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Géopolitique de l'Indonésie : unité et diversité

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C.I.

D 7ème promotion
MEMOIRE DE GEOPOLITIQUE

Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique


d’unification face à une possible balkanisation
de l’archipel.
2 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

C.I.D 7ème promotion


MEMOIRE DE GEOPOLITIQUE

1. Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification face à une


possible balkanisation de l’archipel.

2. Lieutenant colonel PITIOT, christophe

3. 25 février 2000.

4. Division A.

5. Mémoire de géopolitique.

6. Suite à l’accession récente du Timor oriental à l’indépendance, on parle à


nouveau de l’Indonésie en Occident. Ce pays qui semblait uni et prospère, est
présenté aujourd’hui comme instable et au bord de l’explosion interne. Il est donc
intéressant, à travers l’analyse géopolitique de l’archipel indonésien, d’essayer de
comprendre le défi d’un pays dont la dynamique est essentiellement tournée vers
l’unification face aux deux éléments déterminants que sont sa diversité et la
nouvelle donne liée à la globalisation.

7. Mots clés : Indonésie, diversité, unité, balkanisation.


3 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

« Le défi géopolitique de l’Indonésie, ou une dynamique


essentiellement tournée vers l’unification, face à une
possible balkanisation du pays ».
PLAN :

I) L’Indonésie, pays de l’extrême diversité.


Un monde à la géographique complexe.
Une mosaïque d’ethnies très différenciées.
Une diversité culturelle très marquée.
Des confessions multiples.
Une profusion de langues, dialectes et patois.
La quatrième population du monde inégalement répartie.

II) L’Indonésie et l’obsession de l’unité.


L’avènement de l’Etat-nation.
Le nationalisme comme première expression du souci de l’unité.
La paix confessionnelle comme garantie de l’unité de la nation.
Une organisation politique et un instrument militaire au service de l’unité.
L’unité territoriale selon une logique archipélagique.
L’unité intérieure par la transmigration.

III) Les risques d’une «balkanisation » de l’archipel.

Empire ou Etat-Nation ?
Des revendications plus affirmées.
Une remise en question de la société essentielle au maintien de l’unité.
Une organisation politique adaptée aux nouvelles aspirations.
4 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

L
e retour du Timor oriental et par conséquent de l’Indonésie sur le devant de la scène,
a fait prendre conscience à la communauté internationale, avec une acuité marquée,
de l’intérêt géostratégique de l’archipel indonésien lié à sa fragilité géopolitique
interne. La réaction de l’ONU, qui s’était tue depuis plus de vingt-six ans,
l’intervention d’une force internationale sous commandement australien, à laquelle la
France participait, ont donné toute la mesure de l’importance que revêt aujourd’hui
l’unité de l’Indonésie pour les nations occidentales. Mais cette unité est très fragile
comme le prouve l’accession récente du Timor à l’indépendance.
Il est donc intéressant, à travers l’analyse géopolitique de l’archipel indonésien,
d’essayer de comprendre le défi d’un pays, dont la dynamique est essentiellement
tournée vers l’unification, face aux deux éléments déterminants que sont sa diversité
et la nouvelle donne liée à la globalisation.
La maturation de ce jeune Etat n’est pas terminée. La nouvelle donne, qui se
caractérise essentiellement par l’ouverture au monde extérieur et la démocratisation
du régime, vient heurter une société traditionnelle très complexe, dont l’unité depuis
l’indépendance a surtout été garantie par un régime autoritaire. Tous les éléments
sont actuellement réunis pour que, à l’identique des Balkans en Europe, il y ait un
éclatement de ce fragile équilibre que constitue l’archipel indonésien.
5 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

I) L’Indonésie, pays de l’extrême diversité.

L
a donnée première du monde indonésien est son cadre physique. Celui-ci détermine
les fondements de ce pays constitué de peuples divers, mosaïque d’ethnies aux
cultures, aux religions, aux langues et à la démographie variés. Si la ligne Wallace 1,
est la première grande ligne de fracture climatique et ethnique de l’Indonésie, il
existe de nombreux autres particularismes qui structurent cette entité géographique
et ajoutent à sa diversité. Cette diversité permet de dire que «avant d’être un Etat et
une nation, l’Indonésie forme un vaste monde » 2.

Un monde à la géographique complexe.

L
’Indonésie est avant tout le pays de la mer. Cette mer, ou ces mers,
baignent les îles et structurent l’espace et les mentalités comme peuvent
le faire aussi les caractéristiques physiques ou les climats.

La nature même du plus grand archipel du monde impose une réalité spatiale
éclatée peu propice à une modélisation.
Le morcellement du territoire, qui est baigné par neuf mers et deux océans, est infini.
L’Indonésie comprend 5 îles principales et pas moins de 35 groupes d’îles qui
totalisent 17 508 îles et îlots dont environ 6000 sont inhabités. Ils sont éparpillés sur
cinq mille kilomètres et cinq fuseaux horaires (la distance de Brest à Moscou )
d’ouest en est et sur 2000 kilomètres du nord au sud.
Sa superficie terrestre est de 1 919 000 kilomètres carrés (plus de trois fois et demie
la France). La surface des eaux archipélagiques revendiquée par l’Indonésie, y

11
Wallace. Voyageur anglais du XIXe siècle
2
François RAILLON. Indonésie la réinvention d’un archipel.
6 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

compris sa zone économique exclusive, est de l’ordre de 7 900 000 kilomètres


carrés.

La discontinuité territoriale est une donnée permanente de l’univers indonésien.


L’espace est fait de terres émergées, interrompues ou reliées par la mer. A côté des
petits archipels dont l’assemblage contribue à former l’Indonésie, de grandes îles
constituent des ensembles compacts aux dimensions quasi continentales. Les
masses terrestres les plus importantes sont, au Nord, Kalimantan, la partie
indonésienne de Bornéo (539 000 km2 ). Pour la partie orientale, l’Irian Jaya
(473 000 km2) à l’ouest de la Nouvelle-Guinée, la plus grande île du monde après le
Groenland et l’Australie. Sumatra (473 000 km2 ) est l’île la plus occidentale de
l’archipel et la plus richement dotée en ressources naturelles. Enfin, au cœur du
système insulaire une île plus modeste, Java (132 000 km2 ), occupe une position
privilégiée par son influence et par le fait qu’elle abrite plus de la moitié des 202
millions d’habitants de l’Indonésie.
7 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Il faut cependant noter que ce mariage de la terre et de la mer est inscrit dans la
mémoire collective de la plupart des indonésiens créant malgré cette diversité
géographique un facteur profondément ancré qu’ils partagent en commun.
Les caractéristiques physiques de l’Indonésie sont encore une fois très diverses et
impriment aussi leur marque sur les mentalités des différentes populations.
Tout d’abord la nature peu hospitalière, en raison de la forêt équatoriale dense, a
créé des disparités de peuplement dans les différentes îles. Ainsi, les grands
systèmes fluviaux de Kalimantan déployés autour du Kapuas et du Mahakam
dessinent de grands espaces vides, à la différence des plaines de peuplement à
Java ou à Sumatra, formées autour des estuaires et sur les littoraux. Ensuite les
conditions climatiques sont très différentes entre les parties occidentales et
orientales de l’archipel. Les seuls facteurs communs sont la température à peu près
constante (28° celsius de moyenne ), à l’est comme à l’ouest, et le régime des
saisons qui alterne tous les six mois deux moussons, l’une sèche et l’autre humide.
La différence essentielle réside dans le système pluvial qui affecte différemment les
deux extrémités de l’Indonésie selon une ligne nord sud baptisée ligne de Wallace. A
l’Est la saison des pluies est plus courte, et les tons bruns dominants du paysage
s’opposent au vert des plantations et des rizières de l’Indonésie occidentale où l’eau
8 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

est très abondante. La faune, comme la flore, suit la bipartition climatique et le grand
Est est marqué par la prédominance des espèces australiennes.
De même que l’étude de la géographie de l’Indonésie tend à qualifier cet espace si
différencié de «monde », on peut de nouveau utiliser ce qualificatif quand on passe
d’une réalité spatiale éclatée à une réalité humaine émiettée.

Une mosaïque d’ethnies très différenciées.

