LOUIS-CHARLES ROYER
VAUDOU
ROMAN DE MŒURS MARTINIQUAISES
LES ÉDITIONS DE PARIS
VAUDOU
DU MÊME AUTEUR
POÈMES
LA FERMIÈRE NUE, dessins en couleur de Carlègle (Martin
Kaelin, éditeur).
ROMANS
L A M A Î T R E S S E N O I R E (Les Editions de France), 1 vol.
L E S É R A I L (Les Editions de France), 1 vol.
L E C L U B D E S D A M N É S (Les Editions de France), 1 vol.
K H A M L A L A O T I E N N E (Les Editions de France), 1 vol.
D O M N I C A , F I L L E D U D A N U B E (Les Editions de France), 1 vol.
LE DÉSIR (Les Editions de France), 1 vol.
V A U D O U , illustrations en couleur d'Emile Baes (Les Edi-
tions de France), 1 vol.
CHOSES VUES
AU PAYS DES HOMMES NUS [avec seize illustrations hors
texte] (Les Editions de France), 1 vol.
L'AMOUR EN ALLEMAGNE (Les Editions de France), 1 vol.
FEMMES TAHITIENNES, illustrations de G. Pavis (Les Edi-
tions de France), 1 vol.
L ' A M O U R A H O N O L U L U (Les Editions de France), 1 vol.
L ' A M É R I Q U E T O U T E N U E , illustrations de G. Pavis (Les Edi-
tions de France), 1 vol.
LUMIÈRES D U NORD (Les Editions de France), 1 vol.
NOUVELLES
LA FEMME COUSUE (Editions Raoul Saillard), 1 vol.
L A D A N S E U S E D E S I N G A P O U R (Les Editions de France), 1 vol.
LE B A I N D E S N Y M P H E S (Les Editions de France), 1 vol.
B E L L E S A L O U E R (Les Editions de France), 1 vol.
AMOURS NORDIQUES ET TROPICALES (Les Editions de
France), 1 vol.
L A R E V E N A N T E (Editions Colbert), 1 vol.
Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
LOUIS-CHARLES ROYER
VAUDOU
ROMAN D E M Œ U R S MARTINIQUAISES
Il y a plus de choses au ciel et sur
la terre, Horatio, que votre philosophie
ne se l'imagine.
HAMLET.
PARIS
LES ÉDITIONS DE FRANCE
20, AVENUE RAPP, VIP
Copyright, 1 9 4 4 , by LES ÉDITIONS DE FRANCE
A une dame créole
dont je dois taire le nom.
L.-C. R.
PROLOGUE
L'été dernier, au cours d'un reportage sur les
ressources é c o n o m i q u e s de notre pays, j e dé-
jeunais dans l'une de ces auberges de campagne
dont le patron a le nez fleuri, la servante le
corsage rebondi et la cuisine un fumet délicieux.
Le vin, à la fois clair et doré, vous caressait le
palais et vous réjouissait le cœur.
— F a m e u x ! fis-je, en commandant une se-
conde bouteille.
La servante eut une m o u e admirative :
— Je pense bien ! C'est le vin des fous !
Cette accorte brunette paraissait avoir autant
de malice que de poitrine. Cependant, elle ne
se m o q u a i t pas de m o i : car le patron me con-
firma qu'à moins d'une lieue du patelin se trou-
vait un vaste domaine, autrefois une abbaye,
devenu, sous la troisième république, un asile
d'aliénés et comprenant sept arpents de vignes.
C'étaient des fous qui, après les moines, culti-
vaient celles où mûrissait ce nectar.
IV PROLOGUE
Les hôpitaux psychiâtriques — ainsi se n o m -
ment désormais pudiquement les maisons de
fous — sont interdits aux journalistes. Du
moins, en tant que reporters. Mais l'industrie vi-
ticole faisait partie de m o n enquête. Peut-être
le directeur de l'établissement m e recevrait-il
comme viticulteur, sinon comme psychiâtre ?
Une heure plus tard, j e sonnais à la porte de
l'asile, verrouillé c o m m e une prison. L e portier
me fit conduire dans le salon d'attente o ù un
garçon, vêtu d'un u n i f o r m e bleu, aimable et
respectueux, m e d e m a n d a qui j e venais voir. Je
lui remis m a carte o ù j ' e u s soin de spécifier que
m a visite n'avait d'autre but que de m e rensei-
gner sur le vignoble.
Presque aussitôt, s'encadrait à la porte du
bureau directorial une apparition qui m e ra-
jeunit de trente ans. Je revoyais un réveillon
à Bicêtre, avec des internes et quelques jolies
filles ; celles-ci seulement folles de leurs corps.
C'était m o n ami G..., que j ' a v a i s perdu de vue
depuis le quartier Latin.
Il n'était pas question d'interdiction p o u r un
aussi v i e u x c a m a r a d e ; G... m e fit d o n c les hon-
neurs de son établissement. Je vis les mélan-
coliques et les déments séniles, les m o n o m a n e s
et les agités. J'étais t o m b é un b o n j o u r . Chemi-
PROLOGUE v
nant à pas lents à travers la cour, ces derniers
m e semblèrent b e a u c o u p plus calmes que la
plupart de mes contemporains au sortir d'une
réunion électorale.
— Ce sont vraiment des agités? demandai-je.
Le docteur eut c e rire sonore qui mettait en
j o i e les salles de garde :
— T u connais l'apophtegme : « Les h o m m e s
ont enfermé quelques-uns d'entre eux dans des
maisons de fous p o u r faire croire q u e les au-
tres ne le sont pas. » La b o u t a d e est plus vraie
qu'on ne pense. L'huissier qui t'a r e ç u se croit
l'héritier de Charlemagne. A part ça, c'est un
brave garçon, rangé, méticuleux ; j e ne trou-
verais pas plus sérieux au bureau d e pla-
cement.
Dans les immenses caves, le garçon de chais,
qui nous servit un vin meilleur encore que celui
de l'auberge, était persuadé q u ' o n l'avait arra-
ché à la présidence du conseil des ministres
pour faire de lui le sommelier de l'asile. Il
n'était pas si f o u que ç a ; c a r il avait apporté un
verre p o u r lui. G... le laissa b o i r e :
— T o n pinard ne les excite pas?
— N'aie pas peur. D'ailleurs, il ne figure pas
à l'ordinaire; mais un petit c o u p de temps en
temps... L e métier de vigneron que nous leur
VI PROLOGUE
faisons faire est excellent pour eux. J'en relâche,
chaque année, une demi-douzaine.
Nous revenions par le jardin, clôturé de sauts,
de l o u p .
— T u vois, me dit m o n ami, mes malades ne
peuvent pas se sauver; mais ils n'ont pas l'im-
pression d'être emprisonnés. Ils jouissent du
paysage c o m m e m o i . Et j e leur fais entendre la
T.S.F. Il n'y a pas de meilleur r e m è d e contre
la f o l i e : le travail, la musique, le grand air...
— Et la liberté?
— Pourquoi pas? dit G... Si on pouvait!
Autour de nous, des collines s'arrondissaient
sur le ciel c o m m e la c a m b r u r e d'une hanche un
peu grasse. Le clocher de la vieille abbaye se
dressait, drapé de lierre, égayé par un v o l de
corneilles braillardes. A u loin, la rivière dérou-
lait son ruban d'argent.
A u m o m e n t o ù nous passions devant le pavil-
lon réservé aux malades payants, en sortait un
h o m m e encore très jeune, mais qui paraissait
précocement vieilli. Il salua le docteur en sou-
riant et, c o m m e nous le croisions de près, j e
remarquai la tristesse de son regard, de ce sou-
rire...
— Tu vois là le fils d'un des plus riches pro-
priétaires de la région, m e dit m o n ami. Il vient,
PROLOGUE VII
chaque semaine, passer l'après-midi auprès
d'une de mes pensionnaires, une créole ravis-
sante.
— Sa f e m m e ?
— Non.
— Une ancienne maîtresse?
G... allait répondre. Un infirmier arriva en
courant.
— V a m'attendre dans m o n bureau, dit G...
T u dînes avec m o i , bien entendu.
En m e dirigeant, sous le regard soupçonneux
du gardien, ers le pavillon directorial, j e son-
geais que le spectacle de la nature, la T.S.F. et
la culture de la vigne ne suffisent pas toujours
à calmer les fous.
Le soir, après un repas c o m m e on n'en fait
plus que chez les gens qui ont un poulailler, un
potager et une c a v e séculaire, tandis que le
valet de c h a m b r e — un autre fou, sans doute —
nous versait un café qui parfumait toute la
pièce, G... m e dit :
— Ce café vient des Antilles. Tu les connais ?
— J'y suis allé quatre fois
— Par e x e m p l e ! Nous aurions déjà dû nous
VIII PROLOGUE
rencontrer! J'ai dirigé pendant trois ans le ser-
vice de psychiâtrie à l'hôpital de P... Mais tu
n'as j a m a i s rien écrit sur ces pays-là?
— Rien.
G... tira sur sa courte pipe, suivit du regard
la fumée qui montait vers le plafond, fixa sur
m o i ses petits y e u x d'écureuil :
— Si tu m e promets d'être discret, reprit-il,
après un silence, j e v e u x dire de changer tous
les noms...
— C'est facile, dis-je, déjà alléché.
— ... et certaines autres choses p o u r dépister
les curieux, j e pourrais te donner un sujet de
r o m a n qui, j e crois, n'est pas banal.
Mon ami alla fouiller dans son secrétaire.
D ' u n e liasse de fiches, il en sortit une o ù était
agrafés une vingtaine de feuillets couverts de
cette écriture serrée, en pattes de m o u c h e s
agglutinées, que j e lui connais depuis le lycée.
— Mâtin ! observais-je, si tu consacres de
pareils chapitres à chacun de tes pension-
naires...
— Celui-ci en vaut la peine, répondit G... avec
un soupir; c'est la créole dont j e t'ai parlé.
Et il m e tendit les feuillets.
L a fiche de la démente était établie au n o m
de Valentine de Myennes, épouse Esquibel. L e
PROLOGUE IX
visiteur au triste sourire était celui que, dans
c e récit, l'on appellera Gérard Chantenay.
Ce r o m a n n'est donc pas complètement une
fiction; mais la reconstitution du drame dans
son atmosphère, son climat, exigeait une c o n -
naissance de la sorcellerie noire que j e ne pos-
sédais q u e très imparfaitement. J'ai complété
mes souvenirs personnels par des rapports de
fonctionnaires, des observations de médecins,
des relations d'écrivains, originaires des Antil-
les o u y ayant longtemps vécu, notamment :
Claude et Magdelaine Carbet, Louis Garaud,
Lafcadio Hearn, Moreau de Saint-Méry, W . B.
Seabroock et René T h i m m y , auxquels j e tiens à
fendre, ici, un reconnaissant h o m m a g e .
2
PREMIÈRE PARTIE
IDYLLE
Vers les Iles d'Amour, en les lacs bleus écloses,
Mes Rêves sont partis sur des nacelles roses.
Au Jardin de l'Infante.
L a plantation s'étendait devant eux, ondulant
sous le vent c o m m e des vagues aux reflets m o r -
dorés et dont le flot reculait, peu à peu, sous
les efforts des moissonneurs.
— V o u s ne connaissez pas notre travail? de-
m a n d a Hortense de Myennes à l'élégant j e u n e
h o m m e qui l'accompagnait et paraissait plus
o c c u p é de la créole que des rangées de cannes
à sucre. Venez, j e vais v o u s m o n t r e r tout ça.
Elle lui tendait la main. Gérard Chantenay
lui prit le bras, un bras m i n c e que le corsage de
mousseline laissait nu depuis l'épaulette ; il
sentit cette peau fraîche, malgré l'accablante
chaleur, c o m m e le flanc d'un alcarazas.
A u ras des cannes, un grand nègre aux che-
v e u x grisonnants se tenait debout, armé d'un
coutelas à l a m e c o u r b e . Il salua la j e u n e fille
avec un sourire qui retroussa ses lèvres épaisses
sur une rangée de dents éblouissantes.
— B o n j o u r , Jioule, dit Mlle de Myennes.
4 VAUDOU
— Il a une b o n n e tête, ce Jioule, observa Gé-
rard Chantenay.
— Oui, répondit la jeune fille.
Elle eut, cependant, un léger frisson que Gé-
rard perçut au bras m e n u serré contre le sien.
— L e machete est une arme terrible, ajouta-
t-elle.
— L e machete?
— C'est son grand couteau. N'essayez pas de
m'enlever, reprit-elle en riant, il vous tuerait!
— P o u r q u o i ? Ce vieux nègre est votre a m o u -
r e u x ? fit Gérard en riant, lui aussi.
— Il m ' a c o n n u e au berceau, j e crois qu'il
m'aime b e a u c o u p , répondit Hortense, redevenue
sérieuse.
— Lorsque j e vous enlèverai, répliqua Gé-
rard, ce sera avec la protection du maire et du
curé.
L a jeune créole rougit.
— Venez, fit-elle, en l'entraînant.
Courbé, maintenant, le pied droit en avant
c o m m e un lanceur de disque, Jioule frappait
chaque tige d'un c o u p sec de son outil. L a canne
tombait; ses longues feuilles, mêlées à celles des
plantes voisines, faisaient, en s'en arrachant, un
bruit de soie froissée.
En quelques taillades de machete, le nègre
c o u p a la tige en tronçons et s'attaqua à une
autre canne.
Une petite troupe de moissonneuses le suivait;
IDYLLE 5
de grandes filles aux j a m b e s maigres, à la
c r o u p e r o n d e et charnue.
— C o m m e n t ça va, Féfé ? appela Mlle de
Myennes.
Féfé s'avança. C'était une négrillonne de
quinze ans, au visage d o u x et rieur. Elle saisit
la main d'Hortense et l'embrassa dévotement.
— Décidément, dit M. Chantenay, tous vos
serviteurs ont l'air de vous adorer.
— Ce ne sont pas mes serviteurs, mais ceux
de m o n beau-frère.
Hortense soupira.
— La plantation ne m'appartient pas, Mais,
depuis huit ans que j e vis p a r m i eux... Quant à
Jioule, il travaillait déjà chez papa. Je suis tou-
jours p o u r lui sa petite maîtresse.
Un léger nuage assombrit le d o u x visage.
Féfé était retournée à son travail. Elle avait
saisi une canne, la couchait au sol et, sur ses
rameaux, empilait une douzaine de tiges. Il y
eut, bientôt, une vingtaine de paquets sembla-
bles qu'une autre négresse rangeait par tas.
Alors arriva un mulet attelé à un cabrouet,
qui e m m e n a les paquets à un wagonnet D e c a u -
ville.
— Allons à l'usine, p r o p o s a la j e u n e fille.
Ils suivirent le petit train jusqu'aux bâtiments
où, dans un enchevêtrement de machines, s'opé-
rait la transformation de la plante en sucre.
Il régnait là un tumulte assourdissant. Les
6 VAUDOU
cannes, déversées par wagons, tombaient sur un
trottoir roulant qui les montait jusqu'au m o u l i n .
Elles s'engloutissaient alors dans un i m m e n s e
entonnoir, passaient de là sous d'énormes r o u -
leaux qui c o m m e n ç a i e n t à les écraser; puis, sous
d'autres, plus serrés, qui les pulvérisaient.
— V o y e z , dit Hortense, c e qui sort de c e côté,
c'est la « bagasse » , les résidus; de l'autre, c'est
le b o n jus.
Ce jus coulait, rapide c o m m e un ruisseau de
montagne, dans des rigoles de bois qui aboutis-
saient à des chaudières.
L e j e u n e h o m m e regardait l e travail des nè-
gres sous c e soleil de feu, aggravé par la chaleur
des machines. A peu près nus, le torse ruisse-
lant de sueur, ces h o m m e s noirs avaient l'air de
damnés accomplissant une infernale besogne.
— Brr! fit le j e u n e h o m m e ; v o u s ne m ' e m b a u -
cherez pas! J'aime encore m i e u x m o n bureau.
— C'est joli, Nantes ? d e m a n d e Mlle de Myen-
nes.
— C'est une vieille ville; elle a son charme.
Et puis, j ' a d o r e la Loire.
— La rivière où se mirent les châteaux des
rois de F r a n c e ? fit Hortense.
— V o u s les connaissez?
— N o n , hélas ! Mais j e les ai vus sur tant de
gravures dans le bureau de papa... Je crois que
moi aussi, j'aimerais la Loire.
Elle avait les y e u x au loin, c o m m e si elle cher-
IDYLLE 1
chait le fleuve bleu sur la mer immense des
cannes.
— N o u s revenons ? ajouta-t-elle.
Gérard Chantenay la suivit dans un sentier
pierreux qui longeait la v o i e ferrée. Ce chemin
était si étroit qu'ils ne pouvaient passer de front.
Mlle de Myennes marchait en tête et Gérard
admirait, une fois de plus, cette grâce créole
qui l'avait tout d'abord attiré vers la jeune fille.
Depuis plusieurs semaines son travail était
terminé et il avait déjà m a n q u é , volontaire-
ment, le bateau pour la France.
C'était son p r e m i e r v o y a g e aux Antilles et c e
pays l'avait enthousiasmé ; mais la beauté de
Mlle de Myennes le retenait bien plus encore,
sur cette terre lointaine, que celle de la Marti-
nique. T o u t lui plaisait en Hortense; ses y e u x ,
immenses, aux longs cils b o u c l é s ; ses c h e v e u x
fins et soyeux, qui ondulaient en b a n d e a u x noirs
autour de l'ovale allongé du visage au teint mat,
mais rehaussé de chauds reflets qui faisaient
ressortir la langueur du regard.
Elle était frêle, avec des mains d'enfant et de
tout petits pieds dont elle se servait le moins
possible. Pourtant, elle avait une manière de
marcher, n o n pas seulement avec ses jambes,
mais avec tout son corps, le buste, les hanches
ondulant lentement, c o m m e la barque sous une
légère houle, qui enchantait le jeune Français.
— C o m m e j e m e plais dans votre île! mur-
8 VAUDOU
mura-t-il, en détournant vers le paysage le
c o m p l i m e n t que, dans son cœur, il adressait à
la jeune fille.
Celle-ci, de nouveau, eut un soupir.
— Et m o i , j'aimerais voyager, c o m m e vous.
— Mais votre pays est ravissant.
— Il m e fait peur, m u r m u r a la créole.
— P e u r ? V o u s y êtes née...
— Justement, fit-elle, j e le connais trop bien.
Elle hésita, puis reprit, après un court si-
lence :
— V o u s ne savez pas ce qu'il cache, ce qu'il
recèle de dessous mystérieux... Ce moissonneur,
q u e v o u s avez v u avec son machete...
— Jioule?
— Il paraît q u e c'est un sorcier
— A h ! fit le j e u n e h o m m e , j e c o m p r e n d s . L e
fameux V a u d o u !
Hortense lui ferma la b o u c h e de sa main. Un
instant, Gérard eut sous ses lèvres cette peau
fraîche et soyeuse c o m m e du satin.
— Ne p r o n o n c e z pas ce mot, dit-elle, vous ne
savez pas ce dont vous parlez.
Ils revenaient, maintenant, à la villa de M. Es-
quibel, le beau-frère de Mlle de Myennes. La
campagne cultivée avait fait place à la brousse.
Le sentier caillouteux était devenu une allée o m -
breuse. Les arbres, tapissés de parasites végé-
taux jusqu'à leur cime, laissaient pendre des
milliers de fines tiges qui tissaient dans les airs
IDYLLE 9
d'immenses toiles d'araignées et d'autres, plus
espacées, qui ressemblaient à des faisceaux de
serpents.
M. Chantenay poursuivit son idée.
— Mais, reprit-il, c o m m e ils arrivaient en vue
de la maison, qu'est-ce qu'ils vous ont d o n c fait,
les disciples de V a u d o u ?
Une rougeur subite e m p o u r p r a les j o u e s de
la j e u n e fille
— Ne parlons plus jamais de cela, voulez-
vous ?
Gérard Chantenay était le fils d'un négociant
de Nantes qui faisait d'importantes affaires avec
les Antilles. La fortune des Chantenay datait de
loin. Dans le salon du vieil hôtel de la place
Graslin, résidence de la famille, on voyait le por-
trait de l'ancêtre, un marin qui, au XVIIIe siècle,
s'était enrichi en faisant la traite des nègres.
Ainsi, du m o i n s , l'assuraient les j a l o u x . D e
1723 à 1740, sur les quelque deux cent mille
noirs arrachés à leur terre natale, ce furent les
négriers de Nantes qui en transportèrent la plus
grande partie. Saint-Malo, le Havre, B o r d e a u x ,
Marseille elle-même, ne venaient que loin, dans
le c o m m e r c e du bois d'ébène, après la ville
10 VAUDOU
d'Anne de Bretagne. L'ancêtre n'aurait-il pas
été de ceux-là ? A qui eût paru le croire,
M. Chantenay père, indigné, aurait victorieuse-
ment montré d'antiques paperasses qui témoi-
gnaient que les richesses de son parent venaient
de ce q u ' o n appelait, jadis, la pacotille : étoffes,
couteaux, ustensiles de cuisine, pipes, etc., v e n -
due aux indigènes africains.
Négrier ou non, le marin breton avait fort
bien m e n é sa barque et ses descendants avaient
continué ; mais, des potins malveillants des
Nantais, il restait que tout ce qui se rapportait
à la race noire était sévèrement j u g é dans la
famille. On ne parlait pas plus de nègre, dans
l'hôtel de la place Graslin, que de c o r d e dans la
maison d'un pendu. On y feignait m ê m e d'igno-
rer q u e ce sucre et c e rhum, qui arrivaient de
la Martinique p o u r garnir les entrepôts de la
maison Chantenay, étaient dus aux laborieux
efforts des petits-fils des noirs transportés aux
Antilles par des trafiquants sans scrupules.
De ces lointains pays, Gérard rêvait depuis
son enfance. Tandis, qu'avec des camarades, il
faisait sur le fleuve d e petites croisières en ca-
not, le jeune lycéen imaginait que les îles de
la L o i r e o ù ils abordaient étaient baignées par
la m e r des Caraïbes. Les peupliers devenaient
des palétuviers; les collines, des « m o r n e s » et
les roitelets des colibris.
Et, plus tard, à l'ère des premières fredaines,
IDYLLE 11
quand il emmenait une petite amie savourer le
brochet beurre b l a n c et le muscadet dans les
guinguettes des environs, l'adolescent, nourri de
Baudelaire et de José-Maria de Heredia, imagi-
nait des amours avec des « f e m m e s dont l'œil
par sa franchise étonne » , qui faisaient o n d o y e r
leur j u p e d'indienne sur une terre brûlée de s o -
leil. L a cousette nantaise se parait de charmes
exotiques et, au lieu de la gorge rose de la r o -
buste Bretonne, il voyait « de noirs c h e v e u x r o u -
lant sur un torse d ' a i r a i n » . Alors, Nantes la
Grise, c o m m e l'appellent ses historiographes,
paraissait plus encore mériter son n o m au jeune
Chantenay, qui attendait avec impatience le
j o u r o ù il remplacerait son père dans ses v o y a -
ges d'affaires aux Antilles.
Bien entendu, il cachait soigneusement ses
sentiments à sa famille. L e négociant, d'ailleurs,
ne s'était pas pressé de se faire remplacer par
Gérard; mais, cette année-là, tenaillé par des
crises d e goutte qui se succédaient sans relâche,
il s'était décidé. Et le j e u n e Chantenay réalisait
son rêve...
L e v o y a g e fut un enchantement. Il s'embarqua
à Saint-Nazaire sur un p a q u e b o t qui mettait
onze j o u r s p o u r aller à Fort-de-France. Installé
dans une confortable cabine, r e c o m m a n d é au
maître d'hôtel, qui avait l'habitude de soigner
particulièrement M. Chantenay senior, Gérard
trouvait la vie à b o r d délicieuse.
12 VAUDOU
Le troisième j o u r de traversée, le bateau passa
en vue des Açores, mais sans s'y arrêter ; du
pont, le j e u n e h o m m e admirait de confiance
l'île Graciosa, dont le commissaire du b o r d lui
traçait un attrayant portrait. T o u t ce que put
en connaître M. Chantenay, c e fut une rue où
s'avançait lentement un tramway qui, de si loin,
semblait un j o u e t d'enfant.
Après, o n ne devait plus apercevoir la terre
avant les Antilles. La traversée de la m e r des
Sargasses le déçut. Des navigateurs hyperboli-
ques l'avaient représentée c o m m e une immense
prairie aquatique, o ù les navires avaient peine
à se frayer leur chemin. Or, penché à la proue
du paquebot, Gérard ne voyait, sur la vaste mer,
que quelques algues velues, disséminées en lon-
ques et minces guirlandes q u e son c a n o é nantais
n'aurait eu aucun m a l à percer.
Mais les distractions du b o r d le consolaient.
Les officiers de marine, les garçons avaient
quitté leurs vêtements de drap ; les passagers
aussi. T o u t le m o n d e était en b l a n c ; les jeunes
filles avec lesquelles, le matin, il faisait des par-
ties de deck-tennis, étaient m ê m e en short.
L'après-midi, après la voluptueuse sieste sur un
transatlantique, c'étaient le bridge et l'apéritif-
cocktail. Et, après le dîner, le bal en plein vent,
sous une toile de tente, o ù il retrouvait ses joueu-
ses de deck, en r o b e du soir, plus animées encore
que le matin.
IDYLLE 13
Gérard, qui pensait, avant son départ, que
onze jours sans escale cela devait être long et
monotone, fut surpris et presque désolé, lors-
que le commissaire lui annonça :
— Dans quelques heures, nous serons ancrés
à Pointe-à-Pitre.
Il était minuit à ce moment-là. L e ciel tropi-
cal, d'un bleu sombre, sans lune, mais constellé
d'étoiles, étendait au-dessus de la mer, d'un
bleu encore plus noir, sa c o u p o l e de velours où
resplendissait la Croix du Sud.
Ils arrivèrent, effectivement, de b o n matin,
en vue de la Guadeloupe. Sur la passerelle, à
côté d'une belle j e u n e f e m m e qu'il avait pour-
suivie de ses assiduités pendant le voyage, le
commissaire faisait le guide :
— Ces cocotiers que vous apercevez là-bas,
madame, c'est l'île de la Désirade. Rien de cu-
rieux, à moins que vous ne vous intéressiez aux
lépreux.
— A h ! m o n Dieu ! dit la dame. N o u s ne fai-
sons pas escale, au m o i n s ?
C'était la f e m m e d'un fonctionnaire qui avait
été n o m m é à la Martinique trois m o i s aupara-
vant. Elle allait rejoindre son mari et faisait
pour la première fois la ligne.
— Non, m a d a m e , répondit son obligeant c o m -
pagnon, ne craignez rien. A h ! voici la pointe
des châteaux. Oui, ces r o c s couleur de charbon.
Cette fois, c'est la Guadeloupe.
!
14 VAUDOU
Le bateau avait légèrement ralenti sa course.
Il passa devant des falaises que le commissaire
désigna sous le n o m de la Grande-Terre; de
riants villages aux n o m s de saints : Saint-Fran-
çois, Sainte-Anne; puis, après une longue plage
dont le sable d'un blanc cru étincelait sous le
soleil, tout près d'un îlot, d'où se détacha la
vedette du pilote qui devait guider le paque-
bot à travers les passes difficiles de la b a i e de
Pointe-à-Pitre.
Une profusion d'îles en miniature, hérissées
de hautes plantes, parsemaient la rade c o m m e
des massifs sur une pelouse. C'était ravissant et
presque trop décor de théâtre.
Bientôt, le paquebot fut en face de la ville.
Enfouie sous les arbres, elle semblait, a v e c ses
toits rouges, un rubis serti d'émeraudes. Mais
Gérard n'eut guère le temps de la contempler.
Une b a n d e d'indigènes, venus en barques, m o n -
taient à l'assaut du navire, c o m m e des pirates.
Ces braves nègres n'avaient d'autres intentions
que d'être les premiers à vendre leurs fruits à
ces clients venus d'outre-mer.
Enfin, M. Chantenay put descendre à terre. Si
le paysage environnant paraissait charmant, la
ville par elle-même n'avait rien de bien curieux.
Ce qui l'amusa le plus, c'étaient les autobus, qui
portaient des n o m s bizarres : « l ' A m o u r de
Dieu » , « l'Espérance » , et transportaient, entas-
sés les uns sur les autres, gens et colis. Une en-
IDYLLE 15
seigne de barbier le fit sourire : « I c i l'on rase
sans rasoir » . Il entra dans un petit café, tra-
versé dans toute sa longueur par une rigole o ù
le trop-plein des lavabos répandait une odeur
fétide. Les consommateurs : mulâtres orgueil-
leux, noirs pieds nus, le torse étriqué dans des
tricots salis, leurs j a m b e s maigres serrées dans
des pantalons trop courts, mangeaient et bu-
vaient sans paraître le m o i n s du m o n d e i n c o m -
modés.
L a p r o m e n a d e que fit Gérard au m a r c h é lui
donna une meilleuse idée des Guadeloupéennes.
Derrière des m o n c e a u x de légumes et de fruits
inconnus de lui, se tenaient de jeunes et sveltes
négresses qui parlaient avec volubilité, a c c o m -
pagnant leurs paroles d'une gracieuse m i m i q u e ,
de rires puérils et sonores, de regards expressifs
qui faisaient de cette criée maraîchère une véri-
table et charmante p a n t o m i m e .
L e soir, un peu avant le dîner, le paquebot
repartit p o u r la Martinique. C'était la dernière
nuit à b o r d . Jamais elle n'avait été aussi c h a u d e ;
jamais, n o n plus, le bal n'avait été aussi gai,
aussi effervescent.
Le hasard réunit à une m ê m e table M m e Fla-
vinien — le flirt du commissaire — et Gérard.
Quelques c o u p e s de Champagne, le contact d'un
bras nu qui ne se retire pas trop vite lorsqu'on
le presse..., il n'en faut pas plus p o u r allumer
un a m o u r éphémère.
s
16 VAUDOU
— Quel d o m m a g e que nous n e nous soyons
pas connus plus tôt! soupira l'ardente jeune
femme, lorsqu'à cinq heures du matin un re-
mue-ménage dans le navire les réveilla tous les
deux. Mais nous nous reverrons à Fort-de-
France. Combien de temps comptez-vous y res-
ter?
— Je repars par le prochain paquebot, répon-
dit Gérard.
Bien q u e très satisfait et plus fier e n c o r e de
sa conquête, le j e u n e h o m m e ne tenait pas à
poursuivre à terre cette liaison. Il n'était pas
venu aux Antilles p o u r y connaître des Fran-
çaises.
Après avoir fait une toilette hâtive, il se rendit
sur le pont déjà garni de passagers remués par
la fièvre de l'arrivée. L e navire passait, à ce
moment-là, devant la ville de Saint-Pierre, à
moitié en ruines depuis l'éruption. L e cratère
de la montagne Pelée, auteur d e la catastrophe,
disparaissait sous les nuages.
L e commissaire du b o r d allait et venait, taci-
turne et muet. Il ne se doutait pas q u e la dame
de ses pensées était en train de réparer, devant
le petit m i r o i r de sa cabine, les traces d'une nuit
agitée.
L a côte, à cet endroit, était infiniment moins
séduisante que celle qui entoure Pointe-à-Pitre.
Autant la végétation guadeloupéenne était pro-
digue, autant celle q u ' o n apercevait autour des
IDYLLE 17
villages martiniquais : Case-Pilote, Case-Navire,
paraissait pauvre et sans éclat.
Il fallut que le p a q u e b o t fût en rade de Fort-
de-France p o u r q u e Gérard subît à nouveau ce
c h a r m e des tropiques dont il rêvait depuis si
longtemps.
— V o u s aurez le loisir de connaître tout cela
bien m i e u x q u e m o i , disait en soupirant le c o m -
missaire à M m e Flavinien qui avait, enfin, ga-
gné le p o n t ; mais j e v e u x tout de m ê m e être votre
cicerone une dernière fois. Voilà le Petit-Ilet, le
Gros-Ilet..
— Ils ne se sont pas fatigués, dans ce pays,
p o u r leur trouver des noms, fit la j e u n e f e m m e .
— Attendez ! Il y en a d'autres. V o i c i l'Ilet-à-
Lapins, l'Ilet-à-Singes, l'Ilet-à-Ramiers, l'Ilet-
de-la-Vache...
Mme Flavinien l'interrompit de nouveau :
— Ce n'est pas une baie, c'est l'arche de N o é ,
dit-elle, en éclatant de rire.
Gérard s'était retourné; la j e u n e f e m m e le re-
garda d'un œil alangui. L e commissaire, qui
n'avait rien remarqué, continuait, imperturba-
ble :
— V o u s voyez là, à votre droite, sur cette
petite presqu'île? C'est le fort Saint-Louis.
— Et cette grande tache verte? demanda ma-
dame Flavinien qui, les y e u x toujours fixés sur
Gérard, feignait de s'intéresser aux explications
de l'officier.
18 VAUDOU
— Laquelle?
L e commissaire pouvait hésiter. L a ville tout
entière était ceinte d'arbres qui dévalaient des
collines jusqu'à ses toits écarlates. Mollement
couchée sous ces verts parasols, entre deux bras
de terre qui s'avancent dans la m e r c o m m e
p o u r la protéger, Fort-de-France rappela encore
au j e u n e Chantenay deux vers de son poète
favori :
Là, tout n'est qu'ordre et beauté»
Luxe, calme et volupté.
Ce dernier évoquait de récents souvenirs. Gé-
rard sourit à M m e Flavinien, qui répondit d'un
sourire plus tendre encore. Cette fois, le c o m -
missaire la surprit :
— Quelle tache? répéta-t-il, d'un ton rogue.
— Là, entre la ville et votre fort, dit la jeune
femme, en pointant son petit doigt vers la base
de la presqu'île.
— Les tamariniers de la savane, répliqua briè-
vement l'officier. Excusez-moi de vous quitter,
m a d a m e ; mais m o n service m'appelle.
Laissant derrière elle un m i n c e sillage d'écu-
me, une vedette blanche venait d'accoster. Der-
rière le fonctionnaire du service de santé, deux
hommes d'un certain âge montaient l'escalier
de la coupée.
— A h ! Voilà m o n mari, s'écria Mme Fla-
vinien.
IDYLLE 19
Elle était en train de présenter Gérard, assez
gêné, lorsque le second personnage s'avança
vers leur groupe.
— Excusez-moi, m a d a m e et messieurs, dit-il ; j e
suis Jérôme Rousselot, commissionnaire en mar-
chandises, l'agent et l'ami de M. Chantenay père,
qui m ' a chargé de recevoir son fils.
Autour d'eux, les passagers s'affairaient dans
le tohu-bohu du débarquement prochain. Gé-
rard prit rapidement congé.
— Venez vite nous voir, monsieur Chantenay,
dit la j e u n e f e m m e . V o u s n'aurez qu'à v o u s faire
indiquer la direction de l'enseignement pri-
maire.
Ils se séparèrent; mais, sur la passerelle, un
e n c o m b r e m e n t les réunit encore. Gérard enten-
dit M. Flavinien qui demandait à sa f e m m e
c o m m e n t s'était passé le v o y a g e :
— T u n'as pas trouvé le temps trop l o n g ?
— Ma foi, non, répondit-elle, en lançant au
jeune h o m m e un regard c o m p l i c e .
— Tant m i e u x !
Gérard réprima l'hilarité qui le secouait inté-
rieurement. Ce vieux mari, si confiant, lui fai-
sait un peu pitié. Il ne se doutait pas q u e c'est
à ce placide fonctionnaire qu'il devrait la pre-
mière révélation de ce qui allait devenir, p o u r
lui, le plus angoissant des mystères.
20 VAUDOU
Jérôme Rousselot avait installé M. Chantenay
dans un hôtel situé sur la p r o m e n a d e de la Sa-
vane. La chambre de Gérard, d'un l u x e désuet,
lui donna tout de suite une idée de l'indolence
des clients habituels de l'établissement : une
toute petite table, sur laquelle il eût été i m p o s -
sible d'écrire tant elle branlait sur ses pieds
fluets; mais un grand lit d'acajou massif, in-
crusté de dorures empire, en f o r m e de g o n d o l e
et garni d'une moustiquaire ; un sopha de m ê m e
style et deux confortables fauteuils en rotin,
dont les appui-bras se prolongeaient p o u r ser-
vir, au besoin, d'appui-jambes.
— A la b o n n e heure, dit le jeune h o m m e , j ' a u -
rai de quoi m e reposer.
Jérôme Rousselot s'était carré dans un fau-
teuil; les mains croisées sur le ventre, il fumait
un cigare avec une judicieuse lenteur. A de légers
mouvements des mollets du gros h o m m e , on
devinait que celui-ci réprimait, par déférence
p o u r son hôte, son envie de s'allonger plus c o n -
fortablement encore.
— Dans ce pays, répondit-il, la sagesse, j e di-
rais m ê m e la prudence, consiste à ne pas se fati-
guer. Surtout quand on y est. n o u v e a u venu.
IDYLLE 21
Votre père faisait, à Fort-de-France, sa sieste
chaque j o u r .
— Il ne la fait pas à Nantes, riposta Gérard
en riant.
Il se souvenait des principes du négociant,
toujours le premier à son bureau et qui exigeait
de son fils la m ê m e assiduité.
— Mangez légèrement, poursuivait le c o m m i s -
sionnaire en marchandises, buvez moins encore,
surtout de l'alcool, et ne vous fiez pas au ther-
m o m è t r e . Une chaleur que vous supporteriez
très facilement sur les bords de la Loire peut,
ici, devenir très dangereuse.
» Excusez-moi de vous donner tous ces c o n -
seils, monsieur Chantenay; vous devez m e pren-
dre p o u r un vieillard pusillanime; mais j e suis
un vieil ami de votre père. Je ne voudrais pas
qu'il vous arrivât quelque ennui pendant votre
séjour. Je tâcherai de vous le rendre agréable.
D'ailleurs, j ' a i vu qu'avant m ê m e d'arriver à
la Martinique, vous y aviez déjà des amis.
— Oh! fit Gérard d'un ton détaché, Mme Fla-
vinien est une simple relation de voyage. On se
lie si vite sur le bateau...
— Evidemment, dit M. Rousselot, en soufflant
délicatement la fumée de son cigare.
Les premiers jours de son séjour à la Marti-
nique, le j e u n e Chantenay les passa presque ex-
clusivement en c o m p a g n i e de son agent, soit
22 VAUDOU
dans le bureau du commissionnaire, soit en ran-
données dans les plantations.
C'est au cours de l'une de celles-ci qu'il devait
faire la connaissance de M. Esquibel. L'agent de
la firme Chantenay était n o n seulement au cou-
rant de tout ce qui concernait le r h u m et le
sucre de la colonie, mais il connaissait toutes
les histoires de famille des planteurs. C'est par
lui q u e Gérard apprit le passé du beau-frère
d'Hortense. Néron Esquibel était originaire, de
Saint-Domingue. Il s'était installé à la Martini-
que après avoir quitté son île natale pour, assu-
rait-il, des raisons politiques. Il était propriétaire
d'une plantation aux environs de Fort-de-Fran-
ce et d'une autre à Grande-Anse, dans le nord
de l'île, plus importante encore.
— Très grosse fortune, assurait le c o m m i s -
sionnaire en marchandises. Un h o m m e actif, ce
nègre, coriace et vaniteux, mais habile. Sa plus
belle affaire a été de racheter les propriétés de
M. de Myennes, un b r a v e h o m m e , celui-ci, trop
bon, justement, trop honnête.
Lorsque Gérard c o m m e n ç a à s'intéresser à
Hortense, il se fit conter, aussi, l'histoire de M. de
Myennes.
— Louis de Myennes, dit M. Rousselot, était
le dernier rejeton de l'une des plus anciennes
familles françaises de la Martinique. Son aïeul,
je crois, avait émigré du Nivernais, pendant la
Révolution. Mais lui n'avait aucun préjugé de
IDYLLE 23
caste o u autre. C'était l'être le plus accueillant,
le plus sensible... Je n'ai jamais connu de plus
belle âme.
» C'était à lui la plantation de Grande-Anse.
Grande-Anse est un petit b o u r g sur l'Atlanti-
que. Je n'ose pas dire un port : car la m e r y est
si mauvaise que les bateaux n'y débarquent j a -
mais. Si vous allez jusque-là, ce qui vous sur-
prendra le plus, c'est sa plage de sable noir.
» C'est c e sable qui a été la cause de la ruine
de M. de Myennes. Des chimistes en avaient fait
l'analyse et découvert qu'il était c o m p o s é p o u r
les neuf dixièmes d'acier v o l c a n i q u e . Etant
donné la grandeur de la plage, les apports in-
cessants de l'Océan, il y avait là une fortune.
C'était, du moins, l'avis de Louis de Myennes.
Le malheur voulut qu'il se trouvât un inventeur
qui fabriqua un appareil p o u r isoler l'acier du
sable. Autant q u e j e m e souvienne, il s'agissait
d'une sorte d'aimant. M. de Myennes, donc, et
quelques-uns de ses amis, fondèrent une société,
il y a de cela une dizaine d'années, p o u r l'ex-
ploitation de l'appareil. Celui-ci fonctionna
quelque temps et, paraît-il, l'acier de Grande-
Anse était excellent. Mais il n'y a pas d'indus-
trie mécanique à la Martinique. Il fallait e x p é -
dier cet acier outre-mer. L e transport, très
difficile, était aussi très onéreux, il dévorait, n o n
seulement les bénéfices de l'entreprise, mais les
apports des commanditaires.
24 VAUDOU
» En l'espace de quelques mois, Louis de
Myennes se trouva ruiné. Car c e brave type, non
content de subir sa perte propre, voulut rem-
bourser les amis qu'il avait entraînés dans l'en-
treprise. Il lui fallut d o n c vendre ses propriétés,
son usine, tout. L a plantation de Grande-Anse
était superbe. Plusieurs acquéreurs se présentè-
rent. Celui qui fit l'offre la plus avantageuse fut
Néron Esquibel. V o u s avez vu la sœur d'Hor-
tense : Valentine ? C o m m e n t la trouvez-vous?
