38,1 38,5 14,8
Résultat Net/Capitaux Propres 6,2 8,9 20,4
Croissance du Chiffre d’affaires 61,1 37,9 89,2
Notre variable expliquée est la rémunération des auditeurs, telle qu’elle a été publiée
de manière volontaire par les sociétés de l’échantillon pour l’année 2002.
Dans son règlement, et dans les recommandations antérieurement formulées, la COB –
devenue aujourd’hui AMF-, a précisé la nature des prestations concernées par la
communication des honoraires, ainsi que la ventilation à opérer entre les différentes
prestations concernées15. Les auditeurs identifiés sont les contrôleurs légaux certifiant les
comptes individuels et consolidés de l’entité, ainsi que les autres professionnels (de l’audit ou
d’autres disciplines) appartenant au réseau des auditeurs et qui sont intervenus auprès de
l’entité. Les autorités boursières estiment nécessaire, par ailleurs, que « les honoraires de
chacun des commissaires aux comptes soient présentés de façon séparée dans le tableau
récapitulatif ». La rémunération fournie vise les honoraires pris en charge au cours de
l’exercice par les entités concernées, ainsi que leurs filiales, françaises et étrangères,
consolidées par intégration globale. Enfin, l’information doit distinguer les honoraires liés aux
« prestations d’audit »16 des facturations liées aux « autres prestations » rendues au bénéfice de
la société ou de ses filiales par les autres professionnels membres des réseaux. Le cas échéant,
l’AMF souhaite alors qu’en cas de prestations de natures différentes, elles soient « ventilées
selon les différentes rubriques proposées : juridique, fiscal, social, technologies de
l’information, audit interne ».
Les statistiques descriptives de la partie B du tableau 1 mettent en évidence que, pour
les 127 entreprises de notre échantillon, les honoraires globalement perçus par les auditeurs
excèdent en moyenne 5,5 millions d’euros par entreprise pour l’exercice 2002, soit un chiffre
d’affaires global pour les auditeurs de ces entreprises d’environ 700 millions d’euros.
Pour notre étude empirique, nous ne considérons cependant que la rémunération liée à
la mission d’audit légal (REMU) des deux (ou trois 17) auditeurs. Pour les entreprises de notre
échantillon, ces honoraires d’audit légal s’élèvent en moyenne à presque 4,5 millions d’euros
par entreprise, avec une médiane de 1,383 millions d’euros, traduisant également une certaine
disparité entre les entreprises.
A ce stade, il est important de préciser que nous cherchons à expliquer le montant total
des honoraires d’audit légal versés aux auditeurs, et non le montant versé à chacun des
15
Bulletin mensuel de la COB, Février 2003, n°376.
16
Au sein même des prestations d’audit, doivent d’ailleurs être présentées selon deux sous-rubriques : d’une part,
les prestations de « commissariat aux comptes, de certification, d’examen des comptes individuels et
consolidés », d’autre part, les « missions accessoires » comme « les missions particulières, en général à caractère
non récurrent et conventionnel, l’examen de comptes prévisionnels ou pro-forma dans le cadre d’opérations
particulières, la rédaction d’attestations particulières, etc. ».
17
Si la présence de deux auditeurs est obligatoire, il faut noter que 18 entreprises de notre échantillon, soit
pratiquement 15 % de l’échantillon, ont fait appel à trois auditeurs au cours de l’exercice 2002.
auditeurs des entreprises considérées. Autrement dit, nous analysons « l’enveloppe globale »
payée par les entreprises pour l’audit légal et ne nous préoccupons pas de la façon dont cette
enveloppe a été répartie entre les deux (ou les trois) auditeurs.
Comme nous l’avons précisé lors de la présentation de notre modèle théorique, nous
envisageons la détermination de la rémunération des auditeurs au travers de deux grandes
dimensions : la taille (a) et le risque associé (b) à l’entité auditée. Nous avons cependant
enrichi ce modèle par l’intégration de deux variables de contrôle liées à la relation Auditeur-
Audité (c).
