Comprendre les composés aromatiques
Comprendre les composés aromatiques
CHAPITRE O7
COMPOSÉS AROMATIQUES
Le benzène, isolé en 1825 par Faraday, est le représentant le plus simple et le
plus connu de la série des composés aromatiques. La première ébauche de
structure électronique de ce composé a été proposée en 1865 par Kekulé.
Cycliques, fortement insaturés, les aromatiques sont caractérisés par un
ensemble de propriétés chimiques et spectroscopiques originales, en particulier
par une résistance aux additions et aux oxydations, une réactivité notable en
substitution électrophile et un déblindage important des atomes d’hydrogène liés
au cycle.
Ces propriétés caractérisent désormais la famille des composés aromatiques,
bien plus que l’odeur spécifique qui est à l’origine de leur nom.
Nous allons étudier aussi bien la structure électronique de ces composés que
leurs propriétés chimiques, en nous intéressant plus particulièrement aux
hydrocarbures aromatiques et notamment au benzène.
Structure géométrique
H mo kJ ⋅ mol−1
hypothétique
cyclohexatriène
360
150
cyclohexa-1,3-diène
230
benzène
210
cyclohexène
120
0
cyclohexane
Résultats spectroscopiques
Réactivité particulière
H2 [Ni] H2 [Ni]
aucune décoloration du milieu alors que, dans ces conditions, le cyclohexène (et tout
alcène ou polyène) a instantanément additionné le dibrome. Mais, si l’on ajoute du
trichlorure d’aluminium solide ou de la limaille de fer (qui s’oxyde in situ pour donner
du tribromure de fer(III) FeBr3 ), il se produit une réaction violente et il y a formation de
bromobenzène et de bromure d’hydrogène. Il y a donc eu substitution d’un atome
d’hydrogène du cycle et non addition du dibrome.
Encore appelé De même, l’action de l’acide nitrique pur sur le benzène conduit au nitrobenzène,
acide nitrique
fumant
par substitution d’un atome d’hydrogène par un groupe nitro NO 2 .
L’idée initiale de Kekulé (1) consistait à décrire le benzène par deux structures hexa-
gonales équivalentes, en équilibre. Elle reposait sur le fait qu’il existe deux possibilités
d’écriture des doubles liaisons dans le cycle. Plus tard, les chercheurs ont montré que
cette intuition était inexacte(2) et ont proposé de considérer que le benzène était décrit
par l’ensemble des deux formules mésomères, chacune à électrons localisés [figure
O7.5].
(1)
August Kekulé von Stradonitz (1829-1896), chimiste allemand, élève de Liebig.
(2)
Une telle hypothèse prévoyait la possibilité de réactions d’addition sur le benzène et la formation de deux dérivés ortho-
disubstitués.
6 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
A. Kekulé La structure du benzène est alors intermédiaire entre les deux formules limites de
Kekulé [figure O7.5] et les électrons sont délocalisés sur le cycle.
Rappelons qu’aucune de ces formules mésomères n’a d’existence réelle et que la
molécule de benzène ne peut être décrite que par un ensemble d’électrons
délocalisés.
La possibilité d’écrire deux formules mésomères de poids statistique équivalent
expliquerait alors la stabilité particulière du benzène. L’énergie molaire de résonance
du composé, c’est-à-dire le gain d’énergie apporté par la délocalisation électronique,
il existe d’autres
définitions de est égale à la différence entre les énergies molaires, d’une part du composé
l’énergie molaire hypothétique qui aurait pour structure la formule fondamentale de Kekulé et, d’autre
de résonance, part, du composé réel . Elle est estimée à environ 150 kJ ⋅ mol −1 pour le benzène,
permettant des
mesures valeur que nous avons identifiée avec la différence des enthalpies standard
expérimentales. d’hydrogénation de l’hypothétique cyclohexatriène et du benzène.
En 1891 , Bamberger(3) fut le premier à associer aux propriétés originales du benzène
la présence d’un sextet indissociable d’électrons. Cette idée fut approfondie par
Crocker(4), puis par Robinson(5) qui donna au sextet d’électrons le nom de « sextet
aromatique » et fut à l’origine de l’utilisation d’un cercle inscrit dans le cycle hexagonal
pour représenter les six électrons du benzène [figure O7.6].
et
135 pm
150 pm
cyclooctatétraène cyclobutadiène
R. Willstätter
(3)
Eugen Bamberger, chimiste allemand, Akademie der Wissenschaften, Munich.
(4)
Ernest C. Crocker, chimiste américain, Massachusett’s Institute of Technology.
(5)
Sir Robert Robinson (1886-1975), chimiste anglais, Prix Nobel de chimie 1947.