A
L’image de son morcellement territorial, l’Indonésie est peuplée de
groupes ethniques multiples. Il est frappant de constater l’extrême
fragmentation des implantations humaines sur un territoire aussi
discontinu. Il n’existe aucune adéquation entre les îles et les peuples indonésiens.
Dans certaines îles vivent plusieurs groupes ethniques, et certains de ceux-ci sont
dispersés sur plusieurs îles. De même l’importance quantitative de chaque groupe
ethnique est très diverse.
9 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

La population de l’Indonésie est composée de plus de 300 groupes ethniques, dont


chacun parle sa propre langue, adhère à ses coutumes et traditions propres. Quels
sont les traits physiques d’un Indonésien ? Il n’existe pas de caractères communs
valables pour les habitants de cet immense archipel. Chaque fois que l’on essaie
d’en établir la liste, un grand nombre ne correspondent pas aux traits physiques
définis. La peau de l’Indonésien est-elle bien couleur chocolat ? Ce n’est pas le cas
de beaucoup de sujets qui tendent plutôt vers le jaune ou, au contraire, vers le noir.
L’Indonésien est-il de taille moyenne ? Il y en a beaucoup de petits et de grands.
L’Indonésien a-t-il les cheveux ondulés ? On en rencontre beaucoup avec les
cheveux raides ou, à l’inverse, avec les cheveux crépus. Les Indonésiens présentent
de grandes différences physiques entre eux. Au sens ethnologique, il n’y a pas une
Nation indonésienne mais des Nations. Bien avant la naissance de l’Indonésie en
tant qu’Etat-nation, il en existait déjà plusieurs que l’on appelle aujourd’hui ethnies ou
communautés régionales. L’explication de ce fait tient au partage des populations au
début de l’ère chrétienne suivant l’ancienne ligne de séparation continentale Sahul-
Sunda 3 avec, à l’ouest et majoritaires des Austronésiens 4, et à l’est, les
Mélanésiens 5.

3
Voir carte N°4.
4
Populations originaires de chines méridionales fixées en Indonésie au 3ème millénaire avant notre ére.
5
Population qui relèvent du Pacifique.
10 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Mais les deux groupes ethniques les plus distincts sont reliés, d’ouest en est par un
continuum de groupes humains ou peuples «intermédiaires » qui relèvent d’un
mélange des deux.
Au morcellement des ethnies, il faut ajouter, pour être exhaustif, le poids relatif de
chacune d’entre-elles, ce qui constitue une diversité supplémentaire.
Tout d’abord les Javanais (plus de 40% de la population ), dont le berceau culturel
est à Java-Est, sont le groupe le plus important mais aussi le plus influent en
Indonésie. On trouve ensuite, à Java-Ouest, les Soundanais qui comptent environ
11 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

trente millions de membres. Viennent ensuite les Madourais (quinze millions de


membres ) et de nombreuses autres ethnies comme les Balinais, les Minangkabau,
les Bugis, les Dayak ou les Batak de Sumatra, qui comptent toutes moins de dix
millions de membres. Viennent enfin les sino-indonésiens (3,5% de la population )
qui occupent une place à part car ils sont perçus comme un corps étranger.
A cette mosaïque d’ethnies, l’Indonésie associe un nombre important de cultures
caractérisées par des croyances, des langages ou des comportements qui obéissent
à des logiques géographiques, physiques ou historiques qui sont autant de
paramètres qui ajoutent à la diversité de la réalité indonésienne.

Une diversité culturelle très marquée.

L
’Indonésie présente une diversité culturelle très grande. Le paradoxe de cet
ensemble, baigné par les eaux, est que certaines structures sociales ou
culturelles se sont développées selon un schéma terrestre où la mer semble
absente.
En effet, malgré son caractère maritime, le pays comporte une dimension terrestre
considérable. Ainsi, les modes de vie, les mentalités et les cultures diffèrent selon
que l’on se trouve au bord de la mer ou à l’intérieur des terres. Il faut donc
différencier les populations côtières tournées depuis longtemps vers le commerce et
l’extérieur, des populations de l’intérieur plus spécialisées dans l’économie agricole
et à l’organisation sociale sensiblement différente.
Sur le littoral des îles de l’archipel, se sont développées au cours des siècles de
petites entités politiques et commerciales, très largement insérées dans les
échanges régionaux et internationaux. Celles-ci étaient dirigées par de petits rajas ou
sultans, et constituaient des lieux de transaction et de contact avec le reste du
monde. Les principautés côtières ont ainsi été les premières converties à l’Islam, qui
y est pratiqué aujourd’hui de la façon la plus orthodoxe. Par contraste, les gens de
l’intérieur de Java, de Sumatra ou des Célèbes, ont créé des sociétés
«hydrauliques », c’est-à-dire organisées autour du contrôle de l’eau, qui ont abouti à
la formation d’Etats sophistiqués et centralisés. Fondés sur la riziculture, des
puissances politiques se sont constituées sur le modèle indien de l’Etat concentrique,
où le pouvoir s’affaiblit au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre de la cour. Ces
12 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

populations sont plus tournées vers l’animisme, l’hindouisme ou le bouddhisme et


pratiquent un Islam très relâché, voire mêlé aux autres croyances. Ces deux types
d’Etats concurrents ont longtemps coexisté dans une ambiance conflictuelle ou, au
contraire, de coopération et d’échange. Il résulte, de ces deux grandes distinctions,
l’existence de nombreuses cultures au sein de l’archipel, faites de traditions
ancestrales mêlées plus ou moins vite aux apports du monde indien, chinois, arabe
ou occidental. Ainsi, l’Occident a imposé sa propre vision de l’ordre social, reposant
sur un système institutionnel complexe, mais il n’a transmis qu’une partie de ses
valeurs, laissant le féodalisme ancestral se perpétuer. Celui-ci se fonde sur des
valeurs communes aux indonésiens qui sont l’esprit d’entraide «gotong royong », de
délibération «musyawarah » et de consensus «mufakat », à partir desquelles
s’organise une grande partie de la vie de la société.
Cette diversité des coutumes est perceptible à de nombreux degrés et touche aussi
bien aux systèmes de parenté, à la vie familiale (y compris le type de relation entre
les parents et leurs enfants ), aux structures du pouvoir, aux formes des habitations,
etc. A titre d’exemple l’appartenance à une communauté peut se décliner ainsi. Les
Batak sont liés entre eux par l’affiliation à un clan. Traditionnellement l’appartenance
à un clan vient de ce que le père de la personne concernée en fait déjà partie. Ceux
qui ne sont pas membres d’un clan Batak sont considérés comme étrangers. Les
Minangkabau sont liés entre eux par un système d’affiliation à un lignage (suku) : On
est membre d’un lignage parce que la mère en fait partie. Chez les Bugis, on
distingue les nobles et le peuple. Chacune de ces sociétés définit clairement ceux
qui en sont membres et les étrangers.
Au cours de l’histoire, la géographie si particulière de l’archipel a contribué au
développement de cultures très différenciées. Ce même cadre physique est à
l’origine de la situation cultuelle si particulière de cet ensemble.
13 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Des confessions multiples.

L
a situation religieuse de l’archipel est paradoxale. En effet, le premier pays
musulman du monde n’est pas un Etat islamique. C’est une République
«religieuse » monothéiste (l’athéisme n’est pas autorisé), où les grandes
religions antérieures n’ont pas disparu. Si 87% de la population est musulmane et
que l’on compte 600 000 mosquées, on peut aussi dénombrer 31 000 temples
protestants, 14 000 églises catholiques, 23 700 temples hindouistes ainsi que 3 900
temples bouddhistes. Les caractères principaux concernant la religion en Indonésie
sont tout d’abord la religiosité de la population, et surtout, l’intégration souple des
composants religieux importés, par l’assemblage facile de valeurs spirituelles
diverses qui conduisent à la pratique très répandue du syncrétisme notamment à
Java.
A cette répartition quantitative des religions, il convient aussi de noter ce qui les
distinguent, tant dans leurs fondements, leur répartition géographique que dans leur
poids respectif. La situation de l’Islam indonésien n’est pas aussi homogène que
dans d’autres pays de la même confession. La tendance générale se réclame d’un
Islam sunnite d’école chaféiste. Celui-ci a introduit le raisonnement logique et le
principe de l’analogie pour faire des déductions à partir de textes fondamentaux, et
défend l’équilibre entre le Coran et la Sunna. Mais en fait, la majorité des musulmans
ne l’est que de nom, et bien que se réclamant de l’Islam, elle reste profondément
attachée à des traditions religieuses antérieures : hindouisme, mysticisme,
animisme. Cette manifestation d’un syncrétisme particulièrement marqué à Java, ne
saurait être approuvée par les musulmans orthodoxes (santri 6) qui aspirent pour leur
part à un Etat islamique. Idée rejetée par les premiers, les abangan7, qui
considéreraient comme une oppression de devoir se plier strictement aux lois de
l’Islam. Ils voient dans les santri de dangereux fanatiques. Outre ces divergences sur
le fond religieux, il faut noter l’hétérogénéité de l’implantation des musulmans.
L’Islam indonésien se trouve localisé majoritairement à Sumatra, sur les côtes Nord
de Java, Sud de Kalimantan et Sud des Célèbes. Cette implantation correspond à

6
santri : Musulman pratiquant par opposition à abangan
7
abangan : Forme syncrétique de l’islam javanais encore imprégné de croyances animistes et
hindouistes.
14 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

l’arrivée au XIIe et XIV e siècles de l’Islam véhiculé par des marchands arabes avant
que les Portugais et les Néerlandais ne bloquent le processus dans la partie
orientale de l’archipel.

