N°d’ordre : 2021LYSEI041
THESE DE DOCTORAT DE L’UNIVERSITE DE LYON
Opérée au sein de
Institut National des Sciences Appliqués (INSA) de Lyon
Ecole Doctorale N° ED483
Spécialité de doctorat : Géographie, Aménagement et Urbanisme
En cotutelle internationale avec
Université Quisqueya à Port-au-Prince (Haïti)
Ecole Doctorale : Société Environnement
Spécialité de doctorat : Études urbaines
Soutenue publiquement le 30 juin 2021 par
Neptune PRINCE
Fabrication des bidonvilles dans les pays du Sud : jeux d’acteurs
et modalités d’habiter. Le cas du quartier de Canaan
(Port-au-Prince-Haïti)
Devant le jury composé de :
BERDIER Chantal, Maître de conférences HDR, INSA de Lyon, Directrice de thèse
HURBON Laënnec, Professeur, Université Quisqueya, Directeur de thèse
BRAS Anie, Enseignante-chercheure, Université Quisqueya, Co-directrice de thèse
BARON Catherine, Professeure, Institut Politiques de Toulouse, Rapporteure
PEDRAZZINI Yves, Maître d’enseignements, Ecole Polytechnique de Lausanne, Rapporteur
MAILLEFERT Muriel, Professeure, Université Jean Moulin Lyon 3, Présidente du Jury
MARTOUZET Denis, Professeur, Université de Tours, Examinateur
PARE Sylvie, Professeure, Université du Québec à Montréal, Examinatrice
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Département FEDORA – INSA Lyon - Ecoles Doctorales
SIGLE ECOLE DOCTORALE NOM ET COORDONNEES DU
RESPONSABLE
CHIMIE CHIMIE DE LYON M. Stéphane DANIELE
[Link] C2P2-CPE LYON-UMR 5265
Sec. : Renée EL MELHEM Bâtiment F308, BP 2077
Bât. Blaise PASCAL, 3e étage 43 Boulevard du 11 novembre 1918
secretariat@[Link] 69616 Villeurbanne
directeur@[Link]
E.E.A. ÉLECTRONIQUE, ÉLECTROTECHNIQUE, M. Philippe DELACHARTRE INSA LYON
AUTOMATIQUE Laboratoire CREATIS
[Link] Bâtiment Blaise Pascal, 7 avenue Jean Capelle
Sec. : Stéphanie CAUVIN 69621 Villeurbanne CEDEX
Bâtiment Direction INSA Lyon Tél : [Link].63 [Link]@insa-
Tél : [Link].70 [Link]
[Link]@[Link]
E2M2 ÉVOLUTION, ÉCOSYSTÈME, M. Philippe NORMAND
MICROBIOLOGIE, MODÉLISATION Université Claude Bernard Lyon 1
[Link] UMR 5557 Lab. d’Ecologie Microbienne
Sec. : Sylvie ROBERJOT Bâtiment Mendel
Bât. Atrium, UCB Lyon 1 43, boulevard du 11 Novembre 1918
Tél : [Link].62 69 622 Villeurbanne CEDEX
secretariat.e2m2@[Link] [Link]@[Link]
EDISS INTERDISCIPLINAIRE SCIENCES-SANTÉ Mme Sylvie RICARD-BLUM
[Link] Institut de Chimie et Biochimie Moléculaires et
Sec. : Sylvie ROBERJOT Supramoléculaires
Bât. Atrium, UCB Lyon 1 (ICBMS) - UMR 5246 CNRS - Université Lyon
Tél : [Link].62 1 Bâtiment Raulin - 2ème étage Nord
[Link]@[Link] 43 Boulevard du 11 novembre 1918
69622 Villeurbanne Cedex
Tél : +33(0)4 72 44 82 32
[Link]-blum@[Link]
INFOMATHS I INFORMATIQUE ET MATHÉMATIQUES M. Hamamache KHEDDOUCI
[Link] Université Claude Bernard Lyon 1
Sec. : Renée EL MELHEM Bât. Nautibus
Bât. Blaise PASCAL, 3e étage 43, Boulevard du 11 novembre 1918
Tél : [Link].46 69 622 Villeurbanne Cedex France
infomaths@[Link] Tél : [Link].69
[Link]@[Link]
Matériaux MATÉRIAUX DE LYON M. Stéphane BENAYOUN
[Link] Ecole Centrale de Lyon
Sec. : Yann DE ORDENANA Laboratoire LTDS
Tél : [Link].44 36 avenue Guy de Collongue
[Link]-ordenana@[Link] 69134 Ecully CEDEX
Tél : [Link].37 [Link]@ec-
[Link]
MEGA MÉCANIQUE, ÉNERGÉTIQUE, GÉNIE M. Jocelyn BONJOUR
CIVIL, ACOUSTIQUE INSA Lyon Laboratoire CETHIL
[Link] Bâtiment Sadi-Carnot
Sec. : Stéphanie CAUVIN 9, rue de la Physique
Tél : [Link].70 69621 Villeurbanne CEDEX
Bâtiment Direction INSA Lyon [Link]@[Link]
mega@[Link]
ScSo ScSo* M. Christian MONTES
[Link] Université Lumière Lyon
Sec. : Mélina FAVETON 2 86 Rue Pasteur
INSA : J.Y. TOUSSAINT 69365 Lyon CEDEX 07 [Link]@univ-
Tél : [Link].79 [Link]
[Link]@[Link]
*ScSo : Histoire, Géographie, Aménagement, Urbanisme, Archéologie, Science politique, Sociologie, Anthropologie
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Dédicace
Je dédie cette thèse à
ma mère Anne Marie Thérèse Barthold ;
à mon père Arnold Prince ainsi qu’à
mon grand-père Vilnord Barthold (Noga) ;
pour avoir exprimé autant d’amour et de patience pendant mon enfance
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Remerciements
Cette thèse a été réalisée en cotutelle entre le Laboratoire Environnement Ville Société (EVS)
de l’Université de Lyon, composante de l’Institut National des Sciences Appliquées (INSA)
de Lyon et le Centre de Recherche et d’Appuis aux Politiques Urbaines (CRAPU) de
l’Université Quisqueya (UniQ). Mes remerciements vont à l’endroit de toutes personnes qui
ont contribué à la réalisation de cette recherche en particulier à :
Chantal BERDIER, Maître de conférences HDR à l’INSA de Lyon, directrice de la recherche
(France), pour avoir accepté de diriger ma recherche ; pour avoir été disponible et à l’écoute
de mes soucis ; pour les corrections, les regards critiques ainsi que pour la patience et le
respect qu’elle a témoigné à mon regard ;
Laënnec HURBON, Professeur à l’Université Quisqueya, Directeur de recherche honoraire,
pour avoir accepté de diriger ma recherche (Haïti) ; et surtout pour avoir été à l’écoute de mes
difficultés ; pour les remarques, les corrections et les suggestions de lecture ainsi que pour la
patience et le respect qu’il a manifesté à mon égard ;
Anie BRAS, Enseignante chercheure à l’Université Quisqueya, Directrice du CRAPU, co-
directrice de la recherche, pour m’avoir accueilli au sein du laboratoire et accepté de codiriger
cette thèse ; et surtout pour ses soutiens dans les démarches administratives, ses mots
d’encouragement et ses remarques ;
Catherine BARON, Professeure à l’Institut Politiques de Toulouse, pour avoir accepté de
participer au jury comme rapporteure et de relire ma recherche ;
Yves PEDRAZZINI, Maître d’enseignements à l’Ecole Polytechnique de Lausanne, pour
avoir accepté de participer au jury comme rapporteur et de relire ma recherche ;
Muriel MAILLEFERT, Professeure à l’Université Jean Moulin de Lyon 3, pour avoir accepté
de participer au jury comme examinatrice et de présider la soutenance de ma thèse; et surtout
pour de nombreuses discussions constructives que nous avons eu au cours de la recherche ;
Denis MARTOUZET, Professeur à l’Université de Tours, pour avoir accepté de participer au
jury comme examinateur de ma recherche ;
Sylvie PARE, Professeure à l’Université du Québec à Montréal, pour avoir fourni des
remarques et des mots d’encouragement lors de mes communications à la journée doctorale
de l’APERAU en 2018 et au colloque de 2019 ; et surtout pour avoir accepté de participer au
jury comme examinatrice de ma recherche ;
Evens EMMANUEL, Professeur à l’Université Quisqueya et Directeur du Collège doctoral
d’Haïti, pour avoir soutenu ma démarche pour l’obtention d’une bourse doctorale qui a
facilité la réussite de la thèse ;
Ambassade de France en Haïti et l’équipe de Campus (Haïti et France) pour avoir soutenu et
financé le projet de recherche pendant 3 ans ;
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Jean-Yves TOUSSAINT, Professeur et directeur de l’EVS ; Sophie VAREILLES, Maître de
conférences à l’INSA et Nadira MATAR, secrétaire du Laboratoire EVS-composante de
l’INSA, pour l’accueil qu’ils m’ont offerte au cours de mes séjours en France ;
A l’équipe de FEDORA et l’Ecole doctorale ED483, pour leurs soutiens dans les démarches
administratives ;
Jean Michel DELEUIL et Elise ROCHE, respectivement, Professeur et Maître de conférences
à l’INSA, pour leurs commentaires critiques ;
Abigail KERN, Directrice adjointe du CRAPU, pour sa relecture critique et ses mots
d’encouragement ;
Jacky LUMARQUE, Recteur de l’Université Quisqueya, pour avoir soutenu ma démarche
auprès de la Police au cours de la réalisation des enquêtes ;
Fritz DESHOMME et Jacques BLAISE, respectivement Recteur et Vice-recteur à la
recherche de l’Université d’Etat d’Haïti, pour m’avoir soutenu dans mes démarches
administratives pour l’obtention d’un financement pour la recherche ;
Hérold TOUSSAINT, ancien Vice-Recteur aux affaires académiques de l’Université d’Etat
d’Haïti, pour m’avoir donné accès à sa bibliothèque privée ;
Roberson EDOUARD, Chercheur à l’Université Laval (Québec) ; Nelson Sylvestre,
Professeur à l’Université d’Etat d’Haïti ; Renaud Govain, Professeur et Doyen de la Faculté
Linguistique Appliquée de l’Université d’Etat d’Haïti ; pour de nombreuses discussions
constructives ;
Collègues doctorantes du CRAPU de l’Université Quisqueya et de l’EVS composante de
l’INSA pour les discussions et critiques enrichissantes que nous avons eu dans les moments
de détentes ;
Toute l’équipe du CNIGS, pour m’avoir soutenu dans la réalisation des cartes ;
A l’équipe de Master URBAMAter, pour les discussions et les restitutions des groupes focaux
(combites);
Tous mes collaborateurs de terrain, qui m’ont accompagné et aidé dans les collectes des
données de terrain ;
Aux responsables des institutions publiques et Ministères en Haïti qui ont accepté de me
donner accès à des documents de leurs archives ;
Membres de ma famille et mes ami.e.s pour leurs amours et leurs soutiens
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Résumé : En 2018, on estimait à 300 000 le nombre de bidonvilles existant dans le monde et
à 42% la population qui y vivait. 80 % de l’effectif se trouvaient dans les pays du Sud. Situés
dans des espaces délaissés proches des villes, les bidonvilles suscitent des interrogations tant
comme fait urbain incontournable que comme des territoires à risques naturels et
anthropiques. En Haïti comme dans les pays du Sud, l’augmentation de la population urbaine
se traduit surtout par la croissance des bidonvilles : 17 en 1950 et environ 400 en 2020. Les
travaux sur les bidonvilles sont très nombreux et investiguent surtout les questions de
l’habitat, l’occupation foncière, la précarité, l’habitant. Mais peu de travaux et d’approches les
mobilisent pour aborder la fabrication progressive des bidonvilles. Cette thèse interroge les
modalités d’appropriation foncière, d’auto-fabrication et les modes d’habiter ainsi que le jeu
d’acteurs dans l’évolution des bidonvilles par le biais des « tactiques habitantes1». Les
observations, les collectes de données réalisées sur le quartier de Canaan, notre terrain
d’étude, ainsi que l’analyse du processus de bidonvilisation de la RMP 2 ont permis de mettre
en évidence des phases successives de ce que nous appelons « faire ville et/ou quartier a
posteriori ». En effet, si les populations de ces territoires s’installent, auto-construisent leurs
habitats ; on constate qu’au bout d’un temps relativement long, il y a une forme de
« normalisation » voire de reconnaissance à postériori de ces quartiers par les pouvoirs
publics. C’est le cas du quartier de « Saint-Martin », créé en 1925 et devenu la ville de
« Delmas » en 1982. A contrario, les villes planifiées sont conçues à partir de la maitrise
foncière, de l’aménagement de l’espace suivi par la viabilisation, des programmes de
construction avant que les pouvoirs publics envisagent enfin d’installer la population. A
l’inverse de ce processus, la création des « villes a posteriori » se fait à partir de
l’établissement spontané des populations sur des terrains souvent déclassés, de l’auto-
organisation, de l’auto-construction d’habitat provisoire se consolidant graduellement au fur
et à mesure des rentrées d’argent, etc. Les petits commerces de proximité et le déploiement
des réseaux techniques urbains se développent progressivement avant que les pouvoirs
publics interviennent pour formaliser « a posteriori » cette situation urbaine de fait. In fine,
nous défendons la thèse de l’existence d’une inversion de modalité de « faire la ville » que
nous désignons par « l’urbanisme inversé » qui correspond à ce que nous avons observé tant
en Haïti qu’au Brésil et au Pérou. En effet, dans les 3 cas, certains bidonvilles deviennent au
bout de 30 à 40 ans soit des territoires intégrés à la politique de la ville au même titre que les
villes planifiées ou des quartiers ou des « villes a posteriori ».
Mots clés : Bidonville, Pays du Sud, acteurs, modalité d’habiter, habitants, foncier, urbanisme
inversé, Haïti, Canaan.
1
Cette expression est empruntée à De Certeau.
2
Région métropolitaine de Port-au-Prince
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Abstract
42% of the urban population were found living in 300,000 slums counted throughout the
world in 2018. 80% of these shanty towns are situated in the global South. Slums are located
in abandoned spaces close to cities as such they raise questions both as an unavoidable urban
fact and as areas with natural and man-made risks. In Haiti, a country of the South, the
increase in the urban population is reflected above all in the growth of slums, with 17 counted
in 1950 and around 400 in 2020. Notions of housing, land tenure, precariousness, and
inhabitants are very recurrent in the work on the slums. However, few studies use them to
tackle the progressive construction of slums. This thesis questions the modalities of land
appropriation, self-construction and ways of living as well as the actions of the citizens
implicated in the development of neighborhoods through "inhabitant tactics". The
observations, the data collections carried out on the slum of Canaan, our field of study as well
as the analysis of the slum development process of the RMP 3 made it possible to highlight the
modalities of what we call "making a city and/or a district a posteriori”. Indeed, if the slums
are self-building, we see that after a relatively long time, there is a form of "normalization",
even a posteriori recognition of these slums by the public authorities. This is the case of the
district of "Saint-Martin", created in 1925 and became the city of "Delmas" in 1982. On the
contrary, planned cities are made from planning, land control, development of the space
followed by servicing, construction programs before the public authorities finally consider
settling the population. Inversely to this process, the creation of "a posteriori cities" is done
from the spontaneous establishment of populations on often declassified land, the auto-
organization, the auto-construction of temporary housing gradually consolidating itself
through cash flow, etc. Small local shops and the deployment of urban technical networks are
progressively developing before the public authorities intervene to formalize this de facto
urban situation "a posteriori". Finally, we defend the thesis of the existence of an inversion of
modality of "making the city" which we designate by "inverted urbanism" corresponding to
what we have observed in Haiti as well as in Latin American countries, like Brazil and Peru.
Indeed, slums in the latter countries become within 30 to 40 years either neighborhoods or “a
posteriori cities” or even territories integrated into city policy in the same way as planned
cities.
Keywords: Slums, Southern countries, Actors, Way of living, Inhabitants, Land, Inverted
urbanism, Haiti, Canaan.
3 Metropolitan Region of Port-au-Prince
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Rezime (créole haïtien) :
Nan lane 2018, yo te estime kantite bidonvil ki genyen nan lemonn a 300,000. Kantite
bidonvil sa a rasanble 42% popilasyon ki ap viv lavil e 80% ladan ap viv nan peyi pòv yo.
Bidonvil sa yo nou jwenn yo tou pre vil yo, kote Leta pa mande yo sa yo pote pou vann,
mennen anpil obsèvatè kesyone yo kòm esperyans sosyal enkontounab kote moun ap viv
oswa kòm teritwa ki chaje ak risk natirèl oswa risk aksyon moun okazyone. An Ayiti tankou
nan peyi pòv yo, ogmantasyon popilasyon vil la soti nan ogmantasyon bidonvil yo, ki soti 17
an 1950 pou rive anviwon 400 an 2020. Nosyon lojman, pwopriyete tè, prekarite, abitan
repete anpil nan rechèch sou bidonvil. Sepandan, pa genyen anpil etid ki sèvi ak yo pou
esplike konstriksyon bidonvil pwogresivman. Tèz sa a etidye modalite jan moun yo rive pran
tè, konstwi poukont yo san okenn kontwòl epi jan yo abite espas la, san bliye enplikasyon
diferan aktè yo nan evolisyon katye yo pandan yo ap sèvi ak sa nou ta kapab rele “taktik
abitan yo”. Obsèvasyon ak ankèt nou reyalize nan katye Kanaran, ki se teren etid nou, san
bliye analiz pwosesis bidonvilizasyon zòn potoprens yo, pèmèt nou mete aksan sou modalite
sa nou rele “konstwi vil / konstwi katye san kontwòl”. Annefè, si abitan yo konstwi bidonvil
pou tèt yo, nou konstate bò kote otorite piblik yo, apre yon tan ki kapab long, yon fòm
"nòmalizasyon", ou menm yon fòm rekonesans katye sa yo lè yo fin swadizan konstwi. Sa a
se ka katye "Senmaten", yo kreye an 1925 epi ki te vin tounen vil "Dèlma" an 1982. Okontrè,
yo konstwi vil yo reve yo sou baz planifikasyon, kontwòl ak metriz anviwònman an,
amenajman espas la ajoute sou montaj bon jan pwogram konstriksyon solid anvan otorite
piblik yo pran desizyon pou enstale popilasyon an nan espas yo konstwi a. Kontrèman ak
pwosesis sa a, yo kreye vil yo pa planifye konstriksyon yo àprè abitan yo fin tabli nan espas
la, souvan sou tè yo pran, kote yo fè konstriksyon pwovizwa pa yo ki ap vin pi solid epi
definitif ofi e amezi lajan ap antre nan men yo, elatriye. Boutik katye yo ak deplwaman rezo
teknik yo sou vil la vin ap devlope pwogresivman anvan otorite piblik yo entèvni pou
fòmalize sitiyasyon vil la lè moun yo fin konstwi li. Anfen, nou defann tèz egzistans yon
“envèsyon jan yo konstwi lavil " nou rele "ibanis envèse" ki koresponn ak sa nou obsève tou
nan peyi Amerik Latin nan (tankou Brezil ak Perou) kote bidonvil yo tounen katye oswa "vil
aposteriori” oswa teritwa ki entegre nan politik vil la menm jan ak vil yo planifye
konstriksyon yo.
Mo kle : Bidonvil, Peyi pòv, Espas, Aktè, Fason moun viv, Byen latè, ibanis envèse, Ayiti,
Kanaran.
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Liste des abréviations et sigles
ACF : Action Contre la Faim
ACTED : Agence d’Aide à la Coopération Technique et au Développement
AFD : Agence Française de Développement
AITEC : Association Internationale de Techniciens Experts et Chercheurs
APN : Autorité Portuaire National (Haïti)
AUF : Agence Universitaire de la Francophonie
BM : Banque Mondiale
BNH : Banque Nationale d’Habitation (Brésil)
BRISIF : Brigade d’Intervention Contre l’Insécurité Foncière
CIAT : Comité Interministériel du Territoire
CIRH : Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti
CNIGS : Centre National de l’Information Géographique et Spatiale
COFOPRI : Commission de Formalisation de la Propriété Informelle (Pérou)
CRA : Croix-Rouge Américaine
CRAPU : Centre de Recherche et d’Appui aux Politiques Urbaines
CRH : Croix-Rouge Haïtienne
CRS : Catholique Relief Service
DINEPA : Direction Nationale de l’Eau Potable et l’Assainissement
EDH : Electricité d’Etat d’Haïti
FADH : Force Armée d’Haïti
FRAP : Front Révolutionnaire Armée pour le Progrès d’Haïti
FRH : Fond de Reconstruction d’Haïti
GSCGC : Groupe Sectoriel Coordination et Gestion des Camps-clusters
IHSI : Institut Haïtien de Statistiques et d’Informatique
IMO : International Missions Outreach
IRD : Institut de Recherche et de Développement
ISPAN : Institut de Sauvegarde de Patrimoine National
MARNDR : Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement
Rural
MAS : Ministère des Affaires Sociales
MICT : Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales
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MINUSTAH : Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti
MPCE : Ministère de la Planification de la Coopération Externe
MTPTC : Ministère des Travaux Publics, Transports et Communications
OFPRA : Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides
OIM : Organisation Internationale pour les Migrations
ONACA : Office National de Cadastre
ONG : Organisation Non Gouvernementale
ONPES : Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale
ONU : Organisation des Nations Unies
OVISEC : Organisation des Victimes du Séisme à Canaan
PARDN : Plan d’Action pour le Relèvement et le Développement d’Haïti
PIB : Produit Intérieur Brut
PNB : Produit National Bruit du Brésil
PNUD : Programme des Nations Unies pour le Développement
PSRH : Plan Stratégique pour la Refondation d’Haïti
RMP : Région Métropolitaine de Port-au-Prince
SHADA : Société Haïtieno-Américaine de Développement Agricole
UCLBP : Unité de Construction, de Logement et de Bâtiments Publics
UEH : Université d’Etat d’Haïti
UNIQ : Université Quisqueya
US : Dollar Américain
USAID : United States for International Development
ZEIS : Zones Spéciales d’Intérêt Social
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Liste des figures
Figure 1 : Répartition territoriale de la population haïtienne.....................................................2
Figure 2 : Articulation du questionnement de la recherche........................................................5
Figure 3 : Les étapes de la recherche…......…………………………...………….....……..... 11
Figure 4 : Evolution de la population urbaine mondiale entre 1950 et 2050 …………...........21
Figure 5 : Prospectives de croissance urbaine par continent entre 1950 et 2050….….….......22
Figure 6 : La population des bidonvilles dans le monde………………......…….….…...…...24
Figure 7 : L’expansion de Port-au-Prince de 1749 à 2019.......................................................34
Figure 8 : Principales villes d’Haïti……………………………………………...……….......37
Figure 9 : Département de l’Ouest et la région métropolitaine de Port-au-Prince...................44
Figure 10 : Positionnement géographique de Canaan………………….....……......…….......48
Figure 11 : Le camp Corail et son expansion en 2010……………………………….............49
Figure 12 : Le découpage du site en des zones en 2010…………………….……..…............50
Figure 13 : Vue du quartier de Canaan, du Centre au Sud en 2019…………………..…........51
Figure 14 : Situation du site en 2009 et Canaan en 2019…………………...…………...........52
Figure 15 : Evolution de la partie Nord de Canaan entre 2014 et 2019…………..……..........53
Figure 16 : Frise chronologique de l’évolution du processus de bidonvillisation de la région
métropolitaine de Port-au-Prince............…………………………………………………......55
Figure 17 : Zones agricoles et centres d’exportation d’hévéa de SHADA……...........……....57
Figure 18 : Port-au-Prince et zones de bidonvilles (entre 1749 et 1942)……………......…....59
Figure 19 : Port-au- Prince et ses expansions en 1954..................................................….......60
Figure 20 : Evolution de la population de Port-au-Prince entre 1948 et 2003 ……...…........ 61
Figure 21 : Quartier Bel-Air, vue du Fort-National en direction de l’Ouest………....…........62
Figure 22 : Vue de l’expansion planifiée au Nord de Port-au-Prince en 1946……......….......63
Figure 23 : Vue aérienne de 3 nouveaux bidonvilles vers 1960………………....…..….........64
Figure 24 : Zones de bidonvilles et étalement urbain de Port-au-Prince en 1960…...….…....66
Figure 25 : Zones de bidonvilles de la région métropolitaine de Port-au-Prince .……...........77
Figure 26 : Processus de bidonvillisation de la région métropolitaine de Port-au-Prince........81
Figure 27 : L’occurrence des notions et concepts autour du terme de bidonville.…........…....89
Figure 28 : Synthèse des définitions du bidonville à travers un cadre notionnel.....……........94
Figure 29 : Dynamique foncière proposée dans l’évolution des bidonvilles …...….....….....105
Figure 30 : Cadre notionnel de l’habitant-fabricant proposé…………….…..……...…........110
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Figure 31 : Dimensions, variables et indicateurs dans la modalité d’habiter les
bidonvilles………....................………...…………………………………………..…...........113
Figure 32 : Mise en relation des cadres notionnels ………..…………..…....……..…...........115
Figure 33 : Mode d’approche globale de la recherche…………………………….…..….....117
Figure 34 : Comment les bidonvilles en Haïti sont fabriqués et habités ?..............................120
Figure 35 : Localisation des bâtis des enquêtes de terrain…..…………..………..…............125
Figure 36 : Formation du camp en 2010 et construction en dur en 2018 sur une colline.......130
Figure 37 : Des dispositifs techniques et spatiaux observés….…..……….……..….……....130
Figure 38 : Des activités socioéconomiques aux prises des affiches publiques.....................131
Figure 39 : Mise en l’occurrence des mots dans les discours émis publics sur Canaan…....147
Figure 40 : Synthèse des outils de recherche mobilisés……………..….………...........…...149
Figure 41 : Frise chronologique de la fabrication du quartier de Canaan…………..…........160
Figure 42 : Retour à l’histoire de l’espace……………..…………………...…....…............162
Figure 43: Modalités de découpage de l’espace………………………….…....……...........164
Figure 44 : Aménagement de l’espace dans les habitats en dur à Canaan en 2015……........165
Figure 45 : Infrastructures routières à Canaan………………………………...........….........167
Figure 46 : Route principale de Canaan : « Boulevard Canaan 3 »…………………….........167
Figure 47 : Espace laissé pour la place publique dans le sous-quartier Canaan 2……...........168
Figure 48 : Morphologie de Canaan…………………………………....……………............169
Figure 49 : Les acteurs de construction de la route de Canaan 3………………....………....177
Figure 50 : Les acteurs de fabrication de Canaan....………………………....………...........181
Figure 51 : Les acteurs institutionnels de l’aménagement en Haïti……………….....……...184
Figure 52 : Annexe principale de la mairie des Croix-des-Bouquets….………….....……....191
Figure 53 : Déplacements interurbains des habitants vers Canaan……………….... ……....198
Figure 54 : Mode dominant de découpage du site de Canaan en 2010………...…........…....200
Figure 55 : Evolution de l’occupation du site de Canaan de 2010 à 2019………......…….....202
Figure 56 : Répartiion des occupants sur le site en 2011……………………..………….......202
Figure 57 : Evolution de l’occupation des espaces dans la Région métropolitaine de Port-au-
Prince..........................................................................………………………...…….................205
Figure 58 : Papier d’enregistrement des transactions des parcelles…………………........…...211
Figure 59 : Expansion de l’occupation et zonages des espaces en 2010 et 2012 dans
le quartier de Canaan .......................................................................................................…......222
Figure 60 : Eglise catholique de Sainte-Famille dans le sous-quartier Canaan 3…..................228
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Figure 61 : Entreprise funéraire Baptiste dans le sous-quartier Canaan 3…………..…...........228
Figure 62 : « Lycée René Gracia Préval » de Canaan…………………..…….….....................229
Figure 63 : Antenne de Police de Canaan…..............................................................................230
Figure 64 : Les conflits et les modalités de résolutions…………………...…...………...........245
Figure 65 : Organisation des pouvoirs informels de Canaan…………………....……..….......247
Figure 66 : Création d’un regroupement des leaders de zone……………………....….….......251
Figure 67 : Relations sociales et jeu d'acteurs à Canaan………………………….....…...........252
Figure 68 : Articulation du jeu d’acteurs dans l’exécution de 8 projets à Canaan…….............254
Figure 69 : Petit commerce alimentaire (Boutik en créole) dans le sous-quartier
Canaan 3……………………………..……………………………………….…......................261
Figure 70 : Bureau de transfert d’argent international et national………………...…..........…262
Figure 71 : Services urbains (eau et électricité) …...………………………....……….............264
Figure 72 : Points d’infrastructure d’eau à Canaan en 2016…………………..……....…........265
Figure 73 : Début de construction d’un habitat permanent……………….…...……............…268
Figure 74 : Procédés de construction des habitats permanents à Canaan…………..................271
Figure 75 : Tissu urbain de la commune de Delmas………………………......................……275
Figure 76 : Evolution de l’habitat à Delmas entre 1940 et 1970………………..............….....276
Figure 77 : Caractéristiques des habitats de Port-au-Prince et ses périphéries..…........….......277
Figure 78 : Infrastructures de Delmas et localisation de ses bidonvilles de 1970 à 2019.........279
Figure 79 : Evolution du bidonville « Cité-Simone » entre 1958 à 2002…….……............…280
Figure 80 : Habitats de l’ancien bidonville « Cité-Simone »…………………....................…281
Figure 81 : Evolution des habitats à Canaan entre 2010 et 2019…………………....…......…283
Figure 82 : Concentration des équipements de « services » dans le sous-quartier Canaan
3………………………………………………………………………………..........…….......285
Figure 83 : Concentration des activités socio-économiques dans le sous-quartier Canaan
3………....…..................………………..……………………..………………............…......286
Figure 84 : Evolution de l’étalement urbain de São Paulo entre 1872 et 2002..……......…....288
Figure 85 : Frise chronologique de l’évolution des favelas à São Paulo entre 1950 et
2020…………………………………………………………………………………...............289
Figure 86 : Densité des favélas à São Paulo en 2007...........................................…..................291
Figure 87 : Evolution des habitats de la favela « villa Jacqueline » à Săo Paulo entre 1950 et
2003….......................................................................................................................................292
Figure 88 : Expansion urbaine de la région de Lima entre 1862 et 1970………..…................295
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Figure 89 : Frise de l’évolution de la population urbaine de Lima et des bidonvilles............296
Figure 90 : Extension des bidonvilles de Lima en 1970………………...………..................296
Figure 91 : Evolution de l’habitat de « Villa el Salvador » entre 1971 et 2010.…….............297
Figure 92 : Bidonvilles régularisés et « Villa el Salvador » à Lima entre 1996 et 2000.........299
Figure 93 : La ville de Lima avant et après la régularisation des bidonvilles.…..…..........…300
Figure 94 : Schéma du processus de bidonvillisation dans les pays du Sud (Haïti, Pérou et
Brésil)……………………………………………………………………….....……..............304
Figure 95 : Cadre formel d’opération d’« urbanisme classique » en Haïti………….…..........307
Figure 96 : Les grandes phases de l’urbanisme inversé proposé………………....…..............309
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Liste des tableaux
Tableau 1 : Estimation de la population urbaine dans les bidonvilles des pays du Sud…...23
Tableau 2 : Population urbaine et rurale haïtienne entre 1940 et 2020………...…...……...31
Tableau 3 : Population et superficie de la région métropolitaine de Port-au-Prince en
2015......................................................................................................................................45
Tableau 4 : Zones d’expansion des bidonvilles de la région métropolitaine de Port-au-
Prince entre 1980 et 2010…….....................................................................................…….47
Tableau 5 : Synthèse des facteurs et des effets entre 1940 et 1960………...…………...….64
Tableau 6 : Synthèse des facteurs et des effets entre 1960 et 1980 …..….…………..…….71
Tableau 7 : Évolution de la population de la région métropolitaine de Port-au-Prince entre
1970 et 2017………..........................................................................................……………75
Tableau 8 : Bilans des principales catastrophes naturelles en Haïti 2000-2010………...…76
Tableau 9 : Camps et sans-abris de la région métropolitaine de Port-au-Prince en
2013..............................….....................................................................................................78
Tableau 10 : Synthèse des facteurs et des effets sur le processus de bidonvilisation de la
RMP entre 1981 et 2019……………………………………………………………………80
Tableau 11 : Synthèse des approches et des auteurs………………………..........….……100
Tableau 12 : Catégorisation des enquêtés…………………………………………….…..136
Tableau 13 : Bilan des dispositifs, des méthodes et des objectifs poursuivis…….….…...149
Tableau 14 : Types d’activités et domaines d’intervention des ONG(s) et organismes
internationaux à Canaan entre 2010 et 2012……………………………..……….………172
Tableau 15 : Les acteurs des projets à Canaan (2015-2019)……………………...….…...175
Tableau 16 : Des acteurs de projets urbains de 1974 à 1996………….…….……..……..178
Tableau 17 : Analyse des acteurs de la fabrication de Canaan …………………..………182
Tableau 18 : Fonction des acteurs de fabrication de Canaan………………….…….……184
Tableau 19 : Plans élaborés par les pouvoirs publics entre 2011 et 2016…………....…...187
Tableau 20 : Synthèse des modalités d’appropriation foncière……………….…..............218
Tableau 21 : Caractéristiques des occupants des parcelles à Canaan………………….….227
Tableau 22 : Conflits et protagonistes impliqués……….……………………….…..…....239
Tableau 23 : Témoignages sur les violences à Canaan……………..…………….……....241
Tableau 24: Domaines et principales activités socio-économiques à Canaan…....….…...259
Tableau 25 : Caractéristique de l’habitat du quartier « Saint-Martin » en 1982...…...…...277
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Tableau 26 : Caractéristique de l’évolution de l’habitat à Canaan de 2010 à 2019…........284
Tableau 27 : Relation entre l’informel et formel………………………………………….324
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Liste des encadrés
Encadré 1 : Guide d’observation : diagnostic du territoire…………………………..…...128
Encadré 2 : Guide d’entretien avec les « chefs » des associations auto-proclamées...…...132
Encadré 3 : Guide d’entretiens avec des habitants………………………………….....….135
Encadré 4 : Guide d’entretien avec des ONG(s) et organismes internationaux ...…..……137
Encadré 5 : Groupe focaux (Combite urbaine) à Canaan……………………………...…139
Encadré 6 : Guide d’entretien du groupe focal (combite)…...............................................141
Encadré 7 : Grille d’analyse des activités de fabrication du quartier…………………..…152
Encadré 8 : Grille d’analyse de gestion foncière dans le processus de fabrication de
Canaan…………………………………………………………………………….…...….153
Encadré 9 : Grille d’analyse du processus et des modalités d’habiter de Canaan……...…154
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Sommaire
Dédicace .....................................................................................................................................I
Remerciements………………………………………………………………....………...........II
Résumé et mots clés …………………………………………………………...……….........III
Abstract and keywords......………………………………………………...……….……….. IV
Rezime e mo kle (créole haïtien).…………………………………………….....…..................V
Liste des abréviations ………………………………………………………...………...........VI
Liste des figures..…………………………………………...……………………….............VII
Liste des tableaux ……………….…………………………...…………………….…........VIII
Liste des encadrés ………………………………………………...…………………….........IX
Introduction générale……………………………………………………………....……...…...1
Partie 1: Présentation du contexte et du terrain de la recherche ............................……..15
Chapitre 1 : Du contexte global et national au terrain de la recherche……..........……….…..18
Chapitre 2 : La bidonvillisation de la région métropolitaine de Port-au-Prince : traduction des
crises du secteur du logement...................................................................................................55
Partie 2 : Problématique et méthodes de la recherche .......................................................84
Chapitre 3 : Modèle d’analyse et problématique de recherche................................................87
Chapitre 4 : Dispositifs et méthodes de la recherche...............................…...…....…..…….123
Partie 3: Processus de fabrication de Canaan………….......……………………............157
Chapitre 5: Acteurs et schématisation de la fabrication des bidonvilles……………....…....159
Chapitre 6 : Analyse du processus et des modalités d’appropriation foncière à Canaan…...194
Partie 4 : Jeux d’acteurs et évolution des bidonvilles..............................................…….235
Chapitre 7 : Jeux d’acteurs dans la fabrication de Canaan : entre conflits et ordre social.…237
Chapitre 8 : De l’évolution des bidonvilles aux quartiers vers des « villes a postériori ».…273
Conclusion générale…………..………………………………………...…………..…....…316
Bibliographie……………………...…………………………....…………………….……..329
Annexe 1: Haïti et son organisation territoriale.....................................................................373
Annexe 2 : Le séisme du 12 janvier : humanitaires et habitats des camps…..….......…….. 376
Annexe 3 : Décret d’utilité publique du 22 mars 2010…….......…...……................…........383
Annexe 4 : Fête du 22 mai : François Duvalier, ses partisans et les tontons macoutes à Port-
auPrince…………………………...……….…..........................………………...………….387
Annexe 5 : Abattage des porcs et paupérisation des paysans haïtiens entre 1981 et 1988...388
Annexe 6 : Dechoukaj des tontons macoutes : la chasse à l’homme et la justice
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populaire….............................................................................................................................391
Annexe 7 : Cartes des risques naturels en Haïti………………...…………………………..392
Annexe 8 : Corpus documentaire : documents officiels………………...………………….393
Annexe 9 : Corpus documentaire : compilation des journaux entre 2010 et 2020...........….399
Annexe 10 : Corpus empirique : extraits des entretiens………………...........……………..402
Annexe 11 : Arrêté présidentiel du 06 décembre 2012 abrogeant le zonage de Canaan…...415
Annexe 12 : Décret présidentiel du 23 décembre 1982 créant la commune de Delmas……419
Annexe 13 : Régularisation des favelas à Săo Paulo entre 2002 et 2003……...……...........421
Annexe 14 : Document officiel de régularisation des bidonvilles à Lima au Pérou……......423
Table des matières................................................................................................................426
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Introduction générale
Le monde est habité majoritairement par des citadins. En effet, entre 1950 et 2018, la
population mondiale passe de 2.6 à 7.3 milliards d’habitants dont 4.2 milliards sont citadins
(ONU, 2018). En d’autres termes, 58% de la population mondiale habitent en ville ; et selon
les estimations, ce pourcentage devrait atteindre plus de 60% en 2030 soit 5,6 milliards de
citadins (Ibid.). L’accélération de la croissance démographique est corolaire à une forte
expansion territoriale, notamment dans les pays du Sud 4. Ainsi, l’aire urbaine mondiale
passera de 0.5 millions km2 en 2000 à 1.2 millions km2 en 2030 (Barthélemy, 2012).
Les effets de cette double croissance (population et territoire) sont encore plus problématiques
dans les bidonvilles des pays du Sud, où les enjeux socio-économiques, territoriaux et
environnementaux sont très prégnants (Marchal et Stébé, 2011). On estime en 2018 la
population urbaine mondiale qui vivait dans les 300 000 bidonvilles existants à 42%
(Daubeuf, 2018). Parmi ces bidonvilles, 80% soit 240 000 se situent dans les pays du Sud. En
effet, les plus vulnérables (10 à 15% de la population mondiale) ne peuvent aujourd’hui
qu’habiter dans des bidonvilles. Dans ces conditions, la double croissance des bidonvilles va-
t-elle s’accélérer ?
L’objectif 17 de développement durable (ODD) qui est de « Faire en sorte que les villes et les
établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables », remet la question
des bidonvilles au centre des préoccupations des politiques publiques. En d’autres termes, la
transformation des milieux urbains de manière durable pour préserver les ressources
naturelles, limiter leur impact environnemental et garantir une qualité de vie convenable à
tous les humains suppose une prise en compte des populations des bidonvilles. La question
des bidonvilles reste au centre des préoccupations des décideurs des pays du Nord, du Sud et
des organismes internationaux. Elle est aussi un objet de recherche qui continue à interpeller à
nouveau5 des chercheurs de différents champs disciplinaires dont les sciences humaines et
sociales.
4
Ce terme désigne ici les pays émergeants et/ou pays sous-développés.
5
A partir des années 2000, en dépit des violences et des conflits fréquents, ces territoires sont l’objet de
nombreux enjeux : gouvernance, marketing territorial et artistique.
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En Haïti, pays insulaires des Caraïbes, ce phénomène se multiplie sous les effets conjugués
d’une forte croissance démographique (2.5% en moyenne par an), des mouvements de
population liés aux catastrophes naturelles (cyclones, ouragan, inondation, séisme,
sécheresse), à la paupérisions des campagnes (accélération de l’exode rural) et à des crises
politiques et sociales (pauvreté, violence, instabilité). Si le nombre de ménages formés en
milieu urbain est estimé entre 15 000 à 20 000 par an, 40 à 50 % se sont installés dans les
bidonvilles (Petter, et al. 2020).
En 1950, la répartition ville-campagne a été totalement bouleversée en Haïti. En effet, si 75%
(soit 2 322 915) de la population était d’origine rurale ; en 2015, soit 65 ans après, la
répartition spatiale de la population a totalement changé. Désormais, 57% (soit 5 928 000) de
la population vit en ville (IHSI, 2015). Les premières conséquences sont doubles :
augmentation significative du nombre de bidonville, notamment dans la RMP. En 1950, le
pays comptait 17 bidonvilles, puis 400 en 2015 (IHSI, 1982 ; Prince, 2020). 60% de la
population urbaine haïtienne vit dans des bidonvilles en 2015 et 89% sont concentrés dans
358 bidonvilles de la RMP (IHSI, 1978 ; 2003 ; 2015). En conséquence, il s’est développé un
déséquilibre territorial dans la répartition de la population (Figure 1).
Figure 1 : Répartition territoriale de la population haïtienne en 2015
Source : IHSI, 2015 et Auteur
Le déséquilibre territorial s’accélère sous l’effet combiné de 100 000 nouveaux arrivés chaque
année dans la RMP, du fort taux de chômage à la campagne (55%), de l’inflation (20% en
2018), de la baisse considérable des pouvoirs d’achat de la population rurale, de
l’insolvabilité de plus de la moitié de la population urbaine à assurer le coût du logement dans
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les villes, mais aussi de l’incapacité de l’Etat à mettre en place des infrastructures techniques
et socio-économiques pour assurer une bonne répartition des services publics (Théodat, 2014 ;
Edouard, 2020). Ce déséquilibre laisse de plus en plus de marge de manœuvre aux initiatives
individuelles et aux interventions humanitaires dans le secteur de logement, notamment en
période post catastrophe. La fabrication des bidonvilles en Haïti est un phénomène complexe
cristallisant des enjeux sociaux, économiques, environnementaux, politiques, humanitaires et
institutionnels.
Les enjeux sur les bidonvilles en Haïti font de cette forme urbaine un objet digne de recherche
en termes de modalité (normes et moyens) de fabrication et d’habiter tant du point de vue de
ceux qui les fabriquent que de ceux qui les habitent. La richesse de l'objet est due à
l’implication de nombreux acteurs dans le processus de fabrication, la monétarisation des
transactions foncières ainsi qu’aux intérêts socio-économiques, politiques, environnementaux
à l’échelle nationale et internationale. A l’échelle nationale, la fabrication des bidonvilles est
caractérisée par des actions individuelles et de groupe, un système de marché foncier
maintenu par un réseau basé sur la confiance. L’incapacité de l’Etat laisse des marges de
manœuvre aux organismes internationaux, notamment des ONG(s), pour intervenir dans la
pérennisation des infrastructures et équipement de services sous forme de projet. Dans la
RMP, il existe plus de 5 000 ONG(s) et organismes internationaux qui interviennent dans les
bidonvilles (Prince et al. 2018). Ainsi, pour interroger le processus de fabrication et les
modalités d’habiter les bidonvilles en Haïti, il faut questionner les modes d’action des
institutions, des ONG(s), des associations d’individus et les initiatives individuelles sur
l’espace.
L’intérêt pour le bidonville comme objet de recherche nécessite de préciser le sens de son
utilisation dans notre recherche. Le mot bidonville est associé, dans le passé, à la présence de
la pauvreté et du « désordre » de planification et de l’aménagement dans les villes. Les
expressions de quartiers informels, de quartiers précaires, d’habitat indigne, de quartier
spontané, de taudis, d’habitat non-décent, etc. sont souvent utilisées pour traduire le
bidonville. Cependant, ce phénomène correspond à une réalité territoriale bien plus complexe
dans le cas d’Haïti. A partir de ce nous observons dans le contexte haïtien, dans notre
recherche, le mot bidonville est utilisé pour traduire un phénomène urbain non pas transitoire,
mais comme un phénomène structurant, un processus évolutif et dynamique. Il constitue une
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réalité territoriale persistante de la société et de ses villes. Il semble que ce caractère
structurant du bidonville est aussi une réalité dans certains pays du Sud de l’Amérique Latine
et les Caraïbes ainsi ceux de l’Afrique noire et de l’Asie. Même si certains bidonvilles font
encore l’objet de déguerpissement dans certains pays comme il a été le cas de presque partout
dans les années 1950, le bidonville reste dans de nombreux cas une forme urbaine, certes
marginalisée, dotée d’une structure à la fois sociale, technique, économique, politique,
spatiale, qui permet à plus d’un milliard de citadin d’habiter...
Par sa complexité, le phénomène est loin d’être éradiqué par les pouvoirs publics. Il semble
qu’en termes politiques, les actions publiques que ce soit en termes de réajustement structurel
prônée par l’ONU-Habitat depuis 2003 ou de mise en œuvre des politiques de régularisation
des habitats ou de démolition des habitations, peinent à résoudre les problèmes de la pauvreté,
de l’exode rural, de la maitrise foncière, de logement pour tous, du manque d’accès aux
services. Or le besoin d’habiter étant une dimension propre de l’homme ne cesse de pousser
les plus démunis à s’auto-fabriquer leurs habitats dans des espaces proches des
agglomérations où les chances de survivre des miettes des richesses de la ville sont élevées.
Au bout du temps, ces territoires se transforment et consolident. En conséquence, nous ne
recherchons pas à réexaminer cette réalité complexe des bidonvilles, mais il s’agit pour nous
de comprendre, selon une dynamique évolutive et de co-production de territoires, comment
les bidonvilles qui évoluent et se consolident dans le temps, ont des incidences tant sur les
habitants qui les fabriquent que sur les modalités de faire la ville. La question du processus de
fabrication et des modalités d’habiter les bidonvilles dans les pays du Sud devient un objet de
recherche qui m’a interpellé en vue de comprendre globalement l’incidence de l’évolution de
ce phénomène sur la pensée de l’urbanisme tel qu’il est prônée en occident. Les modalités de
« faire la ville » serait-elle homogène partout ?
Ainsi nous nous interrogeons sur le processus de la fabrication urbaine à partir des bidonvilles
qui se consolident afin de rendre compte de leurs modalités d’habiter dans le temps par le
biais des « tactiques habitantes6», des enjeux fonciers, de l’auto-construction des habitats, de
l’auto-organisation et du jeu d’acteurs. La problématique de recherche se construit autour de
la question principale suivante : « comment les bidonvilles sont-ils fabriqués dans le temps et
suivant quelles modalités d’habiter ? » Nous déclinons cette question en six sous-questions
dont chacune constitue un paramètre important (Figure 2).
6
Cette expression est empruntée à De Certeau (1990).
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Figure 2 : Articulation du questionnement de la recherche
Source : Auteur
L’identification des acteurs mobilisés dans la fabrication des bidonvilles est incontournable
pour comprendre la dynamique sociale à l’œuvre dans l’évolution du phénomène. Ainsi la
première déclinaison de la question principale est de savoir « Qui fabrique les bidonvilles et
suivant quelles modalités ? » L’interrogatif « qui » évoque déjà des enjeux de responsabilité
et de compétences. La question peut aussi dégager des composantes symboliques et
idéologiques si nous la reformulons ainsi : qui co-agit dans le processus de fabrication des
bidonvilles et suivant quelle temporalité ? A partir de cette question, la notion de la co-
production est envisageable dans notre analyse, car elle permet de dégager l’idée que le
bidonville n’est pas l’œuvre d’un acteur, mais des acteurs qui interagissent. En effet, la co-
production des territoires est considérée dans la littérature comme un nouveau paramètre dans
le champ de la territorialisation mettant au cœur des actions la négociation, le partage, la
participation citoyenne (Nowakowski, 2017). Dans les considérations sur les acteurs
impliqués, nous questionnons les activités des habitants (individus et collectifs), des ONG(s),
des organismes internationaux, des pouvoirs publics (élus et entités ministérielles). Pour rester
dans la logique de notre recherche, nous utilisons dans la suite de la recherche la notion de co-
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fabrication à la place de co-production. En effet, la co-fabrication semble être légitimée dans
notre recherche par la remise en cause de l’idée de la fabrication des villes relève des pouvoirs
publics comme acteur clé pour valoriser une approche qui met au cœur de l’action les
initiatives habitantes. Le recours à la notion de co-fabrication permet de rendre compte des
enjeux territoriaux dans des contextes où les pouvoirs publics sont sur la dépendance des
aides internationales. En conséquence, leurs actions peuvent s’inscrire dans des stratégies de
laisser-faire. Pour cela nous questionnons de telles stratégies sur le plan politique en les
insérant dans des jeux d’acteurs liés à des mécanismes de créations de « territoires de
pauvres »7 où prédominent des initiatives habitantes en termes de tactiques et de « règles »
pour s’auto-construire, s’auto-organiser et se donner accès à des services essentiels.
La co-fabrication des territoires, telle que nous l’envisageons aux prises évolutives, soit des
bidonvilles au quartier voire à la ville, repose sur des pratiques sociales pour accéder au
foncier comme ressource matérielle de toute action d’habiter. Le foncier est l’élément qui
combine à la fois les enjeux de propriété, des rapports de force, de rente et de spéculation dans
les modes d’accès au sol urbain. Dans notre recherche, le foncier est une ressource
incontournable pour comprendre les dynamiques et les mutations des bidonvilles dans les
pays du Sud. Par la diversité des enjeux qu’il soulève, le foncier est au cœur du processus
allant des pratiques socio-spatiales aux modes opératoires des politiques publiques de la
restructuration des quartiers précaires dans des pays du Sud. Il s’agit d’une dynamique partant
des pratiques sociales d’occupation et d’appropriation foncière vers la revalorisation et
l’intégration des structures informelles dans la maitrise foncière. Compte tenu de la croissance
rapide des bidonvilles dans les pays du Sud8, la question foncière dans les bidonvilles est
devenue si préoccupante qu’elle est au cœur de la restructuration des quartiers précaires
dépassant le cadre strict du « droit à la ville », d’une intervention étatique pour le droit au
logement, pour se poser comme une question de développement à part entière.
7
Dans une discussion avec Michèle Deleuil, professeur à l’INSA de Lyon, l’expression « fabrication de territoire
de pauvre » a pris une fréquence importante. Le laisser-faire qui caractérise la position des acteurs politiques à
l’égard du processus de fabrication des bidonvilles est identifié comme une manœuvre de faciliter aux démunis
de se loger dans des contextes où l’Etat, faute de moyens financiers, est incapable d’assurer le droit au logement
pour tous.
8
La croissance rapide des villes africaines par exemple s’est accompagnée, sur l’ensemble du continent, de
mécanismes parfois déroutants de fabrication des bidonvilles qui ont mis à mal les équilibres territoriaux et
sociaux des agglomérations (Coquery-Vidrovitch, 2006). A l’heure actuelle, près d’un milliard de personnes
dans le monde, vivent dans des bidonvilles en raison des mauvaises conditions d’accueil et de la pénurie de
logements. L’existence et l’extension des bidonvilles soulèvent des débats sur la capacité des villes et des
agglomérations africaines à intégrer les démunis, en même temps qu’elles révèlent les limites des politiques
urbaines à planifier et réguler l’accès au foncier (Bernard, 2007).
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En effet, la notion de foncier est comprise ici principalement comme une ressource d’habiter,
qui, parce qu’elle est inégalement accessible en milieu urbain, entraine des pratiques sociales
pour y accéder. Les actes d’occupation foncière sont considérés comme des pratiques socio-
spatiales mise en place par les habitants (souvent les plus insolvables) dont le but premier est
de s’approprier une parcelle pour habiter. Chaque parcelle est un bien unique qui confère aux
pratiques d’occupation un caractère individuel poussé. Nous nous interrogeons sur la question
foncière à partir des systèmes de parcellisation et d’individualisation des parcelles. Le but est
de renforcer notre compréhension des dynamiques actantielles qui sont à l’œuvre dans la
fabrication des bidonvilles, notamment quand elles sont à l’origine des mécanismes d’échange
monétaire, de gestion de conflits fonciers et d’établissement d’un ordre social. Le mode
d’organisation sociale à l’œuvre dans la gestion foncière constitue un point focal pour mettre
en évidence les tactiques habitantes mises en place pour effectuer et « régler » les transactions
et résoudre des conflits fonciers en l’absence de la puissance publique. Interroger la manière
dont l’espace social est organisé constitue aussi un point fondamental pour comprendre le jeu
d’acteurs et les modes opératoires dans les rapports entre les acteurs informels et formels dans
le processus.
Le système de l’auto-construction, en combinant à la fois les ressources matérielles,
techniques, humaines, socio-spatiales et financière, met au cœur du processus la notion de
l’habitat. Pour interroger la mutation de l’habitat et son incidence sur le nouveau profil urbain
que dégagent les bidonvilles, nous l’inscrivons dans le secteur d’activités socio-spatiales qui
est fortement générateur de réseautage, d’entraide, de l’arrivée progressive de certains
services (santé, éducation...) et de petits emplois pour la main d’œuvre locale. Les matériaux
et les procédés de construction de l'habitat constituent un facteur déterminant dans
l’appréhension de l’évolution des bidonvilles. En effet, le passage de l’habitat provisoire à
l’habitat permanent représente un paramètre socio-économique important à travers lequel
nous interrogeons les flux monétaires qui alimentent les mutations et l’intention résidentielle
permanente. S’il est le plus souvent abandonné à l'initiative habitante au début ; au fur et à
mesure de sa consolidation ; l’habitat permanent constitue la dimension par laquelle on peut
investiguer sur le profil urbain des quartiers, sur les services, sur le niveau d’investissements
des habitants, etc.
En conséquence, étudier le processus de fabrication des bidonvilles dans le temps est un
moyen de rendre compte des modalités d’habiter à travers les systèmes d’auto-construction et
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d’auto-organisation. La compréhension de ces deux systèmes met au cœur des interrogations
les initiatives habitantes en termes d’aménagement de l’espace et de participation citoyenne
dans les modalités de faire la ville. Ce qui suppose dans un premier temps de s’intéresser aux
modes d’aménagement des espaces initiés par les habitants, et dans deuxième temps, de
s’interroger sur un modèle de pensée en urbanisme capable de rendre compte des procédés à
l’œuvre dans la fabrication des villes auxquelles aboutit l’évolution des bidonvilles.
En termes d’aménagement, la recherche permet de comprendre que le domaine de
l’aménagement de l’espace ne relève pas principalement de la compétence des pouvoirs
publics. Nous mettons en avant les pratiques socio-spatiales mises en œuvre par les habitants
pour aménager leur espace dans ses contenus matériels, symboliques et techniques. L’analyse
de ces pratiques permet de comprendre les modalités d’habiter les bidonvilles à partir d’une
combinaison d’actions ordinaires développées sur un « espace sans »9. Nous utiliserons
l’expression « espace sans » dans une triple acception pour définir l’espace d’où le processus
démarre. La première est technique (sans réseaux techniques urbains). La deuxième est
politique (sans intervention forte de l’Etat). La troisième est sociale (sans ressources
monétaires importantes des habitants). Dans cette analyse, l’« espace sans » correspond à un
espace délaissé sans enjeu fort de planification urbaine publique. Cet espace se distingue du
territoire administratif au sens de l’aménagement. Il s’agit plutôt d’un territoire vécu, compris
comme une portion de l’espace terrestre avec des contenus matériels, sociaux, symboliques,
relationnels et de gouvernance tendant vers une stabilité (Ginet, 2012 ; Di Méo, 2014 ; Vanier,
2015). L’« espace sans » constitue le point départ de toute action du processus de
territorialisation.
Ainsi, l’espace est ce qui rend possible les actions des fabricants et l’existence des objets
qu’ils fabriquent. En d’autres termes, interroger le processus de fabrication et les modalités
d’habiter les bidonvilles c’est chercher à appréhender les activités sociales et les objets
fabriqués.
Les activités sociales et les objets fabriqués constituent pour nous le principal centre
d’observation sur le terrain pour appréhender le processus de fabrication des bidonvilles.
Selon la manière dont les objets sont fabriqués et agencés, nous comparons le processus de
faire la ville à la manière des occidentaux et celui auquel aboutit l’évolution des bidonvilles.
Le processus de fabrication des bidonvilles qui aboutit à des villes, institutionnalisées
différemment selon le modèle des villes occidentales, est le paramètre fondamental de la
9
Cette expression est une reformulation de la description de Port-au-Prince dans les travaux de Théodat (2014)
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contribution de cette recherche. L’idée de ville en occident voire de l’urbanisme, qui jusque-là
est « occidentalisée », traduit des territoires où prédominent les principes de l’alignement,
esthétiques et constructifs qui sont des expressions matérielles des pouvoirs politiques,
symboliques, économiques. A cela s’ajoute une population d’une taille importante qui ne vit
pas des activités agricoles (Weber, 2014).
Nous partons de l’idée selon laquelle, il existe une inadéquation du modèle de l’urbanisme
prôné par les occidentaux aux réalités de certaines villes haïtiennes et dans d’autres villes des
pays du Sud. En d’autres termes, le processus de l’ « urbanisme classique »10 ne s’applique
pas à notre terrain d’étude autant dans les modalités de fabrication que du point de vue des
acteurs mobilisés. Il revient dans ce cas au chercheur de recourir à de nouveaux instruments
d’analyse, de mobiliser d’autres modèles de fabrique de la ville pour comprendre les
modalités originales d’habiter. C’est dans cette perspective que Coquery-Vidrovitch (2006)
évoque l’idée d’une rupture épistémologique quand elle s’interroge sur l’inadéquation du
modèle de l’urbanisme prôné par les occidentaux aux réalités des villes africaines et dans
d’autres villes des pays du Sud :
« [...] qu’est-ce qui fait que des villes qui, selon les normes occidentales, ne devraient
pas « marcher », fonctionnent, et même ne fonctionnent pas si mal que cela, en tous
les cas répondent souvent aujourd’hui mieux que les campagnes aux besoins et aux
demandes de citadins en passe de devenir majoritaires ? C’est que les espaces urbains
exercent une influence déterminante sur les processus de changements sociaux et
culturels. Plus que jamais les villes africaines sont, comme ailleurs, des lieux de
médiation et de pouvoir, donc d’élaboration sociale et politique et d’invention
culturelle » (p.1108).
Pour répondre à cet enjeu, l’idée du « pluralisme urbain » est proposée comme l’une des
dimensions de la planification urbaine dans les pays du Sud (Navez-Bouchanine, 2007). En
conséquence, le relativisme qui inspire les discours de la postmodernité, apparemment peu
représenté dans le champ de l’urbanisme, retrouvera sa place. Ainsi, l’intérêt scientifique et
épistémologique de cette recherche est de comprendre plus finement les composantes de la
fabrication de l’habiter des bidonvilles qui replacent au cœur du processus de construction les
initiatives habitantes.
Ce point de départ par les initiatives habitantes nous mène à proposer un nouveau modèle de
fabrique de la ville qui sera développé dans ce travail que nous appelons « urbanisme
10
Cette notion est utilisée au chapitre 8 pour traduire le modèle de l’urbanisme véhiculé depuis 1867 avec la
publication de l’ouvrage Catalan Idelfonso Cerda.
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inversé ». Ce modèle vise à mettre en évidence les phases successives de l’évolution des
bidonvilles : occupation et appropriation foncière, stabilisation et densification, pérennisation
et enfin validation qui aboutissent à une « ville » par un processus que nous qualifions de
« ville a posteriori ».
Ce processus renvoie aux modalités de fabrication et d’habiter la ville par le « bas ». Il
nécessite de réhabiliter la place des habitants démunis dans la compréhension des processus
de fabrique des territoires. Ceci suppose une connaissance des relations particulières que les
habitants entretiennent avec leurs propres territoires en mobilisant notamment les notions de
participation, de co-production et de gouvernance comme cela a été déjà démontré dans
certains pays d’Afrique (Baron et Belarbi, 2010).
La thématique de la recherche est ainsi construite dans une démarche empirique et
diachronique. Elle analyse le contexte particulier du bidonville de Canaan qui résulte de
l’institutionnalisation d’un camp provisoire suite au séisme du 12 janvier 2010 en Haïti. En
partant de ce contexte, la recherche est structurée en 4 étapes. La première consiste à
construire un objet de recherche à partir du contexte de la bidonvillisation en Haïti. Autour de
l’objet construit, nous fixons des objectifs de recherche sur lesquels nous revenons après les
analyses des données de terrain. Les questions et les objectifs formulés permettent de planifier
la collecte des données dans la deuxième étape, ce qui confère à cette étape un aspect de
planification. A partir des données collectées, nous élaborons dans la troisième étape des
grilles d’analyse qui permettent de retourner sur notre positionnement théorique dans le but de
le confronter à des réalités de terrain. Afin de profiler le modèle théorique qui en découle,
l’analyse des résultats dans la quatrième étape fournit des éléments permettant de retourner
sur les objectifs de recherche. L’ensemble de ces étapes sont résumées dans la figure suivante
(Figure 3).
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Figure 3 : Les étapes de la recherche
Source : Auteur
Les données collectées regroupent des paramètres socio-spatiaux, socio-techniques et
humanitaires. Ces paramètres rentrent en résonance avec l’implication de multiples acteurs
variés selon leurs natures, leurs statuts et leurs modes d’action. Les données collectées
permettent de comprendre le processus de bidonvillisation avec un éclairage sur des questions
de l’urbanisme en s’appuyant sur l’incidence de l’évolution des bidonvilles sur « faire la
ville ». C’est dans cette contradiction des faits urbains que notre interrogation prend son
origine, et qu’elle tend à apporter un éclairage à ce que De Certeau (1990) appelle la « raison
technicienne » de l’urbanisme.
La recherche a fourni des éléments pour appréhender l’idée que la fabrication de la ville dans
les pays du Sud est un processus long et complexe mettant en jeu à la fois des acteurs humains
(individus ou groupes) et institutionnels (Etat…), des contraintes spatiales, des structures
foncières, des régimes de propriétés, des systèmes socio-économiques et anthropologiques
(Choay, 1965). Ainsi, les analyses éclairent l’une des modalités de la fabrication urbaine
(villes et bidonvilles) tant en Haïti qu’au Brésil et au Pérou à partir d’un retour critique axé
sur l’incidence de l’évolution des bidonvilles sur les modalités de faire la ville dans les pays
du Sud.
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Pour examiner la thématique et parvenir à cette perspective critique, nous avons fixé un
objectif principal qui est de comprendre et d’expliquer le processus de fabrication et les
modalités (normes et moyens) d’habiter les bidonvilles en Haïti et dans les pays du Sud. Pour
mieux structurer les éléments qui sont mobilisés pour atteindre cet objectif, nous le
dupliquons en quatre objectifs secondaires dont chacun correspond à une partie de la
recherche. Pour atteindre ces objectifs, et surtout pour aider le lecteur à se saisir de ces
différents éléments et des contenus matériels, spatiaux et sociaux des transformations, nous
avons trouvé nécessaire de présenter les objectifs secondaires en les insérant dans les
différentes parties. La structuration des objectifs dans un plan permet de mieux situer
l’enchainement de chaque chapitre et de chaque élément présent dans les analyses de
fabrication.
La première partie est consacrée à la présentation du contexte et du terrain de la recherche.
L’intérêt du contexte est de comprendre le côté original de l’évolution des bidonvilles
aboutissant à des villes. Pour mettre en avant cet aspect original du contexte, nous présentons
brièvement la croissance de l’urbanisation mondiale et sa traduction inégalement répartie
entre les pays du Nord et ceux du Sud. Les éléments de ce contexte sont complétés par ceux
d’Haïti à l’échelle de la RMP avec un zoom sur le quartier de Canaan, notre terrain de
recherche. En effet, l’objectif de cette partie est d’appréhender à travers le contexte et le
terrain de la recherche les facteurs alimentant la traduction de l’urbanisation et ses effets sur le
processus de la bidonvillisation en Haïti et dans les pays du Sud. Il s’agit de tirer des constats
susceptibles de répertorier des invariants et surtout un objet digne de recherche autour de la
question des bidonvilles. Nous présentons le contexte et le terrain de la recherche en partant
d’une vue globale sur l’urbanisation accélérée dans le monde à sa traduction dans les pays du
Sud depuis 1950 vers l’expansion des bidonvilles dans la RMP (chapitre 1). Dans les
recherches en études urbaines, un cadre spatial s’avère de plus en plus important à l’échelle
des quartiers pour rendre plus opérationnel la recherche. En effet, travailler à l’échelle des
quartiers est un moyen plus adéquat pour examiner les faits urbains. C’est pourquoi le quartier
de Canaan a été retenu comme terrain de recherche en raison de sa taille, de son évolution
rapide et de l’implication de différents acteurs dans son processus de fabrication. Pour
présenter notre terrain de recherche, nous partons de la RMP pour s’étendre sur le quartier de
Canaan. Dans le chapitre 2, nous analysons de façon chronologique le processus de
bidonvillisation de la RMP en termes de conséquence de la crise de logement. L’analyse s’est
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étendue sur la période allant de 194011 à 2020. Nous mettons en évidence les facteurs qui ont
alimenté l’étalement des bidonvilles dans la RMP afin de présenter un portrait de la
dynamique entre le rural et l’urbain. Il fait l’objet d’une analyse des faits historiques,
anthropologiques, sociologiques, économiques et politiques impliquant des acteurs
internationaux, nationaux et locaux. Les résultats de l’analyse ont permis d’évoquer les
principaux enjeux politiques, économiques, environnementaux, institutionnels et sociaux qui
sont liés au contexte de la bidonvillisation en Haïti. La ligne de force de ce chapitre réside
dans la relation qu’entretiennent les effets combinés des crises permanentes haïtiennes avec
l’expansion des bidonvilles comme réponse des démunis au besoin de se loger.
Une fois, dans la première partie, les contextes (global, national, régional et local) de
l’urbanisation et de la bidonvillisation sont présentés et analysés ; la deuxième partie
s’appuie sur ces faits pour alimenter et argumenter la problématique de la thèse à partir des
constats tirés. Son objectif est de construire un objet de recherche autour du processus de
fabrication des bidonvilles et de comprendre quels peuvent être les éléments à l’œuvre dans ce
processus dans les pays du Sud. La construction de l’objet d’étude (problème de recherche),
sera l’occasion de mobiliser les travaux antérieurs sur la question des bidonvilles pour nous
réapproprier les apports de la littérature et en montrer certaines limites (chapitre 3). Ces
travaux nourrissent notre positionnement de recherche et aident à construire le modèle
d’analyse qui constitue le fil conducteur de la recherche. Ce modèle met à en évidence les 4
phases du processus d’urbanisme inversé que nous défendons dans ce travail. Ce modèle est
construit autour d’un travail empirique dont les dispositifs et méthodes sont explicités dans le
chapitre 4. La recherche s’inscrit ainsi dans une démarche empirique, discursive, analytique et
théorique. Les éléments empiriques nourrissent l’examen critique de l’axe théorique sur la
fabrication des bidonvilles dans le temps afin de rendre compte des modalités d’habiter. Le
modèle théorique est affiné au fil des observations habitantes (observation participante,
balades, visites de terrain, entretiens, combite urbaine).
La troisième partie de la recherche est consacrée à l’analyse des données empiriques et
documentaires relatives aux activités de transformation du quartier de Canaan allant de 2010 à
2020. Son objectif est d’identifier les acteurs mobilisés dans et par le processus selon leurs
11
Nous retenons l’année de 1940 comme la date de l’expansion des bidonvilles dans la Région métropolitaine de
Port-au-Prince (Corvington, 2012).
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statuts, leurs actions et leurs modes d’action afin de mettre en évidence l’existence ou non
d’un schéma type de la fabrication progressive des bidonvilles (chapitre 5). Il s’agit de
comprendre les modes d’action et les mécanismes (acteurs, activités, ressources, moyens,
normes) étant à l’origine de Canaan en vue d’analyser les modalités d’habiter les bidonvilles
en Haïti. Dans les analyses de transformation socio-spatiales et socio-techniques de Canaan,
nous nous focalisons sur les tactiques habitantes autour du foncier qui sont à l’origine de
l’évolution du quartier entre 2010 et 2020 afin d’identifier les interrelations entre les acteurs
mobilisés. En nous appuyant sur les premières activités de transformation de l’espace, nous
identifions les différentes tactiques des habitants pour découper, maintenir, surveiller et
échanger (acheter et vendre) leurs parcelles (chapitre 6).
La quatrième partie de la recherche porte sur l’organisation sociale qui conduit au bout d’un
temps relativement long à dégager un profil urbain stable. Nous analysons le jeu d’acteurs, et
les dynamiques de réseau autour des acteurs informels et formels pour comprendre les
dynamiques d’auto-organisation à l’œuvre à Canaan (chapitre 7). Pour tester l’hypothèse de
l’existence des cas similaires d’urbanisme inversé dans d’autres pays du Sud, nous proposons
deux cas comparatifs au Brésil et au Pérou (chapitre 8). Cette ouverture permet de consolider
la notion d’invariant propre à la caractérisation de l’évolution des bidonvilles conduisant à des
« quartiers, des communes et/ou des villes a posteriori ».
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Partie 1
Présentation du contexte et du terrain de la recherche
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De la cité à la ville, puis à l’urbain, l’urbanisation se déploie partout dans le monde : plus de
la moitié de la population vit en ville dont le nombre augmente chaque jour de 180 000
personnes (Lussault, 2009 ; ONU, 2018). Il y a 50 ans, le monde était habité par 30 % de
citadins et 5 % de gens vivant dans les bidonvilles (Damon, 2017). Le phénomène de
mondialisation se traduit différemment, avec des effets divers, selon qu’il s’agit d’un pays du
Nord ou d’un pays du Sud. Dans les Suds12, la fabrication des bidonvilles est liée aux effets
combinés de la paupérisation des habitants du milieu rural, de l’exode rural, de la
concentration urbaine, des crises sociales (conflits et violence), etc. Les nouveaux arrivés,
pour se loger, construisent des habitats provisoires et alimentent l’étalement des bidonvilles ;
tandis que les anciens habitants améliorent leurs habitats en les aménageant au fur et mesure
jusqu’à devenir de véritables quartiers avec des habitats consolidés. Par exemple, pour les
plus anciens d’entre eux dans les Suds, en 1950 le mot bidonville faisait référence à des
habitats très précaires ; aujourd’hui en Amérique Latine et les Caraïbes comme en Asie et
Afrique, le mot évoque aussi des territoires où les habitats sont construits majoritairement en
béton (Giraud, 2008 ; Deboulet, 2010 ; Damon, 2017).
Fort de ce constat, le bidonville est donc une construction sociale variant dans le temps et
dans l’espace, c’est-à-dire qu’il recouvre une série de phénomènes hétérogènes qui varient
tant dans leurs structures internes que dans leurs modes d’habiter. Les variations des contextes
permettent d’observer un ensemble de mécanismes (ressources, acteurs, pouvoir, moyens,
actions, ...) qui accélèrent le processus de fabrication et les modalités d’habiter. Elles nous ont
servi de matière pour interroger le processus de la fabrication des bidonvilles afin de
comprendre et d’expliquer leurs transformations dans les proximités des agglomérations des
pays du Sud. Dès lors, la question à laquelle nous répondons est de savoir comment, par quels
facteurs et mécanismes se traduit la croissance de l’urbanisation et de la bidonvillisation.
Nous présentons le contexte de l’urbanisation mondiale dans les Suds et sa traduction en Haïti
afin de mieux appréhender le terrain de recherche (Chapitre 1). Le but est surtout de mieux
relier les éléments constatés et d’en construire un objet de recherche autour de la question des
bidonvilles. Pour un meilleur éclairage du phénomène dans le contexte haïtien, nous
analysons les facteurs du processus de bidonvillisation de la RMP dans une dynamique
actantielle qui combine les actions des acteurs locaux, nationaux et internationaux (chapitre
2). Le choix de la RMP est dicté d’abord par rapport à la prédominance du phénomène dans
12
Pour traduire les pays du Sud dans leurs contextes différents.
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cette zone, puis par l’existence d’une littérature abondante et enfin par l’accessibilité des
instances décisionnelles. A priori, les bidonvilles dans les villes de province posent moins de
problèmes en termes d’accès aux services urbains et de gouvernance.
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Chapitre 1 : Du contexte global et national au terrain de la recherche
Au cours de la deuxième moitié du XXème siècle, les espaces urbains se sont transformés. Ils
se décomposent et se recomposent tant dans leurs matérialités que dans leurs morphologies.
Les limites territoriales se débordent par des actions diverses qui accélèrent les expansions
des villes et des bidonvilles. L’expansion des espaces urbains, liée à l’accroissement de la
population et jointe aux besoins de logement depuis les années 1950, n’a pas tardé à produire
des impacts sur le processus de l’urbanisation et de bidonvillisation du monde. Ainsi, certains
habitants profitent des richesses de la ville ; d’autres au contraire en survivent et fabriquent
des bidonvilles. La croissance urbaine observée s’accompagne d’un déséquilibre entre les
pays du Nord et les pays du Sud. Le déséquilibre est constaté par la différence du rythme de
croissance, de la différence entre population des villes et populations des bidonvilles, par
rapport au nombre des bidonvilles. Il est aussi observé par la capacité et l’incapacité des Etats
à satisfaire certains besoins de la population en leur fournissant des services urbains. C’est ce
contexte déséquilibré que nous présentons à partir de l’accélération de l’urbanisation
mondiale et sa traduction dans les pays du Sud. Nous le présentons afin de mieux situer la
particularité du contexte d’Haïti, notamment celui de la RMP où se situe notre terrain de notre
recherche.
La mise en contexte de la recherche s’inscrit dans la lignée des travaux de recherche actuels
qui posent la nécessité de distinguer la ville de l’urbain (Levy et Lussault, 2013 ; Noizet et
Clémençon, 2020). La ville est un terme ambigu utilisé pour désigner un lieu de concentration
d’hommes et d’objets fabriqués, de services, de production et de consommation de biens et de
richesses, des patrimoines, etc. (Merlin et Choay, 2010). Elle s’identifie à partir d’un
ensemble de « dispositifs techniques et spatiaux urbains (DTSU)13», de la taille d’une
population, d’une densité, d’une diversité, d’une forme d’unité spatiale délimitée (Toussaint,
2009 ; CIAT, 2013). Ces éléments sont valables pour identifier aussi un bidonville. Ainsi par
ces compositions, la ville et le bidonville se définissent suivant deux approches : l’une techno-
centrée mettant au centre des débats les objets d’usage, et l'autre dite anthropocentrée mettant
en avant le contenu social et humain. Les situations socio-spatiales mettant en relation
différemment l’homme et son espace où sont localisés ces dispositifs permettent une
13
Les DTSU regroupent les rues, les corridors, les places, les lieux de stationnements, les habitats, les tuyaux, les
réservoirs d’eau, etc. (Toussaint 2003). Ils regroupent à la fois les objets fabriqués et utilisés comme moyen
d’habiter, de vivre, de circuler et de se loger en ville comme dans les bidonvilles.
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distinction entre habiter la ville et habiter les bidonvilles. En conséquence, l’urbain serait un
artefact, c’est-à-dire un support où ville et bidonville cohabitent, se transforment et évoluent
tant dans leurs matérialités que dans leurs contenu sociaux et spatiaux. Or très peu de travaux
s’intéressent au processus de fabrication, de transformation et d’évolution dans le temps de
ces formes urbaines. Noizet et Clémençon (2020) signalent la richesse des investigations sur
le processus de fabrication ordinaire des villes en terme morphologique, d’acteurs impliqués,
de mode d’action, de temporalité par rapport à une modalité de « faire la ville ». Nous nous
sommes intéressés ici au processus long de la bidonvillisation, c’est-à-dire à la production de
bidonvilles. Nous partons de l’idée que les deux processus n’évoluent pas forcément au même
rythme dans le temps ni de la même façon dans l’espace, ni non plus selon les mêmes modes
d’actions. Nous poursuivons ici l’idée qu’ils n’ont pas les mêmes traductions selon qu’il s’agit
d’un pays du Nord ou d’un pays du Sud. Il s’enchaine à l’inscription du contexte de
l’urbanisation et de la bidonvillisation dans la réalité haïtienne afin de constater des
particularités. Nous terminons par la présentation du terrain de recherche afin de mieux le
situer dans les contextes de l’urbanisation et de bidonvillisation à l’échelle mondiale,
nationale et régionale.
1.1-La croissance urbaine dans le monde
A l’échelle mondiale, l’humanité fait face à une accélération de l’urbanisation généralisée :
presque 5 habitants sur 10 habitent en milieu urbain (ONU, 2019). Les rythmes de cette
accélération varient selon qu’il s’agit des pays du Nord (0,4%) et des pays du Sud (2, 3%)
(Damon, 2017). Or les enjeux de cette croissance sont peu contrôlés d’autant plus que certains
pays du Sud peinent à résoudre leurs problèmes de maitrise foncière, d’infrastructures, de
services urbains et d’assainissement (Bras, 2010). D’autres font face à de fortes
concentrations urbaines : 6 sur les 10 villes les plus peuplées du monde sont dans les pays du
Sud (Kern, 2017). Ces inégalités de croissance auront d’importantes conséquences sur
l’avenir du monde urbain, car plus de 50% de la croissance urbaine observée depuis 1950 se
situe dans les pays du Sud (Davis, 2006 ; ONU, 2018). La question de croissance urbaine
dans le Sud devient désormais un centre d’intérêt tant pour les décideurs politiques et les
organismes internationaux que pour la communauté scientifique. Afin de mieux situer ce
déséquilibre, une mise en contexte de l’urbanisation observé à l’échelle mondiale et sa
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traduction comme faits corolaires à l’échelle des pays du Sud est important pour mieux saisir
le cas d’Haïti à l’échelle nationale et régionale.
1.1.1-Urbanisation mondiale : un monde urbain à deux vitesses
La notion d’urbanisation est généralement utilisée pour traduire la concentration
démographique et l’expansion territoriale dans les villes et dans les agglomérations urbaines.
Elle est le résultat d’abord d’une croissance de la population des villes dû au phénomène de
l’exode rural alimenté par les opportunités, les services et les possibilités d’augmenter les
revenus qu’offre la ville (Merlin et Choay, 2010). Elle est aussi à l’origine du reclassement
des établissements humains sur des territoires anciennement ruraux en urbains (Damon,
2017). Les dynamiques territoriales que génèrent les mouvements de déplacement des
populations accélèrent la consommation des espaces urbains. Les modes d’habiter en espace
urbain consomment de plus en plus d’espace, ceux des bâtis joints à ceux de loisirs et de
circulation d’hommes et d’objets. Les citadins aujourd’hui sont définitivement des grands
consommateurs d’espace. Autrement dit, l’extension territoriale et l’augmentation de la
population urbaine dans le monde sont en conséquence deux facteurs pour expliquer le
phénomène de l’urbanisation (Blanc-Chaléard, 2014 ; Manirakiza, 2015).
En 2018, le monde compte 3.9 milliards de citadins- soit plus de 54% de la population
mondiale (ONU, 2018). Or la croissance urbaine mondiale s’accélère à un rythme de 3% l’an,
alors que la population urbaine mondiale s’accélère à un rythme de 1,6% l’an (Ibid). Les
estimations pour les prochaines décennies montrent que ce rythme se multiplie : la population
urbaine passe de 0,9% en 1900 à 47 % en 2000 pour atteindre 60% en 2030 (ONU, 2019).
Autrement dit, entre 1950 et 2050, contrairement à la population rurale qui se décroit, celle en
milieu urbain passera de moins de 1 milliard habitants à plus de 6.4 milliards (Figure 4).
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Figure 4 : Evolution de la population urbaine mondiale entre 1950 et 2050
Source : ONU, 2018
L’augmentation de la population urbaine mondiale est associée au fait que le milieu urbain
continue à accueillir les migrants d’origine de la campagne (Lussault, 2009). D’ici 2050, le
milieu urbain accueillera 2.9 milliards d’habitants laissant le monde rural (ONU, 2019).
Cependant dans la répartition de ces habitants dans le monde, il y a des différences
remarquables. L’Amérique latine et les Caraïbes, l’Afrique et l’Asie accueilleront plus de la
moitié. La population urbaine de l’Amérique Latine et les Caraïbes passe de 75% en 2000 à
80% en 2020 pour atteindre 84% en 2030-soit l’équivalent de celle de l’Amérique du Nord
pour la période. Il est prévu que la population de l’Afrique passe de 37% en 2000 à 53 % en
2030. La population de l’Asie, estimée en 2020 à 54 % passera à 75% en 2050. En Europe, la
population urbaine restera quasiment stable. On constate que la forte croissance de la
population urbaine observée se situe dans la majorité des villes des pays du Sud dont la
population doublera, passant de 2 à plus de 4 milliards d’habitants (Figure 5).
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Figure 5 : Prospectives de croissance urbaine par continent entre 1950 et 2050
Source : ONU, 2019
Accueillir deux à quatre milliards d’habitants implique, chaque année, des constructions et
d’installation des équipements pour 7 nouvelles villes de plus 10 millions habitants.
Autrement dit, ce serait créer des infrastructures pour accueillir les tailles des villes de
Mexico, de Tokyo, d’Osaka, du Caire, de New-York et de Săo Paulo. En d’autres termes, les
enjeux de logements, d’infrastructures et de services sont considérables pour l’avenir des pays
du Sud. Face à de telles estimations, on se demande si les phénomènes de logements non-
décents, d’inaccessibilité aux services urbains, de l’habitat auto-construits ne répondant pas
aux menaces des catastrophes naturelles, de l’accès illégal au foncier ne s’amplifiera pas. Or
les conférences14 de l’ONU-Habitat de 1976, 1996 et 2016 ont fixée comme objectif la
réduction en 2030 du nombre de « logement non-décent » dans le monde. Entre les objectifs
de l’ONU-Habitat et les estimations de la croissance urbaine dans les pays du Sud se profilent
des contrastes et une certaine incapacité à atteindre ces objectifs. Par exemple, 14 ans après la
conférence de l’ONU-Habitat en 1996, le nombre de bidonvilles dans le monde passe de 2
500 pour atteindre environ 315 000 en 2018 (OFPRA, 2016 ; Onu, 2018). La population
urbaine mondiale passe de 42,5% en 2010 à 45,3% en 2030 (Daubeuf, et al. 2016).
Cependant, 80% de cette croissance se produira dans les pays du Sud (Damon, 2017). La
croissance des bidonvilles devient désormais l’un des enjeux majeurs de l’urbanisation
mondiale dans les pays du Sud. Ainsi, il se traduit forcément différemment dans les pays du
Sud par rapport à la première vague (avant 1950) de l’urbanisation des pays du Nord.
14
Les conférences Habitat I, Habitat II et Habitat III.
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1.1.2- Traduction de l’urbanisation dans les pays du Sud : augmentation des bidonvilles
La généralisation du fait urbain qui se caractérise par l’accélération à l'échelle mondiale de
l'urbanisation-comprise au sens de concentration croissante de la population dans les villes-se
traduit dans les pays du Sud par l'augmentation du nombre de bidonvilles et du peuplement
des habitants qui y résident. L’expansion arbitraire et inégale du monde urbain15 est observée
d’abord par une croissance urbaine estimée à 64% dans les pays du Sud et à 26% dans les
pays du Nord (Lussault, 2017 ; Chatel et al. 2018). Elle est aussi observée par la répartition de
la population vivant dans les bidonvilles dans le monde : sur 1.4 milliard d’habitants, 862.5
millions (61,60%) se trouvent dans les pays du Sud (Tableau 1).
Tableau 1 : Estimation de la population urbaine des bidonvilles dans les pays du Sud
Continents Population Nombre d’habitant Part de la population
urbaine en dans les bidonvilles en urbaine dans les
millions millions bidonvilles en %
Afrique du Nord 95,6 12,7 13,3
Afrique 345,5 213,1 61,7
Subsaharienne
Amérique Latine 482,5 113,4 23,5
et les Caraïbes
Asie de l’Est 731,6 216,5 28,2
Asie du Sud 573,7 200,5 35
Asie du Sud-Est 257,7 79,9 31
Asie de l’Ouest 145,1 35,7 24,6
Océanie 2,4 0,6 24,1
15
Lors d’une conférence organisée par l’Association Professionnelle et de Recherche en Aménagement et
Urbanisme (APERAU) en juin 2018, le géographe Jacques Levy a affirmé que le monde est à l’urbain et que
l’urbanité devient désormais une valeur et une manière de vivre le monde. Depuis les années 1990, le terme
urbain est employé pour désigner la tendance de la nouvelle civilisation qui est mise en place à l’échelle
planétaire, et qui tend à supprimer l’opposition entre l’urbain et le rural (Merlin et Choay, 2009).
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Pays en 2634,2 862,5 32,7
développement
Source : ONU-Habitat, 2017
Les données de ce tableau révèlent que sur 10 habitants recensés dans les bidonvilles, 6 vivent
dans les pays du Sud qui étaient jusqu’en 1940 majoritairement des ruraux. La forte
croissance urbaine observée en Afrique Subsaharienne, par exemple, n’a débuté que vers les
années 1960, et elle est en pleine expansion (Fourchard, 2007). Or sa population vivant dans les
bidonvilles atteint déjà 61% de sa population urbaine (Daubeuf et al, 2016). Le phénomène de
la concentration des hommes et des activités dans les espaces urbains risque d’alimenter la
croissance démographique et l’expansion territoriale dans les pays du Sud, ce qui concourt à
un renforcement de la croissance des bidonvilles (Dupois, 2014). Dans les pays du Nord, à un
certain niveau, ces phénomènes ne constituent plus des problèmes majeurs. Les différences
dans la croissance des bidonvilles dans le monde se traduisent même dans la fusion des
continents où les croissances urbaines étaient associées à une croissance économique et un
développement industriel (Figure 6).
Figure 6 : La population des bidonvilles dans le monde
Source : ONU-Habitat et Observatoire urbain mondial, 2019.
Nous remarquons à partir de l’observation de cette carte des fossés dans la répartition de la
population des bidonvilles et des villes : en combinant la population des bidonvilles de
l’Amérique du Nord, l’Europe, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle Zélande,
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on ne parvient pas à celles de l’Asie du Sud, de l’Afrique Subsaharienne, de l’Asie Orientale
ni non plus à celle de l’Amérique Latine et les Caraïbes. Or ces derniers constituent les
principaux continents où l’urbanisation est en pleine extension. L’expansion des aires
bidonvillisées dans ces continents est observée à un rythme moyen de 2,42% (Daubeuf,
2018). Le rythme de croissance urbaine dans les pays du Sud (3.5%) triple par ailleurs celui
observé dans les pays du Nord (1%) (Damon, 2017). Ce déséquilibre accompagne aussi des
problèmes environnementaux, de salubrité, de gestion de déchets et d’assainissement (Bras,
2010). Il est récurrent que les habitats dans les bidonvilles sont les plus menacés face aux
intempéries, inondations, glissements de terrain, ouragans et cyclones. Ils sont aussi ceux qui
subissent des opérations de déconstruction : en France par exemple, il y a environ 18 000
personnes dans les bidonvilles qui sont victimes des politiques de déguerpissement (Lion,
2014 ; Daubeuf et al. 2016). En Chine, 50% des habitats détruits faute des titres définis de
propriété sont dans les bidonvilles ; au Brésil, les habitats des favelas sont les premiers
affectés dans la mise en œuvre des grands projets de (ré) aménagement (Giraud, 2008 ;
Déboulet, 2010). Les habitants des bidonvilles se déplacent et vont s’installer ailleurs sans
forcément quitter les périmètres des villes, car leur survie dépend des activités socio-
économiques de la ville.
Tous ces paramètres indiquent que le nombre des bidonvilles est loin de se réduire, et pourrait
même s’amplifier. Définitivement, les enjeux de l’accélération des bidonvilles dans les pays
du Sud sont à la fois institutionnels, politiques, sociaux, économiques et humanitaire. Par
rapport à ces enjeux et à l’intérêt que suscite l’accélération des bidonvilles dans le monde,
particulièrement dans les pays du Sud, la fabrication des bidonvilles fait surgir de nouvelles
interrogations. On s’interroge, en cas d’amplification, sur l’accès aux services urbains et à
l’assainissement dans les bidonvilles pour une meilleure opérationnalisation de certains
objectifs de développement durable.
Afin de mieux comprendre son utilisation dans la mise en contexte des phénomènes urbains,
il importe d’expliciter le mot urbain. Depuis son origine latine « urbanus », l’urbain traduit
tout ce qui se rapporte à la ville. Il est utilisé pour caractériser les composantes de la ville par
opposition à celle du rural (Lefebvre, 2001). La même connotation se retrouve aussi dans la
littérature anglaise avec urban, considéré comme un artefact, un medium qui permet le
développement des activités sociales et urbaines. L’urbain est « un système opératoire […]
constitué par des réseaux matériels et immatériels ainsi que par des objets techniques et dont
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la manipulation retentit dans un circuit bouclé sur les rapports que nos sociétés entretiennent
avec l’espace, le temps et les hommes » (Merlin et Choay, 2010, p.795). Il est ce système
opératoire incarnant dans le temps et dans des lieux l’ensemble des activités humaines. Ainsi,
l’urbain serait un artefact par lequel les villes et les bidonvilles prennent des formes à partir
des « dispositifs techniques et spatiaux urbains ». En fonction de leurs dispositions par rapport
à la population, il traduit le « couplage de la densité et la diversité autant au niveau social et
spatial » (Noizet et Clémençon, 2020, p.57). Par ce couplage, les « formes spatiales
matérielles détermineraient l’organisation et les pratiques sociales » (Levy et Lussault, 2013,
p.946). Les arrangements, les agencements de ces dispositifs donnent une configuration à la
forme de l’urbain en fonction desquelles les modalités d’habiter se distinguent. Dans ce
contexte, l’urbain traduit une réalité sociale et spatiale qui incarne les sociétés dans ses
activités sociales et économiques (Lefebvre, 2001).
En effet, dans l’analyse du champ urbain, surgit deux types d’activités sociales rattachées à la
fabrication urbaine : l’une émanant des habitants, associés aux statuts de fabricants informels ;
et l’autre à l’origine des pouvoirs publics associés aux professionnels de l’urbanisme (Ibid).
S’agissant des activités d’origine des habitants, le résultat des arrangements et de
l’agencement des dispositifs ne produit pas les mêmes modes d’habiter que celles émanant
des autorités et des professionnels de l’urbain. Comprendre la traduction de l’urbanisation
dans les pays du Sud, c’est interroger la place prépondérante des habitants dans la production
des formes urbaines. Dans le déroulement de leurs activités sociales se développent des
mécanismes organisationnels, fondés à la fois sur la distribution de rôle, le chevauchement de
fonction et le rapport d’influence ainsi que des tactiques. Ils prennent la forme dans des luttes
constantes de survie et de reconnaissance socio-spatiale (Prince, 2020).
L’existence de ces deux types d’activités dans le champ de l’urbain génère deux modalités
d’habiter en milieu urbain : habiter la ville et habiter les bidonvilles. Ainsi, comprendre les
mécanismes de cette traduction dans les pays du Sud, c’est prendre le risque de distinguer la
ville de l’urbain par rapport à ces deux modalités d’habiter. L’urbain dans le cas de cette
recherche est un support conceptuel qui permet d’analyser la coexistence des villes et
bidonvilles dans des espaces selon des temporalités distinctes. En effet, si la ville est la forme
dominante dans le monde de l’urbain contemporain, elle traduit particulièrement une réalité
territoriale pour des pays du Nord (Damon, 2017 ; Noizet et Clémençon, 2020). Dans les pays
du Sud, le bidonville est la forme majoritaire en expansion.
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Le mode d’habiter les bidonvilles tel que nous l’observons dans le monde urbain des pays du
d’aujourd’hui est le résultat des initiatives habitantes (Balocco, 2017). Les formes urbaines
qui en découlent sont caractérisées par une « inventivité habitante privée individuelle », une
primauté du besoin d’habiter sur les normes d’urbanisme de construction et un inconfort
matériel et technique. La primauté du besoin (voire l’urgence) d’habiter sur les normes et les
techniques-jointe à la situation socio-économique précaire pour certains habitants et
l’insolvabilité pour d’autres-influence l’urbanisation dans sa matérialité, sa spatialité et sa
territorialité. Environ 80% des activités de production de territoire (accès au sol, auto-
construction des habitats, accès aux services) sont à l’origine des habitants (Damon, 2017 ;
Jacquot et al, 2018). L’inégalité16 d’accès aux ressources et aux moyens de construction en
milieu urbain impacte les fabrications des formes urbaines. Elle influence aussi leurs
transformations et leurs recompositions ainsi que leurs évolutions : la forme prédominante est
l’habitat précaire construit à l’horizontal-caractérisé par un nombre de pièces limitées par
ménage (Djatcheu Kamgain, 2018). Ainsi, les d’infrastructures de bâtis ne sont pas capables
d’accueillir les nouveaux arrivés, ils sont obligés de recourir à l’habitat provisoire auto-
construit. Par rapport à l’estimation démographique, les bidonvilles continueront d’augmenter
dans les pays du Sud. Le mode d’habiter les bidonvilles serait-il dominant ? La croissance des
bidonvilles dans le Sud entravera in fine la poursuite des objectifs de développement durable.
Elle fait l’objet d’incontournables interrogations sur l’avenir des modes d’habiter en milieu
urbain du Sud.
Parmi les interrogations sur la problématique urbaine dans le Sud apparait en premier lieu
l’intérêt accordé à la question de l’ordre social. Le lien entre le bidonville et l’organisation
sociale de l’espace urbain fait l’objet des premières approches des sociologues de l’« école de
Chicago ». A partir de leurs travaux est fondée la sociologie urbaine qui s’est fixée comme
principal objet d’étude la « culture urbaine ». L’émergence et le développement des travaux
des sociologues urbains sont liés à une forme écologique particulière : la ville surpeuplée.
Leurs objectifs étaient d’expliquer et d’analyser les phénomènes de peuplement urbain. En
effet, la ville de Chicago qui est alors une des plus grandes métropoles mondiales, était passée
en 20 ans de 1.7 à 2.7 millions d’habitants (Chapoulie, 2001). Ce taux de croissance (2%)
16
Selon les données de l’organisation mondiale du travail (OMT, 2020), plus de 26% de la population urbaine
mondiale sont insolvables, ils n’ont pas accès aux crédits immobiliers. Le taux du chômage dans les pays du Sud
varie en moyenne entre 5% 30%, pour de nombreux pays, et pour d’autres, il atteint 40 à plus de 60%. Toutes
ces informations montrent qu’un bon nombre de population urbaine mondiale ne peuvent pas assurer ni la
construction d’un habitat selon les normes de l’urbanisme ni la location des logements.
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était dû à une très forte immigration qui la transformait comme une mosaïque de quartiers où
se regroupent les communautés nationales ou régionales. De ce constat démographique est
issu le concept de « désordre urbain » qui recouvre les notions de ségrégation, délinquance,
chaos spatial et social. Les chercheurs étudient ce « désordre urbain » en partant de
l’hypothèse que la ville engendre des modes de vie particulier, ce qu’ils appellent la « culture
urbaine ». Cette approche sera partagée plus tard par des géographes du déterminisme, pour
qui, les territoires urbains engendrent des modes de vie, entre autres des mœurs compétitives
et des tensions qui eux-mêmes sont sources de violences (Jean-Baptiste, 2017 ; Prince, 2020).
La croissance des bidonvilles sont aussi associées à l’idée d’un « (des)ordre social » où
émergent des conflits, des violences, des formes de résolution de conflits impliquant des
acteurs divers.
L’approche « néo-marxiste », dans son apriori sur le « désordre urbain » lie aussi les
bidonvilles aux conflits entre les protagonistes de pouvoir : les dominants et les dominés. Elle
permet de mettre en relation la logique de la domination symbolique relative aux
positionnements socio-spatiaux avec les inégalités socio-économiques. Les rapports entre les
instances de productivité et les transactions sociales font émerger des violences de toute sorte.
Les analyses prennent les violences à des échelles à la fois d’en haut17 et d’en bas18 (Macé,
2005 ; Muchembled, 2008 ; Marchal et Stébé, 2011). Dans les villes de l’Amérique latine, la
violence et les conflits affectent surtout les bidonvilles (Pedrazzini, 2005). En Haïti, à
Carrefour-Feuille, un quartier de Port-au-Prince, par exemple, l’approvisionnement en eau est
facteur de multiples formes de violences entre les usagers, les pouvoirs publics et des
individus qui accaparent les aqueducs publics pour vendre les services (Bras et al. 2017).
Cependant, ce ne sont pas les habitants les plus pauvres qui en sont nécessairement à
l’origine, ce ne sont pas eux non plus qui souffrent en premier des effets de violences et des
conflits ; car pour beaucoup d’entre eux, les bidonvilles sont des lieux de passage. Les
violences exercées à l’encontre des pauvres trouvent leurs fondements dans les forces
historiques poussées par des questions d’ordre économique (Castro et Farmer, 2002). Ces
violences sont à la base de la « violence structurelle, une violence d’intensité constante, qui
17
A l’échelle d’en haut, la violence prend des formes structurelles, puisqu’elle émane des exercices du pouvoir
symbolique, comme par exemple la logique de positionnement socio-spatial (Bourdieu, 1993)
18
A l’échelle d’en bas, la violence est à double sens, elle est exercée contre soi et contre l’autre. Contre soi, elle
est dite « violence intériorisée », comme le cas de la gestion environnementale à Canaan décrit par Prince et al
(2017) où le taux de défécation à l’air libre est analysé comme une forme de violence autodestructrice à long
terme.
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peut prendre différentes formes : […] violence politique, pauvreté et autres inégalités sociales.
Par la routine, le rituel ou les dures épreuves de la vie, cette violence structurelle pèse sur la
capacité des personnes à faire des choix dans leurs vies » (Ibid, p. 102).
Les analyses du lien entre les bidonvilles et violences se révèlent a priori percutante, prenant
les deux dimensions de l’exercice de la violence ; elles laissent un vide par le fait que les
auteurs analysent les bidonvilles dans leurs formes achevées, et du coup, les conflits et les
violences qui sont liés au processus de fabrication ne sont pas assez analysés. Toute analyse
des formes de conflits et de violence et en même temps des mécanismes de leurs résolutions
mis en place reste un point d’intérêt pour de nouvelles interrogations sur les bidonvilles. S’il
n’y a pas de société qui serait à l’écart de la violence, et que celle-ci est fonctionnelle, ce qui
serait à déplorer logiquement c’est le degré et la fréquence de la violence. Les formes que
prennent les conflits et les violences dans le processus de fabrication des bidonvilles restent
un autre champ à explorer. Les conflits et les violences dans les bidonvilles ne sont pas l’objet
de notre recherche, mais ils constituent des éléments importants pour interroger la vie sociale
dans le processus de fabrication.
Au bout de cette mise en contexte global, il importe de souligner que l’urbanisation observée
depuis 1950 s’est accélérée différemment dans le monde. L’urbanisation de 1850 à 1950-
associée à celle des pays du Nord- a été accompagnée d’un développement industriel et
économique important. Elle n’a pas été influencée par la taille de la population mondiale (7.5
milliards). Les villes qui faisaient face à l’exode rural entre 1850 et 1950 ont eu une certaine
infrastructure capable d’accueillir les nouveaux arrivés. Ces derniers constituaient la majorité
de la main d’œuvre pour le fonctionnement des industries. Au contraire, dans certains pays du
Nord comme la France, les Etats-Unis, on observe une nouvelle tendance, celle du retour
d’une couche de la population urbaine à la campagne. Ce phénomène est étudié sous la
nomination de « ruralisation »19. A la différence, l’urbanisation de 1950, assimilée aux pays
du Sud, est sous les effets d’une pression démographique considérable. Elle accompagnée
d’une incapacité de certains Etats à assurer la maitrise foncière en milieu urbain et à répondre
à la demande de logement pour les plus démunis. Les démunis étant nombreux (45% des
populations urbaines) et insolvables impactent l’urbanisation dans le Sud dans sa matérialité,
sa forme et son contenu social.
19
Dans la littérature, le phénomène de la ruralisation est observé tant par l’intégration des modes de vie de la
campagne en milieu urbain que par retour à la campagne d’une couche de la population, souvent retraitée,
citadine.
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Les informations sur l’accélération de l’urbanisation mondiale et l’augmentation des
bidonvilles dans les pays du Sud ont permis de conclure que le bidonville y est globalement la
forme urbaine dominante. L’augmentation du nombre de bidonvilles ouvre la voie à de
nouvelles questions sur d’autres points qui n’ont pas été assez abordés dont l’évolution des
bidonvilles tant dans leurs matérialités que dans leurs contenus sociaux et spatiaux : comment
les bidonvilles se territorialisent dans le temps ? Pour qu’ils prennent la forme d’un nouveau
profil urbain, c’est-à-dire, deviennent des quartiers urbains, des villes voire des communes, il
y a forcément un processus. Or nous nous rendons compte que le processus de
bidonvillisation à long terme reste un objet peu traité dans le contexte actuel de l’urbanisation.
Interroger le processus de la fabrication des bidonvilles a un intérêt considérable pour mieux
saisir les mécanismes de cette traduction de l’urbanisation dans le Sud. En d’autres termes, la
question du processus de fabrication et de modalité d’habiter les bidonvilles reste un nouveau
champ d’interrogation. Afin de cerner et de comprendre le phénomène dans sa particularité en
Haïti, la présentation de l’urbanisation et sa traduction dans la RMP s’avère nécessaire. Car,
elle permet de cadrer le contexte de la recherche sur des réalités urbaines particulièrement
connues et susceptibles de fournir des éclairages à partir des expériences concrètes.
1.2- L’urbanisation dans le contexte haïtien
Les haïtiens sont de plus en plus nombreux à vivre dans des zones urbaines où se concentrent
la majorité des services et les opportunités d’emplois. Les décompositions et les
recompositions des espaces urbains ne sont pas les mêmes quand on étudie l’évolution de
l’urbanisation d’Haïti : les anciennes villes coloniales ne connaissent pas les mêmes
expansions ni les mêmes modalités d’habiter que celles de certaines villes postcoloniales.
Mais la conclusion à partir de leurs évolutions sont les mêmes : une urbanisation non
contrôlée qui se traduit par une bidonvilisation qui se poursuit. En effet, les espaces dans les
périphéries de l’agglomération de Port-au-Prince sont majoritairement transformés en
bidonvilles tandis que les communes du département de l’Ouest attirent aujourd’hui de plus
en plus- si ce n’est davantage que les villes des provinces-les habitants des milieux ruraux.
Nous présentons le contexte de l’urbanisation d’Haïti en relation avec la traduction du
phénomène afin de mieux appréhender la particularité de ses villes. Cependant, par rapport
aux autres villes, celles de la RMP ont connu la plus forte croissance urbaine. Pour saisir
l’urbanisation et sa traduction en Haïti, il suffit de présenter les phénomènes dans leurs
combinaisons à l’échelle de l’agglomération du département de l’Ouest.
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1.2.1- Evolution de l’urbanisation en Haïti : une concentration urbaine pour quelles
(dé)croissances ?
La croissance urbaine en Haïti20 s’accélère depuis les 20 dernières années à un rythme de 5%
l’an (IHSI, 2003 ; Bodson et al. 2018). Ce rythme de croissance est lié à deux formes de
décroissance : la décroissance économique et celle de la population rurale. Généralement, la
croissance urbaine s’accompagne d’une croissance économique comme c’est le cas de la ville
Chicago en 1920, de Sao Paulo au Brésil en 1950 et de celles des 8 villes21 les plus riches
d’Afriques (Deller, 1970, Chapoulie, 2001 ; Bodson et Roy, 2003). Cependant, dans le cas
d’Haïti, la croissance urbaine s’accompagne d’une décroissance progressive de
l’économique : car la croissance économique passe de 5% entre 1940 et 1968 à 2% en 1980
pour vaciller entre 1% et 1,7% au cours des années de 2013 et 2018 (IHSI, 2003 ; Cadet et
Jean, 2009 ; Doura, 2015 ; Duhaine et Edouard, 2017). En revanche, en 1940 l’urbanisation
d’Haïti était estimée à 18% ; puis elle passe de 36% en 2010 à 58% en 2018 (IHSI, 1978,
2003, 2015 ; ONU, 2018).
La croissance urbaine et la décroissance économique sont à l’origine de la dégradation des
activités agro-économiques dues à la fragilité des terres cultivables22 en milieu rural. Touchée
par cette crise, jointe à la sècheresse et la misère, la population du monde rural haïtien assure
de moins en moins la production alimentaire et son exportation. En conséquence, migrer vers
la ville a été une solution opportune de survie pour des milliers paysans entre 1940 et 2020.
(Tableau 3).
Tableau 3 : Population urbaine et rurale entre 1940 et 2020
Années Urbain en Rural en Pourcentage de
million million population urbaine
1940 212 4100 15.6 %
1950 514 3009 17.2%
1960 712 2004 18.1%
1970 922 3791 19.6%
1975 1142 4002 22.2%
1980 1410 4281 24.8%
1985 1778 4610 27.8%
1990 2239 4869 31.5%
20
Pour une présentation historique d’Haïti et son organisation territoriale, vous pouvez voir l’annexe 1.
21
Johannesburg (276 milliards de dollars), Le Cap (155 milliards), Le Caire (140 milliards), Lagos (108 3-
milliards), Durban (55 milliards), Nairobi (54 milliards), Luanda (49 milliards) et Pretoria (48 milliards)
(Observation mondial de l’Urbain, 2018).
22
60% sont situées en montagne sur des pentes très fortes. En saison pluvieuse, les couches arables sont souvent
emportées par des pluies violentes favorisant le ruissellement et l’érosion (Bras, 2010 ; Clerveau, 2016).
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1995 2758 5078 35.2%
2000 3347 5230 39.0%
2005 4018 5274 43.2%
2010 4818 5268 47.8%
2015 5668 5244 51.9%
2020 6535 5207 60%
Compilation de sources (IHSI 1971, 1982, 2003 ; EBCM, 1986-1987 et 1999-2000 ; ECVH
2000-2001 cité par KERN, 2017).
Les données du tableau mettent en avant une croissance de la population urbaine par rapport à
une décroissance de celle du milieu rural. Celui-ci s’explique par les problèmes de la
dégradation des conditions de vie de la population rurale dus à la faible productivité agricole,
le faible niveau d’industrialisation, le taux élevé d’analphabétisme (80 %), la répartition des
revenus (1 % de la population concentre 49 % des revenus), le chômage endémique (70 %).
A cela s’ajoute le fait que chaque année le pays connait une longue période de sécheresse qui
amplifie le rythme de migration vers les villes.
L’un des premiers impacts de l’exode rural est la croissance démographique de la population
urbaine. En effet, le nombre de naissance par ménage en milieu rural chaque 10 ans est en
moyenne 5 enfants (Moral, 1961). Compte tenu du taux de fécondité (3,2%) en milieu rural,
emportée par la migration de cette population, la croissance de la population urbaine a cru de
facon considérable au cours des années de 1960 (IHSI, 1972). Ainsi la décroissance de la
population rurale conduit à une croissance démographique en milieu urbain. Ce qui fait passer
la croissance démographique d’un rythme de 1.7% l’an entre 1950 et 1975 à 2.05% l’an en
2003 (IHSI, 2003). A cela s’ajoute le déséquilibre entre le nombre de décès et le nombre de
naissance. Contrairement au nombre de décès (94947), le nombre de naissance a été estimé à
272755 (Ibid.). C’est-à-dire, outre la migration de la population rurale, le pays connait une
croissance naturelle annuelle de plus de 150 000 habitants en moyenne pour les 30 dernières
années.
