Témoignage sur la Libération de Paris
Témoignage sur la Libération de Paris
L’AGE DE CAÏN
PREMIER TÉMOIGNAGE
SUR LES DESSOUS DE
LA LIBÉRATION DE PARIS
1947
L’AGE DE CAÏN 2
AVANT-PROPOS
Il y aura bientôt plus de deux ans que nous avons pour la première fois, reçu le manuscrit de
ce livre. Jean-Pierre Abel ne nous l'avait confié que pour savoir de nous ce que valait le travail
auquel il venait de consacrer toute une année. Nous avons beau eu, après lecture, lui dire com-
bien ce manuscrit nous avait ému, combien il était digne d'être publié, combien il serait utile qu'il
le fût, pour étaler la vérité a tous les yeux. Jean-Pierre Abel craignait trop pour sa femme et pour
son fils, et il ne voulait pas, même sous le voile de l'anonymat, risquer de les exposer à de nouvel-
les tortures, matérielles ou morales. «Vous publierez plus tard, nous disait-il, quand la liberté
sera revenue, quand il n'y aura plus de danger pour eux.»
Aujourd'hui, Jean-Pierre Abel est mort. Il est mort avant que la liberté soit revenue, toute en-
tière, ou du moins avant qu'elle soit à l'abri de toute menace. Mais son épouse tient à ce que ce
manuscrit soit publié, car il lui semble que c'est une espèce d'héritage vivant, qu'elle n'a pas le
droit de garder pour elle seule. Nous comprenons et respectons ses sentiments. Nous avons seu-
lement tenu, malgré elle, à ne pas rétablir, en première page, le vrai nom de l'auteur. Il ne nous
semble pas, en effet, que les temps soient encore si sûrs que Jean-Pierre Abel, s'il était encore
parmi nous, eût voulu courir cette chance. La cruauté et la vengeance rôdent encore trop en Eu-
rope, et sans doute n'eût-il pas voulu y exposer le nom que portent sa femme et son fils.
L'EDITEUR
L’AGE DE CAÏN 3
P R E F A CE
Ce livre n'est pas un roman. Je ne fais qu'y conter des événements dont j'ai été le témoin, bien
malgré moi. Sans rien cacher, sans rien changer, sans rien forcer. Les circonstances sont donc
des circonstances réelles. Les hommes sont des hommes réels, hélas !... Leurs actes sont bien les
actes que réellement ils ont commis, comme réellement ils les ont commis. Et je donne les vrais
noms, ou, à défaut, les surnoms qu'officiellement ces hommes se donnaient, pour cacher leurs
noms...
D'ailleurs, qui voudrait vérifier celle histoire n'aurait qu'à interroger les autres témoins que je
nomme aussi et qui l'ont vécue avec moi. Ceux du moins qui survivent... Mais les morts témoigne-
raient encore, par tout le sillage de douleur et de vide qu'ils ont laissé derrière eux... Enfin, il
doit y avoir, à la Police Judicaire, tout un dossier établi par le cabinet de M. Pinault, commis-
saire de police, et, en particulier, par MM. Berthomé et Deschamps, inspecteurs de la brigade
criminelle, et on y trouverait toutes les confirmations sur les événements de l'Institut Dentaire.
Le lecteur m'excusera seulement de n'avoir pas donné mon vrai nom, à moi. Il comprendra
mes raisons, qui sont de prudence. Car ce livre n'est pas un roman, et les terreurs que j'y conte
ont été si réelles qu'elles ne sont pas encore écartées de nous... J'ajoute que mon nom importe
peu. Il n'est qu'un nom entre autres, entre les centaines des milliers de noms des hommes et des
femmes qui ont vécu la «Libération» comme je l'ai vécue, et qui vivent la Quatrième République
comme je la vis, partout où il y a des terrés, des torturés, des terrorisés, partout où il y a des
hommes qui vivent el ne peuvent paraître, qui pensent et ne peuvent dire, partout aussi où il
manque des hommes qu'on aimait et dont il est défendu de pleurer et de célébrer la mémoire
comme on fait pour des morts. Et si tu veux, ami lecteur, je me donnerai un nom qui leur
conviendrait à tous, à tous les milliers des autres. Ce nom, c'est Abel, tel qu'il est dit dans la Ge-
nèse, Abel qui souffre et qui meurt par la haine qui est dans le lot humain, Abel qui renaît à cha-
que génération, pour mourir encore par la grande haine réveillée et rouge... Et il n'est pas
étrange que, sorti encore une fois des ombres, l'éternel Abel te parle, ami lecteur, de l'éternel
Caïn.
A.
Et Dieu dit : « Qu'as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre
jusqu'à moi. »
(Genèse.)
L’AGE DE CAÏN 4
CHAPITRE PREMIER
ARRESTATIONS
Jeunesses.
C'est le 30 août qu'ils m'ont arrêté... Il était midi passé, et je regagnais, avec ma femme, notre
appartement. Jacques ne parut pas à la fenêtre, d'où il nous guette, à l'ordinaire, et d'où il nous fait
accueil, à grands gestes de ses petits bras. Mais ils étaient quatre ou cinq à m'attendre sous le por-
che. Quatre ou cinq de dix-huit à vingt ans, avec des brassards sales et l'arme au poing. Des
F.T.P. L'un me braqua sa mitraillette sur le ventre, dangereusement. «Monsieur Abel, n'est-ce
pas ? - Oui. - Eh bien ! montez, et pas un geste, ou je vous abats.» Nous montâmes donc. Deux
F.T.P. devant, deux F.T.P. derrière, et un revolver, duquel s'épouvanta ma femme, sur ma nuque.
Tel fut le cortège. L'escalier était désert. Même ma concierge n'osa se montrer.
Ils étaient trois ou quatre autres qui attendaient chez moi. Dans l'antichambre, un jeune nègre,
de quinze ans tout au plus, était confortablement assis. Il contemplait sa mitraillette, avec des
yeux de béatitude. Et tous, maintenant rassemblés autour de nous, ressemblaient assez à une
équipe de scouts, qui eût joué au jeu des gendarmes. Jacques, qui n'a que treize ans, paraissait à
peine leur cadet. Ils le laissèrent nous embrasser, et je sentis qu'il tremblait de tout son corps. Car,
tout de même, ce n'était pas un jeu. Je demandai pourquoi l'on m'arrêtait. Et ils ne purent répon-
dre. Ils avaient des ordres, dirent-ils. Et le fait est, comme j'ai su depuis, que ces jeunes gens
m'ont arrêté sans savoir qui j'étais, sans savoir quoi me reprocher. Même leur chef, qui vint après,
savait seulement, par ouï-dire, que j'avais fait quelque action syndicale, après 1940. Il avait déci-
dé de m'arrêter, sur cette seule présomption. Et je parie qu'aujourd'hui il ignore encore ce que j'ai
fait, ce que j'ai écrit, et ce que j'ai subi, moi aussi, sous l'occupation. Il ne s'était point embarrassé
de vaines enquêtes. Trop heureux qu'il était de jouer au capitaine et de faire manoeuvrer ses mi-
traillettes, ses jouvenceaux, son petit nègre. Je fus, malencontreusement, une occasion à lui of-
ferte d'étrenner ses galons neufs, d'essayer sa jeune autorité. Et des milliers nous fûmes, ainsi,
qu'on a arrêtés par les chemins et par les rues, au hasard, sur de vagues bruits, sur des propos de
concierges. Arrêtés sans mandat, bien entendu. Et parfois abattus sans quartier. Car tout de
même, ce n'était pas un jouet qu'il contemplait avec des yeux de béatitude, le petit nègre...
Discussions.
Mais le pire, ce fut bien quand je compris qu'ils arrêtaient ma femme, elle aussi. A vrai dire,
Jeanne voulut m'empêcher de protester. Elle est ainsi faite que le plus grand malheur, pour elle,
est de ne pas partager mes maux. Mai je protestai pourtant. Je soutins que le fait d'être ma femme
ne pouvait être retenu comme un crime. Enfin je voulus leur faire honte d'arracher, sans motif,
une mère à son fils. Mais, vraiment, j'étais bien loin du compte, car ils répondirent qu'ils emmè-
neraient aussi le fils et qu'il ne serait point, ainsi, séparé de sa mère. Du coup, la mère se jeta dans
la bataille, passionnément. Elle supplia, elle exigea que Jacques fût laissé à la maison. Elle fut
éloquente, pathétique à souhait. Je fis, de mon côté, remarquer qu'il y aurait quelque difficulté à
justifier l'arrestation d'un enfant de treize ans. «Il n'y a pas apparence, dis-je, qu’à cet âge, Jac-
ques soit un collaborateur bien dangereux.»
La discussion fut longue, et chaude. Les F.T.P., visiblement, répugnaient à ne pas arrêter toute
la famille. L'un d'eux fit mine de prendre les intérêts de l'enfant. Il demanda ce que deviendrait
Jacques, après notre départ. Il voulut nous persuader que le mieux serait de l'emmener avec nous,
plutôt que de l'abandonner à lui-même. Mais je fus meilleur avocat. Une voisine comparut. Elle
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s'engagea à garder Jacques, provisoirement, et à prévenir notre famille, en province, qui se char-
gerait de lui. Enfin il fut expliqué, en détail, que Jacques ne manquerait de rien, qu'il retournerait
normalement à l'école, dès la rentrée, et que les F.T.P. n'avaient pas à trop s'inquiéter de son sort.
Ces arguments avaient du poids. Les F.T.P. en convinrent, d'assez mauvaise grâce. Ils promirent
que Jacques serait laissé aux soins de la voisine. Mais de l'arrestation de ma femme, après cette
alerte, je n'osais plus parler. C'était déjà beau d'avoir sauvé Jacques. Point ne fallait revendiquer
trop. D'ailleurs Jeanne, maintenant rassurée quant à son fils, était toute heureuse de me suivre.
C'est une femme de rare espèce, qui prétend qu'elle respire mal loin de moi...
Départ.
Il nous fut permis, après cela, de déjeuner, avant de partir. Et nous nous retrouvâmes, pour la
dernière fois, tous les trois autour de notre table. J'avoue que j'avais faim. Et j'aurais mangé deux
fois pour une, si j'avais su ce qui m'attendait. Jeanne et Jacques ne mangèrent que du bout des
lèvres. Jeanne était trop nerveuse pour s'intéresser au repas. Et, quant à Jacques, son petit univers
s'écroulait. C'est un enfant qui a des joliesses et des grâces de fille. Nous l'avons aimé sans rete-
nue. Chacun de nous deux reproche bien à l'autre d'être trop indulgent, mais lui, il désarme nos
essais de sévérité par une confiance et par un amour si limpides que tout, à l'ordinaire, se résout
dans une embrassade générale, tous les trois blottis les uns dans les autres, avec, à la ronde, des
baisers qui ne peuvent finir. Dans mes heures de gravité, j'avais coutume de dire à ma femme que
Jacques pâtirait d'être tant gâté et qu'il aurait de la peine à passer le temps d'épreuve qui vient
toujours. Je croyais même à ces pédantes paroles, ce qui était manquer de foi dans notre enfant,
comme j'ai enfin compris. Et, pendant ce dernier repas, je guettais le petit visage, et je m'épou-
vantais de ses yeux secs et subitement cernés, où fuyait un regard d'épouvante. J'osais à peine
parler, de peur de faire crever tout un désespoir enfantin. Jeanne, non plus, ne disait mot. A peine
une main, parfois, serrée par une autre main, jusqu'à faire mal, et c'était tout...
Pourtant nos jeunes gens, qui attendaient leur chef, ne troublèrent point notre repas. Nous les
entendions seulement rôder dans l'appartement, ou se redire entre eux leurs mots d'ordre, dont le
principal était de guetter ma porte et les visiteurs éventuels, car il était décidé d'arrêter tout indi-
vidu assez imprudent pour me marquer quelque amitié. Le petit nègre nous surveillait de l'anti-
chambre, assez pacifiquement et toujours contemplant sa mitraillette, avec une béatitude inalté-
rée. Mais tout changea quand survint le chef. C'était un dur, évidemment. Et il le fit bien voir, par
l'ordre de nous hâter et par des ricanements qui ne disaient rien de bon. Je demandai à prendre un
manteau dans le couloir, à dix pas de la salle à manger. Mais il ne me fut permis de faire ces dix
pas qu'avec un revolver dans le dos. Ensuite, ce furent les adieux. Jacques faisait le brave, et il
nous embrassa d'abord sans pleurer. Mais il eut le tort de dire, assez haut, à sa mère : «Maman,
dis, tu reviendras bien ce soir ?» Sur quoi le chef rit d'un vilain rire, qui faisait mal, et il dit :
«Vraiment, le gosse, tu crois encore au Père Noël ! Moi aussi, je suis parti, et j'y suis resté quatre
ans... Tu peux toujours attendre !» Alors Jacques éclata en sanglots. En sanglots d'autant plus
douloureux qu'il essayait de les contenir, devant nous, pour ne pas nous faire de la peine, et de-
vant eux, pour qu'ils n'eussent pas joie de sa peine. Il a tout de même du courage, notre petit.
Nous l'avons laissé là, avec ses maigres épaules, qui sautaient à des hoquets.
Morales.
Nous l'avons laissé là... Mais ils nous avaient menti... Après notre départ, ils ont gardé Jacques
à vue, tout l'après-midi. Le petit nègre fut son gardien et, quand Jacques voulut descendre chez le
concierge, le petit nègre le suivit, le tenant au bout de sa mitraillette, avec l'ordre de tirer si l'en-
fant cherchait à fuir. Ils ont interrogé Jacques, interminablement, sur moi, sur mes amis, mon ac-
tivité. Jacques, interminablement, a répondu qu'il ne savait pas, qu'il ne savait rien. Car il est têtu,
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aussi, et il n'est point sot. A la fin, ils se sont lassés. Mais ils lui ont fait de la morale. Ils lui ont
demandé s'il aimait sa patrie. Ils l'ont encouragé à bien l'aimer. «Tu comprends, ont-ils dit, il ne
faut pas que tu sois comme ton père. Ton père est un criminel, un grand criminel. Il a torturé des
femmes. Il a tué des enfants. Il a fait beaucoup de très vilaines choses que tu comprendras plus
tard. Il faut que tu l'oublies. Il faut que tu sois un bon Français.» Oui, ils lui ont dit cela. Ils ont eu
l'atroce stupidité de lui dire cela, de dire n'importe quoi pour me salir aux yeux de mon enfant.
Jacques m'a tout raconté, depuis... «Tu sais, m'a-t-il dit, tout serré contre moi, tu sais, papa, moi,
je faisais le bon apôtre, je ne disais rien, mais je n'en pensais pas moins !» N'y pense plus, mon
petit, ne te souviens pas trop. Oublie, maintenant. Retrouve tes jeux, ta joie. Sois un enfant. Sois
mon petit enfant, avec des yeux purs. Oublie. Il ne faut pas qu'ils t'aient laissé, dans l'âme, de la
semence de haine...
Ils l'ont enfin laissé à lui-même, dans un coin. Et ils ont commencé, devant lui, la besogne
pour laquelle, là plupart, ils étaient là. Autrement dit, ils ont entrepris le pillage de mon apparte-
ment. Jacques, au cours de l'après-midi, a vu sans relâche passer des valises, des malles pleines de
linge, de vêtements, de livres, de tout... Après la leçon de morale, ils lui ont donné ce spectacle,
impudemment... Mais sans doute ont-ils, à la longue, été gênés par le silence de cet enfant, qui
regardait. Un enfant, tant c'est faible, cela a des yeux qui jugent intolérablement. Alors ils ont
recommencé entre eux, à discuter sur le sort de Jacques. Et Jacques écoutait... Il n'était plus ques-
tion de le laisser à la garde de la voisine. Il a entendu quelques-uns qui proposaient de le mettre à
l'Assistance Publique. Il a même entendu cette phrase : «Il souffrira, à l'Assistance. Un fils de
criminel, il faut que ça souffre... Cela lui fera du bien !» Finalement, l'idée de l'Assistance fut
abandonnée, je ne sais pourquoi. On se rabattit sur une solution plus simple, qui fut, dans la soi-
rée, de jeter Jacques à la rue, tout carrément. La brave voisine osa intervenir, pour que Jacques
emportât du moins quelques vêtements. Et elle obtint ces petites choses, dont elle fit un paquet.
De son côté, Jacques, profitant de la discussion, pensait à nous. Il enlevait, dans le dos des F.T.P.,
quelques boîtes de nos conserves. «C'est, dit-il à la voisine, pour envoyer à papa et à maman,
dans leur prison.» Les conserves furent donc jointes au paquet. Et Jacques est parti, tout seul, ses
hardes et ses boîtes sur le dos... Tout seul, il a, le petit, traversé tout Paris, à pied, de notre maison
à l'autre bout de la ville, vers des amis que, par bonheur, il savait habiter là, et qui l'ont recueilli.
Il est arrivé à la nuit, avec des yeux immenses et courbé comme un petit vieux. Il a tout raconté,
avec des mots qui sortaient enfin, pressés, passionnés, bégayants. Et il répétait : «Il faut faire
quelque chose pour mes parents. Il faut faire quelque chose pour les sauver !» Pendant des jours,
il a répété ainsi, à tous les amis qu'il a pu voir, qu'il fallait faire, quelque chose pour nous sauver...
Il ne disait plus que cela... Notre tout petit, tout seul, à travers Paris, avec son baluchon sur le
dos... Il y a tout de même des choses qu'on ne pardonne pas.
Parenthèse.
... Mais si !... Qu'ai-je écrit ? Pourquoi ne pardonnerais-je pas ? Certes, je ne suis pas catholique,
moi. Je ne crois pas en Dieu. Mais je crois dans l'homme... Et il faudrait, pour ne pas pardonner à
l'homme, imaginer en lui je ne sais, quelle possibilité diabolique de changer, volontairement,
toute sa substance en du fiel. Il faudrait qu'il eût le pouvoir de se corrompre, consciemment, du
dedans, et de rester pourtant lui-même, dans cette corruption. Mais je ne crois pas à ces alchimies
d'enfer. Je crois dans l'homme. Et quand je le vois saisi de haine, ardent à tuer, ivre de torturer,
comme je l'ai vu, comme je l'ai trop vu, pendant ces années, je pense seulement que, pour un
temps, on lui a engourdi I'âme, à force de souffrance ou à force de mensonge. Je le vois appa-
remment en éveil, la bouche pleine d'insultes, le bras chargé de coups, mais je sais bien qu'il dort,
tout au fond de lui. Je le vois méchant, mais je le sais malheureux.
Je n'ai eu aucune peine, pendant soixante-seize jours de détention et d'abominable spectacle, à
me retenir de haïr tous les tourmenteurs. J'ai fait constamment effort pour retrouver en eux quel-
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que levain d'humanité. Oui, même quand ils avaient tué, férocement, même quand ils avaient ri
aux plaintes, aux râles, même quand ils avaient brûlé des pieds, arraché des ongles, écrasé des
ventres ou cassé du verre dans des vagins. Et j'ai presque toujours, du moins par éclairs, retrouvé
l'homme en eux. Je ne les hais donc pas. A peine veux-je mépriser quelques chefs, qui, pour la
plupart, n'ont même pas l'excuse d'avoir eu leur part enivrante de douleur, et qui sont des politi-
ques de l'espèce froide, je veux dire par là des hommes d'abord habiles avec eux-mêmes, qui ont
l'art d'ignorer le détail de ce qu'ils ont commandé et de n'être attentifs qu'à ce qu'ils veulent, sans
s'informer des horreurs par où leur route doit passer. Disons un Bayet, si vous voulez... Mais je
n'ai pas, je ne veux pas avoir de haine.
Ou plutôt je ne hais que la guerre. Je ne hais que cette bouleversante alerte parmi les hommes,
qui les rend tout étrangers à eux-mêmes, qui les vide de leur raison, de leur pitié, qui les place
dans une telle vacance de la Loi et des meilleures coutumes que tout acte, soudain, devient possi-
ble, même celui qu'ils n'auraient pas voulu... Et si je conte, maintenant, de tels souvenirs, ce n'est
point par rancune, ce n'est pas pour me venger de ce que j'ai vu, de ce que j'ai subi, en publiant,
inexorablement, comme je l'ai vu, comme je l'ai subi. Non, je vise plus haut. J'écris pour vous, les
F.T.P., les F.F.I., les guerriers, et même pour le petit nègre. J'écris pour vous donner, exactement,
l'image de ce que vous avez été, du temps où vous étiez obscurcis, au dedans de vous, par la
guerre, par ses fumées. Pour que vous réfléchissiez sur cette image. Pour qu'enfin, durablement,
vous vous vouliez autres, comme au fond vous êtes. Et pour que vous vous retrouviez vous-
mêmes, confrontés à cette image, et ne vous reconnaissant plus…
CHAPITRE II
A L'INSTITUT DENTAIRE
Paris libéré.
Ils nous emmenèrent donc, ce 30 août... Une automobile attendait en bas. Nous y fûmes intro-
duits avec des précautions extrêmes, et tous revolvers braqués, comme si nos F.T.P. avaient craint
une folie subite, une fuite à toutes jambes. Assis, j'eus à me tenir droit, et très exactement immo-
bile, sous la menace d'un revolver à nouveau caressant ma nuque. Jeanne s'indigna. Elle dit que je
n'étais pas un malfaiteur, un criminel. Mais le chef ne laissa pas déprécier sa marchandise. Il me
tenait, il voulait me tenir pour une prise de choix. Et, visiblement, tous ces jeunes ne voulaient
point descendre des hauteurs dramatiques où ils s'étaient juchés. Il leur fallait de l'exceptionnel,
de l'héroïsme très pur ou de la trahison très noire. Ils n'acceptaient rien qui fût ordinaire, qui fût
entre les deux. On sait, par exemple, qu'ils veulent avoir libéré Paris à eux tout seuls, avec leurs
petits revolvers, avec leurs petites barricades, et qu'il ne faut rien dire du rôle, pourtant un peu
décisif, que les chars américains ont joué dans l'opération. Pareillement, nos F.T.P. faisaient de
mon arrestation un exploit d'importance, et il convenait à leur honneur que je fusse quelqu'un de
redoutable, un vendu notoire, un collaborateur avec un K. L'un d'eux même se tenait à genoux sur
l'une des ailes de l'automobile, braquant une mitraillette féroce vers une menace invisible, comme
s'il y avait eu chance que toute la Cinquième Colonne, soudain, se levât pour moi, d'entre les pa-
vés...
Nous allions, dans cet appareil, vers des destins inconnus. Et tout Paris, sur la route, claquait
de drapeaux... Paris fêtait sa libération... Cette fête me fit penser un peu. Et je pensais que les
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braves gens que je voyais au passage, joyeux sur les trottoirs, devaient s'imaginer qu'ils étaient au
bout de leurs peines, au bout des horreurs. Ils devaient attendre le charbon, le chocolat, le pain
blanc, et toutes les gâteries. Pour le moins, ils devaient ne plus penser aux fusillades, aux tortures,
aux camps de concentration que comme à un mauvais souvenir d'un temps déjà ancien. Car l'es-
pèce des hommes est incorrigible. Elle, espère toujours que les mêmes causes auront d'autres ef-
fets. Elle est comme ce mort aux Enfers, dont je ne sais quel littérateur conte l'histoire, et qui eut,
avant de revenir sur terre dans une autre carcasse humaine, à choisir le métier qui serait le sien
dans une seconde vie. Or ce mort, pendant la première vie, avait été un voleur, et, comme il
convient à cet état, il avait été traqué, pris, battu, emprisonné, torturé, pendu. Mais il choisit pour-
tant d'être voleur une seconde fois. Car il espérait qu'en s'y prenant mieux il échapperait aux
conséquences. L'humanité est comme cela. Nos badauds venaient de faire la guerre, et, comme il
est dans le lot de la guerre, ils avaient été affamés, volés, violés, tyrannisés, torturés, fusillés. Or il
était clair que les Allemands partis, ce ne serait point la paix. Ce serait une autre guerre, à mener
jusqu'à la victoire. Mais les badauds ne doutèrent point que la guerre, désormais, irait tout autre-
ment. Ce serait une guerre avec du ravitaillement, avec de la justice, avec de la liberté !... Enfin,
un amour de guerre, une guerre des « Contes Roses »... Hélas, il ne leur fallut pas longtemps pour
apercevoir que la guerre était toujours la même, et que ses effets étaient toujours les mêmes, mal-
gré tout un changement de guerriers. Et j'espère, sans trop y croire, que les Français auront com-
pris quelques vérités. Comme celle-ci, à savoir que toute guerre, quelle que soit l'armée qui
campe sur le territoire, est toujours une «occupation» des civils par les militaires, avec les réquisi-
tions, les brimades et les pillages qui s'ensuivent. Ou comme celle-là, à savoir que toute guerre,
quels que soient les Pouvoirs, est toujours contre la vérité, ce que prouve la censure, et contre la
liberté, ce que prouvent les camps de concentration, et contre la justice, ce que prouvent les exé-
cutions sommaires... Et je dis bien toute guerre. Non point telle ou telle guerre, faite par tels ou
tels. Mais toute guerre, faite par n'importe qui…1 En ce mois de janvier 1945, où je commence à
écrire mes souvenirs, je vois que déjà beaucoup de mes concitoyens se rapprochent de mon idée.
Ils découvrent qu'il n'y a pas plus de charbon qu'avant, qu'il n'y a pas plus de beurre ou de viande
qu'avant, et même qu'il n'y a guère plus de pitié, guère plus de justice, guère plus de République
qu'avant... Vont-ils comprendre, enfin, que c'est la guerre qui prend tout ?
Le P.C. Fabien.
Mais, continuons... De ces réflexions, il va de soi que je ne fis que quelques-unes, comme ils
nous emmenaient. Car j'étais encore naïf. Je n'imaginais pas que nous allions vers des injustices,
vers des cruautés qui ne le cèderaient en rien au temps des Allemands. Par exemple, je pensais,
avec mes ornières d'esprit, qu'au bout de la route je trouverais une vraie prison, de vrais juges,
comme au temps républicain. Et, naïf, je le fus assez pour demander quel mandat on avait contre
moi. Ma question heurta un tel silence que, du coup, je fus pris de soupçon. Et je demandai s'il y
avait un mandat. Sur quoi l'un des F.T.P. me répondit, se croyant fin : «Et qui vous dit que parmi
nous il n'y a pas un agent en civil, avec un mandat ?» Je n'en demandai pas plus. J'avais compris.
Il n'y avait pas de mandat. Je n'en ai jamais vu un. Et nous sommes ainsi des milliers qui avons
été arrêtés par des bandes irrégulières, sur l'ordre des partis ou sur la dénonciation des particu-
liers. Des milliers qui, pendant des mois, avons traîné dans les camps ou dans les prisons, sans
1
Pourtant, je dois à la vérité d'atténuer un peu. Des cruautés, des tortures, des tueries telles que celles
que je vais conter n'ont presque jamais été le fait des Américains et des Anglais, après le débarquement.
Elles ont, de 1941 à 1945, et de I'ouest à l'est, été le triste monopole des combattants de notre vieux
continent. Et j'en tire une peine et une joie. Une peine, car je tiens, par toute ma chair, à ce vieux conti-
nent, et je n'aime pas à en avoir honte. Une joie, car je puis toujours espérer dans l'homme, puisqu'il est
encore des peuples qui n'ont pas la maladie de la haine.
L’AGE DE CAÏN 9
que la justice légale de notre pays eût donné l'ordre de nous mettre là. Et tout mêlés à une tourbe
de tueurs, de dénonciateurs, de mercantis qui avaient trafiqué avec les Allemands, ou de filles qui
avaient couché avec eux... La justice ne s'est préoccupée de nous que lorsque nous avons été trop,
que lorsqu'il y a eu trop de protestations contre d'incroyables abus. Alors, pour donner une appa-
rence légale à la chose, on a rédigé en toute hâte des centaines et des centaines d'ordres d'inter-
nement qui, pour la plupart, dataient de deux ou trois mois après la date de l'internement réel. Ou
bien on a fait quelques efforts pour accélérer la libération des détenus par trop innocents. Mais,
parmi ceux qui, arrêtés en août, ne sont sortis des camps qu'en décembre ou qu'au printemps, sans
avoir su les raisons de leur aventure, il en est beaucoup qui remâchent des haines, maintenant. Et
c'est un nuage sur l'avenir...
Moi, je n'en étais qu'au début. Et j’allais en voir bien d'autres... L'automobile s'arrêta enfin.
Mais, à la place du commissariat de police ou de la prison où je croyais aboutir, je vis que je me
trouvais dans l'avenue de Choisy, devant l'Institut Dentaire. C'est un bâtiment de style moderne,
en briques rouges. Il a été fondé par un Américain, du nom de Eastman. Et, avant guerre, on y
apprenait à arracher des dents... Mais il était dans le destin de cet établissement de connaître d'au-
tres chirurgies. Les F.T.P. l'ont occupé en août 1944, prenant la suite des Allemands qui y avaient
installé je ne sais lequel de leurs services. Et, pendant près d'un mois, l'Institut Dentaire a été,
sous le nom du P.C. Fabien, l'une de ces prisons privées qui ont pullulé en France, après la Libé-
ration, et où des bandes sans caractère officiel ont torturé et fusillé en toute impunité, réglant des
comptes personnels ou partisans dans lesquels la justice n'avait pas grand'chose à voir. Je sais, par
exemple, la fenêtre du second étage d'où a sauté un jeune homme que la torture rendait fou, et qui
s'est en tombant brisé les jambes si cruellement qu'il a crié toute la nuit, avant d'être fusillé sur un
brancard, au matin. Je sais, dans les jardins, dans les beaux jardins, où il fait si bon respirer, le
pan de mur sur lequel on retrouvait des morceaux de cervelle éclatée, après la salve des mitraillet-
tes. Je sais par où on descend aux caves, à de sinistres caves dans lesquelles quelques-uns de mes
compagnons de misère ont été envoyés en corvée, pour essuyer du sang... Oui, j'en ai quelques
souvenirs, de l’Institut. Et jamais je ne pourrai le revoir comme je l’ai vu, dans ce 30 août où, du
dehors, il paraissait un brave bâtiment sous le soleil, humant la lumière par tout un peuple de fe-
nêtres, et construit, visiblement, pour les aises, pour la douceur des hommes...
Nos gardiens nous poussèrent à travers des couloirs. Nous vîmes, en passant, des salles d'étu-
des, claires, et presque luxueuses, avec des fauteuils, de larges fenêtres. Par une grande baie, le
jardin nous apparut, avec ses massifs, avec ses allées, avec sa pièce d'eau. Non, ce n'était vrai-
ment pas une prison... Notre but était un vaste vestibule, dallé et coupé par de grosses colonnes.
Au fond était une porte, avec de doubles battants, par où ne filtrait aucun bruit. Nous devions
apprendre, plus tard, que derrière cette porte cent cinquante prisonniers étaient immobiles, et que
c'était d'eux que venait tout ce silence... A gauche de la porte, il y avait une espèce de bureau,
derrière un grand guichet par où on apercevait quelques tables et quelques hommes. Nos jeunes
gens nous firent entrer dans ce bureau, et dirent : «Regardez, voici de nouveaux pension-naires !»
Et de rire... Les autres, dans le bureau, rirent aussi. Ma femme et moi, seuls, étions sérieux.
Je dois dire, pourtant, que les habitants de ce bureau ne nous parurent point trop féroces, Nous
commencions par les meilleurs, comme si on avait voulu nous ménager des transitions. Au fond
trônait un capitaine, de la promotion spontanée qu'a fait surgir la Libération. C'était le capitaine
Rivier. Un homme d'une cinquantaine d'années, bon vivant, aimant la gaudriole, et par dessus
tout très épris de s'entendre parler. Un communiste de l'ancienne espèce, qui avait peine à se met-
tre à la mode de haine et chez lequel, très souvent, j'ai vu reparaître l'humain. A côté siégeait un
tout petit vieux, maigre, chauve, avec des airs de rat, et qu'on eût pris pour le premier clerc d'un
notaire provincial. Celui-ci surtout avait de la difficulté à prendre une mine sévère. Il s'y essayait
L’AGE DE CAÏN 10
pourtant, assez comiquement. Dans un autre coin, rêvassait une dactylographe de l'espèce molle,
de teint pale, assez jolie, et qui se révéla, par la suite, une très bonne fille. Enfin, sur un banc, près
d'une fenêtre, trois F.T.P. étaient de garde, harnachés en guerre, et ils nous dévisageaient avec un
air blasé. Il est vrai qu'ils avaient vu passer du monde, depuis la mi-août. D'ailleurs, ils étaient
bien empêchés de tuer le temps dans des conversations, car, si l'un était Français, l'autre était un
déserteur allemand, et le troisième était un Polonais, de telle sorte que le trio s'ennuyait ferme, et
se préoccupait surtout de trouver des cigarettes, pour pouvoir du moins fumer.
Le clerc de notaire, dont c'était l'office, entreprit de nous fouiller. Il le fit en grommelant, en
fronçant les sourcils, et il me disait à l'oreille : «Si ce n'est pas malheureux, tout de même, d’en
voir encore un comme ça, qui a trahi !» Mais il n'avait pas le ton. Il avait l'air de me faire une
remontrance paternelle. D'ailleurs, il ne portait point d'arme, et c'était neuf, et réconfortant. Je ne
l'ai jamais vu en porter. Il devait en avoir peur... Il nous confisqua cependant tout ce que nous
avions dans nos poches : portefeuille, porte monnaie, stylographes, et mon tabac, et nos bijoux,
sans compter le sac de ma femme. Mais, pour cela encore, il n'avait pas la manière. Il ne savait
pas palper dans les coins, comme font les spécialistes. Il ne vit point ma montre-bracelet, sous ma
manche. Et, si j'avais glissé quelque objet dans mes chaussettes, dans mes souliers ou derrière le
ruban de mon chapeau, comme j'ai appris à le faire, par la suite, il n'y aurait vu que du feu. Il m'a
fallu faire connaissance avec les agents, dans les commissariats, pour savoir ce qu'est une vraie
fouille... Le clerc de notaire nous confisqua donc tout ce qu'il put découvrir, et il se mit en mesure
de tout noter, laborieusement. Car, nous expliqua-t-il : «Nous ne sommes pas des Allemands,
nous ... Nous ne sommes pas des voleurs. Tout vous suivra... N'ayez crainte, nous ne prendrons
rien !» Pourtant nous avons eu de la chance, dans la soirée, d'obtenir d'eux la permission de re-
prendre quelques-uns des objets saisis, et d'en reprendre, en cachette, plus qu'ils ne l'avaient per-
mis. Plusieurs semaines après, quand on nous emmena ailleurs, il ne restait plus d'argent dans le
sac de ma femme, ni aucune trace d'une gourmette en or qu'on lui avait fait quitter. Mais je ne
veux pas croire que le clerc de notaire y ait été pour quelque chose. Ç'est plutôt le Polonais, qui
s'ennuyait trop...
Plaidoyer.
par la droite, tenu pour un mauvais Français... En 1938, j'ai, par le même amour de la paix, été un
«munichois». Et, cette fois, ce furent les communistes qui, ayant viré de bord, me couvrirent d'in-
sultes... Mais c'est en 1940 que mon pacifisme, à ce qu'on dit, a poussé trop loin ses conséquen-
ces. Mon excuse, sans doute, est que quelques millions de Français (auxquels il serait incongru de
le rappeler maintenant) ont été, à cette occasion, aussi pacifistes que moi. Tous ensemble, nous
avons cru, naïvement, que la guerre était finie, qu'elle était perdue, qu'il fallait en prendre son
parti. A vrai dire, nous avions quelques raisons de penser ainsi. Nos armées étaient en déroute.
Les Anglais avaient regagné l'île, l’Amérique, par la bouche de Roosevelt, venait de répondre à
Paul Reynaud qu'elle ne pouvait rien pour nous, et les Russes, en Pologne, fraternisaient avec les
nazis. Il aurait fallu être une pythie sur trépied pour prévoir que, beaucoup plus tard, notre sort
serait remis en question, par une autre guerre à l'Est. Il nous parut donc, en novembre 1940, que
les propositions faites par les Allemands à Montoire étaient inespérées. Car, si elles n'étaient pas
mensongères, elles offraient une chance d'échapper à l'écrasement, de renaître parmi les nations
libres, et, en outre, de faire une vraie paix. Enfin c'était du moins une chance à tenter. J'y fus,
quant à moi, d'autant plus disposé que j'avais toujours voulu la paix avec l'Allemagne, du temps
où nous étions des vainqueurs, et je pensai que ç'aurait été petit de me déjuger, sous prétexte que,
maintenant, nous étions des vaincus. Telles furent mes pensées, et j'ai eu l'imprudence de les dire.
Je les ai même écrites, dans quelques articles qui parurent dans notre presse syndicale.
Le malheur est que les Allemands nous avaient trompés. Ou du moins ils avaient promis plus
qu'ils n'ont pu tenir, bientôt détournés des projets de Montoire et convertis à une politique de dur
réalisme par la guerre qu'ils soutinrent contre le monde. Dès 1942, je compris que ce que l'Alle-
magne nous demandait, ce n'était plus de construire avec elle la paix de l'Europe. C'était de pren-
dre place dans sa guerre, de prendre part à ses haines. Et je ne pouvais le vouloir. Je n'ai pas pu
admettre non plus que, sous prétexte de collaboration, on entreprît toute une démolition de notre
régime, de nos libertés, de nos syndicats, sans parler des horreurs contre les juifs et des sévérités
contre les francs-maçons. Mais il y avait quelque risque à engager la lutte à visage découvert.
Nous avons pourtant été quelques-uns à prendre ce risque, dans nos syndicats. Nous avons, par
notre résistance à Vichy, réussi à sauver l'essentiel du syndicalisme français, ses immeubles, ses
biens, ses cadres, ses unions départementales, ses sections locales, et même beaucoup de ses mili-
tants que nous avons, à force de protestations, arrachés aux prisons et parfois à pire. D'autre part,
dans les conversations que nous avions avec les camarades des syndicats, ou même dans les cir-
culaires, dans les bulletins que nous rédigions pour eux, nous faisions sournoisement campagne
contre la «relève», contre les Milices, contre la L.V.F., contre les nouveaux partis. Nous nous
réunissions aussi pour parler de la République qui reviendrait, et de ce qu'il faudrait faire pour
qu'elle revînt meilleure. Et tout cela n'était pas sans danger. Car notre action n'était pas cachée,
clandestine. Chacun de nous était en personne à sa place, à la tête d'un syndicat, et sa signature
était au bas des circulaires, des articles qu'il écrivait. Certes, nous usions de ruse, de figures, de
périphrases. Mais écrire n'a jamais été le fort des syndicalistes. Et il ne se passait guère de se-
maine sans que l'un de nous fût convoqué par les Allemands, et sommé de s'expliquer sur un pa-
pier imprudent, et retourné sur le gril, et averti, et menacé. D'ailleurs, ce que nous ne pouvions
point cacher, c'était notre refus d'adhérer au P.P.F., aux Milices, à toutes les organisations nazies.
Et ces organisations ne manquaient pas de nous dénoncer aux Allemands comme des gaullistes
sournois, comme des résistants camouflés. Personnellement, j'ai eu l'honneur, à plusieurs reprises,
d'être injurié par certains groupements naziformes, qui avaient appris qu'un peu trop ouvertement
je manifestais à leur égard des sentiments peu amicaux. Et, un beau jour, la Gestapo est venue
chez moi, pour faire une perquisition. Mon appartement a été fouillé, retourné, et les policiers
m'ont emporté la moitié de mes livres, dont les titres leur avaient paru subversifs. Puis ils m'ont
emmené et, tout un après-midi, interrogé, engueulé, secoué, à la rue Boissy-d'Anglas. Je m'en suis
tiré en faisant l'idiot. Du coup, la Résistance m'a fait sonder par deux des siens, qui m'ont flatté,
tapé sur l'épaule, et qui finalement m'ont fait comprendre que je serais à ma place parmi eux.
L’AGE DE CAÏN 12
Mais j'ai refusé, car je suis pacifiste, et il me répugnait de me mêler à une autre besogne de haine
et de sang. Bien sûr, je leur ai donné d'autres raisons (et je n'ai aussi parlé que de ces raisons à
Rivier). J’ai dit que j'étais trop vieux, trop mal en point, et que mieux valait me, laisser continuer,
à ma manière, ma petite résistance, d'esprit.
Lueurs d'espoir.
Voilà donc ce que, pour ma défense, j'ai conté, au capitaine Rivier, en prenant quelques pré-
cautions, par exemple quand je parlais de l'U.R.S.S., et en insistant sur mes démêlés avec les Al-
lemands. J'étais assez en forme. Les mots me venaient bien, et je savais déjà, à moitié de ma ha-
rangue, que j'avais, auprès du capitaine, gagné la partie. Il s'était peu à peu détendu, en m'écou-
tant. Parfois il m'avait bien interrompu, tant il aimait parler. Mais ses interruptions avaient été
plutôt propres à m'encourager. Par exemple, quand je parlai de la perquisition de mon apparte-
ment par la Gestapo, de mon interrogatoire à la rue Boissy-d'AngIas, il s'intéressa tout à fait et
voulut des détails. Il m'écoutait en murmurant : «Oui, c'est bien comme çà», ou en opinant du
bonnet, comme quelqu'un qui s'y connaît...
Quand j'eus fini, il me fit, à son tour, toute une déclaration. Mais ce fut presque une déclara-
tion d'amitié. Il voulut bien convenir qu'à ma façon j'avais fait une espèce de résistance aux Alle-
mands. Mon cas n'était donc point pendable. Mon seul tort était de n'avoir pas, en 1940, prévu
que l’U.R.S.S. se jetterait bientôt dans la bataille, et qu'elle nous sauverait tous. Et, sur ce, de dé-
biter toute une tirade sur la foi qu'il faut avoir dans Staline et dans l'Armée Rouge…Pour lui faire
plaisir, je m'accusai d'être un esprit positif, plutôt que croyant, et j'avouai qu'en effet j'avais peu
pensé à la victoire qui devait être, tout occupé par la défaite qui était. Alors il devint charmant. Il
me confia qu'à vrai dire presque tout le monde était dans mon cas, car le Parti Communiste était
le seul qui eût vu clair. Et, sur ce, de débiter toute une tirade sur le Parti, sur ses morts et sur ses
mérites. J'écoutai poliment. Ce n'était pas le moment de paraître distrait. «Enfin, conclut-il, je ne
trouve rien de bien grave dans votre affaire. Je vais faire un rapport au capitaine Bernard, qui
commande ici, au bénéfice de l'âge, et il décidera. Peut-être voudra-t-il vous entendre à son tour.
Mais je lui proposerai de vous libérer tous les deux, sans attendre. Vous pourrez sans doute partir
ce soir. Et je suis sûr que, d'ici deux ou trois mois, nous combattrons côte à côte, dans les mêmes
rangs. Qu'en pensez-vous ?» Je répondis, prudemment, qu'en effet les militants de gauche feraient
mieux de se soutenir et de se rassembler, plutôt que de se chercher des poux. Et il fut ravi.
C'est alors que j'ai fait une sottise. Une sottise qui, sans doute, m'a valu toute la suite des mal-
heurs. Car je crois, à la réflexion, qu'ils m'auraient libéré, si je n'avais pas compliqué les choses,
et provoqué certaines réactions dont je parlerai en leur temps. Rivier aurait peut-être, convaincu
Bernard. Il était vraiment tout doux, tout bénévole. Il avait dans sa tête, j'en suis sûr, l'idée que
j'étais un adhérent possible, pour peu qu'on me prît bien... Mais j'étais si loin encore d'imaginer
les choses, et je me sentais tellement dans mon droit que, j'ai voulu être libéré dans les formes, et
presque avec les honneurs. D'autre part, j'ai voulu être prudent, prévoyant. Enfin j'ai dit au capi-
taine Rivier que je voudrais bien qu'en me libérant on me donnât une pièce attestant que mon cas
avait été sérieusement examiné, et trouvé net. Car cette pièce assurerait ma tranquillité future. «Je
souhaite donc, ai-je dit, que vous ne me jugiez pas seulement sur mes paroles. Je voudrais mettre
sous vos yeux des documents qui confirmeront mes dires, en particulier le texte de certaines cir-
culaires que j'ai adressées à mon syndicat, pendant l'occupation, et certains «échos» qui ont été
publiés contre moi, dans la presse collaborationniste. Or ces documents sont chez moi, dans une
enveloppe que j'ai cachée sous un meuble, depuis mes démêlés avec la Gestapo. Voudriez-vous
les faire prendre ? Ils vous aideront certainement à faire partager au capitaine Bernard la convic-
tion que vous avez de mon innocence, et je suis bien sûr qu'après les avoir examinés le capitaine
Bernard et vous-même accepterez, en me libérant, de me donner l'espèce de certificat que je vous
demande.» Rivier trouva ma proposition loyale, et très judicieuse. Mais, au lieu d'envoyer quel-
L’AGE DE CAÏN 13
qu'un chez moi, il s'est contenté de téléphoner chez ma concierge et de demander si quelques-uns
des jeunes gens qui m'avaient arrêté étaient encore là. Il y en avait quelques-uns, en effet, et l'un
d'eux est venu au téléphone, à l'autre bout. Rivier a demandé qu’on prît mes documents, dans leur
cachette, et qu'on les apportât à l'Institut. «Ils vont, m'a-t-il dit en raccrochant, bientôt venir. Vous
n'avez donc qu'à attendre tranquillement.» Nous avons donc attendu. Nous étions tout confiants,
tout heureux. Il nous semblait que tout allait s'arranger, que tout était arrangé enfin. D'ailleurs
tous se mirent en quatre pour adoucir notre attente. Le clerc de notaire, visiblement enchanté de
n'avoir plus à jouer au féroce, m'offrit une cigarette. Ensuite il me rendit mon tabac. Ma femme
rentra en possession de sa poudre, de son rouge, de tout ce qu'elle voulut. Mais elle n'osa pas re-
prendre sa gourmette et son argent. En quoi elle eut tort. Enfin, comme j'avouais que nous avions
mal déjeuné, on nous apporta deux sandwiches au beurre, bien gras... C'était trop beau. Ça tour-
nait à l'idylle...
CHAPITRE III
LA FAUNE
Masques.
Cependant, comme nous n'avions pas mieux à faire, nous regardions. Et, peu à peu, je vis que
tout n'était pas si rose, autour de nous... Je ne sais quand j'ai vu, pour la première fois, s'ouvrir la
porte du fond, la grande porte d'où venait tant de silence. Un homme parut. C'était un prisonnier.
Cernés de fatigue, ses yeux étaient immenses, dans un visage qui n'avait point été rasé depuis des
jours. C'est cela, d'abord, qu'on remarque, dans un prisonnier : cette ombre sous les yeux, ce noir
sur les joues. Tels sont les premiers signes de la déchéance... Les habits, pourtant, étaient encore
assez propres, et même on voyait qu'ils étaient de bonne coupe. Mais la déchéance n'en était
qu'aggravée, par le contraste entre le vêtement, qui était encore d'un homme libre, et le visage,
qui déjà était comme d'un pauvre. Le regard était terne, vide, comme de quelqu'un qui ne peut
plus penser. Un F.T.P. suivait, fusil braqué. Le couple traversa le vestibule, et revint bientôt, dans
le même ordre. J'appris plus tard que, de l'autre côté du vestibule, se trouvaient les W.C. Cette
disposition des lieux nous donna l'occasion de voir, tout le jour, passer des prisonniers.
A un moment, Jeanne me serra le bras à me pincer, comme une folle. Car il venait un homme
de cauchemar. Toute la tête était boursouflée comme une pomme de terre. Partout le sang, que
des coups avaient tiré des vaisseaux éclatés, affleurait la peau, et virait au marron ou au noir. Les
lèvres étaient d'énormes engelures à vif. Un oeil était fermé, grotesquement. L'autre, entre des
chairs envahissantes, semblait petit et sans expression, comme l'oeil d'un porc. Le clerc de no-
taire, qui vit l'émoi de ma femme, nous dit d'un air gêné : «Celui-ci, c'est un dur, c'est un de la
L.V.F.. Alors, vous comprenez…» Non, je n'ai pas compris. Je ne comprendrai jamais que, d'un
homme, d'autres hommes puissent faire ça...
Têtes tondues.
Il passa aussi des prisonnières. En général, elles avaient meilleure allure que les prisonniers.
La femme, en effet, se conserve mieux, dans ces captivités. Du moins quant à l'apparence, et dans
les premiers temps... Et cela tient, pour une bonne part, à ce que son visage se défait beaucoup
L’AGE DE CAÏN 14
moins vite que le visage masculin. Il n'est pas, en quelques jours, envahi par une barbe qui fait
sale. D'autre part, il est naturel qu'on retire tout rasoir aux hommes. Car c'est une arme. Mais on
ferme facilement les yeux sur un peigne, sur le rouge, sur la poudre de riz. Il est aussi à remarquer
que la coiffure indéfrisable, dont les femmes usent aujourd'hui, tient des semaines, et encore que
les femmes savent très bien s'ajuster les unes les autres, tandis que les hommes sont Incapables de
se rendre entre eux le moindre service capillaire ou vestimentaire. Donc les prisonnières, en géné-
ral, se présentaient mieux. Et je n'en ai point vu, ce jour-là dont le visage portait la trace de coups.
Mais nous en vîmes, bientôt, dont on avait rasé les cheveux, jusqu'à la peau. Et d'autres aux-
quelles on avait peint une croix gammée, sur le front ou sur les joues. J'en ai vu d'autres plus tard,
à Drancy, qui avaient été marquées pareillement, mais au fer rouge. Et Jeanne en connut qui por-
taient ces marques de fer rouge sur les cuisses, sur le ventre... Je n'avais jamais vu de têtes ton-
dues. Mais je trouvai que c'était pire que tout. Un visage d'homme, tout tuméfié, tout ravagé,
comme je venais d'en voir un, ce n'est pas si inattendu. On peut imaginer que l'homme s'est battu,
comme font les hommes, et qu'il n'a pas été le plus fort. Cette horreur a encore un sens... Mais des
femmes, sans leurs cheveux, ce n'est plus rien d'humain. Surtout si elles sont jeunes, et si elles ont
été jolies, comme c'était souvent le cas. Elles ne veulent pas croire qu'elles ne ressemblent plus à
des femmes, et c'est pitié de les voir faire des mines, des grâces de femme, sous ce crâne de hi-
deur. Celle à laquelle la tonsure totale allait le moins mal était une petite vieille de soixante dix à
quatre-vingt ans, qui avait seulement l'air d'un vieux, quand on ne regardait pas aux jupes. Mais je
ne puis croire, tant elle était décrépite et cassée, qu'un Allemand ait pu risquer avec elle le moin-
dre péché, même quand elle avait ses cheveux.
D'ailleurs, je me demande encore pourquoi on à arrêté et tondu les femmes qui ont été
convaincues, où soupçonnées, d'avoir fait l'amour avec des Allemands. Car c'est du racisme, et du
pire. Avant guerre, on trouvait mauvais que les Allemands maltraitassent les femmes qui avaient
fait l'amour avec des Juifs. Maintenant, on trouve bon de maltraiter les femmes qui ont fait
l'amour avec des Allemands, Très exactement, c'est copier les nazis. C'est gober, tout cru, leur
dogme du sang. Je trouve, aussi que c'est placer le patriotisme un peu bas. Et j'ai bien ri, quand on
m'a conté ce propos d'une fille forte en gueule à ses tourmenteurs : «Vous pouvez bien me couper
les cheveux, et même la tête. Ça, c'est aux Français... Mais le reste (elle usa d'un terme plus vif),
ce fut aux Allemands, ce sera aux Anglais, aux Américains. Ça, c'est international !» Ce devait
être une communiste, de l'ancienne orthodoxie... Je dois dire, d'ailleurs, que les F.T.P. avaient eux
aussi, dans cette matière, des réminiscences d'internationalisme, Ces «femmes à Boches» ne leur
faisaient point peur. Ils couchaient très bien avec elles, avant de les tondre. Et ils couchaient en-
core avec elles après, malgré le crâne d'infamie. Car il y a la politique, et il y a la nature…
F.T.P.