(6)
Le cyclooctatétraène a été synthétisé en 1911 par Richard Willstätter (1872-1942), Prix Nobel de chimie en 1915.
[O7] composés aromatiques 7
Il est donc nécessaire d’utiliser une méthode plus puissante pour décrire la structure
électronique du benzène : c’est la méthode des orbitales moléculaires. Mise en œuvre
par Hückel en 1931, elle n’a reçu l’agrément des chimistes qu’après 1950, avec la
préparation d’autres types de composés aromatiques que les hydrocarbures.
La molécule de benzène est plane et son E
plan est donc plan de symétrie pour la
densité électronique. Nous ne nous
intéressons qu’au système π, obtenu à α − 2β
partir des six orbitales 2 pz des atomes de
carbone, antisymétriques dans la réflexion
α−β
sur ce plan. La détermination des OM du
benzène, dans la méthode de Hückel, met
en jeu le calcul d’un déterminant à six
α
lignes et six colonnes.
Nous construisons six orbitales
moléculaires délocalisées sur le cycle, trois α+β
OM stabilisées et trois OM déstabilisées
par rapport au niveau initial commun des α + 2β
six orbitales p. Le diagramme partiel
d’orbitales moléculaires est représenté à la
figure O7.7. Le calcul complet montre que
les deux premiers niveaux de type π sont
peuplés de six électrons. Figure O7.7 – Diagramme d’OM de type π
du benzène
REMARQUE : les résultats du calcul dans la méthode de Hückel sont tout à fait
compatibles, sur le plan qualitatif, avec les valeurs des niveaux énergétiques des
électrons, accessibles expérimentalement par l’intermédiaire de la spectroscopie
photoélectronique.
Le système d’électrons π délocalisés sur l’ensemble de la structure possède une
énergie électronique égale à :
E π = 2 × (α + 2 β) + 4 × (α + β) = 6 α + 8 β
L’énergie électronique des six électrons π de l’hypothétique cyclohexatriène régulier,
dont les OM sont assimilées à celles de trois molécules d’éthène, aurait pour valeur
6 × (α + β) . La différence d’énergie, assimilée à l’énergie microscopique de
résonance, vaut donc 2 β , en faveur du système délocalisé.
Nous pouvons alors expliquer la grande stabilité du cycle : pour faire réagir une seule
« double liaison », il faut « fournir » au système l’énergie de résonance. Si « une
seule double liaison » réagit, alors nous retrouvons des composés insaturés
ordinaires et les réactions se poursuivent comme sur les alcènes. De même, nous
comprenons la tendance préférentielle des aromatiques à la substitution, qui conserve
le caractère intrinsèque du cycle – son aromaticité – par rapport à l’addition qui détruit
le caractère aromatique.
8 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
1.4. Aromaticité
Règles de Hückel
En 1931, Hückel a énoncé une série de règles fondées sur des considérations issues
de l’application de la mécanique ondulatoire aux systèmes chimiques cycliques pour
expliquer la structure particulière du benzène et l’importance du système à six
électrons. Il a montré que l’application de la méthode dite « du lien de valence », qui
revient à localiser les électrons entre deux atomes, donnait des résultats
incompatibles avec les données expérimentales, alors que l’application de la méthode
des orbitales moléculaires permettait de justifier la stabilité d’un système de six
électrons délocalisés.
Règles de Hückel
Aromaticité et RMN
Les spectrosco- La présence d’électrons délocalisés dans un système cyclique rend compte du
pistes parlent de
« courant de déblindage particulièrement élevé des protons du benzène ( δ = 7,29 ppm ). Le
cycle ». système d’électrons π est en effet responsable d’une anisotropie magnétique
extrêmement intense . Ainsi, à l’extérieur du cycle, le déblindage est très important
alors qu’à l’intérieur du cycle, le blindage est lui aussi remarquable : les protons
intracycliques du [18]annulène ont un déplacement chimique de − 1,9 ppm alors que
les protons extracycliques résonnent à δ = 8,2 ppm .
Les règles de Hückel ont été ensuite étendues aux systèmes polycycliques à cycles
condensés, puis aux hétérocycles. Mais ces composés, nous allons le montrer, ne
possèdent qu’un caractère aromatique.
Hétérocycles aromatiques
Prenons les exemples de la pyridine, du pyrrole et du furane [figure O7.8]. Ces trois
composés possèdent six électrons délocalisés et ont une réactivité comparable à celle
du benzène. Ils subissent notamment des substitutions électrophiles.
L’estimation de l’énergie molaire de résonance de ces composés hétérocycliques
conduit à des valeurs inférieures à celle du benzène, respectivement 96 kJ ⋅ mol −1 ,
88 kJ ⋅ mol −1 et 65 kJ ⋅ mol −1 . Par ailleurs, ils ne possèdent qu’un caractère
aromatique : le furane se comporte fréquemment comme un diène en donnant des
réactions d’addition, notamment des cycloadditions de Diels-Alder.