Le déséquilibre de la distribution des richesses et dans l’accès aux services essentiels entre le
milieu rural et les villes continue à alimenter le phénomène. 70% de l’eau potable du pays est
distribué à la population des villes, tandis que 30% est attribué aux habitants du milieu rural
(IHSI, 2003). Sur les 72kw/h23 d’énergie électrique qui sont fournis au niveau national, 10 %
sont attribués aux ménages des milieux ruraux et 90% sont fournis aux citadins (Prince et al.
2018). En effet, en milieu rural, la quasi-totalité des ménages utilisent la consommation de
23
A Cuba 1.518 kW/h, à Jamaïque 1.120 kW/h, à Porto-Rico 4.000 et 728 en République dominicaine sont
fournis.
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charbon de bois et de bois morts pour la cuisson de leurs aliments et des lampes à kérosène
pour l’éclairage (IHSI, 2003).
Depuis la période de l’occupation américaine (1915-1934), contrairement aux autres capitales
de certains pays des Caraïbes24, la ville de Port-au-Prince concentre 90% des services
existants d’Haïti (Bernardin, 1999). En conséquence, Port-au-Prince et les autres villes de sa
périphérie ont été les principaux centres d’accueil des migrants. La capitale d’Haïti, la ville de
Port-au-Prince, connaît une expansion territoriale sans précédent au point que son
urbanisation accélérée touche tous les anciens territoires ruraux du département de l’Ouest. La
population urbaine du département de l’Ouest passe de 16% en 1940 à 60% en 2020 (Duval,
2013, Kern, 2017). Cette croissance a pour conséquence principale une expansion territoriale
et une urbanisation concentrée sur le département de l’Ouest : aujourd’hui 15% des aires
urbanisées du pays habite 45% de la population totale (IHSI, 2015). Les expansions
territoriales touchent toutes les directions (Figure 7).
24
Dans la République Dominicaine, 25 à 40 % des services sont concentrés dans la Capitale Santo-Domingo
(AFD, 2019). A Cuba, 40 à 61% des services sont concentrés en milieu urbain et fournis par des entreprises
privées et 40% des services sont fournis par les acteurs publics (Pinceau, 2010).
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Figure 7 : L’expansion de Port-au-Prince de 1749 à 2019
Source : ISPAN, 2019 et auteur.
La concentration des services et ses effets liés à l’augmentation de la population de Port-au-
Prince ont occasionné des problèmes fonciers considérables. Or depuis l’échec de la politique
agraire de Jean Jacques Dessalines25, la question foncière en milieu urbain en Haïti demeure
l’un des problèmes fondamentaux auxquels font face les gouvernements. Au fur et à mesure
que la population urbaine augmente, le problème foncier s’aggrave et se greffe à la situation
socio-économique générée par la fermeture des équipements publics de production (sucre,
huile, farine, ciment) ainsi qu’à la privatisation de certaines entreprises publiques (APN,
Téléco). Soutenu par la politique néolibérale, le désengagement de l'État dans le domaine de
logement et d’habitat renforce les pratiques d’occupation illicite du sol (Lycien, 2018). Or
l’accès au foncier et au logement constituent pour 60% de la population en générale un besoin
existentiel (IHSI, 2003).
25
1er président d’Haïti de 1804 à 1806.
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Puisque le problème reste non résolu, la « conquête26 » de la terre reste un moyen
incontournable pour les plus démunis (50% de la population) d’accéder à un logement en
milieu urbain. Plus nombreux et insolvables, les plus démunis ne peuvent pas accéder au
foncier en milieu urbain par voie formelle compte tenu du prix des terrains constructibles. En
effet, le problème de l’occupation illicite est devenu l’un des grands enjeux du monde urbain
haïtien. En termes de coût, un centième de terre (128 m2) dans l’informel vaut 10 fois moins
cher que dans le cadre formel (Bodson et al. 2018). Selon l’endroit où se situe le foncier, le
prix dans le cadre formel se situe entre 4 à 7 milles dollars américains27 alors qu’il faut trois
centièmes au minimum pour un habitat par ménage (CIAT, 2014 ; Lebrun et Goulet, 2019).
Le coût moyen de construction d’un habitat pour un ménage de 6 personnes dans la RMP
varie entre 21 à 92 milles dollars américains (Orisma, 2020). Dans ce contexte, l’acquisition
formelle du foncier reste en grand partie le domaine de 10% de gens dont la majorité constitue
la diaspora haïtienne.
Les pratiques d’occupation foncière développées notamment par des démunis pour avoir une
parcelle s’inscrivent dans initiatives habitantes pour accéder à un logement à Port-au-Prince.
Cette volonté d’avoir (à tout prix) une parcelle de terre et in fine un logement a été révélée
dans l’enquête de l’IHSI en 2003 comme l’un des mobiles d’être en ville. En effet sur 2 016
247 maisons enregistrées en Haïti, 64 % sont en milieu urbain et 34 % sont en milieu
rural (IHSI, 2003). Parmi les habitats en milieu urbain, 53% sont dans les bidonvilles, ce qui
génère un impact négatif sur le foncier en termes d’organisation spatiale en Haïti.
Les effets combinés de l’exode rural, la croissance démographique, la croissance urbaine, la
concentration de services, dans un contexte où les problèmes d’accès au logement et au sol
urbain sont délaissés28 aux initiatives habitantes sont d’abord territoriaux. Les nouvelles
expansions territoriales de la ville de Port-au-Prince sont largement impactées par un
processus accéléré de la bidonvilisation. La population des bidonvilles passe en 1940 de
26
J’utilise le mot pour traduire les luttes générant des conflits et violences pour accéder au foncier
27
Soit l’équivalent de 3.5 00 à 6.500 euro.
28
Pour de nombreuses sociétés, le secteur de logement et d’habitat est assuré par l’Etat et des entreprises privées.
En Haïti, après l’application de la politique néolibérale vers les années 1980, les gouvernements se désengagent
de plus en plus vis-à-vis de leurs responsabilités en ce qui a trait au droit au logement. Et très peu des entreprises
privées investissent dans ce secteur. Or le besoin de se loger augmente chaque année. Ainsi le secteur de
l’habitat qui regroupe l’ensemble des activités ayant trait au logement des ménages, constitue le premier champ
des initiatives habitantes individuelles tant en milieu urbain qu’en milieu rural. Cependant, après le séisme, il y a
eu une coopérative de logements qui a été créée pour favoriser à la fois la vie en communauté, mais aussi et
surtout, pour faciliter à des gens qui ne parviennent pas tout seul à avoir un logement d’en avoir un. Cependant,
les politiques urbaines entre 1946 et 1986 n’ont pas pu assurer le passage d’une population majoritairement rural
à une population dont ¾ habitent en Milieu urbain (voir [Link]
logement-une-alternative-a-la-reconstruction
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moins 3% de la population urbaine totale à 65% en 2015 (Lucien, 2018). La croissance des
bidonvilles, notamment dans la RMP dépasse largement les anciennes aires urbaines
planifiées : 89% des 400 bidonvilles en Haïti, soit 358 bidonvilles en 2018 sont concentrés
dans la RMP. La croissance des bidonvilles a influencé l’organisation spatiale de la de la
RMP et la production des villes en Haïti.
1.2.2- Des villes coloniales et postcoloniales haïtiennes : vers quel modèle d’urbanisme
d’aujourd’hui ?
Les villes haïtiennes sont fondées pendant et après la période coloniale. En effet, pour
comprendre la ville comme objet en Haïti et les analyser, il est important de recourir à
l’histoire coloniale, aux catégories administratives utilisées dans les documents officiels pour
désigner les découpages du territoire et les catégories d’usage que les habitants utilisent au
quotidien pour désigner leurs territoires. Dans les documents administratifs et officiels, on
retrouve les catégories de département, arrondissement, chef-lieu, commune, quartier et
section communale. Par exemple, hormis le département de l’ouest où plusieurs villes se
constituent en région, chaque département en Haïti a un chef-lieu qui représente une grande
ville. Il existe aussi des départements qui ont plusieurs grandes villes comme celui de
l’Artibonite qui a la ville des Gonaïves et celle de Saint-Marc. Cependant, dans les zones de
province comme dans la RMP, les notions de département, d’arrondissement, de commune,
de section communale sont très peu présentes dans le langage courant. La population rurale
utilise les catégories de bourg (bouk en créole) et/ou de « kanton » pour désigner l’espace
urbain en province. Dans la RMP, il est plus courant d’entendre « bloc » et « zone » pour
désigner les quartiers urbains. Mais la notion de quartier est utilisé tant dans la campagne que
dans les milieux urbains. Par ailleurs, avec la présence fréquente des ONG(s) en milieu urbain
haïtien, la notion de « village » est aussi utilisée pour désigner ceux que les pouvoirs publics
désignaient autrefois « cités ». Ce qui explique l’usage de ces deux termes dans la
désignation, notamment des bidonvilles et certains quartiers de la RMP. En effet, la notion de
ville est quasiment absente dans la catégorie administrative. Dans l’usage courant en Haïti,
elle est utilisée par un seul mot en créole, « lavil ». Celle-ci est ici saisie comme une
agglomération de taille moyenne ou grande, constituée d’édifices remplissant des fonctions
diverses comme administratives, économiques, transports, cultures, éducatives, logements,
etc., situés dans des endroits majoritairement non-agricole.
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Il existe en Haïti, des grandes villes (villes principales), villes de province (ville moyenne) et
des petites villes (Figure 8).
Figure 8 : Principales villes d’Haïti
Source : CNIGS
En réalité la ville comme objet n’a pas de définition institutionnelle ni juridique en Haïti
comme en France, car elle n’est ni une collectivité territoriale ni une division administrative
(Lhérisson, 2015). Elle est un terme difficile à définir à cause de la composition de son espace
social et de sa matérialité. Dans la littérature scientifique, l’une des questions épineuses en
urbanisme est « qu’est-ce qui fait ville ? » (Levy et Lussault, 2013 ; Noizet et Clémençon,
2020). Pour répondre à cette question, souvent les chercheurs ont recouru à des critères qui
permettent d’identifier une ville. Parmi les critères figurent d’abord la taille de la population
et la densité comme premier indicateurs. La diversité des activités sociales qui rendent
possible le fonctionnement des habitants est aussi présente parmi les critères tant les travaux
sur les villes anciennes que celles contemporaines (Weber, 2014). L’unité territoriale qui
permet de délimiter les interventions publiques et la forme urbaine associée à la ville en est un
aussi. La matérialité spatiale-associé au terme civitas-renvoie à l’ensemble des corps
(humains et non-humains) est évoquée pour traduire la communauté humaine, la
fonctionnalité politique ainsi que de gouvernance de la ville (Merlin et Choay, 2010 ;
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Fijalkow, 2017b ; Noizet et Clémençon, 2020). Cette liste n’est pas exhaustive, mais elle
permet d’appréhender la ville dans sa morphologie, sa fonction et son espace social et
politique.
La ville est souvent utilisée pour désigner un lieu de concentration d’hommes, de services, de
richesses et d’objets fabriqués (Merlin et Choay, 2010). Par rapport à ses composantes, la
ville s’identifie à partir d’un ensemble de dispositifs techniques et socio-spatiaux, qui par les
pratiques et leurs modes d’usage, permettent l’existence d’une administration et la
gouvernance d’un grand nombre de gens et d’objets selon une vision de vivre ensemble
partagée (Toussaint, 2010). Cette définition permet de regrouper les éléments des approches
techno-centrées et ceux anthropocentrées. Du point de vue fonctionnel, l’ensemble de ces
dispositifs crée un cadre physique et matériel de vie nécessitant des formes de socialisation et
d’urbanité afin de mieux habiter le territoire. D’où l’importance d’instituer des mécanismes
de gouvernance et d’administration pour rendre accessibles aux usagers les services urbains
tels que services en eau, en électricité, en éducation, en santé, en transport, etc. En terme
symbolique, la ville est le lieu des institutions des pouvoirs politiques, religieux et financiers :
c’est le lieu des Parlais (présidentiels, législatifs, judiciaires et communaux), mais aussi des
cathédrales, les musées ainsi que des Banques financières, etc. Selon que ces éléments durent
dans le temps, ils constituent les principaux patrimoines de la ville.
En revanche, en termes d’objet de fabrication, elle est une construction sociale qui relève
d’une chaine d’opération et d’intervention : faire la ville est souvent considéré comme
l’œuvre des architectes, des ingénieurs, des aménageurs, des planificateurs, des urbanistes,
des juristes ainsi que des professionnels des sciences humaines et sociales. La ville telle
qu’elle est pensée et conçue dans les pays du Nord accorde une place a posteriori aux
habitants : ces derniers sont des usagers et peu souvent considérés au premier plan comme
fabricant.
Le 20ème siècle est marqué en Haïti par une séparation du rural de l’urbain (Covington, 2007a;
Lucien, 2013). Cette séparation se retrouve aussi dans l’imaginaire social haïtien 29, car dans le
langage courant, l’espace urbain est représenté par « des lieux où les gens sont civilisés ou
cultivés » s’opposant au monde de la campagne habitée par des gens appelés en créole « moun
en deyὸ (personne en dehors) » (Barthelemy, 1990). Cette séparation du monde reflète une
29
Dans la littérature, par exemple, « Hilarion et Zoune » sont décrits respectivement comme un « paysan aux
orteils ferrés » (Alexis, 1955) et comme une figure paysanne, chétive et male nourrie, couverte de bête, et qui se
transforme après avoir quitté la Campagne pour habiter en ville (Lhérisson, 1903).
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réalité qui prenait forme dans les actes civils officiels. Dans les actes de naissance des enfants,
outre le statut de paysan, sont figurés des symboles. Pour les actes de naissance des enfants
issus d’une famille paysanne, l’identité a été indiquée par un sceau avec un palmier. Au
contraire, celle de l’urbain a été désignée par une unité monétaire : une piastre30 (Lhérisson,
2015 ; Kern 2017). Il a fallu attendre le décret de 1992 portant sur l’uniformité des actes civils
en Haïti, pour que les symboles représentés sur les actes de naissance soient uniformes.
Cependant, en Haïti, la ville est une entité territoriale dotée de certaines particularités tant au
niveau des fabricants que celui de son statut juridique. Si la ville comme objet n’est pas
définie dans la législation haïtienne, cela ne veut pas dire que les critères techniques pour
l’identifier sont totalement absents dans les textes de loi. La ville serait identifiée selon la loi
de 1963 par une population de plus 200 000 habitants vivant sur un territoire où « les
bâtiments seront disposés de manière à être aérés et largement éclairés31». Elle est aussi
identifiable par les dispositions extérieures des constructions exigeant le respect de
l’alignement. La loi du 29 mai 1963, notamment en son article 1 stipule que « nul n’a le droit
de construire en saillie, en avance ou en encorbellement sur la voie publique […]». L’article
22 interdit le type de couverture des bâtiments en précisant que « les couvertures en chaume,
roseaux, bois ou tout autres matériaux combustibles sont interdites dans la limite des
agglomérations urbaines ». L’interdiction de ces matériaux projetait une image de la valeur
esthétique de ville. Cette exigence de type de matériaux correspond à des mesures préventives
contre les catastrophes naturelles et des incendies répétées à Port-au-Prince à l’époque.
L’article 18 oblige que « toutes les façades situées en bordure d’une rue ou d’une place ou
seulement visibles des voies publiques doivent être construites dans un style en rapport avec
l’importance de ces dites rues ou place et en harmonie avec le caractère architectural de
l’ensemble » (CIAT, 2014). Les exigences sur les modalités de faire les façades des maisons
s’inscrit dans une vision de l’urbanisme à l’occidental.
La promulgation de la loi de 1982 sur la régionalisation et l’aménagement du territoire, d’une
part, et de l’émergence de la planification départementale avec la constitution de 1987, d’autre
part ; renforce les documents juridiques en matière d’urbanisme en Haïti. Cet élan politique se
poursuit en 2006 avec la création du Centre national d’informations géospatiales (CNIGS)
30
Cette réalité a été confirmée par le directeur de l’archive national, mais je n’arrive pas à accéder aux actes.
31
Il est à noter que la loi ne prévoit pas une distance mesurable. Cependant, les professionnels parlent d’un
rapprochement de 5 à 20 m de distance.
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ayant pour mission de « produire et diffuser l’information géographique actualisée et fiable
sur le territoire national ». En 2009, la création du Comité interministériel d’Aménagement du
territoire (CIAT) renforce cette politique visant à organiser l’espace. La mission de CIAT est
de définir la politique du gouvernement en matière d’aménagement du territoire, de protection
et de gestion de bassins versants, de gestion de l’eau, de l’assainissement, de l’urbanisme et
de l’équipement (Thélot, 2016). Autrement dit, la volonté politique de planifier l’espace
haïtien est récent. Le caractère récent de cette politique rend indisponible les données des
deux siècles précédents.
Cependant, en termes concret, la volonté politique exprimée à travers les textes de loi n’était
pas associée à des opérations de planification urbaine. Autrement dit, les documents officiels
ne sont pas accompagnés par des mécanismes de mise en œuvre des lois. Il existe, par
exemple, un schéma national d’aménagement du territoire dans lequel sont figurés quatre
plans régionaux, dix plans départementaux, cent quarante et un plans communaux et cinq cent
soixante plans des sections communales (Kern, 2017). Aucun de ces plans n’avait pas été mis
en œuvre. Malgré les écarts considérables constatés entre ces plans et les territoires qu’ils
représentent, en 2009, un nouveau plan national a été proposé par CIAT. Ce nouveau
subdivise Haïti en quatre grands territoires : la RMP, la région du grand Nord, la région du
grand Sud, et la région du Centre (Thélot, 2016). Le but de ce nouveau plan est de parvenir à
une planification territoriale permettant des interconnexions et des échanges entre les
départements. Ce nouveau plan d’aménagement reste en 2020 inopérant. En effet, la non-
application de ces plans conduit à une absence de contrôle de l’extension des territoires. Les
élans politiques et institutionnels en termes de planification urbaine se sont révélés inefficaces
(Maurice, 2014 ; Lhérisson, 2015). La combinaison de l’inefficacité des outils de planification
urbaine aux situations socio-économiques d’Haïti (80% de sa population vivent de moins d’un
dollar US par jour) est à l’origine des conditions de l’émergence de deux grandes modalités
de transformation des espaces urbains à travers l’histoire.
1) Transformation spatiale planifiée : Avant la colonisation, il existait des villes en Haïti. La
ville des Gonaïves est fondée en 1422 par les amérindiens. Cependant, son plan
d’aménagement remonte à la période coloniale-soit en 1738. La ville des Cayes est fondée en
1503, et son plan d’aménagement remonte vers les années 1718. Les aménagements se sont
poursuivis avec la création des villes du Cap-Haitien en 1670 et Saint-Marc en 1716. Les
plans d’aménagement correspondent à l’époque à un urbanisme à fonction surtout
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commerciale lié aux formes d’exploitation du territoire (Dorvilier, 2011). La prédominance de
la fonction commerciale explique les positions des grandes villes fondées au temps de la
colonisation : elles sont toutes situées sur les côtes du pays. Les colons ont construit des villes
côtières pour mieux exploiter le moyen de transport approprié à l’époque : la mer et le bateau
pour exporter les denrées de la colonie à la métropole (Saint-Louis, 2008). Le plan de la ville
de Port-au-Prince illustre cette logique de positionnement de la capitale de la colonie où 20%
de l’exportation a été concentrée ainsi que les grands systèmes défensifs. En raison de ces
plans d’aménagement, on peut donc dire que les premières transformations planifiées de
l’espace urbain en Haïti remontent à l’histoire de l’urbanisation coloniale. Cependant, les
transformations planifiées se sont poursuivies pendant la période postcoloniale à partir des
villes planifiées par les pouvoirs publics au cours des deux siècles précédents. La ville de
Marchand-Dessalines (1804), située dans le département de l’Artibonite ; et celle de Pétion-
Ville (1825), située au Sud-Est de Port-au-Prince sont les deux principales villes planifiées
par le gouvernement pendant le XIXème siècle. La ville Beladère (1946), située dans le
département du Centre, partageant les frontières entre Haïti et la République dominicaine, est
l’une des villes frontalières créée pendant la première moitié du XXème siècle.
2) Transformation spatiale non-planifiée : Le deuxième mode de transformation de l’espace
urbain repose sur les « initiatives habitantes » qui se caractérisent par « un accès illicite au
foncier », des « pratiques ordinaires de construction », de l’« auto-construction ». Cette
transformation est majoritaire dans l’espace urbain en Haïti. Les quartiers qu’elle génère sont
généralement non planifiés, et dont nombreux sont des bidonvilles. Cette forme de
transformation continue à couvrir aujourd’hui plus de deux tiers des besoins en logement en
milieu urbain en Haïti. Le développement de l’habitat issu de l’auto-construction en milieu
urbain tend à devenir un phénomène global (Deprez et Vidal 2014). Il s’agit d’habitats à
vocation principalement résidentielle. Cependant, aujourd’hui, les quartiers dans les espaces
non-planifiés pose de nombreux problèmes tant au niveau de la gestion urbaine qu’à celui de
la gouvernance ; car les enjeux que génèrent les tissus urbains de ces quartiers sont à la fois
environnementaux, économiques, sociaux, politiques, écologiques et sanitaires. L’existence
des quartiers à l’origine des transformations non-planifiée n’est pas propre à Haïti. C’est un
phénomène tendant à s’accroître à l’échelle planétaire compte tenu des besoins en logement
dû à l’augmentation de la population urbaine mondiale32 (Manirakiza, 2015). Les
32
Il faut signaler que cette modalité d’habiter avait été déjà présent dans le monde au XIXe siècle.
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interrogations qu’ils soulèvent font de la transformation non-planifiée en milieu urbain un
sujet à intérêt général.
L’identification de ces modalités de transformation spatiale en Haïti se révèle nécessaire pour
comprendre et catégoriser son espace urbain. Elle a permis de mettre en évidence deux
groupes selon leurs modes d’habiter : les villes a priori et les villes a posteriori. Les villes a
priori sont des villes planifiées, regroupant, dans le cas d’Haïti, les anciennes villes coloniales
et les villes fabriquées par les pouvoirs publics ; c’est-à-dire qui suivent le schéma classique
de faire la ville : pensée, planifiée et habitée. Elles représentent moins de 40%33 des villes en
Haïti. Les villes que nous qualifions a posteriori sont caractérisées par un processus long et
chaotique et une modalité d’habiter émanant essentiellement des initiatives habitantes. Au
début, les habitants transforment l’espace en y habitant ; puis au bout de son évolution,
certains quartiers que génèrent ces initiatives sont érigés au rang des villes par des décisions
politiques. Le schéma est alors : occupation du sol, transformation de l’espace, appropriation
du foncier, habitée, évoluée, puis instituée en ville après un stade de son évolution. Les villes
de ce registre habitable représentent environ 60% du total des villes de la RMP si l’on prend
en compte les 20 communes du département de l’Ouest. Les villes a posteriori prédominent
en Haïti. Cette façon de faire la ville, constitue l’un des intérêts particuliers de cette recherche.
Les bidonvilles, qui, au cours de leurs évolutions, sont élevés au rang des communes,
constitue particulièrement l’objet de nos interrogations. C’est pourquoi, nous cherchons à
situer les constats tirés du contexte urbain haïtien dans la littérature existante sur la question
des bidonvilles.
1.3- Les expansions urbaines dans la Région métropolitaine de Port-au-Prince
Le choix du terrain de recherche est une construction largement opérée par la démarche du
chercheur pour lequel un terrain donné peut être le support de sa recherche. La présentation de
ce terrain ne traduit qu’une partie des dimensions du territoire. Elle n’est qu’une interprétation
partielle liée à un projet scientifique. L’intérêt de la présentation du terrain de recherche
s’inscrit dans la démarche d’éprouver les questions et les hypothèses de recherche formulées
dans la problématique. Ainsi l'objectif de cette partie de recherche est de délimiter le champ
des preuves à mobiliser pour analyser le processus de fabrication et les modalités des
33
Pour calculer ces pourcentages, deux critères sont retenus : la date de création des communes, en fonction de
laquelle, le mode d’habiter est identifié selon qu’il est créé avant ou après avoir été fabriqué.
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bidonvilles : l’évolution des bidonvilles, l’incidence qu’elles ont sur les villes haïtiennes, les
identités des acteurs, les mécanismes d’appropriation foncière sont autant de paramètres sur
lesquels nous recherchons à collecter des données.
1.3.1- Expansions territoriales : les bidonvilles formes dominantes
En 1954, l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) en France a
introduit le concept d’agglomération34 dans l’analyse urbaine pour désigner l’aire bâtie et la
densité de population qui y habite. Cet outil sera donc remplacé par l’aire urbaine qui devient
unité urbaine en 1997 pour décrire la continuité de l’expansion urbaine dans sa double
croissance : démographique et territoriale. Pour désigner l’agglomération urbaine de Port-au-
Prince, la loi du 19 Septembre 1982 regroupait sous la dénomination « District Métropolitain
de Port-au-Prince 35» les communes de Port-au-Prince, de Pétion-ville, de Croix-des-
Bouquets, de Gressier, de Carrefour et Delmas. Malgré les expansions de ces communes, la
RMP ne regroupe pas l’ensemble des communes du département de l’Ouest, mais elle est
composée des communes de Port-au-Prince, Delmas, Pétion-Ville, Carrefour, Tabarre,
Kenscoff, Cité-Soleil, Croix-des-Bouquets et Gressier (Figure 9).
34Au début, elle se distingue de la métropolisation étant « un processus qui fait entrer dans l’ère de
fonctionnement quotidien de ces grandes agglomérations, des villes et des villages de plus en plus éloignés »
(Gallety, 2012, p.6).
35 En Haïti, pour désigner l’agglomération urbaine de Port-au-Prince, quatre termes sont utilisés : Communauté
urbaine de Port-au-Prince (CUP), Aire métropolitaine Port-au-Prince (AMP), Zone métropolitaine de Port-au-
Prince (ZMP) et Région métropolitaine de Port-au-Prince (RMP). Cependant, en 2018, l’expression de « Aire
urbaine élargie de Port-au-Prince » commence à être utilisée dans l’objectif d’intégrer certains territoires exclus
dans les considérations antérieures (Darbouze et al. 2018).
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Figure 9 : Département de l’Ouest et la Région Métropolitaine de Port-au-Prince
Source : Auteur
La ville de Port-au-Prince-à l’instar des autres villes-capitales des Antilles comme la Havane
à Cuba, San-Juan de Porto-Rico, Kingston à Jamaïque, Ciudad-Trujillo de Saint-Domingue- a
fait face à des mutations considérables. En 30 ans, la ville a connu des expansions décisives
qui l’ont transformé en métropole avec des pôles de croissance urbaine à Pétion-Ville, aux
Croix-des-Bouquets et à Carrefour. Les extensions urbaines continuent dans la direction des
collines de plus en plus éloignées avec les ménages les plus aisés (à montagne noire) et vers la
plaine du Cul-de-Sac notamment à Croix-des-Bouquets où il y a de l'espace disponible avec
des ménages de revenu moyen (classe moyenne) et dans les flancs des montagnes avec les
plus pauvres. La ville de 36,04 Km2 est au cœur d’une agglomération de 9 villes dont leur
superficie est estimée à 1 380,86 km2 (Tableau.4). Cependant, après le séisme de 2010, les
principales expansions territoriales de la RMP sont observées au Nord-Est de la commune de
Croix-des-Bouquets, à l’Ouest de la commune de Gressier ainsi que dans la zone Sud-Est des
communes de Pétion-ville et de Kenscoff (Darbouze et al. 2018). Les vagues d’expansions
qui sont à l’origine des initiatives habitantes alimentent des habitats informels et une
prédominance des services urbains privés (approvisionnement en eau par des camions et
assainissement par des services fournis par des particuliers) (Lizarralde et al. 2018). La
prédominance de l’informalité et des services urbains privés dans les zones en expansion
permet d’observer un paysage urbain qui se caractérise par une diversité de modalité
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d’habiter : les zones sont caractérisées par un étalement urbain accentué, un processus de
transformation non-planifiée de territoire anciennement rural en urbain, une accélération de la
bidonvilisation, une densification et dégradation rapides des quartiers centraux, une
vulnérabilité significative face aux risques environnementaux, et un important déficit
quantitatif et qualitatif de logement causé-entre autres-par une pression démographique sans
précédent (Clervau, 2017; Peter, et al., 2018). En conséquence, les habitants sont confrontés à
des vulnérabilités environnementales ainsi qu’à des problèmes d’infrastructure et de services
urbains de base, lesquels problèmes sont souvent des sources de conflits et de violences de
multiples formes (Bras, et al. 2017).
Tableau.4 : Population et superficie de la Région métropolitaine de Port-au-Prince en 2015
Communes Populations Populations Pourcentage Superficies
totales de la
population
Urbaines Rurales urbaine
Port-au-Prince 977 790 9 520 987 310 99,03% 36,04 km²
Delmas 395 260 0 395 260 100% 27,74 km2
Pétion-Ville 348 721 28 113 376 834 92,54% 165,5 km²
Carrefour, 501 768 9 577 511 345 98,13% 165,2 km²
Tabarre 130 283 0 130 283 100% 24,47 km2
Kenscoff 23 231 34 203 57 434 40,45% 202.8 km²
Cité-Soleil 265 072 0 265 072 100% 21.8 Km2
Croix-des- 139 728 109 900 249 628 56% 634,62 km2
Bouquets
Gressier 21 800 14 653 36 453 60% 102.69 km2
Totales 2 803 653 205 966 3 009 619 93,15% 1 380,86 km2
IHSI (2003 ; 2015) et Auteur
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La population de la RMP36 est estimée à environ 3 009 619 habitants en 2015. Elle se
subdivise en 2 803 653 citadins et 205 966 habitants vivant en milieu rural. Autrement dit,
93,13% de la population de la RMP vivent en milieu urbain et 6,8% en milieu rural. Parmi la
population urbaine de la RMP, 60% habitent dans des bidonvilles après avoir réussi leurs
parcours de la campagne à la RMP dans l’espoir de trouver de quoi survivre dans leur
nouveau cadre urbain (Corbet, 2014). Entre 20 et 35 ans environ, 3 parmi les 9 communes de
la RMP sont totalement urbanisés : (Delmas (1982), Cité-Soleil (2002) et Tabarre (2002)).
Elles sont les nouvelles communes institutionnalisées par les gouvernements haïtiens après un
processus de transformation et d’évolution relativement long. Ce processus de transformation
et d’évolution des territoires totalement urbanisés constitue un champ de constat considérable
pour interroger les modalités d’habiter les villes de la RMP. Car dans l’ensemble, toutes les
villes de la RMP n’ont pas connu les mêmes processus de fabrication et d’habiter. Quand la
ville de Port-au-Prince se déstructure pour se recomposer en ville-métropole, certains
quartiers, transformés en bidonvilles ; d’autres qui ont évolué au fils du temps, se sont
regroupés sous le statut de villes. La métropolisation de Port-au-Prince est ainsi associé à une
combinaison de deux modalités de fabrication et d’habiter les villes. La combinaison de ces
deux types de ville permet la coexistence de deux modes d’habiter issus de deux processus de
faire la ville observée en Haïti : la ville planifiée et celles non planifiées à l’origine des
initiatives habitantes. C’est ce que nous cherchons à montrer à partir de l’évolution du
quartier de Canaan qui semble emprunter la voie des villes non-planifiées. Nous cherchons à
mettre en évidence l’existence de deux catégories de ville dans le paysage urbain haïtien à
partir des expressions « ville a priori » à l’instar des villes de Port-au-Prince et Pétion-ville,
pour traduire les villes planifiées ; et la « ville a posteriori » selon le processus qu’ont suivis
les villes de Delmas, Carrefour et Cité-Soleil, pour traduire les villes non-planifiées. Afin de
mieux présenter cette dichotomie, nous présentons les grandes zones des transformations non-
planifiées de la RMP. Elles se caractérisent par un métropolisation dont le trait fondamental
est le processus de bidonvilisation continu et une « urbanisation non-planifiée » sous l’effet de
la demande de logement, de la pauvreté, de la faiblesse de l’Etat, de la pression
démographique et d’absence d’une politique de la ville (Tableau 5).
36
La population de la RMP (3 009 619) ne se confond pas à celle du Département de l’Ouest (4 029 705) (IHSI,
2015). Les 9 communes de la RMP sur les 20 communes du Département de l’Ouest habitent 74,68% de la
population du Département.
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Tableau 5 : Zones d’expansion des bidonvilles de la Région métropolitaine de Port-au-Prince
entre 1980 et 2010
Noms des zones Années Principaux Localisations par
des portraits commune
expansions
Cité Plus 1983 Bidonville Inconnu
Village de Dieu 1983 Bidonville A l’Ouest de Port-au-Prince
Saint Jude 1986 Bidonville Au Sud-Est de Port-au-
Prince (Carrefour-Feuille)
Ti Bois 1987 Bidonville Au Nord de Cité-Soleil
Cité de l’Eternel 1987 Bidonville A l’Ouest de Port-au-Prince
Impasse Tempête 1987 Bidonville Inconnu
Matissant 2-17 1987 Bidonville Au Sud de Port-au-Prince
Communauté Sainte 1988 Bidonville Inconnu
Marie
De Louis 1989 Bidonville Inconnu
Sion 1990 Bidonville A l’Ouest de Port-au-Prince
(Grand Ravine)
Cité Félix 1990 Bidonville Au Nord de Delmas
(Delmas 19)
Cité Innocent 1990 Bidonville Inconnu
Cité aux Cayes 2000 Bidonville Au Nord de Delmas
Nan Calebasse 2000 Bidonville Au Sud-Est de Carrefour
Jalousie 2004 Bidonville A l’Ouest de Pétion-Ville
Canaan 2010 Bidonville A l’Ouest de Croix-des-
Bouquets
Source : IHSI, 2007 et Auteur.
Contrairement aux bidonvilles des années de 1940 à 1970, dont nombreux ont été des lieux de
transition pour les migrants de l’exode rural, les bidonvilles des décennies 80 et 2000 sont
construits pour durer dans le temps (Darbouze et al. 2018). Les modalités de construction des
bidonvilles actuels dégagent un paysage urbain qui n’est pas du tout éphémère. Par leurs
formes, ils agissent profondément sur les paysages métropolitains ; aucune commune n’est
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épargnée. On dirait qu’il ne s’agit plus d’un phénomène résiduel marginal, mais un véritable
phénomène territorial structurant qui mérite d’être interrogé et compris dans son aspect
évolutif. D’où la nécessité d’interroger le processus de fabrication et de mettre en exergue les
modalités d’habiter ces territoires dans une logique d’expansion des villes.
1.3.2- Le « bidonville » de Canaan : terrain de recherche
Le quartier de Canaan a été créé sur un site de 27 km2, déclaré d’utilité publique (DUP) le 22
mars 2010 pour héberger les sans-abris du séisme du 12 janvier (Annexes 1 et 2). Le site se
situe à 18 km environ du centre de Port-au-Prince au Nord de la RMP. A l’Ouest, il est limité
par la baie de Port-au-Prince avec un littoral caractérisé par un sol sabuleux et humide. Vers le
centre, il se trouve sous le flanc de la chaine de montagnes matheux. En effet, le quartier se
trouve entre l’angle de la route nationnale numéro 1 qui conduit vers le « grand Nord37 »
d’Haiti et la route nationale numéro 3 qui relie Port-au-Prince et le departement du Centre. Il
est positionné entre le piémont des montagnes du Trou-d’eau et la Plaine du Cul-de-Sac dans
la continuité du centre de Port-au-Prince (Figure 10).
Figure 10: Positionnement géographique de Canaan
Source : Open Street Map et Auteur
Avant le séisme, l’espace où se situe le site était caractérisé, en termes de qualité du sol, au
Nord, par des pentes faibles et fortes, rondes collines, bas-fonds, vallons et une grande portion
de plaine. En termes de paysage, il était quasi-désertique, c’est-à-dire sans arbres ni rivières ni
37
L’expression le « grand Nord » désigne les départements de l’Artibonite, de Port-de-Paix, du Cap-Haitien et
de Fort-Liberté (Annexe : Haïti et ses Départements).
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sources d’eau. Dans le décret du 17 mars 1971, cet espace a été décrit comme une zone sèche
et chaude, avec une pluviométrie très faible (Noel, 2013). Cette zone reçoit en moyenne
moins de 900 mm d’eau de pluie par an, comparativement à ce que reçoit le pays en général et
les autres zones de la RMP ; soit respectivement 1 400 et 1 300 mm d’eau par an. En d’autres
termes, le site a été un terrain inhabité et délaissé. Il s’agit d’un espace à faible enjeux de
planification et d’aménagement pour la RMP.
La limite tracée par le DUP de 2010 situe le site sur les territoires de trois communes du
Département de l’Ouest: Cabaret, Thomazeau et Croix-des-Bouquets. Néanmoins, 90% du
zonage appartient au territoire de Croix-des-Bouquets. En effet, la charge administrative des
quartiers formés suite à cette fabrication de l’espace revient aujourd’hui à la commune de
Croix des Bouquets.
Après le séisme, l’urgence a été d’agir pour permettre aux sinistrés de se loger. C’est ainsi que
des espaces vacants, des terrains vagues, des zones inondables, des bords de ravine ont été
occupés pour former des camps. En janvier 2010, le site de Canaan a été occupé, puis
transformé en un vaste camp de sinistrés en novembre de cette même année après que le
gouvernement haïtien a donné feu-vert à des ONG(s) pour construire des abris provisoires sur
le site. Les ONG(s) ont fabriqué sur la partie Nord du site le camp Corail (Figure 11 : image
1), puis les habitants l’ont agrandi avec d’autres abris (Figure 11 : image 2).
Figure 11 : Le camp Corail et son expansion en 2010
Source : Archives de l’OVISEC
Dans le décret du 20 mars 2010 pris par le gouvernent haïtien, aucune opération de
viabilisation ni plan d’aménagement n’a été prévue (Annexe 1). Ainsi, le site a été transformé
en camp de sinistrés en marge de tout aménagement. L’étalement des abris a conduit à un
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découpage du site en cinq zones : Jérusalem, Corail-Cesselesse, Ona-Ville, Canaan et Saint-
Christophe (Figure 12). Les zones grossissent au fur et à mesure que les vagues d’occupation
du site continue.
Figure 12 : Le découpage du site en zones en 2010
Source : Petter et al. 2020 et Auteur
L’installation du Camp Corail sur le site avec les modes d’habiter qui y sont corolaires- soit
des tentes préfabriquées et auto-construites- a alimenté l’effectif des sinistrés (40 000 environ
en 2010) installés sur le site (Perck, 2013). Le nombre de la population sur le site a augmenté
au fur et mesure que les habitants dans les camps d’hébergement sont délogés. En effet, le
quartier de Canaan a été fabriqué dans un contexte de cloisonnement de vision politique à
long terme et d’initiatives habitantes ponctuelles pour se loger. Les trois zones formées suite à
la fabrication de ce camp ont évolué, se décomposent et recomposent en des sous-
quartiers dont l’ensemble constitue un vaste bidonville (Figure 13).
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Figure 13: Vue du quartier de Canaan, du Centre au Sud en 2019
Source : Auteur, 2019
Le quartier de Canaan, comme beaucoup d’autres bidonvilles d’Haïti, est contraint par sa
vulnérabilité environnementale. Cependant, l’engagement des habitants à habiter dans la
permanence a alimenté l’évolution du quartier à un rythme différent des autres bidonvilles
formés après le séisme. Cette évolution qui lui confère un caractère particulier constitue pour
nous une source d’interrogation pour examiner le processus de fabrication et les modalités
d’habiter les bidonvilles. Dans les études urbaines comme en sciences humaines et sociales,
l’étude de cas est un support d’analyse utilisé dans les analyses qualitatives et quantitatives. Elle
peut prendre des contenus de terrains variés ; un cas pour certains, plusieurs pour d’autres.
Cependant, dans les deux cas, elle prend la forme d’une analyse approfondie sur un sujet
spécifique. Dans le cas ici, il s’agit de l’étude d’un cas unique : le quartier de Canaan. Pourquoi
avoir choisi ce quartier ?
Le quartier de Canaan est retenu comme terrain de recherche parce qu’il est le quartier habité
par environ 40 000 en 2012, puis 200 000 en 2014 pour atteindre 250 000 habitants en 2018 ;
soit la population des villes de Porto au Portugal ou de Bordeaux en France (Noel, 2013 ; Perck,
2013 ; ONU-Habitat, 2015). Outre la taille de la population, leur provenance géographique
constitue un point fort aussi dans le choix de ce quartier, car contrairement à beaucoup d’autres
bidonvilles de la RMP qui sont alimentés par des vagues successives de l’exode rural, Canaan
est habité par des gens provenant majoritairement des communes de la RMP (CRA, 2017). Les
déplacements interurbains constituent un aspect particulier dans la croissance de la population
de Canaan. L’évolution de la population de Canaan constitue une ressource, notamment dans la
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manière dont le savoir-faire technique des habitants alimente le tissu de bâti et le processus de
fabrication. Il y aurait des mécanismes mis en place par les habitants pour s’approprier des
parcelles avant de faire évoluer le tissu de bâtis (tentes, habitats provisoires créés par des
ONG(s), maisons en matériaux de récupération et maisons en durs. Le cas de Canaan est
particulier dans la catégorie des quartiers qui se sont formés après le séisme 2010 : au bout de
10 ans de son évolution, ce quartier a connu un processus allant de camp au début, puis
transformé en « bidonvilles » ou quartier spontané et informel pour certain, et enfin « ville
informelle », « ville fonctionnelle », « ville à consolider » pour d’autres (ONU-Habitat, 2017 ;
Petter, al. 2020). Le caractère « informel », ne traduit pas une absence de désorganisation dans
le processus de fabrication du quartier, mais l’absence d’implication des pouvoirs publics pour
planifier et aménager avant d’habiter. De l’appropriation du foncier à la consolidation des
infrastructures sociotechniques, il y forcément une organisation qui caractérise le passage d’un
site inhabité en 2009 (Figure 14 : image 1) à la fabrication d’un quartier en 2019 (Figure 14 :
image 2). Ce processus soulève des enjeux du droit de propriété, une diversité d’occupants et de
logiques d’actions, de différents mécanismes entre les fabricants impliqués.
Figure 14 : Situation du site en 2009 et Canaan en 2019
Source : Google Earth, 2019
En 2009, la zone était quasiment inhabitée, son climat désertique et sa situation excentrée par
rapport à la RMP ne rendait pas le site attractif et habitable apriori. 15 jours après le séisme, des
milliers de sinistrés et sans-abris s’y étaient installées ; puis en mars de cette même année, le
gouvernement a déclaré le site d’utilité publique en le faisant bien public ; ensuite en novembre
de la même année, le gouvernement a donnée feu-vert à des ONG(s) pour fabriquer des abris ;
les habitants ont occupé le site en délimitant des parcelles ; puis transformé la zone en un
quartier. Ainsi le rapport développé par rapport à ce territoire s’inscrit dans un processus allant
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d’une coprésence de millier de sans-abris à la cohabitation des « propriétaires » et locataire de
logement en passant par leur co-création.
En dépit des manques de certains services, de la précarité de nombreux habitats augmentant les
risques de vulnérabilité ; le quartier de Canaan s’est fabriqué dans un effort individuel et
collectif des habitants en marge des pouvoirs publics. Le rythme de croissance et des mutations
du tissu de bâtis que la partie Nord du quartier illustre bien confère aussi à Canaan un statut
particulier (Figure 15).
Figure 15 : Evolution de la partie Nord de Canaan entre 2014 et 2019
Source : Petter et al. 2018 (image 1) et Auteur (Image 2), 2018
En définitive, le choix du quartier se justifie par un ensemble d’éléments humains et non-
humains qui ont alimenté son processus de fabrication et ses modalités d’habiter. Nous
recherchons à collecter des données sur ces éléments pour mettre en évidence les habitants
mobilisés, les mécanismes, les tactiques et le jeu d’acteurs qui caractérisent l’organisation de
leurs activités.
Les espaces urbains ont muté et évolué considérablement : 86 villes de plus d’un million
d’habitants en 1950 passe à 400 en 2000 et atteint 550 en 2015 (Davis, 2006). Le monde a
désormais franchi une croissance urbaine historique en devenant majoritairement urbain où le
nombre de citadin devrait doubler en 2030 passant à 6.4 milliards d’individus (soit 70 % de la
population mondiale). Cependant, les pays du Sud ont absorbé près de 2/3 de cette croissance.
Or pour des populations rurales en situation économique précaire partant à la recherche des
meilleures conditions de vie socio-économique, la ville constitue un lieu à forte opportunité
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d’emplois. L’attractivité des villes continue à alimenter cette croissance. Le déséquilibre
constaté entre la croissance urbaine dans les pays du Nord et ceux du Sud se traduit aussi par
une différence de croissance des bidonvilles : sur 10 personnes qui vont dans les bidonvilles
plus de 6 sont dans les pays du Sud. C’est dire que l’urbanisation dans les pays du Sud se
traduit globalement par une augmentation des bidonvilles. Cette augmentation est encore plus
récurrente dans le contexte d’Haïti : entre 1950 et 2018, le nombre de bidonville passe de 17 à
400 dont 89% se trouve dans la RMP. C’est d’ailleurs cette prépondérance qui justifie le
choix de cette agglomération où se situe le terrain de la recherche : Canaan. La mise en
contexte de l’urbanisation et de la bidonvilisation a permis de se rendre compte que le
processus de bidonvilisation reste un objet à investiguer pour une meilleure appréhension de
la question des bidonvilles. Il paraît qu’interroger le processus de fabrication des bidonvilles a
un intérêt considérable pour mieux saisir les mécanismes d’accélération des bidonvilles. Afin
de cerner et de comprendre le processus de fabrication des bidonvilles dans le contexte haïtien
et les pays du Sud en général, l’analyse des facteurs qui alimentent la bidonvilisation s’avère
nécessaire.
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Chapitre 2 : La bidonvillisation de la Région métropolitaine de Port-au-Prince :
traduction des crises du secteur de logements
La plupart des bidonvilles dans les pays du Sud sont le résultat des processus, c’est-à-dire des
phénomènes urbains qui prennent du temps, se déroulant progressivement et dont leur
évolution produit des effets. Pourtant, ces dimensions dynamiques et évolutives sont peu
étudiées dans les études sur les bidonvilles. Or pour les saisir, le temps compte, car il permet
d’observer au fur et à mesure l’évolution des bidonvilles via leurs infrastructures socio-
techniques et socio-économiques. Face à ce constat, l’analyse du processus de bidonvillisation
de la RMP38, sans faire un état exhaustif des savoirs sur la question de bidonville, se fera à
partir d’un ensemble d’évènements qui ont influencé l’évolution des bidonvilles dans la zone.
L’agencement de ces événements et leur ordre temporel sont importants pour mieux analyser
le processus. C’est pourquoi, les principaux évènements qui ont alimenté le processus sont
mis en relation dans une frise chronologique (Figure16) d’une façon à guider notre analyse.
Figure16 : Frise chronologique de l’évolution du processus de bidonvilisation de la RMP
Source : Auteur
Le découpage du processus en phase distincte est une démarche analytique indispensable pour
ne pas superposer les évènements et se perdre dans la complexité de l’ensemble des faits.
Puisque les contextes sont datés selon des interactions entre le monde urbain et le milieu rural,
l’analyse du processus se présente selon une succession d’actions et d’événements, situés
dans des contextes différents dont leurs agencements évolutifs constituent une ligne
38
La RMP désigne Port-au-Prince et ses périphéries.
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analytique. C’est pourquoi la présentation des évènements et l’examen des facteurs ainsi que
leurs effets sont interreliés à partir des faits politiques, sociaux et économiques ainsi que les
catastrophes naturelles selon des indications temporelles. En effet, puisque la date de
l’apparition des premiers bidonvilles dans la RMP ne fait pas consensus 39, nous nous
appuyons sur les documents officiels, notamment sur les Bulletins statiques de la Commune
de Port-au-Prince (1947), sur le recensement de l’IHSI (1978) et les publications dans les
journaux de l’époque ; pour situer l’analyse dans le temps. Afin de mieux analyser les facteurs
alimentant le processus entre 1940 et 2019, nous regroupons les faits par des périodes allant
des décennies de croissance des bidonvilles aux celles de la formation des camps suites à des
catastrophes naturelles.
2.1. Facteurs de la croissance des bidonvilles dans la Région métropolitaine de Port-au-
Prince entre 1940 et 1950
Entre 1940 et 1960, l’évolution du processus de la bidonvillisation de la RMP s’inscrit dans
un contexte où la ruralité est forte : 75% paysans40 et 25% citadins (IHSI, 1978). Dans cette
période, les décisions politiques agricoles ont alimenté une première vague de migration et
conduit à la fabrication des premiers bidonvilles de la RMP. La fermeture des ports des villes
de province pour concentrer les activités portuaires à Port-au-Prince concourt à l’accélération
d’une autre vague de migration. L’exode rural qui caractérise les deux vagues est suivi d’un
déséquilibre de croissance démographie et une politique de déguerpissement des bidonvilles,
ce qui a impacté l’expansion de Port-au-Prince. En d’autres termes, comprendre cette période,
c’est saisir les différents facteurs du processus en mettant en relation les évènements
politiques et socio-économiques avec leurs effets socio-spatiaux.
2.1.1-Immigrations liées aux politiques agricoles et fermeture des ports de province de
1941
En 1941, les gouvernements haïtien41 et américain42 ont signé un accord bilatéral en vue de
développer une politique agricole. Pour la mettre en œuvre, la Société Haïtieno-Américaine
de Développement Agricole (SHADA) a été créée (Figure 17). L’accord visait à développer la
39
L’histoire retient l’année 1880 comme la date de la 1ère expansion non planifiée de la ville de Port-au-Prince
(Lucien, 2010). Cependant, les 1ers bidonvilles à Port-au-Prince sont repérés en 1942 (Corvington, 2012).
40
Le statut de paysan est défini dans les articles 17, 18 et 19 du code rural de 1957. Outre ce statut, les
expressions « pays en dehors » et « habitant en dehors », étaient respectivement utilisées pour traduire le monde
rural et ses habitants (Barthelemy, 2009). Aujourd’hui encore, l’expression « aller en dehors » est couramment
utilisé pour traduire l’acte de quitter la ville.
41
Représenté par Elie Lescot, président d’Haïti entre 1941 et 1946.
42
Représenté par Franklin Delano Roosevelt, président des Etats-Unis entre 1933 et 1945.
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production agricole dans les départements de la Grand-Anse43, du Sud44, du Nord45 et de
l’Artibonite46 (Figure17).
Figure 17 : Zones agricoles et centres d’exportation d’hévéa de SHADA
Source : Auteur, Gilbert (2016) et Google Earth 2019
La superficie concernée par cet accord a été estimée à 62 700 ha47 (Gilbert, 2016). Le sol de
zones ciblées était des terres les plus fertiles appartenant à des paysans. Cependant, pour
conduire ce projet il a fallu d’abord expulser 350 000 paysans, soit environ 10% de la
population rurale totale48 (Lucien, 2013). Pour ce faire, l’Etat haïtien exerçait des pressions49
allant jusqu’à des violences physiques (Moral, 1961). Face à la résistance et aux soulèvements
des paysans, le gouvernement haïtien a décrété l'état de siège à la fin de l’année 1941 sur toute
l'étendue du territoire national (Manigat, 2001). En 1942, un second décret a instauré toutes
les régions concernées par SHADA comme des « zones stratégiques », appelées aussi « zones
de guerre » (Gilbert, 2016). Par conséquent, tous les actes exercés à l’encontre des mesures
43
Les communes ciblées sont Jérémie, Dame-Marie et Anse d'Hainault
44
Les communes concernées sont Cayes, Torbeck et d’Aquin
45
Les communes concernées sont le Cap et la Plaine du Nord
46
La Plaine des Gonaïves a été principalement visée.
47
Dans les documents officiels, cette superficie est donnée en carreaux (33 000 carreaux).
48
Le pourcentage est calculé avec les données du Bulletin de statistique de la commune de Port-au-Prince.
49
Il y avait des dispositifs mis en place pour fouetter les paysans opposants et donner à manger aux adhérents
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prises par le gouvernement étaient considérés comme du « sabotage »50. Il a fallu ensuite
abattre tous les arbres fruitiers situés dans les périmètres du projet afin de les remplacer par
des hévéas. Par cet acte, la situation des paysans est devenue critique, car 65 % de leurs
ressources alimentaires provenait de la production agricole51 et des arbres fruitiers (Ibid.).
Finalement, la production vivrière paysanne qui représentait 47% des revenus des paysans a
disparu au profit de l’exportation de 3 millions d’hévéas en 5 ans (Manigat, 2001 ; Pierre-
Charles, 2004). De même, la production de café52 qui représentait 50% de l’exportation
nationale diminuait considérablement. Elle passe de 31 500 tonnes en 1940 à 17 500 en 1960
(Pierre Charles, 1967). La mise en œuvre de cette politique a ensuite conduit à la première
grande vague d’exode rural en Haïti. Désormais sans terre, ni ressources vivrières, 350 000
paysans53 ont migré vers la ville de Port-au-Prince et ses environs (Moral, 1961). Sans
ressources financières, ils se sont installés dans les bidonvilles existants et ont créés deux
autres bidonvilles54 (Gilbert, 2016), l’un au Nord et l’autre au Sud-Est55.
Cette première vague d’exode rural n’était pas lié à l’industrialisation et à la croissance
économique comme cela a été le cas en Europe. Elle est liée aux dysfonctionnements socio-
économiques post-occupation américaine généré par le déséquilibre des niveaux de vie entre
la campagne et la ville ainsi qu’à la dépendance politique et économique des institutions
haïtiennes vis-à-vis des Etats-Unis. La première vague d’immigration a été renforcée par la
fermeture des ports de province et concentration des activités portuaires à Port-au-Prince. La
décision de fermer 5 des 8 ports56 dans les chefs-lieux des départements57 a occasionné le
déclin des activités économiques liées au fonctionnement des ports (Lucien, 2013). Il s’en est
suivi un chômage dans les chefs-lieux des Départements. Cependant, les activités se
concentrent dans le port de Port-au-Prince qui reçoit 53% des produits importés et offre 67%
des emplois dans le secteur (Biard, 2013 ; Lucien, 2013). Les investissements portuaires
réalisés à Port-au-Prince passaient de 61% du budget national en 1921 à 80% en 1940
50
Le sabotage est associé à la destruction des biens public et considéré comme un délit puni de travaux forcés à
perpétuité selon l’article 58 du code pénal haïtien.
51
Le café, le cacao et les céréales sont les principales productions, appelées denrées par les paysans. Une partie
de la production est consacrée à la consommation et l’autre à vendre aux marchés locaux.
52
Les caféiers sont des arbustes qui dépendent de l’ombrage des autres plantes.
53
Soit plus que la population de la ville de bordeaux en France (256 045 habitants en 2016)
54
Une autre conséquence a été l’exode de 750 milles boat people au cours des 10 années suivantes
55
Au Nord, il s’agit des bidonvilles de la Saline ; et au Sud-Est celui de Matissant .
56
Les ports sont fermés entre les années 1925 à 1930 (Corvington, 2012 ; Lucien, 2018).
57
Les chefs-lieux des départements sont les principales villes moyennes en Haïti (Kern, 2017).
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(Lucien, 2018). Les opportunités d’emplois créés par les investissements ont accéléré l’exode
rural et font accroitre les quartiers des périphéries ainsi que la population qui y résident. Dès
la fin des années 1940, des quartiers de 1925, situés dans des périphéries Nord58, Sud59 et
Sud-Est60 de Port-au-Prince se sont transformés en des véritables bidonvilles (Figure 18).
Figure 18 : Port-au-Prince et zones de bidonvilles (entre 1749 et 1942)
Source : Voltaire (1982, p.174), Lucien (2013, p.144) et Auteur
Depuis 1880, la ville de Port-au-Prince avait connu une expansion au Nord avec la fabrication
du quartier de la Saline. En 1925, l’expansion continue à l’Ouest avec les quartiers de Poste-
Marchand et Fort-National. Cependant, à partir des années 1942, les périphéries Nord et Sud
de Port-au-Prince sont décrites comme suit :
« Quel chaos ! Là, point de villas somptueuses aux parterres souriants, pas de riches
ameublements, pas de rues déterminées (mais) de simples couloirs fétides, sans eau,
absence de conforts, rien que la présence de quelques fosses mal conditionnées, amas
de constructions…implantées là, sans ordre, sans méthodes, sans aucun contrôle
administratif, en un mot, toute la gamme des maisons malsaines : maisonnettes,
chambrettes, taudis, cahutes, masures…L’ensemble est triste, sombre, malsain et
piteux » (Mathon,1942, cité par Covington, 2007b).
58
Au Nord se trouvent les quartiers de La Saline et Croix-des-Bossales
59
Au Sud se trouvent les quartiers de Matissant, de Bolosse et Carrefour
60
Au Sud’Est, les quartiers de Fort-National et Poste-Marchand formaient un grand bidonville.
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Les nouveaux quartiers fabriqués au cours des années 1942 ainsi qualifiés en créole haïtien
« Lakou-foumi61» témoignent à la fois de la densité et de la promiscuité des habitants et
traduisent la croissance du processus de bidonvillisation dans la RMP (Anglade, 1995). Dans
ce même esprit, certains bidonvilles fabriqués dans la même période ont été surnommés « Ti
Brooklyn62, Ti Tokyo63» en référence aux grandes concentrations urbaines de ces villes (Ibid).
Les nouveaux quartiers et les bidonvilles font passer la superficie de la ville de Port-au-Prince
de 744 ha en 1750 à plus de 1 487 ha en 1940 (Lucien, 2018). Les bidonvilles au Sud, à
l’Ouest et au Sud-Est ont permis de décrire Port-au-Prince comme une ville à deux portraits :
un centre-ville planifié selon les principes de l’aménagement et des expansions décrites
comme des chaos (Figure 19).
Figure 19 : Port-au- Prince et ses expansions en 1954
Source : Devauges (1954, p.114) et Auteur
L’arrêté du 2 août 1956 limite la ville de Port-au-Prince au Nord à partir du Pont Rouge, au
Sud et au Sud-Est par Bourdon et Deprez. Les expansions du Sud s’étendaient déjà à une
distance de 1 km dont l’ensemble constituait les grands bidonvilles de Port-au-Prince (Lucien,
2013).
61
Fourmilières.
62
Petit Brooklyn (Etats-Unis).
63
Petit Tokyo (Japon).
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2.1.2- Croissance démographique de 1950 et expansion des bidonvilles à Port-au-Prince
A partir des années de 1950, un déséquilibre démographique se crée entre le pourcentage des
naissances 6% (pour 10 000 habitants) et celui de la mortalité 2% (pour 10 000 habitants)
(Devauges, 1954). Cet accroissement démographique se révèle très important, car le nombre
de personne par ménages64 formés à Port-au-Prince passe de 500 en 1940 à plus de 2 000 en
1950 (IHSI cité par Lucien, 2018). Le nombre de personnes dans les ménages passe en
moyenne de 5 à 8 personnes (Bodson, et al. 2018b). Cette augmentation du nombre de
personne par ménage a été observée, notamment dans les familles d’origine paysanne 65
résidant dans les bidonvilles. Elle a alimenté l’évolution de la population de Port-au-Prince à
un rythme de croissance annuelle de 1.4% (Figure 20).
Figure 20 : Evolution de la population de Port-au-Prince entre 1948 et 2003
Source : IHSI, Recensements 1950, 1971, 1982, 2003.
La population de Port-au-Prince a augmenté de 15,2% entre 1948 et 1950. Or le
gouvernement ne produisait pas assez d’infrastructures capables de faire face à cette
croissance démographique. En conséquence, l’impact des flux des paysans insolvables qui
arrivent chaque année est donc considérable sur le processus de la bidonvillisation de Port-au-
Prince. A cela s’ajoute la population sans-logis et l’incapacité d’accueil de la ville. Jusqu’en
1950, le tissu urbain de la RMP est constitué de 2/3 de quartiers anarchiquement fabriqués
64
Bulletin de la commune de Port-au-Prince en 1954 (Cité par Devauges, 1954).
65
En milieu rural, le nombre d’enfants par ménage était estimé en moyenne entre 5 et 8. Les enfants, souvent
associés à l’expression créole « byen malere », constituent à la fois le patrimoine des familles et une main-
d’œuvre supplémentaire, notamment dans l’agriculture (Moral, 1950).
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(Théodat, 2014). Le quartier Bel-Air, par exemple, donne une idée de la précarisation des
quartiers nouvellement fabriqués (Figure 21).
Figure 21 : Quartier Bel-Air, vue du Fort-National en direction de l’Ouest
Source : Devauges (1954, p. 130).
Les habitats de la partie Ouest de ce quartier sont construits essentiellement de bois et de tôles
usés dont certains assurent le logement de 5 à 8 personnes. Ils constituent des maisons sans
étage composées en moyenne de deux pièces principales. A l’image de ce quartier, le côté
Nord de Port-au-Prince est constitué d’habitat de ce type s’étendant de la Saline au Fort-
National (Devauges, 1954). L’étalement anarchique de ces habitats s’est amplifié avec une
politique de déguerpissement des habitants des bidonvilles qui serait amorcée vers la fin des
années 1950 avec la démolition de 200 habitations66 jugées en mauvais état par le
gouvernement haïtien, notamment dans le quartier Morne à Tuf (Goulet, 2006).
2.1.3-Action publique contre les bidonvilles : déguerpissement et relocation des
habitants
En 1950, se propageait l’idée selon laquelle les bidonvilles sont des problèmes urbains contre
lesquels les pouvoirs publics doivent agir pour empêcher leurs proliférations. Un peu partout
dans le monde, la mise en œuvre de cette idée prend la forme des politiques d’éradication des
bidonvilles et de la relocalisation de leurs habitants en périphérie (Giraud, 2008). A l’instar de
ce qui se fait dans certaines villes du monde, en 1958, le gouvernement haïtien a entamé une
politique de déguerpissement de la population des bidonvilles dans les périphéries de Port-au-
Prince (Goulet, 2006). Cette politique visait à démanteler les quartiers jugés insalubres par le
66
Une habitation désignait un regroupement de 3 à 8 quartiers en moyenne (Anglade, 1977). Sur la base des
informations disponibles cela représenterait environ 80 à 100 milles habitants par quartier.
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gouvernement. Le président François Duvalier67 inscrivait les déplacements des populations
des bidonvilles dans une politique de planification urbaine en relocalisant les habitants.
Cependant, la politique n’a pas pris en compte ce que Théodat (2014) appelle « le poids du
nombre », c’est-à-dire, la taille de la population résidant dans les bidonvilles. 400 à 600
ménages des bidonvilles au Nord et au Sud de Port-au-Prince ont été déguerpis, soit 240 000 à
360 000 habitants (Goulet, 2006). Autrement dit, trois fois la taille de la population de
Poitiers68 a été déguerpie. Cette mesure a été prise au profit d’un projet de construction d'une
cité universitaire qui n’a jamais vu le jour. La décision de démolir les habitats insalubres-
considérés par le gouvernement comme des indicateurs de pauvreté urbaine dans les
périphéries de Port-au-Prince- s’inscrivait globalement dans la continuité d’une politique de la
ville initiée en 1946. On retrouve, par exemple, cette vision de la ville dans les travaux de
réaménagement de l’expansion Nord de la ville de Port-au-Prince (Figure 22).
Figure 22 : Vue de l’expansion planifiée au Nord de Port-au-Prince en 1946
Source : Corvington (2012), cité par Lucien (2018a)
La politique de l’expansion du plan (1749) d’aménagement de Port-au-Prince inscrit la ville
de Port-au-Prince dans une vision projetant la capitale dans sa beauté et son organisation à
l’extérieur (Lucien, 2018). En revanche, cette vision qui se matérialisait par la politique de
déguerpissement des populations des bidonvilles dans les périphéries n’a pas été
accompagnée par une politique de relocalisation. Elle a engendré, au contraire, l’expansion
des quartiers « Fort National » et « Poste-Marchand » situés au Nord-Ouest de Port-au-Prince.
Elle a aussi permis la création du nouveau bidonville « Sanatorium » (Horly, 1999 ; Goulet,
2006). L’étalement des bidonvilles dans ces quartiers ont aligné la périphérie au Sud-Est de
Port-au-Prince. On les retrouve principalement dans les quartiers de Nan-Pisquettes, Fort
Sainte Claire, Saint-Anne, Nan-Palmistes (Figure 23).
67
Président d’Haïti de 1957à 1971.
68
La population de la ville de Poitiers est estimée en 2015 à 87 918 habitants.
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Figure 23 : Vue aérienne de 3 nouveaux bidonvilles vers 1960
Source : Corvington (2007b) et Auteur.
En 1960, les pouvoirs publics69 qualifient les bidonvilles « quartiers inadaptés, insalubres,
sales et males placés » par rapport au centre de Port-au-Prince. L’organisation spatiale de la
RMP allait se dégrader de plus en plus. Pour empêcher la dégradation de toutes les périphéries
de la RMP, la mairie de la ville a manifesté la volonté de continuer la politique de
déguerpissement. Les bidonvilles au Sud et au Nord poussent leurs limites au fond de l’espace
littoral de Port-au-Prince. Le site de Port-au-Prince est en effet ceinturé au Nord, au Sud et au
Sud-Est par des bidonvilles.
L’analyse de la période de 1940 à 1960 met en évidence deux grands types de bidonvilles
distincts selon leurs origines : le premier type serait issu des quartiers planifiés, qui seraient à
l’origine des actions du pouvoir public, et par leur extension a posteriori deviennent des
bidonvilles. C’est le cas du bidonville de Cité-Soleil (Goulet, 2006). Le deuxième type serait
issu de l’installation spontanée des habitants dans des périphéries de la ville, notamment sur
des espaces libres souvent déclassés. La croissance de ces bidonvilles est à l’origine d’une
jonction de 3 facteurs (Tableau 6).
Tableau 6 : Synthèse des facteurs et des effets en 1940 et 1960
Périodes Facteurs principaux Effets principaux
1940-1960 - Création de SHADA et fermeture de 5 Migration de 350 000
69
Discours de Frédéric Duvignaud, maire de Port-au-Prince, rapporté par Lucien (2018)
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ports dans les villes des chefs-lieux des paysans
départements -Disparition des activités
-Forte croissance démographique économiques liées aux ports
-Politique de déguerpissement des -Fabrication de 9 nouveaux
bidonvilles bidonvilles
Source : Auteur
Le premier est une baisse de la productivité agricole observée depuis 1940 suite à une
politique d’utilisation des terres les plus fertiles pour une culture d’exportation de l’hévéa. Le
second est lié à la raréfaction des terres fertiles qui pousse les paysans à cultiver dans les
montagnes. Ainsi, 60% des terres cultivables en milieu rural sont situées en montagne sur des
pentes très fortes. Les conséquences environnementales sont très importantes car les pluies
violentes fréquentes en Haïti emportent les couches arables occasionnant le ruissellement et
l’érosion (Bras, 2010). Le troisième est lié à la paupérisation des agriculteurs et leurs ouvriers
agricoles (Clerveau, 2016). Touchée par cette crise, la population rurale haïtienne a connu des
vagues successives de migrations faisant diminuer la population rurale haïtienne de 75% en
1940 à 65% en 1960. Ainsi le nombre de bidonville dans la RMP passe de moins de 5 à plus
15 (Goulet, 2006).
2.2-Concentration urbaine renforcée et accélération du processus de bidonvillisation de
la RMP entre 1960 et 1980
En 1960, le président François Duvalier a pris des mesures politiques et économiques dans
l’objectif de renforcer le développement économique d’Haïti par l’industrialisation. Pour
opérationnaliser ces mesures, le président a créé au Nord de Port-au-Prince une zone
industrielle70 et économique. La création de cette zone a renforcé la concentration urbaine de
Port-au-Prince qui avait débuté depuis 1921. Attirés par les opportunités qu’offrait cette zone,
les migrants nouvellement arrivés se sont installés dans les périphéries Nord et renforcent les
bidonvilles existants. Par ailleurs, des pratiques socio-politiques facilitant l’établissement des
paysans à Port-au-Prince dans une logique politique de démonstration populaire ont suivi la
politique industrielle. L’accélération des bidonvilles est en effet l’un des effets majeurs de la
politique industrielle et les pratiques sociopolitiques.
70
La politique industrielle des années 1960 cristallise les enjeux socioéconomiques et territoriaux au sens
qu’elles dégagent une vision capitaliste du travail pour les pauvres. Elle associe les bidonvilles à des territoires
où la main d’œuvre ouvrière est à bon marché.
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2.2.1-Politique industrielle : facteur de bidonvilisation de Port-au-Prince en 1960
En 1960, à l’instar de la politique mondiale, le gouvernement haïtien, prônait le
développement économique, par l’industrialisation. Le président François Duvalier, pour
mettre en œuvre sa politique industrielle, l’a annoncée comme une révolution économique
(Pierre-Charles, 1967). Les propagandes liées à cette vision économique ont stimulé les
entrepreneurs locaux et étrangers pour la création des zones industrielles pour la sous-
traitance et la libéralisation du marché. Ce secteur favorisait les flux de capitaux et l’emploi.
Pour les ouvriers, il était une source d’opportunité. Le gouvernement a créé une zone
industrielle à proximité de la cité-ouvrière (Figure 24).
Figure 24 : Zones de bidonvilles et étalement urbain de Port-au-Prince en 1960
Source : Devauges (1954) et Auteur
L’association de la zone industrielle à la « cité ouvrière » s’inscrit dans une politique à la fois
économique et territoriale. Le volet économique est inscrit à la fois en termes d’idéal politique
de l’économie libérale sur le plan international et selon une certaine vision de la pauvreté
(Petit-Frère, 2018). C’est une vision du travail issue de l’occupation américaine 71 selon
laquelle les industries sont des lieux de travail des pauvres au profit des pouvoirs dominants
dont l’Etat. Le volet territorial consiste à considérer les bidonvilles, en termes d’idéologie du
71
L’occupation américaine s’étend de 1915 à 1934.
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capitalisme, comme des territoires où la main d’œuvre est à bon marché. Cependant,
l’intégration d’Haïti à la modernité industrielle a généré une croissance territoriale rapide et
non-contrôlée de la RMP (Godard, 1985). Elle est donc considérée comme une
« modernisation manquée » en termes de son impact sur le processus de bidonvillisation de la
RMP, car la politique industrielle et économique n’a pas été associée à un réseau urbain et
une planification urbaine (Lucien, 2013). Les effets socio-spatiaux liés à la dynamique de
cette politique inscrit la zone Nord de Port-au-Prince dans une consommation spatiale
accélérée et non contrôlée. En effet, Port-au-Prince est désormais bornée à l’Ouest par la baie
de Port-au-Prince, au Nord par le quartier ouvrier et les zones industrielles, à l’Est par un
quartier résidentiel, au Sud par des bidonvilles, et à l’intérieur desquels fonctionne le centre
administratif où concentrent des bâtiments publics et de service.
La décision de créer des parcs industriels était une manière pour le gouvernement haïtien
d’alimenter le développement économique d’Haïti au modèle de ce qui se fait en Amérique
Latine et les Caraïbes. En 1960, dans les pays de l’Amérique Latine72, 60% du développement
économique en milieu urbain reposait sur les activités industrielles, et 31% sur le secteur
tertiaire (Denis, 1964). Quand le gouvernement haïtien a créé la zone industrielle73 au Nord de
Port-au-Prince, la logique était d’attribuer une catégorie d’emploi aux personnes les plus
démunies en milieu urbain. En effet, le rapprochement de la « cité ouvrière » à la zone
industrielle s’inscrivait dans une politique de construction des logements pour accueillir 346
familles74 compte tenu de 300 à 600 emplois annoncés. Après les constructions, le
gouvernement a proposé 200 logements. Les 146 familles qui n’ont pas pu être logées se sont
installées en périphérie en créant une nouvelle zone de bidonville. Dès lors, une nouvelle zone
de logement devient accessible pour d’autres familles. La nouvelle zone conduit à une
accélération de l’étalement des bidonvilles dans la périphérie Nord de Port-au-Prince
fusionnant à la fois la cité ouvrière et les zones industrielles.75
72
Au Venezuela, à la Colombie et au Brésil par exemple, le secteur secondaire avait été négligé au profit du
secteur tertiaire72 de l’économie
73
En 1974, la zone industrielle a été désignée « Société Nationale des Parcs Industrielles (SONAPI).
74
Soit un ménage par deux pièces.
75
En 2010, le gouvernement haïtien en accord avec l’Agence de développement international des Etats-Unis
(USAID) et l'entreprise textile coréenne Sae-A, a créé le parc industriel de Caracole. Selon le gouvernement
haïtien, ce parc est inscrit dans le cadre d’un projet de développement économique spécifique. En 2018-soit 8 ans
après- dans les périmètres du parc, est fabriqué un vaste bidonville dont la population est estimée à 2 000
habitants (Lucien, 20018).
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Le site historique de Port-au-Prince devenait désormais le centre qui assurait les dynamiques
entre la ville de Port-au-Prince et les villes des chefs-lieux des autres départements, et entre
les bidonvilles des périphéries et l’exode rural. Pendant les deux décennies de 1940 à 1960,
Port-au-Prince comptait 15 zones de bidonvilles (Corvington, 2007b). Après 1960, le site de
1749 qui mesurait 5 km2 de superficie a connu une expansion à l’Est constituée
majoritairement d’habitat résidentiel qui formait les nouveaux quartiers de Pacot, Croix-de-
Prêt et de Canapé-vert (Théodat, 2014 ; Lucien, 2018b). L’étalement de ces quartiers attirait
des ménages souhaitant travailler dans le secteur de « personnel d’entretien ». Dans les
ménages des quartiers résidentiels en ville en Haïti, il y a souvent deux personnes en moyenne
qui travaillent comme personnels domestiques appelé « gason lakou76 » pour les hommes et
« servante 77» pour les dames de ménages. Les personnes domestiques remplissent souvent les
tâches ménagères et de gardien de la maison. Ces personnes venant de la campagne et
dépourvues de maisons s’installent dans la proximité des lieux de travail. Ainsi, les nouveaux
quartiers alimentent une catégorie de personnes aux alentours et grossissent les bidonvilles à
l’Est autant que le quartier résidentiel s’accroit (Corvington, 2007b). A la fin de la décennie
des années 1970, 7 nouveaux bidonvilles ont été répertoriés dans les périphéries de la cité
ouvrière et la zone industrielle (IHSI, 1978).
Dix ans plus tard- soit en 1978- la création du quartier résidentiel à l’Est et l’imbrication de la
« cité ouvrière » avec la zone industrielle au Nord ont augmenté la population de Port-au-
Prince et ses périphéries. La population de Port-au-Prince et de Pétion-Ville passe de 143 594
habitants en 1950 à 1/2 million en 1970, dont 60% vivait dans des bidonvilles (IHSI, 1978).
La ville de Port-au-Prince et ses quartiers comptaient 9 400 habitats et 101 ilets avec 241 rues
en terre battue repartis en 327 blocs78 (Covington, 2007b, p.213). Elle comptait aussi 11 806
logements dont 2 680 sont insalubres et 2 800 identifiées comme des logements sans
valeurs (Covington, 2007b, T. IV, p.214). En d’autres termes, sur 11.806 logements,
seulement 6 320 logements sont jugés habitables. C’est-à-dire, sur le nombre de logements
qui existent, plus de la moitié se situent dans les bidonvilles. A la fin de la décennie de 1970,
le processus de bidonvilisation touchait déjà plus de la moitié de l’aire bâtie de Port-au-
Prince. Il touche pratiquement toutes les périphéries Nord de Port-au-Prince où l’on comptait
76
Dans certains endroits, les « gason lakou » sont aussi appelés en créole haïtien « jeran » ou « gadyen ».
77
Dans le créole haïtien, on les appelle « bὸn »
78
Le mot blocs est utilisé en Haïti pour désigner plusieurs bidonvilles ou plusieurs quartiers.
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17 nouveaux bidonvilles79 (IHSI, 1978). Parmi eux, seul le quartier ouvrier appelé « Cité-
Simone », transformé en bidonville, contenait des équipements de services, car on y retrouvait
des latrines collectives, un aqueduc assurant l'approvisionnement en eau, l'électricité, une
école publique et un dispensaire public (Ibid). Les autres ne sont pas branchés au réseau
d'aqueduc, les habitants s’approvisionnent auprès des fournisseurs privés80. Cependant, à
partir de 1979, l'approvisionnement en eau dans les aqueducs s'est relativement arrêté du fait
du développement du parc industriel (SONAPI) à qui les usines ont pompé toute 1'eau
disponible (Goulet, 2006). La politique qui visait à augmenter les emplois dans la RMP a eu
pour effet d’accélérer le processus de bidonvillisation en créant d’autres zones d’étalement de
bidonvilles et de précariser les services urbains disponibles (Anglade, 1995).
2.2.2- Concentration des pouvoirs et accélération de la bidonvillisation entre 1960-1970
En dépit du fait que les nouveaux quartiers planifiés ne répondaient pas à la demande de
logement à l’époque, le président François Duvalier faisait venir chaque année courant la
décennie de 1960 des milliers paysans à Port-au-Prince (Hurbon, 1987). A la concentration de
90% des services urbains s’ajoutent les lieux d’exercice de pouvoir et de force symbolique.
Ce sont dans les rues et sur les places publiques de Port-au-Prince que se déployait la force
symbolique de la dictature via l’Armée, les tontons macoutes, les milices et partisans de
Duvalier lors des célébrations de la fête de 22 mai 81(Annexe 4 : la fête de 22 mai). La fête est
organisée par les pouvoirs publics selon une logique de démonstration de politique populaire.
Or ils sont des milliers à venir y participer, puis rester dans la RMP, car aucun dispositif
logistique n’a été mis en place pour faciliter leur retour. Dépourvus généralement de grands
moyens financiers à se procurer des logements en ville, la majorité de ces gens s’orientaient
plutôt dans les bidonvilles. En effet, même si les tontons macoutes étaient au service de l’Etat,
ce sont dans les bidonvilles qu’ils trouvaient leur refuge, car ils sont non seulement dépourvus
de moyens pour s’assurer d’un logement, mais ils s’y installent pour accomplir la tâche
d’« espions »82. Ils s’y installent aussi dans l’espoir de pouvoir vivre des miettes de la ville,
79
Les bidonvilles sont appelés « quartiers populeux ».
80
Le coût des services privés en eau est plus élevé par rapport au service public. Dans de nombreux bidonvilles,
les habitants paient le service en eau plus cher que les résidents des villes (Goulet, 2006 ; Giraud, 2008).
81
Un extrait de cette fête disponible sur « [Link] » consulté le 22
novembre 2020.
82
Note de cours du professeur Renold Elie, ex-doyen de la faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat
d’Haïti. Selon lui, le rôle des tontons macoutes, notamment dans les bidonvilles à Port-au-Prince, consistaient à
surveiller et rapporter tout mouvement d’opposition au régime en les dénonçant aux chefs, le président lui-
même.
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alors que seulement 4 % de la population des bidonvilles était des employés et 40 % avaient
des emplois ponctuels83 et 56% n’ont pas eu de revenus (Paul, 2011). L’habitat des
bidonvilles de la décennie de 1960-1970 reflète la précarité socio-économique des tontons
macoutes. Cependant, ces derniers en organisant l’espace social des bidonvilles, intègrent les
services de renseignement du gouvernement.
Pendant la décennie 1970, la présence des tontons macoutes dans les bidonvilles crée une
dynamique organisationnelle au profit de la dictature. Pour donner une forme à leur présence
dans les bidonvilles, ils ont créé des associations de quartiers vers 1975 (Hurbon, 1987). Les
données de l’enquête de l’IHSI (1978) sur les situations socio-économiques des habitants dans
les bidonvilles relatent par ordre de priorité les besoins exprimés par les chefs d’association,
associés à des macoutes : l’assainissement occupe la première position. La priorité accordée à
l’assainissement des quartiers témoigne l’état de salubrité dans lequel évoluent les habitants.
Pourtant, ils considèrent l’alphabétisation, le loisir, l’éducation, l’eau potable, le reboisement,
l’espace de lecture et l’école respectivement comme des besoins secondaires. La position
secondaire de l’école et l’éducation dans la liste des besoins des habitants des bidonvilles
témoigne deux aspects socio-démographiques de la population : d’abord la majorité de la
population des bidonvilles en cette période auraient été des hommes analphabètes (IHSI,
1989). C’est pourquoi, l’alphabétisation primait sur l’école et éducation. Ensuite, le
classement de l’éducation et l’école en dernière position témoigne que les habitants des
bidonvilles étaient majoritairement des hommes âgés entre 25 à 40 ans.
En cas de moindre soupçon de protestation dans les bidonvilles, des incendies se répandent : à
la fin de la décennie 1970, 8 incendies84 successifs ont été enregistrés dans la périphérie Nord
de Port-au-Prince (La Maison d’Haïti, 2014). Les incendies dans les bidonvilles étaient des
évènements majeurs qui ont influencé le déplacement et la relocalisation des habitants de
certains bidonvilles ainsi que la fabrication d’autres bidonvilles. Suite à ces incendies, les
habitants se sont installés sur le littoral 85 de Port-au-Prince. En réaction à cette vague
d’occupation du littoral, le gouvernement haïtien a pris la mesure de reloger les habitants dans
83
Un emploi à courte durée, appelé en créole haïtien « dyòb ».
84
Les incendies ont été pour les habitants nouvellement arrivés des moyens de chasser les anciens habitants des
bidonvilles afin de libérer des parcelles de terres. Pour des acteurs du pouvoir public, il s’agissait des manœuvres
pour chasser les habitants des bidonvilles (La Maison d’Haïti, 2014).
85
Le littoral de la RMP mesure 2000 km environ dont 2/3 sont habités par 250 000 habitants vivant dans des
bidonvilles (CIAT, 2015 ; Palcy Louis-Sidney, 2019)
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le quartier appelé « cité des 3 bébés »86 situé à l'Ouest de la cité ouvrière (Goulet, 2006 ;
Covington, 2007b). Pour avoir accès au logement dans ce quartier, le gouvernement fixait un
montant de 100 piastres87 que le bénéficiaire doit verser graduellement (IHSI, 1988). A
l’époque, ce montant correspond au revenu brut annuel d’un ouvrier (Ibid.). Et ceux qui n’ont
pas eu les moyens pour assurer le paiement se sont installés vers la périphérie Nord-Ouest de
Port-au-Prince et démarraient la fabrication des bidonvilles de « Cité de l’éternel » et « cité de
Dieu » (Holly, 1999).
L’analyse du processus de bidonvillisation de Port-au-Prince entre 1960 et 1980 permet
d’identifier trois facteurs prépondérants (Tableau 7).
Tableau 7 : Synthèse des facteurs et des effets entre 1960 et 1980
Périodes Facteurs principaux Effets principaux
1961-1980 - Célébration de la fête de 22 mai -Création de nouveaux bidonvilles et
-Concentration de 80% des services arrivée de 4 500 à 9 000 totons
urbains à Port-au-Prince macoutes
- Création d’une zone industrielle -Installations de 80% des migrants et
les nouveaux ménages à Port-au-
Prince et ses périphéries
-Fabrication de 6 nouveaux
bidonvilles
Source : Auteur
Les trois facteurs joints à ceux de la période qui précède, révèle des vagues d’exode rural liés
à la paupérisation du monde rural haïtien vers 1941. De milliers paysans ont été dépossédés
de leurs terres, sources principales de leurs revenus, et désormais sont contraints de venir
s’installer en ville pour des raisons politiques et stratégiques. Les vagues migratoires en Haïti
ne correspondent pas aux deux groupes de facteurs88 qui caractérisent l’exode rural de
nombreux pays du Sud. La particularité du contexte haïtien s’inscrit dans le fait que les
migrants ne viennent pas s’installer en ville dans l’espoir de vivre mieux, mais ils sont
contraints par les décideurs politiques d’abandonner leurs activités en milieu rural pour se
86
Les habitants du quartier l’appellent « baby doc » en référence au fils ainé du président de François Duvalier.
87
Unité monétaire de la République d’Haïti, disparue avec l’usage de la gourde.
88
Il s’agit de « pull-factors » et « push-factors ». Le pull-factors correspond à la vie attractive en ville et la
détérioration du niveau de vie à la campagne qui font naître chez le migrant l'espoir qu'il trouvera une vie
meilleure en ville. Le push-factor renvoie à la politique industrielle et agricole qui fait développer de grandes
fermes générant la misère en milieu rural et accélère l’exode rural et la croissance urbaine (Elwert et Segbenou,
1983).
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rendre en ville. L’une des conséquences du déclin de la population rurale au profit de celle de
la ville est la très forte densité89démographique observée au bout de 40 années du processus :
la densité passe de 150 habitants par Km2 en 1940 à près de 393 en 1980 par km2 (IHSI,
1989). L’autre conséquence est l’augmentation du taux d’urbanisation de Port-au-Prince : 16
% en 1940 et 38 % en 1978. Ce taux de croissance est associé à une croissance des aires
bidonvillisées : ¾ de l’espace urbanisé sont occupé par des bidonvilles (IHSI, 1978 ; Maurice,
2014). Contrairement à certains pays du Sud, la croissance urbaine en Haïti n’a pas été un
facteur de développement économique. Sur 178 pays du Sud, la croissance urbaine de 70
d’entre eux accompagne d’un progrès économique, et Haïti se trouve en 170ème position
(World Bank, 2015).
2.3-Impacts des crises sociopolitiques et des catastrophes naturelles sur le phénomène de
bidonvillisation entre 1980 et 2019
En 1980, Port-au-Prince garde sa position de ville dominante. La migration interne de la
population se poursuit et continue à alimenter les quartiers des périphéries. Les mutations
territoriales générées par la croissance intensive de la population de la RMP ont provoqué un
ensemble de conséquences connexes dont les six principales sont : (1) un étalement urbain ;
(2) un processus accéléré de bidonvillisation; (3) une densification et une dégradation rapides
des quartiers centraux; (4) un déficit de logements décents ; (5) une très forte pression
démographique sur le foncier ; (6) une vulnérabilité face aux risques naturels et anthropiques
(Petter et al., 2018). Les habitants eux, en réponse aux déficits de logements, ont développé
toute une série de tactiques alimentant le processus dans les périphéries Nord et Sud de la
RMP. Les tactiques se sont développées notamment courant les crises des années 1980 et
1990 qui se caractérise par des évènements qui ont impacté la vie sociale, économique et
politique de la population haïtienne. Elles s’amplifient par des situations post catastrophes,
entre autres, pendant la période 2000-2010.
89
L’urbanisation de l’Amérique Latine et des Caraïbes atteint jusqu’à 80% de leur territoire ; contrairement à
celle de l’Amérique du Nord qui est estimée à 82 % et celle de l’Europe qui vient après 73 %. Le taux
d’urbanisation d’Haïti est la plus faible parmi les Etats des Caraïbes insulaires. Cependant le nombre d’habitant
par km 2 est le plus élevé.
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2.3.1- Multiplication de la population de la Région métropolitaine de Port-au-Prince :
effet des crises des années 80
La crise est généralement un évènement provisoire marquant une rupture entre l’avant et l’après
(Morin, 2014). Cependant, en Haïti, elle est récurrente et prend un caractère permanent, et
combine des dimensions sociales, politiques, économiques et institutionnelles. La combinaison
de ces éléments rend complexe les crises des décennies 1980 et 1990. Cette complexité peut
s’expliquer suivant des facteurs multiples. Le principal parmi eux est la politique préventive de
la peste porcine africaine90. Entre les gouvernements américain91, mexicain92 et Haïtien93, un
accord a été signé le 29 avril 1982. L’objectif a été de mener des opérations de prévention
contre la propagation du virus en Amérique. Les opérations sont lancées sous le nom de
« abattage/compensation » (Dauphin et al. 2013). Elles ont démarré en Haïti le 1er mai 1982
dans la commune du Mole St-Nicolas et ont terminé le 15 juin 1983 dans le département de la
Grand-Anse. Pendant cette période, 2.6 millions94 de porcs ont été abattus pour une
compensation estimée au départ à 17 millions95 de dollars US dont 850 00096 ont été distribués
aux propriétaires (Ibid.) (Annexe 5 : abattage des cochons créoles). Or le cheptel porcin d’Haïti
avait été estimé à plus de 3 000 000 de porcs et représentait 27% du PIB et 30% en besoin
alimentaire de la population rurale (Pierre-Charles, 1967 ; Gilles et al. 1984). A partir de 1982,
plus de 2 millions de paysans, à l’échelle nationale, sont victimes de la politique préventive
contre la peste porcine impliquant des acteurs locaux, nationaux et internationaux. Appauvris
par la mise en place de la politique, des milliers paysans ont quitté la campagne pour s’installer
à Port-au-Prince et ses périphéries.
Les crises de 1986 ont renforcé en outre les enjeux socio-économiques de la politique
préventive par ses dimensions sociopolitiques et institutionnelles. Pour les saisir dans leurs
dimensions temporelles, nous considérons la période pendant la crise et celle post-crise.
Pendant la crise-soit la fin de l’année de 1985- la conjoncture politique a occasionné la
migration de milliers de militaires, tontons macoutes et partisans politiques de Duvalier
(Annexe 6 : Dechoukaj des tontons makoutes). Par la suite, les membres de l’opposition ont fait
90 Le 22 décembre 1978, le laboratoire « Plum Island disease center » a confirmé la présence du virus « peste
porcine africaine » en Haïti (Soukar, 2019).
91 Représenté par Ronald Reagan, président des Etats-Unis entre 1981 et 1989.
92 Représenté par Miguel de la Madrid Hurtado, président du Mexique entre 1982 et 1988.
93 Représenté par Jean Claude Duvalier, président d’Haïti entre 1971-1986.
94Si tous les porcs en Haïti ont été abattus, seulement ceux qui sont affectés dans les zones de propagation ont
été abattus en République Dominicaine et Etats-Unis (Pierre Charles, 2004).
95 Soit l’équivalent de 15 063 785,00 euro.
96 Dans le fond de compensation alloué aux éleveurs 16 000 250 dollars américains n’ont pas été dépensés.
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venir des milliers d’opposants politiques à Port-au-Prince pour manifester contre la dictature
(Hurbon, 2001 ; Gille, 2012). Entre 1985 et 1986, la RMP a connu en conséquence deux vagues
importantes de migration (Paul, 2016). En revanche, la période post-1986 est caractérisée
essentiellement par une crise institutionnelle à plusieurs facettes. Entre février 1986 et février
1991, Haïti a connu six présidents97. Les changements de présidents ont impacté l’ordre social.
Les institutions sont de moins en moins en mesure d’assumer les exigences du moment. Les
institutions judiciaires-déjà inefficaces en milieu urbain et quasi inexistantes dans certains
endroits en milieu rural- sont désormais dysfonctionnelles. Outre cette crise sociopolitique, le
démantèlement des Forces Armées d’Haïti en 1995 a augmenté le nombre de chômeurs : 9
00098 soldats et un état-major de 308 militaires sont mis au chômage.
Les effets de la politique préventive et des crises de 1986 sont à la fois économiques,
sociopolitiques et territoriaux. Sur le plan économique, deux échelles sont à prendre à compte :
l’échelle nationale et celle au niveau familial. A l’échelle nationale, entre 1990 et 2000, Haïti a
importé 2000 tonnes de viandes évaluées à 2 020 800 dollars US99. Cette somme représente
plus de 7,4% du budget national d’Haïti (MARNDR, SD). A l’échelle familiale, 48% des
ménages des zones rurales en 1988 vivaient avec moins d’un dollar par jour, et classés parmi
ceux qui vivent au-dessous du seuil de la pauvreté (Ibid). Or bien avant l’abattage des porcs
55% des ménages en milieu rural disposaient d’un revenu supérieur à deux dollars par jour et
vivaient au niveau du seuil moyen de la pauvreté (Paul, 2011). En 1983, le revenu annuel
moyen par habitant en milieu urbain était de 318 dollars américains100 à 1' échelle nationale.
101
Cependant celui du milieu rural était estimé à 125 dollars US (Goulet, 2006). Les chiffres
témoignent les effets considérables de l’abatage des porcs sur la situation économique des
habitants en milieu rural. Sur le plan social, la paupérisation des éleveurs de porcs a alimenté
une autre vague de migration, et augmente en conséquence la population de la RMP. Entre 1983
et 1986, Port-au-Prince et ses périphéries ont accueilli 70 000 à 100 000 migrants (Théodat,
97 Les présidents sont : Henri Namphy (6 février 1986 à 7 février 1988), Leslie François Manigat (7 février au
20 juin 1988), Henri Namphy (20 juin au 17 septembre 1988), Prosper Avril (17 septembre 1988 au 10 mars
1990), Hérard Abraham (10 au 13 mars 1990), Erthat Pascal Trouillot (13 mars 1990 au 7 février 1991).
98Le gouvernement haïtien et l’ONU ont démantelé la force Armée d’Haïti après une série de Coup d’Etat entre
1988 et 1993. Le démantèlement de l’armée a été de facto, car la constitution haïtienne reconnait l’existence de
l’Armée d’Haïti et la Police comme deux forces armées. Cependant en 2017 le gouvernement à remobilisé
l’armée avec un effectif de 500 soldats et avec les soutiens des membres du haut état-major de l’ancienne Armée.
Il a aussi institué le Ministère de la défense. Mais, il n’existe pas en 2020 des casernes reparties sur le territoire
national.
99 L’équivalent de 1 823 287 euro.
100 L’équivalent de 287 euro.
101 L’équivalent de 86 euro.
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2014). La population urbaine de la RMP a plus que doublé pendant les décennies 1990 et 2000
(Tableau 8).
Tableau 8 : Évolution de la population de la RMP entre 1970 et 2017
Années 1970 1980 1990 2000 2010 2017
Population 630 000 719 617 1 000000 2 041 395 2 500000 3 500000
de la RMP
Evolution % … 14,2% 39% 104,13% 22,46% 40%
Sources : IHSI, 1978, 1982, 2003, 2015 ; CIAT, 2014, Bodson et al, 2018b et Auteur
Entre 1980 et 2000, la RMP a accueilli 1 321 778 habitants de plus- soit 3 fois le taux de
migrants entre 1960 à 1980. Les évènements des crises post-1986 ont fait tripler sa population
: elle passe de 39% en 1990 à 104,13% en 2000. En 2017, sur les 3 500 000 citadins, 69%
vivent dans des bidonvilles. L’impact de cette augmentation est forcément territorial, car c’est
à partir de 1982 que la croissance urbaine dans les périphéries de Port-au-Prince allait inciter
pour la première fois l’usage de l’expression « communauté urbaine » pour regrouper les
villes de Port-au-Prince et Pétion-Ville ainsi que les bidonvilles situés dans les périphéries.
Au Nord, la ville de Port-au-Prince comptait 20 bidonvilles faisant 33% de sa superficie
urbanisée (598,65 ha) (Lhérisson, 1999 ; Holly, 1999). Elle est ceinturée au Sud par 10 à 15
bidonvilles, au Nord-est par 3 à 6 bidonvilles dans le littoral. En 1999, sur 8 146 hectares de
terre urbanisés dans la RMP, 67% sont occupés par des bidonvilles (Ibid).
2.3.2-Relation entre les catastrophes naturelles en Haïti et le processus de
bidonvillisation (2000-2010)
Les pays de la Caraïbe insulaire-dont Haïti-sont touchés en moyenne chaque année par 7
102
catastrophes naturelles (Lucien, 2013). En Haïti103, 96% de la population sont exposées à
des catastrophes naturelles en milieu urbain et rural (Petter, et al. 2020). A observer la carte
des risques naturels en Haïti, tout son territoire est pratiquement exposé aux catastrophes
naturelles (Annexe 7 : carte des risques naturels en Haïti). Les catastrophes de la période de
2000 à 2010 ont été particulièrement dévastatrices : au cours des années 2002, 2004, 2005,
2008 et 2010, Haïti a connu trois ouragans dont certains dépassent la vitesse de vent à
260 km/h et un séisme de magnitude 7,5 à l’échelle de Richter. Entre 2000 et 2010, le bilan
102 Les catastrophes les plus fréquentes entre la période de juillet et octobre sont cyclone, inondation,
sécheresse, déboulement de terrain, ouragan, tornade, séisme…
103 Le sismomètre au Bureau des Mines révèle 3 séismes par semaine en moyenne de magnitude entre 2 et 3
degrés à l’échelle de Richter dans la RMP.
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des catastrophes naturelles en Haïti s’élève à 7 628 maisons détruites, 61 340 logements
endommagés et 1 612 500 sans-abris (Tableau 9).
Tableau 9 : Bilans des principales catastrophes naturelles en Haïti 2000-2010
Années Types Zones touchées Dégât matériels
2010 Tremblement Ouest, Sud-est 1,5 millions de sans-abris,
de terre 306 000 logements détruits
300 000 morts environ
2008 Ouragan Sud et Grand 15 000 familles sans-abris,
(Gustave) ‘Anse 3 000 maisons détruites et
11 458 endommagées
2005 Ouragan Bainet, Grand- 500 sans-abris.
(Denis) Goâve, Les
Cayes...
2004 Ouragan Artibonite, 300 000 sinistrés, 4628 maisons
(Jeanne) Centre, Nord- détruites et 49882 endommagées
Ouest et Nord
2002 Inondation Sud 7 000 sinistrées
Source : Clerveau (2016) et Auteur
Les dégâts matériels enregistrés touchent en général les plus démunis des départements de
l’Ouest, du Centre, du Nord, de Grand-Anse, du Sud et de Sud-Est. Les conséquences socio-
économiques des catastrophes des années 2000 ont été particulièrement aiguës dans les
campagnes. En 2004, 76 % de la population haïtienne vivait avec moins de 2 dollars
américains par jour (Goulet, 2006). 80 % de la population rurale – soit 5 333 333 paysans-
vivent avec moins d’un dollar par jour (Clerveau, 2016). Après les catastrophes, la RMP
accueille environ 2/3 des victimes à cause de la concentration de 35 % de service éducatif, 75
% de l’enseignement supérieur, plus de 50 % de service sanitaire, 80 % de service en énergie
électrique, plus de 70 % des industries et 70% de service bancaire (Bernardin, 1999 ; Théodat,
2014). En 2015, la population de la RMP est désormais composée de 54% de migrants
d’origine rurale et de 22% citadins (IHSI, 2003 ; 2015). La nécessité de s’abriter qui s’impose
aux sinistrés, faute d’absence de prise en charge de l’Etat, a accéléré la croissance des
bidonvilles à un rythme de 6.4% (UCLBP et ONU-Habitat, 2015 ; World Bank, 2017). Les
bidonvilles de la RMP se concentrent dans des zones variées et forment des groupes. Toutes
les villes de la RMP comptent en moyenne 5 à 20 bidonvilles regroupés en zones (Figure 25).
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Figure 25 : Zones de bidonvilles de la RMP
Source : Auteur, Goulet (2006) et Google Earth 2019
Aucune des communes situées à 5 Km de distance de l’ancien site de Port-au-Prince n’est
épargnée par l’étalement des bidonvilles. Au cours de la décennie 2000, la croissance des
aires bidonvillisées de la RMP touche à environ 52% de sa superficie urbanisée (Holly, 1999 ;
Goulet, 2006). Le processus s’enchaine graduellement dans les communes de Pétion-ville
avec 8% environ. A Carrefour, il atteint 36% par hectare urbanisé. La commune de Croix-des-
Bouquets était jusqu’en 2000 une zone à 90 % rurale. Dans les 10% de son territoire urbanisé,
83% sont bidonvillisés. Sur une population urbaine totale de 2 269 606 habitants environ,
67,35 % vivent dans des bidonvilles, soit en moyenne 279 habitants par hectare des aires
urbanisées. Pendant la décennie 2000, la RMP recevait environ 15 000 ménages dont 12 500
se sont installés dans les bidonvilles (Bras, 2010 ; Clerveau, 2016).
Cependant, le séisme du 12 janvier en 2010 a changé le paysage urbain, car outre les
bidonvilles, des camps de sinistrés se sont multipliés, c’est-à-dire, des lieux constitués d’abris
fabriqués de matériaux temporaires (Annexe 2 : Le séisme du 12 janvier 2010 : humanitaires
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et habitats des camps). En effet, la RMP compte 317104 camps sur un total de 700 dans le pays
(Tableau 10).
Tableau 10 : Camps et sans-abris de la RMP en 2013
Communes Nombre de Nombre de Nombre d’individus
camps ménages
Delmas 81 28 406 108 579
Port-au-Prince 76 11 871 42 024
Carrefour 59 4 929 17 354
Pétion-ville 36 3 611 13 598
Tabarre 24 3 655 12 939
Cité-Soleil 21 2 674 11 047
Croix des Bouquets 21 13 924 66 160
Total 317 69 070 271 731
Source : République d’Haïti, 2010, 2013 ; MPCE, 2011 et Auteur
Les camps abritent environ 69 070 ménages- soit 271 738 habitants si l’on considère que la
taille moyenne des ménages est de 5 personnes (IHSI, 2003). Parmi les camps de la RMP,
80% étaient spontanés et 20 % officiels (MICT, 2013)105. 65 % des 460 camps sont sur des
sites inondables et susceptibles d’engendrer des conséquences dramatiques en cas de forte
pluie (MPCE, 2011). Outre ces risques, 40 000 habitants des camps situés sur des collines
sont exposées à des glissements de terrain (MPCE, 2012). Les menaces et les risques
naturelles sont de véritables enjeux politiques, sociaux et environnementaux pour le
gouvernement. Au rang des scientifiques, les enjeux sont saisis en termes d’une nouvelle
planification urbaine en vue de parvenir à long terme à une solution à l’étalement des
bidonvilles dans la RMP (Théodat, 2014 ; Gilles 2014 ; Hurbon, 2014a). Au sein de la
communauté internationale, les enjeux ont été soulevés en termes de relocation des habitants
des camps (World Bank, 2015). Quant aux habitants, l’urgence était de se loger, et les
initiatives se multiplient pour relancer le processus de bidonvillisation à partir des matériaux
de récupération (blocks, tôles, bois usés).
104 Il y a des controverses sur le nombre de camps instaurés dans la RMP, car les chiffres officiels ne prennent
pas en compte ceux qui sont formés dans les espaces fermés. Les camps installés dans ce que les habitants
appellent « lakou » en créole n’ont pas été répertoriés.
105Pour l’ensemble des camps, on a estimé 52% de femmes et 42% d’hommes qui font 70% des jeunes en-
dessous de 29 ans.
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Pour les acteurs internationaux et nationaux, le déplacement de tous les habitants des camps
impliquerait la création d’une ville, ce qui nécessite des moyens financiers et techniques. Or
l’Etat haïtien est assisté à environ 40% de son budget par la communauté internationale
(République d’Haïti, 2009)106. De plus, il est dépourvu de moyens techniques et logistiques
pour parvenir à créer une ville dans l’urgence. Ainsi, entre 2012 et 2013, le gouvernement et
les acteurs internationaux ont opté pour un déplacement graduel compte tenu du fait que les
habitants faisaient face à des problèmes de salubrité, d’hygiène publique, d’insécurité, de
promiscuité et de violence. Le processus de déplacement est lancé avec un projet de soutien
financier aux ménages- soit 20 000 gourdes107 par ménage (République d’Haïti et PNUD,
2013 ; Hurbon, 2014). En 2018, 97% des habitants des camps ont été déplacés (Oxfam
America, 2013). Parmi eux, 80% se retrouvent dans les nouveaux bidonvilles dont le nombre
de logement auto-construits est estimé 300 000 en plus des logements ayant résistés au séisme
(UCLBP, 2018)108. En d’autres termes, 9 déplacés des camps sur 10 se sont installés dans les
bidonvilles. La croissance de tache bidonvillisée de la RMP post-séisme est estimée à 4 fois
plus de ce que connaissent les dix chefs-lieux du pays avant le séisme (Lhérisson, 2015). Le
déplacement des habitants des camps fait apparaitre les enjeux de l’absence d’une politique
publique de logement ainsi que les limites de la coopération financière internationale. Il met
aussi en avant la capacité des habitants, en termes de résilience, à prendre en charge son
logement faute de la faiblesse des pouvoirs publics.
L’analyse des décennies de 1980, 1990 et 2000 donne une lecture des impacts des crises
sociopolitiques, économiques et institutionnelles ainsi que des catastrophes naturelles sur
l’évolution du processus de bidonvillisation de la RMP. Elle révèle un ensemble de facteurs
qui agissent sur la demande de logement. La faiblesse de la politique de l’habitat et de
logement des décennies 80 et 90 a une incidence considérable sur l’évolution des bidonvilles.
En étudiant les évènements qui ont alimenté ce processus, elle met en évidence plusieurs
facteurs : ceux qui relèvent des crises sociopolitiques et d’autres des catastrophes naturelles et
anthropiques (Tableau 11).
106
Le budget a été renouvelé pour l’année fiscale 2010-2011.
107
Soit l’équivalent 400 dollars américains et moins de 380 euro selon le taux du jour en juin de 2013.
108
Propos du directeur, à l’occasion du 8eme anniversaire du séisme, rapporté par le journal Alter Presse.
Disponible sur : [Link] le 18 février 2019).
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Tableau 11 : Synthèse des facteurs et des effets sur le processus de bidonvillisation de la RMP
entre 1981 et 2019
Périodes Facteurs principaux Effets principaux
1981-2000 Prévention contre la peste Abattage de tous les porcs et
porcine africaine paupérisation de 1,2 millions
Crises politiques et d’éleveurs
institutionnelles Migration de 50 000 tontons
Coup d’Etat macoutes dans la RMP
Chasse à l’homme : Démantèlement de la force
vengeance contre les armée d’Haïti
oppresseurs « tonton macoute 2/3 de la RMP occupé par des
» bidonvilles
Démantèlement de la Force
Armée d’Haïti
2001-2010 Cyclones et inondations en Migration de 7 000 à 10 000
2004 et 2008 : migration de victimes des cyclones et
75 000 à 100 000 victimes ; inondations (Jeanne et Anna)
Séisme du 12 janviers 2010 : Effondrement de 50 000
50 000 logements effondrés logements
Création de 318 camps 1.5 millions de sans-abris
Création de 318 camps
2011-2019 Relogement de 1.5 millions Présence de 210 000 ONG(s)
de sans-abris et agences humanitaires
Gestion humanitaire Politique de déplacement de
Déplacement de 272 000 272 000 personnes de l’Etat
personnes haïtien et les ONG(s)
358 bidonvilles au total dans la
RMP
Source : Auteur
La plupart des zones métropoles du Sud est présentée comme une « macrocéphalie
urbaine 109», c’est-à-dire comme des régions les plus peuplée. La RMP, quant à elle, se révèle
109
Cette expression est utilisée par des géographes pour traduire l'hypertrophie d’une ville avec une densité
révélant comme un handicap territorial associé à l’image d’un corps à grosse tête.
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après 80 années de l’évolution du processus de sa bidonvillisation « une macrocéphalie
bidonvillisée », c’est-à-dire une métropole hypertrophiée où sont concentré 89% des
bidonvilles du pays (Orisma, 2020). Au bout de l’analyse des évènements et les facteurs qui
ont impacté le processus de bidonvillisation de la RMP, nous proposons un schéma qui prend
en compte la dynamique du processus (Figure 26).
Figure 26 : Processus de bidonvillisation de la RMP
Source : Auteur
Le processus s’inscrit dans une dynamique socio-spatiale entre le milieu rural et le monde
urbain. La paysannerie est caractérisée par une absence de service public et une dépendance
importante des paysans à la production agricole, dont dépendent les consommateurs urbains.
