Géopolitique de l'Indonésie : unité et diversité
Géopolitique de l'Indonésie : unité et diversité
D 7ème promotion
MEMOIRE DE GEOPOLITIQUE
3. 25 février 2000.
4. Division A.
5. Mémoire de géopolitique.
Empire ou Etat-Nation ?
Des revendications plus affirmées.
Une remise en question de la société essentielle au maintien de l’unité.
Une organisation politique adaptée aux nouvelles aspirations.
4 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
e retour du Timor oriental et par conséquent de l’Indonésie sur le devant de la scène,
a fait prendre conscience à la communauté internationale, avec une acuité marquée,
de l’intérêt géostratégique de l’archipel indonésien lié à sa fragilité géopolitique
interne. La réaction de l’ONU, qui s’était tue depuis plus de vingt-six ans,
l’intervention d’une force internationale sous commandement australien, à laquelle la
France participait, ont donné toute la mesure de l’importance que revêt aujourd’hui
l’unité de l’Indonésie pour les nations occidentales. Mais cette unité est très fragile
comme le prouve l’accession récente du Timor à l’indépendance.
Il est donc intéressant, à travers l’analyse géopolitique de l’archipel indonésien,
d’essayer de comprendre le défi d’un pays, dont la dynamique est essentiellement
tournée vers l’unification, face aux deux éléments déterminants que sont sa diversité
et la nouvelle donne liée à la globalisation.
La maturation de ce jeune Etat n’est pas terminée. La nouvelle donne, qui se
caractérise essentiellement par l’ouverture au monde extérieur et la démocratisation
du régime, vient heurter une société traditionnelle très complexe, dont l’unité depuis
l’indépendance a surtout été garantie par un régime autoritaire. Tous les éléments
sont actuellement réunis pour que, à l’identique des Balkans en Europe, il y ait un
éclatement de ce fragile équilibre que constitue l’archipel indonésien.
5 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
a donnée première du monde indonésien est son cadre physique. Celui-ci détermine
les fondements de ce pays constitué de peuples divers, mosaïque d’ethnies aux
cultures, aux religions, aux langues et à la démographie variés. Si la ligne Wallace 1,
est la première grande ligne de fracture climatique et ethnique de l’Indonésie, il
existe de nombreux autres particularismes qui structurent cette entité géographique
et ajoutent à sa diversité. Cette diversité permet de dire que «avant d’être un Etat et
une nation, l’Indonésie forme un vaste monde » 2.
L
’Indonésie est avant tout le pays de la mer. Cette mer, ou ces mers,
baignent les îles et structurent l’espace et les mentalités comme peuvent
le faire aussi les caractéristiques physiques ou les climats.
La nature même du plus grand archipel du monde impose une réalité spatiale
éclatée peu propice à une modélisation.
Le morcellement du territoire, qui est baigné par neuf mers et deux océans, est infini.
L’Indonésie comprend 5 îles principales et pas moins de 35 groupes d’îles qui
totalisent 17 508 îles et îlots dont environ 6000 sont inhabités. Ils sont éparpillés sur
cinq mille kilomètres et cinq fuseaux horaires (la distance de Brest à Moscou )
d’ouest en est et sur 2000 kilomètres du nord au sud.
Sa superficie terrestre est de 1 919 000 kilomètres carrés (plus de trois fois et demie
la France). La surface des eaux archipélagiques revendiquée par l’Indonésie, y
11
Wallace. Voyageur anglais du XIXe siècle
2
François RAILLON. Indonésie la réinvention d’un archipel.
6 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
Il faut cependant noter que ce mariage de la terre et de la mer est inscrit dans la
mémoire collective de la plupart des indonésiens créant malgré cette diversité
géographique un facteur profondément ancré qu’ils partagent en commun.
Les caractéristiques physiques de l’Indonésie sont encore une fois très diverses et
impriment aussi leur marque sur les mentalités des différentes populations.
Tout d’abord la nature peu hospitalière, en raison de la forêt équatoriale dense, a
créé des disparités de peuplement dans les différentes îles. Ainsi, les grands
systèmes fluviaux de Kalimantan déployés autour du Kapuas et du Mahakam
dessinent de grands espaces vides, à la différence des plaines de peuplement à
Java ou à Sumatra, formées autour des estuaires et sur les littoraux. Ensuite les
conditions climatiques sont très différentes entre les parties occidentales et
orientales de l’archipel. Les seuls facteurs communs sont la température à peu près
constante (28° celsius de moyenne ), à l’est comme à l’ouest, et le régime des
saisons qui alterne tous les six mois deux moussons, l’une sèche et l’autre humide.
La différence essentielle réside dans le système pluvial qui affecte différemment les
deux extrémités de l’Indonésie selon une ligne nord sud baptisée ligne de Wallace. A
l’Est la saison des pluies est plus courte, et les tons bruns dominants du paysage
s’opposent au vert des plantations et des rizières de l’Indonésie occidentale où l’eau
8 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
est très abondante. La faune, comme la flore, suit la bipartition climatique et le grand
Est est marqué par la prédominance des espèces australiennes.
De même que l’étude de la géographie de l’Indonésie tend à qualifier cet espace si
différencié de «monde », on peut de nouveau utiliser ce qualificatif quand on passe
d’une réalité spatiale éclatée à une réalité humaine émiettée.