Ce 30 août, nous avons vu aussi beaucoup de F.T.P. Un grand nombre de sections, en effet,
amenaient leurs prises à l'Institut. Et gardiens et captifs, les uns poussant les autres, arrivaient au
bureau de Rivier. Nous étions donc aux premières loges. Et le spectacle en valait la peine. Les
F.T.P. étaient, en général, des jeunes. De beaux jeunes hommes de dix-huit, à trente ans qui, en
d'autres temps, auraient plutôt pourchassé les filles. Il est vrai qu'il ne manquait point de F.T.P.
femelles. Des espèces d'amazones traînant, elles aussi, des armes hétéroclites, et d'une richesse de
langue qui voulait singer le soldat, mais qui évoquait plutôt le trottoir... Le plus remarquable,
dans les deux sexes, était l'habillement. Chacun était habillé comme il pouvait. Il y en avait qui
eussent fait peur, au coin d'un bois. Mais beaucoup étaient comme endimanchés. Et j'ai appris par
L’AGE DE CAÏN 15
la suite, qu'on n'avait pas de répugnance, dans ce monde, à chausser les bottes ou bien à enfiler le
vêtement des collaborateurs. Voire même de leurs cadavres.
Une détenue m'a conté qu'elle avait été interrogée par un bel officier, tout décoré. Et elle avait
eu la stupeur de reconnaître l'uniforme, les décorations que son mari conservait depuis l'autre
guerre. La F.T.P. s'était adjugé le tout, y compris les galons, pendant la perquisition... On m'a fait
voir aussi, à l'Institut un habit qui avait eu des aventures. Il avait, d'abord, été porté par un détenu.
Ce premier propriétaire avait été fusillé, dans les jardins. Et il faut croire que quelqu'un, pendant
l'exécution, avait veillé à ce que l'habit fût sauf. Il n'avait pas de tache, ni un trou. Et un de nos
gardiens le porta devant nous, tout le temps. Nous nous demandions ce qui s'était passé, et nous
étions partagés entre deux suppositions. Les uns pensaient que les F.T.P. avaient dû déshabiller le
premier propriétaire, avant de le tuer. Et les autres qu'ils l'avaient fait coucher et n'avaient tiré
qu’à la tête, de manière que le sang ne coulât pas sur le vêtement... Mais il y avait des détails plus
drôles. Beaucoup de ces jeunes gens, et même de ces jeunes femmes, étaient de nouveaux gradés.
Ils avaient, le plus souvent, cousu eux mêmes leur galons. Mais ces communistes, vraiment,
avaient encore beaucoup à apprendre des usages militaires. Un sergent, par exemple, s'était très
bien cousu un galon de sous-lieutenant. Et j'ai vu un capitaine, des plus graves, dont les trois ga-
lons étaient cousus verticalement, tout droit du poignet vers l'épaule.
Agitations.
Tout ce monde allait, venait, criait, s'agitait, dans un désordre parfait. Le capitaine Rivier sié-
geait au-dessus de ce désordre, dans une sérénité jupitérienne. Son bureau, à ce que j'ai compris,
avait la charge de délivrer des permis de port d'armes, des ordres de réquisition et des mandats
d'arrêt, d'une légalité douteuse. Mais le travail se résumait à prêter un tampon, à tout venant. Le
tampon des F.T.P «Hé ! criait un grand gaillard, moi, je suis du Huitième. Je vais arrêter Durand.
Il me faut un ordre !» « Voici le tampon, répondait le clerc de notaire. Fais ton ordre.» Sur quoi le
grand gaillard rédigeai lui-même, une espèce d'ordre, sur le premier bout de papier venu. Il y ap-
pliquait un bon coup de tampon. Et en route pour arrêter Durand, ou Dupont, à volonté... Ou bien
un autre clamait «J'ai un revolver, j'ai un revolver ! Je veux un port d'armes !» « Prends le tam-
pon, disait le clerc de notaire. Où donc est le tampon ? Qui a le tampon ? Ah ! c'est toi qui l'as !
Passe-lui le tampon.» Et pan ! sur un port d'armes, sans plus de façons...
Parfois Rivier revenait sur terre, et donnait des ordres au Polonais, à l'Allemand ou à quelques
F.T.P. qui traînaient par là. Je l'entendis, une fois, qui se préoccupait du ravitaillement en bicy-
clettes. «Il nous faut trois bicyclettes, dit-il. Alors vous irez vous poster sur les Champs-Élysées.
Vous ferez descendre trois bourgeois. Et vous ramènerez les vélos. Faites des ordres. Voici le
tampon.» Une autre fois, il mobilisa un couple de F.T.P. qui était venu aux nouvelles. C'étaient le
mari et la femme, deux jeunes tourtereaux en tenue de camping, les jambes nues, le mari avec une
mitraillette, la femme le fusil sur l'épaule et un revolver à la ceinture. «Vous, dit le capitaine,
vous irez me chercher Canon. Si vous le ramenez mort, je m'en fous. Il a de la chance d'être vi-
vant. Je l'ai guetté trois soirs de suite, pendant la clandestinité. C'est un hasard si je ne l'ai pas
descendu.» A quoi la jeune femme répondit : «Oh ! moi, je tirerai bien dedans !» Mais, comme ils
partaient, le capitaine se ravisa. «Non, dit-il, ramenez le plutôt vivant. J'ai envie de le passer moi-
même à la casserole !» Canon fut ramené une demi-heure plus tard.
D'ailleurs, il arrivait bien deux ou trois prisonniers par heure. Des jeunes, des vieux, des hom-
mes, des femmes. Il y en avait qui protestaient. Il y en avait qui ne disaient rien. Il y en avait qui
pleuraient, surtout parmi les femmes. C'est étonnant comme les femmes croient à la vertu de leurs
larmes sur les mâles... Et le clerc de notaire, repris de férocité, sautillait tout autour, grommelant
et fouillant. Puis on les emmenait au fond du vestibule, et la grande porte à deux battants les ava-
lait comme une pastille. A vrai dire, cette porte nous devenait un cauchemar. Et ma femme et
L’AGE DE CAÏN 16
moi, assis tout près l'un de l'autre, nous commencions à nous dire (sans le dire à l'autre) : «Com-
bien de temps resterons-nous du bon côté ?»
Le capitaine Bernard
Car mes documents tardaient à venir. Et le soir tombait... D'autre part, le capitaine Bernard
avait été absent tout l'après-midi, et il n'avait pu examiner mon cas. Il était, m'expliqua-t-on, en
conférence avec le colonel Rol-Tanguy, le grand chef des F.F.I. et F.T.P. de la région parisienne.
Et c'est presque tous les jours (si j'en crois Rivier) que Bernard conférait ainsi avec le colonel
Rol-Tanguy. Je n'ose croire, pourtant, que le colonel ait été mis au courant de tout ce qui se pas-
sait à l'Institut... En tout cas, le capitaine Bernard ne vint qu'assez tard, vers vingt heures. Et je l'ai
vu, pour la première fois, accoudé au guichet et conversant avec Rivier qui, tout soudain, était
devenu étrangement humble et hésitant. Je guettais, de mon coin, la conversation, qui bientôt por-
ta sur ma femme et sur moi. Et je fus glacé par le regard que Bernard darda vers nous. Un regard
sans âme, dans un visage sans vie. Je devais, bientôt, comprendre que tout l'homme était comme
ce regard. Il n'est pas un de ceux qui ont vécu à l'Institut, et qui ont survécu, qui ne se souvienne
de ce grand corps maigre, de ces pas sans bruit, de cette bouche mince et muette, de ce visage,
assez beau, mais à jamais fermé sur des pensées de meurtre. Il n'en est pas un qui ne revoie le
gros revolver à barillet que le capitaine Bernard, toujours, tenait au poing, le doigt sur la gâchette,
quand il faisait visite aux prisonniers. Même nos gardiens tremblaient. Quand ils entendaient ve-
nir Bernard, ils nous avertissaient, ils nous adjuraient de ne pas bouger, de ne pas souffler mot, de
peur qu'une monstrueuse colère n'éclatât sur eux comme sur nous. Et l'homme entrait. Même tout
le silence, comme d'un tombeau, même toute l'immobilité, comme de cadavres, ne pouvaient
l'apaiser. Il cherchait du regard, lentement, interminablement. Et son poing, malgré lui, se levait,
son doigt caressait la gâchette. Je n'ai jamais vu, si évidente, si atroce, une telle envie de tuer.
L'homme, sans aucun doute, était fou. Il faut qu'il ait été fou, pour l'honneur de l'espèce. Fou
de je ne sais quoi, de je ne sais quel organe pourrissant en lui. Peut-être, le pouvoir lui était-il
monté à la tête, comme un alcool. Peut-être, avait-il souffert, et n'avait-il pu en prendre le dessus.
Je ne sais. Au bureau, on disait qu'il avait échoué aux examens, sur le chemin de Centrale, et qu'il
avait désespérément traîné toute une vie de raté, jusqu'à la cinquantaine. On disait encore qu'il
avait fait beaucoup de prison, une première fois avant l'armistice, comme défaitiste, et une se-
conde fois sous l'occupation, comme communiste. Toujours est-il que, pendant près d'un mois, ce
forcené a été souverain maître à l'Institut. C'est lui qui a présidé aux tortures, avec son regard sans
âme. C'est lui qui a présidé aux fusillades, avec son visage sans vie. C'est lui qui, savamment, a
fait de l'Institut son bagne privé, son abattoir particulier, et qui s'y est fortifié, accroché jusqu'au
dernier jour, refusant de rendre ses captifs à la justice, refusant de s'arrêter de tuer, et allant même
jusqu'à recevoir la police, à coups de grenades, à coups de mitraillettes, quand elle tenta de nous
délivrer.
Le tribunal.
Nous eûmes aussi l'occasion de voir quelques-uns de ses seconds, pendant que nous attendions
dans le bureau. Marcel, Thomas et José. Mais que le lecteur ne s'arrête pas à ces noms, ni à ceux
que les autres F.T.P. se donnaient et que je pourrai citer. La plupart n'étaient que des noms de
guerre. Seul, je crois, Rivier portait son vrai nom. Les autres, au contraire, usaient des plus gran-
des précautions pour que nous ne connussions pas leur identité réelle. Je me suis demandé, pen-
dant un temps, pourquoi ils tenaient, malgré la Libération, à garder l'anonymat. Mais je sais,
maintenant, les raisons. La première, la plus générale est que les F.T.P., confusément, pré-
voyaient qu'un jour il leur serait demandé compte des vols, des tortures, des exécutions sommai-
res. Aussi ont-ils pris soin de ne jamais rien dire, ni de leur nom, ni de leur domicile, ni de leur
L’AGE DE CAÏN 17
passé, qui pût, par la suite, permettre de retrouver leurs traces. Et c'est ce qui explique que la Li-
bération ait, si souvent, paru comme peureuse, et même comme honteuse d'elle-même. Une Libé-
ration qui n'osait pas dire son nom...
Mais il y avait, parfois, d'autres raisons, de nature assez particulière. José, par exemple, n'avait
pas en vain toute une face de brute. J'ai vu, depuis, sa photographie, à la Police Judiciaire. Une
double photographie, de face et de profil, comme en ont les habitués de la maison. Et le fait est
que le citoyen José Pédrossa, né à Oran, a été condamné à deux reprises pour d'assez déplaisantes
escroqueries. Il était, à l'Institut, le grand maître des arrestations, le grand pourvoyeur du bagne.
Et l'on comprend qu'il ait caché les sources de son expérience... Quant à Marcel et à Thomas, ils
dissimulaient mal, sous ces prénoms français, leur nationalité étrangère. Marcel était Italien. Le
capitaine Bernard en avait fait son secrétaire, son second. Et le second valait bien le premier. Ce
grand gaillard avait lui aussi, à tout jamais, désappris le rire. Mais il était plus loquace que son
maître. D'autant plus loquace qu'il avait grand-peine à s'exprimer en français. Et rien n'était plus
terrifiant que la violence avec laquelle des menaces, des injures mal mâchées sortaient de son
visage jaune… Thomas était un Juif polonais. Petit, frisé, trapu, partout furetant, partout glissant
le danger de sa face blême. C'était un spécialiste des répressions révolutionnaires. A l'Institut, il
représentait les Brigades Internationales, et son rôle, à ce que j'ai cru comprendre, était de tout
contrôler, de tout surexciter, en vertu de l'expérience qu'il avait acquise en Espagne. Il exerçait
sur tous, et même sur le capitaine Bernard, un pouvoir assez mal défini, fait à la fois de peur et
d'horreur. Tous étaient un peu comme des apprentis devant ce maître à tuer... Le capitaine Rivier
me confia qu'en théorie toutes les décisions d'importance étaient prises par une espèce de tribunal
à six têtes, que présidait Bernard. Ce tribunal était comme une Société des Nations. Bernard et
Rivier y étaient les seuls Français. Les quatre autres membres étaient Thomas, Marcel et deux
étrangers encore, que je n*ai pas connus, un autre Polonais, je crois, et un Hongrois.
Destins en suspens
J'avoue que cette confidence de Rivier et la vision du capitaine Bernard avaient un peu ébranlé
notre optimisme. Jusqu'alors nous n'avions eu affaire qu'à Rivier, et il était si accommodant, si
rassurant que nous doutions à peine de notre prochaine libération. Heureux étions-nous, qui n'en-
trions que par degrés, et comme pas à pas, dans l'épouvante... D'ailleurs, Rivier fit tout ce qu'il put
pour nous garder en confiance. Il exposa mon cas, avec chaleur, au capitaine Bernard. Et, vers
neuf heures, il s'arrangea pour que je dise, moi-même, quelques mots à cette majesté. A vrai dire,
l'entrevue manqua de cordialité. Je dis que, si nous devions être libérés, comme Rivier le propo-
sait, il serait humain de nous libérer vite, pour nous rendre à Jacques. Je demandai que du moins
on laissât, sans attendre, partir ma femme. Enfin je ne sais tout ce que je dis. Cet oeil, devant moi,
immobile et comme mort, avait de quoi tarir toute éloquence. Le capitaine Bernard m'écouta sans
dire un mot. Puis il dit : «Vous êtes bien pressé. Moi, j'ai été en prison pendant des années. Nous
verrous demain.» Et il partit.
Rivier le suivit, et il revint triomphant. «Il est dur, dit-il, mais je crois que tout de même il
vous libérera. Il lira demain vos documents, et j'insisterai. Il consent déjà à ce que vous ne passiez
pas la nuit avec les prisonniers. Vous resterez ici, avec moi, dans le bureau. Ce n'est qu'une mau-
vaise, nuit à passer.» Il nous fit donner des fauteuils, pour que nous puissions nous reposer, tant
bien que mal. Et nous avons ainsi passé notre première nuit à l'Institut, assis dans un coin,
conversant avec le clerc de notaire, ou bien écoutant le capitaine Rivier qui interrogeait des pri-
sonniers, et enfin essayant de dormir, vers trois heures, quand Rivier, de son côté, se coucha tout
habillé sur un matelas, et ronfla de bon coeur.
L’AGE DE CAÏN 18
CHAPITRE IV
INTERROGATOIRES
Enquêtes.
Mais il faut, maintenant, que je conte les interrogatoires auxquels j'ai assisté, pendant cette nuit
et le lendemain. Evidemment, si le lecteur attend que je décrive les interrogatoires «à la dure»,
d'où tant de prisonniers revenaient le visage en sang, il sera déçu. Je n'ai, moi-même, rien subi de
tel. Et je n'ai assisté à rien de tel. Je ne crois pas non plus que le bureau de Rivier ait jamais été le
théâtre de ces festivités. Dans ce vestibule, le bruit aurait été trop grand. Et d'ailleurs il y aurait eu
un autre inconvénient, à savoir que les fenêtres donnaient sur la rue. C'est dans les caves ou dans
une chambre sourde du deuxième étage que les F.T.P. torturaient leur monde. Et je ne crois pas
que Rivier ait été très passionné de ces spectacles. Il était, je le répète, d'humeur assez peu féroce.
Aussi ne lui avait-on confié que la charge de faire, à l'arrivée du client, un premier interrogatoire,
et que la charge d'instruire les cas bénins. Quand le client était un dur ou quand il fallait régler un
compte avec lui, c'étaient, en général, Marcel ou Thomas, secondés par quelques F.T.P. de bonne
trempe, qui le menaient au second étage ou aux caves et qui, selon le langage du lieu, le passaient
à la casserole, très proprement. Je n'ai donc assisté, dans le bureau de Rivier, qu'à des instructions
presque courtoises. Mais je ne crois pas qu'il soit sans intérêt d'en donner une idée.
Le plus curieux était peut-être la manière dont les F.T.P. faisaient leurs enquêtes. J'ai, à plu-
sieurs reprises, entendu Rivier donner des ordres à des jeunes gens qu'il envoyait quérir des ren-
seignements sur tel ou tel. La consigne était toujours la même : «Vous interrogerez sa concierge.
Puis vous verrez le patron du café le plus proche. Enfin vous demanderez aux camarades ce qu'on
pense de lui dans le quartier.» Autrement dit, il s'agissait moins de savoir ce que le suspect avait
fait que de savoir ce que l'opinion publique pensait de lui. Ou, si vous voulez, le crime était moins
d'être coupable que d'être réputé pour tel. Et je n'exagère rien, comme on va voir. J'ai même idée
que cette parodie de justice visait, pour une bonne part, à la propagande. Les F.T.P. avaient grand
souci de faire des arrestations qui fissent plaisir à la clientèle électorale. Et c'est pourquoi, avant
d'arrêter, ils cherchaient à connaître ce qu'on penserait de l'arrestation, dans le quartier. Que l'ar-
restation fût justifiée était un souci plus secondaire. Il suffisait qu'elle fût populaire. Par exemple,
arrêter un patron, dans un quartier rouge, était de bonne politique quel que fût le patron. Et c'est
aussi par de semblables raisons que je m'explique la répugnance des F.T.P. à libérer leurs prison-
niers, même quand il devenait avéré que ces prisonniers étaient innocents. C'aurait été de mau-
vaise politique. Car le Parti, tout entier, prêchait la sévérité, la dureté. Déjà il faisait reproche à la
justice officielle de sa faiblesse, de ses lenteurs. Et il aurait été de mauvais exemple que le Parti
donnât lui-même le spectacle d'une porte qui s'ouvrît, même devant un innocent. À moins, bien
entendu, que les camarades du quartier n'y vissent un avantage pour la propagande locale... Mais
laissons ces considérations. Ou donnons plutôt quelques exemples.
La vieille concierge.
Il comparut, dans la soirée, une petite vieille, qui avait bien soixante-dix ans. J'avoue qu'elle
semblait une vieille harpie, si jamais il en fut. C'était une veuve Stigman, ou quelque chose
comme cela. Elle était concierge je ne sais où. Elle bavarda, pleurnicha, fit mille serments, évo-
qua Dieu et les Saints. Rivier avait peine à se tenir de rire. Et, vraiment, dans l'histoire, il n'y avait
pas de quoi fouetter un chat. Je compris vaguement que la vieille était accusée, par ses voisins,
d'avoir eu une fille qui avait couché avec un Allemand. Comme la fille était morte, on avait arrêté
L’AGE DE CAÏN 19
la mère. Et la mère gémissait, disait que sa fille, des années avant sa mort, n’habitait plus à la
loge, qu'elle était majeure, et que par suite elle - la mère - n'était responsable de rien. Elle conta
même toute une brouille avec sa fille, pour se désolidariser tout à fait, et pour se faire bien voir.
La vieille gale eût bien renié toute sa lignée pour se tirer d'affaire.
Le capitaine Rivier, qui s'amusait fort, fut d'abord assez indulgent. Il voulut bien reconnaître
que, d'après les données de l'enquête, la vieille était innocente des frasques de sa fille. Elle n'avait
point favorisé la chose, Elle ne l'avait peut-être même pas connue... Et il fallait voir comme la
vieille buvait ces mots, et comme elle remerciait ce «mon bon monsieur» !... Mais Rivier, tout
soudain, prit un air féroce : «Oui, dit-il, vous êtes innocente dans cette affaire. Mais j'ai de très
mauvais renseignements sur vous. Dans le quartier, on dit que vous êtes une vieille insupportable,
que vous avez un sale caractère, que vous passez tout votre temps à médire du voisin, à clabauder
et à radoter partout. Je vais donc vous donner une leçon. Je vous garderai ici huit jours. Ça vous
guérira de votre mauvais caractère.» Et il renvoya la vieille, toute larmoyante, derrière la grande
porte aux deux battants... Cette histoire l'avait mis de bonne humeur. Il s'adressa à moi, et me
répéta en riant : «Ça lui fera le caractère, et ça fera plaisir aux voisins.» J'eus la lâcheté de rire
aussi, tant la sanction, toute imméritée qu'elle fût, me paraissait de peu d'importance. J'aurai long-
temps remords de ce rire. Car je devais apprendre, bien plus tard, ce qu'était devenue la vieille,
qu'on avait gardée là, pour faire plaisir aux voisins…
Il vint ensuite une dame D... Je tairai son nom. On comprendra pourquoi. Mme D. tenait un
magasin de parfumerie. Elle avait été arrêtée, peu de jours auparavant, sur la dénonciation d'une
petite jeune fille, qui avait été une de ses employées, et qu'elle avait renvoyée. La jeune fille pré-
tendait que son ex-patronne avait été, pendant la guerre, la maîtresse d'un Allemand. Mais, au
cours de l'après-midi, il venait de se produire un coup de théâtre. L'amant s'était présenté, en per-
sonne, et il n'avait pas eu de peine à établir, toutes pièces en mains, qu'il était Suisse. Sur quoi,
Rivier, saisi d'indignation, avait dépêché deux F.T.P. pour ramener la dénonciatrice. Elle compa-
rut aussi, pour une confrontation. Et ce fut une belle prise de becs. La petite jeune fille passa un
mauvais quart d'heure. Elle dut avouer que Mme D. l'avait renvoyée pour vol. Et il devint alors
évident qu'elle n'avait voulu que se venger. Le capitaine Rivier rendit alors un jugement de Salo-
mon. Il décida de libérer Mme D. sur-le-champ et de garder à sa place la dénonciatrice. «Cela
vous apprendra, dit-il, à faire de fausses dénonciations. Encore avez-vous de la chance que je
sois, un bon bougre. Je vous ferai relâcher demain.» Mais, par malheur, il se présenta une petite
difficulté. Quand on avait arrêté Mme D. on lui avait confisqué des bijoux, pour une somme im-
portante. Elle voulut, avant de partir, rentrer en leur possession. Et on chercha ces bijoux, ou du
moins on fit semblant de les chercher. Mystérieusement, ils avaient disparu. Rivier expliqua qu'on
les trouverait mieux, le jour revenu. Et il fut convenu que Mme D. passerait au cours du lende-
main, pour recouvrer son bien. «Tout se retrouvera, madame, disait le clerc de notaire, tout affa-
ble, et sautillant. Nous ne sommes pas des Allemands, nous !... Nous ne sommes pas des vo-
leurs !...»
Mais je veux, avant de continuer le récit de ces interrogatoires nocturnes, terminer l'histoire de
Mme D. Elle en vaut la peine. Le lendemain matin, donc, nous fûmes réveillés par Thomas, qui
bégayait de rage devant le guichet. «Pourquoi, disait-il à Rivier, tout ahuri, pourquoi as-tu libéré
la femme D. ? - Mais, dit Rivier, j'ai la preuve que tout ce qu'on lui reprochait était faux. - Ce
n'est pas vrai, hurlait Thomas. Moi, je te dis qu'elle a bochi ! Tous les camarades du quartier di-
sent qu'elle a bochi ! » Rivier n'y comprenait plus rien. «Elle a bochi ? dit-il. Qu'est-ce que tu
veux dire ?» L'autre rattrapa, à grand’peine, un peu de calme et de français. «Je veux dire, expli-
qua-t-il, qu'elle a couché avec un Boche ! - Non, dit Rivier, c'est un Suisse.» Mais Thomas, du
L’AGE DE CAÏN 20
coup, bégaya à nouveau de fureur. Il accusa Rivier d'être trop mou, trop tiède. Et il dit que le ca-
pitaine Bernard, alerté, avait décidé d'arrêter une seconde fois Mme D. Le pauvre Rivier, tout
effondré, révéla que Mme D. allait revenir dans la journée. «Bon, dit Thomas. Ne t'occupe plus
de l'affaire. Je ferai ce qu'il faut.» Et, quand Mme D. vint pour reprendre ses bijoux, il la fit à
nouveau arrêter. Mme D. est restée à l'Institut jusqu'au bout. Ensuite, elle a été transférée à Dran-
cy, où je l'ai encore vue au début de novembre. Elle n'a rien compris à ce qui lui est arrivé. Moi,
j'ai fait deux hypothèses, quant à son cas. La première est que son arrestation avait été si haute-
ment, si triomphalement claironnée dans le quartier que Thomas, bon politique, a compris qu'une
libération si rapide ferait mauvais effet, pour la propagande. Cette hypothèse me parait la plus
vraisemblable. Mais il se peut aussi que Mme D. ait eu tort de réclamer ses bijoux. Les bijoux
étaient peut-être déjà «lavés» ou distribués à de petites amies. Il ne fallait pas lever ce lièvre,
Mme D. ! Comment voulez-vous qu’on laisse en liberté quelqu'un qui va crier partout qu’on l'a
volé chez les F.T.P. ?
Jeunes filles.
Dans la nuit, nous avons aussi assisté à l'interrogatoire d'une jeune fille d'une vingtaine d'an-
nées, qui était la soeur d'un militant du P.P.F. Elle avait été arrêtée le 26 août, à la place de son
frère, qu'on n'avait pu retrouver. C'était une toute jeune fille, maigre, douce, timide, et qui aurait
pu être jolie, si elle n'avait pas eu si peur. Mais elle avait peur, abominablement. Elle se recro-
quevillait sur sa chaise, comme si elle avait eu très froid. Elle pouvait à peine parler. Le capitaine
Rivier fut pourtant très paternel, très doux. La jeune fille, avait été accusée, à tout hasard, d'être
elle aussi du P.P.F., puisque son frère en était. Elle murmura que ce n'était pas vrai, qu'elle n'avait
jamais fait de politique, qu'elle ne savait même pas ce que c'était. Et je vous jure bien qu'elle
n'avait pas la mine de quelqu'un qui pût y comprendre grand-chose ! Rivier essaya de l'instruire.
Il lui parla des crimes de la Milice et du P.P.F.. Il exalta la Résistance, l'honneur. La petite écou-
tait, sans paraître saisir tous ces mots. Enfin le capitaine, tout échauffé, lui parla de la Patrie. Il lui
demanda si elle aimait sa Patrie. Et il triompha quand, dans un souffle, elle dit oui. Alors, il pous-
sa plus loin sa leçon. Il voulut, puisqu'elle convenait du principe, lui faire admettre les consé-
quences. «Bon, dit-il, vous aimez votre Patrie. C'est bien. Mais, dans ce cas, si actuellement vous
saviez où est votre frère, que nous recherchons, que feriez-vous ? Nous diriez-vous où il est ?
Qu'est-ce qui serait le plus fort en vous, l'amour de la Patrie ou l'amour fraternel ? Voyons, ré-
fléchissez à ma question. Prenez votre temps. C'est difficile.» La pauvre petite, écrasée par ce
problème, resta muette. Mais le capitaine revint à la charge, moins d'ailleurs pour obtenir une
réponse que pour s'entendre à nouveau poser une si noble question. Evidemment, il jubilait. Et,
tout d'un coup, tourné vers moi, et clignant un oeil complice, il eut ce mot énorme : «C'est corné-
lien !» J'en restais tout béant d'admiration. Ce capitaine avait du génie. Le plus beau génie comi-
que que j'aie jamais vu...
Finalement, il renvoya la petite fille. Et il en vint une autre, de dix-huit à vingt ans, pâle,
brune, aux longs cheveux plats, et très effacée. Elle était accusée, elle aussi, d'être adhérente du
P.P.F., et elle s'en défendit comme elle put. L'interrogatoire, très vite, tourna court. Et Rivier
m'avoua qu'il était excédé d'instruire des cas de si petite importance, où il n'y avait pas de quoi
fouetter un chat. Mais je me souviens que la seconde de ces deux jeunes filles, quelques jours
après, a été admise à l'infirmerie, se plaignant de l'estomac et du ventre. Là, il fut découvert
qu'elle avait été, depuis peu, déflorée, et qu'elle était enceinte. La nouvelle provoqua, chez les
F.T.P., quelque agitation. Et le bruit courut que l'accident avait quelque rapport avec l'arrestation.
C'était aussi une douce petite fille, qui avait tout à apprendre de la politique...
L’AGE DE CAÏN 21
Les «durs».
Les autres interrogatoires auxquels j'ai assisté furent moins indulgents, et plus brefs. J'ai vu,
par exemple, arriver Canon. Et j'ai déjà indiqué que Rivier lui en voulait à mort, à proprement
parler. Cette fois, il ne fut plus accommodant, ni même bavard. «Tu sais, dit-il, ce que tu as fait.
Tu as dénoncé des patriotes. Tu les as livrés aux Allemands. Tu vas payer, maintenant.» Canon
essaya d'expliquer que ce n'était pas lui, que c'était son associé, et que cet associé était un gredin
qui l'avait dépouillé, lui, Canon. Enfin toutes les pauvretés, vraies ou fausses, qu'un captif peut
imaginer, quand il a des revolvers dans le dos, et tout un homme de haine, devant lui, qui le brûle
des yeux. Mais Rivier ne s'en laissa pas conter. «Emmenez-le, dit-il. Ton compte est bon. Tu se-
ras fusillé...»
J'ai vu aussi interroger l'inspecteur Demangeot. Il était accusé d'avoir dénoncé aux Allemands
plusieurs personnes qui possédaient des armes. Et c'était un petit homme effondré, qui pleura et
qui parla de ses enfants. La première fois, Rivier ne voulut pas l'entendre. Au bout de deux minu-
tes, il le renvoya, lui aussi, avec le même verdict : «Tais-toi. Ne mens pas. Tu n'as pas d'excuse.
Tu seras fusillé !» Mais il l'a fait revenir, une demi-heure plus tard. Les larmes avaient dû le tou-
cher. Il a demandé à Demangeot s'il voulait écrire à sa femme, avant... Il lui a donné de quoi
écrire. Demangeot a écrit, devant nous, toujours pleurant et reniflant. Puis on l'a emmené. Il est
resté quelques jours encore à l'Institut. Les F.T.P., quand ils le rencontraient, se moquaient de lui,
parfois sans méchanceté, et ils l'appelaient «le mort en sursis»...
Enfin, j'ai vu arriver Klein. Et c'est un des spectacles les plus terribles qu'il m'ait été donné de
voir. Ils l'avaient arrêté chez lui, l'accusant d'être de la Gestapo. Mais c'était un grand gaillard,
bâti en hercule. Il a dû résister, lutter de tout son torse de statue. Alors ils lui ont logé trois balles
dans le corps, pour le calmer, Puis ils l'ont à peu près déshabillé, je ne sais trop pourquoi,
peut-être pour être plus sûrs qu'il ne tenterait pas de fuir, ou de se battre encore, avec ce qui lui
restait de force, malgré les trois balles. Ils avaient peur de lui. Il est arrivé en chaussettes et en
caleçon, le torse nu, et tout juste caché par une capote militaire, qu'ils lui avaient jetée sur les
épaules. Il marchait très droit, les mâchoires serrées. Il devait horriblement souffrir. Ils ont dit que
c'était un dangereux, et ils l'ont tenu au bout de leurs mitraillettes, debout devant Rivier, qui l'in-
terrogea à peine. Tout juste un interrogatoire d'identité. Klein a répondu avec des mots comme
des haches. Puis il est parti, les mâchoires toujours serrées, le visage tendu par je ne sais quel
serment de fer. Il est parti vers la grande porte, vers son destin. C'était un homme. Je ne sais pas
ce qu'il avait fait. Mais c'était un homme. Et je salue toujours un homme, tant c'est rare...
D'ailleurs, même pour Demangeot, même pour Canon, quel mépris pourrais-je avoir, mainte-
nant ? Et pour tous les autres, que les F.T.P. ont condamnés sans les avoir entendus ? Car je n'ai
entendu que l'accusation. Peut-être cette accusation était-elle fondée. C'est même probable. Mais
il n'y a pas eu de défense. On ne leur a même pas donné le temps d'une explication. Il reste, il me
restera toujours, un doute. Et je ne puis penser à eux tous, à ce grand Klein sans un mot, aux
condamnés sans même un avocat, aux fusillés sans même un prêtre, je ne puis désormais penser à
eux que comme à des martyrs. C'est votre faute, à vous, les F.T.P. Comment n'avez-vous pas
compris qu'en vous hâtant de les condamner et de les tuer, sans les juger, vous les traitiez comme
si vous aviez eu peur de leur défense, comme s'ils avaient été innocents ?
La fausse émeute.
Il y eut aussi, vers dix heures du soir, un incident de folie et de violence, dont Jeanne fut épou-
vantée. Rivier se reposait, entre deux interrogatoires, et il conversait avec le clerc de notaire et
avec moi, de tout et de rien, très cordialement. Soudain un prisonnier se précipita vers le bureau,
tout important et tout ému. C'était un petit bourgeois, court et rond, mais assez vil. Je sais son
L’AGE DE CAÏN 22
nom, mais je ne le dirai pas. Car il se peut, après tout, que ce soient la captivité et la crainte qui
l'aient, pour un temps, mué en ce dénonciateur furtif, duquel tout un massacre aurait pu survenir.
Il raconta que, dans la salle, d'autres prisonniers échangeaient des signes inquiétants, que sans
doute une émeute se préparait, et qu'il ne voulait ni s'en mêler ni en pâtir.
Alors ce fut un beau branle-bas. Rivier courut chez Bernard. Mais Bernard, par bonheur, était
absent. Il ne vint que Thomas, mitraillette au poing, avec quelques F.T.P. de renfort. Tout le
monde, dans le bureau, s'arma formidablement, jusqu'à la dactylographe, d'espèce molle, qui prit
un gros revolver dans un tiroir. Des grenades furent distribuées, des grenades à long manche de
bois que chacun se passa à la ceinture. Puis la grande porte fut ouverte, à deux battants. Tout au
milieu, un fusil mitrailleur fut braqué sur la salle aux prisonniers, que nous ne voyions pas. Et la
bande, l'air féroce, les armes, aux poings, entra dans ce mystère. Jeanne et moi, nous restâmes
seuls. Je la tenais par les épaules, pour qu'elle n'eût pas si peur. Et il y eut un interminable quart
d'heure de silence lourd, coupé par des vociférations qui nous revenaient, par la porte ouverte,
comme des abois. Rivier rentra enfin, avec la dactylographe et le clerc de notaire. Il m'expliqua
qu'en effet il se passait des choses suspectes. «Il se peut bien, me dit-il, que les «durs» qui sont
dans la salle, les miliciens, les P.P.F. aient été prévenus que la 5e Colonne tentera un coup de
main pour les délivrer, et qu'ils se préparent à nous attaquer aussi, du dedans. Mais ils feront bien
de se tenir tranquilles, maintenant.» Et, tout fier de ses qualités stratégiques, il m'exposa quelles
mesures il avait prises. Il avait fait disposer à tous les coins de la salle des F.T.P. armés de grena-
des, de mitraillettes ou de fusils-mitrailleurs. Et il leur avait donné l'ordre de tirer dans le tas, au -
moindre geste suspect.
J'ai appris, plus tard, que les prisonniers avaient passé une nuit de terreur, dans une immobilité
et un silence désespérés par lesquels chacun avait défendu sa vie. Vainement, ils s'étaient creusé
la tête pour comprendre pourquoi les F.T.P. les accusaient de préparer une révolte, et d'où était
venue cette idée qu'il se faisait, dans la salle, des signes inquiétants. Je sais maintenant, à peu
près, ce qui s'était passé, tant par les confidences du petit bourgeois que par le récit des témoins.
La cause innocente de tout de tumulte était un nouveau prisonnier, que Thomas et ses sbires
avaient interrogé un peu durement, dans la cave, et qui était remonté si battu, si tuméfié, et les
yeux si meurtris que sans cesse il se passait les mains devant le visage, étrangement, comme pour
s'assurer qu'il voyait encore, ou comme pour chasser des mouches. On eût dit, en effet, qu'il fai-
sait des signes. Le petit bourgeois avait eu peur de cette mimique incompréhensible. De là sa vi-
site à Rivier, et toute l'histoire. Pour un peu, toute la salle aurait été nettoyée coups de grenades.
Je n'ai pas osé dire son fait au petit bourgeois. Mais j'espère bien, pour sa pénitence, que les
F.T.P. ne lui ont point rendu les cinq cent mille francs qu'ils lui avaient pris et qu'il pleurait en-
core à Drancy, deux mois plus tard.
Il est vrai que j'ai vu pire, ce soir-là. Un autre prisonnier demanda audience à Rivier, vers onze
heures. Et il expliqua que, tout compte fait, il était plutôt du côté des F.T.P. que du côté des au-
tres. Il se vanta d'avoir appartenu à des groupes de choc, dans je ne sais plus quel parti. Enfin il
proposa ses services, pour le cas où il manquerait d'hommes pour réprimer une tentative de ré-
volte. Rivier le renvoya très gentiment, en lui disant que, si besoin était, on ferait appel à lui. Puis,
tourné vers le clerc de notaire, il dit : «Plutôt un bon point pour lui, n'est-ce pas ?» Il n'était pas
dégoûté, le capitaine Rivier...
La porte s'ouvre...
Mais voilà des pages et des pages que j'écris sur notre séjour dans le bureau de Rivier. Je m'ac-
croche à ces heures de grâce. Je m'y complais. On dirait que j'ai peur de franchir la grande porte,
en souvenir, comme le 30 et le 31 août nous avions peur d'avoir à la franchir, en fait. Mais, là-bas,
le moment était venu, enfin. Et il faut bien que j'y vienne, maintenant encore, dans ce récit...
L’AGE DE CAÏN 23
D'ailleurs, du 31 août, je n'ai guère de souvenirs. Peut-être m'étais-je déjà trop accoutumé au va-
et-vient, jusqu'à ne plus saisir de détails. Ou plutôt l'angoisse nous prenait, à attendre, à tant at-
tendre sans que rien se produisît. Nous ne nous préoccupions plus que de nous-mêmes... La mati-
née, pourtant, se passa bien. Vers dix heures, le capitaine Rivier me demanda de l'aider à rédiger,
sur mon cas, tout un rapport. Et je suis donc sûr qu'il a, noir sur blanc, proposé notre libération, en
des termes presque chaleureux. Mais il attendait mes documents, pour les joindre son rapport. Et
Dieu sait si Jeanne et moi nous les attendions aussi !... Ce retard était inexplicable. Au début de
l'après-midi, Rivier s'en émut à son tour. Il téléphona à nouveau chez ma concierge, palabra en-
core avec quelqu'un de la jeune bande qui nous avait arrêtés. Mais sans doute y eût-il, dans la
conversation, quelque chose qui ne lui plût pas. Il décida de ne plus attendre, de brusquer les cho-
ses, et il envoya à mon domicile deux F.T.P., avec ordre de rapporter eux-mêmes mes documents.
Et nous vîmes partir ces deux messagers avec une espèce d'adoration.
Ils revinrent au bout de deux heures. Jeanne leur demanda des nouvelles de Jacques, et ils ré-
pondirent qu'ils ne l'avaient pas vu. A vrai dire, ils eurent, en répondant, un air gêné qui aurait dû
me faire réfléchir. Mais ils apportaient mes documents. Et je crus tout sauvé. J'étalai mes pièces,
une à une, sous les yeux de Rivier. Je lui lus, je lui fis lire les passages les plus importants. Et,
pendant un moment, j'ai vraiment été sûr que nous allions être libérés. Rivier avait été très inté-
ressé, en particulier, par le texte d'une circulaire, un peu raide que j'avais envoyée aux adhérents
de mon syndicat et qui contenait des attaques, à peine voilées, contre la «relève», contre les na-
tionaux-socialistes français. «Vous avez eu du culot, dit-il, d'écrire et de diffuser cela. Et sous
votre signature, encore ! Il y avait là de quoi vous faire envoyer à Dachau ou à Buchenwald. Tout
cela est très bon pour vous. Je porte le tout, mon rapport et vos documents, au capitaine Bernard.
Je suis certain que vous allez partir.» Tirant sa montre, il ajouta même : «Il est vrai que vous ha-
bitez loin. Vous serez en retard pour le dîner, car il n'y a plus de métro.»
Nous avons attendu, le coeur battant, jusqu'à huit heures. Je ne veux pas croire que Rivier nous
ait dupés, qu'il nous ait joué toute une comédie. Et je sais un peu ce qui s'était passé, dans les cou-
lisses. Quelques jours après, un F.T.P. m'a conté que, dans l'après-midi de ce 31 août, apprenant
que nous avions des chances d'être libérés, les jeunes qui nous avaient arrêtés étaient venus à
l'Institut, qu'ils avaient protesté, et qu'ils avaient tout arrêté. Cette histoire est vraisemblable. Ces
jeunes libérateurs avaient en effet, depuis la veille, entrepris de déménager, morceau par mor-
ceau, tout mon appartement. Cette entreprise était de longue haleine. Et il leur a fallu plusieurs
semaines pour emporter, jour par jour, tout ce qui leur a plu. Ils n'entendaient donc pas être si tôt
interrompus. Et moi, j'ai été un sot de soulever la question de mes documents, ce qui a donné à
Rivier l'occasion de leur téléphoner, de leur envoyer deux F.T.P. de l'Institut, par qui ils ont été
sans doute avertis de la menace de nos libérations prématurées. Voilà du moins ce que j'ai su, et
ce que je devine... A huit heures, Rivier alla de nouveau voir Bernard. Il revint tout changé, et
presque honteux : «Je ne sais, dit-il, ce qu'il y a. Le capitaine Bernard ne veut pas prendre de dé-
cision tout de suite. Je suis navré. J'ai ordre de vous faire entrer dans la salle, avec les autres.»
Nous nous sommes levés. Un F.T.P., je ne sais lequel, le déserteur allemand, peut-être, nous a fait
signe. Et la grande porte s'est ouverte devant nous...
L’AGE DE CAÏN 24
CHAPITRE V
LES TUEURS
Cinéma.
La grande porte ouvrait sur une salle de cinématographe. C'était là sans doute où, en d'autres
temps, les étudiants en dentisterie assistaient à des projections relatives à leur art. La salle était
haute, vaste, éclairée à droite et à gauche par d'immenses fenêtres qui, partant de hauteur
d'homme, montaient jusqu'au plafond. Et, comme elle avançait dans les jardins, à la façon d'un
promontoire, on pouvait voir, par les fenêtres, des arbres en feuilles, des arbres en fruits qui pen-
chaient la tête, au moindre souffle, comme vers nous. Même, en se levant sur la pointe des pieds,
on voyait, plus loin, des maisons et, derrière la grille des jardins, l'avenue de Choisy, avec son
mouvement, avec des voitures, avec des hommes libres.
Des fauteuils profonds, munis de larges accoudoirs de bois plat, comme pour prendre des no-
tes, faisaient face à l'écran, sagement rangés. Au fond, sous l'écran, une petite scène, haute envi-
ron d'un mètre, tenait presque toute la largeur de la salle et ne laissait, à droite et à gauche, que la
place de deux étroits réduits, ouvrant face à face, et qui avaient dû, aux temps studieux, servir au
rangement des accessoires. Sur la scène, une longue table, et quelques chaises. Sous l'écran, un
grand tableau noir. Et, sur ce tableau, en lettres d'écolier appliqué, énormes, dominateurs, agres-
sifs, s'étalaient ces vers, que je sais maintenant par coeur et qui ont hanté, interminablement, nos
jours et nos nuits :
Je vous jure pourtant qu'il n'y avait pas de quoi rire. Car sur chaque fauteuil était assis un pri-
sonnier, silencieux, pétrifié, et condamné, sans répit, à repaître ses yeux de cette haine en vers
boiteux, en mots d'enfant. Même sur les strapontins il y avait du monde. Mais c'est à peine si, à
notre arrivée, quelques têtes, peureusement, se retournèrent vers nous. La consigne, comme nous
allions l'apprendre, à notre tour, était de ne pas parler, de ne pas se retourner, de se tenir droit, et
même de ne pas pencher la tête en avant, et même de ne pas dormir, hors des heures désignées
pour le sommeil, et même de ne pas mâcher, de ne pas manger, hors des heures désignées pour
les repas... Nous ne vîmes donc, en entrant, que comme un archipel de nuques...
Notre gardien nous poussa vers la scène, où siégeaient trois ou quatre F.T.P. des deux sexes,
derrière la table sur laquelle ils avaient disposé tout un attirail de guerre : revolvers, mitrail-lettes,
grenades, fusil-mitrailleur. Il fallait donner nos noms à cet aréopage, et, en particulier, à un ser-
gent massif, rougeaud et hilare, qui répondait au nom de Maurice. Maurice, donc, prit nos noms,
avec application, puis il s'occupa de nous placer. Il émit la prétention de nous séparer, sous le
L’AGE DE CAÏN 25
prétexte «de ne pas placer les uns auprès des autres les prisonniers qui étaient impliqués dans une
même affaire.» Mais il avait compté sans ma femme qui, d'un verbe véhément, l'assaillit aussitôt.
Elle dit que son affaire, à elle, était de me soigner, que j'étais malade, et que ce serait trop cruel,
trop inhumain de m'arracher à ses soins. Par bonheur, elle fut aidée par la dactylographe d'espèce
molle, qui nous avait suivis et qui, réveillée, fut secourable à souhait. Il y eut, à voix basse, tout
un conciliabule, et j'entendis la dactylographe expliquer que notre cas était «un peu spécial», que
nous allions sans doute être bientôt libérés et qu'il n'y avait pas d'inconvénient à nous laisser en-
semble.
Un peu de faveur, donc, nous était conservée. Et j'en fus tout réconforté. Mais il n'y avait pas,
côte à côte, deux fauteuils vides. Aussi nous plaça-t-on à l'écart, sur deux chaises, dans un coin,
tout au fond de la salle, sous un balcon qui courait d'un mur à l'autre, face à la scène. Ce fut à la
fois un désagrément et un avantage. Le désagrément était que les chaises ne valaient pas les fau-
teuils. Nous avons eu occasion, au cours de longues journées, de le constater dans tous nos os.
Mais l'avantage était que nous étions l'un près de l'autre. Nous avons pu échanger des paroles,
quand nous avons su parler comme il convenait, sans tourner la tête, sans trop desserrer les lè-
vres. J'ai pu, aux moments lourds, prendre Jeanne par la main, la serrer contre moi. Ce petit coin,
d'ailleurs, était tout prédestiné. Ce sont bien les coins semblables que les amoureux recherchent,
dans les cinémas, tout au fond, sous les balcons, où il fait plus sombre. Un jour j'en ai fait la re-
marque à Jeanne. Et elle a ri, avec tendresse, avec tristesse. Il faut bien rire un peu.
Prisonniers.
Mais un autre inconvénient était que, dans notre coin, nous n'apercevions, devant nous, que
des nuques, et des nuques encore, comme à notre entrée. La première fois où les prisonniers ont
pris, pour moi, visage et vie, ce fut quand je me retournai pour gagner ma place, après notre ins-
cription. Toutes les têtes nous fixaient, les têtes barbues, les tètes rasées. Et c'était une étrange
confrontation. Rien de plus déconcertant, rien de plus inquiétant, pour un nouveau prisonnier, que
ces regards sans un sourire, dans ces visages muets, et pourtant qui savent... Je devinais, je voyais
qu'ils avaient tous quelque chose à dire, sur ce qu'ils avaient subi, et sur ce qu'ils savaient que,
nous aussi, nous allions subir. Mais rien, rien que ces regards... Je ne vis, d'ailleurs, du premier
coup d'oeil, personne de connaissance. Je savais seulement que beaucoup devaient être du P.P.F.,
du R.N.P. ou des Milices, et, neuf comme j'étais, je pensais que, s'ils m'avaient connu, ils n'au-
raient pas manqué de rire au-dedans, en me voyant arrêté comme eux, et mêlé à eux, après tout ce
que j'avais fait pour les combattre, avec mes camarades des syndicats. Mais c'étaient de mauvai-
ses pensées. Il n'y avait plus, il ne pouvait plus y avoir d'ironie, ni de ressentiment dans ces mal-
heureux. Plus tard, à Drancy, j'ai vu renaître des, hostilités dans la sécurité relative que nous
avions retrouvée, dans l'assurance, du moins, que tous avaient enfin de ne pas être abattus, som-
mairement, dans une cave, et de ne plus être affamés à mort, en quelques semaines. Mais, à l'Ins-
titut, la mort était trop près, le danger était trop grand, et trop pareil. Tous les différends, toutes
les différences étaient comme effacés. Et toute cette troupe d'hommes en misère et presque en
agonie était devenue miraculeusement perméable à une précieuse fraternité. Personne ne deman-
dait à personne d'où il venait, ce qu'il avait pensé, ce qu'il avait fait. Un prisonnier, pour les au-
tres, c'était seulement un autre homme, un autre homme qui souffrait, qui résistait, et tout dé-
pouillé de ses anciennes pensées, de son parti, de son rang. Certes, chacun était bien un peu fermé
sur soi, sur sa faim, sur le souci de son propre destin. Mais c'était qu'il n'y avait guère moyen de
s'entraider. Quand, par hasard, il y eut moyen, j'ai vu, comme un rayon dans l'orage, de beaux
éclairs d'homme, de pieux mouvements d'humanité. Et c'est pourquoi j'ai gardé, malgré tout, de
clairs souvenirs de mes prisons. Les prisonniers, souvent, m'ont consolé des geôliers...
L’AGE DE CAÏN 26
Louis L’Hévéder.
Comme nous venions de nous asseoir, dans notre coin, je vis, au dernier rang des fauteuils, à
quelques mètres devant moi, un prisonnier qui se baissait, pour être caché par un dos, et qui se
tournait vers nous. Il nous fit un pauvre sourire, un geste timide de là main. Et Jeanne me dit :
«Regarde, c'est L'Hévéder !» C'était L'Hévéder, en effet, le député de Lorient. Avant guerre, je
l'avais un peu connu, car c'est un socialiste de l'équipe de Paul Faure, avec laquelle j'ai pris quel-
ques contacts. Mais je le reconnus à peine. C'est un tuberculeux, qui n'a pu vivre qu'à force de
soins. Et la guerre lui a été dure. Les bombardements l'ont poursuivi avec une étrange persévé-
rance, détruisant une première fois sa maison, et détruisant une seconde fois la maison où il s'était
réfugié. Je l'avais, quelques semaines auparavant, rencontré dans les jardins du Louvre. Et il
m'avait déjà paru bien amaigri, bien vieilli. Mais, à l'Institut, il me fit peur. Il n'était plus que le
simulacre décharné, osseux et barbu de lui même. Il y avait comme une fièvre inépuisable et dan-
gereuse dans l'éclat de ses yeux. Et cette toux, surtout, cette toux bizarre qu'il toussait en tirant la
langue, comme s'il avait été pendu. Ils avaient fait ça de L'Hévéder... Et je compris, bien vite,
qu'ils le détestaient inexplicablement. Ils virent qu'il s'était retourné vers nous. Aussitôt une voix
commanda : «L'Hévéder, debout ! Mettez-vous face au mur, les mains en l’air !» Et L'Hévéder
est resté debout, pendant trois quarts d'heure, les bras levés, les bras qui retombaient, de fatigue,
et qu'il lui fallait bien vite relever, sur un jappement venu de la scène. Ses pauvres bras parfois
qui tremblaient comme dans le vent, quand il toussait... C'était un de leurs supplices. Un tout petit
supplice, entre autres...