— Ravissante, fit Gérard avec chaleur.
— Alors, j e n'ai pas besoin de vous dire la
raison de la générosité de ce nègre.
— Mais, répliqua Gérard Chantenay, Mme Es-
quibel est très jeune. V o u s disiez que la ruine
des de Myennes remontait à environ dix an-
nées?
— Hé oui ! Valentine avait tout juste quinze
ans lorsque Néron l'a épousée. Les créoles sont
formées de b o n n e heure; nous avons, ici, n o m -
bre de mères de famille de seize ans.
— Mais, pourquoi Hortense, j e veux dire
Mlle de Myennes, reprit Gérard, habite-t-elle
chez son beau-frère?
— Parce que son p a p a et sa m a m a n sont
morts. Ni l'un ni l'autre n'ont survécu long-
temps à leur malheur. M. de Myennes est décédé
environ un an après le mariage de sa fille aînée;
Mme de Myennes quelques m o i s après. N é r o n a
recueilli la petite orpheline. C'est l'une des ra-
IDYLLE 25
res, peut-être la seule b o n n e action d'Esquibel.
» A ce p r o p o s , ajouta M. Rousselot, méfiez-
vous du nègre. Il n'est pas satisfait des prix que
j'obtiens pour vous. Il va essayer de vous api-
toyer. Ne vous laissez pas faire. »
Et, désormais, au grand regret du j e u n e Chan-
tenay, la conversation du commissionnaire ne
porta plus que sur les conditions actuelles du
marché du rhum, du sucre et sur celles du fret,
qui devenait de plus en plus dispendieux.
Lorsqu'il quitta, c e soir-là, M. Rousselot, chez
qui il venait de dîner, Gérard n'avait aucune
envie de rentrer à l'hôtel. Contrairement aux
conseils qu'il avait prodigués le premier j o u r
de l'arrivée du jeune Français, le commission-
naire lui avait fait faire un repas plantureux,
pour lui donner, disait-il, une idée de la cuisine
créole.
Après d'énormes et excellentes écrevisses, il
avait savouré une fricassée de tortue; des cicis,
sorte de petits oiseaux gras et onctueux c o m m e
des cailles; une grosse taupe rôtie n o m m é e m a -
nicou, et terminé par le matété, délicieux entre-
mets de farine de m a n i o c et de mélasse. Et les
punchs au rhum blanc de l'apéritif; les vins de
France — dons, d'ailleurs, de la maison Chan-
tenay à son agent — avaient mis le j e u n e h o m m e
de belle humeur.
Il faisait vraiment trop chaud pour s'aller c o u -
26 VAUDOU
cher. L a moustiquaire est une protectrice indis-
pensable; mais on y est, là-dessous, c o m m e dans
un four. Mieux valait se p r o m e n e r au b o r d de la
mer.
Le j e u n e Nantais se dirigea vers le port, où,
dans la journée, le grouillement de la foule indi-
gène l'avait amusé. A cette heure nocturne, le
quartier était presque désert. Plus de femmes
transportant, en équilibre, sur leurs têtes, de
grands plateaux garnis de fruits et de pains;
plus de blanchisseuses courbées sous des bal-
lots de linge d'un blanc éblouissant qui tranchait
sur leurs épaules noires; les cases étaient closes;
un seul petit café restait ouvert, qui avait piètre
apparence. Devant la porte du débit, deux né-
gresses jacassaient et l'une regarda Gérard d'un
oeil si effronté, que M. Chantenay s'arrêta. La
jeune f e m m e ne demandait qu'à engager la con-
versation.
— On va chez toi ? demanda-t-elle, après quel-
ques phrases.
M. Chantenay ne tenait pas à amener cette
fille aux pieds nus dans l'hôtel choisi par son
agent.
— Alors, on va chez m o i , dit-elle; mais, tu
sais, c'est pas bien j o l i .
Il la suivit dans un quartier qui était plus
sale e n c o r e que les environs du port. Ils mar-
chaient le l o n g d'obscures ruelles encombrées
d'immondices, dont on traversait les caniveaux
IDYLLE 27
sur des planches glissantes. L e j e u n e h o m m e
avait passé le bras autour de la taille de sa c o m -
pagne et la devinait nue sous la chemise et la
longue j u p e qui devaient être ses seuls vête-
ments. Enfin, il allait connaître la Vénus noire,
chantée par les poètes.
— C o m m e n t t'appelles-tu? demanda-t-il.
— Coraline.
Et elle eut un rire clair qui résonna dans la
nuit.
Des chauves-souris tournaient au-dessus de
leurs têtes; d'énormes rats galopaient sur la
chaussée visqueuse. Gérard circulait à travers
cette pourriture avec l'élan du néophyte qui
monte au sanctuaire de l'idole.
L a case de Coraline, une pauvre cabane de
planches dont un grabat constituait à peu près
tout le mobilier, ne réussit pas à le désenchanter.
Il est vrai que la c h a m b r e semblait proprement
tenue et les draps étaient impeccables.
— Je suis blanchisseuse, expliqua Coraline,
en riant encore, c o m m e il l'en félicitait.
L a négresse, d'ailleurs, ne cessa pas de sou-
rire, pendant toute leur étreinte. Elle subissait
l'Européen c o m m e une besogne m o i n s pénible
et plus rémunératrice que son dur métier, mais
qui ne lui procurait aucun plaisir. L'air ab-
sent, les y e u x fixés sur une niche où, devant une
Vierge de plâtre colorié, brûlait un petit lam-
pion huileux, elle ne paraisssait pas gênée le
28 VAUDOU
moins du m o n d e de m ê l e r sa foi à ses débor-
dements.
La demi-heure qu'il passa auprès de cette né-
gresse devait rester la plus grande désillusion
du jeune admirateur de Baudelaire. Pourtant,
Coraline était j o l i e et bien faite; mais, plus en-
core que l'odeur qui sourdait de la peau noire,
sa froideur de reptile refoulait le désir de Gé-
rard, Il sentait son épiderme se hérisser c o m m e
s'il eût trouvé un serpent dans son lit. A cet ins-
tant, il regrettait le corps rose et c h a u d de Thé-
rèse Flavinien et leurs banales amours.
Le lendemain, la négrillonne délurée qui
apportait, chaque matin, son café à M. Chante-
nay, lui remit une lettre. L'écriture de l'adresse
lui était i n c o n n u e ; ces pattes de m o u c h e ne res-
semblaient guère aux gros caractères de Rous-
selot. C'était une invitation à déjeuner, le j o u r
m ê m e , chez les Flavinien.
« Venez de b o n n e heure, écrivait Thérèse,
après s'être excusée de le prévenir si tardive-
ment; nous échangerons nos impressions sur la
colonie, en « espérant » m o n mari. »
La négrillonne attendait, debout, au pied du
grand lit.
IDYLLE 29
— Il y a r é p o n s e ? demanda-t-elle.
Après sa d é c o n v e n u e de la nuit, M. Chantenay
n'était pas fâché de revoir la passagère; il grif-
fonna une acceptation.
Sa conversation avec M m e Flavinien ne roula
pas longtemps sur la Martinique. L a jeune
femme voulait surtout savoir o ù et q u a n d elle
pourrait, de nouveau, s'entretenir seule à seul
avec son aimable c o m p a g n o n de voyage.
— Nous p o u r r i o n s aller nous p r o m e n e r à la
campagne, suggéra-t-elle ; les environs de Fort-
de-France paraissent ravissants. Mardi pro-
chain, Calixte v a en inspection à Saint-Pierre...
T o u t en parlant, elle pressait d'une façon si-
gnificative la main de Gérard; il accepta le ren-
dez-vous.
Ravie, Thérèse bavardait, maintenant, sans re-
lâche. Elle racontait son mariage, qui ne datail
que de deux années, avec ce professeur beau-
coup plus âgé qu'elle. Celui-ci avait obtenu d'un
ministre qui était son c a m a r a d e de collège la
direction de l'enseignement primaire à la Mar-
tinique.
Cette nomination améliorait pécuniairement
la situation du professeur; elle allait permettre
en outre, à sa f e m m e de v o i r des pays exoti-
ques. Son rêve, à elle aussi. D'après c e que crut
c o m p r e n d r e M. Chantenay, la beauté de ma-
d a m e Flavinien n'aurait pas été étrangère à la
30 VAUDOU
nomination de son mari. Mais celui-ci avait dû
rejoindre Fort-de-France d'urgence. L'adminis-
tration était pressée de v o i r le poste o c c u p é par
son nouveau titulaire; sans doute, le ministre
ne l'était-il pas m o i n s de la liberté ainsi accor-
dée à son é p o u s e ; car Thérèse avait été retenue
à Paris pendant trois m o i s par d'impérieuses
affaires de famille...
— C'est grâce à ça, cher ami, conclut-elle, que
nous avons pris le m ê m e bateau.
La jeune f e m m e se penchait déjà p o u r fêter
tendrement ce souvenir, lorsque M Flavinien
entra. Celui-ci, qui parut à Gérard encore plus
fatigué que lors de leur première rencontre, se
montra enchanté de revoir un compatriote. A u
cours du repas, qui ne ressemblait pas au dîner
de la veille, et, certes, ne le valait pas, le f o n c -
tionnaire confia au j e u n e Nantais qu'au début
de son séjour, il avait regretté la capitale.
— Je m'ennuyais tant en l'absence de m a chère
Thérèse ! disait-il. Fort heureusement, j ' a i trouvé
un dérivatif dans m o n métier. Il y a b e a u c o u p
à faire, ici, p o u r éduquer et instruire les indi-
gènes. Ces malheureux sont encore imbus de
croyances aussi absurdes que fantastiques. Je
m e suis attaché, pour les combattre, à l'étude de
leurs superstitions et vous n'imaginez pas
c o m m e c'est curieux. J'ai trouvé notamment, à
la bibliothèque municipale, un ouvrage qui m'a
b e a u c o u p intéressé.
IDYLLE 31
— Figurez-vous, monsieur Chantenay, dit
Thérèse, que m o n mari ne m e parle plus que
de quimbois et de quimboisiers.
— Quimboiseurs, rectifia l'ancien professeur.
L a j e u n e f e m m e haussa les épaules :
— Quimboiseurs, quimboisiers, c'est bonnet
blanc et... Elle se mit à rire ; il faudrait dire
bonnet noir et noir bonnet, puisqu'il s'agit de
sorciers nègres. Oui, m o n cher, c'est c o m m e j ' a i
l'honneur de vous l'apprendre : m o n mari qui,
à Paris, se m o q u a i t des tireuses de cartes et des
chiromanciennes, ne s'intéresse plus qu'à la
« quimboiserie » . Voilà l'objet actuel des études
du directeur de l'enseignement primaire de la
Martinique!
M. Flavinien eut un sourire amer et résigné.
— T u ne v e u x pas c o m p r e n d r e , m a pauvre
amie. T u ne sais d o n c pas q u e ces quimboiseurs
— en langue créole, monsieur Chantenay, un
quimbois, c'est un sortilège, un philtre — font
b e a u c o u p plus peur aux indigènes que nos j u -
ges ? D'ailleurs, vous allez v o i r ce qu'en dit
quelqu'un qui était bien placé p o u r les con-
naître.
Et, tandis que sa f e m m e servait le café, m o n -
sieur Flavinien alla chercher deux v o l u m i n e u x
in-quarto reliés en v i e u x cuir havane et qui
avaient subi les outrages du temps et du cli-
mat.
— V o u s ne connaissez pas Moreau de Saint-
32 VAUDOU
Méry, monsieur Chantenay? reprit le fonction-
naire; c'est pourtant une figure intéressante.
C'est lui qui, le 14 juillet 1789, fut n o m m é pré-
sident de l'assemblée électorale de Paris. Il était
né à Fort-Royal — vous n'ignorez pas que tel
fut le premier n o m de Fort-de-France — et vé-
cut longtemps en Haïti.
» C'est pendant son séjour dans cette île
qu'il rédigea le c o p i e u x rapport que voici —
M. Flavinien tapotait de sa main grasse les deux
in-quarto — et qui s'intitule : Description topo-
graphique, physique, civile, politique et histo-
rique de la partie française de l'île de Saint-
Domingue, avec des observations générales sur
sa population, sur le caractère et les mœurs des
divers habitants, sur son climat, sa culture, ses
productions, son admnistration, à l'époque du
18 octobre 1798.
— Ouf! dit Thérèse avec un soupir comique.
— L e titre est un peu long, en effet, acquiesça
son m a r i ; le rapport aussi, d'ailleurs; mais il
contient des choses curieuses et qui se rappor-
tent, précisément, à ce qui a le don d'horripiler
ma f e m m e .
» V o u s m e direz que les observations de Mo-
reau de Saint-Méry ont été faites à Saint-Do-
mingue, et que nous s o m m e s à la Martinique;
mais le culte du V a u d o u — tel est le n o m du
dieu inventé par les sorciers — est célébré dans
toutes les Antilles et, s'ils ne font pas tous partie
IDYLLE 33
de la secte, les nègres ont tous foi en son ensei-
gnement...
— Plus qu'au tien, lança la jeune f e m m e .
— Hélas ! avoua M. Flavinien. C'est bien pour
cela qu'il m e faut connaître leurs croyances et
démasquer leurs sorciers qui détruisent, au fur
et à mesure, ce que nous avons tant de m a l à
construire et ne reculent m ê m e pas devant le
crime.
— O h ! o h ! fit Gérard, amusé par la convic-
tion du fonctionnaire.
— Mais oui, monsieur Chantenay; et si vous
voulez venir avec m o i au greffe du tribunal,
vous verrez une liste de forfaits dont les au-
teurs, restés souvent impunis, appartenaient au
Vaudou et n'avaient fait qu'obéir aux sug-
gestions, aux ordres du grand-prêtre de la
secte.
» V a u d o u , reprit M. Flavinien en feuilletant
l'un des volumes, signifie un être tout-puissant et
surnaturel, dont dépendent tous les événements
qui se passent sur ce globe. Or, cet être, c'est
une espèce de couleuvre, sous les auspices de
laquelle se rassemblent tous c e u x qui professent
la m ê m e doctrine. Connaissance du passé, scien-
ce du présent, prescience de l'avenir, tout appar-
tient à cette couleuvre, qui ne consent néanmoins
à c o m m u n i q u e r son p o u v o i r et à prescrire ses
volontés que par l'organe d'un grand-prêtre que
les sectateurs choisissent et plus encore par la
34 VAUDOU
négresse que l'amour de ce dernier a élevée au
rang de grande-prêtresse. »
M m e Flavinien battit des mains :
— L a négresse que l'amour du grand-prêtre
a faite grande-prêtresse ! Qu'en pensez-vous,
monsieur Chantenay? T u n'as rien à apprendre
à ces nègres, Calixte; ils sont plus féministes,
plus avancés que toi.
Paisiblement, le fonctionnaire reprit sa lec-
ture :
« Ces deux ministres, qui se disent inspirés
par Dieu, portent les n o m s p o m p e u x de roi et
de r e i n e ; ou celui, despotique, de maître et de
maîtresse; ou, enfin, le titre touchant de papa
et de m a m a n . Ils sont, durant toute leur vie,
les chefs de la grande famille du V a u d o u et ils
ont droit au respect illimité de c e u x qui la c o m -
posent.
» Ce système de domination d'une part et de
soumission aveugle de l'autre, bien établi, on
forme, à des époques déterminées, des assem-
blées o ù président le roi et la reine V a u d o u ;
cette réunion n'a jamais lieu que secrètement,
lorsque la nuit répand son o m b r e , dans un en-
droit écarté et à l'abri de tout œil profane... »
— D'après ce que tu m'as raconté, interrom-
pit M m e Flavinien, ces réunions clandestines
sont surtout des orgies dont les nègres et les
négresses profitent p o u r se livrer, au hasard, aux
j e u x de l'amour.
IDYLLE 35
L e directeur rougit :
— Excusez m a f e m m e , dit-il, tout confus; elle
voit l'univers entier uniquement attaché et sou-
mis aux lois d'Eros.
— D a m e ! riposta-t-elle, la preuve, c'est que
tu m'as épousée. Figurez-vous, monsieur Chante-
nay, q u e m o n m a r i m ' a fait sa déclaration le
premier j o u r o ù nous nous s o m m e s rencontrés.
C'était à un cocktail dans l'atelier d'un peintre
qui dessinait p o u r m a m a i s o n de couture et...
Ce fut au tour du fonctionnaire d'interrom-
pre son épouse :
— V o y o n s , Thérèse, cela n'intéresse pas m o n -
sieur Chantenay. Voulez-vous q u e j e continue ?
demanda-t-il à celui-ci.
— Certes, fit Gérard, de plus en plus amusé.
M. Flavinien rouvrit son livre :
« Lorsque, reprit-il, on a vérifié que nul cu-
rieux n'a pénétré dans l'enceinte, on c o m m e n c e
la c é r é m o n i e par l'adoration de la couleuvre ;
l'on renouvelle, entre les mains du r o i et de la
reine, le serment du secret qui est la base de
l'association et qui est a c c o m p a g n é de tout ce
que l e délire a p u imaginer de plus horrible
p o u r le rendre plus imposant.
» Alors, la foule s'écarte et chacun, selon
l'ordre de son ancienneté dans la secte, vient
implorer le V a u d o u . L'un sollicite de l'argent;
l'autre, le don de plaire à une insensible; celui-
ci veut rappeler u n e maîtresse infidèle; celui-là
36 VAUDOU
désire une p r o m p t e guérison o u une existence
prolongée. A p r è s eux, une vieille vient conjurer
le Dieu de faire cesser le mépris de celui dont
elle voudrait captiver l'heureuse adolescence ;
une j e u n e sollicite d'éternelles amours ou elle
répète des v œ u x que la haine lui dicte contre
une rivale préférée. Il n'est pas une passion qui
ne profère un vœu et le crime lui-même ne
déguise pas toujours ceux qui ont son succès
p o u r objet. »
M. Flavinien suspendit un instant sa lecture :
— V o i l à bien c e que j e vous disais tout à
l'heure, monsieur Chantenay. T o u j o u r s le
crime...
— Et toujours l'amour, répliqua sa f e m m e .
Visiblement désireux de ne pas laisser la con-
versation revenir sur c e sujet épineux, le fonc-
tionnaire reprit son livre :
« Après cela c o m m e n c e la danse du V a u d o u .
Le roi met la main sur la boîte où est la c o u -
leuvre et bientôt il est ému. Cette émotion, il la
c o m m u n i q u e à la reine, qui paraît bientôt en
proie aux plus violentes agitations; elle va, de
temps en temps, chercher un nouveau charme
auprès du serpent V a u d o u ; elle agite la boîte
et les grelots dont celle-ci est garnie faisant
l'effet de ceux de la marotte de la folie, le
délire v a croissant. Il est c o m m e augmenté par
l'usage des liqueurs spiritueuses que, dans
l'ivresse de leur imagination, les adeptes n'épar-
IDYLLE 37
gnent pas et qui l'entretient à son tour. Les dé-
faillances, les pâmoisons se succèdent, chez les
uns, et une espèce de fureur chez les autres ;
mais, chez tous, il y a un tremblement nerveux
qu'ils semblent ne p o u v o i r maîtriser. Ils tournent
sans cesse sur eux-mêmes. Et, tandis qu'il en
est qui, dans cette espèce de bacchanale, déchi-
rent leurs vêtements et mordent m ê m e leur
chair, d'autres, qui sont tombés sur place, sont
transportés, toujours en dansant, dans une
pièce voisine où une dégoûtante prostitution
exerce, dans l'obscurité, le plus hideux empire. »
— Et voilà l'orgie annoncée, conclut triom-
phalement M m e Flavinien. T u as assez lu, Ca-
lixte, laisse-nous tranquilles avec tes sorciers.
Lorsqu'il quitta, une heure plus tard, la direc-
tion de l'enseignement primaire, Gérard riait en-
c o r e du divertissant spectacle que lui avait
donné ce couple disparate.
Le mari lui apparaissait c o m m e ce héros d'un
film célèbre, un professeur, lui aussi, que l'on
voit abandonner une vie studieuse pour suivre
une chanteuse de cabaret. Thérèse n'était pas
artiste, probablement une e m p l o y é e ou un
« mannequin » ; mais cet ange b l o n d à la cuisse
aussi bien tournée — et aussi légère — que celle
de l'Ange bleu, avait évidemment affolé l'aus-
tère universitaire.
Puis il pensa à la nouvelle marotte de celui-.
38 VAUDOU
ci ; à tout c e qu'il lui avait dit et lu. Etait-il pos-
sible que l'une de ces porteuses du port, au
regard b o v i n , ou, par exemple, la rieuse et insen-
sible fille qu'il avait tenue, la veille, entre ses
bras, pût devenir dans les cérémonies décrites
par Moreau de Saint-Méry, une de ces bacchan-
tes éperdues et prêtes au crime p o u r assouvir
leur passion?
Intéressé malgré lui, il se promit de parler
à Rousselot de c e curieux V a u d o u .
L a villa des Esquibel s'élevait à une dizaine
de kilomètres de Fort-de-France, n o n loin de
l'établissement thermal d'Absalon. L a route de
la T r a c e qui y m è n e est l'excursion classique des
touristes. C'est, à c o u p sûr, le coin le plus pitto-
resque de la région. Néron, devenu riche, avait
bien choisi.
Derrière une haie odorante de campêches, au
fond d'un vaste jardin o ù se mêlaient la végé-
tation tropicale et les cultures européennes, la
maison dresse ses colonnades de bois — l'île en
c o m p t e d'admirables essences — entourant une
véranda circulaire.
Lorsque Gérard y arriva, cet après-midi-là,
deux négresses occupées à l'on ne sait quelles
IDYLLE 39
vagues besognes, chantaient, en se répondant
l'une l'autre, de chaque extrémité du jardin.
Leurs v o i x de cristal semblaient rafraîchir l'air
torride c o m m e une source. M. Chantenay s'ar-
rêta p o u r les écouter; mais, l'apercevant, elles
se turent et, avertie par c e silence soudain, Hor-
tense apparut sur la véranda.
L e visage de la j e u n e fille s'éclaira :
— M o n beau-frère fait sa sieste, dit-elle; mais
il n'en a plus p o u r longtemps. Je le réveillerais
bien; mais cela le met de mauvaise humeur. Et
SI vous n'êtes pas trop pressé...
— Pas pressé du tout, répondit Gérard en
souriant. Ce n'est pas spécialement votre beau-
frère, d'ailleurs, q u e j e venais voir. Nous avons
déjà eu, tous les deux, une longue conversation,
ce matin, dans l e bureau de M. Rousselot. C'est
M. Esquibel qui m ' a dit que j e ne vous déran-
gerais pas en venant cet après-midi.
Mlle de Myennes décrocha un chapeau de jar-
din :
— E h bien ! dit-elle, allons nous p r o m e n e r jus-
qu'à ce qu'ils se réveillent tous. Je vais vous
faire les honneurs de notre campagne, en atten-
dant q u e m a sœur v o u s fasse ceux de sa maison.
Ils traversèrent le potager, o ù la jeune fille
lui n o m m a i t les arbustes au fur et à mesure
qu'ils passaient devant chacun d'eux.
— Ça, c'est un prunier de Cythère; c e rose,
là...
40 VAUDOU
— E n c o r e un prunier, dit Gérard.
— Oui, un prunier sauvage. V o u s êtes plus
calé en arboriculture que j e ne le pensais. Et
celui-ci, m o n s i e u r ?
Elle montrait un arbuste aux fruits sembla-
bles à d'énormes poires, mais armées de pi-
quants.
— A h ! dit-elle, c o m m e Gérard gardait le si-
lence; cette fois vous êtes pris. C'est un corros-
solier, monsieur Chantenay. L e corrossol est le
fruit préféré des Martiniquais. Goûtez.
Elle avait ouvert l'une des poires ; il s'en
échappa une pâte, crémeuse c o m m e de la gui-
mauve, que le jeune h o m m e avala avec plus de
politesse que de satisfaction.
— Maintenant, fît Hortense, vous pourrez dire
que vous avez m a n g é du « d o u x - d o u x » .
Elle riait, le c o u d e levé, en passant sa langue
rose sur l'autre moité du corrossol. Et l e jeune
Nantais admirait la grâce innée de tous les ges-
tes de cette délicate créature.
Ils quittèrent le parc et prirent un sentier
bordé de splendides fougères, gloires végétales
de la région, qui descendait vers un ravin. En
haut, à droite, une herse de balisiers flamboyait
de toutes ses fleurs énormes d'un rouge agres-
sif. Des papayers, droits et lisses c o m m e des
tuyaux, montraient, au sommet de leurs troncs,
des couronnes feuillues et des grappes de gros
fruits verts. Au-dessous d'eux, un torrent rou-
IDYLLE 41
lait de cascade en cascade jusqu'à la dernière,
haute de huit à dix mètres, qui la précipitait
dans un bassin naturel, mais q u ' o n eût dit, avec
ses parois en arcs-boutants, érigé par un syndi-
cat d'initiative.
— Elle est gentille, n'est-ce pas? notre fon-
taine, fit Mlle de Myennes.
— Elle donne envie de se baigner, dit M. Chan-
tenay dont le veston de chantoung c o m m e n ç a i t
à coller aux épaules.
— Pas à m o i , répondit la jeune fille.
— V o u s n'aimez pas vous baigner?
— Il faut que l'eau soit très chaude. A Gran-
de-Anse, Valentine m'emmenait à la rivière,
parce que notre vieille nourrice disait que, les
bains de mer, ça donne des boutons chauds. La
rivière était glacée. Je détestais ça. L a Loire,
c'est c h a u d ?
— En été, oui, assez chaud.
Gérard remarquait que la jeune fille s'inté-
ressait b e a u c o u p à son p a y s ; il en était à la fois
fier et ravi.
Il y avait près de deux heures que les jeunes
gens avaient quitté la villa; mais ni l'un ni l'au-
tre ne se rendaient c o m p t e de la fuite du temps.
Ils arrivèrent ainsi à l'entrée d'un petit village.
La rue, unique, était b o r d é e de cases. Bien ru-
dimentaire, ces logis : quatre b a m b o u s fichés en
terre, retenant des caisses, des tonneaux qui
servaient de murs. Le toit, c'étaient tantôt de
42 VAUDOU
vieilles plaques de zinc ; tantôt des planches
étiquetées de marques de f a b r i q u e ; ou, plus
simplement encore, de feuilles de bananiers.
Par la porte, seule ouverture du réduit, on
apercevait l'intérieur de la cabane. Les plus
grandes, des bat-flanc où étaient placardées
de naïves images d'Epinal, les séparaient en b o x
qui devaient être les chambres de la famille.
Dans la plupart, il n'y avait qu'une pièce, sans
aucun m e u b l e . Les lits, c'étaient de v i e u x ha-
bits, des sacs posés à m ê m e le sol... L a plupart
des habitants de c e triste h a m e a u devaient être
au travail dans les plantations; ils rencontraient
surtout des vieillards et des enfants.
L'un de ces derniers, une fillette squelettique,
avait l'air égaré. Elle marchait les y e u x fixes, bu-
tant contre les cailloux, sans s'occuper des obsta-
cles du chemin. Elle faillit se jeter contre eux.
— Elle est folle ou aveugle? demanda Gérard,
en s'écartant.
— C'est une z o m b i e , une morte-vivante, ré-
pliqua la j e u n e fille à v o i x basse.
Et elle expliqua q u e certains sorciers noirs
peuvent ainsi ressusciter des cadavres qui, dé-
sormais, sont leurs esclaves, n'ont plus d'autre
pensée, d'autre volonté que celle des magiciens
qui les emploient à des choses affreuses.
— Tiens ! fit M. Chantenay, ces sorciers, ne
seraient-ce pas les disciples du V a u d o u ?
— Il vaut m i e u x ne pas p r o n o n c e r ce mot, ré-
IDYLLE 43
pliqua Mlle de Myennes, en regardant craintive-
ment autour d'elle.
Le j e u n e Chantenay s'amusait b e a u c o u p :
— V o u s avez peur qu'il appelle les esprits?
Il s'arrêta de rire en v o y a n t Hortense toute
pâle.
— Pardonnez-moi, dit-il, confus.
Il l'enlaçait, p o u r la soutenir, tellement elle
paraissait soudain faible et lasse.
L e bras à la taille de la j e u n e fille, ils firent
ainsi quelques pas.
— Cela v a m i e u x , dit Hortense en se déga-
geant. C'est l e pays qui veut ça, ajouta-t-elle
avec un sourire f o r c é . Les nourrices vous r a c o n -
tent des histoires, quand o n est enfant... On ne
vous en a pas raconté depuis q u e vous êtes à
Fort-de-France?
— Je n'y ai pas eu de nourrice, dit Gérard.
— Ne plaisantez pas. Qui v o u s a parlé de
cette secte?
Elle fixait sur lui un regard interrogateur et
de la détresse se lisait dans ses y e u x limpides.
M. Chantenay regrettait son indiscrétion ; il ne
tenait pas à mettre la j e u n e fille au courant de
ses rapports avec l e m é n a g e Flavinien; mais il
détestait mentir; et puis, Fort-de-France est une
petite ville; les étrangers y sont remarqués, si-
non épiés; les Esquibel apprendraient certai-
nement ses relations avec le fonctionnaire.
— C'est M. Flavinien, répondit-il.
44 VAUDOU
— M. Flavinien?
Hortense ouvrait plus encore ses larges yeux
sombres.
— L e directeur de l'enseignement primaire. Il
n'est là que depuis quelques m o i s et se pas-
sionne pour les sciences occultes.
— Ah ! fit Mlle de Myennes, nous ne le connais-
sons pas.
Elle paraissait plus rassurée. Elle prit la main
du jeune h o m m e et la garda dans la sienne pen-
dant tout le chemin du retour. M. Chantenay
songeait qu'il serait d o u x de conserver, ainsi,
ces petits doigts confiants toute la v i e ; de chérir
et de protéger cette enfant naïve et faible, si
adorablement jolie.
— Voilà nos amoureux, s'écria M m e Esqui-
bel lorsqu'ils arrivèrent, les mains e n c o r e join-
tes, devant la maison.
La sœur d'Hortense avait une r o b e de fine
toile blanche qui moulait ses formes épanouies.
Sous le col très échancré on apercevait la nais-
sance des seins jumelés par le corsage. Valen-
tine Esquibel surprit le regard du jeune h o m m e .
Sans rougir, elle pointa le doigt vers le buste,
à peine renflé, de sa sœur :
— Et dire que j'étais ainsi, avant de m e ma-
rier, fit-elle en riant. Elle n'a que cinq ans de
moins que m o i , cependant; mais les années de
ménage comptent double.
IDYLLE 45
— Je trouve votre décolleté ravissant, riposta
galamment Gérard. D'ailleurs, les grands pein-
tres, Rubens, entre autres, n'ont jamais pris
c o m m e m o d è l e s que des...
Il cherchait un m o t p o u r ne pas désobliger
Mme Esquibel, ni offusquer la pudeur d'Hor-
tense.
— Des dames potelées, c o m m e m o i , acheva
Valentine. Merci, complimenteur.
La j e u n e f e m m e sentait M. Chantenay sincère
et était flattée. Ce garçon, décidément, lui plai-
sait. Il ferait un beau-frère très agréable et qui
déciderait peut-être son mari à la laisser aller
faire un tour en France, son plus cher désir.
Hélas! chaque hivernage, Néron promettait de
partir et la saison sèche revenait sans qu'il eût
tenu sa promesse...
T o u t en songeant à ces voyages futurs, elle re-
gardait Gérard, debout sous la véranda et qui,
empressé, un peu avantageux, c o m m e un pi-
geon qui fait la roue, se dépensait auprès d'Hor-
tense. Un sourire ambigu retroussa les lèvres
charnues de Valentine Esquibel.
La c o u r respectueuse, mais assidue, que Gé-
rard faisait à Mlle de Myennes; le fait qu'il avait
46 VAUDOU
laissé partir sans lui le bateau qui devait le ra-
m e n e r en France, tout concourait à c e q u e
M. Chantenay fût considéré, par la famille Es-
quibel, c o m m e le fiancé de la j e u n e fille.
Gérard était d o n c invité, plusieurs fois par
semaine, à déjeuner o u à dîner à la villa et il
ne se passait pas de j o u r sans que les jeunes
gens se vissent.
D e très b o n n e heure, c e matin-là, Ninotte, la
petite négrese, f e m m e de c h a m b r e de l'hôtel,
vint réveiller M. Chantenay.
— Vite, vite..., on v o u s appelle au téléphone.
C'était la v o i x de Mlle de Myennes, une v o i x
pure, grave, qui avait dans l'appareil des s o n o -
rités de violoncelle.
— Je vous ai réveillé ? Il n'est pas six heures.
Voilà : Valentine et m o i partons p o u r Grande-
Anse; vous savez, l'ancienne propriété de p a p a ?
— Rassurez-vous, nous revenons c e soir-mê-
m e . Cela v o u s ferait-il plaisir d'y aller passer la
j o u r n é e avec n o u s ?
— Alors, soyez prêt dans une heure. Nous
irons vous prendre à Fort-de-France.
Une heure plus tard, exactement — l'exacti-
tude n'est pas u n e qualité créole, sinon quand
l'intéressé attache b e a u c o u p de prix au ren-
dez-vous — une auto de grand sport, basse et
longue, stoppait devant l'hôtel de la Savane.
IDYLLE 47
Mme Esquibel, la j u p e retroussée jusqu'au-des-
sus du genou, était au volant.
— L a bagnole a l'air d'être faite p o u r nous
trois, n'est-ce pas? dit-elle, en montrant les trois
baquets en q u i n c o n c e de la voiture.
Hortense ne disait rien; elle se contentait de
poser sur le jeune h o m m e la chaste caresse de
son limpide regard.
Ils démarrèrent à toute vitesse. M m e Esqui-
bel, dédaigneuse des règlements, laissait l'échap-
pement libre et les pétarades du moteur ameu-
taient tous les animaux : chiens, cabris,
poulets et c o c h o n s noirs qui grouillaient jusque
dans les faubourgs de la capitale.
Celui de la Folie traversé à vive allure, ils
passèrent devant une caserne; puis l'auto re-
monta, sans ralentir, les hauteurs de la Redoute.
Ce quartier bourgeois, aux coquettes maisons
enfouies dans des jardins o m b r e u x et fleuris,
rappelait à Gérard l'époque où, étudiant à Pa-
ris, il demeurait chez sa tante d'Auteuil.
Soudain, il sentit sur sa main la d o u c e m e -
notte de Mlle de Myennes.
— Retournez-vous, dit la jeune fille; le temps
est merveilleusement clair; profitez-en.
L a baie de Fort-de-France s'étalait derrière
eux, d'un bleu de faïence, o ù le soleil incrustait
les paillettes d'or et de j a d e des îlots. Plus loin,
par delà les marécages du Lamentin, d'un vert
liquide, on apercevait l'extrémité sud de l'île;
5
48 VAUDOU
la pointe des Salines, avec sa frise onduleuse de
palmiers.
— C'est ravissant ! s'écria le j e u n e h o m m e .
— Arrête-toi, Valentine, demanda Hortense,
que M. Chantenay ait le temps d'admirer.
L a jeune f e m m e se contenta d'appuyer un
peu m o i n s sur l'accélérateur.
— Il aura bien d'autres occasions de revoir
tout ça, dit-elle en riant. Car vous n'êtes pas
près de quitter la Martinique, n'est-ce pas, m o n -
sieur Gérard?
Après Saint-Joseph, un village assez bizarre-
ment placé en dehors de la route, celle-ci
jusque-là très belle, était crevassée d'or-
nières. L'auto franchit plusieurs ponts assez
étroits et sous lesquels des torrents bouillon-
naient autour de rochers en f o r m e d'œufs gigan-
tesques.
— La rivière Blanche, dit Hortense.
— Elle n'a pas v o l é son n o m , répliqua Gérard
en montrant l'écume qui recouvrait un b l o c noi-
râtre c o m m e une c r è m e fouettée, un gâteau de
chocolat.
Passé le Gros-Morne, qui est un bourg assez
important et très apprécié des colons à cause
de la salubrité de son climat, la route descen-
dait vers la côte orientale de l'île.
— C'est Brin-d'Amour, un joli n o m , pas vrai?
fit Mme Esquibel, en pointant le menton vers un
IDYLLE 49
splendide domaine que traversait une allée
toute rose de ses p o m m i e r s en fleurs.
Cette fois, M. Chantenay n'avait plus besoin
d'être averti p o u r contempler le paysage. D e -
vant lui, l'Atlantique moutonnait de blanches
vagues, très différentes de la m e r unie des A n -
tilles et un vent sec et frais venait siffler à leurs
oreilles. L e coquet village de la Trinité tendait
sur l'océan ses pointes serties de cocotiers. L e
long de la presqu'île de la Caravelle, quelques
goélettes, des pirogues aux voiles en ciseaux,
évoluaient lentement sur l'onde, c o m m e des
mouettes paresseuses.
Gérard ne put retenir un cri d'admiration.
— Pas mal, hein? dit M m e Esquibel. Est-ce
que cela vaut Nantes et la L o i r e ?
Sans attendre la réponse, la jeune f e m m e
appuyait à f o n d sur le champignon et la voiture
roulait, maintenant, à folle allure sur la route
de Grande-Anse. Ils filaient entre des champs
de cannes et d'ananas, toujours fouettés par le
robuste vent de l'Océan, qui avait c o u r b é les
arbres du marigot c o m m e le mistral les cyprès
p r o v e n ç a u x ; à Grande-Anse, il soufflait si fort
que Gérard n'entendait plus la v o i x de ses c o m -
pagnes; mais la rude haleine de l'Océan tonifiait
les nerfs du jeune Français, un peu amollis, déjà,
par ses quelques semaines aux Antilles.
— C'est ici que nous s o m m e s nées, Valentine
50 VAUDOU
et m o i , dit Hortense avec, dans la voix, un léger
tremblement. Elle montrait une vieille maison,
m o i n s somptueuse, certes, que celle de Néron
Esquibel, mais qui avait grand air, avec ses
façades tannées par le soleil et l'air marin, sa
cour o m b r a g é e d'arbustes fleuris, le jaillisse-
ment cristallin de Son antique fontaine.
Ils furent salués par une indigène, que cinq
enfants entouraient d'une mouvante guirlande.
Tandis qu'Hortense embrassait la négresse et sa
jacassante progéniture, Valentine prit le bras de
M. Chantenay.
— Avez-vous remarqué, dit-elle, que ces gos-
ses sont tous de nuances différentes? Il y en a
un noir, un brun, un j a u n e et un presque r o u g e ;
un vrai câpre, celui-là. C'est que Zéline a choisi,
p o u r chacun d'eux, un p a p a différent. Quand j e
dis qu'elle a choisi, h u m ! c'est plutôt les pères
qui ont distingué Zéline chacun à leur tour.
» Elle a un tempérament excessif, ajouta en
riant la j e u n e f e m m e ; mais c'est u n e excellente
mère et la plus d é v o u é e des servantes. Et puis,
papa avait b e a u c o u p d'affection p o u r elle. Voilà
p o u r q u o i nous l'avons conservée c o m m e gar
dienne de notre maison. »
M. Chantenay observa q u e M m e Esquibel ne
lui avait pas m o n t r é celle qui paraissait l'aînée
des enfants, u n e fillette d'une douzaine d'années
qui s'était jetée avec effusion dans les bras de
Mlle de Myennes.
IDYLLE 51
— Et celle-ci, dit-il, est presque aussi blanche
qu'une Européenne.
— Oui, fit M m e Esquibel, avec un peu d'em-
barras.
Et elle entraîna Gérard dans la maison.
— Ne croyez pas que j e pense aucun mal de
la Loire, reprit la j e u n e f e m m e , tandis qu'elle
lui préparait une citronnade ; le berceau de
notre famille est un petit village baigné par
votre fleuve. Du côté de... attendez.., Cosne,
C'est ça, Cosne-sur-Loire; v o u s connaissez ce
patelin?
— Un peu. J'ai chasse dans l'île, qui est aux
portes de la ville, chez les V o g u é .
— C'est loin de Nantes?
— Quatre ou cinq cents kilomètres.
— Alors, nous sommes presque compatrio-
tes; Hortense est allée voir « sa c h a m b r e » , re-
prit Mme Esquibel. Elle ne vient jamais ici sans
faire ce pèlerinage. V o u s ne devineriez pas ce
qu'elle m ' a dit un j o u r : qu'elle voudrait y pas-
ser sa nuit de noces ! Les vierges ont de ces raf-
finements...
L a jeune f e m m e riait de toutes ses dents en
jouant de la prunelle avec une habileté c o n -
s o m m é e . Les j a m b e s haut croisées sur son ro-
cking-chair, elle montrait sans vergogne ses
mollets bien tournés et un genou r o n d sur le-
quel jouait un rayon de soleil.
— Rousselot m'a raconté que vous l'aviez pré-
52 VAUDOU
senté à une fort jolie dame, dit-elle, en le re-
gardant fixement.
M. Chantenay comprit q u ' a v e c cette parte-
naire, il ne fallait pas j o u e r au plus fin.
— Cela ne peut être que Mme Flavinien, ré-
pondit-il. Je l'ai c o n n u e sur le bateau.
— Et, bien entendu, vous avez flirté avec elle ?
— C o m m e avec toutes les passagères, répli-
qua-t-il en souriant. A v e c le bridge et le deck-
tennis, c'est la plus grande distraction à b o r d .
M m e Esquibel soupira :
— Je vous envie. J'aimerais tant cette vie-là !
Les réveils en pleine mer, le sport, les rêveries
sur le pont, le soir...
— L e flirt.
— Pourquoi pas? fit-elle, en le regardant en-
core avec une feinte candeur.
Hortense revenait, les yeux rougis.
— T u as pleuré, sensitive. A la pension, déjà,
ma petite sœur ne cessait pas de verser des lar-
mes. Elle regrettait Grande-Anse.