Le protestantisme s’est ainsi implanté dans le Grand Est, mais aussi à Sumatra
Nord et dans quelques régions de Java central. Il représente 6,5% de la population
actuelle. Le catholicisme qui représente aujourd’hui 3,1% de la population est
particulièrement dynamique et compte parmi ses adeptes les populations sino-
indonésiennes converties pour éviter d’être accusées de communisme dans les
années 1960. Bien que la confession de Java et l’animisme ne soient pas considérés
comme religions et relèvent du ministère de la Culture, le nombre et le poids des
cultes dans l’archipel est une source de diversité que la langue vient encore
accentuer.
15 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Une profusion de langues, dialectes et patois.

L
e chiffre officiel des langues parlées en Indonésie se monte à 583. La
plupart de ces langues se déclinent en divers dialectes et patois. Les plus
connues sont l’achilais, le batak, le minangkabau (Sumatra), le soundanais,
le javanais (Java), le sasak de Lombok, les langues dayak de Kalimantan, le
minahasa, le toraja et le bugis (Célèbes), les langues de Halmahera, l’ambonais, le
céramois et les nombreuses langues mélanésiennes de l’Irian Jaya. Ainsi la langue
d’Aceh est très différente de la langue de Manggarai ; les Acihais et les Manggarai
ne peuvent se comprendre entre eux. Il en est de même entre les habitants de la
vallée de Baliem en Irian Jaya et les habitants de Bengkulu, ou entre un Batak et un
Javanais.
Face à une population qui parlait autant de dialectes différents, le président Sukarno 8
a cherché à forger une unité linguistique, et pour cela il a imposé comme langue
officielle le « bahasa indonesia », non pas le dialecte de la capitale, mais une
version simplifiée du malais des navigateurs, compris dans de nombreuses régions.
Il a aussi remplacé le néerlandais, comme langue de communication extérieure, par
l’anglais. Mais l’indonésien n’est parlé aujourd’hui que par 65% de la population et
souvent de manière médiocre. Selon les régions, il intègre plus ou moins de mots
empruntés aux dialectes locaux. Face à ce foisonnement, qui reflète la diversité
ethnique, la langue indonésienne permet de surmonter les barrières de
l’incompréhension. Mais le problème des langues reste si complexe, que le linguiste
Anton [Link], directeur du «centre de promotion et de développement de la
langue indonésienne », parle d’une situation «à se taper la tête contre les murs » 9 .

A cette mosaïque géographique, ethnique, religieuse et linguistique qui constitue


l’Indonésie, il convient, pour être exhaustif, de faire mention de l’évolution
démographique dans l’archipel qui ajoute encore à la diversité de ce « pays
monde ».

8
Sukarno : président d’Indonésie de 1949 à 1968
9
PRISMA «l’Indonésie contemporaine », édition l’Harmattan 1996.
16 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

La quatrième population du monde inégalement répartie.

L
’Indonésie affronte une grave crise démographique. Avec 206 millions
d’habitants, c’est le quatrième pays le plus peuplé au monde. 60% des
Indonésiens, soit 120 millions d’habitants, s’entassent à Java dont la
population augmente de 2,5 millions par an. Ainsi, sur 7% du territoire national (Java,
Bali et Madura ), on dénombre plus de 60% de la population du pays, alors que les
provinces de Kalimantan et d'Irian Jaya ne rassemblent que 6% des habitants sur la
moitié de la superficie de l’archipel. Cette concentration humaine résulte de facteurs
physiques et historiques, comme la plus grande fertilité des terres agricoles de Java
et le fait qu’elle abrite depuis des siècles les centres politiques et économiques du
pays. Les îles extérieures sont beaucoup moins peuplées en raison de leur moindre
aptitude à la riziculture et de l’attrait constant de Java sur leurs habitants. De ce fait,
les densités de peuplement font apparaître des écarts très importants. On passe
ainsi d’une densité de 800 à 2500 habitants par km2 à Java à 20 habitants par km2
dans le Kalimantan et moins de 5 habitants par km2 en Irian Jaya.
17 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Tous ces éléments, qui font de l’Indonésie une entité aux visages multiples, ont
conditionné la politique (d’une nation d’un gouvernement) de dirigeants dont
l’obsession, ou le mot d’ordre a été et reste l’unité du pays face à un éclatement
possible de liens très ténus au sein de l’archipel.

II) L’Indonésie et l’obsession de l’unité.

L
10
e concept géopolitique indonésien, ou « Wawasan Nusanta » est formulé dans la
doctrine du «Principe de l’Archipel » citée dans le livre blanc de la défense du
gouvernement indonésien du 28 octobre 1995. Cette doctrine sert de guide à la
nation entière pour l’édification, le maintien, la consolidation de l’ensemble du
territoire national en tant qu’entité politique, économique, socioculturelle, de défense
et de sécurité unique. Ce concept illustre parfaitement le souci permanent, voire
l’obsession des autorités indonésiennes de construire et de préserver l’unité face aux
réalités décrites plus haut.
Il s’agit de garantir la pérennité de l’Etat-nation et d’affirmer l’unité territoriale en
s’appuyant sur des valeurs communes et en créant d’autres liens ou facteurs
d’équilibre propices à la consolidation de l’archipel.

L’avènement de l’Etat-nation.

S
’il n’est pas très ancien, il date de 1945, l’Etat-nation indonésien n’est pas
pour autant un fait politique absolument nouveau. Certes, cette forme
d’organisation politique reprend largement le modèle européen, mais elle
intervient après une succession de types de pouvoir qui, bien que révolus, continuent
de l’inspirer. De ce mélange est né le nationalisme indonésien, au sein duquel l’unité
est déjà la préoccupation majeure.

10
Wawasan Nusanta : Le Principe de l’Archipel.
18 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Les expériences antérieures.

Avant la colonisation, l’archipel a été unifié à plusieurs reprises par des structures
politiques qui étaient généralement centrées à Java. L’empire hindouisé de
Majapahit au XIV e siècle, l’empire musulman établit au XVIIe siècle, ont constitué les
dernières version précoloniales de pouvoir javanais à prétention archipélagique. Le
pouvoir était exercé de façon autocratique par des «dieux-rois », situé au cœur de
systèmes féodaux. Les colonisateurs néerlandais se sont coulés dans le moule local,
adoptant des pratiques politiques des rajas et des sultans. Ils ont certes introduit les
institutions politiques occidentales (gouvernement, administration) qui sont encore en
place à l’heure actuelle. Mais, si la coquille est européenne (découpage des
fonctions et système administratif, droit public ), la pratique est souvent différente,
fondée sur des solidarités primordiales et des hiérarchies bien indonésiennes. Ces
sentiments ont animé les intellectuels qui ont lancé, en 1908 à Java, le mouvement
national, point de départ d’une contestation qui aboutit à la déclaration de
l’indépendance en 1945. Ce processus a été accéléré par l’occupation japonaise
(1942-1945) qui a sapé le prestige hollandais. Lorsqu’ils tentent de reprendre pied
dans l’archipel, les anciens colonisateurs se heurtent aux indépendantistes
républicains. Au terme de quatre années de conflit, ils reconnaissent la République
d’Indonésie en 1949.
Si la lutte pour l’obtention de l’indépendance et certains éléments de culture
commune ont été à l’origine de la création de l’Etat-nation indonésien, la prise en
compte d’une réalité éclatée propre à l’archipel a guidé les premiers pas de cette
nation.
19 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Le nationalisme comme première expression du souci de l’unité.