Pourtant, L'Hévéder parvint à me parler un peu. Il profita de la relève de nos gardiens pour me
glisser, dans un souffle : «Vous avez de la chance tous les deux. Maintenant ils n'ont plus le droit
de fusiller. Dis à ta femme qu'elle ne s'inquiète pas trop. Nous nous en tirerons, maintenant.» Il
réfléchit et il ajouta : «Il faut seulement tenir.» Tenir... Tenir ? Je ne savais pas ce que cachait ce
mot. Je ne m'en inquiétai pas. C'était l'allusion aux fusillades, surtout, qui m'avait mis la puce à
l'oreille. Je brûlais d'en savoir plus. Et j’y parvins. Car je m'initiai, assez vite, aux coutumes du
lieu. Il y avait, tout de même, quelques moyens de communiquer entre prisonniers. Par exemple,
quand le sergent Maurice était seul à commander dans la salle, il était souvent possible de parler
sans risque à voix basse, de voisin à voisin. Car c'était un assez bon gros. Il n'était redoutable que
par son tempérament sanguin, qui le portait à serrer d'un peu trop près les prisonnières qui étaient
jolies... Ou bien, il y avait le moyen de se rencontrer aux W.C. ; car les F.T.P., parfois, faisaient
mal leur compte, et laissaient les prisonniers sortir à deux, ou trois. J’eus donc l'occasion de
converser, de temps en temps, avec L'Hévéder, ou avec son voisin, François Janson, un journa-
liste, qu'il me fit connaître, et qui avait réussi à prendre bien des notes, sur des bouts de papier. Et
c'est ainsi, peu à peu, que j'ai appris ce qui s'était passé avant notre arrivée. Par bonheur, avant,
comme nous dit L'Hévéder. Ce doux L'Hévéder, qui, lui aussi, était bien naïf...
Derrière le mur.
Et voici ce qui s'était passé, avant... C'est assez simple, en somme. Ils avaient tué, tout sim-
plement. La chose fait de l'effet, quand on la dit, quand on l'écrit, comme ça. Mais il paraît qu'ils
faisaient la chose avec simplicité. Sans manières. Sans enquêtes. Sans juges. Sans avocats. Sans
faire languir le client. Ils tuaient tout tranquillement, tout naturellement, tout bonnement, comme
ils auraient fait autre chose, dans le commerce. Sans hésitation, sans remords d'aucune sorte. Ils
riaient, parait-il, en adossant leur «bonhomme» au mur, ils plaisantaient, ils le plaisantaient... Et il
y avait les femmes F.T.P. qui, de partout, venaient voir ça. D'intrépides femmes, qui riaient elles
aussi, qui chantaient même, quand on adossait et quand on mitraillait le bonhomme...
Et je te jure bien, lecteur, que je n'en rajoute pas. Je n'en ai pas envie. Crois-tu qu'un homme
ait plaisir à savoir ça, à se ressouvenir de ça ?... Mais il en a été comme ça. Et me l'ont conté, les
L’AGE DE CAÏN 27
uns après les autres, tous les prisonniers qui avaient entendu les rires, les chants, et les balles,
soudain, qui claquaient derrière le mur, devant eux. Car c'était à un mur de la salle, au mur du
fond, au mur derrière le tableau noir que, le plus souvent, ils adossaient le bonhomme. Tous, dans
la salle, entendaient tout. Et vous pensez comme toutes les oreilles étaient aux aguets, et tous les
souffles retenus, quand il se passait ça, derrière le mur. Il n'y a pas chance que ces témoins aient
été distraits, ni qu'ils aient dormi...
D'ailleurs, je veux citer un autre témoin un F.T.P. Un jeune homme de vingt ans, sain, fort et
beau, comme on est à cet âge. Il était habillé en marin, je ne sais pourquoi. Et il était des plus
gentils, quand il montait la garde. Il nous laissait parler. Il parlait avec nous. Il m'a donné des mé-
gots, quelquefois. Ma femme, donc, l'a questionné, un soir, sur les fusillades. Et il a-répondu qu'il
n'en manquait pas une. «Moi, a-t-il dit, j'adore ça. Je suis toujours volontaire, pour fusiller. Et je
tire à la tête, tout le temps. J'aime ça.» Alors ma femme lui a dit : «Mais vous me parlez genti-
ment, maintenant. S'il fallait me fusiller, tout à l'heure, est-ce que ça ne vous ferait rien ? Est-ce
que vous le feriez ?» Et il a répondu : «Et comment ! Je serais encore volontaire. Que vou-
lez-vous, j'aime ça !» Jeanne n'a plus voulu lui parler, ensuite. Elle avait tort. Moi, j'ai réfléchi
que ces jeunes gens n'ont jamais fait d'autre travail, dans leur vie. A peine adolescents, ils ont
appris à tuer, à tirer à l'homme, à tirer au ventre ou à la tête, selon leurs goûts, comme celui-là. Ils
n'ont jamais fait que ça. Ils en ont pris l'habitude. On doit prendre l'habitude de tuer des hommes
comme on prend l'habitude de tuer des cochons.
L'Hévéder a vu comme ils s'y prenaient, un matin. Il avait été envoyé en corvée, de très bonne
heure, dans les jardins, avec un autre prisonnier, nommé Guichet. Le matin était tiède et piquant.
Un de ces matins d'août où le monde a le réveil d'un enfant. L'Hévêder et Guichet avaient reçu
l'ordre de creuser chacun une fosse à une vingtaine de mètres du triste mur. Et Guichet avait peur.
Il s'imaginait que c'était sa tombe qu'on lui faisait creuser là. Mais L'Hévéder, qui savait un peu
les choses, le réconforta : «Non, dit-il, c'est pour vider les W.C. Mon vieux, c'est pour de la
merde ! Ça nous portera bonheur...» Et les deux gaillards de creuser.
Ils creusaient toujours quand les F.T.P. vinrent avec une femme qui riait. Tous m'ont parlé de
cette femme à l’Institut, mais je ne sais pas bien encore qui elle était. Le bruit courait, parmi les
prisonniers, que c'était la patronne d'un café situé près de la place d'Italie. A la Police Judiciaire,
on m'a dit, au contraire, que c'était la femme d'un mécanicien-dentiste. Toujours est-il que son
mari et elle avaient été arrêtés par les F.T.P., dès les premiers jours. Sur ce qu'on leur reprochait,
je ne suis pas non plus très renseigné. Les uns disent qu'on les avait vus sur les toits, d'où étaient
partis des coups de feu. D'autres prétendaient qu'on avait trouvé, dans leur cave, un poste émet-
teur de nature suspecte. Tout cela n'était pas bien clair, et aurait mérité d'être éclairci.
Mais ce qui est sûr, c'est que les F.T.P. ont jeté le mari sous un tank, pour commencer. Puis ils
ont amené la femme à l'Institut. Et ce fut un beau tapage. Cette femme était peut-être devenue
folle, à voir ce que le tank laissait derrière lui. Il était des prisonniers qui pensaient, plutôt, qu'elle
simulait la folie. En tout cas, c'était une drôle de gaillarde, forte en gueule, et sans un atome de
peur. Pendant les quelques jours qu'elle a passés dans la salle, elle a été, pour les F.T.P., comme
une épine dans la peau. Elle leur riait au nez. Elle les narguait, du matin au soir. Ou bien, tout à
coup, elle se mettait à les traiter d'assassins, aussi fort qu'elle pouvait crier. Ils ont tout essayé,
pour la faire taire. Ils l'ont chaque jour frappée à coups de matraque, jusqu'à l'assommer, devant
tous les prisonniers. C'était devenu comme un spectacle de la maison. Mais ils ne parvenaient pas
à éteindre ce rire, à éteindre cette voix. Alors ils l'ont adossée au mur, dans le matin tiède, devant
L'Hévéder et Guichet qui creusaient chacun leur fosse, à vingt mètres de là. Il parait qu'elle riait
encore, qu'elle les insultait encore, la garce... C'était un homme, que cette femme. A moins qu'elle
ne fût folle, après tout... Ils lui ont lié les mains, derrière le dos. Puis ils lui ont bandé les yeux.
L’AGE DE CAÏN 28
Alors elle leur a tiré la langue pendant qu'ils visaient. Elle leur tirait encore la langue, quand la
salve a éclaté. Et ils se sont enfin éteints, ce rire et cette voix... Mais le plus beau, je le sais main-
tenant, c'est que, quelques jours après, les F.T.P. ont dû coller une petite affiche sur la porte de la
morte, pour expliquer qu'il y avait eu erreur, et pour s'en excuser. Tout cela avait été pour rien. Le
tank. Les matraques. Le mur. C'est vraiment une histoire de fous...
Le petit Godard.
Mais L'Hévéder et Guichet n'étaient pas au bout de leurs émotions. Dix minutes après, les
F.T.P. ont amené Godard. Godard, c'était le jeune homme qui s'était jeté du second étage, la
veille, parce qu'on le torturait trop. Il n'était pas bâti à chaux et à sable, comme la patronne de
café, ou la femme du mécanicien-dentiste, enfin cette espèce de démente dont je viens de parler.
Il n'avait que vingt ans. Mais il avait appartenu à la L.V.F., le petit imbécile. Et les F.T.P. n'ai-
maient pas ça. Ils l'ont battu et torturé plusieurs fois, là-haut, au second étage, avec je ne sais
quelle science chinoise. C'était trop pour ce petit Godard de vingt ans. A un moment, sans doute,
il n'a pu endurer plus, de tout son corps d'enfant qui souffrait, qui saignait. Il a voulu échapper,
n'importe comment. Il s'est jeté à travers la fenêtre, emportant au passage du bois, des vitres. Et
ils l'ont ramassé en bas, les jambes brisées. Un d'eux l'a rapporté dans la salle, sur son épaule. Et
les jambes de Godard lui pendaient dans le dos, comme des choses mortes. Ils l'ont jeté sur une
paillasse, dans un coin. Il est resté là, toute la nuit. Et ce fut une drôle de nuit. Personne n'a pu
dormir. Les prisonniers, jusqu'au matin, ont entendu le petit Godard, qui avait voulu fuir la tor-
ture, et qui n'avait pas réussi. Il a souffert toute la nuit d'autre torture, par ses jambes brisées. Il
criait de douleur. Il appelait sa mère. Ou bien il râlait, longuement, comme s'il allait mourir. Nul
ne l'a soigné, puisqu'il devait être fusillé au matin. C'eût été du temps perdu. Les F.T.P., parfois,
en passant, le traitaient de salaud, et lui ordonnaient de se taire. Au matin donc, ils l'ont amené
jusqu'au mur, sur un brancard. L'Hévéder et Guichet ont vu qu'ils essayaient, de le mettre debout,
de le faire tenir, tant bien que mal, en l'appuyant au mur, pour le fusiller selon les règles. Mais le
petit Godard s'est aussitôt effondré, sur ses jambes brisées. Alors ils l'ont remis sur le brancard, et
ils l'ont tué dessus. C'est ainsi qu'il a fini de souffrir, le petit Godard…
L'Hévéder et Guichet ont vu tout ça. Il y avait de quoi être malade. Mais j'ai idée que les pri-
sonniers, en ce temps-là, devaient être comme repus d'horreur. Il doit y avoir un degré où l'épou-
vante plafonne, et ne peut plus monter plus haut. Ou l'habitude vient au secours, la précieuse ha-
bitude, qui toujours limite le malheur, qui toujours sauve un peu de l'homme, quand on le croirait
tout entier éperdu. En tout cas, L'Hévéder avait gardé assez de lucidité pour bien voir les choses,
quand il est revenu par là, une demi-heure après. Les deux morts avaient été couchés, côte à côte,
sous une capote allemande, auprès d'un bouquet de fusains. Et L'Hévéder remarqua que déjà on
leur avait retiré leurs chaussures...
Erckel.
Je connais une autre histoire de chaussures. Le héros, bien involontaire, était un nommé Erc-
kel. Erckel avait été, aux jours de la Libération, officier chez les F.F.I. Il avait pris part à de nom-
breux combats, dans le sud de Paris. Il raconta même que l'acteur Aimos avait été tué à ses côtés,
dans sa voiture, pendant la bataille. Mais les F.T.P. l'avaient arrêté le 24 août, à la porte de Van-
ves, l'accusant de jouer double jeu et de renseigner les Allemands. Et Erckel fut, à son arrivée,
très remarqué, car c'était le plus élégant, le plus impeccable des officiers de la Libération. Mince,
grand, avec une tète de hobereau prussien. Tout son uniforme flambait neuf : le casque, brillant
de vernis noir, le baudrier et le ceinturon-revolver, d'un jaune éclatant, et jusqu'à la chemise d'un
vert foncé, et la cravate du même ton, exquisément nouée. Mais rien ne valait les bottes. Car il
avait des bottes noires qui étaient un spectacle. Et c'était vraiment une indécence, dans cette di-
L’AGE DE CAÏN 29
sette du cuir, que de porter de semblables bottes, hautes, larges et jetant des feux. Ces bottes
étaient comme des témoins à charge contre lui. Et les F.T.P. ont donc emmené Erckel dans les
jardins, le lendemain même de son arrivée. Il y a eu une salve. Ils ont raconté ensuite qu'ils
avaient exposé le cadavre dans la rue de Vanves, avec, sur la poitrine, un écriteau portant ces
mots : «Ainsi meurent les traîtres.» Mais celui-ci n'était tout au plus qu'un traître déchaussé. Car,
deux jours après, un F.T.P. portait, à son tour, les bottes noires. Un F.T.P. connu sous le nom de
Jean, et qu'entre nous nous nommions Jean-le-Bourreau. Il paraît que ce Jean est un instituteur. Et
il lorgnait les bottes, de haut en bas, tout fier de lui. Il demandait à ses camarades si elles lui al-
laient bien. Pourtant, à sa place, je me serais méfié. Ces bottes n'avaient pas la mine de bottes qui
portent chance.
Le cordonnier.
Mais, puisque j'en suis à des histoires bottes, il faut que je conte aussi l'histoire du cordonnier.
C'était un cordonnier politique. Il habitait, m'a-t-on dit, rue de la Glacière. Mais je n'ai pas vérifié.
Je ne sais pas, non plus, son nom. On me l'a décrit comme un homme d'une cinquantaine d'an-
nées, calme, plutôt malingre, et un peu boiteux. Toujours est-il qu'il avait appartenu au P.P.F. Ni
plus, ni moins. Il avait mal pensé, autrement dit. Mais c’était un crime, à l'époque. Un crime capi-
tal. Les F.T.P. n'ont pas cherché à en savoir plus. Ils l'ont amené à l'Institut, un jour, vers dix-sept
heures. Et c'était quelques heures avant le dernier bombardement de Paris par l'aviation alle-
mande. Le capitaine Rivier, lui-même, a fait entrer et asseoir le cordonnier. Il lui a dit : «Toi, tu
étais du P.P.F. Tu connais le tarif. Tu seras fusillé dans une heure. Les tiens en faisaient autant
aux nôtres. C'est ton tour.» Le cordonnier a été très bien. Il n'a pas pleuré, comme un Demam-
geot. Il a seulement répondu, sans trop se troubler, qu'il n'avait, lui du moins, jamais tué, jamais
fait de mal à personne. Alors Rivier lui a proposé un marché. «Tu as un moyen, a-t-il dit, de t'en
tirer. C'est de donner les noms et les adresses de dix de tes camarades.» Et il lui a donné une
feuille de papier blanc. Le cordonnier n'a rien dit. Mais, quand Rivier fut parti, il a pris la feuille
de papier, il en a fait une boulette, et il l'a jetée devant lui, sans un mot. Il souriait seulement, d'un
sourire qui donnait, aux autres, l'envie de lui serrer la main. Il a ensuite rêvé, après avoir souri. Et
c'est alors qu'il y a eu une scène qu'on n'invente, pas, Une prisonnière, qui était devant le cor-
donnier, s'est retournée, et elle lui a dit : « Mais, dites donc, vous êtes bien mon cordonnier ? » Et
c'était bien le cordonnier de cette femme. Elle lui a rappelé qu'elle lui devait six francs. Et le cor-
donnier a reconnu que c'était bien la somme. Elle lui a donc donné six francs. Et il les a mis dans
sa poche comme une chose due. Car il est dans la nature des hommes, tant qu'ils vivent, de conti-
nuer à être comme ils sont, de persévérer dans leurs petites habitudes, dans leur petite honnêteté,
dans leurs petites règles... Le cordonnier a recommencé à rêvasser, après ce règlement. D'ailleurs,
Rivier n'est point revenu, au bout de l'heure. Jusqu'à dix heures, les F.T.P. ont laissé le cordonnier
à ses rêvasseries, comme s'ils l'avaient oublié. Mais ils se souvenaient bien. A dix heures, un de
leurs officiers, connu sous le nom de Robert, est venu s'asseoir derrière la grande table, sur la
scène. C'était un beau gars, grand, tout habillé en kaki, zébré de galons d'or. Il n'était plus à l'Ins-
titut de mon temps. Mais il paraît que c'était un fin parleur, de l'espèce qu'on voit dans les ré-
unions publiques. Il faisait aux prisonniers de grands discours sur la Patrie, sur la justice et sur
leur indignité. Il a été moins bavard, ce soir-là. Il a fait venir le cordonnier. Et, par-dessus la table,
il l'a giflé deux fois, comme ça, d'emblée, une fois à gauche, une fois à droite. Puis il lui a dit qu'il
fallait maintenant les noms. Non plus dix, mais vingt, puisque les dix n'avaient pas été donnés à
temps. Enfin il a fixé un dernier délai, qui expirerait à onze heures. Et le cordonnier est revenu à
sa place, sans rien dire. Un F.T.P. a posé, sur le bras du fauteuil, un stylomine et une autre feuille
de papier blanc. Et le cordonnier n'a encore rien dit. Il est resté là, pendant une heure, à rêver en-
core, à retourner des choses dans sa tète, auprès de cette feuille de papier. Mais il n'a pas touché
au stylomine. Au bout de l'heure, la feuille était blanche. Le cordonnier a dit alors une chose toute
L’AGE DE CAÏN 30
simple. Il a dit qu'il ne voulait pas. Et ils l'ont emmené au mur. Mais il paraît que l'exécution a été
ratée. Une jeune fille des F.T.P., connue sous le nom de Gaby, y assistait, car elle n'en manquait
pas une. Elle a, un jour, raconté la scène. Jean, dans les bottes d'Erckel, commandait le peloton.
Et sous la salve, le, cordonnier est tombé. Mais il n'était pas mort, encore. Et il semble qu'enfin,
quand il a été là, par terre, sa force s’est retirée de lui. Il a dit : «Que je souffre, Seigneur ! Fai-
tes-moi mourir...» Et Gaby, à ce moment du récit, de dire : «Nous, vous pensez comme nous rigo-
lions !» Ils ont donc rigolé, à ce qu'elle dit. Mais ils ne l'ont pas fait longtemps. Ils n'ont même
pas eu le temps d'achever le cordonnier. Les bombes, tout à coup sont tombées dans le quartier, et
même dans les jardins. Les F.T.P., aussitôt, se sont réfugiés dans les caves, pendant que trois ou
quatre d'entre eux, braquant des fusils-mitrailleurs, massaient les prisonniers dans un coin de la
salle, pour les faire tenir tranquilles, malgré les femmes en épouvante. Le cordonnier a dû mourir
tout seul, pendant ce temps-là, sous un ciel d'apocalypse. Tout seul, sans avoir dit un nom... Salut
à toi, cordonnier !
Et d'autres encore.
Il y en a eu d'autres, encore... Il y en a eu bien d'autres, dont j'ai oublié ou dont je n'ai pas su
l'histoire. Il y a eu, par exemple, le planton de la L.V.F. C'était un blond, m'a-t-on dit, avec une
belle barbe blonde. Il avait, avec sa barbe, une tête de peintre, comme Murger décrit les peintres.
Ou une tête de Christ. Il n'a pas fait long feu, lui non plus. Il s'était défendu en expliquant qu'il
n’avait jamais rien fait d'autre, à la L.V.F., que de porter des plis, qu'il n'était pas allé au Front de
l'Est, qu'il n'avait pas combattu. Mais il avait été de la L.V.F. Et, à l'époque, cela suffisait. Il a
demandé d'écrire à sa famille, avant de mourir, On le lui a permis. Et il a écrit, pendant trois
quarts d'heure, plusieurs lettres, de longues lettres. Des lettres qui, sans doute, ne sont jamais par-
ties, car nous avons appris que les F.T.P. ne laissaient aucune lettre sortir de l'Institut. Il était as-
sez calme, d'après ceux qui l'ont vu. Au bout de trois quarts d'heure, les F.T.P. lui ont demandé
s'il avait fini. Et il a répondu que oui. Alors ils l'ont emmené, mais nul n'a pu me dire pourquoi ils
l'ont fusillé comme un lâche, dans les reins...
Il y a eu, encore, une frêle petite femme d'une vingtaine d'années, assez pauvrement vêtue
d'une robe défraîchie, où dominait le rose. C'était la femme - épouse ou maîtresse - d'un journa-
liste du « Cri du Peuple ». Et les F.T.P, l'accusaient d'avoir été, par-dessus le marché, la maîtresse
de Jean Hérold Paquis. Le Jean Hérold, lui, s'était enfui en Allemagne, comme on sait, et il conti-
nuait à étonner le monde en annonçant, aux quatre vents, que l'Angleterre, comme Carthage, se-
rait détruite. Mais les F.T.P. tenaient sa maîtresse ou une femme qu'ils croyaient telle. C'était déjà
ça. C'était comme un peu de lui, sur quoi passer leur rancune, Je crois bien que si Paquis avait eu
un chien, et s'ils avaient attrapé ce chien, ils lui auraient fait son affaire, au chien de Paquis. Mais
sa maîtresse, pensez donc ! Ils l'ont d'abord gardée quelques jours à l'usine Hispano, où L'Hévé-
der et Janson étaient déjà de la fête, et ont vu le spectacle par le commencement. Ils l'ont battue,
copieusement, à coups de corde. Et elle criait, la pauvre, elle criait. Mais attrape, Paquis ! Puis ils
l'ont amenée à l'Institut. Un soir, ils sont venus la chercher, en lui disant que quelqu'un était là,
qui était venu déposer pour elle. Et elle est sortie toute contente. Mais elle a dû vite comprendre,
à leur mine, que ce n'était pas pour ça. Et c'était une petite femme qui voulait vivre. Elle leur a
échappé, elle a couru en tous sens, dans l'Institut, comme qui cherche une sortie. Les autres cou-
raient après, tiraient dessus. Ils l'ont rattrapée dans l'escalier qui mène aux cuisines et ils l'ont
abattue là. Attrape, Paquis !...
L’AGE DE CAÏN 31
Totaux.
Les impudeurs.
Aussi peut-on penser de quelle humeur nous étions, en octobre ou novembre, à Drancy, quand
nous lisions sur «L'Humanité», sur «Le Populaire» ou sur «Le Franc-Tireur», des articles contre
la lenteur et la faiblesse de l'épuration ! C'est sur «Le Franc-Tireur» de M. Bayet, je crois, que
nous avons lu le plus beau, après l'exécution de Georges Suarez. Ce journal s'étonnait qu'à Paris
on n'eût encore exécuté qu'un seul collaborateur. Et de demander d'autres têtes, et vite... Depuis,
ça continue. En ce mois de mars 1945, qui bourgeonne maintenant, il y a encore des journalistes
qui font semblant de ne pas savoir. Ils ne tiennent compte que des fusillés officiels, que des mille
condamnés par les Cours de Justice dont M. de Menthon, chaque jour, annonce que la liste a été
augmentée d'une dizaine. Et de s'étonner du peu. Et d'en réclamer d'autres, d'autres encore... C'est
tant de haineuse hypocrisie qu'à peine veux-je y croire. J'aimerais, par exemple, pouvoir me dire
qu'Albert Bayet est de bonne foi. Que, s'il se plaint du peu, c'est qu'il ignore les autres, les qua-
rante mille. Mais il le sait, j'en suis bien sûr. Tout le monde le sait, maintenant, et en chuchote. La
police, du moins, le sait. Et le fils de M. Bayet est - ou était encore, il y a quelques jours - Direc-
teur du Cabinet du Préfet de Police...
Alors, c'est pire que tout. Car il y a des hommes qui profitent de ce que la censure interdit de
parler des exécutions sommaires, de ce que l'étranger ignore les fusillés dans les coins, il y a des
hommes qui profitent de ce silence, de cette ignorance, pour réclamer, à tue tête, d'autres morts,
d'autres tas de morts. C'est à bégayer d'horreur. Ces quarante mille - et je compte au plus bas - ces
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Au moins par deux, car le ministère de l'intérieur, officieusement, donne des chiffres qui varient entre
80.000 et 100.000 exécutions sommaires.
L’AGE DE CAÏN 32
quarante mille cadavres ne leur suffisent pas. Il ne leur suffit pas que, sur ces quarante mille, la
moitié, peut-être, aient été des innocents, ou de pauvres bougres si petitement coupables qu'à
peine, aujourd'hui, les condamnerait-on à cinq ans de prison, ou à l'indignité nationale. Non, ça ne
leur suffit pas. Et puisque, officiellement, on ignore ces quarante mille, ils font comme s'il n'y
avait que les mille fusillés de M. de Menthon, et comme si la Libération avait été trop indulgente,
trop bonnasse, trop lente à tuer. «Des morts, qu'ils disent, il nous faut encore des morts. Mille,
c'est pour rien ! Qu'est-ce que c'est que cette, révolution, qui ne tue pas ?»
Je vous dis que c'est pire que tout, qu'on n'a jamais vu ça... Où plutôt si, on a déjà vu ça. Il n'y
a pas si longtemps. On a vu des hommes comme ça, qui fusillaient les Français, par milliers, dans
tous les coins. Mais, sur les journaux, ces hommes n'avouaient que cinquante ou cent fusillés, par
ci, par là. Et quand on plaidait auprès d'eux, pour un pardon, ils faisaient les étonnés. Ils disaient
qu'ils n'avaient pas beaucoup tué, au total, qu'ils n'étaient pas bien méchants. Ils faisaient eux aus-
si, comme s'il n'y avait eu que les fusillés officiels, comme s'il n'y avait pas eu les morts de tor-
ture, les morts de faim, les morts dans l'ombre, les morts sans communiqué. Ceux d'Oradour, par
exemple, ou ceux de Tulle ou ceux de Châteaubriant. Mais il y avait cette différence, tout de
même, que ces hommes étaient des Allemands...
CHAPITRE VI
Le mal de haine.
Paix, mon coeur, paix !... Le voici qui tressaute quand je raconte tout ça. Et je m'échauffe. Et
je m'indigne. Pour un peu, je ruminerais des rancunes, des rages, comme un Bernard. Mais il ne
faut pas. Il faut que je demeure en paix, tout au dedans. Il ne faut pas que j'attrape le mal de
haine, à mon tour... Certes, c'est un mal qui se prend facilement, comme la grippe. Un homme, en
général, le prend du coup, dès qu'il respire, en face de lui, le souffle d'un autre homme qui hait.
Les F.T.P., par exemple, ont pour la plupart attrapé cette maladie des Allemands, dans les camps
de concentration, à renifler le ricanement de la Gestapo. Et les Allemands, à ce que je crois,
avaient pris le mal de haine à humer l'odeur de la misère qui leur a été infligée après 1918. C'est
un mal qui remonte, ainsi, d'un homme à l'autre, d'un peuple à l'autre, jusqu'à Caïn. On n'a pas
encore découvert de sérum ni de pénicilline contre cette contagion. Et il n'y a que le thaumaturge
à la croix et aux clous qui ait, dans la terre aux Juifs, inventé une recette contre la haine, voici
deux mille ans. Mais le mal devait être le plus fort. Il est revenu. Il n'a pas fallu longtemps...
Pourtant, j'ai idée que chacun peut s'en guérir, s'il veut bien. Il n'y faut d'autre médecine qu'un
peu de gymnastique interne, qu'une, accoutumance à ne pas se concentrer, à ne pas se contracter,
à ne pas se tordre, en soi, comme un ver coupé, et qu'une mémoire bien entraînée, à ne conserver
que de belles images, et qu'un amour résolu de ce qui est beau, de ce qui est haut. Voilà la méde-
cine. Et si vous m'en croyez, appliquez-la. Car la haine fait vraiment mal. Elle ronge la chair, elle
ronge les pensées, elle ronge le repos des nuits, elle ronge jusqu'à la pulpe des jours, qui devien-
nent tout faibles, tout gris... Les F.T.P. ne le disaient pas. Mais je suis bien sûr qu'ils devaient
souffrir. Ils ne savaient plus rire. Ou bien il leur fallait du vin, des filles. Je ne veux, contre eux,
d'autre vengeance que réfléchir à tout le mal qu'ils se sont fait, en nous haïssant, comme s'ils
s'étaient eux-mêmes griffé le coeur et toutes les sources de joie, du dedans, avec des ongles, sans
repos...
L’AGE DE CAÏN 33
L'histoire de L’Hévéder.
D'ailleurs, j'ai cette chance qu'ils ne m'ont rien fait qui se réveille et qui parle en moi, contre
eux, comme une cicatrice. Ils ne m'ont pas torturé. Je ne me souviens même pas qu'ils m'aient
insulté. Enfin ils n'ont pas maltraité Jeanne. Je n'ai donc pas de peine à être un témoin assez froid,
pourvu que je maîtrise les coups de mon sang, quand je conte ce qu'ils ont fait à d'autres. Mais je
connais aussi quelques témoins de sang froid, et de bonne foi, avec lesquels j'ai reconstitué toute,
l'histoire de l'Institut, prudemment, patiemment, comme feraient des greffiers. L'Hévéder, par
exemple, est un esprit calme, et doux. Il a, pour moi, éclairci bien des choses, car il avait été arrê-
té dès les premiers jours, et il connaît l'aventure par le commencement. Ce qui lui est arrivé est
d'ailleurs digne d'être conté.
Ce fut encore le hasard qui décida contre lui. Au début de la Libération, il advint, un jour, que
des Allemands, fuyant devant les F.F.I., se réfugièrent dans l'immeuble où habite L'Hévéder, au
bout de la rue de la Croix-Nivert. Ces Allemands avaient envie de se rendre. Mais ils avaient en-
tendu dire que les F.F.I, parfois, exécutaient leurs prisonniers. Aussi hésitaient-ils entre le danger
de se rendre et le danger de combattre. Quelques-uns pénétrèrent, les armes aux poings, dans
l'appartement de L'Hévéder. Et vous pensez comme celui-ci eut peur, à la pensée qu'on allait
peut-être se battre chez lui, et tout saccager encore, pour la troisième fois. Mais il parle assez bien
la langue de Goethe. Il parvint donc à savoir de quoi il retournait. Et, quand les F.F.I. arrivèrent,
il joua comme le rôle d'une puissance neutre, entre les deux parties en présence. Il alla de l'un à
l'autre, expliquant à l'un que l'autre voulait bien se rendre, s'il avait vie sauve, et expliquant à l'au-
tre qu'il pouvait se rendre, car il avait vie sauve. Tout se passa bien. Les Allemands déposèrent
leurs armes, et les F.F.I. les emmenèrent, assez pacifiquement. L’Hévéder resta seul, tout heu-
reux, entre ses meubles rescapés.
Mais il parait que deux F.F.I., des purs, des F.T.P., avaient regardé d'un mauvais oeil ce Fran-
çais qui savait l'allemand... Nous sommes désormais dans une époque où mieux vaut ne connaître
ni l'allemand ni l'auvergnat. Je ne connais ni l'un ni l'autre, Dieu merci !... Donc les deux F.T.P.
ont dû demander quelques renseignements, chez le concierge, ou au café du coin. Et ils ont appris
qui était L'Hévéder. Un munichois. Un pacifiste. Un des «oui». Du coup, ils sont venus l'arrêter.
Et L'Hévéder a d'abord passé quelques jours à l'usine Hispano, où les F.T.P., au début, enfer-
maient parfois leurs prises, puis il a été emmené à l'Institut. Il y a été gardé jusqu'au 11 septem-
bre, sans qu'on sache trop pourquoi. Car ni Bernard ni même Thomas n'ont osé, tout de même, lui
reprocher d'avoir, au lycée, appris l'allemand, au lieu de l'anglais, ou du russe. Mais ils haïssaient
l'homme politique. Et Bernard, un jour, n'a pu se tenir de crier : «Vous êtes un ignoble individu !
Vous avez voté la dissolution du Parti Communiste, en 1939 !» Au fond, c'était peut-être bien
pour ça. L'Hévéder a répondu que ce n'était pas sa faute si, en 1939, le Parti Communiste faisait,
en pleine guerre, feu des quatre pieds pour le pacte germano-soviétique. Et ils ont failli l'étran-
gler. Thomas, le juif polonais, a traité L'Hévéder de mauvais Français, en tapant sur la table
comme un forcené. Et L'Hévéder a répondu que sa famille était bretonne depuis des générations,
mais qu'il était douteux que la famille de Thomas eût de telles racines. Car il a du souffle, L'Hé-
véder, malgré ses poumons crevés. Ils ne l'ont pourtant pas battu, ni torturé. Ils se sont contentés
de l'envoyer de temps en temps au piquet, le nez au mur, et les bras en l'air. Ou de le faire agoni-
ser de faim, malgré sa tuberculose. Somme toute, L'Hévéder a été, lui aussi, un privilégié. Main-
tenant, il parle de l'Institut avec douceur, avec scrupule. C'est un bon témoin...3
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Il est mort en 1946, malgré tous les soins, et il ne fait aucun doute pour les siens que cette captivité lui
avait porté comme le coup de grâce.
L’AGE DE CAÏN 34
« La justice du peuple ».
Janson, lui aussi, sait des choses... Et il a tout noté, au jour le jour, sur des papiers qu'il cachait
dans ses chaussures. C’est un reporter, par tempérament. Et il ne pouvait se retenir de faire, avec
un bout de crayon, ses gribouillages, en lorgnant partout, de peur qu'on ne le vit. Mais il n'a pas
été aussi privilégié que L'Hévéder, ou que moi. Il avait été, un temps, des Croix de Feu, avant
1934. Et, pendant l'occupation, il avait écrit, pour gagner sa vie, dans «Paris-Soir», dans «Aujour-
d'hui». C'était beaucoup, pour un seul homme. Je ne sais pas comment ils ne l’ont pas tué.
Le pire fut, d'ailleurs, qu'ils l'avaient amené, d'abord, à l'usine Hispano. Or il y était connu, il
était du quartier. Ajoutez qu'à l'usine sévissait la «justice du peuple», c'est-à-dire que deux on
trois cents badauds attendaient, dans la cour, s'excitant les uns les autres, et qu'ils criaient à mort,
à tout hasard, dès qu'on amenait quelqu'un. La justice du peuple, c'est la plus grande injustice qui
soit. Car une foule, ce n'est point la somme des individus qui s'y coudoient, et qui, d'ordinaire, ont
chacun un esprit, un coeur humains, quand chacun, par exemple, est chez soi, entre sa femme et
ses enfants. Une foule, c'est comme une bête, comme une grosse bête, qui n'a pas de tête, ni de
cœur. Et cette bête, tant elle crie, ne petit entendre quelqu'un qui la prie, ou qui se justifie. Elle n'a
pas d'oreilles pour entendre, ou du moins elle n'en a que pour s'entendre, que pour entendre le
hurlement de délire qui monte de son entassement, ou que pour entendre le compère qui mène le
bal, à grands gestes, à grands coups de gueule, comme un chef d'orchestre qui conduirait un jazz
nègre. Aussi la foule condamne-t-elle toujours, et à mort, sans entendre, sans attendre. Et il en est
de nos foules comme des foules romaines, qui se pressaient aux jeux du cirque. Même nos foules
aiment le sang, la souffrance, la mort. Elles ne veulent pas s'être déplacées, s'être bousculées,
s'être entr'étouffées pour rien, pour des grâces, pour des pardons. Il leur faut de l'exceptionnel. Il
leur faut des spectacles, à la mesure de la grande fièvre qui les tient, de la miraculeuse insensibili-
té qui leur est venue. La mort. D'ailleurs, il y a ceci d'enivrant que, quand tout le monde crie à
mort, personne ne se sent directement responsable. Ce petit gros, qui crie comme quatre, fera au
retour tuer par sa bonne le lapin de la gibelotte, car il a l'âme sensible, et ne peut verser le sang. Il
criait à mort, tout à l'heure, mais il se dira, il dira aux autres que ce n'étaient que des paroles, ou
que ses voisins criaient plus fort. Voilà le mécanisme. Voilà comment la foule tue. Voilà com-
ment la justice du peuple est la plus aveugle, la plus sourde, la plus atrocement inhumaine. Cer-
tes, il arrive qu'elle tombe sur des coupables. Mais elle tombe. C'est là le malheur. Elle tombe
comme une pierre, stupidement. Et il arrive très bien qu'elle tombe sur des justes. Comme quand
le peuple de Rome, dans le temps, faisait, sans remords, mourir les chrétiens...
Mais revenons à Janson. Il fut plutôt mal accueilli, comme bien on pense, à l'usine Hispano.
La justice du peuple, à grands cris, réclamait sa peau. Et je répète que c'est miracle qu'il s'en soit
tiré. Mais il s'en est tiré. C'est un fait. Il y a de ces chances... Il a dû profiter du désordre, du to-
hu-bohu, ou plutôt de ce que la justice du peuple est comme un enfant, bientôt oublieuse, bientôt
occupée d'un nouveau jeu. Pourtant, il n'a pu échapper à tout. Pendant quatre jours, Jean s'est oc-
cupé de lui, activement. Jean le Bourreau. Et ce Jean, à l'usine, était un personnage. Imaginez un
grand jeune homme sec, halé, au grand nez, à la triste figure. Une espèce de Don Quichotte au
temps de jeunesse. Mais cette comparaison ne vaut que pour l'apparence. En réalités Jean était,
dans l'équipe le tourmenteur juré. Je ne sais comment son métier d'instituteur l'avait prédisposé à
ces fonctions. Mais il avait, dans ces fonctions, de la compétence, du talent, et presque du génie.
Janson en a fait l'expérience, à son corps défendant. Jean lui a d'abord imposé de marcher au
pas de l'oie. Et il fallait lever la jambe, bien haut, bien tendue. Si le mouvement n'était pas exécu-
té avec assez de grâce, avec assez d'ampleur, Janson recevait un grand coup de crosse sur les ta-
lons, quand la jambe coupable revenait à terre. Sur les talons, ou sur les chevilles, où ça tombait.
L’AGE DE CAÏN 35
Et la séance durait, en général, de vingt minutes à une demi-heure. Mais ce n'était qu'un
hors-d'oeuvre. Après quelques minutes de repos, commençait la course sur place. Ça, c'était une
spécialité de la maison. Et Jean excellait à commander cet exercice. Pour commencer, il faisait
placer le patient selon les règles. Entre deux F.T.P. L'un, par derrière, qui tenait la pointe d'une
baïonnette à quelques centimètres des fesses du coureur. Et l'autre, par devant, qui pareillement
menaçait le ventre, avec une autre baïonnette, ou avec un revolver. Puis Jean donnait l'ordre de
départ. Entendez par là que le patient devait alors courir sur place, à toute allure, c'est-à-dire lever
un genou, puis l'autre, aussi vite qu'il pouvait, et sans avancer, et sans reculer, pour ne pas se pi-
quer aux baïonnettes. Mais il arrivait que les baïonnettes piquassent quand même. Car, si le cou-
reur ralentissait trop, un F.T.P. lui enfonçait quelque peu sa baïonnette dans les fesses, ou dans les
cuisses, ou même dans le ventre. Et la baïonnette entrait, parfois, de quelques centimètres. A
l'Institut, il y avait, chaque matin, une dizaine de, prisonniers qui allaient faire panser, à l'in-
firmerie, les plaies qu'ils avaient ainsi, reçues en course, et pour lesquels s'asseoir était tout un
problème… Mais le pire était que la course sur place était, en général, une course de fond, et
comme un marathon. Janson a couru, parfois, plus d'une heure, sans repos, sans répit, entre les
baïonnettes. Il avait, le quatrième jour, les chevilles à la taille de ses cuisses. Il n'est pas tombé,
pourtant. Il a tenu. Mais, pendant ces courses sur place, il y eut d'autres prisonniers qui tom-
bèrent, d'épuisement, ou qui se laissèrent crouler, de désespoir, comme des tas. Les F.T.P. les
relevaient à coups de crosse, à coups de baïonnette, à coups de pied. C'étaient des spectacles d'en-
fer.
Janson a tenu, comme je viens de dire. Car, malgré la cinquantaine, et plus, c'est un sportif. À
l'Institut, il allait, chaque matin, le torse nu, dans les W.C., pour faire, comme à l'accoutumée, son
quart d’heure de culture physique, et des flexions, et des extensions, et tout. A nous, ça paraissait
drôle. Mais il avait raison. Il faut avoir un corps. Une âme, ce n'est pas suffisant face à la souf-
france. C'est vite parti comme une fumée, s'il n'y a pas un corps, aussi, pour tenir, et pour retenir
le tout... En tout cas, Janson a eut de la chance d'être si bien entraîné, physiquement. Car les
F.T.P. ne l'ont pas ménagé. Ils ne lui ont épargné que les coups de baïonnette dans les fesses.
C'étaient plutôt des gifles, à emporter la figure, ou des coups de poing qu'ils lui donnaient, s'il
ralentissait. Quand il était exténué, hagard, ils lui disaient : «Assieds-toi» Et, aussitôt, avant qu'il
ait repris souffle, ils le harcelaient de questions, comme celles-ci : «As-tu connu Déat ? Quand
as-tu quitté les Croix de Feu ?» Il en a été ainsi pendant quatre jours, avec des pauses, avec des
recommencements. Là nuit même, ils venaient le chercher pour recommencer, en le tirant par les
cheveux. Et, le dernier jour, Jean avait encore perfectionné sa méthode. Il a fait déchausser Jan-
son, il a saupoudré de sable le fond des souliers, et Janson a dû se rechausser, et courir sur ce sa-
ble, interminablement. Il paraît que ce fut le plus dur. Finalement, Jean s'est lassé. Il a peut-être
eu un peu honte, devant ce Janson qui tenait toujours. Il lui a dit, le matin du cinquième jour que
c’était fini, que désormais il le laisserait tranquille. Et, ensuite, il lui a donné du tabac, à l'Institut.
Un peu de pudeur humaine, sans doute, qui remontait du fond. Car, malgré tout, c'étaient aussi
des hommes...
Autres tortures.
Il y a eu bien d'autres tortures. D'autres qu'on m'a contées. D'autres que j'ai vues. Mais plus
que je puis en redire. Je laisse donc de côté le classique «passage à tabac», que les F.T.P. prati-
quaient avec art, retouchant, à coups de poing, les visages, comme des sculpteurs ivres. Je ne
veux parler que de ce qui sortit de l'ordinaire, que de ce qui fut caractéristique du milieu et de
l'époque. Et c'est ainsi, par exemple, qu'il nous est arrivé, le 7 septembre, un nouveau compagnon,
du nom de Laforge, qui habitait Cachan. Le visage, nous ne l'avons connu que quelques jours
après, quand il a eu fini de virer du noir an violet, du violet au jaune, et quand il est, des dimen-
sions d'une petite citrouille, revenu è des proportions humaines. C'était le visage d'un brave gar-
L’AGE DE CAÏN 36
çon, tout ahuri. El il y avait de quoi. Car ils lui avaient savamment brûlé les pieds. Ils avaient, sur
ses pieds, fait l'essai de plusieurs techniques. Ils avaient d'abord usé d'une lampe à acétylène, puis
d'une lampe à alcool. Laforge, quant à lui, n'avait pas découvert grande différence. Mais il avait,
depuis de drôles de plantes de pieds. Pourtant il a, lui aussi, sauvé sa vie, celui-là. Je l'ai retrouvé,
plus tard à Drancy, où il ne boitillait plus qu'à peine. Et il a été libéré en novembre, je crois. Car
on n'avait, contre lui, que le fait qu'il était cousin de Bucard. C'était un malheur, plutôt qu'un
crime...
Mais il y a eu d'autres raffinements que la lampe à acétylène ou à alcool. Et voici l'histoire du
Waffen S.S. qui a été torturé dans la salle, devant tous les prisonniers. Il avait vingt ans, lui aussi,
comme Godard, et il est arrivé tout tuméfié, tout assommé déjà à coups de poing. Mais il n'était
pas au bout de ses peines. Ils l'ont fait courir sur place, bien entendu, jusqu'à épuisement. Et ils
ont trouvé, ensuite, des supplices inédits. Ils l'ont fait mettre à genoux, sur un manche de pioche.
Les pieds, déchaussés, reposaient sur un autre manche d'outil, et portaient sur le cou de pied, de
manière que les plantes fussent bien en l'air. Et, dans cette posture déjà incommode, l’agenouillé
eut à tenir, à bout de bras, un objet lourd, comme une mitraillette vide. Quand il faiblissait, quand
il baissait les bras, ils le frappaient sur la plante des pieds, ou sur les doigts de pied, avec des ma-
traques. Ou bien ils lui ordonnaient de se tenir sur les genoux, les mains en l'air, les pieds en l'air,
en équilibre. Essayez un peu. Vous verrez si c'est facile. Naturellement, le Waffen S.S. titubait,
perdait l'équilibre et, instinctivement, baissait les mains, pour s'empêcher de tomber. Alors, ils le
frappaient avec ses bottes, tenues par le bout de la tige. Le sang coula bientôt du crâne, du visage.
L'homme était horrible à voir. Il y a des femmes qui se sont évanouies, à voir ça, à entendre ça...
La séance du 29 août.
Mais la séance du 29 août a été encore plus mémorable. Dans la journée, un détachement des
F.T.P. de l'Institut était allé combattre dans la région du Bourget, en compagnie des Américains,
contre un noyau de résistance allemande. La bataille fut assez dure. Le soir, quand les combat-
tants revinrent, ils ramenaient trois des leurs morts, et six prisonniers allemands. Ils ont dû boire,
abondamment, pour se rafraîchir, pour se consoler, et pour fêter leur victoire, tout à la fois. Tou-
jours est-il que bientôt ils envahirent la salle, dans un état d'évidente ivresse, mais de violente, de
virulente ivresse. Une dizaine de femmes F.T.P. les suivaient, plus enragées encore que les mâles.
Et ce fut, pour les prisonniers, un soir qui compta double.
Car ces vainqueurs venaient avec l'intention de venger leurs morts. Ils le dirent bien haut, d'un
ton à faire trembler. Et ce qu'il y avait de curieux, c'était que ces morts, tombés sous les coups des
Allemands, ils tenaient à les venger sur la peau de quelques prisonniers français. Ils n'avaient
point, en effet, de rancune contre les six Allemands. Ils ont même été très doux, très prévenants
pour eux, pendant les quelques jours où ils les ont gardés dans la salle, avec nous. Ils leur don-
naient des matelas, pour dormir. Ils les nourrissaient mieux que nous. Ils leur offraient des ciga-
rettes, et ils leur permettaient de les fumer dans la salle, devant nous, qui n'avions pas le droit de
fumer. Le bruit courut même qu'un membre du Tribunal à six têtes, le second Polonais, je crois,
avait reçu la mission d'endoctriner ces Allemands, et de leur enseigner le communisme, pour en
faire, à leur retour en Allemagne, des propagandistes. Ce qui est sûr, c'est que les F.T.P. tenaient
beaucoup à ces six-là. Ils ont longtemps refusé de s'en dessaisir, et il fallut que les Américains
vinssent les prendre pour les avoir. Ces Allemands ont donc vécu avec nous, pendant plus d'une
semaine, et je ne sais pas si ce qu'ils ont vu les a édifiés.
En tout cas, dès le soir de ce 29 août, ils ont eu, pour commencer, un spectacle de choix. Car le
désordre fut tout de suite au comble. Les F.T.P. qui, ce jour-là, étaient chargés de garder la salle,
et qui n'étaient point, eux, dans les vignes du Seigneur, essayèrent de calmer leurs camarades en
ribote. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre. Ils envoyèrent une délégation au capitaine Ber-
nard, pour exiger que la garde des prisonniers, leur fût, à eux seuls, confiée pendant toute la nuit.
L’AGE DE CAÏN 37
Et, en attendant réponse, ils commencèrent, comme ils disaient, à venger leurs morts. Un volon-
taire de la L.V.F. passa, du coup, un mauvais quart d'heure. Il fut roué de coups de poing, de
coups de pied, et il eut à courir sur place, selon les règles, à toute allure, comme un écureuil en
cage. Dans un autre coin, deux F.T.P., des tout jeunes, de dix-huit à vingt ans, entreprenaient d'in-
terroger «à la dure» un ingénieur de la S.N.C.F., du nom de Robert, qui était arrivé dans
l'après-midi. Ils le frappaient à qui mieux mieux, sans trop écouter ses réponses, qui ne les inté-
ressaient guère. Chaque prisonnier, dans la salle, vivait une épouvante, attendant son tour.
Par bonheur, Bernard fit enfin connaître sa réponse. Il refusait de confier aux vainqueurs la
garde de la salle, et il leur donnait l'ordre de regagner leur chambrée immédiatement. Il y eut
alors toute une rumeur de protestations, d'indignations. Pour une fois, l'autorité de Bernard fut en
péril. Car les glorieux vainqueurs, tout échauffés, voulaient continuer la fêté, et ils affirmaient
qu'ils ne tolèreraient pas, au retour du combat, que des prisonniers, que des «salauds» de prison-
niers pussent, toute la nuit, être tout tranquilles «à se moquer d'eux.» Les femmes faisaient cho-
rus, tout émoustillées par le début du spectacle, et très désireuses de voir la fin... Mais, par un
autre bonheur, il survint une alerte. Et, aussitôt, conformément aux usages, un autre groupe de
F.T.P. accourut, avec des fusils-mitrailleurs, pour tenir les prisonniers en respect. Bernard profita
de l'occasion pour faire d'une pierre deux coups. Les fusils-mitrailleurs ne furent pas braqués seu-
lement sur les prisonniers. Ils le furent aussi, pour une bonne moitié, sur les glorieux vainqueurs,
qui enfin quittèrent les lieux.
Mais il faut que je finisse, maintenant, par une torturée. Par Mme Albertini. Le nom est connu.
Albertini était le premier lieutenant de Marcel Déat, et les communistes ont hurlé jusqu'au ciel
quand une Cour de Justice, sans doute mal stylée, ne l'a condamné qu'à cinq ans de travaux for-
cés. Pourtant, ils auraient dû se souvenir que la famille avait déjà beaucoup payé, dans la per-
sonne de Mme Albertini... Et c'était, toute habillée en noir, une femme de doux courage qui por-
tait, avec un pur sourire, un monde de souffrance dans la chair et dans l'âme. Quand j'étais encore
dans le bureau de Rivier, je l'ai vue, pour la première fois, un matin, dans le vestibule, quand les
F.T.P. lui ont, enfin, permis de revoir son enfant, qu'ils avaient amené du dehors. Elle tenait ce
petit être à bout de bras, comme pour mieux voir, de ses yeux, ce visage et ce rire qui étaient sa
chose, sa peine et sa joie. Qui donc n'aurait pas pitié, devant ce miracle de faiblesse et de force
que font une mère et son enfant ?
Ils n'avaient pas eu pitié... Et c'est au siège du Parti Communiste, dans la rue de Châteaudun,
qu'ils avaient torturé Mme Albertini. Au siège d'un parti dont le journal a pris pour titre ce mot
immense : «L'Humanité»... Il est vrai que l'immeuble avait été, avant la Libération, occupé par les
Milices de Darnand. Et il s'y était fait des horreurs, en particulier dans les sous-sols. Des tortures
savantes, des tortures modernes, avec usage du chauffage, du courant électrique. Mais cet im-
meuble n'avait pas changé de manières, en changeant de mains. Car, si l'homme est plus méchant
que tous les animaux, il ne l'est pas plus que les autres hommes... Et la scène fut digne de la Mi-
lice et de la Gestapo. Ils avaient amené là Mme Albertini pour qu'elle avouât où se cachait son
mari. Mais je crois qu'elle n'en savait rien. Ou bien elle a fait comme si elle n'en savait rien. En
tout cas, elle n'a rien dit. Et, comme elle ne disait rien, ils l'ont torturée pendant toute une journée.