— Je la regrette encore, dit doucement la
jeune fille.
— Mais pas le couvent. Allons, Néron est
pourtant gentil avec toi.
— Oui, dit Hortense, il est très généreux.
— Ça, tu p e u x le dire. Figurez-vous, Gérard
— vous permettez que j e vous appelle Gérard?
— Je vous en prie.
— C'est ici, dans cette cour, que Néron m'a
IDYLLE 53
aimée, j e crois, dès notre première rencontre.
J'étais en train de m e rafraîchir les mains au
jet d'eau. M. Esquibel arriva avec papa. T o u s les
deux étaient couverts de poussière. P a p a parlait
tout le temps affaires et voulait entraîner son
c o m p a g n o n dans son b u r e a u ; mais Néron restait
dans la cour à m e regarder. Enfin, il suivit m o n
père. Je sus, par la suite, qu'il avait accepté sans
marchander le prix que p a p a lui avait d e m a n d é
de sa propriété. D e u x m o i s après, j'étais mariée
et, l'année suivante, notre père mourait. Je ne
vous ennuie pas avec nos histoires de famille ?
J'ai l'impression que vous en êtes déjà.
Hortense rougit et alla s'accouder au balcon
de bois donnant sur l'Océan.
— Pauvre petite, reprit M m e Esquibel à v o i x
basse. Elle était au couvent lorsque, quelques
mois plus tard, un matin, notre vieille nourrice
est venue la chercher. Cette b r a v e f e m m e n'osait
pas lui dire la vérité. Hortense n'apprit notre
nouveau malheur qu'en arrivant à Grande-Anse.
Car m a m è r e avait voulu continuer à habiter là
où elle avait vécu avec papa. Nous étions orphe-
lines. Mais m o i , j ' a v a i s un mari. Hortense n'avait
plus personne. L a m o r t de papa et celle de
maman, plus encore, avaient b e a u c o u p affecté
ma petite cœur. Je demandai à Néron de la
retirer de pension et de la prendre avec nous.
Ainsi, à dix-sept ans, j e m e trouvais en quel-
que sorte la m a m a n de m a sœurette. Et il y a
54 VAUDOU
huit ans de cela, conclut M m e Esquibel en sou-
pirant.
Elle se leva, alla embrasser sa sœur, la ramena
vers M. Chantenay.
— T u te marieras, toi aussi, et j'aurai des ne-
veux qui viendront passer leurs vacances ici.
N'est-ce pas, Gérard ?
— Grande-Anse doit être un paradis p o u r
les enfants, répondit prudemment le jeune
Nantais.
Il venait de se rappeler l'horreur que son père
avait des noirs et frémissait à la pensée qu'il
aurait à avouer un nègre p o u r beau-frère.
— Allons faire un tour au paradis, dit. ma-
dame Esquibel.
Ils descendirent au jardin. Moins soigné, plus
sauvage, il était peut-être encore plus beau que
celui de la villa d'Absalon. Les coléus, aux fleurs
charnues; les ibiscus éclatants; les orchidées,
qui ressemblaient à des papillons, émerveil-
laient le j e u n e Français. Et, lorsqu'ayant quitté
le jardin, ils entrèrent dans la savane, marchant
entre les herbes qui leur montaient jusqu'aux
épaules, Gérard était c o m m e enivré par la sève
odorante de ces plantes grasses et drues. Il
avait l'impression que, faite f e m m e , cette
nature plantureuse le serrait entre ses bras
puissants.
— On étouffe là-dedans, fit Mme Esquibel,
tandis que sa sœur, oppressée elle aussi, se rap-
IDYLLE 55
prochait de Gérard, craintivement, jusqu'à le
toucher.
M. Chantenay respirait l'odeur légère du corps
échauffé de la jeune fille et sa griserie augmen-
tait. A cet instant, l'appréhension qu'il avait du
c o u r r o u x paternel s'évanouissait; il était prêt à
tout braver p o u r épouser Hortense.
Ils avaient abandonné la savane et arrivaient
aux contreforts d'un m o r n e o ù se voyaient des
cahutes de pierre, très basses et sans fenêtres.
— Vous ne connaissez sûrement pas cela,
Gérard, dit Mme Equibel. Ce sont des cases à
vent. Il n'y en a pas du côté de Fort-de-France;
mais ici, o ù les ouragans sont parfois ter-
ribles, il faut bien avoir un refuge. C'est là
que papa m'a conduite pendant un cyclone ;
m a m a n portait Hortense dans ses bras. C'est
vieux, tout ça... j e m'en souviens c o m m e si
c'était hier.
M. C h a n t e n a y . l'écoutait avec ravissement.
L'ennuyer, ces souvenirs? Ils lui faisaient par-
tager, au contraire, dans le passé, la vie de celle
qu'en son cœur, il n o m m a i t déjà sa fiancée.
C o m m e Valentine, en rentrant à la maison, les
avait laissés seuls un instant, Gérard prit dans
ses mains celles de Mlle de Myennes.
— Hortense, dit-il, d'une v o i x basse et tendre,
que l'émotion faisait trembler, Hortense, voulez-
vous être m a f e m m e ?
— C'est m o n vœu le plus cher, Gérard, répon-
56 VAUDOU
dit la jeune fille en le regardant dans les yeux.
Elle ne se d é r o b a point lorsqu'il se pencha sur
son visage. Leurs lèvres se joignirent en un long
baiser, qu'accompagnait le chant cristallin du
jet d'eau.
L'auto qui les ramenait à Absalon, traversant
Fort-de-France, passait devant l'école primaire.
Gérard se rappela, un peu tard, que c e mardi-là,
il avait rendez-vous avec M m e Flavinien. Il se
renfonça dans la voiture c o m m e si l'ardente
épouse du fonctionnaire fût e n c o r e à l'attendre
à sa fenêtre, avec un insouciant haussement
d'épaules.
La nuit était presque t o m b é e quand ils arrivè-
rent en vue de la villa. En haut de la côte, posté
au b o r d de la route, Jioule attendait, c o m m e un
chien fidèle, le retour de sa petite maîtresse.
Lorsqu'il aperçut M. Chantenay, le nègre se re-
jeta dans un fourré.
DEUXIÈME PARTIE
TORNADE
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée
Phèdre.
1
« Sainte-Anne est surtout célèbre p o u r sa sa-
vane des Pétrifications, qui représente le phé-
n o m è n e géologique le plus curieux de la Marti-
nique. On y ramasse des échantillons de bois
pétrifié qui ont l'aspect du jaspe et de l'agate.
Cette savane est un véritable désert de sable et
de pierre. D e loin en loin, on aperçoit quelques
arbrisseaux rôtis de soleil, dont la couleur gri-
sâtre ajoute à la nudité du lieu quelque chose
de sauvage et de rébarbatif. Pas d'eau; quelques
chênes dont le pelage rouge se c o n f o n d avec la
couleur dominante du paysage. Un sable brû-
lant, une atmosphère d'incendie. D e gros o i -
seaux marins s'ébattent par milliers sur les
récifs et sur les rocs calcinés. C'est une série
de paysages mauves, bruns, r o u x , tous plus brû-
lés les uns que les autres. On est frappé par la
1. Il a déjà été question, incidemment, d'un village ap-
pelé Sainte-Anne, dans l'île de la Guadeloupe. Il s'agit,
ici, d'un petit bourg du même nom, situé au sud de la
Martinique.
60 VAUDOU
maigreur osseuse de certains sites, par la ru-
desse de leur profil. D e loin en loin, un man-
glier inattendu dresse son feuillage rond, d'un
vert frais ; des taches violettes, çà et là, des
touffes d'herbe roussie...
» La savane des Pétrifications est la neuvième
merveille du m o n d e . »
Tandis q u e le bateau dans lequel il s'était em-
barqué à Fort-de-France traversait la baie,
M. Flavinien lisait studieusement son guide.
L'universitaire n'était pas seulement le sensuel
quinquagénaire que les charmes d'un ex-manne-
quin de la place V e n d ô m e avaient réduit à l'es-
clavage ; c'était un h o m m e intelligent, au cœur
compatissant. Il ne voyait pas tous les noirs à
travers leurs sorciers. Il tâchait de les c o m p r e n -
dre et c o m m e n ç a i t à les aimer.
Dans la circonstance, il était ravi q u e sa tour-
née administrative dans le sud de l'île lui per-
mît de connaître la « neuvième merveille du
monde » .
L e bateau avait quitté la rade et s'engageait
maintenant dans le canal de la Rivière-Salée.
Sur chaque rive, de maigres palétuviers réflé-
chissaient sur le noirâtre m i r o i r de l'eau lourde
leurs tristes silhouettes. L e passage de la vedette
faisait s'envoler des oiseaux aquatiques qui, p o -
sés c o m m e des factionnaires sur les racines
noueuses des manguiers, avertissaient la troupe
de leurs congénères. Ceux-ci s'élevèrent, sou-
TORNADE 61
dain, du marais, c o m m e un nuage r o u x qui obs-
curcit un instant le ciel.
M. Flavinien abandonna le bateau à Rivière-
Salée et gagna Sainte-Anne par la route. Celle-ci
traversait des forêts enchevêtrées de lianes ex-
traordinaires, ces « w a w a s » qui, d'arbre en
arbre, finissent par emprisonner de leurs liens
fleuris de blancs épis une forêt tout entière.
L'instituteur de Sainte-Anne était un noir pur
sang, marié à une indigène qui lui avait donné
quatre filles vigoureuses aux traits délicats, avec
des lèvres b e a u c o u p plus fines que celles des
nègres africains, des nez moins écrasés, des
yeux d o u x et rieurs.
Toute la famille parlait un français impec-
cable ; sauf la grand'mère, une matrone aux
seins énormes, au regard malicieux, qui n'avait
jamais abandonné sa langue originelle.
— Lorsque « Mam » Soune avait vingt ans,
disait fièrement le maître d'école, c'était la plus
belle fille de Saint-Pierre. Elle faisait chaque
j o u r ses soixante kilomètres à pied — Basse-
Pointe aller et retour — avec, sur la tête, un
« tray » de cinquante kilos.
— Cinquante kilos? fit M. Flavinien, stupéfié.
— Oui, monsieur le directeur. Les fardeaux
des porteuses étaient si lourds qu'elles étaient
incapables de les charger elles-mêmes.
— Mais il y avait de quoi se casser les reins !
62 VAUDOU
— Cela arrivait, parfois. Qu'est-ce que vous
voulez? Dans ce temps-là, on ne connaissait pas
les autos, par ici. Il fallait bien transporter la
pacotille.
— Il y avait des chevaux.
— Les c h e v a u x ? Ils auraient crevé à ce mé-
tier-là. On a essayé. Ils ne tenaient que deux ou
trois ans.
— Mais, poursuivit le b o n M. Flavinien, outré,
les colons chez qui votre grand'mère allait por-
ter sa marchandise n'auraient pas dû suppor-
ter...
La vieille négresse, qui comprenait le français
si elle ne le parlait pas, répondit, en riant, par
un proverbe que son fils traduisit ainsi: « Ceux
qui mangent les oeufs ne se demandent pas si
la p o u l e a eu mal au derrière. »
Après l'inspection de l'école, qui fut rapide,
et une p r o m e n a d e un peu plus longue à travers
la savane des Pétrifications, le directeur de l'en-
seignement primaire fut invité à la table de son
subordonné. La noire maîtresse de maison avait
bien fait les choses. Le repas plantureux achevé,
l'instituteur alla chercher un p h o n o g r a p h e et ses
deux filles aînées — dix et douze ans — se mi-
rent à danser la biguine.
P o u r distraire leur hôte, elles s'étaient dégui-
sées en bébé et M. Flavinien se divertissait beau-
c o u p de ces petits membres noirs qui sortaient
TORNADE 63
de l'ample chemise blanche et des courts panta-
lons ajourés de dentelles.
L a biguine n'est pas, en France du moins,
une danse p o u r fillettes. Celles-ci ondulaient des
hanches, secouaient leurs poitrines à peine for-
mées et roulaient de la c r o u p e avec une rare i m -
pudeur. L a vieille négresse appréciait la danse
en connaisseur, battant des mains, encourageant
ses petites-filles de la v o i x et du geste.
« Ce sont des singes, pensait l'universitaire;
elles répètent ce qu'elles ont vu et ne savent ce
qu'elles font. »
Mais la mère, plus avertie, tendit le menton
vers Mélise, la fille aînée :
— Bientôt, elle sera b o n n e à marier, dit-elle
en accompagnant ce dernier m o t d'un clin d'œeil
égrillard.
Dans c e pays, encore à demi primitif, o ù le
climat, l'air qu'on respire sont de perpétuelles in-
vites, l'amour n'est pas considéré c o m m e un
péché. C'est un fruit à cueillir c o m m e les au-
tres, plus savoureux que les autres, et le maître
d'école lui-même, dûment breveté par la civili-
sation, voyait sans déplaisir ses filles s'exercer à
leur futur rôle de séductrices.
A u fur et à mesure que se succédaient les dis-
ques, l'excitation croissait dans les deux corps
enfantins. Les pommettes rouges, Mélise impri-
mait à son torse c e m o u v e m e n t de flux et de
reflux qui m i m e l'étreinte. Elle termina par une
6
64 VAUDOU
succession de rapides saccades du ventre, de bas
en haut.
Dans les vertèbres de M. Flavinien une cha-
leur montait qui gagnait son cerveau, embuait
ses yeux, faisait battre ses tempes. Il se leva
p o u r prendre congé.
Les enfants de son hôte, d'un geste spontané
et touchant, vinrent tour à tour l'embrasser.
L'universitaire eut quelque mérite à se retenir
de serrer contre lui Mélisse, encore toute suante
et pire que nue dans sa culotte de dentelle.
Calixte Flavinien reprit le bateau à Rivière-
Pilote et, cette fois, il ne lut pas plus avant. Les
quelques heures passées en c o m p a g n i e de ces
êtres simples et hospitaliers, dont les vices m ê -
mes ont la candeur de l'instinct, refaisaient naî-
tre en lui l ' h o m m e de la jungle. Il dédaignait sa
science et tout son passé de petit bourgeois
studieux; il aurait voulu être un sauvage, trou-
vant sa nourriture par la pêche et la chasse,
satisfaisant son appétit sexuel au gré des ren-
contres, sur des femelles p o u r qui l'amour n'est
qu'une soif d'autres organes.
L e crépuscule c o m m e n ç a i t . Déjà, l'atmosphère
était passée du bleu tendre à un jaune éclatant.
En quelques minutes, la baie, ses rives, l'horizon
même foncèrent c o m m e une orange trop m û r e .
Seule, la mer gardait encore son azur; mais,
bientôt, elle s'assombrit à son tour; son indigo
TORNADE 65
tourna au violet; au-dessus de Fort-de-France,
les pitons des montagnes parurent, un instant,
illuminés par un incendie.
Ce spectacle, cette féerie furent très courts.
Lorsque le bateau accosta, sur la ville, la mer,
les forêts, les mornes, sur tout ce qui l'entourait,
la nuit, déjà, avait jeté son lourd manteau de
velours noir.
Gérard Chantenay était assis à la terrasse d'un
café de la Savane, en c o m p a g n i e de M. Rous-
selot, lorsque celui-ci lui dit tout à c o u p :
— Voilà votre belle amie du bateau qui vient
par ici.
L e j e u n e h o m m e allait se précipiter à l'inté-
rieur — Rousselot penserait ce qu'il voudrait —
déjà il se soulevait sur sa chaise, mais le c o m -
missionnaire prévint son geste : :
— T r o p tard! Elle vous a vu. Elle est a c c o m -
pagnée de son mari, d'ailleurs.
L e directeur de renseignement primaire et
Thérèse, très sportivement vêtue, arrivaient à
leur table.
— Comment, fit M. Flavinien, vous êtes encore
à Fort-de-France ? L â c h e u r ! Nous vous croyions
voguant sur l'Océan.
66 VAUDOU
— M. Chantenay a été certainement très
occupé, m o n ami, dit la jeune f e m m e avec une
ironie seulement perceptible p o u r l'intéressé. La
meilleure preuve, c'est qu'il a dû retarder son
départ. N'aviez-vous pas retenu une cabine p o u r
le retour sur le bateau qui est parti la semaine
dernière?
— En effet, répliqua Gérard, gêné ; mais un
emploi du temps, dans les affaires, n'est pas
aussi réglé que dans une école et...
Mme Flavinien n'attendit pas les excuses qui
allaient suivre :
— Bien sûr, acquiesça-t-elle, plus railleuse-
ment, cette fois. A h ! c'est que le sucre, le rhum...
— A p r o p o s de rhum, monsieur Chantenay, fit
son mari, on m'a conté l'aventure d'un fabricant
de tafia qui illustre de singulière façon le rap-
port que j e vous ai lu l'autre jour. V o u s savez,
Moreau de Saint-Méry? Philtre d'amour, philtre
de mort, tout y est.
— Mon mari est toujours plongé dans son
étude de la magie, dit Mme Flavinien. II va con-
naître l'avenir, sinon le passé,- ajouta-t-elle en
lançant à Gérard un regard ambigu.
Le fonctionnaire n'avait rien r e m a r q u é ; déjà,
il c o m m e n ç a i t son histoire :
— L e fabricant en question, un vieillard de
soixante-cinq ans, avait épousé une j e u n e et fort
j o l i e personne...
Mme Flavinien toussa légèrement ; c o m m e
TORNADE 67
gaffeur elle n'avait jamais rencontré m i e u x que
son mari.
— ...veuve, continuait paisiblement celui-ci, et,
de surcroît, mère d'une fillette d'une douzaine
d'années. Trois ans après, la b a m b i n e était deve-
nue une ravissante jeune fille et l'amour du fa-
bricant de rhum changea d'objet. Ce n'était plus
sa f e m m e qu'il désirait, c'était sa belle-fille. Vous
saisissez le d r a m e ?
— Mais, m o n ami, observa Mme Flavinien,
il n'a rien de particulièrement curieux, ni
m ê m e de spécialement colonial, ton drame.
Cette aventure arrive n'importe où. N ' y a-t-il
pas, monsieur Chantenay, un r o m a n sur c e
sujet ?
— Oui, m a d a m e , ainsi qu'une pièce : L'Autre
Danger.
— Attendez ! s'écria M. Flavinien. C'est la suite
qui v a devenir martiniquaise et fantastique.
D o n c , j ' e n étais resté au m o m e n t o ù la demeure
du fabricant de r h u m était le théâtre de scènes
quotidiennes autant qu'orageuses. Chaque jour,
le b o n h o m m e se montrait plus amoureux, plus
pressant...
— A son âge! s'exclama le jeune Chantenay.
— Un v i e u x tison prend plus vite feu que le
bois vert, lança M. Rousselot. C'est un proverbe
du pays.
Mme Flavinien rougit légèrement et jeta un
coup d'oeil vers son m a r i ; mais celui-ci ne prit
68 VAUDOU
pas le moins du m o n d e l'observation à son
compte.
— La jeune fille, poursuivit-il, repoussait avec
indignation les avances de son beau-père; mais
rien ne rebutait celui-ci qui la poursuivait dans
toute la villa, joignant le geste à la p a r o l e ; ce
qui intéressait vivement les domestiques. C'est
par eux, bien entendu, que toute la ville fut
bientôt au courant. V o u s avez dû connaître
cette histoire? demanda M. Flavinien au c o m -
missionnaire.
— Je m e souviens, dit M. Rousselot, mais le
mariage de ce fabricant remonte à plusieurs lus-
tres...
— Peu importe la date, répliqua le fonction-
naire, l'essentiel est que le drame existe et vous
le confirmez.
— Et l'épouse et mère, demanda Thérèse,
qu'est-ce qu'elle faisait pendant ce temps-là?
— On m ' a assuré, répondit M. Flavinien, que,
lassée par ces perpétuels conflits et inquiète de
c e qui était devenu p o u r son mari une dange-
reuse obsession, cette f e m m e indulgente aurait
conseillé à sa fille de ne p a s se montrer aussi
cruelle envers son beau-père.
L e fonctionnaire s'arrêta un instant, s'épongea
le front :
— Continue, Calixte, dit Thérèse, dont les
yeux brillaient : tu c o m m e n c e s à devenir inté-
ressant.
TORNADE 69
— J'ai une de ces soifs ! fît M. Flavinien. Qua-
tre punchs, commanda-t-il à la négresse qui
faisait office de barman. Vous en reprendrez
bien un autre, messieurs?
— N'abusez pas du punch, dit le commission-
naire. On s'aperçoit trop tard des dégâts.
M m e Flavinien trépignait d'impatience.
— Alors, Calixte, la petite? Oui? N o n ?
— Oui, répondit le directeur. Et de son plein
chef, le lendemain m ê m e du j o u r o ù le fabricant
de rhum était allé rendre visite à un sorcier qui
habitait le faubourg de la Folie.
— B a h ! fit Mme Flavinien. Tu vois partout la
main des sorciers. Il y a de vicieuses petites
filles que tentent les caresses des vieillards.
— Oui, ricana son mari. Et la m è r e qui meurt,
subitement, quelques semaines plus tard, juste
p o u r laisser le fabricant épouser sa fille? Et le
vieux mari qui s u c c o m b e , à son tour, p o u r que
la jeune veuve aille vivre avec le sorcier? Car,
cette fois, le quimboiseur s'était servi.
M. Flavinien prit encore à témoin le c o m m i s -
sionnaire en marchandises.
— L e fabricant en question est décédé à la
suite d'une attaque d'apoplexie, déclara m o n -
sieur Rousselot; ce sont des choses qui arrivent
quelquefois, aux h o m m e s de m o n âge, lorsqu'ils
sont trop amoureux. L a m o r t de sa f e m m e est
restée, en effet, assez mystérieuse. Toutefois, elle
n'a pas donné lieu à une enquête judiciaire.
70 VAUDOU
— Et la veuve de dix-huit printemps, ravis-
sante et fortunée, fort courue, vous le devinez,
guignée par les célibataires de Fort-de-France,
n'a-t-elle pas rebuté tous les partis : jeunes offi-
ciers, riches planteurs, etc., p o u r aller s'aco-
quiner avec le vieux sorcier, qui était d'une lai-
deur et d'une saleté repoussantes?
— On l'a dit, répliqua le commissionnaire.
— Et, continua M. Flavinien, enflammé par
son sujet, ledit sorcier n'appartenait-il pas au
Vaudou ?
M. Chantenay remarqua qu'en entendant ce
mot, son agent avait inspecté les environs
c o m m e l'avait fait Hortense dans le village.
— Parlez plus bas, monsieur, dit Rousselot
au fonctionnaire. Les gens d'ici sont assez indis-
crets; m i e u x vaut ne pas donner pâture à leur
médisance.
M. Flavinien se leva; le punch et la discus-
sion le congestionnaient.
— Quand venez-vous à la m a i s o n ? demanda-
t-il à Gérard. Nous s o m m e s en train d'installer
un petit bar. Voulez-vous samedi, à l'apéritif,
pour l'inauguration?
— Et m o i , monsieur Chantenay, ajouta
l'épouse de l'universitaire, j e vous raconterai
quelque chose qui v o u s intéressera, peut-être,
davantage q u e le bar de m o n mari.
— Voilà un ménage qui paraît tenir à vous
compter au n o m b r e de ses familiers, observa
TORNADE 71
M. Rousselot, lorsque les Flavinien les eurent
quittés, après avoir arraché son acquiescement
au jeune Nantais.
Gérard ne répondit pas. Il se demandait ce
que Thérèse avait bien pu apprendre. Sans
doute ses assiduités auprès de Mlle de Myennes.
Pourtant, dans les y e u x c o u r r o u c é s de la jeune
femme, il avait cru voir autre chose que la ran-
cune d'une maîtresse délaissée : c o m m e un se-
cret avertissement.
— Une partie avant la soupe, Gérard ? ré-
clama Mme Esquibel. V o u s avez assez flirté cet
après-midi. ©
M. Chantenay avait déjeuné à la villa, passé
toute la j o u r n é e en tête à tête avec Hortense, qui
venait de prier sa sœur de le garder à dîner.
Celle-ci, volontiers c o m p l i c e , avait accepté ;
mais elle voulait profiter de la présence du
jeune h o m m e p o u r faire un tennis. N é r o n était
toujours o c c u p é et Hortense détestait ce j e u .
Sans attendre la réponse de Gérard, elle l'avait
pris par le bras et l'entraînait vers le court.
L e j e u n e h o m m e comparait les deux sœurs ;
c'étaient les m ê m e s traits, plus accusés, certes,
chez l'aînée; le m ê m e regard, mais c o m b i e n plus
tendre chez Hortense.
72 VAUDOU
Les yeux de Valentine avaient un éclat volup-
tueux, presque lascif, qui le troublait. Mme Es-
quibel l'avait remarqué. Par jeu ou par caprice,
elle multiplia, ce soir-là, ses œillades. Un ins-
tant, ils se trouvèrent tous les deux au filet. La
balle retomba du côté de Valentine qui se courba
vers le sol.
La gorge de la jeune f e m m e se montra pres-
que entière par l'échancrure du corsage. Valen-
tine mit un certain temps à ramasser la balle.
Lorsqu'elle se releva, elle aperçut le regard du
jeune h o m m e encore rivé sur sa chair nue.
En rentrant à la maison, ils trouvèrent Néron
Esquibel, en smoking.
— Ne vous émotionnez pas, dit le planteur à
M. Chantenay, nous n'avons pas un repas de
grand gala et vous êtes tout à fait, avec votre
pantalon blanc et vos souliers de toile, dans le
costume qui convient. Mais il y a séance et vote
ce soir à m o n club.
— Et tu vas être élu président, ajouta ma-
dame Esquibel.
— Vice-président seulement, et encore, ce
n'est pas sûr. Il faudra donc, et j e m'en excuse,
que j e vous quitte après le dîner.
— Tiens ! C'est samedi, reprit la pétulante
jeune f e m m e . Il y a bal à Saint-Joseph. V o u s
n'avez jamais vu ça, Gérard, un bal dans nos
campagnes, la danse du C o n g o ?
— Jamais, m a d a m e , hélas ! !
TORNADE 73
— C'est à voir, n'est-ce pas, N é r o n ?
— C'est intéressant.
Mme Esquibel, très excitée, poursuivait :
— N o u s pourrions partir avec toi, et, après
t'avoir déposé au club, la voiture nous emmè-
nerait au village. V o u s voulez bien, Gérard?
— Mais j e serai ravi.
Pendant le dîner, M. Chantenay remarqua la
mine contrite de sa fiancée; il pensait que le
divertissement populaire projeté ne la tentait
guère. Il ne c o m p r i t la raison de cette maussa-
derie qu'au m o m e n t de se mettre en route.
— Mademoiselle Hortense ne nous accompa-
gne pas ? demanda-t-il, surpris.
— A h ! non, répondit M m e Esquibel en riant.
Ce n'est pas un spectacle p o u r une jeune fille.
Dites-vous au revoir, mes enfants, et à demain.
Ils avaient abandonné le planteur devant la
porte de son cercle à Fort-de-France et la voi-
ture, maintenant, après être ressortie de la ville,
grimpait dans la montagne.
Au-dessus d'eux, les feuilles des palmiers
s'étendaient, rigides et faiblement luisantes,
c o m m e de fines lames métalliques. Pas un souf-
fle de vent; pas de clair de l u n e ; aucune autre
clarté que celle qui tombait d'immenses étoiles.
D e temps en temps, cependant, sur le b o r d de
la route, un lumignon éclairait le tronc d'un
arbre, un nid s o m b r e de feuillage. C'étaient les
74 VAUDOU
lampes des sanctuaires que la piété des noirs
élèvent, ainsi, à leurs dieux, et qu'ils saluent
dévotement, dès q u e leurs pas pénètrent dans le
cercle rouge dessiné sur le sol par le quinquet.
A une r o i d e petite côte qui suivait un virage
en épingle à cheveux, le moteur cala. Durant le
court arrêt de la voiture, on entendit la respi-
ration, le frémissement, les milliers de v o i x de
• la nuit tropicale. C'est pendant le j o u r que la
nature, sous ces climats, est silencieuse. Dès le
soleil couché, la forêt se réveille, les insectes
bruissent, les oiseaux de proie font entendre
leurs cris longs et doux.
M. Chantenay écoutait l'immense crissement
de myriades de grillons que ponctuait, parfois,
le rauque aboiement d'un crapaud.
— C'est son cri d'amour, assura la jeune
f e m m e en riant; cela ne v o u s inspire pas? Z u t !
m o n soulier m e fait mal.
L a sportive M m e Esquibel ne portait pas de
bas. Devant lui, Gérard vit resplendir le pied nu
dans l'air nocturne. P o u r se délasser, la jeune
f e m m e faisait j o u e r ses orteils qui s'abaissaient
et se relevaient, avec les taches rougeâtres du
vernis sur les ongles.
Gérard, gêné, ramena la conversation sur les
crapauds.
— Je ne puis croire que ces i m m o n d e s ani-
m a u x soient capables d'aimer.
— Ils désirent bien leurs femelles?
TORNADE 75
— L e désir et l'amour..., m u r m u r a le jeune
homme.
— C'est la m ê m e chose, riposta vivement la
créole. V o u s êtes sentimental, Gérard.
Elle eut, de nouveau, un petit rire persifleur
qui vexa M. Chantenay.
— Ça dépend avec qui, répliqua-t-il, non sans
insolence.
Valentine ne se fâcha point :
— A la b o n n e heure ! Je pensais : un aussi
beau garçon doit avoir eu, déjà, bien des bonnes
fortunes.
— V o u s vous m o q u e z , dit-il, de plus en plus
mortifié.
— Mais non, répondit-elle, sérieuse, mainte-
nant. Si j e vous disais, poursuivit-elle à voix
basse, que j ' e n v i e le sort d'Hortense. Nous étions
pauvres; j e suis riche; mais elle se mariera selon
son cœur...
Ils arrivaient au village; sans doute était-il
aussi misérable que celui qu'il avait visité avec
Hortense; mais la nuit le poétisait. Quant aux
habitants, les m ê m e s que c e u x qui, l'autre après-
midi, les regardaient passer, mornes, sous leurs
haillons, ils semblaient, au bal, transfigurés.
L'aigre musique de la clarinette, les roulements
saccadés des tambours agissaient sur ces corps
harassés c o m m e un doping.
— Voilà la danse du Congo, dit la jeune
femme.
76 VAUDOU
Une négresse maigre, aux y e u x de braise, une
calebasse à chaque main, tournait autour de son
cavalier, s'approchant et se reculant, ondulant
des hanches, lovée, parfois, au corps de l ' h o m m e
c o m m e un serpent.
Toute l'assistance hurlait en chœur, au rythme
des tambours, en patois martiniquais, une chan-
son que le Français ne comprenait pas, mais
qu'il devinait obscène, aux rires égrillards qui
l'accompagnaient. Ce « n u m é r o » terminé, le pu-
blic envahit la piste. Gérard remarqua q u e les
danseuses se renversaient en arrière, la tête
presque à la hauteur des reins.
— Elles sont souples, fit-il; on dirait qu'elles
ont le corps cassé.
— Justement, répondit M m e Esquibel, cela
s'appelle le « cassé-corps » .
Le danseur, p e n c h é sur sa partenaire et lui
maintenant la c r o u p e de ses mains crispées, se
pressait contre elle de plus en plus. Soudain, les
lumignons s'éteignirent. Les tambours s'étaient
tus ; on n'entendait plus q u e la plainte lanci-
nante de la clarinette dont les sons allaient en
s'amenuisant, le sourd moutonnement des pieds
sur la terre battue, le bruit soyeux des jupes
et les souffles des bouches haletantes. Gérard
sentit sa c o m p a g n e se r a p p r o c h e r de lui. Il avait,
sous son visage, de fins cheveux noirs, dont le
parfum était celui d'Hortense, mais la gorge
lourde qui frôlait son torse ne ressemblait pas
TORNADE 77
à la m i n c e et dure poitrine de sa fiancée. Cepen-
dant, cette caresse ne lui était pas désagréable.
La lumière revint, brutalement, éclairant des
visages extasiés aux lèvres encore jointes. Mal-
gré les senteurs des bois environnants, l'air était
chargé de relents de rhum, de sueurs grasses, de
vieux habits mouillés.
— Ça sent le nègre, fit la jeune f e m m e . Venez.
Ils sortirent du village, suivirent quelque
temps une petite route forestière; ici, o ù ne pé-
nétrait pas la lueur des étoiles, la nuit était
totale. Pourtant, dans une clairière, c o m m e une
ronde de m o u c h e s phosphorescentes tournoyait
au-dessus de leurs têtes, Gérard observa le vi-
sage de sa c o m p a g n e et lui trouva tout à c o u p
l'expression lubrique de la fille aux calebasses.
Valentine se pencha vers lui.
— V o u s ne m e méprisez pas, demanda-t-elle,
d'avoir épousé un noir?
— Mais non, répondit-il, sincère; j e n'ai au-
cun préjugé.
— A h ! merci. V o u s m e faites du bien. Il faut
que j e vous embrasse p o u r cette b o n n e parole.
L'audacieuse créole lui avait pris la tête à
deux mains ; elle amena le visage du jeune
h o m m e à la hauteur du sien et lui écrasa la
b o u c h e contre la sienne.
A u m ê m e instant, ils entendirent des pas. V a -
lentine l'entraîna dans un fourré. D e u x couples
passèrent qui avaient, eux aussi, déserté le bal,
78 VAUDOU
Ils n'allèrent pas l o i n ; les rires énervés des né-
gresses, leurs roucoulements voluptueux, arri-
vaient jusqu'à eux.
L e spectacle auquel il venait d'assister, le bai-
ser de la créole, l'ambiance c o m p l i c e de cette
luxure, tout conspirait p o u r entraîner le jeune
Français dans sa trahison.
Au cours de cette étreinte furieuse et brève,
tandis que sa main fouillait dans le corsage de
la j e u n e f e m m e , il sentit un petit m o r c e a u de
drap que ses doigts crispés arrachèrent.
Le besoin que l'on a de se retourner vers le
passé au m o m e n t o ù l'on arrive à un tournant
décisif de son existence avait décidé Mlle de
Myennes à revenir à Grande-Anse.
La jeune fille avait quitté la villa de son beau-
frère avant le réveil de M m e Esquibel, rentrée
fort tard du bal de Saint-Joseph. I n d é p e n d a m -
ment de son désir de recueillement; Hortense
n'était pas fâchée de témoigner ainsi à sa sœur
son mécontentement de la soirée de la veille,
gâchée par sa faute. Plus encore, son absence
qui — elle l'espérait du m o i n s — désolerait Gé-
rard, punirait celui-ci de l'avoir abandonnée
pour aller voir danser des nègres.
TORNADE 79
Le chauffeur de Néron, qui allait précisément
à Grande-Anse, chercher des outils, l'avait e m -
menée de b o n matin. Lorsque Hortense arriva
dans sa ville natale, le soleil dorait encore da-
vantage la petite église et l'hôpital qu'un jovial
architecte avait fait peindre en j a u n e vif. Les
autres maisons restaient sombres. Construites
sur des soubassements de pierres venues des
volcans, leurs murs sont en l a v e ; les rues elles-
mêmes ont la couleur de la cendre. Mais la jeune
fille aimait cette petite ville grise et la j o i e était
dans son c œ u r ; elle aimait.
Quelle est subtile et rapide l'éclosion de
l'amour dans un c œ u r neuf ! Celui qui attachait
maintenant étroitement Mlle de Myennes à G é -
rard Chantenay, n'aurait pas, cependant, mérité
le n o m de coup de f o u d r e . Cette passion subite
et irrésistible, o ù les sens ont souvent la plus
largo part, ne frappe guère que des êtres qui
ont déjà aimé. L a première fois qu'elle avait vu
le jeune Nantais, à la villa d'Absalon, o ù N é r o n
avait convié Gérard à venir j o u e r au tennis avec
sa f e m m e , Hortense avait simplement remarqué
qu'il était distingué; plus réservé et cependant
plus courtois que les Antillais qu'elle avait j u s -
qu'alors fréquentés et — la plus pure des jeunes
filles fait toujours cette constatation avec plai-
sir — qu'elle semblait b e a u c o u p l'intéresser.
Ravie d'avoir trouvé un partenaire p o u r son
sport favori, Valentine d e m a n d a à M. Chante
7
80 VAUDOU
nay de revenir le lendemain. Au cours de cette
seconde j o u r n é e où, pourtant, Gérard fut le plus
souvent sur le court avec sa sœur, la jeune fille
fut bien obligée de remarquer qu'il n'avait
d'yeux que p o u r elle.
Ce ne fut pas sa vanité qui en était flattée,
mais son cœur. T o u t e son attention, à elle aussi,
allait à cet inconnu. Dans sa naïveté, elle s'accu-
sait de paraître ainsi p r o v o q u e r la curiosité de
M. Chantenay. Lorsque celui-ci prit congé, en
baisant cérémonieusement la main d e sa sœur,
elle se demanda avec confusion si elle allait, à
son tour, sentir les lèvres de Gérard sur sa peau
— elle ignorait que les jeunes filles sont exclues
de ce rite du p r o t o c o l e m o n d a i n — mais le sim-
ple contact des doigts du vigoureux j o u e u r de
tennis la troubla intensément.
Assise à la fenêtre de sa chambre, d'où elle
apercevait la mer, frangée d'écume, derrière
l'immense plage de sable couleur d e suie, Hor-
tense se remémorait ainsi toutes les phases, si
courtes, et, déjà, si chargées de tendres souve-
n i r s , de leur amour.
Délicieuses journées, dont sa m é m o i r e n'avait
gardé que les moments vécus auprès de Gérard.
Il y avait eu celle qu'ils avaient passée à la fa-
b r i q u e , où le jeune h o m m e s'était ému de la
dure besogne des noirs; celle de la p r o m e n a d e ,
ici m ê m e , à Grande-Anse ; celle, enfin, o ù ils
avaient rencontré la pauvre z o m b i e et o ù Gé-
TORNADE 81
r a i d l'avait portée sur ses bras puissants. Car il
était fort autant que compatissant, autant qu'il
était beau.
Comment n'avait-elle pas été frappée, le pre-
mier jour, par sa beauté? Gérard lui avait dit
que, depuis leur rencontre, il restait c o m m e fas-
ciné par son visage. Mais lui était encore plus
beau avec ses yeux pâles, son teint clair et des
cheveux d'un b l o n d cendré qui encadraient sa
figure si d o u c e !
— Il est ravissant, avait déclaré Valentine,
devant Néron. Et celui-ci, peu enclin, générale-
ment, à trouver des qualités aux Européens,
avait acquiescé.
Hortense était sûre que ce n'était pas seule-
ment ce d o u x visage et ce corps d'athlète qui
l'avaient séduite : Gérard était très intelligent,
très cultivé, très sensible. Souvent, il lui récitait
des vers qui décrivaient justement le pays où
elle était née, ces tropiques qui attiraient son
fiancé, qu'il aimait avant qu'il ne les connût,
qu'il ne la connût elle-même.
Oui, un lien mystérieux les unissait, déjà,
avant qu'ils se fussent rencontrés.
Mlle de Myennes était fière, aussi, que ce jeune
h o m m e , qui devait avoir fréquenté dans son
pays — à Paris, où il avait été étudiant et où
les f e m m e s sont, paraît-il, si élégantes et si jolies
— bien d'autres jeunes filles, l'eût aimée subite-
ment, profondément, au point de la v o u l o i r pour
82 VAUDOU
épouse. Car les h o m m e s , elle le savait, aiment
souvent, sans penser p o u r cela à se marier...
Hortense, elle, ne séparait pas l'amour du ma-
riage. Mal informée des raisons qui avaient dé-
cidé Valentine à devenir la f e m m e de Néron, elle
ne pardonnait pas à sa sœur d e s'être d o n n é e à
un noir. Elle aurait préféré la misère.
A u x Antilles, on se marie de b o n n e heure. A
dix-huit ans, elle se jugeait vieille fille et crai-
gnait de le rester toute sa vie. Les jeunes Antil-
lais épousent rarement sans dot. Sa pauvreté
faisait qu'ils la dédaignaient ; d'ailleurs, parmi
ceux qu'elle avait approchés, aucun ne lui aurait
plu. Les frères de ses camarades de pension,
qui s'étaient permis avec elle quelques privau-
tés, avaient été sévèrement rabroués. Ce n'était
pas que pudeur outragée, le contact de leurs
mains lui répugnait; m ê m e leurs regards sem-
blaient la salir. Elles les jugeait grossiers, légers,
vaniteux, sans cœur et sans âme.
A v e c Gérard, il en était tout autrement. Cha-
cun de ses regards devenait une source d'émois
délicieux. Depuis la venue du jeune Français,
elle dormait mal. Dès qu'elle se mettait au lit,
et c o m m e n ç a i t à rêver aux événements d e la
journée — à c e u x où Gérard était m ê l é — elle
se sentait envahie par une fièvre légère qui
s'aggravait chaque j o u r , dans l'attente du len-
demain. Elle aurait voulu que déjà l'aube éclai-
rât sa croisée, qu'il fût là...
TORNADE 83
Les caresses qu'ils avaient échangées, Hor-
tense se les rappelait avec une honte volup-
tueuse ; les mains qui s'attardent l'une à l'autre;
les épaules qui se frôlent en marchant et finis-
sent par ne plus se séparer; et, surtout, le bai-
ser, l'unique baiser sur la bouche, qui les avait
unis lorsque Gérard lui avait d e m a n d é d'être sa
femme.
Mlle de Myennes avait vu, souvent, des cou-
ples d'amoureux s'embrasser ainsi. Ils avaient
l'air d'y prendre grand plaisir; mais elle pensait
que c'était seulement p a r c e qu'ils s'aimaient.
Elle ne se doutait pas que la sensation d'autres
lèvres sur les siennes pût l'émouvoir à c e point.
Ce fut un éblouissement, une chaleur subite
dans tout son être, une langueur qui lui ôtait
toute force.
