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Témoignage d'une ex de Samuel Eto'o

Histoire d’enfance et révélation profonde sur le personnage phare

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rodrigueetoundi307
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Témoignage d'une ex de Samuel Eto'o

Histoire d’enfance et révélation profonde sur le personnage phare

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Éditions du Moment

15, rue Condorcet


75009 Paris
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Tous les droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tout pays.

© Éditions du Moment, 2016


Revenge Porn
Nathalie Koah

Revenge Porn
Foot, sexe, argent :
le témoignage de l’ex de Samuel Eto’o

ÉDITIONS DU MOMENT
I
MAILLOT JAUNE

Mes six ans et quelques mois d’amours clandestines avec Samuel Eto’o
m’ont ouvert les portes d’une vie de confort et de luxe. Voyages en jets,
suites présidentielles, shopping illimité… On pourra me juger futile,
vénale ou cupide. Mais ces temps de faste n’effaceront pas une enfance de
dénuement. Je suis née au Cameroun, en 1987 à la clinique Sende de
Yaoundé. Jusqu’à mes trois ans, j’ai vécu à Kribi, une ville côtière du Sud
du pays aux plages paradisiaques, avant de revenir dans la capitale. Ma
mère, Marie-Jeanne, était femme au foyer et mon père, Félix, homme
d’affaires. Je suis l’aînée de leurs quatre enfants. Mon père était un Bassa,
une ethnie bantoue originaire d’Égypte ancienne, où les croyances en la
sorcellerie et les forces occultes restent très fortes. Nous étions une
famille modeste, comme le Cameroun en connaît des centaines de
milliers. Mais chez nous, ce statut ne revêt pas la même réalité qu’en
France : nous avions un toit, et de quoi manger à notre faim. Rien de
plus. Nous ne pouvions prétendre ni aux loisirs ni aux vacances. Pas de
quoi me plaindre. En Afrique, la subsistance n’est pas le point de départ
d’une vie heureuse. Elle en est souvent l’accomplissement.
J’étais une enfant timide, réservée, et une très bonne élève. À l’école
élémentaire, j’enchaînais félicitations et tableaux d’honneur. Le week-
end, mes parents me confiaient à ma marraine, Hélène, qui vivait dans la
banlieue de Yaoundé. C’était une très belle femme, indépendante, dotée
d’une personnalité forte. Un soir, alors que je dormais chez elle, j’ai été
réveillée par des bruits dans la maison. C’était la police. L’ex-compagnon
d’Hélène, un homme jaloux qu’elle venait de quitter, l’avait tuée par balle
dans son sommeil. Au Cameroun, l’indépendance et la liberté d’esprit
peuvent coûter la vie aux femmes. Ce premier traumatisme n’en est pas
vraiment un, car je n’ai gardé que peu de souvenirs de ma marraine et de
cette nuit tragique. Mais je crois avoir hérité d’une bonne partie de son
caractère. Et des ennuis qui vont avec.
Je n’ai jamais vraiment su dans quelles affaires baignait mon père. Je
sais simplement qu’il avait des activités liées aux marchés publics. Alors
que je venais de fêter mes cinq ans, il a été arrêté par la police et placé en
détention. Il est resté en prison pendant un an. Aujourd’hui encore,
j’ignore la nature précise de ce qu’on lui a reproché. Du jour au
lendemain, nous n’avions plus assez d’argent pour nous loger. Nous
sommes partis vivre chez ma grand-mère à Obala, un village situé à une
cinquantaine de kilomètres de Yaoundé. Ce déménagement forcé et les
mois qui ont suivi constituent une période sombre de mon enfance. Ma
timidité s’est transformée en une solitude noire. Je m’enfermais des
heures durant dans la chambre de ma grand-mère. Je me souviens des
remontrances de ma mère après qu’elle m’a surprise en train de déchirer
des draps avec un couteau. J’avais en moi une colère que personne ne
s’expliquait, et que je n’arrivais pas à extérioriser autrement que par la
violence. Un an plus tard, mon père est sorti de prison. Il n’avait plus de
travail. Nous sommes allés vivre chez un ami de mes parents dans une
grande maison d’Efoulan, un quartier pavillonnaire plutôt chic de la
capitale. Vivre au milieu d’une famille de nouveau réunie a vite fait
d’apaiser mes angoisses naissantes.
Malgré ses efforts, mon père n’a pas tout de suite réussi à retrouver un
emploi stable. Son oisiveté a fini par le rendre susceptible et colérique
envers ma mère. Leurs disputes se faisaient chaque jour plus intenses.
Mes frères et moi étions épargnés par les cris, mais nous en étions les
témoins horrifiés. De mon côté, mon statut de sœur aînée m’a
rapidement transformée en garçon manqué. D’élève studieuse et
réservée, je suis devenue une redoutable bagarreuse de cour d’école,
surtout si l’honneur de mes petits frères était en jeu. Je ne supportais pas
qu’on leur fasse du mal. Je crois qu’au fond je craignais de les perdre. La
mort de ma marraine et l’incarcération de mon père m’ont insufflé une
peur panique de l’abandon, qui perdure aujourd’hui. En rentrant de
l’école, la teigne de récré que j’étais se transformait en agneau. Je me
souviens de ces après-midi entières passées à aider ma mère à cuisiner,
ou à enlever les peaux mortes des pieds de mon père après sa sieste. Je
jouais à la dînette comme à la carabine avec mes frères, que je déguisais
en filles à l’occasion pour compenser ma frustration de ne pas avoir de
petite sœur. Ces instants de complicité familiale restent parmi les plus
beaux souvenirs de mon enfance.
Ces temps heureux n’ont pas duré. À la fin de l’année 1996, alors que
mon père commençait à retrouver une activité stable dans la construction
de routes, mes parents ont organisé un dîner réunissant l’ensemble de ma
famille paternelle. Les nombreux frères de mon père étaient
naturellement invités, bien que ma mère n’ait pas vu leur présence d’un
très bon œil. Mes oncles ont toujours vivoté, et même si mon père n’était
pas Crésus, il était jalousé. Mon oncle Michel était le plus envieux, doublé
d’un alcoolique notoire. Au début du dîner, mais déjà ivre, il s’est mis en
tête de porter un toast. Après les remerciements d’usage, le ton a changé.
« Toi, tu as une bonne étoile, alors que nous n’avons rien », a-t-il lancé à
l’adresse de mon père. « Pourquoi n’avons-nous pas réussi dans la vie
comme tu as réussi ? Les gens du village t’en veulent. Tu ne verras pas la
nouvelle année. » Cette dernière phrase n’était pas une menace physique
directe, mais plutôt la promesse d’un sort malveillant qui lui serait jeté.
Ma mère est sortie de ses gonds. « Comment peux-tu dire ça ? Comment
peux-tu dire que tu vas manigancer pour que ton frère meure ? » Mon
père a tenté de calmer le jeu. « Il a trop bu », a-t-il simplement
commenté. La soirée s’est poursuivie presque comme si de rien n’était. Je
ressentais la peur et l’impuissance de ma mère. Je la partageais sans
vraiment comprendre ce qui se tramait. Quelques jours plus tard, mon
père est allé rendre visite à ses frères au village. En revenant, il nous a
raconté que personne n’avait voulu lui serrer la main, sauf un inconnu,
qui a insisté pour le saluer longuement. Une semaine après, il a ressenti
une vive douleur au bras. Ce mal inconnu s’est bientôt généralisé. Il est
décédé deux semaines plus tard. Je n’ai jamais vraiment cru au pouvoir
de la sorcellerie mais je n’ai, à ce jour, pas d’explication plus rationnelle
pour expliquer sa mort brutale.
La disparition de mon père nous a fait passer d’une vie modeste à la
pauvreté. Obligée de travailler dans l’urgence, ma mère a ouvert un stand
de brochettes de bœuf dans un centre commercial tout en s’inscrivant à
une formation d’institutrice. Nous avons emménagé dans une chambre
de Nkolndongo, un quartier chaud de Yaoundé. Nous dormions à quatre
dans le même lit. Ma mère était alors enceinte de ma petite sœur. Mes
frères et moi devions marcher une heure pour arriver à notre école. Le
soir, nous mangions les brochettes que ma mère n’avait pas écoulées.
Curieusement, même si nos conditions de vie s’étaient dégradées, je
garde un souvenir assez heureux de cette période. Le long chemin vers
l’école était prétexte à toute sorte de jeux et de rencontres amusantes. Un
pompiste s’était pris d’affection pour nous, et nous donnait parfois 100
francs CFA (environ 15 centimes d’euro) avec lesquels nous achetions des
beignets de blé ou de maïs. Ma mère n’avait pas assez d’argent pour payer
mon concours d’entrée au collège, mais grâce à ma tante qui avait de
l’entregent, j’ai pu intégrer l’un des meilleurs établissements de la ville.
Ce coup de pouce du destin n’a pas suffi à me motiver. Mes résultats
scolaires ont commencé à décliner. Je n’arrivais plus à me concentrer, je
voulais faire la grande. J’avais envie de m’occuper de la maison, de mes
deux frères et de ma sœur.
En décrochant son diplôme d’institutrice, ma mère a fait bondir les
revenus du foyer à 100 euros par mois – soit un peu plus que les 80 euros
du Smic camerounais – ce qui nous a permis d’emménager dans un
studio, toujours à Nkolndongo. Le souvenir de ce quartier, qui n’a pas
tellement changé depuis, ne m’a jamais quitté. Le paysage se composait
de maisonnettes ou de petits immeubles délabrés divisés en studios. Pour
rentrer chez soi, on devait passer par le salon du voisin. Les toilettes
communes trônaient au milieu de la cour intérieure. L’après-midi, à tour
de rôle, une voisine cuisinait des beignets de haricots rouges avec de la
bouillie – le BHB, le plat des pauvres –, et voilà tous les enfants de
l’immeuble qui rappliquaient. Ici, à part les denrées de base, les habitants
n’ont rien. Pas même l’espoir d’une vie meilleure. Mais ils ont la joie au
cœur. Les assiettes sont vides mais on se nourrit au rire, à la bonne
humeur, à la solidarité, comme autant de remparts contre la misère. Plus
tard, mon histoire d’amour avec Samuel m’a permis de voyager dans les
plus beaux endroits de la planète, mais c’est à Nkolndongo que j’ai croisé
les personnes les plus heureuses du monde.
À l’âge de quinze ans, je me suis offert une crise d’adolescence en
bonne et due forme. À la maison, ma mère me confiait beaucoup de
tâches ménagères, et j’avais beau comprendre la nécessité de l’aider à
tenir le foyer, cette discipline me pesait. J’avais juste envie de sortir, de
m’amuser. Je traînais encore une dégaine de garçon manqué et, sans
surprise, l’une de mes activités préférées était le foot.
Au Cameroun, le ballon rond est une religion. Une cannette vide, trois
copains, et voilà qu’un chemin de terre lambda se transforme en stade
surchauffé. À l’époque, ma grande copine de jeu s’appelait Bout d’chou.
Une fille du Sud de mon âge, au teint foncé, et aux formes déjà
généreuses. Elle était magnifique, féminine, bien que cultivant le même
côté garçon manqué que moi. Sans être très riche, elle était issue d’une
famille plutôt aisée pour le quartier, et sa garde-robe était bien plus
fournie que la mienne. On se prêtait nos vêtements, et si je n’avais pas
grand-chose à lui proposer, j’étais de mon côté ravie de pouvoir profiter
de sa penderie. Chez moi, l’achat d’un nouveau vêtement était un
événement rare. Je n’avais par exemple qu’une seule paire de chaussures
pour l’année scolaire, et il me fallait en prendre soin.
Quand elle pouvait se le permettre, ma mère essayait malgré tout de
nous faire un petit cadeau. Je me rappelle d’une fois où le lycée nous avait
demandé d’acheter un maillot jaune pour les cours de sport. Voyant une
occasion de me faire plaisir, ma mère m’avait offert celui des Lions
indomptables, l’équipe nationale de football du Cameroun. J’étais folle de
joie. Bien sûr, c’était une imitation de mauvaise qualité. Mais je m’en
fichais. Je le portais pour le sport bien sûr, et le gardais sous mes
vêtements le reste de la journée. Mes copains voyant bien que c’était une
copie médiocre en profitaient pour se moquer de moi. Peu importe.
J’étais si fière. Fière de porter les couleurs des Lions. Fière aussi du nom
du joueur de l’équipe floqué à l’arrière du maillot. Un détail qui avait sans
doute échappé à ma mère au moment de l’achat. C’était celui de l’étoile
montante de notre équipe nationale. Un jeune talent prometteur, brillant,
charismatique, dont le nom faisait déjà rêver tout le pays. Un avant-
centre comme le Cameroun en attendait depuis le grand Roger Milla. Un
garçon dont le sourire charmeur affiché dans les journaux n’avait pas
échappé aux jeunes filles de mon âge. Un certain Samuel Eto’o.
II
LE DIEU DU STADE

Le lycée a vu naître la femme que je suis aujourd’hui. J’ai commencé à


me maquiller, à mettre du vernis, à m’apprêter. Les premières bluettes de
cour de récré n’ont pas tardé. La situation financière du foyer
s’améliorait, ma mère complétant ses revenus d’institutrice en donnant
des cours du soir. L’année de mes seize ans, nous avons pu acheter une
télévision, l’une des rares du quartier, devant laquelle s’agglutinaient nos
voisins émerveillés. Les matchs des Lions étaient toujours prétextes à de
grands rassemblements festifs autour du petit écran. Je n’en manquais
pas une miette, haranguant les joueurs depuis le canapé familial, vêtue de
mon maillot fétiche. Samuel Eto’o, jeune recrue de Majorque, était
devenu le chouchou de l’équipe nationale en participant à la victoire en
2000 de la Coupe d’Afrique des nations, puis décrochant la médaille d’or
aux jeux olympiques de Sydney.
Mais même si le quotidien s’améliorait, nous étions loin de l’opulence.
Je poursuivais ma scolarité au lycée Général Leclerc, le plus réputé de
Yaoundé, le plus cher aussi. Ma mère ne plaisantait pas avec les études et
n’hésitait pas à sacrifier confort et loisirs pour nous offrir la meilleure
éducation possible. Mes copains et copines de classe étaient tous des
enfants de riches hommes d’affaires, de hauts fonctionnaires, ou de
membres du gouvernement. Malgré mes efforts, je ne pouvais pas
m’aligner devant ce parterre de vêtements de marques et de bijoux
clinquants. Ce décalage me frustrait. Ce n’était pas simplement de la
jalousie, mais un sentiment d’injustice ; celui d’être différente des autres
parce que moins bien née. L’adulte que je suis devenue voit les choses
autrement, mais la jeune fille de seize ans que j’étais souffrait
profondément de ce mauvais coup du destin.
Je n’avais pas l’argent, mais j’ai vite compris au regard que les hommes
portaient sur moi que je possédais un autre atout pour me mettre au
niveau de mes camarades : ma beauté. En Afrique peut-être plus
qu’ailleurs, donner de l’argent ou offrir des cadeaux à sa bien-aimée est
une pratique courante et acceptée de tous. Il ne faut pas y voir une
version arriérée des relations homme-femme mais le poids encore
prégnant des traditions. Dans les villages, le versement d’une dot par la
famille du mari à celle de son épouse est encore très répandu. Cette
coutume scelle l’alliance entre les clans, mais témoigne aussi de la
stabilité financière de l’époux. La générosité des hommes envers leurs
prétendantes est également le reflet du couple tel qu’il fonctionne encore
majoritairement dans les sociétés africaines : le mari travaille et apporte
le confort matériel, tandis que l’épouse s’occupe du bon fonctionnement
du foyer et de l’éducation des enfants. Au stade du flirt, offrir des cadeaux
à sa petite amie s’inscrit dans une logique assez similaire, même si
l’intention est un peu différente. Il s’agit plus simplement de faire plaisir
à celle qu’on aime tout en donnant des gages du sérieux de la relation.
À l’heure de mes premiers émois, ce genre de considérations
m’importait peu. J’étais à un âge où l’attirance pour l’autre était la seule
donnée qui comptait. Mon premier petit ami s’appelait Yannick. C’était
un garçon du lycée. Il avait un an de plus que moi. J’étais dingue de lui. Il
venait d’une famille aisée. Son père était directeur de la caisse de
prévoyance sociale. Il me traitait comme une princesse, même s’il n’avait
pas suffisamment d’argent de poche pour me combler : il me répétait à
longueur de journées que j’étais la plus belle, m’offrait parfois des
chocolats, et ça me suffisait. Et puis du jour au lendemain il m’a quitté
pour une autre, sans explications. J’étais dévastée. Ma peur panique de
l’abandon a refait surface. J’étais belle mais pauvre. Aucun homme ne
voudrait sérieusement d’une fille comme moi. Bout d’chou est venue à la
maison pour me réconforter. « Tu ne devrais pas sortir avec ce genre de
garçons. Ils ne sont pas matures, ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils
ont. Tu es magnifique, tu peux te trouver quelqu’un déjà installé dans la
vie, quelqu’un qui saura vraiment prendre soin de toi. » Ces paroles ont
résonné en profondeur. Pourquoi se tourmenter ? Pourquoi laisser des
hommes me faire du mal ? Je ne veux plus souffrir, je ne veux plus
m’attacher. C’est moi qui vais maîtriser le jeu. Profiter de ma beauté pour
profiter de leur argent. Et devenir la grande dame enviable, désirable, à
laquelle je veux ressembler.
Cette volonté de m’affranchir de ma condition sociale a entraîné une
série de réactions en chaîne. Mes résultats scolaires ont chuté au point de
me faire rater l’examen d’entrée en terminale. Je ne pensais qu’à sortir,
m’amuser, séduire. Je passais mes soirées en boîte de nuit à danser et
boire de l’alcool. J’avais encore du mal à m’imaginer sortir avec un
homme plus âgé, même si les opportunités commençaient à se présenter.
En attendant de franchir le pas, je suis sortie avec un camarade de classe,
Bollah, un garçon de famille modeste comme moi. Mais, contrairement à
Yannick, il multipliait les attentions, n’hésitant pas à partager son argent
de poche en deux pour mes beaux yeux. Il m’offrait mon déjeuner, me
payait le taxi pour rentrer chez moi le soir. Mes nouvelles aspirations
créaient des tensions avec ma mère. Je ne voulais plus rien faire à la
maison. Mes bulletins de notes catastrophiques l’inquiétaient, mais au-
delà, elle sentait bien que je tentais de m’extraire à tout prix de mon
milieu. Un soir, j’ai eu droit à un long sermon. « Je me plie en quatre
pour toi, mais apparemment ça ne te suffit pas. On dirait que tu as honte
de ta famille. Quand tes amis viennent te chercher, tu ne les fais pas
rentrer à la maison. » Elle n’avait pas tort. Un soir, alors que Bollah me
ramenait chez moi, je lui avais ostensiblement refusé l’entrée de mon
domicile. « Je n’ai pas envie que tu t’aperçoives que mon quotidien n’est
pas si rose. J’ai peur que ça t’effraie et que tu me quittes. » Sa réponse
m’a prise de court. « Je viens du même milieu que toi. De quoi as-tu
peur ? On s’en fiche de tout ça. » Bollah et ma mère avaient raison. Mais
mon logiciel avait déjà changé. Je voulais mener grand train, envers et
contre tout.
Ma relation avec Bollah s’est poursuivie au gré de ses attentions,
toujours plus nombreuses. À la rentrée de terminale, il m’a donné la
moitié de l’argent que ses parents lui avaient confié pour s’acheter des
fournitures. J’ai aussi profité des largesses d’un oncle éloigné, qui m’a
acheté un téléphone portable tout neuf, et m’a donné en plus cinquante
ou cent euros. J’ai utilisé cet argent pour étoffer ma garde-robe,
m’acheter ma première paire de tennis neuve, et un sac à main rutilant.
En arrivant au lycée, parée de mes plus beaux effets, je me suis sentie au-
dessus du lot, fière, confiante. Je n’étais plus la gamine des quartiers,
mais une femme du monde. Je n’ai pas tardé à être suivie par une petite
cour d’admirateurs, à l’intérieur et à l’extérieur du bahut. Conscient lui
aussi de mon pouvoir grandissant sur les hommes, mon cousin Dadou
avait mis en place une véritable stratégie d’extorsion pour prétendants
naïfs. Il me présentait à ses amis fortunés, nous laissait bavarder cinq
minutes, puis les prenait à part pour recueillir leurs compliments sur ma
plastique. Évidemment, le pigeon en profitait pour demander mes
coordonnées. « Tu veux son numéro ? D’accord, mais ce n’est pas
gratuit. » Nous nous partagions ensuite le butin. Ce qui était d’abord un
jeu est devenu une véritable petite entreprise familiale. Inutile pour moi
d’embrasser, encore moins de coucher : la seule perspective de pouvoir
un jour me parler au téléphone suffisait à faire passer le client à la caisse.
Les prétendants se bousculaient, dont certains affichaient une belle
situation et des revenus confortables. Les voir venir me chercher à la
sortie des cours avec leur grosse berline rendait mes copines de classe
vertes de jalousie. Et m’emplissait d’une fierté infinie.
Sans surprises, ma relation avec Bollah n’a pas survécu à ce rôle
d’appât permanent que je m’étais créé. Les sollicitations ne manquaient
pas, mais je n’avais ni l’envie ni le courage, au fond, de sauter le pas vers
une relation avec un homme plus âgé. J’avais beau me prendre pour une
grande dame, je restais une lycéenne de dix-huit ans. Je voulais juste
jouer avec la crédulité des hommes et en profiter pour me faire plaisir.
L’une de mes camarades de classe, Yolande, n’avait pas ces réticences :
elle était déjà passée à l’étape supérieure. Nous nous sommes
rapprochées au fil de l’année scolaire. C’était sans aucun doute l’une des
filles les plus élégantes de l’établissement. Certaines de ses paires de
chaussures valaient à elles seules un mois de salaire de ma mère. Je me
prenais déjà pour une femme fatale, mais à côté de Yolande, je passais
pour une diva de carton. Elle m’a vite remise à ma place. « Tu pourrais
avoir beaucoup plus de choses si tu sortais avec ces garçons au lieu de les
faire tourner en bourrique. Ils vont se lasser de tes promesses, et tu
n’auras bientôt plus rien. » J’en étais consciente. Mais j’avais besoin de
quelqu’un pour me faire entrer dans la vraie cour des grands. Yolande l’a
senti, et a accepté de remplir cette mission.
Mon initiation débute quelques jours plus tard. Yolande m’invite à une
après-midi shopping en vue de l’arrivée le soir même d’un de ses amis, un
Camerounais qui vit en Suisse, et a flashé sur une photo de moi. Nous
prévoyons de nous retrouver en boîte plus tard dans la soirée. Après nos
emplettes au carrefour Bastos, un quartier chic de Yaoundé, nous
cherchons un bar pour papoter autour d’un verre. Une grosse Mercedes
s’arrête à notre hauteur alors que nous nous apprêtons à traverser la rue.
À son bord, deux hommes bien mis, la trentaine, nous adressent la
parole. « Ça va les filles ? Vous vous appelez comment ? » Je reste
muette, interdite. Yolande prend la situation en main et sympathise tout
naturellement avec le conducteur. Elle m’impressionne. Je n’arrive pas à
ouvrir la bouche. Mes yeux sont fixés sur le passager, un très beau garçon,
grand, au teint clair. Les deux compères expliquent être cousins et nous
proposent de nous retrouver dans un bar du quartier le temps de garer
leur bolide. J’ai envie de m’enfuir mais Yolande me convainc d’accepter,
assurant que nous avons du temps avant de rejoindre son ami plus tard
dans la soirée. En entrant dans le bar, les deux cousins sont déjà là. Ils
jouent au billard et n’ont pas l’air très habiles. On sent qu’ils veulent nous
impressionner. C’est raté. Yolande et moi prenons une table, et
commençons à nous plonger dans la carte des cocktails. Nous n’en
connaissons aucun, et finissons par choisir un breuvage inconnu à base
de lait. La serveuse nous apporte une boisson tiède au goût amer infect.
Je lui demande des glaçons pour tenter de rafraîchir la potion et la rendre
buvable. La scène n’échappe pas aux cousins, qui nous rejoignent hilares.
Celui au teint clair dit s’appeler Frédéric.
« Le cocktail vous plaît ? » demande-t-il.
Je tente une moue blasée.
« Oui ça va. »
« Ah bon ? Tu es costaud. Parce que moi, je trouve ça dégueulasse.
Quand je vous ai entendues commander, je me suis dit que vous alliez le
regretter. Et je ne crois pas m’être trompé. »
Frédéric est plié en deux. Son rire est communicatif. Yolande et moi
n’arrivons pas à nous retenir longtemps. L’anecdote brise instantanément
la glace. Frédéric me demande mon âge. J’annonce vingt-trois ans.
« Mais ton véritable âge, c’est quoi ? »
Je suis morte de honte. Il n’a pas cru une seconde à mon mensonge.
« Dix-huit. »
Je suis démasquée en un clin d’œil. Inutile de vouloir « pipoter »
davantage. Frédéric nous propose de venir dîner chez lui. Sa bonne, dit-il,
s’occupera du repas. Je comprends qu’il vit seul. Je me vois déjà chez lui,
en épouse accomplie, en train de m’occuper de la maisonnée pendant
qu’il travaille. Je me vois déjà en femme. En vrai.
Le dîner est parfait, l’appartement magnifique. J’apprends qu’il
appartient à sa sœur, car lui vit et travaille essentiellement en France. Je
suis sous le charme. À vingt-neuf ans, Frédéric a tout de l’homme posé,
qui s’assume seul. Il parle un français parfait. À la fin du repas, il propose
de nous déposer à la boîte de nuit. Je n’ai plus aucune envie de rencontrer
l’ami suisse de Yolande. Au bout d’une heure sur place, je rappelle
Frédéric qui vient me chercher et suggère de me déposer chez moi. Je n’ai
pas envie qu’il voit la maison de ma mère, mais je souhaite encore moins
qu’il pense que je le rejette. La vision de mon quartier ne paraît pas lui
déplaire. Notre histoire d’amour commence.
C’était la relation dont je rêvais. Même si Frédéric travaille en France,
il revient souvent au Cameroun. Il m’apporte tout ce dont j’ai besoin. Il
m’amène au lycée en voiture, et vient me chercher le soir. Toutes mes
copines sont vertes. J’ai l’impression d’être une adulte. Je suis folle
amoureuse. Je le présente à ma mère et à mes frères, il me présente à sa
sœur, Léonie. Une mère célibataire à la tête de sa société d’événementiel
et de communication. Une femme forte, belle et autonome. Je l’admire.
En l’absence de son frère, je me rapproche beaucoup d’elle, à tel point que
j’emménage dans son appartement au bout de quelques semaines.
Frédéric n’y voit pas d’inconvénient, bien au contraire. Nous sommes
ensemble depuis trois ou quatre mois, et déjà il répète à l’envi qu’il me
demandera en mariage lors de son prochain séjour à Yaoundé. C’est
rapide, certes, mais l’osmose est parfaite. Pourquoi refuser ?
Le mois de juin 2008 marque la fin de l’année scolaire. Le bac
approche alors à grands pas, mais les études ne m’intéressent plus, au
grand dam de ma mère. Tandis que Frédéric passe l’essentiel de son
temps en France, Léonie et moi devenons plus complices que jamais. Elle
met alors un point final à son grand projet du moment : l’organisation de
la Nuit des stars. Ce grand gala prévoit de réunir la crème des people
d’Afrique de l’Ouest pour lever des fonds au profit de la lutte contre le
cancer. Pour cette troisième édition, qui doit se dérouler à Abidjan, la
liste des invités est déjà prestigieuse : le footballeur Didier Drogba, le
Premier ministre ivoirien Guillaume Soro, le chanteur congolais Fally
Ipupa. Mais Léonie voit plus loin, et veut s’offrir la nouvelle star du foot
camerounais : Samuel Eto’o. Le jeune prodige est devenu une star du
ballon rond, signant quatre ans plus tôt un contrat de 24 millions d’euros
avec le FC Barcelone. Sa saison 2008 avec le club catalan est en demi-
teinte, l’équipe ne parvenant à décrocher aucun titre. En revanche, il a
brillé plus tôt dans l’année au côté des Lions lors de la Coupe d’Afrique
des nations. L’équipe nationale du Cameroun termine deuxième de la
compétition, Eto’o devenant au passage le meilleur buteur de l’histoire de
la CAN avec seize buts.
Eto’o n’est plus une star camerounaise mais une superstar mondiale.
Avec le Barça, il a déjà remporté deux championnats d’Espagne et,
surtout, la Ligue des champions en 2006 contre Arsenal. Tout le
Cameroun l’adule, et au-delà, c’est l’Afrique entière qui célèbre
l’avènement du prodige. Son parcours rend le personnage encore plus
attachant. Enfant des rues, Samuel a atteint le sommet du football
planétaire à la force de son seul talent. Passé par une académie pour
sportifs de haut niveau à Douala, la deuxième ville du Cameroun, il tente
sa chance à l’adolescence dans les centres de formation de grands clubs
français, comme Cannes et Saint-Étienne, mais n’est pas retenu. C’est
finalement le Real Madrid qui va flairer le bon coup, et lui offrir son
premier contrat à l’âge de quinze ans. Il faut attendre son passage au club
de Majorque, entre 2000 et 2004, pour voir éclore le champion qu’il va
devenir. Lors de sa dernière saison avant son transfert à Barcelone, Eto’o
permet à Majorque d’atteindre les huitièmes de finale de la coupe de
l’UEFA, terminant meilleur marqueur de l’histoire du club avec soixante-
dix buts inscrits durant la saison. Depuis, et malgré quelques pépins de
santé, Eto’o est, avec son camarade du Barça, Ronaldinho, célébré comme
l’un des plus grands avants-centres de sa génération.
Sa stature internationale rend toute tentative d’approche difficile,
même pour Léonie. Pourtant, la jeune femme ne démarre pas de zéro.
Elle peut compter sur un réseau solide, à commencer par le petit frère de
Samuel, David, qu’elle fréquente depuis quelques mois déjà. Mais la
superstar reste insaisissable. Nous sommes à une dizaine de jours de
l’événement, prévu pour le 27 juin, et Léonie n’a toujours pas réussi à
caler une rencontre formelle avec celui qu’elle entend désigner comme le
parrain de la soirée. En attendant le rendez-vous providentiel,
l’organisatrice décide de se rendre au stade pour distribuer quelques
invitations de dernière minute aux joueurs de l’équipe B des Lions
indomptables, présents ce jour-là pour une séance d’entraînement.
Connaissant ma passion du foot, elle me propose de l’accompagner, ce
que j’accepte. Nous entrons dans le stade Ahmadou-Ahidjo de Yaoundé,
vide de tout spectateur, avant de gagner la tribune présidentielle, tout
aussi déserte. Sur la pelouse, l’équipe des cadets divisée en deux joue
contre elle-même. Rien de bien passionnant, même pour une mordue
comme moi. À mes côtés, Léonie et David, le cadet de Samuel, observent
la rencontre sans plus de passion. Le match touche à sa fin, lorsque
j’aperçois Alexandre Song surgir de nulle part et se diriger vers nous. Le
milieu défensif d’Arsenal vient tailler le bout de gras avec David comme
un vieux copain. Sa présence me surprend autant qu’elle m’intimide. Mon
cœur s’emballe. Des joueurs de l’équipe A seraient-ils présents dans le
stade ? Je n’ose pas y croire. David sait, forcément. Je lui pose la question
sans détour. « Oui, oui, Achille Emana est là. Et mon frère aussi. » Les
battements frénétiques de mon cœur se transforment en galop. Samuel
Eto’o. La star des stars. L’emblème d’un pays. Le héros de mon
adolescence. Je n’ai pas le temps de réaliser qu’il apparaît déjà, grimpant
les escaliers dans notre direction. Lui et ses coéquipiers ont regardé le
match quelques mètres plus bas, dans les tribunes spectateurs, hors de
notre vue. Je le dévisage comme on scrute un tableau de maître. Il est
habillé du survêtement jaune et vert des Lions. Moins sexy tu meurs. À
cet instant, je suis d’ailleurs loin de porter sur lui le regard d’une femme
séduite. Je suis juste une gamine émerveillée par la vision d’une légende
vivante. Léonie, qui espérait secrètement croiser son chemin, se jette sur
l’occasion et lui fait signe de s’approcher de nous.
« Léonie ? Comment vas-tu ? »
J’ai le souffle coupé. Je veux à tout prix garder mon sang-froid. Ne
surtout pas montrer que je suis en train de défaillir. Je rassemble toutes
mes forces pour contenir l’état de surexcitation qui est le mien. Non, ne
fais pas ta groupie, ce serait ridicule. Je reste assise là, faussement
indifférente, le regard vide, tenant le sac de Léonie en attendant qu’elle
termine sa conversation. Cinq secondes plus tard, je l’entends m’appeler.
Je me retourne. Ils sont là, à deux mètres de moi. Léonie veut sûrement
récupérer son sac pour en sortir l’invitation destinée à Samuel. Je le lui
tends en évitant soigneusement le regard du numéro 9. Rien n’y fait :
j’aperçois sa main qui se dirige vers la mienne. Impossible d’y couper. Je
la lui serre en fixant mes chaussures. Je sens ses doigts se refermer sur les
miens. J’ai envie de courir me cacher sous un siège. Il ne veut rien lâcher,
et continue de me tenir la main comme pour me forcer à plonger mon
regard dans le sien. Mon flegme apparent va devenir suspect. Je cède.
Son visage s’illumine. Pas un « bonjour », pas un « ça va ». Juste deux
mots qui résonnent encore en moi.
« Très belle. »
III
CHAMBRE AVEC VUE