L’analyse révèle aussi une interrelation entre les facteurs sociopolitiques impliquant des
acteurs locaux, nationaux et internationaux et les effets socio-spatiaux. Il est devenu un fait :
aucune mise en œuvre de politique industrielle, qu’il s’agisse du domaine du transport, de la
gestion des déchets, de l’alimentation en eau potable, de la question foncière, de la santé
publique ou de tout autre domaine relatif aux services urbains, ne pourra être réalisée de façon
durable sans l’implication réelle et active des habitants des bidonvilles dans les périphéries de
Port-au-Prince.
L’analyse processuelle de la bidonvillisation de la RMP amène à la compréhension des
évènements, des actions et des facteurs qui ont alimenté l’évolution des bidonvilles. Elle
montre que les facteurs politiques, économiques et sociaux et leurs effets territoriaux ne sont
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pas des éléments isolés. Ils sont structurés dans des contextes où le monde urbain et le milieu
rural haïtien entre 1940 et 2019 sont interreliés. La relation entre les deux n’a pas été
profitable au développement économique de la RMP, car les enjeux socioéconomiques,
territoriaux et environnementaux dépassaient la capacité des habitants à assumer leurs
logements pendant et après des crises sociopolitiques et les catastrophes naturelles. Même si
les décisions politiques impliquent des acteurs locaux, nationaux et internationaux, elles n’ont
pas été au profit d’une planification urbaine capable de faire face aux différentes vagues de
migration. En effet, au fils du temps, elles ont eu pour principal effet d’alimenter l’exode
rural, ce qui rend particulier le cas d’Haïti. N’ayant pas de grands moyens financiers, la
majorité de migrants se sont installés dans les périphéries de Port-au-Prince, et les
transforment graduellement en des vastes bidonvilles. Après 57 ans d’évolution, le
gouvernement a changé de politique à l’égard des bidonvilles. L’action publique à l’encontre
des populations (déguerpissement) et des logements (démolition) dans les bidonvilles a été
contreproductive au développement territorial de la RMP. Les initiatives habitantes ont
amplifié et s’amplifient encore le phénomène. L’évolution et l’accélération du processus de
bidonvillisation constitue l’un des constats sur lequel se fonde la construction de la
problématique de notre recherche. Les constats tirés des contextes de l’urbanisation et de
bidonvillisation mondiale et nationale jointe à l’état du savoir sur la question de bidonville ont
servi de matière pour interroger le processus de fabrication des bidonvilles.
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Les éléments du contexte de la recherche et des observations tirées du terrain permettent de
constater que le bidonville reste un phénomène urbain incontournable tant par l’effectif
(300 000) que par la taille des populations qui y résident (42%). Cependant, il demeure plus
problématique dans les milieux urbains des pays du Sud où le rythme de croissance s’accélère
à 2% l’an et où se concentre 80% de l’effectif. De plus, ils sont appréhendés comme des
territoires généralement déclassés, situés à proximité des villes, dans des endroits « sans »
valeur foncière et urbanistique propre. Ce qui suppose que ces territoires sont à risques et que
les populations qui y vivent sont exposées à des catastrophes naturelles et anthropiques.
En Haïti, le phénomène est particulièrement préoccupant : outre le fait que les risques sont
nombreux (ouragans, séisme, inondations, cyclones...), il existait 17 bidonvilles en 1950
quand le taux de l’urbanisation était estimé à 13% ; en 2020 le pays compte environ 400
bidonvilles, et son taux d’urbanisation est estimé à 58%. En effet, l’augmentation du nombre
de bidonville est un enjeu majeur pour la politique publique de logement, de la planification
spatiale ainsi que pour la gestion foncière étatique. Dans la RMP où la croissance des
bidonvilles est plus élevée (89%), le phénomène s’explique par la combinaison des facteurs
sociaux, politiques, économiques, de l’accès à la terre, de concentration des services urbains,
de la pression démographique, des catastrophes naturelles, etc. Dans le processus de la
fabrication des bidonvilles en Haïti sont impliqués une variété d’actions, d’acteurs, de régime
de propriété foncière, des structures économiques et historiques. Dans les cas des bidonvilles
de « Nan Palmistes », « Nan Pisquettes » et « Fort Sainte-Claire » qui existent depuis plus de
20 ans, le foncier et l’habitat à certains endroits font déjà l’objet de patrimoine et de propriété
légitimée par le temps. Ainsi nombreux sont les bidonvilles qui se transforment, évoluent, se
consolident, et qui assurent le logement des milliers d’habitants (occupants et locataires). Les
éléments constatés nous ont permis de construire un objet de recherche autour du processus de
fabrication et des modalités d’habiter les bidonvilles en prenant en compte les acteurs
mobilisés (statut, modes d’actions, ressources, moyens, actions…) et les grands enjeux
fonciers.
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Partie 2
Problématique et méthodes de recherche
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Le terme bidonville est très employé 110 dans la présentation des milieux urbains dans les
Suds. Il est utilisé aujourd’hui pour évoquer des territoires combinant des dimensions
sociales, économiques, spatiales, environnementales et politiques ainsi que des enjeux
fonciers. Les travaux de recherche qui mettent en évidence ces dimensions sont très
nombreux111. En revanche, si la plupart de ces travaux abordent largement la question de
l’habitat, de la précarité des situations socio-économiques des habitants, des conflits et
violences auxquels sont exposés les habitants ; peu de travaux abordent le processus de
fabrication des bidonvilles. La question du processus de fabrication et les modalités d’habiter les
villes ordinaires sont peu abordées (Noizet et Clémençon, 2020). Or en interrogeant dans la
problématique la fabrication des bidonvilles sous un angle évolutif, nous prenons en compte
les mécanismes d’occupation foncière, les transformations de l’espace et les résultats de
l’évolution des bidonvilles. Les enjeux de cette question sont liés à des problèmes de
planification spatiale, d’aménagement, de propriété foncière, de segmentation, de polarisation
sociale, de surpeuplement, de services urbains et du vivre ensemble. Dès lors, l’objectif est de
construire une problématique et un modèle théorique qui permet de comprendre quels peuvent
être les éléments à l’œuvre dans le processus de fabrication les bidonvilles dans les pays du
Sud.
En partant des bidonvilles qui perdurent dans le temps, nous cherchons à comprendre
comment l’évolution du processus de la bidonvilisation impacte les modalités de faire la ville
dans les pays du Sud. Dans la problématique de cette recherche (chapitre 3), nous
interrogeons la fabrication et les modalités d’habiter les bidonvilles en prenant en compte les
mutations spatiales et matérielles impliquant un système d’action allant des initiatives
habitantes aux régularisations. Nous interrogeons en effet l’évolution des bidonvilles via les
mécanismes à l’œuvre dans le passage des habitats provisoires aux habitats permanents. La
perspective théorique proposée en conséquence repose sur les modalités pratiques et
opératoires (spatiales, actantielles et matérielles) du « bidonville en train de se faire » par des
phases. Elle s’inscrit notamment dans les études menées récemment sous l’angle des modes
opératoires, tels qu’ils prévalent dans la territorialisation des formes urbaines (Di Méo, 2014).
Elle ouvre par ailleurs sur la notion de temporalité des activités pour mieux saisir le processus
110
La recherche à partir d’un moteur de recherche (Google) sur l’association des termes « bidonville et pays du
Sud » évoque 1 060 000 résultats. En Haïti, les expressions quartier défavorisé, quartier populaire, zone de non-
droit, « katye cho » (quartier chaud) en créole sont utilisées pour désigner les bidonvilles.
111
La recherche avec le terme bidonville sur le moteur de recherche (Google) relate 3 100 000 résultats.
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et l’historicité comme des termes classiques à partir de l’œuvre de Norbert Elias (Elias, 1996 ;
Delzescaux, 2002). Ainsi, la perspective théorique s’inscrit à la fois dans des cadres
historiques et sociologiques. En mobilisant la question foncière, l’habitant et les modes
d’habiter ; et surtout en observant certains bidonvilles transformés et évolués, et qui dégagent
au bout d’un temps un profile urbain, nous proposons des schémas qui prennent en compte cet
aspect évolutif.
Afin de mieux répondre aux interrogations, d’éprouver les hypothèses et de renforcer les
propositions théoriques et schématiques par des expériences de terrain, nous présentons aussi
les dispositifs et les méthodes qui ont servis pour collecter les données de terrain (chapitre 4).
Il nous semble que toute démarche de recherche empirique a son fondement dans les
approches qu’elle met en œuvre et les méthodes qu’elle utilise pour collecter les informations
nécessaires à sa réalisation. Ainsi nous utilisons les méthodes qualitatives qui combinent des
ballades, des observations, des entretiens individuels et des focus group 112 pour collecter les
données. Le choix de ces méthodes s’inscrit dans la lignée de la prédominance de l’oral sur
l’écriture en Haïti. Dans des contextes informels, les informations sont donc plus faciles à
collecter à l’oral. Compte tenu des difficultés rencontrées, nous recourons à la méthode
documentaire pour compléter les informations recueillies sur le quartier de Canaan. Ainsi, la
démarche suivie dans le cadre de cette partie se fonde sur une approche thématique et
analytique. Elle est aussi liée à la géographie sociale et culturelle que prônaient les
géographes anglo-saxons (Di Méo ; 2014) ; nous l’avons pris en compte en utilisant certains
mots des enquêtés comme « commandant, chef, .... » pour accéder au terrain.
112
Nous désignons par combite urbaine dans cette recherche.
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Chapitre 3 : Problématique et modèle d’analyse
La problématique de notre recherche se focalise sur le bidonville comme objet centrale. Afin
de mieux comprendre l’utilisation de la nation de bidonville dans la recherche, il importe de
l’expliciter : d’un côté, elle renvoie à un concept et de l’autre à des réalités socio-spatiales
tangibles et variées (Merlin et Choay, 2010). Dès son apparition, les chercheurs ont mis en
avant les matériaux de construction des habitats, les revenus des habitants et le statut juridique
du foncier pour le caractériser comme une forme urbaine de la pauvreté et de l’informalité
(Damon, 2017). Apparu en français en 1953, le bidonville traduit une forme urbaine
surpeuplée des gens quasi sans ressources où les habitats sont construits à partir des matériaux
de récupération dans des zones quasi-délaissées113 (Tribillon, 2018). Au cours des années
1960, les bidonvilles étaient étudiés comme des formes urbaines contre lesquelles les
pouvoirs publics réagissaient pour résoudre certains problèmes de santé publique (hygiène,
insalubrité, promiscuité) et de pauvreté urbaine (Deboulet, 2010). Les habitants des
bidonvilles étaient considérés comme des prolétaires s’appropriant des espaces proches des
villes dont leurs transformations participent à la désorganisation urbaine (Granotier, 1965). Le
bidonville est en effet un phénomène ancien qui suscite à nouveau une abondante
interrogation. Dans les années 2000, en soulevant des enjeux économiques, politiques,
sociaux, administratifs, environnementaux et de gouvernance, les chercheurs sur la question
des bidonvilles ont enrichi les travaux antérieurs. L’abondance des réalités attribuées à la
notion bidonville a alimenté le champ des concepts pour appréhender le phénomène.
L’habitat, l’habitant, le foncier, le service urbain, l’informalité, la précarité sont les
principales notions répertoriées dans les travaux sur le bidonville. Leurs réappropriations ont
permis de saisir les réalités du phénomène sur un angle évolutif. Ainsi aborder la question des
bidonvilles se révèle une investigation à plusieurs dimensions dont chacune fait l’objet d’une
approche différente. Pour mieux synthétiser les travaux en fonction des différentes approches
mobilisées et les enjeux soulevés par les chercheurs, nous proposons une classification à partir
des travaux sur les bidonvilles dans les années 2000. Les types des approches proposées
permettent in fine de justifier l’apport de cette recherche par rapport aux limites et apports des
travaux antérieurs. Nous servons des limites et des apports des approches pour construire une
113
Il s’agit des zones à faible enjeux de l’aménagement et de planification urbaine, car les zones occupées se
situent souvent proches de dépotoirs, des déchetteries ; elles sont aussi des zones marécageuses ou inondables,
des ravins, des pentes prononcées ou terrains contaminés.
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problématique à partir de l’expérience du bidonville de Canaan autour de l’évolution des
bidonvilles, une dimension jugée peu traitée.
3.1-Etat de l’art sur la question de bidonvilles
Pour mieux comprendre la question des bidonvilles et les aspects humains ainsi que non-
humains qui l'entourent, de nombreux travaux de recherche ont émergé. La compréhension de
la notion de bidonville favorise d'importantes questions sur la relation entre les habitants en
situations socio-économiques précaires et la création, la transformation et l’évolution des
espaces de vie. Les nouvelles questions sont liées à la croissance des bidonvilles dans le
monde, notamment dans les pays du Sud. Elles font surgir des enjeux économiques,
politiques, environnementaux, sociaux et juridiques sur la question des bidonvilles : les
années 2000-soit 4 ans après la conférence de l’ONU-Habitat III- constituent un retour114
important des travaux sur le sujet. Les nouvelles investigations sur le phénomène ont enrichi
le débat sur la notion de bidonville. Ainsi il importe de mettre en évidence les nouvelles
réalités auxquelles renvoie le mot bidonville.
3.1.1- Le bidonville : un mot ancien pour quels faits urbains contemporains ?
Dans les travaux sur les bidonvilles s’établissent des relations entre les habitants et les
habitats auto-construits, entre les modes d'habiter et les liens sociaux existants, entre la vie
quotidienne et l’environnement de vie, entre les ressources et les moyens mobilisés, entre le
mode d’accès au foncier et la crise de logement, entre l’accès à des services et la précarité
socio-économique des habitants (Goulet, 2006 ; Damon, 2017 ; Balocco, 2017 ; Daubeuf,
2018 ; Lion, 2018 ; Roche, 2019). D’autres travaux mettent en avant les procédés et les
matériaux de constructions des habitats (Tribillon, 1993, Deboulet, 2010). Ainsi dans la
littérature sur la question des bidonvilles, il existe une pluralité de notion évoquées pour saisir
un phénomène ancien saisi à nouveau par la politique, l’histoire, l’administration ainsi que la
gouvernance. On assiste à des nouvelles investigations. Par exemple, une recherche à partir
des résumés et les mots de plusieurs articles publiés entre 2000 et 2019 ainsi que la définition
de bidonville dans le dictionnaire de l’urbanisme (Merlin et Choay, 2010) permet de repérer
les occurrences des mots et expressions fréquents dans la littérature (Figure 27).
114
Nous avons cherché des publications sur la question des bidonvilles au cours des années 2000 sur des moteurs
de recherche, il a été constaté de nombreux travaux ont été publiés sur le sujet dans les domaines de la
sociologie, de la géographie, de l’aménagement, de la gouvernance urbaine, de la politique, de l’administration,
de l’urbanisme, de l’économie et de la gestion. Les nouvelles investigations de ces domaines ont révélé un
nouvel intérêt pour le phénomène.
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Figure 27 : L’occurrence des notions et concepts autour du terme de bidonville
Source : Auteur
L’état de l’art sur la question des bidonvilles vers les années 2000 est marqué par une
dominance de l’habitat, de l’habitant, de précarité. Le bidonville se défini en l’assimilant à la
notion de quartier précaire. A partir de la nation de précarité, les travaux de recherche ont
ouvert le champ des investigations sur la matérialité du phénomène. La précarité renvoyant au
statut des occupants de l’espace, fait référence à l’absence de titre de propriété, de confort
dans les logements, du permis de construire ou non-respect de l'affectation et l’occupation du
sol (Deboulet, 2011). Elle fait référence aussi à la manière dont les habitants occupent le
foncier et l’usage dont ils ont fait de l’espace à partir des termes de « spontané »115, « non-
réglementaire » ou « informel ». En effet, les travaux de recherche se sont multipliés selon des
enjeux variés d’un pays à l’autre : pour les pays européens, par exemple, la réapparition des
bidonvilles est associée aux problèmes de la migration et de sans-abrisme (Lion, 2018). En
revanche, pour les pays du Sud, la question est abordée en termes d’accès au foncier, de
pauvreté, d’exode rural, de crise de logement, de manque d’infrastructure et de surpeuplement
(Goulet, 2006 ; Daubeuf, 2018). La pauvreté de l’habitat dans les bidonvilles est abordée en
termes d’insécurité, d’absence de confort et de manque de service (Damon, 2017, Djatcheu
Gamgain, 2018). Les habitats dans les bidonvilles sont désormais assimilés à une forme de
pauvreté dont témoignent leurs faibles capacités de résistance à certaines catastrophes
115
L’expression de quartier spontané ne correspond pas à la réalité des pays du Sud compte tenu du fait que ces
quartiers sont inscrits généralement dans un processus de fabrication dans un temps plus ou moins long au vu et
au su du grand public. En tout cas, dans le cas de nos observations, la formation des bidonvilles n’est ni
clandestine ni discrète.
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naturelles et au manque de certains conforts matériels. « Pauvres », suroccupés, non-décents
et surpeuplés sont des adjectifs utilisés pour qualifier ce paramètre (Deboulet, 2011 ; Damon,
2017). Par ces thèmes, les travaux de recherche sur les bidonvilles sont investis par des
chercheurs en sciences humaines et sociales ainsi que par d’autres disciplines différentes.
La fréquence importante de l’habitat dans le nuage des mots est aussi liée au fait que le
bidonville se défini aussi par rapport aux procédés de construction des habitats. Les habitats
dans les bidonvilles sont auto-construits, c’est-à-dire réalisés avec peu de moyens et de
connaissances techniques à la base (Merlin et Choay, 2010). Les procédés de construction des
habitats dans les bidonvilles sont associés à des pratiques et techniques ordinaires,
rudimentaires et vernaculaires. Les procédés sont ordinaires, rudimentaires et vernaculaires
par rapport à des normes standard d’urbanisme et d’architecture fixant des normes prévues
pour habiter. Parmi les conditions pour construire en milieu urbain la qualité du sol, des
matériaux et des techniques sont aussi importantes que les professionnels mobilisés selon le
type de l’habitat (Levy-Vroelant, 2000 ; Bouillon, 2009). Dans les bidonvilles, les habitats
auto-construits sont ordinaires parce qu’ils posent un certain nombre de problèmes
techniques, technologiques, matériels, climatiques, logistiques et architecturaux : ne serait-ce
pas des « habitats de survie » (Friedman, 2003). Même si la notion auto-construction traduit
en effet que la construction est l’œuvre des habitants, cela ne veut pas dire que dans les
habitats auto-construits il n’existe pas des compétences, des savoir-faire et d’expériences dans
l’acte. Par rapport aux mutations du tissu de bâti observé dans le passage des habitats
provisoires en habitats en dur, notamment dans les favelas au Brésil, dans les bidonvilles au
Pérou et en Haïti, il a été observé que dans les procédés de construction des habitats de ces
territoires, se dessine une certaine forme de compétence (expériences et des savoir-faire), des
moyens techniques (outils mécaniques et électriques), des ressources (capital humain et
financier) et le foncier (ressource matérielle) (Meadows, 2016; Le Marchand, 2016; Lion,
2018 ).
Associé au terme « slum », le bidonville se défini également par rapport aux placements et
distributions des dispositifs techniques et spatiaux dans l’espace. Les bidonvilles sont des
quartiers non-planifiés, sous-équipés ou non-structurés assimilés à des territoires anarchiques
et non-viabilisés, c’est-à-dire sans structure d’aménagement préalable (Josse et Pacaud, 2006 ;
Noweir et Panerai, 2006 ; Deboulet, 2010). Le manque (voire l’absence) de planification de
l’espace permet d’introduire les paramètres de l’informalité et de l’illégalité des cadres
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physiques des bâtis. Dans ce sens, « les bidonvilles sont des formations urbaines en infraction
avec toutes les normes techniques et juridiques dont notamment le droit civil et de
l’urbanisme, les plans d’aménagement et leurs règlements, les règles de construction, les
règlements municipaux… » (Tribillon, 2918, p. 31). L’irrégularité juridique et l’informalité de
l’accès au foncier confèrent à la notion un autre paramètre : bidonville est associé au
« quartier informel » (UN-Habitat, 2016). La définition de bidonville sur l’angle de l’illégalité
et l’informalité-contrairement aux travaux116 antérieurs-met en évidence à partir des années
2000 la question foncière dans les bidonvilles. Par exemple, Merlin et Choay (2009)
définissent le bidonville comme résultat « d’une occupation de fait, illégal, du sol dans les
secteurs des périmètres urbains ou suburbains considéré comme inutilisable ou dangereux,
fortes pentes, sols ravinés, zone inondable et de décharges, anciennes carrières, lagune et
littoraux, d’une façon générale, zones laissées vacantes par leurs propriétaires et la
municipalité » (p.125-126). Les arguments de l’illégalité et l’informalité de cette forme
urbaine sont fondés sur le statut des parcelles (Daubeuf, 2018). Par rapport au mode
d’occupation et d’appropriation du foncier, les bidonvilles sont assimilés à des quartiers
informels et spontanés (Deboulet, 2011).
L’association de bidonville à l’informalité suppose une opposition binaire (formelle et
informelle) qui charrie en réalité un modèle de fabrique de territoire dans une perspective
institutionnelle et fonctionnaliste. Ainsi associé au foncier comme une ressource non-
profitable aux acteurs du capitalisme (Etat, entreprise, agence immobilière…) dans le cas des
bidonvilles, l’informalité foncière recouvre toutes les activités socioéconomiques relatives à
l’accès au sol urbain qui échappent au contrôle de l’administration et de la fiscalité publique
(Forster et Ammann, 2018). En d’autres termes, l’informalité dans la question des bidonvilles
ne traduit pas forcément la désorganisation ni l’absence des règles. D’ailleurs, c’est pour
réintroduire la question foncière dans les bidonvilles dans la machine administrative,
institutionnelle et fiscale que dégage l’idée de la « régularisation foncière » prenant des
formes de « formalisation des parcelles », « octroi du droit d’emprise », « accord du droit
d’usage » (Gonçalves, 2011 ; Fijalkow, 2013 ; Bosch, 2018). Pour régulariser ou octroyer des
droits sur des parcelles, les pouvoirs publics mettent en œuvre des dispositifs
116
En 1950 par exemple, l’informalité du foncier dans les bidonvilles ne représentait pas un phénomène assez
significatif d’autant plus que «85% des habitants des villes du tiers monde ne possèdent aucun titre de propriété
légal » (Davis, 2005, p.17). Cependant, à partir de 1970, quand le sol urbain faisait l’objet de marchandise rare,
le foncier dans les bidonvilles a connu diverses spéculations financières. Il faisait l’objet d’un marché rentable
ainsi que des ressources réservées pour des projets urbains publics, etc. (Granotier, 1980).
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d’enregistrement des parcelles. Au Cameroun par exemple, dans les villes de Douala et
Yaoundé, les autorités accordent le droit d’usage sur des parcelles jusqu’à des interventions
de l’Etat pour entamer des projets de développement territorial (Fourchard, 2007) ; Tribillon,
2018 ; Tandzi Limofack, 2018). Ainsi la question de l’informalité foncière dans les
bidonvilles est identifiable à partir de plusieurs dimensions : sur les parcelles elles-mêmes, sur
le statut des occupants des parcelles, à partir des logements sur cette parcelle, sur les normes
d’urbanisation et l’intégration aux réseaux urbains, sur l’enregistrement des parcelles dans les
registres fonciers (cadastre) et sur des marchés fonciers irréguliers dont les parcelles font
l’objet (Deboulet, 2011 ; Barthel et Jaglin, 2013). L’informalité relève de la manière dont les
autorités étatiques traitent la question foncière dans les bidonvilles. Elle reste en revanche une
clé de réflexion pour questionner les acteurs de fabrication de bidonville dans leurs activités
impliquant des mécanismes, des règles, des procédés et des procédures.
Un autre aspect très fréquent dans les travaux de recherche sur la question des bidonvilles est
le surpeuplement ou la surpopulation. Le surpeuplement est évoqué lorsque le nombre de
mètres carré par personne est trop faible par rapport aux ressources disponibles et que les
résidents sont obligés de vivre dans un environnement social caractérisé par une promiscuité
importante (Daubeuf, 2018). Il devient actuellement un outil technique et opérationnel que
l’on prend en compte à partir de l’occupation d’une pièce de 25 m 2 par plus de 2 personnes
(Merlin et Choay, 2010). En d’autres termes, le surpeuplement traduit le fait que la superficie
de 18m2 d’une pièce est habitée par plus de 2 personnes. Or les conditions de logements des
ménages dans les bidonvilles dépassent largement la densité des résidents par logement : dans
les grands bidonvilles, des ménages de 5 à 8 personnes en moyenne habitent dans des pièces
de 18 à 25 m2 (Damon, 2017 ; Prince, 2017). C’est pourquoi les bidonvilles sont généralement
considérés comme des zones très denses où la population vit dans une promiscuité (Gerbeaud,
et al. 2015). Cependant, la surpopulation est très contestée dans la littérature, car elle n’est pas
une réalité propre aux bidonvilles puisque certaines grandes villes font face aussi au
surpeuplement. Par exemple, 8,5 % des ménages en France sont en situation de
surpeuplement dans les villes si l’on considère les critères de la densité d’habitant par
superficie des logements (Fondation Abbé-Pierre, 2018). Même si la nation de surpeuplement
est critiquée, elle permet de considérer un autre paramètre dans l’état de connaissance sur la
question des bidonvilles : la qualité de vie des habitants.
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Dans les travaux de recherche, la précarité est aussi déterminée à partir de la qualité de vie des
habitants dans leurs logements. La notion de « qualité de vie »117 a été mise en résonnance
avec la situation de surpeuplement des logements dans les bidonvilles pour mettre en
évidence un modèle d’habiter acceptable selon des points de vue institutionnels et
fonctionnalistes. Parmi les critères de ce modèle d’habiter, le cadre physique des bâtis,
l’environnement naturel et social du logement et les conditions socioéconomiques des
habitants sont déterminants dans les considérations des éléments de confort (Brun et Driant,
2003). La qualité de vie dans un logement est déterminée à partir du cadre physique du bâti
(habitat), de la répartition du nombre de résidents par pièce dans le logement (densité), de
l’accessibilité aux réseaux et aux services que nécessite la vie en milieu urbain (Verret, 2020).
En ce sens, la notion de confort inclut même des éléments jugés superflus comme par
exemple la climatisation ou le chauffage (Lion, 2018). Certes, la qualité de vie est critiquée
pour son aspect trop subjectif ; mais elle permet de prendre en compte les conditions
défavorisées des habitants des bidonvilles par rapport à leur environnement social et certaines
maladies qui sont liées à la qualité de l’eau (la diarrhée, la malaria, le choléra) ainsi que la
surpopulation des logements (problèmes respiratoires) (Jérôme et al, 2017). En Haïti, par
exemple, les bidonvilles sont assimilés à des « quartiers défavorisées » (Prince et al. 2017).
Il y a dans la littérature sur la question des bidonvilles un ensemble de consensus sur les
réalités spatiales, sociales et matérielles attribuées à la nation. Il importe pour nous de les
réapproprier ; puis les réorganiser en fonction de la problématique de la recherche afin de
combler un peu dans les limites observées dans l’état de l’art. Dans les travaux des années
2000, il y a consensus sur la matérialité des cadres de bâti : les habitats et l’accès au foncier
relèvent de l’irrégularité technique, juridique et urbanistique. Nous observons aussi des
invariants sur la surpopulation et ses déclinaisons, la précarité de la situation
socioéconomique des habitants, l’organisation sociale des territoires. Cependant, il y a un vide
considérable sur le processus de fabrication de ce que l’on appelle communément bidonville.
De quel processus résulte ces réalités et comment ils s’enchainent à long terme ? Que
deviennent les bidonvilles dans la durée ? Quels sont les rapports entre l’évolution des cadres
matériels et l’espace social des bidonvilles ? En effet, les mécanismes de fabrication des
bidonvilles dans la durée restent un objet méconnu dans la littérature. En conséquence, la
dimension de la temporalité est quasi-absente dans les définitions. Or les bidonvilles sont des
117
Apparait pour la première fois dans le traité sur l’architecture et le bien-être en 1452 publié par Léo Batista
Alberti.
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résultats d’une série d’activités dans le temps. C’est dans la temporalité du processus de
fabrication que les formes des bâtis se composent-décomposent et recomposent. C’est à partir
du processus de fabrication que l’on arrive à placer les actions des acteurs dans une
temporalité si l’on veut appréhender l’incidence de l’évolution des bidonvilles sur « faire
ville » dans les pays du Sud.
Ainsi dans le cas de cette recherche, pour mieux interroger le processus de fabrication et les
modalités d’habiter les bidonvilles, nous proposons un cadre notionnel capable de mettre en
relation les dimensions sociales (fabrication de l’espace social) avec la fabrication physique
(matérielle) des bidonvilles. Nous les mettons en relation avec la temporalité du processus
pour examiner l’évolution du cadre matériel à partir des pratiques sociales et des usages des
habitants. Ce qui traduit que les questionnements soulevés ici s’inscrivent dans la poursuite et
le dépassement des interrogations des travaux précédents. Elles les poursuivent en considérant
l’habitat dans une perspective évolutive allant d’habitat provisoire aux habitats permanents
auto-construits. Les mutations des habitats au bout d’un temps dégagent un profil urbain aux
anciens bidonvilles les faisant passer soit des quartiers qui fonctionnent à l’image des villes
soit à des villes dotées d’une municipalité. Autrement dit la question de savoir comment les
bidonvilles évoluent dans leurs contenus matériels et sociaux reste l’objet du problème que
nous construisons ici. Pour une meilleure compréhension du cadre conceptuel, nous
proposons une carte mentale de façon structurée autour du bidonville comme notion en
mettant en avant un ensemble de dimension récurrente dans la littérature (Figure 28).
Figure 28 : Synthèse des définitions du bidonville à travers un cadre notionnel
Source : Auteur
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Le bidonville est ainsi défini dans un système mettant en relation la matérialité du territoire
avec les composantes sociales. Dans le processus, les éléments de la morphologie évoluent au
rythme du développement des activités socioéconomiques des habitants qui mobilisent des
ressources et des tactiques pour auto-construire les habitats. Les modes d’habiter déterminent
les statuts des occupants et l’environnement social des habitants par rapport à la taille des
populations et aux manques de services ainsi qu’aux types de sol où se situent les bidonvilles.
La synthèse met aussi en relation une perspective qui se projette, celle de l’extérieur associé à
la perception des gens sur les bidonvilles et la perception des habitants des bidonvilles sur les
villes qui justifient souvent le choix des espaces où s’installer. Dans la suite de cette
recherche, nous réapproprions ces notions et concepts retrouvés dans les travaux antérieurs
pour interroger le bidonville dans un cadre évolutif : comment évoluent les habitats, les statuts
des parcelles, l’accès aux services, la perception sociale sur le quartier, la population ?
Puisqu’ils ne sont pas des éléments figés, interroger leurs évolutions apportera des nouvelles
dimensions de compréhension à la question de bidonville. Pour une meilleure réappropriation
de ces notions et afin de mieux saisir les enjeux qu’ils soulèvent, et surtout pour mieux
positionner l’apport de notre recherche par rapports à nos prédécesseurs, nous proposons une
typologie d’approche à partir des principaux enjeux repérés dans les travaux.
3.1.2- Proposition d’une typologie d’approches des bidonvilles
Afin de situer la contribution de la recherche dans le contexte actuel des interrogations sur la
question des bidonvilles, nous proposons une approche structurée par type sur la question des
bidonvilles. La typologie proposée prend en compte les concepts clés mobilisés ainsi que des
questionnements et des enjeux que soulève chaque approche. Pour décrire chaque approche,
nous utilisons la littérature scientifique qui fait la question des bidonvilles un champ
privilégié de recherche. En effet, dans les travaux antérieurs, nous avons repéré plusieurs
approches qui sont différentes dans la manière de saisir l’une des dimensions de la question
des bidonvilles et complémentaires dans les compréhensions du phénomène.
1ème) Dans les recherches portées sur la morphologie invoquant la précarité des quartiers,
l’accent est mis sur la forme du bâti et la qualité des matériaux de construction (Gauthiez,
2003 ; Allain, 2004). Les habitats des bidonvilles sont qualifiés d’« habitat spontané », d’«
habitat insalubre », d’« habitat misérable », d’« habitat non réglementaire », d’« habitat
clandestin », d’« habitat illicite », d’« habitat marginal », d’« habitat informel », d’« habitat
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pauvre », d’« habitat non-décent », « taudis » « habitat précaire » (Deboulet, 2010; Barthel et
Jaglin, 2013 ; Fijalkow, 2017b ; Daubeuf, 2018). Toutes ces expressions renvoient à des
matériaux, aux techniques de construction, à l’absence de services publics de base (eau,
électricité et assainissement). La revue « Urban Morphology » a été consacrée aux travaux de
recherche sur les formes urbaines. Certains chercheurs de la revue voudraient même
concevoir une « science urbaine » pour analyser l’aménagement de l’espace et les dynamiques
de production sociale de l’espace urbain (Chouquer, 2012). Cependant, l’analyse
morphologique des bidonvilles en marge des contenus socioéconomiques est devenue l’objet
de nombreuses critiques soulignant des faiblesses épistémologiques et méthodologiques en
sciences humaines et sociales. Outre ces faiblesses reprochées aux travaux de cette approche,
la mise à l’écart des enjeux de l’exclusion et de marginalité socio-spatiale au profit des
formes, a suscité d’autres approches (Merlin et Choay, 2010).
2ème) Une autre série de travaux de recherche met en évidence les manques ou l’absence
d’accès aux services urbains de base en évoquant des dimensions politiques et
institutionnelles. Les enjeux de gouvernance sont soulevés à partir de la présence ou l’absence
des acteurs publics dans la gestion des services urbains dans les bidonvilles (Goulet, 2006 ;
Damon, 2017). Les résultats des travaux de recherche témoignent d’une faible connaissance
institutionnelle et une méconnaissance territoriale de la part de certains acteurs publics (Baron
et Belarbi, 2010). La méconnaissance du quotidien des habitants des bidonvilles concourt à
une mauvaise gestion de l’eau, de collecte et de traitement des déchets (Aguilera, 2010 ;
ONU-Habitat, 2016). Les travaux de recherche amènent le débat sur une approche
opérationnelle à partir d’une vision technico-politique. Cependant, certaines critiques ont été
soulevées par rapport aux conditions d’amener les services jusqu’aux ménages dans les
bidonvilles. La question éthique est la plus récurrente : comment exiger des usagers de payer
des factures sachant qu’ils sont chômeurs ou qu’ils n’ont pas de revenu (Giraud, 2008) ? Faut-
il envisager des offres de services dans les bidonvilles à prix égal de la ville ou peut-on
demander aux habitants de la ville de contribuer au paiement des services fournis dans les
bidonvilles ? Bref, l’idée est de savoir si les habitants des bidonvilles ont droit à des services
urbains gratuitement. Ces questions et bien d’autres soulèvent des limites considérables à
cette approche. Elles mettent en exergue par ailleurs l’idée d’approcher implicitement les
enjeux de l’inégalité et de l’injustice socio-spatiale : ne serait-ce pas dire que la ville est
l’espace où les services de base sont disponibles parce que les citadins ont des ressources et
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moyens financiers pour les payer ; et les habitants des bidonvilles, par faute de moyens et
ressources, ne peuvent pas prétendre aux mêmes services ?
3ème) L’aspect politique des enjeux de gouvernance dans les bidonvilles fait surgir des travaux
sur la question foncière dans les bidonvilles, notamment sur les statuts des occupants et des
parcelles occupées. Les premiers travaux traitent la question en termes d’accès illicite ou
illégal dont leurs formes matérielles sont l’occupation et l’appropriation foncière informelles
(Merlet, 2010 ; Barthel et Jaglin, 2013 ; Palcy Louis-Sidney, 2019). S’agissant des bidonvilles
fabriqués depuis plus de 30 et habités par plus de 200 000 habitants, il existe des travaux qui
s’intéressent aux modalités de les formaliser, c’est-à-dire les enregistrer dans les systèmes de
cadastre (Bautès et al. 2011 ; Deboulet, 2011 ; Gonçalves, 2011). D’autres s’intéressent aux
actions publiques mise en œuvre pour aborder la question sur l’angle de la « régularisation »,
de « formalisation »118, de « droit d’emprise »119 et « droit d’usage »120 (Fourchard, 2007 ;
Gonçalves, 2011 ; Tribillon, 2018). Ces travaux s’inscrivent dans la continuité des politiques
inclusives et d’ajustements structurels prônées par l’ONU-Habitat121 dans la gestion foncière
étatique (ONU, 2012 ; Bautès et al. 2011). Cependant, entre régulariser le foncier dans les
bidonvilles et l’insolvabilité122 des résidents se trouvent une série de travaux interrogeant le
marché foncier pour mettre en évidence les limites des politiques publiques mises en place par
certains Etats (Zaki, 2006 ; 2013). Les enjeux du foncier dans les bidonvilles sont à observer
sous plusieurs aspects : sur les parcelles elles-mêmes, sur le statut des occupants des parcelles
et sur des marchés fonciers irréguliers dont les parcelles font l’objet (Deboulet, 2011). A
partir de ces enjeux, l’inégalité d’accès au foncier met en évidence la relation des droits au
logement et à la propriété avec les pratiques sociales des habitants pour se donner droit
d’habiter en ville (Michel et al. 2011).
118
En Amérique Latine, certains Etats mettent en œuvre des politiques de « formalisation » des parcelles sans
l’octroi d’un titre officiel de propriété aux occupants (Bosch, 2018).
119
Dans de nombreux pays d’Afrique et Moyen orient, l’Etat accorde aux occupants des parcelles un « droit
d’usage » appelé aussi « droit de superficie » (Barthel, 2013).
120
Au Cameroun, dans les villes de Douala et Yaoundé, le droit d’usage sur des parcelles est accordé en
attendant des opérations de déguerpissement émanant de l’État pour mettre en œuvre des projets de
développement territorial (Tribillon, 2018 ; Tandzi Limofack, 2018).
121
Sur la page d’accueil d’ONU-Habitat s’affiche les thèmes fonciers et propriétés terriennes préconisés dans la
conférence de l’HABITAT III, afin de mettre en œuvre la politique inclusive et d’ajustements structurels. Cette
politique vise à intégrer le foncier dans les bidonvilles dans la politique de la ville. Page disponible sur :
[Link] (consulté le 21/01/2021)
122
Le prix du foncier dans le cadre formel peut atteindre jusqu’à 50% du coût de la construction de logement
estimé à environ 50 000 dollars pour un logement de 150 mètres carrés (Darbouze, 2019). Or plus de 26% de la
population urbaine mondiale-vivant en-dessous du « seuil de la pauvreté »122-ne sont pas solvables (Banque
Mondiale, 2018).
Cette thèse est accessible à l'adresse : [Link] 97
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4ème
) Un autre type d’approche s’intéresse plutôt aux activités socio-économiques des
habitants des bidonvilles. Dans les travaux de recherche, les paramètres socio-économiques
sont analysés en mettant en tension les activités de production, de création artistique et de
consommation comme source de revenu dans les bidonvilles (Raulin, 2014). Le bidonville est
assimilé à des territoires de pauvreté urbaine de toute sorte. Cette pauvreté est perçue et
analysée par les chercheurs selon les paramètres (1) du revenu des habitants et du taux de
chômage ; (2) des relations sociales dont souffrent des habitants en termes de réseautage
(Pedrazzini, 2005, 2007 ; Duhaime et Edouard, 2017). La pauvreté se manifeste du point de
vue de l’extérieur des habitats, sans omettre pourtant qu’elle peut être contrebalancée par des
installations des dispositifs technologiques à l’intérieur. Le bidonville n’est pas seulement le
réceptacle matériel de la pauvreté urbaine, il est aussi le territoire incarnant la pauvreté sociale
ayant des répercussions sur la capacité relationnelle des habitants (Mcall, 2017). Les grands
enjeux socio-économiques soulevés dans les travaux mettent à l’épreuve l’essence même de la
politique consistant à lutter contre la pauvreté et les inégalités socio-économiques, entre
autres, dans les milieux urbains. Cependant, les paramètres socio-économiques ne sont pas
abordés par rapport à l’évolution du processus de fabrication : on ignore encore comment les
activités socio-économiques dans les bidonvilles sont saisies dès l’occupation du sol à la
consolidation des infrastructures.
5ème) Il y a aussi une catégorie de travaux de recherche qui reposent sur des rapports sociaux
qui se manifestent par des conflits, notamment de violences dans les bidonvilles et les espaces
publics urbains. Les recherches de cette catégorie sont à l’origine des travaux réalisés par des
sociologues de l’école de Chicago (Wieviorka, 2011). Les chercheurs analysent les
bidonvilles et les espaces publics comme des lieux propices à l’exercice des scènes de conflits
et de violence, notamment quand les problèmes de la densité démographique se combinent
avec les situations de misère et de discrimination socio-spatiale (Paugam, 2013). Les travaux
de recherche de cette approche sont alimentés par des réflexions qui mettent en évidence
l’impact de l’environnement social et physique sur la production de violence (Mucchielli,
2000 ; Macé, 2005 ; Mohammed et Mucchielli, 2007 ; Le Goaziou et Mucchielli, 2009 ;
Crettiez et Mucchielli, 2010). Les travaux prennent en compte les facteurs de l’environnement
physique et externe pour étudier les rapports sociaux entre les habitants (Jean-Baptiste, 2017).
Les bidonvilles sont présentés comme des zones où la violence, la délinquance, la criminalité,
la drogue, la prostitution, le phénomène de « gang » persistent. La « violence urbaine », un
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phénomène socio-spatial ancien, est de nouveau associé aux bidonvilles et quartiers sensibles
(Avenel, 2015 ; Prince, 2020). Les nouvelles interrogations urbaines sur les rapports de
l’environnement physique et les modes de vie des habitants des bidonvilles soulèvent de
nouveaux enjeux de pauvreté, de civilité et d’urbanité.
6ème) Plus récemment, une autre catégorie de travaux de recherche investigue les discours
produits sur les bidonvilles. Peu nombreux, les travaux analysent la portée des catégories de
pensée sur les bidonvilles (Depaule, 2006). Abordés par une approche « sociolinguistique »,
les mots et/ou les expressions qui désignent les bidonvilles sont analysés pour mettre en
évidence les paramètres sémantiques renvoyant à des discriminations et stigmatisations socio-
spatiales (Hancock et al. 2017 ; Fijalkow, 2017a). Les nominations des territoires urbains
deviennent un champ d’investigation pour interroger les regards des législateurs, des pouvoirs
publics, des scientifiques sur les relégations socio-spatiales (D’Arc, 2001). Par exemple, le
mot Kampung au Kenya, kariens au Maroc, celui de Iskwater aux Philippines, Kijiji en
Indonésie et encore au Soudan sont analysés comme porteurs de discrimination par rapport
aux réalités des territoires (Marchal et Stébé, 2011). Les mêmes phénomènes se produisent en
Amérique latine où on utilise les termes barrios au Venezuela, barriadas au Pérou, pueblos
jovenes en Argentine, favelas123au Brésil pour désigner les bidonvilles. De surcroit, en
Amérique du Nord, notamment au Mexique les termes de villas miserias et colonias
populares sont utilisés pour traduire ce que l’on appelle aux Etats-Unis hot spots (lieux
chauds), ghetto124. L’expression de « communauté de Guarnison » est aussi employée en
Jamaïque en lieu et place du mot Ghetto (Cruse, 2010). En Colombie, les jeunes utilisent le
terme Ollas,125 pour désigner les quartiers populaires où il y a de la vente et de la
consommation de drogues (Mariño, 2015). L’analyse de ces mots et expressions révèle
comment par le langage des territoires urbains relégués sont co-construits dont l’existence des
réalités sociales, économiques, territoriales sont peu connues à l’échelle locale et individuelle.
Compte tenu du caractère récent de l’approche, les critiques sur les discours produits sur les
bidonvilles sont quasi-existantes hormis les contradictions entre les discours produits et leurs
123
Coutras (2002), en parlant des favelas, affirme que « pour ceux qui ne se résignent pas à la solitude
désespérée, en particulier pour les « jeunes », la violence serait la seule conduite possible » (p.296).
124
Aujourd’hui, l’usage « d’hyperghetto » est courant en milieu francophone selon Vieillard-Baron (1995)
125
Mariño (2015, p. 19) décrit l’environnement des Ollas de la façon suivante : « […] il existe une exposition à la
violence. Dans le milieu de la rue et particulièrement dans les ollas, les violences ressenties et projetées jouent
un rôle principal. Dans la rue, les jeunes s’exposent à des humiliations, à des agressions physiques et même à des
assassinats collectifs, conséquences du rejet social.
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réceptions : il reste à savoir comment les habitants des bidonvilles eux-mêmes perçoivent ces
discours.
7ème) Les dimensions environnementales et sanitaires des bidonvilles sont à l’origine d’une
autre approche. Les travaux des chercheurs abordent la question en évoquant les enjeux de
l’assainissement, de résilience, d’insalubrité et de vulnérabilité urbaine (Bras, 2010 ; Lombart
et al. 2014 ; Lhérisson, 2015 ; Prince et al. 2017). Par ailleurs, d’autres travaux abordent ces
enjeux comme des véritables défis des villes durables de demain : les bidonvilles seraient un
laboratoire des villes durables de demain (Damon, 2017). Les enjeux économiques,
environnementaux et sociaux soulevés dans les objectifs de développement durable sont
aujourd’hui les principaux problèmes des bidonvilles. Les travaux qui vont dans ce sens sont
peu nombreux, ce qui leurs confère plutôt une vision de perspective.
La catégorisation des approches proposées à partir des travaux sur les bidonvilles ne traduit
pas forcément une coupure entre les travaux antérieurs et ceux des années 2000. Au contraire,
l’état de savoir sur les bidonvilles permet de comprendre que l’analyse du phénomène n’est
pas envisageable selon une approche stricto sensu. Les réalités et les enjeux que mettent en
évidence les approches sont liés. Les réalités sont liées par les habitats et les habitants qui
vivent dans les bidonvilles. Les questions démographiques, socio-économiques,
environnementales et foncières traversent quasi l’ensemble des approches dont les principaux
enjeux sont sociaux, politiques et juridiques (Tableau 12).
Tableau 12 : Synthèse des approches et des auteurs
Principaux auteurs Types d’approche Enjeux Relation avec
notre approche du
processus de
fabrication et les
modalités
d’habiter
Gauthier (2003) Morphologie des Risque et Évolution de
Allain (2004) ; habitats et qualité vulnérabilité l’habitat dans
Deboulet (2010) ; des matériaux de l’habiter précaire
Barthel et Jaglin (2013) construction
Fijalkow (2017b) ;
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Chouquer (2012) ;
Lion (2018)
Goulet (2006), Gouvernance Politique, social Initiatives
Giraud (2008), urbaine (Services et informel habitantes de
Deboulet (2010), urbains) Gouvernance
Aguilera (2010),
Baron et Belarbi (2010),
ONU-Habitat (2017 ; 2018)
ONU-Habitat (2003), Statut du foncier Juridique, social, Evolution des
Fourchard (2007), dans les bidonvilles institutionnel et mécanismes
Merlet (2010), politique d’appropriation, des
Deboulet (2011), occupants, des
Gonçalves (2011), parcelles et des
Bautès et al. (2011), modes de gestion
Michel et al. (2011) des conflits
Barthel et Jaglin (2013),
Zaki (2006, 2013),
Tribillon (2018),
Darbouze (2019).
Pedrazzini (2005) Pauvreté Economique et Evolution des flux
Roche (2010) économique et social monétaires dans la
Raulin (2014) sociale précarité
Mcall (2017)
Duhaime et Edouard (2017)
Mucchielli (200) Rapports et liens Politiques, Evolution des
Macé (2005) sociaux institutionnels et formes de
Mohammed et Mucchielli sociaux violences, de
(2007) conflits et de
Le Goaziou et Mucchielli résolution de
(2009) conflits
Crettiez et Mucchielli
(2010)
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Wieviorka (2011)
Paugam (2013)
Raulin (2014)
Avenel (2015)
Jean-Baptiste (2017)
D’Arc (2001) Représentation Exclusion et Les « sans-abris » et
Depaule (2006) sociale des discours marginalité socio- « espace sans » :
Cruse (2010) sur les bidonvilles spatiale positionnement
Marchal et Stébé (2011) socio-spatial
Mariño (2015)
Fijalkow (2017)
Hancock et al. (2017)
Bras (2010) Environnementale Développement Evolution des
Lombart et al. (2014) et sanitaire durable et santé réseaux techniques
Verret et al. (2016) publique (eau, électricité,
Lhérisson (2015) ; déchets…)
Damon (2017)
Source : Auteur
Les logiques caractérisant la prédominance des enjeux sociaux dans les approches sont
multiples et connexes. L’espace social des bidonvilles- constitué des réseaux de famille et de
voisinage, des réseaux religieux et associatif, des réseaux politiques et de solidarité, de
marchandage et de clientélisme-cristallise les échecs des politiques de la ville tant dans le
Nord que dans le Sud (Goulet, 2006). La synthèse des approches permet d’appréhender les
éléments humains et non-humains des bidonvilles selon une territorialité non figée : les
composantes des bidonvilles sont en constante mutation. Dans ce cas, les bidonvilles résultent
des processus de territorialisation où les habitants-fabricants sont en relation avec d’autres
acteurs au fur et à mesure que le territoire évolue. Ainsi, le profil territorial des bidonvilles est
le résultat d’une coalition d’action qui compose, décompose et recompose dans le temps la
morphologie des bidonvilles qui se pérennisent. Par conséquent, on peut s’interroger sur le
profil urbain qui se dégagent à partir de l’évolution des modalités d’habiter les bidonvilles. A
observer les terrains de recherche souvent présentés, pour les approches, les analyses se font a
posteriori de la fabrication des bidonvilles, c’est-à-dire après l’installation de la population sur
les lieux. Ce qui paraît évidemment logique ; mais cette évidence n’exclut pas le fait que le
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processus de fabrication et les modalités d’habiter les bidonvilles serait un champ quasi-non-
exploité. L’inexploitation de ce champ constitue pour nous un constat qui ouvre un nouveau
champ d’investigation : le processus de fabrication des bidonvilles.
Pour analyser le processus de fabrication des bidonvilles, notre recherche emprunte à chaque
approche un point qui permet de considérer les éléments de l’approche dans une perspective
évolutive. A partir de l’analyse du processus de fabrication des bidonvilles, la recherche met
en évidence l’évolution du cadre de bâti dans leurs formes, leurs matériaux et procédés de
construction. L’analyse de ces éléments permet d’inscrire notre recherche dans la continuité
de l’approche morphologique. En revanche, la question des services dans les bidonvilles sera
abordée non en termes de manque ou d’absence, mais à partir des tactiques habitantes dans les
modes de distribution au cours du processus. En ce sens, l’analyse du processus de fabrication
des bidonvilles est en rupture avec la logique institutionnelle de gouvernance liée aux services
pour mettre en avant les initiatives habitantes comme forme alternative de gouvernance de
proximité. A travers l’évolution des statuts des parcelles et des occupants, nous continuons
dans la logique statutaire du foncier dans les bidonvilles en interrogeant les modalités
d’occupation et d’appropriation. A partir de la question foncière, nous traitons aussi les enjeux
des rapports de force et les tactiques règlementaires des habitants dans le processus de
fabrication des bidonvilles. L’analyse du processus de fabrication met aussi au centre des
interrogations la question de l’évolution des flux monétaires dans l’organisation sociale de
l’espace. En d’autres termes, la contribution de cette recherche par rapport aux travaux
antérieurs se situe dans une continuité des invariants foncier et habitant comme deux notions
transversales pour interroger le processus de fabrication et les modalités d’habiter les
bidonvilles.
3.2: Apports et limites des travaux sur les bidonvilles : vers un modèle théorique
Pour une étude empirique du processus de fabrication des bidonvilles, et surtout pour
identifier et classer les éléments de sa composition, les mettre en relation, dégager une
compréhension générale à partir de la structure des éléments, il est important de présenter
notre modèle théorique. Un modèle théorique se construit à partir d’un paradigme conceptuel
ayant pour rôle de fixer le réseau des relations entre les concepts mobilisés pour analyser un
phénomène (Willett, 1996 ; Séguy-Duclot, 2015). Il s’agit de construire un modèle de
fabrication capable de prendre en compte les bidonvilles sous un angle évolutif tout en
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l’inscrivant dans une rupture et une continuité théorique qui subsiste entre les travaux
antérieurs sur le phénomène. Le but est de faire ressortir l’incidence de l’évolution des
bidonvilles sur « faire ville ou quartier » dans les pays du Sud, entre autres Haïti. Pour une
meilleure compréhension des notions relatives avec l’objet et le terrain de la recherche, nous
proposons un modèle de fabrication mobilisant les concepts de foncier, d’habitant-fabricant et
de (mode) d’habiter. Le concept du foncier est saisi comme une ressource ou un support
physique et matériel grâce auquel les actions sont possibles. Le concept habitant-fabricant est
mobilisé pour étudier le champ des actions et d’acteurs dans la dynamique de transformation,
de composition et de co-fabrication du quartier. Le mode d’habiter est mobilisé afin de relier
les concepts dans le processus de fabrication des bidonvilles, et surtout pour traduire le
résultat du processus.
3.2.1-Le foncier comme ressource dans le processus de fabrication des bidonvilles
Dès lors qu'on envisage d’interroger la fabrication des bidonvilles sous un angle évolutif, la
question foncière apparait inévitable. Le foncier, par son utilité, est considéré comme une
ressource territoriale importante au développement des activités d’habiter (Jouve et Vianey,
2012). La ressource ici traduit l’état d’une chose dont son usage est susceptible d’améliorer la
situation de celui qui l’utilise (Baron et Isla, 2006 ; Darbouze, 2019). Mettre l'accent sur le
foncier comme ressource permet de le saisir comme un support d’action fédérant les acteurs
mobilisés ainsi que les moyens qu'ils disposent pour organiser les activités de fabrication. Le
foncier est une ressource d’actions d’habiter, c’est-à-dire un support de territorialisation
s'inscrivant dans des dimensions actantielle, économique, institutionnelle et juridique (Di
Méo, 2014). Cette dynamique foncière dans les phases initiales de la fabrication des
bidonvilles est souvent étudiée en termes d’occupation « illicite, illégale ou informelle » par
rapport aux enjeux de droit de propriété (Deboulet, 2011, Barthel et Jaglin, 2013). Cependant,
les travaux sont révélés limités par rapport aux facettes évolutives des bidonvilles. Or il y a
des travaux de recherche en Afrique, en Amérique Latine et les Caraïbes qui révèlent des
interventions a postériori de l’Etat dans le processus visant à formaliser les parcelles
(Enriquez, 2008 ; Barthel et Jaglin, 2013 ; Tribillon, 2018 ; Bosch, 2018). S’agissant des
bidonvilles qui évoluent, se transforment et se pérennisent dans le temps en Haïti, certaines
parcelles font déjà l’objet de patrimoines laissés à d’autres générations. En conséquence,
l’occupation d’une parcelle sans interruption pendant 20 ans donne droit à la propriété
légitimée par son enregistrement et le paiement des impôts fonciers. Au Pérou, au contraire,
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c’est la valeur de l’investissement sur les parcelles qui est déterminant dans les critères de
régularisation des parcelles (Michel et Oliveau, 2017). Afin de prendre en compte ce
paramètre dans l’analyse du processus de fabrication et les modalités d’habiter les bidonvilles
en Haïti, nous proposons un cadre graduel susceptible de considérer la question foncière sous
un angle évolutif (Figure 29).
Figure 29 : Dynamique foncière proposée dans l’évolution des bidonvilles
Source : Auteur
Ce cadre d’analyse prend en compte les notions liées au foncier dans les bidonvilles dans une
dynamique impliquant les acteurs et leurs champs d’intervention. Il prend en compte aussi le
fait que le foncier en milieu urbain est une ressource inégalement répartie et que l’occupation
du sol est un fait récurrent dans les pays du Sud. Il existe plus de 380 millions d'hectares de
terre concernés par la tache urbaine dans le monde dont plus 1/3 est occupé par des démunis
vivant dans des bidonvilles (Merlet, 2010). Dans de nombreux pays en Afrique et en
Amérique Latine et les Caraïbes dont Haïti par exemple-pour qu’un démuni accède
formellement à une parcelle, il doit verser des sommes pour le coût du foncier en lui-même,
pour assurer l’arpentage, pour l’enregistrer au registre aux services notariaux (Barthel et
Jaglin, 2013, Darbouze, 2019, Michel et al. 2011). Or 36% de la population urbaine dans le
monde sont incapables d’assurer les coûts du foncier estimés en moyenne à 20 fois plus de
leurs économies annuelles de survie (Ong, 2006 ; Merlet, 2010 ; Paul, 2016). Face au besoin
de se loger et étant très vulnérables, les plus pauvres recourent à l’occupation des espaces
souvent délaissés qui se situent proches des villes. Pour de nombreux occupants, il s’agit
d’une ressource et un moyen à mobiliser pour s’abriter et de survie (Fijalkow, 2013). Dans la
littérature scientifique, l’occupation foncière est étudiée certes comme un acte illicite et illégal
au regard du droit de propriété ; mais en réalité elle relève des pratiques sociales et d’usage
individuel face aux besoins de survie et de se loger (Palcy Louis-Sidney, 2019). Certains
chercheurs et experts en Amérique Latine et Amérique du Nord ont déjà abordé l’occupation
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du sol en termes de réponse pratique aux inégalités d’accès aux logements et aux fonciers
urbains : depuis juin 1994, l’association internationale de techniciens experts et chercheurs
(AITEC), lors de son congrès au Mexico, l’a analysée comme une modalité « aux plus
pauvres d’accéder au sol urbain »126 qui se formalise a posteriori par des interventions
étatiques (Bouquet, 2016). Occuper une parcelle est une pratique sociale qui cristallise des
enjeux sociaux, économiques, institutionnels, juridiques et politiques (Michel et al. 2011). La
dynamique foncière proposée cherche à établir d’abord un lien entre l’occupation et la
propriété en passant par l’appropriation dans un processus de bidonvilisation. Elle établit
aussi un lien entre les pratiques sociales et les droits de propriété en passant par des coutumes
locales. Le premier est caractérisé par un système de parcellisation et d’individualisation qui
se développent sur des sols urbains à faible enjeux de planification. Les pratiques sociales et
les usages individuels aliment la dynamique dans un second temps où la monétisation et des
rapports de force qui surgissent sont les principales caractéristiques de la gestion des
parcelles. Contrairement au modèle institutionnel et formel où l’Etat est le premier acteur
régulateur ; dans le modèle proposé, l’Etat intervient a posteriori après la mise en place des
règles et mécanismes de gestion par les acteurs locaux.
Le système d’individualisation allant de la parcellisation à la monétisation des parcelles est la
traduction à l’échelle locale de la politique néolibérale appliquée dans certains pays du Sud.
Dans les décennies de 1970, le foncier a été largement abordé par la théorie de la rente, selon
laquelle la terre comme une ressource limitée en quantité est génératrice de capital financier
(Guigou, 1999). Or depuis 1990, la mise en œuvre des politiques néolibérales et la
libéralisation du marché ont eu pour conséquence la réduction des marges de manœuvre
d’abord des Etats dans la politique de logement ; puis celles des plus pauvres dans l’accès au
foncier (De Soto, 2005 ; Michel et al. 2011 ; Trigueiro de Araujo Morais et al, 2020).
Plusieurs travaux mettent en évidence l’occupation des parcelles comme des mécanismes
développés par les démunis pour faire face aux logiques financières du marché foncier (De
Soto, 2005 ; Ong, 2006 ; Bautès et al, 2011 ; Darbouze, 2019). En effet, les démunis occupent
126
Définition développée et soutenue par l’Association internationale de techniciens experts et chercheurs
(AITEC) lors de son congrès au Mexico Juin 1994. À Iztapalapa, un des arrondissements de la capitale fédérale
mexicaine, les occupations irrégulières de terrain ont constitué un des problèmes les plus graves pour le
gouvernement entre 1980 et 1990. Au cours de cette période, la Sierra Santa Catarina, considérée comme une
zone de réserve écologique, a été envahie par des démunis en quête d’espace pour s’installer en milieu urbain.
Ces terres, une fois occupées et découpées sont réparties en plusieurs lots destinés à la construction des maisons.
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des parcelles, puis les approprient pour se donner moyen et ressource d’habiter en raison de
leur insolvabilité et l’incapacité de l’Etat à assurer leurs droits aux logements.
L’utilisation de ce moyen et support matériel ainsi que l’incapacité des acteurs publics se
traduit par le développement des constructions des habitats individuels dans les bidonvilles.
En Afrique, par exemple, 80% du tissu de bâtis sont à l’origine des initiatives habitantes
(Fourchard, 2007). En Haïti127, 60% du tissu de bâtis sont assurés par les gens les plus
pauvres, entre 10 et 20% par la classe moyenne, environ 12% par les gens les plus aisés
(IHSI, 2003 ; Verret, 2020). Les transformations matérielles des parcelles occupées sont le
résultat de l’usage individuel. Dans la littérature scientifique, l’appropriation a été introduite
pour examiner des formes d’incorporation et d’adaptation d’un bien d’autrui à un usage défini
et aux actions visant à rendre propre le bien (Merlin et Choay, 2010). Pour comprendre ce
phénomène, il faut saisir à la fois les dynamiques d’actions et les paramètres psychosociaux,
c’est-à-dire l’intention des occupants à matérialiser l’occupation par le fait de l’habiter. Pour
matérialiser l’occupation, les occupants agissent pour impacter le bien dans sa forme
physique. L’espace est d’abord occupé, puis découpé en parcelle, ensuite fait l’objet de
diverses actions de transformation et d’habiter dont les formes physiques sont d’abords les
tentes, les camps, les habitats provisoires et à long terme des habitats permanents. Ainsi le
cadre conceptuel proposé s’inscrit dans cette logique temporelle et de la dynamique d’actions
d’habiter les bidonvilles qui se pérennisent dans temps relativement long. En effet, examiner
le rôle du foncier dans les modalités d’habiter les bidonvilles, c’est mettre en relation les
pratiques sociales et le droit de propriété (inaliénable) avec le droit au logement et logique de
survie (Aveline-Dubach et al. 2010 ; Requier-Desjardins et Vianey, 2017).
Ainsi l’accès au foncier dans le cadre notre recherche se défini à partir d’un modèle
combinant des pratiques sociales et des usages individuels sur le sol qui se légitiment dans le
temps et/ou par le droit. En conséquence, interroger le foncier dans le processus de fabrication
de Canaan, c’est prendre en compte l’évolution des statuts des parcelles et des occupants ainsi
que les bâtis en relation avec les cadres normatifs mise en place par les occupants. A partir du
foncier, nous interrogeons les modes de gestion et de régularisation de facto ainsi que les flux
monétaires établi par les occupants. Les mécanismes de gestion des parcelles sont en effet les
éléments qui relient le processus du début à sa fin. Pour comprendre les modes de gestion des
127
10 ans après le séisme du 12 janvier, l’Etat haïtien demeure l’un des plus grands locataires dans le secteur des
bâtiments.
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parcelles, nous interrogeons les tactiques mises en place par les habitants pour découper,
identifier, surveiller et mettre en valeur leurs parcelles ainsi que les mécanismes mise en place
pour ressourdre des conflits fonciers. En effet, le foncier est ici le champ des relations sociales
qui produise des situations graduelles en fonction de l’accessibilité à des parcelles. Selon que
l’accès soit libre ou monétaire, les relations sociales évoluent. Ainsi, le modèle proposé prend
aussi en compte les rapports sociaux qui émergent à travers les modalités d’appropriation
foncière dans le processus de fabrication et les modalités d’habiter du terrain observé. En ce
sens, interroger le rôle du foncier dans le processus de fabrication et les modalités d’habiter
les bidonvilles c’est examiner l’organisation sociale qui se dessine à travers les mécanismes
qui soudent et dissoudent les rapports sociaux dans l’occupation des parcelles. Il s'agit de
mettre en relation les occupants avec les parcelles découpées dans une dynamique temporelle
impliquant des règles, des acteurs, des actions, des pratiques et usages. Au cœur de cette
dynamique se trouve l’habitant-fabricant dans une étroite relation avec son espace physique et
social.
3.2.2-La notion d’habitant-fabriquant dans la fabrication des bidonvilles
Nous présentons ici les traits principaux de l'« habitant-fabricant » afin de de comprendre
comment les initiatives habitantes s’articulent dans les dynamiques processuelles de la
fabrique des bidonvilles en termes de compétences techniques et auto-organisationnelles, de
tactiques et de stratégies. La compréhension de ces paramètres permettra de saisir les effets de
l'action de l’habitant-fabricant sur l’évolution des bidonvilles voire le développement
territorial. En ayant pour base théorique et notionnel « habitant-fabricant », nous inscrivons
notre analyse dans un croissement de notions de territoire, de proximité, de ressources
territoriales, de mode d’habiter, de solidarité, de tactiques. En utilisant cet ensemble
notionnel, nous mettons en place un « idéal-type »128 - théorique et méthodologique- à partir
de l’habitant-fabricant qui sert de paramètre pour l’analyse et l’interprétation des données.
Compte tenu de la place centrale qu’occupent les habitants dans le processus de la
bidonvillisation, le concept de participation qui reflète le niveau d’implication des citoyens
face au territoire peut servir une ouverture pour mieux discuter la notion. Dans notre approche
de fabrication processuelle de territoires, la notion de participation qui est souvent associée à
128
L'idéal-type fait référence à un outil méthodologique, théorique et épistémologique très utilisé en sociologie
pour saisir des phénomènes isolés que l'on trouve en grand nombre afin de former un tableau de pensée
homogène (Weber, 1965 ; Coenen-Huther, 2003).
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l’épithète « citoyenne », traduirait une démarche citoyenne à prendre part à l’acte d’une
territorialisation (Dhers, 2019). La participation peut prendre des formes variées selon le
degré d’implication des habitants comme acteurs. L’implication des habitants peut être de
type instrumental, normatif, organisationnel et technique. Ainsi, l'habitant-fabricant est
analysé en fonction de sa relation avec le territoire, entendu comme le mode d'habiter et non
comme une catégorie prédéterminée, sociale, économique ou professionnelle. Compte tenu du
fait que l’habitant est l’acteur fondamental du processus de la bidonvillisation, et pour cerner
et comprendre les mécanismes de transformation à partir des pratiques sociales et
d’expériences de terrain, un examen de la notion habitant-fabricant s’avère nécessaire.
Les travaux de recherche qui mobilisent la notion « habitant129» comme un cadre conceptuel
sont récents (Anquetin et Freyermuth, 2009 ; Sarate, 2014). Les supports théoriques mobilisés
pour ce cadre conceptuel font passer « habitant » comme une catégorie sociale et territoriale à
un concept. A partir de son rôle dans le champ de fabrication des territoires, l’habitant est
désormais un acteur, donc un fabricant (Vareilles, 2006).
Ainsi, dans notre construction du cadre conceptuel, la notion de l’habitant-fabricant est
mobilisée comme noyau d’action et d’organisation pour penser les systèmes de l’auto-
construction et l’auto-organisation qui alimentent le processus de fabrication, de
transformation et d’évolution des bidonvilles. En effet, si les premières observations de terrain
révèlent que les habitants sont les premiers concernés par la fabrication des bidonvilles, dans
certains cas, leurs initiatives se poursuivent jusqu’aux créations des quartiers voire des villes.
C’est pourquoi dans la construction de l’habitant-fabricant comme idéal-type, nous retenons
la notion de « multiterritorialité »130 proposée par Haesbaert (2011) en lui attribuant les
dimensions pragmatiques, politiques, techniques et socioculturelles dont leurs sens
s’enracinent dans les actions de territorialisation (Figure 30).
129
Nous avons cherché par exemple des publications sur le triplex habitant-habitat-habiter au cours des deux
dernières décennies sur des sites d’internet. Il a été observé que beaucoup de travaux de recherche ont été
publiés. Cependant la majorité d’entre eux date à partir de 2010, ce qui traduit le nouvel intérêt pour le concept.
130
Pour définir l’acteur et son territoire par un « regard » qui met l’accent sur les relations de pouvoir, sur les
effets matériels des actions exercées, sur de caractère politico-économique ou de l’articulation plus symbolique.
Il s’agit d’aborder le territoire à travers les relations de pouvoir qui lui sont inhérentes qu’il s’agisse du pouvoir
« traditionnel », de nature étatique et administrative, ou plus symbolique ou des groupes et/ou des classes
sociales.
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Figure 30 : Cadre notionnel de l’habitant-fabricant proposé
Source : Auteur
L’habitant-fabricant tel qu’il est utilisé est porteur de sens pragmatique par ses tactiques ; c’est-
à-dire cette habilité à utiliser les ressources et les moyens disponibles en misant sur le temps, les
occasions et le jeu qui conduit à la fondation d'une capacité, d’un pouvoir d’agir (De Certeau,
1990, p. 63). Ce pouvoir de transformer, de fabriquer et d’habiter confère à l’habitant-fabricant
une dimension politique et de gouvernance lui permettant d'interagir avec les autres acteurs par
leur expérience et leur savoir-faire. Cette interrelation est aussi maintenue par ce capital socio-
culturel131 qu'il mobilise pour collaborer avec les autres acteurs ainsi qu’avec les résidents de
l'espace. Ainsi, les dimensions retenues convergent vers le pouvoir d’agir des habitants qui met
en relation de complémentarité leur savoir-faire, leur expérience, leur capital social pour
alimenter leur technicité d’action. C’est à partir de l’évolution de la fabrication du quartier que
l’expérience et les savoir-faire des habitants se complètent dans le développement de leurs
activités sociales. Au fil du temps, ces activités génèrent des profits et des revenus alimentant le
statut de citoyen à partir desquels l’Etat in fine sera bénéficiaire par la perception des taxes.
Dans le développement des activités sociales observées sur le terrain, la notion habitant
rassemble deux niveaux de statut : celui de l’individu (figure individuelle) et de l’association de
quartier (collectif). En d’autres termes, du point de vu statutaire, les actions habitantes font
référence aux initiatives individuelles et collectives. Les deux initiatives sont regroupées sous la
dénomination « initiatives habitantes » pour traduire les actions de l’aménagement de l'espace,
131
Par exemple, les chefs d’association s’efforcent, comme condition de visibilité, de parler anglais et/ou
français face aux agents des ONG(s).
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d’auto-construction des habitats, d'instauration de réseau et de distribution des services tout au
long du processus de transformation du quartier.
Dans la suite de l’analyse, nous recherchons à comprendre, à partir de la notion « habitant-
fabricant » par rapport à son statut évolutif allant de sa capacité à transformer un espace aux
contributions fiscales qui lui confère le statut de citoyen, les mécanismes qui caractérisent le
fonctionnement de l’espace social sous un angle évolutif. Car le développement des activités
sociales observé sur le terrain confère à la notion habitant-fabricant des contenus variés selon
les actions qu’ils posent et en vertu de quel statut : habitant, fabricant, acteurs, usager et
citoyen. Il s’agit de confronter à la réalité de terrain l’idée selon laquelle l’action est l’une des
conditions par laquelle l’homme moderne marque son existence (Arendt, 2002). Ainsi nous
parvenons à comprendre comment les résultats des initiatives habitantes ont permis à tous les
résidents du quartier d’habiter que ce soit en terme matériel et organisationnel. C’est le
processus amenant à ces résultats que nous appelons « habiter les bidonvilles ». Afin d’être
encore plus précis dans l’analyse du processus de fabrication en termes de résultat, il faut
s’intéresser, au-delà des dimensions de l’habiter, à une notion qui traduit la dynamique même
du processus puisqu’elle permet de penser l’enchaînement et le chaînage du processus : la
notion de « mode d’habiter ».
3.2.3-Modalité d’habiter les bidonvilles : d’un « espace sans » au « fabriquer avec... »
Etymologiquement, « habiter » vient des termes latins « habitare et habere » que l’on peut
respectivement traduire en français par « habitude » et « tenir » (Trenel, 1985). L’acte
d’« habiter » traduirait couramment une manière habituelle de se tenir dans un espace qui
donne sens aux actions de demeurer, de séjourner, de rester sur un espace pendant une durée
déterminée (Villela-Petit, 2007). Les champs abordés par cette définition inscrivent le lieu, le
temps vécu et l’habitat dans le fait d’« habiter ». L’habiter est une façon qu’à l’homme de
marquer son existence sur la terre (Heidegger, 1967). En d’autres termes, l’être humain ne
peut pas ne pas bâtir et demeurer, c’est-à-dire, avoir un lieu de vie. Habiter serait donc le
propre de l’homme, car il est incapable de vivre sans bâtir, sans faire des lieux (Lussault,
2007). L’habiter ici met en avant des dimensions matérielles et existentielles (Lefèbvre,
2000). La combinaison des deux dimensions rend l’acte d’habiter complexe en appréhendant
les paramètres matériels, existentiel et actantiels. L’aspect matériel de l’habiter qui se révèle
par le cadre de bâti permet d’inscrire l’habiter dans une suite d’action, c’est-à-dire de faire
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une demeure en un lieu, de l’organiser, le structurer afin de s’y établir (Averlant et Sabatier,
2008). Par conséquent, les dispositifs techniques et spatiaux correspondent aux empreintes
matérielles que dégage l’habiter. Le caractère existentiel fait référence au fait l’homme habite
lorsqu’il réussit à s’orienter et à s’identifier à sa demeure, ou lorsqu’il expérimente la
signification socio-spatiale d’un milieu (Vassart, 2006). Ce qui en effet donne lieu à une
appréhension individuelle et collective de l’habiter. Le sens existentiel de l’habiter est révélé
selon les usages que font les habitants de ces dispositifs grâce auxquels ils contrôlent leurs
existences et se construisent socialement. L’homme habite parce qu’il est capable de
développer un rapport au territoire en lui attribuant des qualités qui permettent à chacun ou à
une société de s’identifier (Segaud, 2010). En définitif, l’homme parvient à habiter parce qu’il
est capable de poser des actes sur une portion de terre en la transformant en un lieu habituel.
Cette portion de terre-ici désignée parcelle-est entendue comme une « ressource de l’action »,
comme un medium permettant à l’acteur d’accomplir son acte de spatialité. L’habiter serait
donc un acte de faire avec et dans l’espace terrestre (Stock 2007).
L’exploration de la nation d’habiter permet de rendre compte d’une certaine composante de
l’expression « mode d’habiter ». Celle-ci a été pendant longtemps évoquée pour étudier le
statut de celui qui agit sur l’espace et le transforme en lieu habitable (Giglia, 2012). La notion
de mode d’habiter est conçue à l’origine par Nicole Mathieu (2008, 2010), à partir d’un
croissement de deux concepts : « genre de vie », utilisé vers les années 1948, devenu obsolète
à cause de l’abandon du paradigme des rapports sociétés/natures dans les études
géographiques ; et celui de la sociologie, « mode de vie », banalisé par le recours constant de
l’usage statistique rendant flou son efficacité théorique initiale (Mathieu, 2010). Elle est donc
construite pour réarticuler les dimensions de la matérialité et de l’espace social afin d’éclairer
les choix individuels et collectifs sur les formes matérielles et spatiales des demeures
terrestres.
Il importe en conséquence de préciser que l’expression de « mode d’habiter les bidonvilles »
est évoquée ici pour mettre en évidence l’aptitude des habitants-fabricants à territorialiser des
« espaces sans » dans le temps, de révéler l’écart entre les représentations savantes et/ou
politique de la fabrique de la ville et du bidonville, de dégager le contenu complexe des mots
par lesquels les gens « ordinaires » désignent et expriment leurs rapports aux lieux dont ils
sont eux-mêmes acteurs clés. La notion de mode d’habiter les bidonvilles permet en effet
d’établir une passerelle entre les catégories administrives et officielles exprimées en termes
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savants pour désigner les territoires à l’origine des initiatives habitantes qui rentre avec le
temps dans les catégories des espaces–urbains, périurbains, voire des communes, des sections
communales- et celles des usages populaires de « lavil »132, de bourg, de bloc, de zone, de cité
ou de village. Ces dernières catégories renvoient à des attachements individuels et/ou
collectifs à des lieux, à des rapports particuliers entre les territoires et les habitants. Elles
évoquent aussi des modèles régionaux et locaux de l’habiter les bidonvilles en Haïti.
Ainsi, la notion de « mode d’habiter les bidonvilles » intègrerait un ensemble de pratiques
socio-spatiales qui sont liées aux actions de fabrication et/ou de transformation des lieux : de
faire résidence quelque part dans des « espace sans ». A partir de cette définition, pour saisir
l’habiter les bidonvilles, il est important de mettre en synergie les paramètres matériels,
pragmatiques et existentiels de l’acte avec des ouvertures sur le foncier, l’habitat, les services
et les acteurs mobilisés (Figure 31).
Figure 31 : Dimensions, variables et indicateurs dans la modalité d’habiter les bidonvilles
Source : Auteur
Conçue pour dépasser les notions de résidence, logement, habitat, habiter, mode de vie, la
notion de mode d’habiter les bidonvilles est utilisé ici dans l’ambition de rendre compte des
relations des habitants-fabricants aux lieux de vie, aux milieux, aux ressources, aux accès aux
services essentiels, aux territoires qu’ils construisent peu à peu (Mathieu, 2010). Elle permet
d’évoquer les rapports que l’habitant-fabricant entretient avec ses lieux et ses milieux de vie :
comment il les co-fabrique, comment il se les représente, comment il les (ré) aménage
l’espace, comment il améliore l’habitat, comment il a accès aux services et les distribue aux
132
L’expression créole « Lavil » est utilisée pour désigner le centre des activités socio-économiques et les lieux
de concentration de services et des symboles.
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usagers. Les réponses à ces questions peuvent constituer de matière pour donner sens à ce que
habiter les bidonvilles veut dire du point de vue de celui qui les fabrique et y habite.
Si l’habiter est le propre de l’homme, il est évident que le « mode d’habiter » est porteur de
variation selon les moyens et les ressources de ceux qui habitent. Ne serait-ce pas aussi
évident de distinguer habiter la ville d’habiter les bidonvilles ? Habiter les bidonvilles peut
correspondre à ce que Giglia (2012) appelle « habiter précaire » pour analyser la particularité
de ce mode d’habiter plus ou moins long observé un peu partout, notamment au Mexique et
dans les pays de Maghreb. La trajectoire de l’habiter précaire observé à partir de la ville de
Mexico correspond aux modes d’habiter progressif que nous observons sur le terrain de cette
recherche. L’aspect matériel de « l’habiter » est nécessairement ce qui détermine sa précarité,
car il met en avant l’habitat dans sa construction allant du mode d’accès au foncier aux
situations socio-économiques des habitants comme ressource qui alimente la mutation du
tissu bâti.
L’acte d’habiter les bidonvilles se caractérise par le système d’auto-construction progressive
de l’habitat. Ce système se révèle plus adapté et adaptable aux capacités des ménages à
mobiliser des ressources et des moyens selon leur rentrée d’argent. Habiter s’inscrit dans un
processus graduel où les mutations de l’habitat ne se dissocient pas de l’acte d’habiter lui-
même, mais qui devient plus adaptable et habitable au fur et mesure que les ménages
investissent dans la construction de l’habitat. L’idée est d’examiner « les pratiques, les
moyens, les ressources (physiques, financières, sociales) ainsi que les matériaux mise en place
pour fabriquer les dispositifs, ce qui revient à interroger d’abord le champ matériel de la
fabrication (fabriquer avec quoi). Ensuite, il est aussi important d’interroger la dimension de
l’action et d’organisation renvoyant au champ des activités sociales de fabrication en
explorant le champ de « fabriquer avec qui ». Autrement dit, l’examen du processus de
l’habiter les bidonvilles mise sur une approche allant d’un « espace sans » et « fabriquer
avec… ».
Ainsi les modalités de fabrication mettent en relation le triplex habitant-habiter-habitat. Les
modalités d’habiter sont ici des « instruments efficaces d’appréhension à la fois de
l’organisation de l’espace des sociétés et de la spécialité ; c’est-à-dire du rapport des
individus à la ressource que constitue l’espace » (Lussault, 2007, p. 36). L’analyse des
« modes d’habiter » les bidonvilles ouvre le champ aux questions de la fabrication des
territoires aux travers des pratiques et usages des habitants, des moyens et ressources qu’ils
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mobilisent pour faire passer un espace inhabité à un espace vécu. Elle combine à la fois les
actions, les modes d’actions, l’organisation et les transformations opérées sur l’espace qui ont
permis les changements socio-spatiaux. Afin de mieux analyser les modalités d’habiter les
bidonvilles, il est important de prendre en compte la manière dont les activités sociales sont
organisées pour parvenir à la fabrication des bidonvilles. Il s’agit de considérer, d’une part, les
aspects normatifs des pratiques, c’est-à-dire l’adéquation et/ou l’inadéquation des pratiques à
des règles ; d’autre part, l’aspect matériel des pratiques, c’est-à-dire les moyens et les
ressources utilisés (Miguelez, 1992).
A partir, d’une part, des apports des travaux antérieurs et en voulant dépasser leurs limites
relatives au processus de fabrication et des modalités d’habiter les bidonvilles ; et d’autre part,
des précisions sur les concepts mobilisés, nous proposons une démarche et un itinéraire du
processus de fabrication des bidonvilles. Sur la base d’une certaine donnée et d’indicateurs de
composition du processus et à l’aide des concepts mobilisés, nous formalisons un modèle
(Figure 32) qui traduit la dynamique du processus de fabrication et qui constituent le fil
conducteur de nos analyses.
Figure 32 : Mise en relation des cadres notionnels
Source : Auteur
Les réflexions sur les différents aspects des mutations du processus et des compositions des
concepts mobilisés et de leurs interprétations par déclinaison constituent un premier niveau de
notre approche d’habiter les bidonvilles. Elles consistent à analyser la manière dont les
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éléments humains et non-humains sont représentés et « intégrés » aux définitions du cadre de
référence des initiatives habitantes. Elles s’appuient sur les concepts et les dimensions pour
comprendre le processus dans son évolution et dans ses résultats en termes de profil urbain.
La mise en relation des concepts et les dimensions retenues est particulièrement adéquate
pour comprendre la manière dont les dimensions techniques, spatiales et organisationnelles
sont articulées dans le processus de fabrication et des modalités d’habiter les bidonvilles.
Le processus de fabrication et les modalités d’habiter que nous interrogeons ont
nécessairement une incidence sur la pensée de l’urbanisme : quel profil urbain qui se révèle au
bout du processus ? Quel modèle de l’urbanisme est à l’œuvre dans ce processus ? Les
résultats de notre analyse permettront de mettre en évidence l’existence d’une relation entre le
processus de fabrication et de modalité d’habiter les bidonvilles avec l’urbanisme à partir
d’un modèle proposé qui reflètera les observations de terrain. Ce modèle constitue une
contribution de la recherche. Cet apport consiste à montrer que l’évolution des bidonvilles
peut conduire à faire la ville autrement. La recherche fournit en conséquence une catégorie de
penser qui explique les fabrications urbaines réalisées dans des contextes de précarité émanant
des tactiques habitantes et susceptible de conduire à un schéma d’urbanisme que l’on peut
retrouver dans certains pays du Sud. En ce sens, la problématique interroge la dimension du
processus de fabrication des bidonvilles et les modalités d’habiter précaire. Pour interroger le
phénomène observé, nous formulons cette question générale : comment les bidonvilles sont
fabriqués et suivant quelles modalités d’habiter ? Cette question générale constitue le noyau
de la problématique de la recherche. Elle constitue pour l’instant l’un des champs auquel
notre recherche vise à contribuer.
3.3-Construction de la problématique de la recherche
La problématique de la recherche interroge les pratiques d’occupation foncière, les relations-
entre acteurs et objets (espace, parcelle, habitats…), entre acteurs entre eux pour comprendre
l’évolution des bidonvilles et leurs incidences sur « faire ville » dans les pays du Sud. Elle est
particulièrement construite à partir des observations des bidonvilles qui se transforment,
évoluent et se pérennisent dans le temps. La temporalité du processus permet de questionner
l’évolution des bidonvilles à travers des phases successives combinant l’accès au foncier et
les mutations des bâtis influençant à long terme le fonctionnement territorial des villes des
pays du Sud. Pour la construire, nous proposons un modèle d’analyse à partir duquel nous
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prenons position par rapport aux travaux antérieurs afin d’inscrire les questions et les
hypothèses formulées dans un fil de réflexion.
3.3.1-Positionnement globale adopté dans la recherche
Le positionnement d’une recherche est défini comme un cadre analytique et épistémologique
combinant un ensemble d’éléments selon une certaine cohérence relative à l’étude envisagée
(Bertereau et al. 2019). En effet, le positionnement de notre recherche s’inscrit dans une mise
en relation d’éléments empiriques collectés à l’échelle de quartier de Canaan vers une montée
en généralité en urbanisme. Il est fondé sur des analyses des bidonvilles et villes en Haïti. Les
éléments de l’analyse sont saisis comme des faits urbains observables dans d’autres pays du
Sud. Ainsi les faits urbains nous servent d’outil d’analyse forme un schéma allant de la
fabrication des bidonvilles à une modalité d’habiter qui se traduit par une façon de faire
autrement la ville (Figure 33).
Figure 33 : Mode d’approche globale de la recherche
Source : Auteur
L’approche proposée s’inscrit dans l’évolution du processus se caractérisant au début par de
l’occupation illicite de la terre et de l’auto-construction ; puis par l’évolution des habitats à
travers laquelle s’implique une variété d’acteurs ; qui par leurs capacités organisationnelles
ont pu accéder à certains services urbains ; et enfin, par la mutation du tissu de bâtis se
formalise a posteriori par les pouvoirs publics. Elle est fondée à partir du constat de
l’évolution de certains bidonvilles en Amérique Latine et les Caraïbes, notamment au Brésil,
au Pérou et en Haïti. Contrairement à ce que l’on observe dans le monde où certains
bidonvilles au fil du temps sont déguerpis ; et d’autres se pérennisent dans le temps ; en Haïti
comme au Pérou et au Brésil certains bidonvilles qui évoluent, se consolident sont devenus
des communes, ou des quartiers et/ou des villes. L’analyse de l’évolution du processus de
fabrication des bidonvilles vise à produire un schéma d’habiter les bidonvilles. Ainsi, le
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modèle d’analyse adopté mobilise plusieurs apports théoriques dont le premier est la tradition
de la géographie sociale et de la sociologie urbaine axée sur l’héritage de l’Ecole de Chicago
(Coulon, 2012). Le postulat théorique mobilisant la géographie sociale fournira de la matière
pour saisir l’espace urbain haïtien dans sa composition, sa décomposition et sa recomposition
sous l’influence d’actions anthropiques et de catastrophes naturelles diverses. A partir des
actions de transformation des espaces non-planifiés, un certain nombre de facteurs
économiques, socioculturels, politiques et historiques sont pris en compte pour saisir les effets
territoriaux de ces transformations. Un postulat qui tend à se singulariser avec les bidonvilles
qui évoluent. Ce postulat est fondé sur la base qu’il permet de mettre en relation à la fois
l’espace, les objets et les acteurs dans une série d’actions progressives alimentant l’évolution
des bidonvilles jusqu’à leur incidence sur les villes planifiées. Ainsi, le processus de
fabrication observé permet aussi de considérer la sociologie de l’action, celle de la traduction
(acteur-réseau) ainsi que la sociologie de l’organisation sociale pour saisir les activités de
chaque acteur mobilisé dans l’organisation du processus. Grace aux ouvertures du champ de
la sociologie, le jeu d’acteurs devient alors un point focal d’investigation dans la recherche.
Pour analyser un processus, généralement les chercheurs recourent aux temps et à l’histoire
(Bidart et Mendez, 2016). Afin de comprendre les mécanismes de production des activités
dans leurs organisations et leurs temporalités, nous mobilisons aussi dans la recherche
l’histoire. Ainsi, le recours à l’histoire a permis de saisir les activités par des phases
successives. Cette séparation par phase permettra de mieux traiter la notion du temps dans
l’analyse des activités. En effet, le processus de fabrication des bidonvilles et les modalités
s’appréhende comme une configuration dynamique d’activités sociales contextualisées sans
les réduire à une temporalité linéaire (Delzescaux, 2002 ; Paugam, 2010). A partir de notre
positionnement, nous mettons en tension un processus combinant des phases allant des
initiatives habitantes aux interventions des pouvoirs publics par opposition au modèle de
l’urbanisme observé dans les pays occidentaux en s’éloignant du modèle hiérarchique plaçant
en première position les pouvoirs publics ainsi qu’une liste de professionnels de l’urbanisme
(ingénieur, architecte, aménageurs).
L’analyse du processus de fabrication et les modalités d’habiter les bidonvilles fait appel aux
fabricants des dispositifs techniques et spatiaux qui rendent habitable et fonctionnel l’espace.
Elle interpelle aussi le savoir-faire des fabricants, puisqu’il légitime la fabrication en leur
octroyant un statut social et une raison sociale : agir pour le fonctionnement du quartier. Ainsi
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toute interrogation sur l’habitant-fabricant induit la notion d’action comme lieu d’observation
où les phénomènes qui concourent et interagissent dans l’évolution du processus peuvent être
appréhendés. Interroger le statut et/ou la nature des fabricants dans l’évolution du processus
c’est chercher à comprendre les mécanismes qui relient ou opposent les actions. Puisque le
monde de fabrication relève de l’organisation, de tactique et de stratégie, l’analyse du
processus de fabrication interpelle aussi les ressources et les moyens que les fabricants
mettent à leur disposition pour agir et interagir (De Certeau, 1990). En d’autres termes,
l’analyse du processus de fabrication et les modalités d’habiter les bidonvilles permet de
mette en évidence les suites d’actions de territorialisation, c'est-à-dire de production de
territoire selon une organisation où il y a des consensus, des oppositions, des acteurs
différents, des intérêts contraires et des réactions (Di Méo, 2014) Il s'agit, au-delà d'une
analyse de statut, de nature, de rôles, de savoir-faire, de capacités des fabricants, d’examiner
les rapports de force, les consensus, la gestion négociée des tensions et des conflits qui
intègrent l’organisation des actions. Puisque dans l'espace organisationnel, chaque acteur à
son intérêt qui détermine son action, au cœur du processus de fabrication sont inscrits des
enjeux qui incitent les acteurs à développer des tactiques. Interroger cette organisation
d’action c’est mettre en évidence ces tactiques et le jeu d’acteurs. Ainsi, les activités socio-
spatiales des fabricants constituent l’objet d’une première interrogation où les mécanismes et
les enjeux autour de l’évolution du processus de fabrication peuvent être appréhendés. Il s'agit
d'établir la logique d'action et jeu d’acteurs qui caractérise le passage de l’espace inhabité au
développement des dispositifs techniques et spéciaux.
Nous ne prétendons pas à répondre à toutes les interrogations que suscite la thématique de
recherche. Pour mieux orienter la recherche, les interrogations se focalisent sur l’identité des
fabricants, leurs caractéristiques, leurs modes d’action à travers les activités sociales qu’ils
posent pour accéder au foncier, pour faire évoluer leurs habitats et distribuer des services
urbains. Ainsi, la problématique constitue un lieu de rencontre entre les grands enjeux sociaux
et territoriaux de fabrication des bidonvilles. Nous mettons au cœur de la recherche les
questions suivantes : Qui sont les fabricants ? Comment interagissent-ils ? Comment
organisent-ils leurs activités ? Par quels mécanismes s’approprient-ils les parcelles ? De quels
mécanismes les habitants édifient-ils leurs habitats ? Quelles sont les stratégies qu’ils mettent
en place pour passer de l’habitat provisoire à l’habitat permanent ? Comment s’organisent les
habitants pour accéder aux ressources (humaines, financière et matérielles) pour améliorer
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l’enveloppe des bâtis ? Comment l’évolution du tissu de bâtis participe à un nouveau profil
urbain du quartier ? Comment, par ce profil urbain, schématiser une modalité d’habiter les
bidonvilles ayant une incidence sur faire la ville ? Quels sont les mécanismes d’auto-
gouvernance des services urbains qui assurent l’accès à l’eau et l’électricité ? Pour mieux
structurer les questions, elles peuvent se regrouper dans une question principale : comment les
bidonvilles sont-ils fabriqués et habités ? Afin de mieux examiner les paramètres de cette
question, nous la subdivisons en des sous-questions de recherche. A chaque question est
attribuée une hypothèse dans le but de vérifier les réponses découlant de constats de terrain et
de l’état de l’art sur la question.
3.3.2- Questions et hypothèses
Pour interroger le processus et les modalités d’habiter, et pour mieux appréhender ses enjeux,
nous formulons cette question principale de recherche : comment les bidonvilles sont
fabriqués ? La question est centrale, parce qu’elle met d’une part, en débat la fabrication des
espaces urbains, et d’autre part, met en relation les actions et les modes d’action des acteurs
dans une logique de temps : à quel moment interviennent les acteurs dans le processus ?
(Figure 34).
Figure 34 : Comment les bidonvilles en Haïti sont fabriqués et habités ?
L’hypothèse principale repose sur l’existence d’un processus inverse de celle de la fabrication
des villes planifiées. L’intérêt de cette hypothèse est fondé sur un constat que le processus de
fabrication et les modalités d’habiter les bidonvilles a une incidence importante sur
l’institutionnalisation de certaines villes haïtiennes.
L’un des aspects de cette recherche se focalise sur le processus de fabrication et les incidences
sur les modalités de faire la ville. Elle consiste à s’interroger sur l’évolution du processus de
fabrication : quels sont les processus de fabrication des bidonvilles ? L’hypothèse qui
correspond est de dire que la fabrication des bidonvilles s’inscrirait dans un processus
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schématique inverse à celui des villes, tant au niveau des acteurs que des modalités de
construction et d’habiter.
Un autre aspect de la recherche questionne les fabricants impliquant dans le processus : qui
sont les acteurs mobilisés par et dans ce processus et quelles sont leurs interactions ?
L’hypothèse correspondant est de dire que, les habitants sont prépondérants dans le processus
de fabrication les bidonvilles. Leurs positions dans la hiérarchie des acteurs de
territorialisation leur confèrent le statut de fabricant dont les résultats de leurs actions rendent
fonctionnels les territoires au cours du processus.
Afin de considérer le paramètre du foncier dans la fabrication, il est apparu intéressant
d’interroger les modalités et les tactiques employées par les habitants pour accéder aux
parcelles : quel rôle joue la question foncière dans ce processus ? Pour éprouver cette
question, l’hypothèse qui correspond à cette question met en avant que les tactiques habitantes
développées dans le processus et les modalités d’appropriation du foncier sont caractérisées
par une dynamique de rente générant des formes de conflits et de violence ainsi que des
mécanismes de résolution de conflits.
L’état de la connaissance sur la question des bidonvilles a constitué en particulier la matière à
structurer notre positionnement et le modèle théorique proposé. Cependant, l’abondante
littérature produite sur le phénomène ne prétend pas remplacer le corpus empirique qui
éclaircira les interrogations précédemment posées. Les constats tirés à partir de l’état des
connaissances sur la question des bidonvilles nous ont permis justement de constater des
apports et des limites des travaux antérieurs. Les travaux ont permis de constater les grandes
approches qui rentrent en ligne de compte quand on s’interroge sur la question des
bidonvilles. Malgré l’abondance des travaux sur la question, le processus de fabrication et les
modalités d’habiter les bidonvilles restent un objet peu étudié. La méconnaissance des
paramètres évolutifs de la fabrication constitue un handicap pour une meilleure
compréhension de la croissance des bidonvilles. Or l’accélération des bidonvilles dans les
pays du Sud est particulièrement récurrente. C’est à partir de ces éléments que nous avons
centré la thématique de la recherche sur le processus de fabrication et les modalités d’habiter
les bidonvilles. Les questions de recherche précédemment posées seront appréhendées à partir
des données collectées dans le quartier de Canaan. C’est sur la base des contextes, des
précisions conceptuelles, des orientations analytiques et à partir du modèle proposé que nous
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appréhendions les réalités sociales et spatiales de ce quartier. La suite de la recherche
s’efforce de présenter les dispositifs et les méthodes qui ont permis de collecter les données
pour répondre aux questions et éprouver les hypothèses de recherche.
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Chapitre 4- Présentation des dispositifs et méthodes de la recherche
Toute démarche de recherche scientifique a son fondement dans les dispositifs et méthodes
qu’elle met en œuvre pour collecter les informations nécessaires à sa réalisation. Afin de
collecter les données nécessaires, nous avons utilisé plusieurs dispositifs et méthodes. Au
cours des différentes étapes de la recherche, nous avons recouru d’abord à la photographie et
à la prise de note au cours des balades et des visites de terrain ; puis à l’observation directe
avant de réaliser l’enquête de terrain et enfin à la compilation des documents. Ainsi, la
démarche suivie dans le cadre de cette recherche se fonde sur une méthode regroupant les
dispositifs des enquêtes exploratoires et des techniques d’entretien et documentaire. Les
dispositifs et méthodes de recherche utilisés ont été déjà utilisés dans de nombreux travaux en
sciences humaines et sociales dont leur complémentarité a révélé une certaine efficacité
depuis l’Ecole de Chicago (Grawitz, 2000 ; Blanchet et Godman, 2010) Afin de mieux
structurer les données collectées, nous les regroupons en un corpus empirique et un autre
documentaire. Les deux se complétant par des supports de représentation spatiale (cartes et
photos). Les trois éléments se complètent in fine pour constituer les matières de l’analyse. Le
corpus empirique est constitué des données de terrain collectées d’abord en créole haïtien,
puis retranscrit intégralement chacun à partir de la technique classique (écoute et
retranscription) et enfin traduit en français. Le choix de réaliser les entretiens en créole haïtien
a été le plus facile pour aborder les habitants du quartier dans leurs langues maternelles. Il a
été aussi le plus efficace pour collecter des données dans une communauté où l’orale prime
sur l’écriture et où le taux de l’analphabétisme est de 63% pour la population de 15 ans et
plus133. Le choix des dispositifs et méthodes de collecte des données empiriques se justifie par
rapport au terrain de recherche où les informations circulent de bouche à l’oreille dans des
circuits de réseautage. Ainsi l’approche de l’informateur-relais a été pour notre cas très
efficace. Le corpus documentaire est composé des données compilées à partir des documents
et des extraits de journaux. Nous avons recouru aux documents pour combler des contraintes
liées au temps, celles des vides liés aux « mémoires des anciens », mais aussi pour
récompenser des discours de certains acteurs clés indisponibles. L’objectif des deux corpus
est de collecter des informations sur les activités de fabrication du quartier de Canaan
capables de mettre en évidence les éléments du processus. Pour positionner notre travail par
133
Le taux de l’analphabétisme de la population âgée de 11 à 24 ans est de 83%, donnée disponible sur la page
d’accueil du bureau de l’UNESCO en Haïti accessible depuis [Link]
lunesco-plaide-ralliement-du-discours-politique-realite (consulté le 17/02/2021).
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rapport aux grandes catégories qui distinguent généralement les types de démarches
scientifiques et méthodologiques, nous proposons une approche qui se veut être qualitative et
analytique. Elle est qualitative parce que les données collectées relèvent essentiellement des
mots, des expressions, des énoncés, des extraits de texte ; bref des verbatim. En dépit des
contraintes rencontrées sur le terrain et dans la compilation des dossiers, les informations
recueillies ont été regroupées par thématiques. L’évolution des activités sociales de
fabrication, l’accès au foncier, l’évolution de l’habitat sont les principaux thèmes repérés dans
la collecte des données empiriques. Tandis que les documents compilés nous ont fournis un
registre de mots qui complète les thèmes. Pour une meilleure structuration, nous les
présentons sous forme de grilles de lecture en guise de guide d’analyse.
4.1-Dispositifs et méthodes du corpus empirique
Le corpus empirique de cette recherche s’appuie sur des données de terrain qui sont
composées des notes personnelles prises pendant des ballades, des observations, de visites de
terrain et des entretiens. Les notes personnelles sont réalisées à partir des rencontres
informelles et privées avec des acteurs rencontrés dans des séminaires, des colloques et sur le
terrain pendant les ballades. Elles sont aussi composées des parties de discours publics émis
dans les médias parlés et dans les films documentaires sur le quartier. Les visites et
observations de terrains constituent la phase exploratoire de l’enquête. Une série d’entretiens
auprès des acteurs de fabrication et d’autres qui ont été impliqués dans le processus via des
activités sociales a été effectuée au cours de l’année 2018. Pour renforcer les données
collectées, des « combites urbaines » ont été réalisées. Dans les rencontres informelles privées
et les entretiens publics, des mesures éthiques ont été prises en compte pour collecter les
données après avoir obtenu le consentement des enquêtés. Par exemple, le principe de
l’anonymat est pris en compte dans les entretiens et leurs retranscriptions afin d’éviter tous
préjudices aux enquêtés. L’objectif du protocole méthodologique du corpus empirique de
cette recherche est de collecter des données concernant : (1) les actions sociales et les
mécanismes liés au processus de fabrication et les modalités d’habiter le quartier de Canaan ;
(2) les interrelations entre les acteurs impliqués au cours du processus ; (3) le rôle du foncier
dans le processus. L’ensemble des données ont été collectées à des endroits différents dans le
quartier de Canaan (Figure 35)
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Figure 35 : Localisation des bâtis des enquêtes de terrains
Source : Auteur
Afin de mieux comprendre notre démarche de recherche, nous allons revenir plus en détails
sur les dispositifs et les méthodes ainsi que sur l’objectif poursuivi pour chacun des protocoles
d’enquête de terrain.
4.1.1-La préenquête : balades et observations directes
L’étape de la pré-enquête est cruciale pour un chercheur qui a besoin de se familiariser avec
son sujet, son terrain et la population de son étude. Pour collecter des données, il a besoin de
diagnostiquer le territoire afin de connaitre son contexte et de mieux s’insérer dans la réalité
sociale de la population (Alami, et al. 2009). Cette étape de la recherche se fonde sur la
nécessité des précautions à prendre dans les collectes des données via des entretiens oraux
(Grawitz, 2000 ; D’argent, 2011). Dans le cas de notre recherche, la préenquête est constituée
de balades et des observations de terrain. Elles ont servi à une meilleure réalisation des
enquêtes. En effet, outre les données de représentation spatiale et visuelle, la phase
exploratoire a permis de mieux connaitre la réalité sociale du quartier de Canaan. C’est
pourquoi il est important de s'attarder un peu sur les modes de leurs réalisations ainsi que sur
les objectifs poursuivis pour chacune des méthodes. Pour prendre en compte de leur efficacité
dans la constitution du corpus empirique, nous nous engageons de les présenter selon une
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perspective de collecte d’informations complémentaires. L’objectif est d'améliorer la validité
et la crédibilité des données qui en découlent tout en répondant à la question « comment
approcher le terrain pour la réalisation des enquêtes ? ».
Les balades : dispositifs de prise de connaissance des réalités socio-spatiales du
terrain
En études urbaines généralement, les chercheurs ont travaillé avec plusieurs dispositifs et
méthodes afin de constituer leurs corpus de recherche. Outre l'usage du visuel à partir des
vues aériennes du paysage urbain, ils se servent des balades pour diagnostiquer le terrain134.
Les balades dont leurs efficacités se relèvent dans les exploitations territoriales à l'échelle
humaine ont servi de dispositif pour saisir les réalités sociales du terrain. Les premières
ballades sur le terrain ont permis de comprendre qu’il importe beaucoup de recourir au
système de réseautage déjà établi dans le quartier pour collecter les données. Ainsi, la
première ballade sur le terrain a démarré en décembre 2017 avec un occupant qui se présentait
comme un bénéficiaire135 de l’espace DUP dans la RMP. En allant sur le site de Canaan, il
établit un premier contact avec « un chef 136» avec qui une relation s’était établie. Ce « chef »,
après l’accueil, a accepté de se balader en notre compagnie. Le contact avec le « chef » est
ainsi maintenu par téléphone. En juin 2018, le réseau de contact s’est renforcé137
graduellement. Ainsi, les premières visites de terrain ont pris la forme des balades
hebdomadaires au cours desquelles certaines photos ont été prises. Au cours des balades, nous
avons pu aussi entrer en contact avec des membres de l’« Association Jérusalem en action138 »
(JA), qui ont établi contact avec le « chef principal de l’organisation à Canaan 3 ». Le « chef
principal » s’auto-désigne « commandant ». Celui-ci a accepté de communiquer son numéro
de téléphone. Avec le « commandant », le réseau a été multiplié. Des contacts avec des
« chefs » des autres sous-quartiers ont été établis. Pour une première fois, les 14 sous-
quartiers en septembre 2018 ont été visités au cours d’un week-end. Deux jours après, le
134
Dans un séminaire doctoral réalisé au sein de l’équipe des chercheurs du laboratoire environnement ville et
société, presque tous les chercheurs ont recouru à la balade pour prendre connaissance de leur terrain.
135
Il raconte qu’il occupait trois parcelles de terre dans la RMP dont il devient propriétaire au bout de 20 ans
suite à des déclarations d’utilité publique.
136
Chaque zone de Canaan en 2017 a eu un chef autoproclamé se donnant des moyens pour agir sur le foncier.
Au cours de la promenade, une pause a été effectuée sur une parcelle en « vente » estimée à 200 m2 environ au
prix de 60 000 gourdes136. Le marché a été conclu ; un premier versement de 35 000 gourdes136 lui a été donné.
Le caractère financier a permis au contact de perdurer dans le temps.
137
Nous insistons sur le mot renforcement, car avec un cousin de ce « chef », un étudiant à l’Université d’Etat
d’Haïti (Ueh), un meilleur climat de confiance s’est établi.
138
Nom d’une association de quartier.
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« commandant » a établi des contacts avec des membres des associations ainsi que les
« soldats139 » des autres quartiers. Après plus d’un mois de conversation téléphonique, un
climat de confiance s’est établi. La confiance établie entre le « commandant », les « chefs »,
les « soldats » et l’enquêteur a permis une première rencontre au cours de laquelle l’enquêteur
a exposé l’objectif de ses visites. Dans la rencontre, il a été question de préciser les motifs, les
modalités et les mesures éthiques dans une ambiance conviviale pendant 60 minutes avant
d’accéder à des sous-quartiers pour des observations et de diagnostics de façon guidée. La
rencontre a été révélatrice en termes d’attitude à adopter à l’égard des enquêtés. Par exemple,
il a fallu adopter des comportements dépourvus de toute suspicion de projet provenant des
ONG(s) et du pouvoir public. Dans le quartier, des habitants étaient plutôt hostiles140 aux
enquêtes réalisées par des ONG(s) et des pouvoirs publics. Ainsi, les motifs des visites de
terrain a été précisés ainsi que le statut de l’enquêteur : l’enquêteur a dû préciser qu’il n’était
ni un agent humanitaire ni un personnel du pouvoir public. Parmi les modalités, l’enquêteur
devait faire preuve aussi au départ de ne rien noter ni enregistrer publiquement avant qu’il se
développe un climat de confiance entre l’enquêteur et les « soldats » sur le terrain. La
confiance entre l’enquêteur et des habitants du quartier est vue comme l’une des conditions
nécessaires pour les observations et les entretiens. Dans la communauté, « l’ambiance de
causerie 141», comme on dit en créole haïtien, prime pour maintenir ce climat de confiance.
L’établissement de ce climat avant l’enquête est nécessaire, car faire des entretiens de manière
spontanée sans ce climat de confiance, c’est prendre le risque invisible de manquer le but de
l’entretien (Grawitz, 2000). La connaissance de l’interviewé et son environnement sont donc
deux moyens pour répondre aux exigences de rapprochement social entre les protagonistes de
l’entretien. Ainsi nous nous sommes baladés tous le samedi et dimanche du mois de mai 2017
dans les sous-quartiers de Canaan. Les balades ont servi comme un moyen et une technique
permettant d’établir un réseau d’informateur pour accéder au terrain. En termes
méthodologiques et scientifiques, cette technique est dite d’« informateurs-relais » (Blanchet,
2001). Elle consiste à se référer à l'un des interviewés, pris comme une personne ressource,
139
C’est ainsi que le commandant qualifiait les autres membres des associations.