N H O
N
pyridine pyrrole furane
Nous nous intéressons ici aux hydrocarbures dont le squelette comprend plusieurs
cycles carbonés accolés, comme le naphtalène et l’anthracène représentés ci-après.
Ces deux composés possèdent respectivement 10 et 14 électrons π délocalisés dans
l’ensemble du système. Ils sont plans et possèdent expérimentalement certaines
propriétés du benzène, dont la réactivité en substitution électrophile. Néanmoins, les
longueurs des liaisons entre atomes de carbone ne sont pas identiques.
(7)
Glossaire de nomenclature, R. Panico et al., Editions Techniques de l’Ingénieur.
10 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
142 pm
142 pm
140 pm
144 pm
naphtalène anthracène
Enfin, ces composés sont beaucoup plus facilement oxydables que le benzène : par
exemple, l’anthracène conduit à l’anthraquinone [figure O7.9] par action de l’oxyde de
chrome(VI), en présence d’acide sulfurique dans la propanone (réactif de Jones).
L’anthraquinone est, à la limite, plus aromatique que son précurseur car les deux
systèmes de six électrons sont devenus pratiquement indépendants.
CrO3
H2SO4 - acétone
O
anthracène anthraquinone
Espèces chargées
H
H H
H H
H
H H
H H
H H
H H
H
anion cyclopentadiényle cation cycloheptatriénium cation cyclopropénium
(cation tropylium)
Types de réactions
chloration alkylation
Cl2 , AlCl3 CH3Cl , AlCl3
Cl CH3
sulfonation H acylation
H2SO4 , SO3 CH3COCl , AlCl3
nitration
HONO2
SO3H C
H3C O
NO2
NOTE : les substitutions nucléophiles sur le cycle sont possibles, mais peu courantes et sont
réservées à des composés halogénés aromatiques particulièrement appauvris en électrons comme
le 2,4-dinitrochlorobenzène. Elles sont pratiquement impossibles sur le chlorobenzène, sauf dans
des conditions draconiennes (en présence de potasse fondue à 350 °C, par exemple, pour conduire
au phénol). Leur mécanisme n’est pas à notre programme, il fait intervenir soit une addition-
élimination, soit une élimination-addition, puisque les mécanismes de substitution nucléophile S N 1
et S N 2 ne sont pas envisageables sur le cycle.
Quand il est Les diverses transformations que nous devons étudier sont rassemblées sur la
régénéré, c’est un
catalyseur figure O7.11. Un activateur électrophile comme AlCl3 , acide de Lewis, est souvent
nécessaire.
FNO3 , BF3 , θ = − 15 °C
F3C F3C
− HF
NO2
FNO3 , BF3 − HF
F3C , BF4
θ = − 15 °C
θ = − 80 °C
H
NO2
O F
2
N F + B F O N O O N O , BF4
O F
NOTE : le tétrafluoroborate de nitronium est un sel ionique parfaitement caractérisé. Il est aussi un
agent de nitration des aromatiques.
NO2+ NO2
F3C F3C F3C , BF4
θ = − 80 °C θ = − 80 °C
H
NO2
complexe π
intermédiaire de Wheland
C’est un composé en général instable, dont la solution est souvent colorée, qui a
perdu l’aromaticité. Cet intermédiaire est appelé intermédiaire de Wheland (8).
ATTENTION ! L’ion arénium n’est pas plan car l’un des atomes de carbone
possède quatre directions de liaison et adopte une structure tétragonale.
La déficience électronique n’est pas localisée sur un seul atome, ce qui explique que
l’énergie d’activation de la réaction n’est pas aussi élevée qu’on aurait pu le penser.
La charge positive est délocalisée en positions 2 (ortho) et 4 (para) de l’atome de
carbone sur lequel est venu se fixer l’électrophile [figures O7.13 et O7.14].
Les ions arénium ont été parfaitement caractérisés en milieu superacide et même,
pour certains, à l’état solide, associés à des ions pratiquement non nucléophiles(9).
Ainsi ont été isolés les cations issus de la protonation de l’hexaméthylbenzène, du
pentaméthylbenzène et même du benzène. La figure 7.14 montre les caractéristiques
géométriques de l’ion 2,3,4,5,6-pentaméthylbenzénium, isolé à l’état solide et la
(8)
G.W. Wheland (né en 1907), université de Chicago . Les premiers résultats sur la structure de l’intermédiaire réactionnel
sont dûs en fait à P. Pfeiffer (Liebig’s Ann. Chem, 1928, 461, 132).