A
L’image de son morcellement territorial, l’Indonésie est peuplée de
groupes ethniques multiples. Il est frappant de constater l’extrême
fragmentation des implantations humaines sur un territoire aussi
discontinu. Il n’existe aucune adéquation entre les îles et les peuples indonésiens.
Dans certaines îles vivent plusieurs groupes ethniques, et certains de ceux-ci sont
dispersés sur plusieurs îles. De même l’importance quantitative de chaque groupe
ethnique est très diverse.
9 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
3
Voir carte N°4.
4
Populations originaires de chines méridionales fixées en Indonésie au 3ème millénaire avant notre ére.
5
Population qui relèvent du Pacifique.
10 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
Mais les deux groupes ethniques les plus distincts sont reliés, d’ouest en est par un
continuum de groupes humains ou peuples «intermédiaires » qui relèvent d’un
mélange des deux.
Au morcellement des ethnies, il faut ajouter, pour être exhaustif, le poids relatif de
chacune d’entre-elles, ce qui constitue une diversité supplémentaire.
Tout d’abord les Javanais (plus de 40% de la population ), dont le berceau culturel
est à Java-Est, sont le groupe le plus important mais aussi le plus influent en
Indonésie. On trouve ensuite, à Java-Ouest, les Soundanais qui comptent environ
11 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
’Indonésie présente une diversité culturelle très grande. Le paradoxe de cet
ensemble, baigné par les eaux, est que certaines structures sociales ou
culturelles se sont développées selon un schéma terrestre où la mer semble
absente.
En effet, malgré son caractère maritime, le pays comporte une dimension terrestre
considérable. Ainsi, les modes de vie, les mentalités et les cultures diffèrent selon
que l’on se trouve au bord de la mer ou à l’intérieur des terres. Il faut donc
différencier les populations côtières tournées depuis longtemps vers le commerce et
l’extérieur, des populations de l’intérieur plus spécialisées dans l’économie agricole
et à l’organisation sociale sensiblement différente.
Sur le littoral des îles de l’archipel, se sont développées au cours des siècles de
petites entités politiques et commerciales, très largement insérées dans les
échanges régionaux et internationaux. Celles-ci étaient dirigées par de petits rajas ou
sultans, et constituaient des lieux de transaction et de contact avec le reste du
monde. Les principautés côtières ont ainsi été les premières converties à l’Islam, qui
y est pratiqué aujourd’hui de la façon la plus orthodoxe. Par contraste, les gens de
l’intérieur de Java, de Sumatra ou des Célèbes, ont créé des sociétés
«hydrauliques », c’est-à-dire organisées autour du contrôle de l’eau, qui ont abouti à
la formation d’Etats sophistiqués et centralisés. Fondés sur la riziculture, des
puissances politiques se sont constituées sur le modèle indien de l’Etat concentrique,
où le pouvoir s’affaiblit au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre de la cour. Ces
12 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
a situation religieuse de l’archipel est paradoxale. En effet, le premier pays
musulman du monde n’est pas un Etat islamique. C’est une République
«religieuse » monothéiste (l’athéisme n’est pas autorisé), où les grandes
religions antérieures n’ont pas disparu. Si 87% de la population est musulmane et
que l’on compte 600 000 mosquées, on peut aussi dénombrer 31 000 temples
protestants, 14 000 églises catholiques, 23 700 temples hindouistes ainsi que 3 900
temples bouddhistes. Les caractères principaux concernant la religion en Indonésie
sont tout d’abord la religiosité de la population, et surtout, l’intégration souple des
composants religieux importés, par l’assemblage facile de valeurs spirituelles
diverses qui conduisent à la pratique très répandue du syncrétisme notamment à
Java.
A cette répartition quantitative des religions, il convient aussi de noter ce qui les
distinguent, tant dans leurs fondements, leur répartition géographique que dans leur
poids respectif. La situation de l’Islam indonésien n’est pas aussi homogène que
dans d’autres pays de la même confession. La tendance générale se réclame d’un
Islam sunnite d’école chaféiste. Celui-ci a introduit le raisonnement logique et le
principe de l’analogie pour faire des déductions à partir de textes fondamentaux, et
défend l’équilibre entre le Coran et la Sunna. Mais en fait, la majorité des musulmans
ne l’est que de nom, et bien que se réclamant de l’Islam, elle reste profondément
attachée à des traditions religieuses antérieures : hindouisme, mysticisme,
animisme. Cette manifestation d’un syncrétisme particulièrement marqué à Java, ne
saurait être approuvée par les musulmans orthodoxes (santri 6) qui aspirent pour leur
part à un Etat islamique. Idée rejetée par les premiers, les abangan7, qui
considéreraient comme une oppression de devoir se plier strictement aux lois de
l’Islam. Ils voient dans les santri de dangereux fanatiques. Outre ces divergences sur
le fond religieux, il faut noter l’hétérogénéité de l’implantation des musulmans.
L’Islam indonésien se trouve localisé majoritairement à Sumatra, sur les côtes Nord
de Java, Sud de Kalimantan et Sud des Célèbes. Cette implantation correspond à
6
santri : Musulman pratiquant par opposition à abangan
7
abangan : Forme syncrétique de l’islam javanais encore imprégné de croyances animistes et
hindouistes.
14 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
l’arrivée au XIIe et XIV e siècles de l’Islam véhiculé par des marchands arabes avant
que les Portugais et les Néerlandais ne bloquent le processus dans la partie
orientale de l’archipel.