Ils l'ont mise à moitié nue. Ils l'ont courbée sur le dossier d'une chaise, les mains en avant. Deux
F.T.P. tenaient ces mains, en les appliquant solidement sur le siège. D'autres, de l'autre côté de la
chaise, maintenaient les pieds. Et quelqu'un - je crois que, du moins pendant un temps, ce fut une
femme - a pris un ceinturon, un de ces gros ceinturons militaires, qui ont une lourde boucle en
métal. C'est ce ceinturon, à toute volée, qui est tombé et retombé sur le dos, sur les reins nus de
Mme Albertini, pendant des temps qui étaient ou qui ont paru des heures. Parfois l'ardillon de la
boucle entrait tout droit dans les chairs, de toute sa longueur. La peau éclatait, le sang coulait. Et,
L’AGE DE CAÏN 38
pour corser le menu, ils appliquaient sur les plaies le bout enflammé de leurs cigarettes ou de
leurs cigares. Evidemment, cette frêle femme n'avait pas assez de force pour résister longtemps.
Elle s'est évanouie. Alors ils la ranimaient. Ils lui demandaient l'adresse. Et, comme elle ne disait
rien, comme elle n'avait peut-être rien à dire, ils recommençaient. Ils ont recommencé plusieurs
fois, au cours de la journée, à chaque fois jusqu'à ce qu'elle s'évanouît encore, et la ranimaient,
pour recommencer. Mais le pire, c'était qu'ils avaient aussi amené le fils de Mme Albertini, un
petit garçon de dix-huit mois. Elle l'entendait pleurer, dans une salle à côté. Et il pleurait parce
qu'il entendait les coups et les cris. Car elle criait, comme vous pensez bien. Il n'est pas vrai qu'il
y ait des héros qui supportent, sans une plainte, certaines tortures. Elle criait donc, mais elle ne
disait pas ce qu'ils voulaient qu'elle dise. Alors ils l'ont menacée dans son fils. Ils lui ont dit que
l'enfant avait faim, mais qu'il ne mangerait pas, qu'il mourrait de faim, si elle ne disait rien. Et ils
ont obtenu, ainsi, qu'elle donnât une adresse. Mais elle n'a donné qu'une adresse où elle savait que
son mari ne pouvait pas se trouver. Tout ça a duré un jour. Le soir, le dos n'était qu'un champ de
plaies hideuses. De plaies dont certaines n'étaient pas encore cicatrisées, et suppuraient encore,
trois semaines après. Ils ne se sont arrêtés de frapper que quand ils ont vu qu'elle était à bout,
qu'ils ne pouvaient continuer sans la tuer. Et ils l'ont laissée, pendant deux ou trois jours, sans
soins, et à moitié agonisante, sur un matelas.
Puis ils l'ont conduite à l'Institut, Mais ils n'ont pas voulu lui rendre son fils. Ils l'ont mis à
l'Assistance Publique. Et c'était de ne pas le voir qu'elle souffrait le plus, de ne pas savoir com-
ment il se portait. Je crois qu'elle ne l'a revu qu'une fois, quand ils le lui ont amené à l'Institut. Car
elle n'a été libérée qu'après le jugement de son mari, dans les premiers mois de 1945. On l'a gar-
dée cinq ou six mois dans un camp de concentration, bien qu'elle n'eût commis d'autre crime que
d'être la femme d'Albertini, une femme qui se tenait à la maison et qui ne s'occupait que de son
fils. Mais des avocats m'ont conté que ce qui, pour une bonne part, a sauvé son mari, à la cour de
Justice, ce fut le récit de ce martyre. Ce fut comme un coup de théâtre. L'assistance faisait des
exclamations d'horreur, et le jury lui-même, tout honteux, n'a pas osé condamner Albertini à plus
de cinq ans. Mais la pauvre femme n'a pas eu une bien longue joie. Elle a appris, quelques jours
plus tard, que son fils venait de mourir, à l'Assistance Publique. Je n'ose pas me demander com-
ment cet enfant est mort. Je me souviens seulement de ce que les F.T.P. disaient, chez moi, le 30
août quand quelques-uns proposaient de mettre Jacques, lui aussi, à l'Assistance Publique. Et ils
disaient : «Il souffrira, à l'Assistance. Un fils de criminel, il faut que ça souffre...» Oui, ça souffre,
un enfant. Et il arrive que ça en meure...
Pillages.
Mais assez de ces abominations... Terminons ce chapitre sur une note plus gaie. Par les histoi-
res de pillage, qui viennent ici à leur place. Car, avec les fusillades, avec les tortures, le vol était
l'un des trois arts que cultivaient les F.T.P. Le vol en gros, le vol en grand. Tout leur était bon :
l'argent, les bijoux, les vêtements, la vaisselle, les livres, les meubles... Ils ont été, pendant des
semaines, comme une nuée de sauterelles sur le pays. Pillant les vivants. Dépouillant les morts.
La bourse ou la vie. La bourse et la vie. Il n'y avait plus de gendarmes, Ils étaient, ensemble, les
gendarmes et la loi. Aussi fut-ce un temps de cocagne. A l'Institut, en particulier, ils ont dû faire
de bonnes affaires. Dans l'appartement de Mme Albertini, ils ont tout déménagé. Quand Mme
Albertini est rentrée, elle n'a retrouvé que les murs. Ils avaient, dans des camions, emporté les
livres, les meubles et tout, au vu et au su de tout le quartier, sans qu'aucune police y trouvât à
redire. Il paraît que ces moeurs sont tout à fait comme il faut, au temps de révolution. Guichet
contait, lui aussi, qu'ils avaient pillé sa villa, de fond en comble. Mais à quoi bon donner d'autres
L’AGE DE CAÏN 39
noms, d'autres exemples ? Chacun de nous avait été volé, plus ou moins, Et toutes nos histoires se
ressemblent.4
Ce qui me parait plus intéressant à dire, c'est comment étaient organisés les vols, et comment
la répartition. Or j'ai cru comprendre que les produits des pillages devaient obligatoirement être
versés à une espèce de masse, ou de caisse commune. La répartition était faite selon les règles
d'un communisme assez sommaire, mais strict. Et j'en ai pour preuve l'aventure du
sous-lieutenant Marin. Ce sous-lieutenant appartenait au groupe des F.T.P. qui avait ses quartiers
à l'Institut. Certains prisonniers l'avaient connu au temps de sa grandeur, jeune, mince, efféminé,
et paradant en maître dans un uniforme tout neuf. Moi, je ne l'ai connu que dans sa décadence.
Car, de gardien gradé, il avait été, un beau jour, mué en simple prisonnier. Et il était dans la salle,
tout raide, sur un fauteuil, avec nous. Il nous a conté ses malheurs. C'est tout simple. Il avait «ré-
quisitionné» cinq cent mille francs dans une banque. Et, jusque là, tout allait bien. Il aurait été
félicité, s'il s'en était tenu là. Mais ce Marin était un jeune marié, en lune de miel depuis un mois.
L'amour l'a perdu. Autrement dit, il a mis deux cent cinquante mille francs dans sa poche, pour
son ménage. Et les autres l'ont su. Ils l'ont arrêté tout de suite, et emprisonné avec nous. Le pau-
vre Marin ne se faisait guère d'illusions. «Ils me tueront, disait-il. Ils ne me pardonneront jamais
ça.» De quoi je conclus qu'il fallait partager. D'aucuns m'ont dit, depuis, qu'il fallait aussi faire
4
Voici, pourtant, la mienne, pour les amateurs de détails. Et voici l'énumération de ce qui a été volé dans
mon appartement, du 30 août à la fin d'octobre. Car ils ont pris leur temps. Ils avaient, comme j'ai dit,
chassé Jacques de la maison. Puis ils avaient pris les clefs. L'appartement était donc tout à eux. Et ils y
revenaient, tous les deux ou trois jours, pour fouiller, pour choisir, pour prendre ce qui leur plaisait. Il en
était qui passaient devant ma concierge, en brandissant les robes de ma femme, et qui disaient : «Ça, se
sera pour les copines !» On a vu des officiers, et jusqu'à un commandant, qui venaient fureter. Ils ne se
sont arrêtés que lorsque Jeanne est rentrée, à la fin d'octobre. Il était temps, car ils allaient emporter aus-
si les meubles. Mais voici, au total, ce qu'ils ont pris. Nos vêtements, notre linge, en particulier, les ont
tentés. Des miens, ils ont pris : deux pardessus, cinq costumes, un caoutchouc, deux pull-over, dix che-
mises, six chemisettes, six paires de chaussettes, trois pyjamas, deux paires de gants, deux cache-cols.
De ceux de Jeanne, ils ont pris : un manteau, une veste de fourrure, deux tailleurs, une redin-gote, trois
robes, deux jupes, un caoutchouc, six paires de bas, quatre paires de chaussures, un pull-over, trois
combinaisons, deux blouses. Ils n’ont, sur les protestations de ma concierge, épargné que le vestiaire de
Jacques, auquel il ne manquait qu'une paire de bottes et une paire de chaussures. Mais ils avaient très
bien confisqué : dix-sept draps, neuf nappes, quatre-vingt-quatre serviettes de table, un service de linge-
rie à thé, vingt serviettes de toilette, vingt-quatre essuie-mains, trente-six torchons, cinq couvertures de
laine, un couvre-pieds, un dessus de lit, trente-six mouchoirs, enfin toute une lingerie, très complète, que
ma femme avait reçu de sa famille. Et ils avaient fait le vide dans mon bureau, emportant : une machine à
écrire, deux stylographes, une pendulette, une garniture de bureau et deux cents livres reliés. Dans la
salle à manger, ils avaient, en tout premier lieu, mis la main sur l'argenterie, c'est-à-dire sur une ména-
gère de vingt-six pièce, en argent massif, sur vingt-quatre cuillers à café en vermeil et sur six cuillers à
dessert en argent que ma femme tenait de sa famille. A quoi ils avaient ajouté douze couteaux, douze
fourchettes et couteaux à fruits, dix-huit cuillers et fourchettes, dix cuillers à café, douze fourchettes à
escargots, vingt-quatre assiettes. De vieux bijoux de famille ne leur avaient pas non plus échappé, surtout
une chaîne, trois pendentifs, une épingle de cravate, trois bagues et un collier, qui étaient en or. Mais ils
ont dû être déçus, plus tard, par un bracelet, trois broches, un poudrier et un collier de perles, qui
n'étaient que de la pacotille. Citons encore, pour mémoire : un appareil de T.S.F., un appareil photogra-
phique, un moulin à café, un réchaud électrique, douze verres à ventouses, un réveille-matin, deux fers à
repasser électriques, un sac à main, et trois valises et une malle, qui ont dû servir de contenants. Plus
une dizaine de billets de cent francs, qui traînaient dans un tiroir... Et on aura une idée de l’éclectisme
avec lequel les F.T.P. faisaient leurs petites réquisitions. Mais ce qui est le plus remarquable, c'est qu'ils
ont trouvé, bien en vue, des journaux où j'ai publié quelques articles, pendant l'occupation, de même que
des lettres, des notes, des dossiers syndicaux et politiques. Une vraie police aurait d'abord saisi tout cela,
pour y chercher des documents à charge contre moi. Mais ils n'ont point touché cela. Et sans doute ne
cherchaient-ils pas de quoi me condamner ou m’absoudre. Ils avaient des préoccupations plus pratiques,
plus réalistes...
L’AGE DE CAÏN 40
une part pour le Parti. Mais ce ne sont que des on-dit. Comme cet autre, on-dit, qui court les rues,
et d'après lequel le Parti n'aurait été hostile à l'estampillage des billets que parce qu'il lui était dif-
ficile de justifier la possession de sept milliards en billets, ramassés dans toute la France, au
temps de la Libération. Moi, je m'en tiens à ce que j'ai vu, ou entendu de bons témoins, et à ce
que j'ai compris, en retournant le tout dans ma tête...
Ce qui est sûr, c'est qu'ils ont pillé. Ici, ailleurs, un peu partout. Et, ma foi, grand bien leur
fasse ! Mais, quand j'y réfléchis, je viens à penser qu'il y a maintenant une catégorie de plus, dans
la hiérarchie sociale. C'est la dernière-née de la guerre. Et la guerre avait déjà enfanté deux sortes
de nouveaux riches, Entre septembre 1939 et juin 1940, il était né, parmi les fournisseurs, les mu-
nitionnaires, des nouveaux riches tout semblables à ceux que nous avons connus, de 1914 à 1918.
Puis, entre juin 1940 et août 1944, sont venus au monde les nouveaux riches de l'occupation,
c'est-à-dire les rapaces du marché noir, les accapareurs de biens, les mercantis qui trafiquaient
avec les Allemands. Ceux-là, c'était déjà du neuf. Mais il y a aussi, maintenant les nouveaux ri-
ches de la Libération. Et n'ayez crainte. Cette troisième catégorie a je ne sais quel paratonnerre
contre les foudres. Personne ne pense à lui faire rendre gorge. Personne n'ose se plaindre d'elle, ni
même parler d'elle.
Je n'ai connu que quelques imprudents, dans les débuts, au camp de Drancy. C'étaient de bra-
ves gens qui croyaient encore à la justice. Et, quand on les libérait, ils s'imaginaient tout permis,
du moment que leur innocence était reconnue. Ils allaient donc, en sortant, porter plainte contre
leurs voleurs. Mais, deux fois sur trois, ça ne traînait pas. Les Milices Patriotiques ne tardaient
guère à les ramener au camp, pour leur apprendre les égards. Aussi avons-nous, bien vite, tous
appris la sagesse. Quand un heureux faisait ses paquets, en partance pour la liberté, ses voisins ne
manquaient jamais de lui donner ce dernier conseil : «Et surtout, ne porte pas plainte ! Ou bien tu
vas nous revenir, encore, pour deux ou trois mois...» Moi, quand j'ai été libéré, à mon tour, j'ai
fait visite à mon avocat. Et, lui aussi, il m'a dit : «Surtout, ne portez pas plainte. Ou ils vous arrê-
teraient à nouveau.» Ça, il paraît que c'est encore de la révolution...
Et le pire est qu'il y a, dans ce dire, un peu de vrai. Ceux qui m'ont arrêté et pillé, ceux qui ont
arrêté et pillé mes compagnons de l'Institut, c'étaient bien, en effet, des révolutionnaires. Des F.
T. P. C'est-à-dire des marxistes du plus beau rouge, d'un rouge sang... Et j'en ai quelque regret. Je
pense au temps que j'ai vécu, entre 1934 et 1938. A un temps où j'avais pour camarades des ou-
vriers pauvres, honnêtes, modestes, que je coudoyais, dans le Front Populaire. Et où je les trou-
vais, en gros, capables d'épouser, de promouvoir une grande foi humaine. J'ai du regret en consta-
tant combien le présent est autre. Car, parmi les ouvriers, maintenant - et je veux dire surtout
parmi les jeunes, - combien en est-il qu'on a accoutumés, dans les F. T. P., à l'argent facile, à l'ar-
gent sans travail, à l'argent qu'on prend ? Il en est, j'en suis sûr, qui ont pris un ventre et une âme
de petits bourgeois, depuis qu'ils ont un magot, conquis au bout de la mitraillette. Et nous aurons
de la chance s'il n'en est pas trop qui ont pris, pour leur vie, l'humeur, les manières de bandits de
grand chemin. Car on s'habitue à voler, aussi. Vraiment, il y a quelque chose de pourri dans le
royaume de Karl Marx. Et je refuse, en tout cas, que cette curée soit une révolution. J'appelle ré-
volution un grand mouvement dans l'espèce, qui exalte les individus. Mais je ne vois, dans ces
fusillades, dans ces tortures, dans ce pillage, que chute et déchéance...
L’AGE DE CAÏN 41
CHAPITRE VII
FAIMS
Il faut, maintenant, que je conte comment nous avons vécu. Car nous avons vécu. Nous nous
sommes, tous, accrochés à la vie, comme avec des ongles. Et nous avons tenu. Nous avons tenu
pendant des jours, pendant des nuits, de tout ce qui nous restait de force, de tout ce qui nous res-
tait d'espérance. Il est vrai que nous nous entr'aidions, comme font les alpinistes, dans les pas-
sages difficiles. Et je veux dire, d'abord, quelle fut notre faim des autres...
Car, dans de tels dangers, c'est la solitude qui est terrible. Seul, un homme est trop désarmé
contre son esprit. Certes, il essaie bien de se mentir. Il se rattrape, en lui-même, à toutes les rai-
sons qu'il a de se rassurer, de se consoler. Il les retourne, il les retouche, il les embellit. Enfin, il
fait effort pour étouffer, dans une profondeur de lui-même, une toute petite voix qui est pourtant
le meilleur de lui, car c'est la petite voix de doute par laquelle, d'ordinaire, il est averti contre ses
propres crédulités, contre trop de complaisance à lui-même. Il voudrait redevenir l'enfant qui
pouvait s'enchanter de menus espoirs et de rêves ingénus. Mais il ne peut. Vainement, il consulte
toute la force qu'il se sent de vivre, le sang qui bat, les muscles qui obéissent, et toute la douceur,
toute la volupté corporelles, Vainement, il s'éprouve vivant, et capable de vivre. Il ne peut point
ne pas entendre la petite voix qui dit que pouvoir vivre, que vouloir vivre, n'empêchent pas de
mourir. Ou vainement, plus vainement encore, il plaide en lui-même, contre la férocité des hom-
mes, Il passe en revue tous ses actes, tous leurs motifs. Il se dit que rien ne justifie qu'on l'empri-
sonne, qu'on le torture, qu'on le tue. Et il voudrait se persuader qu'il vivra, puisqu'il n'est pas juste
qu'on le fasse mourir. Mais il ne peut point ne pas entendre la petite voix qui ricane, et qui dit que
ni les choses, ni les hommes ne sont justes.
Tel est le drame de l'homme seul. L'esprit, en lui, est plus fort que lui. Et les mensonges qu'on
voudrait se faire à soi, quand on est seul, sont trop vite dénoncés, démasqués par l'impitoyable
esprit. Aussi n'y a-t-il rien de plus cruel que d'enfermer un homme avec ses pensées. Tout seul.
C'est-à-dire tout torturé par son bourreau interne, et sans défense, tout abandonné à lui. Je n'ai vu
Jeanne faiblir qu'une fois. Et ce ne fut pas à l'Institut Dentaire, malgré les spectacles d'horreur. Ce
fut, au contraire, quand la police nous eut délivrés des F. T. P. Car il advint, avant notre transfert
au camp de Drancy, que Jeanne fût enfermée, toute seule, pendant toute une journée, dans une
cellule d'un commissariat de police. Toute seule dans un noir opaque. Sans voir, sans entendre,
sans m'entendre, sans entendre quiconque. Et seule avec ses pensées. Elle dut appeler, au bout de
quelques heures. Car elle se trouvait mal. Il fallut l'emmener quelques minutes à la lumière, parmi
les autres vivants. Il fallut même lui faire une piqûre. Le coeur tombait au plus bas. Et, bien sûr,
la faim y était pour quelque chose. La vile faim du ventre. Mais je suis sûr que, ce jour-là, Jeanne
a souffert, beaucoup plus encore, d'une autre faim. De la faim de ma présence, d'une présence. De
la faim des autres...
La bonne nouvelle.
Car ce qui sauve, ce sont les autres. La voix des autres. Et les mensonges des autres. J'ai beau-
coup réfléchi, à l'Institut, sur ce secours que l'homme tire des autres. Et j'ai compris un trait
étrange, à savoir que l'homme a plus de facilité à croire les autres qu'à se croire lui-même. A y
L’AGE DE CAÏN 42
bien réfléchir, ce trait va de soi. L'autre, en effet, est un autre homme. C'est un autre moi. Et, na-
turellement, je le suppose tout occupé, comme moi, à se défier de ses espérances, à couler bas les
mensonges pour lesquels il se sent trop d'envie. Je n'imagine pas qu'il puisse dire sans savoir ce
qu'il dit, ou sans y croire. Et du coup je crois, venant de lui, le mensonge que je n'aurais pas cru,
venant de moi. Or il me ment, bien sûr. Il me fait les mensonges que je ne puis me faire. C'est
humain. Cet autre prisonnier, tout torturé au dedans et qui me devine dans la même torture, vous
pensez bien qu'il ne va pas me dire que tout est noir, que tout est clos, qu'il n'y a pas de porte pour
l'espérance. Il me plaint, il a pitié. Et il me cachera donc les mauvaises nouvelles, s'il y en a. S'il y
en a de bonnes, et même les plus petites, il se précipitera pour me les dire, pour me les tendre
comme un peu d'eau à qui a soif. Il en inventera même, au besoin. Et moi, je le croirai. Je me di-
rai qu'il n'est pas un enfant, qu'il est un homme, un homme sérieux, qu'il a dû s'enquérir, contrô-
ler. Ainsi va l'espoir, tendu de l'un à l'autre, jusqu'à ce, que tous en soient désaltérés.
Au camp de Drancy, par exemple, ce fut merveille comme couraient les nouvelles les plus
consolatrices, les plus bienheureuses. Un jour c'était un nouveau venu qui, dans un coin de la
cour, contait comment le climat changeait, au dehors, et combien l'apaisement se faisait. Et, au-
tour de lui, il s'irradiait, il s'irisait comme de petites vagues joyeuses, jusqu'au bout du lac de pen-
sée que nous faisions. Ou bien c'était tel autre qui disait tenir de son avocat que le gouvernement
préparait une amnistie. Et tout le camp de croire, de s'efforcer à croire. Même à l'Institut, malgré
les tortures, malgré les fusillades, j'ai connu de ces rumeurs. Le moindre journal, que les F, T. P.
oubliaient sur une table, devenait notre proie commune. Nous avions tôt fait d'en extraire les nou-
velles qui pouvaient passer pour bonnes, Et elles étaient commentées de l’un à l'autre, grossissant
à chaque commentaire, bonifiées, enrichies de tout un cortège de complaisantes conséquences.
Toute notre chiourme devenait comme une ruche, où le désespoir Individuel était noyé dans l'es-
pérance collective. Et c'est ainsi que nous avons pu tenir. Accotés les uns aux autres, nous ré-
chauffant les uns aux autres, nous ranimant les uns les autres par nos souffles, par nos mensonges
fraternels. A vrai dire, notre chance, ce fut que nous étions trop, dans tout Paris, dans toute la
France, trop de suspects, trop d'hérétiques, trop de haïs. Ils ont bien pu torturer quelques-uns d'en-
tre nous, avec des fouets, avec des flammes. Ils ont bien pu nous affamer, nous amaigrir. Mais ils
n'ont pas pu nous isoler... Nous étions trop. Il a fallu nous entasser, vingt par cellule de quatre, ou
quatre par cellule individuelle, ou cent, cent cinquante dans une prison improvisée, comme à
l'Institut. Et ce fut notre salut. Nous avons ainsi évité les séparations, les solitudes et le supplice
de la pensée qui se ronge sur soi. C'est de leur faute. Nous étions trop. Qui trop embrasse mal
étreint.
Morphée.
Mais nous avons eu d'autres faims... Et beaucoup ont eu une atroce faim de dormir. Dormir,
comme on sait, est le premier besoin. Mais ce besoin était exaspéré en nous par le manque de
nourriture, et par l'inquiétude. Si nous avions pu, nous nous serions jetés dans le sommeil comme
à tout jamais, pour y oublier nos ventres creux et nos cervelles pleines de soucis. Mais il était
difficile de dormir, chez les F. T. P. Car ils laissaient toutes les lampes allumées, pour ne pas
nous perdre de, vue, ou pour lire, ou pour jouer entre eux. Et ils faisaient beaucoup de bruit. Par-
fois, ils étaient ivres, et criaient, chantaient en brandissant des armes. Il faut dire qu'ils savaient
très mal manier leurs armes et que pourtant, tout heureux d'en faire parade, ils ne cessaient de les
démonter, de les retourner, de les mettre en joue. Aussi leur est-il souvent arrivé de se blesser
entre eux, par inadvertance. Mais il leur arrivait pareillement, en pleine nuit, de lâcher au milieu
de nous un coup de revolver ou un coup de fusil. Et nous nous réveillions en sursaut.
D'ailleurs la plupart d'entre nous dormaient sur place, sur la même chaise, dans le même fau-
teuil où ils avaient passé la journée. Et ce leur était souvent, un supplice plus qu'un repos. Car ils
étaient déjà tout rompus d'avoir été tant assis. Cette posture, à la longue, endolorit les reins. Il
L’AGE DE CAÏN 43
faut, pour s'en délasser, se lever ou s'étendre tout à fait. Or, pendant le jour, nous pouvions bien,
de temps en temps, obtenir la permission de faire une petite escapade, par exemple pour aller aux
W.C., ou pour boire un verre d'eau. Ces courts changements d'attitude détendaient un peu et ai-
daient à passer la journée. Mais la nuit était longue pour ceux d'entre nous qui devaient dormir
assis, dans la même raideur que dans le jour. Je les voyais danser dans leur sommeil, sans cesse
cherchant à droite, à gauche, un endroit pour poser la tète, ou bien en avant, en arrière, une posi-
tion qui pût reposer les reins. Au matin ils étaient tout douloureux, tout courbaturés. La faim ai-
dant, il leur arrivait de s'assoupir, dans la journée. Et parfois c'était tout un drame.
Car, comme je l'ai déjà indiqué, il était interdit de dormir pendant le jour. Interdit de fermer les
yeux. Interdit de pencher la tête sur la poitrine. Un Nord Africain - je ne sais plus son nom -
s'était pourtant endormi, un après-midi. Il n'en pouvait plus. Et il ronflait, insolemment, tout rata-
tiné sur lui-même, entre ses épaules. Les F. T. P. ont voulu le réveiller, bien sûr. Mais il a eu
comme un coup de fureur, de cette fureur élémentaire qui prend les dormeurs, quand on les arra-
che trop brutalement à leur paix animale. Il a refusé de relever la tête. Il s'est, comme une bête,
plus profondément encore enterré en lui-même, en grognant je ne sais quoi, qu'il avait sommeil,
qu'il avait faim, qu'il en avait assez. Et les F.T.P. ont eu beau crier, le secouer, lui, il dormait. Il
était résolu à dormir, et rien ne pouvait l'en faire démordre. Il était, dans son sommeil, comme un
blaireau dans son trou. Et nous nous amusions ferme à voir la meute aboyer tout autour. Mais il
s'en est fallu de peu que l'histoire finît mal. Les F. T. P. enrageaient. Et, du fond de la salle, tout
près de nous, il y en eut un qui cria : «Mais vous ne savez pas faire, bon Dieu ! Piquez-lui donc
une baïonnette dans le cul ! Ça le réveillera bien...» Ils ont essayé, en effet, de ce moyen. Et j'ai
cru, un moment, que le Nord-Africain allait résister, se révolter, faire des sottises. Il a eu comme
un roulement d'épaules, comme un mouvement en avant. Et les F. T. P. ont bien compris. Nous
avons entendu, distinctement, que l'un d'eux armait son fusil. Ce bruit, tout de même, a calmé le
Nord-Africain. Il s'est laissé mener jusqu'au mur, où ils l'ont mis au piquet, pendant une heure, les
mains en l'air. Mais vraiment, c'était un fier dormeur, que cet Africain-là...
Mon matelas.
Les privilégiés, quant au couchage, étaient les malades, les torturés. Du moins les trop mala-
des, les trop torturés, Pour ceux-là, les F. T. P. avaient amené une dizaine de matelas. Des matelas
un peu crasseux, dont plusieurs, même, avaient de larges taches de sang sec. Et, le soir, Sonia, la
grande dictatrice des femmes F. T. P., présidait à la distribution. C'était toute une cérémonie. Une
vingtaine d'éclopés, de blessés, de cacochymes venaient attendre à la file, devant les matelas qui,
pendant le jour, avaient été entassés au bas de la scène, à droite. Sonia donnait aux uns, refusait
aux autres. C'était selon la tête du client. L'Hévéder, par exemple, n'a jamais eu de matelas, bien
qu'il toussât affreusement et fût, de toute évidence, le plus malade de nous tous. Mais les Alle-
mands, qui pourtant étaient de beaux gaillards, bien intacts, se partageaient deux ou trois matelas,
et un sourire de Sonia. Mme Albertini, elle aussi, avait un matelas. Mais c'était pour une tout au-
tre raison. Elle avait le dos et les reins si battus, si brûlés, si blessés qu'à peine pouvait-elle, pen-
dant les premiers jours, se tenir assise sans ressentir d'intolérables douleurs. Aussi avait-on, pour
elle, étalé un matelas, dans le fond, tout près de nous. Elle le conservait même pendant le jour et
avait la permission de s'y étendre, de temps en temps. Elle le couvait comme un objet précieux,
veillant à ce qu'il ne devînt pas une colonie de poux et de puces. Elle était, dans un sens, une
grande privilégiée.
Mais, bientôt, je fus un privilégié, moi aussi. La première nuit, Jeanne et moi avions dormi sur
nos chaises, comme nous avions pu… Et, le lendemain, j'étais exténué. Mais Jeanne apprit que
les malades pouvaient, par chance, obtenir un matelas. Et elle partit aussitôt pour faire valoir mes
droits. Car je souffre, depuis plusieurs années, de je ne sais quoi de tenace et de dangereux. Cela
m'est venu à la suite d'une grave maladie que j'avais prise légèrement, et qui fut mal soignée.
L’AGE DE CAÏN 44
Chaque hiver est pour moi comme une bataille en rase campagne, où il faudrait enlever de vive
force une première ligne de tranchées, et une seconde, et une troisième… Passerai-je cette
grippe ? Et cette bronchite ? Et cette congestion qui paraît bénigne, mais qui n'en finit pas ? A
chaque fois, on croirait que c'est la dernière fois. Enfin je suis de ces vivants étranges que, de nos
jours, la science fabrique artificiellement, à force de remèdes et d'inventions, de ces vivants qui,
depuis longtemps, devraient être des morts, si l'on laissait faire le jeu de nature. Mais Jeanne, sur-
tout, m'a sauvé jusqu'ici, par des soins infinis. Et vous pensez comme elle plaida, pour m'obtenir
un matelas. Elle saisit, au passage, le capitaine Rivier, et elle lui fit un tableau si terrible de ses
responsabilités à l'égard de ma vie que l'autre, déjà un peu honteux de me voir là, après toutes ses
promesses, finit par donner l’ordre de mettre tous les soirs un matelas à ma disposition. Notre
bonheur s'accrut encore d'une visite que, dans l'après-midi, firent à l’Institut des amis chez qui
notre petit s'était réfugié. Ils avaient eu le courage de venir aux nouvelles, au risque d'être à leur
tour enfermés. Et ils demandèrent à nous voir. On ne le leur permit point. Mais j'eus la chance,
allant aux W.-C., de tomber sur eux. Je leur demandai, dans un souffle, de nous procurer un avo-
cat et des couvertures. L'avocat, c'était pour le futur. Et les couvertures, c'était pour attendre, plus
au chaud, ce futur. Dans la soirée, nos amis revinrent, apportant deux couvertures que le capitaine
Rivier, par une insigne faveur, nous fit transmettre. Et, dans les nuits qui vinrent, J’ai pu m'éten-
dre, me couvrir, dormir un peu.
Jeanne ne voulait pas, le premier soir, partager le matelas avec moi, craignant qu'on ne lui fit
reproche de n'être pas malade, ou bien objectant que c'était un matelas trop petit, un matelas de
célibataire, sur lequel elle me gênerait. Mais j'ai fini par lever ses scrupules. Et nous avons re-
commencé à dormir côte à côte, le plus chastement du monde, bien entendu, mais tout heureux de
notre chaleur retrouvée, tout heureux de pouvoir murmurer à l'aise, au ras du sol, et cachés des F.
T. P. par une haie de fauteuils. Il nous est arrivé de murmurer très tard, parmi les souffles endor-
mis. Parfois, le silence, la paix devenaient si vastes, si purs, que, dans une somnolence, je me
croyais revenu aux temps où l'on ne tue pas. Mais d'autres fois, comme je sombrais dans le som-
meil, je sentais, aux saccades de sa tête sur mon épaule, que Jeanne pleurait, sans bruit, pour ne
pas m'éveiller. Et je ne trouvais rien à dire. Je la serrais plus fort, plus près. Et, quand elle s'était
enfin endormie, je restais à rêver, tout seul, sur la grande pitié des hommes..
Toilette.
Mais puisque j'en suis aux nuits, il me faut continuer, dans l'ordre, par les matins. Or les ma-
tins venaient vite, à l'Institut. En général, nous recevions l’ordre de dormir, le soir, entre
vingt-trois et vingt-quatre heures. L'ordre de nous réveiller était donné, chaque matin, à six heures
et demie. Et il n'était pas bon de traîner. Les privilégiés devaient, au plus vite, porter leurs matelas
au coin accoutumé et reprendre aussitôt place sur leurs chaises, sur leurs fauteuils, le corps bien
droit, dans l'immobilité. Les autres, les dormeurs assis, avaient depuis longtemps déjà repris leur
position du jour, tout simplement en se redressant sur leur siège, en ouvrant les yeux. Et tous,
nous recommencions à attendre. A attendre on ne sait quoi. A attendre en vain. C'était là, encore,
un supplice de qualité. Et je ne sais rien de plus torturant que d'attendre ainsi, que d'attendre le
pire, sans savoir lequel, que d'attendre les coups d'une humanité dont on ne sait rien, dont on ne
sait ce qu'elle pense, ce qu'elle prépare, ce qu'elle accomplit, et dont on sait seulement qu'elle est,
tout autour, comme une ronde de haine. L'esprit, en cette absence de nouvelles, est comme un
estomac en l'absence de nourriture. Il est tout creux, tout béant. Il est comme un tambour sur le-
quel, stupidement, frappe l'imagination en folie…
Pourtant, le matin, nous avions quelques distractions. La toilette nous occupait un peu. Mais
elle était une cérémonie du genre du baptême, lente, solennelle, processionnelle. Les F. T. P. nous
menaient nous laver par demi-douzaines. Une demi-douzaine d'hommes aux W.-C. du
rez-de-chaussée, où il y avait quelques robinets. Et une demi-douzaine de femmes à un endroit
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analogue du premier étage. Chaque demi-douzaine partait en cortège, encadrée par deux F. T. P.
en armes. Et il fallait bien attendre une demi-heure, trois quarts d'heure avant de la voir revenir.
C'est que les candidats à la propreté, une fois devant les robinets, manquaient en général de sa-
von, de serviettes, de brosses à dents, et de tout. Il fallait frotter dur, et longtemps, pour suppléer à
ce manque de matériel. Et d'autant plus que c'était merveille comme nous prenions de la crasse,
dans cet Institut. Je dois dire, pourtant, que Jeanne nous conquit encore un privilège, en apitoyant
la dactylographe d'espèce molle qui, toujours bonne fille, nous apporta une serviette marquée :
«Institut Eastman». Et cette serviette, je l'ai volée, en partant. Elle m'a suivi dans toute mon aven-
ture. Revenu chez moi, je l'ai placée, dans mon armoire, à l'endroit du linge que les F. T. P.
avaient emporté. C'était une petite récupération.
Mais revenons à nos six gaillards, devant les robinets. Donc, ça n'allait pas vite, comme on
comprend. Il faut avouer, d'ailleurs, que nous profitions de cette demi-heure aux W.-C. pour ba-
varder, pour fumer un peu. Les F. T. P. de garde restaient au dehors, et, sauf quelques exceptions,
ils nous laissaient assez en paix. Aussi nous détendions-nous enfin, pérorant, échangeant de peti-
tes histoires, de grosses espérances, et humant quelques bribes de tabac, ou de mégot, ou de mé-
got de mégot. En vérité, les W.-C. ont été, dans tout l'Institut le seul oasis où nous ayons savouré
un peu de liberté. Après la toilette, nous ne pensions qu'à y revenir, sous le prétexte ordinaire.
Nous nous y donnions rendez-vous, d'un détenu à l'autre, pour échanger des nouvelles, ou pour le
seul plaisir de parler, de sortir du silence, de la solitude. C'était tout un art. Car il fallait, pour
multiplier ces escapades, faire en sorte de passer comme, inaperçu. Et l'astuce était de ne jamais
demander la permission au même F.T.P., de guetter les moments creux, où il n'y avait pas trop de
demandes, de sortir sans bruit, sans s'arrêter en route pour un bavardage, et enfin de ne jamais
provoquer la remarque que le même détenu sortait bien souvent. C'était un peu comme au col-
lège, avec les mêmes ruses, avec les mêmes enfantillages, et avec cette différence seulement que
le pion avait le pouvoir de nous «coller» au mur…
Pourtant, le matin, les occasions d'escapade étaient plutôt rares. Car la cérémonie de la toilette
occupait les W.-C. jusqu'à midi, ou même au delà. Mais, notre toilette faite, il arrivait que nous
eussions d'autres divertissements. Les F. T. P., vraiment, se faisaient du souci pour notre propreté,
et même pour notre santé. Deux ou trois fois par semaine, l'un d'eux parcourait la salle, porteur
d'une grande boite de carton jaune, et il criait à tue-tête : «Serviettes hygiéniques ! Qui veut des
serviettes hygiéniques ?», comme le vitrier, dans la rue, qui demande qui a des vitres cassées. Le
spectacle aurait pu être drôle. Celles des prisonnières qui venaient d'arriver, qui ne s'étaient pas
encore accoutumées au sans gène du milieu, faisaient en effet des mines et rougissaient en levant
le doigt, timidement, sans le lever trop haut. Mais ce qui gâtait tout, c'était que, je ne sais par quel
mot d'ordre, il se trouvait toujours un F. T. P pour commenter cette distribution. «Nous, disait-il, -
nous ne sommes pas des Allemands... Nous donnons aux femmes des serviettes hygiéniques,
nous... Les Allemands, eux, vos amis les Allemands, ils ne donnaient pas de serviettes à nos
femmes... Ils les piquaient, vous entendez, ils les piquaient pour les empêcher d'avoir leurs rè-
gles !... Ils les piquaient avec des saletés. Et elles en mouraient, souvent... Mais nous ne sommes
pas des Allemands, nous... Nous sommes bons, nôus !...» Et ainsi de suite, sur leur bonté...
D'autres fois, c'était la chasse aux poux qui occupait une partie de la matinée. Car il courait, il
sautait, il grouillait des poux et des puces, dans cet Institut. Et même d'autres petites bêtes, plus
intimes, plus désagréables encore. Les F. T. P. faisaient la chasse à cette vermine, en particulier
aux poux. Et, de temps en temps, donc, ils venaient nous fouiller dans la tête, le matin. Nous y
passions tous, un par un. Et c'était une autre occasion de rires, de commentaires, de conférence.
Cette fois encore, ils nous expliquaient comme ils étaient bons. «Car nous aurions pu vous tondre
tous, n'est-ce pas ? Nous sommes bien bons de ne pas le faire, de prendre la peine d'épouiller vos
L’AGE DE CAÏN 46
têtes de collaborateurs !» Et c'était sans réplique. Ils auraient bien pu nous couper les cheveux, en
effet. Et même la tête. Comme ils étaient bons !
Mais, puisque j'en suis aux poux et autres bestioles, il faut que j'ouvre des parenthèses, pour
conter une histoire qui me revient, à ce propos. La loi était que les galeux, les pouilleux, les por-
teurs de bêtes intimes fussent transférés à l'infirmerie, dans des salles spéciales, où ils ne pour-
raient plus contaminer les autres. Or ils ne s'y trouvaient pas mal. Ils mangeaient un peu mieux,
ils avaient des matelas pour dormir, ils étaient plus en paix. D'ailleurs il régnait sur l'infirmerie un
docteur annamite, nommé Ngo-Quoc-Quyen, qui, bien qu'il fût F. T. P., avait gardé du coeur et,
tout au fond de lui, s'épouvantait de tant de sang, de tant de supplices chinois. J'en atteste, car il a
eu à me soigner, et j'ai vu qu'il était bon, sans s'en vanter et même en se cachant des autres, qui lui
auraient fait un mauvais parti.
Mais revenons à nos poux et autres bestioles. Donc, il advint, un jour, qu'un porteur de bêtes
intimes (je n'indique point son nom, et l'on va comprendre pourquoi) fut transféré à l'infirmerie. Il
s'y trouva bien. Mais sa femme et une amie de sa femme, qui avaient été arrêtées avec lui, ne
l’avaient point suivi dans cet asile. Elles étaient toujours avec nous, dans la grande salle. Et le
malheureux se désolait de se trouver mieux, alors qu'elles étaient si mal. Mais il eut une idée. Une
idée de génie. Il s'arracha quelques bêtes intimes et il en fit, dans du papier, deux petits paquets. Il
confia ces paquets à un autre détenu, venu à l'infirmerie pour consultation, et il le chargea de les
remettre à sa femme et à son amie, avec un billet dans lequel il expliquait la vertu des bestioles, et
la manière de s'en servir. Après quoi il attendit, tout gonflé d'espoir. Il ne fut pas déçu. Un jour, sa
femme et l'amie arrivèrent bien à l'infirmerie, porteuses des mêmes bestioles que lui. Et lui, tout
fier, de leur dire : «Eh bien, elle était bonne, mon idée, qu'en dites-vous ?» Mais le miracle est
que ces femmes n'avaient jamais reçu les petits paquets. Le commissionnaire avait dû les perdre.
Ou bien il avait gardé les morpions pour lui. Il en avait fait commerce, peut-être !... Et les fem-
mes en avaient eu, tout de même, on ne sait comment... Avouez qu'elle est bonne.
Je sais, sur l'infirmerie, une autre histoire. Mais c'est une histoire moins drôle. C'est L'Hévéder
qui me l'a contée. Car ils l'ont tout de même, à la fin, transporté à l'infirmerie, quand il a été trop
toussant, trop agonisant. Et, une nuit, il était là, sur son matelas, à rêvasser. Autour de lui, d'autres
prisonniers et des prisonnières dormaient, ou rêvassaient aussi, dans leurs coins de ténèbres. Tout
paraissait calme, ou apaisé, comme sont les choses, à l'ordinaire, dans la nuit. Mais, tout à coup,
la porte s'est ouverte. Elle a fait comme un rectangle de lueur, dans tout ce noir. Et quatre ombres
sont venues. Quatre ombres qui ne disaient mot. La porte s'est refermée. Et il y a eu, dans l'om-
bre, des hommes qui cherchaient, et qui ont trouvé. Il y a eu un brusque éveil de femmes, des cris,
des menaces à mi-voix, et trois corps-à-corps de désir et de désespoir. Tout a fini dans des plain-
tes, dans des souffles, dans le viol... Mais la quatrième ombre, qui s'était jetée, elle aussi, sur une
forme gisante, a eu une hésitation. Une lampe électrique a été allumée, le temps d'un éclair, et elle
a fait surgir un visage de si vieille femme, de grand'mère si épouvantée que l'ombre a reculé,
qu'elle, est partie... Les trois autres sont parties aussi, après leur victoire. Car c'était cela, aussi, la
Libération !...
Au camp de Drancy, plus tard, j'ai vu des femmes qui avaient été violées jusqu'à dix fois, dans
la même journée... Et certes, dans le nombre, il y avait des «femmes à boches », qui en avaient vu
d'autres et qui ne s'étonnaient pas de si peu. Mais il y avait aussi une fillette de treize à quatorze
ans. Ils avaient eu le raffinement de la violer en présence de ses parents, que d'autres mainte-
naient. Et cette petite fille, toute tondue, était prisonnière avec nous, entre les barbelés. Je la
voyais parfois, entre son père et sa mère, qui riait, toute gaie, toute oublieuse. A cet âge, on ne
comprend pas, et on ne se souvient guère. On n'aurait pas cru que la Libération, la Victoire, la
Révolution lui étaient passées sur le ventre, à cette innocente...
L’AGE DE CAÏN 47
Mais fermons ces parenthèses. J'ai encore à dire sur nos journées. Et j'ai, pourtant, presque tout
dit. Car, àpart la toilette et parfois l'épouillage, ces journées étaient monotones, misérables, et les
mêmes, interminablement. Il n'arrivait rien, si ce n'est, de temps en temps, d'autres prisonniers,
d'autres prisonnières, mais si vite menés, au bout de la mitraillette, sur l'un de nos fauteuils, si vite
pareils à notre immobilité et à notre silence, que même notre curiosité de les connaître s'émous-
sait vite. Parfois quelques-uns d'entre nous étaient emmenés en corvée, pour balayer, pour laver la
vaisselle, ou pour de pires besognes. Mais comme, en raison de ma santé, on me laissait dans
mon coin, je n'ai même pas eu ces distractions. Je sais seulement que la pire corvée était celle des
W.-C. Car les bombes allemandes qui étaient tombées dans les jardins, le 26 août, avaient coupé
quelques conduites d'eau. Et les chasses d'eau fonctionnaient mal. De plus, des prisonnières, après
usage, ne savaient que faire de leurs serviettes hygiéniques, et souvent elles s'en débarrassaient
aux W.C. ce qui finissait de tout engorger. Des prisonniers ont dû nettoyer, vider tout cela, sans
autres outils que des cuillers, ou avec leurs mains.
Mais, à l’ordinaire, toute notre occupation était d'attendre. D'attendre toujours, et d'avoir faim.
Et nous avions faim de tout. Nous avions faim de nouvelles du dehors et surtout de nouvelles des
nôtres, jusqu'à défaillir. Chaque matin, j'avais à consoler Jeanne qui pleurait de ne rien savoir de
notre fils. Et je me souviendrai toujours de la découverte merveilleuse que je fis, quand je défice-
lai le paquet de couvertures que nos amis nous avaient envoyé. Ce paquet était fait d'une grande
poche de papier fort, serrée par une de ces ficelles en papier qui servent de corde, depuis les res-
trictions. Or, quand j'eus vidé la poche, je vis - je ne sais par quelle chance – que quelques mots
étaient écris au fond. Mes amis avaient écrit : «Déplier la ficelle.» Car mes amis et mon fils ont
été d'une ingéniosité incroyable, pendant nos prisons. Plus tard, ils nous ont, envoyé, à Drancy,
des paquets farcis de cachettes si sûres, si subtiles que, si la maréchaussée y a été trompée, nous
l'avons été souvent, nous aussi. Ils savaient miraculeusement dissimuler une lettre dans une miche
de pain, ou un billet de cent francs au fin fond d'une boite de pastilles contre la toux, sans que la
miche et la boite parussent avoir été touchées. Et nous avons souvent été en danger d'avaler la
lettre ou le billet de cent francs.
Mais, ce jour-là, ils s'étaient surpassés. C'est miracle que j'ai regardé au fond de la poche.
Mais, dès que j'y eus lu leur avertissement, j'ai couru au refuge, c'est-à-dire aux W.-C. Et là, j'ai
déplié précautionneusement, j'ai déroulé amoureusement cette bienheureuse ficelle. A un bout, il
y avait une toute petite écriture, qui disait que l'enfant allait bien, qu'il demeurerait en sécurité
chez nos amis, qu'un avocat était déjà prévenu, et que toute l'amitié du monde se mobilisait pour
nous. Dieu, quelle joie !... J'étais comme ces assiégés, à bout de résistance, quand ils voient, à
l'horizon, paraître l'armée de délivrance. Et j'ai couru, à nouveau, pour rapporter les nouvelles à
Jeanne. Mais à peine a-t-elle voulu m'en croire. Il fallut, elle aussi, qu'elle allât aux W.C., pour
lire elle-même, de ses yeux. Mais ses yeux voient mal, et l'écriture était toute petite. J'ai donc dû
lui redire les nouvelles, une autre fois, et d'autres fois encore, pendant toute la journée... Un es-
prit, tout de même, qui croirait que c'est une bête qui a, elle aussi, de ces faims canines ?
Du tabac à la servitude.
J'ai eu faim autrement. Et je dois avouer que rien ne fut pire que ma faim de fumer. Si j'avais,
un jour, m'aventurant dans la psychologie, à classer les besoins de l'homme dans l'ordre de leur
urgence, je ne sais pas si je ne placerais pas ceux que crée la coutume avant ceux qui dépendent
de la nature. En tout cas, manquer de tabac m'a fait souffrir plus que de manquer de pain. Et pour-
tant, j'ai eu faim, comme je l'expliquerai. Mais j'ai trouvé que languir, qu'agoniser de faim était
comme une maladie ordinaire. J'ai ressenti de la faiblesse et comme une dangereuse insouciance
du corps et de l'esprit. Je compare cet état à celui dans lequel, une fois déjà, je m'étais trouvé, à la
L’AGE DE CAÏN 48
suite d'une grave maladie. Autrement dit, on meurt de faim, mais on ne souffre pas de mourir de
faim comme j'ai souffert de manquer de tabac, ou comme d'autres doivent souffrir de manquer de
cocaïne. Je ne pouvais me retenir de mettre machinalement la main dans ma poche, dans la poche
gauche, là où, d'ordinaire, je place mon matériel. Et chacune de ces tentatives réveillait, exaspé-
rait, mon envie. Nous étions quelques-uns à nous torturer comme ça, pour de la fumée...
Et je ne sais comment nous avons, dans ce bagne, trouvé le moyen de fumer encore, de temps
en temps. Bien entendu, nous avons commencé par gratter le fond de nos poches, attentifs à récu-
pérer la moindre bribe. Nous sommes devenus habiles à rouler des cigarettes d'une extrême min-
ceur. Encore ne les fumions-nous qu'à moitié, pour avoir l'autre moitié à fumer, une autre fois.
Nous refaisions des cigarettes avec les mégots, indéfiniment. Mais nous étions vite au bout de ces
maigres ressources. Et l'Institut n'offrait pas les facilités que, plus tard, j'ai vu offrir au camp de
Drancy. Car, à Drancy, c'était plus moderne. Qui en avait les moyens pouvait se payer bien des
choses. Il n'avait qu'à s'adresser à un mystérieux marché noir, que des complicités bien placées
entretenaient du dehors. Par exemple, pour quatre cents ou cinq cents francs, il ne tardait pas à se
procurer un paquet de cigarettes américaines. Ou bien, pour cinquante, pour cent mille francs (je
connais quelqu'un qui a lâché un million), il obtenait sa libération.
Mais nos F. T. P. n'étaient point si modernes. Ils ne nous auraient point vendu des cigarettes.
D'ailleurs, nous n'aurions pas pu les payer, puisqu'ils avaient commencé par s'emparer de tout
notre argent. Aussi, le dernier mégot fumé, tombions-nous dans une misère infinie. Et j'ai vu,
dans cette misère, mollir des hommes qui pourtant avaient du coeur. Je les ai vus se courber pour
ramasser le mégot que venait de jeter un F. T. P. Je les ai vus ramasser ce mégot devant le F. T.
P., sous son regard, sous son sourire. Et je les ai vus, plus tard, qui s'enhardissaient jusqu'à prier
le F. T. P., quand il commençait une cigarette, jusqu'à le supplier de leur réserver le mégot futur.
Ils étaient là, qui attendaient. Et l'autre devait bien s'amuser, car il comprenait leur espérance,
l'espérance qu'il ne fumât pas trop avant, qu'il laissât un mégot d'une bonne longueur. Parfois, le
F. T. P., par pure méchanceté, tirait des bouffées jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un tout petit
mégot, un mégot nain. D'autres fois, quand c'était un F. T. P. de bonne humeur, il abandonnait un
tiers, ou même une moitié de cigarette. Et ces misérables le remerciaient bien bas. Ils étaient tout
près de lui avoir une vraie reconnaissance, pour ce mégot. Tout près d'oublier qu'il les avait, par
ailleurs, arrêtés, pillés, et même torturés un peu. Ils étaient au même degré d'abaissement que le
chien qu'on bat tous les jours, et qui pourtant fait le beau, pour avoir son croûton. Et je le sais
bien. J'étais de ces ramasseurs, de ces mendiants de mégots. J'ai connu, moi aussi, ces tentations
de la servitude...
Enfin manger...