(9)
C. Reed et al., J. Am. Chem. Soc, 1999, 121, 6315
14 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
figure O7.14 montre les différentes formules mésomères qui peuvent être écrite pour
un cation arénium.
E H E H E H E H
H H H H H H
ou
H H H
− HF
F BF3 HF BF3
− BF3
H NO2 NO2
NO2
complexe π
Dans cette étape, l’aromaticité est bien restaurée. En outre, l’activateur électrophile
est régénéré, ce qui permet, s’il ne donne pas de réaction ultérieure avec l’un ou
l’autre des composés présents dans le milieu, de ne l’introduire qu’en quantité réduite.
des cas, il ne peut s’agir que d’un contrôle cinétique, sauf pour l’alkylation qui est très
fréquemment sous contrôle thermodynamique.
L’étape déterminante du mécanisme dépend du réactif, de la nature du substrat
aromatique et des conditions mises en œuvre.
Signalons que, dans la majorité des situations, le réactif électrophile, que nous
pouvons souvent schématiser par E − X , doit être activé de façon à ce que son
caractère électrophile soit exalté. Nous utilisons pour ce faire un acide de Lewis,
comme le trichlorure d’aluminium AlCl 3 ou le trifluorure de bore BF3 qui, par son
interaction avec un doublet libre du groupe X, va augmenter l’électrophilie du groupe
E.
NOTE : l’électrophile peut aussi être préformé, comme dans le cas du tétrafluoroborate de
nitronium.
NOTE : le cas idéal est celui où le réactif utilisé est suffisamment électrophile pour réagir avec le
cycle dans les conditions opératoires : cela n’arrive jamais pour le benzène qui est peu réactif, mais
le phénol PhOH, par exemple, réagit instantanément avec le dibrome en solution aqueuse.
Il s’agit de fixer sur le cycle un groupe acyle, pour obtenir une cétone aromatique. Il
faut utiliser un porteur d’acyle qui, comme le montrent les exemples suivants, est en
général un chlorure d’acyle ou un anhydride d’acide carboxylique. L’acide
carboxylique lui-même est souvent trop peu réactif sauf pour le cas particulier des
cycloacylations.
Dans les exemples suivants, le solvant est l’excès de benzène et le mélange
J. T. Crafts réactionnel est porté à une température d’environ 80 °C
(10)
Du nom des chimistes qui l’ont découverte en 1877 : Charles Friedel (1832-1899), professeur à la Sorbonne et James M.
Crafts (1839-1917), professeur au Massachusett’s Institute of Technology.
16 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
O
O
Cl H2O / H+
H
AlCl3, 1,4 éq. mol.
1-phénylpropan-1-one
rendement 84 % par rapport au chlorure d'acyle
C. Friedel
O O
O
O H2O / H+
H
AlCl3, 2,7 éq. mol.
1-phényéthan-1-one
rendement 85 % par rapport à l'anhydride éthanoïque
Il est nécessaire d’utiliser un acide de Lewis, comme AlCl 3 , qui sert à augmenter
l’électrophilie du chlorure d’acyle ou de l’anhydride. Mais, comme la cétone obtenue
est une base de Lewis (par les doublets non liants de l’atome d’oxygène), le chlorure
d’aluminium réagit avec elle pour donner un complexe acide-base de Lewis très
stable.
L’activateur électrophile doit donc être introduit en quantité au moins stœchiométrique
et, en général, il en est utilisé au moins 1,4 équivalent molaire par rapport au réactif
acylant s’il s’agit du chlorure d’acyle. Lorsque le réactif acylant est un anhydride
d’acide, l’analyse montre qu’au moins deux équivalents molaires sont nécessaires.
Il faut en outre réaliser une hydrolyse terminale pour libérer le complexe cétone-
chlorure d’aluminium et isoler le produit désiré. Il se forme des ions Al3+ (aq) .
REMARQUE : si le réactif acylant est un chlorure d’acyle, il se dégage du chlorure
d’hydrogène et il faut prévoir un dispositif d’absorption des gaz.
Mécanisme
O O
AlCl3
− AlCl4
C C AlCl3 Et C O Et C O
Et Cl Et Cl
cation acylium
L’électrophile est donc, selon les circonstances, soit le premier complexe polarisé, soit
le cation acylium, soit simultanément les deux espèces envisagées. Pour simplifier,
nous écrivons le mécanisme avec le cation acylium (de toutes façons le seul atome
électrophile est l’atome de carbone !).
Deuxième étape : formation de l’ion arénium
Ensuite se produit la formation de l’intermédiaire de Wheland, par addition
électrophile sur le cycle, via le complexe π.
O
C Et
AE
Et C O ...