Je mentirais si je disais que cette première rencontre furtive m’a laissée


indifférente. Aussi fugace fût-il, ce bref échange a été d’une intensité folle.
Son compliment montrait qu’il avait été séduit par mon physique. Mais
son regard était bien plus explicite encore. Sur le chemin de la voiture, le
sourire de Léonie est lourd de sous-entendus. Je commence à me
demander si m’amener au stade ce jour-là n’était pas une stratégie pour
décrocher la venue du héros à son gala. En clair, j’ai l’impression d’avoir
servi d’appât pour que Samuel daigne enfin lui parler. Cette idée ne me
plaît guère. Dans la voiture qui nous ramène chez Léonie, le frère de
Samuel paraît lui aussi étrangement satisfait de cet après-midi en
apparence sans grand intérêt. Il m’interroge l’air de ne pas y toucher.
« Il t’a dit quoi mon frère ?
— Rien. Il m’a juste dit que j’étais très belle.
— Je connais bien mon frère. Il aime les belles femmes tu sais. Je ne
serais pas surpris que tu l’intéresses. »
J’ai du mal à réprimer un rire franc. Moi, j’intéresserais Samuel Eto’o ?
La bonne blague. Je ne suis qu’une jolie fille parmi d’autres. Lui peut
avoir les plus belles femmes du monde en claquant des doigts. Et puis,
hormis ma plastique, je n’ai strictement rien à lui offrir. Quel intérêt de
me choisir, moi, une gamine des quartiers de Yaoundé qui sort à peine de
l’adolescence ? Nous vivons dans deux mondes si différents. La
perspective de me retrouver un jour dans les bras de Samuel Eto’o me
semble relever de la science-fiction. Et quand bien même, ma relation
avec Frédéric m’apporte tout le bonheur dont je peux rêver. Je n’ai
aucune envie de le tromper, même avec la star des stars. Non,
franchement, tout ça est ridicule.
La journée touche à sa fin. Nous rentrons tous les trois chez Léonie.
David insiste pour rester dîner. J’ai la désagréable impression qu’il veut
me cuisiner. Au milieu du repas, Léonie reçoit un appel, et quitte la table
quelques instants. À son retour, elle me demande de la suivre dans sa
chambre sous un prétexte bidon. Puis m’annonce de but en blanc :
« Coucou veut ton numéro. »
Je savais que Coucou était le surnom que Léonie avait donné à Samuel.
Je n’ai jamais su d’où venait ce sobriquet – de l’oiseau ? – mais il le
détestait.
« Eto’o ? »
Cette question de pure forme vise à me laisser deux ou trois secondes
avant une réponse qui, je le sens, aura de lourdes conséquences.
Finalement, ce micro-instant de réflexion ne sert à rien. Tout se bouscule
dans ma tête. L’immense fierté que je ressens. L’honneur presque. Et puis
l’inconnu, la peur. De quoi ? Je ne sais pas trop. Et enfin le visage de
Frédéric, familier, protecteur, rassurant. J’ouvre la bouche mais rien ne
sort. Léonie profite de ce moment de flottement pour m’imposer sa
réponse.
« Ça ira, va. On va lui donner ton numéro. Il t’appellera pour te
saluer, peut-être pour t’inviter quelque part. Tu as ta vie, il a la
sienne. Ne t’inquiète pas. C’est un homme correct. »
Je sens mes défenses tomber. Ce qu’elle me dit n’a en réalité aucun
impact sur moi. C’est un constat tout bête qui me fait vaciller : Léonie est
la sœur de mon compagnon. Pas une simple amie, mais sa sœur.
Comment pourrait-elle me jeter dans les bras d’un autre ? Comment
pourrait-elle manigancer contre la chair de sa chair ?
Cette pensée me convainc plus que n’importe quel argument. Je n’ai
aucune raison d’avoir peur et je donne mon accord à Léonie. Je
m’aperçois que c’est inutile, elle lui a déjà donné mon numéro.
« Il t’appellera plus tard dans la soirée, me dit-elle.
— D’accord. »
Au fond de moi, je ressens une profonde excitation. Mais je ne veux pas
laisser cette sensation m’envahir. Il n’y a rien entre Samuel Eto’o et moi.
Il n’y aura jamais rien. Et c’est tant mieux, car je suis heureuse avec mon
ami. Je me répète ces phrases en boucle pour qu’elles prennent le dessus
sur mes émois naissants.
Samuel ne m’appelle pas ce soir-là. Il attend le lendemain. Je reçois
son coup de fil – en numéro masqué – en toute fin d’après-midi. Je suis
seule sur le balcon de l’appartement que je partage avec Léonie. Je viens
tout juste de raccrocher après une longue conversation avec Frédéric, qui
se trouve encore en France. Bien que je n’aie pas la moindre arrière-
pensée, et sans que je ne me l’explique vraiment, cette coïncidence
m’embarrasse un peu.
« Bonjour Nathalie, c’est Samuel. Tu vas bien ?
— Bonjour Samuel. Oui, et vous ? »
Impossible de le tutoyer. Dans les églises comme dans nos prières, on
n’hésite pas à tutoyer Dieu. Mais Samuel Eto’o ? Non. Cet excès de
précaution installe une distance qui l’embarrasse. Je consens à faire un
effort.
« Ça fait quelques minutes que j’essaie de t’appeler mais tu étais en
ligne… » glisse-t-il, l’air presque soucieux.
— Oui. J’étais avec mon copain. »
Voilà. Les choses sont claires. Mon premier véritable échange avec
Samuel commence par une mise au point. Je ne veux pas laisser
s’installer la moindre ambiguïté. Cette révélation m’ôte un poids du
ventre. Elle n’a pas échappé à mon correspondant.
« Tu as un copain ? me lance-t-il.
— Oui, oui. Tu ne savais pas ? Léonie ne t’a pas dit ?
— Non, elle ne m’a pas dit ça, mais bon. Ça ne fait rien. »
Je n’ai pas envie d’épiloguer sur ce thème. Peut-être le sent-il ? Il prend
soin de changer de sujet. La discussion reprend sur nos occupations
respectives. Mes cours au lycée, son stage avec les Lions. On se parle
comme de vieux copains. J’avoue y prendre du plaisir. À la fin de la
conversation, Samuel me confirme qu’il sera le parrain de la Nuit des
stars, qui approche à grands pas, et me demande si j’ai l’intention d’y
aller. Je lui réponds que, pour l’instant, Léonie ne m’a pas invitée, et qu’à
dire vrai, je ne vois pas ce qui justifierait la présence d’un quidam comme
moi à ce grand raout.
« Comment ? Mais non. Il faut que tu viennes », balaye-t-il.
Sa phrase sonne comme une injonction. Je comprends vite qu’il n’a pas
l’habitude qu’on lui refuse quelque chose. Il a le pouvoir, la célébrité,
l’argent. Personne ne lui résiste, et certainement pas les femmes qu’il
convoite. Mais c’est aussi quelqu’un de fier. Certaines superstars sans
orgueil jouent de leur aura, ou allonge les billets pour vaincre les
résistances. Samuel est différent. Il n’achète pas.
On se quitte sans se donner de rendez-vous précis. Ni au Cameroun, ni
à la Nuit des stars, ni ailleurs. Mes louvoiements ont dû l’inciter à la
prudence. Nous avons simplement convenu de nous revoir bientôt. De
mon côté, je suis rassurée. Samuel s’est comporté en parfait gentleman. Si
je l’intéresse véritablement au-delà d’une relation amicale, il n’en a rien
laissé paraître. Je commence à me demander si David et Léonie n’ont pas
pris leurs désirs pour des réalités. Nulle déception dans ce constat, au
contraire. Je suis amoureuse de Frédéric, et je n’ai aucune envie de devoir
éconduire un monument de la stature de Samuel Eto’o.
En raccrochant, je me dis qu’il y a certainement matière à construire
une ébauche d’amitié. Je me rue sur Google pour lire tout ce qu’Internet
propose sur Samuel Eto’o. Je veux tout savoir, sa vie, sa carrière. Sa vie
sentimentale aussi. Ce dernier point m’intrigue, sans m’obséder pour
autant. Bizarre : aucune des milliers de pages qui lui sont dédiées ne
renseigne avec précision sur sa situation sentimentale. Marié, célibataire,
divorcé ? J’aperçois ça et là quelques photos et noms de femmes qui
semblent avoir partagé sa vie. Mais rien de solide ou d’actuel. Dont acte.
La Nuit des stars a lieu une dizaine de jours plus tard. Léonie me
demande officiellement de venir assister à la soirée. J’accepte avec joie,
mais Frédéric, lui, n’est pas très « chaud » à l’idée que je m’y rende. La
présence de centaines d’hommes séduisants et endimanchés ne le rassure
guère. Il n’imagine pas que mon amour pour lui est tel que même les
avances à peine voilées de Samuel Eto’o en personne m’indiffèrent. Je me
range à sa décision, mais Léonie, ne l’entendant pas de cette oreille, finit
par convaincre son frère du bien-fondé de ma participation. Elle lui
explique qu’elle aura sûrement besoin de mon aide pour l’organisation
des festivités.
La veille de la cérémonie, le président de la Côte d’Ivoire Laurent
Gbagbo affrète un vol spécial pour les organisateurs et les VIP de la
soirée. Je suis d’autant plus excitée que je suis entourée de membres
éminents des Lions, comme Rigobert Song et son neveu Alexandre. À
bord, je m’assois avec Léonie et David. Frédéric, qui était en France et
devait nous rejoindre directement à Abidjan, a raté son vol à Paris.
Impossible de trouver une nouvelle réservation avant la soirée, tout est
complet depuis des semaines. Je suis déçue, mais je n’en laisse rien
paraître pour ne pas gâcher la fête.
Sur place, Léonie a réservé des dizaines de chambres dans deux hôtels
différents : le Méridien, un établissement très chic pour les stars, et un
autre moins huppé pour la famille et les amis, où j’ai prévu de résider.
Mais arrivée à l’accueil, la concierge ne trouve pas ma réservation. J’en
parle à Léonie qui m’explique que je suis logée avec elle au Sofitel. Je suis
agréablement surprise. Je suppose qu’elle a changé ses plans pour
m’offrir un lot de consolation après l’acte manqué de Frédéric.
Le séjour se passe merveilleusement. Le premier soir, nous dînons
dans un grand restaurant privatisé par Didier Drogba. Samuel arrive le
lendemain après-midi, jour du gala. Léonie part le chercher à l’aéroport
et le ramène à son hôtel. Elle m’a chargée de jouer les chaperons auprès
des invités, afin de s’assurer qu’ils ne manquent de rien, et qu’ils
respectent le planning serré de la journée. Parmi les tâches qui me sont
confiées, je dois veiller à ce que les VIP descendent à l’heure de leur
chambre pour rejoindre le convoi qui les amènera au Palais des congrès.
Je prends mon rôle très au sérieux. À l’heure dite, tous les invités sont
rassemblés dans le hall, prêts à partir. À une exception près. Samuel Eto’o
se fait attendre. Je suis censée sonner la charge en téléphonant
directement dans sa chambre. Mais je n’ose pas. Comment pourrais-je
sermonner Dieu ? J’attrape Léonie au vol, qui me convainc de sauter le
pas. Je demande à la réception de joindre sa chambre pour moi, mon
mobile camerounais ne fonctionnant pas à Abidjan. J’ai pris soin de
répéter mon texte à l’avance pour paraître le moins offensant possible,
mais je ne suis pas tranquille pour autant.
« Allô Samuel ? C’est Nathalie Koah. Voilà, je…
— Nathalie ? C’est toi ? Tu tombes bien, je te cherchais.
— Pardon ?
— Oui, j’essaie de te joindre sur ton portable, mais je tombe chaque
fois sur ton répondeur. »
Je me demande ce qu’il mijote. J’imagine qu’il a besoin de quelque
chose en prévision de la soirée. Un nœud papillon ? Un bouton de
manchette ? Même si c’est pour lui rendre service, j’avoue me sentir un
peu flattée de l’intérêt qu’il me porte.
« Oui, mon téléphone ne fonctionne pas en dehors du Cameroun, lui
dis-je.
— C’est parce qu’il faut le régler en mode “roaming” », glisse-t-il sur
un ton amusé.
Je me sens bête. Ce détail trahit ma jeunesse une fois de plus. Je me
ressaisis, n’oubliant pas l’objectif premier de mon appel.
« Je m’en occuperai, mais en attendant, Léonie m’a demandé de te
dire que tu es déjà un peu en retard et…
— D’accord. Monte.
— Je monte ? Ou c’est toi qui descends ? Parce que ton chauffeur est
là et…
— Non, non, monte. »
Je ne comprends pas le but de la manœuvre, mais je n’ai pas le temps
de me poser des questions. Je file vers l’ascenseur à grandes enjambées.
En sortant de la cabine, je vois une jeune femme quitter précipitamment
la chambre de Samuel. Je la reconnais : c’est Teeyah, une chanteuse de
zouk franco-ivoirienne très populaire en Afrique francophone. Je tourne
le regard et j’aperçois le footballeur quasi nu, vêtu d’un simple boxer,
dans l’encadrement de la porte. Son sourire trahit sa gêne. Il ne
s’attendait pas à ce que je monte aussi vite. En clair, il n’avait sans doute
pas prévu que j’assiste au départ précipité de son invitée. Il faut être naïf
ou stupide pour ne pas deviner ce qui vient de se dérouler ici. Je
m’approche de lui sans laisser paraître mon embarras, mais c’est lui qui
m’adresse la parole.
« Ça va Nathalie ? Alors dis-moi, qu’est-ce qui se passe ?
— En fait, comme je te disais au téléphone, tu es attendu en bas. Ce
serait bien que tu t’habilles rapidement.
— OK, d’accord. Heureusement que je me suis déjà douché.
Je dois descendre dans combien de temps ?
— Dans dix minutes maximum, s’il te plaît.
— D’accord. »
Il est agité, un brin nerveux, presque essoufflé. Il reste immobile, me
fixe du regard comme s’il cherchait un prétexte pour me retenir. De mon
côté, je n’ai aucune envie de prolonger ma visite. Je dois trouver un
moyen de prendre congé sans le vexer.
« Il y a d’autres invités qui pourraient avoir besoin de moi en bas.
Je vais redescendre, OK ?
— OK. »
En me dirigeant vers l’ascenseur, je me demande pourquoi il a tant
insisté pour me faire monter. Ça n’a servi à rien, si ce n’est à faire de moi
un témoin forcé et gêné de son intimité. Je trouve l’épisode un peu
navrant, mais la mission qui est la mienne me fait vite oublier l’anecdote.
Samuel apparaît finalement en smoking dans le hall de la réception
dans les délais promis. Je le fais monter dans la voiture qui lui est dédiée,
et donne le top départ au cortège qui s’ébranle dans la nuit tombante.
IV
LIONNE INDOMPTABLE

La Nuit des stars est une réussite. Sur la scène du Palais des congrès
d’Abidjan, numéros d’artistes et défilés de mode se succèdent, sous l’œil
bienveillant de Léonie. Parrains du gala, Didier Drogba et Samuel font
une brève apparition en début et fin de cérémonie. Pendant le reste de la
soirée, l’attaquant de Barcelone et moi sommes assis à deux tables
différentes. Je repense à l’étrange épisode de l’hôtel, cette conversation
impromptue avec le grand Samuel Eto’o habillé d’un simple boxer dans
l’encadrement d’une porte. Surréaliste. Et quel embarras ! Je me
surprends à sourire en me repassant le film.
Samuel et moi n’avons pas de contacts durant les festivités. Entre deux
tours de chant, je tente d’accrocher son regard sans y parvenir, et sans
trop savoir pourquoi. Une fois la soirée terminée, le footballeur s’éclipse.
Je reste avec Léonie et ses équipes pour débriefer le déroulement du gala.
Pendant les échanges, le téléphone de Léonie se met à sonner. Elle
bavarde quelques secondes avec l’interlocuteur puis me tend l’appareil.
« Nathalie c’est Samuel. Écoute, je dois prendre un vol pour
Barcelone. Je t’appelle plus tard. D’accord ?
— D’accord. »
Encore une fois, j’ai du mal à saisir le but de notre échange. Mais je
dois avouer que je suis heureuse qu’il pense à moi. L’absence de contacts,
même téléphoniques, depuis la scène de l’hôtel commençait à me
travailler. Avais-je gaffé ? L’intérêt qu’il semblait me porter s’était-il
évaporé en quelques heures ? Ces interrogations me font réaliser
l’ambiguïté dans laquelle je m’enfonce peu à peu. Je n’attends rien de cet
homme et, en même temps, j’ai déjà peur qu’il m’échappe.
Léonie et moi rentrons au Cameroun le lendemain. Nous profitons des
vacances d’été qui débutent pour passer quelques jours chez sa mère à
Douala. Je me suis inscrite dans une auto-école de la ville avec le projet
de décrocher le permis pour la rentrée. Mes journées sont rythmées par
les leçons de conduite et les appels de Frédéric, toujours bloqué par son
travail en France. Je lui raconte la Nuit des stars, mon rôle de nounou
improvisée, les strass, les paillettes, mon bonheur d’avoir pu approcher
de près des célébrités du sport, des médias, de la politique. Je lui répète
que j’aurais aimé qu’il soit là, près de moi. Bien sûr, je brûle d’envie de lui
raconter ma rencontre avec Samuel Eto’o, nos coups de fil improbables,
l’anecdote de l’hôtel. Mais je n’y arrive pas. Chaque fois que je m’apprête
à évoquer le sujet, quelque chose m’empêche de prononcer le nom de
Samuel. Ce non-dit me met à mal à l’aise. J’ai peur que ces révélations
amènent Frédéric à avoir des soupçons infondés. J’ai surtout peur de ne
pas arriver à le convaincre qu’il se trompe. Ma conscience, jusqu’ici en
paix, commence à me tourmenter. Car au-delà du récit de nos échanges
innocents, comment lui expliquer que nous avons échangé nos numéros
et que j’attends un nouvel appel de lui d’un jour à l’autre ? Serais-je, au
fond de moi, attirée par Samuel Eto’o ? J’ose l’envisager pour la première
fois.
Samuel tarde à me rappeler. Cette attente me frustre terriblement. Ce
n’est qu’après cinq jours de silence que le coup de fil tant espéré arrive.
« Désolé de ne pas l’avoir rappelée plus tôt, commence-t-il.
Je suis en vacances à Miami. Avec ma famille.
— Cette dernière précision méfait l’effet d’un coup de massue.
— Tu as une famille ? Tu es marié ?
— Non, non je ne suis pas marié. Mais j’ai des enfants.
— Ah bon ? Mais tu n’es pas marié avec leur mère ?
— Non. Mais on s’en reparlera. »
Il botte en touche. Cette dérobade trahit son malaise. J’ai envie de tout
savoir tout de suite. L’inversion des rôles est frappante : c’est maintenant
moi qui suis en demande. Je ravale ma frustration et remets mes
interrogations à plus tard pour ne pas laisser transparaître mon trouble.
Il reprend la parole et change de discussion.
« Tu es où là ?
— À Douala, chez ma belle-mère.
— Ta belle-mère ? Tu es mariée ?
— Non, non, chez la mère de mon copain quoi. »
Nous partons dans un grand éclat de rire. Ce jeu du chat et de la souris
vaut tous les aveux. Nous sommes en train de nous chercher, de nous
séduire. Inutile de formaliser ce constat avec des mots. Au fond de nous-
mêmes, nous savons.
« Tu as des visas pour l’Europe ? reprend-il, l’air de ne pas y
toucher.
— Non. Pourquoi ?
— Mes enfants vont poursuivre leurs vacances aux États-Unis, mais
moi je dois rentrer à Barcelone pour reprendre les entraînements.
Et je serai seul. J’aurais bien aimé que tu viennes passer quelques
jours là-bas avec moi. C’est dommage.
— Oui, c’est bête. »
Nous raccrochons avec la promesse de nous rappeler bientôt. Je reste
un moment immobile. Sa proposition et ma molle déclinaison pour des
raisons purement administratives ne constituent pas simplement une
étape de franchie dans notre relation naissante. C’est sa première pierre.
Le point de départ qui scelle l’attirance mutuelle que nous avons l’un
pour l’autre. Les jours suivants confirment que nous sommes passés du
tâtonnement puéril à la parade amoureuse. Les appels se font quotidiens.
Il me téléphone le matin au réveil, entre deux entraînements, le soir avant
de se coucher. Nos discussions durent des heures, et balaient les
événements de la journée passée ou à venir. Aucun mot doux, aucune
allusion, aucun sous-entendu. On parle de tout et de rien, comme deux
vieux camarades de régiment. Seule ma relation avec Frédéric est un sujet
tabou. Ce souci mutuel de ne pas franchir la ligne rouge me permet de
garder la conscience tranquille vis-à-vis de mon compagnon. Mon cœur a
déjà basculé mais ma tête refuse encore d’affronter la vérité.
Cette apparente sérénité intérieure fait que je ne vois pas
d’inconvénients à confesser l’existence de ces appels répétés à Léonie. Au
contraire, j’y vois l’occasion de me rassurer sur ma probité. Qu’y a-t-il de
mal à téléphoner à un ami, même plusieurs fois par jour ? Elle n’y trouve
rien à redire sur le fond, mais se vexe que Samuel ne daigne pas répondre
à ses appels lorsqu’elle-même lui téléphone. Je décide qu’il est désormais
préférable que je garde nos conversations secrètes. Les semaines passent.
Les coups de fil se font chaque jour plus nombreux, et les sujets abordés
toujours aussi futiles. J’aime sa voix douce, son franc-parler, son humour
ravageur. Son patriotisme aussi. Il n’a jamais oublié d’où il venait, et
l’actualité du Cameroun le passionne. Le récit de son enfance me touche.
Samuel a connu la misère dans une famille nombreuse d’un quartier
pauvre de Douala. Il me décrit ces soirs où il se couchait sans manger, ou
ces vêtements rafistolés par sa mère à l’infini. Il a très tôt voulu devenir
footballeur mais n’avait aucune connaissance de ce milieu ou des moyens
de parvenir à percer. Sa mère a tout fait pour l’en dissuader, allant
jusqu’à le frapper pour qu’il abandonne ses rêves de sportif de haut
niveau. Lui n’avait qu’un seul atout pour s’en sortir, la foi absolue en son
talent. Pour s’évader de ce quotidien, il se fabriquait des ballons avec trois
bouts de ficelle, et se régalait de beignets haricots lorsqu’il restait de la
monnaie après les courses. Ces anecdotes me rappellent ma propre
enfance, et contribuent encore un peu à nous rapprocher.
Notre relation reste néanmoins parfaitement chaste et virtuelle. Sans
doute un peu échaudé par ma prudence, Samuel ne réitère pas son
invitation à venir passer du temps chez lui en Espagne. De mon côté, je
suis encore trop attachée à Frédéric pour provoquer moi-même la
rencontre. Ce statu quo dure si longtemps que mes projets avec mon
compagnon reprennent comme si de rien n’était. Pendant l’été, Frédéric
s’installe vivre à Londres. Il veut que je suive une formation d’anglais de
six mois au Nigeria, un pays anglophone, avant de le rejoindre dans la
capitale britannique. Notre mariage est lui aussi toujours d’actualité : il a
prévu que nous nous retrouvions au Cameroun au mois de décembre
pour sa demande officielle. Frédéric veut fonder une famille et faire de
moi une femme africaine typique qui s’occupe de la maison et des
enfants. J’ai du mal à parler de ces plans de vie à Samuel. Au mois de
septembre, alors que je prépare mes valises pour le Nigeria, je lui dévoile
au téléphone les raisons de ce départ et les intentions qu’il cache. Je le
sens blessé mais il se garde bien de l’avouer.
J’atterris à Lagos, la capitale, le lendemain. Le choix de cette ville n’est
pas un hasard, Léonie vient de s’y établir avec Éric, son petit ami de
l’époque. Ils ont gentiment proposé de m’héberger le temps de ma
formation. Frédéric a tenu à être présent pour mon installation, et doit
rester sur place une semaine. Le soir de son arrivée, mon téléphone sonne
alors que Léonie et moi sommes en train de préparer le repas dans la
cuisine. Le nom de Samuel s’affiche sur l’écran. Je suis pétrifiée.
D’habitude, Samuel appelle en numéro masqué mais pas cette fois. Le
portable est posé sur le plan de travail lorsque la sonnerie retentit.
Frédéric est à deux pas, en train de regarder la télé dans le salon. Je me
précipite sur l’appareil pour l’éteindre au moment où Léonie tourne la
tête dans ma direction. J’ignore si elle a eu le temps de voir le nom affiché
sur l’écran. Sa réaction d’indifférence me laisse croire le contraire. Je
profite d’un moment de solitude plus tard dans la soirée pour envoyer un
texto au footballeur. Je lui demande de se faire discret et de ne pas
m’appeler à l’improviste jusqu’au départ de mon compagnon. Mon
message reste sans réponse.
La journée qui suit est pour le moins étrange. Léonie est partie le matin
pour quelques jours au Cameroun. Frédéric, lui, est allé chez le coiffeur
dans l’après-midi. Nous avons prévu de nous retrouver tous les deux le
soir pour aller dîner puis sortir en boîte de nuit. L’heure tourne, et à 19
heures, je n’ai toujours pas de nouvelles de lui, tandis que son portable
est sur répondeur. Il finit par décrocher après de multiples relances. Son
ton est glacial.
« Je suis encore chez le coiffeur. J’arrive bientôt à la maison et on
va discuter. »
Je suis interdite. Cette phrase est un avertissement universel de
dispute à venir. Je crains de comprendre ce qui s’est passé. Léonie a vu le
nom de Samuel sur mon téléphone, et s’est empressée d’aller tout
raconter à son frère. Je n’arrive pas à y croire. C’est elle qui m’a jetée dans
ses bras. C’est elle qui m’a demandé de l’appeler, qui m’a encouragée à
débuter cette fausse amitié que je redoutais. Comment pourrait-elle me
trahir après avoir provoqué cette rencontre ? Je me rassure en me
répétant qu’à ce stade, Samuel et moi n’avons rien fait de répréhensible.
Mais je sais qu’aussi innocente soit-elle, cette relation téléphonique est
restée cachée par ma volonté. Frédéric y verra sans doute matière à
soupçons. Comment lui donner tort ?
En entrant dans l’appartement, mon compagnon est aussi froid qu’au
téléphone. Son teint est rouge écarlate. Il donne l’impression d’une
cocotte-minute prête à exploser. Je sens qu’il se fait violence pour rester
calme, et me demande sans détour :
« Tu n’as rien à me dire ?
— À part que tu es bien coiffé, non.
— Tu es sûre ? Écoute-moi bien. Je veux être avec toi, me marier
avec toi, fonder une famille avec toi. Mais si dès à présent tu me
caches des choses, je ne crois pas que notre couple va se construire
sur des bases solides.
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
— Alors je vais me coucher. »
Je le suis des yeux pendant qu’il quitte la pièce. Il n’a pas un regard
pour moi. Je me sens terriblement honteuse, et en même temps, je me
répète que je n’ai rien à me reprocher. J’ai envie de lui dire la vérité mais
je n’ai pas le courage. Je me sens à la fois dévastée par mes errements, et
trahie par celle en qui j’avais le plus confiance. Mes pensées se
bousculent. À ce moment, Éric fait irruption dans la maison. En
désespoir de cause, je lui demande s’il sait ce qui a provoqué la colère de
Frédéric. Le copain de Léonie m’avoue tout.
« On a appris que tu entretenais une relation avec Samuel depuis
quatre mois.
— Comment ? Mais qui vous a dit ça ?
— C’est Samuel qui l’a annoncé lui-même à Frédéric. »
Je ne crois pas une seconde à se scénario. Pourquoi Samuel aurait-il
lui-même vendu la mèche ? Je persiste à nier. Tant que je ne saurais pas
qui dit la vérité, je me tiens à cette ligne de défense. Je tente d’appeler
Samuel, mais la liaison est mauvaise. J’ai tout juste le temps de lui dire
que l’ambiance à la maison est délétère et je file me coucher avec
l’intention de tirer les choses au clair le lendemain. Frédéric n’est pas
dans notre lit, il est allé dormir seul dans une autre chambre.
Je ne ferme quasiment pas l’œil de la nuit. À mon réveil, vers 7 heures,
l’appartement est vide. Seule la nounou des enfants d’Éric, qui fait office
de femme à tout faire de la famille, est présente. Cette dernière propose
de me déposer chez le coiffeur. Je la remercie et lui demande si elle a
croisé Frédéric depuis ce matin. Elle me répond qu’elle l’a déposé à
l’aéroport pour un vol à destination de Yaoundé une heure plus tôt.
J’hallucine. Je lui téléphone dans la foulée, mais je tombe sur sa
messagerie. Je suis en train de le perdre. J’ai envie de pleurer, de le
rattraper, de m’excuser. Mais je ne veux pas me laisser déborder par mes
émotions. Je dois d’abord savoir ce qui s’est tramé dans mon dos.
J’appelle Samuel qui tombe des nues et me jure qu’il n’y est pour rien. Je
n’ai pas de raisons de mettre sa parole en doute puisque ces révélations
mettent en péril le lien ténu que nous avons tissé. Léonie rejette elle aussi
toute responsabilité, mais se montre moins bienveillante, en me
reprochant de ne pas être au clair avec moi-même.
Je tente de rester calme, de ne pas me précipiter. Je décide de prendre
le temps de réfléchir, et d’aller chez le coiffeur pour m’aérer l’esprit. Sur
le chemin, Samuel me rassure par texto, me répétant que nous n’avons
aucun reproche à nous faire. Il me conseille de ne pas parler la première,
et de laisser Frédéric dérouler ce qu’il sait pour ne pas trop en dire moi-
même. Je souris en pensant que les avocats donnent le même genre de
conseils aux délinquants en garde à vue. Mais j’ai bien l’intention de
m’expliquer, et de m’excuser, quand bien même Samuel et moi n’avons
fait que parler. Sur le chemin du retour, je m’apprête à contacter Frédéric
pour faire amende honorable lorsqu’un appel devance mes plans.
Surprise : c’est ma mère !
« Frédéric est là, à la maison. J’aimerais que vous vous parliez. »
Je sais qu’il m’en veut. Je sais aussi que je n’ai pas joué franc jeu. Mais
la méthode me déplaît. Pourquoi aller se réfugier chez ma mère ?
Pourquoi la prendre à témoin de nos problèmes de couple ? Elle marque
une pause et poursuit. Je sais ce qu’elle va me demander. Et je n’ai pas
envie de lui mentir.
« Frédéric me dit que tu es avec Samuel Eto’o depuis quelque temps.
— On se parle au téléphone maman. On est juste amis. On n’est pas
ensemble. Je te promets que c’est la vérité.
— Ce n’est pas ce que Frédéric m’a dit. Il m’a raconté que Samuel
l’avait appelé pour lui annoncer que vous couchiez ensemble. Et
qu’en plus vous ne vous protégiez pas. Il est très déçu. »
Un hoquet de dégoût me soulève l’estomac. Entendre ma pauvre mère
répéter des mensonges n’est pas le pire. C’est le niveau de détails que
Frédéric, dans son délire, a cru bon de lui confier qui me choque. Ma
mère n’ignore pas que j’ai une vie sexuelle comme toutes les filles de mon
âge, mais dans notre culture, ce ne sont pas des choses dont nous
discutons. J’ai l’impression d’être mise à nue – au sens littéral – devant
elle. Malgré nos disputes passées, maman reste mon roc. C’est la femme
la plus forte du monde. Elle a élevé seule quatre enfants à la sueur de son
front. Je veux désormais la protéger à mon tour, qu’elle puisse avoir la
paix et se reposer sur moi si besoin. Pas l’inverse. Elle n’a pas besoin
d’être mêlée à des querelles d’amants contrariés aux relents graveleux.
La compassion que je ressentais pour Frédéric disparaît en un éclair.
Je jure à ma mère que cette histoire n’est qu’un tissu de mensonges et
demande à parler à Frédéric. En deux phrases, j’exprime mon profond
dégoût à l’homme que j’ai tant aimé et met fin à notre relation. À cet
instant, je ne ressens ni soulagement ni tristesse. Simplement une boule
de colère brute. J’ai besoin de parler à Samuel. Il me dit d’arrêter de me
prendre la tête, de profiter de ma jeunesse, de reprendre mes études. Il
me parle d’Europe, de voyages. Je réalise que le destin de femme au foyer
plan-plan que me promettait Frédéric n’était peut-être pas celui dont je
rêvais. Le quotidien que Samuel me dépeint m’attire et m’excite. Je n’ai
que dix-neuf ans et le monde à découvrir. Tel un avant-goût de cette vie
qui s’offre à moi, la superstar me propose de rentrer au Cameroun sans
attendre, tous frais payés, en business class. J’accepte immédiatement,
comme une façon de lui montrer que le temps des hésitations est révolu.
À Yaoundé, je retrouve ma mère et mon petit frère Teddy. Nous
déménageons dans la foulée dans une petite maison d’un quartier plus
tranquille de la capitale. Samuel est alors à Paris et m’annonce qu’il vient
au Cameroun dans quelques jours.
« Je suis dans une boutique Guerlain. Tu veux quelque chose ?
— Oui, du maquillage, s’il te plaît.
— Je te passe la vendeuse, dis-lui ce dont tu as besoin. »
Je commence à goûter aux plaisirs que confère le statut de femme de
footballeur. Je ne suis plus traitée en adolescente, comme avec mes
premiers petits amis, ni en épouse bien rangée, comme avec Frédéric.
Cette fois, je suis une diva. Quelle femme pourrait résister ? Le soir de
son arrivée dans la capitale, Samuel vient me chercher à la maison dans
une Mercedes classe S rutilante. Il porte une tenue décontractée, chemise
et jean, et affiche ce sourire craquant qui n’appartient qu’à lui. Il me
demande s’il peut entrer saluer ma mère, mais je lui réponds qu’elle est
déjà couchée. Il descend de la voiture pour venir m’ouvrir la portière.
Suprême élégance. Je sens mes dernières défenses tomber. Je n’essaie
plus de jouer les fausses indifférentes. Mon regard sur lui n’est plus celui
d’une groupie refoulée, mais celui d’une femme séduite. Je ne vois plus la
superstar intimidante qu’il était jadis à mes yeux mais l’homme charmant
et attentionné que je convoite.
Nous dînons au Café de Yaoundé, un restaurant chic mais sans excès. À
aucun moment la conversation ne porte sur la nature de notre relation.
Mais son attitude avec moi est clairement celle d’un homme qui se
considère en couple. Il me donne du « ma princesse », « ma poupée ». Je
n’ai plus envie lutter. J’en ai marre de tout calculer. J’ai envie de lui dire
qu’il ma conquise mais je n’y arrive pas. C’est inutile : il comprend par
mes silences gênés et mes sourires équivoques qu’il a gagné la partie.
Nous retrouvons ses amis au Ratios, une boîte de nuit branchée dont il
est alors le copropriétaire. Ses gardes du corps nous précèdent et font
ouvrir les portes de l’établissement devant nous. À l’intérieur, tous les
regards se tournent vers Samuel. Les femmes le dévorent des yeux. Je me
sens si fière d’être là, à ses côtés. Les vigiles nous escortent jusqu’au carré
VIP où les serveuses sont à l’écoute de nos moindres désirs. Mais il n’est
pas capricieux. Il se montre respectueux de tous. De ses amis d’enfance
désargentés qui nous accompagnent au petit personnel, chacun a droit à
un petit mot, une attention, sans une once d’arrogance. Avec moi, il se
montre d’une galanterie de tous les instants, allant jusqu’à tirer la chaise
avant que je m’assoie. L’image d’un homme à femmes vulgaire et gâté qui
circule à Yaoundé vole en éclats. Je me sens valorisée, importante à ses
yeux comme à ceux du reste du monde. Lui, qui peut avoir les plus belles
filles en un claquement de doigts, m’a fait la cour pendant cinq mois sans
rien recevoir en retour si ce n’est mes atermoiements. N’est-ce pas une
preuve, sinon d’amour, au moins d’une attirance réelle et sincère qui
dépasse ma seule plastique ?
À la sortie, gentleman jusqu’au bout, il me propose de me déposer chez
moi.
« On se voit demain ? demande-t-il.
— Non. Je veux rester avec toi. Je ne veux pas réveiller ma mère.
Allons passer la nuit où tu veux. »
Samuel me ramène à l’hôtel Hilton où il réside pendant ses séjours au
Cameroun. Nous montons dans sa chambre sans un mot, le regard fou de
désir. La nuit s’étend, les ultimes confessions intimes laissent place aux
plaisirs charnels. Alors que je m’endors dans ses bras, au petit matin, ma
dernière pensée sonne comme une promesse de bonheur : je suis
amoureuse de Samuel Eto’o.
V
UN CHÂTEAU EN ESPAGNE