Sans doute le lecteur remarque-t-il que dans ce récit de nos journées, je, n'ai pas encore parlé
du manger. Mais ce n'est pas par habileté. Ce n'est pas que je médite de garder le meilleur pour la
fin. Non, c'est dans l'ordre. Car manger était, à l'Institut, un événement très tardif. Levés à six
heures et demie, nous attendions jusqu'à dix-sept heures notre premier repas, sans rien nous met-
tre sous la dent. Il nous était seulement permis de boire à volonté. Un grand seau d'eau avait été, à
cet usage, placé dans un coin de la salle, à droite. Un seau et un verre. Et chacun de nous, quand il
avait soif, venait prendre le verre et puiser dans le seau. Au début, ça dégoûtait un peu, de boire
dans ce verre après les malades, après les bouches blessées, après tous les autres. Et Jeanne conte
que sa pire humiliation fut de me voir prendre la file, derrière d'autres assoiffés, et d'attendre le
verre. Mais les femmes sont toutes comme ça. Elles ne pensent pas que leurs hommes sont des
animaux plus rudes, plutôt grossiers. Elles n'imaginent pas qu'ils pourraient boire et manger sans
les petites gâteries, sans la petite cuisine qu'amoureusement elles leur font. Enfin elles ne nous
ont pas connus dans notre liberté barbare, au temps du collège, ou de la caserne. Il a fallu beau-
coup de temps à Jeanne pour comprendre que je ne suis pas si distingué.
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Mais parlons maintenant du menu. Car, tout de même, entre seize et dix-sept heures, il mon-
tait, des cuisines, tout un attirail à manger. Et c'était encore une cérémonie. Les femmes F. T. P.,
dont c'était l’heure de puissance, prenaient leur temps. Elles distribuaient d'abord des fourchettes.
Puis elles redescendaient aux cuisines, et, un quart d'heure après, elles rapportaient des assiettes.
Fourchettes et assiettes étaient toujours, je ne sais pourquoi, gluantes d'eau grasse, comme si on
l'avait fait exprès. Et il en manquait, à chaque fois, pour une vingtaine d'entre nous, qui devaient
attendre que leur voisin eût fini pour prendre ses ustensiles et les utiliser aussitôt.
Après un autre quart d'heure, il était procédé à la distribution du pain. Chacun de nous recevait
un morceau si misérable que, revenu chez moi, j'ai tenu à faire quelques expériences, balances en
main. Et j'atteste qu'à chaque repas nous recevions, au mieux, cinquante grammes de pain. Mais
le plat de résistance venait enfin. Ce plat était une grande bassine, tenue aux oreilles par deux F.
T. P. de l'espèce mâle. Et la bassine a contenu, selon les jours, des pois cassés, des nouilles ou des
légumes déshydratés. Je n'ai Jamais connu d'autre menu. D'ailleurs, je crois que les F. T. P., aux-
quels il venait d'être interdit de procéder à des réquisitions chez les commerçants, n'avaient, pour
nous nourrir, que ce qu'ils avaient trouvé sur place, à l'Institut, dans des stocks allemands. Et peu
importe. Peu importe, aussi, que ces guerrières en jupons n'aient pas su cuisiner, et que leur rata-
touille ait toujours été mal cuite, brûlée, ou froide. Tout aurait été bien, si nous avions eu de quoi.
Mais il n'y avait, pour chacun d'entre nous, qu'une grande cuillerée de légumes, ou de nouilles. Et
c'était tout. Ce menu nous était servi deux fois par jour, la première fois vers dix-sept heures, la
seconde fois vers vingt-trois heures. Et cela faisait donc, pour toute la journée, deux cuillerées de
légumes, ou de nouilles, et cent grammes de pain. Juste de quoi ne pas mourir. Ou de quoi traîner
un peu, avant de mourir...
Sonia.
Le pire, pourtant, était Sonia. Car c'était Sonia qui présidait à nos repas. Je ne sais d'elle que ce
prénom. Mais c'était une maîtresse femme, cette communiste. Dans le civil, il paraît qu'elle était
mère plutôt féconde, traînant après ses jupes quatre on cinq marmots. Et je comprends qu'un
homme d'ardeur même moyenne n'ait pas renâclé à faire toute cette famille, Sonia servant de ma-
tière première. Vraiment, Sonia était un beau brin de fille, bien tournée, grande, mince de taille et
pourtant assez en chair, de visage tragique, mais gaie, nerveuse, vivante comme trois chèvres.
L'opinion générale était qu'elle ne manquait pas de tempérament. Certains contaient que, pendant
les corvées de balayage, ils l'avaient vue dans des coins, se laisser serrer de près par des F. T. P.
de l'autre sexe. Entre nous, nous l'avions surnommée «La Pasionaria». Et elle méritait surtout ce
nom par la haine attentive, industrieuse et toujours forte en gueule, dont elle nous entourait. Cette
haine atteignait au chef-d'oeuvre à l'heure des repas. Car Sonia, longuement, jouissait de nous
voir, l'assiette sur les genoux, qui attendions notre pitance. Elle s'était attribué la grande cuiller. Et
nous attendions que, précédée des F. T. P. portant la bassine, elle passât parmi nous, qu'elle nous
versât enfin notre ration. Il y avait plus de dix heures, depuis le petit matin, que nous attendions...
Mais Sonia éprouvait je ne sais quelle volupté exceptionnelle à nous faire attendre encore, à
nous tenir là, tout affamés, devant elle, et dépendants d'elle, misérablement. A chaque repas,
c'était la même comédie. Elle avait décrété qu'elle ne ferait pas la distribution avant que nous eus-
sions fait un silence absolu. Aussi, quand la bassine était posée, parfois fumante, au milieu de
nous, Sonia commençait-elle par se croiser les bras et par nous dévisager, un à un, avec un mau-
vais sourire. Et bientôt elle finissait par trouver son prétexte. Ou bien elle l'inventait, quand nous
étions trop muets. «Eh bien, disait-elle, il y a encore quelqu'un qui cause. Vous savez, j'entends
clair, moi. Je n'ai pas les oreilles constipées. Il y en a encore un qui cause, je vous dis. Alors vous
attendrez. Je peux attendre, moi. J'ai mangé, moi.» Et pendant des quarts d'heure, elle nous faisait
attendre ainsi, campée le poing sur la hanche, fredonnant, narguant, et toute luisante de haine
dans les yeux. C'était son temps de puissance, comme j'ai dit. Elle le savourait minute par minute.
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Et elle l'assaisonnait de tout un bavardage décousu, insolent, qui ne manquait pas d'une verve de
faubourg et de corps de garde. «Hé, criait-elle, toi, le cocu, là-bas, tu as parlé dans ta barbe ! Je
t'ai vu parler, le cocu. Eh bien, vous autres, vous attendrez encore, grâce au cocu !» Et ça durait,
et ça durait... Nous avons attendu parfois près de trois quarts d'heure, devant la bassine qui refroi-
dissait. Et nous n'osions regarder Sonia, de peur qu'elle ne vit, dans nos regards, l'envie que nous
avions de la prendre à la gorge, pour étouffer toute sa petite voix aigre, toutes ses ordures savan-
tes, toute sa fureur de femme acharnée à faire souffrir des faibles. Il y a des moments, comme
ceux-là, où il faut qu'il soit bien fort, le serment qu'on s'est fait à soi-même, à tout jamais, de ne
pas haïr...
Enfin Sonia prenait la grande cuiller... Et nous mangions. Nous faisions quelques mouvements
des mâchoires, de la langue, de la gorge qui sont ceux du manger, Mais c'était fini tout de suite,
au moment où, de tout notre corps, nous nous disposions à continuer. Il nous restait, dans la bou-
che, comme de la salive sans emploi, et tout un estomac aux trois quarts vide qui attendait,
comme à l'accoutumée, de quoi travailler, de quoi recréer de la confiance, du courage, de la joie.
Le repas tant attendu, depuis le matin et si vite englouti était une dérision. Et ce fût l'occasion
d'autres abaissements. Il y avait, parmi nous, un homme dont je ne sais rien, sinon qu'il était mai-
gre comme une caricature. Un jour, il a trouvé le moyen de se raser, et il était à faire peur, avec
les os du visage qui saillaient. Nous l'avions surnommé le Famélique. Et le Famélique nous don-
nait, à chaque repas, un spectacle, pitoyable, et pourtant répugnant. Il avalait sa part avec une
rapidité prodigieuse. Puis il passait parmi nous, sa fourchette et son assiette à la main. Les F. T.
P., par je ne sais quelle obscure charité, le laissaient aller. Il rôdait donc et regardait dans nos as-
siettes, pour le cas où nous aurions laissé quelque chose. Si, dans une assiette, il y avait quelque
bribe, il grattait, raclait, récurait. Parfois il lui arrivait une aubaine, comme, de trouver le tiers ou
le quart d'une part que quelqu'un, trop malade ou trop torturé, avait laissé là. Une fois, il a même,
mangé à sa faim. Car les légumes déshydratés, que sans doute les femmes F. T. P. avaient oublié
de faire assez tremper, étaient, à proprement parler, immangeables. La moitié d'entre nous
s'étaient contentés de leur pain. Aussi le Famélique a-t-il pu se bourrer de légumes et se repaître,
tout son saoûl. Et tout cela sans sourire, sans presque dire un mot. A peine sais-je, quand on lui
offrait quelque chose, s'il disait merci. II était là, qui rôdait. Il était là, aux aguets, avec la seule
pensée de garnir sa panse, de sauver sa vie. Nous l'avions surnommé le Famélique. Mais nous
sentions qu'il y avait en lui quelque chose de perdu. Ce n'était plus un homme. C'était un homme-
chien.
Les autres se contentaient de leur part, et ils se desséchaient sur place, au courant des jours.
J'ai la certitude que le régime auquel nous étions soumis n'aurait permis à aucun de nous de sur-
vivre plus de trois mois. Chacun perdait deux ou trois kilogrammes de sa substance par semaine.
Et ça se voyait surtout sur les gros, qui consommaient, au dedans, leur propre graisse, de telle
sorte que bientôt, en eux, tout était flasque et que leurs joues pendaient. Les maigres paraissaient
tenir mieux à ceci près que des lueurs de fièvre, chaque jour, grandissaient dans leurs yeux. Pour
moi, c'est Jeanne, une fois encore, qui m'a sauvé. Pendant que je mangeais mes nouilles ou mes
pois cassés, elle attirait soudain mon attention, de l'air le plus naturel, sur le comportement de tel
ou tel prisonnier, ou de tel ou tel F. T. P., à droite ou à gauche. Et moi, stupidement, je tournais la
tête, je regardais. Il n'en fallait pas plus pour que, d'un tour de main, elle eût, dans mon assiette,
jeté le quart ou le tiers de sa part. Je n'y ai jamais rien vu. Elle avait gagné mes voisins, elle les
avait convaincus de ne rien me dire, de favoriser ses ruses, sous le prétexte que j'étais malade et
qu'elle se portait bien. Au camp à Drancy, elle a été encore plus éhontée. Nous ne gîtions plus
dans le même corps de bâtiment. Aussi a-t-elle pu me faire bien des contes. Elle m'apportait du
pain, et tout ce qu'elle pouvait, sur sa part, en m'expliquant que, dans sa chambrée, elle était gâtée
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par Mme X... ou par Mr Y... qui, recevant beaucoup de colis, partageaient avec elle. Et moi, le
misérable, je croyais, j'acceptais, je m'empiffrais. Pendant ce temps, elle a abominablement souf-
fert de la faim. Elle m'a avoué depuis avoir mangé jusqu'à des trognons de chou qui traînaient par
terre, près des cuisines. Sans doute pensera-t-on que j'étais bien aveugle, bien niais. Mais, je vous
assure, une femme a du génie, quand elle aime...
Pourtant, à l'Institut, elle n'a pu assez faire pour moi. Même toute sa part, ajoutée à la mienne,
n'aurait pu me conserver dans l'état de santé précaire où des soins constants, une bonne nourriture
de tous les jours avaient, en temps normal, peine à me maintenir. Et il m'est arrivé une étrange
aventure. Je me suis senti me défaire lentement, et presque sans douleur, comme quelqu'un dont
on aurait bu le sang, à son insu. Il m'est venu une espèce d'insouciance ou de détachement qui ne
laissait intacte en moi que ma curiosité d'observer des vivants aussi exceptionnels. J'aurais pu
encore écrire, noter, si j'en avais eu les moyens matériels. Ma mémoire, elle aussi, tenait bon, et
souvent, pour la distraire, j'ai, tout bas, récité à Jeanne des vers, de ceux que j'aime, de ceux qui
sont éternels. C'est ma vue, la première, qui a cédé. J'ai eu comme une presbytie galopante, par
infinie faiblesse, jusqu'à ne plus pouvoir lire qu'à bout de bras. Puis le coeur s'est affolé, battant la
charge par crises, comme si j'avais monté cinq étages. Le plus dur a été un curieux accident, qui
devait être nerveux. Toute salive s'était retirée de ma bouche, tel point que je ne pouvais plus ava-
ler naturellement et que même mon pauvre bout de pain, il ne passait, bouchée par bouchée, qu'à
force de verres d'eau, qui le diluaient un peu. A la fin, j'ai dû, chaque matin, prendre la file de
ceux qui descendaient à l'infirmerie. Et le docteur Ngo-Quoc-Quyen, très vite, a pris peur, en
constatant comme je m'affaiblissais. Une fois, d'un matin à l'autre, il a mesuré que ma tension
était passée de 16 à 22. Mais que pouvait-il faire ? Il n'avait à sa disposition que quelques bandes,
qu'un peu d'ouate, que quelques médicaments pour panser les blessés, les torturés auxquels il fal-
lait, tout de même, rendre figure humaine. Rien n'était prévu pour les meurt-de-faim. Il m'a pour-
tant, un matin, apporté du dehors un sandwich au beurre, en se cachant, Il aurait bien voulu faire
plus. Mais, dans cette période terrible, il était aussi impuissant que le sont tous les médecins pen-
dant toutes les guerres, où le pouvoir de guérir est bien au-dessous du pouvoir qu'ont les hommes
de se tuer et de se faire souffrir.
CHAPITRE VIII
« DURS » ET « MOUS »
Histoire.
Cependant, il se passait des choses, à l'extérieur, d'étranges choses qu'on ne connaîtra jamais
bien. Car tous les esprits étaient dans un délire de haine ou d'épouvante, de joie ou de désespoir.
Et qu'attendre de tels témoins ? Je n'ai jamais mieux compris la vanité de l'histoire que dans ces
jours de la Libération. L'histoire, dit-on, est une science, et il suffit de bons témoignages, pour
qu'elle soit aussi objective que la physique. Mais, d'après ma petite expérience, il n'y a de bons
témoignages que dans les époques où il ne se passe rien. Et c'est facile à comprendre. Quand il se
passe quelque chose, parmi les hommes, quelque chose qui compte et qui les excite vraiment,
alors, ils sont si passionnés, si hors d'eux-mêmes que tout le sang de leur coeur, à grands coups,
leur remonte jusqu'aux yeux, jusqu'aux oreilles, et leur brouille les sens. Ils ne voient plus, ils
n'entendent plus rien comme cela est. Ils voient leurs adversaires comme au travers de fumées
d'enfer, comme des démons dont la moindre parole est un blasphème et le moindre geste un malé-
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fice. Eux-mêmes, ils se voient comme des archanges qui ont mission d'exorciser l'Erreur et d'ex-
terminer le Mal. Le mensonge est alors partout, sur toutes les lèvres, dans l'excès des haines, dans
l'aveuglement des amours, dans la déclamation et dans l'extravagance des passions. Et même les
morts sont menteurs, car ils ne sont pas morts pour ce qu'ils croyaient, tant les autres, contre les-
quels ils se sont battus, étaient différents de ce qu'ils imaginaient. L'historien peut bien se prome-
ner dans ce désordre, avec une lanterne. Il ne trouvera que mensonge. Pour avoir de bons témoi-
gnages, il devrait attendre un temps où tout soit au repos, où les événements soient ordinaires, où
les hommes soient revenus à la grisaille de tous les jours. Il rencontrerait alors de bons témoins,
avec un visage calme, avec des yeux clairs. Mais ils n'auraient à lui dire que la température qu'il
fait, ou leur santé, ou la naissance de leur petit dernier... Pauvre historien !
Il nous venait, à nous aussi, des rumeurs... Quand nous pouvions, à la dérobée, lire un journal
qui traînait, ou quand un F.T.P. condescendait à dire les nouvelles... Et la rumeur à la mode était
que des Miliciens, que des «desperados» de la L.V.F. ou du P.P.F. tiraient sur la foule, du haut
des toits. Tout Paris, pendant des jours, a vécu dans la curiosité ou dans la terreur de ces assassins
de gouttière. Chaque quartier avait le sien, sur lequel les concierges, les locataires faisaient des
hypothèses et des déductions. On connaissait sa manière. On reconnaissait son coup de fusil. Le
matin, on s'interrogeait pour savoir sur quel toit il avait passé la nuit. Mais, peu à peu, il s'est pro-
duit un curieux phénomène de dissociation de la matière. Les assassins de gouttière se sont résor-
bés dans l'espace, évaporés dans le ciel, sans laisser de traces et sans avoir, en général, tué per-
sonne. Certes, je ne veux point dire qu'il n'y en a pas eu. Il paraît, par exemple, assez bien établi
que, place de la Concorde, quelques fous ont tiré, le jour de l'apothéose. Mais j'ai idée qu'on a
imaginé cent fois plus de tireurs des toits qu'il n'y en a eu. Je n'ai point lu, en tout cas, que les
Cours de Justice aient eu à en juger, à l'exception d'un professeur de lycée, qui était en mauvais
termes avec ses voisins, mais qu'il a fallu acquitter, tant l'accusation était creuse, On n'en à pas,
non plus, arrêté beaucoup, malgré toute une offensive de F.F.I. grimpeurs et de concierges au
guet. Et, cent fois sur cent une, ceux qu'on arrêtait étaient aussi innocents que cette femme dont
j'ai conté l'histoire et que les F.T.P. ont dû réhabiliter, par affiche, après l'avoir fusillée. A la véri-
té, il s'est produit, pendant quelques jours, un phénomène d'hallucination grégaire. Les F.T.P., les
F.F.I. tiraillaient un peu partout, pour s'amuser, par maladresse, par ivresse, ou parfois sur de
pauvres bougres. Et cela faisait toute une pétarade héroïque qu'on ne pouvait, à moins d'être bien
mal pensant, prendre pour de la poudre jetée aux moineaux. Il était patriotique, et particulière-
ment exaltant, de penser que tous ces coups de feu étaient échangés dans un combat contre les
ennemis de la Patrie, lesquels, comme il se doit, devaient être honteusement dissimulés dans des
coins d'ombre ou tout rampants dans des gouttières, pour abattre des Français par trahison. De là
bien des fantômes… Or cette fantasmagorie, projetait des reflets jusqu'à nous, par quelques nou-
velles glanées de ci de là. Et nous imaginions, nous aussi, toute une guérilla. Nos F.T.P., de temps
en temps, nous faisaient passer des frissons dans le dos, en contant les horreurs commises, du
haut des toits, par ceux qu'ils nommaient nos «frères», et en nous faisant comprendre que tout
cela se paierait sur notre peau. Mais ils en rajoutaient. Ils ne parlaient point seulement de quel-
ques tireurs isolés. Ils soutenaient que, la nuit venue, des bandes du P.P.F., de la L.V.F., de la
Milice, parcouraient Paris dans des voitures volées, qu'elles tiraient, tuaient, incendiaient, et qu'el-
les faisaient des coups de main contre les prisons, pour délivrer leurs camarades. Enfin, à les en
croire, tout Paris aurait été à feu et à sang.
Le soir du 5 septembre.
Mais, au début, je n'ai point voulu les croire. Ou je me disais, du moins, qu'ils exagéraient,
pour mieux faire valoir leurs victoires ou tout simplement pour nous faire peur. Et ce n'est que le
5 septembre que mon scepticisme a été culbuté, balayé d'un coup. Il était sept heures du soir, et la
vie allait son train. Pourtant on ne nous avait pas encore apporté à manger. Et c'était inhabituel.
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D'ordinaire ils ne nous faisaient attendre que de six heures et demie, du matin, à cinq heures du
soir. Nous nous demandions donc ce qui arrivait. Mais nous ne cherchions point trop loin des
explications. Nous pensions seulement, les connaissant bien, qu'ils avaient inventé un nouveau
moyen,de nous faire souffrir. Et nous avions faim, hideusement. Nous attendions Sonia, la grande
bassine, la bouchée de pain, la cuillerée de pois...
Mais ce fut le capitaine Bernard qui vint. Thomas, Marcel, Rivier étaient avec lui. Tout l'état-
major, enfin. Une dizaine de F.T.P. suivaient, armés de mitraillettes, de grenades. Deux d'entre
eux portaient même une mitrailleuse avec son trépied. Et tous leurs visages étaient froids, fermés,
tendus, comme de statues. Bernard donna un ordre. La mitrailleuse fut portée sur la scène, posée,
ajustée, et braquée sur nous, entre ses deux servants, prête à tirer. D'autres F.T.P. se placèrent aux
quatre coins de la salle, la mitraillette comme en position d'alerte, et deux grenades à la ceinture.
D'où j'étais, je ne, pouvais voir ce qui se passait sur le balcon, par-dessus ma tête. Mais on m'a
conté, plus tard, que quatre F.T.P. s'y étaient postés aussi, que deux, au centre, avaient braqué une
autre mitrailleuse sur la salle, et que les deux derniers, aux deux coins, avaient attendu, comme au
garde à vous, avec des mitraillettes encore, avec des grenades encore. Enfin nous étions cernés
par tout un appareil de meurtre, de quoi nous exterminer en une minute, et par d'étranges visages,
de quoi nous faire trembler. Il se fit un prodigieux silence, comme si personne n'avait plus respi-
ré.
Et Bernard parla... Il parla d'une voix presque basse, et comme contenue, qui laissait deviner,
par cette espèce de modération même plus de dureté et plus de haine qu'il n'en paraissait dans les
mots... Il dit que, d'après certaines informations qu'il avait reçues, il était hors de doute que l'Insti-
tut allait, la nuit tombée, être attaqué par une bande du P.P.F. et de la Milice, qui avait formé le
projet de nous délivrer. Cette bande serait bien reçue, nous pouvions y compter. Mais il allait de
soi que les F.T.P. n'entendaient nous laisser aucune possibilité de les attaquer du dedans, pour
prêter main-forte à nos amis attaquant du dehors. Il nous était donc, à partir de ce moment même,
absolument interdit de nous déplacer, sous quelque prétexte que ce fût, et même de bouger. Celui
d'entre nous qui ferait le moindre geste suspect serait immédiatement abattu. D'ailleurs il était
inutile de nourrir aucun espoir de délivrance. «J'ai charge de vous, dit Bernard, charge de vous
garder pour le châtiment que vous méritez. En aucun cas, je ne vous laisserai sortir d'ici. J'ai tout
prévu. Si vos amis, malgré notre résistance, parvenaient jusqu'à cette salle, les F.T.P. que je viens
de placer autour de vous ont ordre de vous tuer tous, à coups de grenades et de mitrailleuses. Vos
amis ne vous retrouveront donc pas vivants. Tenez-vous le pour dit, et souhaitez que nous re-
poussions l'attaque. C'est votre seule chance de survivre, du moins ce soir.» Il dit, et il s'en alla.
L'état-major le suivit. Quelqu'un resta pourtant, pour commander la garde. Thomas ou Marcel. Je
ne sais plus...
Et nous avons attendu, pendant deux heures. Personne n'avait plus faim. La terreur asséchait la
bouche, nouait l'estomac. Cent cinquante misérables, au fond d'eux-mêmes, priaient pour qu'au-
cune bande, même amie, n'entreprît de les délivrer, pour qu'on les laissât croupir dans l'état où ils
se trouvaient, et rêvasser, et manger leur cuillerée de pois, ce qui était encore vivre du moins.
Pourtant, bien que l'épouvante de tous me pénétrât moi aussi jusqu'aux os, je doutais, je voulais
douter encore. Je me souvenais que, dans la nuit du 30 août, il y avait eu, déjà, une semblable
alerte, et qu'elle n'avait été produite que par de faux bruits. Je me, disais que ce devait être la
même chose, que ce n'était que de l'agitation vaine et qu'il ne se passerait encore rien. Je réussis
même, pour Jeanne, à murmurer du coin des lèvres : «N'aie pas peur. C'est comme le 30 août.»
Tout de même, le sergent Maurice m'inquiétait un peu. Il avait été posté dans notre coin, à quel-
ques pas. Et ce gai luron, ce trousseur de filles, n'était ce soir-là, visiblement pas à son aise. Il ne
riait plus, il ne plaisantait plus. Il avait, dans le coin du regard, quelque chose d'inquiet, et même
de traqué.
Mais ce n'est que vers neuf heures que l'enfer s'est déchaîné sur nous. D'abord on a couru dans
les couloirs. Un F.T.P. est venu, tout essoufflé. Il a murmuré je ne sais quoi aux autres, qui sont
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devenus tout sombres. Et celui qui commandait, Thomas ou Marcel, leur a donné l'ordre de pré-
parer leurs armes, de se tenir prêts. Nous avons entendu le bruit des fusils, des mitraillettes qu'ils
armaient. Nous avons vu que, sur la scène, ils posaient leurs grenades sur la table, bien à portée
de la main. Mais il y a eu un incident. Le sergent Maurice, au lieu de faire comme les autres, a
posé sa mitraillette et ses grenades sur le plancher, auprès de lui. Et il a commencé, avec lenteur à
retirer un de ses souliers, puis à dérouler une bande qui enveloppait un de ses pieds. On eût dit
qu'il le faisait exprès, et je suis sûr qu'il le faisait exprès, en effet. Alors le chef des F.T.P. est ve-
nu vers lui, le visage mauvais, et j'ai entendu qu'il disait : «Mais tu es fou ! Qu'est-ce que tu fais
là ?» Maurice a répondu qu'il avait mal au pied, que sa bande lui faisait mal, qu'il fallait la repla-
cer mieux. Et l'autre lui a ordonné, d'un ton sec, de se hâter. Mais Maurice ne s'est pas hâté du
tout. Il était clair qu'il cherchait, en faisant traîner cette besogne pacifique, à retarder quelque
chose dont il avait peur ou horreur. La manière dont il s'y prenait pour enrouler à nouveau sa
bande, faisant un tour, puis le défaisant, et le tout avec une mauvaise volonté évidente, était
comme une manière de dire non. Il a même voulu, un premier pied étant rebandé et rechaussé,
entreprendre le même travail sur l'autre pied. Mais, cette fois, le chef a bondi, le revolver au
poing. Il a soufflé entre ses dents des insultes, des menaces. Maurice a repris sa mitraillette, ses
grenades, et il a recommencé à attendre, comme nous, d'un air malheureux. Il faisait un grand
silence, tout plein de choses mortellement froides, comme une citerne.
Un coup de feu a crevé ce silence. Puis il y en a eu un autre, et un autre encore, et enfin tout le
bruit crépitant d'une mitraillette dans les jardins. C'était donc vrai. Quelqu'un attaquait, et il ap-
portait notre mort avec lui... Nous avons été, alors, comme des condamnés à la dernière
demi-heure, attendant la fin, sous l'oeil noir de la mitrailleuse, qui attendait aussi. Des femmes se
sont évanouies, et elles ont eu la chance de ne plus rien entendre, de rester là toutes molles et
blêmes, pendant l'épouvante. Les mitraillettes, dans les jardins, crépitèrent bientôt un peu partout.
Une grenade a éclaté, avec un bruit mat et énorme, à arrêter le coeur. Et le bruit se rapprochait.
Une deuxième grenade a fait trembler les vitres, encore plus près. A côté de nous, le sergent Mau-
rice est devenu tout pâle, infiniment pâle, comme s'il allait mourir. Mais j'ai soupçonné, dans un
éclair, pourquoi le sang se retirait de lui. Et je crois, vraiment, que c'était de nous tuer qu'il avait
peur, d'avoir à jeter ses grenades sur nous, d'avoir à tirer toutes les balles de sa mitraillette sur
nous, si les autres approchaient encore. Car, si les autres approchaient encore, s'ils parvenaient
jusqu'à nous, si l'un de leurs visages venait à paraître, comme un fantôme, derrière l'une des fenê-
tres, alors il faudrait exécuter l'ordre de Bernard, et tout massacrer dans la salle. J'ai donc, dans un
éclair, compris tout cela. Et j'ai fait coucher Jeanne sur le plancher, malgré les ordres. Je me, suis,
moi-même, courbé derrière un fauteuil, dans un geste de pauvre défense. Maurice, qui pourtant
avait à surveiller notre coin, n'a rien paru voir... Une grenade encore a éclaté, plus près, et une
autre, plus près encore. On eût dit un géant qui venait, à grands pas sonores, et qui apportait le
néant... Maurice, à chaque coup, était comme quelqu'un qui va défaillir. Il était plus pitoyable que
nous, qu'il allait tuer. Pourtant il avait déjà, selon là consigne sans doute, pris une grenade à la
main, et il la tenait prête, avec l'horreur d'un crime tout proche dans les yeux. Je suivais, sur son
visage, je ne sais quoi de suprême, qui était tout à la fois la dernière hésitation de son âme et le
dernier vacillement de notre vie... Puis, étrangement, inexplicablement, ce fui fini... Quelques
coups de feu encore qui s'éloignaient... Un dernier coup de feu... Et un silence, un grand silence à
nouveau, mais qui était cette fois, si doux, si pur... Ensuite, on a couru, à nouveau, dans les cou-
loirs. Bernard, Rivier et d'autres F.T.P. sont revenus. Mais ils avaient retrouvé leurs anciens visa-
ges. Ils riaient même, ils se félicitaient entre eux. Ils ont conté qu'ils avaient repoussé les as-
saillants, qu'ils en avaient tué deux. Nous pouvions donc respirer, revivre. Et, vers onze heures,
on nous a enfin apporté à manger.
Mais il faut que, sur cette nuit du 5 septembre, je conte encore deux faits. Peut-être aurait-on
de la peine à croire que le capitaine Bernard a, sérieusement, donné t'ordre de nous exterminer
tous, si les assaillants parvenaient jusqu'à la salle. J'avais, moi-même, peine à le croire. Le lende-
L’AGE DE CAÏN 55
main, j'ai donc interrogé quelques F.T.P. et, en particulier, Maurice, pour avoir des détails. Tous
m'ont affirmé qu'ils avaient bien reçu un tel ordre, et qu'ils l'auraient exécuté. Maurice a même
expliqué qu'il en était «tout retourné». «Bien sûr, m'a-t-il dit, je n'aurais pas eu de remords à tuer
quelques-uns des salauds qui sont ici, par exemple ceux qui ont dénoncé et fait fusiller des cama-
rades pendant l'occupation. Mais je sais bien qu'il y a aussi, dans la salle, des gens auxquels on n'a
pas grand'chose à reprocher, et même des gens qui sont innocents. Avoir à tirer dedans, bon Dieu,
ça me faisait quelque chose !» Je n'ai appris l'autre fait que beaucoup plus tard, en 1945. C'est un
fait énorme, et je ne le rapporte pas sans une complète certitude. Le voici. J'avais eu raison de ne
pas croire les récits des F.T.P. quand ils soutenaient que Paris, la nuit venue, était parcouru par
des bandes de la L.V.F., du P.P.F. et de la Milice. J'avais eu raison de douter du discours que
nous avait fait Bernard, le 5 septembre, en affirmant qu'une de ces bandes allait attaquer l'Institut.
Car ceux qui sont venus, cette nuit-là, ceux qui ont cherché à nous arracher aux F.T.P., c'étaient
des hommes de la police, tout simplement. Le gouvernement essayait de rétablir l'ordre de re-
prendre les rênes en main. En particulier, il avait décidé de faire cesser la bouffonnerie sanglante
des prisons privées, avec leur caricature de justice. Il y avait, d'ailleurs, été poussé par les plaintes
qu'élevaient, de toutes parts, les familles des innocents, et par toute une rumeur d'horreur et d'in-
dignation. Bernard, comme tous les tenanciers de bagnes privés, avait donc été prié de remettre
ses prisonniers à la justice officielle, qui les libérerait ou les jugerait, après enquête. Mais il avait
refusé. Il avait, alors, été sommé d'obéir. Et il avait refusé encore. Aussi avait-on imaginé, pour
l'intimider, d'envoyer à l'Institut des forces de police, avec mission de ramener les prisonniers.
Mais c'était bien mal connaître l'homme. Il a reçu la police avec des coups de mitraillette, avec
des grenades, et surtout avec la menace horrible de nous tuer tous, si elle poussait plus avant. Je
ne sais s'il est vrai que deux policiers ont été tués, dans l'échauffourée. Mais, devant ce furieux, la
police finalement a dû se retirer, pour éviter un massacre. Et il est rentré, tout triomphant, dans
son repaire, pour y remâcher des haines...
Triage.
Mais je suis en mesure, maintenant de mieux reconstituer, de mieux expliquer ce qui s'est pas-
sé à l'Institut, après le 5 septembre. L'histoire, sans doute, avait fait du bruit, Le grand état-major
des F.F.I. a dû s'en préoccuper. Et Bernard a eu, cette fois, une conversation d'un genre un peu
sérieux avec le colonel Rol-Tanguy. Il a dû faire des concessions, promettre de livrer ses prison-
niers, dans un certain délai, et surtout d'épargner, en attendant, ceux dont le cas n'était pas grave,
ceux qui étaient innocents. Toujours est-il que, dans l'après-midi du 6 septembre, Rivier est venu.
Il apportait des nouvelles presque incroyables, tant elles nous changeaient des agonies de la
veille. Il apportait l'espoir, et même la délivrance. Et voici comment il tourna sa harangue. Les
F.T.P. avaient réfléchi que, s'ils avaient eu, la veille, à tout exterminer dans la salle, ils auraient,
avec des hommes qui étaient coupables, exterminé d'autres hommes qui l'étaient moins, ou même
qui étaient innocents. L'aveu, à nos oreilles, sonna comme une fanfare. Mais Rivier y revint, s'y
étendit. Il avoua, tout ingénument, qu'il se trouvait, parmi les prisonniers, des personnes qui
avaient été arrêtées par erreur, et d'autres qui n'avaient commis que des imprudences, dont il ne
leur serait pas demandé compte bien durement. Enfin il y avait, parmi nous, des «durs», des
«dangereux» qui seraient remis aux tribunaux, pour subir leur châtiment, et des «mous» ou des
innocents, qui seraient libérés, après quelques formalités. Aussi les F.T.P. avaient-ils décidé de ne
plus traiter de la même manière les uns et les autres. Il allait donc être procédé à un triage. Les
«durs» seraient menés dans une autre salle, au premier étage, où ils seraient soumis à une surveil-
lance et à une discipline extrêmement sévères, en attendant d'être envoyés à Fresnes, ou dans
quelque autre prison. Les «mous», désormais, vivraient dans la bibliothèque, au rez-de-chaussée.
Et, comme ils ne seraient plus mêlés aux «durs», ils profiteraient d'un traitement de faveur. Ils
pourraient parler entre eux, fumer et se conduire presque en hommes libres, du moins à l'intérieur
L’AGE DE CAÏN 56
Les « mous ».
Quant à nous, les «mous», nous avons déménagé dans l'après-midi du 7 septembre. Ce fut un
beau branle-bas, avec rires, gamineries et traînement de matelas. Toute notre bande s'est répandue
dans les couloirs, un peu ivre, comme des écoliers au grand soir des vacances. «Mettons les livres
au feu, et les maîtres au milieu !» A vrai dire, le départ en vacances n'était pas pour le jour même.
Le pion Rivier avait annoncé quelques formalités. Et nos maîtres, en attendant, nous ont enfermés
dans la bibliothèque, avec deux F.T.P. et leurs éternelles mitraillettes, pour garder la porte. D'ail-
leurs, en ce qui concerne le local, nous perdions au change. La bibliothèque était beaucoup moins
large que la salle de cinéma, moins haute de plafond, et plus sombre. Nous perdions les grandes
fenêtres, par où l'on voyait au moins le haut du jardin, la tête des arbres, le balancement du vent.
La bibliothèque n'avait que deux fenêtres étroites, fortifiées par de gros barreaux et malen-
L’AGE DE CAÏN 57
contreusement masquées, dans le haut, par des panneaux de bois. Pourtant on pouvait voir un peu
par dessous les panneaux. On voyait une rue et, de l'autre côté de la rue, un terrain vague. Mais le
bonheur était, dans la rue, de voir passer des hommes, des hommes avec toute l'apparence de la
liberté, allant, revenant, s'arrêtant comme ils voulaient, dans l'orgueil de leur stature droite. Nous
perdions aussi les fauteuils, et nous devions nous contenter de quelques chaises, de deux ou trois
bancs de bois. Je m'excuse de ce détail. Mais il compte. Car les parties charnues recèlent fâcheu-
sement, dans les profondeurs, toute une armature d'os, qui se fait sentir à la longue, quand on n'a
rien d'autre à faire qu'à rester assis. Il faut aussi que j'avoue une autre déception. Au mot de bi-
bliothèque, j'avais imaginé une montagne de livres, où je pourrais fouiller un peu. Mais, tout au-
tour de la bibliothèque, les livres étaient sous clef. Je n'ai donc pu que lire les titres, et je me suis
consolé en constatant que ce n'étaient que des livres traitant des mâchoires, de la bouche, des
dents et autres matières rébarbatives. Enfin il faut bien dire que rien, quant aux repas, ne fut
changé. Toujours la bouchée de pain, la cuillerée de pois ou de nouilles, aux mêmes heures ab-
surdement tardives. Sonia présidait encore aux distributions, et elle ne pouvait se retenir de nous
jouer sa petite comédie, comme à l'accoutumée.
Mais je ne veux pas qu'on me tienne pour un mauvais esprit qui ne pense qu'au mauvais côté
des choses. Et je confesse donc que nous avons eu de bons moments, aux «mous». Le climat était
à l'allégresse dans ce troupeau d'hommes et de femmes promus à l'innocence, ou à la demi inno-
cence, et promis à la liberté. De la promesse de liberté, nous avons, d'ailleurs eu confirmation de
la bouche même de Bernard, le 8 septembre. L'état-major des F.F.I. a, ce jour-là, envoyé un per-
sonnage pour inspecter l’Institut, pour vérifier, sans doute, comment Bernard suivait les ordres.
Nous avons vu entrer Bernard, étrangement doux et déférent, et conduisant un grand gaillard en
uniforme qui nous a dévisagés, qui a tout regardé. Tous les deux ont ensuite chuchoté entre eux,
devant nous. Et j'ai eu, avec deux ou trois autres, le privilège d'entendre cette phrase, de Bernard :
«Ceux-là, ce sont les libérables.» Les libérables... Vous pensez si le mot valait son pesant d'or !...
Quand Bernard et le personnage furent partis, ce mot fut aussitôt monnayé entre tous. Et ce fut un
ravissement. Mais il a fallu répéter le mot, interminablement, à des douteurs qui n'en croyaient
pas leurs oreilles et qui allaient de l'un à l'autre de ceux qui l'avaient entendu, questionnant sur le
ton avec lequel il avait été dit, sur les syllabes et presque sur l'orthographe. C'étaient des :
«Voyons, c'est bien ce qu'il a dit ?» et des : «Dites, vous l'avez bien entendu, vous-même ?», et
autres questions oiseuses. Il y a toujours de ces rabat-joie.
Mais il n'y avait place pour aucun doute. Le mot avait bien été dit. Et, depuis ce mot, nous
avons vécu dans une félicité inaltérée. Cette félicité, nous pouvions l'extérioriser, puisque nous
avions la permission de converser. Et ce fut, pendant quelques jours, un invraisemblable bavar-
dage. Des cercles se formèrent, d'après les affinités. Le cercle le plus distingué, le plus puissant
sur l'opinion générale, était composé par quelques personnalités, dont les principales étaient Jan-
son, le journaliste, Rouchez et Martinelli, industriels, Pescader, ancien commissaire de police,
Mme Albertini, et un autre député, René Château, qui était arrivé, deux ou trois jours auparavant,
avec sa femme, et que je n'ai connu qu'aux «mous». Il s'y joignait aussi une femme d'une qua-
rantaine d'années, qui avait de beaux restes et une verve du diable, Lucienne Senan. Je m'asso-
ciais aussi aux débats, modestement. Et nous parlions, du matin au soir, en fumant des mégots,
quand des mégots il se trouvait. C'est incroyable ce que nous avons pu dire de sottises sur les
événements extérieurs, dont nous ne connaissions à peu près rien, mais que nous tournions selon
nos fantaisies, toujours imaginants à notre profit, de miraculeux retournements, de providentielles
interventions de la pitié, de la raison universelle. Ou bien nos conversations revenaient à des su-
jets plus grossiers. Janson, surtout, aimait parler de cuisine et, qui plus est, de cuisine d'avant
guerre. Il prétendait connaître des recettes savantes, et même inédites, pour préparer des plats de
roi. Il expliquait comment on trousse l'omelette du Mont St Michel, ou comment on mijote une
vraie choucroute, comme à Colmar. Et il en bavait, visiblement. Nous en bavions aussi... Mais
mon meilleur souvenir concerne l'après-midi du dimanche, qui fut l'apothéose, de Lucienne Se-
L’AGE DE CAÏN 58
nan. J'ai écrit, déjà, que cette femme avait une verve du diable. Mais c'est trop peu dire. Elle était
la vie, elle était la joie, tout simplement. Elle ruisselait de rires, de santé, de certitude. De plus,
elle avait un très beau talent de conteuse et un suffisant talent de chanteuse. Je crois même me
souvenir que, dans sa jeunesse, elle avait fait du théâtre, en amatrice. Or, dans l'après-midi du
dimanche, elle commença à conter des histoires drôles. Elle les contait avec un accent, avec des
mines impayables. Tout notre cercle, bientôt, fut tordu, convulsé de rire. Les autres, appâtés, vin-
rent se joindre à nous. Et la Lucienne, émoustillée par le succès, se surpassa. Elle conta des his-
toires et des histoires encore, elle chanta, elle dansa. Le triomphe fut l'histoire de Marius qui vient
de s'embaucher aux usines Renault. Il fallut faire de la place, au centre de la salle, pour que Lu-
cienne pût, à son aise, mimer la scène. Et elle fit un mélange de mots, de grimaces, de gestes et de
gigue qui nous fit pouffer, pleurer, pâmer, étouffer de rire. Les deux F.T.P., eux-mêmes, avaient
quitté leur poste, près de la porte. Ils riaient à lâcher leurs mitraillettes... Nous étions tous frères, à
force de rire. Frères à nous appuyer sur les F.T.P, pour mieux rire, à les prendre par le cou, à ne
plus faire, avec eux, qu'un seul tas de rire... La paix, sans doute, peut venir aussi du bas, par ces
affinités vulgaires. Et Rabelais, dans son genre, doit être une espèce de pacifiste.
Deux incidents.
Il s’est produit, pourtant, quelques incidents, sous ce nouveau régime. Je veux en conter deux.
Le premier s'est produit dans la matinée de ce fameux dimanche qui devait si bien finir. Et il faut
savoir qu'à plusieurs reprises certains prisonniers avaient demandé qu'on leur donnât la permis-
sion, les moyens d'entendre la messe. Car il y avait beaucoup de catholiques parmi nous. D'ail-
leurs rien ne réveille et ne revigore mieux la foi que de telles épreuves (la superstition y trouve
aussi son compte, surtout chez les femmes, et je n'en, ai jamais vu qui fussent plus enragées de se
faire tirer les cartes ou lire dans la main que les prisonnières de Drancy). Il faut dire encore que,
même quand on est incroyant, et qu'on s'y tient, aller à la messe est une distraction très apprécia-
ble, pour des captifs. Mais, jusqu'à ce dimanche, les F.T.P. avaient refusé d'accorder cette distrac-
tion, ou cette consolation. Bien qu'en public ils tendent la main à l'Eglise, ils sont, en effet, très
mécréants, dans le privé. Je n'ose pas dire libres penseurs, l'adjectif ne me paraissant pas conve-
nable dans ce cas... Pourtant, après le 7 septembre, ils se radoucirent. Ils décidèrent, enfin, que le
dimanche suivant la messe serait dite, dans la salle de cinéma. Ils cherchèrent, ils trouvèrent un
prêtre. Et, le dimanche matin, Sonia fit l'appel pour la cérémonie. Jeanne et moi n'y sommes point
allés. Ce ne sont pas nos opinions. Mais, à la dernière minute, j'ai été tout près de me raviser, de
me joindre à la file. Car Sonia, quand je dis que je n'irais pas à la messe, me sourit avec faveur, et
presque avec complicité. Il y avait de quoi se faire baptiser... Mais ce qu'il faut que je conte, c'est
ce qui s'est passé dans la salle de cinéma, comme on me l'a rapporté. Les prisonniers catholiques
reprirent donc place, sur les fauteuils, face à la scène, en attendant le prêtre. Le prêtre arriva, avec
deux ou trois servants, qui portaient des accessoires et des paquets de livres. Les F.T.P. le condui-
sirent vers la scène, où devait être dressé l'autel. Et c'est alors qu'éclata le drame. Le prêtre porta
les yeux sur le tableau noir. Il y lut le petit poème que j'ai transcrit plus haut. Il lut avec stupeur
toute cette haine étalée. Et il déclara, tout net, qu'il ne célébrerait pas la messe devant ça. Mais les
F.T.P. n'entendaient point, surtout devant leurs prisonniers, céder à l'Eglise apostolique et ro-
maine. Ils refusèrent, aussi net, de rien effacer. Et il s'engagea tout un débat, comme entre deux
civilisations. Entre la loi de force et la loi d'esprit. Entre la vengeance et la charité. Entre la parole
du Christ et la consigne du capitaine Bernard. Je suis désespéré d'avoir manqué cet événement...
La discussion a duré, et elle parut, un temps, sans issue. Par bonheur, il se trouva un conciliateur,
qui proposa de tendre une toile sur le tableau, de façon à cacher, pendant la messe, le poème à
tous les yeux. Le prêtre y consentit, et ainsi fut fait. La messe fut célébrée, et le prêtre fit un ser-
mon de circonstance demandant aux prisonniers de pardonner à ceux qui les avaient offensés. A
la fin, il y eut une distribution de livres. Ces livres ont par la suite, circulé parmi nous, et j'ai eu la
L’AGE DE CAÏN 59
chance de pouvoir en emprunter deux. Le premier était «Corps et Ames», de Van der Mersch. Et,
bien que je ne sois pas médecin, je juge que c'est un beau livre, qui dissèque bien l'homme et qui
met à nu tous ses ressorts, petits et grands. Le second livre était la Bible. Et, bien que je ne sois
pas croyant, c'est, pour moi aussi, le Livre, où il est écrit comment l'espèce s'élève et comment
elle retombe, de Christ à Judas.
L'autre incident fut moins profond, mais plus dramatique. Château, le député, coulait aux
«mous» des jours assez heureux. C'était un petit homme trapu, calme, curieux de toutes choses, et
qui, pour nous étonner ou parce que c'était vrai, nous disait souvent que pour rien au monde il
n'aurait voulu manquer une telle expérience. Il est vrai qu'avant d'être député il avait été profes-
seur de philosophie, et ces rêveurs sont capables de tout. Il souffrait pourtant de curieuses hémor-
ragies rétiniennes, que la faim multipliait, si bien qu'il craignait de devenir aveugle. Mais il avait
deux yeux de rechange, assez beaux, dans la personne de sa femme, qui avait été arrêtée avec lui
et qui, visiblement, ne vivait qu'à le voir vivre, si tendue vers lui, si donnée à lui que c'en était une
bénédiction... Le couple était confiant, car sa cause n'était pas de celles qui ne sont pas défenda-
bles. Comme tant de pacifistes, Château avait espéré dans Montoire, en 1940. Il avait même, au
début, été le collaborateur de Marcel Déat, dans le journal : «L'OEuvre». Mais il avait, lui aussi,
été refroidi par la tournure prise par la «collaboration». Il avait quitté Déat. Il avait même réussi à
publier, dans d'autres journaux, quelques articles contre son ancien patron, contre Vichy, contre
les Milices, contre la clique en place. La patience des Allemands s'était vite lassée, et ils l'avaient
expulsé de la presse, très proprement. C'était, jusqu'alors, tout ce que je savais de l'histoire, qui
avait, dans le temps, fait quelque bruit. Mais Château nous a conté que ses malheurs ne s'étaient
point bornés à si peu. II avait été surveillé, perquisitionné, arrêté, condamné à des peines
d'amende. Il avait dû, enfin, fuir et se terrer, jusqu’à la Libération, pour échapper à la meute lan-
cée contre lui. Or, après la Libération, il était revenu à son domicile, tranquillement. Tout philo-
sophe et tout député qu'il était, il manquait encore de réflexion, d'expérience. Et il avait imaginé
que les libérateurs le laisseraient en paix, tenant compte de ce que les Allemands lui avaient fait
subir. Enfin, c'était un jeune, qui était encore à s'initier aux détours et aux mystères des hommes,
et qui jugeait encore trop ses semblables d'après ce qu'il en espérait. Il faut avoir de la bouteille,
comme moi, pour savoir qu'un pacifiste reçoit toujours des coups de tous les côtés. Et si Château
avait eu tort, aux yeux des Allemands, de ne pas haïr les autres, il devait avoir tort, aux yeux des
autres, de n'avoir pas haï les Allemands. Il a donc été arrêté par des communistes et mené à l'Ins-
titut. Mais il s'était sans doute, devant Bernard, bien défendu. Toujours est-il que, par l'effet de
quelque consigne, les F.T.P., et même Sonia, le traitaient avec indulgence, avec respect. Rivier
conversait volontiers avec lui. Enfin nous nous attendions à les voir, sa femme et lui, partir les
premiers, et presque avec les honneurs...
Pourtant, par un bel après-midi, Marcel, revolver au poing, entra dans la salle comme un fu-
rieux. Il se précipita sur Château, lui planta son revolver dans, le dos et le fit sortir au pas accélé-
ré, en hurlant : «Un dangereux ! C'était un dangereux, et nous l'avions mis avec les mous ! Aux
dangereux ! Aux dangereux !» Ce fut fait en un instant. Nous en étions tout stupides... Mais un
F.T.P., le soir, nous a donné le mot de l'énigme. Sur un journal, qu'il nous fit voir, les com-
munistes qui avaient arrêté Château s'étaient vantés de leur exploit. Et, à tout hasard, ils avaient,
pour se donner de l'importance, présenté Château comme un collaborateur de la pire espèce,
comme un intime d'Abetz, comme un agent de la Gestapo. Marcel, par malheur, était tombé sur
cette prose. Or il était, de ceux qui croient tout ce qui est écrit sur le journal, quand c'est un jour-
nal du Parti. Il avait donc jugé de son devoir, sans en référer à Bernard, de faire monter Château
au premier étage, avec les «durs»... Mais, en bas, il restait la femme. Et elle fut un spectacle dont
je me souviens encore. Elle n'a pas crié, quand Marcel a emmené son mari. Elle est seulement
devenue blanche, et comme morte. Elle est restée là, un temps qui n'en finissait pas, à ne pas
croire, à ne pas comprendre, avec des yeux qui très loin fixaient l’incroyable image, pour y croire,
pour la comprendre. Nous ne savions que lui dire, et nous disions des riens, comme à un enterre-
L’AGE DE CAÏN 60
ment. Mais elle s'est levée. Elle voulait agir. Elle voulait aller au secours de son homme. Et rien
n'a pu l'arrêter. Les F.T.P., à la porte, l'ont laissée sortir, sans rien lui demander, comme, si, à la
voir, ils avaient compris qu'elle avait tous les droits. Elle est allée trouver Rivier. Et l'autre a été
ému. Il a dit qu'il ne comprenait pas, que personne, à sa connaissance, n'avait donné d'ordre
contre Château, qu'il verrait Bernard et que Bernard, sans doute, arrangerait tout. Mais Bernard,
comme à l'ordinaire, était ailleurs, avec des personnages, en conférence avec Rol-Tanguy. Et la
pauvre femme est donc revenue, pour attendre. Elle était sur sa chaise, toute droite, toute muette.