L
a devise du pays, « Bhinneka tunggal ika » (unité dans la diversité), illustre
bien le paradoxe géographique et culturel à surmonter pour les premiers
dirigeants. Pour vaincre ce paradoxe et maintenir la flamme d’un
nationalisme récent, le président Sukarno définit un sentiment national accueillant,
fondé sur le «désir d’être ensemble » de Renan, cité en français dans ses discours.
Dans ce cas, le nationalisme relève d’une volonté d’appartenir à l’Indonésie, dont
tous les peuples, y compris les Chinois ou les métis européens, sont conviés à
s’insérer dans la partie commune et multiculturelle. Dès 1926, le futur président de
l’Indonésie marque clairement son souci majeur de forger l’unité nationale qui,
seule, pense-t-il permettra d’obtenir l’indépendance et d’affronter ensuite les
problèmes qui se poseront au jeune Etat. Le serment de la jeunesse ou sumpah
pemuda du 28 octobre 1928 déclarant «nous, fils et filles d’Indonésie, n’avons qu’une
seule patrie : l’Indonésie ; Nous, fils et filles d’Indonésie ne formons qu’une seule
nation : la nation indonésienne ; Nous, fils et filles d’Indonésie, honorons la langue de
l’unité : l’indonésien » se place dans cette lignée. Ce serment fut une étape
fondamentale dans le processus de formation de la société indonésienne. Il demeura
le principe premier dans la lutte pour l’indépendance et eut un rôle prépondérant
dans l’effort d’unification des citoyens de la République d’Indonésie. Dans la
continuité, Sukarno énonce en juin 1945, les Pantjasila ou cinq Principes. Il s’agit du
nationalisme, de l’internationalisme, de la démocratie, de la justice sociale et de la
croyance en Dieu. Les pantjasila, qui restent à ce jour la doctrine de l’Etat, entendent
être une plate-forme d’union, une sorte de programme commun. Ces principes
fondateurs de l’Etat figurent dans la Constitution et sont un résumé de ce qu’est ou
de ce que veut être l’Etat-nation indonésien.
20 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Au nationalisme du père prodigue de la nation indonésienne, de Sukarno entre 1949


et 1968, succédera celui du président Suharto entre 1968 et 1998. S’il s’oppose au
premier par une conception plus restrictive, opérée par un recentrage sur des valeurs
21 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

plus nationales, plus exclusives et fondées sur le centralisme javanais, il ne s’en


appuie pas moins, pour cet «ordre nouveau », sur les Pantjasila par le même souci
d’unité de la nation. La nation devient un ensemble indissociable, certes composé de
diverses cultures ou groupes ethniques, mais conçu comme un tout. Les idéologies
jugées trop allogènes, comme le communisme par exemple, sont impitoyablement
expurgées de la culture nationale. A l’ère de Suharto le dernier principe (croyance en
un dieu unique) des Pantjasila devient le premier. En effet, c’est d’abord dans le
domaine des croyances que l’unité doit être garantie.

La paix confessionnelle comme garantie de l’unité de la nation.

L
orsque les cinq principes fondateurs de l’Etat, les pantjasila , sont formulés
en 1945, les républicains en lutte ont le souci de l’unité surtout dans le
domaine religieux. Ils préfèrent renoncer à un Etat islamique pour créer une
république «théiste », fondée sur la croyance en un dieu unique, afin de ménager
une place officielle aux autres religions. Peu après, lors de l’élaboration de la
constitution, les dirigeants musulmans avaient accepté de renoncer à une disposition
qui aurait obligé les fidèles à pratiquer leur foi et qui aurait créé les conditions d’un
Etat quasi islamique. Ces sacrifices avaient été effectués au nom de l’unité nationale,
pour inciter les peuples du Grand Est, généralement chrétiens, à rester dans la
république. Cet état de fait ne créera pas pour autant le statut quo. L’aile extrémiste
musulmane, le Darul Islam soutenu a Sulawesi et au nord de Sumatra, optera dès
1949 pour le terrorisme armé afin de tenter d’imposer un Etat islamique contre la
République. Ni cette lutte qui durera jusqu’en 1962, ni l’action menée par les partis
musulmans au sein de l’Assemblée Constituante élue en 1955, ne réussiront à
imposer l’Islam comme religion d’Etat. Les foyers actuels de tension ou de lutte
armée sont essentiellement à l’origine de groupes fondamentalistes. Ces dissensions
passées ou présentes, ainsi que les ressentiments des musulmans liés à leur faible
représentativité politique, prouvent combien le sujet de l’unité de l’Etat est intimement
lié à la paix confessionnelle.
Pour favoriser cette unité, l’Etat se pose comme le garant de la paix religieuse. Il a
instauré à cet effet un ministère des cultes (faisant aussi fonction de ministère de
l’intérieur) qui veille au bon équilibre entre les religions et s’assure que chaque
22 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

confession trouve son dû. Il protège les cinq religions officiellement reconnues. Mais
dans les faits sa pratique est plutôt «séculière », car il traite chaque religion
proportionnellement à son importance numérique, laquelle ne peut varier car
l’équilibre religieux est figé, et le prosélytisme est formellement découragé.
Malgré les bienfaits de cette tolérance imposée par l’Etat, le problème religieux reste
récurrent, notamment par le fait que nombre de musulmans se plaignent d’être
défavorisés en regard de l’écrasante majorité qu’ils représentent. De même que la
«croyance en un Dieu unique » doit garantir l’unité de l’archipel, le principe de
«souveraineté populaire guidée par la sagesse des délibérations de la
représentation » est un principe qui s’attache à une organisation particulière du
pouvoir visant à l’unité de l’Indonésie.

Une organisation politique et un instrument militaire au service de l’unité.

L
es causes de divisions politiques ont de nombreuses sources.
Tout d’abord la diversité ethnique. Les années cinquante ont été marquées
par des révoltes régionales contre Jakarta toujours organisées autour d’un
noyau dur ethnique.
Mais aussi des raisons religieuses. Les essais de création d’un Etat islamique ont été
nombreux, comme nous l’avons déjà illustré.
Mais encore des raisons économiques. L’Indonésie est le pays de la corruption et du
clientélisme faisant la part belle aux hauts fonctionnaires et aux minorités
possédantes.
Enfin des raisons idéologiques. Le communisme est un phénomène très important
après la deuxième guerre mondiale dans ce pays en voie de développement.
Face à ces causes possibles d’éclatement, le pouvoir va se donner les armes du
maintien de la cohésion nationale à tout prix.
La Constitution indonésienne a été établie en 1945 et appliquée de 1945 à 1949,
puis de 1959 à nos jours. Elle prévoit que la souveraineté du peuple réside dans
l’Assemblée de délibération du peuple ( MPR11 ), qui élit le président et le vice-
président de la République, définit dans les grandes lignes la politique de l’Etat, mais
ne se réunit que tous les cinq ans pendant une dizaine de jours.
23 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Le président a des pouvoirs étendus, n’est responsable que devant la MPR,


constitue le gouvernement et peut le renvoyer. Le parlement a un pouvoir législatif,
mais aucun moyen d’action sur l’exécutif. L’économie doit être gérée selon un
principe familial. Cette Constitution, avec un exécutif fort et centralisé, a une filiation
à la fois avec le système autoritaire établi par le régime colonial hollandais et avec
les principes inculqués par l’occupant japonais. Il faut y voir également un reflet de la
conception javanaise du pouvoir et du respect qui s’y marque pour l’autorité du
souverain. Ainsi on préfère ne pas recourir au vote au sein de l’Assemblée et y
substituer le musyawarah (délibération) et mufakat (consensus), pratique visant à
éviter les conflits ouverts pour préserver et renforcer l’unité nationale. Le système
politique indonésien ne fait guère de place au «non », à l’opposition. L’exécutif fort,
insistant sur le rôle prépondérant du chef qui explique, inspire et entraîne, lui permet
de trancher pour le bien de tous lorsque la décision ne peut être obtenue par
consensus. Ainsi le concept de direction, de «leadership », a t il été très tôt accolé à
celui de démocratie. Il s’est encore renforcé aujourd’hui évitant qu’au nom de la
démocratie, l’on puisse créer du désordre.
Cette organisation a des origines culturelles profondes, mais résulte aussi de
l’expérience malheureuse du multipartisme à l’avènement de l’indépendance. Le
régime des partis (plus d’une vingtaine sur quarante en lices aux élections ), qui
existe depuis l’indépendance, va durer jusqu’en 1957 et voir se succéder six
gouvernements. Les partis sont jugés comme corrompus, porteurs de divisions et
inefficaces. Sur ce problème, les militaires rejoignent le président Sukarno qui
recommandait depuis longtemps «d’enterrer les partis ». Il envisage, en 1956, la
création d’un Front national composé de représentants de «groupes fonctionnels »
catégorisés en ouvriers-employés, paysans, entrepreneurs, forces armées, groupes
religieux et les services. L’armée adopte et pousse l’idée de «groupes fonctionnels »
qui a le triple avantage d’affaiblir les partis, de lui permettre de revendiquer
ouvertement un rôle politique et de conforter son rôle économique. Cette mutation,
qui verra l’avènement de la démocratie dirigée de Sukarno de 1959 à 1966, sera
pour l’armée la reconnaissance de son rôle politique au sein de la nation avant sa