La première variable explicative retenue dans cette étude est la taille (TAILLE). Nous
anticipons une relation positive entre la taille et les honoraires d’audit légal (H1). La mesure
de la taille retenue est le Total du Bilan (exprimé en milliards d’euros), parce que le total du
bilan est pris en compte dans le barème indicatif proposé par le législateur français et parce
qu’il s’agit d’une variable significative dans toutes les études anglo-saxonnes, ce qui nous
permet de procéder à des comparaisons. Rappelons que les données du tableau 1 indiquent
que le total du bilan des entreprises auditées excède en moyenne 10 milliards d’euros18 et qu’il
existe de grandes disparités.
Concernant le risque associé à l’entreprise auditée, dont nous anticipons une influence
positive sur les honoraires d’audit (H2), il convient de rappeler qu’au plan de la démarche
d’audit, ce risque se décompose entre le « risque inhérent » et le « risque lié au contrôle ».
Le « risque lié au contrôle » porte sur l’existence et l’efficacité des procédures de
contrôle interne de l’entité auditée. Ce risque est donc, par nature, très difficile à appréhender
empiriquement. Par ailleurs, s’agissant d’un échantillon constitué exclusivement de grandes
entreprises, on peut considérer que ce risque doit être globalement homogène et relativement
faible. En effet, les grandes entreprises sont nécessairement très organisées. Par ailleurs, les
règles de gouvernement d’entreprise requièrent depuis plusieurs années la mise en œuvre de
procédures écrites validées et éprouvées. Enfin, les tendances réglementaires en matière de
contrôle interne étaient déjà perceptibles en 2002, année de notre étude. Ainsi, les grandes
entreprises savaient que la loi Sarbanes Oxley allait exiger prochainement de toutes les
sociétés cotées aux Etats-Unis un rapport du management sur la qualité des procédures de
contrôle interne en matière d’information financière, et les medias français commençaient à
anticiper la mesure prise également par la Loi sur la Sécurité Financière, exigeant un Rapport
du Président sur le contrôle interne, rapport lui-même soumis à un contrôle des auditeurs.
Finalement, face à la difficulté technique de rendre opérationnelle cette dimension, et en
formant l’hypothèse que celle-ci n’est pas discriminante dans le cadre de notre échantillon
d’étude, nous n’intégrons que le « risque inhérent » dans notre modèle du risque associé à
l’entité auditée.
Pour mesurer le « risque inhérent » de l’entreprise auditée, nous retenons plusieurs
variables issues de la littérature, que nous distinguons, comme le suggère la documentation
d’ajustements en début d’exercice, toutes nos mesures sont relatives aux données publiées au cours du dernier
exercice précédant l’exercice 2002 (par exemple, au 31/12/2001, si l’entreprise clôture ses comptes le
31/12/2002).
technique liée à la démarche d’audit, entre « dimensions exogènes » et « risques propres à
l’entité ». La seule variable exogène que nous retenons est une variable sectorielle. Plusieurs
variables de risques propres à l’entité sont en revanche envisagées : l’une est liée à la nature
de ses actifs, les autres sont relatives à sa croissance et à sa situation financière.
* La croissance de l’entité
La croissance de l’entreprise auditée est également prise en compte. Nous anticipons
que les entreprises à forte croissance génèrent une plus grande complexité et de plus grands
risques pour les cabinets d’audit. En effet, les procédures de vérification doivent être ajustées
plus régulièrement et plus significativement pour tenir compte de l’évolution du nombre de
transactions (de la taille) de l’entreprise, ce qui a des conséquences sur le risque de non-
détection d’éventuelles erreurs dans les comptes. Nous retenons une variable (CROIS)
correspondant à la variation du chiffre d’affaires de l’entreprise au cours des trois dernières
années. Pour les 127 entreprises de notre échantillon, la croissance moyenne est de 61,1 %
(sur trois ans, soit environ 17 % en moyenne). Mais il existe de fortes disparités entre les
sociétés, puisque la médiane n’est que de 37,9% (soit 11% par an), en raison de la présence
19
Plusieurs secteurs d’activité ont fait l’objet d’une attention particulière par la passé. Par exemple, Anderson et
Zeghal (1994) ont montré que les grandes entreprises du transport, de la communication ou des « utilities »
bénéficient d’un niveau de facturation d’audit significativement moins élevé que les autres. Dans la même veine,
des auteurs (Simunic, 1980 ; Mattews et Peels, 2003) ont considéré que les secteurs des services ou de la finance
sont moins complexes à auditer que les secteurs manufacturiers.