Tout autour d'elle, on n'osait plus rire, on n'osait plus parler. Lucienne Senan, qui avait aussi des
talents de coeur, la berçait comme une toute petite. Mais rien ne pouvait empéguer cette femme
de se torturer l'esprit, de rechercher ce qu'elle pourrait faire encore, de se reprocher de ne pas
avoir assez fait. Elle a écrit une lettre à Bernard, pour qu'il la trouvât en rentrant, et un F. T. P. a
accepté de la porter. A cinq heures, elle n'a pas pu manger. Pourtant, elle a pris son morceau de
pain, et elle a demandé au sergent Maurice de le faire transmettre à son mari. Maurice a promis,
mais il n'a pu tenir, car ç'aurait été contre les ordres. Et elle a continué à attendre. La nuit, surtout,
a été terrible. Car ni Rivier ni Bernard, je ne sais pourquoi, n'ont donné signe de vie. Alors elle a
commencé à imaginer. Elle avait, comme nous, entendu dire que, la nuit, les F. T. P. tuaient en-
core des «durs». Et la nuit, comme je l'ai expliqué, on entendait de temps en temps des coups de
feu à l'Institut. Elle s'est donc mis dans la tête qu'ils allaient le tuer. A chaque coup de feu, elle se
dressait sur son matelas, et elle étouffait, elle agonisait. Ou bien elle allait auprès de la porte, et
elle écoutait, écoutait. Au matin, elle était encore à la porte, attendant que quelqu'un vînt, de
là-haut, et qu'il dit s'il vivait. Quand elle a su qu'il était toujours aux «durs», elle a cherché le
moyen de le voir. Et elle a réussi. Elle a demandé à se joindre à une corvée qui allait balayer les
couloirs, au premier étage. Quand Château est sorti, pour aller aux W.-C., elle était là. Avec son
balai. Avec ses yeux immenses. Je me demande quelle force aurait pu l'empêcher d'être là... Et
tout cela, par bonheur, a bien fini. Le capitaine Bernard, enfin alerté, a sans doute jugé que Mar-
cel avait exagéré. Mais, comme on sait, jamais un communiste ne désavoue, publiquement, un
autre communiste. Il ne pouvait donc être question de faire redescendre Château aux «mous».
Aussi Bernard a-t-il pensé à une solution élégante. Il a fait, dès midi, partir Château et sa femme,
pour les remettre à la police. Je les ai retrouvés, quelques jours après, au camp de Drancy, l'une
cherchant l'autre, du matin au soir, éternellement...
Délivrances.
Mais me voici presque au bout, maintenant. Car les départs commençaient. L'Hévéder... Les
Château... D'autres ont suivi. Il en partait, chaque jour, une dizaine à une vingtaine, dans deux
automobiles. Les «durs», à ce qu'on disait, étaient emmenés à Fresnes, au Dépôt, où dans d'autres
prisons. Et ils partaient, le plus souvent, à la nuit tombée. Les «mous» partaient plutôt dans la
matinée. Mais ils n'étaient point, expliqua Rivier, libérés aussitôt. On les emmenait au com-
missariat de leur quartier, qui les libérait lui-même, après de dernières formalités. Jeanne et moi,
nous sommes partis le 13. Ça s'est très vite passé. Un F. T. P. est venu nous appeler, vers onze
heures. Nous avons eu seulement à rouler nos couvertures, à serrer des mains fraternelles, tout
autour, à promettre à un tel ou un tel que nous les reverrions. Et nous avons quitté la bibliothèque,
à tout jamais. Les couloirs encore, une dernière fois. Le vestibule encore, et Rivier, tout heureux,
tout triomphant, et le clerc de notaire, et la dactylographe d'espèce molle, et leurs mains serrées,
une dernière fois. Puis nous nous sommes trouvés dans la rue, devant l'automobile qui nous at-
tendait. C'était trop simple. Et je trouvai drôle que rien, dans le monde, ne parût changé, après
tous ces siècles. L'Institut, de dehors, était le même, tout droit et neuf dans le ciel, avec ses bri-
ques rouges. Le ciel était bleu, comme il sait être bleu. La rue était aussi bête qu'avant. Et les pas-
sants étaient comme les passants de toujours, qui vont leur train, sans se retourner vers le malheur
ou le bonheur des autres... Ohé ! tous, qu'est-ce que vous avez donc à être si mornes et si pareils,
L’AGE DE CAÏN 61
CHAPITRE IX
LE CAMP DE DRANCY
Commissariats.
A vrai dire, quelqu'un qui se serait ainsi époumoné et déhanché, ce 13 septembre, pour fêter
notre délivrance, aurait pris bien de la peine beaucoup trop tôt. Les F. T. P. nous avaient fait un
petit mensonge. Et ils ne nous menaient point vers la liberté. Ils allaient, tout simplement, nous
remettre à la police, pour qu'elle nous envoyât dans un camp de concentration, en attendant
mieux. Car telle a été la procédure. Le gouvernement n'a point voulu désobliger les F. T. P. et
autres F. F. I. en libérant trop vite les dizaines de milliers d'innocents qu'ils avaient arrêtés au
hasard. Comprenez, en effet, que renvoyer trop tôt un innocent chez lui, ç'aurait été mettre en
mauvaise posture les F. T. P. du coin. L'innocent aurait pu dire : «Ah ! vous voyez, dès que j'ai eu
affaire à la police officielle, elle a reconnu que vous m'aviez accusé, arrêté, torturé à tort. Et la
preuve, c'est que me revoici !» Ç'aurait été bien désagréable, pour la cellule du quartier. Ça lui
aurait même porté préjudice... Aussi le gouvernement a-t-il décidé d'envoyer en bloc toute la
clientèle des bagnes privés dans des camps de concentration, où innocents et coupables ont atten-
du, pendant des semaines et des mois, la décision des Commissions de Triage, qui opéraient avec
une lenteur et une pondération jupitériennes. Du coup, l'innocent n'a pas eu si bonne mine, au
retour. Et ce sont les F. T. P. du coin qui ont pu ricaner et dire : «Ah ! tu vois, tu n'étais pas si
innocent !... La preuve, c'est qu'il t'a fallu tout ce temps pour en sortir.»
Jeanne et moi, nous sommes donc tombés de haut quand, au commissariat où les F. T. P. nous
avaient déposés, un fonctionnaire las et désabusé nous a appris qu'il nous inscrivait pour le pro-
chain départ au camp de Drancy. Je n'ai pourtant pas le souvenir d'avoir protesté. J'étais trop ac-
coutumé, déjà, aux aventures et trop satisfait, à tout prendre, d'être au moins délivré des F. T. P.
Mais ce n'est que le 15 que nous avons été transportés à Drancy. On nous a, pendant deux jours,
traînés de commissariat en commissariat, au hasard des ordres et des contre-ordres. Un matin, j'ai
même traversé mon quartier le poignet pris dans une menotte dont l'autre bout était tenu par un
sergent de ville assez bonhomme, mais qui prenait les précautions réglementaires. Jeanne, qui
trottinait à ma gauche, s'en est indignée. Elle a eu honte, dit-elle, pour moi. Mais elle a bien été la
seule. Aucun homme, ni même tous les hommes ensemble ne pourraient me faire honte, du de-
hors, quand je n'ai pas honte, du dedans. Quant aux commissariats où nous avons vécu ces deux
jours, ils étaient comme tous les commissariats du monde, et j'aurais pu, dans ma cellule, imagi-
ner que j'étais un de ces ivrognes qu'on garde une nuit au «violon» et qui s'en vont au matin. Le
malheur est que nous avons été séparés, et j'ai conté, ailleurs, combien Jeanne en a souffert. Mais
nous pouvions nous voir, à travers un couloir, d'une cellule à l'autre, et Jeanne exigeait, sans
cesse, que je vinsse m'accrocher aux barreaux de ma porte, de façon qu'elle pût me voir, d'en face,
elle aussi accrochée à ses barreaux, Un autre inconvénient était que, dans les commissariats, on
ne donnait pas à manger. Il n'en est pas besoin, d'ordinaire, puisque, d'après la loi, on ne doit gar-
der personne dans un commissariat plus de vingt-quatre heures. Mais nous y avons pourtant passé
deux jours, sans manger. Et d'autres y ont, aux premiers jours de la Libération, crevé de faim
pendant une semaine... Comme en compensation, Jeanne avait des distractions, des visites. Dans
L’AGE DE CAÏN 62
la soirée, on enfermait dans sa cellule les filles de joie qui avaient été cueillies sur les trottoirs. Et
c'étaient de bonnes filles, pour la plupart, indulgentes, compatissantes, comme qui connaît les
dessous de l’homme. Un soir, Jeanne leur a conté que je n'avais plus de cigarettes, et que j'en
souffrais. Alors elles ont fait comme une collecte. Elles m'ont préparé dix cigarettes et des allu-
mettes, que deux d'entre elles, quand on est venu les chercher, m'ont jetées, en passant, à travers
mes barreaux. Mais celle qui avait charge des allumettes les a malencontreusement jetées dans les
latrines qui occupaient le, coin de ma cellule. J'ai donc eu des cigarettes et n'ai pu les allumer.
Mais c'étaient de bonnes filles, tout de même.
Enfin on nous a fait monter, un matin, dans un autobus qui s'est peu à peu chargé en route, de
commissariat en commissariat. C'était un des autobus de la S. T. C. B. P., comme il en circule des
centaines, d'ordinaire, à travers Paris. Et il présentait des avantages. Car, à la fin d'août, il s'est
produit des scènes atroces autour des «paniers à salade» de la police. La foule les reconnaissait,
se pressait autour, hurlait à la mort, réclamait du sang. A l'entrée du Vélodrome d'Hiver, qui était
devenu, à l'époque, une gigantesque prison, la police a, un jour, laissé une de ces voitures sans
surveillance, pendant une demi-heure, avec son chargement de misérables. Et l'un d'eux m'a conté
que, frénétiquement, les badauds avaient cherché, pendant tout ce temps, un moyen de les attein-
dre, crachant, jetant des pierres. Une femme poussait son ombrelle à travers le grillage. Un
homme a cassé le piston de sa pompe à bicyclette, pour avoir un instrument de fer qui pût blesser.
Et quand la police, par bonheur, est revenue, deux ou trois furieux s'occupaient à mettre le feu à
la voiture... Nous étions donc beaucoup mieux dans notre autobus, qui passait inaperçu. Nous y
étions comme incognito. A la porte des commissariats devant lesquels nous nous arrêtions pour
prendre du monde, à peine quelques curieux venaient-ils nous dévisager, et ils se taisaient, étant
en trop petit nombre pour s'échauffer assez. Enfin ces autobus chargés de prisonniers avaient si
bonne apparence qu'au début de septembre un étourdi, à un arrêt, est monté dans l'un d'eux, ima-
ginant qu'il servait au transport des hommes libres, Personne ne l'a averti. Il a dû lire son journal,
tout simplement. Et il ne s'est aperçu de son erreur qu'en entrant au camp de Drancy. Alors il s'est
exclamé, il s'est expliqué, il s'est excusé. Mais rien n'y a fait. Il était dans la trappe, comme les
autres. Qu'il n'y ait pas eu de mandat contre lui, ni de dossier sur son cas, n'avait pas d'impor-
tance. Car il en était ainsi pour la plupart des autres. Il a donc été interné avec les autres, pendant
quelques semaines, et interrogé, et retourné sur le gril. Il en était tout ahuri. C’était une des célé-
brités du camp... Quant à nous, ce 15 septembre, nous refaisions le chemin qu'il avait déjà fait, à
travers la banlieue laide et morne. Je me demandais ce que serait le camp et j'imaginais, d'après le
nom, je ne sais quels baraquements de bois, entre des barbelés. Mais, après un tournant, ce furent
des bâtiments énormes qui m'apparurent. Des casernes encore mal équarries qu'on construisait,
avant la guerre, pour y loger quelques compagnies de gendarmes et qui n'ont servi, jusqu'ici, que
de prison, tantôt pour des juifs, tantôt pour des goym. L'autobus entra dans une vaste cour, entre
trois corps de bâtiments à trois étages, qui béaient par des centaines de fenêtres. Des hommes
rôdaient. Un haut-parleur nasillait. Nous étions au camp de Drancy.
Autres tortures.
Notre-Dame des seins mutilés, Notre-Dame du nerf de boeuf, Notre-Dame du passage à tabac,
Notre-Dame des poignets tordus, Notre-Dame des courses à quatre pattes, Notre-Dame des fa-
ces pâlies, Notre-Dame des faces sans sourire, Notre-dame des vêtements fripés, Notre-Dame
des femmes sans poésie, Notre-Dame des hommes sans allure, Notre-Dame des lunettes cas-
sées, Notre-Dame des lunettes perdues,
Mère des aveugles,
Notre-Dame des maladies sans médicaments, Notre-Dame des plaies sans pansements, No-
tre-Dame des côtes en long, Notre-Dame des reins endoloris,
Mère des perclus,
Mère des tousseurs,
Notre-Dame des diarrhées, Notre-Dame des coliques, NotreDame des punaises, Notre-Dame
des poux, Notre-Dame de la gratte, Notre-Dame de la crasse gluante, Notre-Dame des choux
mal cuits, Notre-Dame de l'insomnie dans la grande chambrée, Notre-Dame des clientèles dis-
persées, Notre-Dame des situations perdues, Notre-Dame des ruinés sans motif,
Mère de ceux qui ont été pillés,
Notre-Dame des femmes violées, Notre-Dame des femmes plusieurs fois violées, Notre-Dame
de la fillette violée, Notre-Dame des femmes marquées au fer rouge, Notre-Dame du manchot
qu'on a mutilé, Notre-Dame des crachats en plein visage, Notre-Dame des dents cassées, No-
tre-Dame des souvenirs qui ont perdu leur charme, Notre-Dame de la vengeance, Notre-Dame
des deux voyeuses, Notre-Dame du capitaine... à l'uniforme trop neuf, Notre-Dame du sermon
aux injures, Notre-Dame de la plèbe déchaînée, Mère des gamins féroces, Mère des détenus et,
aussi, Mère des F. F. I., Mère des gendarmes placides, Notre-Dame du phare dans la nuit sur le
camp,
Je m'excuse d'une si longue citation. Car ce n'est qu'une citation. Je ne suis pas devenu poète,
tout d'un coup. Je n'ai fait que transcrire les «Litanies de Notre-Dame de Drancy» qu'un détenu a
rédigées, dans la «nuit du 19 au 20 septembre,», et qui, copiées et recopiées, ont couru dans tout
le camp. Et je les ai transcrites parce qu'elles font, à grands traits, revivre l'atmosphère du camp et
tous ses incidents. Je pourrais écrire presque tout un livre en commentant, ligne par ligne, ces
«Litanies», en contant, par exemple, l'histoire «des bougies dans le cul», et celle «des courses à
quatre pattes», et celle «du manchot qu'on a mutilé», et celle «du sermon aux injures», et les au-
tres, et d'autres en plus. Mais je n'ai pas pour dessein de me faire l'historien de Drancy. L'histoire,
d'ailleurs, court les rues, depuis que tant de journaux l'ont écrite avec des mensonges, et depuis
que dix ou quinze mille prisonniers, maintenant libérés, l'ont rétablie dans sa pitoyable et morne
vérité. Il faut dire aussi que Drancy ne fut qu'un camp entre autres, entre tous les autres que les
Allemands avaient ouverts et que les Français n'ont point fermés. Tant de mes concitoyens, par
centaines de milliers,ont vécu dans ces camps que j'imagine volontiers qu'il n'est plus personne
qui ne les connaisse, à l'exception de quelques pauvres hères si ternes, si stupides ou si terrorisés,
que nul ne les a jugés assez pensants pour mériter l'internement. Je m'excuse d'une telle imagina-
L’AGE DE CAÏN 64
tion auprès des gens d'esprit qui, par hasard, n'auraient pas encore eu, dans un camp de concentra-
tion, la place qui leur revenait par droit. Qu'ils se consolent ! L'époque est telle qu'elle leur rendra
bien justice, un jour ou l'autre.
Pourtant, il faut que, du camp de Drancy, je rapporte au moins quelques faits. Si je ne le faisais
pas, je serais injuste à l'égard des F. T. P. de l'Institut Dentaire. J'ai, en effet, conté comment ils
torturaient, combien ils torturaient. Et il serait injuste de ne pas indiquer qu'ils n'ont pas été les
seuls à torturer. Certes, je crois qu'ils ont été inégalables dans cet art. Mais il n'en est pas moins
vrai que beaucoup des prisonniers qu'on amenait à Drancy, le corps en sang, avaient été torturés
ailleurs qu'à l'Institut. Il est vrai, aussi, qu'on a torturé sur place, à Drancy, du temps où les F. F. I.
avaient la garde du camp, et même après, par exemple dans les locaux disciplinaires où certains
inspecteurs de police poussaient les interrogatoires un peu loin. Sur toutes ces tortures, j'ai le
bonheur d'avoir la copie d'un document officiel. C'est le rapport qui, à la demande de M. Duha-
mel, délégué du ministre de la Santé publique, a été établi sur les «cas de sévices» par un médecin
de l'infirmerie du camp. Ce rapport est de dix pages, et il porte sur quarante-neuf «cas». Il décrit
seulement l'état des torturés qui étaient si mal en point que les autorités médicales ont dû interve-
nir pour recoudre, pour soigner, entre le milieu de septembre et le milieu de novembre. Il est donc
muet sur les centaines de torturés qui s'étaient guéris tout seuls, qui n'ont pas eu affaire à l'infir-
merie, ou bien qui y ont été soignés avant le milieu de septembre. Enfin il ne porte que sur quel-
ques «cas» choisis. Il est pourtant trop long pour que je le transcrive tout entier, et je choisirai
donc moi aussi, ne retenant que les «cas» qui peuvent le mieux donner une idée des sommets de
férocité ingénieuse où s'est portée la Libération.
Et voici, décrites avec la sécheresse télégraphique du style médical, les tortures qu'avaient su-
bies quelques prisonniers, avant d'être amenés au camp.
PARMENTIER (fille).
NICOLET (femme).
Date : 19 septembre.
Lieu : poste des Milices patriotiques d'Auteuil.
Electrisation vaginale et rectale prolongée avec une magnéto. Brûlure de la plante d'un pied.
JEAN (Charles).
Date : 23 août.
Lieu : Dépôt,
Sévices exercés par un de ses anciens ouvriers venu pour l'interroger. Frappé à coups de barre
de fer sur les épaules, les bras, la tête. Très nombreuses cicatrices existantes et récentes. Anes-
thésie du pouce et de l'index droits. On lui a fait sauter 5 dents de la mâchoire supérieure à
coups de pieds. Céphalées persistantes.
L’AGE DE CAÏN 65
PRUSS (fille).
CLAIR (Roger).
Date : 16 septembre.
Lieu : Villa Saïd.
Coups de poing sur l'abdomen. Ingestion de quatre litres d'eau salée.
FLANDINETTO (femme).
Date : 26 août.
Lieu : près place Saint-Michel. F.F.I.
Marquée au fer rouge sur le front, dont cicatrice à tendance chéloïdienne. Coupé les cheveux,
au cours d'un lynchage par la foule. Coups imposants au membre supérieur gauche et flanc
droit. Menacée de lui couper les bouts de seins.
GUILLARD (femme).
Date : 13 octobre.
Lieu : F.F.I., rue de Grammont, dans un hôtel.
Coups de poing sur la face (dont masque ecchymotique total). Coups de pied dans les reins.
Des femmes qui l'accusaient ont tenté de l'étrangler ; elle en conserve de la dysphagie. Un fort
hématome sous-périosté à la partie inférieure du pariétal gauche. Bras tordus. Cheveux coupés
partiellement.
BRILLAUD (femme).
ISCOLI.
Date : 17 octobre.
Lieu : Milices patriotiques de Saint-Mandé.
Coups de pied, gifles, coups de cravache. On lui fait sauter les incisives supérieures.
Date : 19 et 20 octobre.
Lieu : Villa Saïd.
L’AGE DE CAÏN 66
Toutes les 20 minutes, nerf de boeuf ou coups de poing face, tronc, face externe du bras (dont
importantes ecchymoses persistantes), creux de l’estomac (en souffrirait encore). Pseudo pen-
daison dont il reste un cordon douloureux à la nuque.
AMCHAT.
Date : 10 octobre.
Lieu : Fort de Bicêtre.
Coups de pied sur tout le corps (reste une induration des fesses) et, surtout, brûlures à la ciga-
rette : sept brûlures comme pièces de 0 f r. 50 en cicatrisation sous-cutanée à la région scapu-
laire gauche et les plus étendues, plus profondes et suppurantes, à la région scapulaire droite.
CHAUDRE (femme).
Date : 25 août.
Lieu : Commissariat du 18° arrondissement.
On lui rase la tête et le pubis. Coups de poing sur la figure. Une estafilade au rasoir sur la face
antérieure du thorax à droite. Coups de casque sur la tête, sur les doigts (le médius droit est en-
core douloureux fin octobre, mais la radio ne montre rien). L'ongle de l'annulaire gauche est en
voie de repousse.
Le GUEN (Julien).
Date : 21 août.
Lieu : Vélodrome d'Hiver.
Passage à tabac à l'entrée du Vél. d'Hiv. Coups de poing figure, coups de matraque sur la nu-
que. Il chancelle. Coups de pied au ventre. On le piétine. Un hématome de la cuisse droite et
un hématome du côté gauche du ventre pendant trois semaines. Reste à l'infirmerie jusqu'au 28
septembre. Séjour à l'Hôtel Dieu, à la salle Saint-Landry. Ponction lombaire et examen neuro-
logique approfondi par Garcin qui parle de lésions rachidiennes.
Mais c'en est assez, il me semble, pour établir que, dans tout Paris, les F. F. I., les Milices Pa-
triotiques, la force publique et la «justice du peuple» ont été à la hauteur de leur tâche. J'ajoute
seulement quelques «cas» qui feront comprendre comment, à Drancy même, dans les Commis-
sions de Triage chargées de discriminer innocents et coupables, quelques policiers zélés s'enten-
daient à provoquer les aveux spontanés.
BOUXINS.
Date : 12 octobre.
Lieu : Commission 20 à Drancy, lors d'interrogatoire.
Traîné par les cheveux. Coups de pied et gifles. Contusion de l'oeil gauche, pariétal et tempo-
ral criblés d'hématomes sous-périostés.
BURTAIN.
Date : 9 au 10 septembre.
L’AGE DE CAÏN 67
Lieu : locaux disciplinaires de Drancy (2 séances par F.F.I. et 1 par un sergent de ville). Coups
de poing. Coups de pied ventre et poitrine. Coups de matraque sur la tête. Coups de tabouret
(jeu de massacre). Coups de crosse au menton (cicatrice). Crachat dans la bouche. Reste en-
doIori en particulier au niveau du crâne.
DEMAY
KERN (Lucien).
Date : 6 octobre.
Lieu : inspecteur de la Commission aux locaux disciplinaires.
A genoux sur une règle, pendant très longtemps (dont plaie linéaire). Coups de poing sur la fi-
gure. Coups de règle sur les oreilles, 3 formidables ecchymoses sur région abdominale anté-
rieure, dont une à la région inguinale. Grosse ecchymose sur bras gauche.
FABRE (Louis).
Date : 2 septembre.
Lieu : locaux disciplinaires.
Coups de nerf de boeuf et boxé.
Date : 9 septembre..
Lieu : locaux disciplinaires.
Coups de crosse au front. Coups de pied aux bourses (15 jours d'infirmerie).
FAUCON (femme).
Date : 2 novembre.
Lieu : Commission 30 à Drancy.
Femme ayant eu un enfoncement du pariétal et une trépano-poncture d'une part, une otite dou-
ble en août d'autre part. A reçu cet après-midi des coups de poing sur le sommet du crâne et
sur les oreilles, des coups de règle, neuf gifles. Comme elle ne pleurait pas, on lui a tordu le
nez. On lui a adressé les pires menaces pour sa comparution du lendemain.
Le 3 novembre, se plaint de son pariétal gauche et d'autre part d'une douleur en éventail de
l'émergence du maxillaire supérieur.
Je ne sais ce que M. Duhamel et le ministre ont pensé de ce rapport, ni quelles conclusions ils
en ont tirées en ce qui concerne la Santé Publique ou en ce qui concerne la santé morale de la
nation. Mais nous avons su, à Drancy, quelles conclusions d'autres en ont tirées. Car, à deux re-
prises, des délégations américaines sont venues pour visiter le camp. Elles ont voulu tout voir.
Elles ont vu, à l'infirmerie, les torturés, les torturées qu'on y soignait. Ensuite, elles ont interrogé
des prisonniers, elles leur ont parlé librement. Et j'ai entendu une Américaine qui, au sortir de
l'infirmerie, disait : «C'est une grande honte. C'est pareil aux Allemands.» Maintenant, quand je
lis sur certains journaux que les Etats-Unis font la part trop belle à l'Allemagne, qu'ils lui donnent
plus qu'à la France, et autres criailleries de mendiants éhontés, je me souviens de cette Améri-
caine. J'imagine qu'elle est revenue dans son pays. Je la vois qui chuchote des choses à ses amies,
L’AGE DE CAÏN 68
des choses qui se redisent, qui courent de bouche à bouche, qui s'enflent et qui s'étalent. Et, fina-
lement, je crois entendre comme une grande voix, qui vient de partout, et que seuls certains jour-
naux, à Paris, semblent n'avoir pas entendue : «C'est pareil aux Allemands !... C'est pareil aux
Allemands !...»
A vrai dire, nous avions la chance, Jeanne et moi, de n'arriver à Drancy qu'après le pire. La
garde du camp, depuis peu, avait été retirée aux F.F.I. et confiée à des gendarmes, à de braves
gendarmes qui faisaient leur métier, sans plus. Aussi n'avons-nous pas assisté aux «courses à qua-
tre pattes» ni aux reptations qui étaient, dans les débuts, la distraction que les F. F. I. offraient
volontiers à certains prisonniers, en particulier les jours de pluie. Ni à d'autres joyeusetés sembla-
bles. De notre temps, n'étaient à craindre que les inspecteurs des Commissions qui avaient parfois
la main leste, la matraque facile. Mais ils n'exerçaient guère leurs talents que sur les «durs». En-
core fallait-il que ces «durs» fussent de pauvres bougres, car, devant des «personnalités», si noire
que fût leur réputation, comme devant un ministre de Pétain, devant un journaliste connu ou de-
vant Sacha Guitry, toute la Commission aux gros poings devenait timide et déférente, par crainte
d'un retour dans les choses d'ici-bas.
Pourtant, le camp souffrait d'une sourde angoisse, qui ne s'est jamais complètement dissipée.
Car, du dehors, les communistes, les F. T. P. faisaient autour de nous une ronde de menace et de
haine. «L'Humanité », «Le Franc-Tireur» et tous les journaux apparentés ne cessaient d'ameuter
le public. Ils faisaient entre eux surenchère de mensonges savants, pour se donner l'air de justi-
ciers incorruptibles. Et ils contaient que le camp de Drancy était un oasis de délices, un banquet
débordant de bombances, une maison de santé pour millionnaires, le dernier salon où l'on
«cause». D'autre part, la commune de Drancy, qui est un fief rouge, s'arrogeait des droits sur le
camp, comme propriétaire du sol, et l'adjoint au maire y trouvait prétexte à faire de fréquentes
visites, à tout inspecter, à faire le procès des incroyables indulgences dont nous aurions, à son
jugement, été les très indignes bénéficiaires. Toutes ces rumeurs, toutes ces critiques tenaient la
direction du camp dans un état de pénible palpitation, dont les conséquences rebondissaient sur
nous. Le directeur était un fonctionnaire des plus inquiets, des plus trembleurs qui se pussent voir,
Il se nommait Poisson ou Goujon. Mes souvenirs, sur ce point, sont confus, tant nous avions cou-
tume, dans notre chambrée, de lui donner toutes sortes d'appellations pisciformes, que nous chan-
gions d'après son humeur, Il était, en effet, l'animal le plus pacifique et le plus dormant, quand
l'adjoint au maire et les journaux paraissaient nous oublier. Il se faisait, alors, bonhomme et
confidentiel. Il aimait à se rendre au bloc III, où logeaient les «personnalités», et à converser avec
les ministres, avec les députés, avec les écrivains, avec les Importances internées. Il leur ouvrait
son coeur. Il ne niait pas qu'il se commît bien des excès, bien des injustices. Il prenait des postu-
res de bienveillance, de sympathie, voire d'amitié respectueuse. Mais si quelque article venait à
lui faire peur, à le faire trembler pour sa place, il devenait soudain féroce, comme brochet en dé-
cembre. Il rédigeait et faisait apposer dans tous les coins des circulaires comminatoires qui, sous
peine de sanctions impitoyables, nous interdisaient de fumer dans les chambrées, d'y faire du feu,
de rester couchés après l'heure, de faire passer des lettres au dehors, ou de converser avec des
femmes, y compris les nôtres. Quitte à revenir au bloc III, quelques jours plus tard, et à s'excuser
auprès des personnalités, en alléguant la dureté des temps et la nécessité, par pure politique, de
combiner une sévérité apparente avec une tolérance réelle...
Parfois, les communistes ne se contentaient pas d'ameuter contre nous la direction du camp.
L'envie les reprenait de mettre eux-mêmes la main à la pâte. Et les F. T. P. de Drancy (qui, selon
la mode, s'étaient changés en Milices Patriotiques) revenaient sans cesse rôder autour du camp,
traînant des armes hétéroclites, criant des insultes, gesticulant des menaces. Il leur arrivait même
de passer à l'action. Ils ont, à plusieurs reprises, saisi les colis que des parents, des amis appor-
L’AGE DE CAÏN 69
taient pour nous, de pauvres colis qui souvent représentaient le dernier argent et dont nous atten-
dions de quoi n'avoir plus si faim. Quand, pour éviter de semblables incidents, la Croix-Rouge a
été chargée de rassembler et de transporter tous les colis, ils ont, un jour, assailli et pillé sa ca-
mionnette, et ils s'en sont partagé le contenu, fraternellement. Mais leur principal souci était de
faire obstacle à nos moyens télégraphiques. Il faut dire, en effet, que derrière, le bloc III de
grands balcons s'étalaient devant la porte des chambrées. Et, de ces balcons, nous pouvions,
par-dessus des champs, voir une grande route, à cent ou cent cinquante mètres. Cette disposition
des lieux nous permettait d'apercevoir, dans l'éloignement, des parents, des amis, de leur faire des
gestes, de nous rassurer sur leur existence, sur leur santé, sur leur fidélité. Jacques a fait mille
allées et venues, sur cette route, jusqu'au bienheureux jour où j'ai revu sa petite silhouette, ses
gestes grêles, ses baisers envoyés du bout des doigts, par-dessus les barbelés... C'étaient d'étran-
ges tête-à-tête, le prisonnier se cachant dans l'embrasure d'une porte, pour ne pas être vu des gen-
darmes, qui rôdaient par-dessous les balcons, et l'autre, le fils, la femme ou l'ami, se cachant der-
rière un arbre, pour ne pas être surpris par les F. T. P., qui rôdaient sur la route. Car les F. T. P.
faisaient la chasse à ces promeneurs timides et gesticulants. Ils les insultaient. Ils les menaçaient.
Ils les conduisaient, au bout de leurs fusils, jusqu'à des distances où les chères silhouettes se rape-
tissaient, devenaient indistinctes, à nouveau perdues. Parfois même, ils emmenaient et gardaient
au poste les récidivistes... Mais c'est un dimanche, surtout, qu'ils nous ont fait peur. Ils avaient dû
s'échauffer dans un meeting ou dans des cabarets. Dans l'après-midi, ils sont venus en nombre,
chantant «l'Internationale» et criant qu'ils voulaient notre peau. Il a fallu que la direction doublât
le nombre des gendarmes, qu'elle les armât de mitraillettes, qu'elle les postât aux points stratégi-
ques. Jusqu'à minuit, le camp a été en état de siège, cerné par des bandes qui passaient et re-
passaient, sur la route, dans les champs, cherchant une entrée pour la «justice du peuple». Et nous
étions là, nous demandant que faire s'ils entraient. Certains parlaient de se défendre, de dépecer
quelques lits de fer qui se trouvaient au bloc Ill, pour en faire des armes.
Pourtant, c'est d'un communiste que nous est venue, un matin, une bondissante, une boulever-
sante joie. Thorez venait d'être amnistié !... Et la nouvelle, aussitôt, agita, souleva tout le camp.
On s'accostait, on se congratulait, on s'embrassait presque, dans la grande cour. Je ne suis pas sûr
que les communistes eux-mêmes se soient autant réjouis, au Siège Central, dans la rue de Châ-
teaudun... Et nous étions près de sept mille, d'un coup, à délirer comme ça. Car c'est merveille
comme les prisonniers croient encore à la justice. Dans une période comme la nôtre, ils sont, les
derniers qui y croient. Et nous imaginions donc que l'amnistie de Thorez n'était qu'un commen-
cement. «Tout de même, disait un milicien, j'en ai fait moins que lui. J'ai fait toute la guerre, moi.
Je n'ai pas déserté. Je me suis battu tant qu'il y a eu des munitions. J'ai été blessé. J'ai même eu
une citation. Tenez, la voici. Ce n'est pas possible, maintenant, qu'on ne m'amnistie pas, moi aus-
si.» « Moi, disait un profiteur, j'ai fait un peu de commerce avec les Allemands. C'est entendu. Il
fallait bien vivre… Mais, bon Dieu, c'était après l'armistice ! C'était légal, c'était approuvé par le
gouvernement. Je n'ai pas pris la défense des Allemands pendant la guerre, moi. Je n'ai pas voya-
gé dans leur pays pendant qu'ils canonnaient nos petits gars sur le Rhin. Ah ! ce serait trop fort,
maintenant, qu'on ne me libérât point !» «Et moi, disait un journaliste, ils n'ont qu'à comparer les
articles que j'ai écrits après l'armistice aux discours que Thorez a faits pendant la guerre... Je suis
bien tranquille, maintenant.» Une fille de joie eut même ce mot féroce : «Moi, je leur ai au moins
foutu la vérole, aux Allemands ! Thorez n'en a pas fait autant !» Enfin ces comparaisons nous
disposaient à l'espoir. L'ex-ministre et doyen Ripert était pourtant très entouré. On voulait qu'il dit
le droit. Et le savant homme hésitait un peu, Il convint, sans se compromettre, que qui amnistie le
plus devrait amnistier le moins. Mais il manquait de textes, de documents sur ce point. Peut-être
aussi devinait-il, confusément, que tous les textes, que tous les documents, que la justice et le
droit, ne sont que fumée et feuilles mortes, au vent de haine et de révolution. En tout cas, on n'a
amnistié que Thorez, lequel, bientôt, est devenu ministre. Sur les sept mille que nous étions, il en
est quelques centaines qui attendent encore la suite, au bagne ou dans les prisons. Mais j'imagine
L’AGE DE CAÏN 70
très bien qu'au Conseil des Ministres, quand on a envisagé la possibilité d'une amnistie étendue,
Thorez, avec l'impudeur de sa secte, a dû s'indigner, faire des phrases, et refuser au nom de nos
martyrs, au nom de nos soldats...
Nous avons, Jeanne et moi, vécu sans histoire, dans ce camp. C'était tout de même, par compa-
raison avec l'Institut, comme un paradis. La nourriture y était plus copieuse, bien qu'elle fût en-
core insuffisante, et souvent peu ragoûtante. Une soupe où nageaient de rares lambeaux de choux,
de navets, de carottes. Une ration de pain mal cuit, et souvent comme boueux au milieu, mais en
quantité trois ou quatre fois supérieure à la bouchée de pain qui nous était allouée par les F. T. P.
D'ailleurs, les parents, les amis pouvaient, toutes les quinzaines, nous envoyer un colis de vivres,
du poids de cinq kilogrammes. Ces colis, surtout, m'ont sauvé, d'autant plus que Jeanne m'en lais-
sait la plus grosse part, sous le prétexte mensonger que d'autres femmes, dans sa chambrée, lui
faisaient part de leurs excédents... Au total, nous étions tout juste un peu plus mal que les Juifs
qui nous avaient précédés. Ainsi en jugeaient du moins les gendarmes qui avaient gardé les Juifs,
sous les Allemands, avant de nous garder. Ils contaient que les Juifs obtenaient des permissions
de sortie, qu'ils avaient le droit de se chauffer, de faire venir des provisions, du matériel. Les rares
meubles, les matelas qui se trouvaient encore au bloc III étaient un héritage des Juifs. Il est vrai
que beaucoup de Juifs n'ont fait que passer au camp, et qu'ils sont partis bientôt vers l'Allemagne,
vers la Pologne, vers les camps d'extermination. Mais beaucoup d'entre nous n'ont fait aussi que
passer et sont partis vers le poteau, vers les travaux forcés. Ceci, parait-il, compense et paie cela.
La population du camp composait une étrange cour des Miracles. La promiscuité, la crasse, les
poux, les punaises, la faim, la peur travaillaient à grignoter les anciennes différences. Chez les
hommes, il revenait vite une grossière camaraderie de caserne qui, aux jours de soleil mélangeait
toutes les conditions, dans le bourdonnement énorme des pas et des mots qui tournaient autour de
la grande cour, inlassablement. L'escarpe, le souteneur se mêlaient très bien au groupe où conver-
saient le ministre Ripert ou le général Herbillon. Pourtant, la plupart des ministres, députés, pré-
fets, hauts fonctionnaires, chefs syndicaux, écrivains, journalistes avaient été logés à part, au bloc
III, où ils avaient la jouissance de quelques paillasses, dans des chambrées moins vastes et
comme plus intimes. La direction, par je ne sais quelle coutume de servilité ancestrale, n'avait pu
se tenir de marquer une différence entre les classes... Mais, sans doute, par une autre coutume
ancestrale, qui est que les mâles méprisent les femelles, la même direction n'avait pas jugé utile
de trier les femmes, d'y séparer les «personnalités» du tout-venant, Dans la même chambrée, on
trouvait la comtesse de Cossé-Brissac (née Schneider), ou bien la marquise de Polignac, ou Mary
Marquet avec des prostituées, avec des femmes des Halles ou avec cette joyeuse, cette inexpli-
cable criminelle que fût la naine du cirque Médrano. Et tout ce monde s'entendait plus mal que
bien. Car les femmes, comme on sait, sont sans pitié les unes pour les autres. C'est un autre genre
d'humanité. L’amour du semblable est une idée d'homme, que les femmes ne comprennent guère.
Elles sont plutôt portées, par nature, à aimer ce qui leur est opposé ou complémentaire, comme
l'homme ou l'enfant. Aussi y a-t-il eu, chez les femmes, cent fois plus de disputes, de récla-
mations et de mouchardages que chez les hommes. La police du camp était excédée de recevoir,
chaque matin, une princesse russe qui venait dénoncer tels ou tels agissements peu distingués, ou
bien des femmes qui se plaignaient que d'autres femmes eussent de prétendus privilèges, ou que
la princesse russe (à bon chat, bon rat) n'en finît pas, dans la chambrée, de déambuler toute nue,
ce qui n'était pas beau. Les femmes se mélangeaient aussi beaucoup moins. Elles se groupaient
d'après les affinités sociales, d'après les fréquentations mondaines. Les manteaux de castor, de
vison, d'opposum, firent, aux premiers froids, un cercle très fermé, qui tint à distance les man-
teaux de lapin ordinaire ou de drap. On m'a conté pourtant que, dans la chambrée de Mary Mar-
quet, il y a eu des heures unanimes. Car l'actrice, parfois, disait des vers. Et la perfection de sa
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voix, répétant les paroles cadencées, les paroles éternelles, chantait pour toutes les femmes un
cantique venu du fond des âges, qui faisait renaître l'espoir dans notre prodigieuse espèce.
Mais le grand problème était le rapport des sexes. Et c'était encore une différence avec l'Insti-
tut Dentaire où, tant il y avait d'épouvante et de faim, personne n'avait la force de penser à la ba-
gatelle. A Drancy, on craignait moins et on mangeait mieux. Aussi la vigueur agitait-elle les jeu-
nes mâles. Et les tentations ne leur manquaient point. Parmi les tondues et même parmi les autres,
il était nombre de femmes plaisantes à voir, et de cuisse leste. Et, les uns pourchassant, lutinant,
culbutant les autres, le camp était comme un lupanar à grande échelle. On forniquait un peu dans
tous les coins. Les couples pressés, ou peu difficiles, se contentaient d'un coin de mur ou de la
cage d'un escalier. D'autres se donnaient rendez-vous dans des caves, dans des greniers, et n'im-
porte où. Les amoureux plus distingués pouvaient, s'ils avaient des relations, se rencontrer dans
une salle de l'infirmerie ou même, en l’absence de ce saint homme, dans une des chambres réser-
vées à l'aumônier... Les prostituées avaient toute une clientèle, jusqu'à ne plus savoir où donner
de la tête. Elles reprenaient, tranquillement, les vieilles coutumes, et j'en ai même vu une, à la nuit
tombée, qui faisait les cent pas devant la gendarmerie, roulant des yeux et des hanches pour allé-
cher les pandores... A vrai dire, les autorités du camp avaient, à l'égard de ce rut, une politique
assez mal définie. Il leur arrivait, en tant que personnes privées, d'y prendre part à la dérobée, et
certains fonctionnaires organisaient, le soir, des bacchanales grandioses, avec vins et femmes
nues sur la table, à profusion. Mais, officiellement, la fornication, sous toutes ses formes, était
condamnée par mille circulaires et punie de quelques jours de «gnouf», c'est-à-dire de cellule. Les
gendarmes, dans tous les coins, recherchaient, traquaient les contrevenants. Mais leurs efforts
étaient si inefficaces, ou si mous, que la direction, un beau jour, a décidé de trancher le mal à la
racine, et de découper, dans la grande cour une espèce d'enclos entouré de barbelés où les fem-
mes, désormais, se promenèrent seules hors de portée des convoitises mâles. Ce fut, pour Jeanne
et moi, un désastre. Jusqu’alors, nous n'avions été séparés que pendant la nuit, et nous passions
ensemble presque toutes nos journées, à faire les cent pas et bavarder dans la cour. C'était une
suffisante consolation. Après la pose des barbelés, il fallut, pour nous retrouver, user de ruses
infinies, et qui sans cesse devaient être renouvelées, dès qu'elles étaient déjouées. Au début, j'ai
usé du prétexte des Commissions. Car ces Commissions se trouvaient dans le bâtiment affecté
aux femmes, de sorte qu'en me prétendant convoqué, je pouvais fléchir les gendarmes, passer les
barbelés et parler avec Jeanne un moment, en prenant, à la porte d'une Commission, l'air de quel-
qu'un qui attend son tour. Un autre moyen était de nous rendre, en même temps, à l'infirmerie, à
l'heure de la visite ou des soins. Mais, quelquefois, nous nous sommes contentés d'aller, moi aux
W.-C. des hommes et Jeanne aux W.-C. des femmes. Une cloison séparait les deux, et elle était, à
un mètre du sol, percée d'un trou gros comme le poing. Par ce trou, nous échangions quelques
mots, nous pouvions voir la moitié du visage l'un de l'autre. D'autres hommes, d'autres femmes,
qui étaient là pour des motifs plus ordinaires, assistaient à la conversation, gravement accroupis,
et parfois ils se retenaient de faire des bruits, pour ne pas nous troubler.
J'ai pu me distraire, un peu, de l'absence de Jeanne en me mêlant à tout un groupe de pacifis-
tes, de syndicalistes où j'avais de vieux camarades. Car n'ayez crainte, je n'étais pas le seul. Et il
faut compter par centaines, par milliers les hommes qu'on a arrêtés ainsi, tout simplement parce
qu'ils avaient trop aimé la paix, et parce qu'ils n'avaient pas, comme d'autres, abjuré hautement
cet amour, avec de jolis, mouvements du menton. Il y eut des cas où l'inculpation, l'arrestation
furent ouvertement, impudemment, une revanche du bellicisme sur le pacifisme, sans même un
semblant de prétexte, sans même un voile de précaution. Par exemple, ce n'est point pour «pétai-
nisme» ni pour «lavalisme» qu'on a inculpé Anatole de Monzie. Car Dieu sait si Anatole détestait
Pierre et Philippe, et s'il le criait tout haut, jusqu'au risque. Mais le plus beau est que, lorsque
Monzie vint demander pourquoi, on ne su que lui dire. Il n'y avait rien dans le dossier, rien que
des feuilles blanches. Bien entendu, Monzie protesta, et il fallut bien, après des tergiversations,
avouer ce qu'on avait contre lui. Or on ne lui reprochait que de n'avoir pas été assez «dur», au
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dernier Conseil des Ministres, en août 1939. C'est comme, je l'écris... J'ai vu aussi André Delmas
arriver au camp de Drancy. Et, quand il passa devant la Commission de Triage, on eut l'incons-
cience de lui demander pourquoi il avait été arrêté. Car il n'y avait point non plus de dossier.
Comment y en aurait-il eu, puisque Delmas s'est tenu coi pendant toute l'occupation, copieuse-
ment insulté par la presse de Vichy et très surveillé par les occupants ? La vérité est qu'on l'avait
arrêté parce qu'il a été, en 1938, partisan des accords de Munich. D'ailleurs, «L'Humanité», qui
publia sa joie, ne put se tenir de manger le morceau, dénonçant dans Delmas un affreux Muni-
chois... Et j'en sais bien d'autres, encore, j'en ai vu bien d'autres, dans les geôles, qui ne payaient
que leur passion de la paix. Alfred Fabre-Luce, qui sortait des prisons de la Gestapo était là, pour
le même crime que lui avaient déjà reproché les Allemands, c'est-à-dire, pour son haut souci de
l'homme, pour l'élégante liberté de son esprit. Et j'ai retrouvé presque tous les syndicalistes de la
tendance pacifiste, tous ceux qui ne s'étaient pas mués, à la dernière heure, en traîneurs de sabre :
Bertron, des Mineurs, Bonnet, de l'Habillement, Savoie, de l'Alimentation, Mathé, des Postiers, et
Guiraud, et Vigne, et Fronty, et je ne sais combien encore. Au bout de quelques semaines ou de
quelques mois, il a fallu, bien sûr, libérer tout ce monde, puisqu'on n'avait rien contre lui. Mais il
faut dire qu'entre temps les communistes avaient, d'autorité, pris la tête des syndicats. Jadis on
discutait, on disputait avec les concurrents. Maintenant on les emprisonne. C'est plus commode.
Ça facilite beaucoup les élections...
Nous bavardions donc entre nous. Nous effeuillions des souvenirs. Nous prophétisions. Ou
bien nous jouions aux cartes, tout simplement. Mais notre attention ne se détournait guère d'une
automobile, surmontée d’un haut-parleur qui, toute la journée, tournait dans la cour, criant des
noms. Cet engin était surtout redoutable vers dix heures du matin. Car ce qui en sortait, alors,
c'étaient des phrases de ce, genre : «Dupont, Durand, chez l'officier de paix, avec vos bagages !»
Et nous savions que les trois mots : «avec, vos bagages !» signifiaient le départ vers la prison de
Fresnes, vers la Cour de Justice, vers un jury obtus et ricanant, vers une ration de travaux forcés
ou vers le souffle de douze balles, dans le petit matin. Il se faisait donc un grand silence, dans les
chambrées, quand l'automobile passait à dix heures, criant des noms. On ne respirait largement,
avec de vrais poumons, que lorsque toute la liste avait été lue. Parfois il arrivait qu'un voisin re-
prit mal sa respiration. Car il avait entendu son nom. Les autres l'aidaient à faire ses paquets. Et
bientôt il essayait, de crâner, de se tenir en homme, avec des sourires, avec des paroles d'homme
qui est au-dessus de ça, qui est au-dessus de tout. Il partait, crânant toujours. Tout au début d'une
besogne immense, qui était de crâner jusqu'au bout, comme il convient à un homme...
D'autres fois, le haut-parleur criait d'autres noms, ceux des internés qui étaient convoqués devant
les Commissions de Triage. Et c'était l'espoir, alors, qui entrait à pleines fenêtres. C'était la
chance de s'expliquer enfin, de se justifier, de lutter pour sa liberté, avec des mots qui seraient
clairs, convaincants, définitifs. Enfin on s'imaginait déjà dans la catégorie de ceux qui attendaient
d'une bonne attente, de ceux qui, promis à la libération, venaient chaque soir se bousculer, se ti-
rer, s'injurier, en tas, devant la petite liste qu'on affichait sur le mur du bloc III et qui portait les
noms des heureux qui partiraient le lendemain. Mais beaucoup revenaient des Commissions dans
un état de total ahurissement. Car le duo ou le trio des inspecteurs, de l'autre côté de la table,
n'avaient eu à montrer qu'une feuille blanche. L'interné avait appris qu'il n'y avait contre lui aucun
mandat, aucun ordre d'internement, aucun dossier, ni même aucune dénonciation, du moins
écrite. Dans les premiers temps, le pauvre bougre jubilait, confronté avec ce néant. Naïvement, il
disait : «Alors, vous allez me libérer, puisqu'il n'y a rien contre moi ?» Mais il était, à la vérité, au
fin fond de la malchance et de la malédiction. Le trio ou le duo répondaient qu'ils ne pouvaient
rien décider sans dossier, qu'ils allaient en demander un en haut lieu, qu'on ferait une enquête, et
tout et tout, «Quand ce sera fini, disaient-ils, nous vous rappellerons.» Il y en avait bien pour
L’AGE DE CAÏN 73
deux mois, dans l'hypothèse la meilleure. Deux syndicalistes, Vigne et Savoie, je crois, n'ont ja-
mais pu avoir de dossier. C'est pourquoi ils ont failli ne jamais en sortir. Toute leur innocence,
toute la blancheur et la virginité de la feuille qui leur était affectée les condamnaient, automati-
quement, à une espèce de relégation perpétuelle. Il a fallu, pour qu'on les libérât, que presque tout
le monde fût parti, les uns vers Fresnes, les autres vers leurs foyers, et qu'on décidât, après usage,
de dissoudre le camp. On a dû alors les trouver, comme tout au fond du sac, si purs, si irrépro-
chables que personne ne s'était avisé de les citer, de les interroger, de les accuser, bien que quel-
qu'un, pourtant, se fût avisé de les arrêter. J'imagine même qu'on a dû les engueuler un peu, pour
tant de sotte et d'insignifiante innocence... Jeanne et moi, nous avons eu plus de chance. Le rap-
port du capitaine Rivier, qui concluait à notre libération, nous avait suivis. Aussi la Commission
a-t-elle été très aimable, très expéditive. Ça n'a pas duré dix minutes. Nous sommes sortis rayon-
nants, la main dans la main, et comme marchant sur des nuages, sur du duvet. Ils nous avaient
proposés pour la libération ! Pour un peu, je serais allé, le soir même, bousculer, tirer et injurier
les autres, moi aussi, devant la petite liste, tout au bas du bloc III.
Après quoi nous avons attendu. Il fallut du temps pour que, tout en haut, on épuisât les formalités,
les hésitations. Jeanne a attendu un mois. J'ai attendu deux mois. Et Jeanne m'a fait honte, le jour
où elle fut libérée. Car elle ne voulait pas me laisser là. Elle voulait m'attendre. Elle pleurait d'être
libérée sans moi. Et ça paraissait drôle, que quelqu'un pleurnichât et reniflât par désespoir de sa
liberté. On riait un peu, tout autour. Il m'a fallu la consoler, lui donner courage. Je lui ai parlé de
Jacques. Je lui ai vanté les beaux colis qu'elle m'enverrait, si je restais encore quelque temps. Elle
est pourtant partie avec là mine de quelqu'un qui serait resté, ou qui serait allé à Fresnes, au lieu
d'être libre... Et moi, j'ai été seul, pour la première fois. Je ne m'en doutais pas à ce point. Mais il
faut avoir beaucoup aimé pour qu'un jour, par une absence, le monde soit comme s'il était gris et
sans importance. Quand j'étais dans la grande cour, j'avais mal à voir les barbelés, parce qu'elle
n'était plus derrière, à toujours attendre. Et quand j'allais aux W.-C., j'avais mal à voir que d'au-
tres chuchotaient, par le trou où nous avions chuchoté. J'ai crâné, bien sûr. Un homme crâne tou-
jours. Mais les jours ont été plus longs, les nuits plus lentes, sur la paillasse, et les pensées plus
lourdes, parce que je les portais tout seul, désormais. J'ai attendu. J'ai attendu. Et le jour est venu.