11
Majelis Permusyawaratan Rakyat
24 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

prise définitive du pouvoir en 1966 avec l’établissement de «l’ordre nouveau » du


général Suharto.
Le régime militaire se défend d’être une dictature, il affirme sa légitimité et pour faire
oublier son recours à la violence, il en appelle aux apparences de la démocratie.
Mais si l’on se réfère aux critères généralement admis pour définir la dictature : Prise
du pouvoir par des moyens illégitimes, forte concentration des pouvoirs, autorité
fondée sur la force et la violence, restriction des libertés, on y retrouve bien les
principales caractéristiques de «l’ordre nouveau ». Cet ordre a combattu «l’ordre
ancien », qui faisait le jeu des communistes et avait laissé s’instaurer un pouvoir
personnel, celui de Sukarno, ignorant la constitution, échappant à tout contrôle et
marqué par une politique économique désastreuse : la corruption et le gaspillage.
L’armée se prétend sauveur de l’Etat. Les objectifs annoncés en 1965 sont le retour
à l’application stricte de la constitution, à la démocratie, au respect des lois, à un Etat
de droit, à la clarté, la réforme du système politique et surtout, la modernisation et le
développement économique pour améliorer le sort du peuple. L’armée se proclame
«l’unificateur, le stabilisateur et le dynamiseur de la nation ». L’exercice du pouvoir
par l’armée depuis 1966 comportera plusieurs phases. Après une période de mise en
place et de consolidation, s’organise la restructuration du système politique visant à
encadrer solidement la société indonésienne. Très vite il apparaît que l’armée est là
pour rester quels que soient ses succès ou ses insuccès. La corruption de plus en
plus manifeste, les scandales qui se succèdent, l’autoritarisme, les abus,
l’omniprésence de l’armée nourrissent les critiques qui d’abord ponctuelles, en
viennent à aller plus au fond et à remettre en question une politique qui semble
profiter surtout à la minorité constituée par le groupe militaire au pouvoir et ses
associés civils, en particulier des hommes d’affaires chinois.
L’armée, au nom de l’unité, a bridé les partis politiques extrémistes comme les
communistes ou les fondamentalistes musulmans. Elle a créé un parti à sa solde, le
GOLKAR, pour réprimer les factions jugées dangereuses pour l’unité nationale
comme l’ont été la multiplicité des partis pour la stabilité du gouvernement après
l’indépendance. De même que le nationalisme et sa traduction politique reflètent
l’obsession des Indonésiens pour l’unité de l’archipel face aux diversités ethniques,
religieuses, culturelles ou linguistiques, la réalité géographique du pays et son
25 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

corollaire démographique sont, encore une fois, un souci géopolitique réel dans
l’action unificatrice menée par les autorités de l’archipel.

L’unité territoriale selon une logique archipélagique.

L’unité aux marches de l’empire.

L
e souci majeur des Indonésiens, pendant la période d’accession à
l’indépendance, sera la création d’une entité nationale correspondant à la
réalité géographique des anciennes Indes néerlandaises, unifiées sous la
bannière de la République, puis de consolider cet espace dans le cadre des
règlements internationaux.
En mai 1945, avant le départ des Japonais, deux tendances s’affrontent quant à la
définition de l’espace géographique de la future République. Une poignée de
nationalistes milite sur la nécessité de garantir au pays une certaine homogénéité
ethnico-linguistique. Ils excluent la Nouvelle-Guinée occidentale et les îles
périphériques. Ils insistent sur la notion de «vouloir vivre ensemble » de Renan pour
la fixation des frontières. L’autre partie, majoritaire, dont fait partie Sukarno, prône le
respect d’un cadre géographique déjà fixé par la nature (correspondant à l’empire
néerlandais) auquel il faut agréger la Malaisie pour des raisons de filiation historique.
C’est cette approche, qui nie explicitement à la population la possibilité d’influer sur
son destin, qui sera retenue. Elle se situe dans le droit fil du concept géopolitique qui
veut que les séparatismes îliens alimentent la prolifération étatique.
La lutte pour l’indépendance contre les Hollandais durera de 1945 à 1949. Les
Hollandais, après la reprise de Bornéo, des Célèbes, des Moluques et des petites
îles de la Sonde, tentent d’imposer un Etat fédéral à l’Indonésie, qui doit faire partie,
avec le Surinam et Curaçao, d’une grande union néerlando-indonésienne. Les
Hollandais appuient leur politique de partition sur l’hétérogénéité de l’archipel. En
1949, les Pays-Bas reconnaissent l’indépendance de l’Indonésie, étant entendu que
sera établi un Etat fédéral associant les deux partenaires. Par ailleurs, les Pays-Bas
continue à encourager les dissensions au sein de l’archipel, notamment avec les
Moluques. En avril 1950, une République des Moluques est déclarée, et le 17 août
26 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

1950, la République d’Indonésie est à nouveau proclamée. Aux yeux des


Indonésiens, les ex-Indes néerlandaises doivent servir de base à l’édification d’une
république unitaire à laquelle les Moluquois appartiennent de fait. Jakarta envoie
aussitôt son armée pour réprimer les indépendantistes dans un conflit qui fera des
milliers de morts, d’expatriés et laissera des cicatrices toujours perceptibles de nos
jours. Dès les problèmes intérieurs réglés avec les Moluquois et les islamistes
javanais, Jakarta entreprend la récupération de la Nouvelle-Guinée occidentale,
rebaptisée Irian occidental, qu’elle obtient en 1963. A la déclaration du regroupement
des anciennes possessions coloniales britanniques en Fédération de la Malaisie,
l’Indonésie prend l’initiative d’une konfrontasi (confrontation) qui est une initiative
désastreuse. Elle prend fin sur un échec en 1965 par la non intégration des Etats
revendiqués de Sarawak et de Saba, au nord de Bornéo. En 1975, profitant de la
situation internationale de la guerre froide, l’Indonésie annexe le Timor oriental,
bastion aux mains des communistes. Cette politique expansionniste correspond à
une période sombre de la politique intérieure indonésienne et peut être qualifiée de
fuite en avant du pouvoir à travers l’exacerbation du sentiment nationaliste. Ces
conflits aux marches de l’empire laisseront des cicatrices aussi profondes que ceux
de l’intérieur et auront des répercussions encore très sensibles aujourd’hui.
Si les Hollandais, dans le cadre du conflit de la logique insulaire et de la logique
d’archipel, ont longtemps essayé d’empêcher l’unité indonésienne en jouant sur la
logique des séparatismes îliens, la logique archipélagique de l’Indonésie a été de
récupérer l’ensemble du domaine hollandais à partir d’un dispositif d’origine centré
sur Java et Sumatra. Cette logique a consisté ensuite a conforter l’archipel en le
faisant reconnaître sur le plan du droit international.

D
La consolidation des acquis.
ans le cadre de sa géopolitique, l’Indonésie va mettre en œuvre le concept
suivant : la situation d’archipel peut être considérée comme une situation
d’isolement dans la mer qui apparaît comme une force. Force vis-à-vis de
la protection qu’elle offre face aux risques d’invasion, et aussi, force vis-à-vis de la
domination que l’on peut développer en matière de commerce mondial.
Cette conception d’Etat-archipel relie les îles les unes aux autres, de manière
réciproque, pour créer un lien qui permette, sur le plan politique, l’intégration sociale
27 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

et culturelle de la nation face aux nombreuses forces centrifuges qui risqueraient de


désintégrer le pays : stabilité politique et efficacité administrative postulent une entité
inséparable. De même sur le plan stratégique, la sécurité et la défense sont
étroitement liés à l’union des différentes îles face aux problèmes de contrebande, de
subversion, de piraterie ou de pêche illicite, portant atteinte à l’intégrité territoriale.
Le 18 février 1960, le gouvernement indonésien a, par une loi, défini les limites de
ses eaux archipélagiques, considérées comme eaux intérieures, et ses eaux
territoriales d’une largeur de 12 milles marins. Le 12 mars 1980, il publia une
déclaration concernant sa zone économique exclusive de 200 milles marins,
confirmée par un acte du 18 octobre 1983.
L’Indonésie fait partie des quatre Etats archipélagiques reconnus par l’ONU, avec les
Philippines, les Fidji et Maurice. Cet état de fait confère au pays le régime maritime
des Etats archipélagiques (troisième conférence des Nations unies sur le droit de la
mer 1974-1981) : la Convention ménage le droit à ces Etats de faire reconnaître la
souveraineté de ceux-ci sur les eaux situées à l’intérieur d’un ensemble d’îles. Les
avantages sont nombreux et en particulier les largeurs de la mer territoriale (12
milles marins), de la zone économique exclusive (200 milles marins) et du plateau
continental sont mesurées à partir des lignes de base archipélagiques.
Grâce à son statut d’Etat archipel et à l’adoption de lignes de base droites qui
joignent entre elles les îles les plus éloignées, l’Indonésie a obtenu une souveraineté
totale sur de vastes espaces maritimes soumis au régime des eaux intérieures. Le
système des lignes de base archipèlagique de l’Indonésie comprend 199 segments
(de longueur moyenne de 42 milles marins) mesurant au total 8168 milles marins.
L’Indonésie a du se délimiter, pour ce qui concerne son plateau continental, avec ses
voisins dans les mers adjacentes. Elle a signé des accords avec l’Australie, l’Inde, la
Malaysia, Singapour, la Thaïlande et la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Pour les détroits, l’Indonésie a procédé avec ses voisins aux délimitations suivantes :
avec la Malaysia (17 mars 1970 ) concernant le détroit de Malacca ; avec Singapour
(25 mai 1973 ) pour le détroit de Singapour.
Mais cette unité, reconnue au plan international, n’est pas complètement achevée.
Il reste à l’Indonésie à se délimiter avec l’Australie pour ce qui concerne l’île
Christmas à 2620 kilomètres au nord-ouest de Perth (Australie), à 1310 kilomètres
de Singapour, et à moins de 360 kilomètres de Java. Elle doit également résoudre
28 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

