II- Différents rôles de l’homme dans l’histoire
A. L’homme, objet de l’histoire.
Dire que l’homme est « objet » de l’histoire , c’est présenter celui-ci comme un pantin du
temps et des évènements. Dans cette approche , tout est joué d’avance et l’histoire de
l’homme dépasse sa volonté et sa liberté. Une telle idée a traversé le cours de l’histoire de la
philosophie , prenant diverses formes et contenus.
1- L’histoire vue du point de vue du fatalisme gréco-romain antique
Le fatalisme ( mot formé à partir du latin « Fatum » qui désigne la fatalité , le destin) est
une doctrine selon laquelle le monde dans son ensemble et l’existence humaine en particulier
suivent une marche inéluctable où le cours des évènements échappe à la volonté humaine : «
toutes choses ont lieu selon un destin » , rapporte le poète et biographe Diogène Laërce (180-
240) dans son œuvre Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres. Selon le
fatalisme , tout est fixé, écrit d’avance et l’homme , par ses actions ne peut rien y changer ; il
est conduit vers une fin qu’il ignore : « les destins nous conduisent et la quantité de temps qui
reste à chacun est arrêtée dès les premières heures de la naissance », dit Epictète dans
Entretiens. Tout étant prédéterminé , l’homme ne doit sa liberté et son bonheur qu’en se
soumettant au destin ; car selon cette pensée de Cléanthe extraite de la biographie de
Cléanthe « le destin conduit celui qui consent et tire celui résiste ».
Ainsi pour le fatalisme l’homme est prisonnier de son destin et condamné à le subir. Le
fatalisme nie donc la liberté de choix à l’homme
2- L’histoire vue du point de vue de la tradition judéo-chrétienne :
l’œuvre de la volonté de Dieu
Dans la tradition judéo-chrétienne de l’histoire la notion de « destin » disparaît pour faire
place à la Providence divine , à la « main de Dieu ». Le théologien et réformateur protestant
français Jean Calvin ( 1509-1564) écrit dans Institution de la religion chrétienne que «
quand on parle de la Providence divine, le mot ne signifie pas qu’étant oisif au ciel , Il
[ Dieu] spécule ce qui se fait sur la terre , mais plutôt qu’Il est comme un patron de navire qui
tienne le gouvernail pour diriger tous évènements » Ce qui laisse entendre clairement pour la
tradition judéo-chrétienne, les évènements qui jalonnent la vie de l’homme ne sont pas
façonnés par son propre gré et selon son goût. Mais ils sont plutôt l’œuvre et la manifestation
de la volonté de Dieu, de sa souveraineté. En tant qu’ordonnateur suprême de toutes choses ,
c’est ce dernier qui détermine dans son entendement tout ce qui advient dans la vie des êtres
en général et celle des hommes en particulier. C’est le sens des expressions « Amen » , de
cette déclaration de Job , dans la Bible en Job1 :22 « l’Éternel a donné et l’Éternel a repris ,
que le nom de l’Éternel soit béni ».
3- L’histoire vue par l’idéalisme hégélien : la manifestation de
l’Esprit Universel
Hegel dans une approche théologico-philosophique substitue à la notion de « Providence
divine » les concepts de Raison, Idée, Esprit du monde, Esprit Universel. Ces concepts
dans la pensée hégélienne font référence à une réalité métaphysique , une force abstraite qui
transcende la liberté des hommes. Il écrit par exemple dans La raison dans l’histoire que «
C’est la Raison dans l’histoire qui détermine la marche de l’histoire » pour dire simplement
que « la Raison gouverne le monde » Idem. Cette réalité transcendante , métaphysique et
abstraite , dans le cours de l’histoire ruse avec les hommes en se servant d’eux pour sa propre
manifestation et sa propre fin : En déroulant leurs histoires , les hommes agissent , croient
agir consciemment et librement alors qu’ils agissent inconsciemment pour le compte de
quelque chose de plus vaste , inconnu d’eux qui transcendante leur volonté et qui se sert d’eux
pour se réaliser soi-même : « les hommes font l’histoire sans savoir l’histoire qu’ils font » ,
dit Hegel dans le même ouvrage . En somme , « les hommes sont les moyens et les
instruments d’une fin plus haute , plus vaste , dont ils ne savent rien et qu’ils accomplissent
inconsciemment » Idem.
Au regard de ce qui précède l’homme est vu comme un être façonné par l’histoire. Mais
une telle approche n’est-elle pas réductrice de l’homme ? Que serait un homme sans la
liberté ?
B. L’homme , sujet de l’histoire.
Dire que l’homme est sujet de l’histoire, c’est faire de ce dernier l’acteur principal , le
principal agent de son histoire . Dans cette approche qui rompt totalement avec celle que nous
venons de voir plus haut , il apparaît clairement que la responsabilité et la liberté de l’homme
sont totalement engagées dans l’histoire .