Cette première nuit de novembre 2008 me donne un sentiment de paix


intérieur. Mon histoire d’amour avec Samuel vient de débuter, mais notre
complicité n’est pas neuve. M’abandonner dans ses bras n’est pas une
opportunité que j’ai saisie au vol mais l’aboutissement logique d’un lien
tissé jour après jour. Je ne suis pas la fan qui atterrit dans le lit de son
idole sur un coup de chance ou de tête. Notre relation s’est construite
dans la durée, la confiance et le respect mutuel.
Samuel se réveille avant moi. Je l’entends fouiller dans ses valises
lorsque j’ouvre les yeux. Il vient me rejoindre et m’embrasse. « Tiens, ma
petite femme se réveille », lance-t-il tout sourire. Ses mots qui me
cueillent au pied du lit agissent comme une vague de chaleur douce. Je
commande le petit-déjeuner – les beignets haricots de notre enfance –
pendant qu’il prend sa douche. En sortant, il me rejoint à table, et me
demande ce que je compte faire après mes plans avortés au Nigeria.
« Je ne sais pas trop. J’ai envie de reprendre mes études, mais où ?
Il faut que je réfléchisse.
— Réfléchis. Et tu me diras ce que tu veux faire. »
Il m’explique qu’il a un déjeuner professionnel et propose qu’un de ses
chauffeurs me ramène chez moi. Un dernier baiser et je quitte la suite le
cœur ragaillardi. La Mercedes me dépose devant la porte d’entrée de la
maison. Ma mère, qui m’observe depuis la véranda, n’en perd pas une
miette. Suite à ma rupture avec Frédéric, je lui ai avoué mon intention de
fréquenter davantage Samuel. Elle n’a pas cherché à m’en dissuader, et a
même accepté de lui parler au téléphone deux ou trois fois. Je lui
confirme avoir passé la soirée avec lui, sans entrer dans les détails. Son
silence complice vaut approbation. Mes deux petits frères, Teddy et
Fabrice, alors adolescents, entendent notre conversation et se ruent sur
moi pour recueillir mes impressions sur leur héros. Le plus jeune, Teddy,
douze ans, le plus mordu de foot, est le premier à me sauter dessus.
« Il est comment ? Il est grand ?
— Pas tellement. En tout cas, il est plus petit qu’à la télé.
— Et il est gentil ? Il porte quoi comme chaussures ? Il mange quoi ?
Tu lui as parlé de moi ? Tu lui as dit que je jouais au foot ? »
Son déluge de questions me fatigue autant qu’il m’amuse. Je lui dis que
nous en parlerons plus tard, et lui fais promettre solennellement, comme
à Fabrice, de ne pas s’épancher sur notre relation auprès de ses amis. Je
ne veux pas être l’attraction du quartier. Surtout, je ne veux pas que
Samuel pense que j’utilise son nom pour me faire mousser auprès de mon
entourage. Je considère notre amour comme un bien précieux, mais
encore fragile. Et je tiens à tout prix à le préserver. La peur de l’abandon,
que je traîne depuis l’enfance, ne m’a jamais quittée.
Samuel est rentré à Barcelone. Les appels et échanges de textos
reprennent de plus belle, à raison d’au moins deux coups de fil par jour,
et un SMS toutes les demi-heures. L’attaquant du Barça dispute alors
deux matchs par semaine : le mardi ou le mercredi en Champions
League, et le week-end en championnat national. La veille des matchs à
l’extérieur, il dort à l’hôtel, et nos conversations peuvent déborder
jusqu’au milieu de la nuit. Lorsqu’il joue, nous privilégions les SMS. Cette
boulimie de communication à tout crin n’est pas toujours très utile ni
constructive, mais elle me rassure. Samuel a déjà fait preuve de la
sincérité de ses sentiments en patientant de longues semaines avant de
faire de moi sa « petite femme » comme il dit. Mais je reste attentive aux
suites de cette idylle naissante et au sérieux de son engagement. Je ne
veux pas être une fille parmi d’autres ou son « plan » local lorsqu’il passe
au Cameroun. Cette insécurité est aussi liée à son mode de
fonctionnement à distance. Je peux lui envoyer des textos quand je veux,
mais il ne décroche pas quand je téléphone. C’est toujours lui qui me
rappelle. Je l’interroge plusieurs fois sur cette curieuse habitude, lui
demande quelle en est la raison. Il ne répond jamais précisément,
assurant qu’il est le plus souvent occupé lors de mes appels, et qu’il est
plus simple pour lui de procéder ainsi. Son explication tient la route. Un
homme au sommet du foot mondial n’a pas le temps libre d’une jeune
fille oisive de dix-neuf ans.
La question de mon avenir professionnel, justement, reste en suspens.
En ce début décembre, l’année scolaire est déjà trop avancée pour que je
puisse rattraper un cursus en cours. Samuel me conseille de prendre une
année sabbatique pour réfléchir à ce que je veux faire, et être prête pour
les inscriptions du mois de juin. Je reste à la maison, profitant de mes
deux frères, de ma petite sœur encore en primaire, et de ma mère. À
chaque match de Samuel, la famille se réunit devant l’écran pour
acclamer notre champion. À la fin de la rencontre, Teddy lui téléphone
pour recueillir ses impressions. Je les entends disserter des heures sur la
majesté de telle passe décisive, ou la pertinence de tel carton jaune.
Teddy n’hésite pas à solliciter son idole sur la meilleure façon d’intégrer
un grand centre d’entraînement le plus tôt possible. Samuel l’en dissuade,
et tente de le convaincre de se concentrer d’abord sur ses études. Le
message a du mal à passer auprès de mon cadet qui voit en Samuel un
modèle à imiter, quand bien même il ne partage pas son immense talent.
Nous avons prévu de nous revoir à Yaoundé pour les fêtes de fin
d’année. J’attends ces retrouvailles avec impatience. Le jour de son
arrivée, il vient me chercher chez moi et me propose d’emblée de
l’accompagner dans un institut de beauté où il a des habitudes. On ne
peut pas dire que c’est le programme dont j’avais rêvé. Sur place, il me
présente son esthéticienne attitrée, une certaine Carine qu’il dit connaître
depuis longtemps. Je remarque tout de suite sa peau parfaite alors que la
mienne porte encore les stigmates de la puberté. Elle est grande, plutôt
bien en chair. Tout le contraire de moi. Pendant la manucure, ils
bavardent et rigolent comme deux vieux potes de chambrée. Leur
complicité m’agace un peu mais Samuel a pris soin de me présenter
comme sa « petite femme », coupant court à tout élan de jalousie de ma
part. Une fois les soins terminés, je m’attends à aller dîner en tête-à-tête
avec mon amoureux mais ce dernier propose à ma stupéfaction que
Carine se joigne à nous, ce qu’elle accepte. Mais de quel genre de
retrouvailles s’agit-il ? Je préfère ne pas relever. Notre relation est trop
fraîche et mon bonheur trop parfait pour que j’émette des critiques.
Après tout, ma réaction est peut-être un peu égoïste : n’a-t-il pas le droit
lui aussi de profiter de ses amis ?
Au restaurant, les deux compères en goguette monopolisent la
discussion. Je les observe en train d’enchaîner sourires complices et
private jokes sans que je puisse véritablement m’intégrer à la
conversation. J’ai l’impression d’être sur la touche, mais surtout victime
de mon jeune âge et de mon inexpérience de la vie en société. Je reste
prostrée, sans oser ouvrir la bouche ou donner mon point de vue. Après le
dîner, Samuel suggère que nous allions en boîte. À nouveau, je m’attends
à ce que l’esthéticienne nous abandonne mais il n’en est rien. Cette fois,
les échanges entre eux se font plus intimes. Carine raconte sa rupture
avec une autre femme, et la difficulté qu’elle a eue à s’en remettre.
J’avoue être surprise de cette confession. Lorsqu’elle part aux toilettes, je
profite de son absence pour interroger Samuel.
« Ta copine est lesbienne ?
— Non, elle est bi. Et d’ailleurs elle m’a dit que tu lui plaisais.
Sa réponse me foudroie. Je commence à comprendre le manège autour
de moi mais je ne veux pas y croire. Essaierait-il de me jeter dans ses
bras ? Je tente de faire comme si cette révélation m’indifférait. Je dois
être trop fleur bleue. Ce genre de pratiques est peut-être courant à l’âge
adulte. Ne fais pas ta vierge effarouchée. Pourtant, la perspective de me
retrouver dans un lit avec cette fille me dégoûte. Je n’ai évidemment
aucun grief contre l’homosexualité. C’est juste que les femmes ne
m’attirent pas. Au-delà, je m’attendais à une soirée romantique, et me
voilà embarquée dans un plan où il est question que je couche avec une
autre personne que l’homme que j’aime. J’enchaîne les coupes de
champagne pour me désinhiber et cacher l’émoi que je ressens.
La suite de la soirée renforce mes doutes sur le scénario qui se prépare.
Samuel propose cette fois que Carine nous accompagne à l’hôtel,
prétextant qu’il est trop tard pour qu’elle rentre chez elle. Il est 4 heures
du matin passé. Dans le salon de la suite, d’autres bouteilles de
champagne nous attendent. Je me dirige vers la chambre pour forcer
Samuel à venir se coucher, en vain. Il me rejoint, et me demande ce qui
ne va pas.
« Je ne sais pas. Je pensais que Carine allait partir se coucher mais
elle est encore là.
— On s’amuse un peu, c’est tout. Elle ne va pas tarder à partir. »
Je suis rassurée, et en même temps j’ai peur de l’avoir offensé. Je ne
vois rien de tel dans son regard, plutôt une sorte de tendresse. Je ne suis
pas prête à ce genre d’excentricités, et il le sent. Je regagne le salon,
constatant que les deux amis continuent de boire et de rire. Je m’en veux
d’avoir voulu casser cette complicité à cause de mon immaturité. Tout à
coup, Carine se lance dans une danse lascive sur un morceau à la mode de
Lady Ponce. Je la regarde avec admiration. J’aimerais être comme elle,
décomplexée, désinhibée, libre. Je voudrais qu’elle me guide, qu’elle me
fasse gagner en maturité, qu’elle m’apprenne les codes de la vie d’adulte.
Je lui demande son numéro avec l’intention de la revoir. Elle accepte avec
plaisir et promet d’être là pour moi quand je le souhaite. Samuel observe
la scène avec une bienveillance teintée de malice. Après le départ de
Carine, nous nous endormons enlacés sans plus de débats.
La suite du séjour n’est pas beaucoup plus chaleureuse. Dès le
lendemain, je ressens le besoin de l’interroger sur ses véritables liens avec
Carine. Je soupçonne une ex, peut-être même une amante régulière. Le
fait qu’elle soit si différente de moi me terrifie. N’a-t-il pas, au fond, plus
d’affinités avec une fille comme elle ? Sa présence était-elle vraiment
indispensable pour notre soirée de retrouvailles ? Mon inquiétude
commence un peu à l’énerver.
« Écoute, c’est juste une très bonne amie que je ne vois pas souvent.
J’avais simplement envie de passer du temps avec elle. »
Je ne suis pas très convaincue par sa réponse mais je ravale ma jalousie
naissante. Je ne veux pas aller au clash. Je tente de faire bonne figure au
risque de ne pas paraître très naturelle dans mon attitude. Nous nous
voyons le soir, sans grande passion, tandis que sa journée est consacrée à
de multiples rendez-vous auxquels je ne suis pas conviée. Le quatrième
jour, il m’annonce qu’il va finalement passer Noël à Dubaï avec ses
enfants et me laisse un peu d’argent pour acheter des cadeaux pour toute
la famille. Je suis inquiète. L’idylle qui se profilait est en train de tourner
court. Je m’en veux d’avoir joué les saintes-nitouches le premier soir. Je
le bombarde de SMS enamourés pendant son séjour à Dubaï. Il me
répond qu’il m’aime aussi et que je lui manque. Je me raccroche à ces
paroles pour tenter de positiver. Dans le même temps, je me rapproche
de Carine comme prévu. Je passe la voir au salon, dans son appartement,
et nous allons faire du sport en salle ensemble. J’admire son caractère
enjoué et son indépendance. J’informe Samuel de chacune de nos
rencontres. Il se montre ravi de cette bonne entente entre nous.
À son retour à Barcelone, la litanie des appels et des SMS reprend de
plus belle. Je suis heureuse de voir que les liens ne sont pas rompus, et la
flamme en apparence intacte. Mais j’en attends plus. J’ai envie d’effacer
le souvenir mitigé de sa venue à Yaoundé. J’aimerais qu’il m’invite à
passer du temps avec lui en Espagne. Il me dit que son agenda ne lui
permet pas de me faire venir dans de bonnes conditions avant l’hiver. Je
compte les jours jusqu’à la délivrance : mi-février, il m’annonce enfin que
mon visa m’attend. Mon absence totale de situation professionnelle n’a
pas été un obstacle. Samuel se vantait régulièrement de pouvoir obtenir
un visa sur commande via son réseau et ses amitiés dans les ambassades
et consulats du Cameroun. Force est de constater qu’il n’a pas exagéré. La
nouvelle me rend folle de joie. Je vais revoir Samuel, et visiter l’Europe
pour la première fois ! Mon vol, via Paris, est prévu pour le soir même.
Pompidou, un proche de Samuel qui fait office d’homme à tout faire pour
ses affaires camerounaises, s’occupe de la logistique. Je bourre une valise
en trois minutes, entassant petits hauts et robes courtes, sans me rendre
compte que l’hiver européen n’a rien à voir avec celui du Cameroun. Je
grimpe dans un bus direction l’aéroport mais nous sommes rapidement
englués dans les bouchons. Je commence à paniquer. Je demande au
chauffeur de s’arrêter et de me laisser prendre ma valise qui est en soute.
Il refuse. Je ne veux rater mon vol sous aucun prétexte. Je décide
d’abandonner mes affaires et de partir avec un sac rempli d’un jogging et
d’une paire de tongs. Sur la route, j’attrape une moto-taxi qui me permet
d’arriver à temps pour l’enregistrement. Mais dans quel état ! La route
poussiéreuse m’a totalement défigurée. Avant d’embarquer, je troque
mon jean et mes bottes sales pour mon survêt et mes tongs.
Quand j’arrive à Barcelone, le lendemain matin, Samuel m’attend sur
le parking de l’aéroport dans sa Mercedes, accompagné d’André, l’un de
ses amis d’enfance devenu son bras droit en Espagne. Il entrouvre la
fenêtre et m’observe de la tête aux pieds avant de partir dans un grand
éclat de rire.
« Koah ! Tu es en tongs ! »
Je me sens nulle. Il m’avait prévenue qu’il allait faire froid mais je ne
pensais pas à ce point. Je suis frigorifiée, et j’ai l’air d’un indien dans la
ville. Je lui raconte ma mésaventure du bus. Il n’arrive plus à s’arrêter de
rire.
« Si tu avais raté ton vol, on te mettait dans le suivant ! »
Ce moment de complicité réchauffe instantanément l’atmosphère, et
efface d’un coup de baguette magique les doutes et les craintes
emmagasinés depuis le séjour raté de Yaoundé. La présence d’André nous
empêche de roucouler, mais nos regards illuminés trahissent la joie de
ces retrouvailles. La voiture s’arrête en bas de l’hôtel Arts, un
établissement Spa somptueux du bord de mer. J’en déduis qu’il n’est pas
question que j’aille chez lui. Je ravale ma déception. Je sais qu’il vit avec
ses enfants, et, au fond, je me doute bien qu’il a une compagne officielle.
Mais nous n’avons jamais abordé le sujet. J’ai eu mille fois envie de le
questionner, sans en avoir le courage. Et ce n’est certainement pas
maintenant, alors que ce séjour tant attendu s’ouvre sur un fou rire, que
je vais prendre le risque de tout gâcher.
Priorité urgente : j’ai besoin d’une garde-robe adaptée au climat
européen. Samuel part s’entraîner et me laisse l’équivalent de 1500 euros
pour acheter de quoi m’habiller. André m’accompagne faire les boutiques.
J’avance dans la ville, surexcitée par le spectacle qui s’offre à moi. Tout
m’émerveille. Les routes immaculées, ces drôles de taxis jaune et noir qui
se ressemblent tous. J’écoute fascinée les conversations en espagnol des
passants dont je ne comprends pas un traître mot. Je marche avec le
portable en mode vidéo pour garder une trace éternelle de ce moment
magique. Après une heure de shopping, je pénètre dans ma chambre
d’hôtel à 600 euros la nuit les bras chargés de sacs. C’est le deuxième
choc. Tout est si grand, si beau, si neuf. J’ai l’air d’une gamine devant un
pot de glace. Je m’extasie de la moindre poignée de porte, du moindre
bout de placard. Face à la baie vitrée, je répète « Nathalie à Barcelone,
Nathalie à Barcelone », comme pour me convaincre que je ne suis pas
dans un rêve. J’appelle ma mère pour lui raconter en direct tout ce que je
vois, en vrac, sans filtre, en formant le vœu qu’elle puisse elle aussi un
jour vivre un tel enchantement.
Je bombarde Samuel de SMS reconnaissants. Je ne réalise pas encore
que les dépenses qu’il a engagées pour moi représentent une broutille par
rapport à l’étendue de sa fortune. À l’époque, son salaire au Barça est de
10 millions d’euros par an. Mais l’argent ne fait pas tout. J’ai envie de
passer du temps avec lui. Je lui demande s’il a prévu de me rejoindre
après son entraînement. Il me répond que oui, et qu’il va venir dîner à
l’hôtel. Après le repas, on se pose, enlacés, devant la télé. Je suis si bien
dans ses bras. Il est affectueux et attentionné comme au premier jour. En
fin de soirée, il regarde sa montre et siffle la fin de la récré de la manière
la plus inattendue qui soit.
« La mère des enfants va partir dîner avec des amies, il faut que je
rentre à la maison m’occuper des petits. »
Ça y est. Le mystère est enfin levé. Je m’y attendais, et pourtant, la
petite phrase me fait l’effet d’un uppercut en pleine face. J’ai envie de lui
demander son nom, savoir à quoi elle ressemble, s’il l’aime, depuis
quand, comment. Mais une fois de plus, j’encaisse sans broncher. Je dois
réagir comme une adulte, faire semblant de m’en foutre. Je sais que toute
question nous mènera au clash. S’il avait voulu m’en parler, s’il était à
l’aise avec le sujet, nous l’aurions évoqué depuis longtemps. Je suis la
maîtresse et le resterai. Je dois apprendre à vivre avec cette idée. Il ne
m’appartient qu’à moitié. J’ai mal, mais je me tais. La perspective de le
perdre est une souffrance bien plus intense encore. J’apprendrai plus tard
dans la semaine, grâce à une indiscrétion d’André, que son nom est
Georgette. Je ne cherche pas à en savoir plus. J’ai déjà l’impression d’en
savoir trop.
Le séjour se poursuit sur le même mode intermittent. Nous passons ici
et là une soirée ou un bout d’après-midi ensemble. J’essaie parfois de le
retenir mais sans insister. Il me répond simplement qu’on se reverra vite.
Alors je profite de chaque instant en sachant que le temps nous est
compté. Je fais la grande fille, insensible à cette situation qui pourtant me
dévaste. Je me raccroche à ces moments certes furtifs mais qui
n’appartiennent qu’à nous. Un soir, après que j’ai dîné seule, il vient me
chercher à l’hôtel sans me dire où nous allons. Nous arrivons bientôt en
bas d’un immeuble superbe en plein milieu d’un quartier chic. Il
m’emmène dans les étages et ouvre la porte d’un somptueux
appartement. Au milieu du salon trône un immense canapé beige.
J’aperçois dans une vitrine des trophées entassés et la photo d’un enfant.
Je réalise d’un coup que je suis chez lui. Ou plutôt chez eux. L’excitation
laisse place à un sentiment de malaise. J’ai envie de chercher des yeux
des photos de sa compagne mais je me retiens. Je ne me sens pas à ma
place. Samuel, lui, paraît très détendu. Son téléphone sonne. Il s’éloigne.
Je suis sûre que c’est elle. J’ai envie de m’enfuir, alors qu’il considère sans
doute son initiative comme une preuve d’amour. Le moindre
commentaire de ma part gâcherait tout et serait vécu comme un affront.
Quelques instants plus tard, il réapparaît comme si de rien n’était, et
m’invite à entrer dans la chambre à coucher. Je me laisse faire, pétrifiée.
J’ai peur qu’elle débarque d’une seconde à l’autre mais l’attitude détachée
de Samuel calme mes angoisses. En entrant dans la chambre, j’aperçois
un berceau à côté du lit, ajoutant la honte à mon embarras. Il
m’embrasse. J’essaie d’oublier où je suis. Nous passons la nuit là, sans
aucune allusion au côté malsain de la situation. Le lendemain matin,
dans la salle de bain, je tombe sur une pile de sous-vêtements féminins
qui sèchent dans la douche. Le meuble du lavabo est rempli de lotions de
beauté pour femme. Elle est là, partout autour de moi. Je me trouve sale
mais je lutte de toutes mes forces contre les remords. En quittant
l’appartement, j’essaie de laver mon esprit de tout sentiment de
culpabilité. Je n’ai pas décidé d’être là. Je voulais juste être avec Samuel.
Malgré mes efforts, cet épisode me plombe, d’autant que les journées
suivantes ne m’incitent pas à retrouver de la gaieté. Je passe l’essentiel de
mon temps à faire du shopping escorté par André, ou enfermée dans ma
chambre d’hôtel devant des programmes télévisés en espagnol qui me
restent logiquement hermétiques. Pire, lorsque je sors, j’ai l’impression
que tout le monde me dévisage en se disant « cette fille-là en fait trop, on
voit qu’elle n’est pas d’ici ». Je me sens étrangère à tout ça, à cette vie de
faste et de luxe. J’ai besoin de retrouver un environnement familier. Une
après-midi, alors que Samuel vient me rejoindre pour une pause
tendresse, je m’en ouvre à lui.
« Tu sais, quand tu n’es pas là, ce n’est pas évident pour moi. Je suis
seule la plupart du temps, et je ne parle pas espagnol. Si j’allais par
exemple à Paris, je pourrais passer du temps avec mes cousins, et
toi tu pourrais faire un saut de temps en temps pour me voir. »
Je crains qu’il ne me prenne pour une ingrate. Il n’aurait sans doute
pas tort. Je scrute sa réaction avec inquiétude.
« C’est une bonne idée. Mes enfants sont bientôt en vacances et
j’avais de toute façon prévu d’aller à Paris. Je te prends des billets
et tu pars demain. »
Il ne s’en rend pas compte, mais ma proposition est aussi une forme
d’acceptation de ma condition d’amoureuse clandestine. Je ne l’aurai
jamais pour moi toute seule, je ne vivrai jamais à ses côtés. Alors autant
installer de la distance. Rien n’est pire que de le savoir là, à quelques
kilomètres de moi, sans pouvoir profiter de lui. À Paris, je ne serai pas
esclave de cette attente permanente. Je pourrai avoir une vie en dehors
de Samuel Eto’o, tout en restant liée à lui. Ce n’est pas l’histoire d’amour
dont je rêvais, mais je ne perds pas de vue l’essentiel : c’est la seule qu’il
est prêt à m’offrir.
VI
LA PASSE DE TROIS

L’excitation ressentie en arrivant à Barcelone n’est rien face à celle qui


s’empare de moi lorsque j’atterris à Paris. Paris ! Je suis à Paris ! Au
diable les boutiques de fringues, le Louvre, ou Saint-Germain-des-Prés.
Moi, je n’ai qu’une obsession : voir la tour Eiffel en vrai. En préparant le
voyage, Samuel m’avait demandé où je voulais résider. Il m’avait révélé
posséder un grand appartement boulevard Suchet, dans le très chic XVIe
arrondissement, où son voisin de palier n’était autre qu’Arthur, le
producteur et animateur de télé. La suggestion était tentante mais je
voulais d’abord m’assurer d’un détail important.
« De chez toi, on voit la tour Eiffel ?
— Non, mais chez moi, c’est chic, avait-il répondu, un brin vexé.
— Alors non. Je préfère aller à l’hôtel. »
En réalité, cette pirouette dissimulait mal mon renoncement à devenir
sa compagne officielle. J’étais la maîtresse, je devais donc loger à l’hôtel,
comme toutes les maîtresses, et y attendre la visite impromptue et
clandestine de mon amant. Au-delà, et même si l’appartement du
boulevard Suchet était moins une demeure de famille qu’une vaste
garçonnière, je ne voulais pas revivre l’épisode de Barcelone et sentir le
fantôme de Georgette flotter autour de moi. À cela, s’ajoutait le plaisir
égoïste de résider dans un bel établissement : le room service, le
personnel au petit soin, le confort… Je veux bien renoncer à être la
« légitime », mais je refuse de tirer un trait sur mon statut de princesse.
Carine m’avait parlé de son séjour au Concorde Lafayette – renommé
depuis Hyatt Regency – un hôtel quatre étoiles de la porte Maillot où elle
avait posé ses valises lors d’un passage à Paris. Elle m’avait raconté la vue
incroyable sur la tour Eiffel depuis sa fenêtre. J’avais dit à Samuel qu’à
défaut d’avoir la même chambre, je voulais la même vue. Il avait accepté
sans poser de questions.
Serge, un des « hommes » de Samuel à Paris, vient me chercher à
l’aéroport. Il est 23 heures, il fait nuit depuis longtemps, et le trajet entre
Roissy et la capitale n’a de toute façon rien de transcendant. Mais le
simple fait de me savoir dans la ville lumière suffit à mon enchantement.
En arrivant à l’hôtel, je réalise que le standing de la chambre est loin de
celui de ma suite barcelonaise. L’essentiel est ailleurs. En ouvrant les
rideaux, je l’aperçois immédiatement, grandiose, majestueuse,
rayonnante : la tour Eiffel ! Je tressaille de bonheur. J’ai besoin de le faire
savoir. Serge me tend la carte Sim française qu’il a pris soin d’acheter
pour faciliter mon séjour. Mon premier réflexe est d’appeler au
Cameroun pour faire des jaloux. Ma cible prioritaire : Carine.
« Tu ne devineras jamais où je suis. À la Concorde Lafayette !
— À la Concorde ? Tu veux dire au Concorde ?
— Oui voilà.
— Pour la frime on repassera. »
Je ne sais pas quand et comment Samuel viendra me voir. Ses deux
frères vivent dans la capitale, tout comme nombre de ses amis. J’ai envie
de passer du temps avec lui. Il me manque. Mon séjour à Barcelone a
révélé une passion intacte. Je le revois un matin, dans notre chambre, en
train de filmer avec mon portable mon premier petit-déjeuner de star
dans un grand hôtel. Mon regard pétillant se perdait entre les délices qui
s’offraient à moi et la vue époustouflante sur la Méditerranée. Je ne
savais plus où donner de la tête. « Nathalie Koah à Barcelone ! » se
moquait-il, singeant mon enthousiasme. Ces moments de complicité sont
rares mais si intenses qu’ils font de moi une femme capable d’accepter
des compromis contre tous mes principes. Moi, Koah, la femme de
caractère, belle et fière, qui mène la gent masculine par le bout du nez,
me voilà dans une chambre d’hôtel parisien à attendre que l’homme aimé
daigne se montrer. Mais ici, cette attente paraît plus facilement
supportable. Je parle la langue parfaitement et sans accent ou presque.
Deux membres de ma famille vivent en France, l’un en banlieue
parisienne, l’autre à Nantes, une ville que je ne connais pas. J’appelle ce
dernier, un oncle dont je suis proche, le lendemain de mon arrivée, pour
savoir comment je peux lui rendre visite le jour même.
« Tu ne te rends pas compte, Nantes est à deux heures de train de
Paris », s’esclaffe-t-il.
Paris n’est pas la France semble-t-il. Forte de ce constat, je me ravise et
décide d’aller voir un de mes cousins à L’Haÿ-les-Roses, à une poignée de
kilomètres de Paris. Je sors à peine de l’hôtel lorsque Samuel me
téléphone.
« Je suis à Paris, m’annonce-t-il.
— C’est vrai ? Comment ça ?
— Je suis arrivé aujourd’hui en jet.
— Où es-tu ?
— À l’hôtel. Mais toi, tu n’y es pas. »
Le ton de cette dernière phrase n’est pas des plus chaleureux et
refroidit instantanément mes ardeurs. Je dois vite rattraper le coup.
« Mais je ne savais pas que tu étais là ! Je suis à quelques centaines
de mètres du Concorde. J’arrive.
— Non, ce n’est pas la peine.
— Arrête, c’est bon, j’arrive je te dis. »
Je le sens en colère, pour la première fois. Je ne vois pas ce qu’il peut
me reprocher. C’est plutôt moi qui, à cet instant, devrais lui faire un
sermon. Il vient à Paris, et ne prend même pas la peine de me prévenir.
Manifestement, je ne fais pas partie de ses plans initiaux. J’ai
l’impression d’être une sorte de pause-café entre deux rendez-vous. Je
fais demi-tour pour le rejoindre. Il est là, dans le hall de la réception. Son
regard accusateur confirme mon jugement sur son état d’esprit.
« Tu allais où ? me lance-t-il sans autre forme de politesse.
— Chez un cousin.
— Alors voilà, tu es à peine arrivée, et tu es déjà en train de te
balader par-ci par-là. C’est pour ça que tu voulais venir à Paris en
fait. Tu voulais voir des gens. Tu ne peux donc pas rester en
place ? »
Je rêve. Il est en train de me faire une scène de jalousie. À moi, celle
qui doit rester dans l’ombre et accepter la présence d’une autre femme
dans sa vie. Pendant qu’il passe l’essentiel de son temps avec Georgette, je
vais simplement rendre visite à un cousin, mais la coupable, c’est moi.
J’ai envie de pointer du doigt cette absurdité, mais le voir s’énerver pour
la première fois me fait l’effet d’un anesthésiant. J’essaie de calmer le jeu.
« Écoute, je ne savais pas que tu étais à Paris, ça change tout bien
entendu. J’irai voir mon cousin une autrefois.
— Non, tu peux y aller. De toute façon, j’ai prévu d’aller dîner
dehors.
— D’accord. »
Ma fierté reprend le dessus. Je tourne les talons et quitte l’hôtel sans
disserter. Cette fois, c’est moi qui suis en colère. Le procès est d’autant
plus grotesque qu’il se garde bien, lui, de me dire où il va dîner et avec
qui. Je me demande si c’est une provocation de sa part, ou le signe qu’il
considère être libre de ses faits et gestes tandis que je me dois de lui
rendre des comptes. Il me rappelle quelques heures plus tard alors que je
suis chez mon cousin, et m’annonce qu’il rentre à Barcelone le soir même.
J’ai envie de laisser éclater ma frustration en direct, mais je ne veux pas
faire de scandale en public. Une fois rentrée à l’hôtel, je lui envoie un
texto pour qu’il me contacte dès son atterrissage. L’appel qui suit est
l’occasion d’enfin vider mon sac.
« Je commence à en avoir marre. J’ai passé deux semaines à
Barcelone où je t’ai vu à tout casser quatre fois. Et là, on a
l’occasion de se voir, mais tu ne me préviens pas que tu es à Paris,
et tu repars aussitôt. »
Il reste impassible, comme si mes remarques ne le concernaient pas.
« Bon. Tu n’as qu’à rester encore deux ou trois jours à Paris et tu
reviens me voir à Barcelone. »
Sa proposition me coupe dans mon élan. La tension redescend d’un
coup. J’accepte, un peu stupéfaite. À ce moment de notre relation,
Samuel sait qu’il me tient à sa merci. Il comprend, à travers mes
reproches, que je suis amoureuse, et que je suis prête à tout pardonner
contre un instant passé dans ses bras. Il profite de cette faiblesse pour
mener la danse. Et y voit l’occasion de tester sans plus attendre les limites
de ma soumission.
Pendant les préparatifs de mon nouveau voyage à Barcelone, les coups
de fils reprennent, plus apaisés. Les discussions s’orientent peu à peu vers
des échanges à caractère sexuel. On se chauffe à distance, on fait monter
le désir en prévision de nos retrouvailles. Parfois, Samuel s’interrompt,
puis évoque ses propres expériences sur un ton professoral.
« Tu sais, j’ai déjà fait beaucoup de choses dans ma vie sur ce plan-
là. Je suis quelqu’un qui s’ennuie très vite. Je peux avoir toutes les
filles que je veux. Mais toi, tu es différente, je sais que tu m’aimes
vraiment. J’aime être avec toi, mais notre relation sera plus forte
encore si tu réussis à entrer dans mon monde. Tu deviendras alors
incontournable dans ma vie. »
J’ai le sentiment qu’il me prépare psychologiquement à quelque chose.
Mais quoi ? Ses insinuations sonnent aussi comme une sorte d’appât,
voire un chantage : si je veux devenir sa favorite, je dois me montrer à la
hauteur des défis qu’il me lancera. Je ne pose pas davantage de questions.
Je n’ai peur de rien, sinon qu’il m’abandonne. Je serai prête.
Samuel me met en relation avec l’un de ses bras droits à Paris, un
garçon nommé Sonor, qui s’occupe des préparatifs de mon voyage. Je le
rencontre à l’hôtel pour la première fois. C’est un ami d’enfance d’Eto’o. Il
a la trentaine déjà bien tassée. C’est un grand Camerounais costaud au
visage passe-partout. Il occupait un poste de bagagiste à l’aéroport de
Douala jusqu’à ce que la carrière de Samuel explose. Comme d’autres de
ses proches, il a alors profité des largesses de son ami, désormais riche et
soucieux d’offrir une vie meilleure à ses compagnons d’infortune, pour
devenir l’un de ses hommes à tout faire. Leur job : gérer toute la partie
non sportive de sa vie afin qu’il puisse se consacrer à 100 % au football.
Sonor s’occupe des hôtels et des billets d’avions, pour lui comme pour ses
invités. Il joue les hommes de compagnie ou endosse le rôle de banquier,
distribuant argent et cadeaux au nom de son illustre patron. Ces petites
mains de l’ombre, Samuel en possède dans chacune des villes où il réside
régulièrement : Douala, Yaoundé, Barcelone, Paris, et Majorque. Mais de
tous, c’est de Sonor dont il est le plus proche. Il ne s’agit pas d’un simple
employé, c’est son frère, son confident. Là où d’autres ne partagent avec
la star qu’un repas de temps à autre, Sonor a un accès total, direct, et
permanent à son boss. Il est dans tous les coups, dans toutes les
combines, partageant tous ses secrets, même les plus intimes. Son
influence est telle qu’il est l’un des rares à pouvoir maîtriser Samuel, à
calmer son caractère chaud et tempétueux. Lui, au contraire, est un
sphinx, un sage, une force tranquille. Mais son pouvoir, réel, n’est pas
illimité. S’il peut tenter de le raisonner, il ne se risque que rarement à le
contrarier.
Je quitte Paris par un vol direct accompagnée de Sonor. Une suite avec
lit à baldaquin à 500 euros la nuit m’est réservée à l’hôtel Omm, un
établissement luxueux et design situé en centre-ville, tout près de la
légendaire Casa Milà et du Camp Nou, le stade du FC Barcelone. La
« force tranquille » occupe une chambre au même étage. Un match a lieu
le soir même. Pour la première fois, Samuel m’invite à y assister. Je
prends ce geste comme une preuve, si ce n’est de son amour, au moins de
son attachement grandissant. Je ne suis plus la poupée que l’on garde
enfermée dans une cage dorée. Cette marque d’affection me ragaillardit,
et c’est le cœur léger et les yeux pleins d’étoiles que je me rends au stade à
pieds, toujours en compagnie de son bras droit.
C’est la grande époque du duo Eto’o-Messi. Les deux attaquants
squattent alors les sommets du football mondial. Assise au bord de la
pelouse, je retrouve d’autres proches du numéro 9, parmi lesquels David,
le cadet de Samuel. Je profite à fond du spectacle, les yeux rivés sur mon
héros. Je ne me rappelle plus de l’affiche, mais ce soir-là, Samuel est
éblouissant. Lorsqu’il marque son premier but, une vague d’émotion et de
fierté me submerge. À l’instar du stade tout entier, je me lève de mon
siège d’un bond, sautillant comme une puce, hurlant jusqu’à l’asphyxie.
Gourde comme je suis, j’ignore que à peine mes fesses ont quitté le siège,
il s’est refermé automatiquement. Et voulant me rasseoir, je m’affale par
terre provoquant l’hilarité générale. Je suis partagée entre l’amusement
et la honte. J’ai l’impression que chaque spectateur m’observe en
chuchotant : « Regarde cette fille, elle ne va jamais au stade ! » Après
quelques secondes, les rires bienveillants qui m’entourent finissent par
me contaminer.
À la mi-temps, je suis conviée à monter jusqu’à la loge VIP. Là, une
poignée de privilégiés choisis par les joueurs ou le staff peut profiter de
rafraîchissements et d’un buffet offert par le club. Sonor ne m’a pas
suivie, mais d’autres amis et son petit frère sont présents. Nous allons au
bar commander un verre. Je m’installe sur un tabouret collé au comptoir.
En tournant la tête, j’aperçois une femme assise sur le canapé voisin. Son
visage ne m’est pas inconnu. Elle porte une paire de cuissardes qui
remontent jusqu’à une jupe noire plissée, et un chemisier blanc très
classe.
Elle est grande, avec beaucoup de prestance. Un bébé et une fillette de
trois ou quatre ans l’accompagnent. Mon sang se fige dans mes veines.
Georgette est là, à trois mètres de moi. Je sens son regard qui me fixe. J’ai
envie de courir me cacher sous un tapis. Ses yeux continuent de chercher
les miens. Je dois rester naturelle, ne pas montrer la panique qui me
serre le ventre. Je me tourne vers David pour engager une conversation
sans aucun intérêt. J’ai l’impression qu’un projecteur braque ses lumières
sur moi. Les secondes s’égrènent à la vitesse d’un escargot. Je la sens se
lever pour aller aux toilettes. Son chemisier me frôle. Mes tempes se
mettent à chauffer sous l’effet de la nervosité. Reste calme. À son retour,
le coup de sifflet de l’arbitre annonçant la reprise du match retentit. Je
suis la première à me lever. En quittant la salle, je ne peux pas
m’empêcher de jeter un dernier regard dans sa direction. Elle est en train
d’enfiler un superbe manteau de fourrure avec une grâce majestueuse.
Quelle élégance, quel charisme ! En regagnant mon siège, je suis un peu
KO. Davantage que de la gêne ou de la honte, c’est de l’intimidation que
j’ai ressentie face à elle. Cette pensée me fait mal. Comment être à la
hauteur ? Je reprends mes esprits. Je ne suis pas Georgette mais je plais à
Samuel. Il doit trouver quelque chose en moi qu’il ne trouve pas en elle.
Peu importe quoi. Je m’en contenterai.
À la fin de la rencontre, Sonor et moi rentrons à l’hôtel. Samuel m’y
rejoint une heure plus tard. Sa présence me surprend. Si sa compagne
officielle est à Barcelone, pourquoi ne passe-t-il pas la soirée avec elle ? Il
entre dans ma chambre, et me tend un sac plastique. À l’intérieur, je
découvre son maillot du match encore fumant, gorgé de sueur. Je
redeviens pendant une seconde la groupie adolescente que j’étais, et le
remercie. Nous allons dîner dans le quartier gay de la ville où Messi
réside. Je me régale d’un plateau de fruits de mer pendant que Samuel se
contente, comme souvent, d’un bon steak. De retour à l’hôtel, il s’assoit
sur mon lit, demande à Sonor de nous rejoindre, et commande des
bouteilles de champagne au room service. Son ami et moi descendons
quelques coupes, Samuel s’abstenant, comme d’habitude, de boire de
l’alcool. Il nous observe nous enivrer, l’air satisfait. Puis me glisse à
l’oreille :
« Tu sais, j’aime bien regarder ma copine faire l’amour à un autre
homme. »
J’avais senti ce moment venir. Tous les indices étaient là. Sonor qui me
suit partout, nos discussions sibyllines sur son goût pour l’adrénaline, sa
crainte de l’ennui, son besoin de me faire entrer dans « son monde ». Pas
besoin de dessins. Samuel a une hygiène de vie irréprochable, il ne boit
pas, ne se drogue pas. Cette source d’extravagances qu’il me décrivait ne
pouvait venir que de ses pratiques sexuelles. J’enchaîne les coupes de
champagne pour me donner du courage. Je n’ai aucune envie de coucher
avec Sonor, mais je ne veux pas décevoir mon homme. Sa façon de
m’amener à accepter ce scénario a été très habile. Il ne menaçait pas de
me quitter, pire que ça, il laissait entendre qu’il m’aimerait moins, qu’il
perdrait la flamme, que je ne serais plus à ses yeux qu’une fille parmi
d’autres. Il ne me promettait pas la haine, mais l’indifférence. Cette
pensée est une torture. Je bois sans m’interrompre. J’ai déjà vidé sept ou
huit coupes de champagne. Je n’arrive plus à analyser la situation. Ça va
se faire. Ça se passera bien. Ça passera vite. Trou noir.
À ce jour, je n’ai toujours aucun souvenir précis de cette nuit. Je me
rappelle simplement d’une image de moi en train de faire l’amour. Avec
Samuel ? Avec Sonor ? Avec les deux ? Je n’en sais rien. Le lendemain
matin, c’est au côté de Samuel que je me réveille. J’ai l’impression d’avoir
un marteau-piqueur dans le crâne. Lui affiche un sourire radieux.
« Mais qu’est-ce qui t’a pris de boire comme ça ? Tu vois Sonor
boire, alors tu bois comme lui ? Mais lui, il tient bien l’alcool,
contrairement à toi, me lance-t-il hilare.
— Qu’est-ce qui s’est passé hier soir ? J’ai tout oublié.
— Ne t’inquiète pas. C’était une super soirée. Tu étais déchaînée, on
ne pouvait plus t’arrêter. J’ai un décrassage avec l’équipe tout à
l’heure, je vais me préparer.
— D’accord. Mais j’ai fait quoi exactement ? »
Sa réponse me surprend :
— « J’ai pris des photos. Je te ferai voir plus tard. »
VII
SUR LE BANC DE TOUCHE