H
AlCl3
O O
C C
AlCl3
Cinétique
Chaque électrophile potentiel doit être activé, selon sa nature, soit par un acide de
Lewis comme le chlorure d’aluminium, soit par un acide de Brønsted comme l’acide
sulfurique ou l’acide phosphorique déposé sur support solide. Voici quelques résultats
expérimentaux.
L’alkylation du benzène par le chloroéthane en présence de chlorure d’aluminium
conduit à la formation d’éthylbenzène avec un rendement de 85 %, à une
température de 80 °C, si le benzène est en excès. Le rend ement chute à
seulement 27,5 % si les deux réactifs sont pris en proportions stœchiométriques à
température ambiante et il se forme des polyéthylbenzènes.
L’alkylation du benzène par le 2-méthylpropan-2-ol conduit à la formation de
2-méthyl-2-phénylpropane (ou tert-butylbenzène) avec un rendement de 69 % si
le benzène est utilisé en très large excès (4 équivalents molaires).
L’alkylation du benzène par le propan-2-ol en présence de trifluorure de bore ne
conduit à la formation de 2-phénylpropane qu’avec un rendement de 24 %, même
lorsque le benzène est pris en excès. Ce composé est accompagné de
1,4-diisopropylbenzène (14 %).
Les conditions doivent donc être contrôlées pour essayer de limiter la polyalkylation,
qui est ici inévitable car l’alkylbenzène est plus réactif que le benzène (section 3).
OH
+
BF3 , θ = 60 °C
Mécanisme schématique
éventuellement
C Cl AlCl3 C Cl C + AlCl 4
AlCl3
Cinétique
Ici, toutes les étapes élémentaires sont renversables. Par ailleurs, la réaction est
usuellement sous contrôle thermodynamique et non sous contrôle cinétique, ce qui
exclut l’utilisation des règles de Hollemann (section 3) pour la prévision des produits.
Br
+
AlCl3
formation de l’ion carbénium secondaire par migration interne d’un atome d’hydrogène
(transposition anionotropique de Wagner-Meerwein), comme le montre le schéma ci-après.
H H
Br AlCl3 Br
AlCl3
− AlCl3 Br
CH3
Par suite des inconvénients indiqués ci-dessus, il est nécessaire d’envisager une
autre méthode, notamment pour la synthèse d’alkylbenzènes à chaîne linéaire.
L’acylation est en général la solution adoptée, car il est possible de réduire le groupe
carbonyle d’une cétone aromatique en groupe méthylène CH 2 . Pour cela, nous
pouvons par exemple utiliser la méthode de Clemmensen(11), qui consiste à chauffer
la cétone en solution dans l’acide chlorhydrique à reflux, en présence de zinc
amalgamé.
Il est ainsi possible d’obtenir avec un bon rendement des alkylbenzènes à chaîne
linéaire.
O
Zn /HCl(cc)
1) AlCl3, 2,7 éq. 1) SOCl2
COOH COOH
+ 2) H2O / H+ 2) AlCl3, 2,7 éq. O
O 3) H2O / H+
O O
(11)
E.C. Clemmensen (1876-1941), chimiste américain.
[O7] composés aromatiques 21
2.4. Halogénation
Par ailleurs, il ne se forme que très peu de produit de dihalogénation. En effet nous
verrons [section 3] qu’un halogénobenzène est moins réactif dans cette réaction que
le benzène lui-même.
Il n’y a aucune particularité par rapport au mécanisme général présenté plus haut. Il y
a successivement formation d’un électrophile, assimilable à un cation X + , addition
électrophile sur le cycle aromatique et restauration de l’aromaticité avec libération
d’halogénure d’hydrogène et régénération de l’activateur qui peut donc être considéré
comme un catalyseur.
2.5. Nitration
La nitration est l’un des processus les plus étudiés en série aromatique. Elle consiste
en la substitution d’un atome d’hydrogène par un groupe nitro NO 2 .
ATTENTION ! Notons bien que la nitration est la seule méthode dont nous
disposons pour fixer un atome d’azote sur le cycle aromatique.
Les réactifs utilisés pour la nitration sont, dans l’ordre décroissant de réactivité :
l’acide nitrique fumant, pratiquement pur,
un mélange d’acide sulfurique concentré et d’acide nitrique concentré, où l’acide
sulfurique joue en outre le rôle de déshydratant, ou, tout simplement
22 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
l’acide nitrique concentré pour les composés aromatiques très réactifs comme le
phénol.
NOTE : il est possible, dans les cas difficiles, d’utiliser des agents nitrants encore plus puissants
comme le tétrafluoroborate de nitronium ou le fluorure de nitronium en présence de trifluorure de
bore.
