Signification de l'abstention électorale
Signification de l'abstention électorale
Pierre Bréchon
Pour comprendre l’abstention, il faut d’abord rappeler la signification du vote, qui n’est pas
exactement la même selon les systèmes politiques. Dans un régime autoritaire, où les
élections ne sont pas concurrentielles, voter est sans enjeu pour déterminer qui seront les
gouvernants, l’abstention pourra donc manifester parfois un simple désintérêt pour une
élection sans enjeu, elle pourra parfois manifester un refus de cautionner un régime non
démocratique, en prenant même des risques si le régime sanctionne plus ou moins les
abstentionnistes.
Dans les démocraties, il y a des élections de nature très différente. Il y a comme une
hiérarchie des votations, matérialisée par des niveaux différents d’abstention : plus une
élection a des enjeux perçus importants, moins il y a d’abstention. Presque partout existe une
élection reine, l’élection législative, celle qui permet d’élire non seulement la représentation
parlementaire, mais aussi de savoir quel parti ou coalition exercera le pouvoir. A l’autre
extrême, c’est en Europe l’élection pour le parlement européen qui est la moins mobilisatrice.
On distingue donc des élections de premier ordre, dont le but et la dévolution du pouvoir
central et des élections de second ordre, dites aussi élections intermédiaires, qui se déroulent
entre les élections fondamentales, et dont l’objectif est le choix des représentants et des
gouvernants au niveau local, régional ou européen. On peut encore faire des distinctions
parmi cet ensemble, certaines élections de second ordre pouvant être plus mobilisatrices et
importantes que d’autres. C’est le cas par exemple les élections régionales en Allemagne et
des élections municipales en France. Donc, pour comprendre les significations de
l’abstention, il faut le faire en tenant compte des types d’élections, dans un contexte national
donné. Mais au-delà des différences de système politique, de types d’élections et de
conjoncture, il y a probablement quelques grands types d’abstentions, qui transcendent les
différences nationales et les conjonctures électorales dans les démocraties représentatives. Je
vais en fait soutenir une thèse, en insistant sur la montée d’un type d’abstention,
l’abstention liée au développement d’une culture de l’individualisation, qui concerne
toute l’Europe, mais que je considérerai de manière privilégiée sur les données françaises.
moi essayé d'expliquer qu'il y avait désormais aussi une tendance à la montée de l'abstention
qui pouvait être liée à l'évolution longue des valeurs et notamment à la montée de
l'individualisation (Bréchon, 2002).
Les sociétés européennes sont depuis quelques décennies marquées par cette montée des
valeurs d’individualisation, comme de nombreux travaux ont pu le manifester ces dernières
années, notamment à travers les enquêtes sur els valeurs des Européens (Ester, Halman, Moor,
1993 ; Bauman, 2001; Beck et Beck-Gernsheim, 2002 ; Bréchon, 2003 ; Bréchon et Tchernia,
2002 et 2009). L’individualisation n’est pas l’individualisme. C’est la culture du « chacun
son choix » et non pas du « chacun pour soi » (Bréchon, Galland, 2010). Dans tous les
domaines de la vie, les individus se veulent originaux, ils veulent réfléchir leurs choix et ne
pas se les laisser dicter par la tradition, leurs parents, les habitudes, les maîtres à pensée, les
institutions… Ces choix ne sont en rien automatiques ou simplement déterminés d’avance par
les appartenances sociales ou la socialisation antérieure des individus, ils se font dans le
tâtonnement et les hésitations, chacun estimant avoir le droit de faire ses expériences,
d’éprouver ce qui fait sens pour lui. Avant de se décider, aussi bien en matière familiale que
professionnelle, religieuse ou politique, chacun veut avoir de bonnes raisons d’agir
(Boudon, 2003). En matière politique, cette montée de l’individualisation peut s’observer à
travers différents aspects, listés ci-dessous avant de se centrer sur l’abstention.