des problèmes concernant des segments de frontière maritime avec la Malaysia et


Singapour dans les détroits de Malacca, avec la Malaysia et les Philippines dans la
mer des Célèbes (mer de Sulawesi), avec Palau dans l’océan Pacifique, avec le
Vietnam dans la mer de Chine du Sud, et avec la Chine pour la zone économique
exclusive des îles Natuna. Le 27 octobre 1989, l’Australie et l’Indonésie ont signé un
accord pour se partager les importantes réserves de pétrole et de gaz découvertes
dans la mer de Timor. Ceci signifie que l’Australie reconnaît la souveraineté de
l’Indonésie sur le Timor, en dépit des protestations du Portugal. Cet accord concerne
une zone de 61 000 kilomètres carrés divisés en trois zones : une pour chaque pays
et la troisième pour une exploitation en commun. Le gouvernement australien de
l’époque a fortement souligné que cet accord de politique mutuelle permettait aux
deux pays de coopérer en bons voisins et amis, et en partenaires économiques
responsables. Avec l’accession récente du Timor à l’indépendance, cet accord sera
caduc et nécessitera une redéfinition des limites des eaux archipélagiques de
l’Indonésie.
Parallèlement à la définition des contours de l’archipel, pour maintenir son unité,
l’Indonésie s’est attachée à redistribuer sa population dans le but de mettre en valeur
les espaces sous-peuplés, rééquilibrer les zones surpeuplées et mixer les différentes
ethnies.

L’unité intérieure par la transmigration.

L
es poussées démographiques vers les régions vides sont une constante
géopolitique, car, par définition, la nature a horreur du vide, et c’est la raison
pour laquelle nombre d’espaces désertiques sont sujets au déversement de
trop pleins. L’Indonésie a du poursuivre la politique entamée au début du XXe siècle
par les colonisateurs, visant à déplacer les paysans pauvres de Java vers les régions
sous-peuplées, essentiellement aux marches de l’empire.
Le gouvernement a organisé le transfert autoritaire de familles javanaises et
maduraises vers d’autres îles. Cette relocalisation, appelée transmigration, est
difficile, car peu de volontaires acceptent d’arriver comme colons chez les Papous
d’Irian-Jaya. L’émigration subventionnée vers Sumatra, Kalimantan (Bornéo) ou
29 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Sulawesi (Célèbes) est un peu mieux acceptée par les partants, mais pas toujours
par les hôtes. En mars 1999, dans l’Ouest Kalimantan, les indigènes dayaks, alliés à
des Malais établis dans l’île depuis plusieurs générations, ont fait la chasse aux
colons originaires de Madura. Les Dayaks ont renoué avec leur vielle coutume de
coupeurs de têtes faisant au moins deux cents morts. Sur les vingt-cinq dernières
années, on estime le nombre de transmigrants à 5,5 millions de personnes. Les
principaux griefs faits à cette transmigration sont, tout d’abord, qu’elle n’a pas
répondu à ses objectifs, ensuite qu’elle a été très onéreuse, de plus qu’elle n’a fait
que reproduire ailleurs la pauvreté rurale de Java, tout en créant des problèmes
interethniques, enfin qu’elle a favorisé la déforestation de grande ampleur portant de
graves atteintes à l’environnement. Ainsi cette politique n’a pas, à ce jour, corrigé les
déséquilibres démographiques et a créé de nouvelles sources de tension
interethniques dans les provinces d’accueil, malgré le but unitaire initialement
recherché.

III) Les potentialité d’une «balkanisation » de l’archipel.

«U
nité dans la diversité .» Au regard de l’histoire la devise nationale
indonésienne n’apparaît que partiellement pertinente. La diversité des 17
508 îles que compte le grand archipel avec toutes les particularités
ethniques, linguistiques, culturelles que nous avons noté en première partie est
certes avérée, mais son unité a été et est encore largement contestée comme nous
venons de le voir plus haut. Entre la proclamation de la République des Moluques du
Sud en 1950, la lutte que mène l’organisation pour une Papouasie libre depuis 1965
et la résistance amorcée par les Timorais pour obtenir l’indépendance en 1999 de la
partie orientale de l’île, l’Etat central doit faire face depuis plusieurs décennies à une
rébellion permanente. A ces revendications conflictuelles des marches orientales
30 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

s’ajoutent celles des musulmans des marches occidentales. Ces conflits ont, d’ores
et déjà provoqué la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes. Si l’on
rajoute à ces problèmes identifiés depuis de nombreuses années, ceux plus récents,
liés à la mondialisation, à l’évolution tant politique qu’économique du pays et aux
revendications populaires, l’unité de l’Indonésie peut s’apparenter à un vaste chantier
comportant de nombreux risques d’explosion. « A moyen terme, l’instabilité en
Indonésie aura tendance à être engendrée par des facteurs intérieurs plutôt
qu’extérieurs » 12.

Empire ou Etat-nation ?

D
oit on considérer l’Indonésie comme un Etat-nation ou un empire ? Telle
est le fond du problème lié aux revendications sécessionnistes dont
souffre l’archipel. Si l’on se réfère aux événements passés, liés à la
construction de l’archipel et à la politique menée pour le maintien de son unité on
serait tenté de parler d’un empire que la nouvelle donne économique et mondiale
semble faire vaciller comme l’ex-empire soviétique.
La création de l’archipel, comme on l’a vu plus haut, s’est faite par l’annexion des
Moluques, du Timor et de la partie occidentale de la Paouasie-Nouvelle-Guinée.
Pour limiter les risques de scission, obligation lui a été faite, à l’instar des autres
empires, d’entretenir une administration fortement centralisatrice et d’importantes
forces armées à la loyauté assurée. Cette autocratie a maintenu le pays sous le joug
par la lutte armée, la répression violente ou la terreur. Quand, après la conférence de
Bandoung en 1955, où l’Indonésie se présente comme le champion des pays non
alignés et de l’anticolonialisme, Sukarno fait entrer le puissant parti communiste (PKI
de 18 millions d’adhérents) dans son gouvernement, la folie meurtrière menée par le
général Suharto s’empare du pays. Pendant plusieurs mois, des foules surexcitées,
encouragées par les militaires, chassent les communistes au cours d’un pogrom aux
dimensions effroyables : « on les assomme ou on leur tranc he la gorge ; on les jette
à la rivière ou on les enterre dans une fosse commune qu’on les a forcés à
13
creuser ». 500 000 personnes vont être ainsi sommairement exécutées. L’armée

12
Livre blanc de la défense indonésienne.
13
Le Monde, 9 juin 1998.
31 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

éliminera les dirigeants et déportera dans les bagnes plus de deux millions de
communistes. Sur ce massacre hallucinant, le général Suharto va établir dès 1966
son «ordre nouveau », une dictature féroce, népotique et corrompue,
chaleureusement applaudie par les occidentaux, qui immédiatement, lui apportent
une aide financière massive. C’est que l’Indonésie a une importance stratégique
capitale. L’étendue des eaux qu’elle contrôle ainsi que les principales voies
maritimes, les plus fréquentées de la planète, entre l’océan Pacifique et l’océan
Indiens sont essentiels pour la stratégie occidentale. De surcroît, l’Indonésie est un
très grand producteur de pétrole et de gaz.