140
Les « chefs » nous ont déclaré qu’entre 2012 à 2017, les ONG(s) et les acteurs du pouvoir public seraient
discrédités : on a reproché aux ONG(s) d’avoir mal gérer les fonds alloués aux sinistrés à Canaan, et les pouvoirs
publics d’avoir dépensé les fonds selon leur bon vouloir d’autant qu’ils cautionnent l’ingérence humanitaire.
141
Les entretiens ont été réalisés en créole haïtien dans une ambiance de causerie. En Haïti, la causerie est une
forme de narration appelée en créole haïtien « bay lodyans » qui rapproche l’enquêteur et les enquêtés
socialement à partir de la culture orale haïtienne. Les entretiens qui se réalisent dans ce format se font sous une
galerie d’un habitat. Les données sont collectées dans des conditions de distraction, d’échange et
d’apprentissage.
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intégrée au cœur d’un réseau plus grand capable de fournir d'autres personnes comme sources
complémentaires et/ou aussi envisageables à l’enquête. En effet, ce système de réseautage est
aussi appelé « méthode de proche en proche », (Blanchet, 2001, p.58). Le rapprochement avec
le « commandant », les « chefs », les « soldats » ainsi que des habitants ont permis un climat
de confiance m’autorisant ainsi à réaliser des observations avec des focalisations sur des
réalités particulières.
Les observations directes : diagnostics ciblés du quartier de Canaan
L’un des points forts des ballades réalisées c’est qu’elles ont permis de rendre compte des
pratiques sociales qui servent de règles pour approcher le terrain. Après les ballades nous
avons alors débuté nos observations scientifiques des activités quotidiennes des habitants et
des lieux de leurs fonctionnements (Cf. Chapitre 7). Notre objectif principal a été de saisir des
éléments de sa composition matérielle, spatiale, sociale et environnementale. De cette
méthode, nous avons pu remarquer que la population locale est très liée aux parcelles qui se
sont appropriées, maintenues et gérées par de multiples mécanismes et tactiques (Cf. chapitre
5). Nous avons observé aussi l’évolution de l’enveloppe de bâti donnant une vue globale du
passage d’habitats provisoires aux habitats permanents et les multiples fonctions attribuées
aux habitats (Cf. chapitre7). Afin de repérer les acteurs mobilisés dans le fonctionnement de
ce champ d’activités, et de faire ressortir les articulations inhérentes à cette organisation
socio-spatiale mis en place dans le quartier, un guide d’observation a été élaboré (Encadré 1).
Afin de mieux structurer nos observations, nous avons subdivisé le guide d’observation par
des sous-thèmes servant de grille de dispositif de collecte. A partir du guide, nous avons
focalisé nos observations sur les aires habitées, sur l’identification des acteurs, sur le
processus d’habiter et l’habitat (Encadré 1).
Encadré 1 : Guide d’observation : diagnostic du territoire
Objectif : Cette grille d’observation, à titre d’outil de diagnostic, sert à guider le doctorant
au cours des visites de terrain dans le quartier de Canaan.
Matériels : L'observateur a été doté d’un stylo, d’un cahier de notes et d’un appareil de
photo.
Moyens : Visite de terrain accompagnée de discussions libres en créole haïtien avec des
habitants rencontrés occasionnellement.
Éléments observés sur le site.
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1-Aire d'appartenance.
1.1. Délimitation des aires bâties : modes de subdivision des parcelles
1.2. Habitat : forme dans le temps, variété de matériaux, type de construction,
1.3. Foncier : processus et mode d’appropriation et/ou d’acquisition ; statut-publics-privé ;
vocation-à construire- à cultiver- abandonné
2-Acteurs : rôles, statuts, mode d’actions, secteurs d’activités
2.1. Statuts : activités-associatives-individuelles-communautaires- institutionnelles-public-
privé-, nature-formelle-informelle ?
2.2. Rôles : financement, fabrication, régularisation, distribution de services ?
2.3. Mode d’actions : moyen d’accomplissement-collaborateurs-ressources mobilisées-
dispositifs utilisés ?
Secteur d’activités : Infrastructures publiques- voirie, place publique- lieu de
stationnement ; éducation-publique-privée ; services-types et modes de distribution
3-Processus de l’habiter
3.1. Modalité d’habiter : Phase de reconstruction- au début, intermédiaire, avancée- habité-
achevée
3.2. Processus de reconstruction : Temps-spontanée/organisée/graduelle provisoires-
permanent ; formes- en dur, en béton ; moyen- recours à des collaborateurs- quels
professionnels, quelles règles.
4-Habitat :
Logement en 2010 et son évolution ; types et formes des habitats ; procédé de construction ;
recours aux moyens utilisés)
Modalité de construction : ressources matérielles (matériaux de construction), humaines
(compétences et savoir-faire) et financières (accès à l’argent)
Les éléments observés sont indiqués apriori comme conditions de validité scientifique de
notre démarche pour éviter les risques que représenterait des visites trop impliquées dans la
situation. Les visites de terrain ont été réalisées entre juin et septembre 2018. Nous avons
réalisé au total 26 observations (Cf. figure des localisations des lieux enquêtes de terrain) dont
14 au mois de juin 2018 et 12 entre la fin du mois d’août et mi-septembre 2018. Très courante
dans les études urbaines, les observations directes ont aussi permis de photographier quelques
éléments marquant de l’évolution du quartier dont témoigne l’image des premiers camps de
Canaan (Figure 36).
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Figure 36 : Formation du camp en 2010 et construction en dur en 2018 sur une colline
Source : Photo d’un habitant de Canaan prise en janvier 2010 (Image 1) et Auteur
(Image 2)
Les observations ont surtout permis de faire une cartographie des principales activités
d’aménagement de l’espace réalisé à partir des dispositifs techniques et spatiaux. Nous avons
observé l’existence de route nommées (Figure 37, image1) et d’autres larges de plus de 5
mètres (Figure 37, image 2), mais aussi une place publique aménagée avec des bancs publics
(image 3) et des pompes à eau à usage public (Figure 37, image 4).
Figure 37 : Des dispositifs techniques et spatiaux observés
Source : Auteur, 2017, 2018 et 2019
Outre les dispositifs techniques et spatiaux, nous avons aussi observé une variété d’activités
socioéconomiques qui indique une circulation monétaire dans le quartier. Selon les affiches
publiques indiquées, les activités observées sont variées en dépôts de boissons gazeuses et
provisions alimentaires (Figure 38, image 1), maisons de transfert d’argents (Figure 38, image
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2). Nous avons aussi observé des affiches de location du logement (Figure 38, image 3) et des
restaurants à vendre (Figure 38, image 4).
Figure 38 : Des activités socioéconomiques aux prises des affiches publiques
Source : Auteur, 2019
Les visites de terrain ont été pour nous des moyens de collecter des photos qui ont servi de
complément à la cartographie du territoire. La photographie de ces éléments a servi de
supports visuels dans le cadre de cette recherche. Les images prises lors des visites constituent
des « outils de démonstration » pour traduire la continuité des « yeux du chercheur » pour
reprendre l’expression de Fijalkow (2017b). Elles sont mobilisées en guise de support
cartographique servant à donner une représentation socio-spatiale et du paysage de Canaan.
Ainsi les observations réalisées ont été directes et guidées (Arborio et Pierre, 2015). Observer
directement les configurations de l’espace en étant présent sur les lieux où se développent le
processus de fabrication du quartier a été un moyen de reconstituer avec plus de précision
qu’au travers des images prises au cours des visites de terrain. Les observations sont
alimentées par des questions telles que comment le quartier a évolué ? Comment les formes
d’appropriation des parcelles ont évolué ? Quelle place est accordée aux initiatives habitantes
dans le développement des telles transformations spatiales et de pratique d’aménagement
urbain ? Toutes ces questions constituent le cadre de réflexion autour duquel ont gravité nos
enquêtes.
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4.1.2- Les enquêtes et les dispositifs de leurs réalisations
Après les deux étapes de la préenquête (balades et observations), une série d’entretiens a été
réalisée entre juin et septembre 2019. Une partie des entretiens a été effectuée auprès des
« chefs des associations », une autre avec des habitants et une dernière auprès des acteurs
humanitaires concernés par les distributions des dispositifs de constrictions des abris
provisoires et de pérennisation des infrastructures sociotechniques. Les entretiens ont deux
buts : expliciter les activités sociales mises en place au cours du processus de l’espace
inhabité au quartier de Canaan, et de rendre compte des résultats de cette évolution comme
modalité d’habiter les bidonvilles. A cet effet, trois guides d’entretiens ont été réalisés pour
collecter des données sur Canaan dans les contextes de l’urgence occasionnée par le séisme,
de l’initiative habitante pour faire face au besoin de se loger et celui de l’action humanitaire
post-catastrophe.
Les entretiens directifs avec les chefs d’associations de quartier
Afin de mieux réaliser l’entretien, nous avons en effet mis de côté des formes interrogatives
telles que « pourquoi » et préconisons l’emploi de formes interrogatives de type « comment ».
En effet, la question « pourquoi » place l’interviewé dans une position de justification et
constitue en cela un frein à la production d’un discours sur les activités effectuées. La
question avec « comment », au contraire, met en avant des moyens de restituer les activités
par des formes narratives, et tend à mettre l’interviewé en état de reproduire les discours qui
accompagnent les activités de fabrication. Pour mieux formuler les questions, nous avons
rédigé un guide d’entretien (Encadré 2).
Encadré 2 : Guide d’entretien avec les « chefs » des associations auto-proclamées dans le
quartier
Objectif Ce guide d’entretien vise à collecter des données liées au processus de
fabrication et les modalités d’habiter le quartier allant de
l’appropriation foncière à la consolidation des infrastructures
sociotechniques.
Matériels et L’enquêteur se sert de matériels classiques de l’entretien
moyens (magnétophone, stylo et cahier de note). Il se fait aussi accompagner
d’une autre personne pour restituer les gestes significatifs à la
compréhension des messages codés.
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Mesures Accords verbal demandé et trouvé pour l’utilisation des données
éthiques collectées dans l’anonymat sans porter préjudices à personne.
Thèmes Sous-thèmes
Contexte Situation de l’espace avant et après le séisme du 12 janvier 2010 :
son histoire, contenu (matériel, symbolique et social) de l’espace avant
et après le séisme
Foncier Sol : modes et mécanismes d’accès au foncier- mode de découpage
Gestion du foncier : Types de conflits rencontrés et les protagonistes ;
Mécanismes de résolution de conflits (moyens de recours- ressources
mobilisées)
Acteurs Acteurs mobilisés : statuts (formels ou informels) ; nature (individus,
associations, ONG(s), institutions)
Mode d’organisation sociale : relation entre les acteurs (influence-
rapport de force- pouvoir de contrôle, hiérarchies)
Activités réalisées : aménagement, constructions, services urbain (eau,
électricité, assainissement ; moyens et ressources mobilisés)
Habitat et Construction : statut des fabricants ; procédé de construction ;
infrastructures ressources et moyens de recours ; mode d’évolution et acteurs
impliqués
L’entretien se déroule dans un espace d’une association de Canaan pendant une heure et
demie. L’ensemble des thèmes a été abordé sous formes d’« entretiens d’explicitation»
(Grawitz, 2000). Les entretiens d’explicitation visent à limiter les résistances à la production
d’un discours décrivant des activités dans une situation de restriction (voire de censure
sociale) à la parole. Par exemple, certains ont exprimé pendant les entretiens des malaises142:
les uns par des silences, des précautions d'usage, des rétentions d’information voire des
phrases inachevées ; d’autres par l'emploi d'un ton et d'un discours préparé, utilisent des
gestes subtils pour inciter la prise de parole. De tels malaises semblent traduire l’interdiction
de tout dire ou la peur de censurer par le commandant ou d’être exclu par les autres.
142
Le doctorant a été accompagné par un étudiant de master en psychologie sociale à la faculté d’ethnologie de
l’Université d’Etat d’Haïti. Au cours de l’entretien, il lui a confié la tâche de restituer les signes et les
expressions de malaises. Les gestes et malaises sont aussi importants que les verbatim dans les entretiens avec
les « chefs ».
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Pour réaliser l’entretien, nous avons contacté 9 chefs d’association. L’un d’entre eux a été
indisponible, ce qui veut dire, l’entretien a été réalisé avec 8 chefs d’associations. Pendant
l’entretien, nous avons adapté leur propre langage : « commandant », « chef » et « soldats »,
etc. Les mots liés au champ militaire qu’ils utilisent traduisent la hiérarchie sociale qui existe
dans le fonctionnement des associations du quartier. L’ordre que suppose cette hiérarchie a
permis de poursuive la recherche d’une forme d’ « institutionnalisation informelle » qui existe
dans l’organisation sociale de Canaan. En revanche, la mise en commun des membres des
associations dans cette ambiance hiérarchique et militarisée a freiné la libre expression. Par
exemple, sur des questions des valeurs marchandes du foncier, 7 sur 8 enquêtés observent en
silence le « commandant » pour attribuer la parole. Nous avons observé, quand les thèmes
abordés portent sur des questions ayant rapport aux rentes et gestion foncière à Canaan et/ou
les conflits fonciers, certains gestes- soit des silences, des sourires, des regards de l’un et de
l’autre- qui sont apparemment embarrassants. Suite aux comportements affichés par les
interviewés, l’entretien se relance en leur avouant certaines informations préliminaires. Au
début du déroulement de l’entretien, nous avons observé aussi des gestes (regard et des gestes
de tête) traduisant l’accord d’un certain pouvoir de parole que détenait le « commandant ».
Avant, de parler, les autres enquêtés observent subtilement le geste du « commandant » qui a
sollicité la parole 12 fois pendant l’entretien. Les détails sur le déroulement de cet entretien
sont évoqués pour relater certaines contraintes auxquelles l’enquêteur a fait face, car l’attitude
du « commandant » a été un obstacle à la collecte maximale de données. Les obstacles
rencontrés dans la réalisation de l’entretien collectif a conduit l’enquêteur à faire des
entretiens individuels semi directifs avec les habitants.
Entretiens semis directifs avec des habitants
Le dispositif d’entretien élaboré pour collecter des données auprès des habitants correspond
au type d’entretien semi-directif où les enquêtés sont appelés à produire un discours à deux
niveaux : celui de l’informatif et du narratif (Pinson et Sala Pala, 2007). A l’aide d’un guide
d’entretien (Encadré 3), les enquêtés sont amenés à répondre à des questions semi-ouvertes.
Le guide d’entretien, à partir des sous-thèmes, permet à l’enquêteur de poser des questions
ouvertes sur des activités dont les interviewés sont soit acteurs soit témoins oculaires.
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Encadré 3 : Guide d’entretiens avec des habitants
Objectif Ce guide d'entretien vise à collecter des données sur les tactiques et les
mécanismes liés à l’appropriation foncière, aux ressources et aux moyens
mobilisés pour transformer l’espace et faire évoluer les infrastructures de
bâtis.
Matériels et L’enquêteur se sert d’un magnétophone, des stylos et un cahier de note.
moyens
Mesures L’enquêteur demande à chaque habitant son accord verbalement afin que
éthiques les informations communiquées et enregistrées soient réécoutées et
gardées confidentiellement sans que personne ne soit identifié.
Thèmes Sous-thèmes
Contexte Situation de l’espace avant et après le séisme du 12 janvier 2010 : son
histoire, contenu (matériel, symbolique et social) de l’espace avant le
séisme
Foncier Le sol : modes d’accès au foncier- mode de découpage- tactiques de
maintenance et surveillance des parcelles
Rente foncière : critère de valorisation des parcelles ; types de
transaction foncière (don ou achat ou héritage) ;
Vente des parcelles (modalité (moyens, ressources et formalité),
Types de conflits rencontrés (Causes-protagonistes-date) ;
-Mode de résolution de conflits (moyens de recours- ressources
mobilisés)
Aménagement Acteurs mobilisés : statuts (formels ou informels) ; mode d’action
(moyens et ressources) ; types et domaine d’activités
Modalité de répartition de l’espace (critères pour désigner les espaces
publics)
Habitat et Construction : matériaux (coût, modalité d’achat, provenance);
infrastructures fabricants impliqués (mode de prise de contact, procédé de
construction) ; mutations et son évolution
En août 2019, pour augmenter les chances de parvenir au maximum d’informations, 21
entretiens ont été réalisés avec des habitants du quartier. Les entretiens sont réalisés dans une
semaine en raison de 4 à 5 entretiens par jours. Dans l’ensemble, aucun des entretiens ne
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dépasse la durée de deux heures. Ils ont duré en moyenne 90 minutes. Les entretiens ont été
réalisés de porte en porte afin de relever les points géolocalisés des bâtis de chaque enquêtés
dans le but de les restituer en données cartographiques. Les interviewés sont repartis entre les
différentes catégories homogènes selon les proportions suivantes : 2 auprès de personnalités
du monde académique ; 4 auprès des représentants du secteur religieux évoluant dans la zone
; 15 entretiens auprès des habitants occupants et « acheteurs » des parcelles à Canaan
(Tableau 13).
Tableau 13 : Catégorisation des enquêtés
Catégories Activités Statuts Nombre Durées
interrogés
Société civile Enseignement Enseignant 2 3h13 minutes
Religion Prêtes religieux 4 6h8minutes
Résidents Construction, Habitants 8 11h36minutes
Petites commerces occupants
Habitants 7 9h36minutes
« acheteur 143»
Source : Auteur
Les interviewés ont été sélectionnés à partir du moment qu’ils habitent ou fréquentent le
quartier. Le temps a été le critère fondamental d’échantillonnage. Pour commencer chaque
entretien, nous demandons à l’interlocuteur depuis quand il fréquente la zone. Selon sa
réponse située entre 2010 et 2017, l’habitant est sélectionné. Les résidents qui fréquentent le
quartier depuis sa création en 2010 ont été privilégiés sur les habitants nouvellement arrivés
pour mettre en avant la restitution dans le temps des informations. Outre le temps comme
critère de choix, pour les acteurs individuels, nous les avons choisis selon deux modes d’accès
au foncier : « habitant occupants », pour designer ceux qui occupent sans verser de l’argent et
« habitants acheteurs » pour ceux qui ont versé de l’argent avant d’occuper des parcelles. Les
critères mobilisés ont une certaine validité scientifique à partir de ce que les anthropologues
appellent « mémoire des anciens ». Certes variable selon la sensibilité de chacun, et fait objet
de nombreuses critiques, mais la mémoire dans un contexte dépourvu de sources officielles,
est indispensable à la collecte des données renvoyant à une dimension temporelle. Autrement
143
Le doctorant garde le mot « acheteur » pour rester dans le langage des habitants et distinguer ceux qui
occupent l’espace depuis 2010 sans verser de l’argent de ceux qui ont versé des sommes.
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dit, les interviewés ont été choisi du fait qu’ils ont été sur le terrain pendant un certain temps
et qu’ils gardent en souvenir certaines informations. Pour avoir vécu, habité ou avoir été
témoins des activités sur le terrain, les enquêtés ont fournis des données sur leurs actions ou
des actions dont ils ont été témoins oculaires. Ainsi, le mémoire des anciens est mobilisé pour
restituer les activités de fabrication du quartier à partir des habitants qui sont soit des acteurs
ou témoins de certaines activités. Pour restituer les activités, les habitants sélectionnés sont
replacés dans des situations socio-spatiales antérieures où leurs mémoires ont servi de support
de restitution d’informations. Ainsi, le retour au contexte des situations socio-spatiales
antérieures a été un outil qui met l’enquêté en position d’agir, de se voir en pleine situation de
l’accomplissement de l’acte, et se laisse suivre l’accomplissement de l’acte dans le temps et
dans l’espace. En relation avec les questions de recherche, les participants interrogés sont
choisis selon qu’ils sont des personnes considérées comme une source d’information
fondamentale autour du phénomène analysé.
Entretiens semis directifs avec des acteurs humanitaires
Les visites de terrains et les entretiens avec les associations ont révélé l’implication de
nombreux acteurs humanitaires travaillant de commun accord avec des acteurs du pouvoir
public. Nous avons contacté en septembre 2019 les représentants des pouvoirs publics (agents
des annexes) afin de rentrer en contact avec des responsables d’ONG (s), cette démarche est
restée inaboutie. A l’aide des adresses retrouvées sur internet, nous avons contacté 6 ONG(s)
et 4 organismes internationaux en les demandant leurs accords pour donner des entretiens sur
des activités réalisées à Canaan. Cependant, 3 responsables des ONG(s) ont répondu
favorablement et 2 des organismes internationaux sont d’accord pour nous accorder des
entretiens. Afin de mieux comprendre leurs implications dans le processus de fabrication
entre 2010 et 2019, nous sommes revenus sur certaines situations plus en détails à l’aide d’un
guide d’entretien (Encadré 4). Pour éviter de porter atteinte aux visions personnelles ou
professionnelles de ces acteurs, nous avons enregistrés leurs discours dans l’anonymat.
Encadré 4 : Guide d’entretien avec des acteurs humanitaires et pouvoirs publics
Objectif de Ce guide d'entretien constitue un dispositif méthodologique visant à
l’entretien collecter des données sur les activités réalisées par des acteurs
humanitaires dans le quartier
Matériels et L’enquêteur se sert d’un magnétophone, des stylos et cahier de note
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moyens
Mesures L’enquêteur demande à chaque responsable son accord verbalement
éthiques afin que les informations communiquées soient enregistrées et
réécoutées confidentiellement sans que personne ne soit identifié
Thèmes Sous-thèmes
Contexte 1-Contexte : éléments incitatifs-déclencheurs des activités
humanitaires à Canaan
Activités Actions : Périodes, types d’activités, domaine d’intervention
humanitaires Modalité d’intervention : moyens et ressources mobilisés ; personnes
ou institutions contactées ; mécanismes de financement, acteurs
impliqués dans les financements des projets ; professionnels mobilisés
; moyens utilisés ; obstacles rencontrés
Partenaires impliqués : relation avec les autres acteurs (influence-
rapport de force-pouvoir de contrôle ; mode d’organisation des
activités avec les acteurs (local, national, international)
Habitat et infrastructures : procédé de construction des abris : (coût,
critères, professionnels mobilisés) ; modalité d’intervention sur le
terrain
Source : Auteur
Les grands thèmes évoqués sont à titre indicatif pour déclencher les propos des responsables
des ONG(s). Pour approfondir notre compréhension des implications des acteurs humanitaires
dans le processus de fabrication de Canaan, et dans l’optique de produire une analyse croisée
de leurs discours avec ceux des autres acteurs, nous avons 5 entretiens semi-directifs avec les
acteurs humanitaires au cours d’une semaine. Il s’agit pour nous de comprendre les modalités
d’actions des acteurs humanitaires dans le processus. Par quels procédés ils intervenaient et
quelles stratégies développées pour travailler avec les autres acteurs dans le processus allant
du camp Corail à la pérennisation des infrastructures. Etant acteurs impliqués, leurs discours
nous offrent un raisonnement prolongé des constats observés lors de nos observations de
terrain et les enquêtes sociologiques. Les entretiens ont duré entre 1heure et 1heure et demie.
Ils ont été réalisés dans les bureaux des acteurs dans des ambiances plutôt calmes. En
revanche, nombreux sont les ONG(s) qui ont été impliqué dans la fabrication de Canaan qui
ne travaillent plus en Haïti. Afin de compenser ce vide, nous avons aussi servi de certains
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propos émis dans le reportage documentaire « Assistance mortelle » du cinéaste haïtien,
Raoul Perck (2013).
« Combites urbaines » : versus groupe focal
Entre l’été 2018 et janvier 2019, le contexte de recherche de terrain en Haïti s’avère difficile.
Se présenter dans un bidonville c’est prendre le risque de se faire assassiner, car des gangs
s’affrontaient. Après avoir échoué plusieurs fois à entrer en contact avec les responsables des
annexes, compte tenu du climat d’insécurité générale et les crises socio-politiques ; nous
avons réalisé des combites urbaines. L’objectif a été de mettre en œuvre un espace de
rencontres et de discussions entre les acteurs politiques, des personnalités académiques et
professionnelles sur le quartier de Canaan. Le mot « combite », se rapporte à des activités de
solidarité dans la paysannerie haïtienne. Il désigne des formes de mutualité qui existent entre
les agriculteurs haïtiens. Il traduit une activité en commun où, par alternance, l’un supporte
l’autre. La combite urbaine correspond à un moyen d’agir en commun, pour diagnostiquer un
terrain de recherche dans le but de diminuer le risque de l’insécurité (Encadré 5).
Encadré 5 : Groupe focal (Combite) à Canaan
Source : Auteur
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Entre les chercheurs et professionnels de l’urbain de l’Université d’Etat d’Haïti (Jean Marie
Théodat, James Saint-Cyr, Karine Bouchereau, Rhodner Orisma, Guerline Jean), de
l’Université de Mons (Pierre Cornut, Fabrice Sobczak) et l’Université Quisqueya (Neptune
Prince) ainsi que des membres de la société civile du quartier de Canaan (table quartier avec 5
représentants) et des étudiants du programme de master UBAMATer 144; il a été convenu de
désigner les observations participantes collectives de « combites urbaines ». Les activités de
combites urbaines ont été réalisées pendant 3 jours dont deux dans le quartier de Canaan et
l’une dans le bureau des études Post-graduées de l’Université d’Etat d’Haïti. Dans un
troisième jour- associé au jour de la restitution des diagnostics du terrain- les acteurs
politiques ont été invités à répondre à des questions entre 9 et 14 heures. Au cours des 3
journées d’activités, la « combite urbaine » a été révélée comme un « outil rare » de la
géographie ; rare parce que, les géographes-pour le moins en Haïti-se donnent souvent le
devoir d’approcher le terrain avec un regard individuel, celui du chercheur. Cependant la
« combite urbaine », qui tend à inverser cette approche, se révèle plus efficace en situation
insécuritaire. Son efficacité dans le cadre de cette recherche est dans le fait qu’elle a permis de
collecter des données à partir des enquêtés variés (professionnels académiques et du métier,
des politiciens) sous forme de groupe focal structuré. La « combite urbaine » a été à la fois un
outil et un moyen ; un outil parce qu’elle a permis de collecter des données sur le terrain ; et
un moyen parce qu’elle a permis d’aller sur le terrain et réaliser des travaux de terrain en un
temps relativement court. Cependant, le temps de réalisation des diagnostics à partir de
« combite urbaine » peut par ailleurs constituer la faiblesse de cet outil.
Dans le cadre la combite urbaine, nous sommes retournés sur le terrain afin de pouvoir
rencontrer les responsables des annexes. A l’aide d’une grille d’entretien subdivisée en 6
sous-thèmes (Encadré 6) tirés du champ des activités des pouvoirs publics, des éléments
contextuels ont été évoqués pour recueillir de nouvelles données pour contrebalancer celles
collectées précédemment.
144
Ce programme de master est réalisé entre l’Université d’Etat d’Haïti, l’Université de Mons et l’Université de
Liège dans le cadre d’un programme d’aménagement des territoires résilients. Les doctorants et les étudiants du
programme sont diversifiés selon leurs disciplines de base : génie civile, architecture, paysage, géographie,
sociologie et en études urbaines.
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Encadré 6 : Guide d’entretien du groupe focal (combite)
Objectif de l’entretien Ce guide de groupe focal (combite) constitue un dispositif
méthodologique visant à collecter des données sur
l’implication ou la non-implication des pouvoirs publics
(agents des annexes de la mairie de Croix-des-Bouquets) et
des membres de la société civile dans le processus de
fabrication de Canaan.
Matériels et moyens L’enquêteur se sert d’un magnétophone, des stylos et cahier de
note
Mesures éthiques Un accord a été formellement demandé auprès du responsable
du Master UBAMATer qui a été à l’origine de cette activité.
L’accord a été accordé sur le principe que toutes les
informations enregistrées seront entendues et gardées
confidentiellement sans porter préjudice à personne de
l’équipe.
Thèmes Sous-thèmes
Contexte : Situation de l’espace avant et après le séisme du
Contexte 12 janvier 2010 : son histoire, contenu (matériel, symbolique
et social) de l’espace avant et après le séisme ; précarité et
vulnérabilité du quartier, résilience des habitants.
Activités des Constructions : modalités de construction des équipements
pouvoirs publics publics, de livraison des permis de construire ; procédé de
recours aux normes de l’urbanisme
Modalité d’intervention : personnels mobilités ; moyens
utilisés ; obstacles rencontrés ; formalités
Organisation et coopération : relation entre les annexes et
les pouvoirs de tutelle, les autres acteurs ; leurs modes des
coopérations
Services urbains : service disponibles et offerts par les
annexes
Gouvernance : statut des agents des annexes, procédés de
désignation, rôles
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Gestion foncière : implication ou non des agents des annexes
dans la formalisation des parcelles
Source : Auteur
Les sous-thèmes ont aussi servi pour poser des questions pendant la combite urbaine en cas de
besoin des données complémentaires. Les propos des 25 participants de cette combite ont été
enregistrés et retranscrit sous formes d’entretien. Tous les membres pouvaient intervenir pour
apporter un point de vue sur les thèmes en discussion. La posture adaptée par les participants
lors des restitutions des données dépassait le cadre d’un simple rapport de l’enquêteur, car les
discussions prennent une tournure reliant le thème de diagnostic attribué à un groupe, les
observations réalisées avec les enjeux qui en découlent. Les principaux thèmes en discussion
lors des combites urbaines ont été les infrastructures routières, les activités socio-
économiques, le rôle des annexes de la mairie, l’habitat, l’environnement géographique et
l’ethnographie de la population. Nous avons interrogé les acteurs publics particulièrement sur
leurs activités à Canaan. Nous avons soulevé des questions à partir des sous-thèmes
construction, modalité d’intervention des agents, organisation et coopération des agents,
services urbains offerts par les annexes, modalité de gouvernance au sein des annexes et
gestion foncière. Dans les retranscriptions, ces sous-thèmes ont été mis en relation avec des
enjeux de vulnérabilité, de résilience, de précarité et de politique. Les données collectées au
cours de la « combite urbaine » ont renforcées, parfois contredisent celles collecté au cours
des ballades, des observations et des entretiens.
Pour mettre non seulement de l’ordre dans toutes ces informations collectées, mais aussi d’en
tirer de meilleures conclusions, un ensemble de dispositif de codage a été aussi adapté. Ces
dispositifs varient selon les catégories des enquêtés. Pour les entretiens réalisés avec les
habitants, les codes « H.1, H.2, …, H.21 » ont été adaptés pour désigner les propos collectés.
Alors que pour le groupe focal réalisé avec les « chefs » des associations, les codes « P.1, P.2,
…, P.8 » ont été adoptés pour traduire les propos des participants à cet entretiens. Quant aux
données provenant des acteurs humanitaires, les codes « A.1, A.2 et A.3 » ont été adaptés
pour relater leurs verbatims en cas de référence et de citation directe. Enfin, pour ce qui
concerne les combites, le code est « Combite + date ». Il est à signaler que pour citer l’un des
propos enregistrés et retranscrits de l’un de ces entretiens, la formule adoptée est « code,
entretien, date », ce qui donne par exemple « H.1, Entretien, 2018 » pour traduire que l’idée
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est de l’habitant 1 selon le système de codage. La date traduit la période de réalisation de
l’entretien.
Nous tenons enfin à signaler quelques difficultés auxquelles l’enquêteur a dû faire face au
cours de la constitution du corpus empirique de la recherche. Nous avons constaté que l'accès
aux données est souvent difficile en raison de la pratique du silence, instaurée soit par peur
d’être victime soit par des manœuvres de rétention de l'information ainsi formulée en créole
haïtien « je wè bouch pe »145. Cette pratique prend sens dans le système de résistance des
sociétés post-esclavagistes en signe de contestation contre les pratiques d’espionnage mises
en place par les colons propriétaires d’esclave. Contre les pratiques d’espionnage, le silence
est protecteur et « dire la vérité est dangereux. Cette pratique a conduit les esclaves à ériger en
maxime que c’est le silence qui fait le sage » (Vergès, 2011, p. 112). En Haïti, de telles
pratiques ont été renforcées au cours des 30 années de la dictature des Duvalier où les
Tontons macoutes, habillés en civil, interrogeaient des gens pour connaitre leurs opinions et
les dénonçaient (Hurbon, 1987). Ainsi, la pratique du silence et de rétention d’information par
rapport à des questions sensibles comme les auteurs de conflits et de violence, est instauré
comme un élément culturel de la société. En dépit du fait qu’il s’agit d’une société de
tradition orale, la pratique du marronnage 146 est aussi instituée dans la conquête des
informations dans des contextes où les sources officielles sont rares. Ainsi, il revient à celui
qui mène des enquêtes en Haïti de déployer beaucoup d’efforts, de déplacements, de stratégies
pour avoir une information qui, ailleurs, pourrait être accessible à tous. Celui qui cherche des
informations est souvent perçu comme espion, et non pas comme chercheur en raison du fait
que la recherche, comme profession, n’est pas encore instauré en Haïti. Il est par ailleurs face
au fait que la transparence n'est pas le point fort de certains acteurs impliqués, et que ces
derniers pratiquent le marronnage comme moyen de fuir (Darbouze, 2019). Dans un tel
contexte, pour avoir accès à certaines données du terrain, il a fallu contacter des personnes en
coulisse et/ou de façon informelle pour avoir des informations importantes. Dans la plupart du
temps, les réponses négatives ou les reports des rendez-vous se justifiaient pour des raisons
relatives au contexte insécuritaire ou pour des motifs d’un emploi de temps. Face à ces
obstacles, le corpus empirique a été complété par des compilations de documents.
145 Littéralement traduit « aux yeux de voir et à la bouche de se taire ».
146
Proche du terme Cimarron en espagnol, le marronnage est une pratique instaurée dans les Colonies pour
traduire l’état de fuite de certains esclaves comme forme de résistance. En Haïti, il est entendu comme l’état
d’une personne qui fuit une situation pour refuser de donner une information ou de faire quelque chose sans
forcément l’exprimer explicitement.
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4.2-Présentation du corpus documentaire
Pour compléter les données empiriques, nous avons élaboré un corpus documentaire constitué
d’articles de presses écrites. L’objectif a été de restituer des discours publics produits sur la
fabrication de Canaan par certains acteurs étatiques et internationaux rapportés par la presse
écrite en Haïti. Le choix de compléter les observations sociologiques par des documents est
une technique qui s’inscrit dans la continuité des travaux de l’Ecole de Chicago. A l’instar de
la tradition méthodologique de cette école, les données tirées des journaux et de documents
officiels complètent les observations sociologiques (Boudon, 1969 ; Coulon, 2012). Dans la
littérature scientifique, la complémentarité des données relève d’une certaine efficacité et
crédibilité depuis son utilisation scientifique par des chercheurs et les héritiers de l’école de
Chicago (Grafmeyer et Joseph, 1990 ; Coulon, 2012). Nous avons recouru à la
complémentarité des données pour renforcer la crédibilité scientifique des analyses. En effet,
dans notre cas, les sources documentaires ont permis aussi de combler les difficultés liées au
fait que certains acteurs clés impliqués dans le processus ne sont pas disponibles pour des
entretiens. Ainsi, le choix de compléter les données empiriques par des sources documentaires
a permis par ailleurs de combler le vide du premier moment de transformation socio-spatiale
de l’espace. Il permet également de compléter les lacunes liées aux « mémoires des anciens »
comme oubli de collecte certaines données remontées il y a 10 ans. A partir des documents,
nous avons restitué les activités liées au processus de fabrication du quartier de Canaan entre
les années 2010 et 2018. Les documents sont constitués de deux sources : les journaux
officiels publiés par la presse Nationale d’Haïti via le Moniteur ; et les articles publiés dans
les journaux quotidiens en Haïti.
4.2.1- Les documents officiels sélectionnés en Haïti
Les premières sources du corpus documentaire sont les textes législatifs et réglementaires
parus dans Le Moniteur, journal officiel de la République d’Haïti. L’accès aux documents de
ce journal a été très difficile compte tenu des conditions logistiques : les documents de ce
journal sont en support papier, placés souvent dans des endroits difficilement accessibles et
dans des conditions poussiéreuses en dépit des exigences147 fixées par la direction des Presses
Nationales. Les sources du journal officiel sont de deux catégories ; celles qui sont strictement
relatives au site (décrets de 1970, 2010 et 2012) et celles qui portent sur le cadre global de
147
Il est question de verser 500 gourdes, équivalent de 5 euro (taux du jour en juin 2020 en Haïti) par an depuis
la parution du document. Autrement dit, pour un document de 30 ans, il faut 15 000 gourdes soit 150 euro.
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l’urbanisme en Haïti. Nous avons compilé les documents depuis 1908 à 2013 qui ont servi de
matière dans les analyses des données (Annexe 8 : document officiel du corpus
documentaire).
Nous avons recouru aux sources règlementaires de l’urbanisme en Haïti pour appuyer nos
arguments dans les analyses. Même si elles sont pour la plupart datées du XIXème siècle, elles
sont encore en vigueur (CIAT, 2013)148. La compilation des documents officiels a été
complétée par des extraits des documents publics relatifs au quartier de Canaan disponibles
dans les archives du Ministère de la Planification et de Coopération externe. Le corpus
documentaire est ainsi constitué de la Constitution en vigueur, des lois, des décrets et des
textes réglementaires. Ce corpus nous a permis de schématiser les acteurs impliqués dans le
modèle formel de l’urbanisme en Haïti. Le modèle de l’urbanisme révélé par ce corpus est
composé de trois cadres : un cadre juridique régissant les modalités et la procédure des
interventions de fabrication de l’urbain. Le cadre juridique se rapporte aux domaines
politique, environnemental, spatial et territorial. Le cadre institutionnel, quant à lui est le lieu
dans lequel s’exercent les démarches administratives. Il regroupe les instances
institutionnelles dotées d’un pouvoir d’agir sur l’espace urbain en termes de production de
savoir, d’aménagement, de constructions (publique ou privée), d’amateurs de projet urbain, de
contrôle territorial, etc. Enfin, le cadre opérationnel prend sens dans les différentes opérations
de terrain qui se rapportent aux aménagements, à l’assainissement, aux contrôles
urbanistiques, etc. Les sources de documentation nous a permis également d’observer la
position des pouvoirs étatiques sur le processus de formation du quartier via des plans
élaborés, des projets en partenariat avec d’autres acteurs.
4.2.2 Les quotidiens nationaux : restitutions des discours émis publics sur Canaan
Afin de compenser la non-disponibilité149 de certains acteurs clés impliqués dans la
fabrication de Canaan, nous avons restitué leurs discours émis publiquement et publiés dans
les journaux de presses en Haïti. Les journaux quotidiens sélectionnés regroupent Le
Nouvelliste, Le National et L’Alter-Presse, car ce sont des organes de presses dans lesquelles
sont divulgués les discours publics et/ou des entretiens avec des acteurs politiques. Le choix
148
Le bureau de CIAT présente des extraits de certains textes réglementaires par thèmes qui donnent une
meilleure appréhension des textes officiels sur l’urbanisme en Haïti. Mais en réalité, la transformation de
l’espace est majoritairement l’œuvre des habitants.
149
Par exemple, l’ancien Président d’Haïti, René G. Préval, décédé, a été un acteur clé dans la création du
quartier.
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de ces périodiques se fait sur la base de leur accessibilité et de la fréquence de leur
publication. En effet, par ces sources nous pouvons observer l’évolution de la position des
acteurs étatiques par rapport à la fabrication du quartier pour mieux appréhender l’action ou
l’inaction comme choix politique. Nous avons consulté ces sources de deux manières ; selon
qu’il s’agit des journaux en libre accès en ligne (Alter-Presse) ou des journaux imprimés en
papier (Le Nouvelliste et le Nationale). Les journaux du Nouvelliste et du National ont été
consultés en papier à la bibliothèque Nationale d’Haïti au cours de la période de juillet à aout
2019 et ceux de l’Alter Presse en décembre 2020. Les articles de journaux sélectionnés en
ligne ont été choisis en l’occurrence au mot « Canaan, bidonville, relocalisation des sinistrés,
occupation, Camp corail ». A partir de ces lancés sur les sites des journaux, nous avons
sélectionné les articles qui se situent dans l’intervalle de 2010 à 2020. Nous les regroupons
dans l’ordre chronologique pour un meilleur traitement de leurs contenus dans les analyses
(Annexe 9 : Compilation des journaux entre 2010 et 2020). Par ailleurs, par les titres, une
première lecture des enjeux liés au territoire est dégagée autour de l’habitat, de logement, de
l’humanitaire, de l’Etat, initiatives habitantes…
La compilation de ces journaux répond à une technique documentaire qui correspond à une
fouille systématique de tout ce qui est écrit ayant une liaison avec le terrain de recherche. Les
documents identifiés et choisis sont liés à des thèmes préalablement définis et délimité à partir
des données de collectées sur le terrain. C’est donc l'élaboration d'une complémentarité de
recherche pour rendre plus efficace et fiable notre analyse. En effet, à partir des expressions et
mots tirés dans les chapeaux (incipit) des articles de presses, nous proposons un nuage des
mots qui sert ici de grille d’analyse des données tirées des sources compilées (Figure 39).
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Figure 39 : Mise en l’occurrence des mots dans les discours émis publics sur Canaan
Source : Auteur
Ce nuage- réalisé à partir du logiciel Nvivo constitue une mise en relation des données
collectées à partir des discours publics émis sur le quartier. En raison des manques de données
officielles sur le quartier, nous avons constaté des controverses dans les sources
documentaires, selon qu’il s’agit des acteurs humanitaires et pouvoirs publics. Pour résoudre
cette difficulté, nous avons confronté les informations aux sources disponibles dans les
travaux scientifiques publiés antérieurement. Ensuite, il y a lieu de constater, dans les données
collectées, une très faible information sur la part des femmes dans le processus de fabrication
du quartier, or elles représentent 52% de la population haïtienne (IHSI, 2015). Parce qu’elles
ne sont pas assez évoquées, cela ne traduit pas forcément qu’elles ne participent pas dans le
processus. Car quasi l’ensemble des petits commerces ambulants dans le quartier sont à
l’origine des initiatives des femmes. En d’autres termes, dans cette recherche, la question du
genre n’a pas été étudiée, mais nous n’avons pas trouvé de données assez pour qu’elle soit
constituée en chapitre. De manière générale, les activités des femmes ne sont pas analysées de
façon particulière sans omettre l’idée que le genre soit une catégorie spécifique à signaler au
niveau des activités socio-économiques, et que les femmes de Canaan représentent une
proportion non négligeable de la population du quartier. La fabrication du quartier aurait été
l'occasion de mettre en évidence la part des femmes dans la fabrication des bidonvilles.
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4.3-Approche méthodologique : un cadre analytique par thématique
Cette section vise à présenter l’approche méthodologie adoptée en fonction du contexte du
terrain de recherche. Lorsqu'on parle de l’approche méthodologique de recherche, on fait
référence aux justificatifs des sources d'information, aux outils de collecte et aux modes
d'analyse des données de recherche (Grawitz, 2000). Si au cours des enquêtes en sciences
humaines et sociales, les obstacles sont inévitables ; en Haïti-que ce soit à l’échelle nationale
ou à l’échelle métropolitaine ou à celle d’un simple quartier-les difficultés se multiplient
compte tenu, d’une part, du manque ou d’absence d’archives ; et d’autre part, de certaines
pratiques du silence exercées à l’égard de ceux qui collectent des données. En effet, c’est au
terrain de fournir à l’enquêteur l’outil pour construire son approche. Les données d'enquête,
collectées par des méthodes qualitatives et documentaire ne constituent pas la réponse à la
question de recherche ; il faut un cadre analytique pour parvenir à donner des réponses aux
questions. Le chercheur est en effet un constructeur de sens ; car, c'est à lui qu'il revient, dans
sa quête de vérité, de donner du sens aux informations recueillies. Le chercheur ne doit pas se
priver de ses repères, de sa boussole première qu'est sa capacité de former des sens a
posteriori, d'évaluer ou de comparer ces suggestions.
4.3.1- Bilan des dispositifs et d’approche méthodologiques
Le recours à plusieurs dispositifs (Figure 40) et approches méthodologiques pour appréhender
le processus de fabrication et les modalités d’habiter Canaan constitue un point fort dans la
poursuite de nos objectifs de recherche.
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Figure 40 : Synthèse des outils de recherche mobilisée
Source : Auteur
Nous avons recouru à cette variété de dispositifs pour mieux saisir les activités de fabrication
et de modalité d’habiter qui ont caractérisé le passage d’un espace inhabité au quartier de
Canaan. Pour expliquer ce passage, nous avons cherché à collecter des données sur les actions
réalisées par des individus, des associations, des ONG(s), des organismes internationaux, des
acteurs publics. Pour les collecter, nous avons utilisé des ballades, des observations, des
entretiens individuels et collectifs ainsi que des combites urbaines. Composé le corpus
empirique de la recherche, ces méthodes ont été complétées par un corpus documentaire
regroupant les documents officiels et les articles de journaux. Les deux corpus répondent
chacun à des objectifs de recherche qui se complètent dans l’utilisation des données dans les
analyses (Tableau 14).
Tableau 14 : Bilan des dispositifs, des méthodes et des objectifs poursuivis
Dispositifs Méthodes Objectifs Temps
Années Durées
Cahier de Ballades et Prendre connaissance du 2017 4 week-ends
note visite de terrain pendant un moi
terrain
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Photographie Cartographie Représenter les configurations 2017 à
de l’espace 2019
Guide Observation Réaliser une pré-enquête en 2018 12 week-ends
d’observation directe vue d’explorer le territoire pendant 3 mois
Guide Entretiens Avec 8 membres des 2018 1heure 30
d’entretien associations : collecter des minutes
données sur les activités des
associations de quartier
Avec 21 habitants : collecter 2019 29h55 minutes
des données sur les pendant une
mécanismes et tactiques semaine
utilisés par les habitants
Avec 5 acteurs humanitaires : 2019 5heures 16
collecter des données sur les pendant une
activités réalisées par des semaine
acteurs humanitaires dans le
quartier
Combites Avec 25 participants : 2019 3 jours
urbaines combler le vide des entretiens
avec les agents des annexes de
la Mairie.
Compilations Documentaire Restituer des extraits de textes, 2019 3 mois
des de discours émis publiquement
documents par les pouvoirs publics, les
responsables des ONG(s) et les
représentants des organismes
internationaux
Source : Auteur
Le traitement de ces données a été assuré par des logiciels Excel pour la reproduction de fond
de carte ; de QGis pour faire des cartes. L’ensemble de ces dispositifs et méthodes ont été
utilisés parce que notre recherche fait appel à une approche pluridimensionnelle nécessitant
des données diverses pour l’examen de la réalité. Pour parvenir aux objectifs fixés, répondre
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aux questions et mettre à l’épreuve les hypothèses de la problématique, nous regroupons par
thématique les données collectées à titre de guides d’analyse des résultats.
4.3.2-Regroupement par thématique les données : mise en perspective d’une grille de
lecture
Un rappel aux objectifs et la problématique de la recherche permettra de mieux comprendre le
regroupement par thématique les données collectées. L’objectif principal fixé a été de décrire
et d’analyser le processus de fabrication et les modalités d’habiter les bidonvilles en Haïti. Il
en découle une problématique construite autour de la question centrale « Comment les
bidonvilles sont fabriqués et selon quelles modalités d’habiter ? ». Pour mieux répondre à
cette interrogation, trois questions spécifiques ont été formulées :
1- Quels sont les processus de fabrication des bidonvilles ?
2- Qui sont les acteurs mobilisés dans et par ce processus et quelles sont leurs
interactions ?
3- Quel rôle joue la question foncière dans ce processus ?
Dans le but de parvenir à répondre à ces questions et de vérifier les hypothèses qui en
découlent, les données collectées de cette recherche sont présentées sur trois champs
thématiques dont chacun apporte des éléments de réponse à chacune des questions
précédentes. Ces champs thématiques sont liés aux grilles d’observation élaborées au départ
ainsi qu’à l’approche proposée dans la problématique. Il s’agit de partir du cas de Canaan
pour analyser : (1) les processus et les modalités d’habiter les bidonvilles, analyse qui aura
une incidence sure « faire ville » en Haïti ; ce qui concourt à prendre en compte (2) les
interventions de l’Etat ou non en termes d’urbanisme que ce soit en termes d’aménagement,
d’accès au foncier ou par rapport au moment d’intervenir. En effet, les thématiques dont
l’ensemble constitue les objets des chapitres de la deuxième partie de la recherche, sont des
indicateurs de notre grille d’analyse et de lecture, construite à partir des corpus de notre
recherche. La grille d’analyse des activités (Encadré 7) met en évidence le champ des actions
alimentant le processus de fabrication du quartier. Les données collectées fourniront de
matière pour vérifier ou pas l’hypothèse à la deuxième sous-question de la problématique de
recherche.
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Encadré 7 : Grille d’analyse des activités de fabrication du quartier
Dimensions Indicateurs
Activités • Aménagement, construction, infrastructures et réseaux,
services
Acteurs • Initiatives habitantes (individuelles et collectives)
impliqués
• Activités humanitaires (ONG(s) et association locale (société
civile)
• Interventions des organismes internationaux (Bailleurs...)
• Action ou inaction des pouvoirs publics (CASEC, Mairie,
Annexes de la Mairie, Entités ministérielles...)
Relations • Nature des relations entre les acteurs (relation d’influence, de
entre les force, de pouvoirs, d’opposition, de collaboration, ou de jeu
acteurs d’acteurs...),
impliqués
• Variété des relations (acteurs informels et formels, informels
entre eux)
• Laisser-faire
• Tactiques habitantes
• Ressources (humaines, matérielles, financières...) et moyens
(techniques, outils),
Modalités
d’actions • Objectifs (profits ou assistances, individuels (personnels) et
collectifs),
• Intérêts (financiers, économiques, social, politique),
• Cadre d’action (Pratiques, coutumes ou règles (partagées au
sein de la communauté ou nationales),
• Logique d’intervention (petits projets, initiatives de collecte
de fond)
Le temps • Durée (longue, courte...), par des phases, intervalle de 2010
et 2020
A première vue, n’importe quel visiteur de Port-au-Prince, peut constater qu’il y a une
absence d'application et de respect des règles d'urbanisme par les pouvoirs publics ainsi que
par les citoyens de la ville (Maurice, 2014). En revanche, à observer depuis 1982, des formes
d’intervention de l’Etat dans l’institutionnalisation de certains anciens quartiers et bidonvilles
en municipalité, on peut dire qu'en Haïti, l’Etat n’intervient pas ou peu a priori dans la
planification urbaine ; il intervient a posteriori par rapport aux initiatives habitantes, au
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moment où les documents ou textes de loi en urbanisme sont devenus inopérants. A partir de
ce constat, cette grille de lecture permettra de repérer les acteurs de fabrication de Canaan, et
de comprendre comment ils interagissent au cours du processus. Par ailleurs, il a été constaté,
selon les premières données, une pluralité d’acteurs qui agissent selon des intérêts divergents
et multiples. Dans les activités individuelles, collectives et institutionnelles qui se
développent se dessinent des jeux d’acteurs qui constituent aussi un champ complémentaire
autant qu’il relève d’une dimension organisationnelle dans le fonctionnement des acteurs
autour des enjeux socio-économiques et financiers dans le processus.
Par rapport à la faiblesse voire l’absence de l’Etat constatée, il y a lieu d’observer une
prédominance des initiatives habitantes en termes de mécanismes et des modalités
d’appropriation du foncier ainsi que des formes alternatives de gestion des rentes foncières.
Compte tenu du fait qu’il s’agit d’un contexte où les pratiques et les normes de
fonctionnement ne sont pas légalement établies et respectées, nous sommes amenées à
interroger le rôle du foncier- ressource et fondement matériel de toute fabrication urbaine-
dans le processus. Car l'absence de régulation politique et planificatrice ne traduit pas
forcément l’absence d’un cadre règlementaire dans le processus de l’appropriation foncière .
Ainsi, le deuxième champ thématique envisagé est consacré aux enjeux fonciers (Encadré 8).
Encadré 8 : Grille d’analyse de gestion foncière dans le processus de fabrication de Canaan
Dimensions Indicateurs
Mode d’occupation Parcellisation (mécanismes de découpage, de surveillance, de
maintenance...). Les parcelles (dimensions, usages, statut...)
Mode d’appropriation « Marché foncier » : valeurs marchandes des parcelles, acteurs
impliqués, mécanismes et tactiques de ventes, rentes foncières,
spéculation foncière,
Gestion foncière Règles-normes- pratiques établies par les habitants
Tactiques mise en place
Conflits fonciers Objets, types et formes des conflits, évolution des conflits dans le
temps, modes et mécanismes de résolution
Occupants Statut : « propriétaire de droit et/ou de facto » ?
Temps : relation entre ancien occupant et nouveau arrivé
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Dans cette grille d’analyse, le rôle de la question foncière dans le développement du
processus est mis en examen dans un champ thématique où les moyens et les ressources mis
en place pour acquérir informellement le foncier sont analysés en relation avec les rapports
sociaux liés au processus. Les résultats de cette grille d’analyse vérifieront ou non l’hypothèse
associée à la troisième sous-question de la problématique.
Dans l’absence des interventions a priori des pouvoirs publics surgissent des capacités
techniques, des savoir-faire ordinaires dont l’évidence s’observe à travers l’évolution du cadre
de bâti à Canaan. Au bout de 10 ans de son évolution, en marge des actions publiques,
environ de 80% des bâtis du quartier sont auto-construits en dur. Dans ce sens, autre que
l'image d’un espace chaotique où l'informalité, la pauvreté extrême, la vulnérabilité, la
résilience se côtoient, le quartier projette aussi un profil urbain d'une ville a posteriori avec un
cœur de quartier où sont concentrés les symboles et la matérialité de ceux qui fédèrent les
habitants entre eux. En effet, le troisième champ thématique vise à analyser l’évolution du
cadre matériel du processus à travers le couple habitat et (mode) habiter (Encadré 9).
Encadré 9 : Grille d’analyse du processus de modalité d’habiter le quartier
Dimensions Indicateurs
Evolution de l’habitat De l’habitat provisoire à l’habitat permanent
Modes et mécanismes d’habiter progressif (capital technique et de
savoir-faire ordinaire de l’auto-construction)
Consolidation de Main d’œuvre mobilisée, coût de la construction en dur, flux
l’habitat monétaires, procédé de construction (système de solidarité mis en
place)
Professionnels impliqués (mise à l’épreuve des professionnels de
l’urbanisme)
Formation d’un cœur Diversité des fonctions de l’habitat (logement, service)
de quartier
Concentration des activités socio-économiques, des infrastructures
et équipements de services
Emergence d’un nouveau profil urbain
L’enveloppe du bâti évolue selon que les occupants ont accès aux moyens (temps) et
ressources (notamment l’argent). L’analyse des résultats de cette grille apportera des éléments
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de réponse à la question principale en fournissant de matière pour mieux répondre à la
première sous-question. Elle examine le paramètre de l’habiter les bidonvilles, et vise à
vérifier l’hypothèse de l’inversion du schéma de modalité d’habiter la ville, à partir des
indicateurs repérés dans le profil urbain que projette la formation du cœur de quartier.
La méthode de recherche fait référence aux sources d'information, aux procédés de collecte et
d'analyse des données. Et dans l’ensemble, la préoccupation majeure a été principalement de
parvenir à indiquer comment nous avons fait pour accéder aux données à quelle phase de la
recherche. Nous avons fixé au départ que tout renseignement pouvant nous apprendre quelque
chose sur le processus de fabrication du quartier seraient des sources potentielles. Au fur et
mesure que la recherche avance, nous avons recouru à des dispositifs méthodologiques
appropriés au contexte du terrain et à la problématique de la recherche. A l’aide d’une grille
d’observation, le terrain a été diagnostiqué. Avec des guides d’entretiens les données ont été
collectées. Les diagnostics ont été révélateurs en image, en prise de notes de terrain et des
photographies. Les observations de terrain ont permis de mieux adapter les dispositifs
méthodologiques à adopter au moment de l’enquête. L’ensemble des données collectées sur le
terrain via les corpus empiriques et documentaires se complète au fil de l’analyse pour fonder
la démarche qualitative envisagée. Le cadre analytique proposé s’inscrit dans une approche
pluridisciplinaire impliquant une analyse contextuelle. Partant du principe que le cadre
analytique que nécessite la problématique de la recherche serait plus facile à appréhender dans
une échelle plus petite, nous avons collecté les données dans le quartier de Canaan comme le
terrain de recherche. Pour situer le terrain à l’échelle régionale, le contexte urbain de la RMP
a été présenté. Pour collecter les données sur le quartier Canaan, les modes d’action des
institutions ou des groupes humains ou encore des inventivités habitantes privées
individuelles sur l’espace ont été retenus pour examiner les changements de contenu matériel
permettant l’habitabilité de l’espace. Compte tenu des difficultés pour rencontrer certains
acteurs impliqués, nous avons opté pour un corpus documentaire, pour compléter les données
de terrain. Le cadre analytique s’inscrit aussi dans une démarche qui serait proche au
cloisonnement de la sociologie, de l’histoire et de la géographie. Compte tenu de la nature des
variables à opérationnaliser, du statut des acteurs, du niveau académique des habitants et des
chefs d’association (90 % créolophones seulement, 60 % illettrés et analphabètes (CRA,
2017), les entretiens ont été réalisés en créole haïtien, puis traduits en français avant toute
utilisation dans les analyses des chapitres suivants.
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L’ensemble des données et indicateurs pertinents, identifiés à partir d’un état actuel des
savoirs sur la question des bidonvilles, permet de faire une typologie d’approche et de
reconstituer les apports et limites des travaux antérieurs à travers les différents enjeux
soulevés. Il en ressort qu’il existe une abondance de travaux mettant en avant plusieurs
approches qui mobilisent les notions de la précarité des habitats (morphologie), les revenus
des habitants (socio-économique), le manque d’accès aux services de base (gouvernance), etc.
En revanche, très peu de travaux les mobilisent pour interroger le phénomène dans son
évolution. Il nous est alors apparu intéressant d’interroger cet aspect en se focalisant sur les
mécanismes et les modalités qui caractérisent les transformations de l’espace et les mutations
du tissu bâti. Nous avons commencé par interroger les acteurs via leurs activités, leurs modes
d’actions ainsi que les ressources et les moyens qu’ils mobilisent pour habiter les bidonvilles.
Parmi les ressources, nous avons interrogé particulièrement le foncier et le capital humain
(expériences, savoir-faire, …) que détiennent les habitants des bidonvilles pour comprendre
leurs participations dans l’évolution des bidonvilles. Nous mettons en relation les éléments
des interrogations dans des schémas afin de structurer les paramètres sur lesquels nous nous
sommes appuyés pour répondre à la question « comment les bidonvilles sont fabriqués et
habités ? »
Mais, afin d’être encore plus précis et percutant dans les analyses de la fabrication des
bidonvilles ; il faut s’intéresser, au-delà des interrogations et des modèles théoriques, à des
expériences de terrain constituant le fondement de la validité scientifique des questions
puisqu’elles permettent de confirmer ou d’infirmer les hypothèses préalablement formulées. Il
convient donc de collecter, à l’échelle du quartier de Canaan, des données sur les activités de
sa fabrication, sur les mécanismes et les modalités d’appropriation foncière. L’analyse de ces
données, permettra de revenir sur l’hypothèse selon laquelle les habitants sont les acteurs
prépondérants dans la fabrication du quartier. En saisissant les enjeux liés aux pratiques
d’occupation, l’analyse permettra de décrire les tactiques habitantes qui caractérisent le rôle
du foncier dans le processus.
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Partie 3
Processus de fabrication de Canaan
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En ce début du XXIème siècle, les espaces proches des villes de la RMP connaissent des
transformations et des reconfigurations importantes. À ce titre, les multiples changements qui
affectent les espaces, qu’ils soient d’ordre démographique, social, technique, matériel ou
symbolique, constituent des leviers pour comprendre la fabrication des bidonvilles. Le quartier
de Canaan s’inscrit dans les nouvelles transformations et reconfigurations spatiales au Nord de
la RMP.
En effet, nous entendons par espace, une forme a priori de sensibilité sur laquelle s’opèrent un
ensemble d’actions anthropiques ou naturelles s’imbriquant entre eux pour constituer un
territoire (Merlin et al. 2009 ; Kant, 2010). L’ensemble de ces contenus constitue « l’espace
vécu », c’est-à-dire « un bassin de vie » qui rend fonctionnel un territoire (Ginet, 2012). En
effet, le territoire regroupe tant les objets fabriqués, tangibles et usagés que des éléments
symboliques, de valeurs et du pouvoir. Ainsi la notion de territoire permet d’analyser le couple
sujet/objet ; au fur et à mesure s’ajoutent des contenus matériels, techniques, sociaux,
symboliques, relationnels (Ginet, 2012 ; Vanier, 2015). Investiguer sur le processus de
territorialisation, c’est prendre en compte non seulement le passage d’un espace inhabité à un
espace habité, mais aussi les acteurs et leurs activités de transformation. En conséquence, à
partir du moment où l’on analyse le processus de bidonvilisation d’un espace, les notions
d’acteurs, d’action, de mode d’action sont importantes pour comprendre les logiques qui sont à
l’œuvre dans le processus.
A partir des données collectées sur les activités de fabrication et les modalités d’occupation
foncière, nous revenons sur les questions de l’identification des acteurs mobilisés dans et par le
processus (chapitre 5). Nous identifions les acteurs selon leurs activités, leurs modes d’action et
leurs statuts, puis nous schématisons la fabrication de Canaan à partir des acteurs identifiés. De
même les données sont mobilisées pour répondre à la question du rôle du foncier dans le
processus (chapitre 6). Les informations collectées ont permis de mettre à l’épreuve l’hypothèse
de la prépondérance des habitants comme acteur de fabrication des bidonvilles. Elles ont aussi
permis d’éprouver l’hypothèse de l’existence des mécanismes et des tactiques habitantes dans la
gestion foncière du processus de fabrication des bidonvilles. En conséquence, l’enjeu est
d’analyser, de comprendre et de s’interroger sur la capacité des initiatives habitantes à
constituer une réelle alternative dans la création des territoires en milieu urbain dans les pays du
Sud.
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Chapitre 5 : Acteurs et schématisation de la fabrication des bidonvilles
Le mot acteur est utilisé aujourd’hui dans plusieurs domaines pour faire référence à des
capacités et pouvoir d’agir (Touraine, 2015). Dans les études urbaines, il regroupe au sens large
toutes les institutions (publiques ou privées) et entreprises (nationales et/ou internationales)
ainsi que tout citoyen qui détiennent du pouvoir et des moyens leur permettant de participer à la
territorialisation d’un espace (Keerle 2006 ; Akrich 2006 ; Di Méo, 2014). L’acteur se définit en
ce sens par rapport à son action de fabrique de territoire. Le statut d’acteur n’est pas permanent,
il se révèle par l’activité de celui qui agit sur et dans un espace (Stock, 2014). Selon l’espace de
son action, son statut varie en « acteurs sociaux », « acteurs territorialisés », « acteurs
financiers », « acteurs politiques » etc. Les débats sur la notion permettent de distinguer et de
les classer en acteurs institutionnels (publics ou privés) et acteurs non-institutionnels (habitants,
associations, ONG(s) (Desjardins et al. 2016 ; Monod et De Castelbajac, 2016 ; Augias, 2016).
Dans les travaux en aménagement du territoire et en urbanisme, la classification acteurs
institutionnels et non-institutionnels assimilés aussi aux acteurs étatiques et acteurs non-
étatiques ; acteurs formels et acteurs informels est très utilisé (Ascher, 2001 ; Maurice, 2014).
L’utilisation de cette classification fait que la vision fonctionnaliste et institutionnaliste voire
bureaucratique met souvent au premier rang dans les opérations de l’aménagement les
interventions publiques (Brunet, 2001). Cependant, l’évolution des bidonvilles dans les pays du
Sud a permis d’observer une implication prépondérante des habitants dans l’aménagement et
l’organisation de nombreux espaces. L’urgence de se loger dans certains cas primait sur les
logiques des planificateurs et des aménageurs institutionnels. Afin de répondre aux besoins
urgents de se loger, les habitants occupent, transforment, aménagent et habitent leurs espaces.
Les initiatives habitantes de transformation spatiale ne se limitent pas à des changements
techniques, spatiaux et matériels. Les habitants réhabilitent symboliquement les espaces
occupés en leur attribuant des noms. Le passage de Titanyen à Canaan en est bien un exemple.
Parmi les espaces occupés, Canaan reste un cas particulier par rapport à la durée de ces
changements et à la diversité des activités qui ont alimenté les transformations initiées par les
habitants. En effet, pour identifier les acteurs de fabrications de Canaan en tenant compte de
leurs modes d’actions, les logiques et les intérêts de leurs actions dans le processus, nous
proposons une frise chronologique qui regroupe les principales activités réalisées sur l’espace
au cours de 2010 et 2018 (Figure 41).
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Figure 41 : Frise chronologique de la fabrication du quartier de Canaan
Source : Auteur
L’espace concerné a été déclaré d’utilité pour des raisons de développement industriel en
1971, mais il était jusqu’en 2010 inhabité. En revanche, entre 2010 et 2018, il y a eu sur
l’espace des changements et des mutations matérielles et techniques remarquables. En effet,
ces changements ont été rendus possible forcément par un ensemble d’acteurs. L’objectif est
de répertorier les activités de transformations de l’espaces afin d’identifier les acteurs ; puis
produire un schéma qui correspond au processus selon un ordre d’importance des actions de
chaque acteur dans le processus de fabrication de Canaan. L’exploration des activités
alimentant le processus est un moyen pour retracer les marques d’action de chaque acteur
selon leurs statuts, leurs actions et leurs modes d’actions. Pour atteindre cet objectif, nous
analysons la place des habitants-fabricants dans la fabrication de Canaan en fonction de
l’aménagement du site, puis examinons les interventions humanitaires au cours du processus
pour enfin investiguer sur la présence de l’Etat dans le processus. A partir des éléments de ces
analyses, nous schématisons par ordre d’implication les acteurs en relation avec l’ordre et la
hiérarchie des acteurs en œuvre dans la fabrication des villes en Haïti.
5.1-La place des habitants dans l’aménagement de l’espace : mis en place des dispositifs
techniques et spatiaux
L’aménagement traduit un ensemble d’actions sur un espace ou dans un environnement visant
à disposer selon un certain ordre les habitants et les objets ainsi que les activités dans un
territoire (Merlin et Choay, 2009). Cependant, au cours de ces dernières années, il a connu un
succès académique et scientifique suite à des critiques tendant à donner aux actions et les
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pratiques qui le caractérisent une dimension débordant son cadre institutionnel et technique.
Dans ses dimensions opérationnelles, les actions d’aménagement ne relèvent plus strictement
du champ d’intervention des institutions publiques ni celui des professionnels de l’urbain, il
est tout aussi le domaine des initiatives habitantes. En revanche, dans l’ensemble, on n’omet
pas l’idée que les opérations de l’aménagement nécessitent un savoir-faire pour prendre en
compte les contraintes naturelles, humaines et économiques, voire stratégiques. Toutefois, le
savoir-faire et la technicité que requièrent les opérations de l’aménagement peuvent varier que
ce soit en termes de résultats et de moyens ainsi que d’outils mobilisés. Puisque l’action
prédomine dans la définition de l’aménagement, l'aménageur peut agir selon une certaine
praxis fondée sur l’expérience dans le temps. Ainsi au cœur de l’aménagement se trouve une
pluralité d’acteurs. L’implication de cette pluralité d’acteurs confère à l’aménagement un
caractère varié selon le contexte et les moyens dont chaque acteur dispose pour agir sur
l’espace, ce qui suppose que l’ordre d’interventions des acteurs peut varier voire s’inverser.
Contrairement au rang souvent attribué aux citoyens ; à Canaan, la place des habitants-
fabricants est prépondérante, car les initiatives habitantes s’imposent comme une réalité
inéluctable et irréversible dans l’aménagement de l’espace. L’implication des habitants dans
l’aménagement se présente à la fois dans la réhabilitation symbolique, le découpage et
l’organisation de l’espace. L’ensemble de ces actions lui confère une morphologie. C’est dire
que l’analyse de la place des habitants-fabricants dans la fabrication du quartier nécessite de
prendre en compte sa réhabilitation symbolique et la mise en place des dispositifs techniques
et spatiaux qui s’en suivent.
5.1.1- La réhabilitation symbolique du site : Titanyen à Canaan
L’action de l’« aménagement », et dans des espaces délaissés en particulier ne s’est pas
limitée à la transformation physique et matérielle du zonage. Elle a aussi porté sur la
réhabilitation symbolique du site. En effet, les occupants ont débuté l’aménagement du site en
lui attribuant le nom de Canaan. Ce nom désigne, pour certains, « terre promise », c’est-à-
dire un « lieu du peuple des sans-abris du séisme du 12 janvier » (H.1, Entretien, 2018).
L’idée de terre promise évoquée par les habitants se rapproche du contexte du mot Canaan
dans la bible : « À toi et à ta race après toi, je donnerai le pays où tu séjournes, tout le pays de
Canaan, en possession à perpétuité, et je serai votre Dieu » (Genèse, 17, 8). La référence à la
bible est considérable compte tenu de l’importance du christianisme dans la communauté :
104 églises protestantes et une église catholique. Dans ce même esprit, les données collectées
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associent l’origine du mot par rapport à une certaine pratique religieuse : « Canaan provient
d’un lieu de culte protestant homonyme situé sur une colline dans les environs de Canaan I »
(H.4, Entretien, 2018). Ce nom a été retenu par les habitants en concertation pour évoquer
l’idée d’un lieu symbolique, d’une terre d’accueil en mémoire du nombre de personnes
victimes du séisme du 12 janvier 2010 (Noel, 2012). Outre cet aspect mémorial, d’autres
habitants pensent que ce nom a été une solution de sortir de la perception sociale liée à
l’histoire du site. Un habitant l’a très bien exprimé :
Ce nom a été donné pour sortir de l’histoire de cette zone. […] Tu sais, ce lieu s’appelait
Titanyen, c’était le lieu où Duvalier ordonnait de tuer les prisonniers ; alors on ne
voulait pas vivre ici avec tout ça comme image, […] le nom de Canaan a été une
solution » (H. 8, Entretien, 2018).
La référence à l’histoire du site et à la perception sociale sur la zone permet d’évoquer l’idée de
réhabilitation symbolique de la zone. En 1971, l’espace de Canaan avait été décrété d’utilité
publique, mais il n’avait pas été occupé. À l’époque, en plus du contexte politique marqué par
la dictature de Duvalier, la réputation de la zone avait une incidence aussi dans le refus à
l’occuper (Gilles et al. 1984). Car, le quartier de Canaan était confondu à la zone appelée
Titanyen, lieu où l’on creuse les fosses communes pour y mettre les cadavres des indigents ou
des prisonniers de Fort-Dimanche. Certaine fois, le vent emporte la terre et les ossements
deviennent visibles (Figure 42, image 1). En janvier 2010, la perception continue dans la
mesure où c’est à Titanyen qu’une fosse commune a été creusée pour enterrer les 300 000
cadavres provoqués par le séisme (Figure 42, image 2 et 3).
Figure 42 : Retour à l’histoire de l’espace
Source : disponible sur : [Link] (Image 1). Photos
de l’Auteur (images 2 et 3)
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Bien avant le séisme, les lieux attribués aux morts étaient perçus dans la tradition haïtienne
comme des endroits susceptibles de provoquer des sentiments de peur (Hurbon, 1972). En dépit
du fait que la situation dans laquelle se trouvait la RMP après le séisme semble avoir
bousculées150cette croyance populaire, ce rapport à l’espace des fosses communes persiste dans
la mesure où la zone de Saint-Christophe est l’espace le moins occupé et habité à Canaan. La
dimension symbolique attribuée à l’espace contribue au refus de l’occuper, car les parcelles
découpées à Saint-Christophe restent encore après 10 ans quasi-inhabitées. Saint-Christophe est
devenu le haut lieu symbolique pour la commémoration des victimes du 12 janvier 2010.
D’ailleurs, dès le début de la route en terre battue qui conduit à la fosse commune, une pancarte
(Figure 42, image 3) indique l’aspect commémoratif (mémorial) de l’espace « 12 janvier, Haïti
ne t’oublie jamais ». L’événement est personnifié. Au fur et mesure de l’évolution du quartier,
l’ancienne perception sociale de Titanyen cède la place à l’image d’un quartier. L’attribution du
nom de Canaan permet de réhabiliter symboliquement l’espace, dans la mesure où le terme
« réhabilitation symbolique » fait référence à la construction d’une nouvelle perception sociale
d’un espace (Chadoin, 2016). Réhabiliter symboliquement un espace, c’est lui donner sa dignité
de lieu de vie à partir de la conversion de ses charges historiques et mémorielles en une
construction sociale et matérielle. En référence à l’idée de la réhabilitation symbolique, le
passage de « Titanyen » à Canaan constitue un point significatif dans la nouvelle perception
sociale sur la zone et sur l’imaginaire collectif par rapport à l’utilisation que l’on faisait du site.
Titanyen était « le lieu des morts torturés » et Canaan désigne le « lieu d’accueil des sinistrés »
(C.1, Combite, 2019). Ainsi la réhabilitation symbolique du site par la dénomination de Canaan
a marqué tant le quartier que l’existence de ses habitants.
5.1.2-Transformation spatiale de Canaan : un aménagement à l’ordinaire
La réhabilitation symbolique de l’espace a suivi des transformations matérielles et techniques,
car les occupants l’ont découpé en des milliers de parcelles. Sur l’espace s’est dévéloppé trois
modes d’usage. D’abord des espaces découpés en parcelle à usage personnel où les initiatives
privées individuelles sont les plus marquantes. Il y a ensuite des espaces publics
substantiellement marqués par les découpages des rues, des places publiques et des lieux de
stationnements de moyens de transport en commun, destinés à usage collectif. Entre les deux
150
Par la force de l’urgence, après la catastrophe, les vivants et les morts se côtoyaient : sous les décombres,
dans les espaces publics, bref : dans les espaces de vie et habité, des vivants et des morts étaient parfois
cohabités.
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s’est developpé des espaces intermediaires renvoyant à des dispositifs spaciaux à usage
reduit (Figure 43).
Figure 43 : Modalités de découpage de l’espace
Source : Auteur
Le mode de découpage qui s’est instauré a généré trois formes disctinctes de dispositfs
techniques et spatiaux urbains: l’habitat destiné à usage individuel, des espaces
intermediaires, associé aux allées et des coridors151, des espaces publics renvoyant aux rues et
places publiques à l’usage collectif. Les espaces à usage individuel mesurent en moyenne
« entre 100 et 300 mètres carrés »152 (C.1, Combite, 2019). Dans l’utilisation de ces espaces
se degage une première forme d’organisation qui peut s’observer à travers la répartition des
composantes de l’habitat153 construits en dur à Canaan. Pour construire des habitats en dur à
Canaan, les espaces utilisés sont généralement séparées en trois dimensions ; l’une pour la
cellule d’habitation, une autre pour des latrines et une dernière destinée à l’usage de la
cuisine. Entre chaque composante de l’habitat, sont réservés des espaces de circulation
d’environ 2 mètres en moyenne (Figure 44).
151
Les corridors sont des dispositiofs de circulation ouvert aux voisinages et aux occupants de la zone comme
moyen de déplacement inter-quartier et interménage, notamment à usage des pietons.
152
Les plus grandes parcelles sont occupées par les communautés religieuses et certains acteurs du secteur
éducatifs.
153
Dans les abris provisoires en 2010, il n’y avait pas vraiment une séparation de toutes les composantes de
l’habitat.
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Figure 44 : Aménagement de l’espace dans les habitats en dur à Canaan en 2015
Auteur
La cuisine mesure en moyenne 5 m2, alors que les blocs sanitaires mesurent environ 4 m2.
L'organisation de l’espace à usage individuel, tel qu’il est observé à Canaan fait référence à
une forme d’« aménagement vernaculaire ». Vernaculaire, parce qu’une telle organisation
remonte à des pratiques locales et traditionnelles retrouvées dans les milieux ruraux en Haïti.
A la campagne comme dans les bidonvilles, la séparation des composantes de l’habitat est
aussi liée à une vision de propreté : la cellule d’habitation réservée aux lieux de vie des
ménages est séparée de la cuisine et du bloc sanitaire pour éviter les poussières (cendre du feu
par exemple) et de saleté des déchets de consommation ainsi que les mauvaises odeurs
dégagées par les latrines (Prince, et al. 2018). Il existe aussi dans quasi tous les habitats une
galerie qui sert dans les bidonvilles comme dans les maisons à la compagne de lieu de
rencontre et de convivialité. Elle joue aussi durant la journée la fonction de « parer le soleil »
(H.1, Entretien, 2018). L’expression « parer soleil » traduit dans le langage des habitants sa
véritable fonction : abriter celui qui habite de la chaleur du soleil ; car à Canaan, il n’existait
presque pas d’arbres, et la température moyenne en Haïti est de 30 degrés Celsius en moyenne
(Perck, 2013).
Dans certaines zones à Canaan, le découpage a été plus structuré entre 2011 et 2015. Certaine
fois, ce sont les associations qui décident sur les modes de découpage des parcelles selon des
critères instaurés par des leaders et partagées par des occupants.
Nous avons fixé dans l’OVISEC les conditions pour obtenir un lopin de terre dans la
zone de Canaan 2. Personne ne pouvait pas décider de découper ni de construire ici et
là comme bon lui semble, si elle n’était pas là au premier moment d’occupation. Il
n’est pas question de recevoir des gens de Cité-Soleil ni les gens qui n’ont pas de
famille à loger. C’est pourquoi nous avons découpé les parcelles selon les nombres de
personnes que contient chaque famille. (H.5, Entretien, 2018).
Ici, le chef de l’association évoque trois critères : être là au premier moment de l’occupation,
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c’est-à-dire en janvier 2010 ; n’être pas d’origine de cité-Soleil ; avoir une famille nécessitant
un logement. Dans ces principes se dégage une vision sociale et territoriale pour le sous-
quartier de Canaan 2, car le refus de gens de Cité-Soleil traduirait une volonté de ne pas
reproduire le modèle de bidonville de la commune de Cité-Soleil. La quantité d’espace
réservé pour la place publique à Canaan 2 témoigne de surcroit cette volonté de ne pas
fabriquer un bidonville sans espace en commun.
Il existe aussi à Canaan un réseau routier de 600 km environ qui s'est développé
graduellement à partir des découpages de l’espace initiés par les habitants en 2010 (CRA,
2018). Comme dispositifs de communication, ce reseau est composé principalement d’une
route principale, de routes secondaires et résidentielles. Si plus de 90% des occupants
n’utilisent pas de modes de déplacement motorisé, l’espace de deplacement est reduit à 50% à
des corridors et des allées ; 40% à des routes secondaires et 10% à une route prncipale (Ibid).
Les routes ont été tracées, découpés et nommées par les habitants en relation avec les
associations (Figure 45, image 2). En 2019, le réseau de voirie est constitué essentiellement
de route en terre battue-soit 90 % de l’ensemble des routes découpées. Seulement la « route
Canaan 3 », allant de la route nationale numéro 1 à celle du numéro 3 en traversant les
quartiers est bétonnée (Figure 45, image1). Cette route constituant la rue principale de Canaan
mesure 10 mètres154 de large et 2.4 km de long. Alors que les routes secondaires varient entre
5 à 8 m de large et de 1 à 3 km de long. Les routes résidentielles sont utilisées par des piétons
et des motards. Les routes résidentielles-appelée par les habitants corridors- sont délimitées
par des lisières entre les parcelles, mesurent environ 2 à 3 mètres de large (Figure 45,
image 3). Elles constituent les principaux espaces intermédiaires et servent de moyens de
circulations réservés aux résidents proches. Il existe aussi des petites allées et corridors qui
mesurent entre 1 à 2 mètres de large qui sont limités à des déplacements d’un habitat à un
autre. Les noms des allées et corridors sont données souvent à partir du nom du premier
habitant qui construit dans la zone.
154
La largeur a été mesurée en pas équivaut à un mètre chacun. Des pratiques similaires sont observées aussi à
Sierra Santa Catarina, considérée comme une zone de réserve écologique dans un arrondissement de Mexico.
L’espace a été occupée, découpé et réparti en plusieurs lots où les habitants eux-mêmes ont auto-construit leurs
habitats. Ils ont réservé des espaces au tracé des rues ; puis créé des infrastructures qui ont rendu fonctionnel le
quartier. Pour s’approvisionner en eau potable et en électricité, les habitants se connectent à partir des prises
illégales distribuées par des dirigeants des associations qui développent ensuite, des réseaux afin de faire
pression sur les autorités pour régulariser les espaces réclamés (Illionor, 2009).
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Figure 45 : Infrastructures routières à Canaan
Source : Auteur, 2018
Outre le découpage des routes, les habitants et les associations de quartier ont mis en place un
ensemble de dispositif technique (plaque et poteaux en fer) et humain (écriture des noms et de
numérotation) pour identifier les routes. Le soucis d’identifier les routes répond à une
exigence sociale et géographique : doter le quartier d’un ensemble de répère géographique et
spatial mis au service des usagers. L’identification et la numérotation des routes ont été
réalisées par les associations de quartier en référence au modèle de la ville. Bien que
rudumentaire-les moyens utilisés ont eu un coût. Pour les réaliser, les associations et les
habitants ont du travailler et coopérer avec des partenaires financiers dans les cadres des petits
projets. C’est le cas de la renommination de la route principale de Canaan en « bouvevard de
Canaan 3 » à partir d’un financement de la Compagnie téléphonique Digicel (Figure 46).
Figure 46 : Route principale de Canaan : « Boulevard Canaan 3 »
Source : Auteur, 2019.
Sur la base de leurs expériences de la ville, les chefs d’association identifient une route de 10
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mètres de large et un mètre de trottoir : « Boulevard Canaan 3 », or un « boulevard » est une
route très large remplie d’arbres sur les bords. Le fait de dénommer et renommer des routes a
permis de constater- certes des limites dans les pratiques de l’identification routière- mais
aussi l’implication des associations de quartier dans la volonté d’organiser l’espace. Cette
volonté se poursuit aussi dans la quantité d'espace réservé pour les places publiques et ceux
pour l'installation des infrastructures de services publics et semi-public. Dans le sous-quartier
Canaan 2, l’« Organisation des victimes du séisme à Canaan (OVISEC) » a découpé et
réservé un espace pour une place publique (Figure 47).
Figure 47 : Espace laissé pour la place publique dans le sous-quartier Canaan 2
Source : Petter et al. 2018, p 206
L’espace réservé pour la place publique où les habitants ont planté des arbres témoigne la
volonté des habitants de planifier le quartier (Peter, 2018). Contrairement à ce l’on pourrait
croire, face la rareté et la pression foncière qu’a connu le quartier entre 2015 et 2018, les
espaces réservés aux usages collectifs ne sont pas morcelés. L’organisation de l’espace dans
les quartiers se veut structurantes et demeure modestes en référence au modèle d’un
planificateur urbain. L’image de l’espace réservé pour la place publique dégage cette vision
des places publiques de la ville dont les arbres et la superficie (52 500 m2- soit 210 mètres de
large et 250 m de long) témoignent un certain savoir-faire.
Au bout de 5 ans de transformation, les habitants ont envisagé un decoupage de l’espace à une
plus grade échelle. En 2010, a près le zonage réalisé par la décret d’utilité publique, les
habitants ont séparé l’espace en trois grandes zones (Canaan, Jéruzalèm et Village-Moderne).
En 2012, le quartier de Canaan représentait « plus de la moitié de l’habitation Corail-
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Cesseless155 qui englobe les quartiers Canaan, Nouvelle-Jérusalem, Village-Moderne, les
camps Corail-Cesseless, Ona-Ville156, Mosaïque, et couvre plus de 1 000 hectares » (Noel,
2012, p.9). En 2015, à partir de la nouvelle subdivision, l’ONU-Habitat (2016) a procédé à
une première cartographie faisant état de 14 sous-quartiers157 representent dans l’ensemble le
quartier de Canaan (Figure 48).
Figure 48 : Morphologie de Canaan
La subdivision de 2015 permet d’attribuer à chaque sous-quartier de Canaan une
morphologie, et concourt à une nouvelle cartographie. Les noms des sous-quartiers ainsi que
leurs délimitations sont attribués par les habitants selon des pratiques traditionnelles et surtout
en rapport au temps. Par exemple, Canaan 1, désigne la zone où les premières installations ont
commencé ainsi de suite jusqu’à Canaan 5. D’ailleurs, on peut remarquer que les premiers
sous-quartiers de Canaan sont plus proches de la route Nationale numéro 1. L’attribution des
155
Noel (2012, p.10) distingue l’habitation Corail-Cesseless du Camp Corail-Cesseless, car pour lui, ce dernier
est un camp créé en avril 2010 par le Gouvernement haïtien sous la pression de l’armée américaine pour
accueillir les déplacés victimes du séisme, lesquels ont vécu de l’assistance humanitaire pendant deux ans.
Cependant l’habitation Corail-Cesseless, quant à elle correspond à une entité territoriale qui n’a toutefois pas de
statut administratif. Canaan et le Camp Corail sont donc situés sur l’habitation Corail-Cesseless.
156
Le nom d’Ona-ville reste suite à un projet de logements sociaux qui a été démarré sous le nom d’Ona-ville.
Celui-ci lui a été attribué parce que c’était l’Office National d’Assurance-vieillesse (ONA) et de la Banque
Populaire Haïtien (BPH) qui étaient à la direction du projet.
157
Les sous-quartiers de Canaan sont Canaan 1, Canaan 2, Canaan 3, Canaan 4, Canaan 5, Jérusalem, village
moderne, Village Bellevue, Corail Cesselesse, Ona-ville, source puante, Philadelphie, village des pécheurs et
village de la grâce de Dieu.
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noms aux sous-quartiers inscrit Canaan dans un registre de construction de repère socio-
spatial et identitaire.
La transformation de l’espace de Canaan a évolué depuis 2010 vers une territorialisation plus
proche des caractéristiques multiples de la ville. Elle relève d’une triple dimension
symbolique, matérielle et organisationnelle. Le caractère évolutif de ces trois dimensions
inscrit la dynamique territoriale du quartier dans une territorialisation. Prise comme une
construction dynamique socio-spatiale, la territorialisation est un processus accru engagé par
une communauté qui construit son espace vécu par une variété de transformation (Di Méo,
2014). La transformation spatiale observée à Canaan s’inscrit dans une articulation entre les
habitants-fabricant-aménageur, activités et espaces à différents niveaux d’organisation.
L’organisation socio-spatiale à Canaan est alors définie comme l’articulation entre les
dimensions spatiales (objets et processus de transformation spatiale) et les dimensions
sociales (relations entre acteurs) des activités dans le territoire. Cependant, il est indéniable,
par rapport à un planificateur urbain, que l’aménagement de Canaan relève d’un certain
caractère anarchique. En revanche, derrière ce caractère se dissimule un savoir-faire ordinaire
qui se réalise en marge des autorités publiques et des expertises professionnelles. L’ensemble
des activités de transformation met en l’évidence la capacité collective des habitants à s’auto-
organiser pour aménager leurs propres espaces de vie et de créer des territoires selon leurs
faibles moyens et ressources. C’est dans ce même esprit que Marie Petter et al, (2018)
constatent que les initiatives habitantes de l’aménagement traduit une vision de l’ordre spatial
limité :
L’organisation spatiale, bien que paraissant maladroite à l’œil du planificateur, traduit
quant à elle la vision que portent les Cananéens (habitants de Canaan) pour leur
territoire, et peut-être même un message au-delà, en vue de sa reconnaissance. En
effet, contrairement à l’image que l’on s’en fait et qu’on projette alors, l’aménagement
de Canaan ne s’est pas fait de façon improvisée et dans le désordre. La population
aurait plutôt cherché à se constituer un environnement et cadre de vies décentes, au
meilleur de ses moyens et capacités, un fait dont la littérature grise témoigne (p.203).
L’organisation de l’espace à Canaan est l'expression d'un processus d'urbanisation ordinaire.
Ayant fait l’expérience des villes et des bidonvilles, les habitants- ont développé à Canaan ce
que certains chercheurs en Afrique appellent modèle « urbano-rurale », c’est-à-dire des
modalités d’organisation spatiale qui incarne à la fois le monde rural et urbain. Les modes
d’organisation spatiale instaurés à Canaan alimentent une sociabilité urbaine basant sur des
rapports particuliers à l'habitat, à la rue, aux places publiques et aux lieux de services publics.
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La nouvelle sociabilité urbaine se fait à travers une combinaison du monde rural à celui
urbain via des dispositifs techniques et spatiaux : rue en terre battue, allées et corridors étroits.
Cependant, en cas d’intempérie, ces dispositifs sont peu viables. Face aux risques de l’érosion
provoquée par des fortes pluies, les drainages sont comblés et provoquent des inondations.
A partir de ces « actions d’aménagement » nécessitant un certain niveau d’expérience, de
savoir-faire et de technicité- -des habitants à Canaan se sont élevé au statut d’« acteurs-
aménageurs ». Ils ont développé une certaine capacité dont le résultat reste aujourd’hui certes
rudimentaire. Cependant, dans leur action, l’habitant-fabricant n’est pas isolé, « ce qui rend
l’acteur précieux, dans toute démarche de géographie sociale, c’est qu’il est toujours l’élément
d’un système auquel nombre d’autres acteurs et d’agents participent aussi. On ne peut
concevoir l’acteur qu’en interaction avec d’autres acteurs et agents » (Di Méo, 2014, p. 83). Les
actions des habitants se sont développées à Canaan dans une dynamique avec des interventions
humanitaires.
5.2-L’analyse des interventions des ONG(s) et des Organismes internationaux dans la
fabrication de Canaan
Le gouvernement haïtien, par la loi158 du 14 septembre 1989, définit les ONG(s) comme des
organismes d’« aide au développement159 ». A partir de la promulgation de cette loi, les
actions des ONG(s) ne sont pas limitées à la gestion de l'urgence. Au contraire, parce qu’elles
sont dotées de moyens financiers, matériels, logistiques et de ressources humaines160, les
ONG(s) et les organismes internationaux sont capables d’agir dans des domaines divers. Les
effets combinés des catastrophes et crises socio-politiques, institutionnelles et économiques
au cours des années 2000 en Haïti ont renforcé les marges de manœuvre aux acteurs
humanitaires d’intervenir sur son territoire. En effet, Haïti (après Inde) est le deuxième pays
du monde ayant un effectif d’ONG(s) le plus élevé sur son territoire-soit 10.000. Par ce
constat, Haïti est décrite comme la « république des ONG(s) » (Klarreich et al., 2012161;
Salignon, 2017). En milieu urbain, les interventions humanitaires recouvrent les domaines de
158
Cette loi fait suite à la mise en œuvre de la politique néolibérale soutenue par la communauté internationale et
des organismes internationaux comme le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BM).
159
Les travaux sur les ONG (s) en Haïti sont nombreux à soutenir que les ONG(s) ne contribuent pas aux
développements, mais pérennisent le sous-développement, pris comme espace de leurs opérations.
160
En Haïti, par le fait que le salaire offert par les ONG(s) fait parfois plus que le double et même le triple du
salaire des fonctionnaires publics, les personnels qualifiés de l’administration publiques vont travailler dans les
ONG(s) et abandonnent souvent leurs postes.
161 Haïtian ressource développement fondation (2012). Haïti, la république d’ONG. Traduit par Klarreich (K) et
Polman (L). Texte republié dans le Nouvelliste du le : 19 novembre 2012.
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l’habitat, de services, de l’assainissement, de renforcement et de consolidation des
infrastructures, etc. A partir de 2010, les ONG(s) et les organismes internationaux deviennent
des opérateurs et des financeurs, ils interviennent, notamment dans l'installation des Camps
d’hébergement, la construction des abris provisoires, de l'assainissement et le déblayage des
décombres. Pour réaliser leurs projets leurs projets, ils interviennent aussi dans l'organisation
des espaces en milieu urbain dont Corail-Canaan en est un cas. Leurs interventions en 2010 se
caractérisent particulièrement à Canaan par la gestion de l’urgence. Cependant, au cours de
période de 2015 à 2019, elles interviennent dans la consolidation des infrastructures routières
existantes et dans le renforcement des services (eau et électricité). En conséquence, nous
analysons les interventions humanitaires à Canaan selon une phase de l’urgence et celle de
consolidation des infrastructures.
5.2.1- Les interventions des ONG(s) pendant la phase d’urgence de 2010 à Canaan
La construction du Camp Corail, situé au Nord de Canaan, marque le début des interventions
humanitaire dans le quartier. Au début, les acteurs étaient nombreux à y intervenir, mais les
principales interventions ont été réalisées par World Vision, Oxfam-Quebec, ACTED, IMO,
USAID et Croix Rouge Américaine (Tableau 15). Ces derniers intervenaient dans les
domaines du social, de l’habitat, de service urbain et de l’assainissement.
Tableau 15. Types d’activités et domaines d’intervention des acteurs humanitaires à Canaan
entre 2010 et 2012.
Pays Organismes Types d’activités Domaines
d’origine internationaux et intervention
ONG(s)
Etats-Unis United States Agency for Distribution de tentes, des Social
International latrines à réservoir, des Habitat
Development (USAID) matériaux de fabrication des Assainissement
abris provisoires (tapis en
plastiques (prela))
Croix Rouges Distribution de l’eau ; Social
Américaines Assainissement et Installation Infrastructure
des pompes à bras (eau) Services
Catholique Relief Service Distribution des tentes et des Social
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« latrines » mobiles à recevoir Habitat
Assainissement
Food for the Poor Distribution de tentes Habitat
Distribution des latrines Social
« mobiles » à recevoir ; Assainissement
Distribution des kits
alimentaires et des produits
hygiéniques
International Missions Distributions des tentes Social
Outreach (IMO) Distribution des matériaux de Habitat
construction des abris
provisoires
France Action Contre la Faim Distribution de tentes, des Social
(ACF) latrines à réservoir, des Habitat
matériaux de fabrication des Assainissement
abris provisoires (tapis en
plastiques (prela))
Agence d’Aide à la Distribution des tentes Social
Coopération Technique et Distribution de matériaux de Habitat
au Développement construction des abris
(ACTED) provisoires
Suisse Global Communities Distributions des kits Social
(CHF International) alimentaires et hygiéniques Infrastructure
Installation des pompes à Services
manche (eau)
Royaume- World Vision Distribution des tentes Social
Uni Distribution de matériaux Habitat
constructions des abris Services
provisoires
Distribution des latrines
« mobiles » à réservoir
Canada Oxfam-Québec Distribution des kits Social
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alimentaires, des tentes et des Habitat
matériaux de fabrication des Services
abris provisoires
Installation des pompes à bras
(eau courante)
Inconnu OSE-Assez et HAP Transformation et gestion de Assainissement
déchets
Allemagne Communauté des Construction des tentes, des Social
Franciscains de la latrines communautaires, Habitat
Mission centrale distributions des kits Services
alimentaires et hygiéniques
Source : MPCE (2011); Salignon, 2017, Annexe 8 et Auteur à partir des entretiens et
observation (2018, 2019).
A Canaan les principales activités humanitaires en 2010 se focalisent à la gestion de l’urgence
dont sa forme matérielle s’observe dans la distribution des tentes et des dispositifs sanitaires
ainsi qu’à des matériaux de fabrication des abris-provisoires. Construit pour héberger environ
700 ménages, le Camp de Corail, dont il faut prendre en compte la diversité des matériaux de
construction des abris, est à l’origine des actions humanitaires allant de 2010 et de 2012
(Noel, 2012). La distribution des aides humanitaires a attiré les sinistrés à se concentrer
d’abord aux alentours du camp, et au fur et à mesure que les milliers de tentes et des
matériaux sont donnés, le camp s’étend. Quelques mois après la construction du camp de
Corail, une autre vague ONG(s) investissent le camp dans le domaine du social et de service.
En revanche, quand le président haïtien, René Préval, a annoncé en juillet 2010 la fin de la
phase de l’urgence et le lancement de celle de la reconstruction, un retrait considérable de
nombreux ONG(s) a été constaté (Noel, 2012 ; Colas 2012 ; Anne-Marie-Petter et al. 2018).
Leur départ s’explique d’abord parce que leurs interventions se limitaient à l’urgence et que la
construction exige un autre type de compétence (Raspiengeas 2017). Ensuite, du point de vue
idéologique, la logique qui sous-tend l’aide humanitaire ne correspond pas aux exigences de
développement à long terme que nécessite la construction. Exposés à leurs sorts, entre 2011 et
2015, les habitants ont continué avec le processus de fabrication du quartier. Puisque les
ONG(s) sont nombreuses à avoir fixé dans leur programmation l’objectif de réduire la
pauvreté, notamment dans les bidonvilles et soutenus par les pouvoirs publics, le quartier de
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Canaan a connu en 2015 un retour des organisations internationales, des agences de
développement et des ONG (s).
5.2.2-Retour des ONG(s) en 2015 : financement et pérennisation des infrastructures
Entre 2015 et 2019, Canaan a connu un retour des ONG(s) et des organismes internationaux
investissant le champ des infrastructures via l’exécution des projets. La notion de projet ici
traduit un ensemble d'activités organisées par étapes formant l'unité de gestion permettant la
réalisation d'un objectif défini à l’avance (Pinson, 2008). Les projets observés à Canaan sont
des opérations ponctuelles variées selon leurs buts et limitées dans le temps (4 ans). Les
ONG(s) reviennent à Canaan « après les habitants de Canaan […], plusieurs organisations
non gouvernementales, de concert avec des entités du gouvernement haïtien, œuvrent à
l’implantation d’infrastructures dans le cadre de la mise en œuvre du plan d’action et de
restructuration de la zone urbaine de Canaan » (Lefèvre, 2018 cf, chapitre 4, Tableau 11).
Les premières ressources mobilisées sont des acteurs du pouvoir public. En relation avec le
pouvoir public, les acteurs humanitaires sont nombreux à intervenir dans le quartier ; certains
qui ont abandonné le terrain en 2011 reviennent (CRA et l’USAID). Il existe d’autres qui
viennent (OMI, Global Commities). Ils interviennent comme des opérateurs urbains et des
financeurs (Petter, et al. 2018 ; Entretiens, H.15). L’exécution des 8 principaux projets sont
évalués à 45 millions dollars américains-soit environ 42 millions d’euros-pendant 4 ans
(Tableau 16).
Tableau16 : Les acteurs des projets à Canaan (2015-2019)
Partenaires Acteurs financiers Montants Type de projets
publics en dollars
américains
UCLBP et ONU-Habitat et Cities 190 850 Mise en œuvre d'un guide
CNIGS Alliance d’intervention sur Canaan
Inconnu Habitat pour 1.8 million Projet « vil ka bel162 ».
l’Humanité
International et USAID
UCLBP et CRA et USAID 21.05 millions Projet « Kanaan Pi Djanm »
CRH
162
Disponible sur [Link] (Consulté le 28 janvier 2020)
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CRH CRA 4.3 millions Projet « Ansam Nou Kapab »
UCLBP USAID et CRA 2.3 millions Projet « Urban Development
Initiative ».
UCLBP CRA et Global 13.7millions Projet «Canaan Upgrading
Communities and Community Development
Program »
CRH CRA 0.75 million Projet « programme de santé
communautaire »
DINEPA CRA et Global 1.5 million Système d’eau à Canaan
Commities Center
Compilation de source : MPCE (2011) ; Cour des Comptes (France), 2013 ; Lefèvre, 2018 cf.
Tab. 15, chap. 4) et Auteur.
Pour les projets qui sont figurés au tableau, les données indiquent 4 entités du pouvoir public
qui sont mobilisées : l’Unité de Construction de Logement et Bâtiment Public (UCLBP :
mobilisé pour 4 projets) ; le Centre National d’Informations Géospatiales (CNIGS : mobilisé
pour 1 projet), la Croix Rouge Haïtienne (CRH : mobilisé pour 3 projets), la Direction
National du Service d’Eau Potable et de l’Assainissement (DINEPA : mobilisé pour 1 projet).
L’exécution des projets à Canaan se caractérise par une coalition d’acteurs de nature et de
statuts multiples : acteurs publics comme partenaires163, des acteurs humanitaires comme
bailleurs et opérateurs de projet. Cependant, les documents des projets disponibles
n’indiquent aucun apport financier des acteurs publics. Le statut partenaire attribué aux
acteurs publics traduirait plutôt leurs implications administratives, organisationnelles et
institutionnelles dans la réalisation des projets. Or depuis le 25 juin 2011, après le lancement
de la phase de construction, l’envoyé spécial adjoint de l’ONU pour Haïti, Paul Farmer, a
plaidé en faveur de l’octroi direct de l’aide internationale à l’Etat haïtien. Force est de
constater que dans le cadre du projet de la construction de la route « Canaan 3 » par exemple
que ce sont l’Organisation Internationale pour les migrations (OIM), l’United States for
international Developpement (USAID), la Croix Rouge Américaine (CRA), CHF
International et l’ONU-habitat qui sont les principaux acteurs financiers. L’OIM est chargée
de bétonner 1,30 sur 2,4 km de cette route à partir de 100 mètres de la route nationale numéro
163
Pour opérationnaliser le projet de la construction de la route de Canaan, le MTPTC s’est impliqué pour
évaluer et valider le montant du projet-soit 298 000 dollars américains (270 545, 26 euro) (Nos entretiens).
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1 (Ramos, 2018)164 (Figure 49). Alors que la mission globale du Ministère des travaux
publics, transports et communication (MTPIC) est d’« assurer l'étude, la planification,
l'exécution, l'entretien, le contrôle, la supervision et l'évaluation de toutes les infrastructures
physiques relatives […] aux routes… »165. Si dans l’installation de cette infrastructure, les
acteurs publics sont identifiés comme partenaires, le volet financier des projets semble
conférer aux acteurs humanitaires le pouvoir décisionnel.
Figure 49 : Les acteurs de construction de la route de Canaan
Source : Auteur, 2018
Les acteurs financiers repérés généralement dans les projets urbains des pays du Nord sont
souvent le pouvoir public et les grandes entreprises immobilières (Zalio, 2008). En revanche, à
Canaan, les acteurs humanitaires sont des « bailleurs », des opérateurs obtenant toutefois le
soutien de certains acteurs publics. Désormais, la construction des espaces urbains est aussi
l’initiative des ONG(s), des organismes internationaux et transnationaux dans les pays du Sud.
Détenant de moyens financiers, ils imposent souvent leurs influences et leurs manières de faire.
A Canaan, les opérations d’infrastructures ont permis d’observer un chevauchement de rôle
entre les acteurs. En ce qui concerne la construction des routes et de drainage pour la
distribution de l’eau à Canaan, les acteurs impliqués sont l’USAID, la Banque Américaine de
Développement, la Croix Rouge Américaine, et d’autres sont des gestionnaires de fond dont la
Croix-Rouge Américaine (479 millions de dollars US) (Salignon, 2017). Dans la construction
de la route de Canaan, la fonction du MTPTC consistait à évaluer et valider le coût des travaux
estimé à 298 000 dollars US166 (Archive du MTPTC)167. Alors que la mission globale du
164 Propos de Maria Oliveira Ramos, la responsable de l’Unité de développement et d'ingénierie urbains de
l’OIM en Haïti, Rapporté par Le Nouvelliste.
165Page d’accueil du Ministère des travaux publics, transports et communication. Consulté le 23 janvier 2020.
166
Soit l’équivalent de 270 545.26 euro
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MTPIC est d’assurer toutes les infrastructures physiques relatives : aux équipements urbains et
ruraux, aux routes, ports et aéroports168 , le projet de route de Canaan3, a été exécuté et
supervisé respectivement par l’OIM et l’ONU-Habitat (H. 15, Entretiens, 2018). Hormis, la
validation du montant du projet, les entités publiques passent pour un « simple figurant »
poursuit le directeur avec un sourire dans l’Entretien. Il est important de signaler que
l’implication de ces acteurs dans les projets en milieu urbain en Haïti ne commence pas avec le
cas de Canaan, et leurs actions ne se réduisent pas à la construction des infrastructures. Ils sont
les principaux acteurs financiers des plans d’aménagement, notamment celui de Port-au-Prince.
En effet, l’histoire révèle que les 4 principaux plans de l’aménagement de Port-au-Prince entre
1974 à 1996 étaient financés par des organismes internationaux (Tableau 17).
Tableau 17 : Des acteurs de projets urbains de 1974 à 1996.
Années Les projets urbains Institutions
1974- Plan de développement de Port-au-Prince et sa PNUD et PATCO
1976 région métropolitain.
1988 Plan directeur d’urbanisme de Port-au-Prince PNUD et ONU-
HABITAT
1996 Plan National pour le logement ONU-HABITAT
1996 Projet d’appui aux municipalités en ONU-HABITAT
aménagement du territoire
Source : Résultats des Atelier no 1, op. cit. p. 10.
Quand la logique humanitaire et compassionnelle remplace celle structurelle, l’atmosphère de
projet devient une arène où plusieurs acteurs interviennent selon des statuts différents et de
rôles similaires. Le quartier de Canaan s’est alors transformé en un territoire où les structures
telles que le pouvoir, l’économie et ses règles constitue les principaux enjeux des projets. Les
acteurs des projets sont à ce niveau des « acteurs allogènes », dans la mesure où pendant la
période de 2012 à 2014, ils demeurent en retrait de la formation socio-spatiale ; puis
identifient le quartier comme un espace de profits, de jeu et d’enjeu (Di Méo et Buléon,
2007). Et comme tels, les acteurs figurés dans le projet se sont mobilisés par la logique
financière des projets, développée avec le système néolibéral où l’Etat est peu présent.
167
L’ingénieur responsable du projet, dans un entretien nous a confié, que le projet visait la construction de 18
km de bétonnage. A la fin du projet, 2,4 km ont été réalisés sans pouvoir me dire si le projet allait continuer.
168
Page d’accueil du Ministères des travaux publics, transports et communication. Consulté le 23 janvier 2020.
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En réalité, les aides humanitaires observées à Canaan n’excluent pas les critiques à l’encontre
des interventions humanitaires dans le monde. Pour de nombreux chercheurs, l’aide
humanitaire serait un « faux-semblant » se caractérisant par une générosité apparente et qui au
fond n’est qu’un moyen de maintenir le statu quo économique mondial au profit des élites
dirigeantes des pays donateurs (Mende, 1975 ; De Soto, 2005). Et de fait, dans la gestion du
fond de l’urgence, à l’échelle nationale en Haïti, plus de 40 % sont alloués aux logistiques
(transports des aides par avion et achat des véhicules), moins de 20% aux salaires et plus de
40% à l’achat des tentes, des matériaux de constructions des abris provisoires, des produits
essentiels comme l’eau (dans les pays donateurs) ; alors que le fond collecté pour la gestion
de l’urgence au total est estimé à plus de 6 milliards de dollars américains (MICE, 2012). Or
au cours des années 2000, le FMI a estimé à 7 à 8 milliards de dollars le besoin d’Haïti pour
sortir du sous-développement accru (Schwartz, 2017). Cependant, aujourd’hui la pauvreté
reste l’un des sujets les plus récurrents dans les documents post-séisme. Elle est évoquée dans
quasiment tous les discours publics (nationaux et internationaux) à travers tous les médias,
dans la société civile organisée, dans la littérature grise et scientifique (Edouard, 2020). La
pauvreté pour certains est « instrumentalisée » et pour d’autres « institutionnalisée » par les
ONG(s), les organismes internationaux, les agences internationales de développement, le
système des Nations unies, etc. (Illionor, 2009 ; Salignon, 2012). Dans ce contexte, sont
inscrites les critiques de Schwartz (2017) qui caricature les interventions humanitaires et leurs
dispositifs logistiques mis en place en Haïti (Annexe 2 : Le séisme du 12 janvier :
humanitaires et habitats des camps). Les activités des acteurs humanitaires et les dispositifs de
gestion de l’urgence qu’ils ont mis en place ont permis à certains auteurs d’évoquer l’idée de
gaspillage de ressources et de moyens (Ilionor, 2009) et pour d’autres d’observer un laisser-
faire de la part de l’Etat, et in fine pour les habitants une absence de résultats concrets sur le
terrain.