La nature des grands débats politiques a aussi évolué. Dans les années 1970, l’opposition
entre les grands camps politiques était plus nette, en France une coalition de gauche qui
voulait changer profondément la société s’opposait à une coalition de droite, qui voulait avant
tout maintenir le système libéral et capitaliste, et faire seulement quelques réformes. La
politique était manichéenne, en noir et blanc. Elle est aujourd’hui beaucoup plus nuancée, en
camaïeu. Beaucoup refusent les grandes idéologies et les systèmes de sens absolus. On a
besoin des grands théoriciens et maîtres à penser, ils constituent des repères que l’on va
critiquer, on va en prendre et en laisser dans les différentes théories proposées. Nos
contemporains adoptent aujourd’hui très souvent des idées politiques bricolées, qui se veulent
originales, à distance des grandes théories qu’ils reprennent pourtant en partie. Le clivage
gauche droite garde un sens mais les idées sont plus nuancées, il y a moins de polarisation,
sauf chez les minorités extrémistes. Les programmes politiques s’opposent beaucoup moins
nettement. Les réformes proposées sont plus limitées et parfois assez techniques, les enjeux
3
n’en sont pas toujours faciles à cerner pour l’électeur. Les programmes politiques semblent
aussi plus contraints : dans une économie mondialisée, il est difficile pour le pouvoir d’un
pays de l’Union européenne de proposer une politique dont les principes seraient très
différents de ceux de ses voisins.
Dans ce contexte de bricolage des identités politiques, il n’est pas étonnant qu’on ait pu parler
d’une montée de la volatilité électorale. Les études montrent en France que le franchissement
de la frontière entre la droite et la gauche est assez faible et ne progresse pas (entre 5 et 10 %
des individus). Ce sont les passages entre abstention et vote, ainsi que la mobilité interne
à un camp, qui permet de parler de croissance de la volatilité électorale. Selon qu’on
ressent ou non les enjeux de l’élection, selon qu’on veut ou non manifester sa déception de
son camp ou de tous les camps, on va s’abstenir, voter pour un candidat marginal ou voter
selon sa fidélité partisane. La fidélité partisane est incontestablement en baisse, moins de
personnes se reconnaissent une identité partisane forte ; en fait les individus identifient plus
qu’autrefois un parti dont ils se sentent proches mais la proximité avec ce parti diminue. Et il
y a davantage d’écart entre la sympathie partisane et les votes exprimés dans l’urne. La
fidélité partisane au sens fort (correspondant à une identité affirmée et vécue) est donc un
phénomène certainement en baisse, mais les partis restent un élément de repérage qui aide les
citoyens à former leur vote ou parfois… leur non vote. Le vote lui-même devient plus
fluctuant, il se décide en fonction de valeurs intériorisées mais aussi d’une conjoncture du
moment et d’une offre électorale. La décision électorale correspond à des logiques souvent
complexes et on ne vote pas toujours pour le candidat que l’on veut voir gagner. Il y a au
premier tour des votes utiles : on choisit le candidat le mieux placé d’une coalition et non pas
celui qui exprime le mieux ce qu’on pense, on veut donc avant tout assurer la présence au
second tour du candidat le mieux placé de son camp. Il y a aussi des votes stratèges, ce qui
constitue un vote utile inversé : on vote au premier tour pour son second choix (une force
politique minoritaire, qui n’a pas de chance de remporter l’élection), en faisant le pari que son
candidat préféré, leader d’un grand parti de gouvernement ou d’une coalition, sera de toutes
façons présent au second tour (André Blais, 2004).
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Cette individualisation du rapport à la politique se traduit donc aussi par une montée des
hésitations et des états d’âme au moment de choisir entre plusieurs candidats. Il semble y
avoir eu une rupture de ce point de vue entre 1988 et 1995 (tableau 2). En 1988, 76 %
déclaraient avoir pris leur décision longtemps à l’avance, ils ne sont plus que 51 % en 1995.
Les choses ont peu bougé depuis. Ces hésitations sont très révélatrices de la rationalisation du
vote, des interrogations plus fortes qu’avant sur le sens de son vote, souvent jusqu’au dernier
moment. Ces électeurs très hésitants ont souvent le profil de l’électeur rationnel (politisé,
instruit, informé, à faible identité partisane, plutôt assez contestataire) et non pas de
l’apathique en politique (Jaffré, Chiche, 1997).
