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Desolation

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Stephen King

Désolation

Traduit de l’américain par Dominique Peters

Éditions J’ai lu

Titre original DESPERATION Publié par Viking Penguin

Éditions Albin Michel S.A., 1996


A Carter Withey

« Le paysage de sa poésie restait le désert… »

Salman RUSHDIE, Les Versets sataniques

PREMIERE PARTIE

Nationale 50: dans la maison du loup, la maison du scorpion

Chapitre 1

« Oh ! O Seigneur ! Arrh !

- Quoi, Mary, qu’est-ce qu’il y a ?

- Tu n’as pas vu ?

- Vu quoi ? »

Elle le regarda et, sous la lumière crue du désert, il vit qu’elle avait pâli
malgré les marques de coups de soleil sur ses joues et son front, que même une
crème écran total n’avait pas réussi à protéger. Le teint très clair, elle réagissait
mal au soleil.

« Sur ce panneau, le panneau de limitation de vitesse.

- Et alors ?

- Il y avait un chat mort dessus, Peter ! Cloué, ou collé, ou je ne sais quoi. »

Il freina et, d’un geste aussi rapide, elle lui saisit l’épaule.

« Il est hors de question de faire demi-tour.


- Mais…

- Mais quoi ? Tu veux prendre une photo ? Pas question. Si je le revois, je


gerbe.

- C’était un chat blanc ? »

Il voyait le dos d’un panneau dans son rétroviseur-le panneau de limitation de


vitesse dont elle parlait, sans doute - mais rien de plus. Et quand ils étaient
passés devant, il regardait dans une autre direction un oiseau qui s’envolait vers
les montagnes. Par ici, au Nevada, il est inutile de fixer l’asphalte avec une
attention de chaque seconde: on appelle cette portion de la nationale 50 « la
route la plus déserte d’Amérique ». De l’avis de Peter Jackson, elle portait bien
son nom, mais il était de New York, et il se disait qu’il souffrait sans doute d’un
cumul de trouilles. Agoraphobie spécifique au désert, syndrome de la salle de
bal… ou quelque chose de ce genre.

« Non, il était tigré, répondit Mary. Qu’est-ce que ça change ?

- Je me disais qu’il y avait peut-être des satanistes dans le désert. Cet endroit
est censé grouiller de tordus, d’après Marielle, non ?

- ” Intense ” est le mot qu’elle a utilisé. Elle a dit, je cite: ” Le centre du


Nevada est plein de gens intenses. ” Gary a dit presque la même chose. Mais
comme on n’a vu personne depuis qu’on est sortis de Californie…

- Si, à Fallon…

- Les stations-service ne comptent pas. Pourtant, même là, les gens… »

Elle lui adressa un drôle de regard impuissant qu’il ne lui voyait pas souvent
ces derniers temps, contrairement aux mois qui avaient suivi sa fausse couche.

« Pourquoi donc sont-ils là, Peter ? Las Vegas ou Reno, je peux comprendre…
Même Winnemucca ou Wendover…

- Ceux qui viennent de l’Utah pour jouer ici appellent Wendover ” Vendre-au-
vert “. C’est Gary qui me l’a dit. »

Elle ne l’entendit même pas.


« Mais le reste de l’État… Les gens qui vivent ici, pourquoi sont-ils venus, et
pourquoi restent-ils ? Je sais que je suis née dans Queens et que j’y ai grandi,
c’est probablement pour ça que je ne peux pas comprendre, mais…

- Tu es sûre que ce n’était pas un chat blanc ? Ou un chat noir ? »

Il jeta un coup d’oeil dans le rétroviseur, mais à près de cent dix à l’heure,
juste en dessous de la limitation de vitesse, le panneau avait depuis longtemps
disparu dans le sable brun, parmi les buissons de mesquite, au pied des
montagnes. Il y avait enfin un autre véhicule derrière eux, il voyait le reflet étoilé
du soleil sur son pare-brise, à deux ou trois kilomètres.

« Non, tigré, je t’ai dit. Réponds-moi: qui sont les contribuables du centre du
Nevada, et qu’est-ce qu’ils y trouvent ?

- C’est vaste, répondit-il avec un haussement d’épaules, et il n’y a pas de


contribuables ici. Fallon est la plus grande ville sur la nationale 50, et elle est
constituée de fermes. Le guide explique qu’on a construit un barrage sur le lac
pour pouvoir irriguer. On cultive surtout des pastèques, et je crois qu’il y a une
base militaire tout près. Fallon était une étape du Pony Express, tu sais ?

- Je partirais. Je ramasserais mes pastèques et je partirais.

- Une belle paire de pastèques, madame, dit-il en lui effleurant le sein gauche
de la main droite.

- Merci. Pas seulement Fallon. Je quitterais tout État où on ne voit pas une
maison ni même un arbre à l’horizon et où on cloue des chats aux panneaux de
signalisation.

- C’est une question de zone de perception », dit-il prudemment.

Il arrivait qu’il ne sache pas bien quand Mary était sérieuse et quand elle
plaisantait, et c’était le cas à cet instant. Il se risqua:

« Dans la mesure où tu as été élevée dans un environnement urbain, des


endroits comme le Grand Bassin te sont tout à fait étrangers. A moi aussi,
d’ailleurs. Le ciel seul suffit à me donner la chair de poule. Depuis qu’on est par-
tis ce matin, je le sens qui m’oppresse.
- Moi aussi. Il y en a beaucoup trop.

- Tu regrettes qu’on soit passés par là ? »

Il regarda dans le rétroviseur et vit que le véhicule der-rière eux s’était


rapproché. Ce n’était pas un camion, comme ils en avaient vu quelques-uns
depuis Fallon (roulant tous dans l’autre direction, vers l’ouest), mais une voiture.
Et elle filait à toute vitesse.

« Non, répondit Mary après réflexion. J’ai été contente de voir Gary et
Marieile, et le lac Thé…

- Somptueux, hein ?

- Incroyable, dit-elle en regardant par la fenêtre, même si tout ça n’est pas sans
beauté, ce n’est pas ce que je veux dire, et j’imagine que je m’en souviendrai
toute ma vie, mais c’est…

- Angoissant, terminat-il à sa place. Quand on vient de New York, en tout cas.

- Que oui ! La zone de perception urbaine. Même si on avait pris la nationale


80, on aurait traversé le désert.

- Oui, avec les buissons d’amarante qui roulent au vent comme des balles de
paille. »

Il regarda à nouveau dans le rétroviseur, les verres des lunettes qu’il portait
pour conduire étincelant au soleil. Il s’agissait d’une voiture de police qui roulait
au moins à cent quarante, probablement plus. Peter serra à droite jusqu’à ce que
ses pneus fassent crisser les graviers et sou-lèvent un nuage de poussière.

« Peter, qu’est-ce que tu fais ? »

Un autre coup d’oeil dans le rétroviseur. Le gros pare-chocs en chrome qui


s’approchait était si éblouissant au soleil qu’il dut plisser les yeux, mais il eut la
vague impression que la voiture était blanche, ce qui signifiait que ce n’était pas
la police de l’État.

« Je me fais tout petit, répondit Peter. Je rampe en tremblant comme une bête.
Il y a un flic derrière nous qui semble pressé. Et il est peut-être sur les traces… »
La voiture de police les doubla en trombe, secouant l’Acura de la soeur de
Peter comme un coup de fouet. La voiture était bien blanche, sous la couche de
poussière, avec un macaron officiel sur le côté, mais elle était loin avant que
Peter ait pu lire quoi que ce soit - DES quelque chose. Destruction, peut-être.
C’était un nom parfait pour une ville du Nevada perdue dans le désert.

« … du type qui a cloué le chat sur le panneau, termina Peter.

- Pourquoi va-t-il si vite sans son gyrophare ?

- Et qui y a-t-il à poursuivre dans un endroit pareil ?

- Eh bien, dit-elle avec à nouveau ce drôle de petit regard, il y a nous. »

Il ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma. Elle avait raison. Le flic
avait du les voir depuis le moment où lui l’avait vu, sans doute avant, alors
pourquoi n’avait-il pas mis en marche son gyrophare, par sécurité ? Bien sûr,
Peter s’était garé de lui-même, laissant au flic tout l’espace possible sur la route,
mais quand même…

Les feux arrière de la voiture de police apparurent soudain, et Peter freina sans
même réfléchir, bien qu’il eût déjà ralenti à quatre-vingt-dix et que l’autre
voiture fût assez loin devant pour éviter toute collision. Puis la voiture de police
passa sur la voie réservée aux véhicules se dirigeant vers l’ouest.

« Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Mary.

- Je ne sais pas exactement. »

Bien sûr que si, il le savait: l’autre ralentissait. La vitesse impressionnante de


la voiture était tombée à soixante-dix kilomètres à l’heure. Les sourcils froncés,
ne voulant pas - sans savoir pourquoi - rattraper le policier, Peter ralentit
davantage encore. Le compteur de la voiture de Deirdre descendit vers les
soixante.

« Peter ? s’inquiéta Mary. Peter, je n’aime pas ça.

- Tout va bien. »

Vraiment ? Il ne quittait pas des yeux la voiture de police qui roulait sur la file
de gauche. Il essaya de distinguer le conducteur, mais n’y parvint pas: le pare-
brise arrière était couvert de poussière.

Les feux arrière, couverts de poussière eux aussi, s’allu-mèrent brièvement


quand la voiture ralentit encore. Elle ne faisait même plus du cinquante à
l’heure. Une balle d’amarante déboula sur la route, et les pneus à carcasse
radiale l’écrasèrent. Quand elle ressortit à l’arrière, Peter Jackson trouva qu’elle
ressemblait à un amas de doigts cassés. Tout à coup, il eut peur, il fut même
presque terrorisé, et il se demandait bien pourquoi.

Parce que le Nevada est plein de gens intenses, avait dit Marielle, et Gary
avait approuvé, et c’est ainsi qu’agissent les gens intenses. En un mot, c’est
bizarre.

Bien sûr, c’étaient des conneries, parce que la situation n’était pas vraiment
bizarre, pas très bizarre en tout cas, bien que…

Les feux arrière de la voiture de police clignotèrent une fois de plus, et Peter
freina aussitôt, sans même penser une seconde à ce qu’il faisait, puis regarda
l’aiguille et vit qu’il ne roulait même pas à quarante à l’heure.

« Qu’est-ce qu’il veut, Peter ?

- Etre à nouveau derrière nous.

- Pourquoi ?

- Je n’en sais rien.

- Pourquoi est-ce qu’il ne serre pas à droite pour nous laisser passer, si c’est ce
qu’il veut ?

- Aucune idée.

- Qu’est-ce que tu vas…

- Passer, bien sûr. Après tout, ajouta-t-il sans aucune raison, ce n’est pas nous
qui avons cloué ce foutu chat au panneau. »

Il appuya sur l’accélérateur et immédiatement com-mença à rattraper la


voiture poussiéreuse qui maintenant ne roulait pas à plùs de trente à l’heure.

Mary le saisit par l’épaule de sa chemise de travail bleue et serra assez fort
pour qu’il sente la pression de ses ongles coupés court.

« Mary, je ne peux pas faire grand-chose d’autre. »

Cette conversation ne rimait déjà plus à rien car, tandis qu’ils parlaient,
l’Acura de Deirdre était arrivée au niveau de la Caprice blanche poussiéreuse
puis l’avait dépassée. Peter avait regardé à travers les deux vitres et n’avait pas
vu grand-chose - une haute silhouette, la silhouette d’un homme, c’était à peu
près tout ce qu’il pouvait en dire, sauf qu’il avait eu l’impression que le
conducteur de la voiture de police le regardait aussi. Peter avait eu le temps de
voir l’écusson sur la porte: POLICE DE DÉSOLATION, avait-il lu en lettres
d’or sous le symbole de la ville, un mineur et un cavalier se serrant la main, lui
avait-il semblé.

Désolation, se dit-il, c’est encore mieux que Destruction, beaucoup mieux.

Dès qu’il l’eut dépassée, la voiture blanche revint dans la file en direction de
l’est et accéléra pour coller au pare-chocs de l’Acura. Ils conduisirent ainsi trente
ou quarante secondes - mais Peter eut le sentiment que cela durait beaucoup plus
longtemps. Puis le gyrophare bleu s’alluma et se mit à tourner sur le toit de la
Caprice. Peter sentit son estomac se contracter, mais n’éprouva pas de surprise.
Pas la moindre.

Mary lui tenait toujours l’épaule, et maintenant, comme Peter se rangeait sur
le bas-côté, elle la serra à nouveau.

« Que fais-tu, Peter ? Mais qu’est-ce que tu fais ?

- Je m’arrête. Il a son gyrophare et il me fait signe de me garer.

- Je n’aime pas ca ! dit-elle en regardant nerveusement ce qui les entourait,


c’est-à-dire le désert, les collines et l’immensité du ciel bleu. Qu’est-ce qu’on a
fait ?

- Un excès de vitesse peut-être. »


Il regardait dans le rétroviseur extérieur. Au-dessus des mots ATTENTION
LES CHOSES PEUVENT êTRE PLUS PREE QU’L NE SEMBLE, il vit
s’ouvrir la porte poussiéreuse de la voiture blanche du flic. Une jambe kaki
sortit. Elle était prodigieusement longue. L’homme à qui elle appartenait suivit,
claqua la porte de sa voiture et vissa son chapeau sur sa tête (Peter se dit qu’il ne
pouvait le porter dans la voiture, qu’il n’y avait pas assez de place sous le toit).
Mary se retourna pour regarder et sa bouche s’ouvrit.

Seigneur ! Il est aussi grand qu’un footballeur !

- Au moins. »

En prenant comme point de repère le toit de la voiture, qui mesurait dans les
un mètre cinquante, il arriva à la conclusion que le flic qui s’approchait
maintenant de l’Acura de Deirdre devait mesurer pas loin de deux mètres. Et
peser dans les cent vingt kilos. Disons cent quarante.

Mary lâcha l’épaule de Peter et se recroquevilla contre sa portière, aussi loin


qu’elle put du géant qui approchait. Le flic portait à la hanche un automatique
proportionné au reste de sa personne, mais il avait les mains vides - ni carnet ni
contravention. Peter n’aimait pas ça. Il ne savait pas ce que cela voulait dire,
mais il n’aimait pas ça. Durant sa longue carrière d’automobiliste, qui
comportait quatre contraventions pour excès de vitesse quand il était adolescent
et une pour conduite en état d’ébriété à la sortie d’une soirée de Noël bien
arrosée avec ses collègues professeurs trois ans plus tôt, il n’avait jamais vu un
flic s’approcher les mains vides, et il n’aimait pas ça du tout. Les battements de
son coeur, déjà plus rapides que d’ordinaire, s’accélérè- rent encore.

Tu es idiot, tu le sais, non ? se dit-il. C’est un excès de vitesse, c’est tout, un


simple excès de vitesse. Elle reste limi-tée à quatre-vingt-dix, ici et bien que ce
soit une plaisanterie et que tout le monde sache que c’est une plaisanterie, ce
type doit avoir un quota à respecter, et quand il lui faut mettre des contraventions
pour excès de vitesse, il s’en prend de pré- férence à des gens qui ne sont pas du
coin. Tu le sais. Alors. .

quel était donc le titre de ce vieil album de Van Halen ? « Avale et souris » ?

Le flic s’arrêta devant la fenêtre du conducteur la boucle de son ceinturon Sam


Browne au niveau des yeux de Peter. Il ne se pencha pas, mais leva un poing (qui
sem-bla à Peter aussi gros qu’un jambon en boîte Daisy) et fit un geste de
manivelle.

Peter retira ses lunettes rondes sans monture, les glissa dans sa poche de
poitrine, et baissa sa vitre. Il entendait distinctement, sur le siège à côté, la
respiration rapide de Mary. On aurait dit qu’elle venait de sauter à la corde, ou de
faire l’amour. Le flic plia lentement les genoux, amenant son énorme face
impavide dans le champ de vision des Jackson. Une ombre projetée par le bord
raide de son chapeau lui barrait le front. Il avait la peau d’un rose désagréable et
Peter supposa que ce type, malgré sa taille imposante, ne supportait pas mieux le
soleil que Mary. Il avait les yeux d’un gris lumineux, un regard direct, mais qui
ne traduisait aucune émotion. Aucune en tout cas que Peter pût déchiffrer. Il
sentait… l’after-shave Old Spice, peut-être.

Le flic ne lui jeta qu’un rapide coup d’oeil avant d’inspecter l’habitacle de
l’Acura, détaillant d’abord Mary (épouse américaine, blanche, joli visage, belle
silhouette, pas trop vieille, pas de cicatrices visibles), puis faisant l’inventaire
des divers objets sur la banquette arrière - appareils photo, sacs et tout le fourbi
habituel quand on fait de la route. Pas trop de fourbi encore; ils n’avaient quitté
l’Oregon que trois jours plus tôt, en comptant la journée et demie passée avec
Gary et Marielle Soderson à écouter de vieux disques en parlant du bon vieux
temps.

Les yeux du flic s’arrêtèrent sur le cendrier ouvert. Peter devina qu’il
cherchait des mégots de marijuana, reniflant pour détecter d’éventuels effluves
d’herbe ou de haschisch, et il en fut soulagé. Il n’avait pas fumé le moindre joint
depuis près de quinze ans, n’avait jamais touché à la cocaïne et pratiquement
renoncé à l’alcool depuis la fameuse soirée de Noël. Il s’était contenté de humer
un peu de cannabis de temps à autre dans les concerts de rock. Quant à Mary,
elle n’avait jamais rien pris - allant jusqu’à se dire « vierge de toute drogue ». Il
ne trouverait dans le cendrier ouvert que quelques papiers de chewing-gums aux
fruits et aucune bouteille de vin ni canette de bière à l’arrière.

« Monsieur l’agent, je sais que j’allais un peu vite…

- Vous avez écrasé le champignon, hein ? demanda le flic d’un ton plaisant.
Allons bon ! Puis-je voir votre permis de conduire et votre carte grise ?

- Bien sûr, dit Peter en sortant son portefeuille de sa poche arrière. Cette
voiture n’est pas la mienne, c’est celle de ma soeur. Nous la lui ramenons à New
York. Elle était professeur dans l’Oregon, au Reed College, à Portland. »

Il savait qu’il bavassait, mais il n’était pas certain de pouvoir s’arrêter. C’est
drôle, la façon dont les flics vous amènent à bavasser, comme si vous aviez un
corps dépecé ou un gosse kidnappé dans le coffre. Il se souvint d’avoir fait la
même chose quand le flic l’avait arrêté sur Long Island Expressway après ce
foutu réveillon de Noël: il avait parlé, parlé, blabla-blabla-blablabla, alors que le
flic ne disait rien et continuait son travail avec méthode, vérifiant d’abord ses
papiers, puis le petit tube de plastique bleu de l’alcootest.

« Mary, tu veux bien chercher les papiers de la voiture dans la boîte à gants,
s’il te plaît ? Dans une petite enveloppe en plastique, avec l’assurance de Dee. »

Elle ne bougea pas tout de suite. Il vit du coin de l’oeil qu’elle restait
immobile tandis qu’il ouvrait son portefeuille et y cherchait son permis de
conduire. Il aurait dû se trouver juste là, dans un des plastiques transparents
devant la poche à billets, aussi sûr que son coeur qui battait, mais il n’y était pas.

« Mary ? » insista-t-il.

Il était un peu impatient, maintenant, et à nouveau effrayé. Et s’il l’avait fait


tomber par terre chez Gary, ou peut-être pendant qu’il transférait ses affaires
d’un jean à l’autre ? On a toujours l’impression de transporter beaucoup plus de
trucs quand on voyage. Bien sûr, ce n’était pas le cas, mais est-ce que ce ne
serait pas typique si…

« Tu veux de l’aide, Mary ? Sors ces foutus papiers ! S’il te plaît !

- Oh ! Oui, d’accord. »

Elle se pencha comme une vieille machine rouillée ramenée à la vie par une
soudaine étincelle et ouvrit la boîte à gants. Elle commença à fouiller, soulevant
certaines choses, en sortant d’autres (un paquet entamé de bonbons vitaminés,
une cassette de Bonnie Raitt qui avait eu un problème avec le lecteur de Deirdre,
une carte de la Californie) pour pouvoir atteindre ce qu’il y avait au fond.

Peter remarqua quelques gouttes de sueur sur sa tempe gauche qui avaient
mouillé ses cheveux noirs coupés court, alors même que la bouche d’air
conditionné soufflait de l’air frais directement sur son visage.
« Je ne… dit-elle, puis, avec un soulagement évident: Oh, voilà ! »

Au même instant, Peter regarda dans le compartiment où il rangeait ses cartes


professionnelles et vit son permis. Il ne se souvenait pas de l’avoir mis là - et
pourquoi, grand Dieu, l’aurait-il fait ? - mais il était là. Sur la photo, il ne
ressemblait pas à un assistant d’anglais de New York University, mais à un
ouvrier au chômage (voire à un tueur en série). Pourtant c’était lui,
incontestablement lui, et son moral remonta brusquement. Ils avaient les papiers.
Seigneur qui êtes aux cieux, tout est en ordre sur cette terre.

De plus, se dit-il en tendant son permis au flic, on n’est pas en Albanie, tu


sais. Ce n’est peut-être pas un coin archi-accueillant, mais en tout cas, ce n’est
pas l’Albanie.

« Peter ? »

Il se tourna et, avec un clin d’oeil, prit l’enveloppe qu’elle tenait. Elle tenta de
lui sourire, mais n’y réussit guère. Dehors, une rafale de vent projeta du sable
contre la voiture. Des petits grains vinrent se coller sur le visage de Peter, qui
plissa les paupières pour protéger ses yeux. Il eut une brusque envie d’être à trois
mille kilomètres au moins du Nevada, dans n’importe quelle direction.

Il sortit la carte grise que lui avait confiée Deirdre et la tendit au flic, mais
celui-ci regardait toujours le permis.

« Je vois que vous êtes donneur d’organes, dit le flic sans lever les yeux.
Trouvez-vous cela vraiment raisonnable ?

- Eh bien, je…

- Est-ce que ce sont les papiers du véhicule, monsieur ? demanda le flic en


fixant les papiers dans la main de Peter.

- Oui.

- Donnez-les-moi, s’il vous plaît. »

Peter les lui passa par la fenêtre. Le flic, toujours accroupi comme un Indien,
sous le soleil, tenait le permis de conduire de Peter dans une main et les papiers
de Deirdre dans l’autre. Son regard alla de l’un à l’autre pendant ce qui sembla
un temps infini. Peter sentit une légère pression sur sa cuisse et sursauta avant de
se rendre compte que c’était la main de Mary. Il la prit et sentit ses doigts
envelopper les siens.

« Votre soeur ? demanda enfin le flic en le fixant de ses yeux gris.

- Oui.

- Elle s’appelle Finney, et vous Jackson.

- Deirdre a été mariée un an, entre le lycée et l’université, intervint Mary


d’une voix ferme, agréable et dénuée de frayeur - du moins Peter l’aurait-il cru,
sans l’étreinte crispée de ses doigts. Elle a gardé son nom d’épouse, voilà.

- Un an, hein ? Entre le lycée et l’université ? Mariée. Tak ! »

Il avait toujours la tête penchée sur les documents. Peter voyait le mouvement
de balancier du haut de son chapeau tandis qu’il passait d’un document à l’autre,
et son soulagement se dissipait.

« Entre le lycée et l’université ! » répéta le flic, tête bais-sée, son grand visage
caché.

Et dans sa tête, Peter l’entendit à nouveau: Je vois que vous êtes donneur
d’organes. Trouvez-vous cela vraiment raisonnable ?… Tak !

« Voudriez-vous descendre de votre véhicule, s’il vous plaît, monsieur Jackson


? » demanda le flic en levant les yeux.

Les ongles de Mary s’enfoncèrent dans le dos de la main de Peter, mais la


sensation de brûlure ne fut rien à côté de la panique dans son bas-ventre et son
estomac. Il eut l’impression de redevenir un enfant, un enfant affolé qui sait
seulement qu’il a fait quelque chose de mal.

« Qu’est-ce… », commença-t-il.

Le flic de Désolation se leva. C’était comme de regarder s’élever un monte-


charge. Sa tête disparut, puis sa chemise à col ouvert ornée du badge rutilant,
puis la lanière diagonale du ceinturon Sam Browne. Les yeux de Peter se
fixèrent à nouveau sur la lourde boucle du ceinturon, sur l’arme, sur le pli kaki
de la braguette.

Cette fois, ce qui arriva d’au-dessus de la vitre n’était pas une question:

« Sortez de cette voiture, monsieur Jackson ! »

Peter tira la poignée et le flic s’écarta pour qu’il puisse ouvrir la porte. La tête
du flic était cachée par le toit de l’Acura. Mary serra plus violemment encore la
main de Peter, qui la regarda. Même les coups de soleil sur ses joues et son front
étaient plus clairs maintenant, tant son teint était devenu terreux. Seuls ses yeux
agrandis par la peur semblaient vivants.

Ne sors pas de la voiture, articula-t-elle sans bruit.

Il le faut, répondit-il de la même manière en posant une jambe sur l’asphalte


de la nationale 50. Pendant un instant, Mary s’accrocha à lui, leurs doigts
entrelacés, puis Peter se libéra et sortit, se dressant sur des jambes qui lui
semblèrent curieusement distantes. Le flic le regardait de haut. Plus de deux
mètres, se dit Peter. Impossible autrement. Défila alors dans son esprit une
rapide séquence d’événements, comme un clip en accéléré: l’énorme flic sort son
énorme flingue et tire, éclaboussant en une giclée gluante le toit de l’Acura avec
la cervelle d’intello de Jackson, puis extirpe Mary de la voiture, lui écrase le
visage sur le capot du coffre fermé, se penche sur elle et la viole au bord de la
route, sous le soleil brûlant du désert, son chapeau toujours planté sur sa tête,
hurlant: Tu veux un don d’organe, ma belle ? Le voilà ! Prends ça !

« De quoi s’agit-il, monsieur l’agent ? demanda Peter, la bouche et la gorge


soudain très sèches. Je crois avoir le droit de le savoir.

- Placez-vous à l’arrière de la voiture, monsieur Jackson. »

Le flic se retourna et s’approcha de l’arrière de l’Acura sans s’inquiéter de


vérifier si Peter allait lui obéir. Peter obéit, avançant sur des jambes dont il avait
toujours l’impression qu’elles se mouvaient grâce à quelque stimulation
sensorielle télécommandée.

Le flic s’arrêta près du coffre. Quand Peter le rejoignit, il tendit un gros doigt
accusateur. Le regard de Peter suivit la direction indiquée et il vit qu’il n’y avait
pas de plaque d’immatriculation à l’arrière de la voiture de Deirdre, juste un
rectangle un peu plus propre à l’endroit où elle s’était trouvée.

« Oh, merde ! » dit-il.

L’irritation et la consternation étaient bien réelles, mais aussi le soulagement.


Tout s’expliquait finalement, Dieu merci. Il se tourna vers l’avant de la voiture et
ne fut pas surpris de voir sa portière fermée. Mary l’avait tirée. Il était tellement
préoccupé par cet… événement… cet épisode… ce… bon, cet incident… qu’il
ne l’avait même pas entendue claquer.

« Mary ! Hé, Mary ! »

Elle passa son visage brûlé et épuisé par la fenêtre du conducteur et le regarda.

« C’est notre foutue plaque d’immatriculation qui est tombée ! dit-il presque
en riant.

- Quoi ?

- Non, elle n’est pas tombée », dit le flic de Désolation.

Il s’accroupit à nouveau avec le même geste calme et lent, et glissa la main


sous le pare-chocs. Il tâtonna der-rière l’endroit où s’était trouvée la plaque, ses
yeux gris perdus à l’horizon. Peter se sentit envahi par un mysté- rieux sentiment
de familiarité: sa femme et lui avaient été arrêtés par l’homme de Marlboro.

« Ah ! » dit le flic.

Il se releva. La main qui avait fourragé sous la voiture était refermée sur
quelque chose. Il la tendit vers Peter et l’ouvrit. Sur sa paume - semblant très
petit dans tout ce rose - se trouvait un morceau de vis sali par la route. Il ne
brillait qu’à un endroit: celui où on l’avait scié. Peter le regarda, puis leva les
yeux vers le flic.

« Je ne comprends pas.

- Vous vous êtes arrêtés à Fallon ?

- Non… »
La portière de Mary s’ouvrit en grinçant et claqua der-rière elle. Ils
entendirent ensuite le frottement de ses chaussures de sport sur le bas-côté
sablonneux tandis qu’elle s’approchait d’eux.

« Mais si », dit-elle.

Elle regarda le fragment de métal dans la grosse main (les papiers de la


voiture de Deirdre et le permis de conduire de Peter étaient toujours dans l’autre
main du flic), puis le visage du géant. Elle ne semblait plus effrayée, maintenant
- ou moins effrayée, en tout cas -, et Peter en fut content. Il se traitait déjà de
paranoiaque, mais il fallait admettre que cette confrontation particulièrement
serrée avec la gent policière avait

(trouvez-vous cela vraiment raisonnable ?)

des aspects curieux.

« L’arrêt à la pompe, Peter, tu ne te souviens pas ? On n’avait pas besoin


d’essence, tu as dit qu’on pouvait attendre Ely, mais on a acheté à boire pour ne
pas se sen-tir trop coupables d’aller aux toilettes. »

Elle regarda le flic et tenta de sourire. Elle devait renverser la tête en arrière
pour voir son visage. Peter eut l’impression d’une petite fille tentant de soutirer
un sourire à son papa après une pénible journée de travail.

« Les toilettes étaient très propres, ajouta-t-elle.

- Vous vous êtes arrêtés au Fill More Fast ou au Berk’s Conoco ? »

Elle jeta un regard interrogateur à Peter. Il leva la paume de ses mains vers le
ciel.

« Je ne m’en souviens pas. Je me souviens à peine de m’être arrêté. »

Le flic lança le morceau de vis inutile par-dessus son épaule, dans le désert, où
il resterait à la même place pour un million d’années, à moins que le regard
perçant d’un oiseau ne le repère.

« Mais je suis sûr que vous vous souvenez des gosses qui traînaient dehors.
Des adolescents, surtout. Un ou deux trop vieux pour être encore des
adolescents. Les plus jeunes sur des skate-boards ou des patins à roulettes ? »

Peter hocha la tête. Il se souvint de Mary lui demandant pourquoi ces gens
étaient là, pourquoi ils étaient venus, pourquoi ils étaient restés.

« Alors c’était le Fill More Fast. »

Peter regarda la poche de poitrine du flic pour voir si son nom y était, mais ce
n’était pas le cas. Pour le moment, il restait « le flic ». Celui qui ressemblait à
l’homme de Marlboro dans les publicités.

« Alfie Berk ne veut plus qu’ils traînent autour de sa pompe. Il les a envoyés
au diable. C’est une bande de pleutres. »

Mary inclina la tête, et pour un instant Peter vit un sourire flotter aux coins de
sa bouche.

« C’est un gang ? demanda Peter qui ne voyait toujours pas où tout cela le
menait.

- Ce qui y ressemble le plus dans un endroit aussi petit que Fallon. »

Le flic leva le permis de conduire de Peter devant son visage et le regarda,


puis regarda Peter. Il abaissa le document, mais ne le lui rendit pas.

« Des mômes qui ont quitté l’école, pour la plupart. Un de leurs passe-temps
favoris consiste à voler les plaques d’immatriculation des gens de passage. C’est
une sorte de défi. J’imagine qu’ils ont pris la vôtre pendant que vous achetiez à
boire ou que vous étiez aux toilettes.

- Vous le savez et ils continuent à le faire ? s’étonna Mary.

- Je ne suis pas de Fallon. Je n’y vais jamais. Ils n’ont pas ma façon d’agir, là-
bas.

- Que pouvons-nous faire, à propos de la plaque ? demanda Peter. C’est très


ennuyeux. La voiture est immatriculée dans l’Oregon, mais ma soeur est
retournée à New York. Elle détestait Reed…

- Vraiment ? Eh bien ! »
Peter sentit les yeux de Mary se fixer sur lui, probablement pour partager avec
lui sa réaction amusée, mais cela ne lui sembla pas une bonne idée. Pas du tout.

« Elle disait que là-bas, c’était comme faire la classe au milieu d’un concert
des Grateful Dead. Enfin, en tout cas, elle a pris l’avion pour New York. Ma
femme et moi nous sommes dit que ce serait sympa de venir chercher sa voiture
et de la lui ramener à New York. Elle a mis quelques affaires dans le coffre…
surtout des vêtements… »

Il recommençait à bavasser. Il fallait qu’il se force à s’arrêter.

« Alors, que pouvons-nous faire ? Nous ne traverserons jamais tout le pays


sans plaque d’immatriculation ! »

Le flic fit le tour de la voiture d’un pas très mesuré et s’arrêta à l’avant de
l’Acura. Il tenait toujours le permis de Peter et les papiers de Deirdre. Son
ceinturon Sam Browne couina. Planté devant la voiture, les mains dans le dos, il
fronça les sourcils. Peter lui trouva un air de mécène attentif dans une galerie de
peinture. Il avait dit « pleutres ». Une bande de pleutres. Peter ne croyait pas
avoir jamais entendu ce mot utilisé au cours d’une conversation.

L’homme revint vers eux. Mary se rapprocha de Peter, mais elle semblait
libérée de sa peur. Elle regardait le grand flic avec intérêt, c’était tout.

« La plaque avant est bonne, dit-il. Mettez-la à l’arrière. Dans ces conditions,
vous n’aurez aucun problème pour regagner New York.

- Oh, dit Peter, d’accord ! Bonne idée.

- Vous avez une pince et un tournevis ? Je crois que mes outils sont restés sur
une étagère au garage ! dit le flic avec un sourire qui illumina tout son visage,
déforma ses yeux, le transforma en un homme différent. Oh, c’est à vous !
ajouta-t-il en tendant les papiers.

- Je crois qu’il y a une petite trousse à outils dans le coffre, dit Mary d’une
voix guillerette qui traduisait aussi le soulagement que ressentait Peter. Je l’ai
vue en rangeant ma mallette de maquillage, entre la roue de secours et la
carrosserie.

- Je tiens à vous remercier, monsieur l’agent », dit Peter.


Le flic hocha la tête. Il ne regardait pas Peter; ses yeux gris étaient
apparemment fixés sur les montagnes à sa gauche.

« J’ai seulement fait mon boulot », dit-il.

Peter retourna à l’avant de la voiture en se demandant pourquoi Mary et lui


avaient eu si peur.

C’est idiot, se dit-il en retirant les clés du tableau de bord. Elles étaient
accrochées à un porte-clés orné du visage souriant de Mr. Smiley qui reflétait
tout à fait l’état d’esprit de Deirdre. Mr. Smiley était devenu le symbole de sa
soeur… ou plutôt sa mascotte. Elle collait son sourire sur fond jaune derrière
presque toutes ses enveloppes, et d’autres Mr. Smiley sur fond vert avec les
sourcils froncés et la langue tirée si la journée n’avait pas été bonne. Moi, je n’ai
pas vraiment eu peur. Mary non plus.

Toc, un mensonge. Il avait eu peur, et Mary… Eh bien Mary avait frôlé la


panique.

Bon, d’accord, peut-être qu’on a eu un peu la trouille, admit-il en isolant la clé


du coffre pendant qu’il retournait à l’arrière de la voiture. Honte à nous ! Voir
Mary debout à côté du grand flic s’apparentait à une sorte d’illusion d’optique:
le sommet de sa tête dépassait à peine la ceinture du géant.

Il ouvrit le coffre. A gauche, bien empaquetés et couverts de sacs en plastique


épais pour les protéger de la poussière de la route, se trouvaient les vêtements de
Deirdre. Au centre, la mallette de maquillage de Mary et leurs deux valises
étaient coincées entre les sacs verts et la roue de secours. Le mot « roue » était
un peu exagéré.

C’était une sorte de gros beignet, juste bon pour gagner la prochaine station-
service - avec un peu de chance, se dit Peter.

Il regarda entre le beignet et la carrosserie. Il n’y avait rien.

« Mary, je ne vois…

- Là, montra-t-elle, ce truc gris ? C’est ça. Il est tombé à l’arrière du pneu. »

Il aurait pu glisser la main dans le trou, mais il lui sem-bla plus facile de
soulever le beignet de caoutchouc mal gonflé. Il le posait contre le pare-chocs
quand Mary inspira bruyamment et retint sa respiration, comme si on l’avait
piquée ou pincée.

« Hé ! intervint le grand flic. Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Mary et le flic regardaient dans le coffre, le flic intéressé et un peu surpris,


Mary stupéfaite, horrifiée. Ses lèvres tremblaient. Peter suivit leur regard: il y
avait quelque chose dans l’emplacement réservé au pneu, que le beignet avait
caché. Pendant un instant, il ne comprit pas ce que c’était, ou refusa de
comprendre, puis cette sensation de grouillement reprit dans son bas-ventre.
Cette fois, il eut aussi l’impression non seulement que son sphincter se relâchait,
mais qu’il chutait, comme si les muscles qui le retenaient d’ordinaire à sa place
avaient cédé. Il se rendit compte qu’il serrait les fesses, mais c’était très loin,
dans un autre espace-temps. Il eut la certitude, beaucoup trop brève, que c’était
un rêve, forcément.

Le grand flic lui jeta un coup d’oeil, ses yeux gris pâle toujours curieusement
vides, puis plongea la main dans le coffre et prit le sac qui était apparu quand
Peter avait sorti le beignet. C’était un gros sac de trois litres plein d’une matière
herbeuse d’un vert brunâtre. On aurait dit du tabac brut, mais Peter savait
parfaitement ce que c’était. Le rabat avait été scellé avec du ruban adhésif, et
dessus on avait collé une pastille jaune avec Mr. Smiley - emblème parfait de
ceux qui fumaient comme sa soeur, dont la vie aventureuse aurait pu s’intituler
Au coeur de l’Amérique la plus noire avec des bongos et des pinces à joints. Elle
s’était fait engrosser un jour qu’elle était pétée, avait indubitablement décidé
d’épouser Bill Finney dans le même état, et Peter savait parfaitement qu’elle
avait quitté Reed (très mal notée) parce qu’il y circulait trop de drogue et qu’elle
ne pouvait y résister. Elle avait été franche à ce sujet, au moins, et Peter avait
même fouillé l’Acura avant de quitter Portland. Il avait regardé sous les sacs, et
Mary avait vaguement fourragé dans les vêtements (sans qu’aucun des deux
n’admette ce qu’ils cherchaient, alors que tous deux le savaient), mais ils
n’avaient pas eu l’idée de chercher sous le beignet. Peter pensait maintenant que
c’était plutôt un paquet oublié qu’un paquet dissimulé.

Foutu beignet.

Le flic pressa le sac de son énorme pouce, comme s’il tâtait une tomate. Il
sortit de sa poche un couteau suisse dont il ouvrit la plus petite lame.
« Monsieur l’agent, dit Peter d’une voix faible. Je vous assure que je ne sais
pas comment…

- Chut ! » ordonna le grand flic en pratiquant une minuscule entaille dans le


sac.

Peter sentit la main de Mary s’accrocher à sa manche. Il la saisit, repliant cette


fois ses doigts sur les siens. Il voyait le joli visage de porcelaine de Deirdre, ses
cheveux blonds retombant sur ses épaules en boucles naturelles, ses yeux
toujours un peu perdus.

Sale petite idiote, tu as de la chance que je ne puisse pas te corriger sur-le-


champ !

« Monsieur l’agent… », tenta Mary.

Le flic leva une main, paume vers elle, puis approcha la petite fente de son nez
et renifla. Ses yeux se fermèrent à demi. Quand il les rouvrit, il éloigna le sac de
son visage et tendit l’autre main.

« Donnez-moi vos clés, monsieur, dit-il.

- Monsieur l’agent, je peux tout vous expliquer…

- Donnez-moi vos clés.

- Si vous vouliez bien…

- Etes-vous sourd ? Donnez-moi vos clés. »

Il avait à peine élevé la voix, mais ce fut suffisant pour que Mary fonde en
larmes. Avec l’impression de vivre une expérience extracorporelle, Peter déposa
les clés de la voiture de Deirdre dans la main tendue du flic, puis entoura de son
bras les épaules tremblantes de sa femme.

« Je crains bien que vous ne deviez me suivre », dit le flic.

Il regarda tour à tour Peter et Mary, puis revint sur Peter, et celui-ci comprit
alors ce qui le gênait chez le policier: ses yeux. Ils étaient vifs, comme les
minutes précé- dant le lever du soleil un matin de brouillard, mais ils étaient
aussi morts, en quelque sorte.

Je vous en prie, dit Mary d’une voix mouillée. C’est une erreur. Sa sceur…

- Montez ! dit le flic en montrant sa voiture, sur le toit de laquelle le gyrophare


tournait toujours, brillant même dans la lumineuse clarté du désert.
Immédiatement, je vous prie, monsieur et madame Jackson. »

La banquette arrière était presque inutilisable (pas étonnant, se dit Peter, un


homme aussi grand devait reculer son siège au maximum). Il y avait en outre des
piles de papiers par terre, derrière le siège du chauffeur (dont le dossier était
déformé par le poids du flic), et d’autres encombraient la plage arrière. Peter en
prit un, maculé d’un rond de café autour du visage d’un gosse assis devant une
porte, le regard étonné et vide, qui s’harmonisait parfaitement avec l’état d’esprit
de Peter au même instant. J’EN PRENDS, PRIS, disait la légende sous la photo.

Il y avait un filet de protection entre l’avant et l’arrière de la voiture et aucune


poignée ni rien pour ouvrir les fenêtres à l’arrière. Peter commençait à se prendre
pour un personnage de film (celui qui revenait le plus souvent à son esprit était
Midnight Express), et de tels détails ne faisaient que renforcer cette sensation. A
son avis, il en avait déjà trop dit sur trop de choses, et Mary et lui feraient mieux
de se taire, du moins jusqu’à ce qu’ils arrivent où le Gentil Flic voulait les
emmener. C’était sans doute un bon conseil, mais difficile à suivre, tout de
même. Peter avait une urgente envie de dire au Gentil Flic que c’était une
terrible méprise, qu’il était assistant d’anglais à l’université spécialisé dans la
fiction américaine contemporaine, qu’il venait de publier un essai intitulé James
Dickey et la nouvelle littérature du Sud (travail qui avait suscité beaucoup de
controverses dans les grands centres universitaires traditionnels), et que, de plus,
il n’avait rien fumé depuis des années. Il voulait dire au flic qu’il était peut-être
un peu trop instruit pour le fin fond du Nevada, mais qu’il restait un type tout
simple.

Il regarda Mary, dont les yeux étaient pleins de larmes, et il eut soudain honte
de ce qu’il avait pensé - toujours moi je, moi je, moi je. Sa femme était dans la
même galère que lui, il ferait bien de ne pas l’oublier.

Peter, j’ai tellement peur ! » dit-elle en un murmure qui était presque un


gémissement.
Il se pencha et l’embrassa sur la joue. Il trouva la peau fraîche comme de
l’argile sous ses lèvres.

« Ce n’est pas grave. On va tout arranger.

- Parole d’honneur ?

- Parole d’honneur. »

Après les avoir installés sur le siège arrière de sa voiture le flic était retourné
vers l’Acura, et cela faisait bien deux minutes maintenant qu’il regardait dans le
coffre. Il ne le fouillait pas, il ne touchait à rien, il se contentait de regarder, les
mains croisées dans le dos, comme fasciné. Il sursauta comme un homme
soudain réveillé d’une sieste claqua le coffre et glissa les clés dans sa poche
avant de revenir à la Caprice. Elle pencha à gauche quand il s’assit, et les
ressorts émirent un gémissement fatigué mais presque résigné. Le dossier de son
siège se gonfla un peu plus et Peter grimaça en sentant la pression
supplémentaire contre ses genoux.

C’est Mary qui aurait dû s’asseoir de ce côté, se dit-il, mais c’était trop tard,
maintenant. Trop tard pour bien des choses, en fait.

Le moteur se mit à ronronner, et le flic démarra. Mary se retourna pour


regarder l’Acura s’éloigner derrière eux. Quand elle se rassit face à la route,
Peter vit que les larmes qui attendaient dans ses yeux avaient coulé sur ses joues.

« S’il vous plaît, écoutez-moi ! » dit-elle en s’adressant à la nuque épaisse


avec ses cheveux blonds courts. L’énorme crâne, à nouveau privé du chapeau,
frôlait le toit de la Caprice. « Je vous en prie, d’accord ? Écoutez-moi et essayez
de comprendre. Ce n’est pas notre voiture. Il faut que vous compreniez au moins
ça, et je sais que vous le comprenez, parce que vous avez vu les papiers. C’est
celle de ma belle-soeur. C’est une toxico. La moitié de ses cellules cérébrales…

- Mary… murmura Peter en posant la main sur son bras.

- Non ! dit-elle en se dégageant. Je ne vais pas passer le reste de la journée à


répondre à des questions dans je ne sais quel poste de police perdu, voire dans
une cellule, parce que ta soeur est égoïste, négligente et… et… pau-mée ! »

Peter s’appuya au dossier. Ses genoux étaient toujours compressés et


douloureux, mais il se dit qu’il y survivrait. Il regarda par la fenêtre sale. Ils se
trouvaient à deux ou trois kilomètres de l’Acura, maintenant, et il voyait quelque
chose devant eux, sur le bas-côté de la route, en direction de l’ouest: un véhicule.
Gros. Un camion, peut- être.

Mary avait détourné les yeux du crâne du flic pour ten-ter de croiser son
regard dans le rétroviseur.

« La moitié des cellules cérébrales de Deirdre sont grillées, et l’autre en


vacances permanentes dans la l’île d’Émeraude. Techniquement, on dit aussi
qu’elles sont ” grillées “, et je suis certaine que vous avez déjà vu pas mal de
gens comme elle, monsieur l’agent, même par ici. Ce que vous avez trouvé sous
le pneu de rechange est probablement de l’herbe, vous avez sans doute raison,
mais ce n’est pas notre herbe, vous le voyez bien, n’est-ce pas ? »

Devant, le véhicule, avec son pare-brise teinté tourné vers Fallon, Carson City
et le lac Tahoe, n’était pas un camion, mais un camping-car. Pas un mastodonte,
mais assez grand tout de même, de couleur crème, avec une bande vert foncé sur
le côté. Sur le capot, on avait écrit avec la même peinture vert foncé: QUATRE
JOYEUX VOYAGEURS. Le véhicule était poussiéreux et penchait de façon
bizarre, illogique.

En s’approchant, Peter remarqua quelque chose de curieux: les trois pneus en


vue, celui du conducteur et les deux pneus arrière, semblaient à plat. Il se dit que
le pneu avant droit était sans doute à plat aussi. Quatre pneus à plat justifiaient le
curieux aspect penché du véhicule, mais comment en arrivait-on à crever quatre
pneus d’un coup ? Des clous sur la route ? Du verre ?

Il regarda Mary, mais Mary avait toujours le regard désespérément levé vers le
rétroviseur.

« Si nous avions mis nous-mêmes cette drogue sous le pneu, disait-elle, si elle
était à nous, alors pourquoi, grand Dieu, Peter aurait-il enlevé le pneu pour que
vous la découvriez ? Il aurait très bien pu glisser la main derrière et attraper la
trousse à outils. Il aurait eu un peu de mal, mais il y avait la place. »

Ils dépassèrent le camping-car. La porte latérale était rabattue mais pas


fermée, et les marches étaient descendues, une poupée à leur pied dans la
poussière, sa robe soulevée par le vent.
Peter ferma les yeux. Il ne savait pas, d’ailleurs, s’il les avait fermés ou s’ils
s’étaient fermés tout seuls. Cela n’avait pas beaucoup d’importance. Tout ce
qu’il savait, c’était que le Gentil Flic avait dépassé le camping-car comme s’il ne
l’avait pas vu… ou comme s’il le connaissait déjà très bien.

Des paroles d’une vieille chanson traversèrent son esprit: Il se passe quelque
chose ici… Quoi ? Ce n’est pas très précis…

« Est-ce que vous nous croyez stupides ? demanda Mary alors que le camping-
car disparaissait derrière eux, comme avait disparu l’Acura de Deirdre. Ou
camés ? Est-ce que vous pensez que nous sommes…

- Taisez-vous », dit le flic.

Il avait parlé doucement, mais on ne pouvait ignorer l’agressivité de sa voix.

Mary était penchée en avant, les doigts dans les trous du filet séparant l’avant
et l’arrière de l’habitacle. Ses mains tombèrent sur ses genoux et elle tourna un
visage choqué vers Peter. Elle était femme de professeur, elle avait publié des
poèmes dans une vingtaine de magazines depuis sa première tentative huit ans
plus tôt, elle partici-pait deux fois par semaine à des groupes de discussion, elle
avait sérieusement envisagé de se faire percer le nez… Peter se demanda quand
on avait bien pu pour la dernière fois lui dire de se taire. Il se demanda si
quiconque lui avait jamais dit de se taire.

« Quoi ? demanda-t-elle d’un ton qu’elle voulait peut- être agressif, ou même
menaçant, et qui ne fut que stupé- fait. Que m’avez-vous dit ?

- Je vous arrête, votre mari et vous, sous l’inculpation de possession de


marijuana avec intention de la vendre », dit le flic d’une voix sèche, de robot.

En regardant le tableau de bord, Peter découvrit un ours en plastique collé


entre la boussole et un écran de radar. C’était un petit ours, de la taille des jouets
qu’on gagne dans les foires, et il avait un ressort dans le cou. Il regardait Peter de
ses yeux peints, vides.

C’est un cauchemar, se dit-il, sachant bien que non. C’est forcément un


cauchemar. Je sais que ça semble être la réa-lité, mais ça ne peut l’être.
« Vous n’êtes pas sérieux ! dit Mary d’une petite voix choquée, la voix de
quelqu’un de raisonnable dont les yeux s’emplissaient à nouveau de larmes.
Vous ne pouvez pas être sérieux !

- Vous avez le droit de garder le silence, dit le grand flic de sa voix de robot.
Si vous choisissez de parler, tout ce que vous direz pourra être retenu contre
vous devant un tribunal. Vous avez droit à un avocat. Je vais vous tuer. Si vous
n’en avez pas les moyens, nous vous en commettrons un d’office. Comprenez-
vous vos droits tels que je vous les ai énoncés ? »

Mary regardait Peter, ses yeux immenses et horrifiés lui demandant en silence
s’il avait entendu les quatre mots que le flic, de sa voix de robot parfaitement
uniforme, avait insérés au milieu des phrases traditionnelles. Peter hocha la tête.
Il avait bien entendu. Il glissa sa main entre ses cuisses, certain d’y trouver de
l’humidité, mais il ne s’était pas mouillé. Pas encore, en tout cas. Il entoura de
son bras les épaules de Mary et la sentit trembler. Il pensait toujours au camping-
car derrière eux, à la porte entrouverte, à la poupée gisant dans la poussière de la
route, aux pneus à plat. Et il y avait aussi ce chat mort que Mary avait vu cloué
au panneau de limitation de vitesse.

« Comprenez-vous vos droits ? »

Agis normalement, il n’a sans doute pas la moindre idée de ce qu’il a dit, alors
comporte-toi comme si de rien n’était.

Mais qu’est-ce qui était normal quand vous vous retrou-viez sur le siège
arrière d’une voiture de police conduite par un géant fou, un homme qui venait
de dire qu’il allait vous tuer ?

« Comprenez-vous vos droits ? » demanda à nouveau la voix de robot.

Peter ouvrit la bouche, mais il n’en sortit qu’un coasse-ment.

Le flic tourna alors la tête. Son visage, rougi par le soleil quand il les avait
arrêtés, avait pâli. Ses yeux, très grands, saillaient des orbites comme des billes
de verre. Il s’était mordu les lèvres, comme pour étouffer quelque rage
monstrueuse, et deux filets de sang s’écoulaient sur son menton.

« Comprenez-vous vos droits ? leur hurla le flic alors que la voiture filait à
près de cent à l’heure sur une route à deux voies. Comprenez-vous vos droits,
oui ou non ? Oui ou non ? Oui ou non ? Oui ou non ? Répondez-moi vous, les
Juifs géniaux de New York !

- Oui, cria Peter, nous les comprenons. Mais gardez les yeux sur la route, pour
l’amour du ciel, regardez où vous allez ! »

Le flic continua à les fixer à travers le filet, le visage décoloré, le sang coulant
de sa lèvre inférieure. La Caprice, qui avait commencé à dériver sur la gauche
jusqu’à passer dans l’autre file, se rabattait maintenant à droite.

Ne vous en faites pas pour moi dit le flic d’une voix douce. Oh, non. J’ai des
yeux derrière la tête. En fait, j’ai des yeux presque partout. Vous feriez mieux de
vous en souvenir. »

Il se retourna soudain et ralentit. Le siège appuya à nouveau douloureusement


sur les genoux de Peter, l’immobilisant. Peter prit les mains de Mary dans les
siennes. Elle pressa son visage contre sa poitrine et il sen-tit les sanglots qu’elle
essayait d’étouffer. Ils la traversaient comme le vent. Il regarda le filet par-dessus
son épaule. La tête de l’ours oscillait sur son ressort.

« Je vois des trous comme des yeux, dit le flic. Mon esprit en est plein. »

Il ne dit plus rien jusqu’à ce qu’ils soient en ville.

Les dix minutes que prit le trajet furent très longues pour Peter Jackson. Le
poids du flic contre ses genoux semblait augmenter à chaque tour de la trotteuse
de sa montre, et ses jambes ne tardèrent pas à s’ankyloser, ses pieds à
s’engourdir, au point qu’il se demanda comment il pourrait encore tenir debout si
jamais cette équipée finis-sait un jour. Il avait mal à la vessie. Il avait mal à la
tête. Il se rendait compte que Mary et lui se trouvaient dans de sales draps, mais
il était incapable de le comprendre réellement. Chaque fois qu’il approchait
d’une véritable com-préhension, il se produisait un court-circuit dans sa tête. Ils
étaient en route pour rentrer à New York. On les y attendait. Quelqu’un arrosait
leurs plantes. Tout ce qui venait de se passer n’était pas réel. Impossible.

Mary attira son attention par une pression de la main et pointa son doigt vers
sa fenêtre. Il y avait un panneau indiquant simplement DÉSOLATION avec une
flèche à droite.
Le flic ralentit à peine avant de tourner à droite. La voiture pencha et Peter
sentit Mary inspirer en catastrophe. Elle allait crier. Il lui posa la main sur la
bouche et murmura:

« Il va y arriver, j’en suis certain, on ne va pas se retourner. »

Mais il n’en était pas sûr du tout jusqu’à ce qu’il sente l’arrière de la voiture
adhérer de nouveau à la route après un dérapage. Un instant plus tard, ils filaient
vers le sud sur une petite route noire à une voie.

Environ deux kilomètres plus loin, ils passèrent devant un panneau:


L’ÉGLISE ET LES ORGANISATIONS CIVIQUES DE DÉSOLATION VOUS
SOUHAITENT LA BIENVENUE ! Les mots « Église » et « organisations
civiques » avaient été recouverts de peinture jaune, mais restaient lisibles. Au-
dessus, avec la même peinture en bombe, on avait ajouté les mots CHIENS
MORTS en lettres capitales irrégulières. La liste des Églises et des organisations
civiques suivait, mais Peter n’essaya pas de la lire, fasciné qu’il était par un ber-
ger allemand pendu au panneau et dont les pattes arrière oscillaient à quelques
centimètres de la terre sombre et humide imbibée de son sang.

Les mains de Mary serraient les siennes comme un étau. Il fut heureux de
cette pression. Il se pencha à nouveau vers elle, enfouit son visage dans l’odeur
douce de son parfum, dans l’odeur aigre de sa peur, jusqu’à ce que ses lèvres se
pressent contre son oreille.

« Ne dis pas un mot, n’émets pas un son, murmura-t-il. Hoche la tête si tu me


comprends. »

Elle hocha la tête et Peter se redressa.

Ils passèrent devant une aire de stationnement pour caravanes derrière une
clôture en bois. La plupart des caravanes étaient petites et avaient connu des
jours meilleurs. Entre certaines d’entre elles, du linge triste claquait au vent
brûlant du désert. L’une d’elles arborait une pancarte disant:

JE SUIS UN FILS DE PUTE QUI PORTE UN FLINGUE, BOIT DE LA


GNOLE, LIT LA BIBLE ET CASSE DU CLINTON ! LE CHIEN, C’EST
RIEN, FAITES PLUTOT GAFFE A SON PROPRIÉTAIRE !
Sur le toit d’un vieil Airstream, au bord de la route, une grande parabole se
dressait vers un satellite. Le véhicule portait aussi une pancarte de métal peinte
en blanc d’où la rouille coulait comme de vieilles larmes de sang:

CENTRE DE TÉLÉCOMUNNICATIONS PROPRIÉTÉ DU CAMP DE


CARAVANING DU SERPENT A SONAITES. DÉFANSE D’ENTRER !
RONDES DE POLICE !

Au-delà du camp de caravaning du Serpent à Sonnette, une longue baraque


préfabriquée au toit et aux murs en tôle ondulée rouillée portait un écriteau
indiquant: COMPAGNIE MINIERE DE DÉSOLATION. Sur un côté, un parking
accueillait une douzaine de voitures et de camionnettes. Un instant plus tard, ils
passèrent devant le café de la Rose des Sables.

Puis ils arrivèrent à la « ville ». Désolation, Nevada, consistait en deux rues


qui se croisaient à angle droit (un feu, clignotant orange des quatre côtés pour
l’instant, était suspendu au milieu) et deux bâtiments commerciaux. On aurait dit
que la plupart des façades étaient fausses. Il y avait le casino du club du Hibou et
un café, une épicerie, une laverie, un bar avec à la fenêtre une pancarte disant:
BIENVENUE DANS CETTE TOLE, une quincaillerie-drogue- rie, un cinéma -
l’Ouest américain -, et quelques autres commerces, dont aucun n’avait l’air bien
prospère. On aurait même dit que le cinéma était fermé depuis des siècles. Seul
un R tordu pendait encore de sa marquise défoncée et sale.

Dans l’autre direction, d’est en ouest, quelques maisons de bois et d’autres


caravanes. Rien ne semblait bouger, hormis la voiture du flic géant entre les
buissons roulant sur la route en bonds paresseux.

Moi aussi je dégagerais la rue, si je voyais arriver ce type, se dit Peter. Et


plutôt deux fois qu’une !

Au-delà de la ville se dressait un énorme mur incurvé auquel menait une large
route de terre pour quatre files de voitures au moins qui montait en deux amples
courbes. Le reste de ce rempart incurvé, haut de plus de cent mètres, était zébré
de fissures qui lui donnaient l’aspect d’une vieille peau ridée. Au pied du cratère
(il se dit que ce devait être un cratère, résultat de quelque opération minière), des
camions s’alignaient contre un long bâti-ment en tôle ondulée avec un tapis
roulant à chaque extré- mité. L’immense mur ridé derrière eux les faisait
ressembler à des jouets.

Leur hôte reprit la parole pour la première fois depuis qu’il leur avait dit qu’il
avait l’esprit plein de trous - si c’était bien ce qu’il avait dit.

« Serpent à Sonnette Numéro Deux, appelé parfois le Puits Chinois, dit-il sur
le ton enjoué du guide touristique pas encore blasé. Le vieux Numéro Deux a été
ouvert en 1951, et de 1962 jusqu’à la fin des années soixante-dix, c’était la plus
grande mine de cuivre à ciel ouvert des États-Unis, peut-être du monde. Et puis
elle s’est épuisée. On l’a rouverte il y a deux ans, parce que les nouvelles
technologies permettent de rentabiliser même les petits filons. La science, hein !
Bon sang ! »

Mais rien ne bougeait là-haut, rien que Peter pût voir, bien qu’on fût un jour
de semaine; il ne distingua qu’un rassemblement de camions près de ce qui
semblait être une sorte d’atelier de triage, et un autre camion - à ridelles celui-là
- garé en bordure de la route gravillonnée conduisant au sommet. Aux extrémités
du long bâtiment métallique, les tapis étaient arrêtés.

Le flic traversa le centre du village, et quand ils passè- rent sous le feu
clignotant Mary serra deux fois la main de Peter. Il suivit son regard et vit trois
bicyclettes au milieu de la rue qu’ils croisaient. Elles étaient à un pâté de
maisons d’eux, et ils les virent, posées sur leur selle, les roues tournant dans les
bourrasques comme des ailes de mou-lin. Mary regarda son époux, les yeux plus
écarquillés que jamais. Peter lui serra la main et émit un « chut » discret.

Le flic mit son clignotant à gauche - plutôt drôle, étant donné les circonstances
- et pénétra dans un petit parc de stationnement au pavage récent et entouré de
trois murs de brique. On avait peint de belles lignes blanches sur l’asphalte bien
lisse. Sur le mur du fond, une pancarte disait:

RÉSERVÉ EXCLUSIVEMENT AUX EMPLOYÉS ET AUX SERVICES


MUNICIPAUX. VEUILLEZ RESPECTER CETTE AIRE DE
STATIONNEMENT.

Il n’y a qu’au Nevada qu’on peut demander de respecter une aire de


stationnement, se dit Peter. A New York, on aurait sans doute écrit: LES
VÉHICULES NON AUTORISÉS SERONT VOLÉS ET LEURS
PROPRIÉTAIRES DÉVORéES.

Il y avait quatre ou cinq voitures garées là, dont un vieux break Ford, qui
portait la mention CHEF DES POMPIERS et une autre voiture de police, en
meilleur état que celle du pompier en chef, mais pas aussi neuve que celle que
conduisait leur ravisseur. C’est sur l’unique emplacement réservé aux handicapés
que le Gentil Flic se gara. Il arrêta le moteur et resta assis un moment, tête
baissée, les doigts tapotant le volant, fredonnant tout bas un air que Peter crut
identifier comme « Le Dernier Train pour Clarksville ».

« Ne nous tuez pas, dit soudain Mary d’une voix tremblante et pleine de
larmes. Nous ferons ce que vous voudrez, mais je vous en prie, ne nous tuez pas
!

- Fermez vos sales gueules de Juifs », répondit le flic.

Il n’avait pas levé la tête et continuait de tapoter le volant du bout de ses gros
doigts.

« Nous ne sommes pas juifs ! dit soudain Peter d’une voix qui n’était pas
effrayée mais rageuse, ce qui lui sem-bla curieux parce qu’il n’avait jamais eu
aussi peur de sa vie. Nous sommes… eh bien… presbytériens, je crois. Qu’est-ce
que c’est que cette histoire de Juifs ? »

Mary regarda son mari, horrifiée, puis à travers le filet pour voir comment le
grand fou réagissait. Au début, il ne fit rien, il resta assis tête baissée à pianoter.
Puis il prit son chapeau et sortit de la voiture. Peter se pencha un peu pour voir le
flic mettre son chapeau. L’ombre du géant était toujours réduite, mais elle n’était
plus concentrée autour de ses pieds. Peter regarda sa montre; il était presque
quatorze heures trente. Moins d’une heure plus tôt, le principal problème qui les
occupait, sa femme et lui, était de savoir où ils dormiraient le soir, son seul souci
était de manquer de pastilles pour l’estomac.

Le flic se pencha et ouvrit la porte arrière gauche.

« Je vous prie de sortir du véhicule », dit-il.

Ils se glissèrent hors de leur siège, Peter le premier, et regardèrent, dans la


chaude lumière, l’homme en uniforme kaki, ceinturon Sam Browne et chapeau
de cow-boy.
« On va faire le tour de l’immeuble municipal, dit le flic. Vous prendrez à
gauche sur le trottoir pour gagner la façade principale. Et vous m’avez bien l’air
de Juifs. Tous les deux. Vous avez ces grands nez qui sont un signe
incontestable.

- Monsieur… commença Mary.

- Non, marchez ! tournez à gauche. N’abusez pas de ma patience. »

Ils marchèrent et leurs pas sur le goudron noir leur semblèrent très sonores.
Peter ne cessait de penser au petit ours en plastique sur le tableau de bord de la
voiture, à sa tête oscillante et à ses yeux peints. Qui avait bien pu le donner à ce
grand flic ? Sa nièce préférée ? Sa fille ? Le Gentil Flic ne portait pas d’alliance,
Peter l’avait remarqué tandis qu’il regardait les doigts de l’homme tapoter le
volant, mais cela ne signifiait pas qu’il n’avait jamais été marié. L’idée qu’une
femme mariée à cet homme puisse un jour demander le divorce n’étonna pas du
tout Peter.

Il entendit un grincement monotone au-dessus de lui, et découvrit, un peu plus


loin dans la rue, une girouette qui tournait rapidement sur le toit du bar, la
Chope. C’était un nain portant un tonneau d’or sous un bras et arborant un
sourire ravi sur son vïsage tournoyant.

« A gauche, crétin, dit le flic d’un ton plus résigné qu’impatient. Tu sais où est
ta gauche ? On vous apprend donc pas ça, à vous, les presbytériens pédés de
New York ? »

Peter tourna à gauche. Mary et lui marchaient toujours côte à côte, main dans
la main. Ils arrivèrent devant trois marches de pierre conduisant à une double
porte en verre teinté moderne. Le bâtiment dans son ensemble était, lui,
beaucoup moins moderne. Une pancarte peinte en blanc accrochée aux briques
décolorées proclamait qu’il s’agissait de l’hôtel de ville de Désolation. En
dessous, sur les portes, figurait la liste des bureaux et services: Maire, Affaires
scolaires, Pompiers, Police, Affaires sanitaires, Services sociaux, Bureau des
mines. En bas de la porte de droite il était écrit: MONSIEUR LE MAIRE
REÇOIT LE VENDREDI A 13 H ET SUR RENDEZ-VOUS.

Le flic s’arrêta au pied des marches et regarda les Jackson d’un air bizarre.
Bien qu’il fît une chaleur accablante, plus de trente degrés, sans doute, il ne
semblait pas du tout transpirer. Derrière eux, la girouette brisait toujours le
silence de son grincement sinistre.

« Vous êtes Peter, dit le flic.

- Oui, Peter Jackson, répondit-il après s’être humecté les lèvres.

- Et vous êtes Mary.

- C’est cela.

- Alors, où est Paul ? demanda le flic en leur jetant un regard amusé tandis que
le nain grinçait et tournait sur le toit du bar derrière eux.

- Quoi ? demanda Peter. Je ne comprends pas c…

- Comment pouvez-vous chanter ” Five Hundred Miles ” ou ” Leaving on a


Jet Plane ” sans Paul ? »

Il ouvrit la porte de droite et de l’air conditionné s’y engouffra aussitôt. Peter


eut le temps de sentir sa fraî- cheur bienfaisante avant que Mary pousse un cri.
Ses yeux s’étaient adaptés plus vite que ceux de son mari à la pénombre baignant
le vestibule, mais il vit très vite ce qui l’avait fait crier. Une petite fille d’environ
six ans était éten-due au pied de l’escalier, à demi redressée contre les quatre
dernières marches, une main relevée au-dessus de la tête, paume ouverte. Ses
cheveux blond pâle avaient été attachés en deux couettes. Elle avait les yeux
grands ouverts et sa tête formait un angle bizarre avec son torse. Peter comprit
immédiatement à qui appartenait la poupée au pied des marches du camping-car.
QUATRE JOYEUX VOYAGEURS, lisait-on sur le capot - un qualificatif hors
de propos à l’heure actuelle. Il en eut aussi la certitude.

« Bon sang ! dit le flic d’une voix neutre. Je l’avais com-plètement oubliée !
On ne peut pas toujours penser à tout, hein ? Même si on se donne du mal ! »

Mary cria à nouveau, les doigts recroquevillés devant sa bouche, et tenta de


faire demi-tour.

« Oh, que non, ma petite dame ! C’est une très mauvaise idée ! » dit le flic.

Il la prit par l’épaule et la poussa vers la porte qu’il tenait ouverte. Elle tituba à
travers le petit vestibule, les bras tendus dans son effort désespéré pour rester en
équilibre, pour ne pas tomber sur l’enfant morte avec son jean et son T-shirt
MotoKops 2200.

Peter regardait sa femme quand le flic le saisit à deux mains. Il retenait


maintenant la porte avec ses fesses et son visage était ouvert, amical, et par-
dessus tout, il avait l’air sain - comme si un bon ange avait gagné, au moins
temporairement, la bataille. Peter eut un instant d’espoir et n’identifia pas tout de
suite l’objet qui lui pressait l’estomac: le monstrueux automatique du flic. Il
pensa à son père qui parfois appuyait ses remontrances de deux doigts chargés
d’enfoncer ses conseils dans le crâne de son fils - du genre: Une fille ne tombe
pas enceinte si l’un des deux a gardé son pantalon, mon gars.

Il ne se rendit pas compte que c’était le pistolet, et non l’énorme doigt boudiné
du flic, avant que Mary hurle:

« Non ! Oh, non !

- Ne…

- Je me fous que vous soyez juif ou hindou ! dit le flic en serrant Peter contre
lui, lui malaxant l’épaule de la main gauche tandis qu’il relevait le chien de son
45 de la droite. A Désolation, on se moque de ce genre de choses. »

Il appuya trois fois. Il tira peut-être encore, mais Peter Jackson n’entendit que
trois coups, étouffés par son estomac mais néanmoins très sonores. Une vague de
chaleur envahit sa poitrine et descendit en même temps dans ses jambes, et il
entendit quelque chose de mouillé tomber sur ses chaussures. Il entendit Mary,
qui criait toujours, mais comme de loin, de très loin.

Maintenant, je vais me réveiller dans mon lit, se dit Peter tandis que ses
genoux ployaient et que le monde commen- çait à s’éloigner, aussi lumineux que
le soleil de l’après-midi sur les flancs métallisés d’un wagon de chemin de fer
filant dans le lointain. Maintenant, je vais…

Ce fut tout. Sa dernière pensée, alors que l’obscurité l’avalait pour toujours, ne
fut pas vraiment une pensée mais une image: l’ours sur le tableau de bord, près
de la boussole du flic. La tête qui dodelinait. Les yeux peints qui le regardaient
fixement. Les yeux se transformèrent en trous, l’obscurité en sortit d’un coup.
C’était fini pour lui.
Chapitre 2

Ralph Carver était quelque part tout au fond d’un trou noir et ne voulait pas
remonter. Il sentait la douleur physique qui le guettait - une cuite, peut-être, et
une sacrée cuite, s’il pouvait sentir sa tête douloureuse même dans son sommeil -
mais pas seulement ça. Quelque chose d’autre. Quelque chose en relation avec
(Kirsten)

ce matin. Quelque chose en relation avec

(Kirsten)

leurs vacances. Il s’était soûlé, sans doute, et il avait dû se donner en spectacle


de façon répugnante. Ellie devait lui en vouloir, mais tout ça ne semblait pas
suffisant pour expliquer son état abominable…

Des cris. Quelqu’un criait. Mais au loin.

Ralph tenta de s’enfoncer plus profondément encore dans l’obscurité, mais des
mains le saisirent aux épaules et commencèrent à le secouer. Chaque secousse
envoyait une douleur monstrueuse dans sa pauvre tête cuitée.

« Ralph ! Ralph, réveille-toi ! Il faut que tu te réveilles ! »

Ellie. Ellie le secouait. Etait-il en retard pour le travail ? Comment pouvait-il


être en retard pour le travail ? Ils étaient en vacances.

Puis un bruit fulgurant pénétra l’obscurité comme le faisceau d’une lampe


puissante - des coups de feu. Quatre, une pause, un cinquième.

Il ouvrit les yeux et s’assit, sans savoir sur l’instant où il était ni ce qui se
passait, sachant seulement qu’il avait horriblement mal à la tête, une tête qui lui
paraissait aussi grosse que celle des personnages de chez Macy’s pour la parade
de Thanksgiving, à New York. Un truc poisseux, comme de la confiture ou du
sirop d’érable, recouvrait tout un côté de son visage. Ellie le regardait, un oeil
exorbité et affolé, l’autre presque perdu dans les boursouflures violettes d’une
chair tuméfiée.

Des cris. Quelque part. Une femme. En dessous d’eux. Peut-être…

Il tenta de se lever, mais ses genoux se dérobèrent. Il tomba en avant du lit sur
lequel il était assis (sauf que ce n’était pas un vrai lit, plutôt un lit de camp), et se
retrouva à quatre pattes. Un nouvel éclair de douleur lui traversa la tête, et
pendant un instant il crut que son crâne allait s’ouvrir comme une coquille
d’oeuf. Il regarda ses mains à travers les mèches de cheveux collées. Elles
étaient toutes deux maculées de sang, la gauche beaucoup plus rouge que la
droite. En les regardant, la mémoire

(Kirsten ô Seigneur ! Ellie, retiens-le)

explosa soudain dans sa tête comme un feu d’artifice empoisonné et il cria,


cria à ses mains ensanglantées, cria quand ce qu’il avait essayé d’évacuer de sa
conscience tomba dans son esprit comme une pierre dans une mare. Kirsten était
tombée dans l’escalier…

Non. Pas tombée. On l’avait poussée.

Le fou à lier qui les avait amenés ici avait poussé sa fille de sept ans dans
l’escalier. Ellie avait tenté de la retenir, et le fou à lier lui avait assené un coup de
poing dans l’oeil. Ellie était tombée elle aussi, mais sur les marches, alors que
Kirsten avait plongé directement en bas, les yeux grands ouverts, pleins de
stupéfaction. Ralph ne pensait pas qu’elle avait compris ce qui se passait, et s’il
pouvait encore se raccrocher à quelque chose, il se raccrocherait à ça: tout était
arrivé trop vite pour qu’elle ait vraiment compris. Et elle avait heurté le sol. Elle
avait roulé, ses pieds s’élevant en l’air, puis retombant en arrière. Et il y avait eu
ce bruit, ce bruit horrible comme une branche qui craque sous le poids de la
neige, et soudain, tout en elle avait changé, il avait vu le changement avant
même qu’elle s’immobilise au pied de l’escalier, comme si ce n’était plus une
petite fille qui gisait là, mais un mannequin, un épou-vantail bourré de paille.

Ne pense pas ça, ne pense pas ça, je te défends de penser ça.

Sauf qu’il le fallait. La façon dont elle avait atterri… La façon dont elle s’était
arrêtée au pied de l’escalier avec la tête sur le côté…

Du sang frais tombait sur sa main gauche. Apparemment, quelque chose


n’allait pas de ce côté de sa tête. Qu’était-il arrivé ? Le flic l’avait-il frappé aussi,
peut-être avec la poignée de cette arme monstrueuse qu’il portait ?
Probablement, mais cet épisode était presque totalement effacé. Il arrivait à se
souvenir de l’abominable dégringo-lade de sa fille, de la façon dont elle avait
glissé sur les der-nières marches, dont elle s’était arrêtée, la tête penchée d’un
côté, et c’était tout. Seigneur, n’était-ce pas suffisant ?

« Ralph ? appelait Ellie hors dhaleine en le tirant par la manche. Ralph, lève-
toi ! S’il te plaît, lève-toi !

- Papa ! Papa ! appela David de plus loin. Est-ce qu’il va bien, maman ? Il
recommence à saigner, non ?

- Non… non, il…

- Si, je le vois. A la tête. Papa, tu vas bien ?

- Oui. »

Il posa un pied sur le sol, saisit le bord du lit et se leva péniblement. Le sang
voilait son oeil gauche. La paupière tombait comme si elle avait été trempée
dans du plâtre. Il l’essuya du poignet, et cette nouvelle douleur le fit tres-saillir;
son arcade sourcilière gauche lui donnait l’impression d’avoir été passée à
l’attendrisseur à viande. Il tenta de se retourner vers l’endroit d’où lui parvenait
la voix de son fils et faillit tomber. C’était comme s’il se trouvait sur un bateau.
Il avait perdu le sens de l’équilibre, et même quand il réussit à tenir debout, il y
avait quelque chose dans sa tête qui semblait toujours tanguer et rouler, tourner,
tourner encore. Ellie le retint, le soutint, l’aida à avancer.

« Elle est morte, n’est-ce pas ? » demanda Ralph.

Sa voix rauque sortit d’une gorge tapissée de sang, comme après un


épouvantable saignement de nez. Il n’arrivait pas à croire ce qu’il avait entendu
dire à cette voix, mais il pensa qu’avec le temps, il y arriverait, et c’était le pire.
Avec le temps, il y arriverait.

« Kirsten est morte ?

- Je crois, oui, répondit Ellie. Tiens-toi aux barreaux, Ralph, si tu peux. Tu vas
me faire tomber. »
Ils se trouvaient dans une cellule. Devant lui, juste un peu trop loin, se
dressaient les barreaux, peints en blanc avec une peinture épaisse qui par
endroits avait coulé et séché en amas grumeleux. Ralph réussit à faire un pas et
s’y agrippa. Il vit un bureau au milieu d’un espace carré, comme un décor de
scène pour une pièce minimaliste. Dessus, il y avait des papiers, un fusil à deux
canons et une poignée de grosses cartouches vertes. Rangé sous le bureau, le
fauteuil à l’ancienne, en bois, avec des roulettes. On avait mis un coussin vert
dessus, comme si la personne qui s’y asseyait d’ordinaire avait des hémorroïdes
ou quelque autre problème intime. Un plafonnier avait attiré des générations de
mouches, qui formaient des ombres grotesques dans le globe.

Il y avait des cellules sur trois côtés de la pièce. Celle du milieu, probablement
réservée aux ivrognes, était vaste et vide. Ralph et Ellie Carver se trouvaient
dans une autre, plus petite. Une deuxième petite cellule à leur droite était vide.
En face d’eux, encore deux petites cellules; dans l’une, leur fils de onze ans,
David, et un homme aux cheveux blancs. Ralph ne voyait rien d’autre de
l’homme, car il était assis sur la couchette, la tête dans ses mains. Quand la
femme se remit à crier, en bas, David se tourna dans cette direction, où une porte
ouverte donnait sur l’escalier

(Kirsten, Kirsten qui tombe, son cou qui se brise)

descendant vers la rue, mais l’homme aux cheveux blancs, lui, ne réagit pas.

Ellen s’approcha de son mari et lui entoura la taille de son bras. Ralph prit le
risque de lâcher un barreau pour lui saisir la main.

Des pas lourds montaient l’escalier, avec un bruit de frottement. On leur


amenait de la compagnie, quelqu’un qui ne se laissait pas faire.

« Il faut l’aider ! criait-elle. Il faut aider Peter ! Il… »

Elle fut projetée dans la pièce qu’elle traversa avec une curieuse grâce de
ballerine, titubant sur la pointe de ses pieds chaussés de blanc, les bras écartés,
les cheveux volant, en jean et chemise bleue délavée. Elle se cogna au bureau,
ses cuisses s’écrasant sur le bord assez violemment pour que la table recule vers
la chaise. Alors, de l’autre côté de la pièce, David se mit à hurler, il bondit der-
rière les barreaux comme un oiseau en cage, hurla d’une voix sauvage et affolée
que Ralph n’avait encore jamais entendue, dont il n’avait jamais soupçonné
l’existence.
« Le fusil, madame ! criait David. Prenez le fusil ! Tuez-le ! Tuez-le, madame,
tuez-le ! »

L’homme aux cheveux blancs finit par lever son vieux visage buriné par le
désert. Les cernes profonds sous ses yeux aqueux lui donnaient un air de chien
battu.

« Prenez-le, coassa le vieil homme. Pour l’amour de Dieu, madame ! »

La femme en jean et chemise bleue tourna la tête en direction de la voix de


l’enfant, puis regarda vers l’escalier d’où venaient les pas lourds.

« Allez-y ! renchérit Ellen. Il a tué notre fille, il nous tuera tous, allez-y ! »

La femme en jean et chemise bleue tendit la main vers le fusil.

Jusqu’au Nevada, tout s’était bien passé.

Ils étaient quatre joyeux voyageurs de l’Ohio en route pour le lac Tahoe, où
Ellen Carver et les enfants nage-raient, se promèneraient et visiteraient la région
pendant dix jours, tandis que Ralph Carver jouerait - lentement, pour le plaisir, et
avec une énorme concentration. Ce serait leur quatrième visite dans le Nevada,
leur seconde au lac Tahoe, et il continuerait à suivre la règle d’or qu’il avait
établie: il arrêterait quand il aurait soit: a) perdu mille dollars, soit: b) gagné dix
mille dollars. Lors de leurs trois voyages précédents, il n’était arrivé à aucune de
ces limites. Une fois il était rentré à Columbus avec les cinq cents dollars de sa
mise intacts, une autre avec deux cents dollars, et l’année précédente il était
rentré avec plus de trois mille dollars dans la poche intérieure gauche de sa veste
de safari porte-bonheur. Pendant ce trajet de retour, ils étaient descendus dans les
Hilton et autres Sheraton au lieu des campings, et les parents avaient fait l’amour
tous les soirs. Ralph considérait que c’était plutôt phénoménal pour des gens
approchant de la quarantaine.

« Tu dois en avoir assez des casinos, avait-il dit en février alors qu’ils
commençaient à organiser leurs vacances. On pourrait essayer la Californie,
cette fois ? Le Mexique ?

- Bien sûr, pour qu’on attrape tous la dysenterie, avait répondu Ellen. On
regarderait le Pacifique entre les planches de la casa de popo, comme ils doivent
dire là- bas !
- Et le Texas ? On emmènerait les gosses voir Alamo.

- Trop chaud, trop historique. Au lac Tahoe, il fait frais, même en juillet, et les
gosses adorent. Moi aussi. Et tant que tu ne viens pas me demander mon argent
quand tu es a sec…

- Tu sais que jamais je ne ferais ca ! » avait-il dit d’un ton choqué, qui n’était
pas feint.

Ils étaient tous deux assis à la table de la cuisine, dans leur maison de
Wentworth, banlieue résidentielle de Columbus, près de leur frigidaire couvert
de marguerites magnétiques, les brochures touristiques étalées devant eux,
ignorant l’un comme l’autre que les dés étaient déjà lancés et que leur première
perte serait leur fille.

« Tu sais ce que je t’ai dit…

- Oui, qu’une fois qu’on est accro, on ne joue plus. Je sais, je m’en souviens.
Tu aimes le lac, j’aime le lac, les gosses aiment le lac. Tahoe est ce qu’il nous
faut. »

Ils avaient donc pris les réservations, et aujourd’hui - si on était encore


aujourd’hui - ils étaient sur la nationale 50, « la route la plus déserte d’Amérique
», et ils filaient vers l’ouest, vers les hautes sierras. Kirsten jouait avec Melissa
Chérie, sa poupée préférée, Ellen faisait la sieste, et David était assis près de lui.
Il regardait par la fenêtre, le menton dans ses mains. Un peu plus tôt, il avait lu la
bible que son nouveau copain le pasteur lui avait donnée (Ralph espérait que ce
type n’était pas pédé - il était marié, c’était une bonne chose, mais quand même,
on ne savait jamais), puis il avait coché la page et rangé la bible dans le placard.
Ralph avait envisagé de demander au gamin à quoi il pensait, ce que c’était que
cette histoire de bible, mais autant s’adresser à une bûche. David (qui détestait
qu’on lui donne le diminutif habituel de Dave) était un enfant étrange, qui ne
leur ressemblait ni à l’un ni à l’autre. Ni à sa soeur, d’ailleurs. Ce soudain intérêt
pour la religion - son « trip mystique », comme disait Ellen - n’était qu’une de
ses nombreuses bizarreries. Cela lui passerait, probablement, et, en attendant, le
gamin ne citait jamais la Bible à propos du jeu, des jurons, ou du fait que son
père évitait de se raser le dimanche, et c’était toujours ça. Ralph adorait son fils,
et cet amour pouvait inclure une multitude de bizarreries. C’était d’ailleurs le
propre de l’amour.
Il allait demander à David s’il voulait jouer aux vingt questions - il n’y avait
pas grand-chose à voir dehors depuis qu’ils avaient quitté Ely le matin, et il
s’ennuyait comme un rat mort - quand il sentit la direction mollir soudain entre
ses mains et entendit le ronronnement des pneus sur la route se transformer en
claquements répétés.

« Papa ? demanda David d’un air sérieux mais pas inquiet, ce qui était une
bonne chose. Est-ce que ca va ?

- Tiens-toi bien, avait-il répondu en commençant à freiner. Ça risque de


secouer un peu. »

Maintenant, agrippé aux barreaux et regardant la femme affolée qui


représentait sans doute leur dernier espoir de survivre à ce cauchemar, il se
disait: Je ne me rendais vraiment pas compte à quel point on allait être secoués,
vraiment pas.

Cela lui déchirait la tête de crier, mais il cria tout de même, sans se rendre
compte qu’il avait presque la même voix que son fils.

« Tirez-lui dessus, madame, tuez-le ! »

Ce dont Mary Jackson se souvint, ce qui lui fit prendre le fusil alors qu’elle
n’avait jamais tenu d’arme - ni fusil, ni pistolet - de toute sa vie, fut la phrase
que le flic avait glis-sée dans l’énoncé de leurs droits: Je vais vous tuer.

Et il pensait ce qu’il disait. O Seigneur, oui !

Elle se retourna, l’arme à la main. Le grand flic blond s’encadrait dans la porte
et la regardait de ses yeux gris brillants mais vides.

« Tirez-lui dessus, madame, tuez-le ! » cria un homme.

L’homme était dans une cellule à la droite de Mary, à côté d’une femme dont
un des yeux était si tuméfié que l’ecchymose descendait sur la joue, comme si on
lui avait injecté de l’encre noire sous la peau. L’homme, le côté gauche de son
visage couvert de sang à demi séché, avait l’air encore plus mal en point.
Le flic courut vers elle, ses lourdes bottes martelant le plancher à grand fracas.
Mary recula vers la cellule vide au fond de la pièce tout en relevant les deux
chiens du fusil. Elle épaula. Elle n’avait pas la moindre intention de le mettre en
garde. Il venait de tuer son mari de sang-froid et elle ferait l’économie des
sommations d’usage.

Ralph freina en retenant le volant de toute la force de ses épaules, le laissant


osciller un peu dans ses mains, mais pas trop. Il sentit le camping-car lui
échapper. On lui avait expliqué que, pour contrôler une crevaison à pleine
vitesse, il fallait laisser le véhicule déraper - un peu, en tout cas. Mais - mauvaise
nouvelle, les gars - il n’avait pas l’impression qu’il s’agissait seulement d’une
crevaison.

Il regarda Kirsten dans le rétroviseur. Elle avait cessé de jouer avec Melissa
Chérie et la serrait maintenant contre elle. Kirsten savait qu’il se passait quelque
chose, mais elle ne comprenait pas quoi.

« Kirsten, assieds-toi ! lui cria-t-il. Mets ta ceinture ! »

Mais c’était déjà terminé. Il avait amené le Wayfarer sur le bas-côté de la


route, arrêté le moteur et essuyé la sueur de son front avec le dos de sa main.
Finalement, il ne s’en était pas mal sorti. Il n’avait même pas renversé le vase de
fleurs du désert posé sur la table à l’arrière. Ellen et Kirsten les avaient cueillies
derrière le motel, à Ely, ce matin pendant que David et lui chargeaient le
camping-car et réglaient la note.

« Bien négocié, papa, déclara David d’une voix objective.

- Arrêt pipi ? demanda Ellen en s’asseyant, l’air hagard. Pourquoi sommes-


nous penchés comme ca, Ralph ?

- Nous avons eu un… »

Il s’interrompit en voyant dans le rétroviseur extérieur une voiture de police


qui arrivait en trombe, son gyrophare en action. Ses freins hurlèrent et elle
s’arrêta à une centaine de mètres derrière eux. Le plus grand flic que Ralph ait
jamais vu bondit hors de la voiture et tira son arme. Ralph sentit tous ses nerfs en
éveil.
Le flic regarda à droite et à gauche, son arme levée à hauteur d’épaule, pointée
vers le ciel sans nuages. Puis il décrivit un cercle. Quand il fut à nouveau face au
camion, il regarda droit dans le rétroviseur extérieur, pour croiser les yeux de
Ralph, semblait-il. Le flic leva les deux mains au-dessus de sa tête et les abaissa
violemment, avant de les relever et de les rabaisser, pantomime qui signifiait
sans aucun doute possible: Restez où vous êtes, ne bougez pas !

« Ellie, verrouille les portes arrière », dit Ralph en appuyant sur son propre
bouton.

David, qui le regardait, fit de même de son côté sans qu’on le lui ait demandé.

« Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? demanda Ellen d’un air hésitant.

- Je n’en sais rien, mais il y a un flic derrière nous qui semble assez excité. »

Derrière, là où j’ai crevé un… des pneus.

Le flic se pencha et ramassa quelque chose sur la route. C’était une lanière qui
envoyait des petits éclairs phospho-rescents comme les franges d’une robe du
soir en lamé. Il la ramena vers sa voiture, son extrémité traînant sur le remblai,
l’arme toujours dans son autre main levée. Il semblait vouloir regarder dans
toutes les directions à la fois.

Ellen ferma le hayon et la porte latérale et revint vers l’avant.

« Mais qu’est-ce qu’il y a donc ?

- Je te l’ai dit. Je n’en sais rien. Mais ça n’a pas l’air très… encourageant »,
dit-il en montrant le rétroviseur du doigt.

Ellen se pencha, les mains sur les genoux, et regarda avec Ralph le flic jeter la
lanière sur le siège arrière, puis se redresser en tenant l’arme à deux mains.
Ralph ne comprit que plus tard combien cette mise en scène muette avait été
parfaitement orchestrée.

Kirsten vint rejoindre sa mère et se mit à lui cogner les fesses avec Melissa
Chérie.

« Fesses, fesses, fesses, fesses, chantonna-t-elle. Comme on aime les grosses


fesses de maman !

- Kirsten, arrête. »

D’ordinaire, il aurait fallu le lui répéter deux ou trois fois pour qu’elle obéisse,
mais quelque chose dans la voix de sa mère la fit s’arrêter sur-le-champ. Elle
regarda son frère, qui ne quittait pas son rétroviseur des yeux. Elle s’approcha et
tenta de monter sur ses genoux. David la repoussa gentiment mais fermement.

« Pas maintenant, la Puce.

- Mais qu’est-ce qu’il y a ?

- Rien de grave », répondit David sans détourner son regard du rétroviseur.

Le flic remonta dans sa voiture et vint la garer près du Wayfarer. Il en


ressortit, son arme toujours à la main, mais le long de sa jambe cette fois, pointée
vers la route. Il regarda à nouveau à droite et à gauche, puis s’approcha de la
vitre de Ralph. Le conducteur d’un Wayfarer est assis beaucoup plus haut que
dans une voiture, mais le flic était si grand - dans les deux mètres, au moins -
qu’il dut baisser les yeux vers Ralph assis derrière le volant dans son siège de
capitaine.

Le flic fit un geste de manivelle de sa main vide et Ralph baissa sa vitre.

« Quel est le problème, monsieur l’agent ?

- Combien êtes-vous ?

- Qu’est-ce qui…

- Monsieur, je vous ai demandé combien vous étiez.

- Quatre, répondit Ralph qui n’était plus seullement nerveux mais effrayé. Ma
femme, nos deux enfants et moi. Nous avons crevé un…

- Non, monsieur, tous vos pneus sont à plat. Vous avez roulé sur un morceau
de tapis de route.

- Je ne…
- C’est une lanière hérissée de centaines de petits clous que nous utilisons pour
arrêter les fuyards chaque fois que nous le pouvons - ça évite bien des courses-
poursuites.

- Mais que faisait une chose pareille sur la route ? demanda Ellen avec
indignation.

- Je vais ouvrir la porte arrière de ma voiture, la plus proche de votre camion.


Quand vous me verrez le faire, je veux que vous sortiez de votre véhicule et que
vous mon-tiez à l’arrière du mien aussi vite que possible. »

Il tendit le cou et vit Kirsten qui, accrochée à la jambe de sa mère, glissait


prudemment un coup d’oeil dans sa direction. Il lui sourit.

« Salut, petite ! » dit-il.

Kirsten lui sourit en retour.

Le flic regarda ensuite brièvement David et lui fit un signe de tête, auquel
David répondit froidement.

« Qui a fait ça, monsieur ? demanda l’enfant.

- Un méchant. Tu n’as pas besoin d’en savoir plus pour l’instant, mon gars.
Un type très méchant. Tak !

- Mais… commença Ralph.

- Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, j’ai l’impression d’être un
pigeon d’argile dans un stand de tir. Il y a un homme dangereux dans le coin, et
il sait tirer. Ce morceau de tapis de route laisse supposer qu’il n’est pas loin.
Toute discussion concernant la situation devra attendre que les circonstances se
soient améliorées, comprenez-vous ? »

Tak? s’étonna Ralph. Était-ce le nom de ce « mé- chant » ?

« Oui, mais…

- Vous passerez en premier, monsieur. Prenez votre petite fille dans les bras.
Ensuite le gamin, et votre femme en dernier. Il faudra vous serrer, mais vous
tiendrez tous dans la voiture.

- Où allons-nous ? demanda Ralph en détachant sa ceinture pour se lever.

- A Désolation. Une ville minière à une douzaine de kilomètres d’ici. »

Ralph hocha la tête, referma sa fenêtre et prit Kirsten qui le regarda avec des
yeux angoissés, près de pleurer.

« Papa, est-ce que c’est le Grand Croque-Mitaine ? » demanda-t-elle.

Elle était revenue un jour de l’école avec cette histoire de Grand Croque-
Mitaine. Ralph ne savait pas lequel des gosses avait décrit ce sombre rôdeur de
placards à sa douce petite fille de sept ans, mais s’il avait pu lui mettre la main
dessus (il devait s’agir d’un garçon, parce que les histoires de monstres
régulièrement véhiculées dans les cours d’école étaient presque toujours le fait
des garçons), il l’aurait volontiers étranglé. Il lui avait fallu deux mois pour que
Kirsten soit un peu moins terrorisée par le Grand Croque-Mitaine. Et voilà
que…

« Non, pas le Grand Croque-Mitaine, assura Ralph. Sans doute juste un postier
qui a eu une mauvaise jour-née.

- Mais, papa, tu es postier, dit-elle tandis qu’il l’emmenait vers la porte


latérale du Wayfarer.

- Oui, répondit-il en vérifiant qu’Ellen avait bien mis David devant elle et
avançait les mains sur ses épaules. C’est une sorte de plaisanterie, tu comprends
?

- Une bagarre sans les poings ?

- Tout à fait. »

Il regarda par la fenêtre et constata que le flic avait ouvert la porte arrière de
sa voiture. Il constata aussi que lorsqu’il ouvrirait la porte du Wayfarer, elle
toucherait presque celle de la voiture, constituant un mur protecteur. C’était une
bonne chose.

Bien sûr; à moins que le rat du désert que ce flic recherche soit derrière nous.
Dieu tout-puissant, pourquoi ne sommes-nous pas allés à Atlantic City ?

« Papa ? »

C’était David, son fils intelligent mais un peu particulier qui allait à l’église
depuis l’automne, après ce qui était arrivé à son ami Brian. Pas au catéchisme, ni
au groupe de jeunes du jeudi soir, juste à l’église, et le dimanche après-midi au
presbytère, pour parler à son nouvel ami le pasteur, qui ne manquerait pas de
subir une mort lente et douloureuse s’il partageait avec David autre chose que
ses pensées. Selon David, ils ne faisaient que parler, et après l’histoire de Brian,
Ralph se disait que son gamin avait besoin de parler à quelqu’un. Il aurait
seulement préféré que David s’adresse à sa mère ou à lui, au lieu de recourir à
quelque saint homme, marié certes, mais…

« Papa ? Est-ce que ça va ?

- Oui. Très bien. »

Il n’en était pas si sûr. Il ne savait pas à quoi ils avaient affaire, mais c’est ce
qu’on répond à un gosse, non ? Oui, très bien, tout va bien. Il se dit que s’il était
dans un avion avec David et que le moteur lâchait, il entourerait les épaules de
l’enfant de son bras et lui dirait que tout allait bien, jusqu’à ce qu’ils s’écrasent.

Il ouvrit la porte, qui heurta celle de la voiture.

« Vite, allez-y, vite », dit le flic en regardant nerveusement le désert qui les
entourait.

Ralph descendit les marches, Kirsten au creux de son bras gauche. L’enfant
laissa tomber sa poupée.

« Melissa ! s’écria-t-elle. J’ai laissé tomber Melissa Ché- rie, ramasse-la, papa
!

- Non, montez dans la voiture, montez ! ordonna le flic. Je m’occupe de la


poupée ! »

Ralph s’exécuta, et posa sa main droite sur la tête de Kirsten pour qu’elle ne
se cogne pas. David le suivit, puis Ellen. La banquette arrière était encombrée de
papiers, et le siège avant avait pris une forme arrondie à cause du poids du flic.
Dès qu’Ellen eut rentré ses deux jambes, le flic claqua la porte et fit le tour de la
voiture.

« Melissa ! » Kirsten pleurait et toute la peine du monde était dans sa voix. «


Il a oublié Melissa ! »

Ellen chercha la poignée, prête à ramasser Melissa Ché- rie - aucun


psychopathe muni d’un fusil ne pourrait la viser pendant la seconde où elle se
pencherait pour récu-pérer la poupée - puis se tourna vers Ralph, stupéfaite.

« Il n’y a pas de poignée ? »

La porte du conducteur s’ouvrit et le flic s’abattit sur son siège comme une
bombe. Le siège recula contre les genoux de Ralph qui fit une grimace, heureux
pourtant que les jambes de Kirsten pendent entre les siennes, à cet instant précis,
alors qu’elle se débattait et se tournait sur ses genoux, les mains tendues vers sa
mère.

- Ma poupée, maman, ma poupée ! Melissa !

- Monsieur l’agent… commença Ellen.

- Pas le temps, répondit-il. Impossible, tak ! »

Il fit demi-tour et prit à l’est dans un nuage de pous-sière. L’arrière de la


voiture chassa, puis se stabilisa, et Ralph se dit soudain que tout cela était arrivé
si vite… A peine dix minutes plus tôt, ils étaient dans leur camping-car, sur la
route, il allait demander à David de jouer aux vingt questions, non parce qu’il en
avait vraiment envie, mais parce qu’il s’ennuyait.

Il ne s’ennuyait plus du tout.

« Melissa Chériiiiiiiie ! hurlait Kirsten en pleurant.

- T’en fais pas, la Puce », dit David.

Il lui avait donné ce surnom. Comme pour tant d’autres choses concernant
David, ses parents ne savaient ni l’un ni l’autre pourquoi il l’avait choisi, ni où il
l’avait trouvé. Ellen l’avait interrogé à ce sujet, un soir.
« Oh, c’est… comme ça, avait-il dit. Juste comme ça. »

Et David avait haussé les épaules avec un de ses gentils sourires un peu de
travers.

« Mais Melissa est dans la saleté toute sale, disait Kirsten en regardant son
frère avec des yeux noyés de larmes.

- On reviendra la chercher et on la nettoiera, affirma David.

- Promis ?

- Oui. Je t’aiderai même à lui laver les cheveux.

- Avec du vrai shampooing ?

- Oui, dit-il en lui déposant un petit baiser sur la joue.

- Et si le méchant monsieur vient ? Le monsieur méchant comme le Grand


Croque-Mitaine ? Et si c’est un kinappeur de poupées ? »

David dissimula un sourire en se couvrant la bouche de la main.

« Mais non. »

Il leva les yeux vers le rétroviseur pour essayer de croiser le regard du flic,
comme Mary Jackson tenterait de le faire moins d’une heure plus tard.

« N’est-ce pas ? lui demanda-t-il.

- Non. L’homme qu’on recherche n’est pas un kidnap-peur de poupées », dit le


flic.

Ralph ne put détecter la moindre trace d’ironie dans sa voix de robot.

Il ralentit un peu en dépassant le panneau indiquant DéSOLATION puis


accéléra en tournant à droite. Ralph s’accrocha, priant pour que ce type sache ce
qu’il faisait et ne les entraîne pas dans une série de tonneaux. La voiture sembla
se soulever légèrement, puis se raccrocher à la route. Ils roulaient maintenant en
direction du sud. A l’horizon, un énorme rempart de terre, au flanc brun sillonné
de fissures en zigzag comme des cicatrices noires, se dressait vers le ciel.
« Qui est-ce donc ? demanda Ellen. Qui est ce type ? Et comment s’est-il
procuré ce que vous utilisez pour arrêter les fuyards ? Ce truc à pointes ?

- Le tapis de route, maman ! rectifia David en caressant le filet métallique


devant lui, le visage tendu, réfléchi, inquiet, sans l’ombre d’un sourire
maintenant.

- Oui, le tapis de route. Comment se l’est-il procuré ?

- Comme il s’est procuré les armes qu’il utilise et la voiture qu’il conduit »,
répondit l’homme au volant.

Ils dépassaient maintenant les caravanes du camp du Serpent à Sonnette, puis


ce fut le bureau de la mine. Devant eux, le quartier commercial. Un feu
clignotant lan- çait ses éclairs jaunes sous un ciel bleu indigo qui paraissait
s’étendre sur des centaines de milliers de kilomètres.

« C’est un flic, continua le flic. Et je peux vous dire une chose, à vous, les
Carver: quand on a affaire à un flic cin-glé, on est dans de sales draps.

- Comment connaissez-vous notre nom ? demanda David. Vous n’avez pas


demandé son permis de conduire à mon père, alors d’où le tenez-vous ?

- Je l’ai vu quand ton père a ouvert la porte, dit le flic en jetant un coup d’oeil
dans le rétroviseur. La petite plaque au-dessus de la table. DIEU BÉNISSE
NOTRE MAISON SUR ROUES. LES CARVER. C’est mignon. »

Quelque chose perturbait Ralph, mais pour le moment il n’y prêtait pas
attention. Il se rendait compte que son appréhension n’avait pas disparu, qu’elle
s’était transformée en un sentiment de peur, un sentiment si fort et pourtant si
diffus qu’il avait un peu l’impression d’avoir mangé quelque chose
d’empoisonné. Il s’était dit qu’en levant les mains il serait en sécurité, mais cela
ne changeait rien au fait qu’il avait encore plus peur depuis que le flic les avait
emmenés loin de leur maison sur roues en panne avec une aisance aussi
effrayante. Apparemment, ce n’était pas le genre de peur qui vous fait trembler
des mains et transpirer (c’est une peur sèche, se dit-il avec une lueur d’humour
qui ne lui était pas habituelle), mais elle était bien réelle.

« Un flic… », reprit Ralph.


Il pensait à une cassette vidéo qu’il avait louée un samedi soir peu de temps
auparavant. Le film s’appelait Le Flic fou, et on avait ajouté, pour tenter le
spectateur potentiel: vous AVEZ LE DROIT DE GARDER LE SILENCE.
POUR TOUJOURS. C’est drôle comme des petites choses comme ça ne
s’oublient pas. Sauf que ça ne lui semblait plus très drôle, pour le moment.

Un flic, oui », répondit leur flic avec une voix qu’on aurait dite souriante.

Oh, vraiment ? se demanda Ralph.

Il sentait qu’Ellen le regardait avec une sorte de curiosité tendue, mais il ne lui
sembla pas opportun de la regarder aussi. Il ne savait pas ce qu’ils risquaient de
lire dans les yeux l’un de l’autre, et il n’était pas certain de vouloir le découvrir.

Mais le flic avait bien souri, pourtant. Il en était certain. Et pourquoi aurait-il
souri ? En quoi un flic fou rôdant dans la nature, six pneus crevés, une famille de
quatre personnes tassée à l’arrière d’une voiture de police surchauffée sans
poignées de porte, la poupée préférée de ma fille gisant sur la route à dix
kilomètres de là, en quoi tout cela pouvait-il être drôle ?

Il ne savait pas. Mais il y avait bien un sourire dans la voix du flic.

« Vous avez dit un flic de la police routière ? demanda Ralph alors qu’ils
passaient sous les feux.

- Regarde, maman ! s’exclama Kirsten qui semblait avoir oublié pour un


temps sa Melissa Chérie. Des vélos ! Des vélos dans la rue, la tête en bas ! Là, tu
vois ? C’est marrant !

- Oui, chérie, je les vois, dit Ellen, qui ne trouvait pas les bicyclettes à l’envers
aussi hilarantes que sa fille.

- De la police routière ? Non, je n’ai pas dit ca, répondit le colosse au volant
qui parlait avec un sourire dans la voix. Un flic de la ville.

- Vraiment, dit Ralph. Et combien de flics avez-vous donc dans une si petite
ville ?

- Eh bien, il y en avait deux autres, répondit le flic d’une voix plus souriante
que jamais, mais je les ai tués. »
Il se retourna pour les regarder à travers le filet, et il ne souriait pas du tout,
finalement. Sa bouche se tordait en un rictus grimaçant. Il avait de si grosses
dents qu’elles ressemblaient plus à des outils qu’à des dents humaines. On les
voyait jusqu’au fond de sa bouche. Sous elles et au-dessus d’elles s’étendaient
des hectares de gencive rose.

« Maintenant, je suis le seul représentant de la loi à l’ouest du Pecos. »

Ralph le regardait, la bouche ouverte. Le flic lui souriait, le dos à la route et,
sans jamais regarder où il allait, il se gara parfaitement devant l’hôtel de ville de
Désolation.

Famille Carver, dit-il d’une voix solennelle à travers son sourire, bienvenue à
Désolation. »

Une heure plus tard, le flic se ruait sur la femme en jean et chemise bleue, ses
bottes de cow-boy faisant craquer le parquet, les bras tendus. Il ne souriait plus
et Ralph sentit le triomphe, sauvage, jaillir de sa gorge, comme quelque chose
d’horrible monté sur ressort. Le flic arrivait vite, mais la femme en jean avait
réussi - probablement plus par chance que par une décision consciente de sa part
- à mettre le bureau entre eux. Ralph la vit armer le fusil qu’elle avait pris sur le
bureau, il la vit le lever à hauteur d’épaule au moment où son dos heurtait les
barreaux de la grande cellule, il la vit poser ses doigts sur la double détente.

Le grand flic foncait comme un damné, mais ca ne lui réussirait pas.

Tuez-le, madame, se dit Ralph. Pas pour nous sauver, mais parce qu’il a tué
ma fille. Faites-lui éclater sa tête de salaud.

Juste avant que Mary presse la détente, le flic était tombé à genoux de l’autre
côté du bureau, sa tête plon-geant comme celle d’un homme qui s’agenouille
pour prier. Le double rugissement du fusil fut terrible, dans ce lieu clos. Des
flammes jaillirent des canons. Ralph entendit sa femme crier de triomphe, pensa-
t-il. Dans ce cas, c’était prématuré. Le chapeau du flic s’envola de sa tête, mais
les décharges passèrent trop haut et percutèrent le mur pour aller ricocher par la
porte ouverte dans la cage d’escalier, où les plombs dégringolèrent comme des
graviers projetés par le vent contre une vitre. Dans le panneau d’information à
droite de la porte, Ralph vit deux trous noirs, et le chapeau du flic n’était plus
que lambeaux retenus par un galon de cuir. C’était de la chevrotine, pas de la
cendrée. Si elle avait atteint le flic, il aurait été déchiqueté - dommage, songea
Ralph, déçu.

Le grand flic poussa le bureau de l’épaule et l’envoya à travers la pièce, vers


ce que Ralph avait identifié comme étant la cellule des ivrognes -vers les
barreaux auxquels la femme était adossée. Le fauteuil, coincé dessous, tressauta
sur ses roues grinçantes. La femme tenta de baisser le fusil pour s’en protéger,
mais elle ne fut pas assez rapide. Le dossier du fauteuil vint frapper sa cuisse et
son ventre, l’écrasant contre les barreaux, et elle hurla de douleur et de surprise.

Le grand flic écarta les bras comme Samson se prépa-rant à faire écrouler les
colonnes du temple et saisit les côtés du bureau. Bien que les coups de feu aient
assourdi Ralph, il entendit craquer les coutures de la chemise brune du fou. Le
flic recula le bureau.

« Lâche ça ! hurla-t-il. Lâche ce fusil, Mary ! »

La femme écarta la chaise, leva le fusil et l’arma à nouveau. La douleur et la


somme d’efforts fournis la faisaient sangloter. Du coin de l’oeil, Ralph vit Ellen
presser ses mains sur ses oreilles tandis que la jeune femme brune serrait les
doigts autour des détentes. Mais cette fois il n’y eut qu’un double claquement
sec quand elle tira. Ralph sentit une déception aussi amère que de la bile lui
serrer la gorge. Il avait compris, au premier regard, que l’arme n’était pas
automatique, mais il avait tout de même pensé qu’elle tirerait, il fallait
absolument qu’elle tire, comme si Dieu lui-même allait la recharger et accomplir
le miracle de la Winchester.

Le flic poussa le bureau une seconde fois. S’il n’y avait pas eu le fauteuil, se
dit Ralph, Mary aurait pu se protéger en se glissant sous le plateau entre les
caissons. Mais le fauteuil était bien là, qui l’atteignit à nouveau au bassin, la
pliant en deux et lui arrachant un cri rauque.

« Lâche-le, Mary, lâche-le ! » criait le flic.

Mais elle ne voulait pas. Tandis que le flic-tirait à nouveau le bureau


(Pourquoi est-ce qu’il ne fonce pas sur elle ? se demanda Ralph. Est-ce qu’il ne
sait pas que ce foutu flingue est vide ?), les cartouches roulant et tombant au sol,
elle retourna l’arme pour la saisir par les canons. Puis elle se pencha en avant et
abattit la crosse comme une matraque. Le flic tenta d’esquiver le coup, mais la
crosse de noyer le frappa à la clavicule. Il grogna. Ralph ne put dire si c’était un
grognement de surprise, de douleur ou simplement d’exaspération, mais il
déclencha des cris d’approbation de l’autre côté de la salle, où David s’agrippait
toujours aux barreaux de sa cellule, le visage blanc et couvert de sueur, les yeux
lançant des flammes. Le vieil homme aux cheveux blancs l’avait rejoint.

Le flic tira une fois de plus le bureau - le coup porté à son épaule ne semblant
pas gêner outre mesure ses mouvements - et le lança en avant à nouveau,
heurtant la femme avec le fauteuil jusqu’à ce qu’elle s’écrase contre les
barreaux. Un autre cri jaillit d’elle.

« Pose-le ! » cria le flic.

Il avait soudain une si drôle de voix que, pendant un instant, Ralph espéra que
ce salaud avait bien été blessé. Puis il se rendit compte que le flic riait.

« Pose-le ou je te réduis en bouillie, et je te jure que je le ferai ! »

La femme brune - Mary - leva à nouveau le fusil, mais sans grande conviction
cette fois. Sa chemise sortit de sa ceinture, et Ralph vit des marques rouges sur la
peau claire de sa taille et de son ventre. Il était sûr que, si on lui retirait sa
chemise, la forme du dossier du fauteuil serait imprimée sur elle, jusque sous la
poitrine.

Elle brandit le fusil en l’air un moment, la crosse tremblante, puis le jeta par
terre. Il glissa jusqu’à la cellule où se trouvaient David et l’homme aux cheveux
blancs. David le regarda.

« N’y touche pas, mon gars, dit le vieil homme. Il est vide. Laisse-le où il est.
»

Le flic regarda David et l’homme aux cheveux blancs, puis, avec un large
sourire, il regarda la femme contre les barreaux de la cellule des ivrognes. Il
écarta le bureau d’elle, le contourna et donna un coup de pied dans le fauteuil,
qui traversa la pièce sur ses roues grinçantes et s’arrêta brutalement contre la
cellule vide jouxtant celle de Ralph et Ellen. Le flic passa un bras autour des
épaules de Mary et posa sur elle le regard le plus noir que Ralph eût jamais vu.

« Pouvez-vous marcher ? lui demanda le flic. Vous avez quelque chose de


cassé ?

- Qu’est-ce que ca peut vous faire ? Tuez-moi, puisque c’est ce que vous
voulez, qu’on en finisse.

- Vous tuer ? Vous tuer ? demanda-t-il de l’air stupéfait d’un homme qui n’a
jamais fait de mal à une mouche. Je ne veux pas te tuer, Mary ! »

Il la serra contre lui puis regarda Ralph, Ellen, David et l’homme aux cheveux
blancs.

« Sûr que non ! expliqua-t-il. Pas quand les choses commencent juste à
devenir intéressantes. »

Chapitre 3

L’homme qui avait jadis fait la couverture de People et de Première (quand il


avait épousé l’actrice couverte d’émeraudes), la une du New York Times (quand
il avait reçu le National Book Award pour son roman Wisse-ment), et l’encart
central d’Inside View (quand on l’avait arrêté pour avoir battu sa troisième
femme, celle qui avait précédé l’actrice aux émeraudes) ressentit, comme on dit,
un petit besoin.

Il ralentit sa moto au bord de la nationale 50, rétrogra-dant méthodiquement


de son pied gauche, et s’arrêta en bordure de l’asphalte. Heureusement qu’il y
avait aussi peu de circulation, parce qu’on ne peut guère envisager de garer sa
moto sur le bas-côté d’une route dans le Grand Bassin, même si on a baisé un
jour une des plus célèbres actrices d’Amérique (déjà sur la touche depuis un
moment, il faut l’admettre) et si on a parlé de vous pour le prix Nobel de
littérature. Si on essaie, la moto a toutes les chances de faire la culbute, puis de
retomber sur le gui-don. Le remblai semblait ferme, mais c’était une solidité
apparente - pas si différente de celle qu’affichaient certaines personnes dont il
aurait pu citer le nom, y compris la personne qu’il ne pouvait voir que dans un
miroir. Essayez donc de relever une Harley-Davidson de quatre cents kilos, une
fois qu’elle a fait la culbute, surtout quand vous ne mesurez qu’un mètre
soixante-quinze et que vous ne tenez pas la grande forme. Essayez donc !

Je ne crois pas, se dit-il en regardant sa Harley Softail, une moto citadine que
les puristes dédaignent, et en écoutant son moteur cliqueter dans le silence. Un
silence presque total, que seul troublaient le souffle chaud du vent et le
crépitement presque imperceptible du sable sur son blouson en cuir-douze cents
dollars chez Barney’s, à New York. Un blouson dessiné pour être photographié
par un pédé du magazine Interview - s’il y en a un. Je pense qu’on va
abandonner ce sujet, vous ne croyez pas ?

« D’accord », dit-il.

Il retira son casque et le posa sur le siège de la Harley. Puis il passa lentement
sa main sur son visage, aussi chaud que le vent et brûlé par le soleil. Il se dit que,
de sa vie, il n’avait jamais été aussi fatigué, aussi loin de son élé- ment.

Le lion de l’édition s’enfonça d’un pas raide dans le désert, ses longs cheveux
blancs caressant les épaules de son blouson de motard, les buissons de mesquite
frottant ses hautes jambières de cuir (neuf cents dollars, toujours chez Barney’s).
Il regarda autour de lui mais ne vit rien venir, d’aucune direction. Un véhicule
était garé à quelque distance - un camion, ou peut-être un camping-car- mais, à
supposer qu’il y ait des gens dedans, il doutait que sans jumelles ils puissent voir
le grand homme pisser. Et quand bien même ? C’était une chose que la plupart
des gens faisaient…

Il descendit la fermeture à glissière de sa braguette - lui, John Edward


Marinville en personne, l’homme que, dans Harpers, on avait baptisé « l’écrivain
que Norman Mailer a toujours rêvé d’être », l’homme que Shelby Foote avait un
jour qualifié de « seul écrivain américain vivant de la stature de John Steinbeck »
- et sortit son stylo d’origine pour pisser dans le désert une copie anonyme. Il en
avait une envie pressante, mais pendant presque une minute, il ne se passa rien
tandis qu’il restait debout avec sa bite sèche à la main.

Puis, enfin, l’urine décrivit un arc et teinta les feuilles sèches et poussiéreuses
de mesquite d’un vert sombre et luisant.

« Merci mon Dieu ! Loué soit le Seigneur ! » hurla-t-il de sa voix forte et


ronflante de prédicateur-vedette à la télévi-sion. C’était un numéro qui avait
toujours un grand succès dans les soirées; Tom Wolfe avait ri si fort, un jour, que
Johnny avait craint pourlui une attaque. « De l’eau dans le désert, c’est un
exploit ! Hello, Julia ! » Il se disait parfois que c’était cette version de « alléluia
», et non son insatiable appétit pour l’alcool, les drogues et les femmes jeunes,
qui avait décidé la célèbre actrice à le pousser dans la piscine au cours d’une
conférence de presse bien arro-sée à l’hôtel Bel-Air… et à emporter ailleurs ses
émeraudes.

Cet incident avait marqué non pas le début de son déclin, mais le point où le
déclin était devenu impossible à ignorer - ce n’étaient plus seulement des
mauvais jours, ni même de mauvaises années, mais une mauvaise vie. La photo
de lui ressortant de la piscine dans son costume blanc trempé, un grand sourire
d’ivrogne sur le visage, avait paru dans la rubrique des « performances dou-
teuses » d’Esquire; ensuite avaient commencé ses appari-tions plus ou moins
régulières dans le magazine Spy, feuille où, croyait-il, toutes les réputations jadis
légitimes venaient mourir.

Au moins, cet après-midi, tandis qu’il pissait, face au nord, son ombre
s’étendant à sa droite, ses pensées ne lui faisaient-elles pas aussi mal que
d’autres fois, ni qu’à New York, où tout lui faisait mal, ces temps-ci. Le désert
avait l’art de rendre la célébrité de Shakespeare non seulement fragile mais sans
objet. Quand on est devenu une sorte d’Elvis Presley littéraire - vieillissant, trop
gras, et toujours en représentation alors qu’on aurait depuis longtemps dû
regagner ses foyers -, ce n’est pas si désagréable.

Il écarta un peu plus les jambes, se pencha légèrement et lâcha son pénis pour
pouvoir se masser les reins. On lui avait dit que ce geste aidait à faire durer le
flux un peu plus longtemps, et il le croyait, mais il savait aussi qu’il lui faudrait
tout de même s’arrêter à nouveau bien avant d’atteindre Austin, prochaine crotte
de mouche bordant la longue route vers la Californie sur la carte du Nevada. Il
était clair que sa prostate ne lui rendait plus les services d’antan. Quand il
repensait à cette époque (c’est-à-dire souvent), il se représentait un organe gonflé
et crénelé ressemblant à un cerveau géant cuit aux radiations dans un film
d’horreur qu’il avait vu dans un cinéma en plein air des années cinquante. Il
devrait consulter, il le savait, et pas seulement pour ça, mais dans le cadre d’une
révision complète. Bien sûr qu’il le fallait, mais dites donc, ce n’était pas comme
s’il pissait du sang, ou pire, et en plus…

Bien, d’accord. Il avait peur, c’était le « en plus ». Il y avait bien d’autres


choses chez lui qui n’allaient pas, outre sa réputation littéraire qui lui échappait
comme du sable entre les doigts, ces cinq dernières années, et arrêter les pilules
et l’alcool n’avait pas apporté l’amélioration qu’il en espérait. D’une certaine
façon, ç’avait même aggravé les choses. Le problème, avec la sobriété, avait
découvert Johnny, c’est qu’on se souvient de tout ce qui vous fait peur. Il avait
peur qu’un docteur trouve davantage qu’une prostate de la taille d’une pastèque
quand il enfoncerait son doigt dans les régions basses du lion de l’édition; il
avait peur que le docteur trouve une prostate aussi noire qu’un potiron pourri et
aussi cancéreuse que… eh bien, que celle de Frank Zappa. Et même si aucun
cancer ne s’y cachait, il pouvait très bien se cacher ailleurs.

Dans les poumons, pourquoi pas ? Il avait fumé deux paquets de Camel
chaque jour pendant vingt ans, puis trois paquets de Camel Light pendant dix ans
encore, comme si fumer des Light allait tout arranger, nettoyer ses bronches,
polir sa trachée, astiquer ses alvéoles pois-seuses. Eh bien, foutaises ! Il avait
cessé de fumer depuis dix ans maintenant, les Light comme les autres, mais il
sif-flait toujours comme un vieux cheval de trait au moins jusqu’à midi, et
parfois il se réveillait au milieu de la nuit pour tousser.

Ou dans l’estomac ! Oui, l’estomac, pourquoi pas ? Doux, rose, confiant,


l’endroit parfait pour qu’un désastre frappe. Il avait été élevé dans une famille de
bouffeurs de viande où une cuisson saignante signifiait que la cuisinière avait
soufflé sur le steak et où on ne savait pas ce qu’était une viande bien cuite; il
adorait les sauces épi-cées, le piment; il ne voyait aucun intérêt aux fruits ni aux
salades, à moins qu’on ne soit gravement constipé; il avait mangé comme ça
toute sa foutue vie, et il mangeait toujours comme ça, et il allait probablement
continuer à man-ger comme ca jusqu’à ce qu’on l’attache sur un lit d’hôpital
pour commencer à lui faire ingurgiter ce qu’il fallait au moyen de tubes en
plastique.

Dans le cerveau ? Possible. Tout à fait possible. Une tumeur, ou peut-être (que
voilà une idée particulièrement réjouissante !) un cas précoce de maladie
d’Alzheimer.

Dans le pancréas ? Eh bien, au moins, ce cancer-là vous liquidait très vite.


Service express, pas d’attente.

Une crise cardiaque ? Une cirrhose ? Une attaque ?

Comme tout cela lui semblait probable ! Si logique !

Dans nombre d’interviews, il s’était décrit comme un homme scandalisé par la


mort, mais c’était dans la lignée des foutaises qu’il avait vendues toute sa vie. Il
était terrifié par la mort, c’était ca la vérité, et une vie passée à affûter son
imagination lui permettait de la voir venir d’au moins quatre douzaines de
directions différentes… Et tard le soir, quand il n’arrivait pas à dormir, il était
capable de la voir arriver de quatre douzaines de directions différentes à la fois.
Refuser de voir un docteur, de se faire examiner, de le laisser regarder sous le
capot ne ralentirait pas la progression de ces maladies, ne les empêcherait pas de
se nourrir de lui - si, effectivement, elles avaient déjà commencé à se régaler -
mais s’il restait loin des médecins et de leurs machines diaboliques, il n’aurait
pas à savoir. On n’a jamais à s’occuper du monstre sous le lit ou rôdant dans le
coin de la chambre si on n’allume pas la lumière, voilà. Et ce qu’aucun docteur
au monde ne semble savoir c’est que pour des hommes comme Johnny
Marinville, les soupçons valent mieux qu’une certitude - surtout quand on a, par
ses habitudes de vie, déroulé le tapis rouge pour toutes les maladies possibles.

Ycompris le sida, se dit-il en continuant à fixer le désert. Il avait essayé de


faire attention - et il ne baisait plus aussi souvent qu’avant, de toute façon, c’était
la triste vérité. Il savait que ces huit ou dix derniers mois il avait fait attention,
parce que les pertes de conscience avaient cessé en même temps que l’alcool.
Mais avant qu’il devienne sobre, il lui etait bien arrivé quatre ou cinq fois de se
réveiller près d’une femme inconnue. Chaque fois, il s’était levé et avait
immédiatement couru à la salle de bains pour regarder dans les toilettes. Une
fois, il y avait vu un préservatif qui flottait, alors c’était sans doute bon. Les
autres fois, que dalle. Bien sûr, son amie » (comme on dit dans les journaux) ou
ils avaient pu tirer la chasse d’eau pendant la nuit, mais il ne pouvait pas en être
certain, n’est-ce pas ? Pas quand on a perdu conscience. Et le sida…

Cette saloperie entre et attend », dit-il.

Un coup de vent particulièrement vicieux lui fit plisser les yeux quand une
bouffée de sable s’abattit sur sa joue, son cou et son organe pendant. Ce dernier
avait cessé de fonctionner une bonne minute plus tôt. Johnny le secoua et le
rentra dans son slip.

Mes frères, claironna-t-il de sa voix de prédicateur la plus grave, aux lointaines


montagnes scintillantes, on nous dit dans l’épître aux Éphésiens, chapitre trois,
verset neuf, que même si on saute et danse, les deux dernières gouttes tombent
dans le pantalon. C’est écrit et… »

Il se retournait en remontant sa braguette, parlant surtout pour écarter ses idées


noires (qui s’étaient rassemblées comme des vautours, maintenant que ce voyage
extraordinaire, voire déterminant, touchait à sa fin), quand il se figea.
Il y avait une voiture de police garée derrière sa moto. Son gyrophare bleu
tournait paresseusement dans la lumière brûlante du désert.

C’était sa première femme qui avait fourni à Johnny Marinville ce qui pouvait
être sa dernière chance.

Oh, pas sa dernière chance de publier ses écrits, oh que non ! Il pourrait faire
ça tant qu’il resterait capable de: a) coucher des mots sur le papier et b) les
envoyer à son agent. Une fois reconnu comme lion littéraire de qualité, vous
trouvez toujours quelquu‘1 trop content, même après qu’elles ont dégénéré en
une sorte d’autoparodie, voire en radotage imbécile, pour continuer à publier vos
oeuvres. Johnny pensait parfois que le pire dans le système éditorial américain
était la façon dont on vous laissait vous balancer au vent, vous étrangler peu à
peu, pendant que, dans de stupides réunions mondaines, tous se congratulaient
parce qu’ils continuaient à soutenir ce pauvre vieux comment-s’appelle-t-il-déjà.

Non, ce que Terry lui avait donné n’était pas sa dernière chance d’être publié,
mais peut-être sa dernière chance d’écrire quelque chose qui se tienne, quelque
chose qui ferait qu’on le remarquerait à nouveau de façon positive, quelque
chose aussi qui pourrait se vendre comme des petits pains… Et il saurait quoi
faire de l’argent, aucun doute là-dessus.

Le plus beau dans l’histoire, c’est qu’il ne pensait pas que Terry avait la
moindre idée de ce qu’elle avait dit, ce qui signifiait qu’il n’aurait aucune
retombée à partager avec elle, si retombées il y avait. Il n’aurait même pas à la
citer dans la page des remerciements, s’il ne voulait pas, mais il se dit qu’il le
ferait probablement. Devenir sobre avait été une expérience terrifiante à plus
d’un titre, aucun doute, mais cela aidait vraiment à se souvenir de ses
responsabilités.

Il avait épousé Terry à vingt-cinq ans. Elle en avait vingt et un et était en


troisième année à Vassar, une université très réputée. Mais elle n’était pas allée
jusqu’au diplôme. Ils étaient restés mariés presque vingt ans, et elle lui avait
donné trois enfants, tous grands, maintenant. Un d’eux, Bronwyn, lui parlait
encore. Les deux autres… Eh bien, si un jour ils se fatiguaient de se manger le
nez par dépit, il serait là. Il n’était pas d’un naturel vindicatif.

Terry semblait le savoir. Au bout de cinq ans de communication par


l’intermédiaire de leurs avocats, ils avaient prudemment réengagé le dialogue,
parfois par lettre, plus souvent au téléphone. Ces communications avaient été
timides au début, car ils avaient peur des mines toujours enfouies sous les ruines
de leur affection, mais au fil des années, elles étaient devenues plus régulières.
Terry consi-dérait son célèbre ex avec une sorte d’intérêt stoïque et amusé qu’il
trouvait pénible; selon lui, ce n’était pas le genre d’attitude que devait adopter
l’ex-épouse d’un homme devenu un des écrivains les plus étudiés de sa
génération. Mais elle lui parlait aussi avec une gentillesse directe qu’il trouvait
apaisante, comme une main fraîche sur un front brûlant.

Ils avaient eu davantage de contacts encore depuis qu’il avait cessé de boire
(toujours par téléphone ou courrier, tous deux semblant savoir, sans même en
discuter, que se rencontrer face à face imposerait une tension trop forte au lien
fragile qu’ils avaient renoué) mais, d’une certaine façon, ces conversations
sobres étaient devenues plus dangereuses encore, non pas teintées d’acrimonie,
mais toujours près d’y céder. Elle voulait qu’il retourne aux Alcooliques
Anonymes; elle lui avait dit que s’il n’y allait pas, il finirait par boire de
nouveau. Et les drogues suivraient, disait-elle, aussi sûr que la nuit arrive après
le cré- puscule.

Johnny lui avait répondu qu’il n’avait pas l’intention de passer le reste de sa
vie dans un sous-sol d’église avec une troupe d’ivrognes qui tous racontaient
combien il était merveilleux de dépasser les limites de leur propre moi… avant
de remonter dans leurs vieilles voitures et de rentrer chez eux nourrir leur chat
dans des maisons le plus souvent vides.

« Aux Alcooliques Anonymes, les gens sont en général trop profondément


meurtris pour voir qu’ils ont transformé leur vie en un concept creux, en un idéal
brisé, avait-il dit. Crois-moi, j’y suis allé. Ou crois-en John Cheever, si tu veux.
Il a écrit des choses très intéressantes à ce sujet.

- John Cheever n’écrit plus grand-chose, avait répliqué Terry, et je crois que tu
sais pourquoi. »

Terry pouvait se montrer très agaçante, vraiment.

Mais voilà trois mois, elle lui avait donné une grande idée, au cours d’une
conversation relative aux projets des enfants, à ses projets à elle, et bien sûr à ses
projets à lui. Et ses projets à lui, pendant cette première partie de l’année,
l’avaient conduit à souffrir le martyre pour écrire les deux cents premières pages
d’un roman historique sur Jay Gould. Il avait fini par le juger pour ce qu’il valait
- du Gore Vidal réchauffé - et il l’avait jeté. Il l’avait cuit, en fait. Dans une crise
de nerfs qu’il avait résolu de garder pour lui, il avait mis les disquettes du roman
dans son micro-ondes, et les avait laissées là dix minutes à pleine puissance. Une
puanteur incroyable s’était répandue, et une curieuse chose déchiquetée avait
volé à travers la cuisine en grésillant. Il avait fallu remplacer le four.

Et puis finalement, il avait tout raconté à Terry. Après ces aveux, il avait
attendu, dans le fauteuil de son bureau, le téléphone à l’oreille, les yeux clos,
qu’elle lui dise d’oublier les Alcooliques Anonymes et de se servir un verre, et
vite.

Mais elle lui avait dit qu’il aurait dû mettre les disquettes dans un four
traditionnel. Il savait qu’elle plaisantait - et qu’elle pensait qu’au moins une
partie de la plaisanterie venait de lui - mais sa manière d’accepter l’homme qu’il
était et son comportement lui fit encore l’effet d’une main fraîche sur un front
fiévreux. Elle ne l’approuvait pas, mais ce n’était pas ce qu’il recherchait.

« Il faut dire que tu n’as jamais été un très bon cuisinier, ajouta-t-elle sur un
ton objectif qui le fit éclater de rire. Alors que vas-tu faire maintenant, Johnny ?
Une idée ?

- Pas la moindre.

- Tu devrais sortir du domaine romanesque, oublier tout projet de ce genre, au


moins pour un temps.

- C’est stupide, Terry. Je suis incapable d’écrire autre chose qu’un roman, et tu
le sais.

- Non, je ne le sais pas. »

Elle avait affirmé cela d’une voix qui signifiait: « Ne joue pas les crétins »,
une voix que jamais personne n’utilisait pour lui parler, et son agent moins que
quiconque. Plus il ratait, plus il était mauvais, plus Bill Harris devenait
obséquieux, semblait-il.

« Pendant les deux premières années de notre mariage, continua Terry, tu as


écrit au moins une douzaine d’essais. Et tu les as même publiés. Et pour de
l’argent. Dans Life, Harpers, le New Yorker, je crois. C’est facile pour toi
d’oublier: ce n’était pas toi qui faisais les courses et payais les factures. Je les ai
adorés.

- Oui, ce qu’on appelle les essais du ” Coeur de l’Amé- rique”. Je ne les ai pas
oubliés, Terry, je les ai effacés. C’était pour payer le loyer quand l’argent de
Guggenheim a été épuisé, et rien de plus. Jamais ils n’ont été publiés en volume.

- Parce que tu ne l’as pas voulu. Ils ne cadraient pas avec ton idéal
d’immortalité. »

Johnny accueillit cette remarque en silence. Il lui arrivait de détester la


mémoire de Terry. Jamais elle n’avait été capable d’écrire quoi que ce soit de
valable; même son mémoire de séminaire, l’année où ils s’étaient rencontrés,
était horrible. Depuis, elle n’avait rien publié de plus important qu’une lettre à la
rédaction. Mais elle était la championne des souvenirs, il fallait le reconnaître.

« Tu es là, Johnny ?

- Je suis là.

- Je sais toujours quand je te dis quelque chose que tu n’aimes pas, parce que
c’est la seule occasion où tu te tais. Ca te rend morose.

- Eh bien, je suis là, répéta-t-il lourdement, sans rien ajouter, dans le vain
espoir qu’elle changerait de sujet.

- Tu avais écrit trois ou quatre de ces essais parce que quelqu’un te les avait
demandés, je ne me rappelle plus qui… »

Un miracle ! songea-t-il. Elle ne se rappelle plus qui.

« … et je suis certaine que tu en serais resté là si tu n’avais eu à cette époque


des demandes d’autres journaux. Cela ne m’a pas du tout surprise. Ces essais
étaient bons. »

Cette fois, son silence n’indiquait ni désintérêt ni désap-probation. Il revenait


à cette époque pour essayer de se souvenir s’ils étaient vraiment bons. Terry
n’était pas fiable à cent pour cent, en ce domaine, mais on ne pouvait pas non
plus jeter ses conclusions aux orties sans les peser. En tant que romancière, elle
était de l’école « J’ai vu un oiseau à l’aube et mon coeur a sauté de joie », mais
en tant que critique, elle avait la dent dure et était capable d’intuitions assez
effrayantes, presque comme si elle fonctionnait par télépathie. Une des choses
qui l’avaient attiré en elle (bien que le fait qu’elle ait été superbe à l’époque ait
pas mal joué aussi) était la dichotomie entre ce qu’elle voulait faire - écrire des
romans - et ce qu’elle pouvait faire: écrire des critiques tranchantes comme le
diamant.

Quant aux prétendus essais du « Coeur de l’Amérique », le seul dont il se


souvenait clairement après tant d’années était Mort dans la seconde équipe. Il
s’agissait d’un père et d’un fils travaillant ensemble dans une aciérie de
Pittsburgh. Le père avait eu une crise cardiaque et était mort dans les bras de son
fils le troisième des quatre jours que Johnny Marinville devait consacrer à son
enquête. Son projet initial était de s’intéresser à un aspect plutôt méconnu des
hauts-fourneaux, mais il avait immédiatement changé d’objectif, sans réfléchir
une seconde. Il en était résulté un article abominablement sentimental - le fait
que chaque mot fût vrai n’y changeait rien - mais aussi formidablement
populaire. L’homme qui l’avait publié dans Life lui avait écrit six semaines plus
tard afin de lui raconter que son article avait provoqué un si grand nombre de
lettres que ça le plaçait au quatrième rang des réactions de lecteurs depuis que le
journal existait.

D’autres détails commencèrent à lui revenir-surtout des titres, Nourrir les


flammes, Passages de trolley et Un baiser sur le lac Saranac. Quels titres ! Mais
enfin… arriver quatrième au courrier des lecteurs…

Hummm.

Où ces vieux essais pouvaient-ils bien être ? Dans la collection Marinville de


Fordham ? Possible. Et pourquoi pas dans le grenier de sa maison du
Connecticut ? Il aimerait bien les relire. Peut-être pourrait-on les réactualiser…

ou… ou… Quelque chose commençait à bourgeonner dans un coin de sa tête.

« Tu as toujours ta moto, Johnny ? avait demandé Terry.

- Bien sûr. Dans notre ancien garage à Westport, tu sais.


- Chez Gibby ?

- Oui, chez Gibby. Il a changé de propriétaire, mais c’était celui de Gibby, oui.

Et le souvenir avait jailli, lumineusement précis: Terry et lui, tout habillés et se


caressant comme des fous der-rière le garage de Gibby un après-midi en… enfin,
il y avait longtemps, disons. Terry portait un short bleu moulant. Il doutait que sa
mère ait approuvé cette tenue, Seigneur, non ! Mais quant à lui, il trouvait que
ces articles en solde lui donnaient un air de Reine de l’Ouest. Son cul n’était que
moyennement attirant, mais ses jambes… Bon sang, ses jambes montaient jusqu
à son menton, jusqu’à Arctu-rus, et au-delà. Comment s’étaient-ils retrouvés là,
parmi les vieux pneus et les pièces de moteur rouillées, au milieu des tournesols,
à se tripoter ? Il ne s’en souvenait plus, mais il se souvenait de la courbe de ses
seins dans sa main, et comment elle avait saisi les passants de la ceinture de son
jean pour l’attirer plus près, pour le sentir contre son ventre. Il laissa tomber une
main sur sa cuisse et ne fut pas surpris de ce qu’il y trouva. Eh, les gars,
Frampton est vivant !

« .. . quelques autres, ou même un livre. »

Il retira sa main de sa braguette et la reposa fermement sur le bras du fauteuil.

« Hein ? Quoi ?

- Est-ce que tu deviens sourd, en plus de sénile ?

- Non, je me souvenais de cette fois avec toi derrière chez Gibby…

- Oh, dans les tournesols, c’est ça ?

- C’est ça. »

Il y avait eu une longue pause durant laquelle elle envisagea peut-être de


prolonger cet interlude. Johnny l’espé- rait presque. Mais elle revint à son sujet.

« Je te disais que tu devrais peut-être traverser le pays sur ta moto avant d’être
trop vieux pour passer les vitesses, ou de te remettre à boire et de t’écraser sur
les montagnes Noires.

- Tu es folle ? Je ne suis plus monté sur cet engin depuis trois ans, et je n’ai
pas l’intention d’y remettre les fesses, Terry. Je n’y vois plus assez bien…

- Alors, fais-toi faire des verres plus forts…

- … et mes réflexes sont ralentis. Je ne sais pas si John Cheever est mort de
son alcoolisme, mais je suis certain que John Gardner s’est tué à moto. Il s’en est
pris à un arbre, et il a perdu. C’est arrivé sur une route de l’État de New York
que j’ai souvent parcourue aussi. »

Terry n’écoutait pas. Elle était une des rares personnes capables de l’ignorer le
plus naturellement du monde en se laissant emporter par ses propres pensées.
C’était une des raisons de leur divorce. Il n’aimait pas qu’on l’ignore - surtout
une femme.

« Tu pourrais traverser le pays sur ta moto et collecter des matériaux pour une
nouvelle série d’essais, dit-elle d’un ton à la fois excité et amusé. Si tu ressortais
le meilleur de tes premiers essais en première partie, tu pourrais arriver à un
volume respectable. John Edward Marinville, Coeurde l’Amérique, 1966-1996,
essais, gloussa-t-elle. Qui sait ? Tu pourrais t’attirer à nouveau les faveurs de
Shelby Foote, puisque ce sont les siennes que tu recherches le plus. »

Elle attendit sa réponse et, comme il ne disait rien, elle lui demanda s’il était
toujours là, d’abord d’un ton léger, puis avec une certaine inquiétude.

« Oui ! répondit-il, soudain heureux d’être assis. Je suis là. Écoute, Terry, il
faut que je te quitte. J’ai un rendez-vous.

- Une nouvelle amie ?

- La pédicure », dit-il en pensant à Foote, football… Ce nom ressemblait au


chiffre final d’une combinaison de coffre-fort. Clic, et la porte s’ouvre.

« Alors, prends bien soin de toi, dit-elle, et je t’assure, Johnny, pense à


retourner voir les Alcooliques Anonymes. Quel mal est-ce que ça peut te faire ?

- Aucun, je suppose. »

Il pensait à Shellby Foote - John Marinville, le seul écrivain américain vivant


de la stature de John Steinbeck. Terry avait raison: de toutes les louanges qu’il
avait reçues, c’était celle-là qu’il préférait.
« C’est ça, aucun… Johnny, est-ce que ça va ? On dirait que tu es ailleurs.

- Ça va très bien. Dis bonjour aux enfants pour moi.

- Je le fais toujours. En général ils font comme s’ils n’avaient rien entendu,
mais je le fais toujours. Au revoir. »

Il raccrocha le téléphone sans regarder le combiné, et quand il tomba du


bureau, il ne le regarda pas davantage. John Steinbeck avait traversé le pays dans
un vieux break, ou quelque chose dans ce genre, avec son chien. Johnny
possédait une Harley-Davidson Softail 1340 cc presque neuve entreposée dans le
Connecticut. Pas Coeurde l’Amé- rique. Là, elle se trompait, et pas seulement
parce que c’était le nom d’un film avec Jeff Bridges. Pas Coeur de l’Amérique,
mais…

C’était un titre ridicule, un titre risible, comme une parodie du magazine


Mad… mais était-ce pire que Mort dans la seconde équipe ou Nourrir les
flammes ? Il ne trou-v ait pas… Et il avait le sentiment que ce titre marcherait,
s’élèverait au-dessus de ses piteuses origines. Il s’était toujours fié à ses
intuitions, et il n’en avait pas eu d’aussi forte depuis des années. Il pourrait
traverser le pays sur sa Softail rouge et beige, de l’Atlantique bordant le
Connecticut au Pacifique bordant la Californie du Nord. Un recueil d’essais qui
forcerait les critiques à réviser leur jugement le concernant, un recueil d’essais
qui pourrait même le ramener sur la liste des meilleures ventes, si… si…

Si c’était un livre de coeur », dit-il.

Son propre coeur battait fort dans sa poitrine, mais pour une fois, cela ne lui fit
pas peur.

Un livre de coeur comme Routes bleues. Un livre de coeur comme… eh bien,


comme Steinbeck. »

Dans son fauteuil de bureau, le téléphone émettant un son insistant à ses pieds,
Johnny Marinville n’envisageait pas moins qu’une rédemption. Une sortie.

Il avait ramassé le téléphone et appelé son agent, ses doigts volant sur les
touches.
Bill, avait-il dit, c’est Johnny. Je viens de me souvenir des essais que j’ai écrits
quand j’étais gosse et j’ai eu une idée fantastique. Tu vas me prendre pour un
fou, mais écoute un peu… »

Tandis que Johnny regagnait l’accotement sablonneux de la route en essayant


de ne pas soulever trop de pous-sière, il se dit que le type qui notait le numéro de
sa Harley était le plus monumental morceau de flic qu’il ait jamais vu - dans les
deux mètres, au moins, et pas loin de cent cinquante kilos.

« Bonjour, monsieur l’agent », dit Johnny.

Il baissa les yeux et vit une petite tache foncée sur la raguette de son Levi’s.
Même si tu sautes et danses, se dit-il.

« Vous n’ignorez pas, monsieur, que garer un véhicule sur une nationale est
répréhensible ? fit le flic sans lever les yeux.

- Non, mais je ne pense pas… »

… que ça puisse poser un problème sur une route aussi déserte que la
nationale 50, avait-il eu l’intention de décla-rer d’un ton hautain du style «
Comment osez-vous me critiquer » qu’il utilisait avec les subalternes et les
employés depuis des années; mais il vit quelque chose qui le fit changer d’avis.
Il y avait du sang sur le poignet de la manche droite de la chemise du flic,
beaucoup de sang, des taches bordeaux de sang séché. Il venait probablement de
dégager de la route la dépouille d’un gros animal - un daim, ou même un élan
renversé par un semi-remorque. Cela expliquait à la fois le sang et la mauvaise
humeur. Johnny se dit que la chemise était foutue, qu’une telle quantité de sang
ne partirait jamais.

« Pardon ? » demanda le flic.

Il venait de finir d’écrire, mais, les sourcils froncés, les lèvres serrées, il
inspectait maintenant la moto. On aurait cru qu’il ne voulait pas regarder le
propriétaire de la Har-ley, comme s’il savait que cela l’embarrasserait encore
plus.

« Vous disiez ?
- Rien, monsieur l’agent. »

Il avait dit cela d’un ton neutre, ni humble ni hautain. Il ne voulait pas se
mettre à dos ce colosse de flic qui n’était visiblement pas dans un bon jour.

Toujours sans lever les yeux, son bloc-notes dans une main et le regard fixé
sévèrement sur le feu arrière de la Harley, le flic reprit:

« Il n’est pas non plus autorisé de se soulager en vue d’une nationale. Le


saviez-vous ?

- Non, je suis désolé, dit Johnny qui réprima la violente envie de rire qui
bouillonnait dans sa poitrine - ce n’était sans doute pas le moment de rire.

- Eh bien, c’est le cas. Enfin, je vais vous laisser partir cette fois avec une
simple mise en garde, mais… »

Il avait levé les yeux sur Johnny et les avait soudain écarquillés, comme un
gosse qui voit le cirque défiler dans la rue de son village, les clowns tournoyant
au son des trombones. Johnny connaissait ce regard, même s’il ne s’attendait pas
à le rencontrer ici, en plein désert du Nevada, sur le visage d’un flic gigantesque
dont les lectures ne semblaient pas devoir dépasser les blagues de Playboy et le
magazine Armes et Munitions.

Un admirateur, se dit-il. Je suis là dans ce bled perdu entre Ely et Austin, et


j’ai trouvé un foutu admirateur !

Il avait hâte de raconter ça à Steven Ames quand il le retrouverait à Austin ce


soir. Il pourrait même l’appeler sur son téléphone cellulaire plus tard dans
l’après-midi… si ce maudit cellulaire consentait à marcher. A la réflexion, il se
dit qu’il ne marcherait certainement pas. La batterie était bonne, et il l’avait
rechargée toute la nuit, mais il n’avait pas parlé à Steve sur ce maudit engin
depuis leur départ de Salt Lake City. En vérité, il n’était pas vraiment un
enthousiaste du téléphone cellulaire. Non pas qu’il le crût susceptible de donner
le cancer, c’était probablement une rumeur entretenue par la presse, mais…

« Nom de Dieu », murmura le flic.

Il leva vers sa joue sa main droite, au bout de son bras taché de sang. Pendant
un moment bizarre, il regarda Johnny comme un footballeur professionnel
imitant Jack Benny.

« Pu-tain-de-Dieu !

- Qu’y a-t-il, monsieur l’agent ? » demanda Johnny.

Il avait quelque difficulté à réprimer un sourire. Une chose n’avait pas changé
depuis toutes ces années: il adorait qu’on le reconnaisse. Seigneur, oui, il adorait
ça.

« Vous êtes… JohnnEdwardMarinville ! »

Il avait dit tout ça d’un bloc, comme s’il n’avait qu’un nom, comme Pelé ou
Quantinflas. Le flic se mit à se sourire à lui-même, et Johnny pensa: Oh,
monsieur l’agent, comme vous avez de grandes dents !

« C’est bien vous, n’est-ce pas ? C’est vous qui avez écrit Ravissement ! Et,
oh merde ! Le Chant du marteau. Me voilà face au type qui a écrit Le Chant du
marteau ! »

Puis il fit une chose que Johnny trouva vraiment charmante: il tendit la main
et toucha la manche de son blouson de cuir, comme pour se prouver que
l’homme qui le portait était vraiment là.

« Nom de Dieu !

- Oui, je suis bien Johnny Marinville, dit-il de cette voix modeste qu’il
réservait à ces uniques occasions. Et je dois vous avouer que jamais je n’ai été
reconnu par quelqu’un qui venait de me regarder pisser sur le bord de la route.

- Oh, oubliez ça ! »

Il saisit la main de Johnny. Pendant une fraction de seconde, avant que les
doigts du flic se referment sur les siens, Johnny vit que la main de l’homme était
aussi maculée de sang à demi séché, les lignes de vie et de coeur ressortant en
rouge sombre, couleur foie. Johnny tenta de conserver son charmant sourire
tandis qu’ils se serraient la main, mais il sentait les coins de sa bouche
s’affaisser. Je vais en avoir, se disait-il. Je vais avoir du sang sur la main, et
aucun moyen de me laver avant Austin.
« Ça alors ! disait le flic. Vous êtes un de mes auteurs préférés. Vous vous
rendez compte ! Le Chant du marteau… Je sais que les critiques n’ont pas aimé,
mais qu’est-ce qu’ils y connaissent ?

- Pas grand-chose. »

Johnny aurait bien voulu que le flic lui lâche la main, mais apparemment il
faisait partie de ces gens qui secouent la main de l’autre pour souligner leurs
paroles autant que pour le saluer. Il ne la serrait pas, mais Johnny sentait une
force latente dans cette poigne: si ce type serrait, son écrivain préféré taperait sa
prochaine oeuvre de la main gauche pendant au moins un mois ou deux.

« Pas grand-chose, c’est ça ! Le Chant du marteau est le meilleur livre sur le


Viêt-nam que j’aie jamais lu. Il renvoie aux oubliettes Flinn O’Brien, Robert
Stone…

- Merci, merci beaucoup. »

Le flic finit par desserrer sa poigne et Johnny récupéra sa main. Il fut tenté de
la regarder pour voir combien de sang s’y était déposé, mais ce n’était pas le
moment. Le flic replaçait son bloc-notes dans sa poche arrière et regardait
toujours Johnny avec de grands yeux dont l’intensité devenait un peu gênante, à
la longue. On aurait dit qu’il craignait que Johnny disparaisse comme un mirage
pour peu qu’il cligne des yeux.

Que faites-vous par ici, monsieur Marinville ? Je croyais que vous viviez à New
York.

- C’est vrai, mais…

- Et ce n’est pas un moyen de transport digne d’un… digne d’un patrimoine


national ! Est-ce que vous connaissez les statistiques des accidents de moto ? Je
peux vous en parler, parce que je suis un loup et nous recevons chaque mois une
circulaire du Conseil national de sécu-rité. Il y a un accident pour quatre cent
soixante conducteurs par jour. Ça vous paraît peu, je sais, mais comparez ça aux
accidents de voiture: un sur vingt-sept mille par jour. Une sacrée différence. Ça
vous fait réfléchir, non ?

- En effet, dit Johnny. Est-ce qu’il a dit qu’il était un loup ou est-ce que je l’ai
imaginé ? Oui, ces statistiques sont assez… assez… » Assez quoi ? Allez,
Marinville, reprends-toi. Si tu peux passer une heure avec une garce agressive du
magazine Madame sans te servir à boire, tu peux sûrement supporter ce type. Il
essaie seulement de montrer combien il s’inquiète pour toi. « Elles sont assez
impressionnantes.

- Alors, que faites-vous par ici ? Et sur un véhicule aussi peu sûr ?

- Je récolte de la matière. »

Johnny ne put s’empêcher de baisser les yeux vers la manche droite raide de
sang du flic et eut du mal à les ramener sur son visage brûlé. Johnny doutait que
beaucoup des membres de l’équipe de ce type lui cherchent des noises, il était du
genre à bouffer des clous et à recracher du fil de fer, mais il n’en demeurait pas
moins qu’il n’avait pas la peau adéquate pour ce genre de climat.

« Pour un nouveau roman ? demanda le flic, tout excité.

- Eh bien, dit Johnny en cherchant vainement sur la large poitrine une plaque
portant le nom de son interlocuteur, pour un nouveau livre, en tout cas. Puis-je
vous poser une question, monsieur l’agent ?

- Bien sûr, mais c’est moi qui devrais vous poser des questions, j’en ai un
trillion. Je n’aurais jamais cru… Ici, en pleine brousse, et je rencontre… Bon
sang ! »

Johnny sourit. Il faisait plus chaud qu’en enfer et il voulait repartir avant
d’avoir Steve au cul. Il détestait regarder dans le rétroviseur et voir le gros
camion jaune. Ça cassait l’ambiance. Mais il était difficile de ne pas être ému par
l’enthousiasme sincère du flic, surtout quand il concernait un sujet que Johnny,
impressionné lui-même, traitait avec respect et émerveillement.

« Eh bien, puisque à l’évidence vous connaissez mon oeuvre, que diriez-vous


d’un livre d’essais sur la vie dans l’Amérique d’aujourd’hui ?

- De vous ?

- De moi. Une sorte de carnet de voyage intitulé Voyages avec Harley ? »

Il s’attendait que le flic ait l’air interloqué, ou qu’il pouffe comme à une
blague, mais il ne fit ni l’un ni l’autre. Il se contenta de baisser à nouveau les
yeux vers le feu arrière de la moto, une main caressant son menton - un menton
de héros de bande dessinée, carré et fendu au milieu -, les sourcils froncés,
réfléchissant. Johnny saisit l’occasion pour regarder sa main. Il y avait bien du
sang dessus, et pas qu’un peu, surtout sur le dos et les ongles. Beurk !

Puis le flic leva les yeux et le stupéfia en disant exactement ce que Johnny lui-
même avait pensé pendant ces deux derniers jours de conduite monotone dans le
désert:

« Ça pourrait marcher, mais la couverture devrait vous montrer sur votre


engin, là. Une photo sérieuse, pour que les gens sachent que vous n’avez pas
voulu vous moquer de John Steinbeck… ni de vous-même, d’ailleurs.

