Du Cinéma: Cahiers
Du Cinéma: Cahiers
DU CINÉMA
SOMMA I RE
M IZO GU CHI K E N JI
M arcel G i u g l a r i s ............ Années d'ap p ren tissag e .................................. 2
A riane M nouchkine ___ Six e n tre tie n s :
Kyo M achiko e t Mori Masa-
— avec K aw agn chi M a tsu ta ro .................. 5
yu k i d a n s Ugetsu Monogatari — avec m on sieu r T akagi ................................ 9
(Contes de la lune vague), — avec M izutan i H iroshi .............................. 12
film le p lu s célèbre de Mizo- — avec T a n a k a K inuyo ................................ 14
gu chi K enji. — avec m on sieu r Tsugi ................- .............. 17
— avec Y od a Y oshik ata et M iyagaw a
K azu o ............... ................................................... 22
Georges Sadoul .............. Libres e n tre tie n s à G ion e t T okyo .......... 29
Ci-dessous : P h ilip pe Leroy e t A ddenda film ographique ........................................................................................ 35
M acba Méril d a n s La Femme
M ichel D elahaye e t
mariée, de Jean-L uc G odard, Jacques Doniol-Valcroze B erlin 64 .............................................................. 36
sé lec tio n n é p ar le Festival de
J e a n B éran g er .............. R en co n tre avec Bo W iderberg .................. 44
Venise : v in g t-q u a tre h e u res
de la vie qu e v it u n e fem m e
(Anouchka-Films). P E T IT JO URN AL DU CINEMA
(Cérisy, E ustache, E vian, F a u trie r, P e au douce, Pickford) .................. 50
Les Films
F rançois W eycrgans . . . .Le V oyageur e t son om bre (A m erica Ame
rica) .......... .................................................. • • 55
Jacques B ontem ps ___ . . T ho m as e t l’im p osture (T hom as G ordeiev) 58
Fereydoun H oveyda ___ Les rêveries de la science (F reud, th e
S ecret P assion) ......................................... 61
Le dossier Mizoguchi
Ce * dossier Mizoguchi » est, pour la plus grande part, lait d'entretiens recueillis à
Tokyo et Kyoto auprès des principaux collaborateurs du cinéaste. Ces propos se contredisent
parfois (sur ïattitude politique de Mizoguchi, p ar exempJeJ, Je plus souvent se recoupent et.
parfois, se répètent : contradictions, recoupements, répétitions étant également instructifs,
nous n'en retranchons pas une phrase.
Pour réaliser, réunir et transcrire ces six entretiens, il aura fallu toute l'obstination t la pas
sion d'Ariane Mnouchkine : sans elle, nous n'aurions pu rendre ce nouvei hommage à Mizo
guchi — qu'eUe en soit ici remerciée, ainsi que Marcei GiugJaris, pour l'aide qu'il lui apporta
et l'intérêt qu'il prit à la constitution de ce « dossier ».
1
Rappelons, d"autre part, que Tanaka ^inuyo (1) fut l'une des interprètes favorites de
Mizoguchi (pour ne rappeler que Jes titres connus en France : Utamaro o meguru gonin
no onna, Yoru no onna tachi, Musashinc fujin, Saikaku ichidai oima, Ugofsu monogatari,
Sanshô dayû, Uwasa no onna) ; que Mizufani fîiroshi tut le décorateur aîfifré de ses films
pendant de longues années ; que Miyagawa Kazuo fut le chef-opérateur de la plupart de
ses dernières œuvres (Oyûsama, Ugelsu monogatari, Gion bayashi, Sanshô dayû, Chika-
matsu monogatari, Uwasa no onna, Shin Heike monogatari, Akasen chitai) ; que Kawaguchï
Matsutaro et Yoda Yoshikata, enfin, furent de premier depuis Kyôren no onna shishô, 1926;
le second depuis Nanîwa hika, 1936) les scénariste s, tantôt séparés, ïantôf unis, de presque
tous ses chefs-d'œuvre. Quant à messieurs Takagl et Tsugi, ils précisent eux-mêmes leur
rôle auprès de Mizoguchi.
Marcel Giuglaris
Années d’apprentissage
Mizoguchi Kenji est né le 16 mai 189B à Ushima, sous-quartier de Hongo, un des plus
vieux arrondissements de Tokyo. Il fut un pur Edoko (habitant de Tokyo), chose encore
bien plus rare qu'un Parisien de Paris.
De son père, on ne sait pas grand-chose, sinon qu'il était « b rav e > et maladroit en
affaires... * Mon père avait eu une petite usine, mais, lors de la crise économique qui
suivit la guerre russo-japonaise, il avait fait faillite, aussi dûmes-nous déménager. »
La famille était allée s'installer dans un de ces taudis qui bordaient la rivière Sumida,
dans le quartier d'Asakusa. Peu après, Kenji fui mis à l'école primaire voisine, celle d'Ishi-
ham a (la grève). Il y fut un élève plus que moyen. Dans la même classe que lui, il
y avait parmi les autres garçons un certain Kawaguchï Matsutaro, c'était le meilleur élève
de la classe. C'est tout comme si la faillite du père Mizoguchi offrait en compensation à
l'éducation de son fils fous les éléments de son destin. Asakusa, c'est encore le quartier
des petits théâtres, et un quartier de misère- Au bout de la rue des théâtres, -un grand temple
boudhique que fréquentent les commerçants d'alentour, les acteurs des théâtres voisins, et
auquel viennent surtout les prostituées de Yoshiwara, le quartier réservé tout proche. Sous
le temple, c'est le dépotoir des vieux livres et le havre des chiffonniers. Tout près, des
échoppes d'artisans. Derrière, un terrain alors vague où régnaient les truands et où s'exer-
çaient les bateleurs.
« J'avais pour cam arade de classe Kawaguchï Matsutaro. C'était un véritable génie.
Il eut du talent dès s a naissance. Je me souviens que, dès qu'il eut dix-huit ans, il com
mença à donner des romans à des revues de premier ordre, et elles les publiaient.
(1) Tout au long de cet ensemble, e t comme nous l'avions déjà fait dons notre filmographie du n° 95,
nous respecterons l'usage japonais, qui énonce le nom propre avant te prénom.
2
« Moi, p a r contre, j'étais un médiocre. Ce qui me plaisait le plus, quand je sortais de
l'école, était d'aller flâner dans le parc d'Asakusa. Je me faufilais dans les salles de
théâtre et dans les cinémas. C'est là où j'ai appris mon métier. Si j'avais fait des études
conventionnelles, je n'aurais jamais eu l'occasion de me découvrir une originalité. Etudiant
avec la vie elle-même, j'ai fini p ar croire que toute la vie n'est qu'une interminable école,
pas seulement une école de spectacle, mais une école d'humanité, une école de plaisir aussi.
Pour toutes ces écoles, j'ai payé des frais de scolarité !...
« Je connais ce quartier d'Asakusa mieux que je me connais moi-même. Quand j'y
étcris enfant, le cinéma était encore tout près du théâtre d'ombres chinoises. Mais surtout,
il y avait les petits théâtres ; là où se trouve l'actuelle salle de Taishokan, il y avait une
petite salle de Shimpa (forme populaire du théâtre Kabuki). On pouvait y entrer pour deux
sen. Deux sen, c'étaient deux centimes. »
Mais la situation financière de la famille était loin de s'améliorer. Sitôt l'école primaire
terminée, Kenji entra comme apprenti chez un dessinateur sur tissus de cotons, ce genre
de cotonnades dont on fait les kimonos d'été.
« Ce que je voulais, c'était devenir peintre, un vrai peintre, et j'allcàs fréquenter l'atelier
Aoibashi (le Pont bleu) à Tameike. »
Pendant ce temps, pour vivre, il fait des séries de petits métiers. Tout cela ne va
pas bien, loin. Il v a bientôt avoir dix-neuf ans, il s'agit d’entrer dans la vie et de choisir
un vrai métier. Soudain, il apprend qu'un journal de Kobe, le « Kobe shhnpo t, cherche
3
un dessinateur d'annonces publicitaires. Rien ne 1© relient à Tokyo, il réussit à se faire
embaucher et, pour la première fois, quitte Tokyo pour cette région du Kansai qui jouera
un si grand rôle dans sa vie.
Le < Kobe shimpo * n'est pas un grand journal, bien loin de là ; et, pour celui-ci, un
dessinateur doit savoir tout faire. Mizoguchi est officiellement membre du service publicité,
mais, en même temps, il est rédacteur de faits divers et doit même aider le service scienti
fique.
1917, c'est la troisième année de la guerre, u ne guerre que les Japonais ne font pas,
bien q u 'ils appartiennent officiellement au camp des Alliés. 1917, c’est pour les capitalistes
japonais une année faste comme le Japon n'en a encore jamais connue. Tous les marchés
asiatiques abandonnés p ar les Anglo-Français, les premiers surtout, sont tombés dans leurs
mains. Le Japon exporte en Chine et dans toute l'Asie. Le port de Kobe est en pleine activité.
Le Japon et le capitalisme japonais garderont désormais la nostalgie de cette année mer
veilleuse où toute l'Asie' n'était qu'un client japonais. La première idée de la < zone de co-
prospérité * remonte à cette nostalgie.
1917, c'est en même temps pour le prolétariat japonais l'année de la pire misère. La
prospérité a fait monter tous les prix, mais, sous prétexte que « le Japon est en guerre »,
les salaires sont demeurés bloqués à ce qu'ils étaient en 1914. De plus, comme c'est la
guerre, les mouvements politiques n'existent pas, les syndicats et les partis de gauche sont
encore dans les limbes, et la misère n'ofire aux pauvres que la ressource de souffrir,
Kobe, avec son port, ses contacts avec l'étranger, est mieux informé que le reste du Japon
de ce qui se passe dans le monde ; aussi, quand, en novembre, éclate la Révolution russe,
Kobe est une dss premières villes du Japon à s'agiter. Rien de ce qui se passe à Petrograd
ne laisse Kobe indifférent.
Le malaise social est d'ailleurs si profond qu'en août 1918, éclatent un peu partout
au Japon ce que l'on a appelé les * émeutes du riz », une révolte de demi-moits de faim
que la police mate en tirant sur les manifestants.
Né pauvre et ayant toujours vécu comme un pauvre, Mizoguchi est du côté de ceux
qui se révoltent, mais il croit moins ’à la politique q u 'à la bonté humaine et il joint le mou
vement de Kagawa Toychiko, un protestant qui est un véritable saint (on le surnommera
« le Gandhi japonais ,) et qui lance un mouvement d'entraide sociale. Cela le fera d'ailleurs
arrêter, rouer de coups par la police, emprisonner.
La guerre se termine. Avec la paix, les Occidentaux reviennent sur les marchés asia
tiques, le marasme économique succède aux années de prospérité ; partout, on débauche, le
« Kobe shimpo » connait des difficultés, le chômage est partout, les premières organisations
ouvrières se forment. Mizoguchi quitte le journalisme. Il quitte également Kobe. Tant qu'à
être chômeur, mieux vaut l'être à Tokyo qu'ailleurs.
A Tokyo, la situation de la famille n'est pas brillante. La mère de Mizoguchi est morte,
son père est, lui aussi, chômeur, s a sœ ur a dû être adoptée p a r une autre famille. Q uant à
Mizoguchi, il ne trouve pas de travail, Il n 'a plus rien que quelques amis, un surtout qui
est professeur de biw a — une sorte de luth — et qui habite de l'autre côté de la rivière
Sumida, dans le quartier de Mukojima, c'est-à-dire tout près de l'endroit où la Nikkatsu, la
première véritable société de cinéma qu'ait connu le Japon, a installé ses studios. Que faire ?
Nulle part, il n'y a d'offres d’emplois. Mizoguchi pense encore à devenir peintre, mais surtout,
il végète.
Or, parmi les élèves qui viennent apprendre l'art du biwa, il y avait un petit acteur
nommé Tomioka. Il avait tout au plus déjà joué quelques rôles de second plan. C'est pour
tant lui qui, pour la première fois, p arla de cinéma à Mi2 oguchî.
« Et comme je n'avais rien à faire, j'allais souvent me promener dans les * studios .»
de la Nikkatsu. Ce que l'on appelait si pompeusement « les plus grands studios cinéma
tographiques du Japon » n'était qu'une sorte de vitrine au milieu d'un grand terrain desert.
Mais c'est là où j'ai commencé à penser qu'il me serait sans doute plus facile de devenir
acteur que peintre. »
Par Tomioîca, Mizoguchi Ht la connaissancB d'un jeune metteur en scène nommé W akayam a
Osamu. C'est lui qui le recommanda au studio et, en mai 1921, il était embauché. Cepen
dant, comme il n'y avait p as d'emploi d'acteur, on le classa assistant-metteur en scène, ce
qui, alors, signifiait à peu près domestique du metteur en scène...
Marcel GIUGLARIS.
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Ugetsu monogafari, 1953 (Contes de la lune vague, tournage ; Mizoguchi Kenji, Morr Masayuki, Kyo Machiko).
Six entretiens
autour de Mizoguchi
Kawaguchi Matsutaro :
— V ous é tie z un a m i d ’enfance d e M izogu ch i, e t v ou s ê te s le seul à p o u v o ir nous
p a rle r d e hit, a v a n t qu'il so it d e v e n u cinéaste...
— Nous étions ensem ble à l’école prim aire. P uis, je m e suis o rien té vers le théâtre,
et nous n o us som m es perdus de vue. J e l’ai re n c o n tré de nouveau dan s un studio,
en 1924, juste après le g ran d trem b lem en t de terre. Q uand nous étions écoliers ensem
ble, il ne m e p araissait pas particu lièrem en t intéressan t. P a r exem ple, je m ’occupais
de littérature, du jo urnal de^ l’école et de bien d’au tres choses, m ais lui non. J e n ’au rais
jam ais pu penser qu’il deviendrait un g ran d m etteu r en scène.
5
— Q u elles différences y avait-il en tre v o tr e travail av ec M izoguchi e t celui a v e c
d ’a u tr e s m e tte u r s en scèn e ?
— J’ai écrit beaucoup de rom ans, et de nom b reux films en ont été tires. J e ne
m e su is jam ais occu p é de ce que les autres m etteurs en scène pou vaien t faire d e m e s
rom ans. A v ec M izoguchi, au contraire, je travaillais au scénario, et so u v en t il m e
faisait tout m odifier. J ’avais l'impression d’être d é vo ré, m a is j’étais c ep en d an t e n c h a n té
de travailler avec lui.
— Q u elles d ifféren ces y ava it-il entra v o tr e tra v a il et celui d e Y o d a ?
— E n général, M izoguchi prenait autour de lui les m eilleu rs de oh a q u e sp écia
lité, Yoda, Miziitani, H oya, etc. Il lés laissait faire à leur guise. Mais, e n fait, il
ne ïaisait confiance à personne. En ce qui concerne les C o n te s d e la lune vague,
par exem p le, Yoda, Mizoguqhi e t m oi a v o n s passé u n e journée près du ^lac B iw a et
M izoguchi nou s a dem and é à tous deux d’écrire quelque chose. J ’ai écrit un rom an,
qui a été publié, e t Yoda un scénario, m a is M izoguchi a beaucoup pkts pris d an s
m o n rom an que d an s le scénario de Yoda.
—■ M ais n’y a va it-il p a s déjà un e légende à la b a se d e ce film ?
— E n effet, il y avait une légende, e t aussi un livre d’U eda Akinari, qui était une
histoire de fantôm es. D e m on côté, j’ai ajouté deux histoires du L ac B iw a.
—- L ’id ée d e ra c o n te r e n parallèle V'histoire d u p o tie r e t celle d u sa m o u r a ï e x is ta it-
elle d é [à d a tis v o tr e ro m a n } ou bien ven ait-elle d e M izoguchi ou Y o d a ?
— C’e st u n e de m es idées. Bien sûr, on trouvait déjà dans la légend e Phistoîre
des d eu x frères, m a is c’e st m oi qui ai eu l ’idée de les conter en parallèle. M izoguchi
aim ait beaucoup cette idée.
—■ C o m m e n t faut-il in terp ré te r la scèn e de la fascination <Ie G h en jy ro p a r la
d a n s e d e la p rin c e sse ?
— C’était déjà dan s la légende. Mais cette attirance pour le m y stère se trouve
d an s le caractère japonais, e t certain em ent aussi européen. La vie est rem plie de
contradictions, m ais, chez les Orientaux, il y a une certaine résignation à ces c o n tr a
dictions.
•— V ous m ’a v ez d it que M izoguchi v o u s « d é v o r a it », lorsq u e v o u s tra v a illie z a v ec
lu i; quels é ta ie n t les points de « friction >1 ?
— T out était sujet h discussions, e t bien sûr, c ’est lui qui gagnait toujours. Il
avait tous les pouvoirs. Mais je lui tenais tête jusqu’au dernier m ot. M izoguchi d isa it:
« Je ne fais pas une explication de texte de ton rom an 1 Je peux changer ce que
je veux ! » Je lui répondais : « T rès bien, dan s ce ca s je retire m on rpnian ! »
H eureusem ent, Y oda était toujours là pour nous calmer.
■— U ne fois le sc é n a rio bien établi, restait-il d e s points v a g u es su r lesq u e ls M izo-
g uah i im p r o v isa it ?
— E n fait, Mizoguchi n’écrivait pas vraim ent un scénario, m ais plutôt un e sorte
de m ém orandum . La veille du tournage, il repensait chaque plan. C’est pour cette
raison que je n’aim a is pas tellem ent travailler av ec lui, car il m e dem and ait m on
avis, m ais n e le suivait jamais. Je lui disais : k Je n'aim e pas cela », m a is il m e
répondait : « Q u’est-ce que cela peut te faire, si le résultat est bon ? » Or, se s films
av aien t un grand succès.., m ais m oi, je ne les a im e pas.
— P ou rqu oi, alors, a v ez-vo u s contin ué à travailler a v e c lu i?
— P en d a n t notre collaboration pour un film, j’étais très en colère, et surtout en
v oy a n t le film. M ais à chaque nouveau scénario, notre am itié, qui datait de l’en
fance, m e faisait tout oublier. H eureusem ent, san s quoi nous serions d ev enus e n n e m is
m ortels.
— P o u rq u o i n’aim e z-v m is p a s s e s film s ? P en se z-v o u s qu’ils so n t m a u va is, oit
que M izogu ch i a déformé, v o tr e pen sée ?
— C ela vient sim plem en t de la différence qu’il y a entre un auteur de c in ém a et
un auteur tout court. U n écrivain véritable sera toujours blessé d es m odifications
qu’on apporte à ses oeuvres.
— Mais, à p a rtir d u m o m e n t où v o u s a c c e p tie z d e d e v e n ir m o m e n ta n é m e n t un
é criv a in d e cin ém a, p ou rqu o i ne p a s en a v o ir a c c e p té les c o n séqu en ces e t le s risq u e s ?
P o u rq u o i a v o ir c o n se rv é c e t esprit d e po ssession qui n’a p p a rtien t qu’a ux écriv a in s
to u t co u rt ?
6
Aien-kyo, 1937 (L'Impasse de l'amour e t de la haine ; Yomaji Fumiko,, Shimiiu Masao}, scénario de Kawagychi
et Voda.
— M ais parce que, pour m a part, je n’ai jam ais fait de « scénario » pour Mizo
guchi, c ’est Yoda qui les faisait. Moi, je n'étais qu’écrivain.
— P ensez*vous q u’il y a it une é v o lu tio n dans l’œ u v r e d e M izogu ch i ?
— Cela risquerait d’être très long, niais, pour l’éviter, je dirai en un m ot que
M izoguchi était un opportuniste. Q uand, par ex em p le, le m a r x ism e a pénétré au
Japon, il a suivi la mode. E nsuite, pendant la guerre, les c o m m u n istes o nt été
persécutés, e t M izoguchi a viré à droite. Puis, il y a eu la dém ocratie, et il est
dev en u dém ocrate. Mizoguchi su iv ait les courants de so n époque, c o m m e un bou
c h o n suit Veau, ce qui n ’em pêche pas qu’il y ait un certain <c m izog u ch ism e », qui lui
est très personnel.
— Q u ‘en ten d ez-vo u s par là ?
— Je crois qu e c’est la recherche de la beauté qui était l’élém en t constan t de sa
personnalité e t de se s œ uvres.
— A -t-il v r a im e n t p e n c h é v ers le fascism e, a u m o m e n t d e la g u erre ? Il a fort
fieu to u rn é p e n d a n t c e tte p é rio d e , e t le s film s d e c o m m a n d e qu'il a réalisés ne satisfai
sa ien t p a s toujours les autorités...
— Il n’a pas résisté à la force de la droite. Un jour, je lui ai dit : « T u e s sa n s
force devant les influences d e l ’époque », e t il m ’a répondu : « Je cherche ce que le
peuple dem ande, e t dem and e m aintenant. »
— Q u ’en ten d ez-vo u s p a r recherche d e la beauté?.
7
— Il faudrait passer tous se s films en revue, e t de plus, cela dépend de la sen si
bilité de chacun. Mais, par ex em p le, ce qui l’intéressait dans la vie de tous les jours,
c'é ta it c ette beauté du quotidien ; il lui fallait la saisir, la capter. Sur ce point, je
l’adore.
— E n quoi v o u s opp osiez-vou s à lui ?
— P en dant notre collaboration, je n e pensais q u ’à nos querelles, et m êm e après
sa m ort ; m aintenant, il n ’y a pas un point sur lequel je n e l ’adm ire : c’était un
h o m m e com plet, sa n s point faible.
— P o u rta n t, v o u s v e n e z d e le i m ite r d'opportuniste...
— D an s son travail, oui, m a is pas en tant qu’hom m e. En fait, quand j’ai em ployé
le term e d ’opportuniste, je voulais dire qu’il désirait donner au peuple ce que le peuple
voulait. 11 n’avait pas d’opinion lui~même... P o u r u n m etteur e n scène, avoir une « idée »
n'est pas indispensable.
— E l pour vous ?~.
—■ ... Pour m o i non plus. V o y ez-vo u s, dans un film, il y a au départ un rom an,
une histoire et, à l’arrivée, des spectateurs. Le m etteu r en sc è n e est le lien entre les
deux, la sensibilité m otrice en quelque sorte. C’e st au critique de découvrir des idées
dans une œ uvre. Mizoguchi et moi, nou s so m m e s des h o m m e s san s idées.
— O ue p e n sez-vou s d e s film s d e M izo g u ch i auxquels v o u s n’a v e z p a s p a rticip é ?
— En fait, j’ai participé à to u s se s films, sa u f a ux Q u a ra n te-sept rônins, parce que
c ’est un sujet qu’on tourne chaque année, et parfois deux fois l’an.
— M a is je c ro y a is q u e v o u s n ’a v ie z p as p a rticip é à Ali a se n chitai ?
— C’est vrai, j’avais oublié...
— E t S a n sh ô dayû ?
— Non plus.
— E t Saikaku ich id ai on n a ?
— Non plus. Je le considère d’ailleurs c o m m e son clief-dceuvre.
— E t les autres, qu’en p e n se z-v o u s ?
— M ais enfin I S i vo u s écriviez u n rom an, vou s n'aim eriez pas... En fait, j’aim e
a ssez ceux auxquels je n’ai pas participé, je les a im e beaucoup m êm e.
— A im e z-v o u s bea uco up le cin ém a ?
— J e ne sa is pas si je l’a im e ou n on , je vis dedans, et j’ai peur pour son avenir.
— A lliez-vo u s £ u c in é m a a v e c M izogu ch i ?
— Oui, très s o u v e n t
— Q u els m e tte u r s e n sc è n e aim ait-il, c h e z les E uropéens e t les A m é r ic a in s ?
— Lubitsch, énorm ém ent, pour sa façon de parler de la fem m e. Mizoguchi a b e a u
coup appris de lui.
— P o u r Nantwa hika, a-t-il é té influencé p a r le c in ém a a m éric a in ?
— Je ne sais pas en quoi exa ctem en t, m a is Je sais qu’à partir de ce film, il a changé.
A partir de là, il a voulu exprim er quelque chose.
— Connaissait-il H a w k s et S i e r n b e r g ?
— J e ne crois pas.
— X-M7 é té frappé p a r le n éo -réalism e ita lien ?
— E no rm ém en t ; surtout par L e V o leu r d e bicyclette.
— M algré v o s conflits, é tie z-v o u s re sté s e n bon s te r m e s ?
— Q uand il était à l’hôpital, déjà très m alade, e t co m m e il avait d’é norm es com pli
cations fam iliales, la fem m e d e son frère m ’a dem a n d é d’aller le voir, pour m ettre au
point les questions testam entaires, etc. M izoguchi n e m ’a rien dit, e t il a tout confié
à quelqu’un d’autre...
Q uelq ues jours avant sa m ort, je lu i a i rendu visite, et il m ’a dit : a Tu m ’as
vaincu, n Cela m ’a beaucoup frappé, car, bien qu’am is, nou s étion s finalem ent d e s rivaux,
tou te notre vie en com pétition. E t soudain, M izoguchi sentait que j’avaîs triom phé, q u ’il était
vaincu par sa m aladie. Et ce qu’il m ’a dit m ’a fait m al. Je ri’ai jam ais eu d’autre rival que
lui et, après sa m ort, je n ’ai plus travaillé pour le c in ém a : je n’e n avais plus envie. J e vous
le répète, il a été m on seul rival, e t je lui lève m o n chapeau.
8
Monsieur Takagi :
9
Geftrofcif chushingura, 1942 (Les Quarante-sept ronins ; Tokomino Micko et, au centre, Kawarazaki Chajuro).
— Il était terrible. Sou ven t, nous a vons travaillé quatre jours e t quatre nu its d’aflilée,
san s dorm ir ; et si M izoguchi voyait quelqu'un bailler sur le plateau, «1 lui disait : « ren
trez donc dorm ir chez vous !» Seulem en t, si quelqu’un quittait le plateau, il arrêtait le
tournage... Alors, tout le m on d e restait. Yoda l’avait su rn o m m é « l a san gsu e d é m o n ia q u e » ,
car il vidait les gens de to u t ce qu’ils avaient, et les laissait tom ber ensuite.
