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Impact du Barrage de Mokong au Cameroun

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Cas 1

Barrage de mokong
(cameroun)

par Dieudonné Bitondo

F1.1 PRÉSENTATION GÉNÉRALE DU DOSSIER


Les monts Mandara dans l’Extrême-Nord du Cameroun constituent une région
relativement densément peuplée (350 habitants/km contre une moyenne nationale
de 25 habitants/km), avec d’importants problèmes d’eau. En effet, ils se trouvent
dans la zone soudano-sahélienne caractérisée par une forte saison sèche de sept mois
(d’octobre à avril) et une courte saison des pluies de cinq mois (de mai à septembre).
La rareté de l’eau est grave en saison sèche quand la majorité des mayos ou cours
d’eau saisonniers s’assèchent.

Depuis 1960, plusieurs petits barrages collinaires ont contribué à améliorer la dis-
ponibilité en eau et, en 1976, le bureau d’étude français SOGREAH a dressé une
liste des sites de barrages à usages agricoles dans les Piedmonts, avec pour objectif de
contribuer au développement socio-économique de la région.

Le barrage de Mokong sur le mayo Tsanaga présentait le plus d’avantages du point de vue
de la maximisation des activités économiques des investissements. Situé à 42 km à l’ouest de
Maroua, capitale provinciale de l’Extrême-Nord, entre les villages Minglia et
Massaka, le barrage devait permettre l’exploitation sous irrigation de 7200 ha en
canne à sucre (4000 ha) et cultures maraîchères (3200 ha), ainsi que l’installation
d’une sucrerie près du village Gazawa. Le plan d’eau devait occuper 1100 ha avec un
volume d’eau de 114 000 000 m3.

La réactualisation de ce projet conçu il y a plus de 20 ans ne pouvait se faire sans


conséquence sur l’équilibre général de la région. Voilà pourquoi, dans le cadre de
la mise en place d’une politique de planification régionale dans la province de
l’Extrême-Nord, on a commandé et conduit en 1994 l’ÉIE du projet du barrage de
Mokong avec l’appui de l’UICN.
338 Annexe F

F1.2 PROCESSUS ET ACTEURS


L’ÉIE du barrage de Mokong a été conduite dans un contexte de non-réglementation au
Cameroun. Ce sont les bailleurs de fonds et les ONGI qui commandent les ÉIE.
Ainsi, dès qu’on a soupçonné que le projet de barrage de Mokong envisagé par la
MIDIMA risquait de porter atteinte à l’équilibre général du milieu et influençait la
mise en œuvre d’autres projets, notamment le projet Waza-Logone, l’UICN a incité
à la mise en oeuvre de la présente étude. Il faut dire que l’UICN est signataire avec
le gouvernement du Cameroun, depuis septembre 1991, d’un accord sur le projet
Waza-Logone de conservation et de développement de la région Waza-Logone. Ce
projet comprend quatre composantes principales dont la contribution à la mise en
place d’une politique de planification régionale, avec un accent sur les ÉIE des projets
qui peuvent influencer la région Waza-Logone.
Une équipe d’experts camerounais a mené l’ÉIE sous la coordination d’un spé-
cialiste de nationalité brésilienne (tabl. F.1 et fig. F.1). Les termes de référence de
l’équipe d’ÉIE comprenaient le cadrage, l’évaluation des impacts les plus importants,
la production d’un rapport d’ÉIE que devait valider l’UICN à travers le projet
Waza-Logone et à soumettre au ministère de l’Environnement et des Forêts.
En ce qui concerne le processus type d’ÉIE, il importe de relever ici quelques simpli-
fications qui tiennent beaucoup à l’absence d’un cadre de référence formel et à une
pratique insuffisante d’ÉIE :
–– il n’est pas fait clairement référence à l’examen externe;
–– l’ÉIE s’est déroulée sous la responsabilité de l’UICN et grâce à son financement,
et non ceux du promoteur du projet.