Le protestantisme s’est ainsi implanté dans le Grand Est, mais aussi à Sumatra
Nord et dans quelques régions de Java central. Il représente 6,5% de la population
actuelle. Le catholicisme qui représente aujourd’hui 3,1% de la population est
particulièrement dynamique et compte parmi ses adeptes les populations sino-
indonésiennes converties pour éviter d’être accusées de communisme dans les
années 1960. Bien que la confession de Java et l’animisme ne soient pas considérés
comme religions et relèvent du ministère de la Culture, le nombre et le poids des
cultes dans l’archipel est une source de diversité que la langue vient encore
accentuer.
15 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
e chiffre officiel des langues parlées en Indonésie se monte à 583. La
plupart de ces langues se déclinent en divers dialectes et patois. Les plus
connues sont l’achilais, le batak, le minangkabau (Sumatra), le soundanais,
le javanais (Java), le sasak de Lombok, les langues dayak de Kalimantan, le
minahasa, le toraja et le bugis (Célèbes), les langues de Halmahera, l’ambonais, le
céramois et les nombreuses langues mélanésiennes de l’Irian Jaya. Ainsi la langue
d’Aceh est très différente de la langue de Manggarai ; les Acihais et les Manggarai
ne peuvent se comprendre entre eux. Il en est de même entre les habitants de la
vallée de Baliem en Irian Jaya et les habitants de Bengkulu, ou entre un Batak et un
Javanais.
Face à une population qui parlait autant de dialectes différents, le président Sukarno 8
a cherché à forger une unité linguistique, et pour cela il a imposé comme langue
officielle le « bahasa indonesia », non pas le dialecte de la capitale, mais une
version simplifiée du malais des navigateurs, compris dans de nombreuses régions.
Il a aussi remplacé le néerlandais, comme langue de communication extérieure, par
l’anglais. Mais l’indonésien n’est parlé aujourd’hui que par 65% de la population et
souvent de manière médiocre. Selon les régions, il intègre plus ou moins de mots
empruntés aux dialectes locaux. Face à ce foisonnement, qui reflète la diversité
ethnique, la langue indonésienne permet de surmonter les barrières de
l’incompréhension. Mais le problème des langues reste si complexe, que le linguiste
Anton [Link], directeur du «centre de promotion et de développement de la
langue indonésienne », parle d’une situation «à se taper la tête contre les murs » 9 .
8
Sukarno : président d’Indonésie de 1949 à 1968
9
PRISMA «l’Indonésie contemporaine », édition l’Harmattan 1996.
16 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
’Indonésie affronte une grave crise démographique. Avec 206 millions
d’habitants, c’est le quatrième pays le plus peuplé au monde. 60% des
Indonésiens, soit 120 millions d’habitants, s’entassent à Java dont la
population augmente de 2,5 millions par an. Ainsi, sur 7% du territoire national (Java,
Bali et Madura ), on dénombre plus de 60% de la population du pays, alors que les
provinces de Kalimantan et d'Irian Jaya ne rassemblent que 6% des habitants sur la
moitié de la superficie de l’archipel. Cette concentration humaine résulte de facteurs
physiques et historiques, comme la plus grande fertilité des terres agricoles de Java
et le fait qu’elle abrite depuis des siècles les centres politiques et économiques du
pays. Les îles extérieures sont beaucoup moins peuplées en raison de leur moindre
aptitude à la riziculture et de l’attrait constant de Java sur leurs habitants. De ce fait,
les densités de peuplement font apparaître des écarts très importants. On passe
ainsi d’une densité de 800 à 2500 habitants par km2 à Java à 20 habitants par km2
dans le Kalimantan et moins de 5 habitants par km2 en Irian Jaya.
17 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
Tous ces éléments, qui font de l’Indonésie une entité aux visages multiples, ont
conditionné la politique (d’une nation d’un gouvernement) de dirigeants dont
l’obsession, ou le mot d’ordre a été et reste l’unité du pays face à un éclatement
possible de liens très ténus au sein de l’archipel.
L
10
e concept géopolitique indonésien, ou « Wawasan Nusanta » est formulé dans la
doctrine du «Principe de l’Archipel » citée dans le livre blanc de la défense du
gouvernement indonésien du 28 octobre 1995. Cette doctrine sert de guide à la
nation entière pour l’édification, le maintien, la consolidation de l’ensemble du
territoire national en tant qu’entité politique, économique, socioculturelle, de défense
et de sécurité unique. Ce concept illustre parfaitement le souci permanent, voire
l’obsession des autorités indonésiennes de construire et de préserver l’unité face aux
réalités décrites plus haut.
Il s’agit de garantir la pérennité de l’Etat-nation et d’affirmer l’unité territoriale en
s’appuyant sur des valeurs communes et en créant d’autres liens ou facteurs
d’équilibre propices à la consolidation de l’archipel.
L’avènement de l’Etat-nation.
S
’il n’est pas très ancien, il date de 1945, l’Etat-nation indonésien n’est pas
pour autant un fait politique absolument nouveau. Certes, cette forme
d’organisation politique reprend largement le modèle européen, mais elle
intervient après une succession de types de pouvoir qui, bien que révolus, continuent
de l’inspirer. De ce mélange est né le nationalisme indonésien, au sein duquel l’unité
est déjà la préoccupation majeure.
10
Wawasan Nusanta : Le Principe de l’Archipel.