- C’est ça ! s’écria Johnny qui faillit presque donner au flic une tape dans le
dos. C’est le grand danger: que les gens prennent ça pour une sorte de…
mauvaise blague. La couverture devra faire comprendre le sérieux de
l’entreprise… peut-être même assorti d’une certaine tristesse… Que diriez-vous
de la moto seule ? Une photo de la moto, peut-être en sépia ? Au milieu d’une
route… ou même ici dans le désert, sur la ligne centrale de la nationale 50… son
ombre s’étendant sur le côté… »

L’absurdité de cette discussion, à cet endroit, avec un géant de flic qui allait
lui infliger une amende pour avoir pissé dans les buissons, ne lui échappait pas,
mais elle n’entamait pas non plus son excitation. Une fois de plus, le flic lui dit
exactement ce qu’il voulait entendre.

« Non, Seigneur, non ! Il faut qu’on vous voie.

- En fait, je le crois aussi. Sur la moto… Peut-être sur sa béquille, mes pieds
relevés dans une posture décontractée, vous savez… décontractée, mais…

- … mais vraie, dit le flic en fixant Johnny de ses yeux gris impressionnants
avant de les reposer sur la moto. Décontractée mais vraie. Pas de sourire. Interdit
de sourire, monsieur Marinville.

- Pas de sourire, approuva Johnny en pensant: Ce type est un génie.

- Un peu distant, le regard au loin, comme si vous pensiez à tous les


kilomètres que vous avez…
- Oui, et aussi à tous les kilomètres qui restent. »

Johnny leva les yeux vers l’horizon pour essayer ce regard - le vieux guerrier
contemplant l’ouest, un truc du genre Cormac McCarthy - et remarqua à
nouveau le véhi-cule garé en bordure de la route deux ou trois kilomètres plus
loin. Sa vision de loin restait assez bonne, et les rayons du soleil s’étaient
suffisamment inclinés pour qu’il soit presque certain qu’il s’agissait d’un
camping-car.

« Des kilomètres au sens littéral comme au sens méta-phorique, ajouta-t-il.

- Oui, les deux, dit ce flic surprenant. Voyages avec Har-ley, j’aime bien, ça
accroche. Et, bien sûr, je lirai tout ce que vous écrirez, monsieur Marinville.
Romans, essais, poèmes, même votre liste de courses !

- Merci, dit Johnny, sincèrement touché. J’apprécie beaucoup. Vous ne saurez


sans doute jamais à quel point. L’année passée a été difficile pour moi. Une
année de doute. Je me suis interrogé sur mon identité, sur le but de ma vie.

- Je connais un peu ces choses, moi aussi. Cela vous étonne sans doute, de la
part d’un type comme moi, mais c’est vrai. Oh, si vous saviez la journée que j’ai
eue… Monsieur Marinville, est-ce que je pourrais vous demander un autographe
?

- Bien sûr, avec plaisir. »

Johnny sortit son propre carnet de sa poche arrière l’ouvrit et feuilleta les
premières pages couvertes de notes, d’itinéraires, de numéros de route, de
fragments de cartes au crayon (dus à Steve Ames, qui n’avait pas tardé à se
rendre compte que son célèbre client, bien que toujours capable de chevaucher
sa machine en quasi-sécurité, se perdait, même dans les plus petites villes). Il
trouva enfin une page blanche.

« Quel est votre nom, monsieur l’a… »

Il fut interrompu par un long cri qui lui glaça le sang, non seulement parce
qu’il était à l’évidence émis par un animal sauvage, mais parce qu’il était proche.
Son carnet lui échappa des mains et il se retourna si brusquement qu’il tituba. En
bordure sud de la route, à moins de cinquante mètres d’eux, un spécimen de la
gent canine sur des pattes maigres et tordues, les flancs décharnés, les regardait.
Son pelage gris était plein de boules de bardane, et une de ses pattes avant portait
une vilaine blessure san-guinolente. Pourtant, Johnny le remarqua à peine. Ce
qui le fascina fut la gueule de l’animal, qui semblait sourire, et ses yeux jaunes à
la fois stupides et rusés.

« Seigneur ! murmura-t-il. Qu’est-ce que c’est ? C’est un…

- Un coyote, dit le flic en prononçant ki-yote. Par ici, on les appelle parfois
loups du désert. »

C’est ce qu’il a dit, songea Johnny. Il a di. qu’il avait vu un coyote, un loup du
désert, et tu as mal compris. Cette solution le soulagea considérablement, alors
même qu’une partie de son esprit n’y croyait pas du tout.

Le flic fit un pas vers le coyote, puis un deuxième. Il s’arrêta, fit un troisième
pas. Le coyote ne bougea pas, mais se mit à trembler. De l’urine s’écoula entre
ses flancs anguleux et un coup de vent transforma l’écoulement en gouttelettes.

Quand le flic fit un quatrième pas vers lui, le coyote leva son museau agressif
et hurla de nouveau, longuement, un ululement qui fit remonter les couilles de
Johnny tout en lui donnant la chair de poule.

« Eh ! arrêtez-vous, dit-il au flic. C’est flippant ! »

Le flic l’ignora. Il regardait le coyote, qui le fixait inten-sément de ses yeux


jaunes.

« Tak, dit le flic. Ah… Iah. Tak. Tak. »

Le coyote continuait à le regarder, comme s’il comprenait ce babillage à


sonorités indiennes. Les poils restèrent dressés sur les bras de Johnny. Le vent
souffla de nouveau, poussant son carnet de notes sur le bas-côté de la route, où il
rencontra un rocher. Johnny ne le vit pas. Son carnet et l’autographe qu’il avait
l’intention de donner au flic étaient pour l’instant très loin de son esprit.

Je vais mettre ca dans le livre, se dit-il. Tout ce que j’ai vu d’autre ne vaut pas
un clou, mais ca, oui. C’est solide comme le roc, solide comme le roc.

« Tak », répéta le flic.


Il claqua ses mains l’une contre l’autre, fort, une seule fois, et le coyote fit
demi-tour et s’éloigna, courant sur ses pattes cagneuses à une vitesse que Johnny
n’aurait jamais crue possible. Le colosse en uniforme kaki le suivit des yeux
jusqu’à ce que la fourrure grise du coyote se soit fondue dans la poussière
grisâtre du désert, et cela ne fut pas long.

« Bon sang, qu’ils sont laids ! dit-il. Et ces derniers temps, ils sont plus
nombreux que les puces sur une couverture. On ne les voit pas le matin, ni au
début de l’après-midi… mais le soir… quand le jour tombe… dit-il en secouant
la tête comme pour dire C’est parti.

- Que lui avez-vous dit ? demanda Johnny. C’était stu-péfiant. Était-ce un


dialecte indien ?

- Je ne connais pas le moindre dialecte indien, dit le flic en riant. Je ne connais


pas d’Indien ! C’était juste du babillage, comme pour les bébés, guili-guili, aga-
aga.

- Mais il vous écoutait !

- Non, il me regardait, dit le flic en adressant à Johnny un regard impérieux,


comme s’il le mettait au défi de le contredire. Je lui ai volé ses yeux, c’est tout.
Je suppose que ces histoires d’animaux apprivoisés, c’est du pipeau, mais quand
il s’agit de bêtes malignes comme ces loups du désert… il suffit de voler leurs
yeux, et ce que vous dites n’a pas d’importance. De toute façon, ils ne sont en
géné- ral pas dangereux tant qu’ils n’ont pas la rage. Il faut seulement éviter
qu’ils sentent la peur sur vous. Ou le sang. »

Johnny regarda la manche droite du flic et se demanda si c’était le sang qui


avait attiré le coyote.

« Et c’est toujours, toujours, une mauvaise idée de vous retrouver face à eux
quand ils sont en meute, surtout une meute dotée d’un chef fort. Dans ce cas, ils
ne craignent rien. Ils poursuivront un daim ou un élan jusqu’à ce que son coeur
éclate. Et parfois, juste pour s’amuser. Ou un homme.

- Vraiment, c’est… fascinant, dit Johnny qui ne pouvait prononcer une


deuxième fois le mot flippant.

- N’est-ce pas ? dit le grand flic avec un sourire. Cou-tumes du désert. Écriture
dans le néant. Résonance des lieux solitaires. »

Johnny le regarda, la bouche légèrement ouverte. Tout à coup, son ami le


policier lui rappela Paul Bowles un jour de mauvais karma.

Il essaie de t’impressionner, c’est tout - du bavardage mondain sans robe du


soir. Tu as déjà vu et entendu ,ca des milliers de fois.

Peut-être, en effet. Mais il s’en serait néanmoins passé dans ce contexte.


Quelque part au loin, un autre hurlement s’éleva, faisant trembler l’air comme
une brume de chaleur auditive. Ce n’était pas le coyote qui venait de s’échapper,
Johnny en était sûr. Ce hurlement venait de plus loin, en réponse au premier,
peut-être.

« Ho, hé, pause ! s’exclama le flic. Vous feriez mieux de remiser ça, monsieur
Marinville !

- Hein ? »

Pendant un étrange instant, il eut l’impression que le flic parlait de ses


pensées, comme s’il pratiquait la télépa-thie aussi bien que le style elliptique,
mais le colosse en uniforme kaki ne le regardait même pas. Il s’était à nouveau
tourné vers la moto, et montrait du doigt la sacoche gauche. Johnny vit qu’une
manche de son nouvel imper-méable - orange fluo pour plus de sécurité par
mauvais temps - sortait comme une langue.

Comment se fait-il que je ne l’aie pas vue quand je me suis arrêté pour pisser ?
se demanda-t-il. Comment ai-je bien pu ne pas la voir? Et il y avait autre chose.
Il s’était arrêté à Ely pour faire le plein, et il avait profité de l’occasion pour
ouvrir cette sacoche et en sortir sa carte du Nevada. Il avait vérifié la distance
entre Ely et Austin, puis replié la carte qu’il avait remise en place. Il avait
ensuite refermé la sacoche. Il en était certain, et pourtant elle était tout ouverte
maintenant.

Il avait toujours été un homme intuitif; c’était l’intuition et non le travail qui
avait produit ses meilleures oeuvres. La boisson et les drogues avaient émoussé
cette intuition mais ne l’avaient pas détruite, et elle revenait - pas complète-
ment, pas encore, mais en partie - depuis qu’il filait droit. En regardant
alternativement le flic et la manche de l’imperméable sortant de la sacoche
ouverte, Johnny entendit une sonnette d’alarme tinter dans sa tête.
C’est le flic qui l’a ouverte.

C’était une idée absurde, mais son intuition lui disait que c’était tout de même
vrai. Le flic avait ouvert la sacoche et tiré la manche orange pendant que Johnny
pissait, dos à la route. Et durant presque toute leur conversation, il s’était
délibérément placé de façon que Johnny ne voie rien. Ce type n’était pas aussi
fasciné par cette rencontre avec son auteur préféré qu’il y paraissait. Peut-être
n’était-il pas fasciné du tout. Il y avait une idée là-dessous.

Quelle idée ? Ça t’ennuierait de me le dire ? Quelle idée ?

Johnny n’en savait rien, mais il n’aimait pas ça. Il n’aimait pas non plus cette
espèce de baragouin de merde à la Maître Yoda qu’il avait utilisé avec le coyote.

« Alors ? » demanda le flic.

Il souriait, et là encore, c’était quelque chose qu’il n’aimait pas. Ce n’était


plus le sourire idiot du genre Je-ne- suis-qu’un-admirateur-amoureux - pour
autant que ça l’ait jamais été -, c’était un sourire froid, voire méprisant.

« Alors quoi ?

- Vous allez vous en occuper ou non ? Tak !

- Tak ? demanda Johnny dont le coeur faisait des bonds. Qu’est-ce que ça
signifie ?

- Je n’ai pas dit tak, c’est vous qui avez dit tak », affirma le flic en croisant les
bras, sans se départir de son sourire.

Je veux m’en aller d’ici, se dit Johnny.

Oui, c’était un bon résumé de la situation, et si cela impliquait d’obéir à des


ordres, ainsi soit-il. Ce petit interlude, qui au début était drôle et gentil, avait
soudain tourné au drôlement inquiétant… comme si un nuage voilait le soleil et
qu’une journée agréable devenait sinistre.

Et s’il avait dans l’idée de me faire du mal ? Il est évident qu’il a plus d’une
bière dans le ventre.
Eh bien, se répondit-il, imagine que ce soit le cas. Que peux-tu y faire ? Te
plaindre aux ki-yotes du coin ?

Son imagination surentraînée lui proposa une image extrêmement déplaisante:


le flic creusant un trou dans le désert, tandis qu’à l’ombre de la voiture gisait le
corps d’un homme qui avait jadis remporté un prix littéraire national et baisé la
plus célèbre actrice d’Amérique. Il repoussa cette image, la nia, alors qu’elle
était un peu plus qu’une vision fugitive, non pas tant par peur que par une
curieuse arrogance protectrice. Les hommes comme lui ne se faisaient pas
assassiner. Il leur arrivait de se suicider, comme Jerzy Kosinski, mais ils ne se
faisaient pas assassiner, surtout pas par des admirateurs psychotiques. Ce
n’étaient que foutaises pour romans à sensation.

Enfin, il y avait bien eu John Lennon, mais…

Il s’approcha de sa sacoche, respirant l’odeur du flic au passage. Pendant un


instant, Johnny fut assailli par le souvenir de son ivrogne de père, qui sentait
exactement la même chose que ce flic: Old Spice en surface, sueur sous la lotion
après-rasage, et méchanceté pure sous la sueur.

Les deux boucles de la sacoche étaient défaites. Johnny souleva le rabat à


franges, toujours conscient de cette odeur de sueur et d’Old Spice. Le flic se
tenait contre son épaule. Johnny prit la manche de l’imperméable et s’arrêta en
voyant ce qu’il y avait au-dessus de ses cartes. Il en eut un choc, mais en fut, au
fond, à peine surpris. Il regarda le flic, qui regardait dans la sacoche.

« Oh, Johnny ! dit-il avec regret. C’est décevant, c’est très décevant. »

Il plongea la main dans la sacoche et en sortit un sac de trois litres posé sur la
pile de cartes. Johnny n’eut pas à le renifler pour savoir qu’il ne contenait pas du
thé. Collé sur le sac, comme une plaisanterie, le sourire de Mr. Smiley sur son
rond jaune.

« Ce n’est pas à moi, affirma Johnny Marinville d’une voix fatiguée et


tremblante comme un message sur un très vieux répondeur. Ce n’est pas à moi,
et vous le savez très bien. Parce que c’est vous qui l’avez mis là.

- Oh, oui, on accuse les flics, dit le colosse, comme dans vos livres de
gauchiste, hein ? Je t’ai bien eu avec mon numéro d’admirateur, hein ? J’ai senti
la came à la seconde où tu t’es approché de moi. Tu embaumes ! Tak !
- Écoutez…

- Monte dans la voiture, gaucho ! Hop, dans la voiture, pédé ! » ordonna-t-il,


et ses yeux gris riaient.

C’est une blague, se dit Johnny. Je ne sais quelle mauvaise blague.

Puis, venant du sud-ouest, d’autres hurlements s’élevè- rent, nombreux cette


fois, et quand les yeux du flic roulè- rent dans cette direction et qu’il sourit,
Johnny sentit un cri s’élever dans sa gorge qu’il dut réprimer en serrant les
lèvres. Le grand flic ne plaisantait pas en regardant en direction des coyotes,
c’était le regard d’un homme com-plètement fou. Et, Seigneur, il était tellement
grand !

« Mes enfants du désert ! dit-il. Les can toi ! Quelle belle musique ils font ! »

Il rit, baissa les yeux vers le sac de drogue dans sa grosse main et secoua la
tête en riant plus fort encore. Johnny le regardait: sa certitude que des hommes
comme lui n’étaient jamais assassinés avait soudain disparu.

« Voyages avec Harley, dit le flic. Te rends-tu compte à quel point c’est un
titre stupide ? A quel point c’est un concept stupide ? Et piller ainsi le legs
littéraire d’un homme comme John Steinbeck… un écrivain dont tu n’es même
pas digne de lécher les chaussures… ca me rend fou. »
Et avant que Johnny sache ce qui se passait, un immense éclair de douleur lui
traversa la tête. Il eut conscience de tituber en arrière, les mains pressées sur son
visage, du sang chaud coulant entre ses doigts, il eut conscience d’écarter les
bras, de penser: Je vais bien. Je ne vais pas tomber. Je vais bien; et il se retrouva
allongé sur la route, hurlant vers le ciel bleu. Sous ses doigts, son nez ne
semblait plus droit, on aurait dit qu’il était couché contre sa joue gauche. Il avait
la cloison nasale déviée à cause de toute la coke qu’il avait sniffée dans les
années quatre-vingt, et il se souvint que son médecin lui avait dit qu’il devrait la
faire redresser avant de percuter un poteau ou une porte tournante et qu’elle
n’explose. Eh bien, cela n’avait été ni une porte ni un poteau, et elle n’avait pas
vraiment explosé, mais elle avait indubitablement subi un changement rapide et
radical. Ces pensées se succédèrent dans sa tête d’une façon apparemment
parfaitement cohé- rente, alors même que sa bouche continuait de crier.

« En fait, ça me rend furieux ! » dit le flic.

Et il lui décocha un coup de pied en haut de la cuisse gauche. La douleur fut


fulgurante; on eût dit qu’une feuille de métal chauffée à blanc lui parcourait le
corps comme un acide et transformait en pierre les muscles de sa jambe. Johnny
roula d’avant en arrière sur le sol, tenant sa jambe et non plus son nez, ses joues
frottant l’asphalte de la nationale 50, criant, aspirant du sable par la bouche à
chaque respiration, toussant dès que reprenaient ses cris.

« En vérité, ça me rend malade de rage. »

Et le flic donna un coup de pied dans les fesses de Johnny, assez haut pour que
la douleur soit trop violente pour se diffuser; elle allait certainement passer. Mais
elle ne passa pas. Il se contorsionna et rampa sur la ligne blanche de la route,
hurlant et saignant du nez, crachant du sable tandis qu’au loin les coyotes
hurlaient dans les ombres projetées par les montagnes lointaines.

« Debout ! Sur tes pieds, beau gosse !

- Je ne peux pas », hoqueta Johnny Marinville.

Il remonta ses jambes sur sa poitrine et croisa ses bras sur son ventre, dans la
posture défensive qu’il se souvenait vaguement d’avoir prise en 1968 pendant
les échauffou-rées de la convention démocrate à Chicago, et même avant ça, lors
d’une conférence à Philadelphie, avant les premiers bus de la Liberté en partance
pour le Mississippi. Il avait eu l’intention de monter dans un de ces bus - ce
n’était pas seulement une grande cause, mais aussi l’étoffe dont sont faits les
grands romans - mais finalement, quelque chose l’en avait détourné.
Probablement sa braguette devant le spectacle d’une jupe relevée.

« Debout, bâton de merde ! Tu es chez moi maintenant, dans la maison du


loup et du scorpion, et tu ferais bien de ne pas l’oublier.

- Je ne peux pas, vous m’avez cassé la jambe ! Seigneur, vous m’avez fait
tellement mal…

- Ta jambe n’est pas cassée et tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir mal. Mais
tu le sauras si tu ne te lèves pas.

- Je ne peux pas, je ne peux vr… »

Le coup de feu fut assourdissant, l’impact de la balle sur la route retentit


comme un monstrueux coup de fouet, et Johnny Marinville fut debout avant
même d’avoir la certitude de ne pas être mort, ou au moins blessé. Il se leva, un
pied dans la voie allant vers l’est, l’autre dans celle allant vers l’ouest, oscillant
d’avant en arrière comme un ivrogne. La moitié inférieure de son visage était
couverte de sang. Du sable s’y était collé, formant des petites virgules sur ses
lèvres, ses joues, son menton.

« Eh, le caïd, t’as pissé dans ton froc ! »

Johnny regarda et vit que c’était vrai. Même si on saute et danse… Sa jambe
gauche l’élançait comme une dent infectée. Ses fesses étaient encore engourdies,
comme un morceau de viande congelée. Il se dit pourtant que, étant donné les
circonstances, il devait s’estimer heureux. Si le flic l’avait atteint un peu plus
haut, la seconde fois, il aurait pu le paralyser.

« Tu es un piètre spécimen d’écrivain, dit le flic qui tenait toujours un énorme


revolver dans une main et le gros sac d’herbe dans l’autre. Tu es un piètre
spécimen d’être humain tout court, ajouta-t-il en secouant la tête avec dégoût. Je
le vois non pas à ce que tu dis, mais à la bouche qui le dit. En fait, si je regardais
trop longtemps ta bouche prétentieuse aux lèvres molles, je te tuerais tout de
suite. Je ne pourrais pas m’en empêcher. »

Les coyotes hurlaient au loin, wh-wh-w~Hoouuu ! comme le fond sonore d’un


vieux film avec John Wayne.

« Vous en avez déjà assez fait, dit Johnny d’une voix pâteuse.

- Pas encore, affirma le flic en souriant. Le nez n’est qu’un début. Ça t’arrange
le physique, en fait. Pas beaucoup, mais un peu. »

Il ouvrit la porte arrière de sa voiture et Johnny se demanda combien de temps


avait pris cette petite comé- die.

Il n’en avait pas la moindre idée, mais aucune voiture ni aucun camion n’était
passé. Pas un seul.

« Monte, caïd.

- Où m’emmenez-vous ?

- Et où tu crois que je peux emmener un enculé de gau-cho camé comme toi ?


Dans ma vieille taule ! Monte dans la voiture ! »

Johnny monta. Ce faisant, il porta la main à la poche de poitrine droite de son


blouson en cuir.

Le téléphone cellulaire s’y trouvait bien.

Il ne pouvait s’asseoir sur ses fesses, ca faisait trop mal, alors il s’appuya sur
sa cuisse droite, la main autour de son nez qui l’élançait douloureusement. On
aurait dit que quelque chose lui enfonçait des griffes empoisonnées dans la chair,
mais pour l’instant au moins, il parvint à l’ignorer. Fais que le téléphone
cellulaire marche ! pria-t-il en s’adressant à un Dieu dont il s’était gentiment
moqué durant presque toute sa vie de créateur, et surtout récemment, dans une
nouvelle intitulée Le Temps venu du Ciel, publiée dans le magazine Harpers et
qui avait été assez bien accueillie. Je T’en supplie, fais que ce foutu téléphone
marche, et je t’en supplie, fais que Steve l’entende. Puis, se rendant compte que
c’était mettre la charrue avant les boeufs, il ajouta: Je Te supplie de me donner
une occasion d’utiliser ce téléphone, d’accord ?

Comme en réponse à cette partie de la prière, le grand flic dépassa la porte de


sa voiture sans même la regarder et s’approcha de la moto de Johnny. Il posa le
casque de Johnny sur sa propre tête coiffée de son chapeau, puis lança une jambe
par-dessus la selle - vu sa taille, il n’eut guère qu’à l’enjamber - et un instant plus
tard, le moteur de la Harley vrombissait. Le flic était à cheval sur la selle, la
sangle du casque défaite, écrasant la Harley de sa masse beaucoup moins
élégante. Il tordit la poignée quatre ou cinq fois, poussant le moteur comme s’il
en aimait la sonorité. Puis il souleva la Harley, donna un coup de pied dans la
béquille et passa la première. Avec précaution au départ, rappelant un peu à
Johnny la façon dont il avait lui-même sorti la moto du garage et s’était fondu
dans la circulation pour la première fois depuis trois ans (étrange de penser que
ce n’était qu’un mois plus tôt), le flic descendit de la route, la main sur le frein,
les pieds au sol, scru-tant le sable pour éviter surprises et obstacles. Une fois sur
le sable, il accéléra, passa les vitesses en projetant derrière lui des branches
mortes.

Passe sur un terrier, enculé sadique, se dit Johnny qui avait essayé de renifler
par son nez bouché et douloureux. Heurte quelque chose de dur. Écrase-toi et
brûle !

« Ne perds pas ton temps avec lui », murmura-t-il en faisant sauter de son
pouce le rabat de sa poche de poitrine.

Il sortit le téléphone cellulaire Motorola (les téléphones portables, c’était


l’idée de Bill Harris, peut-être la seule bonne idée de son agent en quatre ans) et
l’ouvrit. Il regarda l’écran, retenant son souffle, priant maintenant pour
qu’apparaissent un S et deux barres. Allez ! Seigneur, je t’en supplie. La sueur
coulait sur ses joues, du sang sortait toujours de son nez gonflé. Fais qu’il y ait
un S et deux barres. Sinon, je pourrais aussi bien utiliser ce truc comme
suppositoire.

Le téléphone émit un bip, puis apparurent sur l’écran un S, qui signifiait « en


service », et une barre.

Juste une.

« Non, je t’en supplie, gémit-il. Je t’en supplie, ne me fais pas ça, encore une,
juste une, je t’en prie ! »

De rage, il secoua le téléphone… et vit qu’il avait oublié de tirer l’antenne. Il


le fit, et la seconde barre apparut au-dessus de la première. Elle clignota,
s’effaça, reparut, clignota encore, mais elle était là.

« Oui ! murmura Johnny. Ouiiii ! »

Il leva brusquement la tête. Ses yeux brouillés par la sueur regardèrent par la
vitre à travers ses longs cheveux gris - maintenant collés par le sang -, tels les
yeux d’un animal traqué risquant un regard hors du terrier. Le flic avait arrêté la
Softail à trois cents mètres dans le désert. Il descendit de la machine et s’écarta,
laissant la moto tom-ber sur le côté. Le moteur s’arrêta. Même dans cette
situation, Johnny en fut scandalisé. Cette Harley lui avait fait traverser tout le
pays sans le moindre toussotement de son doux moteur, et cela lui fit mal de la
voir traitée avec une telle indifférence dédaigneuse.

« Espèce d’ordure, murmura-t-il. Cinglé ! »

Il renifla à nouveau son sang à demi coagulé, cracha une sorte de gelée sur le
sol couvert de papiers et s’inté- ressa à nouveau au téléphone. Parmi les boutons
du bas, le second à partir de la droite disait NOM/MENU. Steve avait
programmé cette fonction juste avant qu’ils partent. Johnny pressa le bouton et
le prénom de son agent apparut sur l’écran: BILL. Il le pressa à nouveau et
TERRY apparut. Il le pressa encore une fois, et lut JACK - Jack Appleton, son
éditeur chez FS & G. Seigneur, pourquoi avait-il fallu qu’il classe tous ces gens
avant Steve Ames ? C’était Steve, le cordon qui le reliait à la vie.

Dans le désert, à trois cents mètres de lui, le flic fou avait retiré le casque et, à
coups de pied, recouvrait de sable la Harley 86 de Johnny. A cette distance, on
aurait dit un gosse piquant une colère. Tant mieux. S’il avait l’intention de
recouvrir l’engin, Johnny aurait tout le temps de passer son appel… dans la
mesure où le télé- phone voudrait bien coopérer. Le voyant CONNEXION était
allumé, ce qui était bon signe, mais la seconde barre de transmission continuait à
clignoter de façon hésitante.

« Allez, allez, dit Johnny au téléphone entre ses mains tremblantes maculées
de sang. S’il te plaît, chéri, tu veux bien ? Je t’en prie. »

Il pressa encore une fois le bouton NOM/MENU et STEVE apparut. Il pressa


alors le bouton ENVOI puis porta le télé- phone à son oreille, se penchant un peu
plus à droite tout en surveillant la fenêtre. Le flic continuait à recouvrir la Harley
de sable.
Le téléphone se mit à sonner dans l’oreille de Johnny, mais il savait qu’il
n’avait pas encore gagné la partie, il était juste entré dans le réseau, à un pas de
Steve Arnes, mais un long pas.

« Allez, allez, allez… »

Une goutte de sueur lui brûla un oeil et il l’essuya du revers de la main. Le


téléphone cessa de sonner. Il y eut un déclic.

« Bienvenue sur le réseau Western Roaming ! dit une voix guillerette. Votre
appel est transmis ! Merci de votre patience et bonne journée ! »

« Une journée de merde, de merde ! Grouillez-vous », murmura Johnny.

Silence dans l’appareil. Dans le désert, le flic s’écarta de la moto et la regarda


comme pour vérifier si son camouflage était suffisant. Sur le siège arrière
poussiéreux et encombré de papiers, Johnny Marinville se mit à pleurer. Il ne put
s’en empêcher. Bizarrement, c’était comme de mouiller à nouveau son pantalon,
sauf que ça remontait dans l’autre sens.

« Non, murmura-t-il, non, pas encore, tu n’as pas encore fini, pas avec le vent
qui souffle comme ça, tu devrais mieux la recouvrir, s’il te plaît, un peu plus. »

Le flic regardait toujours la moto, son ombre semblant maintenant s’étendre


sur plusieurs centaines de mètres dans le désert, et Johnny le regardait par le bas
de la vitre, ses cheveux collés dans les yeux, le téléphone pressé contre son
oreille droite. Il poussa un long soupir tremblant de soulagement quand le flic
s’avança à nouveau pour recommencer à lancer du sable sur le guidon de la
Harley.

Dans son oreille, le téléphone se mit à sonner, et cette fois le son était crépitant
et lointain. Si le signal passait - la qualité de cette sonnerie semblait indiquer que
c’était le cas -, l’autre téléphone Motorola, celui du tableau de bord du camion
Ryder, quelque part à cent ou deux cents kilo-mètres à l’est de la position
actuelle de John Edward Marinville, devait sonner.

Dans le désert, le flic continuait à donner des coups de pied et des coups de
pied dans le sable, enfouissant le gui-don de la moto de Johnny.

Deux sonneries… trois sonneries… quatre…


Il y en aurait une de plus, deux au maximum, avant que la voix de robot
revienne (il avait découvert que la technologie cellulaire bruissait de voix de
robots) et lui dise que l’abonné du réseau qu’il cherchait à joindre était soit hors
de portée, soit loin de son véhicule. Johnny, toujours en larmes, ferma les yeux.
Dans l’obscurité tachée de rouge de ses paupières, il vit le camion Ryder garé
devant une station-service, juste à la frontière entre l’Utah et le Nevada. Steve
était en train d’acheter un paquet de ses foutus cigares et plaisantait avec la
caissière, tandis que dehors, sur le tableau de bord du Ryder, le téléphone sonnait
dans la cabine vide.

Cinq sonneries…

Puis, lointain, rendu presque inaudible par le grésille-ment de l’appareil mais


lui faisant l’effet d’une voix d’ange descendu du ciel, il entendit l’accent texan
de Steve Ames:

« Salut… c’est toi… patron ? »

Un semi-remorque secoua la voiture en filant vers l’est, mais Johnny le


remarqua à peine et ne fit aucune tentative pour alerter le chauffeur. Il ne l’aurait
probablement pas fait, même si son attention n’avait pas été concentrée sur le
téléphone et la voix ténue de Steve. Le conducteur roulait à plus de cent à
l’heure, alors qu’est-ce qu’il aurait bien pu voir pendant les deux dixièmes de
seconde qu’il mettrait à dépasser la voiture, surtout à travers les vitres couvertes
de poussière ?

Il inspira et recracha du sang, ignorant la douleur, voulant s’éclaircir la voix à


tout prix.

« Steve ! Steve, j’ai des ennuis ! J’ai de gros ennuis ! »

Il y eut un crachotement si fort que Johnny fut certain d’avoir perdu Steve,
mais le son s’améliora et il entendit:

« … à toi. Répète !

- Steve, c’est Johnny ! Est-ce que tu m’entends ?

- … t’entends, qu’est-ce… »
Autre crachotement qui brouilla les mots suivants, mais Johnny pensa que
c’était peut-être « ennuis ». Je t’entends, qu’est-ce que tu as comme ennuis ?

Seigneur, fais que ce ne soit pas seulement mon imagination. Je T’en supplie,
Seigneur!

Le flic cessa ses coups de pied. Il recula pour un dernier coup d’oeil sur son
travail, puis fit demi-tour et revint vers la route d’un pas lourd, tête baissée, le
bord de son chapeau dissimulant son visage, les mains profondément enfoncées
dans ses poches. Soudain, saisi d’horreur, Johnny se rendit compte qu’il n’avait
aucune idée de ce qu’il pourrait bien dire à Steve. Toute son attention s’était
concentrée sur le côté matériel de cet appel.

Et maintenant ?

Il ne savait pas vraiment où il était, seulement que…

« Je suis à l’ouest d’Ely, sur la nationale 50, dit-il alors que la sueur lui brûlait
les yeux. Je ne sais pas à quelle distance… Soixante kilomètres au moins, sans
doute plus. Il y a un camping-car arrêté sur la route un peu plus loin, c’est tout ce
que je sais. Il y a un flic… pas de la police de l’État, un flic local, je crois, mais
je ne sais pas de quelle ville… Je n’ai rien vu sur la portière… Je ne sais même
pas son nom. »

Il parlait de plus en plus vite à mesure que le flic approchait; bientôt ses
paroles deviendraient incompréhensibles.

Calme-toi, il est encore à plus de cent mètres tu as tout ton temps. Pour
l’amour de Dieu, fais ce qui te vient naturellement… Fais ce pour quoi on te
paie, fais ce que tu as fait toute ta vie.

Mais jamais il n’avait dû faire ça pour sauver sa vie, voilà ! Gagner de


l’argent, fréquenter le gratin, élever la voix à l’occasion pour faire entendre la
parole du vieux sage, oui, tout ça, il le faisait, mais jamais au péril de sa vie, sa
vie au sens propre. Et si le flic levait les yeux de ses pieds et le voyait… Il était
presque couché, mais l’antenne du téléphone pointait vers le ciel, bien sûr, on ne
pouvait faire autrement…

« Il a pris ma moto, Steve. Il a pris ma moto et l’a emportée dans le désert. Il


l’a couverte de sable, mais avec ce vent… Elle est dans le désert à deux ou trois
kilomètres du camping-car dont je t’ai parlé, au nord de la route. Il se peut que tu
la voies, si le soleil brille encore… Appelle les flics, Steve, dit-il après s’être
éclairci la voix. La police de l’État. Dis-leur que j’ai été emprisonné par un flic
blond et gigantesque - je t’assure, ce type est un vrai géant. Tu as tout compris ?
»

Rien ne sortit de l’écouteur, hormis le souffle du silence et une salve de


crépitements.

« Steve ! Steve, est-ce que tu es là ?

Non. Il n’y était pas.

Il n’y avait plus qu’une barre de transmission sur l’écran du téléphone, et


personne à l’autre bout de la ligne. Il avait perdu le contact, et il se concentrait
tellement sur ce qu’il disait qu’il ne s’était pas rendu compte de ce qui arrivait, ni
de ce que Steve avait bien pu entendre.

Johnny, es-tu certain de lui avoir parlé ?

C’était la voix de Terry, une voix que parfois il aimait, et d’autres fois
détestait. Aujourd’hui, il la détestait. Il la détestait plus que n’importe quelle
autre voix jamais entendue de toute sa vie. Il la détestait parce que c’était une
voix pleine de sympathie.

Es-tu certain de ne pas avoir imaginé toute la conversation ?

« Non, il était là, il était là, ce fils de pute était là, dit Johnny d’une voix
suppliante qu’il détesta aussi. On s’est parlé, ne serait-ce que quelques secondes.
»

Le flic n’était plus maintenant qu’à cinquante mètres. Johnny rentra l’antenne
avec son poignet gauche, referma le micro et tenta de glisser le téléphone dans sa
poche de poitrine. Le rabat était fermé. Le téléphone tomba sur ses genoux puis
rebondit sur le sol. Il le chercha frénétiquement, et ne trouva tout d’abord rien
d’autre que du papier froissé - des prospectus antidrogue d’un organisme appelé
« Dare », pour la plupart - et des emballages de hamburgers qui puaient le rance.
Ses doigts se refermèrent sur quelque chose d’étroit - ce n’était pas ce qu’il
cherchait, mais le simple coup d’oeil qu’il accorda à l’objet avant de le jeter lui
glaça le sang: c’était une barrette en plastique de petite fille.
Qu’importe la barrette, tu n’as pas le temps de penser à ce qu’une petite fille
pouvait bien faire à l’arrière de cette voiture. Retrouve ton putain de téléphone, il
ne doit pas être loin…

Oui, il y était presque. Il entendait le crissement des bottes du flic plus fort
maintenant que le sifflement du vent, qui pourtant s’était amplifié au point de
secouer la voiture.

Sa main trouva une réserve de tasses à café en polystyrène et, au milieu, son
téléphone. Il le prit, le glissa dans sa poche de veste et referma le rabat. Quand il
s’assit à nouveau, le flic contournait le devant de la voiture, penché en avant
pour pouvoir regarder à travers le pare-brise. Son visage était plus brûlé que
jamais, et presque tuméfié par endroits. En fait, il était bel et bien enflé sous la
bouche, constata Johnny, et aussi à la tempe droite.

Le flic ouvrit sa porte, se pencha à l’intérieur et regarda à travers le filet, les


narines frémissantes. Des narines aussi larges que des pistes de bowling.

« T’as dégueulé à l’arrière de ma voiture, beau gosse ? Parce que si t’as fait
ça, la première chose que t’auras, quand on sera en ville, c’est une grosse cuiller.

- Non, dit Johnny malgré le sang frais qui lui coulait dans la gorge et lui
voilait la voix. Je n’ai eu que des haut-le-coeur, mais je n’ai pas vomi. »

En fait, les paroles du flic l’avaient soulagé. La première chose que t’auras
quand on sera en ville indiquait que le flic n’avait pas l’intention de le traîner
hors de la voiture, de lui faire sauter la cervelle et de l’enterrer près de sa moto.

Sauf s’il veut m’endormir, me calmer, se faciliter… enfin… ce qu’il veut


faire.

« T’as peur ? demanda le flic, toujours penché pour regarder par le filet. Dis-
moi la vérité, beau gosse, je reconnais les mensonges. Tak !

- Bien sûr que j’ai peur !

- Parfait, dit-il en s’asseyant et en retirant son chapeau. Il me va pas, celui-là.


Celui qui m’allait est foutu à cause de la salope de chanteuse folk.

- Dommage, dit Johnny, qui n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait.
- Les lèvres qui mentent ont intérêt à rester fermées », dit le flic en jetant le
chapeau sur le siège près de lui.

Il atterrit sur un enchevêtrement de lanières qui semblaient hérissées de


piques. Le siège se gonfla sous le poids du flic et appuya sur le genou gauche de
Johnny, qu’il écrasa.

« Relevez-vous ! hurla Johnny. Vous m’écrasez la jambe ! Relevez-vous, que


je la sorte de là ! Seigneur, vous me tuez ! »

Le flic ne répondit pas et la pression sur la jambe déjà malmenée de Johnny


augmenta. Il la saisit à deux mains et la dégagea du dossier enfoncé avec un cri
contenu qui ramena du sang dans sa gorge et lui donna vraiment un haut-le-
coeur.

« Salaud ! » hurla Johnny.

Le mot était sorti en un éclaboussement rouge, avec un spasme de toux que


Johnny n’avait pu retenir. Le flic ne sembla rien remarquer. Il était assis tête
baissée, ses doigts tapotant le volant; il avait une respiration sifflante et, pendant
un moment, Johnny se demanda si l’homme se moquait de lui. Il ne le pensait
pas. J’espère qu’il a de l’asthme, se dit-il. J’espère qu’il va s’étouffer.

« Écoutez, dit-il sans rien montrer de ses sentiments. Il faut que je fasse
quelque chose pour bon… pour mon nez. Il me fait horriblebent bal. Mêbe
seulebent de l’asbirine. Vous avez de l’asbirine ? »

Le flic ne dit rien et continua à tapoter le volant, tête baissée. C’était tout.

Johnny ouvrit la bouche pour dire autre chose puis la referma. Il souffrait
terriblement, oui, comme jamais, pire même que lorsqu’il avait évacué ce calcul,
en 89, mais il ne voulait toujours pas mourir. Et quelque chose dans la posture du
flic, comme s’il était très loin dans sa propre tête, en train de prendre une
importante décision, laissait pré- sager que sa mort pouvait être proche.

Alors il se tut et attendit.

Le temps passa. Les ombres des montagnes s’épaissi-rent et se rapprochèrent,


mais les coyotes s’étaient tus. Le flic était assis tête baissée, les doigts tapotant le
volant, semblant méditer. Il ne leva même pas les yeux quand un semi-remorque
passa en direction de l’est ni quand une voiture les doubla en direction de
l’ouest, faisant un écart pour ne pas frôler de trop près la voiture de police au
gyrophare allumé.

Puis il prit quelque chose qui était posé à côté de lui sur le siège avant: un
vieux fusil de chasse à canons juxtapo-sés. Il le regarda fixement.

« Je ne crois pas que cette femme était vraiment une chanteuse folk, dit-il,
mais elle a tout fait pour me tuer, ça c’est sûr. Avec ça. »

Johnny ne dit rien, il attendit. Son coeur battait lentement mais très fort dans
sa poitrine.

« Vous n’avez jamais écrit de roman authentiquement spirituel, lui dit le flic
d’une voix lente, dont chaque mot était soigneusement articulé. C’est votre plus
grande défaite secrète, et elle est à la source de votre comportement brillant et
prétentieux. Vous ne vous intéressez pas à votre nature spirituelle. Vous vous
moquez de Dieu qui vous a créé et, ce faisant, vous mortifiez votre propre
pneuma et glorifiez la boue qu’est votre sarx. Me comprenez-vous ? »

Johnny ouvrit la bouche, la referma. Parler ou ne pas parler, telle était la


question. Le flic résolut ce dilemme pour lui. Sans lever les yeux du volant, sans
même un coup d’oeil dans le rétroviseur, il posa les deux canons du fusil sur son
épaule droite et les pointa vers l’arrière. Johnny s’écarta instinctivement, glissant
vers la gauche, tentant de s’éloigner de ces énormes trous noirs.

Bien que le flic n’eût toujours pas levé les yeux, l’arme le traquait avec la
précision d’un servomoteur contrôlé par radar.

Il a un miroir sur les genoux, forcément, se dit Johnny. Mais à quoi cela lui
servirait-il ? Il ne pourrait rien voir d’autre que le toit de cette putain de voiture.
Qu’est-ce qui se passe donc, ici ?

« Répondez-moi », dit le flic d’une voix sombre et triste.

Il avait toujours la tête baissée. La main qui ne tenait pas l’arme continuait à
tapoter le volant. Une bourrasque de vent secoua la voiture, projetant du sable et
de la pous-sière alcaline sur la fenêtre.

« Répondez-moi tout de suite. Je n’attendrai pas. Je n’ai pas à attendre. Il y en


a toujours un autre qui passe. Alors… Est-ce que vous comprenez ce que je
viens de vous dire ?

- Oui, dit Johnny d’une voix tremblante. Pneuma est le vieux mot savant
désignant l’esprit. Sarx est le corps. Vous avez dit, corrigez-moi si je me
trompe… - mais pas avec le fusil, s’il vous plaît, ne me corrigez pas avec le fusil
-… que j’ai ignoré mon esprit au profit de mon corps. Et il est possible que vous
ayez raison. C’est très possible. »

Il glissa à nouveau vers la droite. Les canons du fusil suivirent précisément ses
mouvements, bien qu’il eût pu jurer que les ressorts de son siège n’avaient pas
fait le moindre bruit et que le flic ne pouvait pas le voir sans moniteur de
télévision ou…

« Me lèche pas les bottes, dit le flic avec un soupir. Ton destin n’en sera que
pire.

- Je… Je suis désolé… Je n’ai pas voulu…

- Sarx n’est pas le corps; le corps, c’est soma. Sarx, c’est la chair du corps. Le
corps est fait de chair - comme le mot est devenu chair par la naissance de Jésus-
Christ -, mais le corps est plus que la chair qui le compose. La somme est plus
grande que ses parties. Est-ce si difficile à comprendre pour un intellectuel de
ton acabit ? »

Le fusil, toujours en mouvement, le traquait comme un autogyre.

« Je… Je n’ai jamais…

- Oh, je t’en prie. Même un naïf spirituel comme toi doit comprendre que du
poulet en sauce n’est pas un pou-let. Pneuma… soma… et s-s-s… »

Sa voix s’était épaissie et il cherchait son souffle, tentant de parler comme une
personne qui veut terminer sa phrase avant d’éternuer. Il laissa soudain tomber le
fusil de chasse sur le siège et inspira profondément (le vieux siège craqua et
recula un peu plus, coinçant à nouveau le genou gauche de Johnny), et lâcha
tout. Ce qui sortit de la bouche et du nez du géant n’était pas du mucus mais du
sang et une substance rouge filandreuse comme du nylon. Ce truc éclaboussa le
pare-brise, le volant, le tableau de bord, dégageant une odeur horrible de viande
pourrie.
Johnny se cacha le visage dans les mains et cria. Il lui était impossible de ne
pas crier. Il sentit ses yeux battre dans leurs orbites, et l’adrénaline rugir dans son
système nerveux, sous l’effet du choc.

« Bon sang, rien de pire qu’un rhume d’été, hein ? » demanda le flic de sa
voix sombre et légère à la fois.

Il se racla la gorge et cracha un caillot de la taille d’une pomme sauvage sur le


tableau de bord, où il resta collé un instant, avant de dégouliner sur la radio
comme une limace innommable, laissant derrière une traînée de sang, pour se
retrouver une seconde suspendu sous la radio, et tomber finalement sur le tapis
de sol avec un bruit mat.

Johnny ferma les yeux derrière ses mains et gémit.

« Ça, c’était sarx, dit le flic en lançant le moteur. Vous voudrez sans doute
vous en souvenir… j’allais dire ” pour votre prochain livre “, mais je ne crois pas
qu’il y aura un prochain livre. Et vous, monsieur Marinville ? »

Johnny ne répondit pas, gardant les mains sur ses yeux clos. Il songea que
peut-être rien de tout cela ne se passait vraiment, qu’il se trouvait dans un asile,
quelque part, en proie aux plus horribles hallucinations qui soient. Mais au fond
de son cerveau, il savait que ce n’était pas le cas. La puanteur que l’homme avait
éternuée…

Il est en train de mourir, c’est certain. Il a une infection et une hémorragie


interne, il est malade, sa maladie mentale n’est qu’un symptôme de quelque
chose d’autre, d’une irra-diation, ou peut-être de la rage, ou… ou…

Le flic fit effectuer un demi-tour à la Caprice et prit la direction de l’est.


Johnny garda un peu plus longtemps les mains sur son visage, dans l’espoir de se
contrôler, puis il les baissa et ouvrit les yeux. Ce qu’il vit par la fenêtre lui fit
tomber la mâchoire de surprise.

Des coyotes étaient assis le long de la route à quinze mètres d’intervalle


comme une étrange haie d’honneur-silencieux, langue pendante, les fixant de
leurs yeux jaunes. On aurait dit qu’ils souriaient.

Il regarda par l’autre fenêtre, et il y en avait encore d’autres, assis dans la


poussière, sous le soleil de cette fin d’après-midi, qui regardaient passer la
voiture de police.

Est-ce aussi un symptôme ? se demanda-t-il. Ce que tu vois, là-dehors, est-ce


aussi un symptôme de la maladie de cet homme ? Dans ce cas, comment se fait-
il que tu puisses le voir ?

Il regarda par la vitre de custode de la voiture. Les coyotes partaient dès que le
véhicule était passé, caraco-lant dans le désert.

« Vous allez en apprendre, Lord Jim », dit le flic.

Johnny se tourna vers lui. Il vit les yeux gris qui le regardaient dans le
rétroviseur, l’un couvert d’une pellicule de sang.

« Avant que votre temps soit écoulé, je crois que vous comprendrez beaucoup
plus de choses qu’à l’heure actuelle. »

Ils approchaient d’un panneau sur le bord de la route, une flèche pointant vers
quelque petite ville. Le flic actionna son clignotant, bien qu’il n’y eût personne
pour le voir.

« Je vous emmène en classe. L’école ne va pas tarder à commencer. »

Il tourna à droite, et la voiture se souleva sur deux roues avant de retomber


d’aplomb. Ils roulaient maintenant vers le sud, vers la masse crevassée de la
mine à ciel ouvert et le village de Désolation blotti à son pied.

Chapitre 4

Steve Ames était en train de transgresser un des Cinq Commandements, le


dernier sur la liste, en fait.

Les Cinq Commandements lui avaient été donnés un mois plus tôt, non par
Dieu mais par BiD Harris. Ils se trouvaient dans le bureau de Jack Appleton,
l’éditeur de Johnny Marinville depuis dix ans, présent pour la transmission des
Commandements, mais qui n’intervint pas dans cette partie de la conversation,
sauf tout à la fin. Il s’était contenté de rester assis à son bureau, confortable-ment
carré dans son fauteuil, ses doigts impeccablement manucurés bien écartés sur
les revers de son veston. Le grand homme lui-même était parti quinze minutes
plus tôt, le front haut, ses longs cheveux gris flottant derrière lui, en disant qu’il
avait rendez-vous avec quelqu’un dans une galerie de SoHo.

« Tous ces commandements sont des interdits, et je ne crois pas que vous ayez
le moindre mal à vous en souvenir », avait dit Harris.

C’était un petit homme tout rond, et il n’était sans doute pas bien méchant,
mais tout ce qu’il proférait sonnait comme un décret de roi déchu.

« Est-ce que vous m’écoutez ?

- Je vous écoute, avait assuré Steve.

- Premièrement, vous ne devez pas boire avec lui. Il est sobre depuis un bon
moment - cinq ans, à l’en croire - mais il ne se rend plus aux réunions des
Alcooliques Anonymes, et c’est mauvais signe. Il faut savoir aussi que chez
Johnny, la sobriété a toujours été relative, même avec les AA. Mais il n’aime pas
boire seul, alors s’il vous demande de vous joindre à lui pour quelques verres
après une dure journée sur sa vieille Harley, vous dites non. S’il se montre
autoritaire, s’il vous dit que cela fait partie de votre boulot, vous dites encore
non.

- Pas de problème, avait assuré Steve.

- Deuxièmement, vous ne devez pas lui fournir de drogue. Pas le moindre


joint. Troisièmement, vous ne devez pas lui fournir de femmes… et il risque fort
de vous le demander, surtout si une jolie poulette se pointe à une des réceptions
que j’organise pour lui en chemin. Comme pour la gnôle et la drogue, s’il s’en
procure seul, c’est une chose, mais ne l’aidez pas. »

Steve avait failli rétorquer à Harris qu’il n’était pas un maquereau, qu’il devait
le confondre avec son propre père, mais il se dit que ce serait un peu imprudent,
et opta pour le silence.

« Quatrièmement, vous ne le couvrirez pas. S’il commence à boire ou à se


droguer - en particulier si vous avez des raisons de penser qu’il a repiqué à la
cocaïne -, préve-nez-moi immédiatement. Compris ? Immédiatement.

- Compris », avait répondu Steve.


Il avait compris, mais cela ne signifiait pas nécessaire-ment qu’il obéirait. Il
avait décidé qu’il voulait faire cette virée en dépit des problèmes qu’elle
présentait - en partie à cause des problèmes qu’elle présentait; la vie sans pro-
blèmes n’était guère passionnante - mais cela ne signifiait pas qu’il fût prêt à
vendre son âme pour ca, surtout pas à un gros type en costard parlant avec la
voix d’un gosse monté en graine qui a passé l’essentiel de sa vie d’adulte à
essayer de se venger des humiliations réelles ou imaginaires subies en cour de
récréation. John Marinville, lui aussi, était un con, mais Steve ne lui en voulait
pas; Har-ris, en revanche… Harris, c’était une autre histoire.

Appleton s’était alors penché en avant, apportant son unique contribution à la


discussion avant que l’agent de Marinville en arrive au dernier commandement.

« Quelle impression vous a faite Johnny ? demanda-t-il à Steve. Il a


cinquante-six ans, vous savez, et il a imposé une longue route à son équipement
d’origine, surtout dans les années quatre-vingt. Il s’est retrouvé aux urgences à
trois occasions, deux fois dans le Connecticut et une fois ici. Les deux premières
fois à cause de la drogue. Je ne vous raconte pas d’histoires - tout cela a été
développé en long et en large dans la presse. On a raconté que la dernière fois
était peut-être une tentative de suicide, mais ça, c’est un bobard. Je vous
demanderai de le garder pour vous. »

Steve avait hoché la tête.

« Alors, qu’en pensez-vous ? redemanda Appleton. Peut-il vraiment conduire


une moto de près d’une demi-tonne à travers tout le pays, du Connecticut
jusqu’en Californie, tout en faisant une vingtaine de conférences en chemin, sans
parler des réceptions qui suivront ? Je voudrais savoir ce que vous en pensez,
monsieur Ames, parce que moi, franchement, j’ai des doutes. »

Steve avait cru que Harris allait intervenir pour vanter la force légendaire et
les couilles d’acier de son client - il connaissait les ronds-de-cuir, il connaissait
les agents, et Harris était les deux -, mais Harris resta silencieux, se contentant
de le regarder. Peut-être n’était-il pas si stupide, finalement, se dit Steve. Peut-
être même se faisait-il du souci pour ce client un peu particulier.

« Vous le connaissez bien mieux que moi, répondit Steve. Je l’ai rencontré
pour la première fois il y a deux semaines seulement, et je n’ai jamais lu le
moindre de ses livres. »
Le visage de Harris montra que cette dernière remarque ne le surprenait pas du
tout.

« C’est justement pour ca que je vous pose la question, répondit Appleton.


Nous, nous le connaissons depuis longtemps. Moi depuis 1985, quand il
fréquentait le gra-tin, et Bill depuis 1965. Il est le Garcia du monde lit-téraire.

- C’est injuste, protesta Harris.

- Des yeux neufs voient plus clair, disait ma grand-mère, expliqua Appleton
après un haussement d’épaules. Alors, dites-moi, monsieur Ames, pensez-vous
qu’il puisse le faire ? »

Steve avait compris que la question était sérieuse, peut- être même vitale, et il
y avait réfléchi pendant presque une minute. Les deux hommes attendirent
patiemment.

« Eh bien, dit-il enfin, je ne sais pas s’il peut se contenter du fromage et ne pas
boire aux réceptions, mais pour ce qui est de traverser le pays sur sa moto, oui,
probablement. Il semble assez costaud. Davantage que Jerry Gar-cia à la fin, je
peux vous l’assurer. J’ai travaillé avec pas mal de rockers deux fois moins vieux
que lui qui ne sont pas en aussi bon état. »

Appleton avait pris un air dubitatif.

« Mais surtout, avait continué Steve, c’est l’expression de son visage. Il veut
le faire. Il veut partir sur la route, secouer les gens et… »

Steve s’était surpris à penser à son film préféré, un film dont il regardait la
cassette au moins une fois par an, Hombre, avec Paul Newman et Richard
Boone. Il avait souri.

« Et il semble qu’il lui reste une bonne épaisseur d’écorce.

- Ah », s’étonna Appleton.

Steve n’avait pas été surpris de sa réaction. Si Appleton avait jamais été
pourvu d’écorce, elle avait probablement été entièrement arrachée avant qu’il
termine le lycée, à Exeter ou Choate, un de ces endroits où l’on porte un bla-zer
et une cravate aux couleurs de l’école. Harris s’était raclé la gorge.
« Si ce problème est réglé, venons-en au dernier commandement. »

Appleton avait grogné, et Harris avait fait semblant de ne pas l’entendre, ne


quittant pas Steve des yeux.

« Le cinquième et dernier commandement est: interdiction de prendre un auto-


stoppeur dans le camion, homme ou femme, ne prendre personne - mais surtout
pas une femme. »

Ce qui explique probablement que Steve Ames n’ait pas hésité une seconde
quand il avait vu cette fille au bord de la route, juste à la sortie d’Ely - une
gamine maigrichonne, le nez baissé et les cheveux teints de deux couleurs diffé-
rentes. Il s’était arrêté.

Elle ouvrit la porte mais ne monta pas tout de suite dans la cabine, levant ses
grands yeux bleus vers lui par-delà le siège jonché de cartes.

« Etes-vous quelqu’un de gentil ? demanda-t-elle.

- Oui, répondit Steve après y avoir réfléchi. Je crois. Je fume deux ou trois
cigares par jour, mais jamais je n’ai frappé un chien qui soit plus petit que moi,
et j’envoie de l’argent à ma maman toutes les six semaines.

- Vous n’allez pas essayer de me sauter dessus, ni rien ?

- Non », lui assura Steve.

Il aimait la façon dont ses grands yeux bleus innocents restaient fixés sur son
visage. On aurait dit une gosse exa-minant une bande dessinée.

« Je me contrôle assez bien de ce point de vue, ajouta-t-il.

- Vous n’êtes pas un tueur en série complètement dingue, ou je ne sais quoi ?

- Non, mais, par tous les saints ! croyez-vous que je vous le dirais si c’était le
cas ?

- Je le verrais probablement dans vos yeux, lui dit la maigrichonne aux


cheveux teints de deux couleurs diffé- rentes. J’ai un don de voyance, dit-elle
avec un petit sourire mais d’un ton grave. Pas très étendu, mais il est bien là,
mon vieux. Il est bien là. »

Un camion frigorifique passa en trombe, le chauffeur appuyant sur le klaxon,


alors que Steve avait rangé son gros Ryder contre le bas-côté à droite et que la
route était vide dans les deux sens. Mais il ne fut pas surpris de cette réaction.
Certains types n’arrivent à retirer la main ni du klaxon ni de leur bite. Il faut
toujours qu’ils pressent l’un ou l’autre.

« L’interrogatoire a assez duré, jeune dame. Tu veux que je t’emmène ou non


? Il faut que je remette les roues en mouvement. »

A la vérité, il était beaucoup plus près du patron que celui-ci ne l’aurait


souhaité. Marinville aimait l’idée de traverser l’Amérique seul, Monsieur le
Stylo Voyageur, et Steve se disait que ce serait exactement comme ça qu’il
écrirait son livre. Ce serait parfait, gééé-nial, vraiment cooL Mais lui, Steven
Andrew Ames, de Lubbock, dans le Texas, avait aussi un travail à faire: il
s’agissait de s’assurer que Marinville n’écrirait pas son livre sur un ouija au lieu
de son traitement de texte. Et sa façon de concevoir ce travail était la simplicité
même: rester proche et ne pas laisser une situation s’envenimer s’il y avait
moyen de l’évi-ter. Il était à cent kilomètres derrière lui au lieu de deux cents,
mais ce que le patron ne savait pas ne pouvait lui nuire.

« Vous ferez l’affaire, je crois, dit la jeune fille en grim-pant dans la cabine
avant de claquer la portière derrière elle.

- Grand merci, mon chou, je suis touché de ta confiance. »

Il jeta un coup d’oeil dans le rétroviseur, ne vit rien de plus que le cul d’Ely et
s’engagea à nouveau sur la route.

« Ne m’appelez pas comme ça, dit-elle. C’est sexiste.

- Mon chou, c’est sexiste ? Oh, c’est pas vrai !

- Ne m’appelez pas mon chou et je ne vous traiterai pas de tarte », dit-elle


d’une petite voix tranchante.

Il éclata de rire. Cela ne lui plairait sans doute pas, mais il ne pouvait s’en
empêcher. Le rire, c’est comme ça, un peu comme un pet: parfois on peut le
retenir, parfois non.

Il lui jeta un coup d’oeil et vit qu’elle riait un peu en se débarrassant de son
sac à dos, alors il se dit qu’il ne l’avait pas froissée. Elle devait mesurer dans les
un mètre soixante-cinq et, maigre comme elle était, elle ne devait pas peser plus
de cinquante kilos, sans doute même moins. Elle portait un T-shirt dont elle avait
arraché les manches, ce qui offrait une vue terriblement généreuse de sa poitrine,
pour une gamine qui craignait de rencontrer Ted Bundy dans un Ryder. Non
qu’elle ait beaucoup à s’inquiéter pour cette partie de son corps: Steve jugea
qu’elle devait encore se fournir au rayon fillettes pour ses soutiens-gorge, si elle
daignait en porter. Sur le devant de son T-shirt, un Black coiffé à la rasta souriait
au milieu d’un scintillement bleu-vert psychédélique. Comme un halo autour de
sa tête s’enroulaient les mots: J’ABANDON-NERAI PAS !

« Vous devez aimer Peter Tosh, dit-elle, parce que vous ne regardez pas mes
seins.

- J’ai travaillé avec Peter Tosh à une époque, répondit-il.

- Bien sûr !

- Sûr, oui. »

Il regarda dans le rétroviseur et vit qu’Ely avait déjà disparu. C’était bizarre
comme les choses apparaissaient et disparaissaient vite par ici. Il se dit que s’il
était une jeune auto-stoppeuse, il poserait lui aussi quelques questions avant de
grimper dans la voiture ou le camion de quelqu’un. C’était peut-être inutile, mais
ça ne pouvait pas faire de mal. Parce qu’une fois dans le désert, n’importe quoi
pouvait vous arriver.

« Quand est-ce que tu as travaillé avec Peter Tosh ?

- En 80 ou 81, je ne m’en souviens plus. Au Madison Square Garden, et puis à


Forest Hills. Dylan a joué un bis avec lui à Forest Hills. Blowing in the Wind, tu
te rends compte ? »

Elle le regardait avec une franche fascination, pour autant qu’il pouvait en
juger, sans plus aucune trace d’incrédulité.
« Wouah ! Génial ! T’étais quoi ? Accompagnateur ?

- A l’époque, oui. Après, j’ai été réparateur de guitares. Maintenant, je suis…


»

Oui, c’était un bon départ, mais qu’était-il exactement maintenant ? Pas


réparateur de guitares, ça c’était sûr. Une sorte de chauffeur à nouveau. Mais
aussi psy à temps partiel. Et puis un peu Mary Poppins, mais avec de longs
cheveux bruns de hippie qui commençaient à blanchir aux tempes.

« Maintenant, je fais autre chose. Comment tu t’appelles ?

- Cynthia Smith », dit-elle en lui tendant la main.

Il la serra. C’était une main longue, légère comme une plume et aux os
incroyablement fins. Il eut presque l’impression de serrer la main d’un oiseau.

« Moi, c’est Steve Ames.

- Du Texas.

- Oui, de Lubbock. J’imagine que tu connais cet accent, hein ?

- Je l’ai déjà entendu une ou deux fois, dit-elle avec un sourire enfantin qui
illumina son visage. On peut sortir un garçon du Texas, mais… »

Il termina la maxime avec elle et ils se sourirent, déjà amis - comme les gens
sont amis, pour un bref moment, quand ils se rencontrent sur une route
d’Amérique qui va d’un endroit désert à un autre.

Il était clair que Cynthia Smith sniffait, mais Steve était un vétéran en la
matière - on ne pouvait avoir passé presque toute sa vie d’adulte dans le milieu
de la musique sans succomber à la cocaïne, et cela ne l’ennuyait pas. Elle lui dit
qu’elle avait quelques raisons de se méfier des mecs: il y en avait un qui lui avait
presque arraché l’oreille gauche et un autre qui lui avait cassé le nez peu de
temps auparavant.

« Surtout que celui de l’oreille était un type que j’aimais bien. J’ai les oreilles
très sensibles. Le nez… je trouve que le nez a du caractère, mais je suis très
sensible des oreilles, Dieu sait pourquoi.

- Bon, dit Steve après un coup d’oeil à l’oreille qu’il pouvait voir, elle est un
peu plate en haut, peut-être bien, et alors ? Si tu es sensible à ce point, tu
pourrais les couvrir avec tes cheveux, tu sais, en les laissant pousser.

- Pas question. »

Elle ébouriffa ses cheveux, s’inclinant brièvement vers la droite pour


s’apercevoir dans le miroir placé de son côté de la cabine. La moitié de sa
chevelure était verte, l’autre moitié orange.

« Mon amie Gert dit que j’ai l’air d’Annie la Petite Orpheline sortant de
l’enfer. C’est trop bien pour que je change.

- Alors t’as pas l’intention de les faire défriser, non ?

Elle sourit, tapa sur le devant de son T-shirt et prit un vague accent jamaïcain:

« Je fais les choses à ma façon - comme Peter, vieux. »

La façon de faire de Cynthia avait été de quitter à dix-sept ans la maison et les
querelles presque constantes de ses parents. Elle était restée un temps sur la côte
Est. Je suis partie quand je me suis rendu compte que je n’étais plus qu’un coup
facile », dit-elle d’une voix objective), avant de gagner le Middle West, où elle
était redevenue « presque nette » et avait rencontré un beau gars à une réunion
des AA. Le beau gars prétendait être complète-ment désintoxiqué, mais il
mentait. Cynthia s’était quand même installée chez lui, une erreur (« Je ne suis
jamais vraiment bien tombée avec les hommes », avait-elle avoué de la même
voix objective). Le beau gars était rentré un soir complètement pété à la
méthédrine et avait apparemment décidé qu’il lui fallait l’oreille de Cynthia
comme signet. Elle s’était réfugiée dans un foyer où on l’avait ren-due un peu
plus que « presque nette », elle y avait même travaillé un temps comme
conseillère après que la conseillère en titre eut été assassinée et qu’on eut
envisagé de fermer le foyer.

« Le type qui a assassiné Anna est celui qui m’a cassé le nez. Il était grave.
Pete - le type qui voulait mon oreille comme signet - avait seulement mauvais
caractère. Nor-man était mauvais. Fou.
- On l’a pris ? »

Cynthia secoua solennellement la tête.

« De toute façon, on ne pouvait pas laisserF&S s’écrouler parce qu’un type


était devenu fou quand sa femme l’avait quitté, alors on a tout fait pour le sauver.
Et on a réussi.

- F&S ?

- Ça veut dire Filles et Soeurs. J’ai repris confiance en moi, dans ce foyer. »

Elle regardait par la fenêtre le désert qui défilait en passant d’un air songeur
son pouce sur l’arête de son nez.

« D’une certaine façon, même le type qui m’a fait ça m’a aidée.

- Norman ?

- Oui, Norman Daniels, c’est son nom. Au moins Gert - c’est ma copine, celle
qui dit que je ressemble à Annie la Petite Orpheline -, Gert et moi, on lui a tenu
tête, tu sais ?

- Oui.

- Alors, le mois dernier, je me suis décidée à écrire à mes parents. En leur


donnant même mon adresse. Je me disais que quand ils répondraient, si jamais
ils le faisaient, ils seraient en colère, à juste titre - surtout mon père. Il était
pasteur. Il est à la retraite, maintenant, mais…

- On peut sortir un garçon du feu de l’enfer, mais on ne peut pas sortir le feu
de l’enfer d’un garçon, déclara Steve.

- Oui, dit-elle en souriant, c’est un peu ce à quoi je m’attendais, mais la lettre


que j’ai reçue était vraiment formidable. Je les ai appelés. On a parlé. Mon père a
pleuré, dit-elle avec une sorte d’émerveillement. Il a vraiment pleuré. Tu te rends
compte ?

- Eh, j’ai fait une tournée de huit mois avec Black Sab-bath, je peux croire
n’importe quoi. Alors tu rentres chez toi, hein ? Le retour du petit chou à la
creme prodigue ? »

Elle lui jeta un regard noir et il lui sourit.

« Désolé.

- Tu parles. Enfin, on approche.

- Et c’est où, chez toi ?

- Bakersfield. Au fait, tu vas jusqu’où ?

- San Francisco. Mais…

- Sans blague ? C’est formidable !

- Mais je ne peux pas te promettre de t’emmener aussi loin. En fait, je ne peux


absolument pas te promettre de t’emmener au-delà d’Austin - Austin au Nevada,
pas Aus-tin au Texas.

- Je sais où se trouve Austin. J’ai une carte. »

Elle lui décocha un regard de petite soeur à un grand frère stupide qui lui plut
encore davantage que ses grands yeux de Mademoiselle Innocente du début. Elle
était mignonne à croquer… et elle aimerait sûrement qu’il le lui dise.

« Je t’emmènerai aussi loin que je pourrai, mais cette balade est un peu
bizarre. Je veux dire que toutes les virées de ce genre sont un peu bizarres, le
monde du spectacle est comme ça de toute façon, et c’est bien de spectacle
qu’on parle… je crois, en tout cas… mais… je veux dire… »

Il s’arrêta. Que voulait-il dire exactement ? Sa carrière d’« accompagnateur »


d’écrivain (un terme peu approprié, inutile d’être écrivain pour s’en apercevoir,
mais il ne trouvait rien d’autre) touchait presque à sa fin, et il ne savait toujours
qu’en penser, ni que penser de Johnny Marinville. Tout ce qu’il savait, c’était
que le grand homme ne lui avait demandé ni drogue ni femmes, et qu’il n’avait
jamais ouvert sa porte de chambre d’hôtel l’haleine chargée de whisky. Pour le
moment, cela suffisait. Il savait déjà comment il décrirait la situation dans son
compte rendu.
« C’est quoi cette virée ? demanda Cynthia. J’ai pas l’impression que ce
camion est assez grand pour un groupe. T’es attaché à un chanteur folk, cette
fois-ci ? Gor-don Lightfoot, quelqu’un comme ça.

- Le type est assez folklorique, en effet, sauf qu’il joue de la bouche au lieu de
la guitare ou de l’harmonica. Il… »

C’est à cet instant que le téléphone cellulaire émit son cri strident et
curieusement nasal: Hmiiip ! Hmiiip ! Steve le décrocha du tableau de bord,
mais ne l’ouvrit pas tout de suite.

- Ne dis pas un mot, ordonna-t-il à Cynthia alors que le téléphone hmiiip-ait


dans sa main une troisième fois. Tu me mettrais dans le pétrin. D’accord ? »

Hmiiip ! Hmiiip !

Elle hocha la tête. Steve ouvrit le micro et pressa le bou-ton ENVOI, pour
prendre l’appel. Sa première réaction, quand il porta l’écouteur à son oreille, fut
de s’étonner qu’avec une telle quantité de crépitements l’appel ait pu passer.

« Salut, c’est toi, patron ? »

Derrière les crépitements il y eut un grondement régu-lier - le bruit d’un


camion qui passait, se dit Steve - puis la voix de Marinville. Steve entendit de la
panique dans cette voix, par-delà les crépitements, et son coeur passa à la vitesse
supérieure. Il avait déjà entendu des gens parler comme ça (cela arrivait au
moins une fois dans chaque tournée de rock, semblait-il), et il reconnut
immédiatement la panique. A l’autre bout du fil, de la merde grippait le
ventilateur.

« Steve ! J’ai… nuis… gros… »

Il regarda la route, qui filait droit comme une flèche dans le désert, et sentit la
sueur perler à son front. Il pensa au petit agent tout rond du patron, avec ses
interdictions et sa voix autoritaire, mais il l’évacua de son esprit. Il n’avait
vraiment pas besoin que Bill Harris vienne lui encombrer la tête maintenant.

« Tu as eu un accident ? C’est ça ? Qu’est-ce qui se passe, patron ? Répète !


Crépitements, crac, crépitements.
« … Johnny… m’entends ?

- Oui, je t’entends ! »

Steve cria dans l’appareil, tout en sachant que c’était totalement inutile, et vit
du coin de l’oeil que la gamine le regardait, de plus en plus inquiète.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? »

Pas de réponse pendant si longtemps qu’il fut certain que cette fois il avait
perdu Marinville. Il écartait le télé- phone de son oreille quand le patron se fit à
nouveau entendre, à une distance infinie, comme une voix venant d’une autre
galaxie:

« … ouest… Ely… ante. »

Non, pas ante, se dit Steve, cinquante. « Je suis à l’ouest d’Ely sur la nationale
50. » Peut-être. Peut-être que c’est ce qu’il a dit. Un accident. Forcément. Il est
sorti de la route et il est assis dans le sable avec une jambe cassée, du sang qui
lui coule sur le visage, et quand on rentrera à New York ses copains vont me
crucifier, ne serait-ce que parce qu’ils ne peuvent pas le crucifier, lui…

« … sais pas à quelle distance… au moins, sans doute plus… camping-car


arrêté sur la rou… peu plus loin… »

Crépitements plus forts encore, et puis quelque chose à propos de flics, de


police de l’État et de flic local.

« Qu’est-ce… commença la fille sur le siège du passager.

- Chut ! Pas maintenant ! »

Dans l’appareil:

« … ma moto… dans le désert… vent… kilomètres du camping-c… »

Et ce fut tout. Steve hurla le nom de Johnny une demi-douzaine de fois, mais
seul le silence lui répondit. La liaison était coupée. Il pressa alors le bouton
NOM/MENU pour faire apparaître « J.M. » dans la fenêtre, puis appuya sur
ENVOI. Une voix enregistrée lui souhaita la bienvenue sur le réseau Western
Roaming, puis il y eut un silence avant qu’un autre enregistrement lui dise que
son appel ne pouvait aboutir pour le moment. La voix commença à énumérer
toutes les raisons qui s’y opposaient. Steve pressa le bouton FIN et referma le
combiné.

Bordel de merde !

- C’est grave, hein ? demanda Cynthia en ouvrant à nouveau de grands yeux,


qu’il ne trouva pas du tout mignons, cette fois. Je le vois à ta tête.

- Peut-être. Probablement. C’était mon patron. Il est un peu plus loin, à une
centaine de kilomètres, je crois, ou peut-être cent cinquante. Il circule sur une
Harley. Il…

- Une grosse moto rouge et beige ? demanda-t-elle, soudain excitée. Est-ce


qu’il a de longs cheveux gris, un peu comme Jerry Garcia ? Je l’ai vu ce matin,
expliqua-t-elle après qu’il eut hoché la tête. Bien plus à l’est. Il faisait le plein à
la petite pompe-cafétéria de Pretty Nice. Tu connais cette ville, Pretty Nice ? »

Il hocha à nouveau la tête.

« Il prenait son petit déjeuner et je l’ai vu par la fenêtre. J’ai cru le reconnaître.
Il me semble que je l’ai déjà vu à la télé, sur ” Oprah ” ou ” Ricki Lake “, peut-
être.

- C’est un écrivain. »

Steve regarda le compteur de vitesse. Le camion roulait à cent dix, et il décida


de le pousser juste un peu plus, à cent vingt-cinq. Par les fenêtres, le désert défila
un peu plus vite.

« Il traverse le pays pour rassembler la matière d’un livre, expliqua Steve. Il


donne quelques conférences en chemin, mais il va surtout d’un endroit à l’autre
pour par-ler aux gens et prendre des notes. Enfin, bon, il vient d’avoir un
accident. En tout cas, je crois que c’est ce qui lui est arrivé.

- La liaison était mauvaise, hein ?

- Oui.
- Tu veux t’arrêter pour que je descende ? C’est sans problème, si tu préfères.
»

Il y réfléchit soigneusement - maintenant que le choc initial s’estompait, son


esprit semblait capable de calculer froidement et précisément, comme toujours
dans de telles situations. Il décida que non, qu’il ne voulait pas qu’elle le quitte,
pas du tout. Il avait un problème, un problème à régler sur-le-champ, mais cela
ne signifiait pas qu’il doive oublier l’avenir. Appleton ne ferait sans doute pas
d’histoires, même si Johnny Marinville avait planté sa Harley et s’était amoché,
il lui était apparu comme le genre de type (malgré le blazer et la cravate de
l’école) capable d’accepter l’idée que quelque chose puisse arriver. Mais Bill
Harris était à son avis le genre de type à clouer un bouc émissaire au pilori dès
qu’il y avait un problème - et à enfoncer le clou dans le cul du bouc aussi loin
qu’il le pouvait.

En tant que bouc potentiel, Steve décida qu’il avait absolument besoin d’un
témoin - justement quelqu’un qu’il n’avait jamais vu avant aujourd’hui.

« Non, j’aimerais que tu restes. Mais je dois te prévenir: je ne sais pas ce


qu’on va trouver. Il pourrait y avoir du sang.

- Je n’ai pas peur du sang », lui assura-t-elle.

Elle ne fit aucun commentaire sur la vitesse à laquelle il roulait mais quand le
camion de location atteignit cent trente-cinq et que la caisse commença à
secouer, elle bou-cla sa ceinture. Steve pressa un peu plus fort sur l’accé-
lérateur et, au-delà de cent quarante, les vibrations diminuèrent. Il avait les deux
mains serrees sur le volant. Le vent soufflait fort, et à cette vitesse une grosse
rafale pouvait vous faire sortir de la route. Alors, si un pneu s’enfonçait dans le
sable, on était vraiment mal parti. Risque de retournement. Le patron était encore
plus vul-nérable aux coups de vent sur sa moto, se dit Steve. Peut- être était-ce
ce qui était arrivé.

Il avait expliqué à Cynthia en quoi consistait son bou-lot: faire les


réservations, vérifier le trajet, s’occuper de la sonorisation des lieux où le patron
devait parler, et rester discret pour ne pas détonner dans le tableau que peignait
le patron - Johnny Marinville, le loup solitaire du monde de la pensée, le héros
politiquement correct à la Sam Peckinpah, l’écrivain qui n’avait pas oublié
comment vivre à la dure et prendre les choses avec calme.

Steve lui dit aussi que l’arrière du véhicule était vide, à l’exception de
quelques bagages et d’une longue rampe de bois qui permettrait à Johnny de
monter son engin dans le camion si le temps interdisait qu’il continue à moto.
Comme on était en plein été, il avait peu de chances de s’en servir. Mais il y
avait une autre raison à l’installation de la rampe et à celle des sangles que Steve
avait fixées par terre avant le départ. C’était un équipement dont ni l’un ni
l’autre n’avait parlé, mais dont chacun avait connu la pré- sence dès le jour où ils
avaient quitté Westport, dans le Connecticut: il pouvait arriver qu’un matin
Johnny Marinville se réveille et n’ait pas envie de monter sur sa Harley.

Ou qu’il en soit incapable.

« J’ai entendu parler de lui, dit Cynthia, mais je n’ai jamais lu aucun de ses
livres. J’aime surtout Dean Koontz et Danielle Steel. Je lis pour mon plaisir.
Belle moto, en tout cas, et ce type a des cheveux géniaux. Des cheveux rock and
roll, tu sais ? »

Steve hocha la tête. Il savait. Marinville savait aussi.

« Tu es vraiment inquiet pour lui ou juste pour toi ? »

Il aurait probablement mal pris la question venant de quelqu’un d’autre, mais


il ne sentit aucune critique impli-cite dans le ton de Cynthia, seulement de la
curiosité.

« Pour les deux », répondit-il.

Elle hocha la tête.

« On s’est rapprochés de combien ?

- Soixante-dix kilomètres depuis que j’ai perdu le contact avec lui au


téléphone.

- Mais tu ne sais pas exactement d’où il appelait.

- Non.
- Tu crois qu’il s’est planté tout seul ou qu’il y a quel-qu’un d’autre aussi ? »

Il la regarda, surpris. Que son patron ait causé un accident était précisément ce
qu’il craignait, mais jamais il ne l’aurait dit à haute voix si elle n’en avait pas
évoqué la possibilité la première.

« Il se peut qu’il y ait quelqu’un d’autre. Il a dit quelque chose à propos de la


police de l’État et des flics locaux, quelque chose comme: ” N’appelle pas la
police de l’État, appelle les flics du coin. ” Mais je n’en suis pas certain. »

Elle montra le téléphone du doigt.

« Pas question, dit-il. Je n’appellerai aucun flic avant de savoir dans quel
pétrin il s’est fourré.

- Je te promets de ne pas te trahir si tu promets de ne plus m’appeler chou à la


crème. »

Il eut un petit sourire, bien qu’il ne fût guère d’humeur à ça.

« C’est probablement une bonne idée. Tu pourrais probablement dire…

- … que ton cellulaire refusait de fonctionner. Tout le monde sait combien ces
engins sont capricieux.

- T’es sympa, Cynthia.

- T’es pas mal non plus. »

A presque cent cinquante à l’heure, les kilomètres fondaient comme neige au


printemps. Quand ils furent à cent kilomètres à l’ouest du point où Steve avait
perdu le contact, il ralentit imperceptiblement de minute en minute. Aucune
voiture de police dans aucune direction. Steve se dit que c’était bon signe et en
fit part à Cynthia, qui secoua la tête d’un air dubitatif.

« Moi, je trouve ça plutôt bizarre. S’il y a eu un accident où ton patron, ou


quelqu’un d’autre, a été blessé, tu ne crois pas qu’on aurait dû voir la police ? ou
une ambulance ?

- S’ils venaient de l’ouest…


- Selon ma carte, la prochaine ville dans cette direction est Austin, et c’est
beaucoup plus loin qu’Ely. Tout véhicule officiel - un truc avec des sirènes, je
veux dire - devrait aller d’est en ouest, c’est-à-dire nous dépasser. Tu vois ?

- Je crois, oui.

- Alors, où sont-ils ?

- J’en sais rien.

- Moi non plus.

- Bon. Eh bien alors cherche… et Merde, je ne sais pas, moi ! N’importe quoi
qui sortirait de l’ordinaire.

- C’est ce que je fais. Ralentis un peu plus. »

Il regarda sa montre et vit qu’il était six heures moins le quart. Les ombres
s’étendaient dans le désert, mais il faisait encore clair et chaud. Si Marinville
était quelque part, ils le verraient.

Tu parles qu’on le verra, se dit-il. Il sera assis au bord de la route, la tête


éclatée, le pantalon déchiré, en train de prendre des notes sur ce qu’il a ressenti.
Dieu merci, il porte son casque, au moins. S’il ne le portait pas…

« Je vois quelque chose ! Là-bas ! »

La voix de la jeune fille était excitée mais contrôlée. De sa main gauche, elle
protégeait ses yeux du soleil descendant vers l’ouest, et l’index de sa main droite
désignait un point devant elle.

« Tu vois ? Est-ce que ça pourrait être… Oh, merde, non ! C’est bien trop gros
pour une moto. On dirait un camping-car.

- Je crois que c’est d’ici qu’il a appelé. Dans le coin, en tout cas.

- Qu’est-ce qui te le fait croire ?

- Il a parlé d’un camping-car un peu plus loin sur la route - ça, je l’ai entendu
clairement. Il a dit qu’il était à environ un kilomètre à l’est du camping-car, et
c’est à peu près là où nous sommes, alors…

- Oui, pas la peine de le répéter. Je regarde, je regarde. »

Il ralentit jusqu’à cinquante à l’heure et il roulait au pas quand ils passèrent


près du camping-car. Cynthia avait baissé sa fenêtre et s’était penchée dehors,
son T-shirt remonté révélant le bas de son dos (si mince ! se dit Steve) et sa
colonne vertébrale.

« Tu vois quelque chose ?

- Non. J’ai bien vu quelque chose scintiller, mais c’était loin dans le désert,
bien plus loin qu’il n’aurait pu aller s’il était sorti de la route par accident ou si le
vent l’avait poussé.

- Probablement du mica miroitant au soleil.

- Ouais, c’est possible.

- Ne tombe pas par la fenêtre !

- Pas de danger. »

Elle ferma les yeux pour éviter le sable projeté de plus en plus violemment par
le vent.

« Si c’est le camping-car dont il parlait, dit Steve, on a dépassé l’endroit d’où


il a appelé.

- Ouais, mais continue. S’il y aurait une maison dans le coin ils l’auraient
peut-être vue.

- ” S’il y aurait ! ” grogna Steeve. T’as appris ça dans Dean Koontz ou dans
Danielle Steel ? »

Elle rentra la tête pour lui adresser un regard hautain, mais il vit qu’il l’avait
blessée.

« Désolé, dit-il, je plaisantais.

- Oh ? Dis-moi un peu, monsieur le grand voyageur du Texas, est-ce que toi tu


as jamais lu une ligne écrite par ton patron ?

- Eh bien, il m’a donné un exemplaire de Harpers où il y avait une nouvelle de


lui, Le Temps venu du Ciel, elle s’appelait. Je l’ai lue, je te le jure, chaque mot.

- Et t’as compris chaque mot ?

- Euh, non. Écoute, c’était idiot de ma part. Je m’excuse, sincèrement.

- D’accord. »

Au ton de sa voix, il comprit qu’il serait sous surveillance pendant un


moment.

Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose qui serait drôle, s’il avait de la
chance, quelque chose qui la ferait sourire (elle avait un si joli sourire), et puis il
regarda très attentivement le camping-car.

« Oh, eh ! Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il, en s’adressant plus à lui-


même qu’à sa compagne.

-Quoi?»

Elle tourna la tête pour regarder à travers le pare-brise tandis que Steve
s’arrêtait près du camping-car, de taille moyenne, plus grand que les Lassie, mais
plus petit que les Godzilla qu’il voyait depuis le Colorado.

« Le type a dû rouler sur des clous ou je ne sais quoi, dit Steve. On dirait que
tous les pneus sont à plat.

- Ouais. Alors pourquoi les nôtres sont intacts ? »

Avant qu’il ait pu répondre que les occupants avaient peut-être eu l’esprit
assez civique pour ramasser les clous, la gamine aux cheveux bicolores était
descendue du camion et s’approchait du camping-car en appelant.

Eh bien, elle sait faire une sortie, on peut lui accorder ça, se dit Steve en
descendant de son côté. Le vent le gifla si fort qu’il en fut presque déséquilibré.
Il était brûlant comme de l’air sortant d’un incinérateur.
« Steve ? »

Elle avait une voix différente. Toute trace de l’effronterie qu’il croyait
appartenir à son arsenal de séduction avait disparu.

« Viens voir. J’aime pas ça. »

Elle s’était arrêtée devant la porte latérale du camping-car, qui était ouverte et
claquait dans le vent, au-dessus des marches. Mais elle ne regardait ni la porte ni
les marches. Au pied des marches, une poupée aux cheveux blonds et à la belle
robe bleue était à demi enterrée dans le sable que le vent avait envoyé sous le
camping-car. Elle gisait à plat ventre, abandonnée. Steve n’aima pas beaucoup ça
non plus. Une poupée sans petite fille dans le coin pour s’en occuper faisait
toujours froid dans le dos, et en trouver une sur la route, à demi enterrée par une
tempête de sable…

Il ouvrit la porte et regarda à l’intérieur du camping-car. Il y faisait une


chaleur épouvantable, quarante, au mini-mum.

« Y a quelqu’un ? »

Mais il savait bien que non. Si les propriétaires étaient à l’intérieur, le moteur
tournerait pour faire fonctionner la climatisation.

« Pas la peine », dit Cynthia.

Elle avait ramassé la poupée et elle enlevait de la main le sable pris dans ses
cheveux et les plis de sa robe.

« C’est pas une poupée de Prisunic. Elle vaut pas une fortune, mais c’est une
belle poupée. Et quelqu’un en prend grand soin, regarde. »

Elle tira la jupe pour que Steve puisse voir l’endroit où on avait fait une jolie
reprise pour réparer une déchirure. La pièce ajoutée était presque exactement de
la même couleur.

« Si la gosse à qui elle appartient était dans le coin, elle ne serait pas dans la
poussière, je peux te le garantir. Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi elle ne
l’a pas empor-tée en partant avec ses parents ? Ou au moins pourquoi elle ne l’a
pas laissée à l’intérieur… »
Elle ouvrit la porte, hésita, monta la première des deux marches, hésita à
nouveau et se retourna.

« Viens !

- Je ne peux pas. Il faut que je trouve mon patron.

- Dans une minute, d’accord ? Je ne veux pas rentrer là- dedans toute seule.
C’est comme l’Andrea Doria ou je ne sais quoi.

- Tu veux dire la Marie-Céleste. L’Andrea Doria a coulé.

- D’accord, monsieur je-sais-tout, comme tu veux.

Viens, il n’y en a pas pour longtemps. Et puis…

- Et puis, reprit-il devant son hésitation, ça a peut-être quelque chose à voir


avec mon patron. C’est ce que tu penses ?

- C’est pas vraiment tiré par les cheveux. Ils ont disparu aussi, non ? »

Il refusait de l’admettre. C’était une complication qu’il ne méritait pas. Elle le


lut en partie sur son visage (elle comprit probablement tout, elle n’était pas bête,
c’est sûr) et leva les mains.

« Et merde, j’y vais toute seule. »

Elle entra, tenant toujours la poupée, et Steve la regarda un moment, pensif,


avant de la suivre. Cynthia se retourna et hocha la tête, puis posa la poupée dans
un des fauteuils afin d’agiter le haut de son T-shirt pour faire circuler l’air.

« Il fait une de ces chaleurs ! »

Pendant qu’elle passait dans la partie habitation, Steve alla explorer l’avant,
tête baissée pour ne pas se cogner. Sur le tableau de bord étaient disposés trois
paquets de cartes de base-ball, triées en fonction des équipes - Cleveland
Indians, Cincinnati Reds, Pittsburgh Pirates. Il les regarda. Plus de la moitié
étaient signées, et beaucoup des cartes signées étaient personnalisées. En bas de
celle d’Albert Belle, il lut: « A David - Continue à frapper ! Albert Belle. » Et
sur une autre, dans la pile de Pittsburgh: « Regarde la balle avant de prendre ton
élan, Dave. Ton ami, Andy Van Slyke. »

« Il y a aussi un garçon, dit Cynthia, à moins que la gamine aime le GI Joe,


Judge Dredd et les MotoKops autant que la poupée en robe bleue. Un des
placards du fond est plein de bandes dessinées.

- Oui, il y a un garçon », dit Steve en reposant les cartes d’Albert Belle et


d’Andy Van Slyke dans leurs paquets res-pectifs.

Il n’a emporté que celles auxquelles il tenait le plus, se dit-il avec un petit
sourire. Celles qu’il ne supportait pas de laisser à la maison.

« Il s’appelle David.

- Et comment tu sais ça ? s’étonna Cynthia.

- J’ai tout appris en regardant Aux frontières du réel. »

Il prit un reçu d’essence payée avec une carte de crédit dans le tas de
paperasses encombrant le casier des cartes du tableau de bord et le lissa. Il
portait le nom de Ralph Carver, et une adresse quelque part dans l’Ohio. Le car-
bone avait maculé le nom de la ville, mais c’était sans doute Wentworth.

« Je suppose que tu ne peux rien dire d’autre sur lui ? Son nom de famille ?
D’où il vient ?

- David Carver, dit-il avec un sourire. Son père s’appelle Ralph Carver. Ils
viennent de Wentworth, dans l’Ohio. Une jolie ville, près de Columbus. J’y suis
allé avec Southside Johnny en 86. »

Elle s’avança et reprit la poupée pour la serrer contre un de ses seins de la


taille d’un grain de riz. Dehors, le vent soufflait à nouveau, projetant du sable sur
le camping-car. On aurait dit de la pluie.

« T’inventes !

- Non, madame ! dit-il en lui tendant le reçu. C’est là que j’ai trouvé Carver.
David, je le tiens des cartes de base-ball du gamin. Il a quelques trucs de valeur,
je peux te le dire. »
Elle prit une des cartes et la reposa, puis regarda tout autour d’elle, le visage
grave et luisant de sueur. Steve transpirait aussi, et beaucoup. Il sentait la sueur
couler sur son corps comme une huile légère et collante.

« Où sont-ils allés ?

- Au village le plus proche, pour trouver de l’aide. Il est possible que


quelqu’un les ait pris en voiture. Tu te souviens de ce qu’il y a dans les parages ?

- Non. Il y a une petite ville, je crois, je ne me souviens plus de son nom. Mais
dans ce cas, pourquoi n’ont-ils pas fermé le camping-car avant de partir ? Tu te
rends compte, toutes leurs affaires sont là ! Tu sais ce qu’il y a près de cette
couchette ?

- Non.

- La boîte à bijoux de la dame. Une grenouille en céramique. Tu mets tes


bagues et tes boucles d’oreilles dans la bouche de la grenouille.

- C’est d’un goût ! »

Il avait envie de sortir de là, et pas seulement parce qu’il y faisait horriblement
chaud ni parce qu’il voulait chercher le patron. Il voulait sortir parce que ce
camping-car etait comme cette foutue Marie-Céleste. On ne pouvait s’empêcher
d’imaginer des vampires cachés dans les placards, des vampires en bermuda et
T-shirt proclamant: J’AI SURVÉCU A LA NATIONALE 50, LA ROUTE LA
PLUS DÉSERTE D’AMÉRIQUE !

« C’est plutôt marrant, dit Cynthia, mais c’est pas le pro-blème. Il y a deux
paires de boucles d’oreilles et une bague dedans. Pas très chères, mais pas de la
camelote non plus. La pierre de la bague est une tourmaline, je crois. Alors
pourquoi est-ce qu’ils… »

Elle vit quelque chose dans le casier à cartes, quelque chose qui était ressorti
quand Steve avait fouillé les paperasses: une pince à billets en forme de S barré
deux fois. Cynthia la prit, feuilleta les billets du bout des doigts, puis jeta le
paquet dans le casier comme si ça la brûlait.

« Combien ? demanda Steve.


- Une quarantaine, et la pince vaut probablement trois ou quatre fois plus.
C’est de l’argent. Je vais te dire: ça sent mauvais. »

Une rafale de vent projeta à nouveau du sable contre le flanc nord du


camping-car, un vent suffisamment fort pour le secouer un peu sur ses pneus
crevés. Tous deux se regardèrent. Steve pensa au regard bleu et fixe de la pou-
pée. Que s’est-il passé ici, ma belle ? Qu’est-ce que tu as vu ?

Il prit le chemin de la porte.

« Il est temps d’appeler les flics ? demanda Cynthia.

- Bientôt. D’abord, je veux revenir un kilomètre et demi en arrière, pour voir


si je trouve trace de mon patron.

- Avec ce vent ? Mon pauvre vieux, c’est complètement idiot ! »

Il la regarda un moment sans rien dire, puis descendit les marches. Elle le
rattrapa.

« Eh, on est quittes, OK ? Tu t’es moqué de ma syntaxe, et moi de ton… je ne


sais pas quoi.

- Intuition.

- Intuition ? Tu crois ? Bon, d’accord. On est quittes ? Dis oui. S’il te plaît !
Ça me donne la chair de poule.

- OK, d’accord ! dit-il en lui souriant, ému par l’anxiété qui se lisait sur son
visage. On est quittes.

- Tu veux que je ramène le camion en arrière ? Je peux faire un kilomètre et


demi au compteur, pour que tu aies un repère.

- Tu peux lui faire faire demi-tour sans… »

Un semi-remorque de la marque Kleenex passa à cent à l’heure en direction de


l’est. Cynthia recula et se protégea les yeux d’un bras maigre comme ceux de
Kate Moss. Steve lui entoura les épaules de son bras pendant une ou deux
secondes pour l’empêcher de perdre l’équilibre.
« … sans t’enliser ? » acheva-t-il.

Elle lui adressa un regard las et s’écarta de lui.

« Bien sûr.

- Bon… Disons deux kilomètres, d’accord ? Pour être sûrs.

- D’accord. »

Elle regagnait le Ryder quand elle se retourna.

« Je viens juste de me souvenir du nom de la petite ville la plus proche. C’est


par là, dit-elle en montrant vers l’est, au sud de la nationale. Un joli nom. Tu vas
l’adorer, Steve.

- C’est quoi ?

- Désolation. »

Elle lui sourit et monta dans la cabine du camion.

Il longea lentement le bas-côté, à droite des véhicules se dirigeant vers l’ouest,


et, sans lever les yeux, salua le Ryder de la main quand, Cynthia au volant, il le
dépassa lentement.

« Je n’ai pas la moindre idée de ce que tu cherches ! » lui cria-t-elle.

Elle était déjà loin avant qu’il ait pu lui répondre, et c’était aussi bien: il n’en
avait pas la moindre idée non plus. Des empreintes ? Idée ridicule avec ce vent.
Du sang ? Des morceaux de chrome ou de feux arrière ? C’était le plus probable.
Il n’était certain que de deux choses: son instinct ne l’avait pas seulement poussé
à faire ça, il l’avait exigé, et il ne pouvait effacer de son esprit les yeux bleus
fixes de la poupée. La poupée préférée d’une petite fille… seule cette petite fille
avait pu laisser Alice Robe-Bleue par terre sur la route. Maman avait laissé ses
bijoux, Papa avait laissé son argent, et le fils David avait laissé ses cartes de
base-ball signées.
Pourquoi ?

Au loin, Cynthia fit faire demi-tour au camion jaune vif pour qu’il regarde à
nouveau vers l’ouest. Elle s’acquitta de cette tâche avec une économie de
manoeuvres dont Steve ne l’aurait pas crue capable. Elle n’avait reculé qu’une
fois. Elle sortit et vint à sa rencontre d’un bon pas, les yeux à peine baissés, et
pourtant Steve subit la vexation de la voir trouver ce que son instinct l’avait
envoyé chercher.

« Hé ! cria-t-elle s’accroupissant pour ramasser quelque chose qu’elle secoua


afin de le débarrasser de son sable.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda Steve, qui la rejoignait en courant.

- Un calepin, dit-elle en le lui tendant. Je pense qu’il était bien là. Il y a écrit J.
Marinville sur la couverture, tu vois ? » Il prit le petit carnet à spirale dont la
couverture était pliée et le feuilleta rapidement. Plans de routes, cartes que Steve
avait dessinées lui-même et notes prises par son patron de sa large écriture, à
propos des réceptions pré- vues en chemin. Sous le titre Saint Louis, Marinville
avait écrit: Patricia Franklin. Rousse, gros seins. Ne pas l’appeler PAT ou PAtTY
! Le nom de l’organisation est: LES AMIS DE LA LIBÉRATION DES
FEMMES. Bill dit que P milite aussi dans les mouvements pour les droits des
animaux. Végétarienne. Sur la dernière page utilisée, un seul mot calligraphié,
dans une version plus flamboyante encore de l’écriture du patron:

C’était tout. Comme s’il avait commencé à écrire un autographe et n’avait


jamais terminé.

Il leva les yeux vers Cynthia et vit qu’elle croisait les bras sous sa maigre
poitrine et commençait à se frotter les coudes.

« Brrr… C’est impossible d’avoir froid ici, mais j’ai froid quand même. C’est
de plus en plus flippant.

- Comment se fait-il que ça ne se soit pas envolé ?

- Pur bol: un rocher l’a arrêté assez longtemps pour que le sable en recouvre
une moitié. Comme pour la pou-pée. Le carnet serait tombé dix centimètres plus
à droite ou plus à gauche, il serait sans doute déjà presque arrivé au Mexique.

- Qu’est-ce qui te fait penser qu’il l’a fait tomber ?

- Tu ne le penses pas ? »

Il ouvrit la bouche pour dire qu’il ne pensait absolument rien, du moins pour
l’instant, puis il oublia. Il voyait quelque chose scintiller dans le désert,
probablement la même chose que Cynthia avait vue du camion tout à l’heure,
sauf que maintenant ils ne bougeaient plus, et que le scintillement ne bougeait
pas non plus. Et ce ne pouvait être des éclats de mica, il l’aurait juré. Pour la
première fois il eut vraiment peur, douloureusement peur. Il courut dans le désert
vers la lumière avant même d’en avoir eu l’idée.

Eh ! Pas si vite ! Attends-moi !

- Non, reste ici ! »

Il piqua un cent mètres, droit sur l’étoile devant lui (sauf que l’étoile avait
grandi, prenant une forme qu’il commen- çait à trouver horriblement familière),
puis il fut pris d’un vertige et il arrêta. Il se pencha, les mains serrées sur ses
cuisses juste au-dessus des genoux, persuadé que tous les cigares qu’il avait
fumés ces dix-huit dernières années revenaient le hanter.

Quand le vertige s’estompa et que le bruit de marteau-pilon de son coeur


diminua dans ses oreilles, il entendit une respiration de femme. Il se retourna et
vit Cynthia qui approchait au pas de gymnastique, transpirant mais en forme. Ses
crêtes de punk s’étaient légèrement aplaties, c’était tout.

« T’es aussi collante… qu’une crotte de nez… au bout du doigt, articula-t-il


péniblement quand elle fut près de lui.

- Je crois que jamais un type ne m’a rien dit de plus gentil. Note-le dans ton
recueil de haikus ! Et évite la crise cardiaque. Quel âge tu as, au fait ?

- Je suis trop vieux pour m’intéresser à tes abattis, sau-terelle, et je vais bien,
dit-il en se redressant laborieuse-ment. Merci de t’en soucier. »

Sur la route, une voiture passa sans ralentir. Ils la regar-dèrent tous deux. Dans
ces contrées, une voiture qui passe est un événement.
« Bon, est-ce que je peux suggérer que nous marchions le reste du chemin ?
Quelle que soit cette chose, elle ne va pas partir.

- Je sais ce que c’est », dit-il.

Il ne put s’empêcher de trotter les vingt derniers mètres et s’agenouilla devant


l’objet comme un primitif devant une effigie. La Harley du patron avait été
enterrée dans la hâte et l’indifférence. Le vent n’avait dégagé qu’une partie du
guidon.

L’ombre de la jeune fille l’entoura et il leva les yeux vers elle, voulant dire
quelque chose qui lui ferait croire qu’il n’était pas complètement terrorisé par
cette découverte, mais aucun mot ne lui vint. Il n’était pas certain qu’elle l’aurait
entendu, de toute façon. Elle fixait sur la moto des yeux écarquillés par
l’affolement. Elle tomba à genoux près de lui et tendit les mains, comme si elle
prenait des mesures, puis creusa un peu à droite du guidon. La pre-mière chose
qu’elle déterra fut le casque du patron. Elle le vida de tout son sable et le mit de
côté. Puis elle creusa délicatement à l’endroit où elle l’avait trouvé. Steve la
regardait. Il n’était pas certain que ses jambes le soutien-draient s’il voulait se
lever. Il ne cessait de penser à ces histoires qu’on lit dans les journaux, des
histoires sur des corps découverts dans des gravières et exhumés de ces tombes
peu profondes et toujours populaires.

Dans la tranchée qu’elle avait dégagée, on voyait maintenant le métal rouge et


beige ressortir sur le sable gris terne. Apparurent aussi des lettres: HARL.

« C’est ça, dit-elle d’une voix tremblante, en se passant compulsivement la


main sur la bouche. C’est bien celle que j’ai vue. »

Steve saisit le guidon et tira. Rien. Il n’en fut pas surpris parce qu’il n’avait pu
tirer que faiblement. Il comprit soudain quelque chose d’intéressant, bien
qu’horrible: il n’était plus inquiet uniquement pour le patron, non, son inquié-
tude s’était étendue. Il avait la sensation, la sensation bizarre, que…

« Steve, mon gentil nouvel ami, dit Cynthia d’une petite voix en le regardant
par-delà le réservoir qu’elle avait désensablé, tu vas peut-être penser que c’est
complète-ment idiot, que seuls les imbéciles osent encore dire ça dans les
mauvais films, mais j’ai l’impression qu’on nous regarde.

- Je ne pense pas que ce soit idiot. »


Il retira un peu plus de sable de la selle. Pas de sang. Dieu merci ! Ce qui ne
voulait pas dire qu’il n’y avait pas de sang ailleurs. Ni de corps enterré dessous.

« Moi aussi j’ai cette impression.

- Est-ce qu’on pourrait partir ? demanda-t-elle d’une voix presque suppliante


en essuyant la sueur de son front. S’il te plaît ? »

Il se leva et ils prirent le chemin du retour. Quand elle glissa sa main dans la
sienne, il fut content de la prendre.

« Mon Dieu, cette impression est sacrément forte ! Pour toi aussi ?

- Oui. Je crois qu’elle ne reflète rien d’autre que notre peur, mais oui, elle est
très forte. Comme… »

Un long hurlement s’éleva au loin. La main de Cynthia serra la sienne si fort


que Steve fut heureux qu’elle se ronge les ongles.

« C’est quoi ? bredouilla-t-elle. O mon Dieu, qu’est-ce que c’est ?

- Un coyote. Comme dans les westerns. Ils ne nous feront rien. Lâche un peu,
Cynthia, tu vas me tuer. »

Elle desserra un peu la main juste avant de serrer à nouveau quand un second
hurlement se fit entendre, s’enroulant paresseusement autour du premier comme
la voix d’un barbier chantant avec un client.

« Ils sont loin, dit-il en essayant de dégager sa main de la poigne de Cynthia,


qui s’avérait bien plus costaude qu’elle n’en avait l’air. Je t’assure, ils sont
probablement dans un autre comté - détends-toi. »

Elle desserra sa main, mais quand elle tourna vers lui son visage luisant de
sueur, la peur qu’il y lut avait quelque chose de pathétique.

« D’accord, ils ne sont pas tout près, ils sont probablement dans le comté
voisin, en fait ils sont en Californie et utilisent la ligne du téléphone, mais je
n’aime pas ce qui mord. J’ai peur de ce qui mord. Est-ce qu’on peut retourner au
camion ?
- Oui. »

Ils étaient si proches qu’ils se frôlaient en marchant, mais quand un autre


hurlement retentit, elle ne lui serra pas la main aussi fort. Celui-là venait de loin,
à l’évidence, et il ne fut pas repris immédiatement. Ils atteignirent le camion.
Cynthia monta sur le siège du passager en adressant à Steve un coup d’oeil
rapide et un sourire nerveux. Il fit le tour du capot; l’impression d’être regardé
avait disparu. Il avait encore peur, mais là, c’était à nouveau surtout pour son
patron - si John Edward Marinville était mort, les journaux annonceraient la
nouvelle dans le monde entier et Steven Ames ne pourrait éviter d’être cité, et
pas en bien. Steven Ames serait le protecteur qui n’avait pas su protéger, le filet
de sécurité qui n’était pas déployé quand le Grand Chef était tombé du trapèze.

« Cette impression qu’on nous regardait… c’étaient sûrement les coyotes, dit
Cynthia. Tu ne crois pas ?

- Peut-être.

- Et maintenant ? »

Il inspira profondément et tendit la main vers le télé- phone cellulaire.

« Il est temps d’appeler la police », dit-il en composant le numéro.

Ce qu’il entendit ne le surprit pas: une de ces voix enregistrées qui lui disait
que, désolé, mais cet appel ne pouvait aboutir à cette heure. Le patron avait
réussi à passer, brièvement, mais c’était un coup de chance. Steve referma le
micro d’un claquement furieux et lança le téléphone sur le tableau de bord avant
de mettre le moteur en marche. Il fut étonné de voir que le désert avait pris une
couleur franchement pourpre. Merde ! Ils avaient passé plus de temps qu’il ne
l’aurait cru dans le camping-car vide et près de la moto enterrée du patron.

« Non, hein ? demanda-t-elle, suppliant presque.

- Non. On va aller dans cette ville dont tu as parlé. C’était quoi ?

- Désolation. C’est à l’est.

- Guide-moi, tu veux ? dit-il en démarrant.


- Bien sûr. On trouvera de l’aide, dit-elle en posant la main sur son bras.
Même dans une toute petite ville, il doit y avoir au moins un flic. »

Il roula jusqu’au camping-car abandonné avant de faire à nouveau demi-tour


et vit que la porte claquait toujours dans le vent. Ils n’avaient pensé ni l’un ni
l’autre à la fer-mer. Il arrêta le camion, mit le levier au point mort et ouvrit sa
porte. Cynthia lui saisit l’épaule avant qu’il ait pu sortir une jambe.

« Eh ! Où vas-tu ? demanda-t-elle - pas paniquée, mais pas vraiment sereine


non plus.

- Du calme. Juste une seconde. »

Il sortit, ferma la porte du camping-car- un Wayfarer, à en croire la plaque sur


son flanc - et remonta dans le Ryder.

« Qu’est-ce que t’es ? Un de ces types ” toujours prêts ” ?

- Pas spécialement. C’est seulement que je n’aimais pas l’idée de cette porte
battant dans le vent, dit-il avant de la regarder d’un air pensif. C’était comme le
volet d’une mai-son hantée.

- D’accord. »

Des hurlements résonnèrent au loin, au sud, probablement, ou bien à l’est -


avec le vent, c’était difficile à dire, mais cette fois, on aurait dit au moins une
demi-douzaine de voix. Cette fois, on aurait dit une meute. Steve claqua la
portière.

« Allons-y, dit-il en redémarrant. Faisons demi-tour et essayons de trouver la


police. »

Chapitre 5

David Carver le vit tandis que la femme en chemise bleue et jean délavé
renonçait, pressée contre les barreaux de la cellule des ivrognes, ses avant-bras
croisés devant sa poitrine comme si cela pouvait la protéger du flic qui écartait le
bureau pour pouvoir arriver jusqu’à elle.

Ny touche pas, mon gars ! avait crié le vieil homme qui partageait sa cellule
quand la femme avait jeté le fusil et qu’il avait glissé sur le parquet avant de
heurter les barreaux de leur cellule. Ny touche pas. Il est vide. Laisse-le où il est
!

Il avait obéi, mais il avait vu autre chose par terre en regardant l’arme: une des
cartouches était tombée du bureau. Elle reposait contre le barreau le plus à
gauche de sa cellule. Une grosse cartouche verte, peut-être une parmi la
douzaine qui avaient roulé en tous sens quand le flic fou avait commencé à
frapper la femme, Mary, avec le bureau et le fauteuil pour qu’elle lâche le fusil.

Le vieil homme avait raison, cela n’avait pas de sens de s’emparer de l’arme,
même s’il pouvait aussi récupérer la cartouche, cela n’avait pas de sens. Le flic
était grand-aussi grand qu’un basketteur professionnel, aussi large qu’un
footballeur - et il était rapide. Il serait sur David, qui n’avait jamais tenu un fusil
de sa vie, avant même qu’il ait compris dans quel trou placer la cartouche. Mais
s’il la ramassait quand même… peut-être… qui sait ?

« Pouvez-vous marcher ? demandait le flic d’un ton de sollicitude grotesque à


la dame qui s’appelait Mary. Vous avez quelque chose de cassé ?

- Qu’est-ce que ça peut vous faire ? »

Elle avait répondu d’une voix tremblante, mais David pensa que c’était la rage
qui la faisait trembler, pas la peur.

« Tuez-moi, puisque c’est ce que vous voulez, qu’on en finisse. »

David regarda le vieil homme pour savoir s’il avait aussi remarqué la
cartouche. Pour autant qu’il pouvait en juger, ce n’était pas le cas. Il se leva
pourtant de son lit de camp et s’approcha des barreaux.

Au lieu de crier contre la femme qui avait fait tout son possible pour lui faire
sauter la cervelle, ou même de la frapper, le flic la prit tendrement par l’épaule,
comme une copine. D’une certaine façon, David trouva ce petit geste d’affection
apparemment sincère encore plus troublant que toute la violence qui s’était
exercée jusque-là.
« Je ne veux pas te tuer, Mary ! »

Le flic regarda autour de lui, comme pour prendre les trois Carver rescapés et
le vieil homme à témoin: comment cette femme pouvait-elle dire pareille folie ?
Quand il fixa ses yeux gris sur les yeux bleus de David, le gamin fit un pas
involontaire en arrière, saisi d’horreur. Et vulné- rable. Il ne comprenait pas
comment il pouvait se sentir encore plus vulnérable qu’avant, mais c’était le cas.

Les yeux du flic étaient vides, si vides qu’on aurait dit qu’il était inconscient
malgré ses yeux ouverts. David pensa alors à son ami Brian, à cette visite
inoubliable à l’hôpital en novembre dernier. Mais ce n’était pas pareil, parce que,
en même temps que les yeux du flic étaient vides, ils ne l’étaient pas. Il y avait
quelque chose dedans, oui, quelque chose, et David ne savait pas quoi, ni
comment cela pouvait être à la fois rien et quelque chose. Tout ce qu’il savait,
c’était que jamais il n’avait rien vu de tel.

Le flic reporta son regard sur la femme qui s’appelait Mary avec une
expression de stupéfaction exagérée.

« Sûr que non ! dit-il. Pas quand les choses commencent juste à devenir
intéressantes. »

Il plongea la main dans sa poche droite et en sortit un trousseau de clés, en


choisit une qui avait à peine l’air d’une clé - carrée avec une bande noire insérée
au milieu du métal. David trouva que ça ressemblait plutôt à une carte
électronique de chambre d’hôtel. Le flic l’introduisit dans la serrure de la grande
cellule et l’ouvrit.

« Rentre là-dedans, Mary, tu y seras aussi bien qu’une puce sur un chien, c’est
sûr. »

Elle l’ignora, le regard fixé sur les parents de David. Ils étaient debout côte à
côte contre les barreaux de la petite cellule juste en face de celle que David
partageait avec l’homme aux cheveux blancs.

« Cet homme - ce maniaque - a tué mon mari. Il lui a… »

Elle avala sa salive avec une grimace, et le grand flic la regarda gentiment,
comme s’il voulait l’encourager d’un sourire: Vas-y, Mary, sors-le, crache le
morceau, tu te sentiras mieux après.
« Il lui a mis le bras autour des épaules, comme il vient de le faire pour moi, et
il lui a tiré quatre balles dans la poitrine.

- Il a tué notre petite fille », lui dit Ellen Carver.

Quelque chose dans sa voix transporta David dans un monde irréel. C’était
comme si toutes deux jouaient à qui l’emporterait sur l’autre. Après, la femme
qui s’appelait Mary dirait: « Et puis il a tué notre chien », et ensuite sa mère
dirait…

« Ca, corrigea le père de David, nous ne le savons pas vraiment. »

Il était horrible à voir, le visage gonflé et sanglant, comme un boxeur qui vient
de se faire corriger pendant douze rounds.

« Nous n’en sommes pas sûrs », dit-il en regardant le flic avec une effroyable
expression d’espoir sur son visage tuméfié.

Le flic l’ignora. C’était Mary qui l’intéressait.

« Assez de bavardage ! dit-il de la voix du plus gentil des grands-pères. Rentre


dans ta chambre, Mary jolie. Dans ta cage dorée, ma petite perruche aux yeux
bleus.

- Sinon, quoi ? Vous me tuez ?

- Je t’ai déjà dit que non, susurra-t-il de cette même voix de gentil grand-père.
Mais n’oublie pas ce fameux destin pire que la mort ! ajouta-t-il d’une voix
différente tandis qu’elle le regardait comme un enfant étouffé par un boa
constricteur. Je peux te faire mal, Mary. Je peux te faire si mal que tu regretteras
que je ne t’aie pas tuée. Tu le crois, non ? »

Elle le regarda encore un instant, puis arracha ses yeux à son emprise - c’est
exactement ce que David ressentit à six mètres de là, qu’elle s’arrachait à lui,
comme on arrache le papier collant d’un paquet - et elle entra dans la cellule.
Son visage frémit, puis se décomposa quand le flic claqua la grille de la cellule
derrière elle. Elle se jeta sur un des quatre lits de camp au fond, cacha sa tête
dans ses bras et se mit à sangloter. Le flic la regarda un moment, tête baissée.
David eut le temps de regarder à nouveau la cartouche et de penser à l’attraper.
Puis le flic sursauta et s’ébroua presque, comme s’il s’éveillait d’un somme, et
se détourna de la cellule où se trouvait la femme en pleurs pour s’approcher de
celle de David.

L’homme aux cheveux blancs recula rapidement, jusqu’à ce que l’arrière de


ses genoux touche le bord de son lit de camp, où il tomba assis. Puis il remit les
mains sur ses yeux. Avant, David pensait que c’était un geste de désespoir, mais
maintenant il lui sembla faire écho à l’horreur que lui-même avait ressentie
quand le regard du flic s’était posé sur lui - pas du désespoir mais le besoin
instinctif de se cacher quand on ne veut pas regarder à moins d’y être
absolument forcé.

« Comment ça va, Tom ? » demanda le flic à l’homme sur le lit.

Celui-ci se recroquevilla comme pour échapper au son de la voix, mais il ne


retira pas ses mains de ses yeux. Le flic le considéra un moment, puis posa ses
yeux gris sur David.

L’enfant se rendit compte qu’il ne pouvait détourner les yeux, c’étaient ses yeux
qui étaient collés, maintenant. Et il y avait autre chose, non ? L’impression d’être
appelé.

« Tu t’amuses bien, David ? demanda le grand flic blond dont les yeux
semblaient s’agrandir jusqu’à devenir de vastes lacs gris pleins de lumière. Est-
ce que tu remplis l’interlude, point par point ?

- Je… », émit-il en une sorte de croassement poussié- reux, avant de


s’humecter les lèvres pour essayer à nouveau: « Je ne comprends pas ce que
vous dites.

- Vraiment ? J’en doute. Parce que je vois… »

Il leva une main vers le coin de sa bouche, le toucha puis la laissa retomber.
Son visage exprimait un sincère étonnement.

« Je ne sais pas ce que je vois. C’est une question, oh que oui, c’est une
question. Qui es-tu, gamin ? »

David jeta un bref coup d’oeil à sa mère et à son père, mais ne put affronter
longtemps ce qu’il lut sur leur visage. Ils pensaient que le flic allait le tuer,
comme il avait tué la Puce et l’époux de Mary. Il reporta son regard sur le flic.
« Je suis David Carver, j’habite 248, Poplar Street, à Wentworth, dans l’Ohio.

- Oui, je suis sûr que c’est vrai, mais, petit Dave, qui vous a faits ? Pouvez-
vous dire qui vous a faits ? Tak ! »

Il ne lit pas dans mes pensées, se dit David, mais je crois qu’il le pourrait. S’il
le voulait.

Un adulte se serait admonesté pour une telle pensée, il se serait dit de ne pas
être idiot, de ne pas succomber à une paranoia née de la peur. C’est exactement
ce qu’il veut que tu croies, qu’il lit dans les pensées des autres, aurait raisonné
l’adulte. Mais David n’était pas un homme, il était un petit garçon de onze ans.
Pas n’importe quel garçon de onze ans non plus, pas depuis novembre dernier.
De grands changements étaient intervenus depuis lors. Il ne pouvait qu’espérer
qu’ils l’aideraient à supporter ce qu’il voyait, ce dont il faisait l’expérience en ce
moment.

Pendant ce temps, le flic le regardait avec des yeux rétrécis et perçants.

« Je pense que ce sont mon père et ma mère qui m’ont fait, dit David. C’est de
cette façon que ça marche, non ?

- Un grand garçon qui sait faire la différence entre un chou et une rose !
Merveilleux ! Et à propos de mon autre question, moussaillon: est-ce que tu
t’amuses bien ?

- Vous avez tué ma soeur, alors ne posez pas de questions stupides.

- Ne le provoque pas, David ! supplia une voix si haut perchée, si altérée qu’il
reconnut à peine celle de son père.

- Oh, je ne suis pas stupide », rétorqua le flic.

Il enfonça plus profondément encore son regard gris dans les yeux de David.
On aurait dit que les iris étaient en mouvement, tournoyant comme des roues, et
David eut la nausée à force de les regarder, mais il ne pouvait s’en déta-cher.

« On peut sans doute m’affubler d’un tas de qualificatifs, mais je ne suis pas
stupide. Je sais beaucoup de choses, moussaillon. C’est vrai. Plein de choses.
- Laissez-le tranquille ! cria Ellen qui ne pouvait voir son fils que le corps du
flic lui cachait. N’avez-vous pas déjà assez éprouvé notre famille ? Si vous le
touchez, je vous tuerai ! »

Le flic ne lui accorda pas la moindre attention. Il leva ses deux index et les
posa sous ses yeux pour écarter les paupières inférieures, faisant ressortir ses
globes oculaires de façon grotesque.

« J’ai des yeux d’aigle, David, et ces yeux voient la vérité de très loin. Tu
ferais mieux de me croire. Des yeux d’aigle, oui. »

Le flic continuait à le fixer à travers les barreaux, mais il semblait maintenant


que c’était le petit David Carver, onze ans, qui l’avait hypnotisé, lui.

« T’es quelqu’un, toi ! dit le flic dans un souffle. T’es vraiment quelqu’un,
oui. J’en doute pas. »

Pense ce que tu veux, mais ne pense pas que je pense à la cartouche.

Les yeux du flic s’élargirent un peu, et pendant un moment horrible, David se


dit que c’était exactement ce à quoi il pensait, qu’il s’était branché sur l’esprit de
David comme sur une station de radio. C’est alors qu’un coyote hurla dehors, un
long cri, modulé, déchirant de solitude. Le flic regarda dans sa direction et le fil
qui le reliait à David - de la télépathie, peut-être, ou juste un mélange de peur et
de fascination -, ce fil cassa.

Le flic se baissa pour ramasser le fusil. David retint son souffle, certain qu’il
allait voir la cartouche sur le sol à sa droite, mais il ne regarda pas dans cette
direction. Il se redressa en déverrouillant le fusil; celui-ci s’ouvrit en deux, les
canons reposant sur son bras comme un animal obéissant.

« Ne t’en va pas, David, dit-il d’une voix de copain qui fait une confidence.
Nous avons beaucoup de choses à nous dire. Et c’est une conversation que
j’attends avec impatience, crois-moi, mais pour l’instant, je suis trop occupé. »

Il revint au centre de la pièce, tête baissée, ramassant en chemin les


cartouches. Il introduisit les deux premières dans les canons et glissa les autres
d’un air absent dans ses poches. David n’osa pas attendre plus longtemps. Il se
baissa, passa la main entre les deux derniers barreaux à gauche de la cellule et
saisit le gros tube vert - qu’il glissa dans la poche de son jean. La femme qui
s’appelait Mary ne le vit pas: elle gisait toujours sur son lit de camp, le visage
enfoui dans ses bras, secouée de sanglots. Ses parents ne le virent pas: ils étaient
tous deux enlacés contre les barreaux de leur cellule et, horrifiés et fascinés à la
fois, ne quittaient pas des yeux l’homme en uniforme kaki. David se retourna et
vit que le monsieur aux cheveux blancs - Tom - avait toujours les mains sur les
yeux, alors peut-être que de ce côté-là aussi, c’était bon. Sauf que les yeux
humides de Tom étaient ouverts derrière ses doigts, David le voyait bien, alors
peut-être que ce n’était pas bon. De toute façon, il était trop tard. Toujours face à
l’homme que le flic avait appelé Tom, David leva une main jusqu’à sa bouche en
un geste intimant le silence. Le vieux Tom ne fit rien qui montrât qu’il eût
compris. Ses yeux, dans leur propre prison, continuaient à regarder fixement
entre les barreaux de ses doigts.

Le flic qui avait tué la Puce ramassa la dernière cartouche par terre, jeta un
oeil sous le bureau, puis se redressa et referma le fusil d’un coup de poignet.
David l’avait surveillé de près pendant cette opération pour essayer de deviner
s’il comptait ou non les cartouches. Il avait cru que non… jusqu’à cet instant. Le
flic se tenait à présent debout, de dos et la tête baissée. Puis il se retourna et
revint vers la cellule de David - et l’enfant sentit son estomac se soulever.

Pendant un moment, le flic le regarda sans bouger, comme s’il l’espionnait, et


David se dit: Il essaie de fracturer mon esprit comme un voleur essaie de
fracturer une serrure.

« Est-ce que tu penses à Dieu ? demanda le flic. Pas la peine. Par ici, le pays
de Dieu s’arrête à la Source Indienne, et même Satan ne pose pas son pied
fourchu au-delà de Tonopah. Il n’y a pas de Dieu à Désolation, mon petit gars.
Ici, il n’y a que can de lach. »

C’était tout, semblait-il. Le flic sortit de la pièce, le fusil sous le bras. Dans la
salle de détention, il y eut un silence d’environ cinq secondes - on entendait
seulement les sanglots étouffés de la femme du nom de Mary. David regarda ses
parents, et ils le regardèrent. En les voyant debout comme ça, enlacés, David
imagina soudain comment ils devaient être quand ils n’étaient que des enfants,
bien avant qu’ils se rencontrent à l’Ohio Wesleyan, et cela l’effraya hors de toute
proportion. Il aurait préféré les sur-prendre nus en train de baiser. Il aurait voulu
briser le silence, mais ne savait pas comment faire.

C’est alors que le flic bondit dans la pièce. Il dut baisser la tête pour ne pas se
cogner au chambranle. Il souriait de ce sourire fou que David associait à
Garfield, quand ce chat de bande dessinée se livrait à ses habituelles blagues de
derrière les fagots. Et c’était le cas, semblait-il. Il y avait au mur un vieux
téléphone au boîtier beige fendu et crasseux. Le flic le décrocha, le porta à son
oreille et cria:

« Service des chambres ! Envoyez-moi une chambre ! »

Il raccrocha et tourna son sourire fou à la Garfield vers ses prisonniers.

« Un vieux truc de Jerry Lewis. Les critiques américains ne comprennent pas


Jerry Lewis, mais c’est une immense vedette en France. Un étalon. »

Il regarda David.

« Pas de Dieu en France non plus, moussaillon. Crois-moi. Juste du Cinzano,


des escargots et des femmes qui ne se rasent pas sous les bras. »

Il foudroya les autres de son regard, le sourire disparaissant peu à peu.

« Il faut que vous restiez tous là, dit-il. Je sais que vous avez peur de moi, et
peut-être que vous n’avez pas tort, mais vous êtes enfermés pour une raison
sérieuse, vous pouvez me croire. Il y a des forces, dehors, que vous ne pouvez
même pas imaginer. Et quand la nuit tombera… »

Il se contenta de les regarder et secoua la tête d’un air sombre, comme si la


suite était trop horrible pour être dite à haute voix.

Tu mens, espèce de menteur! pensa David… mais un autre hurlement entra


par la fenêtre ouverte de la cage d’escalier, et il n’en fut plus si sûr.

« De toute façon, dit le flic, ce sont de bonnes serrures, et de bonnes cellules.


Elles ont été construites par des durs pour des durs, des mineurs, et on ne peut
s’en échapper. Si c’est une pensée qui vous est venue, renvoyez-la chez maman.
Ecoutez-moi, maintenant. C’est ce que vous avez de mieux à faire. Croyez-moi.
»

Et il partit, pour de bon cette fois - David entendit ses pieds bottés heurter les
marches de l’escalier au point d’ébranler tout le bâtiment.
L’enfant resta un moment où il était, sachant ce qu’il devait faire, maintenant -
ce qu’il devait absolument faire -, mais hésitant à s’exécuter devant ses parents.
Pourtant, il n’avait pas le choix, n’est-ce pas ? Et il avait raison au sujet du flic.
L’homme n’avait pas vraiment lu dans ses pensées comme à livre ouvert, mais il
en avait saisi quelques-unes - il avait compris ce qui concernait Dieu.

Mais peut-être était-ce bien. Il valait sans doute mieux que le flic voie Dieu que
la cartouche.

Il se retourna et fit deux pas jusqu’au pied de son lit de camp. Il sentait le
poids de la cartouche dans sa poche. C’était comme s’il avait une pépite d’or
cachée là.

Non, plus dangereux que l’or. Un morceau de métal radioactif, peut-être.

Il resta un moment sans bouger, le dos à la pièce, puis, très lentement, il tomba
à genoux. Il inspira profondé- ment, faisant entrer l’air dans ses poumons jusqu’à
ce qu’ils ne puissent plus en absorber, puis le laissa ressortir en une longue
expiration silencieuse. Il avait joint les mains sur la couverture de laine rêche et
il abaissa doucement son front dessus.

« David, qu’est-ce qui ne va pas ? demanda sa mère. David !

- Il va bien », dit son père.

David sourit faiblement en fermant les yeux.

« Mais enfin, regarde-le ! Il est tombé. Il s’est évanoui ! David ! »

Leurs voix s’éloignaient maintenant, s’estompaient mais avant qu’elles


s’effacent complètement, il entendit son père dire:

« Non, il ne s’est pas évanoui. Il prie. »

Pas de Dieu à Désolation ? Eh bien, je vais vérifier.

Il était loin, il ne s’inquiétait plus de savoir ce que ses parents pourraient


penser, ni de savoir si le vieux monsieur aux cheveux blancs l’avait vu récupérer
la cartouche et risquait de le dire au monstre, ni de pleurer la gentille petite Puce,
qui n’avait jamais fait de mal à personne et n’avait pas mérité de mourir ainsi.
En fait, il n’était même plus exactement dans sa propre tête. Il était dans
l’obscurité, aveugle mais pas sourd. Dans l’obscurité, il écoutait son Dieu.

Comme beaucoup de conversions spirituelles, celle de David Carver n’était


spectaculaire que de l’extérieur. A l’intérieur elle était calme, presque banale.
Peut-être pas rationnelle - les choses de l’esprit ne peuvent jamais être
strictement rationnelles - mais possédant sa propre cohé- rence, sa propre
logique. Pour David, du moins, son authenticité était indiscutable. Il avait trouvé
Dieu, voilà tout. Et surtout - à ses yeux c’était le plus important -, Dieu l’avait
trouvé, lui.

En novembre de l’année précédente, une voiture avait heurté le meilleur ami


de David alors qu’il se rendait à l’école à vélo. Brian Ross avait fait un bond de
douze mètres avant de heurter le pignon d’une maison. N’importe quel autre
matin, David aurait été avec lui, mais ce jour-là, cloué au lit par un petit virus de
rien du tout, il était resté chez lui. Le téléphone avait sonné à huit heures et
demie et sa mère était entrée dans le salon dix minutes plus tard, pâle et
tremblante.

« David, quelque chose est arrivé à Brian. Je t’en supplie, essaie de ne pas être
trop bouleversé ! »

Après cela, il ne se souvenait pas vraiment de leur conversation, sauf des mots
on ne croit pas qu’il survivra.

C’était lui qui avait voulu aller voir Brian à l’hôpital le lendemain, après avoir
téléphoné tout seul ce soir-là pour s’assurer que son ami était toujours en vie.

« Chéri, je comprends ce que tu ressens, mais c’est vraiment une mauvaise


idée », avait dit son père.

Qu’il l’ait appelé chéri, terme tendre abandonné avec les peluches à la sortie
de la petite enfance de David, montrait bien à quel point Ralph Carver était lui-
même bouleversé. Il avait regardé Ellen, mais elle ne pouvait que rester devant
l’évier à triturer un torchon entre ses mains. Elle ne pouvait l’aider. Ralph ne se
sentait pas très utile non plus, mon Dieu ! mais qui aurait jamais pu imaginer une
telle conversation ? Seigneur, ce gamin n’avait que onze ans, Ralph n’avait
jamais trouvé l’occasion de lui parler des choses de la vie, alors quant à la
mort… Dieu merci, Kirstie était dans la pièce à côté pour regarder des dessins
animés à la télévision.
« Non, avait répondu David. C’est une bonne idée. En fait, c’est la seule idée.
»

Il songea à ajouter quelque chose d’une modestie héroïque comme: Et puis,


Brian l’aurait fait pour moi, mais il y renonça. Il ne pensait pas vraiment que
Brian l’aurait fait pour lui. Mais cela ne changeait rien. Parce qu’il avait
vaguement compris, même à ce moment-là, avant ce qui se produirait dans les
bois de Bear Street, qu’il y allait non pas pour Brian mais pour lui-même.

Sa mère s’était éloignée de quelques pas de son évier protecteur.

« David, tu as le coeur le plus généreux du monde, le coeur le plus gentil du


monde… mais Brian… a été… enfin… il a été projeté…

- Ce que maman essaie de te dire, intervint son père en prenant une de ses
mains par-dessus la table, c’est que sa tête a heurté un mur. Son cerveau est très
endommagé. Il est dans le coma, et il n’y a guère d’espoir… Comprends-tu ce
que cela signifie ?

- Qu’on pense que son cerveau s’est transformé en légume. »

Ralph avait légèrement sursauté, puis il avait hoché la tête.

« Dans l’état où il est, la meilleure chose qui puisse lui arriver serait d’en finir
vite. Si tu allais le voir, tu ne verrais pas l’ami que tu connais, celui avec qui tu
t’entendais si bien… »

Sa mère était partie dans le salon, avait pris la pauvre Puce stupéfaite dans ses
bras et s’était remise à pleurer.

Le père de David avait regardé la porte comme s’il était tenté de la rejoindre,
puis il s’était retourné vers David.

« Il vaut mieux que tu gardes le souvenir de Brian tel que tu l’as vu la dernière
fois. Tu comprends ?

- Oui, mais je ne peux pas faire ça. Il faut que j’aille le voir. Mais si tu ne veux
pas m’emmener, ça ne fait rien. Je prendrai le bus après l’école.

- Et, merde ! mon garçon, bien sûr que je t’y conduirai. Et tu n’auras pas à
attendre la fin des cours. Je te demande seulement, pour l’amour de Dieu, de ne
rien dire à… dit-il en montrant le salon du menton.

- A la Puce ? Bien sûr que non ! »

Il ne lui dit pas que la petite fille était déjà venue dans sa chambre pour lui
demander ce qui était arrivé à Brian, et s’il avait mal, et comment David croyait
que c’était, de mourir, est-ce qu’on allait quelque part, et une foule d’autres
questions. Elle avait gardé un visage solennel, tellement attentif. Elle avait été…
eh bien, elle avait été absolument sa Puce. Mais c’était souvent mieux de ne pas
tout dire aux parents. Ils étaient vieux, et certaines choses leur portaient sur les
nerfs.

« Les parents de Brian ne te laisseront pas entrer, avait dit Ellen en revenant
dans la cuisine. Je connais Mark et Debbie depuis des années. Ils sont effondrés
de douleur, bien sûr. Si ç’avait été toi, je serais devenue folle - mais ils auront
assez de coeur pour ne pas laisser un petit garçon en regarder… un autre mourir.

- Je les ai appelés après avoir téléphoné à l’hôpital, et je leur ai demandé si je


pouvais le voir, dit doucement David. Mme Ross a dit que c’était d’accord. »

Son père lui tenait toujours la main. Ça ne l’ennuyait pas. Il adorait son père et
sa mère, et il était désolé que ce soit aussi bouleversant pour eux, mais dans son
esprit la question de ce qu’il devait faire ne se posait même pas. C’était comme
si quelque puissance extérieure le guidait, même à ce moment-là - à la façon
dont une personne plus âgée, plus intelligente, peut guider la main d’un petit
enfant pour l’aider à dessiner une chèvre, une poule ou un bonhomme de neige.

« Qu’est-ce qui lui prend ? avait demandé Ellen Carver d’une voix brisée.
Mais que diable lui passe-t-il par la tête ? J’aimerais bien le savoir.

- Elle a dit qu’elle était heureuse que je puisse venir lui dire au revoir. Elle a
dit qu’on allait débrancher les appareils de survie ce week-end, après que ses
grands-parents seraient venus lui dire au revoir, et qu’elle était heureuse que je
puisse venir en premier. »

Le lendemain, Ralph avait pris son après-midi et était allé chercher son fils à
l’école. David attendait sur le trottoir, avec dans sa poche la fiche bleue de
l’administration l’autorisant à sortir en avance. Une fois à l’hôpital, ils étaient
montés au cinquième étage, aux soins intensifs, dans l’ascenseur le plus lent du
monde. En chemin, David avait essayé de se préparer à ce qu’il allait voir. Ne
sois pas choqué, David, avait dit Mme Ross au téléphone. Il n’est pas très beau à
voir. Nous avons l’assurance qu’il ne souffre pas - il est dans un coma trop
profond pour ça - mais il n’est pas très beau à voir.

« Tu veux que j’entre avec toi ? » avait demandé son père devant la porte de la
chambre de Brian.

David avait secoué la tête. Il était toujours sous l’emprise de ce sentiment


puissant qui l’avait plus ou moins englouti depuis que sa mère si pâle lui avait
annoncé l’accident, le sentiment qu’une personne plus expérimentée que lui le
guidait, quelqu’un qui pourrait être courageux à sa place, si son propre courage
lui faisait défaut.

Il était entré dans la pièce. M. et Mme Ross y étaient, assis dans des fauteuils
de vinyle rouge, tenant entre leurs mains des livres qu’ils ne lisaient pas. Brian
était dans le lit, près de la fenêtre, entouré d’appareils qui bipaient et faisaient
onduler des lignes vertes sur des écrans, une couverture de coton remontée
jusqu’à la taille. Au-dessus, il avait sur lui une mince chemise d’hôpital ouverte,
qui s’étalait de chaque côté de sa poitrine comme des ailes d’ange. On lui avait
collé plein de pastilles sur le corps, et encore d’autres sur la tête, sous un gros
bandage blanc. Une longue entaille qui partait du bandage traversait la joue
gauche de Brian jusqu’au coin de sa bouche, où elle s’incurvait comme un
hameçon. La plaie avait été suturée avec du fil noir. Ça rappelait à David un film
sur Frankenstein, un des anciens avec Boris Karloff qu’on passait le samedi soir
tard. Parfois, quand il dormait chez Brian, tous deux restaient à regarder ces
films en mangeant du pop-corn. Ils adoraient les anciens monstres en noir et
blanc. Une fois, pendant La Momie, Brian s’était tourné vers David et avait dit:
Oh, merde, la momie nous court après, il faut marcher plus vite. » Idiot, mais à
une heure moins le quart du matin, n’importe quoi peut paraître drôle à des
gamins de onze ans, et tous deux avaient ri à en avoir mal au ventre.

Les yeux de Brian le regardaient depuis le lit d’hôpital, ils regardaient à


travers lui. Ils étaient ouverts et aussi vides qu’une salle de classe en août.

Avec le sentiment très fort qu’il ne bougeait pas mais qu’on le faisait bouger,
David était entré dans le cercle magique des machines. Il avait observé les
pastilles à ventouses sur la poitrine et les tempes de Brian. Il avait observé les
fils sortant de ces pastilles. Il avait observé l’aspect curieux du bandage, déformé
sur le côté gauche de la tête de Brian, comme si la forme du crâne, en dessous,
avait subi une modification radicale. David supposait que ce devait être le cas.
On ne heurtait pas le pignon d’une maison de brique sans que quelque chose
cède. Il y avait un tuyau dans le bras droit de Brian, et un autre sortant de sa
poitrine. Les tuyaux allaient vers des sacs pleins de liquide suspendus à des
crochets. Il avait aussi un bidule en plastique qui sortait de son nez et son
poignet était entouré de ruban adhésif.

Ce sont ces machines qui le maintiennent en vie, se dit David. Quand on les
arrêtera, quand ils retireront les aiguilles…

A cette idée, une bouffée d’incrédulité le submergea, l’enserrant dans un


carcan de douleur. Brian et lui s’aspergeaient d’eau à la fontaine devant leur
classe à l’école chaque fois qu’ils pensaient pouvoir le faire impunément. Ils
partaient à bicyclette dans les mystérieux bois de Bear Street, où ils jouaient à la
guerre. Ils échangeaient livres, bandes dessinées et cartes de base-ball, et parfois
restaient simplement assis sur les marches du porche à l’arrière de la maison de
David pour s’amuser avec le Gameboy de Brian ou pour lire en buvant la
citronnade préparée par la mère de David. A chaque occasion, ils se tapaient
dans les mains et se traitaient de « méchant garçon ». (Parfois, quand ils étaient
vraiment seuls, ils se traitaient d’enfoirés ou de trous-du-cul.) En deuxième
année d’école primaire, ils s’étaient piqué le doigt avec une épingle et avaient
mêlé leurs sangs en se jurant une fidélité de frères. En août de cette année-là, ils
avaient fabriqué, avec l’aide de Harry Ross, un Parthénon en capsules de
bouteilles inspiré d’un livre d’images. Il était si beau que Harry le garda dans
l’entrée de sa maison pour le montrer à tout le monde. Au début de l’année, ils
avaient monté sur patins le Parthénon en capsules de bouteilles pour lui faire
parcourir le pâté de maisons qui le séparait de chez les Carver.

C’est sur le Parthénon que s’était arrêté l’esprit de David alors qu’il se tenait
près du lit de son ami comateux. Ils l’avaient construit - lui, Brian et le père de
Brian - dans le garage des Ross, tandis que le magnétophone rejouait
indéfiniment « Rattle and Hum » sur l’étagère derrière eux. Un truc idiot parce
que ce n’étaient que des bouchons de bouteilles, un truc chouette parce qu’il
ressemblait au modèle, on reconnaissait tout de suite le temple; et un truc
chouette aussi parce qu’ils l’avaient fait de leurs propres mains. Et bientôt, les
mains de Brian seraient frottées par un embaumeur qui utiliserait une brosse spé-
ciale et ferait tout particulièrement attention aux ongles. Personne ne voudrait
regarder un cadavre avec des ongles sales, se dit David. Et une fois les mains de
Brian bien propres, une fois qu’il serait dans le cercueil que ses parents allaient
choisir pour lui, l’embaumeur lui croise-rait les doigts comme les lacets d’une
paire de chaussures de sport. Et c’est ainsi que ses mains resteraient dans la
tombe. Bien croisées, comme ils étaient censés les croiser sur leur bureau quand
ils avaient sept ans. Plus jamais ces mains ne construiraient des monuments en
capsules de bouteilles. Plus jamais leurs doigts ne l’aspergeraient d’eau. Elles
allaient descendre dans l’obscurité.

Ce n’était pas de la terreur que cette pensée avait déclenchée dans son esprit et
son coeur, mais du désespoir, comme si l’image des doigts de Brian croisés dans
son cercueil prouvait que rien ne valait rien, que faire quelque chose dans ce
monde n’avait jamais arrêté la mort, que même les enfants n’étaient pas
exemptés des films d’horreur qui passaient après les feuilletons à l’eau de rose
auxquels les parents voulaient croire, et voulaient vous faire croire.

M. et Mme Ross ne lui parlèrent ni l’un ni l’autre pendant qu’il se tenait près
du lit, méditant ces choses avec le vocabulaire réduit des enfants. Et leur silence
plut à David; il les aimait bien, surtout M. Ross, qui était très intéressant avec
son côté un peu excentrique. Mais ce n’était pas eux qu’il était venu voir. Ce
n’était pas eux dont les tubes et les fils reliés à ces machines allaient être enle-
vés après que les grands-parents seraient venus pour un dernier au revoir.

Il était venu voir Brian.

David avait pris la main de son ami. Elle lui avait sem-blé d’une fraîcheur et
d’une souplesse stupéfiantes dans la sienne, mais toujours vivante. On sentait la
vie qui ronron-nait dans cette main comme un moteur. Il la serra doucement et
murmura:

« Comment ça va, méchant garçon ? »

Aucune réponse, sauf le bruit de la machine qui faisait respirer Brian


maintenant que son cerveau avait pété presque tous ses plombs. Cette machine
était à la tête du lit, et c’était la plus grosse. Un tube en plastique transparent en
sortait d’un côté. Dans ce tube se trouvait quelque chose qui ressemblait à un
accordéon blanc. Cette machine faisait très peu de bruit - toutes ces machines
faisaient très peu de bruit - mais le truc en accordéon était dérangeant quand
même. Il produisait un bruit lent et ample chaque fois qu’il remontait. Un bruit
d’essouffle-ment. C’était comme si une partie de Brian n’était pas enfoncée
assez profondément dans le coma pour ne pas ressentir la douleur, mais que cette
partie avait été sortie de son corps et enchâssée dans un tube en plastique, où on
la faisait maintenant souffrir encore plus, où elle était compressée à mort par le
truc blanc en accordéon.

Et puis il y avait les yeux.

David sentait ses propres yeux attirés vers eux chaque fois qu’ils s’en
détachaient. Personne n’avait dit que les yeux de Brian seraient ouverts; jusqu’à
ce jour, David ne savait pas qu’on pouvait avoir les yeux ouverts quand on était
inconscient. Debbie Ross lui avait dit de ne pas être choqué, que Brian n’était
pas très beau à voir, mais elle ne lui avait pas parlé de ce regard d’élan empaillé.
C’était peut-être aussi bien. Peut-être ne pouvait-on jamais être préparé aux
choses les plus horribles, quel que soit l’âge.

Un des yeux de Brian était injecté de sang, avec une énorme pupille noire qui
mangeait presque tout l’iris brun dont il ne restait qu’un mince anneau. L’autre
oeil était clair et la pupille semblait normale, mais rien d’autre n’était normal,
parce qu’il n’y avait pas trace de son ami dans ces yeux. Pas trace. Le gamin qui
l’avait tant fait rire en disant: Oh, merde, la momie nous court après, il faut
marcher plus vite, n’était pas là du tout… à moins qu’il ne fût dans le tube en
plastique, à la merci de l’accordéon blanc.

David détournait le regard - vers la plaie en forme d’hameçon, le bandage,


l’oreille cireuse qui apparaissait sous le bandage -, puis son regard revenait aux
yeux ouverts et fixes, avec leurs pupilles mal assorties. C’était le rien qui
l’attirait, l’absence, ce qui avait quitté ces yeux. C’était pire que triste. C’était…
c’était…

Mal, murmura une voix tout au fond de sa tête. Elle était différente de toutes
les voix qu’il avait jamais entendues dans ses pensées auparavant, c’était un
parfait étranger, et quand Debbie Ross lui posa la main sur l’épaule, il dut serrer
les lèvres pour ne pas crier.

« L’homme qui a fait ça était ivre, dit-elle d’une voix rauque et pleine de
larmes. Il dit qu’il ne se souvient de rien, que c’est le noir total, et tu sais le pire,
David ? Je le crois.

- Deb… », commença M. Ross.


Mais la maman de Brian, de nouvelles larmes coulant sur ses joues, n’y prêta
pas attention.

« Comment Dieu peut-il permettre qu’un homme ne se souvienne pas d’avoir


heurté mon fils avec sa voiture ? »

Elle parlait fort, à présent. Ralph Carver avait passé la tête dans l’embrasure
de la porte, pétrifié, et une infirmière qui poussait un chariot dans le couloir
s’était arrêtée net. Elle avait regardé dans la chambre 508 avec de grands yeux
bleus qui disaient: « O mon Dieu ! »

« Comment Dieu a-t-il pu être aussi généreux avec quel-qu’un qui mérite de
se réveiller en hurlant chaque nuit pour le reste de sa vie après avoir vu en rêve
le sang sortant de la pauvre tête blessée de mon fils ? »

M. Ross lui entoura les épaules de son bras. A la porte, Ralph Carver recula sa
tête comme une tortue rentrant dans sa carapace. David le vit et il aurait pu
détester son père pour avoir fait ça. Il ne se souvenait pas si cela avait été le cas
ou non. Ce dont il se souvenait, c’était d’avoir regardé le visage calme et pâle de
Brian surmonté de son bandage difforme - l’oreille cireuse, l’horrible entaille
avec ses lèvres rouges resserrées par des fils noirs, et les yeux. Il se souvenait
surtout des yeux. La mère de Brian était là, pleurant et criant, et ces yeux ne
changeaient absolument pas.

Mais il est là-dedans, songea soudain David, et cette pensée, comme presque
tout ce qui lui était arrivé depuis que sa mère lui avait annoncé l’accident de
Brian, ne lui sembla pas venir de lui, mais le traverser… comme si son esprit et
son corps étaient devenus une sorte de tuyau.

Il est là-dedans, je le sais. Il est toujours là-dedans, comme piégé par un


glissement de terrain… ou dans un effondrement de galerie souterraine…

Debbie Ross ne se contrôlait plus du tout. Elle hurlait presque, tremblant dans
les bras de son mari dont elle tentait de se libérer. Il la ramena vers les fauteuils
rouges, mais il fut incapable de la faire asseoir. L’infirmière entra et la prit par la
taille.

« Asseyez-vous, madame Ross. Vous vous sentirez mieux.

- Quel genre de Dieu permet à un homme d’oublier qu’il a tué un petit garcon
? criait la maman de Brian. Un Dieu qui permet à cet homme de boire à nouveau
et de recommencer, voilà ! Un Dieu qui aime les ivrognes et déteste les petits
garcons ! »

Brian qui regardait de ses yeux absents. Brian qui entendait le sermon de sa
mère d’une oreille de cire. Qui ne remarquait rien. Qui n’était pas là. Mais…

Oui, murmura quelque chose. Oui, il est. Il est. Quelque part.

« Mademoiselle, pouvez-vous faire une piqûre à ma femme, s’il vous plaît ? »


demandait M. Ross.

Il avait un mal fou à l’empêcher de traverser à nouveau la pièce pour prendre


dans ses bras David, son fils, les deux peut-être. Quelque chose en elle s’était
libéré. Et c’était quelque chose qui avait beaucoup à dire.

Je vais chercher le Dr Burgoyne, il est dans le service », dit l’infirmière en


ressortant très vite.

Le père de Brian adressa à David un sourire forcé. La sueur coulait sur ses
joues et attendait sur son front en une nébuleuse de petites gouttes. Il avait les
yeux rouges, et David se dit qu’il avait déjà perdu du poids. Il ne pensait pas
qu’une telle chose fût possible, mais c’était l’impression qu’il avait. M. Ross
serrait maintenant la taille de sa femme d’un bras tandis que de son autre main il
lui tenait l’épaule.

Il faut que tu partes, maintenant, David, dit M. Ross qui tentait de contrôler sa
respiration. Nous ne sommes pas… nous ne sommes pas en très bon état. »

Mais je ne lui ai pas dit au revoir, voulut dire David avant de se rendre compte
que ce n’était pas de la sueur qui coulait sur les joues de M. Ross, mais des
larmes. Cela le mit en mouvement. Ce n’est qu’à la porte, quand il se retourna et
vit M. et Mme Ross fondus en une seule personne qui représentait tous les
parents, qu’il se rendit compte qu’il n’allait pas tarder à pleurer, lui aussi.

« Est-ce que je peux revenir, monsieur Ross ? demanda-t-il d’une voix brisée
et inégale qu’il reconnut à peine. Demain, est-ce que je peux ? »

Mme Ross avait cessé de lutter, et les mains de M. Ross restaient jointes juste
sous la poitrine de sa femme, qui avait baissé la tête de telle façon que ses
cheveux cachaient son visage. Le tableau qu’ils formaient rappela à David les
matches de la Fédération mondiale de lutte que Brian et lui regardaient parfois,
parce qu’il arrivait qu’un des lut-teurs en tienne un autre de cette façon. Oh,
merde, la momie nous court après ! pensa David sans aucune raison.

« Je ne crois pas, David, répondit M. Ross en secouant la tête.

- Mais…

- Non, je ne crois pas. Tu comprends, les médecins disent qu’il n’y a aucune
chance pour que Brian… p-p- pour qu’il… »

Son visage commença à se transformer comme jamais David n’avait vu le


faire un visage d’adulte - il semblait se déchirer de l’intérieur. Ce n’est que plus
tard, dans les bois de Bear Street, qu’il comprit… presque. Il avait été témoin de
ce qui arrivait à quelqu’un qui n’a pas pleuré depuis longtemps - depuis des
années, sans doute - et qui finalement ne peut plus se retenir. C’était aussi de
cette façon que les digues cédaient.

« Oh, mon fils ! cria M. Ross. Oh, mon petit garçon ! »

Il lâcha sa femme et s’adossa au mur entre les deux fauteuils de vinyle rouge.
Il y resta appuyé un moment, puis plia les genoux. Il glissa le long du mur
jusqu’à ce qu’il se retrouve assis, les mains tendues vers le lit, les joues trem-
pées, une goutte pendant de son nez, les cheveux relevés à l’arrière du crâne, la
chemise sortie de la ceinture, le pantalon découvrant le tibia au-dessus des
chaussettes. Il resta assis comme ça et pleura en gémissant. Sa femme
s’agenouilla près de lui et le prit dans ses bras comme elle put, et c’est alors que
le médecin entra, suivi de l’infirmière, et que David sortit discrètement, en
larmes mais réussissant à contrôler ses sanglots. Ils étaient dans un hôpital, et
certains malades essayaient tout de même de se rétablir.

Son père était aussi pâle que sa mère quand elle lui avait dit, pour Brian, et
quand il prit la main de David, sa paume était beaucoup plus froide que celle de
son ami.

« Je suis désolé que tu aies dû voir ça », dit son père alors qu’ils attendaient
l’ascenseur le plus lent du monde.

David pensa que c’était tout ce qu’il avait trouvé à dire. Sur la route du retour,
Ralph Carver avait tenté de parler deux fois, mais y avait renoncé. Il avait allumé
la radio et trouvé une chaîne où on passait de vieilles chansons, puis il l’avait
baissée pour demander à David s’il voulait un ice cream soda, ou autre chose.
David avait secoué la tête, et son père avait remonté le volume de la musique,
plus fort qu’avant.

Quand ils étaient arrivés à la maison, David avait dit à son père qu’il avait
envie de faire quelques paniers dans la cour. Son père avait dit d’accord, avant
d’entrer précipitamment.

David s’arrêta à la fissure dans le revêtement de l’allée qui lui servait de


repère pour lancer le ballon de basket et il entendit ses parents dans la cuisine,
leurs voix s’échappant par la fenêtre ouverte au-dessus de l’évier. Sa mère
voulait savoir comment ça s’était passé, comment il avait pris les choses.

« Il y a eu une scène », dit son père, comme si le coma de Brian et sa mort


prochaine s’inséraient dans quelque pièce de théâtre.