Samuel parti en fin de matinée, je prépare ma valise. Il m’a proposé de


retourner à Paris faire du shopping, et promis de venir m’y rejoindre dès
le lendemain. J’ai la tête lourde comme une pastèque. Sonor n’a pas
montré le bout de son nez depuis mon réveil. Je ne suis pas impatiente de
le voir. J’ai peur de lire sur son visage le récit de ma nuit passée. Je le
retrouve à la réception. Samuel a demandé que nous fassions le trajet
ensemble jusqu’à la capitale. Je suis morte de honte mais j’essaye de
cacher mon trouble. Plutôt que d’aborder frontalement le sujet de mes
exploits nocturnes, je scrute ses faits et gestes à la recherche du moindre
indice. Peine perdue. Sonor est impassible, fidèle à lui-même. Si une
explosion atomique se produisait dans son jardin pendant qu’il dort,
Sonor serait du genre à se retourner de l’autre côté en attendant que ça se
passe. Moins émotif tu meurs.
Dans la voiture qui nous mène à l’aéroport, je me rends bien compte
qu’il est inutile d’attendre ses confessions. Je craque. J’ai besoin de
savoir.
« Dis-moi, que s’est-il passé hier soir exactement ? Samuel m’ajuste
dit que j’ai fait la folle. »
L’insondable Sonor se met à sourire. Ce n’est pas fréquent. Et pas très
rassurant.
« Alors toi, tu n’es pas banale comme fille. Je me souviens avoir dit
à Samuel : “Non mais tu as vu comment elle est ta petite femme ?”
Ah non mais franchement, tu nous as épatés. C’était vraiment une
très bonne soirée. »
Cette fois, le doute n’est plus permis. Je suis au bord du malaise. J’ai
envie de disparaître de la surface de la Terre. J’espère simplement ne pas
avoir dépassé certaines limites. Je veux bien être un peu délurée, mais je
tiens à me respecter, et respecter mon corps. Le pire, c’est que Sonor
continue de tourner autour du pot. Les scénarios les plus crus restent
ouverts. Je veux connaître les détails autant que je les redoute. J’ai
couché avec lui ? Avec eux deux ? Avec d’autres ? Je n’ose pas poser la
question aussi brutalement, mais je lui demande malgré tout d’être un
peu plus explicite.
« On s’est éclatés. C’était trop bien. Pour les détails, Samuel
t’expliquera. »
Je vais devoir me contenter de ce récit brouillon, et du rictus satisfait
de Sonor. Je suis écœurée, je me sens sale. J’ai besoin de me confier.
Seule Carine peut entendre ce que j’ai à dire. C’est une femme moderne,
qui s’assume. À mon arrivée à Paris, je lui téléphone et lui déballe tout.
Elle fait mine de ne pas s’offusquer, et m’assure que, quand bien même
j’aurais couché avec deux hommes, il n’y a rien de déshonorant dans ce
genre de pratiques. Je commence à philosopher. Et si elle avait raison ?
Et si l’amour à trois faisait partie des choses normales de la vie ? Samuel
me rejoint comme prévu en fin d’après-midi au Concorde Lafayette. La
soirée se déroule sans accrocs, sans grande chaleur non plus. Je ne
m’explique pas son détachement apparent. Je prends l’avion pour
Yaoundé le surlendemain. À peine arrivée, Samuel me téléphone pour
m’annoncer qu’il veut rompre.
« Je ne veux plus te voir. Tu ne sais pas tenir ta langue », me jette-t-
il à la figure.
Pas besoin de m’en dire plus. Carine est allée rapporter mes
confidences à Samuel. Il est furieux, persuadé que je vais m’épancher sur
nos exploits dans tout le Cameroun. Sa colère me dévaste. Les larmes me
montent aux yeux. Je suis en train de le perdre. Je lui jure qu’il se
trompe, qu’en me confiant à Carine, je pensais m’adresser à une grande
sœur. J’avais besoin d’une oreille amie, adulte, rassurante. Personne
d’autre n’en saurait rien. Je plaide ma cause. Il faut que je l’appâte. Que je
lui montre qu’il ne s’est pas trompé en me choisissant. Que je peux faire
autant, voire plus que ce je lui ai offert jusqu’à présent.
« Tu vois bien que je suis à l’écoute de tes désirs. Je t’en ai apporté
la preuve à Barcelone. »
Il redescend d’un tour.
« C’est vrai qu’on a passé un très bon moment. J’ai des photos tu
sais. Je vais te les envoyer. »
Les émotions se succèdent sans me laisser le temps de reprendre ma
respiration. Mes larmes sèchent. Nous restons en ligne le temps du
transfert. Les clichés s’affichent sur mon écran de Smartphone quelques
secondes plus tard. Je me vois nue, sur le lit à baldaquin. Je reconnais
mon homme. Sonor est là aussi. Nous avons fait l’amour à trois. Je le
savais, mais j’avais besoin de le voir. Ce que je vois me choque. Mais je ne
suis plus dans le dégoût. Je pense au sourire satisfait de Samuel à l’autre
bout du fil. Pour une raison qui m’échappe, ces images le rendent
heureux. Un bonheur pur, éclatant, contagieux.
« Tu vois, c’est ça que j’aime », reprend-il, comme s’il me montrait
un gâteau dans une vitrine de boulangerie.
J’ai envie de lui dire que moi aussi. Mais je n’y arrive pas. Ma tête veut
y croire, mais mon corps s’y refuse. Les images que je viens de voir me
hantent déjà. Je ne peux pas non plus lui opposer une fin de non-
recevoir. J’ai failli le perdre une fois. Il peut remettre sa menace à
exécution dans l’instant, et peut-être s’y tenir. J’essaie de la jouer fine en
entrouvrant la porte.
« Écoute, je ne suis pas tellement prête pour ça tout de suite. On
verra, d’accord ?
— D’accord. »
Nous sommes au mois de juin 2009. L’année scolaire se termine.
Jusqu’en septembre, Samuel vient me rendre visite à Yaoundé une fois
tous les deux mois environ. Entre-temps, nos échanges par téléphone ont
repris leur rythme de croisière. La complicité est intacte, et les allusions à
ses fantasmes sexuels excentriques inexistantes. Je profite de ces
moments d’accalmie dans notre relation pour penser à mon futur. Je
viens de passer une année sabbatique sur le plan des études, et si Samuel
subvient largement à mes besoins, je ressens l’envie d’être autonome sur
le plan financier. Au-delà, et même si la vie de palace m’attire, je ne veux
pas me couper des réalités. Je suis issue d’une famille où les femmes
n’ont pas peur de travailler. Beaucoup de filles de ma génération vont
plus loin, et aspirent à s’épanouir dans leur vie professionnelle. J’en fais
partie. Mais je n’ai toujours pas trouvé la voie qui me corresponde
parfaitement. En y repensant, ma rencontre avec Carine m’a fait réaliser
mon penchant naturel pour le métier d’esthéticienne. J’ai toujours aimé
m’apprêter, mais je n’avais jamais pensé en faire mon métier.
Renseignements pris, l’amie de Samuel est passée par une formation à
Mons, en Belgique. Le lieu est idéal, puisque situé à deux heures de Milan
en train, où je pourrais facilement rendre visite à mon amoureux. Je lui
soumets l’idée, qu’il approuve. Mon inscription validée, je me mets en
quête d’un visa étudiant. Lorsqu’on vient du Cameroun et qu’on veut
étudier en Europe, ce document n’est pas simple à obtenir, et mon
absence de diplôme pèse lourd. L’entregent de Samuel n’y fera rien. Au
mois d’octobre, mon visa est refusé. Je repars pour une année blanche.
Mon attention est à nouveau toute entière tournée vers ma star du
ballon. J’attends nos rencontres avec d’autant plus d’impatience que le
quotidien m’ennuie. Les visites sont toujours aussi espacées, mais elles
restent régulières. Sa saison s’est achevée sur un triplé historique avec le
FC Barcelone : championnat, coupe d’Espagne, Ligue des champions. Ce
palmarès incroyable ne suffit pas à le retenir. Depuis l’arrivée de Pep
Guardiola en début de saison, l’ambiance n’est plus au beau fixe. Le coach
espagnol ne cache pas sa préférence pour Lionel Messi, le sommet du foot
mondial. Le départ de Ronaldinho, son grand copain, l’a aussi rendu
nostalgique. Entre eux, c’était l’amour fou. Ce sont deux grands
blagueurs, et Samuel n’aime rien tant que se payer une bonne tranche de
rire. Il me vantait souvent sa capacité à faire la fête jusqu’au petit matin
et à être en forme deux heures plus tard pour l’entraînement. « Je n’ai
jamais vu un type comme Ronaldinho : il boit comme un trou toute la
nuit, se pointe à l’heure le lendemain, et joue comme s’il s’était couché à
20 heures la veille », s’émerveillait-il. Heureusement, il restait Éric
Abidal, son autre grand ami. Les deux compères passaient leur temps
fourrés ensemble, au resto, en boîte, et lorsqu’ils étaient séparés, ils se
téléphonaient pendant des heures comme deux copines de lycée. Samuel
n’était pas insensible au charme de sa femme, une fille absolument
magnifique. Il m’en parlait avec tellement d’admiration que j’avais fini
par lui faire une crise de jalousie.
Malgré sa mésentente avec Guardiola, Samuel était prêt à rempiler
pour une saison supplémentaire. Les discussions avec le club étaient bien
avancées, et son salaire de 10 millions d’euros par an devait être revu à la
hausse. Mais Guardiola qui le considérait comme un has been et voulait
se débarrasser de lui a mis son veto et obtenu gain de cause. Samuel, très
fier, a du mal à s’épancher sur cet épisode douloureux. Peu après son
limogeage, je réussis à aborder le sujet avec lui.
« C’est dégueulasse ce qu’il t’a fait. Mais même si tu es brillant, il y
aura toujours des gens qui ne t’apprécieront pas.
— C’est parce que je suis noir. Au moins, Messi est blanc. Si j’avais
été blanc, Guardiola ne m’aurait jamais traité comme ça. Jamais il
ne m’aurait chassé. »
Ultime coup du sort, alors qu’il est au sommet de son art, le Ballon d’or
lui échappe au profit de son rival Messi. Il accuse le coup, persuadé une
nouvelle fois que sa couleur de peau porte préjudice à sa carrière
européenne. Enfant africain d’une famille sans le sou, il a le sentiment
d’avoir dû en faire dix fois plus que les autres pour arriver au même
niveau, et de devoir continuer à lutter pour obtenir la reconnaissance de
ses pairs. Il en veut notamment aux journaux français de ne pas le
soutenir. Il en aurait la faveur, il en est convaincu, s’il était passé par un
club hexagonal. Il cite souvent l’exemple de Didier Drogba, auquel il se
sent supérieur sur le plan sportif, mais dont il n’a pas le dixième de l’aura
en France.
Son transfert forcé à l’Inter de Milan pendant l’été n’est pas une
mauvaise affaire pour autant. Il décroche un salaire de 10,5 millions
d’euros, hors primes, faisant de lui le joueur le mieux payé d’Italie. Il en
profite pour s’offrir de nouvelles voitures de sport hors de prix, et
acquiert un appartement somptueux, via Monte Napoleone, l’équivalent
des Champs-Élysées à Milan, sur trois ou quatre niveaux. À la rentrée,
son déménagement et la reprise du championnat dans une ligue et une
équipe qu’il ne connaît pas rendent difficile toute visite amoureuse de ma
part. En revanche, il parvient à maintenir le rythme d’une escapade à
Yaoundé tous les deux mois. Nous nous voyons à l’hôtel Hilton où il a
désormais sa suite attitrée. Les soirées sont douces, entre câlins et
plateau-télé. Au petit matin, nous allons, au volant de sa Bentley,
chercher des beignets au sucre, un mets qu’il adore, à la boulangerie
voisine. S’il y a trop de monde devant le commerce, Samuel reste dans la
voiture. Ces précautions et sa vie de couple officielle n’entachent pas le
bon fonctionnement de notre relation. En réalité, nous évitons le sujet
« Georgette ». Il prend soin de ne jamais l’évoquer ouvertement, tout
comme moi. Sa formule consacrée, s’il n’a pas d’autre choix que de
mentionner son existence, est de dire : « la mère de mes enfants ». J’y
vois une acrobatie sémantique, certes, mais aussi une profonde marque
de respect. D’ailleurs, s’il s’applique à ne jamais s’étendre sur sa
compagne officielle, il ne la dénigre pas. De mon côté, j’accepte peu à peu
cet état de choses, et j’agis comme si de rien n’était. Dans un sens, je tiens
presque à protéger leur relation. En la détruisant, je sais que par ricochet
je détruirais la nôtre. J’ai aussi peur de le mettre au pied du mur en
l’obligeant à choisir l’une d’entre nous. Le risque est trop grand. Et si, au
fond, il préférait Georgette à moi ? Je n’ai qu’une solution pour changer la
donne : me rendre indispensable. Le temps joue pour moi. Et, qui sait,
peut-être deviendrai-je un jour la seule femme dans sa vie ? Cet espoir me
nourrit.
Je me contente de ce statu quo jusqu’au tournant de l’année 2010.
Lorsque les périodes d’absence se prolongent, il m’envoie de l’argent pour
payer le loyer de ma mère, aider mes petits frères, et m’offrir quelques
vêtements et produits de beauté. Je suis reconnaissante, mais j’ai envie
de passer du temps seul avec lui à Milan, où il a établi sa nouvelle vie,
comme pour m’assurer d’en faire partie. Il me faut attendre la fin du mois
de février pour avoir son accord, et décrocher mon visa touristique. Je
réside à l’hôtel Art, un établissement branché à la déco contemporaine.
Pas tellement mon style. Lui est en train d’emménager dans un nouvel
appartement qu’il vient d’acheter pour la bagatelle de 17 millions d’euros.
Dès le début du séjour, il se montre très présent, beaucoup plus qu’à
Barcelone. Il passe me voir avant et après les entraînements, reste pour le
petit-déjeuner le matin. Mais un souci inattendu vient parasiter ce
tableau idyllique. Contrairement à l’Espagne, les paparazzi sont partout
en Italie, et encore plus à Milan, capitale économique et médiatique. Le
risque d’une photo volée est grand. Les balades main dans la main en
pleine rue sont prohibées. Nous sommes obligés d’en tenir compte, et de
déployer une stratégie de tous les instants. La journée, je fais les
boutiques seule sans me cacher, mais dès qu’il me rejoint le soir, il
s’engouffre en voiture dans le parking de l’hôtel, et nous en ressortons
quelques minutes plus tard pour aller dîner en banlieue, loin du centre-
ville et des curieux.
Une après-midi, alors qu’il rentre de l’entraînement, il m’annonce un
peu froidement qu’il doit préparer sa valise pour aller à Monaco le
lendemain. Il va suivre un stage de préparation aux futurs rencontres
internationales sous le maillot des Lions indomptables. Je suis surprise et
un peu triste de cette séparation imprévue, alors que je n’ai jamais passé
autant de temps avec lui. Il perçoit ma déception et me lance d’un air
détaché :
« Tu veux venir ?
— Oui !!! »
Il me répond dans un grand sourire :
« Évidemment que j’allais te le proposer ! »
Pour une serial shoppeuse comme moi, Monaco est une Mecque. Une
sorte de Disneyland de la fripe et du luxe pour grandes filles. Je n’avais
pas ressenti pareille excitation depuis Paris. Avant de faire une razzia, je
me dois d’être à la hauteur du décor et des autochtones surlookées. Le
matin du départ, je me pare de mes plus beaux atours, parmi lesquels
quelques-uns des cadeaux que mon chéri vient de m’offrir pour Noël :
une paire de chaussures Yves Saint Laurent en croco, et un téléphone
portable rose estampillé Dolce 8c Gabbana. Je fais une halte chez le
coiffeur et dans un salon de beauté pour être au top du glamour, et
j’attends sagement que Samuel vienne me chercher à l’hôtel. Les heures
passent. À 17 heures, il finit par se pointer devant l’établissement avec sa
Mercedes coupée customisée, suivie par une deuxième voiture dans
laquelle une poignée d’amis est installée pour nous accompagner. Mon
brushing fait grise mine et mon maquillage s’est un peu affadi, mais j’ai
toujours l’air d’être pomponnée pour aller dîner chez l’ambassadeur.
Samuel, lui, est en jogging. Il me dévisage, prêt à exploser de rire :
« Koah ! Qu’est-ce que tu fais habillée comme ça ?
— Bah, on va à Monaco non ?
— Oui, mais il n’empêche : depuis quand tu te fais belle pour un
trajet en voiture ? Parce que Monaco est à quatre heures de route,
on va arriver en soirée je te signale. »
Pendant que le convoi tout entier se tient les côtes, j’encaisse cette
nouvelle moquerie dont, pour une fois, je ne me sens que partiellement
responsable. Comme d’habitude, les rires ne tardent pas à me
contaminer. L’ambiance à bord est excellente, et le voyage un délice pour
les yeux. Nous empruntons des routes secondaires qui traversent des
petits villages de bord de mer plus charmants les uns que les autres. Nous
arrivons en milieu de soirée à notre destination : l’hôtel Hermitage, l’un
des plus beaux palaces du Rocher, où la chambre la plus étroite coûte 600
euros la nuit. Ici, tout n’est que yachts, parures, et voitures de sport. Une
suite est réservée pour nous deux. Le moindre détail respire le luxe
absolu. Tout brille jusqu’à la cuvette des WC. C’est beau. Presque trop.
Lors de mes précédents voyages dans l’ombre de Samuel, j’ai déjà
éprouvé ce sentiment désagréable de ne pas être à ma place. Mais jamais
à un tel niveau. Le hall grouille de femmes apprêtées jusqu’aux orteils,
d’hommes d’affaires endimanchés jusqu’aux ongles. Ils ont l’air familier
de ce lieu pourtant si rare et exceptionnel. Samuel se comporte comme un
poisson dans l’eau. Il fait partie du même monde qu’eux. Malgré tous ses
efforts, tous ses cadeaux magnifiques pour que je me sente à l’aise dans
cet environnement haut de gamme, j’ai l’impression d’être une pièce
rapportée. Alors que mon footballeur s’occupe du check-in, une bombe
atomique fait son entrée dans le hall. Je n’ai jamais vu une blonde aussi
belle, des yeux de biche, un corps parfait, des jambes interminables
habillées d’une jupe marron à franges et d’une paire de bottes à talon. Je
prie pour que Samuel ne la remarque pas mais c’est peine perdue : elle
s’avance tout doucement vers la réception. J’aperçois les yeux de mon
Jules s’arrêter net sur ce spécimen rare qu’il scrute dans ses moindres
détails tandis qu’elle prend la direction des ascenseurs. Moi non plus je
ne rate pas une miette de ce spectacle. Pour se convaincre du contraire,
Samuel se tourne vers moi. Ma mine renfrognée lui décroche un sourire
coupable.
J’envisage cette anecdote en apparence banale comme un mauvais
présage. Quand j’arrive dans ma chambre, les affaires de Samuel ne sont
pas là. Je lui demande pourquoi. Il me répond que le stage commence le
soir même, et qu’il va loger à l’hôtel réservé pour l’équipe nationale. Cette
révélation de dernière minute m’étonne. Il aurait pu m’en parler plus tôt.
Il m’embrasse et prend congé. Le lendemain, je me lève de bonne heure
pour aller me balader dans les rues sinueuses du Rocher. Les amis de
Samuel me rejoignent en fin de matinée, et nous partons déjeuner dans
un restaurant situé à côté du casino. Ma star me téléphone au milieu du
repas. Il me dit qu’il sort de l’entraînement et vient me rejoindre à l’hôtel
en début d’après-midi. Je lui fais monter des avocats à la vinaigrette, l’un
de ses plats préférés. En mangeant, il me filme avec mon téléphone à la
manière d’une interview me demandant sur un ton gentiment moqueur
quelles sont les impressions de la « grande Nathalie » face à la beauté de
Monte Carlo. Il s’amuse de me voir découvrir le monde et prend plaisir à
partager mon enthousiasme presque enfantin devant les merveilles qui
s’offrent à moi. Cette vidéo, que j’ai conservée jusqu’à ce jour, reste l’un
des témoignages les plus touchants de ce qui constitue la période dorée
de notre relation amoureuse. Je me sens bien, belle, aimée. Nous parlons
de l’avenir. Il me jure que dès que j’aurai trouvé une formation, je
viendrai m’installer près de lui, en Europe. Les voyages accumulés depuis
un an m’aideront à décrocher un visa d’étudiante dans l’espace Schengen.
Nous nous verrons plus souvent, le week-end, parfois la semaine s’il n’a
pas match. Cette perspective me ravit. Si je prends plus de place dans sa
vie, il ne pourra plus se passer de moi. De nous. Ce sera alors à moi de
jouer. De lui prouver qu’il est temps pour notre couple de passer de
l’ombre à la lumière.
Ces instants de bonheur simple s’interrompent brutalement au
troisième jour de notre périple monégasque. Samuel m’annonce sans
crier gare que je vais devoir refaire mes valises et changer d’hôtel.
« Celui-ci est complet à compter d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas
grave. On va te mettre ailleurs, dans un hôtel presque aussi beau »,
m’annonce-t-il sans ménagement.
Drôle de déconvenue. Dans quel genre d’hôtels de luxe oublie-t-on de
dire à un client qu’il lui faudra partir en plein milieu de son séjour ?
Impossible. Soit il me ment, soit il avait prévu de m’installer ici pour me
faire plaisir quelques jours, avant de me faire déménager pour un lieu
plus modeste. Mais si tel était le plan de départ, pourquoi ne pas me
l’avoir dit à notre arrivée ? Je ne me serais pas offusquée, loin de là. Ce
rebondissement n’annonce rien de bon. C’est surtout l’empressement
avec lequel Samuel me demande de déguerpir qui me paraît suspect. Je
m’interdis une fois encore tout commentaire. Une parole contrariée de
ma part serait perçue à raison comme un caprice d’enfant gâté. Son ami
Serge, qui nous accompagne depuis le début du voyage, s’occupe de
rassembler mes affaires et me conduit à la réception pour le check out. Il
ne semble pas très à l’aise et se confond en excuses. Bizarre. Dans la
voiture qui nous amène à l’autre hôtel, je joue les ingénues et l’interroge
sur ce déménagement express en faisant mine de ne pas en connaître la
raison.
« Il ne faut pas en vouloir à Samuel, me répond-il, contrit. Il ne
pouvait pas savoir que Georgette allait venir lui rendre visite. Ce
serait bête que vous vous croisiez dans les couloirs non ? »
VIII
LA MAÎTRESSE TROMPÉE