Tableau F.1 Résumé des phases du projet

Phases Acteurs Date


Avis de projet MIDIMA 1992
Tri préliminaire UICN - Projet Waza-Logone Février 1993
Termes de référence UICN - Projet Waza-Logone Novembre 1993
Cadrage Équipe responsable de l’ÉIE Janvier 1994
Réalisation de l’étude Équipe responsable de l’ÉIE Janvier 1994
Rapport d’impacts Équipe responsable de l’ÉIE Janvier 1994
Examen interne UICN - Projet Waza-Logone - Ministère de Février 1994
l’Environnement et des Forêts
Décision Ministère de l’Environnement et des Forêts Février 1994
Études de cas 339

Avis de projet

Tri préliminaire

ÉIE requise

Cahier des charges

Cadrage

Évaluation des impacts

Rapport d’ÉIE

Examen interne

Décision

Figure F.1 Processus d’ÉIE du barrage de Mokong.

F1.3 ENJEUX MAJEURS DU PROJET


Les principaux enjeux du projet concernent l’opportunité de sa réactualisation et son
incidence sur le projet de réhabilitation de la région de Waza-Logone.
340 Annexe F

Des 14 sites de barrages relevés par le bureau d’étude SOGREAH, celui de Mokong
représentait le plus d’avantages du point de vue de la technique et de la maximi-
sation des investissements. On se fondait à cet égard sur les critères suivants : la
capacité de stockage, les cours du sucre sur le marché mondial, le vaste marché
potentiel de l’Extrême-Nord et la disponibilité de la main-d’œuvre. Toutefois,
entre 1976, année de l’étude du projet, et 1994, année de la réalisation de l’ÉIE,
la situation sur le site et sur le marché mondial a fondamentalement changé.
La population dans la zone à inonder avait considérablement augmenté, atteignant
jusqu’à 600 habitants/km. Les terres destinées à la culture de la canne à sucre pro-
duisaient déjà près de 20 % du mouskouari, aliment de base de la population de la
province. Une étude du ministère de l’Agriculture de mai 1992 déclarait ces terres
non pro­pices à l’agriculture irriguée. Sur un autre plan, le rendement du sucre sur le
marché mondial avait baissé. La mise en œuvre du projet aurait dû, à tout le moins,
se traduire par :
–– la perte des superficies cultivées relativement fertiles au niveau du plan d’eau au
profit des terres pourtant peu propices à l’irrigation, exposant ces dernières à la
dégradation;
–– la production de grandes quantités d’eaux polluées provenant de l’exploitation
intensive des périmètres et de la sucrerie, pouvant affecter la qualité des eaux de
la nappe phréatique, source d’approvisionnement en eau de consommation des
populations de Maroua et ses environs;
–– une migration massive de populations avec comme conséquence une forte pres-
sion sur les ressources naturelles et les infrastructures sociales;
–– la réduction de la production du mouskouari, au profit de celle du sucre, situation
hasardeuse lorsqu’on connaît la position fluctuante de ce dernier sur le marché
international et qu’on prend en compte le fait que le Cameroun était en voie
d’assurer son autosuffisance en ce produit, par ailleurs.

La partie de la plaine d’inondation du fleuve Logone, connue sous le nom de


« yaérés » ou plaines périodiquement inondées, englobe le parc national de Waza.
Les eaux d’inondation côté camerounais proviennent des monts Mandara à travers
les « mayos » saisonniers et des crues du fleuve Logone, qui prend sa source dans le
plateau de l’Adamaoua et coule du sud au nord le long de la frontière camerouno-
tchadienne vers le lac Tchad.
En vue entre autres de rendre le pays autosuffisant en riz et de réaliser ainsi d’im-
portantes économies de devises, le gouvernement décide, sans étude d’impact sur
l’environnement, d’accroître les capacités de production de la Société d’expansion
et de modernisation de la riziculture de Yagoua. Cette décision se traduira sur le
terrain par la construction d’un barrage de retenue d’eau à Maga pour l’irrigation
des par­celles et d’une digue le long du Logone pour protéger les rizières des crues
du fleuve.

Les yaérés, ainsi privés de leurs deux sources d’approvisionnement en eau les plus
importantes, les eaux des monts Mandara désormais stoppées par la retenue de Maga
Études de cas 341

et les eaux du Logone repoussées par l’endiguement le long du fleuve, et ce en une


période de déficit pluviométrique, se sont pratiquement asséchés avec d’importantes
conséquences sur l’équilibre général du milieu.