Après plusieurs alternances politiques entre pouvoir de gauche et de droite, certains électeurs
se sentent démunis et sont également critiques à l’égard des leaders. Mais on note une grande
différence entre 2002 et 2007 : à l’époque, à la veille de l’élection présidentielle, seulement 16
% disaient que l’élection permettrait d’améliorer les choses (beaucoup ou assez) contre 45 %
à la même période en 2007. Si l’image des hommes politiques reste plutôt mauvaise, l’espoir
d’un changement par les urnes est revenu en 2007, pas forcément pour longtemps !
1
Le tableau 3 mesure le sentiment de coupure entre les citoyens et la classe politique à travers l’affirmation : « A
votre avis, est-ce que les responsables (ou hommes) politiques, en général, se préoccupent beaucoup, assez, peu
ou pas du tout de ce que pensent les gens comme vous ? ».
5
identité nationale, il lui évite de se singulariser par une abstention s’il estime que le vote est
« normal » ou qu’il constitue un devoir.
Nous avons gardé pour la fin la tendance qui sera ensuite approfondie : l’individualisation se
traduit aussi par une montée de l’abstention et une évolution du sens du vote. On ne veut
plus seulement voter par devoir civique, parce que le bon citoyen devrait le faire, on veut
avoir de bonnes raisons de choisir un candidat plutôt qu’un autre. Autrefois, un nombre
important de personnes, qui maîtrisaient mal les codes de la politique et se sentaient
incompétentes, allaient pourtant voter par devoir. C’était aussi une manière d’affirmer leur
appartenance à la communauté nationale3. Ces attitudes sont de moins en moins fréquentes,
notamment dans les jeunes générations. Celles-ci sont beaucoup plus raisonneuses en
politique et hésitent donc davantage avant de choisir un candidat, au point parfois de préférer
ne pas voter plutôt que d’avoir l’impression de se décider dans l’ignorance. Evidemment,
cette évolution se fait sur le long terme. Le sens du devoir électoral n’a pas disparu4 mais il est
moins prégnant. Le vote est davantage vécu comme un droit que l’on utilise si l’on est
convaincu par un candidat ou l’enjeu d’une élection. Il est alors considéré comme une
faculté donnée de s’exprimer, de revendiquer une orientation politique ou de critiquer celle
des autres. La rationalité axiologique est au cœur de la décision électorale comme tous les
entretiens non directifs faits avec des votants ou des abstentionnistes le montrent amplement.
Cette communication entend tester de manière systématique, non pas l’ensemble des facteurs
explicatifs de l'abstention, mais plus spécifiquement ceux qui relèvent d’une culture de
l’individualisation. Nous chercherons donc à opérationnaliser les relations entre abstention et
individualisation. Dans un contexte d’individualisation, puisque les individus sont raisonneurs
et hésitants, très attentifs au contexte et aux conjonctures plus qu’aux grands principes,
l’abstention intermittente doit se développer, au détriment soit de l’abstention
permanente, soit de la participation permanente, qui constituent deux types d’attitudes
2
Pierre Rosanvallon (2006) note qu’on entre dans une sorte de démocratie à deux faces antithétiques. Alors que
la démocratie représentative est de plus en plus contestée, la démocratie critique est au contraire plus réelle
qu’avant, notamment à travers Internet qui offre des moyens d’expression critiques à peu de frais… La contre-
démocratie est fondée sur la surveillance et la vigilance à l’égard des institutions et des personnalités, mais aussi
sur l’empêchement de ce qui est refusé et sur les jugements des gouvernants.
3
Ce souci d’affirmer leur commune appartenance citoyenne les conduisait à ne pas vouloir dire pour qui elles
avaient voté. Comme l’a écrit Philippe Braud (1973), « Voter pour quelqu’un divise ; mais voter unit si, du
moins, le secret est maintenu ».
4
On le voit bien dans les enquêtes électorales qui ne reconstituent jamais très bien l’abstention. Il y a encore
beaucoup d’abstentionnistes qui se sentent fautifs et n’osent avouer leur abstention.
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pérennes. Avant de nous focaliser sur cet aspect, considérons d’abord les résultats électoraux :
que peut-on dire sur les mouvements de l’abstention en France ?