Mon nom était sur la liste, un soir. J'ai été, du coup, comme un étranger dans ma chambrée, tant
j'étais un homme libre, déjà, par mon comportement, et tant les autres étaient d'un autre monde et
le reflétaient misérablement, par leur impuissance à cacher leur envie. Le lendemain, dès que j'ai
été dans la rue, j'ai téléphoné chez ma concierge, pour demander Jeanne ou Jacques et pour leur
dire de m'attendre chez un ami. Car, à l'époque, en sortant d'un camp, personne, s'il était sage, ne
rentrait chez lui sans précaution, de peur que quelque F. T. P., au café du coin, ne le prît mal et
que, par une dénonciation, il ne fit recommencer toute l'aventure. On allait, d'abord, chez un ami,
ou dans une clinique. On faisait prendre, par des tiers, la température du quartier, et on ne rentrait
dans ses meubles (s'il en restait) que lorsqu'il était sûr qu'il n'y avait plus de risques... J'ai donc
téléphoné. Et c'est Jacques que j'ai eu au bout du fil. Au début, il ne savait que dire : «Papa !...
Papa !...», avec des bégaiements d'extase, comme s'il avait fait quelque grande découverte, ou
comme si la première bicyclette, en personne, était descendue de la cheminée, à la Noël. Puis il a
eu ce mot extravagant et adorable : «Dis donc, faut-il que je mette mes habits du dimanche ?» Je
les ai retrouvés tous deux, chez l'ami. Lui, dans ses habits du dimanche. Elle, plus pâle, plus
grande des yeux que lorsqu'elle m'avait quitté. Et moi, on dit que je puais abominablement, de
toute la crasse du camp qui était sur mes habits. Mais de cette odeur, nul ne s'est avisé que plus
tard. Nous avons fait un tas, tout de suite, un tas de bras, de baisers et de petits mots, de toutes
nos présences rassemblées. Nous avons, depuis, recommencé à vivre, et même à aimer les hom-
mes, à force de nous aimer.
L’AGE DE CAÏN 74
CHAPITRE X
LA POLICE ENQUETE....
Encore la police...
Et pourtant, je n'en avais pas fini, avec les F. T. P. Au début de l’année 1945, j'ai été convoqué
à la Direction de la Police judiciaire, 36, quai des Orfèvres, par le Cabinet de M. Pinault, com-
missaire de police, «pour être mis en rapport avec M. Berthomé ou Deschamps», inspecteurs de
la brigade criminelle. Je me suis rendu à cette convocation, avec un peu de crainte. Car nul ne sait
plus, maintenant, ce qui peut lui tomber sur la tête, depuis la Libération. On a beau s'être justifié,
devant toutes les Commissions, avoir été libéré, «définitivement,», avoir en poche un beau certi-
ficat par lequel la Préfecture de Police, soi-même, atteste que le camp d’internement de Drancy
s'est dessaisi, «définitivement», de M. Abel. Ledit M. Abel a beau savoir qu'une telle faveur ne
lui a pas été accordée sans que ses actes aient été pesés au trébuchet, scrutés au microscope, et
sans qu'il soit devenu suffisamment clair qu'ils ne contenaient aucun microbe de nazisme, aucun
virus de trahison. Tout cela ne rassure pas.
Il faut si peu de chose, aujourd'hui, pour que la liberté d'un homme soit remise en question. Il
suffit que quelqu'un ne vous aime pas, un créancier, un malade du foie, ou un adversaire politi-
que, et qu'il adresse, là où il faut, une petite lettre de teint bilieux et de mine patriotique. Voire
même du genre anonyme. Ou bien il suffit qu'un journaliste en mal de copie, qu'un Comité de
Libération en mal de propagande, distille contre vous, trois ou quatre lignes venimeuses. Et ça y
est. Vous êtes «repiqué». Vous retournez au camp, ou en prison. Et il vous faudra tout reprendre
par le commencement, vos explications, vos justifications, devant les mêmes Commissions ou
devant les mêmes magistrats qui bâillent, qui ne se pressent pas, et qui mettront bien deux mois
encore pour vous libérer à nouveau. A nouveau «définitivement». J'ai connu, à Drancy, des mal-
heureux qui avaient été, ainsi, arrêtés deux fois, trois fois, et qui désespéraient d'en jamais finir.
L'éditeur Sorlot, par exemple, allait quitter le camp, quand j'y suis entré. Et, quand j'en suis sorti,
il allait y rentrer, à la suite de quelques articles, dans les journaux. Mais le record appartient à
Ginette Leclerc, l'artiste. Elle a été arrêtée et libérée je ne sais plus combien de fois, les uns disent
cinq, les autres huit, avant qu'on la laisse enfin en paix.
Prudences.
Et je compris que la justice n'avait point d'illusions. Elle n'avait pas pu ne point ordonner une
enquête, ayant été saisie des plaintes de nombreuses familles qui avaient perdu un des leurs, sans
savoir où, sans savoir pourquoi, et qui le réclamaient à tous les échos, comme une volée de per-
dreaux, le soir de la chasse, appelle vers tous les horizons les siens qui sont morts. Des plaintes, il
paraît que ce n'est pas ce qui manque maintenant, sur les bureaux de MM. les procureurs, depuis
que les gens ont un peu moins peur. Des plaintes pour assassinats, des plaintes pour coups et
blessures, des plaintes pour vol... Il y en aurait vingt-cinq mille pour la seule région parisienne, si
j'en crois un de mes amis qui est avocat. Et cet ami prétend que ce sera un beau scandale, si un
jour on instruit tout ça.
Mais ce ne sera pas de si tôt. Et j'étais un sot d'imaginer que les fusillades de l'Institut Dentaire
avaient chance, à six mois de la Libération, d'être évoquées en Cour d'assises, et moi d'être à la
barre, comme témoin. Il n'y a pas chance. D'ailleurs, l'inspecteur me fit comprendre qu'il travail-
lait pour un avenir assez lointain, et plutôt imprécis. Il me confia même que son enquête était
secrète, et que mieux vaudrait ne pas en parler. «Car, dit-il, vous pensez bien que si, dans certains
milieux, on savait que nous enquêtons sur ces faits, il y aurait des protestations, et des histoires,
même au gouvernement.» Il a donné le même conseil de silence à d'autres qui sont venus aussi
témoigner, et que j'ai vus après. Mais je n'ai rien promis. Et d'ailleurs quelle importance ? Ces
pages, elles aussi, sont pour plus tard, pour beaucoup plus tard. Pour un temps où il y aura de la
liberté pour les juges et pour les témoins. Ou pour un lieu où il reste de la liberté...
Photographies.
Mais revenons à la P. J... Quand l'inspecteur m'eut enfin rassuré, j'entrepris de donner mon té-
moignage, de conter ce que j'avais vu, ce que j'avais entendu, à l'Institut. L'inspecteur m'écouta
avec politesse, tout un moment. Mais je voyais bien que ce que je disais ne l'intéressait pas. Et
bientôt il me dit pourquoi. Il savait, par d'autres témoins, tout ce que je pouvais lui dire, et même
plus. Et ce qu'il voulait me demander, c'était si je pouvais reconnaître, sur certaines photographies
qu'il allait me montrer, quelques-uns de mes anciens compagnons de l'Institut. Il m'avertit que ces
photographies n'étaient pas belles à voir, car c'étaient des photographies de cadavres, Et moi, naïf,
je lui répondis que, dans ce cas, je ne pourrais lui être utile, puisque je n'étais, heureusement, arri-
vé à l'Institut que lorsque les F.T.P. avaient cessé de fusiller. «Je ne reconnaîtrai donc, lui dis-je,
aucun visage.» Alors, l'inspecteur me regarda avec un drôle de sourire. «Vraiment, dit-il, vous ne
savez pas, monsieur Abel, à quoi vous avez échappé. Croyez-m'en, regardez ces photographies.
Prenez bien votre temps. Vous reconnaîtrez, tout de même, bien des visages.»
Et j'ai regardé. Il avait raison. Ce n'était pas, en effet, bien beau à voir. C'étaient des photogra-
phies prises à l'Institut Médico-Légal. Une de face, une de profil pour chaque visage. Les photo-
graphies de profil, surtout, étaient, lugubres. Car, pour mieux présenter le visage, on, relève la
tête, à un angle de quarante-cinq degrés, et, pour la faire tenir, on fait reposer la nuque sur un
morceau de bois, qui porte le tout. Le morceau de bois se voit, sous cette tête qui semble se rele-
ver, se réveiller, et qui est morte. Il y avait bien, ainsi, les photographies de cent visages, collées
sur trois grands cartons que l'inspecteur me fit examiner l'un après l'autre. Mais, au début, j'ai été
incapable de reconnaître personne. Trop de visages étaient trop tuméfiés, trop mutilés, trop mar-
tyrisés. Et l'inspecteur m'a dit : «Evidemment, ils en ont torturé beaucoup. Ça se voit.»
Et ça se voyait, en effet. Il y avait des orbites vides de leurs yeux, et des nez horriblement
écrasés, et d'incroyables sourires avec des lèvres énormes et peu de dents. Je crois pourtant que
quelques-unes des plaies n'avaient pas été faites par des tortures, mais tout simplement par la
balle de mort, à la sortie. C'est en ressortant que les balles font des plaies larges, et déchirées,
comme j'en ai vu. Je me souviendrai toujours, en particulier, d'un visage de femme, dont tout le
front, au-dessus des sourcils, avait disparu, sans doute éclaté, et qui me fit penser à une maison
dont une bombe aurait rasé les plus hauts étages. Mais je n'ai point vu, sur aucune de ces faces,
L’AGE DE CAÏN 76
sur aucun de ces profils, le trou rond et net que fait une balle, quand elle entre. La balle, toujours,
avait dû entrer par derrière, dans la nuque.
Révélations,
Je regardais... Je regardais... Et j'ai reconnu Lucienne Senan, avec un oeil ouvert, et l'autre
fermé, grotesquement. Ensuite, ce fut Pescader. Et le sous-lieutenant Marin. Et Hoffman. Et Gui-
chet. Et la maîtresse de Guichet. Et de Franlieu. Et un Italien, dont je ne sais pas le nom, mais qui
était avec nous aux «mous», et qui avait la gale. Et la concierge, la pauvre mégère de concierge
que le capitaine Rivier avait gardée, malgré son innocence, «pour lui faire le caractère et pour
faire plaisir aux voisins.» Et d'autres encore, d'autres que j'avais vu vivre, que j'avais vu souffrir,
que j'avais vu craindre et se rassurer, comme nous, et tout mêlés à notre misère. L'inspecteur,
quand je passais, sans mot dire, sur une photographie, me ramenait parfois, et il disait : «Regar-
dez bien, celui-ci. Le visage est très abîmé. Mais il était là-bas, avec vous. Le reconnaissez-
vous ?» Et il arrivait, encore, une fois encore, que je reconnusse... Jeanne a été malade, quand je
lui ai raconté tout ça. Et la nuit, elle y rêve parfois, avec des cris...
Il y a de quoi. Car elle sait maintenant, à quoi nous avons échappé. Il n'était point vrai qu'ils
eussent cessé de tuer à notre arrivée, comme ils le faisaient croire, et comme beaucoup de prison-
niers le croyaient. Non. Ils tuaient toujours. Ils se moquaient bien des défenses du gouverne-
ment !... Mais ils tuaient la nuit, et non plus le jour. Et dans les caves, ou au bord de la Seine, au
lieu de le faire en pleine lumière, dans les jardins. Et hypocritement, au lieu de tuer ouvertement.
Les prisonniers qu'ils appelaient, le soir, et qu'ils disaient emmener au Dépôt, à Drancy, à Fres-
nes, pour être jugés, ou au Commissariat, pour être libérés, il n'est point vrai, pour beaucoup,
qu'ils les aient emmenés là. Et c'était du mensonge, encore, que cette séparation qu'ils avaient
faite entre les «durs» et les «mous», entre les «dangereux» et les «libérables». Ils ont menti. Ils
ont menti. C'est à coups de revolver qu'ils libéraient certains «libérables», et on a retrouvé des «li-
bérables» dans la Seine, tout comme des «durs». Pescader, Lucienne Senan, Hoffinan, et l'Italien
qui avait la gale. Presque tous dans la Seine. Et les inspecteurs m'ont expliqué qu'il était assez
facile de reconnaître les cadavres qui venaient de l'Institut. Ces cadavres avaient tous, accrochée
au cou, une pierre pareillement nouée avec une corde très reconnaissable. Mais la corde s'est dé-
nouée, ou a cassé, parfois. Ou bien des riverains ont distingué des choses. Ou encore la Brigade
fluviale a dragué. Et ils sont remontés du fond, tous ces visages...
Visages innocents.
d'homme libre, plus vif dans ton corps maigre, tout redressé dans ton blouson, avec une lumière
neuve dans tes yeux, par-dessus ton nez pointu. Nous t'avons envié, tu sais. Car nous restions.
C'est comme ça, l'homme. Ça envie les autres. Et nous ne pouvions pas savoir, mon pauvre vieux,
que tu partais vers la Seine, et vers la pierre au cou....
De toi aussi, je me souviens, visage de Pescader, avec tes pommettes saillantes, avec tes joues
rentrées, avec ton sourire poli de petit vieux bien propre. Mais tu étais un triste, Pescader. Tu
avais peur. Tu faisais la morale à Lucienne Senan, quand elle riait trop haut, quand elle les nar-
guait, quand elle contrefaisait leurs gestes, leurs voix. Tu lui disais : «Tu vas les rendre furieux.
Tu nous feras fusiller.» Et pourtant, un après-midi, tu nous as fait bien rire, toi aussi, aux «libéra-
bles», quand tu as imité Thomas, le Thomas qui t'avait dit, avec son accent de Polonais : «Ta
gueu-eule ! Ah ! tu en as une gueu-eule ! Regardez cette gueu-eule, vous autres !» Mais, d'ordi-
naire, tu étais plutôt triste. Je me souviens qu'un jour, comme tu rêvassais, la tête dans tes mains,
l'un d'eux - c'était, je crois, Pedrossa - t'a frappé sur l'épaule, et t'a dit : «Ne t'en fais donc pas. J'en
suis bien sorti, moi. Tu en sortiras, toi aussi.» Ça m'avait intrigué. Je t'ai demandé comment tu le
connaissais. Et tu m'as répondu : «Bien sûr, que je le connais ! Je l'ai arrêté deux fois, pour escro-
querie, quand j'étais commissaire de Police.» Tu m'as confié que tu avais peur qu'il n'eût de la
rancune, malgré son air bonhomme. Je ne sais pas s'il t'en voulait. Mais tout s'est bien passé
comme si lui, ou d'autres, t'en avaient voulu...
Et je me souviens aussi de toi, Lucienne Senan. De toi, Lulu, comme nous t'appelions. Nous
t'aimions bien, tous. Ma femme avait pris ton adresse. Elle voulait te revoir, pour te remercier.
Pour te remercier encore de tout ce dévouement, de tous ces mots, de tout ce bercement, comme
d'une grande soeur, que tu lui avais prodigués, une fois qu'elle pleurait et qu'elle était comme
folle, à force de craindre pour moi. Moi, je t'aurais remercié d'autre chose, de mieux que ça. Je
t'aurais remercié d'avoir, chaque jour, frappé ce troupeau de malheureux que nous, étions avec les
grands coups de fouet de ta joie, de ton invincible, de ton insolente joie. Il y avait des fois où tes
histoires drôles, tes chansons, tes mines nous prenaient par le cou, comme des petits chiens, et où
elles nous tenaient, de force, plus haut, par-dessus toutes les ombres. Et je t'aurais remerciée, aus-
si, de tout le courage avec lequel tu leur tenais tête, des rires que tu leur jetais à la face, comme
des gifles, des haussements d'épaules que tu faisais, quand ils t'avaient, une fois encore, mise au
piquet, les bras en l'air, et des mots, des commentaires que tu faisais à voix haute, d'un air ingénu,
et qui parfois faisaient pâlir de rage Sonia, la Sonia enfin muette, enfin mâtée. Comme quand elle
avait dit à L'Hévéder : «Taisez-vous ! Vous n'êtes pas ici pour faire des circonférences !», et
quand, toute ravie, tu répétais, de manière qu'elle entendît bien : «Ah ! ça non, il ne faut pas faire
de circonférences ! Voyez-vous ça, ce L'Hévéder qui fait des circonférences !» J'ai vu bien des
courages, à l'Institut. Des courages muets, des courages hautains, des courages qui parlaient,
comme pour s'étourdir, et d'autres qu'on raidissait en soi, les dents serrées, et qui grimaçaient
quand même. Je n'en ai vu aucun qui ait été plus chaud, plus jaillissant, plus simple que le tien,
Lulu... Mais c'est Pescader qui avait raison. C'était une imprudence. Ils n'avaient pas grand'chose
contre toi. Une histoire de cartes de pain, parait-il. Et, sans doute, des paroles aussi, de ces paro-
les que tu avais dû jeter follement, à la ronde, comme toutes tes paroles, mais que quelqu'un avait
ramassées, quelqu'un qui passait par là, en quête, comme un boueur. Enfin, rien qui comptât vrai-
ment. Mais il ne fallait pas les provoquer. Il ne fallait pas rire. Eux, vois-tu, ils ne riaient pas...
Et d'autres visages...
tes, comme dans le «milieu». Marin n'avait fait, en somme, que voler des voleurs. Ce n'était pas
un cas pendable. En d'autres temps, l'affaire n'aurait relevé que de la Correctionnelle. Et Marin
n'aurait pas été tout seul, sur le banc. Il y aurait eu toute la bande, en rang d'oignons. Pourtant,
Marin est le seul qui ait vu clair, parmi nous. Il était des leurs, et il savait bien qu'ils tuaient en-
core, qu'ils allaient le tuer. Il en était tout désespéré, car, comme j'ai dit, c'était un jeune marié, et
il tombait du haut d'un bonheur. Ils avaient arrêté sa femme avec lui. Un jour, ils l'ont appelée, et
elle n'est pas revenue. Marin s'en est inquiété, et le sergent Maurice lui a dit : «Ne t'en fais pas.
Elle, ils l'ont libérée.» Marin a pleuré. Il aurait voulu l'embrasser une fois encore. «Elle aussi, a
dit Maurice, elle voulait t'embrasser. Mais ils n'ont pas voulu.» Alors Marin a été comme un
homme perdu. Il ne voulait plus manger. «Ils vont me tuer, disait-il. J'en suis sûr. Mais qu'ils ne
traînent donc pas, maintenant. Qu'ils le fassent tout de suite. Je suis trop malheureux, depuis
qu'elle est partie ...» Ils ne l'ont pas, tout de même, trop fait languir ...
Et ils ont tué Guichet, aussi, après avoir pillé sa villa. Et ils ont tué Mme Coty, sa maîtresse,
après avoir pris ses bijoux. Ces deux-là, non plus, n'avaient sans doute point mérité la mort. Gui-
chet avait fait du commerce avec les Allemands, comme des milliers d'autres, qui sont libres, au-
jourd'hui, et qui vivent. On avait trouvé, chez lui, plusieurs tonnes de boîtes de conserves. Et il
paraît qu'il avait gagné des millions, à ce jeu. Il fallait lui faire rendre gorge, bien sûr. Mais il y a
du chemin, entre rendre gorge et rendre l'âme... Pour Mme Coty, je sais moins. Le bruit courait
qu'elle avait, d'abord, travaillé pour les Anglais, ou pour la Résistance, et qu'elle s'occupait en
particulier de cacher les parachutistes. Mais les Allemands l'avaient, finalement, arrêtée et gardée
en prison, cinq ou six mois. On lui reprochait d'avoir été libérée, par eux, de façon suspecte, En
somme, on l'accusait d'être devenue un agent double. Ça se peut bien. Il se peut bien que les Al-
lemands l'aient torturée, eux aussi, et qu'elle ait cédé. Mais tout de même il fallait la juger, cette
femme. Il fallait enquêter, il fallait l'entendre, il fallait prendre le temps d'étudier son cas, qui
n'était pas si clair. On ne tue pas une femme comme ça.
Et de Franlieu, non plus, je ne pense pas que de vrais juges l'auraient envoyé au poteau. Il était
seulement coupable d'avoir été vice-président, je crois, des Jeunesses de l'Europe Nouvelle. Au
tarif actuel des Cours de Justice, il s'en serait tiré avec deux ans de prison ou vingt ans d'indignité
nationale. De quoi avoir plus de faim de vivre, après l'alerte... C'était une espèce de petit noblail-
lon qui ne disait mot, et qui avait l'air un peu dégénéré. Mais il avait eu, pourtant, le geste qu'il
fallait. Les F.T.P. ne l'avaient pas trouvé chez lui, et ils avaient, à sa place, arrêté sa femme. Dès
qu'il l'a su, il est venu se livrer, pour qu'on la libère. Et ce geste valait bien qu'on examinât son
cas. Mais ils étaient pressés. Ils l'ont tué. Comme ils ont tué aussi Demangeot, bien sûr. Mais il
faut dire que, si les inspecteurs de la P.J. étaient sûrs de sa mort, ils n'avaient pas encore retrouvé
ou reconnu le corps. Le corps de Klein a été retrouvé, quelques jours après mon témoignage, les
yeux arrachés. Enfin, que voulez-vous que je dise de plus ? Ils ont tué, quoi ! Ils ont tué tant qu'ils
ont pu. Ils ont tué des hommes et des femmes. Ils ont tué des innocents et des coupables. Ils ont
tué en têtus. C'est tout ce que j'ai à dire. Ils ont tué. Ils ont tué. Ils ont tué, que je vous dis !
CHAPITRE XI
LA GRANDE TRAHISON
Tuer...
Pourtant, tout au bout de ce récit, et tout étant étalé, sans un pli, j'ai encore à dire. Sans dé-
tours. Comme un hom-me se parle, quand il est seul, ou comme il parle à un autre, quand cet au-
L’AGE DE CAÏN 79
tre est un frère, un ami. Et j'ai, durement, bien des choses à dire... Quoi ? D'abord ceci, surtout
ceci, à savoir que ce qui m'a le plus offensé, dans ce que j'ai vu, c'est le péché contre l'esprit.
Ce qui m'a le plus offensé, ce n'est point le péché contre la chair de l'homme, contre le sang de
l'homme, contre la vie de l'homme. Ce péché-là n'est pas neuf. L'homme tue l'homme. On sait ça.
Et on l'excuse presque, quand c'est pour un bon motif. Le jury acquitte, quand le tueur est un co-
cu, qui avait de l'honneur. Et l'histoire pardonne aux grands Inquisiteurs aux grands Capitaines,
aux grands Révolutionnaires, s'ils ont tué pour une religion, pour une haute ambition. Autrement
dit, la vie de l'homme n'a jamais été cotée bien cher, à la Bourse des Valeurs...
Il y aurait donc des chances pour qu'il fût beaucoup pardonné aux tueurs de la Libération, s'il
était démontré qu'ils avaient, eux aussi, quelque passion de la grandeur, quelque rêve si orgueil-
leux qu'il leur a fait mépriser quelques milliers de vies réelles. La Liberté, par exemple, ou tout
simplement la Patrie. De tels cultes s'entourent de telles ivresses, qu'on n'en veut pas trop à ceux
de leurs prêtres qui massacrent un peu au hasard, par les chemins. Certes, on s'écarte de ces fana-
tiques, on les craint. Mais il entre dans cette crainte comme un respect sacré, Tout tachés, tout
fumants qu'ils soient du sang d'autrui, on admire qu'ils aient fait à leur foi l'abandon de leur repos,
de leur sécurité, de leurs scrupules, et peut-être même de leur bonté. On devine que, pour cette
foi, ils se feraient tuer, comme ils tuent. Et j'honore aussi cette Volonté, comme un trait excep-
tionnel, qui n'appartient qu'à notre espèce. Je suis donc tout prêt à tirer mon chapeau aux Résis-
tants, aux F.F.I. qui avaient de la Liberté de la Patrie une religion si forte et si furieuse qu'ils ont
pu tuer, pour la Liberté, sans trop regarder qui, et qu'ils ont pu tuer, pour la Patrie, sans trop re-
garder comment. Oui, à ceux-là, je n'en veux point. Et je suis même prêt à les consoler, à les ré-
conforter, quand ils se réveilleront, et quand l'heure d'un repentir sonnera à leur coeur...
Communistes.
Mais pour les F.T.P. c'est une autre histoire. Car c'étaient des communistes, ou, quelquefois,
des socialistes. Et ça change tout. Mais il faut bien me comprendre, Je ne suis pas de ceux qui
haïssent les communistes, bassement, par l'effet d'une peur qui leur vient au ventre, quand ils en-
tendent parler d'une révolution qui ravagerait leurs grosses richesses et leurs petites coutumes.
J'aime au contraire que les Gros, que les Gras aient cette peur au ventre, et qu'elle ne soit jamais,
tout au plus, qu'assoupie, et qu'elle les tenaille toujours un peu, dans un coin, comme une appen-
dicite qui n'en finirait pas de couver. J'ai idée que ça empêche les Gros et les Gras d'être trop
béats trop complaisants pour eux-mêmes, trop insensibles à la peine des autres. Ça les pique, ça
les éperonne, ça les réveille au sens de l'humain. Ils seraient comme les pharaons de l'ancienne
Egypte, à triomphalement digérer le monde, s'il n'y avait pas cette révolte d'esclaves qui cons-
tamment leur grouille dans un tréfonds du ventre...
Enfin je suis un socialiste, moi aussi. Je le suis à la manière des vieux syndicalistes qui, même
quand ils sont marxistes, se défient des partis, de leurs états-majors et de leurs Messieurs, mais
qui n'en sont pas moins du bon côté, par naissance et par métier. J'ai toujours voté à gauche, et
j'étais du Front Populaire, comme il se devait. Je connais donc bien les communistes. Et je les ai
beaucoup aimés. Car c'étaient les réveilleurs… Toujours à grogner, toujours à revendiquer, tou-
jours dans l'opposition. Il n'y avait jamais chance, grâce à eux, que personne pût s'endormir dans
un contentement bourgeois. Par exemple, le Bloc des Gauches prenait le pouvoir, avec les radi-
caux et les socialistes attelés cahin-caha. Il faisait de petites réformes, de petites promotions, de
petits ajustements de salaires, et, tout content, tout rondouillard, il disait aux badauds de France et
de Navarre : «Hein, que ça va mieux ? Hein, que vous êtes plus heureux ? Hein, que nous avons
bien travaillé ? Alors, on va se reposer, les enfants ? On va faire une petite pause, n’est-ce pas ?».
Mais il n'y avait pas moyen. Car les communistes criaient qu'on n'avait rien fait, que les prolétai-
res étaient toujours aussi maigres, que les capitalistes étaient toujours aussi gras, et que toutes les
réformes du Bloc des Gauches n'étaient que des réformettes de rien du tout. Ils exagéraient, bien
L’AGE DE CAÏN 80
entendu. Mais le résultat était que les socialistes prenaient peur, et qu'ils recommençaient à tirer
dans le brancard, pour ne pas être grignotés aux élections, par les communistes. Les radicaux, eux
aussi, tiraient un tout petit peu plus fort, pour ne pas être dépassés par les socialistes. Et toute la
carriole, du coup, reprenait la marche en avant.
Ou bien encore, quand tout était calme, quand il n'y avait même pas un abus ni un scandale à
l'horizon, et quand il devenait quasi évident que la démocratie était un régime à peu près libre et à
peu près juste, voici que les communistes se mettaient encore à crier, comme des putois. Ils
avaient découvert qu'on tenait en prison, sans motif bien défini, un pauvre petit bonhomme sans
importance, auquel personne n'aurait pensé. Mais ils n'en faisaient pas moins un bruit de trois
cent mille diables, conspuant les ministres, cassant les vitres, cabrant des barricades et ameutant
les populations… Pour Sacco et Vanzetti, ils ont sonné, sur toute la planète, le tocsin contre l'in-
justice, contre l'atteinte aux droits, contre, l'offense à l'Homme. Enfin ils étaient rouspéteurs,
gueulards, toujours mécontents. Et, par suite, ils ont, pendant des, années, représenté le plus haut
de l'homme. Ils ont représenté l'Esprit, tout simplement. Car c'est le propre de l'esprit de ne pas se
contenter de peu, de ne jamais se contenter de rien, de ne jamais être parmi les mous et parmi les
dormeurs. C'est le propre de l'esprit de tant respecter les hommes que jamais il ne juge qu'on a
assez fait pour eux, et que jamais il ne juge qu'ils ont assez tiré et arraché d'eux-mêmes. L'esprit,
c'est toujours l'opposant.
Peurs de bourgeois.
Vous pensez donc que je ne suis pas d'accord avec nos Bourgeois dont les bajoues blêmissent
dès qu'ils entendent parler des communistes. Mais c'est maintenant qu'ils sont le plus drôles. Car
je vois bien ce qui les hante. Ils n'osent pas croire à la conversion des communistes. C'est trop
inattendu. Ces loups sont trop vite devenus de bons bergers, avec des rubans tricolores autour de
la houlette. Ils ont trop vite pris la manière des grands Bourgeois, et des meilleurs, c’est-à-dire de
ceux qui s'entendaient à manier et à mener les hommes. Les voici maintenant qui veulent être
ministres, sous-ministres, préfets, sous-préfets. Les voici qui se soucient de la défense nationale,
et qui se veulent ministre de la Guerre, généraux, colonels, et galonnés, et décorés comme des
figurants de l'Opéra. Les voici qui prennent charge de l'honneur national, et qui exigent le poteau
pour tous les traîtres, pour les grands, pour les moyens, pour les petits et même pour les douteux.
Les voici qui se disent démocrates, comme c'est la règle du jeu, et qui, mieux que quiconque,
savent préparer de bonnes élections. C'est à ne pas y croire, Car tout y est, les principes, la tacti-
que et jusqu'à la poigne qu'il faut. Il semble même qu'en Russie et dans les nations annexes
l’ouvrier soit tenu plus serré que partout ailleurs. Il faut avouer qu'on n'a jamais mieux fait pour
mater les peuples. Les Bourgeois n'en reviennent pas. Ils sont là tout pantois, à se dire : «Ces
communistes, tout de même, si c'était vrai ? Si leur marxisme et tous les noms en isme, ce n'était
plus que, pour la frime ? Si vraiment ils avaient cessé d'être des doctrinaires, des songe-creux, des
microbes à réveiller le monde ? Si tout au fond, maintenant, ils ne pensaient plus, comme tout un
chacun, qu'à tenir un bon petit pouvoir, et qu'à le bien retenir ? Si c'était cela, cela changerait tout.
On pourrait s'entendre. On pourrait couper la poire en deux. D'autant plus qu'ils s'y entendent, ces
bougres. Ils n'ont même plus de grèves, chez eux. Ils n'ont plus d'opposition. Et ça tourne. Et ça
saute. Et ça marche droit.»
Ils se disent cela, les Bourgeois. Puis, tout à coup, la peur les reprend. Ils n'osent pas y croire.
On a beau leur dire que c'est réel, que c'est arrivé. Leurs espions ont beau leur rapporter que, déjà
tel grand chef de la faucille et du marteau a son compte en banque, que déjà il a une belle villa en
banlieue, que déjà il a une actrice pour maîtresse et une Hispano pour automobile, comme tout le
monde, ils n'y veulent pas croire. Ils préfèrent imaginer une ruse inédite, une, manigance machia-
vélique, une mystification à l'échelle cosmique… «Si les communistes faisaient semblant ? se
disent-ils. Si c'était pour nous tranquilliser, pour nous endormir ? Si, au dedans, ils étaient demeu-
L’AGE DE CAÏN 81
rés des «purs», des vrais prolétaires, des vrais partageux ? Si tout ça, c'était pour mieux s'infiltrer,
pour mieux saper, pour mieux faire tout sauter, le grand soir venu, et pour installer, finalement,
quelqu'une de leurs stupides fraternités ? Alors, nous serions de beaux dindons. Méfiance, mé-
fiance ! Gardons les distances, Serrons les rangs. Et peut-être, pour écarter tout risque, le mieux
serait-il, après tout, de déverser sur la tête de M. Staline quelques milliers de tonnes atomiques.»
Ils sont là, je vous dis, les Bourgeois, dansant d'un pied sur l'autre, faisant risette, puis faisant
grimace, et tout incapables de décider si les communistes sont encore des gars impossibles,
comme ils étaient, ou s'ils sont devenus quelqu'un de bien, quelqu'un qui soit du côté du manche.
Mais non ! Rassurez-vous, Bourgeois... Les communistes ont bien fait le saut. Et ce qui vous
trompe, c'est que vous les connaissiez mal, au temps de leur noblesse. Certes, j'avertis une fois
pour toutes que, même quand je parle de ce temps de noblesse des communistes, qui fut le temps
avant 1935, je ne pense pas aux chefs qui, déjà dans ce temps-là, savaient parfaitement qu'ils du-
paient le prolétariat, qu'ils le faisaient tourner et virevolter pour le seul bénéfice de l'U.R.S.S.,
tout en lui faisant croire qu'ils le menaient à la conquête du Pain, de la Paix et de la Liberté.
Quand je parle des communistes que j'ai aimés, je ne pense qu'à ceux de la base, qu'aux ouvriers
qui croyaient se donner à une grande cause, et qui lui auraient tout donné. C'étaient de beaux ca-
marades, qui visaient haut. Et il faut les avoir connus, les avoir aimés pour bien apprécier la pro-
fondeur de leur chute. Mais nous, qui étions la main dans la main avec eux, nous savons. N'ayez
crainte, nous savons. Il est des chutes qui sont comme des damnations...
Machinisme.
Que c'était beau, pourtant, de placer l'Homme au-dessus de tout !... Nous avions dénoncé et
crevé, avec les communistes, la duperie de la géante et barbare Production. Nous savions dire tout
ce qu'elle coûte à l'homme, par l'asservissement du bras à la bielle, de la tête au moteur, et de tant
d'orgueil à la mécanique. Nous demandions grâce pour les nerfs de l'individu, pour l'intelligence
de l'espèce. Nous nous moquions bien qu'on produisît plus de choses, si ce devait être au prix de
moins de pensée. Et nous partions en guerre contre les quarante-huit heures, contre le travail à la
chaîne, contre le fordisme, contre la mécanisation de l'humanité.
Mais maintenant !... Maintenant, dans leur Russie, ils copient Ford, les communistes. Ils font
de la mécanisation, du travail à la chaîne, de la rationalisation, tout comme des Américains. Et
c'est même en pire. Car ils ont réussi ce tour de force, qui a été de persuader l'ouvrier que, s'il
s'abrutit ainsi, c'est pour l'Idée. C'est pour l'Idée, c'est pour le Parti, c'est pour la Révolution,
maintenant, que l'ouvrier travaille cinquante heures par semaine, et comme ça pendant cinq ans,
pour le Plan, et comme ça pendant cinq ans encore, pour le second Plan, et ainsi de suite jusqu'au
jour où l'on crève. Vous pensez peut-être que, là-bas du moins, c'est pour lui-même que le prolé-
taire fait tout ce boulot. Pour se fabriquer de jolies maisons, pour se donner un peu de confort,
pour vivre en joie, enfin... Mais non !... C'est pour équiper, c'est pour fortifier, c'est pour cuiras-
ser, c'est pour armer le pays..,. Ce n'est point pour l'Homme... L'Homme, on y pensera plus tard,
prolétaire. On te le jure, on y pensera pour tes petits-enfants. Mais, en attendant, il faut d'abord
être forts, et par conséquent travailler dur, et marcher au pas, et se restreindre beaucoup. C'est
pour l'Idée, qu'on te dit. C'est pour la Défense Nationale. C'est pour la Sainte Russie. Vas-y ! Sue
! Acharne-toi !... Tu vois, on te chante, pour t'aider, une chanson qui entraîne et qui exalte. La
vieille chanson, à peine remaniée, qui toujours a couillonné les prolétaires, depuis le commence-
ment...
Machiavélisme.
Que c'était beau, aussi, de placer la Vérité au-dessus de tout !... Nous en avions une passion si
haute et si furieuse que nous ne nous lassions pas, avec les communistes, de jeter toutes les évi-
L’AGE DE CAÏN 82
dences, même les pires à la face du monde. Nous avions une puissante volupté à étaler, comme
sur une table, toutes les puanteurs des Guerres et des Victoires, à extraire, comme des intestins ,
les motifs cachés, les appétits de colonies, les envies de pétrole, et toutes les saletés que d'ordi-
naire on cache sous un drapeau, pudiquement. Ou encore, quand il y avait un scandale, et quand
la vieille dame République mettait le doigt sur ses lèvres et faisait chut, en murmurant : «Atten-
tion, les enfants... Cachons tout ça... Lavons ça en famille... L'étranger nous regarde...», alors
nous clamions, jusqu'au ciel, qu'il y avait un scandale, et que c'était une infection. Enfin nous ne
placions rien plus haut que la fière liberté de lever la Vérité à bout de bras, de lui faire éclabous-
ser de lumière, de morsures de flamme, tout le peuple des préjugés, des bassesses et des tyrannies
qui ne prospèrent que dans des ténèbres et des mensonges savamment dosés.
Et maintenant ?... Maintenant, ce sont les communistes qui sont les grands pourvoyeurs des
ténèbres. A eux la censure, à eux l'interdiction des journaux et des livres, à eux le dosage des vé-
rités et des mensonges officiels. Dans leur Russie, c'est d’une brutale perfection. Il n'y a plus de
poètes et de penseurs que les pauvres bougres qui acceptent de chanter en mesure, de penser au
pas. Et le Parti dénonce, condamne et punit la moindre virgule hétérodoxe... En France, c'est plus
subtil, eu égard à de vieilles traditions. Ils n'ont pu encore, à la faveur de la Libération, que sup-
primer ou bâillonner quelques centaines d'écrivains, pour le crime d'avoir écrit quand les Alle-
mands étaient là. Et le grand Giono est dans le lot. Il laisse sa place à M. Aragon !... Mais l'entre-
prise va tout de même bon train. Ils ont réussi à faire dire et à faire imprimer un peu partout que
quiconque n'est pas communiste ou sympathisant est un hitlérien, un «collaborateur» ou un en-
nemi du peuple, pour le moins. Ils ont un merveilleux talent pour déshonorer qui s'avise, de pen-
ser. Et c'est miracle comme, sous la menace, les Académiciens balbutient, bégaient et finalement
courbent le dos. Il n'est plus personne, dans ce pays, qui ose exprimer sa pensée toute, crue. D'ail-
leurs, qui le pourrait ? Ils tiennent la T.S.F., les journaux, l'administration de la presse, la réparti-
tion du papier. Qui n'est pas avec eux est sournoisement dépourvu, rapetissé, étouffé dans l'om-
bre. Ils ne manquent pas, non plus, d'autres moyens. Il court de bonnes histoires sur des prison-
niers qui, revenant de Russie, voulaient crier ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient subi, et qui ont
été terrifiés ou achetés, en un tour de main. Ou l'histoire, de cet autre qui avait un manuscrit sur
les agissements de certains personnages dans les geôles allemandes, et qui a été rossé, dévalisé.
Chacun craint pis encore, pour le jour où ils seraient les maîtres. Enfin le capitalisme, dans ses
heures triomphantes, n'avait pas si bien écrasé le droit de dire...
Tyrannies.
Que c'était beau pourtant, de placer la Liberté au-dessus de tout !... Il faut même avouer
qu'avec les communistes nous allions un peu loin. Peu nous souciait que notre liberté fût si
bruyante qu'elle mît à vif les nerfs des Bourgeois, ou qu'elle fût si désordonnée, si convulsive,
qu'elle mit cul par-dessus tête l'économie et les économistes. Nous n'y regardions pas de si près,
Nous faisions des meetings, des défilés presque tous les dimanches. Nous faisions au passage,
dans le boulevard Saint-Germain, fermer toutes les fenêtres terrorisées. Ou bien, quand ça nous
prenait, nous faisions grève, nous arrêtions les trains, nous coupions le gaz et l'électricité, nous
condamnions le beau monde à chuter du haut de la civilisation, du haut, de ses aises ouatées, rien
que pour lui faire sentir un peu toute notre puissance par notre immobilité. Et nous discutions, et
nous disputions, et nous faisions des partis, et nous faisions des scissions, et nous nous assom-
mions les uns les autres de bon coeur. C'était cela, notre liberté. Une liberté d'hommes qui sont
nature, qui ont plus de bon orgueil que de belles manières. Et nous étions prêts à pendre au réver-
bère le premier qui eût comploté contre cette liberté. S'il me souvient bien, nous sommes même
partis en guerre parce qu'on nous avait dit que quelqu'un, de l’autre côté du Rhin, voulait dépouil-
ler-le monde de cette liberté-la.
L’AGE DE CAÏN 83
Et maintenant ?... Maintenant, il n'y a plus de droit de grève, dans leur Russie. Il n'y a plus
qu'un syndicat, qu'un parti, qu'une presse, qu'une liste aux élections, et que le devoir, de gré ou de
force, de ramper devant tout cela. Et il y a la Guépéou, et il y a les exécutions sommaires, et il y a
quelques vingt millions d'hommes dans les camps de travail forcé, et il y a eu, en 1946, la dépor-
tation d'un million et demi des «citoyens» et des «citoyennes» de leurs «républiques» criméenne
et tchétchène. Et il y a eu, et il y a encore d'incroyables carnavals de justice, où l'on torture, et où
l'on déshonore, avant d'exterminer... En France, c'est plus long, mais c'est bien commencé. Tout
le Parti est devenu, à la Libération, une gigantesque Guépéou. Ses militants ont été, tout ensem-
ble, dénonciateurs, policiers, tourmenteurs, bourreaux, tenanciers des camps de concentration. Et
il y a eu, pêle-mêle avec quelques milliers de vrais coupables, des centaines de milliers d'inno-
cents à râler dans les coins ou à se ronger dans des puanteurs, tout simplement parce que les
communistes avaient trouvé cette bonne occasion de s'en débarrasser. Et il y a eu des centaines de
milliers de citoyens contre lesquels la justice ne pouvait rien, mais qu'on a pourtant déclarés indi-
gnes de voter, pour qu'ils ne votent pas contre les communistes. Et il y a eu surtout la farce des
Cours de Justice où des jurés, choisis parmi les camarades les plus dociles et les plus haineux,
condamnent au mot d'ordre, en ricanant des pauvres efforts de l'accusé et de son avocat. Dans le
temps, il y avait au moins une Ligue des Droits de l'Homme pour élever une petite protestation.
Mais ils ont embauché la Ligue des Droits de l'Homme, maintenant, et elle hurle avec eux ou
bien, quand ils passent vraiment les bornes, elle étend sur eux, filialement, son grand manteau de
silence et de piété.
La paix.
Et je me souviens de plus beau, de plus grand encore. De la paix, de toute la passion que nous
en avions, de tout le don que nous lui faisions de notre temps, de notre peine, enfin de toute notre
ténacité à la couver, à la protéger, à souffler dessus, comme sur un peu de flamme au bord de
mourir... Si j'ai aimé les communistes, ce fut surtout pour la férocité joyeuse de leur lutte contre
la guerre. Pendant quatorze ans, de 1921 à 1935, ils ont été comme un blasphème à la face des
Patries, comme un crachat à la face des armées. Il fallait les entendre, quand ils engueulaient les
diplomates, les marchands de canons, les nationalistes, et jusqu'aux socialistes convertis au devoir
de la défense nationale. «Nous, qu'ils disaient, nous ne marchons pas. Pas un sou. Pas un homme.
Nous ne voulons plus des gueules-de-vaches. Nous ne voulons, plus des canons. Nous ne voulons
plus des fusils. A bas toutes les armes ! A bas tout le barda !» Et Litvinov consternait les Impor-
tances, à Genève, en demandant le désarmement général. Puis, comme on ne les écoutait pas, les
communistes menaçaient. Ils passaient à l'action. Ils devenaient épiques. «Nous la tuerons tout de
même, votre guerre, qu'ils disaient. Nous pourrirons votre armée du dedans, par notre propa-
gande, par nos cellules. Nous saboterons la fabrication de vos armements. Si vous mobilisez,
nous ferons la grève générale. Et si vous osez déclarer la guerre, nous la transformerons en guerre
civile, contre vous tous !» Déjà, Marty faisait lever les crosses en l'air, sur la mer Noire. Doriot
appelait les soldats du Maroc à la fraternisation, à la désertion. Et, quand on cherchait à leur faire
honte, en leur rappelant les us, les coutumes, et surtout la Patrie, ils rigolaient. «Nous, qu'ils di-
saient, nous ne connaissons pas ça. Les prolétaires n'ont pas de patrie. Et nous ne connaissons que
les hommes. Vos cloisonnements, vos clôtures, vos petites bornes, nous nous asseyons dessus.
Chez nous, c'est partout où des gars travaillent et souffrent. Celui-ci, qui travaille, c'est notre
frère, même s'il est Allemand. Et celui-là, qui souffre, c'est notre frère, même s'il est nègre du
Congo. Tous frères, que nous sommes.»
Ils disaient cela, les communistes. Et ça prenait les jeunes au ventre. C'était comme si le Christ
était revenu, en salopette, et sans son air de fils à Bon Dieu. Et l'on dira ce qu'on voudra. Que
c'était fou. Que c'était un rêve, étant donné le temps, étant donné les autres. Moi, je dis qu'après
les lâchetés, qu'après les prudences, qu'après les habiletés, c'était enfin, crevant le silence, une
L’AGE DE CAÏN 84
voix qui exprimait la révolte des hommes. C'était comme la voix de toutes les bouches qui étaient
mortes et de toutes les bouches qui n'avaient pas osé. Et c'était rugueux, rude et impérieux,
comme il faut que soit une voix qui parle au nom de la vie...
Et maintenant ?... Maintenant, si les Bourgeois ne sont pas rassurés, ils sont trop bêtes. L'es-
sentiel, pour qu'on admît les communistes dans la bonne société, n'était-ce point, en effet, qu'ils
eussent fait abjuration solennelle de leur antimilitarisme, de leur antipatriotisme, de leur paci-
fisme, de leurs objections de conscience, et qu'ils se fussent mis à deux genoux, bien dévotement,
devant l'armée, devant l'Union Sacrée, devant l'autel de la Guerre Sainte ? Car tout est là. Qui dit
armée dit moyen de faire taire les braillards, par des arguments matériels. Qui dit Union Sacrée
dit moyen de faire honte aux mal pensants, et de les rendre muets par des arguments moraux. Et
qui dit perspectives (habilement renouvelées) de Guerre Sainte dit le moyen d'avoir toujours une
armée, pour la répression matérielle, et de ressusciter l'Union Sacrée au bon moment, pour la ré-
pression morale, Les trois se tiennent donc. Elles sont comme trois marches qu'il faut gravir une à
une. Aussi ne peut-on entrer dans le temple de la Bourgeoisie, des Bonnes Moeurs et des Bonnes
Sinécures si l’on n'a pas gravi ces trois marches sur les genoux et si l’on ne s'est pas arrêté pour
baiser chacune d'elles, avec humilité. Or les communistes ont fait ces reptations, ces baisements.
Que leur demanderait-on de plus ?
Vous doutez encore ? Vous vous demandez s'ils ne sont pas encore un tantinet défaitistes et
pacifistes, tout au-dedans ? Vous n'avez pas assez de preuves, encore ? Eh bien ! je vais vous
donner une dernière preuve, moi. Une preuve par neuf. Après cela, il n'y aura plus place pour
douter. Et ma preuve, c'est qu'ils nous ont donnés. Je m'excuse de ce mot. C'est un mot du milieu.
Il se dit de l'escarpe qui moucharde et qui livre les membres de sa bande, pour se mettre bien avec
la police, avec l'ordre établi. Or les communistes nous ont donnés. Car nous étions bien de leur
bande. Il y avait vingt ans que, dans notre bande, ils étaient même les grands patrons. Ils nous
enseignaient toutes les ficelles du métier, comment on sabote, comment on se mutine, comment
on déserte. Ils nous expliquaient même la philosophie de la chose, par exemple pourquoi il faut
haïr les généraux, pourquoi il faut aimer les Allemands, pourquoi on se bat pour le capitalisme,
pour l'impérialisme, quand on croit se battre pour le Droit, pour la Liberté. Ils nous avaient enfin
tellement retournés, endoctrinés, entortillés que nous n'avions point d'hésitation, ni de remords, ni
de peur, et que nous n'avions rien qu'une dure volonté d'hommes, la volonté de dire non à la
guerre, quand elle viendrait, et de dire oui aux hommes, à tous les hommes qui pourraient venir.
C'est l'Allemagne qui est venue. Et cela nous a donné un coup, bien sûr. Mais il n'y avait pas de
raison de nous déjuger. Nous avions juré d'essayer de faire la paix, avec n'importe qui. Nous au-
rions ramassé la paix dans la boue, avec les dents, tant nous imaginions que c'était un diamant,
après la leçon des communistes. Nous avons donc tenté de construire la paix avec les Allemands,
tant que nous avons pu, tant qu'il n'est pas apparu, à l'évidence, que ce n'étaient pas les Allemands
de Goethe que nous avions devant nous, mais la Guerre et la Gestapo. Les communistes, d'ail-
leurs, étaient encore avec nous. Ils ont été avec nous jusqu'en 1941, et ils nous répétaient la leçon,
par tous leurs tracts, par tous leurs chuchotements.
Certes, d'autres ont bientôt été contre nous, du centre à la droite. Ils nous insultaient, ils nous
accusaient de trahison, ils nous menaçaient des pires vengeances. Mais c'était dans l'ordre des
choses. Les communistes nous avaient fait prévoir tout çà. Et nous savions que toujours les
«gueules-de-vaches», les «capitalistes», les «impérialistes», «le sabre et le goupillon» se met-
traient en travers, dès qu'il serait question de faire la paix. Nous avons donc continué, tant que
nous avons pu. Et les communistes nous avaient, aussi, fait prévoir que ce serait dur, presque hé-
roïque. Mais c'était encore plus dur qu'ils ne l'avaient dit. Les militaires, les policiers d'en face
étaient comme une montagne de dédain et de brutalité, Nous n'avons pu gravir jusqu'à leur coeur,
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jusqu'à une hantise humaine qui fût aussi pure en eux qu'en nous. Ils nous ont déçus, découragés.
Il nous a fallu renoncer à l'espoir, nous résigner à laisser faire la guerre, la regarder rouler sur le
monde, dans l'impuissance et avec tout un goût de cendre dans la bouche. Il a fallu nous taire,
nous terrer, comme tous les autres. Mais rien, pourtant, n'a cessé d'être dur. Car tous les autres
nous gardaient rancune d'avoir rêvé, d'avoir tenté la paix, à l'époque de fer où il n'y a de gloire
qu'à rêver et tenter l'horreur. C'était un crime d'avoir voulu la paix, pendant la guerre, bien que ce
ne soit pas un crime de vouloir la guerre, pendant la paix. Ils continuaient donc à nous insulter, à
nous menacer. Mais, tout au fond, nous étions assez tranquilles. Tranquilles dans notre cons-
cience, bien sûr. Mais tranquilles aussi quant à notre sort futur. Nous imaginions, en effet, que, la
paix revenue, les communistes nous expliqueraient, nous excuseraient, après nous avoir poussés,
portés vers cette aventure. Ils diraient que les pacifistes, que les syndicalistes, leurs camarades,
avaient été droits dans l'intention, qu'ils n'avaient pas trahi, qu'au contraire ils n'avaient été dé-
voyés que par leur volonté de ne pas trahir la paix qu'ils avaient jurée. Enfin ils seraient loyaux.
Ils prendraient leurs responsabilités. Ils avoueraient, hautement, que c'était leur leçon, à eux, la le-
çon du marxisme, de Thorez, de Duclos, qui nous avait menés là... Que nous étions naïfs, mon
Dieu, que nous étions niais ! Tout le plus dur était à venir... A la Libération, ce sont les commu-
nistes qui sont venus nous arrêter, nous torturer, nous mitrailler. Ils sont venus en hâte, avant tous
les autres. Ils ont eu une incroyable hâte d'arriver les premiers, pour se blanchir, pour se dédoua-
ner, pour se laver du passé avec des ruisseaux de nos larmes et de notre sang. Ils ont acheté l'am-
nistie de Thorez avec notre peau. Ils nous arrêtaient avant la police, ils nous emprisonnaient avant
les geôliers, et, tournés vers les autres, ils disaient : «N'est-ce pas que nous sommes pour l'ordre,
maintenant ?» Ils nous condamnaient avant les juges, et, tournés vers les autres, ils disaient :
«N'est-ce pas que nous sommes pour l'Etat, pour le Pouvoir et pour la Répression, maintenant ?»