David se déconnecta de son environnement. Cette impression d’altérité était


revenue, le sentiment d’être petit, un élément au lieu d’un tout, l’affaire de
quelqu’un d’autre. Il avait alors ressenti très fortement le besoin de se rendre
dans les bois de Bear Street, jusqu’à la petite clai-rière. Un sentier - étroit, mais
praticable à bicyclette à condition de se mettre en file indienne - montait à cette
clairière. C’était là, dans le Poste de guet vietcong, que les garçons avaient
essayé une des cigarettes de Debbie Ross l’année précédente et avaient trouvé
cela horrible, là qu’ils avaient feuilleté leur premier exemplaire de Penthouse
(Brian l’avait trouvé sur le dessus d’une corbeille à papier à l’arrêt du bus 24, au
pied de la colline), là qu’ils avaient tenu leurs plus longues conversations et rêvé
leurs plus beaux rêves… surtout qu’ils allaient devenir les rois du col-lège de
West Wentworth quand ils seraient en dernière année. C’était là, dans la clairière
qu’on atteignait par la piste Hô Chi Minh, que les garçons avaient le plus profité
de leur amitié, et c’était là que David sentait soudain qu’il devait se rendre.

Il avait fait rebondir le ballon avec lequel Brian et lui avaient joué un milliard
de parties, il avait une dernière fois plié les genoux et tiré, droit dans le filet.
Quand le bal-lon lui était revenu, il l’avait jeté sur la pelouse. Ses parents étaient
toujours dans la cuisine, leurs voix filtrant par la fenêtre ouverte, mais David ne
songea même pas à passer la tête pour leur dire où il allait. Ils auraient pu le lui
interdire.
Il ne lui vint pas non plus à l’idée de prendre son vélo. Il partit à pied, tête
baissée, la fiche bleue d’excuse de l’école sortant toujours de sa poche de
chemise, alors qu’il aurait pu s’en débarrasser, puisque les cours étaient finis à
cette heure-ci. De gros bus jaunes ramenaient les enfants chez eux. Des nuées de
gamins bruyants passaient en courant agitant leurs cahiers et leurs mallettes de
déjeuner. David ne les vit même pas. Il avait l’esprit ailleurs. Plus tard, le pasteur
Martin lui parlerait de la « petite voix silencieuse » de Dieu, et David se sentirait
en terrain familier, mais sur le moment, il n’avait pas reconnu une voix, ni une
pensée ni même une intuition. L’idée à laquelle son esprit revenait sans cesse
était comment, quand on a soif, tout le corps réclame de l’eau, et comment on
serait finalement capable de se mettre à plat ventre pour boire dans une flaque en
pleine rue, si on n’avait rien d’autre sous la main.

Il arriva à Bear Street, puis bifurqua sur la piste Hô Chi Minh. Il ralentit alors
le pas, la tête toujours baissée, si bien qu’il avait l’air d’un savant réfléchissant à
quelque problème ardu. La piste Hô Chi Minh n’avait pas été leur propriété
exclusive, à Brian et à lui; des tas d’enfants l’empruntaient en rentrant de l’école,
mais aucun ne semblait y être cet après-midi-là, un peu comme si on l’avait
dégagée exprès pour lui. A mi-chemin de la clairière, il remarqua un papier de
barre chocolatée des Trois Mousquetaires et le ramassa. C’était la seule marque
que Brian aimait - il disait les Trois Musqués - et David ne douta pas que c’était
Brian qui l’avait abandonné là un jour ou deux avant l’accident. Non pas que
Brian ait été habituellement un pollueur, non, dans des circonstances ordinaires,
il glissait les papiers dans sa poche. Mais…

Mais peut-être que quelque chose l’avait poussé à le jeter. Quelque chose qui
savait que je viendrais après que cette voiture l’aurait heurté et propulsé contre
ce mur de brique où il s’est fracassé le crâne, quelque chose qui savait que
j’allais le retrouver et me souvenir de lui.

Il se dit que c’était pure folie, absolument cingliaque, mais peut-être que la
chose la plus cinglée de toutes était qu’il ne pensait pas vraiment que c’était
cingliaque. Ça en aurait tout l’air si on le disait à haute voix, mais dans sa tête,
ça semblait parfaitement logique.

Sans réfléchir à ce qu’il faisait, David glissa le papier rouge et argent dans sa
bouche et savoura les traces de chocolat qui y étaient restées accrochées. Il le fit
les yeux fermés, et sentit de nouvelles larmes sourdre sous ses pau-pières. Quand
il n’y eut plus de chocolat, plus rien d’autre que le goût du papier mouillé, il le
recracha et continua son chemin.

En bordure est de la clairière, un chêne étendait deux grosses branches en


forme de V à environ sept mètres de hauteur. Les garçons n’avaient pas vraiment
osé cons-truire une cabane sur cette fourche accueillante - quel-qu’un aurait pu
la voir et les contraindre à la détruire - mais ils avaient apporté des planches, des
marteaux et des clous un jour d’été, il y avait un an, et ils avaient monté une
plate-forme, qui y était toujours. David et Brian savaient que d’autres gamins
l’utilisaient parfois (ils avaient trouvé des mégots et des canettes de bière sur les
vieilles planches, et même une fois une petite culotte), mais jamais avant le
coucher du soleil, semblait-il, et ils trouvaient plutôt flatteuse l’idée que des
grands utilisent ce qu’ils avaient construit. Les premières prises qu’il fallait saisir
pour grimper étaient assez hautes pour décourager les plus petits.

David monta, les joues mouillées, les yeux gonflés, le goût du chocolat et du
papier mouillé dans la bouche, les hoquets de l’accordéon blanc toujours dans
les oreilles. Il sentait qu’il trouverait un autre signe de Brian sur la plate-forme,
comme le papier des Trois Musqués sur le chemin, mais il n’y avait rien. Juste le
panneau cloué au tronc, celui qui disait POSTE DE GUET VIETCONG, qu ils
avaient placé quelques semaines après avoir terminé la plate-forme. L’idée de ce
nom (comme celui qu’ils avaient donné au sentier) venait d’un vieux film avec
Arnold Schwarzenegger dont David avait oublié le titre. Il s’attendait toujours,
en montant, à découvrir que les grands avaient retiré le panneau, ou bombé
dessus quelque chose du genre FAIS-MOI UNE PIPE, mais personne ne l’avait
jamais fait. Il se disait qu’ils devaient bien l’aimer, eux aussi.

La brise traversait les arbres, rafraîchissant ses joues brûlantes. N’importe


quel autre jour, Brian aurait partagé cette brise avec lui. Ils auraient agité les
jambes dans le vide en parlant, en riant. David se remit à pleurer.

Pourquoi suis-je ici ?

Pas de réponse.

Pourquoi suis-je venu ? Est-ce que quelque chose m’a fait venir ?

Pas de réponse.

Il y a quelqu’un ? Je vous en prie, répondez !


Pas de réponse pendant longtemps… et puis une réponse vint, et David ne
pensa pas qu’il se parlait seulement à lui-même dans sa propre tête, qu’il se
racontait des histoires pour se rassurer. Comme lorsqu’il s’était tenu près de
Brian, la pensée qui lui vint n’était pas la sienne.

Oui avait dit cette voix. Je suis là.

Qui êtes-vous ?

Qui je suis, dit la voix avant de se taire, comme si cela expliquait tout.

David croisa les jambes et s’assit en tailleur au milieu de la plate-forme. Il


ferma les yeux. Il recouvrit ses genoux de ses paumes et ouvrit son esprit autant
qu’il put. Il n’avait aucune idée de ce qu’il pourrait faire d’autre. Il attendit de
cette façon pendant un temps indéterminé entendant les voix lointaines des
enfants qui rentraient chez eux, conscient de formes rouge et noir à l’intérieur de
ses pau-pières quand la brise agitait les branches au-dessus de lui et que des
rayons de soleil passaient sur son visage.

Dis-moi ce que tu veux, demanda-t-il à la voix.

Pas de réponse. La voix ne semblait pas vouloir quoi que ce soit.

Alors, dis-moi quoi faire.

Pas de réponse.

Loin, très loin, il entendit le sifflet retentir à la caserne des pompiers sur
Columbus. Il était cinq heures. Il était assis là-haut, sur sa plate-forme, les yeux
clos, depuis au moins une heure, plutôt deux probablement. Sa mère et son père
avaient dû remarquer qu’il n’était plus dans la cour, ils avaient dû voir le ballon
dans l’herbe. Ils devaient être inquiets. Il les aimait et ne voulait pas les
inquiéter- à un certain niveau il comprenait que la mort imminente de Brian les
frappait aussi durement que lui - mais il ne pouvait pas encore rentrer. Parce
qu’il n’avait pas encore fini.

Tu veux que je prie ? demanda-t-il à la voix. Je vais essayer, si tu veux, mais


je ne sais pas comment - on ne va pas à l’église, et…

La voix l’interrompit, ni fâchée, ni amusée, ni impatiente, ni rien - impossible


de la qualifier:

Tu pries déjà, dit-elle. Oh, merde, la momie nous court après ! Il faut marcher
plus vite.

Je ne sais pas ce que cela veut dire.

Mais si.

Non, je ne sais pas !

« Oui, je sais, gémit-il presque. Oui, je sais, ca veut dire: demande ce


qu’aucun d’eux n’a osé demander, prie pour ce qu’aucun d’eux n’ose évoquer
dans ses prières, c’est ca ? »

Aucune réponse de la voix.

David ouvrit les yeux et l’après-midi le bombarda de la lumière du couchant,


la lueur rouge et or d’octobre. Ses jambes étaient engourdies, et il avait
l’impression de s’éveiller d’un sommeil profond. La beauté sans affecta-tion du
crépuscule le stupéfia, et pendant un moment il eut conscience de faire partie
d’un tout - d’être une cellule de la peau vivante du monde. Il leva les mains de
ses genoux, les retourna et les leva.

« Qu’il aille mieux, dit-il. Dieu, fais qu’il guérisse. Si tu le fais, je ferai
quelque chose pour toi. J’écouterai ce que tu veux et ensuite je le ferai. Je le
promets. »

Il ne ferma pas les yeux mais écouta attentivement, attendant de voir si la voix
avait autre chose à dire. Au début, il sembla que non. Il baissa les mains et tenta
de se lever, grimaça sous l’assaut de milliers d’aiguilles lui pique-tant les jambes
et les talons. Il rit même un peu. Il se retint à une branche, et à cet instant la voix
lui reparla. David écouta, la tête inclinée, se tenant toujours à la branche, sentant
toujours des fourmillements dans ses membres. Puis il hocha la tête. Ils avaient
planté trois clous dans le tronc de l’arbre pour tenir leur pancarte disant POSTE
DE GUET VIETCONG. Depuis, le bois s’était rétracté, et les têtes des clous
rouillés ressortaient un peu. David prit dans sa poche le papier bleu de l’école et
l’accrocha à un des clous. Cela fait, il remua les jambes jusqu’à ce que ses
picote-ments diminuent et descendit de l’arbre.
Il rentra chez lui. Il n’était pas encore dans l’allée menant à la maison que ses
parents bondissaient déjà hors de la cuisine. Ellen Carver s’arrêta sur le seuil, les
mains en visière, alors que Ralph courait presque dans l’allée à sa rencontre. Il le
prit par les épaules.

« Où étais-tu ? Où diable étais-tu, David ?

- Je suis allé me promener. Dans les bois de Bear Street. Je pensais à Brian.

- Mais tu nous as fait une peur bleue ! » dit sa mère.

Kirsten la rejoignit sur le seuil. Elle mangeait un bol de compote et tenait sous
le bras sa poupée préférée, Melissa Chérie.

Même Kirstie était inquiète, n’est-ce pas, chérie ?

- Non, répondit la Puce en continuant de manger.

- Est-ce que tu vas bien ? demanda son père.

- Oui.

- Tu es sûr ?

- Oui. »

Il entra dans la maison, tirant une des nattes de sa soeur au passage. Kirstie
fronça le nez, puis lui sourit.

« Le dîner t’attend. Va te laver les mains », dit sa mère.

Le téléphone se mit à sonner. Elle alla décrocher, puis tendit le combiné à


David qui se dirigeait vers la salle de bains pour se nettoyer les mains; elles
étaient joliment sales - pleines de terre, de sève et de mousse. Il se retourna et vit
sa mère qui tenait le téléphone d’une main tandis que, de l’autre, elle triturait son
tablier. Elle voulut parler, mais d’abord aucun son ne sortit de ses lèvres qui
remuaient. Elle avala sa salive et essaya de nouveau.

« C’est Debbie Ross qui veut te parler. Elle pleure. Je pense que ce doit être
terminé. Pour l’amour de Dieu, sois gentil avec elle. »
David traversa la pièce et prit le combiné. Ce sentiment d’altérité l’avait à
nouveau envahi. Il était certain que sa mère avait au moins en partie raison.
Quelque chose était terminé.

« Allô ? dit-il. Madame Ross ? »

Elle pleurait si fort qu’au début elle ne put parler. Elle essaya, mais rien
d’articulé ne sortit de ses sanglots. Il entendit près d’elle M. Ross qui disait: «
Laisse-moi le faire », et Mme Ross répondit: « Non, ça va. » Il y eut comme le
son d’un klaxon dans l’oreille de David - un peu comme le cri d’une oie affamée
- puis elle dit:

« Brian est réveillé.

- Vraiment ? » dit David.

Ce qu’elle venait de dire le rendait plus heureux qu’il ne l’avait jamais été de
sa vie… et pourtant, il n’était pas du tout surpris.

Est-ce qu’il est mort ? articula silencieusement Ellen près de lui tout en
continuant à triturer son tablier.

Non », répondit David, la main sur le micro pour que seuls sa mère et son père
l’entendent.

C’était sans problème, il avait le temps, Debbie Ross sanglotait à nouveau. Il


se dit qu’elle sangloterait chaque fois qu’elle devrait annoncer la nouvelle, du
moins pendant un temps. Elle ne parviendrait pas à s’en empêcher, parce que
dans son coeur elle avait renoncé à lui.

Est-ce qu’il est mort ? articula de nouveau Ellen.

« Non ! lui dit David un peu irrité, comme si elle était sourde. Pas mort,
vivant. Elle dit qu’il s’est réveillé. »

Son père et sa mère restèrent la bouche ouverte comme des poissons dans un
aquarium. La Puce passa, son bol toujours à la main, le visage baissé vers celui
de sa poupée dans le creux de son bras.

« Je t’avais dit que ça arriverait, dit-elle à Melissa Chérie d’une voix


impérieuse du style on-ne-discute-plus. Est-ce que je ne te l’avais pas dit ?

- Réveillé, articula enfin la mère de David d’une voix altérée. Vivant.

- David, es-tu toujours là ? demanda Mme Ross.

- Oui, dit-il. Je suis là.

- Environ vingt minutes après ton départ, les lignes sur l’écran de l’électro-
encéphalogramme ont commencé à onduler. C’est moi qui l’ai vu la première -
Mark était à la cafétéria pour nous chercher à boire - et j’ai appelé les
infirmières. Elles ne m’ont pas crue ! dit-elle en riant à travers ses larmes. Bien
sûr, qui aurait pu le croire ? Quand j’ai finalement obtenu que quelqu’un vienne
voir, on a appelé le service de maintenance, plutôt qu’un médecin, ça te montre à
quel point ils étaient certains que ça ne pouvait pas arriver ! Ils ont remplacé le
moniteur! As-tu jamais rien entendu de plus incroyable ?

- Oui, c’est fou. »

Ses parents lui parlaient tous les deux silencieusement, maintenant, son père
utilisant également ses mains pour se faire comprendre. David lui trouva l’air
d’un fou dans un asile qui se prend pour un candidat à un jeu télévisé. Il eut
envie de rire. Mais il ne voulait pas tant qu’il était au téléphone, Mme Ross ne
comprendrait pas. Alors il se retourna face au mur.

« Ce n’est que lorsque nous avons vu les mêmes grandes ondulations sur le
nouveau moniteur - plus fortes encore ! - qu’une des infirmières a appelé le Dr
Waslewski. C’est le neurologue. Avant qu’il arrive, Brian a ouvert les yeux et
nous a regardés. Il m’a demandé si j’avais nourri le poisson rouge. J’ai dit que
oui, que le poisson rouge allait bien. Je n’ai pas pleuré, ni rien. J’étais trop
stupéfaite pour pleurer. Et puis le Dr Waslewski est arrivé. Brian avait à nouveau
l’air d’être dans le coma, et je l’ai vu adresser à l’infirmière un coup d’oeil qui
voulait dire ” Pourquoi m’avez-vous dérangé ? ” - tu sais ?

- Bien sûr.

- Mais quand le docteur a frappé dans ses mains près de son oreille, Brian a
rouvert les yeux tout de suite. Tu aurais dû voir la tête du vieux Polonais, David
! dit-elle en éclatant d’un rire grinçant de folle. Et puis… et puis Brian a
chuchoté qu’il avait soif, et il a demandé s’il pouvait avoir d-d-de l’eau. »
Elle s’effondra totalement, sanglotant si fort dans son oreille que David eut
presque mal. Puis le son s’estompa.

« David ? demanda le père de Brian d’une voix pas très assurée non plus mais
sans pleurer, ce qui le soulagea. Tu es toujours là ?

- Bien sûr.

- Brian ne se souvient pas de l’accident, il ne se souvient de rien de ce qui


s’est passé depuis la veille au soir quand il a fait ses devoirs, mais il se souvient
de son nom, de son adresse, de nos noms. Il sait qui est le Président, et il peut
faire des opérations mathématiques simples. Le Dr Waslevski dit qu’il avait déjà
entendu parler de cas semblables, mais que jamais il n’en avait vu un seul. Il a
qualifié ça de ” miracle clinique “. Je ne sais pas si cela veut vraiment dire
quelque chose, ou si c’est une phrase qu’il a toujours rêvé de prononcer, mais je
m’en moque. Je voulais seulement te remercier, David. Et Debbie aussi. Du fond
de nos coeurs.

- Moi ? demanda David, qui tentait de résister à une main bien décidée à le
faire se retourner. De quoi voulez-vous me remercier ?

- De nous avoir ramené Brian. Tu lui as parlé et les lignes ont commencé à
onduler juste après ton départ. Il t’a entendu, David. Il t’a entendu, et il est
revenu.

- Ce n’était pas moi.

David se retourna. Ses parents étaient tous les deux penchés sur lui, leur
visage fou d’espoir, de stupéfaction, de confusion. Sa mère pleurait. Que de
larmes en une seule journée ! Seule la Puce, qui d’ordinaire pleurnichait au
moins six heures sur vingt-quatre, semblait en possession de ses moyens.

« Je sais ce que je sais, dit M. Ross. Je sais ce que j’ai vu, David. »

Il devait parler à ses parents avant qu’ils ne mettent le feu à sa chemise par
pyrokinésie… mais avant, il fallait qu’il demande une chose.

« A quelle heure est-ce qu’il s’est réveillé et vous a parlé du poisson rouge ?
Combien de temps après que les impulsions de son cerveau ont été visibles sur
l’écran ?
- Eh bien, ils ont changé le moniteur… elle te l’a dit… et puis… je ne sais
pas… Si, je sais. Je me souviens d’avoir entendu le sifflet de la caserne des
pompiers sur Columbus juste avant que ça arrive. Il devait être un peu plus de
cinq heures. »

David hocha la tête. Il n’était pas surpris. C’est à cette heure que la voix dans
sa tête lui avait dit Tu pries déjà.

« Est-ce que je peux venir le voir demain ?

- David, s’était exclamé M. Ross en riant, tu peux venir le voir à minuit, si tu


veux ! Pourquoi pas ? Le Dr Waslewski dit qu’il faut qu’on continue à le
stimuler, de toute façon, en lui posant des questions stupides. Je sais de quoi il a
peur-que Brian retombe dans le coma - mais je ne crois pas que cela va arriver, et
toi ?

- Non, dit David. Au revoir, monsieur Ross. »

Il avait raccroché et ses parents lui avaient sauté dessus. Ils voulaient savoir.
Comment c’est arrivé? Que s’est-il passé ? Quel rapport avec toi ?

David ressentit alors le besoin - un besoin d’une puissance incroyable - de


baisser les yeux modestement et de dire: Eh bien, il s’est réveillé, c’est tout ce
que je sais. eh bien… Il marquerait une pause montrant sa réticence, et
ajouterait: M. et Mme Ross pensent qu’il a peut-être entendu ma voix et qu’il a
répondu, mais vous savez combien ils étaient bouleversés. Il n’en faudrait pas
plus pour faire naître une légende. Une partie de lui le savait. Et le voulait. Le
voulait vraiment.

Ce ne fut pas la curieuse voix intérieure-extérieure qui l’arrêta mais une


pensée bien à lui, une pensée plus intuitive que mentale. Si tu récoltes les
lauriers, ça s’arrêtera là.

Qu’est-ce qui s’arrêtera ?

Tout ce qui compte, répondit la voix de l’intuition. Tout ce qui compte.

« David, allez ! insistait son père en lui secouant l’épaule. Nous mourons
d’impatience.
- Brian est réveillé, dit-il en choisissant soigneusement ses mots. Il peut parler,
il se souvient de certaines choses. Le spécialiste du cerveau dit que c’est un
miracle. M. et Mme Ross pensent que j’ai quelque chose à voir avec ça, qu’il
m’a entendu lui parler et qu’il est revenu, mais ce n’est pas le cas. Je lui tenais la
main et il n’était pas là. Jamais de ma vie je n’avais vu ùne personne aussi peu
là. Je ne sais pas ce qui est arrivé, et je m’en moque. Il est réveillé, et c’est tout
ce qui compte pour moi.

- Et c’est tout ce dont tu as besoin de te soucier, mon chéri, dit sa mère en le


serrant dans ses bras.

- J’ai faim, dit-il. Qu’est-ce qu’on mange ? »

Maintenant, il était suspendu dans le noir, aveugle mais pas sourd, écoutant la
voix que le pasteur Gene Martin appelait la petite voix silencieuse de Dieu. Le
pasteur Mar-tin avait écouté attentivement l’histoire de David, pas une seule fois
mais à de nombreuses reprises ces dix derniers mois, et il semblait
particulièrement heureux de la façon dont David racontait ses impressions
pendant la conversation qu’il avait eue avec ses parents après avoir parlé avec
M. Ross.

« Tu avais parfaitement raison, dit le pasteur Martin. Ce n’était pas une autre
voix que tu as entendue à la fin, surtout pas la voix de Dieu… sauf dans le sens
où Dieu nous parle toujours à travers notre conscience. On croit généralement,
David, que la conscience n’est qu’une sorte de censeur, un lieu où sont
engrangées les sanctions sociales mais en fait c’est en soi une sorte d’étranger,
qui nous guide souvent vers les bonnes solutions, même dans des situations qui
dépassent de loin notre comprehension. Tu me suis ?

- Je crois.

- Tu ne savais pas pourquoi il était mal de recueillir les lauriers de la guérison


de ton ami, mais tu n’en avais pas besoin. Satan t’a tenté comme il a tenté
Moïse, mais toi, tu as fait ce que Moïse n’a pas fait, ou n’a pas pu faire: d’abord
tu as compris, et puis tu as résisté.

- Et Moïse ? Qu’est-ce qu’il a fait ? »


Le pasteur Martin lui avait alors raconté comment quand les Israélites qu’il
avait guidés hors d’Égypte eurent soif, Moïse frappa un rocher avec le bâton
d’Aaron et en fit jaillir l’eau. Et quand les Israélites lui demandèrent à qui ils
devaient adresser leurs remerciements, il répondit que c’était à lui. Le pasteur
avait pris une gorgée de thé dans une tasse qui portait l’inscription HEUREUX,
JOYEUX ET LIBRE, sauf que le contenu de la tasse ne sentait pas vraiment le
thé. De l’avis de David, ça sentait plutôt comme le whisky que son père prenait
parfois en regardant les der-nières nouvelles du soir.

« Un tout petit faux pas dans une longue vie beso-gneuse au service du
Seigneur, avait dit le pasteur Martin d’un ton enjoué, mais Dieu lui interdit
l’entrée de la Terre promise à cause de ça. C’est Aaron qui a conduit son peuple
par-delà le fleuve - toute cette vilaine troupe d’ingrats. Moïse s’est probablement
trouvé très isolé. »

Cette conversation avait eu lieu un après-midi de juin. A cette époque, tous


deux se connaissaient assez bien pour être à l’aise ensemble. David avait pris
l’habitude d’aller à l’église le matin, puis de se rendre au presbytère du pasteur
méthodiste le dimanche après-midi et de parler avec lui pendant une heure dans
son bureau. David attendait ces rencontres avec impatience, et Gene Martin
aussi. Il était extrêmement intéressé par cet enfant, qui par moments semblait un
petit garçon ordinaire et tout à coup montrait une maturité exceptionnelle. Et ce
n’était pas tout: il pensait que David Carver avait été touché par Dieu, et que la
main de Dieu était toujours sur lui.

Il était fasciné par l’histoire de Brian Ross, et par la façon dont ce qui était
arrivé à Brian avait poussé David, parfait illettré religieux de cette fin de xxe
siècle, à chercher des réponses… à chercher Dieu. Il avait dit à sa femme que
David était le seul converti honnête qu’il eût jamais vu, et que ce qui était arrivé
à l’ami de David était le seul miracle moderne dont il eût entendu parler et
auquel il pût croire. Brian s’était remis parfaitement, à part une légère
claudication, et les médecins avaient même dit qu’elle pourrait disparaître d’ici
quelques mois.

« Merveilleux, avait répondu Stella Martin. Ce sera un grand réconfort pour le


bébé et moi si notre jeune ami raconte de drôles de choses sur son instruction
religieuse et si tu finis au tribunal, accusé d’attentat à la pudeur sur la personne
d’un mineur. Il faut que tu sois très prudent, Gene - et tu es fou de boire en sa
présence.
- Je ne bois pas en sa présence, répondit le pasteur, soudain très attiré par un
spectacle quelconque de l’autre côté de la fenêtre pour ne pas avoir à regarder sa
femme. Comme pour tout le monde, le Seigneur est mon berger. »

Il continua à voir David le dimanche après-midi. Il n’avait pas encore trente


ans et découvrait le plaisir d’écrire sur une feuille parfaitement blanche. Il ne
cessa pas de verser du Seagram dans son thé, une tradition dominicale à laquelle
il ne voulait pas renoncer, mais il laissa la porte du bureau ouverte chaque fois
que David et lui s’y trouvaient ensemble. La télévision était toujours allumée
pendant leurs conversations, sans le son et sur des chaînes retransmettant les
compétitions sportives - du football la première fois, puis du basket-ball, et du
base-ball.

C’est au cours d’un de ces matches de base-ball sans le son entre les Indians et
les Angels que David réfléchit à l’histoire de Moïse et de l’eau jaillissant du
rocher. Au bout d’un moment il quitta l’écran de télévision des yeux et dit:

« Dieu n’est pas très indulgent, n’est-ce pas ?

- Si, en fait il l’est. Il le faut bien, parce qu’il est tellement exigeant.

- Mais il est cruel, aussi - non ?


- Oui, Dieu est cruel. J’ai du maïs, David, tu veux qu’on fasse du pop-corn ? »

Maintenant, il était suspendu dans le noir, écoutant le Dieu cruel du pasteur


Martin, celui qui avait refusé à Moïse l’entrée dans la Terre de Goshen parce
qu’une fois Moïse avait pris l’oeuvre de Dieu à son propre compte, celui qui
l’avait utilisé d’une certaine façon pour sauver Brian Ross, celui qui avait
ensuite tué sa gentille petite soeur et placé le reste de la famille entre les mains
d’un géant fou qui avait les yeux vides d’un homme dans le coma.

Il y avait d’autres voix, dans ce lieu sombre où il allait quand il priait; il les
entendait fréquemment quand il y était - lointaines en général, comme les voix
parasites qu’on entend en arrière-fond au téléphone, mais parfois plus claires.
Aujourd’hui, l’une d’elles était parfaitement claire:

Si tu veux prier, prie-moi. Pourquoi prierais-tu un Dieu qui tue les petites
soeurs ? Jamais plus tu ne riras en la trouvant tellement drôle, jamais plus tu ne
la chatouilleras jusqu’à ce qu’elle piaille, jamais plus tu ne lui tireras les nattes.
Elle est morte et tes parents et toi êtes en prison. Quand il reviendra, le flic fou, il
vous tuera probablement tous les trois. Et les autres aussi: C’est ce que ton Dieu
a fait et, honnêtement, que peux-tu attendre d’un Dieu qui tue les petites soeurs ?
Il est aussi fou que le flic, si tu y réfléchis bien. Et pourtant tu t’agenouilles
devant lui. Allons, David, saisis ta chance, reprends pied. Prie-moi. Moi au
moins, je ne suis pas fou.

Il n’était pas ébranlé par la voix - pas vraiment, en tout cas. Il l’avait déjà
entendue. La première fois, elle était comme enveloppée dans sa puissante envie
de donner à ses parents l’impression qu’il avait ramené Brian des profondeurs de
son coma. Il l’entendait plus clairement, plus personnellement pendant ses
prières quotidiennes, et cela l’avait troublé, mais quand il en avait parlé au
pasteur Martin, quand il lui avait raconté comment cette voix intervenait
constamment, comme si elle se trouvait sur un autre poste téléphonique, le
pasteur Martin s’était contenté de rire.

« Comme Dieu, Satan nous parle plus clairement lors de nos prières et
pendant que nous méditons. C’est à ces moments que nous sommes le plus
ouverts, le plus récep-tifs, le mieux en contact avec notre pneuma.

- Pneuma ? Qu’est-ce que c’est ?


- L’esprit. Ce qui en toi tend à accomplir le potentiel que Dieu t’a donné et à
atteindre l’éternité. Ce que Dieu et Satan se disputent. »

Il lui avait enseigné quelques mantras à utiliser en de telles circonstances, et


David en fit usage. Vois en moi, sois en moi pensa-t-il encore et encore. Il
attendait que la voix de l’autre faiblisse, mais il avait aussi besoin de surmonter
la douleur. Elle ne cessait de revenir comme une crampe. Penser à ce qui était
arrivé à la Puce lui faisait si profondé- ment mal. Et, oui, il en voulait à Dieu
d’avoir laissé le flic fou la pousser dans l’escalier. Il lui en voulait - non, il le
haïssait. Assis sur son rocher stérile tandis qu’Aaron conduisait les autres par-
delà le fleuve dans le pays du lait et du miel, Moïse avait-il haï Dieu ? Ou bien,
comme l’avait laissé entendre le pasteur Martin, était-il seulement content de les
voir s’éloigner, de ne plus avoir ses nuits éclairéés par les si gênants piliers de
feu ?

Vois en moi Seigneur. Sois en moi Seigneur. Vois en moi sois en moi.

La voix de Satan (si c’était bien la sienne - David ne pouvait l’affirmer)


s’estompa et, pendant un moment, il n’y eut plus que l’obscurité.

Dis-moi quoi faire, Seigneur. Dis-moi ce que tu veux. Et si c’est ta volonté


que nous mourions ici, aide-moi à ne pas perdre du temps avec la colère, ou la
peur, ou les interroga-tions.

Au loin un coyote hurla. Puis plus rien.

Il attendit, essayant de rester ouvert. Toujours rien. Il finit par abandonner et


prononça les mots que le pasteur Martin lui avait appris pour terminer la prière,
les murmurant dans ses mains jointes:

« Seigneur, apprends-moi à m’aider moi-même et aide-moi à me rappeler que


tant que je ne m’aiderai pas moi-même, je ne saurai être utile aux autres. Aide-
moi à ne pas oublier que tu es mon créateur. Je suis ce que tu m’as fait - parfois
le pouce de ta main, parfois la langue dans ta bouche. Fais de moi un vaisseau
qui soit entièrement à ton service. Merci. Amen. »

Il ouvrit les yeux. Comme toujours, il regarda d’abord l’obscurité au centre de


ses mains jointes, et comme toujours, la première chose que cela lui rappela fut
un oeil - un trou comme un oeil. Mais l’oeil de qui ? De Dieu ? Du diable ?
Seulement le sien ?
Il se leva, se retourna lentement et regarda ses parents. Ils le regardaient aussi:
Ellen stupéfaite, Ralph grave.

« Enfin, Dieu soit loué… Est-ce que tu priais vraiment ? lui demanda-t-elle
comme il se taisait. Tu es resté à genoux presque une demi-heure, et j’ai pensé
que tu avais dû t’endormir. Est-ce que tu priais ?

- Oui.

- Tu fais ça tout le temps, ou est-ce une occasion spé- ciale ?

- Je le fais trois fois par jour. Le matin, le soir et une fois entre les deux. Entre
les deux, c’est pour remercier pour les bonnes choses qui m’arrivent et demander
de l’aide pour ce que je ne comprends pas… Il y a toujours plein de choses que
je ne comprends pas, ajouta David avec un petit rire nerveux.

- Ça t’est venu récemment, ou le fais-tu depuis que tu as commencé à te


rendre dans cette église ? »

Elle le regardait toujours avec une perplexité qui mettait David mal à l’aise. A
cause de son oeil au beurre noir-le flic lui avait fait un sacré coquard ! - mais pas
seulement, pas essentiellement à cause de ça. Elle le regardait comme si elle ne
l’avait encore jamais vu.

« Il le fait depuis l’accident de Brian », dit Ralph.

Il leva une main et toucha l’enflure au-dessus de son oeil gauche, grimaça et
laissa retomber sa main. Il regardait David à travers les barreaux, aussi gêné que
son fils.

« Je suis monté te dire bonsoir une fois - quelques jours après le retour de
Brian chez lui - et je t’ai vu à genoux au pied de ton lit. Au début, j’ai cru que
peut-être… enfin, je ne sais pas… que tu faisais autre chose… et puis j’ai
entendu en partie ce que tu disais, et j’ai compris. »

David sourit et se sentit rougir. C’était plutôt absurde, dans ces circonstances,
mais enfin…

« Je parle dans ma tête, maintenant. Je ne bouge même plus les lèvres. Des
copains m’ont entendu marmonner tout seul un jour, en étude, et ils ont pensé
que je devenais gâteux.

- Peut-être qu’il te comprend, mais pas moi, dit Ellen.

- Je parle à Dieu. »

C’était embarrassant, mais peut-être que s’il le disait franchement tout d’un
coup, il n’aurait pas à le répéter.

« C’est ça, la prière, c’est parler à Dieu. Au début on a l’impression de se


parler à soi-même, mais après, ça change.

- Est-ce une chose que tu sais par toi-même, David ? Ou bien est-ce une chose
que t’a dite ton nouveau copain du dimanche ?

- Quelque chose que je sais par moi-même.

- Et est-ce que Dieu te répond ?

- Il arrive que je croie l’entendre, dit David en plon-geant la main dans sa


poche pour toucher la cartouche du bout des doigts. Et une fois, je sais que
c’était lui. Je lui ai demandé de guérir Brian. Quand papa m’a emmené à
l’hôpital, après je suis allé dans les bois de Bear Street, et je suis monté sur la
plate-forme que Brian et moi avons construite dans un arbre, et j’ai demandé à
Dieu de le gué- rir. J’ai dit que s’il le faisait, je lui donnerais une reconnaissance
de dette. Tu sais ce que c’est ?

- Oui, David, je sais ce qu’est une reconnaissance de dette ! Et il a demandé le


remboursement, ton Dieu ?

- Pas encore. Mais quand je me suis levé pour redescendre de l’arbre, Dieu
m’a dit de laisser mon autorisation de sortie à un clou qui sortait de l’écorce, là-
haut. C’était comme s’il voulait que je la rapporte, mais à lui au lieu de Mme
Hardy, au secrétariat. Et autre chose. Il voulait que j’en apprenne autant que je
pourrais sur lui - ce qu’il est, ce qu’il veut, ce qu’il fait, et ce qu’il ne veut pas
faire. Je n’ai pas entendu ça avec des mots, mais j’ai entendu le nom de l’homme
auprès duquel je devais aller: le pasteur Martin. C’est pour ça que je suis allé à
l’église méthodiste. Je ne crois pas que la marque de fabrique compte beaucoup
pour Dieu. Il m’a juste dit d’aller à l’église pour mon coeur et mon âme, et
d’aller voir le pasteur Martin pour mon esprit. Au début, je ne savais même pas
qui était le pasteur Martin.

- Mais si ! protesta Ellen Carver de la voix douce et apaisante de quelqu’un


qui vient de comprendre que son interlocuteur souffre de troubles mentaux. Gene
Martin est venu chez nous deux ou trois ans d’affilée pour collecter des fonds
pour l’aide humanitaire en Afrique.

- C’est vrai ? Je ne l’ai pas vu. J’étais peut-être à l’école.

- Mais non, affirma sa mère. Il venait aux environs de Noël, alors tu ne


pouvais être à l’école. Maintenant écoute-moi, David. Très attentivement. Quand
l’accident de Brian est arrivé, il est possible… Eh bien, je ne sais pas… que tu
aies eu besoin d’une aide extérieure. Alors ton subconscient t’a fourni le seul
nom qu’il connaissait. Le Dieu que tu as entendu dans tes moments de peine
n’était que ton subconscient à la recherche de réponses. Je n’approuvais déjà pas
sa lecture obsessionnelle de la Bible, dit-elle en se tournant vers Ralph, mais
ça… Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de cette histoire de prière ?

- Parce que ca m’a semblé trop intime, dit-il avec un haussement d’épaules et
sans croiser son regard. Et cela ne faisait de mal à personne.

- Oh, non, la prière, c’est formidable ! Sans elle, jamais l’écartèlement ni les
bûchers n’auraient été inventés. »

Elle parlait d’une voix que David avait déjà entendue, une voix nerveuse,
autoritaire, que sa mère adoptait quand elle luttait pour ne pas s’effondrer.
C’était la même que lorsque Brian était à l’hôpital. Elle avait parlé comme ça
pendant plus d’une semaine, même après que Brian se fut rétabli.

Le père de David se détourna d’elle, les mains dans les poches, le regard fixé
par terre. Cela sembla la rendre plus furieuse que jamais. Elle se retourna vers
David, la bouche tremblante, les yeux luisants de larmes.

« Et quel genre de marché a-t-il fait avec toi, ce Dieu merveilleux ? Est-ce que
ça ressemble à un échange de cartes de base-ball avec un de tes copains ? Est-ce
qu’il t’a dit: ” Hé, je t’échange Brian Ross 1984 contre Kirstie Car-ver 1988 ” ?
C’était ça ? Ou plutôt…

- Madame, c’est votre enfant et je ne veux pas m’inter-poser entre vous, mais
pourquoi ne laissez-vous pas tom-ber ? Je crois que vous avez perdu votre petite
fille; j’ai perdu mon mari. Nous avons tous eu une mauvaise jour-née. »

C’était la femme qui avait tiré sur le flic. Elle était assise au bout de son lit de
camp. Ses cheveux noirs lui collaient aux joues comme des ailes désarticulées,
mais ils ne cachaient pas son visage; elle avait l’air en état de choc, brisée et
fatiguée. Surtout fatiguée. David ne se souvenait pas avoir jamais vu des yeux
aussi las.

Il crut un moment que sa mère allait retourner sa rage contre la femme aux
cheveux noirs. Cela ne l’aurait pas surpris; il arrivait qu’elle explose comme une
véritable bombe avec de parfaits étrangers. Il se souvenait d’une fois, il avait
environ six ans, où elle avait pratiquement pulvérisé un candidat aux élections
qui faisait campagne devant le supermarché de leur quartier. Le type avait com-
mis l’erreur tactique d’essayer de lui donner une brochure alors qu’elle avait les
bras chargés de courses et qu’elle était en retard à un rendez-vous. Elle s’était
retournée vers lui comme un fauve, lui avait demandé pour qui il se prenait,
quelles étaient ses convictions, quelle était sa position concernant le déficit
commercial, s’il avait jamais fumé du hasch et s’il soutenait les droits des
femmes. Sur ce dernier point, le type s’était montré enthousiaste: oui, il soutenait
les droits des femmes, avait-il fièrement répondu à Ellen Carver. « Bien,
formidable, parce que je revendique le droit de vous dire de DÉGAGER
IMMÉDIATEMENT ET DE DISPARAITRE DE MON CHEMIN ! » s’était-elle
écriée. Et le pauvre type s’était enfui à toutes jambes. David l’avait compris.
Mais quelque chose dans le visage de la femme aux cheveux noirs (Mary, elle
s’appelle Mary, se dit David) fit changer sa mère d’avis - pour autant qu’elle ait
eu l’intention de la pulvériser.

Elle reporta son regard sur son fils.

« Alors… Un mot du grand D sur la façon dont nous sommes censés sortir
d’ici ? Tu es resté assez longtemps à genoux, tu dois avoir reçu un message, quel
qu’il soit !

- Arrête de le torturer ! rugit Ralph. Arrête ! Est-ce que tu crois être la seule à
souffrir ? »

Elle lui adressa un regard dangereusement méprisant, puis reporta ses yeux sur
David.

« Alors ?
- Non, pas de message.

- Quelqu’un arrive », intervint Mary.

Il y avait une fenêtre derrière son lit de camp. Elle monta sur le lit et essaya de
voir dehors.

« Merde ! Des barreaux et une vitre cathédrale avec du fil de fer dedans ! Mais
je l’entends. »

David l’entendit aussi. Un moteur approchait. Le son enfla soudain, tonitruant,


accompagné d’un crissement de pneus. Il se tourna vers le vieil homme. Celui-ci
haussa les épaules et leva les mains, paumes vers le ciel.

David entendit ce qui pouvait être un cri de douleur, puis un autre. Humain,
cette fois. Il aurait préféré croire que c’était le rugissement du vent dans une
gouttière, mais non, c’était un cri humain.

« Nom de… dit Ralph. Quelqu’un qui hurle à la mort ! C’est le flic, vous
croyez ?

- Seigneur, je l’espère ! s’écria farouchement Mary, toujours debout sur son lit,
s’efforçant de percer le mystère de la fenêtre inutile. J’espère que quelqu’un est
en train d’arracher les poumons de la poitrine de ce fils de salaud ! »

Elle les regarda à tour de rôle. Ses yeux étaient toujours las, mais maintenant
ils brillaient aussi d’excitation.

« C’est peut-être de l’aide. Y avez-vous pensé ? Ce pourrait être de l’aide ! »

Le moteur - pas très proche, mais pas très éloigné non plus - rugit à nouveau.
Les pneus crissèrent, crissèrent comme dans les films et à la télévision, mais
presque jamais dans la vie. Puis il y eut un bruit d’écrasement. Du bois, du
métal, les deux peut-être. Un bref coup de klaxon, comme si quelqu’un avait
touché l’avertisseur par inadvertance. Un hurlement de coyote s’éleva, modulé,
cristallin. Puis un autre, et un autre encore. Les coyotes semblaient se moquer de
l’idée de la femme aux cheveux noirs. Maintenant le moteur approchait encore,
ronronnant calmement, presque comme à l’arrêt.

L’homme aux cheveux blancs était assis au pied de son lit de camp, les mains
serrées l’une contre l’autre entre ses cuisses. Sans lever les yeux de ses mains, il
dit d’une voix aussi craquelée et poussiéreuse que les lacs salés asséchés, au
nord et à l’ouest d’ici:

« Pas la peine d’espérer. C’est que lui. Je reconnais le bruit de son moteur.

- Je refuse de le croire, déclara Ellen Carver.

- Refusez tant que vous voulez. Ça change rien. Je faisais partie de la


commission qu’a voté l’achat d’une nouvelle voiture pour la ville. Juste avant
que se termine mon mandat et que j’arrête la politique, c’était. Je suis allé à
Carson City en novembre, avec Collie et Dick, et on l’a achetée à une vente aux
enchères. Cette voiture-là. J’ai mis la tête sous le capot avant qu’on
surenchérisse, et je l’ai ramenée ici. J’ai fait du cent comme du cent quatre-
vingts à l’heure avec. Je la reconnais, allez, c’est bien elle. »

Et tandis que David se retournait pour regarder le vieil homme, la petite voix
tranquille - celle qu’il avait entendue pour la première fois dans la chambre
d’hôpital de Brian - lui parla. Comme d’habitude, son arrivée fut une surprise, et
les deux mots qu’elle prononça ne furent pas immédiatement intelligibles.

Le savon.

Il entendit ces mots aussi clairement qu’il avait entendu Tu pries déjà quand il
était assis au Poste de guet vietcong avec les yeux fermés.

Le savon.

Il regarda dans le coin de la cellule qu’il partageait avec le vieux monsieur aux
cheveux blancs, au fond à gauche. Il y avait des toilettes à la turque, et à côté un
vieux lavabo en porcelaine taché de rouille. Près du robinet se trouvait un pain
vert de ce qui ne pouvait être que du savon Irish Spring.

Dehors, le son du moteur de la voiture de police de Désolation enfla en


approchant. Un peu plus tard, les coyotes hurlèrent. David pensait de plus en
plus que ces hurlements ressemblaient au rire de fous après que le personnel
aurait déserté l’asile.
La famille Carver avait été trop bouleversée et trop concentrée sur son
ravisseur pour remarquer le chien mort suspendu au panneau de bienvenue à
l’entrée de la ville, mais John Marinville était un observateur professionnel. En
vérité, il eût été difficile maintenant de ne pas voir le chien. Depuis le passage
des Carver, les busards l’avaient trouvé. Ils s’étaient rassemblés sous la carcasse,
les oiseaux les plus laids que Johnny ait jamais vus, l’un tirant la queue du vieux
berger allemand, l’autre déchique-tant une de ses pattes qui pendaient. Le corps
oscillait au bout de la corde qui lui enserrait le cou. Johnny émit un râle de
dégoût.

« Des busards, dit le flic. Bon sang, c’est pas rien ! »

Sa voix s’était considérablement épaissie. Il avait éter-nué deux fois de plus en


chemin, et la seconde fois il y avait des dents dans le sang qui avait giclé de sa
bouche. Johnny ne savait pas ce qui lui arrivait, et il s’en moquait. Il voulait
seulement que ça aille vite.

« Je vais vous dire quelque chose, au sujet des busards, continua le flic. Ils
s’éveillent au sommeil des autres et c’est au ralenti qu’ils veillent. Ils apprennent
en allant où ils doivent aller Vous n’êtes pas d’accord, mon capitaine ?

Un flic fou qui citait des poèmes, c’était d’un sartrien !

« Si vous le dites. »

Il n’avait plus l’intention de s’opposer au flic, s’il pouvait l’éviter. Ce type


semblait se détruire de lui-même, et Johnny voulait être là quand le processus
aboutirait à son terme.

Ils dépassèrent le chien mort et les choses sinistres et pelées qui s’en
repaissaient.

Et les coyotes, Johnny ? Que voulaient-ils ?

Mais il refusait de s’abandonner à la pensée des coyotes qui se tenaient alignés


des deux côtés de la route à intervalles réguliers comme une haie d’honneur, et
puis qui partaient tels des Anges bleus dès que la voiture était pas-sée, retournant
dans le désert comme s’ils avaient la tête en feu et que leur cul la rattrapait.

« Ils pètent, vous savez, dit le flic de sa voix imbibée de sang. Les busards
pètent.

- Non, je ne le savais pas.

- Oui, monsieur. Les seuls oiseaux qui le font. Je vous le dis pour que vous
puissiez le mettre dans votre livre. Chapitre 16 de Voyages avec Harley. »

Johnny se dit que jamais le titre provisoire de ce livre ne lui avait paru aussi
radicalement stupide. La voiture dépassa les bâtiments de la compagnie minière.
Il y avait quelques voitures et quelques camions sur le parking, mais Johnny leur
trouva un air bizarre. Le travail était ter-miné, à cette heure, et depuis longtemps.
Pourquoi ces voitures n’étaient-elles pas devant chez elles ?

« Oui, tout à fait, dit le flic en levant une main comme pour encadrer une
image. Je le vois, maintenant. Chapitre 16: ” Les Busards péteurs de Désolation
“. On dirait le titre d’un roman d’Edgar Rice Burroughs, tu trouves pas ?
Burroughs était un bien meilleur écrivain que toi, et tu sais pourquoi ? Parce
qu’il n’avait pas de prétentions. Il connaissait ses priorités: raconter son histoire,
faire son travail, donner aux gens quelque chose qui les divertisse sans qu’ils se
sentent trop stupides et se garder des journaux à scandale.

- Où m’emmenez-vous ? demanda Johnny en prenant un ton aussi neutre que


possible.

- En prison, répondit le Bd flic de sa voix encombrée. Où tout ce que vous


pourrez braire sera utilisé contre vous en une sorte de croassement. »

Ils passaient maintenant devant un emplacement pour caravanes. Johnny vit


un panneau devant une caravane rouillée au toit déformé et lut:

JE SUIS UN FILS DE PUTE QUI PORTE UN FLINGUE, BOIT DE LA


GNOLE, LIT LA BIBLE ET CASSE DU CLINTON ! LE CHIEN, C’EST
RIEN, FAITES PLUTOT GAFFE A SON PROPRIÉTAIRE !

Bienvenue dans l’enfer de la musique country, se dit Johnny.

Il se pencha en avant, et grimaça quand se réveilla dans son dos la douleur que
le coup du flic lui avait infligée.
« Vous avez besoin d’aide, dit-il en donnant à sa voix un ton gentil et surtout
pas accusateur. Vous vous en rendez bien compte, non ?

- C’est toi qui as besoin d’aide. D’aide spirituelle, physique et littéraire. Tak !
Mais personne ne te viendra en aide, Johnny. T’as bouffé ton dernier déjeuner
littéraire et baisé ta dernière putain d’intello. Tu es seul dans le désert, et tu vas
vivre les plus longs quarante jours et quarante nuits de toute ta vie inutile. »

Ces mots résonnèrent dans sa tête comme le tintement d’une cloche fêlée.
Johnny ferma un moment les yeux, puis les rouvrit. Ils étaient en ville,
maintenant; ils passaient devant l’institut de beauté Gail d’un côté et la
quincaillerie-droguerie de l’autre. Il n’y avait personne sur les trottoirs -
absolument personne. Jamais il n’avait vu de petite ville de l’Ouest très affairée,
mais à ce point, c’était un record. Personne du tout ? Par la vitre du bureau de la
station d’essence Conoco il aperçut un type dans un fauteuil, les pieds sur son
bureau, mais c’était tout. Sauf… devant eux…

Deux animaux traversèrent en trottant ce qui semblait être le seul carrefour de


la ville, passant en diagonale sous les feux. Johnny tenta de se persuader que
c’étaient des chiens, mais ce n’étaient pas des chiens. C’étaient des coyotes.

Ce n’est pas que dans la tête du flic, Johnny, ne te fais pas d’illusions. Il se
passe quelque chose de pas normal, ici. Quelque chose de pas normal du tout.

Alors qu’ils arrivaient au croisement, le flic écrasa la pédale de frein. Johnny,


qui ne s’y attendait pas, fut projeté en avant dans le filet le séparant du siège du
flic. Il se cogna le nez et hurla de nouveau, surpris par l’intensité de la douleur.

Le flic ne lui prêta pas la moindre attention.

« Billy Rancourt ! s’écria-t-il avec ravissement. Bon sang, c’est Billy


Rancourt ! Je me demandais où il se cachait ! Il devait être ivre dans la cave du
Tambour Crevé, je te parie ! Je te le donne en mille ! Billy les Grosses Boules, si
je m’attendais à ça !

- Bon Dieu ! cria Johnny qui venait de constater que son appendice s’était
remis à saigner et dont la voix sonnait à nouveau comme une corne de brume. O
Seigneur, ça fait bal !

- Tais-toi, bébé. Ce que tu peux être douillet ! »


Il recula un peu pour tourner vers l’ouest dans la rue transversale, abaissa sa
vitre et sortit la tête, dévoilant sa nuque qui avait pris la couleur de vieilles
briques noircies par le temps, toute tachée, parcourue de craquelures dont
certaines luisaient de sang.

« Billy ! Oh, Billy Rancourt ! Hé, vieux con ! »

L’extrémité ouest de Désolation avait des allures de zone résidentielle -


poussiéreuse et sans âme, mais peut- être un ou deux degrés au-dessus d’un
camp de caravaning. A travers ses yeux pleins de larmes, Johnny vit un homme
en jean et chapeau de cow-boy au milieu de la rue. Il regardait deux bicyclettes
qui attendaient là, debout sur leurs selles, leurs roues tournant dans le vent. Il y
en avait trois, mais la plus petite - une rose bonbon pour petite fille - était
tombée dans le vent qui fraîchissait. Les roues des deux autres tournaient à toute
vitesse. Le type leva les yeux, vit la voiture, fit un signe hésitant de la main et
s’approcha.

Le flic rentra sa grosse tête carrée. Il se retourna pour regarder Johnny, qui
comprit sur-le-champ que le type ne pouvait avoir bien regardé ce représentant
particulier de la loi. S’il l’avait fait, il aurait pris ses jambes à son cou. La
bouche du flic avait l’aspect rétréci et pincé de lèvres qui n’ont plus de dents
pour les retenir, et du sang coulait aux commissures en filets rouges. Un de ses
yeux était une poche de sang parcourue par une lueur grise qui parfois arrivait à
surnager. Du sang frais couvrait la moitié supé- rieure de sa chemise kaki.

« C’est Billy Rancourt, confia-t-il d’un air joyeux. Il me coupe les cheveux. Je
le cherchais, justement. Il boit un peu », ajouta-t-il sur un ton de confidence.

Puis il se rassit face à la route, passa une vitesse, et appuya violemment sur
l’accélérateur. Le moteur mugit, les pneus crissèrent, Johnny fut projeté contre le
dossier et hurla de surprise. La voiture bondit en avant.

Johnny s’accrocha au filet et se rassit convenablement. Il vit l’homme en jean


et chapeau de cow-boy - Billy Rancourt les Grosses Boules - qui restait planté au
milieu de la route, à trois mètres des bicyclettes, figé, les regardant arriver. Il
sembla enfler à travers le pare-brise de la voiture qui fonçait sur lui, comme par
un effet spécial au cinéma.

«Non! cria Johnny en frappant le filet de la main gauche, derrière la tête du


flic. Non, arrêtez ! Ne faites pas ça! ATTENTION ! »
A la dernière minute, Billy Rancourt comprit et tenta de fuir. Il partit sur sa
droite, vers une maison délabrée der-rière une clôture de bois, mais c’était trop
tard. Il hurla et il y eut un choc quand la voiture le frappa suffisamment fort pour
que la carrosserie tremble. Du sang éclaboussa la clôture et la voiture rebondit
deux fois quand les roues passèrent sur l’homme tombé par terre. Puis la voiture
renversa la clôture. Le grand flic écrasa le frein, s’arrêtant dans la cour de terre
battue de la masure. Johnny fut à nouveau projeté en avant contre le filet, mais
cette fois il eut le temps de lever un bras et de baisser la tête pour pro-téger son
nez.

« Billy, pauvre con ! s’esclaffa le flic. Tak an lah ! »

Billy Rancourt hurla. Johnny se retourna sur son siège et le vit qui rampait tant
bien que mal vers le côté nord de la rue. Mais il ne pouvait pas aller très vite: il
traînait une jambe cassée. On voyait l’empreinte des pneus sur le dos de sa
chemise et sur son jean. Son chapeau de cow-boy gisait sur le trottoir, tourné à
l’envers comme les bicyclettes. Billy Rancourt le heurta du genou, le renversant
sur le côté, et du sang coula sur le bord comme de l’eau. Le sang sortait à flots
de son crâne fendu, de son visage écrabouillé. Il était gravement blessé, mais
bien qu’il ait été percuté de plein fouet, puis qu’on lui ait roulé dessus, il ne
semblait pourtant pas près de mourir. Cela ne surprit pas vraiment Johnny. La
plupart du temps, il en faut beaucoup pour tuer un homme - il l’avait vu à
maintes reprises au Viêt-nam. Des types en vie avec la moitié de la tête
emportée, des types en vie avec leurs boyaux se déversant sur leurs genoux et
attirant les mouches, des types en vie avec leur carotide se vidant entre leurs
doigts sales. Les gens ont en général du mal à mourir. C’est ce qu’il y a de plus
horrible.

« YOUHOUUU ! » hurla le flic.

Il passa la marche arrière. Les pneus crissèrent et descendirent le trottoir en


écrasant le chapeau de cow-boy de Billy Rancourt. Le coffre de la voiture heurta
une des bicyclettes (un sacré choc, qui fissura la lunette arrière), qui disparut un
moment avant de retomber à l’avant sur le capot. Johnny eut le temps de voir
que Billy Rancourt ne rampait plus, qu’il les regardait par-dessus son épaule et
que son visage couvert de sang exprimait une inimaginable résignation. Il n’avait
pas trente ans, se dit Johnny, et il n’est plus. La voiture en marche arrière passa
sur le corps et s’arrêta, comme ca, contre le trottoir d’en face. Le flic actionna le
klaxon du coude, le faisant retentir une fraction de seconde tandis qu’il se
retournait vers l’avant. Devant la voiture, Billy Rancourt gisait à plat ventre dans
une énorme flaque de sang. Un de ses pieds se tordit, puis s’immobilisa.

« Wouah ! Quel carnage ! dit le flic.

- Oui, vous l’avez tué », dit Johnny.

Soudain, il se moquait de ménager ce type, de lui survivre. Il se moquait du


livre, de sa Harley et de l’endroit où pouvait se trouver Steve Ames. Peut-être
plus tard - s’il y avait un plus tard - se préoccuperait-il de ces choses, mais pas
maintenant. Maintenant, alors qu’il était sous le choc, une version ancienne de sa
personne était sortie de quelque recoin à l’intérieur de lui-même, une version
primitive de Johnny Marinville qui se moquait comme d’une guigne du Pulitzer
ou des autres grands prix littéraires, qui n’avait plus la moindre envie de baiser
une actrice, avec ou sans émeraudes.

« Vous l’avez écrasé comme un lapin. Brave garçon ! » dit-il.

Le flic se retourna et le regarda longuement de son oeil valide avant de se


remettre face au pare-brise.

« ” Je te montre la voie de la sagesse, dit-il. Je te conduis dans les sentiers de


la droiture. Si tu marches, ton pas ne sera point gêné, et si tu cours, tu ne
chancelleras point. ” C’est tiré du Livre des Adverbes. Mais je crois que le vieux
Billy a chancelé. Oui, je crois. Il a toujours eu des pieds de plomb. Je crois que
c’était son principal problème. »

Johnny ouvrit la bouche. Ce fut une des très rares fois de toute sa vie où rien
n’en sortit. C’était peut-être aussi bien.

« ” Retiens la leçon, ne t’en dessaisis pas; garde-la, car elle est ta vie. ” C’est
un petit conseil dont vous pourriez tirer profit, monsieur Marinville. Excusez-
moi une mi-nute. »

Il sortit et s’approcha de l’homme mort; ses bottes brillèrent un instant avant


que le vent les recouvre de sable. Il y avait une grosse tache de sang sur le fond
de son pantalon d’uniforme, et quand il se baissa pour soulever feu Billy
Rancourt, Johnny vit encore du sang qui s’écoulait à travers la couture ouverte
sous le bras du flic. Comme s’il transpirait littéralement du sang.
C’est peut-être le cas. C’est probablement le cas. Je crois qu’il est sur le point
d’entrer en état de choc et de saigner à blanc, comme parfois les hémophiles. S’il
n’était pas si incroyablement grand, il serait probablement déjà mort. Tu sais ce
qu’il te reste à faire, n’est-ce pas ?

Oui, bien sûr qu’il le savait. Il avait mauvais caractère, un caractère détestable,
et il semblait que malgré tout ce que ce meurtrier maniaque avait pu lui faire,
cela n’avait pas changé. Il ne lui restait qu’à contrôler ce mauvais caractère. Plus
de plaisanteries, comme il venait d’en faire à l’instant en appelant le flic « brave
garçon ». Cela lui avait valu un regard qu’il n’avait pas aimé du tout. Un regard
dangereux.

Le flic avait transporté le corps de Billy Rancourt de l’autre côté de la route,


passant entre les deux bicyclettes tombées par terre et près de celle dont les roues
tournantes étincelaient dans la lumière du soir. Il écrasa du pied la clôture
défoncée, monta les marches du perron de la maison et rééquilibra son fardeau
pour ouvrir la porte, qui céda sans problème. Johnny n’en fut pas surpris. Les
gens, dans ce coin, ne devaient pas prendre la peine de verrouiller leur porte.

Il va falloir qu’il tue les gens à l’intérieur, se dit-il. C’est pratiquement


automatique.

Mais le flic se contenta de se pencher, de se délester de son fardeau et de


revenir sur le porche. Il referma la porte et s’y essuya les mains, laissant des
traînées de sang sur le linteau. Il était si grand qu’il avait à peine eu besoin de
lever les bras pour l’atteindre. Ce geste provoqua un frisson dans le dos de
Johnny - c’était comme un passage du Livre de l’Exode, instructions à l’Ange de
la Mort de pas-ser… sauf que cet homme était l’Ange de la Mort.

Le flic regagna la voiture, y monta et revint calmement vers le croisement.

« Pourquoi l’avez-vous mis dans cette maison ? demanda Johnny.

- Et qu’est-ce que vous auriez voulu que je fasse ? demanda le flic d’une voix
plus épaisse que jamais - comme s’il se gargarisait à chaque mot. Que je le laisse
aux busards ? J’ai honte de vous, mon capitaine. Vous avez vécu si longtemps
avec des gens soi-disant civilisés que vous commencez à penser comme eux.

- Le chien…
- Un homme n’est pas un chien », dit le flic d’une voix pincée et professorale.

Il tourna à droite au croisement, puis presque immé- diatement à gauche, pour


s’engager sur un parking juste à côté de l’hôtel de ville. Il arrêta le moteur, sortit
et ouvrit la porte arrière droite, ce qui épargna au moins à Johnny la douleur et
l’effort de faire glisser son corps meurtri der-rière le siège affaissé du
conducteur.

« Un poulet n’est pas un repas et un homme n’est pas un chien, Johnny. Pas
même un homme comme toi. Allez, sors de là ! Allez, hop ! »

Johnny sortit. Il fut saisi par le silence. Les bruits qu’il pouvait entendre - le
vent, le crépitement de la poussière alcaline contre le pignon de brique de
l’immeuble des services municipaux, un grincement monotone pas très loin de là
- ne faisaient qu’approfondir ce silence, le transformer en une véritable chape. Il
se déplia, grimaçant de douleur à cause de son dos et de sa jambe, mais il lui
fallait réchauffer le reste de ses muscles gravement ankylosés. Puis il se força à
lever les yeux vers ce qui restait du visage du flic. La taille de l’homme était
intimidante, déran-geante. Ce n’était pas seulement parce que, avec son mètre
quatre-vingt-cinq, Johnny était plus habitué à baisser les yeux vers les gens qu’à
les lever, c’était à cause de la quantité de centimètres qui les séparaient, pas trois
ou quatre, mais au moins quinze. Et puis il y avait la largeur de cet homme.

« Pourquoi ne m’avez-vous pas tué comme ce type, ce Billy ? Ou bien est-ce


que cela n’a aucun sens de poser cette question ? Etes-vous au-delà des pourquoi
?

- Oh, merde, nous sommes tous au-delà des pourquoi, tu le sais bien, toi dit le
flic en découvrant ses dents sanglantes dans un sourire dont Johnny se serait
volontiers passé. Tout ce qui compte… écoute attentivement… c’est que je
pourrais te laisser partir. Tu aimerais ça ? Tu dois bien avoir encore deux livres
aussi stupides qu’inutiles dans la tête, peut-être même une demi-douzaine. Tu
pourrais en écrire quelques-uns avant que résonne le clap de fin tonitruant et que
le coroner qui t’attend au bout de la route t’emmène. Et je suis certain qu’avec
assez de temps, tu pourrais laisser cet intermède derrière toi et te convaincre une
fois de plus que ce que tu fais justifie en quelque sorte ton existence. Est-ce que
ça te plairait, Johnny ? Est-ce que tu aimerais que je te rende ta liberté ? »

Erin go bragh, songea Johnny sans aucune raison, et pendant un instant


cauchemardesque, il crut qu’il allait rire. Mais cela passa vite et il hocha la tête.

« Oui, j’aimerais beaucoup.

- Libre ! Comme l’oiseau hors de sa cage. »

Le flic écarta les bras pour faire une démonstration d’envol, et Johnny vit que
les taches sanglantes sous ses bras s’étaient étendues. Sa chemise d’uniforme
était maintenant écarlate le long de la couture déchirée et presque jusqu’à la
ceinture.

« Oui. »

Non qu’il crût que son nouveau compagnon de jeu eût la moindre intention de
le libérer, oh non ! Mais ledit compagnon de jeu n’allait pas tarder à n’être plus
qu’un morceau de boudin enveloppé dans son uniforme, et s’il pouvait, lui,
rester entier et en bon état jusqu’à ce que cela arrive…

« D’accord. Voilà le marché, caïd: tu me fais une pipe. Tu le fais et je te laisse


partir. Y a pas de lézard. »

Il ouvrit la fermeture à glissière de sa braguette et descendit l’élastique de son


slip. Sortit alors quelque chose qui ressemblait à un serpent blanc mort. Johnny
observa sans surprise le filet de sang qui s’en écoulait. Le flic saignait par tous
les autres orifices, alors ?

« Pour en revenir à la littérature, dit le flic en souriant, cette fellation


particulière rappellera plus Anne Rice qu’Armistead Maupin. Je suggère que tu
suives le conseil de la reine Victoria: ferme les yeux et pense à une tarte aux
fraises. »

Johnny Marinville regarda la bite du maniaque, puis le visage souriant du


maniaque, puis à nouveau sa bite. Il ne savait pas à quoi s’attendait le flic - des
cris, un haut-le- coeur, des larmes, des suppliques mélodramatiques - mais il
savait très clairement qu’il ne ressentait pas ce que le flic voulait qu’il ressente,
ce que le flic pensait probablement qu’il ressentait.

Tu ne sembles pas comprendre que j’ai vu des choses bien pires encore qu’une
bite pissant le sang, et pas seulement au Viêt-nam.
La colère l’envahissait à nouveau, menaçant de le submerger. Oh, merde, bien
sûr, c’était ça. La colère avait toujours été sa drogue préférée, pas le whisky, ni la
coke, ni les filles. La bonne vieille rage. Elle n’avait rien à voir avec ce que le
flic avait sorti de son pantalon, et ça, ce type ne le comprendrait pas. Ce n’était
pas un problème sexuel. Sa fureur tenait au fait que Johnny Marinville n’avait
jamais supporté qu’on lui brandisse quoi que ce soit sous le nez.

« Je vais me mettre à genoux devant vous, si vous vou-lez », dit-il.

Il avait parlé d’une voix douce, mais quelque chose dans le visage du flic
changea - changea vraiment, pour la pre-mière fois. Il sembla soudain sans
expression, sauf l’oeil intact qui se rétrécit, soupçonneux.

« Pourquoi me regardes-tu de cette façon ?. Qu’est-ce qui peut bien te donner


le droit de me regarder comme ça ? Tak !

- Qu’importe la façon dont je te regarde. Écoute-moi, fils de pute: trois


secondes après que j’aurai mis ton rat de braguette dans ma bouche, il se
retrouvera sur le pavé. T’as compris ? Tak ! »

Sur la pointe des pieds, il cracha ce dernier mot au visage du flic, qui un
instant sembla plus que surpris: en état de choc. Puis son expression se crispa en
une crampe de rage, et il poussa Johnny si fort que pendant une seconde il eut
l’impression de voler. Il heurta le bâtiment, vit des étoiles en se cognant la tête
contre la brique, rebondit, et s’étala de tout son long. Toutes ses anciennes
blessures le torturaient, et il y en avait de nouvelles, mais l’expression qu’il avait
vue sur le visage du grand flic en valait la peine. Il leva les yeux pour voir s’il
était toujours là, cherchant à le sonder, un peu comme une abeille buti-nant une
fleur, mais son coeur s’arrêta de battre dans sa poitrine.

Le visage du flic s’était transformé: la peau ressemblait à une couche de fond


de teint, ou de peinture. Irréel. Même l’oeil injecté de sang semblait irréel.
C’était comme s’il y avait, sous celui que Johnny pouvait voir, un autre visage,
repoussant la chair qui le recouvrait, près de sortir. L’oeil du flic se fixa un
moment sur lui, puis sa tête se redressa. Il pointa vers le ciel les quatre doigts de
sa main gauche.

« Tak ah lah, dit-il de sa voix gutturale et gargouillante. Iimoh, can de lach !


On ! On ! »
Il y eut des claquements successifs, comme des vêtements séchant dans le
vent, et une ombre tomba sur le visage de Johnny. Il entendit un cri rauque, pas
vraiment un croassement, puis quelque chose muni d’ailes rugueuses s’abattit
sur lui en émettant à nouveau ce cri inhumain, des serres s’agrippèrent à ses
épaules en se prenant dans les plis de sa chemise, un bec explora son cuir
chevelu.

C’est l’odeur qui apprit à Johnny ce que c’était - une odeur de viande avariée.
Les énormes ailes battirent de chaque côté de son visage tandis que la chose se
stabili-sait, imposant sa puanteur à la bouche et au nez de Johnny, pénétrant en
lui jusqu’à l’étouffer. Il vit le berger allemand au bout de sa corde, oscillant
tandis que les choses pelées et chauves tiraient sa queue et une de ses pattes avec
leur bec. Maintenant, un des charognards était juché sur lui - un qui
apparemment n’avait jamais entendu dire que les busards étaient peureux et
n’attaquaient que les morts - et son bec traçait des sillons dans ses cheveux,
l’égratignait jusqu’au sang.

« Faites-le partir ! » cria-t-il, complètement paralysé.

Il tenta de saisir les grandes ailes battantes, mais n’attrapa qu’une poignée de
plumes. Il n’osait pas ouvrir les yeux, de crainte que le busard ne change
d’objectif et ne s’y attaque.

« Seigneur ! Je vous en supplie, faites-le partir !

- Dans ce cas, est-ce que tu me regarderas comme il faut ? Plus d’insolence ?


Plus d’irrespect ?

- Non ! Non, plus jamais ! »

Il aurait promis n’importe quoi. Ce qui avait bondi du fin fond de lui et injurié
le flic était parti, désormais, l’oiseau l’avait extirpé comme un ver d’un fruit.

« C’est promis ? »

Et l’oiseau qui battait des ailes, criait et lui tirait les cheveux, qui sentait la
viande avariée et les entrailles expo-sées, l’oiseau sur lui le mangeait, le
mangeait vivant.

« Oui ! Oui ! Je vous le promets !


- Va te faire foutre, dit calmement le flic. Va te faire foutre, os pas, avec tes
promesses. Débrouille-toi tout seul. Ou crève. »

Les paupières serrées, à genoux, tête baissée, Johnny chercha l’oiseau à tâtons,
l’attrapa par les ailes à l’endroit où elles se raccordaient au corps et détacha la
bête de sa tête. L’oiseau s’agitait frénétiquement en l’air au-dessus de lui, chiant
des flots blancs que le vent entraînait comme des rubans, criant de sa voix
rauque (sauf que maintenant c’était aussi un cri de douleur), la tête se tordant
d’un côté puis de l’autre. Secoué de sanglots, en proie à un insurmontable
dégoût, Johnny lui arracha une aile et lança le busard contre le mur. L’oiseau le
regarda de ses yeux noirs comme le goudron, ouvrant puis refermant son bec
ensanglanté avec un claquement liquide.

C’est mon sang, salaud, pensa Johnny. Il jeta l’aile qu’il avait arrachée et se
leva. Le busard tenta de le fuir en agitant son unique aile comme une rame, ce
qui souleva du sol poussière et plumes. Il allait atteindre la voiture de police de
Désolation quand Johnny abattit sur lui une de ses bottes de moto, lui brisant le
dos. Les pattes osseuses de l’oiseau s’étalèrent de chaque côté, comme s’il
essayait de faire le grand écart. Johnny se couvrit les yeux de ses mains,
persuadé un instant que son esprit allait se briser comme le dos de l’oiseau.

« Pas mal, dit le flic, tu l’as eu, et bien eu ! Maintenant retourne-toi.

- Non, dit Johnny sans enlever ses mains de ses yeux ni cesser de trembler.

- Retourne-toi !

C’était un ordre à ne pas ignorer. Il se retourna et vit le flic qui pointait à


nouveau quatre doigts vers le ciel. Johnny leva les yeux et vit d’autres busards -
deux douzaines au moins - assis en file sur le mur nord du parking, et qui les
regardaient du haut de leur perchoir.

Tu veux que je les appelle ? demanda le flic d’une voix hypocritement gentille.
Je le peux, tu sais. Les oiseaux sont un de mes passe-temps préférés. Ils te
boufferont vivant, si c’est ce que tu veux.

- N-N-Non. Non, je ne veux pas. »

Il regarda le flic et vit avec soulagement que sa braguette était refermée. Une
tache de sang s’élargissait pourtant sur le devant de son pantalon.
« Quel est le mot magique, Johnny ? »

Pendant un moment - un moment - il n’eut aucune idée de ce que le flic


voulait qu’il dise, puis cela lui revint:

« S’il vous plait.

- Es-tu décidé à te montrer raisonnable ?

- Ou-oui.

- Je n’en suis pas certain, dit le flic comme s’il se parlait à lui-même. Je me
demande… »

Johnny le regardait, sans rien dire, sans colère. Il était vidé de tout, ne restait
qu’un profond engourdissement.

Ce garçon, dit le flic en levant les yeux vers le premier étage de l’immeuble
municipal signalé par quelques fenêtres opacifiées et munies de barreaux. Ce
garçon trouble mon esprit. Je me demande si je ne devrais pas te parler de lui.
Peut-être pourrais-tu me conseiller. »

Le flic croisa les bras, leva les mains et commença à frapper ses clavicules de
ses doigts, comme plus tôt il avait tapoté le volant. Sans quitter Johnny des yeux.

« Ou bien ferais-je mieux de simplement te tuer, Johnny ? Ce serait sans doute


la meilleure chose. Quand tu seras mort, peut-être t’octroieront-ils ce prix Nobel
que tu désires tant. Qu’en penses-tu ? »

Le flic leva la tête vers les busards perchés sur le mur et se mit à rire. Ils lui
répondirent de leur cri rauque et per- çant, et Johnny fut incapable de réprimer
l’idée qui lui vint alors. C’était horrible, parce que c’était très convaincant.

Ils se moquent de lui. Parce que ce n’est pas sa plaisanterie, c’est leur
plaisanterie.

Un coup de vent balaya le parking, faisant tituber Johnny et déplaçant comme


un plumeau l’aile arrachée au busard. La lumière du jour faiblissait - trop vite. Il
regarda vers l’ouest et vit que la poussière soulevée avait voilé les montagnes et
pourrait bien, sous peu, les effacer complè- tement. Le soleil brillait toujours au-
dessus de cette espèce de brume, mais cela ne durerait pas. C’était une tempête
qui se dirigeait vers eux.

Les cinq personnes enfermées dans les cellules - les Car-ver, Mary Jackson et
le vieux monsieur aux cheveux blancs - écoutèrent l’homme crier et les bruits
qui accompagnaient ses cris: impressionnants cris d’oiseaux et battements
d’ailes. Finalement, ils cessèrent. David espérait que personne d’autre n’était
mort, en bas, mais en y réfléchissant, c’était peu probable.

« Comment avez-vous dit qu’il s’appelait ? demanda Mary.

- Collie Entragian, répondit le vieil homme que les cris semblaient avoir
épuisé. C’est le diminutif de Collier. Il est arrivé d’une ville minière du
Wyoming il y a, oh, une quin-zaine d’années. A peine sorti de l’adolescence, il
était. Il voulait faire policier, mais il y est pas arrivé, alors il a travaillé pour la
compagnie Diablo, au puits. Il était là quand Diablo s’est préparé à plier bagage.
Il était de l’équipe de fermeture, si je me souviens bien.

- Il nous a dit, à Peter et moi, que la mine était ouverte. »

Le vieil homme secoua la tête, d’épuisement ou d’exas-pération, au choix.

La vieille chinoise est pas épuisée, mais ils ont tort. C’est vrai qu’ils sont
revenus s’agiter dans le coin, mais ils en sortiront pas une once - ils vont juste
perdre l’argent des investisseurs et puis la refermer. Personne en sera plus
content que Jim Reed. Il en a marre des bagarres d’ivrognes. On sera tous
contents quand ils quitteront à nouveau la vieille chinoise. Elle est hantée, c’est
ce que pensent les ignorants par ici… et je suis l’un d’eux.

- Qui est Jim Reed ? demanda Ralph.

- Le chef de la police urbaine. Ce qu’on appellerait un commissaire de police


dans une grande ville, mais on n’est plus que deux cents à Désolation, de nos
jours. Jim avait deux adjoints à plein temps: Dave Pearson et Collie. Personne
pensait que Collie resterait dans le coin quand Dia-blo a plié bagage, mais il est
resté. Il était pas marié, il avait une pension d’invalidité. Il a traîné dans le coin
un moment, il faisait des petits boulots, et puis Jim a commencé à lui donner du
travail. Il se débrouillait bien, alors le conseil municipal a accepté la
recommandation de Jim, et ils l’ont engagé à plein temps en 91.

- Trois types, ça semble beaucoup pour une si petite ville, objecta Ralph.

- Pas faux. Mais on a de l’argent de Washington, l’aide aux zones rurales


sinistrées, et puis on a décroché un contrat avec le comté de Sedalia pour faire
respecter l’ordre dans la région: excès de vitesse, conduite en état d’ivresse, tout
ca.

Des coyotes hurlèrent au-dehors, et le vent qui fraîchissait amplifia leur Cri.

« Pourquoi est-ce qu’il a une pension d’invalidité ? demanda Mary. Un


problème d’ordre mental ?

- Non. Le camion qu’il conduisait s’est retourné à la mine - la chinoise. Juste


avant que les gens de Diablo y renoncent, c’était. Il s’est éclaté le genou. Il s’est
bien remis, mais il boitait, on pouvait pas le nier.

- Alors ce n’est pas lui », affirma Mary.

Le vieil homme la regarda, ses sourcils broussailleux levés.

« L’homme qui a tué mon mari ne boite pas.

- Non, reconnut le vieil homme avec une sorte de séré- nité. Non, il boite pas.
Mais c’est bien Collie. Je l’ai vu presque tous les jours depuis quinze ans, je lui
ai payé des coups au Tambour Crevé et il m’en a payé quelques-uns à son tour à
la Chope. C’était un de ceux qui sont venus à la clinique quand il y a eu ce casse.
Il a pris des photos et il a relevé les empreintes. Ils cherchaient peut-être de la
drogue, mais j’en sais rien. On les a jamais pris.

- Etes-vous médecin, monsieur ? demanda David.

- Vétérinaire. Tom Billingsley, je m’appelle. »

Il tendit une grande main usée pour serrer la petite main gênée de David.

En bas, une porte s’ouvrit brutalement.

« Nous y voilà, Grand John ! dit le flic dont la voix joviale gagna le haut de
l’escalier. Ta chambre t’attend ! Ta chambre ? Bon sang, un véritable
appartement professionnel ! Monte ! On a oublié le traitement de texte, mais on
t’a laissé des murs formidables et quelques pensées profondes comme SUCE
MA BITE et J’AI BAISÉ TA SOEUR pour que l’inspiration te manque pas. »

Tom Billingsley regarda en direction de la porte qui donnait sur l’escalier, puis
reporta les yeux sur David. Il parla assez fort pour que les autres entendent mais
c’était bien David qu’il regardait, c’était à lui qu’il semblait vouloir s’adresser.

« Je vais te dire quelque chose d’autre: il est plus grand.

- Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda David qui pourtant avait
l’impression de savoir.

- Ce que j’ai dit. Collie a jamais été un avorton - il faisait son mètre quatre-
vingt-dix passé, je dirais, et pesait dans les cent vingt kilos. Mais maintenant… »

Il jeta un nouveau coup d’oeil vers la porte, vers le son qui approchait, vers le
bruit de pas. Deux paires de pieds. Puis il reporta ses yeux sur David.

« Je dirais qu’il a pris dix centimètres de plus, pas toi ? Et bien trente kilos.

- C’est de la folie ! s’écria Ellen. C’est complètement idiot !

- Oui, madame, admit le vétérinaire aux cheveux blancs. Mais c’est vrai. »

La porte s’ouvrit toute grande et un homme au visage ensanglanté et dont les


longs cheveux gris étaient aussi maculés de sang fut projeté dans la pièce. Il ne
la traversa pas avec la grâce de ballerine de Mary Jackson, mais tré- bucha
jusqu’au milieu avant de tomber à genoux, les mains en avant pour éviter de
heurter le bureau. L’homme qui le suivait était celui qui les avait tous amenés ici,
et pourtant ce n’était pas lui: c’était une sorte de gorgone sanglante, une créature
qui semblait se désintégrer devant leurs yeux.

Il les regarda à tour de rôle, caché derrière le rempart en décomposition de son


visage, la bouche ouverte en un large sourire sans dents.

« Regardez-nous un peu ! dit-il d’une voix épaisse et sentimentale. Regardez-


nous ! Seigneur ! Quelle belle grande famille heureuse ! » DEUXIEME PARTIE
Désolation: de ces silences quelque chose peut s’élever

Chapitre 1

« Steve ?

- Quoi ?

- Est-ce que tu vois ce que je vois ? »

Elle pointait le doigt par la vitre, en direction de l’ouest. « Qu’est-ce que tu crois
que c’est ?

- Du sable, dit-elle, du sable et du vent.

- Oui. C’est ce que je dirais aussi.

- Arrête-toi une minute, tu veux bien ?

- … Juste une minute », accorda-t-il après lui avoir jeté un regard


interrogateur.

Steve Ames arrêta le Ryder sur le côté de la route qui conduisait, au sud de la
nationale 50, à la ville appelée Désolation. Ils l’avaient trouvée sans aucun
problème. Il était maintenant derrière le volant et regardait Cynthia Smith, qui
l’avait émoustillé malgré son malaise en l’appelant son gentil nouvel ami. Elle
ne regardait pas son gentil nouvel ami, pour l’instant; elle regardait son T-shirt à
l’effigie de Peter Tosh et tirait dessus nerveusement.

« Je suis une fille plutôt réaliste, dit-elle. Un peu médium, mais je garde quand
même la tête froide. Tu me crois ?

- Oui.

- Et j’ai l’esprit pratique. Est-ce que tu le crois aussi ?

- Bien sûr.
- C’est pour ça que je me suis moquée de ton intuition, ou je ne sais quoi.
Mais tu pensais qu’on trouverait quelque chose sur cette route, et c’était vrai.

- Oui.

- Alors, c’était une bonne intuition.

- Où veux-tu en venir ? Mon patron…

- Oui. Ton patron, ton patron, ton patron. Je sais que tu penses à lui, et que
c’est même pratiquement tout ce à quoi tu penses, et ça m’inquiète. Parce que
j’ai un mauvais pressentiment à ce propos, Steve. Une mauvaise intuition. »

Il la regarda. Lentement, avec réticence, elle leva la tête et le regarda aussi. Ce


qu’il vit dans ses yeux lui fit mal: c’était l’éclat terne de la peur.

« Qu’est-ce qu’il y a ? De quoi as-tu peur ?

- J’en sais rien.

- Écoute, Cynthia… On va trouver un flic - ou au moins une cabine


téléphonique - et signaler la disparition de Johnny. Et aussi d’une certaine
famille Carver.

- Quand même…

- Ne t’inquiète pas. Je serai prudent. Je te le promets.

- Tu veux bien essayer encore le numéro de la police sur ton téléphone


cellulaire ? » lui demanda-t-elle d’une petite voix flûtée qui ne ressemblait guère
à sa voix habituelle.

Il s’exécuta, pour lui faire plaisir, sans rien espérer, et il ne fut pas déçu: rien.
Pas même une voix de robot, cette fois. Il ne savait pas trop, mais il pensait que
la tempête de sable (ou la tempête de poussière - il ignorait quel nom on donnait
à ce phénomène par ici) qui approchait pouvait bien être à l’origine de ce
mauvais fonctionnement.

Désolé, ça ne marche pas, dit-il. Tu veux essayer ? Tu auras peut-être plus de


chance. Le doigté féminin, tu sais. »
Elle secoua la tête.

« Mais est-ce que toi tu sens quelque chose ? »

Il soupira. Oui, il sentait quelque chose. Cela lui rappelait ce qu’il ressentait
parfois au début de sa puberté, au Texas. L’été de ses treize ans avait été le plus
long, le plus doux, le plus étrange de sa vie. Vers la fin août, les orages du soir
balayaient souvent la région - des convulsions brèves mais sauvages que les
vieux cow-boys appellent des « cuites ». Cette année-là (l’année où, à la radio,
une chanson sur deux semblait être des Bee Gees), les minutes pré- cédant ces
orages - le ciel noir, l’air immobile, le tonnerre qui claquait, les éclairs qui
s’abattaient sur la prairie comme des fourchettes sur une viande dure - l’avaient
excité comme jamais plus depuis. Il avait l’impression que ses yeux étaient des
ampoules électriques dans des douilles chromées, son estomac roulait, son pénis
se gor-geait de sang et se dressait, dur comme une poignée de casserole. Un
sentiment d’extase terrifiée l’envahissait, l’impression que le monde allait lui
révéler un grand secret, qu’il allait jouer une carte spéciale. En fin de compte,
bien sûr, il n’y avait jamais eu de révélation (tout au plus celle des mystères de la
masturbation, un an plus tard), juste de la pluie. Il ressentait la même chose
maintenant, sauf qu’il n’y avait pas d’érection, pas de chair de poule, pas
d’extase, et pas de terreur, pas vraiment. Depuis que Cynthia avait retrouvé le
casque de moto du patron, il sentait une sorte de menace latente, l’impression
que les choses avaient mal tourné et qu’elles ne tarderaient pas à empirer.
Jusqu’à ce que Cynthia lui parle, il avait réussi à ignorer ce sentiment. Comme
un gosse, il avait probablement juste réagi au changement de pression de l’air
avant l’orage, ou à l’électricité dans l’air, ou à quelque autre phé- nomène
naturel. On ne pouvait douter de l’approche de l’orage. Alors c’était
probablement la même chose, du « déjà-vu » comme on dit, une appréhension
parfaitement compréhensible. Pourtant…

« Oui, d’accord, je sens bien quelque chose. Mais qu’est-ce qu’on y peut ? Tu
veux qu’on fasse demi-tour ?

- Non, on ne peut pas faire ça. Sois seulement prudent, d’accord ? »

Une rafale de vent secoua le Ryder. Un nuage de sable ambré traversa la route,
la transformant sur le coup en une sorte de mirage.

« D’accord, mais tu dois m’aider. »


Il remit le camion en marche. Le soleil couchant avait atteint le sable, à
l’ouest, et son arc inférieur avait viré au rouge sang.

« Oh, oui, dit-elle avec une grimace quand une nouvelle rafale agressa le
camion. Tu peux compter sur moi. »

Le flic sanglant enferma le nouveau venu dans la cellule contiguë à celle de


David Carver et Tom Billingsley. Cela fait, il tourna lentement les talons et
décrivit un cercle entier, son visage sanguinolent et à demi pelé affichant un air
solennel et contemplatif. Puis il fouilla dans sa poche et en ressortit son
trousseau, dont il choisit la même clé qu’avant - carrée, avec la bande
magnétique noire dessus, remarqua David, qui conclut que ce devait être un
passe-partout.

« Un petit cochon pendu au plafond; il prend un tou-riste par son ptit menton.
»

Il s’approcha de la cellule des parents de David, qui reculèrent, enlacés à


nouveau.

« Laissez-les tranquilles ! » cria David, inquiet.

Billingsley lui prit le bras, mais David se libéra.

« Vous m’entendez ? Laissez-les tranquilles !

- Rêve toujours, chiard », dit Collie Entragian.

Il introduisit la clé dans la serrure de la cellule et il y eut un petit déclic quand


le pêne se rétracta. Il ouvrit la porte. « Bonne nouvelle, Ellie chérie - ta garde à
vue est termi-née. Sors de là. »

Ellen secoua la tête. L’ombre s’épaississait maintenant dans la prison et son


visage ressortait, pâle comme du papier. Ralph l’entoura de son autre bras et la
repoussa plus loin encore vers le fond.

« N’en avez-vous pas encore fait assez à notre famille ? demanda-t-il.


- En un mot: non, dit Entragian. » Il tira son pistolet de la taille d’un canon, le
pointa sur Ralph et l’arma. « Tu sors d’ici immédiatement, ma petite dame, sinon
je loge une balle entre les deux yeux de cet étalon sans couilles Tu préfères que
sa cervelle soit dans son crâne ou en train de sécher sur le mur ? Pour moi, c’est
indifférent. »

Seigneur, fais qu’il abandonne, pria David. Je t’en prie, fais qu’il abandonne.
Si tu as pu ramenerBrian d’où il était, tu peux bien faire ça. Tu peux le faire
renoncer. Seigneur Dieu, je t’en supplie, ne le laisse pas emmener ma mère !

Ellen repoussait les mains de Ralph et tentait de s’écar-ter de lui.

« Ellie, non !

- Il le faut. Ne le vois-tu pas ? »

Ralph laissa ses mains retomber. Entragian abaissa le chien de son


automatique, qu’il remit dans son étui. Il ten-dit une main vers Ellen, comme s’il
l’invitait à danser au bal. Et elle s’approcha de lui. Quand elle ouvrit la bouche
sa voix était très basse. David savait qu’elle disait quelqué chose qu’elle ne
voulait pas qu’il entende, mais il avait de bonnes oreilles.

« Si vous voulez… ça, emmenez-moi quelque part où mon fils ne puisse le


voir.

- Ne t’en fais pas, répondit Entragian de la même voix de conspirateur. Je ne


veux pas… ça. Surtout pas de… toi. Viens. »

Il referma la porte de la cellule d’un claquement sec et la secoua pour


s’assurer qu’elle était bien verrouillée avant d’entraîner la mère de David vers le
fond de la pièce.

« Maman ! cria David en saisissant ses barreaux pour les secouer, réussissant
seulement à faire trembler la porte. Maman, non ! Laissez-la tranquille, salaud !
LAISSEZ MA MERE TRANQUILLE !

- Ne t’en fais pas, David, je reviendrai, ne t’en fais pas pour moi. »

Elle avait dit cela d’une voix douce et presque sans inflexion qui lui fit très
peur. C’était comme si elle était déjà partie. Ou comme si le flic l’avait
hypnotisée juste en lui touchant le bras.

« Non ! Papa, arrête-le ! Arrête-le ! »

Dans son coeur grandissait une certitude: si l’énorme flic sanglant emmenait
sa mère hors de cette pièce, jamais plus ils ne la reverraient.

« David… »

Ralph fit deux pas trébuchants en arrière et s’effondra sur le lit de camp, les
mains sur le visage. Il se mit à pleurer.

« J’en prendrai bien soin, David, ne t’en fais pas », dit Entragian.

Il s’était arrêté à la porte, tenant toujours Ellen Carver par le bras. Il souriait
de sa bouche aux rares dents rouges de sang.

« Je suis un type sensible, le genre Route de Madison sans appareil photo.

- Si vous lui faites du mal, vous le regretterez », dit David.

Le sourire du flic disparut, laissant la place à une colère quelque peu outragée.

« Je lui ferai peut-être du mal… mais j’en doute. Sincè- rement. Tu es du


genre à prier, hein, David ? »

David le regarda sans broncher.

« Oui, je le sais. Tu as la tête à ça. Bon sang de bon Dieu, tu as les yeux… et
une bouche à marmonner. Une grenouille de bénitier en T-shirt de base-ball !
Putain ! »

Il rapprocha sa tête de celle d’Ellen et regarda sournoisement à travers ses


cheveux.

« Prie tant que tu veux, David, mais ne t’attends pas à des résultats. Ton Dieu
n’est pas là, pas plus qu’il n’était avec Jésus quand Jésus mourait sur la croix
avec des mouches dans les yeux. Tak ! »

Ellen le vit monter l’escalier. Elle cria et essaya de reculer, mais Entragian la
retint sur place. Le coyote se glissa dans la pièce. Il ne regarda même pas la
femme qui criait, le bras pincé dans la poigne du flic, et gagna calmement le
centre de la pièce, où il s’arrêta. Il tourna alors la tête et posa ses yeux jaunes
d’animal empaillé sur Entragian.

« Ah lah », dit le flic.

Il lâcha le bras d’Ellen juste le temps de frapper de sa main droite le dos de sa


main gauche, un geste rapide qui rappela à David une pierre plate ricochant sur
la surface d’un lac.

« Him en tow. »

Le coyote s’assit.

« Il est rapide, dit Entragian qui s’adressait apparemment à tous mais regardait
David. Je ne plaisante pas, il est vraiment rapide. Plus rapide que la plupart des
chiens. Sortez une main ou un pied de votre cellule et il l’aura arraché avant que
vous compreniez que vous ne l’avez plus. Je vous le garantis.

- Laissez ma mère tranquille.

- Gamin, dit Entragian d’un ton de regret, je vais enfoncer un pieu dans le con
de ta mère et je la ferai tourner jusqu’à ce qu’elle prenne feu, si je veux, et ce
n’est pas toi qui m’arrêteras. Après, je reviendrai te chercher, toi. »

Il sortit en tirant la mère de David derrière lui.

Le silence de la pièce n’était brisé que par les sanglots de Ralph Carver et par
le halètement du coyote qui regardait David de ses yeux désagréablement
intelligents. Des petites gouttes de salive tombaient du bout de sa langue comme
d’un tuyau qui fuit.

« Courage, mon garçon, dit l’homme aux cheveux gris tombant sur les épaules
et qui avait l’air d’être davantage habitué à recevoir des encouragements qu’à en
prodiguer. Tu l’as vu: il souffre d’hémorragie interne, il perd ses dents, un de ses
yeux sort carrément de son orbite. Il ne peut pas en avoir pour bien longtemps.

- Ca ne lui prendra pas longtemps pour tuer ma mère, s’il le décide, répondit
David. Il a déjà tué ma petite soeur. Il l’a poussée dans l’escalier et lui a cassé…
cassé le c-c-cou. »

Ses yeux s’emplirent de larmes, qu’il ravala. Ce n’était pas le moment.

« Oui, mais… », commença l’homme aux cheveux gris.

David se surprit à se souvenir d’un échange avec le flic quand ils étaient en
route vers sa ville - quand ils pensaient encore que le flic était sain d’esprit,
normal, qu’il voulait seulement les aider. Il lui avait demandé comment il
connaissait leur nom, et le flic avait répondu qu’il l’avait lu sur la plaque au-
dessus de la table. C’était une bonne réponse, parce qu’il y avait bien une plaque
portant leur nom au-dessus de la table… mais Entragian n’aurait jamais pu la
voir de là où il se tenait, au pied des marches menant à leur van. J’ai des yeux
d’aigle, David, avait-il dit, des yeux qui voient la vérité de loin.

Ralph Carver s’approcha lentement de la grille de sa cellule, traînant presque


les pieds. Il avait les yeux injectés de sang, les paupières gonflées, le visage
ravagé. Pendant un instant, David se sentit presque aveuglé par la rage, saisi du
désir de crier: Tout est de ta faute ! C’est de ta faute si la Puce est morte ! De ta
faute s’il a emmené maman pour la tuer ou la violer ! Toi et ton casino ! Toi et
tes stupides idées de vacances ! C’est toi qu’il aurait dû emmener, papa, oui, toi !
Arrête, David, pensa-t-il avec la voix de Gene Martin. C’est exactement ce qu’il
veut que tu penses.

Il ? Le flic, Entragian ? était-ce bien à lui que la voix faisait référence ? Et que
voulait-il qu’il pense ? De toute façon, qu’est-ce que ca pouvait lui faire, ce qu’il
pensait ?

« Regardez ce coyote, dit Ralph. Comment a-t-il pu l’appeler ici comme ça ?


Et pourquoi reste-t-il ? »

Le coyote se tourna vers la voix de Ralph, puis regarda Mary avant de


ramener les yeux sur David. Il haletait toujours. La salive tombait sur le
plancher, où se formait une petite flaque.

« Il les a dressés, dit l’homme aux cheveux gris. Comme les oiseaux. Il a des
busards apprivoisés dehors. J’en ai tué un. Je l’ai écrasé… Une espèce de
saloperie toute déchar-née.
- Non, dit Mary.

- Non, renchérit Billingsley. Je suis sûr que ces coyotes peuvent être
apprivoisés, mais ce n’est pas le cas.

- Bien sûr que si ! rétorqua l’homme aux cheveux gris.

- Ce flic, dit David, M. Billingsley dit qu’il est plus grand qu’avant. De dix
centimètres au moins.

- C’est insensé ! dit l’homme aux cheveux gris en sortant d’une poche de son
blouson de motard un rouleau de bonbons à la menthe.

- Quel est votre nom, monsieur ? demanda Ralph.

- Marinville. Johnny Marinville. Je suis…

- Vous êtes aveugle si vous ne voyez pas qu’il se passe ici quelque chose de
terrifiant et qui sort tout à fait de l’ordinaire.

- Je n’ai pas dit que ce n’était pas terrifiant, et je n’ai certainement pas dit que
c’était ordinaire. »

L’homme aux cheveux gris continua à parler, mais la voix extérieure se fit
entendre à nouveau, et David n’écouta pas la suite de leur conversation.

Le savon, David, le savon.

Il le regarda - le pain vert Irish Spring près du robinet - et pensa à Entragian


disant Je reviendrai te chercher, toi.

Le savon.

Soudain, il comprit… ou crut avoir compris, espéra avoir compris.

Pourvu que j’aie raison, j’ai intérêt, sinon…

Il portait un T-shirt des Cleveland Indians. Il le retira et le laissa tomber près


de la porte de sa cellule. En levant les yeux, il vit que le coyote le regardait. Ses
oreilles déchiquetées étaient dressées à nouveau, et David crut entendre un
grondement monter au fond de sa gorge.
« David ? demanda son père. Qu’est-ce que tu fais ? »

Sans répondre, il s’assit au pied du lit de camp, retira ses chaussures et les jeta
vers son T-shirt. Maintenant, cela ne faisait plus aucun doute: le coyote grognait
bien, comme s’il devinait ce qu’il envisageait de faire, comme s’il s’apprêtait à
l’en empêcher.

Ne sois pas idiot, bien sûr qu’il a l’intention de t’arrêter si tu essaies, pourquoi
le flic l’aurait-il laissé ici, sinon ? Il ne te reste plus qu’à avoir confiance. Tu as
besoin de confiance et de foi.

« J’ai foi en Dieu qui me protégera », murmura-t-il. Il se leva, défit sa


ceinture, puis marqua une pause, le doigt sur le premier bouton de son jean.

« Madame ? Madame Jackson ? Je me demandais, dit David en se sentant


rougir sous le regard de Mary, je me demandais si ça vous ennuierait de vous
retourner. Il faut que je retire mon pantalon, et je crois qu’il vaut mieux que je
retire aussi mon slip.

- Mais au nom de Dieu, qu’est-ce qui te passe par la tête ? demanda son père
dont la voix trahissait la panique. Quoi que ce soit, je te l’interdis !
Catégoriquement ! »

David ne répondit pas et regarda Mary. Il la regarda aussi fixement que le


coyote le regardait, lui. Elle lui rendit son regard un moment, puis, sans un mot,
se retourna. L’homme au blouson de motard s’assit sur son lit de camp, croquant
sa pastille en le regardant. David était pudique, comme presque tous les gamins
de onze ans, et ce regard le gênait… mais comme il s’en était déjà fait la
remarque, ce n’était pas le moment de se conduire comme un idiot. Il regarda
une nouvelle fois le savon Irish Spring, puis descendit pantalon et slip.

« Joli ! dit Cynthia. C’est vraiment chouette. - Quoi ? » demanda Steve. Il était
penché sur le volant pour mieux voir la route, maintenant de plus en plus
envahie de sable et de broussailles. Conduire devenait dangereux.

« Le panneau. Tu as vu ? »

Il regarda. Le panneau, qui disait à l origine: L’ÉGLISE ET LES


ORGANISATIONS CIVIQUES DE DÉSOLATION VOUS SOUHAITENT LA
BIENVENUE ! avait été modifié à la peinture en bombe. On y lisait maintenant:
LES CHIENS MORTS DE DÉSOLATION VOUS SOUHAITENT LA
BIENVENUE ! Une corde attachée à une extrémité se balançait dans le vent,
mais le vieux berger allemand n’y était plus. Les busards en avaient prélevé leur
part, puis les coyotes étaient venus. Affames et pas gênés du tout de manger un
cousin germain, ils avaient coupé la corde et emporté plus loin la carcasse du
chien, ne s’interrompant en route que pour se battre entre eux. Le peu qu’il en
restait - essentiellement des os et des griffes - gisait sur la colline toute proche.
Le vent aurait tôt fait de le recouvrir de sable.

« Eh bien, dit Steve, les gens du coin m’ont l’air d’avoir le sens de l’humour.

- Certainement. Arrête-toi ici. »

Elle montrait un baraquement au toit rouillé qui portait un panneau indiquant:


COMPAGNIE MINIERE DE DÉSOLATION. A côté, il y avait une aire de
stationnement, avec quelques voitures et des camions.

Il s’arrêta mais n’entra pas dans le parking, pas encore. Le vent soufflait sans
interruption, maintenant. A l’ouest, le soleil n’était plus qu’un disque rouge-
orangé suspendu au-dessus des monts Desatoya, aussi plat et coloré qu’une
photo de la planète Jupiter. Tout près, Steve entendit un tink-tink-tink-tink rapide
et régulier, peut-être le bruit d’un filin heurtant une hampe de drapeau.

« Qu’est-ce que tu veux faire ? lui demanda-t-il.

- On pourrait appeler la police d’ici. Il y a du monde: tu vois les lumières ? »

Il regarda la cabane et aperçut cinq ou six rectangles dorés à l’arrière du


bâtiment. Dans la pénombre ensablée, on aurait dit les fenêtres éclairées d’un
wagon de chemin de fer. Il regarda Cynthia et haussa les épaules.

« Pourquoi d’ici, alors qu’on peut aller jusqu’au poste de police ? Le centre de
ce bled ne doit plus être loin. »

Elle se passa une main sur le front comme si elle était fatiguée au point
d’avoir mal à la tête.

« Tu as dit que tu serais prudent, et je t’ai promis de t’aider à être prudent.


C’est ce que j’essaie de faire. Je pré- férerais voir comment les choses se
présentent avant que quelqu’un en uniforme me fasse asseoir sur une chaise et
me mitraille de questions. Et ne me demande pas pourquoi: je ne le sais pas
vraiment. Si on appelle les flics et qu’ils ont l’air sympas, d’accord. S’ils sont
sympas, on sera sympas. Mais… où donc sont-ils ? Passe encore pour ton patron,
il a disparu sans presque laisser de traces, mais un van garé au bord de la route
avec tous ses pneus à plat, la porte ouverte, des choses de valeur à l’intérieur !
Enfin, soyons raisonnables ! Que font les flics ?

- Tout le problème est là, non ?

- Oui. »

Bien sûr, elle le savait, les flics auraient pu être quelque part ailleurs, occupés
par un accident de la route, ou un incendie dans une grange, ou un braquage
d’épicerie, voire un meurtre - et tous les flics, même, parce qu’il ne pouvait pas y
en avoir des masses dans un trou pareil. Mais quand même. Ça lui semblait plus
que bizarre. Il y avait quelque chose qui clochait.

« D’accord, dit doucement Steve en pénétrant dans le parking. Il risque


pourtant de n’y avoir personne dans ce qui sert de poste de police à Désolation.
Il se fait tard. Je suis étonné qu’il y ait encore quelqu’un ici, pour te dire la
vérité. Il doit y avoir du fric sur la table, hein ? »

Il se gara près d’une camionnette, ouvrit sa portière, et le vent la lui arracha


des mains. Elle alla cogner le flanc de la camionnette. Steve grimaça, s’attendant
à voir une sorte de Rambo, son chapeau à la main, foncer sur lui en hurlant.
Aucun propriétaire grincheux ne se montra. Un buisson d’amarante passa à toute
vitesse, pressé apparemment d’arriver à Salt Lake City, mais ce fut tout. La
poussière tourbillonnait en quantité. Steve avait un bandana rouge dans une
poche. Il le sortit et se le noua autour du cou pour le remonter sur sa bouche.

« Attends, attends ! » dit-il en prenant le bras de Cynthia pour qu’elle n’ouvre


pas encore sa porte.

Il se pencha vers la boîte à gants. Il dut fouiller un peu, mais parvint à en


extraire un autre bandana, bleu celui-là qu’il tendit à Cynthia.

« Mets d’abord ça. »


Elle le prit et l’examina gravement avant de tourner vers lui ses grands yeux
de petite fille.

« Pas de poux ? »

Il pouffa de rire derrière son bandana rouge.

« Il a pris l’air, madame, comme on dirait à Lubbock. Mets-le. »

Elle le noua et le remonta sur son nez.

« Butch Cassidy et Sundance Kid, dit-elle.

- Oui, Bonnie et Clyde.

- Omar et Sharif, gloussa-t-elle.

- Fais attention en sortant. Le vent est vraiment fort. »

Il mit le pied dehors et le vent le gifla. Il tituba jusqu’à l’avant du camion. Des
graviers vinrent lui heurter le front. Cynthia s’accrochait à la poignée de sa
portière, la tête baissée, le portrait de Peter Tosh claquant comme une voile sur
son torse maigrichon. Il faisait encore un peu jour et le ciel restait bleu, mais le
paysage baignait dans une étrange pénombre. C’était une lumière d’orage
comme Steve n’en avait jamais vu.

Viens ! lui cria-t-il en lui entourant la taille de son bras. Sortons de là ! »

Ils coururent presque sur l’asphalte craquelé jusqu’au baraquement. Il y avait


une porte à une extrémité, près d’un panneau de métal annonçant: COMPAGNIE
MINIERE DE DÉSOLATION, comme sur la façade, mais Steve remarqua que
celui-là avait été peint sur autre chose, un autre nom qui ressortait comme un
fantôme rouge sous la peinture blanche. C’était DIABLO avec le « I »
transformé en fourche.

Cynthia frappa à la porte d’un doigt à l’ongle rongé. Une pancarte avait été
accrochée derrière la vitre à l’aide d’une ventouse transparente, et Steve se dit
qu’il y avait quelque chose de typiquement western et tout à fait irritant dans le
message griffonné:
SI ON EST OUVERT, ON EST OUVERT, SI ON EST FERMÉ, JE
REVIENS.

« Il a oublié vieux.

- Quoi ?

- Il aurait dû mettre ” Je reviens, vieux “. Ç’aurait été parfait. »

A sa montre, il était sept heures vingt. Ce qui signifiait que c’était fermé, bien
sûr. Mais dans ce cas, que faisaient ces voitures et ces camions sur le parking ?

Il tourna la poignée, et la porte s’ouvrit. De la musique country noyée dans les


parasites d’une mauvaise retransmission les accueillit. Je l’ai construite peu à
peu, chantait Johnny Cash, et ça m’a pas coûté un sou.

Ils entrèrent. La porte se referma, entraînée par son blunt. Dehors, le vent
crépitait sur les parois métalliques. Ils étaient à la réception. A droite, quatre
fauteuils en vinyle déchiré semblaient attendre de grands gaillards en jean sale et
bottes de travail. Devant les fauteuils, une longue table basse était jonchée de
journaux qu’on ne trouvait pas dans les salles d’attente des médecins: Armes et
Munitions, Routes et Camions, Rapport MacLean sur les mines, La Lettre de la
métallurgie, Les Routes d’Arizona. Il y avait aussi un très vieux numéro de
Penthouse avec Tonya Harding en couverture.

Devant eux, le comptoir en zinc gris de la réception était si cabossé qu’on


aurait aussi bien pu l’avoir acheminé à coups de pied depuis la nationale 50. Il
croulait sous les papiers, les consignes de la compagnie reliées en volumes
disposés en une pile périlleuse que surmontait un cendrier plein, et trois
corbeilles métalliques contenant des échantillons de roches. Une machine à
écrire mécanique trônait à une extrémité du bureau. Pas d’ordinateur, pour autant
que Steve pût en juger, et un fauteuil derrière, à roulettes, mais sans personne
assis dedans. La climatisation était en marche, au point qu’il faisait presque trop
frais dans la pièce.

Steve fit le tour du bureau et vit sur le fauteuil un coussin, qu’il prit pour le
montrer à Cynthia; on avait brodé dessus, en vieilles lettres style western: GARE
TES FESSES.
« Oh, quel goût ! dit-elle. Il y a toujours quelqu’un aux urgences, fais le
numéro. »

Sur le bureau, entre une plaque humoristique (NE M’INDUIS PAS EN


TENTATION, CAR J’ARRIVERAI TOUT SEUL) et une plaque au nom de
l’employé (BRAI) JOSEPH-SON), Steve vit une photo guindée, prise en studio,
d’une grosse Noire assez jolie flanquée de deux gamins adorables. Un
réceptionniste, donc, et pas particulièrement méticuleux. La radio, un poste
Motorola hors d’âge, beu-glait sur une étagère, à côté du téléphone. C’est en
gros à ce moment que ma femme est partie, tentait d’expliquer Johnny Cash à
travers les crépitements. Et j’ai tout de suite vu qu’elle avait des doutes. Mais
elle a ouvert la porte et elle a dit: « Chéri, emmène-moi… »

Steve éteignit le poste. Une rafale plus violente que les autres s’abattit sur la
baraque, la faisant grincer comme un sous-marin sous pression. Cynthia, qui
n’avait pas retiré le bandana de son nez, regardait autour d’elle d’un air inquiet.
La radio était éteinte, mais - très loin - Steve entendait encore Johnny Cash
raconter comment il avait sorti sa voiture en fraude de l’usine General Motors
dans sa gamelle, une pièce à la fois. La même station, sur un autre poste, à
l’arrière, sans doute, là où c’était allumé.

Cynthia montra le téléphone. Steve décrocha, écouta et reposa le combiné.

« Pas de tonalité. La ligne a dû être coupée par le vent.

- Est-ce que les lignes ne sont pas souterraines de nos jours ? »

Steve remarqua quelque chose d’intéressant: ils parlaient tous deux à voix
basse, à peine plus fort qu’un chu-chotement.

« Je crois qu’ils n’en sont pas encore là à Désolation. »

Il y avait une porte derrière le bureau. Il tendit la main vers la poignée, mais
elle lui saisit le bras.

« Quoi ?

- J’en sais rien, dit-elle en le lâchant pour retirer son bandana et rire
nerveusement. J’en sais rien, c’est seulement un peu… farfelu.
- Il doit bien y avoir quelqu’un derrière. La porte n’est pas fermée, les
lumières sont allumées, il y a des voitures garées.

- Tu as peur aussi, non ? »

Il réfléchit et hocha la tête. Oui. C’était comme avant les orages - les cuites -
quand il était gosse, mais sans l’étrange exaltation d’autrefois.

« Il faut quand même qu’on y aille…

- Oui, je sais, allons-y, dit-elle en avalant sa salive bruyamment. Hé, dis-moi


que dans quelques secondes on en rira et on se sentira stupides. Tu peux faire ça,
Lubbock ?

- Dans quelques secondes on en rira et on se sentira stupides.

- Merci.

- Pas de problème. »

Il ouvrit la porte. Elle donnait sur un étroit couloir d’une dizaine de mètres,
avec des tubes fluorescents au plafond et un vieux tapis par terre. Il y avait deux
portes d’un côté, toutes deux ouvertes, et trois de l’autre, dont deux ouvertes et
une fermée. Au bout du couloir, de puissantes lampes jaunes éclairaient ce que
Steve identifia comme une sorte d’atelier, ou de laboratoire. Les fenêtres
éclairées qu’ils avaient vues de l’extérieur étaient celles de cette pièce, et c’était
aussi de là que venait la musique. Johnny Cash avait cédé la place aux Tractors,
qui proclamaient que leur copine aimait faire ca en soufflant comme une
locomotive. Encore une fanfaronnade typique de la région, se dit Steve.

C’est foireux, tu le sais, non ?

Il le savait. Il y avait une radio. Il y avait le vent chargé de grains de poussière


qui s’acharnait contre les parois de métal du baraquement. Mais où étaient les
voix ? Les voix d’hommes en train de parler, de blaguer, de rire ? Les voix des
hommes correspondant à la douzaine de véhicules garés dehors ? Il s’engagea
lentement dans le couloir, se disant qu’il devrait crier quelque chose comme «
Hé ! Y a quelqu’un ? » mais n’osant pas le faire. L’endroit semblait vide, et en
même temps pas vide, mais comment pouvait-il être les deux à la fois ?
Cynthia attrapa le dos de sa chemise si brusquement qu’il faillit crier.

« Quoi ? demanda-t-il, exaspéré, le coeur battant, se rendant compte que


maintenant il chuchotait vraiment.

- Tu entends ? On dirait… je sais pas… un gosse qui souffle dans son soda
avec une paille. »

Au début, il n’entendit que les Tractors - Elle a dit qu’élle s’appelait Urgence
et a demandé à voir mon flingue. Elle a dit qu’on pouvait la joindre au Samu -, et
puis il entendit le bruit, liquide et rapide, mécanique, pas humain, un son
vaguement familier.

« Oui, je l’entends.

- Steve, je veux sortir de là.

- Retourne au camion.

- Non.

- Cynthia, pour l’amour de Dieu… »

Il la regarda, vit ses grands yeux, sa bouche boudeuse et abandonna. Non, elle
ne voulait pas retourner au Ryder toute seule, et il la comprenait. Elle avait dit
qu’elle était une gamine décidée, et c’était peut-être vrai, mais à l’instant, elle
était une gamine morte de peur. Il la prit par ses épaules étroites et l’attira contre
lui pour lui planter un gros baiser sur le front.

« T’en fais pas, gamine, dit-il en une imitation plutôt réussie du Grand Frère
Idéal, je te protégerai. »

Elle sourit malgré elle.

« Viens, reste près de moi. Et s’il faut qu’on coure, cours vite, sinon je te
piétinerai.

- T’en fais pas pour ça, j’aurai franchi la porte avant même que tu aies passé
une vitesse. »
La première porte à droite donnait sur un bureau. Vide. Au mur, un panneau
de liège était couvert de photos Pola-roïd d’une mine à ciel ouvert - le grand mur
de terre qu’ils avaient vu se dresser derrière la ville, se dit Steve. La pre-mière
porte à gauche donnait aussi sur un bureau. Vide aussi. Le gargouillis était plus
fort, maintenant, et Steve comprit de quoi il s’agissait avant même de regarder
par la porte suivante, à droite. Il se sentit un peu soulagé.

« C’est un aquarium, voilà tout. »

Il se trouvait dans un bureau beaucoup plus joli que les deux premiers, avec un
vrai tapis par terre. L’aquarium était posé sur une table à gauche du bureau, sous
une photo de deux types en bottes, chapeau et costume d’homme d’affaires
comme on en porte dans l’Ouest. Ils se serraient la main sous un drapeau - celui
dont le filin claquait à l’arrière, sans doute. L’aquarium était très peuplé:
chétodons, poissons rouges et un couple de beautés noires. Il y avait aussi un
étrange objet dans le sable, au fond, un de ces trucs que les gens mettent dans
leurs aquariums pour les décorer, se dit-il, sauf que ce n’était en l’occurrence ni
une épave, ni un coffre de pirate, ni le châ- teau de Neptune. C’était quelque
chose d’autre, quelque chose qui avait l’air d…

« Eh, Steve, murmura Cynthia d’une petite voix sans force. C’est une main.

- Quoi ? » Il ne comprenait pas, sincèrement. Plus tard, il se dirait qu’il aurait


dû savoir ce que c’était, au fond de l’aquarium, car il n’y avait pas de doute
possible.

« Une main, gémit-elle. Une foutue main. »

Quand un des poissons rouges se glissa entre le majeur et l’annulaire (qui


portait une fine alliance en or), il vit qu’elle avait raison. Il y avait des ongles
dessus. Il y avait une fine ligne blanche cicatricielle sur le pouce. C’était une
main.

Il avança, ignorant Cynthia qui le retenait par l’épaule, et se pencha pour


mieux voir. L’espoir que la main fût fausse, en dépit de l’alliance et de la
cicatrice si réaliste, s’évanouit. Sortant du poignet, des lambeaux de chair et de
tendons ondulaient comme des algues dans le courant d’eau produit par le
régulateur de l’aquarium. Et on voyait les os.

Il se redressa. Cynthia était près du bureau, mieux rangé que l’autre, un


ordinateur portable posé en son centre, fermé. A côté, il y avait un téléphone et
près du téléphone un répondeur dont le signal rouge des messages clignotait.
Cynthia décrocha, écouta et reposa le combiné. Steve fut surpris par la pâleur de
son visage. Avec aussi peu de sang dans la tête, elle devrait être évanouie par
terre, se dit-il. Mais au lieu de s’évanouir elle tendit un doigt vers le répondeur
pour appuyer sur la touche MESSAGES.

« Ne fais pas ça ! » murmura-t-il impérativement sans savoir pourquoi.

Il était trop tard de toute façon. Il y eut un bip. Un cli-quettement. Puis une
voix étrange, ni masculine ni fémi-nine - elle terrifia Steve -, se mit à parler: «
Pneuma, dit-elle d’un ton recueilli. Soma. Sarx. Pneuma. Soma. Sarx. Pneuma.
Soma. Sarx. » Elle continua à énoncer lentement ces mots - de plus en plus fort,
lui sembla-t-il. Était-ce possible ? Il regardait la machine, fasciné, les mots
s’enfonçant dans son cerveau.

(soma sarx pneuma)

comme des petites semences à tapisserie bien pointues. Il aurait pu rester là, le
regard fixe, pendant Dieu sait combien de temps, si Cynthia n’avait tendu le bras
pour presser brutalement le bouton STOP. Le répondeur tressauta sur le bureau.

« Désolée, ça fait trop peur », dit-elle d’un ton d’excuse mais aussi de défi.

Ils quittèrent le bureau. Plus loin dans le couloir, ils arri-vèrent dans l’atelier,
ou le labo, ils ne savaient pas trop. Les Tractors chantaient toujours, intarissables
sur cette fille insatiable.

Combien de temps peut bien durer cette putain de chanson ? se demanda


Steve. Ça fait déjà un quart d’heure qu’on la subit.

« Est-ce qu’on peut partir, maintenant ? demanda Cynthia. S’il te plaît ? »

Il montra les lampes jaunes.

« O Seigneur, tu es fou ! »

Mais quand il continua dans cette direction, elle le sui-vit.


« Où m’emmenez-vous ? demanda pour la troisième fois Ellen Carver,
penchée en avant, les doigts accrochés au filet de la voiture de patrouille.
Pourquoi ne me le dites-vous pas, s’il vous plaît ? »

Au début, elle avait été rassurée qu’il ne la viole pas, qu’il ne la tue pas, elle
avait été soulagée, en arrivant au bas de l’escalier fatal, que le corps de la pauvre
petite Kirstie n’y soit plus. Mais il y avait une énorme tache de sang juste devant
la porte, pas encore complètement sèche et seulement en partie recouverte du
sable qui, soufflé par le vent, s’y était englué. Elle se dit que ce devait être le
sang de l’époux de Mary. Elle tenta de ne pas marcher dedans, mais le flic,
Entragian, la tenait fermement par le bras et elle ne put éviter de la traverser. Ses
chaussures laissèrent trois vilaines empreintes rouges sur le trottoir avant qu’ils
tournent dans le parking. Tout ça était affreux. Horrible. Mais elle était toujours
en vie.

Oui, mais son soulagement fit bientôt place à une peur. croissante. Pour
commencer, ce qui arrivait à cet homme abominable, quoi que ce fût,
s’accélérait. Elle entendait de petits claquements liquides quand la peau cédait à
divers endroits, et le ruissellement du sang qui coulait et gou-ttait. Le dos de la
chemise d’uniforme, jadis kaki, était maintenant d’un rouge boueux.

Et puis elle n’aimait pas la direction qu’il avait prise - au sud. Il n’y avait rien,
dans cette direction, que la masse impressionnante de la mine à ciel ouvert.

La voiture progressait lentement dans la rue principale, dans ce qu’elle croyait


du moins être la rue principale - qu’est-ce que cela pouvait bien être d’autre ? -,
dépassant les derniers commerces: un bar, appelé le Tambour Crevé, et l’atelier
de réparation Harvey. La dernière boutique était une sinistre cahute portant
l’écriteau BODEGA sur la porte et une pancarte que le vent avait déplacée, mais
sur laquelle Ellen lut néanmoins: CUISINE MEXICAINE.

Le soleil n’était plus qu’une boule de feu poussiéreuse qui s’enfonçait dans les
collines, et le paysage baignait dans une sorte de crépuscule lumineux qui lui
parut apo-calyptique. La question n’était pas tant de savoir où elle se trouvait,
comprit-elle, mais qui elle était. Elle ne pouvait croire qu’elle était l’Ellen
Carver qui avait été élue déléguée des parents et siégerait sans doute au conseil
d’administration de l’école à la rentrée, l’Ellen Carver qui allait parfois déjeuner
avec des amies à la Chine Impériale où, après un ou deux mai-tais, elles
gloussaient un peu trop en parlant de vêtements, d’enfants et de mariages - ceux
qui tenaient bon et les autres. Était-elle cette Ellen Carver qui choisissait ses plus
beaux atours dans le catalogue du Bos-ton Proper, se parfumait avec Red quand
elle se sentait amoureuse, portait parfois un T-shirt qui disait: REINE DE
L’UNIVERS ? Cette Ellen Carver qui avait élevé deux adorables enfants et gardé
son mari alors que toutes ses amies perdaient le leur ? Celle qui ne se palpait les
seins qu’environ toutes les six semaines, qui aimait se pelotonner dans le salon
les dimanches après-midi avec une tasse de thé brûlant, quelques chocolats et
des romans portant des titres comme Misère au paradis ? Eh bien, oui,
probablement. Elle était ces Ellen et un millier d’autres, Ellen en soie et Ellen en
jean, Ellen assise aux toilettes avec une recette de gâteau à la main. Elle était, se
dit-elle, toutes ses composantes à la fois, et plus que ce que ses composantes,
additionnées, pouvaient former… mais cela pouvait-il signifier qu’elle était aussi
l’Ellen Carver dont la fille ado-rée avait été assassinée et qui était maintenant
recroquevillée à l’arrière d’une voiture de police qui commençait à puer la
viande avariée, la femme qu’on conduisait par-delà la pancarte disant CUISINE
MEXICAINE, une femme qui ne reverrait plus jamais sa maison, ses amis, son
mari ? Était-elle cette Ellen Carver emmenée dans l’obscurité sale et venteuse où
personne ne consultait le catalogue du Bos-ton Proper ni ne buvait de mai-tai
orné d’une petite ombrelle de papier coloré, et où seule la mort l’attendait ?

« O Seigneur ! Je vous en supplie, ne me tuez pas, dit-elle d’une voix


inarticulée et tremblante qu’elle ne reconnut pas. Je vous en prie, monsieur, ne
me tuez pas, je ne veux pas mourir. Je ferai tout ce que vous voudrez, mais ne
me tuez pas. Je vous en supplie. »

Il ne répondit pas. La voiture fut secouée quand ils quit-tèrent la route


goudronnée. Le flic actionna le bouton qui allumait les phares, mais ils ne
servaient pas à grand-chose: elle ne vit que deux cônes lumineux éclairant un
monde de poussière en mouvement. De temps à autre, un buisson d’amarante
déboulait devant eux, en direction de l’est. Du gravier crissait sous les pneus et
venait frapper le dessous de la voiture.

Ils longèrent un long baraquement aux parois métalliques - une usine ou une
sorte d’atelier, se dit-elle -, puis la route se mit à monter.

« Je vous en prie, murmura-t-elle, s’il vous plait, dites-moi juste ce que vous
voulez.

- Uck », dit-il avec une grimace.


Et il introduisit ses doigts dans sa bouche comme un homme qui aurait un
cheveu sur la langue. Mais au lieu d’un cheveu, il retira sa langue. Il la regarda
un moment, posée mollement sur son poing comme un morceau de foie, puis la
rentra.

Ils dépassèrent deux camionnettes, une benne à ordures et une remorque à


ridelles, garées sur la chaussée dans le premier tournant de la route en direction
du som-met.

« Si vous devez me tuer, faites vite, dit-elle de sa voix tremblante. Je vous


supplie de ne pas me faire mal. Faites au moins ça, promettez-moi de ne pas me
faire mal. »

Mais le personnage sanguinolent affalé derrière le volant ne lui promit rien. Il


continua sa route à travers le sable qui volait, conduisant la voiture jusqu’à la
crête. Une fois au sommet, sans hésiter, il redescendit sur l’autre flanc, laissant le
vent au-dessus d’eux. Ellen se retourna, avide d’apercevoir une dernière lumière,
mais elle n’en eut pas le temps. Derrière elle, la côte avait déjà dissimulé ce qui
restait du soleil. La voiture descendait dans un vaste lac d’obscurité, un abîme
qui rendait les phares dérisoires.

En bas, la nuit était déjà tombée.

Chapitre 2

Tu t’es converti, avait dit un jour le pasteur Martin à David. C’était presque au
début. C’était aussi l’époque où David commençait à se rendre compte qu’aux
environs de seize heures, la plupart des dimanches après-midi, le pasteur Gene
Martin n’était plus vraiment sobre. Mais il avait néanmoins fallu quelques mois
avant que David comprenne à quel point son nouveau maître buvait. En fait, ta
conversion est la seule conversion véritablement authentique que j’aie jamais
vue, peut-être la seule dont je serai jamais témoin. Les temps sont durs pour le
Dieu de nos pères, David. Beaucoup de gens répètent des dogmes comme des
perroquets, peu les appliquent dans leur vie.

David n’était pas certain que le mot de conversion ren-dît exactement compte
de ce qui lui était arrivé, mais cela ne l’avait pas préoccupé très longtemps.
Quelque chose s’était produit, et il était déjà bien assez difficile de faire face à la
situation. Ce changement l’avait conduit au pasteur Martin, et le pasteur Martin -
ivre ou non - lui avait dit les choses qu’il avait besoin de savoir, l’avait engagé
dans les tâches qu’il devait accomplir. Lors d’un de ces premiers dimanches
après-midi (à la télévision, ce jour-là, se déroulait un match de basket sans le
son), quand David lui avait demandé ce qu’il devait faire, le pasteur Martin lui
avait répondu sans hésiter: « Le travail d’un nouveau chrétien est de rencontrer
Dieu, de connaître Dieu, d’avoir foi en Dieu, d’aimer Dieu. Ce n’est pas comme
au supermarché, où tu arrives avec ta liste de courses et où tu peux jeter des
articles dans ton chariot dans l’ordre que tu veux. C’est une progression, comme
en mathématiques où l’on va du calcul élémentaire jusqu’aux problèmes les plus
complexes. Tu as rencontré Dieu, et de façon assez spectaculaire. Maintenant, il
faut que tu apprennes à le connaître.

- Eh bien, je vous parle, avait dit David.

- Oui, et tu parles à Dieu. Tu le fais, n’est-ce pas ? Tu n’as pas renoncé à la


prière ?

- Non. Mais il ne répond pas souvent. »

Le père Martin avait ri et bu une gorgée de sa tasse.

« Dieu est un piètre interlocuteur, je te le concède, mais il nous a laissé un


manuel d’utilisation. Je te suggère de le consulter.

- Hein ?

- La Bible », avait dit le pasteur Martin en le regardant par-dessus le bord de


sa tasse avec des yeux injectés de sang.

Alors il avait lu la Bible; commençant début mars, il avait terminé


l’Apocalypse (« Que la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous,
amen ») juste une semaine avant qu’ils quittent l’Ohio. Il s’en était acquitté
comme de ses devoirs, vingt pages chaque soir, prenant des notes, mémorisant ce
qui lui semblait important, ne sautant que les passages que le pasteur Martin
l’avait autorisé à sauter (surtout des généalogies). Et maintenant, ce dont il se
souvenait le plus clairement, frissonnant devant le lavabo de sa cellule tandis
qu’il s’aspergeait d’eau froide, c’était l’histoire de Daniel dans la fosse aux lions.
Le roi Darius n’avait pas vraiment voulu y jeter Daniel, mais ses conseillers
l’avaient piégé. David avait été stupéfait des liens entre la Bible et la politique.

« ARRETE ! » cria son père.

David sursauta au cri qui le sortait de ses pensées et se retourna. Dans


l’obscurité croissante, le visage de Ralph Carver était allongé par la terreur, ses
yeux rouges de douleur. Dans son agitation, il avait l’air d’un gamin de onze ans
qui pique une colère.

« Arrête IMMÉDIATEMENT, tu m’entends ? »

David se retourna vers le lavabo sans répondre et éclaboussa d’eau son visage
et ses cheveux. Il se souvint des dernières paroles du roi Darius juste avant qu’on
emmène Daniel: « Puisse ton Dieu, que tu sers avec persévérance, te délivrer ! »
Il se souvint aussi de quelque chose d’autre, quelque chose que Daniel avait dit
sur la raison pour laquelle Dieu avait fermé la gueule des lions…

« David ! DAVID !

Mais il ne voulut pas le regarder à nouveau. Il ne pouvait pas. Il détestait voir


son père pleurer, et jamais il ne l’avait vu ni entendu pleurer comme ça. C’était
horrible, comme si on lui avait arraché les veines du coeur.

« David, réponds-moi !

- Fermez-la, vieux, dit Marinville.

- Fermez-la vous-même ! dit Mary.

- Mais il énerve le coyote !

- David, demanda Mary sans répondre au vieil écrivain, qu’est-ce que tu fais ?
»

David ne répondit pas. Ce n’était pas le genre de chose qu’on pouvait


expliquer de façon rationnelle, même quand on avait le temps, parce que la foi
n’est pas rationnelle. Le pasteur Martin le lui avait souvent dit, le lui enfonçant
dans le crâne comme une règle de grammaire fondamentale, les « si » n’aiment
pas les « rai »: les hommes et les femmes sains d’esprit ne croient pas en Dieu.
C’était tout. C’était comme ça. Je ne peux pas le dire en chaire, parce que mes
paroissiens partiraient en courant, mais c’est la vérité. Dieu n’a rien à voir avec
la raison; Dieu concerne la foi et la croyance. Dieu dit: « Allez, retire le filet de
sécurité. Cela fait, retire aussi la corde qui t’assure. »

Il reprit de l’eau dans ses mains et s’en aspergea le visage, les cheveux. La
tête. La tête: c’était là que tout se jouerait, il le savait. C’était ce qu’il y avait de
plus gros en lui, et il ne pensait pas que le crâne puisse beaucoup se contracter.

David saisit le morceau de savon et entreprit de s’en enduire. Il ne s’occupa


pas de ses jambes, elles ne poseraient pas de problème, mais il le fit mousser
autant qu’il put sur tout le torse. Son père criait toujours, mais maintenant il
n’avait plus le temps d’écouter. Il fallait qu’il fasse vite… et pas seulement parce
qu’il risquait de perdre courage s’il s’arrêtait pour réfléchir et penser au coyote
assis là. S’il laissait le savon sécher, il ne pourrait jouer son rôle de lubrifiant; au
contraire, il collerait et le retiendrait.

Il passa rapidement le savon sur son cou et insista sur son visage et ses
cheveux. Les yeux réduits à deux fentes, le savon toujours serré dans une main,
il s’approcha de la porte de sa cellule. Un barreau horizontal croisait les barreaux
verticaux à environ un mètre du sol. L’espace entre les barreaux était de dix
centimètres au moins, peut-être douze. Les cellules de cette prison avaient été
construites pour des hommes - des mineurs baraqués pour la plupart -, pas des
gamins maigrichons de onze ans, et il ne pensait pas avoir trop de mal à passer.

Du moins jusqu’à la tête.

Vite, dépêche-toi, ne réfléchis pas, aie foi en Dieu.

Il s’agenouilla, frissonnant et couvert de savon vert des fesses aux cheveux, et


frotta le morceau de savon de haut en bas, d’abord sur le premier barreau peint
en blanc, puis sur celui d’en face.

Près du bureau, le coyote se leva. Son grognement se fit menaçant. Il fixait


intensément David Carver de ses yeux jaunes. Son museau se retroussa en un
sourire carnassier très désagréable.

« David, non ! Ne fais pas ça ! Tu es fou !

- Il a raison, mon gars », dit Marinville.


Il s’était approché de la grille et tenait les barreaux à pleines mains. Mary
Jackson aussi. C’était embarrassant, mais probablement assez naturel, étant
donné la façon dont son père se conduisait. Et il fallait faire avec. Il fallait qu’il
parte, qu’il parte tout de suite. Il n’avait pas pu obtenir d’eau chaude du robinet,
et il se dit que le froid sécherait encore plus vite le savon sur sa peau.

Il revint à l’histoire de Daniel et ses lions en posant un genou à terre, prêt à


l’action. Pas très surprenant, étant donné les circonstances. Quand le roi Darius
arriva et constata que Daniel était indemne, « mon Dieu a envoyé son ange et
fermé la gueule des lions, lui dit Daniel, parce que j’ai été trouvé innocent
devant lui ». David n’était pas sûr des termes exacts, mais il se souvenait du mot
« innocent ». Il l’avait fasciné, il avait résonné tout au fond de lui. Maintenant il
le disait à la voix qu’il entendait parfois - celle qu’il identifiait parfois comme
étant la voix de l’autre: Trouve-moi innocent, mon Dieu. Trouve-moi innocent et
ferme la gueule de ce sac à puces. Je t’en prie, au nom de Jésus, amen.

Il se présenta de profil et transféra tout son poids sur un bras, comme Jack
Palance faisant des pompes à la remise des oscars. De cette façon, il put faire
passer ses deux pieds à la fois entre les barreaux. Il se contorsionna pour faire
sortir ses chevilles, ses genoux, ses cuisses… et c’est là qu’il sentit pour la
première fois la fraîcheur savonneuse des barreaux peints contre sa peau.

« Non ! hurla Mary. Non, ne t’approche pas de lui, espèce de brute immonde !
NE T’APPROCHE PAS DE LUI !

Il y eut un clic, suivi du bruit que fait une bille en roulant. David tourna la
tête, le temps de voir Mary, les mains hors des barreaux de sa cellule. Elle tenait
quelque chose dans la main gauche. Il la vit y prendre une autre pièce de
monnaie et la lancer vers le coyote. Cette fois, il y prêta à peine attention,
quoiqu’elle eût atterri sur son flanc. L’ani-mal, tête baissée, grondant, choisit
plutôt de s’approcher des jambes nues de David.

Seigneur Dieu, se dit Johnny. Ce sacré gosse doit avoir perdu la tête !

Il tira alors d’un geste la ceinture de son blouson de motard, étendit le bras
aussi loin qu’il put hors des barreaux et abattit la boucle sur le flanc décharné du
coyote à l’instant où il allait s’emparer du pied droit de l’enfant.
Le coyote gémit, de douleur autant que de surprise. Il se retourna et s’attaqua
à la ceinture. Johnny la lui abandonna - elle était trop mince, trop susceptible de
céder entre les mâchoires du coyote avant que le gosse ait pu sortir… si le gosse
parvenait réellement à sortir, ce dont Johnny doutait. Il laissa filer la ceinture et
enleva son lourd blouson de cuir sans lâcher le regard jaune du coyote, lui
imposant de ne pas détourner ces yeux qui lui rappelaient ceux du flic.

L’enfant passa ses fesses entre les barreaux en retenant son souffle, et Johnny
eut le temps de se demander quel en serait l’effet sur ses bijoux de famille. Le
coyote voulut se tourner vers le bruit de l’enfant qui inspirait à nouveau, et
Johnny lui lança le blouson de cuir qu’il tenait par le col. Si l’animal n’avait pas
avancé de deux pas pour attraper la ceinture, le blouson ne l’aurait pas atteint…
mais le coyote avait avancé et le blouson l’atteignit. Quand il lui frôla l’épaule, il
se retourna et saisit le cuir si férocement que Johnny faillit le lâcher. Il tint bon et
la traction lui envoya la tête contre les barreaux. Ce fut comme un coup de poing
et une fusée rouge lumineuse décolla derrière ses yeux, mais il eut le temps de se
féliciter que son nez ait atterri entre deux barreaux et pas sur un barreau.

« Non, je ne te lâcherai pas, grogna-t-il en enroulant le col de cuir autour de


ses mains pour mieux tirer. Viens viens donc… sale bouffeur de charogne…
viens ici… me dire bonjour.

Le coyote grognait férocement, la gueule bourrée de cuir-douze cents dollars


chez Barney’s, à New York. Johnny n’avait jamais pensé à ce genre d’utilisation
quand il avait essayé le blouson dans le magasin.

Il banda ses muscles - ses bras n’étaient pas aussi puissants que trente ans plus
tôt, mais ils n’étaient pas flasques non plus - et il attira le coyote vers lui. Ses
griffes glissaient sur le plancher. Il avait une patte contre le bureau et secouait le
blouson de droite et de gauche pour l’arracher des mains de Johnny. Le tube de
pastilles tomba par terre et s’ouvrit, les cartes s’envolèrent, suivies des clés de
rechange, de la pharmacie de poche (aspirine, codéine, sucrettes, tube de
Préparation H), des lunettes et du foutu téléphone cellulaire. Il laissa le coyote
reculer d’un pas ou deux afin d’entretenir son intérêt pour ce jeu, de le ferrer
comme un poisson, puis le tira de nouveau en avant. La bête se cogna la tête à
l’angle du bureau, cette fois, et ce bruit réchauffa le coeur de Johnny.

« Amba ! Ça t’a fait du bien, chéri ?


- Dépêche-toi, cria Mary. Dépêche-toi, David ! »

Johnny jeta un coup d’oeil vers la cellule du gamin. Ce qu’il vit lui fit si peur
que ses forces l’abandonnèrent. Quand le coyote tira une nouvelle fois sur le
blouson, il faillit le lui arracher des mains.

« Dépêche-TOI! » cria à nouveau la femme.

Mais Johnny vit que l’enfant ne pouvait pas se dépêcher. Savonné, nu comme
une crevette décortiquée, il était resté coincé par le menton, toute la longueur de
son corps dehors et la tête dans la cellule. Johnny eut une impression terrifiante
quand il vit la torsion du cou et l’étirement de la mâchoire.

Le gamin était perdu.

Tout s’était passé à peu près bien jusqu’à ce qu’il arrive à la tête, mais là il se
retrouva vite coincé, la joue sur le plancher, le plat de la mâchoire contre un
barreau et l’arrière du crâne contre l’autre. Un sentiment de panique dû à la
claustrophobie - l’odeur du bois par terre, le contact des barreaux de métal, le
souvenir d’un tableau représentant un puritain dans un carcan - obscurcit sa vue
comme un rideau noir. Il entendait son père qui hurlait, la femme qui criait, le
coyote qui grondait, mais tous ces sons étaient lointains. Sa tête était coincée, et
il allait lui falloir reculer sauf qu’il n’était pas sûr de pouvoir le faire, parce que
ses bras étaient sortis, mais que l’un était coincé sous lui, et…

Seigneur, aide-moi! se dit-il. Cela ne ressemblait pas à une prière. Il avait


peut-être trop peur pour prier, et trop peu de temps. Par pitié, aide-moi, ne me
laisse pas comme ça, je t’en supplie, aide-moi.

Tourne la tête, dit la voix qu’il entendait parfois. Comme toujours elle avait le
ton presque détaché de celui qui énonce des vérités évidentes; comme toujours,
David la reconnut à la façon dont elle semblait passer à travers lui plutôt
qu’émaner de lui.

Une image s’imposa alors à lui: des mains posées de chaque côté d’un livre,
pressant les pages les unes contre les autres en dépit de la rigidité de la reliure.
Sa tête pouvait-elle faire ça ? David se dit (ou peut-être espéra seulement)
qu’elle le pouvait. Mais il fallait qu’il soit dans la bonne position.
Tourne la tête, répéta la voix.

Quelque part derrière lui, il y eut un bruit de déchirure, puis la voix de


Marinville, comme amusée, mais effrayée et scandalisée à la fois:

« Est-ce que tu sais combien a coûté ce blouson ? »

David se tortilla pour reposer sur le dos, et non plus sur le flanc, et éprouva un
immense soulagement quand il sentit qu’il échappait à la pression du barreau
contre sa mâchoire. Il leva les bras et plaça ses paumes contre les barreaux.

Est-ce que c’est bien ?

Pas de réponse. C’était très souvent qu’il n’y avait pas de réponse. Pourquoi ?

Parce que Dieu est cruel, répondit le pasteur Martin dans sa tête. Dieu est
cruel. J’ai du maïs, David, tu veux qu’on aille faire du pop-corn ? Peut-être
qu’on pourra trouver un de ces vieux films d’horreur qui passent à la télé, un
film d’Universal, peut-être même La Momie.

Il poussa avec les mains. Au début, il ne se passa rien, puis lentement, très
lentement, sa tête savonnée commença à glisser entre les barreaux. Il y eut un
terrible moment quand il s’arrêta, les oreilles écrasées et la pression lui faisant
battre les tempes, une pulsation qui était peut-être la pire douleur physique qu’il
eût jamais connue. A cet instant, il fut certain qu’il allait rester coincé là et
mourir dans les pires souffrances, comme un hérétique emprisonné dans quelque
engin de torture de l’inquisition. Il poussa de toute la force de ses paumes, les
yeux fixés sur le plafond sale avec une concentration extrême, et émit un petit
gémissement de soulagement quand il sentit que sa tête glissait à nouveau.
Lorsqu’il ne resta plus que la partie la plus étroite de son crâne, il put se libérer.
Il se retrouva sans plus de mal dans la pièce, au-delà des barreaux. Une de ses
oreilles saignait, mais il était dehors, il avait réussi. Nu, couvert de traî- nées
vertes et mousseuses laissees par le savon Irish Spring, il s’assit. Une douleur
monstrueuse lui traversa la tête d’arrière en avant, et pendant un instant il sentit
ses yeux sortir littéralement de leurs orbites, comme ceux d’un personnage de
dessin animé qui vient de repérer une blonde appétissante.

Le coyote était le moindre de ses problèmes, du moins pour l’instant. Dieu lui
avait fermé la gueule avec un blouson de moto. Des objets sortis des poches
jonchaient le sol, et le blouson lui-même était déchiré. Un lambeau de cuir noir
couvert de salive pendait d’un côté du museau du coyote comme un cigare
mâchouillé.

« Sors, David ! cria son père d’une voix rauque de larmes et d’angoisse. Sors,
tant que tu le peux encore ! »

L’homme aux cheveux gris, Marinville, jeta un rapide coup d’oeil à David.

« Il a raison, gamin. Fous le camp… Allez, caïd, dit-il au coyote furieux, tu


peux faire mieux que ça ! Bon sang, j’aimerais bien être là quand tu chieras des
fermetures à glissière à la pleine lune ! »

Il tira violemment sur le blouson. Le coyote glissa sur le parquet, tête baissée,
cou distendu, pattes avant raides, secouant sa tête étroite pour arracher le
blouson des mains de Marinville.

David pivota sur ses genoux et attrapa ses vêtements à travers les barreaux. Il
tâta son pantalon pour vérifier la présence de la cartouche dans la poche. Elle
était toujours là. Il se leva et, pendant quelques secondes, le monde tourna
comme un manège. Il dut attraper un barreau de son ancienne cellule pour ne pas
tomber. Billingsley posa une main sur la sienne. Il la trouva d’une chaleur
surpre-nante.

« Vas-y, mon gars, dit-il. Il ne te reste plus beaucoup de temps. »

David se détourna et tituba vers la porte. Sa tête l’élan- çait toujours et il


n’avait guère d’équilibre. Il lui sembla que la porte était sur un fauteuil à
bascule. Il trébucha, évita de tomber et ouvrit le battant. Il se retourna vers son
père.

« Je reviendrai.

- Pas question, répliqua son père. Trouve un téléphone et appelle les flics,
David. Les flics de l’État. Et sois prudent. Ne… »

Un violent bruit de déchirure retentit soudain quand le très onéreux blouson de


Johnny se sépara finalement en deux. Le coyote, qui ne s’attendait pas à une
victoire si soudaine, fut projeté en arrière, roula sur le flanc et vit l’enfant nu à la
porte. Il se remit sur ses pattes et vola vers lui avec une sorte de rugissement.
Mary hurla.
« File, gamin, SORS D’ICI ! cria Johnny.

David fit un pas en arrière et claqua la porte derrière lui. Une fraction de
seconde plus tard, le coyote percuta la porte avec un bruit mat. Un hurlement -
terrible parce qu’il était si proche - s’éleva de la prison. C’était comme si
l’animal savait qu’il avait été roulé, se dit David, comme s’il savait aussi qu’à
son retour l’homme qui l’avait appelé ici ne serait pas content.

Il y eut un autre choc quand le coyote se jeta à nouveau sur la porte, un


silence, puis un troisième choc. L’animal hurla à nouveau. La poitrine et les bras
savonneux de David se couvrirent de chair de poule. Devant lui descendait
l’escalier où sa soeur était morte. Si le flic fou ne l’avait pas déplacée, elle serait
toujours en bas, l’attendant dans l’ombre, les yeux ouverts et accusateurs, lui
demandant pourquoi il n’avait pas arrêté le Grand Croque-Mitaine, à quoi servait
un grand frère s’il ne pouvait arrêter un croque-mitaine ?

Je ne peux pas descendre. Je ne peux pas. C’est impossible.

Mais… il le fallait.

Dehors, le vent soufflait assez fort pour faire craquer le bâtiment de brique
comme un bateau dans la tempête. David entendait aussi le sable qui crépitait sur
la façade et la porte comme une neige fine. Le coyote hurla de nouveau, séparé
de lui par deux centimètres de bois… et le sachant.

David ferma les yeux et pressa ses doigts entrelacés devant sa bouche.

« Seigneur, c’est encore David Carver. Je suis dans la panade, Seigneur, une
de ces panades !. .. Je t’en prie, pro-tège-moi et aide-moi à faire ce que j’ai à
faire. Je t’en prie, Jésus, amen. »

Il OUVlit les yeux, inspira profondément et saisit la rampe. Puis, nu, sa main
libre tenant ses vêtements contre sa poitrine, David Carver descendit dans
l’obscurité.

Steve tenta de parler mais n’y parvint pas. Il essaya à nouveau, sans plus de
succès, même si cette fois un petit bruit sec sortit de sa gorge. On dirait une
souris qui pète derrière une plinthe, se dit-il.
Cynthia lui serrait la main si fort que c’en était douloureux, mais cela semblait
sans importance. Il ne savait pas combien de temps ils seraient restés plantés à la
porte de la salle au bout du baraquement si, dehors, le vent n’avait pas soulevé
quelque chose qui avait dévalé la rue à grand bruit. Cynthia reprit son souffle
comme quelqu’un qu’on a frappé et posa sur son visage la main qui ne tenait pas
Steve. Elle se tourna pour le regarder, de sorte qu’il ne put voir qu’un seul grand
oeil horrifié d’où s’écoulaient des larmes.

« Pourquoi ? murmura-t-elle. Pourquoi ? »

Il secoua la tête. Il ne savait pas pourquoi, il n’en avait pas la moindre idée. Il
n’était certain que de deux choses: les gens qui avaient fait ça étaient partis,
sinon Cynthia et lui seraient déjà morts, et lui, Steven Ames, de Lubbock, dans
le Texas, ne voulait pas être là quand ils décideraient de revenir.

Le vaste espace à l’extrémité du baraquement semblait être à la fois un atelier,


un laboratoire et une zone de stoc-kage. Il était éclairé par des lampes puissantes
au plafond, surmontées de réflecteurs en métal, un peu comme celles qui
pendaient au-dessus des tables de billard dans les clubs. Elles diffusaient des
rayons jaune citron intense. Deux équipes pouvaient manifestement travailler là
en même temps, l’une essayant le minerai à gauche pendant que l’autre le triait
et le répertoriait sur la droite. Il y avait des paniers à linge en plastique rangés le
long du mur de la zone de tri, remplis d’échantillons de roches presque toujours
noires, d’autres avec des échantillons plus petits, presque des cailloux, dont les
éclats de quartz scintillaient.

Du côté des essais (si c’était bien ce qu’on y faisait), des Macintosh
s’alignaient sur une longue table jonchée d’outils et de manuels. Les ordinateurs
étaient tous sur économiseur d’écran. Plusieurs affichaient des sortes dhélices
multicolores au-dessus des mots: CHROMATO-GRAPHIE DES GAZ PRETE.
Un autre, sûrement pas sous licence Disney, montrait Dingo qui baissait son
pantalon toutes les sept secondes, révélant un gros sexe sur lequel était écrit:
HYUCK HYUCK HYUCK. Tout au fond, devant une porte de garage fermée
portant les mots BIENVENUE DANS LE REPAIRE D’HERNANDO peints en
bleu, stationnait un tracteur muni d’une remorque à ridelles, pleine de roches elle
aussi. Au mur, à gauche, une pancarte disait:

PORT DU CASQUE OBLIGATOIRE. ORDRE DE L’INSPECTION DU


TRAVAIL. PAS D’EXCUSES. Sous la pancarte s’alignaient des patères, mais
aucun casque n’y pendait. Les casques étaient dispersés par terre, sous les pieds
des gens qui eux étaient pendus aux patères, comme des carcasses dans le
réfrigérateur d’un boucher.

Steve… Steve, est-ce que ce sont… des mannequins ? Comme dans les vitrines ?
C’est… une plaisanterie ?

- Non, dit-il d’une voix aussi poussiéreuse que l’air au-dehors, mais qui lui
prouva qu’il pouvait dire un mot. Tu sais bien que non. Lâche, Cynthia, tu me
casses la main.

- Ne me force pas à te lâcher », demanda-t-elle d’une voix tremblante.

Elle avait toujours son autre main sur son visage et elle regardait d’un oeil les
corps qui se balançaient au fond de la pièce. A la radio, David Lee Murphy avait
remplacé les Tractors, puis David Lee Murphy avait cédé la place à une réclame
pour chez Whalen - « le magasin d’Austin où l’on trouve tout ! » assurait le
présentateur.

« Je ne te demande pas de me lâcher, juste de desserrer un peu. Un… deux…


trois… commença-t-il à compter en levant un doigt.

- Je crois que j’ai un peu mouillé ma culotte…

- Pas étonnant. Quatre… cinq… six…

- Il faut qu’on sorte de là, Steve. Comparé à ça, le type qui m’a cassé le nez
pourrait être le Père No…

- Tais-toi et laisse-moi compter ! »

Elle se tut, la bouche tremblante, la poitrine haletante tandis qu’elle essayait


de contenir ses sanglots. Steve regret-tait d’avoir crié - cette fille en avait assez
vu, même avant aujourd’ui - mais il n’arrivait pas à rassembler ses pensées. Bon
sang, il n’était même pas sûr de penser du tout.

« Treize.

- Quatorze, corrigea Cynthia d’une petite voix humble. Tu vois ? Dans le coin
? Il y en a un qui est tombé. Il y en a un qui est tombé du c-c-c… »
Elle voulait dire crochet, mais son bégaiement se transforma en un pauvre
petit cri et elle se mit à pleurer. Steve la prit dans ses bras et la serra, sentant son
visage chaud et mouillé trembler contre sa poitrine. Très bas contre sa poitrine.
Elle était vraiment petite.

Au-delà des mèches de ses cheveux aux couleurs extra-vagantes, il voyait


l’autre côté de la salle, et elle avait rai-son: il y avait un corps recroquevillé dans
le coin. Quatorze morts en tout, dont au moins trois femmes. Peut-être plus.
Avec leur tête penchée en avant et leur menton sur la poitrine, c’était difficile à
dire. Neuf portaient un tablier de laboratoire - non, dix, en comptant celui dans le
coin - et deux un jean et une chemise sans cravate. Deux autres portaient
costume, cravate et chaussures cirées. Il lui sembla que l’un de ces deux-là
n’avait pas de main gauche, et Steve n’eut pas à s’interroger longtemps sur le
sort de cette main; oh oui ! il savait où elle était. La plupart avaient été tués
d’une balle, une balle en plein front, parce que Steve voyait d’énormes trous de
sor-tie à l’arrière de la plupart des têtes baissées. Trois, au moins, avaient été
ouverts comme des poissons. Ils étaient suspendus, leur blouse blanche tachée de
rouge sombre, et des flaques de sang en dessous de leurs intestins qui pendaient.