M ais il était aussi exigeant envers lui-m êm e. Par exem p le, il c o n n a issa it m a l la
musique, e t il m e confiait ce dom aine ; m ais en m ê m e tem ps, il travaillait de son côté,
apprenait tout ce qu’il pouvait sur la m usique, e t je savais que, s’il m ’égalait, j’étais
fichu, ce qui faisait que je travaillais en core plus dan s ce dom aine. Le résultat, c’e st que,
m aintenant, je suis très clalé en m usique.
10
Aussi, nous avions de perpétuelles d isc u ssio n s: m a is c’était nécessaire, car si on ne
lui tenait pas tête, il ne vous estim ait pas. Un jour, par exem ple, pour tourner une scène
qui se passait dans une banque, il voulait entasser des billets contre les m urs jusqu’au
plafond : il n’avait jam ais é té d an s u n e ban qu e ! J’ai dû lui expliquer très longuem ent
c o m m en t c ’était en réalité ; eh bien, j’ai su par la suite que, sans rien m ’e n dire, il était
allé, un peu plus tard, vérifier dan s la banque la plus proche...
J'ai vu Yoda pleurer de vraies larm es, e t les acteurs aussi, les techniciens : tous
suaient du sang.
— V ous a v e z é t é m e tte u r en scèn e : quelle influence M izoguchi a-t-il eu e su r v o u s ?
— Très g r a n d e : c ’est à c a u se de lui que j’ai aban don né ce m étier, et que je suis
devenu producteur. P er so n n e n e peut le dépasser, en tout ca s pas m oi.
— M izogu ch i se considérait-il c o m m e un a rtiste ou c o m m e un a rtisa n ?
— U n artiste, je crois, sa n s m épriser pour autant l’artisan.
— S ’e stim a it-il sp écifiqu em en t japonais, ou c e tte a p p a rten a n ce n avait-elle aucune
im p o rta n ce pour lui?
— Il se considérait avant tout c o m m e un cin éaste japonais, et ne touchait à rien
qu’il ne connût. Au début de s a carrière, il n e faisait que des films sur l'époque Meiji,
qu’il aim ait beaucoup, e t surtout qu’il co n n aissait parfaitement.
— O n d it qu’il a lla it so u v e n t a u djnéin a : qu els film s aim ait-il?
— Je crois qu’il préférait les film s européens — surtout français — aux films am é
ricains. D ’un film, il ne pouvait sortir qu’enthou siaste o u furieux. C ar il v o yait aussi d es
films m édiocres, qui le m etta ien t en colère.
— E t le th éâ tre ?
— 11 aim ait le Kabuki et le Shim pa COi m ais pas le théâtre nioderne. Souvent, ses
sujets venaient du K abuki ou du Bunraku, e t il a fait de la m ise en scène de Shim pa.
— C o m b ie n d e tem p s m etta it-il à faire un film ?
— Il avait en m oyenne 45 jours d e tournage, niais il arrivait aussi qu’il s’arrêtât
deux ou trois jours de tourner...
— / / se plaign ait d e s co m p a g n ie s d e p r o d u c tio n qui le limitaient...
— H um !... Le directeur de la D aiei, par ex em p le, M. Nagata, était un grand am i de
M izoguchi, e t le com prenait très bien. D ’ailleurs, les com pagnies elles-m êm es avaient vite
com pris qu’il valait m ieu x ne pas presser M izoguchi : chaque fois qu’elles l’avaient fait,
le film, c o m m e par hasard, avait été un four ! A tel point qu’il arrivait à M izoguchi
d ’exagérer : il était parfois trop exigeant. A v ec la Daiei, qui était un e petite com pagnie
— expérim entale — , il devait respecter les délais sou s peine de ruiner l’affaire. « J e m ’en
îous-! », disait-il, « qu’o n ne paye p e r so n n e ! Mais je term inerai quand je saurai que c’est
fini, pas avant. »
11 faut dire que Mizoguchi n’a fait que des chefs-d’œ u v re — sauf pendant la guerre,
où il ne m ettait rien de lui-m êm e dans ses films.
— En d e h o rs d e s rasoirs, y a v a it-il q uelque c h o se d e pré c is qu’il d é te sta it v io le m m e n t ?
— Les appareils m écaniques. Il n ’a im a it pas la m écan iq ue ; il avait m ê m e horreur
d es ventilateurs sur le plateau.
— E t la c a m é ra ? N ’en a v a it-il p a s p e u r ?
— Non. M ais il n ’a jam ais regardé d a n s un viseur tout le tem ps que j’ai travaillé
avec lui, jamais.
(1) Permettons-nous de rappeler, pour ceux de nos lecteurs qui l'auraient oublié, que le Shimpo est une
forme de théâtre populaire, introduite à l'époque Meiji (c'est-à-dire la fin du XIX* siècle, lorsque l'empe
reur Meiji décida d'ouvrir son pays aux influences occidentales). Le Shimpa est donc un curieux mélange
de machinerie traditionnelle e t de style de jeu occidental ; les sujets pouvant être aussi bien historiques
que « contemporains ».
Le Kyogen est une courte farce qui est jouée entre deux Nô au cours d'une journée de Né, et qui tient
lieu de détente.
Quant au Bunraku (auquel Mizoguchi s'intéressa beaucoup), c'est le théâtre de marionnettes — tel que
l'illustra particulièrement le grand Chikamatsu Monxaemon.
11
Mizutani Hiroshi :
12
Uwasa no onna, 1954 (Une femme dont on parie, tournage : Temaka Kinuyo, Kuga Yoshikc, Mizoguchi Kenji).
Autre c h o s e : pour écrire un e lettre, « n e sim ple lettre, il arrivait avec tout un
bloc d e papier fin (presque du papier hygiénique) pour faire ses brouillons,.. Alitant il
était m au v ais cnlligraphe au débu t de sa vie, autant il fut rem arquable à la lin. Il disait,
d’un objet d ’art, qu’il fallait dépasser l’attirance qu’on avait pour lui, car c’était encore
en être séparé. « Il faut se fondre en lui, qu’il se fonde e n vous. »
Et puis, il avait un m épris profond pour les gens qui se répétaient ; il détestait les
redites. S e s propres œ u v re s, u n e fois term inées, lu i devenaient étrangères, indifférentes,
lui répugnaient presque. Maïs p endant, il n e voyait aucune raison de les term iner. Il
aurait pu tourner u n film pendant vingt ans, s’il n ’y avait pas eu les délais des com pa
gnies. A p rè s, il abandonnait com plètem en t ce qu’il avait fait là et l’oubliait.
Je crois que toute sa vie M izoguchi a essayé de peindre la fem m e idéale. S o n grand
sujet, c’e s t la fe m m e ■— la force d e la femme, surtout. C’était un 'hom m e faible, voyez-
vous... Et d ’ailleurs, toutes se s actrices : Tanaka Kinuyo, Y am ada Isuzu, Kyo Macliiko,
son t bien p lu s fortes que s e s acteurs.
Q ua n t à ces « aban don s », ce n ’était pas seu lem en t dans son m étier qu’ils se m a n i
festaient. II avait, par ex em p le, la m anie, quand nou s allions en se m b le chez les anti
quaires, d ’acheter plus vite que m o i juste ce que je venais de décider d ’acheter. Cela m e
ren dait fou t Et ensu ite, il o u b lia it cet objet, e t je pouvais ie récupérer.
— Q u a n d v o tr e d é c o r é ta it p rê t, c o m m e n t M izoguchi V abordait-il ?
—^ O n l ’appelait la veille du début de tournage, pour qu’il juge du décor. Mais il
refusait toujours : « O n c o m m e n c e à tourner dem ain, je verrai le décor dem a in », disait-il,
« sinon, ce serait d u rédhauffé! »
13
— Vous n’a v e z pas travaillé su r c erta in s des d e rn ie rs film s de M izoguchi...
P o u rq u o i ?
— P o u r L a V ie d e O -H aru {S aikaku ich id a i onna), Yoda, Mizoguchi e t m o i-m êm e
étions coproducteurs : nou s avions tous m is de l'argent d an s le film, M ais M izoguchi
s’en foutait : il prenait tout son temps» et ça durait. C ’e st alors que je m e su is fâché
avec lui — très v iolem m ent. Ensuite, nou s n ’av o n s plus travaillé ensem ble. A chaque
film, il m e dem andait de revenir, m aïs je refusais. Pourtant, j’aurais accepté de tourner
son dernier projet, O s a k a m on ogatari. Mais il est mort...
Tanaka Kinuyo
14
— Je crois q u e l’on se plaign ait p a rlais d e la façon a b stra ite d o n t M izoguchi expli
quait ce qu’il voulait. Q u e se pa ssait-il a v a n t ch aque scène ?
— D’abord, M izoguchi nous distribuait un e surfacie de jeu, un certain espace. A
l’intérieur de cet espace, n o u s pouvions faire ce que nou s voulions, au point de vue m ise
eu place. S i le jeu p roprem en t dit n e lu i co nvenait pas, il sautait e n piste devant
la c te u r et pariait avec lui des aspects psych ologiq ues du personnage. M ais si l ’acteur
faisait m ieux qu’il n’avait espéré, il le reco nn aissait h o n n ê tem e n t: c ’était m agnifique
quand il disait ça. A priori, il n e donnait aucun e indication e t respectait beaucoup les
acteurs, contrairem ent à cte qu’on croit. Il disait toujours : « Soyez le m iroir du person
nage, reflétez-le, soyez naturel. » J ’ai travaillé seize ans avec lui, et je Jui ai entendu
dire cela d es centaines d e fois, m ais pas grand-chose de plus !
15
Uwasa no onna (Tanaka Kîrtiiya, Kuga Yoshïko).
16
— J e préfère sa m éthode, c’est c o m m e cela qu’on apprend son m étier. J e respecterai
toujours so n attitude, sa passion pour le cin ém a.
— C o m m e n t était-il a v e c les ac te u rs m a sc u lin s ?
— II était v a ch e f — P ar contre, je vous l ’ai dit, avec les fem m es... Seule sa façon
de parler changeait. U n e fois, une actrice pleurait devant lui. « J e ne peux pas supporter
de voir un e fem m e pleurer », a-t-il dit dou cem ent. Mais, tout de suite après, il a ajouté :
<cUne actrice qui pleure devant son m etteur en scèn e ne deviendra jam ais un e grande
actrice. » Moi, je n ’ai jam ais pleuré. U n e fois, il a dit à un acteu r don t il n ’était pas
con ten t : « M ais enfin, v o u s avez déjà la it ça dan s tel film. R efaites-le, c’e st pour ça que
v ou s êtes ici ! » Il avait vu le film en question, choisi cet acteur e n étant conscien t de
ses lim ites ; l’acteur n ’était utilisable que de cette façon, et il le savait.
U n e autre fois, M izoguchi a dit à un acteur qui ne réu ssissait pas ce qu’il voulait :
«: S i v o u s n e co m pren ez pas ça, alors c’est la syphilis, m o n pauvre am i ! » Mais il n e le
pensait p a s v raim ent ! II voulait énerver, défier l’acteur, qui ne l'a pas m al pris : il a
continué à e ssa y e r et, finalem ent, y e st arrivé. En fait, c ’est quand il ne parlait pas qu’il
était le plus terrible.
Q uand M izoguchi a été *à V enise, Yoda e t m oi nous l’av o n s accom pagné. Nous
so m m e s p assés par P aris e t so m m es allés au Louvre. D ev a n t u n Van Gogh, il a dit :
« J e voud rais être un artiste co m m e lut. P erso n n e ne le co n n aissait de son vivant et,
après sa m ort, ce fut la gloire. » M oi-m êm e, j’avais vu un film où il y avait p a s m al d e
tableaux d e Lautrec. Je le lui ai dit, lui dont le rêve était d ’avoir des trésors nationaux
c o m m e accessoires I II en était stupéfait : « Si on pouvait faire ça au Japon ! », a-t-il dit.
Et puis, il était tout étonné que je connaisse Lautrec...
A Venise, nous a vons vu des films en C iném ascope, et il a va it l’intention d ’en faire.
Le film que n ou s avions présenté était San sh ô da yû . Au débu t du film, j’étais rondelette,
jeune, jolie, et à la fin, j’étais vieille, m aigre e t décatie. M izoguchi m ’avait dem a n d é de
m aigrir pendant le film et, pendant quatre m ois, j’ai suivi un rég im e de famine. U ne
fois le dernier plan tourné, alors qu’il ne restait à faire que du doublage, je suis allée
m anger un é n o rm e beefsteak, puisqu’il n’y avait plus de prises d e vue. Le lendem ain,
à l’enregistrem ent de la fam euse chanson de ce film, M izoguchi s’e st m is à crier :
a Q u’eSt-ce que c ’e st que cette voix guillerette ? Ce n’est pas la b o n n e voix ! » : il avait
d étecté m on beefsteak ! Alors, il m ’a fait enregistrer dehors, en plein hiver, pendant cinq
heures, la ch anson : « Anju... Sushyo.,. » P en d a n t cinq heures ! P o u r un beefsteak...
Monsieur Tsugi 1
17
—• A v e z -v o u s eu v o u s-m ê m e d e s a c c ro ch a g es a v e c lui ?
— T rès souvent, surtout à p ro p o s des scén a rios : il criait dix fois plus que n ’im porte
■qui.
— V ous p a rticip iez a ux sc én ario s a v ec M on sieu r K a w a g u c h i : c o m m e n t s ’o rg a n isa it ta
d isc u ssio n ?
— II y avait égalem en t M onsieur Yoda; m a is je vais y o u s expliquer en détail et ch r o n o
logiquem ent c o m m en t cela se passait, à propos, par exem ple, d es C o n te s d e la lun e va gue.
U n jour, Mizoguchi a dit à N agata : « Je voudrais faire Vg et s u m on o ga ta ri. — Q u ’est-ce
e n c o re que cela ? », a répondu N agata. M izoguchi lui a expliqué son projet, m a is
l ’autre n ’était pas du tout d’accord. Seulem en t, c o m m e il avait confiance en M izoguchi,
il lui a dit : k D ’accord, »
M izoguchi a alors dem and é à nou s voir, Yod a, K aw aguchi et m oi-m êm e. Il a d em a n d é
un scénario à K a w a g u ch i e t à Yoda, qui devaient écîrire c hacun, e n partant du m ê m e
point de départ, deux histoires différentes. K a w a gu ch i a écrit un r om a n qui devait
plus tard paraître so u s form e de feuilleton, et Y o d a un véritable scénario. K a w a g u c h i
éta it très intim e avec M izoguchi, ils avaient été à l’é cole en sem b le. C’e st m a in te n a n t le
rom ancier le plus populaire au Japon, Quand il a term iné son rom an M izoguchi l’a lu,
et l’a donné à Y oda en lui disant : « Lis ça, m ais ce n ’est p a s form id ab le] » Il disait
toujours cela, m êm e si le travail de K aw aguchi était rem arquable. En tout cas, il ne
disait jam ais ce qu’il n ’aim ait pa s d a n s le rom an.
Yoda, c o m m e je vous l ’ai dit, était parti du m êm e point de départ, m ais a v ait évolué,
n e va pas du tout, v o u s ne v o u s en tirerez jam ais / Appelez K a w aguchi ! » K a w a g u c h i
a yons écriit un prem ier scénario, que nou s a vons so u m is à M izoguchi. Il l’a lu, et il a
d it : «. C e n ’e s t pas intéressant, le s personn ages ne son t pas n ettem en t d e ssin és. *>
Mais, là aussi, il n ’a fait aucun e critique constructive. Au lieu de n ou s dire : « Faites
cela ou corrigez cela », il faisait d es citations vagues, n ou s parlait de Salv a d o r Dali...
Yoda a donç écrit un d eu x ièm e script ; M izoguchi l’a lu, e t lui a e n c o re dit : « Ça
Jie va pas du tout, vo u s n e v o u s e n tirerez jam ais ! Appelez K a w a g u c h i ! » K a w a g u c h i
e st arrivé, et à son tour s’e’s t m is à crier : « B ien sûr que c ’est m a u va is 1 V o u s a vez
coupé les m eilleures parties de m o n rom an 1 » En fait, c’était M izoguchi qui le s avait
coupées, et K a w a gu ch i le savait bien. Il a ajouté : « L aissez-m oi seul I J e veux travailler
seul ! » Et il a écrit le troisièm e scénario !
Q uand il l ’a lu, M izoguchi n ’a rien dît, m a is il e st allé le m ontrer à N agata. iNous
s so m m e s tous allés chez celui-ci, et M izoguchi, silencieux, l’écou tait don ner so n avis,
acquiesçant surtout quand il critiquait le scénario de K aw aguchi. F in alem ent, Nagata
a dem and é qu’on refasse le script selon s e s conseils. K a w a g u c h i s’est levé, en disan t
qu’il avait à term iner cinq pièces, trois rom ans et deux nouvelles, qu’il était d o n c très
occupé, etc. Yoda, M izoguchi et m o i som m es rentrés à Kyoto, et iVIizoguchi a d it à
Yoda : <x Je com pte sur toi. » Et on s’est rem is au travail. C ’est c o m m e ça q u ’on en
est arrivé au quatrièm e script. U n e fois term iné, on l’a lu à M izoguchi, qui nou s a dit :
« Moi, je n e com prends rien quand o n m e lit quelque c h o s e ; donnez-m oi le script, je
le lirai seul, » Q uand il avait dit cela, n ou s savions, en général, que le prem ier pas
était fait.
Q uand il n o u s l ’a rendu, le scénario était bourré de n o te s en m arge : « In co m p réh en
sible... Celui qui a écrit ç a est un crétin... J am ais plus, etc. » O n s’est alors m is en
route pour le cinquièm e script. A ce stade, M izoguchi c o m m en çait à être « plein » de
son film. Il lisait beaucoup, allait b eaucoup au ciném a, se p ro m enait so u ven t. S ’il
lisait ou voyait quelque ch o se de frappant, il accourait chez Y od a en lui d isa n t : « Lisez
Ce bouquin », o u : « A llez voir tel film. » U n e fois le cin qu ièm e script prêt, il l’a lu,
e t nou s a dit : a C’est tout ce dont vous êtes capables, donc ? Vous com prenez, on perd
un tem ps fou, un tem ps fou ! » Ça, c’était b o n signe : 70 % du travail était fait. U ne
fois le cinquièm e tex te tapé, revu, corrigé, on a pu parler de scrip t définitif ; enfin,
définitif est un e façon de parler ; avec M izoguchi, rien n ’était jam ais définitif. Entre
le cinquièm e e t le sixièm e texte, les déco rs ont été construits, les c o stu m e s d essin és.
O n a enfin c o m m en cé à préparer le tournage. T o u t cela a va it pris environ cin q m ois
e t c ’était à peu près ainsi pour tous le s films. O n avait l ’im pression d ’être d a n s un
tunnel sa n s fin, on étouffait, cela paraissait toujours san s espoir.
Le tournage c om m en çait enfin. Q uand le décor était v raim en t réussi, M izoguchi
pliait le scénario à ce décor, le m odifiait en fonction d e celui-ci. C’est pour cela qu’on
18
ne pouvait jam ais parler de script définitif. Il dem and ait ch ei opérateur, à l’ingénieur-
électricien de bien exam in er le décor ; e t il voulait avoir leur avis. Ensuite, il m ’appelait
e t m e dem andait de modifier u n e scèn e don née e n fonction d e ce décor. « Changez... en
m ieux », cre st tout ce qu’il m e disait. M iyagaw a était de fort bon conseil, et M izoguchi
Vécoutait beaucoup. Alors, je lu i d e m a n d a is so n avis. Il m e répondait : « C ette scèn e,
il la tournera c o m m e ça. » Je m odifiais alors le scénario pour que la scène en question
soit c o m m e Mizoguchi la voulait.
P en d a n t que j’écrivais, il restait assis au m ilieu du décor, sa n s bouger. D eux ou trois
h eures après, je revenais lui m ontrer ce que j’avais fait.. 11 lisait et écrivait la scène sur
le tableau noir qu’il avait toujours sur le plateau. Il appelait tout le m onde, e t disait :
« Voulez-vous prendre n o te : cette scèn e a été changée de telle façon. » L e seul scénario
définitif, c ’était ce tableau noir. Le tournage véritable com m en ça it seu lem en t alors.
Quand M iyagaw a dem andait du temps, M izoguchi n e refusait jam ais. E n ce qu i concerne
les acteurs, il ne leur disait jamais ce qu’il fallait faire, m a is seu lem en t : « V ivez bien la
scène. » Souvent, ils trouvaient que c ’était un peu maigre;
A propos des m otifs les plus anodins, il y avait des discussions violentes. P e n d a n t le
tournage de L a F ête à Gion, par e x em p le : sur le scénario, était écrit : a: K im iko vient. »
Brusquem ent, l ’assistant vient m e ch e rc h e r ; j’accours, et je vois M izoguchi et M iyagaw a
qui hurlent, m ais alors qui thurlent ! Et pourquoi ? parce que M iyagaw a pensait que
K imiko devait m archer v e r s la cam éra, tandis que M izoguchi voulait qu’elle vien n e d e la
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caméra... Ils m ’avaient fait venir pour avoir l'avis du scénariste. Alors, m oi aussi, j’ai
lmrjé ] « Lisez le sc é n a r io ! C’e s t : K im ik o vien t. ■» M iyagaw a avait raison. M izoguchi a
fait la tête, m ais il a dit : « Ça va, ça va, j’ai com pris ! »
— E n fait, M izogu ch i n’im p ro visa it pas v r a im e n t en cours de tournage, m a is il p o u v a it
faire récrire une scèn e à l a dernière m inute...
— Oui, il fallait le plus souvent récrire sur le tableau noir. Pourtant, d an s presqu e
tous ses films, il y avait un ou deux plans « in a ttendu s », destinés à surprendre les sc é n a
ristes. P a r exem ple, à la fin de L ’Im p é ra tric e Y an g Kzvei-Fei, au m o m en t de l'exécution,,
les san d ales abandonnées, les bijoux qui tom bent, tout c ela n ’était pas dans le scénario.
D a n s L a F ête à G ion, il y a un plan où les deux geishas se querellent, m ais la vieille
fem m e terrorisée qui, au fond du plan, les regarde, est un e idée de tournage. D a n s les
C o n te s d e la lune vague égalem ent, l ’idée des clo ison s e n papier qui s'éclairent lorsque
Ghenjyro rentre chez lui. De m êm e, lorsque K vo M achiko découvre le tatouage sur le
dos de Ghenjyro, elle est terrorisée : en cours de tournage, M izoguchi a eu l’idée de laire
a ccentuer le m aquillage de sa bouche à chaque plan, a v ec d u crayon noir ; c’est un e
technique du N ô pour le m aquillage d es fem m es dém oniaques.
J e m e sou viens d’une anecdote am usante, à propos du décor de ce film. D ev a n t la
m aison en ruine, il y avait des pavés, et M onsieur fto, qui e st l’un des plus grands d é c o ra
teurs de cin ém a et de théâtre, avait fait m ettre de [aux pavés. Mizoguchi en était m é c o n
tent, et il avait dem andé qu’on les refasse. Ito était furieux. « Et le îric », disait-il, « où
est-ce que je vais trouver le fric ! » Mais il les refît Au m o m e n t du tournage, M izoguchi
et M iyagaw a ont jeté des feuilles m ortes sur c e s pavés, si bien qu’on ne les voyait m ê m e
plus !
— E stim ez-v o u s que le travail le plus im p o r ta n t d e M izo gu ch i s e faisait s u r le s c é
nario, su r les acteurs, ou p e n d a n t le tournage lu i-m ê m e ?
— C’est difficile à dire. Q uand on voit le film accom pli, devenu u n e oeuvre, o n ne peut
plus dire quand a eu lieu le travail le plus im portant.
— M izoguchi préférait-il les scénarios -originaux o u les a d a p ta tio n s ?
— Il pouvait filmer aussi bien les uns que les autres. O y usa ma, L ’In te n d a n t Sansho-
et L e H éro s sacrilège sont des adaptations de r o m a n s célèbres. La F ête à Gion, Une
fe m m e d o n t on p a rle , L a R u e d e la honte, et les C on tes, dans une certaine mesure»
peuvent être considérés com m e des sujets originaux. L es A m a n ts crucifiés est une pièce
classique, L ’Im p é ra tric e Yang Kzvei-Fei un sujet historique.
— D a n s les Contes, les scènes d e cru au té et d e vio le n c e s e trouvaien t-elles d a n s le
scénario, on bien M izoguchi en a-t-il a jo u tée s?
— M izoguchi en a rajouté, redemandé...
■— Q u elles éta ien t se s positions vis-à-vis du t h é â tr e ? J e sa is qu’il y a tr o u v é la
p lu p a rt d e se s acteu rs principaux...
— M izoguchi a fait de la m ise en scène de Shim pa, deux ou trois fois, car il
travaillait avec K awaguchi qui a beaucoup écrit pour le Shim pa, Q uand je l’ai
connu, il s’intéressait beaucoup au théâtre traditionnel, au Nô, et à la farce qu’il c o n
tient, le K yogen. Cela se voit dans les C o n te s : ce film, c’est le m éla n g e du Nô et d e
Salvador Dali. L’air chanté par le casque, par exem p le, est un c h an t typiqu em ent N ô.
E videm m ent, il y a bien d’autres choses d an s ce film ; une grande co m passion , de
la fraternité pour le prolétariat...
— E st-ce que, d a n s la scène de d a n s e d e la P rin c e s se , o n ne p e u t p a s v o ir la
fa scin a tio n e x e r c é e su r un artiste p a r le luxe, le rêve, le p la isir; fa scin a tio n q u i s e ra
su ivie p a r le retou r à la réalité, le réveil, la p rise d e c on scien ce ?
— II y a cela, bien sûr, m ais il y a aussi autre chose. Mizoguchi a voulu m ontrer
un h o m m e ordinaire, lin artisan, fasciné par l’inconnu, le plaisir. L e film e s t l’h istoire
de deux h o m m e s sim ples, dont l’un est parti vers la gloire, les honneurs, l’action, l’a u
tre vers le rêve et les charm es. Le résultat e st que la fem m e du prem ier devient
prostituée, et qtte celle de l’autre meurt. Tobei et G henjyro son t les deux visa ges de Mizo
guchi lui-m êm e.