18 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
Avant la colonisation, l’archipel a été unifié à plusieurs reprises par des structures
politiques qui étaient généralement centrées à Java. L’empire hindouisé de
Majapahit au XIV e siècle, l’empire musulman établit au XVIIe siècle, ont constitué les
dernières version précoloniales de pouvoir javanais à prétention archipélagique. Le
pouvoir était exercé de façon autocratique par des «dieux-rois », situé au cœur de
systèmes féodaux. Les colonisateurs néerlandais se sont coulés dans le moule local,
adoptant des pratiques politiques des rajas et des sultans. Ils ont certes introduit les
institutions politiques occidentales (gouvernement, administration) qui sont encore en
place à l’heure actuelle. Mais, si la coquille est européenne (découpage des
fonctions et système administratif, droit public ), la pratique est souvent différente,
fondée sur des solidarités primordiales et des hiérarchies bien indonésiennes. Ces
sentiments ont animé les intellectuels qui ont lancé, en 1908 à Java, le mouvement
national, point de départ d’une contestation qui aboutit à la déclaration de
l’indépendance en 1945. Ce processus a été accéléré par l’occupation japonaise
(1942-1945) qui a sapé le prestige hollandais. Lorsqu’ils tentent de reprendre pied
dans l’archipel, les anciens colonisateurs se heurtent aux indépendantistes
républicains. Au terme de quatre années de conflit, ils reconnaissent la République
d’Indonésie en 1949.
Si la lutte pour l’obtention de l’indépendance et certains éléments de culture
commune ont été à l’origine de la création de l’Etat-nation indonésien, la prise en
compte d’une réalité éclatée propre à l’archipel a guidé les premiers pas de cette
nation.
19 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
a devise du pays, « Bhinneka tunggal ika » (unité dans la diversité), illustre
bien le paradoxe géographique et culturel à surmonter pour les premiers
dirigeants. Pour vaincre ce paradoxe et maintenir la flamme d’un
nationalisme récent, le président Sukarno définit un sentiment national accueillant,
fondé sur le «désir d’être ensemble » de Renan, cité en français dans ses discours.
Dans ce cas, le nationalisme relève d’une volonté d’appartenir à l’Indonésie, dont
tous les peuples, y compris les Chinois ou les métis européens, sont conviés à
s’insérer dans la partie commune et multiculturelle. Dès 1926, le futur président de
l’Indonésie marque clairement son souci majeur de forger l’unité nationale qui,
seule, pense-t-il permettra d’obtenir l’indépendance et d’affronter ensuite les
problèmes qui se poseront au jeune Etat. Le serment de la jeunesse ou sumpah
pemuda du 28 octobre 1928 déclarant «nous, fils et filles d’Indonésie, n’avons qu’une
seule patrie : l’Indonésie ; Nous, fils et filles d’Indonésie ne formons qu’une seule
nation : la nation indonésienne ; Nous, fils et filles d’Indonésie, honorons la langue de
l’unité : l’indonésien » se place dans cette lignée. Ce serment fut une étape
fondamentale dans le processus de formation de la société indonésienne. Il demeura
le principe premier dans la lutte pour l’indépendance et eut un rôle prépondérant
dans l’effort d’unification des citoyens de la République d’Indonésie. Dans la
continuité, Sukarno énonce en juin 1945, les Pantjasila ou cinq Principes. Il s’agit du
nationalisme, de l’internationalisme, de la démocratie, de la justice sociale et de la
croyance en Dieu. Les pantjasila, qui restent à ce jour la doctrine de l’Etat, entendent
être une plate-forme d’union, une sorte de programme commun. Ces principes
fondateurs de l’Etat figurent dans la Constitution et sont un résumé de ce qu’est ou
de ce que veut être l’Etat-nation indonésien.
20 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
orsque les cinq principes fondateurs de l’Etat, les pantjasila , sont formulés
en 1945, les républicains en lutte ont le souci de l’unité surtout dans le
domaine religieux. Ils préfèrent renoncer à un Etat islamique pour créer une
république «théiste », fondée sur la croyance en un dieu unique, afin de ménager
une place officielle aux autres religions. Peu après, lors de l’élaboration de la
constitution, les dirigeants musulmans avaient accepté de renoncer à une disposition
qui aurait obligé les fidèles à pratiquer leur foi et qui aurait créé les conditions d’un
Etat quasi islamique. Ces sacrifices avaient été effectués au nom de l’unité nationale,
pour inciter les peuples du Grand Est, généralement chrétiens, à rester dans la
république. Cet état de fait ne créera pas pour autant le statut quo. L’aile extrémiste
musulmane, le Darul Islam soutenu a Sulawesi et au nord de Sumatra, optera dès
1949 pour le terrorisme armé afin de tenter d’imposer un Etat islamique contre la
République. Ni cette lutte qui durera jusqu’en 1962, ni l’action menée par les partis
musulmans au sein de l’Assemblée Constituante élue en 1955, ne réussiront à
imposer l’Islam comme religion d’Etat. Les foyers actuels de tension ou de lutte
armée sont essentiellement à l’origine de groupes fondamentalistes. Ces dissensions
passées ou présentes, ainsi que les ressentiments des musulmans liés à leur faible
représentativité politique, prouvent combien le sujet de l’unité de l’Etat est intimement
lié à la paix confessionnelle.