5.3- Politique de « laisser-faire » : les acteurs de fabrication de « territoire de pauvres »
« L’urbanisation anarchique à Canaan est à l’origine de l’inaction de l’État, […] et non de
son absence, car il a le pouvoir d’interdire, s’il ne l’exerce pas, le laisser-faire c’est sa
politique… (H.19, Entretien, 2019). Par ce récit l’interviewé introduit la place de l’Etat dans
la fabrication de Canaan par une « politique de laisser-faire ». Le laisser-faire traduit
généralement le refus des pouvoirs publics d’interdire ou d’interférer de manière concrète
pour laisser aux autres le pouvoir d’accomplir leurs tâches (Dilhac, 2014). Le laisser-faire se
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caractérise par une attitude politique adoptée comme stratégie d’action, dans des situations
incertaines, et où face aux choix et moyens limités, l’acteur responsable adopte une posture de
« neutralité bienveillante » (Ibid.). Cette politique est observée souvent dans les pays où les
pouvoirs publics sont de plus en plus démissionnaires. Par exemple à Yaoundé au Cameroun,
le vide laissé par les acteurs politiques crée des marges de manœuvre à d’autres acteurs pour
intervenir dans de vastes aires urbaines, érigeant en opérateurs, instituant les services publics
et d’infrastructures (Tandzi-Limofack, 2018). Ainsi la place centrale que jouent
théoriquement les pouvoirs publics dans l’aménagement des territoires, notamment à l’échelle
locale est contrebalancée par un enchevêtrement d’acteurs. Dans le cas de Canaan, le laisser-
faire de l’Etat haïtien peut s’appréhender à travers deux contrastes : d’abords entre
l’obligation constitutionnelle des collectivités territoriales à intervenir dans la planification de
leurs territoires et le manque de moyens (financiers, techniques, matériels) auquel elles
confrontent. Ensuite, il se lit à travers les interdits de construire sur l’espace et le contexte de
l’urgence occasionné par le séisme qui justifie les interventions des ONG(s) agissant en lieu et
place des entités gouvernementales. En conséquence, compte tenu du contexte de l’urgence, la
politique de laisser-faire dans la phase du début du processus se situe dans des contraintes
institutionnelles (bureaucratie, appareillage administratif, moyen financier, ressources
humaines, appareille judiciaire…), car le séisme a bousculé les symboles de l’Etat. A partir de
ces éléments, et pour mieux comprendre les enjeux liés à la politique de laisser-faire adopté
par les pouvoirs publics dans le cas de Canaan, nous proposons une lecture de la place de
l’Etat dans le processus de fabrication. Cette lecture se fait dans les registres des coûts et
moyens de planification spatiale et d’une politique de « création de territoire des pauvres »
dans les contextes des Etats dits faibles. La conclusion de cette lecture nous a servi à
construire un schéma d’acteurs qui par leurs fonctions et leurs activités inversent l’ordre des
opérations de l’aménagement et de territorialisation de l’espace inhabité en Haïti.
5.3.1-Identification des acteurs de la fabrication du quartier : une inversion de l’ordre et
du fonctionnement institutionnel
Les changements de contenu (social, matériel, technique et symbolique) observé dans le
processus de fabrication de Canaan sont à l’origine de quatre variétés d’actions : initiatives
habitantes (occupation du sol, réhabilitation de l’espace, découpage de l’espace, création et
identification des rues, installation des services urbains), actions publiques (déclaration d’utilité
publique, puis l’installation des annexes, élaboration des plans d’aménagement), actions
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humanitaires (installation du Camp corail, consolidation des infrastructures ), actions émanant
des organismes internationaux (recensement de la population, financement de construction des
infrastructures). Interreliés, les activités observées ont permis de répertorier trois grandes
périodes : la période de 2010 à 2011 qui se caractérise par des vagues de déplacement collectif
vers le site générant une occupation collective du site. La deuxième période, située entre 2012 à
2015, se caractérise par un flux de dispositifs techniques et spatiaux alimentant la
transformation matérielle du site. La troisième est celle de 2016 à 2016 se caractérisant par une
variété d’acteurs et d’activités sociotechniques et de consolidation des infrastructures. À partir
de ces actions, il a été possible d’identifier comme principaux acteurs de fabrication de Canaan :
les habitants, les associations de quartier, les ONG(s), les organismes internationaux et des
agents du pouvoir public (annexes de la Mairie des Croix des Bouquets) (Figure 50).
Figure 50 : Les acteurs de fabrication de Canaan
Souce : Auteur
Les acteurs de fabrication identifiés sont inscrits dans un nouveau registre de fabricants de
quartiers en milieu urbain. Si les pouvoirs publics peinent à s’imposer comme acteurs
prépondérants de l’aménagement urbain ; les habitants, les associations et les ONG(s)
s’imposent comme acteurs de transformation spatiale et de l’aménagement de l’espace. Les
transformations opérées dans le quartier au cours de 2010 à 2020 traduisent la prépondérance
des habitants dans la production des quartiers urbains. En revanche, le champ des activités
observées permet de révéler une certaine responsabilité partagée entre les acteurs selon
plusieurs degrés d’implication. Ce partage de responsabilité apparaît à travers des
interventions a posteriori des organismes internationaux et du pouvoir public. Les structures
morphologiques résultantes des actions partagées révèlent une fabrication graduelle d’un
quartier où la pérennisation des infrastructures est à l’origine des projets d’ONG(s) financés
par des organismes internationaux (Petter, et al. 2018). L’identification des acteurs ouvre un
champ d’analyse complexe où la légitimité, le pouvoir et les intérêts (motivation) sont ceux
qui animent chaque acteur (Tableau 18).
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Tableau 18 : Analyse des acteurs de la fabrication de Canaan
Acteurs Légitimités Pouvoirs Intérêts et Echelle
motivations
Habitants Représentativité Reconnaissance Personnel Familiale
Taille de facto Social Individuelle
Occupation Le nombre Economique
collective Repères socio-
Expérience spatiaux
Urgence de se
loger
Associations Confiance Reconnaissance Social Locale
de quartiers et Reconnaissance de facto Collectif
associations Services Actions Financier
auto- Ancienneté collectives
proclamées Proximité
Expériences
ONG(s) Cohérence dans Légal Humanitaire Internationale
leurs missions Administratif Financier Nationale
Responsabilité Economique Social Régionale
Moyens de Politique Économique Locale
fonctionnement
Organismes Reconnaissance Légal Financier Internationale
internationaux internationale Administratif Géopolitique Nationale
et nationale Economique
Politique
Pouvoirs Reconnaissance (Il) légal Politique Nationale
publics publique Administratif Collectif Locale
(Annexes de la Financier Individuelle
mairie) Social
Sécuritaire
Source : Auteur
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L’analyse des acteurs dans la fabrication de Canaan laisse apparaitre une variété d’indicateurs
de légitimité et de pouvoirs qui caractérise les actions des acteurs dont chacun est motivé par
des intérêts divergents. Cette variété de paramètre ouvre un champ d’analyse dans le
processus de fabrication des espaces urbains précaires : outre l’existence d’une liste d’acteurs,
une variété de modalités d’action, d’intérêts et de motivations qui animent la fabrication des
bidonvilles. A travers les acteurs et les modes d’actions identifiés dans le processus de
fabrication de Canaan, un nouvel ordre se dessine à partir des attributions et des fonctions de
chaque acteur. L’expérience d’ordonner et de classer les acteurs de fabrication urbaine s’est
progressivement imposée pour caractériser une grande diversité d’actions de production des
territoires. En Haïti, théoriquement, l’ordre des acteurs intervenant dans la planification des
quartiers en milieu urbain met en première position les pouvoirs publics, suivis des
professionnels de la ville (architectes, ingénieurs, paysagistes, urbanistes, aménageurs,
planificateur, etc.), puis du secteur privé, des opérateurs urbains (les ministères, les
organismes autonomes169 et interministériels170, les firmes et bureaux de construction), le
secteur académique et de recherche, le secteur associatifs et les citoyens (CIAT, 2014). Outre
ce classement, du point de vue institutionnel et statutaire, les acteurs de l’aménagement urbain
en Haïti sont des institutions publiques, des organismes autonomes et des organismes
interministériels (Figure 51). Dans leurs fonctionnements, il n’est pas évident d’ordonner
l’ensemble à cause de cette variété de statut (public, interministériel, autonome) (Maurice,
2014). En revanche, par rapport aux attributions constitutionnelles et selon les pratiques
administratives de règlementation, l’ordre hiérarchique des instances publiques de
l’aménagement sont la Présidence, la Primature, le Parlement, les ministères et les
collectivités territoriales (CIAT, 2014).
169
Comme c’est les cas de l’Entreprise Publique de Promotion de Logements Sociaux (EPPLS) et de l’Unité de
Construction de Logement et de Bâtiment Public (UCLBP).
170
Par exemple, le Comité interministériel d’Aménagement du Territoire (CIAT).
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Figure 51 : Les acteurs institutionnels de l’aménagement en Haïti
Source : Auteur
Par rapport au classement de la présidence aux collectivités territoriales, les actions de
l’aménagement s’inscriraient dans une vision nationale où le Parlement, dans sa fonction de
contrôle, joue un rôle majeur dans la légifération des cadres règlementaires des interventions
formelles (Maurice, 2014). En dépit de l’existence de cet ordre institutionnel et formel,
l’aménagement de Canaan171 est assuré par des initiatives habitantes. L’incapacité de l’Etat
haïtien à planifier et aménager son espace urbain, observé depuis plus de 50 ans, laisse une
marge de manœuvre aux habitants, associations, ONG(s) et organismes internationaux pour
s’impliquer de plus en plus dans la transformation des espaces urbains. Les résultats des
données collectées ont permis, en attribuant une fonction à chaque acteur, un ordre qui inverse
celui de l’organisation publique. Le processus de fabrication du quartier cristallise, outre un
ordre par degré d’implication des acteurs dans l’aménagement de l’espace, une variété de
mode d’actions (Tableau 19).
Tableau 19. Fonction des acteurs de fabrication de Canaan.
Acteurs Fonctions et attributions Statuts Mode d’actions
Moyens Ressources
Habitants Aménager l’espace et mettre Informel Savoir-faire, Expérience des
en place les réseaux de technique villes et
dispositifs techniques et ordinaire bidonvilles,
171
Les expansions récentes de la RMP concernent les zones Nord-Est de la commune de Croix-des-Bouquets
(Canaan), Sud-Est de la commune de Pétion-Ville (Jalousie), le long de la Morne de l’Hôpital de Gressier à Port-
au-Prince. Les vagues progressives et collectives d’occupation des espaces plus proches du centre-ville de Port-
au-Prince, alimentent des actions d’aménagement qui tendent à encercler Port-au-Prince par des quartiers non-
planifiés.
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spatiaux en faisant évoluer le Mutualité
tissu urbain
Associations Définir les critères de Informel Savoir-faire, Expériences,
de quartier découpage des parcelles et technique Leadership,
garantir les négociations et vernaculaire, Réseautage,
les arrangements comme Violence Capital culturel
normes locales. Distribuer des
services (électricité) à partir
des biens publics et en tirer
profits
ONG(s) Intervenir dans l’urgence via la Humanitaire Argents Corps
distribution des matériaux de professionnels,
constructions des camps Pouvoirs
et d’abris provisoires ; puis
réinvestir le terrain en
exécutant des projets
Organismes Financer des projets qui Institutionnel Argents Pouvoirs
internationau pérennisent des infrastructures Bailleurs de
x existantes et recenser Fond
la population
Pouvoirs Créer l’espace Institutionnel Règles et Entités
publics et laisser-faire, normes de publiques
puis intervenir a posteriori en droit positif, Pouvoir
collaborant avec des ONG(s) Violence
et organismes internationaux
Source : Auteur
La fabrication de Canaan combine autant une diversité de fonction et d’attribution que
d’acteurs entre 2010 à 2020. Cette pluralité de taches qui sont à l’origine de la transformation
de l’« espace sans » pose un triple enjeu au croisement entre les initiatives habitantes et de
l’action publique en passant par les interventions humanitaires. La première porte sur la façon
dont les attributions et fonctions sont exercées et surtout à partir des ressources et moyens
qu’ils mobilisent. Les habitants et les associations, par leurs savoir-faire techniques et leurs
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expériences, sont chargés de morceler et d’aménager l’espace face à l’Etat central qui interdit
toute forme d’action privée sur l’espace, et qui a donné feu vert à des ONG(s) et des
organismes internationaux pour fabriquer le camp de Corail. Alors que, la Mairie de Croix-
des-Bouquets, comme pouvoir local, s’érige en annexe et fait appel aux habitants pour venir
enregistrer leurs parcelles sous condition de payer des impôts (C.2, Combite, 2019). La
deuxième met en tension les modes d’actions évoquant des moyens techniques, financiers,
juridiques et politiques qui alimentent les actions et les contredisent de l’autre côté. Les
modalités d’action observées à Canaan permettent d’attribuer à chaque acteur un rôle dans la
coproduction du quartier selon qu’ils mobilisent de la mutualité, du réseautage, de l’argent, du
pouvoir et de droit comme ressources et moyens. Pour saisir cette modalité d’action dessinée
dans le processus de fabrication du quartier, il faut regarder la façon dont les autres acteurs se
positionnent dans le temps par rapport aux initiatives habitantes : les actions des autres acteurs
renforcent et pérennisent les initiatives habitantes. Troisièmement, ce qui se dessine ici, c’est
la capacité d’un ensemble d’acteurs à agir dans la contraction et l’illégalité (informalité) pour
produire un cadre d’intervention, entendu ici comme une forme organisée de relations dans un
espace précaire ouvert à l’humanitaire, aux actions privées, débordant les limites du droit, et ainsi
anéanti les interdits de droit. En conséquence, contrairement à l’ordre et attribution des acteurs
de la ville, les différentes interventions observées dans le processus de fabrication de Canaan
cristallisent un autre ordre et concourent à une nouvelle posture des habitants dans la
fabrication des quartiers. Ce ne sont pas les habitants qui sont en marge par rapport au
pouvoir public, mais celui-ci, mis en marge par les « sans-abris », ce qui leur permet de sortir
de l’opinion revendicative habituelle pour incarner une posture constructive et constitutive en
aménageant et ménageant de l’« espace sans » à partir de l’instauration d’un ensemble de
dispositifs techniques et spatiaux urbains.
5.3.2- Pour une lecture de la place de l’Etat dans le processus comme acteur a postériori
En 2013, le premier ministre haïtien, Laurent S. Lamothe, a déclaré :
Au niveau du Gouvernement nous avons un plan d'urbanisation du site […] que
nous mettons sur pied […]. C'est un programme qui fait partie du Fonds de
Reconstruction d'Haïti (FRH), qui est géré par la Banque Mondiale (BM) et
plusieurs autres partenaires internationaux, c'est là que le projet en est
aujourd'hui, et c'est le premier objectif. Le second objectif, c'est de parler avec
les représentants [leaders] de quartiers, avec les Associations, pour que nous
puissions comprendre dans quelles conditions vivent les personnes [...] pour que
nous puissions venir avec une stratégie pour les aider [...] Le troisième objectif,
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c'est qu'il y a des zones où le Gouvernement a levé l'arrêté d'utilité publique et
nous aimerions que cela soit respecté. Dans ce sens, nous travaillons avec
l'Unité de Construction de Logements et de Bâtiments Publics (UCLBP), pour
qu'il y soit une politique de relogement de ces personnes, pour qu'elles ne
continuent pas à bâtir dans ces zones, parce qu'elles se mettent en danger et
squattent les terres. Afin d’être en mesure de donner des services, il faut que ce
soit une zone contrôlée, parce que lorsque l’expansion est faite sans contrôle, il
devient très difficile de mettre en place les services d'eau et d'électricité, pour
que l'État fasse son travail. Nous sommes venus faire une inspection, voir les
zones délimitées et demander de respecter ces limites [...]. (Haïti Presse
Network, 2013)
Dans sa déclaration, le premier ministre haïtien a annoncé un plan d’urbanisation pour
Canaan. Dans le plan annoncé sont impliqués 3 institutions : le Fond de Reconstruction
d’Haïti (FRH) comme instance publique, la Banque Mondiale (BM) et ses partenaires
internationaux comme bailleurs de fond et l'Unité de Construction de Logements et de
Bâtiments Publics (UCLBP) à titre d’opérateur public de construction. Ce sont ces acteurs
institutionnels de concertation avec les associations de quartiers qui, dans l’annonce, seraient
chargé d’aménager le site de Canaan. Dans les documents officiels, il existe plusieurs plans
élaborés entre 2011 et 2016 dont le schéma directeur d’aménagement et un plan d’urbanisme
opérationnel pour la zone de Canaan-Jérusalem élaboré par UCLBP et le MPCE (Tableau 20).
Tableau 20 : Plans élaborés par les pouvoirs publics entre 2011 et 2016
Années Plans élaborés
2011 Elaboration d’un schéma directeur d’aménagement et un plan d’urbanisme
opérationnel pour la zone de Canaan-Jérusalem par UCLBP de concert avec le
MPCE
2012 Création du « plan stratégique de développement d’Haïti- pays émergent en 2030
» dans lequel la restructuration de Canaan est l’un des projets prioritaires en
l’insérant dans l’axe de la « rénovation urbaine » prévu comme le grand chantier
No.1 de la refondation territoriale du pays.
2014 L’UCLBP lance le « Plan d’action pour la restructuration urbaine de Canaan
durant les années 2014-2016) soutenu par le financement et l’accompagnement
de la Croix-Rouge Américaine et de l’USAID dans le cadre de leurs programmes
d’appui à Canaan.
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2016 Les arrêtés172 de la Mairie de Croix des Bouquets portant sur :
- La gestion des biens du domaine privé de l’État dans les limites de Croix-
des- Bouquets,
- La gestion de construction et à l’obtention de l « autorisation » de
construire
- Le numérotage des maisons
Source : Gouvernement de la République d’Haïti, 2013 ; Archive de la Mairie des Croix des
Bouquets, Anne-Marie Petter, et al. (2018) et Auteur.
Les plans retrouvés dans les documents officiels expriment une volonté des pouvoirs publics
(nationaux et locaux). Cependant, ces plans sont jusqu’en 2019 sans effet opérationnel : les
plans du gouvernement haïtien « n’atterrissent pas dans le quartier173», c’est-à-dire, ils ne sont
pas concrétisés. L’absence d’aspect concret dans les actions publiques laisse plus de marge de
manœuvre aux interventions des ONG(s). Pour de nombreux habitants, les actions
humanitaires remplacent celles de l’Etat : « ce sont les ONG(s) qui sont l’Etat ici (Canaan) »
(Entretiens, 2018). Ainsi à Canaan, nous retrouvons dans les données une prédominance de
l’expression « l’Etat absent »174. Nous partons de ce discours pour proposer une lecture de la
place de l’Etat dans le processus de fabrication des bidonvilles à partir de ce nous observons à
travers l’évolution des autres bidonvilles dans la RMP.
Les rapports qu’entretiennent les acteurs publics avec les ONG, aussi bien locales, nationales
qu’internationales est très importante dans le cas de Canaan où les acteurs humanitaires jouent
un rôle clef dans la consolidation des infrastructures en apportant leur aide financière, leurs
ressources humaines, matérielles et techniques. Mise en avant par leur action, les acteurs
humanitaires sont considérés comme ceux qui sont présents et les pouvoirs publics sont donc
absents. L’absence de l’Etat est mise en avant par les expressions « inaction de l’État », « Etat
172
Ces arrêtés aient ensuite été rendus nuls et non avenus par l’instance de Tutelle- soit le Ministère de
l’Intérieur et des Collectivités Territoriales (MICT, 2017), sous la base que seule la Direction Générale des
Impôts est légalement chargée et responsable des biens du domaine privé de l’État.
173
L’interviewé affirme avec un sourire moqueur que « Leta pa ateri : l’Etat n’atterrit pas) ». Cette expression
traduit le caractère abstrait des interventions de l’Etat.
174
L’expression « Etat absent » est fort remarquable dans le processus : car en 2010 « le seul grand absent
aujourd’hui à Canaan, c’est clairement l’État » (Noel, 2012). Sept ans plus tard, Canaan se définit comme « une
effrayante anarchie qui pourrait suggérer l’inexistence quasi totale de régulation et l’absence de l’État »
(Etienne, 2017, p. 39). En termes similaires, Petter et al. (2018) rapporte le propos d’un habitant de Canaan :
« si on veut savoir à quoi une société sans État ressemble, Canaan est l’exemple parfait ». De façon plus
radicale, un groupe de répondant affirme que « pour nous, l’État n’existe pas » (H.5, Entretien, 2018). Alors que,
ces propos associés à l’absence de l’Etat est contredit par un répondant lorsqu’il affirme que « l’Etat n’est jamais
absent […] si l’Etat n’autorise pas les ONG(s), ils n’allaient pas pouvoir intervenir… c’est sa politique… » (H.
8, Entretien, 2018).
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failli », « Etat faible », « Etat irresponsable »175 (Noel, 2012 ; Verret, 2016 ; 2017 ; Prince et
al, 2018 ; Petter et al. 2018). A travers ces expressions il y a une perception de l’Etat qui s’est
construite dans le quartier : elle est associée essentiellement à son pouvoir d’agir (Chatriot,
2019). Cela suppose que l’Etat n’est présent comme acteur qu’à travers son acte. Au regard de
la doctrine libérale élaborée au XIXème siècle, l’intervention de l’Etat est fondée
essentiellement sur sa capacité politique et économique à réguler, redistribuer et maintenir
l’ordre à partir de son budget. Or dans les 10 dernières années, les budgets de l’Etat haïtien
n’ont pas dépassé le montant de 198.7 milliards de gourdes176 dont 70% est alloué au
fonctionnement de l’Etat. Alors que les 30% qui reste doit assurer le paiement des
contractuels (13%) des effectifs des employés de l’Etat. Autrement dit le montant alloué pour
les investissements à l’échelle nationale est moins de 20%. Dans la répartition des 20% du
budget pour l’investissement, les investissements à l’échelle communale sont greffés sur celui
du Ministère de l’Intérieur et de la Collectivité Territoriale comme instance de tutelle. Or
selon le décret de 2006 portant sur la décentralisation territorial, la place de l’Etat à Canaan
réside à travers des interventions de la municipalité de Croix-des-Bouquets. En poursuivant
l’analyse du budget de l’État Haïtien, dont 40% dépendent de l’aide internationale, on
constate que 7 % du budget est alloué au pouvoir exécutif et les collectivités (140) reçoivent
moins de 1%. Dans une telle situation budgétaire, « la municipalité des Croix-des-Bouquets
peine à payer les 400 salariés de la Mairie à partir du budget de la commune »177. Centrée sur
des moyens et des ressources financières, la faiblesse de l’Etat, notamment celle de la
municipalité de Croix-des-Bouquets ne peut pas se traduire qu’à travers des interventions
publiques via une grande machine politico-administrative sans prendre en compte les
contraintes financières. Ainsi l’attribution des formes « fortes » ou « faibles », « présent » ou
« absent » de l’Etat à Canaan peut se lire à travers une certaine contrainte financière face aux
acteurs humanitaires qui ont dépensé plus d’1 milliard de dollars dans le quartier au cours des
dernières années (ONU-Habitat, 2017 ; CRA, 2018).
« Quand on est un État dont 40 % de son budget dépend de l’international et le
financement de ses projets passe par des ONG (s) et des banques internationales dont
plus de 80% de ces dépenses échappent au contrôle de l’exécutif, que peut-on attendre
175
Elle est aussi fondée sur l’incapacité de l’Etat haïtien, signataire du plan de logement pour tous de l’ONU-
Habitat en 2016, à loger sa population.
176
Soit l’équivalent de 2 milliards d’euro environ si l’on considère la moyenne du taux d’échange de l’année
(100 pour 1 euro)
177
Discours du Maire de la commune des Croix-des-Bouquets fait le 4 octobre 2017. Disponible sur
[Link] (consulté le 01/05/2020).
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de cet État……que faire…Comment agir … (haussement des épaules du
répondant) ? » (H. 15, Entretien, 2018).
La relation qu’établissent l’Etat haïtien et les acteurs humanitaires témoigne l’idée d’un
« Etat diminué » dans ses pouvoirs d’agir par les modes de coopération entretenue avec les
autres acteurs.
Les enjeux de l’absence de l’Etat dans les étapes initiales de fabrication des bidonvilles ne
peuvent pas se limiter aux débats qui fondent l’action de l’Etat dans des registres politico-
administratifs voire dans une opposition binaire l’Etat fort et l’Etat faible. Comme tout acteur,
dans un contexte où il y a plusieurs acteurs qui interviennent, les actions ou l’inaction de
l’Etat face aux contraintes sont appréhendables aussi par des tactiques et des stratégies. Ainsi,
les choix stratégiques des pouvoirs publics comme acteurs prennent des formes de laisser-
faire. La stratégie de laisser-faire est remarquable dans le processus si l’on considère
l’évolution des quartiers : l’Etat est certes absent dans la phase initiale, mais il n’est pas
absent tout au long du processus, car les pouvoirs publics, dans certains cas, selon l’évolution
des quartiers, interviennent de façon a posteriori pour formaliser ou régulariser le processus.
Nous prenons le cas de Delmas et de Cité Soleil (traité au chapitre 8) pour illustrer, car nous
avons observé que les interventions a postériori de l’Etat ont pris la forme de
l’institutionnalisation de municipalité à partir de leurs évolutions. Dans le cas du quartier de
Canaan, nous pouvons aussi indiquer à l’échelle locale des formes d’interventions a posteriori
des pouvoirs publics, car en 2016, soit au bout de 6 ans de tolérance exercée à l’égard des
initiatives habitantes et des interventions humanitaires, la municipalité de Croix-des-
Bouquets a créé 6 annexes. Sans aucun texte de loi justifiant une telle manœuvre, la Mairie
de Croix-des-Bouquets a procédé à l’installation des agents et un conseil de 3 membres dans
une annexe située dans le quartier (Figure 52).
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Figure 52 : Annexe principale de la mairie des Croix-des-Bouquets
Source : Auteur, 2018
Les annexes de la mairie de Croix des Bouquets à Canaan sont coordonnées178 par un
directeur général179 et deux conseillers à l’image du fonctionnement des Mairies en Haïti. Les
membres du conseil et les responsables de bureau sont des « bénévoles » et non des
fonctionnaires. Les personnels de bureau regroupent des agents (de sécurité, de
renseignement, de constat) et des secrétaires. Les agents des annexes sont armés, tandis qu’il
n’existe aucun dispositif permettant de les identifier (Prince, 2020). Cette structure cristallise
la demande d’un pouvoir de proximité, car contrairement à la Mairie de Croix de Bouquets,
située de 4 km du quartier, les annexes sont dans le quartier. Cependant, à l’échelle de la
section communale, comme c’est le cas de Canaan, section communale de Bon-Repos,
l’intervention publique est à la charge du conseil d’administration de la section communale
(CASEC) selon la loi de 1996 portant sur la section communale. En effet, l’absence de l’Etat
cristallise à la fois l’inaction des municipalités et des membres du CASEC. L’absence des
interventions publiques dans les phases initiales du processus de fabrication des bidonvilles
offre davantage de marge de manœuvre aux habitants et aux acteurs humanitaires d’intervenir
dans la mise en place des dispositifs techniques et la consolidation des infrastructures. Ainsi,
par la création des annexes-même si elles sont informelles- il existe un caractère administratif
178
Les membres de coordination sont nommés par le maire principal de la mairie de Croix des Bouquets. Et la
coordination est responsable de son équipe et de ses personnels.
179
Willem Louis a été en 2019 le directeur générale des annexes de la mairie de Croix des Bouquets à Canaan, et
Gilbert Pierre Louis a été membre du conseil de direction et du comité de gestion et de coordination du Centre de
ressources communautaires de Canaan.
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et politique qui apparaît dans l’intervention a posteriori de l’Etat par rapport à l’évolution du
quartier. Cette manière d’intervenir écarte l’idée de l’absence de l’Etat dans le processus de
fabrication des bidonvilles sans omettre l’idée qu’il est absent dans les phases initiales. Ainsi
par cet acte, une certaine reconnaissance de facto est accordée au quartier, ce qui inscrit la
création des annexes dans des stratégies de « laisser-faire » et de « création de territoire de
pauvres ». Ce « laisser-faire » ne se traduit pas par un manque de volonté politique, mais par
des contraintes imposant des choix stratégiques.
Les acteurs impliqués dans le processus de fabrication des bidonvilles, notamment dans les
pays du Sud constitue nt une réalité à plusieurs dimensions qui sont articulées autour d’une
diversité de pratiques et d’actions. Parmi les actions, les initiatives habitantes sont certes
prédominantes, mais elles sont en relation constantes avec une diversité d’activités dont celles
humanitaires. Le schéma d’acteurs proposé dans le cas de Canaan illustre cette réalité de
diversité d’acteurs : le bidonville est d’abord l’œuvre des habitants et les autres acteurs. Ainsi
l’hypothèse de recherche selon laquelle les habitants sont des acteurs prépondérants de la
fabrication de Canaan est confirmée par rapport à l’importance de leurs actions. La mise à
l’épreuve de cette hypothèse de recherche est une réponse à la question : « qui sont les acteurs
mobilisés dans la fabrication des bidonvilles ? ». Les résultats des données présentés dans ce
chapitre ont montré que les initiatives habitantes sont associées aux interventions
humanitaires et publiques. Le schéma de fabrication de la ville plaçant au premier plan le
pouvoir public et les habitants en dernier lieu est inversé, car les résultats révèlent que, par
rapport au temps, les actions des habitants sont a priori et celles des acteurs humanitaires et
publics sont a posteriori. En d’autres termes, le quartier de Canaan est d’abord le résultat des
initiatives habitantes, jointes au fur et à mesure que le quartier s’étend, aux interventions des
acteurs humanitaires et des pouvoirs publics. Canaan est à ce titre un quartier co-fabriqué. A
l’inverse des professionnels de l’urbain (architecte, ingénieur, urbaniste, aménageur,
paysagiste…), les initiatives habitantes leur confèrent le statut d’« acteur endogène », c’est-à-
dire en raison du fait qu’ils s’identifient à partir de leurs résidences (Di Méo, 2017). Puisque
l’acteur endogène se défini par son sentiment de résidence permanente, le développement du
rapport de sédentarité observé dans les initiatives habitantes lui confère ce statut : les
habitants-fabricants, par définition sont des acteurs endogènes. Ce sont leurs actions de
sédentarité qui permettent aux autres acteurs d’agir via les repères spatiaux associés à ce lieu
de vie. Et par cet acte constitutif et constructif, les « sans-abris » se donnent une
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reconnaissance socio-spatiale en créant une place dans la fabrication de territoires. Ainsi, le
cas de Canaan révèle l’existence d’un savoir-faire ordinaire doté d’une praxis et une
interprofessionnalité, car dans le processus de fabrication croisent les techniques et savoir-
faire des habitants, les expertises humanitaires et professionnelles urbanistiques ainsi que
l’intervention des opérateurs de projets à plusieurs échelle (locale, nationale, internationale).
En revanche, les résultats mettent aussi en évidence les caractères vulnérables du quartier par
rapport aux risques et contraintes environnementales, écologiques, techniques, socio-
économiques. L’analyse des activités sociales et urbaines étant à l’origine de la composante
matérielle et spatiale de Canaan révèle l’existence d’un ensemble de problèmes liés aux routes
en terre battue, notamment en temps de pluie. En période pluvieuse, la circulation est quasi
impraticable, alors que la population doit sortir au quotidien pour s’approvisionner et vaquer à
leurs occupations.
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Chapitre 6 : Analyse du processus et des modalités d’appropriation foncière à Canaan
Le foncier constitue une ressource indispensable pour habiter, notamment en milieu urbain.
Dans les travaux sur la question des bidonvilles, il existe très peu qui abordent le processus et
les modalités d’appropriation foncière. De façon transversale, la question foncière est étudiée
en termes d’occupation illicite ou d’appropriation irrégulière. Or il existe plus de 26% de la
population urbaine mondiale-vivant avec moins de 3 dollars américains180 par jour-qui sont
insolvables et donc incapables de répondre aux offres foncières de façon régulière (BM,
2018). Ainsi pour se loger, les plus démunis développent une diversité de mécanismes et de
pratiques pour occuper une parcelle de terre. L’inégalité d’accès au foncier urbain génère des
pratiques181 d’occupation et d’appropriation qui restent des sujets capables d’éclairer les
enjeux de propriété (droit et d’usage). La variété des statuts des occupants permet de rendre
compte de certains paramètres sur l’insolvabilité des démunis jointe à l’incapacité de certains
Etats à répondre aux besoins de logements en milieu urbain (ONU, 2012). En Haïti, 37 % des
ménages urbains vivent avec un revenu de188 gourdes182 par jour. Par ce revenu, ils sont donc
incapables d’accéder au foncier légalement : il leur faut presque 4 ans d’économie de ce
revenu pour acquérir la valeur minimum (4 à 7 milles dollars US pour 129 à 150 m2) pour
construire un habitat. Ils se trouvent souvent dans l’obligation d’occuper une parcelle (Pierre,
2019 ; BM, 2020). Ainsi le foncier s’acquiert, notamment dans la RMP, outre les modalités
formelles, par des tactiques, des rapports de force et des rapports au temps. La récurrence de
ces modalités a permis d’observer dans le système foncier en Haïti des propriétés publiques,
des propriétés privées individuelles et des propriétés de facto, appelée ici « propriété sans
titre »183. Cette dernière est acquise par la durée de l’occupation, puis se formalise par des
pratiques sociales (arrangements) et se légitime par le droit (coutumes). Le phénomène de
propriété de facto s’est accéléré par la caducité de certains textes de loi (depuis 1825),
l’affaiblissement des institutions et une mauvaise articulation entre les acteurs liés au foncier
(notaires, arpentaires, juges, avocats, habitants) (Oriol et Dorner 2012). Outre la pauvreté,
l’atmosphère institutionnelle, les catastrophes naturelles bouleversant les cadres des bâtis des
habitants ont aussi des impacts considérables dans l’exploitation foncière dans la RMP.
180
Équivalent de 2.46 euro soit 212 gourdes.
181
Dans certains pays de l’Amérique Latine et les Caraïbes, par exemple, des communautés locales-malgré leurs
titres de propriété-se battent contre des « envahisseurs181 » qui cherchent à accaparer leurs terres (Oxfam, 2016).
182
Équivalent de 2.6 dollars américains soit 2 euro.
183
Nous utilisons l’expression de « propriétés sans titre » pour traduire l’existence des propriétés de facto
résultant d’un long processus d’occupation de terre sans aucune intervention de déguerpissement pendant 20 ans.
Elle s’oppose à de simple propriété privée individuelle acquise dans de cadre formelle.
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Contrairement aux caractères inaliénables des biens publics et inviolables de la propriété
privée, découper une parcelle sur des biens publics ou privés a été pour de nombreux sinistrés
du séisme de 2010 une ressource matérielle indéniable pour répondre à l’urgence de se loger.
Or s’agissant de la propriété privée, l’occupation d’une parcelle pendant 20 ans sans
interruption (grande prescription) génère des situations de droit à partir de l’état de fait
(possession). L’histoire récente d’Haïti-comme dans certains pays de l’Amérique Latine-
montre que l’occupation collective des biens publics met les pouvoirs publics face à des
situations de fait : le temps et la taille des occupants conduisent souvent à des reconnaissances
de facto légitimées a posteriori par le droit et/ou la politique. Pour aborder le phénomène de
l’occupation des biens publics et son rôle dans le processus de fabrication des bidonvilles,
nous analysons les mécanismes et les pratiques sociales liées à l’occupation du sol à partir du
cas de Canaan. L’objectif est de mettre en évidence les initiatives habitantes pour occuper,
découper, gérer, maintenir et s’approprier les parcelles au cours du processus. Puisque les
activités des occupants impactent aussi le statut de la propriété à partir des transformations
matérielles et des modes d’usage des parcelles, nous mettons aussi en évidence les enjeux
judiciaires, sociaux et institutionnels liés aux statuts des occupants et des parcelles.
6.1-Occupation foncière : la propriété à l’épreuve des pratiques sociales des démunis
Dans les travaux sur la fabrication des bidonvilles, l’occupation foncière est souvent étudiée
de façon transversale comme un acte informel, irrégulier ou illicite réalisé sur une surface de
terre limitée (Thérasmé, 2011 ; Robert et D’Ercole, 2014). Mais très peu de travaux l’étudient
à travers les pratiques qui la caractérisent. Or lorsque l’accès au foncier ni au logement n’est
pas garanti en milieu urbain, l’occupation foncière est une pratique utilisée par les démunis
comme moyen de se loger, d’habiter et de survivre. La pratique se définit généralement à
partir de plusieurs activités interconnectées qui se caractérisent par des routines et des usages,
des connaissances constituées de compréhension des faits et de savoir-faire (Reckwitz, 2002 ;
Dubuisson-Quellier et Plessz, 2013). Elle est fondée par la fréquence de son usage, c’est-à-
dire à la répétition des faits. En effet, l’occupation foncière reste un dénominateur commun
dans la fabrication des bidonvilles : c’est la phase initiale de tout processus de bidonvilisation.
Puisqu’elle est une pratique sociale observée un peu partout où il y a des bidonvilles,
l’occupation foncière est forcément caractérisée par des usages et des modalités de faire.
Après le séisme de 2010, touchés particulièrement par l’urgence de se loger, les sinistrés
occupent collectivement le site et développent un ensemble de pratiques pour découper et
Cette thèse est accessible à l'adresse : [Link] 195
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maintenir leurs parcelles. Nous avons observé et exploré ces pratiques afin de comprendre le
fonctionnement des mécanismes mis en œuvre par les occupants dans le processus de
fabrication des bidonvilles. Dans les premières vagues de l’occupation, les occupants ont mis
en œuvre des procédés de découpage pour accéder de façon individuelle au foncier. Pour
mieux garantir la sécurité des parcelles occupées, ils ont aussi développé des mécanismes et
des tactiques de surveillance des parcelles. Puisqu’au début l’accès au foncier était libre et la
pression foncière augmente, les parcelles découpées doivent surveillées d’autant plus que le
positionnement de certaines parcelles a suscité des convoitises. La surveillance-étant de mise-
combine l’usage des humains et des objets naturels et fabriqués trouvés sur le site. Dans la
prédominance de l’accès libre, les dispositifs de découpage, de surveillance et de maintenance
des parcelles ont accru. Les dynamiques qui accompagnent le libre accès au foncier ont
alimenté les pratiques de surveillance, les faisant passer des mécanismes individuels aux
mécanismes collectifs. Le foncier, en ce sens, constitue certes une ressource et un support
physique nécessaire aux activités de construction d’habitat, mais aussi un objet qui relie les
occupants à leurs espaces. Tout ceci est couronné par un contexte global de pauvreté en Haïti
où l’accès au foncier de façon régulière est réservé à moins de 10% de la population. Or
compte tenu de la destruction de 50% de logement par le séisme, le manque de logement (en
quantité et en qualité) a été aussi pour la « classe moyenne » un problème majeur (Verret,
2020). En conséquence, les démunis joints à des gens de la « classe moyenne » décapitalisés
par les dégâts du séisme, étant majoritaire (90%), ont amplifié l’occupation foncière comme
mode dominant d’accéder au sol urbain. C’est pourquoi, nous le saisissons en l’articulant avec
la réalité de l’occupation foncière dans la RMP après le séisme.
6.1.1-Provenance des occupants et modalités de découpage du site : émergence des
pratiques et des parcelles.
En janvier 2010, des milliers d’hommes, de femmes, de jeunes et d‘enfants se sont déplacés
pour s’installer sur le site de Canaan. Parmi eux certains sont des gens instruits (enseignants,
instituteurs), d’autres peu instruits (ouvriers, professionnels manuels, étudiants). La majorité
était des illettrés, qui, avant le séisme n’avaient quasiment pas de revenus. Ils vivaient de
petits commerces ambulants184. Cependant, ils sont tous regroupés sous le nom « des
sinistrés » et que le gouvernement haïtien a désigné « sans-abris » après la destruction de leurs
habitats. Le déplacement et le placement collectif de cette population sur l’espace ont fait
184
Activités commerciales dans la rue.
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émerger un intérêt collectif : créer un lieu de vie pour s’abriter, puis trouver ou construire des
logements. L’intérêt collectif dégagé au sein des sinistrés a facilité des liens de solidarité, de
mutualité, de coopération et d’amitié qui ont duré et fortifient toutes les initiatives habitantes
par la suite. La convergence et la reconnaissance des intérêts collectifs est le point de départ
des actions de transformation de l’espace. D’ailleurs, il est déjà démontré que, dans l’analyse
des pouvoirs d’agir des citoyens, plus des liens se développent entre les coprésents, plus il y a
moyens de développer des compétences stratégiques et techniques, d’en faire alliance pour
agir ensemble (Dhers, 2019). C’est de cette convergence que sont issu les réalisations des
premières taches socio-spatiales : découper des parcelles, placer des objets pour les identifier,
puis créer des mécanismes de surveillance. Les sinistrés coprésents sur le site de Canaan sont
appelés à partager cet espace ; et co-agissent pour répondre à l’urgence de se loger. La
concentration de personnes sur un espace inhabité a permis la mise en commun des potentiels
via un système de partage d’expériences et de savoir-faire. Les enjeux de ces découpages sont
de taille, puisque, c’est à partir de ceux-ci se fonde tout le développement du quartier. Ils
agissent sur les modes et les techniques de découpages des parcelles. La question de
déplacement implique une relation pragmatique entre espace et action d’occupation, de
décomposition, de reconstruction de nouveau cadre de vie (Depeau et Ramadier, 2011 ;
Lussault, 2017). En d’autres termes, le déplacement et le placement de sinistrés sur le site sont
générateurs de nouveaux lieux, c’est-à-dire, une portion d’espace sujette à des occupations,
des appropriations et de transformation (Huyghe, 2007).
Ainsi les premières activités de découpage du site est le résultat de déplacement et de
placement d’une population qui provient un peu partout de la RMP. Entre le 12 et 30 janvier
58 000 familles se sont installées à Canaan parmi les 300 000 à 700 000 sinistrés qui ont
quitté la RMP (CRA, 2017 ; Haïti-Presse Network, 2013). Ils proviennent particulièrement185
de 16 zones de la RMP (Figure 53).
185
Sur 1847 ménages interrogés-11082 habitants-82% proviennent de la RMP (Cité par Bodson, et al. 2018). Or
si on y ajoute les personnes originaires de la commune de Croix-des-Bouquets, cette proportion s’élève à 94%.
La proportion de ceux qui viennent du Cap-Haitien, des iles de la Gonâve et de la Tortue, de Saint Domingue en
République Dominicaine est estimée à 6%.
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Figure 53 : Déplacements interurbains des habitants vers Canaan
Source : CRA, 2017 ; Google Earth, 2019 et Auteur
Parmi les sinistrés qui se sont installés sur le site, 82% proviennent de la RMP (Bodson, et al.
2018). Or si on y ajoute les personnes originaires des zones urbanisées des communes de
Croix-des-Bouquets et de Cabarets, cette proportion s’élève à 94% (Ibid.). La population de
Canaan est ainsi composée essentiellement des gens originaires de la RMP. L’origine
géographique des habitants confère au quartier une particularité par rapport aux autres
bidonvilles de la RMP : contrairement aux autres bidonvilles qui sont à l’origine des vagues
d’exode rural, la population de Canaan est composée principalement de citadins ayant vécu
dans la ville et/ou dans les bidonvilles. Canaan est le seul à avoir été fabriqué suite à des
vagues de déplacements interurbains. En évoquant l’idée de provenance des habitants de
Canaan dans un entretien ; un interviewé a évoqué cette métaphore : « Canaan est à l’image
des Nations-Unies, les habitants viennent de partout dans les villes aux alentours de Port-au-
Prince » (H.1, Entretien, 2018). En 2010, 49% des premiers occupants affirment avoir fui
Port-au-Prince pour éviter des répliques, et 61% pour avoir perdu leurs logements (Verret,
2020). Dans un récit, un habitant a exprimé les premiers motifs de leurs déplacements : « En
janvier 2010, nous recherchons un espace où les répliques du séisme ne se ressentaient pas
autant à Port-au-Prince, c’est ainsi que beaucoup de sinistrés du séisme viennent ici
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(Canaan). Mais arrivé ici, l’espace était si invivable ; pas de l’eau, pas d’arbres…le soleil
nous brulait… » (H.8, Entretien, 2018). L’habitant inscrit le déplacement dans son contexte
post-catastrophe et le sort du champ de l’exode rural, car il est inscrit dans un mouvement des
villes à un espace « sans », c’est-à-dire, un espace inhabité appelé à devenir un quartier sous
l’influence des actions des déplacés.
Une fois installés, les sinistrés ont fortement morcelé l’espace : 40 000 parcelles sont reparties
dont plus de 85 % à usage privé (CRA, 2017). Les premières parcelles découpées en 2010
mesurent en moyenne 120 m2. Les premières parcelles découpées étaient concentrées aux
alentours des infrastructures routières (Routes Nationales No 1et 3) alors que d’autres
parcelles restent encore à l’état de friche jusqu’en juillet 2010. La taille des parcelles joue sur
la distribution des occupants et leur densité.
Les données ont permis aussi de mettre en exergue un ensemble de mécanismes et de
modalité de découpage des parcelles. En effet, dans le procédé de découpage des parcelles,
nous observons un investissement socio-technique mettant en relation des humains et des
objets naturels et fabriqués. Entre janvier et mars 2010, les parcelles sont découpées et
marquées à l’aide des pierres, de poteaux attachés aux fils de fer, de matériaux de
récupérations (tôles usés) (C.15, combite, 2019). Elles se subdivisent par la suite en deux
parties dont la surface de l’une demeure ce que les habitants appellent « lakou 186» qui
représente presque deux tiers de la parcelle, où les occupants plantent des arbustes et des
fleurs. Sur l’autre tiers de la parcelle se déploie un monde de la première génération de la
technique (Figure 54) ; c’est-à-dire un « ensemble synergique d'objets matériels, en y
adjoignant l'ensemble correspondant des « sujets » concernés, de leurs savoir-faire ainsi que
de tout le système de reproduction sociale de ces savoir-faire » (Roqueplo, 1983, p.18).
186
La cours
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Figure 54 : Mode dominant de découpage du site de Canaan en 2010
Source : Photo disponible sur [Link]
Le monde technique, tel qu’il a été observé en 2010 à Canaan combine à la fois les objets de
la nature (les pierres) et les objets de récupération (tôles, poteaux en bois, morceaux de
tissus). Les objets servaient de bornes et de repères, et constituent les premiers indicateurs
d’occupation, et donc de la modalité d’appropriation foncière. Cette technique déployée
comme moyen pour marquer les parcelles a fonctionné à la fois comme des repères et des
mises en garde pour quiconque osant se rapprocher dans les limites des parcelles découpées.
L’instauration de ce monde technique confère à l’espace un nouveau paysage laissant
apparaitre les traces de l’homme et d’objets usés dans l’espace. Au fil du temps, ce monde
technique évolue et permet un développement d’un réseau de surveillance et de maintenance
des parcelles. Ainsi la compréhension de la dynamique de ces fluctuations impose une
approche associant la géographie et la sociologie pour comprendre les mécanismes de
surveillance et de maintenance des parcelles. En effet, la présence constante d’une personne
sur la parcelle a été le mode de surveillance le plus fréquent en 2010 (H.12, Entretien, 2018).
Pour maintenir les parcelles, outre la présence constante de l’un des membres du ménage, les
occupants développent aussi des mécanismes d’identification des parcelles. Ainsi à l’aide de
peinture (souvent des sprays), certains occupants laissent des traces matérielles par lesquelles
l’occupation de chaque parcelle s’identifie. Le déploiement de ces techniques et moyens
correspond en fait à un principe qui se développe au sein de la communauté. Il s’agit de
l’exigence d’agir sur la parcelle découpée pour laisser une empreinte matérielle. Dans un
entretien, un habitant a exprimé cette exigence de maintenance des parcelles ainsi : « une fois
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découper une parcelle, il faut faire quelque chose dans l’espace » (H.2, Entretien, 2018). Il
s’agit d’une exigence qui traduit la nécessité de poser une action pour matérialiser
l’occupation. Ainsi, la construction des cabanes est instaurée comme mesure de maintenance
des parcelles. Les mesures se poursuivent par des délimitations des lisières par des morceaux
de bois ou des morceaux de tôles. En effet, délimiter les parcelles, c’est une façon aux
occupants de se donner une certaine limite à l’exercice de leurs droits d’usage.
Si en 2010, le processus est marqué par un grand nombre de parcelle, l’urgence d’habiter, la
décapitalisation des gens de la classe moyenne et l’appauvrissement des démunis ont joué un
rôle majeur. L’enjeu de ce processus d’occupation rapide et collective doit être compris dans
une combinaison des changements d'affectations des parcelles de terre aux rentes que ces
terres ont générées ainsi qu’aux usages et aux effets de ces changements en termes d’impacts
au niveau local. Pour évoquer les impacts des changements d'utilisation des parcelles,
l’analyse prend en compte le caractère évolutif de l’occupation pour mettre en évidence les
mécanismes et les modalités d’appropriation foncière.
6.1.2-Processus et modalités d’occupation foncière.
En mars 2010, le gouvernement haïtien a d’abord créé un zonage en le déclarant d’utilité
publique, puis donné feu-vert à des ONG(s) pour construire des abris provisoires. Ce sont
deux facteurs clés qui ont alimenté l’évolution de l’occupation du site. Le statut du foncier
(bien public) et les assistances humanitaires ont attiré par la suite d’autres habitants vers
l’espace. Les nouveaux arrivés continuaient l’étalement des abris généré par les premières
vagues d’occupation collective. Contrairement à des zones où les occupations ont été
progressivement abandonnées, celle de Canaan a évolué au fur et mesure que la population du
quartier s’accroit (Figure 55).
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Figure 55 : Evolution de l’occupation du site de Canaan de 2010 à 2019
Source : Petter et al. 2020 et Auteur.
En juillet 2010, l’espace occupé à Canaan représente 0,4 km2. En 2011, la surface occupée a
été estimée à 12,6 km2. Elle a presque doublé au bout de 3 ans : elle passe de 12.6 en 2011 à
22,6 km2 en 2014. Elle a atteint 31,4 km2 en 2019. Cette augmentation est à l’origine d’une
augmentation de 50 000 nouveaux arrivés : en 2010, sur le site, 100 000 personnes se sont
installées. En novembre 2011, le nombre d’occupant a été estimé à 150 000 (Figure 56).
Figure 56 : Répartition des occupants sur le site en 2011
Source : Perck, 2013
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En juillet 2010, la superficie des parcelles occupées à Canaan représente 1,48% de l’espace
déclaré d’utilité publique. Elle a passé à 46,66% en 2011-soit une augmentation de plus 43%
en un an. En 2014, l’aire occupée a été estimée à 98,51 % de la zone d’utilité publique.
L’occupation du site s’accroit à un rythme de plus de 300% entre 2010 et 2014. Les aires
occupées ont augmenté de plus de 14 fois de celle en 2010. Elle évolue entre 2011 et 2014 à
un rythme estimé à 79,36%. Cependant, au cours de 2014 à 2019, le rythme d’occupation a
ralenti. Le ralentissement est aussi lié par une diminution de nouveaux arrivés : si 64% de la
population de Canaan occupent l’espace au cours de l’année 2010 ; 13% l’occupe entre 2011
et 2015 (CRA, 2017). La décroissance des nouveaux arrivés a ainsi ralenti la croissance de
l’occupation, car entre 2014 et 2019, l’aire occupée se croît à 39% notamment vers le Nord et
Sud-Est du quartier alors que la taille des nouveaux arrivés entre 2016 à 2018 est estimée à
28% (CELADE, 2015).
Le temps et le réseautage sont deux éléments fondamentaux dans le développement des
modes d’accès au foncier dans les bidonvilles en Haïti. Le système de réseautage observé à
Canaan est constitué d’amis, de voisinages, de familles, de professionnels, de communautés
religieuses, …Dans un récit, un habitant a révélé combien l’appel à participer à l’occupation
du site lui a permis d’avoir un logement : « En décembre 2010, j’ai eu un voisin qui m’a
confié qu’il a trois maisons situées à Delmas 48 dont il devient propriétaire après des années
d’occupation...Mais depuis 32 ans qu’il est ici, de quoi faut-il avoir peur ? [Un sourire…].
C’est ainsi qu’il m’a invité d’aller découper un morceau à Canaan. Jusqu’à maintenant, je
n’ai pas regretté, c’est grâce à lui que j’ai une maison (H.11, Entretien, 2018.). La durée de
l’occupation dans le temps est un aspect fondamental pour comprendre la question. Dans les
bidonvilles, notamment ceux qui sont installés sur des fonciers publics (50%), l’occupation
foncière, observée depuis 40 ans pour les plus anciens conduits à la propriété de facto. Dans le
bidonville de Jalousie, situé au Sud de la commune de Port-au-Prince, des occupants se sont
installés depuis 20 ans. Des lors, aucune action publique de déguerpissement n’a eu lieu, et les
occupants affirment être propriétaire de leurs parcelles. Informés des occupations, les
pouvoirs publics en ne réagissant pas laissent développer l’occupation de l’espace où
l’informalité de la pratique se structure dans le temps : certains occupants paient des taxes
d’habitation (Orisma, 2020). De façon insidieuse, il y aurait une acceptation tacite de l’Etat ou
une tolérance à l’occupation ou encore une volonté de laisser-faire en attendant qu’elle se
formalise au profit de la fiscalité ? Dans les bidonvilles, certaines « propriétés sans titre »,
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notamment les parcelles de plus de 40 ans sont désormais des héritages faisant l’objet de
successions et de subdivisions. La pérennisation du phénomène s’est renforcée compte tenu
des conditions sociales et l’inadéquation des coûts du foncier avec le salaire moyen en Haïti :
malgré une augmentation en moyenne de 25%, le salaire minimum est estimé à moins de 5
euro par jour pour le secteur industriel (Paul, 2016). Or une centième de terre (128 m2) dans
les démarches formelles vaut en moyenne 5 à 7 milles dollars américains- soit l’équivalent de
deux ans de salaire pour un ouvrier du secteur industriel.
S’agissant des propriétés privées, le temps d’occupation foncière compte aussi : en effet,
compte tenu du fait qu’en Haïti, l’occupation du sol sans interruption durant 20 ans donne
droit à la propriété selon l’article 2030 du Code civil ; pour de nombreux habitants, occuper
une parcelle d’une propriété privée est aussi un moyen d’accéder par le temps à la propriété
immobilière. Or regard de l’article 32.6 de la Constitution haïtienne amendée de 1987, le
respect du droit de la propriété privée est sacré : « Nul ne peut être privé de son droit légitime
de propriété qu'en vertu d'un jugement rendu par un tribunal de droit commun passé en force
de chose souverainement jugée, sauf dans le cadre d'une réforme agraire ». En dépit de cette
interdiction, l’occupation foncière touche environ 45% des fonciers privés dans la RMP
(Dorner et Rochegude, 2020). Cette considération montre comment dans des situations où la
pression foncière est forte, et l’accès au logement pour les démunis n’est pas garanti, et où
l’occupation foncière dans la durée conduit à la propriété, les interdits institutionnels sont
banalisés face aux pratiques locales.
Cependant, contrairement à d’autres pays de l’Amérique Latine (Brésil en 1988, Pérou 1994)
et les Caraïbes (Cuba en 1959) où l’occupation foncière a été posée en termes de politique
publique de logement pour les démunis, en Haïti, elle a été posée sous l’angle de la politique
agraire. C’est au cours des années 2003 que l’Etat haïtien187 a saisi, l’accès au foncier comme
un champ où se sont réunis les enjeux de fiscalité, de gouvernance, de droit de propriété,
d’exclusion sociale, de politique de logement et de l’habitat (Oriol et Dormer, 2012). L’accès
au logement pour les démunis n’a pas été une priorité pour le gouvernement. N’étant pas une
priorité publique, à l’échelle des quartiers en milieu urbain, notamment dans la RMP, le
187
L’Agence d'Aide pour le Développement des Etats-Unis (USAID) fait d’Haïti l’un des 23 pays depuis 2012
qui reçoit le financement du Gouvernement américain dans le cadre du programme Land and Global
Development Agenda. 215 millions de dollars américains ont été alloué au programme the Global Donor
Working Group on Land to compile information on all donor-funded land and resource governance
programs dont la mission est de renforcer la sécurisation foncière dans les villes.
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manque d’accès au logement a alimenté pendant presque deux siècles l’occupation foncière
comme mode d’accès à une parcelle pour se loger : 95% des taches urbaines entre 1978 à
2003 se réalisent sur des fonciers occupés sans titre (IHSI, 1978, 2003). A partir du moment
où l’accès au foncier est présenté et analysé dans les documents officiels de politique publique
comme un outil d'intégration sociale et économique, les populations démunies deviennent
prioritaires, car elle représente 61% de la population urbaine (Paul, 2016 ; Darbouze, 2019).
En revanche, le séisme a amplifié l’occupation foncière, car elle touche partout dans la RMP
où il y a une expansion de tache urbaine (Figure 57).
Figure 57 : Evolution de l’occupation des espaces dans la RMP
Source : Robert et D’Ercole (2014), Google Earth, 2019 et auteur
Dans la RMP, l’occupation foncière, qui dans la littérature, est étudiée comme pratique dite
informelle, illicite ou irrégulière demeurent le niveau standard des modes d’appropriation
foncière. A côté de ces pratiques s’exerce une modalité d’acquisition foncière, dite formelle,
réglée par le droit positif haïtien (code civil, code pénal, procédure civile, texte
règlementaires…). Ce mode d’appropriation se caractérise par l’implication des institutions et
des procédures prévues par des textes de loi. Cependant environ 70% de la population n’ont
pas accès à ces textes : car, d’une part, les textes sont écrits en français et la population
démunie est créolophone et analphabète (82% population de 15 à 25 ans) 188. D’autre part, le
188
10% pour la population de 65 ans et plus (UNESCO-Haïti, 2018)
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coût du foncier (2 000 à 3 000 dollars US en moyenne) exigé par les procédures formelles
écarte environ 85% de la population (IHSI, 2003). Ce qui renforce le recours à l’occupation
foncière pour accéder à un logement où la construction se fait progressivement. Or la
demande foncière augmente au fur et à mesure que la population des quartiers précaires
s’accroît : 42% de la population urbaine en 1990 et 65 % en 2020 pour atteindre 70% en 2030
(Onu-Habitat, 2017). En effet, la prédominance des pratiques d’occupation sur l’acquisition
formelle du foncier lui confère une dominance dans la fabrication de nombreux quartiers outre
que les bidonvilles.
L’occupation foncière, telle qu’elle est observée dans la RMP et à Canaan en particulier est
une pratique constatée un peu partout où il existe des bidonvilles. Dans les pays de
l’Amérique Latine et les Caraïbes189 ainsi qu’au Mexique plus de la moitié des taches
urbaines entre 2000 et 2010 sont réalisées à partir des occupations foncières (Davis, 2006 ;
Chouquer, 2010 ; Valette, 2016 ; Darbouze, 2019). Elle a donné naissance au Brésil, au Pérou
et au Mexique à de vastes mouvements de revendication citoyenne ayant pour motif la
régulation foncière (Michel et al. 2011 ; Oxfam, 2016 ; Valette, 2016). En Haïti comme dans
beaucoup d’anciennes colonies espagnoles en Amérique Latine, elle est une pratique ancienne
dont il faut saisir à travers l’histoire de la terre pendant la période coloniale (1625-1803) et
après l’indépendance (1804). Pendant la période coloniale, le foncier appartenait
majoritairement à des colons, ils étaient les seuls à avoir des titres de propriétés. Cependant, il
y avait aussi des petites propriétés qui appartenaient à des affranchis et des esclaves
domestiques pour lesquelles aucun titre n’existait (Hector, 2000). Or avec les dispositifs
militaires mis en place, notamment, les « incendies des champs et des maisons des colons »,
très peu de gens avaient des titres de propriété après l’indépendance. L’occupation foncière
est devenue la modalité dominante d’accéder à la terre. La politique agraire de 1806 a abordé
le phénomène sous l’angle de la nationalisation du foncier. La mort de l’Empereur Jean
Jacques Dessalines a mis fin à cette politique. N’étant pas résolu à l’échelle nationale, l’accès
au foncier durant tout le XIXème siècle a dominé par les pratiques d’occupation de facto.
La montée en généralité à partir du cas de Canaan a permis d’inscrire l’occupation des biens
publics comme pratique qui se fonde sur une logique partagée implicitement entre les
occupants et les acteurs du pouvoir public. De manière insidieuse, les pouvoirs publics
189
A l’exception de Cuba où l’Etat depuis la révolution de 1959 a institutionnalisé et nationalisé la propriété
foncière.
Cette thèse est accessible à l'adresse : [Link] 206
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incitent les habitants à aller occuper l’espace de Canaan, car outre le fait que beaucoup de
bidonvilles dans la RMP se situent sur des terrains délaissés, les espaces sont généralement
des biens publics (zones protégées, littorales et zones déclarées d’utilités publiques pour des
projets non-réalisés). Parmi ces cas, nous pouvons citer les bidonvilles de Delmas 48 (situés
sur un espace public), de Jalousie (situés dans une zone protégée, donc bien public) et ceux du
Village de Dieux et Cité de l’Eternel (situés dans des zones littérales)190. L’occupation
collective des propriétés de l’Etat sous-entend une logique : il s’agit du fait que- (1) l’Etat
déguerpit rarement les occupants de sa propriété au cours de ces 30 dernières ; (2) mais s’il
faut les déguerpir un jour, les pouvoirs publics pourraient se trouver face à la responsabilité de
reloger des milliers d’occupants. Compte tenu de l’effectif des occupants, (3) tout acte de
déguerpissement entamé par les pouvoirs publics sans une politique de relocalisation
pourraient engendrer des soulèvements susceptibles de renverser le pouvoir en place et
bouleverser l’ordre social. Par exemple, comment envisager aujourd’hui de déguerpir 250 000
habitants à Canaan-soit la taille de la population de la ville de Bordeaux en France (Prince,
2020). Ainsi, l’occupation foncière devient un phénomène apparemment « normal », c’est-à-
dire ordinaire et fréquent. Alors qu’elle s’étend dans quasi toutes les périphéries des grandes
villes des pays du Sud, l’occupation foncière est une réalité socio-spatiale dont toute action
publique à son encontre fera face à des logiques du nombre (taille de la population) et du coût
financier de leur relogement. Par conséquence, la tolérance active exercée de la part des
acteurs publics à l’égard de certaines vagues d’occupation relève d’une stratégie de gestion de
la paix sociale.
6.2-Appropriation et gestion foncière : tactiques habitantes et monétisation des échanges
Le concept de l’appropriation a été introduit pour examiner des formes d’incorporation et
d’adaptation d’un bien d’autrui à un usage défini et aux actions visant à rendre propre le bien
(Merlin et Choay, 2010). Pour comprendre ce phénomène, il faut saisir à la fois les
dynamiques d’actions et les paramètres psychosociaux, c’est-à-dire l’intention de celui qui
occupe la parcelle. En d’autres termes, les mécanismes d’appropriation foncière se
caractérisent, dans sa forme physique, par le découpage de l’espace en parcelle ; puis par une
dynamique d’action et de tactiques dont fait l’objet des échanges monétaires sur les parcelles.
Par des actions de transformation des parcelles, du marché foncier créé, de l’implication de
Par la loi 1863, tout le littoral de 100 mètres de distance de la mer à la terre relève du bien public (CIAT,
190
2013).
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nouveaux acteurs, les occupants expriment par la suite leurs intentions de demeurer dans le
temps sur les parcelles occupées et d’en tirer profit à partir de l’espace. Outre, les premiers
éléments socio-techniques (objet d’usage et naturel) évoqués dans l’analyse du processus
d’appropriation des parcelles en 2010, le foncier à Canaan fait l’objet des dispositifs normatifs
pour maintenir les parcelles occupées. Cependant, à partir du moment où les parcelles
deviennent à Canaan un objet rare ; deux modalités d’appropriation foncière apparaissent :
d’abord celle que les habitants appellent « passation de terre », associée à un marché et un
système de rente ; puis un déploiement de violence et de force comme instrument pour
accéder à des parcelles. La terre évoquée ici représente, selon les théories économiques
(classique et néo-classique), une ressource capable de générer des rentes et des conflits parce
qu'elle est une marchandise, une source d’utilité et une valeur (Guigou, 1999). Ainsi, les
différents niveaux de relation observées entre les nouveaux venus et les anciens occupants
d’une part, les occupants à plusieurs parcelles et les nouveaux venus dépourvus de parcelles
d’autre part, entre les plus forts et les plus faibles génèrent des tensions.
6.2.1-Appropriation à l’épreuve du droit : initiatives habitantes de régularisation foncière
Pour mieux saisir les paramètres de l’analyse, il est important de préciser la notion de
propriété.
« La propriété constitue ainsi une dimension importante de l’appropriation, avec cette
particularité que cette notion tire son sens et sa légitimité, dans ce cas, non de
l’existence d’un titre légal attestant la possession juridique d’un objet, mais de
l’intervention judicieuse d’un sujet sur ce dernier » (Serfaty-Garzon, 2003, p.27).
Par rapport à cette définition, l’appropriation foncière se caractérise, outre la transformation
de l’espace, par des attitudes que l’occupant exerce à l’égard de l’espace occupé dont
l’intention est de rendre propre la propriété. La ligne de force de cette idée consiste en des
actes que posent les occupants, et qui font considérer l’espace comme leurs propriétés dont ils
ne disposent pas forcément le titre pouvant justifier le droit d’usage, c’est-à-dire l'usus191, le
fructus et l’abusus. La dimension psychosociale de l’appropriation permet d’évoquer, outre
des enjeux de l’anthropologique juridique, les paramètres socio-économiques du marché
foncier informel tel qu’il est observé et désigné par les habitants à Canaan : « passation de
terre », c’est-à-dire un système de transaction réglé par des règles locales partagées par les
occupants et les protagonistes du marché (C.1, Combite, 2019). Les transactions foncières à
191
Par définition, « l'usus est le droit d'user la chose ; le fructus le droit d'en recueillir les fruits et l'abusus le droit
de disposer de la chose : la donner, la vendre, … » (Dictionnaire du droit romain).
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Canaan s’inscriraient dans un registre de marché impliquant des acteurs, nécessitant des
procédures, générant des rentes et un cadre normatif et règlementaire. A partir de cette grille
théorique, l’analyse du processus et des modalités de l’appropriation foncière à Canaan prend
en compte trois degrés de temporalité : l’avant, le pendant et l’après.
Par rapport au temps qui précède, la « passation de terre », pour établir le contact entre les
protagonistes classiques du marché (vendeur et acheteur), permet d’observer des mécanismes
de communication et de diffusion d’information en impliquant une tierce personne appelée
par les habitants : « démarcheur ». Son nom traduit bien ses activités : agissant en lieu et place
des agences immobilières ou des courtiers, le « démarcheur » consiste à mener des démarches
pour effectuer la transaction ; démarche grâce à laquelle il est récompensé de la rente après
avoir conclu l’affaire. Certaine fois, pour inciter la démarche et renforcer le climat de
confiance, certains occupants versent a priori un acompte aux démarcheurs (Prince, 2020). Un
premier niveau de contact est établi entre le « vendeur », associé ici à un ancien occupant et le
« démarcheur ». Celui-ci en établira par la suite un autre avec le potentiel « acheteur ». Le
contact entre ces protagonistes de vente s’établit et s’est maintenu par des mécanismes
prenant la forme d’un contrat verbal caractérisé par des arrangements, de la confiance, de
l’identification et de la valeur marchande de l’objet de vente et un système marketing et de
publicité. L’arrangement traduit ici un mécanisme qui s’opère entre l’occupant et le
démarcheur sur la base d’un contrat oral où prime le principe du respect de la parole donnée.
Il se fait de bouche à l’oreille, et se matérialise par l’indication de l’adresse et de la proportion
moyenne de la parcelle ainsi que son coût potentiel. Ces indications constituent les
informations essentielles pour conclure un contrat de vente. Il est aussi valable en droit formel
que l’accord sur la chose et son prix constituent les éléments fondamentaux pour contracter.
L’arrangement passé entre le « vendeur » et le « démarcheur » permet à celui-ci d’informer le
potentiel « acheteur » sur la valeur de la parcelle et la pertinence de l’offre. Pour renforcer sa
démarche de marketing, le démarcheur communique en coulisse à l’« acheteur » potentiel des
noms de certains voisins potentiels en cas d’achat (H.5, Entretien, 2018). Le caractère
pratique de la transaction renforce le marketing pour d’autres « vendeurs potentiels » ; car une
fois sur place, le démarcheur fait visiter d’autres parcelles afin d’augmenter l’offre, de
maximiser la possibilité de la transaction et de garantir son profit. Ce n’est ni le papier ni les
mesures topographiques qui donnent une idée de la proportion de la parcelle : il faut être sur
place.
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Au moment de la transaction, les témoins sont des acteurs qui garantissent une forme
d’authenticité de la « passation de terre ». Alors que dans le cadre formel, l’authenticité d’une
transaction foncière s’établit à partir de l’implication d’un arpenteur mesurant la propriété et
un notaire rédigeant l’acte de vente ; à Canaan, l’acte se fait devant des témoins. En principe,
la présence des témoins est exigée au moment de verser une somme d’argent pour conclure la
transaction, et en cas des conflits entre les vendeurs et l’acheteur (C.3, Combite, 2019). Les
témoins impliqués dans les transactions sont des gens dotés d’une réputation locale- acquise
soit pour avoir fait preuve de sa capacité à exercer de la violence soit par le fait de détenir un
pouvoir symbolique (mémoire des anciens ; un universitaire, un professionnel) soit pour avoir
possédé un bien matériel (une grande maison ou voiture par exemple). Ils font office du
notaire, et à ce titre réclame aussi une somme variant selon la générosité des protagonistes de
la vente. Les transactions nécessitant la présence des témoins, affirme un habitant, sont
discrètes, notamment quand la somme touche l’intervalle du montant de 100 000 à 500 000
gourdes192 (C.4, Combite, 2019). Or l’article 16 du code civil haïtien fait obligation de
conclure sur papier toute transaction dépassant 16 gourdes, et interdit les transactions sous-
seing privées. Omettant les procédures prescrites pour l’acte authentique formel, la transaction
foncière à Canaan est à l’origine de nouveau lien social établit dans un cadre où l’arrangement
et la négociation entre les intéressés sont maintenus par le simple fait de confiance accordée
par la parole donnée. La confiance en la parole donnée constitue, en lieu et place des textes de
loi et des institutions chargées de maintenir un climat de protection, la base des procédés
informels et les modalités de passation de terre (C.1, Combite, 2019). En revanche, dans
certains cas, outre la confiance, les transactions sont certes en partie réalisées dans des
conditions d’un « marché » formel. La vente reste régulée par des arrangements et des
négociations ; ce qui n’exclut pas forcément l’existence d’un bout de papier signé par les
intéressés et les témoins (Figure 58).
192
Équivalent de 1000 à 5000 euro
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Figure 58 : Papier d’enregistrement des transactions des parcelles
Source : Archive de l’association « Haïti en Action pour le progrès ».
Les transactions foncières sont enregistrées dans un premier temps dans les archives des
associations de quartier en exigeant aux intéressés une photo, une identité fiscale, son adresse,
son sexe, sa zone d’appartenance, sa profession ; puis aux cahiers de l’annexe de la Marie de
Croix-des-Bouquets en échange d’une somme évaluée en moyenne à 10 000 gourdes et variée
selon la dimension des parcelles. Le caractère informel des transactions n’exclut pas
forcément une procédure couteuse comme c’est le cas du secteur formel. L’incohérence entre
les pratiques coutumières et/ou les arrangements locaux avec les dispositifs du droit positif
haïtien créent des conditions propices au développement de ces modalités qui se révèlent de
plus en plus efficace pour des habitants à Canaan.
La modalité de « passer des parcelles » se révèle efficace, car, évoquent des enquêtés, la
procédure formelle d’une transaction foncière dure des années, et à Canaan en revanche, elle
se fait en moins d’un mois (H.4 et 18, Entretien, 2018). Si la fonction et les attributions des
notaires193 sont régies par le décret du 27 novembre 1969 ; les pratiques d’arrangement en
193
Officier public assermenté par devant un commissaire du gouvernement et un Tribunal Civil de ressort, « les
notaires sont des officiers publics qui exercent une juridiction volontaire et amiable. Ils sont institués à vie et
reçoivent tous les actes, contrats auxquels les parties doivent ou veulent donner le caractère d’authenticité
attaché aux actes de l’autorité publique et pour en assurer la date, en conserver le dépôt, en délivrer les grosses,
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présence des témoins existaient bien avant le décret. En fait, pour être notaire, il faut savoir
lire et écrire, et pour l’exercer à titre d’officier public ; il faut être licencié en droit et être
désigné uniquement par le président de la République d’Haïti. Or pour être désigné témoins,
les critères sont certes simples ; mais ils sont plus proche de la réalité sociale, linguistique et
économique des impliqués de la transaction. Les textes régissant le notariat sont écrits en
français accessibles aux pratiquants du métier, alors que les habitants sont essentiellement
créolophones seulement1dont 10% arrivent à parler bien le français. Par rapport au coût des
transactions chez le notaire, la loi réclame 10% du montant de la transaction, à Canaan, les
témoins sont récompensés selon la générosité des acteurs de la vente. Selon la procédure, les
modalités de passation de terre à Canaan seraient inscrites dans des registres des actes sous
seing-privé, s’opposant à l’acte authentique, fondé par la force de preuve et de droit.
L’authenticité confère à tout acte notarié une certitude relative à la date d’enregistrement ainsi
qu’à l’importance quasi-absolue accordée au contenu de l’acte. En ce sens, le notaire comme
acteur public du foncier est responsable de l’exactitude de l’opération, parce qu’il établit
l’opération sur le principe qu’il contrôle : l’identité des parties, leurs capacités ainsi que leurs
qualités ; la désignation des biens et leurs affectations, pour établir la légalité des rentes. Le
notariat est par définition la juridiction faisant la loi des parties consenties, notamment dans
les activités immobilières. A Canaan, l’authenticité des actes de passation de terre ne se base
pas sur l’exactitude du droit ni l’écriture, elle est fondée sur le lien social entre les impliqués
sur le fait d’avoir confiance en la parole de l’autre, aux arrangements passés entre les acteurs
de ventes, aux négociations établies par des témoins.
Les paramètres après la transaction se rapportent à des mécanismes de contrôle et de
maintenance des parcelles « achetées ». Après avoir versé une somme pour conclure la
transaction, et surtout pour éviter une autre transaction sur la même parcelle, l’une des closes
verbales passées entre les intéressés est d’entamer une construction-soit de commencer à
rassembler des matériaux de construction (camion de roche et/ou de sable) ; ce qui traduirait
que la transaction ne s’arrête pas avec le versement. Parmi les choses à faire, l’ « acheteur »
associé à un nouvel occupant, doit visiter régulièrement sa parcelle afin d’intégrer dans le
réseau de surveillance. La maintenance des parcelles se fait par un système de réseautage
expéditions et extraits » (art.1 du décret du 27 novembre 1969). La loi du 27 novembre 1969 oblige à tout notaire
avant d’exercer la profession de prêter ce serment par devant un tribunal : « je jure de me conformer aux lois et
règlements concernant mon ministère et de remplir mes fonctions avec exactitudes et probité ». Ce serment lui
confère le statut de propagation du droit par la force de la preuve authentique.
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établit avec les occupants aux alentours qui sont mis en relation par le démarcheur et/ou le
vendeur. Entre les occupants voisins se construit une affinité, de contact en signe de solidarité
face à une éventuelle occupation du sol. Le réseautage est maintenu via des dispositifs
téléphoniques194. Cependant, avec les associations de quartier, cette chaine de solidarité
continue en érigeant à la tête des réseaux un « chef » doté de pouvoir armé pour défendre et
sécuriser la zone à laquelle il est affecté. En réalité, à Canaan, le foncier reste un objet
important en raison des parelles convoitées par des nouveaux arrivés. Les modalités de
gestion des parcelles révélée par l’analyse permettent de comprendre les mécanismes de
réseautage qui ont été mis en place par les habitants en termes de normes, de règlements, des
moyens et d’instance de recours pour protéger leurs parcelles. Les pratiques de transaction
foncière à Canaan sont inscrites dans une rationalité qui leur confère un caractère
pragmatique. Les « passations de terre » sont certes loin de toute perspective juridique et
institutionnelle, mais elles évoquent l’existence des pratiques de droit coutumier maintenu par
la confiance, l’arrangement, le langage. La figure de l’autorité publique est donc banalisée par
des pratiques de transaction liant, à la place des acteurs du marché foncier formel, des
protagonistes des échanges par des liens sociaux divers.
En revanche, l’analyse permet de mettre en évidence les enjeux sécuritaires et économiques
ainsi que les considérations juridiques, sociologiques liées aux modalités de ces transactions.
Elle permet aussi de mettre en lumière certaines limites institutionnelles par rapport au coût et
à la durée des procédures dans le marché formel du foncier. Le coût et les procédures retracés
formellement pour accéder au foncier concernent en majorité les élites urbaines représentant
moins de 20% de la société ayant accès à l’argent, et étant capable de lire et décoder le
langage du droit positif. En conséquence, la prédominance des initiatives habitantes (plus de
80%) impose une pratique sociale qui prend en compte le rythme de l’accès à l’argent, des
formes d’arrangements et de négociation comme modalité d’action organisée, ce qui concourt
à un rapport à la loi. Dans les travaux des sociologues de l’école de Chicago, le rapport à la
loi a été expliqué selon que l’individu se trouve dans des quartiers marginaux ou dans la ville,
selon qu’il soit chômeur ou travailleur (Avenel, 2015). Depuis la tradition sociologique
d’inspiration de l’Ecole de Chicago, dans les quartiers où les habitants sont en chômage, en
précarité socio-économique et font l’expérience d’injustice ; le recours au dérèglement est le
194
Un habitant m’a révélé l’existence de plusieurs groupes WhatsApp partagés entre les occupants des
parcelles dans une zone.
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champ privilégié dans les activités sociales et urbaines (Chapoule, 2001). Le processus
observé à Canaan renforce cette idée dans la mesure où l’analyse des modalités de transaction
foncière relève à la fois d’une contestation et une protestation contre l’ordre social établi en
Haïti. De cette contestation survient un enjeu qui soulève un problème structurel quant à
l’importance de l’informel pour les habitants dans des contextes de l’auto-organisation.
Si le pouvoir public tarde à élaborer un plan de cadastre à Canaan ; le foncier dans le quartier
est source de rente au profit des tierces personnes et des associations, et donc
contreproductive à la fiscalité publique (Prince, 2020). La rente est le revenu du propriétaire
foncier en vertu du droit d’usage qui lui confère son droit de propriété, et qu’en ce sens, la
terre est une ressource naturelle dont sa valeur marchande dépend du revenu qu’elle peut
générer à partir de son exploitation (Guigou, 1999). Certes, le statut de propriété n’est pas
authentiquement défini à Canaan, mais en termes de rentabilité, les résultats mettent en
lumière l’existence des transactions évaluées à des montants allant en moyenne de 35 000 à
500 000 gourdes195 (C.1, Combite, 2019). Les profits générés à partir de la terre à Canaan sont
pris en otage entre un pouvoir public nécessitant des moyens financiers pour agir et incapable
de tirer profits générés par ses ressources. Le problème est de savoir comment agir
formellement dans l’informel, c’est-à-dire comment prélever des taxes dans un cadre informel
de rente. Si l’Etat au niveau central n’intervient pas, le pouvoir public au niveau local impose
depuis 2016 des mécanismes d’enregistrement des parcelles : les habitants, pour faire
reconnaitre leurs parcelles, entreprennent des démarches auprès des agents des annexes, qui
enregistrent les parcelles et exigent en retour des sommes entre 25 000 à 50 000 gourdes 196
selon la dimension des parcelles. De telles pratiques sont pour certains, des mécanismes
associés à des corruptions et pour d’autres des formes d’adaptions publiques à la
prédominance de l’informel pour en tirer profit : « les agents font des bénévoles certes, mais
ils ont une famille, des enfants ; et pour faire fonctionner les annexes, si ce n’était pas avec
ces moyens réclamés comment on allait pouvoir payer un local et aider les membres…je ne
sais pas si c’est de la corruption, [… rire….] il faut s’adapter…. » (C.1, Combite, 2019). Les
transactions foncières à Canaan est un phénomène complexe au sens qu’il englobe les enjeux
de l’histoire de la terre en Haïti, de l’échec de la gestion publique du foncier pendant deux
siècles face à une population démunie en quête d’une parcelle pour habiter, des municipalités
195
Équivalent de 475 dollars américains ou 390 euro selon le taux du Jour affiché le 11/01/2021.
196
Équivalent de 30 à 600 dollars américains ou 25 à 500 euro selon le taux du jour affiché le 11/01/2021.
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incapables d’assumer leurs responsabilités constitutionnelles, et qui agit dans l’informel et
l’illégalité aux détriments des plus démunies.
6.2.2- Incidence de la rareté et de la pression foncière en 2016 : recours à la violence
En 2016, à l’échelle nationale « Moins de 5% des terres sont officiellement comptabilisées
dans les registres publics. La plupart des terres sont transmises oralement d’une génération à
l’autre, et la plus grande partie des transactions et mutations foncières demeurent dans
l’informalité 197». Cependant, à la fin de cette année, à l’échelle du quartier de Canaan, la
municipalité de Croix-des-Bouquets a pris un arrêté municipal accompagné d’une bonde
sonore visant à réguler les taxes sur le foncier (Nouvelliste, 2017a-Annexe 9 : Compilation
des journaux sur Canaan entre 2010 et 2020). Cependant, le maire principal a été ramené à
l’ordre par une correspondance du Ministère de l’Intérieur lui indiquant que la gestion du
foncier public est à la charge de la Direction générale des impôts (DGI). Entre les pouvoirs
publics se dessine une tension, tandis qu’au rang des habitants, la violence est utilisée comme
un instrument pour avoir une parcelle. En ce sens, le mot instrument garde son origine latine
instrumentum qui se rapproche du verbe instruere correspondant à l’équivalent français
outiller. Ce point de vue est inscrit dans la logique aristotélicienne qui est reprise par Arendt
(2015) pour définir l’action par opposition à la fabrication. Toute fabrication donne le résultat
souhaité en fonction du degré de force exercée sur l’instrument et de la manière dont on en
exerce. Un courant de pensée d’inspiration de la sociologie de Marx inscrit la violence, outre
l’usage légitime et légal prôné par Webber (2002), comme un instrument au service des
individus et/ou des groupes. La logique instrumentale de la force et de la violence se fait soit
dans un rapport individuel soit dans une relation collective dans des contextes de banalité des
normes (Arendt, 2015). La violence est dans ce contexte un moyen pour parvenir à des fins
visées, notamment dans la conquête des ressources rares (Engels, 1977). Ainsi la rareté des
ressources, constitue un élément historique fondamental qui prouve que la violence et la force
ne sont que des moyens pour parvenir à des résultats escomptés (Frappat, 2000). Dans un
esprit de synthèse, la violence renvoie ici à un instrument qui se justifie par les fins qu’il
entend servir (Arendt, 2015). Cette grille de lecture est mobilisée pour examiner le recours à
la force et violence comme moyen d’approprier des parcelles à Canaan.
Propos de Camille Edouard Junior, Ministre de la justice et de la sécurité publique, rapporté par Roberson
197
Geffrard (2016) dans Le Nouvelliste du 17 décembre 2016 cité par l’Office français de protection des refugiers et
apatriés (OFPRA) en 2017.
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Entre 2016 et 2017, la sortie de l’arrêté municipal et la bonde sonore a influencé le marché
foncier à Canaan : la valeur marchande des parcelles a augmenté. Une parcelle de 100 m2 qui
coutait 35 000 gourdes en 2012 passe à 150 000 gourdes en 2016 (C.3, Combite, 2019). Or la
terre est devenue de plus en plus une ressource rare, et les rentes qu’elle génère ont rendu
ensuite l’accès difficile pour ceux qui n’ont pas d’argent. Un déséquilibre est alors créé par
rapport à l’accès aux parcelles ; la demande foncière s’accroit et l’offre diminuait ; tandis
qu’une couche de la population dépendait des profits soit par les rentes soit par des procédés
d’assistanat198. Ainsi, le peu d’espace inhabité fait l’objet de convoitise pour ceux qui en ont
besoin, en profitent et en vivent. Les deux antennes de police placées l’une au Nord (route
nationale No 1) et l’autre au Sud-Est (Route nationale No 3) sont largement inopérantes (10
policiers pour 200 000 habitants). Le climat est alors propice à l’émergence des conflits et
violences soutenus par des complices. Les arrangements se sont affaiblis. L’affaiblissement
des règles et le cadre normatif règlementant le marché foncier a impacté l’ordre social ; donc
transgresser un arrangement ou une négociation devient courant. Dans ce contexte où la
liberté individuelle n’est pas limitée par l’ordre institutionnel, certaines associations de
quartier se sont transformées en gangs, et le recours à la violence pour s’approprier des
parcelles devenait un mode courant à Canaan (Prince, 2020). La méfiance générée par
l’arrivée des gangs armés sur le territoire alimente des tensions et renforce le
dysfonctionnement de l’ordre social. La violence est ainsi devenue un instrument à l’usage
des anciens occupants contre ceux qui convoitent leurs parcelles, un outil aussi pour ceux qui
désirent maintenir leurs parcelles. Ce climat de haute tension sociale alimente le recours à la
violence comme moyen de maintenir et/ou de s’approprier des espaces. La lutte pour la survie
et pour attirer le regard des autres afin de s’ériger en témoin dans les transactions foncières a
diminué l’impact des arrangements, de solidarité, de civisme qui caractérisaient la
communauté avant. Le « désordre urbain » qu'un tel phénomène a engendré, produit selon
Macé (2005), une perte de repères et de normes sociales. Or vivre sans repère moral et social
influence le développement des comportements anomiques, la délinquance et la violence :
l’instrumentation de la violence prend la forme d’une modalité d’appropriation foncière.
198
Il est déjà démontré que la complicité qui s’installe entre les chefs de gangs et certains habitants des
bidonvilles crée des liens de confiance et de complice (Jean-Baptiste, 2017). Il y a des complices dit « toutè » qui
surveille les moindres traces des forces de l’ordre et certains sont prêts même à s’opposer à toute forme
d’intervention de la Police au profit de celui qui commet la violence (Gille, 2012). Nous avons observé en juillet
2018 que la Police est à la recherche d’un chef de gang et les habitants de son quartier le cachent et se révoltent
contre les forces de l’ordre dans le quartier de Matissant. A Canaan, certains complices se renseignent sur les
occupants et rapportent aux chefs des gangs des informations, en fonction desquelles ils agissent.
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Outre la rareté des parcelles, le quartier de Canaan continuait à accueillir des nouveaux
arrivés, sa population passe de 200 000 habitants en 2015 à 250 000 en 2018 (Peter, et al.
2018). A partir du moment où les parcelles deviennent rares ; les nouveaux venus et les
anciens occupants sont les premiers acteurs des scènes de violence, puis entre les occupants à
plusieurs parcelles et les nouveaux venus dépourvu de parcelles, et enfin entre les plus forts et
les plus faibles. L’appropriation des parcelles par le moyen de la violence a conduit
des occupants armés à exercer des intimidations sur des plus faibles qui possèdent plusieurs
parcelles ou des parcelles dépassant 150 m 2 pour « vendre » soit l’une soit une partie de la
proportion (Prince, 2020). Le rapport de force déployée comme moyen d’approprier des
parcelles chasse certains occupants et entraine des mécanismes de défense (développer après).
Certains démunis perdent leurs parcelles au fur et mesure que des gens armés accaparent leurs
parcelles, notamment celles qui sont les plus proches des rues et des infrastructures (H.14,
2018). En d’autres termes, se faire un « commandant » ou un « soldat », c’est-à-dire se doter
de la capacité d’exercer la violence est un atout de maintenir le foncier. Un habitant a traduit
cette forme de violence par ce récit : « Aujourd’hui, l’occupation de l’espace, plus qu’on soit
199
chef ou l’ami d’un chef c’est plus qu’il est facile d’avoir un morceau de terre » (H.10,
Entretien, 2018). Le paramètre du rapport de force comme moyen de s’approprier des
parcelles influence aussi la proportion des parcelles occupées par les femmes. Il a été observé
que les femmes ont été activement impliquées dans l’occupation des parcelles, mais elles ont
été les premières victimes des violences exercées pour récupérer les parcelles, car au début,
certaines femmes étaient des gardiennes des parcelles lorsque le partenaire allait travailler ou
part à la recherche des matériaux de récupération pour répondre à l’exigence de surveillance
des parcelles. « Les hommes autant que les femmes abattent les herbent, creusent des trous
pour découper des parcelles » a relaté un habitant lors d’une visite de terrain (Note du journal
de terrain en date du 12 janvier 2017). Si pour les premiers habitants, la gestion des parcelles
a été accordée aux femmes en absence de l’homme, dans la phase de la rareté de terre, la
fonction est parfois inversée et/ou complémentaire.
L’analyse des mécanismes d’appropriation des parcelles à Canaan a permis de soulever les
limites et les conséquences des transactions foncières qui ont débuté en 2013. Elle permet de
comprendre que la cohésion sociale nécessite un cadre politique et institutionnel pour
pérenniser les rapports entre les habitants par rapport à une ressource rare. La terre est perçue
199
A tort ou à raison, l’habitant m’a montré une parcelle entourée de mur en dur avec une grande barrière en
entrée faisant à peu près la valeur de trois cinquièmes de terre en possession d’un sénateur de la république dit-il.
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comme la principale ressource, a permis l’émergence d’autres formes normatives et
prescriptives. Ainsi le foncier à Canaan, est à la fois un phénomène socio-anthropologique,
juridique, dans la mesure où il est à l’origine d’une instrumentalisation des rapports de force
et violence, et met au cœur des rapports sociaux l’économie, la politique, le droit, la technique
et les institutions. Ainsi, il met en jeu tant les rapports sociaux à l’interne entre les habitants
que ceux entre l'État et les citoyens.
6.2.3-Synthèse du processus et des modalités d’appropriation foncière
Les moyens et les ressources mobilisés pour s’approprier des parcelles varient dans le temps
et selon les modes d’accès au foncier. Les données révèlent l’existence d’une dynamique
actantielle ainsi qu’une structure socio-économique qui évolue au rythme de l’accessibilité au
foncier et génèrent des formes règlementaires locales (Tableau 21).
Tableau 21 : Synthèse des modalités d’appropriation foncière
Périodes Modes Caractéristiques Ressources et
d’appropriation moyens (matériels et
humains) mobilisés
2010- Appropriation de Déplacement et coprésence Ancienneté
2012 facto Accès libre à l’espace La DUP
Occupation collective Usage des objets
Découpage et identification des naturels et usés
parcelles Réseautage
Mécanismes de surveillance Construction des
Création des lieux cabanes
Droit d’usage
2013- Appropriation par Réduction de l’accès libre aux Un marché
2015 transaction espaces Arrangements locaux
(Passation de terre) Un marché : vente/achat Négociation et
Instauration d’un réseau confiance
d’appui : « démarcheurs » et Réseautage
« témoins » Argent
Rente et profits
Mise en place des règles
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Marketing de bouche à oreille
2016- Appropriation par Rareté de l’espace inoccupé Pouvoirs symboliques
2019 la force et les Présence des gangs (accointance
violences Rapport de forces (conflits et politique)
violences) La force (armes)
Mise en place d’instances de La violence
résolution conflits
Source : Auteur
Les modalités de l’appropriation foncière observées dans le processus de fabrication de
Canaan varient d’une période à l’autre : entre 2010 à 2012, l’occupation constitue le mode
d’appropriation foncière dominant ; puis entre 2013 à 2015, un marché foncier apparait et
impose la « passation de terre » comme mode dominant ; et en 2016, la force et les violences
sont utilisées pour s’approprier des parcelles. Les résultats de l’analyse des mécanismes et des
tactiques habitantes ont révélé les caractères collectifs, matériels et symboliques de
l’appropriation foncière à Canaan. Dans ce contexte, le site est approprié parce qu’il est
occupé par des gens, des associations, des institutions et des entreprises qui l’utilise comme
une ressource à des fins personnelles et semi-publiques en dehors des cadres règlementaires
pendant une période de temps où le droit d’usage se matérialise par des actions diverses. Pour
certains, l’occupation constitue une ressource matérielle leur permettant d’avoir un « habitat »
les aidant à sortir de loyer ; et d’autres en font des ressources pour se lancer dans
l’« entreprenariat ». Cependant, certaines parcelles sont en friches et constituent des réserves
pour celui qui l’occupent en attendant le développement du quartier. L’existence de cette
variété d’occupation observée constitue certes des pratiques informelles, mais elle traduit
l’existence d’une variété d’occupants exploitant différemment leurs parcelles.
6.3- Les parcelles et les occupants : contradictions sociales et institutionnelles
Les espaces déclarés d’utilité publique relèvent du domaine privé de l’Etat. Le décret du 22
septembre 1964 précise que le domaine privé de l’Etat est acquis selon trois modes200 dont le
déclassement, c’est-à-dire par la procédure DUP occasionnant un changement de propriété
privée au domaine privé de l’Etat. Selon l’article 442 du code civil haïtien, les biens qui
appartiennent à l’Etat ne sont aliénables que dans leurs formes, et non dans leurs statuts, c’est-
200
Par donation et par saisi des biens dont leurs preuves ne justifient pas la propriété.
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à-dire, les occupants du domaine privé de l’Etat ne pourraient pas devenir des propriétaires.
Malgré son caractère inaliénable, le bien privé de l’Etat fait l’objet de cinq modes d’opération
: « ventes et achats », « héritages et successions », « donations », « fermages sous prix
d’achat », « métayages » (Oriol et Dormer, 2012). L’ensemble se font par des contrats
verbaux où l’arrangement, la confiance, le réseautage prédominent. Le contraste observé entre
la nature des biens privés de l’Etat et les différentes transformations statutaires qu’ils
connaissent serait à l’origine de la possibilité de les modifier dans leurs formes. En fait, le
changement de statut qu’opère la DUP sur un espace aurait généré des marges de manœuvre
pour morceler le domaine foncier privé de l’Etat et d’en jouir d’une certaine façon à titre
d’usufruitier, usager, fermier, occupant. Dans le cas de Canaan, le changement de statut
généré par la DUP fonde, pour de nombreux occupants, les modes d’appropriation ainsi que
les enjeux liés aux statuts des parcelles et des occupants. La présente section a pour but
d’apporter un éclairage sur cette question à partir des données collectées en saisissant la DUP
comme manœuvre politique d’inclusion sociale et de redistribution de terre aux démunis
comme ressource pour se loger. Deux points canalisent l’analyse des données y relatives : le
premier met en relation le statut « domaine privé de l’Etat » avec la perception dégagée dans
les pratiques d’occupation de ces biens. Le deuxième point examine l’état de fait généré par
cette variété d’occupants en nature et en statut.
6.3.1-Statuts des parcelles : domaine privé de l’Etat face à l’individualisation des biens
Les parcelles de terre à Canaan combinent à la fois un caractère juridique et une perception
sociale en raison de leurs natures et statuts. La combinaison de ces caractères peut être
dégagée à travers des discours des occupants par rapport au bien privé de l’Etat. En effet, le
faible niveau d’instruction et de connaissances des occupants de la législation sur le foncier
contribue toutefois à la perception sociale selon laquelle « le bien de l’Etat : c’est nos biens »
(H.4 et 9, Entretien, 2018 ; C.5, Combite, 2019). Ainsi, sur les biens privés de l’Etat, deux
statuts se dégagent : celui de bien public inaliénable et du bien privé des particuliers. Ce qui
concourt, par nature, à un flou alimentant à court termes des vagues d’occupation et à long
terme une insécurité foncière. La complexité statutaire des parcelles à Canaan fait l’objet des
grands enjeux du droit positif et de l’anthropologie juridique dans le champ du foncier.
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Cette perception dégage aussi une vision de l’Etat et de sa propriété. La vision de l’Etat passe
à travers ce discours très fréquent dans l’imaginaire social en Haïti « nous sommes l’Etat 201».
En effet, les données de l’enquête de Jérôme et al. (2017) révèlent que, sur 439 ménages
questionnés à Canaan, 82% affirment être propriétaires de leurs parcelles et leurs maisons.
Cette perception d’approprier le bien de l’Etat est à l’origine de l’avènement du néo-
libéralisme prônant l’idée que l’Etat peut être propriétaire et que chaque bien ait son maitre le
détenant intégralement par le droit (Villey, 2012, p.103). A Canaan, si l’Etat est le
propriétaire du foncier, les occupants seraient des possesseurs 202, dans la mesure où ils
dégagent un état d’esprit de propriétaire en prétendant avoir un droit sur les parcelles, et de
fait exercent des actions justifient ce droit : la vente des parcelles. L’esprit du propriétaire
exprimé par des occupants des parcelles a alimenté le développement du droit d’usage et
d’usufruitier à Canaan, car les articles 478 et 511du code civil haïtien définissent
respectivement l’usufruit et l’usage comme le droit de jouir et de se servir personnellement
d’une chose dont un autre à la propriété.
Trois décrets ont déclaré le site d’utilité publique, les décrets de 1971, de 2010 et 2012.
Inscrits dans la période fixée (2010 à 2020) pour l’analyse de la fabrication du quartier, les
décrets de 2010 et 2012 demeurent la procédure politico-administrative et technique grâce à
laquelle l’espace occupé a été élevé au rang du domaine privé de l’Etat. Cet acte est politique
parce qu’il émane strictement du président de la république d’Haïti en vertu du décret du 21
juillet 1921. La procédure retracée par ces décrets confère à l’acte de déclaration d’utilité
publique (DUP) un caractère administratif consistant à établir un rapport entre le propriétaire
du site et le pouvoir public. La dimension administrative de l’acte est fondée à la fois sur le
caractère sacré de la propriété privée, soutenu par l’article 17 de la déclaration universelle des
droits de l’homme et du citoyen stipulant que « Nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la
nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste
et préalable indemnité ». Elle est aussi fondée sur les prescrit des articles 545 à 548 du code
civil haïtien prévoyant que « nul ne peut être contraint de céder sa propriété, si ce n’est pour
cause d’utilité publique et moyennant une juste et préalable indemnité ». La DUP est aussi
technique parce que, pour matérialiser cette mesure, il faudrait géo-localiser et découper
l’espace en lui donnant une forme : création d’un zonage. En d’autres termes, elle constitue
201
«Nou se Leta » pour traduire en créole haïtien.
202
Par rapport à la théorie classique de la possession, le possesseur se distingue du propriétaire.
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aussi un procédé technique par lequel un zonage est délimité via des points géolocalisés.
L’espace découpé facilite en ce sens, par les bornes qui en découlent et en sa qualité de
zonage limité, aux occupants des repères grâce auxquels les actions de découpage ainsi que
l’adresse géographique qui s’en suivent sont possible (Annexe 2 : Décret d’utilité publique du
22 mars 2010). L’article 1 de la DUP du 22 mars 2010 crée les « propriétés s'étendant de
l'angle de la rivière Bretelle à la route nationale numéro 1 en passant par Bon-Repos et
Corail-Cesselesse qui forment un polygone avec la zone communément appelée Cocombre »
en les déclarant d’utilité publique (Figure 59). Or le décret du 12 décembre 2012 a abrogé le
décret de 2010, annule le zonage qui en découle, et crée un autre zonage (Figure 59 ;
Annexe 10 : Décret d’utilité publique du 12 décembre 2012). Outre ces deux zonages, les
diagnostics du terrain permettent d’observer un débordement des limites tracées par ces deux
décrets (Figure 59).
Figure 59 : Expansions de l’occupation à Canaan et zonages des espaces en 2010 et 2012
Source : Auteur
Par rapport aux statuts des parcelles à Canaan, il existe trois paramètres à prendre en compte.
Le premier fait référence au zonage créé par le décret de 2010, abrogé et donc nul de tout effet
de droit, ce qui concourt au retour initial d’une partie de l’espace, puisque le décret de 2012 a
diminué dans le premier zonage. Autrement dit, une portion de l’espace créé en 2010
redevient donc potentiellement la propriété privée des tiers. Le deuxième renvoie au décret de
2012 créant un zonage à l’intérieur de celui de 2010, et excluant de de droit, une portion des
parcelles et de leurs occupants du domaine privé de l’Etat. Or, au-delà de ces contrastes, les
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habitants continuent à morceler les espaces aux alentours, notamment au Nord et à l’Ouest du
site. A partir de ces trois paramètres, les parcelles de terre à Canaan sont, par nature, de trois
catégories : celles qui sont sur le zonage de 2010, d’autres sur celui de 2012 et enfin certaines
qui se situent en revanche sur des propriétés privées potentielles. Les contrastes entre les
zones découpées et celles en expansion cristallisent non seulement une pression foncière à
l’échelle de la RMP, mais aussi une demande de logement exprimée par les couches sociales
les plus démunies, qui, faute de réponse étatique, développent des tactiques pour accéder au
bien privé de l’Etat. Par ailleurs, ils mettent aussi en avant la manière dont les pouvoirs
publics traitent le foncier selon une certaine négligence technique.
Les parcelles de terre à Canaan, à partir de ces variétés de nature, cristalisent les principaux
enjeux d’accès à la propriété foncière dans la RMP. A coutre terme, elles renforcent la
perception sociale par rapport au bien privé de l’Etat, et dégagent les enjeux du mode d’accès
aux biens privés de l’Etat. Dans la RMP, l’occupation des biens privés de l’Etat tend à devenir
une pratique généralisée : outre le fait qu’aucune propriété de l’Etat occupé et habité n’a
jamais été libérée depuis 1995, environ 70 % des taches urbaines observés dans la RMP sont
sur des « biens privés de l’Etat » (Robert et D’Ercole, 2014). L’occupation de la zone de
Morne-Hôpital depuis la commune de Gressier jusqu’à celle de Pétion-Ville en passant par
Port-au-Prince témoigne de cette pratique ; alors que l’espace a été déclaré zone protégée,
donc d’utilité publique en 1974 (Maurice, 2014). L’occupation de plus de 50% du long des
côtes de Port-au-Prince est aussi un exemple des biens privés de l’Etat fortement occupés et
majoritairement habités par des bidonvilles (Lucien, 2018). A force d’observer des cas
perdurés dans le temps, l’occupation des propriétés de l’Etat tend à devenir une pratique et
une politique de redistribution de parcelles aux « sans-terres ».
La perception sociale sur les biens de l’Etat et les pratiques qui s’en suivent seraient liée à une
mésinterprétation de l’article 573 du code civil Haïtien prévoyant que la propriété peut
s’acquérir aussi par prescription. La prescription est définie comme « un mode d’extinction
d’un droit résultant de l’inaction de son titulaire entre 10 ans pour la petite prescription et 20
ans pour la grande prescription. Selon le principe de la prescription, la propriété revient à
celui qui l’occupe dans l’espace de 20 ans. La propriété est censée revenir aux occupants de
facto sous l’effet du temps : l’occupation du sol sans interruption durant 20 ans donne droit à
la propriété selon l’article 2030 du Code civil. Le récit de 5 interviewés témoigne l’idée que
cette terre leur appartient, car premièrement elle leur a été donnée par le président Préval
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(référence au décret) et deuxièmement « après 10 passé ici, personne ne peut nous
retirer… »203 (H. 1, 3, 4, 6, et 8, Entretien, 2018). Le recours au temps passé sur les parcelles
traduit l’idée de la prescription. Or durant les 10 ans écoulés, l’Etat n’a pas agi à l’encontre
des vagues d’occupation. L’inaction des autorités publiques par rapport aux vagues de
l’occupation des domaines privés de l’Etat permet d’inscrire la création des biens privés de
l’Etat dans un mécanisme politique générant à long terme des propriétés foncières privées.
Dans ce même esprit, un conseiller du Président Préval en 2010 affirme aussi avec humour :
« qui peut chasser après 12 janvier un habitant à Canaan (oui qui peut…Rire). L’Etat peut
chasser un occupant qui dit cette partie de terre publique lui appartient ? » (Cité par Perck,
2013). La référence à la terre publique, nécessite de préciser que le mot « public » évoqué ici,
s’inscrit forcément dans un registre culturel et social, et varie d’une société à un autre. En
Haïti, le terme public ne renvoie pas toujours à l’usage de tous comme c’est le cas de la rue,
des places, des parcs, des jardins. Il traduit dans l’imaginaire social des connotations
péjoratives, et tend à designer ce qui est destiné aux pauvres, notamment lorsque l’on observe
le statut des bénéficiaires de certains services fournis par des institutions publiques comme
l’hôpital public, école publique, place publique, plage publique. Ces lieux sont souvent
fréquentés par une catégorie sociale défavorisée. S’il y a une connotation particulière du
public, le fait est que l’acte précise que l’espace a été décrété d’utilité publique pour héberger
les « sans-abris ». Il s’agirait d’une politique d’intérêt général classé, car tous les 150 000
sans-abris n’ont pas été visés. Le décret de 2010, a facilité une appropriation collective de
l’espace délaissé et génère une variété de types d’occupants avant d’être abrogé en 2012.
L’analyse du statut des parcelles de terre à Canaan met en évidence un champ du foncier qui
déborde le droit positif haïtien pour devenir un « fait social total204». En effet, malgré
l’interdiction de « tous travaux de construction, de percement de route, de lotissement ou
autres exploitations du sol, ainsi toute transaction ou aliénation immobilière sont et
demeurent interdits sous toute l’étendue de l’aire définie », 89% de la superficie de l’espace
sont construit et habité (Moniteur, 2010 ; C.1, Combite, 2019). L’écart observé entre les
prescrits juridiques (Annexe 7) et les pratiques des habitants ainsi que les données collectées
203
Au cours de l’entretien avec les associations, les « commandants » exhibait une copie du décret de 2010 en
affirmant que « Ceci est un cadeau du président Préval et ses ministres » (H.5, Entretien, 2018). Se montrant
confiant, le discutant affirme qu’avec ce décret, il y a moins de risque de déguerpissement à long terme.
204
Dans les travaux de sociologie contemporaine, le fait social est total par le fait qu’il est capable d’impliquer
les compositions du corps social tout en leur rendant compte de leurs dimensions humaines et sociales (Damisch,
2008).
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sur les parcelles de terre à Canaan ont permis de soulever quatre paramètres liés aux statuts de
parcelles. Le premier paramètre est d’abord juridique en raison de la contradiction entre le
droit positif et les pratiques s’installant comme des normes règlementant le statut des
parcelles. Le deuxième paramètre est institutionnel : lorsque des « espace sans », c’est-à-dire
délaissés constituent pour de nombreux citoyens une ressource fondamentale pour se loger ;
les interdits institutionnels sont aussi banalisés au profit des pratiques locales. Le troisième
paramètre renvoie à une dimension sociale, dans la mesure où ces parcelles sont sujettes à des
héritages à long terme, et que le statut du droit coutumier et les pratiques locales ne
permettent pas d’anticiper sur les ambiguïtés du partage. La dimension sociale des parcelles
est aussi enracinée dans la place que joue la tradition orale en Haïti au détriment des prescrits
du droit positif hérités de la culture écrite du droit français. L’arrangement oral via la
confiance et le respect de la parole donnée en tant que caractéristique des modes de
transaction se révèlent comme une source précieuse de pratiques alternatives de gouvernance
qui a résistée pendant deux siècles face au droit positif, et qui ne reflète pas la réalité de la
majorité. Le quatrième est enfin politique, car c’est toute la base du contrat social passé entre
les dirigés et les dirigeant qui est menacé dans un environnement social où la confiance et le
respect de la parole donnée vaut plus que la certitude du droit et de l’écriture. En
conséquence, le statut des parcelles de terre à Canaan devient un phénomène complexe, car
comme problème social, sa solution ne se trouve pas dans le droit positif, ni à travers des
institutions politiques, judiciaires et administratives ; mais dans une complexité des pratiques
instaurées depuis deux siècles par des démunis réclamant leurs parts de terre comme principal
héritage des luttes pour l’indépendance.