Elle restait là, pâmée, entre les bras de Gé-
rard, qui prolongeait la caresse, étonné et ravi
du peu de résistance qu'il rencontrait.
Enfin, le j e u n e h o m m e s'était écarté; ses yeux
pâles étaient plus troubles encore ; Hortense,
elle, avait la tête en f e u ; elle devait être aussi
rouge que les fleurs du flamboyant sous lequel
ils passaient à cet instant.
A l'évocation de c e baiser, Hortense rougissait
encore. Semblables délices étaient-elles permises
à une j e u n e fille ? Il est vrai que leurs fiançailles
ne sauraient tarder. Gérard devait avoir écrit à
son p è r e ; la réponse arriverait avant un mois.
84 VAUDOU
Des fiançailles, Mlle de Myennes passait aux
noces. Où se feraient-elles ? Généralement, c'est
à la paroisse de la mariée. Mais les parents de
Gérard ne pourraient peut-être pas venir. Hor-
tense n'avait que sa sœur c o m m e famille. Ce
serait amusant que Valentine réalisât son vœu
de venir en France, justement p o u r lui servir
de chaperon. Et quel merveilleux voyage, o ù
chaque tour d'hélice rapprocherait les fiancés
de l'apogée de leur b o n h e u r !
— « Mamzé » Hortense !
Une v o i x très jeune et très douce montait du
jardin. C'était celle de Souloune. L a fille aînée
de Zéline appelait sa grande amie. Hortense des-
cendit.
Souloune l'attendait, des fleurs dans les mains
qu'elle lui tendit en souriant. Qu'elle était mi-
gnonne, cette g a m i n e ! Jamais la j e u n e fille ne
l'avait trouvée aussi jolie que ce matin-là. Ja-
mais, n o n plus, Hortense n'avait remarqué
qu'elle lui ressemblât à ce point. C'est à peine si
les j o u e s de la fillette étaient plus foncées que
les siennes. Souloune et elle avaient les m ê m e s
yeux tendres et rêveurs ; ces y e u x qui, disait
Gérard, paraissaient regarder au delà de la
vie...
Hortense embrassa la petite, la retint entre
ses bras, et celle-ci, palpitante, lui dit à l'oreille:
— C'est vrai, que tu vas nous quitter?
TORNADE 85
— T e quitter, Souloune ? mais p o u r q u o i ?
La petite s'écarta, la regarda bien en face :
— P o u r te marier.
Les y e u x tendres de l'enfant brillaient d'un
éclat presque sensuel.
— T u es folle, répondit la j e u n e fille en rou-
gissant. T u m'as fait un j o l i bouquet, ajouta-
t-elle, en respirant les fleurs.
— T u vas les mettre devant la Sainte-Vierge?
demanda Souloune.
Hortense songeait à en faire présent à son
fiancé.
— Oui, fit-elle en hésitant.
— Alors, j e t'en donnerai d'autres. Celles p o u r
la Sainte-Vierge il ne faut pas j o u i r de leur
parfum. C'est c o m m e si on la volait.
Souloune avait retrouvé son pur visage d'en-
fant. Hortense l'embrassa à nouveau, l'entraîna
et toutes deux se mirent à courir à travers les
allées.
Le soir, tandis que la voiture la ramenait à
Absalon, Hortense, d'abord toute à sa j o i e de re-
voir Gérard — sûrement il l'aurait attendue —
songea à la question de Souloune. On connaissait
donc, à Grande-Anse, le secret qui était, mainte-
nant, son unique espoir ? Et, soudain, un autre
secret revint à sa m é m o i r e . On le lui avait bien
caché, celui-là; mais un j o u r , c o m m e Zéline se
querellait avec une servante, elle avait entendu :
86 VAUDOU
— T u c o m m a n d e s ici p a r c e q u e tu as eu un
enfant du maître, avait dit l'autre négresse.
Hortense se rappela le malicieux regard de
Souloune lorsque celle-ci avait parlé de m a -
riage. A cet instant, c'est à Valentine que la
petite ressemblait. L a mulâtresse était bien leur
sœur; elle en était sûre, maintenant.
Un sentiment de honte l'envahit. Elle n'osait
accuser son p è r e ; mais un instinct obscur lui fai-
sait redouter, p o u r son p r o p r e avenir, que cette
pénible histoire de famille fût révélée à Gérard.
Elle ne le ramènerait pas à Grande-Anse.
L a voiture stoppait devant la villa. M. Chan-
tenay n'était pas là. On ne l'avait pas vu de la
journée.
— Il m ' a dit, hier soir, en m e quittant, expli-
qua Valentine, qu'il aurait b e a u c o u p de travail
aujourd'hui.
Mais Fort-de-France n'était qu'à un quart
d'heure d'auto d'Absalon. C'était la première
fois, depuis trois semaines, qu'Hortense restait
une j o u r n é e sans voir son fiancé. Des larmes vin-
rent aux yeux de la jeune fille. Sa sœur essaya
de la consoler.
— Il viendra demain, j ' e n suis sûre. Je te le
promets.
Mme Esquibel avait parlé avec une assurance
qui aurait frappé tout autre que l'innocente
jeune fille. Mieux avertie de l'inconstance des
h o m m e s , dès ce soir-là, elle eût deviné. Mais,
TORNADE 87
meurtrie p o u r la première fois dans son amour,
Hortense était tout à sa peine. Elle ne cher-
chait m ê m e pas la cause de l'absence de son
f i a n c é ; pourtant, s'ajoutait à sa déception le
pressentiment qui l'avait troublée à Grande-
Anse.
— Valentine, murmura-t-elle, il ne faut pas
que Gérard voie Souloune.
Mlle de Myennes ne se doutait pas qu'elle ve-
nait de réveiller le plus pénible des souvenirs
de sa sœur aînée. Si celle-ci avait accepté de
devenir la f e m m e de Néron, on verra par la
suite c o m m e n t sa parenté avec la petite mulâ-
tresse fut p o u r une large part dans sa décision.
Sur le m o m e n t , ce douloureux rappel amoin-
drit encore les remords que M m e Esquibel avait
devant le chagrin d'Hortense. Mais la volup-
tueuse jeune f e m m e était de celles p o u r qui un
remords est préférable à un regret. Et, de regret,
elle n'en avait aucun.
Lorsqu'elle avait promis à sa cadette de lui
ramener Gérard, c'est à elle-même qu'elle pen-
sait. Elle était persuadée que c'était elle, désor-
mais, que désirait le jeune h o m m e . Il n'avait pas
osé se retrouver en face d'Hortense, en sortant,
pour ainsi dire, de ses bras; mais qu'il revînt, et
très vite, à la villa d'Absalon, elle en était aussi
convaincue q u e de son propre amour.
Car elle, maintenant, aimait Gérard. Elle
88 VAUDOU
n'avait été portée vers lui que par ses sens, mais
de cette étreinte rapide était née la tendresse.
C'est une chose qui arrive fréquemment et plus
encore chez les femmes que chez les h o m m e s .
Valentine n'y avait pas échappé. Il lui semblait
qu'après avoir subi l'amour du nègre, celui
qu'elle avait p o u r le jeune Français était une
régénération.
Mais lui, Gérard, l'aimait-il? Qu'il la désirât
passionnément, qu'il eût hâte de connaître à
nouveau ses caresses, l'ardente jeune f e m m e
n'en doutait pas. Ellle l'avait senti vibrer à l'unis-
son d'elle-même. Mais le fiancé d'Hortense par-
tageait-il, désormais, son sentiment subit et pro-
fond?
Mme Esquibel se regarda dans la grande psy-
ché qui ornait sa chambre. Avant de revêtir son
vêtement de nuit, elle observa son corps tout
entier. Il luisait dans la p é n o m b r e , puissant et
rosi par l'abat-jour de la lampe. Valentine re-
dressa orgueilleusement la tête. Gérard ignorait
encore ses charmes. Ils avaient de quoi retenir
les h o m m e s .
L a pensée de l'étreinte future chassait son der-
nier repentir; elle s'endormit d'un sommeil tra-
versé de songes voluptueux.
A la m ê m e heure, éveillé sur sa couche, Gé-
rard Chantenay s'abandonnait à des rêveries du
m ê m e ordre, mais dont l'objet était tout autre.
TORNADE 89
Par un réflexe qui n'étonnera q u e ceux que n'ont
jamais tourmentés les caprices des sens, sa pos-
session de Valentine n'avait fait qu'augmenter
son a m o u r p o u r Hortense.
Jusque-là, celui-ci restait presque chaste. La
j e u n e fille irradiait une atmosphère de pureté.
Jamais Gérard n'avait imaginé ce que seraient,
plus tard, les caresses d'Hortense. Celles de V a -
lentine les lui faisaient maintenant pressentir.
Elles les précisaient avec une acuité q u e la res-
semblance physique des deux sœurs rendait par-
ticulièrement tangible.
Le jeune h o m m e se complaisait dans cette
évocation. Il imaginait Hortense devenue sa-
vante dans l'étreinte, c o m m e Valentine, et,
c o m m e elle, déchaînée par la passion. Il ne pen-
sait plus à la f e m m e adultère que p o u r m i e u x
se souvenir de la vierge innocente.
D'un caprice, la possession avait précipité V a -
lentine à l'amour, elle accroissait celui de Gé-
rard pour Hortense de la force impérieuse du
désir.
Mme Esquibel n'avait pas fait à sa sœur une
imprudente p r o m e s s e ; le lendemain Gérard dé-
jeunait à la villa d'Absalon.
90 VAUDOU
Elle l'avait convié, le matin m ê m e , par télé-
phone, ainsi que M. Rousselot.
Pour rendre plus naturelle cette invitation i m -
promptue aux y e u x de son mari, l'astucieuse
jeune f e m m e avait c o n v a i n c u celui-ci de l'intérêt
qu'il y aurait à gagner la sympathie de l'agent
de la maison Chantenay.
Le repas était terminé. Les convives prenaient
le café sous la tonnelle. Douillettement assis
dans un large fauteuil d'osier, Jérôme Rousselot
faisait, p o u r le jeune Français, le récit de la ca-
tastrophe de Saint-Pierre.
— Ce jour-là...
— L e 8 mai 1902, précisa Néron Esquibel.
C'est l'année de m a naissance.
— Moi, j ' a v a i s vingt ans, dit le c o m m i s s i o n -
naire. J'étais c o m p t a b l e chez un négociant de
Fort-de-France. L e patron avait une maison de
c a m p a g n e au s o m m e t d'un m o r n e qui d o m i n e
Saint-Pierre. Nous étions à cette villa p o u r en
déménager les meubles et objets de valeur ;
car, depuis plusieurs jours, le volcan menaçait.
» Ce matin-là, vers huit heures, tandis que
j'étais en train de dévisser les montants d'un lit,
j'entendis une détonation. Je m e précipitai de-
hors. A la porte, une s e c o n d e détonation reten-
tit, plus violente encore et qui m e cloua sur le
sol.
» L a villa dominait toute la contrée. Je voyais
la montagne Pelée c o m m e si j ' y étais. D e l'Etang
TORNADE 91
sec, j'aperçus, tout à c o u p , surgir un îlot de fu-
mée très noire, très dense, qui coulait, c o m m e
une rivière, en direction de Saint-Pierre.
» Chose bizarre, cette fumée, en se déroulant,
faisait un bruit abasourdissant.
» Je sortis de la maison, j'allai jusqu'au b o r d
de la terrasse. C'était une espèce de vertige qui
m'attirait malgré m o i . Je voulais voir.
— L'appel du danger, dit N é r o n ; le demain qui
va se j o u e r à pile o u face. V o u s n'êtes pas
joueur, monsieur Chantenay?
— Pas très. Oh ! J'ai risqué quelques louis,
parfois, à la Baule...
M. Esquibel eut un sourire :
— C'est ce que j ' a p p e l l e ne pas être joueur.
Moi, j e le suis.
— Il a tous les vices, lança Valentine.
Le nègre se redressa. Il avait fait honneur au
repas, à ses vins surtout. Légèrement gris, il res-
plendissait d'orgueil satisfait.
— Et p o u r q u o i pas ? avoua-t-il avec impu-
dence. C'est ce qui donne du goût à l'existence.
Je n'ai pas toujours été riche, monsieur Chan-
tenay. J'ai souvent risqué tout m o n avoir sur
un c o u p de baccara. V o u s ne p o u v e z pas savoir
la volupté qu'il y a à jeter son dernier louis sur
le tapis. Ça chauffe le sang, on vit double. Pour-
tant, là, on ne risque que son argent; M. R o u s -
selot risquait, peut-être, son existence. J'aurais
fait c o m m e lui.
92 VAUDOU
— C'est que vous êtes courageux, Néron, fit
Mlle de Myennes.
— Je le crois, riposta Esquibel, qui n'avait pas
senti la légère pointe d'ironie de la j e u n e fille...
— Je disais donc, poursuivit le commission-
naire, qui tenait à son récit, que cette trombe de
fumée faisait un bruit de torrent furieux. On
devinait qu'elle arrachait, qu'elle anéantissait
tout ce qui se trouvait sur sa route.
» Pendant qu'elle roulait sur le sol, une se-
conde c o l o n n e de fumée, légère celle-là, sortait
du cratère et montait vers le ciel. Cela fit bien-
tôt un amoncellement de nuages pourpres et
noirs. Ma patronne se signait sans relâche. Elle
disait que le Seigneur voulait nous punir de nos
péchés en faisant sortir l'enfer du f o n d de la
terre. C'est vrai que le spectacle était infernal.
— Grand Dieu ! fit Hortense, frissonnante.
— N'écoute pas ça, lui dit sa sœur. Tu as déjà
entendu dix fois cette histoire et elle te met
toujours dans un état !... Ma petite sœur est très
impressionnable, ajouta Mme Esquibel en riant,
lorsque la jeune fille, obéissante, se fut éloignée.
Néron ne cessait de se verser des verres de
cognac.
— C'est curieux, dit-il, avec dans le regard
une lueur sadique, l'effet de la peur sur les fem-
mes. Il y en a que cela abat, d'autres, au c o n -
traire, que ça excite. Un de mes amis, qui avait
vingt ans, lui aussi, à l'époque, et était c o m m e
TORNADE 93
vous, m o n cher Rousselot, e m p l o y é de c o m m e r c e
à Fort-de-France, m'a raconté l'aventure qui lui
advint au cours de la panique. La f e m m e de son
patron, une créole mariée à un Européen, mé-
prisait totalement les nègres. Elle prenait sa
douche, parfois, devant m o n ami — vous ai-je
dit que celui-ci était nègre? — tant elle le c o n -
sidérait c o m m e sans importance. Pas plus, en
s o m m e , que son chien. Mais le chien en ques-
tion n'avait pas les m ê m e s sentiments. Vous
devinez le supplice de Tantale que lui faisait
subir le spectacle de tant de charmes. Car elle
était jolie, la mâtine !
» Mon ami passait, l'un de ces soirs de ter-
reur, sur la Savane, lorsqu'il rencontra, parmi
les fuyards, sa patronne qui courait, affolée.
Elle lui prit le bras.
» — E m m e n e z - m o i ! dit-elle.
» — Où d o n c ?
» — Où vous voudrez. Mon mari est parti avec
les sauveteurs. Je ne v e u x pas rester seule.
» On entendait au loin de sourds grondements.
Il la conduisit dans un café prendre un cordial.
Elle ne voulait pas le quitter. Il la ramena dans
sa chambre. Et, là, cette vertueuse personne prit
elle-même l'initiative des opérations. La peur
avait exacerbé ses sens.
— Oui, dit Mme Esquibel, dont l'œil brillait;
il doit y avoir une jouissance dans le danger.
— C o m m e quoi, ajouta Néron, les noirs ont
94 VAUDOU
parfois plus de courage que les blancs. La nuit,
d'ailleurs, poursuivit-il en riant, tous les chats
sont gris. Les dames ne savent plus si celui qui
les embrasse est blanc ou noir.
— Ça se sent, riposta Valentine avec inso-
lenca.
D e plus en plus ivre, M. Esquibel éclata d'un
rire épais.
— B a h ! fit-il. C'est une odeur qui peut ne pas
déplaire. Un capitaine de cargo, qui avait fait
les mers arctiques, m e disait bien qu'il avait pris
goût à celle des Esquimaudes. Elles sont sales
pourtant; et elles sentent l'huile !
» A p r o p o s d'Esquimaux, continua-t-il, égril-
lard, en voilà qui ne sont pas j a l o u x ! Ils offrent
gentiment leurs femmes à leurs hôtes. Il est vrai
qu'en France, ceux-ci n'ont pas de cesse q u e la
maîtresse de maison ne soit devenue la leur.
— Néron, fit Valentine, toute rouge, tu oublies
que tu as, ici, des invités.
— V o y o n s ! répliqua M. Esquibel, un peu c o n -
fus, ces messieurs savent bien... D'ailleurs, ajou-
ta-t-il en ricanant, j e ne suis pas j a l o u x , m o i
non plus; sur ce point, j e serais un peu Esqui-
mau.
Gérard Chantenay regrettait, maintenant,
l'absence d'Hortense. Devant la jeune fille,
M. Esquibel se fût, sans doute, abstenu de ses
confidences.
— Continuez, m o n cher Rousselot, dit-il, p o u r
TORNADE 95
faire dévier la conversation du tour dangereux
qu'elle venait de prendre. Je n'ai c o n n u qu'assez
mal la catastrophe. Et vous m'en faisiez un si
saisissant tableau...
— Après, reprit le commissionnaire, après, ce
fut Je désastre L a trombe suivait la vallée de la
rivière des Pères, la vallée de la R o x e l a n e ; elle
alla jusqu'au Carbet, recouvrant tout d'un lin-
ceul de suie. L'avalanche mit m o i n s de temps à
faire son œuvre que m o i à vous la raconter, puis-
que, d'après les rapports officiels, il ne lui fallut
qu'une minute p o u r rouler du haut du volcan
jusqu'au Carbet.
» Dans un fracas de tonnerre, elle s'abattit, en-
fin, sur Saint-Pierre. En soixante secondes, la
ville fut anéantie. A cinq kilomètres à la r o n d e ,
plus un arbre, plus une habitation n'étaient de-
bout. D o u z e bateaux brûlaient en rade de Saint-
Pierre. Quarante mille morts...
» En plein j o u r , ajouta M. Rousselot d'une
v o i x encore altérée par ses lointains souvenirs,
nous étions plongés dans la plus p r o f o n d e o b s -
curité. A la villa, nous fûmes obligés d'allumer
les lampes. Lorsque le j o u r revint — une l u -
mière de sépulcre, sans éclat, sans o m b r e — l e
paysage avait changé d'aspect. Je ne reconnais-
sais m ê m e pas le m o r n e R o u g e ! Tout, autour d e
nous, était c o m m e recouvert d'une neige d'un
gris sale. Nous étions au milieu d'un désert de
cendres. »
8
96 VAUDOU
A u f o n d du jardin, on apercevait Hortense en
train de cueillir des fleurs.
M. Chantenay ne pouvait arriver à croire que
ce merveilleux pays, o ù la nature exubérante a
prodigué ses dons, dont les plantes, toutes les
créatures éclataient d'une vie si intense, ait pu
être, un j o u r , un désert.
Rousselot s'était tu. Personne ne parlait plus,
Non seulement le j e u n e Français, mais M m e Es-
quibel, Néron lui-même, paraissaient impres-
sionnés par l'évocation de la pénible scène.
Mlle de Myennes devina c e silence.
— Je p e u x revenir ? cria-t-elle.
— Mais oui, répondit Néron. C'est fini, sensi-
tive.
Hortense arriva en courant; elle s'assit auprè
de Gérard.
Rousselot et Esquibel passaient maintenant de
leurs souvenirs à l'avenir de la Martinique, de
ses rhums et de ses sucres. Gérard ne les écou-
tait plus. Il n'avait d'yeux q u e p o u r Hortense.
Vêtue d'une r o b e d'organdi qui laissait nus ses
bras plus haut que le c o u d e , la j e u n e fille était
particulièrement en beauté. Son b o n h e u r la ren-
dait encore plus jolie.
Valentine, elle aussi, était très belle. Persua-
dée que son amant cachait son jeu, elle ne s'in-
quiétait pas des regards énamourés qu'échan-
geaient les fiancés. Son heure viendrait; cette
nuit m ê m e , peut-être, si Néron allait au club.
TORNADE 97
Il suffirait de retenir Gérard à la villa. Echap-
per à la vigilance de la candide Hortense ne
serait, ensuite, que j e u d'enfant p o u r les deux
complices. L e feu du désir, dans c e visage pas-
sionné, lui donnait un i n c o m p a r a b l e éclat.
L'animation de Valentine n'étonnait pas
M. Chantenay. Il en devinait la cause avec une
fatuité exempte de remords. D'ailleurs, le jeune
h o m m e ne se doutait pas de la p r o f o n d e u r du
sentiment de Valentine. Un caprice les avait
jetés dans les bras l'un de l'autre. P o u r lui,
c'était sans lendemain. Que M m e Esquibel ne
partageât pas son opinion à ce sujet, c'était pos-
sible. Tant pis ! L ' a m o u r ne laisse pas place à la
pitié p o u r ceux dont il barre le chemin.
Plongé dans ses rêves, Gérard comparait les
deux soeurs. Il se représentait c e que deviendrait
Hortense lorsque le mariage — la maternité
aussi — auraient fait de cette fleur -délicate le
plus savoureux des fruits.
Si Valentine avait pu se douter de la pensée
de son amant, tandis que l'œil de celui-ci s'at-
tardait à la rondeur de sa gorge et de ses han-
ches, le contentement intérieur qui émanait de
sa chair triomphante se fût subitement trans-
formé en la plus amère douleur. Mais la jeune
femme ne devinait rien. Elle était tout à son
amour.
Le soir, M. Rousselot et Néron — qui se ren-
98 VAUDOU
dait effectivement à son cercle — partirent pour
Fort-de-France. Gérard se joignit à eux. Les
instances de Valentine, celles d'Hortense, plus
timides, mais aussi pressantes, ne réussirent pas
à retenir le j e u n e h o m m e
L a voiture avait à peine quitté le perron de
la villa, que Mlle de Myennes, en pleurs, s'abat-
tait dans les bras de sa sœur. Celle-ci contenait
difficilement sa rage et sa peine. Autour d'elles,
la nuit, déjà, étendait ses voiles. L e bruit sourd
des eaux mugissantes qui montait d'un abîme
invisible, le strident concert des insectes, s'ajou-
taient aux sanglots d'Hortense. Valentine avait
peine à refréner les siens.
L'épouse adultère et la fiancée trahie c o m m u -
niaient dans la m ê m e douleur.
Si l e j o u r o ù il devait enfin se rendre à leurs
invitations réitérées, Gérard arriva aussi nette-
ment en retard chez les Flavinien, ce ne fut pas
pour obéir à un détestable usage m o n d a i n . Il
espérait, c e faisant, trouver le mari de Thérèse
déjà dans la place et échapper ainsi aux re-
proches de la j e u n e f e m m e .
Sa ruse réussit. Lorsqu'il pénétra dans le sa-
lon, le fonctionnaire était déjà installé au bar
TORNADE 99
d'appartement dont il avait parlé à M. Chan-
tenay, en c o m p a g n i e du médecin-chef de l'hô-
pital de Fort-de-France. Les deux h o m m e s
trompaient leur attente en c o n s o m m a n t . Ma-
dame Flavinien, assise devant un b o n h e u r du
j o u r en bois des îles — sa dernière emplette —
se dérangea à peine à la venue de M. Chantenay.
— Voilà ce que c'est que de ne pas être exact !
dit M. Flavinien, l'établissement est inauguré.
L e fonctionnaire avait parlé sans m é c h a n c e t é ;
il tendit un gobelet au j e u n e h o m m e .
— Cocktail o u p u n c h ?
— Un cocktail, s'il vous plaît, répondit Gé-
rard.
— A la b o n n e heure ! Cela nous changera ;
ici, on ne boit que des punchs. Et toi, Thérèse?
La jeune f e m m e était aussi nerveuse que son
mari paraissait content de vivre. Elle fumait sa
cigarette, visiblement furieuse, tandis que l'uni-
versitaire, narrant son voyage à Sainte-Anne,
s'extasiait sur l'étrange beauté de la savane.
M. Flavinien omit de parler de la biguine; c e -
pendant, il raconta que les filles de l'instituteur,
pour l'amuser, s'étaient déguisées en bébés.
— C'est le travesti favori du carnaval marti-
niquais, dit le docteur Lesparoux. V o u s verrez
cela, m a d a m e , c'est très curieux. Alors qu'en
France c e genre de distraction a presque dis-
paru, il a conservé, ici, toute sa saveur.
Et le médecin-chef faisait un tableau pitto-
100 VAUDOU
resque de l'île entière en liesse depuis le début
de janvier jusqu'au mercredi des cendres; les
danses « Congo » sur les routes, en pleine c a m -
pagne; les rues de Fort-de-France grouillantes,
les habitants penchés aux fenêtres; les cortèges
bigarrés, chantant et dansant au son des tam-
tams; les masques harcelant les promeneurs et
ne se gênant pas, à l'occasion, p o u r lutiner les
femmes blanches.
— E h b i e n ! c'est charmant! fit M m e Flavi-
nien; m o i aussi j e contemplerai ce spectacle de
m a fenêtre. Je ne tiens pas du tout à être em-
brassée par un nègre.
— H é ! hé ! dit son m a r i ; toutes les dames ne
sont pas de ton avis. N'est-ce pas, docteur?
— Secret professionnel, répliqua en souriant
le médecin-chef.
— On ne vous demande pas de n o m s ; mais
vous p o u v e z bien nous avouer qu'à la mater-
nité, il y a des créoles qui ont a c c o u c h é de bébés
noirs?
L e m é d e c i n leva le doigt :
— Attention! V o u s appelez créoles des fem
mes qui ne sont pas, parfois, de pure race blan-
che. A moins d'être un ethnologue, il est difficile
de remarquer l'origine nègre de certains « sangs
mêlés » après des croisements qui remontent à
plusieurs générations.
— T i e n s ! dit Thérèse, c'est intéressant ce que
vous dites là.
TORNADE 101
— Mais, observa M. Chantenay, ces f e m m e s
qui étaient à la maternité et que v o u s prétendez
avoir un peu de sang noir dans les veines, elles
devraient avoir eu un enfant, fût-il d'un nègre,
beaucoup moins noir que les bébés indigènes?
— Je vais bien v o u s étonner, monsieur, ré-
pliqua le médecin. On a constaté des cas de
« sang mêlé » mariées à un blanc, vous enten-
dez : à un Européen pur sang et accouchant
d'un enfant possédant toutes les caractéristiques
de la race n o i r e ; non seulement la couleur de la
peau, mais les cheveux crépus, le front et le
menton fuyants, le nez écrasé, etc.
— Ce sont celles dont parlait m o n mari, qui
ont eu un caprice p o u r un nègre, fit Mme Fla-
vinien.
Le docteur secoua la tête :
— Non, m a d a m e , pas toujours. Et je dirai
presque : malheureusement. Car, dans ce cas-là,
n'est-ce pas? ces personnes savaient ce qu'elles
risquaient. L e drame, c'est q u e de très honnêtes
créoles — j e v e u x dire que tout le m o n d e croit
créoles — donnent, parfois, à leur mari fran-
çais, un pauvre petit innocent qui est le portrait
frappant d'un arrière-grand-papa nègre et qui
sera, toute sa vie, un paria p o u r ses frères.
— Qu'est-ce que vous pensez de ç a ? dit le f o n c -
tionnaire, en remplissant les verres p o u r la qua-
trième fois.
L'alcool aidant, Thérèse, maintenant, était de
102 VAUDOU
meilleure humeur. Assise sur le haut tabouret
du bar, elle avançait ses longues et fines j a m b e s
de mannequin à la hauteur du visage de m o n -
sieur Chantenay qui feignait de ne rien voir.
— Alors ? répéta M. Flavinien.
— Délicieux. V o u s êtes le roi des barmen, ré-
pondit le jeune h o m m e .
— Mais j e ne vous parle pas de m o n gin!
s'écria le directeur ; j e vous demande ce que
vous pensez des histoires du docteur?
— Horrifiantes ! Elles sont horrifiantes, repar-
tit gaiement Gérard Chantenay, q u e cet « am-
p h i » de carabin sur l'atavisme n'intéressait
guère.
— V o u s v o y e z d'ici le charmant cadeau p o u r
les parents! lança M m e Flavinien, en ricanant.
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille...
» Je doute qu'une famille b l a n c h e applaudisse
à grands cris en voyant apparaître un rejeton
noir. »
Perchée sur son tabouret, la jeune femme
s'appuyait sur l'épaule de Gérard. Soudain, c e -
lui-ci sentit au bras une douleur aiguë. C'était
Thérèse qui lui enfonçait ses ongles pointus dans
la chair. Et, tout le temps que dura encore la
conférence du médecin, qui de l'hérédité était
passé à la télégonie et racontait q u e sa chienne
épagneule avait eu un chiot à poil ras et à la
TORNADE 103
mâchoire proéminente parce que, deux ans au-
paravant, elle avait été couverte par un boule-
dogue, la j e u n e f e m m e ne cessa plus sa cruelle
et pénétrante caresse.
Après le dîner, c o m m e M. Chantenay prenait
congé de la maîtresse de maison, celle-ci lui
glissa un billet dans la main. C'étaient, griffon-
nées rageusement, quelques lignes courtes et
impérieuses :
« T u es arrivé en retard exprès.
» Je t'attends demain, trois heures, devant la
chapelle de Balata.
» Ne m a n q u e pas : c'est p o u r ton futur bon-
heur. »
Les trois derniers mots étaient soulignés.
La chapelle de Balata est une vieille et très
modeste" construction qui s'élève à deux lieues
environ de Fort-de-France, près du c a m p mili-
taire du m ê m e n o m .
Détrônée dans la piété des fidèles depuis l'édi-
fication d'une grande basilique toute p r o c h e et
qui a été copiée — à échelle réduite — sur le
Sacré-Cœur de Montmartre, on ne risque guère
rie rencontrer à la pauvre chapelle qu'un ton-
104 VAUDOU
riste original. Telle était, probablement, la rai-
son p o u r laquelle M m e Flavinien l'avait choisie
c o m m e lieu de rendez-vous.
M. Chantenay y arriva le premier. Il se sentait
coupable envers Thérèse, dont le plus grave tort,
en s o m m e , avait été de trouver une rivale en-
core plus j o l i e et, surtout, dont l'âme délicate
était en harmonie avec le cœur sentimental de
Gérard.
Posté à u n e centaine de mètres en avant de la
chapelle, M. Chantenay faisait m i n e de c o n t e m -
pler la rade de Fort-de-France qui s'offrait, tout
entière, devant lui.
Nul endroit, peut-être, de la côte n'offre un
aussi excellent point de vue sur la magnifique
baie. Mais c'était là, maintenant, p o u r le jeune
Nantais, un spectacle familier; il n'avait d'yeux
que p o u r la route de Fort-de-France, p a r la-
quelle devait arriver M m e Flavinien.
Il regardait aussi, et n o n m o i n s fréquemment,
ladite route dans l'autre sens, car elle condui-
sait, précisément, aux thermes d'Absalon; c'est-
à-dire à quelques centaines de mètres de la villa
Esquibel. Gérard avait téléphoné, le matin,
pour annoncer sa visite vers cinq heures et Hor-
tense lui avait p r o m i s de l'attendre. Il était d o n c
assuré de ne pas v o i r arriver la jeune fille; mais
qu'auraient pensé Valentine ou Néron, s'ils
avaient trouvé le fiancé d'Hortense faisant le
pied de grue dans la c a m p a g n e à une demi-
TORNADE 105
heure de chemin de chez e u x ? A h ! Thérèse avait
vraiment bien choisi son endroit! Gérard reve-
nait, p o u r la vingtième fois, à la chapelle, lors-
qu'il entendit le ronflement d'un moteur. Un
taxi grimpait la côte; bientôt M m e Flavinien
en descendait, en costume de tennis, une ra-
quette à la main.
— Je suis en retard, s'excusa-t-elle en sou-
riant; c'est un défaut contagieux.
Thérèse paraissait avoir complètement oublié
son ressentiment de la veille. Elle avait pris le
bras de Gérard et bavardait de tout et de rien.
Elle lui rappela, enfin, non sans émotion, le soir
où ils s'étaient aimés.
— T u te souviens, la m e r phosphorescente ?...
Nous étions sur la plage arrière, accoudés à la
r a m b a r d e ; j'avais la tête penchée p o u r regarder
le sillage lumineux que nous laissions...
Elle avait c o u r b é le front, la nuque de nou-
veau offerte et espérant un pareil baiser; mais
Gérard se contenta d'un aimable sourire.
— Je n'ai rien oublié. Cela restera le plus
délicieux de mes souvenirs de voyage.
M m e Flavinien se m o r d i t les lèvres et allongea
le pas.
— Si nous allions jusqu'aux thermes d'Absa-
lon ? proposa-t-elle. Il paraît que la fontaine est
très pittoresque.
Elle regardait Gérard avec une feinte can-
deur; celui-ci ne s'y trompa point.
106 VAUDOU
— Non, Thérèse, j e n'ai pas b e a u c o u p de
temps. T u m'as écrit avoir quelque chose à m ' a p -
prendre...
Elle l'interrompit :
— T u es pressé? A m o n avis, on sait toujours
les mauvaises nouvelles assez tôt. Mais o ù avais-
je la tête, reprit-elle, de v o u l o i r m e promener,
à ton bras, devant la maison de ta fiancée?
Gérard ne répondit pas.
— Hortense de Myennes! Quel j o l i n o m ! ré-
péta la j e u n e f e m m e avec un c o m i q u e soupir
d'admiration. Cela sent, tout de suite, son fau-
bourg Saint-Gérmain.
M. Chantenay avait supporté jusqu'ici les atta-
ques de Thérèse; ce persiflage lui devint insup-
portable.
— Je ne suppose pas, répliqua-t-il, que vous
me croyez assez snob pour vouloir épouser cette
jeune fille à cause de son n o m . Cependant si
vous vous intéressez à ses quartiers de noblesse,
sachez q u e ses aïeux étaient marquis d e Myen-
nes, dans le Nivernais.
— Que tu es bien renseigné! riposta la jeune
femme. Mais, du côté maternel? Parle-moi un
peu de sa mère, de cette b o n n e M m e de Myen-
nes, qui était peut-être marquise — j e n'en sais
rien — mais mulâtresse.
Thérèse lui aurait dit que la vierge de plâtre
qui, dans une niche, élevait au-dessus d'eux ses
mains jointes, était, elle aussi, une mulâtresse,
TORNADE 107
que Gérard Chantenay n'eût pas été plus offus-
qué, ni plus surpris.
— Qu'est-ce que tu vas inventer? T u es folle, -
Thérèse !
Il lui avait pris les poignets, les serrait avec
une f o r c e dont il ne se rendait pas c o m p t e .
L a jeune f e m m e se dégagea :
— Brute! cria-t-elle, en lui montrant sa chair
meurtrie. A h ! V o u s serez bien assortis, ta né
gresse et toi !
— V o t r e colère me flatte, répliqua Gérard, lui-
m ê m e furieux; j e ne m e croyais pas aimé à ce
point!
Thérèse eut un rire strident :
— T u te figures que j e t'aime? Mon pauvre
petit... N o u s avons passé une nuit, m ê m e pas :
une fin de nuit ensemble, et c'est tout. Je me
fiche pas mal des amours que tu p e u x avoir.
Mais ce qui m e vexe, c'est de v o i r un b o n gar-
çon c o m m e toi, un pauvre « b é k é » c o m m e on
dit ici, tomber dans le panneau que t'a tendu
cette p o u l e demi-deuil.
L a rage de la j e u n e f e m m e lui mettait les lar-
mes aux y e u x ; maintenant Gérard en avait pres-
que pitié.
— T u ne connais pas Hortense de Myennes,
répondit-il doucement. Elle est aussi blanche
que toi.
Thérèse haussa les épaules avec dédain :
— Mais si, j e l'ai v u e à Fort-de-France, deux
108 VAUDOU
ou trois fois. Elle a le teint des femmes d'ici ;
mat avec un reflet cuivré. Je ne t'ai p a s dit
que sa m è r e était noire. Il y a des degrés. Ta
fiancée, c'est ce q u ' o n appelle une « sang
mêlé » .
Ce fut au tour de M. Chantenay de hausser
les épaules :
— T u ne sais pas ce que tu dis, fit-il.
Mme Flavinien c o m p r i t que sa révélation ne
portait pas. Elle indiqua la source de s«s ren-
seignements.
— T u ne m e crois pas? B o n . Alors, va à la
mairie du Lorrain, où s'est marié Louis de M y e n -
nes, où est née Coraline Palma, qui d i r a i t de-
venir son épouse et dont le père a peut-être
convoyé, à la nage, les barriques de rhum desti-
nées à la maison Chantenay.
Gérard l'écoutait avec ahurissement. Qu'est-
ce que cela pouvait être que cette histoire de
barriques et de nageur nègre? Thérèse croyait-
elle qu'on abandonnait les fûts de rhum sur la
mer, c o m m e le b e r c e a u de Moïse sur le Nil ? Mais
la précision des noms, des lieux c o m m e n ç a i t à
l'inquiéter. Machination de maîtresse dépitée,
sans aucun doute ; mais elle n'était pas m a l
montée.
Il allait r é p o n d r e vertement lorsqu'il aperçut
une voiture qui grimpait la côte. Il recula vive-
ment et se cacha derrière la chapelle.
— N'aie pas peur, cria Mme Flavinien. Ce n'est
TORNADE 109
pas l'auto des Esquibel; c'est m o n taxi. Allons,
nigaud, viens m e dire au revoir.
Il se rapprocha, penaud, bien décidé à rompre
toutes relations avec cette p é c o r e .
— Veux-tu que j e te ramène à Fort-de-France ?
demanda-t-elle.
— Non, merci.
— A ton aise. A h ! c'est vrai... T u vas peut-être
à A b s a l o n ; tu n'en es pas loin. Alors à bientôt.
— Adieu, dit-il, en appuyant sur c e mot.
— A h ! mais n o n ! riposta la j e u n e f e m m e ;
tu ne vas pas m e laisser tomber c o m m e ça.
Mon mari n'est tout de m ê m e pas aussi bête
qu'il en a l'air. Tu m e dois une visite de...
digestion.
Elle rit, monta dans le taxi et, se penchant à
la portière, décocha la flèche du Parthe :
— Epouse-la, ta « sang mêlé » . Elle te donnera
peut-être un bel enfant tout noir. T u as entendu
Lesparoux?
La voiture était déjà loin que le rire cruel de
la jeune f e m m e résonnait encore à l'oreille de
Gérard Chantenay c o m m e un défi.
Le Lorrain... Grande-Anse... Gérard Chante-
nay revoyait le petit port et ses distilleries, la
110 VAUDOU
plage de sable noir de l'autre, o ù Hortense de
Myennes avait vu le j o u r
— Coraline Palma, née au Lorrain, avait dit
Thérèse. Coraline ! le p r é n o m de la négresse
qu'il avait suivie, à son arrivée à Fort-de-
France...
T o u s ces noms dansaient devant les y e u x de
M. Chantenay, assis à la terrasse d e ce bar de
la Savane o ù il avait c o u t u m e de retrouver son
agent. Il aurait honte d'aller fouiller dans les
vieux registres des mairies. Il faudrait question-
ner les secrétaires, qui s'étonneraient... Peut-
être, auparavant, pourrait-il parler à Rousselot?
Voilà, justement, le commissionnaire en mar-
chandises qui s'amène, à pas lents, son éternel
cigare à la b o u c h e . Il s'installe et commente,
le journal à la main, les nouvelles commerciales
de l'île; le jeune h o m m e hésite : il ne sait c o m -
ment interroger Rousselot. Par bonheur, l'agent
parle du prix de la barrique de tafia.
— Qu'est-ce q u ' o n m ' a raconté, fit Gérard, à
propos de ces barriques ? C'est vrai qu'il y a des
nègres qui les transportent en nageant? Je me
demande c o m m e n t , o ù et p o u r q u o i ?
M. Rousselot sourit :
— Si j e c o m p t e bien, voilà quatre questions. A
la première, j e réponds : oui. C o m m e n t ? En
poussant les fûts à la main, sur le flot. O ù ? Au
Lorrain et à Grande-Anse. P o u r q u o i ? Parce que
les bateaux ne peuvent aborder à ces deux
TORNADE 111
petites plages; qu'il y a des usines dans les
environs immédiats et qu'il est — qu'il était, sur-
tout, jadis — plus facile et plus é c o n o m i q u e
d'embarquer les barriques à p r o x i m i t é du lieu
de production.
Le cœur du jeune h o m m e se serra.
— Avez-vous connu, parmi ces singuliers p o r -
tefaix, un indigène n o m m é P a l m a ?
— N o n . V o u s savez, j ' e n ai v u deux ou trois
fois, peut-être, dans m a vie... C'était amusant,
d'ailleurs. Je v o u s parle de longtemps ; j'étais
encore enfant. En ce temps-là, les produits de la
région du Lorrain étaient transportés à Saint-
Pierre par des porteuses. V o u s avez fait la route;
vous savez c o m m e elle grimpe à travers la m o n -
tagne ; les chevaux, les mulets eux-mêmes se
tuaient, sous ce climat, à la besogne. Il n'y avait
que les robustes négresses de Grande-Anse qui
tenaient le c o u p . A h ! les belles filles! Il fallait
les voir, leur « tray » sur la tête, marcher sur
la route d'un pas souple et léger. Elles allaient
ainsi pendant douze heures d'affilée, sans s'ar-
rêter un instant, sauf à midi, p o u r un rapide et
frugal déjeuner. Il y avait des trays qui conte-
naient jusqu'à soixante kilos de cacao. C'est ini-
maginable !