« Et maintenant, voici Mary Chapin Carpenter qui va nous dire pourquoi elle
se sent heureuse aujourd’hui, annonça, à la radio, le présentateur dont la voix se
détacha d’une rafale de crépitements. Peut-être s’est-elle rendue chez Whalen, à
Austin. Demandons-le-lui. »

Mary Chapin Carpenter entreprit de raconter sa bonne journée aux hommes et


aux femmes morts dans le laboratoire de la compagnie minière de Désolation,
elle expliqua qu’elle avait gagné à la loterie, et Steve lâcha Cynthia. Il fit un pas
dans le laboratoire et renifla l’air. Pas de relent de poudre, à son avis, mais cela
ne voulait peut-être pas dire grand-chose - la ventilation devait renouveler l’air
assez vite - mais le sang était sec sur les cadavres qui avaient été éviscérés, ce
qui signifiait probablement que les auteurs du massacre étaient partis depuis
longtemps.

« Sortons ! murmura Cynthia en le tirant par le bras.

- D’accord. Je veux juste… » Il s’écarta d’elle. Quelque chose avait attiré son
regard. C’était au bout de la table des ordinateurs, à droite de l’écran avec
Dingo. Pas une pierre. Pas une simple pierre, en tout cas. Une sorte d’objet en
pierre. Il s’approcha pour le regarder.
La jeune fille le suivit et lui prit à nouveau le bras.

« Mais qu’est-ce que tu as ? C’est pas une visite guidée ! Et si… »

C’est alors qu’elle vit ce qu’il regardait - qu’elle le vit vraiment. Elle lâcha
Steve, tendit un doigt hésitant et tou-cha l’objet. Elle hoqueta et retira son doigt.
Au même instant, ses fesses sautèrent en avant, comme si elle avait reçu une
décharge électrique, et son bassin vint cogner le rebord de la table.

« Nom de Dieu ! murmura-t-elle, je crois que je viens…

- Tu viens de quoi ?

- Rien ! dit-elle en rougissant. Il devrait y avoir une photo de ce truc pour


illustrer le mot ” hideux ” dans le dictionnaire. »

C’était une sculpture qui était censée représenter un loup ou un coyote et, bien
qu’elle fût rudimentaire, elle possédait assez de force pour leur faire oublier à
tous deux, du moins pendant quelques secondes, qu’ils se trouvaient à vingt
mètres de la scène d’un meurtre collectif. La tête de l’animal était tournée
d’étrange façon (dans une posture curieusement affamée), les yeux semblaient
exorbités de rage et la gueule, béante, disproportionnée par rapport au corps -
presque une gueule d’alligator-, exhi-bait toutes ses dents. La statue, si c’était
une statue, avait été cassée juste sous le poitrail et il ne restait que des moi-gnons
à la place des pattes avant. La pierre était tachée et érodée par l’âge, luisante par
endroits, comme les pierres rassemblées dans un des paniers. A côté, retenue par
une boîte de punaises, on avait posé une fiche: Jim, qu’est-ce qui se passe ? Tu
as une idée ? Signé: Barbie.

« Regarde sa langue, dit Cynthia d’une voix étrangement lointaine.

- Et alors ?

- C’est un serpent. »

Oui, c’était un serpent. Un serpent à sonnette, peut-être. Une bête munie de


crochets, en tout cas.

Cynthia releva brusquement la tête, les yeux dilatés d’effroi. Elle saisit Steve
par sa manche de chemise et le tira.
« Mais qu’est-ce qu’on fait là ? On n’est pas au cours de dessin, nom de Dieu
! Il faut qu’on sorte d’ici ! »

Oui en effet, se dit Steve. Encore faudrait-il savoir pour aller où…

Ils s’en inquiéteraient dans le camion. Pas ici. Il avait dans l’idée qu’il lui
serait impossible de réfléchir efficace-ment ici.

« Eh, qu’est-il arrivé à la radio ?

- Hein ? demanda-t-il avant de se rendre compte qu’il n’y avait plus de


musique. Je n’en sais rien. »

Une étrange expression figée sur le visage, Cynthia ten-dit à nouveau le doigt
vers la statue cassée. Elle la toucha cette fois entre les oreilles, la respiration
haletante. La lumière clignota - Steve la vit clignoter - et la radio repartit. Hé ! hé
! Lyle, les garçons, c’est inutile de vous battre, chantait Mary Chapin Carpenter à
travers les parasites, bon sang que je suis contente ce soir !

« Mais pourquoi tu as fait ça ? » demanda Steve.

Cynthia le regarda, les yeux curieusement embrumés. Elle haussa les épaules,
se lécha les lèvres.

« J’en sais rien. »

Soudain, elle leva les mains et se pressa les tempes, très fort. Quand elle les
rabaissa, elle avait à nouveau le regard clair, mais effrayé.

« Mais qu’est-ce… ? » dit-elle, plus à elle-même qu’à Steve.

Il tendit la main pour toucher lui aussi la statue, mais elle lui saisit le poignet
avant.

« Non. Ne fais pas ça. C’est mauvais. »

Il la repoussa et posa le doigt sur le dos du loup (tout à coup il fut certain que
c’en était un: pas un coyote, non, un loup). La radio s’éteignit. Au même instant
il y eut un bruit de verre cassé derrière eux. Cynthia poussa un petit cri.
Steve avait déjà retiré le doigt de la pierre; il l’aurait retiré même si rien ne
s’était passé, parce qu’elle avait rai-son. C’était mauvais. Mais pendant un
moment, il s’était passé quelque chose, comme si un ou plusieurs circuits vitaux
dans sa tête avaient été coupés. Sauf que… Est-ce qu’il n’avait pas pensé à la
fille ? Est-ce qu’il n’avait pas fait quelque chose à la fille, avec la fille ? Le genre
de chose que tous deux voudraient essayer mais dont ils ne parleraient jamais à
leurs amis ? Une sorte d’expérience ?

Tandis qu’il réfléchissait, qu’il tentait de se souvenir de quelle expérience il


avait bien pu s’agir, il tendait à nouveau le doigt vers la pierre. Il n’avait pas pris
consciem-ment la décision de le faire, mais maintenant qu’il y était, cela lui
semblait une bonne idée. Que ce bon vieux doigt aille où il veut, se dit-il,
fasciné. Qu’il touche ce qu’il…

Elle lui saisit la main et la lui tordit pour l’éloigner de la pierre à l’instant
même où le doigt allait atteindre le dos du loup.

« Eh, vieux, comprends-moi bien: Je veux sortir d’ici ! Tout de suite ! »

Il prit une profonde inspiration et laissa l’air ressortir. Il recommença. Sa tête


lui parut à nouveau un territoire familier, mais il eut soudain plus peur que
jamais. De quoi exactement, il ne le savait pas. Il n’était pas certain de vouloir
savoir.

« D’accord, partons. »

Lui tenant la main, il la ramena dans le couloir. Il regarda par-dessus son


épaule une fois, vers la sculpture grise cassée. Tête tordue de prédateur. Yeux
exorbités. Museau trop long. Langue de serpent. Et quelque chose d’autre, au-
delà. Les hélices et Dingo avaient disparu. Les écrans étaient noirs, comme si
une surtension les avait éteints.

De l’eau s’écoulait par la porte ouverte du bureau où était l’aquarium. Une


mollienisie étouffait dans un dernier sursaut sur le tapis du couloir. Bon, se dit
Steve, maintenant, on sait ce qui s’est brisé, on n’a plus besoin de se poser de
questions.

« Ne regarde pas quand on passera devant, dit-il. Contente-toi…

- Tu n’as pas entendu quelque chose, à l’instant ? demanda-t-elle. Des boum!


ou des bang! ou quelque chose de ce genre ? »

Il tendit l’oreille et n’entendit que le vent… puis il crut percevoir une sorte de
frottement furtif derrière lui.

Il se retourna d’un bloc. Rien. Bien sûr qu’il n’y avait rien ! A quoi
s’attendait-il donc ? Qu’un des cadavres se décroche et les suive ? Idiot. Même
dans ces circonstances particulièrement angoissantes, c’était complètement din-
gue. Mais il y avait autre chose, quelque chose qu’il ne pouvait écarter de son
esprit, idiot ou non: cette statue. C’était comme une présence physique dans sa
tête, un pouce brutal pressant la matière même de son cerveau. Il aurait préféré
ne pas la regarder. Il aurait surtout préféré ne pas la toucher.

« Steve ? Tu n’as vraiment rien entendu ? Ça pourrait être des coups de feu.
tiens ! Encore un ! »

Le vent hurlait sur les flancs du baraquement, et quelque chose encore tomba
dehors, qui les fit crier et se serrer l’un contre l’autre comme des gosses dans le
noir. Ce qui était tombé passa juste devant eux.

« Je n’entends que le vent. Il est probable que tu as seulement entendu une


porte qui claquait quelque part.

- Il y a eu trois coups, affirmat-elle. Ce n’étaient peut- être pas des coups de


feu, plutôt des bruits de choc, mais…

- Ça peut être quelque chose qui s’est envolé. Viens, mon chou, allons nous
faire décoiffer.

- Ne m’appelle pas mon chou et je ne te traiterai pas de tarte », dit-elle d’une


petite voix.

Elle ne regarda pas dans le bureau d’où sortait l’eau de l’aquarium. Steve, si.
Il n’y avait plus qu’un rectangle de sable mouillé entouré de morceaux de verre.
La main reposait sur le tapis trempé près du bureau. Elle était tom-bée sur le dos.
Un guppy mort gisait sur la paume. Les doigts semblaient presque l’accueillir-
bienvenue, étranger, prenez une chaise et posez votre bagage, mi casa es su casa.

Non, merci, se dit Steve.


Il avait déjà entrouvert la porte donnant sur l’extérieur quand elle lui fut
arrachée des mains. Le sable tournoyait. Les montagnes à l’ouest étaient
complètement dissimulées par des membranes d’or de plus en plus sombre - du
sable et de la poussière qui s’envolaient dans les dix der-nières minutes du jour -
mais il vit distinctement les pre-mières étoiles scintiller dans le ciel. Le vent
soufflait maintenant en tempête. Un vieux baril rouillé portant les mots: ZOOM
CHEMTRONICS—NE PAS JETER SANS RETRAITEMENT peints au pochoir
roula à travers le parking, lon-gea le Ryder, traversa la route, puis s’enfonça dans
le désert. Le tink-tink-tink du filin contre le mât était maintenant fiévreux et, à
leur gauche, quelque chose cogna deux fois, très fort; le bruit ressemblait à des
coups de feu tirés avec un silencieux. Cynthia sursauta. Steve se tourna vers le
bruit et vit une grosse poubelle verte. Pendant qu’il regardait, le vent souleva un
peu le couvercle, puis le laissa retomber. Il y eut un autre bruit de choc.

« Voilà tes coups de feu, dit-il en élevant la voix pour qu’elle porte malgré le
vent.

- Je ne sais pas… ce n’était pas exactement le même bruit. »

Une série de hurlements de coyotes s’élevèrent dans la nuit, certains à l’ouest,


d’autres au nord. Il ne sut pourquoi, mais cela rappela à Steve de vieilles
actualités sur la Beatlemania, ces filles qui hurlaient à en devenir folles à la vue
des quatre garçons de Liverpool. Cynthia et lui se regardèrent.

« Viens ! Au camion ! Tout de suite ! »

Ils se précipitèrent, enlacés, le vent dans le dos. Quand ils furent montés
dedans, Cynthia verrouilla sa porte, abaissant le bouton de son poing avec
détermination.

Steve fit de même, puis mit le contact. Le ronronnement régulier du moteur et la


lueur du tableau de bord quand il alluma les phares le réconfortèrent. Il se tourna
vers Cynthia.

« Bon, alors, où aller raconter ça ? Austin est hors de question. C’est trop loin
à l’ouest, et c’est de là que vient la tempête. On se retrouverait sur le bas-côté de
la route à espérer que ce foutu moteur reparte une fois la tempête passée. Reste
Ely, à deux heures de route - plus, si la tem-pête nous rattrape -, ou le centre de
Désolation, qui n’est sans doute pas à beaucoup plus d’un kilomètre.
- Ely, affirmat-elle. Les gens qui ont fait ça sont peut- être ici, et je doute
qu’un ou deux flics du cru, ou même la police de la route, puissent faire le poids
face à ceux qui ont fait ce qu’on a vu là-dedans.

- Ceux qui ont fait ça peuvent aussi être sur la nationale 50. Souviens-toi du
camping-car et de la moto du patron.

- Mais on a vu des voitures passer, dit-elle avant de sursauter à nouveau quand


quelque chose tomba tout près avec un gros bruit métallique. Bon sang, Steve,
est-ce qu’on ne pourrait pas foutre le camp d’ici, s’il te plaît ? »

Il le souhaitait autant qu’elle, mais il secoua la tête.

« Pas avant qu’on ait résolu ce problème. C’est important. Quatorze personnes
mortes, sans compter le patron et les gens du camping-car.

- La famille Carver.

- Ça va faire du grabuge quand ça se saura. Ce sera une affaire nationale. Si on


retourne à Ely et qu’il s’avère qu’il y avait des flics à l’écoute de leur radio à
moins d’un kilo-mètre, et si les gens qui ont fait ça s’échappent parce qu’on a
mis trop longtemps à donner l’alerte… eh bien… on va contester le bien-fondé
de notre décision. Et il ne faudra pas s’attendre à des gentillesses. »

Le tableau de bord donnait à Cynthia un teint verdâtre de malade.

« Tu veux dire qu’on risque de penser qu’on a quelque chose à voir avec ça ?

- Je n’en sais rien, mais je vais te dire une chose: tu n’es pas la duchesse de
Windsor et je ne suis pas le duc d’Earl. On est deux vagabonds, rien de plus.
Qu’est-ce que tu as comme pièce d’identité ? Un permis de conduire ?

- J’ai jamais eu le temps de le passer. J’ai bougé trop souvent.

- Une carte de Sécurité sociale ?

- Eh bien… la carte, je l’ai perdue. Je crois que je l’ai oubliée quand j’ai quitté
ce type qui m’a bousillé l’oreille. Mais je me souviens de mon numéro.

- Qu’est-ce que tu as comme papiers ?


- J’ai ma carte de fidélité de Tower Records, répondit-elle d’un ton furieux.
Encore deux cases à remplir et j’aurai un disque gratuit. Je veux Tfitalogy, ça te
va ?

- Oui. »

Il rit. Elle le regarda un moment, les joues vertes, des ombres ondulant sur son
front, les yeux sombres, et il eut le sentiment qu’elle allait se jeter sur lui pour
voir quelle quantité de peau elle pourrait lui arracher. Mais elle se mit à rire
aussi, d’un petit rire nerveux qu’elle ne pouvait contrôler.

« Viens là une seconde, dit-il en lui ouvrant les bras.

- Commence pas avec moi, je te préviens ! »

Mais elle glissa sur son siège et se lova contre lui sans hésitation. Il sentit ses
épaules trembler. Elle allait avoir froid avec ce petit haut sans manches, s’il
fallait qu’ils ressortent du camion. La température tombait d’un coup, dans ces
régions, dès que le soleil se couchait.

« Tu veux vraiment aller en ville, Lubbock ?

- Ce que je voudrais, c’est être à Disneyland en train de manger une glace,


mais je crois que nous devrions aller jeter un coup d’oeil. Si tout est normal… si
on a la sensation que tout est normal… d’accord, on tentera de faire notre
déclaration ici. Mais si on voit quoi que ce soit qui nous semble bizarre, on file
sur Ely à toute vitesse.

- Je te ferai respecter ta promesse, lui dit-elle avec un regard solennel.

- Tu peux. »

Il passa une vitesse et s’engagea lentement sur la route. A l’ouest, la lueur qui
filtrait à travers le sable était maintenant couleur d’ambre… Au-dessus de leurs
têtes, d’autres étoiles s’allumaient, mais elles tremblotaient dans l’air de plus en
plus chargé de sable.

« Steve, tu n’aurais pas un pistolet, par hasard ? »

Il secoua la tête, songea à retourner au baraquement pour en chercher un, puis


évacua cette idée de sa tête. Il ne retournerait pas là-bas, c’était tout. Il n’y
retournerait pas.

« Pas de pistolet, mais j’ai un très grand couteau suisse, celui qui a toutes les
cloches et les sifflets. Même une loupe.

- Ça me rassure beaucoup. »

Il songea à l’interroger à propos de la statue, à lui demander si elle avait eu de


drôles d’idées - des idées expé- rimentales - mais n’en fit rien. Comme l’idée de
retourner dans le baraquement, c’était trop effrayant. Un bras autour des épaules
de Cynthia, il accéléra en direction de la ville. Le sable filait dans la lumière de
ses phares, se tordant en longues ombres qui lui rappelaient les corps pen-dus à
leurs patères.

Le corps de sa soeur n’était plus au pied de l’escalier, et c’était toujours ca.


David regarda un moment à travers la porte vitrée. Le jour baissait, et bien que le
ciel fût encore clair - indigo sombre - la lumière disparaissait au niveau du sol,
étouffée par la poussière. De l’autre côté de la rue, une pancarte indiquant
CAFÉTÉRIA ET BOUTIQUE VIDÉO DE DÉSOLATION se balançait dans le
vent. Assis dessous, deux coyotes le regardaient avec attention. Entre eux, son
plu-mage miteux soulevé par le vent comme les plumes du chapeau d’une vieille
grenouille de bénitier venant jouer au Bingo un samedi soir, un grand oiseau
chauve le regardait aussi. David reconnut un busard.

« C’est impossible », murmura-t-il.

Sans doute, mais il le voyait quand même. Il s’habilla rapidement tout en


surveillant la porte. Sur le panneau de verre, on avait écrit: SERVICES
MUNICIPAUX DE DÉSOLATION, 9-16 H. Il noua ses lacets, prêt à faire demi-
tour au galop s’il flairait quelque danger… s’il sentait même le moindre
mouvement.

Mais où courir ? Où me réfugier ?

La pièce à sa gauche était plongée dans l’obscurité et le silence. Il suivit le


mur à tâtons, s’attendant que quelque chose ou quelqu’un vienne l’attraper, mais
il ne se passa rien. Il trouva l’interrupteur, qu’il manoeuvra. Quand ses yeux se
furent habitués à la lumière des vieux globes au plafond, il avança d’un pas.
Droit devant lui, un long comptoir était surmonté de guichets aux fenêtres
munies de barreaux, comme ceux des caissiers dans les vieilles banques. Il lut
successivement: IMPOTS, PERMIS DE CHASSE. MINES ET ESSAIS. Sur le
dernier, plus petit: RÉGLEMENTATION FÉDÉRALE D’UTILISATION DES
TERRES. A la bombe de peinture rouge, sur le mur derrière les fauteuils des
guichetiers, on avait écrit: DE CES SILENCES QUELQUE CHOSE PEUT
S’ÉLEVER.

C’est bien ce qui est arrivé, se dit David en tournant la tête pour regarder
l’autre côté de la pièce. Quelque chose de pas très…

Il ne termina pas sa réflexion. Ses yeux s’écarquillèrent, ses mains montèrent


à sa bouche pour étouffer un cri. Pendant un moment, le monde vacilla, devint
gris, et il crut qu’il allait s’évanouir. Pour l’éviter, il retira les mains de sa bouche
et se pressa les tempes, ravivant sa douleur. Puis il les laissa retomber, la bouche
tremblante, regardant ce qu’il y avait au mur à droite de la porte avec des yeux
tétanisés. Il y avait des patères. A la plus proche de la fenêtre était accroché un
Stetson cerclé d’un ruban en peau de serpent. Deux femmes pendaient aux deux
suivantes, l’une tuée d’un coup de feu, l’autre étranglée. Celle-ci avait de longs
cheveux roux et la bouche ouverte, en un dernier cri figé et silencieux. A sa
gauche était accroché un homme en kaki, tête baissée, son étui de pistolet vide.
Pearson, peut-être, l’autre représentant de la loi. Près de lui, il y avait un homme
en jean et chemise bleue tachée de sang. La dernière de la file était la Puce. Elle
avait été accrochée par le dos de son T-shirt MotoKops. On y voyait Cassie
Styles devant son van, bras croisés et sourire aux lèvres. Cassie avait toujours été
la MotoKop préférée de la Puce. Sa tête pendait au bout de son cou brisé et ses
chaussures tiraient ses pieds vers le bas.

Ses mains. Il ne pouvait détacher les yeux de ses mains. Petites et roses, les
doigts un peu écartés.

Je ne peux pas la toucher, je ne peux pas l’approcher !

Mais il le pouvait. Il le fallait s’il ne voulait pas la laisser là avec les autres
victimes d’Entragian. Et puis, à quoi d’autre pouvait servir un grand frère,
surtout un frère pas tout à fait assez grand pour empêcher le Croque-Mitaine de
commettre des actes indescriptibles ?
Le savon vert qui séchait formait des copeaux irritants sur sa peau. Il joignit à
nouveau les mains et les leva devant son visage. Il ferma les yeux. Sa voix,
quand elle résonna, tremblait tant qu’il la reconnut à peine.

« Seigneur, je sais que ma soeur est auprès de toi, et que ça c’est seulement ce
qu’elle a laissé derrière elle. Je t’en prie, aide-moi à faire ce qu’il faut pour elle !
Je t’aime, la Puce, dit-il en rouvrant les yeux pour la regarder à nouveau. Je suis
désolé d’avoir crié contre toi parfois, ou de t’avoir tiré les cheveux trop fort. »

C’en était trop. Il s’agenouilla par terre et entoura sa tête baissée de ses bras,
incapable de respirer, sur le point de s’évanouir. Ses larmes traçaient des sillons
sur la pâte verte qui couvrait son visage. Ce qui lui faisait le plus mal, c’était de
savoir que la porte qui s’était refermée derrière eux ne se rouvrirait jamais, du
moins pas dans ce monde-ci. Il ne verrait jamais la Puce partir pour un rendez-
vous galant, ni marquer un panier deux secondes avant la fin du match. Plus
jamais elle ne lui demanderait de lui tenir les pieds quand elle ferait le poirier, ni
si la lumière restait allumée quand la porte du réfrigérateur était fermée. Il
comprenait maintenant pourquoi, dans la Bible, les gens déchiraient leurs
vêtements.

Quand il parvint à nouveau à se contrôler, il traîna une des chaises vers le mur
où Kirstie était pendue. Il regarda ses mains, ses paumes roses, et son esprit
vacilla à nouveau. Il parvint à se reprendre - et découvrir qu’il en était capable, si
besoin était, fut une bonne surprise. La douleur revint, plus insistante encore,
quand il fut monté sur la chaise et put observer la pâleur de cire du visage et les
lèvres pourpres. Prudemment, il laissa s’exprimer un peu de sa douleur. Il sentait
qu’il valait mieux le faire. C’était la première fois qu’il voyait une personne
morte, et c’était la Puce. Il ne voulait pas être effrayé par elle, ni dégoûté par
elle. Alors il valait mieux la plaindre, et c’est ce qu’il fit.

Dépêche-toi David.

Il lui fut impossible de décider si c’était sa voix ou celle de l’autre, mais cette
fois, cela n’avait pas d’importance. La voix avait raison. La Puce était morte,
mais son père et les autres, en haut, ne l’étaient pas. Et il y avait sa mère. C’était
le pire, d’une certaine façon, pire même que ce qui était arrivé à la Puce, parce
qu’il ignorait son sort. Le flic fou avait emmené sa mère quelque part, et il était
capable de lui faire n’importe quoi. N’importe quoi.
Je ne vais pas y penser. Je ne veux pas y penser.

Il pensa plutôt à toutes les heures que la Puce avait pas-sées devant la
télévision, Melissa Chérie sur les genoux, à regarder Barney. Le dinosaure violet
avait cédé la place d’honneur dans son coeur aux MotoKops (surtout Cassie
Styles et le beau colonel Henry) depuis environ un an, mais David trouvait
néanmoins que Barney répondait à son besoin du moment. Il ne se souvenait que
d’une des chansons du dinosaure, celle qui se chantait sur l’air du « Bois Joli » et
il la chanta en entourant la petite fille morte de ses bras pour la décrocher.

Je t’aime… tu m’aimes…

La tête blonde tomba sur son épaule. Elle était lourde - comment avait-elle pu
la soutenir bien droite toute la journée, petite comme elle était ?

« Nous sommes une famille heureuse… » Il pivota d’un quart de tour,


descendit maladroitement de la chaise, tituba mais ne tomba pas. Il emporta la
Puce jusqu’à la fenêtre, lissant son T-shirt dans son dos. Il s’était déchiré, mais
juste un peu. Il l’allongea par terre, une main sous son cou pour éviter de lui
cogner la tête sur le plancher. C’était comme ça que maman lui avait dit de la
prendre quand la Puce était un bébé et qu’il avait voulu la tenir dans ses bras.
Est-ce qu’il lui avait chanté quelque chose ce jour-là ? Il ne s’en souvenait pas.
Mais c’était probable.

« Je te serre dans mes bras, je te donne un gros baiser…

De vilains rideaux verts encadraient les fenêtres étroites et hautes de trois


mètres, du sol au plafond. David en décrocha un.

« Dis-moi que tu m’aimes, toi aussi ! »

Il étendit le rideau près du corps de sa soeur en répétant la petite chanson


idiote. Il aurait bien aimé pouvoir lui donner Melissa Chérie pour lui tenir
compagnie, mais la poupée était restée près du camping-car. Il souleva la Puce et
la posa sur le rideau dont il replia le bas sur elle. Elle fut recouverte jusqu’au
cou, et elle lui parut beaucoup mieux ainsi. Beaucoup mieux. Comme si elle
dormait dans son lit, à la maison.

« Je te serre dans mes bras, je te donne un gros baiser, chanta-t-il à nouveau.


Dis-moi que tu m’aimes, toi aussi ! »
Il se pencha pour l’embrasser sur le front.

« Je t’aime vraiment », dit-il.

Et il rabattit le haut du rideau sur son visage.

Il resta près d’elle un moment, les mains serrées entre ses cuisses, tout occupé
de nouveau à contrôler ses émotions. Quand il se sentit moins branlant, il se mit
debout. Le vent hurlait, le jour était presque tombé, et le bruit de la poussière
contre les vitres ressemblait à des milliers d’ongles tapant sur une table. Il
entendait aussi le grincement monotone - riik-riik-riik - de quelque chose qui
tournait dans le vent, et il sursauta quand quelque chose d’autre dans l’obscurité
croissante tomba à grand bruit.

Il s’écarta de la fenêtre et s’approcha du comptoir, hési-tant. Il n’y avait plus


de corps, mais des papiers jonchaient le sol derrière le guichet des impôts,
certains tachés de sang séché. Le haut siège du préposé avait été renversé.

Derrière les guichets se trouvait un coffre-fort ouvert (David y vit des piles de
papiers, mais pas d’argent, et rien ne semblait avoir été dérangé). A droite,
plusieurs bureaux côte à côte. A gauche, deux portes fermées, toutes deux
arborant des plaques dorées. Celle où était écrit: CHEF DES POMPIERS ne
l’intéressa pas, mais l’autre, celle du chef de la police urbaine, si. Son nom était
Jim Reed.

« Chef de la police urbaine, c’est un titre pour un policier de grande ville »,


murmura David.

Il s’approcha de la porte. Elle n’était pas fermée. Il caressa à nouveau le mur


de la main et trouva l’interrupteur. La première chose qu’il vit quand les
lumières s’allu-mèrent fut une énorme tête de renne sur le mur à gauche du
bureau. La seconde fut l’homme derrière le bureau. Il était renversé dans son
fauteuil. S’il n’y avait eu les stylos fichés dans ses yeux et, sortant de sa bouche,
la plaque qui, normalement, indiquait son nom sur le bureau, on aurait pu le
croire endormi tant il semblait détendu. On lui avait croisé les mains sur son gros
ventre. Il portait une chemise kaki et un ceinturon à bandoulière, comme
Entragian.

Dehors, nouveau bruit de chute, et les coyotes hurlèrent à l’unisson comme un


quatuor venu droit de l’enfer. David sursauta et regarda derrière lui pour
s’assurer qu’Entragian ne le surveillait pas. Il n’y avait personne. David regarda
à nouveau le chef de la police urbaine. Il savait ce qu’il avait à faire; s’il avait pu
toucher la Puce, il pourrait probablement toucher cet étranger.

D’abord, toutefois, il décrocha le téléphone. Il s’attendait qu’il n’y ait pas de


tonalité, et c’était le cas. Il pressa pourtant plusieurs fois le bouton en disant: «
Allô ? Allô ? »

Service des chambres, envoyez-moi une chambre, son-gea-t-il. Il reposa le


combiné avec un frisson, puis fit le tour du bureau et s’arrêta près du mort avec
les stylos dans les yeux. La plaque portant le nom du flic - JAMES REED,
CHEF DE LA POLICE URBAINE - était toujours sur le bureau, donc celle qu’il
avait dans la bouche en était une autre. Sur la partie dépassant des dents, il put
lire: EST MOI. David sentit une odeur familière - pas de lotion après-rasage ni
d’eau de Cologne… Il regarda les mains croisées du mort, et vit de profondes
gerçures. Il comprit. C’était l’odeur d’une crème pour les mains, celle qu’utilisait
sa mère. Sans doute Jim Reed s’en était-il enduit les mains peu avant d’être tué.

David tenta de regarder sur les genoux de Reed et n’y parvint pas. L’homme
était trop gros et trop près du bureau. Il y avait un petit trou noir au centre du
dossier du fauteuil, ça il le voyait très bien. Reed avait été tué par une balle. Les
stylos avaient été enfoncés (David l’espérait) après qu’il fut mort.

Allez, dépêche-toi.

Il commença à tirer le fauteuil en arrière, puis s’écarta avec un cri de surprise


quand le siège, déséquilibré par le mouvement, projeta la masse inerte de Jim
Reed par terre. Le cadavre fit un bruit sourd en heurtant le plancher. La plaque
sortit de sa bouche comme un missile quittant sa rampe et tomba à l’envers, mais
David lut sans problème ce qui était écrit dessus: LE CHEF, C’EST MOI.

Le coeur battant plus fort que jamais, il s’agenouilla près du corps. Le


pantalon d’uniforme de Reed était déboutonné, la braguette ouverte, exposant
des dessous indubitablement non réglementaires (un caleçon large, en soie,
couleur pêche), mais David le remarqua à peine. Il regardait autre chose, et il
soupira de soulagement quand il le vit. Sur une des grosses cuisses reposait le
revolver de service de Reed. Sur l’autre, une chaîne accrochée à un passant de
ceinture retenait un trousseau de clés. Mordant sa lèvre, presque certain que le
flic mort allait tendre la main et l’attraper, David libéra le trousseau de clés de la
ceinture. Au début, le mousqueton refusa de s’ouvrir, mais il finit par céder. Il
fouilla dans les clés, priant pour trouver ce dont il avait besoin… et il trouva: une
clé carrée qui ressemblait à peine à une clé, avec une bande magnétique noire sur
toute la longueur - la clé des cellules de l’étage.

Il l’espérait.

David glissa le trousseau dans sa poche, regarda le pantalon ouvert de Reed


avec curiosité cette fois, puis dégagea l’arme de son étui. Il la prit à deux mains,
sentant son poids et la violence qu’elle recelait. C’était un revolver, pas un
automatique avec les balles cachées dans la poignée. Pour pouvoir regarder dans
le barillet, David tourna le canon vers lui en évitant soigneusement de placer un
doigt près de la détente. Il y avait des balles dans chaque chambre visible, l’arme
était donc probablement en état de marche. La première chambre était peut-être
vide - dans les films, les flics y veillaient en général pour éviter de se tirer dessus
par accident - mais il se dit que cela n’aurait pas d’importance s’il pressait la
détente deux fois de suite très vite.

Il fit pivoter l’arme et l’inspecta par l’arrière, à la recherche d’un cran de


sécurité. Il n’en vit pas. Tout tremblant, il pressa légèrement la détente. Quand il
vit le chien commencer à se redresser, il relâcha vite la pression. Il ne voulait pas
tirer ici. Il ne savait pas à quel point les coyotes étaient intelligents, mais s’ils
savaient quelque chose, ça concernait probablement les armes.

Il retourna dans le grand bureau. Le vent hurlait, projetant du sable contre la


fenêtre. Les vitres étaient violacées maintenant, comme des ecchymoses. Bientôt
elles seraient noires. Il regarda le vilain rideau vert et la forme en dessous. Je
t’aime, la Puce, pensa-t-il, puis il retourna dans le hall. Il y resta un moment à
inspirer profondément, les yeux clos, l’arme contre une jambe, canon vers le sol.

« Seigneur, dit-il, jamais je n’ai tiré de ma vie. S’il te plaît, aide-moi à me


servir de ce revolver. Pour l’amour de Dieu. Amen. »

Cela fait, David s’engagea dans l’escalier.

Chapitre 3

Mary Jackson était assise sur son lit de camp, les yeux baissés, les mains
jointes, pleine de pensées empoisonnées concernant sa belle-soeur: Deirdre
Finney, avec son joli visage pâle, son doux sourire figé, ses boucles préraphaé-
lites. Deirdre qui ne mangeait pas de viande (« C’est cruel, vous savez ? ») mais
fumait des joints, oh oui ! Deirdre était fidèle à ce foutu Panama Red depuis des
années. Deirdre et ses autocollants Mr. Smiley. Deirdre qui avait fait tuer son
frère et enfermer sa belle-soeur dans la cellule d’un bled perdu, dans le couloir
de la mort, en fait, et tout ça parce qu’elle avait la cervelle trop grillée pour se
souvenir qu’elle avait laissé de l’herbe sous sa roue de secours.

Tu es injuste, répliqua dans sa tête une autre voix plus rationnelle. C’est la
plaque d’immatriculation, pas l’herbe. Entragian nous a arrêtés à cause de la
plaque. C’était comme l’Ange de la Mort qui aurait repéré une porte sans la
bonne marque dessus. S’il n’y avait pas eu le sachet, il aurait trouvé autre chose.
Une fois qu’on avait attiré son regard, on était cuits, c’est tout. Et tu le sais.

Mais elle ne voulait pas le savoir. Voir les choses de cette façon, comme une
sorte d’étrange désastre naturel, était trop horrible. Il valait mieux en accuser
l’idiote de soeur de Peter, imaginer comment punir Deirdre - un châtiment qui ne
soit pas mortel mais le plus douloureux possible. Les coups de trique, comme on
en donnait aux contreve-nants à Singapour, lui plaisaient assez, mais elle se
voyait aussi enfoncer la pointe d’un talon aiguille dans les petites fesses plates
tellement mode de sa belle-soeur. N’importe quoi pour enlever de ses yeux ce
regard « chambre-à- louer » le temps de lui crier « TU AS CAUSÉ LA MORT
DE TON FRERE, PAUVRE CONNE, EST-CE QUE TU M’ENTENDS ?» et de
lire sur son visage que, oui, elle comprenait.

« La violence engendre la violence, dit-elle à ses mains d’une voix doctorale.


Je le sais, tout le monde le sait, mais y penser est si agréable, parfois. »

Parler toute seule, dans ces circonstances, lui paraissait tout à fait normal.
Mais Ralph Carver s’inquiéta:

« Quoi ? »

Il semblait ailleurs. En fait - terrifiante idée -, il donnait presque la même


impression de court-circuit ambulant que Deirdre.

« Rien. C’est rien. »

Elle se leva. En deux pas, elle était devant la grille. Elle saisit les barreaux et
regarda de l’autre côté. Le coyote était assis devant les restes du blouson de cuir
de Johnny Marinville, les yeux fixés sur l’écrivain, comme hypnotisé.

« Vous croyez qu’il a pu s’enfuir ? demanda Ralph. Vous croyez que mon petit
garcon s’est enfui, madame ?

- Pas madame, Mary. Je n’en sais rien. Je veux le croire, en tout cas, je peux
vous le jurer. Je crois en fait qu’il y a de grandes chances qu’il y soit parvenu. »

A condition qu’il ne soit pas tombé sur le flic, ajouta-t-elle en pensée.

« Oui, je le crois aussi. Je ne savais pas qu’il prenait ces prières tellement au
sérieux, dit Ralph d’un ton d’excuse que Mary trouva curieux, dans ces
circonstances. Je croyais qu’il s’agissait… je ne sais pas… d’une lubie passa-
gère. Mais ca avait l’air de tout autre chose, non ?

- En effet.

- Pourquoi tu me regardes comme ça, Bosco ? demanda Marinville au coyote.


Tu as eu mon blouson, qu’est-ce que tu veux d’autre ? Comme si je ne le savais
pas ! Croyez-moi, dit-il à Mary, si l’un de nous pouvait sor-tir d’ici, je crois que
ce chien galeux ferait demi-tour et…

- Chut ! ordonna Billingsley. Quelqu’un monte l’escalier. »

Le coyote l’entendit aussi. Il quitta Marinville des yeux et se retourna en


grognant. Les pas approchèrent, arrivè- rent au palier et s’arrêtèrent. Mary ne put
jeter qu’un bref coup d’oeil à Ralph Carver: le mélange d’espoir et de terreur
qu’on lisait sur son visage était trop horrible. Elle avait perdu son mari, et elle
souffrait plus qu’elle ne l’aurait jamais cru possible. Alors que ressentait-on
quand toute votre famille vous était arrachée en un après-midi ?

Le vent fraîchit, hurlant entre les murs. Le coyote jeta un regard nerveux vers
la porte, puis avança lentement de trois pas, en remuant ses oreilles
déchiquetées.

« David ? appela désespérément Ralph. David, si c’est toi, n’entre pas ! Cette
bête attend juste devant la porte

- A quelle distance ? »
C’était lui, son fils. C’était vraiment lui. Stupéfiant. Et le calme de sa voix
était plus stupéfiant encore. Mary songea qu’elle devrait peut-être réévaluer le
pouvoir de la prière. Ralph était éberlué, comme s’il ne comprenait pas la
question. Mais l’écrivain comprit.

« A environ un mètre cinquante, et juste en face. Sois prudent.

- J’ai un revolver. Je crois que vous feriez bien de tous vous glisser sous vos
lits. Mary, mettez-vous aussi près que possible de la cellule de papa. Vous êtes
sûr qu’il est juste en face de la porte, monsieur Marinville ?

- Oui. Grandeur nature et deux fois plus laid, mon ami Bosco. Est-ce que tu
t’es déjà servi d’un revolver, David ?

- Non.

- Oh, Moïse ! gémit Marinville.

- David, non ! cria Ralph, soudain affolé, comme s’il venait juste de
comprendre ce qui se passait. Cours chercher de l’aide ! Si tu ouvres, ce salaud
te bondira dessus !

- Non. J’ai bien réfléchi, papa, et je préfère affronter le coyote plutôt que le
flic. Et puis j’ai une clé. Je crois qu’elle ouvrira les cellules. Elle ressemble à
celle que le flic a uti-lisée.

- Je suis convaincu, déclara Marinville comme si tout était réglé. Tout le


monde sous les lits ! Compte jusqu’à cinq, David, et fonce.

- Vous allez le faire tuer ! hurla Ralph, hors de lui. Vous allez faire tuer mon
fils pour sauver votre peau !

- Je comprends votre angoisse, monsieur Carver, dit Mary, mais je crois que si
nous ne sortons pas de là, nous mourrons tous.

- Compte jusqu’à cinq, David ! » répéta Marinville.

Il se mit à genoux et se glissa sous son lit. Mary regarda la porte et se rendit
compte que sa cellule, la plus grande, celle des ivrognes, se trouvait juste dans la
ligne de tir de l’enfant. Elle comprit pourquoi David lui avait dit de se coller
contre la cellule de son père. Il n’avait peut-être que onze ans, mais il
réfléchissait mieux qu’elle.

« Un, dit l’enfant de l’autre côté de la porte. Deux… »

Mary entendit de la peur dans sa voix, et elle trouva cela normal. Tout à fait
normal.

« Écoute, mon gars ! dit Billingsley. Mets-toi à genoux, tiens le flingue à deux
mains et prépare-toi à tirer vers le haut, mon gars. Il va pas t’attendre par terre, il
va te sauter dessus, tu comprends ?

- Oui. Oui, d’accord. Tu es sous ton lit, papa ? »

Ralph n’y était pas. Il était toujours debout devant les barreaux de sa cellule,
son visage gonflé contre les barreaux blancs, la peur figeant ses traits.

« Ne le fais pas, David ! Je t’interdis de le faire !

- Par terre, imbécile ! » ordonna Marinville.

A plat ventre sous son lit, il regardait Ralph avec des yeux furieux. Mary
ressentait la même chose, mais elle trouvait la technique de Marinville abjecte.
Elle se serait attendue à mieux de la part d’un écrivain. D’un autre écrivain, en
tout cas - celui-là, elle l’avait catalogué. Le type qui avait écrit Ravissement, le
livre le plus sale du siècle, sans doute, croupissait dans une cellule près de la
sienne. Surréaliste, mais vrai. Et bien que son nez ait l’air de ne jamais devoir se
remettre du traitement que le flic lui avait infligé, Marinville conservait l’attitude
d’un type qui s’attend à obtenir ce qu’il demande. Et sur un plateau d’argent.

« Est-ce que mon père est planqué ? »

L’enfant semblait incertain, maintenant, et plus effrayé encore. Mary détesta le


père pour ce qu’il faisait subir à ce gamin. A quoi ça servait de jouer sur ses
nerfs déjà tendus comme les cordes d’une guitare ?

« Non ! beugla Ralph. Et je ne vais pas me planquer ! File d’ici. Trouve un


téléphone ! Appelle la police !

- J’ai essayé d’appeler avec le téléphone de M. Reed, répondit David. Il n’y a


pas de tonalité.

- Alors essaie un autre appareil ! Bon Dieu, essaie jus-qu’à ce que tu en


trouves un qui…

- Ne soyez pas stupide et filez sous votre lit, lui dit Mary d’une voix sourde.
Quel souvenir voulez-vous qu’il garde de cette journée ? Qu’il a vu tuer sa soeur
et qu’il a tué son père d’un faux mouvement, tout ça avant l’heure du dîner ?
Aidez-le ! Votre fils fait tout ce qu’il peut. A votre tour. »

Il la regarda, ses joues blafardes contrastant avec le sang coagulé sur son
visage.

« Il est tout ce qui me reste, murmura-t-il. Est-ce que vous comprenez ça ?

- Bien sûr que je comprends. Maintenant, glissez-vous sous votre lit, monsieur
Carver. »

Ralph recula, hésita, puis tomba à genoux et se faufila sous son lit. Ses yeux,
la seule partie encore jeune de son visage, luisaient dans l’ombre comme des
saphirs.

« David ? appela Marinville. Tout est en place.

- Mon père aussi ? demanda la voix dubitative de l’enfant.

- Je suis sous le lit, répondit Ralph. David, fais attention. Si… s’il te saute
dessus, ne lâche pas ton arme et essaie de lui tirer dans le ventre… David !
s’inquiéta-t-il soudain d’une voix blanche. Est-ce que le revolver est chargé ? Tu
en es sûr ?

- Oui, j’en suis sûr… Il est toujours devant la porte ?

- Oui ! » répondit Mary.

Le coyote s’était même rapproché d’un pas. Il baissait la tête, grognant sans
discontinuer comme le moteur d’un hors-bord. Chaque fois que David parlait de
l’autre côté de la porte, ses oreilles se tournaient vers lui.

« Bon, je suis à genoux », dit l’enfant.


Mary percevait toute la tension qu’il y avait dans sa voix; il eût sans doute
suffi d’un rien pour que ses nerfs lâchent, se dit-elle.

« Je vais recommencer à compter. Faites attention: il faut que vous soyez le


plus loin possible quand j’arriverai à cinq. Je… je ne veux blesser personne par
erreur.

- Souviens-toi de tirer vers le haut, dit le vétérinaire. Pas beaucoup, juste un


peu. D’accord ?

- Parce qu’il va bondir. Oui. Je m’en souviens. Un… deux… »

Dehors, le vent tomba un peu. Dans le silence, Mary entendit deux choses très
clairement: le grognement du coyote, et ses propres battements de coeur dans ses
oreilles. Sa vie était entre les mains d’un gamin de onze ans armé d’un revolver.
Si David tirait et ratait son coup, ou restait paralysé et ne tirait pas du tout, le
coyote avait toutes les chances de le tuer. Et alors, quand le flic psychopathe
reviendrait, ils mourraient tous.

« … trois… dit l’enfant d’une voix si peu assurée qu’elle ressemblait


curieusement à celle de son père. Quatre… Cinq. »

Il tourna la poignée.

Pour Johnny Marinville, ce fut comme s’il était ramené au Viêt-nam, où des
événements mortels se produisaient à une vitesse qui vous surprenait toujours. Il
n’avait pas nourri beaucoup d’espoir pour l’enfant, le gamin avait toutes les
chances d’arroser la pièce de balles sans toucher un poil de Bosco, mais il était
leur seule chance. Comme Mary, il avait conclu que s’ils n’étaient pas hors d’ici
au retour du flic, ils étaient cuits. Et l’enfant le surprit.

Pour commencer, il n’ouvrit pas la porte à la volée, en la faisant rebondir


contre le mur, il la poussa simplement. Il était à genoux, à nouveau habillé, mais
les joues encore vertes de savon Irish Spring et les yeux écarquillés. La porte
n’avait pas fini de s’ouvrir qu’il avait posé sa main droite sur sa main gauche
pour mieux tenir le revolver. Johnny reconnut un 45, une bien grosse arme pour
un gamin. Il le tenait devant sa poitrine, le canon légèrement levé. Il arborait un
visage solennel, appliqué, même.
Le coyote, qui ne s’attendait peut-être pas que la porte s’ouvre, en dépit de la
voix qu’on entendait derrière, recula d’un demi-pas, puis tendit ses muscles et
bondit vers l’enfant avec un grognement. Johnny se dit que c’était ce petit pas en
arrière qui avait scellé son destin: il avait donné au petit garçon le temps
nécessaire pour prendre position. Il tira deux fois, laissant l’arme se redresser
avant de viser à nouveau et de presser la détente une seconde fois. Le bruit, dans
cet espace clos, fut assourdissant. Le coyote, qui avait sauté en l’air après le
premier coup de feu et avant le second, tomba sur David et le renversa par terre.

Son père cria et sortit précipitamment de sous son lit. L’enfant semblait lutter
contre l’animal sur le palier, mais Johnny ne pouvait croire que le coyote ait
encore la capacité de se battre: il avait entendu les balles toucher leur cible, et le
parquet, comme le bureau, était repeint du sang de l’animal.

« David ! David ! Tire-lui dans le ventre ! » criait son père en faisant des petits
sauts angoissés.

Au lieu de tirer, l’enfant se libéra du coyote comme d’un manteau de fourrure


dans lequel il se serait empêtré. Il recula sur les fesses, le regard stupéfait. Le
devant de son T-shirt était couvert de sang et de poils. Quand le mur arrêta son
dos, il y prit appui pour se relever. Il regarda le revolver, comme ébahi qu’il soit
toujours au bout de son bras.

« Je vais bien, papa, calme-toi, je l’ai eu, il ne m’a même pas égratigné. »

Il se passa la main sur la poitrine puis sur le bras tenant l’arme comme pour se
le confirmer à lui-même. Il regarda le coyote. Il était encore en vie, haletant, le
souffle rauque et rapide, la tête pendant vers la première marche de l’escalier. Au
milieu de sa poitrine s’ouvrait un grand trou sanglant.

David s’accroupit près de lui et posa le canon du 45 contre la tête pendante. Il


se détourna. Johnny vit les pau-pières serrées de David, et il eut un élan d’amour
vers cet enfant. Il n’avait jamais pris beaucoup de plaisir à la pré- sence de ses
propres rejetons - ils avaient l’art de vous créer des soucis pendant les vingt
premières années, puis s’acharnaient à vous détrôner pendant les vingt suivantes
- mais un enfant comme celui-là ne serait peut-être pas de mauvaise compagnie.
Il avait un jeu, comme disent les basketteurs.

Je m’agenouillerais même près de lui le soir, se dit Johnny. Merde, n’importe


qui le ferait. Regarde un peu les résultats !
Arborant toujours cette expression tendue - l’air d’un enfant qui sait qu’il doit
manger son foie de veau avant d’aller jouer dehors -, David pressa la détente une
troi-sième fois. Le bruit fut aussi fort, mais pas tout à fait aussi perçant. Le corps
du coyote tressauta. Une gerbe de gouttelettes rouges aussi fines que de la
dentelle jaillit au-dessous de la rampe. Le halètement rauque cessa. L’enfant
ouvrit les yeux et regarda ce qu’il avait fait.

« Merci, mon Dieu, dit-il d’une petite voix sans timbre. Mais ça a été horrible,
vraiment horrible.

- Tu as fait du bon boulot, mon gars », dit Billingsley.

David se leva et revint lentement vers le bureau. Il regarda son père. Celui-ci
lui tendit les bras. David s’approcha de Ralph, qui se remettait à pleurer, et le
laissa le serrer maladroitement contre lui malgré les barreaux qui les séparaient.

« J’avais peur pour toi, David, c’est pour ça que je t’ai dit de partir. Tu le sais,
hein ?

- Oui, papa. »

David se mit à pleurer lui aussi, et Johnny se rendit compte que ces larmes
n’avaient rien à voir avec la bête non, pas ces larmes-là.

La Puce… était ac-c-crochée, en bas. Et d’autres g-g- gens aussi. Je l’ai


décrochée. Je n’ai pas pu décrocher les autres, c’étaient des g-g-grandes
personnes, mais j’ai décroché la Puce. Je lui ai ch-ch-chanté une… »

Il essaya d’en dire plus, mais les mots furent noyés dans des sanglots
hystériques et épuisés. Il pressait son visage entre les barreaux tandis que son
père lui caressait le dos en lui disant de se calmer, que c’était bien, qu’il était
certain qu’il avait fait tout ce qu’il pouvait pour Kirsten, et qu’il avait bien agi.

Johnny leur laissa une minute entière à sa montre - le gosse méritait bien ca,
ne serait-ce que pour avoir ouvert cette foutue porte alors qu’il savait qu’un
chien sauvage l’attendait de l’autre côté - puis il appela l’enfant. David ne
bougea pas, si bien qu’il l’appela une seconde fois, plus fort. L’enfant se retourna
alors. Les larmes coulaient à flots de ses yeux rougis.

« Écoute, mon petit gars, je sais que tu en as beaucoup vu, dit Johnny, et si on
sort de là vivants, je serai le premier à te faire un mot de recommandation pour
une Étoile d’Argent. Mais pour l’instant, il faut qu’on parte. Il est possible
qu’Entragian soit sur le chemin du retour. S’il n’est pas loin, il a probablement
entendu les coups de feu. Si tu as une clé, il est temps de l’essayer. »

David tira le gros trousseau de sa poche et choisit celle qui ressemblait à la clé
utilisée par Entragian. Il la glissa dans la serrure de la cellule de son père. Il ne
se passa rien. Mary poussa un cri de frustration et frappa un barreau de sa cellule
du plat de la main.

De l’autre côté, dit Johnny. Retourne-la. »

David retourna la clé et la glissa à nouveau dans la fente. Cette fois il y eut un
déclic sonore et la porte de la cellule s’ouvrit.
« Oui ! s’écria Mary. Oh, oui ! »

Ralph sortit et serra son fils dans ses bras, sans barreaux entre eux, cette fois.
Et quand David l’embrassa sur sa joue gauche gonflée, Ralph Carver poussa un
cri de douleur puis éclata de rire. Johnny trouva que c’était un des sons les plus
extraordinaires qu’il eût jamais entendus, un son que jamais on ne pourrait
expliquer dans un livre: son intensité, comme celle de l’expression sur le visage
de Ralph Carver quand il regarda son fils, serait toujours indicible.

Ralph prit la clé des mains de son fils et ouvrit les autres cellules. Ils sortirent
tous et se rassemblèrent devant le bureau - Mary de New York, Ralph et David
de l’Ohio, Johnny du Connecticut, le vieux Tom Billingsley du Nevada. Ils se
regardèrent avec des yeux de rescapés d’une catastrophe ferroviaire.

« Sortons d’ici », dit Johnny.

Il constata que l’enfant avait donné l’arme à son père.

« Savez-vous vous en servir, monsieur Carver ? Y ver-rez-vous assez pour


tirer ?

- Oui à vos deux questions, dit Ralph. Allons-y. »

Il conduisit le groupe hors de la pièce, tenant David par la main. Mary les
suivit, puis Billingsley. Johnny fermait la marche. En enjambant le coyote, il vit
que la dernière balle avait presque pulvérisé la tête de l’animal et se demanda si
le père de l’enfant aurait pu le faire. Il se demanda si lui-même aurait pu le faire.

Au pied de l’escalier, David leur dit de s’arrêter. Les portes de verre donnaient
sur la nuit, maintenant. Le vent hurlait à la mort.

« Vous n’allez pas le croire, mais c’est vrai », dit l’enfant.

Et il leur décrivit ce qu’il avait vu de l’autre côté de la rue.

« Et le busard dormira avec le coyote, dit Johnny en tentant de voir à travers


les vitres. C’est dans la Bible. Jamaicains, chapitre 3.
- Je ne trouve pas ca drôle, dit Ralph.

- En fait, moi non plus », admit Johnny.

Il distinguait la forme de bâtiments au-dehors, et des buissons d’amarante qui


tourbillonnaient en l’air, mais c’était tout. Est-ce que cela avait la moindre
importance ? Même s’il y avait, devant la mairie du bled, une meute de loups-
garous en train de fumer du crack et d’attendre les fugitifs, ils ne pouvaient
rester là. Entragian allait revenir. Les types comme lui revenaient toujours.

Les types comme lui n’existent pas, lui murmura son esprit. Jamais dans
l’histoire du monde il ny a eu des types comme lui, et tu le sais.

Peut-être le savait-il, mais cela ne changeait rien au principe. Il fallait qu’ils


sortent.

« Moi, je te crois, dit Mary à David. Venez, ajouta-t-elle en regardant Johnny.


Allons dans le bureau du chef de la police, ou je ne sais quel titre il avait.

- Pourquoi ?

- Pour y trouver des torches électriques et des armes. Vous voulez venir,
monsieur Billingsley ? »

Il secoua la tête.

« Je peux avoir les clés ? »

Ralph les lui tendit et elle les glissa dans une de ses poches de jean.

« Gardez les yeux ouverts », dit-elle.

David approuva d’un mouvement de tête. Mary tendit la main, prit celle de
Johnny - ses doigts étaient glacés - et l’entraîna dans la salle des guichets.

Il vit l’inscription à la peinture sur le mur et demanda:

« ” De ces silences quelque chose peut s’élever. ” Que croyez-vous que cela
signifie ?

- J’en sais rien. Je m’en fiche. Je veux seulement trouver un endroit éclairé
avec des gens, des téléphones, et où on pourra… »

En parlant elle pivotait vers la droite, ses yeux passant sans s’arrêter sur les
plis d’un rideau vert sous la haute fenêtre (la forme qu’il dissimulait était trop
vague pour qu’elle la reconnaisse). Elle vit alors les corps accrochés au mur. Elle
arrêta de respirer et se plia en deux, comme si quelqu’un lui avait donné un coup
dans le ventre, puis elle voulut prendre la fuite. Johnny la rattrapa, mais pendant
un instant, il crut bien qu’elle allait lui échapper-ce corps menu dissimulait une
grande force.

«Non!»

Il la secoua, en partie sous l’effet de l’exaspération - exaspération dont il avait


honte mais qu’il ne pouvait complètement évacuer.

« Non, il faut que vous m’aidiez ! Vous n’avez qu’à pas les regarder!!

- Mais l’un d’eux est Peter !

- Et il est mort. J’en suis désolé, mais c’est comme ca. Nous, nous ne sommes
pas morts. Pas encore, en tout cas. Ne le regardez pas et venez. »

Il l’entraîna rapidement vers la porte indiquant CHEF DE LA POLICE


URBAINE, en essayant de réfléchir à la façon dont ils devraient procéder. Mais
un autre aspect dégoû- tant de cette expérience s’imposa à lui: Mary Jackson
l’excitait. Elle tremblait dans le cercle de son bras, il sentait la douceur de sa
poitrine juste au-dessus de sa main, et il la voulait. La présence du mari accroché
comme un vulgaire manteau juste derrière eux ne l’empêchait pas d’avoir une
érection assez respectable, surtout pour un homme souffrant de la prostate. Terry
avait raison depuis le début. Je suis un connard.

« Venez, dit-il en la serrant d’une façon qu’il espérait fraternelle. Si ce gosse a


réussi à faire ce qu’il a fait, on peut y arriver aussi. Je sais que vous le pouvez.
Reprenez-vous, Mary.

- J’essaie, dit-elle en inspirant profondément.

- C’est b… Oh, merde ! C’est pas tout ! Je vous dirais bien de ne pas regarder,
mais je crois que nous sommes au-delà de ces politesses. »
Mary regarda le corps étendu à terre du chef de la police urbaine et émit un
drôle de bruit venu du fond de sa gorge.

« Le gamin… David… Seigneur Dieu… comment a-t-il pu ?

- Je n’en sais rien. C’est un sacré gosse. Il a dû faire tomber le shérif Jim de sa
chaise en lui prenant ses clés. Vous voulez bien aller à côté, dans le bureau du
chef des pompiers ? Ça irait plus vite si on s’y mettait tous les deux.

- Oui.

- Préparez-vous: si Bill le pompier était là quand Entragian a pété les plombs,


il est probablement tout aussi mort que les autres.

- Ça ira. Prenez ça. »

Elle lui tendit les clés, puis gagna la porte indiquant CHEF DES POMPIERS.
Johnny la vit tenter de regarder son mari puis détourner les yeux. Il hocha la tête
et essaya de lui envoyer un encouragement mental - c’est bien, bonne idée. Elle
tourna la poignée de la porte puis la poussa du bout des doigts comme si elle
risquait d’être piégée. Elle regarda à l’intérieur, et laissa échapper l’air qu’elle
retenait dans ses poumons. Elle leva les pouces à l’intention de Johnny.

« Trois choses, Mary: torches électriques, armes et toutes les clés de voiture
que vous trouverez. D’accord ?

- D’accord. »

Il entra dans le bureau du flic, en regardant rapidement le trousseau de clés


qu’avait pris David. Il y avait les clés d’une voiture General Motors,
probablement celle dans laquelle Entragian l’avait amené, songea Johnny. Si elle
était sur le parking, cela les aiderait, mais il n’y croyait pas.

Il avait entendu un moteur démarrer peu après que le fou eut emmené Mme
Carver.

Les tiroirs du bureau étaient fermés, mais la clé dans la serrure du grand tiroir
central les ouvrait tous. Il trouva une torche électrique dans l’un d’eux, et une
boîte fermée marquée COLT dans un autre. Il essaya différentes petites clés mais
aucune ne l’ouvrit.
Est-ce que je l’emporte quand même ? Peut-être. Si on ne trouve aucune autre
arme ailleurs.

Il traversa la pièce et s’arrêta pour regarder par la fenêtre. Il ne put distinguer


que du sable qui volait. Il n’y avait probablement rien d’autre à voir. Seigneur,
pourquoi n’avait-il pas pris l’autoroute ?

Il se mit à glousser nerveusement en regardant la porte fermée derrière le


bureau de Reed. Tu as l’air d’un fou. Au diable Voyages avec Harley. Si tu en
sors vivant, tu devrais songer à intituler le llivre Voyages avec Dingo.

Il étouffa le rire qui montait plus fort en appliquant une main sur sa bouche. Il
ouvrit la porte et cessa de rire sur-le-champ. Une femme morte était assise sur les
bottes et les chaussures, en partie dissimulée par les manteaux et les uniformes
de rechange. Elle était redressée contre le mur au fond du placard et vêtue,
comme toute bonne secrétaire de mairie, d’un pantalon (pas un jean) et d’un
chemisier de soie avec des roses brodées sur le sein gauche. Il lui sembla que la
femme le regardait avec des yeux agrandis par la stupéfaction, mais ce n’était
qu’une illusion.

Parce que tu t’attends à voir des yeux, et pas seulement de grands trous rouges
à leur emplacement.

Il dut refréner une envie impérieuse de refermer le placard et poussa les


vêtements sur la tringle pour accéder au mur du fond. Une bonne idée. Il y avait
là un râtelier avec une demi-douzaine d’armes à feu. Un casier était vide, le
troisième en partant de la droite, probablement celui du fusil qu’Entragian avait
pointé sur lui.

« Tu parles d’un filon ! » s’exclama-t-il.

Il entra dans le placard, un pied de chaque côté du corps de la femme assise;


mais cette position le mit profondément mal à l’aise; un jour il avait plané grâce
à une femme qui était assise contre le mur d’une chambre presque exactement
dans la même position. C’était lors d’une réunion mondaine à East Hampton.
Spielberg y était. Et Joyce Carol Oates aussi.

Il recula, posa un pied sur l’épaule du cadavre et poussa. La femme glissa


lentement, toute raide, vers la droite, ses énormes orbites rouges semblant le
fixer avec surprise, comme si elle se demandait comment un homme aussi
cultivé que lui - le lauréat d’un prix littéraire national ! - pouvait pousser du pied
une dame dans un placard. Ses cheveux noirs suivirent plus lentement, retenus
par le mur.

« Désolé, madame, mais c’est mieux pour nous deux de cette façon, croyez-
moi. »

Un câble fixé au mur par un cadenas et passé dans les pontets retenait les
armes. Johnny espéra qu’il aurait plus de chance pour trouver la clé de ce
cadenas qu’il n’en avait eu pour celle de la boîte du Colt.

La troisième clé qu’il essaya ouvrit le cadenas. Il enleva d’un geste le câble
des pontets, si brutalement qu’une des armes tomba par terre - un Remington 30-
06. Il le rattrapa et se retourna. Mary était là. Johnny émit un gloussement
étranglé qui aurait été un cri s’il n’avait pas eu si peur. Son coeur s’arrêta de
battre et pendant un long moment il fut convaincu qu’il ne ressortirait jamais: il
serait mort de peur avant même de tomber à la renverse sur le cadavre en
chemisier de soie. Puis, Dieu merci, il se ressaisit. Il se frappa la poitrine du
poing, juste au-dessus du sein gauche (les pectoraux avaient été fermes mais ne
l’étaient plus), juste pour montrer à la pompe, à l’intérieur, qui était le patron.

« Ne refaites jamais ça ! ordonna-t-il à Mary en essayant de ne pas respirer


trop bruyamment. Qu’est-ce qui vous a pris ?

- J’ai cru que vous m’aviez entendue », dit-elle d’une voix peu compatissante.

Elle portait un sac de golf sur l’épaule. Un sac de golf écossais ! Elle regarda
le corps dans le placard.

« Il y a aussi un cadavre dans le placard du chef des pompiers. Un homme.

- Quel était son problème, vous avez une idée ?

- Vous n’arrêtez jamais ?

- Allez vous faire foutre, Mary ! J’essaie de ne pas cre-ver ici, et tous les
verres que j’ai pu boire dans ma vie noient mon coeur. Bon sang, ce que vous
m’avez fait peur !

- Je suis désolée, mais il faut qu’on se dépêche. Il risque de revenir n’importe


quand.

- Une idée qui n’a jamais traversé ce qui me sert de cerveau. Tenez, prenez ça.
Et faites attention. »

Il lui tendit le 30-06 en pensant à une vieille chanson de Tom Waits. Les
plombs à corneilles noires d’un 30-06, chantait Waits de sa voix enrouée de
vampire, vous hachent comme du petit bois.

« Pourquoi attention ? Il est chargé ?

- Je ne me souviens même plus comment on le voit. J’ai fait un tour au Viêt-


nam, mais c’était en tant que journaliste. Et c’était il y a longtemps, en tout cas.
Depuis, je n’ai plus vu tirer que sur un écran de cinéma. On y réfléchira plus
tard, d’accord ? »

Elle le glissa maladroitement dans le sac de golf.

« J’ai trouvé deux torches. Elles marchent toutes les deux. L’une est très
puissante.

- Bien, dit-il en lui tendant celle qu’il avait trouvée.

- Le sac était accroché derrière la porte. Le chef des pompiers… si c’ëtait


lui… enfin… un des clubs était planté dans son crâne. Très profond. Il était
comme..: embro-ché. »

Johnny prit encore un fusil à canon rayé, un fusil de chasse et une carabine. Si
le coffre en noyer par terre sous le râtelier contenait les munitions, comme il le
pensait, ce serait parfait. Il y aurait un fusil ou une carabine pour cha-cun des
adultes. Le gosse pourrait reprendre le 45 du shé- rif Jim. Ou n’importe quelle
arme, après tout, celle qu’il voudrait. Jusque-là, du moins, seul David Carver
avait démontré qu’il pouvait en utiliser une en cas de besoin.

« Je suis désolé que vous ayez dû voir ça », dit-il en aidant Mary à mettre les
armes dans le sac de golf.

Elle secoua la tête avec impatience, comme si ça n’avait rien à voir avec le
problème.
« Vous imaginez la force qu’il faut pour faire une chose pareille ? Pour
enfoncer le manche d’un club de golf dans le crâne de quelqu’un, dans son cou
et jusqu’à sa poitrine ? Pour pousser jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la tête qui
sorte, comme un… un petit chapeau, ou… ?

- Je n’en sais rien. Une très grande force, je pense. Mais Entragian est fort
comme un orignal. »

Un orignal, en effet, mais maintenant qu’elle le voyait sous ce jour, cela


semblait encore plus étrange.

« C’est le degré de violence qui me fait le plus peur, dit-elle. La férocité. La


femme dans le placard… Elle n’a plus d’yeux, n’est-ce pas ?

- Non.

- La petite fille des Carver… Ce qu’il a fait à Peter… Lui tirer comme ça dans
le ventre, cinq fois… Les gens là-bas qui sont accrochés comme des cerfs après
la chasse… Vous comprenez ce que je veux dire ?

- Bien sûr. »

Et tu n’as même pas idée du reste, Mary. Ce n’est pas seulement un tueur en
série, c’est la version Bram Stoker du Dr Doolittle.

Elle regarda nerveusement autour d’elle quand une rafale de vent


particulièrement forte s’abattit sur l’immeuble.

« Peu importe où nous irons, pourvu que nous sortions d’ici. Venez, pour
l’amour de Dieu !

- D’accord, juste trente secondes, vous voulez bien, Mary ? »

Il s’agenouilla près des jambes de la femme dans l’odeur du sang et du parfum


et fouilla de nouveau dans le trousseau de clés; il les avait presque toutes
essayées quand la serrure du coffre s’ouvrit enfin. C’était bien une réserve de
munitions. Il prit huit ou dix boîtes de cartouches, celles dont il espérait qu’elles
conviendraient aux armes qu’il avait trouvées, et les jeta dans le sac de golf.

« Je ne pourrai jamais porter tout ca ! dit Mary.


- Ne vous en faites pas. Je m’en charge. »

Sauf qu’il en fut incapable. Plein de honte, il se rendit compte qu’il ne pouvait
même pas soulever le sac de golf du sol, et encore moins passer la sangle sur son
épaule. Si cette garce ne m’avait pas fait aussi peur… Il ne put s’empê- cher de
rire de lui-même. Mais oui !

« Qu’est-ce qui vous fait sourire ? demanda Mary d’un ton agressif.

- Rien, dit-il en reprenant un visage grave. Tenez, pre-nez la sangle et aidez-


moi à le tirer. »

Ensemble, ils traînèrent le sac à travers la pièce; Mary garda les yeux baissés
sur le bouquet d’acier des canons émergeant du sac jusqu’à ce qu’ils aient fait le
tour du comptoir et gagné la porte. Johnny ne jeta qu’un coup d’oeil aux corps
pendus et se dit: La tempête, les coyotes assis le long de la route comme une
haie d’onneur, celui qui nous surveillait à la prison, les busards, les morts. Quel
réconfort si seulement on pouvait croire à un cauchemar. Mais ce n’en était pas
un. Il lui suffisait de sentir l’odeur aigre de sa propre sueur par les canaux
bouchés et douloureux de son nez pour en être certain. Il lui arrivait quelque
chose d’incroyable, quelque chose qui était au-delà de tout ce qu’il aurait jamais
accepté de croire, et ce n’était pas un rêve.

« C’est bien. Ne regardez pas ! dit-il, essoufflé.

- Je ne regarde pas, n’ayez crainte », répondit-elle.

Johnny fut content d’entendre qu’elle aussi haletait un peu.

Dans le hall, le vent résonnait plus fort que jamais. Ralph se tenait face aux
portes, les bras refermés sur les épaules de son fils, et regardait dehors. Le vieil
homme était derrière eux. Ils se tournèrent vers Johnny et Mary.

« On a entendu un moteur, déclara David.

- On a cru entendre un moteur, corrigea Ralph.

- Est-ce que c’était la voiture de police ? » demanda Mary.

Elle sortit un des fusils du sac de golf et, quand le canon s’orienta vers
Billingsley, il le détourna du plat de la main avec une grimace.

« Je ne suis même pas certain que c’était un moteur, dit Ralph. Le vent…

- Ce n’était pas le vent, dit David.

- Vous avez vu des phares ? demanda Johnny.

- Non, répondit David en secouant la tête. Mais le vent de sable est si dense. »

Les yeux de Johnny passèrent de l’arme que tenait Mary (canon pointé vers le
sol, ce qui semblait un pas dans la bonne direction) aux autres qui sortaient du
sac de golf, puis à Ralph. Ralph haussa les épaules et regarda le vieil homme.

Billingsley croisa son regard et soupira.

« D’accord, videz le sac, voyons un peu ce que vous avez trouvé.

- Est-ce que ça ne peut pas attendre ? demanda Mary. Si ce dingue revient…

- Mon fils dit qu’il a vu beaucoup de coyotes dehors, dit Ralph Carver. On ne
peut pas courir le risque qu’ils nous bouffent, madame.

- Pour la dernière fois, c’est Mary, pas madame, dit-elle avec mauvaise
humeur. D’accord. Très bien. Mais dépê- chez-vous. »

Johnny et Ralph tinrent le sac droit tandis que Billingsley en extrayait les
armes, qu’il tendait à David.

« Aligne-les par terre », dit-il.

L’enfant le fit, les posant les unes à côté des autres au pied de l’escalier. La
lumière du bureau les éclairait. Ralph finit par renverser le sac, et Johnny et
Mary récupérèrent les lampes torches et les cartouches qu’il contenait. Le vieil
homme tendit les munitions à David boîte par boîte, lui disant près de quelle
arme les poser. Ils terminèrent par trois boîtes empilées près du 30-06, aucune ne
correspondant à la dernière de la file.

« Vous n’avez rien pris pour la Mossberg, dit Billingsley. C’est pourtant une
bien belle carabine, mais il faut du calibre 22. Vous ne voulez pas retourner voir
si vous trouvez du22 ?

- Non », dit Mary.

Johnny la regarda d’un air irrité - il n’aimait pas les femmes qui répondaient à
sa place, et puis il laissa tom-ber. Elle avait raison.

« On n’a pas le temps, dit-il. On va l’emporter de toute façon. Il y aura bien


quelqu’un en ville qui aura du 22. Pre-nez-le, Mary.

- Non merci, dit-elle froidement en choisissant le fusil de chasse que le


vétérinaire avait identifié comme étant un Rossi calibre 12. Si on doit l’utiliser
comme matraque et non comme arme à feu, il vaut mieux que ce soit un homme
qui s’en serve, ne trouvez-vous pas ? »

Ainsi donc, elle l’avait piégé. Et en beauté. Salope, se dit Johnny, et il aurait
aussi bien pu le dire à haute voix, mal-gré la présence du mari suspendu à une
patère, si David Carver n’avait crié à cet instant:

« Un camion ! »

Il ouvrit une des portes vitrées donnant sur l’extérieur. Ils entendaient le vent
depuis un certain temps, et ils sentaient l’immeuble de brique dans lequel ils se
trouvaient trembler sous ses assauts, mais aucun d’entre eux ne s’attendait
vraiment à la férocité du souffle qui arracha la porte des mains de David, si
violemment qu’elle heurta le mur et se brisa. Les papiers punaisés au tableau
dans l’entrée se soulevèrent; certains se détachèrent et tourbillonnèrent dans
l’escalier comme de grandes chauves-souris blanches. Du sable s’engouffra et se
colla au visage de Johnny, qui leva une main pour se protéger les yeux et se
cogna le nez. Il hurla de douleur.

« David ! » cria Ralph.

Il s’élança pour rattraper son fils par son T-shirt, mais il était trop tard.
L’enfant avait filé dans l’obscurité mugis-sante, sans penser aux risques qu’il
courait. Et soudain, Johnny comprit ce qui avait fait bondir David: des phares.
Des phares qui en tournant avaient balayé la rue de droite à gauche comme s’ils
étaient montés sur un cardan. Le sable voltigeait dans les rayons mouvants.

« Hé ! cria David en agitant les bras. Hé, vous ! Dans le camion ! »


Les phares s’éloignaient. Johnny ramassa une des torches électriques et courut
après les Carver. Le vent l’assaillit, le fit tituber, et il s’accrocha au chambranle
de la porte pour ne pas tomber. David avait couru jusqu’au milieu de la route. Il
le vit faire un mouvement d’épaule pour éviter une forme noire qui se précipitait
sur lui et que Johnny prit pour un busard. Il alluma sa torche et constata qu’il ne
s’agissait que d’un buisson d’amarante.

Il dirigea sa torche vers les feux arrière du camion qui s’éloignait et décrivit
un arc de cercle, les yeux presque fer-més pour éviter le sable. La lumière
semblait bien fragile dans l’obscurité épaissie par le sable.

« HÉ ! criait David.

Son père était derrière lui, revolver à la main. Il tentait de regarder dans toutes
les directions à la fois, comme un garde du corps qui sent un danger menacer le
Président.

« HÉ ! REVENEZ !

Les feux arrière disparaissaient vers le nord, en direction de la nationale 50.


Le clignotant dansait dans le vent, et Johnny ne put qu’apercevoir le camion qui
s’éloignait et la lueur bégayante. Il y avait un panneau à l’arrière, avec une
inscription qu’il n’avait pu lire, à cause du sable dans l’air.

« Retournez à l’intérieur ! cria-t-il. Il est parti. »

L’enfant resta sur place un moment encore, les yeux fixés sur l’endroit où les
feux rouges avaient disparu. Il avait les épaules voûtées. Son père lui prit la
main.

« Viens, David. On n’a pas besoin de ce camion. On est dans une ville. On
trouvera quelqu’un pour nous aider et… »

Il ne termina pas sa phrase. Il venait de voir ce que Johnny avait déjà


remarqué: la ville était plongée dans l’obscurité. Cela ne pouvait signifier qu’une
chose: les gens se cachaient, ils savaient ce qui se passait et ils se planquaient en
attendant l’arrivée de la cavalerie. C’était assez logique, mais ce n’est pas ainsi
que Johnny le ressentit.

Au fond de son coeur, cette ville était pour lui un cime-tière.


David et son père revinrent vers le perron, l’enfant baissant la tête, effondré,
l’homme regardant toujours autour de lui d’un air inquiet. Mary les attendait à la
porte et Johnny la trouva extraordinairement belle, avec ses cheveux qui volaient
autour de sa tête.

Le camion, Johnny. Il y avait quelque chose dans ce camion… Tu n’as pas


trouvé ? dit la voix de Terry.

Des hurlements s’élevèrent dans l’obscurité venteuse. Ils paraissaient


moqueurs, comme des rires, et semblaient venir de partout à la fois. Johnny les
entendit à peine. Oui, il y avait quelque chose à propos de ce camion qui… A
coup sûr… Sa taille, l’inscription… son allure, même dans l’obscurité et le
sable. Quelque chose…

« Oh, merde ! » s’écria-t-il.

Et il porta les mains à sa poitrine, non pour calmer son coeur, cette fois, mais
pour y chercher une poche qui n’y était plus. Il revit alors le coyote secouant le
si beau blouson de motard, arrachant la doublure, éparpillant le contenu des
poches aux quatre coins de la pièce, y compris…

« Quoi ? demanda Mary qui s’inquiétait de l’expression de son visage. Qu’est-


ce qu’il y a ?

- Vous feriez mieux de tous rentrer ici jusqu’à ce que j’aie chargé ces flingues,
leur dit Billingsley, à moins que vous vouliez vous faire tuer. »

C’est tout juste si Johnny entendit l’un ou l’autre. Les lettres à l’arrière du
camion qui s’éloignait dans l’obscurité venteuse pouvaient bien être celles du
Ryder. Cëtait logique, non ? Steve Ames le cherchait. Il avait fait une incursion
dans Désolation, n’avait rien trouvé, et il quittait maintenant la ville pour aller
voir ailleurs. Johnny bondit à l’intérieur, passa devant Billingsley, stupéfait, à
genoux en train de charger les armes, et monta quatre à quatre vers leur ancienne
prison, priant le Dieu de David Carver que son téléphone cellulaire soit encore
intact.

Si tout est normal, si on a la sensation que tout est nor-mal, avait dit Steve
Ames, on tentera de faire notre déclaration ici. Mais si on voit quoi que ce soit
qui nous semble bizarre, on file sur Ely à toute vitesse.

Et tandis que le Ryder attendait sous le feu clignotant qui marquait l’unique
croisement de Désolation, Cynthia saisit la manche de Steve.

« C’est le moment de partir pour Ely, dit-elle en montrant par la fenêtre la rue
partant vers l’ouest. Les bicyclettes, un peu plus loin, tu les vois ? Ma vieille
grand-mère disait toujours que des bicyclettes en pleine rue sont un mauvais
présage, comme casser un miroir ou oublier un chapeau sur un lit. Un très
mauvais présage.

- Ta grand-mère disait ça, hein ?

- En fait, je n’ai jamais eu de grand-mère, de grand-mère que j’aie connue en


tout cas, mais réfléchis un peu: qu’est-ce qu’elles font là ? Pourquoi est-ce que
personne ne les a mises à l’abri de la tempête ? Tu ne vois pas à quel point tout
ça est bizarre ? »

Il regarda les bicyclettes, que le vent avait couchées par terre, puis plus loin à
l’ouest.

« Oui, mais les gens sont chez eux. Il y a des lumières. »

Oui, elle vit bien des lumières dans certaines maisons, mais elle en trouva la
répartition aléatoire, en quelque sorte, et…

« Il y avait des lumières dans le baraquement de la mine, dit-elle. Et puis


regarde bien: la plupart des maisons sont éteintes. Et pourquoi ça, crois-tu ?
demanda-t-elle avec un petit ton sarcastique qu’elle n’aimait pas mais ne pouvait
réprimer. Tu crois peut-être que la plupart des péquenauds du coin ont loué un
bus pour aller voir les Cons de Désolation jouer la finale contre les Enfoirés
d’Austin ? La grande bataille du désert ? Un événement qu’ils attendaient dep…
Eh ! Qu’est-ce que tu fais ? »

La réponse était évidente: il prenait vers l’ouest. Un buisson d’amarante roula


droit sur le camion comme s’il sortait de l’écran dans un film en trois
dimensions. Cynthia poussa un cri et leva un bras devant sa tête. Le buisson
heurta le pare-brise, rebondit, égratigna le toit du camion et continua sa route.

C’est idiot, dit-elle. Et dangereux. »


Il lui jeta un rapide coup d’oeil, sourit et hocha la tête. Elle aurait du lui en
vouloir de sourire à un moment pareil, mais ce ne fut pas le cas. Il était difficile
d’en vouloir à un homme dont le visage pouvait s’illuminer ainsi, et elle savait
que c’était justement là son problème. Comme Gert Kinshaw, du foyer, aimait à
le dire, ceux qui ne tirent pas les leçons du passé sont condamnés à le revivre.
Elle ne pensait pas que Steve Ames soit le genre d’homme à utiliser ses poings
contre une femme, mais ce n’était pas la seule manière pour un homme de
blesser une femme. Ils les blessaient aussi en leur souriant si joliment qu’ils les
amenaient à les suivre jusque dans la gueule du loup. Et en général avec une
casserole à la main.

« Si tu sais que c’est dangereux, pourquoi est-ce que tu le fais, Lubbock ?

- Parce qu’il faut qu’on trouve un téléphone qui marche, parce que je ne fais
pas confiance à mes intuitions, parce qu’il fait presque nuit et que j’ai la plus
belle trouille de toute ma vie. Je ne veux pas me laisser débor-der. Écoute, laisse-
moi seulement vérifier dans une ou deux maisons. Tu peux rester dans le
camion.

- Tu parles que je… Eh ! Regarde, là ! »

Elle montrait une clôture de bois qui avait été renversée et gisait sur la pelouse
d’une petite maison à colombages. Dans la lueur des phares, il était impossible
de discerner la couleur de la maison, mais elle n’eut aucun mal à voir des traces
de pneus sur la clôture renversée - on ne pouvait les rater.

« Un ivrogne au volant, dit Steve. J’ai déjà vu deux bars, sans même en
chercher. »

Une idée idiote, songea Cynthia, mais elle aimait de plus en plus son accent
du Texas. Encore un mauvais pré- sage.

« Allons, Steve, redescends sur terre ! »

Des hurlements de coyotes s’élevèrent dans la nuit, comme en réponse au


vent. Elle se rapprocha de lui.

« Seigneur, je déteste ça ! Qu’est-ce qu’ils ont ?

- Je n’en sais rien. »


Il se traînait à moins de quinze à l’heure pour pouvoir s’arrêter avant de rouler
sur quoi que ce soit que les phares révéleraient au dernier moment. Pas bête.
Mais ce qu’elle aurait trouvé plus intelligent encore, ç’aurait été un rapide demi-
tour et une pointe de vitesse pour quitter ce bled.

« Steve, tu ne peux pas savoir comme j’ai hâte d’arriver dans une ville avec
des néons, des enseignes de banques et des revendeurs de voitures d’occasion
ouverts toute la nuit.

- Je te comprends. »

Non, tu ne me comprends pas. Quand les gens disent « je te comprends », ce


n’est presque jamais le cas.

« Laisse-moi juste voir dans cette maison, celle-là seulement, et ensuite on se


tire », dit-il en se rangeant dans l’allée d’une maison de style campagnard sur le
côté gauche de la rue.

Ils avaient fait peut-être quatre cents mètres depuis le croisement et Cynthia
distinguait encore les feux clignotants à travers le sable qui tourbillonnait.

Les lumières étaient allumées dans la maison que Steve avait choisie;
certaines, brillantes, correspondaient probablement à un salon, d’autres, plus
tamisées, plus jaunes, filtraient à travers les trois vitres oblongues de la porte
d’entrée.

Il releva son bandana sur sa bouche et son nez puis ouvrit la porte du camion
en la tenant fermement pour que le vent ne la lui arrache pas des mains.

« Reste là !

- Compte là-dessus ! »

Elle ouvrit sa propre porte et le vent la lui arracha des mains, mais elle était
dehors avant qu’il ait rien pu dire d’autre.

Une rafale chaude la poussa en arrière, la déséquili-brant. Elle se retint à la


carrosserie. Le sable lui piquait les lèvres et les joues, et elle grimaça jusqu’à ce
qu’elle ait réussi à remonter son bandana. Et le pire, c’était que cette tempête
venait tout juste de se lever, semblait-il.
Elle chercha des yeux des coyotes - leurs cris semblaient si proches ! - mais
n’en vit aucun. Pour l’instant, en tout cas. Steve montait déjà les marches du
porche - mâle protecteur… tu parles ! Elle le suivit, grimaçant à chaque fois que
le vent la giflait et la faisait osciller sur ses talons.

On se conduit comme des personnages de mauvais fIms d’horreur, se dit-elle


avec dépit. On reste alors qu’on sait qu’on devrait partir, on va voir là où on n’a
rien à faire.

C’était vrai, mais n’est-ce pas de cette façon que les gens se conduisent, en
général ? N’était-ce pas la raison pour laquelle, quand Richie Judkins était rentré
d’une humeur vraiment massacrante et obsédé par son oreille, la petite
demoiselle Cynthia était toujours là ? N’était-ce pas la rai-son pour laquelle
toutes ces horreurs arrivaient dans le monde ? Les gens restaient alors qu’ils
savaient parfaitement qu’ils auraient dû fuir, ils continuaient alors qu’ils auraient
dû couper les ponts et se sauver. N’était-ce pas, en dernière analyse, la raison
pour laquelle tant de gens aimaient les mauvais films d’horreur ? Parce qu’ils
reconnaissaient l’enfant terrorisé qui refusait de quitter la mai-son hantée même
après que le meurtrier s’en était pris à lui ?

Steve était sur le porche, dans la tempête et les tourbillons de sable..Tête


baissée, bandana claquant au vent… il sonnait à la porte. Il sonnait à la porte,
comme s’il allait demander à la maîtresse de maison s’il pouvait entrer et
expliquer les avantages des compagnies privées de télé- phone comparées au
réseau national. C’en était trop. Cynthia le poussa si brutalement qu’il faillit se
retrouver sous le porche, assis dans les buissons, et saisit la poignée. La porte
s’ouvrit. Elle ne pouvait voir la moitié inférieure du visage de Steve à cause du
bandana, mais la stupéfaction qu’elle lut dans ses yeux quand elle pénétra dans
la maison lui suffit amplement.

« Hé ! cria-t-elle. Il y a quelqu’un ? Tapis à vendre, très beaux et pas chers, les


gars ! »

Aucune réponse, mais un bruit étrange venait d’une porte ouverte sur la droite.
Une sorte de sifflement. Elle se tourna vers Steve.

« Tu vois, il n’y a personne. Partons. »

Mais il s’engagea dans le couloir, en direction du bruit.


« Non ! chuchota-t-elle d’un air féroce en le retenant par le bras. Non et non.
Ça suffit maintenant ! »

Il se dégagea sans même la regarder-ces hommes, ces foutus bonshommes, ces


connards de chevaliers si héroïques ! - et continua sa route.

« Bonjour », dit-il pour que, si quelqu’un voulait le tuer, il sache exactement


où il se trouvait. Cynthia avait la ferme intention de ressortir et de remonter dans
le camion. Elle attendrait trois minutes montre en main et, s’il n’était pas
ressorti, elle démarrerait et partirait, il pouvait en être sûr.

Mais elle le suivit dans le couloir.

« Y a quelqu’un ? »

Il s’arrêta juste avant la porte ouverte - peut-être lui restait-il une once de bon
sens - et risqua un coup d’oeil rapide à l’intérieur de la pièce.

Il s’interrompit. Le drôle de sifflement était de plus en plus fort, une sorte de


sifflement saccadé, presque comme…

Elle regarda par-delà le bras de Steve. Elle ne voulait pas regarder, mais elle
ne put s’en empêcher. Steve était tout blanc au-dessus du bandana, et ce n’était
pas bon signe.

Non, pas un sifflement, pas vraiment. Un bruit de cré- celle…

C’était la salle à manger. La famille était sur le point d’entamer le repas du


soir - mais pas le repas de ce soir, elle le vit sur-le-champ. Il y avait des mouches
qui zonzon-naient au-dessus du rôti, dont certaines tranches nourris-saient déjà
des colonies d’asticots. Autour du maïs à la crème solidifié dans son plat, la
sauce formait une masse gélatineuse.

Trois personnes étaient à table: une femme, un homme et un bébé dans une
chaise haute. La femme portait encore le long tablier dans lequel elle avait fait la
cuisine, et le bébé un bavoir où était écrit JE SUIS UN GRAND GAR- ÇON,
MAINTENANT. Il était un peu de côté, derrière sa tablette sur laquelle
attendaient plusieurs tranches d’orange. Il contemplait Cynthia avec un sourire
figé dans un visage violacé. Ses yeux sortaient de ses orbites boursouflées
comme de grosses billes de loto. Ses parents étaient tout aussi boursouflés. Elle
vit toute une série de trous sur le visage de l’homme, petits, presque comme les
piqûres d’une seringue hypodermique, dont deux sur le côté du nez.

Sur la table, plusieurs grands serpents à sonnette glissaient entre les plats en
remuant le bout de leur queue. Tandis qu’elle regardait, le haut du tablier de la
femme se gonfla et, pendant un instant, Cynthia la crut encore en vie, en dépit de
son visage violacé et de ses yeux fixes. Elle crut qu’elle respirait. Puis la tête
triangulaire d’un serpent sortit de son encolure à volants, et de minuscules yeux
noirs la regardèrent.

Le serpent ouvrit la gueule et siffla. Sa langue s’agita.

Il y en avait d’autres. Des serpents par terre, sous la table, s’enroulant autour
des chaussures de l’homme mort. Des serpents plus loin, dans la cuisine - elle en
voyait un, énorme, des écailles en forme de losange sur le dos, qui se déplaçait
sur le plan de travail en Formica, sous le four à micro-ondes. Plusieurs, par terre,
se dirigeaient vers eux, et vite. Cours ! se cria-t-elle, et elle découvrit qu’elle ne
pouvait pas bouger - comme si ses chaussures étaient collées au sol. Les serpents
étaient ce qu’elle détestait le plus au monde; elle en avait une telle aversion
qu’elle aurait été incapable de la décrire avec des mots ou même de la
comprendre. Et cette maison en était pleine, il pouvait y en avoir encore d’autres
derrière eux, entre eux et la porte…

Steve la poussa en arrière. Quand il comprit qu’elle était pétrifiée de terreur, il


la souleva dans ses bras et partit en courant vers la nuit, par-delà le seuil, comme
un jeune marié, mais en sens inverse.

« Steve, Steve, est-ce que tu as vu… » La portière du côté de la jeune fille


était toujours ouverte et il la jeta à l’intérieur du camion avant de contourner
l’avant en courant pour monter de son côté. Il regarda à travers le pare-brise le
rectangle lumineux de la porte d’entrée, puis il regarda Cynthia: les yeux étaient
exorbités au-dessus du bandana.

« Bien sûr que j’ai vu ! Tous les serpents de la planète étaient là, et ils venaient
tous vers nous.

- Je n’ai pas pu courir… Les serpents me font si peur… Je suis désolée.


- C’est ma faute. C’est moi qui nous ai entraînés là- dedans. »

Il passa la marche arrière et recula par à-coups jusqu’à la rue, pivotant pour
que l’avant du camion pointe vers l’est, vers les bicyclettes par terre, la clôture
écrasée et le feu dansant au croisement.

« On retourne sur la nationale 50 si vite que tu vas en avoir le tournis. Ils


étaient là, hein ? demanda-t-il en la regardant avec une perplexité horrifiée. Je
veux dire… je n’ai pas eu une hallucination ? Ils étaient bien là.

- Oui. Maintenant, pars, Steve, file. »

Il accéléra, mais pas au point de les mettre en danger, et elle admira la façon
dont il se contrôlait, surtout qu’à l’évidence lui aussi était en état de choc. Au
feu, il tourna à gauche et prit au nord, par la route qu’ils avaient empruntée pour
venir.

« Essaie d’allumer la radio, dit-il tandis que la hideuse petite ville s’éloignait
peu à peu derrière eux. Trouve de la musique, mais pas du country larmoyant.
J’ai eu ma dose.

- D’accord. »

Elle se pencha vers le tableau de bord en jetant un coup d’oeil dans son
rétroviseur. Pendant un instant, elle crut voir un éclat de lumière dessinant un arc
de cercle. Ç’aurait pu être une lampe torche, mais c’aurait pu aussi être un
curieux reflet du feu de signalisation, ou simplement le fruit de son imagination.
Elle songea un instant à le dire à Steve, mais décida qu’il valait mieux s’abstenir.
Elle ne pensait pas qu’il voudrait faire demi-tour pour vérifier, parce qu’elle le
savait presque aussi effrayé qu’elle, maintenant. Mais il était préférable de ne
pas sous-estimer la propension des hommes à jouer les John Wayne.

Mais s’il y a des gens là-bas…

Elle secoua la tête avec détermination. Non. Elle n’allait pas se laisser
prendre. Peut-être y avait-il des gens vivants là-bas, des médecins, des avocats et
des chefs indiens, mais il y avait aussi quelque chose de terrible derrière eux. Ils
ne pouvaient rien faire de mieux pour les survivants éventuels de Désolation
qu’aller chercher de l’aide.
Et puis, je n’ai pas vraiment vu quoi que ce soit. Je suis presque certaine de
n’avoir rien vu.

Elle alluma la radio et un véritable tir de barrage lui répondit sur toute la
gamme d’ondes quand elle tourna le bouton. Elle éteignit.

« Il faudra t’en passer, Steve. Même la chaîne merdique du coin est…

- Nom de Dieu ! s’écria-t-il d’une voix suraiguë tout à fait inhabituelle.


Qu’est-ce que c’est que ce putain de…

- Je ne vois pas… »

Et puis elle vit. Quelque chose devant eux, une forme gigantesque qui se
dressait dans les tourbillons de sable, avec d’énormes yeux jaunes. Elle posa les
mains sur sa bouche, mais pas assez vite pour étouffer son cri. Steve écrasa le
frein des deux pieds. Cynthia, qui n’avait pas mis sa ceinture, fut projetée contre
le tableau de bord. Elle eut juste le réflexe de lever les bras pour s’éviter une
bosse à la tête.

« Dieu du ciel ! dit Steve d’une voix un peu plus normale. Comment diable
cette chose a-t-elle pu arriver sur la route ?

- Qu’est-ce que c’est ? »

Elle le savait avant même que la question sorte de sa bouche. Pas une
monstruosité style Jurassic Park (sa pre-mière idée, pauvre gamine), et pas non
plus une gigantesque machine de chantier. Ça n’avait d’ailleurs pas non plus
d’énormes yeux jaunes. Ce qu’elle avait pris pour des yeux n’était que le reflet
de leurs propres phares dans une vitre. C’était une caravane. Sur la route.
Bloquant la route.

Cynthia regarda sur sa gauche et vit que la clôture entre la route et le camp de
caravaning avait été renversée. Trois des caravanes - les plus grosses - n’étaient
plus là, comme en témoignaient les socles de ciment vides sur lesquels elles
avaient été posées. Ces caravanes étaient maintenant en travers de la route, la
plus grande devant, les deux autres derrière comme un mur secondaire élevé au
cas où la première ligne de défense serait enfoncée. Une de celles-ci était le vieil
Airstream rouillé sur lequel se dressait naguère l’antenne satellite du camp de
caravaning du Serpent à Sonnette. La parabole gisait maintenant en bordure du
parc comme un gros enjoliveur. Elle avait été retenue au passage par un fil à
linge, et pantalons et chemises l’entouraient comme des drapeaux fous.

« Fais le tour !

- Je ne peux pas. Le fossé en bordure de route est trop profond de ce côté. Du


côté du parc aussi, mais…

- Tu peux le faire, dit-elle en dissimulant le tremblement dans sa voix. Et tu


me dois bien ca. Je suis allée avec toi dans cette maison…

- D’accord, d’accord. »

Il tendit la main vers le levier de vitesse, et il allait probablement passer en


première quand sa main se figea. Il inclina la tête. Elle entendit une seconde plus
tard et sa première pensée affolée fut

(ils sont là, ô Seigneur ils sont entrés dans le camion )

pour les serpents. Mais ce n’était pas pareil. C’était un son dur et vrombissant,
presque comme un morceau de papier pris dans un ventilateur, ou…

Quelque chose tomba devant eux dans l’air agité, quelque chose qui
ressemblait à une grosse pierre noire, qui heurta le pare-brise suffisamment fort
pour y faire une tache opaque au point d’impact et envoyer de longues
craquelures argentées dans toutes les directions. Du sang - il paraissait noir avec
cet éclairage - macula la vitre comme de l’encre. Il y eut un vilain crac-crunch
quand le kamikaze s’écrasa, et pendant un moment elle vit un de ses impi-
toyables yeux mourants qui la regardait. Elle cria de nouveau, cette fois sans
tenter d’étouffer le bruit dans ses mains.

Il y eut un autre choc, celui-là au-dessus de leurs têtes. Elle leva les yeux et vit
le toit un peu enfoncé.

« Steve, sors-nous de là ! »

Il mit les essuie-glaces en marche, et un des balais entraîna le busard écrasé


vers les bouches d’aération. Il resta coincé là, une drôle de tumeur avec un bec.
L’autre essuie-glace étala du sang et des plumes en forme d’éventail sur la vitre.
Du sable vint immédiatement se coller à cette purée dégoûtante. Steve pressa le
bouton du gicleur et le pare-brise s’éclaircit un peu vers le haut, mais la par-tie
inférieure demeura en l’état, la carcasse de l’oiseau mort empêchant les balais de
faire leur office.

« Steve. »

Elle entendit le nom sortir de sa bouche mais ne put le sentir: ses lèvres étaient
engourdies. Et son ventre lui parut tout à fait vide. Pas de foie, pas d’intestins,
juste un espace creux rempli par un vent d’orage.

« Sous la caravane. Ça sort de sous la caravane. Tu les vois ? »

Elle montra du doigt et il vit. Le sable glissait en travers du macadam en


lignes orientées est-ouest qui ressemblaient à des doigts crochus. Plus tard, si le
vent continuait avec cette puissance, ces petites dunes prendraient la taille d’un
bras, mais pour l’instant, ce n’étaient que des doigts. Sortant de sous la caravane,
en rangs comme l’avant-garde d’une armée en marche, ils virent un bataillon de
scorpions. Elle n’aurait su dire combien il y en avait - comment l’aurait-elle pu,
alors qu’elle avait peine à croire qu’elle les voyait ? Moins de cent
probablement, mais des dizaines quand même. Des dizaines.

Il y avait des serpents parmi eux et derrière eux qui ondulaient, décrivant des
S, glissant par-dessus les rides du sable avec l’aisance de mocassins traversant
une mare.

Ils ne peuvent pas entrer, calme-toi ils ne peuvent pas entrer !

Non, et peut-être ne le voulaient-ils pas. Peut-être n’était-ce pas leur but. Leur
but était peut-être…

Retentit alors un autre de ces bruits de fouet, sur le flanc du camion cette fois,
de son côté, et elle s’inclina vers Steve, elle se recroquevilla contre Steve, son
bras droit levé pour se protéger le visage. Le busard heurta la vitre du passager
comme une bombe qu’on aurait remplie de sang au lieu de substance explosive.
Une des ailes du busard claqua faiblement sur le pare-brise et l’essuie-glace en
arracha un morceau.

« C’est bon ! lui cria-t-il en riant presque et en lui entourant les épaules de son
bras. C’est bon, ils ne peuvent pas entrer !
- Si, ils peuvent ! lui cria-t-elle. Les oiseaux peuvent, si on reste ici ! Si on leur
en donne le temps ! Et les serpents… les scorpions…

- Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

- Est-ce qu’ils pourraient faire des trous dans les pneus ?

Elle revoyait le camping-car, sur la nationale, tous ses pneus crevés… le


camping-car et l’homme au visage vio-lacé dans la maison, au visage grêlé, des
séries de trous allant par paires, des trous si petits qu’ils ressemblaient presque à
du poivre moulu.

« Ils pourraient, non ? S’ils étaient assez nombreux et qu’ils piquaient et


mordaient tous ensemble, ils pourraient.

- Non, dit-il avec un petit jappement qui se voulait un rire. Des petits
scorpions de dix centimètres de long et des aiguillons pas plus gros qu’une
écharde ? Tu veux rire ? »

Mais le vent tomba un peu et sous eux - déjà sous eux - ils entendirent des
bruits de grattement. C’est alors que Cynthia comprit quelque chose qu’elle
aurait voulu ignorer: il ne croyait pas ce qu’il disait. Il l’aurait bien voulu, mais il
ne le croyait pas.

Chapitre 4

Le téléphone cellulaire était à l’autre bout de la pièce, devant un classeur orné


d’un autocollant RUSH LIMBAUCH PRESIDENT. L engin ne semblait pas
cassé, mais…

Johnny tira l’antenne et ouvrit le micro. Le téléphone émit un bip et un S


apparut; bien, mais il n’y avait pas les barres de transmission. Mauvais. Très
mauvais. Il fallait pourtant qu’il essaie. Il s’acharna sur la touche NOM/MENU
jusquà ce qu’apparaisse STEVE, puis pressa le bouton ENVOI.

« Monsieur Marinville ! appela Mary depuis la porte. Nous devons partir. Le


flic…
- Je sais, je sais, une seconde. »

Rien. Ni sonnerie, ni voix de robot, ni rien. Juste un très lointain


ronronnement, un peu comme lorsqu’on met l’oreille contre une conque.

« Merde ! dit-il en refermant le micro. Mais c’était Steve, je le sais. Si


seulement on était sortis trente secondes plus tôt… trente petites secondes…

- Johnny, s’il vous plaît.

- J’arrive.

Il la suivit en bas. Mary tenait le Rossi a la main, et quand ils furent tous
dehors, Johnny vit que David Carver avait repris le revolver, qui pendait le long
de sa jambe. Ralph tenait maintenant un des fusils. Il le tenait au creux du bras,
comme s’il était Daniel Boone. Oh, Johnny, dit une voix moqueuse dans sa tête -
celle de Terry, la salope grand teint qui avait goûté la première à sa flèche
d’amour. Ne me dis pas que tu es jaloux de Monsieur Banlieusard de l’Ohio !

Peut-être, et alors ? Juste un peu. Surtout parce que le fusil de Monsieur


Banlieusard de l’Ohio était chargé, contrairement à la Mossberg que Johnny
venait de ramasser.

« C’est un Ruger 44, disait le vieil homme à Ralph. Quatre balles. Je ne l’ai
pas armé, souvenez-vous-en, si vous devez tirer.

- Je m’en souviendrai.

- Et faites attention au recul. »

Billingsley prit la dernière arme, le 30-06. Un instant, Johnny pensa que le


vieux con allait lui proposer un échange, mais il n’en fit rien.

« Très bien, dit-il. Je crois qu’on est prêts. Ne tirez sur personne, à moins
qu’on nous attaque. Et ne ratez pas votre coup. On n’a pas beaucoup de
munitions. Vous comprenez, Carver ?

- Oui.

- Petit ?
- Oui.

- Madame ?

- Oui, dit Mary qui semblait se résigner au madame, du moins jusqu’à ce


qu’elle retourne à la civilisation.

- Et je ne lancerai pas ma massue avant qu’ils soient tout près, je le promets »,


dit Johnny.

Il avait voulu plaisanter, pour détendre l’atmosphère, mais il ne reçut de


Billingsley qu’un regard de vid mépris - qu’il ne pensait pas mériter.

« Je vous pose un problème, monsieur Billingsley ? demanda-t-il.

- J’aime pas beaucoup votre allure. On n’a pas beaucoup de respect, dans nos
régions, pour les hommes d’âge mûr qui portent les cheveux longs. Quant à
savoir si vous me posez un problème, je ne peux pas encore vous le dire.

- Pour autant que je puisse en juger, dans vos régions on tire sur les gens à vue
et on les pend comme des tro-phées de chasse, alors vous m’excuserez si je ne
prends pas votre opinion trop à coeur.

- Écoutez un peu…

- Et si mes cheveux vous restent en travers de la gorge parce que vous n’avez
pas eu votre bouteille de tord-boyaux quotidienne, ne vous en prenez pas à moi.
»

Il eut honte quand il vit l’éclair dans les yeux du vieil homme, et en même
temps, il en éprouva une satisfaction amère: il connaissait son monde. Il y avait
beaucoup de cons suffisants aux Alcooliques Anonymes, mais ils avaient raison
sur un point: on reconnaissait ses pairs, même quand on ne pouvait pas sentir
l’alcool dans leur haleine ou le voir suinter des pores de leur peau. On pouvait
presque les entendre dans sa tête, comme un sonar.

« Arrêtez ! lui dit Mary. Si vous voulez faire le con, attendez les vacances ! »

Johnny la regarda, blessé par le ton de sa voix, prêt à dire une puérilité du
genre: C’est lui qui a commencé !
« Où allons-nous ? demanda David en promenant sa torche sur la façade d’une
cafétéria et d’une boutique de vidéo. Là ? Les coyotes et le busard que j’avais
vus sont partis.

- Pas très loin, je crois, dit Ralph. Et si on filait pour de bon ? Est-ce que vous
avez trouvé des clés de voiture ? »

Johnny fouilla dans une poche et en ressortit le trousseau que David avait pris
au flic mort.

« Juste un jeu ici. Je pense qu’elles correspondent à la voiture que conduisait


Entragian.

- Qu’il conduit, rectifia David. Il l’a prise. C’est dans cette voiture qu’il a
emmené ma maman. »

Il avait dit cela avec un visage impassible. Son père posa une main sur sa
nuque.

« Il serait peut-être plus sage de ne pas conduire, de toute façon, dit Ralph.
Une voiture, ça se remarque quand elle est seule dans les rues.

- On peut aller n’importe où, au moins pour commencer, dit Mary.

- N’importe où, oui, mais aussi loin que possible de la base de ce flic, dit
Johnny. C’est du moins l’avis du con de service. »

Mary lui décocha un regard furieux que Johnny soutint, sans détourner les
yeux. Au bout d’un moment, elle rougit et détourna les siens.

« On ferait bien de se cacher, au moins un moment, dit Ralph.

- Où ? demanda Mary.

- Vous avez une idée, monsieur Billingsley ? demanda David.

- Dans l’Ouest américain. Je crois que ce serait pas mal pour commencer.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda Johnny. Un bar ?

- Un cinéma, dit Mary. Je l’ai vu quand il nous a ame-nés en ville. Il avait l’air
fermé.

- Il l’est. On l’aurait détruit il y a dix ans si on avait eu autre chose à mettre à


la place. Il est fermé, mais je sais comment y entrer. Venez. Et n’oubliez pas ce
que je vous ai dit à propos des munitions. Ne tirez qu’en cas de néces-sité.

- Et restons groupés, ajouta Ralph. Conduisez-nous, monsieurBillingsley. »

Une fois de plus, Johnny ferma la marche tandis qu’ils partaient vers le nord
dans Main Street, les épaules voû- tées pour lutter contre le vent d’ouest. Johnny
regarda Billingsley, celui qui connaissait le moyen d’entrer dans le vieux cinéma
de Désolation. Billingsley qui, finalement, une fois qu’on le lançait, avait toutes
sortes d’opinions sur toutes sortes de problèmes. T’es un alcoolique de la pre-
mière heure, hein, mon ami ? Tu entends toutes les cloches et tous les sifflets.

Si c’était le cas, le gaillard ne fonctionnait pas mal pour un type qui n’avait
rien bu depuis un moment. Johnny aurait aimé atténuer la douleur que lui faisait
subir son nez, et il se disait qu’un petit verre dans le buffet pourrait être un
investissement pour l’avenir. Ils passaient justement sous le porche délabré du
club du Hibou de Désolation.

« Attendez une seconde, je fais un tour là-dedans.

- Est-ce que vous êtes fou ? demanda Mary. Il faut qu’on quitte la rue !

- Pour l’instant, il n’y a personne d’autre que nous dans cette rue, vous n’avez
pas remarqué ? Écoutez, dit-il sur un ton qu’il voulait plus raisonnable, je veux
seulement de l’aspirine. Mon nez me fait un mal de chien. Trente secondes, une
minute maximum. »

Il essaya d’ouvrir la porte avant qu’elle puisse répondre. Elle était fermée. Il
frappa la vitre de la crosse de sa carabine, s’attendant au hurlement d’une sirène
d’alarme, mais il n’y eut que celui du vent et le tintement du verre tombant sur le
carrelage à l’intérieur. Johnny enleva les quelques bouts de verre encore
accrochés autour de la fenêtre et passa la main à l’intérieur pour ouvrir le verrou.

« Regardez », murmura Ralph en montrant l’autre côté de la rue.

Quatre coyotes s’étaient assis devant un petit immeuble de brique portant les
mots von sur une fenêtre et EAU sur une autre. Ils ne bougeaient pas, mais leurs
yeux étaient fixés sur le petit groupe d’humains de l’autre côté de la rue. Un
cinquième arriva du sud en trottant et vint les rejoindre.

Mary leva son Rossi et le pointa vers les coyotes. David Carver le poussa vers
le bas, le visage lointain.

« Non, ca va, ils veulent juste regarder », dit-il.

Johnny trouva le verrou, le tourna et ouvrit la porte. L’interrupteur à gauche


alluma une rangée de vieilles lampes fluorescentes ressemblant à des bacs à
glaçons renversés. Elles éclairèrent une petite zone de restauration (déserte),
quelques machines à sous (éteintes) et deux tables de black jack. Au plafond
était suspendu un perroquet. Johnny crut tout d’abord qu’il était empaillé, mais
quand il s’approcha, il vit les yeux exorbités et la flaque de sang et de déjections
sur le bois d’une table en dessous. C’était un vrai perroquet. Quelqu’un l’avait
pendu.

Entragian ne devait pas aimer sa façon de dire « Jacquot veut un biscuit », se


dit Johnny en réprimant une envie de rire.

Le club du Hibou sentait le vieux hamburger et la bière. Au fond de la pièce,


une petite boutique offrit à Johnny ce qu’il cherchait: une grosse boîte d’aspirine.
Puis il passa derrière le bar.

« Dépêchez-vous ! lui cria Mary. Est-ce que vous ne pouvez pas vous
dépêcher ?

- J’arrive. »

Un homme avec un pantalon noir et une chemise qui avait été blanche gisait
sur le lino, levant vers Johnny des yeux aussi vitreux que ceux du perroquet
pendu. Le bar-man, à en croire ses vêtements. On lui avait coupé la gorge.
Johnny prit une bouteille de whisky Jim Beam sur l’étagère.

Il la leva vers la lumière une seconde pour vérifier qu’elle était assez pleine,
puis se dépêcha de ressortir. Une pensée - pas gentille - tenta de faire surface,
mais il la repoussa. Il eut du mal. Il voulait lubrifier le vieux soi-gneur de
chevaux, c’était tout, le détendre. Au fond, c’était un acte de charité chrétienne.

Tu es plus qu’un amour, dit Terry dans sa tête. Tu es un saint, tu le sais ? Saint
Jean le Lubrificateur. Et, bien sûr, elle le gratifia de son rire cynique.

Ta gueule, salope, se dit-il… mais, comme toujours, Terry rechignait à partir.

Calme-toi, Steven, c’est le seul moyen de sortir de là. Si tu t’affoles, il y a


toutes les chances pour que vous mouriez tous les deux dans ce foutu camion de
location.

Il passa la marche arrière et, se dirigeant grâce au rétroviseur extérieur (il


n’osait pas ouvrir la porte et se pencher au-dehors, parce qu’il aurait été trop
facile pour un busard en piqué de lui casser le cou), il commença à reculer. Le
vent avait à nouveau fraîchi, mais cela ne l’empêcha pas d’entendre le bruit
quand les pneus passèrent sur les scorpions. Comme quand on mâche des
céréales crous-tillantes.

Attention de ne pas sortir de la route, pour l’amour de Dieu !

« Ils ne nous suivent pas », dit Cynthia, avec un évident soulagement dans la
voix.

Il jeta un coup d’oeil, vit qu’elle avait raison et s’arrêta. Il avait reculé d’une
vingtaine de mètres, assez loin pour que la roulotte de tête en travers de la route
ne soit plus qu’une vague forme dans le sable volant. Il voyait des taches brunes
et gluantes sur le sable d’un blanc grisâtre qui recouvrait la route. De là où il
était, on aurait dit des bouses de vache. Et les autres s’éloignaient. Dans un
moment, il aurait du mal à croire à la réalité de ce qu’il avait vu.

Oh, ils étaient bien là. Si tu commences à en douter, vieux frère, tu n’as qu’à
regarder l’oiseau mort qui bloque encore la ventilation en bas du pare-brise.

« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda Cynthia.

- J’en sais rien. »

Il regarda par sa vitre et vit le café de la Rose des Sables. La moitié de son
auvent rose avait été emportée par la bourrasque. Il regarda par la vitre de
Cynthia et vit un espace libre avec trois planches clouées en travers de l’entrée.
DÉFENSE D’ENTRER, avait peint sur la planche du milieu, en capitales
blanches dégoulinantes, un habitant du lieu qui ne connaissait pas le sens du mot
« hospitalité ».

« Quelque chose veut nous retenir dans cette ville, dit Cynthia. Tu le sais, non

Il fit reculer le Ryder dans le parking de la Rose des Sables en essayant de


réfléchir à un plan. Au lieu de cela, une série d’images et de mots sans rapport
entre eux lui vint à l’esprit. La poupée gisant au pied des marches du camping-
car. Les Tractors disant qu’elle s’appelait Urgence et qu’on pouvait la joindre au
Samu. Johnny Cash expliquant comment il avait eu sa voiture, pièce après pièce.
Des corps pendus à des patères, un poisson rouge nageant entre les doigts d’une
main au fond de l’aquarium, le bavoir du bébé, le serpent sur la paillasse dans la
cuisine, sous le micro-ondes.

Il se rendit compte qu’il frôlait la panique, qu’il était peut-être sur le point de
faire quelque chose de vraiment stupide, et il chercha ce qui pourrait l’écarter du
précipice, ramener sa pensée sur les rails. Ce qui lui vint alors à l’esprit,
inexplicablement, fut une image qu’il n’avait pas sollicitée. L’image - plus claire
encore qu’aucune des pré- cédentes - de la sculpture en pierre qu’ils avaient
trouvée près des ordinateurs dans le baraquement - le loup à la drôle de tête
inclinée et aux yeux perçants, le loup dont la langue était un serpent.

Il devrait y avoir une photo de ce truc pour illustrer le mot «hideux» dans le
dictionnaire, avait dit Cynthia, et elle avait raison, oh oui, pas de doute, mais
Steven fut soudain assailli par l’idée qu’une chose aussi laide devait posséder un
pouvoir.

Tu veux rire ? La radio s’est allumée et éteinte quand tu l’as touchée, les
lampes ont vacillé, l’aquarium a explosé. Bien sûr qu’elle possède un pouvoir.

« Qu’est-ce que c’était, cette statue qu’on a trouvée là- bas ? demanda-t-il.
Qu’est-ce qu’elle signifiait ?

- J’en sais rien. Tout ce que je sais… c’est que quand je l’ai touchée…

- Quoi ? Quand tu l’as touchée, quoi ?

- Il m’a semblé que je me souvenais de toutes les pires choses qui me sont
jamais arrivées dans ma vie. Sylvia Marcucci me crachant dessus en quatrième,
dans la cour de récréation - elle prétendait que je lui avais pris son petit ami, et je
ne savais même pas de quoi elle parlait. La fois où mon père s’est soûlé au
second mariage de ma tante Wanda, et m’a tripoté les fesses pendant qu’on
dansait, prétendant que c’était par accident. Comme si son érection était aussi un
accident, dit-elle en levant la main vers sa tempe. Les fois où on m’a crié après,
où je me suis fait jeter. Richie Judkins m’arrachant presque l’oreille. J’ai pensé à
tout ca.

- Oui, mais à quoi est-ce que tu as vraiment pensé ? »

Elle sembla un instant sur le point de lui dire de ne pas faire le malin, mais se
ravisa.

« Au sexe, dit-elle avec un soupir saccadé. Pas seulement baiser. Tout. Plus
c’était sale, mieux c’était. »

OUi pensa Steve. Plus c’était sale, mieux c’était. Des choses qu’on peut avoir
envie d’essayer mais dont on ne parlerait jamais. Des expériences.

« A quoi tu penses ? »

Sa voix était curieusement aiguë, mais aussi acerbe, comme une odeur âcre.
Steve la regarda et se demanda soudain si elle avait une chatte étroite. Une
pensée folle à un moment pareil, mais c’est ce qui lui vint à l’esprit.

« Steve, dit-elle d’un ton plus mordant encore. A quoi tu penses ?

- A rien, dit-il de la voix épaisse d’un homme qui lutte contre


l’endormissement. Rien. T’en fais pas.

- Est-ce que ça commence par un c et se termine par une ? »

En fait, ma chère, « con » se termine par un n, mais tu brûles.

Qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ? Nom de Dieu… C’était comme si cette
drôle de pierre avait allumé une autre radio, dans sa tête, cette fois, et diffusait
une voix qui était presque la sienne.

« De quoi tu parles ? demanda-t-il à Cynthia.


- Coyote, coyote », dit-elle en détachant les syllabes comme un enfant.

Non, elle ne l’accusait de rien, mais il se dit que l’avoir supposé brièvement
était une erreur assez naturelle. Elle était soudain tout excitée.

« Ce truc dans le labo ! Si on l’avait, il nous sortirait d’ici ! Je sais qu’il


pourrait, Steve ! Et ne perds pas de temps - notre temps - à me dire que je suis
folle ! »

Étant donné ce qu’ils avaient vu et ce qui leur était arrivé ces quatre-vingt-dix
dernières minutes, il n’avait aucune intention de le faire. Si elle était folle, ils
l’étaient tous les deux. Mais…

Tu m’as dit de ne pas le toucher.

Il avait encore du mal à parler, c’était comme si de la boue ralentissait les


rouages de sa pensée.

Tu m’as dit que c’était… »

Que c’était quoi ? Qu’est-ce qu’elle avait dit ?

Bon. C’est ça. « Touche-le, Steve. C’est bon. »

Non. Mauvais.

« Tu as dit que c’était mauvais. »

Elle lui sourit. Dans la lueur verte du tableau de bord, son sourire parut cruel.

« Tu veux quelque chose de mauvais ? Sens un peu ça ! »

Elle lui prit la main et l’inséra entre ses jambes. Elle leva deux fois les fesses.
Steve referma la main sur la sienne - assez fort pour lui faire mal, peut-être -
mais elle garda le sourire. Son sourire s’élargit, même.

Mais qu’est-ce qu’on fait ? Et pourquoi, nom de Dieu, pourquoi maintenant ?

Il entendit la voix, mais elle était presque perdue - comme une voix criant au
feu dans une salle de bal pleine de gens en train de brailler plus fort qu’une
musique tonitruante.
La fente entre ses jambes était plus proche, plus urgente. Il la sentait à travers
son jean, et elle brûlait. Brû- lait.

Elle a dit que son nom était Urgence et elle a demandé à voir mon pistolet. Tu
vas le voir, t’en fais pas, chérie, un 38 sur carcasse de 45, ça tire des balles
mortelles comme des boulets de canon.

Il fit un effort surhumain pour se reprendre, s’accrocher à n’importe quoi qui


fermerait l’enceinte de confinement avant que le réacteur ne fonde. Il s’accrocha
à une image - l’expression curieuse et méfiante du visage de Cynthia quand elle
l’avait regardé par la porte ouverte du camion, hésitant à monter, ses grands yeux
bleus le jaugeant d’abord, pour savoir s’il était le genre de type à la mordre où à
lui extorquer quelque chose. Une oreille, par exemple. Est-ce que vous êtes un
type gentil ? avait-elle demandé. Et il avait répondu Oui, je crois. Et puis le type
gentil qu’il était l’avait emmenée dans cette ville de mort, et il lui glissait la main
entre les cuisses, et il pensait qu’il aimerait la baiser, et lui faire mal, aussi, une
sorte d’expé- rience, pourrait-on dire, à la fois plaisir et douleur, le sucré et le
salé. Bien sûr. Parce que c’était comme ça qu’on faisait au pays des loups, c’était
comme ça qu’on faisait dans la maison des scorpions, c’était ce qu’on prenait
pour de l’amour à Désolation.

Etes-vous quelqu’un de gentil ? Vous n’êtes pas un tueur en série


complètement dingue, ou je ne sais quoi ? Etes-vous gentil, êtes-vous gentil,
êtes-vous quelqu’un de gentil ?

Il retira sa main en frissonnant. Il se tourna vers la fenêtre et regarda dans


l’obscurité venteuse le sable voltiger comme de la neige. Il avait conscience de
la sueur sur sa poitrine, sur ses bras, sous ses aisselles, et bien qu’il se sentît un
peu mieux, il savait qu’il était toujours malade, qu’il oscillait entre la crise de
nerfs et le délire. Maintenant qu’il avait pensé au loup de pierre, il n’arrivait pas
à l’effacer de son esprit, semblait-il; il voyait sans cesse sa tête tournée et ses
yeux perçants. Il était ancré dans sa tête comme une habitude contrariée.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? gémit-elle. O Seigneur, Steve, je ne voulais pas…


Qu’est-ce qui nous arrive ?

- Je n’en sais rien. Mais je vais te dire une chose que je sais: on a eu un avant-
goût de ce qui se passe dans cette ville, et je n’aime pas ça. Je n’arrive pas à
enlever ce putain de truc en pierre de ma tête. »
Il finit par trouver le courage de la regarder. Elle était tout contre sa portière,
comme une adolescente effrayée le soir d’un premier rendez-vous qui va un peu
trop loin, et bien qu’elle parût assez calme, elle avait les joues en feu et elle
séchait des larmes de sa main.

Moi non plus, dit-elle. Je me souviens d’un jour où un petit morceau de verre
m’est rentré dans l’oeil. J’ai exactement la même sensation. Je n’arrête pas de
penser que je voudrais prendre cette pierre et la frotter contre mon… tu sais.
Sauf que ce n’est pas vraiment comme une pensée. Ce n’est même pas du tout
comme une pensée.

- Je sais.

Il aurait tout donné pour qu’elle ne l’ait pas dit. Parce que, maintenant, l’idée
était dans son esprit à lui aussi. Il se voyait frottant cette foutue chose hideuse -
hideuse mais puissante - contre son pénis en érection. Et de là il se vit avec elle
en train de baiser par terre sous la rangée de patères, sous les corps pendus, la
pierre grise entre eux, entre leurs dents.

Steve écarta ces images… mais il ne savait pas combien de temps il


parviendrait à les maintenir loin de lui. Il la regarda de nouveau et réussit à
sourire.

« Ne m’appelle pas chou à la crème, dit-il, et je ne te traiterai pas de tarte. »

Elle poussa un long soupir tremblant, au bord du rire.

Oui, quelque chose dans le genre, en tout cas. Je crois que ça pourra aller un peu
mieux. »

Il hocha la tête avec précaution. Oui. Il avait toujours une érection historique,
et il aurait bien eu besoin qu’on l’en soulage, mais ses pensées semblaient un
peu plus les siennes. S’il pouvait arriver à les détourner de ce morceau de pierre
un petit moment encore, il se disait que ça irait. Mais pendant quelques
secondes, ç’avait été mauvais, fich-trement mauvais. Pendant ces quelques
secondes, il avait compris ce que devaient ressentir des types comme Ted Bundy.
Il aurait pu la tuer. Il l’aurait tuée, s’il n’avait pas rompu le contact physique
avec elle au dernier moment. Ou bien il supposait qu’elle aurait pu le tuer.
C’était comme si le sexe et le meurtre avaient en quelque sorte échangé leurs
rôles dans cette horrible petite ville. Sauf que même le sexe n’était pas le sexe,
pas vraiment. Il se souvint comment, quand elle avait touché le loup, les
lumières avaient vacillé et la radio s’était rallumée.

« Ni le sexe, dit-il, ni le meurtre. Le pouvoir.

- Hein ?

- Rien. Je vais nous ramener au-delà du centre de la ville, vers la mine.

- Le grand mur au sud ?

- Oui. C’est une mine à ciel ouvert. Il doit y avoir au moins une route de
service qui la relie directement à la nationale 50. On va la trouver et la prendre.
En fait, je suis content que celle-ci soit bloquée. Je ne veux pas repasser près de
ce baraquement, ni de ce… »

Elle lui avait saisi le bras. Steve suivit son regard et vit quelque chose entrer
dans le faisceau des phares du camion. La poussière était si épaisse qu’au début
l’animal ressembla à un fantôme, une sorte d’esprit invoqué par un sorcier indien
cent ans plus tôt. C’était un loup gris, de la taille d’un berger allemand, mais en
plus élancé. Ses yeux étaient écarlates à la lumière des phares. Le suivant
comme des laquais dans quelque conte de fées maléfique, deux rangées de
scorpions avançaient, leurs aiguillons repliés sur le dos. Flanquant les scorpions,
des coyotes, deux de chaque côté, semblaient sourire nerveusement.

Il y eut une rafale de vent. Le camion oscilla sur ses amortisseurs. A leur
gauche, l’auvent claquait comme une voile déchirée.

« Le loup tient quelque chose dans sa gueule, dit Cynthia d’une voix rauque.

- Tu es folle. »

Mais, alors que l’animal approchait, il vit qu’elle n’était pas folle. Le loup
s’arrêta à six ou sept mètres du camion, aussi mité et réel que sur une photo à
haute résolution de la Criminelle. Il baissa la tête et laissa tomber la chose qu’il
tenait dans la bouche. Il la regarda attentivement un moment, puis recula de trois
pas et s’assit, haletant.

C’était le fragment de statue, gisant à présent à l’entrée du parking du café,


tapi dans le sable, babines relevées, tête tordue, yeux perçants. Fureur, rage,
sexe, puissance - il semblait diffuser tout cela vers le camion en un cône dense,
une sorte de champ magnétique.

Et Steve se revit en train de baiser Cynthia, enfoui en elle comme une épée
dans de la boue brûlante, tous deux face à face, les lèvres retroussées en un rictus
identique tandis qu’ils serraient le féroce coyote de pierre entre eux comme un
mors.

« Est-ce que je vais le chercher ? demanda Cynthia d’une voix presque


endormie.

- Tu rigoles ? »

C’était sa voix, son accent du Texas, mais pas ses mots, pas maintenant. Ces
mots venaient de la radio dans sa tête, la radio que la statue de pierre avait
allumée.

Ses yeux qui le regardaient dans la poussière.

« Alors, quoi ? »

Il la regarda et sourit. Son visage était horrible. Il était merveilleux aussi.

« On va aller le chercher ensemble, bien sûr. Ça te va ? »

Son esprit était l’orage, maintenant, plein de vents hurlants d’un côté à l’autre,
de haut en bas, poussant les images de ce qu’il allait lui faire, de ce qu’elle allait
lui faire, et de ce qu’ils feraient à tous ceux qui se mettraient en travers de leur
chemin.

Elle lui sourit en retour - ses joues creuses, son rictus cynique, on aurait dit
une tête de mort. La lumière ver-dâtre du tableau de bord colorait son front et ses
lèvres, emplissait ses orbites. Elle sortit sa langue de ce sourire et l’agita comme
la langue-serpent de la statue. Il tira sa propre langue et l’agita à son intention.
Puis il saisit la poi-gnée de la portière. Ils feraient la course jusqu’à la pierre, et
ils feraient l’amour parmi les scorpions en la tenant entre eux dans leur bouche.
Après, tout ce qui pourrait arriver n’aurait plus d’importance.

Parce que, au sens véritable du mot, ils seraient partis.


Johnny revint sur le trottoir et donna la bouteille de Jim Beam à Billingsley,
qui la regarda avec les yeux incrédules d’un homme à qui on vient de dire qu’il a
gagné au loto.

« Tenez, Tom, buvez un coup - un seul, attention ! - et passez au voisin. Rien


pour moi, j’ai fait le serment. »

Il regarda de l’autre côté de la rue, s’attendant à voir davantage de coyotes,


mais il n’y en avait toujours que cinq. Je prendrai le cinquième, se dit Johnny en
regardant le vétérinaire déboucher la bouteille de whisky. Tu serais d’accord
avec ça, Tom, hein ? Bien sûr que tu serais d’accord.

« Qu’est-ce qui vous prend ? demanda Mary. Mais qu’est-ce que vous avez
donc dans votre foutue tête ?

- Rien. Juste un nez cassé, mais je pense que ce n’est pas ce que vous voulez
dire ? »

Billingsley releva la bouteille d’un coup de poignet bref et précis qui semblait
aussi rodé que la technique d’une infirmière maniant une seringue. Il toussa. Des
larmes lui vinrent aux yeux. Il remit le goulot contre ses lèvres, et Johnny lui
arracha la bouteille des mains.

« Non, pas question, vieux. »

Il tendit la bouteille à Ralph, qui la prit, la regarda, avala une petite gorgée,
puis la proposa à Mary.

« Non.

- Allez-y ! dit Ralph d’une voix calme, presque humble. Il vaut mieux. »

Elle adressa à Johnny un regard haineux et étonné à la fois, puis avala une
gorgée. Elle toussa et éloigna la bouteille pour la regarder comme si c’était du
poison. Ralph la reprit, subtilisa le bouchon dans la main gauche de Billingsley
et la referma. Pendant ce temps, Johnny ouvrit la boîte d’aspirine et préleva une
demi-douzaine de comprimés, qu’il fit sauter un moment dans sa main, puis jeta
dans sa bouche.
« Allez, docteur, dit-il à Billingsley. Conduisez-nous. »

Pendant qu’ils descendaient la rue, Johnny leur raconta pourquoi il avait


risqué de se casser le cou afin de récupérer son téléphone cellulaire. Les coyotes
se levèrent et les suivirent. Johnny ne s’en inquiétait pas vraiment, mais
qu’étaient-ils censés faire de ces bêtes? Essayer de leur tirer dessus ? Plutôt
bruyant. Au moins il n’y avait pas trace du flic. Et s’ils le voyaient surgir avant
d’arriver au cinéma, ils pourraient toujours se dissimuler dans une des autres
maisons, ou dans n’importe quel recoin assombri par l’orage.

Il avala en grimaçant, car l’aspirine à demi liquéfiée lui brûlait la gorge, et


voulut ranger la boîte dans sa poche de poitrine. Elle se heurta au téléphone. Il le
sortit, glissa les comprimés à la place et, alors qu’il essayait de mettre le
téléphone dans une de ses poches de pantalon, il se dit qu’il ne risquait rien
d’essayer à nouveau. Il tira l’antenne et ouvrit le micro. Toujours pas de barres
de transmission. Merde.

« Vous croyez vraiment que c’était votre ami ? demanda David.

- Je le crois, oui.

- Est-ce que je peux essayer ? » demanda l’enfant en tendant la main.

Il y avait quelque chose dans sa voix. Son père l’entendit aussi. Johnny le sut à
la façon dont l’homme le regardait.

« David, mon garçon, est-ce que ça…

- S’il vous plait, est-ce que je peux essayer ?

- Bien sûr, si tu veux. »

Il lui tendit le téléphone inutile, et David le prit. Johnny vit alors trois barres
apparaître près du S. Pas une ni deux, mais trois.

« Nom de Dieu ! »

Johnny reprit le téléphone. David, qui étudiait les fonc-tions du clavier, n’avait
vu la main se tendre que trop tard pour l’arrêter. A peine le téléphone cellulaire
était-il revenu dans les mains de Johnny que les barres de transmission
disparaissaient, laissant le S tout seul.

Elles ne sont jamais apparues, tu le sais, n’est-ce pas ? Tu as été victime d’une
hallucination. Tu…

« Rendez-le-moi ! » cria David.

Johnny fut stupéfait: cette colère, dans sa voix. Le télé- phone lui fut repris,
mais pas assez vite pour qu’il ne voie pas les barres de transmission reparaître,
or luisant dans la nuit.

« C’est tellement idiot ! dit Mary en se retournant vers eux puis, de l’autre
côté de la rue, vers les coyotes qui s’étaient arrêtés en même temps que leur
groupe. Mais si c’est votre façon de faire, on pourrait aussi bien sortir une table
et se soûler au milieu de cette putain de rue ! »

Personne ne l’écouta. Billingsley avait toujours le regard fixé sur la bouteille


de Jim Beam. Johnny et Ralph regardaient l’enfant qui pianotait sur le clavier à
la vitesse d’un vétéran des jeux vidéo, passant très vite le nom de l’agent, de
l’éditeur et de l’ex-épouse de Johnny pour arriver enfin à STEVE.

« David, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Ralph.

- Est-ce que c’est lui, monsieur Marinville ? demanda l’enfant qui n’écoutait
pas son père. C’est le type dans le camion, ce Steve ?

- Oui. »

David pressa le bouton ENVOI.

Steve connaissait l’expression « sauvé par le gong », mais dans ce cas, ça


frôlait le ridicule.

A la seconde où ses doigts trouvaient la poignée - et où il entendait Cynthia


saisir la sienne à l’autre bout du siège -, le téléphone cellulaire émit son cri nasal:
Hmiip Hmiip ! Steve se figea, regarda le téléphone, regarda Cynthia, dont la
porte était déjà entrouverte. Elle le regardait, et son sourire s’effaçait peu à peu.
Hmiip ! Hmiip !

« Alors ? demanda-t-elle. Tu ne vas pas répondre ? »

Il y avait dans sa voix un accent presque conjugal qui le fit rire.

Dehors, le loup pointa son nez vers le ciel pour hurler comme s’il avait
entendu le rire de Steve et le désapprou-vait. Les coyotes semblèrent considérer
ce hurlement comme un signal. Ils se levèrent et disparurent comme ils étaient
venus, s’enfonçant tête basse dans le nuage de sable. Les scorpions étaient déjà
partis. S’ils avaient jamais été là. Peut-être n’y en avait-il jamais eu. Il avait
l’impression que sa tête était une maison hantée pleine d’hallucinations et de
faux souvenirs pareils à des fantômes.

Hmiip ! Hmiip !

Il décrocha le combiné du tableau de bord, pressa le bouton ENVOI et le colla


contre son oreille. Ce faisant, il regardait le loup, et le loup le regardait aussi.

« Patron ? Patron, c’est toi ? »

Bien sûr que c’était lui, qui d’autre aurait pu l’appeler ? Sauf que ce n’était
pas lui. C’était un gosse.

« Est-ce que vous vous appelez Steve ?

- Oui. D’où tu tiens le téléphone du patron ? Où…

- C’est sans importance. Est-ce que vous avez des ennuis ? Vous en avez, non
?

-Je ne… »

Steve referma la bouche. Dehors, le vent hurlait autour de la cabine du Ryder.


Il tenait le petit téléphone sur le côté de sa tête et regardait le loup par-delà un
morceau du busard. Les images crues de sexe mêlé de violence qui avaient
occupé son esprit s’éloignaient, mais le souvenir du pouvoir qu’elles avaient
exercé sur lui restait aussi vivace que certains cauchemars.

« Oui, répondit-il. Je crois qu’on peut le dire.


- Est-ce que vous êtes dans le camion qu’on a vu ?

- Si vous avez vu un camion, c’était probablement le nôtre, oui. Est-ce que


mon patron est avec toi ?

- M. Marinville est ici. Il va bien. Et vous, vous allez bien ?

- Je n’en sais trop rien. Il y a un loup, et il a apporté ce truc… C’est comme


une statue, mais… »

Il sentit la main de Cynthia qui passait tout en bas de son champ de vision.
Elle klaxonna. Steve sursauta. A l’entrée du parking, le loup sursauta aussi.
Steve vit ses babines se retrousser pour grogner, ses oreilles s’aplatir contre son
crâne.

Il n’aime pas le klaxon, se dit-il. Puis il lui vint une autre pensée, une de ces
pensées simples qui vous donnent envie de vous frapper le front du plat de la
main, comme pour punir votre cerveau paresseux. S’il ne veut pas sortir de mon
chemin, je peux lui passer dessus, non ?

Oui, oui, il le pouvait. Après tout, c’était lui qui était dans le camion.

« Qu’est-ce que c’était ? demanda l’enfant d’un ton impérieux. Pourquoi avez-
vous fait ca ? rectifia-t-il.

- On a de la compagnie. On essaie de s’en débarrasser. »

Cynthia klaxonna de nouveau. Le loup se leva. Il avait toujours les oreilles


couchées. Il semblait vexé, mais un peu troublé aussi. Quand Cynthia klaxonna
pour la troi-sième fois, Steve posa la main sur la sienne pour l’aider. Le loup les
regarda encore un moment, la tête inclinée, ses yeux jaune verdâtre luisant
méchamment dans la lumière des phares. Puis il se pencha, saisit la statue entre
ses dents et disparut comme il était venu.

Steve regarda Cynthia, et elle le regarda. Elle avait encore l’air effrayée, mais
elle souriait un peu quand même.

« Steve ? demanda la petite voix lointaine. Steve, est-ce que vous êtes toujours
là ?
- Oui.

- Vous avez toujours de la compagnie ?

- Non. Partie. Pour l’instant du moins. Le problème, c’est de savoir ce qu’on


fait maintenant. Des suggestions ?

- J’en ai peut-être, dit l’enfant d’une voix dans laquelle Steve crut aussi
déceler un sourire.

- Comment est-ce que tu t’appelles ? » demanda Steve.

Derrière eux, dans la direction du bâtiment municipal, quelque chose céda au


vent et tomba avec un énorme fra-cas. Mary se retourna brusquement pour
regarder dans cette direction, mais elle ne vit rien. Elle fut reconnais-sante pour
la gorgée de whisky que Carver l’avait incitée à prendre. Sans cela, ce bruit -
qu’elle identifia comme étant celui d’une vitre tombant dans la rue - l’aurait
terrorisée.

L’enfant parlait toujours au téléphone. Les trois hommes l’entouraient et Mary


voyait à quel point Marinville avait envie de lui reprendre l’appareil; elle voyait
aussi qu’il n’osait pas. Ça ne te fera pas de mal de ne pouvoir obtenir ce que tu
veux, Johnny, ça te fera même un bien fou.

« J’en ai peut-être », disait David avec un petit sourire.

Il écouta, donna son prénom puis se tourna de façon à se trouver face au club
du Hibou. Il baissa la tête et, quand il se remit à parler, Mary entendit à peine ses
paroles. Une sorte d’émerveillement incrédule s’empara d’elle comme un
étourdissement.

Il ne veut pas que les coyotes entendent ce qu’il dit depuis l’autre côté de la
rue. Je sais que ça a l’air idiot, mais c’est ce qu’il fait. Et vous savez quoi ? Il y a
plus fou encore: je crois qu’il a raison. « Il y a un vieux cinéma, dit David à voix
basse. L’Ouest américain, dit-il en regardant Billingsley pour qu’il confirme.

- Dis-lui de passer par-derrière », suggéra Billingsley après avoir approuvé de


la tête.

Mary se dit alors que si elle était folle, du moins elle n’était pas la seule:
Billingsley aussi avait parlé à voix basse, et il avait jeté un rapide coup d’oeil
par-dessus son épaule pour s’assurer que les coyotes ne se rapprochaient pas
pour essayer d’entendre. Quand il fut certain qu’ils étaient toujours sur le trottoir
devant l’immeuble de la voi-rie et du service des eaux, il se pencha à nouveau
vers David.

« Dis-lui qu’il y a une ruelle. »

C’est ce que fit le petit garçon. Quand il eut terminé, Marinville eut
apparemment une idée. Il allait prendre le téléphone quand il se retint.

« Dis-lui de garer le camion loin du cinéma. »

Le grand romancier américain parlait aussi à voix basse, et il avait une main
devant la bouche, comme s’il croyait l’un de ces coyotes capable de lire sur ses
lèvres.

« S’il le gare devant et qu’Entragian revient… »

David hocha la tête et transmit le message. Il écouta Steve lui dire quelque
chose, hocha la tête et sourit à nouveau. Les yeux de Mary se reportèrent sur les
coyotes. Tan-dis qu’elle les regardait, elle se rendit compte d’une chose
excessivement perverse: s’ils réussissaient à se cacher et à échapper à Entragian
assez longtemps pour se regrouper et sortir de la ville, une part d’elle-même le
regretterait. Parce que, une fois que ce serait terminé, il lui faudrait affronter la
réalité de la mort de Peter. Il faudrait qu’elle pleure son mari et l’anéantissement
de la vie qu’ils avaient construite. Et ce n’était sans doute pas le pire. Il faudrait
aussi qu’elle pense à tout ça, qu’elle essaie d’en trouver le sens, et elle n’était
pas certaine d’y parvenir. Elle n’était pas sûre qu’aucun d’entre eux serait
capable de le faire. Sauf peut-être David.

« Venez aussi vite que vous pourrez », dit-il.

Il y eut un léger signal quand il pressa le bouton FIN. Il rentra l’antenne et


rendit le téléphone à Marinville, qui ressortit immédiatement l’antenne, scruta
l’écran, hocha la tête et referma le téléphone.

« Comment as-tu fait ça, David ? Magie ?

- Dieu, dit l’enfant en le regardant comme s’il était fou.


- Dieu, imbécile », dit Mary avec un sourire qui ne lui était pas familier du
tout.

Ce n’était pas le moment d’agacer Marinville, mais elle ne pouvait y résister.

« Peut-être aurais-tu seulement dû dire à l’ami de M. Marinville de venir nous


prendre, dit Ralph. Ç’aurait probablement été le plus simple, David.

- Ce n’est pas simple. Steve vous le dira quand ils seront là.

- Seront ? demanda Marinville.

- Et puis il y a maman, dit David à son père sans s’occuper de l’écrivain. On


ne partira pas sans elle.

- Et qu’est-ce qu’on fait d’eux ? » demanda Mary en montrant les coyotes, en


face.

Elle aurait juré que non seulement ils avaient vu son geste mais qu’ils
l’avaient compris.

Marinville descendit sur la chaussée, ses longs cheveux gris soulevés par le
vent lui donnant l’aspect d’un prophète de l’Ancien Testament. Les coyotes se
levèrent et le vent apporta le son de leurs grognements jusqu’au petit groupe.
Marinville ne pouvait pas ne pas les entendre, mais il fit néanmoins un ou deux
pas de plus. Il ferma presque les yeux un instant, non pas pour éviter le sable
mais pour essayer de se souvenir de quelque chose. Puis il claqua une fois dans
ses mains.

« Tak ! »

Un des coyotes leva le nez et hurla. Son cri fit frissonner Mary.

« Tak, ah lah ! Tak ! »

Les coyotes semblèrent se rapprocher un peu les uns des autres, mais ce fut
tout.

Marinville claqua une fois encore dans ses mains.


« Tak !… Ah lah… Tak !.. . Et merde ! Je n’ai jamais été doué pour les
langues étrangères, de toute façon. »

Il resta un moment à les regarder d’un air dégoûté et indécis. Le fait qu’ils
puissent l’attaquer - lui et sa Mossberg vide - semblait l’idée la plus éloignée de
son esprit.

David descendit sur la chaussée. Son père le rattrapa par l’encolure.

« C’est bon, papa. »

Ralph le lâcha, mais le suivit jusqu’à Marinville. Et alors l’enfant dit une
phrase dont Mary pensa qu’elle se souvien-drait même si son esprit réussissait à
effacer tout le reste de sa mémoire - c’était le genre de phrase qui revenait dans
les rêves, sinon ailleurs.

« Ne leur parlez pas la langue des morts, monsieur Marinville. »

David avança d’un pas encore. Il était maintenant seul au milieu de la rue,
avec Ralph et Marinville debout der-rière lui. Mary et Billingsley étaient restés
sur le trottoir. Le vent hurlait de plus belle. Mary sentait le sable lui piquer le
front et les joues, mais pour l’instant, cela lui semblait très loin, sans importance.

David joignit ses mains devant sa bouche, dans un geste enfantin de prière.
Puis il les ouvrit, paumes levées vers les coyotes.

« Que le Seigneur vous bénisse et vous garde. Que la face du Seigneur vous
illumine, et vous élève, et vous donne la paix. Maintenant, partez. Allez vous
promener. »

Ce fut comme si un essaim d’abeilles s’était posé sur eux. Ils pivotèrent,
masse maladroite et désordonnée de museaux, d’oreilles, de dents et de queues,
se frappant les flancs sans épargner ceux des autres. Puis ils partirent en courant,
jappant et hurlant comme après une douloureuse bataille. Elle les entendit, par-
delà le cri du vent, pendant longtemps.

David se retourna, regarda leurs visages éberlués - dont l’expression était trop
évidente pour qu’il pût l’ignorer, même dans l’obscurité - et sourit faiblement. Il
haussa les épaules, comme pour dire: Et alors, qu’est-ce que vous allez faire ?
Mary remarqua que son visage était toujours verdi par le savon. Comme un
maquillage de carnaval raté.

« Venez, dit David. Allons-y.

- Et un petit enfant les conduira ! claironna Marinville. Alors, en route, mon


garçon, conduis-nous. »

Ils se rassemblèrent sur la chaussée et s’éloignèrent tous les cinq vers le nord,
dans Main Street, en direction de l’Ouest américain.

Chapitre 5

« Je crois que c’est là, dit Cynthia en pointant le doigt vers sa fenêtre. Tu vois

Steve se pencha sur le volant et regarda à travers le pare-brise maculé de sang


(bien que ce fût surtout le sable qui posât un véritable problème en se collant au
sang). Il hocha la tête. Oui, il voyait bien la marquise à l’ancienne, retenue par
des chaînes rouillées à la façade d’un vieil immeuble de brique. Il ne restait
qu’une lettre sur la marquise, un R tordu.

Il tourna à gauche, sur l’aire de la station d’essence Conoco. La pancarte


disant MEILLEURS PRIX DE TOUTE LA VILLE SUR LES CIGARETTES
était tombée. Le sable s’était accumulé comme une congère contre le socle en
béton de l’unique pompe.

« Où est-ce que tu vas ? Je croyais que le gosse t’avait dit de venir au cinéma !

- Il a aussi dit de ne pas garer le camion trop près. Et il a raison. Ça ne… Eh !


Il y a un type, là-dedans ! »

Steve freina brutalement. Il y avait en effet un type dans le bureau de la station


d’essence, renversé contre le dossier de son fauteuil, les pieds sur son bureau. On
aurait pu le croire endormi, sauf que sa posture… surtout la curieuse façon dont
sa tête reposait sur son cou…
« Mort, déclara Cynthia en posant la main sur l’épaule de Steve qui ouvrait
déjà la porte. Pas la peine. Je le vois d’ici.

- Il nous faut quand même un endroit où cacher le camion. S’il y a de la place


dans le garage, j’ouvrirai la porte et tu le rentreras. »

Inutile de lui demander si elle saurait le faire: il n’avait pas oublié la maestria
avec laquelle elle avait conduit sur la nationale 50.

« D’accord, mais fais vite.

- Sois sans crainte… Cynthia, dit-il en hésitant à sortir, tu vas vraiment bien ?
»

Elle sourit. Ce fut à l’évidence un effort, mais elle lui adressa un véritable
sourire.

« Pour l’instant. Et toi ?

- La pêche. »

Il sortit et claqua la porte derrière lui. Il courut sur le goudron jusqu’au bureau
de la station-service, stupéfait de la quantité de sable déjà accumulée, comme si
le vent d’ouest avait l’intention d’enterrer la ville. A en juger par ce qu’il avait
vu jusque-là, cela ne lui semblait pas une si mauvaise idée.

Un buisson d’amarante était resté coincé dans la porte ses brindilles


squelettiques frémissaient dans le vent avec un bruit d’insecte. Steve l’écarta à
coups de botte et il s’éloigna dans la nuit. Cynthia était déjà au volant. Il lui
adressa un petit salut de la main. Elle avait les poings ser-rés devant elle, le
visage grave et tendu, mais elle leva les pouces. Mission de contrôle, on est OK.
Steve sourit, hocha la tête et entra. Seigneur, ce qu’elle pouvait être drôle !

Le type dans le fauteuil du bureau n’avait plus besoin que d’une tombe. Sous
l’ombre de sa visière, son visage était violet, la peau tendue et luisante marquée
d’au moins deux douzaines de taches noires. Pas des morsures de serpent, ni
même de scorpion, elles étaient trop petites.

Il y avait un magazine érotique sur le bureau. Steve lut à l’envers le titre -


Amantes lesbiennes. Une chose sortit de sous le plateau du bureau et, suivie de
deux congénères, passa sur les femmes nues de la couverture. Toutes trois
arrivèrent à l’autre bout du bureau et s’arrêtèrent en ligne, comme des soldats à
la parade.

Trois autres sortirent de sous le bureau et coururent vers lui sur le linoléum
sale. Steve fit un pas en arrière, se reprit puis abattit sa lourde botte. Il en eut
deux sur les trois. L’autre fit un crochet et fila sur la droite vers ce qui devait être
les toilettes. Quand Steve regarda à nouveau le bureau, il y vit huit copines
alignées sur le bord, comme des Indiens de cinéma sur la crête d’une montagne.

C’étaient des recluses, connues aussi sous le nom d’arai-gnées dos-de-violon


en raison du dessin qui, sur leur dos, rappelle vaguement la forme de cet
instrument. Steve en avait vu beaucoup au Texas; il s’était même fait piquer une
fois, étant enfant, quand il jouait parmi les tas de bûchés de sa tante Betty.
C’était là-bas, à Arnette, que ça s’était passé, et ça lui avait fait un mal de chien.
Comme une piqûre de fourmi rouge, mais brûlante. Maintenant, il comprenait
pourquoi le cadavre dégageait une telle odeur de pourriture malgré la sécheresse
du climat. Tante Betty avait insisté pour désinfecter la plaie immédiatement à
l’alcool, parce que, si l’on ne s’occupait pas d’une piqûre d’araignée violon, la
chair autour commençait à pourrir. C’était dû à une substance dans leur salive. Et
si un assez grand nombre d’entre elles vous attaquaient en même temps…

Deux autres recluses apparurent; ces deux-là rampaient hors du creux sombre
entre les pages du registre ouvert de la station-service. Elles rejoignirent leurs
potes. Dix, maintenant. Qui le regardaient. Il le savait. Une autre sortit des
cheveux du pompiste, descendit le long de son front, de son nez, sur ses lèvres
gonflées et traversa sa joue.

Maintenant, elle était probablement en route vers le col-loque qui se tenait sur
le bord du bureau, mais Steve ne prit pas le temps de s’en assurer. Il se dirigea
vers le garage, en remontant son col. Selon son expérience, ce foutu garage en
serait plein. Elles aimaient les lieux sombres.

Alors, fais vite, d’accord ?

Il y avait un interrupteur à gauche de la porte. Une demi-douzaine de tubes


fluorescents sales zonzonnèrent au plafond du garage. Il y avait deux
emplacements. L’un était occupé par une camionnette montée sur des pneus
démesurés et transformée en véhicule tout-terrain - peinture pailletée bleue,
VAGABOND DU DÉSERT écrit en rouge sur la portière du conducteur. L’autre
place serait pour le Ryder, s’il arrivait à pousser une pile de pneus et la machine
à rechaper.

Il fit un signe à Cynthia, sans savoir si elle pouvait ou non le voir, et


s’approcha des pneus. Il se penchait pour prendre le premier quand un rat sortit
du trou sombre au centre de la pile et planta ses dents dans sa chemise. Steve
cria de surprise et de dégoût, et abattit son poing droit sur sa poitrine, fracassant
le dos de l’animal. Le rat se tordit et pédala des pattes en poussant des cris aigus.
Il essayait encore de mordre.

« Merde ! oh, merde, saloperie ! Lâche, petite ordure !

Pas si petite, pourtant, presque de la taille d’un chat adulte. Steve se pencha en
avant et sa chemise s’écarta de son corps (il l’avait fait sans réfléchir, et il n’était
pas conscient non plus d’être en train de crier et de jurer), puis il saisit le rat par
sa queue glabre et tira. Il y eut un bruit de déchirure quand sa chemise craqua, et
le rat se plia en deux en dépit de sa colonne vertébrale brisée pour tenter de lui
mordre la main.

Steve, comme un Tom Sawyer fou, le lança au loin par la queue. Le


ratstéroide fendit l’air et s’écrasa contre le mur derrière le VAGABOND DU
DÉSERT. Il s’immobilisa, ses pattes griffues rassemblées sur le ventre. Steve le
regarda pour s’assurer qu’il n’allait pas se relever et l’attaquer à nouveau. Il
tremblait de la tête aux pieds, et claquait des dents comme s’il était frigorifié.

Il y avait une longue table jonchée d’outils à droite de la porte. Il saisit un


démonte-pneu et en frappa le tas de pneus, qui roulèrent comme des cerceaux.
Deux autres rats, plus petits, s’échappèrent, mais ils ne s’intéressèrent pas à lui et
filèrent en couinant vers les zones plus sombres du garage.

Il ne pouvait supporter une seconde de plus la chaleur du sang de rat contre sa


peau. Il déboutonna sa chemise en tirant d’un coup sec et la retira. Il y était
parvenu d’une seule main - pas question de lâcher le démonte-pneu. Tu ne
prendras mon démonte-pneu que de mes doigts refroidis par la mort, songea-t-il,
et il rit. Il tremblait toujours. Il examina attentivement sa poitrine,
minutieusement, cherchant la moindre égratignure. Il n’y en avait pas.

« Quel bol ! murmura-t-il en poussant la machine à rechaper contre le mur.


J’ai une de ces veines ! Putain de rat-dans-la-boîte !
Il courut vers la porte et pressa le bouton qui l’ouvrait. Tout en regardant
partout pour repérer rats, araignées et autres charmantes surprises, il s’écarta afin
de laisser à Cynthia la place d’entrer. Près de l’établi était suspendue à un clou
une combinaison grise de mécanicien, et tandis que Cynthia faisait pénétrer le
Ryder dans le garage, moteur rugissant et phares allumés, Steve entreprit de
frapper la combinaison de son démonte-pneu, des chevilles au col, comme on bat
un tapis, attentif à ce qui pourrait sortir des jambes ou des manches.

Cynthia arrêta le moteur et descendit du camion.

« Qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi est-ce que tu as retiré ta chemise ? Tu vas


attraper la mort ! La température a déjà…

- Des rats. »

Il avait atteint le haut de la combinaison sans qu’aucune vie n’en sorte, et


maintenant il redescendait. Il valait mieux prendre ses précautions. Il avait
toujours dans les oreilles le bruit qu’avait fait la colonne vertébrale du rat quand
il l’avait brisée, il avait toujours la sensation de la queue du rat dans son poing.
Chaude. Elle était brulante.

« Des rats ? dit Cynthia en regardant autour d’elle.

- Et des araignées. Ce sont les araignées qui ont eu le type dans… »

Il était soudain seul. Cynthia, sortie du garage, courait sur le goudron, dans le
vent, dans le sable, les bras enserrant ses maigres épaules.

« Des araignées, ouugh ! Je déteste les araignées ! C’est pire que les serpents !
lui dit-elle méchamment comme si la présence des araignées était de sa faute.
Sors de là ! »

Il décida que la combinaison ne présentait aucun risque et la décrocha. Alors


qu’il se débarrasser du démonte-pneu, il changea d’avis. La combinaison sur le
bras qui tenait le démonte-pneu, il vit soudain un T-shirt (propre et plié ! mais
comment s’étonner encore de quoi que ce soit ?) qu’il prit et secoua d’un
mouvement sec du poignet. Puis il pressa le bouton de fermeture de la porte et
rejoignit Cynthia. Elle avait raison, il commençait à faire froid. La poussière
alcaline collait à ses épaules nues et à son ventre. Il se contorsionna pour enfiler
le T-shirt et la combinaison - qui était un peu large, mais mieux valait un sac
qu’un truc trop moulant.

« Je suis désolée, dit Cynthia avec une grimace tandis qu’elle se protégeait le
visage d’une nouvelle rafale qui pro-jetait du sable sur elle. C’est que… les
araignées… C’est à un point… Je ne peux pas… Quel genre ?

- Tu n’aimerais pas le savoir, dit-il en remontant la fermeture à glissière de la


combinaison. Est-ce que tu as laissé quelque chose dans le camion ? demanda-t-
il en lui entourant les épaules d’un bras.

- Mon sac à dos, mais je crois que je pourrai me passer de changer de sous-
vêtements ce soir. Et le téléphone ? »

Il tapota la poche avant gauche de son jean à travers la combinaison.

« Je ne pars jamais sans », dit-il.

Quelque chose le chatouilla sur la nuque et il frappa comme un fou, pensant


aux araignées alignées au bord du bureau, soldats de quelque cause inconnue au
pays de nulle part.

« Qu’est-ce qui ne va pas ?

- Je suis juste un peu nerveux. Viens. Allons au cinéma.

- Oh, dit-elle d’une petite voix idiote qui le fit craquer. Un rendez-vous ? Oui,
merci. »

Tandis que Tom Billingsley conduisait Mary, les Carver et le plus grand
romancier américain vivant (du moins selon son propre avis) dans la ruelle
encaissée entre l’Ouest américain et la « Graineterie et aliments pour bétail » de
Désolation, le vent hurlait au-dessus d’eux comme de l’air s’engouffrant dans le
goulot d’une bouteille.

« N’allumez pas les torches, dit Ralph.

- Juste, approuva Billingsley. Et attention. Il y a des poubelles et des tas de


vieilleries. Et du bois. »

Ils contournèrent un tas de boîtes de conserve et la pile de bois. Mary sursauta


quand Marinville lui prit le bras, parce qu’elle ne comprit pas tout de suite que
ce n’était que lui. Quand elle vit les longs cheveux de la vedette, elle tenta de se
dégager.

« Épargnez-moi vos gestes chevaleresques. Je me débrouille très bien.

- Pas moi. Je n’y vois goutte, la nuit. Je pourrais aussi bien être aveugle », dit-
il en la retenant.

Sa voix avait changé. Elle n’était pas devenue vraiment humble (Mary avait
dans l’idée que John Marinville ne pouvait pas plus être humble que certains
tirer un do d’une flûte), mais au moins humaine. Elle le laissa tenir son bras.

« Vous voyez des coyotes ? » lui demanda Ralph à voix basse.

Mary résista à l’envie de faire un commentaire acerbe - il avait enfin renoncé


au « madame ».

« Non. Mais je vois à peine mes propres mains.

- Ils sont partis, dit David d’une voix parfaitement assu-rée. Pour l’instant, du
moins.

- Comment le sais-tu ? demanda Marinville.

- Comme ça », dit David en haussant les épaules.

Et Mary se dit qu’ils pouvaient le croire sur parole, au degré de folie où ils en
étaient arrivés.

Billingsley leur fit tourner le coin du bâtiment. Une clô- ture de bois branlante
courait le long de l’arrière du cinéma, laissant un espace d’un peu plus d’un
mètre. Le vieil homme s’y engagea, les mains tendues devant lui. Les autres
suivirent en file indienne. Il n’y avait pas de place pour marcher de front. Mary
commençait à croire que Billingsley les avait amenés ici pour quelque folle
chasse au canard, quand il s’arrêta.

« Nous y voilà. »

Il se pencha et Mary le vit ramasser quelque chose, une caisse, semblait-il,


qu’il posa sur une autre. Puis il grimpa sur cette plate-forme improvisée en
grimaçant. Il se trouvait à la hauteur d’une fenêtre à vitres cathédrale sales sur
laquelle il appliqua ses mains ouvertes comme des étoiles de mer. Il poussa et le
panneau glissa vers le haut.

« C’est les toilettes des dames, dit-il. Attention, il faut sauter. »

Il se retourna et passa par la fenêtre comme un grand garçon ridé pénétrant


dans le club du Gang de la Colline. David le suivit, puis son père. Johnny
Marinville faillit tomber de la caisse en se retournant. Il était effectivement
presque aveugle dans le noir. Mary en prit note et se jura de ne jamais monter
dans une voiture qu’il conduirait. Et la moto ? Avait-il vraiment traversé presque
tout le pays à moto ? Dans ce cas, Dieu devait l’aimer beaucoup plus qu’elle ne
l’aimerait jamais.

Elle le saisit par sa ceinture pour le retenir.

« Merci », dit-il.

Cette fois, il avait vraiment une voix humble. Il se contorsionna pour passer
par la fenêtre, soufflant et grognant, ses longs cheveux retombant sur son visage.

Mary jeta un rapide regard circulaire et, pendant un instant, elle entendit des
voix de fantômes dans le vent.

Tu n’as pas vu ?

Vu quoi ?

Sur ce panneau. Le panneau de limitation de vitesse.

Et alors ?

Il y avait un chat mort dessus.

Debout sur la caisse, elle se dit: Les gens qui ont prononcé ces paroles sont
vraiment des fantômes, parce qu’ils sont morts. Moi autant que lui - la Mary
Jackson qui a entrepris ce voyage n’est plus. La personne qui se tient der-rière ce
vieux cinéma est quelqu’un d’autre.
Elle passa son arme et sa lampe torche par la fenêtre aux mains qui se
tendaient pour les prendre, puis se retourna et se faufila sans peine dans les
toilettes.

Ralph la rattrapa par les hanches et la déposa sur le sol. David explorait les
lieux avec sa torche, une main au-des- sus de l’ampoule. L’endroit dégageait une
odeur qui lui fit froncer le nez - humidité, pourriture, alcool. Une caisse de
bouteilles vides attendait dans un coin. Dans une des cabines on avait entreposé
deux grands récipients en plastique remplis de canettes de bière. Ils se trouvaient
au-des- sus d’un trou où jadis, probablement, il y avait eu une cuvette. A
l’époque de la mort de James Dean, à en croire l’aspect des lieux, se dit-elle. Elle
se rendit compte qu’elle ferait volontiers étape aux toilettes et qu’en dépit de
l’odeur qui régnait ici, elle avait faim. Pourquoi pas ? Elle se sentit coupable
d’avoir faim alors que Peter ne mange-rait jamais plus, mais elle se dit que ce
genre de scrupules lui passerait. C’était le pire, à bien y réfléchir. Oui, c’était le
pire.

« Bordel de Dieu, dit Marinville en sortant sa propre torche de sa chemise


pour éclairer la pile de canettes de bière vides. Vos amis et vous devez organiser
de sacrées fiestas !

- On nettoie les lieux chaque mois, dit Billingsley, sur la défensive. Pas
comme les gosses qui faisaient n’importe quoi à l’étage jusqu’à ce que l’escalier
de secours s’écroule l’hiver dernier. On ne pisse pas dans les coins et on ne
consomme pas non plus de drogue. »

Marinville contempla la caisse de bouteilles vides.

« Si, en plus de tout ce J. W. Dant, vous consommiez de la drogue, vous


exploseriez sûrement !

- Et où est-ce que vous pissez, si cela ne vous ennuie pas que je vous pose la
question ? demanda Mary. Parce que j’aimerais assez…

- Il y a des toilettes portables de l’autre côté du couloir, chez les hommes.


Comme celles qu’on met dans les chambres de malade. On les tient propres
aussi. »

Il posa sur Marinville un regard mi-agressif, micraintif. Mary se dit que


Marinville se préparait sans doute à car-tonner, et que, visiblement, Billingsley le
voyait venir.

« Excusez-moi, dit-elle, est-ce que je peux vous emprunter votre torche,


Johnny ? »

Elle tendit une main qu’il regarda d’un air méfiant, puis il la lui donna. Elle le
remercia et se dirigea vers la porte.

« Wouah ! C’est drôlement chouette ! » dit doucement David.

Elle attendit. Le gamin avait arrêté le faisceau de sa lampe sur une des rares
portions du mur où le carrelage était presque encore intact. A cet endroit,
quelqu’un avait dessiné aux feutres de couleur un superbe poisson bariolé.
C’était un de ces animaux à large queue, plus ou moins mythologiques, comme
ceux que l’on voyait parfois voguer sur les océans des très vieilles cartes
marines. Il n’y avait pourtant rien d’effrayant ni de monstrueux dans celui qui
nageait sur le mur au-dessus du distributeur de Kleenex cassé: avec ses yeux
bleus à la Betty Boop, ses ouies rouges et sa nageoire dorsale jaune, le poisson
avait quelque chose de charmant; ici, dans cette obscurité puante et fétide, c’était
presque une vision miraculeuse. Un carreau seulement était tombé, et avec lui la
partie inférieure de sa queue.

« Monsieur Billingsley, est-ce que c’est vous…

- Oui, mon garcon, oui, répondit le vieil homme d’une voix à la fois fière et
gênée. C’est moi qui l’ai dessiné. J’étais probablement ivre, ce jour-là », ajouta-
t-il en regardant Marinville.

Mary, à la porte, s’attendait à une réponse cinglante de Marinville. Il la surprit:

« J’ai commis moi aussi quelques poissons ivres, avec des mots plutôt que des
crayons de couleur, mais j’imagine que le principe est le même. Pas mal,
Billingsley. Mais pourquoi là ?

- Parce que j’aime cet endroit, dit-il avec une grande dignité. Surtout depuis
que les gosses n’y viennent plus. Non pas qu’ils nous dérangeaient beaucoup. Ils
aimaient surtout le balcon. Je suppose que ca va vous sembler idiot, mais ca
m’est égal: c’est ici que je viens retrouver mes copains depuis que je ne suis plus
au conseil municipal. J’attends avec impatience les soirées que je passe avec
eux. C’est rien qu’un vieux cinéma, il y a des rats partout et les sièges sont
moisis; et après ? Ça nous regarde, hein ? Ça regarde que nous. Sauf que
maintenant je suppose qu’ils sont tous morts - Dick Onslo, Tom Kincaid, Cash
Lancas-ter. Mes vieux potes. »

Il émit un cri dur, comme le croassement d’un corbeau, et Mary sursauta.

« Monsieur Billingsley, demanda David, est-ce que vous pensez qu’il a tué
tout le monde dans cette ville ?

- C’est dingue ! » déclara Marinville.

Ralph lui tira le bras comme si c’était un cordon au bout d’une lampe.

« Plus doucement ! »

Billingsley regardait toujours David en se frottant sous les yeux de ses longs
doigts déformés.

« Je crois qu’il en est capable, dit-il avant de tourner un instant les yeux vers
Marinville. Je crois qu’il a au moins essayé.

- De combien de gens parlons-nous ? demanda Ralph.

- A Désolation ? Cent quatre-vingt-dix, deux cents peut- être. Avec les


nouveaux venus à la mine, cinquante ou soixante de plus. Mais c’est difficile de
dire combien il y en a ici et combien au puits.

- Au puits ? demanda Mary.

- Le Puits Chinois. Celui qu’ils ont rouvert. Pour le cuivre.

- Ne me dites pas qu’un homme, même fort comme un orignal, a pu faire le


tour de la ville et tuer deux cents personnes, dit Marinville, parce que, excusez-
moi, mais je ne le crois pas. Je veux dire que je crois autant qu’un autre à l’esprit
d’entreprise américain, mais à ce point, c’est de la folie.

- Bon, il en a peut-être raté quelques-unes au premier passage, dit Mary.


N’avez-vous pas dit qu’il avait renversé un type en vous amenant en voiture ?
Qu’il l’avait renversé et lui avait roulé dessus ?
- Je croyais, dit Marinville en fronçant les sourcils, que vous deviez aller vous
soulager ?

- Je suis très résistante. Il a fait ça, n’est-ce pas ? Il a écrasé quelqu’un dans la
rue. Vous l’avez dit.

- D’accord, oui. Rancourt, il l’a appelé. Billy Rancourt.

- O Seigneur ! dit Billingsley en fermant les yeux.

- Vous le connaissiez ? demanda Ralph.

- Monsieur, dans une bourgade de cette taille, tout le monde connaît tout le
monde. Billy travaillait au magasin d’alimentation, et il coupait les cheveux
quand il avait le temps.

- D’accord, je sais. Entragian a écrasé ce Rancourt dans la rue - il l’a écrasé


comme un chien, dit Marinville d’une voix altérée. Je suis prêt à accepter l’idée
qu’il a tué beaucoup de gens. Je sais de quoi il est capable.

- Vraiment ? demanda doucement David.

Ils se tournèrent tous vers lui. David regardait au loin, il regardait le poisson
multicolore qui flottait sur le mur.

« Pour un type seul, tuer des centaines de gens… dit Marinville avant de
s’interrompre, comme s’il avait perdu le fil de ses idées. Même s’il l’a fait la
nuit… Je veux dire, les gars…

- Peut-être qu’il n’était pas seul, dit Mary. Peut-être que les busards et les
coyotes l’ont aidé. »

Marinville essaya de repousser cette idée. Même dans la pénombre, elle vit
qu’il essayait. Il renonça. Avec un sou-pir, il se frotta une tempe, comme s’il
avait mal.

« D’accord, peut-être qu’il l’a fait. L’oiseau le plus laid de l’univers a essayé
de me scalper quand il lui en a donné l’ordre. Ça, je sais que c’est arrivé. Mais
quand même…
- C’est comme l’histoire de l’Ange de la Mort dans l’Exode, dit David. Les
Israélites devaient mettre du sang sur leurs portes pour montrer qu’ils étaient les
bons, vous savez ? Sauf que là, c’est lui, l’Ange de la Mort. Alors, pourquoi est-
ce qu’il nous a épargnés, nous ? Il aurait pu tous nous tuer aussi facilement qu’il
a tué la Puce ou votre mari, Mary. Pourquoi est-ce qu’il ne vous a pas tué,
monsieur Billingsley ? S’il a tué tous les autres en ville, pourquoi pas vous ?

- J’en sais rien, répondit Billingsley avec un haussement d’épaules. J’étais


couché chez moi, ivre. Il est venu dans sa nouvelle voiture - celle que je l’avais
aidé à choisir, bon sang ! - et il m’a embarqué. Il m’a frappé dans le dos et il m’a
traîné en tôle. Je lui ai demandé pourquoi, ce que j’avais fait, mais il n’a rien
voulu dire. Je l’ai supplié. J’ai pleuré. Je ne savais pas qu’il était fou, pas encore,
comment j’aurais pu le savoir ? Il était silencieux, mais il n’a rien fait qui puisse
me montrer qu’il était fou. C’est plus tard que cette idée m’est venue, mais au
début j’ai seulement cru que j’avais fait une connerie dont je ne me souvenais
pas à cause de ma cuite. Que j’avais pris le volant, peut-être, et que j’avais eu un
accident. Ça… ça m’est déjà arrivé une fois.

- Quand est-ce qu’il est venu vous chercher ? » demanda Mary.

Billingsley réfléchit.

« Avant-hier. Juste avant le coucher du soleil. J’étais au lit, j’avais mal à la


tête, et j’étais sur le point d’aller chercher de quoi faire passer ma cuite - de
l’aspirine et un petit coup de remontant. Il est arrivé et il m’a sorti du lit. J’étais
en caleçon. Il m’a laissé m’habiller. Il m’a même aidé. Mais il m’a pas laissé
boire un seul verre, et pourtant je tremblais comme une feuille, et il m’a pas dit
pourquoi il m’embarquait. »

Il s’interrompit et recommença à se frotter sous les yeux. Mary aurait voulu


qu’il arrête, ça la rendait nerveuse.

« Plus tard, après qu’il m’a eu jeté en cellule, il m’a apporté à dîner, un vrai
dîner chaud. Il s’est assis au bureau un petit moment et il a dit quelques trucs.
C’est à ce moment que j’ai commencé à me dire qu’il devait être fou, parce que
rien de ce qu’il disait n’avait de sens.

- ” Je vois des trous comme des yeux “, dit Mary.

- Oui, des trucs comme ça, approuva Billingsley. ” Ma tête est pleine
d’oiseaux noirs “, ça aussi je m’en souviens. Et plein d’autres machins que j’ai
oubliés.

- A part le fait que vous viviez ici, vous êtes comme nous, dit David. Et vous
ne savez pas plus que nous pourquoi il vous a laissé en vie.

- Exact.

- Et vous, monsieur Marinville, qu’est-ce qui vous est arrivé ? »

Marinville leur raconta comment le flic s’était garé der-rière sa moto pendant
qu’il pissait en contemplant le paysage au bord de la route, et comment il avait
semblé gentil au début.

« On a parlé de mes livres. Je l’ai pris pour un admirateur. j’étais sur le point
de lui donner un putain d’autographe… excuse mon langage, David.

- Bien sûr. Est-ce que des voitures sont passées pendant que vous parliez ? Je
suis certain que oui.

- Quelques-unes, je crois, et deux semi-remorques. Je n’y ai pas prêté


attention.

- Mais il ne s’en est pas pris à eux.

- Non.

- Juste à vous. »

Marinville regarda l’enfant d’un air pensif.

« Il vous a choisi, insista David.

- Eh bien… peut-être. Je ne peux pas en être sûr. Tout semblait aller jusqu’à ce
qu’il trouve la drogue.

- Wouah, wouah ! Pouce ! dit Mary en levant les mains. Cette drogue que vous
aviez…

- Ce n’était pas la mienne, dit-il en se tournant vers elle, ne montez pas sur vos
grands chevaux ! Est-ce que vous croyez que j’aurais entrepris de traverser le
pays sur une Harley avec une demi-livre d’herbe dans mes affaires ? Je suis
peut-être un peu allumé, mais pas à ce point ! »

Mary se mit à rire. Cela augmentait son envie de pisser, mais elle ne pouvait
s’en empêcher. C’était trop - vraiment trop.

« Est-ce qu’il n’y avait pas un macaron dessus ? » demanda-t-elle en riant plus
fort que jamais. Elle n’avait pas vraiment besoin qu’il réponde à cette question,
mais elle voulait quand même l’entendre. « Un autocollant Mr. Smiley ?

- Comment le savez-vous ? »

Marinville n’en revenait pas. Il ressemblait beaucoup à Arlo Guthrie, tout à


coup, au moins à la lumière des torches, et les gloussements de Mary se
transformèrent en fou rire. Si elle n’allait pas tout de suite aux toilettes, elle allait
mouiller son pantalon.

« P-parce qu’il venait de notre c-c-coffre ! dit-elle en se tenant le ventre. Il


appartenait à ma belle-s-s-sceur. Elle est complètement timbrée. Entragian est
peut-être f-f-fou, mais au moins il se recycle… Excusez-moi, je suis sur le point
d’exploser. »

Elle traversa le couloir. Ce qu’elle vit en ouvrant la porte des toilettes des
hommes la fit rire encore plus fort. Au centre de la pièce se dressaient, comme
un trône d’opé- rette, des toilettes portables avec leur sac de toile suspendu sous
le siège, dans un cadre métallique. Le mur d’en face s’ornait aussi d’un dessin
aux feutres, de la même main que le poisson. Cette fois c’était un cheval au
galop. De la fumée orange lui sortait des naseaux et ses yeux étincelaient d’un
féroce éclat rose. Il semblait galoper vers une prairie à l’est du soleil et à l’ouest
des lavabos. Aucun des carreaux n’était tombé, mais la plupart ondulaient sur le
mur gondolé, imprimant à l’étalon une déformation onirique.

Dehors, le vent hurlait. En déboutonnant son pantalon pour s’asseoir sur la


froide lunette des toilettes, Mary pensa soudain à la façon dont Peter, parfois,
portait la main à sa bouche quand il riait - son pouce touchant une de ses
commissures, son index l’autre, comme si le rire le rendait vulnérable - et
soudain, sans transition, elle fondit en larmes. Comme tout cela était stupide !
Etre veuve à trente-cinq ans, se retrouver au milieu d’une ville pleine de
cadavres, assise dans les toilettes pour hommes d’un cinéma abandonné, sur un
pot de chambre portable, pissant et pleurant en même temps, pissant et
gémissant, dirons-nous, les yeux rivés sur un animal, au mur, tellement déformé
qu’il semblait courir sous l’eau ! Comme il était stupide d’avoir peur à ce point
et de sentir son chagrin effacé par une farouche détermination à survivre à tout
prix… comme si Peter n’avait jamais rien signifié pour elle, comme s’il n’avait
été qu’une note en bas de page.

Comme il était stupide d’avoir si faim… et pourtant elle avait faim.

« Pourquoi cela est-il arrivé ? Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? » murmura-


t-elle, enfouissant son visage dans ses mains.

Si Steve ou Cynthia avaient eu un pistolet, ils l’auraient probablement abattue.

Ils passaient devant la Chope (l’enseigne au néon disait VOUS ETES LES
BIENVENUS), quand la porte d’à côté - celle de la laverie automatique -
s’ouvrit et qu’une femme en jaillit. Steve, ne distinguant qu’une forme sombre,
empoi-gna son démonte-pneu à deux mains et le brandit au-des- sus de son
épaule pour la frapper:

« Non ! dit Cynthia en le saisissant au poignet. Ne fais pas ça ! »

La femme - Cynthia ne distinguait encore qu’une masse de cheveux noirs et


de peau blanche - saisit Steve aux épaules et colla presque son visage contre le
sien. Cynthia se dit qu’elle n’avait sans doute même pas vu le démonte-pneu.
Elle va lui demander s’il a trouvé Jééésuuus. Ce n’est jamais Jesus quand ils
vous prennent comme ça, c’est toujours Jééésuuus.

Mais bien sûr, il ne s’agissait pas du tout de cela.

« Il faut qu’on parte, dit-elle dans un murmure rauque. Tout de suite. »

Elle jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule, puis regarda brièvement
Cynthia, semblant l’oublier complète-ment pour se concentrer à nouveau sur
Steve. Cynthia avait déjà été confrontée à ce genre de comportement et n’en fut
pas offensée. Dans une situation critique, certaines femmes ne prêtaient attention
qu’aux hommes. C’était parfois dû à la façon dont elles avaient été élevées. Le
plus souvent, cela semblait imprimé dans leurs jolis petits circuits de poupées
Barbie.
Cynthia la voyait mieux, maintenant, en dépit de l’obscurité et du sable qui
volait. Une femme plus âgée qu’elle (trente ans, au moins), l’air intelligent,
plutôt sexy. Ses longues jambes sortaient d’une robe courte qui lui donnait l’air
un peu godiche, comme si elle n’avait pas l’habitude d’être en robe. Elle n’avait
pourtant rien de gauche, à en juger par la façon dont elle bougeait quand Steve
bougeait - on aurait dit qu’ils dansaient.

« Vous avez une voiture ? demanda-t-elle.

- Ça sert à rien, répondit Steve. La route est bloquée à la sortie de la ville.

- Bloquée ? Mais comment ?

- Des caravanes.

- Où ?

- Près de la compagnie minière, dit Cynthia, mais ce n’est pas le seul


problème. Il y a beaucoup de morts…

- C’est à moi que vous le dites ! s’exclama-t-elle avec un rire strident. Collie
est devenu fou. Je l’ai vu tuer une demi-douzaine de personnes de mes propres
yeux. Il les a poursuivies en voiture et leur a tiré dessus comme si c’était du
bétail et la rue un abattoir. »

Elle s’agrippait toujours à Steve, le secouant en parlant, comme si elle le


grondait, mais elle regardait partout à la fois, l’oeil aux aguets.

« Il ne faut pas qu’on reste dans la rue. S’il nous attrape… Entrez ici. C’est un
lieu sûr. J’y suis depuis hier après-midi. Il est venu une fois. Je me suis cachée
sous le bureau. J’ai cru qu’il me repérerait à mon parfum et qu’il m’attraperait…
qu’il ferait le tour du bureau et me trouverait… mais non. Peut-être qu’il avait le
nez bouché ! »

Elle partit d’un rire hystérique, puis se gifla pour se for-cer à s’arrêter. C’était
drôle mais assez perturbant aussi - le genre de choses que font parfois les
personnages des vieux dessins animés.

Cynthia secoua la tête.


« Non, pas à la laverie, au cinéma. Il y a d’autres gens là-bas.

- J’ai vu son ombre », dit la femme.

Elle n’avait pas lâché Steve et le buvait du regard comme si elle s’apprêtait à
lui faire des confidences, comme si elle pensait qu’il était Humphrey Bogart et
elle Ingrid Bergman et que la caméra était en train de les fil-mer.

« J’ai vu son ombre sur le bureau, je m’attendais… mais il ne m’a pas trouvée.
Je crois qu’on sera en sécurité dans le bureau pour réfléchir à ce qu’on peut
faire… »

Cynthia tendit la main et prit le menton de la femme pour l’obliger à tourner le


visage vers elle.

« Qu’est-ce que vous faites ? lui demanda la femme d’une voix furieuse.
Qu’est-ce qui vous prend ?

- J’essaie d’attirer votre attention. »

Cynthia lâcha le visage de la femme, qui se retourna immédiatement vers


Steve, d’un geste aussi automatique qu’une fleur suivant le soleil.

« J’étais sous le bureau… reprit-elle, et… et… il faut qu’on… Écoutez, il faut
qu’on… »

Cynthia saisit à nouveau la femme par le menton et lui tourna la tête dans sa
direction.

« Cocotte, écoute-moi un peu: le cinéma. Il y a d’autres gens au cinéma. »

La femme la regarda, fronçant les sourcils comme si elle essayait de trouver


un sens à ses paroles. Puis elle regarda, par-delà l’épaule de Cynthia, la marquise
retenue par des chaînes de l’Ouest américain.

« Le vieux cinéma ?

- Oui.

- Vous êtes sûre ? J’ai essayé d’entrer hier soir, à la nuit tombée, mais la porte
était fermée.

- On doit passer par l’arrière, dit Steve. J’ai un ami dedans, et c’est lui qui m’a
indiqué le chemin.

- Et comment il a fait ça ? » demanda d’un air soup- çonneux la femme aux


cheveux noirs.

Mais quand Steve commença à marcher dans cette direction, elle se laissa
entraîner. Cynthia se plaça de l’autre côté de la femme.

« Comment il a fait ça ?

- Par téléphone cellulaire, dit Steve.

- Ils marchent pas trop bien par ici, en général, avec tous ces minerais. »

Ils passèrent sous la marquise du cinéma (un buisson d’amarante coincé entre
la caisse et la porte de gauche cré- pitait comme des maracas) et s’arrêtèrent à
l’angle.

« Voilà la ruelle », dit Cynthia.

Elle s’y engagea, mais la femme resta plantée là où elle était, sourcils froncés,
posant alternativement les yeux sur Steve et Cynthia.

« Quels amis ? Quels autres gens ? Comment sont-ils arrivés là ? Comment ça


se fait que cet enfoiré de Collie ne les ait pas tués ?

- On en reparlera plus tard », dit Steve en lui serrant le bras.

Elle résista, et quand elle reprit la parole, sa voix était méconnaissable .

« Vous me conduisez à lui, n’est-ce pas ?

- Madame, on ne sait même pas de qui vous parlez, dit Cynthia. Pour l’amour
du ciel, venez !

- J’entends un moteur, dit Steve en inclinant la tête. Ça vient du sud, je crois.


En tout cas ça se rapproche.
- C’est lui, chuchota la femme en arrondissant les yeux. Lui. »

Elle regarda par-dessus son épaule comme si elle regret-tait la protection du


bureau dans la laverie, puis prit la décision de filer dans la ruelle. Elle arriva si
vite à la clô- ture, à l’arrière du cinéma, que Cynthia et Steve durent courir pour
la rattraper.

« Vous êtes bien sûrs… » Une lampe torche s’alluma une fois, plus loin sur
l’arrière du bâtiment. Ils avancèrent en file indienne, Steve entre les deux
femmes, celle de la laverie devant lui. Il prit sa main (très froide) dans sa main
droite et tendit la gauche vers celle de Cynthia (un peu plus tiède). La femme
aux cheveux noirs les entraîna lentement sur le chemin. La lampe envoya un
autre appel, dirigeant cette fois le faisceau lumineux vers le bas pour éclairer
deux caisses empilées.

« Monte et entre par là, murmura une voix que Steve fut enchanté d’entendre.

- Patron ?

- Lui-même, dit Marinville d’une voix souriante. J’adore ta tenue de


camouflage - c’est tellement viril. Entre, Steve !

- On est trois.

- Plus on est de fous, plus on rit. »

La femme aux cheveux noirs releva sa jupe serrée pour monter sur les caisses
et Steve vit que le patron profitait du spectacle. Apparemment, même
l’Apocalypse ne pouvait changer certaines choses.

Steve aida ensuite Cynthia à monter puis la suivit. Il se retourna, glissa une
jambe à l’intérieur et, avant d’entrer complètement, donna un coup de pied à la
caisse du des-sus pour qu’elle tombe plus loin. Il ne savait pas si cela suffirait à
berner le type dont la femme aux cheveux noirs avait si peur si jamais il venait
rôder dans le coin, mais c’était mieux que rien.

Il sauta dans la pièce, un repaire de poivrots comme il n’en avait jamais vu,
puis serra son patron contre son coeur. Marinville rit, à la fois de surprise et de
plaisir.

« Pas la langue, Steve, j’insiste. »

Steve ne lui lâchait pas les épaules, tout sourire.

« Je t’ai cru mort. J’ai retrouvé ta moto enterrée dans le sable.

- Tu l’as trouvée ? s’étonna Marinville avec ravissement. Nom de Dieu !

- Que t’est-il arrivé ? »

Marinville remonta la torche sous son menton, transformant son visage


tuméfié et décoloré en une vision d’horreur. Le nez n’était plus qu’un amas de
chairs écra-sées. Son sourire, bien qu’enjoué, n’arrangeait pas les choses.

« Tu crois que si je faisais une conférence pour le Pen Club dans cet état, tous
ces cons finiraient par m’écouter ?

- Putain, on vous a salement amoché ! dit Cynthia d’un ton admiratif.

- C’est Entragian, répondit gravement Marinville. Vous l’avez rencontré ?

- Non, dit Steve, et à en juger par ce qu’on en sait jus-que-là, on n’en a pas
très envie. »

La porte s’ouvrit, grinçant sur ses gonds, et un enfant entra - cheveux courts,
teint blanc, T-shirt des Cleveland Indians. Il tenait à la main une lampe torche,
qu’il promena rapidement d’un visage à l’autre. Tout se mit en place dans
l’esprit de Steve aussi précisément que les pièces d’un puzzle, sans doute grâce
au T-shirt du gamin.

« Vous êtes Steve ? demanda l’enfant.

- Oui, c’est moi. Steve Ames. Voici Cynthia Smith. Et toi, tu es mon jeune
correspondant. »

L’enfant sourit faiblement.

« Tu as bien choisi ton moment, David. Tu ne sauras probablement jamais à


quel point ! Je suis content de te rencontrer. David Carver, n’est-ce pas ? »
Il s’avança et serra la main libre de l’enfant, heureux de l’étonnement qu’il
lisait sur son visage. Dieu seul savait à quel point ce gosse l’avait surpris en lui
parlant au télé- phone.

« Comment connaissez-vous mon nom ? »

Cynthia prit la main de David quand Steve la lâcha. Elle la serra fermement.

« On a retrouvé ton Humvee, ou ton Winnebago, ou je ne sais quoi. Steve a


regardé tes cartes de base-ball.

- Honnêtement, demanda Steve, est-ce que tu crois que Cleveland gagnera un


jour le championnat ?

- Je m’en moque, pourvu que je puisse encore les voir jouer une fois », dit
David avec une ébauche de sourire.

Cynthia se tourna vers la femme de la laverie, celle qu’ils auraient pu abattre


s’ils avaient eu des flingues.

« Et voici…

- Audrey Wyler, dit la femme aux cheveux noirs. Je suis géologue consultant
pour la compagnie minière Diablo. Du moins, c’est ce que j’étais. »

Elle parcourut les toilettes pour dames avec des yeux ronds, passant en revue
les caisses d’alcool, les poubelles pleines de canettes de bière, le poisson
fabuleux nageant sur le mur carrelé crasseux.

« Pour le moment, je ne sais pas ce que je suis. J’ai l’impression d’être un pâté
de viande oublié trois jours hors du réfrigérateur. »

Tout en parlant, elle se tourna peu à peu vers Marinville, un peu comme elle
s’était tournée vers Steve devant la laverie, et lui resservit le même discours.

« Il faut qu’on parte d’ici. Votre copain dit que la route qui sort de la ville est
bloquée, mais j’en connais une autre qui part de la plate-forme de chargement,
au bout de la zone de fret, et rejoint la nationale 50. Elle est dans un sale état,
mais il y a plein de véhicules tout-terrain au garage, une demi-douzaine au
moins…
- Je suis certain que tout ce que vous savez nous sera très utile, mais je crois
que nous devons différer notre départ pour un temps », dit Marinville.

Il avait utilisé une voix apaisante et professionnelle que Steve reconnut tout de
suite. C’était celle dont le patron usait avec les femmes (c’étaient toujours des
femmes, généralement la cinquantaine avancée, voire la soixan-taine) qui
organisaient ses conférences - celles qu’il appelait ses rampes de lancement
culturelles.

« Il vaut mieux que nous parlions d’abord un peu de tout ça. Venez dans la
salle. Je crois que vous serez impressionnés par notre installation.

- Vous êtes stupide ou quoi ? On n’a rien à discuter, on a juste à partir d’ici !
Vous ne semblez pas comprendre ce qui s’est passé, dit-elle en les regardant à
tour de rôle. Ce type, Collie Entragian… »

Marinville leva sa torche et éclaira son visage un moment, pour qu’elle puisse
bien le regarder.

« Je l’ai rencontré, comme vous pouvez voir, et je comprends parfaitement


bien. Venez dans la salle de cinéma, madame Wyler, et nous allons en parler. Je
conçois que cette idée vous soit insupportable, mais il le faut. Les menuisiers ont
une loi: mesurer deux fois pour ne couper qu’une fois. C’est une règle qui
s’applique dans bien des cas. D’accord ? »

Elle le regarda d’un air exaspéré, mais quand il gagna la porte que David avait
déjà franchie, elle le suivit, de même que Steve et Cynthia. Dehors, le vent
hurlait autour du cinéma, le faisant geindre jusque dans ses fondations.

La forme sombre d’une voiture, une voiture avec une barre lumineuse sur le
toit, traversait lentement l’obscurité hurlante, s’éloignant du rempart sinistre qui
signalait le Puits Chinois pour gagner le sud de la ville de Désolation. Elle avait
éteint ses phares: la chose au volant voyait très bien dans le noir, même dans ce
noir plein de grains de sable voltigeant partout.

La voiture passa devant la Bodega, à l’extrémité sud de la ville. La pancarte


indiquant CUISINE MEXICAINE était maintenant presque entièrement
recouverte de sable. Tout ce que révélait encore la faible ampoule du porche était
INE MEXI. La voiture arriva lentement dans la rue de l’hôtel de ville et alla se
garer sur le parking. Au volant, la grande silhouette tassée portant un ceinturon
Sam Browne avec un badge sur la bandoulière chantait un vieil air d’une voix
morne et sourde.

« Et on ira danser, ma belle, et tu verras… comme la musique est magique et


comme la musique est en moi… »

La créature à la place du chauffeur arrêta le moteur de la Caprice et resta


assise, tête baissée, les doigts tapotant le volant. Un busard agita la poussière
dans l’air, rajusta sa trajectoire de vol quand une rafale le déséquilibra et vint se
poser sur le capot de la voiture. Un deuxième le suivit, puis un troisième. Le
dernier arrivé cria contre ses col-lègues et arrosa le capot d’une giclée de guano.
Ils s’alignè- rent, pour regarder à travers le pare-brise sale.

« Les Juifs, dit la créature, doivent mourir. Les mormons aussi. Tak. »

La porte s’ouvrit. Un pied sortit, puis un autre. La silhouette au ceinturon Sam


Browne se leva et claqua la porte. Elle serrait son nouveau chapeau sous le bras,
pour l’instant. Dans son autre main, elle tenait le fusil que cette femme, Mary,
avait pris sur le bureau. Elle fit le tour du bâtiment jusqu’à la porte d’entrée. Là,
flanquant les marches du perron, attendaient deux coyotes. Ils gémirent d’un air
apeuré et se recroquevillèrent à l’approche de la silhouette, qui passa sans réagir
à leur mystérieux sourire de chiens.

Elle tendit la main vers la porte, mais se figea. La porte était fracassée. Le
vent l’avait poussée, mais…

« Mais qu’est-ce… ? » murmura la créature.

Elle entra et monta l’escalier en quelques enjambées, enfonçant son chapeau


sur sa tête (il fallut appuyer fort, parce qu’il n’entrait pas très bien). Puis elle prit
son arme à deux mains.

Un coyote gisait mort sur le palier. La porte qui menait à la zone de détention
était ouverte. La chose qui tenait le fusil de chasse dans ses mains entra, sachant
déjà ce qu’elle trouverait, mais cette certitude n’atténua pas le rugissement de
rage qui monta de sa poitrine. Dehors, au pied du perron, les coyotes gémirent,
s’aplatirent, laissè- rent échapper un filet d’urine. Sur la voiture, les busards
entendirent eux aussi le cri de la chose à l’étage et agitè- rent nerveusement leurs
ailes, décollant presque avant de retomber, tournant la tête les uns vers les autres
avec des mouvements saccadés, comme s’ils voulaient se donner des coups de
bec.

Dans la zone de détention, toutes les cellules qui avaient été occupées étaient
maintenant ouvertes et vides.

« Ce gamin ! murmura la chose à la porte, ses mains blanches serrées sur son
arme. Ce sale petit drogué ! »

Elle resta un moment sans bouger puis entra lentement dans la pièce. Dans son
visage impassible, ses yeux balayè- rent l’espace. Le chapeau remontait peu à
peu, repoussé par ses cheveux. Elle avait beaucoup plus de cheveux que le
propriétaire précédent du chapeau. La femme que Col-lie Entragian avait
emmenée de la salle de détention et à qui il avait fait descendre l’escalier
mesurait un mètre soixante-dix et pesait soixante kilos. La chose ressemblait à
une très grande soeur de cette femme: un mètre quatre-vingt-dix, épaules larges,
dans les cent kilos. Elle portait un bleu de travail qu’elle avait pris dans le
magasin d’accessoires avant de revenir du puits que la compagnie minière
appelait Serpent à Sonnette Numéro Deux et que les gens du coin appelaient le
Puits Chinois depuis plus de cent ans. La combinaison de travail était un peu
serrée à la poitrine et aux fesses, mais c’était toujours mieux que les anciens
vêtements de ce corps - aussi inutiles maintenant pour lui que l’étaient pour
Ellen Carver ses anciens soucis et désirs. Quant à Entragian, la chose portait son
ceinturon, son badge et son chapeau, et aussi son automatique à la hanche.

Bien sûr qu’elle le portait. Ellen Carver était la seule autorité à l’ouest du
Pecos, désormais. C’était son boulot, et Dieu vienne en aide à quiconque
tenterait de l’empêcher de faire du bon boulot.

Son ancien fils par exemple.

De la poche de poitrine de sa combinaison, elle sortit une petite sculpture. Une


araignée taillée dans une pierre grise. Elle s’inclinait, comme ivre, sur la paume
gauche d’Ellen (une de ses pattes, de ce côté, avait été cassée), mais cela
n’enlevait rien à sa laideur ni à son aspect malé- fique. Des yeux de pierre,
rouges du fer qui avait été cuit par un volcan des millénaires auparavant,
saillaient, glo-buleux, au-dessus des mandibules, des mandibules ouvertes sur
une langue qui n’était pas une langue, mais la petite tête au sourire sarcastique
d’un coyote. Sur le dos de l’araignée on distinguait vaguement la forme de ce
qui aurait pu être l’instrument d’un violoneux.
« Tak ! » dit la créature debout près du bureau. Elle avait un visage mou et
épais, cruelle parodie du visage de la femme qui, dix heures plus tôt, lisait à sa
fille un livre illustré en partageant avec elle une tasse de chocolat. Pourtant les
yeux dans ce visage étaient vivants, conscients et venimeux; ils accusaient une
ressemblance hideuse avec les yeux de l’objet qui reposait sur sa paume. Elle le
prit dans son autre main et l’éleva au-dessus de sa tête, à la lumière du globe de
verre suspendu au plafond.

« Tak ah wan ! Tak ah lah ! Mi hin, en tow ! En tow !

Des araignées jaillirent de l’obscurité de la cage d’escalier, des fissures du


parquet, des coins sombres des cellules vides. Elles se rassemblèrent en cercle
autour de la créa-ture qui, lentement, posa l’araignée de pierre sur le bureau.

« Tak ! Mi him, en tow », dit-elle doucement.

Un frisson parcourut le cercle attentif des araignées. Il y en avait peut-être une


cinquantaine, la plupart pas plus grosses qu’un grain de raisin. Puis le cercle se
brisa et elles s’écoulèrent vers la porte en deux files. La chose qui avait été Ellen
Carver avant que Collie Entragian l’emmène au Puits Chinois les regarda partir
et replaça la sculpture dans sa poche.

« Les Juifs doivent mourir, dit-elle à la pièce vide. Les mormons doivent
mourir. Les fans des Grateful Dead doivent mourir… Les petits garçons qui
prient doivent aussi mourir. »

Elle leva les mains d’Ellen Carver et, l’air pensif, com-mença à tapoter la
clavicule d’Ellen Carver du bout des doigts - les doigts d’Ellen Carver.
TROISIEME PARTIE

L’Ouest américain: ombres légendaires

Chapitre 1

« Bordel de merde ! dit Steve. C’est stupéfiant.

- Putain, c’est zarbi », ajouta Cynthia.

Elle regarda autour d’elle pour voir si elle n’avait pas vexé le vieil homme.
Billingsley n’était pas en vue.

« Jeune dame, dit Johnny, zarbi s’applique au saut à l’élastique, seule


invention que l’on doive jusque-là à votre génération. Ceci n’est pas zarbi. C’est
plutôt chouette, en fait.

- Zarbi », répéta Cynthia, mais elle souriait.

Johnny situait la construction de l’Ouest américain dans les dix années qui
avaient suivi la Seconde Guerre mondiale, quand les cinémas n’étaient plus les
Xanadu frappés de gigantisme en vogue dans les années vingt et trente, mais pas
encore les complexes de salles multiples qui les avaient transformés en boîtes à
chaussures équi-pées de son Dolby. Billingsley avait allumé les spots au-dessus
de l’écran, et d’autres dans ce qu’on aurait jadis appelé la fosse d’orchestre, si
bien que Johnny pouvait contempler l’endroit sans difficulté. La salle était vaste
mais neutre. Il y avait des appliques vaguement Arts déco, mais aucune autre
note décorative. La plupart des sièges étaient encore en place, et leur velours
rouge, passé et élimé, sentait fort la moisissure. Sur l’énorme rectangle blanc de
l’écran, Rock Hudson avait jadis séduit Doris Day et Charlton Heston défié
Stephen Boyd lors d’une course de chars. Il faisait au moins quatorze mètres de
large sur sept de haut et, de là où Johnny se tenait, il semblait de la taille d’un
écran de cinéma en plein air.

Il y avait une sorte de scène devant l’écran - comme un souvenir


d’architecture traditionnelle, se dit Johnny car la représentation de spectacles de
music-hall n’avait déjà plus cours à l’époque où cet établissement avait été
construit. Avait-elle jamais servi ? Sans doute. Pour des discours politiques. Ou
des remises de diplômes. Peut-être pour la finale du concours d’orthographe du
Comté de la Bouse de Vache. Quelle qu’ait été sa fonction dans le passé, ceux
qui avaient assisté à ces cérémonies provin-ciales n’auraient jamais pu prédire la
dernière utilisation de cette scène.

Il regarda autour de lui, un peu inquiet de l’absence de Billingsley, et il vit le


vieil homme qui arrivait par le petit couloir reliant les toilettes à l’arrière de la
scène où ils étaient tous rassemblés. Le vieux bougre a planqué une bouteille, et
il est allé en boire une gorgée, c’est tout, se dit Johnny, mais il ne décela aucune
odeur d’alcool quand le vieil homme passa près de lui; or c’était une odeur qu’il
repérait à tous les coups, maintenant qu’il avait lui-même cessé de boire.

Ils le suivirent tous sur le devant de la scène, tous ceux que Johnny
commençait à appeler (avec même une certaine affection) l’Association des
Survivants de Collie Entragian, leurs pieds résonnant sur le parquet, leurs
ombres longues et pâles se détachant sous les lampes de la fosse d’orchestre.
Billingsley les avait allumées depuis le tableau général, à gauche de l’entrée de
la scène. Au-des- sus des sièges de velours rouge, les ampoules s’étaient toutes
éteintes, et l’obscurité s’élevait à des hauteurs inson-dables. Plus haut encore, le
vent du désert hurlait. C’était un son qui glaçait le sang de Johnny… mais il ne
pouvait nier qu’il y avait aussi quelque chose d’attirant dans ce bruit… même
s’il n’aurait su dire d’où venait cet attrait.

Oh, ne te mens pas. Tu le sais. Billingsley et ses amis le savaient aussi, et c’est
pour ça qu’ils venaient ici. Dieu t’a fait pour entendre ce bruit, et une salle
comme celle-ci est un amplificateur naturel idéal. Tu peux l’entendre encore
mieux si tu es assis devant l’écran avec tes vieux copains, projetant des ombres
légendaires et buvant au passé. Ce bruit dit qu’on peut abandonner,
qu’abandonner est en fait le seul choix sensé. Ce bruit parle de l’attrait du vide et
des plaisirs du néant.

Au milieu de la scène poussiéreuse, devant l’écran sans rideau, se trouvait un


salon: fauteuils, canapés, lampadaires, table basse et même telévision. On avait
disposé les meubles sur un grand morceau de moquette. On eût dit une
exposition de meubles dans un grand magasin, mais Johnny revenait toujours à
l’idée que si Eugène Ionesco avait écrit un épisode de La Quatrième Dimension,
le plateau aurait sans doute ressemblé à celui-là. Un bar en chêne trônait au
milieu du décor. Johnny le caressa de la main tandis que Billingsley allait d’un
lampadaire à l’autre pour les allumer. Les câbles électriques longeaient le bas de
l’écran en passant à travers de petites entailles que l’on avait renforcées avec du
ruban adhésif pour qu’elles ne s’agrandissent pas.

Billingsley montra le bar du menton.

« Il vient du vieux Circle Ranch. Il faisait partie de la vente aux enchères de


Clayton Loving. Buzz Hansen et moi on s’est associés et on l’a eu pour dix-sept
dollars. Incroyable, non ?

- Franchement, oui », dit Johnny.

Il tentait d’imaginer ce qu’une pièce pareille pourrait valoir dans une des
élégantes boutiques de SoHo. Il ouvrit les doubles portes. Le bar était bien garni
- et rien que de bonnes choses. Pas du premier choix, mais des bonnes choses. Il
referma les portes. Ces bouteilles-là le tentaient, contrairement à celle de Jim
Beam, quand il l’avait subtilisée au club du Hibou.

Ralph Carver s’assit dans un fauteuil et regarda les sièges vides avec les yeux
hébétés et pleins d’espoir d’un homme qui se dit qu’il a peut-être fait un
cauchemar, après tout. David s’approcha du poste de télévision.

« Vous captez quelque chose, là… des… Oh, je vois. »

Il avait repéré un magnétoscope dessous. Il s’accroupit pour regarder les


cassettes empilées à côté.

Mon garçon… », commença Billingsley.

Il renonça. David passa rapidement en revue les quelques boîtes - Affamés de


sexe, École mixte, Débutantes perverses, Miel de bite (Troisième partie) - et les
remit en place.

« Vous regardez ça ? »

Billingsley haussa les épaules. Il semblait aussi fatigué que gêné.

« On est trop vieux pour le rodéo, mon gars. Un jour, tu comprendras peut-
être.

- Oh, c’est vos affaires. Je voulais juste savoir.

- Steve, regarde un peu », dit Cynthia.

Elle recula, leva les bras au-dessus de sa tête, les croisa aux poignets et les
agita. Une énorme forme noire vola paresseusement sur l’ëcran sali par plusieurs
décennies de poussière accumulée.

« Un corbeau. Pas mal, hein ? »

Il sourit, s’approcha d’elle et leva les mains devant lui, un doigt détaché vers
le bas.

« Un éléphant ! dit Cynthia en riant. Génial ! »

David rit avec elle. C’était un rire joyeux et spontané. Son père tourna la tête
vers eux et sourit.

Pas mal pour un gosse de Lubbock ! dit Cynthia.

- Fais gaffe si tu ne veux pas que je recommence à t’appeler chou à la crème. »

Elle tira la langue, yeux fermés, pouces dans les oreilles. Elle rappela
tellement Terry à Johnny qu’il éclata de rire. Le bruit qu’il fit le surprit, l’effraya
presque. Il se dit qu’à un moment, entre Entragian et le coucher du soleil, il avait
dû décider qu’il ne rirait plus jamais… pas aux choses drôles, en tout cas.

Mary Jackson, qui avait fait le tour du salon installé sur la scène en observant
tout de près, leva les yeux vers l’élé- phant de Steve.

« Je peux faire New York, annonça-t-elle.

- Mon cul ! dit Cynthia, qui pourtant semblait intri-guee.

- Faites voir ! » dit David.

Il regardait l’écran avec autant d’impatience que s’il attendait la vedette du


dernier film d’Ace Ventura.

« D’accord, dit Mary en levant les mains, doigts dressés. Voyons un peu…
Laissez-moi une seconde… Ça date des colonies de vacances de ma jeunesse…

- Putain ! Mais qu’est-ce que vous fabriquez ? »

La voix stridente fit sursauter Johnny, et il ne fut pas le seul. Mary laissa
échapper un petit cri. L’ébauche de New York, sur le vieil écran de cinéma, se
troubla et disparut.

Audrey Wyler se tenait à mi-chemin entre l’entrée de la scène et le groupe, le


visage décoloré, les yeux élargis et fié- vreux. Son ombre s’étendait sur l’écran
derrière elle, à son insu, comme une immense cape de Batman.

« Vous êtes tous aussi cinglés que lui ! Il est là, dehors, il nous cherche, à cette
minute. Avez-vous oublié la voiture que vous avez entendue, Steve ? C’était lui !
Il revenait ! Et vous restez là… toutes lumières allumées… à jouer comme des
gamins !

- On ne peut pas voir les lumières du dehors, même si on les allumait toutes »,
dit Billingsley.

Il posait sur Audrey un regard à la fois pensif et intense… comme si, se dit
Johnny, il croyait l’avoir déjà vue auparavant. Peut-être dans Débutantes
perverses.

« N’oubliez pas qu’il s’agit d’un cinéma. Il est isolé pour le bruit comme pour
la lumière. C’est ce qu’on aimait, d’ailleurs, moi et ma bande.

- Mais il va chercher. Et s’il cherche assez longtemps et assez bien, il nous


trouvera. Il n’y a pas tellement d’endroits où se cacher, à Désolation.

- Qu’il vienne, dit Ralph Carver d’une voix caverneuse en brandissant son
Ruger 44. Il a tué ma petite fille et il a emmené ma femme. J’ai vu aussi bien que
vous ce dont il est capable, madame. Alors, qu’il vienne. J’ai du courrier pourlui.
»

Audrey le considéra un moment. Il lui opposa le regard incertain de ses yeux


morts. Elle regarda Mary - aucun intérêt. Elle revint alors à Billingsley.
« Il pourrait entrer par surprise. Un endroit comme celui-ci doit avoir une
bonne douzaine d’entrées.

- Oui, et elles sont toutes fermées, sauf la fenêtre des toilettes pour dames. Je
viens d’y retourner à l’instant et j’ai installé une rangée de canettes de bière sur
le rebord intérieur de la fenêtre. S’il l’ouvre, il renversera les bouteilles, qui se
fracasseront par terre. On ne pourra pas ne pas l’entendre, madame, et quand il
arrivera ici, on le truf-fera de tant de pruneaux qu’il en doublera de volume. »

Il la lorgnait tout en énonçant ces grandioses prédictions, ses yeux passant de


son visage - qui n’était pas mal - à ses jambes - qui étaient, de l’humble avis de
John Edward Marinville, sacrément spectaculaires.

Elle continuait à le regarder comme si c’était le roi des crétins.

« Avez-vous jamais entendu parler de ces petits objets qu’on appelle des clés,
mon vieux ? Les flics ont les clés de tous les établissements publics dans ces
petites villes.

- Les clés de tous les établissements ouverts, en effet, répondit calmement


Billingsley. Mais l’Ouest américain est fermé depuis bien longtemps. Ses portes
ne sont pas seulement fermées à clé, elles sont condamnées par des planches.
Avant, les gosses entraient par l’escalier de secours, sur la façade, mais ça s’est
terminé fin mars, quand il s’est effondré. Non, je peux vous dire qu’on est plus
en sécurité ici que n’importe où ailleurs dans cette ville.

- Sûrement plus en sécurité que dans la rue, dit Johnny.

- Et alors ? demanda Audrey en se plantant face à lui, les mains sur les
hanches. Qu’est-ce que vous avez l’intention de faire ? Rester ici à faire des
ombres chinoises sur ce putain d’écran ?

- Calmez-vous, dit Steve.

- Du calme, du calme ! Je veux sortir d’ici !

- Nous le voulons tous, mais ce n’est pas le bon moment, dit Johnny en se
tournant vers les autres. Quel-qu’un n’est pas d’accord ?

- Ce serait de la folie de sortir en pleine nuit, dit Mary. Le vent souffle à près
de cent à l’heure, et avec tout ce sable qui vole, il pourrait nous cueillir l’un
après l’autre.

- Et qu’est-ce qu’il y aura de changé demain, d’après vous, quand le vent sera
tombé et que le soleil se sera levé ? demanda Audrey, à Johnny et non à Mary.

- Je crois que l’ami Entragian pourrait bien être mort d’ici là, s’il ne l’est pas
déjà. »

Ralph approuva de la tête. David, assis près de la télévi-sion, les mains entre
ses genoux, regardait Johnny avec une grande concentration.

« Pourquoi ? demanda Audrey. Comment ?

- Vous ne l’avez pas vu ? lui demanda Mary.

- Bien sûr que je l’ai vu. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui je l’ai seulement
entendu passer en voiture… à pied… je l’ai entendu parler tout seul. Mais je ne
l’ai pas vraiment vu depuis hier.

- Y a-t-il quelque chose de radioactif dans le coin, madame ? demanda Ralph à


Audrey. Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose comme un site de déchets
nucléaires, ou un dépôt d’anciennes armes, des têtes de missiles, ou je ne sais
quoi ? Parce que le flic avait l’air de se désintégrer.

- Je ne crois pas que son état puisse être dû à des radiations, dit Mary. J’ai vu
des photos, et…

- Eh là ! dit Johnny en levant les mains. J’aimerais faire une suggestion. Je


crois que nous devrions nous asseoir et discuter de tout ça. D’accord ? Ça nous
fera passer le temps, faute de mieux, et qui sait, ça nous apportera peut- être une
solution… »

Il adressa à Audrey son sourire le plus conquérant et fut ravi de voir qu’elle se
détendait un peu. Son charme légendaire ne l’avait peut-être pas totalement
abandonné, finalement.

« Ce sera toujours plus constructif que de faire des ombres chinoises sur
l’écran. »
Il se tourna vers eux tous et les regarda: Audrey au bord du tapis dans sa drôle
de robe sexy, David par terre près de la télé, Steve et Cynthia assis maintenant
sur les accoudoirs d’un gros fauteuil qui avait bien l’air de venir lui aussi du
Circle Ranch, Mary devant l’écran avec cet air de maîtresse d’école que lui
donnaient ses bras croisés Tom Billingsley qui inspectait l’étagère supérieure du
bar, les mains fermement jointes dans son dos, Ralph dans son fauteuil en
bordure de la zone éclairée, son oeil gauche enflé presque complètement fermé.
L’Association des Survivants de Collie Entragian, tous ici présents.

Quelle équipe ! Manhattan Transfer dans le désert ! son-gea-t-il.

« Nous avons une autre bonne raison de discuter », dit-il.

Il contempla leurs ombres sur l’écran sans rideau. Pendant un moment, elles
lui firent penser à des ombres d’oiseaux géants. Il se rappela Entragian lui disant
que les busards pétaient, qu’ils étaient les seuls oiseaux qui pétaient. Entragian
disant: Oh, merde, on est tous au-delà du pourquoi, vous le savez bien. Johnny
songea que c’était sans doute la chose la plus effrayante qu’on lui ait jamais dite
de toute sa vie. Parce que ça sonnait vrai.

Johnny hocha lentement la tête, comme pour marquer son accord avec
quelque voix intérieure, et reprit:

« J’ai déjà vu pas mal de choses extraordinaires, mais je n’ai jamais vécu une
expérience que je pourrais qualifier de surnaturelle. Jusqu’à - peut-être -
aujourd’hui. Et ce qui me fait le plus peur, c’est que cette expérience continue,
probablement. Enfin, je n’en sais rien; tout ce que je peux affirmer, c’est qu’il
m’est impossible d’expliquer les choses qui me sont arrivées ces dernières
heures.

- De quoi parlez-vous donc ? demanda Audrey, qui semblait au bord des


larmes. Est-ce que les événements ne sont pas assez horribles sans que vous les
transformiez en une sorte de… récit autour d’un feu de camp ?

- Si, dit Johnny d’une voix sourde et pleine de compassion qu’il reconnut à
peine, mais ca ne change pas le fond des choses.

- J’écoute et je parle mieux quand je ne meurs pas de faim, déclara Mary. Il


n’y aurait pas quelque chose à man-ger, ici ? »
Tom Billingsley passa d’un pied sur l’autre, l’air embarrassé.

« Eh bien, non, pas grand-chose, madame. On venait surtout ici le soir pour
boire un coup et parler du bon vieux temps.

- C’est ce que je craignais, soupira-t-elle.

- Mais Marty Ives a apporté un petit paquet de je ne sais quoi, il y a deux ou


trois jours, dit-il en montrant vaguement une porte, à droite de la scène.
Probablement des sardines. Marty adore les sardines et les crackers.

- Beurk », dit Mary, dont l’oeil s’alluma quand même.

Johnny se dit que dans deux ou trois heures, même des anchois lui paraîtraient
appétissants.

« Je vais aller jeter un coup d’oeil. Il a peut-être apporté quelque chose


d’autre, dit Billingsley sans beaucoup d’espoir.

- Je peux y aller, si vous voulez », proposa David en se levant.

Billingsley haussa les épaules. Il regardait à nouveau Audrey et semblait avoir


perdu tout intérêt pour les sardines de Marty Ives.

« Il y a un interrupteur à gauche en sortant de la scène. Droit devant toi, tu


verras des étagères. Tout ce que les gens apportaient à manger était rangé là. Il y
a peut-être même des bonbons.

- Il devait vous arriver de boire un peu trop, mais au moins vous n’oubliiez
pas d’entretenir vos carcasses, dit Johnny. Ça me plaît.

Le vétérinaire lui jeta un coup d’oeil, haussa les épaules et revint aux jambes
d’Audrey Wyler. Elle ne semblait pas avoir remarqué son intérêt, ni s’en soucier.

David fit quelques pas, puis revint prendre son 45. Il regarda son père, mais
Ralph avait les yeux perdus dans la salle, sur les sièges de velours rouge qui
s’enfonçaient dans l’obscurité. Le gamin saisit l’arme, la glissa soigneusement
dans la poche de son jean de telle sorte que seule la poi-gnée dépassait, puis il
s’éloigna. En passant devant Billingsley, il demanda:
« Est-ce qu’il y a de l’eau quelque part ?

- On est dans le désert, mon gars. Quand un bâtiment est désaffecté, on coupe
l’eau.

- Zut ! J’ai encore plein de savon sur moi. Ça gratte. »

Il les quitta, traversa la scène, puis se pencha dans l’embrasure de la porte.


Quelques secondes plus tard, la lumière se fit. Johnny se détendit un peu - ne se
rendant compte qu’à cet instant qu’une partie de son esprit s’attendait que
quelque chose s’attaque à l’enfant - et il vit que Billingsley le regardait.

« Ce que ce gosse a fait là-bas - la façon dont il est sorti de la cellule -, c’est
impossible, dit Billingsley.

- Alors nous sommes encore là-bas, enfermés », dit Johnny.

Il se félicita pour sa réponse. N’empêche que ce que venait de dire le vieux


vétérinaire lui avait déjà traversé l’esprit. Une expression lui était même venue
pour décrire le phénomène: miracle discret. Il l’aurait notée sur son carnet, s’il
n’avait pas laissé le carnet en question sur la nationale 50.

« Vous le pensez vraiment ?

- Non, lui répondit Billingsley, on est ici, et on l’a vu faire ce qu’il a fait. Il
s’est enduit de savon et il s’est glissé entre les barreaux comme un pépin de
pastèque. Ça semble logique, non ? Mais je vous le dis, mon vieux, même
Robert Houdin n’y serait pas parvenu. A cause de la tête. Sa tête aurait dû rester
coincée, mais ça n’a pas été le cas. »

Il les regarda, l’un après l’autre, terminant par Ralph. Ralph regardait
Billingsley, maintenant, pas les sièges, mais Johnny n’était pas certain qu’il ait
compris ce que le vieil homme disait. Peut-être cela valait-il mieux.

« Où voulez-vous en venir ? demanda Mary.

- Je ne peux expliquer pourquoi, répondit Billingsley, mais je crois qu’on


ferait bien de se rassembler autour du jeune Maître Carver. Les… Les anciens
disent que n’importe quel feu de camp est le bienvenu au milieu d’une nuit
froide. »
La chose ramassa le coyote mort et l’examina.

« Soma meurt; pneuma part; seul sarx reste ! dit-elle d’une voix qui était en
elle-même un paradoxe, à la fois sonore et sans timbre. C’est ainsi depuis
toujours; ce sera toujours ainsi; la vie s’épuise, et on meurt. »

Elle emporta dans le hall l’animal dont les pattes et la tête fracassée pendaient,
le corps se balançant comme une étole de fourrure sanglante. La créature qui
tenait le coyote s’arrêta un moment en deçà de la porte du bâti-ment municipal et
regarda dehors dans les ténèbres, écoutant le vent.

« So cah set ! s’exclama-t-elle.

Puis elle se retourna et emporta l’animal dans le bureau. Elle regarda les
patères à droite de la porte, et vit immédiatement que la gamine - la Puce, disait
son frère - avait été décrochée et enveloppée dans un rideau.

Son visage décoloré se tordit de colère à la vue de la forme recouverte de


l’enfant.

« Il l’a décrochée ! dit-elle au coyote mort dans ses bras. Ce sale gamin l’a
décrochée ! Espèce de crétin ! »

Oui. Stupide. Grossier. Fou. D’une certaine façon, ce dernier qualificatif était
le meilleur, n’est-ce pas ? Le plus exact. Ce petit fou qui, à coups de prières,
s’évertuait à arranger les choses, comme si une chose pareille pouvait être
arrangée, comme si la mort était une obscénité qu’on pouvait effacer du mur de
la vie avec un peu d’huile de coude. Comme si le livre fermé pouvait être rouvert
et relu, avec une fin différente.

Et pourtant sa colère était mêlée de peur, parce que l’enfant ne renonçait


manifestement pas, et les autres non plus. Ils n’auraient pas dû oser échapper à
(Entragian) même si les portes de leurs cellules avaient été grandes ouvertes. Et
pourtant ils l’avaient fait. A cause de ce gamin, de ce sale petit cul-bénit
prétentieux et orgueilleux, qui avait eu l’insolence d’allonger sa petite salope de
soeur et d’essayer de lui donner un semblant de sépulture décente…

Une sorte de douce chaleur imprégna ses doigts et ses paumes. La créature
baissa les yeux et vit qu’elle avait plongé les mains d’Ellen dans le ventre du
coyote, jus-qu’aux poignets.

La créature avait eu l’intention de suspendre le coyote à une des patères -


c’était ce qu’on avait fait avec certains des autres -, mais il lui vint une autre
idée. Elle emporta le coyote jusqu’au paquet vert par terre, s’agenouilla et
souleva le rideau. Elle regarda, en silence, la bouche tordue par un sourire, la
petite fille qui avait grandi dans ce corps.

Il avait osé la couvrir !

Elle retira du coyote les mains d’Ellen, maintenant gan-tées de sang tiède, et
déposa l’animal sur Kirsten. Elle ouvrit les mâchoires du coyote et les plaça
autour du cou de l’enfant. Il y avait quelque chose d’à la fois effroyable et
fantastique dans ce tableau de la mort, c’était comme une gravure d’un conte de
fées tragique.

« Tak », murmura la créature, et elle sourit.

La lèvre inférieure d’Ellen Carver se fendit. Du sang coula sur son menton
sans qu’elle s’en aperçoive. Ce sale gamin présomptueux ne verrait
probablement jamais cette dernière retouche, mais quel plaisir d’imaginer sa
réaction s’il la voyait ! S’il voyait à quoi avaient abouti ses efforts, combien il
était facile de faire fi du respect, à quel point le néant régnait en maître dans le
monde artificiel concocté par les hommes.

La chose remonta le rideau jusqu’au cou du coyote. Maintenant, l’enfant et la


bête ressemblaient presque à des amants. Comme elle aurait voulu que l’enfant
soit là ! Et son père aussi, mais surtout le gamin. Parce que c’était le gamin qui
avait besoin qu’on le dresse.

C’était le gamin qui était dangereux.

Il y eut des frottements derrière la créature, un bruit trop bas pour qu’on
l’entende… mais elle l’entendit quand même. Elle pivota sur les genoux d’Ellen
et vit que les arai-gnées revenaient. Elles entraient par la porte du bureau. Elles
tournèrent à gauche, puis envahirent le mur, couvrant les affiches qui
annonçaient les prochains événements en ville et demandaient des volontaires
pour la grande fête des Pionniers, à l’automne. Sur celle concernant la réunion
informelle où les responsables de la compagnie minière de Désolation
discuteraient de la reprise de l’extraction du cuivre au lieu dit le Puits Chinois,
les araignées se reformèrent en cercle.

La grande femme en combinaison de travail et ceinturon Sam Browne se leva


et s’approcha d’elles. Le cercle trembla sur le mur comme pour exprimer la peur,
l’extase, ou les deux. La femme rassembla ses mains sanglantes puis les ouvrit
face au mur.

« Ah lah ? »

Le cercle se défit. Les araignées se précipitèrent pour former une nouvelle


figure, évoluant avec la précision d’un régiment à la parade. Elles formèrent un
C, se dispersè- rent, se rassemblèrent en un I. Suivirent un N, un E, puis unM…

La femme leur fit signe d’arrêter tandis qu’elles repartaient pour former un A.

« tow. »

Les araignées renoncèrent au A et reformèrent un cercle vaguement tremblant.

« Ten ah ? » demanda la créature au bout d’un moment.

Les araignées formèrent une nouvelle figure. C’était un cercle, la forme de


l’ini. La femme qui possédait les empreintes digitales d’Ellen Carver le regarda
longuement, frappant des doigts d’Ellen les clavicules d’Ellen, puis agita la main
d’Ellen en direction du mur. La forme se brisa. Les araignées descendirent par
terre.

La créature sortit dans le hall, sans regarder les arai-gnées qui la suivaient.
Elles seraient là si elle en avait besoin, et c’était tout ce qui comptait.

Elle regarda un moment la nuit par les portes vitrées. Elle ne pouvait voir le
vieux cinéma, mais il était là. Elle savait où se trouvait l’Ouest américain: à
moins de cinq cents mètres au nord, juste après l’unique croisement de la ville.
Grâce aux recluses, elle savait maintenant aussi où ils étaient.

Où il était. Ce petit merdeux de cul-bénit.


Johnny Marinville raconta à nouveau son histoire - intégralement, cette fois.
Contrairement à son habitude, il tenta de faire court - nombreux auraient été les
critiques incrédules, dans tout le pays, pour applaudir la performance. Il leur dit
comment, alors qu’il s’était arrêté pour pisser, Entragian en avait profité pour
glisser l’herbe dans un de ses sacs. Il leur parla des coyotes - ceux à qui
Entragian avait semblé parler, et les autres, postés le long de la route à intervalles
réguliers comme une étrange haie d’honneur - et de la façon dont le flic l’avait
frappé. Il raconta le meurtre de Billy Rancourt, et ensuite, sans modification
perceptible dans sa voix, la façon dont les busards l’avaient attaqué - sur l’ordre
de Collie Entragian, apparemment.

Audrey Wyler arborait une expression d’incrédulité non dissimulée, mais


Johnny vit que Steve et la maigrichonne qu’il avait ramassée quelque part sur la
route échangeaient des regards indiquant - malheureusement - qu’ils
comprenaient. Johnny ne regarda pas les autres pour savoir comment ils
réagissaient, mais baissa les yeux vers ses mains, se concentrant comme lorsqu’il
progressait péniblement dans l’écriture d’un paragraphe particulière-ment ardu.

« Il voulait que je lui fasse une pipe. Je pense qu’il voulait surtout que je
panique, que je le supplie de m’épargner, mais je n’ai pas trouvé l’idée aussi
choquante qu’il l’avait sans doute espéré. C’est une demande sexuelle assez
classique dans des situations où l’autorité excède ses propres limites, mais ce
n’est pas ce dont ça a l’air. En surface, le viol est une affaire de domination et
d’agression. Mais en dessous, ce n’est que de la colère nourrie par la peur.

- Merci, docteur Ruth, dit Audrey. Et maindeunant nous ssallons barler de


l’imbuissanceu.

- J’ai écrit un roman sur le viol homosexuel, dit Johnny en la regardant sans
rancoeur. Liburon. Ça n’a pas été un très grand succès auprès de la critique, mais
j’ai parlé à beaucoup de gens, et je pense avoir assez bien creusé le sujet. En ce
qui nous concerne, l’important, c’est qu’il m’a rendu furieux au lieu de me faire
peur. Du coup, j’ai décidé que je n’avais pas grand-chose à perdre. Je lui ai dit
que j’allais bien prendre sa bite, OK, mais qu’une fois qu’elle serait dans ma
bouche je la lui arracherais avec mes dents. Alors… »

Il réfléchit plus intensément qu’il ne l’avait fait depuis au moins dix ans,
hocha la tête…
Alors, je lui ai lancé un de ses mots absurdes. Du moins, il me semblait absurde,
à moi; une sorte de langage fabriqué. Avec des sonorités gutturales…

- C’était tak ? demanda Mary.

- Oui. Et ça n’a semblé absurde ni aux coyotes ni à Entragian. Quand je l’ai


prononcé, il s’est comme ramassé sur lui-même… et c’est à ce moment-là qu’il a
appelé le busard pour qu’il m’attaque en piqué.

- Je ne peux pas croire à votre histoire, dit Audrey. Je veux bien croire que
vous soyez un célèbre écrivain, et vous avez l’air d’un type qui n’est pas du
genre à avoir des doutes, mais je ne vous crois pas.

- C’est pourtant ce qui est arrivé. Vous n’avez rien observé de tel ? Un
comportement animal étrange, agressif ?

- J’étais cachée dans la laverie automatique ! Enfin ! Mais est-ce que nous
parlons la même langue ?

- Je…

- Écoutez, vous parlez d’un comportement animal étrange et agressif ?


demanda Audrey en se penchant pour planter ses yeux brillants dans ceux de
Marinville. Alors parlons de Collie. Collie tel qu’il est maintenant. Il a tué tous
ceux qu’il a vus, tous ceux qui ont croisé son chemin. Cela ne vous suffit pas ?
Est-ce que nous devons encore introduire des busards dressés dans le tableau ?

- Et les araignées ? » demanda Steve.

La maigrichonne et lui étaient maintenant dans le fauteuil au lieu d’être


perchés sur les accoudoirs. Steve entourait les épaules de Cynthia de son bras.

« Quoi, les araignées ?

- Est-ce que vous avez vu des araignées qui… enfin… qui agissaient ensemble
?

- Comme des oiseaux en formation ? demanda-t-elle en le gratifiant d’un


regard qui disait: ATTENTION, FOU A L’OEUVRE.
- Pas vraiment. Elles étaient en… meute. Comme des loups. Ou des coyotes. »

Elle secoua la tête.

« Et les serpents ?

- Je n’en ai vu aucun non plus. Ni de coyotes en ville. Pas même un chien


faisant de la bicyclette avec un chapeau de clown. Désolée. »

David revint sur la scène avec un sac en papier brun du genre de ceux qu’on
donne dans les magasins pour les petits achats. Il tenait aussi sous le bras une
boîte de crackers Ritz.

« J’ai trouvé des trucs, dit-il.

- Hum, dit Steve en voyant la boîte et le sac. Ça devrait suffire à régler le


problème de la faim en Amérique.

Qu’est-ce que tu as là, David ? Une sardine et deux crackers par personne ?

- En fait, il y a beaucoup de choses. Plus que vous ne croyez. Heu… hésita-t-il


en les regardant d’un air un peu anxieux. Ça ennuierait quelqu’un si je disais une
petite prière avant de distribuer tout ça ?

- Les grâces ? demanda Cynthia.

- Oui, les grâces.

- C’est d’accord pour moi, dit Johnny. Je crois qu’on aura besoin de toute la
grâce possible.

- Amen », dit Steve.

David posa le sac et la boîte de crackers entre ses baskets, puis il ferma les
yeux et joignit les mains devant son visage. Johnny fut frappé par l’absence de
toute prétention dans l’attitude de l’enfant. Il y avait une simplicité dans ses
gestes qui confinait à la beauté.

« Seigneur, je te prie de bénir cette nourriture que nous sommes sur le point de
manger…
- Oui, le peu qu’il y a, dit Cynthia qui regretta immédiatement d’avoir parlé.

- Bénis notre groupe, continua David sans se formali-ser- pour autant même
qu’il eût entendu. Prends soin de nous et délivre-nous du mal. S’il te plaît,
prends soin de ma maman aussi, si c’est ta volonté… Ce n’est probablement pas
ta volonté, continua-t-il plus doucement, mais je t’en prie si c’est ta volonté…
Pour l’amour du ciel, amen. »

Il rouvrit les yeux. Johnny était ému. La petite prière de ce gosse l’avait
touché là où Entragian n’avait pas réussi à l’atteindre.

Normal. Parce qu’il y croit. A son humble façon, ce gosse ravale le pape, avec
ses beaux vêtements et son chapeau digne de Las Vegas, au rang de chrétien
d’opérette.

David se pencha et ramassa ce qu’il avait trouvé. Il semblait aussi joyeux


qu’une dame patronnesse présidant un repas de fête.

« Tenez, Mary, dit-il en lui tendant une boîte de sardines Blue Fjord. La clé est
sous le fond.

- Merci, David.

- Remerciez l’ami de M. Billingsley, dit-il avec un sourire. Ce sont ses


provisions, pas les miennes. Faites passer les crackers.

- Prenez ce qu’il vous faut et laissez le reste, dit Johnny. C’est ce qu’on dit
chez les Amis du Cercle, hein, Tom ? »

Le vétérinaire lui accorda un regard vitreux et ne répon-dit pas.

David donna une boîte de sardines à Steve et une autre à Cynthia.

« Oh, non, mon chou, ça va, dit Cynthia, je peux partager avec Steve.

- Pas la peine. Il y en a plein, je vous assure. »

Il distribua une boîte à Audrey, une boîte à Tom et une boîte à Johnny. Johnny
la retourna deux fois entre ses mains, comme pour s’assurer qu’elle était bien
réelle, avant de déchirer le papier transparent. Il détacha la clé du fond et inséra
dans la fente la languette de métal qui dépassait d’un coin de la boîte. Il réussit à
l’ouvrir. Dès qu’il huma l’odeur des petits poissons à l’huile, il ressentit une
véritable fringale. Si on lui avait dit qu’il réagirait ainsi à une vulgaire boîte de
sardines… !

On lui tapa l’épaule. C’était Mary qui lui tendait la boîte de crackers, l’air
presque béat. De l’huile coulait du coin de sa bouche jusqu’à son menton en une
petite rigole luisante.

« Allez-y, dit-elle. Ils sont vraiment délicieux !

- Ouais, dit Cynthia avec bonne humeur. Tout est meilleur sur un cracker ! Je
l’ai toujours dit. »

Johnny accepta la boîte, regarda à l’intérieur et vit qu’il ne restait qu’un


cylindre de papier sulfurisé à demi plein. Il prit trois crackers ronds orange
foncé. Son estomac vide protesta devant une telle politesse, et il ne résista pas à
la tentation d’en reprendre trois avant de passer la boîte à Billingsley. Leurs yeux
se croisèrent un instant, et il entendit le vieil homme dire que personne, pas
même Robert Houdin, n’aurait pu faire ce qu’avait fait David, à cause de la tête.
Et puis il y avait le téléphone - les trois barres de transmission lumineuses dès
que l’enfant tenait l’appareil en main, qui disparaissaient dès qu’on le lui
reprenait.

« La question est réglée une fois pour toutes, annonça Cynthia malgré sa
bouche pleine. La nourriture, c’est beaucoup mieux que le sexe. »

Sa voix rayonnait autant que le visage de Mary. Johnny regarda David. Il


s’était assis sur le bras du fauteuil de son père et il mangeait. La boîte de
sardines de Ralph n’avait pas quitté ses genoux, toujours fermée, et l’homme
continuait à contempler les rangées de sièges vides. David prit une sardine dans
sa propre boîte et la déposa soigneusement sur un cracker, qu’il donna à son
père. Celui-ci se mit à mastiquer mécaniquement comme si son seul but était de
se retrouver à nouveau la bouche vide. Devant l’expression d’amour attentif de
l’enfant, Johnny se sentit gêné, comme s’il violait l’intimité de David. Il
détourna les yeux et vit par terre la boîte de crackers. Tout le monde était occupé
à manger et personne ne fit particulièrement attention à Johnny quand il prit la
boîte et regarda dedans.

Elle avait fait le tour du groupe et chacun avait pris une demi-douzaine de
crackers au moins (Billingsley sûre-ment plus - le vieux bouc s’en bourrait les
joues), mais le cylindre de papier sulfurisé était toujours là, et Johnny aurait juré
qu’il était toujours à moitié plein, que le nombre de crackers qu’il contenait
n’avait pas diminué.

Ralph raconta aussi clairement qu’il put l’odyssée de la famille Carver, entre
deux bouchées de sardines. Il tentait de s’éclaircir l’esprit, de se ressaisir - pour
David plus que pour lui -, mais c’était difficile. Il ne pouvait chasser de ses yeux
la vision de Kirstie gisant immobile au pied de l’escalier, la vision d’Entragian
entraînant Ellie hors de sa cellule en la tenant par le bras. Ne t’en fais pas,
David, je reviendrai, avait-elle dit, mais pour Ralph, qui pensait, en quatorze ans
de mariage, avoir entendu toutes les nuances de la voix d’Ellie, c’était comme si
elle était déjà partie. Pourtant, il devait à David d’être là parmi eux. D’essayer de
revenir à lui, de ne pas se laisser entraîner par son esprit en état de choc,
surmené… et coupable - oh oui, coupable, ô combien.

Mais c’était difficile.

Quand il eut terminé, Audrey dit:

« D’accord, du moins il n’y a pas eu de révolte du monde animal. Mais je suis


désolée pour votre épouse et votre petite fille, monsieur Carver. Et pour toi aussi,
David.

- Merci, dit Ralph.

- Ma maman est peut-être encore en bonne santé », ajouta David.

Ralph caressa les cheveux de son fils et lui dit que oui, qu’il avait raison.

Ce fut ensuite au tour de Mary, qui raconta l’histoire du sac sous le pneu de
secours, comment Entragian avait inséré la phrase « Je vais vous tuer » dans
l’énoncé de leurs droits, et comment il avait abattu son mari sur les marches,
sans aucune sommation ni aucune raison apparente.

« Toujours pas d’animaux sauvages », dit Audrey.

Cela semblait maintenant son principal souci. Elle pen-cha sa boîte de


sardines vide, et la leva jusqu’à sa bouche pour récolter, sans la moindre gêne,
jusqu’à la dernière goutte d’huile.

Soit vous n’avez pas entendu parler du coyote qu’il a amené dans la zone de
détention pour nous surveiller, soit vous ne voulez pas l’entendre », dit Mary.

Audrey écarta cette remarque d’un geste de la main. Elle était assise,
maintenant, offrant à Billingsley dix cen-timètres de jambes en plus à
contempler. Ralph regardait aussi, mais sans rien éprouver de particulier à cette
vue. Il se disait qu’il y avait plus de jus dans une vieille batterie de voiture que
dans son circuit émotionnel, pour le moment.

« On peut les domestiquer, vous savez, dit-elle. On leur donne des boulettes de
viande et on les dresse comme des chiens, en fait.

- Avez-vous déjà vu Entragian déambuler avec un coyote en laisse ? demanda


poliment Marinville.

- Non, dit-elle en crispant les mâchoires. Je le connaissais comme ça, comme


n’importe qui d’autre dans le village, mais c’était tout. Je passais presque tout
mon temps au puits, au labo ou à cheval. Je ne suis pas très attirée par la vie de
village.

- Et toi, Steve ? Qu’est-ce que tu as à raconter ? »

Ralph vit le routard à l’accent du Texas échanger un coup d’oeil avec son amie
- si elle était son amie - puis reporter son regard sur l’écrivain.

« Eh bien, le problème, c’est que si tu dis à ton agent que j’ai pris une auto-
stoppeuse, je perdrai ma prime.

- Je crois que tu peux considérer Bill comme le cadet de tes soucis, pour le
moment. Vas-y, raconte. »

Ils racontèrent tous les deux ensemble, alternant les bribes de récit,
parfaitement conscients que les choses qu’ils avaient vues dépassaient de loin ce
qu’un être nor-mal est capable de croire. Ils exprimèrent tous deux leur
frustration de ne pouvoir décrire à quel point la statue de pierre était horrible, à
quel point elle les avait impressionnés, et ni l’un ni l’autre ne se risqua à raconter
ce qui était arrivé quand le loup (ils furent d’accord pour dire que c’était un loup,
et non un coyote) avait apporté la statue et l’avait déposée devant eux. Ralph
crut deviner quelque épisode sexuel, sans comprendre toutefois ce qui pouvait
s’être passé de si épouvantable.

« Toujours saint Thomas ? Toujours sceptique ? » demanda Marinville à


Audrey quand Steve et Cynthia eurent terminé.

Il le lui demanda gentiment, pour qu’elle ne se sente pas menacée. Bien


sûrqu’it ne veut pas qu’elle se sente menacée, se dit Ralph. On n’est que sept, il
veut qu’on forme une équipe. Et il ne s’y prend pas trop mal.

« Je ne sais pas où j’en suis, dit-elle d’une voix absente. Je ne veux pas croire
ces histoires - rien que d’y penser, j’en tremble de trouille - mais je n’arrive pas à
imaginer pour quelle raison vous mentiriez… A moins que de voir ces gens
pendus dans le Repaire d’Hernando… je ne sais pas… ça vous ait fait si peur
que…

- Qu’on se soit mis à avoir des visions ? demanda Steve.

- Oui. Les serpents que vous avez vus dans la maison - c’est à peu près sensé.
Ils sentent venir une tempête parfois trois jours à l’avance, et ils cherchent un
endroit pro-tégé. Quant au reste… je ne sais pas. Je suis une scientifique, et j’ai
du mal à comprendre comment…

- Allons, madame, vous êtes comme un gosse qui pré- tend que sa bouche est
cousue pour ne pas avoir à manger ses brocolis ! dit Cynthia. Tout ce que nous
avons vu colle avec ce que M. Marinville a vu avant nous, et Mary avant lui, et
les Carver encore avant. Jusqu’au détail de la clôture renversée par Entragian
quand il a écrasé le coiffeur, ce type, vous savez ? Alors lachez-nous avec vos
foutaises du genre je suis une scientifique ». On est tous au même diapason, vous
seule sonnez faux.

- Mais je n’ai rien vu de tout ça ! gémit presque Audrey.

- Qu’avez-vous vu ? demanda Ralph. Dites-le-nous. »

Audrey croisa les jambes et tira sur l’ourlet de sa robe.

« J’étais partie camper. J’avais quatre jours de congé, alors j’avais harnaché
Sally et j’étais partie au nord, dans les monts du Cuivre. C’est mon site préféré
au Nevada. »

Ralph la sentit sur la défensive, comme si elle avait eu des problèmes lors
d’une sortie précédente.

Billingsley, lui, semblait juste se réveiller d’un rêve… où les longues jambes
d’Audrey se seraient enroulées autour de ses vieilles fesses décharnées, peut-
être.

« Sally, dit-il. Comment va Sally ? »

Audrey le regarda un moment sans comprendre, puis sourit comme une petite
fille.

« Elle va bien.

- Son entorse est guérie ?

- Oui, merci. Le liniment a fait son effet.

- Content de l’entendre.

- De quoi parlez-vous ? demanda Marinville.

- J’ai soigné son cheval il y a un an, c’est tout. »

Ralph n’était pas certain qu’il laisserait Billingsley s’occuper de son cheval,
s’il en avait un. Il n’était pas sur qu’il le laisserait soigner même un chat errant.
Mais le véto était peut-etre différent un an plus tôt. Quand on boit, on peut
changer en un an… Et les changements sont rarement positifs.

« Reprendre l’exploitation du Serpent à Sonnette a été très pénible, dit-elle.


Dernièrement, on est passés des arroseurs aux asperseurs. Quelques aigles
étaient morts…

- Quelques aigles ? demanda Billingsley. Allons ! Je ne sùis pas un écolo,


mais vous pouvez être plus précise que ça.

- D’accord, une quarantaine en tout. Rien de dramatique pour l’espèce. On ne


manque pas d’aigles, au Nevada. Comme vous le savez, docteur. Les Verts le
savent aussi, mais ils parlent quand même de chaque aigle mort comme d’un
bébé qu’on aurait fait bouillir. En fait - et c’est la seule chose réelle -, ils veulent
nous empêcher d’extraire le cuivre. Seigneur ! Ils m’énervent à un point ! Ils se
ramènent dans leurs pimpantes petites voitures étrangères, vingt-cinq kilos de
cuivre américain dans chacune, et nous disent que nous sommes des monstres
qui saccagent la terre. Ils…

- Madame ? dit doucement Steve. Excusez-moi, mais aucun de nous


n’appartient à Greenpeace.

- Bien sûr que non. Ce que j’essaie de dire, c’est que nous étions tous désolés
pour les aigles - pour les faucons et les corbeaux aussi, d’ailleurs - en dépit de ce
que disent les écolos. »

Elle les regarda à tour de rôle, comme pour évaluer l’opinion qu’ils avaient de
son honnêteté et continua.

« Pour extraire le cuivre du sol, on a besoin d’acide sulfurique. Le moyen le


plus simple pour l’épandre est d’utiliser des arroseurs - on dirait de grands
dispositifs d’arrosage pour pelouses. Mais les arroseurs peuvent entraîner la
formation de flaques. Les oiseaux les voient, ils viennent y boire et se baigner -
et ils meurent. Ce n’est pas beau à voir…

- Non, approuva Billingsley en la regardant de ses yeux vitreux. Quand ils


extrayaient de l’or du Puits Chinois et du puits de Desatoya - dans les années
cinquante -, c’était du cyanure qu’il y avait dans les flaques. Ça valait pas mieux.
Mais à l’époque il y avait pas d’écolos. Ça devait être le bon temps pour la
compagnie, hein, mademoiselle Wyler ? »

Il se leva et gagna le bar pour se servir un doigt de whisky qu’il avala comme
un médicament.

« Est-ce que je pourrais avoir la même chose ? demanda Ralph.

- Oui, monsieur, je crois bien », dit Billingsley.

Il tendit un verre à Ralph et en sortit d’autres. Il proposa alors des sodas


tièdes, mais les autres optèrent pour de l’eau de source qu’il tira d’un gros
réservoir en plastique.
« On a enlevé les arroseurs et on les a remplacés par des têtes de distribution
avec asperseurs, dit Audrey. C’est un système de goutte-à-goutte plus cher que
les arroseurs - beaucoup plus cher-mais les oiseaux ne se laissent pas leurrer par
les produits mortels.

- Non », confirma Billingsley.

Il but un autre verre, plus lentement, regardant à nouveau les jambes d’Audrey
par-dessus ses lunettes.

Un problème ?

Sans doute pas encore… mais il pourrait y en avoir, si des mesures n’étaient
pas prises.

La chose qui ressemblait à Ellen Carver s’assit derrière le bureau de la salle de


détention maintenant vide, tête levée, yeux luisants. Dehors, le vent fraîchissait
puis retombait, fraîchissait puis retombait. Plus près se fit entendre le tapotement
de pattes montant l’escalier. Il s’arrêta à la porte. Un rugissement rauque retentit.
La porte s’ouvrit brutalement, poussée par le museau d’un couguar. Il était gros
pour une femelle - dans les un mètre quatre-vingts du nez à l’arrière-train, avec
une grosse queue mobile qui ajoutait encore un mètre.

Tandis que le couguar avancait, ramassé sur lui-même, les oreilles couchées
sur son crâne osseux, la chose creusa un peu plus dans sa tête afin de connaître
les sentiments du couguar. L’animal avait peur; il triait les odeurs du lieu et ne
trouvait de réconfort dans aucune. C’était une tanière humaine. Mais ce n’était
qu’un élément de son problème.

Le couguar sentait les ennuis. Odeur de poudre, pour commencer. Pour le


couguar, l’odeur de l’arme à feu qui avait tiré restait puissante et âcre. Puis
venait l’odeur de la peur, comme un mélange de sueur et d’herbe brûlée. Il
sentait aussi le sang, sang de coyote et sang d’humain mêlés. Et il y avait cette
chose dans le fauteuil, qui l’attirait, qui le regardait glisser vers elle, alors qu’il
ne voulait pas avancer mais était incapable de s’arrêter. On aurait dit un humain,
mais ça ne sentait pas pareil. Ça ne sentait rien que le couguar eût déjà senti. Il
se recroquevilla à ses pieds et émit un miaulement pitoyable.
La chose en combinaison de travail se leva du fauteuil, tomba sur les genoux
d’Ellen Carver, souleva le museau du couguar et regarda dans les yeux verts de
la bête. Elle se mit à parler rapidement dans cette autre langue, la langue de
l’informe, disant au couguar où il devait aller, comment attendre, que faire quand
le moment serait venu. Ils étaient armés et tueraient certainement l’animal, mais
il ferait d’abord ce qu’il avait à faire.

Pendant ce discours, le nez d’Ellen se mit à saigner. Elle le sentit et l’essuya.


Des plaies commençaient à se former sur les joues et le cou d’Ellen. Une putain
de fermentation, rien de plus ! Pour commencer, du moins. Pourquoi certaines
femmes étaient-elles incapables de prendre soin d’elles ?

« Bien, dit la chose au couguar. Va, maintenant. Attends le moment propice.


J’écouterai avec toi. »

Le couguar émit à nouveau son petit miaulement plain-tif, lécha de sa langue


rêche la main de la chose qui avait pris possession du corps d’Ellen Carver puis
fit demi-tour et sortit de la pièce.

La chose se réinstalla dans le fauteuil et se détendit. Elle ferma les yeux


d’Ellen, écouta l’incessant crépitement du sable contre les fenêtres et laissa une
partie de son esprit partir avec l’animal.

Chapitre 2

« Vous avez un moment devant vous, vous sellez votre jument et vous partez
camper, résuma Steve. Et ensuite ?

- J’ai passé quatre jours dans les monts du Cuivre. J’ai pêché, j’ai pris des
photos - la photographie est mon passe-temps favori. De merveilleuses journées.
Et puis, il y a trois jours, je suis revenue. Je suis allée directement chez moi, au
nord de la ville.

- Qu’est-ce qui vous a fait revenir ? demanda Steve. La météo ne prévoyait


pas du mauvais temps ?

- Non. J’avais mon petit poste de radio, et on n’annon- çait rien d’autre que du
beau temps chaud.
- C’est aussi ce que j’ai entendu, dit Steve. Cette tem-pête est un mystère total.

- J’avais une réunion prévue avec Allen Symes, le contrôleur de la compagnie,


pour faire le point sur le remplacement des arroseurs par des asperseurs. Il
arrivait en avion de l’Arizona. Je devais le retrouver au Repaire d’Hernando à
neuf heures… avant-hier matin. Enfin, c’est pour ça que je porte cette foutue
robe, à cause de la réunion et parce que Frank Geller m’a dit que Symes n’aime -
n’aimait - pas les femmes en jean. Je sais que tout allait bien à mon retour
d’excursion, parce que Frank m’a appe-lée, le soir, vers sept heures, et m’a dit de
porter une robe pour la réunion.

- Qui est Frank Geller ? demanda Steve.

- L’ingénieur en chef de la mine, répondit Billingsley. Il est responsable de la


remise en activité du Puits Chinois. Il l’était, en tout cas, ajouta-t-il en adressant
à Audrey un regard interrogateur.

- Oui. Il est mort.

- Il y a trois jours, réfléchit Marinville à haute voix. Il y a trois jours, du moins


à votre avis, tout allait bien à Désolation.

- C’est ça. Mais quand j’ai revu Frank, il était pendu à un crochet et on lui
avait coupé une main.

- On l’a vu, dit Cynthia en frissonnant. On a aussi vu sa main. Au fond d’un


aquarium.

- Avant tout ça, pendant la nuit, je me suis réveillée au moins deux fois. La
première, j’ai cru que c’était le tonnerre, mais la seconde, on aurait dit des coups
de feu. J’ai cru que j’avais rêvé et je suis retournée dormir, mais ça doit être à
peu près le moment où… il a commencé. Et puis je suis allée au bureau de la
mine… »

Au début, dit-elle, elle n’avait rien senti de bizarre - il n’y avait rien
d’étonnant au fait que Brad Josephson ne soit pas à son bureau. Il n’y était
jamais, s’il pouvait l’éviter. Alors elle était passée au fond du Repaire
d’Hernando, et là elle avait vu ce que Steve et Cynthia verraient peu après: des
corps suspendus à des crochets. Apparemment, tous ceux qui étaient venus ce
matin-là. L’un d’eux, en cravate-cordelière et bottines qui auraient ravi un
chanteur de country, devait être Allen Symes. Il était venu de Phoenix pour
mourir à Désolation.

« Si ce que vous dites est juste, continua-t-elle à l’intention de Steve,


Entragian a dû avoir d’autres gens de la mine plus tard. Je ne les ai pas comptés -
j’avais trop peur pour ne serait-ce que penser à compter - mais il n’y en avait pas
plus de sept. J’étais paralysée. Il est même possible que j’aie perdu connaissance
un moment, je ne peux pas l’affirmer. Et puis j’ai entendu des coups de feu. Sans
aucun doute possible, cette fois. Et quelqu’un a crié. Il y a eu d’autres coups de
feu et les cris ont cessé. »

Elle était retournée à sa voiture, sans courir-elle dit qu’elle avait trop peur de
céder à la panique si elle se mettait à courir -, et elle était allée en ville. Elle avait
l’intention de faire une déclaration auprès de Jim Reed, si elle le trouvait. Ou
bien, si Jim n’était pas au bureau, comme c’était souvent le cas, de parler à ses
adjoints, Entragian ou Pearson.

« Je n’ai pas couru jusqu’à la voiture, et je n’ai pas roulé vite, mais j’étais tout
de même en état de choc. Je me rappelle avoir cherché des cigarettes dans la
boîte à gants, alors que je ne fume plus depuis cinq ans. Et puis j’ai vu deux
personnes qui couraient au croisement. Vous savez, sous le feu de signalisation ?
»

Ils hochèrent la tête.

« La nouvelle voiture de patrouille fonçait derrière elles., C’était Entragian qui


conduisait, mais je ne le savais pas encore. Il y a eu trois ou quatre coups de feu,
et les personnes pourchassées sont tombées sur le trottoir, l’une devant
l’épicerie, l’autre juste après. Il y avait du sang. Beaucoup de sang. Je n’ai pas
ralenti, j’ai passé le croisement en direction de l’ouest, et très vite j’ai entendu
d’autres coups de feu. Je suis presque sûre aussi de l’avoir entendu crier: ”
Youhou ! ” Je voulais aider les blessés, si je pouvais. J’ai continué un peu, je me
suis garée plus loin et je suis sortie de ma voiture. C’est sans doute ce qui m’a
sauvé la vie, parce que Entragian tirait sur tout ce qui bougeait. N’importe qui.
N’importe quoi. Tout. Il y avait des voitures et des camions arrêtés dans la rue
comme des jouets. Tous avaient fini leur course en zigzaguant. Il y en avait bien
une douzaine. Un camion El Camino s’était renversé devant la quincaillerie. Je
crois que c’était celui de Tommy Ortega. Il considérait presque ce camion
comme sa maîtresse.
- Je n’ai rien vu de tout ça, dit Johnny. La rue était déga-gée quand il m’a
amené.

- Oh, ce fils de pute cache bien son jeu, il faut le reconnaître. Il ne voulait pas
que des gens arrivent en ville et se demandent ce qui s’était passé. Il n’a guère
fait plus que balayer la poussière sous le tapis, mais ça fera illusion un moment.
Surtout avec cette foutue tempête.

- Qui n’avait pas été annoncée, dit Steve d’un air songeur.

- Très juste, qui n’avait pas été annoncée.

- Et après ? demanda David.

- J’ai couru jusqu’aux personnes qu’il avait abattues. L’une d’elles était
Evelyn Shoenstack, la coiffeuse qui travaille à Ciseaux et Bouclettes et aussi à la
bibliothèque, à temps partiel. Elle était morte, sa cervelle étalée sur le trottoir. »

Mary grimaça. Audrey le vit et se tourna vers elle.

« C’est une chose qu’il ne faut pas oublier: s’il vous voit et décide de vous
tuer, c’est fini. »

Elle les regarda tous, comme pour s’assurer qu’ils ne pensaient pas qu’elle
plaisantait. Ou qu’elle exagérait.

« C’est un tueur. Il veut tuer.

- On ne l’oubliera pas, dit Steve.

- L’autre était un livreur. Il portait l’uniforme de Tastee Kake. Entragian


l’avait touché à la tête, lui aussi, mais il était encore en vie. »

Elle parlait avec un calme qui n’était pas étranger à Johnny. Il l’avait connu au
Viêt-nam, après une demi-dou- zaine de combats. Il l’avait connu en tant que
non-combat- tant, bien sûr, carnet de notes dans une main, stylo dans l’autre,
magnétophone Uher à l’épaule orné du symbole de la paix. Il regardait, écoutait,
prenait des notes et se sentait étranger. Il se sentait jaloux. Les pensées amères
qui avaient traversé alors son esprit-eunuque dans le harem, pianiste dans le
bordel - lui semblèrent insensées.
« Quand j’ai eu douze ans, mon père m’a offert une 22, dit Audrey Wyler. La
première chose que j’ai faite a été de sortir de notre maison à Sedalia et de tirer
sur un geai. Quand je me suis approchée, il était encore vivant, lui aussi. Il
tremblait de tout son corps, les yeux fixes; son bec s’ouvrait et se refermait très
lentement. Jamais de ma vie je n’ai autant souhaité revenir en arrière. Je me suis
agenouillée près de lui et j’ai attendu que ce soit terminé. Je lui devais bien ça. Il
a continué à trembler, et puis il a fini par mourir. Le livreur de chez Tastee Kake
tremblait de la même façon. Il regardait la rue, derrière moi, alors qu’elle était
vide, et son front se couvrait de gouttelettes de sueur.

Sa tête était informe, et il y avait une matière blanche sur son épaule. Je me suis
bêtement dit d’abord que c’étaient des billes de polystyrène - vous savez, comme
on en met dans les paquets pour poster quelque chose de fragile ? - et j’ai vu que
c’étaient des éclats d’os. De son… de son crâne.

- Je ne veux pas en entendre davantage, dit brusquement Ralph.

- Je vous comprends, dit Johnny, mais je crois que nous devons savoir.
Pourquoi le gamin et vous n’iriez pas visiter le reste du cinéma ? Pour voir si
vous trouvez quelque chose d’intéressant ? »

Ralph hocha la tête, se leva et s’approcha de David.

« Non, dit David. Il faut qu’on reste. »

Ralph le regarda d’un air hésitant.

« Je suis désolé, mais il le faut. »

Ralph resta debout un moment, puis se rassit.

Pendant cet échange, Johnny observa Audrey. Elle regardait l’enfant avec une
expression de crainte admirative, comme si jamais elle n’avait vu de créature
semblable. Puis il pensa aux crackers sortant de ce sac comme des foulards d’un
chapeau, et se demanda si aucun d’entre eux avait jamais connu de créature
comme David Carver. Il pensa aux barres de transmission de son téléphone et à
Billingsley disant que même Robert Houdin n’aurait pu le faire. A cause de la
tête. Ils se concentraient sur les busards, les araignées et les coyotes, les rats qui
sortaient de piles de pneus et les maisons remplies de serpents à sonnette. Ils se
concentraient surtout sur Entragian, qui parlait des langues inconnues et tirait
comme Buffalo Bill. Mais David ? Qu’était-il exactement ?

« Continuez, Audrey, dit Cynthia en montrant David du menton. Sauf que,


peut-être, vous pourriez… vous savez… rétrograder de XXX à ” tous publics “.
»

Audrey la regarda un moment sans paraître comprendre. Puis elle rassembla


ses esprits et continua.

« J’étais à genoux devant le livreur, essayant de réfléchir à ce que je pouvais


faire - rester avec lui 0u courir appeler à l’aide - quand il y a eu d’autres cris et
d’autres coups de feu dans Cotton Street. Un bruit de verre brisé aussi. Et du
bois fracassé avant le tintement assourdissant d’un objet en métal. La voiture a
repris sa course. Il me semble que je n’ai rien entendu d’autre pendant deux
jours que cette voiture en train de rugir. Il en est sorti et j’ai entendu qu’il venait
dans ma direction. Je n’ai eu qu’une seconde pour réfléchir, mais je ne crois pas
que j’aurais fait autre chose si j’avais eu plus de temps. Je me suis enfuie. Je
voulais retourner à ma voiture et partir, mais j’ai compris que c’était trop tard.
Trop tard même pour faire le tour du pâté de maisons et disparaître avant son
arrivée. Alors je suis entrée dans l’épicerie. Chez Worrell. Wendy Worrell gisait
morte près de la caisse. Son père - le propriétaire et boucher- était assis dans le
petit bureau, une balle dans la tête. Il était torse nu. Il devait être en train de se
changer pour mettre son tablier quand c’est arrivé.

- Hugh commençait à travailler tôt, dit Billingsley. Bien plus tôt que le reste de
sa famille.

- Oh, mais Entragian n’arrête pas de revenir pour véri-fier, dit Audrey d’une
voix à la fois légère et hystérique. C’est ce qui le rend si dangereux. Il revient
sans arrêt pour vérifier. Il est fou et n’a aucune pitié, mais il est aussi très
méthodique.

- C’est vraiment un malade, dit Johnny. Quand il m’a amené, il se vidait de


son sang. Il y a déjà six heures. Si ça a continué à ce rythme-là… » Il haussa les
épaules.

« Ne vous laissez pas avoir », dit-elle dans un murmure.

Johnny comprit ce qu’elle suggérait. S’il savait, d’après ce qu’il avait vu de


ses propres yeux, que c’était impossible, il savait aussi que le dire serait perdre
sa salive.

« Poursuivez, dit Steve. Après ?

- J’ai essayé d’utiliser le téléphone du bureau de M. Worrell. Il n’y avait pas


de tonalité. Je suis restée presque une demi-heure dans l’arrière-boutique. La
voiture est passée deux fois pendant ce temps, une fois dans Main Street, une
autre derrière, probablement dans Mesquite Street ou Cot-ton Street à nouveau.
Il n’y a plus eu de coups de feu. Je suis montée à l’étage, où vivent les Worrell,
pensant que peut- être le téléphone fonctionnait encore à l’appartement. Mais
non. Mme Worrell et le gamin, Mert, je crois, étaient morts aussi. Elle se trouvait
dans la cuisine, la gorge tranchée. Le petit était toujours au lit. Il y avait du sang
partout. Je suis restée un moment à la porte de sa chambre à regarder les posters
de musiciens de rock et de joueurs de basket, et j’ai à nouveau entendu la voiture
passer, vite, en accélérant. Je suis descendue par-derrière, mais une fois en bas je
n’ai pas osé ouvrir la porte. Je l’imaginais tapi sous le porche en train de
m’attendre. Je venais de l’entendre passer, mais j’imaginais quand même qu’il
me guettait. J’ai décidé qu’il valait mieux que j’attende la nuit. Alors, je pourrais
reprendre la voiture. Peut-être. Je ne pouvais pas en être sûre. Parce qu’il était si
imprévisible. Il ne circulait pas toujours dans Main Street, et je ne pouvais pas
toujours l’entendre. Quand je me disais qu’il était peut-être parti, qu’il avait
gagné les collines, il revenait, comme un lapin jaillissant du chapeau d’un
magicien. Mais je ne pouvais pas rester dans le magasin. Le bruit des mouches
me rendait folle, pour commencer, et il y faisait trop chaud. En général, la
chaleur ne me gêne pas - il vaut mieux, quand on vit au centre du Nevada ! -,
mais je ne cessais de penser que je les sentais. Alors j’ai attendu de l’entendre
tirer quelque part près du garage - Dumont Street, aussi loin à l’est que vous
pouvez aller sans sortir du village - et je suis partie. Sortir du magasin et me
retrouver sur le trottoir a été une des choses les plus difficiles que j’aie faites de
ma vie. Comme un soldat qui s’élance à découvert. Au début, je n’arrivais pas
du tout à bouger. Je restais figée où j’étais. Je me souviens que je me disais que
je devais marcher, que je ne devais pas courirparce que ça entraînerait un
sentiment de panique, que je devais marcher. Sauf que je ne pouvais pas. Je ne
pouvais pas. J’étais comme paralysée. Et puis je l’ai entendu revenir. C’ëtait
étrange. Comme s’il m’avait sen-tie. Comme s’il avait senti la présence de
quelqu’un, en tout cas, qui évoluait en ville quand il avait le dos tourné. Comme
s’il jouait à un nouveau jeu d’enfants, où on doit tuer les perdants au lieu de les
renvoyer dans le camp des prisonniers. Le moteur… il est si sonore quand il
accélère. Si puissant. Si fort. Même quand je ne l’entends pas, j’imagine que je
l’entends. Vous savez ? C’est comme un chat qui se met en c… comme un chat
sauvage en chaleur. J’entends ça qui vient vers moi, et je n’arrive toujours pas à
bouger. Je ne pouvais que rester plantée là et l’écouter se rapprocher. J’ai pensé
au livreur de chez Tastee Kake, je l’ai revu trembler comme le geai que j’avais
abattu quand j’étais enfant, et c’est ce qui m’a mise en route. Je suis entrée dans
la laverie et je me suis jetée par terre à l’instant même où il passait. J’ai entendu
d’autres cris au nord, mais je ne sais pas de quoi il s’agissait, parce que je ne
pouvais pas regarder. Je ne pouvais pas me lever. J’ai dû rester là, sur ce
carrelage, pendant presque vingt minutes, vous imaginez ! Je peux dire que
j’avais dépassé le stade de la peur, mais je ne peux pas vous expliquer ce qui se
passe dans la tête quand on est dans cet état. J’étais par terre avec pour tout
spectacle des moutons de poussière et des mégots de cigarettes, et je pensais que,
même au ras du sol, on savait qu’on était dans une laverie, à cause de l’odeur et
parce que tous les mégots portaient des traces de rouge à lèvres. J’étais là et je
n’aurais pas pu bouger, même si je l’avais entendu arriver. Je serais res-tée par
terre jusqu’à ce qu’il pose le canon de son arme contre ma tempe et…

- Non, dit Mary en grimaçant. Ne le dites pas !

- Mais je ne peux pas arrêter d’y penser ! »

Son cri pénétra dans les oreilles de Johnny Marinville, plus profondément
qu’aucun mot qu’elle avait prononcé. Elle fit un effort visible pour se contrôler
et continua.

« Ce qui m’a fait bouger, c’est le bruit d’autres gens dehors. Je me suis mise à
genoux et j’ai rampé jusqu’à la porte. J’ai vu quatre personnes de l’autre côté de
la rue, devant le bar du Hibou. Deux Mexicains - le fils Escolla qui travaille sur
le broyeur, à la mine, et sa petite amie. Je ne connais pas son nom, mais elle a
une mèche blonde dans ses cheveux-naturelle, j’en suis presque sûre - et elle est
très jolie. Elle était très jolie. Il y avait une autre femme assez forte, que je
n’avais jamais vue auparavant. L’homme qui l’accompagnait est un de vos
partenaires de billard à la Chope, Tom. Flip quelque chose.

- Flip Moran ? Vous avez vu le Flipper ?

- Oui. Ils avançaient de l’autre côté de la rue, essayant d’ouvrir des voitures,
cherchant des clés. J’ai pensé à ma voiture, je me suis dit que nous pourrions
tous y monter, et j’ai commencé à me lever. Ils traversaient la ruelle, entre
l’ancien restaurant italien et le Tambour Crevé, quand Entragian a surgi dans sa
voiture. Comme s’il les attendait. Et il les attendait probablement. Il les a tous
heurtés de plein fouet, mais je crois que votre ami Flip a été le seul tué sur le
coup. Les autres ont juste oscillé comme des quilles que la boule n’a pas réussi à
renverser. Ils se sont soutenus les uns les autres pour ne pas tomber et ils se sont
mis à courir. Le jeune Escolla tenait son amie par la taille. Elle pleurait en serrant
son bras contre sa poitrine. Il était cassé. C’était visible. On aurait dit qu’il avait
une articula-tion de plus au-dessus du coude. La femme plus âgée avait le visage
en sang. Quand elle a entendu Entragian arriver derrière eux - avec son gros
moteur si puissant - elle s’est retournée et elle a levé les mains comme si elle
était un agent de la circulation. Il conduisait de la main droite, le buste sorti par
la fenêtre, comme un conducteur de locomotive. Il a tiré deux fois sur elle avant
de lui passer dessus avec la voiture. C’est la première fois que je l’ai bien vu, la
première fois que j’ai su avec certitude à qui j’avais affaire. »

Elle les regarda l’un après l’autre, comme pour mesurer l’effet de ses paroles
sur chacun d’eux.

« Il souriait. Il souriait et il riait comme un gosse qui arrive à Disneyworld. Il


était heureux, vous savez ? Heureux. »

Audrey était restée accroupie contre la porte de la laverie, regardant Entragian


pourchasser en voiture le jeune Escolla et son amie dans Main Street, vers le
nord. Il les avait rattrapés et les avait écrasés comme la vieille femme - c’était
facile de les avoir tous les deux d’un coup, dit-elle, parce que le garçon essayait
d’aider la jeune fille et que tous deux couraient ensemble. Quand ils ont été par
terre, Entragian s’est arrêté, il a reculé pour repasser lentement sur eux (il n’y
avait pas de vent, dit Audrey, et elle avait entendu très clairement le bruit de
leurs os qui se brisaient), il est sorti de la voiture, il s’est agenouillé près d’eux, il
a logé une balle dans la nuque de la fille, puis il a retiré au garçon son chapeau,
qui n’était pas tombé, et il lui a aussi tiré une balle dans la tête.

« Et puis il lui a remis son chapeau, dit Audrey. Si je survis, c’est une image
que je n’oublierai jamais - la façon dont il a retiré le chapeau du gamin pour le
tuer et dont ensuite il le lui a remis. C’était comme s’il voulait lui dire qu’il
comprenait combien c’était dur pour lui, et lui témoigner le maximum d’égards.
»

Entragian s’était levé, avait marché en rond en rechar-geant son arme,


semblant regarder partout à la fois. Audrey dit qu’il arborait un grand sourire
idiot. Johnny savait de quoi elle parlait. Il l’avait vu. Curieusement, il lui sembla
même qu’il avait vu tout ce qu’elle racontait - en rêve, dans une autre vie.

C’est seulement ce vieux kosmic blues du Viêt-nam qui revient, se dit-il. La


façon dont elle avait décrit le flic lui rappelait certains soldats complètement
imbibés avec lesquels il s’était trouvé parfois, et les histoires qu’on racontait à
voix basse tard, le soir-des récits de types qui avaient vu des types, leurs propres
copains, faire des choses terribles, inavouables, avec cette même expression de
joie immaculée sur le visage. C’est le Viêt-nam, c’est tout, qui te revient comme
sous l’effet de la drogue. Il ne te manque plus, maintenant, pour refermer la
bouche, qu’un poste à transistors jouant « People are Strange » ou tures of
Matchstick Men ».

Mais était-ce bien tout ? Au fond de lui, il avait des doutes. Tout au fond de
lui, il sentait qu’il se passait autre chose ici, quelque chose qui n’avait que peu
ou rien à voir avec les souvenirs dérisoires d’un romancier qui s’était nourri de la
guerre comme un busard d’une charogne… et avait écrit dans la foulée
exactement le genre de mauvais livre qu’un tel comportement entraîne à coup
sûr.

D’accord. Bon, alors, si ce n’est pas toi qu’est-ce que c’est ?

Il n’en savait rien. Et il n’était pas certain de vouloir le savoir.

« Qu’est-ce que vous avez fait, alors ? demanda Steve.

- Je suis allée dans l’arrière-boutique de la laverie en rampant, et quand je suis


arrivée, je me suis recroquevillée sous le bureau, à la place de la chaise, et je me
suis endormie. J’étais épuisée. D’avoir vu tout ça… tous ces morts… ça m’avait
épuisée… J’ai dormi d’un sommeil léger. J’entendais toujours ce qui se passait,
des coups de feu, des explosions, des bris de verre, des cris. Je ne peux pas dire
quelle part de tout ça était vraie et quelle part n’existait que dans ma tête. Quand
je me suis réveillée, c’était la fin de l’après-midi et j’étais toute courbatue. Au
début j’ai cru que j’avais rêvé, que j’étais encore en train de camper. Et puis j’ai
ouvert les yeux et j’ai vu où j’étais, recroquevillée sous le bureau où je sentais la
lessive et l’eau de Javel, et je me suis rendu compte que j’avais une terrible envie
de pisser. Mes deux jambes étaient engourdies. Je me suis contorsionnée pour
sortir de sous le bureau en m’ordonnant de ne pas m’affoler si j’étais un peu
coincée, et c’est à ce moment que j’ai entendu quelqu’un entrer dans la boutique,
et que je me suis remise sous le bureau. C’était lui. Je l’ai su rien qu’à sa façon
de marcher. Il faisait le bruit d’un homme botté. Il a crié: ” Il y a quelqu’un ? ” et
il est passé dans la travée entre les machines à laver et les sèche-linge, comme
s’il suivait ma trace. D’une certaine façon, c’était ce qu’il faisait, à cause de mon
parfum. J’en mets rarement, mais comme je portais une robe, ce jour-là, j’en
avais mis, dans l’idée que les choses se passeraient peut-être mieux ainsi avec
M. Sy-mes. Vous savez ce qu’on dit, les armes des femmes… »

Elle haussa les épaules, un peu gênée, sans doute. Cynthia la regarda sans
comprendre, mais Mary approuva de la tête.

« Il a dit: ” Ça sent… Opium. N’est-ce pas, mademoiselle ? C’est Opium que


vous portez ? ” Je n’ai rien répondu, je suis restée sous le bureau, les bras autour
de la tête. Il a continué: ” Pourquoi ne sortez-vous pas ? Si vous sortez, je ferai
ça vite. Si je dois vous chercher, je prendrai mon temps. ” Et je voulais sortir,
vous vous rendez compte à quel point il me tenait ? A quel point il m’effrayait ?
Je pensais qu’il savait que j’étais là, et qu’il allait suivre ma trace, me repérer à
l’odeur comme un chien de chasse. Je voulais sortir de sous le bureau et aller
vers lui pour qu’il me tue vite. Je voulais aller vers lui comme les gens de
Jonestown ont dû vouloir faire la queue pour qu’on leur donne le poison. Sauf
que je ne pouvais pas. J’étais à nouveau paralysée, et je ne pouvais rien faire
d’autre que rester là et me dire que j’allais mourir avec cette envie de pisser. J’ai
vu la chaise du bureau - je l’avais écartée pour pouvoir me mettre à sa place sous
le bureau - et je me suis dit: ” Quand il verra où se trouve la chaise, il saura où je
suis. ” C’est à ce moment qu’il est entré dans le bureau, pendant que je pensais
ça. Il a demandé: ” Il y a quelqu’un ? Sortez. Je ne vous ferai pas de mal. Je veux
juste vous interroger sur ce qui se passe. Nous avons un gros problème. ” »

Audrey se mit à trembler, et Johnny supposa qu’elle avait tremblé ainsi


pendant qu’elle attendait sous le bureau qu’Entragian arrive jusqu’à elle, la
trouve et la tue. Sauf qu’elle souriait, aussi, d’un sourire qu’on avait du mal à
regarder.

« Vous vous rendez compte à quel point il est fou ? dit-elle en serrant ses
mains sur ses genoux. Il vous dit que si vous sortez il vous récompensera en
vous tuant rapidement, et une minute plus tard il dit qu’il veut juste vous poser
quelques questions. Fou. Mais j’ai cru les deux en même temps. Alors qui est
fou ? Hein ? Qui est le plus fou des deux ?… Il a fait trois pas dans la pièce. Je
crois que c’était trois. Assez pour que son ombre se projette sur le bureau et le
dépasse, pour qu’elle s’étende du côté où je me trouvais. Je me souviens d’avoir
pensé que si son ombre avait des yeux, ils pourraient me voir. Il est resté là
longtemps. Je l’entendais respirer. Puis il a dit ” Enculée ! ” et il est parti.
Environ une minute plus tard, j’ai entendu la porte sur la rue s’ouvrir et se
refermer. Au début j’ai cru à une ruse. Je le voyais aussi clairement que je vous
vois ouvrant la porte et la refermant tout en restant à l’inté- rieur, à côté du
distributeur de doses de lessive, restant là, l’arme au poing, attendant que je
bouge. Et vous savez quoi ? J’ai continué à le penser même après qu’il a fait
démarrer la voiture et que j’ai entendu le moteur rugir à nouveau dans les rues,
tandis qu’il cherchait d’autres gens à assassiner. Je crois que je serais encore
sous ce bureau si je ne m’étais pas dit que si je ne n’allais pas aux toilettes
j’allais mouiller ma culotte, et ça je ne voulais pas. Pas question. S’il pouvait
sentir mon parfum, il sentirait l’urine fraîche plus vite encore. Alors je suis sortie
de sous le bureau et je suis allée aux toilettes en claudiquant comme une vieille,
parce que mes jambes étaient engourdies, mais j’y suis allée. »

Elle parla encore une dizaine de minutes, mais Johnny considéra que c’était là
que l’histoire d’Audrey Wyler se terminait, pour l’essentiel - à l’instant où elle
boitait jusqu’aux toilettes pour aller pisser. Sa voiture était toute proche, elle
avait les clés dans sa poche, mais elle aurait tout aussi bien pu être sur la lune.
Elle avait fait plusieurs fois l’aller-retour entre l’arrière-boutique et la laverie
(Johnny ne douta pas un seul instant du courage qu’il lui avait fallu pour se
déplacer même sur cette petite distance), mais elle n’était pas allée plus loin. Ses
nerfs n’étaient pas seulement traumatisés, ils étaient hors d’usage. Quand les
coups de feu et le rugissement conti-nuel de ce moteur qui la rendaient folle
cessaient un instant, elle songeait à tenter sa chance dehors, dit-elle, mais elle
imaginait Entragian la rattrapant, la faisant sortir de la route, l’extirpant de la
voiture et l’abattant d’une balle dans la tête. Elle leur dit aussi qu’elle avait été
convaincue que de l’aide allait arriver. Forcément. Désolation était à l’écart de la
route nationale, oui, bien sûr, mais pas très loin non plus, et, la mine étant sur le
point de rouvrir, il y avait beaucoup d’allées et venues.

Il y aurait certainement des gens qui viendraient, s’était-elle dit. Elle avait vu
plusieurs camions postaux de Federal Express vers cinq heures en revenant de
camper, et pour l’électricité un autre de Wickoff County Light and Power, la
veille, vers midi. Tous deux passaient dans Main Street. Elle avait entendu de la
musique sortant du camion d’installation électrique. Elle n’avait pas entendu la
voiture d’Entragian à ce moment-là, mais cinq minutes plus tard, il y avait eu
encore des coups de feu, et un homme avait crié « Oh, non ! Oh, non ! » d’une
voix aiguë de fille.

Avait suivi une autre nuit interminable où elle ne voulait pas rester, où elle
n’osait pas tenter une sortie; elle avait grignoté ce qu’elle avait trouvé dans le
distributeur au bout de la rangée des sèche-linge, bu de l’eau dans le lavabo des
toilettes. Et puis une nouvelle journée, tandis qu’Entragian continuait à tourner
dans la ville comme un vautour.

Elle ne s’était pas rendu compte, dit-elle, qu’il amenait des gens en ville pour
les coffrer. Ce jour-là, elle s’était uniquement concentrée sur des plans d’évasion,
dont aucun ne lui avait semblé assez bon. D’une certaine façon, la laverie était
devenue son foyer, un endroit où elle se sentait en sécurité. Entragian était venu
une fois, il était reparti et il n’avait pas réapparu. Il était possible qu’il ne
revienne jamais…

« Je m’accrochais à l’idée qu’il n’avait pas pu avoir tout le monde, qu’il devait
y en avoir d’autres comme moi, qui avaient compris à temps ce qui se passait et
avaient pu se cacher. Certains en réchapperaient. Ils appelleraient la police de
l’État. Je n’arrêtais pas de me dire qu’il était plus sage, du moins pour le
moment, d’attendre. Puis est arrivé l’orage, et j’ai décidé d’en profiter. Je voulais
revenir au bureau de la mine. Il y a un véhicule tout-terrain dans le garage du
Repaire…

- On l’a vu, dit Steve. Il tire une remorque pleine d’échantillons de roches.

- J’avais prévu de décrocher la remorque et de prendre au nord-ouest jusqu’à


la nationale 50. Je savais qu’il y avait une boussole dans l’entrepôt des
fournitures, et que ça me permettrait de garder le cap même sans visibilité. Bien
sûr, je risquais de tomber dans une crevasse ou un fossé, mais ça me semblait un
risque mineur après tout ce que j’avais vu. Il fallait que je sorte. Deux nuits dans
une laverie automatique… essayez un peu ! Je me préparais à partir quand vous
êtes arrivés.

- J’ai failli vous casser le crâne, dit Steve. Désolé. »

Elle sourit faiblement, puis les regarda tous une fois de plus.

« Le reste, vous le savez », dit-elle.


Pas d’accord, se dit Johnny Marinville. Son nez recommençait à le faire
souffrir. Il avait tellement envie de boire un verre ! Comme ç’aurait été de la
folie - pour lui, en tout cas -, il sortit le tube d’aspirine de sa poche et avala deux
comprimés avec de l’eau minérale. Je ne crois pas que nous sachions quoi que ce
soit. Pas encore.

« Qu’est-ce que nous savons ? dit Mary Jackson. Comment sortir de ce bordel
? Est-ce qu’on essaie, ou est-ce qu’on attend des secours ? »

Pendant un long moment, personne ne répondit. Puis Steve se réinstalla dans


le fauteuil qu’il partageait avec Cynthia et dit:

« On ne peut pas attendre. Pas longtemps, en tout cas.

- Pourquoi dis-tu ça ? demanda Johnny d’une voix curieusement douce,


comme s’il connaissait déjà la réponse à sa question.

- Parce que quelqu’un aurait dû s’échapper, atteindre un téléphone hors du


village et débrancher la machine à tuer. Personne ne l’a fait. Même avant que la
tempête se lève, personne ne l’a fait. Il se passe ici quelque chose de très
puissant, et je crois que compter sur une aide exté- rieure nous serait fatal. Nous
ne devons compter que sur nous, et il faut que nous sortions d’ici le plus vite
possible. C’est mon avis.

- Je ne partirai pas avant d’avoir découvert ce qui est arrivé à maman, dit
David.

- Tu ne peux pas dire ça, mon garçon, dit Johnny.

- Si, je le peux. Et je le ferai.

- Non, dit Billingsley d’une voix qui incita David à lever la tête. Pas quand
d’autres vies sont en jeu. Pas alors que tu es… spécial… comme tu l’es. On a
besoin de toi, mon gar- çon.

- C’est pas juste, murmura David.

- Non, admit Billingsley avec un visage de pierre. C’est pas juste.

- Ça n’aidera pas ta mère si toi et nous tous mourons en essayant de la trouver,


David. En revanche, si on arrive à sortir d’ici, on pourra revenir avec de l’aide.

- C’est vrai, dit Ralph d’une voix caverneuse, presque malade.

- Non, c’est pas vrai, dit David. C’est de la merde, c’est tout.

- David ! »

L’enfant les regarda, tournant vers chacun d’eux son visage que la colère
rendait farouche, que la peur déformait.

« Pas un d’entre vous ne s’inquiète pour ma mère, pas un seul. Pas même toi,
papa.

- Ce n’est pas vrai, dit Ralph. Et c’est très cruel de ta part…

- Oui, mais c’est quand même la vérité. Je sais que tu l’aimes, mais tu es prêt à
la laisser, parce que tu la crois morte. »

Il fixait son père, et quand Ralph baissa les yeux sur ses mains, des larmes
s’écoulant de ses yeux gonflés, David se tourna vers le vétérinaire.

« Et je vais vous dire une bonne chose, monsieur Billingsley. Le fait que je
prie ne signifie pas que je sois un magicien. Prier, ce n’est pas de la
prestidigitation. En matière de magie, je ne connais que deux tours de cartes -
que je rate, en général.

- David… tenta Steve.

- Si on part et qu’on revient, il sera trop tard pour la sauver ! Je le sais. Je le


sais ! »

Ses mots résonnèrent dans la salle de cinéma comme une tirade d’acteur, puis
moururent. Dehors, le vent indif-férent soufflait toujours.

« David, il est probablement déjà trop tard », dit Johnny d’une voix assez
ferme mais sans pouvoir vraiment regarder l’enfant.

Ralph poussa un soupir. Son fils s’approcha et s’assit contre lui en lui prenant
la main. Le visage de Ralph était altéré par la fatigue et la confusion. Il avait l’air
tellement vieux ! Steve se tourna vers Audrey.

« Vous avez dit que vous connaissiez une autre route.

- Oui. Le grand terrassement qu’on voit en arrivant est la face nord du puits
qu’on a rouvert. Une route monte jusqu’au sommet, puis redescend à l’intérieur.
Il y en a une autre qui repart de là vers la nationale 50, à l’ouest. Elle longe la
rivière Désolation, qui est à sec, maintenant. Vous voyez ce que je veux dire,
Tom ? »

Il hocha la tête.

« Cette route - la route de la rivière Désolation - part du garage. Il y a plein de


véhicules tout-terrain et de véhicules à chenilles à cet endroit. Le plus gros ne
peut transporter que quatre personnes en toute sécurité, mais on pourrait y
attacher une remorque vide pour les trois autres. »

Steve, qui avait derrière lui dix années de chargements et de déchargements,


de décisions rapides et de fuites en catastrophe (rendues souvent nécessaires par
la combinaison de sales cons de rockers et d’hôtels quatre étoiles), avait
attentivement écouté ses explications.

« D’accord. Voilà ce que je suggère. On attend le matin. On se repose. On dort


même un peu. Il est possible que la tempête se soit calmée d’ici là…

- Le vent est déjà un peu tombé, dit Mary. C’est peut- être un voeu pieux, mais
j’y crois.

- Même s’il souffle encore, on pourrait arriver au garage, n’est-ce pas, Audrey
?

- J’en suis sûre.

- C’est à quelle distance ?

- Trois kilomètres du bureau de la mine, ce qui fait probablement deux d’ici.

- Bon. En plein jour, on verra Entragian. Si on essaie de partir de nuit, dans la


tempête, on ne pourra pas compter là-dessus.
- Et on ne pourrait pas voir non plus… les animaux, dit Cynthia.

- Je parle d’un trajet rapide et arme au poing, dit Steve. Si la tempête se


termine, on pourra gagner le garage dans mon camion - trois devant dans la
cabine, quatre à l’arrière. Si le temps est toujours aussi mauvais - en fait, je
l’espère -, je crois que nous devrions y aller à pied. On atti-rerait moins
l’attention de cette façon. Il ignorera peut-être même qu’on est partis.

- Je crains que le jeune Escolla et son amie n’aient fait le même calcul quand
Collie les a écrasés, dit Billingsley.

- Ils filaient au nord dans Main Street, dit Johnny. Exactement ce qu’Entragian
attendait. Nous, on prendra au sud, vers la mine - au moins au départ -, et on
quittera le coin par une voie secondaire.

- Oui, dit Steve. Et alors, bang ! on sera partis. »

Steve s’approcha de David. L’enfant avait quitté son père et s’était assis au
bord de la scène, contemplant d’un air absent la vieille salle. Il s’accroupit près
de lui.

« Mais on reviendra. Tu m’entends, David ? On reviendra, pour ta maman et


pour tous ceux qu’il a laissés en vie. C’est une promesse que je te fais.

- Je ne sais pas quoi faire, dit David sans quitter les vieux sièges des yeux. Je
sais que j’ai besoin de demander à Dieu de m’aider à faire le tri dans ma tête,
mais pour l’instant, je suis si furieux contre lui que je ne peux pas. Chaque fois
que j’essaie de mettre de l’ordre dans mes idées, tout se bloque. Il a laissé le flic
emmener ma mère ! Pourquoi ? Seigneur, pourquoi ? »

Tu sais que tu as accompli un miracle il y a peu de temps ? songea Steve. Il ne


le dit pas. Cela risquait seulement d’aggraver la confusion et la douleur de
David. Au bout d’un moment, Steve se leva et regarda l’enfant, les mains dans
les poches, les yeux inquiets.

Le couguar s’engagea lentement dans la ruelle, tête basse, oreilles aplaties.


Plus facilement qu’un humain, il évita les ordures et la pile de bois: il voyait bien
mieux dans l’obscurité. Il marqua pourtant un arrêt au bout de la ruelle. Un
grondement sourd jaillit de sa gorge. Il n’aimait pas ça. L’un d’eux était fort -
très fort. Il sentait la force de celui-là même à travers le mur de brique du
bâtiment. C’était comme une pulsation lumineuse. Il n’était pourtant pas
question de désobéir. L’étranger, celui de la terre, était dans la tête du couguar, sa
volonté ancrée dans son esprit comme un hameçon. Celui-là parlait la langue de
l’informe, celle de l’époque où tous les animaux, sauf les hommes et l’étranger,
n’étaient qu’un. Mais il n’aimait pas sentir cette force, ce rayonnement.

Il grogna à nouveau; le son râpeux enflait et retombait, venant plus de ses


naseaux que de sa gueule fermée. Il passa la tête au coin du bâtiment, cligna des
yeux pour les protéger du vent qui agitait sa fourrure et emplissait son nez
d’odeurs d’herbe, de ronces, d’alcool et de vieilles briques. Même de loin, il
sentait l’amertume émanant du puits au sud de la ville, cette odeur qui
imprégnait l’air depuis qu’ils avaient fait sauter une demi-douzaine de charges et
rouvert le mauvais lieu, le lieu que les animaux connaissaient et que les hommes
avaient essayé d’oublier.

Le vent retomba et le couguar avança lentement sur le sentier entre la clôture


de bois et l’arrière du cinéma. Il s’arrêta pour renifler les caisses, s’attardant
davantage sur celle qui avait été renversée que sur celle qui était encore contre le
mur. Le couguar sentit ses mains, une odeur dif-férente, plus aiguë que celle des
autres. Une odeur de peau, une odeur déshabillée en quelque sorte, imprégnée de
sueur et d’huiles, l’odeur d’un très jeune mâle.

Il sentit aussi les armes. Dans d’autres circonstances, cette odeur l’aurait fait
fuir, mais il n’avait pas le choix. Le couguar renifla le mur, puis regarda la
fenêtre. Elle n’était pas verrouillée. Il la voyait qui bougeait dans le vent. Pas
beaucoup, parce qu’elle était en retrait, mais assez pour qu’il soit certain qu’elle
était ouverte. Il pouvait entrer. Ce serait facile. Il pousserait la fenêtre et elle
céderait, comme parfois les choses des hommes.

Non, dit la voix informe. Tu ne peux pas.

Une image lui traversa brièvement l’esprit: des choses brillantes. Des boissons
d’hommes se fracassaient parfois en fragments brillants sur les rochers quand les
hommes en avaient terminé avec elles. Il comprit (à la manière dont un novice
peut vaguement comprendre un problème complexe de géométrie s’il est bien
expliqué) qu’il renver-serait par terre un certain nombre de ces boissons
d’hommes s’il tentait de sauter par la fenêtre. Il ne savait pas comment cela se
ferait, mais la voix dans sa tête lui dit que ce serait le cas, et que les autres les
entendraient se briser.

Le couguar passa comme une ombre sous la fenêtre ouverte, s’arrêta pour
renifler la porte de secours, qui avait été solidement condamnée, et arriva à une
seconde fenêtre. Celle-ci était à la même hauteur que l’autre avec ses boissons
d’hommes à l’intérieur, et faite du même verre blanc, mais elle n’était pas
ouverte.

C’est pourtant celle-là que tu vas utiliser, murmura la voix dans la tête du
couguar. Quand je te dirai qu’il est temps, c’est par celle-là que tu passeras.

Oui. Il risquait de se couper au verre de la fenêtre, comme cela lui était déjà
arrivé le jour où il avait marché sur des morceaux de boissons d’hommes dans
les collines, mais quand la voix dans sa tête lui dirait que le moment était venu, il
sauterait par cette fenêtre. Une fois à l’inté- rieur, il continuerait à faire ce que lui
ordonnerait la voix. Ce n’était pas ainsi que les choses étaient censées se pas-
ser… mais pour le moment, elles se passaient ainsi.

Le couguar s’allongea sous la fenêtre fermée des toilettes des hommes,


enroula sa queue autour de ses flancs et attendit la voix de la chose venue du
puits. La voix de l’étranger. La voix de Tak. Quand elle lui parviendrait, il
bougerait. En attendant, il allait rester allongé là à écouter la voix du vent et à
sentir l’amertume qu’il apportait, comme de mauvaises nouvelles d’un autre
monde.

Chapitre 3

Mary regarda le vieux vétérinaire prendre une bouteille de whisky dans le bar,
la faire presque tomber et se verser un verre. Elle fit un pas vers Johnny et lui
parla à voix basse.

Arrêtez-le. Il va être complètement ivre.

- Et qui vous a élue Reine de la Tempérance ? demanda-t-il en levant les


sourcils.
- Pauvre connard ! Est-ce que vous croyez que je ne vous ai pas vu lui donner
la première bouteille ? Vous croyez que je ne vous ai pas vu ? »

Elle fit un pas en direction de Tom, mais Johnny la retint et y alla lui-même.
En l’entendant pousser un petit cri de douleur, il se dit qu’il avait sans doute
serré son poignet un peu plus fort que la courtoisie ne l’y autorisait. Il n’était pas
habitué à ce qu’on le traite de connard. Ses oeuvres lui avaient valu des
récompenses. Il avait fait la couverture de Time. Il avait baisé avec la Fiancée de
l’Amé- rique (à retardement, d’accord, elle n’était plus la fiancée de l’Amérique
depuis 1965, mais n’empêche qu’il l’avait eue), et il n’était pas habitué à ce
qu’on le traite de pauvre connard. Pourtant, Mary n’avait pas tort. Lui qui
n’ignorait rien des voies et des chemins des Alcooliques Anonymes n’en avait
pas moins donné à ce poivrot sa première gorgée de la soirée. Il avait pensé que
ça remettrait le vieux sur pied, qu’il retrouverait ses esprits (et ils avaient besoin
qu’il retrouve ses esprits, c’était sa ville, après tout), mais n’avait-il pas été un
peu vexé, lors de la distribution, que le vétérinaire s’attribue une arme char-gée
alors que le lauréat d’un prix littéraire national se retrouvait avec une 22 non
chargée ?

Non, non, putain ! Le flingue n’a rien à voir avec ça. Le problème, c’était que
le vieux ait assez de lucidité pour nous aider.

Enfin, peut-être. Peut-être. Ça semblait un peu tordu, mais il fallait bien


s’accorder le bénéfice du doute dans certaines situations - surtout les situations
aussi démentes que celle-ci. En tout cas, cela n’avait sûrement pas été une si
bonne idée que ça. Il avait eu un bon nombre d’idées pas-si-bonnes-que-ça dans
sa vie, et s’il y avait un seul type au monde capable d’en reconnaître une quand
il la croisait, c’était probablement John Edward Marinville.

« Pourquoi est-ce qu’on ne garderait pas ça pour plus tard, Tom ? dit-il en
retirant gentiment le verre de whisky des mains du vétérinaire à l’instant où il le
portait à ses lèvres.

- Hé ! mugit Billingsley, qui tendit les lèvres, les yeux plus vitreux que jamais
et maintenant ourlés de traits rouges qui ressemblaient à de petites coupures.
Donnez-moi ça ! »

Johnny tenait le verre hors de sa portée, près de sa propre bouche. Il ressentit


soudain un besoin irrépressible de régler le problème de la manière la plus rapide
et la plus simple. Mais il posa le verre en haut du meuble du bar, où le vieux
Tommy ne pourrait l’atteindre sans sauter. Non qu’il crût Tommy incapable de
sauter pour un verre; le vieux Tommy en était au point où il pourrait jouer
l’hymne de la Marine en pétant si on lui promettait une double ration. Les autres
les regardaient, Mary en frottant son poignet (qui était rouge, observa Johnny -
mais juste un peu, rien de tragique).

« Donnez ! » beugla Billingsley.

Il tendit la main vers le sommet du bar, ouvrant et refermant les doigts comme
un bébé en colère qui veut qu’on lui rende sa sucette. Johnny se rappela soudain
comment l’actrice - celle aux émeraudes, celle qui avait été jadis la chouchoute
de l’Amérique, si adorable que le sucre ne fondait pas dans sa main - l’avait un
jour poussé dans la piscine au Bel-Air, comment tout le monde avait ri, comment
il avait ri, lui aussi, en ressortant trempé, sa bouteille de bière toujours à la main,
trop ivre pour voir ce qui se passait, pour comprendre que le bruit de chasse
d’eau qu’il entendait, c’était ce qui restait de sa réputation en train de foutre le
camp dans les égouts. Oui, messieurs et mesdames, c’était par une chaude
journée, à Los Angeles, et il riait comme un fou dans son costume Pierre Cardin
trempé, brandissant comme un trophée sa bouteille de Budweiser, et tout le
monde riait avec lui, c’était tellement amusant ! On l’avait poussé dans la piscine
comme dans un film, et c’était si drôle pour tous les invités, oh la, la, oui !
Bienvenue dans le monde merveilleux des types trop ivres pour comprendre !
Voyons un peu comment tu vas te sortir de ça par l’écriture, Marinville !

Il ressentit une bouffée de honte, plus pour lui que pour Tom, même s’il savait
que c’était Tom qu’ils regardaient (sauf Mary, qui faisait toujours son cinéma à
cause de son poignet), Tom qui n’arrêtait pas de dire: « Rendez-le- moi ! » tout
en ouvrant et fermant la main comme un bébé, Tom qui était déjà pété avec
seulement trois verres. Johnny avait déjà vu ça. Au bout de quelques années pas-
sées à nager dans une bouteille, à boire tout ce qui vous tombe sous la main tout
en restant apparemment sobre, vos branchies à gnôle semblent soudain acquérir
une curieuse tendance à se fermer hermétiquement au premier verre. Incroyable
mais vrai. Venez voir la stupéfiante histoire de l’alcoolique au stade ultime, les
gars, entrez, entrez, vous n’en croirez pas vos yeux !

Il entoura de son bras les épaules de Tom, se pencha vers l’arôme brun du
whisky Dant qui flottait autour de la tête de l’homme comme un halo odorant et
murmura:
« Soyez gentil, et vous l’aurez plus tard. »

Tom le regarda de ses yeux bordés de rouge. Ses lèvres gercées et craquelées
étaient humides de salive.

« C’est promis ? » murmura-t-il d’un ton de conspirateur.

« Oui. Il est possible que j’aie eu tort de vous offrir la première gorgée, mais
maintenant que je l’ai fait, je vous assurerai le nécessaire. Seulement je n’en
ferai pas plus. Alors gardez un peu de dignité, d’accord ? »

Billingsley le regarda. Grands yeux pleins de larmes. Paupières rouges. Lèvres


luisantes.

« Je peux pas », murmura-t-il.

Johnny soupira et ferma les yeux un moment. Quand il les rouvrit, Billingsley
regardait Audrey Wyler à l’autre bout de la scène.

« Pourquoi faut-il qu’elle porte une robe aussi courte ? » murmura-t-il.

L’odeur de son haleine était assez forte pour suggérer à Johnny qu’il avait
peut-être plus de trois verres dans le nez. Le vieux soiffard s’en était envoyé
deux ou trois de plus entre-temps.

« Je n’en sais rien », dit-il.

Il eut un sourire de présentateur de télévision et ramena Billingsley vers les


autres, en lui faisant tourner le dos au bar et au verre posé tout en haut.

« Vous vous en plaignez ?

- Non, répondit Billingsley. Non, je… Simplement… »

Il leva naïvement vers Johnny ses yeux d’ivrogne.

« De quoi est-ce que je parlais ?

- C’est sans importance. »

Cette fois, c’était la voix qui évoquait le présentateur de télévision: forte,


enjouée, aussi sincère que la promesse d’un producteur de vous téléphoner la
semaine prochaine.

« Dites-moi donc un peu: pourquoi est-ce qu’ils appellent ce trou dans le sol le
Puits Chinois ? Ça fait un moment que je me le demande.

- Je pense que Mlle Wyler en sait plus que moi sur le sujet », répondit
Billingsley.

Mais Audrey n’était plus sur la scène; tandis que David et son père les avaient
rejoints, l’air inquiet, Audrey était sortie par la droite, peut-être à la recherche de
quelque chose d’autre à manger.

« Voyons ! » dit Ralph, soudain plus volubile.

Johnny le regarda et se rendit compte qu’en dépit de tous ses problèmes,


Ralph Carver avait très bien compris l’ampleur de ceux du vieux Tommy.

« Je parie que vous avez oublié plus d’histoires locales que cette jeune dame
n’en a jamais appris. Et c’est de l’histoire locale, non ?

- Eh bien… oui. Histoire et géologie.

- Allez, Tom, dit Mary. Racontez-nous une histoire, ça fera passer le temps.

- D’accord. Mais c’est pas jolijoli, comme on dit. »

Steve et Cynthia s’approchèrent. Steve tenait la jeune fille par la taille, et elle
le tenait aussi par la taille, ses doigts accrochés à un passant de la ceinture de
Steve.

« Racontez-nous ! dit doucement Cynthia. Allez-y. »

Il le fit donc.

« Bien avant que quiconque songe même à exploiter le cuivre, ici, on extrayait
l’or et l’argent », dit Billingsley.

Il se laissa tomber dans le fauteuil à bascule et secoua la tête quand David lui
proposa un verre d’eau.

« C’était bien avant qu’on pense à faire des mines à ciel ouvert. En 1858, une
entreprise appelée Diablo ouvrit Serpent à Sonnette Numéro Un, à
l’emplacement actuel du Puits Chinois. Il y avait de l’or, et même pas mal.
C’était une mine souterraine - elles l’étaient toutes à l’époque - et on a suivi les
veines de plus en plus profondément, alors que la compagnie minière savait à
quel point c’était dangereux. Le sol là-bas, au sud du puits actuel, n’est pas
mauvais - c’est de la pierre à chaux, du skarn et une sorte de marbre du Nevada.
On trouve souvent de la wollasto-nite dedans. Ça vaut rien, mais c’est joli. Au
nord du puits actuel, c’est là qu ils ont creusé Rattlesnake n° 1, le puits du
Serpent à Sonnette. Là-bas, le sol est mauvais. Mauvais pour creuser, mauvais
pour cultiver, mauvais pour tout. Les Shoshones appelaient ça de la terre aigre.
Les mineurs avaient un mot aussi, un bon mot, mais je ne m’en souviens plus.
Tout ça c’est des restes ignés, vous savez, cette matière qui a été injectée dans la
croûte terrestre par les éruptions volcaniques qui n’ont pas réussi à percer la
surface. Il y a un mot aussi pour ce genre de déchets, mais je l’ai aussi oublié.

- Du porphyre, dit Audrey, qui entrait sur la scène avec un paquet de bretzels.
Quelqu’un en veut ? Ils ont une drôle d’odeur, mais ils ont bon goût.

- Non merci, dit Mary pour tous les autres, qui secouaient la tête.

- Oui, du porphyre, c’est ça, approuva Billingsley. C’est plein de trucs de


valeur, comme le grenat et l’uranium mais c’est très instable. L’endroit où ils ont
creusé Serpent à Sonnette Numéro Un recelait un beau filon d’or, mais c’était
surtout du schiste argileux cuit. Le schiste est une roche sédimentaire assez
meuble. On peut casser les cailloux entre ses mains. Quand le puits est arrivé à
vingt-cinq mètres, les hommes entendaient les parois craquer autour d’eux. Alors
ils ont décidé que c’en était trop et ils sont partis. Ce n’était pas une grève pour
une meilleure paie, c’était juste qu’ils ne voulaient pas mourir. Alors les
propriétaires ont engagé des Chinois. Ils les ont fait venir sur des wagons plats
depuis Frisco, enchaînés comme des prisonniers. Soixante-dix hommes et vingt
femmes, tous vêtus de pyjamas molletonnés, avec des calottes sur la tête. Les
propriétaires ont dû regretter de ne pas avoir pensé à les utiliser plus tôt, parce
qu’ils présentaient toutes sortes d’avantages par rapport aux Blancs. Ils ne se
soû- laient pas et ne faisaient pas de grabuge en ville, ils ne ven-daient pas
d’alcool aux Shoshones ni aux Paiutes, ils ne voulaient pas de putains. Ils ne
crachaient même pas de jus de tabac sur les trottoirs. Mais c’était secondaire. Le
principal, c’était qu’ils descendaient aussi profond qu’on le leur disait, et qu’ils
se moquaient du bruit du schiste qui s’effritait tout autour d’eux. Les tunnels
étaient creusés plus vite, parce qu’ils n’avaient plus besoin d’être très larges - les
Chinois étaient bien plus menus que les mineurs blancs et on pouvait les faire
travailler à genoux. En plus, tout mineur chinois pris avec de la roche aurifère
sur lui pouvait être abattu sur place. Il y en a eu quelques-uns.

- Seigneur ! dit Johnny.

- Pas grand-chose à voir avec les vieux films à la John Wayne, admit
Billingsley. En tout cas, ils étaient à cinquante mètres de profondeur-presque
deux fois plus profond que lorsque les mineurs blancs avaient déposé leur pioche
- quand l’éboulement s’est produit. On raconte toutes sortes d’histoires à ce
sujet. Par exemple qu’ils avaient déterré un waisin, une sorte d’ancien esprit de
la terre, et qu’il avait détruit la mine. Ou encore qu’ils avaient rendu les
tommyknockers furieux.

- Qu’est-ce que c’est, des tommyknockers ? demanda David.

- Des emmerdeurs, dit Johnny. La version souterraine des gremlins.

- Trois choses, dit Audrey qui, assise à droite de la scène, grignotait un bretzel.
Premièrement, on appelle ce genre de mine une galerie chassante, pas un puits.
Deuxiè- mement, on perce une galerie, on ne la creuse pas. Troisiè- mement,
c’était un effondrement pur et simple. Ni tommyknockers ni esprits de la terre.

- Le rationalisme parle, dit Johnny. L’esprit du siècle. Hourra !

- On ne descendrait pas à trois mètres dans ce genre de sol, dit Audrey.


Aucune personne saine d’esprit ne le ferait, et ils étaient à cinquante mètres de
profondeur, quarante mineurs, deux cadres et au moins cinq chevaux, tous en
train de taper, de cogner, de crier - à part la dynamite, ils ont tout fait pour que ça
s’écroule. Ce qui m’étonne, moi, c’est le temps incroyable pendant lequel les
tommyknockers les ont protégés de leur propre idiotie !

- Quand l’effondrement s’est finnalement produit, reprit Billingsley, c’était


dans un lieu qui aurait dû être idéal, à une vingtaine de mètres de la fendue.
C’est comme ça qu’on appelle ce genre d’entrée de mine, mon garçon, dit-il à
l’intention de David. Les mineurs sont remontés jusque-là et ils ont été arrêtés
par sept mètres de schiste du dévonien, de skarn, tous ces restes ignés. On a
sonné l’alerte et les gens de la ville sont montés sur la colline pour voir ce qui
était arrivé. Même les putes et les joueurs sont montés. On entendait les Chinois
qui criaient à l’inté- rieur, qui suppliaient qu’on les dégage avant que le reste du
plafond s’effondre. On aurait dit qu’ils se battaient entre eux, ont raconté
certains. Mais personne n’a voulu creuser. Le bruit infernal que fait le schiste
quand le sol est instable était plus fort que jamais, et le toit était enfoncé en deux
endroits entre la fendue et l’éboulement.

- On n’aurait pas pu étayer ? demanda Steve.

- Bien sûr que si, mais personne n’a voulu prendre la responsabilité de le faire.
Deux jours plus tard, le président et le vice-président de Diablo sont arrivés de
Reno avec deux ingénieurs des mines. Ils ont déjeuné dehors, près de la fendue,
en discutant de ce qu’ils devaient faire, à ce que mon père m’a dit. Ils ont pique-
niqué sur leur nappe blanche pendant que dans le tunnel - excusez-moi, la galerie
-, à trente mètres de là, quarante êtres humains hurlaient dans le noir. Il y avait
eu d’autres effondrements plus loin, on entendait comme des énormes pets ou
des rots au fond de la terre, mais les Chinois étaient toujours là, en vie, derrière
le premier effondrement, suppliant qu’on les délivre. Au bout de deux jours, je
pense qu’ils avaient déjà tué les chevaux pour les manger, et ils n’avaient eu ni
eau ni lumière. Les ingénieurs sont entrés - ils ont passé la tête à l’intérieur, tout
au plus - et déclaré qu’il était trop dangereux d’entreprendre quelque type
d’opération de secours que ce soit.

- Alors, qu’ont-ils fait ? demanda Mary.

- Ils ont posé des charges de dynamite devant la fendue et l’ont fait sauter
aussi, dit-il avec un haussement d’épaules. Ils l’ont condamnée.

- Est-ce que vous voulez dire qu’ils ont délibérément enterré vivants quarante
hommes ? demanda Cynthia.

- Quarante-deux, en comptant le technicien et le contremaître. Le contremaître


était blanc, mais c’était un ivrogne bien connu pour le langage ordurier qu’il
utilisait même avec les dames. Personne n’a tenté de parler en son nom. Mais
personne non plus n’a pris la défense du technicien.

- Comment est-ce possible ?