Au cours des trente dernières années, grâce à l’aide occidentale, la croissance


atteindra 6% par an. Le revenu par tête sera multiplié par 13. Le nombre de
personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté chutera de 60% à 13,5%, la
valeur des exportations sera multipliée par 34. On parlera, non sans raison, de
«miracle indonésien », et l’archipel figurera dans le groupe des «nouveaux tigres
asiatiques ». Cette expansion du pays, due au pillage des matières premières et à la
mise à sac de l’environnement (déforestation à outrance), sera mise à profit par les
privilégiés du régime, à commencer par la famille Suharto. Pendant le «miracle », qui
ne bénéficie pas à tout le monde, la violence s’est poursuivie. Dans les villes de Java
32 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

des milliers de petits délinquants étaient exécutés par des «escadrons de la mort »
formés de militaires. En Irian-Jaya les populations restent livrées aux tueries, aux
arrestations et aux tortures. Timor-Est est conservée au prix d’une des guerres les
plus sanglantes et meurtrières du siècle, dans cette région, ayant fait quelque
200 000 morts, soit le quart de la population du territoire.
Quand la crise s’abat sur l’archipel, après juillet 1997, l’édifice économique s’effondre
plus vite et plus violemment qu’ailleurs, entraînant avec lui le dictateur Suharto. La
crise financière asiatique a obligé à dévaluer la monnaie de 80% par rapport au
dollar entre août 1997 et février 1998. Une partie de la bourgeoisie et des classes
moyennes, ruinées, se sont retournées contre Suharto. Sa non-réélection est due à
la corruption, la collusion et au népotisme qui règnent au pouvoir. Le régime de
Suharto, « l’ordre nouveau », avait été bien supporté aussi longtemps que la
croissance économique fut au rendez-vous. Il a été contraint à la démission le 21 mai
1998 car depuis 1996, le régime s’était raidi et Suharto avait multiplié les erreurs.
Ses louvoiements avec le Fonds Monétaire International, les insupportables hausses
des prix, l’étouffement de toute forme légale d’opposition et la crise économique ont
conduit à une situation où le mécontentement social et politique ne pouvait
s’exprimer que dans la rue. L’agitation, partie des principales universités, les
émeutes de la faim, spontanées ou manipulées par le pouvoir, les enlèvements
d’opposants, avaient amené le pays au bord de la guerre civile. Les émeutes
étudiantes réprimées par l’armée ont fait plus de 2000 morts.
Cette démission de Suharto force le pays à l’ouverture avec le nouveau président M.
Habibie et la mise en place de la politique de la « reformazi ». Mais cette ouverture
porte en germe des perspectives de fragilisation. L’économie est en ruine. Le
nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté a triplé en un an et
représente 40% de la population. Le taux de chômage atteint des records, et dans
différentes régions les revendications identitaires longtemps étouffées par des
années de régime militaire commencent à s’exprimer plus ouvertement.
33 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Des revendications plus affirmées.

O
utre les conflits ouverts avec les provinces orientales, des foyers de
tension importants existent dans la partie occidentale, comme à Aceh.
Dès 1950, la région d’Aceh fut le théâtre d’une insurrection islamique,
sévèrement réprimée par Djakarta, soucieuce de ne pas perdre le contrôle des
importantes réserves de pétrole et de gaz naturel de la province. La résurgence de
mouvements séparatistes en 1989, précipita l’imposition d’une loi martiale par le
régime du général Suharto. Cette répression militaire, qui a fait plusieurs dizaines de
milliers de victimes, a aussi contribué à entretenir le sentiment sécessionniste.
Actuellement, le mouvement pour un Aceh libre, connu sous ses initiales GAM,
bénéficie d’un vaste soutien populaire. Les accrochages sanglants se multiplient
entre forces de l’ordre et les maquisards musulmans de l’organisation. 300
personnes ont été tuées durant le premier trimestre 1999 dans cette province.
A la guérilla séparatiste qui lutte depuis près d’un quart de siècle pour l’établissement
d’un Etat islamique, il faut rajouter les associations d’étudiants et d’intellectuels, voire
de simples paysans. Avec des méthodes différentes, tous défendent un même
objectif. On ne raisonne plus à Aceh, on parle avec passion des «colon javanais »
qui doivent quitter cette terre, car on est lassé des excès de l’armée -viols,
exécutions sommaires, tortures- qui en dix ans ont fait des milliers de victimes. A
Jakarta, beaucoup redoutent qu’après la perte du Timor Oriental, le départ d’une
nouvelle province ne donne le signal de la balkanisation de l’archipel. En attendant,
le président, Gus Dur, actuel successeur d’Habibie, offre plus d’autonomie, une
meilleure répartition des richesses, voire l’application de la Charia en cette terre très
musulmane, et il promet de châtier les militaires. La chance du gouvernement est
que les Acehnais ne disposent pas de leader charismatique, ni du soutien de la
communauté internationale. Si l’impasse et les violences se poursuivent, beaucoup
redoutent que les généraux, irrités des procès pour violation des droits de l’homme,
n’en profitent pour reprendre un pouvoir dont ils se voient écarté avec dépit.
Ce souci donne toute la mesure des changements qui se produisent dans cet empire
qui affronte de plein fouet la globalisation, ce qui l’oblige à se remettre en question
notamment sur le plan social et politique.
34 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Une remise en question de la société essentielle au maintien de l’unité.

L
a structure sociale de l’Indonésie est sous tension. Les lignes de faille
ethniques, religieuses, travaillées par des clivages sociaux font de la société
indonésienne une structure très hétérogène. Couplés au choc de l’ouverture
et d’une certaine démocratisation, ces antagonismes structurels peuvent être la
source de graves dysfonctionnements, voire d’un éclatement de la société
traditionnelle indonésienne.

Les clivages ethniques font du maintien de l’unité et de la cohésion nationale une


tâche titanesque. Cette hétérogénéité peut à son tour se transformer en problème de
sécurité intérieure. Ainsi les différences entre les Javanais et les Papous sont
d’autant plus clairement perceptibles qu’elles s’assortissent de nombreuses
distinctions en matière de pratiques culturelles, religieuses et de mode de vie. L’Etat
indonésien, qui considère officiellement l’animisme comme une superstition, oblige
ses citoyens à adopter une religion officielle. Ainsi les populations de la partie
orientale de l’archipel papou ont choisi de se réclamer des confessions chrétiennes.
A l’opposition entre animisme et grandes religions reconnues, tend à se substituer
une confrontation entre musulmans, qui représentent plus de 90% de la population
des îles indonésiennes de l’ancien continent Sunda, et les «chrétiens » australoïdes
des îles du Sahul. De même, les différences de physionomie sont perçues de part et
d’autre avec acuité et donnent lieu à de vifs sentiments xénophobes. Dans les
premiers jours qui ont suivi le transfert de souveraineté sur la Nouvelle-Guinée
occidentale à l’Indonésie, le ministre des affaires étrangères a expliqué que l’un des
objectifs essentiels de son gouvernement serait de «faire descendre les Papous des
arbres » et se disait prêt pour ce faire à «les tirer en bas ». Cette réflexion, qui tend à
assimiler les Papous à des singes, est révélatrice de l’image que les habitants
mongoloïdes de la partie occidentale de l’archipel peuvent avoir de leurs voisins
australoïdes de la partie orientale. En fait la société javanaise est implicitement
perçue comme la référence civilationnelle. Cette coupure entre l’élite javanaise et le
reste des îles s’apparente à la coupure traditionnelle entre les élites dirigeantes et la
base.
35 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

La répartition sommaire des forces sociales en deux groupes fondamentaux reste


d’actualité, au moins dans la pratique et les mentalités, sinon dans la théorie sociale.
Les deux niveaux qui organisaient l’ancienne société agraire, celui des dirigeants
(pemimpin) et celui de la masse populaire (rakyat), continuent de structurer, en
filigrane, la société contemporaine, pourtant plus urbanisée. Cette perception
simplifiée du fonctionnement social persiste dans les villages, où les notables sont
investis d’un prestige qu’ils considèrent comme légitime et qui leur donne des
prérogatives sur la masse du «peuple ». Celui-ci est censé attendre protection et
directives de ses dirigeants, en échange de quoi il accorde respect et obéissance.
En ville et dans les couches modernisées, cette vision archaïque alimente l’élitisme
des cadres éduqués qui s’estiment chargés d’une mission salvatrice vis-à-vis du
«peuple ignorant ». Le peule est intrinsèquement bon, mais sa simplicité l’expose à
l’erreur et aux agissements subversifs des mauvais bergers. Il revient donc à l’élite
responsable de le guider, de l’orienter, de l’éduquer.
L’élitisme paternaliste a pour corollaire le populisme, dont les thèmes les plus
courants se sont trouvés repris par le mouvement social qui a suivit la chute du
général Suharto. Lorsque la cité est menacée par les errements des élites
corrompues, le salut ou la rédemption peut venir du peuple. Malgré son ignorance, le
peuple détient des ressources de sagesse et de vertu qui peuvent aider à corriger les
élites décadentes. Le peuple en colère peut s’élever, se soulever contre des
dirigeants sans mérite.
Mais la capacité de légitimation du peuple, associée à son ignorance, suscite en fin
de compte un sentiment de méfiance à son égard. Les élites indonésiennes
embourgeoisées se défient du peuple incertain et rétif. Il est donc à nouveau,
nécessaire de l’encadrer, de le conduire dans le droit chemin. De l’élitisme à
l’autoritarisme, il n’y a qu’un pas, qui a été aisément franchi dans le passé.
Mais aujourd’hui, les interactions mondiales affectent l’environnement socioculturel
de l’Indonésie. L’hétérogénéité naturelle peut engendrer des troubles aggravés par
des influences extérieures. Les évolutions sociales et culturelles, qui sont renforcées
par les technologies des mass média et des communications, sont susceptibles de
miner les valeurs fondamentales qui constituent le ciment de l’unité et de la cohésion
nationale. En même temps, des valeurs positives ne peuvent pas être absorbées
d’un coup, ce qui a pour effet que les exigences croissantes ne sont pas
36 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

compensées par une amélioration rapide de la productivité, de la discipline et de


l’éthique du travail. Ainsi la répartition plus équitable de la croissance demeure un
problème crucial du développement économique. Les inégalités socio-économiques
constituent des sources de menace pour la stabilité qui doivent être surveillées avec
attention car elles peuvent facilement donner lieu à des émeutes sociales, des
bouleversements et même une désintégration.
La modernisation atteint toutes les couches de la société qui réclame une
démocratisation des instances politiques, le respect des droits de l’homme et une
meilleure redistribution des richesses.