Et le commissionnaire décrivait les porteuses,
seulement vêtues d'une r o b e de cotonnade, rele-
vée pour laisser libre le j e u des genoux, les han-
ches serrées d'une écharpe dont le bout pendait,
9
112 VAUDOU
c o m m e un ornement, le l o n g de la j a m b e . Un
madras n o u é sur leurs longs cheveux, elles p o -
saient le tray sur un coussin, et v o g u e la galère...
— Ma première b o n n e amie, disait Rousselot,
ce fut, précisément, une porteuse. Elle était ra-
vissante. D e grands y e u x mélancoliques, de fines
petites oreilles d'où pendaient des boucles larges
c o m m e des bracelets ; un teint de fruit mûr,
couleur banane, c o m m e on n'en voit guère qu'au
Lorrain. Je la revois encore avec une r o b e à
fleurs imprimées — de petits bouquets bleus pâle
sur un f o n d paille — et son foulard bleu serré
sur sa chevelure frisée et douce c o m m e de la
laine. Et quelle démarche ! L'habitude de tou-
jours se p r o m e n e r avec cent livres et plus sur la
tête, les mains à la nuque, la poitrine tendue.
T o u t à ses souvenirs, le gros h o m m e , en dé-
gustant son p u n c h à petites gorgées, avait un
sourire attendri.
— Mais, vous m e parliez des c o n v o y e u r s , re-
prit-il. P o u r le r h u m on ne pouvait plus c o m p -
ter sur les porteuses, si fortes fussent-elles. Il fal-
lait embarquer. C'était là la difficulté. Les car-
gos ne se hasardaient pas à Grande-Anse. Les
pirogues, de longs bateaux à deux mâts, n o n
pontés, jetaient l'ancre à plusieurs centaines de
mètres de la c ô t e ; hors des remous des brisants.
L'équipage signalait son arrivée en soufflant
dans un énorme coquillage. A cet appel, renou-
velé de l'antique, les muletiers descendaient à
TORNADE 113
la côte en galopant à côté de leurs bêtes, char-
gées chacune de d e u x barils de tafia. Arrivés
au rivage, ils enlevaient leurs vêtements, déchar-
geaient les fûts et, tout nus, se jetaient à la m e r
avec un baril. Ils le poussaient ainsi, devant eux,
en nageant, traversant les brisants avec leur
charge au risque d'avoir le crâne fracassé par le
baril. D i x fois, vingt fois, ils passaient ainsi sous
les vagues écumantes. D e rudes h o m m e s , m o n -
sieur Chantenay, et qui valaient les femmes, les
porteuses... A h ! c'est une belle race que celle de
nos Antillais!
Gérard ne l'écoutait guère, il pensait à ce
qu'avait dit T h é r è s e ; les révélations de la jeune
f e m m e , peu à peu, se confirmaient. Cependant,
si Rousselot parlait d'abondance, M. Chantenay
n'avait encore appris aucune des précisions
qu'il voulait de lui.
— Et Coraline Palma, reprit le jeune h o m m e ,
ce n o m ne vous dit rien non plus?
J é r ô m e Rousselot plissa ses lourdes paupières
sur ses petits y e u x congestionnés.
— Je crois, répondit-il, après un silence, que
c'était le n o m de famille de Mme de Myennes.
— Quelle sorte de f e m m e était-ce, M m e de
Myennes? poursuivit Gérard.
— L a plus sage des épouses, la meilleure des
mères. Et aussi jolie que ses filles.
— C'était une créole, une blanche, naturelle-
ment?
114 VAUDOU
Encore un silence, plus long, plus pesant que
le premier.
— Ce que j e vous demande-là, m o n cher Rous-
selot, insista Gérard, ce n'est pas par indiscré-
tion. J'ai horreur des cancans.
Le placide commissionnaire souffla la fumée
de son cigare :
— E v i d e m m e n t ! fit-il ; mais il se tut.
— Allons, reprit le jeune h o m m e , j e vois qu'il
faut q u e j e vous fasse une confidence que per-
sonne n'a encore eue. J'aime Mlle de Myennes et
je v e u x l'épouser.
— Coraline, dit enfin M. Rousselot, Coraline
Palma était quarteronne.
Le torse de Gérard se redressa légèrement :
— Quarteronne? Qu'est-ce que c'est, au juste?
Je n'ai pas de préjugés, mais papa...
Le commissionnaire sourit :
— Lorsqu'un blanc épouse... épouse ou non, en-
fin, lorsqu'il a un enfant d'une négresse, celui-ci
est un mulâtre, ou une mulâtresse. Lorsqu'un au-
tre blanc épouse cette mulâtresse, leur fille est
une mestive. Et quand un troisième blanc a
une fille d'une mestive, c'est une quarteronne.
M. de Myennes, lui non plus, n'avait aucun
préjugé.
— En s o m m e , dit Gérard, Hortense de Myen-
nes n'a presque plus de sang noir?
Le commissionnaire laissa tomber délicate-
ment la cendre de son havane :
TORNADE 115
— Un seizième. C'est tout ce que vous désirez
savoir?
— Je voudrais savoir tout c e qui, de près ou
de loin, intéresse m a future femme, répliqua le
jeune h o m m e . Ainsi, tenez, à la plantation de
Grande-Anse, la fille de la gardienne de la villa
— presque blanche, d'ailleurs — cette gamine a
un air de famille avec M m e Esquibel et sa
sœur.
— C'est possible, m u r m u r a Jérôme Rousselot.
Vous savez, le n o m b r e des planteurs qui ont eu
des enfants de leurs servantes... Et ça ne date
pas d'hier. V o u s avez entendu parler du « Code
noir » de Louis XIII qui fixait, dans les colonies
françaises, le statut des esclaves ? Les législa-
teurs furent si effrayés du goût, de plus en plus
vif, que témoignaient les propriétaires de plan-
tations p o u r leurs belles esclaves, qu'ils élaborè-
rent certain article 9, lequel stipulait que le
planteur qui se laisserait aller à de coupables
égarements et dont la faute aurait p o u r consé-
quence la venue au m o n d e de petits mulâtres,
serait c o n d a m n é à payer deux mille livres de
sucre. Quant à l'esclave noire, elle passait, avec
son enfant, de la propriété de son séducteur et
maître à celle de l'hôpital de la colonie et se
voyait interdire à jamais le droit d'affranchisse-
ment. Toutes ces mœurs se sont très adoucies.
Peut-être trop.
— Et cet Esquibel ? Je ne vous cache pas qu'il
116 VAUDOU
ne m e plaît guère. Sous ses dehors doucereux, je
le sens fourbe, cruel... V o u s l'avez entendu, l'au-
tre j o u r , tandis que vous m e racontiez la catas-
trophe de Saint-Pierre?
M. Rousselot appela la servante :
— Un autre p u n c h ?
— A v e c plaisir.
— N'en abusez pas, répéta le commission-
naire, qui donnait volontiers d'excellents con-
seils et ne les suivait jamais.
Lorsque la négrillonne eut apporté les nou-
veaux verres, il reprit d'un ton de confidence :
— Je suis un vieil ami de vôtre père, Gérard.
Il y a quelque chose c o m m e une trentaine d'an-
nées que nous nous connaissons. Je ne voudrais
pas qu'il eût, plus tard, quoi que ce soit à m e
reprocher. A tort ou à raison — ce n'est pas
facile de démêler le vrai du faux en semblable
matière — Néron Esquibel passe p o u r appar-
tenir au V a u d o u .
— Encore ce V a u d o u ! — le jeune h o m m e sur-
sauta. — Et m o i qui en ai parlé à Esquibel !
— Qu'est-ce qu'il vous a dit?
— Il a b e a u c o u p ri. Il prétend que c'est de
l'histoire ancienne; que cela n'existe plus que
dans l'imagination des romanciers.
M. Rousselot haussa ses larges épaules :
— C'est fort possible. V o u s savez, reprit le
commissionnaire, qui avait remarqué la figure
angoissée du jeune h o m m e , p o u r Néron, rien
TORNADE 117
que des « on dit » . Après tout il n'a aucun lien
de sang avec Mlle de Myennes. Et ce n'est pas lui
que vous épousez. D'ailleurs, ajouta-t-il, on a
quelque peu exagéré, j e crois, les méfaits des
disciples du V a u d o u . Entre nous, les bamboulas
qui accompagnent leurs immolations d'animaux
ne doivent pas être ce qui attire le moins les
fidèles. Hé I Hé ! ils ont le sang chaud, nos
nègres...
Un affreux s o u p ç o n venait de naître dans l'es-
prit de Gérard Chantenay.
— Monsieur Rousselot, dit-il, en lui tendant le
petit carré d'étoffe rouge qu'il avait involontai-
rement arraché à la chemise de Valentine, pou-
vez-vous m e dire ce que c'est que cette espèce
d'amulette?
Le gros h o m m e eut un haut-le-corps :
— Par e x e m p l e ! Où avez-vous trouvé ça ?
Gérard avait préparé sa réponse :
— Par terre, au bal de Saint-Joseph.
Le commissionnaire baissa la voix :
— C'est l'insigne du V a u d o u .
TROISIÈME PARTIE
FUITE
La seule fuite, Iris, nous garantit :
C'est le parti le plus utile à prendre
contre l'amour.
Mme DESHOULIÈRES.
Il y avait près d'une semaine q u e Gérard
n'avait pas reparu à la villa d'Absalon. Profitant
du passage d'un cargo, le jeune négociant était
parti p o u r la Guadeloupe. V o y a g e d'affaires,
avait-il dit, entrepris sur une information de
son agent et qui ne devait durer que quatre ou
cinq jours.
Ce départ subit inquiéta d'abord davantage
Mme Esquibel que sa sœur. L'idée de Valentine,
c'est que son amant la fuyait par devoir. Elle
avait eu, déjà, cette impression le j o u r du dé-
jeuner Rousselot, lorsque Gérard n'avait pas
voulu rester à la villa; cette longue absence ne
faisait que la fortifier. Elle lui faisait craindre,
aussi, pour leurs futures relations. Gérard devait
être un loyal g a r ç o n ; s'accommoderait-il d'une
liaison clandestine avec sa belle-sœur? Mainte
nant, elle en doutait. Car, dans l'esprit de Valen-
tine, il n'entrait point la pensée d'empêcher le
122 VAUDOU
mariage d'Hortense, ni de divorcer p o u r épouser
à sa p l a c e M. Chantenay.
Plusieurs raisons, dont la plus forte était la
peur que lui inspirait son mari, lui interdisaient
d'abandonner Néron. Très épris d'elle, au m o i n s
physiquement, et plus orgueilleux encore qu'a-
moureux, le nègre ne supporterait pas qu'elle le
quittât p o u r suivre un Européen. Elle l e savait
capable de tout, m ê m e d'un crime. Mais, sans
scrupule quand il s'agissait de son plaisir, la
voluptueuse jeune f e m m e envisageait très bien
une sorte de ménage à trois où Gérard se parta-
gerait entre sa f e m m e et sa maîtresse.
Sa vie, ainsi, aurait été merveilleuse. Tantôt à
la Martinique avec la présence du j e u n e m é -
nage — c'est-à-dire du mari — tantôt en France,
où Gérard la promènerait dans ce Paris qu'elle
aspirait tant à connaître. L ' e x c è s de conscience
de ce naïf Français menaçait de tout gâcher. En-
fin, il allait revenir. Elle le reprendrait.
Hortense, elle, n'avait eu, les premiers jours,
que le chagrin d'être privée de son amoureux.
Une dépêche par laquelle M. Chantenay l'infor-
mait d'être obligé de retarder son retour, la
consterna. Elle, aussi, c o m m e n ç a i t d'avoir des
doutes sur la raison véritable de ce voyage.
L a jeune fille n'avait d'autre confidente que
sa sœur. Elle lui avoua ses craintes avec un dés-
espoir q u i impressionna Valentine. Ce n'était
pas une mauvaise f e m m e que Mme Esquibel,
FUITE 123
L'ardeur de ses sens l'empêchait de leur résister;
elle ne lui voilait pas totalement le sentiment de
ses fautes. L a douleur d'Hortense lui fit apparaî-
tre la gravité de la dernière. T o u j o u r s fidèle à
ce qu'elle appelait son amour, et bien décidée
à ne pas y renoncer, devant sa soeur accablée,
elle cherchait des excuses à sa conduite.
Ces excuses, Valentine croyait les trouver
dans ce qu'avait été sa vie depuis q u e la fatalité
l'avait liée à Néron Esquibel. C'était le nègre
qui l'avait pervertie et convaincue que les capri-
ces de la chair ne sont que des besoins de notre
nature et que nous serions bien sots de nous
refuser à les satisfaire.
L a jeune f e m m e se remémorait le patient tra-
vail auquel s'était livré son mari p o u r faire
d'elle la créature v o u é e à la luxure qu'elle était
devenue. Cela avait c o m m e n c é avant la nuit de
n o c e s ; à une fête de nuit au palais du gouver-
neur, où Néron, déjà implicitement agréé par
M. de Myennes, lui avait avoué ses intentions
matrimoniales.
Valentine était prévenue. A v e c autant de con-
fusion que de tristesse, le malheureux planteur
avait confié à sa fille qu'il ne voyait que dans
la générosité de ce futur gendre le m o y e n
d'échapper à la ruine et au déshonneur.
P o u r faire sa déclaration, Esquibel l'avait
amenée dans le parc. Habilement, croyait-il,
Néron fit luire aux yeux de Mlle de Myennes
124 VAUDOU
l'existence dorée qu'il lui ferait. Puis, il en vint
à sa race. L a couleur de la peau des humains ne
peut rien contre l'amour. M. de Myennes, lui-
m ê m e , avait d o n n é l'exemple. Valentine ne sa-
vait-elle pas que Souloune était sa demi-sœur?
A cette révélation, le cœur de la jeune fille avait
faibli. Une négresse était donc, déjà, entrée dans
leur famille? Avait-elle e n c o r e le droit de se
montrer intransigeante, alors que son sacrifice
sauverait son père ?
A peine venait-elle de p r o n o n c e r un « oui »
timide et voilé d'amertume, que le nègre lui v i o -
lait la b o u c h e d'un baiser. Valentine aperçut
cette face noire penchée sur elle; rivés sur les
siens, des y e u x durs o ù brillait une lueur
sadique. Elle se sentait défaillir; mais l ' h o m m e
la tenait serrée contre lui et cette impétueuse
étreinte, qui se prolongeait, lui procurait une
sensation d'angoisse mêlée à une torturante v o -
lupté.
Enfin, Néron la relâcha. Ils firent quelques
pas dans le parc. Alors qu'ils revenaient vers le
palais, deux messieurs sortaient de la salle de
bal, transportant dans leurs bras une f e m m e
évanouie. Valentine reconnut M m e Ossès, une
créole célèbre dans toute l'île p o u r sa beauté.
Un attroupement s'était f o r m é autour de la
jeune f e m m e q u ' o n allongeait sur la terrasse.
Suivie de M. Esquibel, Valentine de Myennes
s'approcha.
FUITE 125
— T r o p de Champagne, dit Néron en sou-
riant, et le quadrille a dû être échevelé !
Un médecin dégrafait le corsage de la dan-
seuse. A la stupeur des assistants, il mit au jour,
sous la chemise de M m e Ossès, une sorte de cilice
en toile grossière, sur lequel était cousu un in-
signe r o u g e 1 .
— V a u d o u !... V a u d o u !.,,
Le m o t fatidique courait sur toutes les b o u -
ches.
— Quelle horreur ! fit Mlle de Myennes, fris-
sonnante. C o m m e n t peut-on appartenir à cette
odieuse secte ?
Néron l'entraîna.
— Il ne faut pas médire du V a u d o u , dit-il
d'une v o i x â p r e ; il nous fait connaître des plai-
sirs que nous ignorerions toujours sans lui.
— Que dites-vous l à ? s'écria la jeune fille en
reculant vivement.
Elle était plus surprise encore qu'effrayée.
— Rien, rien, répliqua l'autre, soudain ra-
douci. Ce ne sont pas là choses p o u r vous, petite
fille.
1. Cette triste aventure fut le thème d'un sermon fulgu-
rant du père Béranger, prêtre catholique de Port-au-Prince,
qui, après avoir dénoncé le scandale, s'adressa à ses parois-
siennes en ces termes : « Vous êtes vêtues de soie et
chaussées de souliers à talons hauts; mais ce que vous
portez par-dessous, Dieu seul le sait... Vous, des dames ?
Allons donc 1 De superstitieuses sauvagesses, oui ! qui ne
brillent que par le dehors, des idolâtres, des païennes, ado-
ratrices du serpent ! »
126 VAUDOU
Le souvenir pénible et ambigu de cette soi-
rée, voilà ce qui revint, d'abord, à la m é m o i r e de
Valentine, lorsque, le lendemain, M. de Myennes
lui fit part de la demande en mariage faite par
M. Esquibel. Sans oser lui raconter les péripé-
ties de sa p r o m e n a d e dans le parc, la jeune fille
dit à son père que Néron s'était montré un peu
trop galant.
— C'est qu'il t'adore, répliqua M. de Myen-
nes. Tu es un ange, m a chérie; tu ne connais,
Dieu merci, rien à l'amour des h o m m e s . Il ne
faut pas te plaindre d'être trop aimée. Tu auras
le mari le plus empressé, le plus désireux de te
rendre heureuse.
Valentine se rappelait les mains agrippées à
sa gorge, le corps dur pressé contre le sien et
ces lèvres happeuses qui avaient englouti sa
bouche...
— Puisque vous le voulez, murmura-t-elle.
— Je ne veux que si tu le veux toi-même,
m o n enfant.
— Je consens.
Le mariage fut l'un des plus fastueux que l'on
vit jamais à Fort-de-France. La r o b e de noces
venait de Paris et Valentine, certes, était la plus
belle des mariées que l'on aperçut sortir de
l'église de la capitale. Puis, le ménage partit
s'installer dans la riche habitation du planteur.
Que se passait-il, là-bas, dans ce coin retiré de
FUITE 127
la montagne ? Rien, sans doute, que la d o u c e
éclosion du bonheur. D e temps en temps, o n
apercevait le c o u p l e dans les restaurants à la
m o d e , aux soirées des c l u b s ; à tous les bals de
Fort-de-France.
— Que devient d o n c M m e Ossès? demanda, un
j o u r , M m e Esquibel à son mari. On ne la voit
nulle part.
— Je n'en sais rien, répondit-il. T u voudrais
la r e v o i r ?
— Pauvre f e m m e ! Elle est si délaissée...
— T u la reverras peut-être un j o u r .
— Pas à une réunion du V a u d o u , en tout cas,
dit Valentine en plaisantant.
Le visage du planteur s'altéra; une ride barra
le front n o i r ; dans ses y e u x s'alluma cette lueur
satanique qui avait tant effrayé la jeune f e m m e
la nuit du bal.
— Qu'est-ce que vous avez ? fit-elle faible-
ment; vous m e faites peur.
Il se rapprocha, lui prit les poignets.
— Petite fille, dit-il, tu ne connais rien et ne
veux rien apprendre. Nos caresses ne sont que
jeux d'enfants auprès de celles que M m e Ossès
paie de ce q u ' o n raconte être l'honneur.
Elle s'effondra en pleurant. Ce fut leur pre-
mière querelle; la première alarme de Valen-
tine. Il y en eut d'autres; car, maintenant, N é r o n
Esquibel s'ingéniait à effrayer sa f e m m e . On eût
dit qu'il prenait plaisir lorsqu'il la voyait angois-
10
128 VAUDOU
sée, tremblante. C'est à ces moments-là, surtout,
que le désir lui venait d e son épouse.
Elle, sensuelle mais chaste, ces émotions la
glaçaient. Pour stimuler les sens de sa f e m m e ,
le planteur la m e n a à ces bals de village o ù la
frénésie des noirs avait gagné jusqu'à Gérard
Chantenay. Tardive, étrange et répugnante lune
de m i e l ; ce fut pendant ces m o i s d'orgies que
Néron se montra le plus amoureux. Bientôt, il
eut à sa merci son corps avide.
Mais cela, ne suffisait pas au nègre; il voulait
l'âme. C'est alors qu'intervint Jioule et ses sor-
tilèges. Par quels philtres mystérieux le sorcier
réussit-il à gagner à son culte sauvage la sensible
créature qui se sauvait, jadis, à Grande-Anse,
lorsque la cuisinière saignait un poulet? Valen-
tine, elle-même, n'eût pu le dire. A u début, Né-
ron ne lui faisait approcher du lieu du sacrifice
que lorsque celui-ci était accompli, que la satur-
nale battait son plein. Ce fut au cours de l'une
d'entre elles que Valentine aperçut M m e Ossès,
blancheur i m m a c u l é e parmi les négresses aux
torses nus, les c h e v e u x dénoués, la taille ceinte
par deux bras noirs...
Valentine frémissait encore en se rappelant la
cérémonie o ù elle était devenue m e m b r e de la
secte. T o u t s'était passé c o m m e dans un rêve, un
cauchemar horrifiant et voluptueux. On l'avait
grisée et, après l'eau-de-vie, elle avait, avec les
autres, bu le sang d'un taureau égorgé. Et, de-
FUITE 129
puis, elle portait, c o m m e M m e Ossès, le rouge
e m b l è m e du V a u d o u .
Au fait, qu'était-il devenu, son insigne? Il se
décousait; il devait être t o m b é le soir du bal
Congo. A u souvenir de cette nuit de délices, une
chaleur envahissait le corps de l'ardente jeune
femme. Elle remettrait le gri-gri p o u r ne pas
donner l'éveil à son mari ; mais, maintenant
qu'elle avait Gérard, elle était bien résolue à ne
plus suivre N é r o n dans ces orgies.
Ni Mme Esquibel, ni Mlle de Myennes ne
s'étaient trompées en considérant c o m m e un
prétexte le prétendu « v o y a g e d'affaires » de
M. Chantenay. Gérard voulait les fuir toutes les
deux : Valentine, car elle était le vivant témoi-
gnage d'une trahison qu'il se jurait de ne pas
renouveler; Hortense, parce qu'il voulait réflé-
chir, hors de sa présence, aux dangers qu'offrait
son mariage avec la jeune fille.
Deux d'entre eux étaient particulièrement
graves : la famille dans laquelle il voulait entrer
appartenait à une secte infamante; l'autre, plus
lourd encore de conséquences : celui d'avoir
130 VAUDOU
d'Hortense un enfant noir. S'ajoutant aux révé-
lations de M m e Flavinien, celles du docteur Les-
p a r o u x ne cessaient de hanter la m é m o i r e du
j e u n e h o m m e . L e m é d e c i n avait été formel : si
peu qu'elle ait de sang noir dans les veines, si
lointaine que soit cette hérédité, une créole ma-
riée à un Européen peut avoir un b é b é qui re-
produise le type ancestral.
A l'idée qu'un jour, à Nantes, pourrait naître
de lui un petit être de cette race, le r o u g e m o n -
tait au front de M. Chantenay. Il se représentait
la consternation de son père, qui avait p o u r les
noirs autant d'horreur que de dégoût; celle de
sa m a m a n elle-même, pourtant si bonne, si in-
dulgente. Et toute la ville, toute la contrée qui
en feraient des gorges chaudes...
Mais c e n'était pas seulement la peur du cour-
r o u x paternel et du ridicule qui retenait Gérard
Si ce n'eût été que cela, il aimait assez Hortense
p o u r accepter de vivre, loin des siens, à la Mar-
tinique. Mais son sang, à lui, se trouverait mêlé
— mêlé une fois de plus — à celui de la maudite
engeance. Un enfant aux c h e v e u x crépus, à la
peau de couleur de suie l'appellerait papa.
Papa !... Il ne pourrait l'entendre, c e d o u x n o m ,
sans frémir, venant d'un tel fils. Et cela durerait
toute sa vie !
Il se préparait à rentrer directement en
France, lorsque le souvenir d'Hortense revint,
plus impérieux, à sa m é m o i r e . Séparé d'elle, les
FUITE 131
charmes de la j e u n e fille paraissaient encore
plus vifs. Jamais — il en était sûr, avec l'impé-
tuosité de la jeunesse — il ne retrouverait fian-
cée aussi aimante, aussi j o l i e .
La beauté d'Hortense, il la revoyait, désor-
mais, à travers le corps de Valentine. V o l u p -
tueux c o m m e on l'est à cet âge, Gérard songeait
aux joies promises. Allait-il s'en priver p o u r une
hypothèse qui avait mille chances contre une
de ne jamais se réaliser? Cela méritait de réflé-
chir.
C'est alors qu'il ajourna son retour.
Pendant les quelques journées qu'il passa en-
core à la Guadeloupe, le jeune Nantais ne cessa
de peser le p o u r et le contre. Journées désespé-
rément longues et que ses occupations c o m m e r -
ciales — celles qu'il s'était volontairement
créées, car Rousselot avait été, à ce sujet, très
circonspect — ne suffisaient pas à remplir.
Le charme de cette île était, maintenant, sans
attrait p o u r lui. Un aperçu qu'il eut de ses mœurs
le déçut, m ê m e , quelque peu. C o m m e il chemi-
nait dans une petite rue, deux volumineuses m a -
trones à peau d'ébène s'invectivaient de porte à
porte. Bientôt, elles furent au milieu de la chaus-
sée, criant à tue-tête, c o m m e si elles désiraient
attirer tout un public à leur dispute. Gérard ne
comprenait rien, naturellement, aux insultes
qu'elles échangeaient ; mais celles-ci devaient
être savoureuses; car une foule de femmes, d'en-
132 VAUDOU
fants et m ê m e d ' h o m m e s , rangée en cercle au-
tour des querelleuses, s'esclaffait avec des rires
énormes.
On eût dit que les deux négresses exécutaient
une sorte de ballet, c o m m e à l'Opéra-Comique,
lorsqu'il s'agit de m i m e r un c o m b a t . Relevant
de mains baguées de verroterie leurs j u p e s traî-
nantes, elles se précipitaient, l ' u n e avançant,
l'autre reculant, et réciproquement, poussant des
hurlements, le p o i n g tendu et tapant du plat de
leurs p a u m e s sur leurs c r o u p e s mafflues.
Elles ne se frappaient pas ; mais les mots
s'échappaient de leurs bouches avec une telle
rapidité et si rageusement que, parfois, le souffle
leur manquait. Alors, elles rentraient dans leurs
cases; mais p o u r en ressortir aussitôt, le verbe
encore plus vigoureux, joignant des gestes obs-
cènes à leurs injures et prenant à témoin les
passants de la laideur et de la méchanceté de
l'adversaire. L a querelle s'acheva dans une rixe
où des mèches de cheveux graisseux restèrent
accrochées aux bagues des deux mégères.
Se pourrait-il qu'Hortense de Myennes eût,
dans la colère, un rappel de la violence de sa
race? N o n ; c'était impossible. Sa douce fiancée
ne ressemblerait jamais à ces furies.
Cette scène, cependant, raviva son angoisse;
mais telle était la force de son amour, que c'est
ce dernier qui prévalait, lorsqu'il reprit le ba-
teau p o u r Fort-de-France. A c c o u d é à la ram-
FUITE 133
barde de la plage arrière, il regardait le sillage
du cargo argenté par la lune. C'est à cette m ê m e
place que, sur un autre navire, quelques semai-
nes auparavant, il s'était penché sur la nuque
de Thérèse.
A cette réminiscence, c e n'est pas l'odeur de
la j o l i e b l o n d e qui montait à ses narines; mais
celle de Valentine; la m ê m e que celle d'Hor-
tense, avec une saveur plus violente, musquée
par le désir.
Un frémissement parcourut le corps du jeune
h o m m e . Il allait retrouver pareilles délices. Mais,
cette fois, avec sa fiancée; car il se montrerait,
désormais, moins réservé. Hortense n'avait-elle
pas savouré leur unique baiser sur la bouche,
avec le m ê m e abandon que sa sœur?
A cet instant, une nouvelle crainte vint s'ajou-
ter aux autres. Il venait de se le dire : les deux
sœurs avaient le m ê m e tempérament; celui de
M. de Myennes qui engrossait ses servantes.
Même si l'hérédité nègre était abolie dans le
sang de cette famille, l'impétuosité du sang pa-
ternel restait vivace, indestructible. Il s'en était
réjoui, dans son appétit des étreintes futures; il
aurait dû en être inquiet.
Valentine était prête à tous les égarements des
sens. Leur aventure, hélas ! en était la preuve.
Mais il y avait pire : c e V a u d o u dont — R o u s -
selot ne le lui avait pas caché — les rites se
déroulaient dans les plus basses orgies. Qui sait
134 VAUDOU
si Hortense, lorsque ses sens auraient été éveil-
lés, ne deviendrait pas semblable à sa sœur?
Allons, c'était l'évidence! C o m m e n t ne s'était-
elle pas i m p o s é e plus tôt à l u i ?
Gérard Chantenay passa toute la nuit sur le
pont. Il n'aurait p u trouver le s o m m e i l . Dans sa
m é m o i r e tourmentée, les d e u x sœurs se confon-
daient dans la m ê m e i m a g e ; celle d'une bac-
chante, belle et attirante c o m m e V é n u s et,
c o m m e elle, à « sa p r o i e attachée » .
L e j o u r était venu. L e j o u r sans aube des tro-
piques. L e soleil avait surgi, é n o r m e et déjà
fulgurant, sur les cimes embrasées des monta-
gnes. D e la terre p r o c h e arrivait, maintenant,
u n e brise forestière chargée des senteurs de la
sève exubérante des fleurs et des fruits. Sucrée
et musquée à la fois, elle rappelait au jeune
h o m m e l'Odeur de Valentine.
Gérard secoua le front c o m m e p o u r se débar-
rasser de l'entêtant parfum. Il se précipita dans
sa cabine, se d o u c h a et rédigea un c â b l o g r a m m e
p o u r son père o ù il lui annonçait son retour. L e
c œ u r déchiré, mais la tête f r o i d e — c o m m e la-
v é e , elle aussi, de toute cette b o u e qui l'environ-
nait — M. Chantenay était décidé à r o m p r e ses
fiançailles avec Hortense de Myennes.
FUITE 135
Un rayon de soleil filtra à travers le volet de
la case de Zéline, vint caresser le visage de l a
jolie négresse, étendue sur une claie de b a m -
bous. L a case était un véritable dortoir; en plus
de la sienne, deux autres claies, que se parta-
geaient Souloune et ses frères et le berceau du
petit câpre.
Zéline se frotta les yeux, les ouvrit, bâilla, re-
garda la grosse montre d'acier qui pendait à son
chevet et sauta prestement de sa couche.
Son chien vint lécher ses pieds nus. Elle rit :
— Finis, Caporal, tu m e chatouilles, fit-elle à
v o i x basse : et elle se mit à préparer son café
sur un petit réchaud à charbon de bois.
D e temps en temps, tandis qu'il coulait, la
jeune f e m m e venait en respirer l'arome et ses
larges narines s'enflaient encore de plaisir. La
boisson avalée, elle se pencha sur un « tray »
posé à m ê m e le sol, y prit une n o i x de c o c o , la
perça et fit goutter dans sa b o u c h e l'eau laiteuse
qui sortait du fruit.
A pas légers, p o u r ne pas réveiller la mar-
maille endormie, Zéline fouilla, un peu par-
tout, dans la case ; ramassant, çà et là, des cu-
lottes, un tablier, des couches ; le linge sale de
la semaine. D e son lit, elle arracha une couver-
136 VAUDOU
ture de coton, l'examina, h o c h a la tête, l'étala à
terre. Cela servirait à porter le linge, et la c o u -
verture c o m m e n ç a i t à être crasseuse, elle aussi.
Puis Zéline enfila la blouse qui lui servait de
robe, se regarda dans un miroir cassé, passa la
main dans ses cheveux, se tira la langue, se
sourit, soupira. Elle revint à la couverture, en
noua les coins deux par deux sur les nippes, posa
le ballot en équilibre sur sa tête, ouvrit douce-
ment la porte.
L e soleil entra à flots, illuminant d'un seul
c o u p toute la case. Il réveilla à son tour Sou-
loune. L a petite sauta du lit, courut embrasser
sa mère.
— Tu t'occuperas de tes frères, m u r m u r a Z é -
line; j e n'en ai pas p o u r longtemps.
Et, droite, malgré sa charge, un gros savon
dans la main, elle se hâta vers la rivière. Il n'y
avait encore personne à cette heure matinale.
Zéline se débarrassa de sa blouse, tâta l'eau du
pied. Elle était si fraîche que la négresse ferma
les y e u x . Peu à peu, elle s'habitua, sourit encore,
entra dans le courant. Toutes les sensations de
l'ardente créature étaient prétexte à aiguiser
son plaisir; qu'elle savourât un breuvage o u ra-
fraîchît ses pieds lassés, chacun des gestes de
Zéline trahissait un instinct voluptueux qui ne
demandait qu'à se satisfaire.
A u milieu du torrent, la grosse r o c h e plate
qui lui servait habituellement de lavoir avait
FUITE 137
disparu. Elle en chercha une autre, pénétra dans
l'eau p r o f o n d e qui lui montait maintenant à
mi-cuisse. Enfin, elle avait trouvé une pierre !
Elle la transporta au b o r d de la rive et se mit
au travail.
Elle besognait durement, en chantonnant,
s'envoyait sur la figure et sur la gorge des flo-
cons de mousse, ce qui la faisait rire aux éclats.
Elle crut, un instant, avoir entendu un écho à
son rire. Elle scruta les alentours : personne.
C'était quelque oiseau.
Bientôt, elle n'eut plus à laver que la couver-
ture; le gros m o r c e a u de la lessive. Elle la sai-
sit, l'enroula autour de son poignet, la fit flotter
quelques minutes dans le courant et, d'un geste
fort et brusque, l'aplatit sur la pierre.
Les épaules de Zéline étaient maintenant tou-
tes marbrées de savon. L e soleil se jouait sur la
chair nue, y faisait luire, dans l'écume, des bulles
irisées.
De la rive, caché dans un buisson, un h o m m e
— un mulâtre — contemplait depuis un b o n
m o m e n t cette f e m m e dont la chemise trempée
moulait jusqu'aux reins les formes puissantes. A
pas de l o u p , il arriva derrière la lavandière,
saisit à pleines mains la gorge lourde. Zéline
allait crier; mais le mulâtre la bâillonna de ses
doigts durs, l'attira vers lui. Et ce fut, au milieu
du courant, un baiser rapide, c o m m e l'eau vive
qui chatouillait leurs mollets.
138 VAUDOU
L'œil n o y é de cette voluptueuse langueur
qu'elle avait eue en respirant le café, Zéline re-
gardait celui dont elle venait de subir le brusque
assaut. Elle ne le connaissait pas. Il n'était pas
du village. Probablement un de ces portefaix-
mariniers qui débarquent au Lorrain, sans qu'on
sache d'où ils viennent. Elle allait le question-
ner; mais l ' h o m m e lui f e r m a la b o u c h e d'un se-
c o n d baiser.
Amollie, vacillante dans le torrent, dont l'eau
semblait soudain s'être attiédie, la négresse lui
rendit son baiser.
Quelques minutes plus tard, Zéline revenait,
seule, à la rivière. Sa lessive terminée, l'œil aux
aguets — le plaisir satisfait la rendait pudique
— elle se baigna. Autour du c o u cuivré, la che-
mise s'étalait, r o n d e et blanche, c o m m e la c o -
rolle d'un nénuphar.
Enfin, Zéline sortit de l'onde. Sa besogne était
accomplie. Elle sourit à tout c e qu'avait été
cette besogne c e matin-là. Mais l'amour lui avait
d o n n é soif. Elle se dirigea vers un cerisier qui,
au haut du ravin, tendait ses petites boules
rouges. L a saveur attendue des cerises lui met-
tait l'eau à la b o u c h e , c o m m e tout à l'heure, le
fruit défendu.
Troussant son m i n c e vêtement, légère, elle
grimpait vers l'arbre. Elle allait l'atteindre; sou-
dain, dans l'herbe haute qu'elle foulait de ses
139
FUITE
pieds nus, une sorte de long c o r d a g e d'un gris
jaunâtre se déroula, se dressa, se balança, se
détendit...
Le c h o c n'avait pas fait plus de m a l à Zéline
qu'une piqûre d'aiguille; cependant la négresse
poussa un cri terrible. Un froid mortel, que sa
frayeur accentuait, envahit p e u à peu ses m e m -
bres. C'est à peine si elle se sentait la force
d'aller jusqu'à sa maison.
Sur la chemise e n c o r e humide, des gouttes
de sang marquaient la place o ù le « fer de
lance » avait frappé.
La morsure de la vipère j a u n e de la Marti-
nique ne p a r d o n n e pas. Lorsque M m e Esquibel
et sa sœur arrivèrent à Grande-Anse, la pauvre
Zéline était morte. Valentine, seule, put suivre
l'enterrement ; il fallut qu'Hortense restât p o u r
garder Souloune qu'agitait un furieux déses-
poir.
— Je v e u x aller rejoindre m a m a n au cime-
tière, criait-elle; j e v e u x q u ' o n m'enterre avec
elle !
E m u e jusqu'au tréfonds de son être, la sensi-
ble Hortense d e m a n d a elle-même — malgré sa
hantise d'inquiéter son fiancé — de ramener la
petite à la villa d'Absalon.
Mme Esquibel était fataliste :
— C o m m e tu voudras, fit-elle, en haussant
les épaules.
140 VAUDOU
Gérard Chantenay n'avait prévenu que
M. Rousselot de la date de son retour à Fort-
de-France. A u débarcadère, il eut le douloureux
étonnement d'apercevoir Valentine et Hortense
aux côtés de son agent.
— V o u s vouliez nous faire la surprise, hein?
lança de loin Mme Esquibel. Et c'est vous, gros
malin, qui êtes attrapé.
Mlle de Myennes ne disait rien; son visage
mat était tout rose de bonheur.
— P o u r q u o i êtes-vous resté si longtemps ? dit-
elle seulement, lorsque Valentine, b o n n e fille,
eut entraîné le commissionnaire p o u r laisser
seuls les deux fiancés.
L a j e u n e fille le regardait d'un œil si confiant,
que Gérard comprit c o m b i e n il lui serait pénible
de détromper cette â m e pure.
— V o u s savez, dit-il, dans les affaires... on ne
fait pas toujours ce qu'on veut.
— V o u s serez obligé de m e quitter souvent,
si nous nous marions ?
M. Chantenay voyait bien qu'il n'aurait pas
le c o u r a g e de parler ce jour-là.
— Quelquefois seulement, fit-il d'un ton d e
taquinerie. Juste assez pour que vous m e re-
grettiez.
FUITE 141
— A h ! oui, Gérard, m u r m u r a Hortense avec
ferveur, j e vous regretterais ! Vous ne pouvez
pas savoir c o m m e j e v o u s attendais. V o u s vous
êtes bien amusé, l'autre soir, au bal de Saint-
Joseph ? ajouta-t-elle en fixant Gérard de ses
yeux inquiets.
M. Chantenay répondit d'un ton détaché :
— C'est un spectacle amusant, en effet, mais
un peu écœurant, tout de m ê m e .
— N'est-ce pas ?
Une m o u e durcit le tendre visage de la jeune
fille :
— Ma sœur adore ces bals. Elle y trouve j e
ne sais quelle excitation mauvaise. Néron l'y
entraîne souvent. Il la pervertit, ajouta-t-elle
tout bas,
Gérard se sentit, à ce moment-là, encore plus
honteux de son aventure. Sans doute, cette exas-
pération des sens qui avait poussé Valentine
dans ses bras, l'ardente j e u n e f e m m e l'avait
déjà éprouvée en maintes et semblables fêtes
nocturnes. L e luxurieux Haïtien en profitait; lui,
n'avait été qu'un instrument occasionnel.
M. Chantenay regardait sa fiancée. Il recher-
chait avec angoisse la tare originelle dans le
léger élargissement des narines de la jeune fille,
dans la c a m b r u r e de ses reins, dans l'élastique
langueur de ses gestes, jusque dans sa belle
voix c h a u d e et grave : la v o i x aux sonorités de
violoncelle des métisses.
142 VAUDOU
— Un seizième de sang noir, avait dit Rous-
selot.
Ce m o t l'obsédait en m ê m e temps que reve-
naient à sa m é m o i r e la musique aphrodisiaque
du bal nègre, les danses lascives, l'audace de
Mme Esquibel. Ces noirs paraissaient si doux, si
paisibles, sur la plantation, dans leurs villages !
Un roulement de tambour et ils étaient dé-
chaînés.
Un long silence s'écoula, entrecoupé par les
appels des dockers. Ce fut Hortense qui le
rompit.
— V o u s paraissez fatigué ? dit-elle.
— Un peu, oui, avoua-t-il. L e climat, sans
doute.
Elle hésita, puis, bravement, dévoila la pen-
sée qui ne la quittait plus :
— Nous habiterons la France lorsque nous
serons mariés ?
— Certainement, répondit-il.
Jérôme Rousselot avait été très étonné du
voyage à la Guadeloupe de M. Chantenay. L'ex-
pression, presque imperceptible, de confusion
qu'avait montrée son patron au débarquement
le convainquit que celui-ci s'était volontaire-
ment éloigné de la famille Esquibel et que lui-
m ê m e avait été indiscret et m a l avisé en infor-
mant Valentine de l'arrivée du c a r g o .
FUITE 143
Il se décida à interrompre le dialogue des
amoureux.
— V o u s avez trouvé là-bas c e que vous vouliez
savoir, monsieur Chantenay ? fit-il en revenant
vers le couple.
Cette simple question, qui n'avait qu'un sens
commercial, frappa Gérard c o m m e un funeste
présage. Hélas ! oui, il avait appris, dans sa
solitude, le triste destin qui menaçait son amour.
— En effet, répondit-il avec une amertume
qui n'échappa, cette fois, à personne. V o u s
aviez raison, Rousselot, ce n'est pas très inté-
ressant.
— Eh bien ! lança Valentine, un peu amère,
elle aussi, vous auriez bien dû nous épargner ce
voyage. C a r vous nous manquiez, vous savez ?
Jusqu'à Néron qui s'inquiétait ! Nous vous ra-
menons dîner à la m a i s o n ?
— Non, dit Gérard. Excusez-moi. Je suis
fourbu.