Cinétique
En outre, le L’électrophile mis en évidence est l’ion nitronium NO ⊕2 . À part son obtention, étudiée
produit mononitré
en solution dans l’acide nitrique, les étapes du mécanisme correspondent à celles du
est plus soluble
dans le mélange mécanisme général.
sulfonitrique que
l’aromatique initial, En milieu hétérogène, par exemple pour du benzène en présence du mélange
ce qui augmente nitrant, l’étape déterminante est la dissolution du benzène dans le mélange nitrant.
considé-rablement D’autre part, l’expérience montre que la nitration du nitrobenzène est a priori plus
la vitesse de difficile que la nitration du benzène. Néanmoins, il faut prendre des précautions lors
seconde nitration.
de la réalisation de la nitration des composés aromatiques, comme, par exemple,
ajouter le mélange nitrant au composé aromatique et non l’inverse car l’ion nitronium,
puissant électrophile, est peu sélectif . La polynitration est alors minimisée(12).
La réduction des composés nitrés est la seule méthode simple permettant de fixer un
groupe amino, qui possède un atome d’azote nucléophile et non électrophile.
Le réducteur peut être soit le dihydrogène en présence de nickel, soit un métal
réducteur (fer, étain) en présence d’acide chlorhydrique concentré, comme le montre
l’exemple suivant :
NO 2 NH2
HNO3 / H2SO4 1) Sn / HCl conc.
2) HO
3.1. Présentation
Nous nous sommes intéressés, dans pratiquement tout ce qui précède, aux réactions
(12)
Les composés polynitrés sont fragiles et sont des explosifs potentiels. Il en est ainsi du 1,2,3-trinitropropane
(nitroglycérine) ou du 2,4,6-trinitrotoluène (TNT). Heureusement, la trinitration est particulièrement difficile :
l’obtention du TNT à partir du dinitrotoluène nécessite un chauffage prolongé de celui-ci, sous pression, en présence
d’acide nitrique fumant pendant plusieurs heures.
[O7] composés aromatiques 23
G G G G
E
E
+ +
«−H »
E
E
ortho (1,2) méta (1,3) para (1,4)
À partir de résultats expérimentaux, nous allons dégager des règles connues sous le
nom de règles de Hollemann(13), fournissant une réponse à ces questions. Elles
indiquent seulement quel sera le(s) composé(s) majoritaire(s) sans plus de précision.
Seul un traitement quantitatif de la réactivité chimique permettrait une prévision
numérique, qui d’ailleurs n’est pas toujours confirmée par l’expérience.
ATTENTION ! Tous les raisonnements qui vont être faits supposent que l’évolution
du système est sous contrôle cinétique.
(13)
Arnold F. Hollemann (1859-1953), chimiste hollandais. Il fut l’un des premiers à observer et à établir le lien entre
orientation et vitesse relative des substitutions sur les noyaux benzéniques substitués, dans un ouvrage publié en 1910.
Mais la paternité des raisonnements correspondants reviendrait en fait à Sir Robert Robinson et à Sir Christopher Kelk
Ingold (1883-1970), chimistes anglais.
(14)
D’après T. H. Lowry et K. H. Richardson, Mechanism and Theory in Organic Chemistry, Harper and Row.
24 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
pourcentage d’isomère
G vitesse relative
ortho méta para
OH 10 3 40 <2 58
CH 3 25 58 4 38
t - Bu 16 12 8 80
H 1 - - -
COOEt 3,7 × 10 −3 24 72 4
CF3 2,6 × 10 −5 6 91 3
NO 2 6 × 10 −8 5 93 2
+
N(CH 3 ) 3 1,2 × 10 −8 0 100 0
soit les produits majoritaires sont les composés ortho (1,2) et surtout para (1,4).
Alors la réaction sur Ph − G est souvent plus facile que sur le benzène.
Nous allons montrer qu’il est possible de corréler l’orientation et la vitesse relative de
la réaction par rapport au benzène à l’effet électronique exercé par G et, dans une
certaine mesure, à l’effet stérique de G.
NOTE : le groupe entrant E exerce, lui aussi, une influence sur la distribution des produits, mais elle
est limitée et ne modifie pas globalement la distribution générale (ortho-para par rapport à méta).
Nous classons les substituants G selon leur caractère orienteur et selon qu’ils
augmentent (groupes activants) ou diminuent (groupes désactivants) la vitesse de la
réaction par rapport au benzène. Nous distinguons ainsi :
les groupes ortho- et para-orienteurs, activants : ces groupes exercent
globalement des effets donneurs d’électrons, en augmentant la densité
électronique présente dans l’ion arénium,
les groupes méta-orienteurs désactivants : ils exercent des effets attracteurs
d’électrons, en diminuant la densité électronique présente dans l’ion arénium.
les groupes ortho- et para-orienteurs, désactivants : ces groupes exercent les
deux types d’effets.