Mizoguchi, vers les années 30, a fait des films c om m u n istes, m ais, peu à peu, sa n s
ch a n g er pour autan t d ’opinion politique, îl a aban d o n n é les m anifestes, les d é m o n stra
tions, pour tenter de pénétrer de plus en plus profond ém ent dans l’â m e des indi-
20
Ugetsu monogatari (Ozawa Sakae, Mito Mîtsuko).
vidus, des êtres hum ains. Il a essayé de situer chaque dram e de ses personnages dans
un con tex te général. P ar exem ple, souvenez-voùs d es derniers plans de L ’In tendan t
S a n sh o : S u sh yo retrouve sa m ère aveugle (dans le rom an, d ’ailleurs, la m ère ouvrait
le s yeux e t le voyait : Mizoguchi a supprimé cela), et sur la plage, o n voit un pêcheur
qui travaille. Un dernier panoram ique revient sur ce pccheur, et le film se term ine
ainsi, su r c et h o m m e qui travaille, donc situé dans un contexte général, social, e t qui
ignore tout du dram e personnel, individuel d es héros.
— O n j>rête à M izogu ch i cas d e u x p h r a se s : <c A p rè s tren te-cin q a n s d e m étier, je
n ’a i p a s un seul so u v e n ir agréa ble », et : « L e c in ém a d e v r a it ê tr e a u tre ch o se ».
L e s a-t-il v r a im e n t p r o n o n c é e s ?
— J e ne sais pas s’il les a dites, littéralem ent. Mais faire du ciném a e st une
ch ose difficile. P ou r lui, c ’était chose très dure. Moi non plus, je n ’ai pas de souvenirs
agréables, et m on opinion n’a rien de personnel. C ’était celle de M izoguchi e t de nous
tous.
— M izo g u ch i s'est sou ven t pla in t d e s m a iso n s d e p ro d u ctio n qui, estim ait-il, ne
lui a c c o r d a ie n t ja m a is a s s e z d e te m p s ni d ’a rgent. E ta it-il c o n sid é ré au Ja po n c o m m e
un m e tte u r e n scèn e len t e t c h e r?
— II n ’était pas... le plus len t des m etteurs en sc è n e japonais. II n ’était pas non
plus très cher, m ais très exigeant, pour les décors, les costu m es, par exemple...
D ’ailleurs, le plus souvent, quand il se plaignait auprès des com pagnies, c’était
par pure politique, pour garder une certaine indépendance. Q uand on a décidé de
présenter le s C o n te s à Venise, il tournait L a F ê te à G ion. Il paraissait certain à tous
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qu’il n ’aurait pas term iné ce fifm avan t Venise, e t qu’il n e pourrait donc pas se ren dre
au Festival, J e suis allé le voir, en lui dem and ant de se presser un peu; en lui d isa n t
qu’il serait bon qu’il puisse aller avec les C o n te s à V enise. Il m ’a repondu : « Je
su is m etteur en scène, pas touriste o u com m is-voyageur. » J’ai quand m ê m e d e m a n d é
qu’o n prépare son départ, car j’étais sûr qu’il term inerait à temps.
— Mizoguchi, à p ro p o s des C ontes, s’e s t p la in t q u’on l’a it obligé à en dh a n g er la
fin, à cause d u F estival. E st-c e vrai, e t d a n s ce cas, quelle fin aurait-ü so u h a ité e ?
— A l’origine, Mizoguchi voulait que la fe m m e de T ob ei m eure aussi. M ais la
D aiei a dem and é sa « grâce » parce que cela aurait été trop cruel. D ’ailleurs, M izog u ch i
é ta it d ’accord, e t il s’est facilem ent laissé convaincre. Sinon, je vous assure q u ’il n e
se serait pas laissé influencer, et que la D aiei n e lu i aurait rien im posé.
— M izoguchi a v a it-il un e id ée « a p rio ri » d e la m ise en scèn e d e c in ém a ?
— C’est difficile à savoir, car il restait très silen cieux su r son travail.
— E t le « o n e sc e n e one e u t » ?
— Cela, c ’e st différent, c’était un e recherche, un e expérience appliquée, m a is p a s
une théorie. J e crois que l ’idée du « on e scene one eut » a c o m m en cé avec le film par
lant. Mizoguchi, tout sim plem ent, ne voulait pas interrom pre le dialogue. M ais il a
évolué par la suite. A près O j û s a m a , c’e st déjà différent. D a n s les C on tes, il vo u lait
dan s chaque plan quelque chose e n m ouv em en t, soit les acteurs, soit la ca m éra.
— En d e h o rs de son travail, com m ent M izoguchi était-il ?
— C’était un gentil bon hom m e. Q uand il buvait, et il pouvait vider à lui se u l u n e
bouteille de w hisky dans la soirée, je devais le freiner, ou bien le r am en er chez,
lui. Un soir, après avoir term iné un film, on avait pas m al bu. Il est sorti de la
pièce où n ou s étions, et on ne l ’a plus vu. O n l ’a c h e r c h é partout, et on l'a finale
m ent trouvé endorm i dans les cabinets.
Yoda Yoshikata
et Miyagawa Kazuo :
— M onsieur Y od a , c e tte calligraphie su r le m u r e st d e M izoguchi, je crois ?
Y oda Y osh ik a Ta. — Oui. Q uand il buvait un peu, il se m ettait à écrire ; g é n é ra le
m e n t il n ’était pas content du résultat. Mais là, ça lui avait plu, et il était venu m e
dem ander m on avis. M ais c’est toujours après avoir bu qu’il écrivait. V ou s voyez, c e
tensho (calligraphie) com porte quatre caractères, d o n t le dernier e st tout sim p le m en t le
dessin d’un œ il. Les quatre ensem b le signifient : a A chaque nouveau regard, il faut se
laver les yeux »... pour bien voir. Enfin, à peu près ça.
A yan t que j'écrive u n scénario, M izoguchi m ’apportait toujours d e s tas de b o u q u in s
d’histoire, d’art, etc., et il voulait qu é je les lise tous, que je m e sou vienn e de tout. M ais
évidem m ent, je n ’en avais pas le temps...
Enfin, il paraît que ce ten sh o e st un chef-d’œuvre.
— C o m b ie n de film s a v ez-vo u s fait av ec M iz o g u c h i?
Y oda . — Environ u n e vingtaine.
— E t vous, M on sieu r M iyagaiva ?
M iyagawa K a z u o , — Huit, les huit derniers.
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Ugetsu monogatari (tournage ; le peintre Kainosho,
Mizoguchi Kenji, Mori Masayuki).
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Y oda . — D an s le dernier, La Rue d e la honte, il ne l’a pas utilisé. M ême dans les
C on tes, il ne s’en sert pas toujours. Mais l’esprit était l e m êm e. Quelquefois, M iyagaw a,
pour faciliter le m ontage, suggérait un e coupe. Mizoguchi l’écoutait et disait : « Eh bien,
faisons-le ! Mais vous en prenez la responsabilité ! » En particulier dan s les scènes d ’action,
il détesta it couper,
M iy a g a w a . — Dans La R u e d e \n hon te, M izoguchi a aban don né cette m é th o d e pour
deux raisons : d’abord, parce qu’il avait un e nouvelle équipe, très différente de celle de
K yoto avec laquelle il travaillait d’habitude, et ensuite, parce que le scénario n ’était pas
de Yoda, e t donc tout autrem ent construit. Il était très m orcelé, sau tant d ’un point à un
autre, et pour obtenir un certain rythme, il fallait sacrifier le « one scen e one eut ».
Y oda . — L a R u e d e la honte e s t le seul scénario que j’aie refusé à M izoguchi. J ’avais
déjà fait pour lui un scénario sur la prostitution, e t j’avais peur d ’être co m plètem en t à
court sur ce problèm e.
— O n m ’a d it que M izoguchi répétait so u ve n t tout se u l les sc èn es d u lendem ain....
Y oda . — Je sais que, souvent, il a eu d es m o m en ts d e solitude très angoissants pour
trouver les idées du lendem ain. Car justem ent, c o m m e il n e disait jam ais rien sur le
plateau, il devait savoir très profondém ent ce qu’il voulait. T o u s ceu x qui ont travaillé
avec lui estim en t qu’il savait adm irablem ent utiliser les qualités de se s collaborateurs. En
tout cas, je peux dire qu’avant d’exiger le m a xim u m de c hacun, il l’ex igeait d e lui-m êm e.
Sou ven t, c’e st lui qui avait eu la m eilleure idée de la journée, et il en était très fier.
D an s le cas contraire, évidem m ent, il ne se vantait pas !
— M o n sieu r Y oda, assistiez-vo u s à d e s p ro je ctio n s d e ru sh es ?
M iyagawa . — C ette question m e rappelle que, pend ant les projections, Mizoguchi ne
disait jam ais rien ; il ne disait jam ais si cela lui paraissait b o n ou m auvais. J e crois qu’il
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Georges
Sadoul
De
Gion
Tokyo
L e scénariste de ce jiïm , Yoda Yoshikata, je l ’ai rencontré un soir à Gion, dans ce quartier
nocturne de K y o to qu’aimait un peu trop Mizoguchi. N ou s étions avec cet écrivain et le
réalisateur îto h Daisuke au prem ier étage d ’un de s e s restaurants favoris (réputé et très
intim e), accroupis su r les nattes, autour d ’une ronde table ba sse,
29
Trois geishas nous servaient le saké chaud, trois « sœ u rs de Gion » représentant chacune
an iyp e , un style , une époque. La p re m iè re , avec s on visage de plâtre {fort beau) et ses riches
habits traditionnels, sem blait sortie non du fond des âges, mais d'un roman de l'époque Meiji
(ou de Pierre Loti). La seconde était très après-guerre dans son beau kimono, et la dernière,
très 1964, la plus bavarde et la plus piquante, s'était m êm e perm is de roussir légèrem ent
se s cheveux noirs. Toutes les trois so igneusem ent éduquées, suivant les règles d ’une antique
étiquette, prévenaient les moindres désirs des hom m es (et m êm e de ma fem m e) en ne laissant
jamais nos v erres vides, et en riant de nos m oindres p laisanteries.
Dans c ette atmosphère, qui m e parut tellem ent « Mizoguchi », ce fut le scénariste qui
parla le p rem ier du màitre disparu.
(1) Rappelons que, pour les Japonais {et les Anglais, e t les Américains)., Ozu est lin cinéaste to ut aussi
important que Mizoguchi. Je partage entièrement leur point de vue.
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directions. Cela ne lui était pas particulier. Nous en avons tous fait autant, nous qui avons
débuté au cinéma dans le courant des années 1920.
Y o d a . — A cause de sa façon de travailler, certains ont dit que Mizoguchi s e conduisait
avec ses collaborateurs d ’une façon vraiment sadique, et que sa méthode ressemblait à celle
de 'William Wyler. Or, il s ’est trouvé que Mizoguchi a rencontré Wyler à V enise et a pu
s ’entretenir assez longuem ent avec lui. Après quoi il m ’a dit : « Cet Américain, n ’est pas
vraiment un grand homme. C ’est moi qui ai du talent, iLui n ’en a pas beaucoup. » Pourtant,
il continuait d’apprécier beaucoup certaines scènes de L ittle Foxes et des B est Years of O ur
L ives, à cause de la façon objective dont elles montraient les choses en profondeur. Mais
Mizoguchi, pour atteindre un tel résultat, utilisait un tout autre style de prise de vues.
Suivant l ’usage japonais, il ne tournait presque jamais plus d’une prise de chaque scène,
mais il la faisait d ’abord répéter interminablement. Cela lui permettait d’employer des
travellings très compliqués. Dans L es Quarante-sept rônins, par exem ple, il utilisa une
caméra très mobile, fonçant sur les acteurs pour obtenir de très gros plans. Il aimait beau
coup se servir de la grue.
Les Quarante-sept rônins nous ont conduits à parler d e s « Jidai G ek i », ces film s de
samouraïs avec gra7ids combats au sabre dont Itoh Daisuke eàt, depuis quarante ans, l ’un
d es meilleurs spécialistes. Il s e m et à nous parler de son travail, de ce qu'il doit e t ne doit
pas au Kabuki. La conversation ne nous ramènera pas à Mizoguchi. Fatigués, nous quitte
rons Gion beaucoup trop tôt, et laisserons nos amis japonais seuls avec les geishas, les
petites 'bouteilles de sak é et les étranges m usiques, qui se poursuivront pour eux très
tard dans la nuit...
(1) Iwosaki Akîra, critique dont l'autorité est considérable au Japon, a toujours admiré e t défendu
Mizoguchi. Dès 1928, il tenta, sans succès, de le faire connaître en France, où il envoya Kyôren no onna
shishô (L'Amour fou d'une maîtresse de chant), qui n'intéressa malheureusement aucun distributeur. Et, en
1936, il fut l'un des premiers à saluer Elégie de Naniwa comme un chef-d'œuvre.
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Shikamo karcra wo yuku, 1931 (Ils avancent malgré tc u t : Ichiki Rcîji, Umemura Y o k o \
Je réplique que, com m e dans Elégie de Nanhva, mais d ’une autre façon et dans une
autre ambiance, Mizoguchi a pour moi, occidental, fort bien su unir, dans les Contes de la
lune vague, le lyrisme et la réalité. Ce qui ram ène Shindo au film -clé de 193G.
S h w d o . — Dans les quinze premières années de sa carrière, Mizoguchi fut un réalisateur
assez banal de films aux sujets divers, mais presque toujours très ordinaires. Elégie de Naniwa
marqua dans sa carrière une rupture brusque, un extraordinaire saut en avant. C ’est après
avoir vu ce film que j ’ai tout fait pour devenir son assistant, pour apprendre ses méthodes,
apprendre à le connaître, non pas se s petites manies com m e réalisateur, mais son attitude
comme artiste. Pour moi, il reste mystérieux qu’après quinze années de diverses besognes,
s e soit manifesté un tel talent, par un tel ch ef-d ’œuvre, dans une éclosion aussi soudaine et
aussi mystérieuse. Je ne vois guère de parenté entre se s films et les miens, sinon que, dans
Naniwa comme dans Hiroshima, il y eut une m êm e préoccupation dominante : exprimer
directement l ’époque où ces films ont été réalisés — 1936 ou 1952...
I w a s a k i . — II serait injuste de ne pas noter que, durant les quinze premières années
de sa carrière, Mizoguchi avait réalisé deux films qui exprimaient un point de vue très critique
sur les réalités sociales contemporaines, et qu’il s ’était, avec Tokai kokyôgaku. {Symphonie
d ’une métropole, 1929), et Shikamo tarera wa yuku. (Ils avancent malgré tout, 1931), rattaché
directement au courant que nous appelons « Keiko Eiga ». C es films idéologiques ou, si
vous préférez, « engagés » traitaient directement des conflits hiérarchiques entre les classes
sociales. Mais peut-on dire qu’avec Les S œ urs de Gion et Elégie de Naniwa, qui marquèrent
un tournant dans son œuvre, Mizoguchi ait créé un courant au Japon, qu’on appelle à l ’étran
ger le « nouveau réalisme » ? Je ne le crois pas. Mizoguchi resta très personnel et très
isolé. II ne fut jamais un chef d’école,
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S h i n d o . — Dans les films de 1930 dont a parlé Iwasaki, l ’approche de la réalité restait
encore très superficielle. Elégie de Naniwa détermina une métamorphose décisive du cinéma
mélodramatique conventionnel, et démontra que Mizoguchi avait pris une attitude tout à fait
nouvelle envers les hommes et la société.
Je prends maintenant à partie Oshim a Nagisa : « Je ne connais encore qu'un de v o s
film s, Shîiku (Une bête à nourrir). Votre œ u vre m ’a paru e x ce ssiv e, violente, baroque, alors
que celle de Mizoguchi est m esurée, pudique, classique. Vous m e dites Vadmirer profondém ent,
et ne vous reconnaître d'autre maître que lui; vous m e paraissez pourtant en être l ’antithèse
plutôt que le disciple... »
O s h i m a . N a g i s a . — Un critique japonais a pourtant prétendu trouver un lien et une
parenté profonde entre Mizoguchi, Shindo et moi, écrivant que nous avions en commun la
passion, une obstination persistante, élémentaire. Dans notre « N ouvelle Vague », la plupart
estiment cependant que les préoccupations de Mizoguchi sont tout à fait dépassées, et celles de
Shindo plus qu’à moitié dépassées. Cette attitude n'est-elie pas normale chez les jeunes ?
Une rupture est indispensable avec les générations précédentes.
S h i n d o . — Notre ami Oshima a le tort de prendre Mizoguchi pour un artisan, alors q u ’il
était une personnalité tout à fait complexe, un véritable artiste. On n e peut vraiment pas
savoir comment cet aspect de sa personnalité s ’est si brusquement révélé. Il lui manquait
peut-être quelque chose, l ’inspiration soudaine. S a méthode était l ’observation patiente. Mais
il n ’est pas faux de dire qu’il existe entre Oshima et Mizoguchi une sorte de ressemblance
physique, dans leurs films, qu’on chercherait en vain chez nos autres jeunes réalisateurs,
chez Hani Susumi ou chez Teshigahara par exem ple, Mizoguchi comme Oshima sont, en tout
cas, inséparables du monde où ils vivent. D es hom m es com m e Kurosawa, Imai Tadashi,
Kinoshita se sont engagés dans de tout autres voies que Mizoguchi. Ils n ’ont aucun rapport
avec lui.
N ou s parlions tant que nous n'avions gu ère p u que boire dit saké, sans toucher aux
excellents plats de poisson qui nous avaient été se rv is. Je demandai une trêve pour nous
p erm ettre de manger. On débrancha alors le magnétophone qui enregistrait notre entretien,
destiné à une grande revue japonaise... Sitôt q u ’ûn eut éloigné le m icro de la table, Vauteur
de L ’Ile nue n'y tint plus, et nous cria ce qu'il voulait dire depuis longtem ps, mais entre nous.
S h i n d o . — Mizoguchi, c ’est bien simple : il ne s ’intéressa jamais qu’à l ’argent. Et à
l ’argent pour avoir des femmes, Il aimait tellem ent les fem m es et les prostituées qu’il a fait
a vec elles d ’innombrables expériences, le plus souvent m alheureuses. Il était resté très
enfant, très curieux de tout, très égocentrique, et s ’il tenait tellement au cinéma, c ’est parce
q u ’il lui rapportait assez d ’argent pour continuer à m ener une vie plutôt dissipée.
Son œuvre est dans son ensem ble assez pareille aux rues de Tokyo, si inégales : on y
roule parfaitement, et puis soudain on tombe sur un grand trou. Mizoguchi a trouvé presque
toujours le s motifs de se s m eilleures œ uvres dans sa vie et se s expériences personnelles.
11 adorait faire la bringue, s ’amuser à des farces d ’étudiant, com m e de pisser du premier étage
sur les passants. Il était très capricieux, très coureur, et se trouvait souvent profondément
humilié par les femmes. II était un peu schizophrène, et son œ u v r e 'p e u t être considérée
com m e une accumulation d’expériences personnelles, comme une sorte de vaste autobiogra
phie. S ’il critiqua la société, ce fut toujours à travers les fem m es et leur condition. Il ne
pouvait procéder autrement.
C es derniers propos, qui me paraissent im portants, je crois les avoir notés, puis trans
crits, fidèlem ent. En a-t-il été de m êm e pour les autres, à travers des traductions, tantôt en
anglais et tantôt en français, et la difficulté à relire deux mois après des notes griffonnées
plutôt qu'écrites sur des feuilles de cahier quadrillées ? Il serait intéressant de pouvoir confron
ter un jour cette rédaction avec notre entretien enregistré su r m agnétophone qu'a dû main
tenant publier la revue japonaise. Cela donnerait la m esure des interviexves-vêriié — et du
ciném a-vérité.
G eorges SADO UL.
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SansM dayû (Kagawa Kyoko).
A D D EN D A FILMOGRAPHIQUE
Nous nous perm ettons d e renvoyer le lecteur à la filmographie de M izoguchi, com m entée
par celui-ci, que nous avons publiée dans notre num éro 95, U ne liste des films de Mizoguchi,
qui nous est transmise p ar M. Tsugi, nous perm et cependant de lui apporter quelques
corrections (1).
Trois films doivent donc être ajoutés à l’œuvre de Mizoguchi : en 1925, lt6 ju n sa n o sh i
(suivant j4ï«îtsu)Êï no shi) ; en 1928, Musume Içaiüai y a (suivant H i to no isshâ) ; en 1945,
H is s y ô }%a (suivant JVfeîfo b ijo m a ru ).
D 'a u tre part, certains titres, pour les motifs que Ton devine, avaient été alors im parfai
tem ent orthographiés ; il fau t do n c lire : Josei u)a isayoshi (1924), Shirayuri wa nagef^u (1925),
Gaijô j i o suïçetcJiî (1925), JVogi taisho io K u m a San (1926), M anm ô \ e T i f y p h p no reimei (1932),
T a k i no shiraito (1933), Gion bayashi (1953). Trots films, enfin, ont ici des titres différents :
S h im p u ren (au lieu d e K am ik a ze ren, 1933), N aniw a er-eji (au lieu de Nartiwa hi^a, 1936),
A a ftirusaio (au lieu de A h Kofayo, 1938) ; nous n ’entreprendrons pas de décider pourquoi-,
ni d e trancher.
0 ) Quant à la filmographie publiée par Vê-Hô dans son livre (« Mizoguchi », Editions Universitaires),
elle se borne à recopier la nôtre en l'agrémentant de quelques coquilles,
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BERLIN 64
Berliner Passion
Je suis bien de l'avis de Moullet : fus invité, J. D.-V. d e v a n t relater tu d e ressasseuse. Des A lle m a n d s (donc
les festivals d e v ra ie n t toujours se la première, ce qu'il fe ra , j'en suis des assassins) parm i elles ? Pas q u e s
dérouler d a n s des e n d ro its pas a t t i sûr, avec infin im ent plus d e sérénité tion. M ais l 'a n é a n tis s e m e n t des t o u
rants. En c e s t u p é f ia n t Berlin, où e t moins d e digressions que moi. ristes est évité d e justesse e t le film
je me voyais é c a rte lé e n tre le Zoo dé b ouche sur un m o ralism e fadasse,
P a ta st e t la ville, c 'e s t - à - d ir e e n tre The Paw nbroker (Le P rêteu r sur to u t en s 'a r r a n g e a n t pour conclure
!a vie e t (bien s ouvent pâlot) son gages} e s t u n e horrible chose. Lumet, sur un d e ces p e tits d é ta ils a tro c e s
reflet; j'en venais presque a re g re tte r qui a s û re m e n t re m a rqué les in s ta n d o n t il e st p arsem é.
de n 'ê tr e pas ailé, pour mes d é b u ts t a n é s d e m é m o ire fla shbo ck és dans
de festivalier, d a n s u n de ces lieux Hiroshim a, vous les ressert ici à h a u t e Enfin un film a t t a c h a n t , p a rc e que
e t c r é p ita n te dose, e t ceux-ci repré prov o q u a n t. Et ça, p ro v o q u a n t, il l'est,
e m p h a tiq u e m e n t c a rte p o sta liq u e s où y a pa s à dire : d a n s l'agressivité
d 'o r d in a ire , ça se^ passe e t où je s e n te n t (évidem m ent) les cam ps. Mais
le film d o n n e bien le to n : c am p o - m asochiste, on ne f a i t pa s mieux.
n'eusse eu, assu ré m e n t, a u c u n re Maïs on p a rla b ê tise, grossièreté,
mords à m e m e ttre , de cin é m a, logie e t resnaisisme, ici, on y re tom
b e ra souvent. rouerie, on dit : plaidoyer, on d it :
jusque-là. réquisitoire... fou ta ise s. On d it aussi :
P o u rtan t, to u t se te n a it, c a r to u t Po u rta n t, a v ec Los Moins delicofes « pieds d a ns le p la t », e t c ’e s t juste,
ce qui se fa it à Berlin p a rtic ip e du (R.A.U.), on en sort. II est vrai que m ais il f a u t com prend re. Q uand on
m êm e esprit : le défi. Ainsi l'archi le film vous f a i t sortir aussi du n'ose, ou ne p e u t, a c c e p te r, ni re
te c tu re de l'Ouest défie celle de l'Est ciném a, d e la Yie, de ta salle... D'où, fuser un p la t d o n t on a ju s q u e - là ,
e t vice versa, e t to u te s d e ux s on t pour mai, rebaHade berlinoise : o quoi d 'é to n n a n t si on p re n d le p a rti
de purs défis, soit au bon, soit a u Egypte, merci I d ‘y m e t t r e les pieds, d 'y p a t a u g e r ?...
m auvais g o û t — ■ si l'on p e u t encore Il f a u t c o m p re n dre la s itu a tio n , c 'e s t
se référer à ces notions en un lieu où Dans A lleman, p a r c o n tre (12 mil pourquoi ( m 'e ffo rç a n t de répo n d re à
le défi, be au en lu i-m êm e, érige en lions d'h om m es), de Bert H a a n s tra , c e reproche q ue m e fit jadis « Po
sy stè m e ses propres valeurs. C 'e st réaliste hollandais, la vie grouille. sitif », d 'ê t r e un c ritiq u e ig n o ra n t des
là, bien sûr, un e des conséquences C 'e s t ce fifm qui e u t le p rix d u c on te xtes), /e vais m a i n t e n a n t c o n
de l'imbrogliesque situ a tio n politico- d o c u m e n t de long m é tra g e , p a s Pol- t e x te r.
juridique du lieu, mais la dém esure nische Passion (Passion polonaise). Il
plus ou moins d é lira n te f u t toujours est bien sym p ath iq u e, maïs il y m a n L 'A llem agne e s t un p a ys d'hum iliés.