- La plupart étaient chinois, madame, alors c’était facile. »


Il y eut une rafale de vent. Le bâtiment trembla sous sa rude caresse comme
s’il était vivant. Johnny entendit cogner la fenêtre des toilettes pour dames. Il
tendait toujours l’oreille pour repérer le moment où elle s’ouvrirait suffisamment
pour renverser les canettes disposées devant par Billingsley.

« Mais l’histoire n’est pas tout à fait terminée. Vous savez comment ce genre
de chose croît et embellit dans l’esprit des gens au fil des années.

Il joignit les mains et agita ses doigts noueux. Sur l’écran, un oiseau
gigantesque, un cerf-volant de la mort, sembla prendre son essor.

« Ces histoires grandissent comme des ombres.

- Alors, ça finit comment ? demanda Johnny, toujours avide, au bout de tant


d’années, d’une bonne histoire, et celle-ci n’était pas mauvaise.

- Trois jours plus tard, deux jeunes Chinois sont arrivés au Lady Day, un
saloon qui se trouvait à l’actuel emplacement du Tambour Crevé. Ils ont tiré sur
sept hommes avant qu’on arrive à les maîtriser. Ils en ont tué deux. L’un d’eux
était l’ingénieur des mines venu de Reno pour recommander qu’on condamne le
tunnel.

- La galerie, corrigea Audrey.

- Chut ! ordonna Johnny en faisant signe à Billingsley de continuer.

- Un des ” coolies “, comme on les appelait, a été tué aussi dans la bataille.
D’un coup de couteau dans le dos, probablement, même si les gens préfèrent en
général raconter qu’un joueur professionnel, Harold Brophy, aurait lancé depuis
son siège une carte qui serait venue trancher la gorge du gamin. L’autre a reçu
cinq ou six balles, ce qui ne les a pas empêchés de le pendre le lendemain, après
un simulacre de procès devant un tribunal fantoche. Je pense qu’ils ont dû être
déçus, parce que, à ce qu’on dit, il avait trop perdu la tête pour comprendre ce
qui lui arrivait. Il était enchaîné aux chevilles et aux poignets, blessé de partout,
et il se débattait encore comme un lion, rugissant sans arrêt dans sa langue. »

Billingsley se pencha un peu en avant comme pour s’adresser tout


particulièrement à David. L’enfant le regardait avec des yeux ronds, fasciné.

« Il n’a parlé que dans cette langue impie, mais tout le monde a cru
comprendre que son ami et lui étaient sortis de la mine et qu’ils étaient venus se
venger de ceux qui d’abord les avaient fait descendre et ensuite les avaient
abandonnés. »

Billingsley haussa les épaules.

« Le plus probable est que les deux jeunes gens venaient de ce qu’on appelait
le Camp Chinois, au sud d’Ely, et qu’ils n’étaient pas aussi passifs ni aussi
résignés que les autres. Au bout de trois jours, l’histoire de l’effondrement s’était
répandue, et les gens du Camp avaient dû en entendre parler. Il est probable que
certains avaient des parents à Désolation. Et il ne faut pas oublier que celui qui
avait survécu à la fusillade ne connaissait, en matière d’anglais, que quelques
jurons. On n’a pu que tenter de comprendre ses gestes, et vous savez comme les
gens aiment le dernier coup de couteau à la fin d’une histoire. Moins d’un an
plus tard, on racontait que les mineurs chinois étaient toujours vivants à
l’intérieur, et qu’on les entendait parler et rire mais aussi supplier qu’on les fasse
sortir, gémir et jurer de se venger.

- Aurait-il été possible pour deux jeunes gens de sortir ? demanda Steve.

- Non », répondit Audrey depuis la porte.

Billingsley regarda de son côté puis posa ses yeux gon-flés et rougis sur Steve.

« C’est pas impossible. Les deux garçons ont pu re-brousser chemin vers le
fond du tunnel pendant que les autres s’agglutinaient derrière l’éboulement. Il est
possible qu’ils se soient souvenus d’un puits d’aérage ou d’une che-minée.

- Foutaises, dit Audrey.

- Pas du tout, rétorqua Billingsley, et vous le savez. C’est un vieux terrain


volcanique. Il y a même du porphyre extrusif à l’est de la ville - on dirait du
verre noir avec des éclats de rubis dedans: ce sont des grenats. Et quand on a de
la roche volcanique, on a toujours des tunnels et des cheminées.

- Les chances pour que deux hommes aient…

- C’est juste une hypothèse, dit Mary d’un ton concilia-teur.

- Une hypothèse de merde, grogna Audrey en atta-quant un autre bretzel


douteux.

- En tout cas, voilà l’histoire, dit Billingsley. Des mineurs enterrés vivants,
deux sortent, tous deux ayant perdu l’esprit, et ils essaient de se venger. Plus
tard, des fantômes dans le sol. C’est une histoire idéale pour une nuit de tempête,
non ? dit-il en tournant vers Audrey son visage au sourire d’ivrogne. Vous avez
creusé là-bas, mademoiselle. Vous et votre équipe, vous n’êtes pas tom-bés sur
des ossements, par hasard ?

- Vous êtes ivre, monsieur Billingsley, dit-elle froidement.

- Non. Je préférerais, mais je ne le suis pas. Excusez-moi, mesdames et


messieurs. Les longues histoires, ça me donne toujours envie de pisser. Ça rate
jamais. »

Il traversa la scène, tête baissée, épaules affaissées, titubant légèrement.


L’ombre qui le suivit était grotesque - gigantesque et difforme. Ses talons
claquaient.

Ils le regardaient partir quand ils sursautèrent tous en entendant un bruit mat.
Cynthia eut un petit sourire coupable et souleva sa chaussure.

« Désolée, dit-elle. Une araignée. J’ai cru que c’était une de ces têtes-de-
violon.

- Dos-de-violon », corrigea Steve.

Johnny se pencha pour regarder, les mains sur les genoux.

« Non.

- Non quoi ? demanda Steve. Pas un dos-de-violon ?

- Pas un, mais deux. Une paire, dit Johnny en se redressant sans vraiment
sourire. Peut-être des dos-de-violon chinois. »

Tak ! Can ah wan me. Ah lah.


Les yeux du couguar s’ouvrirent. Il se leva. Sa queue commença à battre. Le
moment était presque venu. Les oreilles dressées, il écouta quelqu’un qui
pénétrait dans la pièce derrière la vitre. Il leva les yeux, toute son attention
mobilisée. Il faudrait que son saut soit parfait pour traverser, et la perfection était
exactement ce qu’exigeait la voix dans sa tête.

Il attendit, le petit grondement terrifiant montant une fois de plus de sa gorge,


sortant cette fois non plus seulement de ses narines, mais aussi de sa gueule, car
il avait retroussé les babines, découvrant ses dents. Peu à peu, il se ramassa sur
ses pattes arrière.

Presque le moment.

Presque.

Tak ah ten.

Billingsley passa d’abord la tête dans les toilettes pour dames et éclaira la
fenêtre avec sa torche. Les bouteilles étaient toujours en place. Il avait craint
qu’un violent coup de vent n’ait réussi à ouvrir suffisamment la fenêtre pour les
faire tomber, créant une fausse alerte, mais cela ne s’était pas produit, et il y
avait maintenant peu de chances pour que cela se produise. Le vent faiblissait.
La tempête une tornade d’été comme il n’en avait jamais vu, perdait de sa force.

En attendant, il avait ce problème. Cette soif à étancher.

Sauf que, ces cinq dernières années environ, c’était devenu moins une soif
qu’une démangeaison, comme s’il avait contracté une curieuse forme d’urticaire
- un urticaire qui affecterait le cerveau et non la peau. Enfin, c’était sans
importance, non ? Il savait comment régler le pro-blème, et c’était l’essentiel. Et
puis ça lui faisait oublier le reste. La folie du reste. S’il s’était seulement agi
d’un dan-ger banal, d’un individu incontrôlé brandissant une arme, il aurait pu,
croyait-il, y faire face, vieux ou pas, ivre ou pas. Mais ce n’était rien de tel. La
géologue continuait à prétendre que si, qu’il ne s’agissait que d’Entragian, mais
Billingsley savait que non. Parce que Entragian était diffé- rent, maintenant. Il
l’avait dit aux autres, et Ellen Carver l’avait traité de fou. Mais…

Mais en quoi Entragian était-il différent ? Et pourquoi sentait-il, lui,


Billingsley, que le changement intervenu chez le policier était majeur, sans doute
vital, tout à fait crucial pour eux tous ? Il n’en savait rien. Il aurait dû le savoir.
Ç’aurait dû être aussi clair que le nez au milieu de la figure, mais ces derniers
temps, quand il buvait, tout se mettait à flotter, comme s’il devenait sénile. Il
n’arrivait même plus à se souvenir du nom du cheval de la géologue, de cette
jument à la patte foulée…

« Si, je le peux, murmura-t-il. Si, je le peux. C’était… »

C’était quoi, vieux poivrot ? T’en sais rien, hein ?

« Si ! C’était Sally ! » s’écria-t-il, triomphant.

Il dépassa la porte de secours condamnée et pénétra dans les toilettes des


hommes. Il explora rapidement les lieux avec sa torche.

« Sally, c’était ça, son nom ! »

Il orienta le faisceau lumineux vers le mur et le cheval aux naseaux fumants


qui y galopait. Il ne se souvenait pas de l’avoir dessiné - il était dans le cirage,
sans doute - mais c’était son oeuvre, et pas la moins réussie. Il aimait la façon
dont le cheval avait l’air à la fois fou et libre, comme s’il venait d’un autre
monde où les déesses montaient encore à cru, parcourant des lieues entières dans
leur course folle.

Ses souvenirs se clarifièrent soudain un peu, comme si l’image au mur lui


avait ouvert l’esprit. Sally, oui. Un an plus tôt, en gros. Les rumeurs de
réouverture de la mine commençaient juste à se concrétiser. Voitures et camions
remplissaient les zones de stationnement autour du baraquement qui servait de
quartier général à la mine, des avions commençaient à se poser sur le terrain au
sud du village, et on lui avait dit un soir - ici même, dans l’Ouest américain, en
fait, entre deux verres avec les copains - qu’il y avait une géologue qui vivait
dans l’ancienne mai-son de Rieper. Jeune. Célibataire. Jolie.

Billingsley avait besoin de pisser, il n’avait pas menti à ce propos, mais ce


n’était pas son besoin le plus pressant pour l’instant. Il y avait dans un des
lavabos un chiffon bleu si sale que jamais on n’aurait osé le manipuler sans
pincettes - sauf en cas de nécessité absolue. Le vieux vété- rinaire le souleva,
révélant une bouteille de Satin Smooth, un tord-boyaux imbuvable, mais portant
l’étiquette « whisky ».. . Dans la tempête, n’importe quel port…

Il dévissa le bouchon puis, tenant la bouteille à deux mains (parce qu’elles


tremblaient trop), avala une longue gorgée. Du napalm glissa dans sa gorge et
explosa dans son ventre. Il le brûla, pour sûr, mais que disait cette chanson de
Patty Loveless qui passait tout le temps à la radio ? Fais-moi mal, chérie,
délicieusement mal.

Il fit descendre la première gorgée avec une petite deuxième (il tenait plus
facilement la bouteille, maintenant; il ne tremblait plus), puis reboucha la
bouteille, qu’il remit dans le lavabo.

« Elle m’a appelé », murmura-t-il.

A l’extérieur de la fenêtre, les oreilles du couguar tour-nèrent au son de sa


voix. Il se ramassa encore un peu plus sur ses pattes arrière, attendant que
l’homme se rapproche de la fenêtre, se rapproche de l’endroit où l’amène-rait
son saut.

« La dame m’a appelé au téléphone. Elle a dit qu’elle avait une jument de trois
ans qui s’appelait Sally. Oui, monsieur. »

Il recouvrit sans y penser la bouteille de son chiffon, la cachant par habitude,


tout à l’évocation de cette journée de l’été précédent. Il s’était rendu chez Rieper,
une jolie maison d’adobe dans les collines, et un type de la mine - ce Noir qui
allait devenir réceptionniste au bureau - l’avait conduit au cheval. Il avait dit
qu’Audrey venait de recevoir un appel urgent et qu’elle devait partir en avion
pour le quartier général de la compagnie, à Phoenix. Et puis, tandis qu’ils se
rendaient à l’écurie, le Noir avait regardé par-dessus son épaule et il avait dit…

« Il a dit: ” La voilà qui part. ” »

Billingsley dirigea à nouveau sa torche vers le cheval qui galopait sur les
carreaux de céramique et il le regarda, les yeux écarquillés, perdu dans ses
souvenirs, sa vessie temporairement oubliée.

« Et il l’a appelée. »

Oui, monsieur. Hé, ho ! avait-il crië en agitant le bras. Elle lui avait répondu
de la main. Billingsley avait fait un signe lui aussi en se disant que les rumeurs
étaient justes: elle était jeune, et elle était jolie. Pas une star de cinéma qui vous
met sur le cul, mais vraiment bien pour un endroit sur cette terre où aucune
célibataire ne payait jamais ses consommations au bar si elle ne le voulait pas. Il
s’était occupé de son cheval, avait donné au Noir un peu de liniment pour
continuer les soins, et plus tard la jeune femme était revenue en personne en
acheter davantage. Marsha le lui avait dit. Il était parti près de Washoe pour des
moutons malades. Depuis, il l’avait souvent vue en ville. Il ne lui avait pas parlé,
non monsieur, pas question, ils ne fréquentaient pas les mêmes gens, mais il
l’avait vue dîner à la pension Antlers ou au Hibou, et une fois à la Pri-son, à Ely.
Il l’avait vue prendre un verre à la Chope ou au Tambour avec d’autres gens de
la mine, jouer l’addition aux dés, faire ses courses chez Worrell et acheter de
l’essence au garage Conoco. Une fois, même, il l’avait croi-sée à la quincaillerie
où elle achetait une boîte de peinture et un pinceau. Oui, monsieur, il l’avait vue
souvent. Dans un village aussi petit et aussi isolé, on voyait tout le monde
souvent.

Pourquoi est-ce que tu te repasses tout ça dans ta tête d’imbécile ? se


demanda-t-il en s’approchant enfin de la cuvette.

Ses bottes crissaient sur la poussière, le sable et le mas-tic qui était tombé des
carreaux. Il s’arrêta un peu en deçà du point où il pouvait viser et tirer, et dirigea
le rayon de sa lampe vers le bas pour ouvrir sa braguette. Quel était le rapport
entre Audrey Wyler et Collie ? Qu’est-ce qu’elle pouvait bien avoir à faire avec
Collie ? Il ne se souvenait pas de les avoir jamais vus ensemble, ni d’avoir
entendu dire qu’ils se fréquentaient. Ce n’était pas ça. Alors quoi ? Et pourquoi
son esprit continuait-il à lui suggérer que ça avait un rapport avec le jour où il
était allé voir la jument ? Il ne l’avait même pas vue ce jour-là. Enfin… juste une
minute… de loin…

Il se plaça face à la cuvette et sortit son engin. Bon sang, il était temps. Tu
bois un demi-litre, tu pisses un litre - c’est ce qu’on dit, non ?

Elle faisait signe de la main… elle se dépêchait de monter en voiture… elle


partait pour le terrain d’aviation… elle allait à Phoenix. Elle portait un tailleur
strict, bien sûr, parce qu’elle n’allait pas au baraquement dans le désert, elle allait
quelque part où il y avait des tapis par terre et où on montait plus de trois étages.
Elle allait voir les gros bonnets. Elle avait de jolies jambes… Je baisse, mais je
ne suis pas trop vieux pour apprécier un beau genou… jolie, oui monsieur,
mais…

Et soudain, tout fut clair dans son esprit, ce ne fut pas un simple déclic mais
une illumination - comme si la foudre venait de frapper -, et pendant un instant,
avant que le couguar fasse entendre son grognement rauque, il pensa que le bruit
de verre brisé était seulement dans son esprit, que c’était le bruit de l’inspiration.

Puis le grognement commença, montant très vite au niveau d’un hurlement


qui le fit uriner de peur. Pendant un moment, il lui fut impossible d’associer ce
bruit avec quoi que ce soit ayant jamais vécu sur terre. Il pivota, arro-sant tout en
arc de cercle, et vit une forme sombre aux yeux verts se détacher sur le
carrelage. Des morceaux de verre brisé luisaient sur la fourrure de son dos. Il
comprit immédiatement de quoi il s’agissait, son esprit associant rapidement la
forme au son, en dépit de la surprise et de la terreur.

Le couguar-la torche électrique révéla qu’il s’agissait d’une très grande


femelle - leva la tête et feula dans sa direction, découvrant deux rangs de longues
dents blanches. Et le 30-06 était resté sur la scène, posé contre l’écran.

« O Seigneur, non ! » murmura Billingsley en jetant la torche électrique au-


dessus de l’épaule droite du couguar, le ratant intentionnellement. Quand
l’animal furieux tourna la tête pour voir ce qu’on avait jeté, Billingsley fila vers
la porte.

Il courut tête baissée sans refermer sa braguette. Le couguar laissa échapper


un autre de ses cris de rage - le cri d’une femme qu’on brûle ou qu’on frappe,
assourdissant dans les toilettes fermées -, puis il bondit sur Billingsley, pattes
avant écartées, toutes griffes dehors. Elles s’enfoncèrent dans son dos alors qu’il
tentait d’attraper la poignée de la porte, tranchant ses maigres muscles, le
marquant de lignes sanglantes en forme de V. Les grosses pattes s’accrochèrent
dans la ceinture de son pantalon et y restèrent un moment, tirant le vieil homme -
qui hurlait aussi, maintenant - vers le milieu de la pièce. La ceinture céda et il
tituba en arrière, retombant sur le dos du couguar. Il roula sur lui-même, atterrit
sur le sol jonché d’éclats de verre, mit un genou en terre, et le fauve fut à
nouveau sur lui. Il le fit tomber sur le dos et chercha sa gorge. Billingsley leva
une main et la bête en arracha un morceau. Le sang formait sur ses moustaches
des gouttes semblables à des grenats. Billingsley cria et projeta son autre main
sous le menton du fauve pour le repousser et le faire lâcher. Il sentit sur sa joue
l’haleine forte qui poussait comme des doigts chauds. Au-delà de son agresseur
il vit le cheval sur le mur, son cheval, qui courait, sauvage et libre. Il se jeta en
avant, secouant son bras, sa main prisonnière des mâchoires, et il n’y eut plus
que la douleur. Elle remplit le monde.
Cynthia se versait un verre d’eau quand le couguar poussa son premier cri. Le
bruit détendit tous ses nerfs et ses muscles. La bouteille en plastique glissa de ses
doigts mous, heurta le sol entre ses chaussures et explosa comme une bombe à
eau. Elle reconnut immédiatement le son - le rugissement d’un grand fauve -,
même si elle ne l’avait jamais entendu ailleurs qu’au cinéma… d’ailleurs,
n’était-elle pas dans un cinéma ?

Puis il y eut le cri d’un homme. Tom Billingsley criait.

Elle se retourna, vit Steve regarder Marinville, vit Marinville détourner les
yeux, les joues plombées, les lèvres serrées mais tremblant tout de même. A cet
instant, l’écrivain lui parut vulnérable, égaré et curieusement fémi-nin avec ses
longs cheveux gris, comme une vieille femme qui a perdu conscience non
seulement de l’endroit où elle se trouve mais de qui elle est.

Néanmoins, c’est du mépris que Cynthia ressentit pour Johnny Marinville à


cet instant.

Steve regarda Ralph qui hocha la tête, prit son arme et courut vers la porte à
gauche de la scène. Steve le rattrapa et ils disparurent côte à côte. Le vieil
homme cria de nouveau, mais cette fois son cri avait une qualité
abominablement liquide, comme s’il se gargarisait furieusement, et cela ne dura
pas longtemps. Le couguar gronda encore.

Mary s’approcha du patron de Steve et lui tendit le fusil que jusque-là elle
n’avait presque jamais lâché.

« Prenez ça et allez les aider ! »

Il la regarda en se mordant les lèvres.

« Écoute, petite, je n’y vois rien dans le noir. Je sais que ça peut paraître… »

Le chat sauvage miaula; le son était si puissant qu’il perça les oreilles de
Cynthia. Un frisson lui remonta le long du dos.

« Oui, ça paraît assez clair, effectivement, dit Mary en se détournant: vous


n’êtes qu’un trouillard prétentieux. »
Marinville se mit en mouvement, mais lentement, comme quelqu’un qu’on
vient de réveiller d’un profond sommeil. Cynthia vit le fusil de Billingsley
contre l’écran et ne l’attendit pas. Elle prit l’arme et courut à travers la scène,
tenant le fusil au-dessus de sa tête comme un com-battant de la liberté
brandissant une banderole - non pas par romantisme, mais parce qu’elle ne
voulait pas que l’arme, heurtant un obstacle, parte toute seule. Elle risquait de
blesser quelqu’un.

Elle dépassa deux chaises poussiéreuses devant ce qui semblait être le tableau
de contrôle des éclairages, puis emprunta l’étroit couloir qu’ils avaient pris pour
gagner la scène au début. Des briques d’un côté, du bois de l’autre. Une odeur de
vieux mecs qui ont du temps à perdre. Et trop de jus, à en juger par les cassettes
vidéo.

Il y eut un autre feulement de l’animal - encore plus fort -, mais rien venant du
vieil homme. Ce n’était pas bon signe. Une porte s’ouvrit pas très loin devant,
avec un son creux, le son que fait une porte de toilettes publiques quand elle
heurte le carrelage du mur. Alors, toilettes des hommes ou toilettes des femmes ?
Sûrement les toilettes des hommes, parce que c’est là que se trouvent les chiottes
chimiques.

« Attention ! cria presque la voix de Ralph. Seigneur, Steve… »

Le grand félin émit une sorte de feulement rugissant. Il y eut un choc. Steve
cria, mais elle n’aurait su dire si c’était de douleur ou de surprise. Puis il y eut
deux explosions assourdissantes. Les éclairs de poudre illuminèrent le mur en
face des toilettes des hommes, révélant un instant les extincteurs d’incendie sur
lesquels un plaisantin avait accroché un vieux sombrero. Instinctivement, elle se
baissa, puis entra dans la pièce. Ralph Carver tenait la porte ouverte avec son
corps. La pièce n’était éclairée que par la torche du vieil homme, qui avait roulé
dans un coin. Sa lentille pointée vers le mur carrelé renvoyait juste assez de
clarté pour qu’on y voie un peu. Cette faible lueur et les volutes de fumée du
fusil que Ralph venait de décharger donnaient à la scène un aspect hallucinatoire
qui lui rappela sa demi-douzaine d’expériences du peyotl ou de la mescaline.

Billingsley rampait, presque inconscient, vers les uri-noirs, la tête tellement


baissée qu’elle traînait sur le carrelage. Sa chemise et son maillot de corps
avaient été déchirés dans le dos, et du sang s’écoulait de la blessure. On aurait
dit qu’il avait été fouetté par un maniaque.
Au milieu de la pièce se dansait une valse bizarre Le couguar était dressé sur
ses pattes arrière, les pattes avant sur les épaules de Steve Ames. Du sang lui
coulait sur les flancs, mais il ne semblait pas avoir été gravement touché. Un des
coups de feu de Ralph avait dû le rater. Cynthia vit que la moitié du cheval au
mur avait été emportée en mille morceaux. Steve avait les bras croisés devant sa
poitrine, avant-bras appuyés contre la poitrine du couguar.

« Tirez ! cria-t-il. Pour l’amour du ciel, tirez encore ! »

Ralph, le visage figé en un masque d’ombres dans la faible lumière, leva son
fusil, visa, puis le rabaissa avec une expression d’angoisse. Cynthia comprit
pourquoi: il avait peur de toucher Steve.

Le félin miaula et projeta sa tête triangulaire en avant. Steve recula la sienne.


Ils évoluèrent ainsi, comme deux hommes ivres, les griffes du félin s’enfonçant
plus profondément dans les épaules de Steve, au point que Cynthia pouvait
maintenant voir le sang imprégner la combinaison autour de chaque griffe. La
bête battait de la queue comme si c’était un fouet.

Ils décrivirent un dernier demi-tour avant que Steve se heurte aux toilettes au
milieu de la pièce. Il eut du mal à rétablir son équilibre, retenant désespérément
le couguar de ses bras croisés. Billingsley avait atteint le coin le plus éloigné de
la pièce et pourtant il continuait à essayer de ramper, comme si l’attaque du félin
l’avait transformé en une sorte de jouet mécanique condamné à bouger jusqu’à
ce que la clé ait fini de tourner.

« Abattez cette bon Dieu de bête ! , hurla Steve.

Il réussit sans tomber à insérer un pied entre la partie basse du cadre des
toilettes et le sac de toile, mais il n’avait plus aucun moyen de reculer et le
couguar ne tarderait pas a le renverser.

« Ralph, TIREZ !

Ralph leva à nouveau son fusil, les yeux grands ouverts, se mordant la lèvre
inférieure, et c’est alors que Cynthia fut violemment poussée de côté. Elle fut
projetée à travers la pièce et se raccrocha au deuxième des trois lavabos juste
avant que son visage n’aille heurter le miroir. Elle se retourna et vit Marinville
entrer dans la pièce, serrant sous son bras droit la crosse de l’arme de Mary. Ses
cheveux gris sale volaient sur ses épaules. Cynthia se dit que jamais elle n’avait
vu de sa vie une expression aussi terrifiée, mais maintenant qu’il était en
mouvement, Marinville n’hésita pas: il posa le double canon du Rossi contre la
tête de l’animal.

« Pousse ! » hurla-t-il.

Steve poussa. La tête du fauve s’écarta de lui en se soulevant. Ses yeux verts
semblaient allumés de l’intérieur, comme si ce n’était pas un être vivant mais
une sorte de lanterne. L’écrivain fit une grimace, détourna un peu la tête et pressa
les deux détentes. Il y eut un rugissement assourdissant qui étouffa même les
coups de fusil. Une violente lumière sortit des canons, et Cynthia sentit une
odeur de poils brûlés. Le couguar tomba sur le flanc, la tête presque arrachée, sa
fourrure fumant sur sa nuque.

Steve décrivit des moulinets avec ses bras pour retrouver l’équilibre.
Marinville, sonné, ne fit qu’un faible effort pour le retenir et Steve - son gentil
nouvel ami - s’effondra par terre.

« O Seigneur, je crois que mes boyaux ont lâché ! dit Marinville presque sur le
ton de la conversation. Non, je crois que c’était juste le vent - dans les saules.
Steve, ça va ? »

Cynthia était à genoux près de lui. Il s’assit et regarda autour de lui d’un air
hébété, puis grimaça quand elle posa le doigt sur une des taches de sang à
l’épaule.

« Je crois, dit-il en tentant de se lever. Merci, patron. n

Cynthia lui entoura la taille de son bras, prit une grande inspiration et le
souleva.

« Je n’arrive pas à le croire », dit Marinville.

Pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, Cynthia eut le sentiment
d’avoir affaire à un individu vivant sa vie et non pas à un acteur jouant un rôle.

« Je n’arrive pas à croire que je l’ai fait. Cette femme m’a humilié, alors je l’ai
fait. Steven, est-ce que ça va ?
- Il a des plaies aux épaules, dit Cynthia mais ça peut attendre. Il faut qu’on
aide le vieux véto. »

Mary entra en brandissant l’arme de Marinville - la carabine Mossberg qui


n’était pas chargée. Elle serrait le canon à deux mains. Cynthia lui trouva un
visage étrangement posé. Elle contempla le spectacle - que la fumée rendait
encore plus irréel -, puis se précipita vers Billingsley qui tentait toujours
désespérément de s’enfoncer dans le mur. Il finit par s’affaisser complètement.
Sa tête heurta le carrelage en dernier et glissa de haut en bas.

Ralph tendit la main vers l’épaule de Steve, vit le sang et se contenta de lui
prendre le biceps.

« Je n’ai pas pu, dit-il, je voulais le faire, mais je ne pouvais pas. Après les
deux premiers coups, j’ai eu peur de vous toucher au lieu de lui. Quand vous
avez finalement pivoté de façon que je puisse tirer de côté, Marinville est arrivé.

- C’est bon, dit Steve. Tout est bien qui finit bien.

- Je lui devais bien ça, dit l’écrivain avec un entrain de footballeur vainqueur
que Cynthia trouva plutôt déplacé. C’est à cause de moi qu’il est…

- Venez par là ! dit Mary d’une voix bouleversée. Seigneur Jésus, oh, merde, il
saigne tellement ! »

Tous quatre se rassemblèrent autour de Mary et Billingsley. Elle l’avait


retourné sur le dos, et Cynthia grimaça quand elle vit la main du vieux
bonhomme presque entiè- rement dévorée - tous les doigts sauf le petit étaient
déchiquetés jusqu’à la paume; mais ce n’était pas le pire. Le bas de son cou et
son épaule avaient été ouverts. Du sang coulait de la plaie. Pourtant, il était
conscient, les yeux brillants.

« La jupe, murmura-t-il d’une voix rauque. La jupe.

- N’essayez pas de parler, mon vieux », dit Marinville.

Il se pencha, ramassa la torche électrique et la dirigea vers Billingsley. Ce


n’était pas beau à voir. Il y avait une telle flaque de sang près de la tête du vieux
monsieur que Cynthia n’arrivait pas à comprendre comme il pouvait être encore
en vie.
« Il nous faut des compresses, dit Mary. Ne restez pas là sans rien faire, aidez-
moi, il va mourir si on n’arrête pas immédiatement l’hémorragie ! »

Trop tard, ma vieille, songea Cynthia sans le dire.

Steve défit son haut de combinaison et retira son T-shirt, révélant trois beaux
trous dans une épaule et quatre dans l’autre. On aurait dit des godets remplis de
sang. Il plia deux fois le T-shirt et le tendit à Mary. Elle hocha la tête, le replia
une fois de plus et le pressa sur le cou de Billingsley.

« Viens, dit Cynthia en prenant Steve par le bras. On retourne sur la scène.
Faute de mieux, je peux au moins te nettoyer ça avec de l’eau minérale. Il y a
plein de bouteilles sur l’étag…

- Non, murmura le vieil homme. Restez ! Il faut… que vous entendiez ça.

- Vous ne pouvez pas parler, dit Mary en pressant plus fort la carotide avec la
compresse improvisée qui rougis-sait déjà. L’hémorragie ne cessera jamais si
vous parlez.

- Trop tard… pour jouer au docteur, dit-il d’une voix rocailleuse en roulant les
yeux vers Mary. Meurs.

- Mais non, c’est ridicule.

- Meurs », répéta-t-il en s’agitant sous ses mains.

Son dos déchiré produisait contre le carrelage un son qui donna la nausée à
Cynthia.

« Penchez-vous… tous, près… et écoutez-moi. »

Steve regarda Cynthia. Elle haussa les épaules et tous deux s’agenouillèrent
près des jambes du vieil homme, l’épaule de Cynthia contre celle de Mary
Jackson, Marinville et Carver se penchant vers lui de l’autre côté.

« Il ne devrait pas parler ! dit Mary, moins sûre d’elle.

- Laissez-le dire ce qu’il a à dire, décida Marinville. Qu’est-ce qu’il y a, Tom ?


- Trop courte pour le travail », murmura Billingsley.

Il les regardait, ses yeux les suppliant de comprendre. Steve secoua la tête.

« Je ne comprends pas. »

Billingsley humecta ses lèvres.

« Je l’ai vue une seule fois en robe avant. C’est pour ça que j’ai mis trop
longtemps à comprendre… ce qui n’allait pas. »

Une expression stupéfaite apparut sur le visage de Mary.

« Oui, elle a dit qu’elle avait un rendez-vous avec le contrôleur. Il vient de


Phoenix pour qu’elle lui fasse un rapport sur quelque chose d’important, quelque
chose qui coûte beaucoup d’argent, et elle met une robe si courte qu’elle va lui
montrer sa petite culotte chaque fois qu’elle croise les jambes ? Je ne crois pas…
»

Des perles de sueur coulaient sur ses joues pâles.

« Je me sens si idiot ! murmura Billingsley.

« C’est pas tout de ma faute, pourtant. Non. Je la connaissais pas vraiment.


J’étais pas là la seule fois où elle est venue au bureau demander du liniment. Je
l’ai toujours vue que de loin, et par ici, presque toutes les femmes portent des
jeans. Mais j’avais trouvé. Oui. J’avais trouvé et je me suis mis à boire, et j’ai
perdu le fil a nouveau. La robe… elle était bien quand elle l’a mise… Vous
comprenez ? Vous comprenez ?

- De quoi parle-t-il ? demanda Ralph. Comment pouvait-elle lui aller quand


elle l’a mise et être trop courte plus tard ?

- Plus grande, murmura le vieil homme.

Quoi ? demanda Johnny à Steve. On dirait qu’il a…

Plus grande », répéta soigneusement Billingsley avant de se mettre à tousser.

Le T-shirt plié que Mary tenait contre son cou et son épaule était maintenant
imprégné de sang. Ses yeux roulaient de l’un à l’autre. Il tourna la tête de côté,
cracha du sang et la toux s’apaisa.

« Seigneur Dieu, dit Ralph, elle est comme Entragian ? Est-ce bien ce que
vous dites, elle est comme le flic ?

- Oui… non… je n’en suis pas sûr. Je… je l’aurais vu tout de suite… mais…

- Monsieur Billingsley, pensez-vous qu’elle puisse être affectée du même mal


que le flic ? » demanda Mary.

Il lui adressa un regard reconnaissant et lui serra la main.

« En tout cas elle ne saigne pas comme lui, dit Marinville.

- Pas de façon telle que nous puissions le voir, dit Ralph. Pas encore, en tout
cas.

- Où… où… ? » articula Billingsley en regardant vers la porte.

Il se remit à tousser et fut incapable de terminer, mais c’était inutile. Ils


échangèrent un regard stupéfait et Cynthia se retourna. Audrey n’était pas là.

David Carver non plus.

Chapitre 4

La chose qui avait été Ellen Carver, plus grande encore, portant toujours le
badge mais non le ceinturon Sam Browne, se tenait sur le perron de l’hôtel de
ville, le regard fixant au nord la rue où volait le sable, par-delà le feu clignotant
qui dansait au bout de son câble. Elle ne pouvait voir le cinéma, mais elle savait
qu’il était là. Qui plus est, elle savait ce qui se passait à l’intérieur du cinéma.
Pas tout, mais assez pour être en colère. Le couguar n’avait pas réussi à clouer le
bec à l’ivrogne, mais au moins il avait attiré les autres loin du gamin. Tout aurait
été parfait si le gamin n’avait pas échappé aussi à son autre émissaire, du moins
pour le moment.

Où était-il allé ? La chose ne le savait pas, ne pouvait le voir, et cela faisait


monter en elle la colère et la peur. C’était la source, ce petit merdeux de David,
ce cul-bénit. La chose aurait dû le tuer quand elle était dans le flic et qu’elle en
avait eu l’occasion - elle aurait dû le flinguer sur les marches de son putain de
camping-car et l’abandonner aux busards. Mais elle ne l’avait pas fait, et elle ne
savait pas pourquoi. Il y avait un vide autour de Maître Carver, une sorte de
protection. C’était ce qui avait sauvé le petit cul-bénit.

La chose serra les poings. Le vent soufflait, soulevant comme un drapeau les
courts cheveux roux doré d’Ellen Carver. Pourquoi est-il là, pourquoi quelqu’un
comme lui ? Est-ce un accident ? A-t-il été envoyé ?

Pourquoi es-tu là ? Es-tu un accident ? As-tu été envoyé ?

Ce genre de questions ne rimait à rien. La chose savait, tak ah lah, et cela


suffisait. Elle ferma ses yeux d’Ellen, regarda à l’intérieur, mais une seconde
seulement - c’était désagréable. Son corps avait déjà commencé à lâcher. Ce
n’était pas tant une question de décomposition que de baisse d’intensité; la force
à l’intérieur - can de lach, coeur de l’informe - se défaisait un peu plus à chaque
battement… et ses remplaçants s’étaient échappés du garde-manger.

A cause de Cul-bénit.

Saloperie de Cul-bénit.

La chose regarda à l’extérieur parce qu’elle ne voulait pas penser au sang qui
coulait entre les cuisses de ce corps, ni à la façon dont sa gorge avait commencé
à battre, ni au fait que lorsqu’elle grattait la tête d’Ellen, de grosses touffes des
cheveux roux d’Ellen lui restaient entre les ongles.

Elle envoya plutôt son regard dans le cinéma.

Elle percevait les choses par images imbriquées, parfois contradictoires,


toujours fragmentaires. C’était comme regarder de multiples écrans de télévision
reflétés dans un tas de verre brisé. C’était essentiellement à travers les yeux des
araignées que la chose regardait, mais il y avait aussi les mouches, les blattes, les
rats à l’affût dans les creux des murs, et les chauves-souris qui pendaient du haut
plafond de la salle. Ces dernières projetaient d’étranges images froides qui
étaient en fait des échos.

La chose vit l’homme du camion, celui qui était entré en ville de lui-même, et
sa copine maigrichonne, qui entraînait les autres vers la scène. Le père appelait
le gar- çon, mais le garçon ne répondait pas. L’écrivain s’approcha du bord de la
scène, mit ses mains en porte-voix et cria le nom d’Audrey. Et Audrey, où était-
elle ? Aucun moyen de le savoir. La chose ne pouvait pas voir à travers ses yeux
comme à travers les yeux des créatures infé- rieures. Audrey était sûrement
partie chercher l’enfant. Ou bien l’avait-elle déjà trouvé ? La chose se dit que
non. Pas encore, en tout cas, parce qu’elle l’aurait senti.

D’angoisse et de frustration, elle donna un coup de poing contre la cuisse


d’Ellen, provoquant immédiatement un bleu semblable à une talure sur une
pomme, puis elle changea de centre d’intérêt. Non, ils n’étaient pas tous sur la
scène. Elle avait été trompée par ce prisme à travers lequel elle voyait.

Mary n’avait pas quitté le vieux Tom. Si Ellen pouvait arriver jusqu’à elle
pendant que les autres s’occupaient d’Audrey et de David, ça pourrait résoudre
toutes sortes de problèmes à l’avenir. La chose n’avait pas besoin d’elle tout de
suite; ce corps pouvait encore servir un temps, mais il valait mieux éviter qu’il
flanche à un moment crucial. Ce serait mieux, plus sûr, si…

L’image qui lui vint fut celle d’une toile d’araignée contenant de nombreuses
mouches prises au piège. Des mouches sonnées mais pas mortes.

« Des rations de secours, murmura l’ancien par la voix d’Ellen Carver, dans la
langue d’Ellen Carver. Un bon gros nonosse pour le chien. »

Et la disparition de Mary démoraliserait les autres, leur enlèverait la confiance


qu’ils avaient acquise en s’évadant, en trouvant un abri et en tuant le couguar. La
chose avait certes envisagé qu’ils puissent réussir à tuer le couguar: ils étaient
armés, après tout, et le couguar était un être physique - sarx, soma et pneuma -,
pas une émanation de déchets métaphysiques. Mais qui aurait pu imaginer que
ce serait ce vieux prétentiard soufflé qui le ferait ?

Il a appelé l’autre au téléphone. Tu n’avais pas pensé non plus qu’il en avait
un. Tu ne l’as su qu’à l’arrivée du camion jaune.

Oui, et ne pas avoir pensé au téléphone était une faute, parce qu’il était resté
au premier plan dans l’esprit de Marinville et que la chose aurait dû le voir
facilement, mais elle ne s’en voulait pas. A ce stade, son but principal avait été
d’enfermer le vieux con et de remplacer le corps d’Entragian avant qu’il ne se
désagrège complètement. Et elle avait été désolée aussi de perdre Entragian.
Entragian était fort.

Si la chose voulait prendre Mary, jamais il n’y aurait de meilleur moment que
maintenant. Et peut-être que pendant qu’elle le ferait, Audrey trouverait le gamin
et le tuerait. Ce serait merveilleux. Plus de soucis. Plus besoin de ruser. Elle
remplacerait Ellen par Mary et cueillerait les autres quand bon lui semblerait.

Et plus tard ? Quand sa réserve actuelle (et limitée) de corps serait épuisée ? Il
faudrait capturer d’autres gens sur la nationale, peut-être. Et quand des curieux
viendraient en ville pour voir ce qui se passait à Désolation ? La créa-ture
traverserait le pont sur la rivière; elle avait peu de souvenirs et moins encore
d’intérêt pour l’avenir. Pour le moment, emmener Mary au Puits Chinois
suffirait.

Tak descendit les marches de l’hôtel de ville, regarda la voiture de police, puis
traversa la rue. Pas de voiture, pas pour cette virée-là. Une fois sur le trottoir
d’en face, il allongea le pas jusqu’à courir, le sable giclant de sous les chaussures
de sport qui s’étaient déchirées sur le côté pour que des pieds trop grands
puissent prendre leurs aises.

Sur la scène, Audrey les entendait crier le nom de David… et le sien. Ils ne
tarderaient pas à se disperser pour entamer des recherches. Ils avaient des armes,
ce qui les rendait dangereux. L’idée d’être tuée ne l’inquiétait pas - pas tant
qu’au début, en tout cas - mais l’idée que cela arrive avant qu’elle ait pu tuer le
gamin, si. Sur le couguar, la voix de la chose de la terre avait agi comme un
hame- çon; sur l’esprit d’Audrey Wyler, c’était comme un serpent couvert
d’acide qui s’insinuait en elle et parvenait à dis-soudre la personnalité de la
femme qu’elle avait été avant même qu’il l’étouffe. Cette sensation de
dissolution était très agréable, comme manger un mets sucré et onctueux. Au
début, ce n’était pas le cas; au début, ç’avait été consternant, comme une fièvre
qui s’empare de vous, mais au fur et à mesure qu’elle emmagasinait plus de can
tahs (comme un enfant participant à une chasse au trésor), cette sensation s’était
dissipée. Maintenant, tout ce qui comptait pour elle était de trouver l’enfant. Tak,
l’informe, n’osait s’en approcher. Elle devait donc le faire à la place de Tak.

En haut des marches, la femme qui mesurait un mètre soixante le jour où Tom
Billingsley l’avait vue pour la pre-mière fois s’arrêta et regarda autour d’elle.
Elle n’aurait rien dû voir: il n’y avait qu’une fenêtre, et la seule lumière qui
traversait ses panneaux crasseux provenait du feu clignotant au croisement et
d’un réverbère faiblard devant la Chope. Mais sa vision s’était bien améliorée
avec chaque can tah qu’elle avait trouvé ou qu’on lui avait donné. Maintenant,
elle voyait presque aussi bien qu’un chat, et le foyer encombré lui dévoilait tous
ses mystères.

Les gens qui avaient fréquenté cette partie du bâtiment s’étaient montrés
beaucoup moins soigneux que Billingsley et sa bande. Ils avaient cassé leurs
bouteilles dans les coins au lieu de les rassembler, et au lieu d’un poisson
imaginaire ou d’un cheval aux naseaux fumants, les murs s’ornaient de larges
dessins au feutre magique. L’un d’eux, aussi primitif qu’une peinture de l’âge
des cavernes, montrait un enfant cornu et difforme suspendu à un sein
gigantesque. En dessous on avait griffonné une ritour-nelle: HORRIBLE PETIT
BÉBÉ QUI MORDS, JE T’AI vu MORDRE TA MERE A MORT. Détritus,
emballages de repas, papiers de bonbons, sachets de chips, paquets de cigarettes
vides, boîtes de préservatifs jonchaient le sol du foyer, vaguement regroupés le
long des murs. Un préservatif usagé était accroché à la poignée de la porte
marquée DIRECTEUR, collé par du sperme séché et pendant là comme une
limace.

La porte du directeur était à la droite d’Audrey. En face, une autre indiquait:


ENTRETIEN. Plus loin sur la gauche se trouvait une porte sans indication, cette
fois, puis une ouverture en forme d’arche sur laquelle il y avait quelque chose
d’inscrit en lettres noires à moitié effacées. Même ses yeux de chat ne réussirent
pas à le lire, du moins à cette distance, mais il lui suffit d’un pas de plus pour
que ce fût clair: BALCON. L’ouverture avait été condamnée par des planches,
mais à un endroit on les avait écartées. Du plafond pendait une poupée gonflable
presque dégonflée à perruque blonde, avec un gros trou rouge pour la bouche et
un vagin rudimentaire et glabre. La corde à son cou était noircie par l’âge. A son
cou également, contre sa poitrine flasque en plastique, une pancarte qui semblait
avoir été écrite par un gosse de maternelle s’ornait de crânes aux orbites rouges
et de tibias croisés au-dessus de l’inscription: INTERDI DE PASSÉ - SA VA
TOMBÉ - JE PLÉSENTE PAS. En face du balcon, une alcôve avait
probablement accueilli un stand de friandises. Au bout du couloir, d’autres
marches montaient dans l’obscurité. Vers la cabine du projectionniste, devina
Audrey.

Elle s’approcha de la porte du directeur, mit la main sur la poignée et posa son
front contre le bois. Dehors, le vent gémissait comme un mourant.

« David ? appela-t-elle doucement. David, tu m’entends ?… C’est Audrey,


David… Audrey Wyler. Je veux t’aider. »

Pas de réponse. Elle ouvrit la porte sur une pièce vide, avec une affiche de
Bonnie and Clyde au mur et un vieux matelas par terre. Toujours au feutre
magique, quelqu’un avait écrit sous l’affiche: C’EST MOI L’OISEAU DE NUIT
QUI DORT TOUT LE JOUR, OUI !

Elle essaya ensuite le local de nettoyage, guère plus grand qu’un placard, et
complètement vide. Une porte sans indication menait dans une ancienne réserve,
sans doute. Son nez (plus subtil à présent, comme sa vision) reconnut l’odeur du
pop-corn. Mais maintenant, il n’y avait plus rien d’autre que des mouches mortes
et de nombreuses crottes de souris.

Elle gagna l’ouverture en forme d’arche donnant sur le balcon, écarta du bras
les planches disjointes et regarda de l’autre côté. De là elle ne pouvait voir la
scène, mais uniquement le haut de l’écran. La maigrichonne appelait toujours
David, mais les autres étaient silencieux. Cela ne voulait peut-être rien dire, mais
elle n’aimait pas ignorer où ils se trouvaient.

Audrey décida que la pancarte pendue au cou de la poupée gonflable disait


probablement la vérité. On avait retiré les sièges, dévoilant un plancher inégal et
incliné qui lui fit penser à un poème qu’elle avait lu dans son adolescence,
quelque chose à propos d’un bateau peint sur un océan peint. Si la petite peste
n’était pas au balcon, elle était ailleurs. Et pas loin. Il n’avait pu aller loin. Et il
n’était pas au balcon: les sièges enlevés, il ne restait aucun endroit où se
dissimuler, pas même un rideau au mur.

Audrey laissa retomber le bras qui tenait de côté la pou-pée à demi dégonflée.
Elle se balança un moment, la corde à son cou grinçant sur le plastique. Elle
regardait Audrey de ses yeux vides. Le trou de sa bouche, une bouche conçue à
un seul usage, semblait se moquer d’elle.

Regarde-toi un peu, semblait dire Nique ta Mère. Tu étais sur le point de


devenir la géologue la mieux payée du pays, tu aurais dirigé ta propre entreprise
à trente-cinq ans, tu aurais sans doute remporté le prix Nobel à la cinquantaine…
Est-ce que ce n’était pas ça, tes rêves ? La grande spé- cialiste du dévonien, la
brillante étudiante dont la thèse sur les plaques tectoniques avait obtenu les
félicitations du jury et avait été publiée dans la Geology Review est en train de
pourchasser un petit garçon dans un vieux cinéma en ruine. Et pas n’importe
quel petit garçon. Un enfant spécial, comme tu as toujours considéré que tu
l’étais aussi. Et si tu le trouves, qu’est-ce que tu feras ? Il est fort.

Elle saisit le noeud coulant de la poupée et tira, cassant la vieille corde, qui
entraîna une bonne poignée de cheveux synthétiques. La poupée atterrit à plat
ventre devant Audrey, qui l’envoya sur le balcon d’un coup de pied. Elle
s’envola presque et retomba.

Pas plus fort que Tak, se dit-elle. Je me moque de ce qu’il est, il n’est pas plus
fort que Tak. Pas plus fort que les can-tahs non plus. C’est notre ville,
maintenant. Peu importent le passé et les rêves du passé; c’est le présent, et c’est
bon. Bon de tuer, de prendre, de posséder. C’est bon de régner, même dans le
désert. Le gamin n’est qu’un gamin. Les autres ne sont que de la nourriture. Tak
est là, maintenant, et il parle avec la voix des temps anciens, avec la voix de
l’informe.

Elle regarda vers l’escalier au bout du couloir et hocha la tête; sa main droite
glissait dans sa poche de robe pour toucher les choses qui s’y trouvaient, pour les
presser contre sa cuisse. Il était dans la cabine de projection. Un gros cadenas
fermait la porte menant à la cave, alors où pouvait-il être, sinon ?

« Him en tow », murmura-t-elle.

Elle avança, les yeux écarquillés, les doigts de sa main droite bougeant sans
cesse dans la poche de sa robe. Il y eut de petits bruits, comme des cailloux qui
se heurtent.

Les gosses qui s’amusaient à l’étage de l’Ouest améri-cain jusqu’à ce que


l’escalier de secours s’effondre étaient des souillons, mais ils s’étaient à peu près
cantonnés au foyer et au bureau du directeur pour leurs folles nuits. Les autres
pièces étaient sans doute peu utilisées et le domaine du projectionniste - la
cabine, le petit bureau et les toilettes de la taille d’un placard - était presque
exactement dans le même état qu’en ce jour de 1979 où cinq employés de la
compagnie Nevada Sunlite Entertainment étaient arrivés, cigarette au bec, pour
démonter les projecteurs à charbon et les emporter à Reno, où ils attendaient
toujours dans un entrepôt rempli d’équipements simi-laires, comme des idoles
déchues.

David était à genoux, tête baissée, les yeux clos, les mains serrées devant le
menton. Le lino poussiéreux sous lui était plus clair que le reste du sol. Droit
devant lui, un autre rectangle plus clair. C’était là que trônaient jadis les vieux
projecteurs munis d’arcs à charbon, monstres bruyants et brûlants qui faisaient
monter la température de la pièce à près de cinquante degrés certaines nuits
d’été. A sa gauche se découpaient les lucarnes à travers lesquelles ils avaient fait
passer leurs épées de lumière et pro-jeté leurs ombres plus grandes que nature -
Gregory Peck et Kirk Douglas, Sophia Loren et Jayne Mansfield, un jeune Paul
Newman arnaqueur au billard et une vieille Bette Davis toujours assez vaillante
pour torturer sa soeur clouée dans un fauteuil roulant.

Des bobines de film poussiéreuses gisaient au sol, abandonnées çà et là


comme des serpents morts. Il y avait au mur de vieilles photos et de vieilles
affiches. Une des plus récentes montrait Marilyn Monroe sur sa grille de métro
en train de retenir sa jupe qui s’envolait. Sous une flèche qu’on avait pointée
vers sa petite culotte, un grand humo-riste avait écrit en lettres d’imprimerie:
Bien enfoncer la fiche A dans la prise B en s’assurant qu’elle y est fermement
insérée et ne peut ressortir. Il flottait une curieuse odeur de moisissure, pas
vraiment de pourriture ni de bois en décomposition. Plutôt comme si quelque
chose avait brusquement tourné, caillé, puis séché.

David n’avait pas plus remarqué l’odeur qu’il n’entendit Audrey appeler
doucement son nom dans le foyer à l’arrière du balcon. Il était venu ici quand les
autres étaient accourus auprès de Billingsley (même Audrey était tout d’abord
allée jusqu’à la porte de la scène, peut-être pour s’assurer qu’ils partaient tous
dans le couloir) parce qu’il avait été soudain submergé par le besoin de prier. Il
avait dans l’idée que, cette fois, il lui suffirait d’aller dans un endroit tranquille et
d’ouvrir la porte. Cette fois, Dieu voulait lui parler, et pas l’inverse. Et ce lieu
s’y prêtait. Priez dans votre placard et non dans la rue, disait la Bible, et David
pensait que c’était là un excellent conseil. Maintenant qu’il avait fermé la porte
entre lui et les autres, il pouvait ouvrir la porte à l’intérieur de lui.

Il n’avait pas peur que des araignées, des serpents ou des rats l’observent: si
Dieu voulait que ce soit une rencontre privée, ce serait une rencontre privée. La
femme que Steve et Cynthia avaient trouvée lui posait un vrai pro-blème. Il ne
savait pourquoi, mais elle le rendait nerveux, et il avait l’impression que c’était
réciproque. Il avait voulu s’éloigner d’elle, si bien qu’il était descendu de la
scène et qu’il avait remonté en courant l’allée centrale de la salle. Il était arrivé
sous le balcon à demi effondré et dans l’entrée du cinéma avant qu’Audrey se
retourne à la porte gauche de la scène pour le chercher des yeux. De l’entrée, il
était monté à l’étage, et puis il avait fait confiance à sa boussole intérieure - à
moins que ce n’ait été la « petite voix silencieuse » du pasteur Martin - et il était
arrivé là.

Il avait traversé la pièce, remarquant à peine les vieilles bobines de film et les
affiches, sentant à peine l’odeur rance, écoeurante. Il s’était arrêté sur cet espace
de lino-léum après avoir regardé un moment les gros trous au coin de ce
rectangle plus clair, où on avait jadis boulonné les projecteurs pour les maintenir
fermement en place. Cela lui rappela

(je vois des trous comme des yeux)

quelque chose, quelque chose qui papillonna briève-ment dans son esprit et
partit. Faux souvenir, vrai souvenir, intuition ? Tout à la fois ? Rien de tout cela ?
Il l’ignorait et ne s’en inquiétait pas. Il devait en priorité entrer en contact avec
Dieu, s’il le pouvait. Jamais il n’en avait eu plus besoin qu’à cet instant.

OUi dit calmement le pasteur Martin dans sa tête. Et c’est là que ton travail
doit payer. Tu restes en contact avec Dieu quand le placard est plein pour
pouvoir faire appel à lui quand il est vide. Combien de fois t’ai-je dit cela l’hiver
et le printemps derniers ?

De nombreuses fois. Il espérait seulement que Martin, qui buvait plus que de
raison, et à qui on ne pouvait peut- être pas faire totalement confiance, lui avait
dit la vérité et ne s’était pas contenté de lui débiter les leçons de ce que son père
appelait l’« esprit maison ». Il l’espérait de toute son âme et de tout son coeur.

Parce qu’il y avait d’autres dieux à Désolation.

Il en était sûr.

Il commença sa prière comme il le faisait toujours, pas à haute voix, mais dans
sa tête, envoyant les mots et les pensées en pulsations nettes et régulières: Vois
en moi, Seigneur Sois en moi. Et parle-moi, si tu le veux, si c’est ta volonté.

Comme toujours quand il ressentait un véritable besoin de Dieu, les couches


supérieures de son esprit étaient sereines, mais dans les profondeurs, où la foi
combattait constamment le doute, couvait la peur terrible qu’il n’y ait pas de
réponse. Le problème était assez simple: maintenant encore, après toutes ses
lectures, toutes ses prières, tout ce qu’il avait appris, même après ce qui était
arrivé à son ami, il doutait de l’existence de Dieu. Dieu l’avait-il uti-lisé, lui,
David Carver, pour sauver la vie de Brian Ross ? Pourquoi Dieu aurait-il fait une
chose aussi insensée ? N’était-il pas plus probable que ce que le Dr Waslewski
avait appelé un miracle clinique, et ce que lui, David, avait considéré comme une
réponse a ses prières, n’ait rien été d’autre qu’une coincidence ? Les gens
pouvaient faire des ombres qui ressemblaient à des animaux, mais ce n’étaient
jamais que des ombres - le résultat d’un jeu avec la lumière. Dieu serait-il de la
même nature ? Rien qu’une ombre, une illusion parmi d’autres ?

David serra plus fort les paupières, se concentrant sur sa formule comme sur
un mantra, pour s’éclaircir l’esprit.

Vois en moi. Sois en moi. Parle-moi si c’est ta volonté.

Une sorte d’obscurité l’envahit. C’était différent de tout ce qu’il avait jamais
connu ou vécu. Il s’effondra de côté contre le mur, entre les deux lucarnes de
projection, les yeux blancs, les mains reposant sur ses genoux. Un son sourd,
guttural, sortit de sa gorge. Puis vinrent des paroles que peut-être seule sa mère
aurait pu comprendre.

« Merde, murmura-t-il, la momie nous court après. »

Puis il redevint silencieux, toujours appuyé au mur, une traînée argentée de


salive, presque aussi fine qu’un fil d’araignée, sortant de ce qui n’était encore
qu’une bouche d’enfant. De l’autre côté de la porte qu’il avait fermée afin d’être
seul avec son Dieu (elle avait jadis été condamnée par un cadenas, mais il avait
disparu depuis longtemps), on entendait maintenant des bruits de pas. Ils
s’arrêtèrent derrière la porte. Il y eut un long moment d’attente, puis la poignée
tourna. La porte s’ouvrit. Audrey Wyler était là; ses yeux s’élargirent quand ils
tombèrent sur l’enfant inconscient.

Elle entra dans la petite pièce à l’air confiné, referma la porte derrière elle et
chercha quelque chose, n’importe quoi, à coincer sous la poignée. Une planche,
une chaise. Cela ne les retarderait pas longtemps, s’ils montaient, mais une toute
petite marge supplémentaire pouvait faire la différence entre le succès et l’échec,
à ce stade. Il n’y avait rien.
« Merde ! » murmura-t-elle. Elle regarda l’enfant et se rendit compte sans
grande surprise qu’elle avait peur de lui. Elle avait même peur de l’approcher.

Tak ah wan ! La voix dans sa tête.

« Tak ah wan ! » Cette fois de sa bouche.

Consentement. A la fois impuissant et sincère.

Elle descendit les deux marches menant dans la cabine et s’avança, grimaçant
à chacun de ses pas crissants, jusqu’à l’endroit où David, à genoux, s’appuyait
au mur percé de lucarnes. Elle s’attendait à tout instant qu’il ouvre les yeux - des
yeux qui seraient pleins d’un courant électrique bleu. Sa main droite dans sa
poche serra les can tahs une fois de plus, y puisant de la force, puis - à
contrecoeur- les lâcha.

Elle tomba à genoux, elle aussi, devant David. Comme il était laid ! L’odeur
qui émanait de lui la dégoûtait pourtant encore plus que son aspect. Pas étonnant
qu’elle se soit tenue à distance de lui ! Il avait l’air d’une gorgone et puait
comme un ragoût de viande avariée dans du lait tourné.

« Cul-bénit, dit-elle. Affreux petit cul-bénit. »

Sa voix s’était transformée en une chose ni mâle ni femelle. Des formes noires
avaient commencé à bouger vaguement sous la peau de ses joues et de son front,
comme si c’étaient les ailes membraneuses de petits insectes.

« Voilà ce que j’aurais dû faire la première fois que j’ai vu ta face de crapaud.
»

Les mains d’Audrey, fortes et brunes, marquées çà et là de cicatrices dues à


son travail, se posèrent autour de la gorge de David Carver. Les paupières de
l’enfant s’ouvrirent quand ces mains bloquèrent sa trachée, l’empêchant de
respirer, mais une fois seulement.

Une fois seulement.

« Pourquoi tu t’es arrêtée ? » demanda Steve.


Il était debout au centre de l’improbable salon installé sur la scène, près de
l’élégànt vieux bar du Circle Ranch. Son voeu le plus cher à cet instant aurait été
d’avoir une chemise propre. Toute la journée, il avait cuit (qualifier de primitif le
système de climatisation d’air du van était un euphémisme), mais maintenant il
gelait. L’eau que Cynthia appliquait sur les blessures de ses épaules lui coulait
dans le dos en filets glacés. Enfin ! il avait au moins réussi à la dissuader
d’utiliser le whisky de Billingsley pour désinfecter les plaies !

« J’ai cru voir quelque chose, dit Cynthia à voix basse.

- Et qu’esséssé t’as vu ?

- Très drôle. David ? Daviiiiiid !> cria-t-elle.

Ils étaient seuls sur la scène. Steve avait voulu aider Marinville et Carver à
chercher l’enfant, mais Cynthia avait insisté pour nettoyer d’abord ce qu’elle
appelait ses « trous dans le cuir ». Les deux hommes avaient disparu dans le hall
d’entrée du cinéma. Marinville avait soudain une démarche plus juvénile, et la
façon dont il tenait son arme rappelait certains vieux films: ceux où un chasseur
blanc ronchon mais héroïque affronte mille périls dans la jungle pour finalement
réussir à arracher une émeraude grosse comme un bouton de porte au front d’une
idole veillant sur une cité perdue.

« Quoi ? Qu’est-ce que tu as vu ?

- Je ne sais pas vraiment. C’était bizarre. Là-haut, au balcon. Pendant une


minute, j’ai cru que c’était - tu vas rire - un corps qui flottait. »

Soudain, quelque chose changea en lui. Ce n’était pas comme si on avait


allumé une lampe, mais plutôt comme si on en avait éteint une. Il oublia les
douloureuses plaies de ses épaules, mais tout à coup son dos fut plus froid que
jamais. Parcouru de frissons. Pour la seconde fois ce jour-là, il se revit
adolescent à Lubbock, un de ces jours où le monde sombrait dans un calme
mortel avant qu’arrive de la plaine l’orage, avec son cortège parfois mortel de
grêle et de vent.

« Je ne ris pas. Montons voir.

- C’était probablement juste une ombre.


- Je ne crois pas.

- Steve ? Ça va ?

- Non. J’ai la même impression que quand on est entrés dans le village.

- D’accord, dit-elle, l’air inquiet. Mais on n’a pas d’armes…

- Rien à foutre ! dit-il en lui prenant le bras, les yeux agrandis, la bouche
serrée. Ce coup-là, bon sang, il y a vraiment un problème ! Tu ne le sens pas ?

- Je… il est possible que je sente quelque chose. Est-ce que je vais chercher
Mary ? Elle est là-bas avec Billingsley.

- Pas le temps. Viens ou reste là, comme tu veux. »

Il sauta de la scène, trébucha, se rattrapa à un siège du premier rang, puis


courut dans l’allée centrale. Quand il arriva au bout, Cynthia était juste derrière
lui, même pas essoufflée. Elle avait du ressort, la poulette, il fallait lui accorder
ça.

Le patron sortait juste de la caisse, Ralph Carver sur ses talons.

« On a regardé dans la rue, dit Johnny. La tempête est définitivement… Steve


? Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Sans répondre, Steve regarda autour de lui, repéra l’escalier et monta. Il


s’étonnait encore, tout au fond de son coeur, de la vitesse à laquelle ce sentiment
d’urgence s’était emparé de lui. Mais en surface, il avait seulement peur.

« David ! David, réponds-moi si tu m’entends ! »

Rien. Un sinistre foyer jonché de détritus donnait sur ce qui devait être
l’ancien balcon et une alcôve pour la vente des friandises. Un étroit escalier
montait plus haut, tout au fond. Personne. Pourtant, il avait la sensation très
claire qu’il y avait eu quelqu’un, et peu de temps auparavant.

« David !

- Steve ? Monsieur Ames ? appela Carver d’une voix terrorisée. Qu’est-ce qui
ne va pas ? Quelque chose est-il arrivé à mon fils ?

- J’en sais rien.

Cynthia passa sous le bras de Steve et traversa en courant le foyer jusqu’au


balcon. Steve la suivit. Un bout de corde cassée pendait de l’arche. Elle oscillait
encore un peu.

« Regarde ! » dit Cynthia en tendant le doigt.

Au début, Steve crut que la forme allongée était un cadavre, puis il identifia
les cheveux comme étant en matière synthétique. Une poupée. Avec un noeud
coulant autour du cou.

« C’est ce que tu as vu ? lui demanda-t-il.

- Oui. Quelqu’un l’a décrochée et l’a envoyée en l’air. »

Elle tourna vers lui un visage tendu, aux traits tirés. D’une voix presque trop
basse pour qu’il l’entende, elle murmura:

« Oh, Steve, je n’aime pas ça ! »

Steve recula d’un pas, regarda à gauche (le patron et le père de David
l’observaient avec anxiété, serrant leurs armes contre leur poitrine), puis il
regarda à droite. Là, murmura son coeur… Ou peut-être son nez captant quelque
effluve résiduel d’Opium. Là-haut. Ce doit être la cabine de projection.

Il courut, Cynthia une fois de plus sur ses talons. Il monta l’étroit escalier et il
allait saisir la poignée dans l’ombre quand elle le retint par le bas de son
pantalon.

« Le gosse avait un pistolet. Si elle est là-dedans avec lui, elle a pu le lui
prendre. Fais attention, Steve.

- David ! beugla Carver. David, est-ce que ça va ? »

Steve envisagea de dire à Cynthia qu’ils n’avaient plus le temps d’être


prudents, qu’il fallait y penser avant, quand ils avaient lâché David des yeux…
mais il n’avait pas non plus le temps de parler.
Il tourna le bouton et poussa la porte d’un coup d’épaule, s’attendant qu’elle
résiste. Mais ce ne fut pas le cas. Elle s’ouvrit brutalement et il fut précipité dans
la pièce avec elle.

En face de lui, contre le mur percé des lucarnes de projection, se trouvaient


David et Audrey. Les yeux de David, entrouverts, étaient blancs. Son visage
avait une horrible couleur cadavérique, toujours verdâtre à cause du savon, mais
surtout gris. Des taches mauves s’agrandissaient sous ses yeux et sur le haut de
ses pommettes. Ses mains, agitées de spasmes, frappaient ses cuisses. Il émettait
un faible son. La main droite d’Audrey lui serrait la gorge, le pouce
profondément enfoncé dans la chair douce sous la mâchoire, à droite, les doigts
serrant à gauche. Une expression de haine et de rage inhumaines déformait ce
visage autrefois plutôt joli. On aurait dit que sa peau était plus sombre. Dans sa
main gauche, elle tenait le revolver calibre 45 avec lequel David avait tué le
coyote. Elle tira trois fois, puis il y eut un déclic. Le revolver était vide.

Les deux marches descendant à la cabine de projection épargnèrent presque


certainement à Steve un trou supplé- mentaire dans son cuir déjà perforé, et lui
sauvèrent même sans doute la vie. Il tomba en avant, comme tout homme qui a
raté une marche, et les trois balles lui passè- rent au-dessus de la tête. Une alla se
ficher dans le chambranle de la porte, à droite de Cynthia, et l’éclaboussa d’une
pluie d’esquilles de bois qui vinrent se loger dans sa chevelure exotique.

Audrey poussa un ululement de frustration. Elle jeta l’arme vide à la tête de


Steve, qui simultanément s’écarta et leva une main pour détourner le projectile.
Puis elle se retourna vers l’enfant évanoui et continua à l’étrangler, des deux
mains cette fois, le secouant vigoureusement comme une poupée. Les bras de
David cessèrent d’un coup leurs battements et reposèrent sur son jean, inertes
comme des poissons morts.

« Peur », croassa Billingsley.

De l’avis de Mary, ce fut le dernier véritable mot qu’il réussit à articuler. Ses
yeux se levèrent vers elle, affolés et flous à la fois. Il tenta de dire quelque chose
d’autre et n’émit qu’un faible gargouillis.

« N’ayez pas peur, Tom, je suis là.

-[Link]. »
Ses yeux balayèrent l’espace, et quand ils revinrent sur Mary, ils semblèrent se
figer. Il inspira profondément, souffla, inspira encore un peu d’air, souffla…
Ensuite, il n’inspira plus.

« Tom ? »

Rien d’autre qu’une rafale de vent et du sable qui crépi-tait.

« Tom!»

Elle le secoua. La tête de Tom roula sans que rien semble la retenir, mais ses
yeux restèrent fixés sur ceux de Mary d’une façon qui la fit frissonner. A la
manière dont, sur certains portraits, les yeux semblent vous suivre, de quelque
côté que vous regardiez le tableau. Quelque part, très loin dans le bâtiment, elle
entendit la voix forte de Marinville appeler David. La petite hippie criait aussi.

Mary se dit qu’elle devait aller les rejoindre, les aider à chercher David et
Audrey s’ils avaient vraiment disparu, mais elle hésitait à quitter Tom avant
d’être sûre de sa mort. Elle en était presque sûre, certes, mais ce n’était pas
comme à la télévision, quand on savait…

« A l’aide ? »

La voix, interrogative et presque trop faible pour qu’on l’entende par-dessus le


vent, fit pourtant sursauter Mary qui posa une main sur sa bouche pour étouffer
un cri.

« A l’aide ! Il y a quelqu’un ? Je vous en prie, aidez-moi. J’ai mal. »

Une voix de femme. La voix d’Ellen Carver ? Seigneur, était-ce possible ?


Bien qu’elle ne se soit trouvée en compagnie de la mère de David que très peu
de temps, Mary fut immédiatement certaine de ne pas se tromper. Elle se leva,
accorda un dernier regard au visage déformé et aux yeux fixes de Tom
Billingsley et s’appuya au mur pour conserver son équilibre tant ses jambes
s’étaient engourdies sous elle.

« Je vous en prie », gémissait la voix dehors.

C’était dans l’allée qui longeait l’arrière du cinéma.


« Ellen ? » demanda-t-elle, souhaitant soudain être capable de projeter sa voix
au loin comme un ventriloque. Il lui semblait qu’elle ne pouvait plus faire
confiance à personne, pas même à une femme blessée et effrayée.

« Ellen, c’est vous ?

- Mary ! Oui, c’est moi, Ellen. Vous êtes bien Mary ? »

Mary ouvrit la bouche, puis la referma. C’était Ellen Carver, dehors, elle le
savait, mais…

« Est-ce que David va bien ? demanda la femme dans l’obscurité en ravalant


un sanglot. Je vous en supplie, dites-moi qu’il va bien.

- Pour autant que je le sache, oui. »

Mary s’approcha de la fenêtre brisée en contournant la flaque de sang du


couguar et regarda dehors. C’était bien Ellen Carver, et elle n’avait pas l’air en
bon état, recroquevillée sur son bras gauche, qu’elle tenait contre sa poitrine de
sa main droite. Ce que Mary distinguait de son visage était blanc comme de la
craie. Du sang coulait de sa lèvre inférieure et d’une narine. Elle leva vers Mary
des yeux si noirs de désespoir qu’ils paraissaient à peine humains.

« Comment avez-vous échappé à Entragian ?

- Je ne lui ai pas échappé. Il est… mort. Il s’est vidé de son sang, et il est mort.
J’étais dans sa voiture - il voulait m’emmener à la mine, je crois - quand c’est
arrivé. La voiture est sortie de la route et s’est retournée. Une des portes arrière
s’est ouverte. Heureusement pour moi, sinon je serais toujours à l’intérieur,
coincée comme une mouche dans une bouteille. J’ai… Je suis revenue à pied.

- Qu’est-il arrivé à votre bras ?

- Il est cassé. »

Ellen se pencha un peu plus en avant. Il y avait un je-ne- sais-quoi de laid dans
sa silhouette. Ellen Carver ressemblait à un troll protégeant de son corps un sac
d’or volé.

« Pouvez-vous m’aider à entrer ? Je voudrais voir mon mari, et je voudrais


voir David. »

A cette idée, une sonnette d’alarme retentit dans l’esprit de Mary: quelque
chose ne collait pas. Mais quand Ellen leva son bras valide et que Mary vit la
saleté et le sang qui le maculaient, et la façon dont il tremblait d’épuisement, son
coeur fondamentalement bon écarta la prudence instinctive qui siégeait à
l’arrière de son cerveau. Cette femme avait perdu sa petite fille à cause d’un fou,
elle avait eu un accident de voiture en compagnie de son bourreau qui la
conduisait à la mort, elle avait le bras cassé, elle avait traversé à pied dans la
tempête un village rempli de cadavres - et la première personne qu’elle
rencontrait cédait à la frousse et refusait de la laisser entrer ?

Non, se dit Mary. Pas question. Et, stupidement, sans doute: Ce n’est pas ainsi
que j’ai été élevée.

« Vous ne pourrez pas entrer par cette fenêtre. Il y a plein de verre cassé.
Quelque chose… un animal est passé au travers. Continuez un peu plus loin le
long de ce mur. Vous arriverez aux toilettes pour dames. Ce sera mieux. Il y a
même des caisses pour escalader. Je vous aiderai. D’accord ?

- Oui. Merci, Mary. Dieu merci, je vous ai trouvée ! »

Ellen lui adressa un horrible sourire grimaçant, plein de gratitude, d’humilité


flagorneuse et de terreur mêlées. Puis elle continua son chemin en traînant les
pieds, tête baissée, dos courbé. Douze heures plus tôt, elle était Madame
l’Épouse Modèle, en route vers un joli site de vacances pour petits-bourgeois sur
le lac Tahoe - où elle prévoyait sans doute d’étrenner ses nouvelles tenues de
loisirs de chez Talbot portées sur des sous-vêtements de chez Victoria’s Secret.
Journées au soleil avec les gosses, nuits au lit avec le mari, cartes postales aux
amis - on s’amuse bien, l’air est pur, on aimerait tant que vous soyez là. Et voilà
qu’elle se comportait comme une réfugiée de guerre sans âge fuyant quelque
atroce bain de sang dans le désert.

Et Mary Jackson, cette gentille petite princesse - qui votait démocrate, donnait
son sang tous les deux mois, écrivait des poèmes -, avait sérieusement envisagé
de la laisser gémir dehors dans le noir le temps de consulter les hommes. Qu’est-
ce que cela voulait dire ? Qu’elle avait survécu à la même guerre, se dit Mary.
C’était probablement ainsi qu’on se comportait quand cela vous arrivait. Mais
pas elle. Jamais de la vie.
Mary traversa le couloir, écouta si d’autres cris lui parvenaient de la salle.
Aucun. Mais à l’instant où elle ouvrait la porte des toilettes pour dames, trois
coups de feu retentirent. Ils étaient étouffés par les murs et la distance, mais leur
réalité ne faisait aucun doute. Des sons lointains suivirent - paroles et cris mêlés.
Mary se figea sur place, tiraillée entre deux forces égales. Ce qui la décida fut le
bruit de sanglots derrière la fenêtre des toilettes.

« Ellen ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

- Je suis idiote, c’est tout. Idiote ! J’ai cogné mon bras cassé en posant deux
caisses l’une sur l’autre. »

La femme devant la fenêtre - ce n’était qu’une ombre floue derrière la vitre


cathédrale - se mit à sangloter plus fort.

« Tenez bon, je vous fais entrer tout de suite. »

Mary traversa la pièce en courant, écarta les canettes de bière que Billingsley
avait disposées sur le rebord de la fenêtre et elle ouvrait le panneau en
réfléchissant à la meilleure façon d’aider Ellen à entrer sans lui faire plus mal
encore, quand elle se souvint de ce que Billingsley avait dit du flic: qu’il était
plus grand.

6 mon Dieu ! avait dit le père de David comme si, frappé par la foudre, il avait
tout compris. Elle est comme Entragian ? Comme le flic ?

Peut-être a-t-elle le bras cassé, se dit froidement Mary, peut-être est-ce vrai.
En revanche…

En revanche, se tenir voûtée comme ça était un très bon moyen de dissimuler


sa véritable taille, non ?

La sonnette d’alarme qui se trouvait à l’arrière de son cerveau retentit à


nouveau. Mary décida de faire marche arrière, de prendre une ou deux secondes
pour réfléchir… mais, avant qu’elle puisse le faire, une main puissante et chaude
se saisit de son bras. Une autre ouvrit la fenêtre toute grande et la force de Mary
s’écoula d’elle comme de l’eau tandis qu’un visage grimaçant se levait vers elle.
C’était le visage d’Ellen, mais le badge épinglé en dessous

(Je vois que tu es donneur d’organes)


appartenait à Entragian.

C’était Entragian. Collie Entragian dans le corps d’Ellen Carver.

« Non ! hurla-t-elle en reculant, sans se soucier de la douleur que lui


infligeaient les ongles d’Ellen enfoncés dans son bras jusqu’au sang. Non,
lâchez-moi !

- Pas avant de t’entendre chanter ” Partir en jet ” salope », dit la chose-Ellen.

Elle tira brutalement Mary à travers la fenêtre, du sang giclant de ses deux
narines. De son oeil gauche giclèrent aussi des larmes comme de la gelée de
fruits rouges.

« Oh, l’aube point. C’est presque le ma… »

Mary eut la curieuse sensation de voler vers la clôture de bois qui limitait
l’allée.

« Le chauffeur de taxi klacsonne… »

Elle réussit à lever un bras pour se protéger, mais ce ne fut pas suffisant pour
lui éviter de heurter la clôture du front. Elle tomba à genoux, des cloches plein la
tête, et sentit une chaleur envahir ses lèvres et son menton. Tu viens d’adhérer au
club des saigneurs de nez, ma fille, se dit-elle en tentant de se remettre debout.

« Je suis déjà si seule que j’ai envie de pleurrrrer… »

Mary fit deux grandes enjambées titubantes, puis le flic (elle n’arrivait pas à
voir ça autrement que comme le flic portant une perruque et des faux seins) la
saisit par une épaule, déchirant presque une manche de son chemisier pour la
faire se retourner.

« Lâch… », commença Mary.

Et la chose-Ellen lui assena un coup de poing sur la pointe du menton, un


coup précis qui éteignit les lumières. Tak prit Mary sous les bras, et quand il
sentit le souffle de Mary sur la peau d’Ellen, la légère anxiété qu’on avait pu
déceler sur le visage d’Ellen s’estompa.
« Putain, j’adore cette chanson ! Elle me retourne à l’intérieur. Tak ! »

La chose-Ellen lança Mary sur son épaule comme un sac de grain et disparut
au coin du bâtiment avec son fardeau. Cinq minutes plus tard, la Caprice
poussiéreuse de Collie Entragian prenait une fois de plus la route du Puits
Chinois, ses phares fendant les tourbillons de sable soule-vés par le vent
mourant. Tandis qu’elle dépassait le petit garage de Harvey et la Bodega, un fin
croissant bleuté de lune apparut dans le ciel.

Chapitre 5

Même à l’époque des cuites et des trips, Johnny Marinville n’avait jamais
perdu la mémoire. En 1986, alors qu’il se trouvait sur le siège arrière de la
voiture dite « Partymobile » de Sean Hutter (Sean faisait le tour des bars le
vendredi soir à East Hampton avec Johnny et quatre autres gars dans sa grosse
vieille Cadillac de 65), il avait eu un grave accident. Sean, qui était même trop
ivre pour marcher, sans parler de conduire, avait fait faire deux tonneaux à la
Partymobile alors qu’il tentait de prendre sans ralentir le tournant d’Eggamoggin
Lane vers la route B. La fille qui était assise à côté de lui avait été tuée. Sean
avait eu la colonne vertébrale pulvérisée. La seule Partymobile qu’il conduisait
maintenant était un fauteuil roulant motorisé, de ceux qu’on manoeuvre du
menton. Les autres avaient été blessés moins gravement et Johnny s’était
considéré comme chanceux de s’en tirer avec juste la rate malmenée et un pied
cassé. Mais l’important, c’était qu’il était le seul à se souvenir de ce qui était
arrivé. Johnny avait trouvé cela si curieux qu’il avait interrogé méticuleuse-ment
tous les survivants, même Sean, qui n’arrêtait pas de pleurer et de lui dire de le
laisser tranquille (Johnny n’avait cédé que lorsqu’il avait obtenu ce qu’il voulait;
rien à foutre, se disait-il, Sean lui devait bien ça). Patti Nickerson se souvenait
vaguement de Sean disant: Accrochez-vous, ça va tanguer, au dernier moment,
mais c’était tout. Les souvenirs des autres s’arrêtaient juste avant l’accident et
reprenaient plus tard, comme si leur mémoire avait été en partie neutralisée.
Sean, quant à lui, prétendait qu’il ne se rappelait rien après le moment où il était
sorti de sa douche cet après-midi-là et où il avait essuyé la buée du miroir pour
pouvoir se raser. Après ça, tout était noir jusqu’à ce qu’il se réveille à l’hôpital. Il
était possible qu’il mente, mais Johnny ne le pensait pas. Et pourtant, lui-même
se souvenait de tout. Sean n’avait pas dit: Accrochez-vous, ça va tanguer, il avait
dit: Accrochez-vous, ça va en jeter. Et il riait. Il avait continué à rire même
quand la Partymobile s’était renversée. Johnny se souvenait de Patti criant: Mes
cheveux! Oh, merde, ma coiffure! et de la façon dont elle s’était retrouvée
catapultée sur sa braguette à lui - un choc à vous paralyser les boules - quand la
voiture avait rebondi sur ses roues. Il se souvenait de Bruno Gartner qui hurlait.
Et du bruit qu’avait fait le toit de la Partymobile en enfonçant la tête de Rachel
morov dans ses épaules, après l’avoir ouverte comme une fleur. Ç’avait été un
léger bruit de broyage comme celui qu’on entend quand on croque un cube de
glace. Il se souvenait du moindre détail. Il se disait que ça faisait partie du métier
d’écrivain, mais il ne savait pas si c’était naturel ou culturel, une cause ou une
conséquence. Cela n’avait sans doute pas d’importance. Le problème, c’était
qu’il se souvenait de la moindre connerie, y compris les trente der-nières
secondes d’un feu d’artifice. Les événements quasi simultanés semblaient se
séparer automatiquement et se classer au moment même où ils se déroulaient,
comme de la limaille de fer sous l’effet d’un aimant. Jusqu’au soir où Sean
Hutter avait envoyé la Partymobile dans le décor, Johnny n’avait jamais souhaité
qu’il en aille différemment. Et il ne l’avait jamais souhaité depuis… jusqu’à
aujourd’hui. Maintenant, il se disait qu’un peu d’encre renversée sur les vieilles
cellules de sa mémoire serait la bienvenue.

Quand Audrey fit feu, il vit les éclats de bois s’arracher au chambranle de la
porte de la cabine de projection et se ficher dans les cheveux de Cynthia. Il sentit
le bourdonnement d’une balle près de son oreille droite. Il vit Steve, à genoux
mais apparemment indemne, qui écartait le revolver quand la femme l’eut jeté
dans sa direction. Il la vit, elle, relever la lèvre supérieure comme un chien
acculé, puis se retourner et serrer à nouveau la gorge de l’enfant.

Vas-y! se cria Johnny. Vas-y, va l’aider! Comme tu l’as déjà fait quand tu as
tiré sur le fauve !

Mais il ne pouvait pas. Il voyait tout, mais il ne pouvait pas bouger.

Les choses commencèrent à s’embrouiller, mais son esprit insistait pour les
ordonner, les ranger, leur conférer une forme cohérente, comme dans un récit. Il
vit Steve bondir sur Audrey en lui disant de lâcher, de laisser l’enfant tranquille.
Il lui serrait la gorge d’une main et les poignets de l’autre. A cet instant précis,
Johnny fut projeté dans la pièce, par-delà la maigrichonne, avec la force d’un
cascadeur lancé par un canon. C’était Ralph, bien sûr, qui l’avait heurté dans le
dos en hurlant le nom de son fils de toute la force de ses poumons.

Johnny vola presque par-dessus les deux marches, genoux pliés, persuadé
qu’il allait récolter au moins des fractures multiples, persuadé que le cerveau
d’Audrey Wyler avait craqué sous la tension et qu’elle prenait David Carver
pour le flic, ou un flic en réduction… et pendant toute la durée de sa chute,
comme au ralenti, ses yeux captèrent et son cerveau enregistra puis archiva les
images. Il vit que les jambes musclées d’Audrey étaient écartées, il vit le tissu de
sa jupe tendu entre ses cuisses. Il vit aussi qu’il allait retomber près d’elle.

Il atterrit sur un pied, comme un patineur qui aurait oublié ses patins. Son
genou plia. Il le laissa le projeter en avant sur la femme, les mains prêtes à la
saisir par les cheveux. Elle recula la tête, échappant à ses doigts. Au même
instant (sauf que l’esprit de Johnny s’obstinait à affirmer que c’était juste après,
encore désireux de réduire cette folie à quelque chose de cohérent, à un récit qui
coulerait en séquences successives), Steve arracha les mains meurtrières de la
gorge de l’enfant, où Johnny vit les marques blanches laissées par les paumes et
les doigts virer au rouge. Sa chute n’était toujours pas terminée. Audrey faillit le
mordre, et le rata, ce fut la bonne nouvelle. Mais il ne réussit pas à agripper ses
cheveux, et ce fut la mauvaise nouvelle.

Elle émit un cri guttural quand il entra en collision avec le mur et que son bras
gauche passa à travers une des lucarnes de projection, jusqu’à l’épaule. Pendant
un moment horrible, il crut que tout son corps allait suivre - coucou, au revoir.
C’était impossible. L’ouverture n’aurait jamais été assez grande pour ça, mais il
le pensa quand même.

A cet instant (son esprit insistait une fois de plus pour que ce soit juste après,
l’élément suivant, la suite), Ralph Carver hurla:

« Bas les pattes, lâche mon fils, espèce de salope !

Johnny récupéra son bras et se retourna, dos au mur. Il vit Steve et Ralph
arracher la femme hurlante à David. Il vit l’enfant s’effondrer contre le mur et
glisser lentement par terre, les marques sur sa gorge ressortant maintenant
comme des coups de soleil. Il vit Cynthia descendre les marches pour essayer de
regarder partout à la fois dans la cabine.

« Prends le gosse, patron ! » cria Steve.


Il luttait contre Audrey, une main lui enserrant toujours les poignets, l’autre
autour de sa taille. Elle ruait contre lui comme un mustang.

« Prends le gosse et sors-le d’i… »

Audrey cria et se libéra. Quand Ralph tenta maladroitement de lui entourer le


cou de ses bras pour l’immobiliser, elle le repoussa brutalement d’un coup de
paume sous le menton. Elle fit un pas en arrière, vit David et retroussa à nouveau
les babines en grognant. Quand elle esquissa un geste dans sa direction, Ralph
dit:

« Touchez-le et je vous tue. »

Qu’est-ce que t’attends! pensa Johnny en soulevant l’enfant. Il était chaud,


mou et lourd dans ses bras. Le dos de Johnny, déjà maltraité par la traversée de
presque un continent à moto, envoya un petit signal de mécontente-ment.

Audrey regarda Ralph comme si elle le mettait au défi d’exécuter sa menace,


puis banda ses muscles pour sauter sur Johnny. Avant qu’elle n’y parvienne,
Steve fut une fois de plus sur elle. Il la saisit à nouveau par la taille puis pivota
sur ses talons. Ils étaient face à face et elle émettait un long cri aigu qui faisait
mal aux dents plombées de Johnny.

Au milieu de sa seconde rotation, Steve la lâcha. Audrey partit en arrière


comme une pierre jaillissant d’une fronde, ses pieds trébuchèrent sur le sol, sans
qu’elle inter-rompe son ululement. Cynthia, qui était derrière elle, tomba à
quatre pattes avec l’instinct d’une survivante des cours de récréation. Audrey la
heurta à la hauteur des genoux et tomba à la renverse sur un des rectangles clairs
marquant l’ancien emplacement d’un projecteur. Elle les regarda à travers ses
cheveux en désordre, momentané- ment sonnée.

« Sors-le d’ici, patron ! dit Steve en montrant les marches menant hors de la
cabine de projection. Il y a quelque chose qui ne va pas chez elle. Elle est
comme les animaux ! »

Qu’est-ce que tu entends par comme ? pensa Johnny. C’en est un, tout
simplement. Il avait entendu ce que Steve lui disait, mais il ne s’approchait pas
de la porte. Une fois de plus, il semblait incapable de tout mouvement.

Audrey réussit à se relever en s’appuyant à l’angle de la pièce. Sa lèvre


supérieure continuait à se retrousser, elle grognait toujours; ses yeux passèrent de
Johnny à l’enfant inconscient dans ses bras, puis à Ralph, à Cynthia, qui s’était
relevée et avait rejoint Steve. Johnny pensa briève-ment et avec regret au Rossi
et au Ruger, tous deux dans le hall d’entrée, contre la caisse. Depuis la caisse, on
voyait bien la rue, mais il avait été plus simple de laisser les fusils devant, car
l’espace y était très restreint. Ni Ralph ni lui n’avaient pensé à les reprendre pour
monter. Il se dit qu’une des leçons les plus effrayantes à tirer de ce cauchemar,
c’était qu’aucun d’eux n’était préparé à survivre face à un danger mortel.
Pourtant ils avaient survécu. Certains d’entre eux, en tout cas. Jusque-là.

« Tak ah lah !

La femme avait parlé d’une voix à la fois puissante et effrayante, sans


comparaison avec son ancienne voix de conteuse, douce et souvent hésitante.
Aux oreilles de Johnny, celle-là sonnait plutôt comme un aboiement de chien. Et
pourquoi est-ce qu’elle riait ? Une partie d’elle au moins riait. Et de quelle
nature était donc cette étrange ombre noire qui flottait sous sa peau ? Est-ce qu’il
la voyait vraiment ?

«Min!Min!Minentow!»

Cynthia jeta un regard stupéfait à Steve.

Qu’est-ce qu’elle dit ? »

Steve secoua la tête. Elle interrogea Johnny du regard.

« C’est le langage du flic », dit-il.

Cela rappelait à sa mémoire particulièrement perfor-mante le moment où le


flic avait, semblait-il, ordonné à un busard de l’attaquer.

« Timoh ! dit-il à Audrey Wyler. Candy latch ! »

Ce n’était sans doute pas vraiment ça, mais ça devait être assez proche car
Audrey recula. Pendant un instant passa sur son visage une surprise très
humaine. Puis sa lèvre se souleva à nouveau et le sourire de folle reparut dans
ses yeux.

« Qu’est-ce que vous lui avez dit ? demanda Cynthia à Johnny.


- Pas la moindre idée.

- Patron, il faut que tu sortes le gosse d’ici. Tout de suite ! »

Johnny fit un pas en arrière, bien décidé à obéir. Audrey plongea alors la main
dans la poche de sa robe et la ressortit fermée sur une poignée de quelque chose.
Elle le regarda - lui seul, maintenant, John Edward Marinville, Romancier
Distingué et Penseur Extraordinaire - de ses yeux de bête furieuse. Elle leva la
main.

« Can tah ! cria-t-elle comme dans une sorte de rire. Can tah, can tah, mi tow !
Prends ça ! So tah ! »

Quand elle ouvrit la main et lui montra son offrande, le climat émotionnel
changea tout à coup dans la tête de Johnny… et pourtant il continuait à tout voir
et à tout classer, comme il l’avait fait pendant que la foutue Partymobile de Sean
Hutter faisait ses tonneaux. Il avait continué à tout enregistrer à l’époque, alors
qu’il était certain de mourir, et il continuait à tout enregistrer maintenant, alors
que l’envahissait soudain une pulsion de haine envers l’enfant dans ses bras, une
envie d’enfoncer quelque chose - sa clé de moto par exemple - dans la gorge de
ce petit emmerdeur de cul-bénit et de l’ouvrir comme une canette de bière.

Il crut d’abord voir trois espèces de porte-bonheur sur la paume ouverte


d’Audrey, le genre de pendeloques que les filles accrochent parfois à un bracelet.
Mais ils étaient trop gros, trop lourds. Ce n’étaient pas des porte-bonheur mais
des statuettes en pierre, de cinq centimètres environ. L’une d’elles représentait
un serpent, une autre un busard avec une aile cassée qui le regardait avec des
yeux exorbités sous son front chauve; la troisième était un rat dressé sur ses
pattes arrière. Elles avaient l’air anciennes et usées.

« Can tah ! hurla-t-elle. Can tah, can tah, tue l’enfant, tue-le maintenant, tue-le

Steve s’avança. Comme Audrey concentrait son attention sur Johnny, elle ne
le vit qu’au dernier moment. D’une claque, il fit tomber de sa paume les pierres,
qui roulèrent dans un coin de la pièce. L’une d’elles - le serpent - se cassa en
deux. Audrey hurla d’horreur et de frustration.

La folie meurtrière qui avait envahi Johnny se dissipa mais ne disparut pas
complètement. Il sentait ses yeux attirés vers le coin où gisaient les pierres. Les
statuettes l’attendaient. Il n’avait plus qu’à les ramasser.

« Putain ! Sors-le d’ici ! » hurla Steve.

Audrey se précipita sur les pierres, mais Steve la saisit par le bras et la fit
reculer. Sa peau s’assombrissait et s’amollissait. Johnny se dit que le processus
qui l’avait transformée tentait maintenant de s’inverser… sans grand succès…
Elle… quoi ? Elle rétrécissait ? Elle s’étiolait ? Il ne connaissait pas le terme
exact, mais…

« SORS-LE ! » hurla de nouveau Steve.

Il donna à Johnny une grande tape sur l’épaule. Cela le réveilla. Il se tournait
vers les marches quand Ralph lui arracha David des bras avant même qu’il se
rende compte de ce qui se passait. Ralph fonça vers l’escalier, maladroit mais
puissant, et il sortit de la cabine de projection sans se retourner.

Audrey le vit partir. Elle hurla - de désespoir, Johnny le reconnut dans sa voix
- et voulut à nouveau récupérer les pierres. Steve l’en empêcha. Il y eut un
affreux bruit de déchirure quand le bras droit d’Audrey se détacha de son épaule.
Steve se retrouva le bras dans la main comme s’il tenait le pilon d’un poulet trop
cuit.

Audrey ne semblait pas consciente de ce qui lui était arrivé. Un bras en moins,
le côté droit de sa robe maintenant rouge de sang, elle se dirigeait vers les
statuettes sans cesser de crier dans cette langue étrange. Steve, figé, regardait son
trophée - un bras de femme avec quelques taches de rousseur et une montre
Casio au poignet. Le patron était tout aussi paralysé. Steve se dit plus tard que,
sans Cynthia, Audrey aurait récupéré les pierres. Dieu seul savait ce qui se serait
passé alors: même quand elle n’avait orienté le pouvoir des pierres que sur le
patron, Steve en avait ressenti l’influence. Rien de sexuel, cette fois. Une pulsion
de meurtre, et rien d’autre.

Avant qu’Audrey ne tombe à genoux pour reprendre ses jouets, Cynthia, d’un
adroit coup de pied, les avait envoyés plus loin, le long du mur où s’empilaient
les rouleaux de pellicule. Audrey hurla de nouveau, et cette fois un jet de sang
sortit de sa bouche. Elle tourna la tête vers eux, et Steve recula d’un pas mal
assuré, une main levée comme pour s’épargner une telle vision.

Le joli visage d’Audrey semblait maintenant se décoller de son crâne en rides


transpirantes. Ses yeux figés se perdaient dans des orbites qui s’élargissaient. Sa
peau foncait et se fendait. Pourtant, ce n’était pas le pire. Le pire arriva quand
Steve laissa tomber la chose d’une chaleur répugnante qu’il tenait - son bras - et
qu’Audrey bondit sur ses pieds.

« Je suis désolée, dit-elle avec la voix étranglée d’une vraie femme et non de
cette monstruosité en décomposition. Je n’ai jamais voulu faire de mal à
quiconque. Ne touchez pas les can tahs. Quoi que vous fassiez, ne touchez
jamais les can tahs ! »

Steve regarda Cynthia. Elle lui rendit son regard et il put lire dans ses grands
yeux ce qu’elle pensait: J’en ai tou-ché un. Deux fois. Quelle chance j’ai eue !

Beaucoup de chance, répondit Steve des yeux. Je crois que tu as eu beaucoup


de chance.

Audrey tituba vers eux, s’éloignant des pierres grises tachées. Steve sentit une
forte odeur de sang et de pourriture. Il tendit la main mais ne put se résoudre à la
poser sur l’épaule d’Audrey, alors qu’elle prenait la direction de l’escalier et du
foyer… qu’elle se dirigeait vers l’endroit où Ralph avait emporté son fils. Il ne
put s’y résoudre parce qu’il savait que ses doigts s’enfonceraient dans la chair.

Il entendait le clapotement que faisaient les morceaux de son corps en


liquéfaction qui tombaient en une sorte de bouillie sanglante. Elle monta les
deux marches et franchit la porte. Cynthia regarda Steve un moment, le visage
tendu et blanc. Il lui entoura la taille de son bras et suivit Johnny qui s’était déjà
engagé dans l’escalier.

Audrey réussit à descendre la moitié du petit escalier très raide qui menait au
foyer, puis elle tomba. Le bruit de son corps dans sa robe imprégnée de sang fut
horrible - comme un coup de pied dans une flaque. Et pourtant, elle était toujours
en vie. Elle se mit à ramper, ses cheveux poisseux dissimulant par bonheur son
visage flasque. A l’autre bout du foyer, en haut de l’escalier descendant vers le
hall, Ralph, son fils dans les bras, regardait approcher la créature.

« Abattez-la ! rugit Johnny. Pour l’amour de Dieu, que quelqu’un tire !

- Impossible, dit Steve. On n’a ici que l’arme du gosse et elle est vide.

- Ralph, descendez avec David. Descendez avant que… »


Mais la chose qui avait été Audrey Wyler ne semblait plus s’intéresser à
David. Elle arriva à l’arche marquant l’entrée du balcon et la traversa. Presque
immédiatement, les poutres de soutènement, desséchées par le climat du désert
et rongées par des générations de termites, se mirent à craquer. Steve, enlaçant
Cynthia, suivit Johnny de l’autre côté du foyer, où Ralph courut les rejoindre. Ils
se retrouvèrent juste à temps pour voir la chose ramper sur la poupée dégonflée,
la maculant d’une large traînée de sang et d’autres fluides moins identifiables. La
bouche arrondie de la poupée sembla exprimer sa surprise offus-quee.

Ce qui restait d’Audrey Wyler se tenait à la rambarde, et tentait de se soulever


assez haut pour plonger par-dessus, quand la charpente soutenant le balcon se
détacha du mur dans un énorme rugissement poussiéreux. Au début, le balcon
glissa d’un bloc vers l’avant en restant horizontal comme un plateau ou une
plate-forme flottante, les poutres le long du foyer cédèrent, forçant Steve et les
autres à reculer quand le vieux tapis se déchira comme s’ouvre une faille lors
d’un tremblement de terre. Des lattes claquèrent; des clous divorcèrent en
grinçant des planches auxquelles ils avaient été mariés. Puis, enfin, le balcon
s’inclina. Audrey bascula par-dessus la rambarde. Pendant une seconde, Steve
vit ses pieds qui émergeaient du nuage de poussière, et elle disparut. Un instant
plus tard, le balcon disparut à son tour. Il tomba comme une pierre et heurta les
sièges du parterre dans un craquement terrible. La poussière remonta comme un
champignon atomique en miniature.

« David ! cria Steve. Et David ? Est-ce qu’il est en vie ?

- Je n’en sais rien, dit Ralph en les regardant, les yeux pleins de larmes. Je suis
sûr qu’il l’était quand je l’ai sorti de la cabine de projection, mais maintenant, je
n’en sais rien. Je ne le sens plus respirer. »

Le souffle avait ouvert toutes les portes de la salle, et le hall d’entrée était
envahi par la poussière du balcon effondré. Ils emportèrent David jusqu’à une
des portes donnant sur la rue, où un filet d’air du dehors chassait la poussière.

« Posez-le », dit Cynthia.

Elle essayait de penser à ce qu’il fallait faire - bon sang, que fallait-il faire en
premier ? - mais ses pensées ne cessaient de lui échapper.
« Allongez-le bien à plat. Il faut qu’on lui libère les poumons. »

Ralph la regarda, plein d’espoir, et Steve et lui allongè- rent David sur le tapis
usé jusqu’à la corde.

« Vous vous y connaissez… en… ?

- J’ai pris des cours de secourisme - y compris de respiration artificielle -


quand j’étais au foyer des Filles et Soeurs, oui. Mais si vous voulez savoir si je
m’y connais en dames qui se transforment en meurtriers maniaques et puis
pourrissent, non.

- Il est tout ce qui me reste, mademoiselle, dit Ralph. Tout ce qui reste de ma
famille. »

Cynthia ferma les yeux et se pencha vers David. Ce qu’elle sentit la soulagea
énormément: un léger mais indubitable souffle sur sa joue.

« Il est vivant, je sens sa respiration, dit-elle en adressant un sourire à Ralph.


Ça ne m’étonne pas que vous n’ayez rien senti, avec un visage aussi gonflé.

- Oui. C’est peut-être pour ca. Mais c’est surtout que j’avais si peur… »

Il tenta de sourire mais n’y parvint pas. Il poussa un profond soupir et s’adossa
à l’ancien comptoir à friandises.

« Je vais l’aider, maintenant », dit Cynthia.

Elle regarda le visage émacié et les yeux clos de l’enfant.

« Je vais juste t’aider, David, accélérer les choses. Laisse-moi faire, tu veux
bien ? »

Elle souleva doucement la tête de l’enfant et grimaça à la vue des marques de


doigts sur son cou. Dans la salle, un morceau de balcon resté suspendu rendit
l’âme et tomba à grand bruit. Les autres se tournèrent dans cette direction, mais
Cynthia resta concentrée sur David. De sa main gauche elle lui ouvrit la bouche,
se pencha et lui pinça doucement le nez de sa main droite. Puis elle posa sa
bouche contre la sienne et souffla. La petite poitrine se souleva un peu plus haut,
mais retomba quand elle lui lâcha le nez. Elle se pencha à nouveau et lui dit dans
l’oreille à voix basse:

« Reviens-nous, David. On a besoin de toi. Et tu as besoin de nous.

Elle souffla à nouveau dans sa bouche et répéta: « Reviens-nous, David »,


quand il exhala un mélange de son propre air et de celui que lui avait insufflé
Cynthia. Elle le regarda. Maintenant sa respiration naturelle était un peu plus
profonde, semblait-il, et elle voyait les globes oculaires de l’enfant bouger sous
ses paupières bleutées, mais il ne montrait aucun signe indiquant qu’il avait
repris conscience.

« Reviens-nous, David. Reviens. »

Johnny regarda autour de lui, plissant les yeux comme quelqu’un qui émerge à
peine des profondeurs de ses pen-sées.

« Où est Mary ? Vous ne pensez pas que ce foutu balcon ait pu lui tomber
dessus, quand même ?

- Il n’y a pas de raison, dit Steve. Elle était avec le vieux.

- Et tu crois qu’elle est toujours avec le vieux ? Après tous ces cris ? Après
que ce foutu balcon est tombé de ce foutu mur ?

- T’as pas tort, admit Steve.

- Tu vois ! J’en étais sûr. Viens, je crois qu’on ferait mieux de partir à sa
recherche. »

Cynthia ne réagit pas. Elle était toujours agenouillée au-dessus de David, à le


scruter, l’air grave.

« Je ne sais pas où tu es, gamin, mais ramène-toi par ici. Il est temps de seller
ta monture et de sortir. »

Johnny prit le Rossi et le Ruger. Il tendit ce dernier à Ralph.

« Restez ici avec votre fils et la jeune dame. On revient.

- Et si vous ne revenez pas ? »


Johnny le regarda un moment, indécis, puis lui adressa son plus beau sourire.

« Brûlez les documents, sabotez la radio et avalez votre dose de cyanure.

- Hein ?

- Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Faites au mieux. Je peux vous
assurer que dès qu’on aura retrouvé Mme Jackson, on reviendra. En route, Steve.
On prend l’aile gauche, à moins que tu n’aies une envie irrésistible d’escalader le
mont Balcon. »

Ralph les regarda disparaître, puis se retourna vers son fils et Cynthia.

« Qu’est-ce qu’il a ? Vous le savez ? Est-ce que cette salope a réussi à le


plonger dans le coma ? Un de ses amis a été dans le coma, à l’automne. Il en est
ressorti. Ç’a été un miracle, tout le monde l’a dit. Mais je ne souhaite pas ça à
mon pire ennemi. Est-ce que c’est ce qu’il a, vous croyez ?

- Je ne crois pas qu’il soit inconscient, et en tout cas pas dans le coma. Vous
voyez comme ses paupières bougent ? Il est plutôt endormi, et il rêve… Ou alors
il est dans une sorte de transe. »

Elle leva les yeux vers lui. Il la regarda un moment, puis s’agenouilla en face
d’elle. Il écarta les cheveux du front de son fils et l’embrassa doucement entre
les yeux, là où un petit froncement des sourcils plissait la peau.

« Reviens, David, dit-il. Je t’en supplie, reviens. »

David respirait calmement par ses lèvres entrouvertes. Derrière ses paupières
tuméfiées, ses yeux bougeaient sans cesse.

Dans les toilettes des hommes ils trouvèrent un couguar mort, la tête presque
arrachée, et un vétérinaire mort les yeux ouverts. Dans les toilettes des dames ils
ne trouvè- rent rien… du moins Steve.

« Éclaire par là », lui demanda Johnny.

Quand Steve ramena le faisceau de lumière vers la fenêtre, Johnny le reprit:


« Non, pas la fenêtre. Le sol en dessous. »

Steve fit descendre le faisceau et le promena sur une demi-douzaine de


canettes posées contre le mur à droite de la fenêtre.

« Le piège du véto, dit Johnny. Pas cassé mais soigneusement rangé de côté.
Intéressant.

- Je n’avais même pas remarqué qu’elles n’étaient plus sur le rebord de la


fenêtre. Un bon point pour toi, patron.

- Viens par ici ! demanda Johnny qui gagna la fenêtre, l’ouvrit, regarda
dehors, puis se poussa suffisamment pour que Steve puisse regarder avec lui.
Rappelle-toi le moment merveilleux de ton arrivée dans ce palais des rêves buco-
liques, Steven. Quelle est la dernière chose que tu aies faite avant de passer par
cette fenêtre ? Tu t’en souviens ?

- Bien sûr. On avait empilé deux caisses l’une sur l’autre pour qu’il soit plus
facile de grimper. J’ai renversé celle du dessus, parce que je me suis dit que si le
flic venait par là et repérait cet escabeau improvisé, ce serait comme une flèche
pointant dans notre direction.

- Très juste. Et que vois-tu maintenant ? »

Steve utilisa sa torche, même s’il n’en avait pas vraiment besoin: le vent était
presque retombé et il n’y avait plus qu’une légère poussière qui volait. On
distinguait même un croissant de lune.

« Elles sont à nouveau empilées, dit-il en se retournant vers Johnny d’un air
inquiet. Oh, merde ! Entragian est venu pendant qu’on s’occupait de David. Il est
venu et… »

Il voulait dire et l’a prise, mais il vit que le patron secouait la tête et se tut.

« Ce n’est pas l’impression que ça donne, dit Johnny en prenant la torche pour
montrer à nouveau les canettes. Pas cassées; posées bien soigneusement de côté,
en rang. Qui a fait ça ? Audrey ? Non, elle est partie dans l’autre direction, à la
poursuite de David. Billingsley ? Impossible, étant donné l’état dans lequel il
était avant de mou-rir. Reste Mary, mais aurait-elle fait ça pour le flic ?
- J’en doute.

- Moi aussi. Je pense que si le flic s’était montré, elle nous aurait rejoints au
galop en hurlant. Et pourquoi les caisses seraient-elles empilées ? J’ai connu
personnellement Collie Entragian: il faisait dans les deux mètres, sans doute
plus. Il n’aurait pas eu besoin de marches pour accéder à la fenêtre. Pour moi,
ces caisses laissent supposer soit la présence de quelqu’un de petit, soit une ruse
pour pouvoir attraper Mary, soit les deux. Il est possible que j’aille trop loin,
mais…

- Il pourrait donc y en avoir d’autres ? D’autres comme Audrey ?

- Peut-être. Mais je ne crois pas qu’on puisse le conclure de ce que nous


voyons ici. Je suis seulement certain qu’elle n’aurait pas écarté les canettes de
bière pour un étranger. Pas même pour un gosse en larmes. Je crois qu’elle serait
venue nous chercher. »

Steve reprit la torche et la dirigea vers le poisson de Billingsley sur les


carreaux, image joyeuse et insouciante dans l’obscurité. Il ne fut pas surpris de
découvrir qu’il ne l’aimait plus beaucoup, maintenant; c’était comme un rire
dans une maison hantée, un clown devant une salle déserte. Il éteignit.

« Qu’est-ce que tu penses, patron ?

- Arrête de m’appeler patron, Steve. Je n’ai jamais aimé ça, même avant.

- D’accord. Qu’est-ce que tu penses, Johnny ? »

Johnny regarda autour de lui pour s’assurer qu’ils étaient toujours seuls. Son
visage, avec cet énorme nez enflé et tordu, exprimait la tension et la fatigue. Il
sortit encore trois comprimés d’aspirine et les avala. Steve se rendit alors compte
d’une chose stupéfiante: Marinville avait l’air plus jeune. En dépit de tout ce
qu’il avait traversé, il avait rajeuni. Johnny avala plusieurs fois sa salive,
l’amertume des comprimés le faisant grimacer, et dit:

« La mère de David.

- Quoi ?

- C’est une possibilité. Réfléchis un peu, et tu verras comme c’est


horriblement bien ficelé. »

Steve réfléchit. Il comprit que cela expliquait en effet totalement la situation.


Il ne savait pas à quel moment l’histoire d’Audrey Wyler s’était éloignée de la
vérité, mais il savait qu’à un certain point elle avait été… transformée par les
pierres qu’elle avait appelées les can tahs. Transformée ? Affligée d’une sorte
d’abominable rage dégénérative. Ce qui lui était arrivé avait pu arriver aussi à
Ellen Carver.

Steve se prit soudain à espérer que Mary Jackson soit morte. C’était terrible,
mais en pareil cas, la mort valait mieux, non ? Mieux que de se retrouver sous
l’emprise des can tahs.

« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda-t-il.

- On sort de ce village. Par n’importe quel moyen.

- D’accord. Si David est toujours inconscient, on le portera. Allons-y. »

Ils revinrent vers le hall d’entrée.

David Carver marchait sur Anderson Avenue, devant le collège de West


Wentworth. Sur le pignon du bâtiment on avait écrit à la bombe de peinture
jaune: DE CES SILENCES QUELQUE CHOSE PEUT S’ÉLEVER. Puis il
tourna dans Bear Street. C’était plutôt drôle, dans la mesure où Bear Street et les
bois de Bear Street étaient à une dizaine de pâtés de maisons du collège, mais
c’est ainsi que les choses se passent dans les rêves. Bientôt il se réveillerait dans
sa chambre et tout s’évanouirait, de toute façon. Devant lui, trois bicyclettes au
milieu de la rue. Elles avaient été renversées sur leur selle, et leurs roues
tournaient dans le vent. Quelqu’un dit: « Et Pharaon dit à Joseph: ” J’ai eu un
songe, et j’ai appris que tu expliques les songes après les avoir entendus. ” »

David regarda de l’autre côté de la rue et vit le pasteur Martin. Il était ivre et
mal rasé. D’une main, il tenait une bouteille de whisky J.W. Dant. Entre ses
pieds, une flaque jaune de vomi. David eut du mal à supporter sa vue. Il avait les
yeux vides et morts.

« Joseph répondit à Pharaon: ” Ce n’est pas moi ! c’est Dieu qui donnera une
réponse favorable à Pharaon “, dit le pasteur Martin en levant la bouteille comme
pour un toast avant de boire au goulot. Vas-y, continua-t-il, c’est comme ça que
tu découvriras si tu sais où était Moïse quand les lumières se sont éteintes. »

David continua son chemin. Il songeait à se retourner quand lui vint une idée
étrange: s’il se retournait, il verrait la momie qui lui courait après dans un nuage
de vieilles bandelettes et d’onguents.

Il accéléra le pas.

Alors qu’il dépassait les bicyclettes, il remarqua qu’une des roues émettait à
chaque révolution un son perçant et désagréable: Riiikriik-riik. Cela lui rappela
la girouette sur le toit de La Chope, le nain et son tonneau d’or sous le bras.
Celui de…

Désolation ! Je suis à Désolation, et c’est un rêve ! Je me suis endormi en


essayant de prier. Je suis en haut, dans le vieux cinéma !

Il se lèvera parmi vous un prophète, et un rêveur de songes », dit quelqu’un.

David regarda de l’autre côté de la rue et vit un félin mort - un couguar -


pendu à un panneau de limitation de vitesse. Le couguar avait une tête humaine.
La tête d’Audrey Wyler. Ses yeux roulèrent, épuisés, vers lui, et il se dit qu’elle
essayait de sourire.

« Mais s’il vous dit: ” Cherchons d’autres dieux “, vous ne devez pas
l’écouter. »

David détourna les yeux en grimaçant et là, dans Bear Street, la douce petite
Puce se tenait sur le porche de son ami Brian (Jamais auparavant la maison de
Brian ne s’était trouvée dans Bear Street, mais les règles avaient apparemment
changé). Elle tenait Melissa Chérie dans ses bras.

« C’était bien le Grand Croque-Mitaine, finalement, dit-elle. Maintenant, tu le


sais, hein ?

- Oui, je sais, la Puce.

- Marche un peu plus vite, David, le Grand Croque-Mitaine te court après. »


L’odeur de bandelettes et d’onguents du désert devenait plus forte et David
marcha plus vite. Plus loin, il vit l’interruption des buissons qui marquait le
début de la piste Hô Chi Minh. Jamais il n’y avait rien eu là auparavant, sauf
parfois une marelle ou quelque chose comme KATHY AIME RUSSELL inscrit à
la craie sur le trottoir, mais aujourd’hui l’entrée du sentier était gardée par une
statue de pierre ancienne, bien trop grande pour être un can tah, un petit dieu;
celle-ci était un can tak un grand dieu. Il s’agissait d’un chacal; il avait la tête
penchée de côté, une gueule ouverte aux babines retroussées et des yeux
protubérants pleins de fureur. Une de ses oreilles avait été soit cassée, soit
rongée par le temps. La langue dans sa bouche n’était pas une langue mais une
tête humaine - la tête de Collie Entragian, avec son chapeau, et tout.

« Crains-moi et ne pénètre pas sur ce sentier, dit le flic dans la gueule du


chacal alors que David approchait. Mi tow, can de lach: crains l’informe. Il y a
d’autres dieux que le tien - can tah, can tak. Tu sais que je dis la vérité.

- Oui, mais mon Dieu est fort », dit David sur le ton de la conversation.

Il plongea la main dans la gueule ouverte du chacal et saisit sa langue. Il


entendit Entragian crier-il le sentit crier, un cri qui vibra contre sa paume comme
un godemi-ché. Un instant plus tard, la tête entière du chacal explosa en un éclair
de lumière insonore et sans étincelles. Il ne resta qu’un corps de pierre s’arrêtant
aux épaules.

David s’engagea sur le sentier, conscient d’y voir des plantes qui n’avaient
jamais poussé en Ohio - cactus en forme de cierges ou de coussins, aconit, thé
indien, amarante russe que le vent, dans les films, fait rouler dans le désert et les
villes fantômes. Sa mère sortit des buissons bordant le sentier. Elle avait le
visage noir et ridé comme une vieille boule de pâte à pain, les yeux tombants. La
voir ainsi l’emplit de tristesse et d’horreur.

« Oui, oui, ton Dieu est fort, dit-elle. Je ne le nie pas. Mais regarde ce qu’il
m’a fait. Sa force vaut-elle qu’on l’admire ? Peut-on se réjouir d’avoir un tel
dieu ? demanda-t-elle en lui tendant les mains, dévoilant ses paumes
pourrissantes.

- Ce n’est pas Dieu qui a fait ça, dit David en pleurant. C’est le policier !

- Mais Dieu l’a laissé faire, rétorqua-t-elle tandis qu’un de ses globes oculaires
était éjecté de son orbite. Le même Dieu qui a laissé Entragian pousser Kirsten
dans l’escalier et pendre ensuite son corps à une patère pour que tu la trouves.
Quel est ce Dieu ? Détourne-toi de lui et viens vers le mien. Lui, au moins, est
honnête dans sa cruauté. »

Mais toute cette conversation - non seulement les argu-ments mais le ton
hautain et menaçant - était si étrangère au souvenir que David gardait de sa mère
qu’il se remit en marche. Il fallait qu’il avance. La momie lui courait après; la
momie était lente, oui, mais il avait dans l’idée que c’était ainsi que la momie
rattrapait ses victimes: en utilisant sa vieille magie égyptienne pour dresser des
obstacles sur leur chemin.

« Reste loin de moi ! cria la chose-mère pourrissante. Reste loin de moi, sinon
je te transformerai en pierre dans la bouche d’un dieu ! Tu seras can tah dans can
tak !

- Tu ne peux pas faire ça, répondit David avec une infinie patience. Tu n’es
pas ma mère. Ma mère est avec ma soeur, au ciel, avec Dieu.

- Quelle blague ! s’indigna la chose pourrissante d’une voix qui gargouillait


comme celle du flic, puisqu’elle aussi crachait du sang et des dents en parlant.
Le ciel est une blague. Le genre de chose dont ton pasteur Martin te bara-tinerait
pendant des heures si tu lui fournissais assez de carburant liquide - ce n’est pas
plus réel que les poissons et les chevaux de Tom Billingsley ! Tu ne vas pas me
dire que tu as gobé tout ça ? Un garçon aussi intelligent que toi ? Tu l’as gobé ?
Oh, David ! Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer ! dit-elle avec un sourire
furieux. Il n’y a pas de ciel, pas de vie après la mort non plus… pas pour les gens
comme nous. Seuls les dieux - can taks, can tahs, can… »

Il comprit soudain à quoi tendait ce sermon confus: le retenir ici. Le retenir


pour que la momie le rattrape et l’étouffe à mort. Il s’avança, prit la tête délirante
et la pressa entre ses mains. Il se surprit à rire en même temps, car c’était
exactement le genre de choses que faisaient les prédicateurs illuminés sur le
câble: ils attrapaient leurs victimes par la tête et hurlaient des trucs comme «
MALADIE, SOOOORS ! TUMEUR, SOOOORS ! RHUMATIS-MES,
SOOORTEZ ! AU NOM DE JÉSUUUUS ! » Il y eut un autre de ces éclairs
silencieux, et cette fois il ne resta même plus de corps. Il était à nouveau seul sur
le sentier.

Il poursuivit son chemin, la peine rongeant son coeur et son esprit, pensant à
ce que la chose-mère avait dit. Pas de ciel, pas de vie après la mort, pas pour les
gens comme nous. C’était peut-être vrai. Peut-être pas. Il n’avait aucun moyen
de le savoir. Mais la chose avait dit aussi que Dieu avait permis que sa mère et sa
soeur soient tuées, et ça, c’était vrai… non ?

Eh bien, peut-etre. Qu’est-ce qu’un gosse est censé savoir de ces mystères ?
Mais il y a une chose que je sais (c’était sa position de repli), c’est ce qui s’est
passé quand elle a vu qu’elle ne pourrait pas me convaincre que Dieu avait agi
en personne… qu’il avait juste pointé son doigt à travers un nuage et les avait
frappées à mort.

Il arrivait au vieux chêne portant le Poste de guet Vietcong. A la base de


l’arbre se trouvait un morceau de papier rouge et argent - un emballage de barre
chocolatée Trois Mousquetaires. David se pencha, le ramassa et le mit dans sa
bouche, suçant, les yeux clos, les miettes de chocolat qui y étaient restées
collées. Prends, mange, entendit-il de la voix du pasteur Martin - c’était un
souvenir, pas une voix, ce qui le soulagea. Voici mon corps, brisé pour toi et
pour beaucoup d’autres. Il rouvrit les yeux, craignant de revoir quand même le
visage d’ivrogne du pasteur Martin et ses yeux morts, mais le pasteur Martin
n’était pas là.

David recracha l’emballage et grimpa au Poste de guet vietcong, avec sur la


langue le goût sucré du chocolat. Il entendait du rock and roll.

Quelqu’un était assis jambes croisées sur la plate-forme et regardait les bois
de Bear Street. Sa posture était si semblable à celle qu’aimait prendre Brian -
jambes croisées, menton dans la paume des mains - que, pendant un moment, il
fut convaincu que c’était son ami, mais devenu adulte. David pensa qu’il
pourrait supporter cette vision. Ce ne serait pas plus étrange que l’effigie
pourrissante de sa mère ou le couguar avec la tête d’Audrey Wyler, et encore
bien d’autres horreurs.

Le jeune homme avait un poste de radio en bandoulière. Ni un walkman ni


une grosse radiocassette. L’appareil semblait plus ancien, avec deux autocollants
ronds sur son étui en cuir, un jaune avec le sourire de Mr. Smiley, l’autre avec le
symbole de la paix. La musique sortait d’un petit haut-parleur extérieur. Le son
était bas, mais c’était bien - bonne batterie, basses meurtrières: « Let me in,
baby, I don’tknow what you got. But you better take it easy, this place is hot.
And l’m so gl~7 we made it…
« Brian ? demanda David en saisissant d’une main le bas de la plate-forme
pour se hisser dessus. C’est toi ? »

L’homme se retourna. Il était mince, il avait des cheveux noirs sous une
casquette de base-ball de l’équipe des Yankees, un T-shirt gris et de grosses
lunettes de soleil réfléchissantes dans lesquelles David se voyait. C’était la
première personne que David rencontrait dans ce… là où il se trouvait. Il ne
savait pas où.

« Brian n’est pas ici, David, dit-il.

- Alors, qui êtes-vous ? »

Si ce type avec ses lunettes de soleil réfléchissantes commençait à pourrir ou à


se vider de son sang comme Entragian, David allait filer de cet arbre en un
éclair, et tant pis pour la momie qui risquait de le guetter en dessous dans les
bois.

« C’est notre endroit, à Brian et à moi.

- Brian ne peut pas être là, dit l’homme aux cheveux noirs avec un sourire.
Brian est en vie, tu comprends ?

- Non. » Mais il avait bien peur de comprendre.

« Qu’est-ce que tu as dit à Marinville quand il a essayé de parler aux coyotes ?


»

Il fallut un moment à David pour s’en souvenir, et ce n’était pas étonnant,


parce que ce qu’il avait dit n’avait pas semblé venir de lui, mais à travers lui.

« Je lui ai dit de ne pas leur parler la langue des morts. Sauf que ce n’était pas
vraiment moi qui… »

L’homme aux lunettes de soleil fit un geste pour écarter cet argument.

« La façon dont Marinville a essayé de parler aux coyotes est un peu la façon
dont nous parlons maintenant: Si em, tow en can de lach. Tu saisis ?

- Oui. ” Nous parlons la langue de l’informe. ” La langue des morts, dit David
en frissonnant. Alors, je suis mort, moi aussi. Hein ? Je suis mort aussi.

- Non. Faux. Tu perds un tour », dit l’homme qui monta le volume de la radio
- Wait a minute, baby, let it happen to you ! - et sourit. « Le Spencer Davis
Group. C’est Steve Winwood qui chante. Cool ?

- Oui », dit David, sincèrement.

Il aurait pu écouter cette chanson toute la journée. Ça lui faisait penser à la


plage, aux jolies filles en bikini.

L’homme à la casquette des Yankees écouta un moment encore puis éteignit la


radio. Ce geste dévoila à David une cicatrice irrégulière sous son poignet droit,
comme s’il avait essayé un jour de se tuer. D’ailleurs cet homme avait pu faire
plus qu’essayer: n’était-ce pas ici la place des morts ?

Il réprima un frisson.

L’homme retira sa casquette des Yankees, et s’en essuya la nuque, puis il la


remit et regarda gravement David.

« Nous sommes au pays des morts, mais tu es une exception. Tu es spécial.


Très spécial.

- Qui êtes-vous ?

- Ça n’a pas d’importance. Rien qu’un membre parmi d’autres du fan-club du


Spencer Davis Group, si tu veux, dit l’homme, qui regarda autour de lui, soupira
et sourit légèrement. Mais je vais te dire une chose, jeune homme: cela ne me
surprend pas du tout que le pays des morts se trouve finalement dans la banlieue
de Columbus, Ohio. Je crois qu’il est temps que nous en venions aux choses
sérieuses, dit-il en reposant les yeux sur David sans plus sourire. Le temps nous
est compté. Tu auras un peu mal à la gorge en te réveillant, au fait, et il se peut
que tu sois un peu désorienté: ils sont en train de te transporter à l’arrière du
camion de Steve Ames. Ils ressentent un urgent besoin de quitter l’Ouest
américain - comprends ça comme tu voudras - et je ne peux pas dire que ça
m’étonne.

- Pourquoi êtes-vous ici ? » Et est-ce que je vous connais ? Je vous connais,


non ?
« Pour m’assurer que tu sais pourquoi toi tu es là, David… Pour commencer,
en tout cas. Alors, dis-moi: pourquoi es-tu ici ?

- Je ne sais pas ce que vous…

- Allons, David, dit l’homme à la radio dont les lunettes réfléchissaient le


soleil. Si tu ne le sais pas, tu es dans la merde jusqu’au cou. Pourquoi es-tu sur
terre ? Pourquoi Dieu t’a-t-il fait ? »

David le regarda, consterné.

« Allons, allons ! dit l’homme avec impatience. Ce sont des questions faciles.
Pourquoi Dieu t’a-t-il fait ? Pourquoi Dieu m’a-t-il fait ? Pourquoi Dieu a-t-il
fait n’importe qui ?

- Pour l’aimer et le servir, dit lentement David.

- D’accord, bien. C’est un début. Et qu’est-ce que Dieu ? Quelle est ton
expérience de la nature de Dieu ?

- Je ne veux pas le dire. »

David baissa les yeux vers ses mains, puis les releva vers l’homme grave et
tendu - cet homme étrangement familier- avec ses lunettes de soleil.

« J’ai peur de me mettre dans le pétrin. »

Il hésita, puis se força à énoncer ce qu’il craignait vraiment:

« J’ai peur que ce soit vous, Dieu. »

L’homme émit un petit rire lugubre.

« Il fut un temps où j’aurais dit que tu avais raison. Que sais-tu de la nature de
Dieu, David ? Quelle est ton expé- rience ? »

Avec la plus grande des réticences, David déclara:

« Dieu est cruel. »

Il baissa de nouveau les yeux sur ses mains et compta jusqu’à cinq. Quand il
constata qu’il n’avait pas été frappé par la foudre, il releva les yeux. L’homme en
jean et T-shirt était toujours aussi grave et tendu, mais David ne lut aucune
colère sur ses traits.

« C’est juste, Dieu est cruel. On r alentit, la momie finit toujours par nous
rattraper, et Dieu est cruel. Pourquoi Dieu est-il cruel, David ? »

Pendant un moment, il ne répondit pas, puis quelque chose que le pasteur


Martin lui avait dit lui revint en mémoire - ce jour-là, dans son coin, la télévision
diffusait sans le son un entraînement de base-ball.

« La cruauté de Dieu nous épure, dit-il.

- On est la mine et Dieu le mineur ?

- Eh bien…

- Et toute cruauté est bonne ? Dieu est bon et la cruauté est bonne ?

- Non, elle n’est pas bonne ! » dit David.

Pendant une horrible seconde, il vit la Puce pendue à la patère au mur, la Puce
qui faisait un détour sur le trottoir parce qu’elle ne voulait pas faire de mal aux
fourmis en leur marchant dessus.

« Qu’est-ce que la cruauté infligée pour le mal ?

- De la méchanceté. Qui êtes-vous, monsieur ?

- Peu importe. Et qui est le père de la méchanceté ?

- Le diable… Ou peut-être ces autres dieux dont ma mère parlait.

- Peu importent les can tahs et les can taks, pour le moment du moins. C’est
du menu fretin. Alors, écoute attentivement. Qu’est-ce que la foi ? »

ça, c’était facile.

« La substance des choses qu’on espère, la preuve des choses qu’on ne voit
pas.
- Ouais. Et quel est l’état spirituel du croyant ?

- Euh… Amour et acceptation, je crois.

- Et quel est l’inverse de la foi ? »

C’était plus dur. Un vrai sac de noeuds, en fait. Comme un de ces foutus tests
de compréhension. Choisir entre les réponses a, b, c, d. Sauf que là, on n’avait
même pas de choix.

« L’incrédulité ? tenta-t-il.

- Non, pas l’incrédulité mais l’incroyance. La première est naturelle, la


seconde volontaire. Et quand quelqu’un est en état d’incroyance, David, quel est
son état spirituel ? »

Il réfléchit, puis secoua la tête.

« Je ne sais pas.

- Si, tu sais. »

Il réfléchit et se rendit compte que c’était vrai.

« L’état spirituel de l’incroyant est le désespoir.

- Oui. Regarde en bas, David ! »

Il le fit et reçut un choc: le Poste de guet vietcong n’était plus dans l’arbre. Il
flottait comme un tapis magique en bois au-dessus d’un paysage dévasté. Il
distinguait des bâtiments çà et là, au milieu de plantes grises et avachies. Il y
avait le baraquement de la mine qu’il avait vu en entrant dans le village; et puis
une caravane avec un autocollant proclamant que le propriétaire était un fils de
pute qui crachait sur Clinton; l’hôtel de ville, aussi, et la Chope. Le nain souriant
avec son tonneau d’or sous le bras domi-nait une jungle morte et étouffée.

« C’est le champ empoisonné, dit l’homme aux lunettes réfléchissantes. A côté


de ce qui se passe ici, l’agent orange, c’est du sucre d’orge. Il n’y aura aucun
moyen de faire revivre cette terre. Elle doit être éradiquée - ense-mencée de sel
et labourée. Tu sais pourquoi ?
- Parce que ca va s’étendre ?

- Non. Impossible. Le diable est à la fois fragile et stupide, il meurt peu après
l’écosystème qu’il a empoisonné.

- Alors, pourquoi…

- Parce que c’est un affront envers Dieu. Fin de l’histoire. Il n’y a pas d’autre
raison. Rien de caché ni de dissimulé, pas de petits caractères au dos du contrat.
Le champ empoisonné est une perversité et un affront envers Dieu. Regarde à
nouveau. »

Les bâtiments avaient glissé derrière eux. Maintenant le Poste de guet


vietcong flottait au-dessus d’une vaste exca-vation. D’où ils se trouvaient, on
aurait dit un hématome qui aurait pourri la peau de la terre et se serait enfoncé
dans sa chair. Les parois formaient comme un escalier.

D’une certaine façon, regarder cet endroit, c’était comme regarder dans

(marche un peu plus vite)

une pyramide renversée. Il y avait des pins sur les collines au sud du puits, et
de la végétation en bordure du trou, mais le puits lui-même était stérile - il n’y
poussait pas même un genévrier. Plus près d’eux - ce devait être la face nord, se
dit David, si le champ empoisonné était le village de Désolation -, les beaux
gradins avaient été brisés près du fond. A la place, une longue pente caillouteuse.
Entre le glissement de terrain et la large route de terre sortant du puits, David
découvrit un trou noir qui le mit profondément mal à l’aise. C’était comme si un
monstre enterré dans le désert avait ouvert un oeil sans âme. Le glissement de
terrain qui l’entourait le troublait aussi. Parce qu’il avait l’air… en quelque
sorte… eh bien… pré- médité…

A la base du puits, juste sous le trou, une aire de stationnement accueillait bon
nombre de véhicules - chariots à minerai, pelleteuses, bulldozers, camions
montés sur chenilles ressemblant à des tanks de la Seconde Guerre mondiale. En
bordure, sur la porte d’un baraquement au toit de tôle ondulée rouillé d’où sortait
un tuyau de poêle, on pouvait lire:
BIENVENUE AU SERPENT A SONNETTE NUMÉRO DEUX,
FOURNISSEUR D’EMPLOIS ET PAYEUR D’IMPOTS DANS LE NEVADA
DEPUIS 1951.

A gauche du bâtiment métallique, un cube en béton indiquait plus brièvement:

DÉPOT D’EXPLOSIFS. ENTRÉE INTERDITE SAUF AU PERSONNEL


AUTORISÉ.

La Caprice poussiéreuse de Collie Entragian était garée entre les deux


bâtiments, portière du conducteur ouverte; le plafonnier allumé éclairait
l’intérieur, qui n’avait rien à envier a un abattoir. Sur le tableau de bord, un ours
en plastique à la tête dodelinante était fixé par une ventouse près de la boussole.

Mais tout cela glissait derrière eux.

« Tu connais cet endroit, n’est-ce pas. David ?

- C’est le Puits Chinois ? Non ?

- Oui. »

Ils s’approchèrent et David vit que le puits était, à sa façon, plus désolé encore
que le jardin empoisonné. Il n’y avait ni pierre entière ni aucune trace de
végétation, du moins qu’il pût voir; tout avait été réduit à un horrible fatras
jaune. Derrière l’aire de stationnement et les bâtiments, des roches plus
concassées encore s’élevaient en tas sur du plastique noir.

« C’est le dépotoir, expliqua son guide. Ce qui est empilé sur le plastique,
c’est la gangue - inutile. Mais la compagnie n’est pas près de la jeter, même
maintenant. Il y a encore des choses dedans, tu comprends… Or, argent,
molybdène, platine. Et du cuivre, bien sûr. Surtout du cuivre. Les dépôts sont si
diffus qu’on dirait qu’ils ont été insufflés dans la roche comme de la fumée.
L’extraire coû- tait trop cher, mais comme les principaux dépôts de minerais et
de métaux du monde se tarissent, ce qui revenait trop cher devient rentable. Les
feuilles de plastique noir en dessous recueillent ce qui les intéresse - le métal
précipite dessus et il ne leur reste qu’à le gratter. C’est un procédé de lixiviation.
Ils vont gratter le sol jusqu’à ce que tout ça, cette montagne qui s’élevait à deux
mille cinq cents mètres, ne soit plus que de la poussière soufflée par le vent.

- Qu’est-ce que c’est que ces grandes marches qui descendent dans le puits ?

- Des gradins. Ils servent de route pour l’équipement lourd autour du puits,
mais leur but principal est de stabiliser la terre pour qu’il n’y ait pas de
glissements.

- On dirait que ça n’a pas été très efficace par là, dit David en retournant son
pouce sur son épaule. Et ici non plus.

Ils approchaient d’une autre zone où des roches effondrées effaçaient les
grandes marches descendant dans les profondeurs de la terre.

« C’est une erreur de pente. »

Le Poste de guet vietcong survola la zone d’éboulis. Au-delà, David vit des
réseaux noirs qui à première vue ressemblaient à des filets. En approchant, il
reconnut des tuyaux en PVC.

« Il y a peu, on est passé des arroseurs aux asperseurs », récita son guide.

David eut une impression de déjà-vu et il comprit pourquoi: l’homme répétait


ce qu’Audrey Wyler avait déjà expliqué.

« Quelques aigles sont morts, dit son guide.

- Quelques aigles ? demanda David pour que M. Billingsley ait voix au


chapitre.

- D’accord, une quarantaine. Rien de dramatique pour l’espèce. On ne manque


pas d’aigles au Nevada. Tu vois par quoi ils ont remplacé les arroseurs, David ?
Les gros tuyaux sont des têtes d’aspersion - des can taks, disons.

- Des grands dieux ?

- Oui ! Et ces raccordements vides qui passent de l’un à l’autre comme un filet
sont les asperseurs. Des can tahs. Ils diffusent de l’acide sulfurique dilué. Ça
libère le minerai… et pourrit la terre. Accroche-toi, David, ça va en jeter. »
Le Poste de guet vietcong s’inclina - comme un tapis volant - et David
s’agrippa au bord des planches pour ne pas tomber. Il ne voulait pas tomber sur
ce terrible sol troué où rien ne poussait et qu’irriguaient des ruisseaux de fluides
empoisonnés aboutissant aux feuilles de plastique noir.

Ils replongèrent vers le puits et repassèrent au-dessus du baraquement rouillé


avec son tuyau de poêle sortant du toit, au-dessus du dépôt d’explosifs, au-
dessus des machines au bout de la route. Sur la pente, par-delà le trou béant, une
zone était percée d’autres trous, beaucoup plus petits. Il devait y en avoir au
moins cinquante, sans doute plus. De chacun émergeait un bâton à pointe jaune.

« On dirait une ville de terriers, dit David.

- C’est un front d’explosion, et ce sont des trous de mine, lui expliqua son
guide. L’extraction minière pro-gresse exactement à cet endroit. Chacun de ces
trous mesure un mètre de diamètre et environ dix mètres de profondeur. Quand
le moment de l’explosion est venu, on descend un bâton de dynamite avec une
amorce jusqu’au fond de chaque trou. C’est le détonateur. Ensuite on verse deux
brouettes d’Anfo - c’est un mélange de nitrate d’ammonium et de fioul. Les cons
qui ont fait sauter l’immeuble gouvernemental d’Oklahoma City ont utilisé de
l’Anfo. C’est généralement conditionné en pastilles blanches. »

L’homme à la casquette de base-ball montra du doigt le dépôt d’explosifs.

« Il y a beaucoup d’Anfo, là-dedans. Plus de dynamite - ils ont terminé le


stock le jour où tout a commencé - mais beaucoup d’Anfo.

- Je ne comprends pas pourquoi vous me dites tout ça.

- Peu importe. Contente-toi d’écouter. Tu vois ces trous de mine ?

- Oui, on dirait des yeux.

- Très juste. Des trous comme des yeux. Ils sont enfon-cés dans du porphyre,
qui est cristallin. Quand l’Anfo est mis à feu, ça secoue la roche. Et ce qui est
secoué contient le minerai, tu comprends ?

- Je crois.

- La roche est emportée en camion jusqu’aux feuilles de plastique de


lixiviation, les têtes d’aspersion et les asperseurs - can tahs, can taks - sont
disposés dessus, et le processus de lavage commence. Voilà ! Tu sais tout.
L’exploitation minière par lixiviation de A à Z. Mais regarde ce que la dernière
explosion a mis au jour, David ! »

Il montra le gros trou, et David sentit une fraîcheur désagréable et débilitante


s’insinuer en lui. Le trou semblait le regarder, l’appeler.

« Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il tout en ayant la sensation qu’il le savait.

- Rattlesnake, le Serpent à Sonnette Numéro Un. Connu aussi sous le nom de


Mine Chinoise, de Puits Chinois ou de galerie des Chinois. La dernière série
d’explosions l’a rouvert. Dire que l’équipe a été surprise est un euphémisme,
parce que personne dans les compagnies minières du Nevada n’a jamais
vraiment cru à cette vieille histoire. Au début du siècle, la compagnie Diablo
prétendait que le Numéro Un avait tout simplement été fermé quand la veine
s’était épuisée. Mais tout ce qu’on raconte a bien eu lieu, David. Et
maintenant…

- C’est hanté ? demanda David en frissonnant. C’est ça ?

- Oh, oui ! dit l’homme à la casquette des Yankees en tournant ses faux yeux
argentés vers David. Tout à fait exact.

- Je ne sais pas pourquoi vous m’avez amené là, mais je ne veux pas le savoir
! s’écria David. Je veux que vous me rameniez ! Je veux retrouver mon père ! Je
déteste tout ça ! Je déteste être au pays des… »

Il s’interrompit quand une pensée horrible lui vint. Le « pays des morts »,
c’était ce que l’homme avait dit. Il avait qualifié David d’exception. Mais ça
voulait dire…

« Le pasteur Martin… Je l’ai vu en venant dans le bois. Est-ce qu’il est… »

L’homme regarda brièvement son vieux poste de radio, puis leva à nouveau
les yeux et hocha la tête.

« Deux jours après ton départ, David.

- Est-ce qu’il était ivre ?


- Vers la fin, il était toujours ivre. Comme Billingsley.

- Est-ce qu’il s’est suicidé ?

- Non. »

L’homme à la casquette des Yankees posa doucement la main sur la nuque de


David. Elle était chaude, pas comme la main d’un mort.

« Pas un suicide conscient, en tout cas. Son épouse et lui sont allés à la plage.
Ils ont pique-niqué. Il s’est baigné trop tôt après le déjeuner, et il a nagé trop
loin.

- Ramenez-moi, murmura David. Je suis fatigué de toute cette mort.

- Le champ empoisonné est un affront envers Dieu, dit l’homme. Je sais que
c’est une sale expérience, David, mais…

- Alors laissez Dieu le nettoyer ! s’écria David. Ce n’est pas juste qu’il
s’adresse à moi après avoir tué ma mère et ma soeur.

- Il n’a pas…

- Je m’en moque ! Je m’en moque ! Même si c’est pas lui, il est resté sans rien
faire quand c’est arrivé !

- Ce n’est pas vrai non plus. »

David ferma les yeux et pressa les mains sur ses oreilles. Il ne voulait pas en
entendre davantage. Il refusait d’en entendre davantage. Pourtant la voix de
l’homme réussit à passer. Elle était infatigable. Il n’aurait pu y échapper, pas plus
que Jonas n’avait pu échapper à Dieu. Dieu était aussi infatigable qu’un limier
sur une piste fraîche. Et Dieu était cruel.

« Pourquoi es-tu sur terre ? demandait la voix qui semblait venir maintenant
de l’intérieur de sa tête.

- Je ne vous entends pas ! Je ne vous entends pas !

- Nous sommes sur terre pour aimer Dieu…


- Non !

- … et le servir.

- Non ! Qu’il aille se faire foutre ! Et son amour et son service avec !

- Dieu ne peut pas te forcer à faire quelque chose que tu ne veux pas faire…

- Arrêtez ! Je n’écouterai pas, je ne déciderai pas ! Vous entendez ? Vous…

- Chut… écoute ! »

Pas vraiment contre sa volonté, David écouta.


QUATRIEME PARTIE

Le Puits Chinois: Dieu est cruel

Chapitre 1

Comme Johnny allait suggérer qu’ils démarrent - Cynthia pouvait tenir la tête
de l’enfant sur ses genoux et la protéger des secousses -, David leva ses mains et
les pressa contre ses tempes. Il inspira plus profondément. Un instant plus tard,
ses yeux s’ouvrirent et il les regarda: Johnny, Steve, Cynthia, son père. Les
visages des deux hommes les plus âgés étaient gonflés et décolorés comme ceux
de boxeurs à la petite semaine après un mauvais combat dans un trou perdu; ils
avaient tous l’air fatigués et effrayés, ils sursautaient au moindre bruit comme
des chevaux dopés. Les tristes restes de l’Association des Survivants de Collie
Entragian.

« Salut, David, dit Johnny. Nous sommes contents de ton retour parmi nous.
Tu es dans…

- Dans le camion de Steve. Garé près du cinéma. Vous l’avez sorti du garage
Conoco », dit David.

Il s’assit avec difficulté, avala sa salive, grimaça.

« Elle a dû me secouer comme un dé !

- Bonne image, dit Steve en regardant David d’un air soupçonneux. Tu te


souviens d’Audrey faisant ça ?

- Non, mais on me l’a dit. »

Johnny jeta un coup d’oeil à Ralph, qui haussa légère-ment les épaules - Ne
me posez pas de questions auxquelles je ne sais pas répondre.

« Est-ce qu’il y a de l’eau ? J’ai la gorge en feu.


- On est sortis du cinéma en catastrophe et on n’a emporté que les armes, dit
Cynthia, mais il y a ça. »

Elle montrait une caisse de Jolt Cola dont plusieurs bouteilles étaient déjà
vides.

« Steve en a toujours une réserve pour M. Marinville.

- J’en suis fou depuis que j’ai arrêté l’alcool, expliqua Johnny. Il faut que ce
soit du Jolt, Dieu sait pourquoi. Il est tiède, mais… »

David en prit un et but à longues gorgées; la morsure de la boisson gazeuse


dans sa gorge le fit grimacer, mais il continua. La bouteille aux trois quarts vide,
il reposa la tête contre le flanc du camion, ferma les yeux et rota sans complexe.

« Champion ! » s’exclama Johnny.

David ouvrit les yeux et sourit. Johnny montra le tube d’aspirine qu’il avait
subtilisé au club du Hibou.

« Tu en veux ? Elle est vieille, mais elle semble efficace. »

David réfléchit, puis prit un comprimé qu’il avala avec ce qui restait de Jolt.

« On s’en va, dit Johnny. On va d’abord essayer par le nord - il y a des


caravanes en travers de la route, mais Steve dit qu’il pense pouvoir les
contourner du côté du terrain de camping. Si on n’y arrive pas, il faudra
remonter à la mine et prendre la route de service qui va du puits à la nationale
50. Toi et moi on va s’asseoir devant avec…

- Non.

- Pardon ?

- Il faut qu’on aille à la mine, oui, mais pas qu’on quitte le village, dit David
d’une voix rauque comme s’il avait pleuré. Il faut qu’on descende dans le puits.
»

Johnny regarda Steve, qui haussa les épaules et demanda au gamin:


« De quoi parles-tu, David ? Ta mère ? Parce qu’il vau-drait probablement
mieux pour elle, sans parler de nous autres, qu’on…

- Non, ce n’est pas pour ca… Papa ? appela l’enfant en tendant la main pour
prendre celle de son père en un geste de réconfort curieusement adulte. Papa,
maman est morte.

- Eh bien, dit Ralph en baissant la tête, on n’en est pas sûrs, David, et on ne
doit pas abandonner tout espoir mais c’est probable.

- Moi je le sais. J’en ai la certitude. »

Le visage de David était hagard à la lumière des torches qu’on promenait dans
le camion. C’est Johnny qu’il regarda en dernier.

« Il y a des choses qu’on doit faire. Vous le savez, n’est-ce pas ? C’est pour ca
que vous avez attendu que je me réveille.

- Non, David. Pas du tout. Nous avons seulement voulu éviter de te bouger
avant d’être certains que tu allais bien. »

Johnny sentait pourtant qu’il mentait. Une vague nervosité s’insinuait en lui.
C’était l’état dans lequel il se retrouvait les quelques jours précédant le début
d’un nouveau livre, quand il comprenait que l’inévitable ne pouvait être remis
plus longtemps, qu’il serait à nouveau sur la brèche serrant son balancier à deux
mains pour éviter que son ridicule petit monocycle tombe de la corde raide.

Mais cette fois c’était pire. Bien pire. Il éprouvait l’envie de frapper d’un coup
de crosse de son Rossi la tête du gamin avant qu’il puisse dire quoi que ce soit
d’autre. Nous fous pas dans la merde, mon garçon. Pas au moment où on
entrevoit un filet de lumière au bout du tunneL.

David regarda de nouveau son père, dont il tenait toujours la main.

« Elle est morte, mais pas en paix. Elle ne peut pas l’être tant que Tak habite
son corps.

- Qui est Tak, David ? demanda Cynthia.

- Un des écureuils jumeaux, répondit Johnny d’une voix de dessin animé.


L’autre, c’est Tik. »

David posa sur lui un long regard calme et Johnny baissa les yeux. Il s’en
voulait de se conduire ainsi, mais il ne pouvait s’en empêcher.

« Tak est un dieu, dit David. Ou un démon. Ou peut-être rien du tout, juste un
nom, une syllabe sans signification - mais c’est un rien dangereux, comme une
voix dans le vent. Peu importe. Ce qui compte, c’est que ma mère repose en
paix. Alors elle pourra rejoindre ma soeur au… enfin, là où on va après la mort.

- Mon garçon, ce qui importe, c’est qu’on parte d’ici », dit Johnny.

Il réussissait encore à conférer quelque douceur à sa voix, mais il sentait


frémir un courant sousjacent d’impatience et de peur.

« Une fois arrivés à Ely, on se mettra en contact avec la police de l’État -


qu’est-ce que je dis ! avec le FBI. Il y aura cent flics sur place et une douzaine
d’hélicoptères en l’air dès midi, je te le promets. Mais pour le moment…

- Ma mère est morte, mais pas Mary, dit David. Elle est encore en vie. Elle est
dans le puits.

- Mais… interrompit Cynthia, stupéfaite. Comment sais-tu qu’elle est partie ?

- Eh bien, d’abord, répondit David avec un faible sourire, je ne la vois pas. Et


puis, je le sais de la même manière que je sais que c’est Audrey qui m’a étranglé.
On me l’a dit.

- Qui te l’a dit, David ? demanda Ralph.

- Je n’en sais rien, répondit l’enfant, curieusement pen-sif. Je ne sais même


pas si c’est important. L’important, c’est ce qu’on m’a dit. Les choses vraies
qu’on m’a dites. Je sais qu’elles étaient vraies.

- L’heure des histoires est terminée, mon petit », dit Johnny.

Il y avait de l’irritation dans sa voix. Il l’entendit mais ne put la réprimer.


Était-ce surprenant ? On n’était pas en plein débat télévisé sur le réalisme
magique, tout de même ! L’heure des histoires était terminée; il fallait éteindre la
lumière. Il n’avait absolument aucune envie d’écouter le récit de la folle quête
onirique de ce petit jésus scout qui lui donnait la chair de poule.

Le petit jésus scout est sorti de sa cellule, il a tué le coyote qu’Entragian avait
posté pour vous garder et il a sauvé ta misérable vie, martela Terry dans sa tête.
Peut-être que tu devrais l’écouter, Johnny.

C’était la raison pour laquelle il avait divorcé de Terry. Une raison parmi
d’autres. Elle était divine au lit, mais elle n’avait jamais su quand il fallait la
boucler.

Pourtant le mal était fait. Il était maintenant trop tard pour faire dérailler ce
train de pensées. Il ne put s’empê- cher de réentendre ce que Billingsley avait dit
à propos de l’évasion de David. Pas même Robert Houdin - c’était ça ? La façon
dont il avait renvoyé les coyotes. Et cette histoire de sardines et de crackers.
L’idée qui lui avait traversé l’esprit avait un rapport avec les miracles discrets,
non ?

Il fallait qu’il arrête de réfléchir dans cette direction. Parce que les jésus scouts
faisaient tuer des gens. Regarde un peu saint Jean-Baptiste, ou ces religieuses en
Amérique du Sud, ou…

Pas même Robert Houdin.

A cause de la tête.

Johnny se rendit compte qu’il était inutile d’en rajouter, ou de faire des
claquettes mentales, ou - c’était le plus vieux truc de tous - d’utiliser différentes
voix pour débattre de la question jusqu’à l’incohérence. La réalité était simple: il
n’avait plus seulement peur du flic ou des autres forces qui risquaient de se
déchaîner dans ce village.

Il avait aussi peur de David Carver.

« Ce n’est pas vraiment le flic qui a tué ma mère, ma soeur et l’époux de Mary
», dit David.

Il posa sur Johnny un regard qui lui rappela étrangement Terry. Ce regard
l’amenait jadis à la frontière indé- cise de la folie. Tu sais de quoi je parle, disait
ce regard. Tu le sais exactement, alors ne me fais pas perdre mon temps en te
montrant délibérément obtus.
« Quelle que soit la personne à qui j’ai parlé pendant que j’étais inconscient,
en fait, c’était Dieu. Seul Dieu ne peut aller vers les autres tel qu’il est; il les
ferait mourir de peur et n’arriverait à rien. Il se montre sous un autre aspect.
Oiseaux, colonnes de feu, buissons ardents, bourrasques de vent…

- Ou une personne, dit Cynthia. C’est sûr, Dieu est le grand maître des
déguisements. »

La patience de Johnny s’épuisa définitivement quand il entendit le ton


approbateur de la maigrichonne.

« C’est complètement fou ! hurla-t-il. Il faut qu’on parte, est-ce que vous ne le
voyez pas ? On est garés au beau milieu de cette foutue Main Street, enfermés ici
sans une fenêtre à travers laquelle regarder, il pourrait être n’importe où -
derrière nos bon Dieu de pneus, pourquoi pas ! Lui ou bien… je ne sais pas…
des coyotes… des busards…

- Il est parti, dit David d’une voix tranquille en se penchant pour prendre une
autre bouteille de Jolt dans la caisse.

- Qui ? demanda Johnny. Entragian ?

- Le can tak. Peu importe dans qui il est - Entragian ou ma mère ou celui dans
lequel il a commencé -, c’est toujours le même. Toujours le can tak, le grand
dieu, le gar-dien. Parti. Vous ne le sentez pas ?

- Je ne sens rien. »

Ne joue pas les crétins, dit Terry dans sa tête.

« Ne joue pas les crétins, dit David en le regardant droit dans les yeux, la
bouteille de Jolt entre les mains.

- Est-ce que tu lis dans mes pensées ? demanda Johnny presque en riant. Parce
que, dans ce cas, je te serais reconnaissant de foutre le camp de ma tête, mon
garçon.

- Tout ce que j’essaie de faire, c’est de vous forcer à m’écouter ! Les autres
m’écouteront si vous m’écoutez ! Il n’aura pas besoin d’envoyer ses can tahs ni
ses can taks contre nous si nous sommes en désaccord. Il lui suffira d’une fenêtre
brisée et il entrera pour nous mettre en pièces !

- Allons, dit Johnny, ne me fais pas le coup de la culpa-bilité. Rien de tout ça


n’est ma faute.

- Je n’ai pas dit que c’était votre faute. Écoutez-moi, d’accord ? dit l’enfant
d’une voix presque suppliante. Vous pouvez m’écouter, on a le temps, parce
qu’il est parti. Les caravanes qu’il avait mises en travers de la route sont parties
aussi. Est-ce que vous comprenez ? Il veut qu’on parte.