La nouvelle de la présence de Georgette à Monaco me fait l’effet d’une


décharge électrique dans le cœur. Elle me renvoie instantanément à ma
condition de maîtresse. Je l’avais presque oubliée, tant les derniers jours
passés ensemble m’en avaient éloignée. Je me sens d’un coup vide,
inutile. Je suis un meuble disgracieux dont on se débarrasse en urgence
avant que les invités n’arrivent. J’ai honte. Cruelle ironie : je suis la
maîtresse et je me sens trompée. Trahie par son mensonge et sa lâcheté
de ne pas m’avoir avoué la vraie raison de mon exfiltration. Devant Serge,
je fais bonne figure. Je ne dois pas paraître choquée. Manifestement, ses
amis n’ont pas la même prudence que Samuel lorsqu’il s’agit d’évoquer
Georgette. Le patron ne les a sans doute pas informés qu’il s’agissait là
d’un sujet que nous n’abordons pas, ou du moins, pas de manière
explicite. Ils pensent qu’entre nous le contrat est clair, et que j’accepte
sans sourciller ma condition de femme de l’ombre. La réalité n’est pas
aussi simple. J’en prends conscience de la plus désagréable des manières.
Je défais mes affaires dans ma nouvelle chambre lorsque Samuel
m’appelle. Pour la première fois, je n’ai pas l’intention de laisser couler.
J’ai atteint la limite qu’une femme amoureuse peut supporter. Je n’ai pas
pour autant envie de tomber dans le sketch de la femme blessée, j’ai trop
de fierté pour ça : je veux qu’il avoue lui-même son erreur, son mensonge.
Qu’il se sente aussi nul que je me sens.
« Ça va ? Tu es bien installée ?
— Oui. Cet hôtel n’est pas aussi beau que l’autre, mais ce n’est pas
grave.
— Parfait. Sinon, je me demandais un truc : est-ce que tu es sûre de
vouloir venir au match ? »
Son culot m’estomaque. Il ne me prend pas pour un meuble, il me
prend pour une conne. Puisqu’il veut jouer, on va jouer.
« Bien sûr que je veux venir. C’était le programme qu’on avait
prévu, non ? Aller tous ensemble à Monaco pour assister à ton
match. Tu te rappelles ?
— Oui c’est vrai, mais je me suis dit que tu préférerais peut-être
aller faire du shopping ou te balader à la place.
— Écoute, laisse tomber. Allez-y sans moi.
— Mais si. Guy va venir te chercher.
— Allez-y sans moi je te dis. »
Je raccroche sans plus d’explications. Mon ton était davantage las que
colérique. J’avais envie de lui mettre son linge sale sous le nez, mais je
n’en ai pas eu la force. Un détail m’en a empêchée : son match. Je ne veux
pas être tenue pour responsable d’une contre-performance. Ce souci de
ne pas perturber son esprit avant une rencontre restera un réflexe
jusqu’au bout de notre relation. Une fâcherie, même grave et justifiée,
peut bien attendre une heure et demie pour éclater.
Quelques minutes plus tard, son ami Guy vient sonner à ma porte. Je
l’éconduis poliment, mais fermement. À la fin du match, Samuel est
informé de mon humeur massacrante et m’appelle pour en savoir plus.
Cette fois, j’exprime sans ménagement mon courroux.
— Tu te fiches de moi ? Tu sais que Georgette vient et tu ne me dis
rien ? Et après tu essaies de me dissuader de venir au match sous
un prétexte bidon ?
Il esquive, préférant me reprocher mon attitude avec Guy.
« Il vient te chercher et tu lui claques la porte au nez. Ce n’est pas
correct.
— Ce n’est pas le sujet. Je te vois peu, j’avale des couleuvres pour
toi, je prends sur moi à longueur de journée. Pour une fois que nous
pouvons profiter un peu l’un de l’autre, tu fais venir la mère de tes
enfants sans rien me dire ? Si ça doit se passer comme ça
désormais, je préfère m’abstenir de faire le déplacement.
— Et moi, je préfère ne pas venir te voir ce soir, puisque tu es
énervée.
— Ça t’arrange bien puisque, de toute façon, c’est avec elle que tu
avais prévu de passer la soirée, n’est-ce pas ? »
Nous en restons là. Nous quittons Monaco pour Milan le soir même, lui
par avion, avec Georgette, moi en voiture, avec le reste de la bande. Je
rentre à l’hôtel Art tandis que Samuel passe la soirée chez lui avec sa
compagne. Je profite de ce moment de solitude pour réfléchir. À ses yeux,
je suis un objet qu’on sort, qu’on planque, et qu’on ressort à l’envi. Mon
propre regard sur moi-même ne me plaît guère plus. Je suis une
amoureuse transie prête à toutes les compromissions pour une heure aux
côtés de son amant. J’appelle une amie camerounaise pour m’épancher.
Je lui annonce que je sors depuis bientôt deux ans avec Samuel Eto’o. Elle
est la première, en dehors de mon cercle familial, à qui je révèle cette
liaison. Je lui raconte la folie des débuts et les doutes d’aujourd’hui. Elle
me met en garde contre les illusions que je me fais, assure que les stars du
foot comme lui changent de copine comme de maillot. Loin de me
jalouser, elle m’incite à la méfiance, me répète que les hommes de son
rang ne s’attachent jamais vraiment aux filles comme moi. Ces paroles ne
sont pas celles que j’attendais, et pourtant, elles m’apaisent. Ça y est :
j’envisage une rupture. Non par envie profonde, mais par instinct de
sauvegarde. Cette relation est vouée à me faire souffrir, et ce que je
traverse en est la meilleure preuve. Plus elle durera, plus la douleur sera
grande. J’attends quelque chose qui n’arrivera pas, et que toutes les
maîtresses sont convaincues d’obtenir un jour, prendre la place de la
femme légitime. Réaliser cette évidence dès maintenant permettra de
m’épargner beaucoup de frustrations et de tristesse. En ai-je seulement la
force ?
Je m’endors sur ces interrogations, téléphones coupés. Je ne les
rallume que le lendemain vers 14 heures. Samuel a essayé de m’appeler
pendant la nuit. Le voilà qui tente de me joindre à nouveau. J’essaie de
faire le point en une seconde avant de décrocher. Sans succès. Mes
pensées s’entremêlent. Sa voix calme me ramène sur terre.
« Tout va bien ? La nuit s’est bien passée ?
— Non, j’ai très mal dormi. Je n’aime pas ce qui s’est passé hier. Tu
m’as menti.
— C’est vrai que je ne t’ai pas dit qu’elle venait, mais je n’étais pas
au courant. Elle avait des choses à faire ici, et quand elle m’a
prévenu, j’ai été mis devant le fait accompli. Je me suis dit qu’elle
voudrait déposer ses affaires à l’hôtel pendant le match. C’est pour
ça que je t’ai fait partir de la chambre. Je n’avais pas prévu d’y
passer la nuit avec elle. La preuve : je suis rentré dormir à Milan le
soir même.
— Avec elle ?
— Non. Je t’assure. »
Ses arguments tiennent la route. Je veux y croire. Je constate surtout
qu’il tente d’arrondir les angles, et sa volonté de régler ce conflit qui me
mine depuis la veille me fait du bien. Elle traduit aussi son envie de me
garder auprès de lui. De ne pas rompre, comme je l’avais envisagé. Je
sens que je dépose les armes. Il ne me laisse pas le temps de souffler,
propose de venir me rejoindre dans la foulée, lâche une blague et réussit à
me faire rire. Mes velléités d’émancipation s’envolent en un éclair. À son
arrivée, je m’abandonne dans ses bras. Nous commandons des pâtes
bolognaises au room service et regardons un DVD de Star Trek. Pendant
le film, il me déshabille, et me masse le dos. Une après-midi de couple
heureux et complice comme toutes les femmes en rêvent. En début de
soirée, je m’attends à ce qu’il me quitte d’un instant à l’autre. Ça ne rate
pas : il m’explique devoir partir pour retrouver un ami footballeur afin de
lui remettre je ne sais quel document. Le retour à la réalité me blesse. Pas
pour longtemps.
« Tu m’accompagnes ? me lance-t-il tout de go.
— Bien sûr. »
Il enfile une veste bleu nuit en velours, et m’aide à enfiler un manteau
chaud en soulignant « qu’il fait froid dehors ». Nous allons à la rencontre
de son ami qu’il me présente avec le sourire. Même s’il ne précise pas qui
je suis à ses yeux, cette attention me touche. Je me sens valorisée.
Pendant cette seconde où je serre la main de cet inconnu, je me prends à
rêver de devenir un jour la femme de Samuel Eto’o. Cet instant change
ma perception de notre relation. Il s’est mis en couple avec Georgette il y
a longtemps. Peut-être qu’il ne l’aime plus, mais qu’il reste avec elle le
temps de s’occuper un peu de leurs deux enfants. Peut-être que bientôt, il
s’en ira. Peut-être qu’alors, nous serons ensemble, pour de vrai. Il faut
que je sois patiente. Ce jour arrivera.
C’est avec cette sérénité retrouvée que je prends l’avion le lendemain
pour Paris. Comme toujours, un proche de Samuel m’accompagne pour
faciliter mon séjour sur place. C’est Serge qui s’y colle. Une série de
matchs importants attend le joueur de l’Inter en Italie, et j’ai des envies
de shopping dans la capitale française. Mon cousin de l’Haÿ-les-Roses
m’invite à déjeuner dès mon arrivée. Je sens une forme d’empressement
inhabituel dans sa proposition. J’accepte, et au milieu du repas,
j’apprends la véritable raison de ma venue.
« Je pense que tu sors avec Samuel Eto’o. J’ai tort ? me demande-t-
il.
— Pourquoi penses-tu ça ?
— Lors de ton premier passage à Paris, tu revenais de Barcelone, le
club où il jouait à l’époque. Là, tu reviens de Milan, le club où il joue
en ce moment. Et puis j’ai des amis à Yaoundé qui m’ont dit que la
rumeur là-bas est persistante. »
Je suis coincée. Tous les indices convergent. Après tout, je suis en
famille, je n’ai pas de raison de louvoyer. J’admets que la rumeur est
fondée. Je m’attends à de chaleureuses félicitations doublées d’un
interrogatoire sur le « vrai » Samuel, je me trompe lourdement.
« Méfie-toi, reprend-il. Samuel voit beaucoup de filles différentes ici à
Paris. L’une d’elle vit près du Fouquet’s, à deux pas des Champs-Élysées,
et vient d’accoucher d’un fils dont tout indique qu’il est le père. »
Le ciel me tombe sur la tête. Je n’en crois pas un mot. D’ailleurs,
pourquoi y croire ? Comment mon cousin pourrait-il savoir ce genre de
choses de source fiable ? C’est évident, il ne fait que relayer des rumeurs
idiotes. Comme toutes les célébrités, et à plus forte raison dans une petite
communauté comme celle de la diaspora camerounaise, Samuel inspire
des fantasmes plus extravagants les uns que les autres. C’est une cible
facile : il est beau, riche et voyage sans arrêt. Mon cousin ajoute que je
devrais me méfier. J’opine sans la moindre conviction, pour ne pas le
froisser. Mais je repars l’esprit tranquille. Encore des calomnies de cour
de récré.
Je rentre au Concorde Lafayette. Je n’ai aucune intention de confronter
Samuel aux pseudo-révélations de mon cousin. S’il doit me démentir
chacune des coucheries qu’on lui prête aux quatre coins de la planète, on
y passerait nos journées. Par ailleurs, je vois mal comment il pourrait
trouver le temps, entre ses matchs, Georgette et leurs enfants, et nos
propres escapades, de développer d’autres relations aussi fugaces soient-
elles. Le lendemain, Samuel m’envoie ses SMS habituels. Mes réponses
sont sèches et froides. Je me surprends moi-même. Les histoires de mon
cousin me travaillent peut-être davantage que je ne veux l’admettre. En
tout cas, je n’ai pas envie de me lancer dans de grandes discussions, ou
dans des échanges de textos amoureux. Je décide de rallier le bar de
l’hôtel pour surfer sur Internet avec mon ordinateur portable et boire une
Piña colada, mon cocktail préféré.
J’aperçois dans le salon du lobby un visage qui m’est familier. Je le
reconnais tout de suite : c’est Fally Ipupa. Ce chanteur de rumba
congolaise, superstar en Afrique francophone, possède aussi un public
fidèle dans l’Hexagone. Il est considéré comme le disciple et le successeur
de Koffi Olomidé, dont Samuel et moi sommes des fans absolus.
Naturellement, j’aime aussi beaucoup la musique de Fally, qui est
parvenu à moderniser les rythmes plus traditionnels de son mentor. Je
l’avais déjà entraperçu à la Nuit des stars à Abidjan et dans quelques
soirées VIP au Cameroun, sans avoir eu l’occasion de discuter au-delà des
politesses d’usage.
Il est assis à quelques mètres de moi, avec une fille et quelques amis.
Nos regards se croisent. Constatant que je suis seule à ma table, il me
salue et me fait signe de le rejoindre. Je me lève avec mon ordinateur. À
cet instant, Serge fait son entrée dans le hall. Il me regarde et tourne la
tête en fronçant les sourcils vers Fally, comprenant que je m’apprêtais à le
retrouver. Craignant toute conclusion hâtive et erronée, je dévie de
trajectoire l’air de rien vers Serge qui, comme toujours, s’adresse à moi
sur un ton paternel.
« Tout va bien, petite sœur ?
— Oui ça va.
— Tu es en froid avec Samuel ? Il paraît que tu ne donnes pas
beaucoup de nouvelles.
— Non, tout va bien. C’est juste qu’en ce moment, j’ai la tête ailleurs.
Mais ça va passer.
— C’est pour ça que tu allais rejoindre Fally ?
— Mais non, je suis assise là au bar, je bois un cocktail depuis tout à
l’heure. Je t’ai vu entrer, et je me suis levée pour venir te voir, tout
simplement.
— OK, OK. »
Je ne suis pas très fière de mon subterfuge, mais je ne veux pas prendre
le risque d’une crise de jalousie injustifiée. Fally est une célébrité presque
aussi populaire que Samuel au Cameroun et au-delà. Une discussion
même amicale entre le chanteur et moi pourrait créer des tensions
inutiles.
Je n’ai pas besoin de compliquer ce qui n’est déjà pas simple. Je
retourne m’asseoir à ma table sans gloire, en prenant soin de fuir le
regard de Fally pour éviter d’ajouter au ridicule de la situation. Quelques
minutes passent. Un serveur vient me dire au nom de Fally qu’il aimerait
que je vienne lui parler. Je ne peux pas me défiler deux fois. La curiosité
d’échanger avec l’artiste est trop forte. Je m’assure que Serge n’est pas
dans les parages et je me lance. Le chanteur m’accueille avec un sourire.
Je crois qu’il m’a reconnue.
— Salut… Nathalie c’est ça ?
— Oui c’est ça ! Tu vas bien ?
— Oui ça va. Tu fais quoi à Paris ?
— Je suis en vacances.
— Tu veux prendre un verre ?
— Non merci, je ne préfère pas.
— Ah oui pardon, je t’ai vu avec ton copain tout à l’heure.
— Non, non, ce n’est pas mon copain. En fait c’est un ami de mon
copain. »
Je l’ignore encore, mais Fally est un habitué du Concorde Lafayette. Il
enregistre alors un nouvel album au studio de la Grande Armée, située
dans l’enceinte du Palais des congrès voisin. Il connaît Serge de vue, et
sait qu’il est l’un des bras droits de Samuel Eto’o dans la capitale. Dans le
petit monde des Camerounais de Paris, tout se sait. Il comprend
immédiatement mes réticences : soit je suis la copine du footballeur, soit
je suis celle d’un de ses amis parisiens. Dans les deux cas, je ne peux pas
aller prendre un verre avec lui au vu et su de tous. Je n’ai pas pour autant
envie de laisser filer pareille occasion de partager un moment avec lui.
J’ai aussi noté ce regard hostile de Serge envers le chanteur, comme s’il
existait un passif entre les deux hommes. Je me rappelle alors de rumeurs
qui courent au Cameroun, selon laquelle Samuel et Fally sont brouillés,
mais j’en ignore la raison. Il me faut tirer ça au clair. Je lui propose de
nous retrouver dans un café en face du Palais des congrès cinq minutes
plus tard, ou je le rejoins en ayant vérifié que la voie est libre.
Nous papotons le temps de passer commande. Sa présence à mes côtés
m’impressionne et me rappelle ma première rencontre avec Samuel. Je
me concentre pour paraître le plus naturel possible alors que j’ai envie
d’envoyer mille textos à mes copines pour leur raconter que je suis assise
avec le grand Fally Ipupa dont elles sont toutes amoureuses. Il entame la
conversation.
« Tu viens souvent dans cet hôtel ?
— Ça m’arrive oui, quand je suis en vacances à Paris.
— J’ai bien vu que tu n’as pas voulu t’approcher quand je t’ai fait
signe tout à l’heure. C’était drôle de te voir te dérouter au dernier
moment. Tu es la copine de Samuel Eto’o non ?
— Pardon ? »
Il n’a pas mis longtemps à cracher sa Valda. La franchise de sa question
me désarçonne.
— Oui, c’est vrai. Je n’ai pas osé venir te voir car je sais qu’il y a des
tensions entre Samuel et toi. Mais je n’en connais pas la raison. Je
pensais que vous étiez amis. Je vous ai vus discuter à la Nuit des
stars.
— Oui, on se connaît depuis longtemps, je lui ai même fait des
dédicaces dans mes chansons.
— Que s’est-il passé depuis ? J’ai bien vu les regards mauvais que
Serge et toi avez échangés tout à l’heure.
— Samuel m’a fait un sale coup l’année dernière. Je fréquentais une
fille, Aurélie, une métisse. Samuel l’a repérée à la Nuit des stars, et
après le gala, sa bande a mis le grappin dessus. Ils se fréquentent
toujours aujourd’hui. Elle descend à l’hôtel George V quand ils se
voient à Paris. Ce ne sont pas des choses qu’on fait entre amis. Mais
ce n’est pas le plus grave : il utilise Aurélie pour faire circuler des
ragots selon lesquels je serais un collectionneur de femmes. C’est
d’autant plus gonflé de sa part que je vois défiler dans cet hôtel pas
mal de filles qui viennent pour son bon plaisir et que je me suis
toujours gardé défaire savoir. »
J’ai le souffle coupé. Pourquoi me dit-il des choses pareilles ? J’imagine
Serge en train de faire monter des filles au bon vouloir du patron. Un jour
moi, un jour une autre. Je ne suis pas la maîtresse, je suis un plan parmi
les plans, un joujou, un sas de décompression temporaire. Ces pensées
m’écœurent. Si mon cousin a peut-être voulu jouer les protecteurs et fait
preuve de zèle en relayant des rumeurs infondées, le chanteur, lui, n’a
aucun intérêt à me mentir. On se connaît à peine, on ne se reverra peut-
être jamais. Je ne vois pas non plus pourquoi un artiste international de
sa trempe se fourvoierait en associant son nom à des calomnies de bas
étage.
On ne raconte pas à une quasi-inconnue qu’on a été trompé pour le
plaisir de converser. J’ai la rage au ventre. Samuel me dégoûte. Je me
dégoûte. Quelle conne. Comment ai-je pu être aussi naïve ? Comment,
moi, la fille de la rue, je pensais pouvoir conquérir toute seule le cœur de
l’homme le plus convoité du continent africain ? J’ai envie de rentrer chez
moi. J’ai envie de tout casser. Fally et moi échangeons nos numéros et
nous nous séparons. Sur le chemin de ma chambre, les larmes que je
retenais tant bien que mal se déversent librement. KO sur mon lit,
j’écoute en boucle le morceau Broken-Hearted Girl – la fille au cœur
brisée – de Beyonce.
« Je ne veux pas me séparer de toi
Je ne veux pas d’un cœur brisé
Je ne veux pas respirer sans toi
Je ne veux pas jouer ce rôle
Parfois je te déteste mais je ne me plains pas
Car j’ai peur que tu t’en ailles. »
Aucun discours ne peut traduire aussi bien ce que je ressens à cet
instant. J’aime un salaud. Mais je ne veux plus être la fille au cœur brisée.
Depuis deux ans, ma relation avec Samuel n’a pas évolué d’un iota. Les
moments de bonheur, réels, ne sont que brefs répits entre deux longues
périodes d’absence et d’incertitude. Aujourd’hui, je réalise que mon
impatience de le retrouver n’a sans doute jamais été partagée. Pour lui, je
n’étais qu’un numéro de chambre sur une liste. Beaucoup d’hommes
couchent avec une fille un soir et coupent les ponts. Samuel est bien plus
pervers. Il vous garde dans son escarcelle. Il vous fait croire que vous êtes
différente des autres. Il y a ceux qui vous prennent et vous jettent comme
un Kleenex. Samuel considère les femmes comme un mouchoir en tissu :
il vous use et vous réutilise jusqu’à la déchirure.
Je repense à Frédéric, mon ex. Il me manque. Je me suis laissé
embarquer dans une histoire qui n’était pas la mienne. J’ai été éblouie
par un mirage de célébrité, de paillettes et de luxe. Frédéric était un
homme simple, calme, posé. Il m’aimait pour ce que je suis. Je repense à
ma vie avec lui lorsque Samuel m’appelle. Je ne veux plus prendre de
précautions. J’ai trop mal. Je déverse un flot de colère et de tristesse
ininterrompu.
« Tu t’es foutu de moi.
— De quoi tu parles ? Tout allait bien depuis Milan. Qu’est-ce qui
t’arrive ?
— Arrête. Tu vois d’autres filles. Tu as un enfant, ici à Paris. Tu
fréquentes une certaine Aurélie. Je ne suis plus dupe. Je ne veux
plus être avec toi. Plus jamais. Ne m’appelle plus. »
Je lui raccroche au nez. Il me rappelle une fois, deux fois, trois fois. Ma
seule réaction est d’augmenter le volume de ma musique et de me
plonger dedans. Mes larmes trahissent moins ma haine envers lui que
tous ces mois de frustration et d’illusions perdues. On frappe à ma porte.
C’est forcément Serge qui vient faire la retape. J’ignore sa présence et
j’augmente encore un peu le volume de mon Mac. Après quelques
secondes d’attente, il entre avec un passe fourni par la réception. C’est lui
qui paye la chambre, il peut y accéder comme il veut. Il est au téléphone
et me tend l’appareil. C’est Samuel. J’attrape le portable et le jette au sol.
« Je ne veux pas lui parler. C’est un salopard. Fichez-moi tous la
paix. Je ne veux plus être ici. Je rentre au Cameroun.
— Tu as parlé à Samuel d’une certaine Aurélie. C’est Fally qui t’a
raconté cette histoire ? J’ai bien vu que vous vous regardiez tout à
l’heure.
— Non, c’est une copine qui m’a dit ça. Tout Paris le sait. Ça n’a rien
à voir avec Fally. Laissez-le en dehors de tout ça. »
Serge reste impassible. Il voit bien que me raisonner ne sert à rien. Il
sort comme il est entré, sans ouvrir la bouche. Je m’endors dans un
mélange de chagrin et de soulagement.
Je prends un vol pour Yaoundé dès le lendemain, les yeux encore
rougis par ma nuit noyée dans les larmes. Ma mère vient me chercher à
l’aéroport. Mon état de fatigue et de nervosité ne lui échappe pas. Elle me
demande ce qui se passe. Je lui explique que Samuel n’est pas le
samaritain qu’elle croit, qu’il est volage et me considère comme un
membre anonyme de son cheptel.
« Ce n’est pas la version qu’il m’a donnée, réagit-elle. Il se
décarcasse pour toi, et en retour, tu ne fais rien d’autres que
l’engueuler à longueur de journée. »
Ma propre mère n’est d’aucun soutien. Je n’ai pas la force de lui
raconter toutes les horreurs que j’ai entendues sur Samuel. Je lui indique
simplement que notre histoire est finie, et lui demande de respecter mon
choix. Elle opine sans grande conviction.
Les jours qui suivent me replongent dans le train-train quotidien, loin
du champagne et des palaces européens. Je passe mes journées, enfermée
chez moi, mis à part une ou deux sorties avec des amis. L’ennui cède
bientôt la place à la mélancolie. J’étais persuadée que Samuel me
rappellerait pour s’expliquer, pour s’excuser. Libre à moi ensuite
d’accorder du crédit ou non à ses justifications. Mais rien ne se passe.
Une semaine, puis deux, puis trois… Un mois après ma crise de Paris, je
n’ai toujours aucune nouvelle de lui. Ai-je été trop loin, trop vite ? Je n’ai
même pas essayé de vérifier si ce que Fally m’avait dit était vrai. Je me
suis laissé dominer par mes émotions, sans lui donner une chance de se
défendre. J’ai hurlé, je l’ai insulté, puis je lui ai raccroché au nez. Je
commence à culpabiliser. Plus que son absence, c’est son silence qui me
pèse. J’ai besoin d’un mot, d’un geste, d’une preuve de vie. Après plus
d’un mois sans échanges, je craque, et lui envoie un texto d’excuses. Si
nous devons nous quitter, faisons-le avec calme et respect, comme deux
adultes civilisés. Pas de réponse. Un mois s’écoule encore sans aucun
signe de sa part. J’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose. C’est idiot,
toute la presse mondiale en aurait parlé. Au fond, je crains qu’il m’ait
effacé de sa vie pour de bon. Cette idée m’est insupportable. J’étais prête
à discuter, désormais, je suis prête à lui pardonner. Tout. Sans plus
d’explications. J’ai besoin de sa voix, son rire, son corps. Mes appels
comme mes textos se heurtent à un vide sidéral. Pardonne-moi, écoute-
moi. Il tient bon. Moi plus. Je dois trouver un moyen d’attirer son
attention. Je ne connais qu’une façon de lui faire renoncer à toutes ses
résolutions. J’attrape mon téléphone et rédige le SMS qui mettra
forcément fin à son mutisme.
« J’ai vu un film hier soir avec deux femmes qui faisaient l’amour
avec un homme, j’ai trouvé ça bien. »
Sa réponse est laconique. Je la sais lourde de sous-entendus.
« Comment vas-tu ? »
IX
FRAPPE CADRÉE

Je me dirige, talons hauts et tête basse, dans l’entrée du Hilton de


Yaoundé. Nous sommes en juin 2010. Cela fait un mois que Samuel et
moi avons renoué le contact. J’ai tout fait pour provoquer cette
réconciliation. Ces huit semaines de silence m’ont fait réaliser que je ne
pouvais pas me passer de lui. Ce cauchemar interminable m’a
transformée en femme soumise. Nous avons beaucoup parlé. J’ai fait
amende honorable, me décrivant comme une fille trop gâtée qui ne
pensait qu’à elle-même. Je lui ai promis de me mettre à sa place,
d’essayer d’être plus mature, de lui faire davantage plaisir. Cette nouvelle
Nathalie créée sur mesure pour ses bons soins l’enthousiasmait comme
jamais. Il m’a expliqué que sa vie de footballeur était difficile, qu’il était
obligé d’être toujours au top, de ne commettre aucun excès. À la moindre
erreur, au moindre accident, il pouvait perdre du jour au lendemain tout
ce qu’il avait mis si longtemps à construire. Sa vie entière et celle de son
entourage reposaient sur sa seule aptitude à bien jouer au football. Ce
stress permanent méritait bien quelques moments de détente à la
hauteur de ses sacrifices. Voilà le message qu’il me fallait intégrer.
« Moi, ce que j’aimerais, c’est de savoir qu’après une journée
difficile, tu m’attendes dans une chambre avec une autre fille,
développe-t-il. Que lorsque j’arrive, vous vous touchiez, et qu’on
fasse l’amour à trois. Si toi et moi sommes séparés quelques jours,
et qu’avant un match je décide de passer du temps avec une autre
fille à l’hôtel, ce n’est pas grave, au contraire. J’aurai plaisir à
prendre des photos de nous deux, à te les envoyer, et à te raconter
ce qu’on a fait. Ces expériences nous rendront encore plus
complices. On partagera tout. C’est ça que j’attends d’une fille
comme toi. Tu es belle, tu es intelligente. Je sais que tu peux entrer
dans mon monde. Notre relation deviendra alors spéciale, unique.
Plus rien ne pourra nous séparer. »
Je ne l’avais jamais senti aussi proche de moi. Pour la première fois,
j’avais l’impression d’entrer dans son intimité la plus absolue, de détenir
la clé de son affection, et peut-être celle de son amour. Je devais vaincre
mes réticences naturelles à m’adonner à ces fantaisies sexuelles, et me
convaincre que j’étais capable de supporter ce type de relations ouvertes.
Je me suis renseignée sur Internet en allant voir des sites et forums
échangistes. Je me suis rendu compte que cette pratique était moins
originale que je ne le pensais. De nombreux couples paraissaient s’y
adonner avec bonheur. J’ai fini par me persuader que la vie en Europe
était différente, que j’étais à la ramasse, et qu’il fallait que je me mette à la
page. Ne fais pas ta gamine. Ne fais pas ta jalouse.
En entrant dans le hall de l’hôtel, je suis prête à devenir la femme qu’il
veut que je sois. Lui a décidé de me mettre à l’épreuve sans tarder. J’entre
dans sa suite, une cigarette à la bouche. Je n’ai jamais fumé jusqu’alors,
mais j’ai pris cette habitude depuis quelques jours. Elle fait partie de
l’attirail de la nouvelle Nathalie, plus mûre, plus européenne. Samuel me
fait la réflexion, mais ne disserte pas là-dessus. L’imperturbable Sonor est
lui aussi présent dans la chambre. Sans la moindre gêne, Samuel
commence à se déshabiller, fait un tour dans la salle de bains et en ressort
nu. Il s’allonge sur moi. Sonor nous rejoint. Cette fois, je suis
parfaitement consciente de ce qui est en train de se passer. Nous faisons
l’amour tous les trois, et je n’en rate pas une miette. Pendant que les deux
amis prennent du bon temps, je n’arrête pas de réfléchir. Le naturel
revient au galop. Cette posture me dégoûte. Je suis un objet, un ballon
que chacun se renvoie. J’essaie de penser à l’enfer de l’absence de
Samuel, au bonheur pur qui se lit à cet instant sur son visage. C’est
injuste : je joue un rôle, et plus je suis une autre, plus il est lui-même. Je
l’entends me donner du « ma poupée », « ma chérie », des mots que je
n’ai plus entendus depuis nos premiers flirts. Ces paroles douces me
donnent le courage d’aller au bout du spectacle. Je n’y mets pas le cœur,
mais mon corps fait illusion.
J’ai beau me convaincre du contraire, cette nuit est une épreuve. En
rentrant chez ma mère le lendemain, la honte reprend le dessus.
Pourquoi n’est-il pas jaloux ? Pourquoi aime-t-il me voir dans les bras
d’un autre ? Qu’y a-t-il de si merveilleux, de si épanouissant dans ce
tableau ? En poussant la porte de la maison, le regard de ma mère sur
moi double l’écœurement que je ressens. La crasse me colle à la peau. Les
jours qui suivent avec le retour de Samuel à Milan sont l’occasion d’une
nouvelle introspection. N’existe-t-il aucun autre moyen de le rendre
heureux ? Ses textos, plus enamourés que jamais, valent toutes les
réponses. « Je t’aime tellement », « tu es merveilleuse », « j’espère vite te
revoir ». Je suis piégée. J’ai joué son jeu, je suis entrée dans « son
monde » comme il dit. Il n’y a plus de marche arrière possible sauf à
provoquer sa colère et une inévitable rupture. Cette perspective m’effraie
plus que tous les plans partouze du monde. Je ferai face. D’autres y
arrivent. De toute façon, je n’ai plus le choix.
Les mois s’enchaînent, et si les SMS et les appels sont toujours
réguliers, ils sont moins fréquents, par ma faute. Sans doute un peu
échaudée par le rôle que je m’impose, je ne pousse pas le footballeur à la
consommation. Et puis il y a sa carrière, toujours plus prenante. Samuel a
repris le championnat italien pendant l’été. Sa saison 2009-2010 a
dépassé toutes nos espérances et bluffé la planète foot. Pour la deuxième
année d’affilée, mais sous un maillot différent, il a remporté le triplé,
championnat national, coupe, et Ligue des champions. Ce palmarès est
d’autant plus époustouflant qu’avant l’arrivée de Samuel, le onze milanais
avait perdu de sa superbe. Cette performance inédite le place
logiquement parmi les favoris au Ballon d’or. Là, une nouvelle fois, c’est
son ancien coéquipier du FC Barcelone Lionel Messi qui décroche le
Graal. Comme l’année passée, Samuel digère mal ce qu’il considère
comme une preuve supplémentaire de désamour – et de racisme larvé –
de la presse européenne, et française en particulier. « J’ai redressé
l’équipe et nous avons tout gagné. Je méritais ce Ballon d’or », m’a-t-il
confié au détour d’une conversation.
De mon côté, j’essaie de me trouver une occupation professionnelle.
Être adulte, c’est aussi être autonome. Si je gagne un salaire, même
médiocre, je suis convaincue que Samuel me respectera davantage. Je ne
serai jamais son égale en terme de revenus, mais je ne veux plus être la
fille oisive incapable de s’acheter à manger sans son aide financière.
J’entame une formation d’anglais, en attendant qu’une opportunité digne
de ce nom se présente. Remplir mes journées me rend moins dépendante
des invitations de Samuel à venir le rejoindre en Europe. Sachant ce que
nos rendez-vous intimes me réservent désormais, je ne les réclame plus
avec autant de vigueur. Au mois de décembre, alors qu’il rentre passer les
fêtes au Cameroun comme chaque année, je me montre disponible. Cette
fois, c’est à Douala, la ville d’où il est originaire, qu’il passe l’essentiel de
ses vacances. À mon arrivée à l’hôtel Méridien où il m’a donné rendez-
vous, je me rends compte qu’il nous a réservé deux chambres séparées. La
mienne est au troisième étage, sa suite est au sixième. Je l’interroge sur
cette curiosité. « C’est parce qu’Étienne est avec moi, il va dormir dans
ma chambre », balaye-t-il. Étienne est son premier fils, fruit d’une liaison
précédente. Il est âgé de neuf ans. Je trouve étrange, voire un peu
malsain, de le mêler à sa bande d’amis, à laquelle s’est intégrée la mère de
Samuel, et au milieu de laquelle trône une femme qui n’est pas Georgette.
Passons.
Le premier soir, nous faisons notre traditionnel tour en boîte de nuit.
J’y rencontre Ayden, une présentatrice de journaux télévisés célèbre en
Afrique qui fait partie du cercle des intimes du footballeur depuis quelque
temps déjà. Elle est très belle, avec un physique peu commun dans nos
contrées. Nous nous saluons poliment. Elle me raconte qu’elle est
heureuse de pouvoir souffler, que le boulot la tue, qu’elle est épuisée. Sa
complainte sonne faux. Elle veut se donner de l’importance. Pfff, trop de
travail, trop dur quoi ! Son numéro m’agace. Ce n’est que le début. Je
passe la soirée à observer sans moufter la complicité évidente qui règne
entre elle et Samuel. Elle rit aux éclats au moindre mot qui sort de sa
bouche. Il est flatté. Le duo se lance dans un zouk endiablé pendant trois
morceaux. Elle se dandine à s’en déboîter les hanches. Elle en fait trop,
mais il en redemande. Je connais le regard qu’il porte sur elle : c’est celui
qu’il portait sur moi jadis. Je ne décroche pas un mot de la soirée, ce qui
ne semble guère émouvoir Samuel. Je contiens mes réflexes naturels de
jalousie. Si l’ancienne Nathalie aurait pété les plombs au grand jour, la
nouvelle se retient de tout esclandre. À notre retour à l’hôtel au petit
matin, je monte dans ma chambre l’air indifférent. Je sens que Samuel
me suit. Je retrouve peu à peu le sourire, jusqu’à ce qu’il m’annonce
vouloir passer du temps avec sa mère avant de s’endormir.
« Avec ta mère ? Maintenant ? À 5 heures du matin ?
— Oui. Je n’ai pas pu lui parler depuis notre départ en boîte. Je ne
la vois pas souvent tu sais.
— J’ai du mal à y croire. Mais si tu y tiens. »
Bien entendu, je ne suis pas dupe. C’est avec Ayden qu’il va passer la
nuit. Ou peut-être avec une autre après tout. Je ne dis rien. Car ses
coucheries improvisées constituent pour moi un test grandeur nature :
jusqu’où suis-je prête à le suivre ? Jusque quand vais-je supporter d’être
une pièce rapportée ? Je fais un transfert sur Georgette : c’est moi,
désormais, la femme-vitrine. Celle que l’on trimbale au gré de ses
humeurs, et que l’on plante au moment de partager un moment
d’intimité. Je fais partie du décor, je suis une jolie armoire devant
laquelle on passe sans s’arrêter. Je sens mes récentes résolutions de
femme soumise en train de se fissurer.
La deuxième journée est presque identique à la première. Mon attitude
flegmatique aussi. Au troisième jour, la vitrine se brise. Après avoir passé
une nouvelle nuit seule, je prépare mes valises pour quitter l’hôtel. La
rancœur secrètement accumulée depuis des jours se déverse dans un SMS
enragé :
« Tu me prends vraiment pour une idiote. Tu découches tous les
soirs sans la moindre gêne. Je sais que tu ne dors pas seul. Je suis
jeune mais pas stupide. Tu ne prends même plus la peine de trouver
des excuses. Je pars.
— Tu es vraiment une peste. Tout le temps à te plaindre. »
Sa réponse m’encourage dans ma décision. Fini le flegme. Dehors la
servile Nathalie. La tigresse fait son grand retour.
« Si je suis une peste, toi, tu es un beau salopard. Tu ramènes des
filles à Paris, à Douala, à Yaoundé sans doute. Je ne supporte plus
d’être traitée comme une moins que rien. Je rentre chez moi.
— OK. »
Pendant que je boucle mes bagages, Samuel ne lâche pas l’affaire et me
bombarde de textos enragés. Je fais la morte, et j’appelle David, le cadet
de Samuel dont je m’étais rapprochée ces derniers temps, pour lui
annoncer mon départ et les raisons qui s’y attachent.
« Je sais bien que mon frère change de filles comme de chemises,
confesse-t-il. Ce n’est pas un secret. Avant, il essayait de trouver des
stratagèmes, de vous voir séparément, mais maintenant qu’il a
moins de temps, il ne prend plus de précautions, et vous réunit dans
un même lieu. Il est comme ça. Oui, c’est un salaud. Tu n’es pas
obligée de le supporter, mais si tu veux être avec lui, tu dois
l’accepter. Les autres l’acceptent, alors que toi, tu veux vivre une
histoire d’amour. Samuel n’est pas la bonne personne pour ça. »
La justesse de son analyse me fait l’effet d’une douche glacée après une
cuite. Il a raison. Ma décision est prise : je ne veux plus l’accepter. Je
tourne les talons. Sur le chemin de la gare routière, Sonor m’appelle et
me demande de revenir à l’hôtel discuter avec lui. Je n’en ai aucune envie,
mais la douceur et la sérénité olympienne du bras droit de Samuel ont un
effet apaisant immédiat. Je consens à venir lui dire en face ce qui me
pousse à fausser compagnie à toute la bande. Contrairement à son
patron, Sonor ne s’énervera pas et pourra même abonder dans mon sens.
J’ai confiance en son jugement, souvent bien plus rationnel que celui de
Samuel. Je fais demi-tour pour le rejoindre. Il me cueille à la réception et
m’invite à l’accompagner jusqu’à l’ascenseur. Nous montons au sixième
étage. Je devine ce qui se trame et lui indique qu’il n’est pas question de
tenter un rabibochage de dernière minute. Ma fureur, un temps radoucie,
se réveille pour de bon. Dans le couloir qui jouxte sa suite, je traite
Samuel de tous les noms. Sonor me supplie de ne pas faire de scandale en
public, jure que son boss n’est pas dans la chambre, et me convainc de le
suivre à l’intérieur pour discuter au calme. Je suis décidément bien trop
naïve : une minute plus tard, Samuel fait son entrée, habillé d’un costard.
Son élégance tranche avec son faciès de lion enragé. Je ne l’ai jamais vu
dans un tel état.
« Je suis rentré de boîte à 5 heures du matin. J’ai des réunions toute
la journée, ça ne servait à rien que je vienne dormir deux heures
avec toi. Voilà pourquoi je ne suis pas venu te rejoindre dans ta
chambre. Et toi, tu ne trouves rien de plus intelligent que de me
bombarder de textos stupides ? Pour qui tu te prends ? »
Son ton agressif me pétrifie. Le garçon gentil, galant, blagueur dont je
suis tombée amoureuse cache un homme capable de colères intenses,
violentes. Sonor quitte la pièce discrètement. Son départ n’est pas fait
pour me rassurer. Samuel enlève sa veste et me lance cette fois un regard
de défi.
« Maintenant, tu vas me dire en face tout ce que tu m’as dit par
écrit. »
L’ambiance délétère devient stressante. Pour la première fois depuis
bientôt trois ans, Samuel me fait peur. Mon seul réconfort face à ce
déluge de haine est de me savoir du côté de la vérité. Je me raccroche à
cette conviction pour me trouver le courage de répliquer et me lève à mon
tour.
« Je n’ai pas d’explication à te donner. Je n’en ai plus. Nous deux
c’est terminé. Tu es un salopard. Tu es un beau parleur. Tu es un
manipulateur. Tu voulais que je te dise tout ça en face ? Eh bien
c’est fait. »
Dans un silence de mort, Samuel me décoche une gifle monumentale.
Je m’écroule par terre, la main posée sur ma joue à vif. La douleur est
intense. Je reste interdite, bouche bée, comme si je découvrais le vrai
visage de l’homme que j’ai en face de moi. De quoi est-il capable ? L’effroi
me serre les boyaux. Il s’avance, le doigt tendu, et les yeux gorgés
d’hémoglobine.
« À qui tu parles comme ça ? À qui, hein ? Pour qui tu te prends ?
Depuis que je suis avec toi, je ne me suis jamais énervé. Tu fais
toujours tes gamineries, et moi je te passe tout. Tu te prends pour le
bonhomme dans ce couple ? C’est toi qui décides ? »
Je n’ose plus parler. J’ai peur qu’il me frappe à nouveau. Mes yeux se
remplissent de larmes. Je n’ai qu’un espoir : que mon silence le ramène
sur terre. Je me trompe.
« Si tu ouvres encore la bouche, je te jette du sixième. » Je prends sa
menace au sérieux. Le Samuel que je connais ne ferait pas de mal à une
mouche. Celui qui se tient devant moi est incontrôlable. J’ai envie de crier
au secours. Dans un réflexe de quasi-survie, je m’empare de mon
téléphone pendant qu’il m’injurie de plus belle, et j’appelle le dernier
numéro composé, celui de ma mère, à qui j’avais annoncé mon retour
prématuré à Yaoundé. Lorsque j’entends décrocher, je m’adresse à elle
bien fort :
« Maman ? »
Samuel est pris de court. Il interrompt sa litanie d’insultes, m’arrache
le téléphone des mains, et porte l’appareil à son oreille sans me quitter
des yeux. En l’espace d’une seconde, son visage change d’expression. Le
lion enragé se mue en doux agneau. La transformation physique est
saisissante.
« Allô maman ? Quoi, tu as entendu crier ? Non, non, ne t’inquiète
pas. Nathalie fait encore des histoires. Tu le sais, je fais tout pour
elle, je lui apporte tout ce dont elle a besoin, mais ça ne suffit
jamais. Le pire c’est que je l’aime beaucoup, maman. Je veux faire
d’elle une grande dame. »
J’entends ma mère lui demander d’essayer d’arranger les choses
comme il peut. Je suis estomaquée par la scène à laquelle j’assiste et par
le culot sans limite de Samuel.
« Tu as raison. On va se parler elle et moi. Au revoir, maman. »
Il raccroche. L’appel de ma mère semble avoir un effet sédatif sur son
coup de sang. Je prie pour que l’accalmie me profite. Mon vœu semble
exaucé. L’agneau prend définitivement le dessus. Samuel secoue la tête
comme pour se réveiller d’un mauvais rêve.
« Écoute, je ne suis pas ici que pour la fête, fai aussi du travail. Je
n’aurais pas dû m’emporter. Je n’aurais pas dû te laisser dormir
seule comme je l’ai fait. Mais ces réunions m’ont empêché de suivre
l’agenda que je m’étais fixé. »
Je n’en crois pas un mot, mais je fais semblant d’acquiescer. Ne surtout
pas réveiller la bête endormie. J’abonde dans son sens en n’ayant qu’une
idée en tête : sortir d’ici le plus vite possible. Il me laisse quitter la suite
sans un mot. Je ne me retourne pas et rejoins à petites foulées la voiture
qui m’attend. La panique qui s’est emparée de moi me poursuit encore.
Elle ne m’abandonne qu’une fois dans le bus qui me ramène à Yaoundé. À
ma mère qui s’inquiète des suites de notre dispute, je dis que tout est
arrangé, pour couper court à la conversation. Enfermée chez moi jusqu’à
la Saint-Sylvestre, je n’ai qu’une crainte : que Samuel tente de me
recontacter. Il n’en sera rien, jusqu’au passage du Nouvel An. Le simple
fait de voir son nom s’afficher sur mon écran ravive le souvenir de ce huis
clos infernal où j’ai craint pour ma vie. J’ouvre son texto la boule au
ventre.
« Bonne année. »
X
HORS-JEU VOLONTAIRE