Pour favoriser cette unité, l’Etat se pose comme le garant de la paix religieuse. Il a
instauré à cet effet un ministère des cultes (faisant aussi fonction de ministère de
l’intérieur) qui veille au bon équilibre entre les religions et s’assure que chaque
22 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
confession trouve son dû. Il protège les cinq religions officiellement reconnues. Mais
dans les faits sa pratique est plutôt «séculière », car il traite chaque religion
proportionnellement à son importance numérique, laquelle ne peut varier car
l’équilibre religieux est figé, et le prosélytisme est formellement découragé.
Malgré les bienfaits de cette tolérance imposée par l’Etat, le problème religieux reste
récurrent, notamment par le fait que nombre de musulmans se plaignent d’être
défavorisés en regard de l’écrasante majorité qu’ils représentent. De même que la
«croyance en un Dieu unique » doit garantir l’unité de l’archipel, le principe de
«souveraineté populaire guidée par la sagesse des délibérations de la
représentation » est un principe qui s’attache à une organisation particulière du
pouvoir visant à l’unité de l’Indonésie.
L
es causes de divisions politiques ont de nombreuses sources.
Tout d’abord la diversité ethnique. Les années cinquante ont été marquées
par des révoltes régionales contre Jakarta toujours organisées autour d’un
noyau dur ethnique.
Mais aussi des raisons religieuses. Les essais de création d’un Etat islamique ont été
nombreux, comme nous l’avons déjà illustré.
Mais encore des raisons économiques. L’Indonésie est le pays de la corruption et du
clientélisme faisant la part belle aux hauts fonctionnaires et aux minorités
possédantes.
Enfin des raisons idéologiques. Le communisme est un phénomène très important
après la deuxième guerre mondiale dans ce pays en voie de développement.
Face à ces causes possibles d’éclatement, le pouvoir va se donner les armes du
maintien de la cohésion nationale à tout prix.
La Constitution indonésienne a été établie en 1945 et appliquée de 1945 à 1949,
puis de 1959 à nos jours. Elle prévoit que la souveraineté du peuple réside dans
l’Assemblée de délibération du peuple ( MPR11 ), qui élit le président et le vice-
président de la République, définit dans les grandes lignes la politique de l’Etat, mais
ne se réunit que tous les cinq ans pendant une dizaine de jours.
23 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
11
Majelis Permusyawaratan Rakyat
24 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
corollaire démographique sont, encore une fois, un souci géopolitique réel dans
l’action unificatrice menée par les autorités de l’archipel.
L
e souci majeur des Indonésiens, pendant la période d’accession à
l’indépendance, sera la création d’une entité nationale correspondant à la
réalité géographique des anciennes Indes néerlandaises, unifiées sous la
bannière de la République, puis de consolider cet espace dans le cadre des
règlements internationaux.
En mai 1945, avant le départ des Japonais, deux tendances s’affrontent quant à la
définition de l’espace géographique de la future République. Une poignée de
nationalistes milite sur la nécessité de garantir au pays une certaine homogénéité
ethnico-linguistique. Ils excluent la Nouvelle-Guinée occidentale et les îles
périphériques. Ils insistent sur la notion de «vouloir vivre ensemble » de Renan pour
la fixation des frontières. L’autre partie, majoritaire, dont fait partie Sukarno, prône le
respect d’un cadre géographique déjà fixé par la nature (correspondant à l’empire
néerlandais) auquel il faut agréger la Malaisie pour des raisons de filiation historique.
C’est cette approche, qui nie explicitement à la population la possibilité d’influer sur
son destin, qui sera retenue. Elle se situe dans le droit fil du concept géopolitique qui
veut que les séparatismes îliens alimentent la prolifération étatique.
La lutte pour l’indépendance contre les Hollandais durera de 1945 à 1949. Les
Hollandais, après la reprise de Bornéo, des Célèbes, des Moluques et des petites
îles de la Sonde, tentent d’imposer un Etat fédéral à l’Indonésie, qui doit faire partie,
avec le Surinam et Curaçao, d’une grande union néerlando-indonésienne. Les
Hollandais appuient leur politique de partition sur l’hétérogénéité de l’archipel. En
1949, les Pays-Bas reconnaissent l’indépendance de l’Indonésie, étant entendu que
sera établi un Etat fédéral associant les deux partenaires. Par ailleurs, les Pays-Bas
continue à encourager les dissensions au sein de l’archipel, notamment avec les
Moluques. En avril 1950, une République des Moluques est déclarée, et le 17 août
26 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
D
La consolidation des acquis.
ans le cadre de sa géopolitique, l’Indonésie va mettre en œuvre le concept
suivant : la situation d’archipel peut être considérée comme une situation
d’isolement dans la mer qui apparaît comme une force. Force vis-à-vis de
la protection qu’elle offre face aux risques d’invasion, et aussi, force vis-à-vis de la
domination que l’on peut développer en matière de commerce mondial.
Cette conception d’Etat-archipel relie les îles les unes aux autres, de manière
réciproque, pour créer un lien qui permette, sur le plan politique, l’intégration sociale
27 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
es poussées démographiques vers les régions vides sont une constante
géopolitique, car, par définition, la nature a horreur du vide, et c’est la raison
pour laquelle nombre d’espaces désertiques sont sujets au déversement de
trop pleins. L’Indonésie a du poursuivre la politique entamée au début du XXe siècle
par les colonisateurs, visant à déplacer les paysans pauvres de Java vers les régions
sous-peuplées, essentiellement aux marches de l’empire.