Les élections législatives françaises : un scrutin désormais moins mobilisateur parce que
moins décisif
Lorsqu’on considère les chiffres de l’abstention aux élections législatives françaises depuis la
Libération, on constate qu’elle était faible sous la IVe République (entre 17.2 % en 1956 et
21.9 % en novembre 1946). L’explication principale en est institutionnelle : ce sont alors les
élections les plus importantes du système politique, celle qui conditionne l’orientation du
gouvernement. L’abstention reste faible dans les premières décennies de la Vème
République, alors qu’on élit désormais le président de la République : l’abstention est,
toujours au premier tour, de 18.9 % en 1967, 20.0 % en 1968, 18.7 % en 1973, 16.8 % en
1978. On retrouve des taux semblables à ceux de la IVème République, du fait de fortes
5
Seules les élections cantonales échappent à ce modèle. Les taux sont très fluctuants lorsqu’on observe toute
la série des cantonales. Ces élections apparaissent particulièrement délaissées au début de la Ve République,
l’abstention est même de 46.6 % en septembre 1973 (le recul de la date - de mars à septembre - après une
élection législative en mars, est un facteur explicatif). La participation est plus élevée de 1976 à aujourd’hui, en
partie du fait d’une politisation plus forte de ces élections, qui deviennent assez souvent un enjeu politique
permettant de sanctionner la coalition au pouvoir. Le maximum de 1988 (51 % d’abstention) est un cas
spécifique qui s’explique par la multiplication des élections la même année (l’élection cantonale vient après deux
tours d’élection présidentielle et deux tours de législatives). On peut penser que l’accroissement des pouvoirs de
l’exécutif départemental au début des années 80 a aussi contribué à donner plus de poids à ce type de scrutin. Il
faut ajouter que depuis 1992 les élections cantonales sont souvent couplées avec un autre scrutin local. Il y a
alors peu d’écart dans les taux d’abstention aux deux scrutins, ceux qui se sont déplacés pour un scrutin
participant aussi naturellement à l’autre (les files d’électeurs sont canalisées pour passer d’une urne à l’autre,
sans déperdition !). Le taux minimal de 1992 s’explique par le couplage avec une élection régionale plus
mobilisatrice, de même pour celui de 2001 organisé avec les municipales.
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mobilisations sur des enjeux entre gauche et droite à cette période et des habitudes de
votes antérieures (la valorisation de l’élection législative perdure, notamment dans les
générations âgées).
Tableau 5 – Taux d’abstention enregistré au premier tour chaque fois qu’une élection
législative suit un scrutin fondamental
1958 1962 1981 1988 2002 2007
Scrutin fondamental 15.1 22.8 18.9 18.6 28.4 16.2
Elections législatives juste après 22.8 31.3 29.1 34.3 35.6 39.6
Ecart entre les deux 7.7 8.5 10.2 15.7 7.2 23.4
Toutes les autres élections législatives, qui sont aussi les plus récentes, ont connu des taux
d’abstention très élevés. On le voit notamment sur le tableau 5 : dans les quatre élections
concernées depuis 1981, l’abstention a oscillé entre 29.1 % et 39.6 %. Et dans les élections
législatives non présentées sur le tableau, 1993 et 1997, l’abstention a été respectivement de
30.8 % et de 32.0 %. Deux explications complémentaires de cette forte abstention peuvent
être avancées. D’abord il semble bien que le système institutionnel français fait perdre de
son importance à l’élection législative. Le choix du président est le scrutin le plus disputé, le
plus mobilisateur, non seulement parce qu’il est personnalisé mais aussi parce que le
programme du président pour la France porte inévitablement sur les grands enjeux politiques.
Et on sait qu’en dehors des périodes de cohabitation, le président est le véritable maître de la
politique française. Ainsi concurrencé, le scrutin législatif apparaît très atomisé en 577
scrutins séparés, avec autant de candidats dont beaucoup sont inconnus. Pour l’électeur,
se faire un jugement sur la personnalité et le programme de quelques personnes bien
médiatisées dans le cadre de l’élection présidentielle est simple, alors que les candidats
législatifs de la circonscription restent des inconnus pour beaucoup. Et aujourd’hui les
électeurs ne souhaitent pas voter sans bonnes raisons pour un candidat qu’ils ne connaissent
pas.