L’année 2011 débute par de bonnes résolutions. L’épisode de la gifle est


peut-être l’électrochoc dont j’avais besoin. Cela fait maintenant trois ans
que nous sommes amants. De passablement toxique, notre relation est
devenue perverse. L’irruption de la violence dans nos disputes m’en fait
prendre conscience de la manière la plus brutale qui soit. Samuel me
considère comme un objet dont il dispose à sa guise. Il ne peut pas
accepter que je contredise sa toute-puissance. De mon côté, je n’arrive
pas à me libérer de son emprise comme je le voudrais. Mes tentatives de
séparation se sont soldées par des échecs. À la moindre main tendue, j’ai
rappliqué comme un chien derrière son maître. Je suis comme une
droguée, partagée entre volonté de me désintoxiquer, et faiblesse face à la
sensation de manque. Il me faut changer de stratégie. Si je n’arrive pas à
rompre tout net avec Samuel, je peux essayer de m’en détacher
progressivement. M’émanciper, côtoyer d’autres personnes, me faire de
nouveaux amis. Apprendre à combler le vide insupportable que crée son
absence, et réussir à m’en accommoder. Me dire que la vie sans lui est
possible. Pour finalement, un jour, sauter le pas.
Je reprends contact avec Fally et avec mon ancien « beau-frère », le
mari de Léonie. Je partage avec eux mes doutes, mes envies. Ils évitent de
se prononcer sur le fond de ma relation, préférant me conseiller de
reprendre mes études. J’y suis résolue mais l’année scolaire est encore
une fois bien trop avancée pour espérer rattraper un cursus en cours de
route. Alors, je m’amuse. J’aimerais sortir le soir avec des amis, boire des
verres, danser, mais au Cameroun, Samuel a des yeux partout. Il
apprendrait d’une manière ou d’une autre mes escapades solitaires, s’en
offusquerait, et me demanderait de lui rendre des comptes. Seul moyen
d’échapper à ses radars : partir m’aérer à l’étranger. Je profite de ses
week-ends de matchs pour faire un saut au Nigeria, et au Gabon,
entourée de quelques amis. Samuel subvient à mes besoins, continuant
de m’envoyer chaque mois 1 million de francs CFA, soit l’équivalent
d’environ 1 500 euros. Certains me trouveront culottée de profiter de son
argent malgré les heurts, mais vu son immense fortune, c’est une goutte
d’eau par rapport à l’océan de souffrances qu’il me fait endurer.
Les premiers temps, cette méthode « douce » d’émancipation à
distance fonctionne mal. Je déploie des efforts surhumains pour ne plus
le voir ou le contacter aussi souvent qu’avant. De son côté, il ne se montre
guère soucieux de ne pas avoir de mes nouvelles pendant trois ou quatre
jours d’affilée. Il n’oublie pas le jour de mon anniversaire, au mois de
février, mais se contente de me gratifier d’un message par texto sans
effusions particulières. Cette apparente indifférence m’irrite. Et lorsque je
trouve enfin le courage de couper les ponts pendant une semaine, il me
suffit d’un coup de fil à ma mère pour apprendre que Samuel l’a
contactée, a fait ceci, lui a raconté cela. Je le chasse par la porte, il revient
par la fenêtre.
Au mois d’avril, je passe à la vitesse supérieure. Je décide de passer
cinq jours à Dubaï avec des amis de lycée partis du Cameroun pour vivre
en Allemagne. J’évite soigneusement de parler à Samuel de ce projet. À
l’atterrissage, je vois qu’il a tenté de me joindre. Je tente de résister à
l’envie de lui répondre. Sans succès. Je lui annonce par message où je
suis, puis je coupe mon téléphone. Je le rallume à l’hôtel et, cette fois, j’ai
droit à un appel en bonne et due forme.
« Pourquoi tu pars comme ça sans me prévenir ? Avec qui es-tu
partie ? Quel est le nom de ton hôtel ? Quel est le numéro de la
chambre ? »
Je l’ai foutu en rogne. Je ne dois pas céder. Il faut que j’arrive à lui tenir
tête.
« Ce n’est pas un hôtel, c’est un appartement. Il n’y a pas de numéro
de chambre, désolée. C’est moi qui t’appellerai. Plus tard.
— Mais pour qui tu te prends ? Tu crois que je vais attendre
sagement que tu sois disponible pour me téléphoner ? Qui sont ces
gens ? Je veux leurs noms, leurs visages, envoie-moi des photos
d’eux.
— Oui, bien sûr. Je vais leur demander de poser devant l’objectif au
milieu du dîner et leur dire : “Ne vous inquiétez pas, c’est pour mon
copain”.
— Tu me prends pour un con ? Tu peux faire des photos de vous
sans les faire poser, ne sois pas stupide.
— Toi, quand je te demande où tu es et avec qui, tu ne me réponds
pas. Eh bien avec moi, désormais, c’est pareil. Point final. »
Ça y est, la guerre est déclarée. Avec le temps, j’ai compris que Samuel
n’avait qu’un seul véritable point faible : il déteste que la situation lui
échappe. Je peux coucher avec son meilleur ami s’il le décide, qu’il
s’occupe du jour, du lieu, et de la mise en scène. Mais partir dîner avec un
ami au restaurant sans lui en avoir parlé ? Insupportable. Il doit rester
maître du jeu à tout prix. Il est le roi, nous sommes ses sujets. Sa jalousie
ne s’exprime au grand jour que s’il n’a pas la main. Cette fois, c’est moi
qui distribue les jetons. Je vais lui distiller les infos au compte-gouttes,
exploiter au mieux ce début de jalousie pour lui faire sentir qu’il n’a pas le
contrôle, que je suis libre de mes faits et gestes. Je sens que j’ai trouvé la
faille, et je vais m’y engouffrer.
Samuel me bombarde d’appels toutes les cinq minutes. Je n’y réponds
que sporadiquement, par un bref texto du style : « On est au resto, je te
rappelle », ou « Il y a de la musique, on ne s’entendra pas ». Mes
réponses évasives le rendent fou. Un après-midi, je croise par hasard
dans un gigantesque centre commercial un Camerounais expatrié que
mon cousin m’avait présenté alors que j’étais encore au lycée. Cyril, la
trentaine bien tassée, avait flashé sur moi lors d’un de ses séjours au pays.
Ses affaires sont ici, à Dubaï, où il vit à l’année. L’homme est
sympathique, galant, mais ne me plaît pas physiquement. Les années
n’ont pas modifié ce premier ressenti, mais je vois là l’occasion de tester
les limites de Samuel. Je daigne répondre à l’un de ses nombreux appels
et lui décris cette rencontre fortuite en travestissant un peu la vérité.
« C’est fou non, de le croiser comme ça, dans un centre
commercial ? C’est bizarre, je le trouve plutôt beau mec. Mes goûts
ont dû changer depuis l’adolescence. En plus, ses affaires marchent
bien, il a une belle voiture. »
Ma stratégie est un succès.
« C’est sûrement un escroc, un parasite, le genre de type qui ne fait
rien de sa vie à part profiter des autres.
— Ça m’étonnerait. Mais je vais pouvoir le vérifier, il nous a tous
invités à dîner chez lui.
— Tu vas y aller ?
— Bien sûr ! Pourquoi pas ? »
Il est désarçonné. La situation lui échappe totalement. Il tente de me
mettre en contact avec Fun de ses amis sur place, me promettant qu’il va
mieux s’occuper de moi, me trouver un bel hôtel, nous faire sortir, moi et
mes amis. Il veut reprendre le contrôle, coûte que coûte. Je ne peux pas
faillir maintenant. Au contraire, je me demande jusqu’où je peux aller.
Mon attitude n’est pas celle d’une revancharde blessée : je veux lui faire
sentir la jalousie profonde qui m’a si souvent assaillie. Lui faire réaliser la
souffrance que j’ai endurée, qu’elle lui torde les boyaux comme elle a
tordu les miens. Et peut-être, au fond, lui faire prendre conscience des
sentiments qu’il a pour moi. J’ai passé la seconde, j’enclenche la
troisième.
« Tu sais, j’ai rencontré un type sympa ici, un local, un musulman.
Je crois qu’il me plaît. »
L’histoire est bidon, mais crédible. Son attention est totale. Je
m’attends à une explosion de rage.
« C’est vrai ? Mais vas-y, fonce ! Il est comment ? Couche avec lui,
fais-lui une gâterie, fais ce que tu veux, mais surtout, prends des
photos de la scène, je veux tout voir. »
Le sol s’effondre sous mes pieds. Je voulais l’énerver, lui faire mal. Je
n’ai réussi qu’à l’exciter. Sa réaction me coupe la chique. Dans son délire,
il m’envoie des photos de lui en action avec des filles, et s’appuie sur ses
propres expériences pour me suggérer des idées de mise en scène et de
positions. Possédé par son vice, il ne se rend même pas compte qu’il me
montre, pour la première fois, des clichés de ses ébats avec d’autres
femmes. Je n’ignorais pas cette réalité, mais le choc est violent. Je tente
d’effacer de ma mémoire ces images de débauche. Pendant ce temps, lui,
ne s’arrête plus de bavasser.
« Tu te mets dans ce sens, comme ça le mec peut te prendre en
photo comme ça, après ça vous changez de côté… »
Sa litanie inépuisable me blesse, mais entraîne dans le même temps un
effet secondaire inattendu. Il est à mes pieds, soumis, à ma merci. Les
rôles sont inversés : c’est moi qui suis toute-puissante cette fois. Cette
victoire suffit à me contenter. Mais elle a un goût amer. Deux heures plus
tard, j’annonce à Samuel que j’ai couché avec le bel inconnu, sans avoir
réussi à immortaliser nos cabrioles. Pas le culot de sortir l’appareil photo.
Trop embarrassant, trop compliqué. Je lui explique que c’était un coup
d’un soir, qu’il n’y aura pas de deuxième tour. Il est déçu mais se réjouit
malgré tout de mon initiative.
« Tu as enfin compris ce que j’aime. C’est mon bonheur, c’est mon
vice. Continuons sur cette voie. Nous allons être heureux tous les
deux. »
En rentrant au Cameroun, j’ai le sentiment d’avoir percé
définitivement le mystère Samuel Eto’o. Oui, c’est un homme
romantique, galant, drôle. Mais ses attentions ne sont qu’un appât, un
marchepied pour vous entraîner dans ses fantasmes. Il a le vice dans la
peau, mais n’en éprouve aucune fierté. Il a fallu trois ans de louvoiement
pour qu’il s’en ouvre de manière explicite. Je le sens presque libéré,
soulagé de pouvoir désormais aborder le sujet sans détours. Lors des
conversations qui suivent, il ne s’en prive pas, et me dresse le portrait
rêvé d’une vie libertine à ses côtés. Il a tout réussi, a de beaux enfants,
une belle carrière. Mais l’argent ne suffit pas. Il se sent seul. Ses
« délires », comme ils les appellent, voilà ce qui le rend vraiment
heureux, mais il ne peut les partager avec personne ou presque. Bien sûr,
il peut trouver facilement des femmes qui acceptent ses exigences, et
même avoir recours à des prostituées s’il le faut. Mais ces filles de passage
ne lui plaisent pas. Avec moi, il se sent bien, en confiance. Nous sommes
attachés l’un à l’autre. Cette affection réciproque rendra plus intense
encore l’expérience du libertinage. Il me noie sous une pluie de scénarios
plus exotiques les uns que les autres. Clubs privés, yeux bandés, mains
attachés… Il me jouait 50 Nuances de Grey avant l’heure. J’abonde dans
son sens au téléphone, mais je n’arrive pas à m’imaginer l’accompagner
dans les folles parties fines qu’il nous promet. Dans le même temps, je me
sens privilégiée d’avoir accès à la plus secrète intimité de son être. Si
j’ignore où il me mène, je ne veux pas briser ce lien nouveau qui nous
unit. Je décide de déployer une sorte de stratégie de l’évitement :
maintenir le contact à distance, alimenter virtuellement le foyer de son
désir, et trouver un prétexte pour ne pas laisser le champ libre à ses
projets libidineux s’il provoque une rencontre.
Mon plan fonctionne. À l’été 2011, nous nous retrouvons quelques
jours au Concorde Lafayette. Ses obsessions ne gâchent pas nos
escapades amoureuses. À l’exception du visionnage d’un film porno
mettant en scène un couple de lesbiennes, il n’est pas question de
fantaisies sexuelles. Ce n’est pas la première fois qu’il met en sourdine ses
lubies devant moi, comme s’il préférait le fantasme à la réalité. À la
rentrée, il quitte l’Inter de Milan pour l’Anzhi Makhachkala, un club du
Daghestan, l’une des régions les plus occidentales de Russie. L’équipe est
anonyme, l’enjeu sportif nul, mais peu importe : le numéro 9 ne supporte
plus le mépris du football européen pour son talent. Il a le sentiment
d’avoir porté son équipe à bout de bras, parvenant à remporter un seul
trophée d’ampleur – la coupe d’Italie –, sans, une fois de plus, en récolter
les fruits. Pour la troisième année consécutive, c’est Messi qui a décroché
le Ballon d’or, Samuel ne terminant même pas dans le trio de tête. Ce
nouvel échec qu’il considère comme un manque de reconnaissance criant
constitue le tournant de sa carrière. « Puisque je ne peux pas être numéro
un sur le plan sportif, je vais l’être sur le plan financier », m’explique-t-il.
Il se montre disponible au plus offrant, et c’est le petit club russe, dirigé
par un milliardaire local, qui propose le plus gros chèque, avec 20
millions d’euros de salaire par an. Les titres des journaux sportifs du
monde entier célébrant le « joueur le mieux payé de tous les temps »
sonnent comme une revanche pour le petit Camerounais miséreux. Mais
il l’éloigne de ses proches. Malgré un jet privé mis à sa disposition par le
club pour faciliter ses déplacements, ses visites en Europe se font plus
rares, tout comme nos occasions de retrouvailles.
Je profite de cette parenthèse forcée pour me recentrer sur moi-même.
L’oisiveté et mes tourments incessants avec Samuel m’ont fait prendre du
poids. Mes journées s’étirent entre grignotages intempestifs et coma
télévisuel. Je ne peux plus végéter indéfiniment, il me faut un travail de
toute urgence. Une nouvelle compagnie aérienne, Camairco, vient de se
lancer au Cameroun. Ils cherchent des hôtesses d’accueil. Je postule à
l’automne, forte de mes nouvelles compétences en anglais. L’entretien se
passe bien. Je suis prise à l’essai pendant trois mois, comme agent
d’escale à l’aéroport de Yaoundé. Le test est positif, et je suis titularisée à
mon poste au début de l’année 2012. Salaire net : l’équivalent de 400
euros par mois. C’est peu, mais je m’en accommode. L’argent n’est pas
ma motivation première. Je suis fière de me lever le matin, d’aller
travailler, et de rentrer crevée le soir. Plus que tous les séjours en hôtel
cinq étoiles, mon nouveau statut de salariée modeste me donne
l’impression d’accéder enfin au monde des adultes. Ce rythme de vie
normale retrouvé m’aide à m’émanciper à la fois sur le plan personnel et
sur le plan sentimental. Je ne suis plus dépendante des appels de Samuel.
J’ai d’autres occupations dans la journée que de rester le nez collé à mon
Smartphone entre deux paquets de chips. Le contact entre nous n’est pas
rompu, mais nos quotidiens respectifs chargés nous offrent un bol d’air
frais nécessaire. Nos échanges se font plus rares, mais sont aussi moins
futiles. S’il n’a pas, dans un premier temps, encouragé mon choix de
travailler, ma condition de femme active ne semble finalement pas lui
déplaire. Il me parle avec plus d’égards, plus de respect. Au fil des mois,
j’entends ici et là des bruits de couloir sur telle ou telle liaison qu’on lui
prête. Chaque fois, je ressens un petit pincement au cœur. Mais mon
esprit est vite accaparé par ma mission du jour, mes clients, mes chefs. Je
n’ai plus le temps de jouer les détectives, de m’apitoyer sur nous. Preuve
de ce détachement progressif, je réponds à l’invitation de Fally qui me
propose en avril de venir en République démocratique du Congo à
l’occasion de la sortie de son nouvel album. J’y passe deux jours. Je me
sens plus épanouie et sereine que jamais. Notre amitié se renforce. Un
soir, après l’un de ses concerts de promotion, nous flirtons brièvement.
Cette incartade n’aura pas de suite. Elle témoigne simplement de mon
état d’esprit du moment. Je me garde bien d’en parler à Samuel, pour ne
pas troubler cette période de quiétude inespérée que nous traversons. Il le
saura bien assez tôt.
Je n’ai pas encore de vacances officielles, mais j’obtiens deux jours de
repos au mois de juin, à l’occasion du jubilé de Patrick M’Boma. L’ancien
joueur des Lions, devenu consultant pour Canal +, est une figure vénérée
du football camerounais. Samuel me prévient qu’il compte faire le
déplacement, et nous convenons de nous retrouver dans sa suite du
Hilton lors de son séjour. Je suis heureuse de le retrouver, mais la
passion n’est plus là. Tout du moins, j’attends un geste de sa part pour
raviver la flamme. À mon arrivée à la réception, je croise Ayden, la
journaliste antillaise dont j’avais fait plus ample connaissance à Douala
deux ans plus tôt. J’ai un désagréable sentiment de déjà-vu. Elle
s’annonce à la réception. Mes vieux réflexes d’espionne se réveillent. Ni
une ni deux, je file dans la chambre de Samuel pour scruter un
changement de comportement. Il est au téléphone. Étranges
retrouvailles. Je l’entends converser avec une voix féminine à qui il
glisse : « Tu es déjà là ? OK j’arrive. » Il raccroche et se tourne vers moi
sans grandes effusions. J’ai la tête que font les enfants quand ils
préparent un sale coup.
« J’ai croisé Ayden en bas, lui dis-je.
— Ah oui. C’est possible, il y a beaucoup de journalistes pour le
jubilé. Dis-moi, tu m’as dit que tu voulais acheter une voiture non ?
Tu veux laquelle ?
Ce retournement acrobatique trahit son sentiment de culpabilité.
Même si la folie des débuts est loin, je me réjouissais sincèrement de le
revoir enfin seul à seul. Il va falloir le partager. Je n’ai plus l’énergie pour
lui faire une scène. Ces derniers mois, j’ai appris à vivre sans sa présence
physique. Je peux y arriver. Je ne suis simplement pas encore prête à
couper tous les liens. De son côté, il n’a pas changé. Me voir après des
semaines de séparation n’a pas eu l’air de l’émouvoir plus que ça. Le soir,
Samuel me dit qu’il va dîner au restaurant avec ses amis pour parler
affaires. Quelques minutes plus tard, j’apprends par l’une de mes taupes
qu’il est en boîte avec le reste de la bande. Laquelle ramènera-t-il dans
son lit ? Ça ne m’intéresse pas. Je m’endors seule, en pensant à la voiture
que Samuel m’offrira bientôt. Je n’attends plus d’excuses, ni de grand
discours, ni d’engagement de sa part. À partir de maintenant, je veux
simplement profiter de ce qu’il me donne, au sens propre comme au
figuré : des cadeaux, de l’argent, et un peu de temps quand il le souhaite.
Ma démarche peut paraître cynique, elle n’est que le résultat d’un
profond sentiment de résignation. Il ne changera pas. Je ne le changerai
pas. Après le jubilé, Samuel rentre en Russie. Deux semaines plus tard,
sur ses ordres, l’un de ses sbires vient me chercher un matin pour
m’emmener à la banque et me remettre un sac rempli de billets. Je me
rends avec le butin chez le concessionnaire. Je repars au volant d’un SUV
Hyundai IX35, payé cash 40 000 euros, les cheveux aux vents et la
conscience tranquille.
XI
AU FOND DE SES FILETS

Je ne cours plus après mon prince charmant en crampons. Samuel


voulait faire de moi une adulte. Il y est parvenu, mais je ne suis sans
doute pas celle qu’il avait en tête. Ma priorité, c’est mon travail. Trop de
prises de tête, trop de frustrations. L’amoureuse dépitée est devenue une
« working girl » pressée. J’enchaîne les heures, parfois jusqu’au bout de
la nuit, avec l’énergie d’un Stakhanov. Je veux briller, performer. Le reste
est accessoire. Samuel et moi continuons de nous donner des nouvelles
régulièrement, sans flamme ni drame. De lui, je n’espère plus rien, sinon
de beaux cadeaux, de beaux voyages, et un brin de tendresse. En clair, des
biens matériels et du sexe. C’est bien suffisant pour assurer mon bien-
être. Maintenant j’optimise, je rentabilise. Il a fallu du temps pour que je
comprenne enfin qu’en amour, le meilleur moyen de ne pas être déçue est
encore de ne rien attendre.
La distance et nos emplois du temps respectifs ont largement contribué
à mon changement d’état d’esprit. Quand bien même je serais toute
entière dévouée à ma superstar, nos rendez-vous ne pourraient pas
dépasser une nuit tous les deux ou trois mois. Je n’ai pas encore de
congés payés, et le week-end, Samuel est bloqué par les matchs de son
championnat. Ce n’est qu’en février 2013 que je décroche enfin mes
premières vacances officielles, qui coïncident avec mon anniversaire, le 7
du mois. Samuel m’offre un séjour à Paris. J’espère qu’il pourra m’y
rejoindre, au moins le temps de venir souffler les bougies avec moi. Il
décline, prétextant un stage d’entraînement avec les Lions. J’ai beau jouer
les indifférentes, je suis un peu triste : cela fait quand même huit mois
qu’on ne s’est pas vus. Au Concorde Lafayette, je retrouve
l’indéboulonnable Sonor, qui me propose de passer mon déjeuner
d’anniversaire avec lui et quelques amis à l’Atelier, le grand restaurant de
Joël Robuchon sur les Champs-Élysées. J’accepte, mais le cœur n’y est
pas. J’enfile une paire de Louboutin offerte par Samuel comme une
marque de son absence.
Au milieu du repas, je sens des mains se poser sur mes épaules. Je
tourne la tête. Mon footballeur affiche ce sourire malicieux que j’aime
tant. Je suis touchée par cette arrivée à laquelle j’étais à mille lieues de
m’attendre. Après le dessert, direction le shopping. Je repars de l’avenue
Montaigne avec un sac Céline en python à 2 700 euros, un sac Chanel à
3 250 euros, une montre et des ballerines de la même marque, et une
fourrure Burberry à 3 000 euros. Sa générosité sans limites m’attendrit.
Il s’amuse à me regarder faire les essayages comme dans la célèbre scène
de Pretty Woman. La journée se termine par une soirée dans son
appartement du XVIᵉ arrondissement. C’est un vrai palace, avec une salle
de cinéma au milieu duquel trône une chaussure de foot en or. L’heure
avançant, la bande nous quitte petit à petit. Seul Sonor reste avec nous.
Ça recommence. Je viens de passer une journée de rêve. Comment dire
non ? Je suis piégée. Samuel monte dans la chambre pour se changer et
nous laisse, moi et Sonor, dans le salon. Ce dernier m’enlace lorsque son
patron fait irruption. Comme toujours, Samuel observe d’abord sans
bouger. Il est aux anges. Moi, je ne suis plus choquée comme avant. Je
fais le job sans dégoût mais sans enthousiasme non plus. On m’a donné
du plaisir, j’en donne en retour. Ni plus ni moins.
Nos escapades se poursuivent, toujours aussi espacées. Paris,
Majorque, où Samuel a joué et possède toujours une superbe maison avec
piscine, puis Paris à nouveau. Dans l’intervalle, le numéro 9 a quitté
Anzhi. Les rapports avec le club se sont tendus. Même avec son immense
talent, il ne pouvait pas faire de miracles, et les résultats ne sont pas au
rendez-vous. Les Russes ne peuvent plus suivre financièrement et
proposent à Samuel de diviser son salaire par trois, lui offrant 7 millions
d’euros par saison. Nous en parlons. Je lui conseille de refuser :
« Tu as trois Champions League à ton actif, tu n’as plus rien à
prouver. Reviens en Europe, n’importe quel club te proposera le
même salaire et tu retrouveras un niveau de jeu qui te correspond.
— Tu as raison. »
Il caresse un instant l’idée du PSG, mais il n’y connaît personne. En
revanche, son ancien entraîneur de l’Inter, José Mourinho, vient d’être
embauché par Chelsea. Samuel reprend contact avec le « spécial one » et
propose de le rejoindre. Le club londonien consent à lui verser un salaire
de 8 millions d’euros. Samuel accepte sans sourciller. Il sait qu’il n’est
plus aussi en forme qu’avant, et l’admet du bout des lèvres en privé. Il
s’en veut d’être parti au Daghestan pour le plaisir de faire le buzz, sans se
rendre compte qu’il perdrait sur le plan sportif ce qu’il ramasserait en
espèces sonnantes et trébuchantes. À ses yeux, Mourinho lui fait même
une fleur en l’intégrant dans son effectif, et Samuel lui en sait gré. Les
premiers temps s’avèrent pourtant difficiles. S’apercevant des limites
physiques de l’avant-centre, l’entraîneur portugais ne fait que rarement
appel à lui, et c’est sur le banc de touche qu’il passe l’essentiel des
premiers matchs. Être relégué au rang de figurant est un camouflet
difficile à supporter pour Samuel, d’autant que l’équipe enchaîne les
performances. Il ronge son frein en silence : lui seul est responsable de la
baisse de son niveau de jeu.
Ces difficultés sportives le rendent plus disponibles à nos échanges
téléphoniques. Je lui parle de mon travail à l’aéroport qui me donne plus
que jamais des envies de voyages. Il me demande où je rêverais d’aller.
Ma réponse fuse : New York ! Mes désirs sont des ordres. Impossible
pour lui de m’accompagner, et pourtant, alors qu’il se trouve à Londres, il
organise pour moi un séjour tous frais payés début novembre à l’hôtel
Mandarin Oriental, en plein Manhattan. L’établissement est le plus
incroyable qu’il m’ait été donné de visiter, avec sa réception perchée au
trentième étage. Ma chambre, sans être dingue, possède une vue magique
sur Central Park. Je le noie sous une pluie de textos surexcités, regrettant
simplement de ne pas l’avoir à mes côtés. Ma joie est de courte durée. Le
lendemain de mon arrivée, mon petit frère m’appelle pour m’annoncer la
mort de mon grand-père. Je suis dévastée. Depuis le décès de mon père,
il était devenu la figure paternelle à laquelle je m’étais raccrochée. J’ai
besoin de pleurer, de parler. Je sors mon téléphone pour informer
Samuel, mais un MMS reçu au même moment m’en empêche. Il est de
Rolande, l’une de mes amies hôtesse de l’air. Elle m’envoie une photo
bras dessus bras dessous de Samuel et Marie-Christine, une autre de nos
collègues, avec qui il avait eu une histoire d’amour il y a cinq ou six ans.
Le cliché, daté du jour de mon arrivée aux États-Unis, constituait la photo
de profil BBM nouvellement mise à jour de notre ancienne camarade.
Leur sourire complice est pour moi un crachat à la figure. La seule épaule
sur laquelle j’ai envie d’épancher le chagrin de mon deuil est occupée par
une autre. C’est la goutte de trop. Je mets ma douleur entre parenthèses
le temps d’appeler Samuel. La photo ? Quelle photo ? Ah oui, celle-là. Il
ne sait pas. Ah si, il a croisé cette Marie-Christine dans une gare, et cette
dernière voulait un selfie pour sa fille. Il se fout de moi, mais le moment
est trop mal choisi. Je raccroche net.
Je n’ai pas les moyens de changer moi-même mon billet, et il est exclu
que je demande quoi que ce soit à Samuel après ce nouvel affront. Je
reste à New York jusqu’à mon vol retour, cinq jours plus tard. Je pense à
mon grand-père, à mon père, et à leur regard sur ma vie, depuis les deux.
Je les sais heureux de me voir m’épanouir dans un travail sérieux. Mais
j’ai moins de certitude quant à ma situation sentimentale. Seraient-ils
fiers de me voir sans cesse malmenée par un homme qui collectionne les
femmes sous prétexte qu’il peut tout s’offrir ? Je connais la réponse. Elle
ajoute à ma douleur. Peut-être est-ce le déclic qu’il me fallait pour mettre
un terme définitif à cette mascarade amoureuse. En rentrant chez ma
mère à Yaoundé, je décide de solder les comptes. Un appel, un seul. Le
dernier.
« En cinq ans, nous en sommes au même point qu’au premier jour.
Pire : nous nous voyons au débotté, et le reste du temps, tu vois
d’autres femmes à ta guise, sans même parler de la mère de tes
enfants. Je suis ta pute. Je ne suis plus une gamine. J’ai vingt-six
ans, mais à tes yeux, je ne suis rien d’autre qu’une pute. »
Il comprend que cette dispute ne ressemble pas aux autres. Il tente de
crier pour couvrir ma voix, sa technique préférée quand il se sent acculé.
Je fais mine de ne pas l’entendre, et continue de déverser mon fiel. Il
baisse d’un ton et temporise.
« C’est faux. Je te promets que je vais assumer notre relation à
partir de maintenant. Tu es la seule qui connaisse toutes les facettes
de ma personnalité et qui m’accepte comme je suis. Tu sais tout de
moi, et tu es encore là.
— Si tu penses ce que tu dis, alors on ne se cache plus. À partir
d’aujourd’hui, je veux t’entendre crier sur tous les toits que nous
sommes un couple, un vrai.
— C’est d’accord.
— Tu mens. Ou alors prouve-le dès maintenant, et laisse-moi
montrer au monde que nous sommes ensemble.
— Tu peux y aller. Ici, à Londres, je ne vis plus avec la mère des
enfants. Et c’est toi que je veux. »
La rumeur de sa séparation officielle avec Georgette courait depuis
quelques temps. Je l’espérais vraie, il me le confirme. L’information me
réchauffe le cœur. Mais l’heure n’est plus aux belles paroles. Quelques
secondes à peine après avoir raccroché, j’ouvre mon compte Facebook.
J’y publie une sélection de photos de notre couple prises aux quatre coins
du monde ces cinq dernières années : Paris, Milan, Barcelone, Londres…
Je n’oublie aucun de nos voyages jusqu’ici secrets. J’ajoute quelques
portraits intimes de Samuel en train de dormir, ou dans la baignoire, en
prenant soin de sélectionner des clichés où il n’apparaît pas nu. Je clique
sur « publier ». Je compte bien sur ma liste de cinq cents amis pour que
la nouvelle se transmette comme un virus et se répande dans tout le
Cameroun et au-delà à la vitesse de la lumière. En fermant les yeux, je
repasse le film de notre histoire avec ses hauts et ses bas. Elle n’est pas
parfaite, loin de là. Mais c’est la nôtre. Peut-être va-t-elle enfin répondre
à mes espoirs depuis si longtemps enfouis ?
La nuit est courte. Dès 5 heures du matin, mon téléphone s’affole. Je
saisis l’appareil : l’écran affiche des dizaines de SMS et d’appels manqués.
La plupart proviennent du même correspondant : Samuel. J’égrène
quelques textos pour comprendre la raison de son agitation.
« Mais tu es folle ? Tu as mis des photos de nous sur Facebook ? »
J’ai été stupide d’y croire. Il n’est pas juste furieux : il est
complètement paniqué.
Tu m’as bien dit que tu étais prêt à assumer notre relation ?
À la rendre publique à la face du monde ? Eh bien voilà, j’ai
appliqué tes bonnes résolutions à la lettre.
— Oui mais c’était à moi de le faire. Laisse-moi juste un peu de
temps. »
Pourquoi attendre encore, si ce n’est pour mieux se défiler ? Baratin. Je
sais désormais à quoi m’en tenir. Je lui écris qu’il peut dormir sur ses
deux oreilles, et que les photos vont disparaître dans la minute. Au
passage, je lui indique qu’il doit désormais me considérer à ses yeux
comme morte et enterrée.
« Dans ce cas, tu dois me rendre tous les cadeaux que je t’ai offerts.
Vêtements, bijoux, voiture. Tout.
— Avec plaisir. Viens te servir. »
Mon réveil brutal et la crise de nerfs qui a suivi m’ont vidée de toutes
mes forces. Je m’endors les yeux humides sans même m’en rendre
compte. À 7 heures, mon petit frère Fabrice vient frapper à ma porte.
« C’est Serge. Il veut te voir. »
Je pourrais écrire le scénario à l’avance. Mais même si je ne veux plus
entendre parler de son patron, je garde de l’estime pour Serge. Les yeux
et les cheveux encore englués de larmes, je lui résume la situation pour
couper court à toute tentative de rabibochage.
« J’aime peut-être encore Samuel. Mais c’est ma tête qui gouverne
maintenant. S’il veut qu’on reste amis, qu’il me laisse le temps de
digérer ce qu’il m’a fait. Je n’ai rien d’autre à ajouter. »
Serge m’écoute sans chercher à me relancer. Il sort son téléphone,
s’absente une minute, et revient.
« Samuel a porté plainte contre toi pour violation de la vie privée. »
Mon premier réflexe est de rire à gorge déployée. Il faut vraiment qu’il
ait perdu les pédales pour en arriver à des extrémités pareilles. Il a
compris que je ne plaisantais pas, et ne sait plus quoi faire pour se
venger. J’ai du mal à croire à la réalité de sa plainte. Je me dis surtout
qu’aucun service de police ou de gendarmerie ne pourra prendre cette
procédure au sérieux. Serge m’assure que les forces de l’ordre avaient
l’intention de venir perquisitionner chez moi, mais qu’il les en a
empêchées. De fait, si j’ai la conscience tranquille, je n’ai qu’à
l’accompagner à la gendarmerie pour prouver ma bonne foi. J’y vois
l’occasion de tuer dans l’œuf cette bouffonnerie. Je réunis mes deux
téléphones et mon ordinateur et nous prenons le chemin de la caserne du
Lac.
Sur place, un officier nous accueille. Il me salue poliment et gratifie
Serge d’un chaleureux « Salut, comment tu vas ? » Ces deux-là ont l’air
d’être copains comme cochons. Je commence à réaliser le traquenard
dans lequel je suis tombée. Mais l’uniforme en impose au simple quidam
que je suis. À sa demande, je lui remets ordinateur et téléphones. « On va
simplement vérifier qu’il n’y a pas de photos compromettantes pour les
besoins de l’enquête, ce ne sera pas long », promet-il. Faites donc, mais
qu’on en finisse une bonne fois pour toutes. Qu’ils mènent leur enquête et
qu’ils me foutent la paix. Mon grand-père doit être enterré dans deux
jours. J’ai d’autres préoccupations.
À mon grand désespoir, le sketch n’est pas terminé. En sortant de la
gendarmerie, Serge me dit que nous devons désormais aller voir le
procureur. C’est lui qui a reçu la plainte et dirige l’enquête. S’il faut en
passer par là pour que je rentre chez moi blanchie, qu’il en soit ainsi. Au
tribunal de première instance, le magistrat me confirme l’ouverture des
investigations. Cette fois, je craque, et m’effondre en larmes. Je
m’épanche dans son bureau : ma rupture avec Samuel, nos crises, les
photos, mon deuil… La sincérité de ma détresse n’échappe pas à l’homme
de loi.
« L’enquête ne sera pas longue. D’ici là, rentrez chez vous, et
occupez-vous de votre deuil. »
Je rentre chez moi épuisée, vidée. J’ai l’impression d’avoir joué dans un
mauvais film. Tout cela ne peut pas être réel. Mais si tel est le cas, alors je
viens d’avoir la démonstration de la puissance de Samuel. Comment un
homme peut-il mobiliser l’autorité judiciaire de toute une ville à 7 heures
du matin pour un tel Vaudeville ? Je suis persuadée que la procédure
n’ira nulle part. Ma crainte est ailleurs : jusqu’où la colère de Samuel
peut-il le mener ? Quelle sera la prochaine étape ? Dans le secret de notre
relation, je pouvais parfois avoir le dessus sur lui. Dehors, il est
invincible. Je dois rester sur mes gardes, ne pas l’énerver plus que de
raison. Il est une superstar mondiale, je suis une hôtesse d’accueil
lambda. À ce jeu-là, lui seul peut gagner.
À mon retour à la maison, j’évite soigneusement de faire le récit de ma
matinée à ma mère. Cette histoire la dépasserait, et pourrait l’inquiéter
inutilement. Fabrice, qui a assisté à l’arrivée de Serge dans ma chambre
et a vu les photos sur mon Facebook, veut en savoir plus. Je lui explique
que Samuel fait des histoires à cause des clichés que j’ai postés, sans
m’étendre. Nous partons à Obala, le village de mon grand-père pour
assister à la veillée funèbre. Elle doit durer deux jours. Je suis partagée
entre le chagrin du deuil, et l’incertitude de mon sort judiciaire. Au cours
de la veillée, je n’ai aucune nouvelle de la gendarmerie ou de la justice. Le
seul moyen de me contacter est d’appeler sur mon téléphone
professionnel, le seul que les autorités aient consenti à me laisser. Après
trois jours sans nouvelles, le portable sonne enfin. La famille au complet
est réunie autour d’un dîner. C’est Serge. Voir son nom s’afficher me
soulage. Je m’imagine que Samuel s’est rendu compte des dégâts
provoqués par son coup de sang, qu’il culpabilise, et veut m’annoncer la
fin des poursuites. La réalité est tout autre.
« Tu as le numéro de Teddy ? m’interroge le bras droit.
— Pour quoi faire ? Fabrice est au courant de nos problèmes, mais
Teddy ne sait rien. Laissez mon petit frère en dehors de tout ça.
— Samuel voudrait lui parler de son foot. »
Ça m’a tout l’air d’une basse manœuvre. Mais s’il disait vrai ? Je ne
peux pas laisser une opportunité échapper à Teddy. La star l’appelle dans
la seconde qui suit. Je garde une oreille sur leur échange. La conversation
semble effectivement tourner autour du ballon rond, des progrès de
Teddy, des résultats de son club. Puis mon frère tend l’appareil à ma
mère. Cette fois, il est bel et bien question de moi. Je m’approche du
combiné. Ma mère ouvre grand les yeux. J’entends Samuel lui raconter
que je le trompe depuis des mois avec Fally Ipupa. D’où peut-il sortir une
connerie pareille ? Il développe et annonce qu’il a eu connaissance de
nombreux échanges suspects par SMS. Il est vrai que l’artiste et moi, au
bord du flirt il y a quelques mois, avons depuis tissé une relation amicale
très forte. Je me suis confiée à lui sans détour, ne cachant rien de mes
questionnements et des difficultés que Samuel et moi traversions. Savoir
que j’entretiens depuis des années une amitié si intime sans son
consentement est un affront. À cela, s’ajoutent d’évidentes suspicions que
Fally et moi ayons poussé notre amitié jusque sous les draps. C’est faux
mais le démontrer ne serait pas simple.
Ma mère est blême.
« Samuel va t’appeler. Ne crie pas s’il te plaît », me dit-elle.
Si de banales photos de vacances m’ont conduit dans le bureau du
procureur, où cette découverte va-t-elle m’emmener ? En prison ? Cette
hypothèse, aussi absurde soit-elle, ne me paraît pas si farfelue. Je tremble
de tout mon corps en décrochant l’appareil.
« C’est moi le type instable ? C’est moi le mec volage ? Tu as oublié
de me dire que tu avais toi-même tes petits secrets ! Que tu allais
retrouver Fally dans mon dos ! Et que vous disiez du mal de moi. »
Il me cite les conversations les unes après les autres, datées, mot pour
mot, en sélectionnant soigneusement les plus ambigües, ou celles où je
me plains de son attitude. Dans l’une d’elles, Fally m’écrit : « Allez viens,
je vais te faire un enfant ». Une blague destinée à me faire sourire alors
que je traversais une énième crise avec mon footballeur. Pour Samuel,
c’est forcément du premier degré. Je plaide ma cause, perdue d’avance.
« Fally et moi sommes amis. Il m’a écouté quand j’avais besoin de
me confesser. Et puis comment sais-tu tout ça ? Tu t’es procuré mes
conversations ?
— Bien sûr que oui. Je connais tout le monde au Cameroun, à toutes
les strates du pouvoir. Tu vois ce que je peux faire ? Je peux détruire
ta vie. Je peux te broyer si je veux. »
Je suis au bord du malaise. Je cherche un endroit pour m’asseoir.
Comment peut-il être aussi menaçant en plein milieu de mon deuil ? Son
ego blessé a pris possession de son être. Il est fou, littéralement. J’ai eu
un avant-goût de l’étendue de son pouvoir. Il ne feint pas l’influence qui
est la sienne. Il va me faire virer. Il va m’envoyer au tribunal. Les
scénarios les plus noirs défilent dans ma tête. Je n’ai aucun moyen de
lutter. Je baisse les armes.
« Les messages que tu as lus sont authentiques. Vas-y, broie-moi. Si
c’est le seul moyen de te faire sortir de ma vie, fais-le. »
Il se calme et marque une pause. Puis reprend d’une voix douce.
« J’ai une meilleure idée. Nous allons nous voir. Tu vas me raconter
ton histoire d’amour avec Fally. Et avec tous les autres hommes
avec qui tu m’as trompé. Je veux tout savoir. Dans les moindres
détails.
XII
UNE ÉTRANGE MISSION