20
Raffournier (2003) rappelle par exemple que, même si ces opérations n’affectaient pas leurs bénéfices, de
nombreuses entreprises dont l’activité étaient liée à Internet se sont facturées réciproquement de la publicité afin
d’atteindre les objectifs de croissance de chiffre d’affaires annoncés lors de l’introduction en bourse.
dans notre échantillon d’un nombre conséquent d’entreprises évoluant dans le secteur des
technologies de l’information, qui ont enregistré des taux de croissance très élevés.
Bien que notre travail ait pour objet de vérifier si les honoraires d’audit légal sont liés
à la taille et au risque associés à l’entreprise contrôlée, nous avons jugé nécessaire d’introduire
des variables de contrôle pour affiner la qualité de notre modèle. Nous avons ainsi introduit
deux variables relatives à la relation Auditeur - Audité, issues de la littérature et susceptibles
d’influencer le montant des honoraires : la facturation par le cabinet d’autres honoraires en
dehors de l’audit légal et la date de clôture des comptes de l’entité.
21
Dans les entreprises où les dirigeants détiennent un grand nombre d’actions, ce qui est fréquent en France
(Broye et Schatt, 2003), la manipulation n’a pas pour objet d’éviter le remplacement des dirigeants, mais de
limiter la baisse de la valeur de l’entreprise, c’est-à-dire une réduction de la richesse des actionnaires-dirigeants.
Nous renvoyons le lecteur intéressé par ces questions de manipulations comptables au numéro spécial publié sur
ce thème dans la Revue du Financier en 2003 (n° 139), et à la revue de la littérature de Breton et Stolowy (2003).
22
Dans certains pays, le montant des honoraires de conseil peuvent représenter des sommes très importantes et
une part significative des revenus des cabinets. Par exemple, au Royaume-Uni, Ezzamel et al. (1996) estiment
que ces honoraires s’élevaient à près de 90 % du montant des honoraires d’audit des sociétés cotées en 1992-93.
système d’information (par exemple, l’implantation d’un ERP dans l’entreprise). Les
indications dans les rapports annuels permettent de confirmer que des honoraires « non-audit »
sont fréquents en France en 2002. En effet, pour les entreprises de notre échantillon, ces autres
revenus s’élèvent à plus d’un million d’euros en moyenne, mais il existe de fortes disparités
entre les entreprises, puisque la médiane ne s’élève qu’à 146,5 milliers d’euros.
Au-delà de la question fondamentale de la mise en danger de l’indépendance des
auditeurs qui perçoivent des entreprises d’autres revenus que ceux liés à l’audit légal23, les
activités de conseil peuvent avoir des implications en matière de facturation des prestations
d’audit. La relation entre les honoraires « audit » (REMU) et « non-audit » (CONS) peut être
envisagée selon deux orientations théoriques.
D’une part, il apparaît que l’accroissement de la concurrence sur le marché de l’audit a
considérablement réduit les tarifs pratiqués sur ce dernier (Maher et al., 1992). Ainsi, il est
souvent considéré que la diversification vers d’autres services plus « lucratifs » a été une des
conditions de « survie » des cabinets pour maintenir un niveau global de marge confortable
(Read et Tomczyk, 1992 ; Barkess et Simnett, 1994). Les cabinets facturant d’autres services à
leurs clients sont à même de proposer des services d’audit moins chers, dans la mesure où ils
peuvent récupérer sur leurs autres prestations une partie de la marge ainsi perdue sur les
travaux de certification.