Une deuxième raison de la perte d’importance du scrutin législatif tient au calendrier. Depuis
les réformes réduisant le mandat présidentiel à 5 ans et organisant les législatives juste
après la présidentielle, les législatives ne sont plus que des élections de confirmation ;
l’enjeu est relativement faible puisque le président élu a de très fortes chances de trouver une
majorité parlementaire dans la dynamique de son élection. Le tableau 5 (dernière ligne)
montre d’ailleurs que l’écart semble aujourd’hui croissant entre les deux scrutins.
1981, 1988 et 2002). Le président obtient une large majorité pour gouverner ; les petits partis
sont laminés, surtout s’ils sont en dehors d’une alliance électorale ; les abstentions sont
nombreuses (impression que le choix fondamental est fait, essoufflement du vote lié à un
nombre important de scrutins, camp vaincu démobilisé, qui manifeste souvent ses divisions
après l’échec, une partie des vaincus pensent que les vainqueurs doivent avoir les moyens de
gouverner…).
A partir des enquêtes électorales, on peut essayer de suivre dans le temps l’abstention
constante, la situation intermittente, la participation constante (tableau 6). Evidemment le type
de scrutins pris en compte et la durée de la période peuvent influer sur les résultats. Il ne faut
pas oublier aussi que l’abstention est sous-évaluée dans les enquêtes. La montée de
l’abstention et le développement de l’abstention intermittente apparaît cependant assez bien
sur ce tableau.
6
Katen Fogg est secrétaire général de l’International Institute for Democracy and Electoral Assistance (IDEA),
basé à Stockholm. IDEA gère une base de données très riche sur les taux d’abstention dans tous les pays du
monde. Le rapport cité fournit, outre les chiffes d’abstention, plusieurs chapitres interprétatifs.
9
jamais voter. Elle permet aussi d’expliquer que 5 à 10 % des Français (selon les périodes)
restent non-inscrits sur les listes électorales. Les enquêtes montrent en effet que les non
inscrits et les abstentionnistes permanents appartiennent souvent à des catégories mal
insérées socialement, au bas de l’échelle sociale, sans diplôme, au chômage, locataires et
sans attaches géographiques stables. Outre cette catégorie de non inscrits et
d’abstentionnistes permanents par défaut d’insertion sociale (les exclus), il existe cependant
aussi une catégorie de non inscrits par « excès d’insertion »8 : des personnes très diplômées,
plutôt favorisées, très insérées dans un emploi qui les conduit à de fréquents déménagements,
du coup sans insertion locale et qui ne prennent pas la peine de s’inscrire là où elles habitent
(d’autant plus qu’elles se savent appelées à redéménager). Les étudiants sont souvent dans
une telle situation de forte mobilité géographique.
Mais l’apathie explique mal l’abstention intermittente et tous les comportements de plus
en plus erratiques que nous avons pu constater : certains votent à un tour de scrutin, pas à
l’autre ; ou à l’élection fondamentale mais pas à celle qui suit quelques semaines plus tard. Si
on explique l’abstention essentiellement par l’apathie, la conjoncture de 2007 donne
l’impression le 22 avril et le 6 mai que les Français sont des citoyens très consciencieux et
éclairés. Par contre le 10 et le 17 juin, ils semblent être devenus les mauvais élèves et les pires
citoyens de l’Europe de l’Ouest ! Il y a donc d’autres explications à développer pour
comprendre le développement de l’abstention.