un e vertu de Berlin, impérial ou nazi qu e u n e Idée, un C entre.,. Dans c e t D 'e n fa n ts humiliés (pou r renvoyer a u
{vu en p a s sa n t c e t Olympia Stadion éparpillage u nanim iste, on p e u t ce g ra n d th è m e b ern a n o sie n ) ou, plus
que rendit célèbre Leni R iefensthal), p e n d a n t g rap iller q uelques jolies c h o p récisém en t, en c e d e u x iè m e a p rè s -
e t les trois styles se s uperpose nt (plus ses : un très très b e a u d é p a r t d'avion, guerre, écrasés. De ces e n f a n t s qui
u ne touche d 'u n e bonne d o u z ain e un e très belle foire a u x vaches, de g ra n d iro n t s an s plus ja m a is oser ni
d 'a u tres) d a n s la Stalîn -— pardon : b e au x ch alan d s, de b e a u x e n fa n ts . pouvoir s'e xprim e r, d e p e u r de se
Karl M arx — Allee, a h u ris s a n t (mais H élas ! H a a n s tr a a, lui aussi, des fa ire re m barrer, p a rc e q u 'o n les a
bien mixé) cocktail. renvois : un p e tit m orceau de b r a trop grondés : ils é t a i e n t horribles,
voure, p la q u é s u r le film, vous ra ils a v a i e n t to u s les d é f a u ts . Or c 'e s t
Mais c e t t e dé m e sure se m a rie m e r m è n e où ? A ux cam ps. ce q ue, depuis v in g t a ns, pa ré es d e
veilleusement a v ec la n a tu r e {qui se bonne . conscience, ra b â c h e n t aux
glisse p a r to u t com m e une lovecraf- A u tre renvoi a u x c alen d e s passées : A llem ands {et l'on en e s t d é jà rendu
tie n n e mais b é n é fiq u e e n tité ) e t a vec le p a th o lo g iq u e H e rre n p a rtie (Excur à inoculer le virus d e la h o n te a u x
J'intimisnoe a m b ia n t, c e t adm ira b le sion pour messieurs) de W. S ta u d te . p e tits - e n f a n ts d e la g é n é r a tio n de
a r t d e _vivre alle m a n d q u e seul pou r Sujet : des touristes allem an ds (ridi ^10) les b raves d é m o c ra tie s d 'O u e st
rait définir un Renoir n ip p o -g e rm a - culisés ju sq u 'à l'in vraisem hlance) t o m ou d'E st. Et ces é crasé s o n t fini p a r
nîque e t qui se tro u v a it quintessencié b e n t e t re s te n t en p a n n e d a n s un a cc e p te r. D e v a n t les hum iliation s du
d a n s l'organisatio n p a r f a i t e de c e village yougoslave peuplé de fem m es premie r a p rè s - g u e r re (inqualifiables,
festival, d o n t j'ai, plus q u e d e Berlin, seules qui, leurs hom m es a y a n t é t é mais qui, d u moins, n e p re n a ie n t pas
à re nd re co m p te , e n c e qut c o n ce rn e au tre fo is fusillés p a r des A llemands, le m a s q u e hypoc rite d e la ré é d u c a
du moins sa 2o sem aine, celle où je se s o n t co nsa c ré es depuis à une soli tion), ils ré a g ire n t, e t m êm e, ils se
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re b iff è r e n t (avec les conséquences écrit Franck, LE — n'y en eut-il qui s’e s t tou rn é e ré c em m en t vers la
q u e l'on sa it e t d o n t nous sommes d onc q u 'u n ? — b o u rrea u de V a r c han son à résonance politique, a
d o n c la rg e m e n t co-responsables), mais sovie), sans p a rle r des livraisons m u a t t e i n t un nou veau succès in te r n a
aujourd'hui, on a réussi à leur faire tuelles d e réfrac ta ire s, K atyn, c 'é t a i t tional. Une te lle e t si n e t t e e x p re s
a v a le r la h o n te , ils l'ont intériorisée, bourré de Polonais. K atyn ? Ce n 'e s t sion, à l'intérieu r d 'u n g e n re d o n t
« t m êm e ( l ' a u t o - d é n i g r e m e n t e s t une plus aujo u rd 'h u i q u 'u n trou d e m é on m ésuse a ssez s ouvent d a n s les
te n ta tio n bien allem ande) iis vont moire, C'est curieux ce q u e l'exploi p a y s de l'Ouest à des fins politique
parfois ju sq u 'à en rajoute r. Quand t a tio n m é th o d iq u e de la mythologie m e n t déviationnistes, e s t neuve e t
on a f a it cela à un peuple, ou moins des com ps a permis a u x braves d é m o plaide en faveur, non seu le m e n t du
n e d e v ra it-a n p a s s 'é to n n e r de son c raties d 'e n te rr e r de crimes, a n t é c o u ra g e de l'artis’te, mais aussi de
impuissance, e t il e s t normal q u e rieurs, c o n co m ita n ts ou postérieurs, l’o uv ertu re d 'e s p rit croissante d e c o u
c e t t e im puissance soit particulière to u s rejetés (les juges s o n t blancs ches de plus en plus larges d 'a u d i
m e n t fr a p p a n te dans l'art le plus p a r définition) d a n s la n uit e t le te u rs en ces pays. » (Extrait du c o m
f r a p p e n t e t le plus rév élateur de brouillard d e l'histoire occulte. m e n ta ire qui figure s u r la p o c h e tte
n o tr e tem ps : le ciném a. Q u a n t à du disque, côté Est.)
Il est, aussi, m alicie ux co m m e pas
ce la , H errenpartie a a u moins pour un, ce film, e t q u a n d il m o n tr a ce Passer à i'Est, c 'e s t le meilleur
lui d e révéler ju s te m e n t (au second m ur qui t r a n c h a Varsovie, un gros moyen, a c tu e lle m e n t c onnu , de vivre
de g ré ) c e t é t a t de choses. a n g e p assa d a ns la salle (2). A utre la Science-Fiction, car, u n e fois f r a n
Ainsi s'e xplique aussi l'esprit de g a g ; le « 5ag rnir wo die Blumen chie la Twilight Z one d e la Frie-
ce festival, lequel n 'a du défi que sind ? d que M arlène enchaîne, eut, drichstrasse, on dé bou ch e sur un
les dehors, mois d o n t la seule règle sur les ta n k s libé ra te urs qui défilent m ond e radic a lem en t, e t en to u t, d if
e s t la p rude nc e sous sa forme la plus t o u t fleuris : « Dites-moi où s o n t les fé re n t : la fa c e c a c h é e d 'u n satellite.
n é g a tiv e : ne rien faire, s u rto u t, qui fle u rs ? ... » P e tite suite : « Avec « Sag Que la vie y soit dure, passons, s'il
puisse choquer les puissants d'Est ou mir wo die Blumen sind P », l'artiste, le fa u t, mais on y e s t enclos. Pour
d 'O u e s t, re doutables d é te n te u r s de
la Morale e t de ses foudres. Alors
(e t pour des raisons fo r t ambiguës)
o n interdit H e rre n p a rtie à l'e x p o rta
tion, on ignore Passion polonaise,
m ais on c ouronne le Bert H a anstra ... Janusz Piekalkiewicz : Posiio/? polonaise {en 1939,
e t son p e tit m orceau de bravoure. charge sabre au clair contre les tanks allemands).
Passion polonaise e st un a dm irable
m orceau d'E sprit polonais (comme on
d i t « Esprit irlandais » ■—* lesquels
p ré s e n ta ie n t p a r ailleurs u n c o u rt
m é t r a g e : Two Bicycles) (1), c 'e s t -
à - d ir e q u 'o n y p ra tiq u e intensém en t
c e pessimisme o n a rc h isa n t qui f a it
t o u t le ch arm e des actuels films p o
lonais, m êm e orientés ou ratés, e t
q u i se tra d u it ici p a r les mogistrals
c oups de pieds qu'on envoie dans le
p l a t (tel q u 'o n le cuisine depuis v in g t
a n s) de l'histoire officielle et obli
g a to ire .
T hèm e du film : nous a u tre s, Polo
nais, sur les bons e t les m é c h a n ts
d e l'histoire, nous en savons un bout.
(De f a i t : com m e les Irlandais e t les
Finlandais — a u dra m e desquels le
iilm f a it allusion — les Polonais ont
q u e lq u e droit, pour n'a voir ja m ais é té
QUE victimes, à p a rle r de certaines
choses au sujet desquelles les a u tre s
peuples fe ra ie n t mieux de se ta ire ).
Les bons, les m é c hants, on les vit
copains c o m m e cochons, se d o n n a n t
m u tu e lle m e n t la main ou le fe u vert,
lorsqu'il s 'a g i t d 'écraser le pays pour
ensuite se le p a rta g e r. O ces té lé
g ra m m e s (« Le ministre Molotov fé
licite le gou vernem ent alle m a nd pour
la prise de Varsovie »), ces f r a t e r
nisations : défilés en com m un ou
s ab la g e s de c h a m p a g n e Les Russes
é ta ie n t mes hôtes les plus fidèles »,
(1) Un Cinéma Irlandais? Belle ambition, mais ce film, s'il est produit par un Colm O Laoghaire, est
scénarisé par un Richard Power et réalisé par un Billy Bowles. Conséquences : le film est commenté en anglais,
pas en gaélique, e t son esprit aussi est plus anglais qu'irlandais. Par ailleurs, l'Irlande (qui fut non sans
raisons « complexée », mais on devrait avoir eu le temps de s'en remettre) n'aura jamais aucun cinéma ta n t
qu'existera chez elle uns aussi désolante censure.
(2) En fait d'anges, c'est toute la cohorte des trois hiérarchies que Janusz Piekalkiewicz (producteur,
écriveur,, réalisateur — e t dessinateur de la très belle affiche, imprimée en Hollande — de ce film, par
ailleurs apatride) voulait faire passer dans la salle, car, comme je l'appris de retouï c Péris, le titan avait
été amputé à Berlin (ne pas choquer !) de son dernier quart d'heure, lequel traitait fort irrespectueusement
des démocraties populaires, avec mention de la révolte est-allemande du 17 juin et renvoi dos à dos des deux
murs.
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ta n t , la tristesse, si elle s ta g n e en f a c e des fa u te u rs de g ue rre im p é ria Bien q u 'e n costum es, L iante par
profondeur, n'e st, en surface, que listes, il ne f a u t to m b e r d a n s les b ra s un bondido, d e Carlos S a u ra , EN
mince pellicule qui v ite s'é vapore. ni du fa ta lism e, ni du p a c ifism e. parle. Mais très bien. Sujet : un b a n
Ont-ils l'air si triste, les e n fa n ts Non : des milliers d ’hom m es c o n n a is dit à l'esprit in d é p e n d a n t e st tra h i
cloîtrés d a n s les bottes à curés ? se n t aujourd'hui les criminels e t s a à la fois p a r les m o narch istes e t les
Ils o n t la v ita lité pour eux, comme v e n t quoi leur ré pondre. » libéraux, d 'o ù son exécution. Ç a lui
ils o n t pour e ux l’e n f a n tin e vita lité a p p re n d ra à vouloir ignorer le c o n
a lle m a n d e , ces gens soumis au régime Entendu : j'en é ta is à Passion p o
lonaise. Donc, le choix des d o c u m e n ts te x te . On e s t c o n te n t : voici — enfin
d e l'in te rn a t, d a n s leur b o ite à c a t é e st ab so lu m en t re m a rq u a b le , non — un film où les Espagnols e x p ri
chism e (p e rm a n e n t, obligatoire, crève- m e n t leurs passions. Mais ce n 'e s t
yeux), veillés p a r t a n t d e gardiens, moins q u e leur b e a u té , m ê m e si le
film e st moins sublim e que La B a ja m ais q u 'u n e belle, h o n n ê te e t intel
e t privés d e sortie. Nous, privilégiés ligen te g ra n d e pro duction. De ces
(en cela com m e en t a n t d 'a u tr e s taille de Fronce. Leni R iefensthol,
p o u rta n t, lui reproche u n m a u v a is films qui s e ra ie n t sans d o u te m o n n a ie
choses), pourrons, expirée la permis c o u ra n te en Espagne si l'on y é t a i t
sion de minuit, refronchir les b a rra g e s m o n ta g e . Elle e s t d ure. M ais, m a lg ré
sa sévérité pour ce film, c 'e s t q u a n d libre. M alh e u re u sem en t, c e film e s t
de la Friedrichstrasse (h a u t-lieu , s'il même quelqu'u n, Leni R ie fe n sth a l, e t u n e exception, e t cela (avec les e n
en est, des contrôles flico-militaires), nuis qu'il e u t - voir N° 156) te n d
après avoir tra v e rsé les rangs de d e v a n t qui l'on p e u t vérifier q u e
ceux sur qui s 'a c h a rn e la h a in e , c 'e s t à nous le fa ire surestim er. Enfin !...
q uelqu e famille en la rm e s qui doit celui pour qui là -b a s la situ a tio n e st
se s é p a re r de ses mem bres de ('Ouest. s û re m e n t qu'ils o n t q uelque chose
dans le v e ntre , e t pour survivre, il in te n a b le p e u t tou jours franch ir, très
Cet é ta b liss e m e n t d e la [Link], n a tu re l, le m ur des Pyrénées.
c 'e s t to u t d e m ê m e u n p r é d e u x leur en a fallu. Et elle, q u e stio n d e
po in t de repère : impossible d e se survivre, ç a , elle survit, é to n n a n te H isp an isant, non politique, m a is
trom per, d is e n t les a m a te u r s éclairés, de v ita lité , re v e n a n t ju s te m e n t d 'A f ri resnaisïen, voici Circc, de M anuel
le Berliner Ensemble, c fest juste à qu e d 'o ù elle a ra m e n é , s ta t iq u e A ntin, a rg e n tin . Le p o in t de d é p a r t
côté. mais fa s c in a n te prevïew du film à en e st u n e trè s bon n e h isto ire d e
venir, d 'a d m irab les photos où trio m C o r ta z a r : c o m m e n t .une dé vore use
Du coup, les C ahiers v o n t me re p h e n t son sens du c a d r a g e e t la d'h om m es dévore son dernie r. M ais
to u rn e r le reproche de « P o s i t i f » : b e a u t é des corps noirs. Finie Leni ? le ré sulta t, pour le croiFe, il f a u t le
A suivre. voir, ii f a u t voir c e t horrible m é la n g e
tro p do c o n te x te ! C 'e st difficile de
c o n t e n t e r t o u t le monde. Mais dif Or donc, Passion polonaise e n te rré , d 'im ag e s e t de m ots m eurtris, né d e
ficile aussi d e p a rle r de c e festival le festival se re m it d u choc a v e c la volonté force n é e des a u te u rs d e
sans parler de Berlin, puisque, con Servitude hu m a in e , de Ken H ughes, surm arienbadiser la chose...
tr a ir e m e n t à ce qui se passe ailleurs, d'a près M au g h a m . C 'e st un peu moins C e p e n d a n t, à l'A c a d é m ie des A r ts
c 'e s t le festival qui e s t fonction de m auvais que !e livre. Kirn N o v a k , (e t C in é m ath èq u e , donc), d a n s un
la ville e t non l'inverse. Et poser dé te ndue, en foit b e a u c o u p e t joli décor év ide m m e nt t o u t de luxe, c alm e
Berlin, c ’e st poser la question des m e n t, e t le choix de Laurence H arvey e t volupté berlinois, é t a i t p ré s e n té
d e ux e t son Jusques à c a m p s ? ,.. * La pour le p ersonnage du p ie d -b o t (avec Bande à p a r t, de J.-L. G odard. Le
réponse, seul le v e n t la connaît... », son air s o u ffre te u x d 'e n f a n t humilié) film mêle les trois sujets les plus
c h a n t e aussi M arlène. Ah ! mais non, a u r a it pu ê tre bon, si l'a c te u r n 'é t a i t G odard e t les plus c in é m a qui so ien t :
s o uffle l’Est, la g o u rm a n d a n t g e n ti si m auvais. Et puis, d a n s ce film à l'esprit du tem ps, l'esprit féminin e t
m e n t sur ce m êm e disque d o n t l'o u tre costumes, on ne parle pas de pofi- l'esprit d 'a v e n tu re . Mais, p a r fa force
fa ce c o n tie n t « La réponse... » : « En tique. des choses (id e s t la faiblesse •—
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p e u t - ê t r e iné vita ble — du sous-
titr a g e ), le film p e rd a it q uelques di
mensions. Pas la comique, en t o u t
c a s -, le public {délirant — tr è s gros
succès) s'h ilara c o n sta m m e n t.
(3) Et dire que fa sélection française était constituée par Avec des si, de Lelouch, et La Difficulté d'être
infidèle, de ToubJanc ! Mais inutile de s'attarder : les quelques mots que nous ayons déjà consacré à ces deux
cas suffisent amplement.
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lieu d 'u n a r t d o n t les a f f in i té s a v e c
l'érotism e e t la p olitique (ce fe stiva l,
au besoin, le c o n firm erait) n e s o n t
plus à d é m ontre r.
Berlin dem eure en t o u t c as un
h a u t-lie u d e l'esp rit d 'a v e n t u r e (un
peu N a n te s multipliée p a r Lyon e t
N ancy — plus H o n g -k o n g , m e s o u f
fle un c onnaisseur), e t l'on n 'e n p a r t
p a s sans y laisser q u e lq u e c h ose :
« J 'a i encore une v a lise à Berlin »,
chante (toujours) M arlèn e , « et
q u a n d j'ai du v a g u e à l'âm e , c 'e s t
là que je re to u rn e ...» M a r l è n e ? •* Je
l'ai bien co n n u e », d it Leni R iefen-
sth al. « A i'époque, elle n ’a v a i t p a s
encore fa it l a c o n n a iss a n c e de J o se f
von S te m b e rg ...» m ais ceci (u n e fois
de plus) e s t u n e a u t r e histoire.
P artir, c 'e s t f r a n c h ir quelq ues
heures de Twilight Z o n e , d a n s un
tra in f a n tô m e duquel p e rs o n n e ne
descend, d a n s le quel p e rs o n n e n e
m onte , qui s 'a r r ê t e lo n g u e m e n t en
ra s e - c a m p a g n e ou en r a s e - g a r e s pour
d'infinis fu r e ta g e s de vopos e t d e
v o p e tte s qui e x p lo re n t ju s q u 'a u x W.C.,
ju s q u 'a u x boogies du tra in . A celui-ci
est a t t e l é parfois u n w a g o n qui, de
D.D.R. en D.D.R., c o n d u ira qu e lq u e
colonie d 'e n f a n ts e n c a d ré s d e vopos
c hargés de les préserver, d a n s un
bel exclusivisme jésuite, d e )a t e n
ta tio n de /■'occident. La d e rn rè re gare
est, com m e les a u tr e s , p a n o n c é e de
Luigï Comencini : La ragazza di Bube (George Chakiris, Claudia Cardinale). slogans criards : « B re ch t die J u n g en
rien W eg l » : « Frayez la voie a u x
jeunes !... »
Ce n 'e s t plus d e la Science-Fiction.
On a coupé la t ê t e à c e pays, puis
dû f r é q u e n te r à C o penhague les c afés te m ps, d e d é fo u le m e n t e t d 'é p a n o u is on a scindé son c œ u r e n d e u x
b o h â m o -p e n sa n ts d u , M inefelt e t il s em e n t. Berlin en a f a i t e t vu d 'a u demi-coeurs im puissants e t serviles —
q dû ê tr e un des dernie rs le cteurs tres, e t il n 'y a p a s d e raisons^ po ur op é ra tion inverse d e celle p a r la
d u triste Schade. q u e c e t t e vide, qui f u t , a p rè s la quelle on g u é rit Ja m a la d ie des e n
M ondiale I, c a p i ta l e d e l'érotism e fa n ts bleus. Ce n 'e s t plus d e la
Le titr e d e ce dernier film d é f i (il en re ste encore un p e tit q u e lq u e Science-Fiction, c 'e s t du c in é m a
nirait bien le festival, n'était- q u e chose} e t, après la M. II, c e n t r e d 'é p o u v a n te ...
celui-ci a u r a sans d o u te à cœ ur, in c o n te sté du H a ut-bord e ! politique, R endez-vous au pro c h a in festival.
tô t ou ta rd , de la ncer un vrai défi ne devienne q uelq ue jour le h a u t -
ajjx outres festivals. Question d e Michel DELAHAYE.
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a n e c d o te s a m é ric an o-esp a g n ole s. Sur dialo g ue de sourds. Q uelques jours, Los Evodidos (Les Evadés)# fiim
l'h eu re, il p ré p a re T h e Unknown c 'é ta it tro p peu p o u r réduire c e t t e a rg e n tin d 'E nrique C arreras, ra c o n te
B atNe {titre provisoire), d 'a p rè s le a n tin o m ie. Et p o u r ta n t le p alm arès, u n e é m e u te e t u n e te n ta tiv e d 'é v a
livre * O pération Swallow». C 'e st le pour ê tre « d é m o c ra tiq u e », fut sion dans u n e prison de Buenos Aires.
m ê m e su jet q ue La Bataille d e l'eau q u e lq ue peu « d ip lo m a tiq u e » . Le prix C 'e st un f a i t vrai survenu il y a
lourde, qu'il o vu e t d o n t il parle d 'in te r p ré ta tio n à Rod Steiger e t d e ux a n s d a n s lo c a p i ta l e a r g e n
a v e c sy m path ie... mais, à son sou celui d e lo m ise en scèn e à Ray tin e ; le film p o u r ta n t sonne p a r t i
rire, on devine q u e sa * Bataille » — Immérités to u s d e u x à m on avis c u liè re m e n t fa u x e t e s t dirigé a v ec
à lui a u r a de plus larges dimensions — ■ n a q u ire n t du désir d e re sp ecter u n e n o ta b le a b se n c e d e ta le n t.
q u e la te n ta tiv e Drévillo-norvégienne. u n e minorité qui a u r a it voulu d o n La visita [Le C a n d id a t au mariage},
Kirk Douglas e t M ontgom ery Clift n e r l'Ours d'O r a u Paw nbrow ker ou fiim italien d'A n to n io Pietrangeli,
(il l'espère) sero n t dans le coup. à M ahanagar. n 'a v a it rien à fa ire dans un festival.
Il ré g n a sur le jury avec u n e Il m e reste m a i n t e n a n t à rendre C 'est un vaudeville épais e t vul
b on h o m m ie désinvolte qui é to n n a les c o m p te b rièv em en t des films que gaire qui essaie en vain d e se fa ire
officiels allem ands, qui e n ca issè re n t Michel D elahaye n 'a pu voir à Ber passer p o u r u n e com édie néo -réaliste.
sans bro n ch er son refus d e fa ire des lin, sp éc ia le m e n t ceux d e la prem ière S an dra Milo e t François Périer se
discours e t d e p rendre un a ir im por sem aine. s o n t ég arés d a n s c e t t e ^riste a v e n
t a n t . Discipline, discipline. Il é t a i t Je ture.
Expédions ra p id e m e n t les films
c h ef, or» s'inclinait. Son rire sonore mineurs. Z e ît d e r Schuldlosen {Le La p résence de Fau st, film a m é
r é c h a u f f a it les froides salles du Sénat Temps des Inn oc e n ts), film alle m a n d ricain d e M ichael Sum an, d a n s un
où nous discutions. d e T h o m a s F a n tl, e s t u n e p ièce de festival d e l'im p o rta n c e d e celui
Le p a lm a rè s f u t trè s mal accueilli t h é â t r e so m m a ire m e n t film ée d an s d e Berlin, e s t •encore plus su rp re
p a r la presse berlinoise qui, unanim e, un c a r to n - p â te tro p évid ent. Le s u jet n a n te . T o u t se p asse comme si une
crîo a u sca n d a le (sic) e t voua les n 'é to n n e ra pas c eu x qui o n t déjà lu b a n d e d 'a m a te u rs riches, v a g u e m e n t
jurés a u x gémonies. L'idée q u'u n l'article d e D e lah a y e : n e u f o ta g e s p a rto u z a rd s e t p éd érastes, a v a ie n t
« g ra n d » prix a it pu ê tre décerné innocents so n t e n fe rm é s a v e c le d écidé d e s'a m u se r à impressionner
a u film d ’une « p e tite » n atio n pro m e u rtrier d'un d ic ta te u r e t o n t je d e la pellicule p e n d a n t leurs w eek-
d u c tric e a p p a r u t com m e intolérable. choix des moyens p o u r lui fa ire d é ends. Cela p o u rra it ê tre drôle... h é
C 'e st la notion du « Der G ro sse» . n oncer ses complices. Les innocents las, le r é s u lta t e s t d 'u n e c o n ste r
Le « g r o s s e » prix d o it aller à une dev ien d ro n t des co u pab les, e tc . Cela n a n te nullité, e t on se d e m a n d e
« grosse » n a tio n . C 'est com m e ça. est s u rto u t p ré te x te à discours, e t c o m m e n t un c o m ité d e sélection a
Les p e tits prix o n t é té inventés pour les a c te u r s c a b o tin e n t à qui mieux p u retenir un pareil film pour re
les p e tite s nations. Ce f u t un b eau mieux. p résen ter. le cin ém a am éricain .
Quelques joyeux jurés : AnNiony Mann, Françoise Brion, Jacques Doniol-Valcroze, Herr Luft (secrétaire du jury).
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path iq u e , très influencée p a r la N.V.
franç a ise d e s f o u t d é b u ts e t les
a v e n tu re s d 'é t ê du B ergm an d e Som-
m arlek ou d e M onika. M alh e u re u s e
m e n t, l'a u te u r-rê a lisa te u r^ n 'a pas
gra n d -c h o s e à dire e t à m ontrer.
I! n 'a ni l'â p r e té d e B ergm an, ni
l'agressivité des je une s fr a n ç a is à
leurs débuts. Il c o n t e u n e h is to
rie t t e m o ra lisa tric e , d 'u n g ra n d
ennui, e t d o n t le héros e s t d 'u n e
ejetrème fa d e ur. Au co m p te du film,
if f a u t inscrire la q u a lité d e l'im age
e t le c h arm e de la je u n e T uula
Elomaa qui m é rite ra it d e meilleurs
emplois.