D’autre part, certains auteurs avancent que la prestation parallèle d’autres services
permet des « croisements de connaissances », susceptibles de faire gagner du temps
d’intervention sur la mission d’audit24. Les économies de coûts qui en résultent peuvent être
répercutées sur les honoraires facturés pour la certification des comptes pour laquelle la
concurrence serait particulièrement dure (Firth, 1997).
En fin de compte, ces deux arguments théoriques indiquent que l’activité de conseil
devrait avoir des conséquences négatives sur la rémunération de l’activité d’audit légal.
Le tableau 2 résume les variables de notre modèle théorique, leur incidence probable
sur les honoraires d’audit, ainsi que les mesures retenues.
Tableau 2.
Les variables du modèle
23
Il faut rappeler que l’évolution de la réglementation dans de nombreux pays, suite à l’affaire Enron, tend à
réduire très significativement le montant de ces honoraires résultant de l’activité de conseil. Ces prestations ont
en effet progressivement été interdites par les différentes instances réglementaires : interdiction partielle par la
SEC aux Etats-Unis depuis novembre 2000, confirmée par la loi Sarbanes Oxley de 2002 ; interdiction beaucoup
plus stricte en France dans le cadre de la loi sur la Sécurité Financière d’août 2003, que la COB et la Compagnie
Nationale des Commissaires aux Comptes avaient déjà largement anticipée dans leurs recommandations.
24
L’avis de la SEC ASR N°264 reconnaît d’ailleurs que le conseil fiscal permet de générer des économies
d’échelles substantielles en matière d’audit (Chung et Kallapur 2003).
Définition Nom Mesure de la variable Sens
de la variable de la attendu de
variable la relation
Variable expliquée
Rémunération des REMU Montant global des honoraires d’audit
auditeurs légal (en millions d’euros)
Variables explicatives
Taille TAILLE Total du bilan (en milliards d’euros) +
Facteur exogène du
«Risque inhérent »
Secteur d’activité SECT Variable dichotomique égale à 1 si +
secteur* des technologies de
l’information et égale à 0 sinon.
Facteurs propres à
l’entreprise du
« Risque inhérent »
Nature des actifs CIRCU Actif circulant / Actif total (%) +
Croissance L Variation du CA au cours des 3 dernières +
CROIS années (%) -
Situation financière Capitaux Propres / Total Passif (%) -
DETTE Résultat net / Capitaux Propres (%)
S
RENTA
Variables de contrôle
Honoraires de conseil CONS Montant global des honoraires « non- -
audit » (en millions d’euros)
Date de clôture CLOT Variable dichotomique égale à 1 si -
clôture hors 31/12 et égale à 0 si clôture
des comptes au 31/12
* Code 9 de la nomenclature Euronext
3. Les résultats
Pour vérifier si les principaux facteurs explicatifs de la rémunération des auditeurs
identifiés dans la littérature sont pertinents dans le cas français, nous effectuons, d’une part,
des analyses bivariées (corrélations) (3.1), d’autre part, des analyses multivariées (régressions
linéaires) (3.2).
3.1. Les analyses bivariées
Tableau 3.
Matrice des corrélations
25
Dans les travaux anglo-saxons, une seconde explication a été avancé, relative à la mauvaise qualité des
données utilisées. Aux Etats-Unis, aucune obligation stricte n’a prévalu pendant longtemps en matière de
publication des honoraires d’audit et hors audit et les études se sont fondées sur des données collectées par
questionnaire. Cette obligation existe au Royaume Uni depuis 1991, ainsi qu’en Australie, mais elle prévoit des
exceptions (portant notamment sur les honoraires des filiales à l’étranger), qui rendent les informations publiées
difficilement comparables. Par ailleurs, la fiabilité des informations données par les entreprises est sujette à
caution, certains doutant en particulier de la validité de la ventilation opérée par les dirigeants entre dépenses
« audit » et « non-audit » (Barkess et Simnett 1994).