Cette montée de l’abstention intermittente est particulièrement forte dans les jeunes
générations (tableau 7). On ne peut l’expliquer seulement par un effet de cycle de vie et
d’incomplète insertion sociale. Il y a là certainement un trait générationnel lié à la montée
d’une culture de l’individualisation, que l’on observe dans toutes les générations nées après
guerre, mais qui est de plus en plus forte chez les moins de 40 ans en 2002 et de 45 ans en
2007. L’intermittence du vote est intéressante à considérer sur les séquences électorales de
2002 et 2007. Un gros tiers des moins de 35 ans n’ont pas voté au premier tour de l’élection
présidentielle de 2002, ils n’ont pas compris les enjeux de cette élection et ne se sont donc pas
exprimés. Le second tour était pour eux beaucoup plus clair, il constituait une sorte de
référendum pour ou contre l’extrême droite ; du coup, on n’a pas observé un écart important
de vote entre générations pour le second tour. Ce sursaut mobilisateur fut de courte durée
puisqu’à nouveau, pour les élections législatives qui ont suivi, les jeunes ont été très fortement
abstentionnistes. En 2007, les écarts par âge sont beaucoup moins importants aux deux tours
de l’élection présidentielle (à confirmer pour le second tour) et ressemblent plutôt à un déficit
d’insertion sociale avant 25 ans et après 70 ans9. Par contre à nouveau, aux législatives,
l’abstention est très forte jusqu’à 45 ans et se révèle plus basse au-delà.
8
Durkheim expliquait aussi qu’il y avait une catégorie de suicides par déficit d’insertion et une autre pas excès !
9
Au contraire, les 60-69 ans sont particulièrement actifs en politique. On le voit sur le tableau 7 mais aussi dans
d’autres enquêtes (Bernard Denni, 2007) « Participation politique et vote des seniors à l’élection présidentielle
de 2007 », Gérontologie n° 120, mars 2007, p. 29-50.
10
Mais l'abstention intermittente est aussi souvent liée à un manque de "bonnes raisons"
d'aller voter. C’est évidemment ce qui est le plus difficile à mettre en évidence à partir des
enquêtes électorales. Commentons la comparaison des tableaux 8 et 9.
11
L’un montre des croisements en 1962-1967, l’autre en 1997-2002. Dans les deux cas, on a
pris en compte le lien avec des variables socio-démographiques et des variables politiques. Le
système de croisement est très différent. Dans les années 1960, les relations sont très
faibles. Le lien avec l’âge n’existe qu’en tout début du cycle de vie (les votants constants ne
sont vraiment sous-représentés que chez les 26-29 ans). Les chômeurs (il est vrai très rares)
semblent voter autant que les autres. Il n’y pas de lien avec les groupes socio-professionnels.
12
Plus étonnant encore, le lien entre l’intérêt pour la politique et l’abstention est faible.
Ceux qui sont les plus critiques à l’égard de la classe politique votent cependant autant que les
conformistes. Le fait d’avoir un profil confiant à l’égard d’autrui ne joue pas davantage. Le
tableau 9 montre au contraire des liaisons assez nettes avec à peu près les mêmes
variables. Tout ce passe donc comme si le sens du vote avait changé. Dans les années 60, on
votait par devoir, on votait donc même si on était dépolitisé et si on ne croyait pas beaucoup
aux hommes politiques. A la fin du XXème siècle au contraire, la participation électorale
semble beaucoup plus dépendante du degré de politisation, de confiance sociale et
institutionnelle. On vote si on estime que s’exprimer, dans la conjoncture du moment, fait
sens.
Conclusion : Dans une conjoncture de vote individualisé et raisonné, les taux d’abstention
connaîtront à l’avenir des fluctuations très fortes, beaucoup plus importantes que par le passé.
Bibliographie
- Héran François, 2004. « Voter toujours, parfois… ou jamais », dans Bruno Cautrès, Nonna
Mayer (direction), Le nouveau désordre électoral, Presses de Sciences po, p. 351-367.
- Jaffré Jérôme, Jean Chiche, 1997. « Mobilité, volatilité, perplexité », dans Daniel Boy,
Nonna Mayer (direction), L’électeur a ses raisons, Presses de sciences po, p. 285-325.
- Milner Henry, 2004. La compétence civique, Québec, Presses de l’Université Laval.
- Revue politique et parlementaire, 2007. Les élections de 2007, n° 1044, juillet-septembre
(coordonné par Pierre Bréchon).
- Rosanvallon Pierre, 2006. La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Seuil.
- Subileau Françoise, Toinet Marie-France, 1993. Les chemins de l’abstention. Une
comparaison franco-américaine, La découverte.
- Subileau Françoise, 1997. « L’abstentionnisme : apolitisme ou stratégie », in Nonna Mayer
(direction), Les modèles explicatifs du vote, L’Harmattan, 1997.