Une organisation politique adaptée aux nouvelles aspirations.

L
es indonésiens réclament une démocratisation du pouvoir dans leur pays.
Celle-ci semble essentielle pour une meilleure gestion des forces centrifuges
à l’heure de la globalisation, de la maturation politique du peuple et de
l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante qui ne peut plus légitimement opérer un
retour en arrière depuis les réformes entamées par M. Habibie.
Le système politique de l’Indonésie a été mis au point selon le concept de la
démocratie Pantjasila, c’est à dire un concept qui soit en harmonie avec les valeurs
fondamentales auxquelles adhère la nation indonésienne. Cette idéologie de
Pantjasila s’est fermement enracinée en tant que seul fondement idéologique pour
les partis politiques, les groupes fonctionnels et les organisations de masse.
L’influence des interactions globales et les progrès résultants du développement
national ont élevé les aspirations politiques populaires. La capacité de l’Indonésie à
pratiquer la démocratie a encore besoin de temps pour se développer. L’éventail des
problèmes de politique intérieur s’est élargi, principalement parce que l’évolution des
aspirations politiques a dépassé de loin la maturité de la pratique démocratique. Le
déséquilibre entre ces deux facteurs peut perturber la stabilité politique, ce qui
influence à son tour la stabilité économique, socioculturelle et de sécurité.
Abdurrhaman Gus Dur Wahid, chef du parti de Nahlatul Ulema (NU) depuis 1984, la
plus grande organisation musulmane traditionnelle (30 millions d’électeurs déclarés),
a été élu président d’Indonésie en remplacement de monsieur Habibie. Il devient le
4° président de l’Indonésie.
37 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

Le nouveau président est connu pour ses convictions démocratiques et sa


condamnation du sectarisme musulman, qu’il estime très dangereux pour l’unité
nationale. Sera t’il à la hauteur pour réformer le système politique indonésien mis en
place sous «l’ordre nouveau », mais surtout pour réformer l’institution militaire,
principal instrument de la répression et de l’autoritarisme de l’ancien régime ?
Le principal écueil dans le paysage politique indonésien vient du groupe fonctionnel
des militaires. Une caractéristique unique des forces armées indonésienne est que
mis à part le fait qu’elles soient une composante de défense et de sécurité, elles
constituent aussi une force sociopolitique. Par conséquent, les forces armées
indonésiennes ont plusieurs fonctions, à savoir une fonction de défense et de
sécurité et une fonction sociopolitique, appelées Dwifungsi ABRI (double fonction).
La fonction sociologique de l’armée indonésienne l’oblige à prendre part au
processus de la politique nationale pour tout les aspects de la vie de la nation. Mais
cette institution traversée actuellement par des courants contradictoires, ne semble
pas prête à engager une vraie réforme en profondeur comme le soulignent ces
passages du général Wiranto, extraits de son document «le rôle de l’armée
indonésienne au 21e siècle ».
« Les défis du 21e siècle, considérés comme un produit émanant de la globalisation
et de la dynamisation de la politique nationale, ne doivent en aucun cas, amoindrir la
position et le rôle futur de l’armée dans la vie politique nationale. Sa présence doit,
au contraire, constituer une raison plus convaincante que l’armée indonésienne est
orientée vers l’avenir et apte à la sauvegarde de l’unité et de la grandeur de la
nation.[…]
Au sein du gouvernement de l’Ordre Nouveau, l’armée indonésienne faisait partie
d’une structure politique agissant contre la confusion politique, la pauvreté, en tenant
compte d’un gouvernement sans autorité.[…]
Depuis la chute du gouvernement de l’Ordre Nouveau, la réforme est devenue le
seul choix du peuple indonésien. Deux possibilités s’offrent : une reconsolidation
autoritaire ou démocratique. A partir de cette réalité, la position et le rôle de l’armée
doivent aujourd’hui être formulé d’une manière flexible, entre liberté et démocratie
d’une part, et ordre politique ainsi que respect des lois d’autre part.[…]
Au rôle passé et déformé de l’armée, connu sous le terme de «double fonction », doit
se substituer le changement d’appellation en «rôle » de l’armée indonésienne. De
38 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

même «l’engagement dur » doit être substitué au terme «d’engagement souple » qui
vise pour l’armée indonésienne à contrôler, dans le sens de protéger la souveraineté
et l’intégrité nationale, à encourager la vie démocratique et la prospérité équitable.
La globalisation est devenue une certitude. Les crises économiques qui sévissent
dans plusieurs pays (y compris en Indonésie ) sont provoquées par l’incapacité des
capitalistes à créer la prospérité mondiale.[…]
Le défi auquel l’armée indonésienne est confrontée est celui de trouver une juste
manière de se positionner au sein du panorama politique où les divergences de
vues politiques ne doivent pas mener à une désintégration nationale.
Employer les manières indirectes au lieu des moyens directs ; de partager le rôle
politique avec les autres composantes nationales.[…]
La réforme de l’armée n’est qu’un choix pour surmonter la crise nationale actuelle. La
demande et la pression pour un changement de la vie nationale doivent être
anticipées pour éviter les conflits dans l’exercice de la liberté, de la démocratie, de la
justice, de l’ordre public et du respect de la loi sans provoquer une désintégration
nationale ».
Aujourd’hui après l’élection d’un nouveau président, le rôle politique de l’armée est
en cause face à une société civile qui a évolué. Cette institution a pris conscience
des attentes de la société mais semble être plus soucieuse de revaloriser son image
que d’abandonner ses prérogatives si longtemps conservées. On distingue à l’heure
actuelle au sein de l’armée deux tendances. L’une est «affairiste » qui ne renoncera
vraisemblablement pas volontairement aux avantages matériels procurés par le
pouvoir. L’autre est «réformiste » et souhaite rétablir le renom de l’institution en
corrigeant les excès. La remise en question sera t’elle à la hauteur du défi actuel ?
39 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

L
’Indonésie est dans une période charnière. La société traditionaliste est en train
d’évoluer. Le concept d’unité dans la diversité a été violemment mis à mal par
l’accession récente du Timor oriental à l’indépendance. De plus les retombées
catastrophiques de la crise asiatique ont exacerbé la fracture au sein d’une société
où les élites cultivent le culte de l’enrichissement personnel et de la méfiance vis-à-
vis du peuple. Mai 1998 et les mouvements populaires associés ont remis sur le
devant de la scène les capacités de légitimation d’une politique par le peuple. Ce
message a été clairement perçu par les instances dirigeantes du pays. Le plus grand
défi qui se pose actuellement à l’archipel est de savoir marier les diversités qui le
constituent dans un esprit de démocratie à l’occidentale. Cette entreprise sera
longue, car faite uniquement de concessions et de ruptures. Concessions des
classes dirigeantes dans le partage du pouvoir et la redistribution des richesses.
Concessions des Javanais pour l’acceptation de cultures et de peuples différents et
égaux. Concessions des intégristes vis à vis d’autres religions. Rupture enfin, avec
les pratiques autoritaires, voire despotiques, du passé.
Le concept du « vouloir vivre ensemble » de Renan est plus que jamais d’actualité
pour cimenter cette entité qui à, l’heure actuelle, et sans la bonne volonté de tous les
acteurs, porte les ferments d’une possible « balkanisation » de l’archipel.
40 Géopolitique de l’Indonésie ou une dynamique d’unification
face à une possible balkanisation de l’archipel

BIBLIOGRAPHIE

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Rodolphe De KONINCK. Indonésie. Flammarion 1995.
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SIPADAN. Cour Internationale de Justice.
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