On a ainsi pu relever les migrations massives des populations vers d’autres zones de
pêche, les déplacements des villages des buttes vers les zones plus basses de la plaine,
la réduction des activités agro-pastorales, l’intensification du braconnage du fait de la
sortie des animaux d’un parc qui n’arrivait plus à les contenir. Une des manifestations
spectaculaires de cette divagation des bêtes est l’activité dévastatrice des troupeaux
d’éléphants qui emportent tout sur leur passage.

Face à cette situation préoccupante, l’UICN et le gouvernement du Cameroun ont


signé un accord sur un projet de conservation et de développement de la région
Waza-Logone, le projet Waza-Logone, dont l’objectif principal est d’élaborer un plan
de développement et de gestion des ressources rationnel de la région pour réhabiliter
la biodiversité et assurer l’utilisation durable de l’environnement.

Étant donné que certaines options de réhabilitation hydrologique des yaérés


s’appuient sur le prélèvement des eaux du lac de retenue de Maga, le barrage de
Mokong, situé en amont de ce lac sur la mayo Tsanaga, une de ses principales sources
d’alimentation, était susceptible de nuire au projet Waza-Logone, dont l’intérêt pour
la région n’est plus à démontrer. Toutefois, en l’absence de données hydrologiques
précises, la grandeur et l’importance de cette influence n’ont pas pu être définies.

Quelques autres spécifications techniques du projet de barrage :


–– Hauteur : 30 m
–– Longueur de la digue : 800 m
–– Volume minimal du réservoir : 12 000 000 m3
–– Pluviométrie : 915 mm (moyenne année sèche)
–– Évapotranspiration : 2500 mm/an
–– Système d’irrigation gravitaire :
–– canne à sucre : 20 000 m3/ha
–– culture maraîchère : 10 000 à 20 000 m3/ha

F1.4 ANALYSE MÉTHODOLOGIQUE


On s’est servi de plusieurs approches pour familiariser l’équipe avec les méthodes
techniques d’ÉIE. Elles concernent le cadrage, la collecte des données de base, la
définition et l’évaluation des impacts et l’intégration des aspects liés à l’économie de
l’environnement.

F1.4.1 Cadrage
Considérant le nécessaire caractère pluridisciplinaire de l’étude et pour tenir compte
des contraintes de temps et d’expérience, on a opté pour la méthode de Holling,
dite look outward approach. Cette méthode a entre autres permis de promouvoir des
342 Annexe F

liens amicaux entre les membres d’une équipe qui n’avaient jamais travaillé ensemble
auparavant. On a suivi les points ci-dessous :
a) On a constitué une matrice des six catégories professionnelles représentées dans
l’équipe en suivant le même ordre dans les colonnes et les rangées. On a ainsi
obtenu trente cases à remplir, puisque les cases de la diagonale centrale sont
vierges.
b) Les membres de l’équipe ont dressé une liste des données nécessaires à l’analyse
et à la prévision des impacts possibles.
c) Des échanges sur les objectifs des données recherchées ont conduit à la définition
et à la sélection des points essentiels.

En outre, on a rempli des matrices préliminaires d’impacts et défini les impacts


principaux. De là, on a pu établir une liste de ces impacts accompagnés de leurs
indicateurs et des techniques ayant servi à leur définition et à leur prévision. Cette
liste de contrôle a par la suite guidé les travaux de prospection sur le terrain ainsi que
l’établissement des facteurs environnementaux les plus significatifs pour l’étude.

F1.4.2 Collecte des données de base


L’ÉIE s’est fondée principalement sur les données de l’étude de faisabilité de SOGREAH
(1976), les prospections de terrains (1994) relatives aux ressources naturelles, l’utilisation
des terres et les caractéristiques socio-économiques de la zone d’influence directe du projet.
Il s’est également avéré fondamental d’utiliser au maximum les données secondaires
existant dans les documents de recherche, les rapports des services techniques et
d’autres sources bibliographiques.