L a contrariété crispait ses traits. Valentine le
remarqua :
- C'est vrai qu'il a l'air éreinté. Laissons-le,
Hortense. Mais à demain, n'est-ce pas ?
Gérard serra les mains tendues. Il n'eut pas
la force de sourire à sa fiancée. Il se sentait
triste, infiniment, écœuré du rôle qu'il jouait
avec les deux f e m m e s qui s'éloignèrent enfin !
Lorsqu'il prit, le lendemain, le chemin de la
11
144 VAUDOU
villa d'Absalon, Gérard n'avait pas changé
d'avis. L a nuit, dit-on, porte conseil; celle qu'il
venait de passer, c o u p é e de cauchemars et d'in-
somnies, pires encore, l'avait fortifié dans son
intention d'avertir Mlle de Myennes que le pro-
jet qu'ils avaient i m p r u d e m m e n t f o r m é ne p o u -
vait se réaliser. Hortense l'aimait, il en était
sûr, hélas ! mais chaque j o u r , chacune de leurs
rencontres aggraveraient cet amour. Il ne fal-
lait pas que cette innocente enfant vive dans
une espérance qui serait de plus en plus pénible
à décevoir.
On eût dit que le hasard favorisait l'entretien :
Mlle de Myennes l'attendait, seule, dans le jar-
din. Avant que le jeune h o m m e eût pu placer
un m o t , Hortense l'attira vers elle, j o u e c o n -
tre joue, cherchant sa b o u c h e .
Gérard se détourna légèrement.
— Quoi ? fit-elle, moqueuse, vous n'osez plus
m'embrasser, maintenant ?
— Hortense..., c o m m e n ç a M. Chantenay.
Il n'en put dire davantage, le son de sa voix
avait frappé la j e u n e fille Elle restait devant
lui, interdite, les bras encore tendus. Désespéré,
mais résolu, M. Chantenay allait parler. A cet
instant, M m e Esquibel vint à eux. Valentine
avait réussi, la veille, à masquer sa j o i e de re-
voir son amant, à réfréner son impatience, mais
il ne fallait pas tout de m ê m e que Gérard crût
qu'elle l'oubliait. Elle était persuadée qu'en in-
FUITE 145
terrompant le tête-à-tête des fiancés elle c o m -
blerait les v œ u x de Gérard. L a jeune f e m m e ne
se doutait certes pas p o u r q u o i celui-ci eut, en
effet, l'air soulagé par sa venue.
— Alors, dit-elle, reposé, m o n grand a m i ?
— Non, répondit-il. J'ai très m a l dormi.
— Moi aussi, répliqua la jeune f e m m e , en lui
décochant une œillade é n a m o u r é e ; c'est de la
télépathie. Et j e pense qu'Hortense n'a pas dû
très bien dormir, elle n o n plus. Sans vous, Gé-
rard, maintenant nous nous ennuyons ici, m o r -
tellement. Moi, ajouta-t-elle, espiègle, c e n'est
pas l'amour, c'est le tennis. Nous faisons un set?
Ça vous fatiguera encore, mais de la b o n n e
fatigue. Et, après le déjeuner, nous ferons tous
une longue sieste.
Elle avait pris le bras du jeune h o m m e et
l'entraînait vers la villa.
— Pas ensemble, hélas ! soupira-t-elle m o -
queusement en le pinçant légèrement.
Hortense rougit. Sa sœur la montra du doigt.
— Hypocrite ! reprit-elle. T u crois que j e ne
t'ai pas v u l'embrasser ? V o u s avez raison, mes
enfants. L a vie sans l'amour... Embrasse-le en-
core, ajouta-t-elle en les poussant vers la ton-
nelle.
Confuse, mais ravie, la j e u n e fille se penchait
déjà vers Gérard. Celui-ci déposa un baiser sur
le front de sa fiancée. Si rapide que fût cette
caresse, elle c o m b l a de j o i e Mlle de Myennes.
146 VAUDOU
Elle regardait Gérard avec des y e u x noyés de
tendresse. M. Chantenay sentit qu'il ne parle-
rait encore pas ce jour-là.
La j o i e de Mme Esquibel se traduisait par
une allégresse physique qui doublait son
adresse. Elle surclassait M. Chantenay qui, d'ail-
leurs — on le devine — ne s'intéressait que m é -
diocrement à la partie.
— Décidément, vous êtes très fatigué, Gérard,
fit-elle, tandis que les hasards du j e u les avaient
amenés tous deux au filet. V o u s avez dû nous
tromper allègrement à Pointe-à-Pitre.
La j e u n e f e m m e avait dit « nous » , mais son
regard témoignait qu'elle ne pensait qu'à elle-
même.
Valentine avait parlé à mi-voix. Hortense
devina plutôt qu'elle n'entendit ces paroles. Elle
pâlit. Gérard s'en aperçut.
— Je pense bien, répondit-il en riant, les né-
gresses de la Guadeloupe sont encore plus jolies
que celles de la Martinique.
Le hasard a de ces miracles, au m ê m e ins-
tant Souloune traversait le jardin. L'orpheline
accourut et se jeta dans les bras d'Hortense,
navrée.
— Eh ! fit M. Chantenay p o u r être aimable,
voilà une Martiniquaise qui m e fait mentir.
Mme Esquibel était mécontente. Pas plus que
FUITE 147
sa sœur, elle ne désirait que Gérard s'aperçût
de sa ressemblance avec Souloune.
— V a ! cria-t-elle à l'enfant, on a besoin de
toi à la maison.
Hortense partit avec Souloune, il lui semblait
que Valentine désirait s'entretenir seule à
seul avec son fiancé. Sans doute lui deman-
derait-elle la vraie raison de c e v o y a g e qui
paraissait avoir assombri Gérard ; peut-être
ainsi apprendrait-elle quelque chose p o u r leurs
fiançailles.
— Ma sœur a c o m p r i s que j e voulais te par-
ler, dit M m e Esquibel, lorsque les jeunes filles
se furent éloignées. Elle n'est pas si sotte qu'on
pourrait le croire.
— Mais j e ne crois pas qu'Hortense soit sotte,
répliqua vivement Gérard.
— Naïve, quoi. Oh ! Mais j e ne pensais pas
te blesser, riposta la j e u n e femme.
— V o u s ne m e blessez pas. Il ajouta, très
ému : Moi aussi, il faut que j e vous parle,
Valentine...
— Tais-toi, voilà m o n mari. N o u s ne pour-
rons jamais être tranquilles, aujourd'hui. R e -
viens demain, vers quatre heures. J'irai à ta
rencontre.
En c o m p l e t de tussor crème, une régate d'un
rouge vif barrant sa chemise de sport, M. Esqui-
148 VAUDOU
bel avançait, son éternel sourire gouailleur aux
lèvres.
— Bonjour, m o n s i e u r Chantenay, fit-il. Alors,
fructueux, ce voyage ? Je parie que vous êtes
allé chercher des clients -à la Guadeloupe ?
Vous voulez nous faire des infidélités. Tu as vu
S o u l o u n e ? ajouta-t-il en se tournant vers sa
f e m m e ; elle avait quelque chose à te demander.
Elle sera jolie, cette petite, c o m m e sa m è r e . Car
elle était ravissante, cette p a u v r e Zéline. Il pa-
raît, d'ailleurs — Tine, ne te fâche pas — q u e
c'était, jadis, l'opinion de M. de Myennes.
N é r o n ne manquait jamais une occasion d'hu-
milier un Européen, tant pis si c'était sa f e m m e .
Mme Esquibel se m o r d i t les lèvres.
— T o u s les goûts sont dans la nature, répli-
qua-t-elle; il y a des Français qui aiment les
négresses ; des nègres qui n e détestent pas les
blanches. Mais si cela n'avait été toi, m o n cher
Néron, j e n'aurais jamais eu l'idée d'épouser
un noir.
Et elle partit sur cette insolence.
T o u t concourait, décidément, p o u r faire cette
journée plus pénible encore. Après le déjeuner,
déclinant l'invitation qui lui était offerte de
faire une sieste réparatrice à la villa, le jeune
h o m m e prétexta un rendez-vous et prit c o n g é de
ses hôtes.
— A demain après-midi, dit Valentine en lui
serrant la main d'une manière significative.
FUITE 149
Hortense était désespérée du départ de son
fiancé. C'était la deuxième fois qu'il l'abandon-
nait ainsi et, c e jour-là, après une longue ab-
sence. Il y avait quelque chose de mauvais dans
l'air p o u r son amour. Maintenant, des indices
lui revenaient à la m é m o i r e : les hésitations de
Gérard, la façon dont aujourd'hui il l'avait em-
brassée... Elle se reprochait l'autre baiser, celui
qu'elle s'était si docilement laissé prendre;
qu'elle avait si ardemment rendu... Son fiancé
la jugeait peut-être dévergondée ? Et cette
pauvre Souloune qui était venue se montrer...
Gérard l'avait longuement regardée; se doute-
rait-il ?
Une chose qu'elle ignorait, mais qu'elle v o u -
lait savoir, éloignait d'elle son fiancé. Humiliée
d'avoir à avouer son tourment à sa sœur, la
- jeune fille ne pouvait cependant trouver d'alliée
qu'auprès d'elle. Sans plus réfléchir, elle courut
retrouver Valentine dans sa chambre.
Nue, allongée sur un lit de repos, M m e Es-
quibel pensait à son rendez-vous. Elle quitte-
rait Absalon dès le déjeuner, irait à l'hôtel de
Gérard et ce serait une sieste c o m m e elle le
comprenait entre amants.
La venue de sa sœur la surprit désagréable-
ment. Hortense avait la figure défaite. La dou-
leur, l'angoisse torturaient le gracieux visage,
lui faisaient p e r d r e jusqu'à sa jeunesse. Valen-
tine comparait son corps puissant aux maigres
150 VAUDOU
formes de sa sœur. Que Gérard n'était-il pré-
sent pour la confrontation ! Enfin, demain, à la
m ê m e heure, il connaîtrait des charmes qu'il
n'avait pu encore que deviner.
— Qu'est-ce qu'il y a donc, Hortense ? fit-
elle, maussade.
— Valentine, répondit Mlle de Myennes d'une
v o i x entrecoupée, j e crains que Gérard ne
m'aime plus; qu'il m ' a i m e moins, se reprit-elle,
peureuse de p r o n o n c e r les mots fatidiques qui
peuvent attirer le mauvais sort.
Mme Esquibel eut du mal à cacher sa j o i e .
Hortense venait de lui fournir la preuve de ce
qu'elle souhaitait. Si Gérard n'aimait plus sa
fiancée, ce ne pouvait être que parce qu'une
autre f e m m e — elle, sans aucun doute — avait
pris sa place dans le cœur du jeune h o m m e .
— T u te fais des idées, petite fille, dit-elle
d'un ton lassé. Gérard a sans doute des soucis.
On ne peut espérer garder un h o m m e c o n s t a n t
ment à ses genoux. Laisse-le un peu en p a i x ;
il te reviendra.
— T u crois ? questionna la pauvre enfant,
qui voulait tant croire à son bonheur.
— Mais oui.
Soudain, une idée vint à Mme Esquibel, qui
légitimerait son rendez-vous:
— Ecoute, reprit-elle, j'irai le v o i r demain
après-midi, j e lui parlerai. V o s fiançailles, qui
n'en sont pas, ont assez duré. Je t'avais p r o m i s
FUITE 151
qu'il reviendrait à la villa ; il est revenu. Je te
promets de le ramener.
— Que tu es b o n n e ! Autant que tu es belle,
Valentine. Quand on te voit, c o m m e n t peut-on
aimer une autre f e m m e que toi ?
— Sotte, tiens !
Honteuse de la confiance de sa sœur, flattée
aussi de ce c o m p l i m e n t si sincère, l'épouse de
Néron avait pitié de l'enfant misérable dont
elle contrariait le destin.
— Viens d o r m i r près de m o i , dit-elle.
L a jeunesse a des ressources infinies. Quel-
ques minutes plus tard, Hortense dormait d'un
sommeil paisible. Les yeux grands ouverts, V a -
lentine rêvait au lendemain merveilleux qui
l'attendait.
Cette nuit-là encore, Gérard Chantenay avait
très mal dormi. Il appréhendait l'inévitable
entretien qu'il aurait avec Valentine et, bien
davantage, celui qui suivrait, avec Hortense.
L'heure allait sonner o ù le châtiment viendrait
pour sa double faute.
Après le déjeuner, il m o n t a dans sa chambre
et s o m b r a dans un s o m m e i l de p l o m b . T r ê v e
bienheureuse, la sieste apportait, enfin, quel-
que repos au pauvre être désemparé.
152 VAUDOU
L a trêve fut courte. Une demi-heure plus
tard, des c o u p s frappés à sa porte réveillaient
M. Chantenay. L e jeune h o m m e se dressa,
ahuri.
— Qu'y a-t-il ? Qui est-ce ?
— C'est moi...
Il reconnut la voix de M m e Esquibel, jeta un
peignoir sur ses épaules, alla ouvrir.
Valentine se précipita dans ses bras.
— M o n chéri ! Enfin...
Dans sa s o m n o l e n c e , il ne c o m p r e n a i t rien à
ce qui lui arrivait. C o m m e n t M m e Esquibel
avait-elle osé venir à son hôtel, dans sa c h a m -
bre ?
Rieuse, la jeune f e m m e ôtait son chapeau,
passait les mains dans ses cheveux, dégrafait
sa r o b e :
— Ouf ! Quelle chaleur ! Il faut aimer p o u r
se risquer dehors à une heure pareille.
Elle alla à la porte, f e r m a le verrou.
— Pauvre chou ! Il dort encore ! fit-elle en
lui tapotant les joues. Mais j e ne pouvais plus
attendre. Et se voir, sur la route... Nous serons
mieux ici, n'est-ce pas, m o n chéri ?
Elle se collait à lui, les bras rivés à son c o u .
De ses aisselles moites montait le parfum mus-
qué dont elle connaissait l'empire sur les
h o m m e s . Mais Gérard y paraissait, à cet instant,
insensible. Inerte, le regard figé, il subissait les
caresses sans les rendre.
FUITE 153
— Qu'est-ce qui se passe, Gérard ? fit la jeune
femme, soudain inquiète. T u ne m'aimes pas,
aujourd'hui ?
Elle l'entraînait vers le sopha, le forçait à
s'étendre à son côté. M. Chantenay, maintenant,
avait repris sa lucidité. Jamais il n'aurait pensé
que l'explication eût lieu ainsi, dans les bras de
cette f e m m e demi-nue. Mais l'heure redoutée
avait sonné.
— Valentine, dit-il, en la repoussant légère-
ment, j e vous demande p a r d o n de ce q u e j ' a i
fait.
— T u p e u x m e tutoyer. Au point o ù nous en
sommes... Alors, quoi ? reprit-elle après un si-
lence, tu as peur, o u tu as des scrupules ?
Il ne la regardait pas, la figure fermée, hos-
tile.
— Explique-toi, continua-t-elle. J'ai tout de
m ê m e droit...
Elle lui avait pris le bras, le secouait rude-
ment. Il se décida :
— Oui, j e sais que tu aurais le droit. J'ai des
devoirs aussi, Valentine.
Mme Esquibel eut une m o u e :
— T u vas m e faire de la morale, maintenant ?
Il est bien temps !
— L a faute que j ' a i c o m m i s e , Valentine, j e
la regrette plus que tu ne p e u x le croire. Et...
Elle l'interrompit :
— N'exagérons rien. Mais, m o n petit, ces
154 VAUDOU
choses-là arrivent tous les jours. T u m'as dési-
rée. Je m e suis laissé prendre. Et après ? Moi,
je n'ai pas de remords, parce que j e t'aime. T u
entends, Gérard ? Je t'aime. Et toi, m'aimes-tu ?
C o m m e il ne répondait pas, elle reprit âpre-
ment :
— C'est Hortense que tu aimes ? A h ! Gérard!
Gérard !... que j e suis malheureuse !
Elle éclata en sanglots, abattit sa tête sur
l'épaule du jeune h o m m e ; lui ne trouvait à dire
que c e seul m o t :
— Pardon !
Valentine se redressa, farouche :
— Je n'en v e u x pas, de ton p a r d o n .
Gérard continuait, machinalement, à passer
lentement la main sur les cheveux de la j e u n e
femme, c o m m e l'on fait à un enfant que l'on
console. Cette chaste caresse — la seule qu'elle
eût reçue depuis qu'elle était auprès de lui —
suffit à embraser le feu qui couvait dans le c o r p s
de Valentine. Soumise à ses sens, elle était
prête à tout p o u r conserver son amant. Elle se
jeta aux pieds du j e u n e h o m m e , leva vers lui un
regard d'esclave.
— C'est toi que j e veux, murmura-t-elle, m ê m e
pas ton a m o u r ; seulement toi ! Je ne te de-
mande pas de m e sacrifier Hortense, mais que
tu m e restes, que j e te garde...
La sombre chevelure roulait en grappes lour-
des sur les épaules découvertes jusqu'aux seins
FUITE 155
ronds et polis. Une odeur entêtante montait de
cette chair échauffée par la luxure. Déjà, la
jeune f e m m e r e c o m m e n ç a i t ses invites; telle
devait-elle être, superbe et déchaînée, dans les
saturnales du V a u d o u . M. Chantenay se dé-
gagea.
Mme Esquibel se releva, rajusta ses vêtements.
— C'est bien, lança-t-elle, le regard enflammé
de colère. Epouse-la. Partez ! V o u s êtes faits
l'un p o u r l'autre : deux nigauds.
— Je n'épouserai pas Hortense, dit Gérard
lentement.
Un cri de triomphe s'échappa de la b o u c h e de
la j e u n e f e m m e :
— Enfin !
Elle revint à lui, l'entoura à nouveau de ses
bras. Dans cette créature passionnée, la peine et
le plaisir se succédaient c o m m e des éclairs.
Transfigurée, Valentine couvrait Gérard de
baisers.
— Mon petit, murmurait-elle, m o n petit...
Il la laissait faire, impuissant à calmer ce
nouveau délire, navré de s'être fait si mal c o m -
prendre.
Dans son bonheur, des remords venaient à
Mme Esquibel. Elle s'était r e p r o c h é d'avoir
troublé le d o u x temps des fiançailles de sa
soeur; elle ne se pardonnerait pas d'empêcher
son mariage.
— Pauvre Hortense, fit-elle, si j ' a v a i s su...
156 VAUDOU
Malgré elle, venant du meilleur de cette âme
tourmentée, l'aveu s'était échappé. Tardif regret
et qui n'aurait sans doute rien changé aux des-
seins de la jeune f e m m e . Il fit honte cependant
à Gérard Chantenay. La peine qu'il allait causer
était déjà assez p r o f o n d e ; il ne voulait pas
ajouter à cette détresse un r e m o r d s illusoire.
— N e vous accusez pas de notre faute c o m -
mune, répliqua-t-il v i v e m e n t ; elle n'a rien
changé à m o n a m o u r p o u r Hortense.
Il avait parlé dans un tel élan de sincérité que
la jeune f e m m e fut convaincue de sa méprise.
Dégrisée, elle imagina, soudain, une chose
atroce et qui la priverait à jamais de revoir son
bien-aimé.
— Gérard, dit-elle, en faisant des efforts p o u r
se contenir, j ' a v a i s cru, j e vous l'avoue sans
fausse modestie, que c'était m o i , maintenant,
que vous aimiez. Oh ! j e n'en avais aucune
fierté. Je sais o ù s'abreuve le désir des h o m m e s .
Je pensais que vous aviez pris goût à... Elle
hésita, lâcha le m o t : à m a peau. Hortense, elle,
n'avait pas été votre maîtresse... Mais si, Dieu
merci ! ce n'est pas à cause de m o i que vous
l'abandonnez, p o u r qui est-ce d o n c ?
» Allons, reprit-elle âprement, c o m m e il se
taisait, parleras-tu, à la fin ? Il y a une autre
femme ? Cette Mme Flavinien avec laquelle on
t'a vu à Balata ?
Gérard Chantenay secoua la tête :
FUITE 157
— Non, dit-il tristement. L a personne dont
vous parlez n'est rien p o u r m o i . L e seul obsta-
cle que j e redoute à m o n mariage avec Hortense,
c'est m o n père. V o u s ne le connaissez pas, V a -
lentine; poursuivit-il, c'est le meilleur des
h o m m e s , mais il est autoritaire. Et, son métier,
où il faut toujours lutter, combattre, n'a fait
que développer son tempérament. Il ne m e par-
donnerait pas de m'engager sans lui avoir de-
m a n d é son avis.
Mme Esquibel haussa les épaules :
— V o u s n'êtes plus un enfant. V o u s avez l'âge
de choisir v o u s - m ê m e votre é p o u s e ; au besoin,
contre la v o l o n t é de vos parents.
Elle le vit rougir, craignit de l'avoir froissé et
reprit plus doucement :
— Mais p o u r q u o i M. Chantenay refuserait-il
d'accueillir Hortense dans votre famille ? La
nôtre est honorable, noble m ê m e . Certes, ma
sœur n'a pas de fortune.
M. Chantenay l'interrompit :
— Ce n'est pas une question d'argent, dit-il
avec indignation, qui empêcherait m o n père de
m e laisser épouser celle que j ' a i m e .
Cette fois encore M m e Esquibel sentit qu'elle
se fourvoyait. Une autre idée lui vint. Elle était
sûre, maintenant, de ne pas se tromper.
— Gérard, dit-elle en le regardant fixement,
il ne faudrait pas que vous craigniez de prendre
p o u r épouse une f e m m e facile. Il ne faut pas
158 VAUDOU
juger Hortense d'après m o i . Je ne m e chercherai
pas d'excuses. T o u t c e que vous pouvez penser...
Mais si, continua-t-elle, devant le geste du jeune
h o m m e , j e sens si bien ce qui se passe en vous.
On dit : « Telle mère, telle fille. » C o m m e n t ne
pas le penser p o u r une sœur ? Mais Hortense !
C'est la pureté m ê m e . V o u s n'êtes pas seule-
ment p o u r elle un joli garçon, vous êtes le prince
Charmant venu d'au delà des m e r s p o u r réveil-
ler la Belle au bois dormant. Papa nous parlait
si souvent de la France o ù il avait été élevé;
de ses mœurs, douces c o m m e ses paysages...
V o u s représentez p o u r Hortense ce qu'elle avait
r ê v é ; ce qu'elle n'aurait jamais osé espérer. A h !
p o u r q u o i êtes-vous venu jusqu'à nous ?...
La jeune f e m m e avait baissé la tête. Ce vi-
sage sensuel semblait refléter une nouvelle âme.
— Valentine, fit le j e u n e h o m m e , encore plus
touché par cette attitude qu'il ne l'avait été par
les larmes, Valentine, si v o u s saviez...
Il avait pris les mains de la jeune f e m m e dans
les siennes; elle le c o n t e m p l a avec une tristesse
infinie. P o u r Hortense, c o m m e p o u r elle-même,
tout était irrémédiablement perdu.
— Gérard, dit-elle lentement, vous allez pas-
ser à côté de votre b o n h e u r ; et v o u s aurez fait,
j ' e n suis certaine, hélas ! le malheur de m a pau-
vre petite sœur.
FUITE 159
L e lendemain matin, c o m m e M. Chantenay
entrait dans le bureau de son agent, M. Rous-
selot lui dit :
— Si vous avez du courrier p o u r la France,
dépêchez-vous. Un bateau vient d'arriver de
Cristobal. Il repart c e soir p o u r Marseille. Peut-
être pourriez-vous exposer à votre père c e p r o -
jet p o u r la Guadeloupe. Je ne vous ai pas caché
m a f a ç o n de penser; personnellement, j e ne le
crois pas intéressant. Mais votre papa est le pa-
tron. D'ailleurs...
Gérard n'écoutait déjà plus le c o m m i s s i o n -
naire. Une seule de ses phrases l'avait frappé :
un bateau partait le soir m ê m e p o u r Marseille.
Son destin lui apparaissait soudain fixé; tracé
c o m m e sur cette carte qui décorait le bureau,
l'itinéraire du p a q u e b o t ; il allait rentrer en
France immédiatement. Il prétexterait n'im-
porte quoi : un câble de son père, par exemple,
qui le rappellerait d'urgence. Peut-être m ê m e
pourrait-il s'arranger p o u r ne plus revoir sa
fiancée. Quelques heures seulement lui restaient
avant l'embarquement. Il fallait préparer les ba-
gages, d o n n e r les dernières instructions à son
agent... Mais oui, il n'avait plus le temps maté-
riel de se rendre à la villa d'Absalon...
12
160 VAUDOU
En lui épargnant une douloureuse explication
avec Hortense, ce départ brusqué servait admi-
rablement ses desseins. Il laisserait une lettre à
Rousselot, qui expliquerait. Ce n'était pas p o l i ;
pire, c'était lâche. Mais il le fallait, s'il voulait
r o m p r e les liens qui l'attachaient ici.
— M o n cher Rousselot, dit-il, j e n'ai pas de
lettre à écrire, car m o n projet, j e l'exposerai à
mon père de vive v o i x ; j e vais prendre ce ba-
teau. A quelle heure part-il ?
D e saisissement, le commissionnaire laissa
tomber la cendre de son cigare :
— V o u s partez ? Mais vous ne m'aviez pas
prévenu. Nous devions même...
M. Chantenay l'interrompit :
— A vous, m o n ami, j e ne veux pas mentir;
c'est une décision que j e viens de prendre. J'ai
un service à vous demander, poursuivit-il d'une
voix m o i n s assurée. Je voudrais que vous es-
sayiez de légitimer m o n départ le m i e u x q u e
vous le pourrez auprès de...
Il s'arrêta. L e n o m de Mlle de Myennes ne
pouvait pas sortir de sa gorge.
Il y eut un silence.
— Auprès de la famille Esquibel ? finit par
dire le commissionnaire.
— Oui.
— Parce que vous ne comptez pas revenir de
sitôt à la Martinique ? poursuivit M. Rousselot.
— Je le crains, répondit faiblement Gérard.
FUITE 161
L'honnête visage du commissionnaire expri-
mait une telle réprobation que le jeune h o m m e
ne put s'empêcher de se disculper.
— Monsieur Rousselot, dit-il, v o u s avez été
l'ami de papa, vous savez quelle horreur il a
des noirs. S'il apprenait q u e j ' a i ce Néron pour
beau-frère... Et puis...
Il baissa la tête; l'aveu s'échappa malgré lui
de ses lèvres :
— Et puis, la mère de Mlle de Myennes...
Le silence retomba, plus pesant. Les yeux
fixés au parquet ciré du bureau, Gérard Chan-
tenay voyait luire les petites flammes dansantes
qu'y allumait le soleil. Etait-ce elles qui l'incom-
modèrent ainsi ? Il eut un éblouissement, releva
le front. Rousselot vit ce visage couvert de sueur.
Le commissionnaire se leva :
— Eh bien ! dit-il, j e ferai votre commission.
Vous avez la lettre ?
Gérard secoua la tête :
— Elle n'est pas faite. V o u s la remettrez, j e
vous prie, après m o n départ. Adieu, Rousselot,
je vous remercie, m o n ami.
— J'irai à l'embarcadère v o u s souhaiter b o n
voyage, répondit le commissionnaire d'un ton
glacial.
Le départ d'un p a q u e b o t est toujours une
grande distraction p o u r les Antillais. Il y avait
foule sur le port. Parents et amis des v o y a -
162 VAUDOU
geurs encombraient déjà l'embarcadère lorsque
M. Chantenay arriva.
La première personne qu'aperçut Gérard fut
Mme Flavinien. Il se buta presque à elle :
— Tiens ! fit Thérèse, v o u s nous quittez, m o n
bon ami ? Première et désolante nouvelle; mais
le Commissaire-Ramel vous m è n e à Marseille.
Vous n'avez pas voulu attendre le bateau de
Saint-Nazaire ?
L a j e u n e f e m m e était a c c o m p a g n é e du d o c -
teur L e s p a r o u x qui parut, lui aussi, assez sur-
pris.
— Excusez-moi de ne pas être allé v o u s faire
mes adieux, répondit Gérard. Mon départ n'a
été décidé qu'aujourd'hui m ê m e , à midi. J'ai
reçu une dépêche de m o n père qui m e rappelle
d'urgence, ajouta-t-il, non sans quelque gêne.
Hélas ! d'autres curieux, et c o m b i e n plus fâ-
cheux ! se trouvaient là. A côté de son agent,
Mme Esquibel et sa sœur épiaient l'arrivée des
passagers.
— Je viens d'apprendre votre départ par
M. Rousselot, dit Valentine. J'aurais pensé, Gé-
rard, que vous l'annonceriez v o u s - m ê m e à Hor-
tense.
L a j e u n e fille ne disait rien : pâle c o m m e le
fichu de soie blanche qui voilait sa gorge frêle,
Mlle de Myennes refoulait difficilement ses
larmes.
Gérard répéta avec plus d'embarras encore
FUITE 163
les explications qu'il venait de donner à
Mme Flavinien. Malheureusement p o u r Mme
Esquibel et p o u r Hortense, ces excuses ne va-
laient évidemment plus rien. Toutes ses paroles
sonnaient si f a u x que Valentine abrégea cette
scène pénible.
— L e chef de cabinet du gouverneur s'en va,
lui aussi, dit-elle, en feignant d'apercevoir seu-
lement un grand j e u n e h o m m e , très élégant,
qu'entouraient de jolies épouses de fonction-
naires. C'est à lui que nous venions faire nos
adieux. Sans cette coïncidence, cher ami, nous
n'aurions pas eu la chance de vous revoir. V o u s
venez, monsieur Rousselot ?
Resté seul avec Hortense, Gérard Chantenay
ne trouvait rien à lui dire. A p p u y é e sur son
ombrelle, le regard au sol, l'infortunée attendait
une phrase, un m o t d'espoir qui ne venaient pas.
— Gérard, fit-elle doucement, est-ce que vous
savez à quel point j e vous aime ?
Elle avait posé sa main sûr celle du j e u n e
h o m m e et le fixait de ses y e u x purs. Il sentit
cette main brûlante.
— Moi aussi, j e v o u s aime, répondit-il, mais
-il faut que j e parle à m o n père...
Elle l'interrompit :
— Il ne s'agit pas de la volonté de votre père,
mais vous, Gérard, êtes-vous décidé ? Dois-je m e
considérer encore c o m m e votre fiancée ?
Il hésitait à b r o y e r ce cœur angoissé. Il le
164 VAUDOU
savait, c e cœur, si ardemment, si totalement à
lui... A cet instant suprême, ce qu'il allait per-
dre lui apparut avec une force incomparable.
Il était temps encore. Le bonheur était là, sous
sa main...
Soudain, derrière la fiancée éplorée, il entre-
vit la silhouette du docteur Lesparoux. Non, il
ne laisserait pas à ses enfants l'héritage du sang
noir.
— Hortense, dit-il, il ne faut pas que votre
vie reste suspendue à un événement que nous
ne p o u v o n s prévoir.
— Bien, fit-elle; allons rejoindre m a sœur.
Mais elle était incapable de se m o u v o i r ; les
mains agrippées à un ballot de bagages, elle
se cramponnait p o u r ne pas tomber.
— Hortense ! murmura-t-il.
Il voulut la soutenir. Elle le repoussa. La c l o -
che du départ, enfin, les sépara.
QUATRIÈME PARTIE
VAUDOU
Sans cesse, à mes côtés, s'agite le Démon.
Les Fleurs du Mal.
Jules et Gérard Chantenay étaient assis, face
à face, dans leur bureau des docks, lorsque la
standardiste appela M. Chantenay père à l'ap-
pareil.
— On v o u s demande de Saint-Nazaire, m o n -
sieur, dit-elle.
— Qui ?
— M a d a m e Flavinien.
— Connais pas.
Il allait raccrocher, hésita :
— D o n n e z - m o i la c o m m u n i c a t i o n .
Une v o i x j e u n e et gaie sortit du récepteur :
— Bonjour, Gérard. C o m m e n t v a ?
— Qui est à l'appareil ? d e m a n d a sèchement
le négociant.
— M a d a m e Flavinien. Je débarque, à l'instant,
de Fort-de-France.
— Attendez, m a d a m e , répondit Jules Chante-
nay en passant l'appareil à son fils : c'est à toi
que l'on a affaire.
168 VAUDOU
— Allô ! Qui est là ? demanda le j e u n e
homme.
— A h ! cette fois, j e reconnais ta voix. C'est
Thérèse, m o n petit.
— V o u s êtes en France ? C o m m e n t se fait-il ?
— Je t'expliquerai tout ça. Je suis à Saint-
Nazaire. Je prends le rapide dans quelques m i -
nutes, j e serai à Nantes à 18 h. 32, juste à temps
pour l'apéritif. Nous dînerons ensemble ?
— Mais..., volontiers.
— B o n . Alors, à ce soir.
M. Chantenay père jeta, par-dessus ses lu-
nettes, un regard ironique à son fils.
— Si j ' a i bien compris, c'est une de tes bonnes
amies de Fort-de-France qui te t o m b e dessus
sans crier gare. Nous ne t'attendrons pas pour
dîner, n'est-ce pas ?
Depuis dix-huit m o i s qu'il avait quitté, qu'il
avait fui la Martinique, pas un seul j o u r ne
s'était écoulé sans que la délicate image de
Mlle de Myennes ne reparût, mélancolique et
résignée, à la m é m o i r e de Gérard Chantenay.
Lorsque, le bateau ayant gagné le large, l'île
avait fini par se fondre, petite tache bleuâtre,
dans le bleu m o i n s s o m b r e de la m e r et celui,
plus pâle encore, du ciel, Gérard avait espéré
que cette douloureuse image disparaîtrait, elle
aussi, peu à peu, de son souvenir. Il n'en avait
rien été. A u contraire, si la douce figure d'Hor-
VAUDOU 169
tense s'était légèrement estompée, si le parfum de
la jeune fille s'était adouci p o u r n'être plus qu'un
évanescent a r o m e ; si, en un mot, le souvenir
charnel de la créole était allé en s'amenuisant,
celui de son âme, qu'il avait meurtrie, le hantait,
le harcelait de remords toujours aussi vifs.
D i x fois, vingt fois, il avait été sur le point
d'avouer à son père ses fiançailles imprudentes.
Il n'avait pas o s é ; pas plus qu'il n'avait jamais
osé écrire à Hortense. Et, dans ses lettres, assez
fréquentes, à J é r ô m e Rousselot, o ù d'amicales
réminiscences accompagnaient les exposés c o m -
merciaux, jamais, non plus, il n'avait été ques-
tion de la famille Esquibel. L e commissionnaire
imitait prudemment sa réserve. Gérard ne sa-
vait plus rien de sa fiancée. Mais le mal qu'il
avait fait, s'il ne pouvait l'oublier, il le gardait
en lui, secrètement, c o m m e o n cache une hon-
teuse maladie. Et voilà qu'un des témoins de sa
vilenie réapparaissait, brusquement.
Un témoin, Thérèse Flavinien ? Davantage !
la cause initiale de la rupture de ses fiançailles
si lâchement r o m p u e s . Mais, de cela, Gérard ne
pouvait en vouloir à la j e u n e f e m m e . C'était
une maîtresse délaissée qui se défendait contre
une rivale. Elle n'avait pas menti. Oui ou non
Mlle de Myennes était-elle la fille d'une quar-
teronne ? Hélas ! le fait était rigoureusement
démontré, officiellement inscrit sur le registre
de l'état-civil du Lorrain.
170 VAUDOU
Maintenant, à distance, la tare originelle
d'Hortense apparaissait à Gérard b e a u c o u p
moins grave. Un seizième seulement de sang
noir ! Et, qu'à m o i n s d'être ethnologue, il était
impossible d e déceler.
L a crainte que la jeune fille, devenue f e m m e
ne fût emportée, à son tour, par le tempéra-
ment impétueux de sa sœur, s'évanouissait. L o i n
de l'atmosphère énervante des Antilles, Hor-
tense, qui l'adorait, eût été une irréprochable
épouse.
Restait l'indésirable beau-frère; mais Néron
Esquibel n'avait jamais quitté la Martinique.
Pas de raison p o u r qu'il changeât ses habitudes.
On ne l'aurait plus revu.
Gérard regrettait amèrement sa décision et de
ne point s'être honnêtement confié à son père.
Jules Chantenay, peut-être, aurait surmonté ses
préjugés; accepté, au moins, avant de signifier
son refus, que son fils lui présentât la jeune fille.
Et, lorsqu'il aurait connu Mlle de Myennes,
c o m m e n t ne pas être conquis par sa beauté, par
sa grâce, sa pureté ?
Ah ! Thérèse ! Quel vilain rôle elle lui avait
fait j o u e r ! Un instant, Gérard se r e p r o c h a
d'avoir accepté le rendez-vous; mais il voulait
avoir des nouvelles de là-bas, il voulait savoir...
Et puis, il valait mieux, de toute façon, avoir
en Thérèse une alliée qu'une ennemie.
VAUDOU 171
L e rapide de Saint-Nazaire avait du retard.
En attendant Mme Flavinien, Gérard, entière-
ment revenu, en esprit, aux Antilles, relisait une
petite note qu'il avait copiée à la Bibliothèque
nationale. L'année précédente, en effet, de pas-
sage à Paris, le j e u n e h o m m e , qui avait affaire
place de Louvois, se trouva, son rendez-vous
remis à deux heures plus tard, devant la grande
et austère maison de la rue de Richelieu. Il eut
l'idée d'y aller compulser cette fameuse étude de
Moreau de Saint-Méry, que le directeur de l'en-
seignement primaire tenait en si haute estime.
Rien n'échappe, dans le m o n d e des livres, à
notre Bibliothèque nationale; m ê m e ceux édités
à Philadelphie en 1797 ! Bientôt, les deux gros
in-quarto constituant la Description topographi-
que physique, civile, etc., de la partie fran-
çaise de l'île de Saint-Domingue, étaient à nou-
veau sous les y e u x du jeune Nantais.
Il y retrouva la description de la cérémonie
Vaudou, mais aussi — et c'est ce passage qu'il
avait c o p i é et était en train de relire à la lueur
tremblotante d'une lanterne du quai — un en-
gageant portrait de la créole antillaise.
« C'est dans les y e u x spirituels des créoles,
écrivait Moreau de Saint-Méry, qu'on trouve le
contraste heureux d'une douce langueur et d'une
vivacité piquante.
» Vêtues avec une légèreté que le climat
exige, elles ne paraissent que plus libres dans
172 VAUDOU
tous leurs m o u v e m e n t s et m i e u x faites pour ré-
veiller l'idée d'une volupté d'autant plus sédui-
sante que la nonchalance caractérise tous leurs
mouvements.
» L'amour, ce besoin, ou plutôt ce tyran des
âmes sensibles, règne sur celle des créoles. A i -
mables par leur p r o p r e sensibilité, et par des
m o y e n s qu'elles ne tiennent que de la nature,
sans imposture, sans artifices, elles suivent leur
penchant qui, pour rendre parfait le b o n h e u r
de c e u x qui en sont l'objet, aurait peut-être be-
soin de dépendre davantage du sentiment.
» Heureuse la créole p o u r qui les serments de
l'hymen ont été les v œ u x de l ' a m o u r ! Chéris-
sant son amant dans son époux, sa fidélité, plus
c o m m u n é m e n t encore le fruit de sa nonchalante
sagesse que de la vertu qui suppose des combats
et une victoire, assurera leur tranquillité c o m -
mune. »
Cette dernière phrase avait e n c o r e augmenté
les regrets de Gérard; la suivante le rassura,
du moins, sur l'avenir de la fiancée abandonnée.
En effet :
« Toutes ces dispositions aimantes, assurait le
psychologue antillais, font que. la perte de celui
auquel elles étaient liées, amène presque aus-
sitôt un nouvel engagement. Il n'est point de
veuve créole qui n'efface bientôt, par un nou-
veau mariage, le n o m et le souvenir d'un
h o m m e dont elle paraissait éperdument éprise.
VAUDOU 173
L'on a vu, à Saint-Domingue, des femmes qui
ont eu jusqu'à sept maris. »
Sept maris ! Gérard souriait à sa nouvelle lec-
ture, lorsque le train de Saint-Nazaire entra en
gare. D'un w a g o n de première descendit une
grande jeune f e m m e que, sous son voile noir
qui lui obscurcissait le visage, M. Chantenay
ne reconnut pas i m m é d i a t e m e n t ; mais déjà
Mme Flavinien courait à lui :
— Eh oui ! Gérard, c'est bien m o i . J'ai d o n c
tellement changé ?
N o n , Thérèse n'avait pas b e a u c o u p changé.
Elle était seulement bouffie et pâlie. L e fard
sanglant de sa b o u c h e détonnait dans le crêpe.
— V o u s êtes en deuil ? dit-il.
— M o n mari est mort, il y a un m o i s . Dans
un asile de fous. Oui, m o n petit Gérard. C'est
affreux... Je te raconterai ça. Mon train allait
directement à Paris, mais j e ne voulais pas tra-
verser ta ville sans te voir. Je partirai demain
matin. T u p e u x m e donner ta soirée, j ' e s p è r e ?
J'ai, d'ailleurs, des choses graves à t'apprendre,
qui te concernent.
— D e s choses graves ? demanda-t-il.
— Enfin, pénibles. A quel hôtel m e mènes-tu ?
Elle avait pris le bras du jeune h o m m e , fai-
sant signe au porteur de les suivre avec les va-
lises ; et, malgré les nouvelles annoncées, tout
à la j o i e de respirer l'air de France.
Pendant qu'elle installait ses bagages, tandis
174 VAUDOU
qu'ils prenaient l'apéritif dans un bar, et m ê m e
au cours du dîner, M. Chantenay essaya vaine-
ment de savoir quelles étaient les choses graves
dont Thérèse lui avait parlé.
— N o u s avons le temps, disait-elle, laisse-moi
goûter le plaisir de te revoir, m o n petit Gérard.
Il ne faut pas gâcher les bonnes heures en évo-
quant inutilement les mauvaises.