Ruy G uerra, je u n e brésilien b a rb u rence d a n s c e t t e chronique à la fois n a rio p a r N eca ti Cumali, l'un des
c o m m e un Castro, e s t l'a u te u r du d r a m a tiq u e e t passive où t o u t se meilJeurs écrivains tu rcs c o n te m p o
film le plus a t t a c h a n t du festival : h e u rte s an s harm onie. On se d it : rains, le ré a lis a te u r Ismaïl Metrn (1)
Os Fuzis (Les Fusils). Tou rné d a n s un peu de rigueur dans la c on struc a m e n é son a f f a ir e d e main de
le N ord-O ue st du Brésil, un e des r é tion e t ce se ra it un c h ef-d'œ u vre... m a ître e t a v ec u ne adresse i n a t t e n
gions les plus p a uvre s du pays. Os m a is l'objection e s t im m é dia te : la due c h ez un m e tte u r en scène d e
Fuzis e st une sym phonie p u is sa n te rigueur n e tu e ra it-e lle pas c e t te g râ c e tr e n t e ans, t o t a le m e n t inconnu, e t
et^ c o nfuse où s 'e n tre m ê le n t des primitive qui fa it la fa scin a tion du ressortissant d 'u n e in dustrie c in é m a
th è m e s multiples : la p a u v re té , la film ? to g ra p h iq u e c o m p lè te m e n t sous-déve-
sécheresse, la fam ine, les supersti lappée. Son style e s t f a i t d e rigueur
tions, le fa is e u r d e pluie c h a r la ta n , e t d e c la rté , e t il y a d a n s le film
la présen ce f a ta le des soldats, S usur Yax (L'Eté sans e au ), le d e u x ou trois scènes d 'u n érotisme
l'a m o u r p re sque s au v a g e , la m o rt film turc in a tte n d u qui a g a g n é la vio lent. La direction d 'a c te u rs e st
enfin, d o n t la m e n a ce n e s e ra c o nju com pétition, n 'a t t e i n t jam ais les h a u s a n s faille e t les trois in te rp rète s
rée q ue p a r une a u t r e m ort, celle te urs d'Os Fuzis, mais sa p a rfa ite sont d 'u n e ju stesse de to n é t o n n a n t e :
de l'anim al sacré, e t le d é p a r t des ordonnance, son équilibre, sa p rogres en dehors d'Ulvi Dogan, p ro d u c te u r
soldats. Les im ages d é fe rle n t c o m m e sion rigoureuse lui v a lu re n t les la u du film, il y a d e u x no n-professio n
un to rr e n t incontrôlé, certa ines inou riers qu'il re m p orta d 'a b o rd par nels d e g ra n d ta le n t, la je u n e Hülya
bliables : le b œ u f m aigre a u d é b u t, ab se n c e de d é fa u ts. 11 illustre avec Kocyigît e t l'e x - b a r m a n Erol Tas,
l'arrivée des soldats, le c o r tè g e du précision les trois valeurs prim or qui m é rita it bien plus qu e ce c a b o t
p r é d ic a te u r a m b u la n t, le m e u rtre d u diales d e la vie du p a y sa n a n a to lîe n : de Rod Ste iger... mais, d é ce m m e n t,
p a y sa n tu é p a r e rre u r à la place l'ea u, d o n t il a besoin pour cultiver on n e p o u v a it t o u t d onner a u x Turcs.
d e sa chèvre, la scène d 'a m o u r, sorte son t a b a c , la fem m e qu'il a épousée,
d 'a f f r o n t e m e n t h a l e t a n t e t doulou e t son h onneur. Sur ces trois élé
reux. In utile dte rechercher u n e c o h é m e n ts, h a b ile m e n t liés d a n s le scé Jac que s DONIOL-VALCROZfc.
(1) Qui s'appelle en réalité Metîn Erksan. C'est à la suite d'un désaccord entre le réalisateur e t Ulvi Dogan,
producteur et principal interprète, sur des coupures faites dans le film, que celui-ci a été présenté sous un
pseudonyme.
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Jean' Béranger
Rencontre avec
B o W i d e r b e r g
Qui est Bo Widerberg ? Nous avons entrepris de répondre à cette question i! y a peu (CAHfERS, n° 154,
page 47) ; puis ses films, Je premier récemment sorti en Fronce, le second, dit-on, dans quelques mais. Après
l'un, en attendant /'autre, voici quelques propos de l'ex-enfant terrible de la critique suédoise.
— Que pe nsez-vous de l'accueil un peu réservé d 'u n e carrière, se réclam er d 'illu stres p ré c é d e n ts ,
reçu por v o tre second film, K va rte re t korpen (Le on doit, p a r la suite , s 'e ffo rce r d e d é fric he r u n
Q uartier du corb e au ), a u Festival de C annes ? chem in, tro u v e r u n to n qui vous soient e n tiè r e m e n t
personnels.
— J e crois q ue, d a n s l'ensem ble, les critiques
fran ç a is e t italiens ne l'ont p a s trouvé assez Pour ces raisons, j'ai eu recours, d a n s Le Q u a r
tie r du c orbe au, à u n e discipline plus s tric te , plus
« r e m u a n t ». J 'a v a i s essayé, d a n s c e fîlm, de c om
poser u n e s o rte de * m usique d e ch am b re », te n d r e é laborée, à u n e construction plus précise a u d é p a r t.
e t triste , g ra v e e t insidieuse. C 'é ta it, en somme, Le script m 'a d e m a n d é plusieurs s e m a in e s d e r é
pre sque le c o n tr a ir e d e la d é m a rc h e q u e j'avais flexion. J 'a i e n co re im provisé, p a r in s ta n ts , a u
a d o p té e d a n s m on pre m ie r film, B arnv agn e n (Le cours du to u rn a g e , c a r il s e r a it idiot d e ne p a s
Péché suédois). M êm e la te c h n iq u e é t a i t com plè p rofite r des idées d e la d ernière heure, lorsqu'elles
s 'a v è r e n t plus in té re s sa n te s q u e c e qui a v a i t é t é
t e m e n t d ifféren te. P o u r Le Pcché, te t h è m e m 'é t a î t
venu à l'esprit trè s ra p id e m e n t. En u n e heure à prévu s u r le p a pie r ; m a is j'a i suivi un t r a c é b e a u
peine, à peu de c hose près. J'a i e n su ite abo rd é c oup plus stric t. Et je m e suis a r r a n g é p o u r intro
la réalisation p ro p re m e n t d ite avec un c an e v a s duire les « enrichissem ents » im prévus a v ec le m a x i
e x trê m e m e n t succinct, où ie n 'a v a is n o té q u e les m um d e sobriété, c a r le s u je t le ré c la m a it. Le
te m p s du m o n ta g e a donc é t é trè s c o u rt. Il n e
« charnières » essentielles a u dé roule m e nt d e l'in
trig u e. J'a i im provisé les détails visuels, e t d e s 'a g iss a it plus g u è re qu e d 'u n sim ple travail d e
b o u t à b out, d a n s lequel, bien sûr, in te rv e n a it
nom breuses répliques, a u fu r e t à m esu re du to u r
q u a n d m ê m e u n choix m inutieux.
n a g e . J 'é to f f a is les scènes, en t i r a n t p a rti d e
l'heure, du m o m e n t, d 'u n rayon de soleil ou d 'u n e Mon actio n se s itu a n t, d 'a u t r e p a r t, en 1936,
a t t i t u d e in a tte n d u e d e mes in te rp rète s . Le travail je voulais non seu le m e n t re ndre l'a m b ia n c e d e
le plus im p o r ta n t a donc c om m encé au m o n ta g e . l'ép o q u e p a r l'a s p e c t p h o to g ra p h iq u e , mais aussi
J'ai passé près de trois mois a t t a b l é d e v a n t m a la c a d e n c e , le rythm e qui lui é t a i e n t propres, e n
« moviola ». J 'a v a is te lle m e n t é té e n th o u sias m é les tra n s p o s a n t c in é m a to g ra p h iq u e m e n t.
p a r A b o u t de so uffle q u e j'essayais d e retrouver — C om m ent e xpliquez-vous le divorce e n tre les
les v e rtus d e s p o n ta n é ité d e Godard. J e p ra tiq u a is ré a ctio n s des critiques nordiqu es e t, à C an nes,
de s coupes b ru ta le s a u milieu cfes pfans, pour celles, plus m itigées, des a u tr e s c ritiques ?
provoquer des chocs, re ndre mon film plus ellip
tique. Et cela, o b lig a to irem e n t, a b o u tis sa it à quel *— J 'a i m e b e a u c o u p l'Europe du Sud, pour son
q u e c h o se d e ne rve ux, d 'a s se z dynam ique. soleil •—■ qui n 'e s t pa s seu le m e n t de m inuit ■—
pour s a prodigieuse v italité, pour s on e x u b é r a n c e
M ais il f a u t s 'e ffo rce r de s e ré p é te r le moins e t aussi pour ses invita tions a u f a rn ie n te . M ais
possible. J 'a i tou jours u n e a d m ira tio n sans bornes je m e d e m a n d e si, à la longue, to u te s ces facilités
pour G odard e t T r u f f a u t, m a is e ux-m êm es, h e u re u a tm o s p h ériq u es n 'e n g e n d r e n t p a s u n e c e r t a i n e n é
s em e n t, év o lu e n t s an s cesse. Si l'on p e u t, a u d é b u t gligence ou in sou ciance à l'ég a rd de s vrais p ro
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Bo Widcrberg : Barnvagnen (Le Péché suédois : Thomtny Berggrcn, Inger Taube),
blêmes. D e v an t une mer e t un ciel si b!eus, il plan ification de la production e t une élévotion du
d o it parfois ê tre bien difficile de considérer a vec n iveau de vie. Cela, bien sûr, e t com m e to u te
sérieux e t g ra v ité les questions politiques e t so e ntreprise hum aine, n e p e u t p a s ê t r e considéré
ciales, d e conserver le sens des responsabilités e t c o m m e un r é s u lta t p a rfa it, définitif, m aïs en un
d e la solidarité civiques. En Suède, p a r contre, q u a r t de siècle, ils s o n t arrivés à des ré sulta ts
avec nos longs mois d'hiver, n o tre c lim a t d u r e t e ffe c tifs a b so lu m e n t prodigieux. Si, com m e je le
in g ra t, nous éprouvons instin ctivem ent le besoin présume, les U.S.A. te n d e n t, d e plus en plus, à
d e nous serrer les coudes les uns les au tre s. Il planifier leur économie, e t si l'U-R.S.S. s e décide
f a u t t o u t faire pour perfectionner l'h a b it a t, pour à respecter d a v a n t a g e la m a rg e d e libre arb itre
rendre, industriellem ent e t s cien tifiquem ent, l'exis de c h ac u n de ses ressortissants, ils a b o u tiro n t,
t e n c e plus ag réable, plus con fo rta b le e t plus aisée f a ta le m e n t, a u systèm e foncièrem en t m oderne pour
"à c h a c u n . Ceci vous explique d'e m blé e pourquoi lequel nous a vons o p té les t o u t premiers.
nous sommes à peu près to u s pour la « dé m o c ra tie
sociale » ou, e n to u t cas, n e tte m e n t s y m p ath isa n ts. Dans Le Quartier du corbe au, j'ai précisém ent
Depuis q u e les « s o ciaux-d ém ocrates » a d m in is tre n t voulu re tra c e r les m om ents de tra n s itio n qui a lla ie n t
c e pays, ils o n t, en e ffe t, réussi un e sorte de a m e n e r une fo r te m ajorité de « s o cia u x -d é m o
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c ra te s » à la tê t e d e notre P arlem ent. Dans ces C om pte te n u de c e la , les am é liora tions p u re
h e u re s-là, quelques cinglés re g a rd a ie n t du c ô té de m e n t te c h n iq u es p o rte n t d 'a b o rd sur les a g g lo
l'Allem agne n a r i e e t sem blaie nt to u t prê ts à se m é ra tio n s périphériques, où l'on p e u t re p a rtir de
laisser séduire p a r son re dou ta ble « c h a n t de zéro. Ainsi o rg a n is e - t-o n , selon les m é th o d e s [es
sirè n e ». plus ra tionnelles, les environs de Sto ckholm , dans
un rayon parfois d e c in q u a n te kilom ètres. Avec
— > V otre essai de reco nstitu tion n 'a - t - i l pas é té les voitures e t les a u to ro u te s , il n 'y a plus de
In flu encé p a r fa Chronique des pauvres a m a n ts, problème. Le c e n t r e de V allingby c o n stitu e, à c e t
de Lizzani, d 'a p rè s le roman de Pratolini ? é g a r d , un e x em p le encore u n iq u e en Europe. [|
— J e ne connais pa s ce film. Nous voyons, à a é t é conçu c o m m e u n cirque. Au milieu, il y a
S tockholm, trè s pe u d e films italiens e t encore to u te s les bo u tiq u e s, plus loin les b u re a u x , des
moins à M alm o [ Le c in é m a am éricain dom ine le p arcs, les logem ents collectifs e t enfin des m a i
m a rc h é , com m e presque p a r to u t ailleurs e n Occi s o n n e tte s individuelles pour c e u x qui p ré fè re n t
d e n t. Q uelques productions britan n iq u e s f o n t aussi u n re la tif isolem ent.
une belle carrière. Mais, I'« intelligentsia » s u é
doise préfère, à to u t, ce qui lui a é t é a p p o rté par — > Plusieurs jo urnalistes fran ç a is se s o n t é t o n
la Nouvelle V a g u e française, ou p lu tô t la Nouvelle nés, à propos de y o tre film, du choix du s u je t
e t d e l’épo qu e.
V ogue t o u t c o u r t : pourquoi faire u n p lé o n a s m e ?
— J e leur répondrai : « Pourquoi p a s ? » L 'ac
— ■ Quelques plans do vo tre film m 'o n t f a i t tion d e Jules e t Jim d é b u ta it bie n à la veille de
penser à l'expressionisme alle m a n d e t en p a r ti Ja p re m iè re g ue rre m ondiale, celle d e l a l a
culier au Dernier des hommes, de Murnou... M ontés n e se déro u la it-e lle pa s sous v o tre Second
— J 'a i vu ce film il y a déjà très longtem ps, Empire ?
d a ns un ciné -c lub, mais je n 'y avais p a s pensé Pour nous, l'a v è n e m e n t d e ta dé m o c ra tie sociale
en t o u r n a n t le mien. C e t te « inte rférenc e » vient f u t un é v é n e m e n t très im p o r ta n t e t il fa lla it à
p e u t - ê t r e des anciennes ressem blances fa u b o u rie n to u t prix le remémorer. J 'a i choisi pour héros un
nes, propres à de nom breuses villes des pourtours je u n e écrivain d 'e x tr a c tio n populaire, c a r nous
d e la Baltique. a v o n s vu surgir, d a n s ces he u re s-là, plusieurs
— Où a v ez -v ous to urné Le Q uartier du cor écrivains prolétariens, qui f u r e n t l'h onneur de
beau ? n o tr e litté r a tu r e . Ils c h e r c h a ie n t à la fois à é c h a p
pe r à le u r milieu e t, ap rès avoir pris leurs dis
— Entièrem ent à Malm o, m ê m e les intérieurs, ta nc es, à le décrire, a fin d e lu tter, pour l'avenir,
qui s o n t tous véritables, com m e c eu x du Péché c o n tre ces é norm e s d ifférences d e classe. Le père
d'ailleurs. Les com m odités accordées p a r le to u r d e mon héro s e st un g ra n d e n f a n t irresponsable,
n a g e en studio, très c o u ra n t c h ez nous, m 'e n n u ie n t qui t e n t e d e noyer d a n s l'alcool ses espoirs déçus.
te rrib le m e n t ; c e ne s o n t pas, po u r moi, de s fa c i Sa fem m e, elle aussi, se s e r a it assez fa c ile m e n t
lités, c a r je trouve que les studios o n t quelque résignée si leur fils — mineur, donc no p o u v a n t
chose de fossilisant. J e n e m e sens à l'aise que p a s v o te r — ne l'a v a it poussée à le fa ire à sa
d a n s des lieux a u th e n tiq u e s, réels, m ê m e s'il f a u t place, pour l'in sta u ra tio n d 'u n nouvel é t a t d e
c o n s ta m m e n t tes modifier pour les besoins du choses plus ju ste. Pour pouvoir c on tinue r à m ener
script. p a r lui-m êm e ce c o m b a t, sans se s e n tir e n tr a v é
p a r la passivité d e son e n to u ra g e , mon héros rom p t
— C o m m e n t expliquez-vous q u 'e n Suède, pays
fin a le m e n t avec sa famille e t p o r t pour Stockholm
so cia le m e nt très e n avance, vous a y ez pu trouver
a v e c son meilleur am î, Sixten. La sé q u e n c e se
f a c ile m e n t des gro up es d'immeubles vieillots e t
te rm in e p a r un a r r ê t à l'im a ge sur une p e t i t e
insalubres, co m m e on en tro u v a it 11 y a tre n te
fille en tra in d e jo u e r a v ec u n e om brelle d a n s un
an s, à l'ép oq ue où se déroule le film ?
te rra in v a g u e ; c e t t e vision e st le d e rn ie r souvenir
— C 'e st un peu c o m m e d a n s D ead End (Rue qu'il e m p o rte de son q u a rtie r, inscrite à t o u t
s a n s issue), d e W yler : les buildings ultra-m o d ern es ja m a is d a n s sa mémoire.
c ô to ie n t e ncore des taudis. U ne p h ra s e célèbre dit,
je croîs : « Paris n e s 'e s t pas fa it en u n jour. » Ceci d it, je c om p re n ds fo r t bien q u e l'ense m ble
Stockholm , Malm o non plus. 11 s'o uvre sans a r r ê t d e c e t t e chro n iq u e puisse laisser ind iffé re nts .—
des c h an tiers d a n s to u te s nos gra nde s villes. Nous e t m ê m e fa ire bâiller *— c e u x qui n 'o n t pas
n 'a v o n s p a s é té bom bardés lors d e la dernière l'esp rit social, d e m ê m e que les th è m e s d 'in sp ir a
guerre, mais nous détruisons c o n tin u e lle m e n t n ous- tion c a th o liq u e ne to u c h e n t v ra im e n t que les p e r
mêm es d 'a n c ie n s qua rtie rs à la d y n a m ite . Nous s o n n es qui se ré c la m e n t d e c e t t e confession.
exigeons des g ra tte -c ie l, c a r nous avons le c om
-—■ A ve z-v ou s pris pour modèle de v o tre héros
plexe am é ric ain (de mêm e que les Américains o n t
un écrivain précis ?
le com plexe Scandinave). Mais, parfois, il arrive
q u e les bulldozers oublient des îlots du passé. — J 'a i p référé im agin er A nders de to u te s pièces,
A Stockholm , p a r exemple, vous a v ez l'ensemble m ais j'ai q u a n d m ê m e utilisé quelques é lé m en ts
d e < s k y -scrapers » d 'H o to r g e t e t , à d e ux pas, biographiques a p p a r t e n a n t à d iffé re n ts p o è te s e t
u n e vieille église, avec un ja rdin, des tom be s rom anciers issus, e ux aussi, du peuple. J 'a i en
enfouies d a n s la verdure. Deux p a s plus loin, il q u e lq u e sorte te n t é une synthèse.
y a quelques maisons v é tu ste s , à d e ux ou trois
é ta g e s . Leurs fa ç a d e s lé zardées o n t é té provisoire — À un m o m en t, Anders m a n ipu le un livre-
m e n t oubliées d a n s le p lan de « r é -a m é n a g e m e n t >. intitulé « 5 U nga » (a Cinq je u ne s »)• Q u 'e s t-c e
Il f a u t reconn aître, au d e m e u ra n t, q u e nous aim ons au juste , que ce recueil ?
à préserver, ç à e t là, à titr e p o é tiq u e ou p i t t o — C 'est u n e a nthologie , qui f u t célèb re p e n
resque, quelques rappels du passé. d a n t les a n n ée s 30, e t qui g r o u p a it q u e lq u e s-u n s
46
des premie rs é crits d e cinq je unes au te u rs pro ■— L'an dernier, à C anne s, vous a v e z dit b e a u
létariens de t o u t premie r ordre : Harry Martinsson, coup do ma l de Ber gm an...
A rfur Lundkvist, J o se f Kjellgren, Erik Askîund e t — N 'e x a g éro n s rien ; il y a v a i t une bonne
G ustav Sandgren. Les d e ux premiers seuls o n t é té
p a r t de b o u ta d e d a ns t o u t c ela. Je considère
tr a d u its en français, mais le plus populaire de
Bergman, à vrai dire, com m e un très g ra n d a rtis te .
t o u t c e m o u v e m e n t é t a i t sans c o n te s te Ivar Lo-
Il a b e au c o u p fa it pour la renom m ée m ondiale
.Johansson.
de n o tr e ciném a, e t il a même é p a u lé de nom
— J 'a i b e a u c o u p a im é le film qu'ÀIf Sjoberg breux jeunes, s an s le moindre soupçon d 'a g a c e m e n t,
a tire a u tre fo is do son ro m a n « Bar a en mor » ni d e jalousie. M ais je n e m e sens n u lle m e n t porté
(« Rien q u 'u n e mère à im iter sa v eine d'inspiration, je la tro u v e trop
intériorisée pour mon g o û t : il me f a u t quelque
— C'est, à m on avis, l'un des meilleurs films chose d e plus direct. J e dois d'ailleurs vous dire
de Sjoberg, qui est indéniab lem ent un g ra nd qu'il y a environ n e u f ans, j'ai lo n guem ent t r a
c in é as te , Mais je ne l'aim e pa s sans restrictions. vaillé a v ec lui à la ré da ction d 'u n scénario appelle :
C ertains d e ses films m 'o n t emballé, d'a utres pas. Kyssos (Les Baisers). Cela, presque p ersonne ne le
Il a tro p s ouvent te n d a n c e à se compla ire dans sait, en Suède. A c e t t e époque, B ergm an m o n ta it
u n e so rte de calligraphie, qui n'e st pas le b u t ré gulièrem ent des pièces à Malm o p e n d a n t l'hiver,
que, pour m a pa rt, je recherche. e t nous occupions nos loisirs à élaborer ce. script.
47
Puis, il est reparti pour Stockholm , e t le projet — 49 1, de Sjoman, f u t p o u r ta n t in te rd it p a r
e st de m e uré in achevé. c e t t e censure , puis auto ris é, m o y e n n a n t q uelq ues
coupures...
■— Résidez-vous en pe rm a n e n ce à M alm o ?
— J 'y réside q u a n d Je n e to u rn e pa s e t, m ê m e — C 'e st vrai. Mais, d a n s c e film, S jom an a é t é
q u a n d je to urne, je m 'a r r a n g e pour q u e J'intrigue ré e lle m e nt très, très loin. Si une œ uvre e s t in te r
s 'y déroule a u moins e n p a rtie . M ais je « m o n te » d i t e e n Suède, vous pouvez ê t r e s û r que la m oitié
q u a n d m ê m e s ouvent à Stockholm , ne s e r a it-c e que de ce q u'e lle m o n tre a u ra it é té in te rd ite d a n s
po u r ren contrer mes produ cteurs. Et a u p a r a v a n t, n 'im p o rte quel a u t r e pays.
je m 'y rendais pé riodiquem ent, pa rc e que je te n a is — ■ J 'a î vu la version rem aniée, e t r e m a r q u e que
la ru brique c in é m ato g ra p h iq u e d e lr « Expressen ». les m odifications les plus im p o r ta n te s p o r t e n t sur
— Vous tou rn e z toujours pour 1' « Europa » ? les séqu en ces t r a i t a n t des rap po rts e n tr e le d élin
q u a n t e t l'in spe c te u r social...
— j u s q u 'à présen t, c 'e s t m a firm e a ttitr é e . Mais,
c o n tra ire m e n t à Jorn Donner, qui y a é té introdu it — En e f f e t , c o n tra ire m e n t à l'idée prim itive de
p a r G u n n a r Oldin, pour Un d im a n c h e de s ep te m b re, Sjom an, on a m a in te n a n t l'impression q u e c 'e s t le
j'a i toujours eu d ire c te m e n t a ffa ir e à G ustav d é lin q u a n t qui vie n t rela ncer ('inspecteur d a n s son
Scheutz, qui a dm inistre re m a rq u a b le m e n t c e t te b u re a u . On prend d'ailleurs bien soin de nous m o n
société, depuis plus d e trois décades. Vous ne le t r e r s u r sa ta b l e de tra va il, u n e p h o to d e sa m ère
c onnaissez jx js , c a r il aim e à jouer les « ém inences e t s a fe m m e , ce qui n 'a rr a n g e rien, bie n a u c o n
g ris e s » . Avec u n e m odestie peu c om m une, il s'e st tra ire. Il y a aussi une a u t r e é d u lc o ra tio n qui
toujours refusé à laisser m e n tio n n e r son nom a u x p o rte s u r la séque n c e où les voyous in c ite n t un
génériques. c hien b e rge r a lle m a n d à violer u n e fille, qu'ils
m a in tie n n e n t à m ê m e le sol. J e pense q u e m algré
J 'a i a c tu e lle m e n t d e u x n o u v e a u x p roje ts p o u r lui. cela, la diffusion de 491 s era p ro b lé m a tiq u e dans
Je dois com m encer à réaliser le prem ier d a n s qu e l de no m b re u x pays.
ques semaines ; le titr e en est : Kârrek 64 (Amour
— J 'a i é té f r a p p é , da n s ce fitm, p a r la n e t t e
64). C 'e st l'histoire d 'u n couple, qui se re n c ontre à
p ré ém inen ce do nnée a u x râle s m asculins, ainsi
K aseberga, près d 'Y s ta d t, p e n d a n t l'été 1962, puis
d'ailleurs qu e dans Le Q uartier du c o rb e a u . Cela
■frôle la ru p tu re, e t essaie d e l'éviter, d e ux ans
m 'a paru n ou ve au p a r ra p p o rt a u x films d e Sjobcrg
plt/s tard, p e n d a n t l'hiver, à S to c k h o lm . Mes
e t de B ergman, où l'a c c e n t e st s u r t o u t mis sur
principaux in te rp rète s s e r o n t p ro b a b le m e n t Keve
les person nag es féminins...
Hjelm, qui in c a rn a it le père d 'A nde rs d a n s Lo
Q uartier du corbeau, e t A n n -M arie G yllenspetz, qui ■— Il n e f a u t pa s trop généraliser. D ans Le
jo u a it le rôle d e l'a s s is ta n te sociale d a n s !e film Péché, c o m m e d a n s La M aîtresse de Sjom an, t o u t
d e Bergman Au seuil de la vie. L'héroïne du g ra v ite a u to u r d 'u n rôle féminin. Dans Un d im a n c h e
Péché, Ing er T au be, fe ra sans d o u te aussi p a rtie de s e p te m b re , les d e ux sexes o n t u n e im p o rtan c e
de la distribution. à p e u près égale, com m e d a n s Aim er, d e Donner.