6.3.2-Variété des occupants des parcelles : une hétérogénéité socio-spatiale
La variété qui se trouve dans les profils des occupants à Canaan dégage un autre paramètre au
foncier. Car les données collectées ont permis de repérer un ensemble d’occupants variés
selon leurs statuts et leurs natures. Le droit au logement reconnu au nom du respect de la
dignité humaine confère à plus de 70% des occupants des parcelles à Canaan un droit sans
titre de propriété. Alors que 30% des occupants sont repartis entre secteur formels et
informels du domaine des services et d’infrastructures. En d’autres termes, certains occupants
peuvent être considérés comme étant socialement défavorisés alors que d'autres sont des
acteurs économiques et entrepreneurial du secteur formel. Ce point de l’analyse vise à
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dégager les contradictions que sous-tend cette diversité d’occupants selon une approche
combinant une grille d’analyse sociologique et géographique.
L’occupation du sol ne porte pas seulement atteinte au droit de propriété privée et du domaine
privé de l’Etat, elle est aussi génératrice d’une variété d’occupants. Il s’agit d’un fait récurrent
dans les territoires caraïbes205 (Palcy Louis-Sidney, 2019). Pour examiner la diversité des
occupants selon leurs statuts et leurs natures, les modes d’occupation des parcelles constituent
l’élément matériel par lequel les occupants peuvent être observés, grâce à l’installation des
dispositifs sociotechniques (habitats et infrastructures). Ainsi, à Canaan, l’existence d’une
variété d’habitats et d’infrastructures, associées à des églises, des écoles (publique et privée),
de centre de santé, d’hôtels, d’entreprise funéraire, d’enseignement supérieur, constituent la
base de cette analyse. Les habitats, représentant 70% des parcelles occupées traduisent la
catégorie des occupants à caractère social et individuel (C.3, Combite, 2019). Cette catégorie
d’occupant se subdivise à l’interne selon le niveau socio-économique des ménages, car les
habitats, outre la fonction de logement, assurent pour certains, la fonction de petite unité de
commerce familiale (boutique de provision alimentaire, matériaux de construction, des points
de vente d’eau potable). Les infrastructures des points d’eau identifiés sont soit des kiosques
d’eau potable, soit des pompes à bras soit des puits. Les points d’eau couvrent 93% du
service en eau à partir d’un prix varié entre 7 à 10 gourdes par gallon (Bodson, et al. 2018).
En effet, comme les boutiques de matériaux de constructions et d’alimentation, les
infrastructures d’eau font parties des variétés des activités économiques des occupants
relevant à la fois du secteur formel et informel. Les habitats des ménages les plus démunies
assurent strictement leurs logements. La situation des occupants à caractère social n’est pas
homogène par rapport à leurs natures, car elle varie selon le mode d’occupation exercé sur la
parcelle et selon le secteur d’activité exercé par les ménages (Tableau 22). En revanche, par
rapport à leurs statuts, les occupants sont similaires : les occupants occupent tous sans titre le
domaine de l’État, et à ce titre évoluent de façon informelle même si l’activité exercée peut
relever du secteur économique formel.
205
Notamment dans les espaces d’Outre-Mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane, île de la Réunion, Mayotte) et
Haïti.
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Tableau 22 : Caractéristiques des occupants des parcelles à Canaan
Nature Statuts Secteur Echelle
d’activités
Boutiques et petites unités Informel Economique Chez des
de commerce familial ménages
Eglise Informel Social et religieux Quelques sous-
quartiers
Ecole Informel Educatif Quelques sous-
quartiers
Habitat Informel Logement et Du quartier
résidence
Entreprise Informel Services Quelques sous-
quartiers
Equipement public Informel Politique, services Quelques sous-
(Annexe de la et administratifs quartiers
mairie, Lycée et
Antenne de Police)
Source : Auteur
Néanmoins, en dépit du caractère illégal et informel de l’occupation, les parcelles sont aussi
occupées par des églises, désignées souvent comme des institutions jouissant le statut de
« personnes morales » formellement attribué. Dans le sous-quartier de Canaan 3, par exemple,
il existe plus de 50 églises dont celle de la Saint-Famille (Figure 60). Si l’église catholique a
eu une réputation d’une institution formelle ; à Canaan le prête a dû négocier avec les acteurs
informels pour instaurer l’emblème symbolique et matériel de la religion catholique (H.13,
Entretien, 2019).
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Figure 60 : Eglise catholique de Sainte Famille dans le sous-quartier Canaan 3
Source : Auteur, 2020.
Outre les églises, à l’entrée de la route principale de Canaan 3, une diversité d’entreprises
s’est installée au bord de la route comme celle de l’Entreprises funérailles Baptiste (Figure
61)
Figure 61 : Entreprise funéraire Baptiste dans le sous-quartier Canaan 3
Source : Auteur, 2018.
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L’occupation des parcelles sur le domaine privé de l’Etat et y réaliser des constructions en
Haïti est loin d’être consacrée strictement aux actions des démunis : ce sont des opérations
dans lesquelles s’impliquent une variété d’acteurs qui ont procédé avec vigilance, méfiance et
tactiques. Il n’y a pas que le secteur privé parmi les occupants ; des « équipements
publiques » occupent aussi des parcelles. C’est le cas par exemple du Lycée René Gracia
Préval (Figure 62).
Figure 62 : Lycée René Gracia Préval de Canaan
Source : Auteur, 2019
Les habitants de Canaan soutenus par des ONG(s) ont construit un bâtiment et l’attribuent à
une école publique appelée par les habitants « Lycée René Gracia Préval » en mémoire du
Président signataire de la DUP. Après avoir désigné des personnes et des cadres pour faire
fonctionner le Lycée, en 2020, des habitants réclament auprès du Ministère de l’Education
Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) une reconnaissance afin de budgétiser
les frais de fonctionnement du Lycée. Alors que les pouvoirs publics ont installé des antennes
de Police (Figure 63).
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Figure 63 : Antenne de Police de Canaan
Source : Auteur, 2018
Par ailleurs, au niveau de la municipalité, des annexes (6 en 2016) ont été institués. A partir
des éléments matériels observables, l’analyse met en évidence l’existence de trois grandes
catégories d’occupants à Canaan : ceux qui relèvent du caractère social, associés à des
ménages variés à l’interne selon des situations socio-économiques diverses ; ceux qui, par
nature, sont des institutions publiques et privées, renvoyant à des églises et des écoles ;
d’autres qui sont des entreprises. De surcroît, les occupants sont aussi variés selon les modes
d’appropriation foncière, certains approprient l’espace par le simple fait de l’occuper en 2010
(occupants de facto) ; une autre catégorie avoue avoir versé de l’argent à un ancien occupant
pour occuper leurs parcelles (occupants par transaction) et enfin une dernière catégorie, qui,
par leur capacité à exercer des forces et violences, s’approprient leurs parcelles (occupants par
force). Les occupants de facto sont les « premiers habitants206 » qui fuyaient les répliques du
séisme du 12 janvier et occupent le site depuis le 15 janvier 2010 qui augmentent et fur et à
mesure. Pour ces occupants, la DUP est postérieure par rapport à leurs occupations. Elle
constitue « l’acte de naissance de leur occupation », c’est-à-dire, l’acte qui légitime et donne
l’espoir qu’ils ne seront pas déguerpis de leurs parcelles dans le futur (H.5, Entretien, 2018 ;
C.15, Combite, 2019).
206
Nous employons l’expression premiers habitants pour distinguer ceux qui occupent l’espace depuis 2010 et
ceux qui viennent après les occupations du sol que je qualifierais « deuxième habitant ».
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En somme, les contractions observées sur le statut des parcelles n’ont pas trop impacté
l’évolution des transformations des parcelles ni leurs modes d’usage. L’examen des données
recueillies sur le terrain ouvre des pistes de réflexions sur les enjeux de la propriété foncière,
notamment, celui combinant le statut de bien privé de l’Etat et un état d’esprit de propriétaire.
L’analyse du flou statutaire relatif aux parcelles a pourtant révélé une variété d’occupants, qui
dans leurs rapports sur l’espace, font émerger des conflits et de violences ainsi que des
mécanismes de résolution de conflits. Par rapport aux constructions, le profil dégagé par les
occupants s’inscrit dans la durée, et confère à l’appropriation un caractère permanent. Le
caractère permanent des habitats, des infrastructures et équipements ainsi que la variété des
secteurs d’activités à Canaan dégage une constance dans les profils des occupants. Les
éléments matériels de l’occupation sont inscrits dans le temps, ce qui renforce les tactiques
d’occupation dans la durée. Agir pour pérenniser l’occupation dans la durée traduit l’intention
des occupants de devenir propriétaires à l’instar des occupants des autres bidonvilles situés
sur des espaces publics. Le temps s’inscrirait dans les tactiques des occupants comme un
moyen qui fonde, légitime et normalise l’appropriation foncière. Cependant, en Haïti, les
biens de l’Etat sont imprescriptibles, c’est-à-dire ils ne succombent pas au temps. Par rapport
à la réalité du temps, le statut des occupants à Canaan combine à la fois le droit positif et les
pratiques sociales (droit coutumier). La coexistence de ces deux régimes de droit constitue
une source de gestion complexe des conflits dans le quartier.
En Haïti, l’occupation du sol, comme mode d’appropriation foncière, concerne 85% des
taches urbaines dans la RMP entre 1982 et 2019. Le phénomène s’amplifie à partir de 2010
après le séisme. L’amplification du phénomène est aussi liée à des crises économiques,
sociales, institutionnelles, politiques qui ont marqué le milieu urbain où la pression
démographique influence la demande foncière. Pour beaucoup d’habitants dans la RMP,
l’accès au foncier par appropriation d’une parcelle a été et est encore un moyen de se loger et
avoir un ancrage socio-spatial. A Canaan, par exemple, l’accès à des parcelles a été un moyen
de répondre à l’urgence de s’abriter. Dans l’évolution de ce quartier, la conquête du foncier se
fait à partir d’un détournement de normes et d’acteurs du secteur formel. Ce détournement
passe au travers d’une circulation d’objets humains et non-humains grâce auxquels les acteurs
se signifient socialement. En d’autres termes, les scènes du détournement se font à travers des
mécanismes réglementaires locaux dans une dynamique où la confiance, la négociation, le
rapport de force (fort et faible), le rapport temporel (ancien et nouveau) dépassent le cadre du
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marché formel du foncier. L’objectif de ce chapitre a été de comprendre le rôle joué par le
foncier dans la fabrication du quartier à partir des dynamiques d’occupations et des modalités
d’appropriation foncière. L’observation des modalités d’appropriation foncière, notamment
selon la manière dont elles sont configurées dans la dynamique évolutive du quartier, permet
de saisir les enjeux autour d’un seul objet : les modes d’accès au domaine privé de l’Etat. A
travers cet objet, l’analyse des différentes modalités révèle l’existence d’une pluralité
d’occupants : individus, association, institutions, communauté religieuse, entreprise privée,
collectivité locale via des annexes. Dans leurs rapports se dessinent, d’une part, une
imbrication de référents juridiques : arrangement local, droit coutumier, droit civil ; et d’autre
part, l’émergence des tierces personnes jouant la fonction des figures institutionnelles et
faisant office des acteurs de l’authentification (témoins). Dans l’exercice de leurs rapports se
crée aussi une arène où la négociation et la confiance sont deux moyens clés pour accéder à la
terre sans omettre les conflits et les violences comme deux autres moyens extrêmes. Si les
conflits et les violences prennent des tournures d’instruments, ce n’est pas parce que les
mécanismes sont faibles ; mais parce que la figure individuelle incarnant la justice n’est pas
légitimée par tous, notamment par ceux qui ont des moyens pour exercer la force des armes.
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Le quartier de Canaan a connu entre 2010 et 2020 plusieurs changements. Il y a eu un
changement de perception sociale qui est liée à la réhabilitation symbolique de l’espace. En
octroyant le nom de Canaan et en créant des routes, les habitants ont transformé et reclassé
l’espace en le dotant d’un système de repère. Les occupants ont aussi découpé l’espace en des
milliers de parcelles sur lesquelles ils auto-construisent des habitats. Les différentes vagues de
population qui arrivent sur le site ont provoqué un changement de paysage urbain laissant des
empreintes matérielles et techniques. Les transformations socio-spatiales (découpage et
identification des parcelles) et socio-techniques (création et nomination des routes, habitats...)
constituent des changements matériels grâce auxquels les usagers circulent et se repèrent par
des points et un système d’adresse.
Dans une démarche visant d’abord à identifier les acteurs mobilisés dans et par le processus de
fabrication de Canaan ; l’analyse des activités de transformation de l’espace et de la
construction du tissu bâti révèle la place prépondérante des habitants dans la fabrication du
quartier. Leurs activités sont particulièrement marquées par le recours aux pratiques
informelles, mais aussi au développement des capacités opérationnelles pour répondre aux
urgences de se loger, se nourrir, s’approvisionner en eau potable, développer des techniques
pour accéder à des services.
Après avoir obtenu le feu vert du gouvernement haïtien, les ONG(s) et des organismes
internationaux sont intervenus en 2010 dans la distribution et la fabrication des tentes ; puis en
2015, dans la pérennisation des travaux initiés par les habitants.
Le foncier est une ressource importante dont son rôle met en avant les pratiques sociales, les
tactiques habitantes et les usages individuels que font les occupants. Les tactiques mis en place
par les occupants pour surveiller, maintenir et avoir des parcelles dans le contexte d’accès libre
au foncier se différencient de celles mise en œuvre quand les parcelles deviennent rares. A
Canaan, le découpage et l’identification des parcelles par des objets (pierres, poteaux en bois,
fils de fer, tôles) permettent aux occupants de déployer des mécanismes (visite régulière,
réseautage de voisinage...) pour les surveiller et les maintenir. En effet, quand l’accès au foncier
était libre, la pratique était de « poser un acte » sur une portion de l’espace pour matérialiser
l’occupation. Les occupants utilisent les parcelles pour auto-construire un habitat servant à la
fois pour se loger et pour démarrer un petit commerce. Il existe en outre des occupants qui ont
découpé plusieurs parcelles dont ils se servent pour effectuer des transactions financières. Les
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habitants ont développé des tactiques (implication des démarcheurs, des témoins, …) pour
garantir les échanges monétaires. Il existe aussi des « régimes normatifs » (arrangements,
concession, signature dans un registre...) qui émergent pour faciliter les transactions.
En effet, les mécanismes et les modalités d’appropriation foncière permettent d’inscrire le rôle
du foncier comme ressource d’action d’habiter, mais aussi comme un élément fédérateur et
générateur des mécanismes sociaux et techniques. A Canaan, le foncier est ce qui rend
opérationnel, outre les actions de fabrication, la vision « normative » fondée sur des pratiques
qui organisent l’espace sociale et le vivre ensemble.
Enfin, les dynamiques socio-spatiales, socio-techniques et foncières que connait Canaan entre
2010 et 2019 ont conduit au développement d’une forme d’organisation sociale où les acteurs
informels (habitants, associations auto-proclamées) et formels (ONG(s), organismes
internationaux...) interagissent et coopèrent. En effet, le nombre d’acteurs impliqués dans la
fabrication de Canaan et la question foncière ainsi que l’étalement de leurs actions dans le
temps favorisent des organisations sociales qui s’articulent par des jeux d’acteurs nécessitant
d’être approfondis.
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Partie 4
Jeux d’acteurs et évolution des bidonvilles
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Les bidonvilles sont souvent le résultat des initiatives des habitants liées à des situations de
précarité, mais aussi à des réseaux de solidarité, de voisinage et d’un système d’entraide.
Dans la fabrication des bidonvilles apparaît une forme d’organisation à la fois collective et
individualisée. L’hétérogénéité des situations socio-économiques chez les résidents n’exclut
pas une homogénéité en termes d’accès limité aux services de santé, à l’emploi et à la
scolarité, quel que soit le contexte de la fabrication. L’existence de cette organisation crée des
marges de manœuvre pour les habitants pour s’auto-organiser, s’auto-administrer et s’auto-
défendre. L’existence de cette auto-organisation est particulièrement observable dans la mise
en place des mécanismes pour accéder à certains services de base comme l’électricité, pour
mobiliser des ressources financières et humaines dans l’auto-construction, pour sécuriser leurs
parcelles et leurs vies. Pour analyser cette dimension sociale dans la fabrication de Canaan,
nous nous interrogeons sur comment les acteurs interagissent dans et par le processus. La
prise en compte des interactions permet de considérer la relation entre les acteurs informels et
formels à travers les modes d’action qui caractérisent cette organisation sociale dans le
processus de fabrication du quartier (chapitre 7).
L’objectif de cette partie a été de mettre en évidence l’organisation sociale et le jeu d’acteurs
à l’œuvre dans l’évolution et les modalités d’habiter les bidonvilles, puis de comprendre
l’incidence de cette évolution sur « faire ville » dans les pays du Sud. Cependant, l’expérience
locale et nationale nous a parue insuffisante pour atteindre un tel objectif. Pour renforcer ce
que nous avons observé dans la RMP, nous prenons les cas des agglomérations de Săo Paulo
au Brésil et de Lima au Pérou. L’analyse de ces trois cas permet d’éprouver l’hypothèse selon
laquelle le processus de la fabrication des villes est inversé tant au niveau des acteurs que
dans les modalités d’habiter. En effet, l’analyse de ces cas (chapitre 8) permet d’inscrire
l’évolution des bidonvilles dans les modalités de « faire ville ». Les éléments invariants de ces
cas d’analyse permettent d’introduire notre recherche dans une perspective théorique et
schématique à partir d’une proposition de la notion de « urbanisme inversé ».
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Chapitre 7 : Jeux d’acteurs dans la fabrication de Canaan : entre conflits et ordre social
L’évolution rapide de Canaan peut s’expliquer par le développement d’une « organisation
sociale » basée sur des relations de pouvoirs et de soumissions, de proximité et de solidarité,
des besoins et de survie, d’assistance humanitaire et de jeux d'acteurs, de forces et d'influence,
etc. Les proximités207 entre les habitants ont généré en l’absence de la puissance publique, des
« régimes normatifs » dont leur application est remarquable à travers des mécanismes de
résolution des conflits où apparaît un « ordre militarisé ». Le concept « ordre social »
constitue ici un outil pour appréhender l’interaction sociale liée à l'auto-organisation, l'auto-
construction et l'auto administration de Canaan (Jaffrelot et Naudet, 2013 ; Edouard, 2013).
Son utilisation dans le contexte du quartier nécessite de l'écarter de toute vision
institutionnelle et formelle, car nous l'utilisons pour montrer comment de l’informel peut
émerger une organisation sociale où sont coexistés des tactiques habitantes, des choix
rationnels et des jeux d’acteurs. L’établissement de l’ordre observé à Canaan a permis une
articulation entre les acteurs informels et formels, en dépit de différence de statuts et
d'intérêts. Par la combinaison des structures informelles et formelles, la population a pu
accéder à des services de l'électricité, de l'éducation, etc. C'est le cas par exemple du
regroupement des leaders de zones auto-proclamées formant la structure appelée « table
quartier » qui a été créée pour faciliter aux pouvoirs publics et aux opérateurs de projets
d'intervenir dans le quartier. A une plus grande échelle, l'organisation sociale établie à Canaan
a permis aux acteurs humanitaires et leurs partenaires publics d’exécuter des projets entre
2015 et 2019. Puisque l'ordre social institué par les associations auto-proclamées et les leaders
des zones sont informels, dans la structuration des jeux d'acteurs dans les exécutions des
projets de pérennisation des infrastructures apparaît ce que nous qualifions une
« formalisation de l'informel ». Celle-ci combine les interventions des ONG(s) et dans une
moindre mesure l’investissement des habitants dans le secteur de services (eau et électricité)
générant une circulation de monnaie. Elle est aussi remarquable à travers certaines activités
socio-économiques.
207
Les proximités observées sont à la fois physiques, géographique (ou spatiale), socio-économique et
culturelle.
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Il existe, en outre cet ordre social, un système de mutualisation et de solidarité où est
impliquée une main d’œuvre formée de membres de famille et d'opérateurs proches des
ménages. Cette solidarité est observée à travers les transferts d’argent tant à l'échelle nationale
qu'internationale ainsi dans les procédés de construction d'habitats permanents.
L'établissement de l'ordre social et les élans de solidarité ont permis à de nombreux ménages
de mettre en place une diversité d'activités socio-économiques constituant leurs principales
sources de revenu. Ces activités prennent des formes de petites unités de commerce familial
qui recouvrent principalement les domaines de transformation, de consommation, de
construction et de services. Il existe d'autres qui fonctionnent en plein air et dans les rues
assimilées à des commerces ambulants.
Ainsi, la composition de la population, les ressources dont elle dispose, les modalités d’accès
au foncier, les modes d’occupation et de découpage de l’espace, les procédés de construction
des habitats en dur et l’articulation entre les acteurs de projets impliqués dans la pérennisation
des infrastructures sont les principaux fondements de l'établissement de l'ordre social à
Canaan. Pour mettre en évidence l’incidence de l’organisation sociale établie sur l’évolution
du quartier, il a fallu tenir compte d’abord de l’existence des formes de conflits et de violence
qui nourrissent souvent le recours aux « règles » et aux arrangements locaux qui fonde
initialement l’établissement de cet ordre. C'est pourquoi ce chapitre traite d'abord les
différentes formes de conflits fonciers ainsi que les mécanismes de leurs résolutions d’où
proviennent les premiers éléments de l’ordre qui s’était établi. Nous poursuivons par l'analyse
du système de mutualité et de solidarité qui s’est développé afin de mettre en évidence la
circulation des flux monétaires que nous avons observé dans la distribution des services et la
construction des habitats en dur.
7.1-Conflits fonciers et mécanismes de leurs résolutions : l’établissement d’un ordre
social
Pour lutter contre les conflits fonciers, à l’échelle nationale, l’État haïtien208 a créé en 2017 la
Brigade d’Intervention Contre l’Insécurité Foncière (BRISIF)209. Alors que dans les quartiers
208
Il y a aussi des associations de défense de propriété foncière qui se sont créées.
209
Selon l’arrêté pris en Conseil des Ministres le 12 juillet 2017, le BRISIF est composé d’une vingtaine de
policiers et de juges de paix travaillant sous la tutelle du Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique. Quatre
mandats lui ont été attribués : 1-Recueillir les plaintes des victimes de dépossession ou de spoliation ; 2-
Intervenir sur les lieux de crimes fonciers ; 3-Appréhender tous contrevenants et les déférer, si besoin est, dans le
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précaires, dans les cas de petites parcelles, les habitants recourent à de multiples mécanismes
pour résoudre entre eux les conflits fonciers. A Canaan entre 2010 et 2017, les conflits
fonciers observés ainsi que les mécanismes de leurs résolutions impliquent des protagonistes
variés. Il existe dans les moyens de recours un ordre social qui s’est établi par les leaders de
zones et d'associations auto-proclamées par la création des brigades de vigilance. Les
entretiens avec les habitants et les membres des associations ont permis de mettre en évidence
les formes et les modes de leur résolution.
7.1.1-Les formes des conflits fonciers à Canaan entre 2010 et 2017
Les premiers conflits fonciers à Canaan prennent la forme des litiges pour des parcelles à
proximité de la route nationale numéro 1, car cet endroit a été pour les occupants le lieu où la
valeur marchande des parcelles est plus élevée. Ensuite, au cours de la confirmation des
limites des parcelles surgissent entre 2012 et 2013 des conflits opposant des occupants de
parcelles mitoyennes. En 2014 et 2015 les conflits faisaient l’objet des contestations aux
interventions des « chefs » d'associations autoproclamées prétendant être les seuls à intervenir
dans les conflits relatifs aux transactions foncières inachevées et/ou mal réglées. L’installation
de 6 annexes de la Mairie de Croix-des-Bouquets a occasionné en 2016 une forme de conflits
opposant les agents des annexes aux anciens occupants lorsque la mairie a tenté de récupérer
des parcelles inhabitées. Entre 2010 et 2018, nous avons repérées 7 formes de conflits dans le
processus d’appropriation foncière à Canaan (Tableau 23).
Tableau 23 : Conflits et protagonistes
Dates Formes des conflits Les protagonistes
2011 Parcelles proches de la route nationale Occupants des parcelles proches de
No1 et découpage des rues la route National No 1 et
associations auto-proclamées
2012 Parcelles enclavées et droit de passage Occupants des parcelles enclavées et
contigües
délai légal, par-devant la juridiction compétente ; 4-Faciliter toutes exécutions de décisions passées en force de
chose souverainement jugée. Bien avant cette structure, il existait plusieurs tribunaux terriens spéciaux comme
ceux de Saint-Marc et des Gonaïves.
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2013 Délimitations des parcelles et Occupants des parcelles limitrophes
mitoyenneté
2014 Transactions foncières inachevées « Acheteurs », « vendeurs »,
témoins et démarcheurs
2015 Parcelles à plusieurs occupants Anciens occupants, nouveaux
occupants et arrivés
2016 Interventions des agents des annexes sur Agents des annexes et des occupants
des parcelles inhabitées.
2017 Infrastructures routières et équipements Occupants et associations
publics (route de Canaan 3 et « lycée de autoproclamées ; Occupants et
Canaan »). professionnels des ONG(s),
Occupants et les instances publics
Source : Auteur à partir des entretiens avec les habitants
Les conflits fonciers à Canaan surviennent lorsque plusieurs occupants ou des groupes
cherchent à défendre leurs parcelles face à des intérêts qu'ils jugent incompatibles. Les
conflits se présentent, dans le quartier, comme des composantes de l’évolution et du
développement de la transformation des parcelles. Ils prennent entre 2016 et 2018 une
tournure de violence à partir du moment où les rapports sociaux s’affaiblissent face aux
enjeux des intérêts individuels et groupaux, maintenus jusque-là par la confiance et le respect
de la parole donnée (Prince, 2020). Ainsi, les arrangements locaux et les mécanismes de
surveillance et de maintenance des parcelles deviennent inopérants, et ouvrent la voie à la
violence comme moyen de recourt. En effet, les dynamiques générées par l’évolution de la
fabrication du quartier font surgir des formes variées de violences : menaces physiques,
agressivités, querelles armées, vols avec escalades, consommation des stupéfiants, braquage
(Tableau 24).
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Tableau 24 : Témoignages sur les violences à Canaan
Formes de Moments de Suspects des actes Nombre de cas
violences perpétration
Agressivité Jour et nuit Occupants du quartier Plusieurs (non identifié)
Querelles Jour et nuit Occupants contre les Plus de 10 fois entre
armées agents des annexes de la janvier à Mars 2017 ;
Mairie, puis entre des puis en 2019.
occupants.
Vol avec Jour et nuit De jeunes armés 10 cas signalés pour le
escalade mois avril 2017. Environ
30 cas juillet 2018.
Consommation Jour et nuit Des jeunes armés 3 en avril 2017.
de stupéfiants
Braquage Jour et nuit Des jeunes du quartier Environ 20 entre juillet et
sans emploi Septembre 2019.
Source : Prince, 2020, p.159.
Les documents où les plaintes sont enregistrées demeurent inaccessibles (Orvil (2014) :
annexe 9, compilation des journaux sur Canaan entre 2010 et 2020) malgré les démarches
formelles que nous avons menées auprès des responsables du Commissariat de Police de
Croix-des-Bouquets. En revanche, les entretiens avec des policiers, placés dans deux antennes
de police à Canaan, ont révélé, hormis deux cas de lynchage pour viol, que les violences à
Canaan sont liées au foncier-soit une parcelle à plusieurs occupants ou des occupants qui
cherchent à agrandir leurs parcelles à partir de celles des autres. En revanche, pour les chefs
d’association auto-proclamées dans le quartier, les policiers ne sont pas seulement des agents
de l’ordre et de contrôle, ils exercent aussi des pressions et des menaces contre un particulier
qui aurait été en conflit avec l’un de leurs proches pour une parcelle (C.2, combite, 2019). En
effet, si les premières sources des données relatives aux conflits et aux violences à Canaan
sont donc informelles, dans les formes de conflits repérées semble impliquer des
protagonistes de différents statuts : les occupants (statut informel) contre soit des policiers
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(statut formel) ou des agents des annexes de la Mairie (statut formel) ou des professionnels
des ONG(s). Pour de nombreux occupants, la violence demeure un moyen de riposter aux
interventions armées des agents des annexes de la Mairie, et certaine fois, après l’intervention
des policiers. Alors qu’ils sont armés, les agents des annexes interviennent sans aucun
dispositif permettant de les identifier. Des citoyens membres des associations auto-
proclamées et des leaders de zones ont déclaré qu’après l’arrivée de ces agents des annexes de
la mairie, ils ont constaté des pertes matérielles au moment des constructions (Prince, 2020).
En réaction contre l’intervention des agents des annexes non identifiés et d’autres personnes
armées qui « envahissent » leurs parcelles, la population s’auto-organise. Dans ce climat de
méfiance, les agents des annexes sont chassés après tant de conflits et de violences. En
conséquence à ce climat de conflit et de violence, des « formes réglementaires » locales se
développent et auxquelles la population locale s’accommode pour « normer » leurs rapports
en l’absence du cadre légal et institutionnel. Elles constituent les tactiques habitantes dans
leurs formes prescriptives et normatives contre les conflits et les violences au maintien de
l’ordre social. En absence de l’application et du respect des cadres réglementaires
institutionnels, des mécanismes de résolution des conflits et de prévention de violence ont été
mis en place à Canaan.
A partir des conflits émergés dans la dynamique foncière impliquant une diversité de
protagonistes (anciens occupants, nouveaux arrivés, « vendeurs », « acheteurs », témoins,
chefs d’associations…) surgissent des pratiques, des cadres normatifs et des formes d’«
organisation hiérarchisée » visant la protection et la sécurité des occupants et de leurs biens.
Si les habitants de Canaan ont pris des initiatives pour gérer leur milieu, il demeure que
l’ordre social qui s’est établit se trouve entre l’établissement des structures hiérarchisées et la
participation citoyenne légitimée par le consentement de nombreux occupants. Car les
« dispositifs judiciaires » mise en place par les habitants donnent une orientation
« militarisée » où les conflits sont régulés par des pratiques et selon des recours hiérarchisés à
partir des mots et expressions liés au langage des militaires : « commandant », « soldats »,
"chef ». La nécessité de gérer les parcelles et de sécuriser la zone a été à l’origine des brigades
de vigilance qui empêchent des gens de prendre par force les parcelles des autres et de
commettre des violences à certains endroits. En effet, l’ordre mis en place a fait l’objet de nos
investigations de terrain, il convient de le mettre en évidence tel qu’il est géré et assuré par les
citoyens.
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7.1.2-Les brigades de vigilance : instance de jugement et modes de résolution de conflits
Pour faire face aux violences et résoudre les conflits fonciers à Canaan, les habitants se
regroupent en des « brigades de vigilance »210. Les brigadiers sont désignés par des
appellations militaires (commandants, soldats, chefs, antenne, « espion (toutè) ») dans le
quartier. Les brigadiers se sont donnés pour mission d’intervenir à la place des instances
étatiques dans la protection et la sécurité des biens et personnes ainsi que dans la prévention et
le contrôle du quartier. Assimilable au mode de structuration des « tontons macoutes » sous la
dictature des Duvalier, les brigades de vigilance à Canaan sont cette forme d’autodéfense
instituée pour maintenir un minimum de contrôle social et de justice comme cela a été révélé
dans d’autres quartiers urbains précaires (Edouard et Dandoy, 2017). Il existe entre les
brigadiers une relation de pouvoir et de soumission qui tend vers une hiérarchisation allant du
grade le plus faible (espion) à celui le plus fort (commandant). A Canaan, les brigadiers sont
placés sous les ordres d’un chef autoproclamé appelé « commandant »211. Il est celui qui
assure à l'échelle du quartier, le dernier recours des négociations, des arrangements…Il
produit aussi des jugements et accorde des verdicts et interdit des actes.
En revanche, les mécanismes de l'instauration des autres membres de la brigade entre 2010 et
2015 ont permis de comprendre que l’ordre n’était pas déterminé dans le quartier par le libre
jeu des rapports de force ni par des procédés autoritaires. Il a été à l'origine d'une démarche
démocratique incluant les enjeux de pouvoir de la violence, les intérêts des sous-quartiers et la
valeur des solutions alternatives. Il est assuré par des procédures impliquant des groupes
d’auto-défense, désignés par la capacité de mobiliser 50 membres résidents dans les sous-
quartiers. Une fois la liste est complète, le leader appelé « chef », accompagné de certains
membres intéressés et d’autres noms, désignés « soldats », se rend auprès du « commandant »,
pour valider le groupe. Ainsi les données collectées sur le terrain nous ont permis de repérer
12 brigades, 220 leaders de zones associés aux « chefs et soldats », membres de 120
210
A la différence des milices qui sont des groupes paramilitaires armés d’armes de grands calibres (ex le Front
Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti (FRAP), la brigade de vigilance, étudié sous le terme
« vigilitantisme », est un mouvement social, qui prend naissance dans des quartiers où le besoin sécuritaire est
nécessaire en absence de la puissance publique (Edouard et Dandoy, 2017).
211
Selon lui, sa légitime vient du fait qu'il a été l'un des premiers qui a investi le domaine de la sécurité des biens
et des personnes tant les journées que la nuit dès la création du quartier. En revanche, pour certains habitants, il
instaure sa légitimité pour avoir montré publiquement sa capacité à exercer des violences à l'encontre de ceux
qui s'opposent à sa décision.
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associations auto-proclamées repartis dans les 14 sous-quartiers de Canaan. L'ensemble
fonctionne selon des règles partagées tant au niveau des brigades que dans certaines couches
de la communauté. Une règle est ici une prescription partagée entre les acteurs impliqués, qui
s’imposent à eux, et conditionne leur comportement. Elle édicte quelles actions sont exigées,
permises ou interdites, ainsi que les sanctions qui s’appliquent en cas d’infraction (Ostrom et
al. 1994 ; Aubin, 2008).
Pour que les règles mise en place soient effectives et applicables, elles doivent s’appuyer sur
un appareil coercitif et les individus qui les subissent doivent les reconnaître et les accepter
dans leurs fonctions normatives et prescriptives. Ce qui suppose l’élaboration d’un ordre et la
mise en place d’une instance à qui on devrait confier une « autorité » dont sa légitimité est
fondée soit par accord des membres de la communauté soit par une capacité cognitive ou
matérielle. Elle peut être aussi fondée sur une démonstration à exercer une certaine forme de
violences à l’encontre de la population. A Canaan, il s’agit de l’instauration des brigades dont
sa première forme fait référence à un « État institué dans l’individualisme et le
communautarisme ». A partir de ces deux récits, les interviewés retracent la formation des
brigades :
« Entre janvier et mars 2010, nous étions 17 hommes et femmes à assurer la sécurité
des gens et des parcelles. Quand les gens ont commencé à habiter sous les tentes, et la
terre devient rare, le quartier a connu des conflits ainsi que des cas de vols et de viols.
Pour faire face à ce problème, j’ai monté une association…Comme premier
coordonnateur de quartier, je propose aux autres membres du comité de designer un
« chef de sécurité ». On a fait une élection dans laquelle, les autres membres m’ont
désigné comme « commandant », chef principal de la sécurité du quartier. Une fois
élu, je dresse une liste de tous les « soldats » qui travaillent avec moi… » (H.7, 2018).
« […] il y avait déjà une quantité de gens sur l’espace ayant à leur tête un
coordonnateur et plusieurs comités de quartier avec des « chefs ». Il a fallu être
membre d’une association pour avoir une parcelle, se protéger contre les « voleurs des
parcelles », c’est-à-dire des gens qui sont prêts à tuer pour une parcelle. Selon
l’intelligence de la personne et sa capacité à former un groupe de 50 membres, elle
pouvait devenir un « chef ». Bon !!! A l’époque, les membres et le chef assurent la
sécurité des parcelles » (H. 4, 2018).
A partir du moment où les parcelles deviennent rares ; entre les nouveaux venus et les anciens
occupants d’une part ; et les occupants à plusieurs parcelles et les nouveaux venus dépourvus
de parcelles d’autre part ; entre les plus forts et les faibles, sont susceptible de se créer de
rivalités. En absence des règles institutionnelles, en cette situation spatiale, afin de trouver des
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résolutions pour sortir des climats de tensions, les usagers érigent des « règles » qui sont soit
en opposition à des régimes normatifs institutionnels soit à partir d’une composante partagée
entre eux selon les ressources dont ils disposent et/ ou la tradition ; soit de façon plus
restreinte, à partir des arrangements locaux. Autrement dit, les mécanismes de résolution de
conflits à Canaan ont généré plusieurs formes d’arrangements (types d’arrangement :
compensatoire, concédé, transactionnel). L’appel aux arrangements est hiérarchisé, il
implique des acteurs, et se traduit par des principes et des règles. Il obéi aussi à un ordre
judiciaire de proximité. Le récit suivant témoigne l’existence de cet ordre :
« Quand, il y a un cas de violence ou de conflits, comme des viols, vols ou des
escalades, les témoins informent le leader en chef de la communauté (sous-quartier ou
zones). Celui-ci décide ce qui doit être décidé selon le degré de gravité de l’acte ou du
conflit. […] Si le conflit n’est pas grave, le chef discute avec les concernés pour
trouver un compromis (attribution d’une autre parcelle ou compensation financière). Si
le cas est grave, le chef accompagne les gens impliqués chez le « commandant », et si
ce dernier n’est pas en mesure de trouver un arrangement, il les accompagne avec un
policier au tribunal » (H.1, Entretien, 2018).
Il ressort de cet ordre, une procédure de jugement et de recours comme règle. L’accord est
recherché d’abord au niveau local (recours au brigadier) ; puis en cas de non résolution de
conflit, la personne qui n’est pas satisfaite peut recourir auprès du « commandant » du
quartier en qui la justice s’individualise. Il existe à Canaan, pour les 6 types de conflits
identifiés, 7 modes de résolution dont la violence en cas d’extrême vengeance (Figure 64).
Figure 64 : Les conflits et les modalités de résolutions
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Dans les mécanismes instaurés, il existe un ordre et une procédure qui s’inscrivent dans un
cadre d’une véritable hiérarchisation et un pluralisme judiciaire. Parmi les moyens et les
ressources mobilisés pour résoudre les conflits, l’arrangement entre les concernés est au
premier ordre. Cependant, en cas d'appel aux « brigadiers », la résolution peut prendre des
formes de négociation assistée par une « autorité » symbolisée par le brigadier concerné. De
surcroît, en cas de recours au « commandant », pour résoudre le conflit, celui-ci fait appel aux
« chefs », les brigadiers qui collectent des témoignages réalisés sous formes de « petites
enquêtes » de proximité. Les informations recueillies servent la base de la résolution. Pour
trouver une « solution » le « chef » « cherche à connaître qui est le premier occupant, c’est-à-
dire celui qui était là depuis 2010 » (H.1, Entretien, 2018). Pour faire valoir son autorité, le
« commandant » se sert des témoignages recueillis pour fonder sa décision. En cas de
résolution où les deux parties sont satisfaites sur les modalités, le « chef » ou le
« commandant » réclame un frais ou une part de la compensation. Ainsi les résolutions de
conflit foncier présentent certains éléments objectifs du droit. En absence du titre de propriété,
les occupants instaurent un principe en fonction duquel les jugements d’attribution de parcelle
s’établissent suivant le critère de temps : « celui qui occupe la parcelle en premier, la terre lui
appartient » (C.10, Combite, 2019). Les caractères objectifs font référence aux arrangements
et négociations auxquels ont recouru des occupants pour faire valoir leur « droit » et qui
prennent forme parfois sur des morceaux de papier signés par les membres de la société
civile, les intéressés et les témoins. Ils se présentent aussi à partir de l’implication du temps
comme critère pour valider le droit et l’applicabilité de « droits ». L’éventail des mécanismes
de résolution de conflits à Canaan peut alimenter des réflexions sur la gestion alternative des
rapports sociaux entre fort et faibles, des gens armés et non armés ; entre chef ou partisans des
chefs d’association et occupants.
Cependant, au rang des « justiciables » se discutent des faits avérés où les chefs et le
commandant, acceptent en coulisse des sommes d'argent, pour résoudre le contentieux en
faveur de celui ou ceux qui offre (nt) la somme concernée. Ce qui a généré dans des cas de
non satisfaction, le recours à la violence : deux « chefs » sont lynchés dont l’un en 2017 et
l’autre en 2018 (Prince, 2020 ; C.2, Combite, 2019). Ce qui traduit une certaine vulnérabilité
des acteurs de gestion de conflits. Ainsi la négociation et l’arrangement, comme modalité de
décider, prenant place lorsqu’il n’y a pas de règles capables de fixer objectivement les
décisions, se révèlent limités face à la vengeance (Zartman, 2004). De ces pratiques surgissent
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des formes de violence dont leurs enjeux se trouvent dans des logiques qui émanent des
mécanismes de résolutions de conflits, dans lesquels apparaît, en effet, la fragilité des
« figures judiciaires individualisées » émergée dans des « zones de non-droit ». Le recours à
la vengeance est similaire à la violence liée à l’histoire des « tontons Macoutes » sous les
régimes des Duvalier (1957-1986) dans les quartiers précaires. Des membres de brigades
formées suite à des sentiments d’insécurité qui régnait sous ce régime dictatorial ont été
victimes de lynchage (Edouard et Dandoy, 2017). La vengeance en cas d’insatisfaction a pris
souvent la place de recours à une instance supérieure dans le cade formel et institutionnel.
Face aux vengeances qui menaçaient des brigadiers, les agents des brigades ont instauré un
système de renseignement impliquant des « espions » appelés par les habitants « toutè ou
antenne » (H. 9 ; 13 ; 15, Entretiens, 2018).
L’établissement des mécanismes de résolution des conflits est à l’origine d’un ordre, car les
données collectées à Canaan témoignent l’existence d’une hiérarchie de pouvoir informel.
Celui-ci traduit à la fois une contestation et une protestation contre l’établissement de l’ordre
social formel centralisé dans les villes. L’ordre établi combine des niveaux de pouvoir et de
relations différentes dont l’ensemble forme une hiérarchie établit par degré selon le langage
des militaires : du soldat au commandant (Figure 65).
Figure 65 : Organisation des acteurs et des pouvoirs informels à Canaan
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Les données collectées ont permis de comprendre qu'il existe au sein des leaders de zones un
partage de domaine. Le « commandant » semble être celui qui s'occupe de la sécurité des
biens et des personnes. Il existe aussi des « grands leaders » qui s’occupent de la distribution
de certain service comme l’électricité. En revanche, pour toute médiation entre les acteurs
locaux et les ONG(s), il y en a un parmi les « grand leader » qui assure les rencontres, et qui
est légitimé par les autres sur la base de sa capacité à parler plusieurs langues autre que le
français et le créole. Outre les relations de pouvoirs et de hiérarchie développées au sein des
leaders, il existe dans la population des relations de crainte et de peur qui engendrent des
formes de soumissions à l’égard des leaders. Ce qui caractérise cette organisation, c’est une
hiérarchie qui s’est établie dans l’informel. L’informalité n’est pas seulement à l’origine des
initiatives des habitants, elle relève aussi des actions du pouvoir public. L’ensemble des
relations est maintenu par des pouvoirs de nature différente : la Mairie de Croix-des-Bouquets
est l’instance de validation de la composition des annexes qui valident à leurs tours les
« antennes ». Tandis qu’entre les associations auto-proclamées et le « commandant », si les
relations descendantes sont caractérisées essentiellement par le pouvoir et la soumission,
celles montantes sont dominées par des rapports financiers et de renseignement.
En effet, les différentes formes de conflits et de violence que prennent les rapports sociaux
dans la fabrication de Canaan constituent un objet d’observation privilégiée pour comprendre
les pratiques réglementaires qui prévalent dans les bidonvilles en Haïti. Par le biais des
démonstrations de forces, de violences, de négociations et d’arrangements, les brigadiers
interviennent dans le maintien de l’ordre et la sécurité des biens et de personnes à Canaan.
Soumis aux mécanismes mis en place, les occupants développent des stratégies et mobilisent
des réseaux, alimentant ainsi des rapports de pouvoir et de forces en détournant les normes de
droit positifs en vigueur à l’échelle nationale. Ainsi, à l’échelle du quartier de Canaan, les
normes locales (arrangements) et les coutumes ont primé sur le droit positif haïtien.
L’existence de cet ordre, dans un contexte de survie et du contrôle social de proximité, n’est
pas propre à Haïti. De telles formes d’organisation sociale où l’arrangement et la négociation
comme modalité d’action organisée selon le rapport des habitants à la loi sont aussi évoqué
dans la gestion alternative des conflits et de violence par des sociologues de l’École de
Chicago vers les années 1920. D'ailleurs, dans les travaux de recherche sur le phénomène aux
États-Unis et en Afrique, le terme « vigilitantisme » est très utilisé dans la littérature
anglophone pour traduire les initiatives organisées des habitants en matière de sécurité des
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biens et des personnes (Buur et Jensen, 2004 ; ONU, 2009). Il est particulièrement défini
comme des mécanismes d’auto-défense :« Vigilitantism stands in sharp contrast to self-
defense. Wath distinguihes the vigilante from the man who merely defends himself in that the
vigilante takes the law into his own hands. He does not merely protect himsrlf, he also use the
occasion to punish the assailants » (Cohen, 1989, p.272). Cette forme d’auto-défense est
particulière présente dans les quartiers marginaux de la ville. Le phénomène a été évoqué par
des chercheurs de Chicago, où les habitants étaient au chômage, en précarité socio-
économique et font l’expérience de conflits et de violence. Ainsi le recours aux règlements
locaux a été le champ privilégié pour établir l’ordre social. La hiérarchie des recours dans le
cas de Canaan dégage une particularité dans la demande d’une forme d’autorité judiciaire
incarnée en un individu : le « commandant ».
7.2-Articulation entre acteurs formels et informels dans la fabrication de Canaan
L’analyse des activités de fabrication de Canaan révèle l’existence d’une organisation sociale
combinant les habitants, les associations, les acteurs humanitaires et des acteurs publics. Or
dans toute organisation se posent conjointement les problèmes de la coopération, de la
hiérarchie, de l’intérêt multiple et divergent, de liaison, de tactiques, etc. (Boudon et
Bourricaud, 1982 ; Bernoux ; 2005). Quel que soit la forme de l’organisation, le jeu d’acteur
est donc incontournable dans la mesure où le mot jeu est ici entendu comme un mécanisme
concret grâce auquel les acteurs structurent leurs relations de pouvoir et d’influence, et en font
des instruments de coopération dans leurs modes d’organisation (Crozier et Friedberg, 1977).
L’analyse de l’action stratégiquement organisée s’appuie d’abord sur l’idée que les
participants d’une organisation peuvent être considérés chacun comme des acteurs ayant
chacun leurs propres intérêts, c’est-à-dire il y a autant de stratégies qu’autant d’acteurs. Dans
la gestion de l’action et de coopération, la stratégie est une action qui émane d’un acteur doté
de volonté et de pouvoir et qui crée un lieu ou un environnement d’intervention (De Certeau,
1990). L’analyse de l’action organisée s’appuie ensuite sur l’idée que l’on peut connaître les
stratégies de chacun des acteurs et les contraintes objectives auxquelles ils sont soumis ;
lesquelles contraintes sont liées aux incertitudes que comporte la réalisation de leurs activités.
Le jeu d’acteurs peut être reconstitué à partir de ces stratégies qui peuvent devenir
rationnelles. L’analyse poursuit dans l’idée selon laquelle les acteurs doivent adopter une
stratégie gagnante dans le jeu au sens qu’ils minimisent la possibilité de perte. Finalement,
elle conclut que l’organisation est un phénomène sociologique qui se construit culturellement
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selon les contraintes auxquelles les acteurs font face. A partir de cette grille d’analyse, le jeu
d’acteurs à l’œuvre dans l’organisation de l’espace social à Canaan peut prendre des formes
diverses selon qu’il s’agit des initiatives habitantes ou des actions humanitaires. Par rapport
aux habitants, l’organisation la plus observée est liée aux modes de résolution des conflits
fonciers et de sécurité des parcelles. Alors qu’en 2015, les données de terrain nous ont permis
de révéler l’existence des jeux d’acteurs qui apparaissent dans le fonctionnement et
l’exécution des projets à Canaan. Afin d’avoir des instances locales repérables avec qui les
opérateurs de projet devraient rentrer en contact, les acteurs humanitaires ont mis en commun
des associations de quartier pour instituer un mode d’organisation qui se caractérise par ce
que nous appelons « formalisation de l’informelle ».
7.2.1-Les modalités organisationnelles à Canaan : formalisation des structures
informelles locales
Le retour des ONG(s) et des organismes internationaux en 2015 a révélé l’existence d’une
modalité organisationnelle dans la mise en place des structures locales pour exécuter leurs
projets et d’avoir un ancrage dans le quartier. Par rapport à la prédominance des initiatives
habitantes à Canaan, il existait dans le quartier plus de leaders de zones que d’associations, ce
qui concourt à des problèmes de représentation et de pérennité au sein des associations de
quartier. Dans le quartier, au moindre soupçon de projet, les associations disparaissent et
réapparaissent : 65 associations212 de quartier en 2014 et 120 associations de zones en 2015
(Verret, et al. 2017). Pour pailler à ce problème de représentation, la Croix Rouge Américaine
et l'UCLBP ont institué une structure composée des associations de quartiers, un représentant
par quartier, des religieux, des professionnels, des commerçants, des leaders de zones, 2 ou 3
agents des annexes de la Mairie de Croix-des-Bouquets (pouvoir public local) : il s’agit de la
« Table quartier (Tab katye)213 » (Figure 66).
212
Par exemple, pour opérationnaliser le projet « eau à Canaan » à Canaan, la Croix Rouge Américaine et ses
partenaires font face à des associations sans aucun papier justifiant son fonctionnement, et dont le siège social de
plus de 80% de ces associations sont ignorés par leurs leaders.
213
Au début, les membres sont élus pour 2 ans, puis la dynamique électorale a été déclinée sous la pression de
nouvelles demandes d’intégration des nouvelles organisations de quartiers. Ainsi, les membres sont à la fois
nommés et élus.
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Figure 66 : Regroupement de leaders de zones
Source : Auteur
Pour l'ensemble de Canaan, il existait 9 « Tables de quartier » dont aucune ne jouissait d’une
formalité administrative et institutionnelle, car elles ne sont pas enregistrées au registre des
associations au Ministère des Affaires Sociales (MAS), n’ayant pas non plus une adresse
pouvant servir de siège social, ni de bureau214 pour des réceptions de communiqués. Or dans
son fonctionnement, cette structure a servi d’interface dans le cadre des exécutions de projet à
Canaan (C.I, Combite, 2019). Si on tient compte de la composition de cette structure, nous
pouvons évoquer l'idée d'une « formalisation de l’informel » où apparaissent les principaux
jeux d’acteurs, car c’est là que se posent les problèmes d’organisation liés aux enjeux, aux
stratégies, aux temporalités, aux savoirs et aux cadres d’expertises différents, qui sont
pourtant amenés à agir ensemble dans le quartier.
Dans un contexte d’une apparente informalité fonctionnelle a été créée cette « structure » qui
se veut formelle. A partir de cette structure et au regard de la perspective des néo-marxistes,
nous pouvons dire qu’à Canaan que la « formalisation des instances l’informelles locales » a
été un outil au service des acteurs humanitaires. Car la « Table quartier » a assuré leur ancrage
territorial en absence des pouvoirs publics locaux. Un tel mécanisme a été identifié en Afrique
et en Amérique Latine comme des outils de régénérescence du fonctionnement humanitaire
dont les principaux bénéficiaires sont les acteurs du système dont l’Etat, les ONG(s), les
organismes internationaux (Busso, 2005, De Soto, 2006). En effet, les rapports de forces qui
214
Les membres sont éparpillés et joignables par téléphone via un groupe de WhatsApp (C. 1, Combite Urbaine,
2019).
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se sont développés au sein de la structure « Table quartier » lui confère un statut d’une entité
administrative et politique dotée de certains pouvoirs locaux. Elle devient l’instance
intermédiaire entre la mairie de la commune des Croix-des-Bouquets (via les annexes de la
Mairie) et la société civile de Canaan pour faciliter aux ONG(s) et aux organismes
internationaux de répondre aux exigences éthiques (parce qu’il faut concerter avant d’agir) et
administrative (parce qu’il faut justifier par des formes institutionnelles). En ce sens, dans une
certaine mesure, les bénéficiaires de cette formalisation ne sont pas seulement les habitants (à
titre usager), mais les acteurs-opérateurs et financiers autant que le pouvoir public. Cependant,
dans son fonctionnement, les activités se caractérisent par des négociations plutôt que des
normes, de confiance plutôt des textes écrits. Et tout signe d’abus de confiance, le rapport
entre les membres prend une tournure de violence. L’informalité telle qu’elle apparaît est loin
d’être désorganisée et anarchique, elle semble être inscrite dans un mécanisme graduel de
contrôle et de rendement économique, et pour cela crée des relations de pouvoir et de force.
Ainsi, la nature du jeu d’acteurs semble être inscrite dans un rapport d’influence et de jeu
d’intérêts caractérisé par des modes de domination institutionnelle non-réglementaire au profit
de certains acteurs du système capitaliste. Le jeu d'acteurs à Canaan peut être représenté de
façon la plus globale possible et selon un fonctionnement impliquant des acteurs divers et à
des échelles variées (Figure 67).
Figure 67 : Relations sociales et jeu d'acteurs à Canaan
Source : Auteur
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L’articulation entre les différentes composantes du jeu d'acteurs est caractérisée par des
relations diverses. Dans l'ensemble des relations, il existe deux grandes circulations, celle des
services et des flux monétaires. Les moyens et les ressources mobilisés par les acteurs
humanitaires font des ONG(s) un acteur déterminant dans les relations des pouvoirs et
d'influence. Alors que, dans des contextes formels, l’État à travers ses différentes instances est
l’acteur qui fixe les règles du jeu et se positionne même en arbitrage via des normes
juridiques. A Canaan, les acteurs humanitaires développent des tactiques et des manœuvres
pour créer un climat permissif et propices aux exécutions des projets où le jeu d'acteurs est
maintenu par des relations financières, politiques et administratives.
7.2.2- Le fonctionnement des acteurs dans l'exécution des projets entre 2015 et 2019
Outre la création de la structure « table quartier » à travers laquelle le jeu d’acteurs cristallise
cette « formalisation de l’informel », dans l'exécution de 8 projets à Canaan apparaît aussi un
jeu d’acteurs. Dans l’exécution des projets de pérennisation des infrastructures à Canaan sont
impliqués des acteurs humanitaires, des associations auto-proclamées, des agents des annexes
et des entités des pouvoirs publics. En effet, nous avons étudié l’articulation entre ces acteurs
dans l’exécution de 8 projets à Canaan. Dans l’ensemble, nous avons identifié un mode de
fonctionnent à partir de la phase opérationnelle. Ainsi les ONG(s) qui répondent à l’appel
d’offre du projet informent, selon le domaine du projet, l’une des entités des pouvoirs publics
auprès de qui ils cherchent à valider le montant fixé pour l’exécution du projet. Puis, avec le
maitre d’ouvrage, le pouvoir public entretient aussi des relations financières dites
« commission ». Outre ces deux dimensions, l’Etat haïtien en retour fournit aux ONG(s)
concernés des partenaires selon le type de projet. C’est pourquoi, les entités publiques sont
aussi variées en nature et en statut (Entité autonome, Ministères, Mairie, etc.). La présence des
rapports de force, d’influence, de contrôle fonde le jeu d’acteurs qui devient plus complexe
parce que l’accès au financement constitue le fil de toute organisation des acteurs (Figure 68).
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Figure 68 : Articulation du jeu d’acteurs dans l’exécution de 8 projets à Canaan
Source : Auteur
Entre 2015 et 2019, au cours de la deuxième phase des interventions humanitaires à Canaan,
les modalités d’actions se sont complexifiées. L’acteur public qui a été absent au début du
processus se révèle l’acteur qui valide l’appel d’offre et celui avec qui les ONG(s)
entretiennent le rapport de pouvoir et d’influence dans l’exécution du projet. Le
fonctionnement de l’exécution de 8 projets étudiés témoigne les enjeux de pouvoir,
d’économie, de finance et de droit. L'interrelation entre les acteurs est dominée par de
multiples relations soutenues par la logique financière en exercice : relation de contrôle, de
médiation, mais aussi de partage de savoir-faire et d’information. Dans l’ensemble, deux
ordres hiérarchiques fonctionnement : l’ordre de financement partant des bailleurs aux
professionnels de l’urbanisme (opérateurs de terrain) et l’ordre de pouvoir à l’échelle locale
partant des acteurs publics locaux aux habitants. Par ces ordres, la relation entre les acteurs
témoigne la façade d’une organisation où les circuits de financement sont déterminants.
L’interrelation observée entre les acteurs a permis de révéler que tous les acteurs ne
développent pas les mêmes rapports aux quartiers ; certains vont y résider et d’autres le
prennent comme lieu de transit et de profits. En d’autres termes les acteurs ne constituent pas
en effet un groupe homogène, ils se distinguent tant par leur relation au territoire que par leurs
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modes d’actions. Dans la relation au territoire, les habitants sont ceux qui développent un
encrage résidentiel par rapport à l’espace. Ils sont en quelque sorte des « acteurs endogènes »
(Di Méo, 2017). En effet, l’acteur endogène se défini comme le protagoniste local enraciné ;
c’est-à-dire celui pour qui l’espace reste au plus profond de son existence, et constitue une
dimension existentielle. En ce sens, il serait celui qui déploie le moins de manœuvre dans
l’exercice du jeu d’acteurs, car son intérêt par rapport au territoire est d’entreprendre des
actions pour maintenir son existence et sa résidence à partir de l’espace. C’est pourquoi, dans
l’organisation des acteurs, ils entretiennent une relation de partage de savoir-faire comme
sédentaire. Par rapport au territoire, les acteurs humanitaires offrent certes des services, mais
ils en tirent aussi des profits et à ce titre, ils correspondent aux « acteurs transitionnels » (Di
Méo, 2017). L'acteur transitionnel est associé à ceux qui participent à la mise en place d’un
territoire, puis partent et reviennent pour profiter de l’espace. Les acteurs transitionnels sont
surtout ceux qui détiennent les pouvoirs économiques et politiques ; ceux qui perçoivent le
quartier comme un marché avec des opportunités. En effet, il paraît que pour les « acteurs
endogènes » la terre (sol) est la matière première et symbolique de leurs actions, et pour les
« acteurs transitionnels », le territoire est le lieu de confirmation de leurs dépenses.
Ainsi les acteurs transitionnels sont des stratèges, c'est-à-dire des instances qui se positionnent
en fonction de la logique qui fonde la réalité sociale du quartier (Dameron et Torset, 2012).
Puisque l’ordre qui a prévalu à Canaan entre 2015 et 2019 n’était pas celui du cadre
institutionnel étatique, les acteurs humanitaires ont opté pour celui qui, en réalité, a été plus
apte à lui permettre d’atteindre son but : exécuter des projets et de consolider leurs légitimités
humanitaires. Ce fait est lié à l’idée qu’en Haïti, les ONG(s) sont des organes de
développement qui pérennisent le monopole des circuits de financement des projets. En effet,
le stratège comme détenteur du pouvoir et de l’initiative exerce sa volonté par des influences
et des pouvoirs qui, pour mettre en œuvre légitimement leurs projets, coopèrent avec les
autres acteurs comme les partenaires publics, opérateurs, suppléants, auxiliaires, serviteurs,
main d’œuvre sur qui repose la capacité opérationnelle des exécutions des projets étudiés.
Ainsi, dans une perspective de sociologie de l’acteur, l’émergence de « formalisation de
l'informel » a été une adaptation à la réalité du quartier. Dans cette formalisation les habitants
et les entités des pouvoirs publics sont des calculateurs dotés d'une certaine rationalité. C’est
par leur rationnalité qu’ils sont aptes à entrer en interaction dans un système qui contribue à
structurer leurs jeux et leurs activités (Bernoux, 2005). En revanche, l'organisation qui existe
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entre les habitants prend sens dans la relation de solidarité et de mutualité qui les soude et fait
développer la vie économique dans le quartier. En effet dans le système d’action observé, les
activités des habitants correspondent à la fonction motrice dont le rôle social de la solidarité et
l’entraide constitue un point incontournable à l’évolution du tissu de bâti du quartier.
7.3- Circulation des flux monétaires : de la solidarité entre les habitants
Pour analyser le volet économique dans l’organisation de Canaan et surtout son impact sur
l’évolution rapide du quartier ; nous nous accentuons d’emblée sur les notions de l’«
économie solidaire»215 pour traduire les élans de solidarité et de mutualité qui font émerger de
petites activités socio-économiques informelles (Allemand et Boutillier, 2010). Néanmoins,
les termes de l’« économie de survie »-en référence aux travaux de Barthou (2008) et de
Boissière et Tohmé (2018)-ne sont pas écartés pour analyser le fonctionnement de ces
activités socio-économiques, car les habitants s’adaptent par des stratégies et des tactiques à la
réalité sociale et le contexte d'Haïti. Même si la facette institutionnelle observée dans le
fonctionnement de l’économie sociale et solidaire ne se retrouve pas dans les observations de
terrains ; nous retenons l’aspect du circuit monétaire par des réseaux d’association auto-
proclamée (Frémeaux, 2013). En effet, nous avons observé sur le terrain l’existence d’une
« débrouillardise sociale et économique » qui émerge dans un contexte post-catastrophe et qui
fonctionne au quotidien et soutenue par des liens de proximité sociale. Ce sont souvent les
proches d’un membre de famille en Haïti ou à l’étranger, les amis ou des anciens collègues
et/ou des camarades qui soutiennent les ménages. L'ensemble de soutiens combinés ont
permis à des familles de démarrer avec une construction, un petit commerce ambulant, une
petite boutique, une épicerie, etc. Cependant, bien qu’elles soient informelles, les activités
socio-économiques observées sont pour la population la principale source de revenu qui
assure l’évolution du quartier. En effet, elles sont informelles par définition, parce qu’elles ne
fournissent aucune ressource fiscale à l’État et elles sont souvent relativement faible par
rapport aux besoins des ménages et leur faible capacité d'offrir des emplois. En dépit du
caractère informel des activités socio-économiques à Canaan, le coût de l’investissement dans
215
La notion d'économie solidaire a émergé au cours de ces quarante dernières années pour traduire la prise en
charge des défavorisés notamment par des réseaux d’association qui sont soutenus par des institutions ou des
particuliers. Au-delà des organisations qu'elle rassemble, elle renvoie aussi à un projet politique soutenue par des
coopératives, des mutuelles et des associations, définie par ses statuts non-lucratif et une gouvernance
démocratique (Frémeaux, 2013).
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la fabrication du quartier a été estimé en 2017 à plus de 300 millions de dollars américains 216,
soit presque 1/4 du budget d’Haïti pour l’année 2018-2019 (CRA, 2017). Le fonctionnement
des activités suppose une circulation monétaire et des rentrées d’argent…A partir des données
collectées sur le terrain, nous mettons en évidence de façon succincte les variables
économiques qui expliquent l’évolution rapide de Canaan entre 2010 et 2019,
particulièrement dans la mutation du tissu de bâti et le fonctionnement de sa population. Nous
analysons les mécanismes et les modalités sur lesquels les habitants s’appuient au quotidien
pour survivre et surtout pour assurer le coût de la construction en dur. Nous investiguons
d’abord sur l’origine des revenus des ménages avant d’analyser la circulation des flux
monétaires à travers la construction et le mode d’accès à certains services urbains (eau et
électricité).
7.3.1-Aux origines des revenus des ménages : du cercle familial aux réseautages
En 2018, plus de 1 milliard (13%) de la population mondiale vivent à partir des activités
informelles (Forum mondial de l’économie, 2018). Cette réalité touche particulièrement les
pays du Sud : 85 % du fonctionnement de l’économie dans les pays du Sud sont informelles
(Cling et al. 2018). En Haïti, 64% des activités socio-économiques appartiennent aux secteurs
informels (Aspilaire, 2014). Le secteur informel génère 50% du PIB d’Haïti soit l’équivalent
d’un revenu mensuel estimé à 7 620 gourdes217 (Bodson, et al. 2018). Le phénomène est
particulièrement remarquable dans la RMP où 2 rues sur 4 sont occupées par des activités de
« productivité » ou de « rentabilité » génératrices des revenus. Chaque trottoir accueille une
variété de produit de toute sorte218. Les gens viennent de partout de la RMP pour s’installer à
des endroits où les flux de transport sont plus denses. La prédominance du secteur informel
dans la RMP est à l’origine du déclin219 des activités économiques primaires entre les années
1970 et 2000 où la valeur ajoutée du secteur primaire a chuté de 2 % pour atteindre moins 4%
en 2000 (Paul, 2011). 48% des ménages de la RMP qui avaient un revenu inférieur au seuil de
pauvreté (2 euro) sont passés de 75% en 1982 à 85% en 2003 (IHSI, 2003). De tels
indicateurs ont permis de comprendre le recours aux activités informelles dans les quartiers
216
Soit l’équivalent de 255 millions d’euro
217
Soit 190,5 $US ou 161 euro
218
Outre les vêtements, ils sont en majorité des produits de consommation immédiate associée à la restauration,
marchand de nourriture ambulants et de boisson gazeuse...
219
Le déclin a été observé dans l'économie paysanne qui a connu une décroissance en 1993 et 1994 de l'ordre
respectif de de moins (-) de 9 % et moins 11,2 % (IHSI, 2003).
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urbains où la population se débrouille pour se nourrir, se loger, se soigner, etc. C’est cette
même débrouillardise économique que l’on retrouve à Canaan, et qui constitue les principales
activités économiques des habitants. A Canaan, elle évolue en passant d’une dynamique
foncière à l’installation d’une variété d’activités socio-économiques dont l’accès est payant
pour les ménages et donc très lucratif pour les leaders des associations auto-proclamées.
L’une des premières sources de revenu des habitants de Canaan a été les transactions
foncières. Dans la phase initiale de la fabrication du quartier, les transactions foncières ont été
pour de nombreux leaders de zones et d’habitants une source de revenu. En décembre 2010,
l’accès aux parcelles situées aux alentours des routes nationales No 1 et 3 a été monétisé : les
leaders de zones auto-proclamés qui ont accaparé ces parcelles ont démarré les transactions
foncières par des échanges monétaires : « en allant sur le site de Canaan, j’ai établi un premier
contact avec « un chef 220» qui sillonnait sa zone pour m’indiquer des parcelles en « vente »
estimées à 300 m2 environ au prix de 60 000 gourdes221. Le marché a été conclu ; un premier
versement de 35 000 gourdes222 lui a été donné » (H.13, Entretien, 2018). Tandis que, pour la
même parcelle, dans le cadre formel, le prix peut varier selon la zone entre 3 000 et 5 000
dollars américains. Outre les frais des procédures dans les démarches formelles qui sont
écartés, les transactions foncières se faisaient par des versements progressifs.
En 2013, le prix des parcelles a augmenté: le prix d’une parcelle de 120 m 2 –soit moins que la
moitié de celle de 2010-variait de 1 000 à 2 000 dollars US selon qu’elle soit située
respectivement loin ou proche des routes nationales numéro 1 et 3. En 2018, la valeur de cette
même parcelle a augmenté entre 20 à 40 fois de plus, car nous avons constaté sur le terrain
des affiches indiquant « des parcelles avec des maisons à vendre »223 au prix de 50 à 100
milles dollars américains (C.1, Combite, 2019). Ainsi, si en 2010, Canaan a été le lieu de
refuge des sinistrés; en 2019, il est ; pour les plus pauvres, une source de loyer à bon marché ;
pour certains professionnels (enseignants, avocats, et autres), une zone d’investissement à
haut risque ; pour d’autres un endroit à opportunité et de profits; pour l’État central, une
220
Chaque zone de Canaan en 2017 a eu un chef autoproclamé se donnant des moyens pour agir sur le foncier.
221
Soit l’équivalent de 1 000 dollars américains et 885 euro à l’époque.
222
L’équivalent de 540 dollars et 456 euro
223
Dans les affiches, il y avait des numéros de téléphone. Nous avons contacté les concernés pour discuter des
prix. En Haïti, dans les pratiques des transactions financières, dès que la valeur marchande, d’une ressource
commence à augmenter, les échanges ont tendance à être effectuer en dollars américains. Dans les discussions
avec des concernés, lorsqu’ils nous ont renseigné sur le prix, ils ont insisté sur le paiement en dollars.
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source de richesse contre-productive à la fiscalité publique; et pour la municipalité, entres
autres les annexes de la Mairie, une source de corruption via le prélèvement des taxes à
l’informel (Petter, et al. 2020).
En 2015, outre le foncier, il existe aussi une diversité d'activités socio-économiques qui se
sont développées à partir du moment où les habitats commencent à se solidifier et que le
quartier se densifie. Les résultats des observations de terrain et des données collectées ont
permis de dresser un portait des principales activités socio-économiques des habitants du
quartier. A partir des observations de terrains, nous pouvons subdiviser les activités en 5
grands domaines : la transformation, la construction, la consommation, le commerce et le
service (Tableau 25).
Tableau 25 : Domaines et principales activités socio-économiques à Canaan
Domaines Types d’activités économiques Nombres Moyenne des
moyens employés
Transformation Usines Fabrication de « bloc » 1 18
De glacier 2 12
Boulanger 6 20
Construction Boutique de matériaux de construction 22 88
Consommation « Restaurants » 20 80
Hôtellerie 4 30
Dépôts de boissons gazeuses 21 63
Provisions alimentaires 31 69
Points d’eau potable 120 120
Commerces Petites unités familiales (« boutiques et 77 154
dépôts de boissons gazeuses »)
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Ambulants … …
Services Ecole 33 297
Eglise 27 51
Santé Pharmacie 13 15
Centre de santé 5 20
Pompes funèbres 2 10
Electricité … …
Bureau de transfert d’argent 12 40
Agents téléphoniques mobiles 23 23
Dames de ménages (servantes) … …
Jeux de hasard (loterie) 50 100
Source : Auteur
Les activités de services représentent environ 47% des activités rentables dans le quartier.
Elles regroupent les secteurs éducatifs, sanitaires ainsi que l’accès à certains services comme
l’électricité. Contrairement224 aux articles 32 et ses alinéas, l’accès à l’éducation à Canaan est
considéré comme des activités à but lucratif pour les fournisseurs et payant pour les usagers.
Leurs rentabilités sont estimées à 20% des activités économiques du quartier. Les points de
distribution de produits de consommation sous forme de petites unités commerciales et
familiales constituent une source de revenue importante estimée à 14% des activités observés.
L’accès à l’eau potable constitue une source de revenu pour de nombreux ménages : pour
l’ensemble du quartier, ils représentent 10% des activités (Bodson et al. 2018). Le secteur
alimentaire combinant les provisions alimentaires et les dépôts de boissons gazeuses
constituent une source de revenu importante (Figure 69).
224
L’article 32 et alinéas 1à 4 stipule que l’éducation est charge de l’État qui doit veiller sur à la formation
physique, intellectuelle, morale, professionnelle, sociale et civique de la population. L’article 32.2 a surtout
insisté sur l’enseignement primaire qui est obligatoire sous peine de sanctions.
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Figure 69 : Petit commerce alimentaire (Boutik en créole) dans le sous-quartier Canaan 3
Source : Auteur, 2019
Au-delà des activités qui sautent aux yeux des visiteurs du quartier, il existe aussi une
« coopérative » à l’origine des initiatives habitantes à Canaan qui fonctionne dans la
discrétion et sur la base de confiance entre les membres (C.1, Combite, 2019). L’objectif fixé
par les membres a été de soutenir des ménages qui peuvent avoir des problèmes financiers en
dessous de 5 000 gourdes225 a affirmé le président des annexes de la mairie (H.5, Entretiens,
2018). Cette structure s'appelle « Mutuelle de solidarité et association villageoises d’épargne
et de crédit ». En revanche, nous n’arrivons pas à accéder à des documents pouvant justifier
son existence, mais à travers les entretiens, des habitants ont affirmé et témoigné que la
coopérative de Canaan leur a aidé plusieurs fois. Il semble que le succès de cette structure a
permis une augmentation de ses membres et de son capital social : le nombre de membres
passe de 100 en juin 2018 à 250 en décembre de la même année. Son capital est estimé à
environ un million de gourdes226 (C. 1, Combite, 2019). Elle est à l'origine de la société civile
à partir d’un projet visant surtout à soutenir les gens les plus vulnérables.
Les résultats des données connectées ont révélé également l’influence de la diaspora haïtienne
sur la vie socio-économique des habitants de Canaan. De façon générale, la diaspora occupe
une place importante dans l’économique nationale : pour la décennie de 2010 à 2015, par
exemple, les transferts d’argent de provenance de la diaspora haïtienne a été estimé à 20
millions de dollars américains (Aubert, 2017). A Canaan, 4 ménages sur 10 vivent des
225
Soit l’équivalent de 50 dollars américains ou 42 euro.
226
Soit l’équivalent de 20 milles dollars américains et 18.5 milles Euros
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transferts d’argent venant d’un proche soit de l’étranger ou d’autres villes (Paul, 2016). Les
bureaux de transferts d’argent internationaux sont diversifiés dans le quartier : Uni-transfert,
Money gram, Cam-transfert (Figure 70).
Figure 70 : Bureau de transfert d’argent international et national
Source : Auteur, 2018
A Canaan en 2019, nous avons répertorié 23 bureaux de transferts d’argent mobiles rattachés
à des compagnies téléphoniques sous le nom de « Moncasch », puis «Tchotcho mobil»227. Les
transferts sont réalisés à partir des téléphones portables des expéditeurs et des bénéficiaires en
collaboration avec deux entreprises privées (Sogebank et la Digicel). Pour assurer le transfert,
10 à 20% du montant transféré est prélevé. Par leur rapidité et leur efficacité, et compte tenu
du fait que la majorité des ménages n’ont pas de compte en Banque (80 à 9o% de la
population haïtienne n'ont pas un compte en Banque), ces structures financières permettent
l’existence d’une circulation monétaire au quotidien (C.1, Combite, 2019). Par ces structures,
une faible couche de la population a aussi un emploi, elles ont permis à d’autres de vivre de la
générosité et la solidarité des proches.
227
Le service d’argent mobile est lancé officiellement en 2011 par la compagnie téléphonique de la Digicel. Il
est disponible à travers des téléphones des usagers, des points de recharge et des retraits d’argent.
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7.3.2-Analyse des coûts de l’auto-construction et d’accès aux services dans la précarité et
l’informalité
Contrairement aux autres bidonvilles dans la RMP qui prennent 30 ans en moyenne pour
consolider le tissu de bâti, la rapidité de l’évolution des habitats à Canaan (10 ans) est
forcément le résultat d’un investissement des ménages. Ainsi, l’analyse des coûts de l’auto-
construction et d’accès au service d’électricité peut nous éclairer sur des rapports entre les
habitants et la praxis urbaine locale. Elle peut aussi nous renseigner, de façon plus générale,
sur les procédés de construction dans la précarité et l’informalité ainsi que sur les modalités
mis en place par les habitants pour accéder à certains services. Notre analyse s’appuie sur
l’organisation entre d’une part « fournisseur » et « bénéficiaire » des services, et d’autre part
entre « maitre d’ouvrage » et « maitre d’œuvre » dans les procédés de construction des
habitats en dur. En effet, nous nous intéressons à l’espace social et aux acteurs impliqués dans
la circulation d’argent.
Les observations et les enquêtes réalisées sur le terrain ont révélé que les habitants de Canaan
n'ont pas tardé à lancer des initiatives d'autogestion de leur cadre de vie face au
désengagement de l'Etat. Des organisations de quartier souvent auto-proclamées se sont
formées au fur et à mesure pour enfin recourir à des moyens d’amener des services jusqu’aux
ménages. Au cœur des initiatives organisationnelles se trouve des préoccupations pour
accéder aux services de l'eau (potable) et à l'électricité ainsi qu’à l'assainissement. Ainsi, il a
été constaté que, sans aucune intervention du pouvoir public, le quartier de Canaan possède
des fils et des poteaux électriques raccordés à l’Electricité d’État d’Haïti (EDH), ainsi que des
appareils techniques par lesquels l’énergie est fournie et livrée jusqu’aux usagers (Prince,
2020). Il y a forcément au moins une personne ou des associations qui en sont à l’origine,
ainsi que des techniciens qui s’en occupent (Figure 71, image 2). De telle technicité est aussi
observée dans le cadre d’un projet « Eau à Canaan »228 où se sont les habitants, qui par leurs
savoir-faire ordinaire (réchauffement des tuyaux pour les maintenir attachés) ont déployé des
techniques pour installer les dispositifs techniques de circulation de l'eau (Figure 71, image
1).
228
Lancé par OIM en 2017, le projet demeure en 2020 inachevé.
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Figure 71 : Services urbains (eau et électricité)
Source : Auteur, 2018.
Sans aucune intervention des opérateurs publics, 27% sur 389 ménages interrogés affirment
avoir accès à l’électricité (Jérôme et al. 2017). Quant au coût de telles initiatives, des habitants
ont déclaré avoir fourni à une tierce personne 5 000 gourdes229 par année-soit l’équivalent de
417 gourdes par mois (Prince, 2020). Ce montant est versé à égalité entre les participants,
comme cotisation pour avoir accès à l’électricité (Cahier de note, 2017). Or malgré
l’augmentation du coût énergétique depuis la circulaire de la direction de l’EDH en 2009, la
valeur payée par les usagers de Canaan dépasse celles des usagers moyens en situation normale.
Pour les usagers résidentiels moyens, le prix passe de 150 à 300 gourdes par mois (Soirélus,
2009). En d’autres termes, le fournissement de l’énergie à Canaan est un gain pour des tierces
personnes qui se charge de la création des moyens et de la distribution de courant au détriment
des ménages les plus pauvres. Alors qu'en 2018, le coût du service de l'électricité a été pour le
gouvernement une perte d'environ 20% de la prévision, à Canaan entre 30 000 et 40 000
ménages sont branchés (RINA Consulting et Gouvernement haïtien, 2019). C'est aussi la même
réalité pour les autres bidonvilles de la RMP (Goulet, 2006, Jean-Baptiste, 2017). Les déficits à
court et à long terme pour le pouvoir public en termes de fiscalité risquent d'augmenter, car les
usagers ont augmenté à partir du renforcement des dispositifs des distributions : en 2019, les
poteaux et les fils desservant l'électricité a été augmenté de 40% grâce au programme
d’amélioration de l'accès à l'électricité en Haïti. Alors que ce programme a visé le renforcement
de l'accès par des mécanismes formels, les moyens mis en place par les leaders de zones pour
faire circuler l’énergie résident en un système de réseautage axé sur des liens de voisinage et du
229
Soit l’équivalent de 50 euro
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secteur religieux. 54% de l’énergie consommée dans la RMP passent à travers des circuits
similaires dont l’impact s’élève à des déficits de 3.4 millions de gourdes pour l’exercice fiscal
de 2018 et 2019 (note de discussion prise en 2020 avec le responsable du bureau de l'énergie en
Haïti).
L'accès à l’eau courante et potable constitue pour les usagers une dépense importante.
Contrairement à l’idée attribuant l’accès à l’eau à une logique d’administration publique ; à
Canaan, l’accès à l’eau potable relève essentiellement à la charge des ménages. La densité des
points d’accès à l’eau peut traduire les modes de distribution et les disparités spatiales dans les
prix de l’eau destinée aux ménages. La distribution de l’eau potable représente la plus grande
proportion des infrastructures de service. Les points de distribution d’eau sont estimés à 237
dans le quartier (Figure 72).
Figure 72 : Points d’infrastructure d’eau à Canaan en 2016
Source : Bodson, et al. 2018a, p.240.
Les infrastructures des points d’eau identifiés sont soit des kiosques d’eau potable, soit des
pompes à bras soit des puits dont l’ensemble couvre 93% du service en eau (Bodson et al.
2018). En effet, la densité des infrastructures d’eau est liée au fait que l’accès à l’eau est
payant pour les usagers et lucratif pour les fournisseurs : en 2016 le prix d’un gallon (3,78
litres) varie en moyenne entre 7 à 10 gourdes entre 2013 et 2017. Cependant, entre 2018 et
2019, le prix d’un gallon a augmenté, il passe de 10 à 25 gourdes. Si l’on considère la base de
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la composition des ménages dans la RMP, soit 5 personnes en moyenne, un gallon c’est
l’équivalent de la consommation moyenne d’une journée pour les ménages. Ce qui suppose 7
gallons par semaine et 30 gallons par mois, soit un coût de 750 gourdes 230 par mois. Or outre
l’eau potable, les ménages doivent aussi se procurer de l’eau à usage domestique (courante)
dont le prix moyen est estimé entre 5 et 10 gourdes par 5 gallons (bokit) pour un ménage. En
raison de 15 à 25 gallons utilisés par jour pour se doucher et cuisiner, un ménage de 5
personnes dépense par mois entre 2 250 et 7 500 gourdes. En conséquence, ajouté au prix de
l’eau potable, la dépense moyenne pour accéder à l’eau à Canaan peut être estimée à un coût
situé entre 3 000 et 8 250 gourdes231. Autrement dit, la dépense moyenne pour avoir accès à
l’eau par le circuit formel tant en Haïti que n’importe quel pays du Nord est inférieur à la
somme estimée pour un ménage de 5 personnes à Canaan. En France par exemple, pour un
ménage de 5 consommateurs, le coût de la facture ne dépasse pas les 35 euro, soit l’équivalent
de 2 340 gourdes. Pareille, pour un ménage de même taille en Haïti, il ne dépasse pas la
somme de 2 500 gourdes par mois en cas d’accès régulier. Le même contraste pour accéder à
l’eau dans les bidonvilles en Afrique du Nord a été observé : le coût de la consommation de
l’eau dans les bidonvilles à Casablanca a été estimé à 10 fois plus élevé que celui de la ville
au Maroc (Tribillon, 2013).
Le coût d'accéder à l'eau a aussi une incidence sur celui de la construction des habitats en béton.
Pour passer d’un habitat provisoire à un habitat permanent à Canaan comme dans tout
bidonville de la RMP, cela a un coût. Celui-ci combine outre l’achat de l'eau et des matériaux
de construction ainsi que les frais alloués aux mains d’œuvre, les dépenses liées aux pratiques
du système d’entraide qui existe. Autrement dit pour construire un habitat en dur, il existe des
capitaux que l’on peut calculer et d’autres qui relèvent de ce que De Soto (2005) appelle
« capitaux morts »232, c’est-à-dire ceux qui rentrent dans des circuits socio-économiques
invisibles. Par exemple, il est de tradition en Haïti, qu’il revient aux ménages « maitre
d’ouvrage » d’assurer la nourriture des gens impliqués dans le chantier au quotidien, de leurs
fournir de l’eau et de quoi à se laver après les journées de travail, ce qui constitue des coûts
supplémentaires aux dépenses quotidiennes. En revanche, pour ces coûts, si les données
collectées ne fournissent pas d’éléments pour éclairer notre analyse socio-économique, elles
230
Soit l’équivalent de 8 euro.
231
Soit l’équivalent de 89 euro en moyenne.
232
Les capitaux morts traduisent une richesse, un capital, non liquide qui ne peut pas insérer dans les circuits du
système économique du capitalisme en termes de valeur monétaire.
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constituent néanmoins, un point que nous avons pris en compte pour évaluer les paramètres de
solidarité et de mutualité dans la construction.
Il est un fait que le coût d’une construction d’habitat permanent à Canaan n’est pas prévisible,
car dans le circuit de financement et de dépense informelle, les sources de financement ne sont
pas sures. Il ne peut non plus être fixé a priori, car « pour démarrer une construction en dur à
Canaan, il faut 3 à 5 ans d'économie pour ceux qui travaillent ou « un gagnant du gros lot »
d'une loterie pour les amateurs des jeux de hasards ou encore avoir « un membre de la famille
dans la diaspora » (H.14, Entretien, 2018). En d’autres termes, l’accès à l’argent est
déterminant dans le processus de construction. L’argent, dans ce contexte, est un outil puissant,
c’est-à-dire une instance qui occupe une position centrale dans l’évolution des habitats. Par
définition, Simmel (2009) entend par argent un pur outil, destiné à faciliter à un sujet d’agir sur
soi, sur un objet ou sur l’autre. L’essence de cet outil est dans le pouvoir incitateur d’agir, car
l’accès à l’argent est ce qui donne sens au monde pratique et pragmatique ; aux initiatives
habitantes, leurs caractères le plus visible dont l’évolution des habitats est l’une des
manifestations. A Canaan, la façon dont les ménages ont accès à l’argent est déterminant dans
le processus de fabrication et les modalités d’habiter, car l’argent comme outil et moyen, agit
sur la construction de l’habitat tant en qualité qu’en quantité ainsi que sur la durée. Nombreux
sont les habitants qui achètent des matériaux et les empilés au fur et mesure. En règle générale,
les habitants commencent par acheter d’abord des camions de sables (4 500 gourdes en
moyenne par camion)233; puis des roches (5 000 gourdes en moyen)234, ensuite des fers dont
certains finissent par oxyder dans l’humidité. Paradoxalement, ils sont souvent forcés à les
acheter à l’avance pour éviter l’augmentation du prix, car chaque année, le prix des matériaux
augmente. Par exemple un sac de ciment coûtait 405 gourdes en 2018, tandis qu’en 2020, il
passe à 800 gourdes. Ainsi, les achats à l’avance, selon des habitants, est une stratégie pour
amorcer le coût de la construction. En conséquence, pour certains ménages, la construction peut
être démarrée avec seulement la fondation et l’implantation de la base (sòl kay la) (Figure 73).
La base de la construction se fait avec des sables, des roches, du ciment et des fers (Figure 73).
Dans de nombreux cas, elle se réalise avec le soutien des proches de la famille et rarement par
l’appui d’une tierce personne qui réclame en moyenne 2 500 gourdes pour fouiller les tracées de
la fondation (H.4, Entretien, 2018).
233
Soit l’équivalent de187 euro
234
Soit l’équivalent de 208 euro
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Figure 73 : Début de construction d’un habitat permanent
Source : Auteur, 2018
Le temps nécessaire pour achever la construction d’un habitat en dur à Canaan est
relativement long, notamment en raison des difficultés qu'éprouvent les habitants à travailler
de façon régulière pour gagner un peu d’argent. Dans certains endroits, il existe des parcelles
qui sont assainies et habitées sans démarrer la construction en dur. Il existe des parcelles
inoccupées et des unités de constructions inachevées et /ou abandonnées, en raison de
problèmes variés entre autres financiers (notamment lorsque les agents des annexes réclament
un montant que l’occupant n’a pas). Or compte tenu du coût relativement élevé des logements
en ville et le risque de perdre leurs parcelles, certains habitants continuent à habiter sous des
tentes et économisent l'argent du loyer pour l’investir dans la construction. L’état de la
construction que montre l’image de la figure précédente, traduit la fin d’un premier stock de
matériaux. A l’arrière-plan, l’image évoque le logement du ménage. Le caractère graduel de
la construction peut renforcer la précarité et la vulnérabilité de l’habitat, car le temps
d’accumuler de l’argent pour redémarrer la construction, certains matériaux risquent d’être
inutilisable, c’est le cas d’un habitant qui raconte sa perte d’une dizaine de sac de ciment faute
de manque de sable sur le chantier (H.6, Entretien, 2018). Exposé au parquet pendant
longtemps, les ciments s’endurcissent et deviennent inutilisables, alors que le coût de
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l’ensemble fait la somme de 5 500 gourdes235. Une telle somme est l’équivalent du revenu
moyen de 3 mois pour les ménages à Canaan (Bodson, et al. 2018 ; H.6, Entretien, 2018). On
en déduit qu’au final, la construction des habitats permanents à Canaan est le résultat des
investissements successifs dans un temps non déterminé a priori. Cette manière d’habiter est
loin d’être un cas isolé, elle est une modalité d’habiter correspondant à des situations
économiques similaire dans les pays du Sud.
Les données analysées ici ont évoqué une modalité d’habiter précaire évolutive plus adapté aux
accès progressifs à l’argent. Elles ont permis de mettre en évidence un système productif
localisé de construction d'habitat. En effet, le système d'auto-construction s'inscrit dans des liens
de solidarité et de mutualité, mais aussi dans des tactiques habitantes pour avoir un capital
financier pour démarrer leurs habitats. Il existe aussi une rationalité et une pragmatique régulée
par un corps de métier combinant expertise habitante (« bòs mason » en créole haïtien) et un
soutien des opérateurs programmes accessibles selon le marché. L'implication de ces derniers
font fonctionner les petites activités économiques, qu'ils soient petits commerçants, petits
entrepreneurs, communauté religieuse.
En 2016, l’implication des agents des annexes de la mairie de Croix-des-Bouquets dans le
processus a introduit le frait de l'« autorisation de construire ». Alors qu’au regard de l’article
31 de la loi du 29 mai 1963236, la livraison de permis de construire est à la charge de la
municipalité (Direction technique de génie municipale), les agents des annexes revendiquent un
frais estimé entre 25 à 50 gourdes par mètre carré de construction. En revanche, les agents des
annexes affirment avoir livré des « autorisations de construire » et non des permis de
construction sous prétexte qu’il y a une différence entre les deux (H.15, Entretien, 2019 ; C.1,
Combite, 2019). Si en droit de l’urbanisme, un permis de construire est une autorisation
préalable fixant la généralité de la construction dans le strict respect des règles de l’urbanisme
et de construction en chantier (CIAT, 2013) ; selon le directeur des annexes, l’autorisation de
construire consiste justement à une forme d’entente (négociation) entre les agents des annexes
et les habitants des abris provisoires voulant construire un habitat en dur. Selon lui, cette
autorisation permet aux habitants, d’une part, d’enregistrer leurs parcelles de terre dans un
document faisant office d’archive de l’annexe, et de recevoir, d’autre part, un accord verbal de
235
Soit l’équivalent de 230 euro
236
Cette loi établit les règles relatives à l’habitation et à l’aménagement des villes et des campagnes en vue de
développer l’urbanisme sur le territoire national haïtien.
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la part de la direction des annexes (C.1, Combite, 2019). Dans ce sens, le directeur se montre
être confiant dans cette différence lorsqu’il affirme :
Les annexes ne donnent pas de permis de construction, mais des autorisations, car
entre les deux, il y a toute une nuance […] Les critères de permis de construction
relèvent de la compétence du génie municipal. Ce que nous livrons dans les annexes,
c’est une autorisation de construire qui facilite aux habitants vulnérables de sortir d'un
habitat provisoire à un habitat permanent en dur. Cependant, si l'habitat a une grandeur
imposante, nous referons la demande à la mairie centrale, notamment au génie
municipal. Pour avoir cette autorisation de construire, la direction des annexes exige
un frais à celui qui vient demander l'autorisation de construire (C.1, Combite, 2019.
Annexe 9).
Pour rendre opérationnel et public les procédés d’octroiement des « autorisations », le 22
mars 2017, la mairie des Crois-des-Bouquets a publié trois arrêtés municipaux dont le premier
porte sur « la gestion de construction à Croix-des-Bouquets et à l’obtention de permis de
construire », le deuxième « sur la gestion des biens du domaine privé de l’État dans les
limites de Croix-des-Bouquets » et le troisième sur le numérotage des maisons de la Croix-
des-Bouquets (Le Nouvelliste, 2017, a.b.c). En dépit du fait que le Ministère de l’Intérieur et
de la Collectivité Territoriale a exigé le retrait de ces arrêtés, la pratique de négociation de
l’autorisation continue. En 2019, environ 70% des chantiers de la commune sont enregistrés à
Canaan (Haïti-Libre, 2019). La mairie de Croix-des-Bouquets a créé une commission le 01
avril 2019 dont l’objectif est de travailler sur les critères de livraison officielle de permis de
construire à Canaan. Selon le Maire de la commune, l’enjeu est complexe, car il n’y a pas de
texte de lois répondant à la situation des habitants à Canaan : autrement dit, légalement les
habitants n'ont pas le droit de construire, et de fait, c'est à Canaan, qu'il y a plus de chantier en
cours dans la commune sans qu’elle soit pour autant en mesure ni de les contrôler ni d’en
prélever des taxes. Dans ce floue de droit, la négociation en coulisse prédomine, et en cas de
refus, les agents des annexes exercent une force qui se matérialise par des pillages des
matériaux et d’outils de construction ainsi que des violences (H.25, Entretien, 2019).
Ainsi, dans les procédés d’auto-construction de l’habitat permanent à Canaan apparaissent
une forme d’organisation où le mot « négociation » est au cœur. « De la fondation (fouille du
sol) à la construction, tout se négocie » (H15, Entretien, 2019). Négocier traduit ici pour les
habitants à Canaan l’établissement des règles pour réaliser la construction. La négociation
réside dans le fait de proposer et de discuter sur les modalités des échanges monétaires
(aspects financiers) et les règles fixées (aspect normatif) (Figure 74).
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Figure 74 : Procédés de construction des habitats permanents à Canaan
Source : Auteur
L’habitant de l’abri provisoire (maitre d’ouvrage) doit négocier d’abord avec les agents des
annexes pour l’obtention d’une « autorisation de construire » qui est conclue par un échange
monétaire située entre 2 500 et 100 000 gourdes. Par le fait que la construction s'étend sur une
durée non définie, presque tous les chantiers connaissent une pluralité de maîtres d’œuvres
allant de la prise des mesures pour l'implantation et la distribution des pièces à l’exécution de
la construction. La distribution de rôle dans l’exécution de la construction se fait souvent par
le maître d'ouvrage. Autrement dit, tout au long du processus se développe une
interdépendance qui se caractérise par des relations variées selon le rapprochement du maitre
d’ouvrage aux acteurs de construction. Les choix techniques effectués sur le type de toiture
impliquent aussi d’autres acteurs avec qui la négociation se redéfinie. Par exemple, pour la
sécurité du chantier, le maître d'ouvrage doit négocier aussi avec les « chefs » (soit des
brigadiers ou des leaders de zones) pour empêcher de « voler les matériaux et les outils laissés
sur le chantiers » (H13, Entretien, 2018).
L’analyse des modes d’actions organisées à l’œuvre dans le processus de fabrication de
Canaan a mis en évidence un point de vue s'inscrivant dans le champ de la sociologie urbaine.
La mise en évidence de ce champ d’action organisée pourrait compléter les points de vue à
partir d’une expérience empirique où l’articulation entre les acteurs se caractérise par des
formes de hiérarchie sociale et une combinaison d’acteurs formels et informels. Dans les
organisations mise en œuvre pour résoudre les conflits apparait une forme d’« institution
militaire » observable à travers le langage utilisé pour traduire l’existence d’une brigade de
vigilance. Du « commandant », assimilé au principal « chef » aux « agents de
renseignement », associé aux « espions ou antennes (toutè) » se développent des relations de
pouvoirs et de soumission ainsi que des rapports monétarisés. Les résultats ont permis de
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constater que dans quasi toutes les relations entre les acteurs, il existe une circulation
monétaire, alors que dans les procédés mis en place pour accéder aux services de l’électricité
et à l’eau ainsi que ceux de la construction ; les dépenses des ménages dépassent largement
leurs revenus moyens. Ce qui constitue un contraste dans les modalités d’habiter les
bidonvilles. Le contraste est aussi remarquable lorsque l’on analyse les coûts des
interventions des acteurs humanitaires dans la pérennisation des infrastructures existantes.
C’est dans l’établissement de l’ordre social à Canaan et l’existence de ces contrastes que se
dessine le jeu d’acteurs où les intérêts et les mobiles des actions sont diversifiés et divergents.
En effet, au cours de la période de 2010 à 2020, le processus de fabrication de Canaan est
caractérisé par un ensemble d’activités sociales dont l’ensemble conforte l’idée d’une
géographie de coalitions et d’oppositions entre acteurs formels et informels en milieu urbain.
En effet, les travaux en études urbaines laissent entrevoir qu’il y a trois grandes catégories
d’acteurs237 de fabrication de territoire en milieu urbain. Or dans la fabrication de Canaan, la
logique binaire d’« acteurs formels et acteurs informels » a été écarté pour une combinaison
des deux. Pour rendre opérationnel certains projets, le recours à l’ordre social existant a été
incontournable. La mise en évidence du jeu d’acteurs dans l’organisation de l’espace social à
Canaan éclaire la recherche sur le fait que la fabrication des bidonvilles ne se limitait pas aux
initiatives des ménages pauvres. Il en résulte en revanche de l’existence d’un jeu d’acteurs où
les relations sont aussi variées que les statuts et les modes des acteurs.
237
Il y a souvent en première place, les acteurs publics, associés aux pouvoirs publics au sens large, dont la
responsabilité est d’abord politique, et dont on attend qu’ils soient les principaux « régulateurs » (Villeneuve et
al. 2006). Il y a ensuite les acteurs privés œuvrant dans la sphère économique et financière, à qui est associée une
logique marchande, économiques et financière (Trigueiro de Araujo Morais, et al. 2020). Il y a enfin les «
acteurs émanant de la société civile » dont on reconnaît depuis Gramsci qu’ils forment une troisième catégorie.
Celle-ci se caractérise, selon Anderson, (1978), par une autonomie d’agir par rapport au caractère pragmatique
des transformations spatiales dont les actions de ces acteurs témoignent.
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Chapitre 8 : De l’évolution des bidonvilles aux quartiers vers « ville posteriori »
L’espace urbain des pays du Sud à partir de 1950 est caractérisé par une croissance des
bidonvilles et des villes. Certains travaux sont orientés vers l’évolution des villes 238 et
d’autres s’intéressent aux mutations des bidonvilles. Or l’incidence de l’évolution des
bidonvilles sur « habiter la ville » est un phénomène peu étudié en termes d’agencement
territorial dans les pays du Sud. En Amérique Latine239 et dans les Caraïbes, au cours de la
deuxième moitié du XXème siècle, des politiques de déguerpissement ont provoqué la
disparition de certains bidonvilles ; d’autres se pérennisent, et se consolident au fil du temps
(Vieira da Cunha, 2018). Ainsi, les interventions publiques à l’égard des bidonvilles habités
notamment par des milliers habitants, prennent de plus en plus des formes de politiques
d’inclusion, de reconnaissance de facto ou de droit et/ou de formalisation des bidonvilles. Au
Brésil, par exemple, des favelas dans l’agglomération de Sao Paulo sont auto-construits par
des habitants ; puis ont évolué ; et au bout de 30 ans, certaines sont régularisées et d’autres
considérées comme des zones d’habitation sociale (Barbosa, 2014 ; Rossetto, 2017). Ce
même phénomène est aussi observé au Pérou, notamment dans l’agglomération de Lima : des
bidonvilles existés depuis 30 ans se sont transformés en ville (Enriquez, 2008 ; Michel et
Oliveau, 2017). Ainsi l’intervention a posteriori des pouvoirs publics dans le processus n’est
pas propre à Haïti où par des actes administratifs et politiques, des bidonvilles sont érigés en
commune par l’Etat. D’autres se sont transformés en de véritables quartiers qui, au fil du
temps, sont élevés au rang des villes. Nous mettons en évidence l’incidence de l'évolution des
bidonvilles qui se consolident dans un temps relativement long et voir comment il participe à
la reconnaissance, à la formalisation de fait ou institutionnelle et/ou à la régularisation du
processus. Nous répondons à la question comment l’évolution du processus de la
bidonvilisation participe à « faire ville » dans le Sud ? Ainsi par l’évolution des quartiers de
« Saint-Martin » (57 ans), de « Cité-Simone » (44 ans) et de Canaan (10 ans), nous mettons en
exergue le profil urbain qui se dessine au cours de leurs histoires. En revanche, pour le cas de
Canaan, nous mettons en avant la formation d’un cœur de quartier qui se crée. Deux cas de
238
Les résultats de recherche sur Google scholar, par exemple, à partir du binôme « évolution et ville » (496
000) est largement supérieur en quantité si l’on considère le binôme « évolution et bidonville » (17 800) : une
différence allant de plus de 65% est constatée (consulté le 16/03/2021).
239
À Buenos Aires, en Argentine, par exemple, des démunis ont occupé des terrains et auto-construit trois
quartiers sur une superficie totale de presque 190 hectares. Leurs initiatives ont permis à plus de 21 000
personnes de se loger (Merklen, 2000). Entre les voisins se distribuent des réseaux électriques et d’eau potable.
Ils réalisent l’entretien des rues et des conduites d’eau pluviale. Ils construisent de petits ponts sur les caniveaux
et placent les panneaux indicateurs dans les rues.
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l’Amérique Latine, Săo Paulo au Brésil et Lima au Pérou, sont aussi analysés pour vérifier
l’hypothèse de l’existence de similitude dans les processus de fabrication des bidonvilles dans
les pays du Sud. Cependant, nous ne visons pas l’exhaustivité. Il s’agit de mettre en relation
ce que nous observons dans la RMP avec des réalités d’autres territoires. A partir des
éléments similaires observés, nous schématisons le processus tout en l’insérant dans un
contexte de l’urbanisme.
8.1-De l’auto-construction à l’institutionnalisation des communes et des villes dans la
RMP
Dans les dynamiques de déplacement et de placement collectif sur des espaces délaissés se
créent des liens à partir desquels se dégagent le partage d’expérience et de savoir-faire au
niveau de la construction. Les résultats sont remarquables dans la configuration des espaces
(aménagement et organisation) et de l’évolution des habitats (provisoire en permanent). Dans
la littérature scientifique, ce système de partage correspond à ce que l’on appelle
communément « auto-construction » (Valladares, 2006 ; Pincent, 2007). En effet, le « système
de l’auto-construction permet aux plus déshérités de bâtir leurs (...) maisons (...) « en dessous
de la normale » avec l’aide de leur famille ou d’amis dans un processus productif fondé sur
des techniques rudimentaires de construction » (Bruno, 1999, p.19). Identifiée comme
résultat des initiatives habitantes de construction d’habitats, l’auto-construction a été proposée
dans les années 1960 pour analyser les pratiques sociales et économiques des habitants en
réponse à une profonde crise urbaine de logement (Merlin et Choay, 2010). Nous la
mobilisons comme cadre d’action et le paradigme d’échange et de partage pour analyser le
passage de l’habitat provisoire à l’habitat permanent. Elle dégage aussi des enjeux sociaux par
rapport à un corps de métier et de main d’œuvre locale, qui par leur savoir-faire remet en
question des présupposés épistémologiques en termes de hiérarchie des savoir-faire240.
8.1.1-Du quartier (Saint-Martin) et de bidonville (Cité-Simone) à la ville Delmas et la
commune de Cité-Soleil
Le quartier de Saint-Martin a été fabriqué en 1925. En effet, au bout de 57 ans de son
évolution, le gouvernement haïtien, par le décret du 23 décembre 1982 (Annexe 12 : décret
créant la commune de Delmas) a institutionnalisé la municipalité de Delmas. La commune de
240
Placé au rang supérieur, le savoir-expert, associé à la culture savante s’oppose au savoir-ordinaire, attribué à
la culture populaire. Cette hiérarchie est à l’origine des travaux des sociologues et philosophes des années 1970
qui développent au sein des domaines de recherche des degrés de compétences attribués à des objets jadis tenus
en marge de l’Université et qui sont différents selon le niveau de savoir de celui il est à origine.
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Delmas a une superficie de 28 km2 environ (IHSI, 2015). Elle est limitée au Nord par Cité-
Soleil, à l’Est par la commune de Tabarre241, au Nord-Ouest par la ville de Port-au-Prince et
au Sud par la commune de Pétion-Ville (Figure 75).
Figure 75 : Tissu urbain de la commune de Delmas242
Source : MICT, 2013
Le passage du quartier de Saint-Martin à la commune de Delmas a permis d’observer l’une
des formes d’intervention a posteriori de l’Etat : il s’agit de l’institutionnalisation des
communes. Or institutionnaliser une municipalité en Haïti, c’est élever le territoire au statut
de ville, car toutes les communes sont considérées dans les documents officiels comme des
villes (Kern, 2017). Ce phénomène s’inscrit dans le développement d’un processus se
caractérisant au début par de l’occupation illicite de la terre et de l’auto construction ; puis par
l’évolution des habitats à travers laquelle se dessine une trajectoire résidentielle des familles
démunies ; par la capacité organisationnelle des habitants à accéder à certains services urbains
; et enfin, par la formalisation du processus par un acte politique et administratif.
Plusieurs facteurs243 sont à prendre en compte dans le changement statutaire du quartier de
Saint-Martin. Parmi eux, l’évolution du tissu de bâti constitue l’élément fondamental. Au
241
Commune créée en 2002 à partir de l’évolution de Delmas et de la commune de Croix-des-Bouquets.
242
Ainsi, par rapport à son histoire, la ville de Delmas est composée de 86 quartiers dont 2/4 sont des bidonvilles
(IHSI, 1978).
243
Le décret du 25 juillet 2015 a créé les communes de Marfranc, Liancourt et Lapointe. Les exigences
officielles de 200 000 habitants et 2 à 5 mètres de distance entre les habitats ne sont respectées (CIAT, 2013).
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cours de la décennie de 1970 et 1980, l’habitat dans la RMP a connu de profonds
changements, notamment dans les quartiers créés en 1925 (Figure 76).
Figure 76 : Evolution de l’habitat entre 1940 et 1970
Image 1 : Habitats fortunés en 1940 Image 2 : Habitats en 1950
Source : Devauges, 1954 Source : Devauges, 1954 ;
Image 3 : Habitat en bois en 1960 Image 4 : Habitat en dur en 1970
Source : Auteur
Source : Auteur
Le tissu de bâtis est composé d’habitats aisés, moyens et précaires construits à partir des
matériaux divers (Figure 77).
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Figure 77 : Caractéristiques des habitats de Port-au-Prince et ses périphéries
Source : Godard, 1985 et auteur
En 1982, la majorité des habitats construits en tôle et en carton dans le quartier de Saint-
Martin a été transformé pour devenir des maisons en béton dont certains comptaient des
étages (Tableau 26).
Tableau 26 : Caractéristiques de l’habitat du quartier « Saint-Martin » en 1982
Typologie Caractéristiques Quartiers Proportion
d’habitat des habitats en 1982 Concernés
Matériaux Taille Valeur de la
Moyenne construction
m2 En dollars US
Auto-construits Récupération, 10 20-60 Saint-Martin 1/4 du
De paille et quartier
de bois morts
Construits par le Blocs et 15 30-70 Cité- 1/4
Gouvernement béton Magloire quartier
Auto-construits De pierres et ≥60 ≥800 Saint-Martin 2/4 du
et consolidés de la chaux, quartier
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Blocs et
bétons
Source : Godard, 1985 ; Lucien, 2018 et Auteur
La mutation de l’habitat est le résultat d’un développement socio-économique graduel des
ménages, car la manière dont elle s’enchaîne défini au fil du temps une amélioration des
situations socio-économiques de certains ménages. Elle constitue en effet le champ par lequel
se dessinent des mécanismes sociaux qui façonnent les attentes de réussite d’un ménage dans
les bidonvilles. Le passage graduellement des habitats provisoires en des habitats permanents
met en exergue une forme de trajectoire résidentielle dans les bidonvilles. La notion de
trajectoire résidentielle fait référence ici aux modes résidentiels successifs sans
nécessairement quitter les lieux. Contrairement à ce l’on observe dans les villes où la
trajectoire résidentielle se caractérise par des déplacements d’un quartier à un autre ou d’une
ville à une autre ; dans les bidonvilles, elle s’observe à travers l’évolution des habitats sur
lequel serait fondé a priori le changement statutaire des territoires.