26
Ezzamel et al. (1996) suggèrent de recourir à des variables interactives pour affiner l’analyse de la relation
entre honoraires « audit » et « non-audit ». Ils ont ainsi montré que les honoraires « non-audit » inter-agissent
avec le niveau de complexité de l’entreprise, la taille du cabinet et le caractère réglementaire du secteur d’activité
en faveur d’une baisse des honoraires d’audit, ce que les auteurs sont en mesure de relier à une réalité
économique cohérente. En effet, dans le cadre de missions de conseil « lourdes » dans des structures complexes,
l’investissement du cabinet étant très important, il est probable que les équipes essaient de l’optimiser en utilisant
au mieux les transferts des connaissances acquises du conseil vers l’audit. Par ailleurs, les « Big » étant en
mesure de proposer des missions de conseil d’envergure, ils seraient (plus) disposés que les autres cabinets à
réduire leurs tarifs en audit, sachant qu’ils peuvent facilement récupérer, par le conseil, cette marge perdue sur
l’audit. Enfin, dans le secteur réglementé britannique, un important marché du conseil s’est ouvert suite à une
vague de privatisations. Compte tenu du caractère très lucratif de cette nouvelle clientèle, les cabinets ont été
incités à faire des efforts sur leurs tarifs d’audit pour se positionner au mieux sur le segment du conseil. Si toutes
ces dimensions interactives ne sont pas nécessairement adaptables au contexte français, cette voie d’analyse du
lien entre honoraires « non-audit » et honoraires d’audit semble cependant prometteuse.
différentes régressions linéaires effectuées, qui sont fournis dans le tableau 4, mettent en
évidence les résultats suivants.
Si l’on tient compte simultanément de toutes les variables pour expliquer le montant
des honoraires (modèle 1) - comme dans la majorité des études anglo-saxonnes -, on constate
que seule la variable TAILLE est significative. Ce modèle apparaît très performant, puisque le
coefficient de détermination (r²) est égal à 81,5 %, ce qui signifie que la prise en compte de la
seule variable taille permet d’expliquer plus de 80% des honoraires d’audit légal en France.
Mais il faut insister, pour l’interprétation de ces premiers résultats, sur les risques liés
aux problèmes de multicolinéarité entre les variables. Pour les mettre en évidence, nous avons
effectué une seconde régression en excluant du modèle la variable TAILLE (modèle 2). Les
résultats ainsi obtenus varient très nettement : le r² n’est plus que de 17,2% et, surtout, le
coefficient d’une variable change de signe (CIRCUL), alors que, parallèlement, quatre
variables deviennent statistiquement significatives pour expliquer le montant des
honoraires (CONS, CLOT, DETTES et RENTA).
Si la première n’a pas le sens espérée, tel n’est pas le cas des trois dernières variables,
confirmant l’idée que les auditeurs facturent davantage lorsque les entreprises sont risquées
(DETTES et RENTA sont nos mesures retenues pour apprécier respectivement le risque de
défaillance/insolvabilité et le risque de manipulation des comptes), et ils accordent une
réduction d’honoraires aux sociétés qui arrêtent leurs comptes de manière décalée.
Puis, nous avons effectué une nouvelle régression (modèle 3) en retirant, en plus de la
variable taille, la variable sectorielle, dans la mesure où cette variable est également fortement
corrélée avec de nombreuses autres variables : les entreprises évoluant dans le secteur des
technologies de l’information sont moins rentables mais ont enregistré une croissance
supérieure. Les résultats sont encore différents : si le r² n’est pas fortement modifié (0.147
contre 0.172 dans le Modèle 2), la variable RENTA n’exerce plus une influence significative
sur les honoraires d’audit, alors que la variable CONS devient significative, indiquant que les
entreprises qui facturent plus d’honoraires de conseil facturent également plus d’honoraires
d’audit légal.
Ce manque de stabilité des résultats souligne l’existence de (sérieux) problèmes de
multicolinéarité dans ce type de modèles. Il est d’ailleurs surprenant que de tels problèmes
surgissent en France et non dans les pays anglo-saxons, à en juger par les modèles testés dans
de nombreuses études empiriques effectuées notamment aux Etats-Unis.