Quel genre d’hommes revanchards au discours menaçant choisit de


vous inviter dans un hôtel cinq étoiles en plein cœur des quartiers chics
de Londres pour régler ses comptes ? Il faut s’appeler Samuel Eto’o pour
esquisser ce genre de plan « diabolique ». Après s’être déchirés en pleine
veillée funèbre, le footballeur et moi avons convenu de nous voir ce 29
novembre 2013 dans la capitale anglaise pour une confrontation en face à
face. Il veut recueillir le récit de mes tromperies supposées avec Fally
Ipupa, et tous les hommes avec qui j’ai pu converser depuis cinq ans et
avec lesquels il me prête une liaison. J’ai longuement hésité. Une seule
raison m’a décidé à faire le voyage : la violence de sa colère continue de
m’inquiéter. Il me faut arriver à calmer ses instincts destructeurs. Obtenir
des autorités camerounaises ma convocation au petit matin pour six ou
sept photos de vacances publiées sur Internet démontre une capacité de
nuisances illimitée.
La réception du palace m’indique le numéro d’une chambre réservée à
mon nom. En y pénétrant, je constate que le déclassement ne fait pas
partie de son arsenal de représailles. Sans mes téléphones, je n’ai pas
d’autre choix que de lui envoyer un e-mail pour lui annoncer mon arrivée.
Sa demeure londonienne est tout près, située juste derrière le Ritz voisin.
J’ai à peine le temps de défaire mes bagages qu’il fait son apparition, en
compagnie d’Étienne, alors âgé de onze ans. J’avais revu le jeune garçon
l’an passé, dans la maison de son père à Majorque où il passait des
vacances. Un selfie que nous avions alors réalisé sur la plage faisait partie
de la collection de clichés que j’avais postée sur Facebook quelques jours
plus tôt. En m’apercevant, Samuel remballe les courtoisies d’usage, et me
lance d’un ton accusateur en désignant son jeune fils : « Regarde. C’est lui
que tu as exposé sur Internet. » L’attaque est indigne. Étienne est déjà
courtisé depuis longtemps par les médias camerounais, et son visage
connu de tous. Je ne relève pas cette bassesse, me concentrant sur le duel
à venir.
L’adolescent quitte la chambre à la demande de son père. Sans un mot,
Samuel attrape une feuille et un stylo, me les tend, et exige :
« Raconte tout. Souviens-toi de tout, et je te pardonne. Quand je
reviendrai du match, je lirai ce que tu as écrit. »
Son calme olympien me glace. L’hostilité est intacte. Il sort sans plus
d’effusions. Je me retrouve seule, avec ma feuille et mon stylo, prête à
coucher mes confessions intimes sur papier. La situation est grotesque,
mais la peur de réveiller le monstre chasse vite le ridicule de ma posture.
Il faut que j’écrive quelque chose, n’importe quoi. La liste de mes
correspondants masculins est longue, et hormis avec Fally, je n’ai joué la
carte de la séduction avec aucun d’entre eux. Je dois filtrer, trouver le bon
dosage, ne pas en dire trop, ni pas assez. Je saisis le stylo, et note :
« Amadou, un fonctionnaire camerounais rencontré par l’intermédiaire
du travail. Bon ami. » Je barre. Ce numéro de cirque est absurde. Je
commande un bol de porridge au room service en continuant de
tergiverser. Le voyage m’a épuisée. Je me couche un instant, tente une
sieste express, me relève, fais les cent pas. Tout ça n’a aucun sens. En
atterrissant à Londres, la fraîcheur de l’air m’avait surprise. Je décide de
suspendre mes aveux le temps d’aller acheter un pantalon jogging. En
vérité, tous les prétextes sont bons pour retarder le moment de la
« rédaction »…
À mon retour, la réceptionniste me reconnaît, et m’explique que
Samuel m’a cherchée partout. Mon estomac se noue. Je monte dans la
chambre en imaginant la violence de sa réaction. Il est là, allongé sur le
lit, jambes croisées, habillé d’un survêtement noir et d’un débardeur
blanc. À sa vue, mon cœur décroche et vient s’écraser dans mon ventre.
J’ai la trouille comme jamais.
« Je suis là depuis un moment. Tu as fait ce que je t’ai demandé ? »
Son regard noir vaut avertissement. Ce n’est pas le moment de jouer à
la maligne.
« Non, j’arrive pas.
— Comment ? Toi, Nathalie, l’éloquente, l’intarissable, tu n’as pas
réussi à écrire un mot ?
— Procédons autrement. Pose-moi des questions, et je te
répondrai. »
J’essaie de reprendre la main. Je ne veux pas découvrir mon jeu avant
de savoir avec précision l’étendue et la teneur de ses soupçons. Drôle
d’ironie : il y a cinq ans, lorsque mon ex-petit ami de l’époque, Frédéric,
avait découvert notre correspondance secrète, c’est Samuel lui-même qui
m’avait conseillé de ne pas parler la première.
« On va faire mieux que ça, reprend-il. Tu vas tout confesser en
vidéo. Je vais te filmer avec mon iPad pendant que tu déroules ton
récit. N’oublie rien. Ton passeport est ici et ne sortira pas de cette
chambre. De la même manière, je ne te rendrai tes téléphones
qu’une fois que tu m’auras tout raconté. »
Jusqu’ici, je pensais qu’un policier ou un magistrat complice lui avait lu
mes textos à distance. Je n’avais pas imaginé qu’un officiel, quel qu’il soit,
ait été suffisamment culotté pour lui envoyer mes portables à Londres.
Son pouvoir dépasse mes pronostics les plus sombres. Il attrape une
chaise, s’assoit, et pose ses pieds sur un pouf. Le ton de sa voix est
toujours aussi serein, et rend la mise en scène plus angoissante encore. Je
ne peux plus me dérober. Je m’installe sur le lit, prête à me livrer et à en
assumer les conséquences.
« Il y a eu Amadou, un fonctionnaire, l’ami d’une collègue. Nous
n’avons rien fait ensemble. J’ai aussi parlé avec Ido, un militaire
camerounais. Nous avons pris un verre une fois… »
J’égrène les noms des hommes qui ont croisé mon chemin depuis le
début de ma liaison avec Samuel. Certains ont voulu me séduire, bien sûr,
mais je n’ai pas donné suite. Et puis quand bien même j’aurais cédé à la
tentation, Samuel est mal placé pour me faire un procès en coucheries.
Mes confessions terminées, il s’abstient de tout commentaire. Les traits
fermés de son visage indiquent que ma prestation ne le satisfait pas.
« Je m’en fous de ces gars-là. Celui qui m’intéresse, c’est Fally. »
Cette obsession du chanteur m’intrigue. J’y vois une rivalité d’ego entre
deux monstres sacrés dans leur discipline respective. Il faut bien avouer
aussi que Fally est le seul avec qui mes échanges par textos trahissent une
certaine ambiguïté.
« On a commencé à se voir un an après que notre relation a débuté.
On s’est vus à Paris et à Kinshasa. On a flirté, c’est vrai, mais c’était
un jeu de séduction. Ce n’est pas allé bien loin. »
Je vois son regard se noircir. Ses orteils craquent, sa tête s’incline
légèrement sur le côté. Je connais ses signes : ils annoncent une montée
de colère. C’est cruel, mais le spectacle de sa douleur me fait du bien.
Maintenant, c’est lui qui morfle. Je rajoute des détails, j’en invente, pour
appuyer là où ça fait mal. Telle période où tu me croyais en voyage avec
untel, j’étais avec Fally. Tel moment où je te disais que j’étais au travail,
j’étais avec Fally. Au fond, chaque minute de mon temps libre était tout
entier consacré à Fally. À la fin de mon exposé, c’est tout juste si Fally et
moi n’avions pas marché sur la lune.
« J’espère que tu vas me pardonner », dis-je en guise de conclusion.
Je n’ai plus qu’à attendre le prononcé de la sentence. Samuel coupe la
caméra de son iPad. J’essaie de lire son ressenti dans ses yeux. J’y lis une
douleur intense. Après un bref silence, il prend la parole.
« Comment te sens-tu ?
— Libérée d’un poids. »
Je ne l’ai jamais vu aussi mal. La seule fois où je l’ai vu pleurer, c’était
après un match raté des Lions pour la qualification à la coupe d’Afrique
des nations. Son expression de douleur est la même, mais il parvient à
retenir ses larmes. Je le vois se relever, s’asseoir, se relever à nouveau. Il
est KO. Finalement, il se sert un verre d’eau, et s’autorise encore quelques
secondes de réflexion. Voilà, mon juge est prêt à rendre son verdict.
« Je te pensais tellement amoureuse. Je n’ai rien vu venir. Mais moi
aussi je t’ai fait du mal. J’ai fréquenté d’autres femmes. Tu m’as
interrogé à New York sur une certaine Marie-Christine. Elle tient
une agence d’hôtesses au Cameroun et me fournit des prostituées
pour mes jeux sexuels. Voilà. Je suis désolé. Je n’ai pas de leçons à
te donner. Je te pardonne. En revanche, je ne pardonne pas à Fally.
Je veux qu’il paye. Vous allez vous revoir dans l’intimité, tu vas
prendre des photos de lui nu, et tu vas me les envoyer. Ce que j’en
ferai par la suite ne te regarde pas. Après quoi, toi et moi pourrons
repartir sur des bases saines. »
Je suis abasourdie. Samuel me rend mes téléphones et mes cartes
mémoire. Mon stock de messages est intact mais nos photos ont disparu.
Son jugement est rendu, il n’y a pas d’appel possible.
Je reste à Londres cinq jours de plus, à la demande de Samuel. Il n’a
pas voulu me rendre mon passeport. J’aurais préféré rentrer au pays,
mais je n’ai pas osé le contrarier. Le séjour se poursuit dans une
ambiance étrange faite de rancœur enfouie et de complicité surjouée. Le
lendemain de mes confessions, il m’invite à le suivre au camp
d’entraînement de Chelsea. C’est un grand vaisseau de verre et de bois
perdu dans la nature. Pendant qu’il s’échauffe, je déambule dans les
couloirs, éblouie par les vitrines de trophées et les portraits des joueurs
accrochés aux murs. Samuel me rejoint dans la salle du restaurant pour
prendre le petit-déjeuner. J’aperçois, assise à côté de nous, la légende
vivante du foot anglais John Terry. Le capitaine et défenseur du club
londonien partage le repas avec ses deux enfants, deux faux jumeaux de
six ou sept ans dont une petite blonde à queue-de-cheval jolie à croquer.
Cette scène de bonheur m’offre une pause bienvenue, à la fois tendre et
émouvante, au milieu de la crise violente que Samuel et moi traversons.
Ce dernier en profite pour me parler de ses rapports avec Mourinho. Le
climat entre les deux hommes s’est tendu, l’attaquant se sentant délaissé
et se plaignant du caractère trop autoritaire du coach. « Il faut dire que
moi aussi j’ai une personnalité assez forte », complète-t-il. J’aurais du
mal à prétendre le contraire. La semaine s’écoule, plus paisible que je ne
l’aurais imaginé. Sur le trajet qui m’amène à l’aéroport, Samuel me rend
mon passeport comme on donne un bon point. « Au fait, tu en es où pour
les photos de Fally ? » m’interroge-t-il. Je pensais que cette idée
saugrenue avait été lancée sous le coup de l’énervement et lui était sortie
de la tête depuis lors. Je suis prise de court. « Je les ferai au Cameroun.
Ce sera plus simple. » Ma réponse improvisée n’a pas l’air de lui déplaire.
À mon retour à Yaoundé, j’ai la sensation d’avoir passé une semaine
plongée dans un mauvais rêve. Mais bizarrement, mes sentiments à
l’égard de Samuel sont plus équivoques que je ne pensais. Je n’ai rien
oublié de sa brutalité verbale et parfois physique, et pourtant, la fin de
mon escapade londonienne a amorcé un début de normalisation dans nos
rapports. Je ne suis plus amoureuse de lui, mais je mentirais si j’affirmais
ne pas ressentir une certaine affection à son égard. Peut-être que ces
derniers moments passés sans aucune dispute m’ont simplement rappelé
nos jours heureux. Je dois aussi avouer que l’entendre reconnaître ses
torts et s’excuser m’a chamboulée. C’est si rare de sa part.
Pendant les semaines qui suivent, Samuel ne perd pas de vue la
mission qu’il m’a confiée. Il me relance fréquemment sur les moyens que
je compte déployer pour arriver à ses fins. Je suis coincée : je n’ai aucune
envie de mener son projet à bien, et dans le même temps, faire la sourde
oreille m’exposerait à d’imprévisibles représailles. La seule échappatoire
possible est de lui faire croire que j’ai la ferme intention de remplir son
objectif, d’échafauder un semblant de stratagème, puis de lui rendre
compte, faussement dépitée, de mon échec final dans cette entreprise.
Nous serons quittes, et je pourrai enfin retrouver ma liberté. À l’occasion
de l’une de ses nombreuses relances, j’esquisse une ébauche de plan :
« Fally est en concert à Yaoundé, le 22 décembre. Voilà une belle
opportunité. » De fait, j’avais de toute façon prévue de m’y rendre et d’en
profiter pour voir Fally. Si des témoins nous surprennent, Samuel aura la
confirmation que j’étais bel et bien présente au côté du chanteur, et mon
baratin n’en sera que plus crédible.
La veille de son arrivée au Cameroun, Fally prend contact avec moi, et
nous convenons de nous retrouver directement au Hilton le lendemain.
J’enfile une belle robe bustier noire et le rejoins dans sa chambre en
début de soirée. Nous sommes heureux de nous revoir. « Salut Cooper,
comment ça va ? » me lance-t-il avec son sourire le plus éclatant. Ce
surnom était né quelques mois plus tôt de ma passion dévorante pour la
Mini Cooper, dont l’un des modèles constituait la photo de profil de ma
messagerie Blackberry. Fally avait utilisé ce gentil sobriquet dans l’une de
ses chansons sortie quelques mois plus tôt, Service, où il évoque en fin de
morceau « Nathalie Koah Cooper facile à garer ». Plus tard, lors de la
médiatisation de ma liaison avec Samuel, les Camerounais utiliseront
cette anecdote pour railler la prétendue légèreté de mes mœurs. En
vérité, comme l’explicitera d’ailleurs Fally dans une interview, « facile à
garer » est une expression congolaise populaire qui s’applique à une
personne facile à vivre, pas du genre encombrante. Je l’avais pris comme
tel, et le clin d’œil m’a amusée autant qu’il m’a flattée.
Sans plus attendre, je préviens Samuel par texto que j’ai retrouvé
l’artiste comme prévu. Le footballeur se réjouit. « S’il faut que tu couches
avec lui, n’hésite pas. » Sa perversité est intacte. Connaissant le
personnage, je me demande si c’est la perspective de voir sa vengeance
accomplie ou celle de m’imaginer dans le lit de Fally qui l’excite à ce
point. Dans tous les cas, si je n’ai aucune intention d’aller au bout de ses
folies, je ne peux pas revenir les mains vides de mon expédition. Samuel
ne me lâchera pas tant qu’il n’aura pas, sinon la photo tant attendue, du
moins une preuve de ma bonne volonté. Il va falloir la jouer fine. Je n’ai
rien avalé de la journée. Fally me commande un hamburger à la
réception. Pendant ma dégustation, il met un morceau de rumba et se
met à danser sans se départir de ce sourire accroché en permanence à son
visage. Comment pourrais-je faire du mal à cet homme ? J’élabore une
stratégie du moindre mal en un battement de cil. Je dis à Fally qu’il est
tard, que j’embauche demain matin à 6 heures, et qu’il a de son côté un
concert à préparer. Il acquiesce, part se changer dans la salle de bains, et
revient s’installer au lit en caleçon. Je m’allonge près de lui pour lui faire
un bisou, et j’en profite pour faire un selfie de nous deux. Il se prête au
jeu avec amusement. Je repars de l’hôtel, fière de mon stratagème. La
photo témoigne d’une évidente proximité et nous présente ensemble sur
un lit en tenue légère. Je ne sais toujours pas ce que voudra en faire
Samuel, mais il ne pourra qu’admettre mon investissement sincère dans
la mission qu’il m’a confiée. Sur le chemin du retour, je lui transmets le
cliché par BlackBerry Messenger avec le commentaire suivant :
« C’est le maximum que j’ai pu faire. J’espère que ça te
conviendra. »
Sa réponse douche mes espoirs.
« Je t’avais dit que je voulais une photo de lui nu. Complètement.
— C’est impossible. Je ne peux pas t’avoir ça.
— Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
— Tu vois bien que j’ai fait le job. Je suis allée le voir pour toi. J’ai
pris une photo de lui presque nu. J’ai pris des risques. Tu n’auras
rien de plus. »
Silence. Rideau.
J’entame l’année 2014 plus sereine que jamais. Pour moi, la page Eto’o
est définitivement tournée. Sur le plan sentimental tout du moins. En
réalité, nos liens ne sont pas complètement rompus. L’épisode malsain
des photos de Fally expurgé, et nos rapports étant depuis lors pacifiés, je
m’accommode de l’idée de pouvoir faire de Samuel Eto’o un ami. Peut-
être pas celui que vous appelez le soir pour confier vos peurs intimes et
vos angoisses profondes, mais un compagnon de jeu et de rires de
circonstances. Nos disputes à répétition et l’intensité qu’elles ont pu avoir
ne s’effaceront jamais de ma mémoire, mais le temps a fait son œuvre. Je
suis consciente qu’il serait plus sain de couper les ponts, mais je ne peux
pas m’y résoudre. Comme après chaque crise violente, Samuel se montre
affable, prévenant, repentant. Lorsqu’au premier trimestre, il nous prend
de nous revoir quelques jours à Londres et à Paris, il n’est plus question
de Fally, de vengeances, ou de tromperies. Seule reste la complicité qui
nous a toujours unis. À Londres, pour mon anniversaire, il m’offre une
montre Rolex Datejust en or rose sertie de diamants. Valeur : 25 000
euros. Superbe objet, mais pas mon style. Je me surprends à lui dire
qu’elle ne me plaît pas trop, comme si je n’avais plus besoin de faire
semblant. Le lendemain, nous nous envolons en jet pour Paris, où
Frédéric Bongo, le frère d’Ali, le président du Gabon, se marie selon les
traditions. Le vol est émaillé de fortes turbulences. Mon footballeur est
terrorisé : à chaque secousse, il m’agrippe la main et répète en chuchotant
« A djob djem, a djob djem » qui signifie « Mon Dieu » en bassa. Cette
fragilité inconnue m’attendrit. Avec ce nouvel équilibre, c’est tout un pan
chaotique de ma vie qui disparaît. Le reste est à l’avenant : ma famille,
mes amis, mon travail, le tableau, sans être toujours parfait, est complet.
Du côté de la carrière de Samuel, le bilan est plus mitigé. Le 19 janvier,
il inscrit un triplé – le fameux hat-trick – lors d’un match de
championnat contre Manchester United, un exploit qu’aucun Blues
n’avait réalisé depuis soixante ans, preuve qu’il a encore du répondant.
Ses problèmes avec Mourinho ne sont pas réglés pour autant.
L’entraîneur continue de lui mener la vie dure, en limitant son temps de
jeu au profit des jeunes talents de l’équipe. Au mois de février, c’est le
clash. Lors d’une interview télévisée, et alors qu’il croit son micro coupé,
le coach portugais ironise sur l’âge supposé de Samuel, plus avancé que ce
qu’il prétendrait. « Il a trente-deux ans, peut-être trente-cinq, je ne sais
pas. » La boutade n’est pas du tout du goût de Samuel. « Ce type est un
connard », commente-t-il lors d’une de nos conversations. Le sujet est
sensible, car la rumeur tenace. Pour ma part, je pense avoir résolu le
mystère lors d’une de nos précédentes escapades amoureuses. À chaque
hôtel où il réside, Samuel entrepose d’énormes sommes d’argent en
liquide dans le coffre de sa chambre. Le code qu’il choisit est toujours le
même : 1976. Son année de naissance ? C’est ma conviction. Si tel est le
cas, cette date le vieillirait de cinq années, puisqu’il a toujours affirmé
être né en 1981. Je n’ai jamais osé le lui demander frontalement, car la
déduction m’est toujours apparue logique, et la question beaucoup trop
taboue pour pouvoir être abordée calmement.
Fin mars, Samuel m’annonce au téléphone qu’il part au Portugal pour
un stage de préparation avec les Lions indomptables. L’ambiance au sein
de l’équipe nationale camerounaise n’est guère plus réjouissante qu’au
sein du Onze londonien. « Je n’aime pas les sorciers », me répète-t-il en
boucle. « Les sorciers », c’est le surnom qu’il a donné aux coéquipiers
avec qui il ne s’entend pas, à la tête desquels figure Alexandre Song, son
ennemi juré. Ce dernier est le neveu de Rigobert Song, monument
national au Cameroun, et ancien capitaine des Lions, qui a perdu son
brassard quelques années plus tôt au profit de Samuel. Un épisode vécu
comme une « trahison » par le clan Song. Face aux « doyens » dont il se
méfie, l’attaquant se rapproche de Jean II Makoun et Achille Webo avec
lesquels il forme le bloc des « innocents ». Les tensions entre les joueurs
ont vite fait de rejaillir sur les résultats, l’équipe échouant à se qualifier
deux années de suite pour la CAN, en 2012 et 2013.
Consciente des instants difficiles qu’il s’apprête à traverser, je lui
envoie un message de soutien le premier jour de son stage, en lui
conseillant de rester avec ses amis. Je travaille alors de nuit, de 18 heures
à 1 heure du matin. Le lendemain, juste avant ma prise de poste, je
m’enquiers par texto de l’atmosphère au sein des Lions. « Ça va », répond
Samuel dans un message sec qui ne lui ressemble pas. Je n’ai plus de
nouvelles jusqu’au troisième jour. Lorsque j’arrive chez moi, épuisée par
ma journée à l’aéroport, Samuel m’appelle et vide son sac.
« Je savais qu’il y avait un complot contre moi. Un complot auquel
participe Fally. »
En entendant le nom du chanteur, je comprends que la discussion va
être houleuse. Je suis loin de m’imaginer à quel point.
« De quoi parles-tu ? Pourquoi est-il encore question de Fally ?
— Ce matin, quelqu’un est venu me raconter que Rigobert Song
avait mandaté Fally pour coucher avec toi simplement pour le
plaisir de me faire du mal. »
Je n’arrive pas à réprimer un rire. Dans quelle histoire tordue tente-t-il
une nouvelle fois de m’embarquer ?
« Écoute Samuel, calme-toi, ça n’a absolument aucun sens.
— Au contraire, c’est lumineux. Ce Fally est venu empiéter sur mon
territoire. Si tu as encore un peu d’amour pour moi, tu dois te
sacrifier. Je veux que tu fasses les photos. Je veux ma vengeance. »
Tout allait si bien depuis trois mois. En un éclair, le Samuel que je
déteste refait surface. L’homme jaloux, colérique, paranoïaque, agressif,
que j’avais presque fini par occulter. Je pensais pouvoir faire de lui un
ami. Ça n’arrivera pas. Il va falloir l’effacer de ma vie.
« J’en ai marre de nos problèmes. Tu ne changeras jamais. J’ai
donné. Oublie-moi. »
J’espère du plus profond de mon cœur que cette énième altercation est
la dernière. Aussi incroyable que ça puisse paraître, j’ai toujours de
l’affection pour Samuel. Je n’ai juste plus le courage de la porter. Pendant
cinq ans, on s’est aimés, on s’est détestés, jusqu’à s’épuiser. Notre couple
défunt mérite de reposer en paix.
Une semaine passe. Mon refus semble avoir été reçu et digéré. Du
moins le croyais-je. Le jour de la fin de son stage au côté des Lions,
Samuel ressurgit dans ma vie. Voir son nom s’afficher sur mon écran ne
provoque plus chez moi qu’un sentiment de lassitude.
« Tu as passé une bonne journée ?
— Oui, ça va.
— Je suis en train d’acheter une montre. J’hésite entre deux
modèles. Je vais t’envoyer des clichés de la boutique pour que tu
m’aides à choisir. »
Son dilemme m’indiffère à un point qui m’étonne moi-même. Bien
entendu, ce n’est qu’un leurre : sa prise de contact n’a en réalité rien à
voir avec ces tergiversations horlogères.
« Au fait, tu as pu faire les photos de Fally ? »
Ce n’est plus une obsession, c’est de la monomanie. Quand va-t-il enfin
cesser de revenir à la charge ?
« Merde ! Tu m’entends ? Je n’ai pas les photos. Je ne les aurai
jamais parce que je ne les ferai jamais.
— Tu as jusqu’à la fin du mois pour les obtenir. Sinon, commence à
courir. »
Ces menaces ne m’impressionnent plus. Je suis déjà passée par là. J’en
ai bavé, mais j’ai survécu. Il n’a qu’à appeler ses copains des forces de
l’ordre. Je connais le chemin. J’enfonce le clou.
« Tu ferais mieux de passer à autre chose. N’insiste pas. C’est non. »
Sa réponse n’est pas une menace. Elle est une promesse.
« Alors observe. »
XIII
ARRÊT DE JEU

Je suis prête pour mon grand rendez-vous galant. J’ai sorti l’artillerie
lourde : blazer blanc, paire de Louboutin et pochette Dior noires. Belle
gosse. Dans quelques minutes, Samuel viendra me chercher devant
l’hôtel Fouquet’s, à deux pas des Champs-Élysées, pour m’emmener
dîner. Je mets une touche finale à mon maquillage. Notre dernière crise
autour des photos de Fally nu date du mois dernier. Je ne pouvais plus
rester seule face à ses menaces répétées et, pour la première fois, j’ai tout
déballé à ma mère. Les tromperies, le commissariat, les menaces, le
chantage aux photos. Le choc fut brutal, elle qui ignorait tout de la face
sombre de la star. Aussi désemparée que moi, ma mère s’est mise en
relation avec l’un de ses amis avocats pour m’aider à trouver une issue. Ce
dernier m’a vite fait comprendre que devant un tribunal, et quel que soit
le motif, la parole du grand Samuel Eto’o serait difficilement remise en
question par les juges. Ma seule chance, m’a-t-il expliqué, serait d’avoir
des preuves concrètes de son machiavélisme. Son conseil : ne pas fermer
la porte au footballeur, mais au contraire, encourager les contacts, et
enregistrer dès à présent toutes mes conversations avec lui et sa garde
rapprochée.
L’idée était brillante. Je l’ai appliquée sans tarder. Dès le lendemain de
son glaçant « Alors observe », Samuel a dépêché chez moi Kadji, un
garçon imposant manifestement coutumier des basses besognes, pour me
faire la leçon. L’homme de main a joué franc jeu sur les intentions du
patron.
« Si tu ne fais pas les photos de Fally qu’il te demande, on va te faire
des ennuis. On dira au procureur Bifouna que tu as escroqué
Samuel. Tous les deux sont amis. Il suffira de lui montrer toutes les
factures des cadeaux qu’il t’a faits, et l’historique des transactions
bancaires entre son compte et le tien. On te demandera alors de
rendre de l’argent que tu n’as pas, et tu iras en prison. »
La menace était limpide. Je n’ai pas sourcillé. Ce que Kadji ignorait,
c’est que mon Blackberry en mode enregistreur n’avait raté aucun détail
du scénario qu’il s’est appliqué à me détailler. Mais aussi convaincant
soit-il, ce premier élément ne suffisait pas. Je devais être en mesure de
prouver l’existence d’une relation amoureuse entre Samuel et moi,
aujourd’hui éteinte, mais jadis bien réel, pour justifier ce déluge de
présents. Il me fallait donc la ressusciter, une dernière fois, pour assurer
définitivement mes arrières.
Devant la glace de ma suite du palace parisien, je me trouve des allures
de James Bond girl. La référence est de circonstance. Pour gagner la
confiance de Samuel, j’ai pris soin de lui faire croire que j’étais décidée à
mener à bien la tâche qu’il m’avait confiée. Dans mon sac à main, mon
Smartphone est prêt à consigner toutes les conversations que nous
aurons durant le dîner. À 20 heures, mon cavalier gare sa Rolls Royce
Phantom bleu devant l’hôtel et sort m’ouvrir la portière. Galant comme
au premier jour. En me voyant descendre les marches de la réception, il
me gratifie d’un « wow » flatteur en guise de salut. Il a lui aussi sorti le
grand jeu, arborant un costume bleue et une chemise blanche à rayures
du plus bel effet. Sans perdre de vue l’objectif de la soirée, je me dis qu’il
n’y a rien d’étonnant à ce que cet homme ait réussi à me faire succomber.
Dans la voiture qui nous emmène au restaurant, mes talents de
comédienne se révèlent au grand jour. Je dévore des yeux le salaud qui
me fait vivre l’enfer depuis six mois. Son sourire est celui des premiers
émois. Je dois le pousser à se livrer sans réserve. Le téléphone du
footballeur vient casser l’harmonie de l’instant. Il affiche « Nicole », le
deuxième prénom de Georgette.
« Je suis en train de retrouver un ami espagnol. On va manger, et
après je vais rentrer », lui dit-il, sans le moindre embarras.
Je pouffe intérieurement. Samuel s’excuse, et pose sa main sur ma
cuisse. Il effleure au passage le sac à main enregistreur posé entre nos
deux sièges. « Pas de problème Samuel. » Il s’attendait sans doute à un
esclandre, mais ma réaction ne paraît pas pour autant le surprendre. Il
doit me croire dans un bon jour. Ouf.
Au dîner, la conversation s’éloigne vite de nos préoccupations
quotidiennes pour s’arrêter sur l’état de notre relation. Mon sac à main
est posé sur le coin de la table pour ne rien rater de nos échanges. Samuel
n’y voit que du feu, et se lance dans un monologue plein de tendresse, du
genre de ceux que j’ai bêtement espérés pendant tant d’années.
« Il faut que j’assainisse ma vie. Je ne peux plus dépenser de
l’argent à tout crin pour mes amis comme je le fais. Il faut que
j’assure l’avenir de ma famille. Et si toi et moi avons aussi un
enfant, il faut que je puisse assurer son futur de la même manière. »
Sa tirade illustre le gouffre qui s’est creusé entre nous. Samuel n’a
aucune idée de mon état d’esprit après le cauchemar qu’il m’a fait
endurer. Comment peut-il croire que je veuille encore de lui, ou – plus
fort encore – que je sois prête à avoir un enfant avec lui ? Cette évocation
me ramène à un souvenir douloureux. Six mois plus tôt, j’étais tombée
enceinte de Samuel. Il n’en a jamais rien su. J’avais arrêté la pilule,
pensant que nos rapports sexuels de plus en plus espacés rendaient cette
précaution inutile. Je n’avais pas mis longtemps à choisir d’avorter :
même folle amoureuse, il était hors de question de faire un enfant avec un
homme qui multiplie les conquêtes. Si cette décision s’est imposée à moi,
elle n’en restait pas moins source de souffrance et constitue alors une
cicatrice encore vive. Je n’en laisse rien paraître. Face à cette évocation
soudaine d’une paternité à venir, j’abonde dans son sens, sans en
rajouter, pour ne pas rendre la scène plus pathétique qu’elle ne l’est. Mon
seul souci, à cet instant, est que le micro de mon Blackberry remplisse sa
mission.
Nous rentrons à l’hôtel. J’ai déjà gagné la partie. Si l’on m’accuse un
jour d’avoir spolié Samuel à son insu, j’aurai toute la panoplie
d’enregistrements qui prouvera ma bonne foi : les déclarations d’amour,
les menaces, et le chantage aux photos. En grimpant les marches de la
réception, je savoure ma victoire d’un rictus discret. Samuel est toujours à
mes côtés. Il m’apprend que l’un de ses amis parisiens, Qualité, va nous
rejoindre pour partager un verre. Je me méfie de ce rebondissement
imprévu dans l’agenda de notre soirée romantique. Nous nous retrouvons
tous les trois dans ma suite. Pendant que je me démaquille, je reçois le
SMS tant redouté.
« J’ai envie que mon copain te prenne. »
Mes poils se dressent instantanément sur mes bras. C’est une maladie.
Le pire, c’est qu’une heure plus tôt, il me faisait un récital larmoyant sur
la nécessité de mettre de l’ordre dans son existence. Rien de mieux pour
se ranger des voitures que de regarder sa future femme coucher avec son
pote ! J’ai envie de crier mon dégoût mais je ne veux pas prendre le risque
de l’énerver. Je suis bien placée pour connaître son caractère impulsif et
la violence qu’il peut entraîner. J’inspire profondément, et lui glisse d’une
voix douce :
« Il n’est pas question que ton ami et moi fassions quoi que ce soit. »
Il n’insiste pas. Qualité s’en va. Je me crois sauvée, mais cette fois, c’est
Samuel qui me rejoint dans la chambre. J’avais prévu cette éventualité, je
m’y étais préparée psychologiquement. Je pose incognito mon
Blackberry, toujours en marche, sur la table de chevet, en prenant soin de
le retourner pour ne pas que la lumière rouge de l’enregistreur trahisse
mon rôle d’espionne au beau milieu de la nuit. « Viens au lit », lâche-t-il
d’un air coquin. Pendant nos ébats, je simule à tout crin. Ne surtout pas
éveiller ses soupçons : un faux pas m’exposerait à une explosion de rage
aux conséquences imprévisibles. Je suis moins écœurée que triste de
devoir en arriver là. Une fois le rapport terminé, il m’enlace tendrement.
« Je t’aime, Nathalie. Mais sache que si tu me trompes de nouveau,
je suis capable de te faire violer, et de te faire tuer. »
Message reçu.
Dans l’avion qui me ramène à Yaoundé, je célèbre intérieurement le
succès de mon escapade. Ses déclarations d’amour sans équivoque
balayeront toute accusation d’escroquerie. Bien entendu, je me garde
bien de lui révéler les coulisses de mon manège parisien. Deux jours plus
tard, je décide de mettre un point final à notre histoire d’amour. Plus de
dernière chance, plus d’ultimatum. Un message, un seul, pour faire table
rase d’une relation où le pire a fini par occulter le meilleur.
« Il n’y aura pas de photos de Fally, Samuel. Si tu veux que nous
restions amis, je suis d’accord. Sinon, je romps. Définitivement. »
Il sent ma détermination. Inutile de débattre. Ce temps-là est révolu,
pour lui comme pour moi.
« OK. J’accepte la rupture. Mais ne crois pas que je vais en rester là.
J’ai fait de toi ce que tu es devenue aujourd’hui. Je peux te défaire. À
partir de maintenant, considère-moi comme ton ennemi. »