Ils nous fusillaient avant les soldats ; et ils disaient : «N'est-ce pas que nous sommes pour l'Ar-
mée, maintenant ?» Ils nous déshonoraient mieux que les autres, et ils disaient : «N'est-ce pas que
nous sommes pour la Morale et pour la Patrie, maintenant ?» Et quand nous avons clamé, vers
Thorez, vers ce grand chef de nos révoltes et de nos refus, Thorez a dit : «Je ne les connais pas.
Moi, j'ai toujours combattu pour la Patrie. Au poteau, tous ces déserteurs !» Et Marty a dit «Au
poteau, tous ces mutins !» Et Cachin, entre deux affiches, a dit : «Au poteau, ces collaborateurs !»
Après ça, Bourgeois, il n'y a plus moyen de douter. Ils sont bien des vôtres, maintenant. De
votre côté, du côté du sabre, du côté du manche... Vous ne pouvez tout de même pas imaginer
que c'est pour rire qu'ils ont creusé tout ce fossé entre ce qu'ils étaient et ce qu'ils sont, entre eux
et nous. N'ayez crainte. Le fossé est à tout jamais. Ils n'ont point, pour le faire profond, ménagé
leurs peines. Ils ont pu jeter dedans des milliers de cadavres, de cadavres qui avaient le visage de
leurs camarades. Il n'y a plus rien à dire contre eux ... Hein, vous grognez encore ?... Qu'est-ce
que vous dites entre les dents ?... Je crois qu'un Mauriac, là-bas, prend des airs dégoûtés. On di-
rait le grand-père noble quand la petite fille épouse un nouveau riche. Et je sais bien. Vous pen-
sez, vous murmurez qu'ils sont un peu rudes, un peu sanguinaires. Je vous accorde que vous au-
riez peut-être été plus indulgents, plus délicats. Par exemple, vous n'aviez pas fusillé Caillaux, à
la précédente dernière. Vous n'aimez pas être féroces quand vous pouvez vous en dispenser. Vous
n'aimez pas les cris, les violences, le sang, du moins sous vos fenêtres. Vous êtes proprets. Vous
êtes distingués. Et je suis sûr que, si vous aviez été seuls, vous auriez été à la fois plus élégants et
plus mous, dans cette affaire d'épuration. Les communistes en ont rajouté. Vous n'auriez point
tondu de jolies filles, ni brûlé les pieds, ni arraché les yeux, ni cassé du verre dans les vagins.
Enfin, vous avez d'autres manières. Vous avez de la race. Vous avez de la branche... Mais ce n'est
pas une raison pour ne pas reconnaître que les communistes n'ont fait tout ça que pour la défense
de vos Sacrés Principes, que pour la Patrie, que pour l'Armée, que pour l'Honneur, que pour l'or-
dre établi. Ce n'est pas une raison pour ne pas reconnaître que leur revirement a été une bénédic-
tion, à un moment où leur Russie et leurs cellules n'auraient eu qu'à ne pas bouger, ou qu'à s'en-
tendre avec les Allemands, pour que tout votre monde capitaliste fût à bas, les reins cassés. Ce
L’AGE DE CAÏN 86
n'est pas une, raison pour ne pas reconnaître que c'est grâce aux détours et aux tournants des
communistes que vous vous en êtes tirés avec un Etat qui a de l'autorité, avec une presse qui a de
la discipline, avec un peuple qui a de la patience, avec deux ou trois régiments qui ont de la glo-
riole, et même avec le minimum de nationalisations. Tenez, je vais vous dire... Dans le fond, vous
êtes jaloux. Ces novices, ces tout frais émoulus, vous font peur tout simplement parce qu'ils ont
trop vite appris le jeu, tout simplement parce qu'ils jouent déjà des coudes, selon la règle, tout
simplement parce qu'ils sont déjà plus habiles, plus forts que vous. Mais c'était à prévoir, rien qu'à
vous regarder. Dans vos élégances, vous étiez trop maigres, trop anémiés, trop abâtardis, trop
dégénérés. Vous aviez des manières. Mais vous n'aviez plus la main. Vous n'aviez plus de poigne.
Vous faisiez une espèce de Réaction en dentelles, qui ne savait même plus être méchante. Pourvu
qu'on vous laissât toucher vos dividendes, vous laissiez, en échange, liberté aux parlementaires de
parler, aux écrivains d'écrire, aux penseurs de penser, et à l'opposition de s'opposer. Ce n'était
plus de la Réaction. C'était du libéralisme. Et ça menait tout droit à la Révolution. Vous le sen-
tiez, vous le saviez, mais vous n'étiez plus capables de réagir. Il fallait que tout versât, ou que
quelqu'un de plus jeune, de plus vigoureux reprit les rênes. Eh bien, c'est fait, ou c'est près d'être
fait. Car voici, pour mâter à nouveau les peuples, une équipe de mâles. Ils sont plus musculeux
que vous, plus audacieux que vous, plus cruels que vous, plus menteurs que vous. Ils s'enten-
dront, ils s'entendent mieux que vous à museler l'esprit, à censurer la presse, à stériliser les livres,
à châtrer les élections, à terrifier les peuples, et enfin à mettre chacun à son rang, les valets au
pinacle et les volontaires dans les camps de concentration... Allons, riez donc !... Applaudissez !...
Vous redoutiez le Grand Soir. Et voici la Grande Réaction.
CHAPITRE XII
LA GRANDE REACTION
Réaction.
Grande réaction... Que ce mot n'étonne point. Il n'en est pas d'autre qui convienne maintenant,
quand on parle des communistes. Etre réactionnaire, qu'est-ce donc, si ce n'est faire obstacle à ce
qui est valeur, à ce qui va de l'avant ? Or rien au monde n'a de valeur que l'homme, que sa per-
sonne, que sa pensée, que sa liberté, que son orgueil, que sa vie. Parmi les choses mortes et les
vivants mornes, il est le seul être qui soit toujours douteur, toujours malcontent, toujours porté
vers autre chose qu'il rêve et qu'il veut meilleur que ce qui est. Et tous les réactionnaires, dans
tous les temps, tyrans ou rois, inquisiteurs ou généraux, féodaux ou bourgeois, ont été ceux qui
avaient la terreur ou la haine de cette impatience-là. Leur tentative a toujours été la même : insti-
tuer l'obédience à la place du doute, le silence à la place des voix, la masse à la place des indivi-
dus. Toujours ils ont traqué, en tout homme, I'invincible ressource d'esprit, lui refusant instruc-
tion, lui refusant expression, et la réputant pour criminelle dès qu'elle inquiétait les hommes en
place, le dogme officiel, l'ordre établi. Et toujours, tant l'entreprise était impossible, tant l'esprit
renaissait et s'agitait partout, comme un feu follet, ils ont fini dans des rages monstrueuses, tortu-
rant et tuant les individus par milliers, dans le vain espoir que l'esprit, lui aussi, serait enfin un
cadavre, dans tout le tas des autres. L'histoire est pleine de ces hideux recommencements. Néron
copie Caïn, et l'Inquisition copie Néron, et Marat copie l'Inquisition, et Staline copie Marat, et
Hitler copie Staline, et nos communistes copient Staline et Hitler tout à la fois...
Je ne m'étonne plus de ces recommencements. Je suis à l'âge où l'on comprend enfin que les
hommes ne changent guère, d'une génération à l'autre, et qu'ils sont incroyablement pareils, d'un
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peuple à l'autre. Ce qui change, ce sont leurs moyens, leurs maisons, leurs machines, tout ce qui
est en dehors d'eux. Mais rien ne change au dedans, ni le bas, ni le haut. Et il reviendra donc des
Réactions et des Pouvoirs, par les lâchetés qui reviendront, et contre l'immortel esprit qui, lui aus-
si, reviendra. J'avoue aussi que je ne crois plus qu'une Révolution puisse nous libérer, tout à fait
et à tout jamais, des Réactions et des Pouvoirs. J'ai même compris que, c'est un piège mortel que
la tentation de ces chambardements. C'est un piège où l'on prend les jeunes, qui n'ont pas encore
cessé d'aimer les, contes, d'attendre des miracles. Ils voient trop tard que les révolutions que l'on
fait contre les réactions présentes finissent toujours par amener des réactions plus féroces et plus
étouffantes encore. Pourtant ce n'est point difficile à comprendre… Il faut seulement comprendre
qu'à chaque fois que les hommes se jettent en masse dans de grands mouvements, comme la révo-
lution ou la guerre, leur défiance les quitte, que, dans l'énorme agitation des foules, ils sont pris
par des passions bouleversantes, par des fièvres d'enthousiasme ou de haine qui les aveuglent et
qui les disposent à croire, à suivre le premier démagogue qui passe. D'autre part, il faut bien que
quelqu'un commande, et ferme, pour conduire ces masses, pour les jeter en ordre sur l'ennemi,
pour les mener à la victoire. Tous en conviennent et, du coup, tous sont pris. Enfin, quand c'est
fini, quand on a renversé les Bastilles, chassé les tyrans, vaincu l'étranger, il y a tant de morts, qui
avaient été les plus jeunes et les plus courageux, et tant d'éclopés, et tant d'hommes las, avides
seulement de repos, que le nouveau Pouvoir n'a aucune peine à s'installer, à se fortifier, à se faire
un roi. C'est ainsi que notre révolution a engendré l'Empire, que la révolution de Lénine a engen-
dré le tsarisme de Staline et que la dernière guerre, à son tour, engendre par toute l'Europe, dans
la décimation et la misère des peuples, le despotisme des communistes.
Je prévois donc, je, vois, dans les années qui viennent, toute une, ruée de Réaction, qui va bat-
tre aux portes de l'humanité. Le national-socialisme, le fascisme n'ont été qu'une avant-garde,
partie trop tôt, et mal équipée pour les temps modernes. Ils ramenaient une Réaction trop usée,
trop vermoulue, dont l'essentiel était la Nation, la Patrie, vieilles dorures qui s'en vont. Le com-
munisme fera mieux. Il est plus moderne, plus souple, plus madré. Il sait à merveille déformer les
choses et les mots, et il explique, par exemple, qu'être réactionnaire, c'est tout simplement penser
à autre chose qu'à donner aux ouvriers de quoi remplir leur ventre. D'où il conclut, avec une tran-
quille audace, qu'est réactionnaire quiconque, de l'autre côté, croit à l'esprit à l'individu, à n'im-
porte quoi oui soit au-dessus de là matière ou de la «masse». C’est aussi simple que cela. Et il
faudra du temps pour que les hommes se reprennent, pour qu'ils comprennent tout ce qu'il y a de
mépris pour leur humanité dans une propagande qui tend à les rabaisser, à les borner à des reven-
dications de salaire et d'horaire, pour qu'ils aperçoivent enfin, derrière cette propagande, toute la
réalité de la Réaction revenue, à peine masquée par un paternalisme vulgaire, et toujours aussi
ardente à écraser, dans l'homme, le coeur, la tête, tout ce qui dépasse le ventre et le bas-ventre.
Mais on comprendra bien. On commence déjà à comprendre. Koestler, à lui tout seul, a battu,
ébranlé le rempart de mensonge, et crevé un trou énorme, par où se voient des horreurs. Hors du
cercle empoisonné de l'Europe et de l'Asie, partout on sonne l'alerte, partout dans la libre Amé-
rique, partout où la race blanche a des colonies d'orgueil et de foi. Même à l'intérieur du cercle,
même dans les nations bolchevisées, on devine que déjà des bouches mordent les bâillons, que
des muscles tirent sur les chaînes, que tout un réveil se fait, dans une infinie stupeur. Et il va re-
naître, il renaît une opposition. L'esprit recommencera, selon sa méthode éternelle, la besogne qui
revient toujours, et qui est de grignoter, de creuser patiemment, sous les pieds de la tyrannie,
comme des galeries de doute, de chuchotement, d'obscure conspiration, sur quoi la géante, un
jour, titubera.
L'état et l'individu.
Par les débuts, par tous les signes, je devine d'ailleurs ce que sera la lutte, et entre quelles
idées, entre quelles religions elle sera. Il n'est point caché que les communistes ont emprunté à
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l'Allemagne, où leur socialisme est né, et à la Russie, où il a grandi, toute une religion de l'Etat,
faite de prussianisme et de tsarisme mélangés. Sur ce point, ils n'ont rien inventé. La religion de
l'Etat a déjà quelques siècles. Elle a déjà eu beaucoup de grands prêtres, de Louis XIV à Bona-
parte de Bismarck à Hitler, en passant par tous les Père Ubu. A mon idée, c'est la dernière née des
religions. Et l'Etat est le dernier des êtres imaginaires qui ont servi de prétexte à tyranniser, à tor-
turer et à tuer les hommes. Jadis, c'était au nom des dieux dans le ciel qu'on matait les individus,
qu'on soumettait leurs corps à des rites et leurs esprits à des dogmes, qu'on les suppliciait pour le
crime de penser, qu'on les jetait en croisade les uns contre les autres, chrétiens contre musulmans,
catholiques contre protestants. Mais, aujourd'hui, les religions ont bien perdu de leur mordant.
Elles ne sont plus guère, dans notre Europe, que des coutumes de bonne compagnie. Et, de leur
dégénérescence, je vois deux preuves qui ne, trompent pas. La première est qu'on ne voit plus
d'artistes, d’artisans qui soient capables, comme au Moyen-Age, de tirer d'une foi vivante le mi-
racle de nouvelles cathédrales. La seconde est que les fidèles ne sont plus capables de souffrir le
martyre pour leur religion. De notre temps, on meurt pour une Patrie, pour un Parti. Il n'est plus
question de mourir pour la divinité. Et les dieux du ciel sont morts, depuis que les fidèles ne meu-
rent plus pour les faire vivre. Mais nous ne manquons pourtant point de dieux. Les dieux du ciel
ont seulement cédé la place au dieu terrestre, qui est l'Etat. Et celui-ci est aussi toute une Trinité.
Il est la Patrie, quand il s'agit de tirer des fidèles les délires par quoi ils partent à haïr, à piller, à
tuer et se faire tuer. Il est la Nation, quand il s'agit de faire oublier aux fidèles qu'ils sont chacun
une personne à part, et de les convaincre que ce qu'ils sont tous ensemble, par les hasards de na-
ture, par la race, par la langue, par un petit héritage indivis, vaut que chacun sacrifie ce qu'il se
promettait de lui-même, à force de scrupule et de liberté. Mais le plus important, dans la Trinité,
c'est l'Etat proprement dit. L'Etat, c'est le Père. Il a, comme le Père de la trinité catholique, la fi-
gure d'un Jupiter trônant et tonnant qui porte, avec une dignité lointaine, toute l'autorité et tous les
secrets du monde. Il est très loin. Il est très haut. Il n'est pas tendre et facile comme la Patrie,
qu'on imagine comme une femme un peu trouble, mêlée de mère et d'amante, et avec laquelle on
a l'impression d'avoir couché avant de mourir pour elle, comme il se doit. Il n'est pas, non plus,
familier et fraternel comme la Nation qui, à tout prendre, est quelque chose qu'on coudoie dans la
rue, qu'on entend dans les bistrots, qu'on voit du train, dans des passants qui ressemblent à de
petits cousins, dans des voix qui font des mots qu'on comprend, dans des campagnes qui, tout le
long, ont un air de «chez nous». Non. L'Etat est autrement distant, autrement austère, autre-ment
mystérieux. C'est, à des altitudes secrètes, une puissance très retirée, dont on sait seulement
qu'elle est là, à méditer sur la poussière des individus, à peser leurs mérites et leurs indignités, à
fixer leurs devoirs, à trancher leurs destins, et de laquelle viennent, de temps en temps, des per-
sonnages qui ont une mine de sapience et qui portent des décrets, des bénédictions ou des malé-
dictions.
Certes, du temps de nos rois, l'Etat avait la réputation d'être l'émanation et la descendance de la
divinité. Et nos communistes refuseraient vertueusement, pour leurs Soviets, cette filiation bon-
dieusarde et bien pensante. Mais, tout athées qu'ils soient, ils n'ont pas, dans le fond, beaucoup
changé les choses, Si leur Staline n'est pas tsar par droit divin, il est pourtant expliqué par le Parti
et confirmé par la Guépéou que tous les sujets doivent lui reconnaître l'infaillibilité, l'omniscience
et l'omnipotence qui sont nécessairement les attributs du surhomme en qui le prophète Marx et le
héros Lénine revivent simultanément, Et les conséquences ne sont, pas neuves. L'Etat se gonfle,
se hausse, s'enveloppe de menaces et de nuées. Il siège sur les peuples comme Jéhovah sur le
Sinaï, il entreprend de catéchiser les citoyens, de les réglementer dans l'âme. Le Parti des fidèles
se répand sur la nation, tracassier et intransigeant comme un clergé. L'administration prolifère,
grouille, glisse, écoute aux portes, note les paroles, enregistre les silences, épie les écrivains
par-dessus leur épaule, espionne les électeurs du dedans des urnes. L'enfant est enregistré dès le
sevrage, l'adolescent est endoctriné dès la puberté, le citoyen est interrogé, informé, instruit,
conseillé, surveillé, dirigé, corrigé, repris, redressé, morigéné, moralisé, amélioré, ahuri jusqu'à la
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mort. L'individu n'a plus rien à soi. L'Etat lui prend son esprit, au nom du Parti. Et l'Etat lui prend
aussi son corps, ses biens, son droit, au nom du Progrès. Le salaire est tarifé, la technique codi-
fiée, le travail mécanisé, le rendement fixé, le produit contrôlé, l'initiative interdite, la propriété
collectivisée, les repas partagés, les loisirs socialisés, et tous les commerces et toutes les indus-
tries, et tous les labours, et tous les chantiers monopolisés, étatisés, nationalisés, uniformisés,
enregistrés, standardisés, humiliés, mortifiés. Encore faut-il que chacun, tout écrasé et aplati qu'il
soit dans l'âme, applaudisse, acclame, adore tout cela, qu'il tire de sa stupeur, de son désespoir,
l'apparence gesticulante d'une adhésion libre, d'un enthousiasme venu des profondeurs. Car per-
sonne n’a le droit de se taire, de se renfrogner, de s'attrister. La police traque les tièdes, et les em-
prisonne ou les supprime, avant qu'ils soient devenus des opposants. Et même ces abominations,
même le sang, il faut, si l'on tient à ce qui reste de soi, faire semblant de les approuver, de les
aimer, de les vouloir comme de saints sacrifices, comme de pieux holocaustes qui sont dus à
l’Etat-Dieu.
Telle est la Réaction. Et telle elle fut toujours. Du moins tel est son premier aspect. L'Etat.
L'Etat qui se croit, qui pontifie, qui fait l'Important. L'Etat qui se prétend, en valeur, très
au-dessus de l'individu, qui le foule aux pieds, qui le traite comme la boue du chemin… Et, contre
cet Etat, l'opposition sera encore, dans tous les coins, comme une coalition de toutes les mauvai-
ses volontés, de tous les mépris, de toutes les moqueries, de tous les ricanements. En sera tout ce
qui fut, tout ce qui est individualiste, libéral, républicain, radical et même anarchiste. L'état-major
de la S. F. I. O. n'en sera pas, car il a une rare habileté à faire des raisonnements impeccables qui
toujours le conduisent à des reniements. Mais partout les socialistes en seront, par pieux souvenir
des fiertés syndicales, par robuste attachement à la vieille doctrine du socialisme français. Les
catholiques aussi en seront, l'Eglise par crainte de la concurrence, le peuple des fidèles par rémi-
niscence du Dieu-Esprit, par terreur d'une marée de matière, par l’horreur d'un incroyable abais-
sement. Mais j'avertis que, cette fois, il faudra, contre une Réaction extrême, aller jusqu'à l'ex-
trême de l'opposition. Il faudra oser penser et oser dire ce qui couve dans quelques esprits. Et ce
qu'il faudra dire, c'est que l'Etat n'est rien. Qu'il n'y a rien sur la montagne, malgré le tonnerre et
la nuée. Ou du moins qu'il n'y a rien qui vaille. Car ce qui vaut, c'est un individu, Pierre ou Paul,
avec sa tête à lui, avec ses mains à lui, avec son humeur à lui, avec son esprit comme tout le
monde. Un tel être existe, il pèse, il vous heurte dans la rue de toute une solidité réelle. Et il peut,
quand il veut, faire des paroles, des actions, des pensées qui sont, à chaque fois, comme des mira-
cles, tant chacune est inattendue et inimitable, étant à la ressemblance d'un individu qui est tout
seul à être comme il est. Enfin le vrai dieu n'est pas en haut du Sinaï, où trônent d'abstraites Im-
portances. Il est tout au bas, où travaillent des individus concrets. Et il n'y a pas d'Etat au monde
qui ait jamais eu de mots d'esprit, ou de belles mains qui façonnent le marbre, ou une bouche qui
enfante des rythmes pour les temps à venir. Ce n'est pas possible. Car l'Etat n'a pas de chair, ni de
sang, ni de caractère, ni de coeur à soi, de quoi puissent se nourrir des Actes. C'est du désincarné,
c'est du désossé. C'est comme un peu de fumée que nous aurions faite avec nos pipes et qu'au
bord de dormir nous prendrions pour une existence. C'est quelque chose qui ne flotte sur nous
qu'autant que nous l'avons voulu. Et nous pourrions supprimer l'Etat, rien qu'en nous arrêtant
d'obéir, comme nous supprimons la fumée, en arrêtant nos pipes, à volonté. Ou du moins l'Etat
n'est que parce que nous avons voulu, que parce que nous continuons à vouloir, entre nous, que
quelques pauvres bougres, qui ne pouvaient sans doute faire mieux, soient payés pour faire des
besognes qui ne nous plaisent guère, comme faire le ménage et mettre de, l'ordre dans la maison
commune. Si l'on veut, l'Etat est donc un peu plus qu'une fumée. C'est une convention que nous
avons faite. Mais, bon Dieu, elle exagère, la convention ! Voici qu'elle se prend pour notre cons-
cience maintenant ! Et il va falloir rappeler quelques vérités élémentaires. A savoir que nous
n'avons pas donné existence à l'Etat pour qu'il empoisonne la nôtre. Que d'ailleurs l'Etat n'a de
compétence que pour ce qui est force ou besogne matérielle, comme poster la police, maintenir
l'ordre, réparer les routes, enlever les poubelles, curer les égouts et pourvoir à tous les petits be-
L’AGE DE CAÏN 90
soins. Qu'il est merveilleusement impropre à sentir ce qui est beau, à juger de ce qui est vrai, à
peser ce qui est bien. Que ce n'est pas son affaire. Que ce n'est pas l'affaire d'huissiers à chaîne, de
fonctionnaires qui ne pensent qu'à leur traitement, de parlementaires qui ne se soucient que de
leur réélection, de ministres qui ne sont préoccupés que de leur portefeuille. Qu'en outre il n'est
pas d'Etat qui n'aime mieux, dans les citoyens, beaucoup de crainte qu'un peu de vertu, car la ver-
tu est d'un genre curieux et rebelle, qui dérange l’ordre établi. Qu'en conséquence il n'est point
d'Etat qui ne soit menteur, par peur des gens de bien. Et qu'enfin c'est une dérision quand ce ba-
lourd se croit apte à gouverner les penseurs, les savants, les poètes, les journalistes et tout ce qu'il
y a d'esprit dans tout homme, comme il fait manoeuvrer ses douaniers et ses policiers à gros
clous. Ces choses-là sont simples. Je crois même qu'elles sont très actuelles. Car, depuis 1940,
l'Etat a tant contrôlé, tant réglementé, tant nationalisé, il a tant agacé, tant tracassé, tant obsédé, et
il a été si impuissant, si piteux, si failli, qu'il n'est plus guère de citoyen, en France, qui ne soit au
fond, bien convaincu de son incapacité et de son imbécillité. Et nous sommes donc comme au
bord d'un temps où, de toutes parts, on entendra crier : «A la niche, l'Etat ! Assez de tes pattes sur
la table ! Assez de ton nez dans toutes les assiettes ! Assez de voler dans le garde-manger ! Assez
de faire peur aux enfants ! Assez de salir les livres ! Assez d'entrer, d'aboyer partout ! A la porte,
ce pataud ! Et qu'il se contente d'écarter les rôdeurs… C'est bien suffisant...»
La masse et le moi.
A vrai dire, depuis le XVIII° siècle déjà, il y avait des voix, un peu partout, qui criaient tout
cela. On a pu croire, un temps, que l'Etat reculait, qu'il perdait pied. Il s’était découronné de la
royauté. Il s'était séparé de l'Eglise. Il s'était réduit, peu à peu, à une petite ration de fonctions
bassement domestiques. Et le pli semblait pris. Toutes les Restaurations rataient, tournaient court,
basculaient dans le ridicule. Nous avons eu, de 1875 à 1914, des années incomparables pendant
lesquelles l'individu a prospéré superbement, disant, écrivant, disputant, blasphémant, commer-
çant, entreprenant, créant selon ses goûts et son génie. La guerre de 1914 à 1918 n'a même pas pu
nous faire chuter de cette liberté. En France du moins, nous avons recommencé, dès l'armistice, à
penser, à politiquer, à pérorer à têtes et à bouches libres, Pourtant, déjà des nuages s'accumulaient
à l'Est. Car I’Etat n'avait cédé du terrain que pour refaire ses forces, que pour forger des armes
meilleures et plus modernes. C'est en, Allemagne qu'il s'était retiré, en Allemagne qui est son
terrier et sa forteresse. Et on l'entendait, par-dessus les frontières, qui travaillait à fabriquer des
arguments, à modeler des idées, à aiguiser toute une panoplie d'idéaux. Mais il a été rusé. L'heure
venue, il a lancé à l'attaque tout un escadron à croix gammée, dans une fureur et dans un tinta-
marre, si terrifiants que nous avons cru que c'était la grande bataille, à laquelle il fallait donner
son âme et sa peau. Or ce n'était qu'une feinte, qu'un moyen de nous fatiguer. L'Etat tenait en ré-
serve une armée beaucoup plus redoutable, l’armée de la faucille et du marteau, qui avait été
conçue en Allemagne, du mariage de Marx et de Bismarck, et qui avait été préparée et entraînée
en Russie, selon les traditions du tsarisme. Cette armée, que tout le bruit fait par le natio-
nal-socialisme nous avait cachée, s'est partout insinuée, pendant le combat. Elle a pris place aux
meilleurs postes, avec des armes que nous n'avions pas prévues avec des V 1 de propagande, avec
des V 2 de duplicité. Elle est là, immense, mystérieuse, qui cerne l'esprit des hommes libres.
Et c'est elle qui apporte la Grande Réaction. Car le bolchevisme est fort. L'histoire ne lui
contestera pas l'honneur d'avoir, au XX° siècle, enfin inventé le cérémonial et les dogmes qui
manquaient. Il a trouvé, pour rhabiller et réhabiliter l'Etat, des mots inouïs, des uniformes neufs,
des vanités exceptionnelles. Il présente l'Etat, maintenant, comme l'Etat du peuple, comme l'Etat
de la classe sociale, comme l'Etat des masses. Peuple, classe, masses, tels sont les nouveaux féti-
ches. Et il était temps. Car l'individu se déprenait d'un Etat qui n'avait d'autre prestige que celui
d'être la Nation et la Patrie. Il ne se reconnaissait plus dans ces antiques divinités là. Il comprenait
qu'elles ne lui demandaient d'obéir, de s'appauvrir, de se faire tuer que pour des vieilleries, que
L’AGE DE CAÏN 91
pour des intérêts qui n'étaient pas les siens, que pour des glorioles qui ne tournaient pas à sa
gloire. Enfin il devenait disputeur, rouspéteur et même réfractaire un peu. Mais c'est fini. Voici
venir un Etat qui a tout ce qu'il faut pour séduire et abrutir les hommes, une autre fois. «Car cet
Etat, disent les bolchevistes, ce ne sera plus rien qui se distingue de vous, rien qui plane au-dessus
de vous, rien qui claque au dessus de vous, comme un bâtard de drapeau et de fouet. Non. L'Etat,
ce sera vous-mêmes. Ses intérêts seront vos intérêts. Sa richesse sera votre richesse. Et ses volon-
tés seront vos volontés.» On dirait vraiment, à les entendre, qu'ils parlent comme J.J. Rousseau.
Mais il ne faut pas s'y tromper. Il ne faut pas, par exemple, que les individus imaginent qu'un tel
Etat sera plus respectueux de leurs personnes que les anciennes royautés. L'individu, à nouveau,
sera comme le grain sous la meule. Car l'Etat bolcheviste sera l'Etat des «masses». Telle est la
ruse. L'Etat ne représentera que les hommes en gros, que les hommes en tas. Il ne fera pas de dé-
tail. Et il sera bien entendu qu'à la masse, qu'à la classe, qu'au peuple, l'individu devra se sacrifier,
corps et esprit. Il ne devra plus se distinguer, faire bande à part, se faire de petites idées à soi. Qu
bien il sera accusé de vouloir, tout seul et tout chétif, s'insurger contre tous, de retomber dans
l'égoïsme bourgeois d'avoir la cupidité de se faire une existence personnelle, qui serait volée à la
masse, à la classe, au tas des autres. Et il n'y aura presque rien à répondre. Si tu veux penser par
toi-même, on ne te dira pas, bien sûr, que tu offenses la divinité. Car l'Etat sera athée. Mais on te
dira bien pire. On te dira qu'en pensant tout seul, tu désertes le peuple de tes frères, que tu affai-
blis la force de son unanimité, que tu sers, en le divisant, ses pires adversaires, le fascisme, le
capitalisme, la réaction. On essaiera de t'attendrir en te faisant souvenir de l'ivresse puissante
qu'on éprouve à ne pas se donner la peine de penser par soi et à se contenter d'être d'accord avec
les autres, d'aimer comme ils aiment, d'applaudir comme ils applaudissent et de gueuler comme
ils gueulent. Et si tu ne te rends pas, si tu persistes à vouloir être quelqu'un qui ne soit pas comme
tout le monde, alors à toi la prison, la déportation ou la balle dans la nuque. Car cet Etat sera dur.
Il est déjà, en Russie, le plus dur qu'on ait jamais connu. Il peut se permettre des cruautés que les
despotes, dans d'autres âges, n'auraient pas osées, tant leur pouvoir était précaire et tant ils au-
raient eu peur d'exaspérer des rébellions partout diffuses. Mais que redouterait donc un Etat qui a
inspiré aux foules la croyance fanatique qu'il est leur incarnation vivante, qu'il n'est que leur geste
et leur voix, qu'il ne fait rien qu'elles n'aient obscurément voulu et que tout ce qu'il fait, le meil-
leur et le pire, il ne le fait que pour leur bien, que pour leur cause, que pour leur victoire ? Quels
ménagements prendrait un Etat qui, ayant pour maxime de ne jamais avoir affaire à des individus
qui méditent et qui doutent, ne se présente que devant des foules enivrées de leur nombre et d'une
espèce de complicité énorme, qui sait comment on fait délirer ces masses de muscles et d'émo-
tions, qui connaît les techniques de théâtre par lesquelles, comme dans un cirque romain, on peut
arracher à la forêt des bras le geste qui condamne, et au troupeau des bouches le hurlement im-
mense qui consent à la guerre, aux jeux mortels, à toutes les servitudes ? Un tel Etat est plus
qu'un Dieu. Il peut asservir, censurer, torturer, emprisonner, exterminer à volonté. Il lui suffit que
toutes précautions soient prises pour que, dans la nation, il y ait des «masses» et qu'il n'y ait plus
d'individus. Et il y parvient par deux organes, qui sont le Parti et la Police. Le Parti, par sa propa-
gande, par ses affiches, par ses meetings, par ses journaux, par sa radio, par les nouvelles, judi-
cieusement multipliées, de complots contre le peuple et de menaces contre l'Etat, fait en sorte que
les citoyens soient constamment tenus en haleine, enfiévrés, surexcités, jetés hors de leur juge-
ment, et, aussi souvent qu'il le faut, replongés dans les démences que provoquent leur rassemble-
ment et leur entassement. La Police, de son côté, guette, et, dès qu'un individu paraît renaître avec
toute sa fermentation de jugement, elle l'escamote de la scène aussitôt, elle l'enferme ou le sup-
prime, pour que sa contagion ne fasse pas gagner tout alentour, le mal d'esprit. Tel est l'Etat nou-
veau. L'Etat des masses. L'Etat qu'ils ont déjà en Russie, depuis des années. Et l'Etat qui, en
France, est déjà sur nous.
L'avouerai-je ? A ce point de mes pensées, j'hésite un peu. Car cet Etat monstrueux se dit une
république. Il se dit l'Etat de tous, l'Etat des ouvriers, l'Etat du peuple, L’Etat de tous ceux qui
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sont mes pareils et mes camarades. Mais ce n'est pas vrai. Il ne faut pas que j'hésite. Il faut que je
crève ce mensonge. Car une république de la masse, c'est un mensonge rien que dans les mots.
N'est républicain que le régime qui représente ce qui est le plus haut dans les hommes, c'est-à-dire
leurs volontés. Or il n'y a de volonté mûrie et réelle que dans un individu qui l'a, à loisir, retour-
née en son esprit. Il peut y avoir, ainsi, une multitude de volontés, dans Paul, dans Jacques, dans
Pierre, dans tous les autres individus. Mais chacune n'est réelle qu'autant qu'elle est singulière et
ruminée par une personne en chair et en os. La volonté des masses, ça n'existe pas. Ou plutôt c'est
le contraire de toutes les volontés. Pour que la masse veuille quelque chose d'unique, dans son
ensemble, dans son tas, il faut en effet que chaque individu, dans cette masse, ait renoncé à être
lui-même, à vouloir par lui-même, d'une volonté concrète qui ait avec sa nature, avec sa per-
sonne, un petit air de parenté. Autrement dit, vouloir en masse suppose que chacun renonce à
vouloir en particulier. Mais pourquoi vais-je chercher si loin ? C'est beaucoup plus simple. A la
vérité, une masse d'hommes n'a pas de volonté du tout. Elle n'à que des mouvements, que des
paniques, que des colères, que des sursauts venus du bas. Etre pris dans la masse, comme on l'est
dans un défilé ou dans un meeting, c'est, inexplicablement, comme si on se vidait du meilleur de
soi. C'est ne plus avoir de liberté de mouvement, ni de liberté de jugement. L'esprit est pris
comme le corps. Dans le défilé, quand on est tout seul dans le fleuve des cent mille, il n'y a plus
moyen de reculer, de s'arrêter, de faire à droite ou à gauche. Il faut suivre, sous peine d'être heur-
té, renversé, piétiné. Or il en est de même pour l'esprit. Dans un meeting, par exemple, l'esprit est,
lui aussi, à la dérive. Il est comme porté, emporté par une mer de rumeurs et d’acclamations. Il ne
peut résister, rester froid. Dans ce tassement des hommes et dans cet entassement des émotions,
les individus, malgré eux, sont saisis par l'imitation délirante de l'homme par l'homme. Tous tom-
bent au plus bas. A la horde. A l'espèce nue. A la joie primitive d'être ensemble. A la volupté
grossière de crier, de s'agiter ensemble, et de crier et de s'agiter n'importe comment, car l'énormité
de l'action se suffit. Il vient même un moment où comprendre n'a plus d'importance, où de
confiance on approuve celui qui parle et ceux qui écoutent, et où enfin on se contente d'une com-
plicité abstraite, bruyante et joyeuse. Et c'est pourquoi rien n'est plus facile à mener que des mas-
ses. Il n'y faut point de raisonnement en forme. Au contraire il faut se placer au niveau le plus bas
; au niveau des sots, qui sont légion ; et au niveau du raisonnement général, que provoque le trou-
peau. Les communistes savent bien cela. Et toute leur technique est de changer les hommes en
des masses. Tout le reste va de soi, ensuite, par la similitude des structures et par l'écho infini de
la foule sur elle-même. Tout va de soi, car la masse prend les individus comme une nasse. Ils
n'ont plus de jugement, ils n'ont plus de scrupule. Ils ne sont plus que de simples organes dans un
grand corps en tumulte, et qui est si abêti par son gigantisme qu'on peut le mener avec des mots,
avec des promesses ou avec la menace du knout. Telle est la masse. Et si, avec ça, on prétend
faire une république, on se moque du monde. Avec ça, on rabaisse, on ravale l'homme. Et moi, je
dis que c'est insulter des hommes que, de leur dire qu'ils sont une masse. Je dis que c'est les dés-
honorer que de les amener, par des moyens de foire, à n'être plus que ce tas et à en avoir de l'or-
gueil. Ce mot de masse me fait penser à quelque chose de vil, de vide et de mort. C'est le mot
qu'emploient les physiciens en parlant des corps sans âme, qui n'ont que cela. Ce n'est pas un mot
pour des humains. Et, pendant que j'y suis, j'en dirai autant du mot classe, et même du mot peu-
ple. J'y vois encore de maîtres mots pour attraper les hommes. Certes, je suis bien d'une classe
sociale, en un sens, et même je suis un vieux syndiqué. Mais je me refuse à me soumettre à je sais
quelle pensée moyenne, sous le prétexte que c'est, en gros, la pensée de ma classe, où la pensée
que des habiles à parler lui ont suggérée. Je prétends penser tout seul, bien ou mal. Et je ne suis
pas traître à ma classe, pour cela. Au contraire, j'ai idée que le meilleur service que je puisse lui
rendre est de former des pensées neuves, autant que je puis, et de faire effort pour sortir et la faire
sortir de la grisaille d'une moyenne. Je suis bien aussi de mon peuple en un sens. Mais ce n'est pas
une raison pour me châtrer l'âme, pour me condamner, toute ma vie durant, à n'avoir que les pe-
tits préjugés, que les petits orgueils, que les petites jactances, ou bien que les grandes haines et les
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grandes folies en quoi se résume, pour tant d'hommes, l’honneur d'appartenir à un peuple, à une
nation. Et si je puis inventer de quoi dépasser mon peuple, de quoi tendre, par-dessus lui, la main
aux autres peuples, j'ai aussi idée que je le dois. Enfin, je suis un moi. Qui veut me faire honte
d'avoir d'autres idées que la masse, celui-là est mon ennemi. Il en veut à ce que j'ai de plus pré-
cieux, à mon pouvoir d'être autre chose qu'un matricule. Et je tiens pour mon ami, au contraire,
celui qui a du respect pour ce pouvoir singulier, pour ce pouvoir que j'ai de le contredire, de le
réfuter et même de le défier. Je devine que le premier voudrait être mon maître. Et c'est le second
qui est un républicain. Car il n'y a de république qu'autant qu'on autorise et qu'on incite les hom-
mes à avoir chacun une pensée et une volonté personnelles, que chacun puisse former dans la
paix et dans le secret, et qu'autant qu'on renonce à jeter les individus hors d'eux-mêmes, en les
mêlant à des multitudes et à des agitations bouleversantes. Une république se fait avec des moi, et
non avec des masses.
Mais je ne suis pas encore au bout. J'ai encore à dénoncer, dans le bolchevisme, un autre arti-
fice. Celui là n'est pas neuf. C'est l’artifice de l'Idéal. J'y ai été pris, comme tout le monde, quand
j'étais jeune. J'ai été, moi aussi, idolâtre ou idéolâtre, comme on voudra. Et j'étais prêt à me faire
tuer, et à tuer, pour des idées. Pour un Idéal. Car c'est ainsi, depuis qu'il y a des hommes, qu'on
les mène en guerre les uns contre les autres, qu'on tes convainc de se haïr, de se pourchasser, de
se faire du mal, de s'assassiner, comme si vraiment l'espèce humaine était une chose de rien. Il
faut, évidemment, pour que les hommes en viennent là, qu'ils aient été persuadés qu'il y a,
au-dessus de leur espèce, quelque chose qui vaille mieux, et à quoi il soit bon de sacrifier leurs
semblables. Car un homme, de sang-froid, ne tue point un autre homme pour une bagatelle,
comme il tuerait un chien. Il comprend, confusément, qu'un autre homme est bien au-dessus d'un
chien. Il a donc fallu, pour amener les hommes à traiter d’autres hommes comme des chiens, leur
donner l'idée qu'il y avait quelque chose par rapport à quoi ces autres hommes fussent comme des
chiens. Au début, ce quelque chose a été Dieu. Et c'est encore en nous comparant à leur dieu que
les Arabes nous traitent de « chiens de roumis ». C'est au nom de leurs dieux que Mahométans et
Chrétiens, que Catholiques et Protestants se sont interminablement cabossés et étripaillés. Mais
maintenant les dieux sont morts, comme j'ai dit. Ou très moribonds. Enfin hors d'état de nuire. Il
fallait trouver autre chose, pour convaincre à nouveau les hommes que d'un certain point de vue
les autres hommes sont comme des chiens. Et on a trouvé l'Idéal, qui est comme un dieu défro-
qué. Ou l'Idée, comme on dit encore. Du coup, c'est pour des Idées que les hommes, désormais,
tuent et se font tuer. On leur a persuadé que l'Idée est bien au-dessus de l'homme. Et, à première
vue, il y a apparence que l'Idée ait bien cette majesté. Car l'homme est commun, souvent bête, et
toujours passager, tandis que l'Idée semble être la quintessence de l'espèce, meilleure que l'indivi-
du, plus pure que lui, plus durable que lui. Il peut être soutenu que l'Idée du Droit est plus respec-
table que les plaideurs et même que les juges. Ou bien on peut penser que l'Idée de la Liberté est
à des lieues au-dessus des hommes qui se disent libres. Sur quoi, évidemment, on n'aura pas de
remords à faire tuer les hommes libres pour l'Idée de la Liberté. Depuis le XVIII° siècle, nous en
sommes là. Nous inscrivons sur nos frontons la Liberté, l'Egalité, la Fraternité. Nous adorons les
Droits de l'homme, les Droits des peuples. C'est comme une religion de la majuscule. Mais les
minuscules, qui sont les fantassins, ne s'en portent pas mieux. Sans culottes, ou culottés de rouge,
ou culottés de bleu, ils partent tous les vingt ans pour, imposer l'Idée à l'Europe. Et ils reviennent
tailladés, boiteux, sanglants. Ou bien ils ne reviennent plus...
Or les communistes ont trouvé qu'il y avait du bon, qu'il y avait à reprendre dans tout ça. A
vrai dire, on aurait attendu tout autre chose de ces marxistes, de ces matérialistes, de ces icono-
clastes. On aurait attendu que, de même qu'ils jetaient les dieux par terre, ils missent cul
par-dessus tête tous les Idéaux, comme d'autres machines à duper les hommes et à les détourner
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de leurs intérêts concrets. Ç'aurait été dans la logique du système. Mais les chefs ont dû compren-
dre que l'Idéal est un bon outil de gouvernement. Et le comble est qu'étant au fond des matérialis-
tes en effet, ils ont pu se servir de l'Idéal avec le flegme, avec la science, avec la froide prémédita-
tion de quelqu'un qui n’y croit pas. Autrement dit, il y a eu deux temps dans le communisme. Le
premier temps a été de négation, de grossier sarcasme, d'ironie féroce contre les divinités, contre
les Idéaux en place. Car il fallait d'abord démolir et faire le vide, pour avoir de quoi se faire un
règne à soi. Et c'est pourquoi, jusqu'au pouvoir, le communisme a soufflé dans les individus la
critique et le doute contre tout ce qui trônait sur l'homme, contre tous les cultes, contre tous les
Idéaux, contre tous les régimes, contre toutes les Importances. Il appelait les individus à renier
toutes les valeurs, hors la valeur concrète qui est l'homme au travail. Et, ma foi, c'était un assez
beau mouvement. Mais, le pouvoir conquis, cela ne pouvait plus durer. Les individus auraient été
ingouvernables, s'ils avaient continué à penser que rien ne vaut au-dessus de l'homme et qu'il n'est
qu'un devoir au monde qui est d'honorer l'homme réel. Ils n'auraient plus voulu s'asservir à des
Importances, ni mourir pour de vagues fumées. Aussi, dès qu'il a été le maître, le communisme
est-il devenu idéaliste, comme toutes les Puissances. Il est devenu la plus grosse fabrique
d'Idéaux qu’on n’ait jamais vue. Il en a ressuscité, il en a inventé de si nobles, de si dominateurs
que tous les individus, à nouveau reconnussent leur petitesse et revinssent à l'agenouillement. De
si exaltants, de si héroïques que les individus, à nouveau, se voulussent soldats, et courussent au
combat, et fussent prodigues de leur sang, et fussent généreux du sang des autres. De si sévères,
de si cruels que les individus, à nouveau, perdissent leur bonté et qu'ils pussent, comme les F. T.
P., égaler les horreurs de l'Inquisition, dans le sentiment du devoir accompli. Enfin ils ont ressus-
cité et inventé de quoi faire, à nouveau, délirer les hommes, de quoi les porter à s'oublier
eux-mêmes, de quoi les pousser à mépriser et détester les autres. Ils ont ressuscité la Patrie, la
Gloire, la Victoire. Ils ont repris au capitalisme l’Idéal de Produire, du Plan, de crever pour entas-
ser des choses à vendre. Ils ont rajouté le Devoir Prolétaire, la Justice Sociale, la Lutte des Clas-
ses, la Révolution Mondiale, le Socialisme selon saint Marx et je ne sais combien de Paradis Ter-
restres, pour les temps à venir. Et tout est recommencé. Les hommes, à nouveau, vont comme des
hallucinés, insensibles au knout, insoucieux de leurs misères, acceptant toutes les hideurs, trébu-
chant sur des cadavres, et ils vont, comme cela, sans voir rien d'ici-bas, les yeux fixés au loin, en
haut, vers quelque chose qui danse et qui s'enfuit, vers un fantôme qu'ils nomment l'Idéal. C'est la
religion qui renaît, à cette différence près que Dieu n'est plus le Dieu-Esprit, et qu'il est seulement
l'Idée. Et à cette autre différence qu'il donne plutôt à contempler la haine qui crucifie que l'Amour
Crucifié.
C'est cela que je nomme la Grande Réaction. Ce retour en arrière. Ce recul vers les dieux. Et je
veux finir par un grand blasphème. Car il me paraît que contre les communistes, contre toutes les
tyrannies, contre leur ruse éternelle, qui est de feindre des divinités ou des, Idéaux, très haut
au-dessus de l'espèce, pour mieux obtenir l'obédience des individus, il n'y a qu'un moyen d'arra-
cher la victoire. Et c'est d'oser dire, enfin, que de l'idéal, on se fout. Que l'idéal n'est rien que du
vent. Que tous les Idéaux du monde n'ont même pas le poids de chair et d'os que fait un tout petit
enfant d'homme, aux premiers jours. Et qu'il n'y a rien qui compte, sur la terre, que ce petit être de
sang, avec sa merde et son âme, avec cette lueur qui déjà s'allume au coin de l'oeil, et avec la cer-
titude qu'on a, rien qu'à le voir, qu'il sera de la race qui marche debout, de la race qui fait des
voix, de la race qui a des jeux immortels. D'ailleurs, qui donc porterait les Idées, les Idéaux, s'il
n'y avait pas, de par le monde, tous les enfants des hommes ? Car l'Idée, ce n'est pas quelque
chose qui tienne en l'air, comme un feu follet. Il y faut de l'homme, de l'homme qui mange, qui
boive, qui fasse l'amour. Il n'est pas de concept efficace qui n'ait la puissante odeur de l'espèce.
Sans doute cette vérité défrise-t-elle quelques intellectuels distingués. Ils voudraient que l’Idée
fût comme une édition de luxe. Mais même l'édition de luxe suppose des lecteurs. Et une idée
vraie, une idée qui a de la portée, c'est une édition à gros tirage. Il y faut partout des lecteurs. Et
des lecteurs qui soient en même temps comme des auteurs, chacun occupé à repenser l'Idée, à la
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comprendre, à la planter bien droit et bien dru dans son âme. Sans ça, l'Idée n’est que du foetus,
que du mort-né. Il n'y a donc rien de plus stupide que de faire tuer pour l'idée les porteurs d'idées.
Ou que de mettre l'idée par-dessus les porteurs d'idées, jusqu'à les faire se courber et râler de ser-
vitude. C'est renverser l'ordre des choses. C'est faire de l'Idée un dieu, et de l'homme sa créature.
Mais, au contraire, c'est l'homme qui est dieu, et c'est l'Idée qui est sa créature, en tant que sa
création. Et moi, je prédis un temps où l'homme sera le seul dieu, le seul Idéal. Quand je dis
l'homme, encore faut-il comprendre que je ne veux pas dire l'Homme avec une majuscule, c'est-à-
dire une Idée de l'homme, de l'homme tel qu'il devrait être, et tel que les hommes minuscules de-
vraient se sacrifier encore, pour le réaliser dans un vague futur. Non, car à ce compte, toutes les
tyrannies reviendraient. Quand je dis que l'homme sera dieu, je veux dire l'homme en particulier,
c'est-à-dire n'importe quel homme présent, comme on en voit dans la rue ou dans l'immeuble, le
boueur, par exemple, le charbonnier, l'épicier du coin, le concierge, le fonctionnaire du premier
étage, enfin n'importe qui, qui a, comme tous les autres, des yeux qui rêvent et des mains qui font.
Et quand je dis que n'importe quel homme sera dieu, je veux dire qu'il, n'y aura plus rien au
monde, ni Seigneur dans le ciel, ni Idéal sur la terre, ni Honneur, ni Salut Public, ni rien de véné-
rablement abstrait qu'on juge au-dessus de cet homme et à quoi on juge que cet homme doive
sacrifier quelque chose d'essentiel en lui. Par exemple, il ne sera pas admis que, pour une raison
d'Etat, la vérité soit dérobée à cet homme, ou qu'un peu de sa liberté lui soit ravie. Il ne sera pas
admis, non plus, que, sous prétexte de Production ou même sous prétexte de Progrès, cet homme
soit obligé à des travaux qui l'abrutissent et qui l'usent, à des travaux qui n'aient pas pour pre-
mière vertu de favoriser le développement de sa nature et de toutes les ressources d'intelligence et
d'invention qui sont en lui. Et je prédis même qu'on verra mieux encore, dans ce temps. Les
hommes auront abjuré jusqu'à l'Idée de Révolution, car ils auront compris qu'il n'est pas de cons-
titution ni de lois qui soient si mauvaises qu'il faille, dans l'impatience de les renverser, jeter les
peuples dans l'extermination. Ils auront compris qu'il n'est pas de Justice, si haute soit-elle, qui
vaille qu'on fasse couler pour elle le sang des hommes justes, ni même qu'on fasse couler pour
elle le sang des hommes injustes. Et il n'y aura plus de guerre, enfin. Car les hommes auront aussi
abjuré l’idée des Patries, et même s'ils sont encore divisés comme dans des provinces humaines,
il sera bien entendu que, d'une province à l'autre, les offenses ne compteront guère, étant faites à
des entités générales, et non à des hommes réels. Quant aux offenses d'homme à homme, elles se
régleront à la manière ordinaire, avec quelques bourrades et des mots bien choisis, avant la ré-
conciliation devant vin éternel. Je prédis donc un drôle de temps. Certes, il n'est pas pour demain.
Il faudra, pour toucher au port, essuyer une dernière tempête, échapper à la dernière Réaction : à
la pire, c'est-à-dire à la ruée des communistes. Il y aura sans doute encore des camps de concen-
tration, des Drancy, et des Instituts Dentaires, avec des morceaux de cervelle sur les murs.
Peut-être les F. T. P. reviendront-ils frapper à ma porte, avec leur petit nègre, s'il leur vient aux
oreilles que j'ai jeté ce cri dans la nuit. Mais n'importe ! Le temps viendra. Et moi, par-dessus les
derniers dieux, par-dessus les dernières terreurs, je prédis la religion de l'homme.
FIN
L’AGE DE CAÏN 96
PRÉFACE.................................................................................3
Le cordonnier.
Et d'autres encore.
Totaux.
Les impudeurs.
Et d'autres visages...
****