Le gouvernement a organisé le transfert autoritaire de familles javanaises et
maduraises vers d’autres îles. Cette relocalisation, appelée transmigration, est
difficile, car peu de volontaires acceptent d’arriver comme colons chez les Papous
d’Irian-Jaya. L’émigration subventionnée vers Sumatra, Kalimantan (Bornéo) ou
29 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
Sulawesi (Célèbes) est un peu mieux acceptée par les partants, mais pas toujours
par les hôtes. En mars 1999, dans l’Ouest Kalimantan, les indigènes dayaks, alliés à
des Malais établis dans l’île depuis plusieurs générations, ont fait la chasse aux
colons originaires de Madura. Les Dayaks ont renoué avec leur vielle coutume de
coupeurs de têtes faisant au moins deux cents morts. Sur les vingt-cinq dernières
années, on estime le nombre de transmigrants à 5,5 millions de personnes. Les
principaux griefs faits à cette transmigration sont, tout d’abord, qu’elle n’a pas
répondu à ses objectifs, ensuite qu’elle a été très onéreuse, de plus qu’elle n’a fait
que reproduire ailleurs la pauvreté rurale de Java, tout en créant des problèmes
interethniques, enfin qu’elle a favorisé la déforestation de grande ampleur portant de
graves atteintes à l’environnement. Ainsi cette politique n’a pas, à ce jour, corrigé les
déséquilibres démographiques et a créé de nouvelles sources de tension
interethniques dans les provinces d’accueil, malgré le but unitaire initialement
recherché.
«U
nité dans la diversité .» Au regard de l’histoire la devise nationale
indonésienne n’apparaît que partiellement pertinente. La diversité des 17
508 îles que compte le grand archipel avec toutes les particularités
ethniques, linguistiques, culturelles que nous avons noté en première partie est
certes avérée, mais son unité a été et est encore largement contestée comme nous
venons de le voir plus haut. Entre la proclamation de la République des Moluques du
Sud en 1950, la lutte que mène l’organisation pour une Papouasie libre depuis 1965
et la résistance amorcée par les Timorais pour obtenir l’indépendance en 1999 de la
partie orientale de l’île, l’Etat central doit faire face depuis plusieurs décennies à une
rébellion permanente. A ces revendications conflictuelles des marches orientales
30 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
s’ajoutent celles des musulmans des marches occidentales. Ces conflits ont, d’ores
et déjà provoqué la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes. Si l’on
rajoute à ces problèmes identifiés depuis de nombreuses années, ceux plus récents,
liés à la mondialisation, à l’évolution tant politique qu’économique du pays et aux
revendications populaires, l’unité de l’Indonésie peut s’apparenter à un vaste chantier
comportant de nombreux risques d’explosion. « A moyen terme, l’instabilité en
Indonésie aura tendance à être engendrée par des facteurs intérieurs plutôt
qu’extérieurs » 12.
Empire ou Etat-nation ?
D
oit on considérer l’Indonésie comme un Etat-nation ou un empire ? Telle
est le fond du problème lié aux revendications sécessionnistes dont
souffre l’archipel. Si l’on se réfère aux événements passés, liés à la
construction de l’archipel et à la politique menée pour le maintien de son unité on
serait tenté de parler d’un empire que la nouvelle donne économique et mondiale
semble faire vaciller comme l’ex-empire soviétique.
La création de l’archipel, comme on l’a vu plus haut, s’est faite par l’annexion des
Moluques, du Timor et de la partie occidentale de la Paouasie-Nouvelle-Guinée.
Pour limiter les risques de scission, obligation lui a été faite, à l’instar des autres
empires, d’entretenir une administration fortement centralisatrice et d’importantes
forces armées à la loyauté assurée. Cette autocratie a maintenu le pays sous le joug
par la lutte armée, la répression violente ou la terreur. Quand, après la conférence de
Bandoung en 1955, où l’Indonésie se présente comme le champion des pays non
alignés et de l’anticolonialisme, Sukarno fait entrer le puissant parti communiste (PKI
de 18 millions d’adhérents) dans son gouvernement, la folie meurtrière menée par le
général Suharto s’empare du pays. Pendant plusieurs mois, des foules surexcitées,
encouragées par les militaires, chassent les communistes au cours d’un pogrom aux
dimensions effroyables : « on les assomme ou on leur tranc he la gorge ; on les jette
à la rivière ou on les enterre dans une fosse commune qu’on les a forcés à
13
creuser ». 500 000 personnes vont être ainsi sommairement exécutées. L’armée
12
Livre blanc de la défense indonésienne.
13
Le Monde, 9 juin 1998.
31 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
éliminera les dirigeants et déportera dans les bagnes plus de deux millions de
communistes. Sur ce massacre hallucinant, le général Suharto va établir dès 1966
son «ordre nouveau », une dictature féroce, népotique et corrompue,
chaleureusement applaudie par les occidentaux, qui immédiatement, lui apportent
une aide financière massive. C’est que l’Indonésie a une importance stratégique
capitale. L’étendue des eaux qu’elle contrôle ainsi que les principales voies
maritimes, les plus fréquentées de la planète, entre l’océan Pacifique et l’océan
Indiens sont essentiels pour la stratégie occidentale. De surcroît, l’Indonésie est un
très grand producteur de pétrole et de gaz.
des milliers de petits délinquants étaient exécutés par des «escadrons de la mort »
formés de militaires. En Irian-Jaya les populations restent livrées aux tueries, aux
arrestations et aux tortures. Timor-Est est conservée au prix d’une des guerres les
plus sanglantes et meurtrières du siècle, dans cette région, ayant fait quelque
200 000 morts, soit le quart de la population du territoire.