1. L’histoire vue par le matérialisme historique de Marx
Marx oppose à l’idéalisme hégélien un matérialisme historique : pour Marx,
contrairement à ce que pensait Hegel, ce n’est pas l’Idée ou la Raison qui fait l’histoire mais
bien des hommes réels et concrets qui, engagés dans des contradictions , font leur propre
histoire : contradictions contre la nature , une nature hostile qu’ils transforment pour produire
leurs moyens d’existence et pour produire des richesses ; contradictions sociales ou luttes de
classes qui, dans les phases historiques successives sont caractérisées par des couples
d’opposition : hommes libres/esclaves , patriciens/plébéiens , barons/serfs , maîtres de
jurande/compagnons , bourgeois/prolétaires . De cette lecture de l’histoire Marx déduit l’idée
que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours , n’a été que l’histoire de luttes de classes »
écrit-il dans Manifeste du parti communiste.
Dès lors , histoire et luttes de classes se confondent : le début de la différenciation sociale
est donc le début de l’histoire au sens propre. En somme , chez Marx , ce sont les luttes de
classes qui sont le moteur de l’histoire ; et ce sont les hommes qui la font .
2. L’histoire vue par l’existentialisme athée de Sartre .
Le point de départ de l’ existentialisme réside en ceci que pour Sartre , l’homme et son
existence ne sont déterminés par aucune transcendance : il n'existe ni un Dieu , ni le destin ,
encore moins une essence qui précéderait l’existence . L’homme est « jeté dans le monde
sans raison », livré à lui-même et est par conséquent « condamné à être libre » , dit-il dans
l’existentialisme est un humanisme. L’objectif de l’existentialisme sartrien , c’est de faire
reposer sur les épaules de l’homme lui-même la responsabilité entière de son destin , de son
histoire , de son existence car « l’homme se fait se fait en faisant » Idem
Certes , l’homme naît dans certaines circonstances, dans des conditions prédéterminées
( biologiques , psychologiques , socioculturelles etc ) qu’il n’a pas choisi et dont il est d’une
certaine façon le produit. Mais en agissant sur ces conditions , sur ces circonstances
prédéterminées, il peut orienter leur cours , modifier les circonstances et se positionner pour
ainsi dire comme maître de son destin , l’agent de son histoire. C’est le cas de cet enfant né de
parents analphabètes et pauvres , qui finit par avoir des diplômes supérieurs ou par être un
grand cadre de son pays . L’histoire raconte même que Soundjata Keïta , né parfaitement
perclus, a fini par la force de sa volonté et de sa hargne , par être un grand guerrier et un
grand bâtisseur d’empire. D’où cette pensée de Sartre extraite de Critique de la
Raison*dialectique : « les hommes font leur l’histoire sur la base des conditions réelles
antérieures…mais ce sont eux qui la font et non les conditions antérieures ». Pour Sartre
donc , l’homme n’est rien avant l’existence : il existe d’abord , se choisit, se conçoit et se
réalise en se *pro-jetant* dans l’action : « l’homme est non seulement tel qu’il se conçoit
mais tel qu’il se veut… l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » conclu t-il dans
l’existentialisme est un humanisme. En somme pour Sartre , l’homme est sujet de l’histoire
en tant que liberté, responsabilité et choix.
Mais si tel est le cas , comment Sartre peut-il rendre compte de nos échecs malgré nos
efforts , des évènements qui surviennent dans notre existence indépendamment de notre
volonté ? La liberté humaine est-elle vraiment sans limite ?
C . L’homme est à la fois sujet et objet de l’histoire
C’est Martin Luther King ( 1929-1968) qui , dans La force d’aimer , a écrit que « nous
sommes à la fois libres et orientés » pour dire que dans le déroulé de l’existence , certaines
circonstances conduisent à penser que l’homme n’est ni totalement objet ni absolument sujet
de l’histoire : l’homme serait entre le libre-arbitre ( la conscience , la volonté libre qui engage
sa responsabilité) et la nécessité ( l’ensemble des choses qui le déterminent, qui sont hors de
son contrôle). Ce qui nous permet de rejoindre le stoïcien Epictète ( 50-125 ou 130) cité par
Flavius Arrien dans Manuel d’Epictète lorsqu’il dit que « des choses les unes dépendent de
nous , les autres ne dépendent pas de nous » . Selon lui , ce qui dépend de nous ce sont , en
fait , nos jugements , nos tendances , nos désirs , nos aversions ; en somme , toutes les
opérations de l’âme . Ce qui ne dépend pas de nous ce sont notre corps, l’ordre du monde , la
succession des évènements , les jugements des autres , en somme , tout ce qui ne relève pas
des opérations de l’âme et qui échappe au contrôle et à la volonté de l’homme . Mais il précise
que « Ce qui dépend de nous est , de sa nature , libre , sans empêchement, sans contrariété ;
ce qui ne dépend pas de nous est inconscient, esclave, sujet à empêchement » Idem. Ce qui
revient explicitement à dire que , face à ce qui semble nous limiter , nous échapper et
marquer notre impuissance etc , l’homme reste encore celui qui a le pouvoir de jugement et
d’appréciation ; celui qui a le pouvoir de donner le sens qu’il veut à ces événements : soit se
résigner , soit se battre .
En somme l’homme est pour une part déterminé et pour l’autre part libre. Son histoire est
un mélange de rationnel et d’irrationnel mais il reste cependant celui a le dernier mot.