L’institutionnalisation de la commune de Delmas est suivie d’une croissance urbaine
considérable. Le taux d’urbanisation de la ville passe de 17 % en 1982 à 80% en 2015. Sa
population passe de 104 983 habitants en 1982 à 400 000 habitants en 2015 (IHSI, 2015).
L’accélération de l’occupation du sol de la commune a créé un tissu urbain très dense : 500
habitants/km2 (CIAT, 2013). Sur les 80% des aires urbanisées de la commune, les espaces
sont certes occupés par des bidonvilles (anciens et nouveaux) ; mais à l’intérieur desquels sont
observés une évolution des infrastructures socio-économiques (anciennes et nouvelles) ; des
équipements religieux, des bâtiments publics, des quartiers résidentielles et des zones de
services et industrielles (Figure 78).
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Figure 78 : Infrastructures de Delmas et localisation de ses bidonvilles de 1970 à 2019
Source : Auteur
La tache urbaine de la commune de Delmas a évolué sous l’influence du développement des
infrastructures et des activités socioéconomiques. Le paysage des bidonvilles persiste dans la
commune à des endroits divers entre 2010 et 2019. Les activités socio-économiques sont
reparties entre des clubs, des restaurants, des « marchés de rues 244» : 263 restaurants et Clubs
ont été répertoriés. Ils fonctionnent dans des anciennes infrastructures et équipements
consolidés de 1980 à 2019 (MICT, 2013)245. La commune fonctionne essentiellement à partir
de taxes prélevées sur les habitants et les activités socio-économiques (Noel et Le Nouvelliste,
2020). En dépit du fait que 55% de sa superficie est bidonvillisée, la commune de Delmas est
la plus riche de la RMP, car ses recettes fiscales passent de 93 millions en 2010 à plus de 400
millions de gourdes246 en 2013 (MICT, 2013). Les villes de Pétion-Ville et de Port-au-Prince
lui succèdent avec des recettes respectives de 376.8 millions de gourdes247 et 375.3 millions
de gourdes248 (Ibid).
20 ans plus tard de l’institutionnalisation de la ville de Delmas, par le décret du 11 avril
2002 ; le gouvernement haïtien a érigé en commune Cité-Soleil l’ancien bidonville de Cité-
Simone249. Par le même décret, le gouvernement a créé la nouvelle commune de Tabarre à
244
Des marchandises exposées au bord des rues créant l’atmosphère d’un marché public.
245 Dans le rapport, il est signalé qu’après le séisme, des commerçants et des propriétaires de Club et restaurant
de la commune de Port-au-Prince se sont installés à Delmas.
246 L’équivalent de 80 millions de dollars ou 72 millions d’euro.
247 L’équivalent de 7536 000 dollars américains ou 67 891 892 euro.
248 L’équivalent de 75060 000 dollars américains ou 67 621 621 euro.
249 Simone est le prénom de la femme du président François Duvalier.
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partir de l’évolution des communes de Delmas et de Croix des Bouquets. La commune Cité-
Soleil250 a été un quartier planifié en 1958, puis transformé en bidonville au cours des années
1970 et élevé au rang de commune après 44 ans d’évolution (Figure 79).
Figure 79 : Evolution du bidonville « Cité-Simone » entre 1958 à 2002
Source : Fondation Coopérative de l’habitat, 1981, cité par Godard, 1985 et Auteur
Le projet à l’origine de Cité-Simone visait à construire 20 pavillons comptant chacun 10
appartements de deux pièces mesurant chacun en moyenne 30 m2 (Goulet, 2006). La
croissance du territoire entre 1964 et 1967 a transformé 90% des aires bâties en des
bidonvilles. Les expansions à l’Ouest et au Nord du quartier entre 1975 et 1982 ont accéléré
l’exploitation foncière et occasionné l’utilisation des zones marécageuses pour l’auto-
construction des habitats. Hormis les 10% des anciens habitats construits par le
gouvernement ; le tissu de bâtis de la commune de Cité-Soleil est composé d’environ 754 000
habitats251 dont 90 % sont auto-construits par des matériaux de récupération (tôles usés, bois,
cartons, fragment de blocs et d'autres objets divers) (Figure 80).
250
Située au Nord de la RMP, la commune de Cité-Soleil est composée de deux sections communales (Varreux 1
et Varreux 2) et en 14 quartiers. Les principaux quartiers sont : Bas Fontaine, Bélécou, Bois Neuf, Boston,
Bremond, Brouklin, Cité-Drouillard, Cité-Fierté, Linto (1et 2), Cité-Gérard, Cité-Lumière, Duvivier, Hasco,
Village Démocratie, Macaya, Martial, Pont-Rouge, Sarthe, Soleil 1 et 2, Terre-Noire, Blanchard, Ti Ayiti,
Vaudreuil, Truttier, Menetas, Wharf Jérémie.
251
Données tirées de discussions informelles avec le Maire de la commune en 2019 à la faculté des sciences
humaines de l’Université d’Etat d’Haïti.
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Figure 80 : Habitats de l’ancien bidonville Cité-Simone
Image 1: vue du centre de la commune Cité- Image 2: modèle d’habitat construit par
Soleil construite en 1958 l’Etat en 1958
Source : [Link]
(consulté le 05/04/2021). Source : Auteur
Image 3: habitat d’infortune dans des zones Image 4: habitat d’infortune dans le Litoral
maracageuses en 1970 en 2000
Source : Source :
[Link] [Link]
9+soleil& (consulté le 05/04/2021) (consulté le 05/04/2021)
Image 5: toiture en tôle des habitats en 1990 Image 6: Expansion ouest en 2002
Source : [Link]
Source : [Link] (consulté le 05/04/2021)
cite-soleil (consulté le 05/04/2021)
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L’institutionnalisation de la commune de Cité-Soleil ne s’inscrit pas dans l’évolution de son
tissu de bâti. Le passage du bidonville en commune semble s’inscrire dans une logique
« politique », car en 2002, le quartier représentait 15% de la population électorale de la RMP
(Hurbon, 2014b). Cité-Soleil, lieu de militance du président Jean Bertrand Aristide était
constitué en majorité de membre du Parti du gouvernement à l’époque : le Parti Lavalas.
Le changement statutaire du bidonville de Cité-Simone en commune de Cité-Soleil ne produit
pas les mêmes effets que celui de la Commune de Delmas. En dépit du fait que 2/3 des
infrastructures et équipements industriels de la RMP se situent dans la commune de Cité-
Soleil, habitée par plus de 300 000 habitants, sa recette fiscale est moins de 250 000
gourdes252 en 2018 (Jean-Baptiste, 2017 ; Lajoie, 2019). De sa planification à son
institutionnalisation en commune, Cité-Soleil cristallise les enjeux de fabrication de territoire
entrepris par le gouvernement haïtien. En effet, le décret du 11 avril 2002 n’était pas
accompagné des dispositifs de mise en place pour faciliter aux habitants de bénéficier de
services urbains : seulement 10% environ de sa population ont accès à l’eau potable et
l’électricité (Jean-Baptiste, 2017). Le statut de commune, accordé au bidonville de Cité-Soleil
aurait dû l’inscrire dans un processus d’autonomie budgétaire. Or 90% de sa population sont
en chômage et vivent de leurs débrouillardises quotidiennes et de l’entraide (Goulet, 2006).
La municipalité de Cité-Soleil-endettée-parvient à honorer 30% de ces dettes, alors que son
budget annuel-soit 150 millions de gourdes253- a été réduit en 2018 à 145 millions de gourdes
254
(Césaire et Le Nouvelliste, 2017). Face aux défis budgétaires, l’administration municipale,
outre le renvoi d’une partie de ses employés, peine à gérer 5% des déchets produits par sa
population (Bras, 2010 ; Le Nouvelliste, 2018). Les problèmes de l’assainissement passent au
second rang par rapport aux besoins de survie et d’accès à l’eau potable, à la santé et à
l’éducation. Les habitants de la commune sont privés de presque tous services essentiels
pouvant indiquer l’existence de la puissance publique dans une ville (Alter-Presse, 2008). Ils
sont exposés et livrés à des violences multiformes, aux aléas sécuritaires face aux actions des
« gangs », aux problèmes de chômage, de l’analphabétisme et de l’insalubrité (Jean-Baptiste,
2017).
252 L’équivalent de 3125 dollars américains ou 2 631 euro selon le taux affiché par la Banque de la République
d’Haïti en septembre 2018.
253
L’équivalent de 1 200 000 euro soit moins de 3 euro par habitant
254
L’équivalent de 1 781 196 euro soit 2,3 euro par habitant
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8.1.2-Formation d’un cœur de quartier à Canaan : 10 ans d’évolution du processus
Le quartier de Canaan semble s’inscrire dans le même registre d’évolution de la commune de
Delmas. Car l’évolution de ses habitats permet de mettre en évidence des vagues successives
de transformation de l’enveloppe du bâti qui dépasse celui de Cité-Soleil. Le passage des
tentes, habitats provisoires crée par des ONG, maisons en matériaux de récupération en
maison en durs après 10 ans d’installation massive de la population constitue une différence
(Tableau 27). Les visites de terrain ont permis de constater que 80% des maisons à Canaan en
2019 sont en durs et certaines possèdent un étage (Annexe 1). Les observations de terrain ont
permis de restituer chronologiquement les mutations des matériaux de construction entre 2010
et 2019 allants des tentes préfabriquées, abris provisoires auto-construits aux habitats
permanents (Figure 81).
Figure 81 : Evolution des habitats à Canaan entre 2010 et 2019
Image 1 : Tentes préfabriquées en 2010 Image 2 : Variétés de tentes en 2010
Source : Auteur Source : Auteur
Image 3 : Habitat (tente) en 2011 Image 4 : Habitat du Camp Corail en 2012
Source : Auteur Source : Photo de Linda Polman
Image 5 : Habitat auto-construit en 2013 Image 6 : Habitat en toiture de tôle en 2019
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Source : Auteur Source : Auteur
Image 7 : Vue du sous-quartier de Canaan 3 en Image 8 : Habitat en béton 2019
2018
Source : Auteur Source : Auteur
Tableau 27 : Caractéristique de l’évolution de l’habitat à Canaan de 2010 à 2019
Traits distinctifs des Habitats provisoires Habitats permanents
habitats (2010 à 2014) (2015 à 2019)
Types des matériaux « Prela », tôles et bois ; Béton, tôle, blocs, planche, et de
matériaux récupérés roche
Types d’habitats Tentes et abris Maison en béton
provisoires
Nature des fabricants ONG(s) et habitants Habitant expert (« Bos maçons »),
habitants profanes et proches
Modalité de Préfabriqué, auto- Construction par phase successive,
construction construit auto-construction profane
Fonction pour les Logement provisoire Logement permanent (résidence
habitants permanente), équipement de services
Source : Auteur
Le développement et la consolidation du tissu de bâti permet aux habitats d’assurer, outre la
fonction de logement, le cadre physique pour le fonctionnement d’un ensemble de services
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comme l’éducation, la santé, l’eau potable ainsi qu’une variété d’activités socio-économiques.
Les bâtis et leur distribution dans l'espace à Canaan dégagent à partir de 2019 l’image d’un
développement urbain en construction (Petter et al. 2020). 65% des aires bâties sont occupés
par des habitats individuels (CRA, 2017). 20 à 35 % des bâtis en dur assurent le cadre
physique de service tel que des écoles, des églises, des hôtels, de petits commerces, de petites
entreprises telles que de magasin de vêtements, de quincaillerie, de kiosques d’eau, des
« banques de loterie », des petits salons de beauté, de centre de santé, de pharmacie, de
cabinet dentaire, des restaurants, des discothèques et des clubs (Ibid.). Les observations sur le
terrain ont permis de constater une concentration de 50% de ces équipements dans le sous-
quartier Canaan 3 (Figure 82).
Figure 82 : Concentration des équipements de « services » dans le sous-quartier de Canaan 3
Source : Auteur
L’inventaire255 des équipements de service dans le sous-quartier Canaan 3 a permis de
répertorier 26 écoles privées256 sur 33 qui fonctionnent dans le quartier de Canaan. Les 2 écoles
« publiques »257 qui fonctionnent sont situées aussi à Canaan 3. Les 4 centres de santé qui
255
Nous inventorions les équipements à partir des indications affichées sur les bâtis.
256
La prédominance du secteur privé dans le domaine éducatif à Canaan 3 est le reflet d’une réalité nationale, car
sur 22 000 écoles qui fonctionnent à l’échelle du pays, 82% sont privées.
257
Nous utilisons des guillemets pour signaler les flous statutaires de ces écoles, car, les habitants continuent à
lutter pour une reconnaissance officielle de ces écoles. Les habitants, après sa création, ont installé un directeur,
et désignés des professeurs pour travailler avec les élèves. Mais le gouvernement haïtien tarde à reconnaitre ces
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fonctionnent se localisent aussi dans le sous-quartier Canaan 3 où 2 hôtels sur 3 inventoriés
situent aussi. Les 2 « usines » de fabrication de bloc de construction, les 2 entreprises funéraires
et 17 églises y sont localisées. Toutes ces infrastructures et équipements se concentrent aux
alentours de la place publique et du lieu de culte258 du sous-quartier de Canaan 3. La place
publique du sous-quartier de Canaan 3, avec quelques dispositifs de siège (observation de terrain
cf. chapitre 3) assure la fonction d’une vie urbaine : jeux collectif, jeu de hasard, la romance,
rencontre conviviale, échange…Elle peut être considérer comme un lieu de débat public pour les
adultes, de commerces ambulants pour certaines femmes et de loisir pour de nombreux enfants.
Elle fonctionne, comme un noyau pour la vie du quartier, un lieu attractif pour la population.
L’existence et la concentration de tous ces éléments projettent l’émergence du cœur de quartier
où se concentre aussi plus de 50% des activités socio-économiques de Canaan (Figure 83).
Figure 83 : Concentration des activités socio-économiques dans le sous-quartier de Canaan 3
Source : Auteur
La concentration des activités socioéconomiques dans le sous-quartier de Canaan 3 reflète son
évolution du tissu de bâti par rapport aux autres. L’état des lieux des infrastructures et
écoles. Ces écoles fonctionnent depuis 2018, sous le nom de Lycée René Gracia Préval et école nationale de
Canaan. Elles sont logées dans des bâtiments fabriqués par des acteurs humanitaires et la société civile du
quartier.
258
A Canaan 3, l’église Catholique Saint-Famille, située en face de la place publique fait l’objet de cet élément
matériel et symbolique qui fédère la vie sociale et communautaire d’une couche de la population de Canaan.
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d’équipements à Canaan dans l’analyse fait ressortir une pluralité de secteur d’activités socio-
économiques qui sont investis par les habitants. Les différents équipements de services
concentrés dans le sous-quartier Canaan 3 semblent l’inscrire dans le processus des villes a
posteriori dont le profil urbain se dessine à partir de la formation du cœur de quartier. Le cœur de
quartier en émergence dessine le profil urbain en évolution à Canaan. Dans la littérature
scientifique, ce profil est présent sous des termes variés : « ville réparable » évoquée par l’ONU-
Habitat (2015) et « ville de facto » (Petter et al. 2018). En 2020, le fonctionnement du quartier
lui a conféré l’image d’une « ville fonctionnelle » : techniquement Canaan n’est pas une ville,
mais il n’est plus un bidonville (Petter et al. 2020). En revanche, son profil met en évidence les
premiers éléments du processus de formation des villes a posteriori.
8.2- Des processus similaires dans des pays de l’Amérique Latine (Brésil et Pérou)
La question des bidonvilles à São Paulo et à Lima se trouve à la croisée des initiatives
habitantes, des interventions des pouvoirs et des acteurs humanitaires. Le tissu de bâti de ces
villes est très dense. Il est formé en majorité par des habitats auto-construits au fil du temps et
reparti à l’horizontal. Dans les paysages des habitats auto-construits apparaissent des extrémités
de fers enfoncés dans des bétons, des murs en construction, d’autres inachevés qui traduisent la
consolidation des habitats. Les habitats sont peu à peu transformés, selon les besoins, les moyens
et les aspirations de leurs occupants. L’observation dans la durée montre une évolution allant de
l’habitat provisoire à l’habitat permanent, de l’initiative habitante à l’intervention de la puissance
publique, de l’absence de services aux paiements des abonnements de services, de l’occupation
foncière à la régularisation des parcelles, du statut d’occupant au statut de propriétaire. Les
programmes politiques mis en place par les pouvoirs publics ont permis des améliorations
physiques, sociales, économiques, organisationnelles et environnementales de nombreux
bidonvilles dans les agglomérations de São Paulo et de Lima. Les actions publiques à l’égard des
bidonvilles ont permis non seulement une réhabilitation physique et légale de ces territoires,
mais aussi un changement des statuts des habitats, des habitants et des territoires. Les anciens
bidonvilles régularisés font désormais partie des trames urbaines au même titre que les anciennes
villes produites formellement. Nous mettons en évidence de façon chronologique et succincte
l’évolution des bidonvilles à São Paulo et à Lima afin d’éprouver l’hypothèse de l’existence de
similitude entre le processus de bidonvilisation observé dans la RMP où l’évolution des habitats
à Canaan a été analysé. Les éléments similaires constatés dans les cas de São Paulo et de Lima
joints à ceux de la RMP (précédemment présentés) ont permis de schématiser le processus.
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8.2.1- Les favelas de São Paulo (Brésil) : quel territoire après 40 ans ?
En 1950, la population brésilienne (41.236.315 habitants) était subdivisée en 2/3 ruraux et 1/3
citadins (Roussel, 1988). La population urbaine, avec un rythme d’environ 10% l’an, passe de
36,2 % en 1950 à 80% en 2002 (Thiery, 2016). Parmi les 8 grandes259 agglomérations
brésiliennes touchées par des vagues importantes d’exode rural, São Paulo a été la plus impactée
(Sachs, 1981). La ville de São Paulo passe d’une ville de 4 791 000 habitants en 1940 à une
agglomération de 20 millions habitants en 2020 (Davis, 2007). Cette augmentation de population
a alimenté l’étalement urbain dans toutes les directions de ses périphéries (Figure 84).
Figure 84 : Evolution de l’étalement urbain de São Paulo entre 1872 et 2002
Source : Hervé Théry, 2017
L’expansion de São Paulo est à l’origine d’importantes vagues d’exode rural entre 1960 à
1985. São Paulo260, habitée au cours de cette période par 10 % des gens les plus riches du
Brésil, concentrait 50 % du revenu national, 40 % du PNB du pays, 39 % de la production
industrielle, et 27 % de la recette du secteur tertiaire (Torres Moraes, 2010 ; Chétry, 2010). En
1977, le PNB/habitant au Brésil a été 1 030 dollars américains, celui de São Paulo était estimé
à 2 500-soit une différence de 1 470 dollars, équivalent de 143% (Ibid.). Attirée par cette
situation économique, 600 000 migrants en provenance majoritairement du milieu rural
259
São Paulo, Recife, Belo Horizonte, Porto Alegre, Salvador, Fortaleza, Curitiba et Belem.
260
Elle représentait 0,1 % de la superficie nationale brésilienne, 9 % de la population totale y habitent. Les
revenus moyens des plus riches étaient 176 fois plus élevés que ceux des plus pauvres (Sachs, 1988).
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venaient s’installer chaque année entre 1972 et 1980 (Sachs, 1995). A la situation socio-
économique des nouveaux arrivés s’ajoute la diminution des revenus des plus pauvres de 4%
(18% en 1960 à 14 % en 1976)261 (Sachs, 1981). Or la location de logements a connu une
croissance de 40%, alors que São Paulo faisait face à des problèmes de logements en quantité
et en qualité : en 1970 la ville « manquait 7,9 millions de logements et 15 millions de familles
vivent dans des conditions indécentes » (Torres Moraes, 2010, p.19). La combinaison de ces
facteurs a alimenté son étalement urbain vers le Nord, l’Est et le Sud-Est (Ibid.). Ainsi la
croissance économique262 de São Paulo s’est accompagnée d’une expansion territoriale
marquée par une augmentation des favelas (Figure 85).
Figure 85 : Frise chronologique de l’évolution des favelas à São Paulo entre 1950 et 2020
Compilation de source : SACHS, 1981 ; Roussel, 1988 ; Souchaud, 2009 ; Chétry, 2010, 2013
; Thiery, 2016 ; Chatel et al. 2017, ONU, 2018 et Auteur.
Entre 1950 à 1980, São Paulo a accueilli entre 63 000 à 578 000 nouveaux arrivés qui font
passe sa population urbaine de 4.7 à 15 millions-soit une augmentation de 163% (Chétry,
2010). Or 51% de ces nouveaux arrivés sont incapables ni d’assurer la location de leurs
logements (déjà en nombre très limités (23%)) ni d’acquérir du foncier dont le coût était
estimé à plus 40% des revenus des plus pauvres (Davis, 2007). Face au besoin de se loger et
abandonnées à leurs sorts, les nouveaux arrivés263ont recouru à des pratiques sociales et des
moyens informels pour occuper ou acquérir une parcelle là où l’accès au foncier est libre ou à
meilleur marché.
261
Les revenus moyens des plus riches étaient 176 fois plus élevés que ceux des plus pauvres.
262
Son produit intérieur brut croît de 5,6 % par an entre 1965 et 1978.
263
Composés d’ouvriers en quête d’emplois et d’opportunités, d’immigrés à la poursuite des meilleures
conditions de vie joints aux travailleurs avec de très faibles revenus.
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Ainsi l’accès au foncier a été parmi les premiers enjeux liés aux logements des démunis
nouvellement arrivés. Le flux des nouveaux arrivés depuis 1950 a alimenté des vagues
d’occupation et de vente illégales264. Le sol inoccupé dans les périphéries Nord et Est (42% de
ressources foncières) allait devenir les principales zones d’expansion des favelas (Ibid). En
1980, les occupants des parcelles représentaient environ 18% de la population de la région
(Chétry, 2010). Les favelas sont fabriquées sur des terrains publics (37,3 %), propriétés
privées (28 %) et des propriétés mixtes (35 %)265 (Roussel, 1988). Les zones occupées étaient
généralement inondables, délaissés et peu constructibles ; certaines sont localisés à des
endroits en forte pente, d’autres au bord des rivières et des lacs de barrages (Ibid.). Pour
accéder à un foncier plus constructible, certaines couches de population se sont organisées en
mouvement dont celui du19 mai 2001 connu sous le nom de Mouvement des Travailleurs
Sans Toit (MTST)266. Près de 400 familles (soit environ 2000) se sont regroupés pour occuper
un terrain dans la périphérie de Guarulhos, près de l’aéroport de São Paulo. Ils ont créé la
favela Anita Garibaldi sur 1139 000 mètres carrés (Jorge 2002). Dans cette favela, 9 000
familles sont enregistrées par la maire de São Paulo et 1 500 d’autres sont en attente (Ilionor,
2009). Sur les espaces occupées et « achetés » dans les périphéries se développement les
favelas qui ceinturent la ville (Figure 86).
264
La vente des parcelles de moins de 250 m2 en moyenne a été interdite, tandis que plus de 1.2 million de
parcelles de 200 m2 sont vendues dont leur coût total a été estimé à environ 1 milliard de dollars américains
(Davis, 2006 ; Torres Moraes, 2010 ; Théry, 2016). Les chiffres évoquent que la monétisation qui caractérise
l’accès au foncier est lié à la forte demande de logement pour les nouveaux arrivés (Davis, 2007). La dynamique
de parcellisation et de lotissement a augmenté la valeur marchande des parcelles en 1980 dans la région Est entre
30 à 40 % du coût initial en 1960 (Damais, 1985). Ce qui alimente en conséquence le recours à l’occupation des
fonciers délaissés.
265
Les propriétés mixtes traduisent des fonciers dont une partie appartient à l’Etat et l’autre à des particuliers.
266
Quatre jours après leur établissement sur le site, l’action judiciaire entreprise par le propriétaire a entraîné une
manifestation du MTST.
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Figure 86 : Densité de favélas à São Paulo en 2007
Source : Braises. 2012.
Entre 1950 et 2000, toutes les périphéries sont occupées par des favelas. Le nombre de favela
passe 163 favelas en 1960 à 1571 en 1980 soit une augmentation de 864% au cours de 20 ans
(Valladares, 2006). La population des favélas à São Paulo a été multipliée par 10 : elle passe
de 88 000 à 880 000 (Sachs, 1981). En 2000, sur plus de 350 000 de favélas que compte le
Brésil, plus de 126 664 se trouvent à São Paulo-soit 36% du nombre de favelas au total
(Davis, 2007). En 2010, l’agglomération de São Paulo compte 154 350 favelas où habitent 19
à 29% de sa population urbaine (Chétry, 2010). Les habitats dans les favelas ont aussi
augmenté de 100 328 (1 178%) au cours de 20 ans : ils passent de 8 552 en 1960 à 108 880 en
1980 (voir la Frise). Les habitats des favelas représentent 63% du tissu de bâti de São Paulo
(Torres Moraes, 2010). Les matériaux de construction des favelas ont aussi évolué, ils passent
des matériaux récupération, des bois et des tôles à des habitats en dur dont illustre l’évolution
du « villa jacqueline », une favela du Sud-Ouest de Sao Paulo (Figure 87).
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Figure 87 : Evolution des habitats de la favéla « villa Jacqueline » entre 1950 et 2003 et vue
aérienne de São Paulo
Image 1 : habitat en 1950 Image 2 : habitat en 1970
Source : Cath (2012) Source : Dias (2013)
Image 3 : habitat en bedon en 1990, Image 4 : habitat en 2000
Source : Valladares, 2006, p. 123. Source :[Link]
20 (consulté le 04 /04/2021)
Image 5 : habitat des favelas en 2003 Image 6: vue arierienne de Sao Paulo en 2021
Google Earth, 2021 Source : Source : Google Earth, 2021
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Les mutations de l’habitat ont été un facteur déterminant dans l’évolution des actions
publiques267 à l’égard des favelas à São Paulo. Au bout de 70 ans d’évolution, les habitats
dans les favelas sont passées de « proportion des logements non autorisés » aux « occupants
sans droit [squatters] », puis en « habitat problématiques », pour être traitées d’abord comme
« unité d’habitation sociale », puis régularisées pour faire partie intégrante de la ville
(Roussel, 1988 ; Davis, 2007). En effet, la politique de déguerpissement et de démolition
exercée à l’encontre des favelas au cours des années 1950 à 1970 a succédé à une forme de
reconnaissance officielle des favelas. Au cours de la décennie de 1970, les autorités étatiques
de São Paulo ont recensé les habitats, les parcelles et les habitants de favelas des périphéries
de la ville. L’enregistrement des habitats, des favelas et des habitants qui y vivent constituent
des données exploitables à des fins statistiques. Les politiques de recensement ont d’abord
pour fonction d’en empêcher l’extension, de contrôler et de freiner les migrations qui les
alimentent. Les recensements visent à documenter les problèmes, à poser un diagnostic et à le
traiter, ou à produire des fichiers aux besoins des administrations. Le recensement amorcé en
1980 a cédé la place en 2002 à un programme politique visant à régulariser les bidonvilles
dans des zones où les habitats sont déjà consolidés (Annexe 13 : régularisation des favelas).
Entre 2002 et 2003, la municipalité de São Paulo a régularisé 160 favelas dont 41 dans la
périphérie Nord, 51 dans la périphérie Sud, 53 dans la périphérie Sud-Est et 15 dans celle de
l’Est (Annexe 13). Le nombre de familles bénéficiaires de ce programme a été estimé à 150
000. Le statut de plus de 45 000 parcelles a été régularisé, ce qui a permis la régularisation
aussi de 30 000 à 45 000 habitats (Uzzo, 2005). Ce programme a été en 2003 pour l’ONU-
Habitat268 un exemple fort pour renforcer sa politique qui consistait à inciter les
gouvernements à revaloriser les bidonvilles à partir de leurs politiques d’ajustement
structurels. Les interventions a posteriori des pouvoirs publics s’inscrivent dans un processus
où les habitats se sont consolidés. L’intervention a postériori des pouvoirs publics a permis
aux habitants de passer d’occupant à propriétaire d’immobilier. Elle a permis aussi aux
habitats et les parcelles de sortir de l’« illégalité et de l’informalité » pour devenir une source
de fiscalité. Les actions publiques à l’égard des favelas à São Paulo constituent un cas typique
267
Or depuis 1964, le gouvernement brésilien a créé la Banque Nationale d’Habitation (BNH) pour améliorer la
qualité de l’habitat dans les favelas, ralentir leur croissance et freiner l’expansion de l’occupation illégale des
sols urbains et surtout pour s’attaquer aux problèmes, sociaux, économiques, …. (Drummond, 1981 ; Bruno,
1988).
268
Au cours des années 2000, l’ONU-Habitat prône une politique intitulée « The challenge of slums ». Après
trois décennies de prise de connaissance de l’augmentation des bidonvilles dans les pays du Sud, l’ONU-Habitat
préconise une amélioration des bidonvilles afin de réduire les inégalités socio-spatiales et d’améliorer la sécurité
urbaine dans de nombreuses villes (ONU-Habitat, 2003).
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pour illustrer l’hypothèse de l’existence des similitudes sur l’incidence du processus de la
bidonvilisation sur la ville dans les pays du Sud. En revanche, le Cas de São Paulo reste limité
par rapport au statut de ville qui n’a pas été accordé aux anciennes favelas.
8.2.2-Les bidonvilles de Lima (Pérou) : vers des villes fonctionnelles après 30 ans
En 1950, la population péruvienne (10 364 620 habitants) était subdivisée en 64 % rurale et
36% urbaine (Saez Giraldez, 2015). On estimait la population urbaine à 3 731 263 dont 17%-
soit 1 716 000 habitants- vivaient à Lima (Bourricaud et Dollfus, 1963). La ville de Lima s’est
vite transformée en une région urbaine269 où se développent le secteur industriel et les
exportations de sucre, de coton, de cuivre, d’argent et des produits de la pêche ainsi que des
réseaux routiers (Orihuela-Egoavil, 2006). La région de Lima où se concentrent les appareils
étatiques et les grandes opportunités d’emplois pour les classes populaires est aussi le centre
de grands investissements publics de construction d’hôpitaux, d’écoles, de logements sociaux
entre 1948 et 1956 (Ibid.). A moins de 2 km du centre-ville, environ 64 % de la force de
travail se trouvait dans l’agriculture nécessitant une forte main d’œuvre dont on ne réclamait
pas forcément de hautes compétences (Dollfus, 1968). En 1954, on comptait près de 600 000
habitants qui vivaient des activités des usines, de l’agriculture et de constructions, dans des
habitations à bon marché, des entrepôts et des habitats inachevés qui se réalisaient dans les
espaces vides entre la capitale et le port (Ibid.). Les quartiers résidentiels de San Isidro et de
Miraflores n'ont plus de terrains libres ; de nouveaux quartiers résidentiels sont en
construction autour du golf de Monterrico et sur les collines au Nord de la ville (D’Ercole et
Sierra, 2008 ; Saez Giraldez, 2015). Attirés par ces activités, environ 105 000 migrants venant
du milieu rural se sont installés dans la région de Lima chaque année entre 1950 et 1960
(Michel et Oliveau, 2017). Ils font accroitre la population de la région de Lima en 1960 à plus
de 2 millions d'habitants, tandis qu’en 1940, elle comptait 121 000 habitants (Ibid.). Ce qui
représente à l’époque plus la moitié de l’accroissement total du Pérou (Driant, 1989). Cette
forte croissance de la population urbaine a entraîné une importante demande de logements. Or
269
Les autres grandes villes du Pérou comme Arequipa, Trujillo, Chiclayo, Piura, Cusco, Iquitos, Chimbote,
Huancayo, Tacna ont toutes connu aussi une augmentation de 122 000 habitants en moyenne au cours de cette
période. Mais l’accroissement urbain de la région de Lima, composée de Lima et du Callao, a été le plus
fortement impacté par une augmentation d’environ 200 000 habitants par an (Bourricaud et Dollfus, 1963,
Chétry, 2015). L’arrivé de ces migrants a transformé le paysage urbain de Lima, car à moins de 2 km des
résidences du centre-ville historique se trouvaient des champs de coton traversés par l'avenue Arequipa qui
connectait la ville de Lima à ses périphéries de Lince, San Isidro et Miraflores qui connaissaient à peine des
constructions tout au long de son parcours jusqu’au port du Callao (Dollfus, 1968). Jusqu’à la fin des années de
1940, le paysage urbain de Lima conservait encore les charmes des villes planifiées avec des immeubles alignés
et des rues qui séparent les habitats résidentiels (Deller, 1970).
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dans la région de Lima, l’effectif des habitats-en quantité insuffisante-peine à assurer le
logement de 5 à 10 % de nouveaux arrivés solvables ; et les pouvoirs publics n’ont pas pu
mener une politique de logement capable de faire face aux besoins de 90% des démunis
insolvables (De Soto, 2006). Provenant majoritairement de la campagne, insolvables et sans
revenus, les nouveaux arrivés ont donc occupé des espaces délaissés dans les périphéries, puis
auto-construisent des habitats et font grossir l’étalement urbain de la région de Lima (Figure
88).
Figure 88 : Expansion urbaine de la région de Lima entre 1862 et 1970
Source : Jean-Paul, 1970 et Auteur
L’étalement urbain de 1954 a particulièrement démarré à partir de la fabrication des
bidonvilles au Nord de la ville à proximité des infrastructures routières ( Mesclier, 2011). Au
cours de la décennie de 1950, la population des bidonvilles de la région de Lima a été estimée
à 26% de sa population urbaine, ce qui représente une taille de 600 000 résidents. Cette
population ne cesse de croitre autant que la population de la région de Lima. Si entre 1950 et
1960, sur 1.85 million citadins, 26% vivaient dans les 17 à 23% des habitats situés dans des
bidonvilles ; entre 2010 et 2020, sur les 9 millions des citadins de Lima, 44% sont logés dans
les bidonvilles (Figure 89).
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Figure 89 : Frise de l’évolution de la population urbaine de Lima et des bidonvilles
Compilation de source : Dollfus, 1968 ; Deller, 1970 ; Burgos, 2003 ; Barreda et Ramirez,
2004 ; Piron et al. 2015 ; Saez Giraldez, 2015, Michel et Oliveau, 2017 et Auteur
L’extension des bidonvilles de Lima est particulièrement remarquable entre 1970 et 1980. A
partir des années 1970, l’occupation foncière s’étendait au-delà des aires urbaines, sur des
terres peu constructibles. Les habitats des bidonvilles représentaient alors 40% du logement
de la ville et repartis sur plus de 54% de la superficie de bâti (Barreda et Ramirez, 2004)
(Figure 90).
Figure 90 : Extension des bidonvilles de Lima en 1970
So
urce : Deller, 1970, p. 80 et Auteur
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Accédés d’abord aux fonciers délaissés au Nord, Sud et à l’Est, puis dans les collines, les
nouveaux arrivés se sont installés sur des terrains où les premiers habitats auto-construits sont
alors désignés d’abord « Barriadas »270 (vers 1950) ; puis « Pueblos Jovenes »271 (vers 1970)
et « Asentamientos Humanos »272 en 1980 (Michel et Oliveau, 2017). Parmi les bidonvilles,
l’évolution des habitats du « Villa el Salvador » est particulièrement remarquable (Figure 91).
Figure 91 : Evolution de l’habitat de Villa el Salvador entre 1971 et 2010
Image 1 : Habitats auto-construction en 1971 Image 2 : Habitats étalés en 1975
Source : Enriquez, 2008, p.98 Source : [Link]
(consulté le 01/04/2021)
Image 3 : Habitat densifié en 1980 Image 4: Habitats en dur en 1990
Source : Driant, 1989, p.167 Source: Saez Giraldez, 2015, p.136
270
Désigne littéralement les gens et/ou quartiers misérables.
271
Traduit littéralement quartier populaire ou pauvres.
272
Traduit littéralement « établissement humain ».
Cette thèse est accessible à l'adresse : [Link] 297
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Image 5 : Habitats régularisés en 2006 Image 6 : Enregistrement des habitats dans
les zones en expansion en 2012
Source : [Link] (consulté le Source : Clerc et al. 2017,
01/04/2021)
La région de Lima, située au bord de l’océan pacifique, étalée sur une superficie de plus 2 672
km², est habitée entre 1990 et 2000 par 7.6 millions habitants dont 2.4 millions sont logés
dans les bidonvilles (Deller, 1970). Autrement dit la population des bidonvilles de Lima au
cours de la décennie 1990 représente quasi deux fois la taille des habitants de la région du
Rhône en France (1.5 million). L’espace urbain de la région est désormais caractérisé par
deux types d’urbanisation : l’urbanisation planifiée qui constitue le centre historique de la
ville, assimilé dans la carte à l’« espace urbanisé », déclaré patrimoine mondiale en 1996; et
l’urbanisation non planifiée combinant les anciens bidonvilles consolidés avec un tissus
urbain plus dense et les bidonvilles nouvellement fabriqués moins denses.
Au bout de 46 ans d’évolution du processus-soit de 1950 à 1996-les pouvoirs publics
interviennent pour formaliser les initiatives habitantes. Soutenu par des acteurs
internationaux, notamment la Banque Mondiale, le gouvernement d’Alberto Fujimori 273 a
créé en 1996 la Commission de Formalisation de la Propriété Informelle (COFOPRI) (Michel
et Oliveau, 2017). La mission de COFOPRI a été de formaliser les bidonvilles et de
régulariser progressivement des parcelles en délivrant des titres de propriété individuels aux
habitants (Annexe 14: Document officiel de régularisation des bidonvilles à Lima au Pérou).
Les pouvoirs publics ont d’abord procédé à un recensement global des habitants dans les
bidonvilles ; puis ils ont mis en place un système d’enregistrement des occupants, des habitats
et des parcelles (Annexe 13 & 14 : système d’enregistrement des parcelles à Sao Paulo et à
273
Président du Pérou 28 juillet 1990 – 22 novembre 2000
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Lima). A l’issue du programme de régularisation, environ 62% de l’ensemble des bidonvilles
sont formalisés et font partie intégrante de la ville de Lima (Figure 92).
Figure 92 : Bidonvilles régularisés et « Villa el Salvador » à Lima entre 1996 et 2000
Michel et Oliveau, 2017 et Auteur
Après la consolidation des habitats et la régularisation des anciens bidonvilles, le paysage
urbain de Lima est formé d’une urbanisation planifiée et une autre régularisée. Parmi les
bidonvilles régularisés, l’expérience de « Villa El Salvador » est remarquable en termes
d’auto-organisation et d’intervention a posteriori de l'État conférant à l’ancien bidonville le
statut de ville. Le bidonville « villa El Salvador », créé en 1971, est devenu une municipalité
au bout de 30 ans. Alors que la régularisation du bidonville Nuevo Pachacûtec ne lui permet
de devenir une ville, mais une composante de la ville au même titre que les villes planifiées.
La combinaison des anciens bidonvilles régularisés et des anciennes villes planifiées confère à
l’agglomération de Lima un paysage urbain constitué de territoires planifiés et de territoires
intégrés a posteriori dans les trames urbaines (Figure 93).
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Figure 93 : La ville de Lima avant et après la régulation des bidonvilles
Saez Giraldez, 2015, p.96 et Auteur
Le plan initial de la ville de Lima a été élaboré sous forme d’un rectangle quadrillé en îlot. Au
fur et mesure que la population des vagues de migration se concentre dans les périphéries, le
territoire de la ville se croît. Dans la phase initiale de son étalement, l’accès au sol se fait
essentiellement par invasion de terrains sur lesquels les occupants auto-construisent des
habitats ; puis créent des dispositifs techniques pour se raccorder aux réseaux techniques des
services publics de base (eau, électricité…) (Martin, 2000). La régularisation des habitats qui
se sont auto-construits graduellement confère un nouveau plan à la ville : le plan de la ville
combine désormais l’espace planifié et les zones régularisées.
Au cours des années 2010, dans la littérature scientifique, l’évolution du processus de
bidonvilisation observée à Lima est analysée tantôt comme « ville informelle » (Enriquez,
2008 ; Michel, 2012 ; Michel et Oliveau, 2017) tantôt comme « ville progressive » (Saez
Giraldez, 2015). La ville informelle se défini comme un phénomène d’urbanisation vaste et
complexe qui résulte des réponses de la population au besoin de logement en marge du cadre
formel (Michel et Oliveau, 2017). Elle est caractérisée par des détournements des règles de la
construction, des normes de l’urbanisme, du droit de la propriété. Les pratiques de
l’occupation de terrains privés ou publics qui caractérisent la phase initiale inscrit la maitrise
foncière- comme premier élément dans le cadre de planification formelle- en dernière
position. En effet, la maitrise foncière qui se fait par régularisation a posteriori des parcelles
fait passer l’occupation « illicite » au début à la propriété foncière dans le temps. Le statut
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juridique du foncier permet aux habitats et aux habitants de jouir aussi du statut formel dont
l’ensemble advient après la consolidation du tissu de bâtis. Par la régularisation du foncier et
des habitats, le développement territorial de Lima passe à travers un changement de « système
de propriété » (De Soto, 2006) : la propriété de facto cède la place à des propriétés de droit.
Cependant, la notion « ville informelle » semble exclure certaines dimensions importantes du
processus : comme l’intervention des pouvoirs publics. Car l’informalité est souvent associée
à une déficience ou une absence des appareils publics dans l’activité concernée. Dans ce cas,
l’Etat n’est pas absent. Il intervient a posteriori pour valider ou régulariser les éléments initiés
par les habitants. Ainsi, le temps (40 ans en moyenne) et l’intervention des pouvoirs publics
constituent deux fondements dans les étapes de l’évolution. Le temps relativement long est
plus adapté aux situations socio-économiques des démunis pour auto-construire, transformé
progressivement leur habitat. Par le temps les formes urbaines initiales évoluent et se
solidifient. Ainsi, les « villes informelles » sont le résultat d’un processus de territorialisation
dans lequel l’Etat, par stratégie de laisser-faire, intervient de façon a posteriori à partir du
moment où le tissu du bâti se consolide et donc assimilable à celui de la ville. Il s’agit d’une
manière de « faire ville » combinant autrement les éléments urbanistiques lorsque l’on pense
la ville à la manière des occidentaux. C’est pourquoi, il convient à notre avis de les considérer
par le temps et le processus : ce sont donc des « villes a posteriori ». Ainsi qualifiée,
l’agglomération de Lima se caractérise dans sa composition territoriale par deux formes
urbaines: une composante de « ville a priori » associée à la partie planifiée combinant les
actions publiques et les compétences des professionnels de l’urbanisme avant d’être habitée,
et une autre composante, assimilée aux « quartiers et/ou villes a posteriori » combinant
autrement les éléments de l’habiter en ville: l’accès au sol, les acteurs, l’accès aux services, la
viabilisation de l‘espace, la construction.
L’analyse du cas de Lima a permis de corroborer l’hypothèse de l’existence des similitudes
dans l’évolution des bidonvilles et son incidence sure « faire ville » dans les pays du Sud.
Dans le cas de l’agglomération de Lima où se situe « villa el Salvador », ce point de la
recherche met en évidence un aspect de la ville a posteriori qui pourrait enrichir les études
urbaines et les points de vue sur les villes contemporaines dans les pays du Sud. L’analyse de
l’évolution du processus de bidonvilisation de Lima et de son étalement urbain permet
d’appréhender une nouvelle forme de planification urbaine, à l’origine des initiatives
habitantes, capable d'évoluer dans le temps et plus adaptée aux situations socio-économiques
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des ménages, plus habitable au fur et mesure que les matériaux de construction des habitats
sont améliorés. A ce stade de consolidation, les pouvoirs publics, régularisent des bidonvilles
jusqu'à les inclure dans la composition de la ville. Ainsi l'évolution de ses tissus de bâtis
constitue un facteur déterminant dans la prise de décision des acteurs publics. L’analyse de cet
aspect progressif de l’urbain est corollaire à une articulation entre d’une part l’évolution de
l’habitat et la ville, et d'autre part, entre l'évolution des anciens centres villes historiques
coloniales et les nouvelles agglomérations urbaines dans les pays du Sud.
L'analyse des cas de São Paulo et de Lima combinée à celle du processus de bidonvilisation
de la RMP a permis de mettre en évidence des modalités de faire la ville qui aboutissent à ce
que nous qualifions de « ville a postériori ». En effet, si le cas de Canaan a permis de
comprendre et mettre en évidence les mécanismes de l’auto-organisation, l’auto-construction
et l’auto administration des phases initiales de l’évolution, on constate, à partir des cas de Sao
Paulo et de Lima, qu’au bout d’un temps plus ou moins long de leur histoire, il y a une forme
de « normalisation », voire de reconnaissance a postériori de ces quartiers par les pouvoirs
publics. C’est aussi le cas du quartier de « Saint-Martin », en Haïti, créé en 1925 qui est
devenu la ville de « Delmas » en 1982 (soit 57 ans après sa création). Le bidonville de « Cité-
Simone » créé en 1958 par le gouvernement haïtien, puis transformé en un grand bidonville,
est élevé au rang de commune « Cité-Soleil » en 2004 (soit 44 ans après sa création). Le
quartier de Canaan, semble s’inscrire dans un processus similaire. A contrario, les villes
planifiées s’inscrivent dans une logique de création inverse. Elles font l’objet d’une
planification par les pouvoirs publics et d’une structuration spatiale (consignés dans des
documents de planification, ...). L’un des premiers éléments qui permet la mise en place de ce
processus (programme d’aménagement) est la maitrise foncière, suivi par la viabilisation, les
programmes de constructions (habitats, équipements, …) et enfin l’installation des
populations.
8.3- Mutations de l’habiter dans les bidonvilles : vers un « urbanisme inversé »
Il y a déjà plus d’un siècle que le thème urbanisme a été forgé pour recouvrir un ensemble de
faits aussi vieux que les civilisations urbaines. Et depuis sa création, ce terme tend à garder
l’acceptation qui regroupe toutes actions (publiques, privées et entrepreneuriales) visant à
concevoir, organiser, aménager ou transformer l’espace urbain (Harouel, 1981). Or à partir de
1950, deux formes urbaines qui sont à l’origine de deux modes d’habiter coexistent dans
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l’espace urbain : la ville et le bidonville. Les bidonvilles sont perçus comme le versus de la
ville en termes de modalités d’habiter. Les catégories mobilisées pour analyser et penser le
processus de fabrication des villes impliquent beaucoup de dispositifs, de pouvoirs, de
moyens, des normes, de savoir-faire qui ont des incidences sur le savoir-faire de ceux qui
fabriquent et habitent les bidonvilles. En termes d’organisation, les opérations des habitants
seraient en désordre et sans hiérarchie. Ce qui conduit souvent à un manque voire une absence
de travaux en urbanisme sur la question des bidonvilles. Or en observant l’évolution des
bidonvilles qui n’ont pas été déguerpi au bout de 40 ans en moyenne, ils dégagent un profil
urbain qui se formalise par des interventions publiques. Par ce manque constaté, nous
proposons la notion « urbanisme inversé » pour traduire les mutations de l’habiter des
bidonvilles qui conduisent à des villes ou à des quartiers urbains a posteriori. Un schéma du
processus est aussi proposé afin de mieux structurer les éléments qui caractérisent l’évolution
de ce mode habiter. A partir du schéma, nous inscrivons la fabrication des bidonvilles qui ont
des incidences sur « faire ville et/ou quartier » dans des modes d’organisation où les activités
de territorialisation se réalisent par des phases successives impliquant des acteurs, des intérêts
et des réseaux de relations sociales, en général cimentés par des liens personnels, familiaux,
professionnels, culturels et/ou religieux.
8.3.1-Faire « quartier ou ville a posteriori » ?
L'analyse de l'évolution des bidonvilles dans les agglomérations de Săo Paulo et de Lima ont
permis de mettre en évidence l'existence des éléments similaires à ce que nous avons constaté
dans le processus de bidonvilisation de la RMP. Les similitudes entre les cas jointes aux
éléments des phases initiales observées dans le quartier de Canaan ont permis de schématiser
le processus. Contrairement aux villes planifiées qui s’inscrivent dans une logique
d’intervention a priori des pouvoirs publics et une structuration spatiale (consignés dans des
documents de planification, ...) émanée des professionnels de l’urbain ; les éléments observés
ont permis d’inscrire le processus dans un schéma inverse. Par exemple, dans le cas des villes
planifiées, les éléments qui permettent la mise en place de ce processus est la maitrise
foncière suivie le programme d’aménagement, la viabilisation, les programmes de
constructions (habitats, équipements, …) et enfin l’installation des populations.
A l’inverse de ce processus précédemment décrit, les éléments similaires observés dans la
fabrication des bidonvilles dans les pays du Sud (Haïti, Brésil et Pérou) ont permis de mettre
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en évidence un processus qui démarre par une série d’opérations imbriquées et parfois
successives. On distingue ainsi :
- L’établissement spontané des populations sur des terrains souvent déclassés situés près
des villes. Souvent ces terrains avaient été déclarés au préalable d’utilité publique par
les pouvoirs publics.
- L’auto-construction de logements de fortune (matériaux de récupération) souvent
inachevés qui se transforment et se consolident graduellement au fur et à mesure des
rentrées d’argent.
- Les petits commerces de proximité se développent progressivement, le déploiement
des réseaux techniques urbains, des infrastructures, des équipements (éducation,
culture, ...).
Si aucune opération de déguerpissement n’est intervenue entre temps, les bidonvilles
continuent de se stabiliser et se consolider dont leurs évolutions conduisent à des quartiers
et/ou des villes a posteriori. Ainsi, c’est généralement après une longue phase de
consolidation que les pouvoirs publics se manifestent. C’est en quelque sorte une forme de
reconnaissance « a posteriori » d’une situation urbaine de fait.
A partir des éléments invariants observés dans les processus de bidonvilisation en Haïti,
notamment dans la RMP, l’agglomération de São Paulo et à Lima, nous proposons un schéma
qui caractérise le processus de faire « quartier a posteriori » (Figure 94).
Figure 94 : Schéma du processus de bidonvilisation dans les pays du Sud (Haïti, Pérou et
Brésil)
Source : Auteur
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Nous avons observé que quasi tous les bidonvilles démarrent par l’occupation des terrains
souvent délaissés. L’occupation de l’espace n’est pas toujours à l’origine des initiatives
habitantes, il y a des cas où elle est issue d’une initiative des pouvoirs publics. Contrairement
en Haïti, dans certains en Amérique Latine, l’occupation foncière est précédée d’une
concertation entre des membres de familles pour planifier l’invasion collective du sol. En
concertation, les occupants décident les modalités de l’occupation et les limites du zonage :
c’est le cas de l’occupation des bidonvilles de Tupac Amaru au Pérou et d’Anita Garibaldi au
Brésil.
A l’origine, les sols occupés ne sont pas viabilisés et sont très peu constructibles.
L’occupation du foncier délaissé est suivie d’un ensemble de mise en place de dispositifs
techniques et spatiaux qui permet la circulation des occupants et des objets. Ainsi le terrain
non viabilisé est transformé dans sa forme pour donner naissance à un système de découpage
suivi de l’auto-construction d’habitats provisoires qui sont améliorés, et deviennent plus
adaptés aux certaines conditions climatiques.
Il s’en suit une première densification alimentée par des systèmes de réseautages, ce qui
concourt à une stabilisation d'un certain nombre de ménages qui développent un ensemble
d’activités socioéconomiques : petit commerce familial ou ambulant. L’ensemble de ces
activités jointes à la transformation de l’espace donne aux bidonvilles fabriqués une
reconnaissance de facto. Il existe aussi des cas où certaines autorités publiques exercent une
forme de « tolérance active » à l’égard des bidonvilles, ce qui aussi traduit l’existence d’une
reconnaissance de facto. Cette reconnaissance de facto est un point important pour les
occupants, car c’est par elle qu'ils trouvent une forme de « garanti » de leurs emplacements et
limite en partie le risque d’expulsion. Cette reconnaissance fait développer ce que nous
appelons « un sentiment résidentiel »274 chez les occupants qui permet l’émergence d’une
deuxième phase dans le processus : celle de la consolidation des habitats qui se caractérise par
l’auto-construction des habitats permanents. La phase de consolidation est caractérisée dans le
processus par une amélioration des logements voire une transformation du tissu de bâti. Avec
les éléments de confort ajoutés dans les logements, il s’en suit dans cette phase la création
et/ou la mise en place des dispositifs techniques pour raccorder aux réseaux techniques des
274
Ce sentiment est créé par la routine d’aller et retour entre les lieux des activités et le domicile. Ainsi se
développe chez les occupants une forme d’appartenance plus forte que le rapport à l’espace au début de
l’occupation.
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services urbains publics tels que l’eau et l’électricité. A partir de cette phase, la densification
se fait à la fois par la reproduction naturelle des ménages et par l’augmentation de nouveaux
arrivés dont certains sont devenus des locataires des premiers occupants. Par cette
augmentation de la taille, certains habitats connaissent de nouvelles séparations. A l’échelle
locale, les bidonvilles ont connu des expansions par la fabrication d’autres habitats.
Au bout d’un temps relativement long, la phase de consolidation du tissu de bâti et des
infrastructures existantes est suivie par l’intervention de la puissance publique. Dans les
modes des interventions des pouvoirs publics, nous avons observé des variants. Dans les cas
de Săo Paulo et de Lima, les interventions des pouvoirs publics démarrent par des
programmes politiques combinant les recensements des habitats, des parcelles et des habitants
et des mises en place d’un système d’enregistrement. A partir des données enregistrées,
l’action publique se matérialise par des opérations de régularisation des parcelles et des
habitats, ce qui donne naissance à des propriétés immobilières. Les habitants sont alors passés
d’occupants aux propriétaires. Les territoires formés par les dynamiques de territorialisation
sont inclus dans les nouveaux plans des villes et dans la politique de ces villes. Ces territoires
sont greffés aux villes existantes. En revanche dans le cas d’Haïti, au bout d’un temps
relativement similaire (40 ans en moyenne), les pouvoirs publics érigent en commune donc en
ville certains quartiers issus du processus de bidonvilisation. L’action publique se caractérise
par la création d’une municipalité, d’où sa forme d’institutionnalisation. Dans ce cas, la
formalisation du processus par l’action publique en Haïti ne passe pas par des programmes,
mais par des procédés politiques et administratifs. En conséquence, l’occupation des fonciers
publics n’est pas régularisée par le droit, mais elle est légitimée de fait par le temps.
Néanmoins, l’occupation des terrains privés est légitimée par le droit dans le cas où le
processus n’a pas été interrompu par des actions judiciaires de réclamation. A partir de
l’existence des éléments similaires dans le processus, nous proposons une pensée de
l’urbanisme qui correspond à la modalité d’habiter qui se traduit avec le temps par l’existence
de certaines villes dans les pays du Sud. L’incidence du processus sur les villes dégage une
modalité de faire graduellement la ville-que ce soit en termes régularisation ou
d’institutionnalisation-à partir du développement des initiatives habitantes. Cette manière de
procéder ne correspond pas au modèle de l’urbanisme prôné depuis le XIXème siècle dans les
pays occidentaux.
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8.3.2-L’ « urbanisme inversé » : des bidonvilles aux « villes a posteriori »
Généralement, pour « faire ville » selon ce que nous appelons le modèle « classique de
l’urbanisme » (Figure 95), les opérations sont inscrites dans trois cadres complémentaires : un
cadre opérationnel associé aux opérateurs (professionnels de l’urbain), un cadre institutionnel
chargé de mettre en œuvre et d’administrer les opérations et un autre dit juridique dont sa
fonction réside dans la vérification et la validation des procédures judiciaires (Noizet et
Clémençon, 2020).
Figure 95 : Cadre formel d’opération d’« urbanisme classique » en Haïti
Source : Auteur
Pour mener une opération de fabrication urbaine selon ce « modèle », il est souvent exigé un
cadre architectural (le plan) ; un cadre procédural mettant en place les dispositifs pour les
interventions sur le foncier et l’utilisation du sol et un cadre normatif de construction (Auby et
al. 2012). Cette manière de procéder relève des travaux en urbanisme, tel qu’il est construit
comme modèle par l’Occident dont son origine remonte au Catalan Idelfonso Cerda après
avoir publié « La théorie générale de l’urbanisation » en 1867.
Dans ce cadre, il existe une approche rigoureuse et concertée entre les pouvoirs publics et les
professionnels de fabrication urbaine (Beaudet et Meloche, 2012). Les travaux antérieurs dans
les études urbaines au cours des 30 dernières années ont pu élargir les cadres de l’« urbanisme
classique ». Ainsi, la mission de « faire ville » est repartie entre les professionnels de l’urbain
(architectes, des ingénieurs civils et des paysagistes…) et d’autres professionnels des sciences
humaines et sociales (sociologues, des économistes, des professionnels des sciences politiques
et de la gestion, des géographes, etc.) (Lacaze, 1990). Le « modèle classique » est donc assuré
par une machine institutionnelle et bureaucratique, entre autres des bureaux d’ingénierie et
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l’urban design275; dans lesquels les experts et les professionnels coopèrent. Le formalisme
institutionnel et bureaucratique en aménagement et urbanisme a créé dans l’ordre de la
procédure administrative, ce modèle qui a fait développer toute une vision de penser sur le
développement urbain basé sur les normes d’architecture et une politique d’aménagement
territorial avec au centre le pouvoir public qui agit. Toute opération de fabrication urbaine ne
s’inscrivant pas dans ce registre est alors dite « informelle ».
Ainsi au premier plan, le profil urbain dégagé dans l’analyse de l’évolution des bidonvilles
serait de l’« urbanisme informel ». Or l’urbanisme informel est un terme controversé au
même titre que ceux de « ville informelle » ou « urbanisation informelle » (Belguidoum et
Mouaziz, 2010 ; Giglia, 2012 ; Semmoud, 2015-a ; Semmoud, 2015-b ; Chagnollaud, 2016 ;
Damon, 2017). Il est surtout utilisé dans le contexte des pays du Sud pour décrire la manière
d’habiter qui met à l’épreuve le modèle des opérations de l’ « urbanisme classique ». Dans les
travaux de Giglia (2012), l’idée de l’« urbanisme informel » a été évoquée pour analyser les
modalités d’habiter les « villes informelles » en prenant en compte leur évolution, et leur
transformation, notamment dans des conditions de précarité socio-économique. Damon
(2017) reprend le terme en faisant allusion à un « monde de bidonville ». Cependant, le terme
informel associé à l’urbanisme crée un flou épistémologique : car toute la pensée classique de
l’urbanisme fait référence à des approches institutionnelles et formelles ainsi qu’une chaine de
professionnels (Architecte, Ingénieur civil, Aménageur, Paysagiste, Urbaniste, ...). En effet,
associer l’urbanisme à l’informalité pose un problème par rapport à cette chaine d’acteurs
dont leurs compétences se justifient dans le cadre « formaliste »276 de l’expertise.
En plus, dans le cadre des modes organisationnels du processus de fabrication de la ville, le
terme écarte la place a posteriori des acteurs publics dans le processus. Or c’est par
l’intervention des pouvoirs publics (de droit ou de fait) que le processus se formalise. A la
place de cette notion étant en débat, et qui ne correspond pas à l’institutionnalisation des villes
observée en Haïti et à la régularisation des bidonvilles observée en Amérique Latine ; le terme
de l’« urbanisme inversé » correspond mieux aux faits urbains observés. Il correspond aux
275
Propagé d’abord en Angleterre et aux Etats-Unis, le propos de urban design consiste en une tentative de
résoudre les questions posées par la mauvaise repartions et l’usage défectueux des ressources foncières, ainsi que
par la distribution inutile de tissu historique, afin d’intégrer cohérence et beauté dans le domaine du bâti. Il a
pour fin spécifique de fournir les moyens de s’orienter et de trouver un sens dans l’espace public (Merlin et
Choay, 2015). Pour ce faire, les cadres règlementaires, organisationnels et institutionnels étaient en première
position. De ces idées d’ordre et beauté serait née l’idée de l’urbanisme formel.
276
Pour traduire l’idée d’un système dans lequel la validité des actes est soumise à l'observation stricte des
formalités administratives et procédurales.
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faits que le processus de transformation et de l’évolution des bidonvilles observés sort du
schéma où l’habiter est a posteriori de la construction et de la distribution de service.
L’évolution du tissu de bâti du quartier révèle plutôt que l’habiter se fait tout au long du
processus de mutation des habitats.
A la place de l’« urbanisme informel », l’ « urbanisme inversé » consiste en cette modalité
d’habiter qui s’initie depuis l’occupation et l’appropriation foncière plutôt que la maitrise
foncière; depuis les initiatives habitantes plutôt que les institutions publiques et/ou les
entreprises immobilières ; depuis des arrangements locaux plutôt que des règlements écrits ;
depuis la confiance entre les maitres d’œuvres et les maitres d’ouvrage plutôt que depuis la
certitude du droit et de la loi ; depuis les faibles ressources des ménages jointes à la
mutualisation et de solidarité plutôt que le système financier et de crédit immobilier.
L’ensemble de ces dimensions sont inscrites dans des phases successives impliquant des
acteurs variés et des temporalités différentes (Figure 96).
Figure 96 : Les grandes phases de l’ « urbanisme inversé » proposé277
Source : Auteur
277
Nous utilisons VRD pour traduire Voirie et Réseaux Divers.
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L’idée soutenue dans le schéma de l’urbanisme inversé traduit le processus par lequel certains
bidonvilles font ville dans le temps. Ainsi, le schéma de l’« urbanisme inversé» peut servir
comme un outil pour analyser les transformations et les fabrications urbaines adaptées aux
ressources et aux moyens des gens démunis pour habiter graduellement en ville. La phase de
l’occupation foncière, associée à l’étape initiale, met en avant les mécanismes de
transformation de l’« espace sans » en terme de mise en place des dispositifs techniques et
spatiaux qui facilite la circulation des hommes et des objets. Contrairement à l’ « urbanisme
classique » où le formalisme prédomine dans les modalités d’acquisition foncière, dans le
cadre de l’ « urbanisme inversé », le foncier est d’abord occupé, approprié, puis régularisé.
Entre 5 et 10 ans qui suivent l’occupation foncière, dans les cas où il n’y a pas eu de
déguerpissement, au fur et mesure de l’arrivé de petites activités socio-économiques, le
bidonville se densifie. Une amélioration des habitats provisoires peut aussi s’observer au fur
et mesure des rentrées d’argents et de l’installation de nouveaux arrivés. La taille des
occupants crée en effet des conditions de stabilisation et de création des infrastructures. La
phase de la stabilisation et de la densification correspond au développement d’une étape
socio-technique importante de l’évolution des bidonvilles.
Les dynamiques de transformation techniques et matérielles qui suivent l’occupation des
espaces délaissés ont servi au développement de différentes capacités techniques et de savoir-
faire qui alimentent l’auto-construction des habitats. Dans le développement de cette phase,
l’habitant n’est jamais seul, car c’est à cette phase qu’il commence à avoir des relations de
mutualité et de solidarité. Cette phase est l’expression matérielle, humaine et technique du
postulat de « fabriquer avec… ». Ce qui caractérise cette phase, dans le cas de Canaan, c’est
la relation qu’entretiennent les pouvoirs publics avec les ONG(s) et les organismes
internationaux dans l’exécution de leurs projets : les entités étatiques valident les projets et
fournissent des entités institutionnelles qui correspondent au type de projet. C’est souvent par
l’exécution des projets que les infrastructures se consolident, ce qui crée de surcroît, de marge
de manœuvre aux initiatives habitantes de consolider aussi leurs habitats et d’investir
davantage dans des activités socio-économiques et de services (éducation, santé, restauration,
transformation...).
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Enfin, la phase de validation du processus, dont son fondement n’est pas nécessairement
inscrit dans un cadre juridique (il peut être aussi de facto et/ou politique), correspond à une
forme de formalisation des statuts du foncier, de l’habitat et de l’occupant. L’enregistrement
et la régularisation des parcelles permettent aux habitats et aux occupants de jouir du statut
légal. L’occupant devient désormais le propriétaire de sa parcelle et de son habitat. En effet,
l’action publique à l’égard de ce processus, constitue enfin un mode d’action administrative et
politique dont seule la puissance publique a la charge.
Contrairement au modèle de l’ « urbanisme classique » où l’Etat et/ou le secteur
entrepreneuriale sont les acteurs clés pour démarrer une fabrication urbaine ; dans le cadre de
ce schéma, l’Etat intervient a posteriori pour formaliser le processus de fabrication. En
conséquence, la ville n’est pas seulement conçue, pensée et habitée. Elle est dans ce cas le
résultat d’un processus allant des pratiques d’occupation et d’appropriation foncière aux
interventions publiques. Elle est à ce titre une production sociale de l’histoire qui combine
autrement les éléments de la fabrique de la ville à l’occidentale. Elle est le résultat d’un
ensemble de mutation qui se réalise par des phases mettant au cœur du passage des habitats
provisoires aux habitats permanents l’expérience et le savoir-faire voire « l’expertise » des
habitants. De telle dynamique territoriale impose une énigme fondamentale : elle continue
d’exister et de maintenir sa productivité dans l’accélération de l’urbanisation dans les pays du
Sud où 30% des citadins sont insolvables et incapables d’assurer le coût du logement et celui
de la construction selon les prescrits de l’urbanisme classique.
Nous avons étudié l’incidence de l’évolution des bidonvilles sur « faire ville ou quartier a
posteriori » dans les pays du Sud afin de comprendre et de schématiser le processus de
fabrication et les modalités d’habiter les bidonvilles. Il a été question de vérifier l’hypothèse
de l’existence des cas similaires au processus de bidonvilisation de la RMP et d’en construire
un nouveau fait urbain susceptible de produire un schéma d’urbanisme traduisant une
modalité de « faire ville » à partir de l’évolution des bidonvilles. Nous avons apporté des
éléments de réponse à la question : quelle est l’incidence de l’évolution des bidonvilles dans
les modalités de faire ville ? Les éléments de réponse sont basés sur les profils urbains qui se
dégagent au bout d’un temps relativement long de différentes mutations des habitats dans les
bidonvilles. L’analyse des résultats a permis d’évoquer deux arguments majeurs axés sur
l’habiter progressif et la mutation du tissu de bâti qui permettent de confirmer l’hypothèse de
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l’inversion de la fabrication des bidonvilles par rapport à la manière de faire la ville. Le
premier argument renvoie à l’idée que les initiatives habitantes ont pour conséquence de
démarrer la fabrication des bidonvilles à partir d’une dynamique de « sans278» qui se renforce
par un système socio-culturel (savoir-faire, expérience, solidarité, …) et technique (auto-
construction…). La combinaison des deux a alimenté une modalité d’habiter qui au fur et
mesure que le tissu urbain se solidifie, conduit soit à de véritable quartier ou des villes a
posteriori ou des territoires intégrés à la politique de la ville. De ce point de vue, les
bidonvilles sont fabriqués à partir d’un détournement du « centre de traduction » (normes et
acteurs) qui passe à travers une circulation d’objets humains et non-humains grâce à laquelle
des habitants se signifient socialement. Ce détournement se réalise à travers des mécanismes
progressifs d’appropriation foncière, d’aménagement de l’espace, d’auto-construction des
habitats, installations des infrastructures de service. C’est cette dynamique qu’Akrich, Callon
et Latour (2006) appellent « Acteur réseau » et qui est communément appelé sociologie de la
traduction. Cette consistance matérielle qu’ajoutent les initiatives habitantes sur l’espace
confère, au bout d’un temps relativement long, au quartier créé un profil urbain qui fonde les
interventions a posteriori des pouvoirs publics. En effet, le cas de Canaan a permis de mettre
en évidence les éléments des premières phases du processus. L’évolution du tissu de bâti à
Canaan qui conduit à la formation du « cœur de quartier », permet d’inscrire le quartier dans
le processus similaire à celui de Saint-Martin qui devient la ville de Delmas au bout de 57 ans.
La mise en évidence de l’existence des cas similaires à Sao Paulo et à Lima a permis en outre
de compléter les observations de ces faits urbains grâce auxquels un schéma qui traduit le
modèle de l’urbanisme inversé a été proposé. Selon le modèle, l’évolution de Canaan, atteint
trois des quatre étapes proposées. Il reste en conséquence la phase de formalisation du
quartier. En termes de perspective, pouvons-nous donner rendez-vous à cette phase dans 10
ans de plus-soit 2030-pour que le quartier soit élevé au rang de municipalité comme ça été le
cas de Delmas, de Cité-Soleil, de « villa el Salvador » ?
278
Nous utiliserons le mot « sans », à la lumière des travaux de Théodat (2014) dans une triple acception :
d’abord technique pour désigner les espaces « sans réseaux techniques urbains » ; ensuite sociale qui renvoie aux
« personnes démunies, sans éducation » qui occupent les espaces les plus hostiles, et enfin politico-administratif
pour traduire l’absence du pouvoir public comme régulateur social.
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L’organisation sociale qui s’est développée dans le processus de fabrication du quartier de
Canaan entre 2010 et 2020 prend des formes variées d’un domaine à l’autre.
-Dans la gestion foncière, les relations sociales qui ont émergées dans les modes de résolution
des conflits fonciers ont permis d’appréhender le rôle des habitants et des associations auto-
proclamées dans le maintien de la sécurité dans des « zones de non-droit » ; où par ailleurs,
les liens sociaux sont basés sur la confiance et le respect de la « parole donnée ». Les
habitants pour se défendre, sécuriser leurs parcelles, résoudre des conflits et éviter des
tensions ont instauré des brigades de vigilance fonctionnant avec des règles établies
collectivement comme des lois, à la manière hiérarchique des instances militaires. Dans le
fonctionnement de ces brigades apparaît surtout les principaux mécanismes et articulations
des pouvoirs informels dans la fabrication des bidonvilles : le principal chef, le
« commandant » se donne le pouvoir de validation et de légitimation des attributions des
autres membres.
-Dans le domaine socio-économique, les relations sont basées sur des pratiques de l’entraide
et de la solidarité. L’assistance financière apportée par des réseaux de famille (transfert
d’argent à l’échelle de la diaspora et nationale) permet à des milliers de ménages de se nourrir
et à d’autres de construire en dur, de démarrer un petit commerce, .... La circulation monétaire
à travers la construction en dur, l’accès à l’électricité et l’approvisionnement en eau potable
permet à d’autres ménages de vivre et de consolider leurs habitats.
-Dans la pérennisation des infrastructures, l’organisation sociale prend la forme du jeu
d’acteurs. Pour exécuter des projets, les acteurs (ONG(s), organismes internationaux,
pouvoirs publics, associations de quartiers, habitants), interagissent selon des modalités
tendant à « formaliser l’informel ». Par exemple, les représentants des « leaders de zones »
(acteurs informels), les annexes (acteurs informels) de la Mairie sont regroupés dans une
structure locale (table de quartier) pour assurer la médiation entre les acteurs dans les
exécutions des projets.
Le laisser-faire qui caractérise la position des pouvoirs publics dans cette interaction a permis
aux ONG(s) et organismes internationaux de remplir un rôle important dans la pérennisation
des infrastructures routières et des équipements de service (écoles). L’un des traits importants
est la multiplication des projets (8) impliquant des partenaires publics intervenant dans ce que
nous appelons « pérennisation par projets ». La fabrication de Canaan met en avant les modes
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d’interventions des ONG(s) en Haïti qui se caractérise par le recours à des structures
partenariales publiques aussi bien en amont (Ministères) qu’au niveau de la mise en œuvre
(opérateurs). Ainsi les premiers modes d’actions, ceux des habitants, sont suivi, au bout de 10
ans, par une implication des pouvoirs publics (n’est-ce pas une forme de reconnaissance ?) à
travers une logique de validation de droit (accord de partenariat) ou de fait (laisser-faire) de la
situation urbaine.
En effet, en 1950, les actions publiques à l’encontre des bidonvilles ont pris presque partout
des formes de démolition des habitats et de déguerpissement des habitants. Car les bidonvilles
étaient associés à la pauvreté urbaine. En revanche, au cours des années 2000, certains
bidonvilles qui n’ont pas fait l’objet de déguerpissement à Săo Paulo et à Lima faisaient
l’objet des programmes politiques de logement et de projets d’insertion de ces territoires dans
la politique de la ville. Dans les agglomérations de Lima au Pérou ; des bidonvilles, créés au
cours de la même époque sont devenus des municipalités et d’autres ont été régularisés par le
gouvernement. A Săo Paulo au Brésil, les pouvoirs publics ont mis en œuvre un
programme279 de régularisation des favelas en 2002 qui visait la formalisation des favelas à
l’origine des initiatives habitantes. En Haïti, au contraire, des villes et des communes sont
institutionnalisées à partir de l’évolution des quartiers et des bidonvilles créés au cours du
XXème siècle.
L’analyse du processus de la bidonvilisation de la RMP en Haïti, de celui de Sao Paulo au
Brésil ainsi que le cas de Lima au Pérou ont permis de confirmer l’existence d’une inversion
dans la manière de fabriquer une ville à partir de l’évolution des bidonvilles. La mise en
relation des principales phases de l’évolution des bidonvilles permet de schématiser le
passage des initiatives habitantes aux régularisations a posteriori par les pouvoirs publics. Ce
passage met en lumière plusieurs phases successives combinant autrement les dimensions
lorsque l’on pense une ville à la manière des occidentaux. Nous proposons la notion
« urbanisme inversé » pour traduire cette manière inverse de « faire quartier ou ville a
279
Au Brésil, le programme a été amorcé en 1980 par la « politique de tolérance active » qui correspond à une
reconnaissance des quartiers pauvres, y compris les favelas qui intègrent le zonage des Zones Spéciales d’Intérêt
Social (ZEIS), c’est-à-dire des zones urbaines dont l’usage est destiné exclusivement au logement social. Le fait
de compter les favélas s’accompagne bien de formes de tolérance qui ouvrent au renforcement de la
consolidation de favelas. Ainsi, la tolérance peut être le résultat de la faillite du gouvernement en matière de
logement (Sachs, 1995), mais aussi l’expression d’une stratégie politique exercée par les pouvoirs publics qui
cherchent à spéculer sur du foncier (Valladares, 2006). A certains endroits, tolérer les favelas a servi à coopter
les mouvements sociaux et d’entretenir des réseaux clientélistes (Sachs, 1981). Ce sont alors des mécanismes de
gestion de la paix sociale.
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posteriori ». L’idée de l’inversion s’inscrit à la fois dans une temporalité, dans les acteurs
mobilisés, dans la manière progressive d’habiter et dans les modalités d’accéder au foncier.
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Conclusion générale
Le travail de recherche a exploré le champ des activités de fabrication des bidonvilles allant
de l’occupation foncière à l’évolution de l’habitat dans le contexte haïtien. L’analyse des
cadres d’action et des pratiques de fabrication du quartier de Canaan a permis de mettre en
évidence trois champs d’actions. Le premier privilégie les actions des habitants sur et dans
l’espace qui s’inscrivent dans le champ de l’aménagement pour mettre en évidence
l’organisation de l’espace. Le second, à partir des mécanismes d’appropriation foncière,
s’inscrit dans le champ des tactiques habitantes pour accéder aux ressources et les auto-
administrer. Le troisième renvoie au système de l’auto-construction où les compétences socio-
techniques et les savoir-faire sont mobilisés pour faire passer les habitats provisoires aux
habitats permanents.
L’accélération de l’urbanisation mondiale qui se traduit dans les pays du Sud par une
augmentation considérable du nombre de bidonvilles depuis 70 ans est observée en Haïti.
L’analyse du processus de bidonvillisation de Port-au-Prince permet de comprendre que
l’augmentation des bidonvilles est le résultat d’une combinaison de facteurs sociaux (exode
rural, ...), économiques (pauvreté, inflation, chômage, ...), démographiques, politiques
(politique agricole du SHADA, prévention de la perce porcine), auxquels se sont ajoutés de
catastrophes naturelles et des crises socio-politiques et institutionnelles récurrentes. Les
conséquences territoriales aboutissent à une transformation des périphéries Nord et Sud de la
ville de Port-au-Prince entre 1940 et 2020. La population de la RMP passe de 144 000
habitants en 1950 à plus 4 millions en 2018 (IHSI, 1978, 1982, 2003, 2015 ; Bodson et al.
2018b). Les populations qui s’installent dans les bidonvilles ne sont pas homogènes
(propriétaires, locataires et occupants), et ils y habitent pour des motivations différentes.
Majoritairement sans revenus, les habitants ont des activités socio-économiques, qu’elles
soient petits commerces ambulants ou des « petits jobs », qui permettent d’améliorer au fur et
à mesure leurs habitats dont certains ont des étages. Les premiers habitats sont certes très
précaires. Mais au bout de 5 ans en moyenne, l’enveloppe de bâti s’améliore. Cette façon de
s’installer dans les bidonvilles en Haïti donne lieu à un processus de fabrication et des
modalités d’habiter par des phases successives que nous avons identifiées. Au-delà de ce
résultat principal, notre travail contribue à mettre en discussion cinq thématiques précisant les
contenus du modèle de l’urbanisme inversé.
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1-Activités de transformation de l’espace : un processus d’ « aménagement ordinaire »
L’aménagement ordinaire passe d’abord par une appropriation symbolique. En effet, après la
création du site par le gouvernement, les habitants lui ont donné le nom de Canaan permettant
de réhabiliter symboliquement l’espace en le renommant. Ce changement symbolique a
ouvert une nouvelle perspective sur l’espace et son occupation. Ensuite, la prédominance de
l’initiative habitante y confirmée par l'observation des transformations de l’espace. Ces
initiatives sont cependant ordinaires et rudimentaires : création d’un système de voirie (routes
principales et secondaires, impasses, corridors), de places publiques, de lieux de
stationnement. Des sous-quartiers sont créés, découpés et nommés. L’analyse de ces actions
sur l’espace révèle un processus de fabrication pragmatique qui se caractérise par un savoir-
faire se basant sur des « routines » fondées sur des expériences sur le terrain. Ces initiatives
habitantes transforment l’espace inhabité en un territoire.
Les habitants se réapproprient les opérations d’aménagement-traditionnellement associées aux
pouvoirs publics-sous forme de pratiques informelles. Malgré tous les problèmes
traditionnellement associés aux activités informelles dans la fabrication des bidonvilles, les
pratiques d’aménagement de l’espace répondent aux besoins des résidents de façon similaire
(mais informelle) au fonctionnement des villes planifiées.
2-Mécanismes et tactiques de gestion foncière : un régime de régulation du foncier
informel
Le foncier s’acquiert à Canaan selon trois modalités dominantes : occupation de facto, rapport
de force et transaction. Certains occupants acquièrent leurs parcelles à partir du découpage
d’une portion d'espace suite aux vagues de déplacement collectif. En 2010, les citoyens qui
arrivent en premier sur le site déclaré d’utilité publique détiennent un pouvoir de s’auto-
attribuer une parcelle selon la dimension souhaitée. La circulation des informations relatives à
l’accès libre au foncier dans des réseaux de contacts, des cercles familiaux et religieux ou des
interconnaissances tissées dans les rues fait accélérer l’occupation. La raréfaction progressive
des parcelles et le désir d’accès à la « propriété immobilière » modifie les modes d’accès
pouvant aller jusqu’à la violence. Le mode d’accès par échange monétaire où sont impliqués
un ensemble d’acteurs (« démarcheurs », des « témoins », « des brigadiers ») se banalise. La
localisation des parcelles détermine leur valeur marchande.
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Différents usages réalisés par les occupants peuvent être observés. Outre un usage d’habitat
(logement ou petits commerces), d’autres activités privées se mettent en place : activités
scolaires, activités sanitaires et offre de restauration ou encore des lieux de culte. Leur
localisation est souvent située en bord de routes.
Les usages varient aussi avec le temps et selon les ressources de chaque occupant : si la
majorité des occupant auto-construisent pour habiter et/ou exercer un petit commerce, il existe
aussi dans le quartier des occupants qui cumulent des parcelles, les clôturent à partir de murs
solides dans une logique de spéculation foncière. Néanmoins, les occupants individuels
occupent une place prépondérante dans l'appropriation foncière, car plus de 70% des parcelles
sont occupées par des habitats assurant la stricte fonction de logement (CRA, 2017).
L’accès aux domaines privés de l’État est un facteur pertinent de compréhension du
développement des « propriétés sans-titre » et du processus de la fabrication des bidonvilles.
Il révèle une rationalité socio-économique de l’informel, une coexistence de plusieurs
registres juridiques, une nouvelle gestion de passage du bien public à la propriété privée, une
politique redistributive du foncier, et en creux une critique de l’organisation de l’État pour un
nouveau rapport au pouvoir local280.
Cependant, en termes statutaire et du point de vue du droit positif, le mode d’accès au foncier-
tel que nous l’analysons à partir du quartier de Canaan- ne favorise pas une évolution de la
propriété. C’est dire que, sous l’angle du droit, le foncier ne passe pas du domaine privé de
l’État à la propriété privée individuelle dès lors que l’Etat n’intervient pas pour un
changement de statut. En revanche, dans la pratique, les parcelles deviennent, à long terme,
des « propriétés sans titre » dont l’histoire confère un caractère récurrent en Haïti. Par ailleurs,
l’existence de différents occupants ainsi appelés « propriétaires autoproclamés » met en
évidence la complexité statutaire du foncier à Canaan. Les individus, les associations, les
institutions, la communauté religieuse, les entreprises privées, par le fait qu’ils agissent dans
la permanence en installant des infrastructures en béton renforcent le statut de « propriété sans
titre ». L’émergence de ces propriétés en Haïti est l’expression d’un héritage de l’histoire de
la terre depuis l’époque coloniale.
Au bout de 10 ans d’occupation, il existe plusieurs formes de conflits fonciers entre les
occupants. Les conflits fonciers se structurent entre les plus forts (ceux qui sont armés) et les
280
Contrairement à la concentration des pouvoirs formels à Port-au-Prince, à Canaan, les habitants établissent un
système de pouvoir de proximité où les conflits sont gérés par échelle allant des « soldats », un brigadier plus
proche des habitants à un « commandant », le chef le plus haut placé des brigades.
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plus faibles, entre les anciens occupants et les nouveaux arrivants. Ils sont résolus
principalement à partir d’arrangements (compensatoire, concession, transactionnel) entre les
protagonistes et des recours aux agents de la brigade. Les habitants, pour résoudre les conflits
fonciers et sécuriser leurs parcelles, ont aussi créé une « instance judiciaire » dans l’informel :
les brigades de vigilance qui fonctionnent et s’auto-organisent selon un registre militaire. Ce
« régime informel » fonctionne en substitution du modèle institutionnel.
3-Le système de l’auto-organisation sociale : les brigades de vigilance
Le territoire de Canaan comprend des associations officielles et informelles. Certaines de ces
associations auto-proclamées désignent parmi leurs membres des brigadiers intervenant
comme agent de sécurité et organisés selon un ordre militaire. Ils résolvent des conflits,
préviennent les violences..., Les conflits sont résolus selon une hiérarchie de rôle et de
fonction (régulation de proximité jusqu’au recours à l’instance la plus élevée dirigée par le
« commandant ». Les brigadiers se légitiment par le contexte d’insécurité menaçant les
parcelles face aux spéculations foncières, par les craintes des plus faibles d’être « chassés »
par les plus forts souvent armés, etc. Pour faire face aux conflits et aux violences à l’encontre
de certains habitants ainsi que leurs (seuls) biens, des habitants collaborent avec les brigadiers
en échange de protection.
De ces pratiques surgissent des formes de violence dont les enjeux se trouvent dans les
modalités de résolutions de conflits, dans lesquelles apparaît la « figure judiciaire
individualisée ». L’individualisation des mécanismes judiciaires ne traduit pas forcément
l’absence des règles dans le quartier. Même si de telles pratiques sont souvent associées à des
« zones de non-droit », les champs des pouvoirs identifiés à Canaan sont partagés selon
plusieurs aspects « réglés ». Par exemple, dans l’exercice des pouvoir de délégation des
taches, de validation de rôle, de mobilisation et de sensibilisation, la règle pour être « chef »
est la capacité à mobiliser 50 « soldats ». Dans les logiques « normées » ou « réglementaires »
des pratiques, la « co-gouvernance » est un aspect important qui se matérialise par des offres
d’accès à des services, et des propositions des services marchands aux usagers....Ainsi entre
les grands « chefs » se dessine la « règle » implicite de distinction de champ de compétence :
chaque grand leaders s’occupe d’un secteur d’activité comme la sécurité, l’électricité, le
renseignement.
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La notion de tactiques qui a marqué fortement les initiatives habitantes a permis aussi de
mieux identifier les mécanismes de gestions et des échanges en dehors des cadres non réglés
par les droit, mais par l’implication de différents acteurs dans des situations de négociation.
Cette approche a enfin l’avantage de souligner l’importance des phénomènes de médiation et
de considérer d’un point de vue plus pragmatique et réaliste la question de la dynamique des
pratiques sociales. La négociabilité apparaît dans la fabrique du quartier comme un système
de « règle » locale qui fonctionne à partir de la confiance à la parole donnée, de la proximité
et qui aboutit à des arrangements. Elle est partout dans les échanges monétaires en Haïti,
mais à Canaan, elle se manifeste dans le domaine du foncier, de l’auto-construction, dans la
consolidation des infrastructures et la « co-gouvernance » des services. Les tactiques ont
permis enfin de comprendre la participation des habitants à l’élaboration des « règles »,
participation qui apparaît de plus en plus comme le véritable garant de la légitimité de l’ordre
social établi dans les bidonvilles; c’est là un fait social qui mérite qu’on en dégage la
signification « normative » des initiatives habitantes dans le processus.
4-Evolution de l’habitat : vers la création d’un centre-ville.
La question de l’habitat à Canaan, notamment en 2010, suite au séisme, s’inscrit dans
l’urgence de se loger affectant le tissu bâti dans sa forme (matériaux très précaires) et dans les
procédés de construction (préfabriqués et bricolage). L’habitat provisoire qui prédominait en
2010 a évolué au fur et mesure que les tentes préfabriquées se sont abîmées. Les abris auto-
construits se sont eux aussi améliorés, puis transformés en habitat en dur. L’analyse du cas de
Canaan permet de mettre en évidence comment, dans l’urgence qui suit le séisme, les
habitants de la RMP, dépossédés, déplacés, déstabilisés, sans repère, sinistrés, n’ont pas cessé
de se « débrouiller » pour matérialiser l’espoir d’habiter qu’ont promis la communauté
internationale et les pouvoirs publics. Les résultats sur l’évolution de l’habitat à Canaan
révèlent é la capacité des habitants là où les interventions étatiques sont donc limitées en
temps et en moyens. L’auto-fabrication de l’habitat à Canaan s’inscrit dans ce rêve d’habiter
dans l’urgence où l’habitat provisoire se transforme progressivement et cède la place à
l’habitat permanent.
Les mutations de l’habitat (tentes, abris provisoires et construction en dur) montrent qu’il
existe chez les habitants un capital social et technique dont témoigne l'évolution du quartier.
Les habitants, pour auto-construire leurs habitats en dur, recourent à des systèmes de
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solidarité et mutualité. Les habitats sont auto-construits à partir de ce que les habitants
appellent « donner un coup de main ». Il existe aussi dans ce système de solidarité une
certaine capacité à négocier, pour mobiliser les ressources humaines pour chaque partie de la
construction. Le système de solidarité établi est lié aussi à une mobilisation de main d’œuvre
fonctionnant à tour de rôle. Cependant, ce n’est pas parce qu’il y a cette solidarité entre les
habitants, que le coût de la construction diminue. Il existe, outre le coût des matériaux, un
coût supplémentaire à supporter pour assurer la nourriture de chaque habitant qui participe au
chantier. En conséquence, le passage de l’habitat provisoire aux habitats permanents est aussi
le résultat d’un flux monétaire où la circulation de l’argent est observée tant pour des
transactions courantes que pour d’autres transactions à l’échelle la diaspora qui finance les
dépenses. L’importance de « ces capitaux financiers » est mise en avant dans la consolidation
des habitats.
La consolidation des habitats permet à de nombreux services privés de fonctionner : des
écoles, des centres de santé, des restaurants…Cependant, plus de 50% d’entre eux se
concentrent dans le sous-quartier Canaan 3. Ce qui a permis d’identifier un cœur de quartier
en formation. Un cœur de quartier assimilable à un « centre-ville » avec une place publique et
un lieu de culte.
L’analyse de l’évolution de l’habitat à Canaan jusqu’à l’émergence de ce « cœur de quartier »
fournit un éclairage sur le nouveau profil urbain de Canaan. Ainsi, l’une des caractéristiques
de Canaan au bout de 10 ans de son évolution, c’est qu’il n’est plus un camp de sinistré, ni un
bidonville, mais pas encore une ville au sens d’un territoire doté d’une administration
publique. Cependant, le quartier fonctionne à partir d’un ensemble d’éléments dont
l’existence et le fonctionnement font penser à une ville. L’existence de ces éléments semble
avoir créé des conditions au renforcement des activités socio-économiques qui ont alimenté
en retour la pérennisation des infrastructures et les équipements de services.
Ce qui fait la ville, ce ne sont pas forcément les catégories techniques, administratives et
urbanistiques, mais les pratiques et les usages que les habitants font de ces territoires. Il s’agit
d’une différence fondamentale entre la ville selon la catégorie occidentale–un bâti urbain
aligné avec des façades sur les espaces publics–et le profil urbain de Canaan, où les pratiques
et les usages des habitants priment sur l’habitat : l’essence du profil urbain de Canaan réside
moins dans sa matérialité que dans le sentiment d’appartenance et de « résidentialité »
qu’entretiennent les habitants avec leurs territoires.
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5-Des bidonvilles aux « quartiers voire des villes et/ou communes »: vers le modèle de
l’urbanisme inversé, faire la ville a posteriori
Les pratiques sociales et spatiales des habitants, les économies informelles et de survie, les
expériences et savoir-faire ordinaires et la solidarité renforcée sont les principaux terroirs dans
lesquels puise l'urbanisation discontinue et séquencée qui caractérisent le phénomène de
l’évolution des bidonvilles en Haïti et par extension dans les pays du Sud. Il suffit de
remonter dans le temps pour chacune des villes et communes en Haïti pour se rendre compte
qu’hormis celles qui étaient fabriquées pendant la période coloniale, rares sont celles qui sont
fabriquées selon les modalités de l’urbanisme prônées par les occidentaux-ici désigné
« urbanisme classique ». En milieu de province comme dans la RMP, le statut de ville est
accordé à de nombreux territoires après qu’ils ont été fabriqués, évolués et consolidés. En
Haïti, les villes qui se font par le bas écartent le relais de la « modernisation occidentale ».
C’est d’ailleurs ce qui confère à de nombreuses villes l’aspect morphologique d’un «
bricolage urbain » qui s’inscrit dans une logique d’urbanité et de territorialité selon les
moyens et les ressources de ceux qui les fabriquent : les habitants-fabricants.
L’auto-construction des habitats, l’auto-organisation sociale et la distribution ainsi que la
vente de services essentiels, telles qu’elles sont initiées par les habitants, apparaissent sous le
jour d'une véritable logique, celle de l'adaptation au coût du logement, au chômage, à
l’inflation, à une offre de logement dont sa logique consiste « à chacun selon ses moyens ».
Comme par exemple, les offres de la location de « chambre » à Canaan qui constitue une
source de revenu pour de nombreux ménages et une opportunité pour les plus démunis
d’habiter à très faible coût en milieu urbain.
Les critiques évoquées sur le processus et les différentes modalités de fabrication urbaine
selon les principes de l’urbanisme classique sont alors constructives en ce sens qu'elles
permettent de rendre compte de la complexité urbaine et d’un certaines difficultés à penser
l’espace urbain en Haïti et dans d’autres pays du Sud selon le regard occidental. Quant à la
manière de comprendre et de faire échapper les modalités de faire la ville sous l’emprise de
l’État, et les placer sous l’effet de l’évolution des bidonvilles, nous proposons la notion de
l’urbanisme inversé. Celui-ci constitue un modèle d’habiter progressif et séquencé partant de
l’habitant fabricant, l’occupation spontané, de l’habitat provisoire, puis amélioré et consolidé,
de l’auto-organisation sociale, de la mobilité du foncier, des trajectoires résidentielles dans un
même lieu, de l'informalisation à la normalisation de droit ou de fait d’une situation urbaine
de facto. Dans ce modèle de l’urbanisme, le rôle des pratiques dites anormales, illégales,
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illicites ou informelles-souvent critiquées à l’occidental comme des handicaps à la fiscalité et
à la politique publique- est placé au centre de l'analyse de l’évolution des bidonvilles
aboutissant à des quartiers urbains et/ou des villes voire des communes.
En effet, en Haïti, le quartier de « Saint-Martin », créé en 1925, est élevé au rang de ville de
« Delmas » en 1982 (soit 57 ans après sa création). Le bidonville de « Cité-Simone » créé en
1958 est devenu la commune de « Cité-Soleil » en 2002 (soit 44 ans après sa création). Ce
procédé, établi par le gouvernement via des décrets, permet d’inscrire le processus de la
bidonvillisation dans les modalités de faire ville en Haïti. Nous le qualifions
« institutionnalisation de ville », car, dans les documents officiels, toutes les communes sont
traitées comme des villes. Le même phénomène est observé au Pérou. A Lima au Pérou, le
bidonville « Villa el Salvador », créé en 1971, est devenu une ville au bout de 30 ans de son
évolution. D’autres bidonvilles à Lima sont régularisés et intègrent les trames de
l’agglomération de Lima. Nous qualifions de « villes a posteriori » les territoires issus de de
l’aboutissement de l’évolution des bidonvilles en Haïti et d’ailleurs (Brésil et Pérou) par
opposition aux villes planifiées selon l’urbanisme classique-ici désignées « ville a priori ».
Les « villes a priori » font l’objet d’une planification et d’une structuration spatiale
(consignées dans des documents de planification, ...) par les pouvoirs publics. L’un des
premiers éléments qui permet la mise en place de ce processus (programme d’aménagement)
est la maitrise foncière, suivie par la viabilisation, les programmes de constructions (habitats,
équipements, …) et enfin l’installation des populations. A contrario, les « villes a posteriori »
s’inscrivent dans une logique de création inverse, car elles sont à l’origine des initiatives
habitantes, et qu’au bout d’un temps relativement long de leurs évolutions, l’Etat intervient
pour valider le processus. La validation du processus peut se faire soit en le légalisant des
anciens bidonvilles ou par des interventions a posteriori des pouvoirs publics et/ou des
ONG(s) dans la pérennisation des infrastructures initiées par les habitants. En légalisant le
processus, l’occupation et l’appropriation foncière ainsi que l’habitat passent à la propriété
légitimée par le droit. Dans l’autre cas, les biens immobiliers se légitiment par le temps de
façon de facto. Ainsi, l’analyse des résultats permet de mettre en évidence le fait qu’à
l’inverse du processus des villes planifiées, la création des bidonvilles démarre par des phases
successives dont trois principales :
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- L’établissement spontané des populations sur des terrains souvent déclassés situés près
des villes. Souvent ces terrains avaient été déclarés au préalable d’utilité publique par
les pouvoirs publics.
- L’auto-construction de logements de fortune (matériaux de récupération) souvent
inachevés qui se transforment et se consolident graduellement au fur et à mesure des
rentrées d’argent.
- Les petits commerces de proximité se développent progressivement, le déploiement
des réseaux techniques urbains, des infrastructures, des équipements (éducation,
culture, ...).
Si aucune opération de déguerpissement n’est intervenue entre temps, le bidonville continue
de se stabiliser et de se consolider. C’est généralement après une longue phase de
consolidation du tissu bâti que les pouvoirs publics interviennent soit sous la forme d’une
reconnaissance de droit ou de facto.
Nous défendons la thèse de bidonville fait ville dans le temps selon une inversion du
processus et de la modalité de faire la ville à l’occidentale. Nous désignons par « urbanisme
inversé » le modèle qui correspond à ce processus et cette modalité mettant au cœur du
processus un système de territorialisation qui se fonde sur ce qui se fait (informel) par rapport
à ce qui devrait se faire à l’image des occidentaux (formel) (Tableau 28).
Tableau 28 : Relation entre l’informel et le formel
Informel Formel
Prépondérance des initiatives habitantes Institutions publiques et/ou entreprises
immobilières
Occupation foncière Maîtrise foncière
Arrangements informels Règlements écrits
Confiance entre les maitres d’œuvres et les Certitude du droit et de la loi
maitres d’ouvrage
Auto-construction graduelle Programme de construction
Source : Auteur
Le modèle de l’urbanisme inversé, en terme opérationnel, est un outil d’analyse marquant une
rupture épistémologique à la manière de penser la fabrique de la ville, qui pendant les siècles
précédents a été largement propagée selon des principes mettant au cœur de l’action l’Etat. Ce
modèle de l’urbanisme remet au cœur de la territorialisation des bidonvilles et des villes en
Haïti la place de la marginalité socio-spatiale. Les habitants qui sont traités en marge par
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rapport aux acteurs institutionnels de l’aménagement en Haïti deviennent l’acteur principal
dans la création des territoires. Par leurs actions, ils inversent la position marginale en termes
de simple usager qu’on leur attribue dans les documents officiels de l’aménagement pour se
donner le pouvoir de faire la ville et de faire évoluer leur territoire.
En termes de politique publique et face au constat de la persistance des bidonvilles dans la
RMP et de la manière dont ils sont auto-construits, évoluent, se consolident et s’auto-
organisent, nous sommes enfin amenés à soulever des questions plus vaste sur la politique de
la ville, la politique du logement et de l’habitat, la politique de lutte contre la pauvreté, etc.
Quelles politiques d’ajustement structurel (intégration ? régulation ? institutionnalisation ?
validation ?) à adopter face aux bidonvilles consolidés ? L’analyse croisée des facteurs et des
effets de la bidonvillisation de la RMP illustre parfaitement le caractère multidimensionnel
des enjeux soulevés par les territoires issus de l’aboutissement de l’évolution et des
transformations des bidonvilles. Il n’est pas anodin de soulever la question des interventions a
posteriori des pouvoirs à l’égard du phénomène des transformations des bidonvilles en de
véritables quartiers urbains voire des villes et/ou des communes.
6-Perspectives : les questions de trajectoires résidentielles, de mobilité sociale, de co-
production et de co-gouvernance dans la fabrication des villes a posteriori ?
L’effort développé tout au long de la recherche pour montrer que des bidonvilles font des
villes dans le contexte haïtien avec une ouverture sur les pays du Sud n’a pas abouti à la
compréhension de tous les paramètres de la question. Certains parmi les points analysés
comportent des limites faute du fait que les résultats n’ont pas pu aller dans les profondeurs
des aspects étudiés. Par exemple, les observations de terrain à Canaan et les données sociaux
économiques en Haïti montrent que les femmes-population dominante de la société-sont
l’actrice qui est cœur des activités de petits commerces ambulants. Or nous avons signalé que
ces activités sont aussi importantes dans les mutations de l’habitat des bidonvilles autant que
le système de solidarité renforcée exercée à partir des transferts d’argent à l’échelle nationale
et internationale. Même s’il n’est pas si évident que la nation de genre est si opérante dans les
systèmes de l’auto-construction et de l’auto-organisation sociale, mais nous pouvons toujours
chercher à comprendre quel est le rôle des femmes dans la fabrication des quartiers a
posteriori. Existe-t-il une distribution de rôle « genré » dans la fabrication des bidonvilles ?
Quelles considérations que l’on peut faire de la notion de genre par rapport à l’habitant-
fabricant ?
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La recherche n’a pas approfondi la question de la co-production des bidonvilles. Or quand on
considère le contexte de la fabrication de Canaan et la consolidation d’autres bidonvilles dans
la RMP, on constate une implication importante de l’aide des ONG(s) dans la pérennisation
des infrastructures et d’équipements de services, ce qui suppose une prise en compte de la
nation « co-production » ou plutôt la « co-fabrication ». Autrement dit, l’une des questions
centrales du phénomène reste sans réponse : comment se co-produit l’urbain en Haïti ? Qui
fait quoi, quand et comment dans la co-production de l’urbain en Haïti ? Si l’on considère que
le bidonville est à prédominance de l’ « informel », comment l’informalité est-elle co-
produite ? Comment interagissent les acteurs ? Quel système de moyens et de ressources mis
en place pour que les acteurs formels et informels interagissent ? Quel système de
collaboration prédomine ?
Si tout au long de notre recherche, notre approche insiste sur la figure de l’habitant-fabricant
comme acteur clé de l’auto-construction et de l’auto-organisation sociale, quel sont son rôle
dans la co-production de la sécurité dans les villes a posteriori ? Si au départ, nous l’avons
attribué le sens de ceux qui détiennent le pouvoir de faire, avec qui l’habitant-fabricant co-
produit-il la sécurité : avec les usagers ou les gangs armés ou encore les acteurs des pouvoirs
publics ? L’accès à certains services comme l’électricité nécessite de l’implication des
« techniciens », dont le rôle est d’autant plus important en technique qu’en politique et
gouvernance, comment l’habitant-fabricant négocie-t-il l’implication de ce technicien ? En
d’autres termes comment le « sentiment de résidentialité » des démunis se technicise ?
Comment par ailleurs l’accès et la distribution des services essentiels se co-gouverne-t-il ? Si
dans les premières phases du processus de la fabrication, l’habitant-fabricant est d’abord dans
le besoin d’habiter, de se loger et de survivre qu’avant d’être dans la logique du « vivre
ensemble », dans les phases successives, la co-production des biens et services permet de
mettre en avant l’intérêt collectif à partir du champ des services urbains, dont il faut interroger
à travers chaque démarche de projet initié par les habitants dans la pérennisation des
infrastructures. C’est dans le contexte des renforcements des infrastructures où les rôles, les
intérêts, les motivations, la légitimité des acteurs se déploient et leurs interactions sont plus
complexes. C’est aussi dans les projets que les actions sont co-construites d’avantage. A
Canaan, les équipements des écoles, des centres de santé, des lieux de sports et les réseaux
électriques sont inscrits dans des projets élaborés collectivement : les habitants, les
associations, les agents des annexes, les pouvoirs publics sont tous impliqués. La co-
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production apparaît davantage comme le ferment d’une communauté politique où les pouvoirs
se diffusent à travers le financement des projets, les pratiques « judiciaire », le laisser-faire, la
production et l’acceptation des « règles » locales dont leur combinaison permet l’émergence
d’une alternative politico-sociale échappant au syndrome de la politique bureaucratique.
Dans ce contexte, la co-gouvernance dans cet exercice de vivre ensemble a aussi son
importance. A travers la proposition de l’urbanisme inversé, en termes de perspective de
recherche, nous pouvons élargir le champ des pouvoirs et de gouvernance aux acteurs sociaux
(habitants et collectifs d’habitants) dans une perspective de vivre-ensemble hors de toute
vision institutionnelle. Ce qui suppose que la ville n’est pas nécessairement un territoire
administré sous l’angle bureaucratique, mais sous un regard pragmatique et de facto.
Cependant, pour que la co-production et la co-gouvernance puissent réellement se mettre en
œuvre, ce qui permet aux habitants de prendre part aux exécutions de tel ou tel projet, en
ayant conscience de la portée du choix et de ce qu’il fait, cela implique des structures sociales
et des modes de financement des activités. Existe-t-il d’autre expérience que celle de la
« table de quartier » à Canaan qui a permis de mettre en évidence, les modes opératoires des
projets dans des contextes informels, les interactions entre les acteurs et la souplesse des
« normes » sociales.
En dépit de ces résultats et contributions, la recherche n’a pas fourni non plus assez de
matière sur les enjeux écologiques et de vulnérabilité en termes de gestion de déchets et
d’assainissement urbain. La gestion des déchets dans le quartier reste un défi. Le système de
contrôle et de gestion des déchets mise en place par les habitants dans le processus reste le
sujet d’une nouvelle recherche pouvant faire l’objet d’un article. Cet aspect pourrait être un
point dans les investigations sur la co-production de services dans les quartiers, car les
premières données ont permis de révéler l’existence d’une gestion partagée où co-agissent les
acteurs formels (Entreprise privée (Jedco), ONG(s), organismes internationaux et le pouvoir
local) et les acteurs informels (Habitants, collectifs habitants (associations auto-proclamées),
annexes de la Mairie, les leaders de zones.
La recherche n’a pas abordé les causes de l’augmentation fulgurante de la croissance de la
population de Canaan en ci-peu de temps. Mais elle peut ouvrir le champ de la trajectoire
résidentielle en un même lieu et la mobilité sociale dans les bidonvilles. Si l’habitat évolue,
on peut se demander comment les mutations du tissu bâti sont-elles des paramètres pour
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interroger la trajectoire résidentielle, qui jusqu’ici reste une notion peu exploitée dans la
complexité sociale des bidonvilles. Comment la population des bidonvilles (entre autres les
locataires) qui est loin d’être homogène passe d’un habitat à un autre ou d’un sous-quartier à
un autre ? Qu’est ce qui motive les changements de l’habitat et sans changer de lieux ? À
partir de la littérature et de travaux empiriques, ces questions constituent des points pour un
renforcement de notre approche, elles mettent en avant les facteurs qui relient l’ensemble des
habitants qui, à un moment ou un autre de leur trajectoire, ont opté pour tel ou tel type de
logement individuel ou tel ou tel sous-quartier. Par ces différentes perspectives, le concept de
« mode d’habiter », forgé par Nicole Mathieu, pour appréhender l’ensemble des relations
évolutives qui s’établissent entre ces deux pôles généralement pensés séparément : les lieux et
les milieux d’une part, les individus et les « gens » de l’autre, peut être mobilisé selon des
approches interdisciplinaires, dans le cadre des programmes de recherche pour le futur.
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ANNEXES
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Annexe 1 : Haïti et son organisation territoriale
Haïti partage avec la République Dominicaine la superficie d’une île 281 de 76 480 km2. L’île
est rebaptisée « Española » en 1492 par Christophe Colomb, un conquérant espagnol qui a
trouvé sur l’île des amérindiens dirigés par des caciques282. En 1625, les français ont débarqué
à l’île de la Tortue et occupé la partie Est de l’île. Ainsi elle s’est divisée entre l’Espagne qui
visait l’exploitation des mines d’or et la France qui menait une politique d’exploitation
agricole. Vers 1650, l’exploitation de l’or commençait à diminuer, c’est ainsi que les
occupants espagnols se sont intéressés de moins en moins à la partie Est de l’île (Madiou,
1981). Ainsi l’Espagne a octroyé en 1667 un tiers de la superficie de l’île à la France suivant
un traité bilatéral connu sous le nom de « traité de Ryswick » (Jean-Price Mars, 1958).
Occupée par les français pendant plus d’un siècle, c’est cette partie Est qui devient Haïti après
12 ans de guerre contre le système esclavagiste, et proclama son indépendance le 1er Janvier
1804. La République d’Haïti se trouve dans le bassin des Caraïbes et ses côtes sont baignées
au nord par l’Océan Atlantique et au Sud par la mer des Caraïbes. Elle est limitée à l’Ouest
par Cuba (90 Km) et par la Jamaïque (190 Km) et à l’Est par la République Dominicaine avec
près de 386 km de frontière (IHSI, 2015).