En revanche, car la m o r t de M. Flavinien ne
paraissait décidément pas l'avoir b e a u c o u p
émue, la jeune v e u v e lui raconta en détail les
circonstances qui avaient entouré la folie, puis
le décès de son mari.
— T u te rappelles, disait-elle, que Calixte
s'intéressait aux quimboiseurs ?... B o n . Des
sorciers nègres, il était passé aux nègres tout
court. Il était devenu l'ami intime, notamment,
du maître d'école de Sainte-Anne et de toute la
famille.
» Les deux filles aînées de l'instituteur, des
gosses de d o u z e et treize ans, vinrent goûter
plusieurs fois à la maison. Cela ne m e plaisait
guère, mais Calixte y tenait. Il disait que c'était
b o n p o u r sa popularité, p o u r son avenir...
» Des blagues ! Il avait le béguin p o u r les p e -
tites. P o u r la plus grande, au moins : Mélise. Et,
un j o u r , en les ramenant en auto à Sainte-Anne,
il fit arrêter la voiture chez une bistrote de
Rivière-Pilote, une boîte m a l f a m é e qui possé-
dait un piano m é c a n i q u e . C'est aux accents de
VAUDOU 175
cet instrument que Calixte fit danser les né-
gresses et, bien entendu, sans che...
— Thérèse ! interrompit M. Chantenay, qui
apercevait, à une table voisine, des figures de
connaissance.
Mais son récit réveillait en la jeune f e m m e de
longues rancunes, de récents affronts; baissant
la voix, elle poursuivit avec âpreté :
— Oui, m o n cher, c'est c o m m e j e te le dis,
toutes nues. Et l'enquête a prouvé...
— Elles se sont plaintes ?
— N o n . Elles étaient, peut-être, enchantées,
les c o q u i n e s ; mais la cadette a raconté la petite
séance à ses c o p i n e s ; celles-ci ont b a v a r d é .
Bref, la p o l i c e a été prévenue et elle a appris
que Calixte n'en était pas à son c o u p d'essai; la
tenancière n o n plus, d'ailleurs. C'est elle qui
fournissait les négrillonnes; pas celles de l'ins-
tituteur, d'autres... Enfin, un j o l i scandale ! Ca-
lixte fut invité à se tenir à la disposition de la
justice et j e ne sais pas trop ce qui serait arrivé
si L e s p a r o u x — tu te souviens, le médecin-chef
de l'hôpital avec lequel tu as dîné chez nous ?
— si Lesparoux, donc, ne lui avait opportuné-
ment découvert des...
— Des s y m p t ô m e s .
— Non, ce n'était pas tout à fait c e mot-là.
Attends... A h ! j ' y suis : des p r o d r o m e s .
— Des p r o d r o m e s de q u o i ?
— D e paralysie générale. Oui, m o n petit,
13
176 VAUDOU
Calixte était à la veille de devenir f o u . Sa folie,
c'était l'amour, voilà tout.
— L'érotomanie ?
— Si tu veux. Dans la circonstance, c'étaient
les négrillonnes et le p i a n o mécanique. Enfin,
Lesparoux ne se trompait pas, puisque trois
m o i s après son hospitalisation dans une maison
de santé, le pauvre Flavinien rendait son âme
à Dieu. Et il ne croyait ni à l'une, ni à l'autre,
ajouta-t-elle, pas fâchée de sa conclusion.
Gérard revoyait les soirées à la direction de
l'enseignement p r i m a i r e ; le bar d'acajou avec
ses fioles et ses gobelets; le directeur, conges-
tionné, lisant des relations fantastiques. Toute
la Martinique revenait à ses y e u x ; le petit vil-
lage de R i v i è r e - P i l o t e , a v e c ses maisons resser-
rées et ses fours à c h a u x ; les thermes d'Absalon
et la villa Esquibel; Grande-Anse... Grande-
A n s e surtout; et « sa c h a m b r e » qu'il ne c o n -
naissait pas, qu'il ne connaîtrait jamais !
C o m m e s'il y avait eu transmission de pensée,
Thérèse disait, à cet instant, à Gérard :
— Maintenant, si tu y tiens, j e p e u x le donner
des nouvelles de Mlle de Myennes. Elles sont
mauvaises, celles-là aussi, j e te préviens.
— Elle est morte ? m u r m u r a Gérard, dont la
v o i x s'étranglait.
- Cela vaudrait m i e u x . Elle est à moitié folle,
c o m m e Calixte. Oh ! ajouta-t-elle, devant le
sursaut du j e u n e h o m m e , j e n e dis pas que ce
VAUDOU 177
soit de l'érotomanie ! Une folie d'amour, quand
m ê m e , paraît-il. Gela lui a pris dans la nuit
qui a suivi ton embarquement.
Le lendemain matin, lorsque, à huit heures et
demie précises, Gérard entra dans le bureau où
Jules Chantenay était déjà installé, celui-ci
fronça les sourcils. Son fils, absent de la table
familiale, n'avait pas reparu depuis la veille à
la m a i s o n paternelle.
Une pareille fugue était rare.
L a main c h a u d e et sèche de Gérard, ses traits
tirés, amenèrent sur le sévère visage du négo-
ciant c e sourire méprisant qu'il avait p o u r les
courtiers marrons. Quant à cette Thérèse qui,
déjà, l'avait retenu si longtemps à Fort-de-
France, elle apprendrait bientôt, si besoin était,
que l'héritier de la m a i s o n Chantenay avait
autre chose à faire que de perdre sa santé dans
de folles nuits d'amour.
Une folle nuit ! Hélas ! ce n'était pas l'amour
qui avait creusé les y e u x de Gérard, qui le
laissait en proie à une fièvre que le souffle m a -
tinal de l'estuaire n'arrivait pas à calmer. Cette
maîtresse dont M. Chantenay père craignait
les diverses exigences, si celui-ci avait pu la
178 VAUDOU
voir, en cet instant, refaisant hâtivement ses
valises, il aurait été rassuré.
Mme Flavinien était d'une humeur de dogue.
On la reprendrait à s'amouracher de jeunes
imbéciles qui croient que tout leur est dû !
Elle s'était arrêtée, ici, gentiment, pensant que
Gérard serait heureux de revoir une camarade
avec laquelle, avant de se fiancer sottement, il
avait passé de b o n s m o m e n t s et, dès que cet
innocent avait su la maladie d'Hortense de
Myennes, il n'avait plus cessé de pleurer et de
demander des détails.
Des détails ? Est-ce qu'elle en avait ? Elle se
souciait bien de tous les métis, de toutes les
négresses de la Martinique !
Ma p a r o l e ! C'était à croire que l'air des An-
tilles rendait tous les h o m m e s complètement
fous !
L e malheur d o n n e du courage aux plus
timides. Dès que le courrier fut enregistré et
examiné, Gérard aborda de front l'obstacle.
— M o n père, fit-il, d'une v o i x sourde, j ' a i
quelque chose de grave à vous dire.
— Ne te fatigue pas, répondit Jules Chan-
tenay, sarcastique; tu l'es déjà assez c o m m e ça.
J'ai c o m p r i s .
Un doute envahit le cœur du j e u n e h o m m e .
J é r ô m e Rousselot aurait-il écrit ?
— Qu'est-ce q u e v o u s avez c o m p r i s , père ?
VAUDOU 179
Le négociant haussa les épaules :
— Les enfants ont tendance à oublier que
leurs parents sont nés avant eux. Cette d a m e
qui t'a téléphoné, tu lui avais sans doute fait
des promesses à Fort-de-France ? Elle est v e -
nue te relancer. Ce n'est pas ç a ?
Des larmes jaillirent des y e u x de Gérard.
M. Chantenay n'en fut pas ému, mais alarmé.
— Est-ce que, par hasard... ? fit-il. V o y o n s , tu
as quitté la Martinique il y a dix-huit m o i s .
Cette personne aurait-elle eu un enfant ? Un
enfant qu'elle prétend de toi ?
— Non, m o n père.
M. Chantenay respira :
— Alors ? Une promesse de mariage ?
— Je suis fiancé, mais pas avec Thérèse...
pas avec la personne qui est v e n u e m e voir. Ma
fiancée est une j e u n e fille, une vraie j e u n e fille,
mon père.
— D e Fort-de-France ?
— Oui.
— Son n o m ?
— Hortense de Myennes. Sa famille est d'ori-
gine française. Avant la Révolution, les mar-
quis de Myennes...
M. Chantenay l'interrompit :
— D e Myennes ? Ce n o m m e dit quelque
chose. L e père n'est-il pas planteur ?
— Oui, père. A Grande-Anse. Il est m o r t de-
puis huit ans.
180 VAUDOU
— C'est ça. Un de mes anciens fournisseurs.
Occasionnel. Un hurluberlu.
— Un honnête h o m m e , père.
— Il avait des enfants, ce grand fou ?
Ce dernier m o t , après c e qu'il venait d'ap-
prendre, frappa Gérard c o m m e un soufflet.
— Mlle de Myennes est un être exquis, une...
Jules Chantenay l'interrompit à nouveau :
— Parbleu ! T u l'aimes... Elle est la plus
belle; elle a toutes les qualités. Ce qui m'étonne,
poursuivit-il, c'est que tu ne m'en parles qu'au-
jourd'hui. Et après une nuit passée avec une
autre f e m m e ! Si cette j e u n e fille t'a dépêché
cette Thérèse Savinien pour se rappeler à ton
b o n souvenir, elle a choisi une messagère qui a
de singulières façons d'exécuter sa mission.
La remarque de son père — bien naturelle,
dans l'ignorance o ù se trouvait le négociant —
insultait à la fois les deux femmes. Gérard se
révolta.
— Père, répliqua-t-il, un peu pâle, M m e Fla-
vinien n'était chargée p o u r m o i d'aucune mis-
sion. Hortense de Myennes eût été trop fière
pour se plaindre.
Eût été ? Ce verbe, au passé, étonna Jules
Chantenay.
— Elle est m o r t e ? demanda-t-il plus douce
ment.
— Elle est très..., très malade.
Ce ne fut pas son père, cette fois, qui l'inter-
VAUDOU 181
rompit : des sanglots étouffaient la v o i x de
Gérard.
— Tu as été son amant ?
La façon dont le regarda son fils convainquit
Jules Chantenay de sa méprise.
— Mais p o u r q u o i , repartit le négociant, dont
la colère se chargeait de méfiance, p o u r q u o i ne
m'as-tu jamais rien dit ?
— J'avais peur, articula péniblement Gérard,
que vous ne soyez fâché que j e m e sois engagé
sans votre consentement.
Jules Chantenay regardait son fils effondré.
Disait-il vrai ? Le négociant put mesurer, à cet
instant, la crainte qu'il inspirait à son entou-
rage et jusqu'à ses enfants. C'est lui qui l'avait
voulu, dans son instinct de domination, dans
sa conscience d'être le chef. Il le regrettait au-
jourd'hui. Il eût souhaité que son fils fût un
h o m m e , son despotisme en avait fait un pantin.
— Rentre à la maison, Gérard, fit-il. Nous
reprendrons cette conversation lorsque tu seras
en état de m e r é p o n d r e .
Lorsque le jeune h o m m e passa devant la gare,
l'express de Paris s'ébranlait. L e convoi roulait,
lentement, sur la voie qui l o n g e la rue. Il sem-
blait au fiancé de Mlle de Myennes que le train
emportait le dernier maillon de la chaîne — et
quel lien misérable — qui l'attachait encore à
la Martinique.
182 VAUDOU
Cette journée, qui devait être un repos, fut
p o u r Gérard un supplice. Après une nuit d'in-
somnie, il aurait pu espérer la trêve du sommeil.
L e remords et l'angoisse de l'attente l'empêchè-
rent de s'assoupir un seul instant.
Il s'était réfugié dans sa c h a m b r e . Sa m è r e
vint l'y rejoindre. Elle s'assit sur le divan o ù il
était allongé, l'entoura de ses bras, le retint sur
sa poitrine c o m m e lorsqu'il était petit. L a cha-
leur du sein maternel, cette affection toujours
inquiète, des regards qui pardonnaient d'avance,
firent avouer à Gérard le secret qui le tortu-
rait. Il apprit à sa mère ses fiançailles avec
Mlle de Myennes et tout ce qui concernait la
j e u n e fille, sauf — par une précaution o ù se
retrouvait la p r u d e n c e paternelle — l'aïeule
quarteronne et le beau-frère noir. En termi-
nant, il lui fit part des craintes qu'il avait, désor-
mais, p o u r la raison, p o u r la vie m ê m e d'Hor-
tense.
— Elle guérira, dit M m e Chantenay, en p o -
sant sa d o u c e m a i n sur le front brûlant de son
fils.
Telle était la f o r c e persuasive de cette v o i x
qui apaisait, jadis, ses chagrins d'enfant, q u e
Gérard était déjà c o n v a i n c u . Soudain, il pensa
à la phrase de Moreau de Saint-Méry : aux sept
maris de ces veuves créoles trop consolables.
— Mais j e v e u x l'épouser, m a m a n ! s'écria-t-il.
L a tendre créature, humblement soumise au
VAUDOU 183
despotique é p o u x , baissa les y e u x . Elle n'espé-
rait guère que son mari laissât Gérard prendre
pour f e m m e cette jeune fille à moitié folle; une
inconnue, en tout cas, et qui, malgré ses ori-
gines françaises — mais si lointaines — devait
avoir une f a ç o n de vivre, d'autres moeurs que
les héritières bretonnes déjà envisagées par
Jules Chantenay p o u r lui donner des petits-fils.
D e u x jours s'écoulèrent sans que le négociant
parût se souvenir de sa promesse. Il n'était pas
dans les habitudes de la maison Chantenay de
rappeler au chef de famille celles qu'il avait
faites. Pourtant, dans la soirée du troisième
j o u r , c o m m e son père allait regagner sa c h a m -
bre — se levant tôt, celui-ci se couchait égale-
ment de b o n n e heure et sa f e m m e l'avait déjà
précédé dans sa retraite — Gérard le retint.
— Père, dit-il d'une v o i x aussi ferme qu'il le
put, voulez-vous que nous reparlions de c e qui
m e tient tant au cœur ?
Jules Chantenay s'arrêta; il ne s'assit pas.
— T a m è r e m ' a tout raconté, dit-il. C'est une
épouse c o m m e elle que j e v e u x p o u r toi. Une
f e m m e de chez nous qui ait les m ê m e s goûts,
les m ê m e s habitudes, les m ê m e s croyances..,
— Hortense de Myennes est catholique, ré-
pliqua le j e u n e h o m m e .
— Il ne s'agit pas de cela ! J'ai réfléchi —
j e ne suis pas un butor, c o m m e tu le penses
184 VAUDOU
peut-être — et j ' a i tenté de rafraîchir mes sou-
venirs. J'ai fouillé dans mes paperasses. Ce que
c'est que d'avoir de l'ordre ! Si tu y tiens, j e te
ferai lire deux lettres de M. de Myennes. Jamais
je n'ai rencontré un planteur aussi insouciant,
aussi maladroit en affaires. Un honnête h o m m e ,
prétends-tu. Soit. C'est nécessaire; ce n'est pas
suffisant. Je m'étonnerais qu'il ait fait fortune.
T u dois savoir ça ?
— M. de Myennes s'est ruiné en remboursant,
de son plein gré, les amis qu'il avait entraînés
dans une mauvaise entreprise, dit Gérard.
Le négociant eut u n ricanement :
— Je m'en doutais ! T u as choisi une fiancée
sans le sou ; mais créole. C'est bien dans les
goûts de m o n poète de fils ! A u fait, continua-
t-il, en s'échauffant, de quoi vit-elle ? Elle donne
des leçons de piano ?
— Hortense vit avec sa sœur.
— Celle-ci est d o n c riche ?
— Elle a épousé un planteur qui Test.
— Tiens ! Mais nous s o m m e s en plein dans
les affaires de la maison. C'est peut-être un de
nos fournisseurs ? Son n o m , j e te prie.
Gérard était pris de court. D'ailleurs, il n'y
avait plus à reculer.
— M. Esquibel.
Jules Chantenay éclata :
— Un nègre ! Par e x e m p l e ! Ah ! Celui-ci,
je le connais ! On ne peut pas l'oublier. Tu
VAUDOU 185
voulais introduire un nègre dans m a famille ?
Tu n'as pas honte ?
La colère de son père eut, sur le jeune h o m m e ,
un effet contraire à celui q u ' o n attendait. Il sou-
tint le furieux regard et répliqua posément :
— C'est bien, m o n père, j e ne v o u s parlerai
plus de Mlle de Myennes. Mais j e ne v e u x pas
vous cacher mes intentions. Je vais partir pour
Fort-de-France. J'y soignerai de m o n m i e u x m a
fiancée; si elle guérit, j e l'épouserai.
Jules Chantenay contemplait maintenant son
fils d'un autre œil. Ce calme, cette décision su-
bite, bien dans sa manière à lui, l'irritaient en
le flattant. C'était son p r o p r e tempérament
qu'il retrouvait dans son fils p o u r le combattre.
Il se cala dans un fauteuil et s'apprêta à la
lutte.
— En s o m m e , tu veux te marier sans m o n
consentement, contre m a volonté. T o n ingrati-
tude, voilà la r é c o m p e n s e de nos soins, de notre
affection à ta mère et à m o i . Laisse-moi parler,
j e te prie, poursuivit le négociant devant le
geste de son fils. D o n c , tu vas nous abandon-
ner; abandonner aussi la maison Chantenay,
père et fils, avec ta part dans les bénéfices. T u
veux partir p o u r la Martinique ? Joli voyage,
un peu coûteux cependant. Et, là-bas, tu vivras
comment ? E m p l o y é du nègre ?
L'insulte atteignit Gérard sans lui enlever sa
maîtrise de soi.
186 VAUDOU
— Tante Octavie, dit-il, m ' a laissé quelque
argent. Il est placé dans la maison Chantenay.
C'est une très b o n n e affaire; vous m e p a r d o n n e -
rez cependant de l'en retirer. V o u s l'avez dit
vous-même : il ne faut pas que j e devienne
l'employé du nègre. Soyez sans crainte, j e ne
serai pas, n o n plus, son associé.
— A ta guise, m o n petit. Mais, tu le sais,
nous n'avons pas b e a u c o u p de disponibilités en
ce m o m e n t . Sans doute, quatre cent mille francs,
ce n'est pas une très grosse somme...
— Trois cent mille, dit Gérard.
— C'était trois cent vingt m i l l e à la m o r t de
ta tante, mais ils ont fructifié; car, sans te le
dire, j e ne te donnais pas la totalité de ce qui
t'étais dû. Il n'est pas b o n que les jeunes gens
aient trop d'argent de p o c h e . Ils font assez de
bêtises sans cela... Je t'ai fait faire des é c o n o -
mies malgré toi.
— Merci, père
Jules Chantenay sortit un calepin de sa p o c h e ,
y jeta un c o u p d'oeil.
— L e prochain départ p o u r Fort-de-France
est dans trois jours, dit-il. C'est le bateau qui
nous a amené cette excellente dame Savinien ou
Flavinien. Je n'aurai pas liquidé à cette date le
montant du legs de ta tante. L e départ suivant
est le 24. T u as attendu dix-huit m o i s , tu peux,
peut-être, attendre e n c o r e dix-huit jours ?
— Certainement, père, répondit le jeune
VAUDOU 187
homme. D'ailleurs, j e n'ai pas besoin d'une
aussi forte s o m m e p o u r partir. V o u s m e ferez
virer le reliquat à m o n c o m p t e .
— Entendu, alors. Bonsoir, Gérard.
— Bonsoir, m o n père.
Le m ê m e soir, le j e u n e Chantenay écrivit
deux lettres à Fort-de-France. Dans l'une,
adressée à Jérôme Rousselot, il n'était ques-
tion, cette fois, ni de sucre, ni de rhum. La
seconde était p o u r Valentine Esquibel. Elle se
terminait par ces mots :
« Dites à Hortense que j e viens auprès d'elle
et p o u r toujours. »
Les semaines qui devaient précéder l'embar-
quement du jeune Chantenay commencèrent, à
l'hôtel de la place Grassin, sous les plus défa-
vorables auspices. L a pensée que son fils si
passionnément chéri l'abandonnait, minait
Mme Chantenay c o m m e une de ces maladies
intérieures qui ne pardonnent pas. L e négo-
ciant, lui, était en p r o i e à une rage qui éclatait
à c h a q u e occasion dans les bureaux. Les em-
ployés étaient terrorisés. L e service en souf-
frait. L e vieux caissier, déjà dans la m a i s o n du
temps du grand-père de Gérard, n'avoua qu'au
petit-fils une erreur de mille francs.
— Je n'ose pas en parler à votre papa, lui
dit-il; il est tellement terrible ces jours-ci !
188 VAUDOU
Le jeune h o m m e , seul, gardait tout son calme.
Maîtrisant son impatience, il continuait sa b e -
sogne avec une régularité, un zèle exemplaires.
— Il veut se faire regretter, pensait le négo-
ciant.
Mais ne le regrettait-il pas déjà ? C'était bien
un Chantenay de race, c e garçon-là; de c e u x
qui, leur décision prise, ne reculent devant au-
cun obstacle. Il se souvenait de ses querelles
avec son père, moins graves, certes; mais le
vieux Gérard Chantenay, le parrain de ce ga-
min devenu subitement un h o m m e dans le feu
de l'amour, n'était pas c o m m o d e , lui non plus.
Et l'ancêtre, le marin — le négrier — avait fait,
paraît-il, le désespoir de sa famille avant de
devenir l'artisan de sa fortune.
Jamais, pourtant, à la table de famille, pas
plus qu'aux docks, le négociant ne faisait allu-
sion au départ prochain. M m e Chantenay, elle
non plus, n'en soufflait mot. A u x repas, l'on par-
lait de choses et d'autres, si loin des pensées de
tous, qu'il en résultait une gêne et de perpé-
tuels silences ponctuant les plus indifférentes
remarques. Mais la vie de la maison se perpé-
tuait selon l'ordre i m m u a b l e .
L e seul changement à cette existence si bien
réglée, ce fut la suppression de la partie d'échecs,
presque quotidienne auparavant, du père et
du fils. Jules Chantenay était de b o n n e force à
ce jeu difficile. Il l'avait appris à Gérard qui
VAUDOU 189
s'était m o n t r é un excellent élève; mais le maî-
tre battait encore le disciple, neuf fois sur dix.
D e u x j o u r s avant le départ du paquebot,
après un dîner o ù Mme Chantenay avait montré
plus de nervosité, d'impatiences en une demi-
heure qu'en vingt-six années de vie conjugale,
le négociant dit à son fils :
— Nous faisons un échec, Gérard ?
Le j e u n e h o m m e gagna deux parties succes-
sives avec une facilité telle qu'il crut, un ins-
tant, que les étourderies de son père étaient
voulues. Il n'en était rien.
— Je suis distrait, c e soir, dit le négociant
dépité.
Mais malgré cette légère contrariété, son fils
lui sentait cette allégresse intérieure que Jules
Chantenay irradiait d'habitude avant d'annon-
cer une b o n n e nouvelle.
Il attendit vainement celle-ci. M m e Chante-
nay embrassa tristement son fils et monta
dans sa chambre sans que son mari eût parlé.
— Il m'est venu une idée, Gérard, fit soudain
le négociant. Sans cette pénible aventure, l'un
d e nous deux aurait, quand m ê m e , dû aller dans
six m o i s à la Martinique. P o u r q u o i m e prive-
rais-je du représentant le plus au courant de
mes affaires? Tu ne v e u x pas être au service de
M. Esquibel ? Parfait; mais aurais-tu honte
d'être au mien ? L a tournée sera en avance,
voilà tout.
190 VAUDOU
L a tournure c o m m e r c i a l e de cette proposition
inattendue, inespérée, ne t r o m p a pas Gérard
une seconde. Il se précipita dans les bras de son
père.
— V a annoncer ça toi-même à ta mere, dit
Jules Chantenay, très ému. Par exemple, tu
vas m e jurer que tu n'épouseras pas Mlle de
Myennes sans que j e la v o i e . T u n'as pas sa
photo ?
Les mains encore tremblantes, le j e u n e
h o m m e fouilla dans son portefeuille. Il tendit
à son père une photographie qu'il avait prise
à la villa de Grande-Anse. A c c o u d é e s à la ba-
lustrade de la véranda, les deux sœurs souriaient
à l'opérateur qui devait être tout près. A côté
du buste épanoui de Valentine, celui de la ca-
dette se détachait sur le feuillage s o m b r e .
— C'est la plus m i n c e ? d e m a n d a Jules Chan-
tenay.
Il regardait la masse lourde des longs che-
veux, le délicat m o d e l é du visage, les y e u x i m -
menses.
— Evidemment..., murmura-t-il.
On ne devrait jamais refaire les voyages qui
vous ont laissé de merveilleux souvenirs. Sa
VAUDOU 191
première traversée avait été, p o u r Gérard, un
enchantement ; celle-ci ne fut qu'une longue
déception.
Rien, à b o r d , ne l'intéressait p l u s ; ni la vie
laborieuse de l'équipage, ni les j e u x des passa-
gers. C'était la mauvaise saison. L e temps, dans
l'Atlantique nord, fut déplorable. Sans doute, il
s'améliora c o m m e le navire arrivait sous les
tropiques, mais ni l e soleil, ni l'azur du ciel et
des eaux ne réussissaient à arracher le jeune
h o m m e à son incurable tristesse.
L a nuit, les battements de l'hélice le tenaient
éveillé, c o m m e le tic-tac d'une pendule énerve
et entretient les insomnies d'un malade. Il ne
vivait que dans l'attente de l'arrivée au port. L e
dernier j o u r de la traversée, p o u r tromper son
impatience, il prit un livre à la bibliothèque du
paquebot. C'était Mademoiselle Jauffre.
« Je t'ai vaincu, disait au T e m p s le héros du
r o m a n — qui allait, lui aussi, rejoindre une
fiancée abandonnée — car j e te reprends le
passé. V o i c i qu'à dix ans de distance, j e revis
des heures mortes et les meilleures de celles que
tu m'avais prises...
» Exquise douceur des retours — écrivait
Marcel Prévost — charme poignant des exis-
tances revécues, rançon de la mélancolie des
départs... »
Hélas ! Gérard Chantenay ne goûtait pas cette
douceur. Il n'y avait pas dix ans, lui, qu'il était
14
192 VAUDOU
parti et les heures exquises des fiançailles étaient
autrement vivaces dans son cœur q u e dans
celui de l'amoureux de. Mlle Jauffre ; mais
ce n'était pas ces heures qu'il revivait ; c'était
le d o u l o u r e u x événement qui les avait inter-
rompues.
Sa confusion, sa honte de se retrouver devant
Hortense, après la façon dont il s'était conduit,
disparaissaient devant son angoisse de l'état o ù
il allait retrouver la j e u n e fille.
A m o i t i é folle, avait dit M m e Flavinien.
Une démente ! L a délicate créature qui était
restée dans sa m é m o i r e c o m m e un chef-d'œu-
vre de grâce et de beauté, se pourrait-il qu'elle
fût devenue semblable à ces malheureuses q u ' o n
enferme dans les asiles ? A cette pensée, Gérard
regrettait presque d'être venu. Mais la phrase
consolatrice de sa m è r e lui revint à l'esprit. Les
m a m a n s ont c o m m e une divination p o u r tout
ce qui touche à leur fils. Oui, il la guérirait. Il
en était sûr. Il le fallait.
— C o m m e n t va Mlle de Myennes ?
Tels furent les premiers m o t s de Gérard à son
agent qui l'attendait au débarcadère.
— Son état n'a pas empiré, répondit le c o m -
missionnaire avec froideur.
— Mon père ne voulait pas que j e m e marie
si jeune, crut devoir expliquer M. Chantenay.
M. Rousselot ne répondit pas, mais c o m m e le
VAUDOU 193
jeune h o m m e demandait s'il avait retenu une
chambre à l'hôtel o ù il était descendu à son
premier voyage :
— Oui, fit-il avec quelque embarras; mais, si
vous voulez bien, nous irons tout de suite à
m o n bureau. Mme Esquibel nous attend.
— Seule ? s'enquit Gérard.
Le commissionnaire baissa la tête :
— Elle a b e a u c o u p insisté p o u r vous parler
dès votre arrivée. Je n'ai pas cru devoir re-
fuser.
— V o u s avez bien fait, Rousselot.
L e jeune h o m m e sentait son cœur se serrer :
— M o n pauvre ami ! ajouta-t-il, en pressant
dans les siennes les mains du vieillard.
La v o i x de J é r ô m e Rousselot se fit m o i n s
sévère.
— L e docteur L e s p a r o u x espère encore, dit-il.
Enhardi, M. Chantenay lui posait, mainte-
nant, des questions hâtives, désordonnées.
— M m e Esquibel vous expliquera, se borna-t-il
à répondre.
Valentine était debout lorsque les deux h o m -
- mes pénétrèrent dans le bureau.
— Gérard, dit-elle, sans préambule, Hortense
est gravement malade, à cause de vous.
La douleur avait ravagé ce beau visage pas-
sionné,
Le jeune h o m m e était atterré.
194 VAUDOU
— Est-ce qu'elle parle de m o i ? demanda-t-il
timidement.
M m e Esquibel éclata en sanglots.
— Elle ne vous reconnaîtra pas.
Lorsqu'elle se fut un peu calmée, Valentine
fit le récit des douloureux événements qui
avaient suivi le départ de Gérard. L e soir m ê m e ,
dès leur retour du port, Hortense avait été prise
d'une fièvre intense. Dans la nuit, elle avait eu
le délire. L e docteur L e s p a r o u x avait diagnos-
tiqué une fièvre cérébrale.
Pendant plusieurs semaines, elle n'avait cessé
de divaguer. Hébétée, le regard fixe, elle était
agitée de perpétuels soubresauts.
Puis, elle était restée c o m m e paralysée. Enfin,
elle était tombée dans le c o m a . L e docteur la
jugeait p e r d u e ; alors, N é r o n avait fait appel
au sorcier.
— Jioule l'a ressuscitée, dit M m e Esquibel
avec une sorte d'effroi.
— Et... maintenant ? demanda Gérard.
— Maintenant, elle vit, si l'on peut appeler
cela vivre. Elle mange, elle marche, mais elle
ne parle pas. Elle ne nous reconnaît m ê m e plus !
Je m e demande si j e ne préférerais pas qu'elle
fût m o r t e ! ajouta la jeune f e m m e , fondant de
n o u v e a u en larmes.
— V o u s auriez dû m'avertir, dit M. Chan-
tenay.
Valentine releva la tête. Une indicible e x -
VAUDOU 195
pression de haine luisait dans son regard. Elle
jeta les y e u x sur Rousselot qui baissa la tête.
— Personne, ici, dit-elle sèchement, n'espérait
plus vous revoir.
Il y eut un silence.
— Je v o u s ai écrit c e que j e comptais faire,
fit humblement le j e u n e h o m m e .
— Gérard, dit M m e Esquibel, un seul espoir
nous reste. J'ai parlé à L e s p a r o u x ce matin. Il
m'a dit que, peut-être, votre présence ferait du
bien à Hortense. Allez le V o i r .
Et elle partit sans le saluer.
Avant m ê m e de se rendre à l'hôtel, Gérard
téléphona au docteur. Celui-ci accepta de rece-
voir immédiatement M. Chantenay à l'hôpital.
M. L e s p a r o u x devait être au courant de bien
des choses; il ne parut pas étonné de la venue
du jeune h o m m e .
— L e cas de Mlle de Myennes, dit-il, est l'un
des plus curieux que, dans m a longue carrière,
il m'ait été d o n n é d'étudier. Il semble bien que
nous nous trouvions en présence d'un de ces
phénomènes de suggestion, de magie — oui !
il faut dire le m o t — devant lesquels les incré-
dules sont obligés de s'incliner. Voilà qui aurait
intéressé c e pauvre Flavinien. A p r o p o s , fit le
médecin-chef, vous savez c e qui lui est arrivé ?
— J'ai rencontré M m e Flavinien à Saint-Na-
zaire, répondit Gérard, gêné.
196 VAUDOU
M. L e s p a r o u x lança au jeune h o m m e un
curieux regard.
— R e v e n o n s à Mlle de Myennes, reprit-il.
Vous avez vu, sans doute, M m e Esquibel. Que
vous a-t-elle dit ?
— Que sa sœur ne la reconnaissait plus, ré-
pondit Gérard d'une v o i x altérée.
— C'est exact. A Paris, on penserait qu'elle
est folle. Ici, on reste convaincu q u e c'est une
z o m b i e . Les noirs, poursuivit le médecin-chef,
croient que leurs sorciers ont le p o u v o i r de res-
susciter les morts. N o n pas d'une résurrection
totale, mais d'animer l e cadavre, d e lui donner
une apparence de vie. Ce sont ces morts-vivants
qu'ils appellent des zombis. Inutile de vous dire,
se hâta d'ajouter Lesparoux, q u e j e ne crois pas
à cette histoire; les morts en question étaient
seulement en léthargie. Quoi qu'il en soit, les
quimboiseurs qui sortent ces patients de leur
m a u v a i s pas, conservent sur eux une influence
extraordinaire. Positivement, ces malheureux
leur appartiennent corps et âme !
— C o m m e n t ! s'écria M. Chantenay, vous
croyez...
Le docteur L e s p a r o u x l'arrêta d'un geste :
— N e m e faites pas dire c e que j e ne pense
pas. Je suis sûr que Mlle de Myennes n'est pas
la maîtresse de Jioule. Car c'est c e noir qui l'a
sauvée; vous le savez aussi, sans doute ?
— M m e Esquibel m'a dit, en effet...
VAUDOU 197
— B o n . Mais la j e u n e fille lui appartient
quand m ê m e en esprit. Elle ne reconnaît que
lui, n'obéit qu'à lui. Elle ne fait rien sans son
ordre. Croyez-vous q u e sa sœur est obligée de
l'habiller, de la laver de force ?
M. Chatenay était effondré. Il n'aurait jamais
imaginé pareille disgrâce.
— Généralement, continua le m é d e c i n , qui
n'était pas fâché de montrer ses connaissances
des sciences occultes du pays, le sorcier ne se
sert du z o m b i que c o m m e domestique. Il lui fait
cultiver son c h a m p , porter ses fardeaux... Bref,
c'est un serviteur qu'il ne paie pas et qui ne se
montre pas exigeant sur la nourriture. Quel-
quefois — toujours d'après les nègres — le
quimboiseur en fait l'instrument de ses crimes.
Oh ! ajouta-t-il, devant l'effroi du j e u n e h o m m e ,
je suis persuadé que Jioule n'a pas d'aussi
épouvantables desseins. Il traite Mlle de Myen-
nes en infirmier dévoué et respectueux ; mais
il est fier de son œuvre, le b o u g r e ! Il n'y a
vraiment pas de quoi, ajouta-t-il, entre ses
dents.
— M m e Esquibel, fit Gérard, m ' a laissé espé-
rer que sa sœur, en m e voyant...
M. L e s p a r o u x secoua la tête :
— N e vous illusionnez pas, cher m o n s i e u r ;
mais c'est à tenter. Je crois qu'il vaudrait m i e u x
que j e sois présent à votre première entrevue
avec Mlle de Myennes, reprit-il. Qui sait quelles
198 VAUDOU
seront les réactions de cette malheureuse per-
sonne encore si faible ?...
Le m é d e c i n cachait sous sa mansuétude l'inté-
rêt qu'il prenait à ce cas exceptionnel.
— Bien entendu, dit M. Chantenay avec cha-
leur. Je m'en remets à vous p o u r décider lorsque
cette entrevue sera possible.
— Nous allons organiser cela avec Mme Es-
quibel, répondit le docteur enchanté. Allons,
m o n ami, ajouta-t-il, ému tout de m ê m e par le
chagrin du jeune h o m m e , ne v o u s frappez pas
ainsi. Il faut q u e Mlle de Myennes vous revoie
bien portant, gai; c o m m e vous étiez lorsque
nous nous sommes connus. L ' a m o u r et la nature
font aussi des miracles, conclut le médecin avec
un b o n sourire. Il n'y a pas que les sorciers...
Gérard ne quittait plus M. Rousselot; sans
cesse il l'interrogeait sur la maladie d'Hortense.
Mais le commissionnaire ne savait pas autre
chose que ce qu'avait dit M m e Esquibel. Il avait
voulu, plusieurs fois, prévenir M. Chantenay.
Valentine, aussi bien q u e son m a r i — blessé
dans son orgueil — s'y étaient toujours formel-
lement opposés.
— Et puis, ajouta Jérôme Rousselot, j ' a v a i s
VAUDOU 199
l'impression q u e v o u s ne teniez pas à c e qu'on
vous rappelle les souvenirs que vous aviez lais-
isés ici.
A ce r e p r o c h e si mérité, Gérard ne trouvait
rien à r é p o n d r e . Malgré qu'il lui en coûtât de
parler de cette sorcellerie qui avait détruit son
bonheur, il raconta à son agent sa conversation
avec le docteur. L e j e u n e Français ne pouvait
pas croire aux z o m b i s . Qu'en pensait Rousselot ?
En avait-il v u ?
Le commissionnaire haussa les épaules :
— C o m m e tout le m o n d e . J'ai v u de pauvres
nègres qui errent c o m m e des f o u s ; sans jamais
parler, effectivement; sans s'occuper des obsta-
cles qui se trouvent sur leur chemin. Tenez, pas
plus tard que la semaine dernière, il y en a un
qui s'est fait écraser sur la Savane. L e c o n d u c -
teur de la voiture, un Européen, a déclaré à la
police que sa victime était un z o m b i . Il a
trouvé des tas de nègres p o u r témoigner dans le
m ê m e sens.
» Car les noirs croient dur c o m m e fer aux
zombis, poursuivit le commissionnaire. Ils pré-
tendent en avoir r e c o n n u de leurs familles, des
parents décédés et bel et bien enterrés, que les
sorciers étaient allés extirper de leurs tombes.
On a m ê m e raconté qu'il s'en trouvait dans les
plantations, qui travaillaient p o u r le c o m p t e du
sorcier. »
M. Chantenay était atterré. Toutes ces his-
200 VAUDOU
toires de magie, o ù le V a u d o u réapparaissait
dans son esprit avec les saturnales du bal
Congo, lui faisaient prendre les Antilles en hor-
reur. A h ! en arracher Hortense; la ramener
en F r a n c e ; la guérir du sortilège qui l'avait en-
chaînée; rendre la raison, le b o n h e u r à cette
morte-vivante et bien-aimée...
Revenant à des choses plus tangibles, M. Rous-
selot parlait maintenant de Jioule. L e nègre
avait pris une importance considérable chez les
Esquibel. Néron en avait fait un « c o m m a n -
deur » — celui qui surveille et dirige les tra-
vailleurs dans la plantation. — Jioule devait
s'acquitter assez peu de cette besogne, d'ailleurs,
car il ne quittait guère Mlle de Myennes. L e
commissionnaire confirmait les paroles de V a -
lentine et du docteur L e s p a r o u x : la jeune fille
ne faisait rien sans les suggestions de son in-
firmier.
— Le plus curieux, poursuivit Rousselot, c'est
que, maintenant, M m e Esquibel, Néron lui-
m ê m e , paraissent le craindre. On a l'impression
que c'est le serviteur qui c o m m a n d e . On dirait
que quelque chose les lie au nègre.
— L a reconnaissance, fit M. Chantenay. Jioule
a sauvé Hortense.
L e commissionnaire haussa les épaules.
— Passe p o u r M m e Esquibel, mais son mari ?
Il n'aimait tout de m ê m e pas à c e point sa belle-
sœur ? Vous le c o n n a i s s e z : il n'est c o m m o d e
VAUDOU 201
pour personne. P o u r ses domestiques, encore
moins. Non, conclut Rousselot, il doit y avoir
autre c h o s e ; quoi, p a r exemple ? Je m e suis sou-
vent posé la question.
Le docteur ne fit pas attendre trop longtemps
M. Chantenay. Trois j o u r s après, la voiture de
M. Rousselot le menait à la villa d'Absalon.
En arrivant, la première personne qu'aperçut
Gérard fut Jioule, assis sur le perron, son c o u -
telas sur les genoux.
— Qu'est-ce que j e vous avais dit ? Il fait
b o n n e garde, le nègre, dit le commissionnaire,
qui avait tenu à c o n d u i r e lui-même son patron.
— Il est armé, constata M. Chantenay.
— Oh ! c e n'est pas à son couteau q u e j e
pense. Les noirs n'abandonnent jamais leur
machete. C'est leur grand instrument de tra-
vail. Il leur sert de tout : de faux, de serpe, de
hache... C'est une arme également, et qu'ils ma-
nient, malgré sa masse, son poids, avec autant
d'habileté et de précision que vos escrimeurs
une épée. Car ils s'en servent aussi quand ils se
battent, q u a n d ils se révoltent.
— Il y a e n c o r e des révoltes ? d e m a n d a Gé-
rard, surpris.
P o u r oublier son angoisse, le jeune h o m m e
essayait de s'intéresser aux paroles de son c o m -
pagnon.
— Les noirs, répliqua le commissionnaire,
202 VAUDOU
n'oublient pas qu'ils ont été des esclaves; et les
blancs, ajouta-t-il à mi-voix, se consolent dif-
ficilement de n e plus être les maîtres.
Jioule était rentré précipitamment dans la
maison.
— M. de Myennes était pourtant un b o n maî-
tre, reprit Rousselot. Jioule l'aimait bien. Je
crois qu'il a une passion p o u r sa fille. Et il n'est
pas p e u fier de l'avoir ressuscitée ! Je m e de-
mande, continua-t-il, c o m m e p o u r lui-même, s'il
n e serait pas navré qu'elle r e c o u v r e la raison,
qu'elle lui échappe.
Ils étaient entrés dans le vestibule. L e cœur
battant, Gérard attendait derrière cette porte
qui allait s'ouvrir.
Ce fut Valentine qui apparut.