Quand la crise s’abat sur l’archipel, après juillet 1997, l’édifice économique s’effondre
plus vite et plus violemment qu’ailleurs, entraînant avec lui le dictateur Suharto. La
crise financière asiatique a obligé à dévaluer la monnaie de 80% par rapport au
dollar entre août 1997 et février 1998. Une partie de la bourgeoisie et des classes
moyennes, ruinées, se sont retournées contre Suharto. Sa non-réélection est due à
la corruption, la collusion et au népotisme qui règnent au pouvoir. Le régime de
Suharto, « l’ordre nouveau », avait été bien supporté aussi longtemps que la
croissance économique fut au rendez-vous. Il a été contraint à la démission le 21 mai
1998 car depuis 1996, le régime s’était raidi et Suharto avait multiplié les erreurs.
Ses louvoiements avec le Fonds Monétaire International, les insupportables hausses
des prix, l’étouffement de toute forme légale d’opposition et la crise économique ont
conduit à une situation où le mécontentement social et politique ne pouvait
s’exprimer que dans la rue. L’agitation, partie des principales universités, les
émeutes de la faim, spontanées ou manipulées par le pouvoir, les enlèvements
d’opposants, avaient amené le pays au bord de la guerre civile. Les émeutes
étudiantes réprimées par l’armée ont fait plus de 2000 morts.
Cette démission de Suharto force le pays à l’ouverture avec le nouveau président M.
Habibie et la mise en place de la politique de la « reformazi ». Mais cette ouverture
porte en germe des perspectives de fragilisation. L’économie est en ruine. Le
nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté a triplé en un an et
représente 40% de la population. Le taux de chômage atteint des records, et dans
différentes régions les revendications identitaires longtemps étouffées par des
années de régime militaire commencent à s’exprimer plus ouvertement.
33 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
O
utre les conflits ouverts avec les provinces orientales, des foyers de
tension importants existent dans la partie occidentale, comme à Aceh.
Dès 1950, la région d’Aceh fut le théâtre d’une insurrection islamique,
sévèrement réprimée par Djakarta, soucieuce de ne pas perdre le contrôle des
importantes réserves de pétrole et de gaz naturel de la province. La résurgence de
mouvements séparatistes en 1989, précipita l’imposition d’une loi martiale par le
régime du général Suharto. Cette répression militaire, qui a fait plusieurs dizaines de
milliers de victimes, a aussi contribué à entretenir le sentiment sécessionniste.
Actuellement, le mouvement pour un Aceh libre, connu sous ses initiales GAM,
bénéficie d’un vaste soutien populaire. Les accrochages sanglants se multiplient
entre forces de l’ordre et les maquisards musulmans de l’organisation. 300
personnes ont été tuées durant le premier trimestre 1999 dans cette province.
A la guérilla séparatiste qui lutte depuis près d’un quart de siècle pour l’établissement
d’un Etat islamique, il faut rajouter les associations d’étudiants et d’intellectuels, voire
de simples paysans. Avec des méthodes différentes, tous défendent un même
objectif. On ne raisonne plus à Aceh, on parle avec passion des «colon javanais »
qui doivent quitter cette terre, car on est lassé des excès de l’armée -viols,
exécutions sommaires, tortures- qui en dix ans ont fait des milliers de victimes. A
Jakarta, beaucoup redoutent qu’après la perte du Timor Oriental, le départ d’une
nouvelle province ne donne le signal de la balkanisation de l’archipel. En attendant,
le président, Gus Dur, actuel successeur d’Habibie, offre plus d’autonomie, une
meilleure répartition des richesses, voire l’application de la Charia en cette terre très
musulmane, et il promet de châtier les militaires. La chance du gouvernement est
que les Acehnais ne disposent pas de leader charismatique, ni du soutien de la
communauté internationale. Si l’impasse et les violences se poursuivent, beaucoup
redoutent que les généraux, irrités des procès pour violation des droits de l’homme,
n’en profitent pour reprendre un pouvoir dont ils se voient écarté avec dépit.
Ce souci donne toute la mesure des changements qui se produisent dans cet empire
qui affronte de plein fouet la globalisation, ce qui l’oblige à se remettre en question
notamment sur le plan social et politique.
34 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
a structure sociale de l’Indonésie est sous tension. Les lignes de faille
ethniques, religieuses, travaillées par des clivages sociaux font de la société
indonésienne une structure très hétérogène. Couplés au choc de l’ouverture
et d’une certaine démocratisation, ces antagonismes structurels peuvent être la
source de graves dysfonctionnements, voire d’un éclatement de la société
traditionnelle indonésienne.
L
es indonésiens réclament une démocratisation du pouvoir dans leur pays.
Celle-ci semble essentielle pour une meilleure gestion des forces centrifuges
à l’heure de la globalisation, de la maturation politique du peuple et de
l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante qui ne peut plus légitimement opérer un
retour en arrière depuis les réformes entamées par M. Habibie.
Le système politique de l’Indonésie a été mis au point selon le concept de la
démocratie Pantjasila, c’est à dire un concept qui soit en harmonie avec les valeurs
fondamentales auxquelles adhère la nation indonésienne. Cette idéologie de
Pantjasila s’est fermement enracinée en tant que seul fondement idéologique pour
les partis politiques, les groupes fonctionnels et les organisations de masse.