Ce s e ra aussi le c a s d a n s mon p ro c h a in film,
Ensuite, j'a tt a q u e r a i en m a rs 65 les prises de A m o u r 6 4 . Dans le suiv an t, p a r c ontre , l'é lé m e n t
vue de Polare (Los C om pagn on s). Ce s e ra un film masculin dom inera à nouveau. T o u t d é p e n d des
dédié à l'am itié m asculine. Mes q u a t r e m ousque s itu a tio n s à relater. Mais vous a v ez raison de fa ire
ta ire s — journalistes e t intellectuels stockholm iens rem a rq u e r que, c o n tra ire m e n t à Sjoberg e t Berg
— sero n t en réa lité cinq. A ux d e ux a m is du Q uar m a n , nous n e voulons pa s nous c a n t o n n e r d a n s
tie r du corbeau, Thom m y B erggren e t Ingvar Hird- l'o bse rva tio n exclusive du c o m p o rte m e n t féminin.
wall, viendront se joindre K ent A ndersson, Allan
Edwall e t Bjorn G ustafsson. — N 'a ttr ib u c z -v o u s pas la re c rudescence d 'i n t é
r ê t pour les perso nnages m asculins à la d é c o u v e rte
Ces deu x films seront, je pense, plus élaborés de je unes a cteu rs, comme Thom my B erggren, qui
que Le Péché, e t un pe u moins que Le Q uartier. jo ue d a n s vos deux premiers films e t d a n s Un
Je cherche sons cesse un ju ste équilibre, e t c 'e st d im a n c h e de s e p te m b re ?
p e u t- ê tr e ce qui, en fin de co m p te , e s t le plus
difficile à trouver. — C 'e st un pe u n o tre fé tiche, n o tr e B elmondo
à nous ! Il vie nt du t h é â tre . Il a p p a r t i e n t à la
— T ournerez-vous, un jour, des « s a g a s » ? tr o u p e du « D ra m a te n » (T héâtre royal d ra m a tiq u e ).
— • J e ne le pense pas. J e sais bien q u e c 'e st Il a d é b u té au c in é m a il y a trois a n s , d a n s
l'u n e des plus belles traditions de n o tr e c iném a Parlem or (La Mère idéale), d e T orgny A n d e rb e rg .
depuis son origine. Sjostrom, Stilter, M olander, Sjo- Presque tous nos interprètes, d'a illeurs, v ie n n e n t du
berg, Bergman e t bien d 'a u tr e s , o n t réussi d e t h é â t r e . C ela leur don n e u n e solide fo rm a tio n d e
brillantes incursions dans ce dom aine. Mais, c om m e ba se , e t e nsuite, on p e u t en tirer b e a u c o u p plus.
je vous l'ai dit, mon principal pôle d 'a t t r a c t i o n Us vous c o m p re n ne nt à de m i-m ot.
dem eure, a v a n t to u t, l'enthousia sm e, la désinvol Parmi la nouvelle v a g u e d e jeunes premiers,
tu re des premiers éla ns d e la Nouvelle V a gue. Je Lars Pa ssg a rd (A tra v e rs le miroir, Le Péché) e t
crois d'oiîleurs q u 'à quelques déta ils près, Sjom an, In gva r Hirdwall (Le Quartier du corbeau) s o n t (es
Donner, e t la p lu p a rt des o u tre s ré a lisate u rs suédois plus p ro m e tte u rs . Hirdwall joue en p e rm a n e n c e a u
de la * gén ératio n m o n t a n t e », o p te n t aussi, d a ns « S t a d s t e a t e r » d e G oteborg. Pour (es a u tr e s rôles
l'ensemble, poitr u n e , c e r t a i n e m od e rn ité de to n, du Q uartier, j'ai recruté le père, Keve Hjelm, au
sans litté r a tu r e e t s an s enjolivements de style. Et « S t a d s t e a t e r » d e Stockholm , Ja m ère, Emy Storm,
c o m m e nous a vons la c en su re la plus libérale du à celui de M alm o — où elle tra vaille, a p rè s un
monde, nous allons pouvoir obord e r les problèmes premie r s t a g e au « D ra m a te n s •—■ e t la fia nc é e,
les plus « b rû la n ts » avec u n e franchise plus g ra n d e C h ristina F ram bâ c k , a u « D ra m a te n », où elle suit
que p a r to u t ailleurs. e n co re les cours de form ation.
48
Jorn Donner : f n sondag i septembsr (Un dimanche (Te septembre : Hartiet M dersw n, TUommy Berggren).
— Sur ce plon-là, vous vous ra p prochez de B erg lescents de R aggarc (Les Blousons noirs), d'Olle
m an qui, fui aussi, choisit des a c te u rs de m étier. Hellbom, n 'a v a ie n t jam ais joué a u p a ravant. Ceux
— En Suède, nous n'a v ons pas l'h a b itu d e de de 491 1 non plus.
prendre nos inte rprète s dans la rue. L'homme, — II y a donc, là aussi, du n ouveau dans le
ou la fem m e, d e la ru e sont p lu tô t g a uche s e t c iném a suédois...
timides. Il fa u d r a it les dégrossir, les d é barra sse r
— Oui, mais la plus im p a r ta n te innovation est,
m é th o d iq u e m e n t de leurs comple xes, ce qui d e
d e to u te évidence, la c ré atio n de l'in s titu t de la
m a n d e ra it beaucoup de te mps. Rien de tel en C in ém atographie, dirigé p a r Harry Schein. Nous
Italie, p a r exemple, où n'im p o rte que! p a s s a n t étions subm ergés p a r les t a x e s gouv ernem entales,
s a it, d 'in stin c t, jouer la comédie. Alors, nous p ré e t désormais elles vont servir in té g ra le m e n t à
férons prendre des professionnels qui, eux, au subventionner nos entreprises. C 'e st un peu comme
moins, o n t déjà subi leur période de « débroussail un filet pour les a c r o b a te s ; ils p e u v e n t se p e r
lage ». m e ttr e de s a u te r avec la plus p a r f a ite assurance,
Quand cela en v a u t v ra im e n t la peine, j-ious car ils s a v e n t que, m êm e s'ils risquent de r o te r
n 'hé sitons d'oiHeurs p a s à em ployer des n o r- p ro fe s - un de leurs bonds, il y a u ra to ujours quelque chose
sîonnels. J'a i donné le principal rôle du Péché qui les a t t e n d r a en bas.
à Inger T a ube , qui a v a i t seu le m e n t posé jusqu'alors
p o u r des photos de mode. La p lu p a rt des a d o (Propos recueillis par J e a n Béranger.)
P etit Journal du C in ém a
{]) A ce propos, nous nous permettons de citÊr le texte du message envoyé par [a rédaction des CAHIERS
aux « colloques de Cerîsy », e t qui n'a pu, faute de temps, y être discuté : « Messfeurs, fe Temps n'existe
pas. C'est bien heureux, mais peu connu. Ou alors, s'il existe, ce sont les cinéastes, les poètes, les écrivains,
les philosophes, les peintres, les architectes, les musiciens, e t nous aussi, a.uî n'existent pas. Tôt ou tard, il
faut choisir entre la vie et le temps, entre vivre e t durer. En tout cas, l'un pas plus que l'outre ne sont à
prendre au sérieux... Il aura fallu, pour concevoir cela, un éclair de la conscience, e t 36 secondes pour le
m ettre en forme, J'03 pour Je rédiger, 24 h pour l'acheminer, mais ijn mois pour l'imprimer, bref, 20'' pour
le lire et l'éternité pour l'éprouver. Kous vous remercions de votre attention. « (N.D.L.R.)
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Jean Eustache : (Les Mauvaises Fréquentations {Aristide, Daniel Bart).
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Jean Fautrier (voici l'une de ses dernières photographies, par Pierre Zueca) est mort. Quel rapport avec
le cinéma ? Aucun, sinon ceci : comme, devant le Procès àe Jeanne d'Ârc, î! é ta it difficile de ne pas songer
à Fautrier, c'est à l'obstination et à l'œuvre de Robert Bresson que l'on pensait irrésistiblement en admirant
la grande rétrospective du mois d'avril dernier, au Musée d'Art moderne. Disons [Link], comme l'un va exemplaire
ment jusqu'au bout d'une certaine idée du cinéma, c'e st au bout d'une certaine idée, et d'une réalité, de la
peinture qu'alla l'autre, superbement : et, pour ne pas prolonger abusivement le parallèle, ces blocs chroma
tiques, ces courbes allusives, à la fois nus e t nébuleuses, ces objets, visages, paysages Yoilés-dévoilés, brouillés*
offerts, c'est ainsi que le cinéma lui aussi, au Silence à L'EcIîpss, de Muriel à La femme mariée (ceux-ci parents
encore des sérigraphies de Robert Rauschenberg, si bassement a ttaqué aujourd'hui au nom de pissière et Manessïer
comme il était jadis d'usage de mépriser Fuller au nom de Clément et Delannoy), commence à nous montrer
le monde, plus obscur, plus confus semble-t-il d'être plus clair et plus simple... Et puisque sa moft nous
empêche de joindre l'entretien avec Fautrier à ceux avec Boulez, Barfhes et Lévi-Strauss, que ces Cahiers — du
Cinéma, donc de l'art d'aujourd'hui — dédiés à Mizoguchi, le soient aussi un peu à Fautrier.
C e petit journal a été rédigé p a r Michel Delahaye, Jean -A n dré Fieschi, Axel Madsen, Jean
N arbonî et Philippe T h éa u d ière .
53
COTATIONS
• Inutile de se déranger
* à voir à la rigueur
LE CONSEI L DES DI X **
j à
à voir
voir absolum ent
**** chef-d’œuvre
T it r e ^ De s film s Les d ix pj__^ Michel Robert Jean Jean-Louis Michel Jean J Jean-André Jean-Luc Jacoucs François
Aubriant Benayoun Collet Comolli Ûelahaye Douchet Fieschi Godard Rivettc Weyersan
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Les premières images offrent; des docu L’épaisseur cinématographique (comme
ments, renseignent. Le commentaire pré la fameuse épaisseur romanesque) d ’jlme-
vient : un homme de notre temps, dont rica America s’accumule autour du per
nous connaissons quelques œuvres et quel sonnage central, et cela déjà : « un film
ques obsessions (il le suppose en pronon avec un personnage central », voilà qui
çant : « My narae is Elia Kazan »), fait bien traditionnel, quand aujourd.’hui
va raconter une histoire en se souvenant l’a rt veut se détruire. Mais « le vrai
des récits de ses aïeux. Nous sommes rôle du tableau, c'est d’être placé sur le
mis au courant, initiés. Nous entendons : meuble pour remplir l'espace nu », affir
« 1896, en Turquie d’Asie, dans la pro m ait dans un petit texte dont le titre
vince connue sous le nom d’Anatolie ». importe : « La peinture doit se détruire »,
Voici «l'abord des faits, histoire et géogra Fautrier à, qui ainsi je rends hommage.
phie ; pas encore l'œuvre. Et l’œuvre peu La tradition ne s'appelle plus tradition
à peu s’élaborera à partir de ce maté lorsqu’on renoue avec elle, de l'autre côté
riel. des ruines. Après avoir résisté aux règles
communes, K azan ne capitule pas devant
Nul film n’a jamais évité vraiment elles, et s’il offre aujourd’hui tout ce
d’être réaliste. C'est bien connu : même qu'on demande d'habitude au cinéma,
ceux qu’on dit abstraits (en tous cas sou son offre sans doute précède une autre
vent abstrus) se proclament tels par défé demande, que nous confondons avec l'an
rence au réel. D’emblée, America America cienne. C'est le nouveau cinéma qui a
se veut réaliste; on peut en effet suivre le besoin d'un sujet (et d’un grand sujet),
film d’un bout à l’autre comme le récit de caractères, d’aventures, de péripéties,
très fidèle d’une expérience très précise, et de psychologie, etc. E t le premier besoin,
qui ne décolle jamais, comme on dit. Il c’est celui du réalisme.
est vraisemblablement assez conforme au
désir de l’auteur de voir dans le sujet du Mais être à l’heure de Louis Lumière
film un simple problème de l'émigration n’est pas une mince affaire. Surtout si
vers les Etats-Unis à la fin du XIX» siè l’on croit que l'inventeur du cinéma n'en
cle. D’où, par exemple, la nécessité d’un fut pas le premier technicien, mais le
film très long, puisqu’il importait de faire premier artiste. E t du premier travelling
ressentir les mille obstacles qui se dressent le long du Palais des Doges jusqu'à celui
sur la route du jeune émigrant. Mais la que répète en ce moment une équipe dans
critique s’est trouvée devant les secrets tel studio, il y a un long chemin qui
de Kazan comme les comparses du film s'appelle l'histoire du cinéma, il n ’y a
vis-à-vis de Stavros : sans bien com aussi qu’un pas que chaque film doit
prendre les raisons d’une telle obstination, franchir pour que nous le reconnaissions.
d’une conduite si manifestement à contre- Si l'un des plus beaux films du monde
courant ; et tous d’aligner les contre-sens. est Le Chat de Lumière, c’est à cause de
Après Splendor in the Grass, ce grand la ressemblance. E t pourquoi ce chat res-
témoin du cinéma le plus moderne, on semble-t-il ta n t à un chat ? La chimie
n 'a guère apprécié le nouveau départ de n’est pas en jeu ici, encore qu’un préfixe
Kazan, qui sembla régression. Le sourire la ram ènerait dans le jeu, mais pour pou
qui fut de mise alors, ne nous attardons voir ressembler, il faut bien qu'un doute
pas à le chercher à Reims, il était plutôt soit possible sur cette ressemblance même.
du côté de Ratisbonne. C’est ce doute, introduit puis réfuté, qui
offre au cinéma l'aventure sans quoi il
Quoi qu’il en soit, tout le monde peut n'est que machines. Réfuté ? Ce n'est pas
se tromper, mais pour moi, je louerai toujours évident, e t quand l’artiste d it :
l'audace et la beauté du propos de Kazan. « Je recherche la ressemblance », il
Au lieu de lui chercher querelle sur le ajoute : « Ce qui est, pour moi, la res
choix de son sujet ou de sa « manière », semblance ».
il vaut mieux lui faire confiance et on
sait qu’il faut préférer les œuvres aux Le chat de Kazan est un jeune Grec
quelles Fauteur a été contraint. Or, il qui rêve à l'Amérique. Les Turcs ont
s’agit peut-être ici d’une confession. Mais, conquis l’Anatolie, où il ne fa it plus bon
au moment même où Kazan filme ses sou vivre, et son père l'envoie à Stamboul,
venirs de famille, n'attire-t-il pas dans où il fera Tenir toute la famille. Mais
son film ces forces insaisissables que nous c'esfc l’Amérique que veut le garçon. Je
préférons approcher d'ordinaire dans le dirai tout de suite qu’il y parvient, non
mythe ? Au moment où il semble modes sans quelques difficultés. D’ailleurs, ça n'a
tement rapporter une histoire assez banale, vait déjà pas été si simple d'arriver à
ne tente-t-il pas d'enclore dans ses images, Constantinople. Pendant deux heures trois
avec la plus belle prétention, le secret quarts, K azan décrit la lutte que mène
de toute image? Bref, s’il annonce réa son héros pour parvenir à ses fins. E t
lisme, n’est-ce pas pour indiquer un autre quel chemin parcouru entre le mont
atout ? Et nous, qui nous croyions conviés à Aergius et l’île de M anhattan : celui de
Une partie de plafond, ne nous sommes-nous l’adolescence à la maturité, de la géné
pas égarés dans une partie de contrat ? rosité au calcul, de la fierté à la honte,
Ou encore, puisqu’on sait ce que bridge c’est-à-dire, chaque fois, un renoncement.
veut dire, ne soyons pas victimes de l’im (On a essayé de réduire alors America
passe ici tentée. Mais certains continuent America à je ne sais quelle apologie du
à prétendre que bridge veut dire silence. salaud. Mais c’est la société qui crée le
56
Ella K aian : America America (Stathis Giallelis).
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d’une expérience inconcevable. Expérience et ses frères.') E t pourtant, America ne
d’un monde global qui se construit sous séduit pas tout de suite, décontenance
nos yeux, société de telle époque et de plutôt. C’est que Kazan a choisi de pa
telle économie, où l'échange est accompa raître démodé et il faut réfléchir un peu
gné par la contrainte et le don, expérience pour accepter en 1964 ces images et ce
de l'enlisement et aussi du sursaut. Expé ton qui s’apparentent à ce qu’il est
rience d’une volonté qui n ’est plus seule convenu d'appeler «les grands livres de
m ent celle du jeune Stavros, mais de la littérature universelle », presque tous
l'homme et du cinéaste Elia Kazan. Expé écrits au siècle dernier. C’est un ton que'
rience de cette lutte quotidienne effarante, Kazan n 'a pas dû choisir volontairement,
que chacun mène et qui modifie tout, à priori, ni même de gaieté de cœur.
tout le temps. Cette expérience, qui serait Aussi bien, il n 'a pas choisi non plus de
simplement celle de « la vie », donne parler du voyageur, puisqu’il voulait par
forme et structure au film. D’où ces lon ler de rëm igrant <ee qui pouvait revenir
gues digressions, ces ruptures de ton et au même, mais la manière dont Kazan
de rythm e l’irruption d’anecdotes inutiles, s'acharne à particulariser son héros m’en
qui n ’empêche pas le film d’avancer sou fait un peu douter). Kazan, au départ,
verainement vers son terme, sans qu’il songeait à s’exprimer en termes plastiques.
puisse jamais s’achever pourtant. Quoi Ce ton, et le défi que lance le récit, ce
qu’il montre, et p ar n'importe quel dé n ’est pas à K azan qu'ils appartiennent,
tour» Kazan ne s’éloigne jamais, ne se mais au film lui-même (qui les lui imposa.
perd pas puisque chaque fragm ent auquel Ainsi Eckermann recueillit-il cette phrase
il se consacre est quasi inéluctablement de son fameux compère: « J ’ai toujours
rattaché aussitôt à l’ensemble. H n'y a cru le monde plus génial que mon génie. »)
pas de pièces rapportées : c’est partout America America est un rêve de Kazan.
la même étoffe, le même courant auquel Or, du rêve l’auteur de « La Science des »
il fau t s'abandonner. ne considérait que l’élaboration (id est,
A ce caractère grandiose du projet ré commente Lacan, sa structure de langage).
pond le côté un peu solennel du film, ce Si on ouvre ce rêve, on apprend lente
qui lui donne un air «vieillot» (je dirais ment, non sans quelque trouble, sur la
plus volontiers un air « Dovjenko »). Dans présence de quel désir il se construit et
une interview, Kazan disait : « Je vais s'achève. « America ! America ! », s’écrie
m’efforcèr de m’expliquer davantage en Stavros si souvent que ce petit discours
termes plastiques. » J'aime assez qu’un devient son surnom ; dans une autre Ana-
film aussi ambitieux, où de telles puis bàse, c’était « Thalassa I ». Cela ' dit, qui
sances sont mises en branle, prenne l’as ressemble un peu à la prononciation de la
pect d ’une œuvre robuste, ferme, tran syllabe mystique Om, qu’est-ce qui est dit,
quille. A ses côtés, quelques uns, dont qu'esfc-ce qu’il fa u t encore dire?
la finesse nous frappait, risquent de pa Kazan, dans ses prochains films, ré
raître chétifs. (Il s’était passé quelque pondra.
chose de similaire à l’époque avec Rocco François WEYERGANS.
Thomas et l’imposture
Un film de M arc Donskoi est souvent ques complètement joyeux (mais le sou
une description des obstacles que rencontre venir du film sait bien les tempérer), aux
le bonheur, obstacles d'autant plus sensi quels Donskoi nous a habitués.
bles que brille toujours une lueur d’espoir
qui devient éclatante lors de la délivrance Il faut se rappeler ces constructions en
finale, du triomphe de la vie. Il suffit de abordant Thomas Gordeîev, puisque nous
songer à la fin de L’Arc-en-ciel, à cette y trouvons une structure inverse. En re
arrivée fantastique de fantômes blancs gard de la naissance de Thomas, saluée
dévalant à ski les pentes neigeuses, pour dans les éclats de rire e t les tintem ents
prendre la mesure de ces finals paroxysti de verres, la m ort de la mère est de peu
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d’importance et la rapidité des premiers ne soit du même coup la conduite la plus
plans, leur force, témoignent de la joie noble, déchéance physique mais accomplis
énorme du père. Toute tristesse serait sement moral. Car c’est tout un monde
impie et le ciel est remercié de ce bonheur qui est condamné par l’attitude de Thomas.
dont la caméra, relève les manifestations Aussi, un des grands mérites du füm
en gros plan sur les visages, en plan tient-il à ce que, si l’aventure individuelle
général dans la nature où court de bouche renvoie à un état de choses collectif, le
à oreille la nouvelle de la naissance. Ainsi psychologique au social, leur relation n ’en
s’ouvre le film, par l’hymne à la vie qui est pas pour autant aussi simple, ces dif
d’ordinaire les clôt. férents niveaux sont étroitement imbriqués
Puis Thomas grandit, tenant les pro et forment une tram e complexe. Si, d’autre
messes faites par l’enfant des premières part, la vie de Thomas est d’un intérêt pri
séquences. Néanmoins, en ce corps et en mordial, c’est en vertu de son irréducti
cette âme où tout est force et noblesse, se bilité. Elle renvoie à un contexte, mais
laisse deviner la présence d’un mal secret n ’est pas entièrement déterminée par lui.
qui les ronge. Un mal déjà là bien avant C’est la p art de mystère que recèle la
les actes qui, en apparence, le provoquent conduite du héros, la part de poésie propre
(ainsi la punition à laquelle assiste Tho à l'art de Donskoi qui abolissent les limites
mas, infligée par son père à l’un de ses historiques et géographiques que le film
hommes). A mesure que s’accroît la, splen pourrait avoir.
deur de Thomas se développe son mal Cette histoire est en effet celle d’une
intérieur qui, bientôt, l’emporte, et c’est la révolte. Primaire lorsqu’elle répond aux
déchéance. Le film se présente ainsi comme motivations qui nous sont montrées — et la
un long démenti infligé aux premiers fugue de Thomas, les nuits dans une
plans, même à l’œuvre entière de Donskoi, grange avec une fille, le radeau d’indési
à moins que cette déchéance ne soit la rables gratuitement lancé à la dérive de
seule manière de leur être fidèle et qu’elle vraient en ce sens être suivis d’un acquies-
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T hom as Gordeicv (Gueorgui Epifantsev, M ar ia Milkova).
cernent au monde contre lequel a lieu cette cée par la pluie qui s’abat, elle serait prise
révolte ; plus profonde, en fait, puisque dans le devenir, n ’était le mouvement
c’est un consentement qui se produit, et d’appareil final qui renvoie à tout le film
que Thomas revient à l’univers qu'il avait et nous d it que le cinéma, a rt du devenir
quitté, mais en reste irrémédiablement par excellence (auquel il donne son unité),
sépare. Son retour n'est pas recul par rap donne son sens à cette révolte. Par ce dé
port à son attitude passée, mais sa conti passement de ce qui est décrit, Thomas
nuation, la seule manière de l'achever si Gordeiev est une magistrale affirmation de
tan t est qu'elle soit achevable. Sa révolte l’art, c’est-à-dirt d’une révolte qui répond
est telle qu'elle ne peut envisager de trans à celle de Thomas.
former son objet, mais seulement le refuser Car de la révolte qu'est l’art, Donskoi
passivement par un repli sur soi. Attitude donne l’image la plus haute. Il est peu
classique, qui ne nous toucherait pas comme ■de films dont les plans nous* marquent
elle le fait si la mise en scène de Donskoi comme ceux-ci, et jamais peut-être
ne faisait beaucoup mieux que la donner n ’avons-nous ressenti avec autant d’évi
à voir, si elle ne la complétait pas. Tout dence ce qu’est un plan dans son essence.
se passe en effet comme si l'impossible Ces cadrages minutieux captant une étroite
révolte de Thomas était poursuivie par la partie du réel chargée de renvoyer à la
démarche de Donskoi, comme si la mise en totalité de l’ceuvre comme de l’univers, ces
scène poussait la conduite à sa limite, gestes qui s’y déploient, parfaitement mo
comme si l’a rt achevait la vie. tivés, recevant de notre p art une signifi
Qu'est la révolte de Thomas ? Un grand cation immédiate^ mais aussi Cet c’est le
bruit dans un certain milieu, lorsque Tho grand art) une signification autre, comme
mas est important et que sa révolte peut si l’excès de précision débouchait dans un
encore sembler n ’être rien ; un murmure, au-delà qui est l ’essentiel, — ces cadrages
quand elle est tout mais qu’il n'est plus rien nous rappellent que le cinéma (l'art en
et que la caméra s’élève lentement sur général) est sélection. Face au réel dont
des parapluies tous identiques. Engluée il doit rendre compte, l ’artiste ne peut
dans le cours des choses, réduite au rang qu'en refuser une partie ; mais entre le
d’événement parmi d’autres, comme effa refus complet de l ’esthétisme et l'accepta-
tion qui se veut totale (mais ne peut l’être) vécu, le temps qui creuse les visages. Tho
du réalisme (impossible), se situe l'attitude mas et le monde qui l’entoure ne sont
des grands artistes et, parmi eux, de jamais envisagés de manière statique mais
Donskoi. Dans le premier cas, il y a bien toujours dans leur évolution. Ce qui, loin
une perspective de prise, mais l’œuvre est de nous faire songer à l’écoulement d’un
désincarnée, dans le second, c’est la pers fleuve, image erronée de la durée, nous
pective qui est absente et avec elle la créa donne à sentir celle-ci comme rythme,
tion. L’a rt est nié dans les deux cas, tandis c’est-à-dire — nous le savons depuis
qu'il est affirmé par Donskoi comme impos Hegel — dans la vérité du passage dont
sible projet de saisir (de changer ?) le l’écoulement n ’est que la déliquescence. Le
monde. Conquérir la réalité dans sa tota film choisit un certain nombre de moments
lité est impossible, mais la grande tâche de la vie de Thomas e t les réunit, laissant
est d’unifier le réel en en redistribuant ainsi s’effacer l’accidentel pour que se dé
les éléments. Toute création artistique tache une constante essentielle. La pre
comporte ainsi une p art de consentement mière et l’ultime rencontre de la dame au
et une p art de révolte. petit chien ne sont pas alors deux moments
arbitrairement immobilisés, car elles ren
Ce qui éclate ici, dans le caractère struc dent sensible le lent et irréversible travail
turé de chaque séquence et de chaque plan, du temps et le rythme même de la vie. Si
dans les savants mouvements d’appareil bien que les séquences ont beau sembler
et les cadrages recherchés, qui pourraient, se suffire à elles-mêmes, elles n ’en ren
dans un souci expressionniste de signifi voient pas moins aux autres fragments du
cation à tout prix, renchérir sur les inten film et au réel, puisque la fin est ouverte
tions de l’auteur, et qui, comme chez Losey, comme pour laisser au rythme qui a animé
établissent une distance entre le spectateur l'œuvre la possibilité de se poursuivre dans
et le film. Mais Losey refuse de susciter le silence qui lui succède, dans la vie.
l’émotion au profit de la lucidité, alors que Ainsi, la grande leçon de ce film, qui
Thomas Gordeie-v veut toucher ; une cha semble décrire dans un style rigide une
leur s’en dégage et l’émotion surgit, triom attitude stéréotypée, est, en dernière ana
phant par son intensité de procédés dont lyse, de se tenir loin de tous les confor
la froideur n’avait d’égale que la pureté. mismes e t de nous rappeler que l’essentiel
Ici, les moyens n’atteignent pas la- fin (dans la vie comme en art) est toujours à
qu’ils semblaient s’être assignée ou plutôt réinventer. Le génie commun de Thomas
ils la dépassent, en quête de l'essentiel. La Gordeiev et de Donskoi tient à ce qu’ils
signification première des plans est modi -dominent la réalité (sans pour autant la
fiée par leur succession, la rigidité du déformer) en créant leur propre mesure.
cadre contredite par la mobilité de la Aussi est-ce loin du réalisme socialiste que
caméra. Aussi ne trouvons-nous pas le se situe la révolte de Donskoi, qui est celle
mauvais traitem ent que fait subir à la de tout artiste aussi bien que celle de
réalité un style qui la malmène, mais un Thomas, C’est donc l’équilibre de l’a rt que
rythme propre à Donskoi, qui se soumet au nous trouvons à la place du formalisme.
réel et s’efforce d’en être le mode d’appré L’œuvre est admirable sur le thème de la
hension le plus souple. négation et du désespoir, car elle n ’est ni
Ce rythme, qui caractérise Thomas Gor- négative ni désespérée. L’a rt de Donskoi
deiev parvient à rendre sensible, en la n’est donc pas révolutionnaire superficiel
structurant, la durée même de la vie. Le lement, c'est-à-dire académique, il fait
travail de destruction du temps plane sur preuve d’une révolte autrement profonde,
ce film russe et le rapproche de certains celle de toute création véritable.
films américains où la durée n ’est pas une
simple conception de l'esprit, mais le temps Jacques BONTEMPS.