Selon l’article 8 de la Constitution de 1987, le territoire de la République d'Haïti comprend la
partie Occidentale de l'Ile ainsi que les iles adjacentes : la Gonâve (600 km 2), La Tortue (180
km2), l'Ile à Vache (52 km2), La Navase (47 km2). La superficie d’Haïti est estimée à 127 750
km2 (Figure 7). Du point de vue topographique, la montagne occupe trois quarts de son
étendue. Le pays est traversé par trois chaînes principales et par un grand nombre de chaînes
secondaires de montagne dont les sommets atteignent 2 680 à 1 500 mètres (avec pic de la
Selle le plus haut). Le long de sa côte est estimé à un littoral de 1 500 km soit presque celui de
la France (IHSI, 2015 ; Duval, 2013).
Figure 7 : Haïti et ses 10 départements
281
Dans le bassin des Caraïbes, parmi les grandes Antilles, cette île est en deuxième position en termes de
superficie après Cuba qui mesure 110 860 km2.
282
Les caciques ont été des chefs des caciquats dont les plus connus sont Guacanagaric et Caronabo. Les
caciquats sont des territoires souvent délimités par des indicateurs naturels comme cour d’eau.
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Source : Auteur
Selon l’article 9 de la Constitution283 de 1987 et la loi du 28 mars 1996 portant sur
l’organisation de la section communale, le territoire de la République d’Haïti est subdivisé en
10 départements284 géographiques, 42 arrondissements, 140 communes, 64 quartiers et 570
sections communales (Tableau 1).
Tableau 1 : Haïti et sa subdivision territoriale
Source : IHSI (2015).
Le décret du 30 mai 2006, en son article 4, précise que le « territoire de la section communale
est organisé en quartier, en habitation et en villages ». Quant au quartier, il est défini comme
des zones d’habitat rapproché que ce soit en milieu urbain ou rural, alors que les habitations
sont des zones d’habitats dispersés identifiés par la tradition285. Les sections communales,
appelées autrefois sections rurales, dirigées de facto par des « chefs de cantons »; puis par des
« tontons macoutes », sont aujourd’hui administrées par un conseil de trois membres : Conseil
des assemblés de la section communale (CASEC). Ce dernier dépend financièrement de la
municipalité dont le budget dépend de son instance de tutelle, le Ministère de l’intérieur et des
collectivités territoriales (MICT). Les chefs-lieux des Départements sont les principales villes
d’Haïti, alors que les chefs-lieux des communes sont généralement des villes moyennes.
En Haïti, toutes les communes sont donc des villes. Le terme de commune a été adopté après
la révision constitutionnelle de 1816 pour désigner les 59 « paroisses » 286 constituant des
283
La constitution détermine la subdivision territoriale et la loi détermine leurs nombres. La loi détermine aussi
les limites des divisions et subdivisions en fonction de l’évolution du territoire.
284
Dans les discours politiques et dans les médias, la diaspora d’Haïti est considérée comme le onzième
département avec 4 millions d’habitants repartis majoritairement en Amérique du Nord, en Amérique Latine et
les Caraïbes.
285
Il est de tradition de délimiter les zones par des indicateurs ordinaires comme l’emplacement d’un arbre très
ancien ou une rivière ou encore une source traversant le territoire.
286
Pendant la période coloniale, presque tous les quartiers et les communes avaient un lieu de culte, une paroisse
à laquelle on attribuait un nom, associé souvent à celui du quartier. Après l’indépendance, les noms des quartiers
et des paroisses, relevés dans divers documents et registres des actes sacramentels paroissiaux et ceux d’état civil
des communes, constituent les premiers éléments de découpage territorial. A cause du peuplement et de la
création de nouvelles routes et de chemins, certaines paroisses ont été rattachées à de nouveaux quartiers et de
nouvelles communes. Ainsi, l’existence des paroisses, une église constitue la marque d’une identité territoriale,
qui par la suite, allait être adoptée pour de nouvelle catégorie administrative comme commune et section
communale
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étendues plus ou moins grandes en superficie et en taille de population. Les communes sont
aujourd’hui des villes administrées par des conseils municipaux de 3 membres élus pour une
durée de 4 ans. Par rapport au nombre de communes, Haïti a 140 villes qui se distinguent par
leurs modalités de fabrication et leurs histoires
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Annexe 2 : Le séisme du 12 janvier 2010 : humanitaires et habitats des camps
Il était 16 heures et 45 minutes à Port-au-Prince quand tout se mettait à bouger le mardi 12
janvier 2010. Tous les habitats de la RMP se sont mis à bouger, puis certains se sont
effondrés, d’autres endommagés et fissurés sous l’effet d’un séisme de magnitude 7.5l’échelle
de Richter. Des milliers de logement se sont effondrés comme le palais présidentiel haïtien
(Figure1).
Figure1 : Palais national effondré
Source : Photo 1er mars 2010.
Le séisme-ainsi appelé par les survivants « goudougoudou », onomatopée qui traduit les effets
de l’effondrement des habitats- a dévasté la ville de Port-au-Prince, et a occasionné plus de
1.5 million de sinistrés sans-abris (Gilles, 2014). Les habitants- fuyant les répliques du séisme
(Figure 2)- s’installaient sur des espaces inhabités et formaient des Camps un peu partout dans
le pays, notamment dans la RMP. La zone qui devient par la suite Canaan a accueilli près de
40 milles sinistrés dans les semaines qui suivent le séisme.
Figure 2: Les répliques sismiques entre 11 janvier et 1 er mars 2010.
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Source : Terrier et al. (2016)
La relocalisation ou le relogement des sans-abris-occupant les espaces privés et publics- a été
le besoin urgent. Face aux pouvoirs publics désemparés sous l’effet de la catastrophe et les
multiples camps de sinistrés, Haïti occupait une place importante dans l’opinion publique à
l’échelle internationale : un élan de solidarité internationale, composée de 15 représentants,
s’est constitué pour venir en aide au pays (Figure 3).
Fig. 3 : Membres de la solidarité internationale créée après le séisme de 2010
Source : Perck 2013.
A l’échelle internationale, le séisme faisait l’objet d’un grand élan de solidarité internationale.
A partir de la conférence qui a eu lieu le 31 mars 2010 à New York, chaque représentant, dans
leurs discours, ont promis d’aider Haïti. Pour rendre structurer et opérationnaliser les
promesses de don, le « Plan d’Action pour le Relèvement et le Développement d’Haïti
(PARDN) a été créé; puis transformé en Plan Stratégique pour la Refondation d’Haïti
(PSRH). Le secrétaire général des Nations-Unies, Ban Ki-Moon, a lancé le mot d’ordre
« building bark better », et a délégué l’ancien président américain, Bill Clinton, pour piloter
un cadre institutionnel de réception et de gestion des 10 milliards de dollars américains
promis (Hector, 2012). Alors qu’en fin janvier 2010, le gouvernement haïtien et un autre
groupe de la communauté internationale avaient créé le « Groupe Sectoriel Coordination et
Gestion des Camps-Cluster (GSCGC-Cluster)287 (Colas, 2012 ; Salignon, 2017). Sa mission a
été d’élaborer des réponses aux besoins urgents à partir des enseignements tirés dans des
contextes antérieurs et auxquels sont déjà confrontés ces acteurs. Suite au rapport du groupe, à
l’échelle nationale, une loi d’urgence a été créée et votée par le parlement en avril 2010 en
vue de créer une structure légale pour la gestion des fonds et la mise en œuvre du plan
d’action. Le décret du 9 septembre 2010 a créé la Commission Intérimaire pour la
Reconstruction d’Haïti (CIRH)288 qui a pour mission d’assurer la collecte et la gestion des
fonds destinés aux sinistrés et à la reconstruction de la RMP.
287
En septembre 2011, cette structure devient le « Groupe Sectoriel Abris d'Urgence, Biens Non-Alimentaires et
Coordination et Gestion des Camps (Shelter & CCCM Cluster).
288
La CIRH est composée de 26 membres dont 13 nationaux et 13 internationaux. Elle est codirigée par le
premier ministre haïtien, Jean Max Bellerive (président) et l’envoyé spécial de l’ONU, Bill Clinton (président
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Les habitants, des ONG(s), la société civile haïtienne, le gouvernement haïtien, la
communauté internationale (pays et organismes internationaux), se sont impliqués à forger un
espoir autour de « la reconstruction de Port-au-Prince ». La reconstruction-écrite en grande
lettre dans des documents de la CIRH-faisait l’objet des discours communs dans les textes de
lois, les promesses et les documents officiels. Dans un document de 10 pages présenté par le
gouvernement Haïtien, par exemple, le mot « reconstruction » apparaît quatre-vingt-douze
fois (MPCE, 2010). Après le séisme, les discours de reconstruction d’Haïti avait permis
l’espoir d’un nouveau mode d’habiter, notamment dans la RMP (Gilles, 2014). Cependant, la
relocalisation des sinistrés a été au deuxième plan, car l’expression de « relocalisation des
sans-abris » apparaît quarante fois dans le Journal le Nouvelliste pendant le mois de mars
2010. Dans le plan d’action du gouvernement haïtien pour le mois de mars de cette même
année, le terme « refondation » est utilisé quarante fois. En novembre 2010-soit dans les
premiers moments de collecte des fonds- le mot de « reconstruction » apparait cinquante-huit
fois (Gilles, 2014). Les acteurs publics haïtiens, les membres de la communauté
internationale, les professionnels de la presse parlée et écrite, la communauté universitaire
haïtienne ont eu un discours quasiment unanime en novembre 2010 : relocaliser les sans-abris
dans le court terme et reconstruire Haïti à long terme. Le changement de reconstruire en
relocalisation est associé aux conditions de vies des habitants : 60% de la population urbaine
vivent dans des conditions vulnérables et 96% étaient exposée à des risques d’intempérie
(Rainhorn, 2012).
La relocalisation des équipements de l’Etat a été aussi l’un des enjeux de cette année. L’Etat
dans son ensemble, soit dans ses compositions bureaucratiques et administratifs-fait face à des
problèmes logistiques : car le Palais National, le Palais de Justice et le Parlement et 15 sur 18
Ministères se sont effondrés. Ainsi, au sein de la CIRH, le discours de relocation primait sur
celui de la reconstruction : relocaliser n’est forcément pas reconstruire. La relocalisation des
sinistrés a été prioritaire, et elle a été envisagée sur l’angle du provisoire, car au rang des
scientifiques, ce serait au contraire une occasion pour les autorités étatiques de parvenir à long
terme à une solution avec l’étalement des bidonvilles dans la RMP (Théodat, 2014 ; Gilles
2014 ; Hurbon, 2014). Les enjeux de relocalisation sont soulevés dans une discontinuité
temporelle entre l’avant et l’après : dans l’avant les crises socio-politiques et économiques ont
alimenté des vagues de fabrication des bidonvilles ; et l’après ouvre des lueurs d’espoir
partagé entre les acteurs internationaux et nationaux. Désormais l’espace urbain ne sera plus
habité selon les mêmes modalités qu’avant. Cependant, par-dessus ces discours, l’urgence a
été, pour les habitants, de se loger. Les habitants occupent des espaces publics et privés
forment des camps de sinistrés fabriqués d’une diversité de matériaux offerts par des ONG(s)
(Figure 3).
adjoint). Sa mission est d'appuyer, d'assister, d'encadrer et de faciliter les décaissements par rapport aux
responsabilités gouvernementales a affirmé Jean Max Bellerive (Colas, 2012, Perck, 2013).
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Figure 3 : Camps de sinistré à Port-au-Prince en 2010
Source : Radio Vision 2000, image prise par drone en 2010
Au cours de 2010, les enjeux des camps étaient à la fois sociaux, politiques, économiques,
humanitaires et environnementaux (Salomé, 2010 ; Corbet, 2014). Avant le séisme, plus de
60% des habitats dans la RMP étaient auto-construits dont 45% avaient été déjà menacés par
des ouragans et des intempéries (IHSI, 2003). Le séisme a renforcé le problème par la
destruction de plus de 50 000 logements soit la moitié des habitats de la RMP (PARDH,
MPCE, 2010). La destruction des habitats représente 40% des dégâts occasionnés par le
séisme (Ibid.). Le logement a été l’un des éléments fondamentaux de la crise : 150 000
sinistrés ont eu besoin de se loger. Dans un tel contexte, l’habitat d’urgence289 a été une
réponse à la crise de logement. En effet, les acteurs humanitaires ont été parmi les premiers
opérateurs et fournisseurs de logements provisoires pour aider les sinistrés à faire face à la
crise. Ils interviennent dans la distribution des tentes et des matériaux de construction des
abris provisoires (prela, tôles et bois). Les tentes préfabriquées ont été très favorables au
contexte, car elles sont des logements dont la mise en œuvre est rapide. Ainsi, en 2010, dans
le paysage de l’habitat de Canaan se présente une variété de tentes différenciées par leur
dimension290 et leur forme ainsi que par des matériaux qui les constituent.
La différence des formes et des matériaux est à l’origine des variétés d’acteurs humanitaires
qui les ont offertes. Les acteurs humanitaires291 les plus fréquents sont World Vision
(Royaume-Unis), Oxfam-Québec (Canada), ACTED (France), IMO (Suisse), USAID(USA) et
CRA (USA). Dans l’ensemble se dessine l’influence des Etats Unis dans la gestion de
289
Les tentes n’occupent pas beaucoup d’espace, elles sont aussi pliantes, peu encombrantes à transporter. Par
ces caractères elles étaient facile à stocker, déplacer et transporter en grand nombre par camion et/ou par avion
jusqu’à Haïti.
290
10 m2 pour le plus petits et 15 à 20 m2 pour les plus grands
291
Sur les matériaux, les noms de chaque acteur sont indiqués en couleur variées selon leurs logos.
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l’urgence en Haïti après le séisme : l’USAID, la CRA, CRS, FFP, l’IMO sont toutes des
opérateurs d’origine américaine. Outre les tentes préfabriquées avec les toiles plastiques
(prela), il existait aussi des tentes auto-fabriquées à partir des poteaux en bois plantés en sol
qui sont ligotés par des codes et des matériaux de construction (bois, tôle, préla) offerts par
les ONG(s).
Les tentes auto-construites par les habitants représentaient environ 70% des habitats entre
2010 et 2012. En revanche, par rapport aux circonstances climatiques et écologiques, au bout
de 2 ans, ils ne sont plus aptes à répondre efficacement au besoin du logement des habitants.
Un habitant avec un humour a raconté une situation qui traduit l’inefficacité de ces habitats en
temps de pluie :
En février 2010, on vivait dans des tentes, des « paré soleil » [...] oui les abris à
Canaan sont de « paré soleil ». Je me rappelle, ici, qu’il avait pendant 30 à 45 minutes
de pluie, au cours de laquelle tous les habitants sont trempés […]. Dans certaines
zones, l’eau emporte tous les objets de cuisine des ménages ; (moi ! rire) ce qui m’a
sauvé, c’est une table sur laquelle je me suis endormi (H.3, Entretien, 2018).
Le récit évoque le caractère vulnérable des abris provisoires entre 2010 et 2012. Il attribue
aux tentes la fonction de « parer le soleil », c’est-à-dire qui sert à abriter sous le soleil et non
sous la pluie. Or en ce lieu, il n’existait presque pas d’arbres, et la température moyenne en
Haïti est de 30 degrés celsius. L’insistance de définir les tentes par la fonction de « parer
soleil » traduit l’idée d’une maison au toit troué susceptible de protéger les habitants contre le
soleil et non contre la pluie. À la saison de pluie, 96 % de la population sous les tentes en
2010 était exposées à des inondations (CRH, 2011). Tenant compte de leurs formes et des
matériaux le constituant, les tentes préfabriquées et auto-construites ne sont pas résistantes au
bout d’un an sous le soleil et les intempéries. Exposés au soleil et aux intempéries, les tentes
sont vites abimées et ne pouvaient plus assurer leurs fonctions. Apparait dans tous les
discussions292 et la majorité des entretiens avec les habitants, l’expression « mwen la en
anatendan293 » (j’habite ici provisoirement) traduit l’idée de faire évoluer l’habitat. Les
habitats de l’urgence cèdent la place aux habitats provisoires, comme si l’urgence et
provisoire sont deux réponses successives à la crise.
En 2012, les habitats ont évolué dans leurs matériaux de construction. Les habitats d’urgence
semblent céder la place à des habitats provisoires. En effet, les tentes étant abimées sont
quasi-inhabitables. Ainsi, le logement provisoire apparaît comme une alternative pour sortir
de l’urgence d’abriter et entrer dans l’habiter provisoire. Construits par des professionnels
humanitaires, les habitats provisoires assurent le logement de plus 150 000 habitants (CRA,
2017). La production de ces habitats à Canaan, de par leurs matériaux de construction (bois,
tôle, paquet en ciment), constitue une deuxième forme d’habitat. Contrairement aux habitats
d’urgence (Tentes préfabriquées et autoconstruites faites de toile plastique), les abris
provisoires de Canaan présentent des traits de résistance à l’intempérie dans un temps
relativement long (3ans).
En 2013, les habitats, avec les matériaux relativement plus solides ont construits des habitats
en bois et en toiture en tôle. Le passage des habitats d’urgence à des habitats provisoires
constitue une première phase dans la consolidation des habitats à Canaan. Contrairement aux
292 Discussion au cours des balades
293 Propos retrouvé 12 fois sur 15 entretiens avec les habitants.
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habitats d’urgence, presque tous les habitats auto-construits par les habitants en 2013 ont une
galerie. Comme dans les maisons à la compagne, la « galerie », c’est-à-dire un espace situé à
la rentée principale, est réservée au lieu de rencontre et de convivialité. Les habitats auto-
construits en 2013 sont proches des « ajoupas »294faits d’un bloc quadrangulaire, charpenté de
bois, aux murs de bloc et de pierre bousillé, coiffé d'un toit de chaume et percé d'ouvertures
étroites. Les habitats autofabriqués en 2013 dont certains se situent sur des sols argileux et en
pente sur des collines où l’accès à des routes est difficile reflètent une certaine capacité des
habitants. En effet, en 2014, le jour de la 4ème commémoration du séisme du 12 janvier, le
directeur de l’UCLBP, Clément Bélisaire, introduit la capacité des habitants à construire des
habitats à Canaan dans son discours : « si l’Etat avait le choix entre investir dans des maisons
et aménager des infrastructures à Canaan ; il investirait dans les infrastructures, parce que
la population a montré sa capacité non seulement de construire, mais elle va beaucoup plus
vite que l’Etat » (Le Nouvelliste 2014). Cette capacité se traduit à travers des vagues
successives de transformation de l’enveloppe du bâti : le passage des tentes aux maisons en
durs ne traduit pas seulement une évolution de l’habitat à Canaan, mais la manifestation d’un
développement d’un monde socio-technique dont les habitants ont fait preuve.
Entre 2015 et 2020, les observations de terrains nous ont permis de constater que les toitures
des habitats sont à 80% en tôle. Les habitats ont aussi évolué dans leurs formes et dans leur
répartition dans l’espace. Les matériaux de construction des habitats à Canaan ont évolué en
2018 : 80% des logements sont en béton, 60% des toitures sont en tôle, 30% sont en dalle et
10% sont en toile plastique (Bodson, et al. 2018). Les parquets de 54,8% des habitats sont
faits de béton et du ciment avec de glacis et de macadam, et 36,7 % sont en terre battue (Ibid.,
p.237). Il existe aussi des habitats qui sont découpés à l’intérieur entre 2 et 3 pièces par des
murs en béton (10%). Chaque pièce est habitée par 2 à 4 personnes, ce qui fait une densité de
16m2/habitant (C.1, combite urbaine, 2019). A l’extérieur, 60 à 80 % des habitats sont
structurés en 3 parties : la cuisine, le bloc sanitaire et la cellule d’habitation. En réalité, les
habitants le séparent en deux parties : « andan kay » (à l’intérieur de l’habitat) » et « deyò
kay » (à l’extérieur de la maison). La pièce principale, associée à l’espace intérieur assure la
fonction de la cellule d’habitation, c’est le lieu de sommeil et d’intimité des ménages. C’est la
pièce principale de l’habitat, elle mesure en moyenne 40 à 80 m 2. L’espace extérieur de
l’habitat, composé du bloc sanitaire et la cuisine ainsi que son environnement immédiat est
appréhendé comme un territoire élargi de l’habitat. Au-delà du coût de l’installation à
l’interne des blocs sanitaires et la cuisine, la séparation de l’habitat en 3 parties témoigne une
perception de la propreté et de la saleté (H.1, 12, 18, entretien, 2018). Pour certains ménages,
compte tenu du fait que le bloc sanitaire à l’interne nécessite de l’usage de beaucoup d’eau, or
l’accès à l’eau n’est pas garanti, le bloc sanitaire constitue une source de saleté et de pollution
en termes d’odeurs dégagées. La cuisine constituerait aussi une source de saleté compte tenu
du fait que le charbon de bois est la principale source énergétique (86%) utilisée par les
ménages pour la cuisson de leurs aliments (Prince, et al. 2018). L’organisation de l’habitat
constitue un phénomène territorial structuré où l’habitat n’est pas seulement un cadre de vie,
mais une réalité combinant le mode d’habiter en milieu rural et urbain.
En 2019, soit neuf ans après l’installation des sinistrés à Canaan, les observations de terrains
révèlent qu’environ 80% des maisons sont en durs dont la toiture de certaines sont en dalles et
Les ajoupas sont définis comme des logements typiques du milieu rural construits de toiture en chaume ou
294
branches de palmiers ou encore en pailles de vétivers ou tôles usées, dont les murs sont en clissage (des tresses
de palmiers entre-lassées) et bousillage, usage des pierres et des planches pour la fondation et la charpente
(Moral, 1957; Goulet, 2006)
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d’autres possèdent un étage. La présentation l’évolution de l’habitat à Canaan a permis de
mettre en évidence une variété de formes au bout de 10 ans : les tentes préfabriquées et auto-
construites qui ont assuré entre 2010 et 2012 le besoin urgent de se loger ; les habitats
provisoires construits en bois et en tôle en 2012 et 2015 ont assuré la phase intermédiaire dans
le processus graduel de construction où le tissu de bâti évolue tout en y étant habité. Alors que
les habitant y habitent, les habitats à Canaan évolue graduellement : des tentes en habitat
provisoire, des habitats provisoires d’une pièce aux habitats permanents construits en blocs et
en tôle et organisés majoritairement en 3 parties séparées et complémentaires. Le passage de
l’habitat provisoire à l’habitat permanent met en avant 5 traits distinctifs sur lesquels
l’évolution de l'habitat au cours de 10 ans à Canaan peut s'observer : les matériaux de
construction et la forme des habitats, le statut des fabricants, le procédé de construction et la
fonction des habitats pour les habitants. Face aux échecs de l’aide internationale en Haïti, les
critiques sont nombreuses et vont jusqu’à qualifier leurs activités et l’ensemble des dispositifs
mise en place s’un système d’escroquerie (Schwartz, 2017).
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Annexe 3 : Décret d’utilité publique du 22 mars 2010
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Annexe 4 : Fête du 22 mai : président François Duvalier, ses partisans et les tontons macoutes
à Port-au-Prince
Le président François Duvalier fait venir des paysans tontons macoutes, dans la RMP, chaque
22 mai, pour célébrer la fête des militaires et des volontaires de la sécurité Nationale (Fig.1).
L’objectif de cette pratique socio-politique a été de mettre des gens dans les rues et sur les
places publiques de Port-au-Prince pour fêter avec les militaires de la Force Armée d’Haïti
(FADH), rendre visible son pouvoir. Pour transporter les participants de la campagne à Port-
au-Prince, 3 ou 4 camions295par ville- soit en total 30 camions environ- ont été disposés pour
les transporter en nombre variés selon la capacité du camion (Diederich et Burt, 1970).
Figure1: Parades des militaires en tête de la fête de 22 mai
Source : [Link] le 8/04/2020).
Alors que le but pour le président de Duvalier était de faire venir des paysans pour acclamer
dans les rues et sur les places publiques de Port-au-Prince, sous les parades militaires, «
Grenadier à la sot…vivre Duvalier, président à vie » (Manigat, 2001). Cette expression est
chantée par les participants dans quasi toutes les rues et les places publiques de Port-au-Prince
du 21 dans la soirée au 22 mai de l’après midi (Diederich, 1970). Les conditions socio-
économiques des paysans étaient précaires : 7 sur 10 paysans vivent en dessous de l’extrêmes
pauvreté. N’étant pas salariés et dépourvus de grands moyens financiers à leurs arrivés, les
tontons macoutes qui représentaient 70% des migrants de la période de 1960 à 1970 allaient
s’installer dans les bidonvilles (IHSI, 1978). Les militaires, notamment les soldats gagnaient
25 à 35 gourdes. Les tontons macoutes eux ne reçoivent que de la joie d’être présent à la fête,
et surtout de se retrouver à Port-au-Prince.
295
Les camions ici désignent des voitures de transports de marchandise renfermant une forme rectangulaire dont
les deux longueurs sont attachées par des codes soutenus par un bois auxquels les passagers prennent appui.
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Annexe 5 : Abattage des porcs et paupérisation des paysans haïtiens entre 1981 et 1988
De 1980 à 1988, le cheptel porcin haïtien était estimé à plus de 3 millions de cochons
créoles. La peste porcine africaine comme voulait le faire comprendre la communauté
internationale a été une politique destructrice impliquant les gouvernements des Etats-Unis,
du Canada et du Mexique pour contrôler le marché de la production de la viande de cochon
dans les Caraïbes. La destruction des cochons s’inscrit dans une logique d’affaiblir la
capacité économique des paysans de la région entre autres la production nationale d’Haïti.
Dans l’imaginaire social haïtien et dans la littérature grise, la destruction du cheptel porcin
est désignée sous le nom de « destruction de cochon créole » (Figure 1)
Source : Auteur Anonyme. Disponible sur [Link] (consulté
le 11/04/2021)
Source : Debora et MacKenzie. Disponible sur : [Link]
bin/[Link]?e=d-00000-00- (consulté le 11/04/2021)
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Source : Debora. MacKenzie. Disponible sur : [Link]
00000-00- (consulté le 11/04/2021)
Mesurer le tour d’un cochon a été un moyen pour permettre aux agents de fixer une
estimation à partir du poids de l’animal. En effet, les gouvernements ont investi 25 millions
de dollars US dans le programme pour dédommager les paysans propriétaires des porcs. La
procédure a été de vendu les bétails à l’Etat haïtien aux prix dérisoires de 40 US pour les
gros cochons, 20 pour les moyens et 5 pour les petits. Les cochons vendus sont tués et
enterrés. Or les gros cochons valaient en moyenne 200 US, ce qui suppose un déficit en
moyenne de 160 us sur chaque gros cochon tué. A la fin du programme, seulement 7
millions de ces 25 millions ont été distribués aux paysans ; le reste a été encaissé par le
gouvernement et des familles de l’élite économie haïtienne. En revanche, la peste porcine
n’a jamais officiellement été détectée en Haïti. La mort subite des 600 000 « cochons
créoles » (image 1) enregistrés vers 1980 n’a pas associée à la perce porcine, mais à une
détérioration de l’environnement haïtien.
Image 1:Cochon créole Image 2 : « Cochon grimèl »
En 1995, environ 400 000 « cochons grimèls » ont été importés pour offrir aux paysans qui
ne pouvaient pas assurer leurs nourritures (son de blé) compte tenu du coût des produits
qu’il a fallu aussi importer depuis les gouvernements impliqués dans le programme. Avant
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même de recevoir le nouveau cochon, le paysan était obligé de construire un enclos pour
abriter les porcs afin de ne pas changer le cadre de vie des animaux nouvellement arrivés.
Or les cochons créoles vivaient à l’air libre, sous les arbres et mangeaient quasi-tout ce qui
tombe sur les groins des « cochons créoles ». Les cochons créoles n’étaient pas remplacés
avec leurs équivalents en matière de production, d’entretien et de revenus. Les « cochons
grimèl » n’ont pas tenu la promesse de leur capacité de production de 9,5 porcelets par
portée deux fois par an en moyenne. Au lieu de renforcer l’économie paysanne, des milliers
paysans ont été appauvris et étaient dans l’obligation de quitter la campagne pour venir
s’installer à Port-au-Prince, grossir les bidonvilles et vivent des petits commerces
ambulants, des activités informelles, etc… En conséquence, le programme a affaibli le pays
sur le plan économique et renforcé la dépendance de l’élevage des porcs en milieu rural à
l’égard des pays producteurs de son de blé, principalement nourriture des « cochons
grimèls ». A long terme, le programme a aussi impacté la production de café dont les
déchets des porcs servaient de compose pour leur croissance sous les arbres où sont
attachés les « cochons créoles ».
Source : Bobb Rousseau et Auteur (extrait synthétisé et illustré » du texte « L’international
et le gouvernement haïtien portent un coup fatal à la classe paysanne [En ligne].
Disponible sur : [Link]
gouvernement-haitien-portent-un-coup-fatal-a-la-classe-paysanne (consulté le 11/04/2021).
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Annexe 6 : Dechoukaj des tontons macoutes : la chasse à l’homme et la justice populaire
Source : Institut Tricontinental de Recherche Sociale (2018)
Le terme dechoukaj296, apparu dans les années 1980, fait référence à des pratiques
sociopolitiques à l’encontre des biens et les personnes des tontons macoutes, des militaires, et
partisans de Duvalier après la chute de son Régime. Les biens sont incendiés et les tontons
macoutes, militaires et partisans sont lynchés pour certains. D’autres, sous les menaces ont
pris la fuite. En effet, les habitants en foule se font justice. Les 500 000 tontons macoutes
environ qui se trouvaient dans les campagnes et dans les villes provinciales ont été face à ce
phénomène de chasse à l’homme qui prenait une forme de justice populaire contre les
injustices commises pendant la dictature. Les « tontons macoutes » soupçonnés coupables
sont menacés dans une vaste opération de foule désignée en créole « dechoukaj ». Proche du
mot chouque en français, le mot « dechoukaj » en créole haïtien traduirait l’acte d’enlever les
racines. Dans la pratique sociale, il représente un aspect important dans la vie sociopolitique
des haïtiens entre 1986 et 1995. Les pratiques de « déchoukaj » correspondent à l'action
d’enlever les souches, les racines ; c’est-à-dire, éliminer physiquement les acteurs et détruire
les symboles de l'ancien régime (incendie dans les casernes). Les opérations de « dechoukay »
se faissaient avec des armes (souvent arme blanche) à la main et en public. En 1991, des
pratiques similaires prenaient le nom de « pelebren » (Hurbon, 1989). Supplice du Père Lebrun
provient du nom d’une entreprise commerciale de Port-au-Prince (Le Père Lebrun) spécialisée dans la
vente de pneus. Le mot « Pèlebren » renvoie à des pratiques de lynchage, pratiquées par les partisans
du président Jean Bertrand Aristide, après son premier discours de son retour de l’exil en 1994 suite au
coup d’Etat de 1991 (Goulet, 2006). Les 500 000 ménages indexés dans les opérations de
« dechoukaj/pèlebren » fuyaient leurs résidences pour s’installer dans la RMP. N’ayant pas de
grands moyens financiers, ils se sont installés en majorité dans les bidonvilles.
296
Proche du verbe dessoucher en Français. Plusieurs vidéos représentent le phénomène dont celle disponible sur
[Link] (consulté le 28/12/2020).
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Annexe 7 : Cartes des risques naturels en Haïti
Source : Terrier et al. (2016)
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Annexe 8 : Corpus documentaire : documents officiels
Années de Titres Sources
parution
1908/21/08 Loi du 21 août 1908 abrogeant les lois du 17 avril 1870 Le Moniteur, N°
et 14 août 1877 relatives au domaine national et au 71
domaine public
1918/09/09 Loi du 9 septembre 1918 prévoyant une taxe de 0,05 Le Moniteur, n°
centimes monnaie nationale par jour et par mètre carré 59
occupé sur tous ceux qui déposent, mélangent sur la voie
publique des matériaux de construction
1921/21/08 Loi du 21 juillet 1921 autorisant le président de la Le Moniteur, N°
République à déclarer d’utilité publique certains travaux 55
de l’État.
1923/18/08 Loi du 18 juillet 1923 réglementant le mode Le Moniteur, N°
d’établissement de rues et routes publiques sur les 61
propriétés privées
1923/18/08 Loi du 18 juillet 1923 réglementant le mode Le Moniteur, N°
d’établissement de rues et routes publiques sur les 61
propriétés privées et livrées à la circulation.
1924/23/08 Loi du 23 juillet 1924 réglementant les modes de Le Moniteur, N°
construction dans les villes 50
1926/27/12 Loi du 27 décembre 1926 établissant une distinction Recueil de
entre le domaine de l’État et domaine communal textes normatifs
annotés
entourant
l’action locale.
2011. p. 80-82
1927/27/12 Loi du 27 décembre 1927 précisant la distinction qui doit Le Moniteur,
être faite entre les biens de l’État et ceux des Communes. Nos 3 et 4, 10
1927/28/08 Loi du 28 juillet 1927 modifiant les articles 1, 7 et 8 de la Le Moniteur,
loi du 29 janvier 1926, relative aux biens donnés à bail Nos 65 et 66
par l’État ou la commune
1934/11/06 Loi du 11 juin 1934 établissant un aménagement Le Moniteur, N°
nouveau des ressources communales et réduisant à trois 52
classes les communes de la République
1937/22/07 Décret-loi du 22 juillet 1937 établissant des règles Le Moniteur, N°
spéciales relatives à l’habitation et à l’aménagement des 63
villes et des campagnes
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1940/21/04 Loi du 21 avril 1940 confiant au directeur général des Le Moniteur, N°
Contributions les fonctions d’administrateur des biens 34
d’absents ou d’interdits ou des biens de communauté en
instance de partage, de séquestre judiciaire, de syndic
provisoire ou définitif de faillite
1941/17/06 Décret-loi du 17 juin 1941 interdisant toute aliénation Le Moniteur, N°
(par voie d’échange) des biens immeubles du domaine 56
privé de l’État
1941/25/06 Décret-loi du 25 juin 1941 interdisant toute aliénation Le Moniteur, N°
des biens immeubles du domaine privé de l’État. 56
1948/08/09 Loi du 8 septembre 1948 rendant propriétaire tout Le Moniteur, N°
individu occupant à titre de fermier un terrain du 100
domaine privé de l’État situé dans les villes de 3e, 4e, 5e
et 6e classe et dans les quartiers, s’il l’a occupé pendant
au moins cinq ans (actuellement 20 ans) et y possède une
construction.
1949/07/09 Loi du 7 septembre 1949 créant un Bureau cadastral et Moniteur, N°
un tribunal terrien dans chaque arrondissement 96,
constituant un district cadastral
1949/18/01 Loi du 18 janvier 1949 sur l’expropriation Le Moniteur, N°
6
1951/01/09 Loi du 1er septembre 1951 modifiant celle du 18 janvier Le Moniteur, N°
1949 sur l’expropriation pour cause d’utilité publique 84
1961/10/08 Loi du 10 août 1961 sur le droit d’alignement des Le Moniteur, N°
clôtures et constructions. 80
1963/27/08 Loi du 27 août 1963 déclarant « zone sous protection » le Le Moniteur, N°
bassin hydrographique du Morne-Hôpital 81
1963/27/08 Loi du 27 août 1963 déclarant d’utilité publique les Le Moniteur, n°
travaux déjà réalisés et ceux à entreprendre à l’avenir en 80
vue de la restauration du Morne-Hôpital
1963/29/05 Loi du 29 mai 1963 établissant des règles spéciales Le Moniteur, n°
relatives à l’habitation et à l’aménagement des villes et 51
des campagnes en vue de développer l’urbanisme
1963/16/01 Décret du 16 janvier 1963 sur l’aliénation des biens Le Moniteur, n°
immeubles du domaine privé de l’État. 5,
1964/22/09 Décret du 22 septembre 1964 adoptant une base plus Le Moniteur, n°
équitable et plus rationnelle pour la fixation des loyers et 95
fermages des biens du domaine privé de l’État
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1965/15/07 Loi du 15 juillet 1965 mettant sous contrôle du VICTOR, Jean
département des Travaux publics, des Transports et de la André, p. 307-
Communication la partie du front de mer de la ville de 308
Port-au-Prince
1968/02/09 Décret du 2 septembre 1968 abrogeant la loi du 23 Le Moniteur, n°
décembre 1925 sur les formalités relatives à l’acquisition 74
de propriétés immobilières par l’État
1970/17/03 Décret du 17 mars 1970 déclarant « zone touristique et CIAT, 2013
d’utilité publique » l’habitation Corail Cesseless située
en la 2e section rurale des Varreux de la commune de la
Croix-des-Bouquets
1971/23/03 Décret du 23 mars 1971 modifiant l’article 29 de la loi Le Moniteur, n°
du 22 juillet 1937 sur l’urbanisme 25
1974/25/03[8 Décret du 25 mars 1974 instituant le Collège national Le Moniteur, n°
avril 1974.] des ingénieurs et architectes haïtiens. Le Moniteur, n° 30, 32
1975/31/07 : Loi du 31 juillet 1975 sanctionnant le refus de mettre en Le Moniteur, n°
valeur la propriété foncière 62
1977/06/04 Décret du 6 avril 1977 sur le lotissement. Le Moniteur, n°
37.
1979/05/09 Loi du 5 septembre 1979 sur l’expropriation pour cause Le Moniteur, n°
d’utilité publique 87
1977/28/09 Décret du 28 septembre 1977 sur l’enregistrement et la Le Moniteur, n°
conservation foncière 67-D
1979/05/09 Décret du 5 septembre 1979 sur l’occupation temporaire Recueil de
textes normatifs
annotés
entourant
l’action locale.
p. 171-175
1979/16/08 Loi du 16 août 1979 sur la propriété et la location des Le Moniteur, n°
immeubles à différents niveaux par l’Office national du 71
logement
1980/03/04 Décret du 3 avril 1980 sur les droits de péage sur les Le Moniteur, n°
routes 4,
1981/23/12 Décret du 23 décembre 1981 modifiant le décret du 5 Le Moniteur, n°
avril 1979 en vue d’adopter une nouvelle imposition plus 32 A,
rationnelle à la contribution foncière de la propriété bâtie
1981/03/03 Décret du 3 mars 1981 créant un organisme public Le Moniteur, n°
dénommé Service métropolitain de collecte des résidus
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solides. 12 mars 20,
1981/23/12 Décret portant sur une nouvelle imposition plus Le Moniteur, n°
rationnelle à la contribution foncière de la propriété bâtie 2,
1982/23/12 Décret élevant au rang de commune les quartiers de Le Moniteur,
Delmas et de Carrefour No 89
1982/06/01 Décret du 6 janvier 1982 fixant par rapport aux Le Moniteur n°
exigences imposées par l’environnement écologique et 6
conformément à l’évolution économique et sociale du
pays les règles spécifiques relatives à l’habitation et à
l’aménagement de nos cités et agglomérations rurales et
urbaines [sic]
1984/13/08 Loi du 13 août 1984 organisant le régime de la Le Moniteur, n°
copropriété 82
1984/06/11 Décret relatif à l’aménagement du Morne-Hôpital Le Moniteur, n°
90
1984/28/08 Loi du 28 août 1984 portant création et fonctionnement Le Moniteur, n°
des banques d’épargne et de logement 64
1986/30/10 Décret du 30 octobre 1986 relatif à l’aménagement Le Moniteur, n°
spécifique du Morne-Hôpital 90
1989/29/08 Loi du 29 août 1989 sur les banques d’épargne et de Le Moniteur,
logement n°67-A
1989/14/09 Décret du 14 septembre 1989 modifiant la loi du 13 Le Moniteur, n°
décembre 1982 régissant les ONG 77
1995/16/05 Décret du 16 mai 1995 dispensant tous fermiers de l’État Le Moniteur, n°
en règle avec le fisc qui ont édifié des constructions ou 40
entretiennent des cultures régulières de payer le droit de
fermage sur le terrain affermé
1996/18/06 Loi du 18 juin 1996 portant création d’un fonds de Recueil de
gestion et de développement des collectivités territoriales textes normatifs
annotés
entourant
l’action locale,
p. 217-218
1996/20/08 Loi du 20 août 1996 sur les contributions au fonds de Le Moniteur, n°
gestion et de développement des collectivités territoriales 64-A
2002/11/04 Arrêté partant création à la Commune de Cité-Soleil Le Moniteur,
No (inconnu)
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2005/12/10 Décret du 12 octobre 2005 portant création du Centre Le Moniteur, n°
national d’information géo-spatiale (CNIGS) 30
2005/12/10 Décret du 12 octobre 2005 sur la gestion de Le Moniteur, n°
l’environnement et la régulation de la conduite des 11
citoyens et pour la promotion du développement durable
2007/28/11 Arrêté du 28 novembre 2007 du conseil municipal de la [Bulletin. mun.
commune de Delmas portant création de la contribution h.s., 29 juillet
foncière non bâtie 2011, p. 18-
19] ? CIT2 PAR
Maurice, 2014.
2007/28/11 Arrêté du 28 novembre 2007 du conseil municipal de la [Bulletin. mun.
commune de Delmas établissant la redevance à h.s., 29 juillet
l’aménagement et à l’assainissement 2011, p. 28-
29] ? Cité par
Maurice, 2014
2007/29/07 : Arrêté du conseil municipal de la commune de Delmas [Bulletin. mun.
du 28 novembre 2007 portant réglementation de la h.s., 29 juillet
publicité sonore mobile 2011, p. 20-21]
cité par
Maurice, 2014
2009/20/01 Loi-cadre du 20 janvier 2009 portant organisation du Le Moniteur, N°
secteur de l’eau potable et de l’assainissement 29
2009/30/01 Arrêté du 30 janvier 2009, du Premier ministre, de Le Moniteur, N°
création du comité interministériel de l’aménagement du 25
territoire. Le, 19
2010/22/03 Arrêté déclarant d’utilité publique les propriétés s’étant Le Moniteur, N°
de l’angle de la rivière Bretelle à la route Nationale No 21
1en passant par Bon Repos et Corail-Cesselesse formant
un polygone avec la zone communément appelé
Concombre
2010/15/04 Loi du 15 avril 2010 portant amendement de la loi sur Le Moniteur, N°
l’État d’Urgence du 9 septembre 2008 29
2010/06/12 Arrêté présidentiel du 2 septembre 2010 déclarant Le Moniteur, N°
d’utilité publique la zone commerciale du centre-ville de 210,
Port-au-Prince
2012/29/05 Arrêté présidentiel du 29 mai 2012 abrogeant celui du 2 Le Moniteur,
septembre 2010 déclarant d’utilité publique la zone Nos 86 et 86-A,
commerciale du centre-ville de Port-au-Prince
2012/06/12 Arrêté présidentiel portant sur la modification des limites Le Moniteur,
tracées par le décret du 22 mars 2010 portant sur la No. 210
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création de la zone communément appelée Canaan
2013/20/06 Arrêté fixant les modalités d’application aux Le Moniteur,
investissements réalisés dans le secteur du logement des numéro
dispositions incitatives prévues par le code des extraordinaire,
investissements N° 152
Source : Archive des Presses Nationales d’Haïti ; Maurice, 2014 ; CIAT, 2013 et Auteur
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Annexe 9 : Corpus documentaire : compilation des journaux sur Canaan entre 2010 et 2020
Auteurs Titres Journaux Années
Amos Cincir « Un village bientôt à Canaan » Le Nouvelliste 2010
Sans nom « La vie s'organise avec les Le Nouvelliste 2010
moyens du bord à Canaan »
Claude Bernard Sérant, « La boussole de Canaan : un Le Nouvelliste 2011
arrêté présidentiel »
Kendi Zidor « Canaan ou la faillite de l’État » Le Nouvelliste 2012
Les étudiants de « Problématique de l'habitat à Le Nouvelliste 2012
MAPODE297 Canaan. Canaan, une catastrophe
non naturelle »
Edner Fils Décime « Haïti-Séisme 2 ans : « Le camp Alter-Presse 2012
Canaan », terre promise ou misère
dans un désert ? (Multimédia) »
Jean-Michel Caroit Saint- « Trois ans après le tremblement Le Nouvelliste 2013
Domingue de terre, Haïti reste à terre »
Patrick Saint-Pré « Canaan, première étape dans la Le Nouvelliste 2014
croisade de reboisement de la
police communautaire »
Patrick Saint-Pré et « Les Cahiers du CEPODE. Le Nouvelliste 2014
Michelson Césaire Problématique et politique du
logement en ligne de mire de
l’UEH »
Lafontaine Orvild « Haïti-Logement : Violences Alter-Presse 2014
policières contre des personnes
déplacées au Camp Caradeux »
Stephen Ralph Henri « Haïti-Logement : D’une tente à Alter-Presse 20014
une chambre, rien n’a vraiment
changé »
Stephen Ralph Henri « Haïti-Logement : D’une tente à Alter-Presse 20014
une chambre, rien n’a vraiment
297
Programme de Master en Population et Développement réalisé à la Faculté des Sciences Humaines de
l’Université d’État d’Haïti.
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changé »
Jules André E. Junior « Un Clin d’œil sur Canaan » Le Nouvelliste 2015
VINCENT
Valéry Daudier « Se reconstruire à Canaan » Le Nouvelliste 2015
Anonyme Haïti-Séisme/5 ans : Le problème Alter-Presse 2015
du logement demeure entier
Anonyme « Haïti-Séisme : 6 ans après, le Alter-Presse 2016
droit au logement n’est pas
respecté, selon le Garr »,
Gotson Pierre « Haïti : Le temps s’est-il Alter-Presse 2016
arrêté ? »,
Gotson Pierre « Haïti : Le temps s’est-il Alter-Presse 2016
arrêté ? »
Mairie de Croix des Arrêté Municipal portant sur la Le Nouvelliste 2017
Bouquets gestion des biens du domaine
privé de l’État dans les limites de
Croix-des-Bouquets
Mairie de Croix des Arrêté Municipal portant sur le Le Nouvelliste 2017
Bouquets numérotage des maisons de la
Croix-des-Bouquets
Arrêté Municipal portant sur la Le Nouvelliste 2017
gestion de construction à Croix-
Mairie de Croix des des-Bouquets et à l’obtention de
Bouquets permis de construire
Caleb Lefèvre « L’État et des ONG s’activent à Le Nouvelliste 2018
structurer Canaan »
Nancy Roc « Haïti / Urbanisation : Alter-Presse 2018
Décentraliser, une urgence pour
Port-au-Prince et les provinces »
Réseau National de « Haïti-Séisme : 8 ans après, « des Alter-Presse 2018
Défense des Droits victimes oubliées »
Humains (RNDDH),
Jean Marcson Dorcé « Canaan nouvelle cité de la Le National 2018
Cette thèse est accessible à l'adresse : [Link] 400
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terreur »,
San nom « FMB : une journée de Le National 2018
consultation gratuite pour les
habitants de Canaan »
Sans nom « Le sort des enfants de Canaan Le National 2018
préoccupe la fondation Zanmi
Timoun »,
Ronald Colbert « Séisme du 12 janvier 2010 en Alter-Presse 2019
Haïti : Des dispositions
institutionnelles structurantes
encore attendues 9 ans après »
Anonyme « Haïti-Genre : Les habitantes de Alter-Presse 2019
Canaan aux abois, alerte le
Mofalak »
Anonyme Haïti-Séisme : Une offrande Alter-Presse 2019
florale annoncée à Saint-
Christophe, en mémoire des
victimes du 12 janvier 2010 »
Valéry Daudier « Canaan, 10 ans après… » Le Nouvelliste 2020
Source : Archives des journaux Le Nouvelliste, le National, Alter-Presse et Auteur
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Annexe 10 : Corpus empirique : extraits des entretiens
Entretiens avec les associations
1- « Fabrication de l'espace débute en 2010 suite au séisme de 2010. L'espace a été un lieu de
refuge pour les bandits avant. Ici, nous avons trouvé des ossements de cadavres, des résidus
de cartouches. Avant la zone a été les lieux de sacrifice, puisque, c'est ici que Duvalier
exécutait certains prisonniers de Fort dimanche. Alors, nous habitons avec toute sorte de
morts ici [...] Cependant, la zone a été pour nous, le lieu de protection contre les répliques du
séisme, c'était un refuge pour les « pitites soyèt », c’est-à-dire les démunis, les sans-abris. Il a
été un lieu d'installation provisoire, car il n'y avait pas de signe de vie ici ; le soleil, les
moustiques, des serpents, [...] avec des tentes, nous avons eu un soulagement. Ainsi la
population a transformé le lieu a en un Camp sans viser pour autant approprier du sol. La
logique d'appropriation advient après le décret d'utilité publique » (Habitant 1)
2- « Le 17 janvier 2010, les premiers habitants forment un comité de quartier pour assurer la
sécurité de la population. Les critères pour être membre fondent d'abord sur la capacité d'un
chef à pouvoir réunir 50 habitants de sa zone » (Habitant 3).
3- «La déclaration d'utilité publique rend à l’aise les occupants et facilite le déclenchement de
la séparation de la terre» (Habitant 1).
B-Les acteurs, l’habitat et le foncier
1-« la délimitation des lisières a été réalisé par des ajustements mutuels. Au début, entre les
occupants, il n'y avait pas de conflits pour placer les bornes. Celles-ci sont fabriquées à l'aide
des objets de toute sorte trouvés sur le site. Mais aujourd'hui, pour un déplacement de borne,
un habitant peut exhiber sa machette, si on ne se négocie pas. » (Habitant 4).
2- « Jusqu' en 2014, il y avait une réticente de la part de la population à ne pas construire en
dur, car l'article 2 du décret, (il vient avec le décret en main en déclarant que c'est l'acte de
naissance de tout occupant de parcelles) aurait interdit la construction en dur sur le site. C'est
pour cela nous n'avons pas demandé aux ONG(s) de nous construire des maisons. Les
premiers habitats offerts par les ONG(s) ont été des schelter (tentes) soit au total de 470.
Chaque schelter comptait deux pièces avec une cuisine et un bloc sanitaire à l’extérieur
partagé entre les ménages. Dans les pratiques, la construction se fait selon la volonté du
ménage qui va s'y installer » (Habitant 5).
3- Les premiers occupants ont été les habitants de la RMP. Cependant, à partir de 2013, il y a
des gens de différentes villes de province qui sont venus s'installer. […], dans la pratique,
c'est par relais qu’ils viennent, au fur et mesure que les gens arrivent, ils informent leurs
proches. Moi par exemple, je suis venu après avoir été informé de bouche à oreille «se yonn
di lot ». C'est ainsi, sous l'influence de l’étalement du quartier, que l'on retrouve des gens de
provenance multiple qui sont installés à Canaan. (Habitant 3).
4-Le rôle des femmes n'est pas totalement différent des hommes au début du processus. Les
femmes participent aussi dans la sécurité de la zone, il y avait des femmes chefs d'association,
femmes soldats. (Habitant 1).
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5-La valeur des parcelles varie selon la personne qui l'occupe, pour nous, c'est le prix de nos
courages, car nous avons tout construit nous-même : les routes.... avant l'arrivée des ONG(s)
et l'UCLBP (arrivé deux ans après les ONG(s) (Habitant 1).
6-Les ONG(s) ont plus d’importance pour nous à Canaan que l’État, car ils ont pris part
activement dans la fabrication de l'espace : les « prela », les bois, les planches et les tôles, en
plus des tentes ; tous ont été donnés par les ONG(s). Dalleurs, les ONG(s) auraient fait plus si
l’État avait collaboré avec eux. Avec les ONG(s), les tables quartiers et l’État, ça aurait dû
développer une synergie en plus d'un espace de dialogue et de rassemblement. (En
augmentant le ton de sa voix), même l'alphabétisation de la population a été prise en compte
par les ONG(s). (Habitant 2).
7- Il faut dire aussi que Canaan fait face avec un problème de délimitation qui entrave la prise
en charge par une mairie : parce que Canaan se situe sur 3 communes. A Canaan, il y a la
mairie, « le mairie » (Note : avec des éclats de rire : pour exprimer les enjeux de gouvernance
de la zone, cette duplication de rôle passé en dérisoires par les habitants témoigne l’ampleur
du jeu de rôle des acteurs dans un contexte informel). La maire est l'acteur officiel certes,
mais son bureau ne connaît absolument rien sur Canaan. Il ne cherche pas à connaître ni à
apporter des services non plus. Certains habitants, se sont transformés en agents de la mairie
pour faire pression sur les occupants dans le but de tirer de profits de leurs activités de
construction. Ces agents sont alors appelés par la population « le mairie ». Ces derniers sont
devenus très influents dans les quartiers et s'imposent comme des chefs (Habitant 1).
8- C'est en 2014 que la mairie a procédé à l'installation des annexes de la mairie. A partir des
annexes, la mairie a collecté 450 000 gourdes la semaine dernière (semaine du 29 août 2018).
Cette somme est collectée grâce au principe qui est installé : dans la construction, le coût d’un
m2 vaut 175 gourdes en 2017, il passe à 200 gourdes en 2018. Cependant, je ne sais pas si
Colin (le Maire de la commune des Croix-des-Bouquet est au courant. Moi, je suis membre de
l'annexe, mais je ne suis pas le président, et je n'ai pas touché pour mon job (Habitant 6).
9-Ce sont les « chefs » qui décident sur la quantité d'espace à réserver pour les projets- que ce
soit en termes d'installation des services publics-ou en termes de place publique ou des lieux
de stationnement. La place où se trouve l’église de Canaan 3 par exemple, nous avons quitté
cet espace pour un lycée ou un dispensaire, mais le révérend père (prêtre de l’église
catholique à Canaan 3) nous a tellement rendu service ici, et l'espace de son église ne pouvait
plus recevoir ses fidèles, alors le comité de quartier a décidé de lui passer gratuitement cet
espace à condition qu’il fasse en face de l’église une place publique. (Habitant 8).
Entretiens avec 15 habitants
1-Habitant : un pasteur d’une église baptiste
1-Canaan a été au début une zone paisible. D'ailleurs (avec une expression faciale de rejet) les
antennes de la Police ne pouvaient pas sécuriser la population, car les 3 ou 4 policiers de
chaque antenne ne peuvent pas contrôler les dérives de la population. « Ici, c'est met ko ki
veye ko »; c'est-à-dire que chacun surveille sur lui-même.
2-Les habitants s’arrangeaient pour collaborer avec les « chefs » d'association et les soldats. A
partir de mai 2011, chaque groupe d'association a environ 36 soldats qui de concert avec la
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Police nomment les chefs d'association. Si nous n'avons pas apporté notre appui à la police,
on serait tous foutus...Canaan serait déjà une zone de « chen manje chen », de vengeance et de
violence.
3-Les premiers conflits sont à l'origine de l'appropriation des parcelles de terre. Ils prenaient
la forme de dispute et de menaces entre deux ou plusieurs occupants d'une seule parcelle.
Pour trancher les cas de conflits, les chefs d'association mènent des « enquêtes » dans la zone
où le conflit s'est éclaté. Après l'enquête, le chef de l'association de la zone tranche en
distribuant ou redistribuant la parcelle ou encore en donnant à l'un des protagonistes du conflit
un autre endroit. C'est à partir de ces conflits que les chefs commencent à enregistrer les noms
des occupants dans un registre avec l’en-tête de l'association. Cet acte confère aux parcelles
un titre à partir duquel les chefs peuvent trancher plus facilement. Ceci a commencé à partir
du début de l'année 2011. A partir des années 2012, 2013, 2014, 2015, les terres sont acquises
sous forme de « passation » par devant le chef en collaboration avec des témoins. […..] Dans
les tentes, la violence prenait plutôt des formes de viols sur les femmes, notamment les jeunes
filles.
Habitant 2 : un ferrailleur
Les premières écoles ont été construites par les habitants au départ sous forme de soutien
psycho-social en appui à la communauté.
L’électricité aussi a été fourni par les « chefs », les leaders des associations, puis par les
ONG(s), et non pas par les agents de l'EDH. Au début, les chefs nous ont exigés une
cotisation de 5 000 gourdes, tout compris. Certains habitants n’ont pas pu leur donner et
d’autres l’ont donné. C’est ainsi qu’ils arrivent à acheter des poteaux, des fils, et payer des
techniciens pour faire venir le courant ici.
1-L'espace est envahi par des ONG(s), alors qu'il n’y a une absence totale des autorités
étatiques. […] l’État, …...humm c'est une catastrophe...ici ce sont les ONG(s) qui sont l’État à
Canaan. Cependant, quand il s'agit de « dechèpiye », c’est-à-dire profiter du peu que possède
la population, ils sont là [...] peut-être que ce sont des gens qui se font passer pour des agents
de l'autorité. […] Chaque ONG vient avec son projet sans se préoccuper de véritables besoins
de la population. C'est le cas du projet du recensement sur les quartiers de Canaan. La Mairie,
la Croix-Rouge Américaine, l'OIM, l'ONU-habitat ont tous fait des recensements. L'effectif
de la population de Canaan varie selon l’intérêt de celui qui le fait et ce qu'il va faire avec.
Habitant 3 : une institutrice
En 2010, les femmes ont joué un rôle actif dans la construction du quartier. Elles ont été les
premières à initier des activités économiques, comme « les petits commerces » de subsistance
dans les quartiers ainsi que dans l'installation des eaux de camion à usage quotidien […] au
départ, c'est une cousine de ma femme qui est aux États-Unis qui lui a envoyé « yon ti
tchotcho », une petite somme, qui lui a permis de démarrer le commerce. Et moi, quand je
trouve un peu d'argent- parfois- quand je gagne à la loterie, je lui donne et le commerce
augmente [...] Et ce grâce à ces « petits démêlés » que la famille subsiste, les enfants mangent
et vont à l’école.
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Au commencement du processus, les femmes et les hommes jouaient les mêmes rôles. Quant
à manière de découper les parcelles et de marquer leurs portions de terres, les femmes
participaient autant que les hommes dans les nettoyages, les tracées des routes, les
découpages de terres.
En période de fête surtout, la zone fait face à des vols à mains armée. Des gens armés à bord
des motocyclettes, quand ils trouvent des personnes sur leurs chemins emportent tout ce que
la personne possède avec lui. C'est ainsi que les habitants se sont organisés pour former des
brigades de vigilance afin de panier à ce problème.
Les habitats en construction sont les premières victimes du banditisme des agents de l'annexe
de la mairie. Les violences et les conflits à Canaan sont l'expression des auto-justices en
dehors de la loi et de L'État. Les chefs des associations dits « commandants » et ses soldats
agissent en dehors de la loi et commettent souvent des injustices contre la population,
pourtant, ces groupes disent qu'ils travaillent de concert avec la police. Mais la police n'est pas
l’État.... (Silence + une voix tremblante) Il y a une peur chez la population, c'est pourquoi, il
n’y a pas beaucoup qui parle de ça.
Il n’y a aucune autorité présente sur les lieux ; les services sont donnés par les ONG(s) et les
associations de quartiers. Il y a des abus d'autorité exercés par des groupes de « hooligans »
qui sont enregistrés dans les quartiers comme des cas de lynchage.
L'Etat central, la mairie, la police sont tous absents. Leurs absences permettent l’émergence
des associations qui assure le rôle des autorités, parfois même par la violence non justifiée.
L’État absent depuis le début et manifeste sa présence aujourd'hui par le principe qui tend à
fixer le m2 de construction au montant de 125 000 gourdes. Des mouvements de protestations
auraient déjà commencé contre cette injustice.
Habitant 4 : un commerçant ambulant
L'espace a commencé à être découpé en morceau de terre après la déclaration d'utilité. [….]
avec la DUP, les habitants ont eu plus de confiance, et ils se sont assuré qu'il y a très peu de
chance qu'ils vont être déguerpis... [...] C'est un cadeau que le président Préval nous a fait
[….] Canaan est aujourd'hui (en 2018) un espace à courant dont moi-même je suis l'un des
promoteurs. L'arrivée et le branchement de courant jusqu' aux ménages qui le détient à
Canaan est le résultat de multiple effort de certains membres de la population : au début, la
participation s'élève à 3 000 gourdes.
Les autorités sont absentes. Il y a une « table de quartiers » mis en place par les ONG(s). Les
autorités ont été alertées, mais ils n'ont pas fait acte de présence lors du lancement des « tables
quartiers ». Le recensement des habitants a été réalisé par des ONG(s). Alors qu’il y a moyen
à ce que l’État gagne de l'argent ici. Pourtant ce sont des individus reprochés de violents qui
les récupèrent.
En février 2010, la mairie et l’État central étaient totalement absents. Alors qu'aujourd'hui, il
existence un groupe d’escrocs à Canaan, qui pendant une construction exercent des pressions
sur les propriétaires du chantier pour en tirer de l'argent. On dirait que les bandits et la mairie
ne font qu'un. Parce que, je ne crois pas que l’État peut exercer des pressions pour prélever
des taxes sur des citoyens de telle sorte. Il n'y pas d'autorités même pour enregistrer les actes
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de naissance des enfants, mais il y a de l'argent qui sont ramassés au nom de l'autorité,
dernièrement, j'ai même entendu 450 000 gourdes ont été ramassés comme taxes prélevées sur
des m2 évalués avant la construction des maisons en dur sur une semaine
La déclaration d'utilité publique permet de passer du fermage à la propriété. Même si j'habite
dans un espace sans eau ni courant, mais je suis chez-moi. J'ai acheté cette parcelle au prix de
37 500 gourdes, avec cette somme, je ne pouvais même pas payer mon loyer au centre-ville
pour 6 mois. La parcelle où j'habite m'a été « passée », c'est-à-dire, une personne qui me l'a
passée sous forme de deal. (Sous un regard discret, refuse de donner le montant à haute voix).
Habitant 5 : propriétaire d’une école
Les premiers habitats sont en « prela » supportés par des bois, puis en schelter sous formes de
tentes lorsque Canaan s'est réduit en Camp d’hébergement. Petit à petit, les habitants les plus
capables se sont débrouillés pour construire en dur selon leurs moyens. Les premiers habitats
ont été construits en bois couverts de « prela », puis en tôles usés, puis en tôles donnés par des
ONG(s). En février 2010, les habitats ont été des abris provisoires, c'est-à-dire des tentes, des
« paré soleil », des abris construit en playwoods. (Entretien interrompu par des visites de
parent).
Habitant 6 : un pasteur
[ …] La mairie n'est jamais appréciée (deux fois): Parce que les riverains ne restent pas sur la
ligne exigée par l’état. Quand on construit une maison, la mairie est là pour donner des
autorisations à construire. Or les habitants se mettent en position de «bandisyon» contre les
interventions de la Mairie pour faire ses affaires personnelles: que font les agents? La mairie
qui sait qu'il faut des autorisations pour construire, mais quand les agents de la mairie
arrivent, ils ont été agressés. La Mairie exige, selon ce qu'il entend dans les radios, 25 gourdes
par centième pour arpenter les parcelles
Bon, à la vérité, la situation conflictuelle est à la fois au niveau de la mairie ; mais aussi au
côté de la population. L’État ne donne pas de services et le peuple viole la loi. Donc la
situation est compliquée, je ne sais pas comment l'expliquer. […] Quand les habitants se
rebellent contre les agents de la mairie, les agents emportent les matériaux de construction
trouvés sur les lieux.
Quand on va payer les taxes réclamées par la mairie, l'agent donne aux citoyens un reçu, et
quand les agents arrivent et le maître du chantier n'est pas en règle avec le principe, les agents
de la mairie interdit le chantier. Cependant, dans la réalité, il y a des individus qui se font
passer pour des agents de la mairie « abolodyo » en s'habillant avec des habits des agents de la
mairie. Ce comportement dégrade la mairie, car les agents de la mairie ne réclament pas
d'argents sur place, ils doivent bloquer le chantier et exigent aux habitants d'aller payer les
taxes exigées.
Pour renseigner les agents des constructions, il y a des antennes, c'est-à-dire, des agents de
renseignement sur place. Les agents de renseignement, composés de femmes et d'homme,
travaillant en coulisse (sans pouvoir ne les identifier ni par des badges ni des maillots de la
mairie), sont places dans les zones. Ces agents de renseignement appelés antennes, sont payés
par la mairie au quota de ce qu'il renseigne. Ces agents, rattachés aux annexes, sont placés par
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la mairie centrale. Ces agents font la descente surtout quand la construction est dans la phase
de « couler les dalles ».
[ …] Les plaignants ne peuvent pas porter des plaintes à la mairie, et se mettent en
autodéfense….ils réagissent comme ils peuvent….
Habitant 7 : un membre d’une association
Au début, les associations des quartiers distribuent des parcelles aux gens. On agissait à
l'encontre des découpages en grande quantité. Il y avait des revendications contre nous. […]
Les habitants reproche aux associations de fonctionner sous la forme, elles sont plus actives
quand les ONG(s) sont sur les lieux […] elles ne travaillent pas au profit de la population. Les
associations sont enregistrées et fonctionnent en fonction des projets de quartiers avec les
ONG(S).
La mairie n'est pas nécessairement au courant de prélèvement de taxes. C'est souvent, des
complicités du directeur des annexes et des agents des renseignements. Car une fois, je me
rappelle, un groupe de citoyens sont allés à la mairie pour porter plainte, et le maire dénie de
toute responsabilité de ces taxes, car prétendant, qu'il n'y pas de loi lui permettant de faire.
Ces sont les agents des annexes, dotés de badges et de maillots en connivence avec les agents
de renseignements qui font des saisies d'objets et de biens des habitants. Les taxes exigées
varient entre 2 000 à 10 000 dollars haïtiens (10 000 à 50 000 gourdes), ce prélèvement se
négocie, entre les maîtres d'ouvrage et les agents.
Cependant, la mairie aujourd'hui fait passer une publicité à la radio exigeant aux habitants de
passer au bureau de la mairie pour réclamer un papier leur permettant de construire. La mairie
donne aux habitants un reçu pour aller à la DGI pour avoir le droit de construire. Une fois les
reçus de la mairie et de la DGI sont à termes, un plan d'arpentage est exigé. Il y a des gens,
faute de moyens financiers ne respectent pas ce principe. Le Ministère de l’intérieur a
demandé de retirer l’annonce de la mairie….
Les sommes réclamées par les agents ne vont pas dans les caisses de l’État. Les manœuvres
des agents varient selon la personne à qui la somme est exigée. Si les habitants ripostent par la
violence, les agents se replient sans exiger en termes les rançons. La population se riposte en
groupe contre les agents. Les agents partent parce qu’ils sont censés être au courant des
sanctions qu’ils encourent en réclamant des rançons aux habitants. Ils savent ce qu'ils font est
illégale.
Les agents dont leurs noms sont réputés dans les « vols de terre » sont par ailleurs, avec des
maillots de mairie, ceux qui se sont auto-proclamés des agents travaillant au nom de la mairie.
En dehors de la volonté du maire principal, les agents agissent à l'encontre de la population.
Les actes se sont perpétués en complicité avec les agents des annexes de la mairie.
Habitant 9 : membre de l’Organisation des victimes du Séisme à Canaan (OVISEC).
Nous avons droit à la terre pour laquelle Dessalines, Pétion et Christophe... nous ont laissé en
héritage, et avec la DUP, nous disposons d’un titre de propriété (sourire aux lèvres, en
exhibant une copie de l’arrêté présidentiel, gardé dans une pochette en plastique insérée au
milieu des pages de sa vieille bible) [...]) Mais, l’État doit régulariser définitivement notre
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situation et construire Canaan. Les promesses de Martelly doivent se concrétiser... [...] le
gouvernement commence certes avec la commission présidentielle pour bâtir Canaan
(CPBC), mais ces gens-là ne sont pas encore concrétisés les promesses du Gouvernement....
[...].
Je ne peux pas affirmer qu’il y a des gens qui ont payé des terres à Canaan. Cependant,
l’association a reçu des plaintes contre des « racketteurs » qui ont essayé d’extirper de fortes
sommes d’argent à des victimes ». C’est l’OVISEC qui fixe les conditions pour obtenir un
lopin dans la zone de Canaan 2. Personne d'autre, ne peut décider de venir construire ici, si
elle n’était pas là au moment de la répartition. Cependant, l’OVISEC autorise la passation. Si
quelqu’un ne veut plus rester à Canaan, il peut passer sa propriété à un autre.
Habitant 10 : un prêtre de l’église catholique
Depuis la visite du président Martelly à Canaan, le 19 mars 2011, les personnes sinistrées, ont
monté une structure réunissant les représentants de tous « les quartiers Canaan » : la structure
est connue sous le nom de « CPBC » selon les informations recueillies sur place. La CPBC a
pour mission de réfléchir sur la construction de maisons pour les habitants et de faire des
rapports au président. Malheureusement, rien n’est fait jusqu’à présent.
Les acteurs de conflits ne sont pas des agents ordinaires : ce sont des hommes armés, souvent
en groupe entre 5 et 10, qui sont prêt à tout. Les gens saisissent la terre, surtout quand les
occupants ne sont pas sur les parcelles. Une fois saisie, les parcelles sont mises en passation.
Les victimes ne sont pas en mesure de porter des plaintes, car la mairie est le lieu de tactiques
de ces hommes. Ce ne sont pas des actes illégaux, mais plus illégales (extra-illégales, des
actes répréhensibles que l’État n'a pas des provisions judiciaires pour les sanctionner ». Ce
sont les mêmes personnes qui se présentent plus tard comme agents des annexes de la mairie,
et réclament, les rançons, au pire des cas emportent ce qu'ils trouvent en termes de matériaux
de valeur sur les chantiers.
Nous sommes doublement victimes. D’abord, du 12 janvier 2010. Ensuite, du fait que le
président (Michel Joseph) n’a pas tenu sa promesse de faire de la relocalisation des victimes
sa priorité. Il se pavane partout, mais ne pense pas à Canaan. Le mercredi 11 janvier 2012,
Martelly a fait l’annonce du processus de relocalisation de 4 600 familles de personnes
déplacées du Champ de Mars (principale place publique de la capitale, à proximité des ruines
du palais présidentiel) grâce à la coopération canadienne. Mais ce sont avec nos moyens et les
secours des amis que nous arrivions à construire ces deux pièces (indexation de son
presbytère de l’église) ….
On a choisi de venir ici, parce que c’est un terrain public. Pourtant, le gouvernement de
Martelly n’a même pas pensé à nous donner de l’eau potable, ni de l’électricité, des soins de
santé,
Habitats 11: Militant, membre de l'OVISEC
Au début, n'importe qui pouvait avoir de terre à Canaan. Mais aujourd’hui (2018), ce sont
ceux qui ont de l'argent qui sont en mesure d'acheter de terrain ici. Même si le mot vente n'est
pas utilisé, pour passer un terrain à quelqu’un il doit verser de l'argent. La passation est à
terme, quand on construit, et l'on va à la mairie pour payer les taxes exigées par la mairie. La
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passation se termine par le fait de donner des reliquats au « vendeur ». Lors de la passation, il
y a des témoins qui confèrent à l'acte une forme juridique à laquelle on recourt en cas de
conflits. Les témoins sont ceux qui connaissent le terrain et les occupants. […] Les témoins
sont des notables, c'est-à-dire, des personnes ayant une certaine notoriété dans les quartiers.
Les témoins sont souvent des voisinages limitrophes du terrain. Souvent, ce sont des gens
lettrés qui signe à titre de témoins.
Les valeurs du foncier varient à partir des constructions de la zone, l’accès aux routes et
certains services disponibles (eau). La valeur du foncier se place en quantité et position. […]
Les valeurs varient en fonction du temps, la valeur marchande du foncier dépend aussi de
celui qui l’achète…une personne qui vient acheter une parcelle avec une voiture et une autre
malheureuse n’ont pas les mêmes moyens [...]
Les associations ne jouent pas beaucoup d'influence sur les passations foncières, car celles-ci
sont personnelles entre les protagonistes de ventes. Les gens ne vont pas dans les associations
pour alerter les actes.
Retranscription de la combite urbaine (28-29 août 2019).
Mise en contexte par l'architecte Carine Bouchereau et le géographe Jean-Marie Théodat
Canaan est l'expression authentique d'une ville par le bas. Les acteurs, notamment les
fabricants sont sur le terrain, il faut aller leur parler pour découvrir cet art de faire autrement.
C'est une nouvelle intelligence territoriale qui fait changer la planification urbaine et
l'urbanisme tels qu'ils sont perçus et divulgués par la littérature européenne. Il faut sortir du
confort documentaire pour un apprentissage de terrain : c'est une véritable activité de «
combite urbaine ». Partons-nous au croisement des éléments de nos diagnostics avec les
théories.
Activités socio-économiques
Les activités socio-économiques à Canaan sont les principales sources de revenu des
habitants. Elles se subdivisent en 4 catégories : 1-les produit de transformation et des points
de vente des matériaux de Construction (47%), 2-des points de distribution de produits de
consommations sous forme de petites unités commerciales et familiales (14%); 3- des
commerces de libres biens- soit 10% ; 4- des jeux de hasards qui représentent environ 9 % des
activités. 4-Les écoles privées, estimées à 20% sont considérées comme des activités
économiques. Le foncier est aussi l'une des ressources à laquelle des rentes sont aussi
associées, car il y a des gens qui donnent de l'argent à des occupants et prennent leurs
parcelles, et les passent aux nouveaux arrivés. Mais cela se fait, comme quasi-toutes les
grandes activités socio-économiques à Canaan, fonctionne dans l'informel. En revanche, il y a
des gens qui dorment à Canaan et exercent des activités socio-économiques ainsi que
professionnelles ailleurs. Il existe également une structure coopérative qui permet aux
membres de n'avoir plus un problème en dessous de 5 000 gourdes. Cette structure s'appelle la
mutuelle de solidarité : association villageoise d’épargne et de crédit. Aujourd'hui, elle
connaît une augmentation en membre et en capital : les membres sont estimés à 250 membres
et un capital d'environ un million de gourdes. Elle à l'origine du projet, le volet,
ADVIOURD's (VISLE) (à définir) qui vise surtout les gens les plus vulnérables.
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Environnement et paysage
En 2018, 90% des parcelles sont clôturées. Les parcelles sont séparées par des lisières
clôturées par des plantes. Le quartier de Canaan est très ensoleillé du matin au soir.
Cependant, les risques d'inondation et de glissement de terrain observés sont énormes faute de
la manière dont les habitats sont construits. Les risques sismiques sont aussi élevés, car une
faille a été observée.
Infrastructure et mobilité
Le réseau de voirie s'est développé graduellement en routes principales, secondaires et
résidentielles. 90 % des routes sont en terres battues. Seulement la route Canaan 3, allant de la
route nationale numéro 1 et rattachée à la route nationale numéro 3 qui est bétonnée. A cette
route, trois noms sont attribués, certains acteurs la nomment « boulevard Canaan » ; d'autre
« route de Canaan », et « route Canaan 3 ». Cette diversité est à l'origine du projet, car dans le
projet, il était question qu’il y aura une route qui mesure 26 mètres de largeurs et 18 km de
long. Cependant, après concertation avec les tables quartiers de Canaan, les représentants ont
refusé d'une route de cette largeur sous prétexte que cela va entraîner des démolitions des
maisons, et ont opté pour une route de 14 mètres de largueur. La circulation et le transport
inter-quartier se font dans les routes secondaires par des camionnettes appelées «tap-tap» (14
personnes par camionnette). Les points des connexités sont au nombre de 10 qui sont des
lieux de stationnements. Cependant, la circulation dans les routes résidentielles se fait par des
piétons et des motards. Les routes résidentielles mesurent environ 3 à 4 pas-soit la valeur de
3.50 m.
Conflits et résolution de conflits
Les conflits à Canaan sont divers et variés : Ils sont aussi à plusieurs échelles. Au niveau des
institutions ; entre les leaders des quartiers, entre les partenaires ; entre les habitants.
Le maire de la commune de Croix-des-Bouquets, Rony Colin, a pris 2 arrêtes municipales en
vue de permettre aux habitants de passer des habitats provisoires aux habitant en dur. En
réaction, un conflit s'est éclaté entre le Ministère de l’intérieur et la mairie de Croix-des-
Bouquets.
Les conflits d'usage sur les parcelles entre les propriétaires. Selon les modes d'usage sur les
parcelles : privé et public, les conflits sont à l'origine de la transformation des parcelles
privées en tracées publiques servant la circulation d'un point à l'autre.
« Il n’y a aucune municipalité qui peut prendre l'initiative d’hériter en commune le quartier de
Canaan. C'est une décision qui revient légalement de la présidence de la république en vertu
de la loi…. Cela ne va pas être facile, car le problème est à plusieurs niveau, il y a au niveau
de l’État entre la présidence et la municipalité. Au sein des deux, il y a des conflits politiques,
empêchant l'harmonie dans les décisions ; d'autres sont à l'origine des conflits institutionnels
entre les 3 municipalités impliquant Canaan. Puisque quand les agents des annexes vont chez
les habitants qui ont construit ou sont en train de construire, ils ont des autorisations de
construire. Les annexes, par ordre hiérarchique ne peuvent annuler les autorisations ».
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Tous les conflits terriens sont traités à deux niveaux, d'abord au niveau des tables quartiers en
intégrant les notables de la zone et en denier essor aux annexes de la mairie. Les principaux
conflits sont plutôt liés à des parcelles. En cas de violence, notamment viol sur les mineurs, la
population lynche souvent le coupable sans aucune forme de procès.
Une prise de position sur la dynamique du territoire
Canaan est l'expression d'un processus d'une rurbanisation non contrôlée avec tous les irritants
qui en découlent : expression d'action des néo-citadins, c'est-à-dire des paysans attrapés par la
ville. Les néo-citadins n'ont pas le même rapport à la ville que les citadins eux-mêmes. Il
développe un rapport particulier aux territoires en termes de mode de vie et d'habiter. Ils ne
viennent pas en ville à nu, c’est-à-dire sans avoir ni savoir. Ils viennent en ville avec un
savoir-faire dont l’exécution de sa technique pour le matérialiser correspond à un autre
monde. Ce qui constitue souvent une autre dynamique de fabrication urbaine, celle-ci est
appelée rurbanisation. Ce phénomène est aussi observé en Afrique sous la dénomination
« urbano-rurale ». Canaan, comme beaucoup d'autres quartiers de la RMP, se situe dans cette
dynamique de fabrication urbaine. La situation de Canaan n'est pas particulière en ce sens-là,
mais sa particularité réside, au-delà des problèmes extraterritoriaux et transversaux, dans la
trajectoire des habitats et l'implication des acteurs à différent échelle qui participe à cette
fabrication. Le quartier est aussi particulier de la manière dont les paysans sont attrapés par la
ville en cette modalité d'accès au foncier, aux modalités d'habiter, qui définit un mode de vie
et un rapport au territoire, ceux qui alimentent une sociabilité urbaine différente via un
nouveau rapport à l'habitat. La nouvelle sociabilité urbaine s'inscrit dans un registre de
transfert habitable, passage du monde rural à celui du monde urbain par une matérialité
urbaine similaire : habitat de la campagne en ville. Cette matérialité inscrit les modes d'habiter
à Canaan dans un registre d'entre-deux : Canaan n'est pas une ville ni un bidonville ni un
quartier rural. Il est dans l’intervalle d'un territoire qui laisse la phase de bidonville et des
traces du rural vers une ville.
Les annexes et les membres de coordination
Les annexes de la mairie de Croix-des-Bouquets à Canaan sont coordonnées par trois
membres : un directeur général (Wilem Louis, directeur des annexes de la mairie de Croix-
des-Bouquets à Canaan et 2018) et deux autres membres dont Gilbert Pierre Louis (Membre
du comité de gestion de l'annexe et … (Coordonnateur du Centre de ressources
communautaires de Canaan). Les responsables des annexes sont des bénévoles. A côté de ces
membres se greffent des personnes qui fonctionnent en intermédiaires et des personnels de
bureau, des agents (sécurité, de renseignent, de constat). Les membres de coordination sont
nommés par le maire principal de la mairie de Croix-des-Bouquets. Et la coordination est
responsable de son équipe et de ses personnels. Cependant, les habitants affirment qu'il y a
aussi des soldats armés rattachés au service des annexes. Cette information n'est pas
confirmée par le directeur. En revanche, le personnel de la mairie qui nous a accompagné lors
des combites, lui affirme qu'il est armé, et de fait, les habitats l'appellent soldat et parfois
commandants. Cette structure a une histoire, au début, les annexes ont été au nombre de 6.
Aujourd'hui, les six annexes ont une coordination : annexe principale où se trouve le bureau
des membres de la coordination. Si dans la coordination, il n'y a pas de femmes, dans les
agents et les personnels, les femmes sont représentées. La limite de leur nomination n'est pas
fixée. À tout moment, ils peuvent être remplacés par d'autre membre selon la volonté du
maire principal. Et d'ailleurs, il n’y a pas de texte de loi permettant au maire de procéder ainsi,
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cela advient par la dynamique territoriale qui sont liés à la gestion des quartiers de Canaan.
Cette situation constitue un point fort des membres, qui parfois, sont motivés de rechercher
des intérêts personnels.
« Le directeur des annexes parle de Canaan comme une commune, c'est-à-dire une ville. Le
rêve des chefs, c'est de se battre pour octroyer le statut de la municipalité. Nous vivons dans
une zone que nos rêves sont de concrétiser : faire de Canaan une ville. Ce rêve crée au niveau
des leaders des conflits, parce que la section Communale Bon-repos, existé plus longtemps,
souhaitent être commune. […] Il y longtemps qu'une nouvelle ville n'est pas née en Haïti
sinon que des villes de facto. Canaan n'est pas un cas particulier, c’est dans l'habitude des
habitants de fabriquer leurs demeures et de l’État désinstitutionnaliser les quartiers en ville
quand il observe qu'il a des opportunités économiques et fiscales »
« Les nouveaux venus aujourd’hui ne sont pas des « sans-abris » mais des gens qui ont des
problèmes de logements, qui ne peuvent pas payer un logement en ville, ni acheter un terrain
ailleurs pour construire. Canaan est devenu un espace d’accueil pour des gens en situation de
précarité économique. Ces gens sont attirés par les opportunités qu'offre Canaan en termes
d’accès au foncier, au logement et le climat de sécurité qui règne contrairement aux autres
bidonvilles de la RMP »
Regroupement des leaders (Table de quartier)
La « table quartier » est une structure composée des membres de la société civile, des
associations de quartiers, un représentant par quartiers, des religieux, des professionnels, des
commerçants, des associations de quartiers, 2 ou 3 représentants des annexes de la mairie.
Pour l'ensemble de Canaan, il existe 9 « Tables de quartiers ». La coordination et la
communication entre les tables de quartiers se fait via un regroupement virtuel accessible
depuis (sur) la connexion des numéros de téléphones en créant un groupe de WatsApp. La
« table des quartier » est l'origine de l'initiative de la Croix Rouge Américaine et de l'UCLBP
dans le cadre d'un projet sur Canaan. L'objectif a été de faire face aux difficultés de trouver
des leaders qui représentent les quartiers. A toute annonce de projet, les leaders et les
organisations de quartier se multiplient. Pour pailler à ce problème de représentation des
structure collectives et communautaire, la croix rouge américaine et l'UCLBP ont institué
cette structure pouvant servir dans le cadre du projet « CUCDU-Canaan : Cominauty
Developpement ». Cette structure a été mise en place pour servir des interfaces avec tous les
organes venant de l’extérieur y compris l’État ayant un projet urbain à exécuter à Canaan.
Au début, toutes les interventions ou opérations sur Canaan passent par les « Table de quartier
». Celle-ci est composée de toutes les couches de Canaan de la vie sociale à Canaan. Au
début, les membres sont élus pour 2 ans. Mais, par la suite, la dynamique électorale, comme
c'est le cas du plus haut niveau institutionnel en Haïti, le renouvellement des élus posait des
problèmes. Ainsi, la table des quartiers n'a pas résisté aux pressions des leaders des
associations ; elle est donc envahie par des leaders de nouvelles associations. En d'autres
termes, les membres des tables quartiers sont au début renouvelé par des élections, et au fur et
à mesure que la fonction de cette structure se développe, les leaders des associations
envahirent la structure par des nominations. Et aujourd’hui, au sein de la structure, les
représentants sont à la fois nommés et élus, certaines associations gardent la tradition
électorale et d'autre procède par des élections.
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Jeu d’acteurs au sein de la table de quartier
Au sein de cette structure évoluent des acteurs de statut multiple. La différence statutaire
aliment la divergence des intérêts selon les projets urbains. Outre, cette différence statutaire,
des jeux d'influence se jouent aussi entre les anciens membres et les nouveaux membres de la
structure. Dans la dynamique qui survient de ce mode organisationnel se développent des
conflits et des jeux d'acteurs. Chaque acteurs se positionne pour tirer son profit tant pour sa
zone que pour son intérêt individuel. A côté des membres des tables quartiers, il y a des
notables- c'est-à-dire des personnes ayant une notoriété fonctionnelle dans le quartier- qui sont
intégrés pour donner leurs avis sur les décisions à prendre au sein de cette structure. Les
notables sont souvent appelés quand les tables des quartiers sont érigés en instance judiciaire,
car c'est au sein de cette structure que les décisions judiciaires sont prise de commun accord
avec les concernés
Permis ou autorisation de construire ?
Comment les permis sont-ils livrés ? La mairie ne donne pas de permis de construction, mais
des autorisations : « entre les permis de construire et l'autorisation de construire, il y a toute
une nuance sémantique ». La majorité des habitats qui passent de provisoires en habitat en dur
sont construits après que les maîtres d’œuvre ont reçus un permis de construction. Toutes les
autorisations ont été livrées par des agents avant moi, car pendant ma période, le Ministère de
l’intérieur a ramené à l'ordre le maire de Croix-des-Bouquets pour avoir publié deux décrets
municipaux facilitant aux agents des annexes de livrer des autorisations de construire. C'est de
cette décision survient les conflits qui sont liés au permis de construire. Pour ralentir
l'étalement des habitats, la mairie de Croix-des-Bouquets a créé une commission le 01 avril
2019. L'objectif est de travailler sur les critères de livraison de permis de construire. Selon le
directeur de l'annexe, le maire est confronté à un problème auquel, les lois ne répondent pas,
car de droit les habitants n'ont pas le droit de construire, et de fait, c'est à Canaan, qu'il y a
plus de chantier en cours dans la commune.
Critères de livraison des autorisations de construire
Les critères de permis de construction relèvent de la compétence du génie municipale. Dans
les annexes, on n'accorde pas de permis de construction. Ce que nous livrons, c'est une
autorisation de construire qui facilite aux habitants vulnérables de sortir d'un habitat
provisoire à un habitat permanent en dur. Cependant, si l'habitat a une grandeur imposante,
nous referons la demande à la mairie centrale, notamment au génie municipal. Pour avoir
cette autorisation de construire, la direction des annexes exige un frais à celui qui vient
demander l'autorisation de construire. Cependant, le directeur ne pouvait pas fixer en chiffre
le montant exigé pour délivrer les autorisations de construire ; mais par un jeu de mots (li gra
men li pa tis», il confirme que les autorisations ne sont pas gratuites. Les autorisations sont
livrées à profit de chaque acteur. Elle permet aux habitants de régulariser leurs parcelles, c'est-
à-dire avoir une reconnaissance auprès des agents des annexes comme occupant de la
parcelle. Cet acte administratif livré par les annexes de la mairie a pour objectif de faciliter
aux habitants de régulariser leurs parcelles ; permettre à l'annexe de prélever des taxes lui
permettant de fonctionner (recettes); inscrire les parcelles dans des « registres administratifs»;
accorder une certaine sûreté aux occupants des parcelles en les attribuant le statut d'occupant
des parcelles. L'amplification des constructions en dur a commencé sous le gouvernement de
Marthelly en 2013 avec les changements des maires. Aujourd'hui, nous sommes convaincus
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que l’État est désormais dans l'incapacité d'expulser les habitants de Canaan, les habitants qui
sont en mesure de construire une ou deux pièces en dur, nous les facilitons.
Recette fiscale à Canaan ?
Le directeur des annexes refuse de donner des chiffres relatifs aux montants prélevés sur les
demandeurs d'autorisation. Cependant, il insiste sur le fait qu’il y a des maisons à Canaan qui
paient déjà le CFPB. L'initiative est l'origine du projet « ann bouster Canaan (avec PADF) »
financé par des ONG(s) dans le cadre d'un projet visant à assister les habitants
financièrement. Pour avoir droit à ce financement, il a été exigé aux habitants d'avoir un
CFPB. C'est le début du processus de régularisation de fiscalisation des habitats à Canaan. En
d’autres termes, le prélèvement des taxes n'est pas l'initiative des acteurs publics, puisque à la
mairie le débat a été de savoir comment intervenir, par quelle mode d’approche ? Avec les
frais exigés pour l’autorisation de construire, les leaders des quartiers sont parvenus à
instaurer deux lycées à Canaan : Lycée René Préval et Lycée Breda. Aujourd'hui, nous
soutenons l'initiative de créer le Lycée Saint-Roc François Manigat (en cours). Qui décide de
créer des Lycées à Canaan ? Qui nomment les cadres et le corps professoral ? Qui les paie?
Ces questions n'ont pas été répondues. En revanche, nous avons constaté que les lycées sont
en fonction. Le directeur affirme que les lycées sont l'expression des combats des habitants
qui prenaient des formes de pressions exercée contre le Ministère de l'éducation nationale.
Services Urbains
Tous les services urbains sont des démarches à l’origine des initiatives privées individuelles
et/ou des démarches associatives en relation avec les ONG(s) et parfois avec des représentants
de l’État (seulement pour amener l'eau à ONO-Ville). Quant au service de gestion des
ordures: il n y a pas une structure de gestion des ordures. La gestion des ordures se fait par
ménages de façon individuelle. Il y a un projet de gestion des déchets et d'ordure qui reste
encore au niveau de la mairie Centrale.
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Annexe 11 : Arrêté présidentiel du 06 décembre 2012 abrogeant le zonage de Canaan
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Annexe 12 : Décret présidentiel du 23 décembre 1982 créant la commune de Delmas
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Annexe 13 : Régularisation des favelas à Săo Paulo entre 2002 et 2003.
Nom du programme Octroiement de titres de concession d’utilisation spéciale à des fins
de logement comme partie du Programme Quartier Légal (PQL),
développé par le Secrétariat Municipal au Logement (SEHAB)
Types et nombre de 160 zones situées sur des terrains publics faisant partie du territoire
zones concernées de la municipalité de Sao Paulo
Procédés de mis en Pour rendre opérationnel le programme, il a fallu identifier,
place du programme localiser, recenser et enregistrer les zones après approbation du
Conseil Municipal
Cadre légal opérationnel Le Plan Directeur Stratégique de la Municipalité
Critères de sélections Des zones sans risque remarquable ;
des zones Des zones ayant déjà bénéficié d’un certain type
d’intervention urbanistique par les pouvoir publics ;
Des zones localisées intégralement en zone publique ;
Des zones n’étant ni de préservation permanente ni de
protection de sources ;
Des zones devant être enregistrées comme ZEIS (zone
spéciale d’intérêt social) dans le Plan directeur de la
municipalité de Sao Paulo ;
Des zones appartenant au projet de Loi 51/90 ;
Des zones occupées depuis plus de 20 ans par des
logements de populations à faible revenu ;
Des zones indiquées par les mouvements de lutte pour le
logement dans la municipalité de Sao Paulo ;
Des zones insérées dans la maille urbaine, dotées
d’infrastructures et de services ;
zone occupée égale ou inférieure à 250 mètres carrés
zone utilisée à des fins résidentielles ;
zone occupée pendant une période égale ou supérieure à 5
ans, au 30 juin 2001 ;
Intéressé non propriétaire ou concessionnaire d’un autre
immeuble, urbain ou rural ;
Superficies concernés 50 400 000 Zones occupées à usage résidentiel :
2
480 000 000 m2
m
Zones occupée à usage commun : 2 400 000
m2
Quelques partenaires Direction de logement populaire du Secrétariat Municipal
impliqués au Développement urbain et au Logement
Institut de Polis ;
Secrétariat aux affaires juridiques à travers le département
patrimonial de la municipalité ;
Le Parquet Général de la Municipalité ;
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Compagnie métropolitaine de Logement de Săo Paulo ;
Direction du Logement Populaire ;
Département de Régularisation de la Division du Sol ;
Département d’Approbation des Constructions ;
Département de Division du Sol et d’Interventions
Urbaines ;
Professionnels Juristes, Sociologues, Architectes et Assistants sociaux
impliqués
Résultats Nombre d’occupations régularisées : 41 zones dans la
région Nord, 51 zones dans la région Sud, 53 zones dans la
région Sud-Est et 15 zones dans la région Est totalisant 160
zones ;
Nombre de familles bénéficiaires : environ 150 mille
personnes, issues de 30 000 immeubles dont leurs habitats
étaient déjà consolidés ;
Nombre de titres de propriété donnée : 45 000 titres de
concession d’utilisation spéciale à des fins de logement ;
Exemple : La favela de Paraisópolis (Cité du Paradis) habitée par 100 000 habitants
régularisée en 2002.
Source : Disponible sur : [Link]
Favela-Sao-Paulo (consulté le 14/04/2021)
Source : UZZO, 2005298 et Auteur
298
Disponible en portugais sur : [Link] (consulté le
18/03/2021).
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Annexe 14 : Document officiel de régularisation des bidonvilles à Lima au Pérou
Le programme de régularisation des bidonvilles à Lima au Pérou a été réalisé via la création
d’une agence : « organismo de de Formalización de la Propiedad Informal » (COFOPRI).
Voici un document officiel qui en témoigne.
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Exemple d’un quartier : la régularisation des bidonvilles dans le district de San Juan de
Lurigancho, un quartier de Lima, au Pérou, situé dans la zone connue sous le nom de Cono
Este. Le district de San Juan de Lurigancho a une population de plus de 1 million habitants.
Le tissu de bati est constitué essentiellement d’habitats permanents (Figure 1).
Source : Michel et Oliveau, 2017 et Auteur
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Table des matières
Dédicace......................................................................................................................................I
Remerciements………………………………………………………………………...............II
Résumé et mots clés ………………………………………………………...……………......III
Abstract and keywords......……………………………………………………….………….. IV
Rezime e mo kle (créole haïtien).…………………………………………………..................V
Liste des abréviations ………………………………………………………………...…........VI
Liste des tableaux…………………………………………......……………………..............VII
Liste des figures ………………………………………………...……...………….….........VIII
Liste des encadrés ………………………………………………………………..………......IX
Sommaire..................................................................................................................................X
Introduction générale…………………………………………………………………......…....1
Partie 1: Présentation du contexte et du terrain de la recherche ............................……..15
Chapitre 1 : Du contexte global et national au terrain de la recherche……..........……….…..18
1.1-La croissance urbaine dans le monde…………………………...………………………..19
1.1.1-Urbanisation mondiale : un monde urbain à deux vitesses……..……….……….... 20
1.1.2-Traduction de l’urbanisation dans les pays du Sud : augmentation des
bidonvilles...........................................................................................................................23
1.2-Urbanisation dans le contexte haïtien ……………....……………………………………30
1.2.1-Evolution de l’urbanisation en Haïti : une concentration urbaine pour quelles
(dé)croissances ?.................................................................................................................31
1.2.2-Des villes coloniales et postcoloniales en Haïti : de l’urbanisme planifié à quel
modèle d’urbanisme aujourd’hui ?.....................................................................................36
1.3-Les expansions urbaines dans la région métropolitaine de Port-au-Prince....................…42
1.3.1-Expansions territoriales : les bidonvilles formes dominantes...............................….43
1.3.2-Le « bidonville » de Canaan : terrain de recherche...................................................48
Chapitre 2 : La bidonvillisation de la région métropolitaine de Port-au-Prince : traduction des
crises du secteur du logement...................................................................................................55
2.1-Facteurs de la croissance des bidonvilles dans la Région métropolitaine de Port-au-Prince
entre 1940 et 1950……..................................................................................……………......56
2.1.1- Immigrations liées aux politiques agricoles et fermeture des ports de province en
1941…………………....…………………………………………………………….……56
2.1.2- Croissance démographique de 1950 et expansion des bidonvilles à Port-au-
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Prince……………………...……………………………………………………..……….61
2.1.3- Action publique contre les bidonvilles : déguerpissement et relocalisation des
habitants......................................................................................................................…....62
2.2-Concentration urbaine renforcée et accélération de la bidonvillisation entre 1960 et
1970…………………...………………………………………………………………………65
2.2.1- Politique industrielle : facteur de bidonvillisation de Port-au-Prince en 1960.........66
2.2.2- Concentration des pouvoirs et accélération de la bidonvillisation en 1970…......…69
2.3-Impacts des crises sociopolitiques et des catastrophes naturelles sur le phénomène de
bidonvillisation entre 1980 et 2019…......................................................................72
2.3.1- Multiplication de la population de la Région métropolitaine de Port-au-Prince : effet
des crises des années 80......................................................................................................73
2.3.2- Relation entre les catastrophes naturelles et le processus de bidonvillisation (2000-
2010) …………......………………………………………………………………………75
Partie 2 : Problématique et méthodes de la recherche .......................................................84
Chapitre 3 : Modèle d’analyse et problématique de recherche.................................................87
3.1- Etat de l’art sur la question des bidonvilles…………………....………………..……….88
3.1.1- Le bidonville : un mot ancien pour quels faits urbains contemporains ?.................88
3.1.2-Proposition d’une typologie d’approches des bidonvilles……....……………….....95
3.2- Apports et limites des travaux sur les bidonvilles : vers un modèle théorique....……... 103
3.2.1- Le foncier comme ressource dans le processus de fabrication des bidonvilles…..104
3.2.2- La notion d’habitant-fabriquant dans la fabrication des bidonvilles.…………….108
3.2.3- Modalité d’habiter les bidonvilles : d’un « espace sans » au « fabriquer
avec...»………………………………………………………………………………......111
3.3- Construction de la problématique de la recherche…………..…..…………………...…116
3.3.1- Positionnement global .........................................…………….....……………….117
3.3.2- Questions et hypothèses ........................................................................................120
Chapitre 4 : Dispositifs et méthodes de la recherche................................…...…....…..…….123
4.1- Dispositifs et méthodes du corpus empirique..................................................................124
4.1.1-La préenquête : balades et observations directes……………….…………………125
4.1.2-Les enquêtes et les dispositifs de réalisation...........................................................132
4.2-Corpus documentaire…....................................................................................................144
4.2.1-Documents officiels sélectionnés en Haïti………………..........………………….144
4.2.2-Les quotidiens nationaux : compilation des discours émis publics sur Canaan......145
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4.3-Approche méthodologique : un cadre analytique par thématique………………............148
4.3.1-Bilan des dispositifs et des approches méthodologiques......……………………...148
4.3.2-Regroupement par thématique des données : mise en perspective des grilles de
lecture………………………………………………………………………………........151
Partie 3: Processus de fabrication de Canaan……………………………………............157
Chapitre 5: Acteurs et schématisation de la fabrication des bidonvilles…………….……....159
5.1- La place des habitants dans l’aménagement de l’espace ......……….………………….160
5.1.1-La réhabilitation symbolique du site : de Titanyen à Canaan…..............................161
5.1.2-Transformation spatiale de Canaan : un aménagement à l’ordinaire......................163
5.2- L’analyse des interventions des ONG(s) et des Organismes internationaux dans la
fabrication de Canaan………………………………………………………....……….…….171
5.2.1- Les interventions des ONG(s) pendant la phase d’urgence en 2010 .....................172
5.2.2- Retour des ONG(s) en 2015 : financement et pérennisation des
infrastructures……………………………………………………………………………175
5.3- La politique du « laisser-faire » : les acteurs de la fabrication de « territoire des
pauvres »………………………………..………………………………….………………..179
5.3.1- Identification des acteurs de la fabrication du quartier : inversion de l’ordre et du
fonctionnement institutionnel………...…………………………………………………180
5.3.2- Pour une lecture de la place de l’Etat dans le processus comme acteur a
postériori………………………...……………………...……………………………….186
Chapitre 6 : Analyse du processus et des modalités d’appropriation foncière à
Canaan………………………………………....……………..……………………………...194
6.1- Occupation foncière à Canaan : la propriété à l’épreuve des pratiques sociales des
démunis…………………………………………………….…………....….……………….195
6.1.1- Provenance des occupants et modalités de découpage du site : émergence des
pratiques et de parcelles……………………………....…………………………………196
6.1.2- Processus et modalités d’occupation foncière…....................................................201
6.2- Appropriation et gestion foncière : tactiques habitantes et monétisations des
échanges……………..………………………....……………………………………………207
6.2.1- Appropriation à l’épreuve du droit : initiatives habitantes de régularisation
foncière.............................................................................................................................208
6.2.2- Incidence de la rareté et de la pression foncière en 2016 : recours à la
violence…………………………....………………………………………………….…215
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6.2.3- Synthèse du processus et des modalités d’appropriation foncière...................…..218
6.3- Les parcelles et les occupants......................................................................…………....219
6.3.1- Statuts des parcelles : domaine privé de l’Etat face à l’individualisation des
biens………………………………....……………………………………………….….220
6.3.2- Variétés des occupants des parcelles : une hétérogénéité socio-spatiale……..…..225
Partie 4 : Jeux d’acteurs et évolution des bidonvilles…….…………......……………….235
Chapitre 7 : Jeux d’acteurs dans la fabrication de Canaan : entre conflits et ordre
social………………………………...………………...……………………………….……237
7.1- Conflits fonciers et mécanismes de résolutions : l’établissement d’un ordre social...…238
7.1.1- Les formes des conflits fonciers à Canaan entre 2010 et 2017…...........................239
7.1.2- Les brigades de vigilance : instance de médiation et modes de résolution des
conflits……………………..……………………………………....…………………….243
7.2- Articulation entre acteurs formels et informels dans la fabrication de Canaan……...…249
7.2.1- Les modalités organisationnelles à Canaan : formalisation des structures informelles
locales…………………….......……………………………………………………….....250
7.2.2- Le fonctionnement des acteurs dans l'exécution des projets entre 2015 et
2019………………………....………………………………………………...…………253
7.3- Circulation des flux monétaires : de la solidarité entre les habitants…………...……...256
7.3.1-Aux origines des revenus des ménages : de l’entraide aux petits commerces….....257
7.3.2- Analyse des coûts de l’auto-construction et d’accès aux services..........................263
Chapitre 8 : De l’évolution des bidonvilles aux quartiers vers des « villes a
postériori »………………………………………....…………………………………..……273
8.1-De l’auto-construction à l’institutionnalisation des communes et des villes dans la région
métropolitaine de Port-au-Prince ....................................................................................…...274
8.1.1- Du quartier « Saint-Martin » et de bidonville « Cité-Simone » à la ville de Delmas
et la commune de Cité-Soleil………………………..…………………..………………274
8.1.2- Formation d'un cœur de quartier à Canaan : après 10 ans d'évolution ..................283
8.2- Des processus similaires dans des pays de l’Amérique Latine……………….…….…..287
8.2.1- Les favelas de Săo Paulo (Brésil) : quel territoire après 40 ans ?..........................288
8.2.2- Les bidonvilles de Lima (Pérou) : vers des villes fonctionnelles après 30 ans…..294
8.3-Mutations de l’habiter dans les bidonvilles : vers un « urbanisme inversé » ...........…...302
8.3.1-Faire « quartiers ou villes a posteriori »..................................................................303
8.3.2-L’urbanisme inversé : des bidonvilles aux « villes a posteriori »……..……….….307
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Conclusion générale…………………………………………………...…………..….......…316
Bibliographie....................................................................................................................…...329
Annexe 1: Haïti et son organisation territoriale.....................................................................373
Annexe 2 : Le séisme du 12 janvier : humanitaires et habitats des camps…..…………….. 376
Annexe 3 : Décret d’utilité publique du 22 mars 2010……………...……................…........383
Annexe 4 : Fête du 22 mai : François Duvalier, ses partisans et les tontons macoutes à Port-
au-Prince………………………………...………….…................………………………….387
Annexe 5 : Abattage des porcs et paupérisation des paysans haïtiens entre 1981 et 1988...388
Annexe 6 : Dechoukaj des tontons macoutes : la chasse à l’homme et la justice
populaire……………………………………...………………………….………….….……391
Annexe 7 : Cartes des risques naturels en Haïti………………...…………………………..392
Annexe 8 : Corpus documentaire : documents officiels…………………………………….393
Annexe 9 : Corpus documentaire : compilation des journaux entre 2010 et 2020........…….399
Annexe 10 : Corpus empirique : extraits des entretiens………………...........……………..402
Annexe 11 : Arrêté présidentiel du 06 décembre 2012 abrogeant le zonage de Canaan…...415
Annexe 12 : Décret présidentiel du 23 décembre 1982 créant la commune de Delmas……419
Annexe 13 : Régularisation des favelas à Săo Paulo entre 2002 et 2003……………...........421
Annexe 14 : Document officiel de régularisation des bidonvilles à Lima au Pérou……......423
Table des matières……………………………………………………………………..........426
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FOLIO ADMINISTRATIF
THESE DE L’UNIVERSITE DE LYON OPEREE AU SEIN DE L’INSA LYON
NOM : PRINCE DATE de SOUTENANCE : 30 Juin
2021
Prénoms : Neptune
TITRE : Fabrication des bidonvilles dans les pays du Sud : jeu d’acteurs et modalités d’habiter. Le cas du quartier
de Canaan (Port-au-Prince/Haïti)
NATURE : Doctorat Numéro d'ordre : 2021LYSEI041
AAAALYSEIXXXX
Ecole doctorale : ED483
Spécialité : Géographie Aménagement et Urbanisme
RESUME :
Cette thèse interroge la fabrication et les modalités d’habiter progressives les bidonvilles en Haïti et dans des
pays du Sud par le biais des « tactiques habitantes 1 » et de jeu d’acteurs. Les données collectées dans le
quartier de Canaan, notre terrain d’étude ainsi que l’analyse du processus de bidonvilisation de la Région
métropolitaine de Port-au-Prince ont permis de mettre en évidence ce que nous appelons « faire ville et/ou
quartier a posteriori ». En effet, si les bidonvilles s’auto-construisent, on constate qu’au bout d’un temps
relativement long, il y a une forme de « normalisation », voire de reconnaissance à postériori de ces quartiers par
les pouvoirs publics. C’est le cas du quartier de « Saint-Martin », créé en 1925 et devenu la ville de « Delmas »
en 1982. A contrario, les villes planifiées sont fabriquées à partir de la maitrise foncière, de l’aménagement de
l’espace suivi par la viabilisation, des programmes de construction avant d’installer la population. A l’inverse de ce
processus, la création des « villes a posteriori » se fait à partir de l’établissement spontané des populations sur
des terrains souvent déclassés et proche des villes, de l’auto-construction d’habitat provisoire se consolidant
graduellement au fur et à mesure des rentrées d’argent, etc. In fine, nous défendons la thèse de l’existence d’une
inversion de modalité de « faire la ville » que nous désignons par « l’urbanisme inversé » correspondant à ce que
nous avons observé aussi au Brésil et au Pérou où des bidonvilles deviennent au bout de 30 à 40 ans soit des
quartiers ou des « villes a posteriori » voire des territoires intégrés à la politique de la ville au même titre que les
villes planifiées.
MOTS-CLÉS : Bidonville, pays du Sud, acteurs, modalité d’habiter, habitants, foncier, Haïti, Canaan
Laboratoire (s) de recherche : Environnement Ville Société (EVS) Et Centre de Recherche et d’Appuis aux
politiques Publiques (CRAPU)
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Directeurs de thèse: Chantal BERDIER et Laënnec HURBON
Président du Jury : Muriel MAILLEFERT
Composition du jury :
BERDIER Chantal, Maître de conférences HDR, INSA de Lyon, Directrice de thèse
Hurbon Laënnec, Professeur, Université Quisqueya, Directeur de thèse
BRAS Anie, Enseignante-chercheure, Université Quisqueya, Co-directrice de thèse
BARON Catherine, Professeure, Institut Politique de Toulouse, Rapporteure
PEDRAZZINI Yves, Maître d’enseignements, Ecole Polytechnique de Lausanne, Rapporteur
MAILLEFERT Muriel, Professeure, Université Jean Moulin Lyon 3, Examinatrice
MARTOUZET Denis, Professeur, Université de Tours, Examinateur
PARE Sylvie, Professeure, Université du Québec à Montréal, Examinatrice
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