— Nous attendrons le docteur Lesparoux, dit-
elle; venez, il ne faut pas qu'Hortense vous voie
avant qu'il soit là.
M m e Esquibel les fit entrer dans le salon de
musique où, tant de fois, Gérard avait écouté
sa fiancée. La harpe d'Hortense dressait, dans
un angle, sa h a m p e dorée.
— Elle en j o u e encore ? demanda le jeune
homme.
— Je vous ai dit qu'elle ne se rappelait rien
de c e qu'avait été sa vie avant... avant l'acci-
dent, répondit Valentine d'un ton amer.
L e médecin-chef arrivait. Il e x p o s a son plan
Mme Esquibel et lui conduiraient Mlle de
VAUDOU 203
Myennes dans le jardin. M. Chantenay arrive-
rait, seul, à sa rencontre.
Maintenant, le c œ u r de Gérard battait à tout
r o m p r e . C'est à peine si ses j a m b e s pouvaient
le porter tandis qu'il cheminait à travers les
allées.
D e loin, c a c h é derrière un bosquet, il aperçut
sa fiancée. Elle marchait c o m m e une s o m n a m -
bule, escortée par sa sœur et le docteur qui la
soutenaient entre leurs bras.
Jioule suivait à quelques pas.
M. Chantenay s'approcha. Quelques mètres
seulement le séparaient d'Hortense. L a j e u n e
fille n'était plus q u e l ' o m b r e d'elle-même. Sa
r o b e blanche flottait autour de son corps amai-
gri. Plus que jamais, ses y e u x semblaient regar-
der au delà de la v i e ; mais ils avaient perdu
leur rayonnement. Toute intelligence était
éteinte dans c e regard.
Gérard s'avança.
— B o n j o u r , Hortense, dit-il d'une v o i x faus-
sement enjouée. Je suis revenu. Me voilà, Hor-
tense, répéta-t-il. Hortense ! voyons, m a bien-
aimée ! C'est m o i , Gérard, Gérard Chantenay,
souvenez-vous !
Mlle de Myennes ne semblait m ê m e pas le
voir. Elle l'avait dépassé et continuait à avancer
d'un pas saccadé, c o m m e la petite z o m b i e qui
les avait bousculés, jadis, sur la route.
— Hortense ! cria e n c o r e Gérard.
204 VAUDOU
Mais la jeune fille ne se retourna pas. Arrivée
au tournant de l'allée, elle poursuivit son che-
min tout droit, entra dans un massif. Jioule se
précipita, lui toucha l'épaule. Mlle de Myennes
le suivit docilement.
Dans le salon, le docteur L e s p a r o u x et R o u s -
selot essayaient de calmer Mme Esquibel en
proie à une crise de nerfs.
— Va-t'en ! cria-t-elle, en apercevant Gérard;
que j e ne te revoie plus jamais ! Jamais !
Dans sa douleur furieuse, elle le tutoyait sans
pudeur, avouant devant tous leurs coupables
amours.
La fenêtre du cabinet du médecin-chef d o n -
nait sur le jardin de l'hôpital. Par la large baie
o n apercevait, transportant du linge, des appa-
reils, les infirmières plus noires encore dans
leurs blouses blanches, des malades européens
et nègres, qui cheminaient, à pas lents, à tra-
vers les allées avec le m ê m e regard d o u l o u r e u x
et résigné.
Au c o m b l e de l'agitation, Gérard Chantenay
s'était précipité vers L e s p a r o u x , lui serrant les
mains de ses mains fiévreuses.
VAUDOU 205
— Calmez-vous, dit le m é d e c i n . Si vous per-
dez, vous aussi, votre sang-froid, c o m m e n t v o u -
lez-vous que nous arrivions à quelque chose ?
Buvez ça, ajouta-t-il en tendant au jeune h o m m e
un verre d'eau où il avait laissé tomber quel-
ques gouttes d'un petit flacon bleuté.
Gérard but le breuvage, s'épongea lé front.
— Excusez-moi, dit-il; vous ne pouvez pas
savoir c e qui se passe en m o i ; et, presque aus-
sitôt, repris par son obstiné désir :
— Parlez à M m e Esquibel. Vous seul pouvez
la fléchir, la convaincre. Je suis sûr q u e si j e
pouvais revoir Hortense, vivre quelque temps
auprès d'elle, j'arriverais à lui rappeler...
Il s'arrêta. L a sueur perlait de nouveau à son
front.
M. L e s p a r o u x n'avait plus aucun espoir;
mais, à défaut de Mlle de Myennes, il devait, au
moins, guérir cet insensé.
— Je verrai encore Mme Esquibel, dit-il, en
se levant. T o u t c e que j e pourrai réaliser pour
votre vœu, soyez sûr que j e le ferai.
Attendre ! E n c o r e attendre !...
Les journées que vécut Gérard en espérant
l'appel du docteur furent les plus mauvaises de
son existence. Chaque soir, il téléphonait à l'hô-
pital, p o u r obtenir, c h a q u e fois, la m ê m e ré-
ponse : M m e Esquibel était prévenue. Il valait
mieux ne pas la brusquer.
C'était aussi l'avis de Jérôme Rousselot que
206 VAUDOU
M. Chantenay, désespéré de ne rien voir venir,
voulait envoyer plaider sa cause à la villa d'Ab-
salon.
Au bout d'une semaine, inquiet de l'état du
jeune h o m m e dont l'agitation avait fait place
à un accablement qui laissait craindre p o u r sa
santé, le c o m m i s s i o n n a i r e se décida à une der-
nière démarche. Sa tentative était facilitée par
l'absence de Néron, parti p o u r Haïti, la veille
m ê m e de l'arrivée d e Gérard.
Etant donné c e qu'il avait appris des relations
de Valentine avec le fils de s o n patron, Jérôme
Rousselot préférait avoir affaire à la jeune
femme, sans que le m a r i outragé pût assister
à l'entretien.
L a mission était délicate.
L e vieillard dut s'en acquitter avec autant de
diplomatie que de persuasion; car, le s o i r m ê m e ,
il pouvait annoncer à M. Chantenay que M m e Es-
quibel consentait, enfin, à le recevoir.
L e lendemain, après une nuit d'insomnie pas-
sée tout entière à rassembler les arguments avec
lesquels il espérait c o n v a i n c r e Valentine — se
faire p a r d o n n e r aussi s'il le pouvait — M. Chan-
tenay se présenta à la villa d'Absalon. Il fut
reçu par une négresse j o v i a l e et bavarde qui,
en le conduisant au salon, lui apprit l'absence
du maître. L e j e u n e h o m m e en fut soulagé d'un
grand poids. Jioule ne se montra pas. Hortense,
elle-même, restait invisible.
VAUDOU 207
— Gérard, dit M m e Esquibel, souvenez-vous
de notre entrevue à l'hôtel. L e croyez-vous,
maintenant, que vous avez fait notre malheur
à tous ?
L a v o i x de la j e u n e f e m m e ne traduisait plus
qu'une infinie tristesse.
— Valentine, dit Gérard, m a v i e tout entière,
j e la consacrerai à guérir Hortense.
— Hélas ! murmura-t-elle, il n'est plus temps...
— Mais si, répliqua le j e u n e h o m m e avec feu.
Ecoutez, voici c e que j ' a i pensé.
M. Chantenay exposa le plan qu'il avait f o r m é .
Il consistait à installer Hortense à Grande-Anse,
seule avec sa sœur et lui. Qui sait si, dans ce
décor qui avait frappé ses premiers regards
d'enfant, entourée des êtres qu'elle avait chéris...
— Nous referons la p r o m e n a d e que nous
avions faite, tous les trois. V o u s vous souvenez ?
dit-il, à son tour.
M m e Esquibel baissa la tête. C'était à Grande-
Anse qu'elle avait été séduite par le c h a r m e du
jeune h o m m e .
— C'est là-bas, reprit Gérard, sans oser re-
garder, lui n o n plus, celle qui avait été sa m a î -
tresse, qu'Hortense et m o i nous s o m m e s fiancés.
Valentine s'était levée. Son regard brillait
d'une animation singulière.
— Nous avons été de grands coupables, dit-
elle d'une v o i x raffermie; nous allons tâcher de
réparer.
15
208 VAUDOU
L a voiture roulait sur la route. Gérard était à
côté du chauffeur. M m e Esquibel et sa sœur
sur la banquette arrière. Hortense s'était laissé
c o n d u i r e sans résistance.
En refaisant le c h e m i n qu'il avait parcouru
— avec quelle j o i e dans le c œ u r ! — dix-huit
m o i s auparavant, le jeune h o m m e songeait à ce
qu'avait été cette excursion. Se retournant sur
son siège, il interrogeait Valentine sur les lieux
qu'ils traversaient, lui demandait de rappeler
tous ces n o m s qu'elle lui avait appris. M m e Es-
q u i b e l avait gardé d e la p r o m e n a d e un souve-
nir aussi précis q u e son amant. A haute v o i x
elle décrivait les villages, les rivières; en p r o -
nonçant : Brin d'amour, son c œ u r se serra.
Mais aucune évocation ne troublait le visage
atone de la j e u n e fille. En arrivant à sa maison
natale, Mlle de Myennes ne sortit pas de son
indifférence.
Une semaine s'écoula pendant laquelle Gérard
et Valentine promenèrent Hortense dans tous
les lieux o ù s'était écoulée l'enfance de la j e u n e
fille. Sa chambre, la fameuse c h a m b r e à la-
quelle elle faisait à chacune de ses venues à
Grande-Anse une sorte de pèlerinage, Hortense
la traversa sans é m o i . Rien ne touchait plus
cette morte-vivante. Cependant, bien qu'elle
n'eût pas r e c o n n u Souloune, la présence de
celle-ci semblait lui faire du bien.
C'est p a r cette frêle main d'enfant qu'elle se
VAUDOU 209
laissait le plus docilement c o n d u i r e . Souloune
ne la quittait plus. C'est elle, désormais, qui
donnait tous les soins à la m a l a d e et avec une
vigilance, une ferveur, qui touchèrent profon-
dément Gérard. Il bénissait à c e m o m e n t le ca-
price que M. de Myennes avait eu p o u r la pau-
vre Zéline.
Jioule téléphonait chaque j o u r à la villa. Il
offrait de revenir : Mademoiselle devait avoir
besoin de lui. M. Chantenay était présent, un
matin, lorsque le nègre d e m a n d a M m e Esquibel
à l'appareil. Il fut stupéfait des précautions que
prenait Valentine pour r é p o n d r e .
— Jioule est très susceptible, expliqua-t-elle à
Gérard, avec embarras. Il est si dévoué à Hor-
tense...
Cependant, elle refusa.
Longues promenades, douloureuses c o m m e
un calvaire, dont les guides d'Hortense reve-
naient, chaque fois, plus navrés.
En traversant la savane, à travers les hautes
herbes, Gérard, qui marchait à côté de sa fian-
cée, ne sentait plus sourdre du corps de la jeune
fille cette suave senteur qui, jadis, le grisait :
cette chair sans é m o i avait perdu jusqu'à son
parfum. Il regarda Hortense. Elle était toujours
jolie, mais d'une beauté immatérielle, sans
chaleur, sans vie. Honteux de penser, à cette
heure, à ses anciennes lectures. M. Chantenay
210. VAUDOU
se rappelait les vers du poète : « Un rêve de
pierre » ; voilà c e qu'était devenue la plus déli-
cate, la plus sensible des créatures. Sous l'azur
éclatant du ciel des tropiques, elle trônait
c o m m e un sphinx i m m o b i l e , telle la froide idole
de Baudelaire. Hortense, elle n o n plus, ne pleu-
rerait et ne rirait jamais plus... L e p o è m e avait
l'air d'être fait p o u r elle. L e jeune h o m m e ne
put retenir ses larmes. Souloune lui prit la main
et la baisa tendrement.
Ils revenaient, ce jour-là, des Cases-à-Vent,
où la famille de Myennes trouvait, autrefois, un
refuge contre les cyclones. Ils étaient rentrés
dans le jardin ; en arrivant devant le jet
d'eau, qui lui rappelait un si déchirant souvenir,
emporté, soudain, par une impulsion irré-
sistible, Gérard s'arrêta et saisit les bras de
sa fiancée.
— Hortense, fit-il, d'une v o i x basse, mais ar-
dente, en la regardant fixement, voulez-vous être
m a femme ?
Il se pencha et, collé au maigre corps chan-
celant, scella ses lèvres à celles de la jeune fille
dans une étreinte f a r o u c h e et désespérée.
Hortense ferma les paupières. Un frisson la
parcourut. Quelques secondes s'écoulèrent, qui
parurent interminables. Enfin, les paupières
s'entr'ouvrirent, un regard h u m a i n luisait dans
ses y e u x agrandis.
— A h ! fit-elle faiblement, vous voilà, Gérard...
VAUDOU 211
— Mon Dieu ! s'écria Valentine. V o u s m ' a v e z
pardonné !
Mlle de Myennes ne l'entendit pas. Déjà, elle
était retombée à sa torpeur.
Les semaines qui suivirent, Gérard les passa
dans des transes perpétuelles o ù le décourage-
ment et l'espoir se succédaient alternativement.
Lesparoux avait été appelé à Grande-Anse. Un
peu dépité de n'avoir pas été l'inspirateur de la
scène où Mlle de Myennes avait eu son premier
éclair de lucidité, le docteur s'attacha, c e p e n -
dant, avec un zèle qui dépassait son activité p r o -
fessionnelle — une sorte de passion de savant
— à en faire jaillir d'autres.
Hortense reconnut ainsi sa sœur, puis S o u -
ioune. A u début, il fallait qu'elle eût ces êtres
chers devant les y e u x p o u r qu'elle perçût leur
existence. L e n o m de Gérard lui-même n'évo-
quait rien dans c e cerveau c o m m e vidé. Vaine-
ment, lorsqu'elle se trouvait seule avec elle
Mme Esquibel lui parlait de son prochain m a -
riage.
— C o m m e n t est-il, m o n fiancé ? demandait-
elle. Quand viendra-t-il ?
Ces questions étaient un martyre p o u r Valen-
212 VAUDOU
tine. Elle désespérait de v o i r sa sœur revenir à
la raison. Mais, dès q u e Gérard apparaissait, le
visage d'Hortense s'éclairait; elle parlait au
jeune h o m m e avec un plaisir naïf, sans jamais
faire allusion cependant à c e qui avait été leur
passé c o m m u n .
Ce fut L e s p a r o u x qui réussit à réveiller cette
m é m o i r e en s o m m e i l . Lorsqu'il jugea la jeune
fille assez forte, il n'hésita pas à stimuler les
sens de c e pauvre corps endolori. C'était
l'amour qui l'avait rendue folle; ce serait encore
l'amour, estimait le m é d e c i n , qui lui rendrait la
raison.
L'atmosphère de tendresse dont elle était per-
pétuellement entourée, les baisers de Gérard
provoquèrent, enfin, le m i r a c l e attendu. Un ma-
tin, Valentine arriva triomphante dans la c h a m -
bre de M. Chantenay.
— Gérard ! cria-t-elle, Hortense t'a d e m a n d é .
Depuis lors, la convalescence se poursuivit,
lente, mais sans arrêt.
— Il m e semble, disait Mlle de Myennes, q u e
j e suis une n o y é e qui remonte du f o n d de la m e r
et que le soleil fait revivre.
L a beauté de la j e u n e fille, son éclat, renais-
saient avec sa raison. Gérard n'avait pas besoin
des conseils de L e s p a r o u x p o u r ranimer la sta-
v tue : il n'avait qu'à écouter son cœur.
Mme Esquibel assistait à c e renouveau des
VAUDOU 213
accordailles d é sa sœur et de son ancien amant
avec un trouble où la j o i e de savoir Hortense
guérie se voilait d'amertume. Elle croyait bien
ne plus aimer Gérard; lorsqu'elle l'avait revu,
pour la première fois, après sa longue absence,
le mépris, l'hostilité qu'elle lui avait témoignés
n'étaient pas feints. Mais à vivre auprès de lui,
dans une intimité que les soins à donner à la
malade rendaient encore plus étroite, son a m o u r
s'était ranimé.
Hélas ! la m é t h o d e du docteur Lesparoux
n'avait pas réveillé q u e les sens assoupis de sa
sœur; les siens aussi s'étaient ravivés. L o r s q u e
Gérard se penchait à côté d'elle, au chevet
d'Hortense; que, dans son anxiété, il s'empa-
rait des mains de Valentine p o u r y puiser un
fraternel réconfort, la j e u n e f e m m e se sentait
pénétrée d'une é m o t i o n q u e l'angoisse n'était
pas seule à lui donner.
Elle était sûre, désormais, q u e l'amour qu'elle
avait c o n n u par lui serait celui de toute sa vie
et que, quoi qu'il advînt, elle ne pourrait plus
lui échapper. Mais ce qu'elle pouvait faire,
c'était de le conserver secret en son c œ u r meur-
tri; que Gérard ne se doute pas, surtout, de la
funeste passion qu'elle continuait à nourrir pour
lui.
Maintenant, elle saurait résister à son désir.
Il fallait qu'Hortense soit heureuse, et Gérard
aussi; sans elle, mais n o n pas loin d'elle. Mon
214 VAUDOU
Dieu ! si elle allait le p e r d r e une s e c o n d e fois !
Les sentiments d'une f e m m e amoureuse, si
l ' h o m m e vers lequel ils tendent ne s'en aperçoit
pas toujours, surtout — c o m m e c'était le cas —
lorsque celle-ci les cèle soigneusement, il est
rare qu'ils échappent à une autre f e m m e . Coulés
du m ê m e métal, leurs nerfs vibrent aux m ê m e s
résonances. Les regards de M m e Esquibel, le son
de sa v o i x lorsqu'elle parlait à M. Chantenay,
trahissaient, malgré elle, son c o u p a b l e amour.
Une nuit, réveillant sa sœur auprès de qui elle
couchait, Hortense lui dit à m i - v o i x :
— Je m e demande, Valentine, si, toi aussi,
tu n'as pas aimé Gérard.
Sans doute l'annonce de la guérison de sa
belle-sœur hâta-t-elle le retour du planteur, car
quelques jours après, celui-ci débarquait à Fort-
de-France.
Mais Néron ne montra pas la j o i e q u ' o n eût
p u croire. M ê m e la satisfaction que son orgueil
pouvait trouver à l'humiliation de M. Chante-
nay, ne réussissait pas à assouvir sa rancune
envers le jeune Français. Il restait réticent, gêné.
Il exigea que sa f e m m e regagnât immédiatement
le f o y e r conjugal et, prétextant les convenances.
qu'Hortense ne restât pas à Grande-Anse auprès
de son fiancé. T o u t c e que Valentine put obte-
nir, c e fut que Gérard serait autorisé à venir de
temps en temps à la villa — aux heures o ù j e
VAUDOU 215
serai là, avait précisé M. Esquibel — en atten-
dant que lui parvienne la d e m a n d e officielle en
mariage.
En arrivant à Absalon, Mlle de Myennes avait
sauté au c o u de son infirmier.
— T u m'as sauvée, m o n b o n Jioule, lui dit-
elle en l'embrassant; Gérard et m o i n e l'oublie-
rons pas.
La face du nègre, qui resplendissait de fierté
sous la caresse, s'obscurcit lorsqu'il entendit
p r o n o n c e r le n o m de M. Chantenay. Il baissa la
tête, sans r é p o n d r e .
E n c o r e qu'elle n'eût plus besoin de son aide,
désormais, il s'obstina toute la j o u r n é e à suivre
la j e u n e fille c o m m e un chien fidèle et j a l o u x
Et, le lendemain, Hortense eut une rechute.
C o m m e aux mauvaises heures de Grande-
Anse, elle n e se rappelait plus c e qu'elle avait
fait la veille. Il fallut la p r é s e n c e de Gérard
pour que la m é m o i r e lui revînt.
Les rechutes se multiplièrent. Chaque fois
qu'elle se trouvait devant Jioule, Mlle de Myen-
nes reprenait cette expression d'hébétude et de
soumission qui ne la quittait pas pendant sa
maladie. Même lorsque le nègre l'avait quittée,
elle gardait quelque temps cet air accablé.
La d e m a n d e en mariage arriva. M. Esquibel
la reçut avec une visible contrariété.
— T u v o i s bien qu'Hortense n'est pas c o m -
216 VAUDOU
plètement guérie, dit-il à sa f e m m e ; c e serait
être aussi fou qu'elle de la laisser se marier
dans son état.
— Elle achèvera de se remettre en France,
répliqua la j e u n e f e m m e . Gérard, d ' a c c o r d avec
ses parents, voudrait que la noce ait lieu chez
lui. Hortense en est ravie, ajouta-t-elle.
— Et toi ? fit N é r o n . T u les accompagnerais,
bien entendu.
— Si tu n'y vois pas d'empêchement.
M. Esquibel eut un ricanement :
— En s o m m e , c'est le traitement du psychia-
tre qui continue. P o u r remettre d ' a p l o m b cette
vierge déséquilibrée, il lui faut une ambiance
d'amour. Et, d a m e ! entre M. Chantenay et toi...
Valentine l'interrompit :
— Néron, répliqua-t-elle, le r o u g e au front,
tu sais aussi bien q u e m o i p o u r q u o i Hortense
guérira m i e u x en F r a n c e qu'ici.
Son mari lui lança un mauvais regard.
— Je regrette de ne p o u v o i r réaliser tes espé-
rances, répondit-il sèchement; mais il est im-
possible q u e tu t'absentes en c e m o m e n t . Et
c o m m e Hortense ne peut guère v o y a g e r sans
toi... N o u s avons u n e réunion dans quelques
jours, ajouta-t-il, j e pense que tu c o m p r e n d s
d e q u o i il s'agit ?
— Néron, dit M m e Esquibel, ne c o m p t e pas
sur moi p o u r cette c é r é m o n i e ; j e n'appartiens
plus au V a u d o u .
VAUDOU 217
L a surprise et l'effroi du nègre furent encore
plus vifs que sa c o l è r e de sentir sa f e m m e lui
échapper Il lui semblait qu'en répudiant la
croyance de ses ancêtres, Valentine l'outrageait
personnellement : et il avait peur que le dieu se
vengeât aussi de lui.
— T u sais ce que tu risques ? répliqua-t-il,
interloqué.
Valentine haussa les épaules :
— M o n testament est fait, répondit-elle, j e l'ai
déposé chez un notaire. Il contient des secrets
que tu n'aurais p a s intérêt à laisser dévoiler.
L e nègre bondit, saisit sa f e m m e aux épaules :
— Tais-toi ! Il ne te suffit pas d'avoir pris le
fiancé de ta sœur ?
M m e Esquibel ne baissa pas les y e u x :
— C'est p o u r cela, dit-elle, que j e suis prête
à donner m a vie en réparation du mal que j ' a i
fait.
L a jeune f e m m e s'était dégagée; c o m m e son
mari s'avançait, le p o i n g levé, elle lui lança le
défi :
— T u m e menaces des sorciers, crains les gen-
darmes, Néron !
Cette scène, la plus violente de celles qui
l'eût jamais dressée contre son mari, impres-
sionna p r o f o n d é m e n t Mme Esquibel. L a tension
nerveuse dans laquelle elle vivait depuis la m a -
ladie de sa sœur — et plus encore, depuis le
218 VAUDOU
retour de Gérard — aggravait les craintes
qu'elle avait des machinations de Néron.
N o n pas qu'elle craignît p o u r elle-même les
représailles de l ' é p o u x outragé; exhaussée dans
sa soif de r é d e m p t i o n au-dessus du souci de sa
0
p r o p r e sécurité, elle n'avait pas menti en disant
qu'elle avait fait le sacrifice de son existence.
Mais elle se demandait avec angoisse si le nègre
ne se vengerait pas sur Gérard o u sur sa sœur.
Contre l'amant de sa f e m m e , Néron n'aurait
pas eu besoin d'attendre p o u r agir. Les pré-
textes ne lui manquaient pas p o u r p r o v o q u e r le
j e u n e h o m m e . Or il laissait M. Chantenay reve-
nir en France, lui é c h a p p e r ; mais l'obstination
qu'il mettait à empêcher le départ d'Hortense
était singulière autant que suspecte. Ce départ,
qui le débarrasserait en m ê m e temps d'un rival
détesté, aurait dû c o m b l e r ses v œ u x . P o u r q u o i
s'acharnait-il à s'y o p p o s e r ?
Soudain, une idée lui vint, qui la remplit
d'épouvante : Néron et l'infâme Jioule auraient-
ils f o r m é le projet d'enchaîner à son tour H o r -
tense au V a u d o u ? Une vierge blanche, quel
sacrifice à offrir au dieu noir! Et quelles d é -
lices !
Son mari n'avait pas plutôt quitté Absalon
p o u r aller à son bureau, que Valentine sautait
en voiture et, le soir m ê m e , le docteur Lespa-
r o u x se présentait à la villa.
— Je viens d'examiner Mlle de Myennes, dit-il
VAUDOU 219
à M. Esquibel. L'air de la Martinique ne lui vaut
rien. Surtout celui d'Absalon. J'estime qu'il est
nécessaire, qu'il est urgent, que son fiancé, qui
est seul capable d'assurer sa guérison, l'em-
mène en France.
A la surprise du médecin, le planteur ac-
quiesça immédiatement :
— Puisque vous le j u g e z préférable, docteur...
— Indispensable, répliqua le m é d e c i n avec
force.
— Eh bien ! le prochain p a q u e b o t quitte Fort-
de-France dans huit jours... C'est entendu? V o u s
êtes satisfait, j ' e s p è r e ?
M. Esquibel se levait; L e s p a r o u x le retint :
— Une d e u x i è m e chose est nécessaire, dit-il.
Quel que soit le dévouement de son ancien infir-
mier, il m'est apparu que la c o m p a g n i e de
celui-ci était actuellement néfaste p o u r Mlle de
Myennes. En attendant le départ de votre belle-
sœur, j e vous demanderai — j ' y insiste — que
vous éloigniez ledit infirmier de votre maison.
— Quoi ! fit le planteur, c e pauvre Jioule ?
C'est pourtant grâce à lui, excusez-moi de vous
le rappeler, docteur, que m a belle-sœur est en-
core de ce m o n d e .
— Je ne l'oublie pas, monsieur Esquibel, ri-
posta le médecin, p i q u é au vif ; il y a des toxi-
ques qui, à certains moments, sauvent les
malades. Après quoi, ils redeviennent des p o i -
sons.
220 VAUDOU
Il y eut un léger grattement à la porte du
bureau de M. Esquibel. Le planteur, en costume
de cheval, était assis devant un secrétaire cou-
vert de paperasses; il jeta un c o u p d'œil à la
pendule.
— Viens ! commanda-t-il à mi-voix.
Jioule entra. Il était pieds nus, le torse serre
dans un v i e u x chandail noir. Il se jeta aux ge-
n o u x de Néron et lui baisa la main.
— Les chevaux sont sellés ? demanda M. Es-
quibel.
Jioule inclina sa tête grisonnante.
Le planteur rangea ses dossiers, se leva, quitta
la pièce. Jioule le suivait, o m b r e silencieuse, à
travers les couloirs et le jardin. M. Esquibel,
lui-même, marchait à pas lents et feutrés.
A l'écurie, deux chevaux, déjà, bridés, piaf-
faient devant leurs râteliers vides. Jioule tint
l'étrier, tandis que N é r o n montait l'une des
bêtes, et sauta en selle à son tour. Ils partirent.
Les chevaux s'ébrouaient dans la fraîcheur
de l'air nocturne. Parfois, le sabot ferré de l'un
d'eux arrachait une étincelle aux silex de la
route et la fugitive lueur éclairait un petit mur
défendant le b o r d du ravin. L e bruit du torrent
VAUDOU 221
montait de l'abîme, plus s o n o r e dans le silence
de la nuit.
Puis ils abandonnèrent la chaussée p o u r un
sentier à peine visible. Là, les c h e v a u x ne p o u -
vaient avancer que de front. Jioule, qui était
un peu en retrait, respectueusement, derrière
Néron, passa en tête, sans ordre.
— Viens, dit à son tour, impérieusement, le
serviteur à son maître.
Le sentier montait, en lacets, à travers la m o n -
tagne toisonnée de plantes grimpantes qui en-
chaînaient les troncs tordus des balatas. Les
hautes fougères caressaient le visage des cava-
liers c o m m e les plumes rudes d'un gigantesque
éventail. Sur le sentier tapissé de mousses, les
pas des chevaux ne faisaient aucun bruit. On
eût dit une chevauchée de fantômes.
Le sentier montait toujours. Les arbres étaient
moins serrés. Crevée en maints endroits, la
voûte du feuillage laissait, parfois, apercevoir
la pâle lueur des étoiles. Soudain, le piton du
Carbet surgit de l'ombre, masse énorme, telle un
donjon de f é o d a u x géants.
Jioule fit un signe, arrêta sa monture. Au
crissement des insectes s'ajoutait, maintenant,
une moutonnante rumeur : celle d'une foule
invisible, c a c h é e dans la forêt. D'un fourré sur-
git un j e u n e nègre qui prit les guides, en c o m -
mençant par le cheval de Jioule. Celui-ci partit
rapidement sans s'inquiéter d'Esquibel,
222 VAUDOU
Une à une, des torches s'allumaient, p o n c -
tuant la nuit de flammes et de fumée. Elles se
rassemblèrent, éclairant un espace dénudé o ù
avait été élevé une sorte d'autel.
Montée sur pilotis, couverte d'une paillote,
c'était une estrade de planches encore i n o c c u -
pée. Autour d'elle, rangés en cercle, plusieurs
centaines de nègres des deux sexes, parmi les-
quels Néron prit modestement sa place. D u fond
de la clairière arrivait le sourd ronflement des
tambours. Puis, le silence se fit brusquement.
Jioule venait d'entrer dans le cercle. L a foule
entière n'avait plus d'yeux que p o u r le grand-
prêtre du dieu V a u d o u . Sanglé dans une tunique
écarlate qui lui descendait jusqu'aux pieds, le
nègre gigantesque paraissait e n c o r e grandi.
Dans sa lente ascension vers l'autel, il s'ap-
puyait sur une haute canne enguirlandée de
cadavres de serpents. Jioule prit p l a c e sur l'es-
trade; un cortège de femmes, drapées dans des
voiles blancs, s'avança. Les f e m m e s s'allongè-
rent devant l'autel, ensevelies sous leurs suaires,
puis, elles se mirent à chanter. Assourdies par
le voile, leurs v o i x suppliantes allèrent cres-
cendo, jusqu'au m o m e n t où le prêtre de ce
culte étrange p r o n o n ç a les paroles magiques.
Les chants s'éteignirent; le temps du sacrifice
était venu.
Alors s'amena une cohorte de nègres escortant
un taureau noir recouvert d'une c a p e p o u r p r e .
VAUDOU 1223
La bête renâclait, se faisait tirer. Ou eût dit des
toréadors entraînant dans l'arène un taureau qui
refuse le combat. Enfin, l'animal fut hissé sur
l'autel.
Les chanteuses s'étaient levées et formaient,
autour de la bête, une guirlande blanche qui
ondulait au vent. Elles avaient repris leurs
chœurs; mais l'obsédant cantique était devenu
un chant d'allégresse qu'accompagnait le sourd
ronflement des tambours.
Pliant sous leur faix, deux nègres pénétrè-
rent dans l'enceinte, portant un tronc d'arbre
creusé qu'ils déposèrent aux pieds du taureau.
Un éphèbe nu s'avança, une épée tendue hori-
zontalement sur ses bras maigres. Les torches
faisaient de l'arme c o m m e le glaive flamboyant
d'un d é m o n exterminateur. Jioule saisit l'épée
et l'enfonça d'un seul c o u p au cœur du tau-
reau.
Caché dans la foule, N é r o n tomba à genoux.
Une sueur visqueuse perlait sur la face crispée
du planteur.
Sur l'estrade, du poitrail de l'animal poi-
gnardé, le sang jaillissait, en cascades, jusque
dans le tronc-abreuvoir.
Le grand-prêtre y but le premier, puis les
chanteuses, puis chacun des assistants.
— C'est fait, m u r m u r a Jioule, lorsque Néron
s'approcha à son tour.
10
224 VAUDOU
Les tambours résonnèrent de plus en plus
fort. Les tambouyés n'avaient pas de baguettes;
ils ne se servaient que de leurs doigts. Sous la
rude friction de leurs mains dures de coupeurs
de cannes, la peau de bœuf de leurs instruments
exhalait des sons à la fois puissants et plaintifs
qui semblaient les beuglements m ê m e s de la
bête.
Jioule continuait à verser dans une écuelle le
sang du taureau. L o r s q u e tous les assistants eu-
rent eu leur part du breuvage, le grand-prêtre
en baptisa ses fidèles.
Puis, de ses mains devenues aussi rouges que
son manteau, il fit le geste qui délivre de l'exer-
cice du culte. Une immense clameur lui répon-
dit. Les vêtements s'envolèrent; il n'y eut plus
que des corps d'airain rougeoyant sous l'incen-
die multiplié des torches.
Maintenant, dans l'enceinte sacrée, une b a m -
boula frénétique déroulait ses farandoles. E m -
porté par le m ê m e délire, Néron s'était m ê l é à
la saturnale. Qui eût pu reconnaître l'élégant
président du club de Fort-de-France, dans le
sauvage déchaîné qui nouait son corps à celui
d'une négresse en folie?
Dégouttantes e n c o r e du sang du sacrifice dont
elles s'étaient mutuellement aspergées, les chan-
teuses, débarrassées de leur suaire, frottaient
contre les torses des mâles leurs gorges ruisse-
lantes. Quittant la r o n d e , des couples fuyaient
VAUDOU 225
vers les fourrés voisins. La forêt entière reten-
tissait de cris d'appels et de voluptueux gémis-
sements.
Cette m ê m e nuit — la dernière de Mlle de
Myennes à la Martinique, le paquebot quittant
Fort-de-France le lendemain — Hortense, allon-
gée sur un divan dans la chambre de sa sœur,
reposait paisiblement.
Depuis l'énergique intervention du docteur,
derrière laquelle Néron avait senti certaines ré-
vélations de sa f e m m e , Jioule avait été relégué
à la plantation et l'état de la m a l a d e s'était aus-
sitôt très amélioré. Pendant cette semaine, Hor-
tense avait m ê m e retrouvé sa gaieté. Toute la
journée, elle avait fait ses préparatifs dans une
fièvre j o y e u s e qui ravissait Gérard. Et le méde-
cin n'était pas peu fier de ce qu'il appelait sa
perspicacité.
Valentine, elle, ne dormait pas. Elle songeait
à ce que serait, désormais, sa vie. Les semaines
qu'elle venait de vivre l'avaient délivrée du Vau-
dou (l'amulette qui remplaçait celle qu'elle
croyait avoir perdue, M m e Esquibel l'avait jetée
au feu le j o u r o ù sa sœur recouvrait la r a i s o n ) ;
mais non pas Néron. Son mari, dont la fureur
226 VAUDOU
s'était encore accentuée depuis la visite de Les-
paroux, s'était formellement o p p o s é à c e qu'elle
accompagnât Hortense en France. Elle allait
rester seule, accouplée à c e nègre dont elle su-
bissait toujours les caresses avec une v o l u p -
tueuse terreur. Il y avait pire : elle ne verrait
plus Gérard.
Des larmes vinrent aux paupières de la jeune
femme. Qu'avait-elle fait p o u r être sacrifiée
ainsi ? Son père était le plus compatissant
des h o m m e s , il adorait ses filles. P o u r q u o i ne
lui avait-elle pas confié son effroi de s'unir à
N é r o n Esquibel ? Mais M. de Myennes avait
aimé une noire. Il ne l'aurait sans doute pas
comprise.
Et puis, la vérité que la j e u n e f e m m e s'avouait
avec une honte indicible, c'est que N é r o n aigui-
sait déjà l'appétit de ses sens maudits. Elle le
détestait, mais en le désirant. Et, avec le temps,
la domination de c e mâle impétueux était allée
grandissant, c o m m e la haine qu'elle avait p o u r
lui. A h ! c o m m e c e nègre avait su j o u e r de la fai-
blesse de sa chair!
Valentine regarda sa sœur, Hortense s'agi-
tait faiblement. Un rêve, sans doute, la poursui-
vait qui la faisait se retourner sur sa c o u c h e ;
ses mains se crispaient aux draps; sa tête r o u -
lait au b o r d du divan.
Une heure s'écoula, pendant laquelle l'agita
VAUDOU 227
tion de la jeune fille ne fit que s'accroître. Les
yeux grands ouverts, les bras tendus dans un
geste de défense, elle semblait repousser un ra-
visseur invisible. T o u t d'un c o u p , elle se dressa
sur son séant.
Valentine sauta de son lit; mais déjà Hor-
tense avait abandonné le sien. Elle marchait à
travers la c h a m b r e d'un pas saccadé, le regard
fixe et plus égaré qu'il n'avait été dans les pires
accès de son étrange maladie.
Mme Esquibel avait saisi sa sœur dans ses
bras; elle essayait de la ramener vers le divan.
Elle ne pouvait y parvenir. Une f o r c e singulière
animait le corps délicat de la j e u n e fille; elle
était c o m m e un automate m û par une machi-
nerie puissante, invincible.
Quelques instants s'écoulèrent, pendant les-
quels Valentine s'épuisa en vains efforts. Il fal-
lait appeler le m é d e c i n . L a jeune f e m m e lâcha
sa sœur, courut au téléphone. Tandis qu'elle
attendait la c o m m u n i c a t i o n . Hortense avait re-
pris sa m a r c h e hallucinée. Soudain, elle poussa
un grand cri, porta la main à son c œ u r et
s'écroula sur les genoux c o m m e une bête égor-
gée.
M m e Esquibel abandonna l'appareil, se pré-
cipita.
— Hortense, criait-elle, m a chérie !
Seule lui répondit, de l'autre bout de la
chambre, sortant du petit r o n d d'ébonite loin-
16*
228 VAUDOU
taine, voilée c o m m e un appel d'outre-tombe, la
v o i x étonnée du docteur. Mais le m é d e c i n ni
personne ne pouvaient plus rien p o u r Hortense
de Myennes.
Machinalement, par un de ces réflexes absur-
des que l'on a, parfois, aux m o m e n t s tragiques,
Valentine regarda la pendule. Elle marquait mi-
nuit dix.
C'était l'heure où Jioule retirait l'épée du sa-
crifice du corps inerte du taureau.
FIN
TABLE
Prologue . I
PREMIÈRE PARTIE
IDYLLE 1
DEUXIÈME PARTIE
TORNADE 57
TROISIÈME PARTIE
FUITE . 119
QUATRIÈME PARTIE
VAUDOU 165
N° 85. LES EDITIONS D E PARIS N ° 200. Imp. E. PIGELET, PARIS
20, Avenue Rapp O. P. L . 31.1091
e
0 . P. L . 11.0123 — 6-1946 Dépôt légal 2 trimestre 1944
LES E D I T I O N S DE PARIS
20, av. Rapp ( I , rue de Monttessuy), PARIS-VII, tél. S E G . 92-80
FUNCK-BRENTANO, Membre de l'Institut PROCÈS: Paquis,Bucard, Luchaire,
Féodalité et Chevalerie. Brasillach.
LUCIEN DESCAVES, de l'Acad. Concourt L.-LÉON TREICH
Souvenirs d'un Ours. L'Esprit français (1re Série).
ROLAND DORGELÈS, de l'Acad. Goncourt L'Esprit français contemporain.
Sous le Casque blanc. SOMERSET MAUGHAM
AUGUSTE BAILLY Amours singulières.
L'Archipel aux Sirènes.
Le Cardinal Dubois. L'Envoûte, roman.
JULES BERTAUT La Femme dans la Jungle.
Le Fugitif, roman exotique.
Madame Tallien. Mr. Ashenden, agent secret.
CHAMPI La Passe dangereuse, roman-
Histoires gauloises. Servitude humaine, roman.
Le Sortilège malais.
MAURICE DEKOBRA Vacances de Noël, roman.
La Bacchanale inachevée.
SARI DE MEGYERY
Les Tigres parfumés.
JEAN GALTIER-BOISSIÈRE Un Voyage d'Amour, roman.
La Vie de Garçon, roman. DUC DE LÉVIS MIREPOIX
B. DE LA HERVERIE COMTE FÉLIX DE VOGUÉ
Les plus belles Lettres d'Amour La Politesse.
françaises. LOUIS-CHARLES ROYER
XXX L'Amour au soleil.
Histoires grivoises. Le Désir, roman.
Kham la Laotienne, roman.
J. KESSEL La Maîtresse noire, roman.
Le Coup de Grâce, roman. Le Sérail, roman.
Fortune carrée, roman. Vaudou, roman de mœurs marti-
ANDRÉ LANG niquaises.
Week-end au manoir, roman.
L'Homme libre, ce prisonnier. VALLE INCLAN
GÉO LONDON et RENÉ PLORIOT Amours étranges.
L'Art d'être Plaideur.
Collection « LES REINES DE FRANCE »
MAURICE DONNAY, de l'Académie française La Reine Margot
RENÉ BENJAMIN, de l'Académie Goncourt Marie-Antoinett»
MAURICE BEDEL Berthe au grand pied
MARCEL BRION Blanche de Castille
ROBERT BURNAND . Marie-Amélie
DUC DE LÉVIS MIREPOIX . . . . Les trois femmes de Philippe Auguste
ROGER RÉGIS Joséphine
LA VARENDE . . Anne d'Autriche
Collection « LES ROIS DE FRANCE »
JEAN-ALEXIS NÉRET Charles V I I I
Collection « LES GRANDES FAVORITES»
HENRY BORDEAUX, de l'Académie française Marie Mancini
AUGUSTE BAILLY Madame de Maintenon
ROGER RÉGIS Pauline Fourès, dite « Bellilote »
Collection « LES GRANDS MARINS »
HENRI MALO, de l'Académie de Marine Jean Bart
LA VARENDE Le Maréchal de Tourville et son temps
I M P . DE MATTEIS - P A R I S Prix 180 fr. (baisse comprise)