Afin d’améliorer la qualité de notre analyse, - et surtout pour tenter de remédier au
problème de non-normalité de la distribution des honoraires d’audit légal et de la taille des
entreprises -, nous avons utilisé une mesure relative des honoraires d’audit, égale à la mesure
des honoraires d’audit légal (REMU en millions d’euros), divisée par la mesure de taille de
l’entreprise (TAILLE, représentée par le total de l’actif et exprimée en milliard d’euros). Cette
nouvelle variable est dénommée REMU/TAILLE.
Tableau 4.
Régressions linéaires
L’échantillon comprend 127 entreprises industrielles et commerciales françaises cotées en bourse en 2002.
Toutes les variables sont définies dans le tableau 2. Pour chaque variable, trois lignes indiquent respectivement la
valeur du coefficient estimé, la valeur du test de Student (t) et la probabilité associée au test de Student (p). Les
trois dernières lignes du tableau indiquent la valeur du coefficient de détermination (r²), la valeur du test de
Fisher (F) et la probabilité associée au test de Fisher (p).
Le modèle 4 présente les résultats obtenus avec toutes les variables explicatives du
modèle, alors que le modèle 5 présente les résultats de la régression suivante effectuée de
manière similaire, mais en excluant la variable sectorielle.
La première observation liée à ces deux nouvelles régressions porte sur la similarité
des résultats observés : les r² obtenus sont assez proches (0,375 pour le modèle 4, et 0,302
pour le modèle 5) et, surtout, le caractère significatif des différentes variables reste stable
entre les deux traitements, ce qui nous conduit à considérer que le biais précédemment lié à la
multicolinéarité a été supprimé. Nous pouvons donc examiner plus en détail les résultats
observés avec ces deux modèles, dont la fiabilité nous semble meilleure.
La variable exogène de « risque inhérent » de l’entité contrôlée (SECT) est positive et
très significative, conformément à nos attentes : les entreprises évoluant dans le secteur des
technologies d’information sont plus risquées et génèrent donc des facturations d’audit
supérieures. Parmi les variables de risques propres à l’entité contrôlée, la nature des actifs de
l’entité contrôlée (CIRCUL) et sa croissance (CROIS) sont significatives et dans le sens
attendu. Ainsi, si l’on ajuste les honoraires d’audit légal à la taille des entreprises, les
entreprises qui possèdent une fraction d’actifs circulants plus élevée paient plus d’honoraires,
ce qui se justifie par un temps de travail plus important (contrôles physiques des stocks, etc.).
De plus, les entreprises en forte croissance nécessitent un travail d’audit supplémentaire qui
génère également des honoraires supérieurs.
En revanche, DETTES, la variable de risque liée à la situation financière de
l’entreprise est significative, mais de signe opposé au signe attendu. Les entreprises qui
présentent un risque de défaillance moindre et qui sont plus solvables paient donc des
honoraires plus élevés. Ce résultat, contraire à l’argument de l’incorporation du « risque
inhérent » à la démarche d’audit, peut s’expliquer par le fait que les auditeurs profitent de la
bonne santé financière des entreprises pour négocier des honoraires plus élevés. Quant à la
seconde variable liée à la situation financière (RENTA), elle a le signe attendu, mais elle
n’influence pas significativement les honoraires d’audit légal. Ce résultat peut s’expliquer par
le fait que les contrats d’audit légal sont négociés pour une durée de 6 ans en France, et que
les auditeurs prennent en compte la rentabilité à long terme des entreprises auditées pour fixer
le montant des honoraires.
Enfin, en ce qui concerne les variables de contrôle, on note que la date de clôture
(CLOT) n’est pas statistiquement significative. En revanche, le montant des honoraires de
conseil facturés (CONS), quant à lui, exerce toujours une influence significativement positive
sur les honoraires d’audit. Ce résultat, contraire à nos anticipations mais conforme aux
résultats des travaux antérieurs, mériterait de faire l’objet d’une étude plus approfondie, afin
de vérifier notamment si cette relation tient à l’existence de contingences structurelles.