NOTE : une autre méthode d’étude de la réactivité utilise le modèle orbitalaire. Nous observons
comment le groupe G modifie la HO du composé aromatique et sur quel atome de carbone se
trouve le plus gros coefficient de cette orbitale. Mais les prévisions sont peu fiables car le modèle
des orbitales frontières, appliqué aux réactifs, est ici d’une validité contestable.
[O7] composés aromatiques 25
Hypothèses d’étude
H H
état de transition intermédiaire de Wheland
(une seule formule est représentée)
Nous pouvons prendre comme exemples de groupes attracteurs par effet inductif :
⊕
G = N R 3 , CCl3 , CHO, NO 2 , COOH, CN, CF3 , etc.
D’un point de vue général, la présence sur le cycle d’un groupe électroattracteur par
effet inductif (n’exerçant pas d’effet mésomère donneur) diminue la stabilité de tous
les intermédiaires de Wheland, espèces déjà déficientes en électrons. La substitution
électrophile sur Ph − G est donc plus difficile que celle sur Ph − H et l’effet de
désactivation est en général puissant, comme nous l’observons dans le tableau O7.1.
Ces groupes sont désactivants.
Comparons maintenant les trois intermédiaires ortho, méta et para issus, par
⊕
exemple, de la réaction entre l’ion triméthylphénylammonium et un électrophile E .
26 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
N N N
E E E
H H H
H H H H H H
formule mésomère de
très faible importance
intermédiaire ortho
Figure O7.18 – intermédiaire ortho
N N N
H H H H H H
H E H E H E
formule mésomère de
très faible importance
N N N
H H H H H H
E E E
H H H
H H H
NOTE : signalons que ces groupes exercent aussi un effet mésomère attracteur (sauf les groupes
trihalogénométhyle et triméthylammonium), mais que nulle part cet effet mésomère ne peut se
manifester sauf peut-être dans Ph − G . Mais cet effet est faible et nous pouvons le négliger, car
nous raisonnons sur l’état de transition, modélisé par l’intermédiaire de Wheland.
O O O O
H H H H
E E E E
formule mésomère
fondamentale
intermédiaire ortho
O O O O
H E H E H E H E
formule mésomère
fondamentale
Observons les différents intermédiaires de Wheland pour une addition électrophile sur
le méthoxybenzène ou anisole. Nous remarquons que le groupe méthoxy stabilise les
intermédiaires ortho et para par le fait qu’il est possible d’écrire une formule
mésomère supplémentaire pour ces composés [figures O7.21 et O7.22], ce qui traduit
l’augmentation de la délocalisation de la charge positive dans l’intermédiaire de
28 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
H H H
H H H
O O O
E E E
H H H H H H
Le composé para est en général majoritaire, sauf dans quelques cas particuliers. En
effet, l’approche de l’électrophile en position ortho est défavorisée pour des raisons
d’encombrement. Nous reviendrons plus loin sur ce point.
Il s’agit d’un test L’effet inductif attracteur déstabilisant du groupe méthoxy est complètement masqué
de reconnais-
dans les intermédiaires ortho et para. Il s’ensuit que la réactivité des positions
sance de ces
composés, qui correspondantes sur le méthoxybenzène est considérablement augmentée. De
décolorent « l’eau même, l’aniline et le phénol sont instantanément et quantitativement tribromés en
de brome » et position 2, 4 et 6 par « l’eau de brome », alors que la bromation du benzène
donnent un dérivé nécessite du dibrome pur et du trichlorure d’aluminium.
cristallisé blanc.
ATTENTION ! Il ne faut pas oublier que les groupes amino et diméthylamino, par
exemple, sont protonés en milieu acide respectivement sous forme NH ⊕3 et
NH(Me) ⊕2 et que leur effet donneur et activant disparaît. Il faut donc prendre des
précautions lors des réactions avec les amines aromatiques, sur lesquelles nous
reviendrons en exercice.
NOTE : une analyse quantitative plus fine montrerait que la réactivité en position méta est
légèrement diminuée par rapport à une position du benzène par suite de l’effet inductif attracteur de
G, seul effet pouvant là se manifester.
Groupes alkyle
L’expérience montre que les groupes alkyle sont légèrement activants. Ils orientent la
substitution en position ortho et para.
NOTE : il est difficile de donner une explication simple à cette observation. L’effet inductif donneur
de ces groupes ne peut être invoqué car il est contraire aux résultats. Le modèle de
l’hyperconjugaison, qui traduit la délocalisation électronique entre une liaison σ C− H et une orbitale
vide de type p, est plus raisonnable. L’approche orbitalaire qui met en œuvre le modèle
hétéroatomique du groupe méthyle, considéré comme un atome doté d’un doublet de type π,
délocalisable avec les électrons du système antisymétrique, comme nous l’avons fait dans le
chapitre 2, est éventuellement utilisable.