F1.4.3 Participation publique


Dans le souci d’intégrer le point de vue du public, on a appliqué des techniques de
sondage participatif, en particulier la cartographie participative dans la région qu’oc-
cuperait le plan d’eau ainsi que celles immédiatement en aval et dans les zones prévues
pour l’aménagement des périmètres irrigués. On a également mené des entrevues
semi-structurées auprès de certaines personnes clés dans les institutions telles que la
MIDIMA, l’UICN, les Missions Diocésaines, les Centres de santé, les Centres de
recherche agronomique et les Représentations des populations. Cette consultation
du public a accompagné tout le processus d’ÉIE.

F1.4.4 Définition des impacts positifs et négatifs


Pour définir les impacts positifs et négatifs lors des phases de construction et
d’expérimentation, on s’est appuyé sur les matrices d’impact, les graphes d’effets et
la superposition de cartes.

Matrice d’impact. Les matrices basées sur la méthode Léopold ont servi à définir
les impacts de chaque option dans les étapes de construction et d’exploitation du
barrage et des périmètres irrigués. On a compensé les limites que pose cette méthode
Études de cas 343

en ce qui concerne l’établissement de la chaîne des effets par l’utilisation des graphes
d’effets.

Les matrices ont aussi servi à la présentation et à l’analyse globale des principaux
impacts du projet, avant et après la prise en compte des mesures d’atténuation
proposées.

Graphes d’effets. Les graphes d’effets ont permis d’établir la chaîne des effets de
chaque action des principales étapes de construction et d’exploitation du barrage et
des périmètres irrigués.

Superposition des cartes. On a ensuite fait appel à la superposition des cartes pour
reconnaître les zones les plus sensibles dans la région d’influence du projet.

On a estimé la grandeur de chaque impact en appliquant aux indicateurs d’impact


différentes techniques de prévision, et ce pour chaque domaine de spécialisation; on
en a ensuite calculé la valeur monétaire à partir soit de sa valeur au marché, soit du
coût d’atténuation ou de correction de cet impact. On a déterminé l’importance de
chaque impact selon les critères suivants : la valeur accordée par la population au
facteur de l’environnement affecté; la réversibilité ou l’irréversibilité de l’impact; les
coûts nécessaires pour l’atténuation de ses effets et la durée de l’impact. La grandeur
et l’importance ont été ramenées à une échelle croissante de 1 à 3.

Par la suite, on a constitué une matrice donnant la valeur de chaque impact (grandeur
× importance). Ce processus a servi de base à l’évaluation du projet compte tenu des
mesures d’atténuation proposées.

L’analyse de ces résultats a pris en compte la distribution sociale des impacts alors
qu’on a fait un bilan des impacts positifs et négatifs pour chaque groupe social
affecté.

F1.4.5 Économie de l’environnement


Des graphes de soutenabilité, élaborés en tenant compte de l’évolution des impacts
positifs et négatifs dans le temps et des valeurs économiques affectées aux impacts,
ont permis de vérifier la conformité du projet à un modèle de développement
durable.

F1.5 LEçONS APPRISES


Mentionnons qu’à l’issue de l’ÉIE du barrage de Mokong, le gouvernement came-
rounais, à travers la MIDIMA, a gelé la réactualisation de ce projet de barrage et a
accepté d’étudier d’autres options de développement pour la région. L’étude a fait
ressortir que la solution du problème de l’eau dans cette partie du pays ne passe pas
nécessairement par la construction d’un barrage d’une capacité et d’un coût aussi
importants.
344 Annexe F

Dans tous les cas, la complexité des interactions environnementales en jeu dans un tel
projet exige une approche globale débouchant sur des plans intégrés d’aménagement
et de gestion durable de l’espace. Deux éléments semblent avoir joué un rôle décisif
dans l’obtention de ce résultat :
–– la participation publique : les populations et les personnes clés dans les administra-
tions techniques ont contribué à tout le processus d’ÉIE. Le rapport d’ÉIE était,
par conséquent, une émanation collective;
–– la présentation des résultats : l’effort de conversion des impacts et des mesures
d’atténuation en valeurs monétaires a été crucial pour la prise de décision. En
effet, bien que relativement peu sophistiquée, l’analyse économique aura donné
un caractère plus concret aux prévisions d’impacts.

Une ÉIE bien adaptée à son contexte a toutes les chances d’aboutir à des recomman-
dations applicables et acceptées par les groupes concernés.

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