4. Conclusion
Au terme de ce travail, il convient de synthétiser les principaux enseignements et d’en
souligner quelques limites.
D’un point de vue méthodologique, nous avons adapté un modèle d’analyse des
déterminants des honoraires d’audit qui s’inspire de la normalisation technique concrète des
professionnels. Par ailleurs, nos analyses ont permis de résoudre des problèmes de
multicolinéarité entre les variables et de non-normalité des distributions qui, bien que non
soulevés dans les études antérieures, auraient pu limiter la portée de nos résultats.
Concernant les apports de cette étude empirique, les résultats obtenus indiquent que la
taille des entreprises auditées permet d’expliquer de manière décisive les honoraires d’audit
en France. Ce résultat confirme donc l’hypothèse que les auditeurs facturent un nombre plus
important d’heures de travail dans les grandes entreprises. Le caractère très significatif de ce
facteur, qui ressort davantage de nos travaux que des autres études antérieures, résulte sans
doute de l’incidence du barème de facturation des honoraires des commissaires aux comptes
français, longtemps basé sur le seul total du bilan (il intègre désormais d’autres montants issus
du compte de résultat). Même s’il ne concerne pas en tant que tel les sociétés de notre
échantillon, il influence sans aucun doute le mode de facturation des professionnels, auxquels
il sert manifestement de référence.
Cependant, les honoraires facturés dépendent également, au moins partiellement, du
« risque inhérent » des entreprises françaises. En particulier, si l’on tient compte de la taille
des entreprises, il apparaît notamment, d’une part, que les entreprises en forte croissance et
celles évoluant dans le secteur des technologies de l’information paient des honoraires
supérieurs, d’autre part, que les honoraires augmentent avec la fraction des actifs circulants
des entreprises.
Cela étant, certains résultats ne sont pas conformes à notre hypothèse d’une relation
positive entre le « risque inhérent » et les honoraires d’audit. En particulier, les entreprises
moins endettées, donc moins risquées, paient des honoraires supérieurs. Ce résultat mériterait
d’être approfondi.
Un dernier résultat intéressant est relatif à la relation auditeur-audité. Si la date de
clôture des comptes est sans incidence significative en France sur le montant des honoraires
facturés, il apparaît que les honoraires « non-audit » sont positivement liés aux honoraires
d’audit légal. Ce résultat, bien que conforme à celui obtenu dans les études anglo-saxonnes,
n’est pas celui que nous anticipions. Il mériterait également d’être approfondi.
Il faut souligner la non prise en compte des contrats négociés en début de mandat (de
six ans en France) par les auditeurs constitue une limite de cette étude, susceptible d’expliquer
les résultats non anticipés. De la même manière, le choix des mesures de certaines variables
peut atténuer, au moins partiellement, la portée de nos résultats.
Diverses voies de recherche restent à explorer sur cette thématique. L’une d’elle
consisterait notamment à analyser la répartition des honoraires entre les co-commissaires aux
comptes. Une telle analyse permettrait de vérifier, d’une part, si la répartition des honoraires
et la présence de grands cabinets anglo-saxons (les « big ») influence le montant des
honoraires facturés, d’autre part, si la relation positive mise en évidence dans cette recherche
entre les honoraires d’audit et « non-audit » est liée à des contingences structurelles.
Enfin, il serait également intéressant de mettre en relation les honoraires d’audit avec
des variables de gouvernance. On peut notamment s’interroger sur l’incidence du
développement des comités d’audit, dans la majorité des entreprises françaises au cours des
dernières années, sur les honoraires des auditeurs. Des auteurs se sont déjà engagés dans cette
voie de recherche (Abbott et al., 2003).
En fin de compte, nous espérons que des études ultérieures, désormais possibles en
France avec l’obligation pour les entreprises de divulguer les honoraires d’audit, permettront
d’enrichir ces résultats originaux.
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