L’influence des interactions globales et les progrès résultants du développement
national ont élevé les aspirations politiques populaires. La capacité de l’Indonésie à
pratiquer la démocratie a encore besoin de temps pour se développer. L’éventail des
problèmes de politique intérieur s’est élargi, principalement parce que l’évolution des
aspirations politiques a dépassé de loin la maturité de la pratique démocratique. Le
déséquilibre entre ces deux facteurs peut perturber la stabilité politique, ce qui
influence à son tour la stabilité économique, socioculturelle et de sécurité.
Abdurrhaman Gus Dur Wahid, chef du parti de Nahlatul Ulema (NU) depuis 1984, la
plus grande organisation musulmane traditionnelle (30 millions d’électeurs déclarés),
a été élu président d’Indonésie en remplacement de monsieur Habibie. Il devient le
4° président de l’Indonésie.
37 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
même «l’engagement dur » doit être substitué au terme «d’engagement souple » qui
vise pour l’armée indonésienne à contrôler, dans le sens de protéger la souveraineté
et l’intégrité nationale, à encourager la vie démocratique et la prospérité équitable.
La globalisation est devenue une certitude. Les crises économiques qui sévissent
dans plusieurs pays (y compris en Indonésie ) sont provoquées par l’incapacité des
capitalistes à créer la prospérité mondiale.[…]
Le défi auquel l’armée indonésienne est confrontée est celui de trouver une juste
manière de se positionner au sein du panorama politique où les divergences de
vues politiques ne doivent pas mener à une désintégration nationale.
Employer les manières indirectes au lieu des moyens directs ; de partager le rôle
politique avec les autres composantes nationales.[…]
La réforme de l’armée n’est qu’un choix pour surmonter la crise nationale actuelle. La
demande et la pression pour un changement de la vie nationale doivent être
anticipées pour éviter les conflits dans l’exercice de la liberté, de la démocratie, de la
justice, de l’ordre public et du respect de la loi sans provoquer une désintégration
nationale ».
Aujourd’hui après l’élection d’un nouveau président, le rôle politique de l’armée est
en cause face à une société civile qui a évolué. Cette institution a pris conscience
des attentes de la société mais semble être plus soucieuse de revaloriser son image
que d’abandonner ses prérogatives si longtemps conservées. On distingue à l’heure
actuelle au sein de l’armée deux tendances. L’une est «affairiste » qui ne renoncera
vraisemblablement pas volontairement aux avantages matériels procurés par le
pouvoir. L’autre est «réformiste » et souhaite rétablir le renom de l’institution en
corrigeant les excès. La remise en question sera t’elle à la hauteur du défi actuel ?
39 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
L
’Indonésie est dans une période charnière. La société traditionaliste est en train
d’évoluer. Le concept d’unité dans la diversité a été violemment mis à mal par
l’accession récente du Timor oriental à l’indépendance. De plus les retombées
catastrophiques de la crise asiatique ont exacerbé la fracture au sein d’une société
où les élites cultivent le culte de l’enrichissement personnel et de la méfiance vis-à-
vis du peuple. Mai 1998 et les mouvements populaires associés ont remis sur le
devant de la scène les capacités de légitimation d’une politique par le peuple. Ce
message a été clairement perçu par les instances dirigeantes du pays. Le plus grand
défi qui se pose actuellement à l’archipel est de savoir marier les diversités qui le
constituent dans un esprit de démocratie à l’occidentale. Cette entreprise sera
longue, car faite uniquement de concessions et de ruptures. Concessions des
classes dirigeantes dans le partage du pouvoir et la redistribution des richesses.
Concessions des Javanais pour l’acceptation de cultures et de peuples différents et
égaux. Concessions des intégristes vis à vis d’autres religions. Rupture enfin, avec
les pratiques autoritaires, voire despotiques, du passé.
Le concept du « vouloir vivre ensemble » de Renan est plus que jamais d’actualité
pour cimenter cette entité qui à, l’heure actuelle, et sans la bonne volonté de tous les
acteurs, porte les ferments d’une possible « balkanisation » de l’archipel.
40 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
BIBLIOGRAPHIE
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Indonésie l’orient de l’Islam. HERODOTE 1998.
Marc PAIN. Politique de peuplement en Indonésie. Indonésie l’orient de l’Islam.
HERODOTE 1998.
41 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel
Documents divers :
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1995). Source : Ambassade de France à Djakarta.
Le rôle de l’armée indonésienne au 21e siècle
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d’Indonésie en France. Edition 1996/1997.
Margo COHEN. Indonésie une vie de dessous-de-table. Le temps stratégique.
Rodolphe De KONINCK. Indonésie. Flammarion 1995.
Notification conjointe de compromis, en date du 02 novembre 1998, sur le différend
entre l’Indonésie et la Malaisie concernant la souveraineté sur PULAU et PULAU
SIPADAN. Cour Internationale de Justice.
Rapport d’information 457 du Sénat, fait au nom de la commission des affaires
étrangères, de la défense et des forces armées à la suite d’une mission effectuée en
Indonésie du 11 au 18 avril 1998.
Rapport spécial de la mission du programme alimentation mondial sur l’évaluation
des récoltes et des disponibilités alimentaires en Indonésie du 08 avril 1999.