- Génial ! Donnons-lui ce qu’il veut !

- Écoutons ce que David a à dire, dit Steve.

- Je crois que tu oublies qui te paie, Steve ! »

Il se méprisa pour ces paroles dès qu’elles furent sorties de sa bouche, mais il
ne fit aucun effort pour les retirer. Son désir de partir, de bondir au volant du
Ryder et de parcourir des kilomètres - dans n’importe quelle direction sauf le sud
- était maintenant si puissant qu’il frôlait la panique.

« Tu m’as demandé d’arrêter de t’appeler patron. Je m’y tiens.

- Et Mary ? demanda Cynthia. David dit qu’elle est en vie ! »

Johnny ne se tourna pas seulement vers elle, il fondit sur elle.

« Si vous voulez boucler votre valise et voyager sur Air Paradis avec David, je
crois que je vais vous laisser ma place.

- On va l’écouter », dit Ralph d’une voix grave.

Johnny le regarda, stupéfait. La dernière personne qu’il aurait cru devoir


combattre était bien le père de David. Il est tout ce que j’ai, avait dit Ralph dans
le hall de l’Ouest américain. Tout ce qui me reste de ma famille.

Johnny regarda les autres, et il fut stupéfait de constater qu’ils étaient


d’accord. Il était seul dans le camp adverse. Et Steve avait les clés du camion
dans sa poche. Pourtant c’était surtout lui que l’enfant regardait. Lui. Comme
c’était surtout lui, John Edward Marinville, que les gens avaient regardé depuis
qu’il avait publié son premier roman à l’âge exceptionnellement précoce de
vingt-deux ans. Il pensait s’y être habitué, et peut-être était-ce le cas, mais cette
fois, c’était différent. Il avait dans l’idée qu’aucun des autres - professeurs,
lecteurs, critiques, éditeurs, compagnons de beuveries, femmes - n’avait jamais
attendu de lui ce que cet enfant lui demandait - et ce n’était pas seulement
d’écouter. Écouter, Johnny en avait bien peur, ne serait que le début.

Les yeux ne se contentaient pas de le regarder. Ils le suppliaient.

Compte pas sur moi, mon garcon, quand on laisse les gens comme toi piloter,
l’avion finit toujours par s’écraser.

Si David n’avait pas été là, je crois que ton avion personnel se serait déjà
écrasé, dit Terry dans sa tête, parlant depuis le Bunker de la Salope. Je crois que
tu serais mort et suspendu à un crochet quelque part. Écoute-le, Johnny. Pour
l’amour du ciel, écoute !

D’une voix plus grave, Johnny demanda:

« Entragian est parti, tu en es sûr ?

- Oui. Les animaux aussi. Les coyotes et les loups - il a dû en falloir des
centaines - ont écarté les roulottes de la route. Ils les ont fait basculer sur le
caliche. Maintenant, la plupart se sont éloignés dans le mi him, le cercle du guet-
teur. »

Il but une gorgée de Jolt. La main qui tenait la bouteille tremblait légèrement.
Il les regarda chacun à leur tour, mais c’est sur Johnny que revinrent ses yeux.
Toujours Johnny.

« Il veut la même chose que vous, qu’on parte.

- Alors pourquoi nous a-t-il amenés ici ?

- Il ne l’a pas fait.

- Quoi ?

- Il croit qu’il l’a fait, mais c’est pas vrai.


- Je n’ai pas la moindre idée de ce que tu…

- Dieu nous a amenés, dit David. Pour l’arrêter. »

Dans le silence qui suivit, Steve se rendit compte qu’il tendait l’oreille vers
l’extérieur. Il n’y avait plus de vent. Il crut entendre un avion au loin - des gens
sains en route vers quelque destination saine, en train de dormir, de manger ou
de lire US News and World Report - mais c’était tout.

C’est Johnny qui brisa le silence, bien sûr, et bien que sa voix fût aussi
confiante qu’à l’ordinaire, il y avait dans ses yeux quelque chose de… fuyant,
que Steve n’aima pas beaucoup. Il se dit qu’il préférait son regard affolé: les
grands yeux et la grimace terrifiée à la Clyde Barrow quand il avait pointé son
arme sur l’oreille du couguar et lui avait fait sauter la cervelle. Steve savait très
bien qu’il y avait en Johnny une sorte de joyeux hors-la-loi - il en avait décelé la
trace dès le début de la tournée, et il savait que c’était au hors-la-loi que Bill
Harris pensait quand il avait énoncé les Cinq Commandements dans le bureau de
Jack Appleton-mais Clyde Barrow semblait s’être retiré pour laisser toute la
place à l’autre Marinville, celui qui débitait une rhétorique creuse à la William
Buckley en soulevant un sourcil sarcastique.

« Tu fais comme si nous avions tous le même Dieu, David, dit-il. Je ne veux
pas avoir l’air de te faire la leçon, mais je doute fort que ce soit le cas.

- Mais si, répondit calmement David. Face à Tak, vous auriez le même Dieu
qu’un roi cannibale. Vous avez vu les can tahs, je sais que vous les avez vus, et
je sais que vous avez senti ce qu’ils peuvent faire. »

La bouche de Johnny se tordit. Steve pensa que cela signifiait que le gosse
avait marqué un point mais que Johnny ne voulait pas l’admettre.

« C’est peut-être vrai, dit-il, mais la personne qui m’a amené ici, moi, était
très loin de Dieu. C’était un grand policier blond avec des problèmes de peau. Il
a planqué un sac d’herbe dans mes sacoches, et ensuite il m’a roué de coups.

- Oui, je sais. La drogue venait de la voiture de Mary. Et il avait disposé des


sortes de clous sur la route pour nous avoir. C’est drôle, quand on y pense - je
veux dire bizarre. Il est passé dans Désolation comme une tornade: il a tiré sur
les gens, il leur a donné des coups de couteau, il les a battus à mort, il les a
défenestrés, il les a écrasés avec sa voiture; mais il n’a pas été capable de venir
vers nous, vers aucun de nous, et de nous menacer simplement de son arme en
disant: « Suivez-moi ! » Il a chaque fois trouvé un… je ne connais pas le mot,
dit-il en regardant Johnny.

- Un prétexte ? proposa l’ancien patron de Steve.

- Oui, c’est ça, un prétexte. C’est comme dans les vieux films d’horreur, le
vampire ne vient pas de lui-même, il faut qu’il soit invité.

- Pourquoi ? demanda Cynthia.

- Peut-être parce que Entragian - le véritable Entragian - était toujours dans sa


tête. Comme une ombre. Ou comme une personne qui est enfermée chez elle
mais peut toujours regarder par les fenêtres et cogner sur les portes. Maintenant,
Tak est dans ma mère - ce qu’il en reste - et il nous tuerait s’il le pouvait… mais
il pourrait probablement aussi faire la meilleure tarte au citron du monde. S’il le
voulait. »

David baissa les yeux un moment, les lèvres tremblantes, puis il les regarda à
nouveau.

« Le fait qu’il ait eu besoin d’un prétexte pour nous emmener n’est pas
vraiment important. Souvent, ce qu’il fait ou ce qu’il dit n’a pas d’importance -
c’est inepte, ou c’est instinctif. Mais il y a des indices. Il y a toujours des indices.
Il se trahit, il révèle sa vraie nature, comme quel-qu’un qui dit ce qu’il voit dans
des taches d’encre.

- Si ça n’a pas d’importance, demanda Steve, qu’est-ce qui en a ?

- Le fait qu’il nous a pris, nous, et qu’il a laissé d’autres gens libres. Il croit
qu’il nous a pris au hasard, comme un gosse, au supermarché, attrape les boîtes
qui attirent son regard sur les présentoirs et les met dans le chariot de sa mère,
mais ce n’est pas ce qui s’est passé.

- Il est comme l’Ange de la Mort en Égypte, c’est ça ? dit Cynthia d’une voix
curieusement plate. Sauf que c’est l’inverse. Nous avions une marque sur nous
qui disait à notre Ange de la Mort - cet Entragian - de nous arrêter et de se saisir
de nous au lieu de nous laisser passer ?
- Oui, approuva David. Il ne le savait pas à l’époque mais il le sait maintenant
- mi him en tow, comme il le dirait - notre Dieu est fort, notre Dieu est avec
nous.

- Si c’est ce qui se passe quand Dieu est avec nous, j’espère que je n’attirerai
jamais son attention quand il choisira d’être contre nous, dit Johnny.

- Maintenant, Tak veut qu’on parte, dit David et il sait qu’on peut partir. A
cause de la clause de libre arbitre. C’est comme ça que l’appelait toujours le
pasteur Martin. Il…

il…

- David ? demanda Ralph. Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

- Rien. C’est sans importance. L’important est que jamais Dieu ne nous force à
faire ce qu’il veut qu’on fasse. Il nous le dit, c’est tout, et puis il s’efface et il
regarde ce qui se passe. Un jour, la femme du pasteur Martin est venue écouter
pendant qu’il me parlait de la clause de libre arbitre. Elle a dit que sa mère avait
un dicton à ce sujet: ” Dieu dit: Prenez ce que vous voulez, et payez-le. ” Tak a
ouvert la porte qui mène à la nationale 50… mais ce n’est pas là que nous
sommes censés nous rendre. Si nous y allons, si nous quittons Désolation sans
faire ce que Dieu nous a envoyés faire ici, nous en paierons le prix. »

Il regarda le cercle de visages autour de lui et une fois de plus s’arrêta sur
celui de Johnny Marinville.

« Moi, je vais rester, quoi qu’il se passe, mais pour que ça marche, il faut
qu’on reste tous. Il faut qu’on abandonne notre libre arbitre au profit de la
volonté de Dieu, et il faut qu’on soit prêts à mourir. Parce que c’est ce qui risque
d’arriver.

- Tu es fou, mon garçon, dit Johnny. D’ordinaire, c’est quelque chose qui me
plaît chez les gens, mais tu vas un peu trop loin, même pour moi. Je n’ai pas
survécu jusqu’ici pour me faire abattre d’un coup de feu - ou becqueter par des
busards. Quant à Dieu, en ce qui me concerne, il est mort au Viêt-nam en 1969.
Jimi Hendrix jouait « Purple Haze » sur la radio des forces armées, à ce moment-
là.

- Écoutez la suite, d’accord ? Est-ce que vous voulez bien faire au moins ça ?
- Et pourquoi le devrais-je ?

- Parce qu’il y a une histoire, dit David avant de boire encore une gorgée de
Jolt en grimaçant. Une bonne histoire. Vous voulez l’entendre ?

- Je t’ai dit que l’heure des histoires était passée. »

David ne répondit pas.

Il y eut un silence à l’arrière du camion. Steve surveillait Johnny de près. S’il


faisait le moindre mouvement en direction de la porte donnant sur la cabine du
Ryder et voulait démarrer, Steve avait bien l’intention de s’y opposer
physiquement. Il ne le souhaitait pas. Il avait passé bien des années dans le
monde sévèrement hiérarchisé des coulisses du rock, et il savait qu’agir ainsi lui
donnerait l’impression d’être Christian Fletcher s’opposant au capitaine Bligh-
Marinville. Mais il le ferait s’il n’avait pas le choix.

Il fut donc soulagé quand Johnny haussa les épaules, sourit et s’installa près
de l’enfant avec une bouteille de Jolt.

« D’accord, encore une histoire. Mais ce soir seulement. »

Il ébouriffa les cheveux de David, d’un geste très étudié, mais néanmoins
charmant.

« Les histoires sont mon talon d’Achille pratiquement depuis le berceau. Mais
je dois te préciser que j’aimerais assez que celle-ci se termine par: ” Et ils
vécurent très heureux. “

- Comme nous tous, dit Cynthia.

- Je crois que le type que j’ai rencontré m’a tout dit, commença David, mais il
y a encore des choses que je ne sais pas. Des passages flous, ou même noirs.
Peut-être parce que je ne pouvais pas comprendre, ou parce que je ne voulais pas
comprendre.

- Fais de ton mieux, dit Ralph. Ça suffira. » David plongea son regard dans les
ombres environnantes, réfléchit - il se concentrait, se dit Cynthia - et com-
mença.
« M. Billingsley a raconté une légende et, comme le plus souvent dans les
légendes, presque tout était faux. Pour commencer, ce n’est pas un effondrement
qui a blo-qué la galerie des Chinois. La mine a été bloquée délibéré- ment. Et ce
n’est pas en 1858 que ça s’est passé, bien que ce soit à cette date qu’on ait amené
les premiers mineurs chinois, mais en septembre 1859. Il n’y avait pas quarante
Chinois au fond quand c’est arrivé, mais cinquante-sept, et pas deux Blancs,
mais quatre. Soixante et une personnes en tout. Et ils n’étaient pas à cinquante
mètres de profondeur, comme on l’a dit, mais à soixante-dix. Vous imaginez un
peu ? A soixante-dix mètres dans un sol meuble qui pouvait s’effondrer sur eux
n’importe quand ! »

David ferma les yeux. Il avait l’air incroyablement fragile, comme un enfant
qui se remet d’une terrible maladie et risque de rechuter à tout moment. C’était
peut-être dû en partie à la pellicule verte de savon qui adhérait encore à sa peau,
mais pas seulement, se disait Cynthia. Elle ne doutait pas du pouvoir de David,
et ne se demandait même pas s’il avait vraiment été touché par Dieu. Elle avait
été élevée dans un presbytère, et elle avait déjà vu des gens comme ça… mais
jamais à ce point.

« A treize heures dix, le 21 septembre, les mineurs du front de taille ont


débouché brutalement dans ce qu’ils ont d’abord pris pour une grotte. Dans la
salle se trouvait une pile de ces choses en pierre. Des milliers. Des statues de
certains animaux, des animaux inférieurs, les timoh sen cahs: loups, coyotes,
serpents, araignées, rats, chauves-souris. Les mineurs, stupéfaits, ont fait la
chose la plus naturelle du monde: ils se sont penchés et les ont ramassées.

- Mauvaise idée, murmura Cynthia.

- Oui. Certains sont devenus fous tout de suite. Ils ont attaqué leurs amis -
qu’est-ce que je dis, ils ont même atta-qué des membres de leur famille - pour
leur trancher la gorge. D’autres, pas seulement ceux qui étaient plus loin dans la
galerie et qui n’ont pas vraiment manipulé les can tahs, mais certains de ceux qui
les avaient touchés, n’ont pas semblé réagir, du moins pas tout de suite. Deux
d’entre eux étaient des frères originaires de Tsingtao - Wang Lushan et Wang
Sunkai. Tous deux ont regardé par l’ouverture dans la grotte, qui était en fait
comme une salle souterraine. Ronde comme le fond d’un puits. Les murs étaient
faits de têtes, ces têtes d’animaux en pierre, les têtes de can taks, je crois, mais je
n’en suis pas certain. Il y avait un petit édifice sur un côté, le pirin moh - je ne
sais pas ce que ça veut dire, je suis désolé -, et au milieu un trou rond de quatre
mètres de diamètre. Comme un oeil gigantesque. Ou un autre puits. Un puits
dans un puits. Comme les statues, qui sont pour la plupart des animaux avec
d’autres animaux dans la bouche à la place de la langue. Can tak dans can tah,
can tah dans can tak.

« Ou camera en camera », dit Marinville.

Il avait dit cela en levant un sourcil, signe qu’il plaisantait, mais David le prit
au sérieux. Il hocha la tête et frissonna.

« C’est la place de Tak, dit-il. L’ini, le puits des mondes.

- Je ne comprends pas », dit doucement Steve.

David l’ignora. Il semblait surtout s’adresser à Marinville.

« La force du mal de l’ini s’insinue dans les can tahs de la même façon que le
minerai remplit le sol - elle est insufflée dans la moindre particule, comme de la
fumée. Et c’est ainsi qu’elle a rempli la salle dont je parle. Ce n’est pas de la
fumée, mais la fumée est la meilleure image pour s’en faire une idée, sans doute.
Les mineurs en ont été affectés à différents niveaux, comme lors d’une épidémie.

Ceux qui sont devenus fous tout de suite se sont attaqués aux autres. Le corps de
certains s’est transformé comme celui d’Audrey à la fin. C’était le cas de ceux
qui avaient touché les can tahs. Ils en avaient parfois pris plusieurs poignées à la
fois avant de les poser pour pouvoir… vous savez… attaquer les autres. Certains
avaient entrepris d’élargir le trou entre la galerie et la salle. D’autres s’y
glissaient à plat ventre. Certains avaient l’air ivres. D’autres semblaient souffrir
de convulsions. Certains couraient vers le puits et se jetaient dedans en riant. Les
frères Wang virent un homme et une femme en train de baiser - j’utilise ce mot
parce qu’ils ne faisaient pas l’amour au sens où on l’entend - avec une de ces
statues entre eux. Entre leurs dents. »

Cynthia échangea un regard stupéfait avec Steve.

« Dans la galerie, les mineurs se frappaient à coups de pierre ou se marchaient


les uns sur les autres pour tenter d’arriver au trou en premier. J’ai vu cette scène,
dit-il en regardant les autres d’un air sombre. C’était drôle, comme les Dalton à
la télévision. Et ça rendait les choses encore pires, que ce soit drôle. Vous
comprenez ?

- Oui, je comprends très bien, David, dit Marinville. Continue.

- Les deux frères l’ont senti autour d’eux, ce qui émanait de la salle, mais pas
comme quelque chose qui aurait été en eux, pas à ce moment-là. Un des can tahs
était tombé aux pieds de Lushan. Il s’est baissé pour le ramasser, et Sunkai l’a
écarté. A ce moment, ils étaient probablement les seuls encore sains d’esprit. La
plupart de ceux qui avaient été contaminés tout de suite étaient morts, et il y
avait une chose - comme un serpent de fumée - qui sortait du trou. ça produisait
un bruit grinçant, et les frères se sont enfuis. Un contremaître blanc descendait la
galerie en courant, et il avait une arme à la main. ” Qu’est-ce que c’est que tout
ce raffut, les Chinetoques ? ” a-t-il demandé. »

Cynthia eut un frisson. Elle tendit la main vers Steve et fut soulagée quand il
referma ses doigts sur les siens. L’enfant n’avait pas seulement imité la voix
grossière d’un petit chef. En fait, il avait parlé avec la voix de quelqu’un d’autre.

« ” Allez, les bridés, retourner travail maintenant si vous pas vouloir balle
dans bide. ” Mais c’est lui qui a pris une balle. Lushan l’a saisi par le cou et
Sunkai lui a arra-ché son arme. Il lui a posé le canon ici… dit David en pointant
son index sous sa mâchoire. Et il a fait sauter la cervelle du type.

- David, est-ce que tu sais ce qu’ils pensaient en faisant ça ? demanda


Marinville. Est-ce que ton ami du rêve a pu t’emmener aussi loin ?

- J’ai surtout vu.

- Ces can tahs avaient dû quand même les contaminer, dit Ralph. Sinon, ils
n’auraient jamais tué un Blanc, même s’il se passait des choses graves, même
s’ils voulaient à tout prix s’échapper.

- Peut-être, dit David. Mais Dieu était en eux aussi, je crois, de la même façon
qu’il est en nous maintenant. Dieu pouvait les amener à faire son oeuvre, qu’ils
soient mi en taks ou non, parce que - mi him en tow - notre Dieu est fort. Vous
comprenez ?

- Je crois que oui, dit Cynthia. Qu’est-il arrivé ensuite, David ?


- Les frères sont remontés, menaçant de l’arme du contremaître tous ceux qui
tentaient de les retenir ou même de les ralentir. Il n’y en eut pas beaucoup: même
les autres Blancs ne leur accordèrent qu’un rapide coup d’oeil quand ils les
virent s’enfuir. Ils voulaient tous voir ce qui se passait, ce que les mineurs
avaient trouvé. Ça les attirait, vous voyez. Vous comprenez vraiment, n’est-ce
pas ? »

Les autres hochèrent la tête.

« A une vingtaine de mètres de l’entrée de la fendue, les frères Wang se sont


arrêtés et se sont mis au travail sur le mur suspendu. Ils n’en ont même pas
discuté; ils ont vu des piolets et des pelles et ils se sont mis au travail.

- Qu’est-ce que c’est qu’un mur suspendu ? demanda Steve.

- Le toit d’une galerie et la terre qui le recouvre, dit Ralph.

- Ils ont travaillé comme des fous, continua David. La terre était si meuble
qu’elle s’est mise à tomber tout de suite du plafond, mais le plafond lui-même ne
s’est pas effondré. Les cris, les hurlements et les rires venant d’en bas… Je
connais les mots pour qualifier les bruits que j’ai entendus, mais je ne peux
décrire à quel point ils étaient horribles. Certains, d’abord humains, se
transformaient en autre chose. J’ai vu un film un jour, à propos d’un médecin qui
transformait les animaux en hommes, sur une île tropicale…

- L’Ile du Dr Moreau, dit Marinville.

- Les bruits que j’ai entendus au fond de cette mine - ceux que j’ai entendus
avec les oreilles des frères Wang - ressemblaient à ceux de ce film, mais
inversés. Comme si les hommes se transformaient en animaux. Je crois que
c’était le cas. Je crois que c’est un peu ce que font les can tahs. C’est à ça qu’ils
servent. Les frères… Je les vois, deux Chinois qui se ressemblent assez pour être
jumeaux, avec leur natte retombant sur leur dos couvert de sueur, je les vois qui
tapent sur le mur suspendu qui aurait dû s’effondrer au bout d’une demi-
douzaine de coups, mais qui ne s’effondre pas, je les vois regarder derrière eux
dans la galerie tous les deux ou trois coups pour voir qui vient. Pour voir ce qui
vient. Des morceaux de toit tombent devant eux en gros fragments. Parfois, ils
tombent sur eux aussi, et bientôt ils ont les épaules en sang, et la tête… Le sang
coule sur leur visage, sur leur cou, sur leur poitrine. D’autres sons montent du
puits. Des choses qui grondent. Des choses qui s’écrasent. Et le plafond ne veut
toujours pas tomber. C’est alors qu’ils voient des lumières en bas - des bougies,
peut-être, ou des lampes à pétrole comme en avaient les chefs d’équipe. On les
attache au front avec une lanière de cuir. On plie aussi un bout d’étoffe qu’on
met entre la boîte et le front pour ne pas se brûler la peau. Quelqu’un est sorti de
l’obscurité en courant, quelqu’un qu’ils connaissaient. Il s’appelait Yuan. C’était
un drôle de type, je crois: il fabriquait des animaux avec des bouts de tissu, et
après il faisait des spectacles pour les gosses. Ti Yuan était devenu fou, mais ce
n’était pas tout Il était plus grand, si grand qu’il devait presque marcher à quatre
pattes pour passer dans la galerie. Il leur jetait des pierres en leur criant des
insultes en cantonais, maudissant leurs ancêtres, leur ordonnant d’arrêter ce
qu’ils faisaient. Sun-kai a tiré sur lui avec l’arme du contremaître. Il a fallu qu’il
tire plusieurs fois avant que Ti Yuan tombe et soit mort. Mais d’autres arrivaient,
hurlant: ” A mort ! ” Tak savait ce qu’ils faisaient, vous comprenez. »

David les regarda, ou plutôt les considéra avec des yeux flous, comme s’il
était en transe, mais Cynthia n’avait pas l’impression que l’enfant avait cessé de
les voir. D’une certaine façon, c’était l’aspect le plus terrible de ce qui se passait
ici. David les voyait très bien… et les forces en lui aussi, celles qu’elle entendait
parfois quand elles venaient clarifier des passages de l’histoire que David n’avait
peut- être pas compris.

« Sunkai et Lushan ont repris leur travail sur le mur suspendu, frappant de
leurs piolets comme des fous - ce qu’ils n’allaient pas tarder à devenir. Une
partie du plafond sur lequel ils travaillaient formait comme un dôme au-dessus
de leurs têtes, dit David en décrivant un demi-cercle de ses mains, que Cynthia
vit trembler. Ils n’arrivaient plus bien à l’atteindre de leurs piolets. Alors Sunkai,
le plus âgé, est monté sur les épaules de son jeune frère et a continué à taper. La
terre tombait en pluie et formait un tas qui montait presque aux genoux de
Lushan, et le plafond ne voulait toujours pas tomber.

- Étaient-ils possédés de Dieu, David ? demanda Marinville sans plus aucun


sarcasme dans la voix. Possé- dés par Dieu ? Que crois-tu ?

- Je ne crois pas. Je ne crois pas que Dieu ait besoin de posséder, c’est ce qui
fait de lui un Dieu. Je crois qu’ils voulaient ce que Dieu voulait: que Tak ne sorte
pas de la terre; faire s’effondrer le plafond entre eux et les autres s’ils le
pouvaient. Enfin, ils voyaient les lampes qui venaient du fond de la mine. Ils
entendaient les gens crier. Toute une meute de gens. Sunkai a abandonné le mur
suspendu pour s’attaquer à une des poutres transversales, en la frappant du
manche de son piolet. Les mineurs qui remontaient leur jetaient des pierres, dont
plusieurs heur-tèrent Lushan, mais il ne flancha pas et continua à soutenir son
frère sur ses épaules. Quand les étais sont finalement tombés, ils ont entraîné le
plafond. Sunkai a sauté du bon côté et il a réussi à sortir son frère à demi enterré
sous l’éboulement. Lushan était salement amoché, mais il n’avait rien de cassé.
Comme ils en avaient réchappé, le reste n’a pas dû leur sembler important. Ils
entendaient les mineurs - leurs amis, leurs cousins, et, pour Wang Lushan, sa
future épouse - crier qu’on les fasse sortir. Lushan commençait d’ailleurs à
dégager les pierres quand Sunkai l’arrêta et le raisonna. Parce qu’ils pouvaient
encore raisonner, vous comprenez. Et puis, comme si les gens piégés du côté de
Tak avaient compris ce qui était arrivé, les appels à l’aide se sont transformés en
cris et en hurlements Des cris de… ennn, d’hommes qui n’étaient plus vraiment
des êtres humains. Lushan et Sun-kai sont partis en courant. Ils ont croisé des
gens - des Blancs et des Chinois - qui entraient pendant qu’ils sortaient. On ne
leur a posé que des questions évidentes du genre: ” Qu’est-il arrivé ? ” et comme
la réponse était tout aussi évidente, ils n’ont même pas eu à répondre. Il y avait
eu un effondrement, des hommes étaient piégés et personne ne se préoccupait de
deux jeunes Chinois effrayés qui avaient eu la chance de s’en sortir. »

David avala la fin de son soda et posa la bouteille vide à côté de lui.

« Tout ce que nous a dit M. Billingsley est comme ça, dit-il. Vérité et erreurs,
mais aussi mensonges, le tout mélangé.

- Le terme technique est ” fabrication de légende “, dit Marinville avec un


faible sourire fatigué.

- Les mineurs et les gens de la ville ont entendu les Chinois qui criaient
derrière le plafond effondré, mais ils ne sont pas restés à ne rien faire: ils ont
essayé de les sortir de là, et ils ont étayé sur les vingt premiers mètres. Mais il y
a eu un autre éboulement, moins important, et deux autres étais ont cédé. Si bien
qu’ils ont reculé et attendu l’arrivée des experts de Reno. Il n’y a pas eu de pique
—nique à l’entrée de la fendue - c’est un mensonge pur et simple. Au moment
où les ingénieurs des mines descendaient de voiture à Désolation, il y a eu deux
effondrements - de vrais effondrements, des gros - dans la mine. Le premier plus
près encore de la sortie que l’endroit où les frères Wang avaient fait s’écrouler le
mur suspendu. Il a bloqué les vingt mètres de galerie comme un bouchon ferme
une bouteille. Et le choc qu’ont produit en tombant les tonnes de skarn et de
schiste a entraîné un autre éboulement, plus loin dans la galerie. Il a mis fin aux
cris, au moins aux cris suffisamment proches de la surface pour que les gens les
entendent. Tout était terminé avant que les ingénieurs arrivent du village dans un
chariot à minerai. Ils ont regardé, ils ont enfoncé quelques barres pour sonder, ils
ont écouté les récits, et quand on leur a parlé du second effondrement, qui
d’après les gens avait secoué le sol comme un tremblement de terre et fait cabrer
les chevaux, ils ont hoché la tête et ils ont dit qu’il n’y avait probablement plus
personne à sauver. Même s’il y avait eu quelqu’un, ils auraient dû risquer plus de
vies qu’ils ne pouvaient espérer en sauver en tentant de descendre.

- Et puis ce n’étaient que des Chinois, dit Steve.

- Très juste. Des petits Chinetoques. M. Billingsley avait raison sur ce point.
Pendant ce temps, les deux jeunes Chinois qui s’étaient échappés étaient partis
dans le désert, près de Rose Rock, et ils devenaient fous Ç’avait fini par les
atteindre, vous voyez, par les rattraper. Il s’est écoulé presque deux semaines
avant qu’ils reviennent à Désolation, pas trois jours. En revanche c’est bien au
Lady Day qu’ils sont entrés - vous voyez comme la vérité s’est mélan-gée aux
mensonges ? -, mais ils n’y ont tué personne. Sun-kai a brandi l’arme du
contremaître, qui était vide, et ça a suffi. Une bande de mineurs et de cow-boys
se sont empa-rés d’eux. Ils n’avaient plus de vêtements, à part le tissu qui leur
servait de slip. Ils étaient couverts de sang. Les hommes du Lady Day ont pensé
que c’était le sang de tous les gens qu’ils avaient assassinés, mais c’était faux. Ils
étaient allés dans le désert, appelant à eux les animaux… comme Tak a appelé le
couguar que vous avez abattu, monsieur Marinville. Sauf que les frères Wang ne
voulaient rien leur demander de semblable. Ils voulaient seulement manger. Et
ils ont mangé tout ce qui venait: chauves-souris, busards, araignées, serpents à
sonnette. »

David leva une main tremblante jusqu’à son visage et s’essuya d’abord l’oeil
gauche, puis le droit.

« J’ai beaucoup de peine pour les frères Wang. J’ai un peu l’impression de les
connaître. De savoir ce qu’ils ont ressenti. Quel soulagement ils ont dû éprouver
quand la folie s’est finalement emparée d’eux et qu’ils n’ont plus eu à penser !
Ils auraient pu rester toute leur vie au pied des monts Desatoya, je crois, mais ils
étaient tout ce dont dis-posait Tak, et Tak a toujours faim. Tak les a envoyés en
ville, parce qu’il ne pouvait rien faire d’autre. L’un d’eux, Sunkai, a été tué très
vite au Lady Day. Lushan a été pendu deux jours plus tard, presque à l’endroit où
ces trois bicyclettes étaient retournées dans la rue… vous vous rap-pelez ? Il a
hurlé dans la langue de Tak, la langue de l’informe, jusqu’à la fin. Il a arraché la
cagoule de sa tête, si bien qu’on l’a pendu tête nue.

- Eh bien, ton Dieu, tu parles d’une affaire ! s’exclama Marinville d’un ton
rigolard. Il sait vous récompenser, hein, David ?

- Dieu est cruel, dit David d’une voix presque inaudible.

- Quoi ? demanda Marinville. Qu’as-tu dit ?

- Vous le savez. Mais la vie, ça ne consiste pas à contourner les chagrins. C’est
une chose que vous saviez, avant, monsieur Marinville, non ? »

Marinville tourna les yeux vers le coin sombre du camion et ne dit rien.

La première chose dont Mary prit conscience fut l’odeur - douceâtre, rance,
nauséeuse. Oh, Peter, c’est pas vrai! songea-t-elle dans une demi-conscience.
C’est ce putain de congélateur, tout est perdu !

Sauf que ce n’était pas ça. Le congélateur était tombé en panne pendant leur
voyage à Majorque, il y avait longtemps, avant la fausse couche. Beaucoup de
choses étaient arrivées depuis. Beaucoup de choses étaient arri-vées très
récemment, en fait. Presque toutes mauvaises. Mais quoi ?

Le centre du Nevada est plein de gens intenses.

Qui avait dit ca ? Marielle ? Dans sa tête, c’était bien la voix de Marielle.

Ça n’a pas d’importance, si c’est vrai Et c’est vrai, non ?

Elle ne savait pas. Elle ne voulait pas savoir. Ce qu’elle voulait surtout, c’était
retourner dans l’obscurité d’où une partie d’elle-même cherchait à sortir. Parce
qu’il y avait des voix. (c’est une bande de pleutres) et des bruits (riiik-riiik-riiik)
qu’elle ne voulait pas entendre. Il valait mieux rester allongée là et…

Quelque chose courut sur son visage. Une chose à la fois légère et poilue.
Mary s’assit et se frotta vigoureusement les joues. Un violent éclair de douleur
lui traversa la tête, des points lumineux passèrent dans son champ de vision au
rythme des battements de son coeur qui s’accélé- raient, et soudain les souvenirs
affluèrent, un autre flash lumineux que même Johnny Marinville aurait admiré.

J’ai cogné mon bras cassé en posant tes deux caisses l’une sur l’autre.

Tenez bon, je vous fais entrer tout de suite.

Et puis on s’était saisi d’elle Ellen s’était saisie d’elle. Non: la chose.

(Tak) qui était à l’intérieur du corps d’Ellen. Cette chose l’avait frappée et puis
bang ! bang ! les lumières s’étaient éteintes.

Elles l’étaient toujours, au sens littéral du terme. Elle dut ciller plusieurs fois
pour s’assurer qu’elle avait les yeux ouverts.

Oh, ils sont bien ouverts ! Peut-être fait-il sombre dans cet endroit… à moins
que tu ne sois aveugle. C’est pas une pen-sée agréable, ça, Mary ? Peut-être
qu’elle t’a frappée assez fort pour te rendre ave…

Il y avait quelque chose sur le dos de sa main, qui cou-rut jusqu’au milieu et
s’arrêta, vibrant sur sa peau. Mary émit un râle de dégoût, la langue collée au
palais, et agita frénétiquement la main, comme si elle faisait signe à un importun
de s’en aller. La vibration disparut. La chose était partie. Mary se leva,
provoquant un autre coup de cymbales douloureux dans sa tête. Elle le remarqua
à peine. Il y avait des choses ici, et elle n’avait pas de temps à perdre pour un
simple mal de tête.

Elle se retourna lentement, inspirant à petites bouffées cette odeur douceâtre si


semblable à la puanteur qui les avait accueillis, Peter et elle, à leur retour des
vacances en Espagne. Les parents de Pete leur avaient offert ce voyage comme
cadeau de Noël l’année qui avait suivi leur mariage, et ç’avait été formidable…
jusqu’à leur retour, valises à la main, quand cette puanteur les avait agressés
comme un coup de poing. Ils avaient tout perdu: deux poulets, les côtelettes et
les rôtis qu’ils avaient eus à bon prix chez un boucher en gros de Brooklyn, les
steaks de chevreuil que Don, un ami de Peter, leur avait offerts, les sacs de
fraises qu’ils avaient cueillies l’été précédent dans les monts Mohonk. Cette
odeur… si proche. .,

Quelque chose de la taille d’une noix lui tomba dans les cheveux.
Elle cria et se frappa la tête du plat de la main. Cela ne servit à rien, si bien
qu’elle porta les doigts à ses cheveux et saisit cette chose, qui se tortilla puis
éclata entre ses doigts. Un fluide épais lui coula dans la paume. Elle décolla la
chose de ses cheveux et secoua la main pour s’en débarrasser. Elle l’entendit
heurter une surface dure… splat! Sa paume chaude lui démangeait comme si elle
avait touché des orties. Elle la frotta contre son jean.

Seigneur, je t’en supplie, fais que je ne sois pas la prochaine, pria-t-elle. Quoi
qu’il arrive, ne me fais pas finir comme le flic. Ou comme Ellen.

Elle lutta contre l’envie de se précipiter dans l’obscurité qui l’entourait. Un


mouvement brutal pourrait lui ouvrir la tête, l’éventrer, l’empaler - comme un
personnage de second plan dans un film d’horreur - sur quelque grotesque engin
d’exploitation minière. Mais ce n’était pas le pire. Le pire était qu’il risquait d’y
avoir ici, avec elle, une présence pire que ces choses grouillantes. Quelque chose
qui n’attendait que de la voir paniquer et se mettre à cou-rir.

Qui attendait les bras tendus.

Elle avait maintenant la sensation - peut-être n’était-ce que son imagination,


mais elle ne le pensait pas - de mouvements furtifs autour d’elle. Un bruit de
frottement a gauche, de glissement à droite. Il y eut soudain un choc sourd
derrière elle, dont l’écho se tut avant qu’elle crie.

Ce dernier bruit ne provenait pas de quelque chose de vivant, se dit-elle. Je ne


crois pas. Je crois que c’était un buisson d’amarante frottant contre du métal. Je
crois que je suis dans un petit bâtiment quelque part. Elle m’a enfermée dans un
petit bâtiment, et le frigo ne marche pas plus que la lumière, alors tout ce qu’il
contenait a pourri.

Mais si Ellen était Entragian dans un nouveau corps, pourquoi ne l’avait-il/elle


pas simplement ramenée dans la cellule où il l’avait mise au début ? Parce
qu’il/elle avait peur que les autres ne l’y retrouvent et ne la fassent évader à
nouveau ? C’était une raison aussi plausible qu’une autre, et elle recelait au
moins une lueur d’espoir. Mary s’y raccrocha et avança lentement en traînant les
pieds, les mains tendues devant elle.

Il lui sembla marcher ainsi très longtemps - des années. Elle ne cessait de
s’attendre que quelque chose d’autre la touche, ou au moins se manifeste. Ça
courut sur sa chaussure. Mary se figea. Finalement, la chose s’en alla. Mais ce
qui vint ensuite était pire: un faible crépitement sec dans l’obscurité, sur sa
gauche. Pour autant qu’elle le sache, il n’y avait qu’une seule chose susceptible
de produire ce son de crécelle. Le bruit ne s’arrêta pas complètement, mais
sembla s’estomper, comme le crissement d’une cigale par un chaud après-midi
d’août. Le frottement sourd recommença. Cette fois, elle en fut certaine: c’était
un buisson frottant contre du métal. Elle était dans un des bâtiments de la mine,
peut-être le baraquement dans lequel Steve et la fille aux cheveux tricolores,
Cynthia, avaient vu la petite statue de pierre qui les avait tant effrayés.

Continue d’avancer.

Je ne peux pas. Il y a un serpent à sonnette. Peut-être plus d’un. Sûrement plus


d’un.

Ce n’est pas tout ce qu’il y a ici. Tu ferais mieux de bouger, Mary.

Sa paume battait furieusement à l’endroit où la chose prise dans ses cheveux


avait éclaté. Son coeur résonnait dans ses oreilles. Elle reprit sa progression,
aussi lentement qu’elle le pouvait, mains tendues devant elle. Des idées et des
images terribles lui traversèrent l’esprit. Elle vit des serpents gros comme des
câbles à haute tension pendant d’une charpente au-dessus de sa tête, leurs
mâchoires munies de crochets grandes ouvertes, leur langue fourchue
frémissante. Elle foncerait droit dessus et ne le saurait pas avant qu’ils la
mordent au visage, lui injectant leur venin droit dans les yeux. Elle vit le démon
du placard de son enfance, un monstre qu’elle avait appelé Jack la Pomme, elle
ne savait pourquoi, installé dans un coin, son visage sombre et difforme comme
aspiré de l’intérieur, grimaçant, attendant qu’elle se jette dans ses bras
meurtriers; sa dernière sensation serait l’odeur aigre de son corps, pour l’instant
masquée par la puanteur de la pourriture, tandis qu’il l’étoufferait contre lui en
lui couvrant le visage de baisers mouillés et avides d’adulte pervers. Elle vit
accroupi dans un coin un couguar, comme celui qui avait tué le pauvre vieux
Tom Billingsley. Elle vit Ellen, qui tenait un crochet à la main et arborait un petit
sourire patient et venimeux, attendant simplement que Mary soit assez proche
pour la harponner.

Mais elle vit surtout des serpents.

Des serpents à sonnette.

Ses doigts sentirent quelque chose. Elle retint sa respiration et faillit reculer,
mais c’était seulement par nervosité: la chose était dure et sans vie. Un bord
rectiligne à hauteur de son torse. Une table ? Couverte d’une toile cirée ?
Probablement. Elle fit glisser ses doigts dessus et se força à s’arrêter quand une
des choses grouillantes la tou-cha. Elle passa sur le dos de sa main et monta vers
le poignet - sûrement une araignée - puis partit. Mary continua son inspection, et
une autre de ces choses prit le relais - un peu dans le genre de ce qu’Audrey
appelait les « spéci-mens de la vie sauvage ». Pas une araignée. Cette chose avait
des pinces et une surface dure.

Mary se força à rester immobile mais ne put retenir un gémissement sourd,


désespéré. La sueur envahissait son front et ses joues. Elle lui piquait les yeux.
Puis la chose sur sa main lui infligea un petit pincement et partit. Elle l’entendit
cliqueter sur la table. Elle continua à déplacer ses mains sur la surface, résistant à
la clameur de son esprit qui exigeait qu’elle les retire. Si elle les retirait, que faire
d’autre ? Rester debout tremblante dans le noir jusqu’à ce que les bruits
indéfinissables autour d’elle la rendent folle et qu’elle se mette à tourner en rond
au point de perdre à nouveau conscience ?

Il y avait une assiette - non, un bol - avec quelque chose dedans. De la soupe
solidifiée ? Ses doigts tâtèrent à l’inté- rieur et sentirent une cuiller. Oui, de la
soupe. Elle continua, toucha ce qui aurait pu être une salière - ou une poivrière -
puis arriva à quelque chose de doux et de mou. Elle se souvint soudain d’un jeu
auquel elle jouait avec ses amies quand elle était petite, à Mamaroneck, un jeu
pour jouer dans le noir. On faisait passer une assiette de spa-ghettis et on disait
Ce sont les boyaux du mort, on faisait passer de la gelée de fruits et on disait
C’est la cervelle du mort.

Sa main heurta un objet dur et cylindrique, qui tomba avec un bruit qu’elle
reconnut aussitôt… Ou qu’elle espéra reconnaître: des piles qui s’entrechoquent
dans le manche d’une lampe torche.

Seigneur, par pitié, se dit-elle en recherchant à tâtons la torche, je t’en supplie,


fais que ce soit bien ce que je crois.

Le bruit à l’extérieur retentit à nouveau mais elle l’entendit à peine. Sa main


toucha un morceau de viande froide.

(C’est la tête du mort)

mais elle le sentit à peine. Son coeur cognait dans sa poitrine, sa gorge, ses
sinus.

Là!Là!

Du métal froid et lisse. Il tenta d’échapper à son emprise, mais elle le serra
fort. Oui, une torche; elle sentait le bouton contre la peau entre son pouce et son
index.

Pourvu qu’elle marche, Seigneur. Pourvu qu’elle marche !

Elle pressa le bouton. La lumière jaillit en un cône brillant, et les battements


de son coeur s’arrêtèrent net dans ses oreilles pendant un moment. Tout s’arrêta
net.

La table était longue, couverte de matériel de laboratoire et d’échantillons de


roches d’un côté et d’une nappe à carreaux de l’autre. Cette extrémité de la table
avait été dressée pour un repas, avec un bol de soupe, une assiette, des couverts
et un verre d’eau. Une grosse araignée noire était tombée dans le verre d’eau et
agitait ses pattes en vain. Le sablier rouge sur son ventre apparaissait parfois.
D’autres araignées, presque toutes des veuves noires, grouillaient sur la table.
Parmi elles, des scorpions qui avançaient et reculaient comme à la parade,
l’aiguillon replié sur leur dos. Au bout de la table était assis un grand homme
chauve vêtu d’un T-shirt de la compagnie minière Diablo. Il avait été abattu d’un
coup de feu dans la gorge, à bout portant. Le contenu du bol dans lequel elle
avait plongé les doigts n’était pas de la soupe mais le sang coa-gulé de cet
homme.

Le coeur de Mary redémarra, lui envoyant dans la tête son propre sang en jets,
comme un piston, et tout à coup le cône jaune de lumière rougit et faiblit. Elle
entendit un chant aigu et doux dans ses oreilles.

Ne t’évanouis pas, pas question…

Le rayon de lumière pivota à droite. Dans le coin, sous une affiche où on


lisait: ALLEZ-Y, INTERDISEZ LA MINE, QUE CES SALAUDS GELENT
DANS LE NOIR ! il y avait un nid de serpents à sonnette. Elle fit glisser le
rayon le long du mur métallique, par-delà des colonies d’araignées (certaines
veuves noires étaient grosses comme sa main), et atteignit un autre coin plein de
serpents. La torpeur du jour les avait quittés et ils s’enroulaient les uns autour
des autres, glissant dans les interstices, formant des noeuds d’où émergeaient les
losanges de leurs écailles, agitant parfois la queue.

Ne t’évanouis pas, ne t’évanouis pas, ne t’évanouis pas…

Elle se retourna avec la lumière et, quand elle se trouva face à trois autres
corps, elle comprit plusieurs choses d’un seul coup. Le fait qu’elle ait découvert
la source de la puanteur n’était qu’un détail.

Les corps au pied du mur étaient dans un état de décomposition avancée,


grouillant d’asticots, mais ils n’avaient pas simplement été jetés là. Ils étaient
alignés… peut-être même soigneusement disposés. Leurs mains gonflées et
noires avaient été attachées ensemble sur leur poitrine. L’homme au milieu était
vraiment noir, se dit-elle, même s’il était impossible d’en avoir la certitude. Elle
ne le connaissait pas, ni celui qui était à sa droite, mais celui de gauche, oui. Elle
l’avait reconnu en dépit des asticots à l’oeuvre et de la décomposition. Dans son
esprit elle l’entendit insérer quatre mots: Je vais vous tuer dans l’énoncé de leurs
droits.

Tandis qu’elle le regardait, une araignée sortit de la bouche de Collie


Entragian.

Le rayon de lumière se mit à trembler et elle le dirigea à nouveau sur les


cadavres. Trois hommes. Trois hommes grands - pas un ne mesurait moins de
deux mètres.

Je sais pourquoi je suis ici et non en prison, se dit-elle. Je sais pourquoi on ne


m’a pas tuée. Je suis ta prochaine. Quand ça en aura terminé avec Ellen… ce
sera mon tour.

Mary se mit à crier.

La salle de l’an tak rayonnait d’une faible lueur rouge qui semblait émaner de
l’air lui-même. Quelque chose qui ressemblait encore un peu à Ellen Carver la
traversa, accompagnée d’une cohorte de scorpions et d’araignées. Au-dessus,
autour, les visages de pierre des can taks regardaient. De l’autre côté se trouvait
le pirin moh, façade avancée qui ressemblait un peu à celle d’une hacienda
mexicaine. Devant s’ouvrait le trou - l’ini, le puits des mondes. La lumière aurait
pu provenir de là, mais il était impossible de l’affirmer. Autour de l’ouverture de
l’ini, des coyotes et des busards formaient un cercle. De temps à autre, un des
oiseaux agitait ses plumes ou un des coyotes penchait une oreille. A part ces
mouvements infimes, ils auraient pu être de pierre, eux aussi.

Le corps d’Ellen avançait lentement. La tête d’Ellen s’affaissait. La douleur


lui tordait le ventre. Du sang coulait sur ses jambes en un ruissellement continu.
Le T-shirt de coton roulé dans la culotte d’Ellen avait un temps ralenti
l’écoulement, mais maintenant le T-shirt était imbibé. Tak avait joué de
malchance, et pas qu’une fois. Le premier avait un cancer de la prostate - non
diagnosti-qué - et la décomposition avait commencé là, s’étendant à tout le corps
à une vitesse si inattendue que Tak avait eu de la chance de prendre Josephson à
temps. Josephson avait duré un peu plus longtemps. Entragian - un spéci-men
presque parfait - plus longtemps encore. Et Ellen ? Ellen souffrait de candidose.
Juste une candidose, rien d’extraordinaire, mais cela avait suffi pour faire tomber
les dominos en chaîne, et maintenant…

Maintenant, il y avait Mary. Tak n’osait pas encore la prendre, pas avant de
savoir ce que les autres allaient faire. Si l’écrivain gagnait la partie et les
ramenait sur la nationale, il sauterait sur Mary, prendrait un des véhicules tout-
terrains (chargé d’autant de can tahs qu’il en contien-drait) et partirait dans les
collines. Il savait déjà où aller: à Alphaville, une communauté de végétariens
dans les monts Desatoya.

Ils ne seraient pas végétariens bien longtemps après l’arrivée de Tak.

Si le sale petit cul-bénit gagnait et qu’ils prenaient au sud, Mary pourrait


servir d’appât. Ou d’otage. Mais elle ne servirait à rien du tout si le cul-bénit
sentait qu’elle n’était plus humaine.

Tak s’assit au bord de l’ini et regarda au fond. L’ini avait la forme d’un
entonnoir, ses parois grossières s’inclinaient en se rapprochant jusqu’à ce que,
huit ou dix mètres plus bas, l’ouverture de quatre mètres de diamètre se trouve
réduite à un trou de deux centimètres. De puissantes lumières écarlates, presque
trop brillantes, éblouissantes, sortaient de ce trou en pulsations régulières. Ce
trou était comme un oeil.

Un des busards tenta de poser la tête sur les genoux puant le sang d’Ellen, qui
repoussa l’oiseau. Tak avait espéré que plonger son regard dans l’ini l’apaiserait,
que ça l’aiderait à décider quoi faire (car l’ini était l’endroit où il vivait vraiment
- Ellen Carver n’était qu’un avant-poste), mais l’ini ne faisait qu’augmenter sa
nervosité.

Les choses étaient sur le point de tourner très mal. A y repenser, Tak vit
clairement que certaines autres forces avaient sans doute agi contre son dessein
dès le début.

Tak avait peur du gamin, surtout dans son état de faiblesse actuel. Par-dessus
tout, il craignait d’être à nouveau complètement enfermé en deçà de l’étroite
bouche de l’ini, comme un génie dans une bouteille. Mais ce ne serait pas
forcément le cas. Les autres seraient affaiblis par leurs doutes, l’enfant serait
affaibli par ses préoccupations humaines - surtout par le souci qu’il se ferait pour
sa mère - et si l’enfant mourait Tak pourrait à nouveau fer-mer la porte donnant
sur l’éxtérieur, la claquer brutalement, puis prendre les autres. L’écrivain et le
père de l’enfant devraient mourir, mais les deux plus jeunes, il tenterait de les
calmer et de les sauver. Plus tard, il pourrait avoir envie d’utiliser leur corps.

Tak se pencha en avant, oubliant le sang qui s’écoulait entre les cuisses
d’Ellen, comme il avait oublié les dents qui tombaient de la bouche d’Ellen ou
les trois phalanges qui avaient explosé comme des pommes de pin dans une
cheminée quand il avait frappé Mary au menton. Il regarda dans l’entonnoir du
puits, dans le petit oeil rouge au fond.

L’oeil de Tak.

L’enfant pouvait mourir.

Après tout, il n’était qu’un enfant… pas un démon, ni un dieu, ni un sauveur.

Tak se pencha plus encore par-dessus l’entonnoir aux parois rugueuses où


brillait cette lumière rougeâtre. Maintenant, il entendait un son, très lointain -
une sorte de bourdonnement profond, atonal. C’était un son inepte… mais aussi
merveilleux et attirant. Tak ferma ses yeux volés et inspira profondément,
pompant toute la force qui l’entourait, tentant d’en emmagasiner le maximum,
dési-reux de ralentir - au moins temporairement - la dégéné- rescence de ce
corps. Tak aurait besoin d’Ellen encore quelque temps. Et puis maintenant, il
sentait la paix de l’ini. Enfin.

« Tak, murmura la créature dans l’obscurité. Tak en tow ini, tak ah la,, tak ah
wan.
Tak redevint silencieux. D’en bas, tout au fond du silence rouge et
bourdonnant de l’ini, monta le son mouillé de quelque chose qui glissait,
glissait…

Chapitre 2

« L’homme qui m’a montré ces choses - l’homme qui m’a guidé - m’a chargé
de vous dire que tout cela n’a rien à voir avec le destin. »

David était assis les bras autour des genoux, la tête bais-sée. On aurait dit qu’il
parlait à ses baskets.

D’une certaine façon, c’est le plus effrayant. La Puce est morte, et M.


Billingsley, et tous les autres, à Désolation, parce qu’un homme haïssait le
service de sécurité et de santé des mines, le MSHA, et qu’un autre était trop
curieux et détestait son travail de bureau. C’est tout.

- Et c’est Dieu qui t’a dit ça ? » demanda Johnny.

David hocha la tête sans lever les yeux.

« On est vraiment en plein feuilleton télévisé ! s’exclama Johnny. Premier


épisode: ” Les Frères Wang “. Deuxième épisode: ” Josephson, le réceptionniste
fugueur “. Ils vont adorer ça, chez ABC.

- Et si vous la fermiez ? dit doucement Cynthia.

- Des nouvelles d’ailleurs ! s’exclama Johnny. Cette jeune fille, ce


spectaculaire ange de la route, cette femme flamboyante dont l’engagement fut
un acte de révolte et de courage, va maintenant nous expliquer, avec images et
enregistrements à l’appui, et pour fond sonore le célèbre ensemble de rock Pearl
Jam…

- Ta gueule ! » dit Steve.

Johnny le regarda, tellement choqué qu’il en resta coi. Steve haussa les
épaules, embarrassé mais décidé à ne pas revenir en arrière.
« On n’a plus l’âge de traverser les cimetières en sifflo-tant. Épargnez-nous
votre baratin. »

Il reporta son regard sur David.

« Je connais cet épisode, dit David, plus que je ne le voudrais, en fait. J’y ai
pénétré. J’ai pénétré dans sa tête… Ripton. C’était son nom. Il était le premier. »

Et, les yeux toujours sur ses chaussures, par-delà ses genoux repliés, David
raconta.

L’homme qui déteste le MSHA est Cary Ripton, contremaître de la nouvelle


opération Serpent à Sonnette. Il a quarante-huit ans, les yeux enfoncés, le regard
cynique, il perd ses cheveux et il souffre beaucoup ces derniers temps. Il aurait
voulu être ingénieur des mines, mais à son grand désespoir il n’avait pas le
niveau en maths et il s’est retrouvé chef d’un chantier à ciel ouvert, bourrant des
trous d’Anfo en essayant de ne pas étrangler le petit pédé arrogant du MSHA
quand il vient le mardi après-midi.

Quand Kirk Tumer arrive au bureau cet après-midi-là, le visage rayonnant


d’excitation, pour lui dire que la dernière série d’explosions a mis au jour une
ancienne taille chassante et qu’il y a des ossements à l’intérieur, qu’on peut les
voir, le premier réflexe de Ripton est de lui dire d’organiser un groupe de
volontaires poury descendre. Toutes sortes de possibilités dansent dans sa tête. Il
est trop vieux pour tous ces enfantillages, ces histoires de mines d’or perdues et
autres trésors indiens, bien trop vieux, mais, Turner reparti il ne peut s’empêcher
d’y penser, oh que oui !

Au pied de la paroi toute nouvelle, le groupe de mineurs qui regardent le trou


que le dernier dynamitage a révélé. Il est pas très important: sept hommes en
tout, y compris Tumer le chef d’équipe. Pour l’instant, moins de quatre-vingt-dix
hommes travaillent pour la compagnie minière de Désolation. L’an prochain,
avec de la chance - si le rendement en cuivre et les prix restent élevés -, il
pourrait y en avoir quatre fois plus.

Ripton et Tumer s’approchent du bord du trou. Il en émane une curieuse odeur


d’humidité, une odeur que Cary Ripton associe au gaz de houille qu’il a connu
dans les mines du Kentucky et de Virginie de l’Ouest. Et il y a bien des
ossements. Ils sont dispersés çà et là sur la pente qui s’enfonce dans l’obscurité
d’une vieille galerie chassante et, s’il est impossible de tous les identifier, on
distingue au premier plan une cage thoracique presque certainement humaine.
Plus loin, à une distance accessible mais au-delà pourtant du rayon d’une torche
électrique puissante, une forme se dessine qui pourrait bien être un crâne.

« Qu’est-ce que c’est ? lui demande Tumer. Une idée ? »

Bien sûr qu’il a une idée: c’est le Serpent à Sonnette Numéro Un, le vieux
Puits Chinois. Il ouvre la bouche pour le dire, puis la referme. Ce n’est pas une
affaire qui regarde un simple dynamiteur comme Kirk Tumer, et encore moins
son équipe, des gamins qui passent leurs fins de semaine à jouer dans les tripots
d’Ely, à fréquenter les putes, à boire… et à parler, bien sûr. A parler de tout et de
n’importe quoi. Il ne peut pas non plus les emmener à l’intérieur. Il pense qu’ils
y descendraient, que leur curiosité les pousserait à y aller en dépit des risques
évidents (une taille chassante d’une telle vétusté dans un si mauvais sol pourrait
s’effondrer au premier éclat de voix), mais leurs bavardages viendraient aux
oreilles du petit pédé prétentieux du MSHA en un rien de temps et, à partir de là,
perdre son travail serait le moindre des soucis de Ripton. Le pédé du MSHA (le
chapeau sans le bétail, comme Frank Geller, l’ingénieur en chef de la mine,
résume le personnage) n’aime pas plus Ripton que Ripton ne l’aime, et le
contremaître qui conduirait une expédition dans le vieux Puits Chinois effondré
pourrait se retrouver en moins de quinze jours au tribunal, passible d’une
amende de cinquante mille dollars, voire de cinq ans de prison. Il y a au moins
neuf consignes en lettres rouges interdisant expressément l’entrée dans ces «
structures dangereuses et sans aménagement ».

Pourtant, ces ossements et ces vieux rêves le harcèlent comme des voix
inquiètes de son enfance, comme le spectre des ambitions successives qu’il a
nourries puis abandonnées, et il sait dès cet instant qu’il ne va pas sagement
abandonner le Puits Chinois à la compagnie et à ces cons de fonctionnaires sans
y avoir jeté au moins un oeil en personne.

Il ordonne à Tumer, amèrement déçu mais sans argu-ments à lui opposer (il
connaît le MSHA aussi bien que Rip-ton… peut-être mieux encore, étant donné
son travail avec les explosifs), d’entourer l’orifice de rubans de plastique jaune
pour en interdire l’accès, puis il se tourne vers l’équipe et leur rappelle que le
puits qu’ils viennent de rouvrir, et qui pourrait bien s’avérer être un trésor
historique et archéologique, est la propriété de la compagnie.
« Je ne vous demande pas de garder le secret à tout jamais, leur dit-il, mais je
souhaiterais que VOU5 n’en parliez pas pendant quelques jours. Même à vos
épouses. Il faut que j’informe les huiles. Ça ne devrait pas prendre trop
longtemps: Symes, le contrôleur, arrive de Phoenix la semaine prochaine. Est-ce
que je peux compter sur vous ? »

Ils disent que oui. La plupart ne parviendront pas à tenir leur promesse ne
serait-ce que vingt-quatre heures, bien sûr - certains hommes ne savent pas
garder un secret -, mais il pense leur inspirer assez de respect pour s’assurer au
moins douze heures - et quatre lui suffiront probablement. Quatre heures après la
fin de la journée de travail. Quatre heures ici tout seul, avec une lampe torche, un
appareil photo et un chariot électrique pour emporter tous les souvenirs qu’il
voudra. Quatre heures avec tous ces rêves d’enfant qu’il est trop vieux pour
rappeler à sa mémoire. Et si la voûte choisissait ce moment pour céder, après
quelque cent quarante ans et un nombre incalculable de secousses et
d’explosions tout autour ? Qu’elle cède. Il est célibataire, sans enfants, sans
parents, avec seulement deux frères qui ont oublié son existence. Il soupçonne
vaguement que de toute façon il ne perdrait pas tellement d’années… Il se sent
bizarre depuis presque six mois maintenant, et dernièrement il s’est mis à pisser
du sang. Pas beaucoup, mais c’est déjà trop.

Si j’en sors, se dit-il, peut-être que j’irai voir un médecin. Considère que c’est
un signe et va chez ce foutu médecin. Qu’est-ce que t’en penses ?

Sa journée finie, Tumer veut prendre des photos du puits. Ripton le laisse
faire. Ça lui semble le moyen le plus rapide de se débarrasser de lui.

« Jusqu’où tu crois qu’on a creusé ? » demande Tumer.

Il se tient à cinquante centimètres au-delà du ruban de plastique jaune et prend


des photos avec son Nikon - des photos qui, faute d’éclairage adéquat, ne
montreront rien de plus qu’un trou noir et quelques os dispersés qui pourraient
aussi bien être ceux d’un animal.

« Impossible à dire », répond Ripton qui est en train de faire l’inventaire de


l’équipement dont il aura besoin.

« Tu vas pas faire de bêtises après mon départ, hein ? demande Tumer.

- Mais non. Je respecte trop la sécurité pour penser une seconde à faire une
bêtise.

- Oui, c’est vrai.

Tumer éclate de rire et, dans la nuit, vers deux heures du matin, une version
beaucoup plus imposante de Cary Rip-ton pénétrera dans la chambre des Tumer
et abattra le contremaître dans son sommeil. Son épouse aussi. Tak !

C’est une nuit bien remplie pour Cary Ripton. Une nuit de tuerie (pas un seul
membre de l’équipe de tir de Tumer ne verra le soleil se lever) et une nuit de
placement des can tahs; il en a pris un plein sac de toile en quittant le puits, plus
de cent. Certains se sont cassés, mais il sait que même les fragments gardent une
partie de leur curieux et imprévisible pouvoir. Il passe presque toute la nuit à
placer ces reliques, les laissant dans les coins les plus saugrenus - boîtes aux
lettres, boîtes à gants de voitures, poches de pantalons ! Oui, presque personne
ne ferme sa maison à clé dans ce coin, presque personne ne veille tard. Et Cary
Ripton ne se contente pas des maisons de l’équipe de Tumer.

Il rentre au puits aussi épuisé que le Père Noel de retour au pôle Nord après la
grande nuit… Sauf que le travail du Père Noël se termine une fois les cadeaux
distribués. Celui de Ripton ne fait que commencer. Il est cinq heures moins le
quart. Il lui reste deux heures avant qu’arrivent les premiers membres de la petite
équipe du samedi dirigée par Pascal Martinez. Ça devrait suffire, mais Tak n’a
pas de temps à perdre. Le corps de Cary Ripton saigne tellement qu’il doit
bourrer ses sous-vêtements de papier hygiénique pour absorber le flot, et deux
fois en chemin il doit s’arrêter pour cracher de pleines gorgées de sang par la
fenêtre de son camion. La portière en est couverte. Dans les premiers rayons
hésitants et quelque peu sinistres du jour, le sang séché ressemble à du jus de
tabac.

Malgré la nécessité de se presser, il s’arrête net devant ce que ses phares lui
dévoilent quand il arrive au fond du puits. Il reste derrière le volant du vieux
camion, les yeux écarquillés.

Il y a assez d’animaux du désert sur la pente nord du Puits Chinois pour


remplir une arche: loups et coyotes efflanqués, busards godiches et chauves,
hiboux agitant leurs ailes et dont les yeux ressemblent à de grosses alliances en
or, couguars et chats sauvages, et même quelques chats domestiques hirsutes. Il
y a des chiens sauvages dont on peut compter les côtes sous la peau tendue -
beaucoup ont fui la communauté de cinglés végétariens dans les collines, il le
sait - et entre leurs pattes circulent sans danger des hordes d’araignées et des
pelotons de rats aux yeux noirs.

Chaque animal sortant du Puits Chinois emporte un can tah dans sa gueule. Ils
sautent, claquent des ailes et rampent sur le gradin le plus profond comme un
flot de curieux réfu-giés s’échappant d’un monde souterrain. En dessous d’eux,
assis patiemment comme des clients dans un magasin de vente au rabais deux
jours avant Noel - prenez un numéro et attendez -, d’autres animaux. Ils
attendent leur tour d’entrer dans l’obscurité.

Tak se met à rire avec les cordes vocales de Cary Ripton. Puis il va jusqu’au
bureau du chantier, ouvre la porte avec la clé de Ripton et tue Joe Prudum, le
veilleur de nuit. Le vieux Joe n’est pas un très bon veilleur de nuit: il est arrivé à
la nuit tombée, il n’a rien remarqué de ce qui se passait dans le puits et il ne
trouve rien d’étrange à la venue de Cary Ripton aux premières heures du jour. Il
a fait une petite lessive dans l’évier, il s’est assis à la table pour casser la croûte
et tout s’est passé le mieux du monde jusqu’au moment où Ripton lui a logé une
balle dans la gorge.

Cela fait, Ripton appelle le bar du Hibou, en ville. Le Hibou est ouvert vingt-
quatre heures sur vingt-quatre (bien que, comme un vampire, il ne soit jamais
très vivant). C’est là que Brad Josephson, celui qui a cette splendide peau
chocolat et ce ventre plat, prend son petit déjeuner six jours par semaine… et
toujours à cette heure scandaleusement mati-nale. C’est bien pratique, en
l’occurrence. Ripton veut avoir Brad sous la main, et vite, avant que le Noir ne
soit pollué par les can tahs. Les can tahs rendent bien des services mais ils
gâchent les gens pour le grand oeuvre de Tak. Ripton sait qu’il peut prendre
quelqu’un dans l’équipe de Martinez, en cas de besoin, et peut-être même Pascal
en personne mais il veut (enfin, Tak veut) Brad.

Combien de temps durent les corps s’ils sont en bonne santé ? se demande Tak
alors que le corps de Ripton s’approche du téléphone. Combien de temps, si
celui qu’on fait tourner à plein régime ne cache pas un cancer à un stade avancé
?

Il n’en sait rien, mais il ne tardera probablement pas à trouver l’occasion de le


savoir.
«Le Hibou ! dit dans l’oreille de Ripton une voix de femme qui, avant même
le lever du soleil, semble déjà fati-guée.

- Salut, Denise ! Comment ça va ?

- Qui c’est ? dit-elle, méfiante.

- Cary Ripton, chérie. Tu reconnais pas ma voix ?

- Tu dois avoir une belle gueule de bois, mon chou, à moins que ce soit un
rhume ?

- Oui, je crois. »

Il sourit et essuie sur sa lèvre inférieure le sang qui s’écoule entre ses dents. Il
a l’impression que ses boyaux, plus bas, nagent dans une mer de sang.

« Dis-moi chérie, Brad est là ?

- Juste là dans le coin où il se met toujours. Il se refuse rien et bouffe comme


un porc: quatre oeufs, des frites et une demi-livre de bacon. J’espère que quand il
se mettra à péter il sera loin d’ici. Et qu’est-ce que tu lui veux, à Brad, à cette
heure, un samedi matin ?

- C’est pour le boulot.

- Bouche cousue et j’irai au paradis. Soigne ce rhume, Ripton, t’as vraiment la


voix prise.

- Juste par l’amour que j’ai pour toi.

- Ben voyons ! dit-elle avant de poser le combiné. Brad ! Téléphone ! Pour toi
! M. Merveilleux !… Trouve toi-même » dit-elle, après que Josephson lui a
probablement demandé de qui elle parlait.

un moment plus tard, Brad Josephson répond. Il dit « allô» comme un homme
qui sait parfaitement que les grandes maisons d’édition n’appellent pas à cinq
heures du matin pour vous annoncer que vous avez gagné un prix.

« Brad, c’est Cary Ripton. »


Il sait exactement comment attirer Brad où il veut. C’est le regretté Kirk
Turner qui lui en a donné l’idée.

« Est-ce que tu as ton matériel photographique dans ta voiture ? »

Bien sûr qu’il l’a. Entre autres choses, Brad adore observer les oiseaux. Il se
prend un peu pour un ornithologue amateur, en fait. Mais Cary Ripton peut lui
proposer mieux que des oiseaux, ce matin, beaucoup mieux.

« Oui, bien sûr, qu’est-ce qu’il y a ? »

Ripton s’adosse à l’aff che collée au mur, celle qui montre un mineur crasseux
qui tend le doigt comme l’Oncle Sam et dit: ALLEZ-Y, INTERDISEZ LA
MINE, QUE CES SALAUDS GELENT DANS LE NOIR !

« Si tu sautes dans ta voiture et que tu arrives ici tout de suite, je te montrerai.


Et si tu arrives avant Pascal Martinez et ses gars, je te donnerai l’occasion de
prendre les photos les plus stupéfiantes de ta vie.

- De quoi tu parles ? demande Josephson d’une voix exci-tée.

- Les ossements de quarante ou cinquante Chinois, pour commencer.

- Qu’…

- On a débouché dans le vieux Puits Chinois hier après-midi. A moins de dix


mètres à l’intérieur tu auras la plus stu-péfiante…

- J’arrive. Bouge pas. Bouge pas d’un poil ! »

Il y a un déclic dans le téléphone et Ripton sourit de ses lèvres rouges.

« Je ne bouge pas, dit-il. Ne t’en fais pas pour ça. Can de lach ! Ah ten ! Tak !
»

Dix minutes plus tard, Ripton - qui saigne maintenant du nombril en plus du
rectum et du pénis - s’enfonce sur la pente caillouteuse du Puits Chinois. Il
écarte les bras comme un évangéliste et parle aux animaux dans le langage de
l’informe. Tous s’enfuient, se replient dans la mine. Il vaut mieux que Brad
Josephson ne les voie pas. Non, ça n’irait pas du tout.
Cinq minutes plus tard, Josephson descend les gradins jusqu’au puits dans sa
vieille Buick. Sur son pare-brise, un autocollant dit: LES MINEURS
S’ENFONCENT PLUS LOIN ET RESTENT PLUS LONGTEMPS. Ripton le
regarde depuis la porte du bureau de chantier. Il vaut mieux que Brad ne le voie
pas trop bien non plus, pas avant qu’il soit plus près.

Pas de problème. Brad s’arrête dans un crissement de pneus, sort de sa


voiture, prend trois appareils photo diffé- rents et part au trot vers le bureau, ne
s’arrêtant qu’un instant pour regarder dans le trou à moins de dix mètres de lui..

« Putain, c’est bien le Chinois ! Ca peut rien être d’autre. Viens ! Gary !
Grouille ! Martinez sera là d’une minute à l’autre !

- Non, ils commencent un peu plus tard le samedi, dit-il avec un sourire.
Calme-toi.

- Et le vieux Joe ? Il pourrait poser des pro…

- Du calme, j’ai dit ! Joe est à Reno. Sa petite-fille a pondu un môme.

- Bien ! Génial ! Tu veux un cigare ? demande Brad avec un rire un peu idiot.

- Entre, j’ai quelque chose à te montrer.

- Quelque chose que tu as sorti de là ?

- C’est ça. »

D’une certaine façon, c’est vrai: il veut montrer à Brad quelque chose qu’il a
sorti de là. Josephson est tout occupé au démêlage des courroies de ses divers
appareils quand Ripton se saisit de lui et le lance au fond de la pièce. Josephson
couine d’indignation. Plus tard, il aura peur, et plus tard encore, il sera terrorisé,
mais pour l’instant, il n’a pas remarqué le corps de Joe Prudum et il est
seulement indigné.

« Pour la dernière fois, du calme ! dit Ripton en sortant et en refermant la


porte derrière lui. Merde !

En riant, il monte dans le camion. Comme beaucoup d’hommes de l’Ouest,


Cary Ripton croit passionnément au droit de tout Americain de porter une arme.
Il a un fusil der-rière le siège et un méchant petit revolver-un Ruger Speed-Six -
dans la boîte à gants. Il charge le fusil et le pose sur ses genoux. Le Ruger est
déjà chargé. Il le pose sur le siège près de lui. Il avait d’abord pensé le glisser
dans sa ceinture, mais il nage dans le sang, à ce niveau-là (Ripton, tu es un idiot,
se dit-il, tu ne sais pas que les hommes de ton âge sont censés se faire examiner
la prostate tous les ans ?), et tremper le revolver dans le sang pourrait ne pas être
une bonne idée.

Quand le martèlement de Josephson sur la porte du bureau commence à


l’agacer, il allume la radio, pousse le volume et chante avec Johnny Paycheck
qui dit à qui veut l’entendre qu’il est le seul enfer que sa mère ait jamais connu.

Pascal Martinez ne tarde pas à se montrer pour quelques-unes de ces bonnes


heures du samedi matin payées plus cher. Il est accompagné de Miguel Rivera,
son amigo. Rip-ton les salue de la main. Pascal lui répond. Il se gare de l’autre
côté du bureau et quand Miguel et lui s’approchent pour voir ce que Ripton fait
là un samedi matin à cette heure si peu chrétienne, Ripton sort le canon du fusil
par la fenêtre et, sans cesser de sourire, les abat tous les deux. C’est facile.
Aucun des deux n’a essayé de fuir. Ils meurent en arborant une mine stupéfaite.
Ripton les regarde en pensant à son grand-papa qui lui parlait des pigeons
voyageurs, des oiseaux si bêtes qu’on pouvait leur taper dessus sans qu’ils
s’envolent. Tous les hommes par ici sont armés, mais bien peu pensent, tout au
fond d’eux, qu’ils auront jamais besoin d’utiliser leur arme. C’est juste pour la
frime. Le chapeau sans le bétail, si vous préférez.

Le reste de l’équipe arrive au compte-gouttes - pas besoin de s’en faire pour la


pointeuse, le samedi. Ripton les abat dans l’ordre d’arrivée, et traîne leurs corps
à l’arrière du bureau, où ils forment bientôt une bonne pile sous le tuyau
d’évacuation du séchoir à linge. Quand il n’a plus de cartouches pour son fusil
(il a plein de munitions pour le Ruger, mais le revolver est inutile pour le premier
coup, pas assez précis au-delà d’un mètre cinquante), il trouve les clés de
Martinez, ouvre l’arrière de sa Cherokee et découvre un splendide (et tout à fait
illégal) Iver Johnson automatique sous une couverture. A côté, deux douzaines
de chargeurs de trente coups dans une boîte à chaussures Nike. Les mineurs qui
arrivent entendent les coups de feu pendant qu’ils montent le long du flanc nord
du puits, mais ils pensent que certains tirent sur des cibles, une manière
habituelle de commencer le samedi au Puits Chinois.

A huit heures moins le quart, Ripton a tué tous les membres de l’équipe de
Pascal Martinez. En prime, il s’offre l’unijambiste de la Chope venu remplir la
machine à café. Vingt-cinq corps derrière le bureau de chantier.

Les animaux recommencent à sortir et entrer aux abords du Puits Chinois, puis
ils s’écoulent vers le village, emportant des can tahs dans leur gueule. Bientôt, ils
abandonne-ront pour la journée, attendant la protection de la nuit pour
recommencer.

D’ici là, le puits est à lui… et il est temps de faire le saut. Tak veut sortir de ce
corps en décomposition, et s’il n’opère pas le changement bientôt, il ne le fera
jamais.

Quand Ripton ouvre la porte, Brad Josephson se précipite sur lui. Il a entendu
les coups de feu, il a entendu les cris quand le premier coup de Ripton n’a pas
tué proprement sa victime, et il sait que l’attaque est sa seule chance. Il s’attend
à être abattu, mais bien sûr Cary ne peut pas faire ça. Il rassemble ses dernières
forces et saisit Josephson par les bras pour lancer le Noir contre le mur, si fort
que tout le baraquement en préfabriqué en tremble. Ce n’est plus seulement Rip-
ton, bien sûr; c’est la force de Tak. Comme pour le confirmer, Josephson lui
demande comment, nom de Dieu, il est devenu aussi grand.

« Les céréales ! Tak !

- Qu’est-ce que tu fais ? demande Josephson qui essaie de s’échapper quand le


visage de Ripton se penche sur le sien et que Ripton ouvre la bouche. Qu’est-ce
que…

- Embrasse-moi, ma jolie ! dit Ripton.

Et il plaque sa bouche sur celle de Josephson, le sang scellant l’orifice, et il


expire. Josephson se contracte dans les bras de Ripton et commence à trembler
comme un fou. Ripton souffle, souffle, se vide, se sent se vider, sent le transfert.
Pendant un moment terrible, l’essence de Tak est nue, prise entre Ripton qui
s’effondre et Josephson qui a commencé à gonfler comme un ballon le matin de
la parade de Thanksgiving. Et puis, au lieu de voir par les yeux de Ripton,
l’essence de Tak regarde par ceux de Josephson.

Elle ressent une merveilleuse, une grisante impression de renaissance. Elle est
pleine non seulement de la force et du dessein de Tak mais de l’énergie d’un
homme qui mange quatre oeufs et une demi-livre de bacon au petit déjeuner. Elle
sent… elle sent…

« Je me sens en pleine FOOOOORME ! » s’exclame Brad Josephson de la


voix tonitruante de Tony le tigre. Il entend le craquement ténébreux de sa
colonne vertébrale qui s’allonge, le chuintement soie-sur-satin de ses muscles
qui gonf lent, le crissement de glace qui fond de son crâne qui s’élargit. Il pète à
plusieurs reprises, comme le pistolet d’un départ de course.

Le corps de Ripton s’effondre. Il est aussi léger qu’une graine. Le corps de


Josephson gagne la porte en écoutant la chemise kaki de Josephson se déchirer
sous la pression des épaules qui s’elargissent et des bras qui s’allongent. Ses
pieds ne grandissent pas beaucoup, mais assez pour faire craquer les lacets de ses
tennis.

Arrivé dehors, Tak sourit. Jamais il ne s’est senti aussi bien. Tout est dans son
oeil. Le monde gronde comme une chute d’eau. Une érection digne du Livre des
records, de quoi faire éclater un pantalon, a transformé le devant de son jean en
tente.

Tak est là, libéré du puits des mondes. Tak est grand. Tak va se nourrir et Tak
va régner comme il a toujours régné dans le désert désolé où les plantes migrent
et où le sol est magnétique.

Tak monte dans la Buick. La couture à l’arrière du jean de Brad Josephson


craque jusqu’à la ceinture. Souriant à la pensée de l’autocollant à l’avant de la
voiture - LES MINEURS S’ENFONCENT PLUS LOIN ET RESTENT PLUS
LONGTEMPS—, il fait demi-tour et repart vers Désolation, soulevant un nuage
de poussière derrière la voiture lancée à pleine vitesse.

David s’arrêta. Il était toujours assis le dos contre la carrosserie du Ryder, les
yeux sur ses chaussures. Sa voix était devenue rauque à force de parler. Les
autres formaient un demi-cercle autour de lui, un peu comme Johnny imaginait
que les vieux grands sorciers avaient entouré l’enfant Jésus tandis qu’il leur
donnait le dernier scoop, leur racontait le dernier sale tour, les informait du
dernier coup de fil, leur repassait les bons tuyaux. Le regard plus lucide de
Johnny était posé sur la poulette punk que Steve Ames avait ramassée, et elle
exprimait assez bien sur son visage les sentiments qu’il éprouvait lui-même:
fascination, stu-péfaction, mais pas d’incrédulité. Et c’était là, bien sûr, l’origine
de son trouble. Il allait sortir de ce patelin, rien ne l’arrêterait, cependant ce serait
beaucoup plus facile pour sa vieille conscience s’il pouvait simplement se dire
que le gamin mentait, qu’il avait débité une histoire sortie de sa propre
imagination. Mais il ne pensait pas que ce fût le cas.

Tu sais que ce n’est pas le cas, dit Terry depuis son nid douillet dans le Bunker
de la Salope.

Johnny se pencha pour prendre une bouteille de Jolt sans se rendre compte que
son portefeuille (croco véritable, de chez Barney’s, trois cent cinquante dollars),
qui avait remonté dans sa poche arrière, glissait complète-ment et tombait par
terre. Il tapota la main de David du goulot de la bouteille. L’enfant leva les yeux,
sourit, et Johnny eut un choc en voyant à quel point il semblait fati-gué. Il pensa
à l’explication de David concernant Tak - piégé dans la terre comme un ogre de
conte de fées, utilisant les êtres humains comme des gobelets en carton parce
qu’il épuisait si vite leurs corps… - et se demanda si le Dieu de David était
tellement différent.

« Enfin, c’est comme ça qu’il fait, dit David de sa voix enrouée. Il passe de
l’un à l’autre avec le soufle, comme une graine dans une rafale de vent.

- Le baiser de la mort au lieu du baiser de la vie », dit Ralph.

David hocha la tête.

Mais qu’est-ce qui a embrassé Ripton ? demanda Cynthia. Quand il est


descendu dans la mine la veille au soir, qu’est-ce qui l’a embrassé ?

- Je n’en sais rien. Soit on ne me l’a pas montré, soit je n’ai pas compris. Tout
ce que je sais, c’est que c’est arrivé au puits dont je vous ai parlé. Il est entré
dans la salle… la chambre… les can tahs l’ont attiré, mais il n’a pas été autorisé
à les toucher - aucun.

- Parce que les can tahs gâchent les gens qui doivent servir d’enveloppe à Tak
? dit Steve d’un ton vaguement interrogateur.

- Oui.
- Mais Tak a un corps physique ? Je veux dire, il… - ca - … il ne s’agit pas
seulement d’une idée, si ? Ou d’un esprit ?

- Non, Tak est réel, c’est un être. Pas exactement un corps, mais un être. Il
fallait que ça attire Ripton dans la mine parce que ça ne peut pas sortir de l’ini -
le puits. L’orifice du puits est trop petit pour son corps physique. Il faut donc que
ça attrape des gens, que ça les habite, que ça les transforme en can taks. Et que
ça en change quand ils sont usés.

- Qu’est-il arrivé à Josephson, David ? » demanda Ralph.

Il avait une voix plus tranquille, presque épuisée. Johnny trouvait de plus en
plus difficile de regarder Carver regarder son fils.

« Il avait un problème de valve cardiaque. Ce n’était pas grand-chose. Il aurait


pu continuer à vivre sans aucun problème pendant des années, mais Tak s’est
emparé de lui et il a… Il l’a juste épuisé, dit David avec un haussement
d’épaules. En deux jours et demi. Et puis Tak est passé à Entragian. Entragian
était fort, il a duré presque une semaine entière… mais il avait la peau très claire.
Les gens se moquaient de lui parce qu’il devait utiliser plein de crèmes pour se
protéger du soleil.

- C’est ton guide qui t’a raconté tout cela ? dit Johnny.

- Oui. Je crois qu’on peut lui donner ce nom.

- Mais tu ne sais pas qui il était.

- Je le sais presque. J’ai l’impression que je devrais le savoir.

- Est-ce que tu es sûr qu’il n’était pas envoyé par Tak ? Parce que, comme on
dit: ” Le diable peut porter de beaux atours. “

- Pas par Tak, Johnny.

- Laisse-le parler, dit Steve, d’accord ? »

Johnny haussa les épaules et se réinstalla. Une de ses mains toucha presque
son portefeuille. Presque. Pas tout à fait.
« A l’arrière de la quincaillerie, reprit David, il y a un rayon de vêtements.
Surtout des vêtements de travail: jeans, tenues kaki, bottes de chantier, des trucs
comme ça. Ils passent des commandes spéciales pour un type, Curt Yeoman, qui
travaille - travaillait - pour la compagnie du téléphone. Il mesurait deux mètres
dix. C’est le plus grand type de Désolation. C’était pour ça que les vêtements
d’Entragian n’étaient pas déchirés quand il nous a emme-nés, papa. Le samedi
soir, Josephson a fait irruption dans la boutique et a pris des vêtements kaki de la
taille de Curt Yeoman. Des chaussures aussi. Il les a emportés dans le bâtiment
municipal et les a rangés dans le casier de Collie Entragian. Tak savait déjà qui il
allait utiliser ensuite, vous comprenez.

- C’est à ce moment-là qu’il a tué le chef de la police ? demanda Ralph.

- M. Reed ? Non. Il n’a été tué que dimanche soir. M. Reed, à ce moment-là,
ne posait pas vraiment de pro-blème, de toute façon. Ripton lui avait laissé un
des can tahs, vous voyez, et ça l’avait atteint. Méchamment. Les can tahs
agissent différemment selon les gens. Quand M. Josephson l’a tué, M. Reed était
assis à son bureau et… »

Détournant le regard, visiblement embarrassé, David fit un tube de sa main


droite et la bougea en l’air rapidement, de haut en bas.

« D’accord, dit Steve. On a compris. Et Entragian ? Où était-il pendant ces


deux jours ?

- Il n’était pas en ville. Comme Audrey. Les flics de Désolation ont - avaient -
un contrat avec le comté. Ils devaient faire respecter la loi dans la région, et ça
entraî- nait beaucoup de déplacements. Le vendredi soir, la nuit où Ripton a tué
l’équipe de tir, Entragian était à Austin. Le samedi soir, il a dormi au ranch des
Davis. Le dimanche soir - la dernière nuit où il était vraiment Collie Entragian -,
il l’a passée chez les Shoshones. Il connaissait quelqu’un sur leur territoire. Une
femme, je crois. »

Johnny se leva, gagna l’arrière du camion puis se retourna.

« Qu’est-ce qu’il a fait, David ? Qu’est-ce que ça a fait ? Comment en


sommes-nous arrivés là où nous en sommes maintenant ? Comment cela a-t-il pu
se produire sans que personne le découvre ? Comment est-ce possible ?…
Encore une question: que veut Tak ? Sortir de ce trou dans la terre et se
dégourdir les jambes ? Manger un steak ? Sniffer de la cocaïne et boire une
tequila ? Baiser une pom-pom girl de l’équipe de football ? Demander à Bob
Dylan ce que signifient les paroles de ” Gates of Eden ” ? Régner sur la terre ?
Quoi ?

- C’est sans importance, dit calmement David.

- Hein ?

- Ce qui compte, c’est ce que Dieu veut. Et il veut que nous retournions au
Puits Chinois. Tout le reste, c’est juste… des histoires. »

Johnny sourit. Un sourire contraint et un peu douloureux, trop petit pour sa


bouche.

« Je vais te dire une chose, mon gars: ce que veut ton Dieu m’est
complètement égal. »

Il fit à nouveau face à la porte arrière du Ryder et l’ouvrit. Dehors, l’air


semblait presque immobile et curieusement chaud après la tempête. Le feu
clignotait au croisement. Des vagues ridant le sable traversaient la rue à
intervalles étrangement réguliers. A la lueur de la lune et du feu jaune clignotant,
Désolation ressemblait à un poste avancé dans un film de science-fiction.

« Je ne peux pas vous en empêcher si vous voulez partir, dit David. Peut-être
que Steve et mon père pourraient y arriver, mais cela ne servirait à rien. A cause
de la clause de libre arbitre.

- Très juste, dit Johnny. Le bon vieux libre arbitre. »

Il sauta dans la rue, grimaçant quand son dos se rappela à lui. Son nez aussi le
faisait souffrir à nouveau. Un long moment, il regarda autour de lui pour vérifier
qu’il n’y avait ni coyotes, ni busards ni serpents et ne vit rien. Pas même un
insecte.

« Franchement, David, je fais autant confiance à Dieu qu’à moi-même pour


accorder un piano, dit-il en souriant à l’enfant. Tu peux t’en remettre à lui tant
que tu veux. Je pense que c’est un luxe à ta portée. Ta soeur est morte, ta mère
s’est transformée en Dieu sait quoi, et il reste ton père avant que Tak s’attaque à
toi personnellement. »
David sursauta. Sa bouche se mit à trembler. Son visage se fripa et il fondit en
larmes.

« Salaud ! cria Cynthia. Espèce de sale con ! ..

Elle se précipita à l’arrière du camion et lui lança un coup de pied. Johnny


recula et le petit pied de Cynthia rata son menton de quelques centimètres. Il
sentit l’air qu’il avait déplacé. Cynthia, à la porte, essayait de garder son
équilibre en agitant les bras. Elle serait probablement tombée dans la rue si Steve
ne l’avait pas prise par les épaules pour la retenir.

« Je n’ai jamais prétendu être un saint », dit Johnny.

La phrase avait sonné comme il le voulait: aisée, iro-nique, amusée. Mais à


l’intérieur, il était horrifié. La façon dont le visage de l’enfant s’était fripé…
comme s’il avait été trahi par quelqu’un qu’il considérait comme un ami. Et on
ne l’avait jamais traité de salaud de toute sa vie. De con non plus, d’ailleurs.

« Foutez le camp ! » cria Cynthia.

Derrière elle, Ralph était à genoux, son fils maladroitement serré contre sa
poitrine, et regardait Johnny avec une sorte d’incrédulité stupéfaite.

« On n’a pas besoin de vous. On y arrivera sans vous !

- Mais pourquoi le faire ? demanda Johnny qui prenait garde de rester hors
d’atteinte du pied de Cynthia. C’est ce que je veux dire. Pour Dieu ? Qu’a-t-il
jamais fait pour vous, Cynthia, pour que vous passiez votre vie à attendre qu’il
sonne à votre interphone ou qu’il vous envoie un fax ? Est-ce que Dieu vous a
protégée de ce type qui voulait vous bouffer l’oreille et vous a cassé le nez ?

- Je suis là, non ? rétorqua-t-elle avec vigueur.

- Désolé, ça ne me suffit pas. Je ne veux pas servir de bon mot dans une
comédie pour le club de théâtre de Dieu. Pas si je peux l’éviter. Et je ne crois pas
qu’aucun de vous envisage sérieusement d’aller là-bas. C’est de la folie pure.

- Et Mary ? demanda Steve. Tu veux la laisser ? Est-ce que tu peux la laisser ?

- Pourquoi pas ? »
Johnny eut un petit rire comme un aboiement… mais pas sans amusement, et
il vit Steve grimacer et se détourner, dégoûté. Johnny chercha à nouveau des
animaux des yeux, mais la voie était libre. Le gosse avait peut-être rai-son: Tak
voulait qu’ils partent, il leur avait ouvert la porte.

« Je ne la connais pas plus que les bouseux qu’il - que ça, si vous préférez - a
tués dans ce patelin. Presque tous étaient probablement déjà si abrutis qu’ils
n’ont même pas su qu’ils mouraient. Mais vous ne voyez donc pas à quel point
tout cela est inutile ? Si tu réussis, Steve, quelle sera ta récompense ? Une carte
de membre à vie du club du Hibou ?

- Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda Steve. C’est toi qui t’es avancé vers ce
couguar énorme et lui as fait sauter la cervelle. Tu étais comme un tigre toi-
même ! Alors je sais que tu as des tripes. Tu en avais, en tout cas. Qui te les a
volées ?

- Tu ne comprends rien. C’était sur le coup. Tu sais quel est mon problème ?
Si tu me donnes une occasion de réfléchir, je la saisis. »

Il fit un autre pas en arrière. Aucun Dieu ne l’arrêta.

« Bonne chance, les gars. David, je ne sais pas ce que tu en feras, mais tu es
un petit jeune homme extraordinaire.

- Si vous partez, c’est fini ! dit David, toujours contre la poitrine de son père,
de telle façon que ses paroles étaient étouffées, mais pourtant audibles. Vous
brisez la chaîne. Tak gagne.

- Oui, mais si on se fait la belle, ce sera nous les gagnants. »

Johnny rit à nouveau. Le son de ce rire lui rappela les cocktails mondains où
les mêmes rires ineptes saluaient des traits d’humour ineptes, tandis qu’en fond
sonore un groupe de jazz inepte interprétait de façon inepte des vieux airs
ineptes comme « Connaissez-vous la route de San José ? » et « Papa aime le
mambo ». C’était le rire qu’il avait fait entendre en sortant de la piscine au Bel-
Air, sa bière toujours à la main. Et alors ? Il pouvait rire comme il voulait. Après
tout, il avait reçu un prix littéraire national, un jour.

« Je vais prendre une voiture près du bureau de la mine. Je vais foncer jusqu’à
Austin, et là je passerai un coup de fil anonyme à la police pour leur dire que
c’est la merde à Désolation. Ensuite, je prendrai des chambres au motel Best
Western du coin et j’attendrai plein d’espoir que vous veniez les occuper. Dans
ce cas, ce sera ma tour-née. D’une façon ou d’une autre, je quitte mes frères ce
soir. Je crois que Désolation m’a guéri à jamais de la sobriété. »

Il sourit à Steve et Cynthia qui se tenaient côte à côte à l’arrière du camion,


enlacés.

« Vous êtes fous, tous les deux, de ne pas venir avec moi, vous savez. Ailleurs,
vous pourriez être bien ensemble. Je le vois. Ici, vous ne serez jamais que des
can tahs pour le dieu cannibale de David. »

Il se détourna et s’éloigna, la tête baissée, le coeur battant. Il s’attendait à être


poursuivi par des cris de colère, des invectives, peut-être des supplications. Il
était prêt pour les unes comme pour les autres, et peut-être que la seule chose qui
aurait pu l’arrêter était exactement ce que Steve Ames dit, d’une voix basse,
presque sans timbre, la voix d’un homme qui énonce simplement un fait:

« Je n’éprouve plus aucun respect pour toi. »

Johnny se retourna, plus blessé par cette simple déclaration qu’il ne l’aurait
cru possible.

« Pauvre de moi, dit-il, voilà que j’ai perdu le respect d’un homme qui a jadis
assumé la responsabilité de porter les bagages de Steven Tyler ! Putain de merde
!

- Je n’ai lu aucun de tes livres, mais j’ai lu cette nouvelle que tu m’as donnée,
et j’ai lu ce livre sur toi, dit Steve, celui du professeur de l’Oklahoma. Je crois
que tu as été un sacré fouteur de merde, un poison pour tes femmes, mais tu es
allé au Viêt-nam sans armes, pour l’amour de Dieu… et cette nuit… le
couguar… que reste-t-il de tout ça ?

- C’est parti comme la pisse le long d’une jambe d’ivrogne, dit Johnny. Je
suppose que tu ne crois pas que cela puisse arriver, mais si. Dans mon cas, la
dernière goutte est tombée dans une piscine. C’est pas absurde ? »

David rejoignit Steve et Cynthia à l’arrière du camion. Il était toujours aussi


pâle et aussi épuisé, mais il semblait calme.
« Sa marque est sur vous, dit-il. Il vous laissera partir, mais vous regretterez de
ne pas être resté quand vous commencerez à le sentir sur votre peau. »

Johnny considéra l’enfant un long moment, luttant contre l’envie de revenir


vers le camion - luttant de toute la force de sa volonté.

« Alors je m’aspergerai de lotion après-rasage, dit-il. Salut, jeunes gens. Vivez


bien. »

Il s’éloigna aussi vite qu’il put. Plus vite, il aurait couru.

Le silence tomba dans le camion. Ils regardèrent Johnny jusqu’à ce qu’il


disparaisse, et personne ne dit rien. David, dans les bras de son père, ne s’était
jamais senti aussi creux, aussi vide, aussi vaincu. C’était terminé. Ils avaient
perdu. Il donna un coup de pied dans une des bouteilles de Jolt vides et la
regarda rouler jusqu’à la paroi du camion, où elle rebondit et revint s’arrêter
contre…

« Regardez, dit David en s’avançant, le portefeuille de Johnny. Il a dû tomber


de sa poche.

- Pauvre chéri, dit Cynthia sans aucune compassion.

- Ça m’étonne qu’il ne l’ait pas perdu plus tôt, dit Steve du ton monocorde de
celui dont les pensées sont tout à fait ailleurs. Je lui ai dit cent fois qu’un motard
devrait attacher son portefeuille avec une chaîne. Obtenir une chambre de motel
à Austin risque de ne pas être aussi facile qu’il croit, ajouta-t-il avec un vague
sourire.

- J’espère qu’il sera obligé de dormir sur le parking, dit Ralph, ou au bord de
la route. »

David les entendait à peine. Il ressentait la même chose que ce fameux jour,
dans les bois de Bear Street - pas quand Dieu lui parlait, mais quand il avait pris
conscience que Dieu allait lui parler. Il se pencha et ramassa le portefeuille.
Quand il le toucha, une sorte de décharge électrique explosa dans son cerveau.
Un petit grognement lui échappa et il tomba contre la paroi du camion, serrant le
portefeuille dans sa main.
« David ? » s’inquiéta Ralph.

David l’entendit, mais de loin, sa voix retentissant à des milliers de kilomètres


de distance. Il ne répondit pas et ouvrit le portefeuille. Il y avait des billets dans
une poche et, dans une autre, une liasse de papiers - notes, cartes de visite, etc. Il
ne s’y intéressa pas et ouvrit un bouton-pres- sion sur le côté gauche, libérant un
accordéon de photos sous plastique. Il avait à peine conscience de la présence
des autres autour de lui tandis qu’il regardait les photos, remontant les années du
doigt: ici un Johnny barbu et une belle dame aux cheveux noirs, aux pommettes
hautes et à la poitrine conquérante, là un Johnny à la moustache grise appuyé à la
rambarde d’un bateau, là encore un Johnny avec une queue-de-cheval et un
jabbho teint à la main à côté d’un acteur qui ressemblait à Paul Newman avant
que Newman pense à vendre de la sauce piquante et de l’assaisonnement pour
salades. Tous ces Johnny étaient un peu plus jeunes, les cheveux et le poil plus
sombres, les traits du visage moins marqués, jusqu’à…

« Là, murmura David. O Seigneur, là ! »

Il tenta de sortir une photo de son plastique mais n’y réussit pas tant ses mains
tremblaient. Steve lui prit le portefeuille des mains et retira la photo, qu’il lui
tendit. David la tint devant ses yeux, bouleversé comme un astro-nome qui vient
de découvrir une nouvelle planète.

« Quoi ? demanda Cynthia en s’approchant.

- C’est le patron, dit Steve. Il était là-bas — ” en campagne “, comme il dit -


pendant presque un an. Il faisait des recherches pour un livre. Il a aussi écrit
quelques articles sur la guerre pour des magazines, je crois. David, est-ce que tu
savais que cette photo était là ?

- Je savais que quelque chose était là, murmura faiblement David. Dès que j’ai
vu son portefeuille par terre. Mais… c’était lui… C’était lui.

- Qui était qui ? » demanda Ralph.

Émerveillé, David ne répondit pas. Il ne quittait pas la photo des yeux. Elle
montrait trois hommes devant un baraquement de fortune - un bar, à en juger par
la publicité pour Budweiser à la fenêtre. Le trottoir grouillait d’Asiatiques. Dans
la rue, à gauche de l’objectif, figée à jamais sur l’image un peu floue de ce vieux
cliché, une jeune fille passait à scooter.
Les hommes à gauche et à droite du trio portaient polo et pantalon long. L’un
était très grand et tenait un calepin. L’autre était bardé d’appareils photo.
L’homme du milieu portait un jean et un T-shirt gris. Une casquette de base-ball
des Yankees était repoussée sur l’arrière de son crâne. Une sangle lui barrait la
poitrine. Quelque chose de gros pendait sur sa hanche.

« Sa radio, murmura David en touchant l’objet.

- Non, dit Steve après avoir regardé. C’est un magnétophone comme il y en


avait en 1968.

- Quand je l’ai rencontré au pays des morts, c’était une radio. »

David ne parvenait pas à arracher ses yeux de la photo. Il avait la bouche


sèche. Sa langue lui paraissait rêche et noueuse. L’homme au centre souriait. Il
tenait ses lunettes réfléchissantes dans une main et on ne pouvait douter de son
identité.

Au-dessus de sa tête, sur le linteau de la porte du bar d’où apparemment ils


venaient de sortir, une pancarte peinte à la main indiquait le nom du lieu: LE
POSTE DE GUET VIETCONG.

Mary ne s’évanouit pas vraiment, mais elle cria jusqu’à ce que quelque chose
dans sa tête cède et que toute force quitte ses muscles. Elle tituba en avant,
s’accrochant à contrecoeur à la table où grouillaient veuves noires et scorpions,
sans parler du cadavre et du délicieux bol de sang devant lui, mais elle redoutait
plus encore de tomber par terre la tête la première.

Le sol était le domaine des serpents.

Elle fit un compromis et tomba à genoux, se cramponnant au rebord de la


table de la main qui ne tenait pas la torche. Il y avait quelque chose
d’étrangement confortable dans cette position. D’apaisant. Après s’être
interrogée un instant, elle sut pourquoi: David, bien sûr. Etre à genoux lui
rappelait la façon simple et confiante dont l’enfant s’était agenouillé dans la
cellule qu’il partageait avec Billingsley. Dans sa tête, elle l’entendit murmurer
d’un ton un peu gêné: Je me demandais si ça vous ennuierait de vous retourner…
il faut que je retire mon pantalon. Elle sourit, et l’idée qu’elle souriait dans cet
endroit cauchemardesque - l’idée qu’elle puisse sourire dans cet endroit
cauchemardesque - la calma plus encore. Sans réfléchir, elle glissa vers la prière
elle aussi, pour la première fois depuis qu’elle avait onze ans. C’était en colonie
de vacances, sur son stupide petit lit de camp, dans un stupide bungalow infesté
de moustiques, avec un groupe de filles stupides qui deviendraient probablement
méchantes et agressives. Elle avait été submergée par la nostalgie de son foyer,
et elle avait prié Dieu qu’il envoie sa mère la chercher pour la ramener chez elle.
Dieu n’avait pas écouté et, par la suite, Mary avait considéré qu’elle ne pouvait
pas compter sur lui.

« Seigneur, dit-elle, aide-moi. Je suis dans une pièce avec des bêtes qui
grouillent et qui rampent, presque toutes venimeuses, et j’ai horriblement peur.
Si tu existes, j’apprécierai tout ce que tu pourras faire. A… »

Amen, voulait-elle dire, mais elle s’interrompit avant de pouvoir terminer, les
yeux écarquillés. Une voix claire parlait dans sa tête - et ce n’était pas sa propre
voix, elle en était certaine. C’était comme si quelqu’un avait attendu - et sans
beaucoup de patience - qu’elle parle la première.

Rien de ce qui est ici ne peut te faire de mal, pas encore.

De l’autre côté de la pièce, le rayon de sa lampe illumina un ensemble de


vieilles machines à laver et sécher Maytag. Au-dessus, une pancarte disait: PAS
DE LESSIVE PERSONNELLE ! ÇA VAUT AUSSI POUR VOUS ! Des
araignées arpentaient la pancarte sur leurs longues pattes sèches. Il y en avait
d’autres sur la machine à laver. Tout près, sur la table, un petit scorpion semblait
s’intéresser aux restes écrasés de l’araignée qu’elle avait retirée de ses cheveux.
Sa main lui brûlait encore; cette chose devait être pleine de poison, assez de
poison pour la tuer s’il lui avait été injecté au lieu de simplement l’asperger.
Non, elle ne savait pas à qui appartenait cette voix, mais si c’était ainsi que Dieu
répondait aux prières, elle ne s’étonnait plus que le monde fût un tel chaos. Parce
qu’il y avait beaucoup de choses ici qui pouvaient lui faire du mal, beaucoup.

Non, dit patiemment la voix, alors que la torche passait sur les corps en
décomposition alignés sur le sol et découvrait un autre nid de serpents bien
réveillés. Non, ces bêtes ne peuvent pas te faire de mal. Et tu sais pourquoi.

« Je ne sais rien du tout, gémit-elle en dirigeant la lumière sur sa main. Rouge


et douloureuse, mais pas enflée. Parce qu’elle n’avait pas été piquée.
Humm. C’était très intéressant.

Mary revint aux corps, passant du premier à Josephson, puis à Entragian. Le


virus qui avait hanté ces corps était maintenant en Ellen. Et elle, Mary Jackson,
était censée devenir son prochain foyer. Les bêtes qui lui tenaient compagnie ne
pouvaient pas lui faire de mal parce qu’il ne fallait pas gâcher la marchandise.

« L’araignée aurait dû me mordre, murmura-t-elle mais elle ne l’a pas fait. Elle
m’a laissée la tuer. Rien ici ne peut me faire de mal, affirmat-elle avec un rire
aigu, hys-térique. On est copains ! »

Il faut que tu sortes d’ici, lui dit la voix. Avant que ça revienne. Et ça ne va
pas tarder, maintenant.

« Protège-moi ! dit Mary en se levant. Tu vas me proté- ger, hein ? Si tu es


Dieu, ou si tu viens de Dieu, tu me pro-tégeras ? »

Pas de réponse de la voix. Son propriétaire ne voulait peut-être pas la protéger.


Ou peut-être ne le pouvait-il pas.

Tremblante, Mary tendit la main vers la table. Les veuves noires et les
araignées dos-de-violon, plus petites, s’éloignèrent d’elle dans toutes les
directions. Les scorpions en firent autant, l’un d’eux tomba même de la table.
Panique à bord.

Bon. Très bien. Mais pas suffisant. Il fallait qu’elle sorte de là.

Marie fouilla l’obscurité avec sa torche jusqu’à trouver la porte. Elle s’en
approcha sur des jambes gourdes et hésitantes, attentive à ne pas marcher sur les
araignées qui couraient partout. La poignée tourna, mais la porte ne bougea que
d’un centimètre ou deux sur ses gonds. Elle la secoua violemment et sentit la
résistance d’un verrou à l’extérieur. Elle n’en fut pas vraiment surprise.

Elle parcourut de nouveau la pièce avec le rayon lumineux: l affiche - QUE


CES SALAUDS GELENT DANS LE NOIR -, l’évier couvert de rouille, le
comptoir avec la machine à café et un petit four à micro-ondes, la machine à
laver et le séchoir. Puis le coin de l’administration avec un bureau, quelques
vieux classeurs et une horloge au mur, un panneau de fiches de présence, un
poêle ventru, un établi avec des outils, quelques pioches et quelques pelles en
vrac, un calendrier avec une blonde en bikini.
Elle était revenue à la porte. Pas de fenêtre, pas la moindre. Elle orienta la
lumière vers le sol, envisageant un instant d’utiliser les pelles, mais le plancher
était solidement relié aux murs métalliques, et elle doutait que la chose qui
habitait le corps d’Ellen Carver lui laisse le temps de creuser un trou vers
l’extérieur.

Essaie le séchoir, Mary.

C’était elle-même, forcément, mais ça ne ressemblait pas du tout à sa voix…


et ça n’avait pas vraiment l’air d’une pensée non plus.

Ce n’était pas le moment de s’en inquiéter. Elle se préci-pita vers le sèche-


linge, s’inquiétant moins de savoir où elle posait les pieds cette fois, si bien
qu’elle marcha sur plusieurs araignées. L’odeur de décomposition lui sembla
plus forte par là, plus mûre - étrange, puisque les corps étaient de l’autre côté de
la pièce, mais…

Un serpent à écailles en forme de losanges émergea du séchoir. Sa tête


oscillait d’avant en arrière tandis qu’il la fixait solennellement de ses yeux noirs
de prédicateur. Mary fit un pas en arrière, puis se força à avancer à nouveau.
Bien sûr, elle pouvait se tromper à propos des arai-gnées et des serpents, elle le
savait. Mais si ce grand spécimen la mordait, est-ce que mourir d’une morsure
de serpent serait pire que finir comme Entragian, en massacrant tout ce qu’elle
trouverait sur son chemin jusqu’à ce que son corps explose comme une bombe ?

Le serpent ouvrit la gueule, découvrant des crocs incur-vés comme des fanons
de baleine, et siffla.

« Va te faire foutre ! » lui dit Mary.

Elle l’attrapa, le sortit du séchoir-il mesurait large-ment plus d’un mètre - et le


balança à l’autre bout de la pièce. Puis elle claqua la trappe de chargement,
décidée à ignorer ce qu’il pouvait y avoir d’autre à l’intérieur, et écarta le séchoir
du mur. Il y eut un bruit sec quand le tuyau d’évacuation en plastique se
désolidarisa du mur. Des dizaines d’araignées sortirent de sous la machine et se
dispersèrent dans toutes les directions.

Mary se pencha et regarda par le trou. Il faisait dans les quarante centimètres
de diamètre - trop petit pour pas-ser- mais les bords en étaient très rouillés et elle
se dit…
Elle retraversa la pièce, écrasa un des scorpions - et lança un coup de pied
impatient à un rat caché derrière les corps… et qui probablement s’en gavait.
Elle s’empara d’une des pioches et retourna vers le trou d’aération, écartant
encore un peu la machine pour se donner de la place. L’odeur de putréfaction
était de plus en plus puissante, mais elle le remarqua à peine. Elle introduisit
l’extrémité pointue de la pioche dans le trou, tira vers le haut et poussa un soupir
de soulagement quand l’outil déchira la tôle rouillée et pourrie sur une trentaine
de centimètres.

Dépêche-toi, Mary, dépeche-toi !

Elle essuya la sueur de son front, inséra la pioche au bout de l’entaille et


souleva à nouveau son outil. L’entaille s’agrandit et l’outil sortit du trou si
soudainement qu’il lui échappa des mains et qu’elle tomba à la renverse. Elle
sen-tit son dos écraser quelques araignées de plus; le rat qu’elle avait chassé - ou
un de ses cousins - lui passa sur le cou en couinant et ses moustaches lui
chatouillèrent le menton.

« Saloperie ! » cria-t-elle en se débattant.

Elle se leva, reprit la torche sur le séchoir, la coinça sous son bras gauche puis
se pencha et replia les deux côtés de l’entaille comme des ailes. Le trou était
assez grand. Tout juste.

« Seigneur, merci, dit-elle. Reste avec moi un peu plus longtemps, s’il te plaît.
Si tu me sors de là, je te promets de rester en relation avec toi. »

Elle se mit à genoux et regarda par le trou. La puanteur était si forte qu’elle
eut un haut-le-coeur. Elle éclaira l’exté- rieur.

« Seigneur ! hurla-t-elle d’une voix aiguë et sans force. O mon Dieu, NON ! »

Figée d’horreur, elle crut voir des centaines de corps empilés derrière le
bâtiment où elle se trouvait - comme si le monde entier était plein de visages
décolorés, d’yeux fixes et de chairs déchiquetées. Un busard, qui se repais-sait
de la poitrine d’un homme, arracha un morceau de la joue d’un autre avant de
s’envoler, et ses ailes claquèrent comme des draps sur un fil à linge.

Il n’y en a pas tant que ça, se dit-elle. Il n’y en a pas tant que ça, ma vieille, et
même s’il y en avait un millier, ça ne changerait rien à ta situation.
Pendant un moment, pourtant, elle ne réussit pas à avancer. Le trou était assez
large pour qu’elle s’y glisse, elle en était sûre, mais elle allait…

« Je vais devoir marcher dessus », murmura-t-elle.

Dans sa main, la torche tremblait, incontrôlable, passant d’une joue à un


sourcil, d’une oreille à une main, et elle pensa à cette scène, à la fin de Psychose,
où l’ampoule nue et sale du sous-sol se balance et éclaire au passage le visage
momifié et ridé du cadavre de la mère de Norman.

Il faut y aller, Mary, lui dit patiemment la voix. Il faut y aller tout de suite,
sinon il sera trop tard.

D’accord… elle n’était pas obligée de voir où elle atterri-rait. Pas du tout. Pas
si elle ne le voulait pas. Elle éteignit la torche et la lança par le trou. Elle entendit
un bruit de choc très amorti quand elle tomba sur… enfin, sur quelque chose.
Elle prit une profonde inspiration, ferma les yeux et se faufila à l’extérieur. Le
bord inégal et rouillé du métal fit sortir son chemisier de son jean et lui égratigna
le ventre. Elle bascula en avant, les yeux toujours fer-més, les bras tendus devant
elle. Une de ses mains atterrit sur un visage - elle sentit la masse froide du nez
dans sa paume et les sourcils (broussailleux) sous ses doigts. L’autre main se
retrouva dans une espèce de gelée gluante.

Elle serra les lèvres, scellant à l’intérieur tout ce qui aurait voulu sortir-cri,
sanglot ou hoquet de répulsion. Si elle criait, il faudrait qu’elle respire. Si elle
respirait, il faudrait qu’elle sente ces cadavres empilés là sous le soleil d’été
depuis Dieu seul savait combien de temps. Elle se retrouva sur des choses qui
glissaient sous elle et exhalaient des souffles morts. Elle s’exhorta à ne pas
paniquer, à tenir bon, et elle roula loin d’eux, frottant déjà sur son pantalon la
main qui avait glissé dans la gelée.

Il y avait du sable sous elle, maintenant, et les pointes coupantes de petits


cailloux cassés. Elle roula une fois de plus sur le ventre, se mit à genoux et
plongea les deux mains dans ce sable caillouteux dont elle les frotta, les net-
toyant du mieux qu’elle put. Elle ouvrit enfin les yeux et repéra la torche
électrique près d’une main tendue. Elle leva les yeux. Elle avait envie - besoin -
de la propreté et du calme du ciel. Un blanc croissant de lune brillait assez bas
sur l’horizon, comme empalé sur l’éperon rocheux qui se dressait au sud du Puits
Chinois.
Je suis sortie, se dit-elle en prenant la torche. C’est toujours ça. Loué soit le
Seigneur !

Elle s’écarta à genoux de la pile de cadavres, la torche une fois de plus


coincée entre son bras et sa poitrine, frottant ses mains sur le sol pour achever de
les nettoyer.

Il y avait une lumière à sa gauche. Elle regarda dans cette direction et une
bouffée de terreur l’envahit quand elle reconnut la voiture d’Entragian. Voulez-
vous sortir de la voiture, je vous prie, monsieur Jackson ? avait-il dit, et c’était
alors que c’était arrivé, songea-t-elle tout ce en quoi elle avait jamais eu
confiance s’était envolé comme le sable dans le vent.

Elle est vide. La voiture est vide. Tu le vois bien !

Oui, elle le voyait, mais la terreur ne céda pas complète-ment. Il lui resta un
goût dans la bouche, comme si elle avait sucé des pièces de monnaie en cuivre.

La voiture - couverte de poussière, la barre lumineuse sur le toit incrustée de


sable, reste de la tempête - attendait près d’un petit bâtiment en béton qui
ressemblait à un blockhaus. La portière du conducteur était ouverte (elle voyait
le hideux petit ours en plastique près de la boussole sur le tableau de bord), et
c’était pour cette raison que le plafonnier était allumé. Ellen l’avait amenée ici
dans cette voiture, puis elle était partie ailleurs. Ellen avait d’autres chats à
fouetter, d’autres pièges à poser, d’autres joints à rouler. Si seulement elle avait
laissé les clés…

Mary se leva et courut vers la voiture, pliée en deux comme un soldat qui
traverse un espace à découvert. La voiture puait le sang et la pisse, la douleur et
la peur. Le tableau de bord, le volant et le siège avant étaient tout sanguinolents.
Les instruments étaient illisibles. Devant le siège du passager reposait une petite
araignée de pierre. Une vieille chose tout usée, mais rien qu’à la regarder, Mary
se sentit frigorifiée et faible.

Mais le pire était ailleurs: elle ne vit pas la clé de contact.

« Merde ! murmura férocement Mary. Merde, merde, merde ! »

Elle se retourna et dirigea sa lampe d’abord vers un ensemble d’équipements


d’extraction minière et ensuite sur le départ de la route menant à la pente nord du
puits. Une route de terre recouverte de gravier, à quatre voies pour que circulent
à l’aise les gros véhicules de chantier qu’elle venait de voir, probablement moins
cahoteuse que la route nationale où Peter et elle roulaient quand ce foutu flic les
avait arrêtés… et elle ne pouvait l’emprunter avec la voiture de police parce
qu’elle n’avait pas les clés !

Si je ne peux pas, je dois m’assurer qu’il ne puisse pas non plus. Ou elle. Ou
je ne sais pas quoi.

Elle se pencha dans la voiture. La puanteur la fit grimacer. Elle gardait un oeil
sur la vilaine statuette par terre comme si elle risquait de prendre vie et de lui
sauter des-sus. Elle tira la manette pour débloquer le capot puis gagna le devant
de la voiture. Elle glissa la main sur la grille du radiateur pour trouver le loquet
et ouvrit le capot. Le moteur était énorme, mais elle n’eut aucun mal à repé- rer
le filtre à air. Elle se pencha, saisit l’écrou à oreilles au centre et tenta de le
desserrer. Rien ne se passa.

Énervée, elle poussa un soupir sifflant et essuya la sueur de ses yeux. Ça lui
brûlait. Un peu plus d’un an plus tôt, elle avait lu des poèmes lors d’une
manifestation culturelle intitulée « Célébration de leurs sens et de leur sexualité
par les femmes poètes ». Elle portait pour l’occasion un tailleur de Donna Karan
et un chemisier en soie. Elle s’était fait coiffer avec une frange légère sur le
front. Son long poème, « Mon Vase », avait été le clou de la soirée. Bien sûr, tout
cela s’était déroulé avant sa visite au merveilleux et historique Puits Chinois, site
de l’unique et fascinant Serpent à Sonnette Numéro Deux. Elle doutait
qu’aucune des personnes qui l’avaient entendue lire « Mon Vase »…

côtés Lisses parfum des tiges bordé d’ombres incliné comme la ligne d’une
épaule la ligne d’une cuisse

… lors de cet événement puisse la reconnaître maintenant. Elle ne se


reconnaissait plus elle-même.

Sa main droite, qu’elle utilisait pour le filtre à air, lui démangeait et lui brûlait.
Ses doigts glissaient. Un ongle se cassa dans la chair et elle faillit crier.
« Seigneur, je t’en supplie, aide-moi, je ne saurais pas reconnaître le Delco de
l’arbre à cames, alors ça, c’est for-cément le carburateur. Je t’en prie, rends-moi
assez forte pour… »

Cette fois, quand elle appuya, l’écrou à oreilles tourna.

Merci, dit-elle dans un souffle. Oh, oui, merci beaucoup ! Reste près de moi. Et
prends soin de David et des autres, tu veux bien ? Ne les laisse pas quitter ce trou
de merde sans moi. »

Elle dévissa l’écrou à oreilles et le laissa tomber au fond du moteur. Elle retira
le filtre à air, découvrant un carburateur presque aussi gros que… enfin, presque
aussi gros qu’un vase. Riant, Mary s’accroupit, prit une poignée de terre du Puits
Chinois, abaissa un bidule, une sorte de cla-pet métallique ouvrant le
carburateur, et y versa le sable et les cailloux. Elle en rajouta deux poignées,
jusqu’au goulot du carburateur, et recula.

« On verra bien si tu peux conduire ça, salope ! »

Dépêche-toi Mary, il faut que tu te dépêches.

Elle orienta sa torche vers les engins garés là. Il y avait deux camions à
ridelles parmi les plus gros. Elle s’en approcha et éclaira les cabines. Pas de clés
non plus. Mais il y avait une hachette dans tout le fatras entassé à l’arrière du
Ford R 150, et elle l’utilisa pour crever deux pneus sur chacun des camions. Elle
allait se débarrasser de la hachette quand elle se ravisa. Elle regarda une fois de
plus autour d’elle. C’est alors qu’elle vit le trou carré à une vingtaine de mètres
du fond du puits.

C’est là. C’est ça la source de tous ces ennuis.

Elle ne savait pas comment elle le savait, si c’était la voix de Dieu ou juste
une intuition, et elle s’en moquait. Pour l’instant, une seule chose comptait:
foutre le camp d’ici.

Elle éteignit la torche - la lune lui donnerait toute la lumière dont elle avait
besoin, du moins pendant un temps - et elle s’éloigna sur la route qui menait hors
du Puits Chinois.
Chapitre 3

Le lion littéraire se tenait près de la batterie d’ordinateurs au bout de la longue


table; il regardait par-delà le laboratoire le mur le plus éloigné, où une douzaine
de personnes étaient pendues à des crochets comme des sujets d’expérience dans
un camp nazi. C’était assez proche de ce que Steve et Cynthia avaient décrit, à
l’exception d’une chose: la femme pendue sous la pancarte PORT DU CASQUE
OBLIGATOIRE, celle dont la tête était tellement inclinée à droite que sa joue
reposait sur son épaule, ressemblait étrangement à Terry.

Tu sais que c’est l’effet de ton imagination, n’est-ce pas ?

Le savait-il ? Enfin, peut-être. Mais, Seigneur !… les mêmes cheveux


blonds… le front haut et le nez un peu dévié…

« Rien à foutre de son nez, dit-il. Toi aussi tu as un nez tordu, dont il faut te
préoccuper. Alors fous le camp d’ici, d’accord ? »

Mais d’abord il ne put bouger. Il savait ce qu’il avait à faire: traverser la pièce
et fouiller leurs poches pour trouver les clés de voiture. Mais de là à le faire…
Les approcher, sentir la peau morte de leurs jambes dont seule la fine étoffe des
poches le séparerait… prendre leurs affaires, pas seulement les clés de voiture,
mais les cou-teaux de poche, les pinces à ongles, voire les tubes de baume pour
les lèvres.

Tout ce que les gens mettent dans leurs poches est désigné par des mots
composés, se dit-il. Comme c’est fascinant.

Portefeuille, pince à billets, porte-monnaie… « Arrête, murmura-t-il.


Contente-toi d’agir. »

La radio cracha soudain une rafale de parasites. Il sursauta. Pas de musique. Il


était plus de minuit et les culs-terreux du coin avaient raccroché le micro. Ils
reviendraient à l’aube avec un autre chargement de Travis Tritt et Tanya Tucker,
mais avec un peu de chance, John Edward Marinville, l’homme que Harpers
avait qualifié un jour de seul écrivain blanc américain qui comptait, serait parti.

Si VOUS partez, tout est fini.


Il passa la main sur son visage comme si cette pensée était une mouche
agaçante, et il traversa la pièce. Il se dit qu’il désertait, en effet, si on pouvait
s’exprimer ainsi, mais enfin, ils avaient les moyens de partir, eux aussi, s’ils le
voulaient. Quant à lui, il revenait à une vie où les gens n’éructaient pas en une
langue inepte et ne pourrissaient pas sous vos yeux. Une vie où on pouvait être
sûr que les gens avaient fini de grandir quand ils atteignaient leur majorité. Ses
hautes jambières de cuir frottèrent l’une contre l’autre tandis qu’il s’approchait
des cadavres. Oui, d’accord, pendant un moment, il se fit moins l’effet d’un lion
littéraire que d’un pillard, comme il en avait vu à Quang Tri, à la recherche de
médailles religieuses en or au cou des cadavres, écartant même parfois les fesses
des morts dans l’espoir de trouver un diamant ou une perle, mais ce n’était
qu’une comparaison spécieuse… et ce ne serait qu’un sentiment transitoire, il en
etait sûr. Il n’était pas là pour piller des cadavres. Il voulait des clés. Un
trousseau pour une des voitures sur le parking. Rien de plus. Et puis…

Et puis la fille morte sous PORT DU CASQUE. OBLIGATOIRE ressemblait


vraiment à Terry. Une blonde au teint rose dont une balle avait troué la blouse de
laboratoire. Bien sûr, Terry n’était plus une blonde au teint rose depuis
longtemps. Elle avait les cheveux gris, maintenant, mais…

Vous regretterez de ne pas être resté quand vous commencerez à sentir Tak sur
votre peau.

« Oh, par pitié ! » dit-il.

Il regarda à sa gauche, pour éviter le spectacle de cette blonde morte qui


ressemblait tellement à Terry - Terry au temps où elle pouvait le rendre fou rien
qu’en croisant les jambes ou en lui donnant un coup de hanche -, et ce qu’il vit
fit naître sur ses lèvres un sourire d’espoir. Il y avait un véhicule tout-terrain là-
bas, à l’intérieur, devant une porte de garage, et il se dit qu’il y avait toutes les
chances pour que les clés soient dessus. Dans ce cas, il se verrait épargner
l’indignité d’avoir à fouiller les poches des victimes d’Entragian - à moins que
ce ne soient celles de Josephson. Peu importait, d’ailleurs. Il n’aurait qu’à
décrocher le chariot à minerai, ouvrir la porte du garage et partir.

… quand vous commencerez à le sentir sur votre peau.

Peut-être aurait-il cette sensation au départ, oui, mais ça ne durerait pas


longtemps. David Carver était peut-être un prophète, mais il était un jeune
prophète, et il y avait quelques petites choses dont il ne semblait pas conscient,
qu’il soit ou non en contact direct avec Dieu. A commencer par le fait qu’une
odeur, ça partait au lavage. Pas de doute. C’était une des petites choses dans la
vie dont Johnny était tout à fait certain.

Dieu soit loué, la clé du véhicule était sur le tableau de bord !

Il se pencha à l’intérieur de la cabine, tourna la clé et constata que le réservoir


était aux trois quarts plein.

« Tout baigne ! dit-il en riant. Y a plus qu’à rouler. »

Il passa à l’arrière du petit véhicule ressemblant à une Jeep et examina


l’attache de la remorque. Pas de problème non plus ici. Juste une goupille. Il
allait trouver un marteau… et la faire sauter…

Même Robert Houdin ny serait pas arrivé, Marinville. C’était la voix du vieux
véto, cette fois. A cause de la tête. Et le téléphone ? Et les sardines ?

« Et alors ? Il y avait dans le sac quelques boîtes de plus qu’on ne croyait,


c’est tout. »

Mais il transpirait. Il transpirait comme au Viêt-nam, autrefois. Ce n’était


pourtant pas la chaleur, même s’il avait chaud, et ce n’était pas la peur, même
s’il avait peur jusque dans son sommeil. C’était cette sueur aigre qui sourd quand
on sait qu’on est au mauvais endroit au mauvais moment avec des gens
fondamentalement valables qui se gâchent, peut-être définitivement, en faisant le
mauvais choix.

Miracles discrets, dit le vieux véto. Bon sang, il était plus bavard mort que
vivant ! Sans le gamin, vous seriez encore dans cette cellule, non ? Ou mort. Ou
pire. Et vous l’avez abandonné.

« Si je n’avais pas distrait le coyote avec mon blouson, David serait mort,
maintenant, dit Johnny. Foutez-moi la paix, vieux cinglé ! »

Il repéra un marteau sur un établi contre le mur et se dirigea vers lui.

Dis-moi un peu, Johnny, dit Terry d’une voix qui le cloua sur place, à quel
moment précis as-tu décidé de soigner ta peur de mourir en renonçant
complètement à la vraie vie ? »

Cette voix-là n’était pas dans sa tête. Il en était certain. Putain, il en était
certain. C’était Terry, pendue au mur. Pas un sosie, pas un mirage, pas une
hallucination, la vraie Terry. S’il se retournait, il la verrait, la tête redressée, la
joue loin de l’épaule, qui le regarderait comme elle le regardait toujours quand il
foirait - patiente parce que c’était une conduite habituelle chez Johnny
Marinville que de foirer, déçue parce qu’elle était la seule à continuer d’attendre
mieux de lui. Ce qui était aussi idiot que de parier que les Tampa Bay Bucks
allaient gagner le Super-bowl. Sauf que parfois, avec elle -pour elle -, il avait
effectivement fait mieux, il s’était élevé au-dessus de ce qu’il en était venu à
considérer comme sa nature. Mais dans ces cas-là, quand il excellait, quand il
cassait la baraque, est-ce qu’elle lui disait quelque chose ? Oh, peut-être «
Change de chaîne, on va voir ce qu’il y a sur PBS », mais c’était à peu près tout.

« Tu n’as même pas renoncé à la vie au bénéfice de l’écriture, dit-elle. Ça, au


moins, on aurait pu le comprendre, même si ç’eût été méprisable. Tu as renoncé
à la vie pourparler de l’écriture. Enfin, Johnny ! »

Il s’approcha de la table sur ses jambes tremblantes, près de lancer le marteau


sur cette salope pour la faire taire. Et c’est à cet instant qu’il entendit un
grognement sourd à sa gauche.

Il tourna la tête dans cette direction et, dans l’embrasure de la porte menant
aux bureaux, vit un loup - très probablement celui qui s’était approché de Steve
et Cynthia avec le can tah dans sa gueule. Il posait sur lui le reflet vert de ses
yeux. Pendant un moment, il hésita, et Johnny s’autorisa un petit espoir - peut-
être avait-il peur, peut-être allait-il reculer. Mais l’animal se jeta sur lui, ses
babines frémissantes découvrant ses dents.

La chose qui avait été Ellen s’était concentrée sur le loup - le loup qui
permettrait d’en finir avec l’écrivain - de manière si intense qu’elle était dans un
état proche de l’hypnose. Mais soudain, quelque chose vint distraire le cours
attendu des événements et interrompit la concentration de Tak. Tak retint un
moment le loup où il était pour se tourner vers le camion Ryder avec ce qui lui
restait de curiosité terrible et de regard sombre. Quelque chose s’était produit
dans le camion, quelque chose d’imprévu, mais quant à savoir quoi… C’était
une sensation de désorientation, comme de marcher dans une pièce où tous les
meubles auraient été déplacés de façon subtile.

Peut-être que si Tak n’essayait pas d’être à deux endroits en même temps…

« Mi him, en tow ! » grogna Tak, qui lança le loup sur l’écrivain.

Le sort de celui qui se voulait un autre Steinbeck était réglé. La bête à quatre
pattes était rapide et forte, la bête à deux jambes lente et faible. Tak abandonna le
loup, sa vision de Johnny Marinville faiblit d’abord, puis s’effaça tandis que
l’écrivain se retournait pour prendre quelque chose sur l’établi et arrondissait
soudain les yeux de peur.

Tak tourna son esprit vers le camion et les autres - bien que le seul des autres
qui comptât, le seul qui eût jamais compté (si seulement Tak l’avait compris plus
tôt !), était ce petit merdeux de cul-bénit.

Le camion de location d’un jaune éclatant était toujours garé dans la rue. Par
les yeux complémentaires des arai-gnées et la vision sensible aux infrarouges
des serpents, Tak le voyait clairement de l’extérieur, au ras du sol. Mais quand
Tak tenta d’entrer, il en fut incapable. Aucun oeil là- dedans ? Pas même une
minuscule araignée ? Non ? Ou bien était-ce Cul-bénit, à nouveau, qui obstruait
sa vision ?

Broutilles. Tak n’avait pas le temps de s’en soucier. Ils étaient dedans, tous,
forcément, et Tak devrait s’en contenter, parce qu’il y avait quelque chose
d’autre qui n’allait pas. Quelque chose qui se passait plus près de chez lui.

Il s’agissait de Mary.

Sous l’effet d’une force étrange et inconfortable, Tak se sentit écarté du


camion, qui disparut, et il se concentra sur le bureau de la mine, qu’il regarda par
les yeux fuyants et gênés des créatures qui y grouillaient. Il enregistra d’abord le
déplacement du séchoir, puis le fait que Mary était partie. Elle avait réussi à
sortir.

« Salope ! » cria la bouche d’Ellen, d’où jaillit une averse de gouttes de sang.
Ce terme n’exprimait pas totalement ses sentiments, si bien que Tak revint au
langage ancien pour cracher des invectives en se levant… Ellen veilla à son
équilibre au bord de l’ini. La faiblesse de son corps s’était accrue d’une manière
plus qu’alarmante. Le pire était qu’il n’y avait pas d’autre corps où se réfugier
immé- diatement si nécessaire. Pour le moment, Tak était coincé dans celui-là. Il
eut une brève pensée pour les animaux, mais aucun ici ne serait capable de le
servir de cette manière. Sa présence détruisait même le plus solide des vaisseaux
humains en quelques jours. Un serpent, un coyote, un rat ou un busard
exploserait dès son entrée ou quelques instants après, comme une boîte de
conserve dans laquelle on aurait glissé un bâton de dynamite. Le loup pourrait
servir une heure ou deux, mais il était le seul de son espèce dans ces contrées, et
se trouvait à cinq kilo-mètres de là, occupé avec l’écrivain - qui lui servait
probablement déjà de pâture.

C’était forcément cette femme.

C’était forcément Mary.

La chose qui ressemblait à Ellen se faufila dans la fente du mur de l’an tak et
boitilla vers le carré mauve qui signalait l’endroit où l’ancienne galerie s’ouvrait
sur le monde extérieur. Des rats couinaient autour des pieds d’Ellen excités par
l’odeur du sang qui s’écoulait de son stupide con malade. Tak leur donna des
coups de pied en les inju-riant dans le vieux langage.

A l’entrée du Puits Chinois, Tak s’arrêta, les yeux baissés. La lune était passée
derrière l’éperon rocheux qui se dressait du côté opposé du puits, mais elle
fournissait encore un peu de lumière et, avec le plafonnier de la voiture de
police, c’était assez pour que les yeux d’Ellen voient que le capot de la voiture
était ouvert et pour que la créature qui occupait le cerveau d’Ellen comprenne
que la sournoise avait bousillé le moteur. Comment avait-elle pu sortir du bureau
de chantier ? Comment avait-elle osé ? Comment avait-elle osé ?

Pour la première fois, Tak eut peur.

Il regarda à gauche et vit que les deux camions avaient les pneus à plat.
Comme le camping-car des Carver, sauf que cette fois c’était lui la victime, ce
qui ne lui plaisait pas du tout. Il ne restait donc que les engins lourds, et bien que
Tak sût où se trouvaient les clés - déposées dans un des classeurs du bureau de
chantier-, elles ne lui serviraient à rien: Tak ne pouvait conduire aucun de ces
engins. Cary Ripton savait comment les faire marcher, mais Tak avait perdu les
capacités physiques de Ripton au moment où il l’avait quitté pour Josephson. En
tant qu’Ellen Carver, Tak gardait quelques souvenirs de Ripton, de Josephson et
d’Entragian (même s’ils s’estompaient comme des photos surexposées), mais
aucune de leurs capacités.

Oh, la salope ! Os pa ! Can ~fly !

Serrant et desserrant les poings d’Ellen, conscient de sa culotte souillée et du


chemisier trempé lui aussi, conscient que les cuisses d’Ellen étaient barbouillées
de sang, Tak ferma les yeux d’Ellen et chercha Mary.

« Mi him, en tow ! En tow ! En TOW ! »

Au début il n’y eut rien, juste l’obscurité et cette sensation de crampes tout au
fond du ventre d’Ellen. Et la terreur. Terreur devant le fait que la salope d’os pa
était partie. Puis Tak vit ce qu’il cherchait, non avec les yeux d’Ellen, mais avec
les oreilles dans les oreilles d’Ellen: un soudain écho sonore qui dessinait la
forme d’une femme.

C’était une chauve-souris en vol qui avait vu Mary remonter péniblement la


route vers le haut du puits. Mary n’était pas bien fraîche; le souffle court, elle se
retournait tous les dix ou douze pas pour vérifier si on ne la poursui-vait pas. La
chauve-souris « vit » très clairement les odeurs provenant d’elle, qui furent très
encourageantes pour Tak. C’était surtout une odeur de peur. Le genre de peur qui
peut virer à la panique au moindre coup de pouce.

Pourtant, Mary n’était qu’à quatre cents mètres du som-met, après quoi il n’y
aurait plus qu’à descendre. De sur-croît, si Mary était fatiguée et hors d’haleine,
la chauve-souris ne sentait pas l’odeur amère et métallique de l’épuisement dans
la sueur qui l’entourait. Pas encore, du moins. Et puis Mary ne saignait pas
comme un cochon égorgé. Le corps presque inutile d’Ellen Carver, si.
L’hémorragie n’était pas incontrôlable - pas encore - mais cela ne tarderait pas.
Prendre le temps de se ressaisir, de se reposer dans la lueur réconfortante de l’ini
avait peut-être été une erreur, mais qui aurait pu imaginer un pareil retournement
de situation ? Pourquoi ne pas envoyer les can toi l’arrêter ? Ceux qui n’étaient
pas dans le périmètre, partie intégrante du mi him ?

Ce serait possible, mais à quoi cela servirait-il ? Serpents et araignées, chats


sauvages feulants et coyotes rica-nants entoureraient Mary, mais cette salope
continuerait son chemin, elle fendrait la masse des can toi comme Moïse les
eaux de la mer Rouge, à ce qu’on dit. Elle devait savoir qu’« Ellen » ne pouvait
abîmer son corps, pas avec les can toi, ni avec aucune autre arme. Si elle ne le
savait pas, elle serait toujours dans le bureau du chantier, recroquevillée dans un
coin, paralysée de peur, aphone à force de hurler.

Comment avait-elle su ? Était-ce le cul-bénit ? Ou bien le Dieu du cul-bénit, le


can tak de David Carver, avait-il envoyé un message ? Peu importait. Le fait que
le corps d’Ellen commençât à lâcher et que Mary eût huit cents mètres d’avance
ne comptait pas non plus.

« J’arrive, chérie », murmura Tak en s’engageant sur le premier gradin pour


s’éloigner de l’entrée de la mine et gagner la route.

Oui. Tak arrivait, et même s’il fallait détruire ce corps pour rattraper l’os pa,
Tak la rattraperait.

Ellen tourna la tête, cracha du sang, sourit. Elle n’avait plus rien de la femme
qui avait envisagé de se présenter au conseil d’école, la femme qui aimait
déjeuner avec ses amies au Bonheur de Chine, la femme dont le fantasme sexuel
le plus inavouable consistait à vouloir faire l’amour avec le beau mec des
publicités pour le Coca light.

« Dépêche-toi autant que tu veux, os pa, tu ne t’échapperas pas. »

La forme noire plongea de nouveau sur elle, et Mary l’écarta d’un geste.

« Fous le camp ! » ordonna-t-elle d’une voix sans souffle.

La chauve-souris vira en couinant, mais n’alla pas loin. Elle tournoya au-
dessus de Mary comme un avion de reconnaissance, et Mary eut le sentiment
déplaisant qu’elle jouait exactement ce rôle. Elle leva les yeux et vit le bord du
puits au-dessus d’elle. Plus proche, maintenant - à deux cents mètres, peut-être -,
mais toujours à une distance effrayante. Elle avait l’impression d’arracher
chaque inspiration à l’air environnant, et l’air lui faisait mal en entrant dans ses
poumons. Son coeur battait fort. Elle souffrait d’un point de côté. Sa forme
restait pourtant assez bonne pour une femme de trente ans et des pous-sières,
comme si utiliser le Nordic Track et le Stairmaster trois fois par semaine à la
salle de gym pouvait vous pré- parer à une telle aventure.

Soudain le gravier se déroba sous ses chaussures et ses jambes tremblantes


furent incapables de rétablir son équilibre à temps. En avançant un genou, elle
évita de tomber à plat ventre tête la première, mais son jean se déchira et elle
sentit les arêtes des graviers entailler sa peau, puis le sang couler sur son tibia.

La chauve-souris fut immédiatement sur elle, couinant et agitant ses ailes dans
ses cheveux.

« Fous le camp, saloperie ! » cria-t-elle en frappant l’animal à coups de poing.

Elle visa juste. Elle sentit la surface d’une aile céder sous le choc et la chauve-
souris tomba sur la route, désé- quilibrée; elle ouvrait et refermait la bouche, ses
petits yeux inutiles fixés sur Mary, qui se leva et abattit un pied sur elle avec un
cri aigu de satisfaction, presque un piaule-ment d’oiseau, quand elle sentit les os
craquer sous sa chaussure.

Mary allait repartir quand elle se retourna et vit en contrebas une ombre qui
évoluait entre les ombres.

« Mary ? »

C’était la voix d’Ellen Carver qui flottait jusqu’à elle, mais en même temps, ce
n’était pas elle. C’était une voix gargouillante, encombrée. Si elle n’avait pas
traversé l’enfer de ces six ou huit dernières heures, elle aurait cru que c’était
Ellen avec un mauvais rhume.

« Attends, Mary ! Je veux venir avec toi ! Je veux voir David ! On va aller le
voir ensemble !

- Va au diable ! » murmura Mary.

Elle se remit en marche, respirant péniblement et massant le point douloureux


sur son flanc gauche. Si elle avait pu, elle aurait couru.

« Mary, Mary, tu me contraries ! cria la voix d’un ton presque rieur. Tu ne


peux pas t’échapper, chérie, tu le sais bien. »

Le haut du puits lui semblait si loin que Mary se força à cesser de le regarder.
Elle baissa la tête et fixa ses chaussures. Quand la voix appela à nouveau son
nom, elle lui sembla plus proche. Mary accéléra un peu. Elle tomba deux fois
avant d’arriver au sommet, la seconde assez durement; elle en eut le souffle
coupé et perdit de très, très précieuses secondes, d’abord à s’agenouiller, puis à
se relever, la tête baissée, les mains sur les cuisses. Elle aurait voulu qu’Ellen
l’appelle à nouveau, mais elle ne le fit pas. Maintenant, Mary ne voulait plus se
retourner. Elle avait trop peur de ce qu’elle risquait de voir.

Elle le fit pourtant à cinq mètres du sommet. Ellen était à moins de vingt
mètres plus bas, soufflant sans bruit par une bouche si grande ouverte qu’on
aurait dit un trou d’aération. Du sang sortait en bruine à chaque expiration. Son
chemisier en était imbibé. Elle vit que Mary la regardait, fit un sourire grimaçant
et tendit ses mains avides, tout en essayant d’accélérer le mouvement de ses
pieds pour la saisir. Elle n’y parvint pas.

Cependant, Mary découvrait qu’elle pouvait courir. Surtout à cause de ce


qu’elle avait vu dans les yeux d’Ellen: rien d’humain. Rien du tout.

Quand elle parvint au sommet du puits, sa gorge ne laissait plus passer l’air
qu’en minces filets. La route, plate pendant une trentaine de mètres en haut du
puits, redescendait ensuite vers l’extérieur. Dans l’obscurité du désert à ses
pieds, elle aperçut une petite étincelle jaune qui clignotait: le feu au croisement
de Main Street, au centre du village.

Mary le fixa des yeux et courut un peu plus vite.

« Qu’est-ce que tu fais, David ? » demanda Ralph.

Après une courte période de concentration, une prière silencieuse,


probablement, David s’était dirigé vers la porte arrière du Ryder. Ralph s’était
placé instinctivement entre son fils et la poignée qui ouvrait la porte. Steve le vit
et compatit avec le père, mais il ne pensait pas que cela servirait à quoi que ce
fût. Si David décidait de partir, David partirait.

« Je lui rapporte ça, dit l’enfant en montrant le portefeuille.

- Pas question, dit Ralph. Je refuse. Pour l’amour de Dieu, David, tu ne sais
même pas où est cet homme ! Il doit avoir quitté le village, maintenant. Et bon
débarras !

- Je sais où il est, dit calmement David. Je peux le trouver. Il est tout près… Je
suis censé le trouver, ajouta-t-il après une hésitation.
- David ? demanda Steve d’une voix hésitante qui sonnait curieusement jeune
à ses propres oreilles. Tu as dit que la chaîne était brisée.

- C’était avant que je voie la photo dans son portefeuille. Il faut que je le
rejoigne. Il faut que je parte tout de suite. C’est notre seule chance.

- Je ne comprends pas, dit Ralph en s’écartant pourtant de la porte. Que


signifie cette photo ?

- Pas le temps, papa. Et je ne suis pas sûr que je pourrais l’expliquer même si
j’avais le temps.

- Est-ce qu’on vient avec toi ? demanda Cynthia. Non, hein ?

- Non. Je reviendrai si je peux. Avec Johnny, si je peux.

- C’est de la folie, dit son père d’une voix creuse et sans force. Si tu pars tout
seul dans la nuit, tu te feras dévorer vivant.

- Pas plus que le coyote ne m’a dévoré vivant quand je suis sorti de la cellule.
Le danger n’est pas que je parte, il est que nous restions tous ici. »

Il regarda Steve, puis la porte arrière du Ryder. Steve hocha la tête et ouvrit.
La nuit du désert se glissa à l’inté- rieur et caressa son visage comme un baiser
froid.

David s’approcha de son père et se serra contre lui. Tan-dis que Ralph
refermait les bras sur lui, David sentit cette force énorme l’envahir à nouveau.
Elle le traversa de part en part. Il sursauta dans les bras de son père, comme pris
d’une convulsion, et fit un pas involontaire en arrière. Ses mains agitées de
tremblements se tendirent devant lui.

David ! s’écria Ralph. David, qu’est… »

Tout était terminé. D’un coup. La force l’avait quitté. Mais il voyait encore le
Puits Chinois tel qu’il l’avait vu pendant un instant dans le cercle des bras de son
père: c’avait été comme de regarder en bas d’un avion volant à basse altitude.
Dans les derniers rayons de lune, un trou d’albâtre maudit. Il entendait le
frémissement du vent et une voix.
(lIli him, en tow ! el1 tow !)

qui appelait. Une voix qui n’était pas humaine.

Il fit un effort pour s’éclaircir l’esprit et les regarda - le peu qui restaient
maintenant de l’Association des Survivants de Collie Entragian. Steve et Cynthia
côte à côte, son père penché sur lui. Derrière eux, la nuit baignant dans la clarté
de la lune.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Ralph d’une voix incertaine. Dieu tout-


puissant, quoi encore ? »

David remarqua qu’il avait laissé tomber le portefeuille et se baissa pour le


ramasser. Il ne faudrait pas qu’il le laisse ici, sûrement pas ! Il voulait le glisser
dans sa propre poche arrière de pantalon, mais il se rappela comment il était
tombé de celle de Johnny et il le glissa plutôt dans l’encolure de son T-shirt.

« Tu dois aller au puits, papa. Steve, Cynthia et toi devez aller au Puits
Chinois tout de suite. Mary a besoin d’aide. Est-ce que vous comprenez ? Mary a
besoin d’aide !

- De quoi parl…

- Elle s’est échappée, elle court sur la route vers le village et Tak la poursuit. Il
faut y aller tout de suite. Tout de suite!»

Ralph tenta de l’attraper, mais cette fois sans conviction ni force. David
esquiva facilement sa main, passa sous son bras et sauta du Ryder dans la rue.

« David ! appela Cynthia. Nous séparer comme ça… es-tu sûr que c’est une
bonne chose ?

- Non!»

Il était désespéré, bouleversé et abasourdi.

« Je sais que ça vous semble mal, ça me semble mal aussi, mais il n’y a rien
d’autre à faire ! Je vous le jure ! Il n’y a pas d’autre solution !

- Reviens ici immédiatement ! » beugla Ralph.


David se retourna et ses yeux sombres croisèrent le regard affolé de son père.

« Vas-y, papa. Allez-y tous les trois. Maintenant. Il le faut. Aidez-la ! Pour
l’amour de Dieu, aidez Mary .

Avant que quiconque ait eu le temps d’ouvrir la bouche, David Carver s’était
retourné et partait dans la nuit. Un bras se balançait au rythme de ses pas. L’autre
était replié sur sa poitrine, sa main serrant le portefeuille en croco véritable de
John Edward Marinville, trois cent cinquante dollars chez Barney’s, à New York.

Ralph tenta de sauter du camion pour courir après son fils. Steve le saisit par
les épaules et Cynthia par la taille.

« Laissez-moi y aller ! cria Ralph en se débattant, mais sans conviction.


Laissez-moi rattraper mon fils !

- Non, dit Cynthia. Nous devons croire qu’il sait ce qu’il fait, Ralph.

- Je ne peux pas le perdre aussi, murmura Ralph, je ne peux pas. »

Mais il se détendit et ils purent le lâcher.

« Peut-être que la meilleure façon de nous assurer que cela n’arrivera pas est
de faire ce qu’il veut », dit Cynthia.

Ralph inspira profondément et souffla lentement.

« Mon fils est parti chercher ce con ! dit-il comme s’il se parlait à lui-même,
comme s’il s’expliquait la situation à lui-même. Il est parti retrouver ce pauvre
con pour lui rendre son portefeuille, et si on lui demandait pourquoi, il dirait que
c’est la volonté de Dieu, j’ai pas raison ?

- Oui, probablement », dit Cynthia.

Elle tendit une main et la posa sur l’épaule de Ralph. Il ouvrit les yeux et elle
lui sourit.

« Et vous savez le pire ? demanda-t-elle. C’est probablement la vérité.

- Vous ne l’abandonneriez pas, n’est-ce pas ? demanda Ralph à Steve. Vous ne


seriez pas capable de prendre la route de service pour revenir sur la nationale
après avoir retrouvé Mary et de laisser mon fils ici ? »

Steve secoua la tête.

Ralph enfouit son visage dans ses mains, inspira profondément, laissa
retomber ses mains et les regarda. Son visage, le visage de quelqu’un qui a pris
une décision et brûlé tous les ponts derrière lui, avait soudain l’aspect de la
pierre. Steve eut une curieuse idée: pour la première fois depuis qu’il avait
rencontré les Carver, il retrouvait le fils dans le père.

« D’accord, dit Ralph. On va laisser à Dieu la charge de protéger mon gosse


jusqu’à notre retour. Il faudra bien que ce soit Dieu, parce que s’il faut compter
sur ce salaud de Marinville… »

Il regarda d’un oeil torve la route qui s’enfonçait dans la nuit.

Chapitre 4

Ce à quoi pensa Johnny quand le loup fonça sur lui, ce fut à l’enfant disant
que la créature aux commandes de ce grand spectacle voulait qu’ils partent,
qu’elle serait heureuse de les laisser partir. Peut-être était-ce un petit déra-page
dans le don de divination du gamin… ou peut-être Tak avait-il vu là une chance
de prendre l’un d’entre eux et la saisissait. On ne doit jamais cracher sur un
cadeau.

Quoi qu’il en soit, se dit-il, je suis baisé dans les grandes largeurs.

Tu le mérites, chéri, dit Terry derrière lui - oui c’était bien Terry, bienveillante
jusqu’au bout.

Il brandit le marteau pour accueillir le loup et cria: « Fous le camp d’ici ! »


d’une voix suraiguë qu’il reconnut à peine.

Le loup obliqua à gauche et décrivit un cercle en grondant, les pattes arrière


pliées, la queue sous le ventre. Alors qu’il terminait son petit cercle, il heurta de
l’épaule un classeur sur lequel une tasse à thé était posée en équilibre précaire.
Elle tomba et se fracassa par terre. La radio toussa un long braiment de parasites.
Johnny fit un pas vers la porte, visualisant la façon dont il pourrait s’en aller
par le couloir et rejoindre le parking - au diable le tout-terrain du garage, il
trouverait bien un autre moyen de transport ailleurs -, mais le loup était à
nouveau sur son chemin, tête baissée, furieux, les yeux brillants, horriblement
intelligents, horriblement conscients. Johnny recula, le marteau levé devant lui
comme un chevalier qui salue son roi de son épée. Il sentait ses paumes
transpirer contre le manche de caoutchouc perforé. Le loup lui semblait énorme,
de la taille au moins d’un grand berger allemand. En comparaison le marteau lui
parut ridiculement petit, du genre de ceux qu’on utilise dans un appartement
pour réparer une éta-gère ou accrocher un tableau.

« Seigneur, aide-moi », dit Johnny.

Mais il ne sentit aucune présence. Dieu, c’était seulement un mot qu’on disait,
un mot qu’on utilisait quand il y avait une tuile qui vous tombait sur le coin de la
tête. Pas de Dieu, pas de Dieu, il n’était pas un gosse élevé dans une banlieue
bourgeoise de l’Ohio et à trois ans de se servir de son premier rasoir. La prière
n’était que la manifestation de ce que les psychologues appellent la « pensée
magique », et il n’y avait pas de Dieu.

Et puis, même s’il y en avait un, pourquoi viendrait-il s’occuper de moi ?


Pourquoi viendrait-il s’occuper de moi après que j’ai laissé les autres dans le
camion ?

Le loup aboya soudain dans sa direction. C’était un son presque risible, haut
perché, le genre d’aboiement que Johnny imaginait sortant de la gueule d’un
caniche nain ou d’un petit épagneul. Mais les dents, elles, n’avaient rien de
risible. D’épaisses gouttes de salive en coulaient à chaque glapissement.

« Fous le camp ! cria Johnny de sa voix perçante. Fous le camp tout de suite !
»

Au lieu de partir, le loup abaissa son arrière-train vers le sol. Pendant un


moment, Johnny crut qu’il allait chier, qu’il avait aussi peur que lui, et qu’il
allait chier sur le carrelage du laboratoire. Mais une fraction de seconde avant
que cela n’arrive, il se rendit compte que le loup se prépa-rait non à pas chier,
mais à sauter. Sur lui.

« Non, Seigneur, non, par pitié ! » cria-t-il.


Il se retourna pour courir, courir vers le véhicule et les corps pendus à leurs
crochets.

Dans sa tête, il le fit. Mais son corps bougea dans la direction opposée, en
avant, comme dirigé par des mains qu’il ne pouvait voir. Il n’avait pas le
sentiment d’être pos-sédé, mais une certitude soudaine de ne plus être seuL Sa
terreur retomba. Sa première tentation instinctive - faire demi-tour et courir -
retomba aussi. Il fit un pas en avant. Il leva le marteau par-dessus son épaule
droite et le lança en avant à l’instant où le loup lui sautait dessus.

Il crut que le marteau allait tournoyer et passer au-des- sus de la tête de


l’animal - il avait été lanceur au collège de Lincoln Park il y avait environ un
millier d’années de cela, et il connaissait la sensation après un jet beaucoup trop
haut. Mais ce ne fut pas le cas. Il n’avait pas lancé Excali-bur, il n’avait lancé
qu’un bon vieux marteau d’artisan avec un manche de caoutchouc perforé pour
faciliter la prise, mais le marteau n’avait pas tournoyé, il n’était pas parti trop
haut.