61
Les pays latins, on le sait, ont été les raccourci de son contenu latent), surdéter
derniers à se laisser imprégner par les mination (chaque élément m anifeste dé
doctrines psychanalytiques, de telle sorte pend de plusieurs pensées latentes), dépla
qu’à Paris il est encore de bon ton de cement (la charge affective se détache de
sourire quand on vous parle de sexualité son objet réel pour se porter sur un objet
infantile ou de complexe d’Œdipe. Tout accessoire), dramatisation (la pensée con
juste bon pour les Américains, ces grands ceptuelle s’exprime par des représentations
enfants ! Le préjugé est tel qu’une partie visuelles), symbolisation (utilisation de sym
de la critique a invité plus ou moins claire boles universels, culturels ou individuels),
m ent sa clientèle à éviter le dernier film etc.
de Huston. Après tout, le grand coupable,
c’est Huston lui-même. Quel besoin avait- Si on tient compte des idées freudiennes
il d ’appeler son film Freud ? Car enfin, que je viens de résumer rapidement, on ne
il s ’agit moins d'une biographie du père de peut s’empêcher de remarquer que Huston
la psychanalyse que d’une rêverie sur un et ses scénaristes n ’ont rien fait d’autre
épisode bien déterminé de sa vie. Tout ré qu’appliquer quelques-uns des procédés du
cemment, Mikhael Romm avait évité les rêve à leur matière, c’est-à-dire à la vie de
malentendus en prenant pour héros des Freud entre les années 1882 et 1900.
atomistes anonymes en lesquels les spec Voulez-vous un exemple de condensation ?
tateurs soviétiques avaient pu découvrir Cecily représente, en dehors de la célèbre
plus d’un tra it de leurs savants (Neuf jours Anna O., plusieurs autres cas traités par
d’une année). H faut croire que les profon Freud. Un exemple de surdétermination ?
deurs de la psychologie choquent plus que La démarche de Clift dans la deuxième par
celles de la matière. Soixante ans après sa tie du. traitem ent de Cecily dépend de plu
naissance, la métapsychologie freudienne se sieurs idées qui sollicitèrent Freud à des
heurte encore à des résistances qui ne sont moments divers de sa vie. Un exemple de
pas toujours intellectuelles. Il n ’y a là d’ail dramatisation ? Le cas de Cari qui sert ici
leurs rien d’étonnant : il existe dans le pu de déclic à l’auto-analyse de Freud. Un
blic une tendance fâcheuse à employer le exemple de déplacement ? L'omission de la
mot « psychanalyse » dans un sens vague et bonne de Freud au profit de sa seule mère
général. dans ladite auto-analyse? etc. De sorte que
le film, loin d’être une biographie de Freud,
Aussi bien m’excusera-t-on si je com est davantage une espèce de rêverie sur
mence par parler un peu de psychanalyse. un épisode déterminé de l’existence du père
Ainsi qu’on le verra, ce îaïsant, je ne de la psychanalyse. E t cela me paraît d’une
m’éloigne nullement de mon sujet, qui est importance majeure pour la juste apprécia
le film de Huston et non l ’œuvre de Freud. tion du film.
La psychanalyse a pris naissance dans Tout d’abord, dans cette optique, devien
la dernière décade du XIX* siècle (Freud nent inutiles les discussions sur la vérité
avait alors largement dépassé la quaran historique de ce qu’on nous démontre à
taine) quand le Docteur Joseph Breuer com l'écran. Mais il y a plus : pour comprendre
muniqua à son jeune collègue Sigmund ses les intentions du metteur en scène, nous
observations sur le cas dit d’Anna O. Dans devons en quelque sorte psychanalyser son
une première phase, Freud appliqua la mé film. Huston semble insister sur deux cho
thode cathartique de Breuer, qui n’avait pas ses : d’une part, l’évolution du cas Cecily,
d’effets thérapeutiques durables. D’ailleurs avec comme intermède le cas Cari et, d ’au
Freud éprouvait une certaine réserve à tre part, l’auto-analyse de Freud. En somme,
l’égard de l’hypnose, procédé incertain et d’un côté, l'histoire d’une découverte scien
fleurant la magie. H recourut dans une tifique et, de l’autre, un retour sur soi. Lors
deuxième phase à la suggestion à l’état de qu’aux dernières images on voit Freud en
veille, procédé assez pénible, car le patient butte au scepticisme et aux railleries de ses
opposait toujours une forte résistance au collègues et de ses amis, le vrai sujet du
médecin. C’est justement en éduquant les film de Huston s’impose à nous comme une
malades à abandonner toute attitude criti évidence : l'irrémédiable solitude du sa
que et à interpréter le matériel produit en vant. Freud jette alors une lumière rétros
vrac que Freud découvrit la règle fonda pective sur l’œuvre passée de son auteur. Le
mentale dite des associations libres (l’ana thème majeur de l’univers hustonien ne
lysé doit tout exprimer, même si une idée semble plus être celui de l’échec, m ais bien
lui paraît désagréable, absurde ou sans rap celui de la solitude du chercheur (solitude
port avec le sujet). Dans le même temps, de Toulouse-Lautrec, solitude du capitaine
il dévoilait le « transfert » (le patient, au Achab, solitude des héros du Faucon maltais
lieu de se souvenir réellement, se conduit et du Trésor de la Sierra-Madré, etc.), parti
envers l’analyste comme il s'était conduit à la découverte d’un trésor matériel, artis
dans l’enfance par rapport à des personna tique ou scientifique. Mais dans Freud, on
ges de son entourage), la théorie de la décèle quelque chose de très nouveau ;
sexualité infantile e t une méthode d’inter alors que les héros hustoniens débouchaient
prétation des rêves. Qu’on me permette jusqu’ici sur l’échec, Freud s’accomplit et
d’insister sur ce dernier point. Dans un s’épanouit. On comprend du même coup
ouvrage aujourd'hui classique, « La Science pourquoi Huston s'est arrêté à cet épisode
des rêves », Freud m ettait en relief les pro de l’existence de son héros. Certes, une bio>
cédés qui régissent nos songes : condensa graphie complète aurait encore demandé
tion Qe contenu manifeste du rêve est un plusieurs heures de projection. La vérité
62
Freud, ihc Secret Passion (tournage : Larry Parks, Susannah York, John Huston).
est pourtant ailleurs : après 1905, Freud teinte romantique que Huston donne à l’en
est sorti de son isolement et la société de semble de son évocation. La caméra épouse
psychanalyse qui se constitua autour de lui le rythme de discussion parfois technique
ne cessa de se développer malgré des dé et traque les personnages pour saisir leurs
fections spectaculaires (Adler, Jung). Vou gestes et leurs regards. Et peu à peu, Mont-
lant traiter de la solitude du chercheur, gomery Clift se métamorphose en un. Freud
Huston se devait d’arrêter son histoire au plausible, ce Freud que justement Breuer
point culminant de cette solitude. Il nous définissait : « Un homme intrépide, incroya
donne en même temps une des plus belles blement audacieux sous son enveloppe de
séquences de son film : Freud, impertur timidité ». Je reconnais que je n’ai pas aimé
bable quoique ému, continue à exposer sa Moby Dick et que j’ai détesté La Liste
doctrine tandis que ses collègues sortent les d’Adrian Messenger. Mais comment ne pas
uns après les autres et que son meilleur admirer le style de cet étonnant Freud,
ami le désavoue. où le réalisme débouche à chaque instant
sur une espèce de fantastique à la mesure
Ceci m’amène à parler de la mise en de ce fantastique intérieur qui nous habite,
scène. Malgré les coupures qu’on sent à la où un rythme haletant nous entraîne dans
projection (que devient par exemple l’af une folle course à travers un dédale de
faire de la montre du père ?), le film est notions abstraites traduites en images ? Ce
d ’une construction achevée. Les séquences style enfin qui nous oblige à épouser la
oniriques s'emboîtent parfaitement dans la démarche même de Freud, à pénétrer avec
63
lui au fond de nous-mêmes. Car la réussite grement : grandiloquents, déplacés, etc. Us
du film de Huston réside justement dans ce tombent mal, car, en fait, ces commentaires
malaise que nous ressentons à la fin, dans proviennent pour une grande part, d’un
cet écho qui retentit en nous après le film. texte de 1917, dans lequel Freud disait que
Freud analysant Cecily et s’auto-analysant l’humanité s’était vue infliger trois grandes
sous nos yeux, remue les eaux qui croupis blessures au cours de son histoire moderne.
sent dans notre être. Si ce film finit par La première, cosmologique, était le fa it de
nous concerner, c’est qu’avant tout il est Copernic qui osa dire que la terre était plus
fait avec amour. On sent que Huston éprou petite que le soleil et tournait autour de lui ;
ve une sympathie complice à l’égard de son la deuxième, biologique, fut causée p ar D ar
héros. Cet homme sec et grand, à qui on win, dont la doctrine semblait porter un
déniait toute possibilité de poésie, se révèle coup à l’orgueil humain ; la troisième, psy
soudain poète. chologique, était la psychanalyse qui affir
ma malgré les apparences, que l’homme
Ce dernier aspect du film explique sans n ’était pas le souverain de son âme (« Une
doute les réticences de maint spectateur et difficulté de la psychanalyse », 1917).
critique. En cette époque d’engourdissement, Dans un monde où la science devient tou
on n’aime pas qu’on vienne déranger son jours plus envahissante, des films comme
confort intime. J ’ai rarem ent lu autant Freud ou Neuf jours d’une année, par delà
d’articles embarrassés, mal informés ou les questions esthétiques, acquièrent une
même de mauvaise foi sur un film. Les importance immense. Ici, de plus, l’auteur
plus intelligents essaient de trouver coûte tente d'engager un dialogue personnel avec
que coûte la faille qui leur perm ettrait le spectateur. Tout se passe, en effet, comme
d’exécuter Huston. Quelques-uns s’en pren si Huston nous invitait à reconsidérer son
nent à l’auteur pour les commentaires de œuvre passée à- la lumière de ce nouveau
l’ouverture et de la fin, dits par Huston. film. Mais cela est une autre histoire...
De là à les attribuer à Huston lui-même il
n ’y a qu’un pas : ils le franchissent allè Fereydoun HOVEYDA.
N O T E S SUR D ' A U T R E S F I L M S
64
Bo Widerberg : Bafnvagnen (Lars Passgcird, Inger Taube).
compris la réalité suédoise puisqu’à vouloir les conclusions propres à son tempérament,
aller contre Bergman il a fini par le rejoin mais tout le monde sera sûrement d ’accord
dre, lequel Bergman, a du encore mieux la, pour dire que c’est fou ce qu’on apprend au
comprendre puisqu’on ne peut éviter de le cinéma. — M, D e l a h a y e .
rejoindre sitôt qu'on veut la rendre.
L’un et l'autre, en tout cas, nous parlant
de l’amour et de leur pays, nous confirment
dans cette impression que, enfumé ou irisé,
l’ennui suédois (puisque ta n t est qu’à Comme dans un m iroir
l ’étranger on appelle ça comme ça) est
(pour paraphraser un de ces braves poncifs
que sans doute déteste Widerberg) la froide
surface sous laquelle frémit le chaud cou LA VIE A L’ENVERS, film français
rant de la communication. C ar toutes les d’ALAiN J e s s u a . Scénario : Alain Jessua.
histoires de Suède (y compris le récent et Images : Jacques Robin. Décors : Olivier
très beau film de Sjôman, La Maîtresse, Girard. Musique : Jacques Loussier. Mon
trop peu apprécié en France) supposent au tage : Nicole Marko. Interprétation : Char
départ, chez les êtres qui les vivent, une sa les Denner, Arma Gaylor, Guy Saint-Jean,
crée dose de communicabilité (au fait : ne Nicole Gueden, Jean Yanne, Yvonne Clech,
serait-ce pas de surcommunicabilité que Robert Bousquet, Françoise Moncey, Jean
souffre la Suède ?) inversement, on voit ail Dewever, Gilbert Meunier, André Thorent,
leurs que les surfaces surchauffées cachent Bernard Sury. Jenny Orléans, Nane Ger
de frigides solitudes : la non-communica mon. Production : A. J. Films, 1963. Dis
tion porte label d’Italie. Chacun en tirera tribution : Setec.
65
Alain Jessua : La Vie à l'envers (André Thorent, Charles Dennerj.
La Vie à l’envers propose une élucidation y parle du corps, où l’on cherche la voie
de la- légendaire rupture, rupture entre une du geste. Mais, au lieu d’apprendre à dé
structuration, arbitraire des choses (soumi boucher sur quelque ouverture, le corps
ses à nos schèmes propres) e t le déve se replie ici sur lui-même jusqu’à l’immo
loppement arachnéen d’un ordre ou d’un bilité pure et simple. A l’espace trouvé
désordre dont nous avons seulement l’in (la Corse ou Capri) se substitue l’efface
tuition des répercussions. m ent final du paysage (le mur blanc).
La démarche consiste à chercher — Le chemin proposé est visible — ce qui
l’éventail des directions étant proportionnel n ’enlève rien des implications qu’il com
à la complexité des questions — un point, porte — à un seul niveau d’apparence
souvent tangible et provisoire, d'interfé anecdotique. Prenons l’exemple de la neu
rence. Se m ettre au diapason consiste ici tralité apparente du ton : elle ne parti
à cesser de nous rapporter au monde, cipe pas du style, dont les éléments visent
pour nous donner délibérément à son plutôt à l’amplification : effets sonores
double, c'est-à-dire à nous même. accentués, mouvements d’appareils enve
loppant et développant les objets (arbre
Se bornant à suivre l’expérience très ou lampadaire).
particulière de son héros, Jessua procède
par un balancement constant de la cari Au contraire de Eresson, îa dynamique
cature à la neutralité. Peu à peu, les des plans se réfère au schéma. E t le
personnages extérieurs engendrent une ex film prend alors sa véritable dimension,
trême mobilité à laquelle s’oppose directe en définissant ses limites. Car, au lieu
ment la fixité inaltérable du « malade », d'établir un rapport de liberté avec la
instaurant d'emblée une vision d’humoriste. m ort (le dernier Mdbuse), l’absence de
décor, parce qu’elle reste inhérente aux
Peut-être faudrait-il situer cette œuvre obsessions du personnage sans entamer
par rapport à la ligne allant de Philippine l’écriture, clôt l’aventure, méconnaissant la
au Mépris, dans la seule mesure où l'on critique. — A. T é c h in é .
66
Tous ces impératifs réunis, on voit que
William avait fait complètement fausse
route avec sa Giuüetta. C’est à un besoin
profond que répond l'expression superfi
cielle des films italiens ; au-delà de Boc-
cace ou de Casanova, c'est Pétrone ou le
vieil Horace (le premier) qu’honore le
cinéma latin en se m ontrant badin.
Car on badine avec l’amour dans (par
exemple, mais on aurait pu parler aussi
bien d ’Erotica - Amours difficiles /) Alta
infedelta, quatre sketches. Le premier est
un développement du «Latin Lovers» des
Monstres : Franco Rossi s'amuse à invertir
dans une forme assez libre (pour les ca
drages) le thème de la double méprise. Le
meilleur, celui d ’Elio Pétri, donne dans
A l t a in fe de lta : Pétri/ Bloom, Aznavour. l'étrange et le sexodrame : un couple joue
à être deux autres pour se réunir (non sans
quelques contrastes antonioniens). Le moins
bon, celui de Salce, avec la Monica au
naturel, tout à fait démiclielangélisée, c’est-
à-dire plus angélique du tout, très fofolle
L’am our sans larmes et, curieusement, insensément loquace (elle
dit des bêtises). Et, non moins curieuse
ment, le sketch du vieux routier roublard
ALTA INFEDELTA (HAUTE INFIDE Monicelli dépasse les autres pour l’audace
LITE), film, italien à sketches. Scénario : efc la perversité (Tognazzi ruiné vend sa
Age, Scarpelli, S col a, Maccari. images : femme pour un soir — Michèle Mercier —
Ennio Guamieri (trois premiers sketches) à son créancier — Blier).
et Gianni di Venanzo (dernier sketch). La morale de ces histoires, c’est que
Musique : Armando Trovaioli. 1) Scanda- d'abord la vieille vague italienne (Moni-
loso (Scandaleux'), de F ranco r o s s i , avec celli et, d ’un autre côté, de Sica avec son
Nino Manfredi, Fulvia Franco, John Fran fort bon leri, oggi, domani) s’est adaptée
cis Law. 2) Peccato nel pommeriggio au ton nouveau avec bien plus de bonheur
(.Péché dans Vaprès-midi), d’E uo P é t r i , que la française. Puis, surtout, qu’il y a
avec Claire Bloom, Charles Aznavour. 3) désormais entre cinéma commercial et jeune
La sospirosa (La Jalouse), de L uciaito cinéma italien fort bon ménage, cordiale
S alce, avec Monica Vitti, Jean-Pierre Cas- entente, sans que l’un ni l ’autre n’y soit
sel, Sergio Fantoni. 4) Gente nioderna trop trompé ou trop jaloux. Ët même,
(Gens modernes), de M a r io m o n ic e l l i , dans cet échantillonnage d’essais amou
avec Ugo Tognazzi, Michèle Mercier, Ber reux, c'est le plus commercial (Salce) qui
nard Blier. Production : Gianni Hecht s’en tire le moins bien, recettes compri
Lucari (Documente Film) - S.P.C., 1964. ses. De pareilles épousailles, parce qu’elles
Distribution ; Comacîco. sont inconcevables ou par trop tristes en
France (on se souvient du pauvre mélange
Pour ce qui est des amours difficiles, les des Sept péchés...), sont bienvenues, même
Italiens, qui s’y connaissent il faut le si, fatalement, elles effacent une frontière
dire, se posent un peu là. (Et pour ce de plus entre l’art e t l’industrie. Mais on
qui est du cinéma, d’ailleurs.) Bien sûr, sait que ce genre de barrière ne protège,
ce n ’est pas d ’hier (Rossellini, Antonioni, en fait, que l’industrie. Le jeune cinéma
Cottafavi...) Mais il y a quelque renou ne se tient pas pour privé, il prétend jouer
veau de manière dans cette façon de sur tous les tableaux et n ’est (un peu) à
perpétuer, ou de rétablir, les difficultés de l ’aise aujourd’hui qu’en Italie. — J.-L. Co-
la communication, les faiblesses de l’union MOLLI.
et les sévérités du sexe. Rares restent ceux
(Olmi) qui prêtent encore quelque sérieux A lta in fed el ta : Monicelli, Mercier, Tognazzi.
coupable aux penchants point réciproques
ou mal assis, n est plus rentable à tous
points de vue, désormais, de faire de
l'esprit sur les égarements du cœur.
D’abord, c’est bien évident, parce que le
sujet est des plus graves. C'est même,
outre-Fô, un sujet d’inquiétude national.
Ensuite, parce qu’une vision transie de
l'amour ne peut manquer, là-bas, de dé
tonner (ces films généralement se situent
l ’été). Enfin, parce que demeurent a tta
chés au problème de la répartition des
cœurs et des corps italiens encore quel
ques tabous, et cela, faut-il ou pas s’en
réjouir, chez les yé-yé romains comme
chez les princes siciliens.
FILM S SORTIS A PA RIS DU 17 JU IN A U 28 JU IL L E T 1964
1 0 FILM S F R A N Ç A IS
L e Chevalier de Maison R ouge, film e n d eux époques de C laude Barma, avec Michel Le
Royer, A n n e Doat A n nie Ducaux, Jean Desailly, François C haum ette. — C ondensé en d eux
séances d ’un féuilïeton qui fit, dit-on, les b eaux soirs de la télé ; o n p eu t se contenter de
la bande-ànnonce.
L e s Gros Bras, film de Francis R igaud, avec R oger Pierre, Jean-M arc T h ib a u lt, Darry Cowl,
Francis Blanche. — Les rigo-lards m an q u e n t d e m uscle.
L e Gros Coup, Hlm de Jean V alère, avec H a rd y K ruger, E m m anu èle Riva, Francisco R abal,
Jean-Louis Maury. — Point d e départ : u n excellent rom an de C harles 'Williams, m ésaventures
d ’un m aître-chanteur am ateur qui tom be sur plus fort que lui. O n a m alheu reusem en t tout au
long- la désagréable impression que les a dap tateurs n ’ont pas ■ très bien compris de quoi- il
s’agissait : trop d e vertu, ou m an q u e d ’im agination ?
N i c \ Carter Va tout casser, film d ’H enri Decoin, avec E ddie Constantine, D a p h n é D ayle,
P a u l Frankeur, Charles Belmont, Barbara Som m era. — A près C oplan et O .S.S., au tre grande
figure d u ciném a français {le « v r a i» Nick C arter m éritait m ieux q u ’ê tre ainsi constantinisé).
D an s ce conflit de titans, ce n ’est pas Decoin et ce Carter avarié qui po u rron t couler H unebielle.
P ou rquoi Paris ? film d e Denys de la Patellière, avec M onique Bertho, C harles Aznavour,
Maurice Biraud, Bernard Blier, Danielle Darrieux. — A ttiré par le C .V ., Patellière, à partir de
rushes à la R ouch, tente d e m ettre en scène ; m ais il eût au m oins fallu u n solide parti’ jjr is
de base. Faute de cet étaî, ta pyram ide, construite sur un m ètre flou, s’effondre : juste punition
d ’u n vice, chez les épigones, chronique.
L e R éveil de la chair, film d e Jean-Pierre M aulavé, avec A nne-M arie François, D om inique
V aneck, Yves R obin. — Problèm e a rith m é tiq u e : deux fem m es pour un hom m e et deux
hom m es pour u n e fem m e. Si 3 fois 3 font 9, 2 fois 3 font-ils 6 ? {ou l ’inverse).
JRien ne va. plus, film de Jean Baccjué, avec A chille Zavatta, A ngelo Bardi, Jacques Grello,
E m a Damia. — Q u an d le cirque ab dique...
Une souris chez les h o m m es, film de Jacques Poitrenaud, avec D a n y Saval, Louis de Funès,
Maurice Biraud, D any Carrel, Robert Maniiel, Dora Doll, — N e d o n ne guère envie d e jouer
à chat.
Un soir... par hasard, film d ’Yvan Govar, avec A n n e tte Stroyberg, Michel L e Royer,
Pierre Brasseur, Jean Servais, GU Delam are. — Fantastique de quatre sous, qui avorte en
espionnage à dix centimes. Même par hasard, il y a m ieux à faire ce soir...
L a Vie à l ’envers. — V oir note dans ce num éro, page 65.
14 FILM S IT A L IE N S
A lla infedelta (Haute infidélité). — Voir note dans ce num éro, page 67.
L e Chevalier m asqué, film en Scope et en couleurs de R oberto Mauri, avec G raziella
G ranata, A lfredo Rizzo, — U n loup qui m an q u e de chien.