Son message s’accompagne de la liste des cadeaux qu’il me faut lui


rendre au plus vite. Je connais ce refrain par cœur. J’effectue une ultime
sauvegarde sur carte mémoire de nos cinq ans d’échanges tous azimuts :
textos, MMS, e-mails. Je dois pouvoir dégainer à tout moment
l’historique complet de notre liaison clandestine. Une fois cette mission
accomplie, j’efface pour de bon Samuel de ma vie numérique : numéro de
portable bloqué, liste noire sur WhatsApp et autres applis de messagerie.
C’est comme si je voyais l’homme que j’ai tant aimé disparaître sous mes
yeux. Cet ultime coup de balai vient sceller symboliquement la fin de
notre union. Un bref pincement vient m’enserrer le cœur. La séquence
nostalgie s’arrête là. Je sais que la colère de Samuel va bientôt s’abattre
sur moi. C’est une question d’heures, peut-être de jours. Je l’attends. Je
n’ai plus peur. Enfin.
La rumeur de la vengeance imminente du footballeur se répand bientôt
dans toute la ville. Je l’ignore superbement. Dix jours après avoir rompu
toute communication, les foudres divines que le bruit de la rue me prédit
m’ont encore épargnée. Après tout, la coupe du monde de foot au Brésil
approchant à grands pas, l’attaquant a peut-être d’autres chats à tacler.
Kadji a bien tenté de me mettre quelques coups de pression par
téléphone, mais je ne prends plus la peine de lui répondre. Pour moi, la
vie reprend son cours. Le travail, les amis, la fête. Le 28 mai, à ma sortie
du bureau vers 23 heures, je m’autorise une soirée en boîte en compagnie
de mes deux petits frères, Fabrice et Teddy. J’ai envie de danser, de
m’offrir une cuite. En entrant dans la discothèque, une connaissance
m’annonce que Kadji est présent à l’intérieur et qu’il me cherche. La belle
affaire. Qu’il vienne donc me trouver que je puisse lui dire en face de me
foutre la paix. Je me trémousse comme jamais. L’alcool coule à flots. Vers
4 heures du matin, la fatigue m’assaille. J’ai trop bu. Un de mes amis me
cueille au débotté alors que je m’apprête à partir.
« Je te présente un copain à moi qui est commissaire. Tout le monde
ici sait que tu es menacée. Il va t’escorter jusque chez toi pour
assurer ta sécurité. »
Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris, mais je fais un « oui » de la
tête pour approuver l’initiative. Mes frères et moi rejoignons la voiture
sur le parking. Je confie le volant à Fabrice, consciente que je ne suis pas
en état de conduire. Nous prenons la route. Le véhicule de l’officier lance
une manœuvre pour nous dépasser lorsqu’un taxi surgi de nulle part
vient s’intercaler entre nos deux véhicules. Fabrice est obligé de freiner.
Derrière nous, un pickup de la police fait son apparition, nous imposant
de nous arrêter. Un homme équipé d’un talkie-walkie en descend, tape à
la vitre, et me fixe du regard.
« Nathalie Koah ? Descendez du véhicule je vous prie. »
Le moment tant redouté est arrivé. Dans un sens, je suis soulagé de ne
plus vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. J’espère que
l’issue sera heureuse, mais l’essentiel est de mettre un point final à cette
comédie qui n’a que trop duré. Dans la voiture qui nous conduit à cent à
l’heure au commissariat, je remercie le ciel d’avoir pu anticiper
l’inévitable. J’ignore encore si mes précautions auront l’effet escompté,
mais je ne pars pas désarmée. La patrouille qui s’est chargée de mon cas
ignore superbement les deux ou trois commissariats que nous croisons
sur le chemin. C’est finalement dans un poste de police situé à cinq
kilomètres du lieu de mon arrestation que nous entrons. Samuel doit y
avoir quelques amis. À cette heure avancée de la nuit, le commissariat du
2ᵉ arrondissement est désert. Dans le hall d’accueil, un gradé de
permanence, commissaire adjoint, me montre un papier. L’ivresse
m’empêche de déchiffrer correctement le document.
« Samuel Eto’o a porté plainte contre vous pour escroquerie »,
résume l’officier.
Je ris si fort que Fabrice se sent obligé de me calmer. Mon hilarité est
autant provoquée par l’absurdité de la situation que par mon taux
d’alcoolémie, qui m’aide, semble-t-il, à dédramatiser. Je tente de
reprendre mes esprits et m’adresse à l’officier sur un ton complice.
« C’est une histoire de rupture sentimentale mal digérée. Vous
perdez votre temps. »
Contre toute attente, le policier paraît accorder du crédit à mes paroles.
« Écoute-moi, petite sœur, ne te lance pas dans un bras de fer avec
ce monsieur. Je me fiche de ce que tu as fait ou non. Envoie un
message à ton copain pour lui dire que tu t’excuses. Tu te rendras
service. Certaines femmes passent trois jours ici en cellule pour ce
genre de choses. »
Si elle est exacte, cette information me scandalise bien plus encore que
mon propre cas. De toute façon, plutôt mourir que d’implorer son
pardon. Le commissaire adjoint prend acte de mon refus, me retire mes
téléphones, et m’annonce que je vais être entendue par le commissaire
principal. Je lui demande au passage s’il est bien légal d’arrêter un
suspect à 4 heures du matin en pleine rue sans preuve solide d’une
infraction.
« Le procureur a signé un mandat d’arrêt autorisant votre
interpellation à toute heure et en tout lieu », me répond le gradé, en
me tendant un papier signé du procureur Bifouna.
Tout s’éclaire. Le piège se referme peu à peu.
Le commissariat se remplit vers 7 heures. Mon audition approche. Je
fais appel à l’avocat qui m’avait conseillé d’enregistrer mes échanges avec
le footballeur et sa clique. J’entre en sa compagnie dans le bureau du
commissaire principal. Kadji est présent, au nom du plaignant. J’ai eu le
temps de dessoûler : j’ai retrouvé la confiance qui m’avait animée depuis
mon retour de Paris. Mon interlocuteur est un homme assez âgé, chétif,
dégarni. Il affiche d’entrée une nervosité palpable. Le gradé me dresse la
liste des 200 millions de francs CFA de cadeaux que Samuel a fournie
dans sa plainte. Il s’attarde sur les 30 millions réglés en cash pour payer
ma voiture. Un véhicule qui, selon le document, devait être utilisé par la
fondation Samuel Eto’o, mais que j’aurais détourné à mon profit. Je
balaye l’accusation d’un revers de main.
« C’est un mensonge, tout simplement parce que je n’ai jamais
entretenu de rapports professionnels avec M. Eto’o. Il s’agissait
d’une relation exclusivement sentimentale. C’est à ce titre que ce
véhicule m’a été offert. M. Eto’o n’a pas supporté notre rupture, et
veut désormais récupérer ce qu’il m’a offert. »
L’argument semble porter. L’officier s’empare des factures apportées
par Kadji en guise de preuves, et constate qu’elles se montent à seulement
17 millions de francs CFA.
« Il en manque beaucoup pour arriver aux 200 millions évoqués
dans la plainte. Où est le reste ? demande le policier au bras droit du
footballeur.
— C’est tout ce que nous avons pu rassembler pour l’instant »,
répond Kadji, penaud.
La partie semble tourner à mon avantage. Je profite de ce
rebondissement inespéré pour porter l’estocade.
« Je tiens à préciser que M. Eto’o m’a demandé de faire des photos
du chanteur Fally Ipupa nu, j’ai refusé. Voilà la raison pour laquelle
nous sommes réunis ici. »
Kadji manque de s’étouffer devant mon culot. Le commissaire adjoint,
qui nous avait rejoints entre-temps, en a assez entendu. Il résume la
situation à l’adresse du sbire embarrassé.
« Une rupture, et voilà qu’il vous faut tout récupérer. Jusqu’au
moindre sac à main. »
Le bras droit de Samuel s’avoue vaincu.
« Oui. Même les sacs à main. »
Cette fois, je sens la victoire proche. Kadji en personne vient de
reconnaître à demi-mot qu’il ne s’agit là que d’une vengeance amoureuse
de bas étage. Le commissaire se tourne vers moi. J’attends qu’il sonne la
fin de la récré.
« Eh bien Madame, remettez-leur donc les cadeaux. Sans quoi je
serai obligé de vous garder en cellule de garde à vue en attendant
la décision du procureur.
— Très bien. Montrez-moi le chemin de la cellule. »
Je n’ai plus rien à perdre. Le peu de confiance qu’il me restait dans les
institutions de mon pays vient de s’envoler à tout jamais. Le château de
cartes monté par Samuel et sa bande s’effondre sous les yeux des
policiers, mais ils n’en tirent aucune conséquence en ma faveur. Je suis
coupable, quoi que je dise, quoi que je fasse. Il me reste mes précieux
enregistrements mais il est hors de question que je les confie à ces
pantins désarticulés.
On m’amène en cellule. Je n’ai jamais vu un endroit aussi sale de toute
ma vie. On dirait un ancien bureau désaffecté, au milieu duquel trône un
canapé délabré. Voilà qui me change de la vie de palace. Je passe trois
jours et deux nuits dans ce cloaque. Le comble est atteint lorsque mon
avocat tente à son tour de me faire entendre raison, et m’incite à signer
un protocole d’accord avec Samuel ouvrant la voie à la restitution de ses
cadeaux. Plus on m’encourage dans ce sens, moins je l’envisage. Ce n’est
pas une question d’argent, c’est une question d’honneur : céder ferait de
moi le joujou de Samuel Eto’o pour toujours. Je préfère de loin passer
cent ans à croupir derrière les barreaux.
Dehors, mon entourage proche se mobilise. Mon ami Amadou, avec
lequel Samuel me suspectait à tort d’avoir une liaison secrète, apprend
mes mésaventures par mon petit frère Teddy. C’est un homme influent
lui aussi. En faisant jouer ses relations, il obtient un réexamen du dossier
par le procureur. Je connais le nom et le poste de l’intervenant haut placé
qui a permis ce miracle mais je ne tiens pas à l’ébruiter. Son courage,
dans un pays encore largement miné par la corruption des élites, pourrait
lui coûter cher.
Je suis extraite de la cellule un samedi matin, après trois jours de
cauchemar. C’est Teddy qui vient m’annoncer la nouvelle de ma
libération. Le substitut du procureur est lui aussi présent. Il m’explique
que je peux rentrer chez moi, et que je dois rester à la disposition des
enquêteurs si la suite des investigations nécessite une nouvelle
convocation. J’attends encore de connaître les raisons de ce dénouement
avant de m’en réjouir. Amadou m’attend à la sortie du commissariat. Il
m’explique les coulisses du revirement, et me jure qu’il ne faut y voir
aucun tour de passe-passe.
« La procédure était totalement illégale. C’est une affaire civile, et
non pénale. La loi ne prévoit ni mandat d’arrêt, ni garde à vue pour
ce type de cas. Mes amis ne t’ont pas fait une fleur : ils n’ont fait
qu’exiger la stricte application de la loi. »
Je rentre chez moi sale, exténuée, mais l’esprit libéré. Pour autant,
derrière le soulagement, subsiste un arrière-goût d’amertume. Que se
serait-il passé si Amadou n’était pas intervenu ? Quel sort réserve-t-on à
celles qui vivent la même injustice que moi mais n’ont pas les relations
qui leur permettent de faire valoir leurs droits ? L’affaire Eto’o-Koah
cache sans doute des milliers de cas similaires aux conséquences
sûrement bien plus dévastatrices. En m’endormant enfin après deux nuits
blanches ou presque, je pense au scandale quotidien vécu par ces femmes
sans titres, esclaves d’un patriarcat archaïque et de la corruption
ordinaire, qui n’ont pas la chance que j’ai eue.
Une dizaine de jours passent. Je n’ai pas de nouvelles de Samuel ou ses
apôtres, même de manière indirecte. L’épilogue de mon arrestation a
sans doute refroidi ses ardeurs, et mis en sourdine pour un temps son
sentiment de toute-puissance. C’est devant ma télé que je m’apprête à
revoir mon ancien amant pour la première fois depuis des mois. Après
bien des péripéties, l’équipe nationale du Cameroun s’est qualifiée pour la
coupe du monde au Brésil. Mon ressentiment à l’égard de Samuel
n’empêche pas mon souhait de voir les Lions et son capitaine briller sur
les pelouses et porter haut nos couleurs. Le jour de l’ouverture de la
compétition arrive enfin. Le pays tout entier retient son souffle. Je suis
dans mon salon, suspendue à la télévision qui diffuse la cérémonie
d’ouverture, lorsqu’une amie, Pamela, m’envoie un curieux message par
le service en ligne WhatsApp.
« Tes photos sont dehors ! »
De quoi parle-t-elle ? Mes photos ? Je ne comprends rien. Pamela
marque une pause le temps de rédiger un nouveau message. Des milliers
d’images se bousculent dans ma tête. Oh mon Dieu. Oh mon Dieu.
« Des photos de toi nue ! Partout sur Internet ! »
XIX
L’HEURE DE LA VENGEANCE

Les messages affluent par dizaines. Je ne sais plus où donner de la tête.


Les alertes viennent de partout : SMS, e-mails, messages instantanés. Des
amis, des connaissances, des inconnus. Tous m’informent que des photos
intimes de moi circulent comme un virus de portable en portable et sur
les réseaux sociaux. Mon corps se met à trembler. Reste calme. Paniquer
ne sert à rien. Je dois voir les clichés en personne pour me rendre compte
de l’ampleur du désastre avant de m’apitoyer sur mon sort et d’envisager
une réaction. Je demande à Pamela de m’envoyer une copie de ce qu’elle
a vu. Sa réponse sonne comme un mauvais présage.
« Je ne peux pas Nathalie. C’est trop… c’est trop cru. »
Mon pouls s’accélère. Si je ne peux pas les voir, je dois en connaître la
source. Pamela est la première à m’avoir informée. Elle doit connaître
l’origine de leur publication.
« Je les ai reçues via un groupe d’amis basé à New Bell », me
signale-t-elle.
New Bell. Le quartier pauvre de Douala où Samuel a grandi. Il y
possède logiquement sa base de fans la plus fidèle, la plus dévouée aussi.
Je commence à envisager le pire : acculé après l’échec de sa plainte, le
footballeur a cherché un moyen alternatif de me nuire. En fouillant dans
nos cinq années d’échanges incessants, il a déterré des photos intimes
qu’il avait prises lui-même ou que j’avais eu l’imprudence de lui envoyer
et les a diffusées à ses soutiens pour qu’ils les propagent à leur tour. J’ai
été stupide de penser qu’il s’avouerait vaincu. C’est mal le connaître que
d’imaginer qu’il puisse accepter un affront, quel qu’il soit. On ne défie pas
le grand Samuel Eto’o. On s’incline. Ou l’on paye cher son audace.
Cette déduction m’incite à réagir à toute vitesse. J’enfile une veste et
file chez mon avocat en courant. Je lui déballe le peu d’informations en
ma possession. Il m’indique qu’il va se pencher sur une riposte sans trop
savoir où il met les pieds. Sur le chemin du retour, quelques imprudents
ont cru bon de me faire suivre les clichés en question. Je suis chez moi
lorsque je trouve le courage d’ouvrir les fichiers joints à leurs messages
d’alerte. Le choc est d’une violence inouïe. Je manque de m’effondrer. Il
n’y a aucune place pour l’imagination. Tout est là. Mon corps nu, dans les
postures les plus dégradantes, et jusque dans les moindres détails. L’une
d’elle me montre en plein ébat avec un homme que je reconnais comme
étant Sonor. Une autre est un selfie pris devant un miroir dans le plus
simple appareil. Une autre encore, sans doute la plus choquante, me
présente en train de me masturber les quatre fers en l’air. Ce n’est pas
juste de la nudité : ce sont des instantanés de ma vie sexuelle jetés en
pâture au public.
Bravo. Ça y est. Il a gagné. Samuel m’a tuée. Son geste n’est pas une
simple revanche, aussi cynique et perverse soit-elle : c’est un assassinat
social. Je ne souhaiterais pas pareille infamie à mon pire ennemi. Il n’a
pas hésité à l’infliger à celle qui l’a tant aimé. Je crie, je pleure, dans un
déluge de rage et de haine mêlées. C’est trop. C’est insupportable. C’est
irréversible. Je m’écroule, inconsciente, terrassée par le choc. Fabrice, qui
avait lui aussi été destinataire des clichés et avait entendu mes
hurlements depuis sa chambre, me découvre au sol, inanimée, et appelle
les secours. Quelques minutes plus tard, pompiers et Samu font irruption
dans le salon, et me placent sous perfusion avant de m’évacuer d’urgence
vers l’hôpital.
Je me réveille tuyautée de partout. Les médecins expliquent m’avoir
injecté du glucose pour me remettre sur pieds. En me rappelant la raison
de mon état et de ma présence ici, ma crise de larmes repart de plus belle
et paraît ne plus devoir cesser. Me voir ainsi offerte à la face du monde
n’est pas le pire. C’est lorsque je pense à mes frères, à ma mère, mes
oncles, mes cousins, à tous ceux qui me sont chers et qui ont vu ou
verront un jour ces horreurs que je plonge dans le désespoir le plus
absolu. Comment vivre avec une pareille abomination sur la conscience ?
Comment sortir dans la rue en supportant le regard des miens, des
autres ? Aucun homme ne voudra de moi. Mon employeur va me virer, et
aucune entreprise ne m’embauchera plus. Tuez-moi. Je préfère crever.
Jamais je ne pourrais m’en relever. Il n’y a pas, il n’y aura jamais d’issue à
cette souffrance qui me poursuivra toujours.
Dans cette épreuve que j’estime alors insurmontable, Fabrice est un
soutien précieux. Mon jeune frère ne se voile pas la face, admettant que
c’est une épreuve terrible à traverser, mais qu’au bout, le temps effacera
l’affront comme les blessures. Ses paroles me donnent le courage de
résister à l’envie d’en finir. Je trouve la force de sécher mes larmes, en
m’appuyant sur ceux que j’aime et sur ma foi en Dieu. Après deux jours
d’hospitalisation, je suis autorisée à rentrer chez moi. Je rallume mes
téléphones et me connecte sur Internet. Je me suis logiquement préparée
à lire les pires horreurs sur mon compte. Je suis servie. Les commentaires
autour des photos se résument en une seule phrase : « Cette fille est une
pute ». La finesse de l’analyse est éclatante. Par un heureux hasard, la
publication des clichés coïncidait avec les premiers articles de presse sur
mon incarcération abusive. Les journaux locaux présentaient alors
l’histoire de ma détention sous un jour qui m’était favorable, racontant
les déboires de la maîtresse de Samuel Eto’o face au courroux du
footballeur. A contrario, ceux qui s’étaient intéressés à ces articles
voyaient dans l’apparition de ces clichés la preuve que la superstar avait
été manipulée par une fille de mauvaise vie. Je n’étais plus une victime,
mais un bourreau. Aucun de ces esprits brillants ne s’imaginait que
Samuel pouvait être à l’origine de leur diffusion afin, justement, de
retourner l’histoire à son avantage.
Comme souvent sur Internet, le monstre échappe rapidement à son
créateur. Les faux profils utilisant les photos à des fins de détournement
fleurissent. « L’inconnu de la photo » finit même par être assimilé à un
ministre en exercice, ce qui donne à l’affaire une ampleur nationale !
D’autres tout aussi inspirés créent de faux profils avec mon vrai nom, sur
lesquels mon double usurpé se vante de tout faire pour détruire la
carrière en déclin du footballeur. Les insultes redoublent d’intensité. Je
veux parler, expliquer, démentir. Je veux surtout que l’opinion se pose
enfin la question qu’elle devrait se poser depuis le premier jour :
exception faite des selfies, qui a pris ces photos ? La réponse coule de
source : une troisième personne présente au moment de la prise mais
qu’on ne voit bien sûr pas à l’image. Ne pourrait-il pas s’agir de Samuel ?
Je bous intérieurement, prête à convoquer une conférence de presse
mondiale s’il le faut. Malgré ma détermination, mon avocat m’incite à
rester silencieuse. Il souhaite que je réserve mes déclarations à la justice
pour ne pas mettre en péril la procédure que nous pourrions lancer. Afin
d’éviter que la situation ne dégénère davantage, mon conseil consent à ce
que je réponde à une seule et unique interview radiophonique. J’y livre
quelques repères de mon histoire dans les limites fixées par la loi : ma
relation avec Samuel, nos partouzes, mes tentatives de rupture, le
chantage des photos de Fally, mon refus d’y céder et la riposte par mes
clichés intimes diffusés sur le web que j’attribue évidemment à Samuel.
Pour convaincre mes interlocuteurs, j’insiste sur la présence évidente
d’un « troisième homme », et je mets en avant le préjudice inestimable
que me causent ces clichés par rapport au prétendu bénéfice que je suis
supposée pouvoir en tirer.
Mon intervention, suivie par le pays tout entier, produit l’effet
escompté. L’opinion, qui faisait bloc contre moi, se divise. La plupart des
journaux et sites web d’actu relaient mes arguments en soulignant leur
pertinence. D’autres, le plus souvent dédiés au sport, continuent
invariablement de soutenir Samuel en criant au complot. D’autres encore,
plutôt conservateurs, s’offusquent qu’une jeune fille se vante en public de
participer à des parties fines, sans savoir qu’il ne s’agissait pas pour moi
d’un choix assumé et réfléchi mais d’un geste d’amour pour mon homme.
La société camerounaise, patriarcale, voit encore assez largement d’un
mauvais œil qu’une femme ose revendiquer sa liberté sur le plan sexuel.
Sans surprise, les amis de Samuel se frottent les mains et m’inondent de
messages revanchards du type : « Tu as voulu jouer dans la cour des
grands, tu t’es cassé la gueule ». Moins attendue, la réaction des femmes
sur les réseaux sociaux est sans doute celle qui me déçoit le plus. Les
commentaires sont pour la plupart très négatifs, raillant ici ma légèreté,
là ma soumission aveugle aux fantasmes excentriques d’Eto’o.
Heureusement, je peux aussi compter sur quelques soutiens. Des
anonymes d’abord, qui me croisent, me reconnaissent dans la rue et
livrent des messages d’encouragement spontanés. Des lettres et des
appels ensuite, de personnes de mon entourage lointain ou d’anciennes
connaissances choquées par le traitement qui m’est réservé. Fally, dont le
nom est apparu à la faveur de quelques articles malveillants, me contacte
lui aussi. Je lui raconte tout, de la rupture orageuse aux photos de lui que
Samuel m’avait commandées. Il ne se montre pas plus étonné que ça : on
lui a rapporté qu’une autre maîtresse camerounaise du footballeur s’était
vu confier la même mission quelques mois plus tôt. Comme à son
habitude, il n’a pas un mot plus haut que l’autre envers Samuel. Son
détachement et sa hauteur d’esprit m’impressionnent. Face à l’épreuve
que je traverse, il se montre compatissant, et m’apporte un soutien réel
mais discret : sa stature de personnalité publique aurait tôt fait de
relancer la machine à fantasmes autour de mon personnage.
Dans ce flot de coups de fil ininterrompu, je reçois l’appel inattendu
d’une personnalité camerounaise de très haut rang, dont je préfère taire
le nom. Mon petit frère et moi l’appelons « qui tu sais ». Cette figure de la
vie publique du pays tient à m’assurer en personne de sa profonde
sympathie.
« Peu importe ce que vous avez fait. Je réagis en tant que mari et
père, et je ne souhaite à personne de vivre ce qui vous arrive. Mais
soyez courageuse. J’ai lu dans la presse que vous aviez fait un
séjour à l’hôpital et que vous aviez songé à en finir. Ne baissez pas
les bras. »
La bienveillance de « qui tu sais » va plus loin. Il me parle des
possibilités de contre-attaques judiciaires, et m’incite à déposer plainte
sans plus attendre. Il finit son appel en me demandant quel serait mon
vœu le plus cher pour tenter d’oublier l’épreuve que je traverse. Ma
réponse est simple : je ne peux plus regarder mes compatriotes dans les
yeux sans me dire qu’ils m’ont vue dans le plus simple appareil. Je veux
partir quelques jours loin du Cameroun pour pouvoir me balader dans la
rue l’esprit en paix. Mon bon samaritain exauce mon souhait, et m’envoie
l’équivalent de 30 000 euros pour m’offrir le voyage de mes rêves. Je me
pince pour y croire. Je choisis de partir pour un long périple qui me mène
à Miami, Washington et Mykonos. Cette thérapie est un succès et me
coupe du marasme cybernétique dans lequel je me noyais. Aujourd’hui
encore, j’ignore les motivations profondes de cette incroyable générosité,
mais je conserverai une dette envers cet homme jusqu’à la fin de mes
jours.
Ma réplique médiatique enclenchée et mes batteries rechargées, mes
choix sont limités : me morfondre ou faire front. Passé le choc des
premiers temps, la deuxième option a mes faveurs, d’autant que le buzz
hors norme engendré par l’affaire a fini par attirer l’attention de la
délégation générale de la sûreté nationale. L’institution, au-dessus de tout
soupçon, est l’équivalent camerounais de la direction générale de la police
nationale française. Le délégué en personne me convoque un matin pour
recueillir ma version de cette curieuse histoire qui commence à agiter le
landernau de la politique. Cet homme assez âgé m’inspire tout de suite
confiance. J’exhume à cette occasion et pour la première fois mes
enregistrements clandestins. Après les avoir entendus, il m’invite à
rédiger une plainte nominative contre Samuel Eto’o. Je m’exécute avec
un bonheur et une sérénité que je n’avais pas éprouvés depuis longtemps.
Cette fois, je me sens écoutée, et j’ai le sentiment que les choses vont
enfin bouger.
L’enquête est confiée à un inspecteur qui convoque Samuel à son
retour du mondial pour une confrontation. Le joueur fait faux bond,
prétextant des réunions de débriefing sur le naufrage de la sélection
nationale. Il en sera de même quelques jours plus tard à la deuxième
tentative. La procédure exige alors qu’un mandat d’amener soit rédigé
par le procureur. Le lendemain, Samuel quitte le Cameroun en rejoignant
l’aéroport de Douala en taxi banalisé. Il n’y reviendra qu’un an plus tard,
en juin 2015. Entre-temps, sa plainte initiale, celle qui m’avait valu mes
trois jours de garde à vue, avait été classée sans suite faute d’éléments.
Ma plainte auprès du délégué, elle, piétinait. Son retour au pays a relancé
nos poursuites judiciaires respectives par la voie de citations directes
croisées envoyées via nos avocats, pour escroquerie concernant la
procédure qui me vise, et pour menaces, chantage, et déclaration
mensongère pour celle qui cible Samuel. Les deux restent aujourd’hui en
cours. J’ai, pour ma part, tenu à porter plainte également à Paris, comme
la législation française le permet pour les délits commis sur Internet, en
m’attachant les services d’un avocat pénaliste de haut rang, Me Thibault
de Montbrial, célèbre pour avoir notamment défendu les intérêts de
Nafissatou Diallo en France dans le combat judiciaire qui l’opposait à
Dominique Strauss-Kahn.
Aujourd’hui, si toutes les blessures ne sont pas refermées, j’ai
quasiment repris une vie normale. J’ai récemment quitté mon emploi
d’hôtesse d’accueil pour me consacrer à ma marque de lingerie sexy,
Psychee by NK, lancée au Cameroun à l’été 2015. Je m’y investis à temps
plein, m’occupant des modèles depuis le design jusqu’à la fabrication en
passant par le marketing. J’ai aussi consenti à ouvrir une page Facebook
officielle pour mettre un terme aux nombreuses usurpations qui
fleurissaient ici et là. J’y poste principalement l’actualité de Psychee by
NK, et quelques photos personnelles prises lors de mes voyages ou
instants de loisirs. J’y suis soucieuse de ma vie privée, comme je l’étais
pendant ma relation avec Samuel. Plus d’un an après la fin de ma liaison
avec Samuel Eto’o et son épilogue qui a bouleversé mon existence à tout
jamais, je ne ressens plus de haine vis-à-vis de l’homme avec qui j’ai
partagé plus de six années de ma vie. De notre histoire, je préfère retenir
l’affection profonde et sincère, l’immense complicité, et les fous rires
interminables. Je ne lui veux sincèrement aucun mal. Ce témoignage
n’est pas celui d’une femme voulant se venger de l’homme qui l’a tant
blessée. C’est une mise au point finale de l’actrice principale d’un
feuilleton fait d’amour, de sexe et d’argent, qui a secoué le football
africain et mondial, et qui mérite désormais de se terminer. C’est aussi un
appel aux femmes, en Afrique et ailleurs, à ne plus se laisser marcher sur
les pieds, et à puiser le courage nécessaire pour faire face aux hommes
puissants qui, un jour peut-être, tenteront de leur faire croire que la loi ne
s’applique qu’aux faibles. Ils ont tort.

Nathalie Koah, décembre 2015


REMERCIEMENTS

Je remercie avant tout Dieu de m’avoir sortie de ce cycle toxique et de


m’avoir permis d’être en paix avec l’éducation et les convictions qui m’ont
été inculquées.
Je remercie ma mère Marie-Jeanne pour sa dévotion, son amour
inconditionnel et son soutien intarissable. Je remercie mes frères Fabrice
et Teddy et ma sœur Johanna pour les mêmes raisons.
Je remercie tonton Mathurin Minlo pour le père qu’il est devenu, pour
moi comme pour mes frères.
Je remercie Me Fochive pour son idée brillante qui a fait de moi une
femme libre, et mes autres avocats, qui poursuivent mon combat devant
les tribunaux.
Je remercie ma grande famille, ma grand-mère, ma tante, mon oncle,
mes cousins et cousines.
Je remercie Amadou A. pour son aide précieuse dans ma libération.
Je remercie « Qui tu sais » pour m’avoir donné la force de me battre
pour la vérité.
Je remercie mes ami(e)s Huberline T., Nadia M., Guy M., Lisa T., Issa
I., Pamela E., Rolande E… pour leur amitié !
Je remercie mes followers sur Instagram et Facebook qui, pour la
plupart, me soutiennent encore aujourd’hui et le font savoir autour d’eux.
Ils sont une source de motivation au quotidien.
Je remercie les médias qui ont rendu ma parole audible et ont su
résister aux campagnes de diffamation téléguidées.
Je remercie mon « grand frère » pour TOUT. C’est grâce à toi que j’ai
eu la force, non seulement d’écrire ce livre, mais aussi de m’épanouir sur
le plan professionnel.
Je remercie mes collègues de travail qui m’ont témoigné leur
sympathie.
Je remercie tous ceux qui, de près ou de loin, se soucient de ma santé
et de mon bonheur.
Samuel, je te pardonne sincèrement, mais surtout, je te remercie. Tu as
beaucoup contribué, peut-être malgré toi, à façonner la femme que je suis
devenue. Puisse Dieu apaiser ton cœur en profondeur.
Papa, grand-père, paix à vos âmes. Merci de veiller sur moi de là où
vous êtes.
Dépôt légal : février 2016
ISBN : 978-2-35417-479-8
Cet ouvrage a été mis en page par IGS-CP
à L’Isle-d’Espagnac (16)

Common questions

Alimenté par l’IA

La relation de la narratrice avec Samuel met en lumière les complexités des relations amoureuses dans le contexte du pouvoir et de la célébrité. Elle est marquée par des déséquilibres de pouvoir, des attentes de loyauté inconditionnelle, et des mesures de contrôles personnels et émotionnels. Les exigences de discret support moral et les compromis unilatéraux monumentaux exigés par Samuel témoignent des pressions externes et internes exacerbées par la visibilité publique et l'influence sociale relative à son statut .

Après le décès de son mari, la mère de la narratrice a dû rapidement trouver des moyens de subvenir aux besoins de sa famille. Elle a ouvert un stand de brochettes de bœuf dans un centre commercial et s'est inscrite à une formation pour devenir institutrice, réussissant à augmenter les revenus du foyer à 100 euros par mois, légèrement au-dessus du SMIC camerounais. Cette amélioration a permis à la famille d'emménager dans un studio à Nkolndongo .

La relation avec Samuel a eu un impact complexe sur les perceptions et décisions personnelles de la narratrice, marquées par des sacrifices personnels et une réduction de sa propre estime. Elle était confrontée à des exigences Tat de jonglage émotionnel, passant de la soumission à la révolte. Malgré des moments de complicité, elle prenait des résolutions de femme soumise, oscillant entre la colère, la résilience et l'évocation d'une identité dominée par les décisions de Samuel .

Les derniers échanges montrent une dynamique de contrôle intense exercé par Samuel, qui insiste sur des détails intrusifs et menace l'équilibre psychologique de la narratrice. Cependant, sa réponse à la fin marque une défaite pour Samuel, illustrant une forme de libération de son emprise. Elle refuse de céder à ses demandes, choisissant de quitter la relation toxique, malgré la peur de représailles. Cette rupture souligne un processus crucial de reconnexion avec elle-même et de réappropriation de son autonomie .

Le déménagement forcé à Obala a été une période sombre de l'enfance de la narratrice. Sa timidité s'est intensifiée en une solitude profonde, se manifestant par des comportements violents, comme déchirer des draps avec un couteau. Ce traumatisme a engendré une colère inexpliquée ainsi qu'une peur panique de l'abandon, déclenchée notamment par la mort de sa marraine et l'incarcération de son père .

Durant son adolescence, le football a constitué l'une de ses activités préférées, même si elle continuait à se décrire come une "garçon manqué". Le football, considéré comme une religion au Cameroun, offrait un moyen d'évasion et de camaraderie. La narratrice partageait des jeux de football avec ses amis dans les rues, une activité libre et joyeuse qui contrastait avec les contraintes de sa vie à la maison .

La reconstruction familiale dans un environnement plus stable à Efoulan a contribué à apaiser les angoisses naissantes de la narratrice. Malgré les problèmes d'emploi de son père et ses disputes avec sa mère, la réunion familiale a offert un cadre plus sécurisant, ce qui a temporairement diminué ses angoisses et offert des moments de bonheur, la narratrice retrouvant une certaine stabilité émotionnelle dans ces instants de complicité .

La narratrice décrit Nkolndongo comme un quartier où les habitants vivent dans la pauvreté matérielle, sans espoir apparent d'une vie meilleure. Cependant, ils démontrent une résilience notable en nourrissant leurs esprits par la joie, la bonne humeur, et la solidarité. Les jeunes participent à des jeux simples, et la communauté partage la nourriture et les rires malgré les difficultés, symbolisant comment l'entraide et l'optimisme peuvent surmonter le manque de ressources matérielles .

L'oncle Michel, alcoolisé, a causé des tensions lors du dîner en insinuant que le père de la narratrice avait une bonne étoile et que les autres membres de la famille n'avaient rien réussi. Il a implicitement menacé le père avec une remarque malveillante, ce qui a conduit à une altercation verbale avec la mère de la narratrice. Cet incident a semé la peur dans la famille, surtout chez la mère .

Après la mort de son père, la narratrice a eu des difficultés à se concentrer sur ses études. Bien qu'elle ait eu l'opportunité d'intégrer un bon établissement grâce à sa tante, ses résultats ont décliné. Elle n'arrivait plus à se concentrer, désirant plutôt prendre soin de sa maison et s'occuper de ses frères et sœur, ce qui montre l'influence psychologique et les responsabilités accrues dues à l'absence de son père .

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