Il était venu frapper le loup au bon endroit: entre les deux yeux.

Cela fit le bruit d’une brique tombant sur une planche de chêne. La lueur verte
s’éteignit dans les yeux du loup qui ne ressemblaient plus qu’à deux vieilles
billes quand le sang commença à couler du crâne fendu de l’animal. Le loup
s’effondra sur la poitrine de Johnny, le repoussant violemment contre la table.
Pendant un moment, Johnny sentit l’odeur du loup - une odeur sèche, un peu
comme de la cannelle, comme les épices que les Égyptiens utilisaient pour
conserver les morts. Pendant ce moment, la tête sanglante de l’animal resta levée
vers lui; les mâchoires qui auraient dû lui déchirer la gorge étaient serrées,
impuissantes. Johnny vit la langue et une vieille cicatrice en forme de croissant
sur le museau. Puis l’ani-mal s’écroula à ses pieds comme un corps mou et lourd
enveloppé d’un vieux prélart.

Johnny s’en écarta en titubant, reprenant son souffle avec difficulté. Il se


pencha et ramassa le marteau, puis se retourna si gauchement qu’il faillit tomber,
certain que le loup allait se relever et se ruer à nouveau sur lui. Il n’y avait
aucune chance qu’il ait pu l’avoir comme ça avec ce marteau, absolument
aucune chance. Cet outil était parti trop haut. Ses muscles se souvenaient de la
sensation quand on venait de faire un mauvais lancer, beaucoup trop loin, ils s’en
souvenaient très bien.
Mais le loup gisait là où il était tombé.

N’est-il pas temps d’envisager l’existence du Dieu de David Carver ?


demanda doucement Terry. Une Terry en stéréo, maintenant: à sa place dans sa
tête et aussi à sa place au mur, sous la mention PORT DU CASQUE
OBLIGATOIRE.

« Non, dit-il, c’est un coup de chance, c’est tout. Comme la chance sur mille
que vous avez de gagner pour votre petite amie le gros panda en peluche à la
foire. »

Je croyais que tu avais dit que c’était parti trop haut ?

« Eh bien, j’avais tort, voilà. Comme tu me le disais dix à douze fois par jour,
grande salope. »

Il fut frappé par le son rauque et presque sanglotant de sa voix.

« Est-ce que ce n’était pas ton refrain tout au long de notre charmante union ?
Tu as tort, Johnny; tu as tort, Johnny; tu as totalement tort, Johnny ? »

Tu les as laissés, dit la voix de Terry.

Ce qui le retint ne fut pas le mépris qu’il reconnut dans cette voix (qui n’était
après tout que sa propre voix, son propre esprit exécutant un vieux tour de
ventriloque) mais le désespoir.

Tu les as laissés se faire tuer. Pis, tu continues à nier Dieu même après avoir
fait appel à lui… et alors qu’il a répondu. Quelle sorte d’homme es-tu ?

« Un homme qui connaît la différence entre Dieu et un tir bien ajusté,


répondit-il à la femme aux cheveux blonds avec sa blouse trouée d’une balle. Un
homme qui sait se débrouiller. »

Il attendit que Terry réponde. Terry ne répondit pas. Il reconsidéra ce qui


venait de se dérouler, y appliquant sa mémoire presque parfaite, et ne trouva rien
d’autre que l’action de son propre bras - qui apparemment n’avait pas oublié tout
ce qu’il avait appris sur le lancer d’une balle de base-ball - et un marteau
d’artisan très ordinaire. Pas de projecteur. Pas d’effets spéciaux à la Cecil B. De
Mille. Pas de Philharmonic de Londres lui rendant hommage à l’arrière-plan
avec cent violons. La terreur, le vide et le désespoir qu’il ressentait étaient des
émotions transitoires. Elles passeraient. Maintenant, il allait séparer le véhicule
tout-terrain du chariot à minerai, et le marteau lui servirait à retirer la goupille
qui les tenait attachés. Ensuite, il démarrerait et il foutrait le camp de cet endroit
horr…

« Joli coup ! » dit une voix à la porte.

Johnny se retourna. L’enfant était là. David. Il regardait le loup. Puis il leva
vers Johnny son visage impassible.

« Un coup de chance, dit Johnny.

- Vous croyez ?

- Ton père sait-il que tu es sorti, David ?

- Il le sait.

- Si tu es venu ici pour essayer de me persuader de res-ter, aucune chance. »

Johnny se pencha sur l’attache de la remorque et donna un grand coup de


marteau. Il rata la goupille et sa main vint heurter douloureusement un angle de
métal. Il cria et enfourna ses phalanges blessées dans sa bouche. Lui qui avait tué
le loup d’un seul coup entre les yeux, lui…

Johnny sortit la main de sa bouche, serra plus fort le manche de caoutchouc du


marteau et se pencha de nouveau sur l’attache. Cette fois, il frappa assez juste,
pas dans le mille, mais assez près pour éjecter la goupille et l’envoyer rouler par
terre. Elle s’arrêta sous les pieds oscillants de la femme qui ressemblait à Terry.

Et je ne vais pas non plus voir là-dedans une signification quelconque.

« Si tu es venu parler théologie, c’est tout aussi inutile. Mais si tu veux


m’accompagner à Austin… »

Il s’arrêta. L’enfant tenait dans sa main quelque chose qu’il lui tendait. Entre
eux, le loup mort gisait sur le carrelage du labo.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Johnny.


Mais il savait. Ses yeux n’étaient pas mauvais à ce point. Soudain, sa bouche
fut très sèche. Pourquoi me pourchasses-tu ? pensa-t-il soudain. Il ne savait pas
précisé- ment à qui il s’adressait, mais il savait que ce n’était pas à l’enfant.
Pourquoi ne peux-tu pas perdre ma trace ? Me laisser tranquille ?

« Votre portefeuille, dit David en le regardant avec calme. Il est tombé de


votre poche dans le camion. Je vous l’ai rapporté. Il contient tous vos papiers, au
cas où vous oublieriez qui vous êtes.

- Très drôle.

- Je ne plaisante pas.

- Alors que veux-tu ? demanda Johnny d’une voix dure. Une récompense ?
D’accord. Écris-moi ton adresse, et je t’enverrai soit vingt dollars, soit un livre
avec un autographe. Si tu préfères une carte de base-ball signée par Albert Bell,
je peux t’en avoir une aussi. Ce que tu veux. Tout ce qui te passe par la tête. »

David contempla le loup un moment.

« Bon tir pour un homme qui n’arrive même pas à frapper une goupille
immobile à dix centimètres.

- Écrase, petit malin. Apporte-moi le portefeuille si tu viens. Lance-le si tu ne


viens pas. Tu peux aussi le garder, pour ce que j’en ai à foutre !

- Il y a une photo dedans. De vous avec deux autres types devant un endroit
appelé le Poste de guet vietcong. Un bar, je crois.

- Ouais, un bar. »

Il serra nerveusement la main sur le manche du marteau, sentant à peine la


douleur passer sur ses articula-tions blessées.

« Le grand type sur cette photo est David Halberstam, un très célèbre écrivain.
Historien. Fan de base-ball.

- C’est le gars de taille moyenne au milieu qui m’inté- resse. »

Tout à coup, tout au fond de lui, Johnny sut où l’enfant voulait en venir, ce
qu’il allait dire, et tout au fond de lui, il gémit.

« Le type en T-shirt gris et casquette des Yankees, continua David. Le type qui
m’a montré le Puits Chinois de mon Poste de guet vietcong. Ce type, c’était
vous.

- Foutaises ! Le même genre de conneries que tu débites depuis… »

Doucement, sans fausse note, tendant toujours le portefeuille d’une main,


David Carver chanta -

« Well I feel so good, everybodys gettin’high… »

Ce fut comme si Johnny avait reçu un coup en pleine poitrine. Le marteau lui
tomba des mains.

« Arrête, murmura-t-il.

- … Better take it easy, cause the place is on fire…

- Arrête ! » cria Johnny.

La radio cracha une autre rafale de parasites. Il sentait quelque chose qui
commençait à bouger à l’intérieur de lui. Quelque chose de terrible. Qui glissait.
Comme une avalanche. Pourquoi avait-il fallu que ce gamin vienne ? Parce qu’il
avait été envoyé, bien sûr. Ce n’était pas la faute de David. La véritable question
était de savoir pourquoi le terrible maître de l’enfant ne voulait pas qu’il parte.

« Le Spencer Davis Group, dit David. C’est Steve Winwood qui chante.
Vraiment chouette. C’est cette chanson qu’on jouait quand vous êtes mort, hein,
Johnny ? »

Des images commencèrent à glisser dans son esprit: tandis que Steve
Winwood chantait Wait a minute, baby, let it happen to you, des soldats
vietnamiens, souvent pas plus vieux que des écoliers américains de quatrième,
écartaient des fesses mortes à la recherche de trésors cachés, une sale chasse de
charognards dans une sale guerre, can tah dans can tak; il revenait vers Terry
avec une dose dans sa braguette et un singe sur le dos, tellement en manque qu’il
en était presque fou, il la giflait dans un hall d’aéro-port quand elle faisait une
remarque insidieuse sur la guerre (« ta guerre », avait-elle dit, comme s’il avait
inventé ce merdier), la frappait si fort qu’elle saignait de la bouche et du nez, et
même si le mariage avait continué cahin-caha pendant environ un an, il s’était
vraiment ter-miné là, dans le hall B du terminal d’United Airlines, à l’aéroport
de La Guardia, avec cette gifle; Entragian le frappait alors qu’il se tordait sur la
nationale 50, il ne donnait pas de coups de pied à un lion de l’édition ni à un
gagnant de prix national ni au seul écrivain blanc qui comptait en Amérique,
mais juste à un vieux ventripotent portant un blouson de motard hors de prix, un
type qui devait une mort à Dieu comme n’importe qui d’autre; Entragian disait
que le titre envisagé par Johnny pour son livre le rendait furieux, malade de rage.

« Je n’y retournerai pas, dit Johnny d’une voix sourde. Ni pour toi, ni pour
Steve, ni pour ton père, ni pour Mary, ni pour rien au monde. Je ne le ferai pas,
dit-il en reprenant le marteau pour ponctuer son refus d’un coup sur la remorque.
Tu m’entends, David ? Tu perds ton temps. Je n’y retournerai pas. Non, non et
non !

- Au début, je n’ai pas compris comment ça avait bien pu être vous, dit David
comme s’il n’avait rien entendu. C’était le pays de la mort - vous-même l’avez
dit, Johnny. Mais vous êtes en vie. C’est ce que je croyais, en tout cas. Même
quand j’ai vu la cicatrice, dit-il en montrant le poignet de Johnny. Quand êtes-
vous… mort ? 1966 ? 1968 ? Je pense que ça n’a pas d’importance. Quand une
personne arrête de changer, arrête de sentir, elle meurt. Les fois où vous avez
essayé de vous tuer depuis, vous vouliez juste vous rattraper, c’est ça ? »

L’enfant lui sourit avec une sympathie indescriptible tant elle était innocente,
gentille, sans jugement.

« Johnny, Dieu peut ressusciter les morts.

- O Seigneur, ne me dis pas ca. Je ne veux pas être ressuscité. »

Mais sa voix lui semblait lointaine, curieusement dou-blée, comme s’il se


séparait en deux de quelque manière étrange mais fondamentale. Comme du
schiste qui se délite.

« C’est trop tard, dit David. C’est déjà fait.

- Va te faire foutre, petit héros ! Je vais à Austin, tu m’entends ? Je vais à


AuSTIN !
- Tak y arrivera avant vous. »

David lui tendait toujours son portefeuille, qui contenait la photo de Johnny
avec David Halberstam et Duffy Pinette devant ce minable petit bar, le Poste de
guet vietcong. Un bouge, mais avec le meilleur juke-box du pays. Un Wurlitzer.
Dans sa tête, Johnny sentait le goût de la bière Kirin, il entendait le Spencer
Davis Group, le martè- lement de la batterie, le clavier comme une dague, la
chaleur, la verdure et la chaleur, le soleil violent comme le tonnerre, la terre qui
sentait la chatte chaque fois qu’il pleuvait, et cette chanson qui semblait sortir de
partout, de chaque bar, de chaque radio, de chaque juke-box paumé; d’une
certaine façon, cette chanson était le Viêt-nam: Wait a minute, baby, let it happen
to you.

C’est cette chanson qu’on jouait quand vous êtes mort, hein, Johnny ?

« Austin », murmura-t-il d’une voix faible, défaillante.

Et il avait toujours cette sensation de se dédoubler, ce sentiment de dualité.

« Si vous partez maintenant, Tak vous attendra partout où vous irez ! dit
David, son implacable geôlier, qui lui tendait toujours son portefeuille où était
enterrée cette détestable photo. Pas seulement à Austin. Dans des chambres
d’hôtel. Dans des salles de conférences. Aux déjeuners élé- gants où les gens
parlent de livres et d’autres choses. Quand vous serez avec une femme, ce sera
vous qui la déshabillerez et Tak qui aura des relations avec elle. Et le pire, c’est
que vous pourrez vivre longtemps ainsi. Can de lach, c’est ce que vous serez,
coeur de l’informe. Mi him can ini, le puits vide de l’oeil. »

Non ! voulut-il crier à nouveau, mais cette fois sa voix ne sortit pas, et quand
il frappa de nouveau la remorque, le marteau lui échappa des doigts. Toute force
quitta sa main. Ses cuisses se liquéfièrent et ses genoux se déboîtè- rent. Il glissa
sur lui-même avec un cri d’homme qui se noie. Cette impression de se
dédoubler, de devenir deux jumeaux, était encore plus forte qu’avant, et il
comprit, stupéfait et résigné à la fois, que c’était ce qui lui arrivait. Il se divisait
littéralement en deux. Il y avait John Edward Marinville qui ne croyait pas en
Dieu et ne voulait pas que Dieu croie en lui, qui voulait partir et se rendait
compte qu’Austin ne serait que le premier arrêt. Et il y avait Johnny, qui voulait
rester. Plus encore: qui voulait se battre. Qui avait progressé assez loin dans cette
folie surnaturelle pour vouloir mourir dans le Dieu de David, pour que son
cerveau s’y consume et ressorte comme une mite par la cheminée d’une lampe à
kérosène.

Suicide ! criait son coeur. Suicide, suicide !

Des soldats vietnamiens, les optimistes aux yeux morts de la guerre, qui
cherchent des diamants dans des trous du cul. Un ivrogne, une bouteille de bière
à la main et ses cheveux mouillés dans les yeux, qui sort d’une piscine d’hôtel,
riant devant les flashes des journalistes. Le nez de Terry qui saigne sous ses yeux
blessés et incrédules tandis qu’une voix venue du ciel annonce que
l’embarquement du vol 507 d’United Airlines pour Jacksonville a commencé
porte 7. Le flic qui lui donne des coups de pied pendant qu’il se tord de douleur
sur la ligne médiane d’une route en plein désert. Ça me rend furieux, avait dit le
flic. Ça me rend malade de rage.

Johnny se sentit quitter son propre corps, se sentit saisi par des mains qui
n’étaient pas les siennes et qui le retournaient comme un gant. Debout comme un
fantôme près de l’homme à genoux, il le vit tendre les mains.

« Je vais le prendre, dit en pleurant l’homme à genoux. Je vais prendre mon


portefeuille. Rends-le-moi. »

Il vit l’enfant s’approcher de l’homme à genoux et s’agenouiller près de lui. Il


vit l’homme à genoux prendre le portefeuille et le glisser dans la poche avant de
son jean pour pouvoir joindre les mains, comme le faisait David.

« Qu’est-ce que je dis ? demanda en pleurant l’homme à genoux. Oh, David,


par où commencer, que dire ?

- Ce que vous dicte votre coeur », dit l’enfant à genoux.

Et c’est à cet instant que le fantôme renonça et rejoignit l’homme. Le monde


s’illumina - l’illumina - comme avec du napalm, et il entendit Steve Winwood
chanter Now l’m gonna relax, baby, everybody should.

« Aide-moi, Seigneur, dit Johnny en levant les mains à la hauteur de ses yeux,
si bien qu’il les voyait. O Seigneur, je t’en prie, aide-moi. Aide-moi à faire ce
qu’on m’a envoyé faire, aide-moi à être entier, aide-moi à vivre. Seigneur, aide-
moi à revivre. »
Je vais t’attraper, salope !

Tak triomphait. Au début, ses chances étaient maigres. Il s’était approché à


vingt mètres de l’os pa avant d’arriver au sommet du puits, mais cette salope,
dans un sursaut d’énergie, avait franchi le sommet la première. Une fois de
l’autre côté, Mary avait pu augmenter rapidement son avance, de vingt à
soixante mètres, puis cent cinquante. Comme elle pouvait respirer librement, elle
pouvait don-ner à son corps le surplus d’oxygène dont il avait besoin. Le corps
d’Ellen Carver, en revanche, perdait rapidement toutes ses capacités. Son
saignement vaginal avait tourné à l’hémorragie, le corps d’Ellen serait vidé de
son sang en une vingtaine de minutes… mais si Tak pouvait rattraper Mary, peu
importerait la quantité de sang perdue par le corps d’Ellen Carver: Tak aurait un
autre corps où se réfu-gier. Quand il arriva au sommet du puits, le corps d’Ellen
avait souffert aussi de la rupture d’un vaisseau dans son poumon gauche.
Maintenant, chaque fois qu’il expirait, ce n’était plus une fine brume rouge qui
sortait de sa bouche, mais des jets de sang et de tissus mêlés. Impossible de cap-
ter assez d’oxygène frais pour continuer la poursuite. Pas avec un seul poumon
en état.

Puis il y eut un miracle. Alors qu’elle courait trop vite pour la pente et qu’elle
tentait en même temps de regarder par-dessus son épaule, la salope se fit un
croche-pied, qui provoqua une chute spectaculaire. Elle heurta le gravier de la
route en une sorte de plongeon de cygne et laboura le sol sur plus de trois mètres
avant de s’immobiliser, laissant derrière elle une trace sombre. Elle resta à plat
ventre, les bras étendus, tremblant de tout son corps. A la lumière des étoiles, ses
mains écartées ressemblaient à de pâles créatures repêchées dans une flaque
quand la mer s’est retirée. Tak la vit essayer de remonter un genou sous elle. Elle
y arriva en partie, puis se détendit et reprit sa position initiale.

Maintenant ! Maintenant ! Tak ah wan !

Tak poussa le corps d’Ellen, lui imposant un semblant de course, pariant sur
l’énergie résiduelle de ce corps, pariant sur sa propre agilité pour éviter de
trébucher et de tomber comme la salope. Le mouvement de va-et-vient de sa
respiration, comme celui d’un piston dans de la graisse trop épaisse, était devenu
une sorte de râle humide dans la gorge d’Ellen. Sur le point de s’éteindre,
l’équipement sensoriel d’Ellen s’obscurcissait à la périphérie. Mais elle tiendrait
encore un peu. Juste un peu. Et il ne lui en fallait pas plus.

Cent quarante mètres.

Cent vingt mètres.

Tak courait vers la femme allongée sur la route, criant sans bruit son triomphe
tandis que l’espace se réduisait.

Mary entendait quelque chose qui arrivait, quelque chose qui criait des mots
absurdes d’une voix épaisse et gargouillante. Elle entendait le choc des
chaussures sur le gravier. Qui se rapprochait. Mais tout cela lui semblait sans
importance. Comme des sons entendus en rêve. Car c’était forcément un rêve…
non ?

Lève-toi, Mary ! Il faut que tu te lèves !

Elle regarda derrière elle et vit une créature horrible, cauchemardesque, qui
fonçait sur elle comme une harpie échappée d’un vieux livre de contes et
légendes. Ses cheveux volaient derrière elle. Un de ses yeux avait éclaté. Du
sang jaillissait de sa bouche à chaque respiration. Et sur son visage on lisait
l’expression d’un animal affamé qui renonce à toute prudence et mise tout sur
une dernière charge.

LEVE-TOI, MARY ! LEVE-TOI !

Je ne peux pas. Je suis en sang et de toute façon il est trop tard, répondit-elle à
la voix dans un gémissement, mais tout en gémissant elle luttait pour ramener à
nouveau son genou sous elle. Cette fois, elle y parvint, se redressa en prenant
appui sur cette jambe pliée, et se hissa une der-nière fois hors du puits de la
pesanteur.

La chose-Ellen était lancée à pleine vitesse. Elle semblait exploser hors de ses
vêtements. Et elle criait - c’était un hurlement caverneux de rage et de faim
chargé de sang.

Mary hurla elle aussi, se mit sur ses pieds et, tandis que la chose fondait sur
elle, bras tendus, les doigts près de l’agripper, elle se lança dans une course folle
le long de la pente, les yeux écarquillés, la bouche ouverte en un cri silencieux.

Une main moite, écoeurante, s’abattit entre ses omo-plates et tenta d’agripper
le col de son chemisier. Mary plongea en avant et faillit tomber quand son buste
s’inclina au-delà du point d’équilibre. Mais la main avait glissé sans assurer sa
prise.
« Salope ! » dit un grognement guttural, inhumain, juste derrière elle.

Cette fois, la main se referma sur ses cheveux. Elle aurait pu s’y agripper si les
cheveux avaient été secs, mais ils étaient humides, presque glissants de sueur.
Pendant un instant, Mary sentit les doigts de la chose sur sa nuque, puis elle ne
les sentit plus. Elle continua sa course le long de la pente, ses bonds étaient de
plus en plus longs, une sorte de folle exaltation se mêlait maintenant à sa peur.

Il y eut un choc derrière elle. Elle risqua un coup d’oeil et vit que la chose-
Ellen était tombée. Elle se recroque-villait sur elle-même comme un escargot
écrasé. Ses mains s’ouvraient et se refermaient sur l’air, cherchant encore la
femme qui avait de justesse réussi à leur échapper.

Mary se retourna et fixa le feu clignotant. Il se rapprochait… et il y avait


d’autres lumières aussi, elle en était sûre. Des phares qui venaient vers elle. Elle
se concentra sur eux et courut à leur rencontre.

Mary ne remarqua même pas la grande forme qui passait silencieusement au-
dessus d’elle.

Terminé.

C’était passé tout près, touchant même les cheveux de la salope, mais au
dernier instant Mary s’était échappée. Et pendant que Mary s’éloignait à
nouveau, les pieds d’Ellen trébuchèrent et son corps s’effondra. Tak écouta les
bruits de rupture dans le corps d’Ellen tandis qu’il s’effondrait sur le côté,
aspirant l’air comme s’il pouvait s’y accrocher.

Le corps d’Ellen roula sur le dos. Le regard vers le ciel plein d’étoiles, Tak
gémit de douleur et de haine. Etre passé Si près !

C’est alors qu’il vit la forme noire, là-haut, qui cachait les étoiles comme une
sorte de crucifix volant, et une nouvelle bouffée d’espoir s’éleva dans ce corps
finissant comme une flamme dans une chambre sombre.

Tak avait pensé au loup, puis avait écarté cette idée parce que le loup était trop
loin, mais il avait eu tort de croire que le loup était le seul vaisseau can toi qui
puisse l’accueillir un petit moment.

Il y avait ça.

« Mi him, murmura Tak d’une voix rauque, épaissie par le sang. Can de lach,
mi him, min en tow. Tak ! »

Viens à moi. Viens à Tak, viens à l’ancien, viens au coeur de l’informe.

Viens à moi, vaisseau.

Il leva les bras mourants d’Ellen et l’aigle doré s’y insinua, regardant le visage
mourant de ses yeux de rapace.

« Ne regarde pas les corps, dit Johnny en écartant, avec l’aide de David, la
remorque du véhicule.

- Oh, je ne regarde pas, dit David. J’ai vu assez de cadavres pour toute ma vie.

- Je crois que ça suffit. »

Johnny s’approcha de la portière du conducteur et glissa sur quelque chose.


David le rattrapa par le bras.

« Attention, papy !

- Tu as un sacré toupet, mon garçon ! » gronda Johnny, qui ne serait de toute


façon pas tombé.

Il avait glissé sur le marteau. Il le ramassa, se retourna pour le lancer sur


l’établi puis réfléchit et engagea le manche recouvert de caoutchouc dans la
ceinture de ses jambières en cuir. Elles avaient reçu assez de sang et de poussière
pour qu’on puisse croire qu’un véritable cow-boy les avait portées, et le marteau
s’harmonisa avec l’ensemble.

Il y avait un boîtier de commande à droite de la porte métallique. Johnny


poussa le bouton bleu qui devait relever la porte, prêt dans sa tête à affronter
d’autres pro-blèmes, mais la porte frémit et s’éleva doucement sur ses vérins.
L’air qui entra sentait vaguement le rhinanthe et la sauge. Il était frais et doux -
comme le paradis. David gon-fla la poitrine, se tourna vers Johnny et sourit.

« C’est bon.

- Oui. Allez, saute dans cette merveille ! Je t’emmène en balade. »

Le véhicule ressemblait à une énorme voiture de golf haute sur pattes. David
s’installa sur le siège du passager. Johnny tourna la clé et le moteur toussa une
fois. Alors qu’il franchissait la porte ouverte, il se dit que rien de tout cela
n’arrivait vraiment. C’était juste un début de roman qu’il venait d’imaginer. Un
conte fantastique, peut-être même un véritable roman d’horreur. Un beau départ
pour John Edward Marinville, quoi qu’il en soit. Pas le genre de thème avec
lequel on fait de la littérature sérieuse ? Et alors ? Il vieillissait, et s’il voulait se
prendre un peu moins au sérieux, il en avait bien le droit. Il n’était pas indispen-
sable de charger chaque livre sur son épaule comme un sac plein de cailloux puis
de le porter au pas de course jusqu’en haut d’une montagne. C’était bon pour les
gosses, pour les nouvelles recrues, mais ce temps était loin der-rière lui. Vas-y
mollo, mon gars, c’est ce que tout le monde devrait faire.

Pas vrai. Rien de tout ça. Non. Impossible. Dans la réa-lité, il était juste sorti
faire une balade dans sa vieille déca-potable, une balade avec son fils, l’enfant
de l’âge mûr. Ils allaient chez Friendly’s. Ils se gareraient près du marchand de
glaces et lècheraient leurs cornets. Peut-être raconterait-il au gosse quelques
histoires de guerre, ou des épisodes de sa propre enfance, juste un peu, pour ne
pas l’ennuyer. Les gosses n’ont qu’une tolérance limitée pour les histoires qui
commencent par « Quand j’étais petit », il le savait, et tous les pères qui
n’avaient pas la tête trop loin du cul le savaient aussi, alors il se limiterait à une
ou deux histoires sur la façon désinvolte dont il avait abordé le base-ball: Et
voilà-t-il pas que l’entraîneur… »

« Johnny, ça va ? »

Il se rendit compte qu’il avait reculé jusqu’au bord de la route et qu’il était là,
le levier de vitesse dans la main, tan-dis que le moteur tournait pour rien.

« Hein ? Oui. Très bien.

- A quoi pensiez-vous ?
- Aux gosses. Tu es le premier que je fréquente depuis… Seigneur ! Depuis
que mon plus jeune fils est parti en pension. T’es un bon garçon, David. Un peu
obsédé par Dieu, mais sinon tout à fait bien.

- Merci », dit David avec un sourire.

Johnny recula encore un peu, puis vira et passa la pre-mière. Tandis que les
phares haut placés de l’engin balayaient Main Street, il vit deux choses: la
girouette en forme de nain qui surmontait la Chope gisait maintenant dans la rue,
et le camion de Steve était parti.

« S’ils ont fait ce que tu voulais, je pense qu’ils sont en route vers le puits, dit
Johnny.

- Quand ils auront trouvé Mary, ils nous attendront.

- Est-ce qu’ils vont la trouver ?

- J’en suis certain. Et je crois qu’elle va bien, mais elle l’a échappé belle ! »

Il regarda Johnny et cette fois lui adressa un vrai sourire. Un merveilleux


sourire.

« Je crois que vous allez vous en sortir aussi, dit-il. Peut- être que vous écrirez
quelque chose sur tout ça.

- En règle générale, j’écris sur des choses qui m’arrivent. Je les arrange un
peu, et ça fait l’affaire. Mais ça… je ne sais pas. »

Ils passaient devant l’Ouest américain. Johnny pensa à Audrey Wyler qui
gisait là-dedans sous le balcon effondré. Ce qui restait d’Audrey.

« David, quelle part de l’histoire d’Audrey était vraie ? Tu le sais ?

- Presque tout », répondit David.

Il regardait aussi le cinéma, et se tordit le cou pour le voir aussi longtemps que
possible après qu’ils l’eurent dépassé. Puis il se retourna vers Johnny. Il était
songeur. Johnny le trouva même triste.
« Elle n’était pas méchante, vous savez. Ce qui lui est arrivé, c’est comme
d’être pris dans un glissement de terrain, ou un raz de marée, quelque chose
comme ça.

- Un acte de Dieu ?

- Oui.

- Notre Dieu ? Le tien et le mien ?

- Oui.

- Et Dieu est cruel ?

- Oui

- Tu as des idées très arrêtées, pour un gosse, tu sais ? »

Ils passaient devant le bâtiment municipal. L’endroit où la soeur de l’enfant


avait été tuée et d’où sa mère avait été arrachée et emportée vers quelque
obscurité finale. David le regarda avec une expression que Johnny ne put
déchiffrer, puis il leva les mains pour s’en frotter le visage. Le geste d’un gamin
de son âge, et Johnny eut un choc en se rappelant à quel point il était jeune.

Plus que j’aurais voulu, dit David. Vous savez ce que Dieu a fini par dire à Job
quand il s’est lassé de l’écouter se plaindre ?

- Je crois qu’il lui a plus ou moins dit d’aller se faire voir ailleurs, non ?

- Oui. Vous voulez entendre quelque chose de vraiment horrible ?

- J’en meurs d’impatience. »

Le véhicule passait en cahotant sur des bosses de sable. Johnny distinguait


déjà la sortie du village. Il était tenté d’accélérer mais il lui semblait imprudent
de passer en troisième, étant donné la faible portée des phares. Ils étaient peut-
être entre les mains de Dieu, mais Dieu avait la réputation d’aider surtout ceux
qui s’aidaient eux-mêmes. C’était sans doute pourquoi il avait gardé le marteau.

« J’ai un ami. Il s’appelle Brian Ross. C’est mon meilleur ami. Une fois, on a
fabriqué un Parthénon tout en bouchons de bouteilles.

- C’est vrai ?

- Oui. Le père de Brian nous a un peu aidés,.mais on l’a fait presque tout
seuls. Le samedi soir, on se couche tard pour voir les vieux films d’horreur. Ceux
en noir et blanc, vous savez ? Boris Karloff est notre monstre préféré. On a bien
aimé Frankenstein, mais on préfère encore La Momie. On se dit tout le temps
des trucs comme: ” Oh, merde,. la momie nous court après, on ferait bien de
marcher un peu plus vite.” C’est idiot, mais ça nous fait rire. Vous savez ? »

Johnny sourit et hocha la tête.

« Enfin, bon. Brian a eu un accident. Un ivrogne l’a fait tomber de vélo sur le
chemin du collège. Vous vous rendez compte, il était huit heures moins le quart
du matin et ce type était ivre mort au volant !

- Eh oui ! »

David le considéra un moment puis hocha la tête et continua.

« Brian s’est cogné la tête. Vraiment cogné. Il a eu une fracture du crâne et


son cerveau a été touché. Il était dans le coma et il n’aurait pas dû survivre.
Mais…

- Laisse-moi deviner la suite. Tu as prié Dieu de rendre la santé à ton copain,


et deux jours plus tard, bingo, le gamin s’est levé et il a parlé - gloire à Jésus
mon Sauveur !

- Vous ne le croyez pas ?

- En fait, si, dit Johnny en riant. Après ce qui m’est arrivé ces dernières
heures, ça me semble tout à fait nor-mal et raisonnable.

- Je suis allé prier dans un lieu à nous, à Brian et à moi. C’était une plate-
forme qu’on avait construite dans un arbre. On l’avait appelée le Poste de guet
vietcong.

- Tu ne blagues pas, là ? demanda gravement Johnny.


- Non. Je ne me souviens pas de qui a eu l’idée, pas vraiment, mais c’est le
nom qu’on lui a donné. On a cru que ça nous était venu à cause d’un vieux film,
mais dans ce cas, je ne me souviens plus duquel. On a fait une plaque, et tout.
C’était chez nous, c’est là que je suis allé, et c’est là que j’ai dit… J’ai dit,
continua-t-il après avoir fermé les yeux pour réfléchir ” Seigneur guéris-le. Si tu
le fais, je ferai quelque chose pour toi, je le promets. ” Il a guéri presque tout de
suite, conclut David en rouvrant les yeux.

- Et maintenant, tu dois payer ta dette. C’est le revers de la médaille, hein ?

- Non ! Ça m’est égal de rembourser. L’année dernière, j’ai parié cinq dollars
avec mon père que les Pacers allaient gagner le championnat NBA, et quand ils
ont perdu, il n’a pas voulu de mon argent parce qu’il a dit que je n’étais qu’un
enfant, que j’avais parié avec mon coeur au lieu de ma tête. Il avait peut-être
raison…

- Il avait sûrement raison.

- Mais je l’ai payé quand même. Parce que c’est normal de payer ce qu’on
doit, et c’est normal de faire ce qu’on a promis. Le pire, dit David en se penchant
vers Johnny et en baissant la voix comme s’il avait peur que Dieu l’entende, le
pire c’est que Dieu savait que je viendrais là, et il savait déjà ce qu’il voudrait
que je fasse. Et il savait qu’il faudrait que je le sache pour le faire. Mes parents
ne sont pas pratiquants - ils se contentent de fêter Noël et Pâ- ques - et jusqu’à
l’accident de Brian, je ne l’étais pas non plus. Je ne connaissais de la Bible que
Jean, III, 16, parce que c’est toujours la pancarte que les zélis brandissent au
stade: ” Car Dieu a tant aimé le monde. ” »

Ils passaient devant la Bodega dont l’enseigne était tom-bée. Les bonbonnes
de gaz avaient éventré le pignon et s’éparpillaient dans le désert, à soixante ou
soixante-dix mètres de là. Le Puits Chinois se dressait au loin. A la lumière des
étoiles, on aurait dit un sépulcre blanc.

« Qui sont les zélis ?

- Les zélotes des putes. C’est comme ça que les appelle mon ami le pasteur
Martin. Je crois qu’il est… Je crois qu’il lui est arrivé quelque chose. »

David se tut un moment, les yeux sur la route. La tem-pête en avait effacé les
bords et il y avait du sable sur la chaussée. Le véhicule tout-terrain progressait
pourtant sans difficulté.

« Enfin, avant l’accident de Brian, je ne savais rien d’Esau, ni du manteau


multicolore de Jacob, ni de la femme de Putiphar. A l’époque, ce qui
m’intéressait surtout (de l’avis de Johnny, il parlait comme un ancien com-
battant nonagénaire décrivant de vieilles batailles et des campagnes oubliées),
c’était de savoir si Albert Bell allait ou non gagner le MVP de l’American
League. »

Il se tourna vers Johnny, le visage grave.

« L’ennuyeux, ce n’est pas que Dieu m’ait mis en position de lui devoir une
faveur, mais qu’il ait blessé Brian pour y parvenir.

- Dieu est cruel. »

David hocha la tête, et Johnny vit que l’enfant était au bord des larmes.

« Oui, il l’est. Meilleur que Tak, peut-être, mais méchant quand même.

- Mais la cruauté de Dieu nous purifie… c’est ce qu’on dit, en tout cas, non ?

- Enfin… peut-être.

- En tout cas, il est en vie, ton ami.

- Oui…

- Et peut-être que ce n’était pas seulement toi. Peut-être qu’un jour ton copain
va trouver le moyen de guérir les gens du sida ou du cancer. Peut-être qu’il va
gagner soixante matches d’affilée.

- Peut-être.

- David, cette chose qui est là - Tak -, qu’est-ce que c’est ? As-tu la moindre
idée ? Un esprit indien ? Quelque chose comme un manitou, ou un wendigo ?

- Je ne crois pas. Je crois que c’est une maladie plutôt qu’un esprit ou un
démon. Les Indiens ignoraient peut- être même qu’il était là, et il était là avant
eux. Bien avant. Tak est l’ancien, le coeur informe. Et l’endroit où il se trouve
vraiment, de l’autre côté du goulot au fond du puits… je ne suis pas sûr que cet
endroit soit sur terre, ni même dans l’espace normal. Tak est un étranger
complet, tellement différent de nous que nous ne pouvons même pas y appliquer
notre esprit. »

L’enfant frissonnait un peu, et son visage semblait plus pâle. Peut-être était-ce
juste la lumière des étoiles, mais Johnny n’aima pas ca.

« On n’est pas obligés de continuer à en parler, si tu ne le veux pas, d’accord ?


»

David hocha la tête, puis pointa le doigt devant eux.

« Regardez, voilà le Ryder. Il est arrêté. Ils ont dû trouver Mary. C’est pas
formidable ?

- Oh, que oui ! »

Les phares du camion, à huit cents mètres environ, éclairaient comme des
éventails lumineux le bas-côté de la route. Ils s’en approchèrent presque en
silence, chacun plongé dans ses pensées. Pour sa part, Johnny s’interro-geait
surtout sur ses problèmes d’identité: il ne savait plus avec certitude qui il était. Il
se tourna vers David avec l’idée de lui demander s’il savait où il pourrait bien y
avoir quelques sardines - affamé comme il l’était, même une boîte d’anchois
l’aurait ravi - quand sa tête se transforma soudain en une bombe insonore et
brillante dont le souffle le plaqua sur son siège. Ses épaules se tordirent. Un cri
étranglé lui échappa. Sa bouche était tellement étirée vers le bas aux
commissures qu’on aurait dit un masque de clown. Le véhicule obliqua vers le
côté gauche de la route.

David se pencha, saisit le volant et corrigea la trajectoire juste avant que le


véhicule ne pique du nez dans le sable mou et ne se retourne. Johnny avait
rouvert les yeux. Il freina instinctivement, et l’enfant fut projeté en avant. Le
véhicule s’arrêta au milieu de la route à moins de soixante-dix mètres des feux
arrière du Ryder. Ils virent des silhouettes teintées de rouge qui les regardaient.

« Putain de merde ! souffla David. Pendant une seconde ou deux il… »

Johnny le regarda, sonné et stupéfait comme s’il le voyait pour la première


fois de sa vie. Puis ses yeux s’éclaircirent et il eut un rire nerveux.
« ” Putain de merde “, oui, dit-il d’une voix presque sans force, avec la voix
d’un homme qui vient de recevoir un choc phénoménal. Merci, David.

- Est-ce que c’était une bombe de Dieu ?

- Quoi ?

- Une grosse. Comme Saul sur la route de Damas, quand la cataracte ou je ne


sais quoi sortit de ses yeux et qu’il put voir à nouveau. Le pasteur Martin appelle
ca des bombes de Dieu. Vous venez d’en recevoir une, non ? »

Tout à coup, il ne voulut plus regarder David, il eut peur de ce que David
pourrait voir dans ses yeux. Il préféra fixer les feux arrière du Ryder.

Steve n’avait pas utilisé la largeur extraordinaire de la route pour faire demi-
tour, remarqua Johnny: le camion de location était toujours dirigé vers le sud,
vers le bas-côté. Bien sûr. Steve Ames était un vieux gamin rusé du Texas, et il
avait dû soupçonner que ce n’était pas terminé. Il avait raison. David avait raison
aussi - il fallait qu’ils montent au Puits Chinois -, mais l’enfant avait d’autres
idées, peut-être moins pertinentes.

Fixe tes yeux, Johnny, dit Terry. Fixe tes yeux pour pouvoir le regarder sans le
moindre cillement. Tu sais comment t’y prendre, non ?

Oui, il le savait. Il se souvint de ce que lui avait dit un de ses vieux professeurs
de littérature, à l’époque où les dino-sàures arpentaient encore la terre et où
Ralph Houk dirigeait les Yankees de New York. Toute fiction est mensonge,
avait proclamé ce vieux reptile fossilisé avec un sourire sec et cynique, tout art
est fiction, donc tout art est un mensonge.

Et maintenant, mesdames et messieurs, vous allez observer les effets de l’art


sur ce jeune prophète innocent.

Il se tourna vers David et répondit à son regard inquiet par un petit sourire
apaisant.

« Pas de bombe de Dieu, David. Désolé de te décevoir.

- Alors c’était quoi ?


- J’ai eu une crise. Ca m’est tombé dessus d’un seul coup et j’ai eu une crise.
Jeune homme, j’en avais tous les trois ou quatre mois. C’est le ” petit mal “. J’ai
pris des médicaments, et ça s’est arrêté. Quand j’ai commencé à beaucoup boire,
vers quarante ans - enfin, trente-cinq, et il n’y avait pas que l’alcool, je crois -,
elles sont revenues. Et on ne pouvait plus guère les qualifier de petit mal. Ces
crises sont la raison principale qui me pousse à essayer de rester sobre. Ce que tu
viens de voir était la première en presque… onze mois, dit-il après avoir fait
semblant de compter. Ni alcool ni cocaïne en cause, cette fois. Juste ce bon vieux
stress. »

Il remit le camion en route. Il ne voulut pas regarder à sa droite, cette fois. Il


se demandait si David l’avait cru, et l’enfant risquait de lire cette question dans
ses yeux. Cela pouvait sembler fou, paranoïaque, mais Johnny savait que non.
L’enfant était stupéfiant, un peu effrayant même… comme un prophète de
l’Ancien Testament qui serait sorti d’un désert biblique, la peau brûlée par le
soleil, l’esprit brûlé par les interventions de Dieu.

Mieux valait garder son regard ailleurs, le garder pour lui, au moins pour le
moment.

Du coin de l’oeil droit, il voyait que David l’observait d’un air dubitatif.

« C’est la vérité vraie, Johnny ? finit-il par demander. Pas des blagues ?

- La vérité vraie, dit Johnny toujours sans le regarder directement. Je ne


blague pas. »

David ne posa pas d’autre question… mais il continua de le regarder. Johnny


eut une drôle de sensation: ce regard, c’était comme des doigts doux et habiles
qui glisse-raient le long d’une fenêtre pour en trouver le loquet.

Chapitre 5

Tak était perché tout en haut sur le flanc nord du puits, les serres enfoncées
dans le tronc pourri d’un arbre déra-ciné. Son regard d’aigle lui permettait sans
peine de voir les véhicules en contrebas. Il voyait même les deux personnes dans
le tout-terrain: l’écrivain au volant, et près de lui, l’enfant.
Ce petit merdeux de cul-bénit.

Ici, enfin.

Tous les deux étaient enfin là.

Tak avait brièvement rencontré l’enfant dans la vision qu’il avait eue et il avait
tenté de le distraire, de l’effrayer, de l’envoyer au loin avant qu’il puisse trouver
celui qui l’avait appelé. Il en avait été incapable. My an tak remplit et apaisa le
cerveau primitif de l’oiseau puis sauta à l’entrée du tunnel. Il y avait une petite
niche à gauche. L’aigle s’y insinua puis ne bougea plus. Les ailes bien repliées, il
attendit.

Il les attendait tous, mais surtout Cul-bénit. Il déchire-rait la gorge de Cul-


bénit d’une seule de ses serres puissantes, lui crèverait les yeux de l’autre. Cul-
bénit serait mort avant qu’aucun des autres comprenne ce qui était arrivé. Avant
que l’os dam lui-même sache ce qui arrivait - ou même qu’il mourait aveugle.

Steve avait emporté une couverture - un vieux plaid délavé - pour couvrir la
moto du patron, au cas où il faudrait la transporter jusqu’à la côte Ouest à
l’arrière du camion. Quand Johnny et David arrivèrent dans leur tout-terrain,
Mary Jackson avait cette couverture autour des épaules comme un châle
écossais. Le hayon à l’arrière du camion était ouvert et elle était assise, les pieds
sur le pare-chocs, tenant la couverture serrée devant elle d’une main et une des
dernières bouteilles de Jolt dans l’autre. Elle se disait que jamais elle n’avait rien
bu de plus agréable de toute sa vie. Ses cheveux étaient collés sur sa tête en un
casque humide de sueur. Elle avait des yeux énormes. En dépit de la couverture,
elle frissonnait. Elle avait l’impression d’être une réfugiée comme on en voyait à
la télévi-sion, après un incendie ou un tremblement de terre. Elle regarda Ralph
serrer fougueusement son fils contre lui, son autre main étant occupée par le
Ruger 44. Il souleva l’enfant du sol et le reposa.

Mary glissa sur la route et fit un pas incertain. Les muscles de ses jambes
tremblaient encore de sa course. J’ai couru par instinct de survie, se dit-elle, et
c’est une chose que je ne pourrai jamais expliquer - par des mots, ni en partant ni
même dans un poème -, ce que c’est de courir non pas pour manger, ni pour une
médaille, ni pour un prix, ni pour attraper un train, mais pour sauver sa putain de
vie.

Cynthia lui posa une main sur le bras.


« Ça va ?

- Ça va aller. Donnez-moi cinq ans et je serai en pleine forme.

- Pas trace d’elle », dit Steve en les rejoignant.

Il voulait parler d’Ellen, se dit Mary. Puis il s’approcha de David et de


Marinville.

« David ? Ça va ?

- Oui, et Johnny aussi. »

Steve regarda avec un visage impassible l’homme qu’il était censé


chaperonner.

« Vraiment ?

- Je crois. J’ai eu… dit Marinville en jetant un coup d’oeil à David. Dis-lui,
vermine. Tout est ta faute.

- Son coeur a parlé, expliqua David avec un sourire. Et si c’est ma mère que
vous cherchiez… la chose qui était dans ma mère… vous pouvez arrêter. Elle est
morte.

- Tu en es sûr ?

- On trouvera son corps à mi-pente, dit David en pointant le doigt et d’une


voix qu’il aurait voulue objective. Je ne veux pas la voir. Quand vous l’écarterez
de la route, je veux dire. Papa, je crois que tu ne devrais pas regarder non plus. »

Mary s’approcha d’eux, en se frottant l’arrière des cuisses, là où elle avait le


plus mal.

« Le corps d’Ellen s’est épuisé, et ça n’a pas réussi à m’attraper. Alors c’est à
nouveau coincé dans son trou, non ?

-Ou-i… » Mary n’aima pas le son dubitatif de la voix de David. C’était une
conjecture plus qu’une certitude.

« Est-ce que ça n’avait personne d’autre dans quoi se mettre ? demanda Steve.
Y a-t-il quelqu’un d’autre là- haut ? Un ermite ? Un vieux prospecteur ?

- Non, affirma David.

- C’est tombé et ça ne peut plus se relever, dit Cynthia en levant le poing vers
le ciel parsemé d’étoiles. Ouais !

- David ? s’inquiéta Mary. On n’en a pas fini, c’est ça ? Même si c’est


vraiment coincé là-dedans, il faut qu’on bouche la galerie.

- D’abord l’an tak, approuva David, puis la galerie, oui. Il faut la fermer
comme avant. »

Il regarda son père. Ralph lui entoura les épaules de son bras libre.

« Si tu le dis, David.

- Je suis prêt, dit Steve. Je suis impatient de voir où ce type retire ses
chaussures et se détend devant un bon feu.

- Je n’ai jamais été pressée de rentrer à Bakersfield, de toute façon », dit


Cynthia.

David regarda Mary.

« Bien sûr. C’est Dieu qui m’a montré le moyen de m’échapper, tu sais. Et il
faut que je pense à Peter. Cette chose a tué mon mari. Je crois que je dois bien ça
à Peter. »

David regarda Johnny.

« Deux questions, dit Johnny. Premièrement, que se passera-t-il quand tout


sera terminé ? Que se passera-t-il ici ? Si la compagnie minière de Désolation
revient et recommence à travailler dans le Puits Chinois, il y a toutes les chances
qu’ils rouvrent à nouveau cette galerie, non ? Alors à quoi ça sert ? »

David sourit. Mary lui trouva un air soulagé.

« Ce n’est pas notre problème - c’est le problème de Dieu. Notre problème est
de fermer l’an tak et le tunnel d’ici vers l’extérieur. Ensuite, on partira sans se
retourner. Quelle est votre deuxième question ?

- Est-ce que je pourrai t’offrir une glace quand ce sera terminé ? Est-ce que je
pourrai te raconter quelques vieux souvenirs de jeunesse ?

- Bien sûr. A condition que je puisse vous dire d’arrêter quand… vous savez,
quand ça deviendra barbant.

- Mon répertoire ne comporte aucune histoire bar-bante ! »

L’enfant s’approcha du camion avec Mary, glissant son bras autour de la taille
de la jeune femme et posant sa tête sur son bras comme si elle était sa mère.
Mary se dit qu’elle jouerait ce rôle un moment, s’il en avait besoin. Steve et
Cynthia montèrent dans la cabine; Ralph et Johnny Marinville s’assirent par
terre à l’arrière en face de Mary et David.

Quand le camion s’arrêta à mi-pente, Mary sentit David serrer un peu plus sa
taille et elle lui mit un bras autour des épaules. Ils étaient arrivés à l’endroit où sa
mère - son enveloppe, en tout cas - s’était arrêtée. Il le savait aussi bien qu’elle.
Il respirait superficiellement et rapidement, par la bouche, comme s’il avait fait
des pompes ou des abdominaux. Mary posa une main sur le côté de sa tête et
l’attira sans bruit. Il se laissa faire et posa son visage contre sa poitrine. La
respiration légère et rapide continua, puis Mary sentit les premières larmes
mouiller son chemisier. En face d’elle, le père de David avait remonté ses
genoux contre sa poitrine et caché son visage dans ses mains.

« C’est bien, David, murmura-t-elle en lui caressant les cheveux. C’est bien. »

Des portes claquèrent. Des pieds écrasèrent le gravier. Puis ils entendirent
vaguement la voix horrifiée de Cynthia Smith: « O Seigneur, regarde-la ! »

Steve: « Tais-toi idiote, ils vont t’entendre. »

Cynthia: « Oh, merde ! Désolée. »

Steve: « Viens m’aider. »

Ralph retira ses mains de son visage, passa une manche sur ses yeux puis vint
du côté de Mary et enlaça David. L’enfant chercha la main de son père et la
serra. Les yeux douloureux et pleins de larmes de Ralph croisèrent ceux de Mary
et elle se mit à pleurer aussi.

Du dehors, elle entendait maintenant les pas pesants de Steve et Cynthia qui
emportaient Ellen à l’écart de la route. Il y eut une pause, un petit soupir de la
jeune fille après l’effort, puis les pas revinrent vers le camion. Mary fut soudain
certaine que Steve allait venir à l’arrière et raconter à l’enfant et à son père
quelque scandaleux mensonge - des conneries sur Ellen qui avait l’air si paisible,
comme si elle faisait juste la sieste, ici, en plein désert. Elle tenta de lui envoyer
un message: Ne le fais pas, ne viens pas raconter de pieux mensonges, tu ne
ferais qu’aggraver les choses. Ils étaient à Désolation, ils ont VU ce qui s’y
passait, n’essaie pas de les leurrer sur ce qu’il y a dehors.

Les pas s’arrêtèrent. Cynthia murmura. Steve lui répon-dit. Puis ils se rassirent
à leur place, les portières claquè- rent, le moteur rugit et ils repartirent. David
garda le visage pressé contre elle un moment encore, puis il se redressa.

« Merci. »

Elle sourit, mais le hayon du camion était ouvert, et elle se dit qu’il devait
entrer assez de lumière pour que David voie qu’elle avait pleuré, elle aussi.

« Quand tu voudras, dit-elle en lui déposant un baiser sur la joue. Vraiment. »

Elle serra les bras autour de ses genoux et regarda par l’arrière du camion la
poussière qu’ils soulevaient. Elle voyait encore le feu clignotant, étincelle jaune
dans l’éten-due sombre, mais maintenant, il allait dans la mauvaise direction, il
s’éloignait d’eux. Le monde - celui qu’elle avait toujours pris pour le seul monde
- semblait aussi s’éloigner d’elle. Galeries marchandes, restaurants, MTV, salle
de gym, sexe torride dans l’après-midi, tout s’éloignait.

Et c’est tellement facile, se dit-elle. Aussi facile qu’une pièce s’échappant de


ta poche par un trou.

« David ? demanda Johnny. Est-ce que tu sais comment Tak est entré dans
Ripton ? »

David secoua la tête.

Johnny opina du chef comme si c’était ce à quoi il s’attendait et reposa son


dos contre le côté du camion. Mary se rendit compte que, si exaspérant que
Marinville puisse être, elle l’aimait bien. Pas seulement parce qu’il était revenu
avec David. Elle l’aimait bien depuis… eh bien, depuis qu’ils avaient cherché les
armes, probablement. Elle lui avait fait peur, mais il avait rebondi. Elle se disait
que ce devait être le genre de type qui avait démarré une seconde carrière après
être tombé au plus bas. Et puis il ne faisait pas tout ce qu’il pouvait pour être un
con, il savait aussi avoir de l’humour.

Le 30-06 était près de lui. Johnny le chercha de la main sans tourner la tête, le
prit et le posa en travers de ses genoux.

« Je crains bien de devoir me faire porter pâle pour une conférence demain
soir, dit-il au plafond. J’aurais dû dis-serter sur ” Punks et post-littérature:
l’écriture américaine au XXIe siècle”. Il faudra que je rembourse l’avance. ”
Triste, triste, triste, George et Martha. ” C’est de…

- Qui a peur de Virginia Woolf ? dit Mary. Edward Albee. On n’est pas tous
des ignares dans ce carrosse.

- Désolé, dit Johnny d’une voix étonnée.

- Veillez bien à insérer vos excuses dans votre journal », dit-elle sans la
moindre idée de ce dont elle parlait.

Il baissa la tête pour la regarder, fronça un moment les sourcils, puis se mit à
rire. Peu après, Mary se joignit à lui. Puis David rit aussi, et Ralph. Le rire de
Ralph était très aigu pour un homme adulte, un hi-hi-hi de bande dessi-née, et
quand elle y songea, Mary s’esclaffa plus fort encore. Cela lui fit mal à
l’estomac, mais pas assez pour l’arrêter.

Steve frappa à la cloison. Il était impossible de dire si sa voix étouffée était


amusée ou inquiète.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

De sa plus belle voix léonine, Johnny rugit:

« Tais-toi, taureau du Texas ! On parle littérature, ici ! »

Mary hurla de rire, serrant d’une main la base de sa gorge et pressant l’autre
contre son ventre douloureux. Elle ne put s’arrêter avant que le camion atteigne
le som-met de la pente, franchisse le rebord du puits et amorce la descente.
Alors, tout humour la quitta d’un coup. Les autres s’arrêtèrent presque en même
temps.

« Est-ce que tu le sens ? demanda David à son père.

- Je sens quelque chose. »

Mary frissonna. Ils sentaient quelque chose, oui, elle n’avait aucun doute là-
dessus. Mais ils auraient senti encore davantage s’ils avaient été là plus tôt, s’ils
avaient dû monter la même route pour éviter que la chose sanglante ne…

Enlève-toi ça de la tête, Mary. Fais sortir ça de ta tête et referme la porte.

« Mary ? » interrogea David.

Elle le regarda.

« Il n’y en a plus pour longtemps.

- Bien. »

Cinq minutes plus tard - de très longues minutes -, le camion s’immobilisa et


les portières de la cabine s’ouvrirent. Steve et Cynthia vinrent à l’arrière.

« Tout le monde dehors, dit Steve. Terminus. »

Mary sortit péniblement du camion, grimaçant à chaque mouvement. Elle


avait mal partout, mais ses jambes battaient les records. Si elle était restée assise
à l’arrière du camion plus longtemps, elle n’aurait probablement plus été capable
de marcher du tout.

« Johnny, est-ce qu’il vous reste de l’aspirine ? »

Il lui tendit le tube et elle avala trois comprimés, qu’elle fit descendre avec son
reste de Jolt. Puis elle rejoignit les autres à l’avant du camion.

Ils étaient au fond du Puits Chinois, les autres pour la première fois, elle pour
la seconde. Le bureau du chantier était tout proche. En le regardant, en se
rappelant ce qu’il y avait à l’intérieur et à quel point elle avait été près d’y finir
son existence, elle eut envie de crier. Puis ses yeux se posè- rent sur la voiture de
police, la portière du conducteur toujours ouverte, le capot toujours levé, le filtre
à air toujours par terre devant le pneu avant gauche.

« Soutenez-moi », dit-elle à Johnny.

Il le fit, l’interrogeant du regard.

« Maintenant, emmenez-moi jusqu’à la voiture.

- Pourquoi ?

- Il faut que je fasse quelque chose.

- Mary, plus tôt on commence, plus tôt on finit, dit David.

- Je n’en ai que pour une seconde. Allez, Shakespeare, on y va. »

Il l’entraîna jusqu’à la voiture, un bras autour de sa taille, le 30-06 dans sa


main libre. Mary se dit qu’il devait la sentir trembler, mais c’était sans
importance. Elle se reprit, et se mordit la lèvre inférieure en se remémorant son
trajet à l’arrière de cette voiture, quand elle était arri-vée au village. Peter et elle
étaient ensemble derrière le filet. Elle avait senti l’Old Spice du flic et l’odeur
métallique de sa propre peur. Pas de poignées de porte. Pas de moyen d’ouvrir
les vitres. Rien d’autre à regarder que la nuque rougie par le soleil d’Entragian et
le stupide petit ours aux yeux fixes sur le tableau de bord.

Elle se pencha dans la puanteur d’Entragian - sauf que c’était en fait la


puanteur de Tak, elle le savait maintenant - et arracha l’ours de sa ventouse. Les
pétits yeux regardaient droit dans les siens, comme pour lui demander à quoi
pouvait bien rimer toute cette folie, quel bien cela pouvait accomplir, quel mal
cela pouvait corriger.

Elle jeta l’ours sur la rude surface du puits et l’écrasa du pied. Fort. Elle le
sentit craquer sous sa chaussure. Ce fut le moment le plus satisfaisant de tout ce
lamentable cauchemar.

« Ça y est, c’est fini pour toi, saloperie, et ce n’est que la première étape.

- Ne me dites pas, dit Johnny, qu’il s’agit là d’une nouvelle variante des
thérapies qu’on pratique dans les milieux universitaires. Une affirmation
symbolique conçue tout spécialement pour les moments angoissants de la vie,
une sorte de ” je vais bien, et toi tu es réduit en bouillie “, ou…

- Fermez-la, dit-elle sans aménité. Et vous pouvez me lâcher, maintenant.

- Le faut-il vraiment ? demanda-t-il en lui caressant la taille. Je commençais


juste à me familiariser avec la géographie des lieux.

- Dommage, je ne suis pas une carte. »

Johnny la lâcha et ils rejoignirent les autres.

« David, demanda Steve, est-ce bien ici ? »

Il montrait un endroit, par-delà le parc des engins de chantier, à gauche du


baraquement rouillé avec son tuyau de poêle. A une vingtaine de mètres sur la
pente s’ouvrait le trou carré que Mary avait déjà vu. Elle ne s’y était pas attardée
- elle avait d’autres chats à fouetter, à commencer par trouver le moyen de rester
en vie - mais maintenant, cette vision la troubla. Elle eut la sensation que ses
jambes avaient du mal à la porter. Enfin, bon, j’ai au moins éliminé l’ours. Plus
jamais il ne regardera personne d’autre piégé à l’arrière de cette voiture de
police. C’est toujours ça.

« Oui, c’est là, dit David. La galerie des Chinois.

- Can tah dans can tak dit son père comme en rêve.

- Oui.

- Et il faut qu’on la fasse sauter ? demanda Steve. Comment est-ce qu’on


procède ? »

David montra le cube de béton près du bureau du chantier.

« D’abord, il faut qu’on entre là-dedans. »

Ils s’approchèrent du dépôt d’explosifs. Ralph secoua le verrou de la porte,


comme pour le soupeser, puis arma son Ruger. Le clac-clac métallique leur
sembla très sonore dans le silence du puits.
« Écartez-vous, dit-il. Ça marche toujours très bien dans les films, mais dans
la vie réelle, je n’en sais rien.

- Attendez une seconde, attendez ! » dit Johnny en revenant en courant vers le


Ryder. Ils l’entendirent fouiller dans les cartons de matériel derrière la cabine,
puis s’exclamer: « Ah, te voilà, horrible chose ! »

Il revint avec un casque intégral noir de motard et le tendit à Ralph.

« Protège-cerveau de luxe. Je ne le porte presque jamais. Dès que je le mets, je


souffre de claustrophobie. Mais dans votre cas… »

Ralph mit le casque, qui lui donna un air de soudeur futuriste. Johnny s’écarta
de lui avec les autres. Mary tenait David par les épaules.

« Vous devriez vous retourner », dit Ralph d’une voix étouffée par le casque.

Mary s’attendait que David proteste, inquiet pour son père - une inquiétude
bien compréhensible si l’on songeait qu’il avait déjà perdu deux membres de sa
famille ces douze dernières heures - mais David ne dit rien. La tache pâle de son
visage avait des contours flous dans le noir: impossible de lire dans ses pensées,
mais elle ne le sentit pas agité. Les épaules sous ses mains étaient plutôt calmes,
pour le moment.

Peut-être sait-il que tout ira bien. Dans cette vision qu’il a eue… ou bien…

Elle ne voulut pas terminer sa pensée, qui pourtant s’imposa d’elle-même.

… peut-être qu’il sait qu’il n’y a pas d’autre choix.

Il y eut un long silence - très long, sembla-t-il à Mary -, puis comme un coup
de fouet aigu quand le fusil tira. Pas d’écho, curieusement. Le bruit, puis plus
rien. Les flancs, les gradins du puits l’avaient absorbé. Retentit alors un cri
stupéfait d’oiseau - Ouowwwk ! -, puis plus rien. Mary se demanda pourquoi
Tak n’avait pas envoyé ses animaux contre eux comme il les avait envoyés
contre bien des gens en ville. Parce que tous les six formaient un groupe spé- cial
? Peut-être. Dans ce cas, c’était David qui le rendait spécial, comme un grand
joueur peut à lui seul transformer toute une équipe.

Ils se retournèrent et virent Ralph penché sur le cadenas (Mary lui trouva l’air
d’un voyeur qui regarde par le trou d’une serrure), occupé à examiner le résultat
à travers la visière de son casque. Le cadenas était tordu et portait un gros trou
noir en son centre, mais quand Ralph le secoua, il ne céda pas.

« Encore un coup », dit-il en leur faisant signe du doigt de se retourner à


nouveau.

Ils le firent et il y eut un autre coup de fouet. Pas de cri d’oiseau, cette fois.
Mary se dit que ce qui avait crié devait être loin, maintenant, bien qu’elle n’eût
entendu aucun claquement d’ailes. Normal, sans doute, avec deux coups de feu
lui résonnant aux oreilles.

Cette fois, quand Ralph secoua la porte, le cadenas céda. Ralph le jeta et retira
le casque de Johnny. Il souriait. David courut vers lui et le prit dans ses bras.

« Beau travail, papa !

- Bon sang ! s’exclama Steve en ouvrant la porte. Il fait drôlement sombre là-
dedans !

- Il y a sûrement un interrupteur, dit Cynthia, puisqu’il n’y a pas de fenêtre. »

Il tâta le mur près de la porte, d’abord à droite, puis à gauche.

« Attention aux araignées, dit nerveusement Mary. Il risque d’y avoir des
araignées.

- Ça y est, je l’ai », dit Steve.

Ils entendirent clic-clic, clic-clic, mais aucune lumière ne s’alluma.

« Est-ce que quelqu’un a encore une torche électrique ? demanda Cynthia. J’ai
dû oublier la mienne dans ce foutu cinéma. Je ne l’ai plus, en tout cas. »

Pas de réponse. Mary avait eu une torche, elle aussi - celle qu’elle avait
trouvée dans le bureau de chantier-, et elle se rappela qu’elle l’avait glissée dans
la ceinture de son jean après avoir saboté les camions. Dans ce cas, elle n’y était
plus. Ni la hachette. Elle avait dû perdre les deux dans sa fuite.

« Merde, dit Johnny. On ne fait pas de bons scouts.


- Il y en a une dans le camion, derrière le siège, dit Steve. Sous les cartes.

- Pourquoi ne vas-tu pas la chercher ? » demanda Johnny.

Pendant une ou deux secondes, Steve ne bougea pas. Il regardait Johnny avec
une curieuse expression, une expression que Mary ne put déchiffrer. Johnny la
vit aussi.

« Quoi ? Un problème ?

- Non. Pas de problème, patron.

- Alors magne-toi. »

Steve Ames nota le moment exact où le contrôle de leur petite force


expéditionnaire passa de David à Johnny, le moment où le patron redevint le
patron. Pourquoi ne vas-tu pas la chercher ? avait-il dit, une question qui n’en
était pas une, le premier ordre véritable que Marinville lui ait donné depuis qu’ils
avaient quitté le Connecticut, Johnny sur sa moto, Steve se prélassant derrière
dans le camion, cigare au bec. Jusqu’à ce que Johnny lui dise d’arrêter, il l’avait
appelé patron, parce que c’était la tradition dans le monde du spectacle: au
théâtre, les machinistes appellent le directeur de plateau patron; au cinéma, les
assistants appellent le metteur en scène patron; en tournée, les accompagnateurs
appellent l’organisateur ou les membres du groupe patron. Il avait tout
simplement transféré cet aspect de son ancienne vie dans son nouveau travail,
mais il n’avait pas considéré Johnny comme le patron, en dépit de sa voix
tonitruante et de son attitude, menton en avant, style « je-sais-ce-queje-fais ».
Jusqu’à maintenant. Et cette fois, quand Steve l’avait appelé patron, Johnny
n’avait pas protesté.

Pourquoi ne vas-tu pas la chercher ?

Une question, sept mots, et tout avait changé.

Qu’est-ce qui a changé ? Quoi, exactement ?

« Je n’en sais rien, murmura-t-il en ouvrant la portière du Ryder pour fouiller


derrière son siège. A quoi ça rime, je n’en sais vraiment rien. »
La torche électrique - un long engin à six piles - se trouvait sous une masse de
cartes froissées avec la mallette de premiers secours et une boîte en carton
contenant quelques ampoules de phares. Il essaya la torche, vit qu’elle éclairait
et revint vers les autres au pas de gymnastique.

« Fais d’abord attention aux araignées, dit Cynthia d’une voix juste un peu
trop tendue pour un ton de conversation normal. Aux araignées et aux serpents.
Seigneur, ce que je les déteste ! »

Steve entra dans le dépôt d’explosifs et en fit le tour avec sa torche, d’abord
au niveau du sol, puis plus haut sur les murs de parpaings, enfin au plafond.

« Ni araignées ni serpents, annonça-t-il.

- David, reste devant la porte, dit Johnny. Inutile que nous entrions tous
ensemble dans un si petit espace. Si tu vois quelqu’un, ou quelque chose…

- … je crie, termina David. Ne vous en faites pas. »

Steve stabilisa le rayon de sa lampe sur une pancarte au milieu du sol - posée
sur un trépied, comme celles qui, dans les restaurants, disent: NOUS VOUS
PRIONS D’ATTENDRE QUE L’HOTESSE VOUS PLACE. Sauf que celle-ci
disait en grosses lettres rouges:

ATTENTION ATTENTION ATTENTION LES MATIERES EXPLOSIVES


ET LES DÉTONATEURS DOIVENT ETRE ENTREPOSÉS SÉPARÉMENT !
LA LOI L’IMPOSE. AUCUNE NÉGLIGENCE CONCERNANT LES
EXPLOSIFS Ne SERA TOLÉRÉE !

Le mur du fond était hérissé de pointes enfoncées dans les parpaings, où


étaient suspendus des rouleaux ressemblant à du fil électrique et à des grosses
cordes blanches. Des mèches, se dit Steve. Contre les murs à droite et à gauche,
face à face comme des serre-livres sans livres deux grosses caisses en bois:
l’une, marquée DYNAMITE et AMORCES, avec la mention: MANIER AVEC
PRÉCAUTION, était ouverte, son couvercle levé comme celui d’un coffre à
jouets. Lautre, simplement marquée PRODUITS EXPLOSIFS en lettres noires
sur fond orange, était fermée par un cadenas.
« C’est l’Anfo, dit Johnny en montrant la caisse fermée. Ça veut dire nitrate
d’ammonium et fioul.

- Comment le savez-vous ? demanda Mary.

- J’ai vu ca quelque part, dit-il d’un air absent. Quelque part.

- Bon, si vous croyez que je vais faire sauter ce cadenas comme l’autre, vous
êtes fous, dit Ralph. Est-ce que vous auriez une idée qui nous éviterait d’avoir à
tirer dessus ?

- Pas pour l’instant », dit Johnny d’un ton détaché.

Steve s’approcha du coffre à dynamite.

Plus de dynamite », dit Johnny d’un ton toujours étrangement serein.

Il avait raison, mais le coffre n’était pourtant pas vide, loin de là: le corps d’un
homme en jean et T-shirt des Hoyas de Georgetown y était recroquevillé. Il avait
reçu une balle dans la tête. Ses yeux vitreux regardaient Steve sous ce qui avait
été jadis une chevelure, peut-être blonde. C’était difficile à dire.

Se raidissant pour supporter l’odeur, Steve se pencha sur le corps et s’attaqua


au trousseau de clés à sa ceinture.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Cynthia en le regardant.

Un cafard sortit de la bouche ouverte du cadavre et lui passa sur le menton.


Steve perçut un léger frottement. D’autres insectes sous ce macchabée. Ou peut-
être un de ses nouveaux amis à sonnette.

« Rien, dit-il. Reste où tu es. »

Le mousqueton était têtu. Après des efforts inutiles pour le désolidariser du


passant du pantalon, Steve arracha le tout. Il referma le couvercle et traversa la
pièce avec le trousseau. Johnny se tenait à trois pas de la porte, le regard fixé sur
son casque de moto.

« Hélas, pauvre Urine, dit-il, je le connaissais bien.


- Johnny ? Ça va ?

- Très bien. »

Johnny coinça le casque sous son bras et adressa à Steve un sourire


triomphant… mais ses yeux semblaient hantés.

Steve tendit les clés à Ralph.

« Une d’entre elles, peut-être ? »

Il ne fallut pas longtemps. La troisième clé qu’essaya Ralph s’inséra dans le


cadenas du coffre marqué PRODUITS EXPLOSIFS. Un instant plus tard, ils
regardaient tous les cinq à l’intérieur. Le coffre avait été divisé en trois
compartiments. Ceux des extrémités étaient vides. Celui du milieu était plein de
ce qui ressemblait à de longs sacs de toile à beurre avec, entre eux, éparpillées,
quelques particules blanches et rondes, comme de la grenaille, qui s’en étaient
échappées. Les sacs étaient fermés par des cordon-nets. Il en sortit un. On aurait
dit un gros saucisson, et il jugea qu’il pesait dans les cinq kilos. Sur le côté, en
noir, était écrit ANFO. En dessous, en rouge: ATTENTION: INFLAMMABLE,
EXPLOSIF.

« D’accord, dit Steve, mais comment est-ce qu’on va le faire sauter sans
détonateur ? Tu avais raison, patron: ni dynamite ni amorces. Juste un type avec
une coupe au 30-30. Le contremaître de l’équipe des démolisseurs, je suppose. »

Johnny regarda Steve, puis les autres.

« Est-ce que vous pourriez sortir rejoindre David un moment ? dit-il,


j’aimerais parler à Steve seul à seul.

- Pourquoi ? demanda immédiatement Cynthia.

- Parce que j’en ai besoin, dit Johnny d’une voix curieusement gentille. Juste
un petit problème à régler, c’est tout. Mille excuses. Je ne suis pas doué pour les
excuses, en général, mais là, avec tout ce public, je suis encore moins sûr d’y
arriver.

- Je doute que ce soit le moment… », dit Mary.


Le patron lui faisait signe - de manière urgente - avec ses yeux.

C’est bon, dit Steve. Il n’y en a pas pour longtemps.

- Et ne partez pas les mains vides, dit Johnny. Que cha-cun de vous prenne un
sac de ces feux d’artifice instantanés.

- A ce que je sais, sans détonateur, ce serait plutôt un feu de camp instantané,


dit Ralph.

- J’aimerais savoir ce qui se passe, dit Cynthia d’un ton inquiet.

- Rien, lui dit Johnny d’une voix apaisante. Sincère-ment.

- Tu parles ! » répliqua Cynthia.

Elle était morose, mais elle partit avec les autres, cha-cun emportant son sac
d’Anfo.

Avant que Johnny ait pu dire quoi que ce soit, David entra. Il restait des traces
de savon séché sur ses joues, et ses paupières étaient teintées de violet. Une fois,
Steve était sorti avec une fille qui se maquillait les yeux de cette couleur. Sauf
que dans le cas de David, c’était moins un signe d’élégance que le résultat de
l’épuisement.

« Est-ce que tout va bien ? demanda l’enfant avec un bref regard à Steve mais
en s’adressant à Johnny.

- Oui. Steve, donne un sac d’Anfo à David. »

David resta un moment le sac dans les bras, perdu dans ses pensées. Puis il
releva la tête et demanda à Johnny:

« Retournez vos poches. Toutes.

- Qu’… », commença Steve.

Johnny lui fit signe de se taire. Il avait un curieux petit sourire, comme s’il
venait de mordre dans un fruit à la fois amer et irrésistible.

« David sait ce qu’il fait. »


Il ouvrit l’attache de ses jambières en cuir et retourna les poches avant de son
jean, remettant à Steve tout ce qu’il en sortait - le fameux portefeuille, ses clés,
le marteau qu’il avait glissé dans sa ceinture. Il se pencha pour que David puisse
regarder dans les poches de sa chemise. Puis il ouvrit son pantalon et le baissa. Il
portait un petit slip bleu en dessous, son ventre assez imposant débordant sur
l’élastique. Steve lui trouva l’allure d’un de ces vieux richards qu’on voit
marcher parfois le long des plages. On sait qu’ils sont riches non seulement
grâce à la Rolex qu’ils portent au poignet et aux lunettes de soleil Oakley, mais
parce qu’ils osent se promener avec ces petits cache-couilles en Spandex,
comme si, dès que les revenus dépassent un certain seuil, les bijoux de famille
faisaient partie des richesses à étaler.

Au moins, le patron ne portait pas de Spandex, juste du bon vieux coton.

Il tourna sur lui-même, les bras légèrement levés, pour offrir à David une vue
de ses bleus sous tous les angles, puis remonta son jean et reboucla sa ceinture. «
Satisfait ? Sinon je retire aussi mes bottes.

- Non, dit David tout en glissant les mains dans les poches arrière du jean
avant de reculer, le visage perplexe mais pas vraiment inquiet. Allez-y, ayez
votre petite conversation. Mais dépêchez-vous. »

Il partit. Steve et Johnny se retrouvèrent seuls.

Le patron gagna le fond de la pièce, le plus loin possible de la porte. Steve le


suivit. L’odeur du cadavre, dans le coffre à dynamite, lui parut plus forte
maintenant que les relents de fioul qui emplissaient la pièce, et il ne souhaitait
pas s’attarder ici.

« Il voulait s’assurer que tu n’avais pas quelques can tahs sur toi, c’est ça ?
Comme Audrey.

- Oui. C’est un enfant très avisé.

- Je le crois, dit Steve en dansant d’un pied sur l’autre. Écoute, tu n’as pas à
t’excuser d’être parti. L’important c’est que tu sois revenu. Pourquoi est-ce
qu’on…

- Je dois énormément d’excuses. »


Johnny reprit ses affaires des mains de Steve, pour les remettre dans ses
poches. Il prit le marteau en dernier et le glissa à nouveau dans sa ceinture.

« On a du mal à croire combien de conneries une seule personne est capable


de faire au cours de sa vie. Mais tu es en fait le cadet de mes soucis dans le
contexte actuel, Steve, surtout maintenant. Alors tais-toi et écoute, d’accord ?

- D’accord.

- Et il faut vraiment qu’on se dépêche. David soup- çonne déjà que j’ai
quelque chose en tête, et c’est une rai-son supplémentaire pour m’avoir fait
retourner mes poches. Viendra un moment - très proche - où tu devras
immobiliser David. Quand tu le feras, assure-toi que tu le tiens bien, parce qu’il
va se débattre comme un fou. Et il ne faudra pas le lâcher.

- Pourquoi ?

- Est-ce que ta copine à la coiffure si créative t’aidera si tu le lui demandes ?

- Probablement, mais…

- Steve, il faut que tu me fasses confiance.

- Et pour quelle raison ?

- Parce que j’ai eu un instant de révélation en montant ici. Sauf que c’est un
mot un peu trop abstrait; j’aime assez l’expression de David: il m’a demandé si
j’avais reçu une bombe de Dieu. Je lui ai dit que non, mais ce n’était qu’un
mensonge de plus. Est-ce que tu crois que c’est pour ça que Dieu m’a choisi ?
Parce que je suis un menteur accompli ? Ce serait plutôt drôle, mais assez
désespérant, non ?

- Que va-t-il arriver ? Est-ce que tu le sais ?

- Non, pas vraiment. »

Johnny prit le 30-06 dans une main et le casque noir dans l’autre et les regarda
alternativement comme pour comparer leur valeur respective.

« Je ne peux pas faire ce que tu demandes, dit froidement Steve. Je ne te fais


pas assez confiance pour ça.

- Tu le dois, dit Johnny en lui tendant le fusil. Je suis tout ce qui vous reste.

- Mais… »

Johnny approcha d’un pas. Aux yeux de Steve il n’était plus l’homme qui était
monté sur sa Harley-Davidson dans le Connecticut avec son absurde blouson
neuf qui couinait, montrant toutes ses dents aux photographes de Life, de People
et du Daily News qui tournaient autour de lui avec leurs appareils. Le
changement tenait à bien autre chose qu’à quelques ecchymoses et un nez cassé.
Il avait l’air plus jeune, plus fort. Il ne restait aucune trace de vanité sur son
visage, ni cette nervosité qui le caractérisait alors. Ce n’est qu’à cet instant, en
constatant la disparition de cette expression, que Steve se rendit compte qu’elle
avait été là presque tout le temps - comme si, quoi qu’il dise ou fasse, presque
toute l’attention de Marinville était occupée par quelque chose qui n’existait pas.

« David pense que Dieu veut qu’il meure afin de renfermer Tak dans ce trou.
Le sacrifice final, pourrait-on dire. Mais David a tort. »

La voix de Johnny s’était brisée sur le dernier mot, et Steve fut stupéfait de
voir que le patron pleurait presque.

« Ce ne sera pas aussi facile pour lui.

- Qu’est-c… »

Johnny lui saisit le bras. Sa poigne était si puissante qu’elle en était


douloureuse.

« Tais-toi, Steve. Contente-toi de le tenir quand le moment sera venu. A toi de


choisir. Viens, maintenant. »

Il se pencha vers le coffre, prit un sac d’Anfo par le cor-don, le lança à Steve
et en prit un autre pour lui.

« Tu sais comment faire exploser cette merde sans dynamite ni amorces ?


demanda Steve. Tu crois savoir, hein ? Qu’est-ce qui va arriver ? Est-ce que
Dieu va envoyer un éclair ?
- Ça, c’est ce que pense David, et après les sardines et les crackers, ça ne me
surprend pas. Mais je ne crois pourtant pas qu’il ira jusque-là. Viens. Il se fait
tard. »

Ils sortirent dans ce qui restait de nuit et rejoignirent les autres.

Au bas de la pente, vingt mètres en dessous de l’ouverture carrée de la galerie


des Chinois, Johnny les fit s’arrê- ter et leur dit d’attacher les sacs deux à deux
par les cordelettes. Il s’en passa une paire autour du cou, les sacs pendant de
chaque côté de sa poitrine comme les contre-poids d’un coucou. Steve se munit
d’une deuxième paire et Johnny ne protesta pas quand David prit la troisième à
Ralph et passa les cordes assemblées autour de son propre cou. Ralph, troublé,
regarda Johnny. Johnny regarda David, vit que l’enfant était déjà tourné vers
l’ouverture de la galerie, puis reporta les yeux sur le père en secouant la tête. Il
posa un index contre ses lèvres. Silence, papa. Ralph eut l’air hésitant mais ne
dit rien.

« Tout le monde est prêt ? demanda Johnny.

- Que va-t-il arriver ? demanda Mary. Je veux dire… quel est le plan ?

- On fait ce que Dieu nous dit de faire, affirma David. C’est ça, le plan.
Allons-y. » David à sa tête, la petite troupe montait la pente de biais pour éviter
de tomber. Il n’y avait plus de large route gravillonnée ici, pas même un sentier,
et le sol était traître. Johnny le sentait qui s’effritait sous ses bottes à chaque pas.
Son coeur ne tarda pas à battre très fort et son nez à l’élancer. Il avait été sage,
ces derniers mois, mais nombre de poulets (sans parler des canards rôtis et de
quelques cailles farcies au foie gras) revenaient se venger.

Malgré tout, il se sentait bien. Tout était simple, maintenant. C’était assez
merveilleux.

David grimpait le premier, son père derrière lui. Steve et Cynthia les suivaient.
Johnny et Mary Jackson fermaient la marche.

« Pourquoi avez-vous emporté ce casque de moto ? » demanda-t-elle.

Il sourit. Elle lui rappelait Terry, curieusement. Terry comme elle était au bon
vieux temps. Il leva le casque sur son poing comme une marionnette.

« Ne demande pas pour qui sonne le glas, dit-il. Il sonne pour toi…

- Vous êtes cinglé », dit-elle avec un petit rire essoufflé.

S’il avait fallu monter quarante mètres au lieu de vingt Johnny doutait qu’il y
serait arrivé. Déjà, le martèlement de son coeur était devenu si rapide qu’on
aurait dit un grondement continu dans sa poitrine quand David atteignit l’entrée
du tunnel. Quant à ses cuisses, il ne les sentait plus.

Ne faiblis pas maintenant. Tu es dans la dernière ligne droite, se dit-il.

Il se força à accélérer, craignant soudain que David ne pénètre dans la galerie


avant son arrivée. C’était possible, il le savait.

Steve se disait que le patron savait ce qui se passait, mais en fait le patron ne
savait pas grand-chose. On lui avait donné une page du scénario avant les autres,
c’était tout.

Mais David attendit, et bientôt ils furent tous rassemblés sur la pente devant
l’ouverture inégale d’où émanait une odeur de moisissure à la fois froide et
lourde. Il en sortait aussi un bruit que Johnny associait aux cages d’ascenseur:
une sorte de léger murmure d’air en mouvement.

« On devrait prier », dit David d’une voix timide.

Il tendit les mains de chaque côté. Son père en prit une. Steve posa son 30-06
et prit l’autre. Mary prit celle de Ralph, Cynthia celle de Steve. Johnny s’avança
entre les deux femmes, laissa tomber le casque entre ses bottes, et le cercle fut
complet.

Ils se tenaient dans l’obscurité du Puits Chinois, dans l’odeur de pourriture


qu’exhalait la terre, écoutant le lointain ronronnement, regardant David Carver
qui les avait amenés la.

« Le père de qui ? leur demanda David.

- Notre Père, dit Johnny qui parut se souvenir sans difficulté de la vieille
prière comme s’il ne s’en était jamais éloigné. Qui es aux cieux. Que ton nom
soit sanctifié. Que ton règne arrive… »

Les autres se joignirent à lui, d’abord Cynthia, la fille de pasteur, et Mary en


dernier.

« … Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnenous


aujourd’hui notre pain quotidien et par-donne-nous nos offenses comme nous
pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Gardenous de la tentation, et délivre-
nous du mal. Amen. »

Cynthia continua:

« A toi seul la victoire. Le règne qui n’a pas de fin. La puissance et la gloire,
dit-elle avant de lever des yeux où scintillait cette petite flamme que Johnny
appréciait de plus en plus. C’est comme ça que je l’ai appris - une sorte de
fourre-tout protestant, vous savez ? »

David regardait Johnny, maintenant.

« Aide-moi à faire de mon mieux, dit Johnny. Si tu es là, Seigneur-et j’ai


maintenant des raisons de croire que c’est le cas -, aide-moi à faire de mon
mieux et à ne plus faiblir. Je voudrais que tu prennes cette requête très au
sérieux, parce que j’ai un long passé de faiblesse. David ? Tu as quelque chose à
dire ? »

David haussa les épaules et secoua la tête.

« Je l’ai déjà dit. »

Il lâcha les mains qui le tenaient et le cercle se brisa.

« D’accord, on le fait, dit Johnny.

- On fait quoi ? demanda Mary. Est-ce que quelqu’un pourrait me le dire ?

- Je suis censé entrer, dit David. Seul. »

Johnny secoua la tête.

« Non. Et ne commence pas avec ton Dieu-m’a-dit, parce que, à cet instant, il
ne te dit rien du tout. Ton écran de télé affiche: DANS QUELQUES INSTANTS,
LA SUITE DE NOTRE PROGRAMME, est-ce que je n’ai pas raison ? »

David lui jeta un regard hésitant et s’humecta les lèvres.

Johnny leva une main vers l’obscurité de la galerie qui les attendait et, du ton
d’un homme qui accorde une grande faveur:

« Tu peux pourtant entrer le premier. Ca te va ?

- Mon père…

- Juste derrière toi. Il te rattrapera si tu tombes.

- Non ! s’écria soudain David d’un air terrifié. Je ne veux pas. Je ne veux pas
qu’il entre du tout. Le toit risque de s’effondrer, ou…

- David ! Ce que tu veux n’a pas d’importance. »

Cynthia saisit le bras de Johnny. Elle lui aurait enfoncé les ongles dans la chair
s’ils n’avaient pas été complètement rongés.

« Laissez-le tranquille ! Pour l’amour du ciel, il a sauvé votre putain de vie !


Est-ce que vous ne pouvez pas arrêter de le harceler ?

- Je ne le harcèle pas. Pour le moment, c’est lui qui se harcèle tout seul. Il
suffit qu’il se rappelle qui commande… »

Johnny regarda David, qui murmura quelque chose beaucoup trop bas pour
qu’on entende. Mais Johnny n’avait pas besoin d’entendre pour savoir ce qu’il
avait dit.

« Très juste, il est cruel. Mais tu le savais. Et tu n’as aucun pouvoir sur la
nature de Dieu. Aucun de nous n’en a. Alors pourquoi ne te détends-tu pas ? »

David ne répondit pas. Il avait la tête baissée, mais pas pour prier, cette fois.
Johnny prit cela pour de la résignation. D’une certaine façon, l’enfant savait ce
qui allait arriver, et c’était le pire. Le moment le plus cruel, si vous voulez. Ce ne
sera pas aussi facile pour lui avait-il dit à Steve dans la réserve d’explosifs, mais
là-bas, il n’avait pas vraiment compris à quel point ce serait dur. D’abord sa
soeur, puis sa mère, et maintenant…

« Bien, dit-il d’une voix qui sonna aussi sec que le sol sur lequel ils se
tenaient. D’abord David, puis Ralph, puis toi, Steve. Je te suivrai. Ce soir-désolé,
ce matin -, c’est les dames en dernier.

- S’il faut qu’on entre, je veux entrer avec Steve, dit Cynthia.

- D’accord, très bien, acquiesça Johnny comme s’il s’y attendait. On peut
échanger nos places.

- Qui vous a nommé chef ? » demanda Mary.

Johnny se tourna vers elle comme un serpent, au point que la surprise lui fit
faire un dangereux pas en arrière.

« Vous voulez prendre ma place ? Parce que si c’est le cas, je serais ravi de
vous la laisser. Je ne l’ai pas plus récla-mée que David. Alors ? Qu’en pensez-
vous ? Vous voulez coiffer le chapeau de Grand Chef ? »

Elle secoua la tête, gênée.

« Du calme, patron, murmura Steve.

- Je suis calme », mentit Johnny.

Il regarda David et son père, côte à côte, tête baissée, mains entrelacées, et ce
ne fut pas facile. Il avait du mal à croire à l’énormité de ce qu’il permettait. Du
mal ? Il n’arrivait pas du tout à le croire. Comment pourrait-il continuer sans une
incompréhension bénie dressée devant lui comme un bouclier ? Comment
quiconque y arriverait-il ?

« Vous voulez que je prenne ces sacs, Johnny ? demanda timidement Cynthia.
Vous n’avez pas encore bien récupéré de la montée et vous avez l’air crevé.
J’espère que je ne vous vexe pas…

- Ça ira. Ce n’est plus très loin, maintenant, hein, David ?

- Non », dit David d’une petite voix tremblante.


Maintenant, il ne se contentait pas de tenir la main de son père, il la caressait
dans un vrai geste d’amour. Il posa sur Johnny des yeux désespérés et suppliants.
Les yeux de quelqu’un qui sait presque.

Johnny détourna les yeux, malade, brûlant et glacé à la fois. Il croisa le regard
affolé et inquiet de Steve et tenta de lui envoyer un autre message: Contente-toi
de le tenir. Quand le moment sera venu. Et à haute voix:

Donne la torche électrique à David, Steve. »

Pendant quelques secondes il crut que Steve ne le ferait pas. Puis il sortit la
torche de sa poche arrière et la tendit à l’enfant.

Johnny leva à nouveau la main vers l’obscurité de la galerie d’où montaient


une odeur froide de feu mort et un lointain bourdonnement, tout au fond, au
centre de la montagne assassinée. Il tendit l’oreille pour entendre quelques mots
de réconfort de Terry, mais Terry avait quitté les lieux. Peut-être cela valait-il
mieux.

« David ? appela-t-il d’une voix tremblante. Est-ce que tu veux bien éclairer
notre chemin ?

- Je ne veux pas », murmura David.

Puis, inspirant profondément, il leva les yeux vers le ciel où les étoiles
commençaient à pâlir et cria:

« Je ne veux pas ! Est-ce que je n’en ai pas déjà assez fait ? Ce n’est pas juste
! CE N’EST PAS JUSTE ET JE NE VEUX PAS ! »

Les quatre derniers mots étaient sortis en un cri déses-péré qui lui arracha la
gorge. Mary voulut s’approcher. Johnny lui saisit le bras. « Bas les pattes ! dit-
elle en avan- çant à nouveau.

- Restez tranquille ! » ordonna-t-il.

Il la tira en arrière. Elle céda.

Johnny regarda David et, silencieusement, leva à nouveau la main vers la


galerie.
David regarda son père, les joues ruisselantes de larmes.

« Va-t’en, papa. Retourne au camion.

- Si tu y vas, j’y vais, dit Ralph en secouant la tête.

- Non. Je te le demande. Ce ne sera pas bon pour toi. »

Ralph ne bougea pas. Il regardait patiemment son fils.

David leva les yeux vers lui, puis vers la main tendue de Johnny (une main qui
ne se contentait plus d’inciter, une main qui exigeait). Il se retourna et entra dans
la galerie. Dès les premiers pas, il alluma la torche et Johnny vit des grains de
poussière danser dans le rayon… des grains de poussière ou autre chose. Une
chose qui aurait fait battre plus vite le coeur d’un vieux prospecteur. Un reflet
d’or, ici, et puis plus rien.

Ralph suivit David. Steve passa ensuite. La lumière bougeait dans la main de
l’enfant. Elle passa d’abord sur le mur de pierre, puis sur une ancienne poutre où
étaient gravés des caractères chinois - peut-être le nom d’un mineur mort depuis
longtemps, ou celui de sa petite amie, laissée loin derrière dans les huttes de Po
Yang, au bord des marais -, puis sur le sol, où elle révéla une couche
d’ossements: crânes fissurés et cages thoraciques incur-vées comme un sourire
horrible de chat du Cheshire. Le rayon remonta vers la gauche. Le reflet doré
reparut, plus brillant et plus précis cette fois.

« Hé, attention ! s’écria Cynthia. On n’est pas seuls ! »

Il y eut une explosion de battements d’ailes dans le noir, un son que Johnny
associait avec son enfance dans le Connecticut, quand les faisans jaillissaient
hors des buissons pour s’envoler au moment où la nuit remplaçait le crépuscule.
Pendant un instant, l’odeur de la mine fut plus forte, tandis que des ailes
invisibles projetaient un courant d’air vicié contre son visage.

Mary poussa un cri. Le faisceau de la torche tressauta et, une seconde, révéla
une apparition cauchemardesque dans l’air, quelque chose d’ailé avec des yeux
dorés per- çants et des serres tendues. Les yeux étaient rivés sur David. C’était
David qu’ils voulaient.

« Attention ! » cria Ralph.


Il se jeta sur le dos de son fils, le couchant sur le sol de la galerie jonché
d’ossements.

L’enfant lâcha la torche, qui tomba de telle façon qu’elle n’éclaira plus que
des formes mal définies, mouvantes: David sous son père et l’ombre de l’aigle
qui ondulait et grandissait au-dessus d’eux.

« Tire ! cria Cynthia. Steve, tue-le ! Il va lui arracher la tête!»

Johnny saisit le canon du 30-06 au moment où Steve le levait.

« Non. Un coup de feu ferait tout écrouler sur nous. »

L’aigle cria, ses ailes frappant la tête de Carver, qui tenta de le repousser de sa
main gauche. L’oiseau saisit un de ses doigts dans son bec et l’arracha. Puis ses
serres plongè- rent dans le visage de Ralph Carver comme des doigts puissants
dans de la pâte fraîche.

« PAPA, NON ! » hurla David.

Steve se précipita vers l’enchevêtrement d’ombres, et quand il heurta du pied


la torche par terre, Johnny eut une vision plus nette qu’il ne l’aurait souhaité de
l’oiseau tenant la tête de Ralph dans ses serres. Ses ailes soulevaient de furieux
tourbillons de poussière arrachée au sol et aux murs de la vieille galerie. La tête
de Ralph oscillait de tous côtés, mais il couvrait presque entièrement David de
son corps.

Steve recula le fusil dans le dessein de s’en servir comme d’une matraque. La
crosse heurta le mur. Il n’y avait pas assez de place. Il le jeta donc en avant,
comme une lance. L’aigle tourna alors son regard terrifiant vers lui, et changea la
position de ses serres sur la tête de Ralph. Les ailes faisaient un bruit de tonnerre
lointain dans l’espace clos. Johnny vit le doigt de Ralph pendre sur le côté du
bec comme un monstrueux cigare. Steve lança une nouvelle fois le fusil et
atteignit l’aigle, qui laissa tom-ber le doigt de son bec. Sa tête vint frapper le
mur, les serres se refermèrent. L’une s’enfonça plus profondément dans le visage
de Ralph. L’autre se leva et plongea dans sa nuque, qu’elle déchira. L’oiseau
cria, peut-être de rage, peut-être de triomphe, et Mary lui fit écho.

« SEIGNEUR, NON! hurla David dune voix enrouée. SEIGNEUR, JE T’EN


PRIE, FAIS QUE ÇA ARRETE DE FAIRE DU MAL A MON PAPA ! »
C’est fait,se dit calmement Johnny, qui s’avança et s’agenouilla. Il saisit la
serre enfoncée dans la gorge de Ralph. C’était comme saisir un affreux bibelot
exotique gainé de crocodile. Il la tordit aussi fort qu’il put et entendit un bruit sec
de cassure. Au-dessus de lui, Steve s’acharnait avec la crosse de son fusil,
cognant la tête de l’aigle contre la paroi rocheuse de la galerie. Il y eut un
craquement.

Une aile frappa la tête de Johnny. C’était comme si le busard était revenu.
Retour vers le futur, songea-t-il. Il lâcha la serre pour saisir l’aile et tira. L’oiseau
vint vers lui en poussant son affreux cri assourdissant et Ralph le sui-vit, soulevé
par la serre encore enfoncée dans sa joue sa tempe, l’orbite de l’oeil gauche.
Johnny se dit que Ralph devait être soit inconscient, soit déjà mort. Il espérait
qu’il était déjà mort.

David se dégagea, le visage ahuri, le T-shirt imbibé du sang de son père. S’ils
n’étaient pas plus rapides que lui, il saisirait la torche et s’enfoncerait plus loin
dans la mine.

« Steve ! » cria Johnny.

Il lança un bras en aveugle par-dessus sa tête et encercla le dos de l’aigle, qui


se creusa et se tordit sous son emprise comme l’échine d’un étalon sauvage.

« Steve, achève-le ! Achève-le ! »

Steve enfonça la crosse du fusil dans le gosier de l’oiseau, redressant sa tête


sombre vers le plafond. A cet instant, Mary se précipita, saisit le cou de l’aigle et
le tordit avec une redoutable efficacité. Il y eut un craquement étouffé, et soudain
la serre enfoncée dans le visage de Ralph se détendit. Le père de David tomba
sur le sol de la mine, et son front vint heurter une cage thoracique qu’il réduisit
en poudre.

David se retourna, vit son père immobile, à plat ventre. Ses yeux
s’éclaircirent. Il hocha même la tête comme pour dire C’est à peu près à quoi je
m’attendais, puis il se pencha pour ramasser la torche. C’est seulement quand
Johnny le saisit par la taille qu’il perdit son calme et commença à se débattre.

« Lâchez-moi ! cria-t-il. C’est mon travail! LE MIEN !

- Non, David, dit Johnny en se cramponnant à lui. C’est faux. »


Il le serra plus fort de son bras gauche, grimaça quand les talons de David
réveillèrent les blessures de ses tibias, et laissa sa main droite glisser vers la
fesse de l’enfant. Dès lors, il agit comme le meilleur des voleurs à la tire: Johnny
prit à David ce qu’on lui avait dit de prendre.

« Il ne peut pas tous les prendre et ensuite ne pas me laisser terminer ! Il ne


peut pas faire ça ! Il ne peut pas ! »

Johnny grimaça quand un pied de David rencontra sa rotule gauche.

« Steve ! »

Steve regardait avec une fascination horrifiée l’aigle qui se tordait encore et
lentement soulevait une aile comme un éventail. Ses pattes étaient entièrement
rouges.

« Steve, nom de Dieu ! »

Steve leva les yeux, comme sortant d’un rêve. Cynthia, agenouillée près de
Ralph, tenait son poignet entre ses doigts pour chercher le pouls. Elle pleurait
comme une enfant.

« Steve, arrive ici ! hurla Johnny. Aide-moi ! »

Steve le rejoignit et saisit David, qui se débattit plus fort encore.

« Non ! hurlait-il en tournant comme un fou la tête d’un côté et de l’autre.


Non, c’est mon travail! C’est pour moi! Il ne peut pas tous les prendre et me
laisser! Vous entendez ? IL NE PEUT PAS TOUS LES PRENDRE ET…

- David ! Arrête ! »

David cessa de lutter et s’abandonna dans les bras de Steve comme une
marionnette dont on vient de couper les fils. Il avait les yeux rouges et les
paupières irritées. Johnny n’avait jamais vu un visage exprimer une telle
désolation, un tel sentiment de perte.

Le casque de moto gisait là où il l’avait laissé tomber quand l’aigle avait


attaqué. Johnny se pencha, le ramassa et regarda l’enfant dans les bras de Steve.
Steve exprimait exactement ce que Johnny ressentait: il semblait perdu,
abasourdi, malade.

« David…

- Dieu est-il en vous ? demanda David. Pouvez-vous le sentir en vous, Johnny


? Comme une main ? Ou un feu ?

- Oui.

- Alors vous ne prendrez pas ça mal. »

David lui cracha au visage. Sur la peau fine et tuméfiée de Johnny, sous ses
yeux, ce fut chaud comme des larmes.

Johnny n’esquissa pas un geste pour s’essuyer.

« Écoute-moi, David. Je vais te dire quelque chose que tu n’as appris ni de ton
pasteur ni dans ta Bible. A ce que je crois, c’est un message de Dieu en
personne. Est-ce que tu m’écoutes ? »

David se contenta de le regarder, sans un mot.

« Tu as dit ” Dieu est cruel ” de la même façon qu’une personne qui a vécu
toute sa vie à Tahiti pourrait dire ” la neige est froide “. Tu savais, mais tu ne
comprenais pas, dit-il en s’approchant pour placer ses paumes sur les joues
froides de l’enfant. Sais-tu à quel point Dieu peut être cruel, David ? D’une
cruauté fanatique ? »

David attendit sans rien dire. Peut-être écoutait-il, peut- être pas. Johnny
n’aurait su le dire.

« Parfois il nous laisse vivre. »

Johnny se détourna, ramassa la torche électrique et s’engagea dans la galerie


avant de se retourner une fois encore:

« Va rejoindre ton ami Brian, David..Va le rejoindre, et qu’il devienne ton


frère. Et puis commence à te dire qu’il y a eu un accident sur la route, un
accident grave, un ivrogne sans cervelle a traversé la ligne blanche, le camion
dans lequel vous étiez s’est renversé et toi seul as survécu. Ça arrive tout le
temps. Tu n’as qu’à lire le journal.

- Mais ce n’est pas la vérité !

- Pourquoi pas ? Et quand tu rentreras dans l’Ohio, ou dans l’indiana, ou je ne


sais où, prie Dieu pour qu’il t’aide à t’en remettre. A aller bien à nouveau. Mais
pour l’instant, tu as une permission.

- Plus jamais je ne dirai une autre… quoi ? Qu’est-ce que vous avez dit ?

- J’ai dit que tu avais une permission, dit Johnny en le fixant du regard. Tu as
une autorisation de sortie… Sors-le d’ici, Steve. Sors-les tous d’ici.

- Patron, qu’est-ce…

- La visite est terminée. Mets-les dans le camion et pre-nez la route. Si vous


voulez vous en sortir, je vais me mettre au travail tout de suite. »

Johnny se retourna et s’éloigna dans la galerie au pas de gymnastique, la


lumière tressautant devant lui dans l’obscurité. Bientôt, ils ne virent même plus
la lumière.

Il trébucha sur quelque chose, malgré la torche, et faillit s’étaler de tout son
long. Il ralentit et se contenta de marcher. Les mineurs chinois avaient laissé
tomber tout ce qu’ils possédaient dans leur course éperdue, dans leurs vains
efforts pour s’échapper, et, à la fin, ils étaient tombés eux-mêmes. Il traversa un
paysage jonché d’ossements, réduisant en poudre ceux sur lesquels il marchait,
faisant osciller la lumière en un triangle régulier - de gauche à droite, vers le sol,
à gauche à nouveau - pour avoir une vision claire des lieux. Il vit beaucoup de
caractères chinois sur les murs, comme si les survivants de l’effondrement
avaient succombé à une sorte de frénésie d’écriture en voyant approcher la mort.

En plus des ossements, il trouva des gobelets en métal, d’anciennes pioches au


fer rongé et au manche très court, des petites boîtes rouillées fixées sur des
lanières (les lampes à pétrole décrites par David, pensa-t-il), des vêtements en
décomposition, des mocassins en daim (si petits qu’on les aurait crus destinés à
des enfants), et au moins trois paires de chaussures à semelles de bois. L’une
d’elles portait les restes d’une bougie qu’on avait allumée alors qu’Abraham
Lincoln était encore un obscur avocat de l’Illinois.

Et partout,partout, disséminés parmi les restes, des can tahs: coyotes aux
langues d’araignées, araignées avec de curieux rats albinos sortant d’entre leurs
mandibules, chauves-souris aux ailes écartées avec dans la bouche d’horribles
têtes de bébés gnomes souriants. Certains représentaient des créatures
cauchemardesques qui n’avaient jamais existé sur terre, des monstres doubles
qui blessaient les yeux de Johnny. Il sentait les can tahs l’appeler, l’attirer
comme la lune attire les marées. Il lui était arrivé d’être attiré de cette façon dans
sa vie d’autrefois: par un verre d’alcool, un dessert onctueux, le contour velouté
d’une bouche de femme. Les can tahs avaient de douces voix raisonnables qui
proposaient des actes inavouables. Mais les can tahs n’auraient aucun pouvoir
sur lui à moins qu’il se penche et les touche. S’il pouvait l’éviter - éviter le
désespoir qui guette sous couvert de curiosité -, il savait que tout irait bien.

Steve était-il déjà sorti ? Il fallait l’espérer, et espérer aussi qu’il aurait réussi à
entraîner tous les autres à distance suffisante dans son fidèle camion quand
viendrait la fin. Il fallait s’attendre à une sacrée explosion. Il n’avait que deux
sacs d’Anfo autour du cou, attachés par leurs cordons, mais ce serait amplement
suffisant. Il n’avait jamais cru avoir besoin de plus, mais il lui avait semblé plus
sage de ne pas le dire aux autres. Plus sûr.

Il entendait maintenant le doux grondement dont David avait parlé: le


craquement et le déplacement du schiste, comme si la terre parlait. Comme si
elle protestait contre son intrusion. Et il distinguait aussi un faible rayon rouge
zigzaguant un peu plus loin. Difficile de dire à quelle distance, dans le noir.
L’odeur était plus forte aussi, et plus facile à identifier: des cendres froides. A sa
gauche, un squelette - probablement pas chinois, à en juger par sa taille -,
agenouillé contre un mur comme s’il était mort en prière, tourna brutalement la
tête et gratifia Johnny Marinville de l’éclat de son sourire dans un crâne sans
chair.

Sors, tant que tu le peux encore. Tak ah wan. Tak ah lah.

Johnny lui donna un coup de pied comme si le crâne était un ballon de foot. Il
se désintégra (se pulvérisa presque) en fragments d’os, et Johnny se dépêcha
d’approcher de la lumière rouge qui sortait d’une fissure du mur. Le trou lui
sembla juste assez grand pour qu’il s’y glisse.
Il s’arrêta devant, regarda la lumière mais ne put voir grand-chose. Il entendait
la voix de David dans sa tête, un peu comme un sujet en transe entend la voix de
l’hypnoti-seur: A treize heures dix le 21 septembre, les types du front de taille
débouchèrent dans ce qu’ils prirent d’abord pour une grotte…

Johnny jeta la torche - il n’en aurait plus besoin - et se faufila à travers la


fente. Alors qu’il passait dans l’an tak, le bruit de cage d’ascenseur qu’il avait
entendu à l’entrée de la galerie sembla remplir sa tête. Un brouhaha de voix…
séduisantes, enjôleuses, menaçantes. Tout autour de lui, transformant la salle de
l’an tak en fantastique colonne creuse éclairée de rouge, se trouvaient des têtes
en pierre sculptée: loups et coyotes, faucons et aigles, rats et scorpions. De
chaque gueule sortait non pas un autre animal mais une forme reptilienne mal
définie que Johnny redoutait de regarder… et que de toute façon il ne pouvait
pas vraiment voir. Était-ce Tak ? Le Tak au fond de l’ini ?

Comment est-ce que c’était entré dans Ripton ?

Si c’était coincé au fond, comment est-ce que ça avait bien pu entrer dans
Ripton ?

Soudain, il se rendit compte qu’il était en train de traverser l’an tak, qu’il
s’approchait de l’ini. Il tenta d’arrêter ses jambes et découvrit qu’il ne le pouvait
pas. Il imagina sans peine Cary Ripton faisant la même découverte…

Les longs sacs d’Anfo oscillaient sur sa poitrine. Des images dansaient la
sarabande dans son esprit: Terry le saisissant par ses passants de ceinture et le
serrant contre son ventre alors qu’il commençait à jouir: le plus bel orgasme de
sa vie, et tout était parti dans son pantalon - racontez un peu ça à Ernest
Hemingway ! Lui sortant de la piscine du Bel-Air, riant, lés cheveux collés au
front brandissant la bouteille de bière devant les flashes des photographes. Bill
Harris lui disant que traverser le pays sur sa moto risquait de changer sa vie et
toute sa car-rière… s’il en était capable, bien sûr. Enfin, il vit les yeux gris vides
du flic qui le regardaient dans le rétroviseur, le flic qui lui disait qu’il ne tarderait
pas à en savoir beaucoup plus qu’avant sur pneuma, soma et sarx.

Sur ce point, il avait eu raison.

« Seigneur, protège-moi assez longtemps pour que je termine ma tâche », dit-


il.
Et il se laissa attirer vers l’ini. Pouvait-il s’arrêter, même s’il le voulait ? Il
valait peut-être mieux ne pas se poser la question.

Il y avait des animaux morts qui pourrissaient autour du trou dans le sol - le
puits des mondes de David Carver. Des coyotes et des busards, surtout, mais
aussi des arai-, gnées et quelques scorpions. Il se dit que ces derniers protecteurs
étaient morts quand l’aigle était mort. Une force s’était retirée d’eux et avait
emporté leur vie comme sa vie avait été enlevée à Audrey Wyler presque aussitôt
après que Steve eut fait tomber les can tahs de sa main.

De la fumée commença à s’ëlever de l’ini… sauf que ce n’était pas de la


fumée, pas vraiment. C’ëtait une sorte de matière brune et grasse, et quand elle
ondula vers lui, Johnny vit qu’elle était vivante. On aurait dit des mains à trois
doigts préhensiles au bout de bras décharnés. Ces bras n’étaient pas des
ectoplasmes, mais ils n’étaient pas strictement physiques non plus. De même que
le spectacle des formes sculptées tout autour de lui, celui de ces « bras » fut
douloureux pour Johnny. Il avait mal à la tête comme un enfant qui s’éjecte en
titubant d’un tourniquet au square. C’était ça qui avait rendu les mineurs fous,
bien sûr. C’était cette matière qui avait transformé Ripton. De l’autre côté de la
salle, les fenêtres du pirin moh le nar-guaient, lui disant… quoi, précisément ? Il
les entendait presque…

(cay de mun)

Ouvre la bouche.

Et, oui, sa bouche était ouverte, grande ouverte, comme chez le dentiste. S’il
vous plaît, ouvrez grand, monsieur Marinville, bien grand, espèce de soi-disant
écrivain, vous me rendez furieux, vous me rendez malade de rage, mais
continuons, ouvrez grand, cay de mun, putain d’enculé grisonnant prétentieux,
on va vous arranger, on va vous remettre à neuf, mieux que neuf, ouvrez grand
ouvrez grand cay de mun OUVREZ GRAND…

La fumée, la gadoue. Ce truc dégoûtant. Ce n’étaient plus des mains au bout


des bras, mais des tubes. Non… pas des tubes…

Des trous.

Oui, c’était ça. Des trous comme des yeux. Trois. Peut- être plus, mais il en
voyait clairement trois. Un triangle de trous, comme des trous de mines, deux en
haut, un en bas, des trous comme des yeux qui murmureraient…

C’est juste, dit David. C’est juste, Johnny. Pour pénétrer en vous comme ça a
pénétré en Cary Ripton, le seul moyen pour Tak de sortir de ce trou, tout au fond,
dont l’orifice est trop petit pour autre chose que son essence, sa semence, c’est
de s’insuffler en vous; deux trous pour le nez et un pour la bouche.

La matière répugnante brun foncé se tortilla vers lui, à la fois horrible et


attirante, des trous qui étaient des bouches, des bouches qui étaient des yeux, des
yeux qui murmuraient. Qui promettaient. Il se rendit compte qu’il avait une
érection. Ce n’était pas vraiment le meilleur moment, mais depuis quand est-ce
que pareil détail le troublait ?

Maintenant… ça aspirait… il les sentait qui aspiraient l’air de sa bouche… de


sa gorge…

Il ferma la bouche d’un coup et enfonça son casque de moto sur sa tête. Il était
temps. Une seconde plus tard, les rubans brunâtres rencontraient la visière en
Plexiglas et s’y étalaient en produisant un répugnant bruit de succion. Pendant
un moment il vit ces pompes qui l’embrassaient comme des lèvres, puis elles se
retirèrent, parmi des traî- nées sales de matière brune.

Johnny tendit les mains, saisit la chose brune qui flottait devant lui et la tordit
comme un linge. Il ressentit un picotement sur ses paumes et ses doigts, et sa
chair devint insensible… mais la chose brune s’écarta; une partie se replia vers
l’ini, le reste s’écoula sur le sol de la salle.

Il arriva au bord du trou et s’arrêta entre un tas de plumes qui avait été un
busard et un coyote qui gisait sur le côté. Il regarda en bas tout en tâtant les sacs
d’Anfo pen-dus à son cou, les caressant de ses mains mi-picotantes, mi-
engourdies.

Tu sais comment faire exploser cette merde sans dynamite ni amorces ? avait
demandé Steve. Tu sais, n’est-ce pas ? Ou tu crois savoir.

« J’espère savoir, dit Johnny, dont la voix se heurta à l’intérieur froid du


casque. J’espère que…

- ALORS vas-Y! » cria une voix furieuse en dessous de lui. Johnny se


recroquevilla de terreur et de surprise. C’était la voix du flic. De Collie
Entragian. « VAS-Y ! TAKAH LAH, PIRIN MOH ! VAS-Y, POURRI
DENCULÉ ! MONTRE UN PEU COMME TU ES COURAGEUX ! TAK ! »

Il tenta de reculer d’un pas, pour réfléchir, peut-être, mais des filaments de
gadoue s’enroulèrent autour de ses chevilles comme des mains et secouèrent ses
pieds. Il plongea dans le puits en une chute sans grâce, pieds en avant, et l’arrière
de sa tête heurta le bord. S’il n’avait pas porté le casque, il se serait sûrement
fracturé le crâne. Il serra les sacs d’Anfo contre sa poitrine comme s’ils
pouvaient le protéger.

La douleur arriva, d’abord mordante, puis insidieuse puis elle sembla le


dévorer vivant. L’ini était en forme d’entonnoir, mais le cône qui s’enfonçait
était bordé d’excroissances, des cristaux de quartz et de schiste fendu. Johnny
glissait dessus comme sur un toboggan recouvert d’éclats de verre. Ses jambes
étaient un peu protégées par les jambières en cuir, et sa tête par son casque de
moto, mais son dos et ses fesses n’offrirent aucune résistance. Il écarta ses avant-
bras afin de freiner sa glissade. Les aiguilles de pierre les déchirèrent. Ses
manches de chemise partirent en rubans qui se teintèrent de rouge.

« TU AIMES ÇA ? railla la voix au fond de l’ini - empruntée cette fois à Ellen


Carver. TAK AH LAH, SALAUD DE PER-TURBATEUR ! EN TOW ! TEN
AH LAK !

Elle fulminait et l’injuriait dans les deux langues.

Folle, doublement folle, se dit Johnny, qui rit malgré la douleur. Il plongea en
avant, cherchant à se retourner, même si cela devait entraîner sa mort. Il est
temps d’atten-drir l’autre côté, se dit-il en riant plus fort encore. Il sentait le sang
couler dans son pantalon comme de l’eau chaude.

La vapeur brune l’entourait complètement et plaquait ses bouches


murmurantes sur la visière du casque. Elles apparaissaient, disparaissaient,
revenaient, leur frottement produisant ce petit bruit humide très suggestif. Il ne
parvint pas à soulager son dos, il ne parvint pas à se retourner. L’angle de chute
était trop raide. Il se retrouva sur le côté, s’accrochant aux cristaux qui le
déchiraient, qui tailladaient ses mains sans qu’il s’en soucie, parce qu’il fallait
qu’il s’arrête avant d’être transformé en charpie.

Soudain, ce fut terminé.


Il se retrouva recroquevillé au fond de l’entonnoir, saignant de partout, hagard,
comme si ses nerfs sectionnés tentaient d’extirper de lui toute pensée rationnelle.
Il leva les yeux et vit une large traînée de sang marquant son iti-néraire sur la
paroi. Des lambeaux de tissu et de cuir - sa chemise, son Levi’s, ses jambières -
pendaient, accrochés aux cristaux les plus proéminents.

De la fumée sortant du fond de l’entonnoir s’insinua entre ses jambes et tenta


de le saisir à la braguette.

« Lâche, dit-il, Dieu l’ordonne ! »

La fumée brune retomba, s’enroulant autour de ses cuisses en banderoles


sales.

« Je peux te laisser vivre », dit une voix.

Pas étonnant, se dit Johnny, que Tak soit prisonnier de l’autre côté de l’orifice:
le trou du fond était très étroit guère plus de deux centimètres de diamètre. A
l’intérieur la lumière rouge clignait comme un oeil.

« Je peux te soigner, te guérir, te laisser vivre.

- Ah oui ? Mais est-ce que tu peux m’obtenir ce foutu prix Nobel de littérature

Johnny décrocha les sacs d’Anfo de son cou puis retira le marteau de sa
ceinture. Il lui faudrait travailler vite. Il avait l’impression d’être tailladé en un
milliard d’endroits, et son esprit embrumé lui confirmait qu’il avait perdu trop de
sang. Il repensa au Connecticut, et à la façon dont les grenouilles entraient dans
les maisons à la nuit tombée au cours des dernières semaines de mars et des
premières semaines d’avril. Les anciens du coin appelaient ça le printemps des
fraises, allez savoir pourquoi.

« Oui ! Oui, je peux t’obtenir ce que tu voudras ! dit la voix impatiente et


effrayée au fond de la gorge rouge. N’importe quoi ! Succès… argent…
femmes… et je peux te soigner, n’oublie pas ça. Je peux te guérir !

- Est-ce que tu peux ramener le père de David ? »

Silence dans l’ini. Puis la substance brune sortant du trou atteignit les entailles
qui zébraient son dos et ses jambes, et soudain il eut l’impression d’être attaqué
par des anguilles électriques, voire des piranhas. Il cria.

« Je peux faire cesser la douleur ! dit Tak du fond de son petit trou. Tu n’as
qu’à demander-et t’arrêter, bien sûr. »

La sueur lui brûlant les yeux, Johnny se servit de l’arrache-clou du marteau


pour déchirer un des sacs d’Anfo. Il inclina la fente vers le petit orifice, écarta le
tissu et versa dedans une poignée de graines blanchâtres. La lumière rouge
s’éteignit immédiatement, comme si la chose au fond craignait d’allumer la
charge elle-même par inadvertance.

« Tu ne peux pas ! cria la voix plus lointaine, que Johnny entendit pourtant
clairement dans sa tête. Tu ne peux pas faire ca ! Maudit sois-tu ! An lah ! An
lah-! Os dam ! Espèce de salaud! »

An lah toi-même, pensa Johnny. Et un bon gros can de lach en prime.

Le premier sac était vide. Johnny distingua du blanc dans le trou où régnaient
jusque-là le noir et le rouge. Le goulot qui conduisait au monde de Tak… à son
niveau… à sa dimension… n’était donc pas si long. Pas en termes physiques de
mesure. Et est-ce que la douleur dans son dos et ses bras n’avait pas diminué ?

Peut-être ne suis-je qu’engourdi, se dit-il. Ce n’est pas très nouveau pour moi.

Il prit le second sac d’Anfo et constata qu’un côté entier était imbibé de son
sang. La faiblesse s’ajoutait maintenant au brouillard dans sa tête. Il fallait faire
vite. Il fallait filer comme le vent.

Il déchira le second sac avec l’arrache-clou du marteau, ne prêtant plus aucune


attention aux cris dans sa tête: Tak était passé à l’autre langage.

Il retourna le sac sur le trou et regarda se déverser les granules d’Anfo. La


blancheur devint plus éclatante au fur et à mesure que se remplissait le goulot.
Quand le sac fut vide, la couche supérieure d’Anfo n’était qu’à sept ou huit
centimètres en dessous de Johnny.

Juste la place qu’il me faut, se dit-il.

Il prit conscience du silence qui s’était abattu sur le puits, et dans l’an tak au-
dessus. Ne demeurait qu’un faible murmure, sans doute l’appel lointain des
fantômes coincés ici depuis le 21 septembre 1859.

Il fouilla dans la poche de ses jambières en cuir pendant un temps qui lui parut
infini, luttant contre la torpeur qui lui brouillait les idées, luttant contre sa
faiblesse croissante. Finalement, ses doigts touchèrent un objet, le lais-sèrent
échapper, le retrouvèrent, le saisirent et le sortirent.

Une grosse cartouche verte.

Johnny la glissa dans l’oeil au fond de l’ini, et il ne fut pas surpris qu’elle s’y
insère parfaitement, son sommet circulaire reposant sur les pastilles d’Anfo.

« T’es fait, mon salaud », croassa-t-il.

Non, murmura une voix dans sa tête. Non, tu n’oseras pas !

Johnny regarda la capsule de cuivre bouchant le fond de l’ini. Il saisit le


manche du marteau malgré sa force dangereusement défaillante, et pensa à ce
que le flic lui avait dit juste avant de le mettre à l’arrière de sa voiture: Vous êtes
un piètre spécimen d’écrivain. En tant qu’homme, vous ne valez pas mieux.

Johnny se servit de sa main libre pour retirer son casque d’un coup de paume.
Il rit à nouveau en levant le marteau très haut au-dessus de sa tête, et il rit encore
en l’abattant droit sur la base de la cartouche.

« SEIGNEUR, PARDONNE-MOI, JE hais LES CRITIQUES !

Il eut une fraction de seconde pour se demander s’il avait réussi, puis la
réponse vint: une explosion de blancheur brillante et silencieuse, comme une
rose qui s’ouvre.

Johnny Marinville se laissa tomber et ses dernières pen-sées furent pour David
- David était-il sorti ? David était-il parti assez loin, était-il en sécurité
maintenant, irait-il bien plus tard ?

Autorisation de sortie, songea Johnny, et cette pensée aussi s’effaça.


CINQUIEME PARTIE

Nationale 50: autorisation de sortie

Il y avait des animaux morts disposés en un cercle inégal autour du camion,


surtout des busards et des coyotes, mais Steve les remarqua à peine. Le besoin de
sortir de là le dévorait vivant. La forte pente du Puits Chinois semblait le
dominer comme les flancs d’une tombe ouverte. Il atteignit le camion un peu
avant les autres (Cynthia et Mary entouraient David, lui tenant chacune un bras,
bien qu’il ne semblât pas tituber) et ouvrit toute grande la portière côté passager.

« Steve, qu’est-ce… commença Cynthia.

- Entre ! Plus tard, les questions, dit-il en lui poussant les fesses sur le siège.
Tasse-toi ! Il faut faire de la place pour les autres ! »

Elle se serra contre le siège du conducteur. Steve se tourna vers David.

« Tu ne vas pas nous faire des difficultés ? »

David secoua la tête. Il avait les yeux ternes et léthar-giques, mais cela ne
convainquit pas vraiment Steve. Le gamin ne manquait pas de ressources. Il
l’avait prouvé avant même que Cynthia et lui le rencontrent.

Il souleva David jusqu’au siège et regarda Mary.

« Montez aussi. Il va falloir se tasser un peu, mais si on n’est pas amis, après
tout ça… »

Elle grimpa dans la cabine et Steve claqua la porte sur elle avant de faire le
tour du camion en courant, non sans écraser un busard en chemin - il eut
l’impression de marcher sur un coussin garni d’os.

Depuis combien de temps le patron les avait-il quittés ? Une minute ? Deux ?
Il n’en avait aucune idée. Toute notion de temps l’avait déserté. Il bondit au
volant et se demanda une seconde ce qu’ils feraient si le moteur refusait de
démarrer. La réponse - rien - vint tout de suite. Il hocha la tête et tourna la clé.
Le moteur ronronna. Une seconde plus tard, ils roulaient.
Il fit faire demi-tour au Ryder en décrivant un cercle autour des engins de
chantier, du dépôt d’explosifs et du bureau. Entre les deux bâtiments attendait la
voiture de police, porte du conducteur ouverte, siège avant maculé du sang de
Collie Entragian. La regarder, regarder à l’inté- rieur; donna froid dans le dos à
Steve, la tête lui tourna même un peu, comme lorsqu’on regarde en bas du haut
d’un gratte-ciel.

« Va te faire foutre, dit doucement Mary en se retournant pour regarder la


voiture. Va te faire foutre. Et j’espère que tu m’entends. »

Ils passèrent sur une bosse et le camion subit une violente secousse. Steve
décolla si haut de son siège que ses cuisses heurtèrent le bas du volant, et sa tête
le plafond. Il entendit des objets qui s’entrechoquaient à l’arrière. Les affaires du
patron, essentiellement.

« Hé, dit nerveusement Cynthia, est-ce que tu ne crois pas que ton pied est un
peu trop près du plancher pour une piste de gravier, mon vieux ?

- Non. »

Il jeta un coup d’oeil dans le rétroviseur extérieur quand ils commencèrent à


monter la route qui conduisait en haut du puits. Il aurait voulu apercevoir
l’ouverture de la galerie, mais il n’y parvint pas: elle était de l’autre côté du
camion.

A mi-pente, ils roulèrent sur une autre bosse, plus grosse encore, et ils eurent
l’impression que le camion restait suspendu en l’air plusieurs secondes. Les
phares décrivirent des spirales puis n’éclairèrent plus que quelques centimètres
quand le camion rebondit sur ses ressorts. Mary et Cynthia poussèrent un cri. Pas
David. Il était recroquevillé entre elles comme une poupée, à moitié sur le siège,
à moitié sur les genoux de Mary.

« Ralentissez ! hurla Mary. Si on sort de la route, on retombera jusquau fond


du puits ! RALENTISSEZ, CRÉ- tin !

- Non. »

Il ne crut pas utile d’ajouter que sortir de cette route-là, aussi large qu’une
autoroute californienne, était le cadet de ses soucis. Il voyait le haut du puits
devant eux. Le ciel n’était plus noir, mais d’un violet sombre qui s’ëclaircissait.
Il regarda par la vitre du passager, cherchant la bouche noire du tunnel dans le
cône noir du Puits Chinois, can tah dans can tak, mais il n’eut pas à s’en
inquiéter longtemps. Un carré de lumière blanche, éblouissante, insoutenable,
illumina soudain le fond du puits. Elle jaillit de la galerie des Chinois comme un
poing de feu et remplit la cabine du camion d’un éclat brutal.

« Seigneur ! Qu’est-ce que c’est ? cria Mary en se proté- geant les yeux d’une
main.

- Le patron », dit doucement Steve.

L’onde de choc sembla passer directement sous eux, avec une sorte de
roulement sourd. Le camion se mit à frémir comme un chien effrayé. Steve
entendit les roches brisées et le gravier qui commençaient à glisser. Il regarda par
sa fenêtre et vit, dans la lueur finissante de l’explosion, le réseau noir de tuyaux
en PVC - asperseurs et têtes de distribution - qui glissait vers le fond du puits. Le
porphyre était en mouvement. Le Puits Chinois implosait.

« Seigneur, on va être enterrés vivants, gémit Cynthia.

- C’est ce qu’on va voir, dit Steve. Accrochez-vous. »

Il écrasa l’accélérateur jusqu’au plancher - il n’eut pas loin à aller - et le


moteur répondit par un rugissement. C’est presque ça, mon vieux, lui dit-il
mentalement. C’est presque ça, vas-y, aide-moi, mon joli, ne me lâche pas…

Le grondement sous eux s’éternisait, il semblait s’atté- nuer par instants, puis
revenait en vagues successives.

Quand ils approchèrent du haut du puits, Steve vit un rocher de la taille d’un
réservoir de gaz qui dégringolait la pente sur leur droite. Plus impressionnant
encore était le bruit sous le camion: un murmure de plus en plus puissant, juste
sous leurs roues. Steve savait que c’était la surface de la route - le gravier. Dans
quelques instants, elle s’effondrerait dans le puits comme un tapis d’escalier
qu’on décroche.

Vas-y, mon vieux, je t’en supplie, encore un peu, allez. « Avance, saloperie !
hurla-t-il soudain en frappant le volant de son poing gauche. Fonce, allez, fais ça
pour moi ! »
Le nez jaune du Ryder, gros dinosaure poussif, franchit enfin le sommet du
puits. Pendant un instant, leur sort fut suspendu à la terre qui filait sous les roues
arrière, et le camion commença à glisser en crabe, puis à reculons.

« Avance ! cria Cynthia, qui se pencha en avant pour se cramponner au


tableau de bord. Oh, je t’en supplie ! Pour l’amour de Dieu, sors-nous de là… »

Elle fut rejetée contre son dossier quand les roues mor-dirent à nouveau la
route. Juste assez. Pendant un instant, les phares montèrent caresser le ciel qui
s’éclaircissait, puis ils plongèrent à l’extérieur du puits, en direction du nord.
Derrière eux, un nuage de poussière s’éleva du puits, comme si la tempête
recommençait, mais très localisée cette fois. Le nuage sans fin s’éleva vers le
ciel, telle la fumée d’un bûcher funéraire.

La descente sur la pente extérieure nord du puits fut moins aventureuse.


Quand ils en furent à parcourir les trois kilomètres de désert entre le puits et le
village, le ciel à l’est était d’un rose saumon intense. Et quand ils passè- rent
devant la Bodega, avec son enseigne tombée par terre, l’arc supérieur du soleil
creva l’horizon.

Steve freina juste après, à l’extrémité sud de la rue principale de Désolation.

« Putain ! murmura Cynthia d’une voix sourde.

- Quelle horreur ! » dit Mary en posant une main sur son front comme si sa
tête la faisait souffrir.

Steve ne put rien dire du tout.

Jusque-là, Cynthia et lui n’avaient vu Désolation que dans le noir, ou à travers


le voile d’une tempête de sable. Ils n’avaient enregistré que des images
décousues, leur perception étant faussée par une obsession très simple: survivre.
Quand on essaie de rester en vie, on ne voit que ce qu’il faut voir. Le reste est
évacué.

Maintenant, en revanche, ils voyaient tout.

La large rue vide, à part quelques buissons d’amarante qui roulaient


paresseusement. Les trottoirs couverts de sable, parfois complètement enfouis.
Çà et là scintillait du verre cassé. Des ordures avaient été dispersées par le vent,
des pancartes renversées, des lignes électriques jetées sur le sol avec leurs
pylônes. La marquise de l’Ouest américain gisait dans la rue comme un vieux
bateau échoué. La seule lettre qui restait - le grand R noir-avait fini par tomber
aussi.

Et, partout, des animaux morts comme s’il y avait eu une guerre chimique.
Des meutes de coyotes dans la rue; sortant de la Chope, dessinant une sorte de
virgule, une colonie de rats à demi couverts de sable; des scorpions étaient venus
mourir sur la girouette en forme de nain et on aurait dit des survivants d’un
naufrage morts sur une île déserte. Des busards pendaient des toits comme de
grosses traînées de suie.

« Tu fixeras au peuple des limites tout à l’entour, dit David d’une voix morte
et sans expression, et tu diras: ” Gardez-vous de monter sur la montagne. ” »

Steve regarda dans son rétroviseur et vit le bord du Puits Chinois qui se
dressait dans le ciel plus clair, il vit la poussière qui sortait encore de son creuset
stérile et frissonna.

« Gardez-vous de monter sur la montagne, ou d’en toucher le bord. Quiconque


touchera la montagne sera puni de mort. On ne mettra pas la main sur lui, mais
on le lapi-dera, ou on le percera de flèches: animal ou homme, il ne vivra point.
»

L’enfant leva le visage vers Mary, et ses lèvres tremblè- rent, ses yeux
s’emplirent de larmes.

« David… commença-t-elle.

- Je suis seul. Vous comprenez ? On est venus sur la montagne et Dieu les a
tous massacrés. Maintenant, je suis seul. »

Elle l’enlaça et pressa le petit visage contre sa poitrine.

« Dis donc, grand chef, dit Cynthia en posant la main sur le bras de Steve, si
on foutait le camp de ce trou mau-dit et qu’on se trouvait une bière ? »
Nationale 50 à nouveau.

« Par là, dit Mary, on est tout près. »

Ils avaient dépassé le camping-car des Carver. David avait à nouveau tourné
son visage contre la poitrine de Mary et elle lui avait entouré la tête de ses bras.
Pendant presque cinq minutes, il n’avait pas bougé, on ne l’entendait même plus
respirer. Seules ses larmes, lentes et chaudes, qui mouillaient son chemisier,
assuraient Mary qu’il était encore en vie. D’une certaine façon, ces larmes la
rassuraient.

La tempête avait aussi touché la nationale. Mary remarqua que le sable la


recouvrait complètement par endroits, et que Steve devait passer en première
pour franchir les plus grosses coulées.

« Est-ce qu’il se pourrait qu’ils l’aient fermée ? demanda Cynthia à Steve. Les
flics ? Le service d’entretien des routes du Nevada, ou je ne sais quoi ?

- Probablement pas. Mais je parierais qu’il ne devait pas y avoir grand monde
la nuit dernière. Les camion-neurs ont dû attendre la fin de la tempête à Ely ou
Austin.

- La voilà ! » s’écria Mary, désignant au loin un reflet de soleil sur un pare-


brise.

Trois minutes plus tard, ils s’arrêtaient près de l’Acura de Deirdre.

« Tu veux venir avec moi dans la voiture, David ? demanda-t-elle. Si ce foutu


véhicule accepte de démar-rer. »

David haussa les épaules.

« Le flic vous a laissé les clés ? demanda Cynthia.

- Non, mais avec un peu de chance… »

Elle sauta du camion, atterrit en douceur sur du sable et gagna la voiture. La


revoir fit surgir soudain l’image de Peter, Peter si fier - quelle absurdité ! - de sa
monographie sur James Dickey, Peter qui n’aurait jamais deviné qu’il ne
connaîtrait pas les suites de la publication.
La voiture se dédoubla, puis se fractura comme à travers un prisme.

La poitrine contractée, elle se passa un bras sur les yeux puis s’agenouilla et
tâta sous le pare-chocs avant. Mais elle ne parvint pas à trouver ce qu’elle
cherchait et une soudaine vague de désespoir la submergea. Et pourquoi voulait-
elle donc suivre le camion jusqu’à Austin dans cette voiture, de toute façon ?
Entourée de souvenirs, des souvenirs de Peter ?

Elle posa la joue contre le pare-chocs - bientôt il serait trop chaud pour qu’on
le touche, mais il conservait encore la fraîcheur de la nuit - et laissa couler ses
larmes.

Elle sentit une main frôler la sienne, timidement, et leva les yeux. David était
là, son petit visage trop grave au-des- sus d’une poitrine menue de gamin en T-
shirt de base-ball. Il la regardait solennellement. Il ne lui tenait pas vraiment la
main, mais lui touchait les doigts comme s’il eût bien aimé la tenir.

« Qu’est-ce qui ne va pas, Mary ?

- Je n’arrive pas à trouver la petite boîte, dit-elle en reniflant. La petite boîte


aimantée qui contient la clé de secours. Elle était sous le pare-chocs avant, mais
elle a dû tomber. Ou bien les gosses qui nous ont pris nos plaques
d’immatriculation l’ont prise aussi. »

Sa bouche se tordit et elle se remit à pleurer.

David s’agenouilla près d’elle. Mary, à travers ses larmes, vit tout de même les
marques sur sa gorge, où Audrey avait essayé de l’étrangler - de vilaines taches
d’un rouge noirâtre comme des nuages d’orage.

« Chut, Mary », dit-il.

Il tâta l’intérieur du pare-chocs. Elle entendait ses doigts pianoter dans


l’obscurité et soudain elle voulut crier: Attention ! Il risque d’y avoir des
araignées ! Des arai-gnées !

David montra une petite boîte grise au creux de sa main.

« Allez essayer, vous voulez bien ? Si elle ne démarre pas… »


Il haussa les épaules pour signifier que cela n’aurait pas grande importance: il
restait le camion.

Oui, le camion. Sauf que Peter n’était jamais monté dans le camion, et que…
peut-être voulait-elle respirer sa présence un peu plus longtemps. L’entendre. Le
sentir. Belle paire de pastèques, madame, avait-il dit avant de lui toucher les
seins…

Le souvenir de son odeur, de sa main, de sa voix. Les lunettes qu’il portait


pour conduire. Tout cela lui ferait mal, mais…

« Oui, je viendrai avec vous, dit David toujours agenouillé face à elle devant
la voiture de Deirdre Finney. Si la voiture démarre, je veux dire. Et si vous
voulez bien.

- Oui. Je veux bien. »

Steve et Cynthia les rejoignirent et les aidèrent à se relever.

« J’ai l’impression d’avoir cent huit ans, dit Mary.

- Ne vous en faites pas, vous n’en paraissez pas plus de quatre-vingt-neuf, lui
répondit Steve, et il sourit quand elle fit mine de lui donner un coup de poing.
Vous voulez vraiment essayer d’arriver jusqu’à Austin dans cette petite voiture ?
Et si elle s’enlise dans le sable ?

- Un problème à la fois. On ne sait même pas si elle va démarrer, n’est-ce pas,


David ?

- Non », soupira l’enfant.

Il s’éloignait d’elle à nouveau, Mary le sentait, mais elle ne savait comment


réagir. Il se tenait tête baissée et regardait la grille du radiateur de l’Acura
comme si tous les secrets de la vie et de la mort y étaient cachés; toute émo-tion
s’effaçait à nouveau de son visage, il apparaissait distant et pensif, la main
refermée sur le cube aimanté de métal gris qui contenait la clé de secours.

« Si elle démarre, dit Mary, on se suivra. Moi derrière vous. Si je m’enlise, on


remontera dans le camion. Mais je ne pense pas que ce sera utile. Ce n’est pas
une si mauvaise voiture, en fait. Si seulement ma foutue belle-soeur ne l’avait
pas utilisée comme réserve de came… »

Sa voix s’altéra et elle serra les lèvres.

« Je ne crois pas que nous aurons à aller loin pour trouver une route dégagée,
dit David sans lever les yeux de la calandre. Cinquante kilomètres ? Soixante ?
Et puis la route sera libre.

- J’espère que tu as raison, lui dit Mary en lui souriant.

- Il y a une question un peu plus délicate, dit Cynthia. Qu’allons-nous raconter


à la police ? A la vraie police, je veux dire ? »

Personne ne fit de suggestion pendant un moment. Puis David, le regard


toujours fixé sur la calandre, déclara:

« Le début de l’histoire. Ils n’auront qu’à découvrir le reste tout seuls.

- Je ne comprends pas », dit Mary.

En fait, elle croyait comprendre, mais elle voulait qu’il continue à parler, elle
voulait qu’il soit là, avec eux tous, mentalement aussi bien que physiquement.

« Je leur raconterai l’histoire des pneus crevés et du mauvais flic qui nous a
emmenés en ville. Comment il nous a convaincus en prétendant qu’il y avait
dans le désert un type qui nous attendait avec un fusil. Mary, vous direz
comment il vous a arrêtés, Peter et vous. Steve, vous raconterez que vous
cherchiez Johnny et que Johnny vous a téléphoné. Je raconterai comment on
s’est échappés pendant qu’il emmenait ma mère. Comment on s’est réfu-giés au
cinéma. Comment on vous a appelé, Steve. Et puis vous pourrez dire que vous
êtes venu nous rejoindre au cinéma et qu’on y a passé la nuit.

- Nous ne sommes jamais allés au puits », dit Steve. David hocha la tête. Les
marques sur sa gorge s’accen-tuaient dans la lumière croissante du jour. La
chaleur arrivait.

« C’est ca, dit David.

- Et - désolé, David, il le faut - ton père ? Qu’est-ce qu’on dit pour lui ?
- Il est parti à la recherche de ma mère et il m’a ordonné de rester avec vous
dans le cinéma, ce que j’ai fait.

- On n’a jamais rien vu, dit Cynthia.

- Non, pas vraiment. »

David ouvrit le cube aimanté et en sortit la clé qu’il ten-dit à Mary:

« Pourquoi n’essaieriez-vous pas de démarrer ?

- Une seconde. Qu’est-ce que les autorités vont penser de ce qu’elles vont
trouver ? De tous les morts, humains et animaux ? Et que diront-elles ? Que
révéleront-elles ?

- Il y a des gens, dit Steve, qui croient qu’une soucoupe volante s’est écrasée
près d’ici, dans les années quarante, le saviez-vous ? »

Elle secoua la tête.

« A Roswell, au Nouveau-Mexique. A les en croire, il y a même eu des


survivants. Des spationautes d’un autre monde. Je ne sais pas ce qu’il y a de vrai,
mais après tout… On sait à coup sûr que quelque chose d’assez epouvantable
s’est produit à Roswell. Le gouvernement a tout dissimulé. Il dissimulera de la
même manière ce qui s’est passé ici.

- Plutôt pessimiste, mon chou, dit Cynthia en lui pin- çant le bras.

- Quant à ce qu’ils penseront… continua Steve après avoir haussé les épaules.
A un gaz mortel, peut-être. A quelque truc bizarre sorti d’une poche enfouie sous
la terre et qui a rendu les gens fous. Et ce n’est pas si loin de la vérité, non ?

- Non, dit Mary. Je crois que le plus important est que nous racontions tous la
même histoire, telle que David l’a résumée. »

Cynthia haussa les épaules, l’air de dire qu’est-ce-que-j’en-ai-à-foutre ».


Autant dire qu’elle redevenait elle-même.

« Si on craquait et qu’on leur révélait ce qui est vraiment arrivé, vous pensez
peut-être qu’ils nous croiraient ?
- Peut-être que non, dit Steve, mais, si ça ne te fait rien, j’aimerais autant ne
pas passer les six prochaines semaines à subir des tests de QI et à regarder des
taches d’encre alors que je pourrais les passer à contempler ton visage exotique
et mystérieux. »

Elle lui pinça à nouveau le bras, un peu plus fort, cette fois, et surprit David
qui observait cette petite scène.

« Est-ce que tu trouves que j’ai un visage mystérieux et exotique ? » lui


demanda-t-elle.

David se détourna et regarda les montagnes au nord.

Mary gagna la portière du conducteur de l’Acura, l’ouvrit et se souvint qu’elle


devrait avancer le siège si elle voulait conduire: Peter faisait trente centimètres
de plus qu’elle. La boîte à gants était ouverte depuis qu’elle avait fouillé dedans
pour trouver les papiers de la voiture, mais la petite ampoule qui l’éclairait ne
pouvait pas vider une batterie, quand même ! Enfin, ce n’était pas vraiment une
question de vie ou de mort, de toute f…

« O mon Dieu ! dit Steve d’une voix douce. O Seigneur, regardez ! »

Elle se retourna. A l’horizon, paraissant moins haute à cette distance, se


dressait la paroi nord du Puits Chinois. Au-dessus s’élevait un nuage gigantesque
de poussière gris foncé. Il restait suspendu dans le ciel, relié au puits par un
ombilic nébuleux de poussière et de terre. Le nuage dessinait la forme d’un loup,
sa queue pointée vers le soleil levant, son museau allongé de façon grotesque
pointé vers l’ouest où s’attardaient encore les derniers lambeaux d’obscurité.

Il avait la gueule ouverte et il en sortait une forme étrange, indéfinissable mais


plutôt reptilienne, avec quelque chose d’un scorpion, d’un lézard aussi.

Can tak. Can tah.

Mary cria dans ses mains. Elle fixait la forme dans le ciel de ses yeux
écarquillés au-dessus de ses doigts sales et secouait la tête en un geste de
dénégation inutile.

« Arrêtez, dit David en lui entourant la taille de son bras. Arrêtez, Mary. Ça ne
peut pas nous faire de mal. Ça s’en va déjà, vous voyez ? »
C’était vrai. La fourrure du loup céleste se déchirait par endroits, semblait
fondre à d’autres, tandis que le soleil y plantait ses épées de lumière: c’était le
genre de vision improbable qu’on attend à la fin d’un péplum biblique.

« Je crois que nous devrions partir, dit enfin Steve.

- Je crois que nous n’aurions jamais dû venir », répon-dit Mary d’une voix
faible.

Elle monta dans la voiture, où l’accueillit une odeur douce et familière: la


lotion après-rasage de son époux mort.

David la regarda avancer son siège et insérer la clé de contact. Il se sentait


flotter dans un espace situé entre une étoile sombre et une étoile brillante, à
distance de lui-même. Il se vit assis à la table de la cuisine, chez lui, en train de
jouer aux petits chevaux avec la Puce. Il se dit qu’il enverrait bien Steve, Mary
et Cynthia, si gentils qu’ils soient, en enfer, juste pour pouvoir jouer aux petits
chevaux dans la cuisine avec la Puce - elle boirait un verre de jus de pomme, lui
un Pepsi, tous deux riraient comme des idiots. Il s’enverrait lui-même en enfer
aussi, d’ailleurs. Ce ne devait pas être bien loin de Désolation, de toute façon.

Mary tourna la clé de contact. Le moteur toussa violemment et démarra


presque tout de suite. Elle sourit et claqua des mains.

« David ? Prêt à partir ?

- Bien sûr. Je crois.

- Hé ? appela Cynthia en posant une main sur sa nuque. Tu vas bien,


bonhomme ? »

Il hocha la tête sans lever les yeux.

Cynthia se pencha et l’embrassa sur la joue.

« Il faut que tu te battes, lui murmura-t-elle dans l’oreille. Il faut que tu te


battes, tu sais ?

- J’essaierai », dit-il.
Mais les jours, et les semaines, et les mois à venir lui semblaient d’avance
insupportables. Va vers ton ami Brian, avait dit Johnny. Va vers ton ami et fais de
lui ton frère. Il faudrait sans doute commencer par là, oui, mais après ?

Il y avait en lui des zones de souffrance pure, des trous qui ne se refermeraient
jamais. Un pour sa mère, un pour son père, un pour sa soeur. Des trous comme
des yeux.

Dans le ciel, le loup s’était dissipé, à l’exception d’une patte et de ce qui était -
peut-être - le bout de la queue. Il n’y avait plus trace de la chose reptilienne dans
sa gueule.

« On t’a vaincu, murmura David en gagnant la portière. On t’a vaincu, saleté,


et c’est déjà ça. »

Tak, murmura une voix souriante et patiente tout au fond de lui. Tak ah lah.
Tak ah wan.

Il fit l’effort d’en détourner son esprit et son coeur.

Va vers ton ami et fais de lui ton frère.

Peut-être. Mais d’abord Austin. Avec Mary, Steve et Cynthia. Il avait


l’intention de rester avec eux aussi longtemps que possible. Eux, au moins,
pouvaient comprendre… et d’une certaine façon, personne d’autre ne le pourrait
jamais. Ils avaient été dans le puits ensemble.

En arrivant à sa portière il glissa distraitement la petite boîte en métal dans sa


poche. Soudain, il se figea, la main vide près de saisir la poignée.

Quelque chose avait disparu: la cartouche.

Autre chose avait pris sa place: un morceau de papier épais.

« David ? appela Steve de la fenêtre du camion. Quelque chose ne va pas ? »

Il secoua la tête et ouvrit la porte de la voiture d’une main, tandis que de


l’autre il sortait le papier plié de sa poche. Un papier bleu. Et il lui sembla
familier, bien qu’il ne pût se souvenir d’avoir eu un papier comme ca dans sa
poche la veille. Il était déchiré, percé d’un trou comme s’il avait été cloué
quelque part. Comme si…

Laisse ton autorisation.

C’était la dernière chose que la voix lui avait dite ce dernier jour d’automne
quand il avait prié Dieu de guérir Brian. Il n’avait pas compris, mais il avait
obéi, et accroché le papier bleu à une tête de clou. Quand il était retourné au
Poste de guet vietcong - une semaine plus tard ? deux ? -, il n’y était plus. Pris
par un gamin qui voulait noter le numéro de téléphone d’une fille, sans doute, ou
emporté par le vent. Sauf que… il venait de réappa-raître.

Wait a minute, baby, let it happen to you.

Steve Winwood chantait. Y avait pas plus cool.

Non, se dit-il. C’est impossible.

« David ? demanda Mary de très loin. David, qu’est-ce qu’ilya ? »

Impossible, se dit-il à nouveau, mais quand il le déplia, les mots imprimés en


haut lui étaient plus que familiers:

COLLEGE DE WEST WENTWORTH 100 land Avenue.

Puis en gros caractères d’imprimerie à l’encre noire:

AUTORISATION DE SORTIE.

Enfin:

Le responsable de l’élève autorisé à sortir doit signer cette fiche. La fiche doit
être rapportée au surveillant général.

Mais maintenant, il y avait autre chose. Un bref message griffonné sous la


dernière ligne imprimée.

Quelque chose bougea en lui. Quelque chose d’énorme. Sa gorge se verrouilla,


puis s’ouvrit pour laisser sortir un long cri de souffrance. Il perdit l’équilibre et
se raccrocha au toit de l’Acura, posa son front sur son bras et se mit à sangloter.
Au loin, il entendit les portes du camion s’ouvrir il entendit Steve et Cynthia qui
couraient vers lui. Il pleurait. Il pensait à la Puce, serrant sa poupée sur son
coeur, et qui lui souriait. Il pensait à sa mère dansant au son de la radio dans la
buanderie, son fer à repasser à la main, riant comme une gamine. Il pensait à son
père, assis sous le porche, les pieds sur la rambarde, un livre dans une main et
une bière dans l’autre, l’accueillant à son retour de chez Brian, sa bicyclette à la
main, à la nuit tombée. Il pensait combien il les avait aimés, combien il les
aimerait toujours.

Et Johnny. Johnny à l’entrée sombre de la galerie des Chinois, lui disant:


Parfois il nous laisse vivre.

David pleurait, tête baissée, la fiche d’autorisation de sortie froissée dans son
poing serré. Cette énorme chose bougeait toujours en lui, un peu comme un
glissement de terrain… mais en moins dangereux peut-être.

Oui, en moins dangereux, finalement.

« David ? appela Steve en le secouant. David !

- Je vais bien, dit-il en levant la tête pour s’essuyer les yeux d’une main
tremblante.

- Qu’est-il arrivé ?

- Rien. Ça va. Allez-y. On vous suit.

- Tu es sûr ? » demanda Cynthia d’un air dubitatif.

Il hocha la tête.

Ils repartirent, non sans se retourner pour le regarder. David réussit à leur faire
un signe de la main, puis il entra dans l’Acura et ferma la porte.

« Qu’est-ce que c’était ? demanda Mary. Qu’as-tu trouvé ? »

Elle tendit la main vers le papier bleu froissé, mais David ne le lâcha pas.
« Vous vous souvenez quand le flic vous a jetée dans la cellule ? On était déjà
là. Vous avez essayé de tirer avec l’arme sur le bureau.

- Jamais je n’oublierai.

- Pendant que vous vous battiez contre lui, une cartouche est tombée du
bureau et a roulé jusqu’à moi. J’ai saisi l’occasion de la ramasser. Johnny a dû la
prendre dans ma poche quand il me retenait. Dans la galerie. Quand mon père a
été tué. C’est avec cette cartouche que Johnny a fait sauter l’Anfo. Et quand il l’a
prise de ma poche, il a mis ça à la place.

- Quoi ? Qu’est-ce que c’est ?

- C’est une autorisation de sortie de mon collège, dans l’Ohio. L’automne


dernier, je l’ai accrochée à un clou dans un arbre, et je l’y ai laissée.

- Dans un arbre. Dans l’Ohio. L’automne dernier… dit-elle en le regardant


d’un air pensif. En automne !

- Oui. Alors je ne sais pas d’où il la tenait… et je ne sais pas où il la gardait.


Quand il était dans le dépôt d’explosifs, je lui ai fait vider toutes ses poches.
J’avais peur qu’il ait ramassé un de ces can tahs. Et il ne l’avait pas, alors. Il a
tout enlevé à part son slip, et il ne l’avait pas.

- Oh, David… »

Il hocha la tête et lui tendit le papier bleu.

« Steve pourra nous dire si c’est son écriture, dit-il. Je vous parie un million de
dollars que oui. »

Elle lut le message griffonné en bougeant les lèvres: DAVID - GARDE TON
AVANCE SUR LA MOMIE 1, 8, 4. RAPPELLE-TOI !

« Je parierais un million de dollars moi aussi que c’est son écriture - si j’avais
un million de dollars, dit-elle. Est-ce que tu sais ce que veulent dire les chiffres,
David ?
- Bien sûr, répondit-il en reprenant le papier bleu. Pre-mière épître de Jean,
chapitre 4, verset 8. ” Dieu est amour. “

- L’est-il, David ? demanda-t-elle après l’avoir longuement regardé. Est-il


amour ?

- Oh, oui, répondit David en repliant soigneusement le papier. Je crois qu’il est
un peu… tout. »

Cynthia leur fit un signe de la main. Mary lui répondit et leva les pouces.
Steve démarra et Mary le suivit; les roues de l’Acura se détachèrent avec peine
du sable qui les entourait, puis prirent de la vitesse.

David posa la tête contre le dossier, ferma les yeux et se mit à prier.

Bangor, Maine novembre 1994-5 décembre 1995

REMERCIEMENTS

Ils s’imposent pour quatre personnes en particulier: Rich Hasler, de Magma


Mining Corporation, William Winston, pasteur épiscopalien, Chuck Verrill, qui
m’édite depuis longtemps (et me supporte depuis aussi longtemps, pourrait-il
ajouter), Tabitha King, mon épouse et ma critique la plus attentive. Depuis le
temps, lecteur fidèle, vous connaissez la suite, alors, tous en choeur: pour tout ce
qui est bien, je leur suis redevable, pour tout ce qui est mal, c’est moi seul qu’il
faut blâmer.

S. K.

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