Città prigiontera (L 1A rsena l d e la p e u r),: film de. Joseph A nthony, avec David Niven, L ea
Massari, Ben Gazzara, Martin Balsam, M ichael Craig, Daniela Rocca. — P rincipe traditionnel :
u n valeureux petit groupe assiégé par des a m échants », dont le rôle est ici tenu p ar les
insurgés athéniens de la Fin 44 ; c’est la seule, et douteuse, originalité de cet arsenal de poncifs.
L a donna scim m ia (Le Mari de la fe m m e à barbe). — Voir critique dans notre prochain
num éro.
Erotica (j4mours difficiles) , film à sketches d ’Alberto Bonucci, L uciano L ucignani, Nino
M anfredi et Sergio Sollima, avec Fulvia Franco, Vittorio Gassman, Nino M anfredi, Lilli
Palm er, Enrico Maria Salerno, C atherine Spaak, N adja T iller, B ernhard W icki. — Q uatre
sketches d ’après quatre écrivains ; retenons les deux derniers, Soldati-Bonucci (petit voyage
en Sicile dont les éléments sont meilleurs que l’assemblage), et surtout Calvino-ManFredî :
l ’idylle m u ette, mai-s consom mée, d ’un perm issionnaire et d ’un e jeun e veuve dans un com par
tim ent d e chemin de fer, vingt m inutes pleines d e pièges très habilem ent déjoués.
L a fu ria degli A bâche_ (La Furie des A p a ch es), film en Scope e t en couleurs de Joseph
d e iLancy, avec Fran k Latimore, G eorge G ordon, Lisa Moreno. — Molle attaque d ’un cocne
d e scène d ont les occupants se réfugient dans u n fortin où ils discutent et, surtout, gesticulent
beaucoup. T o u t dans les m ains, rien da n s l ’A p a c h e.
Le gladiatrici (Les Gladiatrices), film en Scope et en couleurs d e Leonviola, avec Susy
A ndersen, Joe Robinson, Maria Fiore, H a r r y Baïrd. — Histoires de plaies et Lesbos : contre la
« force brutale », fût-ce celle de cent et une pucelles, le héros a toujours T au r.
68
Horaces e Curiaces (Les Horaces et les Curiaces), film en Scope et en couleurs d e T eren ce
Y oung, avec A la n L a d d , F ra n c a Bettoja, Jacques Setnas, Franco Fabiizi, R o b ert K e ith .^— P as
plus Heureux q u ’en 62, voici H orace devenu « un d e la Légion » 64 et accuse d e desertion.
O n bâille, hélas sans Corneille...
K ali Y u g , déesse d e la vengeance et L e M ystère du tem ple h indou, film en Scope, en
couleurs et en deux époques d e Mario Camerini, avec P aul Guers, S e n ta Berger, Lex Barker,
Sergïo Fantoni, Claudine A uger, Roldano L upi. — Camerini plus indoué que jamais.
M ûciste contra il M ongoli (Maciste contre les M ongols), film en Scope et en couleurs de
Domenico Paolella, avec M ark Forest, José Greci, K en Clark Maria G razia^ Spina, Renato
Rossini. — L es Macistes sont d e plus en plus absurdes ; ils devraient donc être de plus en
plus drôles. Ils le sont de m oins e n m oins.
L ’O r des Césars, film en Scope et en couleurs de Sabatino Ciuffini, avec Jeffrey H u nter,
M ylène D em ongeot, Massimo Girotti, Giulio Bosetti. — Le trésor de la sierra égyptienne : il
faudrait de plus m adrés chasseurs pour l ’empocher.
Q uesto m o n d o prolùbiîo (Ce m on d e interdit), film en Scope et en couleurs de Fabïizio
G abella. — S upposons qu e C espedes Quasimodo, Rochefort, Vailland o nt été les victimes
inconscientes de cette escroquerie : coller, sur des plans grotesques, un com m entaire hypocrite
nous m ettan t en sa rd e contre les comm erçants sans scrupules qui, chaque jour, e xhibent ces
horreurs... Il est plus grave que beaucoup ne voient nulle différence entre ça et L a donna nel
m ondo,
Sedottà e abbandonata [Séduite et abandonnée), — V oir critique dans notre prochain
num éro.
Un tentatioo sentim entale (A m our sans lendem ain), film de Pasq uale Festa C am panile et
Massimo Franciosa, avec Françoise Prévost, Jean-Marc Borv, G abriele Feîzetti, Leticia R om an,
Barbara Steel e. — Rom an-photo digest de l’oeuvre d ’Antonioni : l ’air des conventions d u tem ps,
mixées p ar deux trop habiles scénaristes. Mais l’Italie ne cesse pas d 'ê tr e photogénique.
10 FILM S A M E R IC A IN S
A m erica A m e rica (A m erica A m erica). — Voir critique dans ce num éro, page 55.
T h e Best Man {Que le m eilleu r l’emporte), — V o ir critique dans notre p rochain num éro.
F eu sans som m ation, film en Scope et en couleurs de Sidney Salkow, avec A ud ie M urphy,
Merry A nders. — L e sale cow-boy finît par prouver q u ‘il n ’en est p a s un. L ’auteur, lui, tel
q u ’en lui-m êm e...
G vm jight <it C om anche Creef? {Due! au Colorado), film en Scope et en couleurs de Frank
McDonald, avec A u d ie M urphy, Ben Cooper, Colleen Miller, — Classique scénario policier (le
flic qui se fait passer p o u r hors-la-loi et s ’introduit dans la bande) déguisé en •western. L a
construction de l’intrigue est impeccable ; grâce à elle, ie schém atism e de la m ise en scène peut
passer pour ascétisme.
G uns o} W y o m in g (Caille ICing) (Les R anchers âu W yom ing), film en couleurs de T a y
Garnett, avec Robert T aylor, Robert Loggia, Joan Caulfield, — Plaidoyer poussif en faveur des
pauvres grands éleveurs qui sont bien obligés, ô V idor, d ’enclore leurs prairies d e barbelés et
d e se protéger contre l ’abolition des barrières douanières. Ennui mortel de la sénilité.
Lilies of ih e F te iJ {Les Lys des cfiomfw), film de R alp h Nelson, avec Sidney Poitier, Lilia
Skala, Lisa M ann. — Bonnes soeurs et bon noir : aquarelle pieuse au x gens d e couleur sans
danger. Som m eil tem porel garanti.
M y S ix L o ves (M es six am ours et m on chien), film en couleurs de Goiver C ham pion, avec
D ebbie R eynolds, Cliff Robertson, David Janssen. — Bergerie pas m êm e m usicale : le chien
fait sem blant d 'y croire.
T o y s in the A itic (Le T u m u lte ), film en Scope de George R oy Hill, avec Dean Martin,
G eraldine P a ç e, Y vette M im ieux, W e n d y Hiller. G ene T ierney. — D u sous-Tennessee W illiam s
(soyons indulgents) mis ^en scène p ar u n sous-Kazan {ce n ’est plus de l’indulgence, m ais de la
bêtise...) : beaucoup d'ag itatio n p o u r rigoureusem ent rien.
W h o 1s B u ried in M y Graüe ? (La M ort frappe trois fois), film de P a u l H enreid, avec Bette
Davis, Karl M alden, P e ter L aw ford. — Policier à jumelles, mais à courte vue : cela ressem ble
b eaucoup à l'id ée q u e se faisaient de B aby Jane les cham pions d u bon goût et d e la demi-
m esure. Ici, avec les trois strip-teases d e Bette Davis, nous som m es comblés.
WTto’s B een S lee p in g in. M y B ed ? (M ercredi soir, n e ttf heures), film en Scope et en
couleurs de Daniel M ann, avec D ean M artin. E lizabeth Montgomery, M artin Balsam, Jill Saint-
John, M acha Méril, Richard C onte, Yoko T an i, — U n séducteur télévisé su b it tour à tour les
assauts des ^femmes de tous ses amis : ce qui perm et au scénariste de nous resservir cinq fois
la m êm e scène en se co n tentant d e changer l ’actrice ; comme, évidem m ent, rien n ’arrive m ieux
vaut rentrer dorm ir dans son Ht (les Caliiers sont fatigués).
69
3 FILM S A N C L A IS
T h e Chalk. Gardcn (M ystère sur la falaise), film en couleurs d e R onald N eam e, avec
D eborah K err, Hayley Mills, John Mills, E dith Evans. — D evant ces fadaises sans m ystère,
c ’est nous qui restons de m arb re. D eborah K err étend considérablem ent les attributions^ de la
b o nn e à tout faire : elle psychanalyse les adolescentes, séduit les m ajordom es, _réconcilie les
familles, attendrit les procureurs. Mise en scène à la hau teur, bref, N eam e de rien.
S tation S ix Sahara (La Blonde d e la Station six), film de S eth Holt, avec Peter v a n Eyck,
Carroïl Baker, ïan B annen, M ario A do rf. — Un petit groupe d ’h o m m e s isolés dans le désert
et affolés par u n e fem m e fatale ; en 1930, p ar Sternberg, avec M arlène, pourquoi pas ? A ucu ne
de ces conditions n ’étant remplie, reste à m éditer sur la vanité d ’u n ciném a référentiel, dont
toutes les coordonnées sont mortes depuis plusieurs lustres.
T h a t K tn d o f Ctrl {E va s’éveille à Vamour), film de G erald O ’H a r a , avec 'Margaret-Rose
Keil, David W eston, !L in da Marlowe, P eter Burton, F ran k Jarvis. — D ernier avatar a u ciném a
à idées : le film prophylactique. A près l ’excom m unication, le gosse, l ’avortem ent, le m ariage
réparateur et la vendetta, voici l’ultime d an g er d u sexe : le m icrobe. A q u an d James Bond
contre G onocoque et C asablanca, nid de m orpions ?
1 FILM ALLEMAND
Der Schw arze abt (Le Crapaud m asqué), film en Scope de F .J. Gottlieb, avec Joachim
F uchsberger, Dieter Borsche, Grit Bottcher, Charles R egnier. — H a n té p a r le tout-venant de
la p ègre de ciném a, u n château m al ven u abrite u n crap aud sans venin.
1 FILM PO L O N A IS
O gniom istrz K alcn (M ort aux 5.5.), Hlm d ’Eva et Czeslav Petelscy, avec Zofia Slaboszovska,
V ieslav Golas, Jozef Kosteckî, — Les Polonais, o u bliant leur verve, exécutent sans conviction un
• devoir a ppliqué sur les toujours mêm es bons et toujours m êm es m échants.
1 FILM J A P O N A IS
K a \u sh i-T o rid e no S a n -A \u n in (La Forteresse cachée), — V oir critique dans notre prochain
num éro.
ELIA
KAZAN
vous retrouverez le
monde violent
d’EUA KAZAN
dans son premier roman
AMERICA, AMERICA
son chef-d’œuvre
actuellement projeté
70
Gazette des Tribunaux
LE TRIBUNAL s ié g e a n t e n l'a u d ie n c e publique « m a u v a is c in é as te , a y a n t que lque ré p u ta tio n ,
de la TROISIEME CHAMBRE du Tribunal de G ran de « puisse un jo u r réaliser un bon film q u e nous.
Instan ce de la Seine ; OUI M onsieur MOUZON, « é tio n s im p a tie n ts de voir le dernier AUTANT-
V ice-Président, en la J e c t u r e d e son r a p p o rt ; En < LARA. M al nous en prit. « Tu ne t u e r a s
leurs conclusions p ré c é d e m m e n t développées e t « p o in t », on s 'e n souvient, h a n t e les rêves d e
reprises à l'audience de c e jo u r e t plaidoiries : « n o tre C laude national depuis b ie n tô t dix ans.
Pierre RIVIERE» a v o c a t, assisté de BARBET, a v o u é « Enfin, s 'a r m a n t d 'u n g ra n d courage, AUTANT-
du sieur Claude A u ta n t- L a r a ; Georges KlEJMAN, « LARA p a r t i t po u r l'é tr a n g e r réaliser c e film
a v o c a t, assisté de JARRY, av o u é du sieu r J a c q u e s « s u r l'objection d e conscience. Il nous e s t revenu
Doniol-Valcroze, pris t a n t en sa q u a lité de ré d a c « à Venise, sous le d ra p e a u yougoslave, honni e t
t e u r en c h e f q u e de g é r a n t des « Cahiers du Ciné « m éprisé p a r n o tr e d é lé g atio n officielle, qui a v a i t
m a » ; d u sieur Eric R-ohmer, pris e n s a q u a lité de < reçu ord re d e se m on trer offusquée. Sur un
r é d a cteu r en c h e f des « Cahiers du C iném a », du « s u je t d é lic a t e t brû la n t, AUTANT-LARA, a id é
sieur J e a n D ouchet e t d e la Société des Editions d e « d e BOST e t AURENCHE, nous a servi u n e œ u v re
J'Etoile; C.-H. LEVY, a v o c a t, assisté d e JABBOUR, « d 'u n e ra re grossièreté, t a n t d a n s l'inspiration
a v o u é d e l'im prim erie C entrale du Croissant/ le Mi « q u e d a n s l'exécution. Si l'on p e u t déte rm in e r
n istère Public e n te n d u e t a p rè s en avoir délibéré « u n e c o n s ta n te , un th è m e dans l'œ uvre du
c o n fo rm é m e n t à la Joi ; S t a t u a n t en MATIERE * c in é a s te , c 'e s t bien celui d e l'im pudeur. La fa ç o n
ORDINAIRE e t en PREMIER RESSORT : — A tte n d u « d o n t ta c a m é r a regarde le héros e t les événe-
q u e dans son num éro d 'o c to b r e mil n e u f c e n t * m e n t de c e t t e histoire e s t aussi sale, Jaide e t
so ix an te e t un, le journal « Cahiers d u C iném a » « ba ss e que celle d o n t AUTANT-LARA r e g a rd a it
a publié s u r Je film d 'A u ta n t- L a r a * Tu n e tu e ra s « le slip d e Danièle GAUBER.T d a n s <t Les R ég a te s
point », t'article su iv an t : « TU NE TUERAS « de San Francisco ?. Tout e s t f a u x d a ns ce film,
« POINT » c Bien q u e l'on nous a ccuse s o u v en t « t o u t y e s t ré p u g n a n t. Et t o u t e s t mis e n oeuvre
« de p a rti pris, nous espérons te lle m e n t q u 'u n « aussi pour émouvoir Jes plus sordides s e n tim e n ts
LU
dictionnaire
du
cinéma
p a r J e a n M itry, p r o fe s s e u r à ri.D .H .E .C .
D 'u n p rix m o d iq u e , d 'u n e c o n s u lta tio n
a g r é a b l e , ce p e t i t m a n u e l t r è s i l l u s t r é r e n d r a
les plus g ra n d s serv ices à /to u s c e u x qui
s 'in t é r e s s e n t au x a s p e c t s si d ivers d u C in é m a r
t e r m e s te c h n iq u e s, artistes, réalisateu rs e t
t e c h n ic ie n s , œ u v r e s im p o r ta n te s du' C in é m a
in tern a tio n a l...
< ( . . . Larousse critique, juge , démystifie avec
allégresse et verve ».
PARIS-PRESSE-L'INTRANSIGEANT
1 v o lu m e c a r to n n é (12,5 x 18 cm ), 3 2 8 p a g e s ,
c h e z t o u s le s lib raires 1 5 8 i ll u s t r a t io n s e n noir.
7Ï
« d u public. C 'e st le film d 'u n sexa g é naire a t t e i n t la f a u t e , alors m ê m e qu'il y a u r a i t préjudice très
« d e sénilité, si e ffr a y é p a r son im puissance e t g r a v e ; q u 'e n l'espèce, on ne s a u r a i t lui re p ro
* p a r la ve n u e d e la m ort qu'il se réfugie d a n s c h e r d 'a v o ir é t é c hoqué p a r le slip- d 'u n e actrice,
« la m ystiqu e rassu ra n te de l'Apocalypse d o n t il d a n s l'une d e s scènes qu'il e stim e lafdes e t
« v e u t se faire le p rophète. La C onférence d e basses ; A tte n d u , p a r c o n tre , q u e si la c o n n a is
« Presse qu'il □ d o n n é e f u t le spec ta c le le plus s a n c e d e l'ceuvre im plique celle d e la p e rs o n n a lité
« m inable e t le plus pitoyable auquel j ’ai assisté de l'a u te u r, i! n 'e s t pas perm is d'injurier ; q u 'e n
«t depuis lo ngtem ps. S u z a n n e [Link], c e t te très l'espèce, le c ritique a o u tre p a ss é ses droits en
« g ra n d e com édienne, a ob tenu, pour q uelques très é c r iv a n t : « c 'e s t le film d 'u n s e x a g é n a ire a t t e i n t
* rares ap p aritio n s, l a Coupe VOLP1 d 'in te r p ré ta tio n de sénilité, e f f r a y é p a r son im puissance » ; q u 'a u
t fém inine. P e tite contribution s u pplém entaire à lieu de p o rte r u n ju g e m e n t sur l'œ uvre, à tra v e rs
* la b ê tis e ; elle y est f r a n c h e m e n t m auvaise l'hom m e, il a visé ce dernier, e ffe c tiv e m e n t â g é
« c o m m e to u s les a u tr e s a c te u r s » } A tte n d u q u e d e p/us d e s o ix o n te ans, avec u n e s o rte de ha ine ,
l'a u te u r du film cité d a n s l'article, e s ti m a n t q u ' a t s an s d'Qilleurs é ta b lir un ra p p o rt de c au s e à e f f e t
t e in te a é t é p o rté e à sa probité professionnelle e n t r e l'â g e e t la v a le u r du film, puisque, a u
e t en outre à sa personne, assigne Doniol-Valcroze c on tra ire , le critique considère l'im pudeur, prise
e t Eric Rohmer, directeurs de publication, la Société d a n s le sens la rg e d e g rossièreté inutile, c o m m e
* Editions d e l'Etoîle >, é diteu r, J e a n Douchet, u n e c a r a c té ris tiq u e c o n s ta n te d e l'œ u v re t o u t e n
a u t e u r d e l'article, e t 1' « Imprimerie du Crois t iè re ; A t te n d u q u e l'ac tion e st, en conséquence,
s a n t », l'im prim eur, conjointe m e nt e t solida irem ent en p a r tie fondé e , q u e c e p e n d a n t, la d e m a n d e e s t
e n tre eux, en p a ie m en t d 'u n e somme de c in q u a n te trè s e x a g é ré e , l'excès m ê m e des fe rm e s ci-dessu s
mille franc s, à t itr e d e d o m m a g e s e t inté rê ts, ra p p o rté s n ' é t a n t p a s d e n a t u r e à p o r te r a u
en ré p a ra tio n d u préjudice q u e le d e m a n d e u r a u ra it d e m a n d e u r un préjudice m atériel ; A tte n d u , d 'a u
subi ; q u 'e n o u tre , celui-ci sollicite la publication tre p a r t, q u e Je Tribunal d o it éyiter de s a n c tio n
du ju g e m e n t ; A tte n d u que l'imprimeur, qui s'e st ne r in d ire c te m e n t l'exercic e norm al des droits de
borné à e x é c u te r la c o m m a n d e d 'u n é d ite u r connu la critique c i-dessus définis ; A tte n d u q u e les q u e
e t responsable de la publication, c onclut, à Juste relles d 'a u t e u r s n e p e u v e n t se vider q u 'e n de h o rs
raison, à s a mise hors de c a u s e ; A tte n d u que les de la justice, du moins s u r te p la n a r tis tiq u e ;
a u tr e s dé fe n d eu rs o b je c ten t, d ’u n e p a rt, qu e le q u e parfois les loua nge s su iv en t les é re în te m e n ts ,
re proche d 'im p u d e u r e t d e grossièreté g r a t u i t e ne A u ta n t- L a r a , p a r exem pte, é t a n t classé (« N o u
s a u r a it, en l'ab s e n ce de m a uva ise foi c o n stitu er, velles L itté ra ire s », d e u x ja n v ie r mil n e u f c e n t
d e la p a r t du critique, u n e a t t e i n t e a la probité s o ix a n t e - q u a tr e ) , a v ec C louzot, C lé m en t e t D e lan -
d e l'a u te u r du film, d 'a u tr e p a r t, q u e l'â g e réel nay, pa rm i les re p ré s e n ta n ts d e la « q u a lité f r a n
de celui-ci n ' a pa s é t é indiqué explicitem ent, le çaise », d a ns un article où se pose la q u e stio n
c ritique s 'è t a n t borné à juger l'œ uvre elle-même, d e savo ir si te groufje d e la « N ouvelle v a g u e »,
c o m m e celle d 'u n s e x a g é n aire e ffr a y é p a r son im lu î-m êm e a t t a q u é fé ro c e m e n t d a n s d 'a u tr e s tr i—
pu issance ; A tte n d u q u 'a p rè s l'autorisa tion donné e bunes^ e t a u q u e l d e g ra n d s m érite s s o n t reconnus,
pa r la censure, il n 'a p p a r tie n t pas au Tribunal de s 'e s t élo igné a u t a n t qu'il le pense de la l i t t é r a t u r e
po rte r u n ju g e m e n t d e m oralité s u r l'œuvre, ni e t du c in é m a d it * de P a p a => p a r les jeunes
d'a illeurs de s'é riger en A cadémie , pour en a p p r é a u te u rs ; A tte n d u q u e le T ribunal possède des
c ier (e m é rite ; A t t e n d u q u e les notions d e pudeur é lé m e n ts d 'a p p ré c ia tio n suffis a n ts pour fixer à u n
e t d'i m pudeur, d e vrai e t de fa u x , de b e a u e t de fr a n c le _m o n t a n t du pré judic e p u r e m e n t m oral
sordide, s o n t te lle m e n t subjectives, qu'il <;st im q u 'o n t f a i t subir au d e m a n d e u r, non p a s des c ri-
possible, s a u f preuve, no n ra p p o rté e en l'espèce, tiq u e s très dures e t sincères ju s q u 'à preuve, non
q u e le critiq u e a a g i m a licieusem ent e t s a n s néces ra p p o rté e , du c ontraire, mais des a t t a q u e s injus
sité professionnelle, d e dire q u 'a t t e i n t e a é té por tifiées c o ntre s a p e rsonn e e t son â g e ; A t t e n d u
té e à la probité de l'artiste, ç a r c e q u 'o n lui qu'il é c h e t d 'o r d o n n e r la publication du p ré s e n t
rep ro c h e l'ab s e n ce des qu a lité s ci-dessus é n u m é ju g e m e n t * in e x te n so », non p a s d a n s plusieurs
rées ; A tte n d u que de to u s tem ps, les critiques jo u rn a u x , m a is s e u le m e n t d a n s celui des « Cahiers
o n t e xprim é sur ces sujets les opinions les ptus du C iném a », o ù la f a u t e a é t é com m ise ; PAR
contra d ic toire s ; que, p a r exemple, Zola, p ré senté CES MOTIFS — > M e t hors d e c a u s e la Société
pa r les u n s c o m m e le ty p e m êm e du réaliste * L'Im prim erie C entra le du C roissant » ; C o n d a m n e
e x a c t e t scrupuleux, a provoqué c h ez d 'a u tre s , les a u t r e s d é fe n d eu rs, c o n jo in te m e n t e t solidaire
n o t a m m e n t à l'épo que d e la publication en feuil m e n t e n tr e e u x, à pa y er a u d e m a n d e u r , la
le ton do « ['Assommoir », des p ro te s ta tio n s indi s o m m e d 'u n f r a n c (1 F), à titr e de d o m m a g e s e t
gnées, suivies de n o m b re u x d é sa b o n n e m e n ts du inté rêts, en ré p a ra tio n d u préjudice moral qu'its
journal « Le Bien Public », motivés p a r l'accu lui o n t c au s é , e t d o n t ils s o n t to u s responsables;
s a tio n de bassesse, d e g rossièreté g r a t u i t e e t d 'a p Ordonne la pu blic a tion du ju g e m e n t, à leurs frais,
pel a u x sen tim e n ts les plus sordides ; A tte n d u d a n s le jou rnal de s *. Cahiers du C iném a », e t ce,
qu 'in v erse m e n t, l ' a r t d 'Ing re s a é té opposé, d e à titr e d e d o m m a g e s e t in té rê ts s u p p lé m e n ta ir e s ;
son te m p s, à celui de ses adversaires, pour la Les c o n d a m n e a u x dépens, d o n t d is tra tio n â BAR
p u r e té d e la ligne e t l'idêal des conceptions, alors BET, a voué, a u x offres de droit, s a u f les dé p en s
que, depuis, des critiques, p e u t- ê tr e pjus perspi d e la mise en c a u s e de I' « Im prim erie C en tra le
caces, o n t parlé d e son réalisme, d é c e la n t dons d u C roissant », qui re s te r o n t à Ja c h a r g e du
des toiles telles q u e le < Bain T u rc » e t < l'Oda- dem andeur.
lisque à l'esclave », un érotism e d 'a u t a n t plus F ait e t jugé p a r M onsieur MOUZON, V ice-Prési
exac e rb é , qu'il est c o nte nu e t refoulé, les u n s d e n t, M onsieur C R IN O N ,^Juge, e t M onsieur CHA-
a y a n t considéré c o m m e très pures des œ uvres où RONN1ER, J u g e , en pré sen c e d e M onsie u r DU
d 'a u tr e s tr o u v e n t la sollicitation ta plus a ig uë PORTAIL,_ S u b s titu t, a ssistés d e GERARD, G reffier,
des sens ; A tte n d u q ue, d a n s ces conditions, la le s e p t ja n v ie r mil n e u f c e n t s o ix a n t e - q u a tr e .
s in cérité d u critique, fû t-ît seul de son avis, e x c lu t TROISIEME CHAMBRE.
72
CAHIERS DU CINEMA
R e vu e m en suelle de cin ém a
S ecrétariat : JACQUES D 0N 10L -V A L C R 0Z E et JACQUES RIVETTE
ABONNEMENT
A b on n em en t 6 num éros Abonnem ent 12 num éros
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Etranger .............................................. 27 F Etranger ........................................... .. 50 F
«
Les articles n ’engagent que leurs auteur*. Les manuscrits ne sont pas rendus.
Le G érant : J e a n Hohnrian
Imprimerie C entrale du Croissant, Paris — D ép ô t légal 3 e trim estre 1964.
Cahiers du Cinéma
C A H IE R S D U C IN E M A . PR IX DU NUMERO : 4 F.