[O7] composés aromatiques 29
Halogènes
Les résultats expérimentaux sont clairs : les halogènes sont légèrement désactivants,
ortho- et para-orienteurs. En revanche, l’interprétation est délicate car les effets
électroniques sont antagonistes et de force comparable.
Nous expliquons la régiosélectivité par l’effet mésomère donneur de l’atome
d’halogène qui permet, pour les intermédiaires ortho et para, l’écriture de formules
mésomères où tous les atomes satisfont à la règle de l’octet. Ainsi, comme pour le
méthoxybenzène, ils sont stabilisés par rapport à l’intermédiaire méta.
Br Br Br Br
H H H H H H H H
E H E H E H E H
formule fondamentale
intermédiaire para
O
O
1) C , AlCl3 , C2H4Cl2
Cl
F F C
2) hydrolyse
CH3
fluorobenzène 4-fluoroacétophénone
Nous sommes donc conduits à considérer que l’atome de fluor doit se comporter
comme un donneur d’électrons, ce qui était loin d’être prévisible.
Comme nous l’avons vu, le problème se pose lors de la présence d’un substituant
exerçant un effet donneur sur le cycle. Les phénomènes sont délicats à interpréter car
la participation directe de G est envisageable pour l’attaque de l’électrophile en
position ortho.
La réactivité notée r (para) d’une position para est toujours supérieure à celle notée
r(ortho) d’une position ortho, mais comme statistiquement il y a deux positions ortho
30 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
− CH 2 Me 45 49 0,46
− CH(Me) 2 30 62 0,24
− C(Me) 3 12 80 0,08
Ainsi, dans la nitration de dérivés alkylés du benzène, de plus en plus encombrés, les
résultats sont rassemblés dans le tableau O7.2. De même, nous observons
[tableau O7.3] la diminution de la proportion de produit ortho pour des réactions de
substitution sur le chlorobenzène, quand la taille de l’électrophile augmente.
Les résultats ne sont pas toujours simples. Nous constatons expérimentalement qu’en
général les effets sont additifs, à la condition que les deux groupes soient
indépendants. Si les effets des groupes vont dans le même sens pour une position
donnée, l’analyse du problème est envisageable, sinon la prévision est beaucoup plus
aléatoire. Nous nous limiterons à trois exemples significatifs.
HNO3 / H2SO4
O2N +
θ = 30 °C
HNO3 / H2SO4
O 2N +
θ = 30 °C
O 2N
49,5 % 50,5 %
32 CLASSES DE COMPOSÉS ORGANIQUES
Nitration du 2-chlorotoluène
Elle donne des résultats moins tranchés. De façon générale, quand il y a sur le cycle
un groupe donneur mésomère, c’est lui qui oriente la substitution. Si le composé
comporte un groupe activant et un groupe désactivant, même donneur mésomère,
c’est en général le premier qui l’emporte pour l’orientation. Mais les mélanges obtenus
sont souvent complexes. Globalement, nous notons que la substitution s’est faite à
38 % en ortho et para du groupe méthyle et à 62 % en ortho et para de l’atome de
chlore.
CH3 CH3
Cl Cl
+
CH3
NO 2
Cl
NO 2
HNO3
H2SO4 19 % 17 %
CH3 CH3
O 2N Cl Cl
+
O 2N
21 % 43 %
O2 , Mn(OAc) 2
HOOC COOH
p = 15 bar
θ = 200 °C
Dans ce dernier Au laboratoire, nous pouvons utiliser n’importe quel oxydant puissant, comme le
cas, le produit de dichromate de potassium en milieu acide ou le permanganate de potassium, en
réduction change milieu acide ou basique . Il faut noter que la réaction donne le même résultat quelle
selon les condi- que soit la longueur de la chaîne latérale.
tions utilisées :
2+ La réaction est utilisée :
Mn en milieu
acide, MnO 2 en à visée synthétique : il s’agit d’un bon mode d’obtention des acides
milieu neutre ou benzènecarboxyliques substitués. En effet l’introduction directe sur le cycle d’un
faiblement groupement carboxy est impossible, alors que celle d’un groupe alkyle est
basique. relativement aisée.
à visée analytique : par exemple, si l’oxydation d’un hydrocarbure benzénique
fournit l’acide 1,3-benzènedicarboxylique, nous en déduisons que ce composé
aromatique possède deux chaînes latérales en positions relatives 1 et 3.
H2 , p = 15 bar COOH
OH OH
[Ni], θ = 150 °C COOH